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1682, 04, t. 18 (Extraordinaire)
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Vibris Joannis
Con
Por de Falckenstein
LXXI. 90
१ .
MENTEM ALIT ET EXCOLIT
0 00 0
К.К. НОFBIBLIOTHEK
ÖSTERR . NATIONALBIBLIOTHEK
BE.6.Zz.2
EXTRAORDINAIRE
DV MERCURE
GALANT.
QUARTIER D'AVRIL 1682 .
TOME XVIII.
A PARIS,
AK PALAIS.
N donnera toûjours unVolume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auſſi-bien que l'Extraordinaire
, Trente ſols relié en Veau,
&Vingt-cinq fols en Parchemin .
AISERI
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salledes Merciers, à la Juſtice .
Chez C. BLAGEART , Ruc S. Jacques,
àl'entrée de la Ruë du Plâtre,
Et en ſa Boutique Court-Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
EtT. GIRARD, au Palais, dans la Grande
Salle, à l'Envie.
M. DC. LXXXII .
AVEC FRIVILEGE DY ROK
)
ややややややややややややややや
Extrait du Privilege duRoy.
ParGrace & Privilege du Roy, Donné à S. Germain en Laye le 31.Decembre 1677 .
Signé,Par le Roy en fon Confeil, JuNQUIERES.
Il eſt permis à J. D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCIJRE GALANT, preſenté à Monfeigneur
LE DAUPHIN, & tout ce qui concerne
ledit Mercure, pendant le temps & eſpace de
fixannées, à compter du jour que chacundeſd.
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la premiere
fois: Comme auſſi defenſes ſont faites
àtous Libraires, Imprimeurs, Graveurs & autres,
d'imprimer, graver & debiter ledit Livre
ſansle conſentement de l'Expoſant , ny d'en
extraire aucune Piece , ny Planches ſervant à
P'ornement dudit Livre, meſme d'en vendre ſeparément,
& de donnerà lire ledit Livre, le
tout à peine de fix mille livres d'amende, &
confiſcationdes Exemplaires contrefaits, ainfi
qué plus au longil eſt porté audit Privilege.
Regiſtréſur le Livre de la Communauté les
Janvier 1678. Signé, E. COUTEROT, Syndic,
Et ledit Sieur D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
a cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
C. Blageart , Imprimeur- Libraire , pour en
joüir ſuivant l'accord fait entr'eux .
Acbevé d'imprimer pour la premierefois
le 15. Iuillet 1682.
EXTRAORDINAIRE
DV MERCURE
GALANT.
QUARTIER D'AVRIL 1682 .
TOME XVIII.
E n'ay point douté,
Madame, qu'en lifant
maderniere Lettre Extraordinaire
, vous ne
duffiez admirer autant
que vous avez fait, l'excellent Traité
Q.d'Avril1682. A
2 Extraordinaire
qu'a composé M² de la Févreriefur
' Honneſteté & la veritable Sageſſe.
C'est un ouvrage qui fait concevoir
pourfon Autheur une estime finguliere,
&qui nesçauroitmanquer d'avoir
l'approbation de tous ceux qui
Se connoistront aux belles choses. Les
Portraits du Sage & de l'Honnefte
Homme,ysont travaillez avec tant
d'art , qu'il est difficile de rien voir
de plusfiny. Les Discours queje vous
avois déja envoyez du mesme M de
la Févrerie dans le XIV. & le XV.
Extraordinaire , tant fur la Superſtition&
les Erreurs populaires , que
fur l'air du Monde& la Politeffe,
vous avoient donné de l'impatience
d'en voir quelques autres deſafaçon,
&elle ne pouvoit estre plus avanta
geusement satisfaite que par ce dernier.
Un Homme quipense auſſibien
du Mercure Galant. 3
que luy, & qui écrit avec autant de
juſteſſe, afans doute fait divers Ouvrages
fur des sujets deson propre
choix. S'il m'en tombe quelques-uns
entre les mains , je me souviendray
de l'empreſſement avec lequel vous
m'en demandez une Copie. Cependant
il faut songer au Recueil des
Pieces que vous attendez de moy tous
les trois mois. Je le commence par
cing Madrigaux de M' Daubaine,
qui s'est expliqué à son ordinaire
d'une maniere fort spirituelle fur les
dernieres Questions qui ont esté proposées.
A ij
4
Extraordinaire
55522-552555-25522
REPONCES A TOUTES
les Questions du XVII.
Extraordinaire.
Si on peut eſtimer une Perſonne
ſans qu'on l'aime , ou fi au
contraire on peut aimer une
Perſonne ſans qu'on l'eſtime.
J'Eftimefans aimer,
Etj'aimeauſſiſans estimer.
Jem'ensuisfait, Mercure, une douce
habitude.
Voicy comment. Quand je trouve une
Prude,
Auxyeux, ou dansson air, pour peu
qu'elle aitd'appas,
Sans l'aimer, je l'estime; allons auſecond
cas.
:
duMercure Galant.
S
Lors queje trouve une Coquette,
Qui meparoît belle, ou bienfaite,
Jel'aime,&ne l'estime pas.
Lequel eſt le plus honteux à une
Femme, d'accorder des faveurs
à un Amant qu'elle a aimé,
mais qu'elle n'aime plus , &
dont elle n'eſt plus aimée ; ou
à un autre qui l'aime ardemment,
qu'elle n'aime point, &
qu'elle n'a jamais aimé.
Q
Voy qu'on ait bien aimé, lors que
l'onn'aimeplus,
EtduBerger, fur tout, quand on n'est
plus aimée,
Pourle favorifer, ilfaut estre affamée.
Point de raisonnemens, ils ſeroient fuperflus.
Quiconque en uſe ainſi, devroit mourir
dehonte.
De tellesGensje nefais pointde comptes
!
A iij
6. Extraordinaire
Mais jepardonne de bon coeur
Aqui peutfans aimer donner quelque
faveur
Pourprixd'une grande conſtance.
Celaſent la reconnoiſſance.
Si on peut dire , je vous estime , à
une Perſonne d'un rang plus
élevé que l'on n'eſt.
Sous
Dus prétexte que la naiſſance
Amis entre nous deux un peu de diférence,
Vous prenez des airs de grandeur?
Vous croyez que jefais un crime,
Quandjedis que je vous eſtime?
Guérifſfez-vous de cette erreur.
Dansun besoin, Cloris, &fans qu'il fust
extréme,
Fevons diroisquejevous aime,
du MercureGalant.
7
Quelles raiſons on peut avoir de
mépriſer la mort , autres que
celles que l'on pourroit pren.
dre de la Religion .
E qui fait qu'à la mort nous nous
CE qui
rendonsſans peine,
Suivant la fainte opinion,
Je croyque c'estfurtout nostre Religion.
Apres cela, quoy qu'en diſe Climene,
C'est pour un coeurbien enflame,
Ledéplaifir crueld'aimerſans estre aimé.
Sur l'origine de la Couronne, &
celle de la Saignée.
L'Origine
de la Couronne
Nedoit embaraſſer personne.
:
Dequoy,Damon, t'aviſes-tu
Del'aller chercherdans l'Histoire?
Croy ce quela raiſon nous oblige d'en
croire
A iij
8 Extraordinaire
Elle est du temps que regnoit la Vertu.
Quantàcelledela Saignée,
Cherches- tu depuis quand,&parquels
noirs deſtins,
Les Hommes en ont veu lapratique
enseignée?
C'est depuis que les Medecins
FontlemestierdesAſſaſſins.
Envom envoyant dans le dernier
Extraordinaire le Discours que vous
y avez veu touchant l'origine de la
Pourpre , j'oubliay de vous dire que
M' Rault de Rowen en estoit l'Autheur.
Celuy que vous allez voirfur
cette mesme matiere , eft de M Germain
de Caën.
८८
du Mercure Galant.
9
522-5255 52222-5252
TRAITE' DE
LA POURPRE.
P
Our rapporter avec quel
que forte de méthode ce
que j'ay leu de la Pourpre dans
divers Autheurs, je m'arreſteray
à confiderer ſon origine, ſa compoſition,
ſa diverſité, ſon excellence,&
fon uſage. Son origine
fera voir par qui, & à quelle occaſion
elle a eſté inventée . Sa
compoſition montrera dequoy,
&en quelle maniere on en faiſoit
la confection. Sa diverſité décrira
ſes diférentes eſpeces . Son
excellence apprendra quel eſtoit
ر
!
10 Extraordinaire
fon prix & ſa valeur ; Et enfin fon
ufage déclarera quelles perſonnes
avoient le privilege de la
porter.
Jules Pollux dans fon Onomafticon
, attribuë à Hercule
la premiere invention de cette
exquiſe teinture. Elle luy eſt
auſſi attribuée par Ange Politien
dans ſon Livre De Re veftiar. c. 3 .
&autres , mais fur tout par le
Poëte Nonnus dans le 40. Livre
deſesDionyfiaques. Voicy àpeu
pres ce qu'il en dit .
Certaine Nymphe non vulgaire
Faifoitsonsejour ordinaire
Pres du rivage Tyrien.
Hercule quibrûloit pour elle,
Alloitſouvent chez cette Belle,
Sans autre ſuitequeſon Chien.
Unjour côtoyant cerivage.
duMercure Galant. 11
Ce Chien par unheureux deſtin
Fait rencontredansſon chemin
D'un tendre & vivant coquillage.
Preſſe qu'il estoit de la faim,
Cet Objet luyfut un festin.
Ille caffe, l'ouvre, &le mange,
Ettoutàcoupson blancmuſeau
Se teint,ſe colore,&se change
En un rouge éclatant & beau.
Hercule ignorant l'avanture,
Chez la Nymphe s'eſtant rendu,
LaBelle eut àpeine apperçen
Cette rare & vive teinture,
Quepleine d'un ardent defir,
Elleluy dit, que quoy qu'ilfaſſe.
Famaisiln'aura le plaiſir
D'avoirdansſon coeur quelque place.
Si pour preuvedefon amour
Jene luy donne au premier
Une Robe toute pareille
Ala couleurvive & vermeille
Dontſon Chien est tout barbouillé.
Nostre Amant,à qui laDonzelle
Avoitfans-deute unpeu broüillė
jour
12
Extraordinaire
Lesyeux le coeur, & la cervelle,
Etdont laforte paſſion
Euftfait pour elle l'impoſſible,
Appréhendant l'effet terrible
D'une telle prédiction,
Luy promet, luy jure, &proteſte,
Dans l'emportement de ſonfeu ,
Qu'il luyfera teindre dans peu
Robe, Manteau, Simarre, ou Veste,
Dela couleur qu'illuyplaift tant.
Celadit, dans le mesme inſtant
Avec ſon Chien il s'achemine
Vers le bord de l'Onde marine,
Et là de Rocher en Rocher
Iltourne & prend maint coquillage,
Sans trouver ce qu'ilvient chercher
Sur cet avantureux rivage.
Enfin eſtant preſt de quiter
Une entrepriſeſi penſage,
Dont il nesçauroit s'acquiter,
Ilapperçeutſon Chien grater,
Et de la dent & delapate
Faire deſonmieux pour ouvrir
Une Coquille delicate
ر
duMercure Galant.
13
Quelehazard luy vient d'offrir.
Ily court, & voit un Conchyle
Que le Chien caffe, &qui diftile
Cette inimitable liqueur,
Dont laMaîtresse defon coeur
Paroiſſoitfifort amoureuse.
Joyeux, comme l'onpeutpenſer,
Ilprendpeine de ramaſſer
Une multitude nombreuse
DecetteConqueprétienses
Etsefaisantde ce monceau
Unlourd, mais aimable fardeau,
Ilporte avecbeaucoup dejoye
Chez luy cette agreableproye.
Labriſantàforce de coups,
Soit de marteau, ſoitde cailloux,
Ilen exprime une teinture,
Dont le vif & brillant éclat
Paſſe le plus bel incarnat
Quepuiſſe inventer la Peinture.
Iltrempedans cette Liqueur
Quelques toiſons define Laine,
Et leurfait prendre la couleur
Quifaitleſujetdeſapeine.
14
Extraordinaire
Illesdonne ensuiteà l'Ouvrier,
Dont l'artificefingulier,
Foignantune exquiſe tiſſure
Alabeauté dela teinture,
Luy rendpreſtedans peudejours,
Mais également riche & belle,
LaRobe éclatante &nouvelle
Qu'ildestinoitàses amours.
Siſapeinefut reconnuë,
Si laRobe fut bien reçenë,
Si noftre induſtrieux Amant
Reçeut desa belle Maîtreſſe
Maintefaveur, mainte careffe,
Onn'endoitdouter nullement.
Mais cequifaità noſtrehistoire,
C'est que par cette nouveauté
Dont on gardera la memoire
Cheztoute la Posterité,
Alcide mérita la gloire
D'avoir le premier inventé
Laplus excellente teinture,
Leluftreleplusprétieux
Quejamais l'Art&laNature
Puiffentproduireſous lesCieux.
1
du Mercure Galant.
ις
Achilles Tatius, dans ſon Hiftoire
Greque des Amours de
Clitophon & de Leucippe, Liv.2 .
rapporte la premiere invention
de la Pourpre à un Berger, par
une avanture preſque ſemblable
à celle d'Hercule. Ce Berger,
dit- il, ayant veu la gueulle de fon
Chien teinte du ſang d'une maniere
d'Huiſtre , dont il avoit
caffé la coquille , & s'imaginant
qu'il s'eſtoit fait une coupure en
caſſant cette coquille , luy lava
la gueulle pour voir en quel lieu
il s'eſtoit bleſſe ; mais il fut bien
furpris de voir que non ſeulement
fon Chien n'avoit aucune bleffure
, mais encor que plus il luy
étuvoit le muſeau, plus il paroif.
foit vermeil & empourpré. Ce
qui le ſurprit encor davantage,
7
1
--
16 Extraordinaire
fut de ſe voir les mains teintes
de cette meſme couleur. Il ne
ſçavoit à quoy attribuer un effet
ſi merveilleux, lors que le Chien
qui avoit pris gouſt à l'Huiſtre,
en trouva encor une pareille, &
la caſſant , fit voir à fon Maiſtre
qui l'obſervoit, la veritable cauſe
de cette éclatante teinture ; ce
que le Berger ayant remarqué,
il prend une femblable coquille,
la caffe, &trempe dans ſon ſang
un petit flocon de laine , qu'il
voit auſſitoſt imbibé & coloré
duplus beau rouge cramoiſy qui
ſe puiſſe voir. Un Secret ſi rare
le rendit riche en fort peu de
temps. Il le laiſſa en mourant à
ſes Compatriotes , qui en firent
depuis un trafic ſi avantageux,
que leurVille en devint fort opu+
17 du Mercure Galant.
lente , & fe rendit fameuſe non
ſeulement par tout le Levant,
mais meſmejuſques dans les Provinces
les plus éloignées . Le ſçavant
Caffiodore confirme cela
dans le premier Livre de ſes Va
rietez , Epiſtre 2.
Pline dans le 7. Livre de fon
Hift. nat. c.56 . donne l'invention
de cette prétieuſe teinture aux
Lydiens , Peuples qui habitoient
cette Contrée de l'Aſie mineure
qui s'eſt renduë recommandable
par l'or que rouloit ſon Fleuve
Pactocle parmy ſon ſablon. Il
fait mention particuliere de ceux
de Sardis, ou Sardes, Ville Ca
pitale de toute cette Province,
qui trouverent, felon luv, le ſecret
de faire prendre aux Laines
la riche couleur de la Pourpre.
Q.d'Avril 1682.
:
B
:
1
18 Extraordinaire
D'autres attribuënt cette gloire
aux Phéniciens , d'autres aux
Rhodiens , &c .
Quoy qu'il en ſoit , tous les
Autheurs demeurent d'accord
que la matiere dont on compofoit
cette noble teinture, provenoit
d'un petit Poiſſon renfermé
dans une petite écaille, conque,
ou coquille de Mer , appellée
Pourpre , du nom que l'on donna
au fang ou à la liqueur vermeille
que l'on tiroit de la ſubſtance de
ce Poiffon, duquel il eſt à propos
de dire quelque choſe de ce que
nous en racontent les Naturaliſtes,
au moins pour ce qui touche
le ſujet que nous traitons.
Pline Livre 9. c. 36. dépeint
deux fortes de Pourpres & de di.
férente figure ; l'une , qu'il dit
du Mercure Galant.
19
eſtre faite en façon de petit
Cornet ou de Flute, & qu'il ap.
pelle pour cela Buccinum , parce
qu'il a une eſpece de bec de
forme ronde , qui eſt un peu inciſé
à coſté , à peu pres comme
la Flute, ce qui le rendroit quafi
propre au meſme uſage que cet
Inſtrument , & ce qui est cauſe
que l'on luy donne le nom de
Tuyau ou de Cornet de Mer.
L'autre eſpece de Pourpre , &
qui en retient proprement le
nom, eſt plus grande, dit le mef
me Pline , que le Corner , &eft
faite en façon de Pointe , ayant
ſept petites pointes ou cornes
diſpoſées preſque en égale diftance
les unes des autres ; l'une
deſquelles qui eſt cavée en formede
tuyau, ſert comme de bec
レ
Bij
20 Extraordinaire
à la Pourpre , par le moyen duquel
ce Poiffon pouſſe ſa langue
dehors pour ſuccer & attirer ſa
nourriture .
Bellonius dans le docte Traité
qu'il a fait des Animaux aquatiques
, décrit la Pourpre à peu
pres de la maniere de cette der.
niere eſpece , car il dit que c'eſt
une forte de coquille de la grofſeur
d'un oeuf de Poule, hériſſée
tout autour de petites pointes,
ayant une petite ouverture ou
canal à l'un de ſes coſtez , par où
la Pourpre s'attache aux Ro .
chers,&paſſe ſa teſte en dehors,
laquelle eſt armée de deux petites
cornes, fléxibles comme celles
des Limaçons, qui s'avancent
&ſe retirent de meſime,& qui luy
fervent comme de guides pour
duMercureGalant. 21
+
la conduire, & fonder le chemin
par où elle veut paſſer, ayant au
reſte la langue ſi dure & fi mordante,
qu'elle s'en fert pour ronger
les pierres , pour s'en repaî .
tre , &les attirer dans ſon eſto .
mach. Lapides arrodit , & in ftomachum
exagens demittir.
Rondelet dans ſes Recherches
fur la nature & les qualitez des
Poiſſons, donne une autre figure
à la Pourpre , car il dépeint fa
coque comme celle d'un Limaçon
, en forme de petite Bouteille,
ronde&large par un bout,
&diminuant peu à peu en pointe,
&par pluſieurs petits cercles,
juſqu'à l'autre bout , ayant l'écaille
d'un rouge jaune par le dedans,
&d'un verd cendré par le
dehors, &toutehériſſéepardef
22 Extraordinaire
ſus de pointes diſpoſées par ordre
*&comme par étages, eſtant plus
longues ou plus courtes à proportion
de lagroſſeur ou de la petiteſſe
du cercle où elles font attachées.
Par le bout qui eſt en
pointe en forme d'un bec long &
aigu, ce Poiffon pouſſe ſa langue,
que Pline dit eſtre de la longueur
d'undoigt,&attire ſon aliment.
Au reſte , quelque diférence
de forme& de figure que les Na
turaliſtes donnent à ce petit Poiſ
fon , outre qu'ils le mettent tous
dans le rang des coquillages , ils
conviennent encore tous que
c'eſt de ſa ſubſtance qu'on ex.
primoit autrefois la riche teinture
qui porte fon nom, laquelle
n'eſtautre choſe qu'un ſang vermeil
, ou une liqueur incarnate,
du MercureGalant. 23
qu'il porte renfermée, ſelon Ariftote
& Pline , dans une petite
veine blanche qui regne autour
de ſon col , n'y ayant que ce ſeul
endroit dans ce petit Animal où
cette liqueur ſe puiſſe trouver.
Lors qu'on la veut tirer de fon
corps, il faut l'aſſommer vivant,
& l'écrafer tout d'un coup ; autrement
il perd toute la couleur
qui fait ſon prix , l'expérience
ayant fait connoiſtre que quand
il meurt lentement , ſon ſang ſe
diffipe & s'évanoüit de telle maniere
, qu'il eſt impoffible d'en
exprimer la moindre goute.
Danda eftopera, dit Pline, uti viva
frangantur: nam si priusquam fregeris
expirarint,florem omnem cum
vita evomunt.
Ce fangn'a pas la meſme cou
24
Extraordinaire
leur dans toutes les eſpeces de
Conchyles, auſquelles on a donné
le nom de Pourpre. Vitruve,
Liv. 7. c. 15. en diftingue de pluſieurs
fortes, qui diférent de couleurs
entr'elles à proportion des
diférentes plages où elles ſe rencontrent.
Celles qui ſe prennent
le long des Coſtes du Septentrion,
ont la couleur d'un rouge
enfoncé, & tirant preſque ſur le
noir. Celles d'entre le Septen.
trion & l'Occident , ſont d'un
rouge pâle & plombé ; celles
qu'on trouve vers l'Equinoxe,
entre l'Orient & l'Occident, tirent
ſur le violet approchant de
l'améthiſte ; & celles qu'on pefche
du coſté du Midy, font d'un
incarnat tres - vermeil & de cou.
leur de feu ; mais les plus eſtimées
1
du MercureGalant. 49
mées ſont celles que l'on prend
au fond des Mers de Phénicie &
de Laconie.
Le temps de leur peſche, ſelon
le ſentiment de Pline, eſt apres
les Jours Caniculaires, ou à l'entrée
du Printemps , felon Ariftote
, parce que ce ſont les deux
ſaiſons de l'année où leur fleur
eſt plus ferme &plus excellente ,
au lieu qu'elle eſt trop fluide, &
beaucoup moins vive dans les
autres.
La maniere de les prendre a
eſté décrite de cette forte par
Elian dans ſon 7. Livre des An.
c. 34. On lâchoit un long& fort
cordeau au fond de la Mer, auquel
d'eſpace en eſpace eſtoient
attachez certains Vaſes ou Paniers
d'ozier, à la façon des Naf-
Q.dAvril 1682. C
fo
Extraordinaire
K
tes de nos Peſcheurs. L'on ymet.
toit des appaſts d'entrailles de
Poiffon , des quartiers de Gre.
nouilles , ou autre matiere d'une
odeur forte & puante , pour at.
tirer les Pourpres qui ſe plaiſant
fort à ces fortes de nourritures ,
ne manquoient pas de s'en approcher
en foule, & d'entrer en
grand nombre dans ces Naſſes,
d'où la ſortie leur eſtant bouchée
, elles eſtoient contraintes
d'y demeurer enfermées juſqu'à
l'arrivée des Peſcheurs qui vuidoient
dans leur Batteau tout ce
qu'ils trouvoient de Pourpres
priſes. Ils alloient les vendre en
ſuite à ceux qui ſcavoient en
compoſer la teinture. Pline dit
que la compoſition s'en faiſoit
de cette forte.
duMercureGalant.
SI
2
On piloit toutes ces coquilies
enſemble, écaille & poiffon, du
moins les petites , car pour les
groſſes on en prenoit ſeulement:
la chair. On les lavoit en fuite
pluſieurs fois dans une eau claire,
afin d'en ofter tout le limon.
Apres cela , on ſéparoit la chair
d'avec les écailles , & on leur:
oſtoit la petite veine d'autour du
col, où leſang de la Pourpre eftoit
contenu. On mettoit ce
ſang dans un Vaſe propre à cet
uſage , & y ayant poudré du ſel
deſſus une livre &demie fur chaque
quintal de teinture, ondesy
laiſſoit tremper troisjours, apres
leſquels on les faifoit boüillir à
petit feu dans des Chaudieres de
plomb , par le moyen d'un Regiſtre
ou Canal, qui fortant d'un
Cij
52
Extraordinaire
:
Fourneau allumé de charbon ,
portoit une chaleur moderée à
chaque Chaudiere , d'où le feu
n'eſtoit ainſi éloigné qu'afin qu'il
ne brûlaſt point la teinture. Pendant
que cette liqueur s'échaufoit,
les Teinturiers eſtoient ſans
ceffe occupez tant à lever l'écume
, qu'à nettoyer & ofter toute
la chair qui pouvoit eſtre reſtée
aux veines qui contenoient la
Pourpre , & les veines meſmes,
n'y laiſſant que la pure ſubſtance
de fang. Enfin tout eſtant bien
nettoyé, ils laiſſoient raſſoir cette
ſubſtance dans la mesme Chau .
diere où elle avoit cuit, par l'efpace
de dix jours entiers, leſquels
expirez, ils faifoient la premiere
épreuve de leur teinture , en y
trempant quelques flocons de
duMercure Galant.
53
Laine, la plus blanche & la plus
fine qu'ils pouvoient trouver, &
apres l'avoir laiſſée imbiber du.
rant cinq heures, ils la retiroient;
&s'ils voyoient que leur Laine
ne fuſt pas affez chargée & colorée
à leur gré , ny la teinture
affez vive , alors ils recommençoient
à faire boüillir leur décotion,
juſqu'à ce qu'elle donnaſt
la couleur qu'ils defiroient ; ce
qui eſtant fait, ils retiroient leur
Laine, & l'ayant ſechée, peignée
&cardée , ils luy faifoient prendre
une nouvelle teinture, qu'ils
réïteroient plus ou moins de
fois qu'ils en vouloient la cou.
leur , plus ou moins éclatante,
vive, morne, ou enfoncée . Quel.
quefois ils y adjoûtoient du miel
ou de l'urine, pour en augmenter
Ciij
54
Extraordinaire..
P
:
(
le luftre , que ces Laines ainſi
teintes gardoient plus de deux
cens ans fans aucune altération .
On a perdu l'ufage de teindre
avec le ſang de ces Pourpres,
foit que la maniere de l'exprimer
ſe ſoit évanoüye , ſoit que l'on
ne connoifle plus , ou que l'on
ne trouve plus de ces fortes de
coquillages ; ſoit enfin qu'on n'y
rencontre plus cette prétieuſe
ſubſtance qui les faifoit tant re.
chercher autrefois. Il eſt certain
que l'on ne voit point d'Autheurs
ny de Voyageurs qui nous
difent qu'il y ait aucune Contrée
fur la terre où il foit reſté le
moindre uſage de cette teinture,
ce qui eft affez digne d'étonnement
, apres la vogue qu'elle a
euë anciennement preſque par
toute la terre.
duMercureGalant.
55
On tâche pourtant de reparer
cette perte en quelque maniere,
&de contrefaire autant que l'on
peut la teinture de la Pourpre,
par le moyen d'une graine appelléeKermés
en Arabe, d'oùl'on
veut que vienne le mot de Cra.
moiſy & d'Ecarlate , qui font
deux fortes de couleurs qui approchent
leplus de celle de Pourpre
. La premiere va ſur les Soyes ,
& la ſeconde fur les Laines ; &
ſelon le ſentiment de quelques
uns, depuis que la Cochenille eſt
en vogue , le Cramoiſy va auſſi
fur les Laines .
Cette graine dont on ſe fert
pour teindre en Ecarlate, & qui
ſe nomme en Latin Coccum, vient
ſelon la deſcription de Diofcoride
, ou d'un petit Arbriſſeau,
Coiiij
56
Extraordinaire
,
que Pline a crû eſtre l'Ilex , ou
Aquifolia, c'eſt à dire une eſpece
de Cheſneau qu'on appelle
• Yeuse, ou Eufe , qui croiſt en quantité
dans l'Eſpagne , le Langue.
doc, la Provence, & en quelques
Cantons de l'Italie , ou d'une autre
forte de Plante ou Arbuſte,
que le meſme Pline veut eſtre
fort commune en Afrique , en
Galatie ,en Cilicie , en Piſidie,
&meſine en l'Iſle de Sardaigne;
ou enfin c'eſt la Cochenille, cette
graine ſi chere que l'on apporte
des Indes, & dont l'on compoſe
le plus beau & le plus pur Paſtel
de l'Ecarlate.
Quelques-uns ſe ſont imaginez
que la confection de l'Ecarlate
ſe faiſoit du ſang & de la
ſubſtance de certains petits Vers
duMercureGalant.
57
qui naiffoient & ſe formoient
dans les graines de quelques petits
Arbriſſeaux, dont ils ne sçauroient
bien diftinguer le nom ny
la forme ; &d'autres ont crû que
cette ſubſtance ou vermillon ſe
trouvoit dans de petites veſſies,
bulbes , ou pillules rouges , qui
croffoient ſur l'écorce de certains
Arbres qu'ils ne connoiffent
pas mieux que les premiers.
Quoy qu'ilen ſoit, on ne peut
douter que l'Ecarlate dont on
uſe préſentement , ne ſe fiſſe de
quelqu'une de ces fortes de grai.
nes , avec leſquelles on meſle , à
ce que diſent les Experts duMêtier,
del'Agaric, del'Alun, de la
Couperoſe, du Bréſil , & autres
drogues qui entrent dans la confection
de l'Ecarlate , qui eſt à
58
Extraordinaire
proprement parler la feule Pourpre
d'apréſent .
Mais pour revenir à l'ancienne
•de laquelle ſeule nous parlons
icy , Pline , & pluſieurs autres
Autheurs, nous apprennent, outre
ce que nous avons déja rapporté
de Vitruve , que l'on diftinguoit
ancienement trois principales
fortes de teinture de Pourpre,
auſquelles on donnoit le prix
par préference à toutes les autres
, & qui n'eſtoient pas moins
diférentes entr'elles pour le luftre
& pour la beauté, ſelon le ſentiment
de Diogene Laërce, que le
font entr'eux le Soleil , la Lune ,
& un Flambeau , pour la ſplendeur
& la clarté: Conftat Purpu
ram colorem varium prase ferre ad
Solem , & Lunam , & Lucernam.
Diogen. Laërt. L. 9 .
duMercureGalant.
59
La premiere de ces Pourpres
eftoit d'un fond rouge, mais d'un
rouge vif& éclatant , & de couleur
de feu , ou de fang pur &
vermeil ; & voila pourquoy elle
eſtoit appellée Purpura ignea, ardens
, Tyrio murice tincla , parce
que pour la faire l'on jettoit fur
la teinture en graine ou Ecarlate,
une charge de Pourpre rouge
Tyrienne. Volfangus Lazius, L.8 .
c. 8. dit que c'eſtoit ce qu'on
appelle aujourd'huy Rouge- cramoify.
Vopifcus dans la Vie
d'Aurelien , fait mention d'une
Piece de Drap teinte en cette
couleur , qu'il dit que le Roy de
Perſe avoit fait venir des Indes,
&qu'il l'envoya par ſes Ambaffadeurs
comme un riche préſent
à cet Empereur , qui la reçeut
60 Extraordinaire
avec beaucoup de reconnoiſſance,
&en fit beaucoup de cas, &
certes avec raiſon , dit cet Autheur
, parce qu'elle avoit un
éclat ſi vif, que la plus prétieuſe
Pourpre des plus Curieux de
Rome , perdoit toute la beauté
aupres d'elle, &ne paroiſſoit que
dela cendre à ſon égard : Cineris
Specie decolorari videbantur cætere
divini comparatione fulgoris . Cet
Hiſtorien adjoûte , qu'Aurelien
la dédia à jupiter , & la fit appendre
en fon Temple du Capitole
, comme un chef- d'oeuvre
de la teinture , & un effet tout
miraculeux de l'artifice humain.
Il dit de plus, que le meſme Aurelien
, & apres luy , les Empereurs
Probus & Diocletien, envoyerent
de tous coſtez des
duMercureGalant.
1
61
Teinturiers tres-habiles pour dé.
couvrir le ſecret d'une ſi merveilleuſe
teinture , & qu'ils n'y pûrent
jamais réüſſir. Ce morceau
d'Etoffe de forme quarrée , &
teinte en Pourpre, queJean Magnus
dit eſtre prétieuſement conſervé
dans un Temple de la Laponie,
& adoré comme uneDivinité
par certains Peuples de
cette glaciale Contrée , pouvoit
eſtre un échantillon de cette ad .
mirable Pourpre. Ces Peuples
l'acheterent autrefois de quelques
Négotians fins & ruſez qui
estoient venus aborder ſur leurs
Coſtes , & qui leur vendirent
bien cher ce morceau d'Etoffe,
abuſant de leur ſimplicité , & de
l'empreſſement avec lequel ils le
demanderent. Lors qu'ils en fu
62 Extraordinaire
rent les maiſtres , ils le prirent
pour quelque choſe de divin, ne
pouvant s'imaginer qu'un coloris
ſi merveilleux pût eſtre l'ouvrage
des Hommes, mais ſe perſuadant
folement que quelque
Dieu s'en eſtant rendu l'Ouvrier
dans le Ciel, l'avoit en ſuite apporté
ſur terre , pour obliger les
Mortels à adorer ſon Ouvrage.
La feconde ſorte de Pourpre
s'appelloit Amethystina , parce
qu'elle repréſentoit la couleur
d'une Pierre prétieuſe que nous
nommons Amétyſte , & qui eſt
d'un violet fort brillant & aviné.
Pour mettre cette teinture dans
ſa perfection , on en faifoit la
couche de Pourprin noirâtre, &
la charge de buret ; & quelquefois
on dõnoit au violet du Con
du MercureGalant. 63
chyle ( qui eſtoit une des eſpeces
du coquillage ſervant à la Pourpre
, & dont le fang eſtoit plus
violet que rouge ) une charge de
rouge Pourpre Tyrienne , & par
ce moyen on formoit un violet
de haute couleur , ou un rouge
tirant ſur le violet .
Pline appelle la confection de
cette teinture , une invention
vaine & fuperfluë , que le luxe
& la vanité ſembloient n'avoir
introduite à Rome que pour encherir
encor par deſſus la couleur
de Pourpre Tyrienne , comme
s'il n'euſt pas ſuffy à l'ambition
des Romains de porter l'Amétyſte
parmy les autres Pierreries
dont ils parfemoient leurs Ha
bits , & qu'elle ne fuſt pas contente
de toute cette vaine pa
64
Extraordinaire
P
rade, fi elle n'adjoûtoit encor la
couleur de cette Pierre prétieuſe
fur le fond de leurs Etoffes , par
un ſurcroift de dépenſe , à la
Pourpre rouge Tyrienne , afin
de les rendre d'une couleur &
plus chere, & plusagreable à la
veuë .
La troiſieme eſpece de Pourpre
portoit la couleur d'un foible
violet qui tiroit ſur le bleu , &
s'appelloit pour cela Purpura carulea
, Hyacinthina , ou Ianthina,
parce qu'elle reſſembloit en cou-
Ieur à la Fleur, ou à la Pierre prétieuſe
, auſquelles nous donnons
lenom d'Hyacinthe, qui montre
un violet moins vif, &beaucoup
plus pâle que celuy de l'Améryſte
, qui paroiſt plus enfoncé.
Cettederniere ſorte de Pourpre
du MercureGalant. 65
ſe faifoit, au raport de Pline, du
ſimple fang des Conchyles, ſans
y adjoûter , comme aux autres,
des Cornets de Mer, & l'on n'y
mettoit que la moitié d'autant de
ſel que l'on en mettoit à la rouge
& à la violete ; & plus l'on vouloit
que le violet tiraſt ſur le bleu
& fuſt d'une couleur pâle, moins
on faifoit cuire la teinture , &
tremper les Laines. Perſe fait
mention de cette Pourpre , lors
qu'il dit,
Hic aliquis , cui circum humeros
Hyacinthina Lana eft.
Cette teinture eſtoit la moins
eſtimée de toutes , & ne ſe por.
toit d'ordinaire que par les Gens
du commun , & par les Courtiſanes
. Martial en marque quelque
choſe dans le reproche qu'il
Q.d'Avril 1682 . D
i
66 Extraordinaire
fait à certain Libertin, l'accufant
de faire porter des Habits de
Pourpre Jantine , c'eſt à dire de
couleur d'Hyacinthe , à une
Créature de mauvaiſe vie qu'il
entretenoit.
Coccinafamoſe donas& Ianthina
Macha.
Cornelius Nepos , cité par
Pline, & qui mourut ſous l'Empire
d'Auguſte, ſe reſſouvient de
ces trois fortes de Pourpre , lors
qu'il écrit que du temps de ſa
jeuneſſe la Pourpre violete eſtoit
en vogue à Rome , Me juvene
violacea Purpura vigebat, & qu'on
la quitta bientoſt apres pour en
prendre de rouge blasfard, oude
pâle violet, teinture de Tarente,
Nec muliò post rubra Tarentina ; &
qu'enfin la mode de celle-cy
du Mercure Galant. 67
eſtant paſſée , on luy avoit fait
fucceder la Pourpre rouge Tyrienne
, dont la couleur eſtoit
beaucoup plus vive que les deux
autres. Cette derniere fut appellée
Dibaphum Tyriam, à cauſe
qu'elle estoit deux fois teinte.
Celuy, dit le meſme Népos , qui
en apporta la mode à Rome, &
qui la porta le premier en ſa Prétexte
, fut Lentulus Spinther
Edile Curule ; dequoy on leblâ
ma d'abord , mais on l'imita fi
bien dans la fuite, que la plupart
de ceux qui avoient un peu de
bien, s'eftant mis à la porter, elle
devint enfin ſi commune, qu'on
s'en ſervoit meſme dans les Couvertures
des Lits de table. Quâ
Purpura quis non jam triclinaria
facit?
Dij
68 Extraordinaire
Comme il y avoit de la diférence
entre ces trois fortes de
Pourpre pour la beauté de la
couleur, il y avoit auſſi beaucoup
d'inégalité de prix. La plus chere
de toutes eſtoit la Dibaphe , ou
Pourpre de Tyr, deux fois teinte ,
parce qu'il y falloit faire beaucoup
plus de frais qu'aux deux
autres. Inter Purpuras, dit Pline,
preciofiffima fuit Dibapha , que nomen
inde fortita, quòd eſſet bis tincta
veluti magnifico impendio. Plin.
1.9. c. 3. Le meſme Autheur dit
en un autre lieu , que le luxe eftoit
monté à tel point à Rome,
pour le regard de cette forte de
teinture , dont tout le monde
vouloit ſe parer , que le prix en
vint juſqu'à égaler celuy de l'or
&des pierreries : Luxuria Purpuris
du MercureGalant. 69
paria pæne margaritis pretia fecit,
1.35. En effet, Fl. Vopiſcus rapporte
dans la Vie de Valérien,
que la Femme de cet Empereur
demandant un jour à ſon Mary
la permiffion de porter une Robe
de Soye teinte en cette couleur,
ce ſage Prince, mais un peu trop
ménager , luy répondit ; Les
Dieux me gardent, Madame, de
vous voir porter un Habit, dont
les filets ſe payent au poids de
l'or , Abfit ut auro fila penfentur.
La livre de Soye ainſi teinte,
continue cet Hiſtorien , ne ſe
vendoit pas moins pour lors qu'-
une livre peſant d'or. Libra enim
auri tunclibraferici fuit.
Le meſme Cornélius Népos,
déja cité , affure que de fon
temps la livre de cette Pourpre
70
Extraordinaire
rouge de Tyr ſe vendoit à Rome
plus de mille deniers , qui valent
ſelon Budée plus de cent Piſtoles
; que la violete la plus exquiſe,
quoy que d'un prix beaucoup
au deſſous de la rouge, ne valoit
pas moins que cent deniers ou
cent francs la livre ; & la violete
blasfarde à proportion. Martial
témoigne qu'un certain Baſſus,
HommeConſulaire, acheta quel
ques Robes de laine teinte en
cette premiere couleur , qui luy
coûterent dix mille deniers , ou
mille Pistoles. Emit lacernas millibus
decem BaſſusTyrias coloris optimi.
Et le meſme dans la 41.Ep.de
ſon 10. Livre , fait affez voir à
quel excés montoit le prix de
cette forte de Robe , lors que
raillant Proculeïa qui vouloit
duMercure Galant.
71
faire divorce avec ſon Mary , à
cauſe qu'ayant eſté élevé à la
Charge de Préteur, il falloit que
pour l'honneur de ſa Dignité il
euſt une Robe de Pourpre de la
plus exquiſe, qui ne luy pouvoit
guére moins coûter que cent
mille ſeſterces, il luy dit plaiſamment
que la Pourpre Mégalée
eſt trop chere, & qu'il voit bien
que c'eſt par épargne qu'elle
ſe réſout à ſe ſéparer de fon
Mary.
Par cette Pourpre Mégalée,
ou Mégalienne , il entend une
eſpece de Robe de Pourpre Tyrienne,
dont eſtoient reveſtus les
Préteurs lors qu'ils aſſiſtoient en
cerémonie à la celebration des
Jeux Mégaliens , où ils avoient
coûtume de préſider. Ces Jeux
72
Extraordinaire
味
1
ſe celébroient tous les ans à l'hor
neur de Cybele, que l'on revéroit
communément ſous le nom de
la grande Mere des Dieux, d'où
ces Jeux avoient pris leur nom,
parce que Mégale chez les Grecs
fignifie Grand , & parce que ces
Jeux ſe faifoient principalement
par la Jeuneſſe Romaine de l'un
&de l'autre Sexe , qui avoit le
privilege de s'y traveſtir , & d'y
joüer toutes fortes de perſonnages
, tant des Magiſtrats que des
Perſonnes privées , contrefaiſant
leurs habits , leurs paroles , &
leurs actions. Les Préteurs, à qui
le ſoin de cesJeux eſtoit commis,
y préſidoient en Robes de cerémonie
, c'eſt à dire en Robes de
Pourpre des plus riches & des
plus pompeuſes, pour empeſcher
les
duMercureGalant.
75
les défordres qui pouvoienty arriver
; Ou bien il faut entendre
par cette Pourpre Mégalienne ,
que Martial met à ſi haut prix ,
non ſeulement la Robe dont le
Préteur devoit eſtre reveſtu pendant
ces Jeux , mais encor une
grande quantité d'autres pareil.
les Robes de Pourpre que le Magiftrat
eſtoit obligé de fournir ,
pour en reveftir les Sénateurs &
les autres Perſonnes de qualité
qu'il convioit d'y venir , par le
devoir de ſa Charge qui l'enga
geoit à faire les principaux frais
de la Feſte. Plutarque dans la
Vie de Lucullus, rapporte qu'un
certain Préteur voulant s'acqui
ter avec honneur de la celébration
de ſemblables Jeux , dont il
devoit faire la dépenſe , s'adreſ-
Q.dAvril 1682 EJ
74
Extraordinaire
ſa à ce grand Capitaine , pourle
prier de luy prefter quelques Robes
de Pourpre , dont il avoit befoin
pour reveſtir pluſieurs Officiers
qu'il avoit priez de s'y trouver.
Lucullus luy donna parole
de l'accommoder de tout ce qu'il
en avoit & ce Préteur l'eſtant
allé voir le lendemain pour luy
en demander environ un cent ,
Lucullus en fit auffi-toſt porter
encore une fois autant chez luy.
Martial dit la meſme choſe, mais
un peu diverſement pour le nom.
bre des Robes, qu'il faiſoit mon-
* ter juſques à cinq mille. C'eſt
dans l'Epiſtre à Numitius.
Ce que dit ce Poëte, ſeroit affez
difficile à croire , qu'un Particulier
puſt avoir en ſa poſſeſſion un
ſi prodigieux nombre de Robes,
&d'une teinture auſſi chere qu'il
duMercureGalant.
75
eſt conſtant que l'eſtoit celle de
Tyr, ſi l'on ne ſçavoit pas que
ce Lucullus eftoit le plus opulent
& le plus magnifique de tous
les Romains. Les richeſſes qu'il
avoit amaſſées dans les conqueftes
qu'il avoit faites en diverſes
Provinces de l'Afie, &particulie
rement en celle de Pont, eſtoient
ſi grandes , que lors qu'il triompha
à Rome, apres la défaite du
Roy Mithridate, ce futavec une
magnificence preſque incroya
ble. On voyoit parmy les ornemens
de fon triomphe , la Sratuë
de ce Prince , toute d'or maf.
fif, de fix pieds de haut,avec fon
Bouclier de meſme métal , &
tour couvert de pierres prétieuſes
; outre une grande ſuite de
Mulets chargez de ſommes imt
E ij
76 Extraordinaire
menfes d'or & d'argent fondu
& monnoyé , avec une infinité
de Lits, Tentes, Robes de Pourpres
, & autres meubles d'une
valeur inestimable. Son train étoit
fi pompeux, qu'il furpaſſa de
bien loin la ſomptuofité de tous
les Princes & des Rois meſme
de fon temps. Si nous en croyons
Plutarque & Velleijus Paterculus
, il n'avoit pas ſeulement une
tres -grande quantité de Palais ,
où rien ne manquoit pour l'ornement
; il faisoit percer à jour
des Montagnes toutes entieres
pour s'y faire des chemins , en
forte que les eaux de la Mer &
des Fleuves paſſoient fous leurs
voutes ſuſpenduës , & venoient
environner ſes Maiſons , qu'il ſe
plaiſoit quelquefois de faire con
duMercureGalant.
77
ſtruire au milieu d'e,flots . SaTable
eſtoit régulierement ſervie
des mets les plus rares en Vaiſſelle
d'or & d'argent enrichie de
pierreries. Il avoit diverſes Salles
où il prenoit ſes repas , qui
montoient à des ſommes immenſes
, entr'autres celle qu'il apel.
loit la Salle d'Apollon , dans laquelle
les Feſtins qu'il avoit accoûtumé
de faire eftoient reglez
fur le pié de cinquante mil écus
chacun. Si tout cela eſt vray,comme
ces deuxAutheurs en font foy,
on ne s'étonnera pas qu'un Homme
auſſi opulent , auſſi magnifi
que, auſſi diſſolu que ce Romain,
puſt eſtre fourny du grand nombre
de Robes de Pourpre que
luy attribuë Martial .
Quoy qu'il en ſoit, cette abon.
E iij
78 Extraordinaire
dance de Pourpre chez un Particulier
, ne diminuë rien de la
valeur de cette teinture, qui pour
eſtre chere ne laiſſoit pas d'eſtre
affez commune , par le grand
nombre des lieux où elle fe faifoit.
Les principaux eſtoient
Aquin Ville d'Italie dans le La.
tium ; l'Iſle de Cô ; celle de Cythere
renommée pour la naiſſan.
ce de Vénus ; Cyzique, ou Cyzicéne,
Ville de la Propontide,
dont la Pourpré , dit le Docte
Eraſme, eſtoit d'un luſtre ſi inaltérable
, qu'elle paſſoit en Proverbe
chez les Grecs , pour ſignifier
une honte inéfaçable :
Tinctura Cyzicena dedecus non eluendum
apud Atticos appellabatur ; Getulie,
Region d'Afrique ; Hermione,
Ville de Grece des plus
du MercureGalant.
79
fameuſes pour cette prétieuſe
teinture ; témoin ce que raporte
Plutarque dans la Vie du grand
Alexandre , que parmy les riches
dépoüilles que ce Monarque
remporta de la priſe de Suze , il
ſe trouva un ſi prodigieux amas
de Pourpre d'Hermione, qu'il y
en avoit pour plus de cinquante
mille talens , que les Roys de
Perſe y faifoient conferver depuis
prés de 200, ans , & laquel .
le paroiſſoit auſſi éclatante &
auſſi fraîche , que si elle euſt eſté
tout récemment faite ; & le fecret
, ajoûte cet Autheur,qui luy
avoit fi longtemps confervé fon
luftre , c'eſt qu'on avoit mélé du
miel dans ſa compoſition ; Hydrante
, aujourd'huy Otrante ,
jadis un des plus fameux Ports
E iiij
80 Extraordinaire
de la Mer Adriatique ; Lacédemone,
ou Sparte,Capitale du Péloponese
; Melibée, Ville maritime
de Macedoine , de laquelle
je ne puis paſſer ſous filence ce
qu'a dit Lucrece de l'excellence
de ſes riches Draps de Pourpre.
Voicy comme il parle dans ſon
ſecond Livre.
LaPourpre dont le Pau avec orgueil
éclate
Dansleſuperbeatour dont Nature l'a
peint,
N'apas plus de brillant, qu'enmontre
l'écarlate
Des fins & riches draps qu'à Melibée
on teint.
On fait encore mention de
Meninge Ville d'Afrique ; de
Milet , de Muze fameux Port
d'Egypte, d'Oebalie Contrée du
du MercureGalant. 8x
Péloponefe, d'Omana en Perſe,
de Puteoles , ou Pouzole , Cité
des Tyrrheniens , de l'Ifle de
Rhodes , & de celle de Sardaigne
, dont la Pourpre auffi bien
que celle de Cyzique, paſſoit anciennement
en Proverbe , ſelon
le rapport d'Eraſme , pour marquer
le vermillon, que la pudeur
fait monter au viſage des Perſonnes
pudiques , quand on leur
dit quelque choſe de trop libre,
ou bien de peindre la couleur de
ceux qui ayant reçeu quelques
bleſſures, font teints , & comme
empourprez de leur propre fang;
Purpura Sardonica per iocum trans--
fertur ad eum qui pudefit , aut qui
ob plagassanguine tingitur, Eraſm.
Il faut encor ajoûter Sidon, Tarente
,&la celebre Ville de Tyr,
J
82
Extraordinaire
la plus renommée de toutes, tant
pour l'invention de la Pourpre ,
que pour ſa parfaite confection,
comme il paroiſt , outre ce que
nous en avons déja dit , par une
infinité de témoignages des Autheurs
Grecs & Latins que l'on
peut voir dans Gefnier , en fon
docte Ouvrage de l'Hiſtoire des
Poiffons .
Quant à l'excellence de cette
exquiſe teinture , on la peut tirer
du privilege qu'il faloit avoir
pour en faire la confection & le
trafic , & de l'honneur qui luy
eſtoit rendu par l'uſage auquel
elle eſtoit ordinairement deſtinée.
Il eſt conſtant qu'iln'eſtoit pas
permis à tout le monde de travailler
à la confection de la Pour
du Mercure Galant. 83
pre. Il faloit avoir des Lettres
Patentes ou du Prince , ou de la
Republique, qui en accordaſſent
le privilege ; y ayant , dit Ammien
Marcellin , des peines tresrigoureuſes
décernées par les
Loix contre ceux qui auroient
ofé s'en méler fans cette permiffion.
Tincture Purpura opificium
magno estimatum , nec permiſſum
cuivis, extantque hacdere legesfoveriffime
. Ces Loix ſe peuvent voir
dans le Livre 4. du CodeJuſtin.
autitre , Que resvendi non poffunt;
&il paroiſt par le témoignage
d'Euſebel. 7. c. 28. & de Nicéphore
de Calliſte 1. 6. c. 35. que
parmy les premiers Magiſtrats de
l'Empire Romain, il y en avoitun
fort conſidérable, que l'on appel.
loit Prefectus Baphiorum. Il avoit
84
Extraordinaire
la Sur- Intendance fur tous ceux
qui teignoient en Pourpre , afin
de faire obſerver toutes les cho
ſes requiſes dans cet Art, mis
avec une autorité fi abſoluë, qu'il
avoit la puiſſance du glaive fur
tous ceux de cette profeſſion.
Ainſi , au raport de Varinus, quad
il y en avoit quelqu'un convaincu
d'avoir ſophiſtiqué la Pour-
⚫pre , il le condamnoit ſans appel
a perdre la teſte : Qui Purpuram
adulteraffent, Capite plečłcbantur.
Cette Charge de Grand - Maître
, Chef, ou Sur- Intendant de
la teinture de Pourpre , ne ſe
donnoit ordinairement qu'aux
Perſonnes de la premiere qualilité
, ou à ceux que le Prince vouloit
glorieuſement récompenfer
pour quelque ſervice conſidéra
du Mercure Galant. 85
ble . Auſſi nous liſons dans le même
Nicéphore, que l'Empereur
Aurelien ayant deſſein de favorifer
un certain DorothéeEunu
que de naiſſance , Homme autant
doüé de ſcience &de vertus
que relevé par la nobleſſe de ſon
extraction , il luy donna cet offi.
ce de Préfet de la Pourpre ,
comme un témoignage autentique
de ſa bienveillance , & une
récompenſe legitimement deuë
à fon mérite. Quamobrem illum
etiam Imperatorfamiliarius complexus
, honorem ei detulit, ut tingende
Purpura praeffet. Quelques-uns ſe
font imaginez que la principale
raiſon pour laquelle l'Empereur
l'éleva à cette éminente dignité ,
eſtoit à cauſe que contre l'ordinaire
de tous les Hommes, laNa
86 Extraordinaire
ture l'avoit rendu Eunuque dés
le ventre de ſa Mere , comme fi
elle luy euſt voulu donner une
virginité naturelle , & une pureté
de prérogative de corps & de
coeur par deſſus tous ſes ſemblables
; vertu que Caffiodore diſoit
eſtre requiſe dans ceux qui prétendoient
heureuſement réüffir
dans la parfaite teinture de la
Pourpre , ſelon ces élegantes
paroles. In illis autem rubicundis
fontibus cum albentis comas ferici
doctus moderator intinxerit , habere
debet corporis puriffimam caftitatem
, quia talium rerum fecreta refugere
dicuntur immunda. Straboni .
16. dit que ceux que l'on employoit
à cette teinture , estoient
non ſeulement affranchis de toute
ſervitude,mais encore exempts
du Mercure Galant. 87
de toutes fortes d'impoſts & d'exactions
publiques, tant ceux qui
la compofoient, que ceux qui en
faifoient le trafic.
Pour ce qui eſt de l'honneur
que l'on rendoit à la Pourpre , on
ne le ſçauroit décrire plus fortement
que le fait Pline dans le
9. 1. de fon Hift. c. 36. lors qu'il
dit que cette noble couleur eſt
accompagnée d'une ſi auguſte
majeſté , & imprime une telle venération
dans tous ceux qui la regardent
, qu'il n'eſt rien au monde
à qui l'on porte plus d'hon.
neur & de reſpect. Ne voyons
nous pas, ajoûte- t- il, que les Bâ
tons de commandement la précedent
, que les Faiſceaux & les
Hallebardes Romaines luy fervent
de gardes , & luy font faire/
voye par tout comme ſes Huif88
Extraordinaire
fiers & ſes Satellites. C'eſt par el.
le que les Enfans des Princes &
des grands Seigneurs s'attirent la
reverence des Peuples , que les
Gens de Robe font diftinguez
d'avec les Gens d'Epée, les Sénateurs
d'avec les Chevaliers , les
Magiſtrats d'avec le Peuple.C'eſt
par la préſence que la colere des
Dieux eft arreſtée , que les foudres
leur tombent des mains, que
les faveurs du Ciel font répanduës
fur les Hommes , & les châ
timens détournez de leurs teſtes.
Enfin c'eſt cette noble livrée qui
fait tout le luftre & l'ornement
des Habits les plus magnifiques,
&qui releve infinimentde l'éclat
l'or & de la pompe des triomphes.
Mais pour pouſſer encore la
choſe plus loin , la venération
du Mercure Galant. 89.
que l'on avoit pour cette auguſte
couleur , eſtoit ſi grande, qu'elle
alloit meſme juſqu'à l'adoration.
Ainſi quand il eſtoit queſtion
d'aller ſaluer les Empereurs & les
Roys , reveſtus dans leurs Lits de
Juftice de ces Robes éclatantes ,
ondiſoit à leurs Sujets de venir
rendre leurs reſpects & leurs adorations
, non à la ſacrée Majesté
de leurs Royales Perſonnes, mais
à l'auguſte apareil de la venérable
Pourpre dont ils eſtoient reveſtus.
C'eſt ainſi qu'en parle le
premier Secretaire du RoyTheodoric
à undes grands Officiers de
ee Prince , pourveu d'une des
plus conſidérables Charges de la
•Cour, dans le commandement
qu'il luy fait ſuivant la coûtume,
de venir apres l'achevement de
Q.d'Avril1682. F
90
Extraordinaire
fon quartier , à la teſte de tous
ceux qui estoient de la dépendance
de ſa Charge , ſe jetter aux
pieds de fa Majeſté , pour adorer
ſa Pourpre Royale , & obtenir
par cette refpectueuſe action le
pardon des manquemens qu'il auroit
pû commettre en l'exerçant .
Quapropter spectabilitatis honore
fuffultus inter Tribunos &Notarios
venerandam Purpuram adoraturus
accede , & c . Caffiodor. Var. l. 11. Ep .
20. Ce grand Homme fait encor
le meſme commandement à un
autre Officier qui fortoit de char.
ge, dans le meſme Livre Ep. 31.
Mais la preuve de l honneur que
l'on rendoit anciennement à la
Pourpre,paroiſtra encor plus clai
repar la deſcription de l'uſage facré
& prophane, auquel cette auduMercureGalant.
91
S
guſte couleur eſtoit cõmunement
- apliquée. Pour ce qui touche l'uſage
ſacré,jeletiredutémoignage
des ſaintes Lettres qui m'appren.
nent que parmy les offrandes que
Dieu voulut luy eſtre préſentées
par les Ifraëlites,&dont il dõna la
liſte à Moyfe, quad il fut queſtion
deluybaſtir unTabernacle,l'Arche
d'Alliance,& les autres choſes
ſacrées qui regardoient fon
ſervice, la Pourpre y tient un
despremiers rangs , commeil paroiſt
en quantité de lieux du Livre
de l'Exode , & particuliere
ment dans le Chap. 35. oul'on lit
ce commandement : Omnis voluntarius
&prono animo offerat eas
Domino: Aurum, argentum , & as,
Hyacinthum& Purpuram,coccumque
bis tinctum . En ſuite Dieu or-
2.
6
Fij
92 Extraordinaire
donna que de cette Pourpre offerte
, l'on fit les courtines , les
ri deaux & pavillons qui devoient
reveſtir fon Tabernacle, l'Arche
& les autres meubles prétieux de
fon Temple , que l'on en fit le
grand Voile du Sanctuaire , la
Tente du Parvis , & en un mot
tout ce qui devoit ſervir à envelo.
per les Vaſes ſacrez. Il commanda
encore la même choſe pour les
Tuniques & les autres ornemens
de ſes Miniſtres , qu'il voulut
eſtre étoffez de Pourpre deux
fois teinte, c'eſt à dire de la plus
belle & de la plus prétieuſe , mais
particulierement la Robe qui
devoit revestir le ſouverain Pontife
dans le temps qu'il ferviroit
à ſes Autels , que Dieu avoit expreffement
ordonnée eſtre de
duMercureGalant. 93
S
e
e
e
2
10
コ
SL
cette meſme matiere , ſuivant la
figure & avec les enrichiſſemens
qu'il en avoit preſcrit luy-meſ
me à Moyfe , de la maniere que
l'a décrit l'Autheur ſacré du Livre
de l'Eccleſiaſtique, qui ditquc
cetteRobe , qu'il apelle l'Etole
fainte, le Veſtement d'honneur ,
&la Robe degloire , eſtoit étoffée
de Pourpre & d'Hyacinthe,
& toute relevée en broderie d'or
& de pierres prétieuſes : Induit
cum ftolam gloria ſtolam Sanctam
auro & Hyacintho & Purpura , opus
textile, gemmis pretiofis figuratis in
ligatura auri . Eccli . 45 .
Apropos de cette Robe Pontificale
, que le meſme Autheur
affure n'avoir jamais eſté portée
que par le Grand Preſtre Aaron
premierement , & en ſuite par
:
94
Extraordinaire
ſes Enfans & ſes Neveux,qui ſuccederent
dans la ſuite des temps
à ſa ſupréme Dignité , je ne ſçau.
rois paſſer ſous filence ce que
j'ay lû dans Joſephe , touchant
le reſpect que les Juifs avoient
pour le ſacréVeſtement,&la pré.
caution avec laquelle ils avoient
eu ſoin de le conſerver ( ſoit que
ce fuſt le meſme qui avoit eſté
fait pour Aaron,ſoit que ç'en fuſt
un autre fait ſur ſon modelle )
juſques au temps d'Hircan premier
du nom, Souverain Sacrificateur
, duquel il eſt dit dans le
quatriéme Livre des Machabées,
qu'il fut grand en trois manieres
, en Principauté, en Sacerdoce
, & en don de Prophetie ; &
lequel au témoignage de cet Hiſtorien
, fit baſtir exprés une ſu.
duMercureGalant. 95
perbe Tour, ou petite Forterefſe,
proche du TempledeJerufalem
, pour'y garder avec plus de
ſeureté cette prétieuſe Robe ,
établiſſant auſſi ſa demeure en
ce meſme lieu , afin d'en eſtre
luy-mefme le gardien , ne ſouffrant
jamais qu'elle en fortiſt
, que quand il s'en reveſtoit
dans le temps des Sacrifices les
plus folemnels , apres quoy il la
remettoit dans une Chambre fecrete
de cette Tour , dont luy
ſeul avoit la clef. La meſme
choſe fut obſervée par tous ceux
qui vinrent apres luy au ſouverain
Pontificat , & meſme par
Herode ufurpateur du Sacerdoce
, auſſi bien que du Trône de
Judée , lequel ayantnommé cette
Tour Antonienne , du nom
96 Extraordinaire
de M. Antoine , dont il s'eſtoît
fait la Creature , n'en ôta pas.
pour cela la Robe Pontificale ,
pour ne ſe pas attirer la haine du
Peuple. Son Fils Archelaüs en
fit autant ; ce qui dura juſqu'à
ce que les Romains s'eſtant emparez
du Royaume deJudée , &
l'ayant réduite en forme de Province,
ils s'emparerent en meſme
temps de la Robe fainte, fans cependant
la profaner en aucune
forte. Ils la mirent ſeulement
dans une autre Fortereffe de la
Ville en une Chambre fermée
à double ferrure & ſcellée du
Sceau des Souverains Preftres ,
& des Gardiens du Thréfor
public , une Lampe brûlant con.
tinuellement devant la Porte du
dieu où eſtoit ce faint Dépoſt
que
duMercure Galant. 97
que le Capitaine de la Fortereiſe
avoit en ſa garde , & qu'il mettoit
entre les mains du Grand
Preſtre lors qu'il en avoit beſoin
pour quelque grande folemnité,
laquelle paſſée, le Grand
Preſtre la luy remettoit entre les
- mains , pourla renfermer au mefme
lieu avec les précautions accoûtumées.
C'eſt la remarque que fait ce
- fidelle Hiſtorien touchant la venération
que les Juifs avoient
pour cette Robe Pontificale , à
l'imitation de laquelle , au moins
pour ce qui regarde la couleur,
je ne doute point , apres le Sçavant
Eveſque de Mende dans fon
Rational , qu'on n'ait introduit
l'uſage de la Chape ordinaire de
N. S. P. le Pape , que ce Prélat
Q. d'Avril 1682 . G
t
98 Extraordinaire
diteſtre communément de couleur
rouge, non pas de Pourpre ,
parce qu'il n'en eſt plus , mais d'Ecarlate
, couleur qui approche le
plus de la Pourpre, Hinc eft, dit cet
Autheur,quòdfummus Potifex Cappa
rubea exteriussemper apparet indutas.
Durand. Ration. D. Offic. L.3.
Il en faut dire autant de l'Habil
lement rouge des Cardinaux , qui
leur fut accordé ſelon Bzovius
par le Pape Innocent 4. l'an
1245. & des Robes de la meſme
couleur que portent d'autres Prélats,
&meſme des Chanoines aux
grandes Feſtes dans quelques
Eglifes Cathédrales , qui ne font
ainſi colorées que pour imiter les
Robes & Tunique de Pourpre
que portoient les Sacrificateurs,
&lesPreſtres de l'Ancien Teſtai
コ
-
1
duMercure Galant. 99
ment ; ce qui fait affez connoiſtre
la conſidération particuliere qu'
on a toûjours euë pour la Pourpre
dans l'uſage des choſes ſacrées.
On n'en a pas moins eu dans
ce qui regarde les chofes propha.
nes . Cela ſe prouve en ce que la
plupart des Nations idolâtres
avoient coûtume de reveſtir les
Simulachres de leurs fauſſes Divinitez
d'Ornemens , & de Robes
de Pourpre. Je n'en veux pour
garant qu'un paſſage de l'Ecriture
Sainte. Il eſt du Prophete
Baruch , au fixieme Chapitre de
ſes Viſions , où ce Prophete décriant
fortement l'aveugle idolatrie
des Babiloniens , & voulant
la faire avoir en horreur aux Iſraë
lites qui estoient detenus par eux
en captivité , il tâche de prouver
Γ
1
1
!
1
Gij
Extraordinaire
à ces derniers qui estoient les
Adorateurs du vray Dieu , par
pluſieurs raiſons également fortes&
convainquantes, le pitoyable
aveuglement des premiers, en
leur expoſant la foibleſſe , l'impuiſſance
, & l'inſenſibilité de ſes
malheureuſes Idoles de métal , de
bois , & de bouë , qu'ils eſtoient
affez foux de reclamer comme
leurs Conſervateurs & leurs Tutelaires
, lors qu'elles n'avoient
pas meſme le pouvoir de ſe conſerver
elles. meſmes, ny de ſe défendre
des vers , ny de la tingne
qui rongeoient & mettoient par
lambeaux les prétieux Ornemens
de Pourpre dont elles eftoient parez
.Cela ſe confirme par le témoignage
d'un Prophane. C'eſt celuy
deVopiſcus. Il dit que lors que
du Mercure Galant. ΙΟΙ
-
コ
S
e
t
i
Probus fut élevé à l'Empire , les
Soldats qui le proclamerent dans
leur Camp, voulant, felon la coútume
, le reveſtir de la Pourpre
afin de le ſalüer pour Empereur,
& ne trouvant point de Robe de
cette couleur , ils prirent une
Mante de Pourpre qui couvroit
une Statuë d'un Temple prochain
, & la luy mirent fur les
épaules . Ornatus etiam Pallio Purpureo
, quod de Statua Templi ablatum
eft.
Mais fi les Simulachres des
Dieux de la Gentilité eſtoient ornez
de la Pourpre, on ne doit pas
douter que leurs Preſtres n'en
fuffent pareillement reveſtus .
Tite- Live en fait foy dans le Livre
4. de fon Hift. Decade 4.
Lampride, dans la Vie d'Alexan
Giij
102 Extraordinaire
dre Severe ; Cicréon, en la Cauſe
de Sextius , & quantité d'autres ,
qui portent tous témoignage que
les Preſtres des Idoles , & particu-
•lierement les Romains, portoient
cette riche Couleur dans leurs
Robes Sacerdotales ; ſoit qu'ils
fuffent reveſtus de la Pretexte,
qui estoit une forte de Robe blanche
ayant pour ornement une
bande de Pourpre qui la bordoit
tout autour , ce qui fait, dit Ma.
crobe , que cette Robe eſtoit appellée
par les Latins , Pretexta,
comme qui diroit, cui Purpura Pretexitur
, le verbe Pratexo , figni-
-fiant border , ou ceindre de quelques
bandes ; ſoit qu'ils portaf
fent le Laticlave , qui eſtoit une
autre forte de Robe, dont le fond
de l'Etofe eſtoit de Pourpre en .
du MercureGalant. 103
ว
:
S
2.
.
richie fur le devant & les ouvertures
de clous d'or, d'argent , ou
d'autre matiere , qui y estoient
couſus en façon de freluches ou
boutons à queuë , dont le fond
eſtoit blanc , avec ces meſmes figures
de clous compoſez de foye
ou de laine teinte en Pourpre,attachées
deſſus , laquelle forte de
Robe ainfi boutonnée ou Lati .
clave , eſtoit en uſage pour les
Preſtres dans le temps de leurs
Ceremonies , comme le marque
Silius Italicus dans ſon Livre 3. à
peu prés en ces termes ;
هللا
Pendant qu'une douce harmonie
De Voix & d'Instrumens , rempliſſoit
cessaints Lieux
D'une agreablemélodie;
Le Prestre revestu d'un Habit glorieux,
Giiij
104
Extraordinaire
Ou fur un riche Drapmille Clous précieux,
Formolent une éclatante & rareBroderie,
Vintfaire la Cerémonie;
Et l'Encenſoir en main d'un airdevotieux
.
Parfuma tour à tour les Images des
Dieux.
Soit enfin que ces meſmes
Preſtres fuſſent revétus de la Trabée
, qui eſtoit une eſpece de Robe
toute de Pourpre de fine laine
ou de foye , brochée d'or, & faite
à guiſe de Chape , ou grand Man .
teau , qui s'ouvroit tour du long
par le devant, & s'attachoit vers
le col avec des Agraffes ou Boucles
d'or , & qui estoit proprement
l'ornement de Cerémonie
dont ſe ſervoient les Augures , &
les autres Miniſtres du premier
Ordre Sacerdotal ; d'où vient
du Mercure Galant. 105
qu'elle s'appelloit felon Servius ,
Trabeafacra , Sacerdotalis &Auguralis.
Si du Sacerdoce Payen nous
paſſons à l'Etat Laïque & Politique
, nous verrons pareillement
la Pourpre en uſage & honorée
dans toutes les principales conditions
qui le compoſent ; & pour
commencer d'abord par les Perſonnes
qui y tiennent le premier
rang, ne voyons nous pas la Pourprehonorée
dans les Monarques ;
les Pages ſacrées Chapitre 8. du
Livre des Juges , dans la deſcription
qu'elles font des riches dépoüilles
que Gédeon remporta
de la défaite des Roys de Ma.
dian , ſpécifient nommément la
Pourpre dont ces Princes avoient
coûtume de ſe veftir. Abſque or106
Extraordinaire
1
namentis & veste Purpurea quibus
Reges Madian uti foliti crant.
Dans le 8. Chapitre du Livre
d'Efter , elles nous diſent que lors
que le Roy de Perſe Affuerus
voulut honorer Mardochée pour
reconnoiſſance de ſa fidelité , il
commanda qu'on le reveſtit des
Habillemens Royaux , & qu'on
luy mit un Manteau de Pourpre
fur les épaules ; Mardochausfulgebat
veſtibus Regiis amictus fcrico
pallio atque purpurco. Et enfin elles
nous déclarent dans les Evan.
giles , qu'apres que les Soldats de
Pilare eurent flagellé le Sauveur
duMonde , ils luy mirent par dé.
rifion une Couronne d'épine fur
la teſte , un Roſeau pour Sceptre
dans les mains , &un vieux Manteau
de Pourpre fur les épaules,
du Mercure Galant.
107
#comme autant de marques par
leſquelles ils vouloient figurer les
* ornemens de ſa Royauté.
De plus, s'il eſt permis d'apuyer
l'autorité des ſaintes Ecritures
par les témoignages des Autheurs
profanes , nous apprenons deJoſephe
au Livre 17. de ſes Antiq.
Chap . 11. que les Roys des Juifs
fs'habilloient de Pourpre lors
qu'ils paroiſſoient dans leurs Habits
de Cerémonie , & que fuivant
cette coûtume , Hérodeeftant
mort , on reveſtit fon Corps
de la Pourpre,&des autres Orne.
mens Royaux , & qu'en cet équi-
- pageil futporté en grande pompe
au Tombeau de ſes Anceſtres .
Q. Curt. Livre 3. dit que les Roys
dePerſe ne portoient point d'autres
Habillemens que de cette
108 ¥ Extraordinaire
riche Couleur ; & Denis d'Hali.
carnace , que tous les Roys qui
commanderent à Rome depuis
Tarquin l'Ancien juſques aux
temps des Confuls , & les Con.
fuls enſuite juſqu'au Regne des
Empereurs , prirent la meſme pa.
rure.-
Les Empereurs qui s'emparerent
de l'authorité des Confuls,
ſans toutefois les dépoüiller de
leur dignité , firent auffi de la
Pourpre le principal ornement
de leurs Perſonnes . Les exemples
en font trop fréquents dans
tous les Autheurs pour endouter,
quayque l'on ne ſçache pas bien
poſitivement le temps où ils ont
commencé de la porter , au
moins dans leurs Habits ordinaires
; car pour les ornemens qu'ils
du Mercure Galant. 109
1
prenoient dans les Ceremonies
publiques , comme dans les Sa-
Dacrifices , les Triomphes , les Spectacles
, les Audiences des Ambaffadeurs,&
autres pareilles oc-
@cafions, l'on ne doute point qu'ils
p n'y paruſſent reveſtus de la Pourpre.
Lampride fait voir dans Aléare
xandre Sévere , que l'uſage leur
Tins en eſtoit ordinaire avant le temps
- de cet Empereur , lors qu'il dit
el que ſa Mere le garantit louvent
er de la fureur des Soldats , en leur
montrant ſeulement la Pourpre
Impériale ; Quem Sepè à Militum
ira objecta purpure ſumme defendit.
Herodion confirme cet uſage en
divers endroits de ſon Hiſtoire,
entr'autres au Livre 2. en décri
vant la promotion de Probus , il
dit que le Peuple & les Soldats .
i
A
110 Extraordinaire
l'ayant éleu Empereur lors qu'il
y penſoit le moins , allerent chez
luy en foule,& que l'ayant tiré de
fon Lit où ils le trouverent encor
couché , ils l'enveloperent de la
Pourpre Impériale , le porterent
dans le Senat , & l'y falüerent
Empereur. Ce que Vopiſcus raconte
dans la Vie de Proculus,
fait entierement àmon ſujet. Ce
Prince , avant qu'on l'euſt élevé
à l'Empire , joüoit un jour aux
Echets , mais avec tant de bonheur
& d'adreſſe , qu'il gagna
juſqu'à dix parties de fuite. Un
certain Boufon de qualité , qui
eſtoit enſa Compagnie & qui obſervoit
le jeu , voyant que la fortune
luy eſtoit fi favorable , ſe
ſaiſit d'une Caſaque de Pourpre
qu'il rencontra fous ſa main ,&la
du Mercure Galant. IZ
mettant ſur les épaules de Proculus
, il ſe jetta à ſes pieds& luy
d fit cette courte harangue ;Je vous
faluë ô Auguſte le Victorieux, &
je vous proclame Empereur.
100
ent
ra
ert
CetAutheur a voulu ſans- doute
exprimer par cette action la Cerémonie
qui s'obſervoit à Conſtantinople,
à la création des nou-
( veaux Empereurs. Entr'autres
Erf Ornemens Impériaux , on leur
mettoit ſur les épaules un Manteau
de Pourpre enrichy d'or &
de pierreries , comme le marque
le Poëte Corippe dans le Panégyrique
de l'Empereur Juſtin , L.
4. Num. 2 .
10
Caſareos humeros ardenti murice texit
Circumfusa chlamys, rutiloque ornata
metallo, &c.
La meſme cerémonie du Man-
:
112 Extraordinaire
teau de Pourpre ſe pratiquoit
auſſi tant à l'égard des Enfans des
Empereurs , qu'à l'égard de ceux
qu'ils adoptoient pour leurs Collegues
& Succeſſeurs à l'Empire,
lors que cette adoption fe faifoit
publiquement ; mais avec cette
diférence , que le Manteau qu'on
leur donnoit eſtoit ſimplement
de Pourpre , & fans aucun ornement
de broderie , ainſi qu'il paroiſt
dans l'adoption de Vérus
par l'Empereur Adrien , & comme
on l'apprend d'une Lettre que
l'Empereur Commode écrivit a
Clodius Albinus , par laquelle il
luy permettoit de prendre le nom
de Céſar , s'il en eſtoit beſoin ,
avec les Ornemens Impériaux , à
la réſerve de l'or ſur la Robe de
Pourpre , afin que l'Armée euſt
;
du MercureGalant. 113
C
plus de conſidération pour luy,
&qu'à ces auguſtes marques elle
reconnuſt & refpectaſt en meſme
temps en luy la Majeſté de l'Em.
pire. Jules Capitolin, dans la Vie
du meſme Albinus.
Cela prouve affez que la Pourpre
faifoit la plus belle parure des
- Empereurs , &fait voir en meſme
temps , que prendre ou accepter
la Pourpre , c'eſtoit ſe déclarer
hautement pour Empereur , ou
pour Succeffeur & prétendant à
'Empire. Auffi porter cet Habil
lement , fans y eſtre autoriſé ou
par droit naturel , à cauſe de ſa
naiſſance , oupar droit d'adoption,
ou enfin par une finguliere
Conceffion du Souverain , c'eftoit
ſe rendre coupable de crime
de leze- Majesté au premier chef.
Q.dAvril 1682. H
114
Extraordinaire
1
۱۰
Qui voudra en voir des preuves,
n'a qu'à lire Ammien Marcellin
L. 16. & 17. Zozime L. 4. Egeſippe
L. 2. de la ruine de Jérufalem,
Athenée L. 12. Paul. 5. Sent.
Tit.25 Julian. Novell. 113. Cap.
20.& quantité d'autres.
Ce que je dis ne doit pas s'en..
tendre de toute forte de Pourpre
en general , mais ſeulement de
celle qu'on réſervoit pour la Perfonne
des Roys, & qui eſtoit telle
que l'a décrit le ſçavantCaffio .
dore , avec ſon élégance ordinaire
dans ſes Varietez L. 1. Ep. 2.
C'eſt cette Pourpre qu'on appelloit
par excellence , Purpurafumma
, clariffima , Regia , Imperialis,
&c. & de laquelle au raport de
Luitprand de Reb. Europ . 1. 1.
Les Empereurs de Conſtantinodu
Mercure Galant. 115
-ple avoient une Chambre toute
tenduë, dans le lieu le plus facré
auſſi-bien que le plus fecret de
leur Palais , qui s'appelloit Porphyra,
ou la Pourpre. Les Impératrices
faifoient ordinairement
leurs couches dans cette Chambre
ſuivant l'Ordonnance des
meſmes Empereurs , raportée par
Nicetus l. 5.&les Enfans qu'elles
y mettoient au monde s'appelloient
Porphyrogenites , parce
qu'outre cet appareil , ils eſtoient
encor reçeus dans des Langes de
Pourpre à leur premiere entrée
dans le monde ; ce qui pouvoit
faire dire à ces jeunes Princes ,
ainſi qu'à celuy dont parle Hérodien.
Lapompe& leshonneurs font nez avec
1
moy;
Hij
116 Extraordinaire
La Nature aufortir du ventre de ma
Mere,
M'afait le Succeſſeur duTrône de mon
Pere;
EtlaPourpre ennaiſſant, m'a reçeu come
unRoy.
2
il eft con-
Car pour la Pourpre commune,
dont la couleur avoit quelque
choſe de moins éclatant que la
Pourpre Impériale
ſtant que bien d'autres que les
• Princes avoient , ou ſe donnoient
le privilege de la porter. Outre
ce que nous liſons dans Athenée
1. 12. que le Grand Alexandre ordonna
par une Déclaration ex.
preſſe à toutes les Villes d'Ionie,
&nommément aux Habitans de
Chio , de luy envoyer tout ce
-qu'ils auroient de Pourpre dans
leurs Magazins , afin qu'il puſten
du Mercure Galant.
117
e
dorner des Robes à ſes Courti-.
fans , & à tous ſes Capitaines
( Volebat enimfocios omnesflolispurpureis
ornari ; ) Outre ce que raporte
encor le meſme Athenée
du Roy Antiochus , qu'il avoit
à ſa ſuite quinze cens Officiers
це tous vétus de Pourpre ; Erant &
bimille fupra quingentos ; omnes iſti
predicti Purpurea habebant fuperindumenta.
Il eſt manifeſte qu'anciennement,
les Magiſtrats & autres
Officiers publics eſtoient revétus
de Pourpre dans l'exercice
de leurs Charges. Hippias Erythréentémoigne
dans le 2. L. de
fon Hiſtoire , que ceux qui exerçoient
la Judicature en fon Païs ,
rendoient juſtice aux Parties
dans leurs Tribunaux placez à
l'entrée des Portes de la Ville,
118 Extraordinaire
eux eſtant habillez de Robes de
Pourpre . Tribunal ante portas conftituentes,
judicabant, Purpureos ami-
Etus , fagulaque Purpurea habentes.
Athenee Livre 12. Chapitre 3. remarque
que chez les Perfes , les
Magiſtrats estoient non.feulement
revétus de Pourpre , mais
que les Tribunaux , les Sieges , &
le Parquet de leur Magiftrature
en estoient auſſi couverts . La
meſme choſe eſtoit en uſage chez
lesJuifs, au raport de Philon dans
ſa Déclamation contre Flaccus;
& enfin Tite- Live eſt témoin ,
qu'à Rome & dans toute la dépendance
de ſa domination , dés
le temps meſme de la République
, la Pourpre eſtoit portée par
tous ceux qui estoient pourvûsde
quelques Charges qui regardoic
du MercureGalant. 119
re
&
ou l'adminiſtration de la Juſtice,
ou le gouvernement du Peuple;
de forte que les Magiſtrats , tant
de la Ville , que des Colonies &
Municipes , les Commiſſaires , &
Capitaines des Ruës & des Quarale
tiers , les Principaux & Doyens
nades Colleges , les Augures , les
Sacrificateurs &les Preſtres , en
un mot tous les Sénateurs & Officiers
Patriciens , ſe ſervoient communément
de la Pourpre dans
leurs Robes de ceremonies , &
avoient le droit de la porter non
ſeulement pendant leur vie , mais
meſmes de faire brûler leurs
- Corps apres leur mort avec ce
riche Ornement. Necuti viviſolùm
habeant tantum infigne,fed etiam
ut cumeo crementur mortui.
urt
LA
e
1
Cependant l'honneur de por-
1
120 Extraordinaire
ter la Pourpre dont joüiffoient
tous les Magiſtrats Patriciens,
n'eſtoit point accordé aux Plebeïens
, c'eſt à dire aux Officiers
qui eſtoient pris de l'ordre du
Peuple. Etles Tribuns mefmes,
quoy que leur Charge fuft de
beaucoup plus conſidérable que
celles de quantité de Patriciens,
en furent longtemps privez com .
• me nous l'apprenons de Plutarque
dans la Queſtion 81. des Romains
; où cet Autheur demandant
pourquoy ces derniers Officiersne
portoient point la Pourpre
, puis que d'autres Magiſtrats
moins importans qu'eux, avoient
le privilege de la porter , il en
rend luy- meſme la raiſon , & dit,
Que les Tribuns du Peuple ne
jouüiffoient point de cet honneur,
du Mercure Galant 121
e
di
L
parce qu'il ne leur eſtoit pas permis
de ſe faire accompagner par
des Huiffiers & des Gardes , ny
de ſe faire traîner en Chaife Curule,
comme les grands Officiers ;
&que leurs Charges n'eſtant pas
proprement des Charges deJudicature
, puis qu'ils n'avoient que
le droit de propoſer , non celay
de décider , ils n'eſtoient pas cenſez
proprement Magiſtrats , &
par conséquent ils ne devoient
pas avoir l'équipage ny les ornemens
de ceux qui l'eſtoient veri
tablement. Joignez à cela que
s'ils prétendoient eſtre revétus de
la Magistrature , àcauſe que par
la Loy Atinia , ils avoient le privilege
d'entrer au Senat & d'y
dire leur avis ; comme ils n'eftoient
les Magiſtrats que du Peu-
Q.d'Avril 1682. I
1.
122 Extraordinaire
ple , ils ne devoient point auſſi
eſtre vétus autrement que le
Peuple , afin que le plus petit de
ce dernier état , auſſi bien que le
plus grand , puſt avoir un accés
plus libre aupres d'eux , n'euſt
point de crainte de les aborder les
voyant populairement habillez.
Et voila , ſelon le ſentiment de
Plutarque , les raiſons pour lefquelles
les Tribuns eſtoient exclus
du privilege de porter la
Pourpre.
Toutesfois , s'il eſt vray qu'ils
enfuſſent privez du temps de cet
Autheur , ce que quelques autres
n'accordent pas , il eſt encor vray
que leurdignité s'eſtant fort ac.
cruë depuis leur inſtitution, auffibien
que leur puiſſance , par les
honneurs , lesgrades , &les prećduMercure
Galant.
123
le
de
le
es
es
Z
He
minences qui leur furent premie
rement accordées par les Con
fuls Q. Aurelius Cotta , & L.
Octavius , l'an de la Fondation
de la Ville 678. confirmées quelque
temps apres par Pompée , &
debeaucoup augmentées par Auguſte
, qui leur fit meſme l'honneur
de ſe mettre de leur Corps,
& qui poſſeda le Tribunat l'ef.
pace de37. ans ; il eſt, dis-je , vray
qu'ils prirent bien- toft , non ſeulement
les Huiſſiers , les Faif
ceaux & la Chaiſe Curule , mais
encor la Robe de Pourpre , qu'ils
portoient meſme dés le temps de
Cicéron , comme il ſe juftifie par
- un paſſage de ce Prince des Ora-
-teurs dans la Cauſe de Cluentius,
- où invectivant contre le Tribun
- Quintius, il dit ces paroles. Faites
I ij
124
Extraordinaire
un peu reflexion , Peres Conſcripts
, à ce que vous avez pù re,
marquer tant de fois vous-mefmes
, fur la conduite du Perfonnage
contre lequel la verité me
force de déclamer. Rapellez dans
vos eſprits ſes moeurs dépravées ,
ſa vie diffoluë , fon orgueil inſuportable
, & remettez- vous devant
les yeux le front , le geſte,
&le faſte avec lequel ce Tribun
faiſoit parade de ſa Robe de Pourpre
traînante juſqu'aux talons;
Atque illam usque ad talos demiſſam
Purpuram recordemini. Mais les
Magiſtrats n'eurent pas ſeuls le
privilege de porter la Pourpre. Il
s'étendit à Rome juſqu'aux Chevaliers,
àqui l'on permitde ſe revétir
du Laticlave qui eſtoitune Tunique
de Pourpre , ou garnie de
du Mercure Galant. 125
t
12
10
1-
Pourpre commeje l'ay déja dit,&
de prendre laTrabée, Robe encor
plus précieuſe que le Laticlave,
dont la trame , dit Ferrarius L. 2 .
C. 4. eſtoit de Pourpre , & l'eftain
de Laine tres -blanche , се
qui faiſoit une agreable diverſité
de couleurs, en maniere de petits
carreaux ſemez par toute l'Etofe.
Que les Chevaliers euſſent l'uſage
du Laticlave , je l'apprens du
docte Lipſe dans ſes Notes fur
Tacite. Il dit que du temps des
premiers Empereurs , les Chevaliers
qui portoient la qualité d' Illuftres
, avoient droit de porter le
Lanticlave. Et pour le prouver,
il ſe ſertd'un paſſage de Dion au
L. 59. où cet Hiſtorien raconte
que l'Empereur Caïus voyant
l'Ordre des Chevaliers fort dimi.
I iij
126 Extraordinaire
nué , & en tres-petite conſidération
, crut le rétablir en la premiere
ſplendeur en y mettant les
Perſonnes les plus qualifiées de
tout l'Empire , auſquelles , pour
rendre leur Compagnie plus auguſte
, il permit de porter l'Habillement
, qui n'apartenoit auparavant
qu'aux Preſtres & aux
Senateurs . Cependant il faut dire
que cet honneur leur avoit efſté
déja accordé auparavant , & que
non ſeulement les Chevaliers ,
mais meſme leurs Enfans , portoient
cette forte de Robe avant
la conceffion de cet Empereur.
Cela ſe voit manifeſtement en ce
que dit Ovide dans le quatriéme
des Triftes , où ce Poëte qui eftoit
Chevalier , & Fils de Chevalier
Romain , raconte la cerémoduMercureGalant.
127
nie qui ſe fift lors que ſon Frere &
= luy prirent la Tunique à clou lar .
ge , en quittant la Robe virile.
D'ailleurs que les Chevaliers
Romains portaffent la Trabée,
Pline en eſt garant , lors qu'il dit,
que quoy qu'au commencement
il n'y euſt que les Roys , & les
Triomphans qui la portaſſent, les
Chevaliers ſe l'aproprierent dans
la fuite dutemps ,&s'en parerent
d'abord au jour de leur Montre,
ou Reveuë generale , appellée
Tranfucctio , qui ſe faifoit aux Ides
de Juillet ; ce qui eſt confirmé
par Denis d'Halicarnaffe, qui dit
au L. 6. que les Chevaliers dans
cette Montre marchoient en ordre
ſelon les Tribus & Centuries,
avec tout l'Equipage & les marques
de l'Ordre , revétus de Tra-
I iiij
128 Extraordinaire
,
bées & couronnez d'Olivier . A
quoy s'accorde encor Suétone,
quand il dit dans la Vie de Domi.
tien que le Senat , pour faire
honneur à ce Prince&pourplus
grande fûreté de ſa Perſonne, ordonna
que toutes les fois qu'il
exerceroit le Confulat , les Chevaliers
Romains , ſelon que le
fort leur feroit échu , marcheroient
devant luy entre les Huifiers
& les Archers de ſa Garde,
eſtant vétus de leurs Trabées , &
portant leurs Lances militaires en
main. Ut Equites Romani quibus
fors obtigiffet ,Trabeati, &cumhaftis.
militaribus pracederent eum inter Li-
Etores , Apparitoresque.
Le privilege de porter la Pourpre
, ne ſe réſerva pas ſeulement
pour les Magiſtrats , & les Chedu
Mercure Galant. 129
valiers de l'Etat Romain , mais il
s'étendit encor juſques aux En.
fans de tous ceux qui avoient
affez de bien pour leur faire porter
la Prétexte , qui estoit une
Robe chargée de quelques bandes
de Pourpre , comme nous
avons fait voir . D'abord ſelon
Macrobe , il n'y eut que les En-
- fans de noble extraction qui la
- porterent , tant pour les diftinguer
de ceux qui ne l'eſtoient pas,
qu'afin de les exciter par cet honneur
à ſuivre l'exemple du Fils de
Tarquin l'Ancien , cinquiéme
Roy des Romains. Ce jeune
Prince , âgé ſeulement de quatorze
ans, avoit accompagné fon
Pereen la Guerre contre les Sabins
, & s'eſtoit ſi glorieuſement
ſignalé dans la derniere Bataille
130
Extraordinaire
où cette Nation fut entierement
défaite , qu'au retour de ce Combat
, Tarquin le loüa publiquementde
ſa vertu & de ſa vaillance;
& pour l'engager à ne ſe point
démentir , il luy permit de porter
l'Anneau d'or , appellé Bulla , &
la Prétexte , qui estoient deux
des plus belles marques d'honneur
que portafſſent les Triomphans.
Ce Prince donna quel .
que temps apres la meſme per
miffion aux Enfans des Nobles
pour la meſme fin. Elle fut encor
donnée dans la ſuite , &particulierement
dans le temps de la-feconde
guerre , l'Unique aux petits
- Fils des Affranchis pourveu
qu'ils fuſſent Nobles , pour la
raiſon que le meſme Autheur en
raporte au premier de ſes Saturdu
Mercure Galant. 131
1
nales chapitre 6. Et enfin on accorda
indiféremment ce privilege
à tous les Enfans de l'un &
de l'autre Sexe , libres , & affranchis
, Nobles, & Roturiers, pourveu
qu'ils fuſſent nez en légitime
mariage. Les Garçons portoient
cette Robe juſqu'à l'âge de 15.
ou 16. ans , qu'on leur donnoit la
Robe virile ; & les Filles juſqu'au
jour de leurs Nôces.
Le Commentateur d'Alciat, dit
que la raiſon morale pour laquelle
les Romains faifoient
prendre la Robe Prétexte bordée
de Pourpre à leurs Enfans,
eſtoit pour leur apprendre à eſtre
modeſtes & pudiques, parce que
la couleurde Pourpre eſt un figne
de modeſtie ſur le viſage des Enfans
, & comme le caractere de
132
Extraordinaire
cette honneſte pudeur qui rend
ordinairement illuſtres ceux de
leur âge , quandelle éclate éga .
lement en leurs diſcours & en
leursactions. Purpureus colorpudoris
indicium , hinc Pratexta Romanos
pueros admonebat , verecundiam
indictis foEtisquefervandam. Claud.
Minci.in Embl. Alciat. Auffieft- ce
cette excellente teinture que le
judicieux Caton vouloit que les
Enfans priſſent d'auſſi boneheure
furleur front,que celle de laPour.
pre qu'on leur faifoit prendre ſur
leurs Habits. Cela me fait ſouvenir
de ce que dit un jour Diogene
à un jeune Garçon qu'il
voyoit rougir en parlant à luy;
Confide fili,hic enim virtutis eft color.
Courage, mon Enfant, j'aime
àvoir cette couleur fur ton vidu
MercureGalant. 133
;
1
!
ſage, parce queje la regarde comme
l'indice & la livrée de la vertu
qui regne dans ton coeur.
Les Syracuſains ne tiroient pas
un ſymbole ſi glorieux de la Pour.
pre que les Romains , puis qu'au
lieu de regarder cette éclatante
couleur comme le caractere de
la pudeur , & de la modeſtie , ils
la regardoient au contraire comme
Héroglyphe de l'éfronterie,
& de l'impudence. De- là vient,
dit Athenée , que ces Peuples ne
permettoient point du tout l'uſage
de la Pourpre aux Femmes
honneſtes & vertueuſes ; non pas
meſme d'en avoir une ſimple bande
ſur leurs Robes , donnant au
reſte pleine liberté d'en uſer à
toutes celles qui avoient entierement
renoncé à l'honneur. Sira134
Extraordinaire
cufani prohibuerunt ne Mulieresferrent
veftes Purpura Pratextas , praterquam
meretrices. Ce qui leur
eftoit accordé , plutoſt afin de
rendre leur infamie plus connuë,
que pour les faire paroiſtre plus
agreables par cet ornement. Le
ſentiment de ces Peuples n'eſtoit
guére conforme à celuy du plus
lage de tous les Hommes , lequel
faiſant dans le 31. de ſes Prover.
bes , le portrait de la Femme vertueuſe
, luy donne pour Habit la
Robe de Pourpre. Byſſus & Purpura
indumentum ejus .
Mais enfin pour terminer ce
que nous avions à dire touchant
l'eſtime & l'uſage ancien de la
Pourpre , diſons encor que cette
riche teinture n'eſtoitpas ſeulement
en vogue dans les Villes,
1
du Mercure Galant. 135
1
!
1
:
dans les Temples , les Palais &les
Tribunaux de laJuſtice , dans les
Jeux, les Spectacles , & lesTriomphes
,&employée à ſervir d'Habits
& d'Ornemens anx Dieux,
aux Empereurs , aux Roys , aux
Preſtres , aux Magiſtrats , aux
Chevaliers , aux Femmes meſmes
& aux Enfans ; qu'elle eſtoit encor
en credit dans les Armées &
en uſage parmy les Gens de guerre.
Deux ou trois exemples ſuffiront
pour établir cette verité.
L'Ecriture Sainte me fournira
le premier. Elle nous apprend
que les Soldats ſe reveſtoient de
de cette couleur, puis qu'on trouve
dans le Prophete Naham, que
cette formidable Armée d'Aſſyriens
qui mirent le Siege devant
Ninive , eſtoit toute parée de
1
136
Extraordinaire
Pourpre. Viri exercitus in coccineis.
Je tire les autres des Autheurs
Prophanes ; comme de Xénophon
au Livre 6. de ſa Cyropadie,
quitémoigne que toutes lesTroupes
de l'Armée du Grand Cyrus
eftoient toutes brillantes , & par
la ſplendeur de leurs Armes , & de
leurs Boucliers de Cuivre , & par
l'éclat de la Pourpre de leurs Habits.
Itaque univerfus exercitus are
fulgurabat,punicesqueflorebat ornatu.
De Q. Curce L. 3. & 5. de Juſtin
L. 11. d'Ammien Marcellin, L.13 .
& de Tertullien , de habit. mulier.
C. 7. qui témoignent tous la mefchoſe
au regard des Medes , des
Babyloniens , des Lacedemoniens
, & autres Peuplesde l'Afie,
qui ſe revétoient de cette noble
Livrée lors qu'ils alloient au comdu
MercureGalant. 137
R
bat. Ce qu'ils faisoient , dit Elian ,
non tant par ornement & par
+ pompe , que pour donner de la
terreur à leurs Ennemis , ou plu.
toſt pour s'inſpirer du courage à
eux - meſmes , & ſe fortifier le
coeur qui leur euſt pû manquer à
la veuë de leur fang , s'ils euſſent
eſté bleſſez. En effet lors qu'il
- venoit à couler fur leurs Habits ,
ils ne s'en appercevoient pas ſi aiſement
pour le raport qu'il auroit
avec la Pourpre dont ils eſtoient
revétus. Ne , fi quando vulnerari
cos contigiffet , fanguinis aspectus
metumeis incuteret. Elian. L. 6. C.6.
L'on dit que les Afriquains
eſtoient les Peuples du monde
qui aimoient le mieux cette Livrée
dans leurs Milices , que ceux
de Carthage par deſſus tous la
Q.d'Avril1682.
6
K
138
Extraordinaire
portoient comme une marque de
haute preéminence. Et que mef.
me dans le Camp d'Annibal ,
lors qu'on vouloit donner quel.
que Bataille importante , on attachoit
un Manteau de Pourpre
au bout d'une Lance que l'on
plantoit ſur le haut de la Tente
du General, afin qu'elle puſteſtre
veuë de tous les Soldats , & qu'ils
fuſſent avertis par ce ſignal de ſe
tenir preſts pour le Combat. La
meſme Cerémonie eſtoit en prati
que dans les Armées Romaines,
comme Plutarque le témoigne
dans pluſieurs lieux de ſes Vies
des Hommes Illuſtres , & fur tout
dans celles de Brutus , de Pompée
, & de Fabius .
Je ne doute point que cela n'ait
donné lieu à l'invention du LaduMercureGalant.
139.
- barum . C'eſtoit un Etendard
Impérial que l'on portoit à la
teſte des Armées Romaines , &
que les Hiſtoriens nous dépei.
gnentcomme une longue Lance,
ayantau bout un bois traverſant,
&au deſſus une riche Couronne
d'or, ſous laquelle eſtoit la figure
d'une Aigle de meſme matiere.
De ce bois qui traverſoit pendoit
un riche Voile de Pourpre de
forme quarrée, dans le milieu duquel
l'Image de l'Empereur eitoit
dépeinte en riche broderie d'or,
&de Pierreries , avec ces mots à
l'entour Gloria exercitus . Le Grand
Conſtantin enſuite de la Vifion
mémorable qu'il eut d'une Croix
lumineuſe qui parut dans le Ciel à
la veuë de toute ſon Armée, avec
ces mots , In hocsigno vinces,&
140
Extraordinaire
qui fut cauſe qu'il ſe convertit,
fit mettre ce Signe falutaire ſur le
haut du Labarum à la place de
l'Aigle Impériale , & fur le fond
du Voilede Pourpre qui y eſtoit
ſuſpendu , il fit tracer en brode.
rie de Perles , & de Pierres précieuſes
, les deux Lettres Capitalesdu
nom Grec du Sauveur
du Monde , entrelaſſées en forme
de Chifre , faiſant attacher aux
franges de ce ſacré Voile fon
Image , & celles de ſes Enfans
faites àdemy corps en broderie.
C'eſt la peinture que les Autheurs
raportez par le ſçavant Cardinal
Baronius au troifiéme Tome de
ſes Annales , nous ont laiſſée de
de ce glorieux Etendart , dont
Prudence fait auſſi mention dans
ces Vers contre Symmaque.
duMercure Galant.
148
le
Christus Purpureum gemmanti textus
in auro.
Signabatlabarum , &c.
L'Oriflame , cet Etendart fi
renommé dans nos Hiſtoires, que
nos Roys faiſoient autrefois porter
à la teſte de leurs Armées , avoit
beaucoup de reſſemblance à
ce Labarum Impérial, &pouvoit
bien avoir eſté fait à ſon imita-
■ tion ; car fi nous en croyons quelques-
uns de nos anciens Hiſtoriens
, comme Gaguin , Froifſard
, & quelques autres , ce
Royal Etendart eſtoit d'une riche
Etofe de ſoye teinte en Pourpre,
de forme quarrée, ſemé de Fleurs
de Lys d'or ſans nombre en bro-
- derie, & chargé d'une Croix d'argent
au milieu , &ſe portoit pa.
reillement attaché au bout d'une
142 Extraordinaire
Lance , &ne s'éloignoitjamais de
la Perſonne du Roy. La Cronique
ancienne de Flandre , le dépeint
en cette maniere. Meffire
Miles de Noyers estoit montéſus un
grandDeftrier, couvertde Haubergerie,&
tenoit enſa mainune Lance
àquoy l'Oriflame estoit attaché d'un
vermeil samità guise de Gonfanon à
trois queues , & avait entourHoupes
devertefoye. Guillaume le Breton
dans ſa Philipide Livre 11. dit que
cet Etendart s'appelloit Oriflâme
, à cauſe de ſa couleur de feu,
&qu'il avoit la forme des Banieres
dont l'Egliſe ſe ſert dans
ſes Proceffions. Et Guillaume
Guyart en ſon Romant des
Royaux lignages , eſt de cet avis
quandildit,
duMercure Galant. 143
1
1
Oriflame est une Bagniere,
Aucun poi plus forte que Guimple,
DeCendal roujoyans &fimple,
Sans pourtraiture d'autre affaire.
Quelques Autheurs ont écrit
que cet Etendart fut envoyé du
Ciel àClovis pourluy ſervir d'enſeigne
, & à tous ſes Succeſſeurs,
dans les Combats qu'ils auroient
àfaire contre les Ennemis de la
Foy Chreſtienne , & non contre
les Fidelles . A quoy , dit Froif
ſard Volume 2. Chapitre 125.
Charles VI . ayant contrevenu ,
pour l'avoir fait porter contre
les Flamans , la meſme main
qui l'avoit donné à nos Roys le
leur oſta , le faiſant évanoüir
entre les mains de Meffire Hutin
d'Aumont , qui en eſtoit le Gonfalonnier
, de telle maniere que
Extraordinaire
144
luymeſme ny perſonne , ne ſceut
pour lors ce qu'il eſtoit devenu,
nynel'a pu ſçavoir depuis. Mais
L'Autheur du Romant que nous
avons déja cité , eſt d'un autre
ſentiment pour l'origine de l'Oriflame
, dont il attribuë l'inven .
tion au Roy Dagobert qui la fit
conſtruire à l'honneur de S.Denis
auquel ce Prince avoit beaucoup
de devotion. Voicy ſes termes.
LiRois Dagobertla fifaire,
Qui SaintDenis ça en arriere,
Fondadefesrentes premieres;
Sicommeencore appert Leans
EsChapletsdesmeſcreans.
Devant li porter lafaisoit
Toutesfois qu'aller li plaiſoit,
Bien attachieen une Lance,
Penfant qu'il eust remembrance
Au raviſer le Cendal rouge
DeceluyglorieuxGuarrouge.
Et
1
duMercure Galant . 145
V
Et pour ſa perte en la Bataille
contre les Flamans, queJacques
Meyer dit eſtre arrivée en la
Journée de Mons en Puelle ,où
elle fut déchirée & miſe en pieces,
apres avoir eſté arrachée des
- mains d'Anſſeau de Chevreuſe,
- qui la portoit, & qui fut tué en
cette Bataille; le meſme Guyard,
qui vivoit pour lors , aſſure que
ce ne fut pas la veritable Orilâme
qui fut priſe en cette dé.
faite , mais ſeulement une Orilâme
feinte à la reſſemblance
de la veritable, que l'on y avoit
portée pour exciter les Soldats
abien faire ; ce glorieux Eten.
dart eſtant en telle eſtime parmy
les Gens de guerre , qu'ils tenoient
la victoire comme aſſurée,
où l'Oriflâme eſtoit. Ainſi ils
Q.d'Avril1682. L
146
Extraordinaire
ne manquoient jamais de s'en
fervir dans les Combats dont
l'iſſuë eſtoit douteuſe , & on la
mettoit toûjours au front de
l'Armée . Ce Poëte raconte ainſi
cette perte.
Anſfiau le Sire de Chevreuse
Futfi comme nous appriſmes
Eſteint enſes armes meſmes;
Et l'Oriflamme contrefaite
Chai àterre, & laſaiſirent
Flamens, qui apres s'enfuirent.
Au reſte , cette Royale Banniere
eſtoit curieuſement gardée
dans l'Abbaye de S. Denys , &
c'eſtoit là que nos Roys l'alloient
prendre eux- mefſmes lors qu'ils
vouloient s'en fervir en guerre.
Ils la recevoient en grande cerémonie
, & apres avoir fait leurs
devotions des mains de l'Abbé,
duMercure Galant. 147
la remettant en ſuite en celles du
Comte du Véxin , auquel com.
me premier Vaſſal & Feudataire
- de S. Denys , privativement à
tout autre , appartenoit le droit
de la porter ; mais cette Comté
eſtant réünie à la Couronne , il
eſtoit au choix du Roy de la
confier au premier Chevalier que
Sa Majefté trouvoit digne de
cet honneur,qui eſtoit d'une telle
conſidération parmy les plus
qualifiez de la Cour, qu'il y avoit
- grand empreſſement à le bri
guer. L'Hiſtoire remarque que
- ſous Charles V. le Sire d'Eude-
_mehan , ou d'Andrehan , quitta
- la fonction de Maréchal de France,
quoy que ce fuſt une des plus
belles Charges de l'Armée, pour
avoir la gloire de porter cet Eten-
Lij
148
Extraordinaire
dart à la fameuſeJournée de Roſebeque.
Vous vous souvenez , Madame,
qu'au commencement de ce Traité,
ilestparléde trois especes de Pourpre.
Jevous en envoye les diférentes Figures
que j'ay fait graverpourfatisfaire
entierement voftre curiositéfur
ceste matiere. Elles sont tirées de
Gefner enſon Hiftoire des Poiſſons.
Voicy diférentes Explications qui
ont esté faites sur les Enigmes du
mois de Mars, dont les Mots estoient
l'Eau, &le Dé à coudre.
L'Eau
phe
I.
fit changer Sirinx , une NymdePan;
LaMer nous donne lieu d'avoirMonne
Guenuche;
149
eutdé-
Roys,
imides
dans
rsjours
1
sde
?
hoc,
ingea
rdde
ritde
rions
148
dart à
ſebequ
Vou
qu'au c
ilestpa
Jevous
gures q
faire en
certe m
Gefner
Voi
ont eft
moisd
l'Eau,
7
LEP
LaM
&
du Mercure Galant. 149
L'Eau des Fonts Baptismaux peut détruire
Satan,
Et la Pluye en tombant , mouille Roys,
Clercs, Froc, Pluche .
693
LaMernous rendſouvent plus timides
qu'un Pan;
L'Abeilleſentant l'eau, ſeſauve dans
fa Ruche ;
Onl'aime cependant dans pluſieurs jours
de l'An,
Duft- on là voir gafter les plumes de
l'Autruche.
La Riviere Ladon arreſta Sirinx hoc,
Son Corps en Chalumeauxse changea
parletroc,
N'ayant pû la chaffer hors le bord de
SaNiche.
Que laMerdansſonſein engloutit de
Gens par...
Mais toutefoisſans l'Eau nous verrions
tout en friche,
Liij
150
Extraordinaire
Ne la blâmons donc pas ; taiſons-nous
plutoft, car...
ALCIDOR, du Havre.
II.
TEDe vous défend mieux de l' Eguille
que Pan.
Euffiez-vous lesdoigts durs ainſi qu'une
Guenuche,
Elle vous piqueroit comme unpetit
Satan,
Si vous coufiez ſans luy , le Brocard,
Toile, onPluche.
Ilfertplus que des Gands , fuſſent-ils
peaudeFan;
Avecluy l'onpourroit tranſpercer une
Ruche,
Sans craintede l'userpendant le cours
del'An,
Fust-il d'argent, oufer, que digere l'Autruche.
Quandvous n'en avezpas, Philis, on
vous voithoc;
duMercure Galant.
IS
re
Mercure qui le ſçait, vous en offre un.
fans troc,
Ne le refuſezpas, ildécouvreſaNiche.
EX3
Je voudrois comme luy pouvoir vous
tenirpar
Ces doigts, belle Philis, qui mettent tout
enfriche,
Jeferois des Mortels le plus fatisfait,
car...
111.
Lemeſme .
A
Vous leDé, GalantMercure,
Tandis que vostre heureux temps
dure.
Soyez mesme content par dela le tombean:
Etpour vostre mémoire,
Sivous voulez me croire,
N'appréhendezleFen, ny l'Eau.
GIRAULT lejeune, duQuartier
Simon le Franc.
Lij
152
Extraordinaire
0
IV .
Nnefaitpas toûjours tout cequ'on
devroitfaire;
Ilm'est arrivé quelquefois
De trouver les vrais Mots des Enigmes
duMois,
Etquelquefois auſſi j'y fais l'Eau toute
claire.
DAUBAINE.
V.
ARmed'une Quenoüille deforce
Fufeaux,
En Filledéguisé comme un Sardanapale,
LegrandHercule aux pieds d'Omphale
Sedélafſſoit deſes travaux.
Ce que j'en dis icy foitsans luy faire
injure.
Ferespecte les Gens quiſont iſſus des
Dieux,
Rien demauvais nevient des Cieux,
Etje ne prétenspas queleGalantMercure
du Mercure Galant. 153
J
Nous découvrefurquoyfondé
Dans cetteEnigme ilporte un Dé.
Le meſime.
VI .
E me vis l'autre jourdans une peine
extréme
Avec la belle Iris que j'aime,
Pour devinerlesEnigmes du Mois,
Et je connus trop cettefois
Qu'à les bien déguiser Mercure est un
finMerle.
Pourla premiere , Iris me promit une
Perle..
Pour remporterun Prix ſi bean,
Jememis tout enfeu, mais je trouvay
de l'Eau .
F'eus la Perle ; &pour laſeconde,
Cetteaimable & charmante Blonde
Mepromit un baifer.
Fugezfipour cela jepouvois refuſer
De remettre auffitoft mon efprit àla
gefne.
Jel'y mis; mais, belas, que j'enduray de
peine!
10
154
Extraordinaire
Et commej'approchois beaucoup,
Ace qu'ilmesembloit, duvray Mot de
l'Enigme,
Jedis queje ténois encoreàquelque rime
Avant que de faire un beau coup.
Vous n'aurezpas, dit- elle, unfi grand
avantage.
Si vous eftiez difcret , je vous l'euffe
accordé;
Maisvous ne baiſerezſimplement que
monDé.
Dedépit,je nepûs deviner davantage.
LE BERGER ALCIDON, du
Fauxbourg S.Victor .
VII .
Our coudre unHabit vieux, oонnbien
POWu
n àla mode,
Un Dez est neceffaire audoigt;
Carfans cela chacun connoist
Qu'uneAiguille est tres-incommode.
Mad. MANTE, de la Ruë
Jeande Lépine.
duMercure Galant.
SS
Edans l'
VIII .
Enigmedece
nesçay quelplaisir Dje ne fay
Jene la lis aucune fois,
Mois
me touche:
Que l'Eau nem'envienne à labouche.
LA BELLE TERBOCHER, à l'Anagramme
BelAftre, cherObjet,
de la Rue S. Victor .
IX .
Hier aupres Ier aupres de Philis je lifois le
Mercure.
AlapremiereEnigme, avant que d'achever,
C'est l'Eau, dit-elle, j'ensuisſeûre,
Sirinx au deſeſpoir m'exempte de reſver.
Paſſons à laseconde , il nous lafaus
trouvers
d'on n'attendoit, elle Maisplusqu'onn
obscure,
Etmon eſprit àla torture
Ne s'y vouloit plus appliquer,
parut
Quandla Belle dit; ah ! je viensdeme
piquer,
Etvous en estes cause avecvostre lecture.
156
Extraordinaire
Si j'avoispris mon Dé... Voulez-vous
l'expliquer?
Voila, dis-je,le Mot, graceà voſtre
piqueûre.
Q
.Χ.
L'INFIRME,
Vevous donnerpour le change
Devoſtre excellenteEaud'Ange,
Brave Mercure Galant ?
Pourvous remercierjeſerois diligente,
Sij'avois plus de talent,
Etque maMusefust un peumoins indigente.
SYLVIE, du Havre.
I.
Fortapropos,Galant Mercure,
Fayreçen de vos main dans
obscure
une Enigma
Un Dé dont j'avois grand beſoin;
Je le conſerveray toûjours avec grand
Soin .
La melme.
du Mercure Galant. 157
S
ΧΙΙ.
Yrinx au bord de
DienPan;
l'Eaufut priſedu
On apporte par Merle Singe & la
Guenuche;
L'Eau-beniſtefaitfuir noſtre Ennemy
Satan ;
Un Torrent en fureur n'épargne Froc,
nyPluche.
3
MilleGens, quand ilplent, ſe ſauvent
comme un Fan;
L'Abeille a peur de l'Eau juſques dedanssaRuche;
Tout lemonde la veut pendant le ſec
de l'An, 1
Duft- onmettreà l'Etuy le beau Bon-]
quet d'Autruche.
Trouvant un Porteur d'Eau , ſouvent
on devient hoc;
Ilne la porte auffi que pour enfaire u
troc,
Et la rendre en l'ostant du Sceau, quifait
faniche.
L
158
Extraordinaire
83
L'Eau dans la Question fait dire pour
par.
Voila comme l'Enigme en un mot se
défriche;
Et trois lettresfont Eau, comme trois
forment Car.
ALLARD, du Véxin.
P
quifift l'a-
XIII .
Lus ſage que Sirinx,
mourdePan,
Philis n'a dansſon air rienqui ſoit de
Guenuche;
Elle paroist unAnge , & nonpas un
Satan,
Sans prendreſon éclat de l'Or, ny de
laPluche.
Aupres d'ellejeſuis plus timide qu'un
Fan,
Bienqu'elle ait des douceurs plusque le
Miel enRuche.
Jenepuisſans la voir, pafferdeux jours
del'An,
duMercure Galant. 159
direpa
,
Que je ne me croye estre au Pais de
l'Autruche.
Lavoir, & l'adorer, c'est un coupseûr
&hoc.
Sideſon coeur au mien je pouvoisfaire
un troc,
Je luy prendroisſouvent l'endroit oùson
Dé niche.
Mais la Vertu par tout luy sert d'un
fortRem-par;
On cucilleroit plutoſt du Froment dans
un friche.
Sur cepoint avec elle il nefaut point
de car.
Le meſime.
XIV.
HDAns cefardin,Amy, vous me trouvez
ce soir,
Les yeux deſſus l'Enigme , & tenant
l'Arroſoir,
Vous croyez quejefaisfigure.
Vous vous trompez, mais ç'en estfait,
1
160 Extraordinaire
Je quitte l'Arroſoir,&ferme mon Mercure,
Puis que l'Eau tombe à monſouhait.
L'ALBANISTE, de Roüen.
XV.
Ve Mercure
QUàThomaffe!
ce Moisfaitplaisir
Pourneſe plus piquer, il luy préſente
unDé.
C'est obligerde bonnegrace,
Que de faire ce donſans qu'on l'ait
demandé.
XVI .
Le meſme.
Bonjour, bonjour, SeigneurMer-
Qu' as-tupour nousdonner aujourd'huy
de nouveau?
Prenons deſſous ce toit unpeu de couverture,
Car ce nuage épais qui tefert de voiture,
Nenous préſage, àmonsens, quede
l'Eau.
L'Amant d'Orleans,
àl'Eſpérance.
du Mercure Galant. 161
XVII .
Laté du vain eſpoir d'une heureuſe
FLate
avanture,
Şans avoirfur l'Enigme encor rien décidé,
J'ay mis mon corps en Eau, mon eſprit
en torture.
Mercure, fi ce n'est le Dé,
Monjugement confus renonceàlapeinture.
LeCavalier de Caux.
XVIII .
leSexe
N
Eraiſonnons point tant,
aimé de Pan,
Qui ſçait bien préferer le Brochet à
Anguille,
La Flûte an Bistoury, la Cornete au
Trépan,
Parlesecours duDéſe défend de l'Aiguille.
L. BOUCHET, ancien Curé
deNogent le Roy.
Q.d.Avril 1682. M
162 Extraordinaire
P
ΧΙΧ.
Hilis , vos délicats Ouvrages
Qui charment l'esprit&lesyeux,
Font voir vos nobles avantages
Qui triomphent en l' Art le plus ingénieux
.
१
Devoſtre Aiguilleſanspareille
Vousfaites plus d'une merveille,
Unfi rare talent d'unDieu ſembleguide.
Si c'est de l'aimable Mercure,
Ilfaut encor leſuivre, & contre la piqueûre,
Mettezle gand en main, & ledoigt dans
leDé.
RAULT, de Roiien.
XX.
Enedevineplus tes Enigmes, Mer-
JE cure,
Elles m'alterent le cerveau.
Apres qu'à mon esprit j'ay donné la
torture,
Je veux du Vin, nonpas de l'Eau.
LE BERGER. ALCIDON, du
Fauxbourg S.Victor .
du MercureGalant. 163
XXI .
DE' fi commode au Sexe aiméjadis dePan,
Tu le défens bien mieux que Singe&
queGuenuche
Contre un traître Ennemy plus piquant
que Satan,
Opposant ton corps ferme autrement que
laPluche.
-Si plus uny dedans qu'un premier bois
deFan,
On te voit en dehors cavé comme une
Ruche,
-Tafigure eſtſemblable au baffinet d'un
G-lan,
Et ta matiere aux corpsque digere l'Au-
A truche.
Avec toy pourroit- on avoir un pareil
c-hoc?
Non,il n'est pointd'Amant qui voulust
faire un troc
De la moindrefaveur pour l'endroit de
TaNiche.
164
Extraordinaire
s
• Ilen est de plus beaux &plus aimables
par...
Qu'on negligeſouvent,&que l'on laiſſe
en friche,
Pour te mettre au haut bout, comme en
la Phrase est Car.
LD
MADAME COLLART, de Sillé
au Païs du Maine.
XXII.
Autre jour toutedépitée
De me voirfans fruit arreſtéc
A ce que dit Mercure enfon obfcur
Ecrit,
Jerepris Peloton,Aiguille, Ciseaux,
Laines
Mais quand ce vint auDé, commej'en
estoispleine,
Enm'entrantdans ledoigt, ilm'entra
dans l'efprit.
LaBelle Lingere, auDuc
deSavoyeduP.
du MercureGalant. 165
He
abk
eth
Pourquoy
XXIII .
mefuyez-vous ? je
ſuisneceſſaire;
Vous
Ma Philis, voila mon Manteaus
Pour vous mettre à couvert vous en
avez affaire,
Vous voyez qu'il tombe de l'Eau.
L'Amy de labelle H.
XXIV.
1.Autre jour ma Philis me dit tour
encolere,
Laiſſezmondoigt en liberté.
Je répondis, que la captivité
Devoit paroître une peine légere
Aqui s'emprisonnoit ſiſouvent dans
unDe.
V
Lemeſme.
XXV.
Ousvousjoñez d'uneEnigme,
Camille, & vous attendez
Quecontrevous je m'eſcrime.
Moy? jevous laisse leDez.
DROUART DE ROCONVAL,
de la Porte S.Antoine,
166 Extraordinaire
Voy!
Q
XXVI .
Mercure Galant,
du Caresme,
au fortir
Qui me rendsi triſte &fi bleſme,
Vous m'avez envoyéde l'Eau ?
C'estm'envoyer droit au tombeau,
Moy qui ne veux dans mon ménage
Que tout leplus excellent Vin
Qui croit, mais en Homme bien ſage,
Que mesme un De plein d'eau gaste ce
jus divin,
Et qu'à luy, comme à moy, c'est faire
trop d'injure;
Enverité,Galant Mercure,
Pendant ce temps voſtre préſent
Neme peut estrefort plaiſant;
Fe l'envoye an bean Sexe, il est àſon
usage,
Un Dé gardeſes doigts, l'Eau defend
sonvisage.
BARICOT,du Havre.
du Mercure Galant. 167
5
XXVII .
TRIOLET.
Ant vous nous taillezde
TAnt
Que jenesçayqui
befogne,
la coudra.
Jevoy que chacunſe refrogne,
Tantvous nous taillez de beſogne;
Etmafoy, pourraſans vergogne
S'armerbien, qui s'en piquera.
Tant vous nous taillezde beſogne,
Queje nesçay qui la coudra.
L'Ennemyd'amour, àl'Anagramme,
L'Heroine m'y
entraîne.
+ XXVIII.
Dallas, dont vous voulezque jefois
leportrait,
Nefutpasseulement une braveGuerriere,
On ladépeint encore une habile Ouvriere,
Etvous avezmanqué ce trait;
Carſouvent luy tint lien (fi l'on en croit
Ovide)
168 Extraordinaire
L'Aiguilled'une Pique, & le Dé d'une
Egide.
0
La Brunete à l'Anagramme
Ndit
H.M. est àsa Cour, de
la Ruë S. Denys.
ΧΧΙΧ.
qu'un bon Verre de Vin
Pris aumatin,
Aufſi-bien àParis qu'àRome,
Aviſe unHomme.
Cela n'estpas, je lemaintiens,
Etfoûtiens
Que c'est une erreur toute pure.
J'en ay bû dix oudouze au moins,
Etn'ay pûmalgré tous mesſoins
DevinerleMot du Mercure.
F'ay pris de l'Eau,
Pour arreſter laviolence
Desvapeursque le Vin m'envoyoit au
cerveau.
Admirezquelle eſtſa puiſſance;
Mon Verre àpeine a-t-il eſté vuidé,
Qu'avecl'Eau j'ay trouvéleDé.
SOYROT, Controlleur General
des Finances enBourgogne .
duMercure Galant . 169
L
`Eau mit au
Dieu Pan,
XXX.
deſeſpoirla Nymphedu
L'Eau donne les moyens d'avoir Singe
onGuenuche,
L'Eau- benite a pouvoir de confondre
Satan,
L'Eau n'épargne ny Roys, nyClercs, ny
Froc, nyPluche.
L'Eaufait peur à beaucoup quifuyent
comme un Fan,
L'Abeille, pourfuirl'Eau,se cache dans
faRuche.
On en voudra pourtant avant la fin de
l'An,
QuandlEau devroit bannir ce qui vient
d'une Autruche .
L'Eau quelquefois ſurprend, &fait
demeurerhoc;
Ceux qui veulent courir, de l'Eau feroient
un troc,
Q. d'Avril 1682. N
170
Extraordinaire
1.
Etdonneroient beaucoup pour l'ofterde
fa Niche.
L'Eaufait parlerdes Gens ; elle enfait
mourir par ...
Acheveray-je ? Non , carfi l'Eau ſe
dé-friche,
Onverra qu'en grandeur elle eſtſemblableà
Car.
BURET, de Vitré en Bretagne.
M.Afoy
XXXI .
jen'enfais paslefins
Faylongtemps meditéſur l'Enigme premiere,
Sans en avoir encor penetré le myſtere;
F'y perdrois bien tout mon Latin.
Mais, en pafſſant àla derniere,
Fay trouvé d'abord en chemin
UnDé d'unefaçon & rare, &finguliere.
CommeMercure d'ordinaire
Ne vapointfansſes mains,
Etfiloute les Dieux ainſi que les Humains,
duMercure Galant, 171
Aerk
au
Ilfalloit qu'il l'euſt pris à quelque Couturiere
De l'Empire des Cieux,
Pour en régaler ſa Bergere;
Etpuis, en badinant tous deux fur la
Fougere,
Ils auront égaré ce Butin précieux.
Quoy qu'ilensoit , je ne m'informe
quére
1
D'oùle Dé vient, d'où le Dé ne vient
pas,
Je l'ay gagné de bonne guerre ;
F'en prétens diſpoſer, & mesme de ce pas
En faire un beau préſent à l'aimable
la Serre,
Pour un petit baiser ; c'est peu de choſe,
helas!
Trop heureux cependant, ſi ſa reconnoif-
Sance
Enfait de mon amour l'heureuſe récompense.
Le Secretaire du Cabinet, de
Tournay, de préſent à Paris .
Nij
172
Extraordinaire
XXXII .
AMbaffadeur Sager
du Ciel, grand Mefdes
Dieux,
Mercure, quiporte en tous lieux
Desplus brillans Efprits les plus parfaits
Ouvrages;
Si par la vertu d'un Anneau,
Gygés, *pourse cacher, eut toûjours des
nuages,
Son Enigme n'a pas les mesmes avan-
-tages,
Puisqu'on envoit leſens dès qu'on regarde
l'Eau.
P
LA POSTULANTE emmurée,
de Roüen.
XXXIII .
Hilis, qui pour trouver Enigme
du Mercure,
Par mille vains efforts vous donnez la
torture,
Rprenez voſtre Dez ainſi que le travail,
Etvous aurezle Mot de tout cet attirail.
G. D. S. Vv.
* L'Enigme de l'Eau a eſté faite par
Gygés duHavre.
du Mercure Galant. 173
Celfez
XXXIV .
m'y résoudre,
Effez vos importunitez,
Je nesçaurois pas
Jeblame ført vos procédez;
Autrefoisj'ensçavois découdre,
Etbien loin deſaigner du nez,
F'allois vifte comme lafoudre;
Mais enfinvous le commandez,
F'obeïs, c'est un Dez à coudre,
Sinon, charmante Iris, je vous quitte
leDez.
XXXV .
POLYMENE .
C'est en vain, belle Iris, qu'on
droit vous résoudre
vien-
Une difficulté quevostre efprit conçoitz
Si vous vous eſtes mise à vouloir en
decoudre,
Ony, vous tenez la chose, &fur le bout
dudoigt.
MARQUELET DE LANOUE,
de Meaux.
Niij
174
Extraordinaire
XXXVI .
Vque voulez,
Ous voulez, aimable Ouvriere,
D'expliquer l'Enigme derniere,
Etvous avez le Dez en main .
L'HABITANT EN ESPRIT,
du Pré S. Gervais .
2225-2522255-25225
TRAITE
DU MEPRIS
DE LA MORT.
OUTES les forces del'é-
Toquence of receffaires,
felon le ſentiment de l'Orateur
Romain , pour pouvoir perfuader
aux Hommes de ſouhaiter la
duMercure Galant. 175
mort , ou bien de ne l'avoir plus
en horreur. La Nature nous la
repréſente , comme de toutes les
chofes du monde la plus cruelle
&la plus terrible ; & nous fait
conſidérer la vie, comme de toutes
les choſes de la terre la plus
douce & la plus agréable. La vie
que nous menons , dit S. Auguftin
, a quelque choſe qui nous
charme , parce qu'elle eſt belle
en fon genre ; & une ſubſtance
vivante , dit le meſme Docteur,
eſt toûjours preférable à une autre
qui ne l'eſt pas . L'Eccleſiaſte
dit auſſi qu'un Chien vivant vaut
mieux qu'un Lyon qui eſt mort
& qui n'eſt plus . Melior eft Canis
vivus Leone mortuo. Toutes les
Créatures de l'Univers ſemblent
confirmer cette verité, par l'em.
۱
N iiij
176
Extraordinaire
preffément qu'elles font paroître
pour ſe conſerver ce précieux
tréfor. Les Plantes par l'attra-
Aion de leur aliment , & tous les
Animaux par mille moyens , dont
ils ſe ſervent pour fuir les horreurs
de la mort , & pourjoüir
des douceurs de la vie. Cepen.
dant Socrate, que l'Oraclejugea
leplus ſage des Hommes , croit
qu'il n'eſt perſonne au monde qui
ſcache lequel des deux eſt preférable,
ou la mort à la vie, ou la
vie à la mort. Cette connoiſſan .
ce , à fon avis , eſt reſervée aux
Dieux immortels. Ce qui me
fait paſſer cette Queſtion fans
rien décider, pour dire avec Séneque
le Poëte , que ſi c'eſt un
mal de defirer la mort , c'en eſt
un beaucoup plus grand de l'ap .
du Mercure Galant . 177
1
préhender. Auſſi s'eſt- il trouvé
des Ames fi genéreuſes,qui n'ont
eu nalle crainte de ce qui paroiſt
fi terrible aux yeux des Lâches &
des Poltrons. D'où vient que
j'ay eu la curioſité de chercher ſi
ces Héros de l'antiquité avoient
eu quelques juſtes raiſons pour
mépriſer la mort , &j'en ay trouvé
deux qui feront les deux Parties
de ce Difcours ; Premierement
, la conſidération des miſeresde
la vie ; Eten ſecond lieu,
la veuë des avantages de la mort,
leur ont pû inſpirer des ſentimens
ſi genéreux , que bien loin de la
craindre , il s'en eſt trouvé plu-
-ſieurs qui en ont eu un extréme
defir.
La vie de l'Homme, dit S. Am-
- broiſe, eſt pleine de tant de mife178
Extraordinaire
f
res , que la mort peut eftre appel
lée avec raiſon , un remede plûtoſt
qu'une peine & un fupplice.
S. Augustin avoüe dans ſes Confeffions
, qu'il ne ſçait pas s'il la
doit appeller une vie mortelle ou
une mort vivante ; on n'y goute
jamais de pur ny de folide plaifir.
Le repos le plus tranquille eſt
troublé par les foins. Le plaifir
le plus doux eſt mêlé d'amertume
; & l'état le plus heureux eſt
fujet à mille maux. Le Philoſophe
moral avoit raiſon de dire ,
que fi tous les Hommes ſçavoient
tous les maux qu'ils doivent ſouffrir
dans ce monde,ils voudroient
n'eſtre jamais nez. Aufſi naiffons
- nous tous en pleurant nôtre
malheur , & en commençant le
premier jour de noſtre naiſſance
0
du Mercure Galant.
179
=
* par les pleurs & les gemiſſemens,
pour montrer que nous entrons
avec regret dans cette vallée de
( larmes. La naiſſance du plus
heureux des Roys , ne fut pasdiférente
en cecy de celle des autres
Hommes ; car comme il le
dit luy-mefme dans le Livre de
la Sageſſe , il nâquit en pleurant
felon le cours ordinaire de la Nature
; & Pline met au nombre
des miracles ce qui arriva auRoy
des Bactriens , qui vint au monde
en riant , quoy que dans le
cours de ſa vie il ne fut pas plus
heureux que les autres, puis qu'a.
pres avoir eſſuyé mille périls &
fouffert mille maux , il mourut
enfin miſérablement , & laiſſa
ſon Royaume à ſon Ennemy
vainqueur. Nous naiſſons , di
180 Extraordinaire
ſoit unAncien, la teſte premiere ,
parce que nous nous précipitons
comme des miférables qui doi .
vent gemir ſous le joug des travaux
& des douleurs qui ſe ſont
multipliez ſur la poſterité du pre.
mier Homme. Nous ſommes
cruellement agitez & troublez
par les accidens qui arrivent dans
la révolution des choſes de ce
monde. Ce qui faifoit dire à
Saint Auguſtin , que vivre longtemps
n'eſt autre choſe qu'eſtre
longtemps tourmenté. Cette
vie , dit Idiota , eſt un combat
perpetuel , une guerre continuelle,
que toutes les Créatures font
al'Homme , qui ne peut jamais
obtenir ny paix , ny tréve , ny
eſtre en repos qu'apres la mort.
Elleſe paſſe parmy les pleurs &
du Mercure Galant. 181
-
les gemiſſemens , & ne finit que
par les larmes ; & le Pape Pie
dans ſes Epiſtres , dit que c'eſt
: plûtoſt une mort qu'une vie.
C'eſt une vapeur, dit S.Jacques,
qui ne dure qu'un moment , elle
ſe diffipe & s'évanoüit comme
une ombre , elle ne demeure jamais
dans le meſme état. Nous
fommes ſujets à la défaillance
comme les Fleurs & les Lys des
champs ; nous ſommes ſembla
bles au Foin qui fleurit aujour
d'huy , & qu'on arrachera demain
pour le jetter dans le feu.
La moindre choſe eſt capable de
nous donner la mort. La plus
petite Beſte nous peut ravir la
vie,& nous mourons ſouvent de
la piqueure d'un Infecte vil &
mépriſable. Tout déperit en ce
182 Extraordinaire
monde , tout eſt ſujet à la mort ,
&les Hommes ne ſont pas plûtoſt
nez , qu'ils tendent en croif.
fant à un eſtre plus parfait , &
plus ils ſe haſtent d'eſtre plus
parfaitement tout ce qu'ils ſcauroient
eſtre , plus ils ſe haſtent de
n'eſtre plus. Idiota les compare
à ces Etoiles éclatantes, qui viennent
de l'Orient avec une viteſſe
merveilleuse pour arriver à leur
terme ; les unes vont plus viſte,
les autres plus lentement ; les
unes font des cercles plus grands,
les autres de plus petits. Ainfi
les Hommes paſſent par les diversages
pour venir à leur fin, les
unsavec plus d'éclat que les autres
. La carriere de ceux- cy eſt
plus longue&plus belle que celle
de ceux- là ; mais enfin la cour-
?
C
du Mercure Galant. 183
fedes uns & des autres ſe doit
terminer à la mort , tout demefme
que ces Afſtres lumineux enſeveliſſent
leurs rayons dans les
tenebres du couchant. La mort
en elle meſme , dit Laerce , n'a
rien de méchant ny de terrible.
Il n'eſt que le chemin qui nous
- mene à la mort , qui eſtant remply
de miferes & de malheurs ,
nous doitdonner de la crainte &
du trouble . Or ce chemin n'eſt
autre que la vie humaine , qui eſt
par conféquent bien miférable.
Les Hommes cependant aiment
cette vie qui les conduit à la
mort. Ils marchentà grands pas .
pour aller là où ils ne voudroient
pasarriver , & vont volontairement
au terme qu'ils tâchent d'éviter
. Nôtre vie , dit S. Gregoire,
184
Extraordinaire
eſt ſemblable à ceux qui naví
gent ſur la Mer , que le mouvement
duNavire mene au Port en
quelque état qu'ils soient ; foit
qu'ils foient affis , ſoit qu'ils foient
debout. Ainſi nous, ſuivant le
mouvement & la révolution de
nos années , nous tendons à la
mort en quelque état que nous
foyons.
Démosthene dit en quelque
endroit , que le plus grand bien
qui nous puiſſe arriver en cette
vie, c'eſt d'eſtre heureux;& Saint
Auguſtin ſemble eſtre de ce fentiment
, lors qu'il dit qu'il n'eſt
point de veritable vie ſi l'on eſt
heureux . Ainſi tous les Hommes
s'imaginent de vivre heureuſement
en ce monde , où il n'y a
qu'une veritable mifere & une
du MercureGalant. 185
00
1
fauſſe felicité. Ceux qui font
dans l'abondance de toutes cho.
rſes, eſtiment les Pauvres miſéra.
bles , &les Pauvres croyent que
les Riches font malheureux , par.
ce que leurs richeſſes ne les laiffentjamais
en repos ; mais ny les
uns, ny les autres,ne connoiffent
pas le malheur où ils font reduits;
& il n'eſt pas une plus grandemi.
fere,au ſentiment de S.Auguſtin ,
que d'eſtre miſérable ſans le
connoiſtre , &fans plaindre ſoymeſme
ſa propre miſere. Tous les
plaiſirs, toutes les beautez & toutes
les richeſſes de cette vie,n'ont
qu'un certain faſte au dehors &
des apparences trompeuſes. Les
Hommes qui ſemblent les plus
heureux , n'ont qu'un bonheur
| apparent & une felicité imagi-
Q. d'Avril 1682. Ο
186 Extraordinaire
1
naire . Auffi Seneque dans ſes
Epiſtres , faiſant le portrait d'un
Homme heureux, aſſure que perſonne
ne l'a jamais eſté en ce
monde , & confirme ce que Solon
avoit dit longtemps auparavant,
que nul ne doit eſtre appellé
heureux avant la mort. En effet
tout ce que les Hommes font
n'eſt que pour raſſaſier deux paffions
toutes deux inſatiables,dont
l'une trouve l'indigence & la
pauvreté dans les richeſſes , &
l'autre l'ignominie & la honte
dans la gloire . Tous les biens du
monde ne font pas capables de
fatisfaire le coeur humain ; toutes
les connoiffances naturelles ne
peuvent pas fatisfaire l'eſprit de
l'Homme ; toutes les beautez de
la terre , les couleurs les plus a
du Mercure Galant. 187
gréables , ne peuvent pas contenter
la veuë. Les voix les plus douces
par leur concert ; les inftrumens
les plus harmonieux par
leur fon , ne ſçauroient fatisfaire
le ſens de l'oüye. Lemonde entier
ne ſuffit pas à la vaſte étenduë
de l'eſprit humain , & nos penſées
vont ſouventau delà de ces
lieux qui bornent toutes choſes.
Enfin qui croit d'eſtre plus heureux
que le plus ſage , & le plus
heureux des Roys , qui dans la
- poſſeſſion des richeſſes infinies,&
dans la joüiſſance de tous les plai.
firs imaginables , avoit neantmoins
un extréme dégouſt de la
vie? Il avoit fait bâtirde bel'es
Maiſons & de fuperbes Palais ;
ſes Jardins eſtoient remplis des
Aeurs les plus agréables, f.s Ver
O ij
188 Extraordinaire
gers eſtoient garnis des fruits les
plus délicieux ; il avoit fait de
grandsRefervoirs&les plus beaux
Canaux du monde , pour arrofer
le Bois qui eſtoit dans l'enceinte
de ſon logis. Sa Famille eſtoit plus
nombreuſe que celle d'aucun de
fes Prédeceſſeurs. Il avoit dans
ſes coffresdes ſommes immenfes;
les plus belles Voix du Royaume
étoient dans ſa Maiſon pour le di.
vertir; il avoit chez luy toutes les
choſes neceſſaires pour la bonne
chere & pour le plaiſir ; on fervoit
à ſa table tout ce qu'on ſcauroit
s'imaginer de plus ragoutant
&de plus délicieux ; il ſurpaſſoit
en richeſſes , en biens & en grandeur,
tous les Roys qui avoient
jamais regné dansJerufalem ; cependant
il eſt obligé de dire que
du MercureGalant. 189
C
la vieluy a eſté à charge , teduit
Ime vite mee . Ecclef. 2. Un Poëte
de la Cour d'Auguſte , qui avoit
eſté favorisé des deux Divinitez ,
qui font goûter aux Hommes
les plus doux plaiſirs de la vie, dit
auſſi qu'il n'eſt point de veritable
bonheur dans ce monde , nihil eft
ab omni parte beatum. Suppoſons
qu'un Homme vive moralement
bien avec ſa Femme & fes Enfans
, qu'il ſoit riche , qu'il ait
beaucoup d'Amis & beaucoup
de Charges , qu'il ſoit élevé en
honneur,& que neantmoins il ne
puiſſejoüir pendant longtemps
de tous ces avantages exterieurs;
le Sage préfere à cet Homme
unAvorton qui trouve ſon tombeaudans
le ventre de ſa Mere
&qui reçoit la mort dans le meſ
190
Extraordinaire
F
P
me lieu où il a receu la vie. Les
plus heureux, dit Denys d'Halicarnaſſe
, ne peuvent pas eſtre
longtemps heureux , & les Riches
ne joüiront pas toûjours de
leurs richeſſes , parce qu'ils vivent
dans ce monde , dont la fi.
gure paſſe & ne dure pas longtemps.
Toutefois Dieu, dit Saint
Ambroiſe, a fait la vie de l'Homme
courte , afin que ſes miferes
&ſes maux qui ne pouvoient ceffer
autrement , finiſſent par la
mort ; ce qui faiſoit dire à Apollonius
, que la vie d'un Homme
heureux eft de peu de durée ; au
lieu que celle d'un Miférable eſt
plus longue & dure plus long.
temps. La grandeur des miſeres
deJob & l'excés de ſes ſouffrances,
ne luyfont- ils pas dire, maudu
Mercure Galant. 191
i
dit ſoit le jour dans lequel je fuis
- né & la nuit dans laquelle j'ay
teſté conceu ! Pourquoy ne fuisje
pas mort dans le ventre de ma
Mere ? je ferois maintenant dans
un profond filence , & je ferois
entré dans une folitude éternel
le, où je ſerois en repos. Pourquoy
la vie a- t - elle eſté donnée
aux Miférables , qui attendent la
mort avec impatience, quoy que
la cruelle ſe bouche les oreilles
&les laiſſe crier ſans les délivrer
de leur maux ? Ils ſouhaitent avec
tant d'ardeur de mourir , que
comme s'ils avoient trouvé un
tréſor inestimable, ils ont une extréme
joye de trouver le tombeau
, où ils enseveliſſent leurs
- miſeres dans les tenebres & l'ombre
de lamort. Dans le premier
192
Extraordinaire
Livre des Machabées , Mathathias
voyant l'affliction du Peuple
Juif, la déſolation de la Cité
Sainte, les Vaſes ſacrez entre les
mains des Etrangers , le Temple
fans honneur , &tous lesJuifs
maſſacrez par leurs ennemis, s'écrie,
malheur à moy , parce que
je ſuis né dans un temps où tous
ces maux & tous ces malheurs
nous arrivent. Pourquoy ſommes
nous en vie pour eſtre ſi malheureux
? Quo ergo nobis adhuc
vivere. Efdras dit auſſi à l'Ange
dans ſon quatriéme Livre , qu'il
auroit voulu que le ventre de ſa
Mere euſt eſté ſon tombeau,pour
nepas voir les travaux de Jacob
& les miſeres d'Iſraël. C'eſt pour.
quoy ſans doute la Nature, fuivant
la remarque de Pline , n'a
donné
du Mercure Galant. 193
= donné qu'un endroit pour venir
dans le monde , au lieu qu'on
Ctrouve mille chemins & mille
voyes diférentes pour en fortir .
Elle a produit un nombre pref.
que infiny de Poiſons , & ne nous
)
a donné que cinq ou fix fortes
de Bled ; & Seneque affure que
■ la Loy eternelle n'a rien faitmieux
àpropos. Auſſi autrefois à Marſeille
on vendoit dans des Maiſons
publiques , des Poifons
qu'on permettoit aux Miſérables
de prendre , pour ſe délivrer des
maux & des miſeres de la vie.
D'ailleurs il n'y a rien d'aſſuré
ny de permanent dans ce monde,
toutes les choſes de la terre font
fragiles & periffables. Il n'y a rien
qui ſoit eternel , tout eſt paſſager.
Il n'y a rien qui ſoit ſtable &
Q.dAvril 1682. P
194
१ Extraordinaire
folide, tout eft changeant. Auſſi
Olympiodorus compare cette
vie à une roüe , àcauſe de ſes ré..
volutions continuelles & de fes
changemens perptéuels. Les
Fleurs , dit un Poëte , ne confervent
pas toûjours toute la beauté
que leur donne le Printemps , &
la Lune ne brille pas toujours de
la meſme maniere .
Nonfemper idemfloribus eſthonos,
Vernis neque uno Lunarubens nitet
Vultu.
Dans l'adverſité on ſouhaite
la profpérité , & dans la profpérite
on appréhende l'adverſité.
Deux raifons rendent malheureuſes
les proſpéritez du fiecle ;
l'une, de ce qu'elles font accompagnées
de crainte de l'adverſité
; l'autre, de ce qu'elles nous
duMercureGalant.
195
corrompent par la joye qu'elles
nous caufent ; & trois raiſons
rendent malheureuſes les adver-
-fitez du fiecle. La premiere, de ce
qu'on y defire la proſpérité. La
ſeconde , de ce que la mauvaiſe
fortune eſt elle-meſme difficile d
fupporter. Et la troifiéme , de
-ce qu'elle fait affez ſouvent fuccomber
noſtre patience ; & ainfi
comme on peut trouver un état
qui ſoit comme un milieu entre
ces deuxdiférens états , il eſt évident
qu'en cemonde on ne sçauroit
eſtre parfaitement heureux.
La Fortune aveugle favorife les
- Mechans , & ne daigne pas regar.
der les Gens de bien. Les Crimi-
= nels &les Coupables font honorez
de tout le monde ; &les Innocens
font le plus ſouvent per
Pij
196
Extraordinaire
ſecutez ; ce qui faisoit dire à Sai
lomon, lors qu'il conſidéroit ces
choſes , qu'il eſtimoit les Morts
mille fois plus heureux que les
Vivans; & croyoit que ceux qui
n'avoientjamais veu le jour, n'étoient
pas ſi à plaindre, que ceux
qui n'eſtoient venus dans le monde
que pour endurer tous ces
maux. L'Homme qui est né pour
les travaux & les fatigues, comme
les Oiseaux pour voler, ſelon
l'Ecriture,ne peut ſe nourrir qu'à
la ſueur de ſon viſage ; & dumoment
qu'il vient au monde , il eſt
dans une malheureuſe neceſſité
de ſouffrir toutes les miferes &
toutes les douleurs qui accompagnent
cette vie ; ce qui faiſoit
dire à Euripide , qu'on devoit
avec raiſon pleurer & plaindre le
du Mercure Galant. 197
malheur de ceux qui naiſſent ,
parce qu'ils ne vivent que pour
Touffrir ; & qu'au contraire on
devoit ſe réjoüir lors qu'ils mou-
■ roient , parce qu'alors la mort
les délivroitde toutes les peines
&de tous les maux auſquels ils
eſtoient ſujets auparavant.Apres
celaje ne ſçay comment on peut
craindre la mort , puis que la
feule crainte de la mort eft ca.
pable de troubler tout le repos
& toute la tranquillité de noſtre
ame. Il n'eſt rien de ſi terrible
dans la mort,que la crainte de la
mort meſme; & Cicéron eſt d'a
vis que celuy qui n'appréhende
point la mort , commence déja
de mener une vie heureuſe. II
ajoûte auſſi que nous devons
eſtre bien aiſe de faire au plutoſt
Piij
198 Extraordinaire
ce dernier voyage , apres lequel
nous ferons heureuſement déliyrez
de tous les maux qui nous
affligent en ce monde. Or il n'eft
que la mort qui nous en puiſſe
délivrer , & nous mettre en re
pos , comme vous l'allez voir plus
au long,
Lamort, au ſentiment de Plu.
tarque,eſt de toutes les choſes du
monde , la plus douce & la plus
heureuſe , puis qu'elle délivre les
Malheureux des maux dont ils
eſtoient tourmentez dans cette
vie , & met en lieu de feûreté
ceux qui dépendoient encore du
caprice dela Fortune. Le Pro .
pheteJonas irrité de ce que ſa
Prédiction , touchant la deſtruction
de Ninive, s'eſtoit trouvée
fauſſe , demandoit à Dieu de
duMercureGalant. 199
mourir , parce qu'il croyoit de
trouver dans la mort un remede
pour tous les maux , & toutes les
peines qu'il enduroit en ce mon-
- de, Melior estmihi mors quam vite.
Et dans le quatriéme Livre des
Roys, Dieu ne dit- il pas au Roy
Jofias, qu'en récompenſe de ſa fidelité&
de fa religion , il le veut
oſter de ce monde, & le placer
dans le tombeau deſes Peres , afin
qu'il ne ſoit pas fi malheureux
que de voir tous les maux qui
doivent arriver aux Iſraëlites ?
Cicéron n'approuve point tou.
tes les réjoüiſſances que firent
les Napolitains , lors que Pompée,
qui avoit eſté longtemps
malade dans leur Ville, revint en
ſanté , parce qu'à ſon avis il auroit
eſté bien plus heureux s'il
Piiij
200 Extraordinaire
•
fuſt mort de cette maladie ; car
il n'auroit jamais eſté ſujet à tous
les maux , ny à tous les chagrins
qui le tourmenterent pendant le
reſte de ſes jours ; il n'auroit pas
fait la guerre à ſon Beaupere , il
n'auroit pas eſté obligé de prendre
les armes en haſte pour ſedé.
fendre , il n'auroit pas abandonné
ſa Maiſon, il n'auroit pas quitté
l'Italie , & ne feroit jamais
tombé entre les mains de ſes Ennemis
, à la veuë de ſon Armée.
défaite. Il eſt donc facile de voir,
pourſuitl'Orateur Romain, com.
bien de malheurs & d'accidens
fâcheux il auroit évité par la
mort ; car quoy que ces maux
n'arrivent pas infailliblement , la
mort nous délivre toûjours de la
crainte que nous en pourrions
duMercure Galant. 201
avoir. Les Dieux immortels, dit
le divin Platon, qui ſçavent bien
mieux que nous ce qui nous eft
neceſſaire , font mourir au plû-
= toſt ceux qu'ils veulent récompenſer
pour quelque belle action ;
&le Prince des Orateurs donne
- deux exemples de cette verité
dans ſa premiere Queſtion ſur le
mépris de la mort. Trophonius
& Agamedes , ayant fait baſtir
un magnifique Temple en l'honneur
d'Apollon, prierent ce Dieu
de leur accorder ce qui pouvoit
rendre les Hommes plus heureux
, ce qu'Apollon promit de
faire dans trois jours , apres lefquels
on les trouva morts.Le meſ
me arriva à Cléobis & à Biton ,
Enfans de la Preſtreſſe Argia ,
pour avoir tiré le Chariot de leur
1
202 Extraordinaire
Mere , qui alloit faire les fonctions
de ſon Miniftere dans un
lieu affez éloigné . Les Cygnes
qui ſont conſacrez à Apollon le
Dieu de l'Art de deviner en quel.
que maniere , font bien voir que
la mort eſt plus douce que la vie ,
puis qu'ils chantent & témoi
gnentgoûter un extréme plaifir
en fortant de ce monde.
Dulcia defecta modulatur carmina
lingua
Cantator Cygnusfuneris ipfefui.
Il vaut mieux mourir, dit l'Ec.
cleſiaſtique , qu'eſtre dans l'indigence.
Et dans un autre endroit;
O mort , que ton choix eſt juſte
& raisonnable , lors que tu t'en
prens à un Homme pauvre &miſérable,
accablé de vieilleſſe, qui
manque de forces , & que les
du Mercure Galant. 203
chagrins rongent & confument
- tous les jours ! Nous devons tous
mourir , dit l'Orateur Romain ,
&la mort eſt la fin de nos miferes.
Lors que Longin voit dans
Homere les playés, les ligues, les
fupplices , les larmes , les empri-
- ſonnemens, tous ces autres acci.
dens où ils tombent ſans ceffe ,
croit qu'il s'eſt efforce autant
qu'il a pû de faire ces Dieux de
pire condition que les Hommes;
car à l'égard de nous , dit-il,
quand nous ſommes malheureux,
au moins avons-nous la mort ,
qui eſt comme un port aſſuré,
pour ſortir de nos miferes ; au
lieu qu'en repréſentant les Dieux
de cette forte , il ne les rend pas
proprement immortels , mais
eternellement miſérables. Nous
204
Extraordinaire
litons dans l'Eccléſiaſtique , que
la mort eſt preférable à une vie
pleined'amertumes; & qu'il vaut
mieux un repos eternel , qu'une
maladie continuelle. Artaban
dit dans Herodote , que la mort
eſt l'aſyle des Malheureux , le
port des Miférables, & la fin des
maux & des miſeres de la vie. La
mort , au ſentiment de Salluſte,
nous donne un veritable repos
dans les afflictions & dans les
chagrins, & diffipe tous les maux
qui tourmentent les Mortels.La
mort , dit S. Auguftin , fepare
l'ame du corps & nous délivre
d'un péſant fardeau. Qu'ya- t- il
donc de fi terrible dans cette
mort , qui eſt la fin de nos miferes&
le commencement de nôtre
repos? Les ames genéreuſes,
du Mercure Galant. 205
dit S. Ambroise , ne craignent
point la mort naturelle ; les Sages
la ſouhaitent , & les Misérables
en ontunextré me defir. La mort,
dit le Poëte Lucain , eſt la derniere
de toutes les peines , & les
Hommes ne la doivent pas craindre.
Mors ultima pæna eft
Necmetuenda viris.
C'eſt l'eſpérance de mourir
qui conſoloit autrefois Ovide
parmy les ennuis & les fouffrancesde
fon éxil.
Una tamen ſpes est quameſolatur in
iftis,
Hacfore mortemea nondiuturna
mala.
Ménander dit dans ſes Epigrammes
, pourquoy appréhendez-
vous la mort qui vous doit
206 Extraordinaire
mettre en repos & vous doit délivrer
de tous maux? Elle ne vient
jamais qu'une fois , il n'eſt per.
fonne au monde qui l'ait veu revenir
; au lieu que les maladies,
les douleurs & les chagrins qui
font le ſupplice des Hommes
dans cette vie, viennent ſouvent
&ne ceſſent jamais de les tour.
menter qu'apres la mort. L'illuftre
Boëce dit, que cette mort eſt
heureuſe,qui ne vient point troubler
lesHommes, lors qu'ilsjoüif.
ſentdes biens &des plaiſirs dela
vie ; mais qui écoutant les plaintes
des Malheureux , les vient
délivrer deleurs maux; mais il dit
auſſi que ſouvent par une cruauté
inoüye, elle refuſe de les entendre
,& ne leur veut pas fermer
les yeux , pour avoir leplaiſir de
duMercureGalant. 207
leur voir répandre des larmes qui
marquent l'excés des douleurs &
des miſeres qui les accablent en
cemonde.
Mors Hominumfelix quafe necdulcibus
annis
Inferit &mæſtisLepe vocata venit,
Hen heu quam miserosfurda averti..
tur aure
Etflentes oculos claudereſava negat.
La mort, dit Idiota, eſt un port
aſſuré où tout le monde doit arriver
, pour fortir des miferes de
la vie. Ceux qui y abordent les
premiers , font plutoſt délivrezdu
danger & de la crainte du
naufrage. Comment ſe peut-il
donc faire que les Hommes appréhendent
fi fortde faire une ſi
heureuſe fin qui leur devroit eſtre
tres -agréable? Ceux qui ont tra208
Extraordinaire
vaillé pendan lejour, dit Théodoret,
font bien aiſes de ſe repoſer
pendant la nuit. Ceux qui ont
combattu durant le jour , ſe réjoüiſſent
de voir arriver la nuit
qui les met en ſureté . Toutes les
Créatures animées ont une extréme
joye de voir venir la nuit
pour ſe loger dans leur retraite ,
où ils prennent un paiſible repos
durant le fommeil. Je ne ſçay
donc pourquoy ceux qui onttravaillépendant
toute leur vie , qui
ont eſté dans une guerre perpétuelle
, qui n'ont point de domicile
permanent dans ce monde,
& qui n'y prennent aucun veri.
table repos , ayent en horreur
cette heureuſe nuit qui les doit
délivrer de toutes ces peines , &
les faire joüir de tous ces avanta
du MercureGalant. 209
ges .Ceux qui travaillent, dit Saint
Chryfoftome, confiderent avec
plaiſir la fin de leurs travaux. Les
Voyageurs regardent volontiers
lelieude leur demeure . Les Gens
de ſervice comptent pluſieurs fois
quand viendra la fin de l'année.
Le Pere de Famille ſe réjoüit de
ſçavoir le temps de la moiſſon.
LeMarchand fuppute nuit&jour
pour ſçavoir le temps auquel
tombera le terme d'une debte;
La Femme groſſe copte avec joye
quel jour elle doit s'accoucher ;
&les Hommes ne ſçauroient,
fans crainte & fans horreur penſeràla
mort , qui doit eſtre la fin
de leurs travaux, le terme de leur
voyage , la récompenſe de leur
ſervice , le temps de leur moiffon,
le payement de leur debte,
Q.d'Avril1682. Ω
210 Extraordinaire
1
1
B 1
& l'heureuſe délivrance d'un pefant
fardeau. Enfin qu'y a-t-ilà
craindre dans cette ſéparation
de l'ame d'avec le corps qui ſe
fait ſans douleur & fans ſenti.
ment , & ſouvent avec plaifir ? Y
peut- il avoir quelque choſe de
terrible , puis qu'elle ne fait que
paffer & ne dure qu'unmoment?
D'ailleurs lors que nous ſommes
en vie, elle ne nous fait pointde
mal ; & lors qu'elle eſt venue,
nous ſommes incapables de ſouf.
frir ſes rigueurs , parce que nous
ne ſommes plus. Outre cela il eſt
clair que la mort ne nous caufera
point de douleur , puis que le
fommeil, qui en eſt l'image,ne le
fait pas;& il n'eft rien de ſi ridicu
le, au ſentiment de Seneque, que
d'appréhender la mort , & de
duMercureGalant. 111
goûter un extréme plaiſir dans
le ſommeil qui en eſt la figure.
Il eſt inutile d'avertir que ny
la veuë des avantages de la mort,
iny la conſidération des miſeres
de la vie, ne doivent oblger perſonne
à ſe donner la mort , puis
que nous ne pouvons pas diſpofer
d'une vie dont nous ne ſommes
pas les maiſtres , & qui dépend
d'une Puiſſance ſupérieure
qui nous l'a donnée en dépoſt.
Il eſt dit dans le Songe de Scipion
, que Dieu a donné aux
Hommes la terre à garder , &
qu'ils ne peuvent ſe diſpenſer de
cette obligation , qu'avec la permiſſion
de cettePuiſſance ſouveraine
;&que par conséquent perſonne
ne peut fortir de ce monde
ſans le conſentement de celuy
Qij
2.12 Extraordinaire
qui l'y a fait entrer. Il eſt vray
que nous voyons dans le Livre
des Juges , que le Roy Abimelech
ne voulant pas qu'il fuſt dit
qu'il avoit eſté tué de la main
d'une Femme , ordonna à fon
Ecuyer de luy donner la mort ;
&Samſon, pour ſe vanger des
Philiſtins , mourut ſous les ruines
de la Maiſon ébranlée par ſa force;
& dans les Livres des Roys,
Saül,& fon Ecuyer, ſe tuent euxmeſmes,
de peur de mourir de la
main d'un Peuple incirconcis.
Achitophel ſe va pendre , parce
qu'on n'a pas ſuivyſon avis dans هف
leConfeil. Zambri,pouſſé du deſeſpoir
, met le feu à ſa Maiſon&
périt malheureuſement. Dans le
fecond Livre des Machabées , the
Ptolemer Macer s'empoisonne , to
10
ver
du Mercure Galant. 213
parce que ſes Amis l'ont accuſé
de trahifon contre Eupator ; &
Razias , pourſuiuy par ſes Ennemis,
qui vouloient entrer par for-
- cedans ſa Maiſon, mourut de ſes
propres mains. Je ne parle point
de l'Apoſtre apoſtat, qui fit une
fin auffi malheureuſe que ſon crimele
méritoit . Je laiſſe auſſi mille
exemples que je pourrois tirer
de l'Hiſtoire profane , mais qui
eſtant preſque ſans nombre , ne
pourroient que rendre ce difcours
ennuyeux & trop long. II
ſuffit de dire que ce ne font point
des exemples à ſuivre , ainſi que
tous les Hommes éclairez des
ſeules lumieres de la raiſon lepeu.
vent facilement connoiſtre . Outre
que ces Gens-là paſſeront
toujours pour des lâches & des
214
Extraordinaire
poltrons,qui n'avoient pas le cou
rage d'attendre la mort avec une
fermeté inébranlable , ſans don.
ner aucune marque de crainte ny
de frayeur. Ceux qui ont du
cooeur, ſe font un plaifir de paroître
malheureux , pour perfuader
aux autres qu'ils font au deſſus de
leurs malheurs , & qu'ils ne ſe
foucient pas de s'en délivrer par
unemort honteuſe. Le Prince des
Faiſeurs d'Epigrammes,dit qu'il
ne fautny craindre, ny defirer la
mort. Summum nec metuas diem ,
ner optes.En effet,un Timide l'ap.
préhende, un Fou ſe la procure,
unFurieux ſe la donne,&un Sage
l'attend. Il n'eſt point , diſoit le
Roy Agefilaüs , de chemin ny
plus beau, ny plus court, pour arriver
à la gloire, quede mépriſer
du Mercure Galant. 215
la mort ; & Plutarque aſſure que
le Soldat le plus genéreux ne fera
jamais une action glorieuſe, s'il
craint la mort ; & nous liſons
qu'un fameux Capitaine des Lacédemoniens
diſoit autrefois , exhortant
ſes Soldats au combat ;
courage, mes Amis , nous irons
peut-eſtre ce ſoir ſouper dans les
Enfers , pour leur appprendre
qu'ils ne devoient avoir aucune
crainte de la mort, Auſſi c'étoient
des Gens genéreux qui s'expo.
ſoient à mille périls,&bravoient
la mort en mille rencontres . Un
d'eux dit un jour à un Perſan de
l'Armée ennemie , qui ſe vantoit
que la multitude de leurs
traits obfcurciroit le Soleil ;
tant mieux, luy dit-il, nous combattrons
à l'ombre. Aufſi le mé216
Extraordinaire
pris de la mort eſt la plus belle
qualité que puiſſe poſſeder des
Gens nez pour la guerre ; & les
Juifs qui prirent les armes pour
conſerver la liberté de leur Païs
& la pureté de leur Religion, diſent
dans le premier Livre des
Machabées , qu'il vaut mieux
mourir dans la guerre , que de
voir tous les maux qui leur arrivent.
Melius eft nos mori in bello
quam videre mala gentis noftra &
Sanctorum.
LA SELVE, de Niſmes.
M Daubaine, dont vous connoiſſfez
l'heureux talent àfaire des
Vers , nous a expliqué en quoy confifte
la veritable Amitié , par une
Fable employée dans le dernier Extraordinaire.
En voicy une autre de
Sa
du Mercure Galant. 217
2
fa façon , qui ne vous paroîtra pas
moins ingénieuſe, ſur l'aveuglement
que l'amour nous cause.
552525-2525-252222
SUR LA QUESTION,
Aquelles marques un veritable
Amant peut eſtre connu .
LE LYON AMOVREVX.
FABLE.
I dans une premiere Fable
Staythe de rendre éclaircy
Cequ'est un Amy veritable,
Mondeſſsein est de dire en celle-cy,
Quejeprens chez le mesme Maiſtre
Cequ'un Amant veritable doit eſtre.
AuVolumeSecond , dés le commencement,
La Fontaine en donne un modelle.
Q. d'Avril 1682. R
218 Extraordinaire
Cequefait la Fontaine, est fait divinement,
Maisen cecy ſur tout je trouve qu'il
excelle.
Un Lyon devint amoureux,
Dit-il, & l'objet deſes voeux
Futseulement une Bergere.
C'estoit apparemment quelque grande
Beauté .
Quandun Roy vafurla Fougere,
Ilfaut qu'il s'y fenteporté
Pardes appasdu moins quipaſſent l'ordinaire,
Carfans cela ceferoitfaire
Def-honneur à la Majesté.
Quoy qu'il en fust, le Sceptre & la
Houlette
Eftoient d'un aſſez bon accord,
Et la Friponne aimoit la Royale fleurette.
Sire, dit- elle un jour ; ſi je fais voſtre
fort,
S'il eſt vray que mon coeur ait borné
voſtre envie,
du Mercure Galant . 219
Si le bonheurde voſtre vie
Dépend de ſa poffeffion,
Je conſens de répondre àvoſtre paſſion.
* Vous trouverez en moy, petite Bergerette,
Une humble , obeïſſante , & fidelle
Sujette;
Mais j'oſe y mettre, Sire, une condition.
Juſqu'icy j'ay veſcu commeune Fille
ſage,
Je ſçay ce que l'on doit à ceux de
voſtre rang,
Vous eſtes maiſtre enfin de monbien,
de monſang.
Quant à mon Lit, je vous le dis tout
franc,
Vous n'y pouvez entrer que par le
Mariage.
Ah, bel Enfant, connoiflez-moy
Répondit le Lyon, ma flâme eſt chaſte
& pure,
Etje vousjure
Rij
220 Extraordinaire
ParJupiter, le ſeul Maiſtre d'un Roy,
Que pour prouver combien j'aime
voſtre perſonne,
Jeprétens vous donner ma foy.
Je prétens partager avec vous ma Couronne,
Et tous deux nous ferons également
la loy
A tout ce qui reſpire
Dans monEmpire .
Mais pour moy, le plaiſir des plaiſirs
leplus doux,
Sera toûjours celuy de vivre voſtre
Epoux,
Etje vay de ce pas engager voſtre Pere
Aconſentirquedés ce jour
Jemontre juſqu'où va l'excés de mon
amour .
Adieu, belle& fage Bergere .
Le Pere estoit un Homme fort prudent,
Il euft aimé l'honneur qu'un Roy luy
vouloitfaire,
Mais il craignoit &sagriffe &fadent,
du Mercure Galant . 221
Et ne regardoit pas comme une bonne
LeMariageproposé.
Volontiers mesme il eust ofe
(affaire
Le refuser tout court. Quoy, diſoit, ma
Fille,
Peut eſtre ne pourra
Faire au Lyon telle Famille
Qu'il le defirera,
Et le Sire la mangera .
Chez ces Meſſieurs c'eſt ainſi qu'on
enufe.
On ne ſçait ce que c'eſt que de répudier
.
Il faut icy payer de ruſe,
Nous tirerdu péril, &le congédier.
Ils'y prit de cette maniere.
Sire, vous me comblez d'honneur,
Mais je ne goûte pas ſans trouble ce
bonheur,
Et majoye en cela ne ſçauroit eſtre
entiere,
Certain ſcrupule qui me vient,
La retient .
Riij
222 Extraordinaire
Non, les careffes conjugales
Entre ma Fille & vous ne feront point
égales.
Lapauvre Enfant n'ofera vous baifer;
De quelque amour pour vous qu'elle
ſoit combatuë,
Voſtre dent un peu trop pointuë,
(Je vous le dis fans déguiſer )
Luy fera peur. Permettez que la Lime
Pafle deffus . La peur eſt légitime,
Dit leLyon, faites venir des Gens,
Debon coeur je confens
Qu'on me lime les dents.
LesGensvenus, la Lime opere.
Mais ce nefut pas tout , qu'arriva-t-il?
LePere,
Ajoûte encor. Vos ongles , nous
dit-on,
Sont crochus, & ma Fille aura quelques
allarmes ,
Quand vous luy porterez une patte
au menton .
Ces ongles ont d'ailleurs àmon gré
peude charmes.
du Mercure Galant. 223
Sire, daignez ſoufrir
Quetout-à-l'heure onvous les rogne.
Le Roy le voulut bien : Et Valets, de
courir,
Et Ciseaux, d'entrer en beſogne.
Sans griffes &fans dents voila Sa Majefté.
Si le Pere l'euſtſouhaité,
Sousles Ciseaux auſſi la queue cuft efte
mise,
Tant la Filleparsa beauté
Avoit ſçeu du Lyon captiver lafran-
LeLyon en ce triſte état, (chife
N'eut nonplusdeforces qu'unRat,
Etfamaſſede chairpar terre demeurée,
Tayaut, Miraut, Briffaut, en firent leur
curée.
Voila ce que c'est qu'unAmani.
Il est vray que l'exemple eft prisfurune
Bestes
Mais rien ne prouve mieux qu'on ais
I'amour en teste, :
Que laperte du jugement.
1
R iiij
224
Extraordinaire
BOUTS - RIME Z.
Sonnet à la loüange du Roy .
PLus
Lus heureux millefois, &plus chéry
quePan,
Mépriſant l'Ennemy bien plus qu'une
Guenuche,
LOUIS, pour.conquérir, fait toûjours
LeSatan,
Et remporte fur luy jusqu'à la moindre
Pluche.
**
Le bruit de sa valeur fait trembler
comme un Fan
Leplus puiſſantHéros jusqu'au fonds
defa Ruche;
Il le glace de peur plus de douze fois
l'An ,
Eust-il le coeur plus chaud millefois
qu'une Autruche.
du Mercure Galant. 225
Les Roys de toutes parts, & ab hac &
ab hoc,
Luy demandent la Paix, àtout prix, à
tout troc,
De crainte que ſon Bras bientoſt ne les
dé-niche.
3
Que leplusfier apprenne àmunirſon
Rem-par,
Etpense que celuy, qui la Flandre dé-
>
friche,
Peut cueillir des Lauriers au déla du
Né-car.
D'ARTIGUES, Chapelain de
Leſcun, de Coudures en
Gaſcogne.
L'AMANT CONSTANT.
Pourchanter nos amours,
le Flageolet,
prenons
Et laiſſons aux Docteurs le Sacré Décalogue;
226 Extraordinaire
Allons joindre nos chants à ceux du
Røytelet,
Etfairedans ces Bois quelque amoureuseEglogue.
La Ville, fans Philis, me semble un
Chaſtelet,
Chacun de mes Amis mesemble un
Pédagogue;
Trop longtemps de Papiers chargé comme
unMulet,
Jemesuis aux Plaideurs acharné comme
unDogue.
X
Libre de tous ces soins , enfin bien
écuré,
Jevay ſuivre Philis malgré noſtre
Curé,
Et pour elle hair toutes les autres
Belles.
3
Je l'adore , & fuft- elle aux bords de
l'Helleſpont,
du MercureGalant. 227
7
Lestendres amitiez dontſon coeur me
répond,
M'empeſcheront toûjours d'enfairede
nouvelles .
LE DEMY FLAMAND, d'Ypre.
SUR LE MESME SUJET.
Ris, vostre Beaute mériteun Panthéon;
Je me ferois pour elle étoufer comme
Antée,
Fesſſuyroisle Poignard du malheureux
Pantée,
Etferois étrangle tout comme Anacréon.
3
Dufſſay-je estremange des Chiens comme
Actéon,
Eſtre brûlé tout vifcomme un horrible
Athée,
Vous ne me verrez point changer en
vrayProtéc,
F'en jure, belle Iris, par Saint Pantaleon.
7
228 Extraordinaire
3
S'il estplus tendre Amant de l'Europe
al'Afie ,
Qu'on me traite defou comme l'on fai,t
Sofie,
De voſtre amour je suis auſſi remply
qu'un Oeuf.
Ilm'agite ſans ceſſe, &fans ceſſe me
bouffe
Ainsi qu'à la Charruë un misérable
Boeuf;
Soulagez-m'en ,Cruelle, ou je vay faire
pouffe.
SOYROT, Controlleur General
des Finances enBourgogne.
RUPTURE .
Enfin, graces àJupiter,
Sans l'aide d'un Pharmacopole,
Je mesens plusfier qu'un Frater,
Et je me moque de Nicole.
du Mercure Galant. 229
EX3
L'esprit content en vray Pater,
Jevay, jeviens, je caracole,
Et laffé de tant diſputer,
Sesyeux ne ſont plus maBouſſole.
3
F'ay crûmon amour immortel,
F'en auroisſouſcris le Cartel,
Et j'enfaisois maſeule affaire .
3
Maintenant jeveux par ces Vers
Fairesçavoir à l'Univers
Que mon coeur asceu s'en dé-faire.
Contre un fort laid Homme,
preſt à épouſer une Belle .
Ncertain grand Beneſt, plus mal
Ubasty que rang
Et qui de l'Homme tient moins que de
laGuenuche,
D'ailleurs qui pense avoir tout l'esprit
de Satan,
Bien que sa tefte peſe auſſi peu que la
Pluche.
230
Extraordinaire
1
Cejoly Monstre épris d'une jeune Fan
fan,
Four&nuit enJaloux l'aſſiege dansſa
Ruche,
Sous- ombre que l'Hymen avant la fin
del'An
Semble affurerla Belleàce grandcorps
d'Autruche.
D
Ciel! le soufrirez-vous, que Philis luy
foit hoc?
Philis, que pour Pallas onprendroit bien
entroc,
Luyqu'avecles Hibaux ilfaudra que
l'onniche?
Ainsila Deïté, Mere du Dien Ponpar,
Recent jadispres d'elle un noirVisage
enfriche,
Victime de l'Etat , & d'un abſolu
Car...
FOUCAULT, deMontfort.
l'Amaury.
duMercureGalant. 231
CONTRE LES LIBERTINS
I la crainte inventa jadis unJu-
Spiter
On l'estime à préſent moins qu'un Phar
macopole;
Lapieré n'est plus ſous l'habit d'un
Frater,
La Devote a pris l'air d'une Dame
Nicole.
Une Fille à dix ansſçait plus que son
Pater,
Contre la verité le Docteur caracole,
LeJuge à l'intereſt ſe rendſans difputer,
Erl'honneur maintenant nefert plus de
Boullole.
Telvitfans Foy,fans Loy, quise croit
immortel,
De la Parque oubliant lefuneſte Cartel
Penfant qu'un peccavi le tirera d'af-
م ا
faire.
232
Extraordinaire
F
Vous direz, Libertins, dans unſens fi
per-vers,
La vertu de LOUIS qui remplit l'Univers,
Seule fiuffit d'exemple à bien croire &
bien faire .
LE DRÜIDE Lyonnois .
LE BON SUJET.
Ene contemple point Saturne &
TEJupiter
Jene suis point Marchand, Peintre,
Pharmacopole,
Chimiste, Medecin, Chirurgien, Frater,
Je ne m'occupe point à feuilleter Nicole.
Je bornemapriere à dire le Pater,
Je laiſſe au Cavalierfaire la caracole,
Je nepuis en Docteur apprendre à difputer,
nesçay point sur Mer conduire la
Bouffole.
du Mercure Galant. 233
Je ne travaille point à me rendre immortel,
F'apréhende laGuerre, &jefuis leCartel,
Je nesuis point Plaideur, ne puis parler
d'affaire .
Je nesuis point Amant, je nefais point
deVers;
Mais admirer LOUIS , Maistre de
l'Univers,
C'est tout ce que je fais , & ce que je
veux faire.
LA VIE HEUREUSE.
sun Roy plus grand VLure enpaixfous un
queJupiter,
Ne voir jamais entrer chez. Soy Pharmacopole,
Jamais Chirurgien, Medecin, ny Frater,
Paffant le temps tout-doux avec Dame
Nicole.
Nepouſſer ſa colere au dela d'un Pater,
Q. d'Avril1682. S
234
Extraordinaire
Arreſterſes deſirs fansplus de caracole,
Ceder leplus souvent, plutoſt quedifputer,
L'Honneur & la Raison nousservant
deBouffole.
Enfin pour poſſeder un bonheur immortel,
Ilfaudroit éviter, & querelle,& Cartel,
Etjamais,s'ilſepeut, neſefaire d'affaire.
S'égayer quelquefois en Profecomme
en Vers,
Sans pourtant deson nomfatiguer [Univers,
C'est là tout ce qu'on peut &defirer
faire.
LeTraitéqui fuit eftdeM' Rault.
C'eſt luy qui estoit l' Autheur de celuy
que je vous envoyay ily a trois mois
fur lL''oorriiggiinnee de la Pourpre &de
l'Ecarlate.
du Mercure Galant. 239
1
2225-2522255-25225
DE L'ORIGINE
DES COURONNES,
ET DE LEURS ESPECES.
L
'Origine des Couronnes ne
ſe peur tirer que de celle
du Monde , puis que dés le mefme
moment qu'il fut creé , il en
parut en toutes ſes parties. Le
Soleil fut non ſeulement couronné
de ſes rayons , mais auſſi
il parut fur ce grand Aftre une
merveilleuſe Couronne , que les
Grecs appellent Halo , auſſi é.
clatante que ſa plus vive lumiere;
foit qu'elle fuft formée des nuës
les plus pures , ou de la reverbération
de ſes clartez avec ces
Sij
236
Extraordinaire
,
mémes nuës . C'eſt ce qui s'eſt veu
diverſes fois , tant du temps de
Pontius & d'Aulus Confuls, que
de celuy de l'Empereur Octayien
comme rapportent Orofius
, liv . 6. ch. 18. & Eutropius.
Les autres Aftres ne sont- ils
pas auſſi couronnez de leurs lumieres
? Cette Conſtellation
compoſée de ſept Etoiles , que
les Poëtes feignent eſtre la Couronne
d'Ariadné , placée entre
le Serpent & Hercule , eft encore
une marque que le Ciel a
plus d'une Couronne, quoy que
la Fable feigne que cette Couronne
eſtoit venuë des mains de
Vénus.
La Terre a diverſes Plantes
qui portent des Couronnes ; &
celle que Mathiole &Diofcoride
du Mercure Galant. 237
1
C
ان
コー
-1
,
8
appellent Coronaria , en eſt une
des principales . Entre les Fleurs,
la Rofe & l'Impériale ne ſe forment-
elles pas des Couronnes
d'elles -mefmes ?
Sur tous les fruits, la Grénade,
outre ſon écorce dorée , & fes
grains , dont elle enrichit fon
ſein , comme d'autant de Rubis,
a l'avantage d'avoir la teſte couronnée.
Claudien en ſa belle Epigram- .
me ſur le Phénix, comme au Roy
des Oyſeaux , luy donne une
Couronne de Plumes dorées &
brillantes. Simon Majole, en fon
Colloque des Poiffons , donne le
meſme avantage au Dauphin ,
qu'il dit en eſtre le Roy; & cette
Couronne luy ſert d'arme contre
le Crocodile , de la pointe de
238
Extraordinaire
laquelle il créve le ventre de coe
Amphibie dans le combat.
Mais pour ce qui eſt de l'antiquité
& de l'origine des Cou .
ronnes entre les Hommes , plufieurs
Autheurs font de diverſe
opinion ſur ceux qui les ont inventées.
Athenée liv. 15. & Roſinus
liv. 2. des Antiquitez Romaines
, difent que Janus a eſté
le premier qui ait trouvé l'Art
de faire des Couronnes ; &Govapitus
au liv. 4. des Origines ,
endit la meſme choſe , & que ce
Janus fut Japhet , ſecond Fils de
Noé , duquel felon Beroſe , les
Grecs ont pris leur origine. Mais
Feftus & Plutarque en ſes Sympoſiaques
, diſent que Bacchus a
eſté le premier qui ſe ſoit formé
une Couronne de branches de
duMercureGalant.
239
.
۱
5
Lierre , dans le Triomphe qu'il
mena , apres la Victoire qu'il
remporta dans les Indes & dans
l'Egypte , d'où il en transfera
l'uſage dans la Grece. Pline fait
mention liv. 16. ch. 34. qu'Aléxandre
le Grand , ayant voulu
imiter le Triomphe de ce Dieu ,
au retourdes Indes en Macédoine
, ramena ſon Armée triomphante
couronnée de Lierre .
Quelques autres veulent que
ce foit Promethée , qui le premier
ait inventé les Couronnes;
parce qu'ayant eſté délivré de
ſes chaînes parJupiter , en mémoire
de cette faveur&pourun
monument eternel , il ſe fit une
Couronne & un Anneau de ces
meſmes fers . Sur cette diverſité
d'opinions , quelques -uns ont
240
7 Extraordinaire
eſtimé que l'uſage en estoit venu
des premiers Hommes mefmes,
qui pour ſe garantir des ardeurs
du Soleil , & fe donner de l'om.
bre, auroient joint des Rameaux
d'Arbres enſemble pour faire des
Couronnes, quoy que contre
tous ces fentimens pluſieurs en
faffent un certain Stephanus le
premier Inventeur, &diſent que
la Couronne en Grec s'appelle
de fon nom.
Les Poëtes ont toûjours dépeint
dans leurs Vers , la plus
grande partie des Divinitez avec
des Couronnes ; & Paufanias
meſme fait Jupiter affis ſur un
Trône , ayant une Couronne
d'or en la teſte , & un Sceptreen
la main, Martian dans les Ima
ges des Dieux, le repréſenteavec
unc
du MercureGalant. 241
une Couronne Royale en la teſte,
toute brillante de rayons. Le
meſme figure Junon avec une
Couronne de pierres prétieuſes ,
que la Déeſſe Iris luy met ſur la
teſte.
Janus repréſenté avec un dou.
ble viſage, portoit une Couronne
d'or qui environnoit ſes deux
fronts . On donnoit en faveur
d'Apollon , à ſes Images , outre
ſa Couronne de rayons , une autre
Couronne de Laurier. Les
Muſes ſes Soeurs portoient des
Guirlandes de Fleurs ou des
Chapeaux de füeilles de Palmier.
Cybelle Mere des Dieux ,
avoit la teſte couronnée de Châteaux
& de Tours. C'eſt ce que
die Virgile au ſixiéme Livre de
l'Eneide.
Q.d'Avril 1682.
2
I
242
Extraordinaire
Qualis Berecynthia mater,
Invehitur curru Phrygias turritaper
urbes.
La Déeſſe Cerés eſtoit couronnée
de ſes Epys , parce que
c'eſtoit elle qui avoit enſeigné
l'Agriculture & l'uſage du Bled,
en la place du Gland , dont vivoient
les premiers Hommes.
Les Dieux & les Nymphes .
des Fleuves eſtoient couronnez
de Roſeaux; c'eſt ce que marque
le meſme Virgile liv. 8. de ſon
Eneide, parlant du Dieu qui préfide
au Tibre.
Et crines umbroſa tegebat arundo.
Le Dieu Pan portoit ſa teſte
couronnée de füeilles de Pin ;
Herculed'Ache ou de Peuplier,
Vénus de branches de Myrtes,
ce que faiſoit auſſy le Dieu Hymen.
duMercureGalant. 243
Neptune , comme le dépeint
Ovide , avoit une Couronne
blanche &le Trident en lamain;
Amphitrite ſon Epouſe avoit la
teſte ceinte d'un tour de Perles .
Martian donne à Pluton, Dieu
des Enfers , une Couronne d'Ebene
, avec un Sceptre de fer.
Catulle repréſente les trois Parques
avec des Bandelettes blanches
au lieu de Couronnes. Philoftrate
au Tableau qu'il fait
d'Amphiaraë , figure le Dieu du
Sommeil couronné de Pavots,
tenant en la main un Rameau
trempé dans le Fleuve du Styx
ou de Lethe. Tibulle orne le bon
génie d'un Chapeau de Fleurs
ou de Rameaux de Plane. A.
thenée repréſente Venus avec
une Couronne de Rofes ou de
Tij
244
Extraordinaire
branches de Myrthe. Paufanias
donne aux Graces des Guirlandes
de diverſes Fleurs .
A l'égard des Sacrifices qui
ſe faifoient aux Dieux & aux
Déeſſes , les Preſtres ſe couron.
noient aux Feſtes de Bacchus ,
comme dit Timachidas en ſon
Livre des Couronnes , de Rameaux
de Myrthe , ou de branches
de Vigne , en celles de la
Déeſſe Cerés de füeilles de Chef.
ne ; ce que remarque Virgile au
1. liv. des Géorgiques.
Cererifacra redimitus tempora queren
Aux Sacrifices dédiez à Hercule
, ils ſe faifoient des Couronnes
de Peuplier. Virgile liv. 8.
de l'Eneide.
Populeis adfunt evineti tempora
ramis.
du MercureGalant. 245
En ceux conſacrez à Apollon,
les Sacrificateurs ſe ſervoient de
Laurier , comme dit Apollonius
au liv. 1. des Argonautes. Il y
avoit trois fortes de Couronnes
en ces Sacrifices . Les unes fe
mettoient au ſommet de la teſte,
les autres defcendoient juſques
fur les Temples , & les dernieres
s'abbattoient juſques au col. Les
Vaifſeaux dont ils ſe ſervoient,
avoient auffi des Couronnes de
Fleurs, & les Victimes en avoient
la reſte ornée , ou de Bandelettes
de diverſes couleurs autour
des cornes . Virgile liv. 3. de l'Eneide
.
Tum pater Anchiſes magnum cratera
corona,
Induit.
Laquelle coûtume a duré long-
Tiij
246 Extraordinaire
temps , comme a remarqué André
Tenédien en ſon Voyage de
la Propontide.
C'eſtoit auſſi la coûtume des
Nautonniers, comme dit Virgile
liv. 1. des Géorgiques & de l'Eneide
liv. 4. de couronner les
Maſts de leurs Vaiſſeaux , quand
ils levoient l'ancre , pour faire
voile , ou quand ils prenoient
port.
Puppibus&lati Naute impofucre
coronas.
Les Roys & les Princes anciens
, qui vouloient eſtre reputez
comme des Dieux , portoient
des Couronnes d'or par rayons,
à la figure de celle du Soleil.
Virgile parle de la forte de celle
duRoy Latinus, avant la fondation
de Rome , auliv. 12. de fon
Eneide.
du Mercure Galant. 247
Cui tempora circum,
Aurati bissex radij fulgentia cingunt
Tempora.
Les Statuës & les Autels des
Dieux domeſtiques , appellez
Pénates , ou Lares , estoient ordinairement
couronnez de Bandelettes
de Laine .
Etmolli cingehac altaria vittä.
Mais pour revenir à l'antiquité
des Couronnes , Joſephe en ſes
Antiquitez Judaïques , parlant
des Ornemens des Souverains
Pontifes , fait les Couronnes plus
anciennes que du temps de Bacchus
; car il rapporte queMoyfe,
que l'on fait préceder toutes ces
fauſſes Divinitez , fit faire des
Couronnes d'or , & principalement
une plus prétieuſe que les
Tiiij
248 Extraordinaire
autres , en laquelle ſur une pierre
ineftimable , le nom de Dieu
eſtoit gravé en lettres Hébraïques
, & qui dure preſque à nos
temps, comme dit Polydore Virgile
liv . 2. chap . 17. des Origines.
Jules Scaliger , liv. 1. ch. 13. de
fon Art Poëtique, & Valere Maxime
liv. 1. ch. 1. de ſes exemples
, diſent que chez les Athéniens
, Péricles , pour ſes actions
héroïques , fut le premier qui fut
récompensé d'une Couronne par
honneur ; & que comme l'honneur
eft l'éguillon qui porte à la
vertu , & la vertu aux actions
hautes & immortelles , enfuite la
coûtume auroit eſté introduite
chez la Poſterité , de donner des
Couronnes pour récompenfe &
pour marque de gloire .
du MercureGalant. 249
Les Sacrez comme les Prophanes
en avoient pris l'uſage ,
ce qui ſe remarque enJudith, liv.
15. qui apres avoir tué Holo .
pherne , & délivré Bétulie , ſe
couronna d'un Rameau d'Olivier
, & toute couronnée rendit
graces à Dieu de la Victoire qu'
elle avoit remportée accompagnée
de ſes Dames d'honneur &
de fes Vierges avec le meſme appareil.
Chez les Nations meſme les
plus barbares , comme diſent
Zuingerus & Polibe , ſe mettre
des Couronnes ſur la teſte , eſt
un figne de réconciliation de paix
&d'amitié . Du temps des Grecs,
que les Jeux Olympiques furent
établis en l'honneur d'Hercule,
pour avoir planté le premier
P'Olivier en la Ville d'Olympie,
:
250
Extraordinaire
2
ces Jeux qui ſe celébroient de
cinq ans en cinq ans , dans les
Villes de Pife & d'Elide , eftant
de cinq eſpeces , les Rameaux
d'Olivier eſtoient la récompenfe
des Athletes Vainqueurs , dont
ils eftoient couronnez & remenez
dans des Chars de Triomphe
en leurs Villes avec les Hérauts
& les Trompettes fonnantes
; c'eſt ce que diſent Cælius
Rhodiginus & Paufanias ; & de
plus Ariftote en ſon Panthée . Ce
fut dans ces meſmes Jeux , que
Théagenes eftant diverſes fois
Vainqueur , tant à la Courſe , à
la Luite , qu'au Ganteler , remporta
juſques à ſfix vingts Couronnes
, & Paufanias juſques à
cent quarante , Alexandre ab
Alexandro , le témoigne de la
forte.
du MercureGalant. 355
Du temps de Theſée , que de
ſemblables Jeux furent inſtituez
dans l'Ifle de Crete , à préſent .
Caridie , on avoit coûtume d'y
couronner les Vainqueurs de Rameaux
de Palmier ; mais cette
coûtume y fut changée , le Laurier
fervit en la place , & la Pal.
me y fut donnée outre la Couronne
.
La Couronne qui ſe donnoit
dans lesJeux de l'Ifthme de Corinthe
, ſe faifoit , comme dit
Rhodiginus , de füeilles d'Ache,
&c'eſtoit à l'honneur du meſme
Hercule.
La Guirlande de Laurier ſe
donnoit dans les Jeux Pythiens ,
qui ſe celébroient à Delphes en
l'honneur d'Apollon , pour avoir
tué le Serpent Python ; & apres
252
Extraordinaire
la Victoire on chantoit en l'honneur
de ce mefme Dieu des
Hymnes fur la Harpe, ſur la Lype
& la Flufte. Ces Jeux estoient
de cinq eſpeces comme les O.
lympiens , & s'appelloient Pantathlon.
La Couronne d'Ache , herbe
funebre , ſe donnoit dans les Jeux
Neméens , qui avoient efté inſtituez
en l'honneur d'Hercule,
pour avoir tué un furieux Lyon
dans la Foreft de Nemée. Lucien
au Dialogue des Exercices,
dit que ces Jeux avoienteſté inſtituez
en l'honneur d'Archemore
, Fils du Roy Licurgus , qui
avoit eſté tué par un Serpent en
cette meſme Forest . Il eſt à remarquer
que dans tous cesJeux ,
les Hommes ſeuls y avoient en..
du MercureGalant. 253
trée ; & que jamais les Femmes
ne furent receuës en ces exercices
, excepté Pherenice Mere
d'un Vainqueur.
Dans Lacédemone ceux qui
s'eſtoient comportez genéreuſement
, & avoient perdu la vie en
la défence de leur Patrie , étoient
couronnez de branches.
d'Olivier apres leur mort , &
leurs funérailles en eſtoient ornées.
Du temps des premiers Romains
, peu apres la mort de leur
premier Roy Romulus , les Couronnes
d'Epys , comme dit Pli
ne , furent les premieres miſes en
uſage ; enſuite deſquelles dans
les Jeux du Cirque , celles de
Rameaux de Cheſne , de Plane,
d'Olivier , & d'autres eſpeces, fu
254
Extraordinaire
furent introduites ; & l'uſage
enfin prévalut de les compoſer
de diverſes Fleurs. Glycere fut
la premiere qui en inventa l'Art;
& Pauſias Peintre excellent de
Sicyone , par ſes pinceaux & fes
couleurs , tâchoit d'imirer l'induſtrie
de cette Maiſtreſſe Ouvriere
de Couronnes & de Guirlandes
, d'où vinrent leur com.
bat & leurs amours , à qui ſe
vaincroit l'un l'autre en leur Art
diférent , l'un d'imiter la varieté
des Fleurs , & l'autre de vaincre
la peinture par la diverſité des
*couleurs , dont elle entrelaçoit
fes Couronnes. Au défaut des
Fleurs , pendant l'Hyver, on faifoit
les Couronnes à la mode des
Egyptiens , de füeilles d'Yvoire
peintes de diverſes couleurs, en-
)
du Mercure Galant. 255
ſuite dequoy vinrent celles des
füeilles d'argent & d'or ; &
Craſſas , le plus riche des Romains,
en donna de ces eſpeces,
comme dit Polydore Virgile ,
liv. 2. chap . 17 .
Dans Rome on avoit coûtu.
me de ceindre la teſte des nouvelles
Epouſes de Fleurs odoriférantes
, ou de Verveine. C'eſt
ce que dit Roſinus & Catule
dansles Noces deJulia & de Manilius
.
La Couronne d'herbe marquoit
chez les meſmes Romains,
plus d'honneur & de gloire dans
la Milice. Agellius dit qu'il y
en avoit de diverſe eſpece , &
pour en ſuivre l'ordre , il faut
commencer par la plus noble,
qui eſtoit la Triomphale. Elle
156
Extraordinaire
eſtoit d'or ; auparavant elle ſe
faiſoit de füeilles de Laurier.
C'eſtoit celle que l'on envoyoit
parhonneur aux Empereurs , qui
avoient obtenu le droit de triompher
pour les Victoires qu'ils
avoient remportées .
Publius Décius Tribun , pour
avoir conſervé ſon Armée environnée
des Sabins , qui estoit
alors campée ſur une Montagne
, fut récompensé par Coſſus
d'une Couronne d'or ,& d'une
autre d'herbe priſe ſur le lieu
meſme par ſes Soldats , pour avoir
fait lever le Siege aux Ennemis.
Fulvius ayant vaincu les Celtiberiens
, fut mené dans un
Char de Triomphe au Capitole,
où il dépoſa cent quarante CouduMercureGalant
.
257
ronnes . Autant en fit Emilius
Regillus , pour avoir défait l'Armée
Navale du Roy Antiochus.
Dans ces meſimes Triomphes on
ajoûtoit encore les Couronnes
Civiques , Murales , Obfidionales
, & d'autres , fi on les avoit
remportées.
La Couronne Ovale ſe donnoit
dans le petit Triomphe par
l'ordre du Sénat à celuy qui a
voit reduit les Eſclaves fugitifs ,
ou pris les Pirates , ou fait quelques
autres actions qui ne ſentoient
pas une guerre ouverte ou
déclarée , & elle fe faifoit de
branche de Myrthe, quoy que
Marcus Craffus , pour avoir a
chevé la guerre des Fugitifs en
obtinſt du Sénat une de Laurier,
ayant mépriſé celle de Myrthe .
Q. d'Avril 1682 . V
258
Extraordinaire ...
Pofthumius Tubertus , pour avoir
obtenu l'Ovation , fut couronné
auſſi des Rameaux de ce
meſme Arbre.
C
L'Obfidionale ſe donnoit au
Chef par ceux qui avoient eſté
délivrez d'un Siege , & l'on y
obſervoit cette coûtume de la
faire d'herbe , priſe ſur le meſme
lieu d'où les Affiegez avoient
eſté délivrez . Pluſieurs ont préferé
cette Couronne à toutes les
autres , C'eſtoit anciennement
une ſouveraine marque de Vitoire
, quand les vaincus préſentoient
l'herbe arrachée ſur le
mefme lieu où eſtoit le Vainqueur
ou le Libérateur. Marcus
Fabius Maximus receut cet honneur
, pour avoir délivré Rome
aſſiegée par Annibal. C'eſtdont
duMercureGalant.
259
C
- parle Feſtus , & Pline, liv. 22.
chap. 3. & 4.
La Couronne Civique eſtoit
d'une autre eſpece , & celle qu'un
Citoyen préſervé donnoit à celuy
qui l'avoit délivré du péril
de la vie ; elleſe faiſoit de füeil .
lesde Chefne , parce que le fruit
de cet Arbre fut la nourriture
des premiers Hommes. C'eſt
ce que dit Cecilius & Virgile au
liv. 1. des Georgiques. Gellius
rapporte que Cicéron meſme,
pour avoir découvert la conju.
ration de Catilina , & en avoir
délivré Rome , fut récompenfé
d'une pareille Couronne dans le
Sénat , par le commun confentement
de la République ; &
cette Couronne eſtoit préférée à
beaucoup d'autres , tant la vie
Vij
260 Extraordinaire
des Citoyens eſtoit prétieuſe .
La Couronne Murale eſtoit
celle qui ſe donnoit au Soldat
genéreux par l'Empereur mefme
, pour avoir franchy le premier
les murailles , & eſtre entré
dans la Ville aſſiegée. Certe
Couronne eſtoit ornée de
Creneaux en forme de Remparts.
La Caftrenfe fut celle dont
l'Empereur récompenſoit les
Soldats , qui les armes à la main
eſtoient entrez en combattant
dans la Tranchée des Ennemis;
& elle avoit en ſa figure une efpece
de tranchée , d'où elle
prenoitſon nom.
La Navale ſe donnoit à celuy ,
qui dans un combat eſtoit entré
le premier dans le Vaiſſeau
duMercureGalant. 261
des Ennemis , & avoit facilité
l'entrée aux autres qui y estoient
fautez les armes à la main . Cette
Couronne portoit en ſa figure des
becs de Navire pour ſes glorieuſes
marques. La Murale , la Caftrenfe,
& la Navale, ſe faifoient
fouvent de füeilles d'Ache . Voila
les diférentes eſpeces de Cou.
ronnes dont les Anciens avoient
l'uſage ..
• Auguſte , comme dit Suétone,
obtint le droit de porter toûjours
une Couronne de Laurier,
pour avoir réduit Antoine &
Clépatre à s'arracher eux.mef.
mes la vie. Jules Céſar ne receut
jamais d'honneur plus à gré
que de porter une Couronne de
Laurier, parce qu'il avoirla teſte
chauve. C'eſt ce quieremar
262 Extraordinaire
quent Suetone & Sabellius . Alexander
ab Alexandro dit que l'Empereur
Caligula inventa une ef
pece de Couronne à la reſſemblance
des rayons du Soleil ou
de la Lune , pour ſe faire voir
en quelque façon comme une
Divinité .
Il y avoit une Loy chez les
Romains , qui ordonnoit que
ceux qui avoient mérité des
Couronnes , ſoit dans les Com.
bats , ou dans les Jeux publics ,
euffent en leurs Funérailles les
meſmes honneurs de leur gloire.
Leurs Théatres , leurs Chars de
Triomphe , leurs Chaiſes roulantes
, leurs Monumens , & leurs
Buchers meſmes , eſtoient couronnez
Ce que Braſſicanus en
ſes Antituitez , Æneas Vicus
du Mercure Galant. 263
dans les Médailles des Anciens ,
&d'autres,ont remarqué.
*
Boire des Couronnes fut une
ancienne coûtume chez les
Grecs & les Latins ; & dans le
Banquet que Cléopatre donna
à Antoine , elle en uſa de cette
maniere ; elle l'empeſcha de boire
, car la Coupe eſtoit empoiſonnée.
Elle la fit donner à un
Eſclave tiré de la prifon , qui en
ayant bû expira au meſme moment.
Cette Reyne avoit déja
un preſſentiment de la funeſte
avanture , 'où elle alloit tomber
avec fon cher Antoine , qu'elle
vouloit fuivre autant en la mort
qu'en la vie. L'on tient queles
Joniens ont eſté les Inventeurs
de cette Coûtume , où non ſeulement
les Coupes eſtoient cou264
Extraordinaire
ronnées , mais auſſi les teſtes des
Banquetans. La grande Bretagne
a retenu encore quelque
choſe de cette Antiquité , car
dans leurs Régales les plus qualifiez
Habitans couronnent leurs
Coupes de Fleurs , & gardent
cette cerémonie ancienne ; ce
qui s'obſerve auſſi dans les fo .
lemnitez publiques ; la plupart
marchant la teſte couronnée de
Fleurs.
A l'égard de la dignité des
Couronnes , il y a une preéminence.
La Pontificale eſt la premiere
, & s'appelle Tiare ; la ſeconde
eft celle de l'Empire , qui
eft fermée avec un Globe repréſentant
lemonde chargé d'une
Croix. Jovius rapporte liv.
37. de ſon Hiſtoire , que les Empereurs
du Mercure Galant. 265
pereurs d'Allemagne reçoivent
trois Couronnes ; la premiere...
d'argent pour le Royaume d'Allemagne
; la feeonde de fer , entourée
d'un cercle d'or & de
pierreries en dehors , pour le
Royaume de Lombardie ; & la
troiſieme d'or pour l'Empire
Romain ; ce qui fut obſervé en
la Perſonne de Charles de Bologne,
en l'année 1530.
La Couronne du Roy eft fermée,
enrichie de Pierreries ; celle
de Prince diminuë de cette
précedente ; celle de Duc eft
pat Trefles avec des Rubis. Celle
de Comte eſt moindre en fa
figure. Celle de Marquis diminuë
auſſi des précedentes ; &
celle de Baron a un fil de Perles
paſſfé en dedans & en dehors . *
Q.dAvril1682. X
266 Extraordinaire
Rhabanus Maurus , en ſa Prophetie
ſur le Royaume de France,
& fur la grandeur de ſa Couronne
, luy donne pour fondement
l'Immortalité , & dit que
l'un & l'autre ne feront ſujets à
aucuns revers . Cecy eſt ample..
ment expliqué dans le Livre intitulé
, Sacra Rhemenfia , au titre
de la Couronne , dedié à Loüis
XIII . de triomphante mémoire,
en la cerémonie de fon Sacre ,
& dans les prérogatives de ſon
Auguration.
RAULT, de Roüen.
Les Enigmes du Mois d'Avril,
dont les Mots estoient le Sel & le
Melon , ont donné lieu à ces Madrigaux.
du Mercure Galant. 267
EN
I.
Nvain j'exerce icy maveine,
Cette Enigme , Tircis , me donne de la
peine;
Ilfaut, pour l'expliquer, eſtre à moitié
Devin,
Firoisplus aisément à Rome.
Mais je pense à ce jus qu'on tire du
Raisin,
Dont un coup, ce dit-on, aviſe bien un
Homme.
Voyonsſi ce remede eft tel,
Qu'il rende ma Musefertile.
Ony, ce fecours eft prompt autant que
naturel,
Jereconnois qu'il est utile,
Etfans luy se discours n'auroit point
eu de Sel.
AVICE, de Caen, Ruc
X II.
de laHarpe.
JE
E vous mets bien au deſſus d'Apollon,
Autrementle Soleil, admirable Mercure.
X ij
268 Extraordinaire
Ce n'est qu'en certain temps , &Suivant
laNature,
Qu'ilfaitproduire àla terre un Melon;
Mais vous, quand il vous plaiſt, vous
en eftes le maistre,
En tout temps vous lefaites naître.
L'HABITANT EN ESPRIT,
du Pré S.Gervais .
111 .
Hristophe l'autre jour me donnant
unRagoust,
Je luy dis que le Sel y manquoit, &
l'Orange.
Il en mit. Oprodige étrange!
LaViandefurSoudain de tout un antre
goust.
V
RECOLIN, du Grand Ponteil,
Lieutenant dans le Regiment
d'Auvergne.
IV.
Ous connoissez mon naturel,
Jerejette, Mercure, une matierefado.
Certains Vers me rendent malade,
Quandje n'y trouvepoint de Sel .
L'ALBANISTE, de Roü?
du Mercure Galant. 269
V.
Vel peut estre le Mot ddee'llEnigme
Demandois je un jourà Fanchon?
Jeſuis la plus trompée & plus belle du
monde,
Dit- elle, fi ce mot est autre qu'un Melon .
Alorsvoulant parlerſur l'Enigmepremiere,
Elle me demanda quel en estoit le nom.
Le Sel, Fanchon, eff nostre affaire,
Luydis-je, apporte ton Melon.
Mad.RICARD, de Provins.
Quey,
VI .
Voy, donnerdu Sel au Public?
Auxyeuxde tout le monde en faire ainfi
trafic?
Vous estes trop hardy, Mercure.
Ne vous flatez pas tant d'estre bien
écouté,
Malgré tous mes Amis il m'en a bien
coufté.
Fen avois mis unpeu dans ma pauvre
voiture.
270 Extraordinaire
C'est mon premierforfait, belas ! j'y fus
Mais vous récidivez, mafoy, vous ferez
Surpris;
pris.
M
GYGES, du Havre.
VII .
Ercure estoit, dit- on, un grand
Voleur.
N'estoit- ilpoint auſſi Traiteur?
Je le croy car encorfſouvent il nous régale,
Et c'est le mieux du monde. Enfin nul
ne l'égale,
Tout cequ'ildonne est tres-bien apprefté;
S'il ne fert qu'un Melon, le Sel est à
cofté.
La Fauvete de Morlaix.
VIII .
Our éviter, Chimiste, & les frais
B &lapeine,
Ceffe de travailler à tout Eſtre réel.
Commemoysans omme moyan dépense, &fans beaucoup
degefne,
D'un Eftre de rayon tu peux tirer
le Sel .
ASTIER, Prieur d'Avignon .
du Mercure Galant. 271
M
IX.
Ercure est un joly Garçon,
Tout ce
plaire;
qu'ilfait a l'art de
Pourmoy, j'admire ſa maniere,
De mettre du Sel au Melon .
Mad . Rozon , de la Ruë
Χ.
au Maire .
Lſemble que Mercure ait
ILfemble Secrete,
une peur
Qu'ànousfaire unpréſent il neſoit criminel,
Tant il nous lefait en cachete.
Oh je n'y pensois pas ; la peste, c'est
duSel.
F.H. DE VALLAUNAY, Sous-
Brigadier dans les Chevaux
Legers .
X I.
jesuis avec Nanon,
L O
rsque
qu'unmesme amour nous af-
Semble,
X iiij
272
Extraordinaire
Nous nous accordons mieux enſemble
Que le Sel avec le Melon.
LE BERGER ALCIDON , du
Fauxbourg S. Victor.
XII .
DHébus, tout Fils qu'il eſt
Jupiter,
du divin
Craindrait un Qui pro quo du vieil
Pharmocopole;
Et tout Maistre Juré se tiendroit un
Frater,
Ausujet de l' Enigme où vous reſvez,
Nicole.
83
Etpuis vous m'ordonnez que dedans
un Pater,
Je tourne tant enfin fibien je caracole,
Que je donne à ce but qui nous faitr
diſputer
Plusseûrement qu'an Nort l'aiguille
deBouflole.
Dequoy quesoit capable un amour immortel,
du Mercure Galant. 273
Je nesçaurois, Nicole , accepter le
Cartel;
C'eſt, comme vous voyez, une terrible
affaire. 83
De trop de Sel Mercure afſſaiſonne les
Vers
Qu'en cemois il expose aux yeux de
l'Univers;
Etmoy, fade Devin,belas! que puis-je
faire? Le Pere ſans façon.
XIII .
N'esprit embaraſſe pour découvrir le
Mot
Anvelope des Vers de la seconde Enigme,
arrestant à loisir à voir chacune
rime;
nvain, diſois-je enmoy,jefais tant
leMarmot,
Nors que par un beau Mot cet obstacle
déniche. 1
Oh, oh, dis-je aufſfitoft, vrayment j'eſtois
bienfot,
Zeft ilpas découvert dedans cet Acroftiche?
ALCIDOR, du Havre.
1
274
Extraordinaire
T
XIV .
On Sel, Mercure, estdebongoust.
Lemoyen defaire un ragouft
Qui nesoitméchant, détestable,
Sans cette Mâne incomparable?
Un certain Cuisinier, dit-on, s'en est
paffé,
C'estoit celuy d'Hédin, mais il est trépaffe.
La triſte Alcidiane de Berry .
XV.
Vousqui sçavez résoudre tout
Vous devez bien résoudre cette Enigme.
Seriez vous court, Chimiſte univerſel,
Vous quisçavez résoudre tout en Sel?
N'est- ce donc pas un Eftre naturel
Ceque Mercure en ce mois nous exprime?
Vousquisçavez résoudre tout en Sel,
Vousdevez bien résoudre cette Enigme.
L'Ennemy d'amour, à l'Anagramme,
L'Héroîne m'y A
entraine.
du Mercure Galant. 275
XV I.
MErcure aplus d'esprit qu'un
Ange,
En libéralité l'on n'en voit point un tel,
Ilfaut le dire àſa louange;
Il ne donneroit pas des Perdrixfans
Orange,
Nonplus que du Melonfans Sel.
Le Secretaire du Parnaffe.
XVII .
le Sel il n'est rien de
Ssans luy
bon.
queferoit leJambon?
LeMercure s'en fert juſques hors de
laTable,
Etfans ſe ſoucier des Loix,
Veut vendre dans ſon dernier Mois
Cette Marchandise agreable.
S. LANGELLE', Rhétoricien
des Jeſuites .
XVIII .
V'un autre se connoiſſe au cours
deJupiter,
Quil nomme chaque Simple en bon
Pharmacopole,
276 •Extraordinaire
Qu'àpanser une playe ilſoit plus que
Frater,
Que Galant il s'entende à courtifer
Nicole;
83
Qu'il enſoit qui, Docteurs, expliquent
le Pater,
Quiſcachent de bon airfaire une caracole,
Quideſſus tousſujets soientpreſts àdifputer,
Qui reglent un Navire au gré de la
Bouffole;
Que les Faits de LOUIS le rendent
immortel,
Qu'afſfurant le Commerce, étoufant le
Cartel,
Du bonheur de la Terre il faſſe ſon
affaire;
83
Quant àmoy,si j'ay pûdeſſus lespetits
Vers
1
Que donne à deviner Mercure à l'Univers,
du MercureGalant. 277
4
Direbien leMelon, c'est pour mefatisfaire.
Le Bouquet myſtérieux du P.
ΧΙΧ .
DArdonnez-moy, GalantMercure,
Si je veux point recevoir
Le Sel que vous donnez, &jefais mon
devoir.
On dit que je l'ay pris, mais c'est une
imposture, 1
Jen'enaypasreçeu la valeur d'un
denier.
Iln'enfaudroit pas tant pourfaire un
Faux-Saunier.
Si j'estois accusé, j'aurois beau me défendre,
Apeine l'onvoudroit m'entendre,
Bientoftonmecondamneroit,
ToutAmy m'abandonneroit.
Quand on veutperdre un Misérable,
Iln'est rienplus aisé que d'en faire un
Coupable.
F'ay donc renvoyévoſtre Sel,
Jen'en veux que de laGabelle,
278 Extraordinaire
Tout autre est défendu, l'Ordonnance eft
formelle,
Je crains trop de me voir condamné ſans
appel.
BARICOT, du Havre.
XX.
Ous pouvezfeûrement, Esprit uni-
Vouspou versel,
Expoſer au grand air voſtre admirable
Piece:
Jamais rien nesçauroit altererſafineſſe,
Puis que vous y mettez du Sel .
J
D. CHICHARD de Saragoce .
XXI .
Efuis d'une compléxion
Quiparoist affez délicate.
Helas ! s'il m'arrivoit quelque indigeftion,
Jefentirois gonflerma rate,
Et j'enpourrois mourir; mais j'admire,
Voisin,
Le tempérament dont vous eſtes .
F'aurois mille douleurs,je créverois enfin
du Mercure Galant. 279
Si je mangeois comme vousfaites
Un Melon tout entier, ſans Sel, fans
Pain, ny Vin.
M
L'ALBANISTE de Roüen.
XXII .
Ercure, prenez gardeàvous,
Meſſieursles Partiſans vousferont une
affaire.
Quoy, vous gardez du Sel, & ne pouvez
vous taire?
Onnefaitpas ainſi chez nous .
Les Aſſociez dela Rochelle,
XXIII .
Tor tua plenaplacent doctis Enigmata
Sale,
Sic fine Sale nocent Melones fæpe
gulofis .
POETA SUEVUS,
XXIV .
Vevous soyez, Camille, encore à
deviner
Ce que donne en ce mois Mercure à ruminer,
Je ne creis pas de vous une tellefoibleſſes
280 Extraordinaire
Vous aveztropdeſens, defeu ſpirituet,
Depenetration &de délicatesſſe,
J'aypensé dire trop de Sel.
DROUART DE ROCONVAL,
de la Porte S. Antoine.
XXV.
Mepromete
Ercureſçait donner des Fruits
Nous enavons icy desſignes aſſurez,
Puis qu'en ce mois de May, contre toute
apparence,
On voit par ce moyen du Melon dans
la France.
GIRAULT le jeune .
XXVI .
VoftreEnigme
aceMoisje-ne-sçay
quoy qui pique,
Jamaisjen'en ay veu d'un goustfi relevés
Etcertes l'auroit dépravé,
Qui n'y sentiroit pas un certain Sel
attique.
La Brunette à l'Anagramme
H.M. est asa Cour, de
la Ruč S. Denys .
(
du Mercure Galant. 281
N
,
XXVII .
Est- ce pas eftre un brouillon,
Devouloir, Monfieur Mercure,
Endépit de la Nature,
Mettre dans l'ombre un Melon ?
V
LA BELLE TERBOCHER, à l'Agramme
Bel Aftre cher Objet,
de la Ruë S.Victor.
XXVIII.
Ous voyez donc, agreable Trompeur,
Que vostre Enigme est pour me faire
peur,
Etqu'elle peutfacilement m'abatre.
Certes, pourmoy, je ne crains rien de
tel,
Etjesçay quej'enmangerois quatre
PareilsMelons avec un grain de Sel .
LE GUERY DU BLANC B.
de Montfort l'Amaury.
Q.d' Avril 1682. Y
ر
282 Extraordinaire
J
E
XXIX .
nesçay pour moy queldesordre
Altere aujourd'huy nos humeurs.
Mercure nous préſente un Melon des
meilleurs ,
Et je ne vois perſonney mordre.
DAPHNIS, D.L.RN.S.A.
XXX.
Ercure ne fait pas les choses à
Mademy
Par tout il fait voirſa prudence ;
Et quand il nous préſente un Melon en
amy,
Ilfournit du Selpar avance.
La Blondine à l'Anagramme,
L' Aftre de riche Maiſon,
cher à tous , de la Ruč
Trouffeyache .
XXXI .
S'Ilfut jamais un Melon délicat,
Sans contredit, Mercure, c'est le
voſtre.
Eſtre toûjours en mesme état,
oûjours piquant, n'avoirpoint le goust
plat
du Mercure Galant. 283
C'est ce qu'on dit rarement d'aucun
autre.
S'ilfut jamais un Melon délicat ,
Sans contredit, Mercure, c'est le vostre .
La Belle à l'Anagramme, Bonne
à lafuite, de Dreux .
Mª du Rofier a répondu par les
Vers qui ſuivent, à toutes les Queftions
du dernier Extraordinaire .
552525-2525-252222
SI ON PEUT ESTIMER
une Perſonne ſans qu'on l'ai
me, ou l'aimer ſans qu'on l'eftime.
H
Elas ! qu'un Homme a
barras ,
d'em-
Lors que la paſſion, ou la raison, l'entraine!
Il eft contraint d'aimer ce qu'il n'eſtime
pas,
Y ij
284
Extraordinaire
Etd'eftimer cequi cauſeſahaine;
Car l'estime vient de l'esprit,
Et l'amour, à ceque l'on dit,
Du coeur a toûjours pris naiſſances
D'où je conclusfort justement,
Ettire cette conféquence,
Qu'onpeut aimer infiniment,
Sans estimer ceque l'on aime;
Etqu'onpeut estimerde meſme,
Cequel'on n'aime aucunement.
S'il eſt plus honteux à une Femme
, d'accorder des faveurs à
un Amant qu'elle a aimé, mais
qu'elle n'aime plus , & dont '
elle n'eſt plus aimée , qu'à un
autre qui l'aime ardemment,
&qu'elle n'aime point.
Lnesçauroit estrehonteux
Acette Belle charitable, 14
Desecourir un Misérable,
Qui ne s'est rendu malh zureux
du Mercure Galant. 285
Quepour la trouver trop aimable,
Etje puis dire afſurément
QuIrispeut en ce cas accorderàTimante
Tout ce qu'unveritable Amant
Peut obtenirdeſonAmante;
Mais d'un cruel remors, queson coeur
combatu
Luyfaſſe reſſentir tout ceque la vertu
Metde confusiondans l'ame laplusſage
Quiſelaiſſe entraîner au panchant de
Sonâge,
Enfinque leCiel& l'Amour
Puniſſent cehonteux retour,
Si ce lache deſſein entre dansſapensée,
Pour un Amant ingrat dont elle est
méprisée.
Si on peut dire, je vous estime, à
une Perſonne d'un rang plus
élevé que l'on n'eft .
Our les Provinciaux la
Pouties
chofe eft
Etpeut estreà la Cour , où le difcernement
286 Extraordinaire
Avec tant de juſteſſéclate,
Use- t - on indiféremment
Du mot d'Eſtime en compliment,
Et Voiture & Balsae n'en ont pas fait
un crime;
Mais moy quiſuis fincere, & qui vis
librement,
Ayant pour les grandeurs peu d'amour
&d'estime,
Je les honoreſeulement.
S'il eſt des raiſons , autres que
celles que nous fournit la Re.
ligion, pour mépriſer la mort.
Q
Vand on neseroit
bonheur
pas prévenu du
Qu'on doit goûter en l'autre monde,
Lamort doit-elle, helas! nousfaire tant
d'horreur,
1
Qui nous ofte une vie en miſeres féconde?
Ilnefaut passur nousfaire un ſi grand
effort,
Nymettre pour cela nos ſensà la torture.
du Mercure Galant. 287
Sans la Religion, nostre propre nature
Nousfournit des raiſons pour mépriſer
la mort .
En vain, grandeurs ; en vain, richeſſes,
En vain, Fortune, vos carreſſes
Flatentfans ceſſe mes defirs;
Cette mort que je dois à tout moment
attendre,
Si jelesçavois bien comprendre,
Ne me donneroit pas defi grands déplaisirs.
Sur l'origine & l'antiquité des
Couronnes .
E laiſſe aux Efprits curieux,
Achercher J dans Valere, ou Pline,
De ces ornemens glorieux,
Et la nobleffe, &l'origine .
Pourmoy, de qui l'esprit neſe tourmente
pas
Apres les honneurs de la terre,
Jeprétensſeulement dans quelque bon
Repas
Ala Couronne d'un grandVerre.
288 Extraordinaire
Si l'uſage des Maſques doit eſtre
permis indiféremment à toute
•forte de Perſonnes .
Preshumbleſalut, excuse, &com-
Applime
Souffrez, illuftre Rault, que je parle un
moment
Surnostre beau Traité des Maſques .
Quelques Esprits un peufantaſques,
Oud'humeur bouruë autrement,
Ont dit que le Sexe charmant
Devoit, auſens du grand Apoftre,
Eſtre voilémodeſtement,
Lors qu'ilse trouve avec le noſtre:
Maisle Masque n'est pas unvoile afſfurément,
C'estpourla Laide un ornement,
Pour la Belle un amusement,
Etpour l'orgueilleuse Grizete
Unhonneste moyen de courir en cachete.
Ainsi,je le dis franchement,
DuMasque en general je condamne
Lusages
du Mercure Galant. 289
Et qui s'en couvre le visage,
Hors la neceffité, mérit e châtiment.
Quelle est la raison qui peut
avoir donné lieu à la fréquente
Saignée. L
AQuoy bon me rompre
la teste,
Et chercher dans mon Calepin
Lenom duplus grand Assassin
Dont lesMedecinsfont laFeste?
Je diray ſeulement icy,
Sans me donner tant de ſoucy,
Que le Cheval Marin inventa la Saignée,
Et qu'un plus grand Cheval l'a depuis
enseignée.
S2
Q. d'Avril 1682. Z
290 Extraordinaire
522-5255 52222-5252
SUR LA FREQUENTE
SAIGNEE
Leſt bien difficile , pour ne
pas dire impoffible, d'établir
des raifonnemens fur certaines
matieres & points de Doctrine,
quipuiſſent eſtre receus de tout
le monde avec une approbation
inconteſtable ; parce qu'aujour.
d'huy la plupart des Gens ſe piquent
de bel eſprit , & d'une pe
nétration profonde , & veulent
ſe faire des Siſtemes qui latent
leur imagination , pour en pouffer
les preuves conformément à
leurs premieres idées , fondées le
plus ſouvent fur une conception
duMercureGalant.
291
dépravée , en prenant à toute
heure l'ombre pour le corps ,
&l'ideal pour le réel. Ces obftinez
Sectateurs de nouvelles
opinions qui n'ont guere couté
ài nventer,& tres- peu de temps à
apprendre,font voir tous lesjours
ſi évidemment par leurs contradictions
& par leurs fautives expériences
, que ce qu'ils avancent
n'est qu'abſurdité , qu'il ne
faut qu'examiner tout ce quiſe
dit aujourd'huy par emportement
contre la Saignée , pour
les convaincre que les refforts de
leur machine font en mauvais
ordre. Tous habiles qu'ils prétendent
eſtre , il faut qu'ils confeffent
que quand ils font une
fois perfuadez d'avoir dit merveilles
, rien n'eſt plus capa
Zij
292
Extraordinaire
ble de les obliger à changer de
ſentimens. S'ils affurent par
exemple que toutes les Beſtes
font des marchines , ils demeurent
là tout court ſans en pouvoir
expliquer le moindre reffort.
Demandez leur les cauſes immédiates
des fonctions de ces ma.
chines , ils s'embaraffent dans
un galimatias qui ne prouve rien,
& fe retranchent enfin fur les
comparaiſons , dont ils ont accoûtumé
de faire leur fort .
Cependant les comparaiſons
ne peuvent donner que quelques
idées groffieres aux eſprits du
commun , pour lesquels on eſt
obligé de les mettre en uſage ,
parce que l'intelligence en eſt ſi
bornée , & fi peu cultivée dans
les belles Sciences , qu'il eſt fort
du Mercure Galant. 293
facile de leur impofer. En effet ,
il n'y a point de comparaiſon qui
ne foit défectueuſe , quand on
en veut faire de juſtes applications
par toutes les circonftances.
Il faut donc des productions
plus fines &plus judicieuſement
raiſonnées pour prétendre avoir
quelque droit de s'établir en titre
de beaux Efprits ; de ces beaux
Eſprits , dis -je , qui veulent renverſer
toute l'antiquité , & traiter
de reſveurs tant de venéra
bles Autheurs , qui nous ont
laiſſé de fi admirables monumens
de leur profonde Doctrine. Si on
les veut croire , c'eſt à eux ſeuls
qu'eſt reſervée la puiſſance de
déveloper le cahos des Sciences
du temps paſſé , qu'ils aſſurent
n'avoir jamais eſté compris de
Z iij
294
Extraordinaire
perfonne. Mais examinons les
fentimens de ces grands Décla.
mateurs déchaînez contre la Saignée
; ces grands Inveſtigateurs
de Spécifiques ; ces fins Purifi.
cateurs de fang corrompu ; ces
grands Scrutateurs des mouvemens
de la Nature. Leurs raifonnemens
font établis par des
expériences que nous verrons ſe
confondre & ne ſe point accorder.
Ils ne sçavent ce que c'eſt
que d'approfondir les chofes , &
ſe contentant de voir les effets,
dés qu'un Homme de bon ſens
veut venir aux cauſes , leur eſprit
ſe perd , & ils n'ont rien à ré .
pondre pour le fatisfaire . Leur
déchaînement contre la Saignée
eſt ſi violent& fi emporté, qu'ils
ne font ſeulement pas reflexion à
du Mercure Galant . 295
la définition d'expérience, quand
ils s'écrient fi fort contre les
Medecins qui autoriſent les fréquentes
Saignées, comme fil'ancien
uſage n'en avoit pas fait ce
que l'on appelle une coûtume ,
appuyée fur la raiſon; la coûtume
n'eſtant autre chose que ce
qui a eſté formé & engendré ,
comme parlent les Philoſophes ,
par une infinité d'expériences...
Il ſuffiroit de cette raiſon pour
faire connoiſtre juſques à quel
point ils s'embaraffent,par la paf.
ſion qu'ils ont de contredire , ou
de paroiſtre finguliers dans leurs
ſentimens , afin de trouver des
Admirateurs qui n'entendent ny
ne peuvent rien comprendre
dans leurs énonciations hetéro
clites ; car je voudrois qu'on leur
Z iiij
296 Extraordinaire
demandaſt ce que c'eſt qu'expérience
, & fi pour la définir il ne
faut pas un ſuccés ordinaire &
fréquent pour les meſmes chofes
que l'on veut expérimenter, lefquelles
doivent toûjours , ou du
moins le plus ſouvent , imman .
quablement arriver dans les
mefmes circonstances , ce qui
demande un eſprit capable de
reflexion , & de demêler les occafions
pour faire reüffir & confirmer
l'experience.
Le Remede du Medecin An.
glois qui a tant fait de bruit , &
tant tué demode par le défaut de
fon jugement & de tous ceux qui
à fon imitation s'en font voulu
fervir, n'a eu de ſuccés quepar la
raiſon des expériences . Elles n'ont
pourtant jamais paru plus écla
du Mercure Galant. 297
tantes ny plus enlevantes , que
quand les Malades ont eſté bien
ſaignez , pluſieurs fois purgez , &
qa'ils ont gardé un regime de vivre
exact . Commeil eſt fort naturel
de chercher une prompte
guérifon , le chagrin de la longueur
de la maladie , joint au bel
air de la mode, en a obligé beau.
coupd'avoir recours à ce Remede
, lequel de ſoy n'a jamais eſté
blâmé par les Medecins meſmes
les plus feveres & les plus critiques.
Il faut donc de la raifon
&du jugement pour difcerner
les occafions où les bonnés choſes
doiventeſtre appliquées, parce
que ces meſmes bonnes choſes
mal diſtribuées & mal conduites
, détruiſent la bonté du
Remede , & les expériences prétenduës.
T
298 Extraordinaire
La conduite de l'Anglois eſtoit
ſi extraordinaire, qu'aucune Perfonne
bien éclairée n'a pû l'ap .
prouver. Elle jettoit les plus rafinez
& les plus penétrans dans
l'étonnement , & ce qui peut fai
re voir fon ignorance fans nulle
replique, c'eſt qu'en quelque état
que fuſt le Malade , pour cin .
quante piſtoles il luy donnoit fon
Remede. On luyen a veu diſtri
buer également à l'agonie, comme
dans la naiſſance du mal , &
en toute eſpece de fiévre indiſ
tinctement ; mais ces grands fuccés
n'ont paruny brillé que dans
ceux qui avoient eſté traitez
quelque temps par les Medecins
, encor falloit- il ſe réfoudre
àuſer de ce Remede deux ou
trois mois pour eſtre certain de
du Mercure Galant. 299
cette belle expérience, au hazard
de demeurer toûjours languiffant
, & d'avoir à craindre fans
ceſſe la recidive . Il en va de mefme
de tous les autres nouveaux
Remedes qui n'ont d'effets ſenfibles
que par la conduite des pru.
dens& habiles Medecins .
Mais finiffons cette digreffion ,
quoy que neceſſaire, par les expériences
prétendu ës infaillibles
des Capucins du Louvre , celles
de Rabel , celles des Sucs de Per.
vanche pour les inflammations,
particulierement de poitrine , la
Panacée qu'on a inventée nouvellement
. Ces Sudorifiques
imaginaires , ces-Vulneraires qui
viennent du Païs des Suiſſes,
ces Extraits de genievre pour
les foibleſſes d'estomach ; enfin
300
Extraordinaire
ces correctifs de Sérofitez nitreuſes
, tartareuſes, ichoreuſes,
& cancreuſes ; ces puiſſans Alkali
prônez pour la fixation immancable
des fermentations, ces
Remedes qui font tranſpirer les
humeurs jutques dans le centre
des entrailles , par le moyen defquels
l'on n'a plus beſoin du
triſte ſecours de la Saignée , ne
peuvent fervir qu'à duper les
Idiots , quine font pas capables
de raiſonner longtemps , & encor
moins de ſuivre les raifonnemens
de ceux qui parlentjuſte.
Paffons donc àla déciſion de la
Queſtion propoſée , pour ſçavoir
qui a le premier inventela
Saignée , & quelles peuvent
eſtre les raiſons qui obligent
aujourd'huy tous les habiles
du MercureGalant. 301
Gens de la rendre ſi fréquente.
Il n'y a perſonne, pour peu qu'il
foit verſé dans l'étude de la bonne
Medecine, quine réconnoiffe
Hippocrate, que l'on traite toû
jours de Divin , pour le premier
qui ait preſcrit & conſeillé la
Saignée. Apres luy Galien ena
ſi bien expliquéles raiſons , envelopées
pour les Ignorans ,
dans fon Style Laconique, qu'il
en a fait un Livre tout entier,
pour en démontrer la neceſſité
abſoluë. Il avoit dans ſon temps
des Aimaphobes à combatre ,
qui crioient auffi fort contre luy,
qu
qu'on fait aujourd'huy contre
les vrais , & les plus employez
Medecins de Paris , qui ne ſe
font diftinguer que par leur judicieuſe
pratique de la fréquente
302
Extraordinaire
Saignée , dont les utilitez &
les ſecours ſi prompts & fi infaillibles
, devroient faire refpecter
les Medecins plus que l'on
ne fait , puis qu'il n'y a que la
Saignée qui nous dégage de nos
plenitudes & qui purifie leſang,
en donnant lieu à la nature embarraſſée
de faire ſes fonctions
librement. Car de croire avec
le vulgaire que les Saignées font
l'Hydropiſie , qu'elles affoiblif.
fent le fond de la Nature , c'eſt
raiſonner pauvrement,& ne s'attacher
qu'aux apparences & à
l'écorce ; puis que l'expérience
fait connoiſtre aux éclairez, que
quand on épargne la Saignée
dans les fiévres continuës, dans
les violentes & communes inflammations
,& dans les RhumaduMercure
Galant. 303
tiſmes , les Malades deviennent
enflez, languiſſans , ou ſujets aux
grands dépoſts , qui font des abcés
tant internes qu'externes.
La raiſon en eſt palpable, parce
que le fang s'eſtant .euflammé,
faute de la circulation & du
commerce des Eſprits , qui ne
roulent plus fuffisamment pour
lebien animer , il ſe ſerifie , & fe
fond tout en feroſitez , qui s'échapent
& tranſſudent aiſement,
en forme de ſueurs , au travers
des tuniques, des veines& arteres
, ſe jettant dans le corps &
les interſtices des Muſcles ; d'où
les ames vulgaires prennent
lieu de croire que ces enflures
font des Hydropiſies , comme
ſi tous les enflez eſtoient Hydropiques
, par la raiſon que tous
304
Extraordinaire
les Hydropiques ſont enflez ;
mais les Sçavans & bons Praticiens
, comme ont eſté les Guenaults
, les Brayers , les Piettres,
les Rainfants , & ceux qui brillent
préſentement à la Cour ,
n'ont jamais raiſonné de cette
maniere , & rien ne les a tant
élevez que les ſuccés de la fréquente
Saignée , qui les a fait
diftinguer d'avec les autres, parce
que cette conduite demande
unjugement folide . Voyez ſi les
Alkaliſtes , les Medecins Viperins
dont la mode ſe paſſe , &
les Empiriques acidules , tiennent
quelque rang dans Paris ? Ils aboyent
affez , mais ils ne mordent
pas .
Il faut encore lire le Traité
délicat & fibien raiſonné de M
:
du Mercure Galant. 305
Bachot , Docteur de la Faculté
de Medecine de Paris ſur la Saignée
; car de prétendre répondre
à toutes les Objections tri.
viales avec exactitude , ce ſeroit
s'engager dans la Differtation
pour des Gens qui ne peuvent
entendre le fin des preuves. Voi.
cy ce qu'on oppoſe de plus ap .
parent. Hippocrate dit dans ſes
Aphorifmes , qu'une Femme
groſſe avorte ſi on la faigne.
L'on croit en meſme temps qu'il
n'y a point de réponcé à cela.
Pourquoy ? parce que ces petits
Eſprits prennent le texte au pied
de la lettre , & ne font pas capables
de penétrer le vray ſens
de ce divin Génie , dans le
temps duquel , & comme l'a
marqué Galien dans le Livre
Q. d'Avril1682. Aaa
هه 1
306
Extraordinaire
contre Erafiftrate , les Saignées
à la verité n'eſtoient pas fi multipliées,
mais infiniment plus copi
ufes ; de forte que l'on ne tiroit
pas moins d'une ou deux
livres de ſang à la fois ; & c'é.
toit la raiſon qui faisoit pronon.
cer que les Femmes groffes avor.
toient , fi on les faignoit de cet.
te maniere plus d'une fois.
C'eſt donc dans ce ſens qu'il
faut entendre Hippocrate ,
puis que l'expérience fait con.
noiſtre que la prudence des éva.
cuations du ſang, quine doivent
pas eftre nombrées , mais peſées
&réïterées affez ſouvent , fait
les accouchemens heureux ; &
que les Femmes délicates qui
font bonne chere & s'exercent
peu , courent toûjours grand rifduMercure
Galant. 307
que en accouchant , ou par les
ſuites des pertes de ſang , ou par
des travaux tres-laborieux , ve.
nant de l'excés de la nourriture
de l'Enfant.
S'il y a quelques Autheurs
d'un ſentiment contraire , vous
trouverez qu'ils ne ſont d'aucune
eſtime , & de nulle mar
que entre les Doctes & les bons
Praticiens. Que fi par hazard
l'on en trouve quelqu'un qui
aye du nom , qui prétende qu'il
n'y a qu'à purifier le ſang par
les purgatifs ou autres rectifians
, il fera aiſé de concilier
les ſentimens qui paroiffent oppoſez,
en examinant leurs inten.
tions & leur efprit ; car la ſuite
de leurs raiſonnemens expliquera
cette premiere propoſition ,
Aa ij
308 Extraordinaire
que l'on oppoſe pour univerſelle
& certaine.
Ces Sectateurs nouveaux qui
prétendent tout faire entendre ,
& tout comprendre par les Mécaniques
ou comparaiſons ſenfibles
, & tirer de là leurs conféquences
, ont oublié entre tous
les Spécifiques pour purifier le
fang trouble & corrompu , les
blancs.d'oeufs , feuls propres à
purifier & clarifier les liqueurs
pleines d'impuretez ; & il y auroit
de l'apparenee que cela ſeroit
plus efficace que les ſels de
Viperes , les yeux d'Ecreviſſes ,
les Sucs de Pervanche, & autres
dont on ne voit jamais de ſuccés
, que l'on ne puiffe vrayſemblablement
plutoſt attribuer
à la longueur du temps qu'aux
duMercure Galant. 309
remedes , parce que l'on oblige
les Malades d'en prendre deux
ou trois mois entiers ; mais la
Saignée ſeule fait les trois chofes
eſſentielles des plus grands
Remedes, qui font le Cito , Tuto,
Incunde ; puis qu'en un moment
elle ſauve la vie , & quela pourriture
& corruption du ſang ,
engageant & neceffitant les bons
Medecins à ces réïtérations chagrinantes
, les petits eſprits ſe
trouvent en tres-peu de temps
rectifiez , parce que l'on voit
changer à veuë d'oeil , les degrez
de l'alteration à mesure que l'on
en tire , & que rien n'eſt plus
faux ny contraire à l'expérience
que de foutenir comme l'on fait
opiniâtrement , & fans raiſon,
que quand on tire du ſang tres
310 Extraordinaire
pourry , il ſera toûjours de meſ
me quand on le tireroit juſques
à la derniere goute ; Vray raiſonnement
des Medecins ignorans
, leſquels n'ayant que fort
peu de pratiques , n'ont en teſte
que de prolonger les maladies
pour s'occuper , multiplier leurs
viſites , & rendre force affiduitez
inutiles , qu'ils ne laiſſent pas de
faire valoir aux Malades , qui
n'en peuvent profiter pour la
raiſon de leur ignorance.
Ils font ordinairement de deux
fortes de caractere. Les uns avancent
leurs affaires par des bafſeſſes
d'eſprit , & mille lâches
complaiſances qui font pitiéaux
honneſtes Gens, eſtant toûjours
de l'avis des Malades , afin d'attirer
leur confiance , & pouvoir
du MercureGalant. 311
tirer de la petite Boëte, des Re..
medes de rien , pour paroiſtre
finguliers & attachez aux Specifiques
, en les diftribuant dans
les entre-temps des principaux ,
& leur attribuer hautement le
foulagement dû aux eſſentiels ,
& ſe gliſfer ainſi dans l'eſprit des
Malades par cette charlatannerie
, pour ne pas dire friponnerie,
n'eſtans reveſtus que d'une probité
apparente , & manquant
dans le fond de cette honneſteté
genéreuſe , de laquelle doit être
remply un vray &bon Medecin.
Les autres font bien du bruit,
vantant par tout les Cures qu'ils
n'ont jamais faites , s'établiſſant
par des airs tous oppoſez à ces
premiers ; tenant le dé par tout;
312
Extraordinaire
babillant dans toutes les Ruel
les , ſans laiſſer aux autres le
temps de parler , ſe guindant fur
le galimatias des nouvelles opinions
; obligeant tout le monde
à ſe taire pour les écouter, criant
bien haut , & fe faiſant admirer
par des Innocens qui n'entendent
pas leur jargon. On pourroit
nommer ceux de cette efpece
grands diſeurs de rien .
Il en eſt d'un troifiéme caractere
. Ce ſont ceux qui ſe piquent
de condition , & qui ont
peur de prendre le mauvais air ,
qu'ils croyent eſtre aux lieux
où on les appelle. Ils ſe font courtifer
& encenfer pour avoir de
leurs Remedes , foutenant l'inutilité
de l'inſpection des Malades
, ne les voulant jamais voir ,
fe
C
du Mercure Galant. 313
contentans du raport d'un Laquais
ou de la Cuiſiniere, qui leur
porte quelquefois des Bouillons;
& ceux- là ne manquent pas plus
de Duppes que les autres, parce
que chaque Fou cherche la Marote
qui luy convient le mieux.
C'eſt ce qui doit faire conclure
aujourd'huy que le bon ſens
fait divorce avec la raifon & le
jugement , puis que l'on ne peut
quafi plus rien efperer de labon.
ne & veritable Medecine , dans
le deſordre extraordinaire où el
le eſt , ſi les Chefs ne s'en mê.
lent pour étouffer ces Infectes ,
& perfuader au Public qu'il faut
s'attacher toûjours au gros de
l'Arbre.
LE FRANC , Docteur
de Montpellier.
Q.dAvril 1682. Bb
314
Extraordinaire
52522-55zs522-2555
Réponse à cinq Questions du
XVII. Extraordinaire .
Si on peut eſtimer une Perſonne
ſans qu'on l'aime, &c .
T'Eſtime ayant l'appuy d'un ſolide
mérite,
Et lemérite eſtant aimable infiniment,
L'on ne peut estimer fort raisonnablement
Que l'Amour neſoit de laſuite.
D'ailleurs l'Amour estant l'enchantement
du coeur,
Et le beau panchant qui l'anime,
Onnesçauroit aimer, que cet Amour
vainqueur
Nefaſſe impreſſion, & n'entraîne l'eftime.
duMercureGalant.
315
Lequel eſt le plus honteux à une
Femme d'accorder des faveurs,
&c.
Out ccee quise rapporteà l'amoureux
Dontfi funestessont lestraits,
Enpaſſant mon esprit, paſſe mon miniftere,
Etj'en diraybeaucoup, en n'enparlant
jamais.
Si l'on peut dire, je vous eftime, à
une Perſonne d'un rang plus
élevéque l'on n'eſt.
Armaniere de
PAS
ans crime,
jen,ſansScrupule&
Mesmeàplusgrand quesoy,
On pourroit enriant dire, je vous eſtime;
Voila ce queje croy.
Maisdans leférieux,si la Perſonne est
fiere,
Ellefindiquera
Bbij
316
Extraordinaire
Cette façon d'agir, comme trop Cava
liere,
Et s'en offencera.
Quand la conditionſuit la délicateſſe,
Onne peut s'expliquer avec trop de
justesse.
Quelles raiſons on pourroit avoir
demépriſer la mort, &c.
POW
Our conferverson Prince, &Sauver
Sa Patrie,
Onpeut risquerses biens, hazarderſon
repos,
Verfersonsang, &prodiguerſa vie,
Voila ce quifait unHéros.
Mourir pour une Cause &fi juste &
fi belle,
Eft l'éclatantsujet d'une gloire immor
telle.
17
e
rité,
l'un
eur
te.
M
nper
Curé
316
Cet
Qu
On
Q
P
On
P
M
E
1
du Mercure Galant. 317
Sur l'uſage du Maſque.
Ux Perſonnes d'autorité,
Adequi lamaisanctor illustre,
Et qui touchent de pres le Daiz & le
Ballustre,
LeMasque est bienséant, c'est une verité,
Et l'on n'enpeut blamer l'usage.
Raiſonner autrement n'est pas lefait d'un
Sage;
MaisquanddesGensfans qualité,
Par unfecret orgueil qui regneſous leur
Casque,
Sefontdefeste, &prennent Masque,
On ne peut trop blamér leurſote vanité.
Ilfautse retrancher dans l'état où поль
Sommes ,
Sans vouloir par ambition.
S'élever au deſſus deſa condition,
Pourfomenter la mode, ou pour tromper
lesHommes.
L. Boucher, ancien Curé
de Nogent le Roy.
Bb iij 2
)
318 Extraordinaire
Vous m'avez marquéque les Sçavans
de vostre Province avoient une
eftime particuliere pourles Ouvrages
de M Comiers. C'est ce qui m'oblige
à vous envoyer cesse Lettre , dans
Laquelle ils trouveront de tres- utiles
Remarques fur les Elevations des
Eaux. Elle est adreſſée à Male Marquis
de Seignelay. F'y adjoûte la
Figure de la Machine appellée
Royale , conftruite par Meſſieurs
Ralph du Deel , &John Burnaby,
Anglois, &Affociez .
Sz
du Mercure Galant. 319
S5zses-2525-252222
LETTRE
DE ME COMIERS,
Prevoſt de Ternant , Profeſſeur
des Mathématiques ; contenant
toutes les Machines anciennes
& modernes pour élever les
Eaux , & les avantages que la
Machine qu'il appelle Royale,
a par deſſus toutes les autres
qu'on a cy -devant executé.
ONSEIGNEVR,
Ayant eu l'honneur depuis peude
jours de vous fervir d'Interprete , au
B bij
320
Extraordinaire
Sujet dela nouvelle Machine Royale
pour l'élevationdes Eaux , que vous
prites lapeine defaire agir vous-mesme,
pour mieux connoistre par vostre
expérience le mérite ,lafacilité,& l'effet
de ictte Machine , j'ay crû devoir
compagner des Remarques ſuivantes,
le Modelle que veftre Grandeur ordonna
eftre porté à S. Germain , pour
leprésenterà SA MAJESTE' .
L
'Elevation des Eaux , tant
pour la neceffité , que pour
l'ornement des lieux qu'on a voulu
embellir , a fait dans tous les
fiecles l'étude des plus grands
Génies.
Archimede élevoit les Eaux
par un Tuyau de plomb , ou Canal
creuſe en viz autour d'un
long Cylindre de bois , ayant un
du Mercure Galant. 121
pouce de diametre fur chaque
piedde longueur , ou autour d'un
Cone , dont l'axe eſtoit panché.
Vitruve Architecte de l'Empereur
Auguſte , fait mention de
cette Machine ou Viz d'Archimede
; mais cette Machine, quoy
que tres ſimple & furprenante,
puis que l'eau y monte en def.
cendant , ne peut élever l'Eau
qu'à une hauteur fort médiocre;
car comme dit Vitruve , ſi l'Arbre
a cinq pieds de longueur , il
ne peut élever l'Eau qu'à trois
pieds , puis que la pente ou inclination
de l'Axe de l'Arbre doit
faire l'Hypotenuse d'un triangle
rectangle , dont le coſté à plomb
n'eſt que trois , & le coſté horizontal
quatre. Il eſt vray que le
Cone peut eſtre appliqué plus
322 Extraordinaire
droit , ou moins incliné. Diodore
Sicilien aſſure que les Egyptiens
employoient la Viz d'Archimede
, pour ofter les Eaux qui couvroient
leurs Plaines apres le débordement
du Nil, dont la Sourceeſt
auTerritoire de Sagola en la
Partie Occidentale du Royaume
de Goyam , ſuivant la découverte
qui en fut faite en l'année 1618 .
Quelques Anciens ſe contenterent
de pratiquer des Quaiſſes
dans l'épaiſſeur d'une Rouë. Ces
Quaifſſes apres avoir plongé fucceſſivement
dans l'Eau , dés qu'-
elles ſe trouvent par le tour de la
Rouë un peu élevées au. deſſus
de l'Effieu qui eft creux , y verſent
leur Eau par un petit Canal
de communication , laquelle fort
ainſi par l'extrémité de l'Effieu.
du Mercure Galant. 323
Une ſemblable Machine éleve
une fi grande quantité d'Eau,
qu'elle forme un Ruiſſeau dans
la Villede Brême. Pour faciliter
davantage cette forte de Machine
, on la peut compoſer d'une
vingtaine de Canaux creuſez en
ſpirale , ou de Tuyaux de plomb
ou de cuivre , courbez en ſpirale
& attachez ſur la furface & plan
d'une grande Rouë, en forte qu'
une bouche de chaque Tuyau
aboutiſſe prés de l'Effieu , &l'autre
bouche ſoit arreſtée à la circonférence
dela Rouë , afin que
ces bouches plongeant ſucceſſi.
vement l'une apres l'autre , elles
puiſent l'eau qui ſortira par la
bouche qui eſt arreſtée prés l'Effieu
. Ainfi l'eau montera endef
cendant, de meſme que par la Vis
324 Extraordinaire
d'Archimede ; mais cette Machine
ne peut élever l'Eau qu'à
douze pieds de hauteur , la Rouë
ayant vingt- cinq pieds de diametre.
Les autres ont pratiqué les
Pots, Godets , Seaux & Baquets
attachez ſur l'épaiſſeur de la circonférence
d'une Rouë , laquelle
eſtant tournée verticalement ,
éleve l'eau de la hauteur de la
Rouë. Cette Machine eſt autant
excellente qu'elle eſt plus
fimple & naturelle. On en voit
à Paris de petites qui épuiſent
continuellement l'Eau des Bateauxdes
Lavandieres ; mais l'ufage
de ces Machines eſt fort limité
, la plus grande Roüe ne
pouvant avoir qu'environ trente
pieds de diametre , comme celle
duMercure Galant.
325
quej'ay vuë à Eſſone dans la Mai.
fon de feu M² Eſſelin , qui appartient
maintenant à M du Pin .
Pour remedier à l'embarras des
Rouës à Baquets , on a employé
la Chaîne ſans fin , garnie deBaquets
eſpacez à diftance égales.
Cette Chaîne eſtant poſée ſur
l'Arbre équarré , ou coupé à plu.
ſieurs pans bien égaux , lors que
cet Arbre tourne horizontalement
ſur ſes pivots , la Chaîne
fans fin ne pouvant gliffer , re.
monte continuellement d'un même
coſté les Baquets pleins d'eau,
& ils l'épanchent dans un Réſervoir
dés qu'ils font arrivez ſur le
haut de l'Arbre , d'où ils deſcendent
la bouche en bas . Cette Ma..
ehine eſt ſujette à de grands inconveniens
; car fi une charniere,
326
Extraordinaire
C
d
ou boulon de la Chaîne vient à
manquer , toute la Machine tom.
be tout à coup ; les Baquets s'é- G
craſent , la Chaîne ſe brife , & c.
Vitruve a décrit ces quatre
fortes de Machines dans les neuf,
dix, & onziéme Chapitres de font
dixiéme Livre d'Architecture.Jo
eundusen a donné les Figures en
l'année 1523. & apres luy Daniel
Barbaro , Noble Vénitien & Patriarche
d'Aquilée , en l'année
1567. dans ſes Commentaires fur
Vitruve.
On a encor mis en uſage la
Chaîne ſans fin à chapelets , car
les Boules ou Globes vuides &
ouverts par les coſtez , remon
tant toûjours dans le creux d'un
Tuyau cilindrique élevé per
pendiculairement, charient avec
a
a
0
duMercure Galant. 327
eux l'eau qu'ils contiennent , &
celle qui eſt dans la diſtance des
Globes juſques à la bouche ſu.
périeure du Tuyau cilindrique,
d'où elle s'épanche dans un Réſervoir.
J'ay vû pour la premiere
fois la figure de laChaîne àchape.
lets dans la page 149. du Livre De
ReMetallica de George Agricola,
imprimé à Bafle en l'année 1556 .
mais cette Machine demande de
la viteſſe dans ſon mouvement
pour faire fon effet; car autrement
l'eau coule en bas , à moins
que ces Boulets ne joignent parfaitement
à toutes les parties interieures
du tuyau , ce qui cauſe.
roit un frottement extraordinai.
re , &c. De plus ſi une Charniere
ou un Boulon vient à manquer,
toute la Machine tombe au fond
328
- Extraordinaire
de l'eau , & il fautbiendu temps,
du monde, & de la dépenſe , pour
la remettre en état de ſervir.
Enfinpour éviter les inconvéniens
de toutes ces premieres Machines
, l'Ingénieur Cufibius inventa
, comme dit Vitruve , dans
le 12. Chapitre de fon 10. Livre
d'Arthitecture , la Machine des
Pompes à piſton. On a depuis
pratiqué diverſement les Pompes
, auſquelles on a donné diférens
noms , à cauſe de quelque
diférencedans leur conſtruction,
&diférentes manieres d'agir ; car
les unes ſont Pompes aſpirantes ,
les autres font Pompes refoulan.
tes , & les autres font mixtes.
Elles conviennent toutes en cela
que le Piſton doit entrer bien
juſtement dans le corps de la
duMercure Galant.
329
Pompe, de mefme que dans une
Sirinque ; mais le grand frottement
fait que pour le vaincre, il
faut appliquer à la Machine une
puiſſance bien plus forte que
n'eſt le poids de l'eau que l'on
veut élever , & que l'on compte
toûjours par la hauteurduTuyau,
& par la largeur du Piſton ou dia
metre interieur du Corps de
Pompe ; car ſi la ſoupape ou diametre
du Tuyau par lequel l'eau
monte eſt plus petit que le diame
tre du Piſton, il faut que l'eau foit
firinquée & qu'elle paſſe par conſéquet
plus ſerrée, &avec plusde
viteſſe ; c'eſt pourquoy il faut une
plus grand force ou puiſſance
pour faire agirla Pompe.
Pour éviter ce frottement fi
neceſſaire , & fiincommode dans
Q.d'Avril 1682. CC
330
Extraordinaire
les Pompes ordinaires , on a em
ployé diverſement les Pompes à
Soufflets , dans leſquelles la compreſſion
de l'air produit le meſme
effet que le Piſton dans les
autres Pompes . J'ay vû pour la
premiere fois la figure des Pompes
à Soufflets , au 12. Livre DeRe
Militari , de Valturin. & depuis
dans la page 18. du Livre devallo,
imprimé à Veniſe en l'année 1531 .
Agricola s'en fert das la 166. page
de ſonLivre De Re Metallica, pour
attirer le mauvais air des Mines ;
mais cette Machine ne peut long.
temps faire fon effet , à cauſe que
l'air comprimé trouve bien - toft,
ou ſe fait facilement par ſa ſubtilité,
un libre paffage andabe
Quelques-uns voulant éviter
le frottement des parties de la
du MercureGalant. 331
Machine , ont employé diverſement
de certains Baquets , qui
eftant alternativement élevez
par lemoyen d'une Balance , puiſent
ou ſe verſent alternativement
l'eau que le ſecond Baquet
inferieur puife,chacun à ſon tour.
Cette Machine fut à mon avis
executée pour la premiere fois
en l'année 1641. à 3. lieuës deParis
chez Me l'Ecuyer à Montfer
met , qui appartient maintenant
àM de laMarche Coquet ; car
il me ſouvient qu'un Sçavant,
tres-expérimenté, me le dit ily a
longtemps , &m'en fit voir la figure
, & M de la Marche-Co
quet n'a pas refuſé d'en faire voir
les débris qu'il en conſerve , furquoy
tous les Curieux peuvent ſe
fatisfaire par la veuë de cette an-
Cc ij
332
Extraordinaire
cienne Machine à Balance ; mais
cette Machine requiert eſtre poſée
à plomb , & ne peut élever
l'eau au dela de trente pieds , &c.
On adepuis conſtruit une Machine
à deux Rouës , dentelées
& encoffrées dans un ovale ; mais
cette Machine a beaucoup de
frottement , outre qu'elle requiert
un tres-prompt mouvement
par la révolution de la Manivelle
, & dans peu de temps les
Roües frayant donnent entrée à
l'air , qui rend bien- toft la Machine
inutile , ce qui a eſté bien
remarqué dans l'examen du 88 .
Probléme du Livre des Recreations
Mathématiques , & par Cavallerius
Autheur de la Geométrie
des Indiviſibles , dans la 39.
Propoſitionde ſa 6. Exercitation
C
t
duMercureGalant.
333
A
Geométrique. Ce Cavalerius a
inventé une Machine plus fimple.
Elle conſiſte en une Quaiffe,
dont les deux fonds font paralleles
, & en ovale. Au dedans de
cette Quaiffe , eftunTimpan ou
Cilindre placé excentriquement
☑ & ouvert au long de l'Axe, pour
donner libre paſſage à une plan.
che,laquelle coule dans la Quaifſe
ovale , la raſant toûjours , &
dans les deux fonds ,& dans ſa
circonférence ovalaire , à meſure
que par une Manivelle on fait
tourner le Tinpan ou Cilindre interieur
, fur des Pivots qui font
excentriques à la quaiſſe ; mais
cette Machine eſt à mon avis autant
ou plus difficile à conftruire
que la précedente , & ſujette aux
meſmes inconveniens.
334
Extraordinaire
Enfin le prix,& la difficulté de
la conſtruction de toutes les Machinesdont
on s'eſt ſervy juſques
à preſent pour élever l'eau , ont
détourné beaucoup de Perſonnes
qui y auroient fait travailler , ou
pour l'uſage particulier , ou pour
enrichir la beauté des Lieux,pour
leſquels ils avoient quelque paffion
; car outre la dépenſe extraordinairedeleur
conſtruction,
&legrand eſpace que ces Machines
demandent , elles engagent à
une dépenſe continuelle pour
leur entretien , & eftant ſujettes
àmille inconvéniens , elles man.
quent le plus ſouvent dans lebeſoinleplus
preſſant.
C'eſt fous ce Regne heureux
du plus grands des Monarques,
duquel on ne peut dignement
A
du MercureGalant. 335
faire le Panégerique , qu'avec les
mefmes termes que le S. Eſprit
dans le premier Chapitre du LivredesMachabées,
fit celuy d'Aléxandre
le Grand, Siluit terra in
conspectu ejus , qu'en perfectionnant
les Arts & les Sciences , on
a trouvé le ſecret de ſurmonter
toutes les difficultez qui ſe rencontrentdans
les Machines ordinaires
pour l'élevation de l'eau.
L'effet ſurprenant de la nouvelle
& fimple Pompe , laquelle
fans frottement, ny Piſton , parla
feule application de la force d'un
Enfant, éleve l'eau fans diſcontinuation,
a plû à Sa Majesté, apres
avoir receu par Acte du 13. Novembre
1680. l'aprobation de
Meſſieurs de l'Académie Royale
des Sciences , laquelle merite le
336
Extraordinaire
titre de veritable Sénat, compoſe d
d'illuſtres Infaillibles dans la Phyſique
, & dans les Mathématiques
, puis qu'elle découvre fi
parfaitement le vray & le faux,
qu'elle n'a jamais eſté trompée
par les fauſſes apparences de l'un
ny de l'autre.
Enfin voicy la Machine que je
nomme Royale , à raiſon de fa
bonté, de ſes grandes utilitez , &
de ſon effet extraordinaire dans
l'élevation , ou élancement de
l'eau , qui farpaſſe de beaucoup
tout ce que les autres Machines
ont cy-devant produit d'admirable.
Cette Machine eſt tres - fimple.
Elle eſt auſſi de moindre
couſt,de plus facile conſtruction,
de moindre entretien , de moin .
dre
duMercureGalant.
337
dre embarras & beaucoup plus
feûre , & plus commode , puis
qu'on la peut facilement tranfporter
& employer par tour.
Son effet eſt extraordinaire ,puis
que Meſſieurs les Ducs de Chaune
, & de Chevreuſe , & Voftre
Grandeur , ont vû& connu par
expérience , qu'un ſeul Homme
fans faire effort , hauffant &puis
baiſſant d'une main un Levier de
cinq pieds de longueur , éleve
l'Eau , & la fait fortir en jet au
haut d'unTuyau qui a cinquantequatre
pieds de hauteur , & neuf
pouces en quarrez dans ſon ou.
verture , & peut fournir , quoy
que petite , deux mille cent foixante
tonneaux d'eau par jour.
Il fuffit que le corps de cette
Machine , quia fix pieds de hau-
Q. d'Avril 1682. Dd
338 Extraordinaire
teur & neuf pouces quarrez de
largeur interieure , ſoit placé à
plomb, car leTuyau qui eſt au
deſſous , & qui peuteſtre de 24.
pieds de longueur perpendicu
laire , comme auſſi le Tuyau qui
eſt au deſſus du corps de la Ma
chine, qui enferme tout le fecret,
peuvent faire tels contours qu'on
voudra , & meſme eſtre couchez
fuivant la pente d'une colline,
au cas que le Roy veüille em
ployer cette Machine pour éle
ver l'eau de la Seine , dans ile
Château de Saint Germainen
Laye , ou ailleurs.2003
L'uſage de cette Machine eft
admirable pour éteindre le feu
dans les incendies . Ainfi les Vaifl
ſeaux de Sa Majesté , eſtant gara
nis de la nouvelle Pompe pour en
ba
duMercure Galant. 339
C
vuider l'Eau , &de cette Machine
pour éteindre le feu , ils feront
comme entierement hors de
peril dans les accidens le plus à
craindre , car le corps de cette
Machine eſtant poſé au fonds de
Cale à couvert du Canon des En
nemis , elle lancera par un Tuyau
mobile une ſi prodigieuſe quantité
d'Eau ſur les Hunes , fur le
Mats, Voiles, & Cordages & fur
le Pont, que le feu fera d'abord
étient.cecor
Ces nouvelles Machines peuvent
facilement eſtre tranſpor
tées . On les peut placer ſous les
Ecoutilles , & ſous le Tillac , en y
faiſant un trou pour paſſer le
bout du Tuyau mobile fait de
cuir en trompe d'Eléphant, qu'on
détournera facilement de tous
Ddij
340 Extraordinaire
coftez , pour conduire & lancer
l'Eau dans tous les endroits du
Vaiſſeau qui paroiſtront en feu.
Elles ferviront encor à vuider
promptement l'Eau par les Sabords
& autres iſſuës , pour préferver
le Vaiſſeau de couler à
fonds.
Les Vaiſſeaux peuvent avec
cette nouvelle Machine , fecourir
ſans aucun rifque, &dans une
diftance raisonnable , ceux qui
font en feu .
Pour ſervir aux incendies, cette
Machine fera double comme on
la voit dans le Profil de la fecon.
de Figure , & deux Hommes ſe
balaçant alternativement l'un fur
l'Eſtrieu marqué I, & l'autre fur
le bout du Levier marqué R, &
puis fur le boutdu Levier marqué
du Mercure Galant. 341
de la lettre E , & l'autre ſur l'Ef
trieu S,&c. ( ce qu'onfera auffi pour
élever alternativement le Corps de
Pompe interieur, des nouvelles Pompes
fansfrottement , lancerontde
tel coſté qu'on voudra un déluge
d'eau pour éteindre promptement
le feu.
Si- toſt que les Gens de Mer
auront connu le grand effet , &
prompt & afſuré ſecours de ces
Machines, pourgarantir les Vaif
ſeaux de couler à fonds , & pour
les empeſcher d'eſtre conſumez
par le feu , ils n'abandonneront
plus par la crainte d'un péril autrefois
inévitable , ny le combat,
ny la Manoeuvre , comme ils ont
fait par le paſſé, lors que dans un
péril évident ils ne pouvoient ſe
fier au peu d'effet des Pompes
Dd iij
342
Extraordinaire
ordinaires , qui font lourdes &
embaraſſantes , & qui ſe détraquent
tres - ſouvent dans le plus
grand beſoin , eſtant ſujettes à
beaucoup d'accidens .
Voila, MONSEIGNEVR, ce que
j'ay crû vous devoir marquer de l'excellence
de cette nouvelleMachine.Je
fuis avec un profond respect, &c,
LeMot de la premiere des deux
Eigmes de May , eftoit la Puce.
En voicy plusieurs Explications en
Vers.
Les plus affonpiffans Pavots
Viennent s'offrir en vain pour charmer
mes travaux,
Auffi-bien que le Jus qui coule de la
Treille Tarot ,май , こ
du Mercure Galant. 343
Je dors moins qu'unfaloux qquu'uunn Rival
72211600710
faitfrémir.
Helas ! pourroit- on bien dormir, ma
Quand on a la Puce à l'oreille?Dep
25 BoUCHET, ancien Curé
2deNogent le Roy.co
II.
Vand j'ay pres de moy mon
Amant,
En gaye humeur je n' n'ay point de pareilles
Mais auffi, dans l'éloignement,
Fay toûjours la Puce a l'oreille.
Mad. MANTES, de la Ruë
Jean de Lépine.
Parecette
Arcette Enigme qui nom
Mercure croit faire la
pique,
nique
Aux Enfans d'Apollon qui le rendrons
camus.
A
Quoy donc ? ſouffrirons-nous qu'une Beſte
nousfuce?
Non, non, pour écrafer la Puce,
Ilnous fautfeulement mettre le doigt
deffus
• DE MANICOURT, de S.Quentin,
344
Extraordinaire
IV.
Voftre Brunetic fur mafoy,
Mercure, n'estoit pas une Enigmepour
moy,
F'en compris d'abord la merveille.
Pour penqueſurleſens on venille rafiner,
Elle est aiséeàdeviner,
Quandon ala Puce à l'oreille.
DE
DELIGNIERES,du Port-Loüis.
Es Merveilles, Iris, vous eſtes la
Merveille,
Phébus a moins d'espritquevous.
Vostre beauté fait honteà la Rose ver
meille ,
Et des traits de l'amour exprime les
plus doux.
Cen'est pas fans ſujet que Monsieur
voſtre Epoux
Afifort la Puce à l'oreille .
Le Pelerin de S. Jacques,
du Mercure Galant . 345
L'Autre jour aupres de ma Belle
VI .
Je voulois expliquer vostre Enigme nouvelle,
Je vis qu'elle chercha par deſſous ſon
Jupon.
Aufſitost jemepris à rire;
Tu ris,dit- elle, fans raiſon,
La Puce que je tiens finit noſtre martire
SANS
Ansfe
L. V. du Ponteaudemer.
VII.
mettre l'esprit trop longtemps
geſne,
Chacun d'abord reconnoîtles refforts
Qu'on admire en tout temps dans unsi
Souple Corps,
Etde l'adroite Puce ils s'entendentſans
peine.
Cette Brunete errant leplussouvent la
nuit,
:
Va, court de tous coſtez, & tout cela
fans bruits
Elle éveille en piquant, &souvent on
L'attrape
346
Extraordinaire
On lapunit alors desa temérité;
Mais auſſi quelquefois parsa legereté
Aqui croit la tenirſous fon doigt, elle
échape.
Onla compare au Dieu d'Amour,
Nonàcauſe qu'elle tourmente,
Mais parce qu'elle va tant de nuit que
dejour,
Etqu'iln'estpointd'Humain, ny delien,
qu'elle exempte bol mong
Dumalqu'ellecauſeſouvents
Pourmoyqui pendant la retraite N
Que j'ayfaitedans ce Convent,
Croyois mettreàcouvert ma tefte
Detoutefortedetourment,
Je nesçay pourquoy, ny comment,
Soit que je dorme, ou que je veille,
F'ay toûjours la Puce à l'oreille.
La Penſionnaire de la Villete .
VIII .
C'estpar mafoy grande merveille,
SiMercure n'éprouve un amoureux
tourmento
du Mercure Galant . 347
64
La grande marque d'estre Amant,
Eftd'avoir laPuce à l'oreille.
FREDIN DE CRAQUEVILLE,
de la Rue du Crucifix
S.Jacques .
VEnx-tu goûter un
doux repos?
Veux-tu vivre toûjours tran
quille?
Ne cherche pas mal-à-propos
Devoir la charmante Amarilles
Quiconque la voit, s'en repent,
Mon exemple,Damon, te doit rendre
prudent,
Cardepuis que j'ayveu cette jeune
Merveille,
F'ay toûjours la Puce àl'oreille.
L'Amant de la veritable Gloire.
Ons
.Χ .
s ne cachezpas mieux un méchantBeftion,
Dont l'engeancefourmille,&n'est que
trop commune,
Pournous donnerſouvent de l'occupation.
348
i
Extraordinaire
Plus dans cetteſaiſon encor que dans
аисипе,
Maisqui pour mon regard ne m'impor-
:
tunemoins.
QuelAmourme cauſe deſoins! -
Carque je dorme, ou que jeveille,
F'ay toûjours laPuce à l'oreille.
La Femme du Phénix des
Infecte de
Marys, de Caën .
XI.
qui lanaiſſance
Nefevoit par aucun Mortel,
Foible Corps quiſaure& quidance,
Qui n'as presque rien de réel;
83
Malheureuse petite engeance,
Atome vivant & cruel,
Petit Monstre dont l'inſolence
Paroist jusqu'au pied de l'Autel:
**
Puce, quifans ceſſe importunes
Les Blondes ainſi queles Brunes,
Laifſſe-les dormiren repos;
duMercureGalant. 349
Un mal trop fächeux les réveille,
Lorsqu'Amour comme toy difpos
S'estplacé dans leur coeur, &toy dans
leur oreille.
ALLARD, du Véxin ,
ΧΙΙ .
Vandje vousvois le jour avecque
mesRivaux,
Envain la raiſon me conſeille;
Loin de goûter un moment de repos,
Toute la nuit , Philis , j'ay la Puce à
l'oreille.
LE BERGERFIDELLE,
d'Angouleſme.
Ceux qui ont trouvé ce mesme Mot,
font MeſſicursLe Hulle, du Quartier
du Palais ; L'Abbé duRocher de l'Evesques
Les illustres Voyageurs d'An
gleterre ; Le Notaire Content , de la
Rue SaintDenis ; Les Clercs montez
d'un degré; Le Trop Court d'argents
350 Extraordinaire
L'aimable Marseillois ; Le Chevalier
de Louriac , Penſionnaire an College
d'Harcourt : Le Relegué à Pont à
Mousson ; Miran , Acteur de la Cor
médie de Solpet ; L' Amantsans faveur
, de la Rue S.Jean de Beauvaiss
Mesdemoiselles de Breffon ; La belle
MarieLieffe, du Fauxbourg S. Germain
; La belle Meſſine , de la Ruë
Saint Martin ; La belle Veuve Moravale
, de la Ruë des Petits Souliers
d'Orleans ; La belle aux Doux - Seins,
de lamesme Ville ; Miroitier la Ca
dete, de laRuë S. Martin ; La Bergere
mélancolique , de Soiffons ; La Bergere
à l'Anagramme , Bonne à la
Tuite ; L'Amante incoſnolable , du
coin des Fefuites de la Rue S. Antoine
; Labelle Orpheureſſe de la mesme
Ruë ; La Nymphe partie pour
Chasteau-Thierry ; La fenfible Henriete
, dela RuëMazarine. ১
duMercure Galant. 351
Fadjoûte les Explicationsqui m'ont
esté envoyées sur laseconde Enigme
de May , dont le Soleil eftoit le vray
Mot.
Sp
A
Ilne faut qu'un
&pour l'Onde,
Soleil pour la
Faut. il plus d'un LOUIS pour
verner le Monde?
Le grand nombre des Roys fait-il
quedebats?
Terre
gourien
Non,non, dit leGalantMercure,
Ilsuffit pour la paix de toute la Nature,
D'un Soleil dans les Cieux, d'un Loüis
icy-bas.
DI MANICOURT, de S.Quentin.
11.
7Oftre Enigme, Voftre
GalantMercure,
M'afort embaraſſe l'esprit;
Depuis deux heures, je vous jure,
F'ensuis tout interdits
Mais cela m'est bien dù, carje neſuis
352 Extraordinaire
Fefuyois le Soleil,pour chercher de l'om
brage.
L. V. du Ponteaudemer.
111.
Elles, vous avez beau vous mettre
BSous les armes,
Etaler à nos yeux la pompe de vος
charmes,
Voir avecque fierté les Grands à vos
genoux;
CetAftre dont la courſe utile &vagabonde
Promeneſes beautez par tous les coins
duMonde,
Le Soleil est encor cent foisplus beau
quevous.
L. BOUCHET, ancien Curé
deNogent leRoy.
IV.
Louandjeveille, mon
ABergere qui m' importune
Sommeil,
د
Alaface comme la Lune,
Mais elle al'éclat du Soleil.
Le Secretaire du Parnaffe
du Mercure Galant. 353
V.
Celuy qui n'eut jamais
Sonpareil,
enbeauté
Nepeut estre, Mercure, autre que le
Soleil .
Meſd.JACQUART, de la Ruë 5. H.
VI .
Efuis plus reveré que Mars &Ju
TE
Tamm
piter,
antpar le Medecin que le Pharmacopole;
Jeleurfournis de tout, auſſi-bien qu'au
Frater,
Pour rafraîchir Catin , & réchaufer
Nicole.
**
Dès que je difparois , chacun ditſon
Pater,
Pour me redemander nouvelle caracole.
Jeſuis l'unique Bien , nul ne peut difputer,
Quefans moy tout neant, jusques à la
Bouflole. :
Q. d'Avril 1682. Ee
354
Extraordinaire
Si LOUIS, ce grand Roy, rend fon
:
९
nom immortel,
Et s'ilfait tout trembler avecque ſon
Cartel,
JepuisSeul avoirpart dans cette noble
affaire.३८
Point de Poëtes fans moy, point de
Chant, point deVers;
jepuis me vanter, que dans tout
l'Univers,
Et
Comme Loüis LE GRAND,jesçayprefquetout
faire.
La Fauvete de Morlaix.
MErcure, jefuis hors depeine,
Etfans craindre l'erreur de la temérité,
Lorsque je voy la verité,
Toute Enigme meparoist vaine.
Au travers de l'obscurité,
Ceque tuveux cacher sefait trop bien
connoistre,
du MercureGalant. 355
LeSoleila trop declarté
Pour estre un momentfans paroître.
L'aimable Chevalier PASQUIER.,
de laRuëde la Harpe.
Lorsque je fuisproſode maBelle,
Sesyeuxbrillans,ſon teint vermeil,
M'inspirent d'autres feux pour elle
Que ceux dont on brûle au Soleil.
MErcure
Ercure estun
eftfacile,
adroitàqui tout
L'on ne peut icy-bas luy trouver de
pareil;
Ce Galant, quand ilveut, d'une méthode
habile,
Fait voirqu' ilpeut tres-bien obscurcir
le Soleil.
ALCIDOR,duHavre.
X.
Nvainsous uneEnigme obscure
EVous nous cachez, Galant Merdoure,
tra
Le plus viſible des Objets.
Ecij
356 Extraordinaire
Si l'éclat du Soleil nousferme les paupieres,
Vous ne vous ſervez pas d'un voile affez
t
épais,
Pournous déroberſes lumieres .
XI.
Dmirez
AD
le talent
DuMercure Galant,
Dans toute laNature entiere;
Parunsecret, qui n'a point de pareil,
Ilnous cache l'éclat du Pere de Lumiere,
Et nous afait ce Mois éclipſerle Soleil .
ESoleil
ΧΙΙ.
ALLARD.
estsansyeux,sansjambes,
L&fans teste,
Etpourtantdans un mesme jour
Ilva chez le Manan & chez l'Homme
deCours
Etfans quejamais il s'arreſte,
Tous les jours on luy voit recommencer
fon tour.
FAUCONNIER , MIRTIL,
ou le Berger Fidelle,
d'Angouleſime.
du Mercure Galant. 357
XIII.
'Animal plus petit que n'est grand
LJunel
Quifait quelque bieffure, où le Pharmacopole
N'a que voir cependant non plus que
le Frater,
Et qui s'attaque moins àColas qu'à
Nicole;
*
Qui fefourre aux Palais commeaux
toits de Pater,
Pour repaîtreſans ceſſe, on faire caracole;
Et (lepaſſage en vainsepouvant difputer)
Qui marche enpleine nuit où luy plaiſt
SansBouffole;
23
Qui ne se pique pas beaucoup d'eftre
immortel,
Puis que leplus souventſansfaçon de
Cartel,
Deux ongles meurtriers luy donnentſon
affaire.
358 Extraordinaire
Voila cet Animal, qui tapy dans vos
Vers, HE JOITA THE
Aux yeux les plus perçans qui ſoient
en l'Univers,
Veut encorse cacher, comme il ſçait fi
bien faire.
D
DAPHNIS D.L.R.N.S.A.
XIV.
Ecrainte deſtre attaquée,
Le teinſe couvroit d'un maſque:
Enfin, graceauDienfantaſque,
Voila le Soleil masque
J
LA BLONDINE C. C. T. de
la Ruë Trouflevache.
XV.
Edifois unjourà Daphnis,
Que jem'estois donnédes tourmens infinis
Avouloir de Mercure expliquer l'ar
tifice.
Je lepriois alors de m'aider de conſeil
du MercureGalant. 359
Vous moquez-vous (dit-il d'un airplein
demalice ) N 201
Vous avez un esprit au deſſus du Soleil.
La Brunette àl'Anagramme,
H.M. eft àsa Cour, de la
Rue Troullevache.
TEreſverois jusqu'à la Saint Martin,
Sans expliquer l'Enigme on Mercure
nous jonës
Malgré mes dents, ilfaut que je l'avoue
Jeparlerois Phébus, & perdrois mon
Latin T
LA BELLETERBOCHER, à l'Anagramme
, Bel Aftre , cher
Puisqu
Objet, de la Ruë S.Victor .
XVII.
Vis que vous m'ordonnez Camille,
Devous dire monMot fur l'Enigme
Subtile,
Dont ceMois IAutheur fans pareil
360
Extraordinaire
* Amuse la Cour & laVille;
Jevous nommeray mon Soleil.
DROUART DE ROCONVAL,
de la Porte S. Antoine .
XVIII .
A MERCURE .
L'Entreprise eft
teméraire,
Sçauriez réuſſirs
Eh! lemoyen d'obscurcir
Le Pere de la Lumiere?
Mad. I. D. L. de la Ruč
deHarlay.
Ce mesme Mot a esté trouvé par
divers Particuliers,quifont Meffieurs
E. Briet , du Pontcaude Mer ; L'aimable
Marquis de Marfilly , Pagede
la Grande Ecurie ; Le petit Pensionnaire
de Laon ; Le jeune Agrippa in-
Aruit, de Dreux; Le Balayeur de la
Ruë S. Antoine ; Le petit Notaire&
Le Rouleux , de la Rue du Cocg d'or-
Ieans ; Mefdemoiselles Quergadion
Quergrift;
du Mercure Galant. 361
Quergrift ,&de la Villeneuve, de
Morlaix La belle Carillonneuse de
A la Ruë S. Antoine ; La Servante du
Curé ; La Mangeuse depetits Paſtez
revenantde Chaillot ; LabelleAffembléede
Coulommiers; La Garde-Mai-
Son de Paris; La belle Acidalie, de la
Rue des cing Diamans ; Les Cousines
inseparables , de Soiſſons ; La belle
du Pré , de Meaux ; La constante
fidelle Amante de l'aimable Noirs
LaTourmante , de S. Paul de Leon;
&la Dragonede Poiffy.
Je vous envoye diversMadrigaux
faitssur l'une&l'autre Enigme.
I.
cherchois envain, Puce, avecla
IEchandelle,
Tusçavois éviter &ma main , &mon
ails
Q.dAvril1682 Ff
T
362
Extraordinaire
Maisj'aysi bienfaitſentinelle,
Quejet'ayprise enfin avecque leSo-
... leil.
Q
Mad. DU REST-BLANCHARD.
II.
Velle honte pour vous, Docte &
Galant Mercure,
De paroistre aux yeux des Mortels
Dans une indécentepoſture,
Vous qu'on a toûjours crû digne decent
Autels!
Quoy? vous, IAmbassadeur du Dien
Lance-tonnerre,
Vous qu'on eſtime tant auxCieux &fur
laTerre,
Vous qu'on n'a jamais veu qu'avecgrand
appareil,
Se peut-il qu'oubliant voſtre Race divine,
Oubien que méprisant cette bante origine,
Vous cherchiez comme un Gueux une
Puce an Soleil ?
SYLVIE, duHavre.
du MercureGalant. 363
111.
REfvant dans un Boquet, écartédu
Soleil,
Jemeplaignois, abſent d'une jeune Merveille,
Quandj'apperçeusà mon réveil
Mercurequitenoit une bonneBouteille.
Boydeux coups, me dit-il, pour paffer
ton chagrin:
Commetoy ta belle Catin
Asouvent la Puce à l'oreille.
DE LA THUILLERIE,
deCompiegne.
IV.
V
Nousles devinons toutesdeux,
OsEnigmes, Galant Mercure,
Ne nousdonnent point la torture.
Désque nous enfaiſons lapremiere le-
Eture;
Le Soleil éblonit , la Puce faute aux
yeux.
L'ALBANISTE, de Roüen .
Ff ij
364
Extraordinaire
Loui
V.
E Soleil est un bien commun
nepeutnous estre importun.
Dans l'Eté cependant il offence les Belles,
Maismoinsque ces Puces cruelles
Qui troublent leur repos,&leur gaſtent
leſein,
Pourles en garantir, Amy, mets-y la
main;
Te rangeant duparty contre- ces Santerelles,
Ces Mutines&ces Rebelles,
Tunepeux travailler en vain .
Oda
VI. )
(
Le meſme.
Vide enfes Metamorphofes,
Ayantdaigné nous revéler
L'originede tant de chofes,
Nous apourtant voulu celer,
Soit qu'il l'ait fait exprés, onfautede
mémoire,
D'oùvient qu'unePuce eftfinoire.
Mercure nous l'apprend , &l'on n'en
douteplus.
du Mercure Galant. 365
C'est qu'elle fit voyage avec le beau
Phébus ;
LeGalant par son induſtrie
Fit l'une de l'au l'autre approcher;
Mais la Pucelle enfut noircie,
Faute d'un Parasol quila devoit cacher.
GYGES, du Havre.
G
VII .
Rands Dieux,faut-il
veitle
quejem'é-
Tous les jours avant le Soleil ?
Ab! j'ay veuJanneton, cet Objetfans
pareil,
Etj'en ay la Puce à l'oreille.
P. FOURMY, de Bauge
VIII.
enAnjou.
L'Ingrate Iris, au lieu dem'écouter,
Lors queje tuy parlois des peines que
i'endure,
Ayant enfes mains le Mercure,
S'amusoit à lefeuilleter,
Etdes raiſonsquejepouvois conter,
Ellen'en entendoit aucune.
Ffij
366
Extraordinaire
LeseulMercure l'attachoit,
LesEnigmes estoient ce qu'Irisy cherchoit;
Enfin elle en trouveune.
Elle la lit tout bas, ellefait unſoûris;
Et moy qui l'imputoisà ma bonnefortune,
Je crûs toucherle coeurd' Iris,
Je crûs quemon amour ceſſoit de luy déplaire,
Etquedans cetheureux moment
Je ne pouvois mieuxfaire
Que de demander hardiment
Qu'ellem'acceptast pourAmant.
Envaindel'ardeur
laplus pure
Jeluyjure quej'ay lecoeurpour elleépris;
Iris, de l'autre Enigme entreprend la
lecture,
Et l'achevantpar un nouveauſoûris,
Denouveauj'efperayquej'obtiendrois
d'Iris
L'aveude mon amour extreme,
Etqu' estantdeſes Favoris,
Je luy ferois enfin prononcer, je vous
aime.
du MercureGalant. 367
Fugez combienjofussurpris,
Lorsqu' Iris que je croyoispresto
Am'accorder ce juſteprix,
N'ayant rien qu'Enigmes en teste,
Me dit,je crois que l'une est une Bestes
Et l'autreun Aftre nompareil;
La premiere eſt la Puce, & l'autre le
Soleil.
Lenomde cetteIris qui devineſi
Qui nuit& jourme tarabuste,
Etqui me retient dansſes fers,
Eft écrit au basde ces Vers.
juste
L'ANGE, de laRuë de Taranne.
Mercure avoit fort
bienpensé
DenousdonnerleMoispaſſe
Du Melon &du Sel l'excellent affemblage;
Mais ceDieu ceſſe d'eſtreſage,
Quandparun attentat qui n'apointde
pareil,
Ilfait aller du pair la Puce &le
Soleil.
DEMONTMOLLIN,Gentilhomme
de Neufchaſtel en Suiffe,
368
Extraordinaire
Qoyque Defe
Χ.
laPuceprennefoin
retrancher dans uncoin,
Ce n'est pas une grande affaire
Que d'en découvrir leſecret;
Lors que leSoleil nous éclaire,
On voitpartout ce que l'onfait.
7
Mad . Rozon , de la Ruë
X 1 .
au Maire .
Dourfiurprendre Philis dans
fommeil,
lesbras
Comme Mars fit Vénus, quoy que vens
du Soleil,
Nefaudroit-ilpas que je puſſe
Faire ce que Mercure dit,
Sans bruit me gliſſer enſon Lit,
Et devenirpetite Puce ?
S
RAULT, de Roüen.
XII.
Ivosbeaux yeux, aimable Luce,
Sont plus brillans queue le Soleil,
du Mercure Galant. 369.
Voſtrehumeur, atitrepareil,
Estplus changeante que la Puce.
Miſtiquet l'Albanois ; Tatelet
Labreteſque; & le Spectre
Chorifte de Roüen.
XIII .
Omme onvous louë, Iris, d'avoir
Comme l'humeur égale,
Onn'estpassans étonnement,
Quel'onvous voit préfentement,
Contre vostre coûtume, eſtreſi matinale.
Le Soleil deformais pluspareſſeux que
VOUS,
S'il en estoit capable , en deviendroit
jaloux.
D'oùvient ce changementdont chacun
s'émerveille?
Cupidon, de ſes traits vous bleffe-t-il le
coeur?
Eft-ce ce Dieu qui vous réveille?
Vous ne répondez rien; fans-doute ce
Vainqueur
Vousamis laPuce à l'oreille.
AVICE, de Caën , Ruë
de laHarpe.
370
Extraordinaire
XIV.
APuceſeplaint fort de l'honneur
L'Sanspareil
Que vous luy procurez dedans vostre
Mercure;
Auffi la placez-vousfi proche du Soleil,
Quelamort est égale au tourment qu'elle
endure.
BLONDIN, Gentilhomme
Ferrarois .
XV.
Eux agreables Soeurs, d'un mérite
Deux agre
Ont rencontré lesens de l'une & Iautre
Enigme
Qu'afait voir au Publicvoſtre Ouvrage
galant.
N'ensoyezpassurpris, Mercure,
Ainsique leur beauté, leur esprit excellent
Fait tout par connoiſſance, &rien par
avanture.
Leurtaille pour charmer, a leparfait
talent,
daMercureGalant.
374
Leur port, leur air, leurs yeux ; en un
mot,je vous jure
Que le Soleil est moins brillant
Et quay que leur vertu trouve peu de
pareille,
Leurs Amans quelquefois ont laPuce
al'oreille.
Aimables Soeurs, à ce Portrait
Reconnoiffezle coeur de celuy qui l'a
falt.
J
L'AMANT CONSTANT, de la
Ruë Desjardins, de Lile
en Flandre .
XVI.
Avois une Puce à
Qui
l'oreille,
me tourmentoit cette nuitsr
Etdepuis que le Soleil luit,
Jen'aysenty douleurpareille.
Enfin laffe de ce tourment,
Femeſuis misdans la lecture,
Qui m'afait attraper la Puce duMer
cure:
Celledemon Lit, nullement.
POLIARQUE, pres duHavre,
372
Extraordinaire
XVII .
Epouvant deviner l' Enigme du
NEMercures
Un beau matin par avanture,
F'ailay pour voir Iris àſon réveil.
Jene connoiſſoispointſa beautéſans ſeconde,
Ellefort de ſon Lit avec mesme appareil
Que lePeredufourfortant dufeinde
l'onde
Danssonéquipage vermeil,
Vientsi pompeusement pour éclairer le
mondes
Sile Soleildonne unbeau jour,
L'éclat desyeux d'Iris, cettejeune Mera
veille,
Medonnade l'amour.
Depuis ce temps cruelà peine je ſommeille;
Soitqueje dorme, ou que je veille,
Les yeux charmans préfentent leur
douceur;
LaRaiſon en vain me conſeille,
Ses conſeils malſuivis irritent mon ar
deur.
du Mercure Galant. 373
Enfin ce coeurfifier est dans une lanqueur
Qus n'aura jamais de pareille.
Helas, Mercure, helas, je devine à mer.
veille,
Mon esprit a bienmoins deviné que mon
coeur,
Et pour un beau Soleil, j'ay la Puce à
L'oreille .
A
Le Garçon Veufde la Fille
remariée, de Tours .
XVIII .
HE, que fais-in, pauvre Mer-
Jamais je ne te visdans un étatpareil.
Pour un Dieu l'indigneposture,
Déchercher comme un Gueux les Puces
auSoleil!
V
H. VARLET, de Rheims.
ΧΙΧ.
Ous m'avez oublié, Mercure,
Avez vous crû que j'estois mort?
Ouvous ay-jefait tant d'injure,
Pourme faire éprouver unfirigoureux
fort?
374
Extraordinaire
C'est mafaute, il est vray,je vous ayfail
outrage,
Jevous ayrenvoyé deuxfois vostrepré-
Sent,
Qued'autres n'ontpas crû commemoy
Sipesant,
Jeledevoisgarder,&changer de langage.
Hébien,une autrefoisjeſerayplus difcret,
Excusezmon erreur , j'en ay bien du
regret;
F'aypris, pourme punir, voſtre jeune
Brunete,
Quipartout jusqu'au vifme pique&
memal-traite.
F'estoispourtant affez tourmente nuit
&jour,
Sans prendre encor qui me réveille,
Moy quiſuisplus preffe de douleurque
d'amour,
Heureux,fi je n'avois qu'une Puceà
l'oreille.
N'importe,je veux bien encorplus en
Souffrir,
duMercure Galant. 375
Voftresecondprésent adequoy me guérir,
Voftre Soleil parfalumiere,
Pourqui j'aypouffé tant de vaux,
Fera voirque jesuis, malgré vostre
colere,
Moins coupableque malheureux,
BARICOT, du Havre.
XX .
M
Ercure, vous paroiffez gay
Dans les deux EnigmesdeMay,
L'Amourvousfait dire merveille.
Eft-ce que le Soleil échauffe vos esprits?
Vous avez la Puce à l'oreille.
N'eftes-vous pointdes yeux de Château
tiers épris?
XXI.
Depuis qu' Irismefait porter Lepeſantfardeaudemeschaines,
Elleme causetantdepeines,
Queje nesçay commentje puis y refifter.
CetteIngrate, cette Rebelle,
Auſſiſeverequ'elle est belle,
Prendplaifirà me tourmenter,
376
Extraordinaire
Quoyque cette Cruelle
Nepuiffepas douter
Dubeaufeuquejesens pour elle.
Sesyeux quimm''ontSemble'fidoux,
Detout ce que jefais s'offenſent;
Etfi les miens luy diſent ce qu'ilspen-
Sent,
Elleredoubleson couroux.
Rien ne peut adoucirſon injufte colere,
Fay bean dire,&beaufaire,
Ellene changepoint d'humeur;
Mais,belas, au contraire,
Ellefait allerfa rigueur
Jusqu'a ne vouloirpas que mon amour
sexcuse
Desfautes dont sa haine injustement
l'accuse.
JamaisAmant eut-iltant de malheur!
Mercure, cher Mercure, en mille lieux
déclame
t
Contre cetteBeauté qui déchire moname:
Dis,que parunmalheur qui n'a point
Sonpareil,
Moy, qu'on vit autrefois gros,gras,dodu,
vermeil,
duMercureGalant. 377
Je deviens auffiſec, par l'excés de ma
flame,
Qu'unePace roftie à l'ardeur du Soleil .
LE BERGER ALCIDON, du
Fauxbourg S. Victor .
ΧΧΙΙ .
Ve mefert-il apres beaucoup
d'étude,
D'avoir trouvé l'Enigme du Soleil?
Cela ne peut rienfaire àmoninquétude,
Je n'en paſſe pas mieux les heures du
Sommeil;
PourunAftre auſſi beau, qui dort lors
que je veille,
Fay toûjours la Puce àl'oreille.
XXIII .
Lemeſme.
Et'avertis, Galant Mercure,
Tone contretoy monIris jure,
د ر ج
Qu'elle est dans un dépit qui n'a point
depareil.
Du moment qu'elle hait, ſa haine toûjoursdure,
(Sommeil
Tu n'es point fatisfait de troubler fon
Q.dAvril 1682. Gg
378 Extraordinaire
Avec taPuceàla rouge piqueûre;
Tuviens encor aux ardeurs du Soleil
Expoſerſonbeau tein qu'on voittoûjours
vermeil.
Peux- tu luyfaire plus injure?
Tächede l'adoucir, ſi tu crois monconfeil.
XXIV.
Lemeſme.
Voftre Puce, Mercure, estoitfore
Envain pourla trouver monſoinfus
Sanspareil:
Jel'euſſe encor longtemps charmée,
Sivousne l'euffiezpas mise aupres du
Soleil.
L. M. D. P.
Ceux qui ont encor expliqué ces
mesmes Enigmes dans leur vray
fens,font Meſſieurs Leger de la Verbiſſonne
; Domouret , Gentilhomme
de Montpellier ; Noque , Bachelierde
Sorbonne , & Curé de S. Remy de-
du Mercure Galant. 379
S. Quentin ; Marlier, Lieutenantdes
Chirurgiens de la mesme Ville ; N.
L. M.D. D. Hordé de Senlis ; De
Billyl'Ingenieur , Lieutenant auRegiment
Royal des Vaiſſcaux à Strafbourg;
Petit, de la Rue Quinquempoix;
l'Abbé de Capdeville , de la
Rue des bons Enfans ; Guépin , de
Rennes ; De l'Epine de Ploermel ;
l'Escarde Voiſvenel, deCaen;LeCordier
, de lamesme Ville ; Le Maire,
deTours ; Michel le Jeune , de Villeneuve
laGuyard ; Aftonogden ; Mar
follier âgé dequinze ans ; Angibouft,
delaRuedelaTixerandrie;D' Hault...
L'Abbé de Clairay ; L. P. de Linieres
, F. de la Rue Saint Jacques
L'Abbé Cattelan le Cadet , de Toulouse
; De Corbigny, de la Rue de la
Harpe; Le Comtede Montaigu, de la
Rue Sainte Croix de la Bretonneries
Ggij
380
Extraordinaire
De la Ville-aux- Buttes ; L. Michon,
de la Rue S. Iacques ; Caffaro , Gentilhomme
Meſſinois ; De Pontigny;
T.D.F. en la Generalité de Soiſſons;
L'AbbéBardet, de Sévre ; Du Serigat
, C. D. S. E. Choisy, de S. Malos
Revest,Avocat au Parlement de Prevence
; Bourquelot ; Le Berger difgracié,
de Dreux ; Le Spectre Chorifte;
Le Secretaire de l'Héroine , de
Poitiers ; Le Berger àl'Anagramme,
Siecle d'Amour ; L'Inconnu , de
S. Malo ; Le Facteur du Mercure
Galant , de la Ville de Troyes ; Tam
miriſtede la Rue de la Ceriſaye ; Dom
Pedrodu petit Cloiſtre ; G.ou l'Indiférent,
de la Rue de Richelien , Les
trois Diligens de la Rue de la Tixérandrie
; L'Amateur des Spéctacles;
Le Paffionné pour la plus Belle de
Fére enTardenois ; L'Orphelin par
du Mercure Galant. 381
jalousie ; Le petit Bijou Fevrier , de
La Ruedes Mathurins ; L'Inconſtant;
Le Malade d'Anjou ; De Lofme ; Le
Baron de Bretecuit , Rue des Feuillans
; Pinchon, de Roüen ; Les Philiſtins
des trois Cyprés ; L'Exilé du
Parnasse ; Billecocq , de Roye en Picardie
; Les Solitaires , de Sang-
Terre; L'Astrologue Trompeur ; &
Lefidelle Amy de la belleAffligées
Mesdemoiselles De la Sauvagere ;
Du Bois , Lieutenante à Dreux ; Bénard
de Tournay ; M. H. de Fére en
Tardenois ; Ianneton de Cligny , de
Troyes, âgée de 16 ans ; Pitault , du
Port-Louis;DeCluzet; De S.Victor,
d'Angers ; A. Petit , d'Ay en Champagne;
Legere , de Troyes ; Boterel,
deRustan; De S. Laurent, deGuin
gamp ; Loüison le Baillif, &Magdelon
Soulamare , de la Rue groffe
382
Extraordinaire
Orloge de Roüen ; La galanteRabé,
C. Gaudeou, du mesme Lieu ; La
Prisonniere volontaire , de S. Martindes
Champs ; L'Affemblée de chez
lajeune Veuve du Cloiſtre Nostre
Dame; La belleAffligée; L' Impératrice;
La belle Suzanne , de d'Or....
La belle Bourdeloise , autrement dit
le petitAnge; Lajeune Chalonnoise,
des Rives de Marne ; La Françoise
Hollandoise à l'Anagramme , Pur
image de Vertu; Diane de la Forest
d'Alcleon ; Les trois Amies in
Séparables , d'Abbeville ; La belle
Caigneux , de la Rue Coipcau; La
Belle à l'Anagramme , Bon au Lic
m'y arreſte , de la Rue Parifie ; La
Perle des Amans du mesme lieu ; La
Brune Gaillarde, d'Argenton; La
jeune Cloris , de Dreux ; La Mere
Coquete de la Iuftice , de la Ruedes
du Mercure Galant. 383
Lavandieres ; La Belle Douceur
La charmante Madelon, de S.Quentin
; Toinen, Soeur du Poëte Canonique,
de Peronne ; La belle Fanchon,
de S. Quentin ; La belle Mariane ;
Philadelphe , de S. Quentin ; Le
Grand Vifir, de Soiffons ; Le Poëte
Canonique; Le Berger fidelle ; Le
Tartuffe , Medecin de S. Quentins
L'Amantfans Maistreffe,de Dreux;
L'Amant de la veritable gloire ; Le
Rimeurà lamode; Le Chinois Parifien;
Le Pelerinde la Torche- Guillebert,
de Neufbourg; lenobleTaneur,
d'Argenton ; Les deux Amis inféparables
,de Moüy en Beauvoiſis ; Apper,
Praticien,de la Ruedes Maſſonss
Louis Huet de la Trame ; Tircis,
Bergerfidelle ; l'Abbé de la Iafes
l'Abbé Cortez l'Abbé Repoux de
Luzi ; Mesdemoiselles de Sommers-
2
384
Extraordinaire
dicks la Nocle ; Charlote de Brunmont
; & de la Magdelaine , fur la
Durance ; Mademoiselle M. Archambaut,
de Tours ; &le Serviteur de
L.S. V.
5552-552252-522552
QUESTION SUR LA
cauſe des Vapeurs , dont l'on
croit que les Hommes & les
Femmes n'ont esté incommodées
que depuis quinze ans .
A MADAME A. D.
'On voit peude longuesMaladies
, & difficiles àguerir, Lladies
qui ne paroiffent nouvelles , ou
inconnuës à ceux qui n'ont aucune
intelligence dans la Mede.
cine,
du Mercure Galant. 385
cine , &qui n'ont pas veu dans les
plus fameux Autheurs , que depuis
plus de vingt ſiecles on s'eſt
toûjours plaint des mêmes maux,
qui font l'étonnement de pluſieurs
, & la peine de ceux qui les
fouffrent. >
Les Vapeurs dont vous mede.
mandez la cauſe , ſont du nombre
de ceux qui ont commencé
d'incommoder , & de faire des
maladies depuis que les Hommes
ſe font abandonnez à leur intem.
pérance naturelle , dont les déreglemens
ont pris naiſſance avec
lemonde.
Parmy tous les défordres que les
excés ont commis, celuy de troubler
cette importante ſéparation
dupur&de l'impur tellement neceſſaire
à la vie , n'eſt pas le moin.
Q.dAvril 1682. Hh
386 Extraordinaire
dre , dont le defaut remplit le
corps d'une fi grande abondance
d'impuretez , qu'il abrege les
jours ,& rendles Hommes adonnez
à l'imtempérance , plus ſujets
à une multitude d'infirmitez
qu'elle produit. C'eſt pourquoy
dans celuy qui eſt en pleine ſanté,
ainſi que dans le malade , cette
ſéparation eſt l'unique ouvrage
de la Nature , qui ne ceſſe , par
l'effet d'une chimie continuelle,
de perfectionner l'aliment en ſé.
parant les parties impures , pour
affermir la bonne diſpoſition du
tempérament au premier , &
vaincre en l'autre la cauſe de la
maladie , qu'elle ne peut furmonter
que par les victorieux efforts
de la chaleur naturelle.
Vous jugerez mieux , Madadu
Mercure Galant. 387
me , de la veritéde cette propofition
, lors queje vous auray fait
connoiſtre que les alimens deftinez
à la nourriture de l'Homme,
font compoſez de parties tres- diférentes
entr'elles. Cette diver.
fité de parties que les Philofophes
appellent homogénées , &
helerogenets , fait toute la difficulté
de la digeftion , & la peine
du feu qui nous anime , quand il
faut que les organes par le moyen
de la chaleur naturelle , uniffent
l'utile , qui peut eſtre change en
humeur alimentaire , & qu'elles
ſéparent l'inutile & l'excrement,
Ce raiſonnement fait affez
comprendre, que le ſeul &continuel
ouvrage de ce grand nombre
de parties , de fonctions , &
de facultez , ne fert qu'à feparer
Hh ij
388
Extraordinaire
les impuretez qui ſe rencontrent
dans les alimens , afin de perfectionner
les humeurs. Pour cet
effet, la Nature ne ceſſe de les rejetter
comme des excrémens pernicieux
, non feulement capables
de caufer les Vapeurs , dont la
queſtion fait le ſujet de cette Lettre
, mais encor tous les maux
imaginables lors qu'ils font retenus
, & qu'ils n'ont pas leur cours
ordinaire.
Afin de mieux connoiftre ou
d'admirer de plus pres les moyens
particuliers,dont la Nature ſe ſert
pour arriver à la pureté , & à la
perfection des humeurs , il eſt
important de parcourir tous les
changemens , & les effets ordinaires
, qui naiſſent des diférentes
coctions deſtinées à cette mer.
veilleuſe neceſſité.
۱
du Mercure Galant. 389
1
Si la Nature faitune bonne &
loüable ſéparation du chile dans
la premiere coction , quieft préparée
dans le ventricule , & finit
dans les inteſtins , la liberté du
ventre doit bientoſt ſuivre ce
mouvement, qui ſépare les excrémens
les plus groffiers , & les
plus nuiſibles. Ces matieres in.
fectes laiſſent par leur évacuation
autant de ſoulagement , que
leur fejour ou leur préſence peuvent
caufer de confufion par les
Vapeurs qui s'en élevent.
Cette premiere coction , quoy
que parfaite , ne ſuffiroit pas , ſi la
feconde , qui n'eſt pas moins importante,
ne répondoit à la mefme
intention de la Nature , dont
la fin principale eſt de purger le
fang des impuretez , & des fucs
Hhiij
390
:
Extraordinaire
capables de le corrompre , s'ils
n'eſtoient feparez. Elle en eft
dégagée par l'effet d'une circula .
tion perpetuelle,& d'une loüable
fermentation des humeurs , dont
les parties inutiles , & les excrémens
, font inceſſamment reçeus
dans les lieux propres à leur tranf
colation , & diſpoſez à les philtrer.
Ce mouvement continuel, qui
agire les humeurs , la conformation
, la tecture , & les facultez
particulieres de chaque vifcere,
tant que l'humeur mélancolique
s'arreſte dans la rate , la bile
dans la vefcie du fiel , les ſérofitez
dans les reins , d'autres ſucs dans
le pancreas , & en des lieux dont
le nombre , la diverſité auſſibien
que l'uſage , n'ont pas eſté connus
juſques icy.
duMercureGalant.
391
Toutes ces préparations laiffent
la maſſe du ſang dans la per.
fection abfolument neceffaire à
la conſervation de la vie , qui ſe
foûtient dans une vigueur , & une
force admirable pendant qu'elle
joüit de la puretez des humeurs,
quela bonne diſpoſition des parties
nobles , le bon choix des alimens
, & le regime propre à cha.
que tempérament, luy procurent.
La ſanté n'eſt donc preſque ja.
mais alterée , que par la fuppref
fion des excrémens dans leurs
receptacles ordinaires , ou lors
qu'ils font encor confondus avec
la maſſe des humeurs qui doivent
fervir de nourriture à tout le
corps. Elles conçoivent dans
cette confufion une chaleur
étrangere qui cauſe une fermen-
Hhiiij
392
Extraordinaire
tation fi conſidérable , qu'elle
éluve les fumées , & les vapeurs,
dont on n'a pas eſté moins incommodé
dans les ſiecles paſſez ,
qu'en celuy- cy.
2
Il n'y a point de doute que
l'intempérance ne foit la ſource
de tous les maux , & de tous les
défordres qui troublent la bonne
conſtitution des tempéramens les
micuxaffermis , puis qu'elle augmente
l'intempérie , & les obftructions
, à ceux qui naturellement
y font diſpoſez , & fait naiſtre
ces incommoditez à d'autres , qui
n'en reffentiroient jamais les facheux
effets , s'ils n'avoient pas
ſuivy le déreglement .
Cette intempérance ne confiftepas
ſeulementà l'excés de la
quantité , & de la qualité , mais
duMercureGalant. 393
encor à la diverſité des alimens ,
& des ragoufts pris dans un meſ--
me repas . Ce mélange de qualitez
ſi diférentes , preſque toû.
jours oppoſées , fait une confuſion
, & un amas plus propre à
produire de la pourriture , οι
d'autres maux , que des humeurs
temperées , & loüables.
ou
On peut objecter les indiſpofitions
, les maux , & les vapeurs
que ſouffrent ceux qui vivent
dans une grande fobrieté , & le
plus tranquille repos du corps &
d'eſprit , que l'on puiffe s'imagi
ner.Ils ne laiſſent pas neantmoins
d'eſtre extrémement travaillez de
vapeurs , ou d'autres infirmitez
auſquelles l'intempérance , l'excés
,&le mauvais regime, n'ont
aucune part.
394
Extraordinaire
,
Il eſt certain que dans l'un &
l'autre Sexe , on remarque de pareilles
indifpofitions en des Perfonnes
qui vivent dans un régime
, & une fobrieté extraordinaire.
Elle leur aide auſſi beaucoup
à vivre & à prolonger
leurs jours . Ils n'auroient pas eu
la peine de s'en plaindre longtemps
, s'ils s'eſtoientjettez dans
les excés , & dans les débauches.
De tous les tempéramens , les
bilieux , les mélancoliques , &
les atrabilaires , font ordinairement
plus ſujets aux vapeurs,
que les autres , parce que les premiers
abondent davantage en
humeurs diſpoſées à s'enflâmer,
à cauſe de leur chaleur exceſſive
& de leur fubtilité ; & les derniers
, en ce que la qualité grofdu
Mercure Galant. 395
J
د
fiere , terreftre , & brûlée , des
fucs dont ils abondent , bouche
facilement les conduits , forme
des engagemens, où les humeurs
font retenuës & fermentées avec
beaucoup de violence.
Les Femmes ſont plus fré
quemment attaquées des Vapeurs
, que les Hommes , à cauſe
qu'elles abondent plus en excrémens
; & quoy que la Nature aitpourveu
à ce defaut , par le fecours
des évacuations ſalutaires,
&tres importantes , bien ſouvent
elles ne fuffiſent pas à les purger
autant qu'il eſt neceſſaire , pour
dégager la matrice , la ratte , &
pluſieurs autres partiesmal affectées
, & remplies de corruption.
Les Vapeurs incommodent
ſouvent les corps mal diſpoſez,
396
Extraordinaire
& particulierement dans le déclin
de l'âge , ſi les ſoins , les travaux
, les veilles , la mauvaiſe
nourriture , & tous les autres excés
, y ont contribué. Elles font
auſſi plus fréquentes à jeun , &
enEté, dans le temps que les humeurs
ne font pas temperées , ny
adoucies par la préſence des alimens
, ou des liqueurs qui puiffent
empefcher la diffipation des
eſprits , arreſter la fermentation,
& abattre les Vapeurs nuiſibles.
Ces raiſons font affez juger
que dans tous les lieux , où les
impuretez ſejournent contre l'ordre
de la Nature , elles conçoi.
ventun feu , & une fermentation
d'autant plus violente , que la
chaleur étrangere ſurpaſſe les termes
de la naturelle , & que l'hu .
du MercureGalant. 397
meur qui ſe tranſporte eſt plus
acre, plus fubtile , &plus capable
de s'enflâmer .
Voila , Madame , ce que vous
avez ſouhaité ſçavoir ſur la cauſe
des Vapeurs. L'idée que je vous
en donne , quoy qu'imparfaite,
vous fera aſſez connoiſtre que
cette incommodité dont on ſe
plaint ſi ſouvent , a commencé
depuis un grand nombre de ſiecles
, & que parmy tous les res
medes que l'on apporte à la guérifon
de cette maladie , le régime
n'eſt pas le moindre. Je ſuis
voſtre,&c.
PANTHOT, Doct. Med.
398 Extraordinaire
'
Sur ce qu'on a demandé la peinture
d'un parfait Amant.
MADRIGAL .
Ercure demande aujourd'huy
Unepeinture naturelle
M
D'unAmant tendre, ardent, fidele.
On peutfaire cela pour luy ,
Etfans prendre beaucoup de peine.
Travaillez-y, belle Climene,
Vous ne réussirez pas mal,
Si je vousfers d'Original.
DAUBAINE.
QUESTIONS
Q
A DECIDER .
I.
Uel choix doit faire un Homme,
qui ayant le coeur ſenſible à l'efprit
& à la beauté, n'eſt point affez ridu
MercureGalant. 399
che pour vivre ſans chagrin avec une
Perſonne qui ne luy apporteroit aucun
bien. On luy propoſe trois Partys
pour le Mariage; une Fille tres-riche,
mais tres - laide , & n'ayant aucun efprit
; une autre parfaitement belle,
d'une ſageſſe reconnue , d'une humeur
tres -douce , mais fans bien; & enfin
une troifiéme , qui par ſon eſprit ſe
fait admirerde tout le monde, mais qui
n'a ny bien, ny beauté.
II.
On demande ſi le ſentiment de Phi
née dans l'Opéra de Persée, eft d'un
veritable Amant, lors qu'il dit qu'il
aime mieux voir Andromede devorée
par unMonſtre, qu'entre les bras d'un
Rival .
111.
Il a paru depuis quinzejours un Livre
nouveau , intitulé Académie Galante.
Il eſt compoſé de pluſieurs Hiſtoires,
dans l'une deſquelles un Cavalier foûtient
que l'amour eſtant un tribut qui
A
400
Extraordinaire
eſt deû à la Beauté, celuy qu'on a pour
une jolie Femme, ne doit point empefcherqu'on
n'en prenne encor pour toutes
les belles Perſonnes que l'on rencontre.
Un autre prétend que quand
on aime une Femme , l'amour que l'on
apour elle doit enlaidir tout le reſte du
beau Sexe à l'égard de celuy qui aime .
On demande quelle opinion eſt à préferer.
IV.
On demande le Portrait d'un Homme,
qui vit parfaitement heureux.
V.
Quelle est l'origine du Droit.
VI.
Quelles font les qualitez neceſſaires
pour la Converſation.
VII .
On voudroit ſçavoir quel eſt l'Autheur
des Lunetes , quel progrés elles
ont eu, & quelles en ont eſté les diférentes
manieres .
du Mercure Galant. 401
Il me reſte quantité de Pieces en
Vers Gen Proſe, qui n'ont pu avoir
place dans cet Extraordinaire. Fe
vous les réſerve pour celuy qui le
Suivra. Ily a entr'autres un tres-bel
Ouvrage de M' de la Févrerie , fur
laQuestion, Quelle eſt la marque
d'une veritable Amitié. Vousſcavez
, Madame , que tout ce qui part
de luy est tres-digne d'eſtre leû , &
qu'il remplitſes Traitez d'un raiſonnementfolide,
qui convainc toûjours
l'esprit. Ceux dont on garde les Pieces,
en peuvent envoyer d'autres fur
les Sujets qui leur agréeront. Tout
aurason tour , & aucun ne se plaindra
d'avoir écrit inutilement. Jesuis
vostre&c.
AParis ce 15. Juillet 1682.
Q. d'Avril 1682. Ii
52522-5525522-2555
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
Reponſes à toutes les Questions du XVII. Extraordinaire, 4
Traité de la Pourpre , par M. Germain
de Caën, 9
Madrigaux ſur les Enigmes du Mois
deMars, dont les Mots estoient l'Eau
le Déà coudre, 148
Traité du mépris de la Mort, parM. la
Selve de Niſmes, 174
Le Lyon amoureux, Fable de M. Daubaine,
217
Sonnet en Bouts- rimez , de M. dArti-
224 gues Chapelainde Leſcun,
Autre du demy-Flamand d'Ypre, 225
Six autres Sonnets de Meſſfieurs Soyrot,
Foucault deMontfort- l'Amaury , du
Druyde Lyonnois, &c. 227
De l'origine des Couronnes, & de leurs
especes,par M. Rault deRouen, 235
1
Madrigaux surles Enigmes du Mois
d'Avril, dont les Mots estoient le Sel
leMelon, 267
Sentimens en Vers de M. du Rofier, ſur
toutes les Questions du XVI. Extraordinaire,
283
Sur la fréquente Saignée , par M. le
Franc, Docteur de Montpellier, 290
Réponse à cingQuestions du dernier Extraordinaire
, par M. Bouchet, ancien
Curéde Nogent le Roy,
Lettre de M. Comiers , touchant l'élevation
des Eaux,
314
319
Madrigaux fur les Enigmes de May,
dont les Mots estoient la Puce & le
Soleil , avec les noms de ceux qui en
ont trouvé leſens, 342
Sur la Cause des Vapeurs, par M. Panthet,
Medecin de Lyon, 384
Madrigalde M. Daubaine,ſur cequ'on
a demandé le Portrait d'un parfait
Amant, 398
Questionsàdécider, 399
FindelaTable.
Avis pour placer les Figures.
LA
A Planche qui repréſente trois
diférentes Figures de la Pourpre,
doit regarder lapage 148.
LaPlanche qui repreſente la Figure
Royale de l'élevation des Eaux, doit
regarder la page 119 .
2
Österreichische Nationalbibliothek
Con
Por de Falckenstein
LXXI. 90
१ .
MENTEM ALIT ET EXCOLIT
0 00 0
К.К. НОFBIBLIOTHEK
ÖSTERR . NATIONALBIBLIOTHEK
BE.6.Zz.2
EXTRAORDINAIRE
DV MERCURE
GALANT.
QUARTIER D'AVRIL 1682 .
TOME XVIII.
A PARIS,
AK PALAIS.
N donnera toûjours unVolume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auſſi-bien que l'Extraordinaire
, Trente ſols relié en Veau,
&Vingt-cinq fols en Parchemin .
AISERI
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salledes Merciers, à la Juſtice .
Chez C. BLAGEART , Ruc S. Jacques,
àl'entrée de la Ruë du Plâtre,
Et en ſa Boutique Court-Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
EtT. GIRARD, au Palais, dans la Grande
Salle, à l'Envie.
M. DC. LXXXII .
AVEC FRIVILEGE DY ROK
)
ややややややややややややややや
Extrait du Privilege duRoy.
ParGrace & Privilege du Roy, Donné à S. Germain en Laye le 31.Decembre 1677 .
Signé,Par le Roy en fon Confeil, JuNQUIERES.
Il eſt permis à J. D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCIJRE GALANT, preſenté à Monfeigneur
LE DAUPHIN, & tout ce qui concerne
ledit Mercure, pendant le temps & eſpace de
fixannées, à compter du jour que chacundeſd.
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la premiere
fois: Comme auſſi defenſes ſont faites
àtous Libraires, Imprimeurs, Graveurs & autres,
d'imprimer, graver & debiter ledit Livre
ſansle conſentement de l'Expoſant , ny d'en
extraire aucune Piece , ny Planches ſervant à
P'ornement dudit Livre, meſme d'en vendre ſeparément,
& de donnerà lire ledit Livre, le
tout à peine de fix mille livres d'amende, &
confiſcationdes Exemplaires contrefaits, ainfi
qué plus au longil eſt porté audit Privilege.
Regiſtréſur le Livre de la Communauté les
Janvier 1678. Signé, E. COUTEROT, Syndic,
Et ledit Sieur D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
a cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
C. Blageart , Imprimeur- Libraire , pour en
joüir ſuivant l'accord fait entr'eux .
Acbevé d'imprimer pour la premierefois
le 15. Iuillet 1682.
EXTRAORDINAIRE
DV MERCURE
GALANT.
QUARTIER D'AVRIL 1682 .
TOME XVIII.
E n'ay point douté,
Madame, qu'en lifant
maderniere Lettre Extraordinaire
, vous ne
duffiez admirer autant
que vous avez fait, l'excellent Traité
Q.d'Avril1682. A
2 Extraordinaire
qu'a composé M² de la Févreriefur
' Honneſteté & la veritable Sageſſe.
C'est un ouvrage qui fait concevoir
pourfon Autheur une estime finguliere,
&qui nesçauroitmanquer d'avoir
l'approbation de tous ceux qui
Se connoistront aux belles choses. Les
Portraits du Sage & de l'Honnefte
Homme,ysont travaillez avec tant
d'art , qu'il est difficile de rien voir
de plusfiny. Les Discours queje vous
avois déja envoyez du mesme M de
la Févrerie dans le XIV. & le XV.
Extraordinaire , tant fur la Superſtition&
les Erreurs populaires , que
fur l'air du Monde& la Politeffe,
vous avoient donné de l'impatience
d'en voir quelques autres deſafaçon,
&elle ne pouvoit estre plus avanta
geusement satisfaite que par ce dernier.
Un Homme quipense auſſibien
du Mercure Galant. 3
que luy, & qui écrit avec autant de
juſteſſe, afans doute fait divers Ouvrages
fur des sujets deson propre
choix. S'il m'en tombe quelques-uns
entre les mains , je me souviendray
de l'empreſſement avec lequel vous
m'en demandez une Copie. Cependant
il faut songer au Recueil des
Pieces que vous attendez de moy tous
les trois mois. Je le commence par
cing Madrigaux de M' Daubaine,
qui s'est expliqué à son ordinaire
d'une maniere fort spirituelle fur les
dernieres Questions qui ont esté proposées.
A ij
4
Extraordinaire
55522-552555-25522
REPONCES A TOUTES
les Questions du XVII.
Extraordinaire.
Si on peut eſtimer une Perſonne
ſans qu'on l'aime , ou fi au
contraire on peut aimer une
Perſonne ſans qu'on l'eſtime.
J'Eftimefans aimer,
Etj'aimeauſſiſans estimer.
Jem'ensuisfait, Mercure, une douce
habitude.
Voicy comment. Quand je trouve une
Prude,
Auxyeux, ou dansson air, pour peu
qu'elle aitd'appas,
Sans l'aimer, je l'estime; allons auſecond
cas.
:
duMercure Galant.
S
Lors queje trouve une Coquette,
Qui meparoît belle, ou bienfaite,
Jel'aime,&ne l'estime pas.
Lequel eſt le plus honteux à une
Femme, d'accorder des faveurs
à un Amant qu'elle a aimé,
mais qu'elle n'aime plus , &
dont elle n'eſt plus aimée ; ou
à un autre qui l'aime ardemment,
qu'elle n'aime point, &
qu'elle n'a jamais aimé.
Q
Voy qu'on ait bien aimé, lors que
l'onn'aimeplus,
EtduBerger, fur tout, quand on n'est
plus aimée,
Pourle favorifer, ilfaut estre affamée.
Point de raisonnemens, ils ſeroient fuperflus.
Quiconque en uſe ainſi, devroit mourir
dehonte.
De tellesGensje nefais pointde comptes
!
A iij
6. Extraordinaire
Mais jepardonne de bon coeur
Aqui peutfans aimer donner quelque
faveur
Pourprixd'une grande conſtance.
Celaſent la reconnoiſſance.
Si on peut dire , je vous estime , à
une Perſonne d'un rang plus
élevé que l'on n'eſt.
Sous
Dus prétexte que la naiſſance
Amis entre nous deux un peu de diférence,
Vous prenez des airs de grandeur?
Vous croyez que jefais un crime,
Quandjedis que je vous eſtime?
Guérifſfez-vous de cette erreur.
Dansun besoin, Cloris, &fans qu'il fust
extréme,
Fevons diroisquejevous aime,
du MercureGalant.
7
Quelles raiſons on peut avoir de
mépriſer la mort , autres que
celles que l'on pourroit pren.
dre de la Religion .
E qui fait qu'à la mort nous nous
CE qui
rendonsſans peine,
Suivant la fainte opinion,
Je croyque c'estfurtout nostre Religion.
Apres cela, quoy qu'en diſe Climene,
C'est pour un coeurbien enflame,
Ledéplaifir crueld'aimerſans estre aimé.
Sur l'origine de la Couronne, &
celle de la Saignée.
L'Origine
de la Couronne
Nedoit embaraſſer personne.
:
Dequoy,Damon, t'aviſes-tu
Del'aller chercherdans l'Histoire?
Croy ce quela raiſon nous oblige d'en
croire
A iij
8 Extraordinaire
Elle est du temps que regnoit la Vertu.
Quantàcelledela Saignée,
Cherches- tu depuis quand,&parquels
noirs deſtins,
Les Hommes en ont veu lapratique
enseignée?
C'est depuis que les Medecins
FontlemestierdesAſſaſſins.
Envom envoyant dans le dernier
Extraordinaire le Discours que vous
y avez veu touchant l'origine de la
Pourpre , j'oubliay de vous dire que
M' Rault de Rowen en estoit l'Autheur.
Celuy que vous allez voirfur
cette mesme matiere , eft de M Germain
de Caën.
८८
du Mercure Galant.
9
522-5255 52222-5252
TRAITE' DE
LA POURPRE.
P
Our rapporter avec quel
que forte de méthode ce
que j'ay leu de la Pourpre dans
divers Autheurs, je m'arreſteray
à confiderer ſon origine, ſa compoſition,
ſa diverſité, ſon excellence,&
fon uſage. Son origine
fera voir par qui, & à quelle occaſion
elle a eſté inventée . Sa
compoſition montrera dequoy,
&en quelle maniere on en faiſoit
la confection. Sa diverſité décrira
ſes diférentes eſpeces . Son
excellence apprendra quel eſtoit
ر
!
10 Extraordinaire
fon prix & ſa valeur ; Et enfin fon
ufage déclarera quelles perſonnes
avoient le privilege de la
porter.
Jules Pollux dans fon Onomafticon
, attribuë à Hercule
la premiere invention de cette
exquiſe teinture. Elle luy eſt
auſſi attribuée par Ange Politien
dans ſon Livre De Re veftiar. c. 3 .
&autres , mais fur tout par le
Poëte Nonnus dans le 40. Livre
deſesDionyfiaques. Voicy àpeu
pres ce qu'il en dit .
Certaine Nymphe non vulgaire
Faifoitsonsejour ordinaire
Pres du rivage Tyrien.
Hercule quibrûloit pour elle,
Alloitſouvent chez cette Belle,
Sans autre ſuitequeſon Chien.
Unjour côtoyant cerivage.
duMercure Galant. 11
Ce Chien par unheureux deſtin
Fait rencontredansſon chemin
D'un tendre & vivant coquillage.
Preſſe qu'il estoit de la faim,
Cet Objet luyfut un festin.
Ille caffe, l'ouvre, &le mange,
Ettoutàcoupson blancmuſeau
Se teint,ſe colore,&se change
En un rouge éclatant & beau.
Hercule ignorant l'avanture,
Chez la Nymphe s'eſtant rendu,
LaBelle eut àpeine apperçen
Cette rare & vive teinture,
Quepleine d'un ardent defir,
Elleluy dit, que quoy qu'ilfaſſe.
Famaisiln'aura le plaiſir
D'avoirdansſon coeur quelque place.
Si pour preuvedefon amour
Jene luy donne au premier
Une Robe toute pareille
Ala couleurvive & vermeille
Dontſon Chien est tout barbouillé.
Nostre Amant,à qui laDonzelle
Avoitfans-deute unpeu broüillė
jour
12
Extraordinaire
Lesyeux le coeur, & la cervelle,
Etdont laforte paſſion
Euftfait pour elle l'impoſſible,
Appréhendant l'effet terrible
D'une telle prédiction,
Luy promet, luy jure, &proteſte,
Dans l'emportement de ſonfeu ,
Qu'il luyfera teindre dans peu
Robe, Manteau, Simarre, ou Veste,
Dela couleur qu'illuyplaift tant.
Celadit, dans le mesme inſtant
Avec ſon Chien il s'achemine
Vers le bord de l'Onde marine,
Et là de Rocher en Rocher
Iltourne & prend maint coquillage,
Sans trouver ce qu'ilvient chercher
Sur cet avantureux rivage.
Enfin eſtant preſt de quiter
Une entrepriſeſi penſage,
Dont il nesçauroit s'acquiter,
Ilapperçeutſon Chien grater,
Et de la dent & delapate
Faire deſonmieux pour ouvrir
Une Coquille delicate
ر
duMercure Galant.
13
Quelehazard luy vient d'offrir.
Ily court, & voit un Conchyle
Que le Chien caffe, &qui diftile
Cette inimitable liqueur,
Dont laMaîtresse defon coeur
Paroiſſoitfifort amoureuse.
Joyeux, comme l'onpeutpenſer,
Ilprendpeine de ramaſſer
Une multitude nombreuse
DecetteConqueprétienses
Etsefaisantde ce monceau
Unlourd, mais aimable fardeau,
Ilporte avecbeaucoup dejoye
Chez luy cette agreableproye.
Labriſantàforce de coups,
Soit de marteau, ſoitde cailloux,
Ilen exprime une teinture,
Dont le vif & brillant éclat
Paſſe le plus bel incarnat
Quepuiſſe inventer la Peinture.
Iltrempedans cette Liqueur
Quelques toiſons define Laine,
Et leurfait prendre la couleur
Quifaitleſujetdeſapeine.
14
Extraordinaire
Illesdonne ensuiteà l'Ouvrier,
Dont l'artificefingulier,
Foignantune exquiſe tiſſure
Alabeauté dela teinture,
Luy rendpreſtedans peudejours,
Mais également riche & belle,
LaRobe éclatante &nouvelle
Qu'ildestinoitàses amours.
Siſapeinefut reconnuë,
Si laRobe fut bien reçenë,
Si noftre induſtrieux Amant
Reçeut desa belle Maîtreſſe
Maintefaveur, mainte careffe,
Onn'endoitdouter nullement.
Mais cequifaità noſtrehistoire,
C'est que par cette nouveauté
Dont on gardera la memoire
Cheztoute la Posterité,
Alcide mérita la gloire
D'avoir le premier inventé
Laplus excellente teinture,
Leluftreleplusprétieux
Quejamais l'Art&laNature
Puiffentproduireſous lesCieux.
1
du Mercure Galant.
ις
Achilles Tatius, dans ſon Hiftoire
Greque des Amours de
Clitophon & de Leucippe, Liv.2 .
rapporte la premiere invention
de la Pourpre à un Berger, par
une avanture preſque ſemblable
à celle d'Hercule. Ce Berger,
dit- il, ayant veu la gueulle de fon
Chien teinte du ſang d'une maniere
d'Huiſtre , dont il avoit
caffé la coquille , & s'imaginant
qu'il s'eſtoit fait une coupure en
caſſant cette coquille , luy lava
la gueulle pour voir en quel lieu
il s'eſtoit bleſſe ; mais il fut bien
furpris de voir que non ſeulement
fon Chien n'avoit aucune bleffure
, mais encor que plus il luy
étuvoit le muſeau, plus il paroif.
foit vermeil & empourpré. Ce
qui le ſurprit encor davantage,
7
1
--
16 Extraordinaire
fut de ſe voir les mains teintes
de cette meſme couleur. Il ne
ſçavoit à quoy attribuer un effet
ſi merveilleux, lors que le Chien
qui avoit pris gouſt à l'Huiſtre,
en trouva encor une pareille, &
la caſſant , fit voir à fon Maiſtre
qui l'obſervoit, la veritable cauſe
de cette éclatante teinture ; ce
que le Berger ayant remarqué,
il prend une femblable coquille,
la caffe, &trempe dans ſon ſang
un petit flocon de laine , qu'il
voit auſſitoſt imbibé & coloré
duplus beau rouge cramoiſy qui
ſe puiſſe voir. Un Secret ſi rare
le rendit riche en fort peu de
temps. Il le laiſſa en mourant à
ſes Compatriotes , qui en firent
depuis un trafic ſi avantageux,
que leurVille en devint fort opu+
17 du Mercure Galant.
lente , & fe rendit fameuſe non
ſeulement par tout le Levant,
mais meſmejuſques dans les Provinces
les plus éloignées . Le ſçavant
Caffiodore confirme cela
dans le premier Livre de ſes Va
rietez , Epiſtre 2.
Pline dans le 7. Livre de fon
Hift. nat. c.56 . donne l'invention
de cette prétieuſe teinture aux
Lydiens , Peuples qui habitoient
cette Contrée de l'Aſie mineure
qui s'eſt renduë recommandable
par l'or que rouloit ſon Fleuve
Pactocle parmy ſon ſablon. Il
fait mention particuliere de ceux
de Sardis, ou Sardes, Ville Ca
pitale de toute cette Province,
qui trouverent, felon luv, le ſecret
de faire prendre aux Laines
la riche couleur de la Pourpre.
Q.d'Avril 1682.
:
B
:
1
18 Extraordinaire
D'autres attribuënt cette gloire
aux Phéniciens , d'autres aux
Rhodiens , &c .
Quoy qu'il en ſoit , tous les
Autheurs demeurent d'accord
que la matiere dont on compofoit
cette noble teinture, provenoit
d'un petit Poiſſon renfermé
dans une petite écaille, conque,
ou coquille de Mer , appellée
Pourpre , du nom que l'on donna
au fang ou à la liqueur vermeille
que l'on tiroit de la ſubſtance de
ce Poiffon, duquel il eſt à propos
de dire quelque choſe de ce que
nous en racontent les Naturaliſtes,
au moins pour ce qui touche
le ſujet que nous traitons.
Pline Livre 9. c. 36. dépeint
deux fortes de Pourpres & de di.
férente figure ; l'une , qu'il dit
du Mercure Galant.
19
eſtre faite en façon de petit
Cornet ou de Flute, & qu'il ap.
pelle pour cela Buccinum , parce
qu'il a une eſpece de bec de
forme ronde , qui eſt un peu inciſé
à coſté , à peu pres comme
la Flute, ce qui le rendroit quafi
propre au meſme uſage que cet
Inſtrument , & ce qui est cauſe
que l'on luy donne le nom de
Tuyau ou de Cornet de Mer.
L'autre eſpece de Pourpre , &
qui en retient proprement le
nom, eſt plus grande, dit le mef
me Pline , que le Corner , &eft
faite en façon de Pointe , ayant
ſept petites pointes ou cornes
diſpoſées preſque en égale diftance
les unes des autres ; l'une
deſquelles qui eſt cavée en formede
tuyau, ſert comme de bec
レ
Bij
20 Extraordinaire
à la Pourpre , par le moyen duquel
ce Poiffon pouſſe ſa langue
dehors pour ſuccer & attirer ſa
nourriture .
Bellonius dans le docte Traité
qu'il a fait des Animaux aquatiques
, décrit la Pourpre à peu
pres de la maniere de cette der.
niere eſpece , car il dit que c'eſt
une forte de coquille de la grofſeur
d'un oeuf de Poule, hériſſée
tout autour de petites pointes,
ayant une petite ouverture ou
canal à l'un de ſes coſtez , par où
la Pourpre s'attache aux Ro .
chers,&paſſe ſa teſte en dehors,
laquelle eſt armée de deux petites
cornes, fléxibles comme celles
des Limaçons, qui s'avancent
&ſe retirent de meſime,& qui luy
fervent comme de guides pour
duMercureGalant. 21
+
la conduire, & fonder le chemin
par où elle veut paſſer, ayant au
reſte la langue ſi dure & fi mordante,
qu'elle s'en fert pour ronger
les pierres , pour s'en repaî .
tre , &les attirer dans ſon eſto .
mach. Lapides arrodit , & in ftomachum
exagens demittir.
Rondelet dans ſes Recherches
fur la nature & les qualitez des
Poiſſons, donne une autre figure
à la Pourpre , car il dépeint fa
coque comme celle d'un Limaçon
, en forme de petite Bouteille,
ronde&large par un bout,
&diminuant peu à peu en pointe,
&par pluſieurs petits cercles,
juſqu'à l'autre bout , ayant l'écaille
d'un rouge jaune par le dedans,
&d'un verd cendré par le
dehors, &toutehériſſéepardef
22 Extraordinaire
ſus de pointes diſpoſées par ordre
*&comme par étages, eſtant plus
longues ou plus courtes à proportion
de lagroſſeur ou de la petiteſſe
du cercle où elles font attachées.
Par le bout qui eſt en
pointe en forme d'un bec long &
aigu, ce Poiffon pouſſe ſa langue,
que Pline dit eſtre de la longueur
d'undoigt,&attire ſon aliment.
Au reſte , quelque diférence
de forme& de figure que les Na
turaliſtes donnent à ce petit Poiſ
fon , outre qu'ils le mettent tous
dans le rang des coquillages , ils
conviennent encore tous que
c'eſt de ſa ſubſtance qu'on ex.
primoit autrefois la riche teinture
qui porte fon nom, laquelle
n'eſtautre choſe qu'un ſang vermeil
, ou une liqueur incarnate,
du MercureGalant. 23
qu'il porte renfermée, ſelon Ariftote
& Pline , dans une petite
veine blanche qui regne autour
de ſon col , n'y ayant que ce ſeul
endroit dans ce petit Animal où
cette liqueur ſe puiſſe trouver.
Lors qu'on la veut tirer de fon
corps, il faut l'aſſommer vivant,
& l'écrafer tout d'un coup ; autrement
il perd toute la couleur
qui fait ſon prix , l'expérience
ayant fait connoiſtre que quand
il meurt lentement , ſon ſang ſe
diffipe & s'évanoüit de telle maniere
, qu'il eſt impoffible d'en
exprimer la moindre goute.
Danda eftopera, dit Pline, uti viva
frangantur: nam si priusquam fregeris
expirarint,florem omnem cum
vita evomunt.
Ce fangn'a pas la meſme cou
24
Extraordinaire
leur dans toutes les eſpeces de
Conchyles, auſquelles on a donné
le nom de Pourpre. Vitruve,
Liv. 7. c. 15. en diftingue de pluſieurs
fortes, qui diférent de couleurs
entr'elles à proportion des
diférentes plages où elles ſe rencontrent.
Celles qui ſe prennent
le long des Coſtes du Septentrion,
ont la couleur d'un rouge
enfoncé, & tirant preſque ſur le
noir. Celles d'entre le Septen.
trion & l'Occident , ſont d'un
rouge pâle & plombé ; celles
qu'on trouve vers l'Equinoxe,
entre l'Orient & l'Occident, tirent
ſur le violet approchant de
l'améthiſte ; & celles qu'on pefche
du coſté du Midy, font d'un
incarnat tres - vermeil & de cou.
leur de feu ; mais les plus eſtimées
1
du MercureGalant. 49
mées ſont celles que l'on prend
au fond des Mers de Phénicie &
de Laconie.
Le temps de leur peſche, ſelon
le ſentiment de Pline, eſt apres
les Jours Caniculaires, ou à l'entrée
du Printemps , felon Ariftote
, parce que ce ſont les deux
ſaiſons de l'année où leur fleur
eſt plus ferme &plus excellente ,
au lieu qu'elle eſt trop fluide, &
beaucoup moins vive dans les
autres.
La maniere de les prendre a
eſté décrite de cette forte par
Elian dans ſon 7. Livre des An.
c. 34. On lâchoit un long& fort
cordeau au fond de la Mer, auquel
d'eſpace en eſpace eſtoient
attachez certains Vaſes ou Paniers
d'ozier, à la façon des Naf-
Q.dAvril 1682. C
fo
Extraordinaire
K
tes de nos Peſcheurs. L'on ymet.
toit des appaſts d'entrailles de
Poiffon , des quartiers de Gre.
nouilles , ou autre matiere d'une
odeur forte & puante , pour at.
tirer les Pourpres qui ſe plaiſant
fort à ces fortes de nourritures ,
ne manquoient pas de s'en approcher
en foule, & d'entrer en
grand nombre dans ces Naſſes,
d'où la ſortie leur eſtant bouchée
, elles eſtoient contraintes
d'y demeurer enfermées juſqu'à
l'arrivée des Peſcheurs qui vuidoient
dans leur Batteau tout ce
qu'ils trouvoient de Pourpres
priſes. Ils alloient les vendre en
ſuite à ceux qui ſcavoient en
compoſer la teinture. Pline dit
que la compoſition s'en faiſoit
de cette forte.
duMercureGalant.
SI
2
On piloit toutes ces coquilies
enſemble, écaille & poiffon, du
moins les petites , car pour les
groſſes on en prenoit ſeulement:
la chair. On les lavoit en fuite
pluſieurs fois dans une eau claire,
afin d'en ofter tout le limon.
Apres cela , on ſéparoit la chair
d'avec les écailles , & on leur:
oſtoit la petite veine d'autour du
col, où leſang de la Pourpre eftoit
contenu. On mettoit ce
ſang dans un Vaſe propre à cet
uſage , & y ayant poudré du ſel
deſſus une livre &demie fur chaque
quintal de teinture, ondesy
laiſſoit tremper troisjours, apres
leſquels on les faifoit boüillir à
petit feu dans des Chaudieres de
plomb , par le moyen d'un Regiſtre
ou Canal, qui fortant d'un
Cij
52
Extraordinaire
:
Fourneau allumé de charbon ,
portoit une chaleur moderée à
chaque Chaudiere , d'où le feu
n'eſtoit ainſi éloigné qu'afin qu'il
ne brûlaſt point la teinture. Pendant
que cette liqueur s'échaufoit,
les Teinturiers eſtoient ſans
ceffe occupez tant à lever l'écume
, qu'à nettoyer & ofter toute
la chair qui pouvoit eſtre reſtée
aux veines qui contenoient la
Pourpre , & les veines meſmes,
n'y laiſſant que la pure ſubſtance
de fang. Enfin tout eſtant bien
nettoyé, ils laiſſoient raſſoir cette
ſubſtance dans la mesme Chau .
diere où elle avoit cuit, par l'efpace
de dix jours entiers, leſquels
expirez, ils faifoient la premiere
épreuve de leur teinture , en y
trempant quelques flocons de
duMercure Galant.
53
Laine, la plus blanche & la plus
fine qu'ils pouvoient trouver, &
apres l'avoir laiſſée imbiber du.
rant cinq heures, ils la retiroient;
&s'ils voyoient que leur Laine
ne fuſt pas affez chargée & colorée
à leur gré , ny la teinture
affez vive , alors ils recommençoient
à faire boüillir leur décotion,
juſqu'à ce qu'elle donnaſt
la couleur qu'ils defiroient ; ce
qui eſtant fait, ils retiroient leur
Laine, & l'ayant ſechée, peignée
&cardée , ils luy faifoient prendre
une nouvelle teinture, qu'ils
réïteroient plus ou moins de
fois qu'ils en vouloient la cou.
leur , plus ou moins éclatante,
vive, morne, ou enfoncée . Quel.
quefois ils y adjoûtoient du miel
ou de l'urine, pour en augmenter
Ciij
54
Extraordinaire..
P
:
(
le luftre , que ces Laines ainſi
teintes gardoient plus de deux
cens ans fans aucune altération .
On a perdu l'ufage de teindre
avec le ſang de ces Pourpres,
foit que la maniere de l'exprimer
ſe ſoit évanoüye , ſoit que l'on
ne connoifle plus , ou que l'on
ne trouve plus de ces fortes de
coquillages ; ſoit enfin qu'on n'y
rencontre plus cette prétieuſe
ſubſtance qui les faifoit tant re.
chercher autrefois. Il eſt certain
que l'on ne voit point d'Autheurs
ny de Voyageurs qui nous
difent qu'il y ait aucune Contrée
fur la terre où il foit reſté le
moindre uſage de cette teinture,
ce qui eft affez digne d'étonnement
, apres la vogue qu'elle a
euë anciennement preſque par
toute la terre.
duMercureGalant.
55
On tâche pourtant de reparer
cette perte en quelque maniere,
&de contrefaire autant que l'on
peut la teinture de la Pourpre,
par le moyen d'une graine appelléeKermés
en Arabe, d'oùl'on
veut que vienne le mot de Cra.
moiſy & d'Ecarlate , qui font
deux fortes de couleurs qui approchent
leplus de celle de Pourpre
. La premiere va ſur les Soyes ,
& la ſeconde fur les Laines ; &
ſelon le ſentiment de quelques
uns, depuis que la Cochenille eſt
en vogue , le Cramoiſy va auſſi
fur les Laines .
Cette graine dont on ſe fert
pour teindre en Ecarlate, & qui
ſe nomme en Latin Coccum, vient
ſelon la deſcription de Diofcoride
, ou d'un petit Arbriſſeau,
Coiiij
56
Extraordinaire
,
que Pline a crû eſtre l'Ilex , ou
Aquifolia, c'eſt à dire une eſpece
de Cheſneau qu'on appelle
• Yeuse, ou Eufe , qui croiſt en quantité
dans l'Eſpagne , le Langue.
doc, la Provence, & en quelques
Cantons de l'Italie , ou d'une autre
forte de Plante ou Arbuſte,
que le meſme Pline veut eſtre
fort commune en Afrique , en
Galatie ,en Cilicie , en Piſidie,
&meſine en l'Iſle de Sardaigne;
ou enfin c'eſt la Cochenille, cette
graine ſi chere que l'on apporte
des Indes, & dont l'on compoſe
le plus beau & le plus pur Paſtel
de l'Ecarlate.
Quelques-uns ſe ſont imaginez
que la confection de l'Ecarlate
ſe faiſoit du ſang & de la
ſubſtance de certains petits Vers
duMercureGalant.
57
qui naiffoient & ſe formoient
dans les graines de quelques petits
Arbriſſeaux, dont ils ne sçauroient
bien diftinguer le nom ny
la forme ; &d'autres ont crû que
cette ſubſtance ou vermillon ſe
trouvoit dans de petites veſſies,
bulbes , ou pillules rouges , qui
croffoient ſur l'écorce de certains
Arbres qu'ils ne connoiffent
pas mieux que les premiers.
Quoy qu'ilen ſoit, on ne peut
douter que l'Ecarlate dont on
uſe préſentement , ne ſe fiſſe de
quelqu'une de ces fortes de grai.
nes , avec leſquelles on meſle , à
ce que diſent les Experts duMêtier,
del'Agaric, del'Alun, de la
Couperoſe, du Bréſil , & autres
drogues qui entrent dans la confection
de l'Ecarlate , qui eſt à
58
Extraordinaire
proprement parler la feule Pourpre
d'apréſent .
Mais pour revenir à l'ancienne
•de laquelle ſeule nous parlons
icy , Pline , & pluſieurs autres
Autheurs, nous apprennent, outre
ce que nous avons déja rapporté
de Vitruve , que l'on diftinguoit
ancienement trois principales
fortes de teinture de Pourpre,
auſquelles on donnoit le prix
par préference à toutes les autres
, & qui n'eſtoient pas moins
diférentes entr'elles pour le luftre
& pour la beauté, ſelon le ſentiment
de Diogene Laërce, que le
font entr'eux le Soleil , la Lune ,
& un Flambeau , pour la ſplendeur
& la clarté: Conftat Purpu
ram colorem varium prase ferre ad
Solem , & Lunam , & Lucernam.
Diogen. Laërt. L. 9 .
duMercureGalant.
59
La premiere de ces Pourpres
eftoit d'un fond rouge, mais d'un
rouge vif& éclatant , & de couleur
de feu , ou de fang pur &
vermeil ; & voila pourquoy elle
eſtoit appellée Purpura ignea, ardens
, Tyrio murice tincla , parce
que pour la faire l'on jettoit fur
la teinture en graine ou Ecarlate,
une charge de Pourpre rouge
Tyrienne. Volfangus Lazius, L.8 .
c. 8. dit que c'eſtoit ce qu'on
appelle aujourd'huy Rouge- cramoify.
Vopifcus dans la Vie
d'Aurelien , fait mention d'une
Piece de Drap teinte en cette
couleur , qu'il dit que le Roy de
Perſe avoit fait venir des Indes,
&qu'il l'envoya par ſes Ambaffadeurs
comme un riche préſent
à cet Empereur , qui la reçeut
60 Extraordinaire
avec beaucoup de reconnoiſſance,
&en fit beaucoup de cas, &
certes avec raiſon , dit cet Autheur
, parce qu'elle avoit un
éclat ſi vif, que la plus prétieuſe
Pourpre des plus Curieux de
Rome , perdoit toute la beauté
aupres d'elle, &ne paroiſſoit que
dela cendre à ſon égard : Cineris
Specie decolorari videbantur cætere
divini comparatione fulgoris . Cet
Hiſtorien adjoûte , qu'Aurelien
la dédia à jupiter , & la fit appendre
en fon Temple du Capitole
, comme un chef- d'oeuvre
de la teinture , & un effet tout
miraculeux de l'artifice humain.
Il dit de plus, que le meſme Aurelien
, & apres luy , les Empereurs
Probus & Diocletien, envoyerent
de tous coſtez des
duMercureGalant.
1
61
Teinturiers tres-habiles pour dé.
couvrir le ſecret d'une ſi merveilleuſe
teinture , & qu'ils n'y pûrent
jamais réüſſir. Ce morceau
d'Etoffe de forme quarrée , &
teinte en Pourpre, queJean Magnus
dit eſtre prétieuſement conſervé
dans un Temple de la Laponie,
& adoré comme uneDivinité
par certains Peuples de
cette glaciale Contrée , pouvoit
eſtre un échantillon de cette ad .
mirable Pourpre. Ces Peuples
l'acheterent autrefois de quelques
Négotians fins & ruſez qui
estoient venus aborder ſur leurs
Coſtes , & qui leur vendirent
bien cher ce morceau d'Etoffe,
abuſant de leur ſimplicité , & de
l'empreſſement avec lequel ils le
demanderent. Lors qu'ils en fu
62 Extraordinaire
rent les maiſtres , ils le prirent
pour quelque choſe de divin, ne
pouvant s'imaginer qu'un coloris
ſi merveilleux pût eſtre l'ouvrage
des Hommes, mais ſe perſuadant
folement que quelque
Dieu s'en eſtant rendu l'Ouvrier
dans le Ciel, l'avoit en ſuite apporté
ſur terre , pour obliger les
Mortels à adorer ſon Ouvrage.
La feconde ſorte de Pourpre
s'appelloit Amethystina , parce
qu'elle repréſentoit la couleur
d'une Pierre prétieuſe que nous
nommons Amétyſte , & qui eſt
d'un violet fort brillant & aviné.
Pour mettre cette teinture dans
ſa perfection , on en faifoit la
couche de Pourprin noirâtre, &
la charge de buret ; & quelquefois
on dõnoit au violet du Con
du MercureGalant. 63
chyle ( qui eſtoit une des eſpeces
du coquillage ſervant à la Pourpre
, & dont le fang eſtoit plus
violet que rouge ) une charge de
rouge Pourpre Tyrienne , & par
ce moyen on formoit un violet
de haute couleur , ou un rouge
tirant ſur le violet .
Pline appelle la confection de
cette teinture , une invention
vaine & fuperfluë , que le luxe
& la vanité ſembloient n'avoir
introduite à Rome que pour encherir
encor par deſſus la couleur
de Pourpre Tyrienne , comme
s'il n'euſt pas ſuffy à l'ambition
des Romains de porter l'Amétyſte
parmy les autres Pierreries
dont ils parfemoient leurs Ha
bits , & qu'elle ne fuſt pas contente
de toute cette vaine pa
64
Extraordinaire
P
rade, fi elle n'adjoûtoit encor la
couleur de cette Pierre prétieuſe
fur le fond de leurs Etoffes , par
un ſurcroift de dépenſe , à la
Pourpre rouge Tyrienne , afin
de les rendre d'une couleur &
plus chere, & plusagreable à la
veuë .
La troiſieme eſpece de Pourpre
portoit la couleur d'un foible
violet qui tiroit ſur le bleu , &
s'appelloit pour cela Purpura carulea
, Hyacinthina , ou Ianthina,
parce qu'elle reſſembloit en cou-
Ieur à la Fleur, ou à la Pierre prétieuſe
, auſquelles nous donnons
lenom d'Hyacinthe, qui montre
un violet moins vif, &beaucoup
plus pâle que celuy de l'Améryſte
, qui paroiſt plus enfoncé.
Cettederniere ſorte de Pourpre
du MercureGalant. 65
ſe faifoit, au raport de Pline, du
ſimple fang des Conchyles, ſans
y adjoûter , comme aux autres,
des Cornets de Mer, & l'on n'y
mettoit que la moitié d'autant de
ſel que l'on en mettoit à la rouge
& à la violete ; & plus l'on vouloit
que le violet tiraſt ſur le bleu
& fuſt d'une couleur pâle, moins
on faifoit cuire la teinture , &
tremper les Laines. Perſe fait
mention de cette Pourpre , lors
qu'il dit,
Hic aliquis , cui circum humeros
Hyacinthina Lana eft.
Cette teinture eſtoit la moins
eſtimée de toutes , & ne ſe por.
toit d'ordinaire que par les Gens
du commun , & par les Courtiſanes
. Martial en marque quelque
choſe dans le reproche qu'il
Q.d'Avril 1682 . D
i
66 Extraordinaire
fait à certain Libertin, l'accufant
de faire porter des Habits de
Pourpre Jantine , c'eſt à dire de
couleur d'Hyacinthe , à une
Créature de mauvaiſe vie qu'il
entretenoit.
Coccinafamoſe donas& Ianthina
Macha.
Cornelius Nepos , cité par
Pline, & qui mourut ſous l'Empire
d'Auguſte, ſe reſſouvient de
ces trois fortes de Pourpre , lors
qu'il écrit que du temps de ſa
jeuneſſe la Pourpre violete eſtoit
en vogue à Rome , Me juvene
violacea Purpura vigebat, & qu'on
la quitta bientoſt apres pour en
prendre de rouge blasfard, oude
pâle violet, teinture de Tarente,
Nec muliò post rubra Tarentina ; &
qu'enfin la mode de celle-cy
du Mercure Galant. 67
eſtant paſſée , on luy avoit fait
fucceder la Pourpre rouge Tyrienne
, dont la couleur eſtoit
beaucoup plus vive que les deux
autres. Cette derniere fut appellée
Dibaphum Tyriam, à cauſe
qu'elle estoit deux fois teinte.
Celuy, dit le meſme Népos , qui
en apporta la mode à Rome, &
qui la porta le premier en ſa Prétexte
, fut Lentulus Spinther
Edile Curule ; dequoy on leblâ
ma d'abord , mais on l'imita fi
bien dans la fuite, que la plupart
de ceux qui avoient un peu de
bien, s'eftant mis à la porter, elle
devint enfin ſi commune, qu'on
s'en ſervoit meſme dans les Couvertures
des Lits de table. Quâ
Purpura quis non jam triclinaria
facit?
Dij
68 Extraordinaire
Comme il y avoit de la diférence
entre ces trois fortes de
Pourpre pour la beauté de la
couleur, il y avoit auſſi beaucoup
d'inégalité de prix. La plus chere
de toutes eſtoit la Dibaphe , ou
Pourpre de Tyr, deux fois teinte ,
parce qu'il y falloit faire beaucoup
plus de frais qu'aux deux
autres. Inter Purpuras, dit Pline,
preciofiffima fuit Dibapha , que nomen
inde fortita, quòd eſſet bis tincta
veluti magnifico impendio. Plin.
1.9. c. 3. Le meſme Autheur dit
en un autre lieu , que le luxe eftoit
monté à tel point à Rome,
pour le regard de cette forte de
teinture , dont tout le monde
vouloit ſe parer , que le prix en
vint juſqu'à égaler celuy de l'or
&des pierreries : Luxuria Purpuris
du MercureGalant. 69
paria pæne margaritis pretia fecit,
1.35. En effet, Fl. Vopiſcus rapporte
dans la Vie de Valérien,
que la Femme de cet Empereur
demandant un jour à ſon Mary
la permiffion de porter une Robe
de Soye teinte en cette couleur,
ce ſage Prince, mais un peu trop
ménager , luy répondit ; Les
Dieux me gardent, Madame, de
vous voir porter un Habit, dont
les filets ſe payent au poids de
l'or , Abfit ut auro fila penfentur.
La livre de Soye ainſi teinte,
continue cet Hiſtorien , ne ſe
vendoit pas moins pour lors qu'-
une livre peſant d'or. Libra enim
auri tunclibraferici fuit.
Le meſme Cornélius Népos,
déja cité , affure que de fon
temps la livre de cette Pourpre
70
Extraordinaire
rouge de Tyr ſe vendoit à Rome
plus de mille deniers , qui valent
ſelon Budée plus de cent Piſtoles
; que la violete la plus exquiſe,
quoy que d'un prix beaucoup
au deſſous de la rouge, ne valoit
pas moins que cent deniers ou
cent francs la livre ; & la violete
blasfarde à proportion. Martial
témoigne qu'un certain Baſſus,
HommeConſulaire, acheta quel
ques Robes de laine teinte en
cette premiere couleur , qui luy
coûterent dix mille deniers , ou
mille Pistoles. Emit lacernas millibus
decem BaſſusTyrias coloris optimi.
Et le meſme dans la 41.Ep.de
ſon 10. Livre , fait affez voir à
quel excés montoit le prix de
cette forte de Robe , lors que
raillant Proculeïa qui vouloit
duMercure Galant.
71
faire divorce avec ſon Mary , à
cauſe qu'ayant eſté élevé à la
Charge de Préteur, il falloit que
pour l'honneur de ſa Dignité il
euſt une Robe de Pourpre de la
plus exquiſe, qui ne luy pouvoit
guére moins coûter que cent
mille ſeſterces, il luy dit plaiſamment
que la Pourpre Mégalée
eſt trop chere, & qu'il voit bien
que c'eſt par épargne qu'elle
ſe réſout à ſe ſéparer de fon
Mary.
Par cette Pourpre Mégalée,
ou Mégalienne , il entend une
eſpece de Robe de Pourpre Tyrienne,
dont eſtoient reveſtus les
Préteurs lors qu'ils aſſiſtoient en
cerémonie à la celebration des
Jeux Mégaliens , où ils avoient
coûtume de préſider. Ces Jeux
72
Extraordinaire
味
1
ſe celébroient tous les ans à l'hor
neur de Cybele, que l'on revéroit
communément ſous le nom de
la grande Mere des Dieux, d'où
ces Jeux avoient pris leur nom,
parce que Mégale chez les Grecs
fignifie Grand , & parce que ces
Jeux ſe faifoient principalement
par la Jeuneſſe Romaine de l'un
&de l'autre Sexe , qui avoit le
privilege de s'y traveſtir , & d'y
joüer toutes fortes de perſonnages
, tant des Magiſtrats que des
Perſonnes privées , contrefaiſant
leurs habits , leurs paroles , &
leurs actions. Les Préteurs, à qui
le ſoin de cesJeux eſtoit commis,
y préſidoient en Robes de cerémonie
, c'eſt à dire en Robes de
Pourpre des plus riches & des
plus pompeuſes, pour empeſcher
les
duMercureGalant.
75
les défordres qui pouvoienty arriver
; Ou bien il faut entendre
par cette Pourpre Mégalienne ,
que Martial met à ſi haut prix ,
non ſeulement la Robe dont le
Préteur devoit eſtre reveſtu pendant
ces Jeux , mais encor une
grande quantité d'autres pareil.
les Robes de Pourpre que le Magiftrat
eſtoit obligé de fournir ,
pour en reveftir les Sénateurs &
les autres Perſonnes de qualité
qu'il convioit d'y venir , par le
devoir de ſa Charge qui l'enga
geoit à faire les principaux frais
de la Feſte. Plutarque dans la
Vie de Lucullus, rapporte qu'un
certain Préteur voulant s'acqui
ter avec honneur de la celébration
de ſemblables Jeux , dont il
devoit faire la dépenſe , s'adreſ-
Q.dAvril 1682 EJ
74
Extraordinaire
ſa à ce grand Capitaine , pourle
prier de luy prefter quelques Robes
de Pourpre , dont il avoit befoin
pour reveſtir pluſieurs Officiers
qu'il avoit priez de s'y trouver.
Lucullus luy donna parole
de l'accommoder de tout ce qu'il
en avoit & ce Préteur l'eſtant
allé voir le lendemain pour luy
en demander environ un cent ,
Lucullus en fit auffi-toſt porter
encore une fois autant chez luy.
Martial dit la meſme choſe, mais
un peu diverſement pour le nom.
bre des Robes, qu'il faiſoit mon-
* ter juſques à cinq mille. C'eſt
dans l'Epiſtre à Numitius.
Ce que dit ce Poëte, ſeroit affez
difficile à croire , qu'un Particulier
puſt avoir en ſa poſſeſſion un
ſi prodigieux nombre de Robes,
&d'une teinture auſſi chere qu'il
duMercureGalant.
75
eſt conſtant que l'eſtoit celle de
Tyr, ſi l'on ne ſçavoit pas que
ce Lucullus eftoit le plus opulent
& le plus magnifique de tous
les Romains. Les richeſſes qu'il
avoit amaſſées dans les conqueftes
qu'il avoit faites en diverſes
Provinces de l'Afie, &particulie
rement en celle de Pont, eſtoient
ſi grandes , que lors qu'il triompha
à Rome, apres la défaite du
Roy Mithridate, ce futavec une
magnificence preſque incroya
ble. On voyoit parmy les ornemens
de fon triomphe , la Sratuë
de ce Prince , toute d'or maf.
fif, de fix pieds de haut,avec fon
Bouclier de meſme métal , &
tour couvert de pierres prétieuſes
; outre une grande ſuite de
Mulets chargez de ſommes imt
E ij
76 Extraordinaire
menfes d'or & d'argent fondu
& monnoyé , avec une infinité
de Lits, Tentes, Robes de Pourpres
, & autres meubles d'une
valeur inestimable. Son train étoit
fi pompeux, qu'il furpaſſa de
bien loin la ſomptuofité de tous
les Princes & des Rois meſme
de fon temps. Si nous en croyons
Plutarque & Velleijus Paterculus
, il n'avoit pas ſeulement une
tres -grande quantité de Palais ,
où rien ne manquoit pour l'ornement
; il faisoit percer à jour
des Montagnes toutes entieres
pour s'y faire des chemins , en
forte que les eaux de la Mer &
des Fleuves paſſoient fous leurs
voutes ſuſpenduës , & venoient
environner ſes Maiſons , qu'il ſe
plaiſoit quelquefois de faire con
duMercureGalant.
77
ſtruire au milieu d'e,flots . SaTable
eſtoit régulierement ſervie
des mets les plus rares en Vaiſſelle
d'or & d'argent enrichie de
pierreries. Il avoit diverſes Salles
où il prenoit ſes repas , qui
montoient à des ſommes immenſes
, entr'autres celle qu'il apel.
loit la Salle d'Apollon , dans laquelle
les Feſtins qu'il avoit accoûtumé
de faire eftoient reglez
fur le pié de cinquante mil écus
chacun. Si tout cela eſt vray,comme
ces deuxAutheurs en font foy,
on ne s'étonnera pas qu'un Homme
auſſi opulent , auſſi magnifi
que, auſſi diſſolu que ce Romain,
puſt eſtre fourny du grand nombre
de Robes de Pourpre que
luy attribuë Martial .
Quoy qu'il en ſoit, cette abon.
E iij
78 Extraordinaire
dance de Pourpre chez un Particulier
, ne diminuë rien de la
valeur de cette teinture, qui pour
eſtre chere ne laiſſoit pas d'eſtre
affez commune , par le grand
nombre des lieux où elle fe faifoit.
Les principaux eſtoient
Aquin Ville d'Italie dans le La.
tium ; l'Iſle de Cô ; celle de Cythere
renommée pour la naiſſan.
ce de Vénus ; Cyzique, ou Cyzicéne,
Ville de la Propontide,
dont la Pourpré , dit le Docte
Eraſme, eſtoit d'un luſtre ſi inaltérable
, qu'elle paſſoit en Proverbe
chez les Grecs , pour ſignifier
une honte inéfaçable :
Tinctura Cyzicena dedecus non eluendum
apud Atticos appellabatur ; Getulie,
Region d'Afrique ; Hermione,
Ville de Grece des plus
du MercureGalant.
79
fameuſes pour cette prétieuſe
teinture ; témoin ce que raporte
Plutarque dans la Vie du grand
Alexandre , que parmy les riches
dépoüilles que ce Monarque
remporta de la priſe de Suze , il
ſe trouva un ſi prodigieux amas
de Pourpre d'Hermione, qu'il y
en avoit pour plus de cinquante
mille talens , que les Roys de
Perſe y faifoient conferver depuis
prés de 200, ans , & laquel .
le paroiſſoit auſſi éclatante &
auſſi fraîche , que si elle euſt eſté
tout récemment faite ; & le fecret
, ajoûte cet Autheur,qui luy
avoit fi longtemps confervé fon
luftre , c'eſt qu'on avoit mélé du
miel dans ſa compoſition ; Hydrante
, aujourd'huy Otrante ,
jadis un des plus fameux Ports
E iiij
80 Extraordinaire
de la Mer Adriatique ; Lacédemone,
ou Sparte,Capitale du Péloponese
; Melibée, Ville maritime
de Macedoine , de laquelle
je ne puis paſſer ſous filence ce
qu'a dit Lucrece de l'excellence
de ſes riches Draps de Pourpre.
Voicy comme il parle dans ſon
ſecond Livre.
LaPourpre dont le Pau avec orgueil
éclate
Dansleſuperbeatour dont Nature l'a
peint,
N'apas plus de brillant, qu'enmontre
l'écarlate
Des fins & riches draps qu'à Melibée
on teint.
On fait encore mention de
Meninge Ville d'Afrique ; de
Milet , de Muze fameux Port
d'Egypte, d'Oebalie Contrée du
du MercureGalant. 8x
Péloponefe, d'Omana en Perſe,
de Puteoles , ou Pouzole , Cité
des Tyrrheniens , de l'Ifle de
Rhodes , & de celle de Sardaigne
, dont la Pourpre auffi bien
que celle de Cyzique, paſſoit anciennement
en Proverbe , ſelon
le rapport d'Eraſme , pour marquer
le vermillon, que la pudeur
fait monter au viſage des Perſonnes
pudiques , quand on leur
dit quelque choſe de trop libre,
ou bien de peindre la couleur de
ceux qui ayant reçeu quelques
bleſſures, font teints , & comme
empourprez de leur propre fang;
Purpura Sardonica per iocum trans--
fertur ad eum qui pudefit , aut qui
ob plagassanguine tingitur, Eraſm.
Il faut encor ajoûter Sidon, Tarente
,&la celebre Ville de Tyr,
J
82
Extraordinaire
la plus renommée de toutes, tant
pour l'invention de la Pourpre ,
que pour ſa parfaite confection,
comme il paroiſt , outre ce que
nous en avons déja dit , par une
infinité de témoignages des Autheurs
Grecs & Latins que l'on
peut voir dans Gefnier , en fon
docte Ouvrage de l'Hiſtoire des
Poiffons .
Quant à l'excellence de cette
exquiſe teinture , on la peut tirer
du privilege qu'il faloit avoir
pour en faire la confection & le
trafic , & de l'honneur qui luy
eſtoit rendu par l'uſage auquel
elle eſtoit ordinairement deſtinée.
Il eſt conſtant qu'iln'eſtoit pas
permis à tout le monde de travailler
à la confection de la Pour
du Mercure Galant. 83
pre. Il faloit avoir des Lettres
Patentes ou du Prince , ou de la
Republique, qui en accordaſſent
le privilege ; y ayant , dit Ammien
Marcellin , des peines tresrigoureuſes
décernées par les
Loix contre ceux qui auroient
ofé s'en méler fans cette permiffion.
Tincture Purpura opificium
magno estimatum , nec permiſſum
cuivis, extantque hacdere legesfoveriffime
. Ces Loix ſe peuvent voir
dans le Livre 4. du CodeJuſtin.
autitre , Que resvendi non poffunt;
&il paroiſt par le témoignage
d'Euſebel. 7. c. 28. & de Nicéphore
de Calliſte 1. 6. c. 35. que
parmy les premiers Magiſtrats de
l'Empire Romain, il y en avoitun
fort conſidérable, que l'on appel.
loit Prefectus Baphiorum. Il avoit
84
Extraordinaire
la Sur- Intendance fur tous ceux
qui teignoient en Pourpre , afin
de faire obſerver toutes les cho
ſes requiſes dans cet Art, mis
avec une autorité fi abſoluë, qu'il
avoit la puiſſance du glaive fur
tous ceux de cette profeſſion.
Ainſi , au raport de Varinus, quad
il y en avoit quelqu'un convaincu
d'avoir ſophiſtiqué la Pour-
⚫pre , il le condamnoit ſans appel
a perdre la teſte : Qui Purpuram
adulteraffent, Capite plečłcbantur.
Cette Charge de Grand - Maître
, Chef, ou Sur- Intendant de
la teinture de Pourpre , ne ſe
donnoit ordinairement qu'aux
Perſonnes de la premiere qualilité
, ou à ceux que le Prince vouloit
glorieuſement récompenfer
pour quelque ſervice conſidéra
du Mercure Galant. 85
ble . Auſſi nous liſons dans le même
Nicéphore, que l'Empereur
Aurelien ayant deſſein de favorifer
un certain DorothéeEunu
que de naiſſance , Homme autant
doüé de ſcience &de vertus
que relevé par la nobleſſe de ſon
extraction , il luy donna cet offi.
ce de Préfet de la Pourpre ,
comme un témoignage autentique
de ſa bienveillance , & une
récompenſe legitimement deuë
à fon mérite. Quamobrem illum
etiam Imperatorfamiliarius complexus
, honorem ei detulit, ut tingende
Purpura praeffet. Quelques-uns ſe
font imaginez que la principale
raiſon pour laquelle l'Empereur
l'éleva à cette éminente dignité ,
eſtoit à cauſe que contre l'ordinaire
de tous les Hommes, laNa
86 Extraordinaire
ture l'avoit rendu Eunuque dés
le ventre de ſa Mere , comme fi
elle luy euſt voulu donner une
virginité naturelle , & une pureté
de prérogative de corps & de
coeur par deſſus tous ſes ſemblables
; vertu que Caffiodore diſoit
eſtre requiſe dans ceux qui prétendoient
heureuſement réüffir
dans la parfaite teinture de la
Pourpre , ſelon ces élegantes
paroles. In illis autem rubicundis
fontibus cum albentis comas ferici
doctus moderator intinxerit , habere
debet corporis puriffimam caftitatem
, quia talium rerum fecreta refugere
dicuntur immunda. Straboni .
16. dit que ceux que l'on employoit
à cette teinture , estoient
non ſeulement affranchis de toute
ſervitude,mais encore exempts
du Mercure Galant. 87
de toutes fortes d'impoſts & d'exactions
publiques, tant ceux qui
la compofoient, que ceux qui en
faifoient le trafic.
Pour ce qui eſt de l'honneur
que l'on rendoit à la Pourpre , on
ne le ſçauroit décrire plus fortement
que le fait Pline dans le
9. 1. de fon Hift. c. 36. lors qu'il
dit que cette noble couleur eſt
accompagnée d'une ſi auguſte
majeſté , & imprime une telle venération
dans tous ceux qui la regardent
, qu'il n'eſt rien au monde
à qui l'on porte plus d'hon.
neur & de reſpect. Ne voyons
nous pas, ajoûte- t- il, que les Bâ
tons de commandement la précedent
, que les Faiſceaux & les
Hallebardes Romaines luy fervent
de gardes , & luy font faire/
voye par tout comme ſes Huif88
Extraordinaire
fiers & ſes Satellites. C'eſt par el.
le que les Enfans des Princes &
des grands Seigneurs s'attirent la
reverence des Peuples , que les
Gens de Robe font diftinguez
d'avec les Gens d'Epée, les Sénateurs
d'avec les Chevaliers , les
Magiſtrats d'avec le Peuple.C'eſt
par la préſence que la colere des
Dieux eft arreſtée , que les foudres
leur tombent des mains, que
les faveurs du Ciel font répanduës
fur les Hommes , & les châ
timens détournez de leurs teſtes.
Enfin c'eſt cette noble livrée qui
fait tout le luftre & l'ornement
des Habits les plus magnifiques,
&qui releve infinimentde l'éclat
l'or & de la pompe des triomphes.
Mais pour pouſſer encore la
choſe plus loin , la venération
du Mercure Galant. 89.
que l'on avoit pour cette auguſte
couleur , eſtoit ſi grande, qu'elle
alloit meſme juſqu'à l'adoration.
Ainſi quand il eſtoit queſtion
d'aller ſaluer les Empereurs & les
Roys , reveſtus dans leurs Lits de
Juftice de ces Robes éclatantes ,
ondiſoit à leurs Sujets de venir
rendre leurs reſpects & leurs adorations
, non à la ſacrée Majesté
de leurs Royales Perſonnes, mais
à l'auguſte apareil de la venérable
Pourpre dont ils eſtoient reveſtus.
C'eſt ainſi qu'en parle le
premier Secretaire du RoyTheodoric
à undes grands Officiers de
ee Prince , pourveu d'une des
plus conſidérables Charges de la
•Cour, dans le commandement
qu'il luy fait ſuivant la coûtume,
de venir apres l'achevement de
Q.d'Avril1682. F
90
Extraordinaire
fon quartier , à la teſte de tous
ceux qui estoient de la dépendance
de ſa Charge , ſe jetter aux
pieds de fa Majeſté , pour adorer
ſa Pourpre Royale , & obtenir
par cette refpectueuſe action le
pardon des manquemens qu'il auroit
pû commettre en l'exerçant .
Quapropter spectabilitatis honore
fuffultus inter Tribunos &Notarios
venerandam Purpuram adoraturus
accede , & c . Caffiodor. Var. l. 11. Ep .
20. Ce grand Homme fait encor
le meſme commandement à un
autre Officier qui fortoit de char.
ge, dans le meſme Livre Ep. 31.
Mais la preuve de l honneur que
l'on rendoit anciennement à la
Pourpre,paroiſtra encor plus clai
repar la deſcription de l'uſage facré
& prophane, auquel cette auduMercureGalant.
91
S
guſte couleur eſtoit cõmunement
- apliquée. Pour ce qui touche l'uſage
ſacré,jeletiredutémoignage
des ſaintes Lettres qui m'appren.
nent que parmy les offrandes que
Dieu voulut luy eſtre préſentées
par les Ifraëlites,&dont il dõna la
liſte à Moyfe, quad il fut queſtion
deluybaſtir unTabernacle,l'Arche
d'Alliance,& les autres choſes
ſacrées qui regardoient fon
ſervice, la Pourpre y tient un
despremiers rangs , commeil paroiſt
en quantité de lieux du Livre
de l'Exode , & particuliere
ment dans le Chap. 35. oul'on lit
ce commandement : Omnis voluntarius
&prono animo offerat eas
Domino: Aurum, argentum , & as,
Hyacinthum& Purpuram,coccumque
bis tinctum . En ſuite Dieu or-
2.
6
Fij
92 Extraordinaire
donna que de cette Pourpre offerte
, l'on fit les courtines , les
ri deaux & pavillons qui devoient
reveſtir fon Tabernacle, l'Arche
& les autres meubles prétieux de
fon Temple , que l'on en fit le
grand Voile du Sanctuaire , la
Tente du Parvis , & en un mot
tout ce qui devoit ſervir à envelo.
per les Vaſes ſacrez. Il commanda
encore la même choſe pour les
Tuniques & les autres ornemens
de ſes Miniſtres , qu'il voulut
eſtre étoffez de Pourpre deux
fois teinte, c'eſt à dire de la plus
belle & de la plus prétieuſe , mais
particulierement la Robe qui
devoit revestir le ſouverain Pontife
dans le temps qu'il ferviroit
à ſes Autels , que Dieu avoit expreffement
ordonnée eſtre de
duMercureGalant. 93
S
e
e
e
2
10
コ
SL
cette meſme matiere , ſuivant la
figure & avec les enrichiſſemens
qu'il en avoit preſcrit luy-meſ
me à Moyfe , de la maniere que
l'a décrit l'Autheur ſacré du Livre
de l'Eccleſiaſtique, qui ditquc
cetteRobe , qu'il apelle l'Etole
fainte, le Veſtement d'honneur ,
&la Robe degloire , eſtoit étoffée
de Pourpre & d'Hyacinthe,
& toute relevée en broderie d'or
& de pierres prétieuſes : Induit
cum ftolam gloria ſtolam Sanctam
auro & Hyacintho & Purpura , opus
textile, gemmis pretiofis figuratis in
ligatura auri . Eccli . 45 .
Apropos de cette Robe Pontificale
, que le meſme Autheur
affure n'avoir jamais eſté portée
que par le Grand Preſtre Aaron
premierement , & en ſuite par
:
94
Extraordinaire
ſes Enfans & ſes Neveux,qui ſuccederent
dans la ſuite des temps
à ſa ſupréme Dignité , je ne ſçau.
rois paſſer ſous filence ce que
j'ay lû dans Joſephe , touchant
le reſpect que les Juifs avoient
pour le ſacréVeſtement,&la pré.
caution avec laquelle ils avoient
eu ſoin de le conſerver ( ſoit que
ce fuſt le meſme qui avoit eſté
fait pour Aaron,ſoit que ç'en fuſt
un autre fait ſur ſon modelle )
juſques au temps d'Hircan premier
du nom, Souverain Sacrificateur
, duquel il eſt dit dans le
quatriéme Livre des Machabées,
qu'il fut grand en trois manieres
, en Principauté, en Sacerdoce
, & en don de Prophetie ; &
lequel au témoignage de cet Hiſtorien
, fit baſtir exprés une ſu.
duMercureGalant. 95
perbe Tour, ou petite Forterefſe,
proche du TempledeJerufalem
, pour'y garder avec plus de
ſeureté cette prétieuſe Robe ,
établiſſant auſſi ſa demeure en
ce meſme lieu , afin d'en eſtre
luy-mefme le gardien , ne ſouffrant
jamais qu'elle en fortiſt
, que quand il s'en reveſtoit
dans le temps des Sacrifices les
plus folemnels , apres quoy il la
remettoit dans une Chambre fecrete
de cette Tour , dont luy
ſeul avoit la clef. La meſme
choſe fut obſervée par tous ceux
qui vinrent apres luy au ſouverain
Pontificat , & meſme par
Herode ufurpateur du Sacerdoce
, auſſi bien que du Trône de
Judée , lequel ayantnommé cette
Tour Antonienne , du nom
96 Extraordinaire
de M. Antoine , dont il s'eſtoît
fait la Creature , n'en ôta pas.
pour cela la Robe Pontificale ,
pour ne ſe pas attirer la haine du
Peuple. Son Fils Archelaüs en
fit autant ; ce qui dura juſqu'à
ce que les Romains s'eſtant emparez
du Royaume deJudée , &
l'ayant réduite en forme de Province,
ils s'emparerent en meſme
temps de la Robe fainte, fans cependant
la profaner en aucune
forte. Ils la mirent ſeulement
dans une autre Fortereffe de la
Ville en une Chambre fermée
à double ferrure & ſcellée du
Sceau des Souverains Preftres ,
& des Gardiens du Thréfor
public , une Lampe brûlant con.
tinuellement devant la Porte du
dieu où eſtoit ce faint Dépoſt
que
duMercure Galant. 97
que le Capitaine de la Fortereiſe
avoit en ſa garde , & qu'il mettoit
entre les mains du Grand
Preſtre lors qu'il en avoit beſoin
pour quelque grande folemnité,
laquelle paſſée, le Grand
Preſtre la luy remettoit entre les
- mains , pourla renfermer au mefme
lieu avec les précautions accoûtumées.
C'eſt la remarque que fait ce
- fidelle Hiſtorien touchant la venération
que les Juifs avoient
pour cette Robe Pontificale , à
l'imitation de laquelle , au moins
pour ce qui regarde la couleur,
je ne doute point , apres le Sçavant
Eveſque de Mende dans fon
Rational , qu'on n'ait introduit
l'uſage de la Chape ordinaire de
N. S. P. le Pape , que ce Prélat
Q. d'Avril 1682 . G
t
98 Extraordinaire
diteſtre communément de couleur
rouge, non pas de Pourpre ,
parce qu'il n'en eſt plus , mais d'Ecarlate
, couleur qui approche le
plus de la Pourpre, Hinc eft, dit cet
Autheur,quòdfummus Potifex Cappa
rubea exteriussemper apparet indutas.
Durand. Ration. D. Offic. L.3.
Il en faut dire autant de l'Habil
lement rouge des Cardinaux , qui
leur fut accordé ſelon Bzovius
par le Pape Innocent 4. l'an
1245. & des Robes de la meſme
couleur que portent d'autres Prélats,
&meſme des Chanoines aux
grandes Feſtes dans quelques
Eglifes Cathédrales , qui ne font
ainſi colorées que pour imiter les
Robes & Tunique de Pourpre
que portoient les Sacrificateurs,
&lesPreſtres de l'Ancien Teſtai
コ
-
1
duMercure Galant. 99
ment ; ce qui fait affez connoiſtre
la conſidération particuliere qu'
on a toûjours euë pour la Pourpre
dans l'uſage des choſes ſacrées.
On n'en a pas moins eu dans
ce qui regarde les chofes propha.
nes . Cela ſe prouve en ce que la
plupart des Nations idolâtres
avoient coûtume de reveſtir les
Simulachres de leurs fauſſes Divinitez
d'Ornemens , & de Robes
de Pourpre. Je n'en veux pour
garant qu'un paſſage de l'Ecriture
Sainte. Il eſt du Prophete
Baruch , au fixieme Chapitre de
ſes Viſions , où ce Prophete décriant
fortement l'aveugle idolatrie
des Babiloniens , & voulant
la faire avoir en horreur aux Iſraë
lites qui estoient detenus par eux
en captivité , il tâche de prouver
Γ
1
1
!
1
Gij
Extraordinaire
à ces derniers qui estoient les
Adorateurs du vray Dieu , par
pluſieurs raiſons également fortes&
convainquantes, le pitoyable
aveuglement des premiers, en
leur expoſant la foibleſſe , l'impuiſſance
, & l'inſenſibilité de ſes
malheureuſes Idoles de métal , de
bois , & de bouë , qu'ils eſtoient
affez foux de reclamer comme
leurs Conſervateurs & leurs Tutelaires
, lors qu'elles n'avoient
pas meſme le pouvoir de ſe conſerver
elles. meſmes, ny de ſe défendre
des vers , ny de la tingne
qui rongeoient & mettoient par
lambeaux les prétieux Ornemens
de Pourpre dont elles eftoient parez
.Cela ſe confirme par le témoignage
d'un Prophane. C'eſt celuy
deVopiſcus. Il dit que lors que
du Mercure Galant. ΙΟΙ
-
コ
S
e
t
i
Probus fut élevé à l'Empire , les
Soldats qui le proclamerent dans
leur Camp, voulant, felon la coútume
, le reveſtir de la Pourpre
afin de le ſalüer pour Empereur,
& ne trouvant point de Robe de
cette couleur , ils prirent une
Mante de Pourpre qui couvroit
une Statuë d'un Temple prochain
, & la luy mirent fur les
épaules . Ornatus etiam Pallio Purpureo
, quod de Statua Templi ablatum
eft.
Mais fi les Simulachres des
Dieux de la Gentilité eſtoient ornez
de la Pourpre, on ne doit pas
douter que leurs Preſtres n'en
fuffent pareillement reveſtus .
Tite- Live en fait foy dans le Livre
4. de fon Hift. Decade 4.
Lampride, dans la Vie d'Alexan
Giij
102 Extraordinaire
dre Severe ; Cicréon, en la Cauſe
de Sextius , & quantité d'autres ,
qui portent tous témoignage que
les Preſtres des Idoles , & particu-
•lierement les Romains, portoient
cette riche Couleur dans leurs
Robes Sacerdotales ; ſoit qu'ils
fuffent reveſtus de la Pretexte,
qui estoit une forte de Robe blanche
ayant pour ornement une
bande de Pourpre qui la bordoit
tout autour , ce qui fait, dit Ma.
crobe , que cette Robe eſtoit appellée
par les Latins , Pretexta,
comme qui diroit, cui Purpura Pretexitur
, le verbe Pratexo , figni-
-fiant border , ou ceindre de quelques
bandes ; ſoit qu'ils portaf
fent le Laticlave , qui eſtoit une
autre forte de Robe, dont le fond
de l'Etofe eſtoit de Pourpre en .
du MercureGalant. 103
ว
:
S
2.
.
richie fur le devant & les ouvertures
de clous d'or, d'argent , ou
d'autre matiere , qui y estoient
couſus en façon de freluches ou
boutons à queuë , dont le fond
eſtoit blanc , avec ces meſmes figures
de clous compoſez de foye
ou de laine teinte en Pourpre,attachées
deſſus , laquelle forte de
Robe ainfi boutonnée ou Lati .
clave , eſtoit en uſage pour les
Preſtres dans le temps de leurs
Ceremonies , comme le marque
Silius Italicus dans ſon Livre 3. à
peu prés en ces termes ;
هللا
Pendant qu'une douce harmonie
De Voix & d'Instrumens , rempliſſoit
cessaints Lieux
D'une agreablemélodie;
Le Prestre revestu d'un Habit glorieux,
Giiij
104
Extraordinaire
Ou fur un riche Drapmille Clous précieux,
Formolent une éclatante & rareBroderie,
Vintfaire la Cerémonie;
Et l'Encenſoir en main d'un airdevotieux
.
Parfuma tour à tour les Images des
Dieux.
Soit enfin que ces meſmes
Preſtres fuſſent revétus de la Trabée
, qui eſtoit une eſpece de Robe
toute de Pourpre de fine laine
ou de foye , brochée d'or, & faite
à guiſe de Chape , ou grand Man .
teau , qui s'ouvroit tour du long
par le devant, & s'attachoit vers
le col avec des Agraffes ou Boucles
d'or , & qui estoit proprement
l'ornement de Cerémonie
dont ſe ſervoient les Augures , &
les autres Miniſtres du premier
Ordre Sacerdotal ; d'où vient
du Mercure Galant. 105
qu'elle s'appelloit felon Servius ,
Trabeafacra , Sacerdotalis &Auguralis.
Si du Sacerdoce Payen nous
paſſons à l'Etat Laïque & Politique
, nous verrons pareillement
la Pourpre en uſage & honorée
dans toutes les principales conditions
qui le compoſent ; & pour
commencer d'abord par les Perſonnes
qui y tiennent le premier
rang, ne voyons nous pas la Pourprehonorée
dans les Monarques ;
les Pages ſacrées Chapitre 8. du
Livre des Juges , dans la deſcription
qu'elles font des riches dépoüilles
que Gédeon remporta
de la défaite des Roys de Ma.
dian , ſpécifient nommément la
Pourpre dont ces Princes avoient
coûtume de ſe veftir. Abſque or106
Extraordinaire
1
namentis & veste Purpurea quibus
Reges Madian uti foliti crant.
Dans le 8. Chapitre du Livre
d'Efter , elles nous diſent que lors
que le Roy de Perſe Affuerus
voulut honorer Mardochée pour
reconnoiſſance de ſa fidelité , il
commanda qu'on le reveſtit des
Habillemens Royaux , & qu'on
luy mit un Manteau de Pourpre
fur les épaules ; Mardochausfulgebat
veſtibus Regiis amictus fcrico
pallio atque purpurco. Et enfin elles
nous déclarent dans les Evan.
giles , qu'apres que les Soldats de
Pilare eurent flagellé le Sauveur
duMonde , ils luy mirent par dé.
rifion une Couronne d'épine fur
la teſte , un Roſeau pour Sceptre
dans les mains , &un vieux Manteau
de Pourpre fur les épaules,
du Mercure Galant.
107
#comme autant de marques par
leſquelles ils vouloient figurer les
* ornemens de ſa Royauté.
De plus, s'il eſt permis d'apuyer
l'autorité des ſaintes Ecritures
par les témoignages des Autheurs
profanes , nous apprenons deJoſephe
au Livre 17. de ſes Antiq.
Chap . 11. que les Roys des Juifs
fs'habilloient de Pourpre lors
qu'ils paroiſſoient dans leurs Habits
de Cerémonie , & que fuivant
cette coûtume , Hérodeeftant
mort , on reveſtit fon Corps
de la Pourpre,&des autres Orne.
mens Royaux , & qu'en cet équi-
- pageil futporté en grande pompe
au Tombeau de ſes Anceſtres .
Q. Curt. Livre 3. dit que les Roys
dePerſe ne portoient point d'autres
Habillemens que de cette
108 ¥ Extraordinaire
riche Couleur ; & Denis d'Hali.
carnace , que tous les Roys qui
commanderent à Rome depuis
Tarquin l'Ancien juſques aux
temps des Confuls , & les Con.
fuls enſuite juſqu'au Regne des
Empereurs , prirent la meſme pa.
rure.-
Les Empereurs qui s'emparerent
de l'authorité des Confuls,
ſans toutefois les dépoüiller de
leur dignité , firent auffi de la
Pourpre le principal ornement
de leurs Perſonnes . Les exemples
en font trop fréquents dans
tous les Autheurs pour endouter,
quayque l'on ne ſçache pas bien
poſitivement le temps où ils ont
commencé de la porter , au
moins dans leurs Habits ordinaires
; car pour les ornemens qu'ils
du Mercure Galant. 109
1
prenoient dans les Ceremonies
publiques , comme dans les Sa-
Dacrifices , les Triomphes , les Spectacles
, les Audiences des Ambaffadeurs,&
autres pareilles oc-
@cafions, l'on ne doute point qu'ils
p n'y paruſſent reveſtus de la Pourpre.
Lampride fait voir dans Aléare
xandre Sévere , que l'uſage leur
Tins en eſtoit ordinaire avant le temps
- de cet Empereur , lors qu'il dit
el que ſa Mere le garantit louvent
er de la fureur des Soldats , en leur
montrant ſeulement la Pourpre
Impériale ; Quem Sepè à Militum
ira objecta purpure ſumme defendit.
Herodion confirme cet uſage en
divers endroits de ſon Hiſtoire,
entr'autres au Livre 2. en décri
vant la promotion de Probus , il
dit que le Peuple & les Soldats .
i
A
110 Extraordinaire
l'ayant éleu Empereur lors qu'il
y penſoit le moins , allerent chez
luy en foule,& que l'ayant tiré de
fon Lit où ils le trouverent encor
couché , ils l'enveloperent de la
Pourpre Impériale , le porterent
dans le Senat , & l'y falüerent
Empereur. Ce que Vopiſcus raconte
dans la Vie de Proculus,
fait entierement àmon ſujet. Ce
Prince , avant qu'on l'euſt élevé
à l'Empire , joüoit un jour aux
Echets , mais avec tant de bonheur
& d'adreſſe , qu'il gagna
juſqu'à dix parties de fuite. Un
certain Boufon de qualité , qui
eſtoit enſa Compagnie & qui obſervoit
le jeu , voyant que la fortune
luy eſtoit fi favorable , ſe
ſaiſit d'une Caſaque de Pourpre
qu'il rencontra fous ſa main ,&la
du Mercure Galant. IZ
mettant ſur les épaules de Proculus
, il ſe jetta à ſes pieds& luy
d fit cette courte harangue ;Je vous
faluë ô Auguſte le Victorieux, &
je vous proclame Empereur.
100
ent
ra
ert
CetAutheur a voulu ſans- doute
exprimer par cette action la Cerémonie
qui s'obſervoit à Conſtantinople,
à la création des nou-
( veaux Empereurs. Entr'autres
Erf Ornemens Impériaux , on leur
mettoit ſur les épaules un Manteau
de Pourpre enrichy d'or &
de pierreries , comme le marque
le Poëte Corippe dans le Panégyrique
de l'Empereur Juſtin , L.
4. Num. 2 .
10
Caſareos humeros ardenti murice texit
Circumfusa chlamys, rutiloque ornata
metallo, &c.
La meſme cerémonie du Man-
:
112 Extraordinaire
teau de Pourpre ſe pratiquoit
auſſi tant à l'égard des Enfans des
Empereurs , qu'à l'égard de ceux
qu'ils adoptoient pour leurs Collegues
& Succeſſeurs à l'Empire,
lors que cette adoption fe faifoit
publiquement ; mais avec cette
diférence , que le Manteau qu'on
leur donnoit eſtoit ſimplement
de Pourpre , & fans aucun ornement
de broderie , ainſi qu'il paroiſt
dans l'adoption de Vérus
par l'Empereur Adrien , & comme
on l'apprend d'une Lettre que
l'Empereur Commode écrivit a
Clodius Albinus , par laquelle il
luy permettoit de prendre le nom
de Céſar , s'il en eſtoit beſoin ,
avec les Ornemens Impériaux , à
la réſerve de l'or ſur la Robe de
Pourpre , afin que l'Armée euſt
;
du MercureGalant. 113
C
plus de conſidération pour luy,
&qu'à ces auguſtes marques elle
reconnuſt & refpectaſt en meſme
temps en luy la Majeſté de l'Em.
pire. Jules Capitolin, dans la Vie
du meſme Albinus.
Cela prouve affez que la Pourpre
faifoit la plus belle parure des
- Empereurs , &fait voir en meſme
temps , que prendre ou accepter
la Pourpre , c'eſtoit ſe déclarer
hautement pour Empereur , ou
pour Succeffeur & prétendant à
'Empire. Auffi porter cet Habil
lement , fans y eſtre autoriſé ou
par droit naturel , à cauſe de ſa
naiſſance , oupar droit d'adoption,
ou enfin par une finguliere
Conceffion du Souverain , c'eftoit
ſe rendre coupable de crime
de leze- Majesté au premier chef.
Q.dAvril 1682. H
114
Extraordinaire
1
۱۰
Qui voudra en voir des preuves,
n'a qu'à lire Ammien Marcellin
L. 16. & 17. Zozime L. 4. Egeſippe
L. 2. de la ruine de Jérufalem,
Athenée L. 12. Paul. 5. Sent.
Tit.25 Julian. Novell. 113. Cap.
20.& quantité d'autres.
Ce que je dis ne doit pas s'en..
tendre de toute forte de Pourpre
en general , mais ſeulement de
celle qu'on réſervoit pour la Perfonne
des Roys, & qui eſtoit telle
que l'a décrit le ſçavantCaffio .
dore , avec ſon élégance ordinaire
dans ſes Varietez L. 1. Ep. 2.
C'eſt cette Pourpre qu'on appelloit
par excellence , Purpurafumma
, clariffima , Regia , Imperialis,
&c. & de laquelle au raport de
Luitprand de Reb. Europ . 1. 1.
Les Empereurs de Conſtantinodu
Mercure Galant. 115
-ple avoient une Chambre toute
tenduë, dans le lieu le plus facré
auſſi-bien que le plus fecret de
leur Palais , qui s'appelloit Porphyra,
ou la Pourpre. Les Impératrices
faifoient ordinairement
leurs couches dans cette Chambre
ſuivant l'Ordonnance des
meſmes Empereurs , raportée par
Nicetus l. 5.&les Enfans qu'elles
y mettoient au monde s'appelloient
Porphyrogenites , parce
qu'outre cet appareil , ils eſtoient
encor reçeus dans des Langes de
Pourpre à leur premiere entrée
dans le monde ; ce qui pouvoit
faire dire à ces jeunes Princes ,
ainſi qu'à celuy dont parle Hérodien.
Lapompe& leshonneurs font nez avec
1
moy;
Hij
116 Extraordinaire
La Nature aufortir du ventre de ma
Mere,
M'afait le Succeſſeur duTrône de mon
Pere;
EtlaPourpre ennaiſſant, m'a reçeu come
unRoy.
2
il eft con-
Car pour la Pourpre commune,
dont la couleur avoit quelque
choſe de moins éclatant que la
Pourpre Impériale
ſtant que bien d'autres que les
• Princes avoient , ou ſe donnoient
le privilege de la porter. Outre
ce que nous liſons dans Athenée
1. 12. que le Grand Alexandre ordonna
par une Déclaration ex.
preſſe à toutes les Villes d'Ionie,
&nommément aux Habitans de
Chio , de luy envoyer tout ce
-qu'ils auroient de Pourpre dans
leurs Magazins , afin qu'il puſten
du Mercure Galant.
117
e
dorner des Robes à ſes Courti-.
fans , & à tous ſes Capitaines
( Volebat enimfocios omnesflolispurpureis
ornari ; ) Outre ce que raporte
encor le meſme Athenée
du Roy Antiochus , qu'il avoit
à ſa ſuite quinze cens Officiers
це tous vétus de Pourpre ; Erant &
bimille fupra quingentos ; omnes iſti
predicti Purpurea habebant fuperindumenta.
Il eſt manifeſte qu'anciennement,
les Magiſtrats & autres
Officiers publics eſtoient revétus
de Pourpre dans l'exercice
de leurs Charges. Hippias Erythréentémoigne
dans le 2. L. de
fon Hiſtoire , que ceux qui exerçoient
la Judicature en fon Païs ,
rendoient juſtice aux Parties
dans leurs Tribunaux placez à
l'entrée des Portes de la Ville,
118 Extraordinaire
eux eſtant habillez de Robes de
Pourpre . Tribunal ante portas conftituentes,
judicabant, Purpureos ami-
Etus , fagulaque Purpurea habentes.
Athenee Livre 12. Chapitre 3. remarque
que chez les Perfes , les
Magiſtrats estoient non.feulement
revétus de Pourpre , mais
que les Tribunaux , les Sieges , &
le Parquet de leur Magiftrature
en estoient auſſi couverts . La
meſme choſe eſtoit en uſage chez
lesJuifs, au raport de Philon dans
ſa Déclamation contre Flaccus;
& enfin Tite- Live eſt témoin ,
qu'à Rome & dans toute la dépendance
de ſa domination , dés
le temps meſme de la République
, la Pourpre eſtoit portée par
tous ceux qui estoient pourvûsde
quelques Charges qui regardoic
du MercureGalant. 119
re
&
ou l'adminiſtration de la Juſtice,
ou le gouvernement du Peuple;
de forte que les Magiſtrats , tant
de la Ville , que des Colonies &
Municipes , les Commiſſaires , &
Capitaines des Ruës & des Quarale
tiers , les Principaux & Doyens
nades Colleges , les Augures , les
Sacrificateurs &les Preſtres , en
un mot tous les Sénateurs & Officiers
Patriciens , ſe ſervoient communément
de la Pourpre dans
leurs Robes de ceremonies , &
avoient le droit de la porter non
ſeulement pendant leur vie , mais
meſmes de faire brûler leurs
- Corps apres leur mort avec ce
riche Ornement. Necuti viviſolùm
habeant tantum infigne,fed etiam
ut cumeo crementur mortui.
urt
LA
e
1
Cependant l'honneur de por-
1
120 Extraordinaire
ter la Pourpre dont joüiffoient
tous les Magiſtrats Patriciens,
n'eſtoit point accordé aux Plebeïens
, c'eſt à dire aux Officiers
qui eſtoient pris de l'ordre du
Peuple. Etles Tribuns mefmes,
quoy que leur Charge fuft de
beaucoup plus conſidérable que
celles de quantité de Patriciens,
en furent longtemps privez com .
• me nous l'apprenons de Plutarque
dans la Queſtion 81. des Romains
; où cet Autheur demandant
pourquoy ces derniers Officiersne
portoient point la Pourpre
, puis que d'autres Magiſtrats
moins importans qu'eux, avoient
le privilege de la porter , il en
rend luy- meſme la raiſon , & dit,
Que les Tribuns du Peuple ne
jouüiffoient point de cet honneur,
du Mercure Galant 121
e
di
L
parce qu'il ne leur eſtoit pas permis
de ſe faire accompagner par
des Huiffiers & des Gardes , ny
de ſe faire traîner en Chaife Curule,
comme les grands Officiers ;
&que leurs Charges n'eſtant pas
proprement des Charges deJudicature
, puis qu'ils n'avoient que
le droit de propoſer , non celay
de décider , ils n'eſtoient pas cenſez
proprement Magiſtrats , &
par conséquent ils ne devoient
pas avoir l'équipage ny les ornemens
de ceux qui l'eſtoient veri
tablement. Joignez à cela que
s'ils prétendoient eſtre revétus de
la Magistrature , àcauſe que par
la Loy Atinia , ils avoient le privilege
d'entrer au Senat & d'y
dire leur avis ; comme ils n'eftoient
les Magiſtrats que du Peu-
Q.d'Avril 1682. I
1.
122 Extraordinaire
ple , ils ne devoient point auſſi
eſtre vétus autrement que le
Peuple , afin que le plus petit de
ce dernier état , auſſi bien que le
plus grand , puſt avoir un accés
plus libre aupres d'eux , n'euſt
point de crainte de les aborder les
voyant populairement habillez.
Et voila , ſelon le ſentiment de
Plutarque , les raiſons pour lefquelles
les Tribuns eſtoient exclus
du privilege de porter la
Pourpre.
Toutesfois , s'il eſt vray qu'ils
enfuſſent privez du temps de cet
Autheur , ce que quelques autres
n'accordent pas , il eſt encor vray
que leurdignité s'eſtant fort ac.
cruë depuis leur inſtitution, auffibien
que leur puiſſance , par les
honneurs , lesgrades , &les prećduMercure
Galant.
123
le
de
le
es
es
Z
He
minences qui leur furent premie
rement accordées par les Con
fuls Q. Aurelius Cotta , & L.
Octavius , l'an de la Fondation
de la Ville 678. confirmées quelque
temps apres par Pompée , &
debeaucoup augmentées par Auguſte
, qui leur fit meſme l'honneur
de ſe mettre de leur Corps,
& qui poſſeda le Tribunat l'ef.
pace de37. ans ; il eſt, dis-je , vray
qu'ils prirent bien- toft , non ſeulement
les Huiſſiers , les Faif
ceaux & la Chaiſe Curule , mais
encor la Robe de Pourpre , qu'ils
portoient meſme dés le temps de
Cicéron , comme il ſe juftifie par
- un paſſage de ce Prince des Ora-
-teurs dans la Cauſe de Cluentius,
- où invectivant contre le Tribun
- Quintius, il dit ces paroles. Faites
I ij
124
Extraordinaire
un peu reflexion , Peres Conſcripts
, à ce que vous avez pù re,
marquer tant de fois vous-mefmes
, fur la conduite du Perfonnage
contre lequel la verité me
force de déclamer. Rapellez dans
vos eſprits ſes moeurs dépravées ,
ſa vie diffoluë , fon orgueil inſuportable
, & remettez- vous devant
les yeux le front , le geſte,
&le faſte avec lequel ce Tribun
faiſoit parade de ſa Robe de Pourpre
traînante juſqu'aux talons;
Atque illam usque ad talos demiſſam
Purpuram recordemini. Mais les
Magiſtrats n'eurent pas ſeuls le
privilege de porter la Pourpre. Il
s'étendit à Rome juſqu'aux Chevaliers,
àqui l'on permitde ſe revétir
du Laticlave qui eſtoitune Tunique
de Pourpre , ou garnie de
du Mercure Galant. 125
t
12
10
1-
Pourpre commeje l'ay déja dit,&
de prendre laTrabée, Robe encor
plus précieuſe que le Laticlave,
dont la trame , dit Ferrarius L. 2 .
C. 4. eſtoit de Pourpre , & l'eftain
de Laine tres -blanche , се
qui faiſoit une agreable diverſité
de couleurs, en maniere de petits
carreaux ſemez par toute l'Etofe.
Que les Chevaliers euſſent l'uſage
du Laticlave , je l'apprens du
docte Lipſe dans ſes Notes fur
Tacite. Il dit que du temps des
premiers Empereurs , les Chevaliers
qui portoient la qualité d' Illuftres
, avoient droit de porter le
Lanticlave. Et pour le prouver,
il ſe ſertd'un paſſage de Dion au
L. 59. où cet Hiſtorien raconte
que l'Empereur Caïus voyant
l'Ordre des Chevaliers fort dimi.
I iij
126 Extraordinaire
nué , & en tres-petite conſidération
, crut le rétablir en la premiere
ſplendeur en y mettant les
Perſonnes les plus qualifiées de
tout l'Empire , auſquelles , pour
rendre leur Compagnie plus auguſte
, il permit de porter l'Habillement
, qui n'apartenoit auparavant
qu'aux Preſtres & aux
Senateurs . Cependant il faut dire
que cet honneur leur avoit efſté
déja accordé auparavant , & que
non ſeulement les Chevaliers ,
mais meſme leurs Enfans , portoient
cette forte de Robe avant
la conceffion de cet Empereur.
Cela ſe voit manifeſtement en ce
que dit Ovide dans le quatriéme
des Triftes , où ce Poëte qui eftoit
Chevalier , & Fils de Chevalier
Romain , raconte la cerémoduMercureGalant.
127
nie qui ſe fift lors que ſon Frere &
= luy prirent la Tunique à clou lar .
ge , en quittant la Robe virile.
D'ailleurs que les Chevaliers
Romains portaffent la Trabée,
Pline en eſt garant , lors qu'il dit,
que quoy qu'au commencement
il n'y euſt que les Roys , & les
Triomphans qui la portaſſent, les
Chevaliers ſe l'aproprierent dans
la fuite dutemps ,&s'en parerent
d'abord au jour de leur Montre,
ou Reveuë generale , appellée
Tranfucctio , qui ſe faifoit aux Ides
de Juillet ; ce qui eſt confirmé
par Denis d'Halicarnaffe, qui dit
au L. 6. que les Chevaliers dans
cette Montre marchoient en ordre
ſelon les Tribus & Centuries,
avec tout l'Equipage & les marques
de l'Ordre , revétus de Tra-
I iiij
128 Extraordinaire
,
bées & couronnez d'Olivier . A
quoy s'accorde encor Suétone,
quand il dit dans la Vie de Domi.
tien que le Senat , pour faire
honneur à ce Prince&pourplus
grande fûreté de ſa Perſonne, ordonna
que toutes les fois qu'il
exerceroit le Confulat , les Chevaliers
Romains , ſelon que le
fort leur feroit échu , marcheroient
devant luy entre les Huifiers
& les Archers de ſa Garde,
eſtant vétus de leurs Trabées , &
portant leurs Lances militaires en
main. Ut Equites Romani quibus
fors obtigiffet ,Trabeati, &cumhaftis.
militaribus pracederent eum inter Li-
Etores , Apparitoresque.
Le privilege de porter la Pourpre
, ne ſe réſerva pas ſeulement
pour les Magiſtrats , & les Chedu
Mercure Galant. 129
valiers de l'Etat Romain , mais il
s'étendit encor juſques aux En.
fans de tous ceux qui avoient
affez de bien pour leur faire porter
la Prétexte , qui estoit une
Robe chargée de quelques bandes
de Pourpre , comme nous
avons fait voir . D'abord ſelon
Macrobe , il n'y eut que les En-
- fans de noble extraction qui la
- porterent , tant pour les diftinguer
de ceux qui ne l'eſtoient pas,
qu'afin de les exciter par cet honneur
à ſuivre l'exemple du Fils de
Tarquin l'Ancien , cinquiéme
Roy des Romains. Ce jeune
Prince , âgé ſeulement de quatorze
ans, avoit accompagné fon
Pereen la Guerre contre les Sabins
, & s'eſtoit ſi glorieuſement
ſignalé dans la derniere Bataille
130
Extraordinaire
où cette Nation fut entierement
défaite , qu'au retour de ce Combat
, Tarquin le loüa publiquementde
ſa vertu & de ſa vaillance;
& pour l'engager à ne ſe point
démentir , il luy permit de porter
l'Anneau d'or , appellé Bulla , &
la Prétexte , qui estoient deux
des plus belles marques d'honneur
que portafſſent les Triomphans.
Ce Prince donna quel .
que temps apres la meſme per
miffion aux Enfans des Nobles
pour la meſme fin. Elle fut encor
donnée dans la ſuite , &particulierement
dans le temps de la-feconde
guerre , l'Unique aux petits
- Fils des Affranchis pourveu
qu'ils fuſſent Nobles , pour la
raiſon que le meſme Autheur en
raporte au premier de ſes Saturdu
Mercure Galant. 131
1
nales chapitre 6. Et enfin on accorda
indiféremment ce privilege
à tous les Enfans de l'un &
de l'autre Sexe , libres , & affranchis
, Nobles, & Roturiers, pourveu
qu'ils fuſſent nez en légitime
mariage. Les Garçons portoient
cette Robe juſqu'à l'âge de 15.
ou 16. ans , qu'on leur donnoit la
Robe virile ; & les Filles juſqu'au
jour de leurs Nôces.
Le Commentateur d'Alciat, dit
que la raiſon morale pour laquelle
les Romains faifoient
prendre la Robe Prétexte bordée
de Pourpre à leurs Enfans,
eſtoit pour leur apprendre à eſtre
modeſtes & pudiques, parce que
la couleurde Pourpre eſt un figne
de modeſtie ſur le viſage des Enfans
, & comme le caractere de
132
Extraordinaire
cette honneſte pudeur qui rend
ordinairement illuſtres ceux de
leur âge , quandelle éclate éga .
lement en leurs diſcours & en
leursactions. Purpureus colorpudoris
indicium , hinc Pratexta Romanos
pueros admonebat , verecundiam
indictis foEtisquefervandam. Claud.
Minci.in Embl. Alciat. Auffieft- ce
cette excellente teinture que le
judicieux Caton vouloit que les
Enfans priſſent d'auſſi boneheure
furleur front,que celle de laPour.
pre qu'on leur faifoit prendre ſur
leurs Habits. Cela me fait ſouvenir
de ce que dit un jour Diogene
à un jeune Garçon qu'il
voyoit rougir en parlant à luy;
Confide fili,hic enim virtutis eft color.
Courage, mon Enfant, j'aime
àvoir cette couleur fur ton vidu
MercureGalant. 133
;
1
!
ſage, parce queje la regarde comme
l'indice & la livrée de la vertu
qui regne dans ton coeur.
Les Syracuſains ne tiroient pas
un ſymbole ſi glorieux de la Pour.
pre que les Romains , puis qu'au
lieu de regarder cette éclatante
couleur comme le caractere de
la pudeur , & de la modeſtie , ils
la regardoient au contraire comme
Héroglyphe de l'éfronterie,
& de l'impudence. De- là vient,
dit Athenée , que ces Peuples ne
permettoient point du tout l'uſage
de la Pourpre aux Femmes
honneſtes & vertueuſes ; non pas
meſme d'en avoir une ſimple bande
ſur leurs Robes , donnant au
reſte pleine liberté d'en uſer à
toutes celles qui avoient entierement
renoncé à l'honneur. Sira134
Extraordinaire
cufani prohibuerunt ne Mulieresferrent
veftes Purpura Pratextas , praterquam
meretrices. Ce qui leur
eftoit accordé , plutoſt afin de
rendre leur infamie plus connuë,
que pour les faire paroiſtre plus
agreables par cet ornement. Le
ſentiment de ces Peuples n'eſtoit
guére conforme à celuy du plus
lage de tous les Hommes , lequel
faiſant dans le 31. de ſes Prover.
bes , le portrait de la Femme vertueuſe
, luy donne pour Habit la
Robe de Pourpre. Byſſus & Purpura
indumentum ejus .
Mais enfin pour terminer ce
que nous avions à dire touchant
l'eſtime & l'uſage ancien de la
Pourpre , diſons encor que cette
riche teinture n'eſtoitpas ſeulement
en vogue dans les Villes,
1
du Mercure Galant. 135
1
!
1
:
dans les Temples , les Palais &les
Tribunaux de laJuſtice , dans les
Jeux, les Spectacles , & lesTriomphes
,&employée à ſervir d'Habits
& d'Ornemens anx Dieux,
aux Empereurs , aux Roys , aux
Preſtres , aux Magiſtrats , aux
Chevaliers , aux Femmes meſmes
& aux Enfans ; qu'elle eſtoit encor
en credit dans les Armées &
en uſage parmy les Gens de guerre.
Deux ou trois exemples ſuffiront
pour établir cette verité.
L'Ecriture Sainte me fournira
le premier. Elle nous apprend
que les Soldats ſe reveſtoient de
de cette couleur, puis qu'on trouve
dans le Prophete Naham, que
cette formidable Armée d'Aſſyriens
qui mirent le Siege devant
Ninive , eſtoit toute parée de
1
136
Extraordinaire
Pourpre. Viri exercitus in coccineis.
Je tire les autres des Autheurs
Prophanes ; comme de Xénophon
au Livre 6. de ſa Cyropadie,
quitémoigne que toutes lesTroupes
de l'Armée du Grand Cyrus
eftoient toutes brillantes , & par
la ſplendeur de leurs Armes , & de
leurs Boucliers de Cuivre , & par
l'éclat de la Pourpre de leurs Habits.
Itaque univerfus exercitus are
fulgurabat,punicesqueflorebat ornatu.
De Q. Curce L. 3. & 5. de Juſtin
L. 11. d'Ammien Marcellin, L.13 .
& de Tertullien , de habit. mulier.
C. 7. qui témoignent tous la mefchoſe
au regard des Medes , des
Babyloniens , des Lacedemoniens
, & autres Peuplesde l'Afie,
qui ſe revétoient de cette noble
Livrée lors qu'ils alloient au comdu
MercureGalant. 137
R
bat. Ce qu'ils faisoient , dit Elian ,
non tant par ornement & par
+ pompe , que pour donner de la
terreur à leurs Ennemis , ou plu.
toſt pour s'inſpirer du courage à
eux - meſmes , & ſe fortifier le
coeur qui leur euſt pû manquer à
la veuë de leur fang , s'ils euſſent
eſté bleſſez. En effet lors qu'il
- venoit à couler fur leurs Habits ,
ils ne s'en appercevoient pas ſi aiſement
pour le raport qu'il auroit
avec la Pourpre dont ils eſtoient
revétus. Ne , fi quando vulnerari
cos contigiffet , fanguinis aspectus
metumeis incuteret. Elian. L. 6. C.6.
L'on dit que les Afriquains
eſtoient les Peuples du monde
qui aimoient le mieux cette Livrée
dans leurs Milices , que ceux
de Carthage par deſſus tous la
Q.d'Avril1682.
6
K
138
Extraordinaire
portoient comme une marque de
haute preéminence. Et que mef.
me dans le Camp d'Annibal ,
lors qu'on vouloit donner quel.
que Bataille importante , on attachoit
un Manteau de Pourpre
au bout d'une Lance que l'on
plantoit ſur le haut de la Tente
du General, afin qu'elle puſteſtre
veuë de tous les Soldats , & qu'ils
fuſſent avertis par ce ſignal de ſe
tenir preſts pour le Combat. La
meſme Cerémonie eſtoit en prati
que dans les Armées Romaines,
comme Plutarque le témoigne
dans pluſieurs lieux de ſes Vies
des Hommes Illuſtres , & fur tout
dans celles de Brutus , de Pompée
, & de Fabius .
Je ne doute point que cela n'ait
donné lieu à l'invention du LaduMercureGalant.
139.
- barum . C'eſtoit un Etendard
Impérial que l'on portoit à la
teſte des Armées Romaines , &
que les Hiſtoriens nous dépei.
gnentcomme une longue Lance,
ayantau bout un bois traverſant,
&au deſſus une riche Couronne
d'or, ſous laquelle eſtoit la figure
d'une Aigle de meſme matiere.
De ce bois qui traverſoit pendoit
un riche Voile de Pourpre de
forme quarrée, dans le milieu duquel
l'Image de l'Empereur eitoit
dépeinte en riche broderie d'or,
&de Pierreries , avec ces mots à
l'entour Gloria exercitus . Le Grand
Conſtantin enſuite de la Vifion
mémorable qu'il eut d'une Croix
lumineuſe qui parut dans le Ciel à
la veuë de toute ſon Armée, avec
ces mots , In hocsigno vinces,&
140
Extraordinaire
qui fut cauſe qu'il ſe convertit,
fit mettre ce Signe falutaire ſur le
haut du Labarum à la place de
l'Aigle Impériale , & fur le fond
du Voilede Pourpre qui y eſtoit
ſuſpendu , il fit tracer en brode.
rie de Perles , & de Pierres précieuſes
, les deux Lettres Capitalesdu
nom Grec du Sauveur
du Monde , entrelaſſées en forme
de Chifre , faiſant attacher aux
franges de ce ſacré Voile fon
Image , & celles de ſes Enfans
faites àdemy corps en broderie.
C'eſt la peinture que les Autheurs
raportez par le ſçavant Cardinal
Baronius au troifiéme Tome de
ſes Annales , nous ont laiſſée de
de ce glorieux Etendart , dont
Prudence fait auſſi mention dans
ces Vers contre Symmaque.
duMercure Galant.
148
le
Christus Purpureum gemmanti textus
in auro.
Signabatlabarum , &c.
L'Oriflame , cet Etendart fi
renommé dans nos Hiſtoires, que
nos Roys faiſoient autrefois porter
à la teſte de leurs Armées , avoit
beaucoup de reſſemblance à
ce Labarum Impérial, &pouvoit
bien avoir eſté fait à ſon imita-
■ tion ; car fi nous en croyons quelques-
uns de nos anciens Hiſtoriens
, comme Gaguin , Froifſard
, & quelques autres , ce
Royal Etendart eſtoit d'une riche
Etofe de ſoye teinte en Pourpre,
de forme quarrée, ſemé de Fleurs
de Lys d'or ſans nombre en bro-
- derie, & chargé d'une Croix d'argent
au milieu , &ſe portoit pa.
reillement attaché au bout d'une
142 Extraordinaire
Lance , &ne s'éloignoitjamais de
la Perſonne du Roy. La Cronique
ancienne de Flandre , le dépeint
en cette maniere. Meffire
Miles de Noyers estoit montéſus un
grandDeftrier, couvertde Haubergerie,&
tenoit enſa mainune Lance
àquoy l'Oriflame estoit attaché d'un
vermeil samità guise de Gonfanon à
trois queues , & avait entourHoupes
devertefoye. Guillaume le Breton
dans ſa Philipide Livre 11. dit que
cet Etendart s'appelloit Oriflâme
, à cauſe de ſa couleur de feu,
&qu'il avoit la forme des Banieres
dont l'Egliſe ſe ſert dans
ſes Proceffions. Et Guillaume
Guyart en ſon Romant des
Royaux lignages , eſt de cet avis
quandildit,
duMercure Galant. 143
1
1
Oriflame est une Bagniere,
Aucun poi plus forte que Guimple,
DeCendal roujoyans &fimple,
Sans pourtraiture d'autre affaire.
Quelques Autheurs ont écrit
que cet Etendart fut envoyé du
Ciel àClovis pourluy ſervir d'enſeigne
, & à tous ſes Succeſſeurs,
dans les Combats qu'ils auroient
àfaire contre les Ennemis de la
Foy Chreſtienne , & non contre
les Fidelles . A quoy , dit Froif
ſard Volume 2. Chapitre 125.
Charles VI . ayant contrevenu ,
pour l'avoir fait porter contre
les Flamans , la meſme main
qui l'avoit donné à nos Roys le
leur oſta , le faiſant évanoüir
entre les mains de Meffire Hutin
d'Aumont , qui en eſtoit le Gonfalonnier
, de telle maniere que
Extraordinaire
144
luymeſme ny perſonne , ne ſceut
pour lors ce qu'il eſtoit devenu,
nynel'a pu ſçavoir depuis. Mais
L'Autheur du Romant que nous
avons déja cité , eſt d'un autre
ſentiment pour l'origine de l'Oriflame
, dont il attribuë l'inven .
tion au Roy Dagobert qui la fit
conſtruire à l'honneur de S.Denis
auquel ce Prince avoit beaucoup
de devotion. Voicy ſes termes.
LiRois Dagobertla fifaire,
Qui SaintDenis ça en arriere,
Fondadefesrentes premieres;
Sicommeencore appert Leans
EsChapletsdesmeſcreans.
Devant li porter lafaisoit
Toutesfois qu'aller li plaiſoit,
Bien attachieen une Lance,
Penfant qu'il eust remembrance
Au raviſer le Cendal rouge
DeceluyglorieuxGuarrouge.
Et
1
duMercure Galant . 145
V
Et pour ſa perte en la Bataille
contre les Flamans, queJacques
Meyer dit eſtre arrivée en la
Journée de Mons en Puelle ,où
elle fut déchirée & miſe en pieces,
apres avoir eſté arrachée des
- mains d'Anſſeau de Chevreuſe,
- qui la portoit, & qui fut tué en
cette Bataille; le meſme Guyard,
qui vivoit pour lors , aſſure que
ce ne fut pas la veritable Orilâme
qui fut priſe en cette dé.
faite , mais ſeulement une Orilâme
feinte à la reſſemblance
de la veritable, que l'on y avoit
portée pour exciter les Soldats
abien faire ; ce glorieux Eten.
dart eſtant en telle eſtime parmy
les Gens de guerre , qu'ils tenoient
la victoire comme aſſurée,
où l'Oriflâme eſtoit. Ainſi ils
Q.d'Avril1682. L
146
Extraordinaire
ne manquoient jamais de s'en
fervir dans les Combats dont
l'iſſuë eſtoit douteuſe , & on la
mettoit toûjours au front de
l'Armée . Ce Poëte raconte ainſi
cette perte.
Anſfiau le Sire de Chevreuse
Futfi comme nous appriſmes
Eſteint enſes armes meſmes;
Et l'Oriflamme contrefaite
Chai àterre, & laſaiſirent
Flamens, qui apres s'enfuirent.
Au reſte , cette Royale Banniere
eſtoit curieuſement gardée
dans l'Abbaye de S. Denys , &
c'eſtoit là que nos Roys l'alloient
prendre eux- mefſmes lors qu'ils
vouloient s'en fervir en guerre.
Ils la recevoient en grande cerémonie
, & apres avoir fait leurs
devotions des mains de l'Abbé,
duMercure Galant. 147
la remettant en ſuite en celles du
Comte du Véxin , auquel com.
me premier Vaſſal & Feudataire
- de S. Denys , privativement à
tout autre , appartenoit le droit
de la porter ; mais cette Comté
eſtant réünie à la Couronne , il
eſtoit au choix du Roy de la
confier au premier Chevalier que
Sa Majefté trouvoit digne de
cet honneur,qui eſtoit d'une telle
conſidération parmy les plus
qualifiez de la Cour, qu'il y avoit
- grand empreſſement à le bri
guer. L'Hiſtoire remarque que
- ſous Charles V. le Sire d'Eude-
_mehan , ou d'Andrehan , quitta
- la fonction de Maréchal de France,
quoy que ce fuſt une des plus
belles Charges de l'Armée, pour
avoir la gloire de porter cet Eten-
Lij
148
Extraordinaire
dart à la fameuſeJournée de Roſebeque.
Vous vous souvenez , Madame,
qu'au commencement de ce Traité,
ilestparléde trois especes de Pourpre.
Jevous en envoye les diférentes Figures
que j'ay fait graverpourfatisfaire
entierement voftre curiositéfur
ceste matiere. Elles sont tirées de
Gefner enſon Hiftoire des Poiſſons.
Voicy diférentes Explications qui
ont esté faites sur les Enigmes du
mois de Mars, dont les Mots estoient
l'Eau, &le Dé à coudre.
L'Eau
phe
I.
fit changer Sirinx , une NymdePan;
LaMer nous donne lieu d'avoirMonne
Guenuche;
149
eutdé-
Roys,
imides
dans
rsjours
1
sde
?
hoc,
ingea
rdde
ritde
rions
148
dart à
ſebequ
Vou
qu'au c
ilestpa
Jevous
gures q
faire en
certe m
Gefner
Voi
ont eft
moisd
l'Eau,
7
LEP
LaM
&
du Mercure Galant. 149
L'Eau des Fonts Baptismaux peut détruire
Satan,
Et la Pluye en tombant , mouille Roys,
Clercs, Froc, Pluche .
693
LaMernous rendſouvent plus timides
qu'un Pan;
L'Abeilleſentant l'eau, ſeſauve dans
fa Ruche ;
Onl'aime cependant dans pluſieurs jours
de l'An,
Duft- on là voir gafter les plumes de
l'Autruche.
La Riviere Ladon arreſta Sirinx hoc,
Son Corps en Chalumeauxse changea
parletroc,
N'ayant pû la chaffer hors le bord de
SaNiche.
Que laMerdansſonſein engloutit de
Gens par...
Mais toutefoisſans l'Eau nous verrions
tout en friche,
Liij
150
Extraordinaire
Ne la blâmons donc pas ; taiſons-nous
plutoft, car...
ALCIDOR, du Havre.
II.
TEDe vous défend mieux de l' Eguille
que Pan.
Euffiez-vous lesdoigts durs ainſi qu'une
Guenuche,
Elle vous piqueroit comme unpetit
Satan,
Si vous coufiez ſans luy , le Brocard,
Toile, onPluche.
Ilfertplus que des Gands , fuſſent-ils
peaudeFan;
Avecluy l'onpourroit tranſpercer une
Ruche,
Sans craintede l'userpendant le cours
del'An,
Fust-il d'argent, oufer, que digere l'Autruche.
Quandvous n'en avezpas, Philis, on
vous voithoc;
duMercure Galant.
IS
re
Mercure qui le ſçait, vous en offre un.
fans troc,
Ne le refuſezpas, ildécouvreſaNiche.
EX3
Je voudrois comme luy pouvoir vous
tenirpar
Ces doigts, belle Philis, qui mettent tout
enfriche,
Jeferois des Mortels le plus fatisfait,
car...
111.
Lemeſme .
A
Vous leDé, GalantMercure,
Tandis que vostre heureux temps
dure.
Soyez mesme content par dela le tombean:
Etpour vostre mémoire,
Sivous voulez me croire,
N'appréhendezleFen, ny l'Eau.
GIRAULT lejeune, duQuartier
Simon le Franc.
Lij
152
Extraordinaire
0
IV .
Nnefaitpas toûjours tout cequ'on
devroitfaire;
Ilm'est arrivé quelquefois
De trouver les vrais Mots des Enigmes
duMois,
Etquelquefois auſſi j'y fais l'Eau toute
claire.
DAUBAINE.
V.
ARmed'une Quenoüille deforce
Fufeaux,
En Filledéguisé comme un Sardanapale,
LegrandHercule aux pieds d'Omphale
Sedélafſſoit deſes travaux.
Ce que j'en dis icy foitsans luy faire
injure.
Ferespecte les Gens quiſont iſſus des
Dieux,
Rien demauvais nevient des Cieux,
Etje ne prétenspas queleGalantMercure
du Mercure Galant. 153
J
Nous découvrefurquoyfondé
Dans cetteEnigme ilporte un Dé.
Le meſime.
VI .
E me vis l'autre jourdans une peine
extréme
Avec la belle Iris que j'aime,
Pour devinerlesEnigmes du Mois,
Et je connus trop cettefois
Qu'à les bien déguiser Mercure est un
finMerle.
Pourla premiere , Iris me promit une
Perle..
Pour remporterun Prix ſi bean,
Jememis tout enfeu, mais je trouvay
de l'Eau .
F'eus la Perle ; &pour laſeconde,
Cetteaimable & charmante Blonde
Mepromit un baifer.
Fugezfipour cela jepouvois refuſer
De remettre auffitoft mon efprit àla
gefne.
Jel'y mis; mais, belas, que j'enduray de
peine!
10
154
Extraordinaire
Et commej'approchois beaucoup,
Ace qu'ilmesembloit, duvray Mot de
l'Enigme,
Jedis queje ténois encoreàquelque rime
Avant que de faire un beau coup.
Vous n'aurezpas, dit- elle, unfi grand
avantage.
Si vous eftiez difcret , je vous l'euffe
accordé;
Maisvous ne baiſerezſimplement que
monDé.
Dedépit,je nepûs deviner davantage.
LE BERGER ALCIDON, du
Fauxbourg S.Victor .
VII .
Our coudre unHabit vieux, oонnbien
POWu
n àla mode,
Un Dez est neceffaire audoigt;
Carfans cela chacun connoist
Qu'uneAiguille est tres-incommode.
Mad. MANTE, de la Ruë
Jeande Lépine.
duMercure Galant.
SS
Edans l'
VIII .
Enigmedece
nesçay quelplaisir Dje ne fay
Jene la lis aucune fois,
Mois
me touche:
Que l'Eau nem'envienne à labouche.
LA BELLE TERBOCHER, à l'Anagramme
BelAftre, cherObjet,
de la Rue S. Victor .
IX .
Hier aupres Ier aupres de Philis je lifois le
Mercure.
AlapremiereEnigme, avant que d'achever,
C'est l'Eau, dit-elle, j'ensuisſeûre,
Sirinx au deſeſpoir m'exempte de reſver.
Paſſons à laseconde , il nous lafaus
trouvers
d'on n'attendoit, elle Maisplusqu'onn
obscure,
Etmon eſprit àla torture
Ne s'y vouloit plus appliquer,
parut
Quandla Belle dit; ah ! je viensdeme
piquer,
Etvous en estes cause avecvostre lecture.
156
Extraordinaire
Si j'avoispris mon Dé... Voulez-vous
l'expliquer?
Voila, dis-je,le Mot, graceà voſtre
piqueûre.
Q
.Χ.
L'INFIRME,
Vevous donnerpour le change
Devoſtre excellenteEaud'Ange,
Brave Mercure Galant ?
Pourvous remercierjeſerois diligente,
Sij'avois plus de talent,
Etque maMusefust un peumoins indigente.
SYLVIE, du Havre.
I.
Fortapropos,Galant Mercure,
Fayreçen de vos main dans
obscure
une Enigma
Un Dé dont j'avois grand beſoin;
Je le conſerveray toûjours avec grand
Soin .
La melme.
du Mercure Galant. 157
S
ΧΙΙ.
Yrinx au bord de
DienPan;
l'Eaufut priſedu
On apporte par Merle Singe & la
Guenuche;
L'Eau-beniſtefaitfuir noſtre Ennemy
Satan ;
Un Torrent en fureur n'épargne Froc,
nyPluche.
3
MilleGens, quand ilplent, ſe ſauvent
comme un Fan;
L'Abeille a peur de l'Eau juſques dedanssaRuche;
Tout lemonde la veut pendant le ſec
de l'An, 1
Duft- onmettreà l'Etuy le beau Bon-]
quet d'Autruche.
Trouvant un Porteur d'Eau , ſouvent
on devient hoc;
Ilne la porte auffi que pour enfaire u
troc,
Et la rendre en l'ostant du Sceau, quifait
faniche.
L
158
Extraordinaire
83
L'Eau dans la Question fait dire pour
par.
Voila comme l'Enigme en un mot se
défriche;
Et trois lettresfont Eau, comme trois
forment Car.
ALLARD, du Véxin.
P
quifift l'a-
XIII .
Lus ſage que Sirinx,
mourdePan,
Philis n'a dansſon air rienqui ſoit de
Guenuche;
Elle paroist unAnge , & nonpas un
Satan,
Sans prendreſon éclat de l'Or, ny de
laPluche.
Aupres d'ellejeſuis plus timide qu'un
Fan,
Bienqu'elle ait des douceurs plusque le
Miel enRuche.
Jenepuisſans la voir, pafferdeux jours
del'An,
duMercure Galant. 159
direpa
,
Que je ne me croye estre au Pais de
l'Autruche.
Lavoir, & l'adorer, c'est un coupseûr
&hoc.
Sideſon coeur au mien je pouvoisfaire
un troc,
Je luy prendroisſouvent l'endroit oùson
Dé niche.
Mais la Vertu par tout luy sert d'un
fortRem-par;
On cucilleroit plutoſt du Froment dans
un friche.
Sur cepoint avec elle il nefaut point
de car.
Le meſime.
XIV.
HDAns cefardin,Amy, vous me trouvez
ce soir,
Les yeux deſſus l'Enigme , & tenant
l'Arroſoir,
Vous croyez quejefaisfigure.
Vous vous trompez, mais ç'en estfait,
1
160 Extraordinaire
Je quitte l'Arroſoir,&ferme mon Mercure,
Puis que l'Eau tombe à monſouhait.
L'ALBANISTE, de Roüen.
XV.
Ve Mercure
QUàThomaffe!
ce Moisfaitplaisir
Pourneſe plus piquer, il luy préſente
unDé.
C'est obligerde bonnegrace,
Que de faire ce donſans qu'on l'ait
demandé.
XVI .
Le meſme.
Bonjour, bonjour, SeigneurMer-
Qu' as-tupour nousdonner aujourd'huy
de nouveau?
Prenons deſſous ce toit unpeu de couverture,
Car ce nuage épais qui tefert de voiture,
Nenous préſage, àmonsens, quede
l'Eau.
L'Amant d'Orleans,
àl'Eſpérance.
du Mercure Galant. 161
XVII .
Laté du vain eſpoir d'une heureuſe
FLate
avanture,
Şans avoirfur l'Enigme encor rien décidé,
J'ay mis mon corps en Eau, mon eſprit
en torture.
Mercure, fi ce n'est le Dé,
Monjugement confus renonceàlapeinture.
LeCavalier de Caux.
XVIII .
leSexe
N
Eraiſonnons point tant,
aimé de Pan,
Qui ſçait bien préferer le Brochet à
Anguille,
La Flûte an Bistoury, la Cornete au
Trépan,
Parlesecours duDéſe défend de l'Aiguille.
L. BOUCHET, ancien Curé
deNogent le Roy.
Q.d.Avril 1682. M
162 Extraordinaire
P
ΧΙΧ.
Hilis , vos délicats Ouvrages
Qui charment l'esprit&lesyeux,
Font voir vos nobles avantages
Qui triomphent en l' Art le plus ingénieux
.
१
Devoſtre Aiguilleſanspareille
Vousfaites plus d'une merveille,
Unfi rare talent d'unDieu ſembleguide.
Si c'est de l'aimable Mercure,
Ilfaut encor leſuivre, & contre la piqueûre,
Mettezle gand en main, & ledoigt dans
leDé.
RAULT, de Roiien.
XX.
Enedevineplus tes Enigmes, Mer-
JE cure,
Elles m'alterent le cerveau.
Apres qu'à mon esprit j'ay donné la
torture,
Je veux du Vin, nonpas de l'Eau.
LE BERGER. ALCIDON, du
Fauxbourg S.Victor .
du MercureGalant. 163
XXI .
DE' fi commode au Sexe aiméjadis dePan,
Tu le défens bien mieux que Singe&
queGuenuche
Contre un traître Ennemy plus piquant
que Satan,
Opposant ton corps ferme autrement que
laPluche.
-Si plus uny dedans qu'un premier bois
deFan,
On te voit en dehors cavé comme une
Ruche,
-Tafigure eſtſemblable au baffinet d'un
G-lan,
Et ta matiere aux corpsque digere l'Au-
A truche.
Avec toy pourroit- on avoir un pareil
c-hoc?
Non,il n'est pointd'Amant qui voulust
faire un troc
De la moindrefaveur pour l'endroit de
TaNiche.
164
Extraordinaire
s
• Ilen est de plus beaux &plus aimables
par...
Qu'on negligeſouvent,&que l'on laiſſe
en friche,
Pour te mettre au haut bout, comme en
la Phrase est Car.
LD
MADAME COLLART, de Sillé
au Païs du Maine.
XXII.
Autre jour toutedépitée
De me voirfans fruit arreſtéc
A ce que dit Mercure enfon obfcur
Ecrit,
Jerepris Peloton,Aiguille, Ciseaux,
Laines
Mais quand ce vint auDé, commej'en
estoispleine,
Enm'entrantdans ledoigt, ilm'entra
dans l'efprit.
LaBelle Lingere, auDuc
deSavoyeduP.
du MercureGalant. 165
He
abk
eth
Pourquoy
XXIII .
mefuyez-vous ? je
ſuisneceſſaire;
Vous
Ma Philis, voila mon Manteaus
Pour vous mettre à couvert vous en
avez affaire,
Vous voyez qu'il tombe de l'Eau.
L'Amy de labelle H.
XXIV.
1.Autre jour ma Philis me dit tour
encolere,
Laiſſezmondoigt en liberté.
Je répondis, que la captivité
Devoit paroître une peine légere
Aqui s'emprisonnoit ſiſouvent dans
unDe.
V
Lemeſme.
XXV.
Ousvousjoñez d'uneEnigme,
Camille, & vous attendez
Quecontrevous je m'eſcrime.
Moy? jevous laisse leDez.
DROUART DE ROCONVAL,
de la Porte S.Antoine,
166 Extraordinaire
Voy!
Q
XXVI .
Mercure Galant,
du Caresme,
au fortir
Qui me rendsi triſte &fi bleſme,
Vous m'avez envoyéde l'Eau ?
C'estm'envoyer droit au tombeau,
Moy qui ne veux dans mon ménage
Que tout leplus excellent Vin
Qui croit, mais en Homme bien ſage,
Que mesme un De plein d'eau gaste ce
jus divin,
Et qu'à luy, comme à moy, c'est faire
trop d'injure;
Enverité,Galant Mercure,
Pendant ce temps voſtre préſent
Neme peut estrefort plaiſant;
Fe l'envoye an bean Sexe, il est àſon
usage,
Un Dé gardeſes doigts, l'Eau defend
sonvisage.
BARICOT,du Havre.
du Mercure Galant. 167
5
XXVII .
TRIOLET.
Ant vous nous taillezde
TAnt
Que jenesçayqui
befogne,
la coudra.
Jevoy que chacunſe refrogne,
Tantvous nous taillez de beſogne;
Etmafoy, pourraſans vergogne
S'armerbien, qui s'en piquera.
Tant vous nous taillezde beſogne,
Queje nesçay qui la coudra.
L'Ennemyd'amour, àl'Anagramme,
L'Heroine m'y
entraîne.
+ XXVIII.
Dallas, dont vous voulezque jefois
leportrait,
Nefutpasseulement une braveGuerriere,
On ladépeint encore une habile Ouvriere,
Etvous avezmanqué ce trait;
Carſouvent luy tint lien (fi l'on en croit
Ovide)
168 Extraordinaire
L'Aiguilled'une Pique, & le Dé d'une
Egide.
0
La Brunete à l'Anagramme
Ndit
H.M. est àsa Cour, de
la Ruë S. Denys.
ΧΧΙΧ.
qu'un bon Verre de Vin
Pris aumatin,
Aufſi-bien àParis qu'àRome,
Aviſe unHomme.
Cela n'estpas, je lemaintiens,
Etfoûtiens
Que c'est une erreur toute pure.
J'en ay bû dix oudouze au moins,
Etn'ay pûmalgré tous mesſoins
DevinerleMot du Mercure.
F'ay pris de l'Eau,
Pour arreſter laviolence
Desvapeursque le Vin m'envoyoit au
cerveau.
Admirezquelle eſtſa puiſſance;
Mon Verre àpeine a-t-il eſté vuidé,
Qu'avecl'Eau j'ay trouvéleDé.
SOYROT, Controlleur General
des Finances enBourgogne .
duMercure Galant . 169
L
`Eau mit au
Dieu Pan,
XXX.
deſeſpoirla Nymphedu
L'Eau donne les moyens d'avoir Singe
onGuenuche,
L'Eau- benite a pouvoir de confondre
Satan,
L'Eau n'épargne ny Roys, nyClercs, ny
Froc, nyPluche.
L'Eaufait peur à beaucoup quifuyent
comme un Fan,
L'Abeille, pourfuirl'Eau,se cache dans
faRuche.
On en voudra pourtant avant la fin de
l'An,
QuandlEau devroit bannir ce qui vient
d'une Autruche .
L'Eau quelquefois ſurprend, &fait
demeurerhoc;
Ceux qui veulent courir, de l'Eau feroient
un troc,
Q. d'Avril 1682. N
170
Extraordinaire
1.
Etdonneroient beaucoup pour l'ofterde
fa Niche.
L'Eaufait parlerdes Gens ; elle enfait
mourir par ...
Acheveray-je ? Non , carfi l'Eau ſe
dé-friche,
Onverra qu'en grandeur elle eſtſemblableà
Car.
BURET, de Vitré en Bretagne.
M.Afoy
XXXI .
jen'enfais paslefins
Faylongtemps meditéſur l'Enigme premiere,
Sans en avoir encor penetré le myſtere;
F'y perdrois bien tout mon Latin.
Mais, en pafſſant àla derniere,
Fay trouvé d'abord en chemin
UnDé d'unefaçon & rare, &finguliere.
CommeMercure d'ordinaire
Ne vapointfansſes mains,
Etfiloute les Dieux ainſi que les Humains,
duMercure Galant, 171
Aerk
au
Ilfalloit qu'il l'euſt pris à quelque Couturiere
De l'Empire des Cieux,
Pour en régaler ſa Bergere;
Etpuis, en badinant tous deux fur la
Fougere,
Ils auront égaré ce Butin précieux.
Quoy qu'ilensoit , je ne m'informe
quére
1
D'oùle Dé vient, d'où le Dé ne vient
pas,
Je l'ay gagné de bonne guerre ;
F'en prétens diſpoſer, & mesme de ce pas
En faire un beau préſent à l'aimable
la Serre,
Pour un petit baiser ; c'est peu de choſe,
helas!
Trop heureux cependant, ſi ſa reconnoif-
Sance
Enfait de mon amour l'heureuſe récompense.
Le Secretaire du Cabinet, de
Tournay, de préſent à Paris .
Nij
172
Extraordinaire
XXXII .
AMbaffadeur Sager
du Ciel, grand Mefdes
Dieux,
Mercure, quiporte en tous lieux
Desplus brillans Efprits les plus parfaits
Ouvrages;
Si par la vertu d'un Anneau,
Gygés, *pourse cacher, eut toûjours des
nuages,
Son Enigme n'a pas les mesmes avan-
-tages,
Puisqu'on envoit leſens dès qu'on regarde
l'Eau.
P
LA POSTULANTE emmurée,
de Roüen.
XXXIII .
Hilis, qui pour trouver Enigme
du Mercure,
Par mille vains efforts vous donnez la
torture,
Rprenez voſtre Dez ainſi que le travail,
Etvous aurezle Mot de tout cet attirail.
G. D. S. Vv.
* L'Enigme de l'Eau a eſté faite par
Gygés duHavre.
du Mercure Galant. 173
Celfez
XXXIV .
m'y résoudre,
Effez vos importunitez,
Je nesçaurois pas
Jeblame ført vos procédez;
Autrefoisj'ensçavois découdre,
Etbien loin deſaigner du nez,
F'allois vifte comme lafoudre;
Mais enfinvous le commandez,
F'obeïs, c'est un Dez à coudre,
Sinon, charmante Iris, je vous quitte
leDez.
XXXV .
POLYMENE .
C'est en vain, belle Iris, qu'on
droit vous résoudre
vien-
Une difficulté quevostre efprit conçoitz
Si vous vous eſtes mise à vouloir en
decoudre,
Ony, vous tenez la chose, &fur le bout
dudoigt.
MARQUELET DE LANOUE,
de Meaux.
Niij
174
Extraordinaire
XXXVI .
Vque voulez,
Ous voulez, aimable Ouvriere,
D'expliquer l'Enigme derniere,
Etvous avez le Dez en main .
L'HABITANT EN ESPRIT,
du Pré S. Gervais .
2225-2522255-25225
TRAITE
DU MEPRIS
DE LA MORT.
OUTES les forces del'é-
Toquence of receffaires,
felon le ſentiment de l'Orateur
Romain , pour pouvoir perfuader
aux Hommes de ſouhaiter la
duMercure Galant. 175
mort , ou bien de ne l'avoir plus
en horreur. La Nature nous la
repréſente , comme de toutes les
chofes du monde la plus cruelle
&la plus terrible ; & nous fait
conſidérer la vie, comme de toutes
les choſes de la terre la plus
douce & la plus agréable. La vie
que nous menons , dit S. Auguftin
, a quelque choſe qui nous
charme , parce qu'elle eſt belle
en fon genre ; & une ſubſtance
vivante , dit le meſme Docteur,
eſt toûjours preférable à une autre
qui ne l'eſt pas . L'Eccleſiaſte
dit auſſi qu'un Chien vivant vaut
mieux qu'un Lyon qui eſt mort
& qui n'eſt plus . Melior eft Canis
vivus Leone mortuo. Toutes les
Créatures de l'Univers ſemblent
confirmer cette verité, par l'em.
۱
N iiij
176
Extraordinaire
preffément qu'elles font paroître
pour ſe conſerver ce précieux
tréfor. Les Plantes par l'attra-
Aion de leur aliment , & tous les
Animaux par mille moyens , dont
ils ſe ſervent pour fuir les horreurs
de la mort , & pourjoüir
des douceurs de la vie. Cepen.
dant Socrate, que l'Oraclejugea
leplus ſage des Hommes , croit
qu'il n'eſt perſonne au monde qui
ſcache lequel des deux eſt preférable,
ou la mort à la vie, ou la
vie à la mort. Cette connoiſſan .
ce , à fon avis , eſt reſervée aux
Dieux immortels. Ce qui me
fait paſſer cette Queſtion fans
rien décider, pour dire avec Séneque
le Poëte , que ſi c'eſt un
mal de defirer la mort , c'en eſt
un beaucoup plus grand de l'ap .
du Mercure Galant . 177
1
préhender. Auſſi s'eſt- il trouvé
des Ames fi genéreuſes,qui n'ont
eu nalle crainte de ce qui paroiſt
fi terrible aux yeux des Lâches &
des Poltrons. D'où vient que
j'ay eu la curioſité de chercher ſi
ces Héros de l'antiquité avoient
eu quelques juſtes raiſons pour
mépriſer la mort , &j'en ay trouvé
deux qui feront les deux Parties
de ce Difcours ; Premierement
, la conſidération des miſeresde
la vie ; Eten ſecond lieu,
la veuë des avantages de la mort,
leur ont pû inſpirer des ſentimens
ſi genéreux , que bien loin de la
craindre , il s'en eſt trouvé plu-
-ſieurs qui en ont eu un extréme
defir.
La vie de l'Homme, dit S. Am-
- broiſe, eſt pleine de tant de mife178
Extraordinaire
f
res , que la mort peut eftre appel
lée avec raiſon , un remede plûtoſt
qu'une peine & un fupplice.
S. Augustin avoüe dans ſes Confeffions
, qu'il ne ſçait pas s'il la
doit appeller une vie mortelle ou
une mort vivante ; on n'y goute
jamais de pur ny de folide plaifir.
Le repos le plus tranquille eſt
troublé par les foins. Le plaifir
le plus doux eſt mêlé d'amertume
; & l'état le plus heureux eſt
fujet à mille maux. Le Philoſophe
moral avoit raiſon de dire ,
que fi tous les Hommes ſçavoient
tous les maux qu'ils doivent ſouffrir
dans ce monde,ils voudroient
n'eſtre jamais nez. Aufſi naiffons
- nous tous en pleurant nôtre
malheur , & en commençant le
premier jour de noſtre naiſſance
0
du Mercure Galant.
179
=
* par les pleurs & les gemiſſemens,
pour montrer que nous entrons
avec regret dans cette vallée de
( larmes. La naiſſance du plus
heureux des Roys , ne fut pasdiférente
en cecy de celle des autres
Hommes ; car comme il le
dit luy-mefme dans le Livre de
la Sageſſe , il nâquit en pleurant
felon le cours ordinaire de la Nature
; & Pline met au nombre
des miracles ce qui arriva auRoy
des Bactriens , qui vint au monde
en riant , quoy que dans le
cours de ſa vie il ne fut pas plus
heureux que les autres, puis qu'a.
pres avoir eſſuyé mille périls &
fouffert mille maux , il mourut
enfin miſérablement , & laiſſa
ſon Royaume à ſon Ennemy
vainqueur. Nous naiſſons , di
180 Extraordinaire
ſoit unAncien, la teſte premiere ,
parce que nous nous précipitons
comme des miférables qui doi .
vent gemir ſous le joug des travaux
& des douleurs qui ſe ſont
multipliez ſur la poſterité du pre.
mier Homme. Nous ſommes
cruellement agitez & troublez
par les accidens qui arrivent dans
la révolution des choſes de ce
monde. Ce qui faifoit dire à
Saint Auguſtin , que vivre longtemps
n'eſt autre choſe qu'eſtre
longtemps tourmenté. Cette
vie , dit Idiota , eſt un combat
perpetuel , une guerre continuelle,
que toutes les Créatures font
al'Homme , qui ne peut jamais
obtenir ny paix , ny tréve , ny
eſtre en repos qu'apres la mort.
Elleſe paſſe parmy les pleurs &
du Mercure Galant. 181
-
les gemiſſemens , & ne finit que
par les larmes ; & le Pape Pie
dans ſes Epiſtres , dit que c'eſt
: plûtoſt une mort qu'une vie.
C'eſt une vapeur, dit S.Jacques,
qui ne dure qu'un moment , elle
ſe diffipe & s'évanoüit comme
une ombre , elle ne demeure jamais
dans le meſme état. Nous
fommes ſujets à la défaillance
comme les Fleurs & les Lys des
champs ; nous ſommes ſembla
bles au Foin qui fleurit aujour
d'huy , & qu'on arrachera demain
pour le jetter dans le feu.
La moindre choſe eſt capable de
nous donner la mort. La plus
petite Beſte nous peut ravir la
vie,& nous mourons ſouvent de
la piqueure d'un Infecte vil &
mépriſable. Tout déperit en ce
182 Extraordinaire
monde , tout eſt ſujet à la mort ,
&les Hommes ne ſont pas plûtoſt
nez , qu'ils tendent en croif.
fant à un eſtre plus parfait , &
plus ils ſe haſtent d'eſtre plus
parfaitement tout ce qu'ils ſcauroient
eſtre , plus ils ſe haſtent de
n'eſtre plus. Idiota les compare
à ces Etoiles éclatantes, qui viennent
de l'Orient avec une viteſſe
merveilleuse pour arriver à leur
terme ; les unes vont plus viſte,
les autres plus lentement ; les
unes font des cercles plus grands,
les autres de plus petits. Ainfi
les Hommes paſſent par les diversages
pour venir à leur fin, les
unsavec plus d'éclat que les autres
. La carriere de ceux- cy eſt
plus longue&plus belle que celle
de ceux- là ; mais enfin la cour-
?
C
du Mercure Galant. 183
fedes uns & des autres ſe doit
terminer à la mort , tout demefme
que ces Afſtres lumineux enſeveliſſent
leurs rayons dans les
tenebres du couchant. La mort
en elle meſme , dit Laerce , n'a
rien de méchant ny de terrible.
Il n'eſt que le chemin qui nous
- mene à la mort , qui eſtant remply
de miferes & de malheurs ,
nous doitdonner de la crainte &
du trouble . Or ce chemin n'eſt
autre que la vie humaine , qui eſt
par conféquent bien miférable.
Les Hommes cependant aiment
cette vie qui les conduit à la
mort. Ils marchentà grands pas .
pour aller là où ils ne voudroient
pasarriver , & vont volontairement
au terme qu'ils tâchent d'éviter
. Nôtre vie , dit S. Gregoire,
184
Extraordinaire
eſt ſemblable à ceux qui naví
gent ſur la Mer , que le mouvement
duNavire mene au Port en
quelque état qu'ils soient ; foit
qu'ils foient affis , ſoit qu'ils foient
debout. Ainſi nous, ſuivant le
mouvement & la révolution de
nos années , nous tendons à la
mort en quelque état que nous
foyons.
Démosthene dit en quelque
endroit , que le plus grand bien
qui nous puiſſe arriver en cette
vie, c'eſt d'eſtre heureux;& Saint
Auguſtin ſemble eſtre de ce fentiment
, lors qu'il dit qu'il n'eſt
point de veritable vie ſi l'on eſt
heureux . Ainſi tous les Hommes
s'imaginent de vivre heureuſement
en ce monde , où il n'y a
qu'une veritable mifere & une
du MercureGalant. 185
00
1
fauſſe felicité. Ceux qui font
dans l'abondance de toutes cho.
rſes, eſtiment les Pauvres miſéra.
bles , &les Pauvres croyent que
les Riches font malheureux , par.
ce que leurs richeſſes ne les laiffentjamais
en repos ; mais ny les
uns, ny les autres,ne connoiffent
pas le malheur où ils font reduits;
& il n'eſt pas une plus grandemi.
fere,au ſentiment de S.Auguſtin ,
que d'eſtre miſérable ſans le
connoiſtre , &fans plaindre ſoymeſme
ſa propre miſere. Tous les
plaiſirs, toutes les beautez & toutes
les richeſſes de cette vie,n'ont
qu'un certain faſte au dehors &
des apparences trompeuſes. Les
Hommes qui ſemblent les plus
heureux , n'ont qu'un bonheur
| apparent & une felicité imagi-
Q. d'Avril 1682. Ο
186 Extraordinaire
1
naire . Auffi Seneque dans ſes
Epiſtres , faiſant le portrait d'un
Homme heureux, aſſure que perſonne
ne l'a jamais eſté en ce
monde , & confirme ce que Solon
avoit dit longtemps auparavant,
que nul ne doit eſtre appellé
heureux avant la mort. En effet
tout ce que les Hommes font
n'eſt que pour raſſaſier deux paffions
toutes deux inſatiables,dont
l'une trouve l'indigence & la
pauvreté dans les richeſſes , &
l'autre l'ignominie & la honte
dans la gloire . Tous les biens du
monde ne font pas capables de
fatisfaire le coeur humain ; toutes
les connoiffances naturelles ne
peuvent pas fatisfaire l'eſprit de
l'Homme ; toutes les beautez de
la terre , les couleurs les plus a
du Mercure Galant. 187
gréables , ne peuvent pas contenter
la veuë. Les voix les plus douces
par leur concert ; les inftrumens
les plus harmonieux par
leur fon , ne ſçauroient fatisfaire
le ſens de l'oüye. Lemonde entier
ne ſuffit pas à la vaſte étenduë
de l'eſprit humain , & nos penſées
vont ſouventau delà de ces
lieux qui bornent toutes choſes.
Enfin qui croit d'eſtre plus heureux
que le plus ſage , & le plus
heureux des Roys , qui dans la
- poſſeſſion des richeſſes infinies,&
dans la joüiſſance de tous les plai.
firs imaginables , avoit neantmoins
un extréme dégouſt de la
vie? Il avoit fait bâtirde bel'es
Maiſons & de fuperbes Palais ;
ſes Jardins eſtoient remplis des
Aeurs les plus agréables, f.s Ver
O ij
188 Extraordinaire
gers eſtoient garnis des fruits les
plus délicieux ; il avoit fait de
grandsRefervoirs&les plus beaux
Canaux du monde , pour arrofer
le Bois qui eſtoit dans l'enceinte
de ſon logis. Sa Famille eſtoit plus
nombreuſe que celle d'aucun de
fes Prédeceſſeurs. Il avoit dans
ſes coffresdes ſommes immenfes;
les plus belles Voix du Royaume
étoient dans ſa Maiſon pour le di.
vertir; il avoit chez luy toutes les
choſes neceſſaires pour la bonne
chere & pour le plaiſir ; on fervoit
à ſa table tout ce qu'on ſcauroit
s'imaginer de plus ragoutant
&de plus délicieux ; il ſurpaſſoit
en richeſſes , en biens & en grandeur,
tous les Roys qui avoient
jamais regné dansJerufalem ; cependant
il eſt obligé de dire que
du MercureGalant. 189
C
la vieluy a eſté à charge , teduit
Ime vite mee . Ecclef. 2. Un Poëte
de la Cour d'Auguſte , qui avoit
eſté favorisé des deux Divinitez ,
qui font goûter aux Hommes
les plus doux plaiſirs de la vie, dit
auſſi qu'il n'eſt point de veritable
bonheur dans ce monde , nihil eft
ab omni parte beatum. Suppoſons
qu'un Homme vive moralement
bien avec ſa Femme & fes Enfans
, qu'il ſoit riche , qu'il ait
beaucoup d'Amis & beaucoup
de Charges , qu'il ſoit élevé en
honneur,& que neantmoins il ne
puiſſejoüir pendant longtemps
de tous ces avantages exterieurs;
le Sage préfere à cet Homme
unAvorton qui trouve ſon tombeaudans
le ventre de ſa Mere
&qui reçoit la mort dans le meſ
190
Extraordinaire
F
P
me lieu où il a receu la vie. Les
plus heureux, dit Denys d'Halicarnaſſe
, ne peuvent pas eſtre
longtemps heureux , & les Riches
ne joüiront pas toûjours de
leurs richeſſes , parce qu'ils vivent
dans ce monde , dont la fi.
gure paſſe & ne dure pas longtemps.
Toutefois Dieu, dit Saint
Ambroiſe, a fait la vie de l'Homme
courte , afin que ſes miferes
&ſes maux qui ne pouvoient ceffer
autrement , finiſſent par la
mort ; ce qui faiſoit dire à Apollonius
, que la vie d'un Homme
heureux eft de peu de durée ; au
lieu que celle d'un Miférable eſt
plus longue & dure plus long.
temps. La grandeur des miſeres
deJob & l'excés de ſes ſouffrances,
ne luyfont- ils pas dire, maudu
Mercure Galant. 191
i
dit ſoit le jour dans lequel je fuis
- né & la nuit dans laquelle j'ay
teſté conceu ! Pourquoy ne fuisje
pas mort dans le ventre de ma
Mere ? je ferois maintenant dans
un profond filence , & je ferois
entré dans une folitude éternel
le, où je ſerois en repos. Pourquoy
la vie a- t - elle eſté donnée
aux Miférables , qui attendent la
mort avec impatience, quoy que
la cruelle ſe bouche les oreilles
&les laiſſe crier ſans les délivrer
de leur maux ? Ils ſouhaitent avec
tant d'ardeur de mourir , que
comme s'ils avoient trouvé un
tréſor inestimable, ils ont une extréme
joye de trouver le tombeau
, où ils enseveliſſent leurs
- miſeres dans les tenebres & l'ombre
de lamort. Dans le premier
192
Extraordinaire
Livre des Machabées , Mathathias
voyant l'affliction du Peuple
Juif, la déſolation de la Cité
Sainte, les Vaſes ſacrez entre les
mains des Etrangers , le Temple
fans honneur , &tous lesJuifs
maſſacrez par leurs ennemis, s'écrie,
malheur à moy , parce que
je ſuis né dans un temps où tous
ces maux & tous ces malheurs
nous arrivent. Pourquoy ſommes
nous en vie pour eſtre ſi malheureux
? Quo ergo nobis adhuc
vivere. Efdras dit auſſi à l'Ange
dans ſon quatriéme Livre , qu'il
auroit voulu que le ventre de ſa
Mere euſt eſté ſon tombeau,pour
nepas voir les travaux de Jacob
& les miſeres d'Iſraël. C'eſt pour.
quoy ſans doute la Nature, fuivant
la remarque de Pline , n'a
donné
du Mercure Galant. 193
= donné qu'un endroit pour venir
dans le monde , au lieu qu'on
Ctrouve mille chemins & mille
voyes diférentes pour en fortir .
Elle a produit un nombre pref.
que infiny de Poiſons , & ne nous
)
a donné que cinq ou fix fortes
de Bled ; & Seneque affure que
■ la Loy eternelle n'a rien faitmieux
àpropos. Auſſi autrefois à Marſeille
on vendoit dans des Maiſons
publiques , des Poifons
qu'on permettoit aux Miſérables
de prendre , pour ſe délivrer des
maux & des miſeres de la vie.
D'ailleurs il n'y a rien d'aſſuré
ny de permanent dans ce monde,
toutes les choſes de la terre font
fragiles & periffables. Il n'y a rien
qui ſoit eternel , tout eſt paſſager.
Il n'y a rien qui ſoit ſtable &
Q.dAvril 1682. P
194
१ Extraordinaire
folide, tout eft changeant. Auſſi
Olympiodorus compare cette
vie à une roüe , àcauſe de ſes ré..
volutions continuelles & de fes
changemens perptéuels. Les
Fleurs , dit un Poëte , ne confervent
pas toûjours toute la beauté
que leur donne le Printemps , &
la Lune ne brille pas toujours de
la meſme maniere .
Nonfemper idemfloribus eſthonos,
Vernis neque uno Lunarubens nitet
Vultu.
Dans l'adverſité on ſouhaite
la profpérité , & dans la profpérite
on appréhende l'adverſité.
Deux raifons rendent malheureuſes
les proſpéritez du fiecle ;
l'une, de ce qu'elles font accompagnées
de crainte de l'adverſité
; l'autre, de ce qu'elles nous
duMercureGalant.
195
corrompent par la joye qu'elles
nous caufent ; & trois raiſons
rendent malheureuſes les adver-
-fitez du fiecle. La premiere, de ce
qu'on y defire la proſpérité. La
ſeconde , de ce que la mauvaiſe
fortune eſt elle-meſme difficile d
fupporter. Et la troifiéme , de
-ce qu'elle fait affez ſouvent fuccomber
noſtre patience ; & ainfi
comme on peut trouver un état
qui ſoit comme un milieu entre
ces deuxdiférens états , il eſt évident
qu'en cemonde on ne sçauroit
eſtre parfaitement heureux.
La Fortune aveugle favorife les
- Mechans , & ne daigne pas regar.
der les Gens de bien. Les Crimi-
= nels &les Coupables font honorez
de tout le monde ; &les Innocens
font le plus ſouvent per
Pij
196
Extraordinaire
ſecutez ; ce qui faisoit dire à Sai
lomon, lors qu'il conſidéroit ces
choſes , qu'il eſtimoit les Morts
mille fois plus heureux que les
Vivans; & croyoit que ceux qui
n'avoientjamais veu le jour, n'étoient
pas ſi à plaindre, que ceux
qui n'eſtoient venus dans le monde
que pour endurer tous ces
maux. L'Homme qui est né pour
les travaux & les fatigues, comme
les Oiseaux pour voler, ſelon
l'Ecriture,ne peut ſe nourrir qu'à
la ſueur de ſon viſage ; & dumoment
qu'il vient au monde , il eſt
dans une malheureuſe neceſſité
de ſouffrir toutes les miferes &
toutes les douleurs qui accompagnent
cette vie ; ce qui faiſoit
dire à Euripide , qu'on devoit
avec raiſon pleurer & plaindre le
du Mercure Galant. 197
malheur de ceux qui naiſſent ,
parce qu'ils ne vivent que pour
Touffrir ; & qu'au contraire on
devoit ſe réjoüir lors qu'ils mou-
■ roient , parce qu'alors la mort
les délivroitde toutes les peines
&de tous les maux auſquels ils
eſtoient ſujets auparavant.Apres
celaje ne ſçay comment on peut
craindre la mort , puis que la
feule crainte de la mort eft ca.
pable de troubler tout le repos
& toute la tranquillité de noſtre
ame. Il n'eſt rien de ſi terrible
dans la mort,que la crainte de la
mort meſme; & Cicéron eſt d'a
vis que celuy qui n'appréhende
point la mort , commence déja
de mener une vie heureuſe. II
ajoûte auſſi que nous devons
eſtre bien aiſe de faire au plutoſt
Piij
198 Extraordinaire
ce dernier voyage , apres lequel
nous ferons heureuſement déliyrez
de tous les maux qui nous
affligent en ce monde. Or il n'eft
que la mort qui nous en puiſſe
délivrer , & nous mettre en re
pos , comme vous l'allez voir plus
au long,
Lamort, au ſentiment de Plu.
tarque,eſt de toutes les choſes du
monde , la plus douce & la plus
heureuſe , puis qu'elle délivre les
Malheureux des maux dont ils
eſtoient tourmentez dans cette
vie , & met en lieu de feûreté
ceux qui dépendoient encore du
caprice dela Fortune. Le Pro .
pheteJonas irrité de ce que ſa
Prédiction , touchant la deſtruction
de Ninive, s'eſtoit trouvée
fauſſe , demandoit à Dieu de
duMercureGalant. 199
mourir , parce qu'il croyoit de
trouver dans la mort un remede
pour tous les maux , & toutes les
peines qu'il enduroit en ce mon-
- de, Melior estmihi mors quam vite.
Et dans le quatriéme Livre des
Roys, Dieu ne dit- il pas au Roy
Jofias, qu'en récompenſe de ſa fidelité&
de fa religion , il le veut
oſter de ce monde, & le placer
dans le tombeau deſes Peres , afin
qu'il ne ſoit pas fi malheureux
que de voir tous les maux qui
doivent arriver aux Iſraëlites ?
Cicéron n'approuve point tou.
tes les réjoüiſſances que firent
les Napolitains , lors que Pompée,
qui avoit eſté longtemps
malade dans leur Ville, revint en
ſanté , parce qu'à ſon avis il auroit
eſté bien plus heureux s'il
Piiij
200 Extraordinaire
•
fuſt mort de cette maladie ; car
il n'auroit jamais eſté ſujet à tous
les maux , ny à tous les chagrins
qui le tourmenterent pendant le
reſte de ſes jours ; il n'auroit pas
fait la guerre à ſon Beaupere , il
n'auroit pas eſté obligé de prendre
les armes en haſte pour ſedé.
fendre , il n'auroit pas abandonné
ſa Maiſon, il n'auroit pas quitté
l'Italie , & ne feroit jamais
tombé entre les mains de ſes Ennemis
, à la veuë de ſon Armée.
défaite. Il eſt donc facile de voir,
pourſuitl'Orateur Romain, com.
bien de malheurs & d'accidens
fâcheux il auroit évité par la
mort ; car quoy que ces maux
n'arrivent pas infailliblement , la
mort nous délivre toûjours de la
crainte que nous en pourrions
duMercure Galant. 201
avoir. Les Dieux immortels, dit
le divin Platon, qui ſçavent bien
mieux que nous ce qui nous eft
neceſſaire , font mourir au plû-
= toſt ceux qu'ils veulent récompenſer
pour quelque belle action ;
&le Prince des Orateurs donne
- deux exemples de cette verité
dans ſa premiere Queſtion ſur le
mépris de la mort. Trophonius
& Agamedes , ayant fait baſtir
un magnifique Temple en l'honneur
d'Apollon, prierent ce Dieu
de leur accorder ce qui pouvoit
rendre les Hommes plus heureux
, ce qu'Apollon promit de
faire dans trois jours , apres lefquels
on les trouva morts.Le meſ
me arriva à Cléobis & à Biton ,
Enfans de la Preſtreſſe Argia ,
pour avoir tiré le Chariot de leur
1
202 Extraordinaire
Mere , qui alloit faire les fonctions
de ſon Miniftere dans un
lieu affez éloigné . Les Cygnes
qui ſont conſacrez à Apollon le
Dieu de l'Art de deviner en quel.
que maniere , font bien voir que
la mort eſt plus douce que la vie ,
puis qu'ils chantent & témoi
gnentgoûter un extréme plaifir
en fortant de ce monde.
Dulcia defecta modulatur carmina
lingua
Cantator Cygnusfuneris ipfefui.
Il vaut mieux mourir, dit l'Ec.
cleſiaſtique , qu'eſtre dans l'indigence.
Et dans un autre endroit;
O mort , que ton choix eſt juſte
& raisonnable , lors que tu t'en
prens à un Homme pauvre &miſérable,
accablé de vieilleſſe, qui
manque de forces , & que les
du Mercure Galant. 203
chagrins rongent & confument
- tous les jours ! Nous devons tous
mourir , dit l'Orateur Romain ,
&la mort eſt la fin de nos miferes.
Lors que Longin voit dans
Homere les playés, les ligues, les
fupplices , les larmes , les empri-
- ſonnemens, tous ces autres acci.
dens où ils tombent ſans ceffe ,
croit qu'il s'eſt efforce autant
qu'il a pû de faire ces Dieux de
pire condition que les Hommes;
car à l'égard de nous , dit-il,
quand nous ſommes malheureux,
au moins avons-nous la mort ,
qui eſt comme un port aſſuré,
pour ſortir de nos miferes ; au
lieu qu'en repréſentant les Dieux
de cette forte , il ne les rend pas
proprement immortels , mais
eternellement miſérables. Nous
204
Extraordinaire
litons dans l'Eccléſiaſtique , que
la mort eſt preférable à une vie
pleined'amertumes; & qu'il vaut
mieux un repos eternel , qu'une
maladie continuelle. Artaban
dit dans Herodote , que la mort
eſt l'aſyle des Malheureux , le
port des Miférables, & la fin des
maux & des miſeres de la vie. La
mort , au ſentiment de Salluſte,
nous donne un veritable repos
dans les afflictions & dans les
chagrins, & diffipe tous les maux
qui tourmentent les Mortels.La
mort , dit S. Auguftin , fepare
l'ame du corps & nous délivre
d'un péſant fardeau. Qu'ya- t- il
donc de fi terrible dans cette
mort , qui eſt la fin de nos miferes&
le commencement de nôtre
repos? Les ames genéreuſes,
du Mercure Galant. 205
dit S. Ambroise , ne craignent
point la mort naturelle ; les Sages
la ſouhaitent , & les Misérables
en ontunextré me defir. La mort,
dit le Poëte Lucain , eſt la derniere
de toutes les peines , & les
Hommes ne la doivent pas craindre.
Mors ultima pæna eft
Necmetuenda viris.
C'eſt l'eſpérance de mourir
qui conſoloit autrefois Ovide
parmy les ennuis & les fouffrancesde
fon éxil.
Una tamen ſpes est quameſolatur in
iftis,
Hacfore mortemea nondiuturna
mala.
Ménander dit dans ſes Epigrammes
, pourquoy appréhendez-
vous la mort qui vous doit
206 Extraordinaire
mettre en repos & vous doit délivrer
de tous maux? Elle ne vient
jamais qu'une fois , il n'eſt per.
fonne au monde qui l'ait veu revenir
; au lieu que les maladies,
les douleurs & les chagrins qui
font le ſupplice des Hommes
dans cette vie, viennent ſouvent
&ne ceſſent jamais de les tour.
menter qu'apres la mort. L'illuftre
Boëce dit, que cette mort eſt
heureuſe,qui ne vient point troubler
lesHommes, lors qu'ilsjoüif.
ſentdes biens &des plaiſirs dela
vie ; mais qui écoutant les plaintes
des Malheureux , les vient
délivrer deleurs maux; mais il dit
auſſi que ſouvent par une cruauté
inoüye, elle refuſe de les entendre
,& ne leur veut pas fermer
les yeux , pour avoir leplaiſir de
duMercureGalant. 207
leur voir répandre des larmes qui
marquent l'excés des douleurs &
des miſeres qui les accablent en
cemonde.
Mors Hominumfelix quafe necdulcibus
annis
Inferit &mæſtisLepe vocata venit,
Hen heu quam miserosfurda averti..
tur aure
Etflentes oculos claudereſava negat.
La mort, dit Idiota, eſt un port
aſſuré où tout le monde doit arriver
, pour fortir des miferes de
la vie. Ceux qui y abordent les
premiers , font plutoſt délivrezdu
danger & de la crainte du
naufrage. Comment ſe peut-il
donc faire que les Hommes appréhendent
fi fortde faire une ſi
heureuſe fin qui leur devroit eſtre
tres -agréable? Ceux qui ont tra208
Extraordinaire
vaillé pendan lejour, dit Théodoret,
font bien aiſes de ſe repoſer
pendant la nuit. Ceux qui ont
combattu durant le jour , ſe réjoüiſſent
de voir arriver la nuit
qui les met en ſureté . Toutes les
Créatures animées ont une extréme
joye de voir venir la nuit
pour ſe loger dans leur retraite ,
où ils prennent un paiſible repos
durant le fommeil. Je ne ſçay
donc pourquoy ceux qui onttravaillépendant
toute leur vie , qui
ont eſté dans une guerre perpétuelle
, qui n'ont point de domicile
permanent dans ce monde,
& qui n'y prennent aucun veri.
table repos , ayent en horreur
cette heureuſe nuit qui les doit
délivrer de toutes ces peines , &
les faire joüir de tous ces avanta
du MercureGalant. 209
ges .Ceux qui travaillent, dit Saint
Chryfoftome, confiderent avec
plaiſir la fin de leurs travaux. Les
Voyageurs regardent volontiers
lelieude leur demeure . Les Gens
de ſervice comptent pluſieurs fois
quand viendra la fin de l'année.
Le Pere de Famille ſe réjoüit de
ſçavoir le temps de la moiſſon.
LeMarchand fuppute nuit&jour
pour ſçavoir le temps auquel
tombera le terme d'une debte;
La Femme groſſe copte avec joye
quel jour elle doit s'accoucher ;
&les Hommes ne ſçauroient,
fans crainte & fans horreur penſeràla
mort , qui doit eſtre la fin
de leurs travaux, le terme de leur
voyage , la récompenſe de leur
ſervice , le temps de leur moiffon,
le payement de leur debte,
Q.d'Avril1682. Ω
210 Extraordinaire
1
1
B 1
& l'heureuſe délivrance d'un pefant
fardeau. Enfin qu'y a-t-ilà
craindre dans cette ſéparation
de l'ame d'avec le corps qui ſe
fait ſans douleur & fans ſenti.
ment , & ſouvent avec plaifir ? Y
peut- il avoir quelque choſe de
terrible , puis qu'elle ne fait que
paffer & ne dure qu'unmoment?
D'ailleurs lors que nous ſommes
en vie, elle ne nous fait pointde
mal ; & lors qu'elle eſt venue,
nous ſommes incapables de ſouf.
frir ſes rigueurs , parce que nous
ne ſommes plus. Outre cela il eſt
clair que la mort ne nous caufera
point de douleur , puis que le
fommeil, qui en eſt l'image,ne le
fait pas;& il n'eft rien de ſi ridicu
le, au ſentiment de Seneque, que
d'appréhender la mort , & de
duMercureGalant. 111
goûter un extréme plaiſir dans
le ſommeil qui en eſt la figure.
Il eſt inutile d'avertir que ny
la veuë des avantages de la mort,
iny la conſidération des miſeres
de la vie, ne doivent oblger perſonne
à ſe donner la mort , puis
que nous ne pouvons pas diſpofer
d'une vie dont nous ne ſommes
pas les maiſtres , & qui dépend
d'une Puiſſance ſupérieure
qui nous l'a donnée en dépoſt.
Il eſt dit dans le Songe de Scipion
, que Dieu a donné aux
Hommes la terre à garder , &
qu'ils ne peuvent ſe diſpenſer de
cette obligation , qu'avec la permiſſion
de cettePuiſſance ſouveraine
;&que par conséquent perſonne
ne peut fortir de ce monde
ſans le conſentement de celuy
Qij
2.12 Extraordinaire
qui l'y a fait entrer. Il eſt vray
que nous voyons dans le Livre
des Juges , que le Roy Abimelech
ne voulant pas qu'il fuſt dit
qu'il avoit eſté tué de la main
d'une Femme , ordonna à fon
Ecuyer de luy donner la mort ;
&Samſon, pour ſe vanger des
Philiſtins , mourut ſous les ruines
de la Maiſon ébranlée par ſa force;
& dans les Livres des Roys,
Saül,& fon Ecuyer, ſe tuent euxmeſmes,
de peur de mourir de la
main d'un Peuple incirconcis.
Achitophel ſe va pendre , parce
qu'on n'a pas ſuivyſon avis dans هف
leConfeil. Zambri,pouſſé du deſeſpoir
, met le feu à ſa Maiſon&
périt malheureuſement. Dans le
fecond Livre des Machabées , the
Ptolemer Macer s'empoisonne , to
10
ver
du Mercure Galant. 213
parce que ſes Amis l'ont accuſé
de trahifon contre Eupator ; &
Razias , pourſuiuy par ſes Ennemis,
qui vouloient entrer par for-
- cedans ſa Maiſon, mourut de ſes
propres mains. Je ne parle point
de l'Apoſtre apoſtat, qui fit une
fin auffi malheureuſe que ſon crimele
méritoit . Je laiſſe auſſi mille
exemples que je pourrois tirer
de l'Hiſtoire profane , mais qui
eſtant preſque ſans nombre , ne
pourroient que rendre ce difcours
ennuyeux & trop long. II
ſuffit de dire que ce ne font point
des exemples à ſuivre , ainſi que
tous les Hommes éclairez des
ſeules lumieres de la raiſon lepeu.
vent facilement connoiſtre . Outre
que ces Gens-là paſſeront
toujours pour des lâches & des
214
Extraordinaire
poltrons,qui n'avoient pas le cou
rage d'attendre la mort avec une
fermeté inébranlable , ſans don.
ner aucune marque de crainte ny
de frayeur. Ceux qui ont du
cooeur, ſe font un plaifir de paroître
malheureux , pour perfuader
aux autres qu'ils font au deſſus de
leurs malheurs , & qu'ils ne ſe
foucient pas de s'en délivrer par
unemort honteuſe. Le Prince des
Faiſeurs d'Epigrammes,dit qu'il
ne fautny craindre, ny defirer la
mort. Summum nec metuas diem ,
ner optes.En effet,un Timide l'ap.
préhende, un Fou ſe la procure,
unFurieux ſe la donne,&un Sage
l'attend. Il n'eſt point , diſoit le
Roy Agefilaüs , de chemin ny
plus beau, ny plus court, pour arriver
à la gloire, quede mépriſer
du Mercure Galant. 215
la mort ; & Plutarque aſſure que
le Soldat le plus genéreux ne fera
jamais une action glorieuſe, s'il
craint la mort ; & nous liſons
qu'un fameux Capitaine des Lacédemoniens
diſoit autrefois , exhortant
ſes Soldats au combat ;
courage, mes Amis , nous irons
peut-eſtre ce ſoir ſouper dans les
Enfers , pour leur appprendre
qu'ils ne devoient avoir aucune
crainte de la mort, Auſſi c'étoient
des Gens genéreux qui s'expo.
ſoient à mille périls,&bravoient
la mort en mille rencontres . Un
d'eux dit un jour à un Perſan de
l'Armée ennemie , qui ſe vantoit
que la multitude de leurs
traits obfcurciroit le Soleil ;
tant mieux, luy dit-il, nous combattrons
à l'ombre. Aufſi le mé216
Extraordinaire
pris de la mort eſt la plus belle
qualité que puiſſe poſſeder des
Gens nez pour la guerre ; & les
Juifs qui prirent les armes pour
conſerver la liberté de leur Païs
& la pureté de leur Religion, diſent
dans le premier Livre des
Machabées , qu'il vaut mieux
mourir dans la guerre , que de
voir tous les maux qui leur arrivent.
Melius eft nos mori in bello
quam videre mala gentis noftra &
Sanctorum.
LA SELVE, de Niſmes.
M Daubaine, dont vous connoiſſfez
l'heureux talent àfaire des
Vers , nous a expliqué en quoy confifte
la veritable Amitié , par une
Fable employée dans le dernier Extraordinaire.
En voicy une autre de
Sa
du Mercure Galant. 217
2
fa façon , qui ne vous paroîtra pas
moins ingénieuſe, ſur l'aveuglement
que l'amour nous cause.
552525-2525-252222
SUR LA QUESTION,
Aquelles marques un veritable
Amant peut eſtre connu .
LE LYON AMOVREVX.
FABLE.
I dans une premiere Fable
Staythe de rendre éclaircy
Cequ'est un Amy veritable,
Mondeſſsein est de dire en celle-cy,
Quejeprens chez le mesme Maiſtre
Cequ'un Amant veritable doit eſtre.
AuVolumeSecond , dés le commencement,
La Fontaine en donne un modelle.
Q. d'Avril 1682. R
218 Extraordinaire
Cequefait la Fontaine, est fait divinement,
Maisen cecy ſur tout je trouve qu'il
excelle.
Un Lyon devint amoureux,
Dit-il, & l'objet deſes voeux
Futseulement une Bergere.
C'estoit apparemment quelque grande
Beauté .
Quandun Roy vafurla Fougere,
Ilfaut qu'il s'y fenteporté
Pardes appasdu moins quipaſſent l'ordinaire,
Carfans cela ceferoitfaire
Def-honneur à la Majesté.
Quoy qu'il en fust, le Sceptre & la
Houlette
Eftoient d'un aſſez bon accord,
Et la Friponne aimoit la Royale fleurette.
Sire, dit- elle un jour ; ſi je fais voſtre
fort,
S'il eſt vray que mon coeur ait borné
voſtre envie,
du Mercure Galant . 219
Si le bonheurde voſtre vie
Dépend de ſa poffeffion,
Je conſens de répondre àvoſtre paſſion.
* Vous trouverez en moy, petite Bergerette,
Une humble , obeïſſante , & fidelle
Sujette;
Mais j'oſe y mettre, Sire, une condition.
Juſqu'icy j'ay veſcu commeune Fille
ſage,
Je ſçay ce que l'on doit à ceux de
voſtre rang,
Vous eſtes maiſtre enfin de monbien,
de monſang.
Quant à mon Lit, je vous le dis tout
franc,
Vous n'y pouvez entrer que par le
Mariage.
Ah, bel Enfant, connoiflez-moy
Répondit le Lyon, ma flâme eſt chaſte
& pure,
Etje vousjure
Rij
220 Extraordinaire
ParJupiter, le ſeul Maiſtre d'un Roy,
Que pour prouver combien j'aime
voſtre perſonne,
Jeprétens vous donner ma foy.
Je prétens partager avec vous ma Couronne,
Et tous deux nous ferons également
la loy
A tout ce qui reſpire
Dans monEmpire .
Mais pour moy, le plaiſir des plaiſirs
leplus doux,
Sera toûjours celuy de vivre voſtre
Epoux,
Etje vay de ce pas engager voſtre Pere
Aconſentirquedés ce jour
Jemontre juſqu'où va l'excés de mon
amour .
Adieu, belle& fage Bergere .
Le Pere estoit un Homme fort prudent,
Il euft aimé l'honneur qu'un Roy luy
vouloitfaire,
Mais il craignoit &sagriffe &fadent,
du Mercure Galant . 221
Et ne regardoit pas comme une bonne
LeMariageproposé.
Volontiers mesme il eust ofe
(affaire
Le refuser tout court. Quoy, diſoit, ma
Fille,
Peut eſtre ne pourra
Faire au Lyon telle Famille
Qu'il le defirera,
Et le Sire la mangera .
Chez ces Meſſieurs c'eſt ainſi qu'on
enufe.
On ne ſçait ce que c'eſt que de répudier
.
Il faut icy payer de ruſe,
Nous tirerdu péril, &le congédier.
Ils'y prit de cette maniere.
Sire, vous me comblez d'honneur,
Mais je ne goûte pas ſans trouble ce
bonheur,
Et majoye en cela ne ſçauroit eſtre
entiere,
Certain ſcrupule qui me vient,
La retient .
Riij
222 Extraordinaire
Non, les careffes conjugales
Entre ma Fille & vous ne feront point
égales.
Lapauvre Enfant n'ofera vous baifer;
De quelque amour pour vous qu'elle
ſoit combatuë,
Voſtre dent un peu trop pointuë,
(Je vous le dis fans déguiſer )
Luy fera peur. Permettez que la Lime
Pafle deffus . La peur eſt légitime,
Dit leLyon, faites venir des Gens,
Debon coeur je confens
Qu'on me lime les dents.
LesGensvenus, la Lime opere.
Mais ce nefut pas tout , qu'arriva-t-il?
LePere,
Ajoûte encor. Vos ongles , nous
dit-on,
Sont crochus, & ma Fille aura quelques
allarmes ,
Quand vous luy porterez une patte
au menton .
Ces ongles ont d'ailleurs àmon gré
peude charmes.
du Mercure Galant. 223
Sire, daignez ſoufrir
Quetout-à-l'heure onvous les rogne.
Le Roy le voulut bien : Et Valets, de
courir,
Et Ciseaux, d'entrer en beſogne.
Sans griffes &fans dents voila Sa Majefté.
Si le Pere l'euſtſouhaité,
Sousles Ciseaux auſſi la queue cuft efte
mise,
Tant la Filleparsa beauté
Avoit ſçeu du Lyon captiver lafran-
LeLyon en ce triſte état, (chife
N'eut nonplusdeforces qu'unRat,
Etfamaſſede chairpar terre demeurée,
Tayaut, Miraut, Briffaut, en firent leur
curée.
Voila ce que c'est qu'unAmani.
Il est vray que l'exemple eft prisfurune
Bestes
Mais rien ne prouve mieux qu'on ais
I'amour en teste, :
Que laperte du jugement.
1
R iiij
224
Extraordinaire
BOUTS - RIME Z.
Sonnet à la loüange du Roy .
PLus
Lus heureux millefois, &plus chéry
quePan,
Mépriſant l'Ennemy bien plus qu'une
Guenuche,
LOUIS, pour.conquérir, fait toûjours
LeSatan,
Et remporte fur luy jusqu'à la moindre
Pluche.
**
Le bruit de sa valeur fait trembler
comme un Fan
Leplus puiſſantHéros jusqu'au fonds
defa Ruche;
Il le glace de peur plus de douze fois
l'An ,
Eust-il le coeur plus chaud millefois
qu'une Autruche.
du Mercure Galant. 225
Les Roys de toutes parts, & ab hac &
ab hoc,
Luy demandent la Paix, àtout prix, à
tout troc,
De crainte que ſon Bras bientoſt ne les
dé-niche.
3
Que leplusfier apprenne àmunirſon
Rem-par,
Etpense que celuy, qui la Flandre dé-
>
friche,
Peut cueillir des Lauriers au déla du
Né-car.
D'ARTIGUES, Chapelain de
Leſcun, de Coudures en
Gaſcogne.
L'AMANT CONSTANT.
Pourchanter nos amours,
le Flageolet,
prenons
Et laiſſons aux Docteurs le Sacré Décalogue;
226 Extraordinaire
Allons joindre nos chants à ceux du
Røytelet,
Etfairedans ces Bois quelque amoureuseEglogue.
La Ville, fans Philis, me semble un
Chaſtelet,
Chacun de mes Amis mesemble un
Pédagogue;
Trop longtemps de Papiers chargé comme
unMulet,
Jemesuis aux Plaideurs acharné comme
unDogue.
X
Libre de tous ces soins , enfin bien
écuré,
Jevay ſuivre Philis malgré noſtre
Curé,
Et pour elle hair toutes les autres
Belles.
3
Je l'adore , & fuft- elle aux bords de
l'Helleſpont,
du MercureGalant. 227
7
Lestendres amitiez dontſon coeur me
répond,
M'empeſcheront toûjours d'enfairede
nouvelles .
LE DEMY FLAMAND, d'Ypre.
SUR LE MESME SUJET.
Ris, vostre Beaute mériteun Panthéon;
Je me ferois pour elle étoufer comme
Antée,
Fesſſuyroisle Poignard du malheureux
Pantée,
Etferois étrangle tout comme Anacréon.
3
Dufſſay-je estremange des Chiens comme
Actéon,
Eſtre brûlé tout vifcomme un horrible
Athée,
Vous ne me verrez point changer en
vrayProtéc,
F'en jure, belle Iris, par Saint Pantaleon.
7
228 Extraordinaire
3
S'il estplus tendre Amant de l'Europe
al'Afie ,
Qu'on me traite defou comme l'on fai,t
Sofie,
De voſtre amour je suis auſſi remply
qu'un Oeuf.
Ilm'agite ſans ceſſe, &fans ceſſe me
bouffe
Ainsi qu'à la Charruë un misérable
Boeuf;
Soulagez-m'en ,Cruelle, ou je vay faire
pouffe.
SOYROT, Controlleur General
des Finances enBourgogne.
RUPTURE .
Enfin, graces àJupiter,
Sans l'aide d'un Pharmacopole,
Je mesens plusfier qu'un Frater,
Et je me moque de Nicole.
du Mercure Galant. 229
EX3
L'esprit content en vray Pater,
Jevay, jeviens, je caracole,
Et laffé de tant diſputer,
Sesyeux ne ſont plus maBouſſole.
3
F'ay crûmon amour immortel,
F'en auroisſouſcris le Cartel,
Et j'enfaisois maſeule affaire .
3
Maintenant jeveux par ces Vers
Fairesçavoir à l'Univers
Que mon coeur asceu s'en dé-faire.
Contre un fort laid Homme,
preſt à épouſer une Belle .
Ncertain grand Beneſt, plus mal
Ubasty que rang
Et qui de l'Homme tient moins que de
laGuenuche,
D'ailleurs qui pense avoir tout l'esprit
de Satan,
Bien que sa tefte peſe auſſi peu que la
Pluche.
230
Extraordinaire
1
Cejoly Monstre épris d'une jeune Fan
fan,
Four&nuit enJaloux l'aſſiege dansſa
Ruche,
Sous- ombre que l'Hymen avant la fin
del'An
Semble affurerla Belleàce grandcorps
d'Autruche.
D
Ciel! le soufrirez-vous, que Philis luy
foit hoc?
Philis, que pour Pallas onprendroit bien
entroc,
Luyqu'avecles Hibaux ilfaudra que
l'onniche?
Ainsila Deïté, Mere du Dien Ponpar,
Recent jadispres d'elle un noirVisage
enfriche,
Victime de l'Etat , & d'un abſolu
Car...
FOUCAULT, deMontfort.
l'Amaury.
duMercureGalant. 231
CONTRE LES LIBERTINS
I la crainte inventa jadis unJu-
Spiter
On l'estime à préſent moins qu'un Phar
macopole;
Lapieré n'est plus ſous l'habit d'un
Frater,
La Devote a pris l'air d'une Dame
Nicole.
Une Fille à dix ansſçait plus que son
Pater,
Contre la verité le Docteur caracole,
LeJuge à l'intereſt ſe rendſans difputer,
Erl'honneur maintenant nefert plus de
Boullole.
Telvitfans Foy,fans Loy, quise croit
immortel,
De la Parque oubliant lefuneſte Cartel
Penfant qu'un peccavi le tirera d'af-
م ا
faire.
232
Extraordinaire
F
Vous direz, Libertins, dans unſens fi
per-vers,
La vertu de LOUIS qui remplit l'Univers,
Seule fiuffit d'exemple à bien croire &
bien faire .
LE DRÜIDE Lyonnois .
LE BON SUJET.
Ene contemple point Saturne &
TEJupiter
Jene suis point Marchand, Peintre,
Pharmacopole,
Chimiste, Medecin, Chirurgien, Frater,
Je ne m'occupe point à feuilleter Nicole.
Je bornemapriere à dire le Pater,
Je laiſſe au Cavalierfaire la caracole,
Je nepuis en Docteur apprendre à difputer,
nesçay point sur Mer conduire la
Bouffole.
du Mercure Galant. 233
Je ne travaille point à me rendre immortel,
F'apréhende laGuerre, &jefuis leCartel,
Je nesuis point Plaideur, ne puis parler
d'affaire .
Je nesuis point Amant, je nefais point
deVers;
Mais admirer LOUIS , Maistre de
l'Univers,
C'est tout ce que je fais , & ce que je
veux faire.
LA VIE HEUREUSE.
sun Roy plus grand VLure enpaixfous un
queJupiter,
Ne voir jamais entrer chez. Soy Pharmacopole,
Jamais Chirurgien, Medecin, ny Frater,
Paffant le temps tout-doux avec Dame
Nicole.
Nepouſſer ſa colere au dela d'un Pater,
Q. d'Avril1682. S
234
Extraordinaire
Arreſterſes deſirs fansplus de caracole,
Ceder leplus souvent, plutoſt quedifputer,
L'Honneur & la Raison nousservant
deBouffole.
Enfin pour poſſeder un bonheur immortel,
Ilfaudroit éviter, & querelle,& Cartel,
Etjamais,s'ilſepeut, neſefaire d'affaire.
S'égayer quelquefois en Profecomme
en Vers,
Sans pourtant deson nomfatiguer [Univers,
C'est là tout ce qu'on peut &defirer
faire.
LeTraitéqui fuit eftdeM' Rault.
C'eſt luy qui estoit l' Autheur de celuy
que je vous envoyay ily a trois mois
fur lL''oorriiggiinnee de la Pourpre &de
l'Ecarlate.
du Mercure Galant. 239
1
2225-2522255-25225
DE L'ORIGINE
DES COURONNES,
ET DE LEURS ESPECES.
L
'Origine des Couronnes ne
ſe peur tirer que de celle
du Monde , puis que dés le mefme
moment qu'il fut creé , il en
parut en toutes ſes parties. Le
Soleil fut non ſeulement couronné
de ſes rayons , mais auſſi
il parut fur ce grand Aftre une
merveilleuſe Couronne , que les
Grecs appellent Halo , auſſi é.
clatante que ſa plus vive lumiere;
foit qu'elle fuft formée des nuës
les plus pures , ou de la reverbération
de ſes clartez avec ces
Sij
236
Extraordinaire
,
mémes nuës . C'eſt ce qui s'eſt veu
diverſes fois , tant du temps de
Pontius & d'Aulus Confuls, que
de celuy de l'Empereur Octayien
comme rapportent Orofius
, liv . 6. ch. 18. & Eutropius.
Les autres Aftres ne sont- ils
pas auſſi couronnez de leurs lumieres
? Cette Conſtellation
compoſée de ſept Etoiles , que
les Poëtes feignent eſtre la Couronne
d'Ariadné , placée entre
le Serpent & Hercule , eft encore
une marque que le Ciel a
plus d'une Couronne, quoy que
la Fable feigne que cette Couronne
eſtoit venuë des mains de
Vénus.
La Terre a diverſes Plantes
qui portent des Couronnes ; &
celle que Mathiole &Diofcoride
du Mercure Galant. 237
1
C
ان
コー
-1
,
8
appellent Coronaria , en eſt une
des principales . Entre les Fleurs,
la Rofe & l'Impériale ne ſe forment-
elles pas des Couronnes
d'elles -mefmes ?
Sur tous les fruits, la Grénade,
outre ſon écorce dorée , & fes
grains , dont elle enrichit fon
ſein , comme d'autant de Rubis,
a l'avantage d'avoir la teſte couronnée.
Claudien en ſa belle Epigram- .
me ſur le Phénix, comme au Roy
des Oyſeaux , luy donne une
Couronne de Plumes dorées &
brillantes. Simon Majole, en fon
Colloque des Poiffons , donne le
meſme avantage au Dauphin ,
qu'il dit en eſtre le Roy; & cette
Couronne luy ſert d'arme contre
le Crocodile , de la pointe de
238
Extraordinaire
laquelle il créve le ventre de coe
Amphibie dans le combat.
Mais pour ce qui eſt de l'antiquité
& de l'origine des Cou .
ronnes entre les Hommes , plufieurs
Autheurs font de diverſe
opinion ſur ceux qui les ont inventées.
Athenée liv. 15. & Roſinus
liv. 2. des Antiquitez Romaines
, difent que Janus a eſté
le premier qui ait trouvé l'Art
de faire des Couronnes ; &Govapitus
au liv. 4. des Origines ,
endit la meſme choſe , & que ce
Janus fut Japhet , ſecond Fils de
Noé , duquel felon Beroſe , les
Grecs ont pris leur origine. Mais
Feftus & Plutarque en ſes Sympoſiaques
, diſent que Bacchus a
eſté le premier qui ſe ſoit formé
une Couronne de branches de
duMercureGalant.
239
.
۱
5
Lierre , dans le Triomphe qu'il
mena , apres la Victoire qu'il
remporta dans les Indes & dans
l'Egypte , d'où il en transfera
l'uſage dans la Grece. Pline fait
mention liv. 16. ch. 34. qu'Aléxandre
le Grand , ayant voulu
imiter le Triomphe de ce Dieu ,
au retourdes Indes en Macédoine
, ramena ſon Armée triomphante
couronnée de Lierre .
Quelques autres veulent que
ce foit Promethée , qui le premier
ait inventé les Couronnes;
parce qu'ayant eſté délivré de
ſes chaînes parJupiter , en mémoire
de cette faveur&pourun
monument eternel , il ſe fit une
Couronne & un Anneau de ces
meſmes fers . Sur cette diverſité
d'opinions , quelques -uns ont
240
7 Extraordinaire
eſtimé que l'uſage en estoit venu
des premiers Hommes mefmes,
qui pour ſe garantir des ardeurs
du Soleil , & fe donner de l'om.
bre, auroient joint des Rameaux
d'Arbres enſemble pour faire des
Couronnes, quoy que contre
tous ces fentimens pluſieurs en
faffent un certain Stephanus le
premier Inventeur, &diſent que
la Couronne en Grec s'appelle
de fon nom.
Les Poëtes ont toûjours dépeint
dans leurs Vers , la plus
grande partie des Divinitez avec
des Couronnes ; & Paufanias
meſme fait Jupiter affis ſur un
Trône , ayant une Couronne
d'or en la teſte , & un Sceptreen
la main, Martian dans les Ima
ges des Dieux, le repréſenteavec
unc
du MercureGalant. 241
une Couronne Royale en la teſte,
toute brillante de rayons. Le
meſme figure Junon avec une
Couronne de pierres prétieuſes ,
que la Déeſſe Iris luy met ſur la
teſte.
Janus repréſenté avec un dou.
ble viſage, portoit une Couronne
d'or qui environnoit ſes deux
fronts . On donnoit en faveur
d'Apollon , à ſes Images , outre
ſa Couronne de rayons , une autre
Couronne de Laurier. Les
Muſes ſes Soeurs portoient des
Guirlandes de Fleurs ou des
Chapeaux de füeilles de Palmier.
Cybelle Mere des Dieux ,
avoit la teſte couronnée de Châteaux
& de Tours. C'eſt ce que
die Virgile au ſixiéme Livre de
l'Eneide.
Q.d'Avril 1682.
2
I
242
Extraordinaire
Qualis Berecynthia mater,
Invehitur curru Phrygias turritaper
urbes.
La Déeſſe Cerés eſtoit couronnée
de ſes Epys , parce que
c'eſtoit elle qui avoit enſeigné
l'Agriculture & l'uſage du Bled,
en la place du Gland , dont vivoient
les premiers Hommes.
Les Dieux & les Nymphes .
des Fleuves eſtoient couronnez
de Roſeaux; c'eſt ce que marque
le meſme Virgile liv. 8. de ſon
Eneide, parlant du Dieu qui préfide
au Tibre.
Et crines umbroſa tegebat arundo.
Le Dieu Pan portoit ſa teſte
couronnée de füeilles de Pin ;
Herculed'Ache ou de Peuplier,
Vénus de branches de Myrtes,
ce que faiſoit auſſy le Dieu Hymen.
duMercureGalant. 243
Neptune , comme le dépeint
Ovide , avoit une Couronne
blanche &le Trident en lamain;
Amphitrite ſon Epouſe avoit la
teſte ceinte d'un tour de Perles .
Martian donne à Pluton, Dieu
des Enfers , une Couronne d'Ebene
, avec un Sceptre de fer.
Catulle repréſente les trois Parques
avec des Bandelettes blanches
au lieu de Couronnes. Philoftrate
au Tableau qu'il fait
d'Amphiaraë , figure le Dieu du
Sommeil couronné de Pavots,
tenant en la main un Rameau
trempé dans le Fleuve du Styx
ou de Lethe. Tibulle orne le bon
génie d'un Chapeau de Fleurs
ou de Rameaux de Plane. A.
thenée repréſente Venus avec
une Couronne de Rofes ou de
Tij
244
Extraordinaire
branches de Myrthe. Paufanias
donne aux Graces des Guirlandes
de diverſes Fleurs .
A l'égard des Sacrifices qui
ſe faifoient aux Dieux & aux
Déeſſes , les Preſtres ſe couron.
noient aux Feſtes de Bacchus ,
comme dit Timachidas en ſon
Livre des Couronnes , de Rameaux
de Myrthe , ou de branches
de Vigne , en celles de la
Déeſſe Cerés de füeilles de Chef.
ne ; ce que remarque Virgile au
1. liv. des Géorgiques.
Cererifacra redimitus tempora queren
Aux Sacrifices dédiez à Hercule
, ils ſe faifoient des Couronnes
de Peuplier. Virgile liv. 8.
de l'Eneide.
Populeis adfunt evineti tempora
ramis.
du MercureGalant. 245
En ceux conſacrez à Apollon,
les Sacrificateurs ſe ſervoient de
Laurier , comme dit Apollonius
au liv. 1. des Argonautes. Il y
avoit trois fortes de Couronnes
en ces Sacrifices . Les unes fe
mettoient au ſommet de la teſte,
les autres defcendoient juſques
fur les Temples , & les dernieres
s'abbattoient juſques au col. Les
Vaifſeaux dont ils ſe ſervoient,
avoient auffi des Couronnes de
Fleurs, & les Victimes en avoient
la reſte ornée , ou de Bandelettes
de diverſes couleurs autour
des cornes . Virgile liv. 3. de l'Eneide
.
Tum pater Anchiſes magnum cratera
corona,
Induit.
Laquelle coûtume a duré long-
Tiij
246 Extraordinaire
temps , comme a remarqué André
Tenédien en ſon Voyage de
la Propontide.
C'eſtoit auſſi la coûtume des
Nautonniers, comme dit Virgile
liv. 1. des Géorgiques & de l'Eneide
liv. 4. de couronner les
Maſts de leurs Vaiſſeaux , quand
ils levoient l'ancre , pour faire
voile , ou quand ils prenoient
port.
Puppibus&lati Naute impofucre
coronas.
Les Roys & les Princes anciens
, qui vouloient eſtre reputez
comme des Dieux , portoient
des Couronnes d'or par rayons,
à la figure de celle du Soleil.
Virgile parle de la forte de celle
duRoy Latinus, avant la fondation
de Rome , auliv. 12. de fon
Eneide.
du Mercure Galant. 247
Cui tempora circum,
Aurati bissex radij fulgentia cingunt
Tempora.
Les Statuës & les Autels des
Dieux domeſtiques , appellez
Pénates , ou Lares , estoient ordinairement
couronnez de Bandelettes
de Laine .
Etmolli cingehac altaria vittä.
Mais pour revenir à l'antiquité
des Couronnes , Joſephe en ſes
Antiquitez Judaïques , parlant
des Ornemens des Souverains
Pontifes , fait les Couronnes plus
anciennes que du temps de Bacchus
; car il rapporte queMoyfe,
que l'on fait préceder toutes ces
fauſſes Divinitez , fit faire des
Couronnes d'or , & principalement
une plus prétieuſe que les
Tiiij
248 Extraordinaire
autres , en laquelle ſur une pierre
ineftimable , le nom de Dieu
eſtoit gravé en lettres Hébraïques
, & qui dure preſque à nos
temps, comme dit Polydore Virgile
liv . 2. chap . 17. des Origines.
Jules Scaliger , liv. 1. ch. 13. de
fon Art Poëtique, & Valere Maxime
liv. 1. ch. 1. de ſes exemples
, diſent que chez les Athéniens
, Péricles , pour ſes actions
héroïques , fut le premier qui fut
récompensé d'une Couronne par
honneur ; & que comme l'honneur
eft l'éguillon qui porte à la
vertu , & la vertu aux actions
hautes & immortelles , enfuite la
coûtume auroit eſté introduite
chez la Poſterité , de donner des
Couronnes pour récompenfe &
pour marque de gloire .
du MercureGalant. 249
Les Sacrez comme les Prophanes
en avoient pris l'uſage ,
ce qui ſe remarque enJudith, liv.
15. qui apres avoir tué Holo .
pherne , & délivré Bétulie , ſe
couronna d'un Rameau d'Olivier
, & toute couronnée rendit
graces à Dieu de la Victoire qu'
elle avoit remportée accompagnée
de ſes Dames d'honneur &
de fes Vierges avec le meſme appareil.
Chez les Nations meſme les
plus barbares , comme diſent
Zuingerus & Polibe , ſe mettre
des Couronnes ſur la teſte , eſt
un figne de réconciliation de paix
&d'amitié . Du temps des Grecs,
que les Jeux Olympiques furent
établis en l'honneur d'Hercule,
pour avoir planté le premier
P'Olivier en la Ville d'Olympie,
:
250
Extraordinaire
2
ces Jeux qui ſe celébroient de
cinq ans en cinq ans , dans les
Villes de Pife & d'Elide , eftant
de cinq eſpeces , les Rameaux
d'Olivier eſtoient la récompenfe
des Athletes Vainqueurs , dont
ils eftoient couronnez & remenez
dans des Chars de Triomphe
en leurs Villes avec les Hérauts
& les Trompettes fonnantes
; c'eſt ce que diſent Cælius
Rhodiginus & Paufanias ; & de
plus Ariftote en ſon Panthée . Ce
fut dans ces meſmes Jeux , que
Théagenes eftant diverſes fois
Vainqueur , tant à la Courſe , à
la Luite , qu'au Ganteler , remporta
juſques à ſfix vingts Couronnes
, & Paufanias juſques à
cent quarante , Alexandre ab
Alexandro , le témoigne de la
forte.
du MercureGalant. 355
Du temps de Theſée , que de
ſemblables Jeux furent inſtituez
dans l'Ifle de Crete , à préſent .
Caridie , on avoit coûtume d'y
couronner les Vainqueurs de Rameaux
de Palmier ; mais cette
coûtume y fut changée , le Laurier
fervit en la place , & la Pal.
me y fut donnée outre la Couronne
.
La Couronne qui ſe donnoit
dans lesJeux de l'Ifthme de Corinthe
, ſe faifoit , comme dit
Rhodiginus , de füeilles d'Ache,
&c'eſtoit à l'honneur du meſme
Hercule.
La Guirlande de Laurier ſe
donnoit dans les Jeux Pythiens ,
qui ſe celébroient à Delphes en
l'honneur d'Apollon , pour avoir
tué le Serpent Python ; & apres
252
Extraordinaire
la Victoire on chantoit en l'honneur
de ce mefme Dieu des
Hymnes fur la Harpe, ſur la Lype
& la Flufte. Ces Jeux estoient
de cinq eſpeces comme les O.
lympiens , & s'appelloient Pantathlon.
La Couronne d'Ache , herbe
funebre , ſe donnoit dans les Jeux
Neméens , qui avoient efté inſtituez
en l'honneur d'Hercule,
pour avoir tué un furieux Lyon
dans la Foreft de Nemée. Lucien
au Dialogue des Exercices,
dit que ces Jeux avoienteſté inſtituez
en l'honneur d'Archemore
, Fils du Roy Licurgus , qui
avoit eſté tué par un Serpent en
cette meſme Forest . Il eſt à remarquer
que dans tous cesJeux ,
les Hommes ſeuls y avoient en..
du MercureGalant. 253
trée ; & que jamais les Femmes
ne furent receuës en ces exercices
, excepté Pherenice Mere
d'un Vainqueur.
Dans Lacédemone ceux qui
s'eſtoient comportez genéreuſement
, & avoient perdu la vie en
la défence de leur Patrie , étoient
couronnez de branches.
d'Olivier apres leur mort , &
leurs funérailles en eſtoient ornées.
Du temps des premiers Romains
, peu apres la mort de leur
premier Roy Romulus , les Couronnes
d'Epys , comme dit Pli
ne , furent les premieres miſes en
uſage ; enſuite deſquelles dans
les Jeux du Cirque , celles de
Rameaux de Cheſne , de Plane,
d'Olivier , & d'autres eſpeces, fu
254
Extraordinaire
furent introduites ; & l'uſage
enfin prévalut de les compoſer
de diverſes Fleurs. Glycere fut
la premiere qui en inventa l'Art;
& Pauſias Peintre excellent de
Sicyone , par ſes pinceaux & fes
couleurs , tâchoit d'imirer l'induſtrie
de cette Maiſtreſſe Ouvriere
de Couronnes & de Guirlandes
, d'où vinrent leur com.
bat & leurs amours , à qui ſe
vaincroit l'un l'autre en leur Art
diférent , l'un d'imiter la varieté
des Fleurs , & l'autre de vaincre
la peinture par la diverſité des
*couleurs , dont elle entrelaçoit
fes Couronnes. Au défaut des
Fleurs , pendant l'Hyver, on faifoit
les Couronnes à la mode des
Egyptiens , de füeilles d'Yvoire
peintes de diverſes couleurs, en-
)
du Mercure Galant. 255
ſuite dequoy vinrent celles des
füeilles d'argent & d'or ; &
Craſſas , le plus riche des Romains,
en donna de ces eſpeces,
comme dit Polydore Virgile ,
liv. 2. chap . 17 .
Dans Rome on avoit coûtu.
me de ceindre la teſte des nouvelles
Epouſes de Fleurs odoriférantes
, ou de Verveine. C'eſt
ce que dit Roſinus & Catule
dansles Noces deJulia & de Manilius
.
La Couronne d'herbe marquoit
chez les meſmes Romains,
plus d'honneur & de gloire dans
la Milice. Agellius dit qu'il y
en avoit de diverſe eſpece , &
pour en ſuivre l'ordre , il faut
commencer par la plus noble,
qui eſtoit la Triomphale. Elle
156
Extraordinaire
eſtoit d'or ; auparavant elle ſe
faiſoit de füeilles de Laurier.
C'eſtoit celle que l'on envoyoit
parhonneur aux Empereurs , qui
avoient obtenu le droit de triompher
pour les Victoires qu'ils
avoient remportées .
Publius Décius Tribun , pour
avoir conſervé ſon Armée environnée
des Sabins , qui estoit
alors campée ſur une Montagne
, fut récompensé par Coſſus
d'une Couronne d'or ,& d'une
autre d'herbe priſe ſur le lieu
meſme par ſes Soldats , pour avoir
fait lever le Siege aux Ennemis.
Fulvius ayant vaincu les Celtiberiens
, fut mené dans un
Char de Triomphe au Capitole,
où il dépoſa cent quarante CouduMercureGalant
.
257
ronnes . Autant en fit Emilius
Regillus , pour avoir défait l'Armée
Navale du Roy Antiochus.
Dans ces meſimes Triomphes on
ajoûtoit encore les Couronnes
Civiques , Murales , Obfidionales
, & d'autres , fi on les avoit
remportées.
La Couronne Ovale ſe donnoit
dans le petit Triomphe par
l'ordre du Sénat à celuy qui a
voit reduit les Eſclaves fugitifs ,
ou pris les Pirates , ou fait quelques
autres actions qui ne ſentoient
pas une guerre ouverte ou
déclarée , & elle fe faifoit de
branche de Myrthe, quoy que
Marcus Craffus , pour avoir a
chevé la guerre des Fugitifs en
obtinſt du Sénat une de Laurier,
ayant mépriſé celle de Myrthe .
Q. d'Avril 1682 . V
258
Extraordinaire ...
Pofthumius Tubertus , pour avoir
obtenu l'Ovation , fut couronné
auſſi des Rameaux de ce
meſme Arbre.
C
L'Obfidionale ſe donnoit au
Chef par ceux qui avoient eſté
délivrez d'un Siege , & l'on y
obſervoit cette coûtume de la
faire d'herbe , priſe ſur le meſme
lieu d'où les Affiegez avoient
eſté délivrez . Pluſieurs ont préferé
cette Couronne à toutes les
autres , C'eſtoit anciennement
une ſouveraine marque de Vitoire
, quand les vaincus préſentoient
l'herbe arrachée ſur le
mefme lieu où eſtoit le Vainqueur
ou le Libérateur. Marcus
Fabius Maximus receut cet honneur
, pour avoir délivré Rome
aſſiegée par Annibal. C'eſtdont
duMercureGalant.
259
C
- parle Feſtus , & Pline, liv. 22.
chap. 3. & 4.
La Couronne Civique eſtoit
d'une autre eſpece , & celle qu'un
Citoyen préſervé donnoit à celuy
qui l'avoit délivré du péril
de la vie ; elleſe faiſoit de füeil .
lesde Chefne , parce que le fruit
de cet Arbre fut la nourriture
des premiers Hommes. C'eſt
ce que dit Cecilius & Virgile au
liv. 1. des Georgiques. Gellius
rapporte que Cicéron meſme,
pour avoir découvert la conju.
ration de Catilina , & en avoir
délivré Rome , fut récompenfé
d'une pareille Couronne dans le
Sénat , par le commun confentement
de la République ; &
cette Couronne eſtoit préférée à
beaucoup d'autres , tant la vie
Vij
260 Extraordinaire
des Citoyens eſtoit prétieuſe .
La Couronne Murale eſtoit
celle qui ſe donnoit au Soldat
genéreux par l'Empereur mefme
, pour avoir franchy le premier
les murailles , & eſtre entré
dans la Ville aſſiegée. Certe
Couronne eſtoit ornée de
Creneaux en forme de Remparts.
La Caftrenfe fut celle dont
l'Empereur récompenſoit les
Soldats , qui les armes à la main
eſtoient entrez en combattant
dans la Tranchée des Ennemis;
& elle avoit en ſa figure une efpece
de tranchée , d'où elle
prenoitſon nom.
La Navale ſe donnoit à celuy ,
qui dans un combat eſtoit entré
le premier dans le Vaiſſeau
duMercureGalant. 261
des Ennemis , & avoit facilité
l'entrée aux autres qui y estoient
fautez les armes à la main . Cette
Couronne portoit en ſa figure des
becs de Navire pour ſes glorieuſes
marques. La Murale , la Caftrenfe,
& la Navale, ſe faifoient
fouvent de füeilles d'Ache . Voila
les diférentes eſpeces de Cou.
ronnes dont les Anciens avoient
l'uſage ..
• Auguſte , comme dit Suétone,
obtint le droit de porter toûjours
une Couronne de Laurier,
pour avoir réduit Antoine &
Clépatre à s'arracher eux.mef.
mes la vie. Jules Céſar ne receut
jamais d'honneur plus à gré
que de porter une Couronne de
Laurier, parce qu'il avoirla teſte
chauve. C'eſt ce quieremar
262 Extraordinaire
quent Suetone & Sabellius . Alexander
ab Alexandro dit que l'Empereur
Caligula inventa une ef
pece de Couronne à la reſſemblance
des rayons du Soleil ou
de la Lune , pour ſe faire voir
en quelque façon comme une
Divinité .
Il y avoit une Loy chez les
Romains , qui ordonnoit que
ceux qui avoient mérité des
Couronnes , ſoit dans les Com.
bats , ou dans les Jeux publics ,
euffent en leurs Funérailles les
meſmes honneurs de leur gloire.
Leurs Théatres , leurs Chars de
Triomphe , leurs Chaiſes roulantes
, leurs Monumens , & leurs
Buchers meſmes , eſtoient couronnez
Ce que Braſſicanus en
ſes Antituitez , Æneas Vicus
du Mercure Galant. 263
dans les Médailles des Anciens ,
&d'autres,ont remarqué.
*
Boire des Couronnes fut une
ancienne coûtume chez les
Grecs & les Latins ; & dans le
Banquet que Cléopatre donna
à Antoine , elle en uſa de cette
maniere ; elle l'empeſcha de boire
, car la Coupe eſtoit empoiſonnée.
Elle la fit donner à un
Eſclave tiré de la prifon , qui en
ayant bû expira au meſme moment.
Cette Reyne avoit déja
un preſſentiment de la funeſte
avanture , 'où elle alloit tomber
avec fon cher Antoine , qu'elle
vouloit fuivre autant en la mort
qu'en la vie. L'on tient queles
Joniens ont eſté les Inventeurs
de cette Coûtume , où non ſeulement
les Coupes eſtoient cou264
Extraordinaire
ronnées , mais auſſi les teſtes des
Banquetans. La grande Bretagne
a retenu encore quelque
choſe de cette Antiquité , car
dans leurs Régales les plus qualifiez
Habitans couronnent leurs
Coupes de Fleurs , & gardent
cette cerémonie ancienne ; ce
qui s'obſerve auſſi dans les fo .
lemnitez publiques ; la plupart
marchant la teſte couronnée de
Fleurs.
A l'égard de la dignité des
Couronnes , il y a une preéminence.
La Pontificale eſt la premiere
, & s'appelle Tiare ; la ſeconde
eft celle de l'Empire , qui
eft fermée avec un Globe repréſentant
lemonde chargé d'une
Croix. Jovius rapporte liv.
37. de ſon Hiſtoire , que les Empereurs
du Mercure Galant. 265
pereurs d'Allemagne reçoivent
trois Couronnes ; la premiere...
d'argent pour le Royaume d'Allemagne
; la feeonde de fer , entourée
d'un cercle d'or & de
pierreries en dehors , pour le
Royaume de Lombardie ; & la
troiſieme d'or pour l'Empire
Romain ; ce qui fut obſervé en
la Perſonne de Charles de Bologne,
en l'année 1530.
La Couronne du Roy eft fermée,
enrichie de Pierreries ; celle
de Prince diminuë de cette
précedente ; celle de Duc eft
pat Trefles avec des Rubis. Celle
de Comte eſt moindre en fa
figure. Celle de Marquis diminuë
auſſi des précedentes ; &
celle de Baron a un fil de Perles
paſſfé en dedans & en dehors . *
Q.dAvril1682. X
266 Extraordinaire
Rhabanus Maurus , en ſa Prophetie
ſur le Royaume de France,
& fur la grandeur de ſa Couronne
, luy donne pour fondement
l'Immortalité , & dit que
l'un & l'autre ne feront ſujets à
aucuns revers . Cecy eſt ample..
ment expliqué dans le Livre intitulé
, Sacra Rhemenfia , au titre
de la Couronne , dedié à Loüis
XIII . de triomphante mémoire,
en la cerémonie de fon Sacre ,
& dans les prérogatives de ſon
Auguration.
RAULT, de Roüen.
Les Enigmes du Mois d'Avril,
dont les Mots estoient le Sel & le
Melon , ont donné lieu à ces Madrigaux.
du Mercure Galant. 267
EN
I.
Nvain j'exerce icy maveine,
Cette Enigme , Tircis , me donne de la
peine;
Ilfaut, pour l'expliquer, eſtre à moitié
Devin,
Firoisplus aisément à Rome.
Mais je pense à ce jus qu'on tire du
Raisin,
Dont un coup, ce dit-on, aviſe bien un
Homme.
Voyonsſi ce remede eft tel,
Qu'il rende ma Musefertile.
Ony, ce fecours eft prompt autant que
naturel,
Jereconnois qu'il est utile,
Etfans luy se discours n'auroit point
eu de Sel.
AVICE, de Caen, Ruc
X II.
de laHarpe.
JE
E vous mets bien au deſſus d'Apollon,
Autrementle Soleil, admirable Mercure.
X ij
268 Extraordinaire
Ce n'est qu'en certain temps , &Suivant
laNature,
Qu'ilfaitproduire àla terre un Melon;
Mais vous, quand il vous plaiſt, vous
en eftes le maistre,
En tout temps vous lefaites naître.
L'HABITANT EN ESPRIT,
du Pré S.Gervais .
111 .
Hristophe l'autre jour me donnant
unRagoust,
Je luy dis que le Sel y manquoit, &
l'Orange.
Il en mit. Oprodige étrange!
LaViandefurSoudain de tout un antre
goust.
V
RECOLIN, du Grand Ponteil,
Lieutenant dans le Regiment
d'Auvergne.
IV.
Ous connoissez mon naturel,
Jerejette, Mercure, une matierefado.
Certains Vers me rendent malade,
Quandje n'y trouvepoint de Sel .
L'ALBANISTE, de Roü?
du Mercure Galant. 269
V.
Vel peut estre le Mot ddee'llEnigme
Demandois je un jourà Fanchon?
Jeſuis la plus trompée & plus belle du
monde,
Dit- elle, fi ce mot est autre qu'un Melon .
Alorsvoulant parlerſur l'Enigmepremiere,
Elle me demanda quel en estoit le nom.
Le Sel, Fanchon, eff nostre affaire,
Luydis-je, apporte ton Melon.
Mad.RICARD, de Provins.
Quey,
VI .
Voy, donnerdu Sel au Public?
Auxyeuxde tout le monde en faire ainfi
trafic?
Vous estes trop hardy, Mercure.
Ne vous flatez pas tant d'estre bien
écouté,
Malgré tous mes Amis il m'en a bien
coufté.
Fen avois mis unpeu dans ma pauvre
voiture.
270 Extraordinaire
C'est mon premierforfait, belas ! j'y fus
Mais vous récidivez, mafoy, vous ferez
Surpris;
pris.
M
GYGES, du Havre.
VII .
Ercure estoit, dit- on, un grand
Voleur.
N'estoit- ilpoint auſſi Traiteur?
Je le croy car encorfſouvent il nous régale,
Et c'est le mieux du monde. Enfin nul
ne l'égale,
Tout cequ'ildonne est tres-bien apprefté;
S'il ne fert qu'un Melon, le Sel est à
cofté.
La Fauvete de Morlaix.
VIII .
Our éviter, Chimiste, & les frais
B &lapeine,
Ceffe de travailler à tout Eſtre réel.
Commemoysans omme moyan dépense, &fans beaucoup
degefne,
D'un Eftre de rayon tu peux tirer
le Sel .
ASTIER, Prieur d'Avignon .
du Mercure Galant. 271
M
IX.
Ercure est un joly Garçon,
Tout ce
plaire;
qu'ilfait a l'art de
Pourmoy, j'admire ſa maniere,
De mettre du Sel au Melon .
Mad . Rozon , de la Ruë
Χ.
au Maire .
Lſemble que Mercure ait
ILfemble Secrete,
une peur
Qu'ànousfaire unpréſent il neſoit criminel,
Tant il nous lefait en cachete.
Oh je n'y pensois pas ; la peste, c'est
duSel.
F.H. DE VALLAUNAY, Sous-
Brigadier dans les Chevaux
Legers .
X I.
jesuis avec Nanon,
L O
rsque
qu'unmesme amour nous af-
Semble,
X iiij
272
Extraordinaire
Nous nous accordons mieux enſemble
Que le Sel avec le Melon.
LE BERGER ALCIDON , du
Fauxbourg S. Victor.
XII .
DHébus, tout Fils qu'il eſt
Jupiter,
du divin
Craindrait un Qui pro quo du vieil
Pharmocopole;
Et tout Maistre Juré se tiendroit un
Frater,
Ausujet de l' Enigme où vous reſvez,
Nicole.
83
Etpuis vous m'ordonnez que dedans
un Pater,
Je tourne tant enfin fibien je caracole,
Que je donne à ce but qui nous faitr
diſputer
Plusseûrement qu'an Nort l'aiguille
deBouflole.
Dequoy quesoit capable un amour immortel,
du Mercure Galant. 273
Je nesçaurois, Nicole , accepter le
Cartel;
C'eſt, comme vous voyez, une terrible
affaire. 83
De trop de Sel Mercure afſſaiſonne les
Vers
Qu'en cemois il expose aux yeux de
l'Univers;
Etmoy, fade Devin,belas! que puis-je
faire? Le Pere ſans façon.
XIII .
N'esprit embaraſſe pour découvrir le
Mot
Anvelope des Vers de la seconde Enigme,
arrestant à loisir à voir chacune
rime;
nvain, diſois-je enmoy,jefais tant
leMarmot,
Nors que par un beau Mot cet obstacle
déniche. 1
Oh, oh, dis-je aufſfitoft, vrayment j'eſtois
bienfot,
Zeft ilpas découvert dedans cet Acroftiche?
ALCIDOR, du Havre.
1
274
Extraordinaire
T
XIV .
On Sel, Mercure, estdebongoust.
Lemoyen defaire un ragouft
Qui nesoitméchant, détestable,
Sans cette Mâne incomparable?
Un certain Cuisinier, dit-on, s'en est
paffé,
C'estoit celuy d'Hédin, mais il est trépaffe.
La triſte Alcidiane de Berry .
XV.
Vousqui sçavez résoudre tout
Vous devez bien résoudre cette Enigme.
Seriez vous court, Chimiſte univerſel,
Vous quisçavez résoudre tout en Sel?
N'est- ce donc pas un Eftre naturel
Ceque Mercure en ce mois nous exprime?
Vousquisçavez résoudre tout en Sel,
Vousdevez bien résoudre cette Enigme.
L'Ennemy d'amour, à l'Anagramme,
L'Héroîne m'y A
entraine.
du Mercure Galant. 275
XV I.
MErcure aplus d'esprit qu'un
Ange,
En libéralité l'on n'en voit point un tel,
Ilfaut le dire àſa louange;
Il ne donneroit pas des Perdrixfans
Orange,
Nonplus que du Melonfans Sel.
Le Secretaire du Parnaffe.
XVII .
le Sel il n'est rien de
Ssans luy
bon.
queferoit leJambon?
LeMercure s'en fert juſques hors de
laTable,
Etfans ſe ſoucier des Loix,
Veut vendre dans ſon dernier Mois
Cette Marchandise agreable.
S. LANGELLE', Rhétoricien
des Jeſuites .
XVIII .
V'un autre se connoiſſe au cours
deJupiter,
Quil nomme chaque Simple en bon
Pharmacopole,
276 •Extraordinaire
Qu'àpanser une playe ilſoit plus que
Frater,
Que Galant il s'entende à courtifer
Nicole;
83
Qu'il enſoit qui, Docteurs, expliquent
le Pater,
Quiſcachent de bon airfaire une caracole,
Quideſſus tousſujets soientpreſts àdifputer,
Qui reglent un Navire au gré de la
Bouffole;
Que les Faits de LOUIS le rendent
immortel,
Qu'afſfurant le Commerce, étoufant le
Cartel,
Du bonheur de la Terre il faſſe ſon
affaire;
83
Quant àmoy,si j'ay pûdeſſus lespetits
Vers
1
Que donne à deviner Mercure à l'Univers,
du MercureGalant. 277
4
Direbien leMelon, c'est pour mefatisfaire.
Le Bouquet myſtérieux du P.
ΧΙΧ .
DArdonnez-moy, GalantMercure,
Si je veux point recevoir
Le Sel que vous donnez, &jefais mon
devoir.
On dit que je l'ay pris, mais c'est une
imposture, 1
Jen'enaypasreçeu la valeur d'un
denier.
Iln'enfaudroit pas tant pourfaire un
Faux-Saunier.
Si j'estois accusé, j'aurois beau me défendre,
Apeine l'onvoudroit m'entendre,
Bientoftonmecondamneroit,
ToutAmy m'abandonneroit.
Quand on veutperdre un Misérable,
Iln'est rienplus aisé que d'en faire un
Coupable.
F'ay donc renvoyévoſtre Sel,
Jen'en veux que de laGabelle,
278 Extraordinaire
Tout autre est défendu, l'Ordonnance eft
formelle,
Je crains trop de me voir condamné ſans
appel.
BARICOT, du Havre.
XX.
Ous pouvezfeûrement, Esprit uni-
Vouspou versel,
Expoſer au grand air voſtre admirable
Piece:
Jamais rien nesçauroit altererſafineſſe,
Puis que vous y mettez du Sel .
J
D. CHICHARD de Saragoce .
XXI .
Efuis d'une compléxion
Quiparoist affez délicate.
Helas ! s'il m'arrivoit quelque indigeftion,
Jefentirois gonflerma rate,
Et j'enpourrois mourir; mais j'admire,
Voisin,
Le tempérament dont vous eſtes .
F'aurois mille douleurs,je créverois enfin
du Mercure Galant. 279
Si je mangeois comme vousfaites
Un Melon tout entier, ſans Sel, fans
Pain, ny Vin.
M
L'ALBANISTE de Roüen.
XXII .
Ercure, prenez gardeàvous,
Meſſieursles Partiſans vousferont une
affaire.
Quoy, vous gardez du Sel, & ne pouvez
vous taire?
Onnefaitpas ainſi chez nous .
Les Aſſociez dela Rochelle,
XXIII .
Tor tua plenaplacent doctis Enigmata
Sale,
Sic fine Sale nocent Melones fæpe
gulofis .
POETA SUEVUS,
XXIV .
Vevous soyez, Camille, encore à
deviner
Ce que donne en ce mois Mercure à ruminer,
Je ne creis pas de vous une tellefoibleſſes
280 Extraordinaire
Vous aveztropdeſens, defeu ſpirituet,
Depenetration &de délicatesſſe,
J'aypensé dire trop de Sel.
DROUART DE ROCONVAL,
de la Porte S. Antoine.
XXV.
Mepromete
Ercureſçait donner des Fruits
Nous enavons icy desſignes aſſurez,
Puis qu'en ce mois de May, contre toute
apparence,
On voit par ce moyen du Melon dans
la France.
GIRAULT le jeune .
XXVI .
VoftreEnigme
aceMoisje-ne-sçay
quoy qui pique,
Jamaisjen'en ay veu d'un goustfi relevés
Etcertes l'auroit dépravé,
Qui n'y sentiroit pas un certain Sel
attique.
La Brunette à l'Anagramme
H.M. est asa Cour, de
la Ruč S. Denys .
(
du Mercure Galant. 281
N
,
XXVII .
Est- ce pas eftre un brouillon,
Devouloir, Monfieur Mercure,
Endépit de la Nature,
Mettre dans l'ombre un Melon ?
V
LA BELLE TERBOCHER, à l'Agramme
Bel Aftre cher Objet,
de la Ruë S.Victor.
XXVIII.
Ous voyez donc, agreable Trompeur,
Que vostre Enigme est pour me faire
peur,
Etqu'elle peutfacilement m'abatre.
Certes, pourmoy, je ne crains rien de
tel,
Etjesçay quej'enmangerois quatre
PareilsMelons avec un grain de Sel .
LE GUERY DU BLANC B.
de Montfort l'Amaury.
Q.d' Avril 1682. Y
ر
282 Extraordinaire
J
E
XXIX .
nesçay pour moy queldesordre
Altere aujourd'huy nos humeurs.
Mercure nous préſente un Melon des
meilleurs ,
Et je ne vois perſonney mordre.
DAPHNIS, D.L.RN.S.A.
XXX.
Ercure ne fait pas les choses à
Mademy
Par tout il fait voirſa prudence ;
Et quand il nous préſente un Melon en
amy,
Ilfournit du Selpar avance.
La Blondine à l'Anagramme,
L' Aftre de riche Maiſon,
cher à tous , de la Ruč
Trouffeyache .
XXXI .
S'Ilfut jamais un Melon délicat,
Sans contredit, Mercure, c'est le
voſtre.
Eſtre toûjours en mesme état,
oûjours piquant, n'avoirpoint le goust
plat
du Mercure Galant. 283
C'est ce qu'on dit rarement d'aucun
autre.
S'ilfut jamais un Melon délicat ,
Sans contredit, Mercure, c'est le vostre .
La Belle à l'Anagramme, Bonne
à lafuite, de Dreux .
Mª du Rofier a répondu par les
Vers qui ſuivent, à toutes les Queftions
du dernier Extraordinaire .
552525-2525-252222
SI ON PEUT ESTIMER
une Perſonne ſans qu'on l'ai
me, ou l'aimer ſans qu'on l'eftime.
H
Elas ! qu'un Homme a
barras ,
d'em-
Lors que la paſſion, ou la raison, l'entraine!
Il eft contraint d'aimer ce qu'il n'eſtime
pas,
Y ij
284
Extraordinaire
Etd'eftimer cequi cauſeſahaine;
Car l'estime vient de l'esprit,
Et l'amour, à ceque l'on dit,
Du coeur a toûjours pris naiſſances
D'où je conclusfort justement,
Ettire cette conféquence,
Qu'onpeut aimer infiniment,
Sans estimer ceque l'on aime;
Etqu'onpeut estimerde meſme,
Cequel'on n'aime aucunement.
S'il eſt plus honteux à une Femme
, d'accorder des faveurs à
un Amant qu'elle a aimé, mais
qu'elle n'aime plus , & dont '
elle n'eſt plus aimée , qu'à un
autre qui l'aime ardemment,
&qu'elle n'aime point.
Lnesçauroit estrehonteux
Acette Belle charitable, 14
Desecourir un Misérable,
Qui ne s'est rendu malh zureux
du Mercure Galant. 285
Quepour la trouver trop aimable,
Etje puis dire afſurément
QuIrispeut en ce cas accorderàTimante
Tout ce qu'unveritable Amant
Peut obtenirdeſonAmante;
Mais d'un cruel remors, queson coeur
combatu
Luyfaſſe reſſentir tout ceque la vertu
Metde confusiondans l'ame laplusſage
Quiſelaiſſe entraîner au panchant de
Sonâge,
Enfinque leCiel& l'Amour
Puniſſent cehonteux retour,
Si ce lache deſſein entre dansſapensée,
Pour un Amant ingrat dont elle est
méprisée.
Si on peut dire, je vous estime, à
une Perſonne d'un rang plus
élevé que l'on n'eft .
Our les Provinciaux la
Pouties
chofe eft
Etpeut estreà la Cour , où le difcernement
286 Extraordinaire
Avec tant de juſteſſéclate,
Use- t - on indiféremment
Du mot d'Eſtime en compliment,
Et Voiture & Balsae n'en ont pas fait
un crime;
Mais moy quiſuis fincere, & qui vis
librement,
Ayant pour les grandeurs peu d'amour
&d'estime,
Je les honoreſeulement.
S'il eſt des raiſons , autres que
celles que nous fournit la Re.
ligion, pour mépriſer la mort.
Q
Vand on neseroit
bonheur
pas prévenu du
Qu'on doit goûter en l'autre monde,
Lamort doit-elle, helas! nousfaire tant
d'horreur,
1
Qui nous ofte une vie en miſeres féconde?
Ilnefaut passur nousfaire un ſi grand
effort,
Nymettre pour cela nos ſensà la torture.
du Mercure Galant. 287
Sans la Religion, nostre propre nature
Nousfournit des raiſons pour mépriſer
la mort .
En vain, grandeurs ; en vain, richeſſes,
En vain, Fortune, vos carreſſes
Flatentfans ceſſe mes defirs;
Cette mort que je dois à tout moment
attendre,
Si jelesçavois bien comprendre,
Ne me donneroit pas defi grands déplaisirs.
Sur l'origine & l'antiquité des
Couronnes .
E laiſſe aux Efprits curieux,
Achercher J dans Valere, ou Pline,
De ces ornemens glorieux,
Et la nobleffe, &l'origine .
Pourmoy, de qui l'esprit neſe tourmente
pas
Apres les honneurs de la terre,
Jeprétensſeulement dans quelque bon
Repas
Ala Couronne d'un grandVerre.
288 Extraordinaire
Si l'uſage des Maſques doit eſtre
permis indiféremment à toute
•forte de Perſonnes .
Preshumbleſalut, excuse, &com-
Applime
Souffrez, illuftre Rault, que je parle un
moment
Surnostre beau Traité des Maſques .
Quelques Esprits un peufantaſques,
Oud'humeur bouruë autrement,
Ont dit que le Sexe charmant
Devoit, auſens du grand Apoftre,
Eſtre voilémodeſtement,
Lors qu'ilse trouve avec le noſtre:
Maisle Masque n'est pas unvoile afſfurément,
C'estpourla Laide un ornement,
Pour la Belle un amusement,
Etpour l'orgueilleuse Grizete
Unhonneste moyen de courir en cachete.
Ainsi,je le dis franchement,
DuMasque en general je condamne
Lusages
du Mercure Galant. 289
Et qui s'en couvre le visage,
Hors la neceffité, mérit e châtiment.
Quelle est la raison qui peut
avoir donné lieu à la fréquente
Saignée. L
AQuoy bon me rompre
la teste,
Et chercher dans mon Calepin
Lenom duplus grand Assassin
Dont lesMedecinsfont laFeste?
Je diray ſeulement icy,
Sans me donner tant de ſoucy,
Que le Cheval Marin inventa la Saignée,
Et qu'un plus grand Cheval l'a depuis
enseignée.
S2
Q. d'Avril 1682. Z
290 Extraordinaire
522-5255 52222-5252
SUR LA FREQUENTE
SAIGNEE
Leſt bien difficile , pour ne
pas dire impoffible, d'établir
des raifonnemens fur certaines
matieres & points de Doctrine,
quipuiſſent eſtre receus de tout
le monde avec une approbation
inconteſtable ; parce qu'aujour.
d'huy la plupart des Gens ſe piquent
de bel eſprit , & d'une pe
nétration profonde , & veulent
ſe faire des Siſtemes qui latent
leur imagination , pour en pouffer
les preuves conformément à
leurs premieres idées , fondées le
plus ſouvent fur une conception
duMercureGalant.
291
dépravée , en prenant à toute
heure l'ombre pour le corps ,
&l'ideal pour le réel. Ces obftinez
Sectateurs de nouvelles
opinions qui n'ont guere couté
ài nventer,& tres- peu de temps à
apprendre,font voir tous lesjours
ſi évidemment par leurs contradictions
& par leurs fautives expériences
, que ce qu'ils avancent
n'est qu'abſurdité , qu'il ne
faut qu'examiner tout ce quiſe
dit aujourd'huy par emportement
contre la Saignée , pour
les convaincre que les refforts de
leur machine font en mauvais
ordre. Tous habiles qu'ils prétendent
eſtre , il faut qu'ils confeffent
que quand ils font une
fois perfuadez d'avoir dit merveilles
, rien n'eſt plus capa
Zij
292
Extraordinaire
ble de les obliger à changer de
ſentimens. S'ils affurent par
exemple que toutes les Beſtes
font des marchines , ils demeurent
là tout court ſans en pouvoir
expliquer le moindre reffort.
Demandez leur les cauſes immédiates
des fonctions de ces ma.
chines , ils s'embaraffent dans
un galimatias qui ne prouve rien,
& fe retranchent enfin fur les
comparaiſons , dont ils ont accoûtumé
de faire leur fort .
Cependant les comparaiſons
ne peuvent donner que quelques
idées groffieres aux eſprits du
commun , pour lesquels on eſt
obligé de les mettre en uſage ,
parce que l'intelligence en eſt ſi
bornée , & fi peu cultivée dans
les belles Sciences , qu'il eſt fort
du Mercure Galant. 293
facile de leur impofer. En effet ,
il n'y a point de comparaiſon qui
ne foit défectueuſe , quand on
en veut faire de juſtes applications
par toutes les circonftances.
Il faut donc des productions
plus fines &plus judicieuſement
raiſonnées pour prétendre avoir
quelque droit de s'établir en titre
de beaux Efprits ; de ces beaux
Eſprits , dis -je , qui veulent renverſer
toute l'antiquité , & traiter
de reſveurs tant de venéra
bles Autheurs , qui nous ont
laiſſé de fi admirables monumens
de leur profonde Doctrine. Si on
les veut croire , c'eſt à eux ſeuls
qu'eſt reſervée la puiſſance de
déveloper le cahos des Sciences
du temps paſſé , qu'ils aſſurent
n'avoir jamais eſté compris de
Z iij
294
Extraordinaire
perfonne. Mais examinons les
fentimens de ces grands Décla.
mateurs déchaînez contre la Saignée
; ces grands Inveſtigateurs
de Spécifiques ; ces fins Purifi.
cateurs de fang corrompu ; ces
grands Scrutateurs des mouvemens
de la Nature. Leurs raifonnemens
font établis par des
expériences que nous verrons ſe
confondre & ne ſe point accorder.
Ils ne sçavent ce que c'eſt
que d'approfondir les chofes , &
ſe contentant de voir les effets,
dés qu'un Homme de bon ſens
veut venir aux cauſes , leur eſprit
ſe perd , & ils n'ont rien à ré .
pondre pour le fatisfaire . Leur
déchaînement contre la Saignée
eſt ſi violent& fi emporté, qu'ils
ne font ſeulement pas reflexion à
du Mercure Galant . 295
la définition d'expérience, quand
ils s'écrient fi fort contre les
Medecins qui autoriſent les fréquentes
Saignées, comme fil'ancien
uſage n'en avoit pas fait ce
que l'on appelle une coûtume ,
appuyée fur la raiſon; la coûtume
n'eſtant autre chose que ce
qui a eſté formé & engendré ,
comme parlent les Philoſophes ,
par une infinité d'expériences...
Il ſuffiroit de cette raiſon pour
faire connoiſtre juſques à quel
point ils s'embaraffent,par la paf.
ſion qu'ils ont de contredire , ou
de paroiſtre finguliers dans leurs
ſentimens , afin de trouver des
Admirateurs qui n'entendent ny
ne peuvent rien comprendre
dans leurs énonciations hetéro
clites ; car je voudrois qu'on leur
Z iiij
296 Extraordinaire
demandaſt ce que c'eſt qu'expérience
, & fi pour la définir il ne
faut pas un ſuccés ordinaire &
fréquent pour les meſmes chofes
que l'on veut expérimenter, lefquelles
doivent toûjours , ou du
moins le plus ſouvent , imman .
quablement arriver dans les
mefmes circonstances , ce qui
demande un eſprit capable de
reflexion , & de demêler les occafions
pour faire reüffir & confirmer
l'experience.
Le Remede du Medecin An.
glois qui a tant fait de bruit , &
tant tué demode par le défaut de
fon jugement & de tous ceux qui
à fon imitation s'en font voulu
fervir, n'a eu de ſuccés quepar la
raiſon des expériences . Elles n'ont
pourtant jamais paru plus écla
du Mercure Galant. 297
tantes ny plus enlevantes , que
quand les Malades ont eſté bien
ſaignez , pluſieurs fois purgez , &
qa'ils ont gardé un regime de vivre
exact . Commeil eſt fort naturel
de chercher une prompte
guérifon , le chagrin de la longueur
de la maladie , joint au bel
air de la mode, en a obligé beau.
coupd'avoir recours à ce Remede
, lequel de ſoy n'a jamais eſté
blâmé par les Medecins meſmes
les plus feveres & les plus critiques.
Il faut donc de la raifon
&du jugement pour difcerner
les occafions où les bonnés choſes
doiventeſtre appliquées, parce
que ces meſmes bonnes choſes
mal diſtribuées & mal conduites
, détruiſent la bonté du
Remede , & les expériences prétenduës.
T
298 Extraordinaire
La conduite de l'Anglois eſtoit
ſi extraordinaire, qu'aucune Perfonne
bien éclairée n'a pû l'ap .
prouver. Elle jettoit les plus rafinez
& les plus penétrans dans
l'étonnement , & ce qui peut fai
re voir fon ignorance fans nulle
replique, c'eſt qu'en quelque état
que fuſt le Malade , pour cin .
quante piſtoles il luy donnoit fon
Remede. On luyen a veu diſtri
buer également à l'agonie, comme
dans la naiſſance du mal , &
en toute eſpece de fiévre indiſ
tinctement ; mais ces grands fuccés
n'ont paruny brillé que dans
ceux qui avoient eſté traitez
quelque temps par les Medecins
, encor falloit- il ſe réfoudre
àuſer de ce Remede deux ou
trois mois pour eſtre certain de
du Mercure Galant. 299
cette belle expérience, au hazard
de demeurer toûjours languiffant
, & d'avoir à craindre fans
ceſſe la recidive . Il en va de mefme
de tous les autres nouveaux
Remedes qui n'ont d'effets ſenfibles
que par la conduite des pru.
dens& habiles Medecins .
Mais finiffons cette digreffion ,
quoy que neceſſaire, par les expériences
prétendu ës infaillibles
des Capucins du Louvre , celles
de Rabel , celles des Sucs de Per.
vanche pour les inflammations,
particulierement de poitrine , la
Panacée qu'on a inventée nouvellement
. Ces Sudorifiques
imaginaires , ces-Vulneraires qui
viennent du Païs des Suiſſes,
ces Extraits de genievre pour
les foibleſſes d'estomach ; enfin
300
Extraordinaire
ces correctifs de Sérofitez nitreuſes
, tartareuſes, ichoreuſes,
& cancreuſes ; ces puiſſans Alkali
prônez pour la fixation immancable
des fermentations, ces
Remedes qui font tranſpirer les
humeurs jutques dans le centre
des entrailles , par le moyen defquels
l'on n'a plus beſoin du
triſte ſecours de la Saignée , ne
peuvent fervir qu'à duper les
Idiots , quine font pas capables
de raiſonner longtemps , & encor
moins de ſuivre les raifonnemens
de ceux qui parlentjuſte.
Paffons donc àla déciſion de la
Queſtion propoſée , pour ſçavoir
qui a le premier inventela
Saignée , & quelles peuvent
eſtre les raiſons qui obligent
aujourd'huy tous les habiles
du MercureGalant. 301
Gens de la rendre ſi fréquente.
Il n'y a perſonne, pour peu qu'il
foit verſé dans l'étude de la bonne
Medecine, quine réconnoiffe
Hippocrate, que l'on traite toû
jours de Divin , pour le premier
qui ait preſcrit & conſeillé la
Saignée. Apres luy Galien ena
ſi bien expliquéles raiſons , envelopées
pour les Ignorans ,
dans fon Style Laconique, qu'il
en a fait un Livre tout entier,
pour en démontrer la neceſſité
abſoluë. Il avoit dans ſon temps
des Aimaphobes à combatre ,
qui crioient auffi fort contre luy,
qu
qu'on fait aujourd'huy contre
les vrais , & les plus employez
Medecins de Paris , qui ne ſe
font diftinguer que par leur judicieuſe
pratique de la fréquente
302
Extraordinaire
Saignée , dont les utilitez &
les ſecours ſi prompts & fi infaillibles
, devroient faire refpecter
les Medecins plus que l'on
ne fait , puis qu'il n'y a que la
Saignée qui nous dégage de nos
plenitudes & qui purifie leſang,
en donnant lieu à la nature embarraſſée
de faire ſes fonctions
librement. Car de croire avec
le vulgaire que les Saignées font
l'Hydropiſie , qu'elles affoiblif.
fent le fond de la Nature , c'eſt
raiſonner pauvrement,& ne s'attacher
qu'aux apparences & à
l'écorce ; puis que l'expérience
fait connoiſtre aux éclairez, que
quand on épargne la Saignée
dans les fiévres continuës, dans
les violentes & communes inflammations
,& dans les RhumaduMercure
Galant. 303
tiſmes , les Malades deviennent
enflez, languiſſans , ou ſujets aux
grands dépoſts , qui font des abcés
tant internes qu'externes.
La raiſon en eſt palpable, parce
que le fang s'eſtant .euflammé,
faute de la circulation & du
commerce des Eſprits , qui ne
roulent plus fuffisamment pour
lebien animer , il ſe ſerifie , & fe
fond tout en feroſitez , qui s'échapent
& tranſſudent aiſement,
en forme de ſueurs , au travers
des tuniques, des veines& arteres
, ſe jettant dans le corps &
les interſtices des Muſcles ; d'où
les ames vulgaires prennent
lieu de croire que ces enflures
font des Hydropiſies , comme
ſi tous les enflez eſtoient Hydropiques
, par la raiſon que tous
304
Extraordinaire
les Hydropiques ſont enflez ;
mais les Sçavans & bons Praticiens
, comme ont eſté les Guenaults
, les Brayers , les Piettres,
les Rainfants , & ceux qui brillent
préſentement à la Cour ,
n'ont jamais raiſonné de cette
maniere , & rien ne les a tant
élevez que les ſuccés de la fréquente
Saignée , qui les a fait
diftinguer d'avec les autres, parce
que cette conduite demande
unjugement folide . Voyez ſi les
Alkaliſtes , les Medecins Viperins
dont la mode ſe paſſe , &
les Empiriques acidules , tiennent
quelque rang dans Paris ? Ils aboyent
affez , mais ils ne mordent
pas .
Il faut encore lire le Traité
délicat & fibien raiſonné de M
:
du Mercure Galant. 305
Bachot , Docteur de la Faculté
de Medecine de Paris ſur la Saignée
; car de prétendre répondre
à toutes les Objections tri.
viales avec exactitude , ce ſeroit
s'engager dans la Differtation
pour des Gens qui ne peuvent
entendre le fin des preuves. Voi.
cy ce qu'on oppoſe de plus ap .
parent. Hippocrate dit dans ſes
Aphorifmes , qu'une Femme
groſſe avorte ſi on la faigne.
L'on croit en meſme temps qu'il
n'y a point de réponcé à cela.
Pourquoy ? parce que ces petits
Eſprits prennent le texte au pied
de la lettre , & ne font pas capables
de penétrer le vray ſens
de ce divin Génie , dans le
temps duquel , & comme l'a
marqué Galien dans le Livre
Q. d'Avril1682. Aaa
هه 1
306
Extraordinaire
contre Erafiftrate , les Saignées
à la verité n'eſtoient pas fi multipliées,
mais infiniment plus copi
ufes ; de forte que l'on ne tiroit
pas moins d'une ou deux
livres de ſang à la fois ; & c'é.
toit la raiſon qui faisoit pronon.
cer que les Femmes groffes avor.
toient , fi on les faignoit de cet.
te maniere plus d'une fois.
C'eſt donc dans ce ſens qu'il
faut entendre Hippocrate ,
puis que l'expérience fait con.
noiſtre que la prudence des éva.
cuations du ſang, quine doivent
pas eftre nombrées , mais peſées
&réïterées affez ſouvent , fait
les accouchemens heureux ; &
que les Femmes délicates qui
font bonne chere & s'exercent
peu , courent toûjours grand rifduMercure
Galant. 307
que en accouchant , ou par les
ſuites des pertes de ſang , ou par
des travaux tres-laborieux , ve.
nant de l'excés de la nourriture
de l'Enfant.
S'il y a quelques Autheurs
d'un ſentiment contraire , vous
trouverez qu'ils ne ſont d'aucune
eſtime , & de nulle mar
que entre les Doctes & les bons
Praticiens. Que fi par hazard
l'on en trouve quelqu'un qui
aye du nom , qui prétende qu'il
n'y a qu'à purifier le ſang par
les purgatifs ou autres rectifians
, il fera aiſé de concilier
les ſentimens qui paroiffent oppoſez,
en examinant leurs inten.
tions & leur efprit ; car la ſuite
de leurs raiſonnemens expliquera
cette premiere propoſition ,
Aa ij
308 Extraordinaire
que l'on oppoſe pour univerſelle
& certaine.
Ces Sectateurs nouveaux qui
prétendent tout faire entendre ,
& tout comprendre par les Mécaniques
ou comparaiſons ſenfibles
, & tirer de là leurs conféquences
, ont oublié entre tous
les Spécifiques pour purifier le
fang trouble & corrompu , les
blancs.d'oeufs , feuls propres à
purifier & clarifier les liqueurs
pleines d'impuretez ; & il y auroit
de l'apparenee que cela ſeroit
plus efficace que les ſels de
Viperes , les yeux d'Ecreviſſes ,
les Sucs de Pervanche, & autres
dont on ne voit jamais de ſuccés
, que l'on ne puiffe vrayſemblablement
plutoſt attribuer
à la longueur du temps qu'aux
duMercure Galant. 309
remedes , parce que l'on oblige
les Malades d'en prendre deux
ou trois mois entiers ; mais la
Saignée ſeule fait les trois chofes
eſſentielles des plus grands
Remedes, qui font le Cito , Tuto,
Incunde ; puis qu'en un moment
elle ſauve la vie , & quela pourriture
& corruption du ſang ,
engageant & neceffitant les bons
Medecins à ces réïtérations chagrinantes
, les petits eſprits ſe
trouvent en tres-peu de temps
rectifiez , parce que l'on voit
changer à veuë d'oeil , les degrez
de l'alteration à mesure que l'on
en tire , & que rien n'eſt plus
faux ny contraire à l'expérience
que de foutenir comme l'on fait
opiniâtrement , & fans raiſon,
que quand on tire du ſang tres
310 Extraordinaire
pourry , il ſera toûjours de meſ
me quand on le tireroit juſques
à la derniere goute ; Vray raiſonnement
des Medecins ignorans
, leſquels n'ayant que fort
peu de pratiques , n'ont en teſte
que de prolonger les maladies
pour s'occuper , multiplier leurs
viſites , & rendre force affiduitez
inutiles , qu'ils ne laiſſent pas de
faire valoir aux Malades , qui
n'en peuvent profiter pour la
raiſon de leur ignorance.
Ils font ordinairement de deux
fortes de caractere. Les uns avancent
leurs affaires par des bafſeſſes
d'eſprit , & mille lâches
complaiſances qui font pitiéaux
honneſtes Gens, eſtant toûjours
de l'avis des Malades , afin d'attirer
leur confiance , & pouvoir
du MercureGalant. 311
tirer de la petite Boëte, des Re..
medes de rien , pour paroiſtre
finguliers & attachez aux Specifiques
, en les diftribuant dans
les entre-temps des principaux ,
& leur attribuer hautement le
foulagement dû aux eſſentiels ,
& ſe gliſfer ainſi dans l'eſprit des
Malades par cette charlatannerie
, pour ne pas dire friponnerie,
n'eſtans reveſtus que d'une probité
apparente , & manquant
dans le fond de cette honneſteté
genéreuſe , de laquelle doit être
remply un vray &bon Medecin.
Les autres font bien du bruit,
vantant par tout les Cures qu'ils
n'ont jamais faites , s'établiſſant
par des airs tous oppoſez à ces
premiers ; tenant le dé par tout;
312
Extraordinaire
babillant dans toutes les Ruel
les , ſans laiſſer aux autres le
temps de parler , ſe guindant fur
le galimatias des nouvelles opinions
; obligeant tout le monde
à ſe taire pour les écouter, criant
bien haut , & fe faiſant admirer
par des Innocens qui n'entendent
pas leur jargon. On pourroit
nommer ceux de cette efpece
grands diſeurs de rien .
Il en eſt d'un troifiéme caractere
. Ce ſont ceux qui ſe piquent
de condition , & qui ont
peur de prendre le mauvais air ,
qu'ils croyent eſtre aux lieux
où on les appelle. Ils ſe font courtifer
& encenfer pour avoir de
leurs Remedes , foutenant l'inutilité
de l'inſpection des Malades
, ne les voulant jamais voir ,
fe
C
du Mercure Galant. 313
contentans du raport d'un Laquais
ou de la Cuiſiniere, qui leur
porte quelquefois des Bouillons;
& ceux- là ne manquent pas plus
de Duppes que les autres, parce
que chaque Fou cherche la Marote
qui luy convient le mieux.
C'eſt ce qui doit faire conclure
aujourd'huy que le bon ſens
fait divorce avec la raifon & le
jugement , puis que l'on ne peut
quafi plus rien efperer de labon.
ne & veritable Medecine , dans
le deſordre extraordinaire où el
le eſt , ſi les Chefs ne s'en mê.
lent pour étouffer ces Infectes ,
& perfuader au Public qu'il faut
s'attacher toûjours au gros de
l'Arbre.
LE FRANC , Docteur
de Montpellier.
Q.dAvril 1682. Bb
314
Extraordinaire
52522-55zs522-2555
Réponse à cinq Questions du
XVII. Extraordinaire .
Si on peut eſtimer une Perſonne
ſans qu'on l'aime, &c .
T'Eſtime ayant l'appuy d'un ſolide
mérite,
Et lemérite eſtant aimable infiniment,
L'on ne peut estimer fort raisonnablement
Que l'Amour neſoit de laſuite.
D'ailleurs l'Amour estant l'enchantement
du coeur,
Et le beau panchant qui l'anime,
Onnesçauroit aimer, que cet Amour
vainqueur
Nefaſſe impreſſion, & n'entraîne l'eftime.
duMercureGalant.
315
Lequel eſt le plus honteux à une
Femme d'accorder des faveurs,
&c.
Out ccee quise rapporteà l'amoureux
Dontfi funestessont lestraits,
Enpaſſant mon esprit, paſſe mon miniftere,
Etj'en diraybeaucoup, en n'enparlant
jamais.
Si l'on peut dire, je vous eftime, à
une Perſonne d'un rang plus
élevéque l'on n'eſt.
Armaniere de
PAS
ans crime,
jen,ſansScrupule&
Mesmeàplusgrand quesoy,
On pourroit enriant dire, je vous eſtime;
Voila ce queje croy.
Maisdans leférieux,si la Perſonne est
fiere,
Ellefindiquera
Bbij
316
Extraordinaire
Cette façon d'agir, comme trop Cava
liere,
Et s'en offencera.
Quand la conditionſuit la délicateſſe,
Onne peut s'expliquer avec trop de
justesse.
Quelles raiſons on pourroit avoir
demépriſer la mort, &c.
POW
Our conferverson Prince, &Sauver
Sa Patrie,
Onpeut risquerses biens, hazarderſon
repos,
Verfersonsang, &prodiguerſa vie,
Voila ce quifait unHéros.
Mourir pour une Cause &fi juste &
fi belle,
Eft l'éclatantsujet d'une gloire immor
telle.
17
e
rité,
l'un
eur
te.
M
nper
Curé
316
Cet
Qu
On
Q
P
On
P
M
E
1
du Mercure Galant. 317
Sur l'uſage du Maſque.
Ux Perſonnes d'autorité,
Adequi lamaisanctor illustre,
Et qui touchent de pres le Daiz & le
Ballustre,
LeMasque est bienséant, c'est une verité,
Et l'on n'enpeut blamer l'usage.
Raiſonner autrement n'est pas lefait d'un
Sage;
MaisquanddesGensfans qualité,
Par unfecret orgueil qui regneſous leur
Casque,
Sefontdefeste, &prennent Masque,
On ne peut trop blamér leurſote vanité.
Ilfautse retrancher dans l'état où поль
Sommes ,
Sans vouloir par ambition.
S'élever au deſſus deſa condition,
Pourfomenter la mode, ou pour tromper
lesHommes.
L. Boucher, ancien Curé
de Nogent le Roy.
Bb iij 2
)
318 Extraordinaire
Vous m'avez marquéque les Sçavans
de vostre Province avoient une
eftime particuliere pourles Ouvrages
de M Comiers. C'est ce qui m'oblige
à vous envoyer cesse Lettre , dans
Laquelle ils trouveront de tres- utiles
Remarques fur les Elevations des
Eaux. Elle est adreſſée à Male Marquis
de Seignelay. F'y adjoûte la
Figure de la Machine appellée
Royale , conftruite par Meſſieurs
Ralph du Deel , &John Burnaby,
Anglois, &Affociez .
Sz
du Mercure Galant. 319
S5zses-2525-252222
LETTRE
DE ME COMIERS,
Prevoſt de Ternant , Profeſſeur
des Mathématiques ; contenant
toutes les Machines anciennes
& modernes pour élever les
Eaux , & les avantages que la
Machine qu'il appelle Royale,
a par deſſus toutes les autres
qu'on a cy -devant executé.
ONSEIGNEVR,
Ayant eu l'honneur depuis peude
jours de vous fervir d'Interprete , au
B bij
320
Extraordinaire
Sujet dela nouvelle Machine Royale
pour l'élevationdes Eaux , que vous
prites lapeine defaire agir vous-mesme,
pour mieux connoistre par vostre
expérience le mérite ,lafacilité,& l'effet
de ictte Machine , j'ay crû devoir
compagner des Remarques ſuivantes,
le Modelle que veftre Grandeur ordonna
eftre porté à S. Germain , pour
leprésenterà SA MAJESTE' .
L
'Elevation des Eaux , tant
pour la neceffité , que pour
l'ornement des lieux qu'on a voulu
embellir , a fait dans tous les
fiecles l'étude des plus grands
Génies.
Archimede élevoit les Eaux
par un Tuyau de plomb , ou Canal
creuſe en viz autour d'un
long Cylindre de bois , ayant un
du Mercure Galant. 121
pouce de diametre fur chaque
piedde longueur , ou autour d'un
Cone , dont l'axe eſtoit panché.
Vitruve Architecte de l'Empereur
Auguſte , fait mention de
cette Machine ou Viz d'Archimede
; mais cette Machine, quoy
que tres ſimple & furprenante,
puis que l'eau y monte en def.
cendant , ne peut élever l'Eau
qu'à une hauteur fort médiocre;
car comme dit Vitruve , ſi l'Arbre
a cinq pieds de longueur , il
ne peut élever l'Eau qu'à trois
pieds , puis que la pente ou inclination
de l'Axe de l'Arbre doit
faire l'Hypotenuse d'un triangle
rectangle , dont le coſté à plomb
n'eſt que trois , & le coſté horizontal
quatre. Il eſt vray que le
Cone peut eſtre appliqué plus
322 Extraordinaire
droit , ou moins incliné. Diodore
Sicilien aſſure que les Egyptiens
employoient la Viz d'Archimede
, pour ofter les Eaux qui couvroient
leurs Plaines apres le débordement
du Nil, dont la Sourceeſt
auTerritoire de Sagola en la
Partie Occidentale du Royaume
de Goyam , ſuivant la découverte
qui en fut faite en l'année 1618 .
Quelques Anciens ſe contenterent
de pratiquer des Quaiſſes
dans l'épaiſſeur d'une Rouë. Ces
Quaifſſes apres avoir plongé fucceſſivement
dans l'Eau , dés qu'-
elles ſe trouvent par le tour de la
Rouë un peu élevées au. deſſus
de l'Effieu qui eft creux , y verſent
leur Eau par un petit Canal
de communication , laquelle fort
ainſi par l'extrémité de l'Effieu.
du Mercure Galant. 323
Une ſemblable Machine éleve
une fi grande quantité d'Eau,
qu'elle forme un Ruiſſeau dans
la Villede Brême. Pour faciliter
davantage cette forte de Machine
, on la peut compoſer d'une
vingtaine de Canaux creuſez en
ſpirale , ou de Tuyaux de plomb
ou de cuivre , courbez en ſpirale
& attachez ſur la furface & plan
d'une grande Rouë, en forte qu'
une bouche de chaque Tuyau
aboutiſſe prés de l'Effieu , &l'autre
bouche ſoit arreſtée à la circonférence
dela Rouë , afin que
ces bouches plongeant ſucceſſi.
vement l'une apres l'autre , elles
puiſent l'eau qui ſortira par la
bouche qui eſt arreſtée prés l'Effieu
. Ainfi l'eau montera endef
cendant, de meſme que par la Vis
324 Extraordinaire
d'Archimede ; mais cette Machine
ne peut élever l'Eau qu'à
douze pieds de hauteur , la Rouë
ayant vingt- cinq pieds de diametre.
Les autres ont pratiqué les
Pots, Godets , Seaux & Baquets
attachez ſur l'épaiſſeur de la circonférence
d'une Rouë , laquelle
eſtant tournée verticalement ,
éleve l'eau de la hauteur de la
Rouë. Cette Machine eſt autant
excellente qu'elle eſt plus
fimple & naturelle. On en voit
à Paris de petites qui épuiſent
continuellement l'Eau des Bateauxdes
Lavandieres ; mais l'ufage
de ces Machines eſt fort limité
, la plus grande Roüe ne
pouvant avoir qu'environ trente
pieds de diametre , comme celle
duMercure Galant.
325
quej'ay vuë à Eſſone dans la Mai.
fon de feu M² Eſſelin , qui appartient
maintenant à M du Pin .
Pour remedier à l'embarras des
Rouës à Baquets , on a employé
la Chaîne ſans fin , garnie deBaquets
eſpacez à diftance égales.
Cette Chaîne eſtant poſée ſur
l'Arbre équarré , ou coupé à plu.
ſieurs pans bien égaux , lors que
cet Arbre tourne horizontalement
ſur ſes pivots , la Chaîne
fans fin ne pouvant gliffer , re.
monte continuellement d'un même
coſté les Baquets pleins d'eau,
& ils l'épanchent dans un Réſervoir
dés qu'ils font arrivez ſur le
haut de l'Arbre , d'où ils deſcendent
la bouche en bas . Cette Ma..
ehine eſt ſujette à de grands inconveniens
; car fi une charniere,
326
Extraordinaire
C
d
ou boulon de la Chaîne vient à
manquer , toute la Machine tom.
be tout à coup ; les Baquets s'é- G
craſent , la Chaîne ſe brife , & c.
Vitruve a décrit ces quatre
fortes de Machines dans les neuf,
dix, & onziéme Chapitres de font
dixiéme Livre d'Architecture.Jo
eundusen a donné les Figures en
l'année 1523. & apres luy Daniel
Barbaro , Noble Vénitien & Patriarche
d'Aquilée , en l'année
1567. dans ſes Commentaires fur
Vitruve.
On a encor mis en uſage la
Chaîne ſans fin à chapelets , car
les Boules ou Globes vuides &
ouverts par les coſtez , remon
tant toûjours dans le creux d'un
Tuyau cilindrique élevé per
pendiculairement, charient avec
a
a
0
duMercure Galant. 327
eux l'eau qu'ils contiennent , &
celle qui eſt dans la diſtance des
Globes juſques à la bouche ſu.
périeure du Tuyau cilindrique,
d'où elle s'épanche dans un Réſervoir.
J'ay vû pour la premiere
fois la figure de laChaîne àchape.
lets dans la page 149. du Livre De
ReMetallica de George Agricola,
imprimé à Bafle en l'année 1556 .
mais cette Machine demande de
la viteſſe dans ſon mouvement
pour faire fon effet; car autrement
l'eau coule en bas , à moins
que ces Boulets ne joignent parfaitement
à toutes les parties interieures
du tuyau , ce qui cauſe.
roit un frottement extraordinai.
re , &c. De plus ſi une Charniere
ou un Boulon vient à manquer,
toute la Machine tombe au fond
328
- Extraordinaire
de l'eau , & il fautbiendu temps,
du monde, & de la dépenſe , pour
la remettre en état de ſervir.
Enfinpour éviter les inconvéniens
de toutes ces premieres Machines
, l'Ingénieur Cufibius inventa
, comme dit Vitruve , dans
le 12. Chapitre de fon 10. Livre
d'Arthitecture , la Machine des
Pompes à piſton. On a depuis
pratiqué diverſement les Pompes
, auſquelles on a donné diférens
noms , à cauſe de quelque
diférencedans leur conſtruction,
&diférentes manieres d'agir ; car
les unes ſont Pompes aſpirantes ,
les autres font Pompes refoulan.
tes , & les autres font mixtes.
Elles conviennent toutes en cela
que le Piſton doit entrer bien
juſtement dans le corps de la
duMercure Galant.
329
Pompe, de mefme que dans une
Sirinque ; mais le grand frottement
fait que pour le vaincre, il
faut appliquer à la Machine une
puiſſance bien plus forte que
n'eſt le poids de l'eau que l'on
veut élever , & que l'on compte
toûjours par la hauteurduTuyau,
& par la largeur du Piſton ou dia
metre interieur du Corps de
Pompe ; car ſi la ſoupape ou diametre
du Tuyau par lequel l'eau
monte eſt plus petit que le diame
tre du Piſton, il faut que l'eau foit
firinquée & qu'elle paſſe par conſéquet
plus ſerrée, &avec plusde
viteſſe ; c'eſt pourquoy il faut une
plus grand force ou puiſſance
pour faire agirla Pompe.
Pour éviter ce frottement fi
neceſſaire , & fiincommode dans
Q.d'Avril 1682. CC
330
Extraordinaire
les Pompes ordinaires , on a em
ployé diverſement les Pompes à
Soufflets , dans leſquelles la compreſſion
de l'air produit le meſme
effet que le Piſton dans les
autres Pompes . J'ay vû pour la
premiere fois la figure des Pompes
à Soufflets , au 12. Livre DeRe
Militari , de Valturin. & depuis
dans la page 18. du Livre devallo,
imprimé à Veniſe en l'année 1531 .
Agricola s'en fert das la 166. page
de ſonLivre De Re Metallica, pour
attirer le mauvais air des Mines ;
mais cette Machine ne peut long.
temps faire fon effet , à cauſe que
l'air comprimé trouve bien - toft,
ou ſe fait facilement par ſa ſubtilité,
un libre paffage andabe
Quelques-uns voulant éviter
le frottement des parties de la
du MercureGalant. 331
Machine , ont employé diverſement
de certains Baquets , qui
eftant alternativement élevez
par lemoyen d'une Balance , puiſent
ou ſe verſent alternativement
l'eau que le ſecond Baquet
inferieur puife,chacun à ſon tour.
Cette Machine fut à mon avis
executée pour la premiere fois
en l'année 1641. à 3. lieuës deParis
chez Me l'Ecuyer à Montfer
met , qui appartient maintenant
àM de laMarche Coquet ; car
il me ſouvient qu'un Sçavant,
tres-expérimenté, me le dit ily a
longtemps , &m'en fit voir la figure
, & M de la Marche-Co
quet n'a pas refuſé d'en faire voir
les débris qu'il en conſerve , furquoy
tous les Curieux peuvent ſe
fatisfaire par la veuë de cette an-
Cc ij
332
Extraordinaire
cienne Machine à Balance ; mais
cette Machine requiert eſtre poſée
à plomb , & ne peut élever
l'eau au dela de trente pieds , &c.
On adepuis conſtruit une Machine
à deux Rouës , dentelées
& encoffrées dans un ovale ; mais
cette Machine a beaucoup de
frottement , outre qu'elle requiert
un tres-prompt mouvement
par la révolution de la Manivelle
, & dans peu de temps les
Roües frayant donnent entrée à
l'air , qui rend bien- toft la Machine
inutile , ce qui a eſté bien
remarqué dans l'examen du 88 .
Probléme du Livre des Recreations
Mathématiques , & par Cavallerius
Autheur de la Geométrie
des Indiviſibles , dans la 39.
Propoſitionde ſa 6. Exercitation
C
t
duMercureGalant.
333
A
Geométrique. Ce Cavalerius a
inventé une Machine plus fimple.
Elle conſiſte en une Quaiffe,
dont les deux fonds font paralleles
, & en ovale. Au dedans de
cette Quaiffe , eftunTimpan ou
Cilindre placé excentriquement
☑ & ouvert au long de l'Axe, pour
donner libre paſſage à une plan.
che,laquelle coule dans la Quaifſe
ovale , la raſant toûjours , &
dans les deux fonds ,& dans ſa
circonférence ovalaire , à meſure
que par une Manivelle on fait
tourner le Tinpan ou Cilindre interieur
, fur des Pivots qui font
excentriques à la quaiſſe ; mais
cette Machine eſt à mon avis autant
ou plus difficile à conftruire
que la précedente , & ſujette aux
meſmes inconveniens.
334
Extraordinaire
Enfin le prix,& la difficulté de
la conſtruction de toutes les Machinesdont
on s'eſt ſervy juſques
à preſent pour élever l'eau , ont
détourné beaucoup de Perſonnes
qui y auroient fait travailler , ou
pour l'uſage particulier , ou pour
enrichir la beauté des Lieux,pour
leſquels ils avoient quelque paffion
; car outre la dépenſe extraordinairedeleur
conſtruction,
&legrand eſpace que ces Machines
demandent , elles engagent à
une dépenſe continuelle pour
leur entretien , & eftant ſujettes
àmille inconvéniens , elles man.
quent le plus ſouvent dans lebeſoinleplus
preſſant.
C'eſt fous ce Regne heureux
du plus grands des Monarques,
duquel on ne peut dignement
A
du MercureGalant. 335
faire le Panégerique , qu'avec les
mefmes termes que le S. Eſprit
dans le premier Chapitre du LivredesMachabées,
fit celuy d'Aléxandre
le Grand, Siluit terra in
conspectu ejus , qu'en perfectionnant
les Arts & les Sciences , on
a trouvé le ſecret de ſurmonter
toutes les difficultez qui ſe rencontrentdans
les Machines ordinaires
pour l'élevation de l'eau.
L'effet ſurprenant de la nouvelle
& fimple Pompe , laquelle
fans frottement, ny Piſton , parla
feule application de la force d'un
Enfant, éleve l'eau fans diſcontinuation,
a plû à Sa Majesté, apres
avoir receu par Acte du 13. Novembre
1680. l'aprobation de
Meſſieurs de l'Académie Royale
des Sciences , laquelle merite le
336
Extraordinaire
titre de veritable Sénat, compoſe d
d'illuſtres Infaillibles dans la Phyſique
, & dans les Mathématiques
, puis qu'elle découvre fi
parfaitement le vray & le faux,
qu'elle n'a jamais eſté trompée
par les fauſſes apparences de l'un
ny de l'autre.
Enfin voicy la Machine que je
nomme Royale , à raiſon de fa
bonté, de ſes grandes utilitez , &
de ſon effet extraordinaire dans
l'élevation , ou élancement de
l'eau , qui farpaſſe de beaucoup
tout ce que les autres Machines
ont cy-devant produit d'admirable.
Cette Machine eſt tres - fimple.
Elle eſt auſſi de moindre
couſt,de plus facile conſtruction,
de moindre entretien , de moin .
dre
duMercureGalant.
337
dre embarras & beaucoup plus
feûre , & plus commode , puis
qu'on la peut facilement tranfporter
& employer par tour.
Son effet eſt extraordinaire ,puis
que Meſſieurs les Ducs de Chaune
, & de Chevreuſe , & Voftre
Grandeur , ont vû& connu par
expérience , qu'un ſeul Homme
fans faire effort , hauffant &puis
baiſſant d'une main un Levier de
cinq pieds de longueur , éleve
l'Eau , & la fait fortir en jet au
haut d'unTuyau qui a cinquantequatre
pieds de hauteur , & neuf
pouces en quarrez dans ſon ou.
verture , & peut fournir , quoy
que petite , deux mille cent foixante
tonneaux d'eau par jour.
Il fuffit que le corps de cette
Machine , quia fix pieds de hau-
Q. d'Avril 1682. Dd
338 Extraordinaire
teur & neuf pouces quarrez de
largeur interieure , ſoit placé à
plomb, car leTuyau qui eſt au
deſſous , & qui peuteſtre de 24.
pieds de longueur perpendicu
laire , comme auſſi le Tuyau qui
eſt au deſſus du corps de la Ma
chine, qui enferme tout le fecret,
peuvent faire tels contours qu'on
voudra , & meſme eſtre couchez
fuivant la pente d'une colline,
au cas que le Roy veüille em
ployer cette Machine pour éle
ver l'eau de la Seine , dans ile
Château de Saint Germainen
Laye , ou ailleurs.2003
L'uſage de cette Machine eft
admirable pour éteindre le feu
dans les incendies . Ainfi les Vaifl
ſeaux de Sa Majesté , eſtant gara
nis de la nouvelle Pompe pour en
ba
duMercure Galant. 339
C
vuider l'Eau , &de cette Machine
pour éteindre le feu , ils feront
comme entierement hors de
peril dans les accidens le plus à
craindre , car le corps de cette
Machine eſtant poſé au fonds de
Cale à couvert du Canon des En
nemis , elle lancera par un Tuyau
mobile une ſi prodigieuſe quantité
d'Eau ſur les Hunes , fur le
Mats, Voiles, & Cordages & fur
le Pont, que le feu fera d'abord
étient.cecor
Ces nouvelles Machines peuvent
facilement eſtre tranſpor
tées . On les peut placer ſous les
Ecoutilles , & ſous le Tillac , en y
faiſant un trou pour paſſer le
bout du Tuyau mobile fait de
cuir en trompe d'Eléphant, qu'on
détournera facilement de tous
Ddij
340 Extraordinaire
coftez , pour conduire & lancer
l'Eau dans tous les endroits du
Vaiſſeau qui paroiſtront en feu.
Elles ferviront encor à vuider
promptement l'Eau par les Sabords
& autres iſſuës , pour préferver
le Vaiſſeau de couler à
fonds.
Les Vaiſſeaux peuvent avec
cette nouvelle Machine , fecourir
ſans aucun rifque, &dans une
diftance raisonnable , ceux qui
font en feu .
Pour ſervir aux incendies, cette
Machine fera double comme on
la voit dans le Profil de la fecon.
de Figure , & deux Hommes ſe
balaçant alternativement l'un fur
l'Eſtrieu marqué I, & l'autre fur
le bout du Levier marqué R, &
puis fur le boutdu Levier marqué
du Mercure Galant. 341
de la lettre E , & l'autre ſur l'Ef
trieu S,&c. ( ce qu'onfera auffi pour
élever alternativement le Corps de
Pompe interieur, des nouvelles Pompes
fansfrottement , lancerontde
tel coſté qu'on voudra un déluge
d'eau pour éteindre promptement
le feu.
Si- toſt que les Gens de Mer
auront connu le grand effet , &
prompt & afſuré ſecours de ces
Machines, pourgarantir les Vaif
ſeaux de couler à fonds , & pour
les empeſcher d'eſtre conſumez
par le feu , ils n'abandonneront
plus par la crainte d'un péril autrefois
inévitable , ny le combat,
ny la Manoeuvre , comme ils ont
fait par le paſſé, lors que dans un
péril évident ils ne pouvoient ſe
fier au peu d'effet des Pompes
Dd iij
342
Extraordinaire
ordinaires , qui font lourdes &
embaraſſantes , & qui ſe détraquent
tres - ſouvent dans le plus
grand beſoin , eſtant ſujettes à
beaucoup d'accidens .
Voila, MONSEIGNEVR, ce que
j'ay crû vous devoir marquer de l'excellence
de cette nouvelleMachine.Je
fuis avec un profond respect, &c,
LeMot de la premiere des deux
Eigmes de May , eftoit la Puce.
En voicy plusieurs Explications en
Vers.
Les plus affonpiffans Pavots
Viennent s'offrir en vain pour charmer
mes travaux,
Auffi-bien que le Jus qui coule de la
Treille Tarot ,май , こ
du Mercure Galant. 343
Je dors moins qu'unfaloux qquu'uunn Rival
72211600710
faitfrémir.
Helas ! pourroit- on bien dormir, ma
Quand on a la Puce à l'oreille?Dep
25 BoUCHET, ancien Curé
2deNogent le Roy.co
II.
Vand j'ay pres de moy mon
Amant,
En gaye humeur je n' n'ay point de pareilles
Mais auffi, dans l'éloignement,
Fay toûjours la Puce a l'oreille.
Mad. MANTES, de la Ruë
Jean de Lépine.
Parecette
Arcette Enigme qui nom
Mercure croit faire la
pique,
nique
Aux Enfans d'Apollon qui le rendrons
camus.
A
Quoy donc ? ſouffrirons-nous qu'une Beſte
nousfuce?
Non, non, pour écrafer la Puce,
Ilnous fautfeulement mettre le doigt
deffus
• DE MANICOURT, de S.Quentin,
344
Extraordinaire
IV.
Voftre Brunetic fur mafoy,
Mercure, n'estoit pas une Enigmepour
moy,
F'en compris d'abord la merveille.
Pour penqueſurleſens on venille rafiner,
Elle est aiséeàdeviner,
Quandon ala Puce à l'oreille.
DE
DELIGNIERES,du Port-Loüis.
Es Merveilles, Iris, vous eſtes la
Merveille,
Phébus a moins d'espritquevous.
Vostre beauté fait honteà la Rose ver
meille ,
Et des traits de l'amour exprime les
plus doux.
Cen'est pas fans ſujet que Monsieur
voſtre Epoux
Afifort la Puce à l'oreille .
Le Pelerin de S. Jacques,
du Mercure Galant . 345
L'Autre jour aupres de ma Belle
VI .
Je voulois expliquer vostre Enigme nouvelle,
Je vis qu'elle chercha par deſſous ſon
Jupon.
Aufſitost jemepris à rire;
Tu ris,dit- elle, fans raiſon,
La Puce que je tiens finit noſtre martire
SANS
Ansfe
L. V. du Ponteaudemer.
VII.
mettre l'esprit trop longtemps
geſne,
Chacun d'abord reconnoîtles refforts
Qu'on admire en tout temps dans unsi
Souple Corps,
Etde l'adroite Puce ils s'entendentſans
peine.
Cette Brunete errant leplussouvent la
nuit,
:
Va, court de tous coſtez, & tout cela
fans bruits
Elle éveille en piquant, &souvent on
L'attrape
346
Extraordinaire
On lapunit alors desa temérité;
Mais auſſi quelquefois parsa legereté
Aqui croit la tenirſous fon doigt, elle
échape.
Onla compare au Dieu d'Amour,
Nonàcauſe qu'elle tourmente,
Mais parce qu'elle va tant de nuit que
dejour,
Etqu'iln'estpointd'Humain, ny delien,
qu'elle exempte bol mong
Dumalqu'ellecauſeſouvents
Pourmoyqui pendant la retraite N
Que j'ayfaitedans ce Convent,
Croyois mettreàcouvert ma tefte
Detoutefortedetourment,
Je nesçay pourquoy, ny comment,
Soit que je dorme, ou que je veille,
F'ay toûjours la Puce à l'oreille.
La Penſionnaire de la Villete .
VIII .
C'estpar mafoy grande merveille,
SiMercure n'éprouve un amoureux
tourmento
du Mercure Galant . 347
64
La grande marque d'estre Amant,
Eftd'avoir laPuce à l'oreille.
FREDIN DE CRAQUEVILLE,
de la Rue du Crucifix
S.Jacques .
VEnx-tu goûter un
doux repos?
Veux-tu vivre toûjours tran
quille?
Ne cherche pas mal-à-propos
Devoir la charmante Amarilles
Quiconque la voit, s'en repent,
Mon exemple,Damon, te doit rendre
prudent,
Cardepuis que j'ayveu cette jeune
Merveille,
F'ay toûjours la Puce àl'oreille.
L'Amant de la veritable Gloire.
Ons
.Χ .
s ne cachezpas mieux un méchantBeftion,
Dont l'engeancefourmille,&n'est que
trop commune,
Pournous donnerſouvent de l'occupation.
348
i
Extraordinaire
Plus dans cetteſaiſon encor que dans
аисипе,
Maisqui pour mon regard ne m'impor-
:
tunemoins.
QuelAmourme cauſe deſoins! -
Carque je dorme, ou que jeveille,
F'ay toûjours laPuce à l'oreille.
La Femme du Phénix des
Infecte de
Marys, de Caën .
XI.
qui lanaiſſance
Nefevoit par aucun Mortel,
Foible Corps quiſaure& quidance,
Qui n'as presque rien de réel;
83
Malheureuse petite engeance,
Atome vivant & cruel,
Petit Monstre dont l'inſolence
Paroist jusqu'au pied de l'Autel:
**
Puce, quifans ceſſe importunes
Les Blondes ainſi queles Brunes,
Laifſſe-les dormiren repos;
duMercureGalant. 349
Un mal trop fächeux les réveille,
Lorsqu'Amour comme toy difpos
S'estplacé dans leur coeur, &toy dans
leur oreille.
ALLARD, du Véxin ,
ΧΙΙ .
Vandje vousvois le jour avecque
mesRivaux,
Envain la raiſon me conſeille;
Loin de goûter un moment de repos,
Toute la nuit , Philis , j'ay la Puce à
l'oreille.
LE BERGERFIDELLE,
d'Angouleſme.
Ceux qui ont trouvé ce mesme Mot,
font MeſſicursLe Hulle, du Quartier
du Palais ; L'Abbé duRocher de l'Evesques
Les illustres Voyageurs d'An
gleterre ; Le Notaire Content , de la
Rue SaintDenis ; Les Clercs montez
d'un degré; Le Trop Court d'argents
350 Extraordinaire
L'aimable Marseillois ; Le Chevalier
de Louriac , Penſionnaire an College
d'Harcourt : Le Relegué à Pont à
Mousson ; Miran , Acteur de la Cor
médie de Solpet ; L' Amantsans faveur
, de la Rue S.Jean de Beauvaiss
Mesdemoiselles de Breffon ; La belle
MarieLieffe, du Fauxbourg S. Germain
; La belle Meſſine , de la Ruë
Saint Martin ; La belle Veuve Moravale
, de la Ruë des Petits Souliers
d'Orleans ; La belle aux Doux - Seins,
de lamesme Ville ; Miroitier la Ca
dete, de laRuë S. Martin ; La Bergere
mélancolique , de Soiffons ; La Bergere
à l'Anagramme , Bonne à la
Tuite ; L'Amante incoſnolable , du
coin des Fefuites de la Rue S. Antoine
; Labelle Orpheureſſe de la mesme
Ruë ; La Nymphe partie pour
Chasteau-Thierry ; La fenfible Henriete
, dela RuëMazarine. ১
duMercure Galant. 351
Fadjoûte les Explicationsqui m'ont
esté envoyées sur laseconde Enigme
de May , dont le Soleil eftoit le vray
Mot.
Sp
A
Ilne faut qu'un
&pour l'Onde,
Soleil pour la
Faut. il plus d'un LOUIS pour
verner le Monde?
Le grand nombre des Roys fait-il
quedebats?
Terre
gourien
Non,non, dit leGalantMercure,
Ilsuffit pour la paix de toute la Nature,
D'un Soleil dans les Cieux, d'un Loüis
icy-bas.
DI MANICOURT, de S.Quentin.
11.
7Oftre Enigme, Voftre
GalantMercure,
M'afort embaraſſe l'esprit;
Depuis deux heures, je vous jure,
F'ensuis tout interdits
Mais cela m'est bien dù, carje neſuis
352 Extraordinaire
Fefuyois le Soleil,pour chercher de l'om
brage.
L. V. du Ponteaudemer.
111.
Elles, vous avez beau vous mettre
BSous les armes,
Etaler à nos yeux la pompe de vος
charmes,
Voir avecque fierté les Grands à vos
genoux;
CetAftre dont la courſe utile &vagabonde
Promeneſes beautez par tous les coins
duMonde,
Le Soleil est encor cent foisplus beau
quevous.
L. BOUCHET, ancien Curé
deNogent leRoy.
IV.
Louandjeveille, mon
ABergere qui m' importune
Sommeil,
د
Alaface comme la Lune,
Mais elle al'éclat du Soleil.
Le Secretaire du Parnaffe
du Mercure Galant. 353
V.
Celuy qui n'eut jamais
Sonpareil,
enbeauté
Nepeut estre, Mercure, autre que le
Soleil .
Meſd.JACQUART, de la Ruë 5. H.
VI .
Efuis plus reveré que Mars &Ju
TE
Tamm
piter,
antpar le Medecin que le Pharmacopole;
Jeleurfournis de tout, auſſi-bien qu'au
Frater,
Pour rafraîchir Catin , & réchaufer
Nicole.
**
Dès que je difparois , chacun ditſon
Pater,
Pour me redemander nouvelle caracole.
Jeſuis l'unique Bien , nul ne peut difputer,
Quefans moy tout neant, jusques à la
Bouflole. :
Q. d'Avril 1682. Ee
354
Extraordinaire
Si LOUIS, ce grand Roy, rend fon
:
९
nom immortel,
Et s'ilfait tout trembler avecque ſon
Cartel,
JepuisSeul avoirpart dans cette noble
affaire.३८
Point de Poëtes fans moy, point de
Chant, point deVers;
jepuis me vanter, que dans tout
l'Univers,
Et
Comme Loüis LE GRAND,jesçayprefquetout
faire.
La Fauvete de Morlaix.
MErcure, jefuis hors depeine,
Etfans craindre l'erreur de la temérité,
Lorsque je voy la verité,
Toute Enigme meparoist vaine.
Au travers de l'obscurité,
Ceque tuveux cacher sefait trop bien
connoistre,
du MercureGalant. 355
LeSoleila trop declarté
Pour estre un momentfans paroître.
L'aimable Chevalier PASQUIER.,
de laRuëde la Harpe.
Lorsque je fuisproſode maBelle,
Sesyeuxbrillans,ſon teint vermeil,
M'inspirent d'autres feux pour elle
Que ceux dont on brûle au Soleil.
MErcure
Ercure estun
eftfacile,
adroitàqui tout
L'on ne peut icy-bas luy trouver de
pareil;
Ce Galant, quand ilveut, d'une méthode
habile,
Fait voirqu' ilpeut tres-bien obscurcir
le Soleil.
ALCIDOR,duHavre.
X.
Nvainsous uneEnigme obscure
EVous nous cachez, Galant Merdoure,
tra
Le plus viſible des Objets.
Ecij
356 Extraordinaire
Si l'éclat du Soleil nousferme les paupieres,
Vous ne vous ſervez pas d'un voile affez
t
épais,
Pournous déroberſes lumieres .
XI.
Dmirez
AD
le talent
DuMercure Galant,
Dans toute laNature entiere;
Parunsecret, qui n'a point de pareil,
Ilnous cache l'éclat du Pere de Lumiere,
Et nous afait ce Mois éclipſerle Soleil .
ESoleil
ΧΙΙ.
ALLARD.
estsansyeux,sansjambes,
L&fans teste,
Etpourtantdans un mesme jour
Ilva chez le Manan & chez l'Homme
deCours
Etfans quejamais il s'arreſte,
Tous les jours on luy voit recommencer
fon tour.
FAUCONNIER , MIRTIL,
ou le Berger Fidelle,
d'Angouleſime.
du Mercure Galant. 357
XIII.
'Animal plus petit que n'est grand
LJunel
Quifait quelque bieffure, où le Pharmacopole
N'a que voir cependant non plus que
le Frater,
Et qui s'attaque moins àColas qu'à
Nicole;
*
Qui fefourre aux Palais commeaux
toits de Pater,
Pour repaîtreſans ceſſe, on faire caracole;
Et (lepaſſage en vainsepouvant difputer)
Qui marche enpleine nuit où luy plaiſt
SansBouffole;
23
Qui ne se pique pas beaucoup d'eftre
immortel,
Puis que leplus souventſansfaçon de
Cartel,
Deux ongles meurtriers luy donnentſon
affaire.
358 Extraordinaire
Voila cet Animal, qui tapy dans vos
Vers, HE JOITA THE
Aux yeux les plus perçans qui ſoient
en l'Univers,
Veut encorse cacher, comme il ſçait fi
bien faire.
D
DAPHNIS D.L.R.N.S.A.
XIV.
Ecrainte deſtre attaquée,
Le teinſe couvroit d'un maſque:
Enfin, graceauDienfantaſque,
Voila le Soleil masque
J
LA BLONDINE C. C. T. de
la Ruë Trouflevache.
XV.
Edifois unjourà Daphnis,
Que jem'estois donnédes tourmens infinis
Avouloir de Mercure expliquer l'ar
tifice.
Je lepriois alors de m'aider de conſeil
du MercureGalant. 359
Vous moquez-vous (dit-il d'un airplein
demalice ) N 201
Vous avez un esprit au deſſus du Soleil.
La Brunette àl'Anagramme,
H.M. eft àsa Cour, de la
Rue Troullevache.
TEreſverois jusqu'à la Saint Martin,
Sans expliquer l'Enigme on Mercure
nous jonës
Malgré mes dents, ilfaut que je l'avoue
Jeparlerois Phébus, & perdrois mon
Latin T
LA BELLETERBOCHER, à l'Anagramme
, Bel Aftre , cher
Puisqu
Objet, de la Ruë S.Victor .
XVII.
Vis que vous m'ordonnez Camille,
Devous dire monMot fur l'Enigme
Subtile,
Dont ceMois IAutheur fans pareil
360
Extraordinaire
* Amuse la Cour & laVille;
Jevous nommeray mon Soleil.
DROUART DE ROCONVAL,
de la Porte S. Antoine .
XVIII .
A MERCURE .
L'Entreprise eft
teméraire,
Sçauriez réuſſirs
Eh! lemoyen d'obscurcir
Le Pere de la Lumiere?
Mad. I. D. L. de la Ruč
deHarlay.
Ce mesme Mot a esté trouvé par
divers Particuliers,quifont Meffieurs
E. Briet , du Pontcaude Mer ; L'aimable
Marquis de Marfilly , Pagede
la Grande Ecurie ; Le petit Pensionnaire
de Laon ; Le jeune Agrippa in-
Aruit, de Dreux; Le Balayeur de la
Ruë S. Antoine ; Le petit Notaire&
Le Rouleux , de la Rue du Cocg d'or-
Ieans ; Mefdemoiselles Quergadion
Quergrift;
du Mercure Galant. 361
Quergrift ,&de la Villeneuve, de
Morlaix La belle Carillonneuse de
A la Ruë S. Antoine ; La Servante du
Curé ; La Mangeuse depetits Paſtez
revenantde Chaillot ; LabelleAffembléede
Coulommiers; La Garde-Mai-
Son de Paris; La belle Acidalie, de la
Rue des cing Diamans ; Les Cousines
inseparables , de Soiſſons ; La belle
du Pré , de Meaux ; La constante
fidelle Amante de l'aimable Noirs
LaTourmante , de S. Paul de Leon;
&la Dragonede Poiffy.
Je vous envoye diversMadrigaux
faitssur l'une&l'autre Enigme.
I.
cherchois envain, Puce, avecla
IEchandelle,
Tusçavois éviter &ma main , &mon
ails
Q.dAvril1682 Ff
T
362
Extraordinaire
Maisj'aysi bienfaitſentinelle,
Quejet'ayprise enfin avecque leSo-
... leil.
Q
Mad. DU REST-BLANCHARD.
II.
Velle honte pour vous, Docte &
Galant Mercure,
De paroistre aux yeux des Mortels
Dans une indécentepoſture,
Vous qu'on a toûjours crû digne decent
Autels!
Quoy? vous, IAmbassadeur du Dien
Lance-tonnerre,
Vous qu'on eſtime tant auxCieux &fur
laTerre,
Vous qu'on n'a jamais veu qu'avecgrand
appareil,
Se peut-il qu'oubliant voſtre Race divine,
Oubien que méprisant cette bante origine,
Vous cherchiez comme un Gueux une
Puce an Soleil ?
SYLVIE, duHavre.
du MercureGalant. 363
111.
REfvant dans un Boquet, écartédu
Soleil,
Jemeplaignois, abſent d'une jeune Merveille,
Quandj'apperçeusà mon réveil
Mercurequitenoit une bonneBouteille.
Boydeux coups, me dit-il, pour paffer
ton chagrin:
Commetoy ta belle Catin
Asouvent la Puce à l'oreille.
DE LA THUILLERIE,
deCompiegne.
IV.
V
Nousles devinons toutesdeux,
OsEnigmes, Galant Mercure,
Ne nousdonnent point la torture.
Désque nous enfaiſons lapremiere le-
Eture;
Le Soleil éblonit , la Puce faute aux
yeux.
L'ALBANISTE, de Roüen .
Ff ij
364
Extraordinaire
Loui
V.
E Soleil est un bien commun
nepeutnous estre importun.
Dans l'Eté cependant il offence les Belles,
Maismoinsque ces Puces cruelles
Qui troublent leur repos,&leur gaſtent
leſein,
Pourles en garantir, Amy, mets-y la
main;
Te rangeant duparty contre- ces Santerelles,
Ces Mutines&ces Rebelles,
Tunepeux travailler en vain .
Oda
VI. )
(
Le meſme.
Vide enfes Metamorphofes,
Ayantdaigné nous revéler
L'originede tant de chofes,
Nous apourtant voulu celer,
Soit qu'il l'ait fait exprés, onfautede
mémoire,
D'oùvient qu'unePuce eftfinoire.
Mercure nous l'apprend , &l'on n'en
douteplus.
du Mercure Galant. 365
C'est qu'elle fit voyage avec le beau
Phébus ;
LeGalant par son induſtrie
Fit l'une de l'au l'autre approcher;
Mais la Pucelle enfut noircie,
Faute d'un Parasol quila devoit cacher.
GYGES, du Havre.
G
VII .
Rands Dieux,faut-il
veitle
quejem'é-
Tous les jours avant le Soleil ?
Ab! j'ay veuJanneton, cet Objetfans
pareil,
Etj'en ay la Puce à l'oreille.
P. FOURMY, de Bauge
VIII.
enAnjou.
L'Ingrate Iris, au lieu dem'écouter,
Lors queje tuy parlois des peines que
i'endure,
Ayant enfes mains le Mercure,
S'amusoit à lefeuilleter,
Etdes raiſonsquejepouvois conter,
Ellen'en entendoit aucune.
Ffij
366
Extraordinaire
LeseulMercure l'attachoit,
LesEnigmes estoient ce qu'Irisy cherchoit;
Enfin elle en trouveune.
Elle la lit tout bas, ellefait unſoûris;
Et moy qui l'imputoisà ma bonnefortune,
Je crûs toucherle coeurd' Iris,
Je crûs quemon amour ceſſoit de luy déplaire,
Etquedans cetheureux moment
Je ne pouvois mieuxfaire
Que de demander hardiment
Qu'ellem'acceptast pourAmant.
Envaindel'ardeur
laplus pure
Jeluyjure quej'ay lecoeurpour elleépris;
Iris, de l'autre Enigme entreprend la
lecture,
Et l'achevantpar un nouveauſoûris,
Denouveauj'efperayquej'obtiendrois
d'Iris
L'aveude mon amour extreme,
Etqu' estantdeſes Favoris,
Je luy ferois enfin prononcer, je vous
aime.
du MercureGalant. 367
Fugez combienjofussurpris,
Lorsqu' Iris que je croyoispresto
Am'accorder ce juſteprix,
N'ayant rien qu'Enigmes en teste,
Me dit,je crois que l'une est une Bestes
Et l'autreun Aftre nompareil;
La premiere eſt la Puce, & l'autre le
Soleil.
Lenomde cetteIris qui devineſi
Qui nuit& jourme tarabuste,
Etqui me retient dansſes fers,
Eft écrit au basde ces Vers.
juste
L'ANGE, de laRuë de Taranne.
Mercure avoit fort
bienpensé
DenousdonnerleMoispaſſe
Du Melon &du Sel l'excellent affemblage;
Mais ceDieu ceſſe d'eſtreſage,
Quandparun attentat qui n'apointde
pareil,
Ilfait aller du pair la Puce &le
Soleil.
DEMONTMOLLIN,Gentilhomme
de Neufchaſtel en Suiffe,
368
Extraordinaire
Qoyque Defe
Χ.
laPuceprennefoin
retrancher dans uncoin,
Ce n'est pas une grande affaire
Que d'en découvrir leſecret;
Lors que leSoleil nous éclaire,
On voitpartout ce que l'onfait.
7
Mad . Rozon , de la Ruë
X 1 .
au Maire .
Dourfiurprendre Philis dans
fommeil,
lesbras
Comme Mars fit Vénus, quoy que vens
du Soleil,
Nefaudroit-ilpas que je puſſe
Faire ce que Mercure dit,
Sans bruit me gliſſer enſon Lit,
Et devenirpetite Puce ?
S
RAULT, de Roüen.
XII.
Ivosbeaux yeux, aimable Luce,
Sont plus brillans queue le Soleil,
du Mercure Galant. 369.
Voſtrehumeur, atitrepareil,
Estplus changeante que la Puce.
Miſtiquet l'Albanois ; Tatelet
Labreteſque; & le Spectre
Chorifte de Roüen.
XIII .
Omme onvous louë, Iris, d'avoir
Comme l'humeur égale,
Onn'estpassans étonnement,
Quel'onvous voit préfentement,
Contre vostre coûtume, eſtreſi matinale.
Le Soleil deformais pluspareſſeux que
VOUS,
S'il en estoit capable , en deviendroit
jaloux.
D'oùvient ce changementdont chacun
s'émerveille?
Cupidon, de ſes traits vous bleffe-t-il le
coeur?
Eft-ce ce Dieu qui vous réveille?
Vous ne répondez rien; fans-doute ce
Vainqueur
Vousamis laPuce à l'oreille.
AVICE, de Caën , Ruë
de laHarpe.
370
Extraordinaire
XIV.
APuceſeplaint fort de l'honneur
L'Sanspareil
Que vous luy procurez dedans vostre
Mercure;
Auffi la placez-vousfi proche du Soleil,
Quelamort est égale au tourment qu'elle
endure.
BLONDIN, Gentilhomme
Ferrarois .
XV.
Eux agreables Soeurs, d'un mérite
Deux agre
Ont rencontré lesens de l'une & Iautre
Enigme
Qu'afait voir au Publicvoſtre Ouvrage
galant.
N'ensoyezpassurpris, Mercure,
Ainsique leur beauté, leur esprit excellent
Fait tout par connoiſſance, &rien par
avanture.
Leurtaille pour charmer, a leparfait
talent,
daMercureGalant.
374
Leur port, leur air, leurs yeux ; en un
mot,je vous jure
Que le Soleil est moins brillant
Et quay que leur vertu trouve peu de
pareille,
Leurs Amans quelquefois ont laPuce
al'oreille.
Aimables Soeurs, à ce Portrait
Reconnoiffezle coeur de celuy qui l'a
falt.
J
L'AMANT CONSTANT, de la
Ruë Desjardins, de Lile
en Flandre .
XVI.
Avois une Puce à
Qui
l'oreille,
me tourmentoit cette nuitsr
Etdepuis que le Soleil luit,
Jen'aysenty douleurpareille.
Enfin laffe de ce tourment,
Femeſuis misdans la lecture,
Qui m'afait attraper la Puce duMer
cure:
Celledemon Lit, nullement.
POLIARQUE, pres duHavre,
372
Extraordinaire
XVII .
Epouvant deviner l' Enigme du
NEMercures
Un beau matin par avanture,
F'ailay pour voir Iris àſon réveil.
Jene connoiſſoispointſa beautéſans ſeconde,
Ellefort de ſon Lit avec mesme appareil
Que lePeredufourfortant dufeinde
l'onde
Danssonéquipage vermeil,
Vientsi pompeusement pour éclairer le
mondes
Sile Soleildonne unbeau jour,
L'éclat desyeux d'Iris, cettejeune Mera
veille,
Medonnade l'amour.
Depuis ce temps cruelà peine je ſommeille;
Soitqueje dorme, ou que je veille,
Les yeux charmans préfentent leur
douceur;
LaRaiſon en vain me conſeille,
Ses conſeils malſuivis irritent mon ar
deur.
du Mercure Galant. 373
Enfin ce coeurfifier est dans une lanqueur
Qus n'aura jamais de pareille.
Helas, Mercure, helas, je devine à mer.
veille,
Mon esprit a bienmoins deviné que mon
coeur,
Et pour un beau Soleil, j'ay la Puce à
L'oreille .
A
Le Garçon Veufde la Fille
remariée, de Tours .
XVIII .
HE, que fais-in, pauvre Mer-
Jamais je ne te visdans un étatpareil.
Pour un Dieu l'indigneposture,
Déchercher comme un Gueux les Puces
auSoleil!
V
H. VARLET, de Rheims.
ΧΙΧ.
Ous m'avez oublié, Mercure,
Avez vous crû que j'estois mort?
Ouvous ay-jefait tant d'injure,
Pourme faire éprouver unfirigoureux
fort?
374
Extraordinaire
C'est mafaute, il est vray,je vous ayfail
outrage,
Jevous ayrenvoyé deuxfois vostrepré-
Sent,
Qued'autres n'ontpas crû commemoy
Sipesant,
Jeledevoisgarder,&changer de langage.
Hébien,une autrefoisjeſerayplus difcret,
Excusezmon erreur , j'en ay bien du
regret;
F'aypris, pourme punir, voſtre jeune
Brunete,
Quipartout jusqu'au vifme pique&
memal-traite.
F'estoispourtant affez tourmente nuit
&jour,
Sans prendre encor qui me réveille,
Moy quiſuisplus preffe de douleurque
d'amour,
Heureux,fi je n'avois qu'une Puceà
l'oreille.
N'importe,je veux bien encorplus en
Souffrir,
duMercure Galant. 375
Voftresecondprésent adequoy me guérir,
Voftre Soleil parfalumiere,
Pourqui j'aypouffé tant de vaux,
Fera voirque jesuis, malgré vostre
colere,
Moins coupableque malheureux,
BARICOT, du Havre.
XX .
M
Ercure, vous paroiffez gay
Dans les deux EnigmesdeMay,
L'Amourvousfait dire merveille.
Eft-ce que le Soleil échauffe vos esprits?
Vous avez la Puce à l'oreille.
N'eftes-vous pointdes yeux de Château
tiers épris?
XXI.
Depuis qu' Irismefait porter Lepeſantfardeaudemeschaines,
Elleme causetantdepeines,
Queje nesçay commentje puis y refifter.
CetteIngrate, cette Rebelle,
Auſſiſeverequ'elle est belle,
Prendplaifirà me tourmenter,
376
Extraordinaire
Quoyque cette Cruelle
Nepuiffepas douter
Dubeaufeuquejesens pour elle.
Sesyeux quimm''ontSemble'fidoux,
Detout ce que jefais s'offenſent;
Etfi les miens luy diſent ce qu'ilspen-
Sent,
Elleredoubleson couroux.
Rien ne peut adoucirſon injufte colere,
Fay bean dire,&beaufaire,
Ellene changepoint d'humeur;
Mais,belas, au contraire,
Ellefait allerfa rigueur
Jusqu'a ne vouloirpas que mon amour
sexcuse
Desfautes dont sa haine injustement
l'accuse.
JamaisAmant eut-iltant de malheur!
Mercure, cher Mercure, en mille lieux
déclame
t
Contre cetteBeauté qui déchire moname:
Dis,que parunmalheur qui n'a point
Sonpareil,
Moy, qu'on vit autrefois gros,gras,dodu,
vermeil,
duMercureGalant. 377
Je deviens auffiſec, par l'excés de ma
flame,
Qu'unePace roftie à l'ardeur du Soleil .
LE BERGER ALCIDON, du
Fauxbourg S. Victor .
ΧΧΙΙ .
Ve mefert-il apres beaucoup
d'étude,
D'avoir trouvé l'Enigme du Soleil?
Cela ne peut rienfaire àmoninquétude,
Je n'en paſſe pas mieux les heures du
Sommeil;
PourunAftre auſſi beau, qui dort lors
que je veille,
Fay toûjours la Puce àl'oreille.
XXIII .
Lemeſme.
Et'avertis, Galant Mercure,
Tone contretoy monIris jure,
د ر ج
Qu'elle est dans un dépit qui n'a point
depareil.
Du moment qu'elle hait, ſa haine toûjoursdure,
(Sommeil
Tu n'es point fatisfait de troubler fon
Q.dAvril 1682. Gg
378 Extraordinaire
Avec taPuceàla rouge piqueûre;
Tuviens encor aux ardeurs du Soleil
Expoſerſonbeau tein qu'on voittoûjours
vermeil.
Peux- tu luyfaire plus injure?
Tächede l'adoucir, ſi tu crois monconfeil.
XXIV.
Lemeſme.
Voftre Puce, Mercure, estoitfore
Envain pourla trouver monſoinfus
Sanspareil:
Jel'euſſe encor longtemps charmée,
Sivousne l'euffiezpas mise aupres du
Soleil.
L. M. D. P.
Ceux qui ont encor expliqué ces
mesmes Enigmes dans leur vray
fens,font Meſſieurs Leger de la Verbiſſonne
; Domouret , Gentilhomme
de Montpellier ; Noque , Bachelierde
Sorbonne , & Curé de S. Remy de-
du Mercure Galant. 379
S. Quentin ; Marlier, Lieutenantdes
Chirurgiens de la mesme Ville ; N.
L. M.D. D. Hordé de Senlis ; De
Billyl'Ingenieur , Lieutenant auRegiment
Royal des Vaiſſcaux à Strafbourg;
Petit, de la Rue Quinquempoix;
l'Abbé de Capdeville , de la
Rue des bons Enfans ; Guépin , de
Rennes ; De l'Epine de Ploermel ;
l'Escarde Voiſvenel, deCaen;LeCordier
, de lamesme Ville ; Le Maire,
deTours ; Michel le Jeune , de Villeneuve
laGuyard ; Aftonogden ; Mar
follier âgé dequinze ans ; Angibouft,
delaRuedelaTixerandrie;D' Hault...
L'Abbé de Clairay ; L. P. de Linieres
, F. de la Rue Saint Jacques
L'Abbé Cattelan le Cadet , de Toulouse
; De Corbigny, de la Rue de la
Harpe; Le Comtede Montaigu, de la
Rue Sainte Croix de la Bretonneries
Ggij
380
Extraordinaire
De la Ville-aux- Buttes ; L. Michon,
de la Rue S. Iacques ; Caffaro , Gentilhomme
Meſſinois ; De Pontigny;
T.D.F. en la Generalité de Soiſſons;
L'AbbéBardet, de Sévre ; Du Serigat
, C. D. S. E. Choisy, de S. Malos
Revest,Avocat au Parlement de Prevence
; Bourquelot ; Le Berger difgracié,
de Dreux ; Le Spectre Chorifte;
Le Secretaire de l'Héroine , de
Poitiers ; Le Berger àl'Anagramme,
Siecle d'Amour ; L'Inconnu , de
S. Malo ; Le Facteur du Mercure
Galant , de la Ville de Troyes ; Tam
miriſtede la Rue de la Ceriſaye ; Dom
Pedrodu petit Cloiſtre ; G.ou l'Indiférent,
de la Rue de Richelien , Les
trois Diligens de la Rue de la Tixérandrie
; L'Amateur des Spéctacles;
Le Paffionné pour la plus Belle de
Fére enTardenois ; L'Orphelin par
du Mercure Galant. 381
jalousie ; Le petit Bijou Fevrier , de
La Ruedes Mathurins ; L'Inconſtant;
Le Malade d'Anjou ; De Lofme ; Le
Baron de Bretecuit , Rue des Feuillans
; Pinchon, de Roüen ; Les Philiſtins
des trois Cyprés ; L'Exilé du
Parnasse ; Billecocq , de Roye en Picardie
; Les Solitaires , de Sang-
Terre; L'Astrologue Trompeur ; &
Lefidelle Amy de la belleAffligées
Mesdemoiselles De la Sauvagere ;
Du Bois , Lieutenante à Dreux ; Bénard
de Tournay ; M. H. de Fére en
Tardenois ; Ianneton de Cligny , de
Troyes, âgée de 16 ans ; Pitault , du
Port-Louis;DeCluzet; De S.Victor,
d'Angers ; A. Petit , d'Ay en Champagne;
Legere , de Troyes ; Boterel,
deRustan; De S. Laurent, deGuin
gamp ; Loüison le Baillif, &Magdelon
Soulamare , de la Rue groffe
382
Extraordinaire
Orloge de Roüen ; La galanteRabé,
C. Gaudeou, du mesme Lieu ; La
Prisonniere volontaire , de S. Martindes
Champs ; L'Affemblée de chez
lajeune Veuve du Cloiſtre Nostre
Dame; La belleAffligée; L' Impératrice;
La belle Suzanne , de d'Or....
La belle Bourdeloise , autrement dit
le petitAnge; Lajeune Chalonnoise,
des Rives de Marne ; La Françoise
Hollandoise à l'Anagramme , Pur
image de Vertu; Diane de la Forest
d'Alcleon ; Les trois Amies in
Séparables , d'Abbeville ; La belle
Caigneux , de la Rue Coipcau; La
Belle à l'Anagramme , Bon au Lic
m'y arreſte , de la Rue Parifie ; La
Perle des Amans du mesme lieu ; La
Brune Gaillarde, d'Argenton; La
jeune Cloris , de Dreux ; La Mere
Coquete de la Iuftice , de la Ruedes
du Mercure Galant. 383
Lavandieres ; La Belle Douceur
La charmante Madelon, de S.Quentin
; Toinen, Soeur du Poëte Canonique,
de Peronne ; La belle Fanchon,
de S. Quentin ; La belle Mariane ;
Philadelphe , de S. Quentin ; Le
Grand Vifir, de Soiffons ; Le Poëte
Canonique; Le Berger fidelle ; Le
Tartuffe , Medecin de S. Quentins
L'Amantfans Maistreffe,de Dreux;
L'Amant de la veritable gloire ; Le
Rimeurà lamode; Le Chinois Parifien;
Le Pelerinde la Torche- Guillebert,
de Neufbourg; lenobleTaneur,
d'Argenton ; Les deux Amis inféparables
,de Moüy en Beauvoiſis ; Apper,
Praticien,de la Ruedes Maſſonss
Louis Huet de la Trame ; Tircis,
Bergerfidelle ; l'Abbé de la Iafes
l'Abbé Cortez l'Abbé Repoux de
Luzi ; Mesdemoiselles de Sommers-
2
384
Extraordinaire
dicks la Nocle ; Charlote de Brunmont
; & de la Magdelaine , fur la
Durance ; Mademoiselle M. Archambaut,
de Tours ; &le Serviteur de
L.S. V.
5552-552252-522552
QUESTION SUR LA
cauſe des Vapeurs , dont l'on
croit que les Hommes & les
Femmes n'ont esté incommodées
que depuis quinze ans .
A MADAME A. D.
'On voit peude longuesMaladies
, & difficiles àguerir, Lladies
qui ne paroiffent nouvelles , ou
inconnuës à ceux qui n'ont aucune
intelligence dans la Mede.
cine,
du Mercure Galant. 385
cine , &qui n'ont pas veu dans les
plus fameux Autheurs , que depuis
plus de vingt ſiecles on s'eſt
toûjours plaint des mêmes maux,
qui font l'étonnement de pluſieurs
, & la peine de ceux qui les
fouffrent. >
Les Vapeurs dont vous mede.
mandez la cauſe , ſont du nombre
de ceux qui ont commencé
d'incommoder , & de faire des
maladies depuis que les Hommes
ſe font abandonnez à leur intem.
pérance naturelle , dont les déreglemens
ont pris naiſſance avec
lemonde.
Parmy tous les défordres que les
excés ont commis, celuy de troubler
cette importante ſéparation
dupur&de l'impur tellement neceſſaire
à la vie , n'eſt pas le moin.
Q.dAvril 1682. Hh
386 Extraordinaire
dre , dont le defaut remplit le
corps d'une fi grande abondance
d'impuretez , qu'il abrege les
jours ,& rendles Hommes adonnez
à l'imtempérance , plus ſujets
à une multitude d'infirmitez
qu'elle produit. C'eſt pourquoy
dans celuy qui eſt en pleine ſanté,
ainſi que dans le malade , cette
ſéparation eſt l'unique ouvrage
de la Nature , qui ne ceſſe , par
l'effet d'une chimie continuelle,
de perfectionner l'aliment en ſé.
parant les parties impures , pour
affermir la bonne diſpoſition du
tempérament au premier , &
vaincre en l'autre la cauſe de la
maladie , qu'elle ne peut furmonter
que par les victorieux efforts
de la chaleur naturelle.
Vous jugerez mieux , Madadu
Mercure Galant. 387
me , de la veritéde cette propofition
, lors queje vous auray fait
connoiſtre que les alimens deftinez
à la nourriture de l'Homme,
font compoſez de parties tres- diférentes
entr'elles. Cette diver.
fité de parties que les Philofophes
appellent homogénées , &
helerogenets , fait toute la difficulté
de la digeftion , & la peine
du feu qui nous anime , quand il
faut que les organes par le moyen
de la chaleur naturelle , uniffent
l'utile , qui peut eſtre change en
humeur alimentaire , & qu'elles
ſéparent l'inutile & l'excrement,
Ce raiſonnement fait affez
comprendre, que le ſeul &continuel
ouvrage de ce grand nombre
de parties , de fonctions , &
de facultez , ne fert qu'à feparer
Hh ij
388
Extraordinaire
les impuretez qui ſe rencontrent
dans les alimens , afin de perfectionner
les humeurs. Pour cet
effet, la Nature ne ceſſe de les rejetter
comme des excrémens pernicieux
, non feulement capables
de caufer les Vapeurs , dont la
queſtion fait le ſujet de cette Lettre
, mais encor tous les maux
imaginables lors qu'ils font retenus
, & qu'ils n'ont pas leur cours
ordinaire.
Afin de mieux connoiftre ou
d'admirer de plus pres les moyens
particuliers,dont la Nature ſe ſert
pour arriver à la pureté , & à la
perfection des humeurs , il eſt
important de parcourir tous les
changemens , & les effets ordinaires
, qui naiſſent des diférentes
coctions deſtinées à cette mer.
veilleuſe neceſſité.
۱
du Mercure Galant. 389
1
Si la Nature faitune bonne &
loüable ſéparation du chile dans
la premiere coction , quieft préparée
dans le ventricule , & finit
dans les inteſtins , la liberté du
ventre doit bientoſt ſuivre ce
mouvement, qui ſépare les excrémens
les plus groffiers , & les
plus nuiſibles. Ces matieres in.
fectes laiſſent par leur évacuation
autant de ſoulagement , que
leur fejour ou leur préſence peuvent
caufer de confufion par les
Vapeurs qui s'en élevent.
Cette premiere coction , quoy
que parfaite , ne ſuffiroit pas , ſi la
feconde , qui n'eſt pas moins importante,
ne répondoit à la mefme
intention de la Nature , dont
la fin principale eſt de purger le
fang des impuretez , & des fucs
Hhiij
390
:
Extraordinaire
capables de le corrompre , s'ils
n'eſtoient feparez. Elle en eft
dégagée par l'effet d'une circula .
tion perpetuelle,& d'une loüable
fermentation des humeurs , dont
les parties inutiles , & les excrémens
, font inceſſamment reçeus
dans les lieux propres à leur tranf
colation , & diſpoſez à les philtrer.
Ce mouvement continuel, qui
agire les humeurs , la conformation
, la tecture , & les facultez
particulieres de chaque vifcere,
tant que l'humeur mélancolique
s'arreſte dans la rate , la bile
dans la vefcie du fiel , les ſérofitez
dans les reins , d'autres ſucs dans
le pancreas , & en des lieux dont
le nombre , la diverſité auſſibien
que l'uſage , n'ont pas eſté connus
juſques icy.
duMercureGalant.
391
Toutes ces préparations laiffent
la maſſe du ſang dans la per.
fection abfolument neceffaire à
la conſervation de la vie , qui ſe
foûtient dans une vigueur , & une
force admirable pendant qu'elle
joüit de la puretez des humeurs,
quela bonne diſpoſition des parties
nobles , le bon choix des alimens
, & le regime propre à cha.
que tempérament, luy procurent.
La ſanté n'eſt donc preſque ja.
mais alterée , que par la fuppref
fion des excrémens dans leurs
receptacles ordinaires , ou lors
qu'ils font encor confondus avec
la maſſe des humeurs qui doivent
fervir de nourriture à tout le
corps. Elles conçoivent dans
cette confufion une chaleur
étrangere qui cauſe une fermen-
Hhiiij
392
Extraordinaire
tation fi conſidérable , qu'elle
éluve les fumées , & les vapeurs,
dont on n'a pas eſté moins incommodé
dans les ſiecles paſſez ,
qu'en celuy- cy.
2
Il n'y a point de doute que
l'intempérance ne foit la ſource
de tous les maux , & de tous les
défordres qui troublent la bonne
conſtitution des tempéramens les
micuxaffermis , puis qu'elle augmente
l'intempérie , & les obftructions
, à ceux qui naturellement
y font diſpoſez , & fait naiſtre
ces incommoditez à d'autres , qui
n'en reffentiroient jamais les facheux
effets , s'ils n'avoient pas
ſuivy le déreglement .
Cette intempérance ne confiftepas
ſeulementà l'excés de la
quantité , & de la qualité , mais
duMercureGalant. 393
encor à la diverſité des alimens ,
& des ragoufts pris dans un meſ--
me repas . Ce mélange de qualitez
ſi diférentes , preſque toû.
jours oppoſées , fait une confuſion
, & un amas plus propre à
produire de la pourriture , οι
d'autres maux , que des humeurs
temperées , & loüables.
ou
On peut objecter les indiſpofitions
, les maux , & les vapeurs
que ſouffrent ceux qui vivent
dans une grande fobrieté , & le
plus tranquille repos du corps &
d'eſprit , que l'on puiffe s'imagi
ner.Ils ne laiſſent pas neantmoins
d'eſtre extrémement travaillez de
vapeurs , ou d'autres infirmitez
auſquelles l'intempérance , l'excés
,&le mauvais regime, n'ont
aucune part.
394
Extraordinaire
,
Il eſt certain que dans l'un &
l'autre Sexe , on remarque de pareilles
indifpofitions en des Perfonnes
qui vivent dans un régime
, & une fobrieté extraordinaire.
Elle leur aide auſſi beaucoup
à vivre & à prolonger
leurs jours . Ils n'auroient pas eu
la peine de s'en plaindre longtemps
, s'ils s'eſtoientjettez dans
les excés , & dans les débauches.
De tous les tempéramens , les
bilieux , les mélancoliques , &
les atrabilaires , font ordinairement
plus ſujets aux vapeurs,
que les autres , parce que les premiers
abondent davantage en
humeurs diſpoſées à s'enflâmer,
à cauſe de leur chaleur exceſſive
& de leur fubtilité ; & les derniers
, en ce que la qualité grofdu
Mercure Galant. 395
J
د
fiere , terreftre , & brûlée , des
fucs dont ils abondent , bouche
facilement les conduits , forme
des engagemens, où les humeurs
font retenuës & fermentées avec
beaucoup de violence.
Les Femmes ſont plus fré
quemment attaquées des Vapeurs
, que les Hommes , à cauſe
qu'elles abondent plus en excrémens
; & quoy que la Nature aitpourveu
à ce defaut , par le fecours
des évacuations ſalutaires,
&tres importantes , bien ſouvent
elles ne fuffiſent pas à les purger
autant qu'il eſt neceſſaire , pour
dégager la matrice , la ratte , &
pluſieurs autres partiesmal affectées
, & remplies de corruption.
Les Vapeurs incommodent
ſouvent les corps mal diſpoſez,
396
Extraordinaire
& particulierement dans le déclin
de l'âge , ſi les ſoins , les travaux
, les veilles , la mauvaiſe
nourriture , & tous les autres excés
, y ont contribué. Elles font
auſſi plus fréquentes à jeun , &
enEté, dans le temps que les humeurs
ne font pas temperées , ny
adoucies par la préſence des alimens
, ou des liqueurs qui puiffent
empefcher la diffipation des
eſprits , arreſter la fermentation,
& abattre les Vapeurs nuiſibles.
Ces raiſons font affez juger
que dans tous les lieux , où les
impuretez ſejournent contre l'ordre
de la Nature , elles conçoi.
ventun feu , & une fermentation
d'autant plus violente , que la
chaleur étrangere ſurpaſſe les termes
de la naturelle , & que l'hu .
du MercureGalant. 397
meur qui ſe tranſporte eſt plus
acre, plus fubtile , &plus capable
de s'enflâmer .
Voila , Madame , ce que vous
avez ſouhaité ſçavoir ſur la cauſe
des Vapeurs. L'idée que je vous
en donne , quoy qu'imparfaite,
vous fera aſſez connoiſtre que
cette incommodité dont on ſe
plaint ſi ſouvent , a commencé
depuis un grand nombre de ſiecles
, & que parmy tous les res
medes que l'on apporte à la guérifon
de cette maladie , le régime
n'eſt pas le moindre. Je ſuis
voſtre,&c.
PANTHOT, Doct. Med.
398 Extraordinaire
'
Sur ce qu'on a demandé la peinture
d'un parfait Amant.
MADRIGAL .
Ercure demande aujourd'huy
Unepeinture naturelle
M
D'unAmant tendre, ardent, fidele.
On peutfaire cela pour luy ,
Etfans prendre beaucoup de peine.
Travaillez-y, belle Climene,
Vous ne réussirez pas mal,
Si je vousfers d'Original.
DAUBAINE.
QUESTIONS
Q
A DECIDER .
I.
Uel choix doit faire un Homme,
qui ayant le coeur ſenſible à l'efprit
& à la beauté, n'eſt point affez ridu
MercureGalant. 399
che pour vivre ſans chagrin avec une
Perſonne qui ne luy apporteroit aucun
bien. On luy propoſe trois Partys
pour le Mariage; une Fille tres-riche,
mais tres - laide , & n'ayant aucun efprit
; une autre parfaitement belle,
d'une ſageſſe reconnue , d'une humeur
tres -douce , mais fans bien; & enfin
une troifiéme , qui par ſon eſprit ſe
fait admirerde tout le monde, mais qui
n'a ny bien, ny beauté.
II.
On demande ſi le ſentiment de Phi
née dans l'Opéra de Persée, eft d'un
veritable Amant, lors qu'il dit qu'il
aime mieux voir Andromede devorée
par unMonſtre, qu'entre les bras d'un
Rival .
111.
Il a paru depuis quinzejours un Livre
nouveau , intitulé Académie Galante.
Il eſt compoſé de pluſieurs Hiſtoires,
dans l'une deſquelles un Cavalier foûtient
que l'amour eſtant un tribut qui
A
400
Extraordinaire
eſt deû à la Beauté, celuy qu'on a pour
une jolie Femme, ne doit point empefcherqu'on
n'en prenne encor pour toutes
les belles Perſonnes que l'on rencontre.
Un autre prétend que quand
on aime une Femme , l'amour que l'on
apour elle doit enlaidir tout le reſte du
beau Sexe à l'égard de celuy qui aime .
On demande quelle opinion eſt à préferer.
IV.
On demande le Portrait d'un Homme,
qui vit parfaitement heureux.
V.
Quelle est l'origine du Droit.
VI.
Quelles font les qualitez neceſſaires
pour la Converſation.
VII .
On voudroit ſçavoir quel eſt l'Autheur
des Lunetes , quel progrés elles
ont eu, & quelles en ont eſté les diférentes
manieres .
du Mercure Galant. 401
Il me reſte quantité de Pieces en
Vers Gen Proſe, qui n'ont pu avoir
place dans cet Extraordinaire. Fe
vous les réſerve pour celuy qui le
Suivra. Ily a entr'autres un tres-bel
Ouvrage de M' de la Févrerie , fur
laQuestion, Quelle eſt la marque
d'une veritable Amitié. Vousſcavez
, Madame , que tout ce qui part
de luy est tres-digne d'eſtre leû , &
qu'il remplitſes Traitez d'un raiſonnementfolide,
qui convainc toûjours
l'esprit. Ceux dont on garde les Pieces,
en peuvent envoyer d'autres fur
les Sujets qui leur agréeront. Tout
aurason tour , & aucun ne se plaindra
d'avoir écrit inutilement. Jesuis
vostre&c.
AParis ce 15. Juillet 1682.
Q. d'Avril 1682. Ii
52522-5525522-2555
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
Reponſes à toutes les Questions du XVII. Extraordinaire, 4
Traité de la Pourpre , par M. Germain
de Caën, 9
Madrigaux ſur les Enigmes du Mois
deMars, dont les Mots estoient l'Eau
le Déà coudre, 148
Traité du mépris de la Mort, parM. la
Selve de Niſmes, 174
Le Lyon amoureux, Fable de M. Daubaine,
217
Sonnet en Bouts- rimez , de M. dArti-
224 gues Chapelainde Leſcun,
Autre du demy-Flamand d'Ypre, 225
Six autres Sonnets de Meſſfieurs Soyrot,
Foucault deMontfort- l'Amaury , du
Druyde Lyonnois, &c. 227
De l'origine des Couronnes, & de leurs
especes,par M. Rault deRouen, 235
1
Madrigaux surles Enigmes du Mois
d'Avril, dont les Mots estoient le Sel
leMelon, 267
Sentimens en Vers de M. du Rofier, ſur
toutes les Questions du XVI. Extraordinaire,
283
Sur la fréquente Saignée , par M. le
Franc, Docteur de Montpellier, 290
Réponse à cingQuestions du dernier Extraordinaire
, par M. Bouchet, ancien
Curéde Nogent le Roy,
Lettre de M. Comiers , touchant l'élevation
des Eaux,
314
319
Madrigaux fur les Enigmes de May,
dont les Mots estoient la Puce & le
Soleil , avec les noms de ceux qui en
ont trouvé leſens, 342
Sur la Cause des Vapeurs, par M. Panthet,
Medecin de Lyon, 384
Madrigalde M. Daubaine,ſur cequ'on
a demandé le Portrait d'un parfait
Amant, 398
Questionsàdécider, 399
FindelaTable.
Avis pour placer les Figures.
LA
A Planche qui repréſente trois
diférentes Figures de la Pourpre,
doit regarder lapage 148.
LaPlanche qui repreſente la Figure
Royale de l'élevation des Eaux, doit
regarder la page 119 .
2
Österreichische Nationalbibliothek
Qualité de la reconnaissance optique de caractères