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1680, 09 (partie 1) (Google)
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ELLv. 511 m
-1680,9
Mercure
< 36608322580013 S
< 36608322580013
Bayer. S
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAVPHIN.
SEPTEMBRE 1680.
PREMIERE PARTIE.
A PARI S.
AV PALAIS
N donnera toûjours unVolume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraor
dinaire , Trente ſols relié en Veau,
&Vingt-cinq fols en Parchemin.
PARIS, 4
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salledes Merciers, à la Juſtice .
Chez C. BLAGEART, Rue S. Jacques)
à l'entrée de la Ruč du Plâtre,
Et enſa Boutique Court-Neuve du Palais,
AU DAUPHIN .
Et T. GIRARD, au Palais, dans la Grande
Salle, à l'Envic.
M. D. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DV ROT.
Le onziéme Tome de l'Extraordi
naire du Mercure Galant , se distri.
buëra lequinziéme d'Octobre 1680.
Bayerische
Ste Asbiblioinek
München
M
5252525222 525252
وا
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ceVolume .
A
Vant-propos,
Description de Tivoli, en Profe
en Vers ...
Mort de M.l'Evesque d' Evreux, 45
Mortdu Cardinal Nini, 60
?
Mortde M. Bandefon, 63
• Mort da Fils aîné de M. leDuc de la
Feüillade, 65
Mariage deM.le Comte de l'Aubefpin,
67
L'Amour l' Hymen raccomodez, 69
Hiftoire, 77
Election d'un Prevostdes Marchands
de deux nouveaux Echevins, 126,
Remeriment fait à Meſſieurs deVille
parM.deMontauban, 129
Plainte de Bacchus à Jupiter,fur les
141 Oragespaffez,
Tout ve qui s'estpaßé àRome touchant
laReception faiteà MalePrincade
RadzevillAmbassadeurd'Obedience
TABLE.
dePologne,
Carroffesde
184
Nouveau Cheminpour les Carroffes de
Grenoble à Pignerol,
Nouvelles Compagnies nommées Soldats
Gardiens des Vaisseaux, 186
Prise de poffeſſion de l'Archevefcbéde
190
Trad. d'une des Odes d'Horace, 207
Rouen,
Madrigal, 211
AutreMadrigal, 213
MortdeMadame la Maréchale de la
Force, 216
Mortde M. TubeufIntendantdeFuftice
en Touraine, 217
Mortde M.de lePorte, 219
219
Mort de trois Musiciens duRoy ,
d'unMuficien de l'Opéra,
Honneurs Funebres rendus à la memoire
de M.d' Evreux, 220
MariagedeM.de Sayve Président d
Mortier au Parlemet deGrenoble,224
Accommodementde la Saône del'Ifere,
232
Cerémoniesfaites à la Benediction de
MadamelAbbeffe de Chelles, 235
Fefle de S.Louis folemniséeparM. de
LABLE.
Académie de Villefranche, 252
Reception faiteà Mayenne au General
des Capucins, 257
Nouvelles de la Flote commandée par
M.le Comted'Etrées, 262
Galanterie, 265
Avanturetragique, 269
LePinçon Fagitif, Conte, 277
Theses foûtenues par M.le Marquis
de Croissy, 279
Eaux de Vichy, 290
Defenses du Jeu de laBaſſete, 293
Maures achetezpar le Roy, 295
IntendancedeTouraine donnée à M.
deBechameil, 297
Nouvelles Filles d'Honneur de Madame
298
Incendies, 299
MortdeMademoisellede Clermont, 301
Mortde Madem.Sevin de Quincy, 302
MortdeM. Sanguin, 303
MortdeMadame Briçonnet, 306
Mort de M. de Villiers, 306
Mortde l'Electeur de Saxe, 308
Mort deM.l'ElecteurPalatin,
Enigme
311
17
1
TABLE...
AutreEnigme, 318
LaFille Veuve,
3-20
Maladie deMadem. d'Orleans,
328
Maladicde M. lePrince,
338
Maladiede M. Colbert,
332
Maladie de Meſſieurs les Ducs de
Lefdiguieres &de Villeroy,
332
MaladiedeM.leMarquis de Créquy,
333-
MaladiedeMadame de Villeroy, 334
LeBerger Fidelle,
335
Eveſchezdonnez,
344
Fo
Fin de la Table...
Extrait du Privilege du Roy.
Ar Grace &
PS. Germain enLaye le 31.Decembre 1677.
Signé, Par le Roy en ſon Conſeil, JUNQUIERES.
Ileſt permis à J. D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCIJRE GALANT, preſenté à Monſei
gneur LE DAUPHIN,& tout ce qui concerne
ledit Mercure, pendant le temps & eſpace de
fixannées, à compter du jour que chacun defd.
Volumes ſera achevé d'imprimer pour lapremiere
fois : Comme auſſi defenſes ſont faites
àtous Libraires, Imprimeurs , Graveurs &autres,
d'imprimer, graver&debiter ledit Livre
fansle conſentement de l'Expoſant, ny d'en
extraire aucune Piece , ny Planches ſervant à
l'ornement dudit Livre, meſme d'en vendre ſeparément,
& de donner à lire ledit Livre, le
toutà peine de fix mille livres d'amende, &
confiſcation des Exemplaires contrefaits, ainſ
queplus au long il eſt porté audit Privilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communautéles
Janvier 1678. Signé, E.COUTEROT, Syndic,
Privilege du Roy, Donné à
Et ledit Sieur D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
Leedé& tranſporté ſon droit de Privilege à
C.Blageart, Imprimeur - Libraire , pour en
joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Asbevéd'imprimer pour la premierefois
be30, Septembre 1680.

MERCVRE
GALANT
SEPTEMBRE 1680.
PREMIERE PARTIE .
ROIREZ - vous,
Madame, que les
loüanges de noftre
auguſte Monarque , que
vous entendez retentir par
tout dans la bouche des Vi
Sept. 1680.
A
2 MERCVRE
vans , ſe ſont répanduës juf
ques chez les Morts, &que
les plus Illuftres d'entr'eux
s'empreſſent,pour ainſi dire,
de fortir de leursTombeaux,
plus penétrez du bruit de ſa
gloire , que du ſouvenir de
ce qu'ils ont veu de plus
ſurprenant dans les heureux
Siecles où ils ont veſcu. Mécene
& Horace ſont trop
celebres pour ne vous eftre
pas connus. L'un , honoré
de la confiance tres-particuliere
d'Auguſte , a laiſſé
ſon nom àtous ceux qui pof
ſedant comme luy la faveur
۱
GALANT. 3
du Souverain , ſe déclarent
Protecteurs des Muſes ; &
l'autre a immortalisé ſa mémoire
par des Ouvrages ſi
achevez , qu'il trouvera des
Admirateurs , tant que les
belles choſes ſeront eftimées.
Tous les deux ſe
ſont entretenus depuis peu
de LOUIS LE GRAND , & ce
qu'ils ont dit des merveilles
de fon Regne , paſſe ſi fort
les foibles ébauches que j'ay
accoûtumé chaque Mois de
vous en faire, que je ne puis
mieux commencer ma Lettre
qu'en vous expoſant ce
A ij
4 MERCVRE
h
magnifique Portrait. M
Geneft en a fourny les couleurs
; & un Homme dont le
pinceau eſt ſi délicat , ne
peut rien donner qui ne foit
finy. Il y travailloit dans le
temps que Madame la Ducheffe
de Nevers eftoit en
Italie avec Madame la Ducheffe
Sforce ſa Soeur. Vous
ſçavez qu'elles font Filles
de Madame de Tiange,
&ainſi il ne vous fera pas
difficile de connoiſtre la
part qu'elles ont dans ces
parfaites Images dont illuy
parle d'abord.
GALANT. S
r
e
-
1
2552255252 525522
A MADAME
DE TIANGE.
l'Est vous , Madame,
jqui avezdonné à l'Italie
ce qu'on y voit maintenant
de plus beau. Dans
5 ces cheres & parfaites Images
qu'elle a de vous , elle
apour ainsi dire le bonheur
de vous voir & de vous poffedervous
- mesme. Neferoit il
pas juste qu'elle eſſayaft de
vous offrir quelque chose qui
a
5
2
A iij
6 MERCVRE
pust vous plaire , & qu'entre
les diverſes beautez qui luy
Sont propres , & qui la rendent
recomandable, elle choifift
les plus dignes d'arrester
vos yeux & voſtre esprit ?
Pest estre queTivoli auroit
cet avantage , fi quelqu'un en
pouvoitfaire une description
fidelle & achevée. Pour moy,
Madame ,je n'oferois me promettre
de vous le bien repré-
Senter ; ) si je me bazarde
d'en former quelques traits,
c'est pour vous marquer la
Scene d'une Avanture dont
je me propose de vous entreGALANT.
7
tenir , & dont les principales
circonstances dépendent du
Lieu où elle est arrivée.
Tivoli est une petite Ville
fituéesur une Montagne , à
une demy journée de Rome ,
fort estimée pour l'abondance
& pour la beauté de
fes Eaux. Elle estoit fameuse
dins l'antiquitéſous le nom
de Tibur. On tient que c'est
une Colonie Grecque fondée
par un des Compagnons d'Evandre
longtemps avant la
guerre deTroye. Horaceparle
de Tibur enpluſieurs endroits
de ſes Odes , & le préfere d
A iiij
8 MERCVRE
A
tout ce qu'il y a de Lieux
charmans dans le Monde.
Mecenas, fi connu par la délicateſſe
de l'esprit , & par
l'amour des plus doux & des
plus nobles plaisirs,y venoit
paſſer les momens qu'il pou
voit dérober aux ſoins de la
faveur &) du ministere. Lu .
cullus , qui le premier parmy
les Romains porta si loin la
Comptuofité & les delices ,
avoit làſes Jardins renom.
mez. L'Empereur Adrien y
fit des Bastimens immenfes,
qui repréſentoient les plus
belles parties de la Ville d' A
GALANT.
9
thenes d'une maniere fi fuperbe,
que leursfeules ruines
donnent encor aujourd'huy
de l'étonnement ; & Tivoli
enfin dans toute la suite des
temps , a conservé la mesme
réputation & la mesme
gloire.
Le Fleuve appelle autrefois
Anio, & maintenant Aniene,
y forme cette Cascade dont on
parle tant. Apres avoir coulé
parmy les Bois & la verdure,
ilſe précipite tout d'un coup,
& tombe de fort haut fur des
Rochers où il ſe brise avec
un bruit effroyable , tout
1
10 MERCVRE
boüillonnant & tout blanchif
fant d'écume ; il demeure
quelque temps comme enfevely
au fond des abîmes ; de
là ilſe répanddans la Plaine,
prenant le nom de Teveronne
,se va jetter dans le
Tibre.
Fres de la Cascade fe découvrent
les restes d'un vieux
Temple de figure ronde , dont
L'architecture est tres belle,
(t) de ce grand goust des Anciens.
Quelques- uns croyent
que ce Temple estoit consacré
àHercule ; maisselon la plus
commune opinion , c'estoit ceGALANT.
11
luy de la Sibylle Tiburtines
autrement Albunée. Les Peuples
luy dédierent d'abord
une Fontaine & une Grote
voisine , où elle avoit habité,
& leur avoit rendu ſes Réponſes
prophétiques. Ils y
drefferent enfin des Autels,
& l'adorerent , apres qu'on
eut trouvé dans le Fleuveſa
Statuë tenant un Livre à la
main.
La Vigne (c'est ainsi qu'en
Italie on appelle les Maiſons
de plaisance;) la Vigne,dis-je,
la plus conſidérable qui se
trouve à présent à Tivoli,
12 MERCVRE
eft celle d'Est , bastie ily a
plus d'un Siecle par Hypolite
d'Eft Cardinal de Ferrare.
Elle appartient au Duc de
Modene depuis la mort du
Cardinal fon grand Oncle.
On a applany la cime de la
Montagne pour y construire
Le Palais. Les Jardins font
composez de diverses Terraffes
coupéesſur lepanchant
d'un Coteau affezrude, mais
ménagé de forte , qu'on defcend
agreablement d'une Terrafſſe
à l'autre, pardes Allées
en pente douce, à l'ombredes
Paliffadesfort épaiſſes &furt
1
3
GALANT. 13
élevées , qui cachent tous les
defauts &toutes les inégalitezdu
terrein.
Les varietezy font infinies.
Ily ades Berceaux, des
Bosquets , des Prairies , des
Labyrinthes , &fur tout un
tres-grand nombre de Fontaines
& de Grotes ornées
d'Architecture & de Statuës,
de Rocaille & de Mosaïque.
Les Eaux qui en de femblables
Lieux font la plus
belle partie, &comme l'ame
de toutes les autres beautez,
Sont là telles qu'on les peut
Soubaiter. On les tire à dif
14 MERCVRE
cretion de ce Fleuve , que la
Nature a placé exprés au
haut d'une Montagne pour
l'embelliffement de Tivoli;
&iln'a pointfallu d'autre
artifice que de couper leRocher
pour leur ouvrir unpaspaſſagedans
ces Jardins. Ainfi
LaRiviere qui ne ceſſe jamais
de couler, communiquefi l'on
veut ſon cours perpétuel à
ces Fontaines , & elles femblent
des Sources inépuisables
toûjours claires , toûjours vives
, favorisées de la pente
du Coteau qui leur donne
uneforce & une activité mer
veilleuse.
GALANT. 15
Celle qui ſurprend e&s qui
frape davantage , est la Girandole.
C'est un grandBaffin
remply de Dragons , quijettent
quantité d'eau avec une
impetuofité étrange , & un
bruit extraordinaire. On ju-
- reroit, fi on ne les voyoit pas,
qu'au lieu de lancer de l'eau,
ils vomiſſent des flâmes , &
que c'est un Feu d'artifice qui
jouë.
L'Onde s'éleve aux Cieux grondant
commeun Tonnerre,
Etſemble toute en feu leur déclarer
laguerre.
A ce bruit éclatant qui penetre les
airs ,
Dans les flots élancez l'oeil cherche
les éclairs;
16 MERCVRE
Des Spectateurs ſurpris les ames
abuſées
Penſent voir allumer ces liquides
Fuſées;
Etque ces traits brillans, qu'on entend
petiller,
Vont brûler cesJardins au lieu deles
moüiller.
La grande Allée mérite
qu'on s'y arreste. Sa longueur
eft de toute la largeur des
Jardins. Elle est bordée d'un
costé par une Paliffade de
Lauriers entremélezde gräds
Cyprés de distance en distance.
De l'autre costé elle a une
Terraſſe ornée d' Architecture
de Bas reliefs , avec des
figures d' Animaux & de VaGALANT.
17
fes , quifont autant de Fontaines
, & font comme une
Seule Cascade d'une infinité
de Fets & de Cascades qui
regnent ainſi tout le long de
cette Allée.
A l'une des extrémitez est
comme une espece de Ville,
qu'on appelle Rome antique,
fort ingénieusement imaginée.
Elle repréſente en petit
les plus fameux Edifices , &
les plus beaux Ouvrages qui
ont paréautrefois la Capitale
du Monde. La Statuë de
Romey préſide, aſſiſe en Habit
de Déeſſe guerriere.
Sept. 1680 . B
"
18 MERCVRE
De cette Terraffe on decouvre
toute la Campagne
de Rome , & l'on apperçoit
cette fuperbe Ville fur les
meſmes Montagnes d'où elle
a commandé à tout l'Univers.
A l'autre bout de l'Allée
on trouve une Fontaine, que
jesuis particulierement obligé
de décrire. Son archite-
Eture est en demy- rond, fottenuë
par des Arcades & des
Piedeftaux, avec des Niches
remplies de figures de Nayades.
Au deſſus diu demy-rond
s'élevent des Rochers parfaif
GALANT. 19
tement bien imitez, où s'ouvrent
plusieurs Grotes. Dans
celle du milieu est la Statuë
de la Sibylle Triburtine, dont
cette Fontaine prend le nom.
Dans les Grotes des coſtez
font deux Fleuves appuyez
fur leurs Urnes , qui verſent
de l'eau en abondance. Divers
petits Ruiffeaux coulent
tout àl'entour, &descendent
du Rocher en murmurant
Toutes ces eaux raſſemblées
compoſent ensuite une grande
Nape, qui tombant de haut,
Se répand en rondplus claire
&plus unie que le plus beau
Bijj
20 MERCVRE
cristal , &) ſe vient briſer
dans un grand Baffin reffemblant
à un Lac legerement
émeu du Zéphire. Le Baffin,
l'Architecture , les Rochers,
font couverts & entourezde
beaux Arbres , fur tout de
Platanes d'une hauteur prodigieuse
, qui en défendent
l'entrée aux rayons du Soleil
, de forte qu'on peut
joüir à toute beure de cette
délicieuse Fontaine , estimée
la plus belle de toute l'Italie.
La fraîcheur & l'ombre
m'inviterent à me reposer en
GALANT. 21
۴
unfi bel endroit. F'y demeuray
ſeul , & m'aſſis au pied
d'un Arbre. le regardois attentivement
ces Bois , ces
Fontaines , ces Jardins qui
m'environnoient , & engagé
infenfiblement d'en faire la
comparaiſon avec les Bois,
Le Canal , la Grote, & toutes
les ingénieuſes &magnifiques
Fontaines de Versailles ; javovë
que je ne fus plus fi
touché des beautezde Tivoli,
& qu'apres avoir opposé
l'un à l'autre , jepréferay ce
qui estoit peint dans ma memoire
, à ce qui fraport mes
22 MERCVRE
yeux avec tant d'avantage.
Ie confideray que la seule
Puiffance du Roy avoit plus
fait pour Versailles , que la
Nature la plus favorable
n'avoit pûfaire pourTivoli.
En ſuite donnant l'effor à
mespensées ; l'ancienne Rome
repreſentée devant moy , l'idée
defa grandeur que je tâchoisde
me former, me furent
un nouveausujet de faire refléxion
à la grandeur où le
Roy éleve la France. le le
trouvois par tout ; je ne pouvois
comprendre par quel
charme ce grand Prince dont
:
GALANT. 23
e
S
4
-
• la préſence fait si biensentir
ce qu'il eſt , me paroiſſoit encor
plus grand, plus j'en eftois
éloigné. Songeant alors
e que je me voyois en ces mefmes
Lieux où Mecenas s'eftoit
plû , qu' Horace avoit
eloüez, & où il avoit peut-
- estre composéses plus beaux
Vers. le ſouhaitois paffionnément
qu'il eust estépoffi-
- ble de les y rencontrer l'un
l'autre , ou du moins d'y
appercevoir leurs Ombres.
Etfi les Anciens ont crû que
Les Hommes gardoient encor
apres la mort les meſmes in24
MERCVRE
1 clinations qu'ils avoient euës
pendant leur vie, ilme paſſa
dans l'esprit que les Manes.
d'Horace & de Mecenas pouvoient
bien revenir dans ces ...
Lieux qu'ils avoient tant ai
mez. Ie m'écriay tout à coup
faiſy d'un transport dontje
nefus pas maistre..
Manes des ans victorieux,
Ombres par les Deſtins toûjours favoriſées,
Ne font- ce point ces meſmes Lieux
Qui vous furent ſi chers & fi délicieux,
Que vous avez choiſis pour vos
Champs Eliſées ?
S'il eſt, ainſi ; venez , montrez vous
àmes yeux.
Secondez mes ardeurs extrêmes;
Divins
GALANT. 25
Divins Eſprits , inſpirez -moy
Comme il faut parler d'ungrandRoy,
Ou plûtoſt parlez-en vous-meſmes.
Vous qui viſtes jadis ſous les premiers
Céfars
Rome au comblede ſa puiſſance,
Arreſtez un peu vos regards
Sur l'état glorieux où ſe trouve la
France .
Contemplez de ſonRoy les Actes
inoüis ;
Faites un parallele juſte;
Et dites - nous fi le Regne d'Au
gufte
Ne cede pas au Regne de Loürs,
1
Le pourra - t - on croire?
F'obtins ce que je demandois
avectant de paſſion. Soit que
parmy toutes ces diverses pen-
Sées leſommeil m'euſtſurpris,
Soit que mon esprit trop for-
Sept. 1680. C
26 MERCVRE
tement occupé deses objets fe
persuadast qu'ils estoient pré-
Sens à mesyeux,ſoit qu'ils le
fuffent en effet; enfin ſoitfonge,
imagination , ou verité,je
vis , ou je crus voir deux
Hommes -s'avancer d'un air
charmant && majestueux, couronnezde
Laurier, de Mirthe
& de Roses , veſtus de ces
belles Draperies dont un Peintresçavant
auroit habillé des
Romains de la Cour d'Auguste.
Ils parloient enſemble,
& vinrent s'affeoir aupres de
cette Fontaine de la Sibylle,
entourez de Silvains & de
GALANT. 27
Nayades qui les écoutoient.
- Je seray icy le foible inter-
• prete de leurs paroles, con-
-feſſant que je ne puisjamais
- approcher de la force &de la
- nobleſſe de leurs discours.
- I'entendis d'abord Horace qui
- s'exprimoit, ce mesemble à
peu-presainsi.
HORACE .
Protecteur immortel des Filles de
Mémoire,
Mecenas, mon appuy, monbonheur,
& ma gloire,
Quel bruit vient tous les jours ſous ces
Lauriers épais,
De nos Manes contens troubler l'heureuſe
paix?
D'icynous regardions les ſuperbes
Collines
28 MERCVRE ..
Où Rome triomphoit dans ſes propres
Ruines ;
Encor qu'elle euſt perdu le Trône des
Céfars,
Elle avoit conſervé l'Empire des
beauxArts .
Nous nous applaudiſſions de voir par
quels prodiges
Ses Ornemens fortoient de ſes ſombres
Veſtiges;
Mais ce reſte degloire eſt preſt à nous
quitter,
La France le diſpute , elle va l'emporter,
Et telle qu'avant nous la Grece ambitieuſe
Fit éclater des Arts la pompe ingénieuſe,
Et fournit aux Romains ces Modelles
parfaits
Où leurs efforts jaloux n'arriverent
jamais ,
Telle nous allons voir la France triom
phante
GALANT. 29
es
Jes
Signaler apres nous ſon audace ſçavante,
Achever les deſſeins que nous avions
tentez,
Etretrouver des Arts les premieres
beautez.
MECENAS .
Où brillent les vertus des Ames ma
gnanimes,
La pour les honorer font les Eſprits
fublimes;
Ces divins Artiſans font un préſent
des Cieux
Qui ne manque jamais aux Princes
glorieux .
La Grece en eſt témoin , qui dés les
premiers âges
Mere des Demy- Dieux, des Héros ,
&dcs Sages,
Parmy ſes Conquérans &ſes Legif.
lateurs
Eleva des beaux Arts les nobles Ing
venteurs .
3
36 MERCVRE
N'a-tion pas veudepuis,Rome,Reyne
duMonde
En Ouvrages pompeux comme en
vertus féconde?
Entre ces Monumens par le temps
dévorez,
On tant d'illuftres Noms ont efté
confacrez,
Ne revere-t-on pas fous des pierres
brifées
Ces Thermes ſomptueux, ces fameux
Colifées,
Ces Colomnes, ces Arcs où vivent loo
deſtins.
Des Marcels, des Trajans , Tites,
Conſtantins .
Ainſi du grand Loüis les Victoires
s'impriment .
Partout le Bronze parle, &les Marbres
s'animent .
On voit par le travail des Arts reſſuſ
citez
Offrir à ſes Vertus les honneurs més
ritez;
T
GALANT. 31
4
LesNations en foule à ſes pieds abatues,
Servir le dos courbé de baze à ſes
Statuës ;
Et pour vaincre les ans, ſes Exploits
confervez,
Dans les Arcs -de-Triomphe à ſa
gloire élevez.
HORACE.
Héquoy? le Tibre ainſi n'avoitque
l'ombre vaine
Des fameux Ornemens qui vontparer
la Seine!
Aux deſſeins de Loürs tout conſpire
aujourd'huy,
Iln'eſt plus rien degrand, riendebeau
que pour Luy,
Tout languit fur nos Bords , & la
France embellie
Semble avoir enlevé l'Eſprit de l'I
talie! 3
Ciii;
32 MERCVRE
MECENAS .
Il eſt vray; c'eſt un Roy dont les
nobles defirs.
Se font meſme admirer juſques dans
ſes plaiſirs .
Voicy ces Bois charmans qu'a celébrez
ta Lire,
CeRivage chéry de Flore & deZéphire,
Où la fraîcheur de l'ombre, & le doux:
bruit des eaux
T'inſpirérent des Vers ſi touchans&
fi beaux .
La Nature en ces Lieux riante &
favorable,
S'épuiſa pour former un Sejour agrea
ble;
Mais de quelques beautez qu'elle ait
ſçeu le parer,
AVerſailles enfin peut-on le com
parer ?
GALANT. 33
HORACE..
Tibur adonc en vain éclaté tantd'an
nées !
Ses Rives deſormais ſeront abandonnées
!
Ses ſurprenantes Eaux, ſes Bois déli
licieux,
Ceſſeront d'attirer l'Etranger cu
rieux !
Il cede, Mecenas , à des Beautez nou
velles!
Etmes Odes auſſi , que je crus immortelles,
Perdrot comme ces Lieux, où ma voi
les chantoit,
Ce renom eternel dont mon coeur ſe
flatoit!
Peut-eſtre qu'aujourd'huy nous ver
rons effacées
Les Loüanges d'Auguſte en mes Ecrits
tracées,
34 MERCVRE
1
Et les Faits de Loürs ſunplement recitez,
Des Siecles àvenir ſeront ſeuls écou
tez.
MECENAS .
Faut- il voir dans l'oubly noftre gloire
s'éteindre?
Cemalheur nous menace, & Rome
doitle craindre.-
Sur cesMonts fi vantez Rome ſçeut
enfeigner
Quel estoit le grand Art de vaincre
&de regner.
Voila ce Champ de Mars , voila co
Capitole
D'où les Aigles voloient de l'un
l'autre Pôle
Nos Romains tous Rivaux, l'unpar
l'autre excitez,
Du droit de commander ſe ſentoient
tous flatez ;
GALANT. 35
Sans ceſſe un juſte orgueil animant
leur courage,
Des honneurs efperez leur préſentoir
l'image,
Oud'un afpre Cenſeur la menaçante
voix
Da rigoureux devoir leur apprenoit
lesloix.
Entr'eux lesgrands Talens ſans ceſſe
diſputerent;
LaValeur, la Sageſſe, à l'envy triom
pherent.
Guidez, pouflez, forcez aux grandes
Actions ,
Ils mirent ſous lejoug toutes lesNa..
tions,
Tout fléchit devant eux , &la Terre
étonnée
Crut que le Ciel propice à la Race
d'Enée,
Du reſte des Mortels diftinguant ces
Vainqueurs,
Formoit plus noblementleurs eſprits
&leurscoeurs.
36 MERCVRE
Leurs vertus avec eux longtemps enfevelies,
Renaiſlent aujourd'huy d'un autre
éclat remplies .
Elles parent la France, & ee Siecle
faitvoir
Ceque Rome jamais n'auroit pû con
cevoir.
UnRoyqui ne connoiſt dans ſon ponvoir
ſuprême
DeLoy que ſes defirs, de Cenſeur que
foy-mefme;
Qui tout environné d'immortelles
ſplendeurs
Se trouve fans Rival au faiſte des
Grandeurs ;
Ce Roy d'un viftranſport l'ame tou
jours faifie
Allume contre ſoy ſa noble jaloufie,
Et fans cefle afpirant àdes honneurs
nouveaux,
Tâche de furpaſſer ſes Exploits les
plus beaux;
Auſſi grand par la Paix qu'il l'eſt par
la Victoire,
GALANT: 37
Sçait changer de vertus, ſçait varier
ſagloire,
Et réünir en Luy les talens ſeparez
Par qui tous les Héros ont eſté celébrez
!
On a veu des Vainqueurs cefler
d'eſtre invincibles,
Enyvrez des plaiſirs ſur leurs Trônes
paiſibles,
Et d'autres aveuglez du ſuccés des
Combats,
Del'innocente Paix ont fuy les doux
appas.
Celuy-cy des Vertus a le parfair
uſage,
Maintient également , & regle ſon
courage,
Garde au ſein du Repos ſes ſoins laborieux
,
Suſpend dans les Combats ſon Bras
victorieux ;
Au milieu des Plaiſirs preſt à quitter
leurs chormes,
Au fost de ſes Exploits preſt à quitter
les armes,
28 MERCVRE
Ardent à terraſſer ſes nombreux Ennemis,
Prompt à les relever dés qu'il les a
ſoûmis .
Rome a- t- elle jamais en ſes ſuperbes
Feſtes ,
D'un Triomphe pareil couronné ſes
Conqueftes ?
A la ſuite d'un Char on y voyoit
traînez
Des Peuples gémiſians , des Roys
infortunez,
Les Armes des Vaincus de carnage
foüillées,
Et le débris fumant des Provinces
pillées;
Mais icy c'eſt un Roy qui pardonne
àdes Roys,
Etqui pour leur ſalut leur impoſe des
Loix.
D'un favorable effet ſa Victoire
fuivie,
Ne tend qu'à deſarmer &la Haine
t &l'Envie,
GALANT. 39
Et ces Monſtres chaſſez dans leurs
Antres affreux,
Sujets, Amis, Vaincus, il veut tout
rendre heureux.
NoſtreAuguſte qui mit ſous ſes Loix
Souveraines
Tousles Etats conquis par les Armes
Romaines ,
CetArbitre abſolu de la Terrre &
desMers ,
Eut- il plus de grandeur en calmant
l'Univers ?
Rome a-t-elle reçeu de ſamagnificence
Cettehaute ſplendeur où nous voyons
la FRANCE?
HORACE.
Que cette heureuſe Paix dans ſon du
rable cours
A l'Univers charmé va donner de
beaux jours!
Que les Arts à l'envyproduirontde
miracles !
40 MERCVRE
Que d'Objets étonnans de celébres
ſpéctacles !
Que de jeux, de plaiſirs, de pompes,
debeautez!
Que de vertus, d'honneurs, & de
félicitez!
Horace prononça ces paroles
avecbeaucoup d'enthoufiasme,
& il meparutque tout
tranſporté d'admiration pour
la gloire du Roy, il en oublioit
la crainte & la douleur qu'il
avoit témoignées au commencement.
Mecenas ne mefembloit
pas moins touché de ce
grand objet ; & ils alloient
poursuivre leur entretien,
quand un bruit soudain les
GALANT. 41
interrompit. Les Rochers
tremblerent , les eaux de la
Fontaine frémirent ; & au
lieu de la Statuë de la Sibylle
que j'avois veцё аuparavant,
je la visſe lever elle-
- mefme toute agitée d'une di
vine fureur ; & de l'air
que je m'imagine qu'elle
avvit en prophetisant autre-
1 fois , elle regarda Horace &
- Mecenas , & leur adreſſa
t
ces mots.
C'eſt la cominune voix des Oracles
fidelles
Que l'Empire des Lys ne finira jamais
Sept. 1680. D
4
42 MERCVRE
Cherchez la Seine, allez ſurdes Rives
fi belles ,
Pariny des Grandeurs immortelles,
Joüir d'une ezernelle Paix.
Remplis d'ún zele ardent &juſte,
Pour revérer Loürs, voyez encor le
jour;
S'il eſt tel qu'eſtoit voſtre Auguſte,
Vous luy devez le ineſme amour.
Nous touchons à ce temps promis par
tant d'Oracles ,
Où ce Vainqueur aimé ne trouvant
plus d'obstacles ,
Il n'aura qu'à vouloir, &tout ſuivra
ſesLoix.
Verfer fur les Huinains ſes bienfaits
ſans limite,
Elever les Vertus , couronner le Mé.
rite,
Seront ſes uniques emplois.
03
Son Bras eſt deſarimé , Bellonne eft
enchaînée,
GALANT. 43
La Paix deſcend du Ciel ſur l'aîle des
Zephirs ;
Elle rit ànos yeux d'Amours environnée,
Etmene en triomphant laJoye & les
Plaifirs .
Au milieu des Chants de Victoire,
Hymen paré de Fleurs, &Junon dans
fagloire,
Solemnifent leJour ſi longtemps fouhaité
.
Naiflez, Fruits prétieux de cegrand
Hymenée.
O France àjamais fortunée,
Rien nemanquera plus à ta felicité.
C'eſt la commune voix des Oracles
fidelles
Que l'Empire des Lys ne finira jamais.
Cherchez la Seine, allez ſur desRives
fibelles,
Parmydes Grandeurs immortelles ,
[ Joüir d'une eternelle Paix.
Dij
44 MERCVRE
Il n'y a point de raviffe
ment pareil à celuy ouj' estois
alors , mais il fut troublépar
d'imporiunes Voix qui me
crierent qu'il estoit temps de
partir. Le ne sçaysi ces Ombres
heureuſes ne voulurent
pas eftre veuës de ceux qui
me cherchoient ou fi l'on me
tira de mon sommeil, ou fi
l'on me fit revenir à moymesme
; quoy qu'il en foit,je
ne vis plus rien autour de la
Fontaine, & la Sibylle me
parut une Statuë comme je
l'avois trouvée d'abord. Ie
ne laiſſay pas de demeurer
*
GALANT. 45
vivementfrapé de ce que j'a
vois veu & entendu. Durant
le chemin & apres mon retour
à Rome, je ne pus penser à
autre chose ; & ces belles
Images qui s'offroient incef
ſamment à mon esprit , ne me
laiſſferent aucun repos que je
n'en euſſe tracé cette legere
peinture.
r
Quoy que le grand âge
de Me l'Eveſque d'Evreux
l'ancien , donnaſt lieu de
croire qu'il ne vivroit pas
encor longtemps , ſa mort
n'a pas laiſſe de ſurprendre,
par le funeſte accident qui
46 MERCVRE
l'a caufée. Il avoit quatre
vingts ans, & l'accablement
de la vieilleſſe ne l'empef
choit pas encor d'aller prêcher
& catéchiſer dans les
Villages de fon Dioceſe.
Ce fut au retour de ces bel
les & pieuſes fonctions,
dont, ayant un Succeffeur,
il pouvoit ſe difpenfer , que
fon Carrofie fut emporté
par quatre jeunes Chevaux
qui prirent le frein aux
dents. Ils le traînerent avec
tant de violence, qu'une des
rouës ayant paſſe ſur une
Borne qui estoit fort élevée,
GALANT. 47
s
.
ce bon Prélat fut jetté hors
t du Carroſſe par l'effort de
- la fecouffe. Son Grand Vi-
- caire, & fon Aumônier, qui
l'accompagnoient , le trouverent
baigné dans ſonſang,
- le viſage contre terre. Ce
malheur luy arriva le Samedy
jour de S. Laurens,
proche de S. Aquilin , Pae.
roiſſe au bout d'un Fauxbourgd'Evreux.
Ilfut prom-
: ptement porté au Palais Epiſcopal,
où il demeura fort
longtemps évanoüy. Ilavoit
pluſieurs trous à la teſte,trois
coftes enfoncées , & une
48. MERCVRE
rompuë. Le Dimanche au
foir il reçeut le Viatique, &
un peu apres on le vit fi foible,
qu'on luy apporta l'Extreme
- Onction. Il garda
une fort grande préſence
d'eſprit juſques à minuit
qu'il perdit la connoiſſance,
& tomba en agonie. Il mourut
le lendemain à midy.
Le nom de Maupas qu'il a
porté , n'eſt point le vray
nom de ſa Famille , qui eft
de Cauchon, & que feu M
le Baron du Tour ſon Pere
changea en celuy de Maupas
, le refervant ſeulement
les.
GALANT. 49
les Armes de la Maiſon de
Cauchon , qui eſt une des
plus anciennes & des plus
confidérables de Champagne.
Ces Armes font de
gueules au Griffon d'or , &
ſont portées , ainſi que le
nom , par M'de Lhery ſes
proches Parens , Aînez de
cette Illuftre Famille.
Ce Baron du Tour, qui eftoit
Gouverneur de Rheims,
fut Ambaſſadeur Ordinaire
& Extraordinaire en Angleterre,
du temps du Roy Jacques,
ques , Grand Pere du Roy
d'aujourd'huy , & en fuite
Sept. 1680.
E
50 MERCVRE
Premier Miniftre du Prince
Charles Duc de Lorraine, &
Chef de fon Confeil. Il eut
deux Fils , & une Fille qui
fut mariée à Mª de Joyeuſe.
L'Aîné des Fils eut l'honneur
d'avoir Henry le Grand
pour Parrain , qui avec ſon
nom, luy donna dés ſon plus
bas âge l'Abbaye de S. Denys
de Rheims, en confidération
des ſervices que fon
Pere avoit rendus , & qu'il
continuoit encor de rendre
à l'Etat. Il fut depuis Premier
Aumônier de la Reyne
Mere, qui le fit en ſuite EvefGALANT.
SI
1
t
S
e que du Puy enVélay. Il s'y
qu
employa d'abord à reformer
l'Etat Eccleſiaſtique de ſon
Dioceſe , établit un Semienaire
, auquel il donna une
- Collégiale , avec dix mille
livres d'argent, &s'entremit
avec tant de zele à pacifier
les diférens des Gentilshommes
& des autres Particuliers,
qu'il eſtoit peu de Procés
dont il n'arreſtaſt le
cours. Il ſe trouvoit tous les
ans aux Etats de Languedoc,
- dont il a fait ſouvent l'ou .
verture par des Diſcours tresſçavans.
Il a eu meſme la
1
E ij
52 MERCVRE
gloire d'avoir eſté Député
trois fois des Etats aupres de
Sa Majesté & de feu Monſieur
le Duc d'Orleans, alors
Gouverneur de la Province,
pour luy en repréſenter les
malheurs; ce qu'il a toûjours
fait avec fuccés. En 1661. la
feuë Reyne le voulant approcher
de ſa perſonne, luy
fit donner l'Eveſche d'Evreux.
Bientoſt apres il fut
député du Roy, du Clergé,
&de tout l'Ordre de la Vi.
ſitation , pour aller à Rome
travailler à la Canoniſation
de S.François de Sales, dont
GALANT. 53
il a écrit la Vie. Le Pape ine
formé de ſon mérite , le fit
- Evefque Aſſiſtant, luy don-
-s na deux Charges de Proto-
, notaire, & eſtoit dans le def-
S fein de le faire Cardinal,
s quand les broüilleries ſurvenuës
entre la Cour de Ro
me & celle de France , l'obligerent
de ſe retirer. C'eſt
- celuy dont je viens de vous
apprendre le malheureux
accident.
Le ſecond Fils de feu M
le Baron du Tour , appellé
Jean - Baptifte de Maupas,
eſtant Colonel duRegiment.
1
E iij
54 MERCVRE
le
de Cavalerie de M le Maréchal
de la Meilleraye,fut député
au Siege du Catelet, de
toute la Cavalerie Françoiſe,
pour venir complimenter
feu Roy à S. Germain, ſur la
naiſſance de Monfeigneur
le Dauphin, Loüis XIV. aujourd'huy
régnant. Au Siege
d'Arras il repouſſa vigoureufement
les Ennemis qui venoient
ſecourir les Affiégez .
Ce fut là qu'il reçeut un
coup de Mouſqueton dans
le gros de l'épaule , dont
il mourut quelques jours
apres. Il laiſſa un Fils & une
GALANT. 55
!
Fille. Le Fils , Capitaine,
quoy que tres-jeune , dans
le Regiment du Roy , fut
tué à la Bataille de Dunkerque
le 21. Juin 1658. La Fille
ſe nomme Anne deMaupas,
& a épousé M' le Comte de
Coligny. Elle eft Niéce du
defunt Evefque , & feule..
Heritiere de la Maiſon de
Maupas du Tour. C'eſt une
Dame qui a l'ame aufli élevée
que l'eſprit , & à qui on
peut dire qu'aucune vertu
ne manque. M'le Comte de
Coligny ſon Mary , eſt Fils
de Gaspard de Coligny,Ma
Emj
56 MERCVRE
1
réchal des Camps & Armées
du Roy , qui mourut Capitaine-
Lieutenant des Gensdarmes
de Sa Majefté , &
Petit-Fils d'un autre Gaſpard
de Coligny, Gouverneur du
Bourbonnois. Il prit les ar
mes à l'âge de ſeize ans, au
fortir de l'Académie , & n'a
laiſſé échaper aucune occafion
de fervir le Roy. Auffi
l'a- t- on veu paffer par tous
les degrez de la Milice, jufques
à celuy de Lieutenant
General. Au Siege de Lens
il eut le bras caffé,& un coup
deMoufqueton dans la cuifGALANT.
57
: ſe , dont il a eſté trois ans
ſans pouvoir guérir. Il avoit
déja reçeu pluſieurs bleſſures
en Catalogne. Le Roy
luy donna une glorieuſe
marque de fon eftime , en
le choiſiſſant pour eftre General
en Hongrie de toute
la Nobleſſe de France , qui
par ſa conduite chaſſa les
Turcs en 1664. & les défit
au Paſſage de Raab. M'le
Comte de Coligny s'acquita
de cet employ avec un ſuccés
ſi avantageux, que l'Empereur,
voulant reconnoiſtre
ce qu'il avoit fait pour fon
58 MERCVRE
ſervice , luy fit l'honneur de
luy envoyer ſon Portrait en-
✔ richy d'une Boëte de Diamans,
lors qu'il paſſa ſur ſes
Terres. Ce Préſent eft eftimé
quátre mille écus, & fair
aſſez voir combien Sa Ma--
jeſté Impériale le trouva digne
de cette marque de diftinction
. Au milieu de l'Egliſe
de l'Abbaye de S. Denys
de Rheims , dont feu
M l'Eveſque d'Evreux eſtoit
Abbé, on voit deux magnifiques
Tombeaux de marbre
qui juftifient ce que je
vous ay dit d'abord àl'avanGALANT.
59
tage de la Maiſon de Cauchon.
Ils font de plus de trois
cens ans, l'un d'un Seigneur
de Cauchon, & l'autre de ſa
Femme, Fille de l'un des anciens
Comtes de Boſſu. Il
n'y a preſque point d'Eglifes
dansla meſme Ville, ooùul'on
ne trouve des Epitaphes, qui
prouvent l'ancienneté de
cette Famille. Elle a donné
pluſieurs Prélats à l'Eglife.
Pierre de Cauchon, Eveſque
de Beauvais, fut un de ceux
qui condamnerent la Pucelle
d'Orleans , & eut un
Neveu nommé à l'Eveſché
de Liſieux.
60 MERCVRE
Dans le meſme temps
qu'Evreux a pleuré la perte
de ſon ancien Pasteur , le
ſacré College a eu une vingtiéme
Place vacante par la.
mort du Cardinal Nini , arrivée
à Rome le Dimanche
11. de l'autre Mois. Il fut fair
Cardinal le 14. Janvier 1664 .
par le Pape Alexandre VII..
qui l'avoit élevé pendant ſa
jeuneſſe , & conduit dans ſa
Nonciature de Cologne &
de Munſter. Auſſi eſtoit-il
une des plus fidelles Creatures
du CardinalChigi, qui
ne l'a pointabandonné dans
GALANT. 61
tout le cours de ſa maladie,
quoy qu'elle ait eſté longue,
& tres fâcheuſe par ſes diverſes
recheutes. Son Teſtament,
dont il a fait le meſme
Cardinal Chigi Exécuteur,
eft affez conſidérable. Il a
laiſſé à Sa Sainteté un Tableau
du Guide ; un du Corregio
, à la Reyne de Suede;
au Grand- Duc de Toſcane,
un Agnus Dei dePie V. dont
la Bordure eſt toute enrichie
de Pierreries ; à ſept Cardi.
naux de ſes Amis, une mar--
que de ſouvenir à la volonté
que
de l'Exécuteur teſtamen
62 MERCVRE
taire; à DomAntonioChigi,
un grand Baffin d'argent&
un Vaſe ; à ſa Femme , deux
Vaſes de Corail ; & quinze
mille écus pour l'établiſſement
d'un Seminaire de
Nouveaux Convertis , quia
efté commencé par le Cardinal
Guaſtaldi. Il a ſouhaité
qu'on l'enterraſt à SainteMarie
Majeure, où il avoit poffedéune
Chanoinie. Le Lundy
apres midy le ſacré Collége
luy alla rendre les derniers
devoirs. Il eſtoit Siennois
, & eſt mort dans ſa
cinquante & uniéme année.
GALANT. 63
,
:
Cette perte n'est pas la
ſeule que l'Italie ait faite
depuis fix ſemaines. La mort
de M' Baudeſſon,Conſeiller
du Roy en ſon Académie
de Peinture & Sculpture, en
,
eft une autre qui n'eſt
pasmoins conſidérable pour
elle que pour la France.
C'eſtoit le plus excellent
Peintre de ſon temps pour
ce qui regarde les Fleurs.
Quoy qu'il fuft tres- attaché
au travail,, il l'aimoit bien
moins pour le gain, que pour
la gloire. Les Curieux gardent
ſes Ouvrages prétieuſe
64 MERCVRE
ment. Le Roy en a beaucoup
à Verſailles. Il eſt mort
icy le 4. de ce Mois, âgé de
foixante & neuf ans , apres
avoir fait un tres- long ſejour
àRome. Il demeuroit chez
M's de S. Genys , qui l'ayant
chery comme leur Pere pendant
tout le temps qu'il a
vécu avec eux , l'ont fait enterrer
à leurs dépens d'une
maniere tres-honorable. Il
leur a laiſſé quantité de ſes
Ouvrages qui font un des
plus beaux ornemens de leur
Cabinet. Il en eſt peu à Paris
qui ſoient auffi curieux. Il
GALANT. 65.
;
:
nous a auſſi laiſſé un Fils tresdigne
heritier de ſon mérite,
& fort eſtimé par tout ce
qu'on voit de luy. M Baudeſſon
eſtoit né à Troyes,
Patrie du fameux M Mignard
, & de pluſieurs autres
Illuftres qui excellent aujourd'huy,
tant dans la Pein--
ture & Sculpture , que dans
les autres Sciences..
Quelques jours auparavant,
Loüis-Joſeph- François
de la Feüillade , Filsaîne de:
M² le Duc de la Feüillade,,
Maréchal de France ,& Colonel
du Regiment desGar--
Sept. 1680.
F
66 MERCVRE
des Françoiſes, & de Charlote
Gouffier , eſtoit mort
âgé de dix ans ſix mois.
Madame Delbene,Veuve
de Meffire Guy Delbene,
Seigneur de Vileccaux, Capitaine-
Lieutenant des Chevaux
Legers de feu Monfieur
le Duc d'Orleans , &
fon Premier Chambellan;
&Madame deBrilhac,Veuve
du Conſeiller de la Grand
Chambre qui portoit ce
nom, ſont auffi mortes au
commencement de ce Mois.
La premiere s'apelloit Charlote
de Refuge,& le nom de
GALANT. 67
la Famille de l'autre , eſtoir
Benoife..
Je cherche ordinairement
quelque matiere agreable,
pour la faire fucceder aux
Articles qui peuvent laiſſer
de triſtes idées. Comme ill
n'y en a point qui porte plus
à la joye que des nouvelless
de Mariage , je croy , Ma
dame , que je ne dois pass
diférer à vous apprendre
celuy de M. le Comte de
l'Aubeſpin, qui épouſa Ma
demoiselle Faüre le 27. de
- l'autre Mois. Il eſt Fils de
M'de Sainte Colombe, quu
Eij
68 MERCVRE
eft le nom de ſa Famille, ce
luy de l'Aubeſpin eftant
d'une Terre fituée dans le ,
Beaujollois. Madame ſa
Mere s'appelle de la Guiche.
Le ſoir de leurs Nôces , un
Cavalier fort ſpirituel, & qui
ſçait l'art de badiner agrea
blement avec les Muſes,
laiſſa un papier fur leurToilete
, où l'on trouva pour
Epitalame la galante Fiction
quevous allez voir. Elle vous
fera connoiftre le mérite de
laMariée.
GALANT. 69
2552255252 525522
L'AMOVR
ET L'HYMEN
L
RACCOMMODEZ.
'Hymen & l'Amour en
querelle,
Depuis longtemps pour bagatelle
Evitent deſe rencontrer,
Et l'on nepeut presque montrer
Que depuis on ait en laforce
De raccommoder ce divorce ...
Si l' Amourfait quelque union,
L' Hymen y met diviſion;
Et fi l'Hymenfait une affaire,
Il a toûjours l' Amour contraire..
Cen'estpas qu'en un mesme jour
On n'ait veu l'Hymen & l'Amour,
70 MERCVRE
Sans qu'il paruſt d'antipathie,
Eſtre de la mesme parties
Mais l' Hymen est un Déguisé.
L'Amourplus franc &moins ruſé,
Concluoit rarement affaire
Sans prendre l'avis defon Frere.
L'Hymen l'écoutantjusqu'au bout
Tomboit toûjours d'accord de tout,
Venoit mesme en cerémonie
Tenir à l' Amour compagnie.
LesRis, les Dances, &les Jeux,
Leſuivoient toûjours en tous lieux,
Tenantdes Torches allumées ,
Mais cesfeux n'estoient quefumées,
Excitant de noires vapeurs ,
Quise changeoient toutes enpleurs.
Ainsi deſſous cette apparence
L'Hymenméditoitsa vangeance..
Le Fourbe avoit toujours fuccés,
Car il inſpiroit le procés,
La diviſion, la querelle,
GALANT. 71
Et l' Amour en avoitdans l'aîle.
Mais aujourd'huysincérement
Ils ont faitaccommodement,
Et certaine affaire commune
Afait ceffer toute rancune.
L'Amour ayant pris le deffein
Defaire un beau coup deſamain,
Se promenoitdans tout le monde,
Examinant & Brune &Blonde,
Cherchoit un agreable Objet
Pour exécuterſon projet;
Lorsqu'unjourvoyant une Brune,
Diable, dit-il, quelle fortune!
La peſte le friand morceau !
(Carquoy qu'on luy mette un badeawz
Cepetit Dieu,fur maparole,
Enfait de Belles, est bon drôle. )
Il tire un dard deſon Carquois ,
Etscurd'avoirfait un beau choix,
Met l'aimable Brune en visiere..
L'Hymen quise trouve derriere
72 MERCVRE
Sefaifit de l'Arc &du dard,
En luy difant, petit Pendart,
Quoy? vous ofez de voſtre teſte,
Sans m'en parler, faire coqueſte?
L'Amourne pouvant plus tirer,
CommeEnfant,se met àpleurer.
Pendant qu'il eſſuyoitſes larmes,
L'Hymen confidera les charmes
De l'incomparable Beauté
Aqui l' Amour avoit buté.
Il loñaſes lys &fes roses,
Et remarquantentre autres choses
Safierté,sa grace, &fonport,
Pourun Aveugle ilfut d'accord
Qu'il avoitla veuë affez bonne..
Ne pleurez point, je vous pardonne,
Dit- il, mais à condition
Que de la Belle en queſtion
Nous ferons affaire commune..
J'en feray la bonne fortune
D'un
GALANT. 73
D'unChevalier auſſi parfait
Que le Ciel en aitjamais fait.
Nepoufſezpas voſtre entrepriſe,
Mais attendez queje vous diſe
Quand il ſera temps de former
L'union qui nous doit charmer.
Je veux que dans ce mariage
Chacunnous rende témoignage
Que quand nous nous joignons
tousdeux,
Nouspouvons faire desheureux,
Et que l'on n'a jamais veu Feſte
Semblable à celle quej'apreſte.
Tu doutes peut-eſtre de moy?
Mais je veux bien vivre avec toy,
Et tu me vois preſt à t'en faire
Promeſſe pardevant Notaire .
L'Amour confent, & le Traité
Devant Vénus est apporté.
Elle le signe, en conséquence
De cette nouvelle alliance
Sept. 1680. G
74 MERCURE
Qui rendsonplaisirsans égal,
Promet de masquerpourleBal,
Etfait à l'Epousefuture
Present deSabelle Ceinture.
Ainsi le tout estant conclu,
Bien arrefté, bien réſolu,
L'Amourqui vaviſte en befogne,
Prendla Poftepar la Bourgogne,
Non pas la Postedes Chevaux,
Maisbien la Poste des Oyſeaux,
Quiva, dit- on, centfois plus vifte,
Etfans perdre un moment au gifte,
Il arrive le mesmejour,
Boitun doigt,fait un petit tour,
Charge l' Amant deſſusſon aile,
Etl'apporte aux piedsde la Belle.
LebeauGalantdans ce début
Enbonnepostureparut,
Salüa, contafon martyre,
Soûpira comme l'on foûpire,
Et s'expliquafigalamment,
i
GALANT. 75
Qu'enfin avoüé pourAmant,
Il baifala mainlaplus belle
Quepuiſſe avoiruneMortelle.
Quant au reste, on n'enparle points
Mais moyquiſçaydepoint enpoint
Tout ce que deffus cette affaire
L'Hymen& l'Amour veulentfaire,
Jevayfansfaçon le conter,
Ilfautseulement m'écouter.
L'Hymen ( car c'eſt luy qui commence)
Auragrandſoin del'apparence.
Fera menerpompeusement
Dansun Char l' Amante l'Amant,
Etprenant ce couplefidelle,
Le conduira dans la Chapelle.
Làtous deux .... mais qu'est-ilbeſoin
Sur cet endroit d'allerplus loin?
Puis qu'onsçait bien ce qui s'y paſſe,
N'aurois-jepas mauvaiſe grace
D'enfaire d'ennuyeux propos?
Gij
76 MERCVRE
Jediray donc en peu de mots,
Qu'apres cette cerémonie,
L'Hymen avecſa Compagnie
Les remenera gravement
Dans unfuperbe Apartement.
L'on y verra deſſus l' Estrade
S'élever un Lit de parade,
Oules cux affis tout autour
Offriront leursfoins à l' Amour,
Qiri pour lors perdantpatience,
Irafaire la revérence
Atous les Diſeurs debons mots,
Afin qu'on les laiſſe en repos,
Etleur montrerafans riendire
L'endroitparoù l'onse retire.
Meſſieurs,tréve de compliment,
Adjoûterafort plaifamment
L'Hymen en leur ouvrant la Porte,
Il faut que tout le monde forte,
Hormis moy,l'Amour &Vénus,
Tous les autres font ſuperflus.
t
GALANT. 77
:
1
4
Ainsi, tandis que toutdéfile,
Vénus qui n'estpas mal habile,
S'entretiendra d'autre costé
Avec cettejeune Beauté,
Et l'inftruira de bonne grace
De tout ce qu'ilfaut qu'ellefaſſe.
Pendantce temps Monficur l'Epoux
Formera la Porte aux verroux,
Et ravy ... mais c'est un mistere,
Et l' Amourſcroit en colere,
Sijedifois ce qu'il m'a dit.
Amansfortunez, ilsuffit
Que l' Hymenvous aitmis enfimble.
Jez-en comme bon voussemble,
Vous en avez le plein pouvoir,
Espersonne n'a plusqu'y voir.
: S'il eſt doux d'écouter l'amour
en ſe mariant , on s'expoſe
quelquefois à bien des
Giij
78 MERCVRE
traverſes , quand on s'aban
donne trop aveuglement à
ſes conſeils. L'avanture dont
je vay vous faire part en
pourra fervir de preuve. Un
jeune Marquis, appellé pour
le Mariage d'une de ſes Parentes
dans une des plus conſidérables
Villes du Royaume
, y paſſa deux mois à voir
le beau monde, & à prendre
tous les divertiſſemens que
peut offrir la belle Saiſon.
Quoy qu'il ne fuſt que dans
ſa 20. année , il avoit l'eſprit
fort meûr, & faifoit paroiſtre
tant de douceur & d'honGALANT.
79
a
- neſteré dans ſes manieres,
que les moins ſenſibles l'auroient
écouté avec plaifir,
s'il ſe fuft trouvé d'humeur
à leur en conter ſérieuſement;
mais s'il aimoit les
agreables parties avec le
beau Sexe , c'eſtoit indiferément,
ſelon que le hazard
en donnoit l'occaſion. Ce
qu'il diſoit de plus obligeant
aux Belles n'avoit point de
ſuite,& il s'acquéroit l'eſtime
de toutes en general, ſans
que fon coeur prift feu pour
aucune. Son moment fatal
n'eſtoit point encor venu.
:
(
G iiij
80 MERCVRE
Il arriva , & un foir qu'il fe
promenoit dans un lieu public
, il vit une Brune dont
l'agrément le ſurprit Je dis
l'agrément , car ce n'eſtoit
point une beauté achevée.
Elle avoit la plupartdestraits
irréguliers , & à ne regarder
que chaque partie ſans voir
le tout qu'elles compofoient
enſemble , il n'y avoit point
dequoy s'écrier ; mais des
yeux brillans à n'en pouvoir
ſoûtenir l'éclat, une vivacité
de teint admirable , &mille
je-ne-ſçay-quoy les plus engageans
du monde , repaGALANT
81
:
roient ſi bien cette irrégularité,
qu'on peut dire qu'il
n'y eut jamais de viſage fi
touchant. Joignez à celaune
taille noble & fine,&un port
majestueux qu'une Princeſſe
euſt pû envier. Elle estoit
avec la Mere, vétuë fort modeſtement
, & dans cette négligence,
elle euſt effacé les
Dames les mieux parées. Le
jeune Marquis les ſuivit
longtemps , & enfin l'envie
de fatisfaire fes yeux de plus
prés,luy fit hazarder un compliment.
Il les aborda de fi
bonne grace , & le prétexte
82 MERCVRE
qu'il prit pour cela , futmé
nagé avec tant d'efprit, que
quand la civilité ne les euſt
point engagées à luy répondre,
il leur eût eſté fortdifficile
de neſe pas faire unplaifir
de fon entretien. Comme il
y avoit déja longtemps qu'il
faifoit bruit dans la Ville, ſon
viſage eftoit connu de l'une
& de l'autre , & ainſi elles
luy firent paroiſtre toute
l'eſtime qui estoit deuë, & à
ſa naiſſance , & au mérite
particulier de ſa perſonne.
Le Marquis les entretint
plus d'une heure , & remarGALANT.
83
quant dans la Fille tout ce
qu'une belle éducation peut
donner de ſentimens élevez,
il l'admira de toutes manieres.
Cependant apres qu'ils
fe furent ſeparez, il regarda
l'avanture comme une ren
contre indiferente dont il
prétendoit plaiſanter le lendemain
, mais fon coeur plus
engagé qu'il ne le croyoit,
ne put ſoufrir qu'il parlaſt. Il
rappella malgré luy tous les
charmes de la Belle , &cette
flateuſe Image l'ayant obfedé
toute la nuit , il ne vit
le jour que pour mieux s'a
84 MERCVRE
bandonner à ſes douces ref
veries. Il demeura toûjours
enfermé, & attendit impatiemmentle
ſoir pour ſe rendre
au mefme lieu où il avoit
fait une ſi agreable promenade.
Il n'y trouva point ce
qu'il cherchoit , & ayant eu
lameſme diſgrace les deux
jours ſuivans , il commençoit
à s'en conſoler , lors que
le hazard le fit entrer un matindans
une Egliſe aſſez éloignée
de fon quartier. Il y
apperçeut laMere & la Fille
qu'il falüa fort civilement,
& leur ayant fait quelques
GALANT. 85
reproches galans, quand elles
fortirent , fur ce qu'elles
laiſſoient les Gens ſe promener
ſeuls , il les fit ſuivre
par un Laquais , & alla l'apreſdînée
leur rendre viſite.
Il trouva la Belle encor plus
aimable qu'il n'avoit fait la
premiere fois. Elle dit cent
chofes fines & fpirituelles,
&ſon enjoüement avoit un
air ſi modeſte, qu'en meſme
temps qu'elle inſpiroit de
l'amour , elle faifoit naiſtre
le plus grand reſpect. Le
Marquis , à qui trois heures
paſſées aupres de la Belle
86 MERCVRE

n'avoient paru qu'un mo
ment, reitera ſa viſite désle
lendemain. Elle fut encor
fouferte ſans qu'on luy marquaſt
rien que d'obligeant;
mais enfin l'affiduité commençant
à eſtre trop forte,
la Mere jugea à propos de
s'expliquer , & dit au Marquis
en termes fort doux,
que ſes intereſts autant que
ceux de ſa Fille, l'obligeoient
à le prier de finir des complaiſances,
qui ne pouvoient
qu'eſtre préjudiciables à l'un
&à l'autre. Il ſe plaignit de
cette rigueur ; & fe faifant
GALANT. 87
violence le jour ſuivant pour
n'aller point chez la Belle,
il voulut du moins fatisfaire
ſonamour par un Billet tresreſpectux.
Le Billetfut renvoyé,
& ce refus de le recevoir
ne fit qu'augmenter ſa
paffion. Deſeſperé , & ne
pouvant ſe ſoûmettre à la
cruelle contraintequ'on luy
vouloit impoſer, il retourna
chez la Belle , & ſe jettant
aux pieds de la Mere , il la de la Mere,
conjura de le ſoufrir, ſi elle
vouloit empefcher ſa mort.
La Dame , à qui beaucoup
d'uſage du monde faiſoit
88 MERCVRE
1
i
connoiſtre les conféquences
d'un pareil engagement,
tâcha d'y mettre ordre , en
luy faiſant entendre raiſon .
Elle luy repréſenta que ſa
Fille n'avoit aucun autre
bien que celuy de la naif
ſance ; que de ſon coſté il
avoit un Pere qui eſtant fort
riche, & luy deſtinant quelquegrand
Party, ne conſentiroit
jamais au deſſein qu'il
pourroit avoir de l'épouſer,
&que fon peu d'âge le mettant
dans l'impuiſſance de
diſpoſer de luy-mefme , ce
ſeroit luy rendre un méchant
GALANT. 89
ر
S office que luy accorder ce
, qu'il demandoit. Le Marquis
luy répondit,qu'aimant
fa Fille avec paffion , il agif
foit de trop bonne foy pour
luy déguiſer qu'on auroit
peut-eſtre peine à gagner
fon Pere ; mais qu'au moins
ſi les puiſſantes follicitations
qu'il employeroit n'en pou
voient venir à bout, il eſtoit
d'un âge à ne leur pouvoir
cauſer de longs embarras,
& que cependant il ofroit
un Contract de Mariage,
que les ceremonies de l'E--
glife pouvoient valider em
Sept. 1680 H
१० MERCVRE
préſence de Témoins. La
Mere oppoſa qu'il n'y avoit
rien de plus dangereux que
les Mariages clandeftins ;
que ceux-mefme qui avoient
le plus preffé de les faire, eftoient
ſouvent les premiers
à lesvouloir rompre, & qu'il
eſtoit rare qu'apres la poſ
feffion on ne changeaft
point de ſentimens ; mais
le Marquis pria tellement
qu'on éprouvaſt ſa ſincerité,
&parut d'ailleurs ſi réſolu à
ne renoncer jamais à ce qui
faifoit tour ſon bonheur,
qu'on fut obligé de ſoufrir
GALANT.
91
La ſes ſoins. Il vit donc la Belle
Disfort affiduëmét, & la voyant
ue
S;
comme un Homme qui avoit
deſſein de l'épouſer , il
ent n'eut pas de peine à toucher
el ſon coeur. C'eſtoit ſa prers
miere paffion. Quoy qu'elle
1 fuft violente , & qu'il luy
marquaſt l'amour le plus
fempreſſé, il l'accompagnoit
d'une telle retenue , qu'il
11 eſtoit aifé de voir qu'une
vraye eſtime en eſtoit le fon
dement. La Mere en fur
ST
é.
convaincue, & fenfible àla
réciproque tendreſſe de ces
deuxAmans , elle crût de
Hij
92 MERCVRE
voir conſentir à les marier
fecretement. Un Contract
ſigné mettoit à couvert
l'honneur de ſa Fille, & une
grande fortune valoit bien
qu'on hazardaſt quelque
choſe. On prit desTémoins.
Le Mariage fe fit, & le Marquis
devenu heureux, en parut
encor plus paffionné. Il
n'eſtoit content qu'aupres
de la Belle; & tous ſesAmis
luy faiſant la guerre de ſes
affiduitez , il n'avoit point:
de plus forte joye qu'à s'entendre
reprocher un attachement
infructueux. On
GALANT. 93
-fupoſoit qu'il ne s'oublieroit
jamais affez pour ſe mettre
mal avec ſon Pere, & renoncer,
en ſe mariant ſans ſon
aveu , à choisir une alliance
qui joigniſt l'éclat au bien,
& on tenoit la Belle trop
ſage pour favoriſer une paf
fion illégitime. Cette juſtice
qu'on rendoit à ſa vertu, efroit
pour luy un grand charme,
&trouvant en elle tout
ce que l'eſprit & la beauté
ont de plus fatisfaiſant, rien
ne luy ſembloit approcher
de ſon bonheur. Il fut trou
blé quelques jours apres par
94 MERCVRE
une diſgrace qu'il n'attendoit
pas. La Mere mourut,
Mere
& ce coup frapa la Belle
d'autant plus ſenſiblement,
qu'eſtant reſtée ſeule, &
devant compte de ſa conduire
au Public, elle ne pou--
voit avec bienfeance ſoufrir
davantage les viſites duMar--
quis. Son fecret luy eſtoit
trop important pour le con--
fier à aucune autre Per
fonne, & le ſeul party qu'elle.
vit à prendre, fut de s'enfermerdans
un Convent. Pen
dant ce temps , le Marquis
à qui fon Pere averty de
GALANT. 95
cette intrigue , avoit fortement
ordonné de revenir,
alla voir ce qu'il en devoit
appréhender. C'eſtoit un
Homme des plus avancez
en âge, Veufdepuis quinze
ans , & qui avoit fait de
grands projets pour l'éta
bliſſement de fon Fils. Il luy
parla de la Belle, & traitant
ſes ſoins d'amusement de
jeune Homme, il luy fit en
tendre qu'on pardonnoit
aiſément ces fortes de cho
ſes, quand l'éloignement les
laiſſoit fans fuite. Quoy que
Je Marquis n'oſaſt s'expli
96 MERCVRE
quer ſur ſon Mariage , il ré
pondit affez hardiment que
la Perſonne pour qui il avoit
marqué de la complaiſance,
eftoit d'un mérite à ſe faire
aimer par tout ; qu'outre ſa
naiſſance qui la rendoit fon
égale , mille belles qualitez
reparoient avec éclat le malheur
de ſa fortune , & que
s'il avoit la bonté de conſentir
qu'il luy fiſt part de
la fienne, iln'y en auroit aucune
qu'il puſt envier. Mille
autres chofes que luy dicta
fon amour, firent connoiftre
combien il eſtoit touché.
Tout
GALANT97
Tout fut inutile. Le bon
Homme, apres l'avoir écoutéſans
l'interrompre, le traita
de ridicule , & luy défendantdefonger
jamais àcette
aimable Perſonne, iladjoûta
d'un ton fort impérieux,
qu'il ſe chargeoit du ſoin de
le marier. Le Marquis aimoit
avec trop d'ardeur,
pour ſe rebuter d'un premier
refus. Il fit parler tout ce
qu'il avoit d'Amis,& n'ayant
rien obtenu , il ne ſongea
plus qu'à revoir la Belle.
Son éloignement le deſeſpéroit.
Son Pere qui le rete
Sept. 1680. Dovedsoba
98 MERCURE
1
noit aupres de luy, avec me
nace de le def-hériter s'il renoupit
ſon premier commerce,
mettoitun cruel obtacle
à tous les deſſeins qu'il
pouvoit former. D'ailleurs
huit jours paſſez à la Grille
auroient fait éclat, & il euſt
falu apres cela ſe ſéparer, do
nouveau . Tous ces embar
ras caufoient au Marquis un
chagrin inconcevable. Rien
n'eſtoit capable de le diver,
tir , & s'il avoit quelques
doux momens, c'eſtoit avec
une Soeur à qui il parloit
confidemment de la pal
1
GALANT وو
- fion , ſans pourtant luy dire
qu'il fuſt marié. Cette Soeur
qui demeuroit toûjours chez
fon Pere , quoy qu'elle euſt
épousé depuis un an un
Homme de qualité de la
Province qui luy donnoit le
rang de Comteſſe, ſe trouva
un jour ſi mal fatis faite d'u
ne Suivante, dont les manieres
luy déplaifoient , qu'elle
réfolut d'en choiſir une autre.
Comme l'Amour est ingénieux
, le Marquis qui ne
fongeoit qu'à ſa Belle, crût
remédier à ſes malheurs, s'il
luy faifoit occuper aupros
Lij
100 MERCVRE
de ſa Scoeur la place que la
Suivante quitoit. Il luy écrivit
pour luy propoſer la choſe.
La Belle y confentit avec
joye. Le plaifir de voir con
tinuellement le Marquis ,
eſtant ce qui la touchoit le
plus , elle ne crût rien de
honteux pour en joüir. Elle
s'épargnoit par là quantité
d'inquiétudes , & c'eſtoit
meſme pour elle une forte
preuve de fon amour , qu'il
ſouhaitaſt l'avoir pour témoin
de toutes ſes actions.
Ce deſſein ayant eſté con
certé par Lettres , le Mar
GALANT. ΙΟΙ
quis agit ſi adroitement,
que ſans qu'il paruſt y avoir
aucune part , on la propoſa
à la Comteſſe ſa Soeur, comme
une Demoiselle de Mai
fon tres noble, mais ruinée,
dont on l'aſſuroit qu'elle auroit
tout lieu d'eſtre ſatisfaite.
Elle fut reçeuë ſous le
nom de Mariane , & témoi--
gna tant de zele en faiſant
plus qu'on ne demandoit,
qu'en peu de temps elle gagna
l'amitié de tout le mon
de. Jugez quelle joye pour
le Marquis. Il ſoufroit un
peu de l'abaiſſement où l'a
!
Liij
102 MERCVRE
mour la réduiſoit ; mais la
Comteffe en ufoit pour elle
avec tant d'honneſteté, que
cette diſgrace en ftoit fort
adoucie. L'habitude qu'il
avoit priſe dés qu'il arriva,
d'aller fort ſouvent à l'Apartement
de ſa Soeur, fut cauſe
qu'en l'y voyant preſque à
tous momens , perſonne ne
crût que ce fuſt Mariane qui
l'attiraft. Il avoit la joye d'y
trouver toûjours ce qu'il ai.
moit ; & fi pour éviter le
ſoupçon il ne luy parloit jamais
en particulier , il ne
laiſſoit pas de dire mille choGALANT
103
-
a
e
i
ſes obligeantes qu'elle entendoit,
lors que parlant
d'elle à la Comteffe fous le
nom de fon aimable Re
clufe , Il luy faifoir , devant
elle-mefme , la peinture de
fon amour. Hexageroit la
beauté de fon eſprit , celle
de fon ame, & après avoir
employé les termes les plus
paffionnez , pour faire connoiſtre
qu'il l'aimoit avec
toute la tendreffe dont fon
coeur eftoit capable , il adjoûtoit
qu'il trouvoit encor
àfe reprocher de ne l'aimer
pas affez. Il difoit mefme C
I inj
104 MERCVRE
quelquefois en badinant,
qu'il ſe fentoit obligé d'aimer
Mariane, parce qu'elle
avoit la taille de ſaMaîtreffe,
& beaucoup de traits affez
reſſemblans. Mariane ré
pondoit à ce difcours d'un
air modefte , mais fatisfaifant
pour le Marquis ; & le
plaifir de ſe parler ainſi tendrement
fans pouvoir eftre
entendus , n'eſtoit pas pour
eux un petit foulagement
dans la contrainte où il falloit
qu'ils vécuſſent. Six
mois ſe pafferent de cette
forte. Mariane , la plus zeGALANT.
105
.léc & la plus engageante
Perſonne qui fut jamais,
non ſeulement avoit fait
de grands progrés dans le
ecoeur de la Comteſſe;, mais
comme il luy eſtoit ſur tout
important de gagner les
bonnes graces du Pere ,
elle y avoit ſi bien réüſſy,
qu'ayantpris enelleune entiere
confiance, il la laiſſoit
toûjours Maîtreſſe de tour,
Quoy qu'il y euſt à regler
chez luy, il ſuivoit l'avis de
Mariane , & jamais rien ne
luyparoiſſoitbien fait, ſi Mariane
n'avoit cu le ſoin de
106 MERCVRE
l'ordonner. Cependant un
ancien Officier, Gentilhomme
, & ayant amaffé beaucoup
de bien à eftre Intendant
de la Maiſon, s'aviſa de
devenir amoureux de Ma
riane. Comme il crut la mettre
à fon aife en l'épouſant,
il luy déclara fa paflion.Ma
riane luy ayant dit d'un air
aſſez enjoüé , qu'elle eftoit
bien- aiſe de luy avoir plů,
conta plaiſamment à laComteffe,
en préſence du Marquis
, l'effet qu'avoient eu
ſes charmes. Elle prétendoit
réduire la choſe à quelques
GALANT. 107
-
0-
1-
1-
2.
1
douceurs qu'elle écouteroit
detemps en temps ; mais elle
fut fort ſurpriſe, quand le
lendemain le bon Homme
luypropoſa ſérieuſement l'affaire
pour fon Gentilhomme.
Il la trouvoit avantageuſe
pour elle , & l'envie de
la retenir toûjours chez luy,
l'engageoit à ſouhaiter qu'
elle acceptaſt le party. Ma
riane, ſans ſe déconcerter un
moment, luy répondit de la
maniere du monde la plus
agreable, qu'elle s'eſtoit dévoüée
à ſa Maiſon avec tant
d'attachement, qu'elle eſpé108
MERCVRE
9
roit n'en fortir jamais ; mais
qu'à l'égard de ſon Inten
dant , comme il s'agiſſoit
d'un Bail qui ne finiſſoit
qu'avec la vie , elle le prioit
de luy accorder le terme d'un
an pour le mieux connoiſtre,
& qu'alors felon le rapport
d'humeur qui ſe trouveroit
entr'eux, elle verroit ce qu'-
elle auroità réſoudre. Une
fi longue remife chagrina
fort l'Intendant. Il fit ce
qu'il put pour obtenir un
delay plus court ; & ce qu'il
yeut de particulier, c'eſt que
s'adreſſant au jeune Mar
GALANT. 109
1-
is quis , il l'importunoit à tous
:!
1. momens afin qu'il parlaſt
pour luy à Mariane. Le Marquis
faifoit là- deſſus devant
ſa Soeur de plaiſantes Scenes
avec l'aimable Suivante. H
l'accuſoit de rigueur, de laiffer
languir lesGensquimou-
Foient d'amour pour elle, &
vouloit toûjours qu'elle euſt
quelque choſe dans le coeur
qui la rendiſt inflexible aux
foûpirs de l'Intendant. Cela
donnoit lieu à d'agreables
déclarations qui paroiſſant
faites ſans deſſein, n'eſtoient
regardées de la Comteffe
1
:
по MERCVRE
quecomme un effet del'en
joüement naturel de Mariane.
Cet incident' , tresdivertiſſant
pour eux , fut
ſuivy d'un autre qui leur
cauſa de grands embarras.
On propoſa au bon Homme
le Mariage d'une riche
Heritiere de la Province
avec le jeune Marquis. Il
donna parole, &la gaye hu
meur où il le voyoit, luy faifant
croire qu'il eſtoit guery
de ſapaffion,il l'entretint fort
longtemps du choix qu'il faiſoitpour
luy. La répóce qu'il
reçeut, luy fit connoiftre
A
GALANT. III
م
2. combien il s'eſtoit trompé.
1. Le Marquis luy dit avec
5. beaucoup de reſpect , qu'apres
luy avoir ſacrifié ce qu'il
aimoit le plus tendrement,
sil ſe tenoit diſpenſé de rien
- faire davantage, & qu'il ſuffiſoit
qu'il s'arrachaſt à luymeſme
pour ne luy déplaire
I pas , ſans qu'on le vouluſt
- forcer à un Mariage qui luy
tiendroit lieu du plus rigou
reux de tous les ſuplices. Le
bon Homme eſtant bien
aiſe d'éviter l'éclat , le quita
fans s'emporter, & fit agir la
Gomteffe , qui conſeilla for-
-
12 MERCVRE
tement la choſe à fon Frere,
comme luy eftant tres-avan
tageuſe , & pour le bien , &
pour l'alliance. Elle eut beau
parler, il n'écouta rien. Mariane
eſtoit témoin de la fermeté
de fon cher Marquisà
luy conſerver ſa foy. Jugez
du plaiſir que luy donnoit ce
triomphe. Le bon Homme
ayantremarquéqu'il ſe plaiſoitſouvent
à l'entretenir, la
pria elle- meſme d'eſſayer de
legagner, avec promeſſe de
mille Pistoles fi elle pouvoit
en venir à bout. L'employ
eſtoit bonpour elle, &
GALANT. 113
il ne pouvoit ſe mieux adref
- -fer. Enfin les voyes de dou
ceur n'ayant rien produit,
il ſe ſervit contre luy de l'au--
torité de Pere , & luy com--
manda fi abſolument de ſe
tenir preſt à dégager ſa pa
role , que pour ſe mettre à
couvert de fes continuelles
perfécutions , il fut contraint
de luy avoüer que s'eſtant
marié ſecretement, il eſtoirt
dans l'impuiſſance de luy
obeïr. Ce fut alors que le
Pere s'emporta ſans pluss
garder aucunes meſures. 111
le moqua de ce Mariage,,
Sept. 1680.. K
114 MERCVRE
qu'il prétendit nulpar mille
raiſons, & proteſta qu'il luy
ofteroit ſa Succeffion , s'il
s'obſtinoit àluy refifter. Le
Marquis demeura inébranlable,&
le bon Homme en
fut fi outré , que l'excés de
ſa colere luy ayant caufé
une foudaine révolution
d'humeurs , il tomba dans
une maladie tres - dangereuſe.
Mariane luy rendit
des ſoins qu'on ne sçauroit
exprimer. Elle estoit ſans
ceſſe aupres de luy , & n'y
paſſoit pas ſeulement les
jours entiers , elle veilloit la
GALANT. 115
plupart des nuits, &ſe trouvoit
toûjours preſte à luy
donner toute forte de ſecours
. Auſſi rien ne luy
eftoit agreable , s'il ne ve-
コnoit d'elle ; & quelques violentes
douleurs qu'il puft
fentir , il ſe croyoit foulage
auffitoft qu'il la voyoit. Cha--
S cun prit ce temps pour luy
parler du Marquis. Il écoutoit
tout le monde ſans ré..
pondre aucune choſe ; mais
quand Mariane touchoit:
cet article ( vous pouvez:
croire qu'elle en perdoit peu
Toccafion ) il difoit toujours
Kij
116 MERCVRE
qu'on feroit furpris de ce
qu'il feroit pour elle. Lafiévre
ceſſa, & contre l'attente
des Medecins , il guérit en
trois ſemaines. Il publioit
hautement que les foins de
Mariane luy avoient ſauvé
la vie ; & cette aimable Perfonne
le preſſant toûjours
de faire grace au Marquis,
il l'aſſura de nouveau qu'elle
auroit tout lieu d'eſtre ſatis
faite. En effet , fi - toſt qu'il
eut recouvré ſes forces, il eut
avec luy un long entretien,
Il luy fit connoiſtre combienfon
amour préjudicioit
GALANT. 117
1
e à ſa fortune , luy dit mille
t
e
choſes ſur le repentir qu'il
devoit craindre; & le voyant
ferme dans ſes premiers ſentimens,
il adjoûta qu'il pouvoit
mander ſa Femme,qu'il
la recevroit comme ſa Fille,
&confirmeroit le Mariage
sque ſon ſeul conſentement
pouvoit faire ſubſiſter ; mais
qu'ayant obligation de ce
5. changement à Mariane , il
1 le prioit de voir fans chagrin
ce qu'il avoit réſolu de faire
pour ſes avantages , parce
qu'auſſi-bien tous les obſta-
✓clesqu'ily pourroit apporter
e
(
118 MERCVRE
feroient inutiles. Je ne vous
dis rien de la joye qu'eut le
Marquis. Il faut aimer pour
la concevoir. Il ne pouvoit
croire ce qu'il avoit entendu,
& il euſtdouté que fon
Pere luy euſt parlé tout de
bon ſur l'article de la Belle,
ſi en arreſtant lejour de fon
arrivée, il n'euſt pas fait convier
toute la Nobleſſe des
environs àun ſuperbe Régal
qu'il voulut faire, pour rendre
fa reception plus folemnelle.
L'embarras de Ma
riane fut grand. Il luy donna
le foin de la Feſte , la priant
GALANT. 119
S
2
۲
1
1
1.
ſans ceſſe de la faire magnifique,
& elle ne pouvoit af
ſez admirer la bizarrerie de
ſa fortune , qui l'obligeoit à
ordonner des appreſts pour
elle meſme. Cependant tout
eſtoit en joye dans la Maifon.
La Comteſſe en témoi
gnoit beaucoup à fon Frere.
Le bon Homme, de ſon côesté,
redoubloit ſes carreſſes
1 à Mariane; & ce temps ayant
paru favorable à l'Intendant
pour renouveller ſes prétentions
, il recommanda au
jeune Marquis l'intéreſt de
fon amour. Le Marquis luy
120 MERCVRE
dit qu'il le laiſſaſt ſe tirer
d'affaires , & qu'apres cela,
felon qu'il verroit que Mariane
conſerveroit de pou
voir ſur luy , il agiroit de la
bonne forte. Huit jours ſe
paſſerent , pendant leſquels
il fit faire à cette aimable
Perſonne un Habit auſſi ri
che que galant ; & le foir
marqué pour ſon arrivée ef
tant venu, il la trouva dans
un Lieu de rendez - vous,
d'où il l'amena en Carroſſe
chez le bon Homme, com
me ſi elle fuſt venuë de plus
Join. Tous les Conviez s'y
eftoient
A
GALANT. 121
}
ز
eſtoient déja rendus, & l'Afſemblée
eſtoit fort nombreuſe.
Si- toſt qu'elle parut
dans la Salle où elle entra
ſans ſe démaſquer , tout le
monde admira ſa belle taille
, à laquelle la richeſſe de
fon Habit ſembloit donner
plus de majeſté. Le bon
Homme s'avança vers elle
d'un viſage tout riant ; &
alors Mariane oſtant ſon
Maſque , & ſe jettant à ſes
pieds , le mit dans une furpriſe
dont il fut longtemps
fans revenir. Il crût d'abord
que ſes yeux l'avoient trom-
Sept. 1680.
L
1
122 MERCVRE
pé; mais ſa voix qu'il recon
nut,quand elle luy demanda
pardon d'avoir époulé fon
Fils, ne le laiſſant plus dou.
ter que ce ne fuſt Mariane,
il demeura interdit , ne pût
prononcer aucune parole,
& fit paroiſtre une ſi forte
agitation d'eſprit , qu'on vit
bien que quelque choſe le
tourmentoit. Mariane ſe tint
toûjours à genoux , luy dit
cent choſes touchantes , &
luy ayantdemandé ſi la qualité
de Fille qu'elle venoit
recevoir, la rendoit indigne
de ſes bontez , elle attendit
GALANT. 123

e
- dans cette poſture qu'il euſt
a réſolu ce qu'il devoit faire.
1 Il la regarda encor quelque
- temps , & enfin la relevant
ſans s'eſtre expliqué autrement
que par fes larmes , il
l'embraſſa tendrement , &
la laiſſa en ſuite répondre
aux civilitez de toute laCompagnie.
La Comteffe , auffi
étonnée que le bon Homme,
la conjura de luy par-
* donner ce qu'elle en avoit
reçeu de ſervices. Chacun
luy fit compliment en particulier;
& comme il ne falloit
i que la voir pour la trouver
Lij
124 MERCVRE
toute aimable, il n'y eut perſonne
qui n'approuvaſt le
choix du Marquis. Je me
tais de l'Intendant. Il n'ef
toit pas fans eſprit, & tourna
la choſe en galant Homme.
Le Régal ſe fit. Le vieux
Marquisy parut moins agité
quoy quepourtantplus chagrin
que l'occaſion ne ſembloit
permettre. Mariane fut
placée aupres de luy. Ilmarqua
beaucoup de confideration
pour elle , & voulant
que ſon Mariage ſe reiteraſt
publiquement , il convia
pour cela les meſmes PerGALANT.
125
c
c
a
e
C
a
fonnes à une ſeconde Fefte.
Cefut en ce temps qu'il dé.
clara le ſujet du trouble, que
Mariane connue pour ſa
belle-Fille , luy avoit caufé.
Le mérite de cette aimable
Perſonne & les ſervices
qu'elle luy avoit rendus dans
fa maladie , avoient fait fur
lluuyy tant d'impreſſion , qu'il
s'eſtoit réſolu de l'époufer. II
-ſeſe vangeoit par là de fon Fils,
& croyoit, en luy accordant
ce qu'il avoit fouhaité , luy
■ fermer la bouche ſur la folie
qu'il prétendoit faire. Ses
carreſſes redoublées à Ma
Liij
126 MERCVRE
riane dans ce deſſein , l'avoient
enflâmé , & il n'avoit
pû le voir détruit , fans faire
paroiſtre ce qu'il en foufroit .
La raiſon n'a pas eu de peine
à le guérir. Il agit en Pere
avec Mariane , & pour mériter
ce qu'il fait pour elle,
cette charmante Perſonne
n'a pas moins de complaiſance
pour luy, que de vraye
tendreſſe pour ſon cher
Marquis.
Vous aurez ſans doute de
la joye, d'apprendre que M'
de Pommereu eft demeuré
Prevoſt des Marchands.
GALANT. 127
C'eſt pour la troifiéme fois
qu'on le continue dans cette
importante Charge. Tout
Paris s'en réjoüit. Il y a longtemps
qu'on y connoift fon
mérite , & que l'éloquence
naturelle qui le fait exceller
dans les Harangues, a commencé
de luy acquérir la
haute réputation où nous le
voyons. M de Vinx & Roberge
ont eſté faits Echevins.
en la place de M de
Montauban & Leveſque, &
allerent à Verſailles le 3. de
ce Mois, prefter le ferment
au Roy. M'de Seve,Maiſtre
T
Liij
128 MERCVRE
des Requeftes, luy préſenta
le Scrutin, comme premier
Scrutateur , & le harangua
avec beaucoup de ſuccés. Il
eftoit accompagné de M'
Cavilier , ſecond Scrutateur
pour les Marchands Confeillers
de Ville ; de M Favier,
ancien Scrutateur pour
les Bourgeois ; & de M'de la
Porte, quatriéme Scrutateur
pour les Quarteniers. Le
fameux M' de Montauban,
dont tout le Barreau fait retentir
les loüanges , fit un
tres - beau Remercîment à
Meſſieurs de Ville , en qui
GALANT. 129
tant la place d'Echevin qu'il
a dignement remplie depuis
deux ans. Voicy les termes
qu'il employa.
MESSIEVRS,
Ily a des obligations qui
font d'un ſi grand prix , que
ceux qui en font redevables ,
cherchent des paroles, &n'en
trouvent pas pour les reconnoiſtre
.
C'est pour cela que nous
1
apprenons qu'il y a deux paroles
dans l'Homme ; la pa.
role de la bouche , & laparole
du coeur.
130 MERCURE
La bouche parleſouvent,
quand le coeur garde lefilence,
(+) cette parole n'est que pour
Les graces legeres , &s'appelle
Seulement le ſacrifice des levres
.
Maisſouvent le coeurparle
beaucoup plus que la bouche,
⑦) par cette parole on s'acquitedes
grandes obligations .
Aufſi l'a- t- on appellée le facrifice
du coeur .
C'est, Mefficurs , cetteparole
du coeur, que ma bouche
explique , pour vous rendre
graces de l'honneur que vous
m'avezfait de m'avoir choisy
GALANT. 131
e
pour remplir la place que
jesuis preſt de quiter.
C'est beaucoup de porter
le nom de Magistrat , mais
c'est un furcroist d'honneur,
de le porter de la Capitale du
Royaume , de cette grande
Ville dont les Portesfont de-
Sormais comme celles de feru.
Salem , que l'Ecriture Sainte
dit annoncer la paix à tous
les Peuples qui les regardent;
de cette Ville qui n'aura jamais
le nom de Veuve, comme
celles à qui le Prophete donne
ce nom quand elles sont destituées
d'Habitans ; mais de
132 MERCVRE
cette Ville chérie du Ciel , fi
celebre par le nombre de fes
Citoyens , par la magnificence
de ſes Edifices , par l'abondance
) laseûreté du Commerce.
Quelle gloire pour moy,
d'avoir esté estimédignepour
ces grands interests , de mesler
mes fufrages avec ceux
de Monsieur le Prevost des
Marchands , de ce premier
Magistrat d'une si grande
intelligence, & d'unfibrillant
mérite, que l'on peut appeller
La gloire du Peuple , & l'ornement
de la Republique, aux
GALANT. 133
S
۱
1
Souhaits de laquelle il vient
d'estre encor accordé comme
un riche préſent ,par le plus
- grand Roy du Monde ; qui
par les degrez glorieux des
Emplois , le fait compter depuis
longtemps au rang de
ceux qui entrent dans le San-
Etuaire de ſes Loix , de ceux
qu'il honore du partage de
ſes ſoins , qui forment la felicité
deſes Peuples ; de ceux
enfin qui comme des Aigles
regardent de plus pres le Soleil
, cet Astre de la premiere
grandeur, qui éclaire depuis
fi long- temps ses propres
134 MERCVRE
triomphes ; ce grand Roy qui
compte plus de Victoires que
d'années ; que nous verrions
encor aller avec rapidité de
Conqueste en Conqueste ; &
pour me servir de la pensée
du Prophete Roy quand il
parle du Soleil, que nous
verrions entrer comme un
Geant danssa route, remplir
toute la terre de ſes feux, &
fournirſa carriere à grands
pas , fi luy-mesme n'avoit
commandé à la Paix de l'arrefter
au milieu de ſa course,
de le defarmer au milieu de
ſes forces, &de le laiſſer une
GALANT. 135
-i fois repoſerſurſes Trophées.
1
Ce grand Prince, tout couvert,
toutbrillant de lagloire
deſes Armes, ne s'enfait pas
une moins grande , d'attirer
à luy tous les coeurs de ses
- Sujets , comme une conqueste
qui luy appartient,moins par
Le titre de ſa Souverainete,
qui meſle de la crainte dans
leur respect, que par celuy
defa bonté , qui ne meſle que
du respect dans leur amour,
comme Homere nous apprend,
qu' Agamemnon ce Prince des
Grecs,avoit esté estiméleplus
grand Roy de fon Siecle, non
136 MERCVRE
pas tant parce qu'il estoit redouté
comme un Roy , que
parce qu'il eſtoit aimé comme
un Pere ; non pas tant parla
crainte deſes Armes , & par
Le nombre de ſes Victoires,
que parses manieres honnestes,
&parsa douceur.
Que j'ay d'honneur d'avoir
esté appellé dans le Siecle
heureux de son glorieux
Regne, auſervice du Public!
d'avoir esté du nombre de
ceux qui ont tant de fois annoncé
la Paix , tant de fois
esté préſens à ces prétienses
Cerémonies, d'où elle semble
GALANT. 137
fortir comme deſonſeinpour
Se produire auxyeux des Peuples
; tant de fois publié la
gloire du Roy aux Citoyens
deſa Capitale, que par excellence
ilpeut appellerfon Peuple,
à l'exemple de Dieu, qui
de tous les Peuples qui luy
appartiennent , en appelloit
unſon Domaine & fon Heritage
, & dit qu'il le mettoit
comme un Cachetfſuurfon bras,
qui est l'enseigne de faforce;
& comme un Cachet furfon
coeur , qui est le fiege de fon
amour.
F'ay tâché, & peut estre
Sept. 680 M
2
138 MERCVRE
Sans ſuccés , de remplir mes
devoirs , par l'exemple que
m'ont donné Messieurs mes
Confreres , qui de mesme que
M le Procureur du Roy , M
Le Greffier, & M'le Receveur,
dont l'intelligence ) l'exa-
Etitude égalent la fidelité &
le mérite, fefont appliquez
par leurs foins affidusſous les
ordres de Mle Prevoſt des
Marchands , à maintenir
la Police dans cette grande
Ville ; à pourvoir à tous ces
besoins, fur lesquels l'oeil du
Magistrat doit estre toûjours
ouverttàmarquer par
GALANT. 139
e
-
tout cette droiture de coeur
qu'ilfaut garder dans la diftribution
de la Justice à l'Etranger,
comme au Citoyen.
L'honneur n'est pas moindre
pour moy , d'avoir exercé
mes functions avec Meffieurs.
qui composent le Corps de la
Ville, qui contribuant leurs
fages confils à la tranquilité
publique , Soûtiennent leur
dignité avec tout le mérite
qui y répond. A mon égard,
4 je reconnois que pour une
dignité poffugere, jenay pas
mesme un mérite paffeger
& que le choix dont vous
Mij ১
140 MERCVRE
m'avez honoré, a estéplutoft
un effet de vostre grace , que
de vostre justice.
que
Mais si la place que vous
m'avez donnée a esté mal
remplie, vous aurez la bonté
d'excuser mes defauts ,
je ne puis mieux reparer, que
par l'aveu que j'en fais , &
par les sentimens que je con-
Serveray toute ma vie , de
ces mesmes bontez, qui me
perfuadent de la continuation
de vostre bienveillance ; &
qu'en quittant cette place,
vous ne me refuse ez pas
celle que je vous demande,
GALANT. 141
11
4 & que j'efpere dans l'honneur
de vostre ſouvenir.
e
Apres le plaifir que doit
vous avoir donné la lecture
1 de cette éloquente Piece,
t je croy que vous ne ferez pas
fachée d'en voir une autre
qui a l'approbation de beaucoup
de Gens d'eſprit. C'eſt
une Plainte que Bacchus
adreſſe à Jupiter, ſur le dégaſt
qu'ont fait dans les Vi-
#gnes les fâcheux Orages
dont je vous ay parlé aſſez
1 amplement dans deux de
#mes Lettres . Elle eft de l'in
vention de M. de Sonilhac..
142 MERCVRE
5252525252525255
PLAINTE
DE BACCHVS
A JUPITER,
SUR LES ORAGES PASSEZ..
E
Nfin ilfautque j'abandonne
LeSoin de ces Lieux malheureux;
Déja tout l'Univers s'étonne,
Quej'aye ainsisouffertces Orages
affreux.
Les Hommes chaquejour me font de
tristes plaintes,
Qui donnent à mon coeur de mortelles
atteintes.
Jevois avec chagrin que la fureut
desFleaux
GALANT. 143
Leuremporte en unejournée
L'espoir&lefruitdes travaux,
Quiles tient occupez tout le cours
de-l'année.
52
CesAffligez goûtoient le plus doux
desplaiſirs ;
Et mes faveurs insignes
Qui croiſſoient das leursVignes,
Flatoient doucement leurs defirs.
Charmez , ils admiroient cette immenfe
richesse
Qu'ils me voyoientpar tout répadre
avec largeffe;
Maiston Brasfoudroyant l'a bientoft
mise àbas.
Jamais de dégastsi funeste;
On ne voit en divers Climats
Qu'un triste & pitoyable reſte,
Dont l'aspect donne de l'effroys
Etfaut- ilfouffrir qu'on déchire
144 MERCVRE
Misérablement tout l' Empire
Quele Sortfoûmit àma loy ?
Se
Tupeux t'informer de Mercure,
Où le Peuple est réduit par ces cruels
malheurs;
Ilgémitſous lepoids des pertes qu'il
endure.
On n'entend que ſoûpirs , & l'on ne
voit que pleurs .
Rien, dit-il, de plus misérable;
Hommes, Arbres, Maiſons, tout est
en un monceau ;
La Grêle, de concert avec le Vent
l'Eau ,
Ont mis en mille lieux un defordre
effroyable,
Etmesme encor, dit- il, cet horrible
Portrait
Eft au deſſous du mal que cet Orage
afait.
Les
GALANT. 145
M
52
Lesgrandséclats de tonTonnerre
Faisoient-ilspas auffi trembler &
Ciel&Terre?
Que deGens terraſſez par lefeu
desEclairs !
D'autresfurent-ilspas enlevezdans
lesAirs?
Queldégast ontsouffert les Bois&
lesGarennes
Qui font l'ornement des Maiſons?
Laragede ces Tourbillons
En a brisé les plusgrāds Chènes.
52
Maisjen'épouse point ces nouveaux
intérests;
Que Pan avec Sylvain défende les
Foreftss
Ou bientoft déplorant leur malheureuſe
chute,
Sept. 1680 . N
146 MERCVRE
Il ne trouvera pas dequoyfaire une
Flute.
Quoyque cemaltouche mon coeur,
JeSuisplusſenſible à laperte
Que tant de Peuples ontfoufferte
De mon agreable Liqueur.
25
C'est ce malheur, grand Dieu, qui
cauſe mes alarmes;
Dechagrin mes Sujets deviennent
toutflétris;
Ces Buveurs abbatus , autrefois si
ficuris,
M'affligent vivement, &m'arrachent
des larmes .
Helas,quevont- ils devenir?
Il vaudroit autant que tafoudre
Euft en les terraſſant réduit leurs
corps en poudre.
Auffi nesçauroient-ilsfans vinse
Soutenir.
GALANT. 147
Leur teintfrais &vermeil, apres
tantde ravages,
Apris une affreusepâleur
Qui détruit l'ardente couleur
Que nous voyios briller deſſus leurs
grosvisages.
Voudront- ils deformais dans leurs
voeux languiſſans
Fréquenter mes Autels , &m'offrir
de l'Encens?
P
Lesmauxquifondentfur leurs
testes,
Laſſeront enfin leurs esprits.
Si tu n'arreſtespoint ces étranges
tempeftes,
Ils croirotjustement qu'on n'entend
plusleurs cris.
Erjen'auray donc plus qu'un pouvoir
chimérique?
٢
Nij
148 MERCVRE
Le beau Dicu fans Encens ,Sans
Voeux&fans Autels !
Maispuis qu'ilfaut enfin qu'icy mon
coeur s'explique,
Jenefuispas lefeul quefuirontles
Mortels.
25
Oûy, oüy, preſquc autant que vous
eftes,
N'en doutez pas, vousyperdrez .
Dheferont cesHommesfacrez
Qu'Apollon met au rang de ces
celebres Poëtes?
Aront- ils,dites- moy,fansleficours
duVin,
Cettefureur celeste , & cet esprit
divin?
LesAmans languiront au milieu de
Leurflame;
C''ftma Liqueurqui les enflâme,
Etpourles Favoris de Mars,
GALANT. 149 +
Iamais ils n'auront l'avantage
D'affronter hardiment les horreurs
deshazards,
Si ceJus ne les encourage.
52
TonTrône eft,je l'avonë, au deſſus
des chagrins
Qui nous obliget ànousplaindre,
Et ce n'estpas le Roy de tous les
Souverains
Qui puiſſe avoirſujet de craindre.
Mais de grace , grand Dieu, quel
plaisir tefais -tu
Devoir tout lemonde abbatu ?
En vain le Grand LOVIS aura
rompu lcsDigues
Quesesfiers Ennemis oppoſoient à
la Paix,
Siparla rigueurde tes traits
LesHommesfontprivez dufruit de
Lesfatigues.
i
Niij
150 MERCVRE
25
En vainparles efforts defonBras
belliqueux
Aura-t-il ramené les Plaiſirs&les
: Jeux,
Si tu vas à l'instant leur donnerdes
alarmes
Qu'ils redoutentbien plusque les
malheurs desArmes.
Mille aimables douceurs qu'ilsgońtoienten
repos,
Leur faisoient oublier les dégasts de
laGuerres
Tu les troubles d'abord parunfi
grand Tonnerre,
Qu'ilsemble que tout rentre enfon
premierCahos.
Se
La Paix estun Préfent que LOVIS
faitauxHommes,
Permets enſafaveurqu'ils enpuiffentjouirs
GALANT. 151
Carfifurses vertus tune veux
t'éblouir,
Tulesçais, il doit eftre unjour ce
que noussommes;
Etdés qu'il auramis laTerrefous
Sa Loy,
Ilfautque parmy nous tuplaces ce
GrandRoy.
+ Le Dimanche 4. de l'autreMois,
M le Prince Radzevill,
arrivé incognito à Rome
dés la fin de May, y fit
faCavalcade publique , en
qualité d'Ambaſſadeur d'Obédience
de Pologne. Les
Roys ont accoûtumé d'envoyer
de pareilles Ambaffades
une fois pendant leur
N iiij
152 MERCVRE
Regne, pour témoigner au
S. Siege une obeïffance fi
liale au nom du Roy & du
Royaume , & ce fut une
fonction que fit l'Amirante
deCaſtille ſous InnocentX.
au nom de celuy d'Eſpagne.
Le Roy de Pologne,voulant
s'acquiter de ce devoir, crût
ne le pouvoir faire avec plus
d'éclar , qu'en jettant les
yeux fur M'le Prince Rad
zevill. Outre ſon mérite particulier
qui le diftingue par
tout, il eſt un des plus conſidérables
Seigneurs de ce
Royaume; & pour dire tout
GALANT. 153 1
en un ſeul mot , il a l'avan
sage d'eftre Beaufrere de Sa
Majesté. Vous pouvez croire
qu'un Roy auffi éclairé &
auffi judicieux que l'eſt celuy
de Pologne, n'a pû choifir
qu'un digne ſujet pour le
ar faire entrer das fonAlliance.
Le jour marqué pour la Cavalcade
eſtant arrivé , ( on
donne ce nom aux Entrées
qu'on fait à cheval , à la di-
-férence de celles où il ne ſe
trouve que des Carroffes , &
où l'on voit ordinairement
plus de confufion que de
beauté,) cet illuftre Ambaſ
2
154 MERCVRE
fadeur ſe rendit avec toute
ſa Maiſon à laVigne du Pape
Jule , qui eſt un Palais à un
demy-mille de la Porte del
Popolo. C'eſt de là que par
tent les Ambaſſadeurs , lors
qu'ils font leur Entrée à
Rome. Le Pape y envoya
M'Mathei ſon Majordome ,
pour le complimenter de fa
part, & l'accompagner
IaCavalcade. Elle comença
avingt & une heure &demie
d'Italie, & à cinq ou environ
de France. Un Capitaine
d'Equipage marchoit à la
reſte,ſuivy du Bagage porté
dans
GALANT. 155
Tur vingt- quatre Mulets conduits
par autant de Muletiers.
Les Sonnetes & les
Plaques qu'on met ordinairement
ſur la teſte de ces
i
Animaux, eſtoient d'argent,
&les Couvertures d'un Brocard
d'or, rehauffé de grandes
Fleurs d'un Velours cra-
2 moiſy fort vif. Les Habits
des Muletiers eſtoient d'un
あDamas auffi cramoiſy à la
Perſane. La Compagnie des
Gardes de M l'Ambaſſa
deur ſuivoit, tous bien mon.
rez , avec des Caſaques rou.
ges, ornées de ſesArmes en
156 MERCVRE
broderie derriere le dos &
fur les épaules. CetteCompagnie
eftoit compoſée de
trente-fix Chevaux-Legers,
de trois Hautbois,d'un Timbalier,
& de fix Trompetes.
Cesderniers précedoient les
Valets de pied de M'l'Ambaſſadeur,
qui eſtoient en
fort grand nombre,& veſtus
ſuperbement. Il n'y a rien
de plus beau que ſa Livrée.
Les Habits ſont de Velours
rouge cramoify , garnis de
Bandes auſſide Velours, jaunes,
bleuës & noires, chaque
Bande bordée d'un Galon
GALANT. 157
S
d'or, avec des Rubans de didedi
férentes couleurs,& des Craevates
de Point de Veniſe.
En fuite venoient trois Cha
meaux couverts de Houſſes
s de ſoye de diferentes cou
leurs , avec une groffe Bro-
- derie d'or. Ils eftoient montez
par des Etiopiens qui tenoient
des Flutes , & trois
Turcs à cheval les conduie
ſoient. Apres eux parut la
Cavalerie - Legere du Pape,
compoſée de deux censChevaux-
Legers , de leurs Officiers
& Trompetes. Ils précedoient
les Eſtafiers deM
158 MERCVRE
les Cardinaux , montez ſur
lesMules de Leurs Eminences
, & ayant un Chapeau
rouge qui pendoit ſur leurs
épaules. L'Ecuyer de M
l'Ambaſſadeur ſuivoit, habillé
ſuperbement à la Polonoiſe
, & monté ſur un
Cheval du Païs richement
enharnaché. On voyoit derriere
luy douze Polonois
auſſi à cheval, menant chacun
un Cheval de main enharnaché
à la Turque , les
Selles couvertes de grandes
Plaques de vermeil doré,
avec des Houſſes enrichies
i
GALANT. 159
S
r
ST
de perles & d'or. Chaque
Selle armée d'un Sabre, d'un
Bouclier , ou d'une Maſſe
d'armes . Les Fers des Chevaux
estoient d'argent, &
quelques - uns d'or, appliquez
de telle forte , que la
plus grande partie ſe détacha
, au profit de ceux qui
les pûrent ramaſſer. Il faut
obſerver que les Chevaux
Polonois n'ont que de petites
Selles , ſans croupiere
nypoitrail, une Bride extrémement
deliée , & que les
Etriers font fort courts. En
fuite on voyoit paroiſtre
160 MERCVRE
douzeTambours du Peuple
Romain , portant chacun
l'Etendard de M² l'Ambaffadeur
; & derriere eux , la
Chambre du Pape, compofée
de Gens à Soutanes rouges.
Ils eſtoient ſuivis d'une
Troupe de Polonois, qui faiſoit
trois files ; les uns veſtus
richement , ſelon l'ufage de
la Nation , avec des Echarpes
de ſoye tiffuë d'or, le
Sabre au coſté, & leCaſque
enteſte; leursChevaux couverts
de Houſſes de broderie
à bords d'argent , & fur le
front,des Enfeignes depierGALANT
161
1
DC
12
ךש
reries , avec des Plumes de
diférentes couleurs. Les au
tres montez comme ces premiers,
avoient des Bonnets
bordez d'une Peau de Re
nard noir, avec des Aigretes
& une Attache d'Emerau
des & de Diamans , & der--
riere les épaules, une grande
aîle de Plumes blanches
Cette Milice s'appelleHuffars
, & eſt la terreur de la
Cavalerie Ottomane. Les
derniers ne diféroient do
er ceux- cy, qu'en ce qu'au lieu
de la grande aîle de Plumes
blanches , une Peau entiere
Sept. 1680. Q
162 MERCVRE
de Tygre leur pendoit fur
les épaules. Ils tenoient une
Maſſe d'or enrichie de groffes
Turquoiſes , & d'autres
Pierres de prix. Ces der
niers ſont Soldats Huſſars,
& ils portoient ces Maffes,
pour marque du Generalat
qu'a M l'Ambaſſfadeur fur
la Lituanie. Pluſieurs Chevaliers
Romains estoient
meflez avec cette Troupe,
apres laquelle marchoient
en bon nombre les Cheva,
liers Titrez de Pologne , &
les autres Gentilshommes
de M'l'Ambaſſadeur. M'le
GALANT. 163
Comte Staniſlas CCkkoovvaallsskkii
Majordome, s'y failoit particulierement
diftinguer, tant
par la richeſſe de ſonHabit,
* que par la beauté de fon
Cheval. On y diftinguoit
14 auffi fort aisément M² le
Marquis StaniſlasGonfague
Myskouski , magnifique
ment veſtu à la Françoiſe,
↑ d'un Brocardd'or couleurde
muſc, avec un Manteau doublé
de Toile d'or , enrichy
d'une fine Broderie , & un
Tour de Diamans àfonCha
peau. Il montoit unCheval
des plus ſuperbes , & eftoit
:
O ij
164 MERCVRE
avec
accompagné de fix Eſtafiers
de ſes Livrées , toutes bril
lantes de lames d'or & d'argent
furun fond bleu ,
des Plumes incarnates. Le
Capitaine des Suiſſes marchoit
apres , avec la Garde
du Pape , diviſée en deux !
aiſles , qui prenoient au milieu
la Perſonne de M'l'Ambaſſadeur
; puis deux Maf
fiers de Sa Sainteté, avec les
Maiſtres des Ceremonies!
dans leur Habit violet &
noir ; & enfin M' le Prince
Radzevill , au milieu de M'
Matei & de M' Brancacci,
r
GALANT. 165
qui font les plus anciens
- d'entre les Prélats. Il eſtoit
fur un Cheval Polonois ri
chement enharnaché , avec
1 une Selle à la Françoiſe, couverte
d'or & de Pierreries
- meſlées ſur une fine broder
urie , & une Houſſe de bro

card d'or enrichy de Dia
mans. Tout le Harnois ef
toit de meſme parure. Des
Emeraudes, & d'autres Pier
res prétieuſes, tenoient dans
la Bride la place des Bou
cles, le reſte eſtant d'or maf
fif, travaillé à l'Arabesque.
Les Etriers & les Fers du
166 MERCVRE
Cheval , estoient aufli d'or,
& afin qu'il ne manquaft
rien à ce ſuperbe Animal,
une grande Rofe de Diamans
qui attachoit des Aigretes
luy couvroit le front.
M' l'Ambaſſadeur eſtoit en
Manteau, vétu d'un brocard
àgrandes Fleurs or & ar
gent , le fond couleur de
gris de muſc , tout couvert
de Broderie d'or enrichiede
Perles , avec des Bouton.
nieres de gros Diamans,une
Garniture de Rubans cou.
leur de Roſe , un Chapeau
gris retrouffé d'une riche
GALANT. 167
Agrafe, une Plume blanche,
&du Rubande la couleurde
la Garniture. A l'Etrier de
M' l'Ambaſſadeur , marchoient
douze Pages portant
ſes Livrées , mais entierement
couvertes de galon
d'or , & derriere le Cheval,
on voyoit ſuivre trenteJaniffaires
& Spahis, ceux-cyhabillez
d'un Satin verd , traî
nant juſqu'a terre à la mode
de Turquie , & ceux- là de
Satin jaune, avecune hache
enmain,& une eſpece deMitre
blanche ſur la tefte , qui
eft le Bonnet dontils ontac
168 MERCVRE
coûtumé de ſe ſervir. On
voyoit encor pluſieurs Prélats
, Eveſques & Arche
veſques, ProtonotairesApoſtoliques
, avec leurs Manteaux&
Chapeaux . Pontificaux
, &une infinité d'autres
qui accoururent en foule
pour faire honneur à la Cavalcade.
Elle estoit fermée
par fix Carroffes à fix Chevaux
de M' l'Ambaſſadeur,
& par quelques autres à
deux. Le premier eſtoit d'un
Velours rouge , relevé de
groſſe Broderie d'or , peint
&doré juſqu'aux extrémitez
des
GALANT. 169
25
1 des Roües, & orné de grandes
Figures dorées d'une
tres-belle Sculpture, doublé
d'un Brocard à fond d'or, femé
de fleur d'argent , &
d'un fort beau rouge-cramoify.
Le ſecond eſtoit de
l'Etofe de la doublure de ce
premier , & aufli riche en
dorure& en ſculpture. Iln'y
avoitrien de ſi beau que les
Chevaux qui estoient Frifons
, Polonois , ou Turcs.
M le Prince Radzevill eftant
arrivé à la Porte de fon
Palais , s'y arreſta quelque
temps , juſqu'à ce que M
Sept. $680.
P
170 MERCVRE
Matei,& tous les autres Prélats
qui l'avoient accompa
gné, euffent pris congé de
luy. Le concours du Peuple
eſtoit fi grand , qu'on fut
obligé de luy permettre l'entrée
des Apartemens dont il
admira les riches Meubles.
J'ay oublié de vous dire que
le Pape ayant voulu voir
cette Cavalcade , elle avoit
pris un grand tour , afin de
paffer devant le Palais de
Montecavallo.
Le Jeudy ſuivant 8. du
Mois, Sa Sainteté ayant fait
intimer le Confiftoire pour
GALANT. 171
1.
en
r
l'Audience publique, où M²
l'Ambaſſadeur devoit eſtre
admis, lesCardinaux ſeren-
( dirent au Palais ſur les neuf
heures du matin. Le Pape
eſtoit fur fon Trône , revétu
de ſes Habits Pontificaux,
avec la Tiare en teſte , & les
Cardinaux aſſis de l'un &de
Pautre coſté, fur des Chaiſes
dos de bois peint. Les Avocats
Confiftoriaux , & les
Officiers du Pape, s'y trouverent,
avec leurs Habits de
Ceremonie. M² l'Ambaſſa
deur partit de fon Palais fur
les fept heures & demie, &
0
Pij
172 MERCVRE
traverſa une partie de la
Ville avec la meſme magnificence
, & un Cortege de
Nobleſſe , beaucoup plus
conſidérable que celuy de
la Cavalcade du Dimanche.
Tous fes Gentilshommes &
Officiers eſtoient habillez
de Toile d'or & d'argent à
la Polonoiſe , & portoient
fur le devant de leurs Bonnets
des Roſes de Diamans,
ou d'Emeraudes , avec des
Aigretes dont les moindres
eftoient eſtimées deux cens
Piſtoles. Il ne ſe pouvoitrien
voir de plus propre , ny de
GALANT. 173
plus galant. L'Habit de M
- I'Ambaſiadeur eſtoit à la
Françoiſe , d'un Brocard
d'or à groffes Fleurs d'ardt
gent, le Manteau -couvert
de pluſieurs rangs de Dentelle
volante or & argent,
eles Paremens du Manteau
enrichis de Pierreries. L'Habir
de meſme parure avec
des Boutons de Diamans, &
l'Agrafe du Chapeau auffi
de Diamans d'une largeur
extraordinaire. S Son Cheval
S
1
n'eſtoit pas parémoins riche
ment. Il portoit ſur la tefte
- deux grandes Rofes d'Eme
Piij
174MERCVRE
raudes. Sa Bride en eſtoir
toute couverte , & enfin on
ne remarquoit par tout que
Pierreries, Broderie, &Dentelle
or&argent. L'ordrede
laMarche fut pareil à celuy
qui avoit eſté obſervé la derniere
fois. Dans le temps
que M'l'Ambaſſadeur paſſa
devant la Place de S. Laurens
, on tira pluſieursMorriers
, au bruit deſquels répondit
la Salve ordinairedes
Canons du Château S. Ange.
En arrivant à la Portedu
Palais Pontifical , il fut falüé
toutde nouveau par unedé
GALANT. 175
O
er
e
רו
charge de Mortiers , & de
fix Pieces d'Artillerie de la
Garde Suiffe. Eſtant monté
dans la Salle où la Brigade
des ChevauxLegers duPape,
qui ne l'avoit point accompagné
dans cette derniere
Cavalcade, eſtoit rangée en
haye des deux coſtez,il paſſa
de là dans l'Apartement des
Princes , où il demeura juſ
qu'à l'arrivée des PrélatsAffiftans,
dont il fut compli
menté. Il entra au milieu des
deux plus anciens dans la
Salle Royale duConſiſtoire,
conduit par le Maiſtre des
Piiij
176 MERCVRE
Cerémonies. Les Cardinaux
ſe leverent quand il arriva.
Ce Prince s'eſtant avancé
juſqu'au Trône Pontifical,
en faiſant les genufléxions
ordinaires, il baiſa le pied&
la main au Pape , qui l'embraffa
avec de tendres marques
d'affection, apres quoy
il préſenta à Sa Sainteté les
Lettres de créance duRoy
ſon Maiſtre, avec les témoignages
d'unprofond reſpect.
Enſuite il ſalia les Cardinaux
; & apres que M² Spinola
, Secretaire des Brefs
aux Princes , eut lû ces Ler
GALANT. 177
tres à haute voix , il fit une
Harangue Latine qu'on
trouva tres - éloquente. Le
meſme M Spinola luy répondit
en termes choiſis,
qui firent connoiſtre que ce
n'eſt pas ſans juſtice , qu'il
paſſe pour un des plus habiles
Hommes de la Cour
5 Romaine.
Le Conſiſtoire ayant duré
environ une heure , & toute
la Suite de M² l'Ambaſſadeur
ayant eſté reçeuë à
baifer les pieds de Sa
Sainteté , il fut mené par
le Majordome à l'Aparte-
7
178 MERCVRE
-ment où on l'eſtoit venu
prendre , & reconduit de
la meſme forte quelque
temps apres àceluydu Pape.
Ily trouva deux Tables dref.
ſées. L'une eſtoit pour le
S. Pere , au fondde laChambre,
ſur une Eſtrade couverte
d'un Tapis de Velours rouge,
avec un Dais ,&un Fauteüil
demeſme parure. L'autre
eſtoit pour M' l'Ambaf
fadeur, dreſſée à coſté , plus
baſſe d'un pied que l'autre,
avec une Chaiſe à dos de
bois peint. Chaque Table
fut fervie à quatre Services,
GALANT. 179
avec cette diférence , que
celle du Pape eſtoit couverte
de dix Plats , & l'autre de
neuf, toutes deux pleines de
Triomphes & d'Ornemens
de toiles tres-fines, qui dans
la maniere adroite dont on
er les avoit plices, faifoient paroiſtre
lesArmes de Sa Sainreté.
Sitoft qu'Elle entra,M
l'Ambaſſadeur fit une genuflexion,&
l'accompagnajuſ
squ'à l'endroit où ſon Dîné
eſtoit préparé, où apres qu'-
elle eut lavé la main, il luy
préféta la Serviete à genoux,
&attendit la Benédiction de
180 MERCURE
laTable , pour aller s'aſſoir à
celle qui luy avoit eſté préparée.
Il mangea couvert,
ſervy par les Officiers du Palais.
Ce Repas fut accom
pagnéd'unConcert de Voix
&de divers Inſtrumens. Sa
Sainteté but à la Santé du
Roy & de la Reyne de Pologne,
& chaque fois qu'elle
but , M' l'Ambaſſadeur ſe
leva. Toute ſa Suite, au nombre
de trois cens Perſonnes,
fut auſſi traitée en pluſieurs
Tables . L'apreſdînée il vifita
le Cardinal Ludoviſio,
comme Doyen , & fe rendit
GALANT. 181
de làau Palais de la Reyne
de Suede. Pendant tout le
jourily eut une Fontaine de
Vin, qui deſcendoit de la
Colomne Antonine , & le
foir tout fon Palais fut illu
miné d'un nombre infiny
de Flambeaux de Cireblanche,
& on tira un Feu d'artifice.
Le Dimanche 11. du
Mois il alla au Cours , où il
parutavec tous ſes Carroſſes,
& ſa Livrée , les uns habillez
à la Françoiſe , & les autres
à l'uſage de ſon Païs. Une
ſeconde Fontaine de Vin
coula tout le jour. On fic
182 MERCVRE
4
+
joüer un nouveau Feu d'artifice;
& tout fon Palais,
ainſi que la Colomne Antonine,
fut encor illuminé.
Croirez-vous , Madame,
que cetteRelation, conçeuë
preſque entierement dans
ces meſmes termes, ſoit d'une
Perfonne de voſtre Sexe,
quime l'a envoyéedeRome,
ſous le nom de la Solitaria
del Monte Pinceno , & qui
s'excufe de ce qu'elle écrit
peu correctement , fur ce
que noftre Langue luy eft
étrangere ? C'eſt ce qu'il ſeroit
impoffible de connoître
?
GALANT. 183
àun ſtile auffi-bien ſuivy
que le ſien l'eſt dans toutes
fes Lettres. Mais il n'y a pas
dequoy s'étonner. Outre
que les Dames, quand elles
veulent s'appliquer à quel
que chofe, y réüffiffent toû
jours , l'avantage d'eſtre né
- dans une Ville qui a eſté ſi
longtemps la Capitale du
Monde , ſemble donner de
l'efprit. Du moins on convient
affez , que pour acqué
( rir les plus belles connoif
fances , il ne faut qu'aller à
Rome . Ceux qui voudront
faire ce Voyage à l'avenir,
۱
184 MERCVRE
rs
n'auront plus à craindre le
paſſage affreux de ces Montagnes
, qui n'ofroient par
tout que des précipices. M
Alloix & Vial Tréſoriers de
France , M " de Poligny &
de Viſancourt Ingénieurs,
&M' Cheuvrier de Briançon,
ont tracé un fort beau
Chemin pour le Carroffe de
Grenoble à Pignerol par le
Bourgdeifan , & ils en tracent
préſentement un autre
par Corpes & Leſdiguieres.
Ils en font déja à Chorgas, &
iront juſqu'à Briançon regagner
le Chemin du Bourg-
L
GALANT. 185
deiſan à Pignerol. Ainfi on
pourra paffer les Alpes par
deux coſtez,& nous verrons
achever de noftre temps, ce
que jamais les Romains,
tous puiſſans qu'on les a
veus , ne ſe ſont hazardez à
commencer. Hs croyoient
la choſe entierement impof
ſible; mais y a-t- il quelque
choſe qui le foit ſous leRegne
des Miracles ? Deux
Chariots pour l'Artillerie,
paſſeront de front preſque
par tout ce Chemin , & les
Paiſans auront ſoin pen.
dant l'Hyver de le tenir
Sept. 1680.
186MERCVRE
dégagé des neiges.
Mile Marquis de Seigne
lay , dont tant de choſes
marquent tous les jours ſon
entiere & continuelle application
pour le ſervice du
Roy, & fur tout en ce qui
regarde la Marine, a étably
au Port de Toulon deux
Compagnies de CentHommes
chacune , qu'on nom
me Soldat Gardiens des
Vaiſſeaux. L'une eft commandée
par le Capitaine du
Port , & l'autre par M' la
Chevalier de Levy Ayde-
Major des Armées navales
GALANT. 187
11
de Sa Majesté. Ce dernier
voulant faire quelque choſe
qui répondiſt au zele qu'il a
pour ce Grand Monarque,
a choiſy cent Hommes qui
avoient déja ſervy à la Ma--
rine , tous d'une taille bien
priſe & bien dégagée , &
ayant chacun cinq pieds,
ou cinq pieds & demy de
hauteur. De ce nombre if
y a vingt- cinq Sergens,,
-vingt- cinq Caporaux , &
cinquante Soldats , qu'il a
habillez d'un tres-beauDrap
de Berry gris-blanc, double
de Ratine bleuë , avec less.
s
188 MERCVRE
Culotes & les Bas rouges.
Il afait mettre ſur toutes les
coutures des Juſte-à- corps
des Sergens, unGalon d'argent
de la largeur de deux
doigts , & deux tout autour
des Manches. Ils ont chacun
un Baudrier de Peau
d'Elan , &un Galon d'or deffus,
lesGansde meſme, leurs
Chapeaux bordez auffi de
Galon d'argent , avec une
veritable. Pluche blanche,
l'Epée d'argent haché à Gar
des unies. Les vingt-cinq
Caporaux font habillez à
proportion , àla réſerve des
GALANT. 189
Plumes qu'ils ont bleuës &
blanches,& aſſortiſſantes au
refte. Les Soldats en ont de
bleues. Les deuxTambours,
les quatre Hautbois , & les
Fifres , ſont ſi bien choiſis,
qu'à l'exception de ceux du
Roy , il n'y en a point de
plus habiles. Ils font veſtus
de veritable Ecarlate doublée
de bleu, & un gros Galon
d'argent par tour. Ce fut
dans cet équipage que M
le Chevalier de Levy paffa
dernierement en reveuë devantM
de Vauvray Intendant
de la Marine àToulon .
r
190 MERCVRE
Il eſtoit àla teſte de faCom.
pagnie, à laquelle il fit faire
l'Exercice au bruit du Tambour.
Il reçeut l'approbation
qui luy eſtoit deuë , &
tous ceux qui s'y trouverent
tomberent d'accord que Sa
Majesté n'avoirpas de plus
belles Troupes.
Jevousparlay la derniere
foisdu Sacre de M'leCoadjuteur
de Roüen. J'ay au
jourd'huy à vous faire part
des Cerémonies de fa Priſe
de poſſeſſion le 26. de l'autre
mois. Il arriva à Gaillon,
accompagnéde M. leCoad
GALANT. 191
r
juteur d'Arles , de M' IEveſque
de Lisieux, & deM
l'Abbé de Grignan, nommé
à l'Eveſché d'Evreux. Ils y
furent tous reçeus par M
l'Archeveſque de Roüen.
avec une magnificence digne
de ce grand Prélat.
L'empreſſement qui parut
dans toutes ſes actions , fit
aſſez connoiſtre combien il
eſtoit ſenſible à l'honneur
- que le Roy luy avoit fait, en
luy donnant M'l'AbbéCol
bert pour Coadjuteur. M
le Blanc Intendantde laGe
neralité de Roüen, &M'de
191 MERCVRE
1
Maſcarani Grand - Maiftre
des Eaux & Forests , s'ef
toient déja rendus àGaillon,
& ils furent les premiers qui
firent leurs complimens au
nouveau Prélat qu'on y at
tendoit. L'exactitude de l'un
& de l'autre à remplir tous
lesdevoirs de leurs Charges
eſt fi connu, qu'il me feroit
inutile de vous en rien dire,
auffi-bien que de Gaillon,
quevous ſçavez eſtre un des
plusbeaux Lieux du monde,
&la Maiſon de plaifance de
M les Archeveſques de
Roüen.. Male Coadjuteur
rs
en
GALANT. 193
en partit le lendemain apres
midy avec M' de Lisieux, &
eſtant arrivé ſur les cinq
heures au Port S. Oüen à
deux lieuës de Roüen , il y
1 trouva plus de trente de ſes
Chanoines, &pluſieurs Perſonnes
de qualité, qui eftoient
venues au devant de
luy. En ſuite il rencontra
M'Pelot, Premier Préſident
du Parlement , & pluſieurs
des plus conſidérables de
toutes les autres Compagnies,
qui luy ayant fait un
Cortege de plus de cinquate
Carroffes , l'accompagne-
Sept. 1680. R
:
194 MERCVRE
rent juſque dans le Palais
Archiepifcopal. Quoy qu'il
fuſt déja fort tard, lors qu'il
entra dans la Ville, les Ruës
& les Places ne laifferent
pas d'eſtre remplies d'un
monde infiny , qui fit paroiſtre
une joye extraordinaire
du digne choix qu'avoit
fait Sa Majefté.

Le Mercredy 28. il donna
audience ſur les neufheures
du matin aux Députez du
Chapitre. M' du Hamel,
Chanoine & Archidiacre de
Noftre-Dame, porta la parole.
Pour vous donner une
GALANT. 195
juſte idée de ſon mérite , il
me ſuffira de vous apprendre
que M' l'Archeveſque
de Paris, quand il l'eſtoit de
- Roüen , l'avoit choiſy par
préference ſur tout le Chapitre,
pour le faire fon Grand
Vicaire à Pontoiſe. M' du
Hamel ménagea fi bien les
Perſonnes de ce Païs par ſes
manieres honneſtes & obligeantes,
qu'il ſe rendit maî
tre de leur eſprit,& leurprocura
la paix , que des in
téreſts particuliers avoient
troublée depuis fort longtemps
. Aufſi eſtoit- il ſi ef

Rij
196 MERCVRE
timéde cette illuftre Prélar,
que jamais il n'en parloit
ſans dire que M' du Hamel
faiſoit merveilles par tout,
foit qu'il parlaſt ou pontifiaſt,
& qu'il auroit de la joye
qu'il fuft Pontife achevé. Ce
ſont ſes termes. Il s'acquit
dans la meſme Place lesbonnes
graces deM' le Cardinal
de Boüillon ; & ce Prince
qui ne fait rien qu'avec un
entier difcernement , voulant
luy marquer la bienveil
lance particuliere dont il
P'honore, l'a choify auffi pour
fon Grand-Vicaire. Tant
GALANT. 197
t
d'éclatans témoignagesvous
diſent affez quel eſt le ca
ractere de M' du Hamel, &
avec combien de fuccés il
dût s'acquiter de la commiffion
qu'il avoit de parler
pour le Chapitre. Cette Au-
( dience finie , M'le Coadjuteurſe
rendit à S. Herbland,
où il fut reçeu par leCuréde
cette Paroiffe. Il y quita ſa
Chauſſure, & s'eſtant mis en
Rochet & en Camail, il s'avança
les pieds nus vers l'Egliſe
Cathédrale , accompagné
des Prieurs & Religieux
de l'Abbaye de S. Oüen,
C
L
0
Riij
1
1
198 MERCVRE
tous en Chapes. Je dis, des
Prieurs , car les Anciens &
les Réformez marchent enſemble
, & les uns &les autres
ont leurPrieur. On avoit
naté tout le paſſage depuis
S. Herbland juſqu'à Noftre-
Dame. M² de Gremonville
qui en eſt Doyen , eſtoit àla
Barriere du Parvis avec tout
les Chanoines & Chapelains,
revétus de riches Chapes
. Il n'y en a peut- eftre
point dans toute l'Europe de
plus magnifiques , ny dont
le travail foit plus eftimé.
Apres qu'il eut préſenté
GALANT. 199
=
4
10
Ce
l'Eau- benite , & donné la
Croix à baifer à M le Coadjuteur
, le Prieur des Anciens
de S. Oüen , s'adreſ
fant à tout le Chapitre , luy
dit, Nous vous donnons vostre
Archevesque vivant, vous
nous le rendrez mort.
qui donne lieu à ces paroles,
c'eſt que quand les Archeveſques
de Roüen font
morts, on expoſe leurs Corps
en parade à S. Oüen , avant
leur enterrement. Cette Cerémonie
achevée , M le
Doyen luy préſentant fon
Eglife , luy demanda ſa pro-
R. iii;
200 MERCVRE
tection,& luy fit faire le Ser
ment accoûtumé ſur les
Evangiles. M'le Coadju
teur reprit ſa Chauſſure à
l'Autel de S. Pierre , apres
avoir offert un Ecu d'or à
celuy des Voeux. Enfin ayant
eſté reçeu dans le Chapitre
comme Chanoine , & conduit
dans la Chaire Pontifi
cale du Choeur comme Archeveſque,
il entendit la
Meſſe qu'on chanta avec
Muſique,& donna en ſuite
à tout le Chapitre un magnifique
Repas, qui fut fervy
en trois Tables diféren
GALANT. 201
ces. Le lendemain, les Compagnies
le vinrent complimenter.
M' de Vernoville
Préſident à Mortier , porta
la parole pour le Parlement.
Vous ſçavez, Madame, qu'il
meſle tout l'agrément d'un
Cavalier avec la gravité d'un
Magiftrat ; & qu'outre toutes
les qualitez qu'on peut
- fouhaiter dans un tres-bon
Juge , il a toutes celles qui
- font un fort galantHomme.
La Harangue de ce digne
Préſident , & la Réponſe de
Mle Coadjuteur , furent
également admirées; l'une,
202 MERCVRE
-
par le tour aifé des penſées
& des expreffions , & par
l'air noble dont elle fut prononcée
; & l'autre , par la
juſteſſe qui y régnoit, quoy
qu'elle n'euſt pû eſtre l'effet
d'aucune méditation. M de
Machonville d'Anviray,
Préſident de la Chambre
des Comptes ; M² d'Ho
quille le Fils , Premier Préfident
de la Cour desAydes;
&M' de Brevedent, Licutenant
General , parlerent en
fuite , chacun pour ſaCompagnie.
Ils le firent tous
avec ſuccés , & donnerent
r
Aydes;
GALANT. 203
occafion à M'le Coadjuteur
de faire paroiſtre avec éclat
toute la préſence d'efprit
qu'il faut avoir , pour faire
fur l'heure à tant de difé
rens Complimens autant de
diferentes Réponſes, toutes
proportionnées aux Perſonnes
de ceux qui parloient,
& appliquées juſte à ce qui
luy avoit eſté dit.
)
Dans ce meſme temps, il
arriva une choſe à Roüen,
à laquelle on peut donner
le nomde prodige.On avoit
diſtribué par tout des Theſes,
qui portoient que le Fils
1.
1
204MERCVRE
aîné de M' le Blanc, Inten
dant , âgé ſeulement de dix
ans, expliqueroit tel endroit
de tout Horace qu'on luy
voudroit propofer , qu'il ne
ſe contenteroit pas d'en
donner le ſens littéral , mais
qu'à l'occaſion de chaque
mot , il éclairciroit l'Hiftoire
, débroüilleroit la Fable
, rendroit compte de la
Geographie , & qu'il foutiendroit
cette efpece de
combat depuis deux heures
juſques à fix. Toute la Ville
ſe rendit chez M l'Intendant,
apres un magnifique
GALANT. 205
1 Repas qu'il avoit donné à
M le Coadjuteur. Ce ſçavant
Prélat , M'le Premier
- Préſident , & pluſieurs autres
, propoférent des endroits
fort difficiles à ce
- jeune Soûtenant. Il tint
parole. Sens littéral, Geographie
, Fable , Hiftoire ,
rien ne fut capable de l'embarraffer.
Il expliqua tout
d'un air ferme & afſuré, qui
euſt pû tenir lieu de mérite
àun autre ; & beaucoup de
ceux qui l'avoient pouffé de
bonne- foy ſur ce qu'Horace
ade plus obſcur, avoüerent
3
206 MERCVRE
qu'ils auroient eupeine à ſe
bien tirer d'une pareille entreprife.
Jugez , Madame,
combien de joye pour M
le Blanc , & quelle grande
efpérance pour toute cette
Famille , qui rend des fervices
ſi conſidérables à l'Etat.
Autre prodige caufé par
Horace. Mademoiselle de
Caſtille, dont vous avez déja
veu de ſi jolis Vers, n'entend
pas ſeulement la Langue de
cet Autheur , mais elle luy
fait parler la noſtre d'une
maniere ſi agreable , qu'on
GALANT. 207
peut dire qu'elle ne luy ofte
aucune de ſes beautez en le
traduiſant. Vous l'allez voir
par la 19. Ode de ſon pre .
mier Livre , qu'elle nous a
donnée de ſa façon.
E sesesesesesesess
C
1
TRADUCTION
DE L'ODE D'HORACE,
qui commence par Mater
Seva cupidinum.
Cruel Ruelle Mere des Amours,
Impéveux Enfant de la vaine
Simele,
Voluptueux loisir, Arbitres de mes
jours,
L
2
208 MERCVRE
Quellefureur vousjoint pour en
troublerle cours?
Doux Tyrand'un coeur tropfidelle,
Funeſteſouvenirdes charmesd'ISabelle,
Faut-il brûler encor pour cet Objet
retelle?
Suis-je népour l'aimer ,&pourfonfrirtoujours?
S2
Neige, Cigne, Marbre de Pare,
Rien nepeut égaler la blancheurde
Sonteint,
Ftcomme la raison, l'oeil leplus vif
s'égare
Dans ces vives couleurs dont fon
visage estpeint.
52
D'un aimable enjoûment la grace
naturelle,
Scs dédains mesme, &fafierté,
GALANT. 209
Tout est charme pour nous, tout est
grace pour elle,
Tout estpicge, où d'abord un coeur
est arresté,
Et la plus ferme liberté,
D'unseuldefes regards chancelle.
52
Jenesçay plus qu'aimerfi-toft que
je tavoy,
En vainje me défens de chercher à
luy plaire,
Frépuise tousles traits de Vénus en
cokre,
EtVénus toute enfeu vient defon
drefur moy.
Elle a fait de mon coeurſonſejour.
ordinaires
3
Cypre & Paphos, Amathonte &
Cythere,
Sept. 1680
210 MERCVRE
Pour elle nefontplus que Deserts
pleins d'effroy.
Cen'estplusPhébus qui m'inspire,
C'eft.Vénus , &je charme en chantant
fon Empires
Mais quand d'un autre chantje me
fais uneLoy,
Auſfitoft un jc-ne-Sçay-quoy
Sous mes doigts engourdis rend
muete ma Lyre.
25
Hébien, vous le voulez, Vénas,
Bacchus, Loiſir,
Jene chanteray quefagloire,
Isabellefcra mon unique defir,
Pour ellefeulementje veux chanter
&boire .
Sans elle deformais plus pour moy
deplaisir.
Sus,Garçon,ma Lyre & monVerre;
MaissicefierObjet par ladevient
plus doux
GALANT. 21г
Dicux cruels, que je crains une plus
rude guerre!
Vous nevistesjamais ,sans en estre
jaloux,
Un Mortelplus heureuxquevous.
L'Amant qui vient de parler,
avoit éprouvé plus d'une
fois les rigueurs de ſa Maî
treffe. Il faut vous en faire
entendre un autre qui ne
s'eſt point encor déclaré.
L'AMANT
RESPECTUEUX.
Imer depuis longtemps, fans :
ofé dire ,
Eftre à peine connu de cet Objet
charmant
Sij
212 MERCVRE
L
Pour qui nuit &jourjefoûpirer
Ne Iny pouvoir parler que des yeux
Seulement;
M'emprefferàchercherſa veuë,
Etdés quej'enjouis mefentir l'ame
émeue
De respect, de crainte &d'amours
N'ofer mesme espérer d'estre aimé
quelquejour,
C'est là, trop aimable Sylvie,
Le triſte étatoùje paſſe ma vie.....
CeMadrigal eſt d'un jeune
Gentilhomme appellé M
deBeaulieu. Il eſt aifé de
juger qu'il a travailléd'apres
nature , & que l'Amour ſeul
luy en a dicté les Vers. Le
your qu'il leur donne eſt ſi
GALANT. 213
naturel , que je ne dois pas
vous priver du plaifir devoir
une Galanterie qu'il a faite
pour une Perſonne de qualité,
àqui le jour de ſa Feſte
faifoit deſtiner nombre de
Bouquets. Voicy celuy qu'il
luy envoya.
A LA BELLE IRIS.
L
On m'a dit qu
campagne,
'Amour en
Appuyé du fecours &desJeux &
desRis,
Appreſtoit un Bouquet pour vostre
Fefte, Iris;
Que chargéde laſmins telrevenoit
d'Espagne,
214MERCVRE
Tel dépoüilloit les Orangers,
Tel moiſſonnoit des Tubéreuses;
Etque les Fleurs lesplus popeuss
Quifoient aux Climats Eträgers,
De tomber en leurs mains se trouvoient
fort heureuses.
Mais gardez - vous, enprenant ce
Bouquet,
Des grands emprefſſemens de cet
Amour coquet;
Il eſtſouvent plein de malice;
Etje crains queson artifice
Necacheſous ces belles Fleurs
Grand nombre de timides Coeurs..
Ieune&charmate Iris, ils cherchent
àvousplaire,
Et viennent- rendrehommage àvos
divins appas;
Examinez le choix que vous endevezfaire,
Car le mien n'ymanquerapas.

m
0
Beaux lieuxfrais eurmure des eaux pardon =
23 00
62
0
nez sije fundrospar vos charmessur=
pris de soulanamablejris de mon aimablejris
540
GALANT. 215
La Chanſon nouvelle que
j'adjoûte icy, eſt de l'Illuſtre
qui m'en donne tous les
mois.
AIR NOUVEAU.
B
Eaux Lieux frais &charmans,
oùle chant des Oyseaux
Semefle aumurmure des Eaux ,
Pardonnezsijefuis vostre aimable
préfence.
Ah,je craindrois, par vos charmes
Surpris,
Defoulager lesmaux que me cauſe
l'absence
Demon aimable Iris.
Les chaleurs extraordinai
res de la Saiſon où nous
216MERCVRE
ſommes,cauſent quantitéde
maladies dont l'évenement
eſt funeſte à bien des Gens.
Ainſi j'ay beaucoup de
morts à vous apprendre Je
commence par celle de
Dame Loüiſe de Bellofume,
Veuve de M'le Maréchalde
la Force, qu'elle avoit épousé
âgé de quatre-vingts- cinq
ans, elle n'en ayant alors que
dix- fept. Elle n'a point cu
d'Enfans avec luy , & eft
morte de la petite vérole le
7. de ce Mois. Je vous ay
parlé de ce Maréchal, en
yous apprenant ſa mortdans
quelqu'une
GALANT. 217
quelqu'une de mes Lettres.
Celle deM' Tubeuf, a fort
furpris. Neufjours de fiévre
l'ont emporté. Il avoit l'Intendance
de Touraine , &
s'eſtoit acquité tres-dignement
de celle de Languedoc.
Il eſt mort à Tours
depuis trois ſemaines , travaillant
à l'embelliſſement
de cette Ville , où il faifoit
faireune Rue qui la traverſe
d'un bout juſqu'à l'autre.
L'utilité eft jointe à cet ornement,
parce qu'on a trouvé
moyen par là de faire couler
les eaux , qui tous les ans
Sept. 1680.
T 4
218 MERCVRE
r
inondoient des Ruës entieres
. M' Tubeuf estoit Maî
tre des Requeftes honoraire
, & prenoit dans ſes
qualitez celle de Baron de
Blanzac, & de Vert. Il eftoit
Fils de M' Tubeuf , Sur-
Intendant de la Maiſon de
la Reyne , & avoit épousé
une Fille de M le Premier
Préſident , dont il n'a point
eu d'Enfans. Un auffi grand
Homme que ce Chefilluſtre
du plus auguſte Parlement
de France, n'avoit pû choiſir
pour Gendre qu'une Perfonne
d'un fort grand mé
rite.
GALANT. 219
M de la Porte, Maiſtre
d'Hôtel & Premier Valet de
Chambre de Sa Majesté, eft
mort quelques jours apres.
Il avoit eſté dans la confidence
de la Reyne Mere, &
l'avoit ſervie dans des temps
fâcheux avec un zele qu'on
ne peut trop eſtimer. Le
nom de la Porte doit eftre
connu à tous ceux qui reftent
de la vieille Cour.
M Tiphaine, Beaulieu, &
Valmont , font morts auffi
preſque en meſme temps,
c'eſt à dire, depuis le retour
de Sa Majefté. La choſe mé
7
Tij
220 MERCVRE
rite d'eſtre remarquée. Ils
eltoient Preftres tous trois,
tous trois de la Muſique du
Roy , & tous trois Baffes.
Le Mois eftoit fatal auxMuficiens
, puis que ceux que
je viens de vous nommer
ont eſté fuivis de M' de Nouveau,
l'aîné , qui chantoit à
l'Opéra.
Je viens d'apprendre les
honneurs qu'on a rendus à
la mémoire de feu M l'Eveſque
d'Evreux. Apres qu'il
fut mort, on porta fon Corps
al'Abbaye de S. Taurin,oùle
Chapitre le mit en dépoſtſui
GALANT. 221
-vant la coûtume entre les
$
1
mains des Religieux . Il l'alla
reprendre le lendemain au
matin ſur les 7. heures,accopagné
d'un tres grand nobre
de Preſtres, & des Capucins,
Jacobins, Cordeliers & Freres
de la Charité. Quatre des
plus anciens Chanoines portoient
les coins du Drap
mortuaire. Le Préfidial &
Bailliage ſuivoit en Corps,
les deux Préfidens menant
les deux Fils de M'le Comte
de Coligny. La Ville marchoit
apres, à la teſte de la-
-quelle estoit M. de Lan
Tiij
222 MERCVRE
glade Lieutenant General,
avec les deux Avocats du
Roy, & M'de la Muſſe, ſon
Procureur General dans ce
Bailliage . Les Echevins a
voient des Habits conformes
à cette lugubre Cerémonie
, & estoient accompagnez
de leurs Hallebardiers
, dont on en voyoit fix
revétus de Bablours noirs,
qui les couvroient depuis la
*tefte juſques aux pieds. Chacun
tenoit une Torche aux
Armes mi-parties , du Defunt
Evefque & de la Ville.
Tout le reſte estoit en Crê
GALANT. 323
pe , & une foule preſque
inombrable de Peuple fermoit
cette marche. On ar..
riva à la Cathédrale dans cet
ordre , le tout précedé des
Enfans gris & bleus de la
Ville , & de plus de fix cens
Pauvres , chacun un Cierge
à la main. Le Corps ayant
eſté depofé ſous une Cha
pelle ardente, dreſſée magni-
Aquement au pied du grand
Autel , le Chapitre prit ſa
place, & tous les autres en
fuite. Apres la Meſſe que
l'on chanta en Muſique , il
fut inhumé ſous cette Cha-
Tiiij
224 MERCVRE
pelle ardente , avec toute la
pompe qui estoit deuë au
méritedu Defunt. On vint
de là dans la Nef, poury en
rendre l'Oraiſon Funebre.
Comme le monde eft tout
remply de diverſitez , il y a
eu de la joye en Dauphiné,
tandis qu'on a eſté en cha.
grinailleurs. Cette joye ef
toit caufée par leMariagede
M'de Sayve, Marquis d'Ornacica
, & Préſident à Mortier
au Parlement de Greno
ble , qui épouſa Mademoi
ſelle de la Tour Vidaud , le
Jeudy 5. dece Mois. LaCe
GALANT 225
T
:
rémonie s'en fit à deux heures
dumatin par M' l'Evef
que deGrenoble, avec une
égale fatisfaction des deux
Parties. Le Mariage ſe conſomma
chez M² le Procureur
General de ce meſme
Parlement , Pere de laMariée,
qui reçeut le lendemain
les viſites de tout ce qu'il y
a de Gens de qualité ,dans
la Ville. Vous ſçavez qu'ils
y ſont en tres grandnombre,&
qu'elle paſſe pour une
des plus polies du Royaume.
Le foir , tous ceux de la
Nôce ſe rendirent chez lc
4
1
226 MERCVRE
Pere de l'Epoux , & furent
reçeus par le Quartier ſous
les armes en tres bon ordre,
&au ſon des Violons , des
Fifres& desTambours. L'un
des Officiers de cette Milice
porta la parole,& fit à laMa
riée unComplimenttres galant.
Apres la décharge des
Mouſquets, la grande Bande
de Violons ſe fit entendre,
&l'on fervit ſur deux Tables
un Repas à cinq Services,
avecautantdemagnificence
que de propreté.
Onvoit peu de Mariages
aufli accomplis que celuy
GALANT. 227
dont je vous parle. M le
Préſident de Sayve , quoy
que jeune, a de tres- grandes
lumieres , une prudence admirable
, & une intégrité
digne de la réputationde ſes
Ayeux qui ont exercé de
pareilles Charges. Il eſt Fils
de M Chevrieres , ſecond
Préſident dans le meſme
Parlement , qui paſſe pour
un des plus grands Hommes
de la Robe , & Frere de M
le Comte de S. Valier, Capitaine
des Gardes de la Porte
du Roy, & de M³ l'Abbé de
S..Valier. , Aumônier ordi228
MERCVRE
naire de Sa Majesté. Ce font
trois Freres, en trois diférens
états, dot ils s'acquitent cha
cun tres - dignement. Pour
vous donner une entiere
connoiſſance de cette Maiſon
, j'ajoûteray que Me le
Préſident de Chevrieres a
auſſi marié trois de ſes Filles;
la premiere à M'le Marquis
de Buous, de l'illustre Famille
de Ponterez , alliée à
celle de Grignan en Provence
, autrefois Guidon
des Gendarmes de la Reyne
Mere , & Syndic de la Nobleſſe
de cette Province; la
GALANT. 229
0
t
ſeconde à M'le Préſident de
Bochaine, l'un des plus ſçavans
& des plus équitables
Magiſtrats de l'Europe,Frere
de M' de S. André, Premier
Préſident au meſme Parlement
de Grenoble, qui s'eſt
acquité avec tant de gloire
de ſon Ambaſſade de Venife
; & la troifiéme àM le
Comte de Montoiſon, de la
Maiſon de Clermont , connuë
à toute la Terre. Il y a
peu que je vous parlay de
cette derniere.
Mademoiselle de la Tour
Vidaud , dont je vous ap
230MERCVRE
prens le Mariage , a toutes
les qualitez qui peuvent
rendre recommandable une
Perſonne de fon Sexe, & de
ſa naiſſance. Elle joint une
modeftie toute charmante,
& une pieté exemplaire , à
beaucoup de beauté & de
bonne grace. C'eſt une
Brune qui a l'air fort doux,
& lataille haute & dégagée.
Elle parle avec autant de
prudence que d'eſprit, écrit
parfaitement bien , ſçait
mille choſes digne de l'éducation
qu'on luy a donnée.
& joüe du Lut merveilleufe
GALANT. 231
e
ment. M'le Procureur General
fon Pere , eſt un des
plus polis & des plus genéreux
Hommes de la Pro
vince ,aimé univerſellement
de tous les honneſtes Gens.
Le choix qu'en a fait Sa
Majefté pour remplir l'importante
Charge qu'il exer
ce , fait affez connoiſtre
combien Elle eft perfuadée
de ſon mérite. Madame ſa
Femme eſt de la Maiſon de
Seve , fameuſe non ſeulement
dans le Lyonnois,
mais dans le Conſeil du Roy
où cenom eſt eſtimé.
232MERCVRE
J'oubliois de dire queM'
de la Tour - Vidaud eft de
Lyon. C'eſt ce qui a donné
licu à la galante Piece que
vous allez voir, fur le Ma
riage dont je vous viens de
parler.M² de Lorme,ſçavant
Avocat au Parlement de
Grenoble, en eſt l'Autheur.
2252525252525222
ACCOMMODEMENT
DE LA SAONE,
ET DE LISERE.
D
Epuis longtemps laSaone,
à ce qu''on dit,
Eft browillée avecque l' Ifere.
GALANT 233
1
Deux Rivales en mesme Lit
Volontiers ne s'accordent guére.
Un de ces derniersjours,dansfon
emportement, ?
LaSaonefoûtinthautement
Qu'aucune Riviere avec elle
No méritoit d'entrer en paralelle;
Et quefans faire un granddifcours
Nyfur lalongueur defon cours,
Nyfur tant de beaux Lieux, &de
Plainesfécondes,
Qu'arrosentfes claires ondes,
Ilsuffisoit de direfoulement
Que dufameux Lyon ellefaitl'ornement.
Etpuis au Rhône adreſſantson lan--
gages
Jem'étonne fort,monEpoux,
Dit- elle, qu'au mépris de noftre
Mariage,
Sept.1680.
A
-
234 MERCVRE
Et des mes flots fi calmes &fi
doux, an
Vous vouliez me faire l'outrage
De me mettre en partage
Avec une Fougueufe, avec une
Volage;
Car apres tout, fi vous y regardez,
Dit-ellede colere enflée,
L'Iſere eſt une déreglée.
Tout-beau (ditl' Ifere troublée)
Riviere, vous vous débordez;
Et le reſpect que vous perdez
-* A Riviere de ma naiſſance,
Mériteroit que j'en priſſe vengeance.
Mais vous eſtes jalouſe,& voſtre
inimitié,
Au lieu dema colere, excite ma
pitié.
GALANT. 235
Auffi bien voſtre médiſance
Ne peut ternir ma réputation.
Themis meſme eſt ma Cau
tion,
Je ſuis fa plus proche Voiſine
Dans l'auguſte Cité Dauphine;
Et fans exagération ,
J'y fais de ſon Palais la déco
ration,
De ce Palais dont les Oracles
Paſſent pour autant de mira--
cles.
Dignes de veneration,
Où l'on voit accourir de toutess
les Provinces,
Grands & petits, Vaffaux&
Princes,
Comme au centre de l'Equitée
Et de l'Intégrité ..
Ses Magiſtrats incõparables ,
236 MERCVRE
Pleins de qualitez admirables,
Qui répődent àce hautRang,
Jsignet le bel Eſprit, le Sçavoir,
laPrudence,
La Bonté, la Douceur,& laMagnificence,
Ala nobleſſe de leur Sang,
Pur cõme lesLys de la France.
Jugez donc vous- mefime à ce
prix,
Riviere, fi j'ay lieu d'en envier
quelqu'autre,
Et connoiffez enfin quelle audace
eſt la voſtre,
De me traiter avec mépris.
C'eſt affez, Rivieres charmantes,
Vous avez toutes deux ſujet
d'eftre contentes,
Dizle Rhône amoureux en leur ten
dant les bras.
GALANT. 237
1
Mais pour faire ceffer deſormais
wos debats, οδικο
Je veux faire entre vous une
étroite alliance,
En uniſsat deux coeurs de voſtre
dépendance;
Une illuftre Héroïne avec un
Demy- Dieu,
La gloire de leur Sexe, & celle
de leur Lieu .
Le Deſtin, qui me favoriſe,
M'affuredu ſuccés de ma noble
entrepriſe.
Déja dans la meſme Cité,
Etdans le meſme Aréopage,
LePere de cette Beauté,
Aufſi-bien que l'Amant , a la
Pourpre en partage;
Etbienroſt le plus Granddes
Roys
Doit par une Patente autorifer
monchoix..
238 MERCVRE
En attendant qu' Hymer
acheve,
Rivieres , chers objets de mon
égale amour,
Avos murmures faites tréve,
Juſques à ce bienheureuxjour
Que le Grand Préſident de
Sayve
S'unira pour jamais à l'aimable
LaTour.
Ces Rivales, à cepréſage,
Calmerent leurs flots mutinez,
Et tous leurs diférens font enfin
terminez
Par l'accompliſſement de ce beau
Mariage...
Le Dimanche 25. du dernier
mois, Dame Catherine
de Rouffille de Fontange,
GALANT 239
nommée par le Royà l'Abbaye
ddee Chelles ,yy fut benifte
par M l'Archeveſque
de Paris , en préfence de
l'une des plus illuftres &des
plus nombreuſes Affemblées
qu'on ait veuës depuis
longtemps. Elle estoit compoſée
de M' le Cardinal de
Bonzi, de M'l'Archeveſque
de Sens, de Ms les Eveſques
de Bayeux , de Sarlat , du
Mans , de Montauban , &
d'Evreux ; de Ms les Abbez
deBriſſac , de Fontange , &
de Polignac; deMs les Ducs
de Gefyres, de S. Simon, &
240 MERCURE
de Brifſfac ; de M' le Comte
de Brancas, de M' le Prince
de Mekelbourg, & de M'le
Prince de Saxe ſon Neveu;
de M' le Marquis de S. Remy,
de Madame la Princeſſe
de Liflebonne , & de Mefdemoiſelles
ſes Filles ; de Mefdames
les Ducheſſes deVantadour,
de Fontange, deVitry,&
deVillars; de Madame
de Louvoys, & de Madame
la Princeſſe de la Rocheguyon
ſa Fille; de Mefdemoiſelles
de la Rochefoucaud,
de Madame la Martchale
de la Ferté , deMa
dan.g
GALANT. 241
dame de Brancas , de Mefdemoiselles
d'Aumont , de
Mayenne , Fille de M' de
Mazarin, de Rane & Femelon
; de Mesdames les Marquiſes
de Bournonville &
de Caftres ; de Madame de
Bourlon, de Madame l'Abbeffe
de Montmartre , & de
Madame la Princeſſe d'Harcourt
ſa Parente ; de Madame
l'Abbeffe de Farmouf
tier, & de Mefdames de Beringhen
ſes Nieces ; de Madame
l'Abbeffe de Bly , &
de pluſieurs autres Perfonnes
de qualité dont on n'a
Sept. 1680 . X
242 MERCVRE
pû me dire les noms. Il y
avoit deux Tribunes , l'une
pour les Dames , & l'autre
pour la Muſique du Roy,
qui eſtoit conduite par M
du Mont. L'Eglife eftoit
toute ornée de riches Tapif
ſeries de foye relevées d'ar
& d'argent ; & le Grand-
Autel , remply de Vazes
d'argent , de fix beaux
Chandeliers , & d'une fort
grande Croix. Je ne parle
point des Luftres , des Gi
randoles , & des Flambeaux
diſpoſez par tout en tres
bon ordre. Depuis l'Autel
GALANT. 243
juſqu'au fond du Choeur , il
y avoit des Tapis de pied.
Tout le Choeur eftoit cou
vert d'un ſeul Tapis de Perſe
de ſoye. Madame l'Abbeſſe
de Chelles avoit Mesdames
lesAbbeſſes de Montmartre
& de Farmouſtier pour Af-
-ſiſtantes . Les trois Prie- Dicu
deſtinez pour elles , & le
Trône de la nouvelle Abbeſſe
, eſtoient couverts de
Tapis de Perſe à fond d'or,
avec des Carreaux de Ve.
lours bleu tous brodez d'or.
On ne peut rien voir de plus
magnifique qu'eſtoit le Dais
X ij
244 MERCVRE
qu'on avoit mis fur leTrône
de M l'Archeveſque de Paris.
Le Fauteüil & leCarreau
eſtoient de meſme parure,
tout cela un peu moins riche
à l'égard du Trône de
Madame l'Abbeſſe de Chel-
Les Voicy quelle fut la Cerémonie.
fe
Ce Prélat venant à l'Autel
ſe préparer, la nouvelle Abbeſſe
le falia en paſſant,
ainſi que Meſdames de
Montmartie & de Farmouftier
, dont la premiere eftoit
à ſa droite, & l'autre a fagau
che. En fuite elles ſe mirent
GALANT. 245

à genoux fur les Prie- Dicu,
tous trois rangez furla mefme
ligne, au haut du Choeur
des Religieufes. On en avoit
fait ofter la Grille , afin de
laiffer le paffage libre . On
comença la Meffe juſqu'au
Graduel. Alors les trois ABbeſſes
vinrent à l'Autel, précedées
de leurs Croffes. Les
deux Ailiſtantes ſe mirent à
genoux fur le premier degré
du Marchepied, &Madame
de Chelles ſur le ſecond,
tenant dans ſa main le Serment
qu'elle devoit prononcer.
Il eſtoit écrit ſur du par-
1
X iij
246MERCVRE
chemin , & fcellé de fon
Sceau. Apres qu'elle l'eut
prononcé entier , & prefté
ferment ſur les Evangiles,
elle le donna à Monfieur de
Paris, qui le mit ſur l'Autel.
En ſuite elle ſe proſterna un
peu à coſté ſur des Carreaux,
pendant que ce Prélat qui
froit dans fon Fauteüil , fit
quelques prieres , leſquelles
finies , elle vint de nouveau
ſe mettre à genoux devant
luy. Il luy mit ſur la teſte un
Voile noir, qu'on nomme
une Truffe , & que les Af
ſiſtantes luy accommodeGALANT.
247
1
:
rent. Cela fait, il luy donna
le Livre de la Regle de Saint
Benoiſt , puis la Croffe &
l'Anneau en ſuite ; apres
quoy , les trois Abbeffes fe
leverent , falüerent Monfieur
de Paris & les Eveſques
préfens , & retournerent à
leurs Prie-Dieu, les deux Afſiſtantes
précedées de leurs
Croſſes , & la nouvelle Abbeſſe
portant elle- mefme la
fienne de la main droite, &
tenant le Livre de la Regle
dans la main gauche. Elles
demeurerent à genoux juf
qu'à l'Offertoire. Dans ce
X iiij
248 MERCVRE
temps la nouvelle Abbeffe
vintjuſqu'au piedde l'Autel,
& là à genoux , elle préſenta
à Monfieur de Paris deux
grands Flambeaux de cire
blanche ; deux Pains , l'un
doré,& l'autre argenté, deux
petits Barils, l'un auffi doré,
& du Vin rouge dedans,
l'autre argenté , remply de
Vin blanc; & fur les uns &
les autres eftoient les Armes
deMonfieur l'Archeveſque,
& celles de Madame de Fontange.
Cette Cerémonie
achevée , elle retourna fur
fon Prie Dieu, toûjours conGALANT.
249
R
duite par le Maiſtre des Cerémonies,
&y demeura juf
qu'à ce qu'elle vint faire fes
devotions au piedde l'Autel,
avant la fin de la Meſſe.
Auffi-toſt qu'elle fut dite,
Monfieur l'Archeveſque de
-Paris , avec tous ſes Affif
tans , entra dans le Choeur
desReligieafes , où il con
duifit la nouvelle Abbeffe
depuis fon Prie - Dieu juf
ques à ſon Trône, & là, luy
ayant donné la main pour
luy aider à monter , il la fit
affeoir dans ſon Fauteuil , fe
mit debout à ſa droite,& luy
250 MERCVRE
donna ſa Croſſe . En ſuite les
Abbeſſes afſiſtantes eſtant
à ſa gauche toutes deux , &
Madame de Chelles tenant
toûjours fa Croſſe à la main
droite , elle embraffa toutes
ſes Religieuſes , qui venant
deux à deux les unes apres
les autres , apres avoir falüé
Monfieur de Paris, les deux
Afliſtantes , puis leur Ab
beſſe, ſe mettoient àgenoux
fur ſon Trône. Ce fut de là
que Monfieur l'Archevefque,
qui eſtoit toûjours demeuré
debout pendant ces
embraſſemens,donna ſaBe-
2
GALANT. 251
nediction à cette grande Afſemblée.
La nouvelle Abbeſſe
ſe mit àgenoux comme
les autres, pour la recevoir.
Le Régal ſuivit. Il fut
magnifique. On ſervit cinq
Tables en deux diférentes
Salles, quatre devingt-quatre
Couverts, & une de quinze.
L'abondance, la délica
teffe , la propreté, tout s'y
trouva dans le plus haut
point. Les Salles où l'on
mangea estoient tenduësde.
tres- riches Tapifſeries. La
nouvelle Abbeſſe a donné
pour préſent à la Sacriftie
252 MEROVRE
de Chelles une Lampe de
dix - sept mares d'argent,
dont la cizelure eft admirable.
Le meſme jour que ſe fit
cette Benediction , la Feſte
de S. Loüis fut folemnifée
avecgrandepompe par l'Académie
de Villefranche,
Capitale du Beaujollois, qui
a choiſy ce grand Saint pour
fon Patron. Ceux qui la
compoſent avoient fait inviter
quelque temps auparavant
, tout ce qu'il y a de
Perſonnes de qualité & de
fçavoirdans la Ville, & dans
GALANT. 253
tout le voiſinage, pour affifſter
aux Difcours qui devoient
eſtre prononcez à la
gloire de S. Loüis , & à l'a
vantage de Sa Majeſté. Le
Lieu deſtiné pour l'Affemblée,
fut la Salle de M'Beffic
du Peloux, Secretaire de l'Académie
, qui eſt une des
plus magnifiques& des plus
ſpatieuſes de tout le Païs.
Elle fut diſpoſée avec le ſomptueux
appareil que méritoit
la grandeur de l'Action , &
la dignité de laCompagnie.
Le Portrait du Roy eſtoit
élevé ſous un riche Dais de
254 MERCVRE
Velours rouge à franges
d'or , fur un Fauteüil de la
mefme Etofe. De l'autre
cofté eftoit celuy de M
'Archeveſque de Lyon,Protecteur
de l'Académie , fur
un grandTapis de Satin vio.
let. Lejour de la Feſte, à dix
heures du matin, les Acadé
miciens , qui ſont déja au
nombre de quinze, ſe trouverent
dans la grande Eglife,
aux Places qui leur avoient
efté préparées. La Meſſe &
les Prieres pour le Roy , furent
chantées en Muſique.
A deux heures apres midy,
GALANT. 255
tous les Corps de Ville fe
rendirent dans la Salle dont
je vous viens de parler. Le
Bailliage , l'Election , les
Echevins , la Prevoſté , les
Corps Eccleſiaſtiques, & les
Réguliers, y prirent les Places
qui leur eſtoient deſtinées.
Ily eut mefme grand
nombre de Dames , qui y
vinrent das une tres-grande
parure , avec pluſieurs Gentilhommes.
On diftribua
d'abord des Copies imprimées
des Reglemens & Statuts
de l'Académie ; & un
peu apres , les Académi
256 MERCVRE
ciens , tous en habits de cerémonie,
fortirent d'une Biblioteque
qui eſt proche de
cette grande Salle,& ſe placerent
fur des Fauteüils le
long d'une Table, couverte
de riches Tapis de Turquie.
Trois d'entr'eux , ſçavoir,
M' Terreffon Directeur, M'
Beffie du Peloux Secretaire,
&M'Mignot de Buſſy Lieutenant
General du Bailliage
de la Province, diſcoururent
fur le Sujet que l'Académie
leur avoit donné. Ce Sujet
eſtoit, Le Triomphe des Paffions.
La matiere fut traitée
GALANT. 257
A
&
avec beaucoup d'éloquence;
& la grace des Orateurs,
jointe à la beauté des expref
fions dont ils ſe ſervirent,
charma toute l'Aſſemblée.
Le R. Pere General des
Capucins, dont je croy vous
avoir déja parlé , devant arriver
à Mayenne au Bas
Maine le 30. d'Aouſt ſur le
midy. On n'en fut pas fitoft
averty , que pour reconnoî
cre les ſervices, que cette
Ville reçoit cótinuellement
de ceux de cet Ordre, on fit
affembler les Proceffions
pour aller à ſa rencontre.
Sept. 1680.. Y
258 MERCVRE
-1
s
Elles le joignirent à un quart
de lieuë de Mayenne , & le
códuifirent ſolemnellement
au Convent des Capucins,
où il fut en ſuite viſité par
toutes les autres Communautez
de Religieux & Religieuſes.
M de Ville allerent
le haranguer , & luy
firent le Préfent qu'ils ont
coûtume de faire dans des
occafions de cerémonie. Les
Officiers de l'Election, de la
Barre Ducale,Grenier àSel,
Maréchauffée , accompa
gnez des Députez de laNo
bleffe & de la Bourgeoific,
GALANT. 259

les fuivirent tous en Corps,
& le haranguérent auffi
apres eux. Ce ne furent que
marques de réjoüiſſance
dans toute la Ville. Le ſon
des Tambours,Fifres,Trom-
- petes, Violons, & autres Inf
- trumens , ſe mefla au caril
lon de toutes les Cloches,
& on luy auroit rendu de
plus grands honneurs le len
demain, ſi ayant appris que
la Maifon de Ville s'eſtoit
aſſemblée pour en réfoudre,
il ne ſe fuſt pas retiré ſecre
tement dés le point du jour.
Cet Ordre eft par tout
Yij
260 MERCVRE
dans une tres-grande con
ſidération, & on le peutvoir
par l'accueil que Madame
la Dauphine a fait au Pere
Innocent de Mainard, de la
Province de Lyon , qu'elle
a mandé pour l'arreſter aupres
d'elle. Cetre Princeſſe
L'avoit entendu prêcher à
Munich, & il luy avoir prédit
qu'elle feroit Dauphine
de France . Elle l'a reçeu , au
retour de fon Voyage, avec
des bontez extraordinaires,
& ena fait une peinture tresavantageuſe
à Sa Majefté.
Je vous envoye une nouGALANT.
26г
velle Médaille que j'ay recouvrée
du Roy d'Angleterre.
Dans la Face droite,
ce Prince eſt à demy-Buſte,
& autour , Carolus ſecundus,
Dei gratia, magnæ Britannia,
Francia , & Hibernia Rex.
Dans le Revers , on voit les
Arts précedez de la Vertu,
qui conduit un jeune Enfant;
& dans le loingtain
paroift une Mer chargée de
Vaiſſeaux , & ces mots autour
, Institutor augustus.
Le Roy d'Angleterre. connoiffant
qu'il eſtoit d'une
grande utilité pour fon
262 MERCVRE
Royaume , de faire élever
&inftruire de jeunes Enfans
dans la connoiſſance de la
Marine , afin d'en faire des
Matelots , inſtitua un College
, où ils font nourris &
enſeignez aux dépens de
Sa Majefté. C'eſt en mé
moire de cet Etabliſſement.
que cette Médaille a efté
frapée.
Je vous parlay des Vaif
ſeaux commandez parM'le
Comte d'Eſtrées , Vice-Admiral
, quand ils partirent
de France , & je vous nommay
enmeſme temps tous
GALANT. 263
les Officiers qui ſont deſſus.
Ils allerent dans la Riviere
de Lisbonne , & auffi-toft
M² le Comte d'Eſtrées ſe
rendit au Palais pour y falüer
la Reyne de Portugal,
dont il a l'honneur d'eſtre
Parent. Cette Princeſſe
ayant demandé à voir les
Officiers François qui eftoient
ſur ſes Vaiſſeaux , on
les fitentrer, mais comme le
nombre en estoit fort grand,
&que ſa Chambre s'entrou.
va d'abord remplie , fans
qu'elle puſt bien confiderer
une partie de ceux qui ef
264 MEROVRE
toient entrez , elle les priade
paſſer tous dans une fort
grande Salle , où elle ſe remditincontinent.
Elle les trouva
auſſi leſtes que bien faits,
leur parla de la maniere du
monde la plus obligeante,
& leur fit donner pluſieurs
rafraîchiſſemens. Ainfi , il
n'y eut aucun de ces Officiers
qui ne trouvaſt lieu de
ſe loüer des bontez de cette
Reyne: Le vent contraire
empéchant M'le Vice-Ad
miral d'aller à Salé, au fortir
de la Riviere de Lisbonne,
il fit route droite pour la
Martinique,
GALANT. 26;
Martinique, où il moüilla le
jour de S. Jean avec ſon Efcadre,
qui avoitpreſque toûjours
eu vent arriere. Il en
devoit partir au commencement
de Juillet , &y revenir
ſur la fin d'Octobre , apres
avoir viſité les Coſtes de l'Amérique.
On m'a envoyé un for
joly Inpromptu,dont ilvou
fautdire le ſujet. Je ne ſçay 1
lesEaux deMeyne vousfon
connuës Meyne eſtunpeti
Village ſur leGardon, àun
lieuë du Pont duGas, faitpa
les Romains à trois étage
Sept. 1680. Z
266 MERCVRE
d'Arches , pour ſervir d'A
queduc au fameux Amphi
theatre de Niſmes . Tout le
monde ſçait que ces deux
Pieces font les plus entieres
& les plus fuperbes de tout
ce qui nous reſte de l'Antiquité.
Dans ce Village il
y a une Fontaine minérale,
dontles eaux firent autrefois
recouvrer la ſanté au feu
Roy. Elle est celebre, & attire
tous les ans pendát l'Eté
les bellesDames & lesHom
mes galans du Bas Languedoc,
mais fur tout de Montpellier.
Ony vient auffi en
GALANT. 267
foule d'Avignon , de Provence
, & de Dauphiné.
Comme le Lieu eft petit,
tout le beau Monde ſe loge
àMonfrin. C'eſt un tresgros
Bourg dans le voiſinage
, appartenant au Marquis
du meſme nom. Le
Gibier y ayant eſté rare la
derniere fois pendant quelques
jours, des Dames d'un
-mérite fingulier , engage
rent M' de Grefeville , Conſeiller
en la Cour des Aydes
de Montpellier, à écrire un
Billet en Vers à Mademoifelle
de Monfrin , qui eft
Zij
268 MERCVRE
une Perſonne des plus ac
complies de la Province,
pour la prier de leur envoyer
quelque ſecours. II
écrivit le Billet , & ce premier
Inpromptu parut digne
de la delicateſſe de ſon
efprit. Il ne produifit pourtant
qu'une Réponſe pleine
de loüanges pour M' de
Grefeville ; & comme ces
Dames en attendoientquel
que choſe de plus ſolide,
"elles l'obligerent à en écrire
un ſecond; ce qu'il fit fur
l'heure, & en leur préſence,
Voicy ce qu'il contenoit,
GALANT. 269
B.
Elle Iris,jamaisis la louange
N'apayélesversdignement.
Leurjuste prix estseulement
-Ce quiſe boit&qui fe mange.
La loüange a beaucoup d'appas,
Mais c'est uneviande malfaine,
Elle estauffi creuse que vaine,
Etfait faire un méchant repas .
Voussçavez que le Mont Parnaffe
• N'est rien moins qu'un Pais de
chaffe
Et qu'il n'y croist que du Lauriers
De toute autre chose, diſete.
Si ceMontportoit du Gibier,
Qu'il feroit bon eftre Poëte,
Et que faire des Vers feroit un doux
mestier!
Ceux qui veulent qu'on
foit quelquefois entraîné
Zij
270 MERCVRE
dans le malheur par une
fatalité inévitable , trouveront
dequoy justifier leur
opinion dans ce qui eft arrivé
àLyon depuis un mois.
La choſe eſt publique , &
elle a eu autant de témoins
qu'il ſe trouve d'Habitans
dás cette fameuſe Ville. Un
Homme d'un caractere à
devoir dóner exemple,ayant
fait paroiſtre quelque déreglement
de conduite , fur
arrefté par l'ordre de ceux
qui avoient pouvoir ſur luy,
&mené fans bruit dans les
Prifons de l'Archeveſché,
GALANT 271
où l'on vouloit que le manque
de libertépendantquel
que temps, luy tinſt lieu de
penitence. Il y demeura
trois jours fans qu'on fongeaſt
à l'interroger. Son hu
meur eſtant un peu emportée,
il eut demeſlé avec d'autres
Prifonniers , & fut enfermédans
un Cachot clair
par le Concierge , qui ne
trouva que ce ſeul moyen
d'arreſter ſa violence. Cette
rigueur apparente qu'il s'i
ordre
magina venir d'un ordre particulier,
luy fit croire qu'on
exigeroit de luy quelque fa-
Z iij.
272 MERCVRE
tisfaction honteufe. Dans
Dans
cette penſée il chercha às'é
vader , & ſe ſervit pour cela
d'un petit couteau , que le
Concierge avoit negligé de
luy ofter, Il fit fi bien qu'il
défit une pierre du Cachor;
mais déſeſpérant de fuïr fans
eſtre apperçeu , il pritun
autre deffein, & s'y arreſta,
fans examiner l'horreur de
fon entrepriſe . Le Geolier
qui luy apporta à dîner ſur le
midy, s'eſtant baiffé pour fe
décharger , ce Malheureux
prit ce temps pour luy donner
fur la teſte un coup de
S
GALANT. 273
la pierre qu'il avoit levée.
Le coup n'ayant pas porté
affez fortement pour l'étourdir,
ils ſe ſaiſirent au corps.
Pendant ce combat, le Prifonnier
que la rage poffe
doit, tira fon petit couteau,
& en perça le ventre du
Geolier. Le Geolier s'écria.
Ses cris attirerent le Con
cierge qui dînoit dans ſa cui
fine. Ildefcendit auffi-toſt,
tenant un grand couteau à
la main. Le Prisonnier ſe
voyant perdu , ſauta ſur luy,
& fon défeſpoir luy donnant
des forces, il luyarracha fon
A
274 MERCVRE
couteau, dont il luy porta
trois coups mortels. En mefme
temps il fortit tout en
furie , & trouvant la Femme
du Concierge qui le voulut
arreſter, il la traita de la meſ
me forte. La Servante à qui
il eſtoit tout preſt d'en faire
autant, luy jetta les Clefs de
la Prifon, & ſe ſauva. Il ou
vrit la porte , & on fut fort
étonné de le voir tour furieux
dans la Ruë, armé d'un
couteau , & fuivy du Geo
lier qui crioit au meurtre,tenant
ſes boyaux. L'Autheur
de ces crimes en alloit faire
GALANT. 275
un nouveau , pour s'échaper
d'un Huiffier qui s'oppofoit
à ſa fuite , lors qu'un coup
de Fourche qui luyfut dóne,
l'abatit par terre. On le remit
auffitoft dans une étroi
te Prifon. LeConcierge qu'il
avoit frapé au coeur, mourut
dans le meſme inſtant , ſa
Femme, le lendemain, & le
Geolier deux jours apres. Les
Juges n'en employerent que
trois à faire le Procés au Cri
minel , qui a expié publi
quement toutes ſes fureurs,
par le plus cruel de tous les
Tuplices.
276 MERCVRE
:
La liberté eft quelquecho
ſe de ſi prérieux , qu'il faut
eftre bien ennemy de ſoymeſmepour
ſe rendre digne
d'en eſtre privé. Voyez combien
elle est preférable àtout
autre bien pour les Oyſeaux
meſmes , par ce Conte du
Solitaire de Carpiagne. Tout
ce que vous avez veu de luy
vous a plû ,&vous ferez fans
doute bien aiſe d'apprendre
que ce ne ſera pas là le der
nier Ouvrage , que je vous
envoyeray de ſafaçon
GALANT. 277
5252525252525255
LE PINCON
3
FUGITIF.
CONTE.
A
NPinçontendrementaimé
Pourla douceur defon ramage
Songeoit à s'évader de la perite
Cage,
Où depuis plus d'un an il estoit
enfermé.
UnjourſonMaistre estant charmé
De l'ouir frédonneravec tant de
justeffe,
Le tire de prison , le baise , le careffe,
Etlefait percherfurfon doigt.
278 MERCVRE
Au lieu que cet Ingrat répondeàſa
:
tendreffe,
Ilpartfans lay rien dire, &vole
vers le toit.
Son Maiſtre met tout en pratique
Pour l'obliger à revenir.
Sois aſſuré qu'à l'avenir
Tu ſeras mieux chez moyque
n'eſt mon Fils unique.
Je te promets , luy difoit- il,
Qu'à la place des grains de
Mil
Ta mangeoire ſera pleine de Caftonnade.
Jé prétens que la Limonade
Soit ton ordinaire boiffon,
Mais neant; nostre ingrat Pinçon
Luy dit enſecoüantſes ailes,
Toutes ces promeſſes ſont
belles ,
Jadis elles m'auroient ténté,
GALANT. 279
Mais maintenant je trouve en
elles
'Moins de douceurs quedansla
liberté.
M' le Marquis deCroiſſy,
Fils deM'Colbert de Croiſſy
Miniſtre & Secretaire d'Etat
, a ſoûtenu depuis quel.
ques jours des Theſes ſur
toute la Philofophie. Com-
-me elles ſont dédiées au
Roy, il les préſenta à Leurs
Majeftez , à Monfeigneur
le Dauphin , à Madame la
Dauphine , & à Monfieur,
dans des Cadres magnifiques
, & leur expliqua en
280 MERCVRE
meſme temps , d'une ma
niere auſſi ailée qu'agreable,
ce que toutes les Figures fignifioient.
Toute la Cour
en fut fort contente; & parmy
les loüanges qu'on luy
donna, on fit paroître beaucoup
de ſurpriſe de l'oüir
parler avec tant de préſence
d'eſprit, &de le voir ſi avancé
dans ſes Etudes , quoy
qu'il n'ait encor guére plus
de quatorze ans. Deux raiſons
faifoient que le Deſſein
de ces Thefes ne pouvoit
eſtre que beau. Le Roy en
fourniffoit la matiere ; &
GALANT 281 ;
cette grande matiere eftoit
traitée par un des plus beaux
Génies du Siecle. Vous le
croirez, quand j'auray nommé
M'le Brun. Il faut vous
en donner l'explication .
Le Roy paroiſt dans ces
Theſes,donnant d'une main
la Paix à l'Europe. Elle est
armée, pour déſignerſa puif.
fance; &laThiare & lesClefs
qui font aupres d'elle, mar--
quent que c'eſt l'Europe
Chrétienne. Comme leRoy
donne cette Paix apres avoir
terraffe la Diſcorde & la
fureur de la Guerre , il les
Sept.1680. Aa
282 MERCVRE
tient l'une & l'autre fous fes
pieds, pendant que de l'autre
main il arreſte la Vic
toire qui luy montre de nou
veaux Trophées, & de nouvelles
Palmes à acquérir. Le
Foudre de ce Grand Monarque
eſt entre les mains
de l'Amour de la Paix. Cette
Paix eft fuivie de l'Abon
dance, de la Magnificence,
&de la Tranquilité. On voit
la Gloire au deſſus du Roy.
Elle luy met une Couronne
fur la teſte ; & l'Amour de
l'Immortalité qui en porte
une autre, paroiſt tout preft
GALANT: 283
à l'en couronner. Derriere
laGloire, font la Pieté & la
Douceur , fort empreffées
à fermer le Temple de Ja
nus. La Renommée , qui
eſt de l'autre coſté , déploye
le Guidon que tient la Victoire
, pour faire lire ce qu'-
elle a publié avec ſa Trompete.
La Philofophie eſt au
deſſous, repréſentée par une
Femme venerable , à qui la
Nature fait part de tous fes fecrets. Cette derniere pa
roiſt en bas ſous la figure:
d'une autre Femme cou
ronnée du Cercle du Zo
Aai
T
284 MERCVRE
du
diaque , ayant aupres d'elle
un Lyon pour ſymbole d
Feu; des Fruits, & des Animaux
féconds , pour repréfenter
l'humide ; & un Vautour
devorant un autreOyſeau,
pour ſignifier le retour
de toutes choſes , la Nature
ſe reproduiſant par ſa deftru-
Ction. Tout cela ſe voit par
le moyen du Flambeau que
l'Amour de la Sageffe tient
entre ſes mains. CetAmour
eſt celuy qui fait connoiſtre
au Roy les beautez de la
Philofophie , de laquelle il
déploye auffi le Manteau,
GALANT. 285
f
dont les plis ſont comme
autant de degrez qu'il faut
monter pour parvenir au
comble de la ſageſſe.Ce mef
me Amour repréſente auſſi
leGéniede celuy quiſoûtient
laThese. Toutes ces chofes
eſtant inventées heureuſe.
ment, jugez,Madame, com
bien de beautez l'exécution
ya adjoûtées. Vous ſçavez
de quelle maniere M² le
Brun traite les Sujets qu'il
entreprend , l'union qu'il
donne à chaque partie , &
Davec combien de vivacité &
de force tout ce qui part de
286 MERCVRE
ſa main eſt exprimé. Ce
n'eſtpas tout ce que je vous
diray aujourd'huy de ce
merveilleux Génie. Cette
Lettre fera accompagnée
d'une ſeconde ſur le Voyage
quele Roy a fait en Flandre,
àla finde laquelle vous trou
verez la Deſcription du fuperbe
Eſcalier de Verſailles,
ſi ſouhaitée de tout ce qu'il
ya de Gens curieux. Quant
à la Theſe dont je vous
parle, elle a eſté gravée par
le fameux M' Edelinck , &
fut foûtenuë au College de
Harcourt ſous M. de Chan
GALANT. 287
telou tres-habile Profeſſeur,
apres que M'le Marquis de
Croiſſy l'eut préſentée aux
principales Perſonnes de
l'Etat . L'Aſſemblée eſtoit
compoſée de Meſſieurs les
Princes de Conty & de la
Roche- sur- Yon , de Monfieur
le Comte de Vermandois
, de Meſſieurs les Car
dinaux de Boüillon , d'Ef
trées , & de Bonzy , de plu
1
fieurs Archeveſques &Evef
ques , de Monfieur le Pre.
mier Préſident , d'un fort
grand nombre de Ducs &
Pairs, Maréchaux de France,
288 MERCVRE
Préſidens à Mortier , Am
baffadeurs , &Miniftres des
Princes Etrangers , & enfin
d'une infinité de Perſonnes
de la premiere qualité. Un
des Fils de M Pelletier fit
l'ouverture de laTheſe avec
beaucoup d'applaudiſſemét.
La force & la juſteſſe des
Réponſes du Soûtenant fu
rent admirées de tous ceux
qui l'entendirent, & il n'y
eut perfonnequi ne demeuraft
d'accord que la pené
tration de fon eſprit , & la
folidité de ſon jugement,
alloient beaucoup au dela
de
GALANT 289
de tout cequ'on en pouvoit
attendre à fon âge. Il n'a
pris des Leçons publiques
que pour la Philofophie.
Tout le reſte, il l'a appris en
particulier; & M de Flogny
fon Précepteur , Homme
tres- éclairé , eft le ſeul qui
ait eu ſoin de ſon éducation
& de ſes études. Vous ne
fçauriez croire combien ce
jeune Marquis a lû. Auſſi
peut- on dire qu'il n'ignore
preſque rien. Il ſçait l'Hif
toire fainte & profane , en
tend la Fable admirable
ment, & parle Latin avec
Sept. 1680. P.2 . Bb
1290 MERCURE
une facilité & une pureté
qui ſurprennent. Il a la mé
moire fort heureuſe ; & comme
il eſt extrémement curieux
, il prend plaifir à fe
faire inſtruire des chofes
nouvelles. Beaucoup d'autres
qualitez tres- dignes de
luy, loûtiennent ces avantages.
Il eſt doux, ſage, civil,
d'une humeur commode &
agreable , & auffi honneſte
qu'il eſt vertueux.
1
La réputation des Eaux
de Vichy augmentant de
jour en jour, on y voit toujours
grand nombre de Per
GALANT. 291
ſonnes de qualité qui s'y
rendent pour en boire , ou
pour y prendre le Bain.
Madame la Ducheſſe de
Monmouth y eft arrivée deepuis
peu de temps, avec un
grand Equipage. Elle est
magnifiquemét logée chez
M² de Pongibaud Lieutenant
General. Ily a d'ailleurs
un tres-beau monde,
tous Gens de naiſſance &
de mérite. Ce font M le
Préſident de Champlâtreux,
M le Commandeur d'Avergne
, M'le Sonéchal de
Vannes en Bretagne , M'le
Bbi;
292 MERCVRE
Marquis de Colligny, Beaufrere
de M'le Marquis de
Segnelay à cauſe de la premiere
Femme , Madame
l'Abbeſſe de Joüars , Madame
la Marquiſe de Pomy,
Madame la Comteſſe de
Buffet, M'le Marquis de Salins,
avec Madame ſa Fenime
, Mademoiselle de Crenan
, Mefdames de Monts
& Giraud , M les Marquis
de Mailly , de Chaſteaugay
& de Nefle, M' le Chevalier
de S. Germain , M² Donguy
de Lyon, &pluſieurs autres.
Vous jugez bien que tant
GALANT. 293
-
d'illuftres Perſonnes ne font
pas aſséblées dans un ſibeau
Lieu, ſansy prendre tous les
divertiſſemens que la Saifon
peut offrir. La Promenade,
Ia Chaſſe , la Danſe , le Jeu,
& les grands Repas , font
des plaiſirs qui n'y manquent
point. Ainfi on peut
dire que pendant le Carna.
val meſme, on ne ſe divertit
pas mieux dans les meilleures
Villes de France , qu'on
fait à Vichy dans les ſaiſons
propres àprendre des Eaux.
Apropos de Jeu, il n'y a
plus de Baffete, & elle vient
1
Bb iij
294 MERCVRE
d'eſtre défendue avec tou
tes les précautions neceſſaires
pour empeſcher qu'on
n'y jouë Quoy que de tout
temps on ait fait mefme
défenſe pour ce qu'on appelle
Jeux de hazard , ils
n'ont pas laiffé d'eſtre tolérez
, fi ce n'eſt lors que l'adreffe
des Hommes en a in
venté de ruineux , qui faifint
l'entiere occupation de
ceux qui ont le malheur de
s'y attacher , les oblige,
quand ils ont beſoin d'argent,
à ſe ſervir de moyens
qui enrichiſſent les Prêteurs
GALANT. 295
en trop peu de temps. Tel.
fut leHoca iilly a quelques
années, & telle eſtoit la Baf-
-ſete il n'y a encor que quelques
jours. Le Hoca a efté
défendu dans ſon temps,&la
Baſſere l'eſt préſentement.
C'eſt ce que les ſoins de
M'le Premier Préſident
nous ont procuré, & un des
effets de l'active vigilance
qu'il a toûjours pour le bien
public
Le Roy a acheté cinquatequatre
Maures , véritables
Afriquains , qu'il a voulu
voir depuis quelques jours.
Bb iij
296 MERCURE
1
On les mena à Verſailles,
où ils ſe rangerent dans une
des Courts de ce ſuperbe
Palais. Si toſt que Sa Majefté
parut , ils la falierent
tous en meſme temps à la
maniere de leur Païs , c'eſt
à dire, en ſe proſternant la
face,&ſe mettant de la terre
fur la teſte. Ils avoient cha
cun un Caleçon jaune. Le
reſte -du corps , que l'or
voyoit nu , eſtoit d'un noir
fi luiſant, qu'il paroiffoit du
Verny. Ils font tous âgez de
vingt-cinq ans , ou environ,
&doivent fervir fur le Canal
de Verſailles .
GALANT. 297
L' Intendance de Tou
raine qu'avoit feu M' Tubeuf,
a efté donnée à M
de Bechameil Marquis de
Nointel , Fils de M'de Bechameil
Secretaire du Con
feil d'Etat , Direction & Finances
de Sa Majefté. Le
mérite du Pere vous eft connu,
&c'eſt une preuve bien
gloricuſe de celuy du Fils,
que le choix quivient d'eftre
fait de fa Perſonne pour cet
important Employ. Il a efté
Subſtitut de M'le Procureur
General, Confeiller au Parlement,
Députépour lavé
298 MERCVRE
rification des Titres de la
Chambre des Comptes de
Nantes , & eſt Maiſtre des
Requeſtes depuis fix ans.
La place de feuë Mademoiſelle
des Adrets a eſté
auſſi remplie par deux nouvelles
Filles d'Honneur qui
font entrées chez Madame.
L'une eſt Mademoiselle de
Chauſſeray, âgée de quinze
à ſeize ans , grande , bien
faite , & qui a beaucoup
d'eſprit. Elle fort originairement
des Princes du Bas
Berry , & de la Maiſon de
Partenay ; & deſcend du
GALANT. 299
coſté des Femmes, de celles
de Briffac , de Rohan,&de
pluſieurs autres des plus
conſidérables de Bretagne,
d'Anjou, & de Poitou. L'autre
eſt Mademoiselle de
Loube. C'eſt une fort belle
Brune , jeune , bien faite,
& fpirituelle , & d'une des
plus anciennes Nobleſſes
d'Anjou . Ainfi Madame a
préſentement cinq Filles
d'Honneur.
Il y a eu de tres-grandes
pertes à Grádvilliers, Bourg
de Picardie. Toutes les Maifons
( il y en avoit du moins
300 MERCVRE
huit cens ) ont eſté brûlées,
à l'exception de fix ou ſept,
& d'un Monaftere de Filles.
Cet Incendie arriva la nuit
du premier au ſecond jour
de ce mois, par la faute d'une
Femme qui chaufoit fon
Four. Le feu fut fi violent,
qu'à fept lieuës de là on vit
le Ciel aufli clair que ſi le
Soleil euſt eſté preſt de paroiſtre.
Il n'eſtoit pourtant
que deux heures apres minuit.
Le Curé du Lieu courut
d'abord à l'Eglife pour
fauver les choſes ſaintes , &
trouva à fon retour ſa Mai
GALANT. 301
fon toute embraſée. Il fut
impoflible d'éteindre le feu.
En moins de deux heures
tout fut confumé. Pluſieurs
Perſonnes périrent, ou brû
lées, ou étoufées. Les Clo
ches furent fonduës, & il ne
reſta rien de toute l'Eglife.
Ily a un Marchand de Laine
qu'on dity avoir perdu cent
mille francs . Le meſme defaſtre
est arrivé à Crevecoeur
Bourgdes enviros deGrand
villiers, &plus de cinq cens
Maiſons y ont eſté réduites
en cendres.
Ma Lettre groffit , & il
302 MERCURE
eft temps que j'abrege les
Nouvelles dont j'ay encor
à vous faire part. Mademoiſelle
deClermont, l'une
des Filles de Son Alteſſe Séreniffime,
eſt morte le 17. de
ce mois. Pluſieurs dents qui
luy ontpercé toutes à la fois,
en ont efté cauſe. Elle n'avoitguére
plus d'un an. On
l'a portée à Valery , pour y
eſtre enterrée avec les Princes
de ſa Maiſon..
Mademoiſelle Sevin de
Quincy, eſt morte auffi depuis
quatre jours , & laiſſe
une grande deſolation dans
GALANT. 303
r
A
ſa Famille. Elle avoit qua.
torze à quinze ans, & eſtoit
Fille unique de M Sevin,
Seigneur de Quincy , Confeiller
au Parlement, & Préſident
aux Enqueſtes.
Je vous appris il y a un
mois ou deux , la mort de
M' Sanguin Maiſtre-d'Hôtel
de fu M'd'Orleans, & vous
entretins affez au long de
tout ce qui regarde cette
Famille. M' Sanguin ſon
Parent , Premier Maiſtred'Hôtel
du Roy , l'a ſuivy
le premier jour de ce mois.
Il eſtoit tombé malade pen-
1
304MERCVRE
dant le Voyage de la Cour,
&il eſt mort en chemin.
Son Corps a eſté porté à
Livry, dont il eſtoitChafte.
lain&Capitaine desChaſſes,
auſſi-bien que de Bondy.
On peut connoiſtre combien
il eſtoit confideré, par
lapermiſſion qu'il avoit euë
d'acheter de M'le Maréchal
de Belfons la Charge dePremier
Maiſtre-d'Hotel qu'il
exerçoit , & qui eſt une des
plus belles de la Maiſon de
Sa Majeſté. Madame Sanguin
ſa Veuve , eſt Fille de
feu M' de Bordeaux Sur
GALANT. 305
Intendant des Finances , &
Soeur de M. de Bordeaux
| Ambaſſadeur en Angleterre,
Chancelier de la Reyne,
& depuis Maiftre des Requeſtes
, & Conſeiller au
GrandConfeil. De leur Mariage
il n'eſt forty qu'un ſeul
Fils , pourveu par le Roy en
furvivance de la meſme
Charge de Premier Maiftred'Hôtel.
Il a épousé la Fille
deM le Duc de S. Aignan,
& en ce temps là, on l'appel
loitMarquis de Livry. Vous
pouvez vous ſouvenir de ce
que je vous en dis alors, &
Sept. 1680.
CC
306 MERCVRE
ainſi je nevous en répéte
J ajoûte deux autres morts.
L'une eſt celle de Dame
Catherine Briçonnet,Veuve
de Meffire Adrien du Drac,
Scigneur de Dannevoux,
Beaulieu , & Pecy , Lieutenant
General des Camps &
Armées , &Gouverneur de
la Ville de Dampvilliers ;
& l'autre , celle de M' Robinet
S de Villiers , Lieutenant
pour le Roy au Gouvernemet
de Marienbourg,
& Maiſtre- d'Hôtel de Madame
la Dauphine. Il a peu
1
GALANT 307
- joiy de cette Charge, dont
Sa Majesté le gratifia quand
Elle diftribua cellos de la
Maiſon de cette Princeffe.
Quant au nom de Briçonnet
, il vous fait connoiftre
une Famille, qui a paru avec
gloire depuis plus de deux.
cens ans dás toutesles Com
pagnies Souveraines de Pa--
ris. Elle a donné un Cardi
nal General des Finances,
des Acheveſques deRheims
& de Narbonne , des Eveſ
ques de Meaux, de S. Malo,
- de Niſmes, de Toulon, &de
Lodeve , un Chancelier de
Ccij
२०४ MERCURE
France, plufieurs Prefidens,
Maistres des Requeſtes , &
Intendans de Juſtice.
L'Allemagne n'eſt pas
plus exempte de morts que
la France, &l'Empire a perdu
deux Electeurs. L'un eftoit
Jean-George II. Duc de
Saxe, de Juilliers, deCleves,
&de Monts , Grand Maré.
chal , Prince & Electeur de
l'Empire , Landgrave de.
Thuringe, Marquisde Mifnie
& de Luface , Bergrave
de Magdebourg, Comte de
Henneberg , de la Marck,
&de Ravenſberg, Seigneur
GALANT. 309
ما
de Voirland & de Raveftein,
mort à Fridberg le premier
du dernier mois. Il
eſtoit né le 31. May 1613. de
Jeeaann-George L. du nom
Duc de Saxe ; & de Magdelaine-
Sibille Marquiſe de
Brandebourg- Pruffe , Fille
du Duc Federic , & avoit
épousé le 13. Novembre 1638,
Magdelaine - Sibille Marquiſe
de Brandebourg, Fille
de Chreftien Marquis de
Brandebourg- Anſpach.
eſtoit entré à l'Electorat le
19.Octobre 1656. Jean Geor
ge III. fon Fils, quiluy vient
II
310 MERCURE
\
de ſucceder, Prince Electo
ral, Chevalier de l'Ordre de
l'Eléphant , eft né le 2...de
Juin 1647. & a épousé en
1663. Anne- Sophie Princeffe
de Dannemarck, Fille aînée
du feu Roy Frideric III. &
de Sophie-Amalie Ducheffe
de Lunebourg , dont il a
deux Garçons & une Fille.
Le feu Electeur fon Pere a
eſté longtemps malade d'un
Cancer qui luy eſtoit venu
à la bouche. C'eſtoit un
Prince qui faisoit les chofes
avec grand éclat. Il avoit
une tres-belle Ecurie, & re
GALANT. 131
cevoit magnifiquemét ceux
- qui paffoient fur ſesTerres.
Cette mort a eſté ſuivie
de celle de Charles Comte
Palatin du Rhin,auffi Prince
& Electeur de l'Empire, arri
vée le 7. de ce mois. Il eſtoit
ſur le chemin qui va de Manheim
à Frankendal,lors qu'il
fut ſurpris d'apoplexie. Il
fortit auffitoft de fon Carroffe
; mais l'attaque fut fi
violente , qu'on ne pût le
fecourir. Ainfi on peut dire
qu'il eſt mort fubitement,
l'indifpofition dont il ſe plai
gnoit depuis trois jours ef
312 MERCVRE
tant fort legere. Il eſtoit né
en1617. de FridericV.Comte
Palatin, Roy de Boheme, &
d'Elizabeth d'Angleterre,
&avoit épousé en1650.Charlote
Landgrave Ducheffede
Caſſel , Fille du Landgrave
Guillaume , & de la Comteſſe
Amalie de Hannavv,
dont il a eu Charles Comte
Palatin du Rhin , Prince
Electoral , & Charlote-Elizabeth
, qui a épouséMonfieur.
Le Traité fait àMunf
ter en 1648. le rétablit dans
la poſſeſſion de ſes Terres,
dont la Diete de Ratiſbonne
l'avoit
GALANT. 313
1
l'avoit dépoüillé en 1623 .
mais la Dignité Electorale
ayant eſté transferée à Maximilien
Duc de Baviere,
lors que l'Electeur Comte
Palatin Frideric V. fon Pere,
ſe fit élire Roy de Boheme,
on en créa une huitiéme
dont il fut pourveu. Si- toft
qu'il fut mort , on dépeſcha
- un Courrier au Prince Electoral
fon Fils & fon Succeffeur.
Il eſtoit alors en Angleterre.
Ce Prince a épousé
Guillemete Erneffine Princeſſe
de Dannemarck , Soeur
du Roy Chriftien V. aupres
Sept. 1680.
Dd
314 MERCVRE
de qui elle estoit dans le
temps de cette mort. La
nouvelle en ayant eſté apportee
en France , le Roy,
la Reyne , Monſeigneur le
Dauphin,&Madame laDauphine,
ſe rendirent à S. Clou
pour témoigner à Leurs Alteſſes
Royales la part qu'ils
y prennent. Tous les Ambaffadeurs
&Miniftres Etrá
gers leur ont efté faire en
ſuite des Complimens de
condoleance , & toutes les
Perſonnes conſidérables de
la Cour ſe ſont acquitées du
meſme devoir. Vous remar
GALANT. 315
querez que les deux nouveaux
Electeurs font Beaufreres,
ayant épousé chacun
une Soeur du Roy de Dannemarck
à preſent régnant.
Ils font tous deux jeunes,
ont tous deux de la réputation,
& entrent l'un & l'autre
dans un rang qui fait
connoiſtre l'eſprit , la prudence
, & les grandes qualitez.
C'eſt en gouvernant
que tout cela paroiſt dans
fon jour. L'élevation met
tout ce qu'on eſt en veuë,
& il n'y a aucune vertu que
le Pouvoir fouverain ne faſſe
éclate.r
316 MERCVRE
Vous n'aurez l'Article des
Enigmes du dernier Mois,
que dans la Lettre Extraordinaire
que je vous dois envoyer
le 15. d'Octobre. En
voicy cependant une en figure,
dont Europe ravie par
Jupiter changé en Taureau
fait le ſujet, & deux en Vers,
fur leſquelles vos Amies
exerceront leur talent de
deviner. La premiere de
celles qui ſont en Vers , eſt
de M' Vignier de Richelieu;
& l'autre, de M Rault de
Roüen .
GALANT. 317
ENIGME.
JEfers lepetit &le grand,
Chacunfelonson grém'alonge, on
me réforme.
Iefuisfimple,jesuis galant, f
Lereçoy,comme on veut, touteforte
deforme.
Iefuis en mesme temps Geolier &
prisonnier
Du Maistre, du Valet, du Clerc, de
l'Ecolier;
Ien'ay de mouvemet que celuy qu'on
medonnes
Tantoſtjesuis bienhaut, tantoftje
fuis bienbas;
Glorieux deporter une aimable Per-
Sonne,
Pour meporterauffi, je ne la preffe
Pas
Dd iij
318 MERCVRE
Lefuis chez clle dans mon centre,
On me tientproprement, on a grand
Soin demoy;
Mais pour mefaire agir, quand ce
feroit un Roy,
Ilfaut qu'auparavant on se mette
enson ventre.
AUTPE ENIGME..
Er'aime que lesang,le meurtre
le carnage,
Le plus cruelTyran l'est beaucoup
moins que moy.
Iefurprensdans levol ceux quifentent
ma rage,
Et d'un aspect affreux jedonnede
l'effroy.
as
L'imite les Brigans,&cherche une
Echanguere
GALANT. 319
D'où jepuiſſe opprimer ceux queje
mets àmort.
Helas!quandje les tiens, c'estune
affairefaite,
Leur arracher la vie, estmmoonnplus
doux effort.
Se
Deleurs corps exposezje mefais un
trophée;
Mais comme ils marquent trop ma
noire trahison,
L'évite rarement qu'en sa bile
échaufée,
Quelqu'un, pour m'en punir, n'abate
ma Maiſon .
La vie eſt pleinede revers
ſi impréveus, qu'on ne doit
preſque jamais s'aſſurer ſur
fon bonheur. Ce que je
Ddij
320 MERCVRE
vous vay conter nous le fait
connoiftre. Deux jeunes Amans
s'aimant depuis longtemps
avec toute la tendreſſe
imaginable , virent
enfin arriver le jour heureux
où leur paffion devoit eftre
fatisfaite. La joye qu'ils en
eurent fut d'autant plusgrande,
que depuis pluſieurs
années, divers obſtacles leur
avoient fait eſſuyer les plus
cruelles traverſes qu'on ait
jamais éprouvées. Rien n'avoit
eſté capable de les def.
unir. Plus on s'eſtoitoppofé
à leur amour , plus il avoit
GALANT. 321
paru violent , & leur conſtance
, vertu fort rare aujourd'huy
, ayant fléchy
leurs Parens , leur avoit fait
obtenir le conſentement qui
pouvoit finir leurs peines.
Le Mariage fut celebré le
Lundy 2. de ce Mois ;
comme il devoit eſtre confommé
à Garge, Maiſon de
plaiſance qui apartenoit à
l'un des deux , dans le voifinages
de S. Denys , tous
ceux de la Nôce s'y rendirent.
Ce ne fut que joye
pendant tout lejour. Ily eut
un grand Soupé, &lesVio322
MERCVRE
lons enſuite. Sur les onze
heures, on fit monter laMariée
dans ſa Chambre. Le
Marié voulut ſuivre , mais
ſes Amis qui avoient deſſein
de danſer toute la nuit, le
forcerert à refter. Comme
ils connoiſſoient les empreffemens
de fon amour ,
toit un plaifir pour eux de le
voir foufrir pendant quelques
heures. Il ne laiſſa pas
de diſparoiſtre; mais trois ou
quatre d'entr'eux qui s'eftoient
ſaiſis de l'eſcalier, leur
oftant tout lieu de craindre
c'ef
qu'il vinſt à bout de les
GALANT. 323
ébloüir, ils crurent qu'ils ne
feroient pas longtemps ſans
le revoir. Cependant on
avoit couché la Mariće, qui
eſtant demzurée ſeule, avoit
fermé la Porte en dedans.
A peine y avoit il un quartd'heure
que les Dames eftoient
forries de fa Chambre,
qu'on luy entendit pouf
for de grands cris. On courut
àelle , & comme la Clef
ne put ouvrir , & qu'on luy
parloit ſans qu'elle fiſt aucune
réponce , on fut contraint
d'enfoncer la Porte.
:
On futfort ſurpris de la voir
324 MERCVRE
par terre , dans un évanoüif
fement dont on eut grande
peine à la faire revenir. Elle
ouvrit les yeux ſans pouvoir
parler , & montra tant de
fois une Feneftre qui donnoit
ſur un Jardin, qu'on alla
voir ce que ſes ſignes vou.
loient faire entendre. On
apperçeut une Echelle contre
la muraille,& comme la
Lune éclairoit alors , on dif
tinguaunCorps étendu ſans
mouvement, fur des pierres
amaffées en ce lieu-la. On
deſcendit au Jardin dans le
meſme inſtant, & on y trou
GALANT. 325
va le Marié au pied de l'Echelle,
rendant les derniers
ſoûpirs. La menace que luy
avoient fait ſes Amis de le
retenir avec eux juſques au
jour, luy avoit fait prendre
deſſein de les tromper. II
l'avoit communiqué à ſa
Maiſtreſſe, qui pouvant ſans
honte accepter un rendezvous,
luy avoit promis de le
recevoir par la Feneftre. Elle
s'eſtoit enfermée par cette
raiſon. Sa précaution luy
fut inutile. Le Marié luy
penſant donner la main d'un
des plus hauts échelons , ſe
326 MERCVRE
laiſſa tomber à la renverſe,
& fi malheureuſement, qu'il
expira un quart - d'heure
apres ſa chute. Un ſi funeſte
accident accablant la
Mariée, vous jugez bien que
ce fut l'excés de ſa douleur
quila fit tomber de fon coſté
fans aucune connoiſſance,
apres les grands cris qui luy
attirerent du ſecours. Il eſt
fi rare devoir une Fille Veuve
, que les circonstances de
ſon infortune la rendent à
plaindre de toutes manieres .
C'eſt avec raiſon que l'excés
a toûjours efté blâmé
GALANT. 327
meſme en ce qui eft bon &
ſouhaitable. Rien n'eſt ſi
charmant que les beaux
jours , rien n'eſt ſi defiré,
nous en joüiffons ; cepen
dant deux raiſons nous les
ont rendus fâcheux , le trop
grand nombre que nous en
avons de ſuite, & la chaleur
qui a eſté exceſſive pour la
ſaiſon. Comme ce beau
temps a eſté univerſel , les
maladies l'ont eſté de meſ
me, & il n'y a preſque point
de lieux où la Fiévre n'ait regné.
Vous aurez ſans-doute
Iceu que pluſieurs Perfon-
1
328 MERCVRE
nes du premier rang en ont
eſté attaquées , & je croy
vous faire plaifir de vous apprendre
leur guérifon.
Mademoiselle d'Orleans
enfutpriſe la nuit que Leurs
Majeſtez arriverentàSedan.
Avantqu'Elles en partiffent,
elle allaleur témoigner avec
combien de douleur elle ſe
voyoit obligée de les quiter.
Le defir de les rejoindre,
pour achever leVoyagequ'-
elle avoit commencé avec
Elles, luy fit prendre le def
ſein d'aller de Sedan à Rétel
qui ſe trouvoit proche de
GALANT. 329
leur route ; mais ſa fievre
s'eſtant reglée en tierce, elle
fut forcée de ſejourner les
jours qu'elle avoit l'accés..
Sa bonne & forte conftitution
ne laiſſa pas de luy faire
furmonter l'abatement que
cette forte de maladie cauſe
à tout le monde. Ainfi cette
Princeſſe marchoit les jours
qu'elle estoit ſans fiévre ; &
ce travail joint à une grandeabſtinence,
la chaffa entie--
rement apres le cinquiéme
accés. Elle fejourna à Vil--
lers -Côtrets , pour voir à
loifir les Ajuſtemens que
Sept. 1680... Ec
330 MERCVRE
Monfieur a fait faire à cette
belle Maiſon , & arriva à
Paris le ſecond de ce mois,,
où elle reçeut viſite de tout
ce qu'il y a d'Hommes &de
Femmes de qualité. Elle y
prit quelques Remedes , &
alla en fuite à ſa Maiſon de
Choiſy, où elle les continue.
Le meilleur & le plus utile
qu'elle y trouve, eſt la pureté
de l'air, qui de l'aveu general
furpaſſe tous ceux des envi--
rons de Paris. Elle s'y occupe
à ordonner les chofes
qui reſtent à fairepour ache--
ver ſa.Maiſon , qui par less
GALANT. 331
foins de cette Princeſſe ſeras
une des plus agreables qu'-
elle euft pû choiſir pour la
Campagne.
5 Monfieur le Prince eſtoit
revenu de Flandre avec la
fiévre , & ce vous fera un
fujet de joye , ainſi qu'à
toute la France , de ſçavoir
qu'il eſt guéry. Je ne vous
dis point comment. Les
Medecins dont il s'eſt ſervy
font tres- habiles. Il a pris
deux fois des Remedes du
Medecin Anglois. La fiévre
a encor continué par quel
ques accés. Les Medecins
1
Ee ij
332 MERCVRE
ont toutde nouveau travaillé
à la chaffer , & elle n'eft
point revenuë.
Quant à Monfieur Col
bert, il n'eſt pas difficile de
croire qu'il fut plutoſt atta.
qué qu'un autre des fiévres
qui courent , parce que fon
attachement continuelàfer
vir l'Etat, ne luy laiſſe aucun
repos . Il avoit des accés de
quinze heures , & le Remede
du Medecin Anglois
l'a parfaitement guéry.
Ms les Ducs de Lefdi
guieres&de Villeroy ſe font:
ſervis du meſme Remede
GALANT 333
avec le meſme fuccés. L'affluence
des Perſonnes de
qualité qui alloient ſçavoir
tous les jours de leurs nouvelles
, eſtoit grande. On
peut connoifſtre par là combien
l'un & l'autre eft efti
mé. Auffi font-ils dans le
monde une figure qui ré
pond àleur naiſſance.
M' le Marquis de Cré
quy , revenu de fon Regiment
avec la fievre , n'a pas
eſté moins heureux , & le
Medecin Anglois l'a entie--
rement guéry, ainſi que
quantité d'autres que je ne
334 MERCVRE
vous nomme point, ne m'a
tachant qu'aux Perſonnes
d'un rang diftingué.
La petite Verole a efté
auſſi fort en regne. Madame
la Ducheſſe de Villeroy,qu'--
elle a attaquée , en eft tout
à faitguérie.
Si on guérifſoit de la mefme
forte des maux de l'amour
, l'Amant dont vous
allez entendre les plaintes,
ne ſe verroitpas réduit àfouhaiter
que la mort mette fin
à ſes foufrances. Il parle affez
agreablement pour mé
riter que vous l'écoutiez..
GALANT 335
LE BERGER FIDELLE ..
;
Avois laBrébis la
Quiparutjamais
plusbelle
das cesBois..
Je l'élevois depuisfix mois ,
Fen'avoisdeſoins quepour elle,
Etpour lay témoigner mon zele,
Jenégligeais tous mes autres.em--
plois.
Cependant l'Ingrate me quite
Poursuivre un autre Berger..
Envainje lafollicite
De rentrerfous ma conduite,
Etluyfais voir ledanger
Oùson aveuglement estprestde la
plonger.
Matendreſſe la choque,&mon amour
l'irrites
Malgré mille raiſons qui devroient
L'engager
3
336 MERCVRE
A ne mepas changer,
L'Infidelle triomphe, & rit de mon
mariyre..
Elle ofre ce trophée au Bergerqui
l'attire,
Món desastre cruel enfle leur va--
nite
F'en rougis dedépit, je pleure, je
Soupire,
Fe me plains defa cruauté,
Mais c'esttout, &mon coeur fuit
l'infidélité..
Fetâchequelquefois deparoiſtre in--
Sensible,
Etde mépriſerſes appas,
Mais pour cecoeur lafeinte eftimpoffibles
3
Mesyeux&messoupirs, belas!!
Diſentſans ceffeal' Inflexible,
Il t'adore, n'endoute pas ,
Satendreſſet'eſt trop viſible.
Grands
GALANT. 339
Grands Dieux, qui connoiſſez les
ennuisquejefens,
Ne rendrez-vousjamais un doux
calmeàmessens?
Me verray-je toûjours accabléde
trifteffe?
Ah,terminez plutost monfunefte
deftin.
Vous voyez la douleurqui me ronge
Sans ceffe,
Mavolage Brébis me ravitsatentreffe.
F'en prévoy des malheursfansfin.
Puisqueson inconstance éclate,
Et qu'elle est cependant maiſtreſſe
demonfort,
Qu'attendez-vous helas! accordezmoylamort,
Mais nepuniſſez pas l' Ingrate.
C. D. B.
Sept. 1680.
Ff
340 MERCVRE
"
Quoy qu'en diſent les
Amans , il y a un remede
contre l'Amour , quand on
eft d'humeur à s'en fervir.
Vous le trouverez marqué
dans les Paroles qui ſuivent.
Outre que la penſée en eſt
agreable, & l'expreſſion heureuſe
, vous devez d'autant
plus les eſtimer, qu'elles ont
eſté miſes en Air par une
jeune Perſonne de voſtre
Sexe. On l'appelle Mademoiſelle
d'O . Elle est du
Quartier S. Paul, dont elle
fait undes plus beaux ornemens
, & tres-digne Fille

iveutsurmonter vnpan=
4
mpor favo ra

GALANT. 345
d'une Mere qui ayant eſté
dans ſon Printemps la plus
aimable du monde , conſerve
dans ſon Eté tous les
agrémens que peuvent avoir
celles de ſon âge.
AIR NOUVEAU.
L
Emoment de l'absence est un
momentheureux ,
:
Pourqui veutsurmonter unpachant
dangereux.
N'allez pas négliger un tempsfi
favorable,
Tircis peut revenir aimable.
J'acheve par les Eveſchez
donnez . Mª de Bourlemont
Eveſque de Carcaſſonne
Fij
342 MERCVRE
eſténomméàl'Archeveſche
de Bordeaux. Je vous ay
amplement parlé de luy,
lors qu'enarrivantdeRome,
où il eſtoitAuditeur deRote,
le Roy le nomma à l'Ever
ché de Fréjus.
r
Me l'Eveſque de Lombez
a eſté fait Eveſque de Pa
miers. Onnepouvoitmieux
remplir une Place de cette
importance. Vous ſçavez
combien la réputation de ce
Prélat eſt établie , & avec
quel fuccés il a prêché ſous
le nom de Dom Cofme
Feuillant. Ilfirencetemps
GALANT. 343
1
là pluſieurs Oraiſons Fu-
Rebres qu'on admira. Tant
de choſes luy firent mériter
le Generalat de fon Ordre,
&enfuite l'Eveſché dont Sa
Majestévoulutrécompenfer
-ſon mérite.
M l'Abbé le Jay a eu
celuy de Cahors. Il eſt Petit-
Neveu de'M' le Jay, Premier
Préſident au Parlement
de Paris, dont la memoire
eſt ſi eſtimée.
' M' l'Abbé d'Etampes,
que le Roy avoit nommé à
l'Eveſché de Perpignan , l'a
eſté à celuy de Marseille. II
:
Flij
344 MERCVRE
eſt de la Maiſon de Valencé,
dont je vous ay parlé plufieurs
fois .
L'Eveſché de S. Brieu a
eſté donné à M l'Abbé de
Coëtlogon. Il eſt Frere de
Mademoiselle de Coëtlogon,
qui a efté Fille d'Honneur
de la Reyne , &qui a
épouséMª deCavois, Grand-
Maréchal des Logis.
M' l'Abbé de Bethune,
Fils de Madame la Comteſſe
de Bethune , Dame
d'Atour de la Reyne , &
Neveu de M² le Duc de
S. Aignan , eſt Eveſque de
GALANT. 345
Verdun. La Maiſon de Bethune
eſt ſi ancienne & fi
illuftre , qu'il n'y a perſonne
qui ne la connoiſſe.
M' l'Eveſque de S. Paul-
Trois-Châteaux, Frere deM'
d'Aquin, Premier Medecin
1 du Roy , a éſté nommé à
l'Eveſché de Fi éjus.
1 Le Prieuré de Gournay
ayant vaqué dans le mefme
temps , par la mort de M
l'Abbé Deſpeſſe , M'l'Abbé
de Lyonne Pricur de S. Martin
des Champs, qui en a la
nomination , l'a conferé à
M'l'Abbé de Dangeau.
Ffij
346 MERCURE
L'unique Troupe desCo
médiens François , continuë
à joüer tous les jours, & les
grandes Aſſemblées qu'elle
attire au Theatre de Guené
gaud, font aſſez voir combien
elle est eſtimée. Elle ſe
prépare à donner quelques
Repréſentations de l'Inconnu.
Comme elle eft compoſée
d'un tres-grand nombre
d'Acteurs par la jonction
quis'eſt faite des deux Troupes
, il y a ſujet de croire
qu'elle fera paroiſtre cette
galante Comédie avec tous
ſes agrémens.
:
GALANT. 347
1
Adieu , Madame. Je vous
quite pourvous-meſme, c'eſt
àdire, pour achever laRelation
du Voyage de Sa Majefté
en Flandre , qui fera
la Seconde Partie de cette
Lettre.
AParis ce 30. Septembre 1680.
2252525252525222
0
AVIS.
6
N avertit qu'il ne faut donner
aucun argent pour faire recevoir
les Mémoires qu'on ſouhaitera de
voir employer dans le Mercure Galant
.
On les mettra tous, pourveu qu'ils
ne deſobligent point les Particuliers
par quelques traits ſatyriques, & que
les Hiſtoires qu'on envoyera n'ayent
rien qui bleſle ia modeſtie des Dames.
2
Onprie qu'on affranchiſſeles ports
de Lettres , & qu'on les adreſſe toûjours
chez le Sieur Blageart , Imprimeur-
Libraire, Rue S.Jacques, à l'entrée
de laRue du Plaſtre .
i
Les Particuliers , ou Libraires des
Provinces , qui ſouhaiteront avoir le
Mercure fi - toſt qu'il ſera achevé
d'imprimer , n'ont qu'à donner leur
adreſſe audit Sieur Blageart, qui a fa
Boutiquedans la Court-neuve du Pa
lais , au Dauphin , &il aura foin de
faire leurs paquets ſur l'heure , & de
les faire porter à la Poſte , ou aux
Meſſagers qu'ils luy indiqueront, ſans
qu'il leur en couſte rien pour la peine
qu'il en prendra , parce que leſdits
Particuliers ou Libraires qui les recevront
, en acquiteront le port ſur
les lieux.
On a déja prié bien des fois ceux
qui envoyentdes Mémoires où il y a
des noms propres , d'écrire ces noms
en caracteres tres bien formez . C'eſt
à quoy on manque tous les jours, &
ce qui eft caufe qu'on les met mal. II
y a auſſi des Pieces qu'on ne met
point , parce qu'elles ſont trop difficilesà
lire.
**Il reſte toûjours quantité de Pieces
qui auront leur tour, ou dans leMercure,
ou dans l'Extraordinaire . Ainfi
les Autheurs ne ſe doivent point impatienter.
Les premieres reçeuës ſont:
toûjours miſes les premieres , à moins
- que la nouvelle matiere qu'on envoye,
ne ſoit tellement du temps , qu'on
ne puiſſe diférer.
On avertit que les Mercures qui
s'impriment en Hollande & en quel
ques Villes d'Allemagne , font fort
peu corrects & tronquez en beaucoup
d'endroits.
razmer
N trouve toûjours chez le Sieur
deMedecine
de M de Blegny , lequel pour fatisfaire
à la requifition des Perſonnes de
Province , commencera au premier,
jourde l'année prochaine, àle donner
conformémentà la premiere inſtitution,
c'eſt àdire en petit Volume,&
ſeulement le premier jour de chaque
mois.
Bayerische
Charobiktioinek
Munchen
ye
pia
to popa
.
ye
d.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le