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807156
NOUVEAU
MERCURE
GALANT.
VA
VILLE
DE
E DELA
FILLE
*
AN
UND
NIN
A PARIS ,
M. DCCX V.
Avec Privilege du Roy.
MERCURE
GALANT.
Par le Sieur Le Feure.
Mois
de Mars
1715.
P
Le prix eſt 30. fols relié en veau , &
25. fols , broché.
A PARIS ,
Chez D. JOLLET , & J. LAMESLE,
aubout du Pont Saint Michel ,
du côté du Marché-Neuf ,
au LivreRoyal.
AvecAprobation,&Privilege duRei
MERCURE el NOUVE 4 THEQUE
YON
1893*
UOYQUE jaye
ana declaration le mois
dernier en faveur de
M. de la Motte , & que j'aye
adopté les jugemens d'un de
ſes amis , contre le Traité des
cauſes de la corruption du
goût , je ne laiſſeray pas de
prefenter au Public ce qui me
Mars 1715. A ij
DE3
MERCURE
ſera adreſſe dans lafuitepar le
party contraire. Je l'exhorte
au reſte , à ſemunir de raifons
contre les affaillans , c'eſt la
monnoye de cours aujourd'huy.
Les autoritez & les injures
autrefois li victorieuſes ,
netiennentpluscontre unbon
raiſonnement . A propos
d'injures .... on m'a déja qualifié
d'ignorant & de temeraire
; je ſuis un ignorant ,
dit-on , parce que j'ignore la
LangueGrecque , & je ſuis un
temeraire , parce que je juge
d'Homere ſur une Traduction
Françoiſe. J'ay deux mots à
LA
GALANT
1
dire contre ces deux reproches.
Mainojivi. Jart
Dirapon d'un homme
qu'il eſt un ignorant , parce
qu'il ne ſçait point |Hebreu ?
accufera-t-on de temerité ce
même hommes parce qu'il
aura porté jugement en fa
veur des Livres Saints fur la
foy des Traductions Latines
oufFrançoiles autentiquement
approuvées ? non fans doute's
nous netrouvons point étrangeoque
Madame Dacier qui
ne fçait point l'Hebreu , fafle
gloire de commoiſtre parfaite
ment les Livres Hiſtoriques&
Aiij
6 MERCURE
Prophetiques de l'AncienTeftament.
Mais je prie Madame
•Dacier de remarquer combien
il luy eſt meſſeant de
trouver mauvais que nous jugions
d'Homere: fur la Tras
duction qu'elle en a donnéa
elle-même quelle a été ſavûë
quand elle nous a traduit l'Iliade
en François a elle anla été
autre que de faire commoiſtro
le Poëme & le genie de fons
Auteur à ceux qui ignorent la
Langue originale. Voicy.comment
elle s'en expliquedans fa
Preface fur l'Hiade. Fay toû
jours en l'ambition de pouvoir
GALANC. 7
i
cegrand
donner à noſtre Siecle une Traduction
d'Homere , qui en confervant
les principaux traits de
Poëte pûtfaire revenir
la plupart des gens du monde
du préjugé dešavantageux que
leur en ont donné des copies difformes
qu'on en a faites . Voſtre
Traduction , Madame , n'eſt,
pas une copje difforme , nous
en convenons avec plaifir avec
vous vous y conſervez les
principaux traits du Poëme
original , nous ne ſommes,
point en garde contre voſtre
bonne foy , mais vous vous
eſtiez flattée que voſtre éle-
(
A iiij
8 MERCURE
ganteTraduction feroit revenit
les hommes du préjugé
deſavantageux qu'ils avoient
conçus contre Homere , &
malheureuſement elle a faic
un effet tout contraire ; elle a
affermi les rebelles dans le
préjugé qu'elle ſe propoſoit
de détruire . Quel party deviez-
vous prendre dans ce
malheur ineſperé il falloit
vous en tenir à crier de toutes
vos forces que le bon goût a
abandonné la race humaine;
mais il falloit bien vous garder
dedéprimer vôtre propre
Ouvrage, &de faire un crime
GALANT.
à M. de la Motte d'avoir jugé
d'Homere ſur le portrait fidele
que vous en aviez donné,
afin qu'on l'adorât avec con
noiffance de cauſe. Il ya du
deſeſpoir dans ce procedé , &
je crains fort ,que les Scoliaf
tes qui ont tant celebré voſtra
Traduction , avant la querelle
émuë , ne la deſavoüent enfin
ſur la foy de vos proteſtations
imprudentes , & ne vous facrifient
à leur Idole.
y Mais j'ay encore une hum
ble remontrance à vous faire ,
Madame , ou plutôt àtous les
Scoliaftes. Vous gratifiezMef
10 MERCURE
fieurs d'un ſouverain mépris,
& vous traitez d'ignorant
quiconque ne ſçait pasła LangueGrecque,
c'est- à-dire, que
le nom de vray Sçavant vous
eſt acquis au titre qui nous
manque , & que nous vous
devons une eſtime fans bornes.
Définiſſonsun peule vray
Sçavant,&nous jugerons en
fuite de nos dettes recipro
ques ८
Le vray Sçavant eſt celuy
qui a acquis un grandnombre
de connoiffance , & qui a cul
rivé & formé fon jugement ,
de manierequ'il ſçait faireufa
4
GALANT. IF
1
gedes connoiffances acquifes
au gré de ladroiteraiſon. Nos
Scavants Grecs ont grand in
térêt à rejerter ma définition..
D'accord : mais quelle eſt la
kuri Le Sçavant , c'eſt celuy
qui ſçait du Greca cela n'eft
pas poffible. Les Langues no
font pas des ſciences , elles no
portentoparelles-mêmes aucunes
lumieres à l'efprit. Un
hommepourroit ſçavoir vingt
Langues differentes& être une
groſſe bête , un ignorant , un
ſtupide perſonnagel On excuferoit
même ſon ignorance&
ſa ſtopidité par le ſterile étude
12 MERCURE
qui l'auroit derobé aux veri
tables ſciences. C'eſt un hom
me , diroit on , qui a paflé fa
vie à apprendre des mots. It
auroit fourny dans le monde
une carriere honorable fi du
travail ingrat dont iba fervi fa
memoire , il en avoit ſervį fon
efprit & fon jugement
Voila à peu prés comment
nous excuſons les mauvais rai
fonnemens des Scoliaftes.
Apréstout on nedoit pas leur
faire un grand crime de raifonner
mal ; il n'eſt pas de leur
métier de juger des Ouvrages
foit d'Eloquence , ſoitdePoëGALANT.
13
(
fie , leur métier eſt de traduire
les Auteurs originaux. Ont- Is
remplis ce devoir , qu'ils s'en
tiennent là ; c'eſt aux Maîtres
dans les deux Arts à juger du
merite des Auteurs traduits.
J'avois le coeur gros , comme
on dit , d'avoir été appellé
ignorant. L'épithete mettoit
trop bien acquiſe pour n'en
être pas un peu bleflé. Mais je
pardonne l'injure de tres-bon
coeur. J'ay promis de donner
au Public tous les mois un
morceau Litteraire , je tiens
parole , & l'on va voir dans
ce Volume une Lettre-ano14
MERCURE
ninie qui parut quelques jours
aprés que l'Iliade de M. de la
Motte fut répandue dans le
monde.
LETTRE
àMonfieur fur l'Iliade ......
de M. de la Motte.
Vous exigez de moy,Monſieur
,uncompte exact des divers
jugemens que les Gens de
Lettres ont portez de la nouvelle
Iliade ; je vais tâcher de
vous fatisfaire: Mais pourquoi
me faites vous myſtere du jugement
que vous en portez
vous-même ? N'oſez-vousha
GALANT . 15
zarder vôtre fuffrage fur la
foy de vos propres lumieres ?
Que je plains les Auteurs ! &
quel peril ne court pas aujourd'huy
le meilleur Livre ? Je
connois bien des gens qui allient
comme vous , Monſieur
, à un goût fûr ,une raifon
libre de tout eſprit de parti:
Qui ne fentque de tels Lecteurs
devroient ſeuls faire autorité
dans la Litterature ? Il y
en a peu neanmoins qui ayent
le courage de lutter contre la
multitude: ils attendent à juger
d'un Ouvrage que le Public
ait prononcé ,ils recueil16
MERCURE
lent les voix , & fe rangent du
parti dominant : Tel dans ſon
Cabinet a jugé un Livre excellent
, qui venant à apprendre
queceLivre eſtmepriſé par des
Hommes celebres , ſe foumet
,
fervilement à leur autorité
ſans ſe défier du fol eſprit de
parti ,&de certaine émulation
jaloufe, qui de tout temps ont
fait commettre tant d'injuftices
aux plus grands Critiques :
Il ahonte d'avoir penſéautrement
que ces Perſonnages
qu'il revere , il rougit à la vûë
du Livre qui l'a féduit , il ſe
diſſimule autant qu'il le peur ,
pour
GALANT. 17
९
pour ſe foulager l'impreſſion
qu'il luy a faite , il le relit dé
terminé à le trouver mauvais ,
il eſt en garde contre le plaifir
humiliant que luy a fait la premiere
lecture ; les mêmes chofes
repaſſent ſous ſes yeuxavec
les couleurs qu'il leur a deſtinées
, tout l'ennuye , tout le
revolte dans ce même Livre
dont la veille il falloit ſes de-
Je n'aypas de peine à deviper
comment vous aurez été
affecté de l'Iliade de Monfieur
de la Motte , &de fa Differration
critique ſur le Poëme
Mars 1715. B
18 MERCURE
Original ; le goût que je vous
connois , m'eſt garant que
vous les aurez lûs avec grand
plaifir : Mais quandvous ſçaurez
combien de Scavans Te
reuniffcht contre l'un &l'au
tre Ouvrage, vous éprouverez
peut eſtre envous la révo
lution que je viens de décrire.
Non Monfieur nonne
foyez pas infidele àvos lumie
res , oſez penſer par vous mê
me , & ne prenez point l'ordre
de ces ſtupides Erudits quř
ont prêté ſerment de fidelité à
Homere,deces gensfans ta
116
lens &fans goût , qui ne ſçaGALANT.
19
vent pas ſuivre le progrés des
Arts&des Talens dans la ſucceffiondes
fiecles; de ces Scoliaſtes
fanatiques qui entrent
dans une eſpece d'extaſe à la
lecture de l'Iliade Originale ,
où l'Art naiſſant n'a pu donner
qu'un eſſai informe ,&qui
n'apperçoivent pas dans les
travauxde noſtre âge le merveilleux
accroiffement de ce
même Art.
Vous voyezdans cePrelude
que cette eſpece de Sçavans
a pris parti contre Monfieur
de la Motte , cela fait un
grand peuple ,le Createur en
Bij
20 MERCURE
beni l'engeance : Mais que fait
ici le nombre ? Monfieur de
la Motte a bonne caufe ,&
tous les talens qu'il faut pour
la ſauver d'inſulte : Il eſt d'ailleurs
de vrais Sçavans inacceffibles
à laprevention , chez qui
les Ouvrages anciens & les
Ouvrages modernes font en
égale confideration , qui reconnoiſſent
les beautez & les
défauts des uns & des autres
avec une égale equité ; J'en
ſçay chez qui la paffion ne
s'empare jamais des droits du
goût& de la raiſon: Voila les
ſeuls Oracles que doit confulGALANT
22
1
terunAuteur : Ils ont prononcéenfaveur
de lanouvelle Iliade
: Elle vaincra la jalouſe rage
des Confederez , & paffera à
la poſterité comme unOuvrage
digne tout à la fois & de
fon Autcur & de noftre
fiecle..
Laiffons crier lesAdorateurs
d'Homere , ils feront moins
de mal que de bruit ; il eſt
bienjuſte aprés tout que M.
de la Motte pardonne quel
ques excés àde pieux Fanati
ques qu'ils'aviſe de venir trou
bler dans leur culte.
Je connois la plupart de
22 MERCURE
ees Partiſans outrez d'Homere,
ce ſont debonnes gens qui
nés ſans genie , & ſe ſentans
incapables de créer en aucun
genre ,ſe ſontretranchez dans
la plus profonde étude de la
LangueGrecque ; ils ontdevoré
avec fatigue les Ouvrages
d'Homere, ils ont vûce Poëte
celebré d'âge en âge par des
Auteurs illuftres juſqu'à nos
jours :A la vûëde tant d'hommages
prodiguez àHomere
avec continuité durant trois
mille ans , ils ont eſté ſaiſis
d'un faint reſpect pour ce
grand homme , ils luy ont
GALLAANNTT.. 23
voué une eſpece de culte , ils
lifent tousles jours fon divin
Poëme , ils lelifent avec deliees,
parce qu'ils le lifent avec
une foy vive : Ils font dans
un raviſſement confus, ils font
enchantez ,non des beautez
distinctes qu'ils découvrent
en effet dans leur divin textes
mais des hautes merveilles que
leur foy leur dity être cachées.
Nous avons vû le vicil Arifto.
te honoré d'un pareil culte :
durant plus de deux mille ans
il a tenu le fceptre philofophi
que,ſes ſophimes les plusobf
curs étoient autant d'Oracles ,
24 MERCURE
C
à l'autorité deſquels la raifon
des Philoſophes cedoit fans
murmure. Un Peripateticien
s'imaginoit avoir la clefdes
myſteres les plus fecrets de la
nature , il répondoit à toutes
queſtions avec une complai-
Lance ſuperbe , parce qu'il ré
pondoit comme fon infaillible
MMaaiiſlttrree : Leshonneurs rendus
au divin Ariſtore durant une
filongue ſuite de fiecles , ne
luy permettoientpas de foupçonner
qu'il fut échappé quel
quechoſe aux lumieres de ce
grand homme: Lorſqu'on demandoit
à unPeripateticien les
caufes
J
GALANT.
cauſes phyſiques de la vertu
l'Aiman , ou de l'effet pretendu
ſympatique de la poudrede
Vitriol , il répondoit avec le
bon Ariftote : Il y a dans l'Aiman
& dans le Vitriol calciné
certaine qualité occulte qui
produit les effets qui vous furprennent.
Ce ſeroit traiter Ariftote
d'imbecile , que de pretendre
qu'il eût donné cette réponſe ,
pour toute autre choſe que
pour l'aveu formel de fon
ignorance ſur la difficulté propoſée;
car avoir recours à une
qualité occulte , c'eſt indiquer
Mars 1715. C
26 MERCURE
une cauſe quelconque qu'on
ne connoiſt point , dont on n'a
pas d'idée.Je croy donc devoir
faire honneur à Ariftote de
fon humble réponſe : Mais
comment ſauver du mépris
ces zelez Sectateurs, qui penfoient
que leur Maiſtre donnoit
à la difficulté une veritableſolution?
Ils s'imaginoient
donc voir clairement la cauſe
de l'effet en queſtion ; ils
croyoient même la faire fentir
aux autres , en leur difant formellement
avec Ariftote ; la
cauſedecet effet eſt une qualité
occulte ,ou ce qui revientau
GALANT. 27
,
même, la cauſe de cat effer ne
nous eft pas connue. Lorfqu'un
Diſciple ofoit demander
à ſon Maiſtre ce qu'il entendoit
parqualitez occultes ,
ce Maiſtre infultoit à ſon peu
de ſagacité , luy rendoit en
nouveaux termes l'équivalent
du myſtere ,&forçoit l'amour
propre da Difciple à croite
qu'il avoit enfin faifi lemotde
1Enigme.
C'eſt ainſi que tous nos Phyficiens
abufez par l'ancienne
réputation d'Ariftote , bornoient
leur ambition à l'étude
deles Ouvrages,& croyoient
Cij
28 MERCURE
rendre bon compte des operations
de la nature en alleguant
les fombres fubtilitez
de leur Maiſtre .
Il ya cu de tout temps des
eſprits indociles à l'erreur la
plus accreditée : combien de
gens ont ſenti dans tous les
temps que la Phyſique d'Arif,
tote n'étoit qu'un amas confus
de mots deftituez de ſens : mais
comment ofer hazarder une
pareille verité ? N'étoit- il pas
plus fage qu'ils receüilliſſent
cux-mêmes les honneurs injuſtes
que l'humaine imbecillité
déferoit à cette fauſſcéruGALANT.
29
dition , que de s'attirer par leur
indifcret aveu les outrages
d'un grand peuple , que l'intereft
& l'aveugle prevention
rendoient inconvertibles?d'ailleurs
, pour ofer reprocher à
F'Univers fon orgueilleuſe
ignorance , il falloit pouvoir
mettreleshommes ſur lestra
ees de la verité , & payer l'injure
par un bienfait équivalent.
Pour un projet auffi
grand , il ne falloit pas un
homme moins grand queDef
cartes ; ce merveilleux genie
ayant jetté les yeux fur les
Ouvrages d'Ariſtore , il en
Cij
30 MERCURE
ſentit toute l'indigence. En
vain le prejugé luy montroit
dansun vaſte éloignement le
Prince des Philoſophes recevant
ſucceſſivement les hommages
de tous les fiecles ; la
Cenſeur incorruptible détour
noit ſes yeux de ce vain faſte ,
&jugeoit l'Oracle univerſel
du genre humain,non ſur les
témoignages de ſes credules
Adorateurs; mais ſur ſes Ouvragesmêmes.
Il ſentit combience
Philoſophe étoit éloignéde
la verité. Il n'endemeura
pas là , il la chercha luymême
avec la genereufe con
GALANT. 31
fiance que luy donnoit fon
genie immenfe. Il la trouva
enfin ; un nouveau ſyſteme
de Philofophie ſe montre , un
nouvel art , ou plutôt le ſeul
art de raiſonner s'introduic
peuàpeudans les Ecoles : Les
Sectateurs obſtinez de l'erreur
fe liguent en vain pour combattrel'évidence
;on perſecute
celuyquia ofé éclairer fon
fiecle ; le mal eſt ſansremede ,
lescriminelsOuvrages que l'on
condamne feront les delices
desraces futures , c'eſt par ces
Ouvragesmêmes que les hommes
feront dorénavant for-
C iiij
32 MERCURE
mez: Encore quelque temps ,
& tous les fuffrages leréünilfent
en faveur du Philoſophe
moderne.
Cerems eſt venu, Monfieur,
la ſecte opiniâtre d'Ariftote
eſt enfin éteinte;il eſt peut être
encore au fond des Colleges
quelques vieux Peripateticiens
quimourront impenitens,laifſons
les mourir en paix.
Ne voyez vous pas,Monfieur
dans l'hiſtoire du long regne
d'Ariftote , l'image de celuy
d'Homere ? La chûte de celuylà
ne vous fait- elle pas pref
ſentir la chûte prochaine de
1
GALANT. 33
88
celui ci ? La cauſe de M. de
la Motte n'eſt aſſurément pas
moins victorieuſe que celle
de Descartes : le prejugé ne
parle pas plus haut en faveur
de l'un qu'il ne parla autrefois
en faveur de l'autre;
Mide la Motte en ſera quitte
aprés tout pour quelquesbons
mots pedanteſques qu'il luy
faudra eſſuyer de la part de
nos Scoliaftes : c'eſt avec ces
armes victorieuſes qu'ils ont
coûtume de combattre lesRivaux
d'Homere , de Theocri
te,&de Pindare : Tout Moderne
qui a l'infolente teme34
MERCURE
rité d'entrer en lice avec ces
vieux Athletes , eft digne ,
felon ces Meſſieurs , d'un ſouverain
mépris : Les premiers
hommes du fiecle ſont ceux
qui ſçavent le Grec : tel ſe
croit un Homere , parce qu'il
entendHomere dans lalangue
originale , le divin Poëte im.
penetrable aux autres hommes
revit en luy, il eft juſte
qu'on le reſpecte en luy: Voilà
donc deux hommes transformez
en un feul ; fi vous
dites du mal d'Homere , vous
contriftez ſon Synonime ;
vous le careſſez au contraire fi
GALANT 3'5
vous celebrez le divin Poëme,
Voilà la folle illuſion qui
allume le zeledes Homeriſtes;
mais le plaiſant eſt que le Publicait
filongtems ſervi cette
même illufion. On étoit penetré
de reſpect à la vue d'un
Pedant , dont tout le merite
étoit de connoiſtre , aimer ,
& fervir le bon Homere ; on
rendoit à l'idolâtre les hommages
acquis à l'Idole ; on ne
jugeoit alors du merite d'Homere
que ſur la foy des acclamations
pieuſes de les Ado.
rateurs Combien peu degens
ſcavent la Langue Grecque ?
1
36 MERCURE
La divine Iliade n'eſtoit en
tendue que des Erudits , on
leur envioit avec reſpect ce
dépôt ſacré ; ils infultoient
impunément à nos meilleurs
Ecrivains , l'injusticeleur tournoit
même à honneur , parce
qu'on ſe perfuadoit que les
beautez modernes comparées
par eux aux merveilles anti
ques , leur devoient faire une
impreſſion moins vive.
Noſtre erreur dureroit encore
, ils ſcroient encore les
objets de noſtre reſpectueu
fe jaloufie , ſi Madame Da-
Gier ne nous eût deſfillé les
GALANT. 37
yeux , en donnant une Traduction
fidele du myſterieux
Poëme.
Chacun cherche dans l'élegante
Traduction le genie
élevé d'Homere,ſon choix riche
, fon goût infaillible ; on
s'attend à reſſentir , à quelquechoſe
prés, ceraviſſement
délicieux que le Texte cauſe:
mais je ne ſcay par quelle fatalité
le Lecteur tombe dans
un ennui mortel.On trouveà
laverité de temps à autre des
traits vifs , des images heureuſes
, des recits ornez ; mais une
ſi petite meſure de beau ne
38 MERCURE
paye pas , à beaucoup prés , le
Lecteur de tant d'abſurditez
pueriles, de tant de baſſeſſes ,
de tant de froideurs qui font
un contraſte dominant dans
ce tout monstrueux.
Nous ofons donc à preſent
juger de l'Iliade; cette merveille
tant vantée eft tout au
plus un beau monſtre , né,
pour ainſi dire , du ſeul inftinet
d'un homme fuperieur ,
jedis d'unhomme ſuperieur ,
car ſi l'on fait attention au
fiecle groffier dans lequel nâquit
Homere, ſi l'on a égard
auxmoeurs ruſtiques qui reg-
5
CALANT.
1
39
*
noient alors , fi l'on ne perd
pas de vue l'impoffibilité morale
d'atteindre la perfection
dans un eſſai hazardé ſans le
fecours des regles & des
exemples , on jugera Homere
un grand genie , & le premier
homme de fon ſiecle ruſtique,
enmême temps qu'on jugera
fon Poëme tres defectueux
pour un fiecle auſſi éclairé que
le nôtre.
C'eſt ainſi que M. de la
Motte dans ſa Differtation
critique diftingue l'Auteur &
Ouvrage. Homere auroit
peut être atteintla perfection,
s'il fûc nédans le fiecle d'Au
40 MERCURE
guſte ou dans le noſtre; mais
né dans des temps où l'Art ne
s'étoit point encore montré
n'eſtant guidé par aucunes
regles , éclairé par aucuns
exemples , on luy doit tenir
grand compte de ſon Poëme ,
tout monstrueux qu'il eſt.
L'hommage perſonnel rendu
à Homere ne fatisfait pas
ſes Adorateurs , ily va de tour
pour eux de ſauver du mépris
l'Ouvrage même,ils l'ontunanimement
vanté comme une
merveille audeſſus de tout effort
humain. S'ilspaſſent condamnation
fur les abſurditez
impertinentes
GALANT. 4
impertinentes que reprend
Monfieur de la Motte,les voilà
livrez à tout le mepris dont
ils font dignes : Comment
d'un autre côté ſe reſoudre à
ofer défendre tant de miſeres
que décele leur Traduction ?
Dans cette étrange perplexité,
ils ſe ſont aviſez d'un expedient
ingenieux , à la faveur
duquel ils comptent eſquiver;
ſuivons-les.
Il eſt vray , diſent- ils , que
ſi l'on juge d'Homere par la
Traduction de Madame Dacier
, quoique la plus élégante
&la plus fidele qui ait paru ,
Mars 1715. D
42 MERCURE
on ſera à peu prés d'accord
avec Monfieur de la Motte ;
mais il faut bien ſe garder de
juger du Texte original par la
Traduction Françoiſe : nôtre
Langue eſt impuiſſante par
elle-même à rendre la force ,
l'énergie ,la noble harmonic
des termes Grecs, elle manque
de ces tours heureux , de
ces expreſſions énergiques qui
nous charmentdans le Grec,
nous ſentons la force de ces
expreffions & la nobleſſe de
ces tours; mais nôtre Langue
indigente nous refuſant de
juſtes équivalents , nous baif
:
GALANT . 43
fons le ton pour nous exprimer
en François
Je veux bien paſſer pourun
moment à ces Moffieurs leur
faufſe ſuppoſition , que pourroient
ils en conclure ? Cela
prouveroit tout au plus quela
Traduction jetteroit quelquefois
du froid dans les recits,
qu'elle ofteroit de la chaleur
aux ſentimens , de la vivacité
aux penſées , qu'elle ne rendroit
pas l'équivalent de la
pretenduë harmonie de l'Original
: mais Monfieur de la
Mottenejugepoint de l'Iliade
àces égards , il veut bien ſup-
1
Dij
44 MERCURE
poſer les expreſſions Grecques
d'une force & d'une élegance
infiniment ſuperieures à la
Traduction. De quoi juge- t-il
préciſement ? de l'Historique
du Poëme ; j'appelle l'Hiſtorique
dans un Poeme, les faits,
les évenemens exprimez en recit
, ou mis en action. M. de la
Motte examine donc la fable
generale du Poëme , l'action
principale , l'ordonnance de
Ouvrage , les épiſodes ; il
examine les moeurs , les caracteres
de ſes Heros , dont il jugepar
leurs paroles& par leurs
actions .
:
GALANT 45
Voilà ,Monfieur , les ſeules
choſes dont Monfieur de la
Mottea ofé juger ſur la foyde
la Traduction ; celle de Madame
Dacier avoüée par tous
les Sçavans Grecs , n'a pû le
tromper ſur l'Hiſtorique , elle
rend sûrement Homere , elle
le fuit dans ſa courſe , elle
bronche avec luy , ſe releve
avec luy : enfin Madame Dacier
n'a rien imaginé d'ellemême
dans ſon Ouvrage , elle
a compté rendre preciſément
fon Original ; fi elle a prêté
quelquecharité àHomere , les
Grecs n'ont qu'à la déceler
46 MERCURE
en ce cas , la Critique de
Monfieur de la Motte tombera
ſur Madame Dacier ; mais
je ſerois bien garand pour elle
qu'aucun de nos Grecs ne
ſera affez hardi pour ofer démentir
par écrit ſa Traduction
, aucun d'eux ne luy difpute
l'honneur de poffeder
avec ſuperiorité les fineſſes de
la Langue Grecque, ellea entendu
Homere autant qu'on
lepeut entendreaujourd'huy,
elle ſçait beaucoup mieux encore
la Langue Françoiſe ;
le a rendu le plus élegamment
- qu'elle a pû dans noftre Lane
elGALANT
47
gue , ce qu'elle a vû , penſé &
ſenti en liſant le Grec; cela me
ſuffit,j'ay l'Iliade en ſubſtance,
ainſi c'eſt ſur Homere même ,
&non fur la ſeule Traduction
, que portent les Remarques
Critiques de Monfieur
de la Motte , qui n'appuyent
que ſur des choſes étrangeres
àcette élegancepretendue des
termes originaux , & à certaine
harmonie attribuée au
fon de ces termes .
Mais revenons à la ſuppoſition
de nos Advertaires . Eſt il
bien vray que noſtre Langue
foit infericure à la Langue
1
48 MERCURE
Grecque ? Eſt il bien vray que
la Langue Françoiſe ne ſuffife
pas à rendre parfaitement les
grandes idées , les hauts fen
timens ,les paffions heroïques,
les vivacitez galantes , les faillies
ſatyriques , les naïvetez fines?
A-t-elle mal ſerviàces dif
ferens égards,Corneille, Racine,
Moliere,Deſpreaux,laFonraine
? Cette Langue n'a-t-elle
pas auſſi ſon harmonic comme
la Grecque : Quand nous
liſons nos bonsOuvrages, foit
de Profe , foit de Poëfie , n'éprouvons
nous pas un fentiment
confus de plaisir , que
nous
GALANT. 49
nous attribuons au fon pretendu
harmonicux des exproffions
?
Il peut bien arriver quel
quefois que telle expreſſion
Grecque qui renferme un
grand ſens , ne pourra être
Tenduë en François que par
pluſieurs expreffions reünies ;
mais il arrivera quelquefois
auſſi qu'une penſée exprimée
par plufieurs termes Grecs ,
pourraêtrerenfermée enFrançois
dans des limites plus étroites
, enſorte qu'il y aura
compenfation juſte.
Mais quand il feroit vray
Mars 1715. E
50 MERCURE
que la Langue Grecque feroit
par elle-même moins diffuſe
que la Françoiſe , en pourroiton
conclure que la Langue
Françoiſe ne pourroit produire
en nous le ſentiment qui
naît de la préciſion ? Nous accordons
à un Ouvrage François
le merite de la préciſion ,
forſque nous ne fentons pas
la poſſibilité de renfermer en
moins de paroles le fens de cer
Ouvrage , nous ne comprons
pas les ſyllabes, ce calcul nous
importe peu. Je vais tâcher de
me faire entendre.
Je ſuppoſe l'Iliade écrite
1
GALANT. σε
avec l'élegance & la préciſion
tant vantées , je ſuppoſe enſuite
qu'on vânt à demander à
Homere en quoy confifte
l'un & l'autre merite de ſon
Ouvrage , il diroit , pour donner
l'idée de l'élegance , qu'il
a employé dans ſa Langue
les tours &les expreſſions les
plus propres à repreſenter ſes
idées , & à peindre ſes ſentimens
; & fur la préciſion ,il
diroit qu'il n'a pas eſté poffible
de rendre en moins de
paroles le ſens de fon Ou
vrage.
Si Homere avec ſon même
Eij
S. MERCURE
genic, & fon goût, étoit né de
nos jours ,& qu'ayant conçu
fon Iliade , il nous l'écrivit en
François, qu'il poffedât noſtre
Langue comme il poſſedoit
autrefois la ſienne , fans doute
il employeroit les expreffions
Françoiſes les plus propres à
rendre ſon ſens ,& il s'exprimeroit
avec le moins de diffuſion
qu'il luy ſeroit poſſible :
Ne ſentez vous pas qu'alors
il ſeroit autant frappé de l'élegance
& de la préciſion qu'il
auroit atteint dans noſtre Idiome
, qu'il le fut autrefois de
l'un & l'autre merite, qu'il
:
GALANT. 5
atteignit dans le fien ?
Si Racine avec ſon genie &
ſes lumieres acquiſes ,fut né
dans le fiecle d'Homere , &
qu'il eût écrit en Grec lesTragedies
que
gedies que nous avons de luy
dans nôtre Langue , il auroit
fait dans cette Langue le choix
heureux qu'il a fait dans la
noltre ,& fon ſtyleGrec auroit
fait preciſement en Grece la
même fortune que fon ſtyle
François a fait chez nous.
On ne ſçauroit dire qu'une
Langue ſoit moins propre
qu'une autre à la vraye peinture
des penfécs & des ſenti
i
E iij
$4 MERCURE
mens ; les mots ne ſignifient
sienpar eux-mêmes , c'eſt le
caprice arbitrairedes Nations,
quides fons articulez a fait des
ſignes fixes , au moyen defquels
les hommes ſe puffent
communiquer reciproquement
leurs penſées ; chaque
Nation aſes ſignes fixes pour
repreſenter tous les objets que
fon intelligence embraffe.
Qu'on ne diſe donc plus que
les beautez qu'on a ſenties en
lifant Homere
, ne peuvent
être parfaitement renduës en
François. Ce qu'on a fenti
oupenſé ,on peut l'exprimer
GALANT. 55
avec une élegance égale dans
toutes les Langues ; & chaque
Langue vous fournira
les expreſſions uniques pour
caracteriſer quelque penſée ,
quelque ſentiment que ce ſoit,
&pour en fixer le degré de
vivacité ou de nobleffe. De là
je conclus que fi Madame Dacier
a ſenti dans l'Iliade autant
de merveilles qu'ellele publie,
elle nous a dû rendre toutes
ces merveilles en François avec
une élegance équivalente à
celle du Texte.
Il m'eſt tombé depuis peu
dans les mains une Traduction
E iiij
'S6 MERCURE
en profe de la Tragedie An
gloiſe , intitulée Caton. Cette
Traduction , quoiqu'inélem'a
donné une tresgante
,
haute idée de l'Original. Je
voy dans le Poëte Anglois la
grande partie qui caracteriſe
noſtre Corneille . Je n'ay rien
vû de plus grand au Theatre
que le caractere de Caton ;il
eſt vrayque l'Auteur ne conduit
pas ſon action avec fineffe,
il l'interromt même par des
Amours Epiſodiques d'affez
mauvais goût ; mais à travers
ces défauts , je voy le grand
Poëte,je voy unhomme illuf
1
GALANT. 57
tre , digne d'eſtre envié à ſa
Nation
D'où vient qu'en lifant l'élegante
Traduction de Piliade
par Madame Dacier , j'ay
une ſi petite idée de l'Original ?
j'en ſçay la raiſon; c'eſt que
* le Poëme Original porte un
fond ſi bizarre , fi confus , fi
abfurde , que la decorationdu
ſtyle le plus riche dans une
Traduction fidele , ne peut
défendre le Lecteur du froid
mortel, del'infupportable en
nui que ce miferable fond
traîne à ſa ſuite.
Il n'y avoit qu'un moyen
58 MERCURE
1
de faire goûter l'lhade, en
François , c'étoit de compo.
fer un Poëme Original , pour
ainſi dire , qui cût pour fujet
la fameuſe Guerre de Troye ,
d'oſter à l'Histoire monftrueц
fed Homere tant de traits qui
bleffent nos moeurs , qui re
voltent noſtre credulité ; de
déguifer engrand lebas merveilleux
qui anime l'Iliade ,
d'en corriger les Epiſodes
quelquefois ingenieux , mais
toûjours défigurez ; & de porter
àunhautpoint d'élevation
les caracteres bizarres des He-
#osGrecs& Troyens : en un
GALANT. رو
mot, il ne falloit rien moins
que le grand genie , la ſage
hardiefle , & les riches reffources
de Monfieur de la Motte ,
pour nous traveſtir le Monftre
Grec , de maniere que
loin de nous déplaire , il charmât
nos regards.
1
Vous voyez , Monfieur ,
que je penſe hautement de
Monfieur de la Motte ; mais
je croy qu'il eſt du devoir
d'un honneſte homme de dire
toûjours à ſes perils , tout ce
qu'il penſe àl'avantage d'autrui.
Je parle toûjours des
bonsAuteurs vivans , comme
60 MERCURE
jeme perfuade que la poſterite
deſintereſſée en parlera. Il n'y
a pas moins de baſleſſe que
d'injuſtice à diſſimuler l'eſtime
qu'onn'a pûrefuſer à un hom
me ſuperieur. Adieu , Monſieur
,je croy avoir fatisfait à
ce que vous exigez de moy.
S'il paroiſt quelque nouveauté
dans la ſuite , j'auray fon de
vous en faire part. Je ſuis ,
Monfieurt
Je vous promis le mois paffé
un examen de la Tragedie
de Caton , j'avois déja même
fait fur cette piece prefque autant
de remarques qu'il en fal
GALANT. 64
loit pour vous apprendre ce
que le public en penfe ; &
j'étois enfin déterminé à les
faire imprimer , lorſque j'ay
receu la Differtation ſuivante.
Quoyque j'aye ſenti des differences
affez confiderables entre
mes ſentimens & ceux
qu'on vient de m'envoyer ,
j'aime cependant mieux vous
faire part des raiſonnements
des autres que des miens. Sauf
neanmoins à vous , Meffieurs,
àm'ordonner de vous entretenir
à ma mode , quand il
vous plaira m'obliger à le faire .
Vouspourrez en attendant re
62 MERCURE
cevoir comme vous lejugerez
à propos , le Paralelle que je
vous preſente.
PARALELLE
de deux Tragedies nouvelles ,
dont la mort de Caton est le
Sujet : l'une est Angloise de
Monsieur Addison ; l'autre
Françoise de Monfieur Defchamps
.
r
LETTRE
à Mylord * * *
Vous vous plaignez , Mylord,
fort vivement , que M.
GALANNTT.. 63
Dacier ait decidé qu'il ne faut
pas attendre des Anglois une
bonne Tragedie ; & qu'il les ait
crû incapables d'obſerver les
regles d'Ariftote : comme les
jugemens de M. Dacier ne
ſont pas ſouverains , qu'on en
peut appeller ,& qu'on en appelle
ſouvent ; touché de vos
plaintes , Mylord , j'ay examinécette
déciſion, elle m'a paru
auſſi fauſſequ'elle eſt injuricuſe
à la Nation Angloiſe. Les
Anglois ſçavent la plupart
affez de François pour profiter
des remarques de M. Dacier
fur la Poëtique d'Ariftote.
64 MERCURE
Ceux à qui la connoiſſance diu
François manqueroit ou qui
feroient détournez de ſe ſervir
de cesſçavantesremarques par
la diſgrace du pauvre de Trie,
ont le Commentaire Latin de
Goulſton , un de leurscompatriotes
, qui peut aſſurement
leur tenir lieu de celuy du
Grammairien François.
Vous ne ſçavez pas peuteſtre
ce qu'il en coûta à de
Trie pour s'eſtre rempli de
l'eſprit de M. Dacier : fitoft
que ſa Poëtique parut , de
Trie quitta tout autre Livre, il
conçût d'abord ungrand mépris
GALANT. 65
pris pour Corneille , ilmepriſa
Racine un peu moins ; mais il
mépriſa extrêmement la France,
qui les avoit admirez tous
deux.Le Diſciple de M. Dacier
diſoit des François ce que ſon
Maître a ditdes Anglois ; nous
manquions à ce qu'il afſuroit
d'une bonne Tragedie , & par
pitiépour ſa Nation il voulut
luy en donner une parfaite ;
il choiſit pour ce ſujet les Heraclides
: tout fat reglé , compaſſe
ſur les remarques de M.
Dacier , la piece fut joüéc ;
mais elle ne fut joüée qu'une
fois,& le public gâté parCor-
Mars 1718. F
66 MERCURE
neille n'eût mall z d'érudition
pour goûter la nouvelleTragedie
, ni affez de patiencepour
la ſouffiir. De Trie ſe plaignic
de ſon guide , il ne ſe plaignoit
pas d'Ariftote , Corneil
le l'avoit lû ; mais Corneille
n'avoit point lû M. Dacier
&de Trie l'avoit trop lû.
Vos Poëtes , Mylord, évite
ront un pareil malheur , ils
fontchoquez du mépris que le
Grammairien François a fait
deleur Nation ,& ils ont raifon
d'en eſtre choquez ; appartient
il à un homme fans
gouft pour le Theatre ,fans
GALANT. 67
connoiffance du Theatre Anglois
deprononcer qu'il nefaut
pas attendre des Anglois une bonne
Tragedie ; s'il avoit penetré
legenieAnglois , il ſeroit convaincu
qu'il eſt tout tragique ,
&qu'il n'y a pas peut eſtre de
Nation plus capable de donner
aux pieces de Theatre , le
terrible des pieces Grecques ;
d'ailleurs la Langue Angloiſea
une force ,une abondance ,
une liberté qui convient au
Theatre; il faudra, je l'avouë ,
queles Anglois captivent un
peu leur imagination fougueude
ſous le joug des regles ,
Rij
68 MERCURE
qu'ils ne ſe permettent plus
de Metaphores outrées , qu'ils
prennent garde de tomber
dans certaines baffeffes que les
Poëtes Grecs n'ont pas affez
évitées ; qu'ils ſe défaſſent des
idées romaneſques , s'ils parviennent
àſe corriger de ces
défauts ,&ils y parviendront:
le Theatre Anglois égalera le
Theâtre François , il ne l'a pas
encore égalé , ſouffrez que je
lediſe , ſouffrez même que je
le prouve par un Paralelle du
Caton Anglois de M. Addiſon
*&du.Caton de M.Deschamps.
Le Caton François a cité favor
-
GALANT. 6,
rablement receudu public, jamais
piece n'a eu en Angleterreun
fuccés pareil à celuy du
Caton Anglois.
Je ne puis done mieux établir
la ſuperiorité du Theâtre
François fur le Theatre Anglois
qu'en montrant que M.
Addiſondoit ceder à M. Defchamps.
Je ſuis ſi perfuadé de
la bonté de la cauſe que je
deffens & de voſtre équité
Mylord , que je ne veux point
d'autre Juge que vous.
Caton eſt un nom fameux ,
ce grand homme adonné des
exemples fi éclatants de l'a
د
70 MERCURE
mourde la patrie&de la liberté
, qu'on fouff oit avec peine
qu'il n'eût point encore paru
fur aucunTheatre . M. l'Abbé
Abeille a choiſi ſa mort pour
le ſujetd'uneTragedie:tous les
connoiffeurs qui l'ont luë , ou
entendu lire en parlentaveode
grands éloges ; mais l'Auteur
s'obſtine à la refufer au public.
M. Addiſion & M. Defchamps
ont formé en même
temps le deffein de travailler
fur ce beau fujet , & d'abord
ils en ont apperceu la ſecherefſe
Caton enfermé dans les
murs d'Utique ſe tua pour ne
GALANT. 71
,&
pas tomber entre les mains de
Cefar . L'Histoire ne fournit
rien de plus ,& pour remplir
l'étendue d'une Tragedie , il
faut de la fiction& des épiſodes:
nos deux Poëtes ont feinc
en effet ; mais avec cette difference
avantageuſe pour le
François que les épiſodes tiennent
au ſujet , qu'ils en font le
noeud , & qu'ils en produiſent
le dénoüement. Les Epiſodes
du PoëreAnglois ſont abſolu
ment détachez de l'action prin
cipale , ils la cachent,il la
fontdiſparoiſtre affez ſouvent,
en unmot ils ne fervent qu'à
72 MERCURE
fournir des Scenes qui rempliffent
les vuides de la Tra
gedie.
UnecourteAnalyſe desdeux
pieces fera voir ſenſiblement
de défaut dans le Poëme Anglois
, cette beauté dans le
Poëme François.
:
Dans le PoëmeAnglois,Ca
ton eſt renfermé dans Utique
avec peu de Romains &quelque
Cavalerie Numide , qui as
☐ſuivi le jeune Juba. Cefar envoye
propoſer la Paix on la
refufe : il fait marcher ſcs
,
troupes. Caton ſe voyant hors
d'état de refifter,ſe tue.Voilà
coute
GALANT. 73
toute l'oeconomie de l'action .
Voicy les Epiſodes.
Portius & Marcus fils de
Caton aiment Lucie fille d'un
Senateur Romain : Portius
confident de ſon frere qui ne
le connoiſt pas pour fon rival
ſe comporte en homme genereux
fans vaincre ſon amour
&fans trahir ſon frere. Marcus
eſt tué , Portius épouſe
Lucie.
Autre Epiſode également
détaché du ſujet & du premier
Epiſode.
Le jeune Juba aime Marcie
fille de Caton, que Sempronius
Mars 1715 . G
74 MERCURE
Romain aime aufli . Sempronius
eſt un perfide qui veur
trahir Caton. Syphax , Numide,
conſpire avec luy ; ils font
foulever les Romains : Caton
les appaiſe. Syphax propoſe à
Sempronius d'enlever Marcie,
& de prendre les Habits
Royaux de Juba pour executer
ce crime avec moins d'obſtacle,
Juba ſurvient , il tuë
Sempronius , Syphax s'enfuir.
Le Poëme Anglois , comne
on le voit , n'a plus d'unité;
ce font trois Tragedies l'une
dans l'autre , & l'Auteur a fenGALANT.
75
ti luy-même que l'action principale
luy échappoit ; illa rappelle
de tems en tems par les
reflexions que font les Amans
qu'ils auroient autre choſe à
faire que l'amour ,&que dans
un ſi grand peril ils ont tort
de s'amuſer à des converſa
tions galantes..
Le Poëte François a micux
imaginé ſa fable ; il l'a diſpofée
plus habilement.
Caton eſt dans Utique ca
état de ſe deffendre, fi un accident
imprevû ne rompoit
fes meſures ,& par- là ſa fermeté
n'eſt plus un deſeſpoir 1
Gij
76 MERCURE
1
comme dans le Poëme Anglois
; il peur , il doit même
refuſer la Paix. Caton a dans
le Port d'Utique les Vaifleaux
du Roy de Pont ; il a ſesTroucampées
avec les fiennes
pprroocchhee llee Port. Ce n'eſt pas
dans Utique que ſe paſſe l'action
, c'eſt dans un Palais des
Rois deNumidie aſſez éloigné
des murs , pour que Cefar y
puiffe venir en ſeureté fur la
parole de Caton ; l'entrepriſe
de mettre Cefar & Caton en
ſemble ſur la Scene a été une
entrepriſe hardie ; elle a réüli
à M. Deſchamps. Cefar y paGALANT.
77
reſt auſſi grand que le peint
l'Histoire ; incapable d'obéïr ,
digne de commander même
aux Romains Maiſtres de l'Univers;
affez brave , affez ſage,
affez heureux pour les foumettre
par les Armes , affez politique
pour vouloir les foumertre
fans combat; intrepide ennemy
, vainqueur genereux ,
vertueux autant que l'ambition
le permet , ſenſible àl'amour
, mais plus ſenſible à la
grandeur qu'à l'amour.Caton
l'efface un peu , il doit l'effacer
; la vertu doit briller plus
que le vice ,& l'infortune ſou-
Giij
78 MERCURE
tenue avec courage, donneun
nouveau luſtre à la vertu.Phar
nace ce fils de Mithridate fi fa
meuxpar ſes crimes, étoit propre
à ſervir d'ombre à Cefar ,
&à Caton. Le choix de ces
trois caracteres ſibien contraf
tez eſt d'un grand art , l'en
chaînement de la fable mar
queencoremieux l'habileté du
Poëte. Pharnace chaſſe de ſes
Etats par Cefar vient joindre
les reſtesdu party de Pompée.
Arfene crûe Reine des Parthes
attachée au même party par
les engagements qu'avoit pris
fon pere , y vient auffi pour
GALANT. 79
rompre fon mariage projetté
avec Pharnace , & pouffée par
un ſecres instinct qui la porte
vers Caton; c'eſt par leur entreveue
quela piece commence..
La prétendueë Reine des
Parthes est bientoſt reconnuë
pour Portie fille de Caton .
Quand l'Auteur, auroit
hazardé cette fiction fansluy
donnerune exacte vray - femblance,
elle produitde fi beaux
effets,qu'on nepourroit la condamner
; mais l'imagination
de M. Deschamps eſt toûjours
reglée parun jugement ſolide:
tout ce qu'il ſuppoſe pofe convient convi
Giiij
80 MERCURE
à ce que les Hiltonens nous
apprennent : il feint que la
femme de Crafſus avoit emmené
avec elle Portie ſa niéce
encore enfant , que dans la
déroute de Craſſus , Portie devenuë
Eſclave , fut preſentée
au Roy des Parthes ; le rapport
des traits de ſon viſage
avec ceuxde la Princeſſe ſa fille,
ſeul enfant quiluy reſtoit ,luy
inſpire pour Portie une tendreffe
preſque paternelle : la
Princeſſe meurt & le Roy auquel
il étoit important de ne
pas paroiſtre manquer d'heri.
tiers , fait paffer Portie pour ſa
GALANT. 881
fille. Cefar à qui il n'eſtoit pas.
moins important de s'affurer
du Roy des Parthes , vient àla
Cour de ceMonarque , ſans ſe
faire connoiſtre , pour le détourner
d'embraſſer le parti de
Pompée , il ne réüffit pas : mais
il voit la Princeſſe , il l'aime
fans la connoiſtre pour Portie ,
elle l'aime fans le connoiſtre
pour Cefar : on arrête leMariage
de la fauſſe Princeſſe des
Parthes avec Pharnace,le coeur
de Portie n'y peut conſentir :
les crimes de Pharnace & fur
tout l'affaffinat de Pacorus
Princedes Parthes ſon frere ,
82 MERCURE
;
de
dont elle découvre qu'il eſt
auteur,luy ſerventde pretexte
pour rompre : elle a beſoin
L'aveu des chefs du parti de
Pompée , elle vient l'obtenir ,
&elle retrouve ſon pere dans
Caton , & fon amant dans
Cefar. Son Mariage rompu
détermine Pharnace à faire
affaffiner Caton: il le faitpropofer
à Cefar ,l'illustre Romaina
horreur de la perfidic,
du fils de Mithridate,& il avertit
Caton :Pharnace au defefpoir
veut perdre Caton &
Cefar , ſe rendre maître du
lieu dela conference de Por- C.
GALANT. 83
tie & d'Utique. Le peril de
Cefar fait accourir ſes troupes,
Pharnace eft chaſſé : mais les
Romainsqui ſuivoient Caton
ſe teiniffent aux troupes de
Cefar , & Caton n'a plus de
parti à prendre que celuy de
fléchir devant l'ufurpateur
oudeſe tuer :Caton ne poùvoitdans
ces circonstances , en
prendre un autre que celuyde
llaamort.
2
Il faut remarquer , que la
liaiſon des évenemens eft fi
bien menagée , que tout fe
réünit à l'action principale ; fi
l'arrivée de la Reine des Par84
MERCURE
thes ,eſt la cauſe des entrepri
ſes de Pharnace , qui mettent
Caton dans la neceffité de fe
tuër ; c'eſt encore la Reine des
Parthes qui attire Gefar dans
le lieu de la Conference , &
qui l'engage dans le peril. Co
peril , comme onl'avû , attire
dans Ucique les Troupes de
Cefar, & ôre toute refſſource à
Caton; il n'y a pas un évenement
qui n'amene le denoücment
, tousles pas des Acteurs
y tendent , ſi j'oſe m'exprimerainfi.
M. Deschamps l'emporte
donc pour la juſteſſe des EpiGALANT.
85
fodes, il l'emporte encore par
le bel effet qu'ils produiſent ;
le mépris que fait Caton d'un
des premiers Trônes du monde
, Thorreur avec laquelle il
Voit une Couronne dans ſa famille,
font des traits bienpropres
à faire connoître cette
grande Ame : l'amour de Ce
far &de Portie , de la fille de
Caton& du Tyran de Rome ,
intereſſe autrement que la froide
galanterie de Portius & de
Lucie , de Sempronius & de
Marcie ; Caton obligé de la
vie à Cefar , Cefar combattant
pour Caton, font des fi
86 MERCURE
tuations , s'il ſe peut , encore
plus intereſſantes que l'amour
de Cefar &de Portie.
Vous en conviendrez ,Mylord
, la conſtitution de la Fabledans
laTragedie Françoiſe
eſt reguliere , merveilleuſe ,
vray-femblable, intereſſante ,
grande ; a-t- elle ces perfections
dansle Poëme Anglois ?
>Comparons maintenant
nos deux Poëtes par la maniere
dont ils ont ſoûtenu le
caractere de Caton , & ceux
des autres Acteurs ; nous les
comparerons enſuite par les ſituations&
par les ſentiments,
GALANT. 87
car pour l'expreſſion , je ſuis
aſſez équitable pour ne pas juger
de celle de M.Addiſon ſur
une Traduction en profe.
M. Addiſſon & M. Defchamps
ont peint tous deux
Catonau naturel. Dans la piece
Angloiſe l'admiration de
Juba pour Caton, les cenfures
que Sempronius & Syphax
font de l'auſterité de ſa vertu ,
en donnent une grande idée ;
il la ſoûtient par la fermeté au
milieu de la revolte de ſes
Troupes ;par la maniere dont
il parle de ſon fils mort pour
la patrie , par ſa mort ; mais
88 MERCURE
l'oppofition de Cefar neceffaire
pour rehauſſer ſon éclar ,
luy manque dans la Tragedie
Angloiſe , & il y paroît trop
peu ſur la Scene. On ne le
perd point de vûë dans la
Tragedie Françoiſe. Tout ce
qu'il dit porte ſon caractere ,
& tout ce qu'on dit de luy releve
l'idée qu'on s'en eſt formé
dés la premiere Scene. Le
Trône des Parthes mepriſé , la
Paix offerte en vain parCefar ,
Caton abandonné& envelop.
pé des Troupes de Cefar, font
des occaſions où toute ſa vertu
doit paroître , & où elle paroît.
Achevons
GALANT. 89
Achevons le paralelle des
deux Tragedies par la compa.
raiſon des ſituations&des ſentimens.
Commençons par
mettre dans tout leur jour les
beaux endroits de la piece Angloiſe.
Le premier ſe trouve
au commencement de la cin
quiéme Scene du troiſieme
Acte: on arrive juſques là par
des Scenes galantes, inutiles au
ſujet , par des converſations
morales de Portius & de Marcus
, fils deCaton , de Juba&
de Syphax ; par une froideDeliberation
du Senat ; mais il
faut avoüer qu'on eft. frappé
Mars 1715. H
9. MERCURE
de voir le Theatre plein des
Chefs revoltez par Sempronius
, rendus immobiles, atterez
, deſarmez par la preſence
intrepide & le ſage difcours
deCaton.
CATON.
Où ſont ces intrepides fils de
Mars, qui avec tantde bravoure
tournent ledosà l'ennemi ,
qui avec tant d'audaceſe revoltent
contre leur General
SEMPRONIUS à part.
Que le Ciel confondeces ames
laches ! comme ils font étonnez
éperdus!
GALANT 21
CATON.
Perfides ! est- ce ainsi , que
vous voulezflécrir vos lauriers
ternir vostre reputation ? rene
connoiffez vous donc que ce
toit ny zele pour la Patrie, ny
l'amour de la liberté , ny le defir
de la gloire ; mais feulement l'avidité
du butin & l'esperance
de partager les dépoüilles des Villes
,&des Provinces conquifes
qui vous ont conduits ici? Animez
de tels motifs , vous faites
bion de vous joindre aux ennemis
de Caton,&de vous ran
gerſous les Etendars de Cefar.
Pourquoy aije échappé àla mor
Hij
92 MERCURE
fure fatale de l'afpic , & aux
mortelles atteintes des monstres de
l'Afrique pour voir ceque je vois
aujourd'huy ? pourquoy Caton
n'est- il pas mortſans que vous
fuffiez criminels ? voilà ingrats ,
voilàmonfeinpreſtà recevoir vos
coups: que celuy àquij'ayfaitinjustice
frappe le premier. Parlez
.. quel de vous croit avoirſujet
de ſe plaindre , ou s'imagine qu'il
Souffre plus que Caton ? ya t-il
quelque distinction entre vous
moy; sice n'estdans les travaux,
dans les soins dans les veilles ,
dont j'ay la plus grande part?
n'estce pas là toute lafuperiorité
GALANT. 93
que j'ay ſur vous ?
SEMPRONIUS à parr.
Le coeur leur manque : maudits
foient ces traitres ! tout eft
perdu.
CATON.
fr
Avez vous oublié les deferts
brûlans de la Lybie,ſes rochers
Steriles ,ſes montagnes de fable ,
Son air infecté &ſes diverſes
efpeces de ferpens ? qui a été le
premier à frayer un chemin lorfque
la mortſe preſentoit àchaque
pas dans une route inconnie ? ou
qui est-ce quidans une longue&
penible marche étoit le dernier de
L'Arméeàétancherſaſoif, lors94
MERCURE
que ſur les bords d'un ruisseau
que la fortune nous avoir fair "
rencontrer , vous tarifſſiez le conrant
, en beuvant à longs traits.
SEMPRONIUS.
Sipar hazard on trouvoit quelque
petite ſource , & que vous
offriffiez à Caton l'eau vive,
dontàpeine vous aviezpû remplir
un casque , ne la repandoit il
pasfansy toucher ? n'a- t-ilpas
marchéàvoſtre teſte pendant les
plus ardentes chaleurs du jour,
&à travers les müages de pouf-
•fiere ?fon front a-t- il efté moins
exposé que le vostre aux traits du
foleil&àlafueur.
:
GALANT. 25
CATON.
Loin d'ici infames , loin dici .
Allez vous plaindre à Cefar ,
que vous ne pouviezpasfoutenir
les travaux er les fatigues que
vostre General effuye... T
On conviendra que cette
Scene feroit belle,fi Sempronius
n'y jettoit pas un Comique
qui en bannit le ſerieux&
legrandicen'eſtpas ſeulement
en cetendroit que le Poëtes'abaiffe
, la converſation de Juba
& de Syphax , & la mafearade
de Sempronius fentent
un peu la farce. Cette mafcarade
amene une ſituation fort
1
MERCURE
,
,
touchante ; Marcie voyant
Sempronius reveltu desHabits
Royaux étendu mort , le
prend pour Juba ; ce Prince
qui ſurvient eſt témoin de la
douleur de fa maîtreffe , &
par là il apprend qu'il eſt aimé
; mais il ne le connoît qu'a .
prés s'eſtre trompé quelques
moments , & avoir crû que
Sempronius faifoit couler les
larmesde Marcie. Tout ce jeu
de Theatre eſt conduit avec
art , les ſentimens font vifs ,
&l'expreſſiondans laTraduc
tion même paroît ſerrée , animée
&touchante. :
T
GALANT. 97
La Scene douziéme du quatriéme
Acte preſente encore
une belle ſituation : On apporte
à Caton le corps de
Marcus ſon fils, mort pour la
Patric; Caton le plaint , mais
enCaton.
CATON rencontrant le corps
Mort
Te voilà mort, mon fils , mais
zel que je t'embraße ! arrestezmes
amis : placez le devant moy , afin
que mesyeux se repaiffentde ce
Sangtant objet , &que je compte
•Ses bleßures. Quela mort eſt belle,
lorſque la vertu l'accompa-
- gne? qui est ce qui ne voudroitpas
Mars 1715 . I
98 MERCURE
estre à la place de ce jeune homme
? Ab! que ne peut on mourir
plus d'unefois pourſapatrie?mais
pourquoy vous afftigez vous,
mes amis ? je rougirois de hontefi
la maison de Caton eftait tranquille
&floriſſante pendant les
horreurs d'une Guerre Civile..
Portius regarde ton frere, &fouviens-
toy que ta vie n'est pas à
toy , lorſque Rome la demande.
JUBA àpart
Jamais moriel a- t- il fait paroître
tant de fermeté
CATON ば
Helas ! mes amis , pourquoy
pleurez vous une pente particu-
HEQUE DE
-
LYON
ے ہ
GALANT.
liere .C'eft Rome qui deman
larmes : Rome! la Maiſtreſe de
l'Univers; Rome ! Mere feconde
des Heros , & les delices des
Dieux; Romequi humilioit l'orguëildes
Tyrans de la Terre,&
qui briſoit lesfers des Nations ..
Helas! Rome n'est plus .. O liberte
!O vertu !O Patric!
JUBA à part. Il pleure.
Dieux ! quelle integrité! quel
amour de la Patrie ! il a veu
d'un oeil ſec un fils couchédans
les bras dela mort,&ilfonden
larmes pour Rome.
٢٠٠ CATON. 1
Toutceque la vertu Romaine
I ij
100 MERCURE
a dompté , tout ce que le Soleil
éclaire , tout est à Cefar. C'est
pourluyque les Decius fe font
devoüez ; c'est pour luy que les
Fabiusfont morts les armes à la
main; c'est pour luy que legrand
Scipion a fait des conquestes ;
que Pompée même a combattu.
Helas, mes amis ! qu'est devenu
le travaille des Deſtinées ? qu'est
devenu l'ouvrage de tant de
fiecles ?où est l'Empire Romain ?
funeste ambition ! tout est éva
noi, tout estabsorbé dans Cefar !
nos illuftres Ancestres ne luy
avoient rien laiſſé à vaincre que
faPatric!
GALANT. For
L'Auteur Anglois a diſpoſé
fort habilement ſon cinquiéme
Acte :laſeule mort deCa.
ton le semplit , il la fufpend
avec beaucoup d'art ; le commencement
de cet Acte eft
magnifique.
CATONfeul , affis &reveur,
tenant enſamain le Livre
dePlaton de l'Immortalité
de l'Ame , une épée nuëfur la
table.
Cela ne peut être autrement...
Platon tu raiſonnesjuſte! .. Car
enfind'où nous vient cetteflatteufe
esperance , cet ardent defir de
I iij
102 MERCURE
l'immortalité d'où nous vient
cette craintefecrete& cette horreur
interieure du néant ? d'où
vient que l'ameſe revolte contre
cette pensée ? c'eſtlaDivinitéqui
agit en nous ; c'est le Ciel même
qui nous fait entrevoirun avenir
une Eternité. Une Eternité!
idée agreable , og terrible en même
temps ! dans quels mondes divers
& inconnus devons-nous
paffer? quels changemens devonsnous
fubir dans ce vaste infini ?
ce grand objet , cet espace fans
bornes , eft dervant moy : mais des
ombres , des nuages , &des te
nebres le cachent àma venë....
GALANT. 103
de
Jem'en tiens à cecy : s'ily aune
Puißance au deffus de nous ( eg
les merveilles que les ouvrages
lanature étalent à nos yeux ne
nous permettentpas d'en douter )
il faut que cette Puißance aime
la vertu , & ce qui est l'objet de
fon amour ne sçauroit manquer
d'être heureux : mais quand ?
comment?ce monde a étéfaitpour
Cefar!...Jeſuis las de mes incertitudes
: ceci les finira , (mettant
la main fur l'épée ) me
voilà doublement armé ; la mors
&la vie , le poison & Antidotefonten
mes mains : l'un dans
un inſtant tranche le fil de mes
Liiij
104 MERCURE
jours ; l'autre m'apprend que je
fuis immortel. L'ame feure de
fon existence , mepriſe te poignard
brave la mort. Les Aftres perdront
leur fplendeur , la brillante
lumiere du Soleil s'éreindra avec
le tems ; toute la naturefuccomberaſous
le poids des années;mais
mon ame joüira d'une jeunesse
éternelle , & elle ne reffentira
cune atteinte , parmi le furieux
chocdes Elemens , le naufrage de
aula
matiere , &la diſſolution de
l'Univers.
Oppoſons maintenant les
beaux endroits de la piece
Françoiſe aux beaux endroits
ALANT. τος
de la piece Angloiſe. Je vous
avoie que le choix de ces
beaux endroits m'a embarraf
ſe , & que j'en omets beaucoup
qui m'ont charmé , &
qui plairont auxLecteurs peutêtre
autant que ceux que j'oppoſe
aux beautez de la piece
Anglorſe.
Je vous ay fait regarder le
mépris de Caton pour la Couronne
des Parthes , comme
unedes belles ſituations de la
piece Françoiſe. Ecoutez Caton
l'exprimer.
نم
Quoymonfang offre encore un
objet àma haine ?
106 MERCURE
Quoy l'ennemi des Rois eft pere
d'une Reine ?
Dieux !justifi z- vous les crimes
de Cefar?
Voulez-vous attacher les Romains
àfon char?
Mafille par vos foins ne m'estelle
renduë
Que pour marque de haine ,
pour bleßer ma vue ?
Si je ſens du plaisir à rappeller
fes traits,
Son deftin le détruit
en regrets.
le change
Comment me plairoit- elle avee
une Couronne?
Rome me le défend ,fi lefang
GALANT. 107
me l'ordonne.
La nature feroit en ce moment
cruct
D'un pere trop fenſible un Romain
criminel.
Que ma fille renonce à la gran.
1. deurSuprême !
Hatons- nous de fouleraux pieds.
fon Dradéme.
Le reste de la Scene eſt de
même force : le commencement
de la feconde Scene du
fecond Acte ſuffiroit pour faire
connoiſtre Caron.
CATON
Eh bien , Domitius , qu'avezvous
àme dire ?
108 MERCURE
DOMITIUS .
Cefar m'a commandé , Seigneur,
de vous inftruire ....
CATON.
L
Quoy Cefar vous commande?
vous obéiffez!
}
DOMITIUS.
Oüy , Seigneur.
CATONI
Vil esclave , arrêtez , c'ef
affez
C'est trop deshonorer vos glatieux
Ancêtres
Qui n'avoient comme moy ,
qu'eux & les Dieux pour
Maistres.
GALANT. 109 .
Deux vers de la premiere
Scene du troifiéme Acte donnent
la veritable idée de Cefar
Amant.
:
L'amour n'enchaîne pas les
Herosàfon char ,
EtCefar en aimant n'en estpas
moins Cefar.
La Scene ſeconde du troifiéme
Acte , où Portie reconnoît
ſon Amant dans Cefar ,
met l'un & l'autre dans une
fituation touchante . La conference
de Cefar & de Caton
qui ſuit , étoit un endroit perilleux
pour l'Auteur. La conference
deSertorius&dePomHO
MERCURE
2
pée eſt un modele qu'il eſt
preſque impoſſible d'égaler ;
il eſt même plus difficile de
faire parler Cefar & Caton ,
que de faire parler Sertorius
& Pompée : la conference de
Caton & de Cefar a plû cependant
, & plû fi generalement
, que les Critiques les
plus impitoyables n'ont ofé y
toucher : je ne la tranfcriray
pas, vous l'aurez lûë, Mylord,
plus d'une fois , &mille gens
la ſçavent par coeur. 1
Quand on ſe plaint que
M. Deſchamps n'a pas faitCcfar
affez grand , fait- on refleGALANT.
xion à ces fix vers que dit Caton
dans la premiere Scene du
quatrieme Acte.
: S'il nous étoit permis de nous
choifir un Maistre ,
Peut-être Cesar ſeul meriteroit
de l'être;
د
Mais il veut s'éleverſur le débrisdes
Loix.
Afferuir des Heros qui détrânent
lesRois,
Et cette ambition , ce penchant
detestable
Du plus grand des Mortels en
faitleplus coupable.
Quelles fituations que cel
les des deux Scenes fuivantes!
J
112 MERCURE
4
Portie reconnoît qu'elle eft
fine de Caton. Caton reconnoît
que fa fille aime Cefar.
Cefar reconnoît que ſa Maîtreſſe
eſt fille de ſon plus grand
ennemy; que leurs ſentimens
ſont conformes à leur caractere.
Ecoutons- les.
PORTIΑ .
Il est vray , ma naißance &
droit de te ſurprendre ,
Jel'ignoray toûjours , &je viens
de l'apprendre ;
Voy, Cefar , à quel point mon
deftin est affreux ,
Tu m'aimois &mon coeur répondoitàtes
voeux.
Fe
GALANT 13
Je dois en fremißant rougir de
ma victoire,
Etje trouve ma honte où je met-
1
tois ma gloire.
Ah ! devois -je éprouver en ce
funestejour ,
Que l'innocence est peu d'accord
avec l'amour ?
२
CESAR.
MOTAS
Et pourquoy regarder noſtre
amour comme un crime ?
De la haine pourquoy le rendre
la victime ?
C'est unpreſentdu Ciel qui veut
nous reunir.
Mars 1715. K
14 MERCURE
à Portia.
Loinde le mépriſer ,ilfaut l'enà
Caton.
tretenir.
71
Pourquoy nous séparer quandle
Ciel nous affemble ?
àl'un &àl'autre.
Que la paix & Phymen nous
uniffent enſemble.
CATON.
Jedonnerois plutoſt en Sacrifi
ce aux Dieux
Etlefang de ma fille&le mien
àtesyeux.
Cefar ,par cet hymen ne croy
-pas mefurprendre
GALANT5
DinfortuvePompée en devenant
Nepútſegarantir des traits de ta
fureur
Et ce lien facré commenga fon
Mais quandà cet hymen Caton
pourroit foufcrire
Ton coeur infatiable affamé de
N'enferoit pas moins fier , ny
moins ambitieux
Etje me chargerois d'un forfais
Το Πο Daodieux.
La nouvelle de la perfidie
de Pharnace qui veut s'emparet
du licu de la conference
Kij
16 MERCURE
finit ecete belle Scene. Cefar
court s'y oppofer , ce qu'il dit
peint au naturel ſon intrepide
generofité.
CESAR Portia
Ne vous allarmez pas du fors
qui nous menace ,
Fay puni Prolomée&puniray
Pharnace
LeCielferoit en vain des mortels
S'il ne
genereux
les rendoit pas
pas quelquefois
malheureux
Le cinquiéme Acte eſt affûrement
le plus beau de la
piece ; l'action y eft vive ,&
comme Horace le preferit,
GALANT. 117
elle va rapidementà la fin.Ceffaarrrreevviieennttaapprrèéssaavvoir
repouffé
Pharnace : Portic le recoit en
luy demandant : 09
Cefar, est- ce un Romain qui
paroist en ces lieux,
Ou n'est-ce qu'un Tiran qui ſe
montre à mes yeux ?
thaToure cette Scene eft.comparable
aux plus belles Scenes
des Tragedies les plus eftimécs.
Portic offre à Cefar de
l'épouſer , pourvû qu'il laiſſe
Rome libre: Cefar a de la peine
à facrifier ſon ambition à
fon amour. Portie s'en irrite ;
fon tranſport n'est pas fort
18 MERCURE
inferieur àla fureur deCamille
dans l'Horace de Corneille,&
il eſt mieux placé.
PORTIA pul
C'en esttrop , il est remps que
mon courroux éclate ,
Moy- même je rougis de l'espoir
qui te flatte :
S
N'attend pas que t'hymen d'un
que voy
Soüille lapuretédufang qui con
le en moy
Mon coeur defonamour ne triom
phoir qu'à peine
Mais tes cruels refus me livrentà
la barneol
Si ton bras deftructeur met my
GALANT9
jougl'Univers, ١٠
Par uneprompte mortje previendray
tes fers.
Tu ne commanderas qu'àces ames
1
ferviles
Qui t'ont prêté leurs bras dans
lesGuerres Civiles.
Aces perfecuteurs des vertus de
Aces ingrats Romains , quin'en
ontque lenom.
Puißent tes Succeffeurs pour
monteràl'Empire
Chercher avidemment l'un l'autre
àse détruire',
Dufer& du poison emprunter
120 MERCURE
D'un pere vieilliſſant precipiter
les jours ;
Exercerdans lapaix les fureurs
de la guerre ;
Faire un bucher de Rome , un
८
defert de la terre ;
Unir étroitement par un crime
nouveau
Les vivans & les morts dans
le même tombeau ; ८
Par un hymen prophane &des
Liens impies
Epouvanterles Cieux,
lesfuries
&
Et pour voir àplaifir laſource
deteurSang
D'une mere immolée ouvrir le
srifte
GALANT. 121
trifte flanc!
Puiffent tous leurs forfaits eftre
peints dans l'Histoire !
Puiſſeàjamais le monde abhorrer
ta memoire !
Puisse-t- il indigné contre tant
de fureurs
N'accuſerque toyſeul de toutes
ces horreurs !
Cependant les Troupes de
Cefar qui croïent qu'on a
manqué à la parole donnée à
leurGeneral ,& qui imputent
àCaton la perfidie de Pharnace
, fondent fur le peu de
Troupes qui reſtoient àcet illuſtre
Romain ; prêt de tom-
Mars 171,5.
L
122 MERCURE
ber entre les mains des ennemis
il ſedonne la mort. Cefar
arrive trop tard pour l'empê
cher; on apporteCatonmourant
fur le Theatre , ſes dernieres
paroles ſont dignes de
luy ; on les comparera fans
doute avec ceque dit Mithridate
mourant , & Racine
peut-être ne l'emportera pas
fur M. Deschamps de toutes
les voix.
PORTIA.
Ab mon pere ..
CATON
Etouffezd'inutiles douleurs ;
Romeſeuleen cejour doit exciter
GALANT. 123
vos pleurs
Rome preste à perir , noftre chere
Patric
Qui d'un cruel Tiran éprouve la
furic.
PleurezRome ... pour moy mon
destin est trop beau ,
La liberté me ſuit dans la nuit
du tombeau :
Le trépas de Gaton est un choix
volontaire
Le Ciel n'en a pas fait un malheur
neceßaine.
Au milieu des horreurs du plus
cruel destin ,
Fay vêcu glorieux , &j'expire
enRomain.
Lij
124 MERCURE
Souvenez-vous toûjours de qui
vous êtes née.
PORTIA .
Amourir avec vous je mesuis
condamnée.
Vivez.
t
CATON.
PORTIA .
Quoy dans les fers je traînerois
monfort ?
Queje vous doive tout
la mort ?
CATON.
Tous estes libre encor د
nex Utique ,
la vie
abandon
achezde foutenir la liberté publique:
GALANT. 125
Vivez pour fervir Rome ,
que vos pas errans
Cherchent tous les climats ennemis
des Tirans.
L'Espagne maintenant doit eftre
: voſtre azile.
Ereignezàjamais uneflamefervile.
AuSalut del Esatdévoñezvosre
caur,
Que Rome en vostre Epoux trouveun
Liberateur.
Que je revive en vous , que ma
haine implacable
Soit toujours par vos foins aux
Tirans formidable.
Mafille ,approchez vous : dans
Liij
126 MERCURE
८ cet embraſſement
Si nouveau pour mon coeur , fi
doux &ficharmant ,
D'un pere qui des Cieux va quitterlalumiere
د
Mafille, recevez la veriu toute
L entiere.
Leprocés eſt inſtruit , prononcez
Mylord ; je l'ay dit ,
& je ne m'en répens pas , je
confens d'être jugé même par
un Anglois. Au reſte , je n'ay
point eu d'autre intention que
d'exciter entre M. Addiſſon ,
& M. Defchamps , une émulation
qui anime le dernier à
marcher ſur les pas de Cor
GALANT. 127
neille , & qui pouffe le premier
à donner un Corneille à
l'Angleterre.
Même beauté ,tantfoit exquiſe,
Raffafie & foule à la fin.
Il me faut d'un d'autre pain .
Diverſité c'eſt ma deviſe.
Dans les Livres qui netraitent
que d'un même ſujet ,les
Auteurs ontraiſon d'allonger
la courroye'autant qu'ils peu
vent ,pour remplir leut Volume.
Il n'en est pas demême du
mien, les ſujets les plus oppolez
s'y aſſemblent en foule ,
&maintenant chacun à l'envi
Liiij
128 MERCURE
y veut avoir ſa place , il n'y a
pasjuſqu'à la Lune qui y a rétenu
la fienne ,& qui prétend
que Mercure luy rende au
moins douze fois hommage ,
en confideration des douze
viſites que tous les ans elle
rendà noſtre Hemisphere.J'y
confens , Madame la Lune ,&
c'eſt pour l'amour de vous
que je vais à mon ordinaire
conter l'Histoire de ce mois.
S'il faut s'en rapporter à
l'autorité de Fulvius&de Junius,
ces deux Auteurs pretendent
que Romulus impoſa le
nom aux dix premiers mois de
1
GALANT. 129
l'année, dont le premier commençoit
par Mars & finiſſoit
par Decembre. Il l'appella
Martius en memoire de Mars
fon Pere , comme Avril en
l'honneur de Venus Aphrodite,
à laquelle il attribuoit
l'origine de ſes Aycux.
Varroncependant acruque
ce premier mois del'annéeRomaine
n'a reçu le nom de
Martius qu'à cauſe que Mars
étant le Dieu de la guerre ,ils
luydonnoient la premiereplace
par inclination. Ovide en
rend même la raiſon dans les
deux vers ſuivants.
130 / MERCURE
Mars Latio venerandus erat ,
quia prafidet armis ,
Armafera genti, remque, decusque
dabant.
Le premier jour de ce mois
les Dames Romaines fervoient
à table leurs Domeſtiques,
imitant en cela leursMaris,
qui , en Decembre , en
uforene ainſi envers leurs Efclaves
,pendans les Feſtes Sa
turnales.
Elles celebroient cette Fefte
fort religieusement , parceque
felon Feftus, ce fut en ce jour
qu'elles rendirent leur premier
culte dans un Temple dedié à
GALANT. 131
Junon Lucine , Divinité qui
preſidoit à l'accouchementdes
femmes. Selon Servius ce fut
à cauſe de la Paix jurée entre
les Romains & les Sabins ,
par la mediation des Sabines
qui avoient été enlevéespar les
premiers. Les Romains fetoient
également ce jour en
memoirede cettePaix 1
Ce jour & les ſuivans font
encore connus par la feſte dos
Anciles ou Boucliers facrez
que l'on croyoit être tombez
duCiel,du RegnedeNuma,&
que l'on regardoircomme un
gage tutelaire de la Ville de
132 MERCURE
Rome : comme l'on danſoit
beaucoup en cejour , on l'ap
pelloit auffi la feſte des Saliens.
Ces peuples avoient la fuperstition
dene ſe point marier
en ce mois , ou s'ils le
faifoient , ils n'en auguroient
pas favorablement, par la raiſon
que Mars n'avoit pu
feduire Minerve , qui pour
avoir conſervé ſa virginité ,
fut nommée Nerine.
Le 17. de Mars arrivoient les
feſtes des Bacchanales quine le
cedoient point en folies à celles
de noſtre Carnaval.
GALANT. 133
Ceux qui voudront paſſer
pourErudits ,apprendront ici
que ce mois ſe nommoit chez
les Grecs, Munichion.
2. Mais ceux qui ſe contenteront
de paffer pour d'indulgents
Lecteurs du Mercure ,
aimeront bien mieux, que l'intelligence
de l'éthimologie
d'un vilain motGrec , la nouvelle
qu'ils vont lire.
L'INTERPRETE GALANT ,
Nouvelle.
Il eſt des filoux qu'on ne
peut hair ; on doit même ſça134
MERCURE
voir bongré à celuy qui cherche
depuis deux mois àmeri
ter l'altime de Mademoiselle
Lheritier connue ſous le nom
de Thelefille , & par les jolies
choſes qu'ellea donnéesau pu
blic. Les AcademiesdePadoüc
& de Toulouſe luy ont envoyé
avec diſtinction des Let
tresd'Academiciene , quiren
dent ſon fortglorieux. Un inconnu
ſous le nom de M. de
Courpuis qui a voyagé pandant
plus de dix ans dans l'Aſie
, luy a écrit depuis fix femaines
deux Lettres accompagnéesde
petits preſens qu'-
GALANT. 135
elle a reçus comme envoyez
de la partde l'Ambaſſadeur du
Roy de Perſe , & certifiez du
feing contrefait de M. de
Courpuis , Interprete& Secre
taire de ſon Excellence ,&ancien
amy de Mademoiselle
Lheritier , qui feroit fort aife
de ſçavoir à qui elle a l'obli
gation&des Preſents ,&des
Lettres galantes que le faux de
CCoouurrppuuiiss lluuyy a écrites de la
part du Seigneur Ochus. La
premiere Lettre commencée
en ſtile Perfan eft datée du fix
Fevrier. Voicy ce qu'elle con
tient.
136 MERCURE
MADEMOISELLE,
Que la prunellede mesyeux
foit le centierde vos pieds . &
que vôtre renommée brille &augmente
de jour en jour , ainsi que
fait tous les ans le Soleil dansſa
course.
Le grand Sophi , monfouverain
Seigneur&Maistre, ayant
entendu de toutes parts de magnifiques
recits de Loüis leGrand vôtre
Roy , m'a envoyé l'enfeliciter
, &luy rendre les témoignages
d'eftime que meriteſon long
glorieux Regne , &luy en
Souhaiter
GALANT. 157
fouhaiter une longue continuation.
Il m'a chargé de plus de faire
choifir les meilleurs Peintres de
Paris pour avoir les Portraits de
toutes les Dames qui s'ysignalent
par les talens de leur efprit ; il a
déja les Portraitsde feu Meſdames
de la Suſe ,de Villedieu ,des
Houtieres ,&de Mademoiselle
de Scudery , & il attend avec
impatience le vôtre ,Mademoifelle,
&ceux de Mesdames Da
cier , Barbier , &de Mademoifelle
des Houlieres ; ces Tableaux
feront honorez de fiecle en fiecle
dans la Galerie des Sophis , dont
Mars 1715 .
M
138 MERCURE
les fujets naiſſent toûjours avec
une eſtime infinie pourlesMuses.
Lefucre &le caffé étant en
usage chez les Européens comme
chez les Perfans ,j'ay efperé que
vous voudriez bien , Mademoi
felle, en accepter de la part du
plus humble du plus obéiffant
de tous vos ferviteurs ,
Ochus ,Ambaffadeur
duRoy dePerfe.
Par Monseigneur Ochus , de
Courpuis , Interprete
tairedefon Excellence.
Secre-
Mademoiselle Lheritier qui
ne manque à rien , remercia
par lePoëme qui fuit: leCour
GALANT. 139
rier de M.de Courpuis s'engagea
à repaſſer dés le lendemain
chez elle ſur les dix heures
du matin , parce que fon
Maiſtre tres occupé aux dépêches
de Monseigneur Ochus,
ne pourroit pas venir luy même
apprendre le ſort de laLettre
de fon Excellence.
AU ROY DE PERSE.
Augustesouverain des climats
que l'Aurore
Seme defes premiers rubis ,
Lorsquefousfes pompeux habits,
De mille feux divers Phorifon
elte dore
Mij
140 MERCURE
Succeffeur du vaillant Cirus ,
Honneur de l'Orient ; ô Ciel le
puis -je croire?
Quoy mes foibles talens , grand
Roy,voussont connus ;
Du Trône où vous brillez environné
de gloire
Dois-je meflatterpuißant Roy ,
Que vous daignez penseràmoy.
Ilest vray que l'amour que j'ay
pour la Science
Qu'à tout autre plaisir mon coeur
Sçait preferer ,
Peut me permettre d'esperer
La glorieuse bienveillance ,
Dont voſtre ame fublime a daigné
m'honoreri
GALANT. 141
Cettegrande ame encoreafçu confiderer-
Le zele vif , ardent , plein de
tendreffe
Qui m'anime fans cefße
Pour ce Roy modele des Rois ,
Dont nos heureux climats fuivent
les douces loix ;
Heros par fes exploits , comme
par sa fageffe ,
Etqui lefrontornédes couronnes
de Mars
د
1
- Fait triompherla Paix ,les Misſes,&
les Arts ;
Je meflatte donc que le zele,
Que pour un tel Heros mon coeur
fit toûjours voir,
142 MERCURE
Et l'amour ardent &fidele
me fait en tous lieux honorer Quime
le fçavoir ,
Seuls ontformépour moyquelque
bruitpropre àplaire
AuRoy leplusfameuxque l'Orient
reveres
Ces deux justes penchants que
j'ayrecen desCieux
Uniſſent monnomàvosyeux ,
Avecceux deces Heroines ,
Dont les Vers font fi gracieux ,
Dont les lumieres ſont divines .
Daignant ainſi m'unir aux Saphos,
auxCorinnes,
Grand Roy, que vous rendez
mon deftin glorieux
GALANT. 143
Vous, illuftres Dacier, Barbier,
erdes Houlieres, 1
Pour vos doctes pinceaux quelles
riches matieres,
Parun rare avantage on verra
nos portaits
Dansle magnifiquePalai.
D'unRoy de qui leDiademe
Eclate dans tout l'Univers :
Mon eſprit enchantéde cethonneurSuprême
,
6 Vafaire mille efforts divers
Pour s'éleverfans ceffeau-dessus
de luy-même
Et tracerparde brillans traits
De ce Roy genereux l'auguste
bienveillance
:
144 MERCURE
Etla magnificence.
Oüy digne poffeffeur du Trône de
Cirus,
Quand vostre Ambaßadeur ,
tres galant Ochus ,
le
M'enaauurrooiitt uunnppeeuuffaaiirt accroire,
Ma Lyre avec éclat racontant
voſtre Histoire
Fera voiraux mortels parde nobles
accens ,
Que dans le divin art des Filles de
Memoire,
Onaugmentebienſes talens ,
Alors qu'on a cuëilly les doux
fruits de laGloire.
Le faux de Courpuis informé
que fon jeu n'avoit pas
déplû
GALANT. 145
déplû à Mademoiselle Lheritier
, s'en eſt attiré un Remerciment
par les vers qu'elle fir ,
aprés avoir receu de fa partun
ſecond Preſent avec la Lettre
ſuivante datée du deuxiémo
MarsDS
MADEMOISELLE
Il est bien juste quefon Excellencefoit
des premiers à vous affurer
qu'on trouve mille beautez
dans lePoëme que vous avezfait
pour le Roy de Perfe ; il s'écria
dés queje luy en eut rendu leſens
en Perfan. O Kaia verras miris
Mars 1715 . N
146 MERCURE
fordhain Brux gonce , Klos
triſnil hinius s'Rein di Perſas ,
paroles qui veulent dire : O fille
vertueuſe& ſcavantequi connoiſſez
comme moy , la puif.
fance& les belles qualitez du
Monarque qui gouverne le
vaſte Empire des Perſes: Il me
commanda dans le même inftant
de le traduire à la lettre en
Perfan, diſantqu'il n'auroit rien
manqué au plaisir que vous luy
avezfait , si vous euffiez bien
voulu le traduire vous-même ,
vous dont la connoissance pour
toutes les Langues est telleque les
Académies étrangeresſeſontfait
GALANT. 147
honneur de vous donner le premier
rang entre ceux qu'ony reçoit
; c'estfans doute dans vostre
bel ouvrage , Mademoiselle, que
fonExcellence a trouvé des lumieres
& des inſtructions pour
complimenter Loüis le Grand; car
dés qu'il vit ce Heros , il le reconnut
aux traits dont vous l'avez
deſigné dans vostre Poëme,
ſaiſi d'admiration àſa vûë ,
il s'humilia devant luy , en couurantfes
yeux ébloüis de l'éclat
qui l'environnoit : il finit fon
Compliment en difant que l'heritier
du Roy de Perſe luy envieroit
le plaifir &l'honneur qu'ilavoit
Nij
48 MERCURE
d'avoir été nommé Ambafſſadeur
auprés d'un Prince qui ſurpaße
tout ce que nos peres ont vû de
plus grand deplus magnifique.
Ce Compliment , que la verité
foûtient , a plû àtoute la Cour ,
&eft au gré de toutes les perfonnes
qui en ont connoiffance. Son
Excellence, Mademoiselle, vous
prie de vouloir bien accepter la
caßette qui vousferapreſentée de
Sapart par l'Envoyé que vous
depute,MADEMOISELLE,
Vostre tres-humble & tresobéiſſant
ferviteur de Cour-
-puis , Interprete& Secretaire
de Monseigneur Ochus.
GALANT. 149
On ne doute pas que MademoiselleLheritier
deſabusée
de tout ce que le faux Interprete
luy a voulu faire croire ,
& du Roy de Perſe , &de ſon
Ambaſſadeur , n'ait fait malgré
les innocentes ſupercheries
du faux de Courpuisl, o
Poëme qui fuit en fa faveur ,
affectant neanmoins toûjours
la même credulité , & pour
joüer juſqu'à la fin le même
rôlle , elle l'a donné ſous le
nom de l'Ambaſladeur duRoy
de Perfe.
Niij
150 MERCURE
A L'AMBASSADEUR
OCHUS .
Ambaſſadeur du Roy leplus
puiffant d'Afie
Habile &genereux Ochus
Malgré tout le plaisir dont mon
ame estfaifie
Fay l'esprit interdit ,confus:
Etje nepuis qu'à peine exprimer
maſurpriſes
Neferois-je point de mépriſe
Si j'allois aujourd'huy croire de
bonne foy ,
Que le fameux Sopbi ſucceſſeur
deCambife
GALANT. 131
Si gratieusement s'aviſe
De penser quelquefois à moy :
Quoy donc le Souverain de vostre
vafte Empire ,
Sçauroit que dansParis Thelefile
respire ,
Aimant l'Histoire&lePlan
De Perfepolis, d'Ispahan :
Maispour ſçavoir enfin ce qu'il
faut quej'enpense ,
DaignezbientoftSeigneurOchus,
Par l'honneurde vostre prefence ,
Eclaircir monfort là deſſus ;
Et de grace daignez de plus
Montrer vos Lettres de creance ;
Vous écrivez d'un tourſi rempli
d'éloquence ,
Niiij
152 MERCURE
Que vous féduiriez aiſement
Uncoeur lemien remmoins
que le
pli de défiances
Mais enfin ce tour fi charmant ,
Soi qu'iill vienne d'Ochus , ou
d'une amic illuftre ,
Del'Orient a tout le fre
O vousdonc qui joignez à defi
doux encens
Encor de gratieux preſens ,
Paroiffezànos yeux , calmez la
Faloufie
Ou de l'Europe , ou de l'Afie ;
Ab que l'une des d'ux enviera
vos talens.
La Cafferte que le faux de
Courpuis avoit envoyée avec
1
GALANT. 153
fa ſeconde Lettre fut annoncée
dés le même jour aux meilleures
amies de Mademoiselle
Lheritier , &toutes furent invitées
de venir dés le lende
main partager avec elle les
choſes rares qu'elle pouvoit
contenir ; chacune à ſon gre
s'y deſtina un bijoux , ou en
bague , ou en Croix ; les rubis
&les perles étoient leurs moindres
eſperances , & Mademoifelle
Lheritier qui affura àtou
tes les Dames qui entroient
chez elle , qu'elle avoit une
caffette tres lourde à partager
avec elles ; leur fit enfin ſervir
154 MERCURE
un bon ambigu , oùla caffette
devenuë pâté de canards d'Amiens
, étoit en beau point de
vûë , ſur un ſurtout , au milieu
de la table ; on avoit faim , &
tous dirent d'une voix queM.
de Courpuis faifoit fes preſents
tres à propos ; les Dames
opinerent , & affurerent
toutes que le faux de Courpuis
étoit preſent; celuyqu'elles
nommerent ne s'en défendit
point trop ; on bût à fa
ſanté , on le remercia , & on
l'aſſura fort que pareilles fupercheries
Leroient toujours
bien receuës.
GALANT. 155
Tout ce qu'on a lû juſqu'à
preſent me paroît affez moderne
, ce quon va lire ne l'eſt
pas moins , c'eſt un Decret du
Royd'Elpagne qui a été publié
dans les Conſeils & Tri
bunaux de Sa Majesté Catho
lique.
Decretdu Roy d'Espagne.
Le Gouvernement de mes
Peuples & de mes Royaumes
eſtant le ſeul objet que je me
propoſe , & l'unique but de
mes defirs , la confervationde
la Religion dans ſa plus gran
156 MERCURE
de pureté , & fon progrés , le
foulagement de mes ſujets,
l'exacte & rigide adminiftra
tion de la Juſtice, l'extirpation
des vices,& l'élevation des vertus
, ainſi que les devoirs de
la Royauté , les premieres
obligations des Monarques ,
les foins indiſpenſables & neceffaires
auſquels Dieules
attache , en leur commettant
la ſuprême puiſſance , dorénavant
attentif plus que jamais
à la ſeureté de ma confcience
inſeparable de ces devoirs
, quoyque j'aye déja été
ca cela prévenu par les Rois
GALANT. 157
mes Predeceffeures , & que
moy même j'aye pluſieurs fois
chargé mon Confeil de contribuer
à ce que deſſus , en tour
ce qu'ils conviendroit , j'ay
ſouhaité renouveller cet or.
dre , avec le commandement
de veiller & travailler avec
tout le ſoin&l'attention poffibleà
l'entier acompliſſement
de cette obligation; & j'entens
&veux pour cet effet que do .
refnavant il me foit reprefenté
non ſeulement ce qui ſera
convenable & neceſſaire
avec une entiere liberté , &
fans être retenu par aucun ref158
MERCURE
T
pecthumain; mais encore que
lesgens prépoſez examinent&
repliquent à mes reſolutions
lorſqu'elles paroîtront contrevenir
à ce Decret , ce qui
pourroit arriver faute d'un affez
meur examen , & d'une
parfaite connoillance , proteſtant
devant Dieu que je ne
veux me ſervir de l'autorité
qu'il m'a donnée , que pour la
gloire& la fin pour laquelle il
me l'aconfiée; &que je me décharge
devant ſa Divine Majeſté
fur mes Miniſtres , de
tout ce qu'ils executeront de
contraire à ce que je leur orGALANT.
I1S59
donne par ce Decret , ne pouvant
me dire heureux , fi mes
Sujets ne le ſont ſous mon
Regne ,& fi Dicu n'eſt pas
ſervi dans les Terres de mon
obeillance, ( comme ildoit l'être,)
par un malheur attaché à
la corruption & à la foibleſſe
de noſtre nature humaine ; je
prétens, qu'il le ſoit au moins
avec plus d'obéïſſance à ſes
Loix & à ſes Preceptes , qu'il
ne l'a été juſques ici ; que cela
foit leu & verifié au Conſeil
des Indes pour le faire executer.
160 MERCURE
Au Retiro ce 10. Février1715.
C'eſt ici , ſi je ne me trompe,
la place des nouvelles d'Efpagne.
نو
AMadrid ce 18. Février
1715 .
Monfieur Orry partit la
femaine paſſée pour France
aprés avoir remis les papiers
& effets dont il étoit chargé,&
l'on dit comme une choſe
feure quele Fifcal Macanaſe a
entrepris le même voyage .
Dans
GALANT. 161
Dans le même temps l'on
remit un Decret demandant
compte des Miniſtres qui
étoient dans les Conſeils avant
le nouvel établiſſement , ou
nouveau plan , les falaires &
appointemens dont ils joünffoient
,& ce qu'ils étoient devenus
, afin de faire compen.
ſation avec ceux qui ſe payent
actuellement, ce qui eftle com.
mencement d'une grande reforme
, & qui fait prefumer
que les choſes vont eſtre rétablies
en leur premiere ſituation.
Le Cardinal del Judice a été
Mars 1715 .
)
162 MERCURE
en chemin plus longtemps
que l'on ne croyoit , puiſqu'il
n'arriva qu'hier: il fut en droi
ture ſaluer le Roy , qui le receut
avec degrandes démonf.
trations de joye, & qui luy fit
preſent à ſon arrivée de la
Maiſon du Duc de Monteleon
qui a eſté confiſquée au
profit du Roy.
La Reine a eſté indiſpofée
ces jours ci ,& la grande
quantité de fang qu'elle a perdu
a entierement diffipé le
ſoupçon que l'on avoit de ſa
groffeffe; elle s'eſt divertie dans
fon appartement à faire repreGALANT
163
fenter desComedies Eſpagnoles&
Françoiſes.
L'on écrit de Barcelone que
de l'ordre du Viceroy on a enlevé
Dom Joſeph Pinos &
Dom .... Piguera ,& que l'on
les a tiré de nuit de la Ville
ſans qu'on ſcache ce qu'ils
fontdevenus,& comme ils ont
fomenté la derniere rebellion,
il faut qu'on ait reconnu en
eux quelque deffein de remuer
encore ; mais le rette du
Païs eſt fort tranquille , & les
contributions fe payent regulierement.
Tout paroît fort diſpoſé
Oij
164 MERCURE
pour l'expedition de Majorque
& l'on ſçait que les Vailſeaux
ſont ſortis d'Alicante le
trois.
Le Marquis de Manſera ,
Conſeiller au Conſeil d Erat
& Préſident de celuy d'Italie
eſt mort âgé d'environ cent
ans. Il n'a d'autre heritier que
M. le Comte de Pondomar
fon neveu.
Depuis le voyage de M.
Orry on a fait des fonds pour
équiper & mettre à la Mer
les fix Vaiſſeaux qui font fabriquez
depuis prés d'un an.
GALANT. 165
DeMadridce 26 Février 1715.
Sa Majesté a nommé M. le
Cardinal del Judice pourMiniſtre
d'Etat avec ordre des af
fairesEtrangeres: pour laGuer
re,le Marquis de Bedmar: pour
les Indes , le Comte de Frigiliana
: pour la Marine , & le
Commerce , le Duc de Veraguas
: & pour fon Ambaffadeur
à la Cour de France , le
Prince de Chelamar , Grand
Ecuyer de la Reine noſtre
Maîtreffe .
Sa Majesté tres -Chrétien166
MERCURE
1
ne a auſſi nommé pour fon
Ambaffadeur en cette Cour
le Duc de S. Aignan .
LeRoynôtre Sire a accordé
aux Lieutenans Generaux ,
Marêchaux de Camp , & autres
Chefs , les emplois fuivans.
1
EnCatalogne.
LeGouvernement de Tarragone
au Lieutenant GeneralDom
Joſeph Armendarix:
la Lieutenance de Roy de la
même Province , au Brigadier
& Colonci Dom Martin
Bonco: la Lieutenance deRoy
de Barcelone au Brigadier
GALANT. 167
Dom Pedro Rubio , leGouvernement
de Montjoü , au
Colonel Dom Juan de Leon ,
leGouvernement de Gironne
au Lieutenant General le Baron
de Capres : la Lieutenance
de Roy de Gironne au Brigadier
Dom Antonio Manſo :
le Gouvernement de Laleu de
Urgel&CaſtelCiudad auLieutenant
General Dom Profper
Borboom : celuy de Puycerda
au Maréchal de Camp Dom
Melchior Mendieta : celuy de
Cardonne au Brigadier Dom
Fernando Pinacho : celuy de
Oſtalric au Brigadier Dom
168 MERCURE
Manuel Maldonado .
C En Arragon .
Le Gouvernement de Jaca
au Maréchal de Camp Marquis
de Villa Fuerte : la Licutenance
de Roy de Xaca au
Colonel Dom Francifco Ruix
de la Torre : celuy de Venafque
au Sergent Major Dom
Juan Prieto : celuy de Muella
au Lieutenant Colonel Dom
Sebastien Ninpho de Nuix
deUribé : 1 Employ de Sergent
Major de Sarragoſſe au
LieutenantColonel Dom Guilen
Clou de Gufman,
En
GALANT. 169
1
En Valence.
Le Gouvernement d'Ali.
cante au Maréchal de Camp
Dom Joſeph de Chaves : la
Lieutenance de Roy de Denia
au Meſtre de Camp Dom
Francifco Antonio Morales.
Dans le Royaume de Murcie.
La Lieutenance de Roy de
Cartagene au Colonel Martin
Prompt de Madrid.
CoftedeGrenade.
Le Gouvernement de Malaga
au Lieutenant General
Dom Horaclo Copola.
Cofte d'Andaloufie.
LeGouvernement de Cadis
Mars 1715 . P
170 MERCURE
au Lieutenant General Marquis
deCeva Grimaldi.
Eftramadure Caſtille.
LeGouvernement de BadajozauLieutenantGeneralDom
Diego Iſturiz : le Gouvernement
d'Alcantara auMaréchal
de Camp Dom Thomas Vicentelo:
celuy de Ciudad Rodrigo
au Maréchal de Camp
Dom Blas Dragonet : celuy de
la Moralija au Capitaine de
Cavalerie Dom Ignacio Capacho.
Galice.
Le Gouvernement de la
Corogne au Meſtre de Camp
GALANT. 171.
Dom Joſeph Azuara : celuy
de Vigo au ColonelDom Joſeph
de los Herreros, & ils ont
ordre de commander en la
maniere ſuivante.
Catalogne.
Pour le commandementdes
Vigueries de Barcelone & de
Vich , le Lieutenant General
&Gouverneur de Barcelone
- Marquis de Lede :pour celuy
des Vigueries de Tarragone ,
Monblanc& Panades, le Lieutenant
General Dom Joſeph
de Armendariz , Gouverneur
de Tarragone : pour celuy de
la Viguerie de Tortoſe , le
Pij
172 MERCURE
Gouverneur de la Place , &
Lieutenant General Chevalier
de Croye , & en fon abfence
le Lieutenant General Dom
Tiberio Caraffa : pour celuy
des Vigueries de Gironne , &
Campredon , le Lieutenant
General Baron de Capres , &
en ſon abſence Dom Feliciano
Bracamonte : pour celuy
des Vigueries de Puicerda,Cervera&
Mantela, le Lieutenant
General & Gouverneur d'Urgel,
DomGeorge Profpera de
Borbofna : pour le comman-
•dement des Vigueries deBalaguer
, Lerida , Agramont , &
GALANT. 173
Tarraga,avec refidence enBa
laguer , au Lieutenant General
Dom DiegoAlarçon : pour
commander dans la Ville &
Viguerie de Vich , le Marechal
de Camp Dom Feliciano
Bracamonte : pour le commandement
de Balaguer , le
Maréchal de Camp Dom Pablo
Magno: pour commander
en Villa Franca , le Maréchal
de Camp Comte de Mongeorge
: pour commander
dans Igualada , le Maréchal de
Camp Dom Henrique Graffeton
: pour commander dans
Mataro, le Maréchal deCamp
1
Piij
174 MERCURE
Chevalier de Lede: pour commander
dans Campredon , le
Marechal deCamp Dom An
toniodel Caftillo : pour commander
dans Manresa , leMa
rechalde Camp Comtede Le
cheren:pour commander dans
laConcade Tremp , leBrigadier
Dom Loüis deAponte.
Arragon.
Pour commander dans le
territoire de Catalayud , Tarragone
Tervel , Alcanis , &
autres lieux , à la droite de l'Ebre
, avec reſidence dans Catalayud
, le Lieutenant Gene.
ral Dom Nicolas de Angulo :
GALANT. 175
pour commander dansTatra.
gone , le Maréchal de Camp
Dom Dominge du Luques :
pour commander dans Tervel,
le Maréchal deCampDom
Fernando Hipolito de laFaille:
pour commander dans Benavarre
y Ribargoça , le Marêchal
de Camp Dom Francifco
Fernandez de Ribadeo.
Valence.
Pour commander depuis el
Jucar , juſques à la Raya de
Murcie , le Lieutenant General
Dom Lucas Spinola.
: Murcie. 5
Pour commander dans le
Piiij
176 MERCURE
Royaume de Murcie , le Lieus
tenant General Marquis de
Mirabel.
Cofte de Grenade.
Pour commander ſur la côte
aux ordres duCapitaine Ge.
neral de Coſte , le Lieutenant
General Dom Gonçalo
Cegny , &le Maréchal de
CampComte de Louvigny..
Coſte d' Andaloufie.
Pour commander fur la côte
aux ordres du Capitaine General
Garde Côtes , le Licutenant
General Dom Domingo
Reco , & les Maréchaux de
Camp Dom Rafael Diars de
1
GALANT . 177
Mendivil , & Dom Gabriël
Cano.
Eftramadure.
Pour commander ſur la
Frontiere aux ordres du Capitaine
General de la Province ,
le Marquis de Kailus , Lieutenant
General,& Dom Miguel
Pontde Mendoza ,& les Marêchaux
de Camp Dom Loüis
de Cordoüa,&DomAntonio
Pignatelly.
Frontiere de Caſtille.
Pour commander ſur la
Frontiere aux ordres du Capiz
taine General de la Province
d'Eſtramadure , le Lieutenant
178 MERCURE
General Dom Alonzo de Ef
cobar,& le Maréchal deCamp
Marquis de San Vicente.
Galice.
Pour commander aux ordres
du Capitaine General du
Royaume , les LieutenansGeneraux
Dom Thomas de los
Cobos , & Dom Antoine de
Zuniga.
:
7.
De Madrid ce 12. Mars.
2. Le Duc de S. Aignan a
receu des Lettres de creance
du Roy tres - Chrétien pour
refider en cette Cour , en quaGALANT
179
lité de fon Ambaſſadeur ; l'on
a auſſi nommé il y a environ
huitjours le Prince de Chelamar
pour aller en celle de
France , avec le même caracte
re , fans cependant quitter fa
Charge de Grand Ecuyer de
• la Reine : il a ordre de partir
promptement , & les politi
ques affurent que l'on a fait
choix de ce Seigneur , comme
mieux informé qu'un autre
des cauſes de la diſgrace de la
Princeſſe des Urfins & de M.
Orry,& plus en érat par confequent
d'en rendre taiſon à
la Courde France.
180 MERCURE
Le Roy a declaré que le
pouvoir qu'il adonné au Duc
de Veraguas , regarde le
Commercedes Indes, comme
celuy d'Eſpagne , ce qui n'a
pas peu mortifié le Comte de
Frigiliana à qui cette declaration
ôte une bonnepartie de
l'autorité qu'il avoit comme
Preſident , bien loin de l'augmenter
, comme il avoit tou
jours penſé que cela dût
arriver.
Il ya trois jours que M.
Martinet Commandant de
trois Navires François , arriva
de Cadis : il avoit refuſé de
1
GALANT. 181
paſſer avec eux à l'expedition
de Mayorque , il s'y eſt enfin
reſolu , moyennant quelque
argent qu'on luy a donné ,
conformement à ce dont on
eſtoit convenu.
Le Comte de Las Torres
Commiſſaire general de l'Infanterie&
de laCavalerie d'Efpagne
, ayant vû que lanominationdu
Marquis de Bedmar
au miniſtere de la guerre , luy
ôtoit l'autorité que ſon employ
de Commiſſaire general
luy donnoir ; s'eſt reſolu à le
quitter , auſſi bien quele Confeil
de guerre , touché d'ail
182 MERCURE
leurs du peu de compte que
l'on a fait de ſes longs ſervices
, & de ce que dans le nombredes
Gouvernemens qui ſe
font donnez la ſemaineprecedente
, on ne s'eſt pas ſouvenu
du Marquis de Navalbalcuencas
fon fils , qui eſt Lieutenant
General.
L'on a donné l'Evêché de
Cadis à l'Evêque de Gironde ,
qui a actuellement le départe
ment desFinances ;& pour celuy
d'Ofma , on l'a donné à
Dom PhelippeTabuadaCommiſſaire
general de la Croiſade
; mais on n'a pas appris jufGALANT.
183
ques icy qu'il l'ast accepté.
Cet Eccleſiaſtique ayant repreſenté
au Roy qu'il étoit de
la derniere conſequence de défendre
les maſcarades & les
bals qui ſe font introduits depuis
quelques années , à cauſe
des defordres qui en refultoient
frequemment;l'on donna
ordre au Préſident de Caftille
d'expedier des proviſions,
ce qui ayant été rapporté au
Duc de S. Aignan qui avoit
donné un feſtin magnifique le
Jeudy precedent , il reprefenta
à Sa Majesté ,qu'ayant refolu
d'en donner un la nuit & le
184 MERCURE
lendemain, ceque l'on nepouvoit
l'empêcher de faire comme
Ambaſladeur , il demandoit
que l'on permit aux conviez
d'y aſſiſter comme cela
s'étoit juſques alors pratiqué ,
ce qui luy fût accordé , & que
quiconque voudroit donner
de pareilles Feſtes endemanderoft
auparavant permiffion .
Par le Courrier d'Utrecht
on a receu le Traité de Paix
ſigné par les Plenipotentiaires
des Couronnes d'Eſpagne &
de Portugal , & l'on travaille
actuellement à la ratification.
EMBARGALANT
. 185
EMBARQUEMENT
pour l'Ile de Maïorque.
1715 .
Efcadres.
Cavalerie.
Noms de Patrons. Nombre de Cavalerie.
ESCADRE ROUGE.
Patron Loüis Monginas. 29.
P. Paul. Regis . 22.
P. Antoine Lazaro ... 24.
P.Miquel Benza. 28.
P. Jean Balez. 29 .
P. Claude Noart. 22. •
P. Salvador Vina. 28,
Mars1715.
186 MERCURE
P. Eſtefano Caumel . 33.
P. Franciſque Aſtruit.
P. Loüis Blando .
26.
• 26 .
1
P. Antoine Cavaille. • 31 .
P. Jean Girard. • 34.
P. Salvador Chapus. 24. •
356.
ESCADRE BLEUE.
P. Lazaro Henry. 30.
P. Gabriël Gefly. 31.
P. Claudio Beaumont.. 31.
P. Antoine Arnaud. • 31.
P. Brillant. 23.
P. Honora Vina. : 31
P. Thomas Beringuer.. 31.
1 GALANT. 187
P. Jacques Ferret. 36.
P. Barthelemy Aubin. • 28.
P. Jean Pruna . 33 .
30.5.
豐ESCADRE VERTE.
P. Jean Lambardo. 26.
P. Gaffen . 124
P. Barthelemy Françon. 37.
P. Ifaac Originez. 31 .
P. Gabriël Viat . 37.
P. Botin. 34.
P. Germain Amirato. . 30.
P. Vincent Caumet. . 33 .
P. Guillaume Roux... 28.
P. André Cavalon. 30.
Qij
188 MERCURE
P.Antoine Frem .
1
ARTILLERIE.
30.
340.
P. Bartolomé Ferro . 21.
P. Jean Baptifte Serra. • IS.
P. Diego Malato. 16.
:
P. Auguſtin Pedemonte. 16.
P. Nicolas Salas. 10.
P. Jaime Caferro. 17.
P. Gregoire Caſſenauve. 14.
P. Geniflo Raffo . 19.
P. Eſtefano Aubin. .. IS.
P. PaulGond. II.
154.
GALANT. 18 ,
ESCADRE BLANCHE.
P. Antoine Meau. • 24.
P. Jean Berard... 61.
P. Jean Gin. 3.2.
P. JoſephCaufel ..
P. Antoine Pato.
32.
.. 31.
P. Joſeph Ruffa. 26.
206.
Total general 1361. Cava
liers ouChevaux.
... MERCURE
INFANTERIE .
Noms des Vaiſſeaux. Nombre d'Hommes.
Le Pembrok... 200. •
Campaneli. 200. •
Barlovento . 200.
Le Real. 200, •
LaVierge deGrace. 250.
L'Hermionne.
250.
Le Prince des Afturies .
.250.
La Junon. 250.
La Surpriſe... 250.
L'AigledeNantes. 250.
Le S. Philipe. 200.
La Reine. 200.
Le S. Fernand. 250
GALANT. 191
Le Tigre.
La Fleche. •
250.
100.
Six Galeres , cent hommes
chacune. • 600.
L'Hermitana. • 150.
La Serena. 150.
La Mariana. 350.
Le Pontchartrain . • 350.
La Galere S. Nicolas. 375.
La Providence. 150.
Le Violent. 400.
Le S. Jacques à pied. 200.
Le S. Jacques à choval. 200.
Le S. Jean.250.
Notre-DamedebonVoyage.
200.
Le Violon, 100%
1-92 MERCURE
Le S. Antoine. 100.
Elcarbodebifa.. 100.
La Polacre S. Antoine. 100.
Patron Chirombas . • 80.
P. Loüis Suart... 80.
P. Auxilio.
:
50.
P. Malueſia . 100.
P. Gabriël Daroca. So.
P. Bernardi Jorda. 80.
P. Nicolas Santo. 100.
P. Philipe Delmas. 100.
P. Nicolas Merle. 100.
P. Nicolas de Nant. 100.
P. Dominique Bayette, so.
P. Franciſque Ferro. 25.
P. Jean Jullien. so.
P. Claude Calamant. 100
P.
GALANT . 193
P. Camel Belandre . So.
Le Vaiſſeau de M. d'Eſtienni.
200.
P. Jean Sebau. 100.
Le S Jean. .. 300.
Le Contant. 300.
P. Banafco. 100.
P. Angelo. roo.
P. Roldorat deCanet. 160.
P. Alexandre Sicart. 150.
Le Porte-Epie. • 200.
Le Prince des Afturies Eſcadre
de M. de Mary. 200,
Total 10000. hommes.
Les nouvelles d'Eſpagne
Mars 1715 . R
194 MERCURE
ont eſté ſi étenduës ce moisci
, & il y a cu depuis peu un
fi grand changement dans ces
Royaumes , que les Memoires
que j'en ay receus ſuffiroient
pour remplir ce Volume ;
mais j'ay eu d'ailleurs tant de
choſes que je n'ay pû me diſpenſer
d'écrire, &ilm'en reſte
encore tant qui n'ont nulrapport
avec les nouvelles étrangeres
, que je prie les Lecteurs
de me permettre de les renvoyer
au Journal du moisprochain
, dans lequel ils en verront
la ſuite , avec un détail
Hiſtorique de la guerre du
GALANT. 195
Nord, & des entrepriſes des
Turcs . Revenons en attendant
aux articles qui ſont de
l'effence du Mercure : l'Hiſtoire
des Mariages en fait undes
plus beaux chapitres , & c'eſt
juſtement où nous en ſommes.
MARIAGES.
Meffire Guillaume de Lamoignon
, Seigneur de Blancmeſnil
, Avocat au Parlement
de Paris , veuf de Dame Marie
Loüiſe d'Aligre , fille de
M. d'Aligre , Preſident àMor-
1
Rij
196 MERCURE
tier , époufa le quatre de ce
mois Anne Elifabeth Roujault
, fille de Meffire Nicolas
Roujault , Seigneur de Villeneuve
, Maistre des Requeſtes
ordinaire del Hoſtel du Roy,
& Intendant de Juſtice à
Roüen , & de Dame Barbe-
Magdelaine Maynon , petite
filled'Eſtienne Roujault , Auditeur
des Comptes , mort
en 1682. & arriere petite fille
d'Eſtienne Roujault Secretaire
du Roy , receu le 26. Mars
1607. & mort le 8. Septem
bre 1630. &d'Anne Feydeau :
M. de Blancmeſnil eſt frete
GALANT . 197
,
de Meffire Chrétien de Lamoignon
, Chevalier Marquis
de Baſville , Preſident à
Mortier au Parlement de Paris
Secretaire & Commandeur
des Ordres du Roy ,&
fils de Meffire Chretien François
de Lamoignon , Chevalier
Marquis de Baſville , Baron
deBouffi & des.Yon, Préfident
à Mortier du Parlement
de Paris , mort le 7. Aouſt
1709. & de Dame Marie-
Jeanne Voyfin , coufine germaine
de Meffire Daniel-François
Voyfin , Seigneur de la
Noraye , à preſent Chancelier
Riij
198 MERCURE
de France , & Commandeur
des Ordres du Roy , petit fils
de Guillaume de Lamoignon
Marquis de Baſville , Premier
Preſident du Parlement de
Paris , mort le 10. Octobre
1677.&de DameMagdelaine
Potier,Dame de Blancmeſnil ,
&arriere petit fils de Chrétien
de Lamoignon Seigneur de
Baſville , receu Preſident au
même Parlement en 16 33. &
mort le 18. Janvier 1636. lequel
eſtoit fils de Charles de
Lamoignon Seigneur deBaf
ville , Maiſtre des Requeſtes
ordinaire de l'Hoſtel du Roy , SHEQUE DELA
LYON
1893
VILL
THEQUE
S
GALANTE
&Conſeiller
d'Etat , mov
1573. La famille de Lamorgnon,
l'une des plus illuftres de
la Robe , eſt originaire de la
Province de Nivernois
, & la
Genealogie s'en trouve amplement
déduite dans l'Hiſtoire
du Parlement de Paris par le
fieur Blanchard
.
Meffire Chaſſepot de Beaumont
, Conſeiller en la Cour
des Aydes de Paris , fils de
Charles Chaſſepot de Beaumont
, Maistre des Comptes,
&de Loüife-Thomas de l'Ifle,
& petit fils de FrançoisChaffepot
Seigneurde Beaumont,&
Riiij
200 MERCURE
deMenucourt , TreforierGeneral
de la Maiſon du Roy ,
& Receveur des Revenus Cafuels
de Sa Majesté , mort en
1665. &de Charlote Langrac,
épouſa le 4. de Mars ....
de laMichodiere , foeur deM.
de la Michodiere , Conſeiller
au Parlement de Paris , & fille
de Jean de la Michodiere ,
Maiſtre des Comptes à Paris,
& deMagdelaine Graffeteau ,
& petite fille d'Henry de la
Michodiere Treſorier de
France à Dijon , & d'Anne de
Berbily.
,
Meffire Loüis - Joſeph d'Al-
1
GALANT. 201
bert de Luynes , Comred'Albert,
épouſa le 17. de ce mois
dans la Chapelle du Château
de Compiegne , Marie Honorine
de Berghes deMontigny,
Chanoineſſe de Mons ,
fooeur d'Alphonse - François
Prince de Berghes , Grand
d'Eſpagne , Chevalier de la
Toiſon d'Or , & Commandant
les Gardes à cheval du
Royd'Eſpagne , marié depuis
quelques années avec Mademoiſelle
de Rohan Chabot ,
fille de M. le Duc de Rohan ,
&fille de Philippes François
Prince de Berghes , & de Jac202
MERCURE
1
queline de Lalain L Electeur
de Baviere a donné la Charge
de Grand Ecuyer de fa Maifon
à M. le Comte d'Albert.
Il eſt fils de Lois- Charles
d'Albert , Duc de Luynes &
-de Chevreuſe , Pair & Grand
Fauconnier de France , ChevalierdesOrdres
du Roy , &
d'Anne de Rohan Monbazon
ſa ſeconde femme , & petitfils
de Charles d'Albert , Duc
de Luynes , Pair ,Connêtable,
&Grand Fauconnier de France
, Chevalier des Ordres du
Roy , Premier Gentilhomme
de fa Chambre , Gouverneur
1
GALANT. 203
de Picardie , & de Marie de
RohanMonbazon. Il eſt frere
de M. le Chevalier deLuynes,
de feu Madame la Marquiſe
de Lavardin , de feu Meſdames
les Princeſſes de Guemené
& de Bournonville , & de
Mesdames les Marquifes de
Gouffier , de Veruë ,&de Seffac
, & oncle de M. le Duc de
Chaulnes , & grand oncle de
M. le Ducde Luynes d'aujourd'huy.
Il a longtemps ſervyà
la tête du Regiment deDragons
de Monſeigneur ,dont il
fur fait Colonel en 1692.
Voyez pour la génealogie de
1
204 MERCURE
la Maiſon d'Albert , qui eſt
_ une des plus illuftres duRoïaume
, l'hiſtoire des Chanceliers
par le ſieur Duchêne , & la
nouvelle hiſtoire des grands
Officiers de la Couronne au
chapitre des Connêtables , &
desMarêchaux deFrance. Pour
la Maiſon de Berghes dont eft
Mademoiselle de Montigny ,
elle eſt une des plus illuftres
des Pays Bas ; elle a toûjours
eu entrée dans les Chapitres
dans lesquels on ne reçoit que
la plus haute Nobleff ; elle a
donné pluſieurs Chevaliers de
la Toiſon d'or , & toutes fes
GALANT. 205
alliances font confiderables.
Meſſire Louis d'Arpajon ,
Marquis d'Arpajon , Lieutenant
General des Armées du
Roy , & Chevalier de 1Ordre
de la Toiſon , fils de Jean
Loüis d'Arpajon , Marquis de
Severac , & de Charlote de
Vernou de Bonneil , & petitfils
de Loüis Duc d'Arpajon ,
Marquis de Severac , Lieutenant
General des Armées du
Roy & au Gouvernement de
Languedoc , & Chevalier de
ſes Ordres , & de Gloriande
de Lauzieres de Themines ſa
premiere femme , filleduMa
206 MERCURE
rêchal de Themines, a épousé
Charlote Anne le Bas , foeur
deDame Catherine le Bas de
Montargis , femme de Jean-
François Henault , Préſident
desEnquestes du Parlement de
Paris ,& fille de Claude leBas
de Montargis , Garde du Trefor
Royal , & d'Henriette-
Hardoüin Manfart , fille aînée
de feu M. Manfart , Surintendant
des Bâtimens du Roy ,
& petite fille de François le
Bas , Secretaire du Roy , originaire
de Berry. La Maiſon
d'Arpajon en Roüergue eft
une des plus illuftres & des
GALANT. 207
plus anciennes du Royaume ,
&elle s'eſt alliée aux Maiſons
deNarbonne , de Roquefcüil ,
Gaucourt , Harcourt,Aubuffon
, Efcars, Bourbon , Rouf.
fillon, Castelnau , Loubensde
Verdalle , &c .
Il ne vous en coûtera pas
davantage , Meſſieurs , de lire
tout de ſuite , pendant que
vous y êtes , l'hiſtoire genealogique
des Familles dont il
eft fait mention dans ce Volume.
Ceux qui ſe ſont ma
riez ont eu leur rang , & je croi
qu'il étoir du ceremonial de
les mettre avant les morts que
voicy.
208 MERCURE
MORTS.
Dame Anne leMaite,Epouſe
de Meffire Denis Simon de
Mauroy , Chevalier de l'Ordre
Militaire de S. Loüis , Maréchal
de Camp , Maréchal
general des Logis & Armées
du Roy , Inſpecteur general
de ſa Cavalerie , & Gouverneurde
la Ville& du Château
de Taraſcon , mourut le 9. de
ce mois , laiſſant des enfants.
M. deMauroy ſon mary eſt
fils de Denis de Mauroy , Scigneur
de la Magdelaine , Au
diteur
GALANT. 209
diteur des Comptes à Paris ,
&de Françoiſe Hurlot , & petit
fils d'Honoré de Mauroy ,
Seigneur de Verrier ſur Seine ,
& de Batilli , Intendant du
Duc d'Epernon ,dont il a écrit
la vie ,& Secretaire du Roy ,
&de Bonne le Liévre.
Meffire François de S. Nec
taire , Marquis de S. Victour ,
Seigneur de Brillac , mourut
le 24 de ce mois. La Maiſon
de S. Nectaire , dont il étoir
forty , eſt originaire de la-Province
d'Auvergne ,& une des
plus anciennes & des plus illuftres
du Royaume ,&la ge
Mars 1715. S
210 MERCURE
nealogie eneſt rapportée dans
la derniere hiſtoire des grands
Officiers de la Couronne au
chapitre des Maréchaux de
France.
Leonard Forcet , Ecuyer
Conſeiller-Secretaire duRoy,
cy devant Fermier general, &
Treforier general des Bâtimens
de Sa Majesté , mourut
le 10. de ce mois. Il étoit fils
de Jacques Forcet , Maiſtre
dHoſtel du Roy , & de Catherine
d'Arbonne , & il laiffe
pluſieurs enfans de fon mariage
avec Charlote Blondel de
Joigny de Belle brune.
GALANT. 211
Dame Anne le Pileur
Epouſe de Meffire PierreMufnier
, Seigneur de Mauroy &
de S. Auguſtin , Correcteur
des Comptes , mourut le 17.
dece mois.
M. le Comte de Gizaucourt
Lieutenant de Roy au Gouvernement
de Champagne ,
ci-devant Sous- Lieutenant des
Gendarmes de la Reine , eft
mort le 3. Mars dernier , dans
fon Château de Gizaucourt,
-âgé de 64. ans. Il laiſſe plu-
- ſieurs enfans de Dame Marie-
Charlote du Walk ſon Epouſe,
fille du Conte de Dame
:
Sij
212 MERCURE
pierre,qui a été tué au Siege de
Candie. M. le Comte de Gizaucourt
eſtoit fils de feu
M de Gizaucourt , Conſeiller
d'Erat , & de Dame Marie de
Turin.
2 Pierre Dipy , Secretaire Interprete
ordinaire du Roy ,
& de S. A. S. Monfieur le
Comte de Toulouſe, mourut
le 11. Février 1715. Il avoic
fuccedé au ſieur Dipy ſon
oncle Arabe , fort verſé dans
lés Langues Orientales .
Dame Marie Elifabeth le
Moyne , Epouse de Meſſire
Loüis Idiſon ,Chevalier , anGALANT.
213
cien Grand Mailtre des Eaux
& Foreſts de France , au départementd'Orleans
, mourut
le 11. Février , laiſſant quelques
enfans dans le ſervice.
Jean Charles le Comte ,
Correcteur de la Chambre
des Comptes , mourut le 12 .
Février .
Frere Claude-Gabriël Teftu
de Balincourt,Chevalier de
l'Ordre de S Jean de Jerufalem
, mourut le 13. Février :
la Famille de Teſtu eſt originaire
de Normandie , &
également diftinguée dans la
Robe , & dans l'Epée ; elle a
114 MERCURE
donné pluſieurs Capitaines au
Regiment des Gardes Francoiſes
, pluſieurs Chevaliers de "
Malthe, & pluſieurs Confeillers
au Parlement de Paris &
auGrand Confeil , & la Charge
de Chevalier du Guet de
cette Ville a eſté longtemps
poſſedée de pere en fils par les
Seigneurs de Villers , cadets
des Seigneurs de Balincourt,
elle s'eſtalliée aux Maiſons de
d'Ailly d'Annery , de Chaumejan
, de Fourilles , de Broc
S. Mars , & aux Familles de
Barjot Mouſſi , de Sere , de
Maſparault , Bauquemare de
le Maître , &c.
GALANT.
f
11
Meſſire Denis Huguet,Con
feiller de la grande Chambre
du Parlement , mourut le 17 .
de Février, laiſſant deMarguerite
de Turmenyes de Nointel
, pour fille unique , Dame
Elifabeth - Marguerite
Huguet , riche heritiére , mariée
depuis peu à M. le Comte
de Roucy , de la Maiſon dela
Rochefoucault . Il eſtoit fils de
Simon Huguet , Secretaire du
Roy , & forty d'une famille
originaire de la Ville d'Orleans
, où elle fubſiſte encore
à prefent , &de laquelle font
auffi Meffieurs Huguetde Se-
ト
216 MERCURE
monville Conſeillers au Pari
lement..
M. de la Forest d'Armaillé
Conſeiller au Parlement , eſt
monté à la grandChambre à
la place de feu M. Huguet. H
eſt d'une famille de Bretagne
diftinguée dans la Robe.
Dame Suſanne Fornier de
Montagny , Epouſe de Meffire
René Mérault , Cheva
- lier Seigneur de Villeron , Im
merville , Montminard , &
Conſeiller de la grand Cham
bre du Parlement , mourut le
26. Février , laiſſant pluſieurs
enfans encore jeunes : elle
étoit
GALANT. 217
étoit foeur de M. Fornier de
Montagny, Conſeiller au Parlement
, &fille de Claude Fornier
, Seigneur deMontagny ,
Préſident des Treſoriers de
France , & grand Voyer de la
Generalité de Paris . M. Merault
a auſſi des enfans de fon
premier mariage avec Dame
Elizabeth le Boiſtel d'Ambriere
ſa premiere femme , &
il eſt d'une ancienne famille de
Paris qui a donné un Maiſtre
des Requeſtes , & pluſieurs
Conſeillers au Parlement , &
pluſieurs Maiſtres des Compres
,& elle s'eſt alliée aux fa-
Mars 1715 . T
218 MERCURE
milles de Colbert , de Guenegault
, de Sainte Marthe, l'Archer
, Brodeau , & autres confiderables
de laRobe.
Meffire Pierre d'Arros , Baron
d'Argelos , Brigadier des
Armées du Roy, mourut le 1 .
Mars. Il avoit toûjours ſervy
avec beaucoup de réputation ,
oùil fortit de la Maiſon d'Arros
en Bearn où eſt ſituée la
Terre de ce nom , l'une des
douze Baronnies de ce Pays ,
& qui eſt entrée par alliance
dans une branche cadette de
la Maiſon de Gontaud Biron
qui en porte encore le nom.
GALANT. 219
M. d'Argelos laufe un neveu
auſſi nomméleBaron d'Argelos
, Colonel du Regiment de
Languedoc.
M. Morin, Docteur Regent
de la Faculté de Medecine de
Paris , & l'un des Meſſieurs de
l'Académie Royale des Sciences,
mourut le 2.Mars.
Dame Marie de Hemant ;
veuve deCharles deRougeon,
Chevalier del Ordre Militaire
de S. Loüis , & cy-devantLieutenant
pour le Roy au Neuf
Briſack , mourut le 9. Mars .
Emmanuel - Theodoſe de
la Tour , Cardinal , Doyen du
Tij
220 MERCURE
Sacré College , Evêque d'Oltie
, & de Veletri , Docteur de
la Maiſon & Societé de Sorbonne
, Chanoine & grand
Prevoſt de l'Eglise de Liege ,
auſſi Chanoine de Strasbourg,
Abbé , Chef , & general Adminiſtrateur
de l'Ordre de
Cluny en Bourgogne , auffi
Abbé des Abbayes de faint
Oüen de Roüen , de S. Waaft
d'Arras , de S. Amanden Flandres
, de S. Martin de Pontriſe,
de Tournus en Bourgogne,
de Vicogne , & deS. Pierre de
Beaujeu , cy - devant grand
Aumônier de France , Com
GALANT. 221
mandeur des Ordres du Roy ,
mourut à Rome le 2. Mars. Il
étoit né le 24. Août 1644. fut
fait Cardinal à la recommandation
du Roy par le Pape
Clement IX. le 5. Août 1669 .
fut pourvû de la Charge de
grand Aumônier de France&
desOrdres du Roy le 10. Decembre
1671. devint Doyen
du Sacré College en 1700. Il
étoit frere puîné de M. le Duc
de Boüillon , & de feu M. le
Comte d'Auvergne . La Maifon
de la Tour eſt une des
plus illuftres & des plus anciennes
du Royaume , & je
Tij
222 MERCURE
vous en ay parlé amplement
dans mon dernier Journal à
l'occaſion du mariage de M.
le Comtede laTour qui en eſt
cader , avec Mademoiselle de
Sainctot .
Meffire Nicolas le Camus
Seigneur de la Grange de
Bligny , de la Fortelle , & de
Clin,ConſeillerduRoi en tous
fesConſeils,Premier Preſident
de la Cour des Aydes de Paris
mourut le en réputation
d'un des plus grands
Magiſtrats que la France ait
eû depuis long temps : il fut
fait Premier Prefident de cette
GALANT. 223
Cour en 1672. aprés avoir
exercé la Charge de Conſeiller
au grandConfeil , &grand
Rapporteur en la Chancellerie
de France , puis celle de
Procureur General de la même
Cour des Aydes : il étoit
fils de Nicolas le Camus aufli
Procureur General de laCour
des Aydes ,& Conſeiller d'Etat
; & de Marie de la Barre ,
& petit fils de Nicolas le Camus
Secretaire du Roy , puis
Confeiller d'Etat ;& de Marie
Colbert : il avoit épouléMarie-
Geneviève l'Archer morte
en 1686. fille de Michel l'Ar-
Tiiij
224 MERCURE
cherMarquis d'Efternay, Prefident
en la Chambre des
Comptes de Paris , & de Marie
Merault , & il en avoit cu
entre autres enfans Nicolas le
Camus Seigneur de la Grange
duMilieu,& deBligny,Mailtre
des Requeſtes , nommé Premier
Preſident dela Cour des
Aydes en furvivance de ſon
pere le 7. Juin 1707. mort le
14. Avril 1712, laiffant de
fon mariage avec Dame Maric
Elifabeth l'Anglois de Villevrard
, Nicolas leCamus Seigneur
de la Grange du Milieu
&de Bligny , Confeiller de la
GALANT. 225
Cour des Aydes , nommé Premier
Preſident de la même
Cour en ſurvivance de ſon
aycul le 13. Mars 1714. qui a
épousé depuis peu Mademoiſelle
Beaugier riche heritiere ,
fille de M. Beaugier Fermier
general du Roy. Feu M. le
Camus Premier Preſident de
la Cour des Aydes , eſtoit
frere aîné de Meffire Jean le
Camus , Seigneur de Beaumetz
du port , & de S. Mandé
lez Paris , Maistre des Requêtes
ordinairede l'Hôtel du Roy ,
& Lieutenant Civil à Paris ,
mort le 28. Juillet 1710.
dans la réputation d'un des
226 MERCURE
plus éclairez & des meilleurs
Juges de noſtre temps. La
famille de le Camus s'eſt alliéc
aux familles de Colbert
Feydeau , Hannivel , Mennevilette
, Dagueſſeau , Pellot ,
Nicolaï , l'Archer , &c .
L'Auteur du preſent Livre
vous annonça dans le Mercure
deNovembre,autant qu'ils'en
peut ſouvenir , que S. A. E.
Monſeigneur leDuc de Baviere
,& fon S. A. S. Madame
la Ducheſſe de Vendoſme ,
venoient de tenir ſur les Fonds
de Baptême , Mademoiselle
de Tavannes , il vous promit
,
GALANT. 227
en même temps une ample
Relationde cetteCeremonie,
il vous tient aujourd'huy parole
,& la voicy.
de
RELATION
de la Ceremonie du Baptême
de Mademoiselle de Tavannes,
preſentée à Dijon fur les
Fonds à l'âge de dix ans ,
laquelle S. A. E. Monfeigneur
le Ducde Baviere a été
Parrain , & S. A. S. Madamela
Duchefſfe de Vendofme
a été Marraine le 17.
d'Octobre 1714.
L'alliance ſpirituelle que
228 MERCURE
S. A. E. a contracté avec S.
A. S. Madame la Duchefle de
Vendôme , en faveur de Mademoiſelle
de Tavannes qui
vient de recevoir les Ceremonies
du Baptême à l'âge de dix
ans , eſt d'une trop éclatante
distinction ,pour paffer fous
filence la nouvelle de ce Baptême
; & pour n'en point
rendre publiques les particularitez.
Sans qu'il ſoit beſoin d'entrerdans
aucun détail de l'anciennetéde
la Maiſon de Saulx
tres connuë dés avant le dixiéme
fiecle a & autant illuftréc
Saulx le Duc , dont cette Maiſon
GALANT. 229
(
par dehautes alliances que par
le merite & le nombre des
grands Hommes qu'elle a produit
, il ſuffit icy de pouvoir
dire que la ſplendeur d'un tel
ſang n'a pas efté vray ſemblablement
un motif des moins
touchans pour déterminer
leur Alteſſes Electorale & Sereniffime
à accorder à cette
Demoiselle l'honneur d'eſtre
leur filleulle , d'autant plus
volontiers qu'outre les affiniporte
le nom , luy a appartenu longtemps
avant d'eſtre réünie par les
Ducs de Bourgogne à leur Duché.
Voyez Morery , Edition 1712.
230 MERCURE
tez qui font entre les Auguſtes
Maiſons de Bourbon & de
Baviere , Madame la Ducheffe
deVendoſme ſe trouve parente
de l'Electeur par la Maiſon
Palatine dont eſt Madame la
Princeffe.
Il ne paroiſt pas neanmoins
hors de propos de remarquer
icyque le ſurnom de Tavannes
que porte la Maiſon de
Saulx , vient d'Allemagne ;
elle l'a pris par le mariage de
Jean de Saulx Chevalier Scigneur
d'Orrain en 1504. avec
Marguerite de Tavannes
foeur & heritiere de Jean de
,
GALANT. 231
Tavannes Chevalier Seigneur
de Dello natif du Comté de
Ferrette en Allemagne. Ce
dernier fut Colonel des Bandes
Noires qu'il amena d'Allemagne
au ſervice du RoyFrançois
I.
C'eſt de cette alliance de
Jean de Saulx d'Orrain avec
Marguerite de Tavannes ,
qu'eſt iſſu le fameux Maréchal
de France Gaspard de Tavannes
, duquel deſcendent Meffieurs
les Comtes , & Marquis
de Tavannes d'aujourd'huy ,
&Mademoiselle de Tavannes
à laquelle on vient d'admi232
MERCURE
niſtrer les ceremonies du Baprême.
Elle est née le 24. de Mars
1704. & fut ondoyée le même
jour par le Curé de la Paroiſſe
de la Marche en Bourgogne,
Elle eſt fille de Meffire Louis-
Armand Marie de Saulx de
Tavannes,Chevalier Marquis
deMirebel , Baron de laMarche,
Seigneur de Chambole ,
Morey & autres lieux , & de
Dame Catherine de Choiſeul
de Chevigny
La ceremonie du Baptême
de cette Demoiselle devant ſe
faire dans le mois d'Octobre
dernier ,
GALANT. 233
dernier , à Dijon , où elle a été
élevée , & qui eſt le pays de ſes
Anceſtres ,leſquels depuis plufieurs
fiecles ont commandé
pour le Roy dans la Bourgogne,
en qualité de Lieutenans b
Generaux de cette Province,
b M. L. C. de Tavannes Henry-
Charles de Saulx , grand Bailly de
Dijon , & Guidon des Gendarmes de
Berry , qui a épousé N. Amelot de
Gournay fille de M.Amelot,Conſeiller
d'Etat ordinaire , ci-devant Ambaſladeur
en Eſpagne & autres Cours ; s'eſt
fait recevoir ce mois - ci à Dijon en
laChargede Lieutenant General pour
leRoy en Bourgogne , que poffedoit
Meffire Charles-Marie de Saulx de
Tavannes fon pere , époux de D. Marie-
Catherine Dagueſſeau , fille de M.
Mars 1715. V
234 MERCURE
S. A. E. jetta les yeux pour le
repreſenter dans la fonction
de Parrain , ſur M. le Baronde
Montigny,Chevalier de l'Ordre
de Wirtemberg, Brigadier
des Armées , Colonel d'unRegiment
de ſes Cuiraffiers , &
Commandant pour Elle à S.
With auxFrontieres de Weſtphalic.
Ce Baron qui étoit
alors en ces quartiers- là pour
le ſervice de ſon Alteſſe Elect.
en receut ordre e de ſe rendre
Dagueſſeau , Conſeiller d'Etat ordinaire
,& foeur de M. Dagueſſeau, Procureur
General du Parlement de Paris.
•Cet ordre luv fût envoyé par M.
le Comtede Sefels.
GALANT. 235
en Bourgogne , pour , en fon
abfence , affifter de la part de
fon Maiſtre en qualité de Parrain
, au Baptême de Mademoiſelle
la Marquiſe de Tavannes
.
S. A. S. Madame la Ducheſſe
de Vendoſme honora
de ſa procuration Madame la
Premiere Preſidente de la
Chambre des Comptes de
Dijon , pour, à ſa place, ſervir
deMarraine au nom de S. A. S.
Cette glorieuſe commiffion
dont Madame Rigoley fut
chargée dans ce miniftere de
Religion,fit honneur au choix
Vij
236 MERCURE
de cette Princeſſe , non ſeulementpar
l'éminente vertu qui
diftingue cette Dame dans le
pays , encore plus que ſa dignité
; mais encore par la convenance
de famille qui ſe trouve
entre M. leBaron de Montigny&
cette Dame , dont le
nom eft Languet d, & laquelle
dElle eſt ſoeur de M. Languet de
Rochefort, Conſeiller au Parlement de
Dijon , de M. le C. deGergy, Gentilhomme
ordinaire de la Maiſon duRoy,
envoyé par S. M. à Florence, de M.
Languet , Abbé de S. Sulpice au Dioceſe
de Bellay , Ordre de Citeaux ,de
M. de la Villeneuve , Abbé de Goët
maloën , Aumônier de feuë Mad. la
Dauphine , ci-devant grand Vicaire
GALANT. 237
-
a épousé M. Rigoley , Magiftrat
auffi reſpectable par
une droiture finguliere que
par la fuperioritéde fon rang
dansla Chambre des Comptes
dont il eſt leChef.
M. de Montigny eftant
arrivé le 16. d'Octobre dernier
àDijon , la Ceremonie de ce
Baptême s'y fit le lendemain
Mercredy 17. environ le midy,
d'Autun, & à preſent Eveſque de
Soiffons , de M. l'Abbé Languet , cidevantVicaire
de S. Sulpice de Paris,&
aujourd'huy Curé de cette Paroiffe ,
par la refignation de feu M. de la
Chetardie , oncle de Mad. la Comteffede
Monafterolle
238 MERCURE
avec beaucoup de folemnité ,
dans la Paroiſſe de S. Nicolas .
Le bruit de quelques fanfares
ayantannoncé de temps àautre
pendant la matinée , cette
feſteau peuple,une multitude
innombrable de gens que la
rareté de ce pieux ſpectacle attiroit
de tous coſtez , accouruc
en telle affluence depuis les
neufheures dumatin en cette
Eglife , & vers l'Hôtel de Tavannes
, que toutes les ruës&
places qui y aboutiffent , furent
remplies d'une prodigieuſe
quantitéde ſpectateurs.
Les perſonnes de la plus
GALANT. 239
haute confideration s'étant
renduës à l'Hoſtel de Tavannes
, on en fortit à onze heures
pour aller à la Paroiſſe , où
Mademoiselle de Tavannes
fût conduite au ſon des hautbois
& des trompettes de la
Ville, au milieu de cette foule.
Les diſpoſitions merveilleuſes
qu'on apperçût dans
cette ame pleine de candeur ,
ne ſurprirent pas moins que
les graces infeparables de ſa
perfonne. La modeſtie de ſa
démarche excita de continuels
applaudiſſemens à ſon paffage.
240 MERCURE
Outre M. de la Briffe , Intendant
de la Province& quelques
Maiſtres des Requeſtes
qui furent prefens à cette ceremonie
, pluſieurs de Meffieurs
les Préſidens à Mortier
& Confeillers de la Cour ,
quoyque ce fut le temps des
vacations , y affifterent auffi.
Madame l'Intendante ſe trouva
pareillementalors dans l'Eglife
, avec des Préſidentes du
Parlement,& tout ce qu'il y
avoit de perſonnes les plus
diftinguées dans le pays...
La fingularité d'une conjoncture
ſi remarquable tanr
Par
GALANT. 241
i
par l'éminent caractere des
Parrain & Marraine , que par
le merite particulier de Mademoiſelle
de Tavannes , engagea
le fieur Gueneau ,Docteur
en Theologie , Curé de
cette Paroiſſe, de luy parler en
ces termes ,lorſqu'elles'y preſenta
pour recevoir la ceremonie
de ce premier Sacrement.
MADEMOISELLE,
Quel qu'illustre queſoit voftre
-naissance felon le monde ,vous
venez aujourd'huy reconnoistre
Mars 1715 . X
९ 242 MERCURE
j
au pied de vos Autels presqu'auf
fi-toft que vous en estes capable
qu'ilyen a une autre qui vous
touche davantage , pour laquelle
vous venez rendre à Dieu publiquement
des actions de graces ;
pourluy en marquer vostre recon
noiffance , vous lay allez confa
crer les premices de vostre raiſon
naiſſanteen luyfaiſant des promeſſes
qui nesontni moins grandes,
ni moins folemnelles,ni moins
indiſſolubles que les voeux que
vous avezquelquefois vúfaire
dans la Maison e Religieuse on
vouseſtes. Pournejamais oublier
•LesUrſulinesde Dijon.
GALANT. 243
de telles promeffes , vous n'avez,
Mademoiselle , qu'àfoutenir cette
belle éducation que vous avez
reçuë de la mere la plus capable
d'en donner. Vous n'avez qu'à
Soutenir cette longue fuite de
vertu qui coulent avec le fang
depuis tant de fiecles dans vostre
Maison. Vous y estes d'autant
plus engagée ,que les illuftres
Prince & Princeffe qui vous
font l'honneur de vous donner
leur noms
une vertu au-delà du commun .
auſſi bien que f Monfieur & g
demandent de vous
fMonfieur le Baron de Montigny .
Madame la Premiere Préſidente,
7
Xij
244 MERCURE
Madame qui tiennent icy leur
place ,&non moins recommandables
par leurpieté,leurs vertus
qu'ils font distinguez , par les
premiers rangs qu'ils occupent ,
vos illustres Parrain &Martaine
nefontpas icy enperſonne pour
répondre pour vous , vous eſtes en
âge de le faire vous- même :
toute cette auguste compagnie
n'y est aßemblée que pour estre
témoins de vos promeffes. Faffe
le Ciel que nous puissions tous
unjourrendre témoignage à Dieu
de lafidelité de laperfeverance
que vous aurez eû à les remplir
puiffion.
GALANT.. 245
Aprés ce diſcours qui parut
tres- convenable en cette
occurrence , la noble adulte
s'approcha des facrez Fonds ,
où les auguſtes noms de S. A.E.
Monseigneur le Duc de Baviere,
& ceux de S. A. S. Madame
la Ducheſſede Vendôme aïant
été impoſez à Mademoiselle.
de Tavannes , Elle fut appellée
Maximilienne , Emmanuelle
, Marie- Anne. Enfuite ce
Pasteur luy adminiſtra les autres
ceremonies du Baptême.
Alors chacun ſe ſentit touché
de voir l'onction penetrer
juſques au fonds du coeur de
!
Xiij
246 MERCURE
ecste innocente Neophyte ,
dont la picté édifiante fembloit
fe communiquerdans le
coeur de la plupart des ſpectateurs
; pluſieursy ayant paru
faifis d'un ſalutaire étonnement
, eux qui peut- être comme
un grand nombre d'autres
n'étoient venus des Villes circonvoiſines
encetteCapitale ,
qu'excitez par les circonſtancesde
la dignitéde tels Parrain
&Marraine , où par la ſeule
carioſitéd'y voir de quelle forte
ſe confere le Baprême aux
perſonnes parvenuës à l'âge de
connoiffance.
GALANT. 247
Ala fortiede l'Egliſe il s'éleva
un mélange d'acclamations
d'allegreſſe à l'honneur
de leurs A. E. & Sereniffime ;
on entendit alors de toutes
parts des voeux pour la profperité
de ces Prince & Princeffe
; on ne peut dire com
bien en même temps ondonna
de benedictions à la nouvelle
baptifée,qu'un concours
infini de perſonnes de tout
rang reconduifit juſques en
fon Hoſtel , au bruit des inftrumens
, auquel ſe joignirent
mille cris de Vive Baviere &
Vendofme ; l'air ne ceſſoit de
!
X iiij
248 MERCURE
retentir de ces grands noms ,
qu'il fuffit de prononcer pour
rappeller auflitoſt toutes les
idées de l'heroïſme , noms qui
font des éloges abregez &
complets , renfermans toute
la gloire que la valeur & la
bonté peuvent produire.
Au retour de la ceremonie ,
Madame la Marquiſe de Tavannes
, mere de Mademoifelle
de Tavannes , traita magnifiquement
l'illuftre affemblée
quiy avoit aſſiſté M. l'Intendant
& autres Mantres des
Requeſtes , ceux des Préſidens
à Mortier & Confeillers du
GALANT. 249
Parlement qui avoient été pre
ſens à la celebration du Baptê
me , Madame l'Intendante ,
toutes les Dames de marque
avec ce qui ſe trouva fur les
lieux de plus élevé parmi la
Nobleffe & dans les Cours
Souveraines de Dijon , furent
de ce regal fomptueux , où le
bon goût ne regna pas moins
que la profufion la mieux entenduë
; les mets ne s'y cedoient
pas l'un à l'autre en de.
licateſle , & on pourroit dire
que la varietéde pluſieurs chofes
rares qu'on y fervit ,&leur
fingularité donnerent le plai-
1
250 MERCURE
fir d'y voir tout ce qu'on ne
trouve preſque point ailleurs.
Tous ceux qui étoient de
ce repas eurent l'honneur de
boire debout à la ſanté de S.
A. E. de Baviere ,&à celle de
S. A. S. de Vendôme. On cûr
peine àretenir les mouvemens
de reconnoiffance dûë à chacun
de ces grands noms qui
nous ſont ſiprécieux ; l'undeſignant
un Souverain dont les
qualitez toutes heroïques font
les delices de la Cour & des
peuples ,& qui par ſa generofité
faiſant l'admiration du
fiecle , ſe montre ſi digne de
GALANT. 25
PEmpire ; & l'autre étant confacré
par la gloire pour être
le ſymbole de la bonté , &
pour conferver à la poſteriré
la memoire immortelle du
Reſtaurateur de la plus vaſte
Monarchie de l'Europe.
L'avantage d'avoir pour
Parrain une des premieres têres
du monde , & un Prince
regardé de chaque Nation
comme lemodele de la veritable
grandeur , & pour Marraine
une des meilleures Prin
ceſſes de la Terre , de la prepremiere
& de la plus puiſſante
Maiſon de l'Univers, eſt ſiglo252
MERCURE
rieux pour Mademoiselle de
Tavannes , que cet honneur
cauſant une ſi legitime réjoüiffance
à ſa Famille , on ne pût
s'empêcher dans ce feſtinde la
feliciter plus d'une fois ſur un
telbonheur : parmy les témoignages
de joye qu'on luy en
marqua , voicy quelques coupletsqui
furent faits à ce ſujer.
GALANT. 253
A MADEMOISELLE
Maxinulienne Emmanuelle
Marie-Anne de Tavannes .
Sur l'Air : Tout cela m'eſt indifferent ,
ou voſtre jen fait icy grand brait.
Que de regrets waremporter
LePrince preſt à nous quitter !
Pour confoler un peu la France
Il veut bienylaiſſerſon nom ,
Tavannes a cette preference :
Quel nouveau lustre enfa Mai-
4 fon!
ॐ
Digne filleulle d'un Cefar
Aquels honneur n'as tu point
part ?
254 MERCURE
De Vendofme le coeur confpire
A te faire un fort plein d'attraits?
Puiſſe-tujuſques dans l'Empire
Publier un jour ſes bien-faits.
Si tu peux du moins l'imiter
Je te prédis fans beziter ,
Autant de vertu , de fazeſſe
De bonté, de charmes divers
Que le nomde cette Princeffe
Ade gloire en tout l'Univers.
Baviere aime trop lesHeros
Pournepas cherirceux de Saulx,
Ilſcait qu'ils brillent dans l'Hif
toire :
GALANT. 255
h
1
Déja ton afrerefou fesyeux ,
Promet de voler à la gloire
Deſes plus triomphants ayeux.
Dans ton Parrain quel protecteur
Qu'unſimagnanime Electeur !
Pourfuivrefon Auguste trace
Tonfangse retrouve igermain :
b Le jeume Marquis de Tavannes,
frere de la nouvelle Baptifée ſçait l'Aflemand
quoy qu'il n'ait pas encore 9.
ans ; & il eût l'honneur de parler fibiencette
Langue à S. A. E. au furet de
ce Baptefme , qu'elle en a témoigné
beaucoup de fatisfaction .
iCe fût la mere du Maréchal de
Tavannes,duquel font iffus tous lesMrs
de Tavannes d'aujourd'huy ; laquelle
eſtant Allemande , & ſe nommant
256 MERCURE
Iln'est de cadet dans ta race
Qui n'ait l'ame d'un vieuxRomain.
J'ay appris que ces Couplets
que ces Couplets
font de M.de Solleyne , Subdelegué
de M. l'Intendant de
Bourgogne au département
Marguerite de Tavannes , vint époufer
en Bourgogue Jean de Saulx ,& commença
à faire prendre , il y a plus de
deux Siecles , le far-nom de Tavannes
àſesdeſcendans,qui l'ont toûjours porté
depuis qu'Elle & fon frere Jean de
Tavannes , Chevalier Seigneur de
Dello , natif du Comté de Ferrette
en Allemagne , qui en amena pour
lors les bandes noires au ſervice de la
France , & duquel elle fût heritiere ,
eurent apporté d'Allemagne le ſurnom
de Tavannes en la Maiſon de
Saulx.
d'Auxerre ,
GALANT. 257
d'Auxerre , & fils de M. Mar- .
tineau , cy-devant Seigneurde
Marnay , quatriéme Préſident
de pere en fils en cette Ville.
Je voy bien qu'il n'y a plus
moyen de vous propoſer des
bouts- rimez à remplir , &je
me ferois bien gardé de le faire
, ſi je n'avois pas receu ceux
que je vous ay preſentez le
mois paflé , d'une perſonnede
conſideration , qui , ſans ſe
nommer , m'a flatté ( apparamment
pour m'amorcer ) de
l'honneur de ſa protection.
J'aurois tenu ce Monfieur , ou
cette Dame , quitte des dou-
Mars 1715. Y
258 MERCURE
ceurs dont on m'amuſoit , fi
l'on avoit jugé à propos de
remplir ces bouts- rimez à leur
fantaisie &à la mienne ; mais
en verité d'une vingtaine de
Sonnets que j'ay receus , il ne
s'en eſt trouvé que les cinq
que jevous donne, où la Rime
deRazibus ait été franchied'une
maniere qui ne pût pas m'épouvanter
, quoyque je ne me
pique pas d'eſtre fort timide.
Ce diable de mot étoit orné
dans tous les autres , de Poëfies
figaillardes , que j'ay jugé
à propos de les fupprimer tous
àl'exception ( comme je vous
▼
GALANT. 259
difois fortbientout àl'heure )
des cinq que voicy. Le premier
de ces Sonnets eſt de la
compoſition d'un jeunehomme
de douze on treize ans ,&
qui m'abien la mine d'en avoir
quinze , ou peu s'en faut. Qu'
importe ? il eſt plein de bonne
volonté,& promet beaucoup."
2
SONNET
enbouts-rimez.
Le Villageois formé pour lefoc 1
ba herfe
2
Aujourd'huy trouve accés chezla
5
Bourgeoisean bain
Et l'époux mal-heureux dont il
Yij
260 MERCURE
percele
tour le
fein
D'un trait aussi cuisant, àson
traverſe
Aux puiſſans Souverains comme
aux gensde commerce . *
Le chef se voit paré du bonnet
de Vulcain
Et le Mary par tout même a
climat lointain
Se reconnoist Souvent dans les
tableaux de Perfe
Ainsi donc pour avoir lefront
à rafibus
Alcipeneprendpoint pour femme
une Venus
Contraint tes passions comme fit
Origene
Ou bien dansce lien fi fertile en
Laïs
GALANT. 261
Tu te verras bien-tôt par quelque
beau Paris
Ainsi que Menelas privé de ton
Helene
L'Auteurde celuy cy eſt un
jeune homme de vingt- deux
ans, Auteur auffi d'ailleurs . Auteur
primo , de l'Histoire & des
Avantures galantesdu fameux
Maréchal de Boucicault , &depuis
peu de l'Histoire tragique
& veritable du Czar Demetrius
, qu'on aſſure être fort
intereſſante & fort curieuſe ;
j'en diray mon ſentiment ,ou
plutôt celuy de ceux qui l'auront
lûë , quand je l'auray lue
262 MERCURE
moy-même , en attendant
voicy leSonnet dont ilm'a fait
preſent. C'est un Sonnet.
SONNET
en bouts-rimez à Mademoifelle
de S.
t
Sur lafin d'un beau jour Licas
quittant la herfe
Rencontra fon Iris qui revenoit
du bain
Une tendre rougeur qui parut fur
fein fon
Promit à ce berger un bonheur
Sans traverſe
Ils étoient faits tout deux pour
L'amoureux commerce
GALANT. 4 263
Licas estoit de taille à desoler
Vulcain
Son Irisſembloit née en ce climat
lointain
QQuuiippeenuple les Serails de Turquie
de Perfe
Sur un gazon naiſſant & tondu
rafibus
Croyez vous qu'au mépris des
plaisirs de Venus
Ils pratiquoient alors les leçons
d'Origene
Pourquoy les Suivre seule
adorable Laïs
Vostre amant est plus beau que
Licas,que Paris
Serez vous plus cruelle &
qu' Iris . qu'Helene
264 MERCURE
6
J'aimerois volontiers celuy
qui fuit autantque le ſecond ,
&mieux que le premier , il eſt
de la façon d'uneDame pleine
de merite & d'eſprit , &qui Fa
fait en un tourde main ; mais
dites-vous, le tempsnefait rien
àla chose ; elle ſçait cela comme
nous , Meſſieurs , & fair
bien de ne s'en mettre guere
en peine, Voicy à telle fin de
raiſon le Sonnet pour qui je
parie.
SONNET,.
GALANT . 265
SONNET
en bouts- rimez.
Quand de mon Pont-levis j'ay
• fait lever la herfe
Seule avec mon époux ,jeris , je
prens le bain
Jeluy montrefans art ce que j'ay
dansle fein
Sans craindre des jaloux la plus
Simple traverſe
Là nous ne parlons point de ce
maudit commerce
Qui trouble le repos du malhenreux
Vulcain
Nous voyons ces horreurs comme
dans un lointain
Et croyonsque ce gout ne reſide
qu'en Perfe
Mars 1715 . Z
266 MERCURE
Si ce n'est dans ce lieu , c'est du
moins rafibus
Car nombrede Perfans quifont ici
venus
Conviennentque chez eux il estpeu
t
d'Origene
Que les Dames y sont presque
toutes Laïs
Et qu'on fait sans façon tout ce
quefit Paris
Quand il cut triomphe de la
beauté d'Helene
Pour celuy cy il me paroît
affez bien raiſonné juſqu'au
premier Tiercet , où il commence
à s'embroüiller : les Rimes
difficiles l'embarraſſent :
mais il finitbien.
GALANT . 167
SONNET.
Entreprendre un Sonnet c'eft tirer
àla herfe
De l'eau de mes fueurs onrempliroit
un bain
Effet de l'incendie allumé dans
mon fein
O de l'art d'Apollon la penible
traverſet
Pourpayer ceux quifont exceller
ce commerce
Cent fois plus fatiguant que l'employde
• Vulcain ,
Seroit peu des tresors que d'unpays
lointain
Apporte au Grand Louis , l'Am
baffadeur de Perfe
Zij
268 MERCURE
Maisdanscefiecle ingrat ilsvivent
Razibus
Ils n'ont que peu depart aux plaifirs
de Venus.
On les verra bientoft Disciples
d' Origene.
C'est en vain qu'un Rimeurfoupire
pour Laïs ,
que Paris ,
Quand ilferoit encor plus galant
Sans argent il n'est point de Laïs
ni d. Helene.
Celuy- cy eſt d'un de mes
amis , que je ne connois pas ,
le titre en fait l'éloge , & je répondrois
à ſa Lettre , s'il m'avoit
écrit plutôt ; mais je le
GALANT. 269
prie , comme tout le monde ,
de m'adreſſer ce qu'on m'enverra
d'orénavant , chez D.
Jollet ,& J. Lamefle , au Livre
Royal , au bout du Pont S.
Michel , du cofté du Marché-
Neuf.
L'AMANT IMPATIENT.
SONNET.
Vosrigueurs,belleIris,pourmož
Sont une herſe,
Vouspensezquemespleursmefourniront
un bain,
Que je vais m'enfoncer un poignard
dans le fein
Zij
270 MERCURE
Non:j'en veux arracherle trait
qui le traverſe.
Je cherchois prés de vous un aimable
• commerce
Mais vosfers trop pesans , même
pour un
Vulcain
M'ontfait appercevoir un martire
en lointain
Plus cruelàfouffrir qu'un esclavageen
Perfe
Vos coups contre mon coeurpafferont
Razibus
Qui voit dans les tourmens des
charmes en Venus,
Peut prendre fans effroyle party
d Origene.
Suivezdedouces loix ,Sans imiter
Lais ,
GALANT 278
t
Voulez-vous un amant plus tendre
que
Paris
Montrez-luy de l'amour ,fans le
foibled' Helene.
Aprés vous avoir dit naturellement,&
en peu de mots ,
ce que jepenſe de ces Sonnets,
trouvez bon que j'en prie les
Auteurs de ne pas me ſçavoir
mauvais gré , ſi , en ſuivant
toûjours le texte de la Scenedu
Sonnet du Myſantrope , je
{
leur avoue que les quatre petits
vers qu'on valire ,meplaiſent
autant que tous les Sonnets
du monde. Ils font de la
façon d'une belle& fpirituelle
Ziiij
272 MERCURE
Dame qui les a faits par impromptu
à la loüange de Son
AlteſſeMademoiselle de Clermont
, Princeſſe de l'auguſte
Maiſon de Bourbon , & fe
chantent ſur l'air : Vivons comme
le Voisin vit.
L'Amour dit qu'il n'a plus
befoin
De carquois ni d'adreſſe
Il prendra ſeulement lefoin
Demontrer la Princeffe.
MONSIEUR ,
Je vous affure que jefuis tresſenſibleà
laLettre obligeante que
GALANT. 273
vous me faites l'honneur dem'écrire
;permettez moy neanmoins
de vous direqueje ne donne quere
dans l'écüeildes loüanges : com.
meje n'ensuis pointprodiguepour
les autres ,j'en diſpenſe tout le
monde à mon égard. Je me contente
de paſſer doucement mon
chemin , &des routes naturelles
quejjee!fuis,poureffayerde metirer
d'affaire au bout de chaque mois.
Les bellesparoles nyles promeſſes
n: me tententpas ,&rien ne peut
m'engager àfacrifier la réputation
que m'a acquiſe ma modeſtic
, au plaisir d'écrire un équi.
voque quelque fpirituel qu'il
r
274 MERCURE
puiße estre. Vostre Sonnet eftplein
d'art de genie , mais vous
avezdonnécomme les autres dans
la Rime de Razibus. Cela me
determine à prononcer contre luy ,
il y a abus. Pour vostre Rondeau
, vous l'allez voir traiter
avec moins de rigueur. Jefuis ,
Monfieur ,&c.
RONDEAU
fur un baifer.
Cedoux baifer queje vous ay
Surpris ,
Devoit- il tant vous faſchers
belle Iris,
GALANT. 275
Vostre veriu fans doute est trop
auftere:
Helas !d'étoit le moins que pouvoit
faire ,
De vos appas l'Amant le plus
épris.
C'eſt , dites-vous , la marque
d'un mépris ,
Mais ce n'estpas comme je l'ay
compris,
Fay crú pouvoir volerfans vous
déplaire ,
Ce doux baifer.
Si je ne peux appaiſer vos
efprits .
276 MERCURE
Contre mes feux injustement
aigris ,
Je vousdiraydu crime le mystere,
N'en accusez que l'enfant de
Cythere,
Sansfon confeil je n'aurois jamais
pris
: Ce doux baifer.
Pendantque je ſuis en train
de vous donner de petites pieces
detachées, &des nouvelles
deParis ,je vais eſſayer de vous
enpreſenter ſans distinction ,
&de faire dire de moy , ce qui
fut dit autrefois d'une belle
perfonne:
Chez vous un beau defordre eft
un effet de l'art.
GALANT. 277
Le 14. de ce mois M. le
Chancelier vint prendre ſéance
au Parlement de Paris ; & le
même jour fut jugé le procés
deHenryGervais,Joüeur tresrenommé
, appellant comme
d'abus de ſon mariage avec
Gertrude Boon , fameuſe &
fage Tourneuſe ; & par Arrêt
en l'Audiancede la grand'-
Chambre tenue par M. Voifin
, Chancelier de France ,
contre les concluſions de M.
de Lamoignon , AvocatGeneral
, la Cour a declaré qu'IL
NY AVOIT ABUS , plaidants
M. Guillet de Blaru pour l'ap
278 MERCURE
pellante , M. Arrault pour
Gervais intervenant , M. Chevalier
pour l'Intimée. Onm'a
afſuré que la Cour ne s'étoit
determinée à prononcer ,que
fur ce que les Baladins &gens
deTheatre n'ontpoint de vray
domicile.
Cette Audiance finie , M. le
Sas de Rochermine , Avocat
au Parlement , cût l'honneur
de preſenter à M. le Chancelier
les Vers Latins que voicy.
GALANT. 279
ILLUSTRISSIMO
ac nobiliffimo viro D. D.
Danielı Franciſco VOYSIN ,
Domino du Meſnil , Regiorum
Ordinum Commendatori&
Franciæ Can
cellario. Juridica ſupremi
Galliarum SenatusComitia
tenenti.
Quemnos Auguſto ſpectamus
Starefedentem
In Themidos folio , &facro velut
ore , fideli
Francorum Gentipandentem oraculaRegis
,
180 MERCURE
Moribusille fibi meritos devinxithonores
,
Gloria &immensi merces fuit
... aqua laboris.
Gentis ut avertas vicinaperi-
7
cula,miffum
Te ,VICINE , putant nobis
ex athere cives
Applaufu quorum festivo perſonatAula.
Prefectum annona per te recreatus
opima :
Quot Belga &Batavi audaces
audacior urbes
Ferro expugnaffet miles , nutricia
Regno
Ryfwicea LODOIX dederat
nê
GALANT. 281.
nî femina pacis ?
Felices tunc nos pax fi longeva
fuißet ,
Nec citoſavißet toto Mars impius
orbe ?
Quidqueror ? Invicti fancta
+ in penetralia Regis
Admiffus ,quoties hoftilia mente
Sagaci
Confilia evertit prænuncius ?
Omnia vidit
Subverſa , Europamftammis ,
ferroque cadentem;
Sed penitus noftrasVICINUS
reftituit res.
Gallica multiplici dudum memorata
triumpho
Mars 1715. Aa
282 MERCURE
Suftinuit prudens arma ingenio ,
atque peripfum
Impofita eft confanguineo ultima
bello
Quodſociâ noftros bruma vastaverat
agros ,
Centuplicem nuncqui referunt
cala auspice,frugem.
Gracia tanta , tui donum regale
manebat
Mercedem meriti ; nec enim te
dignior usquam
Quifacrajuratogaregeret ,popu-
Loque benignus
Justitia&pacisſociales fundere
poffer
Fructus ,&fontum miferatus
GALANT. 283
flectere fortes.
Refpicit Ajtream tecum Bellona
jocantem
Invida , non ultro victriciaſcuta
reponens ,
Ettingendafuritferrugine , dextra
tenebit
Dum tua continuo Lancis mode
ramen ,er Enfis.
Jura colens Themidis ,dam-
***nofas destrue lites :
Destruat pietas tua bella domeſtica
,nuper 150
Que vefanus amor zelo excandefcere
fecit.
VICINO dignos, cives , de
cernite honores
Aaij
284 MERCURE
EtRegem longos tandem comiteturin
annos.
:
Prenons maintenant un peu
l'air , Meffieurs , il y a affez
longtemps que nous ſommes
àParis,& nous yreviendrons
de reſte. En attendant , allons
faire untour à Verſailles. L'a
vanture de M. le Marquis de
l'Ange nous y appelle..
Le 19. Février dernier , Sa
Majeſté dans la grande Galerie
de ſon Château de Verſail.
les , donna àl'Ambaſſadeur de
Perſe cetteAudiance éclatante
qui a fait tant de bruit dans le
monde , & où tous les plus
GALANT. 285
grands Seigneurs du Royaume
firent un ſuperbe étalage de
leur magnificence. Sa Majeſté
allant de fon Appartement à
ſon Trône , unedes plus belles
perles de la Couronne ſe dé.
racha de ſon habit,& ſe trouva
heureuſement , aprés avoir
fait peut- être bien du chemin
dans la Galerie , ſous les pieds
de M. le Marquis de Lange ,
qui prît enfin lapeine de la ra
maſſer. Il eſt vray que cette
negligence luy étoit bien pardonnable
, &qu'il nes'attendoit
pas à trouver un ttefor.
Cependant aprés avoir fait cet
286 MERCURE
effort , il remarqua avec plai
fir que ce joyau étoit tres-digne
de la peine qu'il s'étoit
donnée. Il le mit ſagement
dans ſa poche , & quelques
jours aprés il eût l'honneur de
le rendre au Roy avce unPlacet
,que Sa Majefté reccutd'u
ne façon finguliere. SIRE ,
dit- il , je ſupplie Voſtre Majeſté
deme pardonner la liberté
que je prends de luy prefenter
la Perle des Placers . Le
Royauffitoft, aprés s'eſtre fait
expliquer l'Enigme , le receut
avec cette grace infinie qui accompagne
toutes les actions,
GALANT. 287
& principalement les dons
qu'il fait à ceux qu'il en juge,
dignes , enfin il accorda fur le
champ au Marquis de Lange
tout ce qu'il luy demandoit
dans ſon Placeri :
M. le Marquis de Lange
eſt originaire d'une noble
& illuftre famille du Nivernois.
Le Marquiſat de Saluces
appartenoit à ſes Anceſtres.)
L'an 1304. André de Langer
eſtoit General de l'Armée de
Scanderberg ,Royd'Albanie,
qui fut tuécombattantcontre
les Tures. Le Pape voulant
conſerver à la poftérité les
288 MERCURE 1
Feſtes d'un ſang ſiutile àl'Etat,
& fi zelé pour la Religion ,
permit à Jean de Lange ,
Grand Bailly de Malthe, de ſe
marier , & le releva de fes
voeux. Il y avoit eu auparavant
luy dix ſept Chevaliers
de Malthe dans fa famille.
Guillaume Marquis deLange
à qui l'avanture de la perle
dont nous avons parlé eſt arrivée
, deſcend en droite lignede
ce Jean de Lange : ila
cu la main gauche emportée
d'un coup de Canon à la Batalllede
Nervinde. Il cut auffi
un coup d'épée au travers du
corps
GALANT. 289
corps au Combat de Leuſe ,
&a la Bataille de Steinkerque
, il fut fait prifonnier.
L'on voit par dette fuite
d'actions & de bleſſures que
M. le Marquis de Lange ne
ſerepoſe point ſur les Lauriers
que ſes Anceſtres avoient
cuëilli ,& que s'ils ſe ſontrendus
recommendables par
leur valeur , ils ont eu en ſa
perſonne un ſucceſſeur qui ne
l'eſt pas moins , à qui l'on
pourroit dire a juſte titre :
Si la gloire descend fur toy par
Mars 1715. Bb
230 MERCURE
Celle de leurs Enfans retombe
auffifur eux.
M. le Marquis de Lange
fon Pere fut tué à la Bataille
de Ramilly. Marie de laGrange
ſa grand'mere eſtoit foeur
de M. le Cardinal d'Arquie ,
Pere de la Reine Doüairierede
Pologne,& par confequent il
eſt fon petit neveu , & coufin
iſſu de germain des Princes de
Pologne,& de Madame l'Electrice
de Baviere.
Voyons maintenant ceque
nous ferons du reſte de ce Livre
, qui me paroît déja bien
GALANT. 291
avancé , ſinon , je vous avouë
qu'il me paroît bien long , &
que la plume me tombe des
mains. L'Histoire entiere &
nouvelle de Mehemet Riza
Beg , Ambaſſadeur de Perſe ,
& que je vous donneray dans
dix jours , revûë , augmentéc
de la moitié , & toute corrigée,
aépuisé en verité ma tête
, mes yeux , & mes doigts ,
&il ne me reſte à preſent de
courage tout au plus,que pour
vous propoſer de chanter ma
Chanfon & de deviner mes
Enigmes , que je vais , avec
voſtre permiffion , vous don-
Bb ij
292 MERCURE
ner ſans ceremonie.
CHANSON.
Je ne veuxfortant de la vie .
Nilugubreceremonie ,
Ni tenture , ni carillon ;
Maisque mon beritier digne fils
d'un yurogne ,
Dans unmuidde vinde Bourgogne
,
$
Mefaffe mettre au courtboüillon.
Le mot des Enigmes du
mois paſſé étoit l'Ecriture &
lesCartes à joüer. Les noms de
ceux qui les ont deviné , ſont :
Le Solitaire Quemine, lePreLYON
GALANT.
293
voſtd'Argentan , l'Anonyme,
T'heureuſe Indiſcrete , laCor
quette de la rue S. Antoine ,
la fusée volante , le Porc-Epic,
Follette & fa Maîtreſſe , l'Epion
Turc , Jean de Nivelle &
moy.
:
En voicy de nouvelles , les
devinera qui voudra , pour
moy je les ay devinées du pro
mier coup.
ENIGME.
JeSuis utileau sujet comme
au Roy ;
Désqueje nefers plus ,je change
Bb iij
294 MERCURE
FT de figure ,
Demême que de nom ,selon la
conjoncture p
Du temps auquel on vient àfe
fervir de moy.
Jugez de ma maigreur on me
voit les arrêtes ;
Je ne fuis pas un Monstre ,
pourtantſous mon corps ,
Il s'est trouvé jusqu'à ordistéves ,
Quise gardoient toujours de paroiftre
en dehors.
Parles noms queje porte , on peut
affez connoistre ,
Qu'en Automne , en Hyver ,
en Printemps , en Eté ,
Jeſuis degrande utilité.
GALANT . 295
-
Lecteurrêve àpreſentfur ce que
je puis eftre ?
a
AUTRE.
L'Intrepide guerrier qui dans
unlong carnage.
A toûjours méprisé les horreurs
de la mort ,
Accompagnédefon courage,
Recule àmonpremier abord.
Jeſuis & tres -fo be, & tresforte.
Malgré mon foible corps , jay
causé des malheurs ,
Lesquels ont fait répandre affez
Souvent des pleurs.
Bb iij
296 MERCURE
Apeine on m'apperçoit ,qu'auſſi
toft je suis morte.
Celuyqu'on ne peut voir m'aide
àparoiſtre aujour ,
Je cours d'abord ,je ſaute ,&je
me multiplie ,
Autant quefij'avois un principe
devie,
Et quelquefois je fais , ce qu'au
coeurfait l'amour.
Lecteurfi tu veuxme connoistre ,
Demeureen ton logis tu me verras
paroiftre.
'une escinull
1
GALANT 197
MONSIEUR
le Mareſchal D'ESTRE'ES
ayant eſté éleu par Mefſieurs
de l'Académie Françoiſe
, à la place de feu
M. leCardinal D'ESTRE'ES,
y vint prendre ſéance le
Samedyvingt- troifiéme de
Mars 1715. & prononça
un Difcours , dont voicy
l'extrait.
MESSIEURS,
2
2.
L'honneurque vous mefaites
en me recevant parmi vous , est
298 MERCURE
une grace finguliere que vous
m'accordez; mais c'est en mesme
temps une efpece de justice que
vous rendez à la memoire deM.
Le Cardinal d'Estrées , pour l'esti
me & l'attachement qu'il avoit
pour vostre illustre Compagnie.
Je ne parle ainsi, que suivant
vos propres ſentiments , vous me
les avez marquez vous- mêmes ;
j'ay esté tesmoin de vos regrets
fur une perte qui nous estoit com.
T
mune , &dont vous avez gemi
commemoy.
5
Vous avez creu en quelque
façon la reparer en perpetuant
fon nom dans l'Académie ;
fans trop examiner , fi
toisen
14--
estar de le fouſtenir ,par lesqua!
litez propres à un Académicien
vous avez donné à l'amitié, ce
qu'un difcernement auſſijuſte que
le vostre auroit refusé aux
lents. Vous m'avez fait un
merite de quelque inclination
pour les Sciences ; &prevenus en
ma faveur , vous avez voulu
qu'elle me tinſt lieu auprés de
vous de cette vaſte érudition ,
& de cette varieté de connoif
Sances , que vous eſtimiez dans
celuy dont vous m'avez donné
laplace.
Dans cet endroit il dit pla
300 MERCURE
fieurs choſes éloquentes à la
loüange de l'Académie ; enfuite
il ajoûte au ſujet deM. le
Cardinal d'Eſtrées , àqui il ſuccede:
Aprés avoir en celasuivil'ufa
ge,& encore plus mon inclination
, dispensez- moy, Meffieurs,
de la coûtume établie parmi vous
qui m'obligeroit à faire l'Eloge
de mon Predeceffcur. Ilm'en couteroit
trop ; je ne lepourroisfaire
fans émotion : la bienfeance même
me le défend. Vous fuppléerez
ace tribut queje ne puis luy rendre
: à ce tribut qu'exigent fes
grandes qualitez ,fes emplois
1
GALANT 301
i
fon dévouement , & fi je l'ofe
dire,fa tendreffe pour le grand
Prince qui nous gouverne. Mais
n'y avez vouspas déjafatisfaii?
Vous avez vivement reſſenti
fa perte ; voſtre douleur est fon
Eloge.
Un peu plus loin aprés
avoir loüé ces grands hommes
à qui l'Academie doitsa naisfance,
ſa confervation , &fa
Splendeur,il dit :
Convient il à un homme qui
a paßé la meilleure partie de fa
vie dans les Armées , de manier
de tels ſujets & de faire fon
coup d'effay de l'Artde l'Eloquen-
L
302 MERCURE
31
lele
desF
ce qu'il n'a jamais pratiqué , &
de lefaire en prefence des Maitres&
desJuges nezde cet Art ?
Il paſſency à l'élogeduRoy.
Voicy fes termes.
Comment m'y prendrois-je pour
publier la gloire deVostreAugufte
Protecteur, pour parlerdignement
des prodiges d'un fi grand
Regne ?Quelleferoit ma temeritéd'ofer
tracerunportrait , où les
plus habiles ne portent la main
qu'en tremblant ? Je ne me permettray
qu'unseul trait de fon
caractere,dont ma propre experience
m'a inftruit. Dansles occaſions
oùj'ay eu quelquefois l'honGALANT.
303
neur de travailler ſous les yeux
d'unsi grand Maistre ,j'ayſenti
avec admiration que son esprit
en toutes matieres ſaiſit toujours
naturellement leGrand , le Juste
Cole Vray. C'est tout ce que j'en
Sçais dire. Il n'appartient qu'à
vous, Meſſieurs ,de proportionnerles
expreffions à la grandeur
des idées. Pour moy je ne
furce sujet ,que ce qui se peut
fairefans art. F'admire ce grand
Prince ; je cherche à luy plaire ;
j'ambitionnede luy marquer mon
dévoüement & ma reconnaißance
par mesfervices ; &jenepuis
mieux le lover , qu'en m'impo-
1
puis
304 MERCURE
!
fansunfilence que je ne garde
que parla haute idée que j'ay de
Sapersonne.
APRE'S QUE MONSIEUR
le Maréchal D'ESTRE'ES
cut achevé ſon Diſcours ,
Monfieur le Marquis de
DANGEAU , Chancelier
de l'Académie , luy refpondit.
MONSIEUR,
Puisque la modestie de M.
l'Abbé d'Estrées l'empesche de
parler , laplace que lefort m'a
donnée,
GALANT. 305
1
donnée , m'engageà vous direque
nous sommes penetrez&de douleur
& de joye. La perte que
nous venons de faire nous paroisfoit
irreparable , nous avons tous
jugé que nous ne pouvions la
mieux reparer , qu'en vous choifißant.
M. le Cardinal d'Estrées
eſtoit un de ces Genies tranſcendants
, nez pour honorer leur
fiecle; auffi granddans les affaires
Eccleſiaſtiques que dans les affaires
d'Estat ; Grand par lesfciences
qu'il avoit toutes approfondies
; grandparfa charité envers
les pawures ,qui n'avoit point
Mars 1715 . Cc
6
306 MERCURE
de bornes ; aimable parses manieres
polies , par une humeur
toujours égale , par les charmes
de ſa conversation. Safaçon de
raconter estoit nette , meſnagée,
vive , interreffante, excitant&
Satisfaisant tour à tour la curiofité.
Esprit vaste (Ses venës eftoient
immenses ; esprit fuperieur
es simple, audacieux &
Sage? caracteres fi differents
qu'il aſouſtenus jusqu'au dernier
moment deſa vie. Ilſçavoitramener
tous les évenements àfes
diſſeins. Il exerçoit une douce tyrannieſur
les opinions d'autruy
par un talent qui luy estoit parGALANT
307
and
ticulier de perfuader , de vaincre
& de plaire. C'est par- là qu'il
s'étoit acquis unefi grande réputation
dans toutes les Cours de
l'Europe ,que des Teſtes Couronnées
estoient entrées avec joye
dans son alliance , &qu'il avoit
réüſſi en tant d'autres negociations
importantes e difficiles,fans que
jamais on le vitfatiguédu tra
vail , ni enorguëilli du fuccés.
Nous l'avons perdu: vousfeul ,
Monfieur , pouvez nous confo
ler. Fene diray rien ici de vostre
illustre naiſſance , ni de toutes les
Dignitez dont les deux plus
grands RRooiiss du monde vous ont
Ccij
308 MERCURE
:
bonoré. Qu'il mefoit permis feulement
de remarquer qu'on n'a
point encore veu dans nosHiſtoires
trois Maréchaux de France
de pere enfils. Mais , Monfieur,
en jettant lesyeux fur vous , ce
nefont ni ces Dignitez , ni vos
vertus militaires qui ont attiré
nos fuffrages : ce n'est point cette
ardeur de gloire quiſouvent dans
lasuite de la même Campagne
vousfaisoit chercher dans lesArmées
de terre de nouvelles occafions
de fignaler vostre courage ,
lorſque la ſaiſon obligeoit à rentrerdansnos
Ports ces Flottes que
vous aviez commandées ſi glo
GALANT. 309
rieuſement. Nous n'aurions pû,
avec justice , vous donner une
place qu'Apollon deſtine à ceux
qui s'efforcent de luy plaire ,so
vous n'aviezmerité que les lauriers
de Mars , &les faveurs de
Neptune. Heureusement pour
nous , Monsieur , vous avez
fenty que vous deviez contenter
vostre esprit, aussi bien que vostre
courage , & dans vos plus importantsEmplois
vous aveztrouvé
le temps d'acquerir les comnoiffances
les plus utiles
plus élevées. Ainsi vous ne devez
pointnoftre choix àla memoirede
ce grand Cardinal , qui nousfut
les
310 MERCURE
associédésfa plus tendre jeuneſſe ,
ni à l'amitié d'un frere qui fait
aujourd'huy l'un des principaux
ornements de l'Académic ; vous
le devez à cet amour des belles
Lettres , à cette application firare
dans un homme de guerre d'amaffer
tout ce que l'antiquité
nous a laiffé de beaux ouvrages ,
Semblable à ce Romain, qui , perfuadé
que l'eſtude adjouste une
nouvelleforce à l'experience, faifoit
porter dans ſes expeditions
des Livres auffi-bien que des machines
de guerre. Le goust que
vous avez toujours eu pour les
Sciences ,auroit fuffi pourfaire
GALANT. 311
approuver univerſellement noftre
choix ; vousfeul , Monfieur , en
parlez comme d'une grace.
Le reſte de ce Diſcours eft
plein de nobleſſe , d'éloquence
& d'eſprit. Les vertus du
Roy y font tracées avec des
traits fi admirables , que je
n'en peux rien extraire , fans
les defigurer , & malheureu ,
ſement il ne m'eſt pas permis
de donner les Diſcours de l'A.
cadémic autrement que par
extrait.
Le 30. de ce mois M. da
Boſe y fut receu , fon Difcours
fut tres éloquent, celuy
312 MERCURE
de M. Dacier qui luy répondie
le fut aufh ; mais il avoit l'air
ſi antique , que M. de laMotte
qui eſt fans contredit un-des
plus beaux & des meilleurs ef.
prits de l'Europe , ne pût s'empêcher
de luy adreſſer l'Apologue
de l'Ecreviſſe. Le mois
prochain nous reprendrons
cet article.
Mon diſcours ſur la querelle
entre les Partiſans desAnciens&
des Modernes , la Lettre
qu'écrit à un de ſes amis
un des meilleurs ſeconds de
M. de la Motte , le Paralelle
excellent des deux Catons , &
vingt
GALANT 313
vingt autres pieces detachées qui
ont heureuſement trouvé place
dans le Mercure de ce mois , tout
cela vous aura peut- être paru affez
intereſſant , Meſſieurs , pour
vous obliger à me ſçavoir quelque
gré de l'honneur que j'ayde
vousen faire part. Mais il me refte
un fait admirable , tres extraordinaire
à mon égard, & dont
le détail m'embarraſſe infiniment.
C'eſt cependant tout ce
que j'ay de meilleur à vous conter
: &malgré la foibleſſe de mes
expreſſions , j'en ſuis fi touché
que pour avoir la fatisfaction de
vous en parler à coeur ouvert, je
ne reſpecteray nullement la delicareſſe
du pas où m'engage ma
reconnoiſſance , quandl'excés de
ma gratitude devroit vous paroî
Dd Mars 1715.
314 MERCURE
tre affoiblie par la ſechereffe
de mes termes. Il est bien queſ
tion maintenant de cette frivole
confideration, &les grandshommes&
les bonnes actions n'ont
pasbeſoin pour être loüez ,de ce
faſte éloquent ,&ſouventinutile
dont on emprunte ordinairement
l'éclat pour donner du luſtre aux
moindres choses.C'eſt en un mot
de l'Electeur de Baviere dont je
veux vous parler. CePrince tendrement
aimé de nôtre Roy ,
(cette verité ſeule vaut un million
d'éloges ) cheri de tous les
François , adoré de ſes peuples ,
& l'objet des voeux de tout lev
monde , vient de quitter la France.
Son deſtin le dérobe enfin à
nosyeux. Un malheur fouverain
nous l'arrache , faffe le Ciel que
de longues années &cun bonheur
GALANT. 315
infini foient le ſceau de toutes ſes
vertus.
Mais aprés cet aveune m'embarraffez
plus ,
Et ne demandez pas quels biens
jepeux vous dire
D'unHerosque le monde admire
Dont vous neſoyiez convaincus.
Il ne s'agit icy d'exploits , ni de
combats ;
Mais d'un trait à mes yeux plus
beaw qu'une Victoire ,
DuMercure en defordre itenrichic
l'Histoire ,
De l'éclat d'un prefent qu'il ne
meritoit pas .
Que puis-jedire de moins ,&
que ne penſay- je pas davantage
desbienfaits que ce Prince , le
premier qui aitcoupé le noeudde
mon infortune , vient de répan
Ddijuch
316 MFRCURE
dre ſur moy. Je vous demande
engrace à ce ſujet,de ſouffrir que
je mette en cetendroit Mercure
àmaplace, &je vous prie de luy
accorder la liberté de vous entretenir
un moment de ſes fantaifies
,ce qu'il vous dira , contribuëra
fur ma parole , à vous
amener plus agréablement la
petite Hiſtoire que je dois vous
conter le mois prochain.
Ilya , dit- il , (& il eſt à propos
que vous le ſçachiez ) une
grande difference entre le fils de
Jupiter & moy. Je n'ay de rapport
avec ce Meſſager des Dieux
queceluyde ſon matheur , lorfque
ſon pere , (avec connoiſſance
de cauſe apparamment ) s'aviſa
de le chaſſer du Ciel. Du
refte nous n'avons rien de communl'un
avec l'autre. Encore ne
GALANT. 317
fçay - je guerre , fi nous nous
reffemblons paſſablement dans
le ſeul articleque jeviens dedire,
car je ſuppoſe qu'iſſu de race
Divine , comme nous l'affure Ho
mere , & Denis d'Halicarnaffe ,
demandezle plutoft aux Anciens ,
il ne devoit ignorer aucun des
fecrets de la nature ,& par confequent
ſon induſtrie devoit fuppléer
parfaitement à fon infor
tune. Au lieu que moy qui ne
pourroit fans vanité prouver peut
eſtre guerre plus de nobleffe
qu'Elope , je me fuis trouvé
pluſieurs foisà la veille detomber
dans le même inconvenient
que luy , & réduit à la neceffité
d'employer tous les ſecours de
mon ignorance. Cette affreuſe
inégalité fait donc foy du peu de
D.diij
318 MERCURE
1
rapport qu'il y a entre le petit
fils de Saturne & moy ,& dé
montre que je ferois un impof
teur , ſi j'avois à la face du monde
, l'audace d'uſurper ſes titres
&de me fubroger en ſes droits ,
&que je ne fuis enun mot qu'un
Mercure adopté ſur la terre ;
mais toute qualité à part ,voyons,
vaille que vaille ,par quel degré
je ſuis enfin parvenu à faire la
conquête de celle-cy. Non ce
feroit entreprendre de vous conterdes
choſes ſurprenantes , &
le détailde mes avantures effectives
, vous étonneroit aſſeurement
plus que les fictions de
l'Infortuné Napolitain. Paſſons
plutoſt à l'examen des moyens
de conſerver ce titre , puiſqu'à
tout hazard , je m'en voy revêtu.
Vous croyez peut-eſtre que c'eſt
GALANT . 319
pour moy la Pierre Philofophale
, point du tout ; & je parie
foixante piſtoles par an , de le
porterd'une façon cent fois plus
utile & plus amuſante juſqu'à
mondernier jour , ſi cinq ou fix
grands hommes que je ſçay ,
veulent imiter la generofité de
l'Electeur de Baviere , & me
donner 200. écus de penſion
comme luy , mais je n'y penſe
pas;&voilàde fort vilaines faillies
! il eſt bon que chacun ſçache
ſes petitesaffaires,à labonne
heure ; mais il ne fautpas ſe faire
tympaniſer dans le monde par
l'image d'un honteuſe avarice...
Voilàencoreune plaiſante réfle
xion, & de quoy ſerois-je avaricieux
? moyqui ne le fus jamais
de quelque choſe , m'aviſerois
jeà preſent dele devenirde rient
1
3202
J
MERCURE
foitdit? fi de tout ce diſcours
peu vous importe , tant mieux ,
ſi vous le prennez en bonne part ...
tant mieux encore , voilà comme
je le prendrois auſſi. D'ailleurs
je raiſonne ; c'eſt un droit qui
m'eſt acquis auſſi-bien qu'à tous
les hommes & quand tous mes
diſcours ( malgré les cenſeurs
ridicules ) ſeront auſſi ſimples &
aufſiinnocents que ceux- cy , je
fuis fur qu'on me permettra de
babiller juſqu'au Jugement. Enfin
je le répete ( comme je le
croy ) Meffieurs .
Nouspouvons raisonnersur tous
les Elemens,
Parlerdu Ciel , de la Terre , & de
l'onde ,
Mais n'amusons jamais le monde ,
Aux dépens des loix du bonſens .
C'est aprés cent reflexions profondes
GALANT. 321
Qu'à tout hazard le Philosophe
admet
La matiere premiere , ou les caufes
Secondes ,
Souventfanssçavoir ce qu'il fait.
Le Sage doune dans lepiege ,
Ourit desa décision ;
Mais leSophifme qui l'affiege
Ebloüit toûjours sa raison .
Pournous ne suivons point
gles trop austeres ,
dere
Où l'esprit tôt ou tard consent à
s'enchaîner ,
Sur des principes moinsfeveres
Cherchons à nous déterminer.
e
Que nos moeursfaſſent nôtre étude
Quela vertuſoit noftre but ,
Nous aurons moins d'inquietude ,
Qu'aucun Philofophe n'en eût.
Voilàle portraitque je me fais
des idées & des obligations des
hommes ; fi je peux un jour me
322 MERCURE
L
1
former fur cette peinture ,je de.
viendray alors aſſez deſintereſſé ,
pour ne regretter jamais de ne
pas reſſembler à l'Hommeheureux
malgréluy , Conte Perſan , que je
lûs il y a quelques jours dans les
Memoires de mon Subſtitut , qui
vousle racontera comme il vous
l'a promis , à l'entrée de fonpremier
Journal .
Je tiendray en effet ma parole;
mais en attendant il eſt à propos
que je vous faſſe part de la joye
donteſt remplie maintenant tou
te la Maiſon de Bourbon. Le 27.
de cemois Madame la Princeffe
deConty mit au mondeun Prince.
Je ne doute pas que de toutes
parts on ne l'en felicite,pour moi
j'emprunteray de tous les côtez ,
&j'emploiray tous mes talents ,
mels qu'ils foient , pour annon
GALANT. 323
cer à tout le monde le preſent
qu'elle vient de faire à la France.
Il me reſte encore une Lettre à
vous communiquer , Meſſieurs ,
&je vous tiendray quitte de la
peine que vous aurez priſe à lire
le plus joli Livre que je vous aye
donné. C'eſt une Epitre du fameux
Mathanasius.
Lettre de Chryfoft. MathanasiusàMle
Febure deFontenay, Aut. du Merc.Gal.
La liaifon où vous eſtes à
Paris avec beaucoup de gens de
Lettres , M. m'engage à vous
entretenir du bruit que fait ici
le procés de Madame Dacier
contre M. de la Mottes toute
l'Europe ſçavante s'y intereſſe ,
&nous avons desja receu des
Memoires d'Ecoffe & dIrlande
qui ne promettent rien de bon à
M. de la Motte ; nos Sçavans ne
324 MERCURE
ſont pas ici du même avis , &paroiffent
mal prevenus contre
Madame Dacier , laquelle en
imitant les Chinois, n'ad'encens
que pour les deffunts. Ils conviennent
tous que l'inventiondu
Poëme Epique eſt dûë aux Anciens
,mais non fa perfection ,&
la comparaiſon qu'ils font des
Anciens & des Modernes , les
premiers comparez à des tournebroches
& les derniers à des
horloges , paroiſt juſte & trescenfée
; mais avant que d'en faire
l'application il eſt neceffaire de
fuppofer que les tournebroches
font inventez par un Ancien ,
dont les ſucceſſeurs imitant ,
mais perfectionnant la Mecanique,
font enfin parvenus à nous
faire de bonnes horloges & de
tres bonnes montres , qui fontà
GALANT. 325
1
peu prés de la même eſpece&
figure que les tournebroches :
Madame Dacier tousjours com.
plaiſante pour le bon Homere ,
& accoutumée à des comparaifons
extraordinairement naïves
dont il uſe quelquefois , ne man
quera pas de trouver dans celleci
des beautez qui ne cedent en
rien à ce qu'a dit ſon Poëte , en
vantant le courage d'un Heros
qu'il a comparé àun âne devorant
desépis&des chardons;on avoüe
qu'un âne affamé ſe contente
quandil en trouve l'occaſion;mais
leparalelle d'un ſi ſale animal eûtc
ce me ſemble , beaucoup mieux
convenuà Aiax avec la belle Cafſandre,
dans le Templede Miner..
ve , qu'à un Heros combattant
&donnant l'exemple & de l'émulation
à ſon parti : nos avis ,
326 MERCURE
mon cher de Fontenay, en con
fequence de la plauſible comparaiſon
des tournebroches avec
des montres , ſeroient que le
Seigneur Mercure , & Meffieurs
les Journaux invitaſſent les Doctes&
les Femmes Sçavantes , à
adreſſer des Memoires avec
leurs opinions , à M. de la Motte
,& à Madame Dacier , & que
leſdits Memoires fuſſent enfuite
envoïez fans alteration à deux
Académies choiſies par les parties
.Toulouſe & Bordeaux en ont
d'illuftres , & l'honneur d'avoir
decidé un faitde cette importan
ce intereſſeroit Mrs les Gafcons
qui ne manquent jamais à ſoûte-
⚫nir vivement leurs cauſes : & en
cas que les deux Académies ne
convinſſent pas , on en nommeoit
de concert une troifiéme
GALANT. 327
pour fur-arbitre: l'Italie en fournit pluſieurs
dont les ſujets furpaſſent en vivacité
, & promptes déciſions Mrs les
Gaſcons En ſuivant ce conſeil on met.
troit fin à une querelle qui va ſuſciter
des jaloufies & des rancunes entre les
Pariſans de Mr de la Motte , & ceux de
Madame Dacier ,laquelle néanmoins ,
& il faut le dire à ſa loüange , a eu la
prudence , avant que de rendre ſon
Factum publicd'yfaire mettre deux cartons
; les rieurs prétendent y avoir perdu,
& ils affurent que la bonne Dame a
voulu épargner des invectives à ſon adverſaire
: nous n'avons point eſté ſurpris
ici , comme les Partiſans de Mr de la
Motte le font à Paris, de plus de quatre
cent noms ou épichetes que Madame
Dacier luydonne dans ſon Factum , intitulé,
des Cauſes de la Corruption du
Goût ,Mr de la Motte eſt bon pour luy
répondre , en la traitant néanmoins ref.
pectueusement , & avec tous les égards
qu'un galant- homme doit à fon beau
fexe,& on conſeille à Mr de la Motte
328 MERCURE
de faire pluſtoſt mettre pluſieurs car
tons dans ſa replique , que d'y ſouffrir
rien qui puiſſe eſtre caracteriſé des
noms de jalousie , de haine , & de
vangeance que le bons ſens déteſte.
Certaines louanges ſeront mieux reçûës
&plus convenables à la délicateſſe du
public attentif & jaloux du reſpect
qu'on luy doit. Les connoiffeurs commenteront
& interpreteront toûjours
de pareilles loüanges , fuivant l'intention
de l'Auteur ; ne manquez pas je
vous prie,avant que de proceder contre
Madame Dacier,de luy faire une civili
tedema part, &de ſçavoir ſa derniere
reſolution ;j'attends avec impatience la
réponſe qu'elle vous fera ; & je ſuis,
Monfieur , parfaitement voſtre treshumble
& tres - obéïſſant Serviteur ,
Mathanafius. A Amſterdam , ce.23.
Mars 1715.
Avertiſſement
GALANT. 329
Avertiſſement au Lecteur.
Aprés vous avoir fuffisamment
entretenu des affaires des autres,
je vous prie de me permettre de
vous parler un peu des miennes.
Paris,comme vous sçavez,na
pas esté fait en un jour : il en est
de même de tous les établiſſemens
nouveaux des moindres particuliers
du monde. Ils ont leurs degrez,
leur élevation ,&leur chûtes
en un mot , ils efuient toutes
les revolutions du ſort , de même
que les plus grands Empires. Cette
phrase est belle ! Je n'en sçay
pasfaire d'autres : mais ce n'est
point là de quoy il est question.
Je veux seulement vous dire ,
Meffieurs , Mesdames , & Mefdemoiselles
, que je suis tous les
joursfarles épines que jeme méfie
Mars 171y. Ec
330 MERCURE
des Libraires , du publie,&de moy.
Ces trois points feront avec vôtre
permi hontepartage de cetAvertis-
Sement,&l'objet de vos attentions.
Jeme méfie des Libraires , en ce
qu'on m'a averty qu'on pourroit
contrefaire le Mercure dans les Provinces
, c'estce qui m'a determiné à
lesſigner par uneparaphe composée
de deux doubles F. &unD.enlaßez
d'unseul trait de plume, d'unefaçon
presque indéchifrable .Pajoûte que
jedonnerai un Loüis d'orà ceux qui
m'en apporteront un où ce paraphe
neferapas.Je voussupplie enmême
tems de ne plus envoierdeMemoires
pour le Mercure chez le freur Ribou
Librairefur le Quay desAugustins:
j'ay eu lemalheur de me broüiller
avec luy.Jesuis cependant perfuadé
que ,malgré cette broüillerie , il ne
mefoufleroit aucune des pieces qu'
:
GALANT. 331
on luy envoyeroit pour moy: mais je
veuxluy épargnerla peine de me les
donner. Chez D. Follet &F. Lamefle,
au bout du Pont S. Michel, an
Livre Royal , ou Claude Fombert à
costédusieurRibou,ou chez moy-même&
cela n'enfera que mieux,vous
trouverez toûjours des genspromts
àles recevoir , & à me les rendre.
Voilàpour les Libraires .
Pour le public , je croy que j'ay
tort & raison de m'en méfier : j'ay
raiſon , ſtje luy donne un mauvais
Livre ; j'ay tort ,s'il est bon.
Mais cette distinction ne me guérit
pas de la peur , & on m'assûre
tous lesjours qu'ilnefaut que trois
ou quatrefeditieux dans le monde,
pour me couler à fond. Cela eft
vray pour un tems ; & malgré
tout cela,je confens que les An
Ecij
332 MERCURE
teurs des Captifs & du Vert
Galant disent pis que pendre de
moy : mais qu'un Tailleur , dont
jen'auray pas chanté les lowanges
, pour avoir fait , à ce qu'il
dit, & contre la verité , un hạ
bit ébloüiffant de diamants , aille
me deshonorerdans tous les Caffez
de Paris , me traiter de fade &م
de mauvais plaisant , mettre en
jeu, entre sa reputation & la
mienne qui n'en font pas une bonne
, l'auguste nom d'un des plus
respectables Princes du monde,
publier en un mot qu'il a intereßé
la Famille Royale à me punir
du crime de luy avoir refusé des
lowanges ,puis-je tenir contre cette
infortune ? Aprés cela aurai-je
tort de me méfier du public ?Je
vous en fais Fuges. Je cray pourtant
que dans le fond il ne don
GALANT . 333
L
negueresdans ces panneaux : quoiqu'il
ensoit j'auray,quandje voudray
la reſſource&l'appas des belles
paroles , pour me justifier avec
luy. Paßons à notredernierpoint.
Je me méfie de moy , parce que
comme dit le proverbe , Qui trop
embraffe , mal étreint. Je me
ruine àforce de vous promettredes
milliers de nouveautez , & à les
ramaffer. Il n'y a pas jusqu'aux
portsde lettres que je paye , contre
les voeux quej'avoisfait ,&
queje renouvelle ,de n'en recevoir
que de franches. Je vous ay
né deux Volumes le mais paffé
je vous en donne autant celuy- cy.
Je revoy,je corrige , j'augmente,
je réimprime toute l'Histoire
de l'Ambassadeur de Perfe , pour
vous la donner complete le 15. ou
le 18. d'Avril. Douze jours aprés
don
334 MERCURE
je vous garantis le Mercure du
même mois , meilleur encore que
tous les autres , &j'ajoûte à celuy
de May un Volume extraordinaire
qui fera composé de toutes
les meilleures pieces que j'auray
données dans les douze Mercures
de la premiere année de mon exercice
, & tous les ans jeſuivray
la même methode. Fugez si avec
tant d'ouvrages j'ay tort de me
méfier de moy cela n'empêche
pas , quoyque je n'aye pas de fecond
, que je n'aye encoreſouvent
bien moins d'occupation que vous,
& que je ne me tuë de vous en
demander tous les jours. Donnezm'en
, Messieurs , qui vous foit
agreable , & qui me foit utiles
donnez en auffi au fieur Henry,
Tailleur demeurant ruëBetisi, chez
un Cordonnier , àcôtédel'Hôtelda
1
GALANT. 335
Mantouë ; il est encore plus habile
en habits ,que je ne lefuis enMercures
, & vous ferez bien .
TABLE.
Prelude ou
l'Auteur montre affez d'esprit
pour faire voir qu'il n'est pas tout- à-fait
auſſi ignorant qu'on le dit. 3
Letirede M. de ... à un de ses amis..... Ce
titre est trop sec , en voicy un autre. Lettre excellente
& tres- curieuse de M. De ... fur
l'Iliade de M. de la Motte. 14
Paralelle des deux Tragedies de Caton , dont l'une
eft Angloise de M. Addison , & l'autre de
M. Deschamps,Tragedie nouvelle qui vient
defaire fortuneàParis.
Discours fur l'origine du mois , piece curieuse ,
mais precedée d'un affez mauvais prélude. 127
L'Interprete Galant , nouvelle archinouvelle.
62
133
Nouvelles de toute l'Espagne , ou pluſtoſt, Etat
preſent& nouveau dela Cour d' Eſpayne. 155
Détail des Troupes destinées à la Conquête de
l'Isle de Mayorque. 185
Discoursfroid& court quel'Auteur employepour
Se dispenser de donnerdes nouvelles des autres
parties de l'Europe , accompagné de promeßes
qu'il tiendra s'ilpent123
TABLE.
Articledes Mots .
HiftoiredesMariages... IST
208
Daptêne magnifique , dont les Ceremonies font
racontées enVersainſi qu'en Proſe. 227
Histoiredes Bouts- Rimez , que l'Auteur apropojez
à remplr le moispaßé. 252
Chanson cou te juste ,&jolie. 272
Réponsede l'Auteur à une Lettre qu'on luy &
écrite. 272
Rondeaufur un Baifer. 274
qu'il vint prendreféance au Parlement. 279
Vers Latins preſentez àM. le Chancelier lejour
L'avanture de la Pe le tombés de l'habit du
Roy, lejour de l'Audiance de l'Amb sfadeur
de PerſeàVefailles , is trouvée , & rendu'e
àSaMajesté par M.be Marquis de Lange.
Chanson.
Chapitre des Enigmes.
284
292
293
Extraitdes Discours que M. le Maréchal d'Ef.
trées&M.leMarquis de Dangeauprononcerentàl'Académiele
23. de ce mois. 297
•Discours où s'étalent à l'envy le bonheur& la
reconnoissance de l'Auteur , qui preſente aux
premieres Teſtes du monde un grand exemple
àsuivre. 312
Epitre de.Mathanafiusà l'Auteur , ou plutôt
Chapitre ou l'Auteur finit à peu prés comme
il a commencé.
Avertiſfer ent dont la lectureeſt d'uneconfequence
extreme
L'air doit re doit regarde
323
329
lapage zoz.
AVILLE
LYON
NOUVEAU
MERCURE
GALANT.
VA
VILLE
DE
E DELA
FILLE
*
AN
UND
NIN
A PARIS ,
M. DCCX V.
Avec Privilege du Roy.
MERCURE
GALANT.
Par le Sieur Le Feure.
Mois
de Mars
1715.
P
Le prix eſt 30. fols relié en veau , &
25. fols , broché.
A PARIS ,
Chez D. JOLLET , & J. LAMESLE,
aubout du Pont Saint Michel ,
du côté du Marché-Neuf ,
au LivreRoyal.
AvecAprobation,&Privilege duRei
MERCURE el NOUVE 4 THEQUE
YON
1893*
UOYQUE jaye
ana declaration le mois
dernier en faveur de
M. de la Motte , & que j'aye
adopté les jugemens d'un de
ſes amis , contre le Traité des
cauſes de la corruption du
goût , je ne laiſſeray pas de
prefenter au Public ce qui me
Mars 1715. A ij
DE3
MERCURE
ſera adreſſe dans lafuitepar le
party contraire. Je l'exhorte
au reſte , à ſemunir de raifons
contre les affaillans , c'eſt la
monnoye de cours aujourd'huy.
Les autoritez & les injures
autrefois li victorieuſes ,
netiennentpluscontre unbon
raiſonnement . A propos
d'injures .... on m'a déja qualifié
d'ignorant & de temeraire
; je ſuis un ignorant ,
dit-on , parce que j'ignore la
LangueGrecque , & je ſuis un
temeraire , parce que je juge
d'Homere ſur une Traduction
Françoiſe. J'ay deux mots à
LA
GALANT
1
dire contre ces deux reproches.
Mainojivi. Jart
Dirapon d'un homme
qu'il eſt un ignorant , parce
qu'il ne ſçait point |Hebreu ?
accufera-t-on de temerité ce
même hommes parce qu'il
aura porté jugement en fa
veur des Livres Saints fur la
foy des Traductions Latines
oufFrançoiles autentiquement
approuvées ? non fans doute's
nous netrouvons point étrangeoque
Madame Dacier qui
ne fçait point l'Hebreu , fafle
gloire de commoiſtre parfaite
ment les Livres Hiſtoriques&
Aiij
6 MERCURE
Prophetiques de l'AncienTeftament.
Mais je prie Madame
•Dacier de remarquer combien
il luy eſt meſſeant de
trouver mauvais que nous jugions
d'Homere: fur la Tras
duction qu'elle en a donnéa
elle-même quelle a été ſavûë
quand elle nous a traduit l'Iliade
en François a elle anla été
autre que de faire commoiſtro
le Poëme & le genie de fons
Auteur à ceux qui ignorent la
Langue originale. Voicy.comment
elle s'en expliquedans fa
Preface fur l'Hiade. Fay toû
jours en l'ambition de pouvoir
GALANC. 7
i
cegrand
donner à noſtre Siecle une Traduction
d'Homere , qui en confervant
les principaux traits de
Poëte pûtfaire revenir
la plupart des gens du monde
du préjugé dešavantageux que
leur en ont donné des copies difformes
qu'on en a faites . Voſtre
Traduction , Madame , n'eſt,
pas une copje difforme , nous
en convenons avec plaifir avec
vous vous y conſervez les
principaux traits du Poëme
original , nous ne ſommes,
point en garde contre voſtre
bonne foy , mais vous vous
eſtiez flattée que voſtre éle-
(
A iiij
8 MERCURE
ganteTraduction feroit revenit
les hommes du préjugé
deſavantageux qu'ils avoient
conçus contre Homere , &
malheureuſement elle a faic
un effet tout contraire ; elle a
affermi les rebelles dans le
préjugé qu'elle ſe propoſoit
de détruire . Quel party deviez-
vous prendre dans ce
malheur ineſperé il falloit
vous en tenir à crier de toutes
vos forces que le bon goût a
abandonné la race humaine;
mais il falloit bien vous garder
dedéprimer vôtre propre
Ouvrage, &de faire un crime
GALANT.
à M. de la Motte d'avoir jugé
d'Homere ſur le portrait fidele
que vous en aviez donné,
afin qu'on l'adorât avec con
noiffance de cauſe. Il ya du
deſeſpoir dans ce procedé , &
je crains fort ,que les Scoliaf
tes qui ont tant celebré voſtra
Traduction , avant la querelle
émuë , ne la deſavoüent enfin
ſur la foy de vos proteſtations
imprudentes , & ne vous facrifient
à leur Idole.
y Mais j'ay encore une hum
ble remontrance à vous faire ,
Madame , ou plutôt àtous les
Scoliaftes. Vous gratifiezMef
10 MERCURE
fieurs d'un ſouverain mépris,
& vous traitez d'ignorant
quiconque ne ſçait pasła LangueGrecque,
c'est- à-dire, que
le nom de vray Sçavant vous
eſt acquis au titre qui nous
manque , & que nous vous
devons une eſtime fans bornes.
Définiſſonsun peule vray
Sçavant,&nous jugerons en
fuite de nos dettes recipro
ques ८
Le vray Sçavant eſt celuy
qui a acquis un grandnombre
de connoiffance , & qui a cul
rivé & formé fon jugement ,
de manierequ'il ſçait faireufa
4
GALANT. IF
1
gedes connoiffances acquifes
au gré de ladroiteraiſon. Nos
Scavants Grecs ont grand in
térêt à rejerter ma définition..
D'accord : mais quelle eſt la
kuri Le Sçavant , c'eſt celuy
qui ſçait du Greca cela n'eft
pas poffible. Les Langues no
font pas des ſciences , elles no
portentoparelles-mêmes aucunes
lumieres à l'efprit. Un
hommepourroit ſçavoir vingt
Langues differentes& être une
groſſe bête , un ignorant , un
ſtupide perſonnagel On excuferoit
même ſon ignorance&
ſa ſtopidité par le ſterile étude
12 MERCURE
qui l'auroit derobé aux veri
tables ſciences. C'eſt un hom
me , diroit on , qui a paflé fa
vie à apprendre des mots. It
auroit fourny dans le monde
une carriere honorable fi du
travail ingrat dont iba fervi fa
memoire , il en avoit ſervį fon
efprit & fon jugement
Voila à peu prés comment
nous excuſons les mauvais rai
fonnemens des Scoliaftes.
Apréstout on nedoit pas leur
faire un grand crime de raifonner
mal ; il n'eſt pas de leur
métier de juger des Ouvrages
foit d'Eloquence , ſoitdePoëGALANT.
13
(
fie , leur métier eſt de traduire
les Auteurs originaux. Ont- Is
remplis ce devoir , qu'ils s'en
tiennent là ; c'eſt aux Maîtres
dans les deux Arts à juger du
merite des Auteurs traduits.
J'avois le coeur gros , comme
on dit , d'avoir été appellé
ignorant. L'épithete mettoit
trop bien acquiſe pour n'en
être pas un peu bleflé. Mais je
pardonne l'injure de tres-bon
coeur. J'ay promis de donner
au Public tous les mois un
morceau Litteraire , je tiens
parole , & l'on va voir dans
ce Volume une Lettre-ano14
MERCURE
ninie qui parut quelques jours
aprés que l'Iliade de M. de la
Motte fut répandue dans le
monde.
LETTRE
àMonfieur fur l'Iliade ......
de M. de la Motte.
Vous exigez de moy,Monſieur
,uncompte exact des divers
jugemens que les Gens de
Lettres ont portez de la nouvelle
Iliade ; je vais tâcher de
vous fatisfaire: Mais pourquoi
me faites vous myſtere du jugement
que vous en portez
vous-même ? N'oſez-vousha
GALANT . 15
zarder vôtre fuffrage fur la
foy de vos propres lumieres ?
Que je plains les Auteurs ! &
quel peril ne court pas aujourd'huy
le meilleur Livre ? Je
connois bien des gens qui allient
comme vous , Monſieur
, à un goût fûr ,une raifon
libre de tout eſprit de parti:
Qui ne fentque de tels Lecteurs
devroient ſeuls faire autorité
dans la Litterature ? Il y
en a peu neanmoins qui ayent
le courage de lutter contre la
multitude: ils attendent à juger
d'un Ouvrage que le Public
ait prononcé ,ils recueil16
MERCURE
lent les voix , & fe rangent du
parti dominant : Tel dans ſon
Cabinet a jugé un Livre excellent
, qui venant à apprendre
queceLivre eſtmepriſé par des
Hommes celebres , ſe foumet
,
fervilement à leur autorité
ſans ſe défier du fol eſprit de
parti ,&de certaine émulation
jaloufe, qui de tout temps ont
fait commettre tant d'injuftices
aux plus grands Critiques :
Il ahonte d'avoir penſéautrement
que ces Perſonnages
qu'il revere , il rougit à la vûë
du Livre qui l'a féduit , il ſe
diſſimule autant qu'il le peur ,
pour
GALANT. 17
९
pour ſe foulager l'impreſſion
qu'il luy a faite , il le relit dé
terminé à le trouver mauvais ,
il eſt en garde contre le plaifir
humiliant que luy a fait la premiere
lecture ; les mêmes chofes
repaſſent ſous ſes yeuxavec
les couleurs qu'il leur a deſtinées
, tout l'ennuye , tout le
revolte dans ce même Livre
dont la veille il falloit ſes de-
Je n'aypas de peine à deviper
comment vous aurez été
affecté de l'Iliade de Monfieur
de la Motte , &de fa Differration
critique ſur le Poëme
Mars 1715. B
18 MERCURE
Original ; le goût que je vous
connois , m'eſt garant que
vous les aurez lûs avec grand
plaifir : Mais quandvous ſçaurez
combien de Scavans Te
reuniffcht contre l'un &l'au
tre Ouvrage, vous éprouverez
peut eſtre envous la révo
lution que je viens de décrire.
Non Monfieur nonne
foyez pas infidele àvos lumie
res , oſez penſer par vous mê
me , & ne prenez point l'ordre
de ces ſtupides Erudits quř
ont prêté ſerment de fidelité à
Homere,deces gensfans ta
116
lens &fans goût , qui ne ſçaGALANT.
19
vent pas ſuivre le progrés des
Arts&des Talens dans la ſucceffiondes
fiecles; de ces Scoliaſtes
fanatiques qui entrent
dans une eſpece d'extaſe à la
lecture de l'Iliade Originale ,
où l'Art naiſſant n'a pu donner
qu'un eſſai informe ,&qui
n'apperçoivent pas dans les
travauxde noſtre âge le merveilleux
accroiffement de ce
même Art.
Vous voyezdans cePrelude
que cette eſpece de Sçavans
a pris parti contre Monfieur
de la Motte , cela fait un
grand peuple ,le Createur en
Bij
20 MERCURE
beni l'engeance : Mais que fait
ici le nombre ? Monfieur de
la Motte a bonne caufe ,&
tous les talens qu'il faut pour
la ſauver d'inſulte : Il eſt d'ailleurs
de vrais Sçavans inacceffibles
à laprevention , chez qui
les Ouvrages anciens & les
Ouvrages modernes font en
égale confideration , qui reconnoiſſent
les beautez & les
défauts des uns & des autres
avec une égale equité ; J'en
ſçay chez qui la paffion ne
s'empare jamais des droits du
goût& de la raiſon: Voila les
ſeuls Oracles que doit confulGALANT
22
1
terunAuteur : Ils ont prononcéenfaveur
de lanouvelle Iliade
: Elle vaincra la jalouſe rage
des Confederez , & paffera à
la poſterité comme unOuvrage
digne tout à la fois & de
fon Autcur & de noftre
fiecle..
Laiffons crier lesAdorateurs
d'Homere , ils feront moins
de mal que de bruit ; il eſt
bienjuſte aprés tout que M.
de la Motte pardonne quel
ques excés àde pieux Fanati
ques qu'ils'aviſe de venir trou
bler dans leur culte.
Je connois la plupart de
22 MERCURE
ees Partiſans outrez d'Homere,
ce ſont debonnes gens qui
nés ſans genie , & ſe ſentans
incapables de créer en aucun
genre ,ſe ſontretranchez dans
la plus profonde étude de la
LangueGrecque ; ils ontdevoré
avec fatigue les Ouvrages
d'Homere, ils ont vûce Poëte
celebré d'âge en âge par des
Auteurs illuftres juſqu'à nos
jours :A la vûëde tant d'hommages
prodiguez àHomere
avec continuité durant trois
mille ans , ils ont eſté ſaiſis
d'un faint reſpect pour ce
grand homme , ils luy ont
GALLAANNTT.. 23
voué une eſpece de culte , ils
lifent tousles jours fon divin
Poëme , ils lelifent avec deliees,
parce qu'ils le lifent avec
une foy vive : Ils font dans
un raviſſement confus, ils font
enchantez ,non des beautez
distinctes qu'ils découvrent
en effet dans leur divin textes
mais des hautes merveilles que
leur foy leur dity être cachées.
Nous avons vû le vicil Arifto.
te honoré d'un pareil culte :
durant plus de deux mille ans
il a tenu le fceptre philofophi
que,ſes ſophimes les plusobf
curs étoient autant d'Oracles ,
24 MERCURE
C
à l'autorité deſquels la raifon
des Philoſophes cedoit fans
murmure. Un Peripateticien
s'imaginoit avoir la clefdes
myſteres les plus fecrets de la
nature , il répondoit à toutes
queſtions avec une complai-
Lance ſuperbe , parce qu'il ré
pondoit comme fon infaillible
MMaaiiſlttrree : Leshonneurs rendus
au divin Ariſtore durant une
filongue ſuite de fiecles , ne
luy permettoientpas de foupçonner
qu'il fut échappé quel
quechoſe aux lumieres de ce
grand homme: Lorſqu'on demandoit
à unPeripateticien les
caufes
J
GALANT.
cauſes phyſiques de la vertu
l'Aiman , ou de l'effet pretendu
ſympatique de la poudrede
Vitriol , il répondoit avec le
bon Ariftote : Il y a dans l'Aiman
& dans le Vitriol calciné
certaine qualité occulte qui
produit les effets qui vous furprennent.
Ce ſeroit traiter Ariftote
d'imbecile , que de pretendre
qu'il eût donné cette réponſe ,
pour toute autre choſe que
pour l'aveu formel de fon
ignorance ſur la difficulté propoſée;
car avoir recours à une
qualité occulte , c'eſt indiquer
Mars 1715. C
26 MERCURE
une cauſe quelconque qu'on
ne connoiſt point , dont on n'a
pas d'idée.Je croy donc devoir
faire honneur à Ariftote de
fon humble réponſe : Mais
comment ſauver du mépris
ces zelez Sectateurs, qui penfoient
que leur Maiſtre donnoit
à la difficulté une veritableſolution?
Ils s'imaginoient
donc voir clairement la cauſe
de l'effet en queſtion ; ils
croyoient même la faire fentir
aux autres , en leur difant formellement
avec Ariftote ; la
cauſedecet effet eſt une qualité
occulte ,ou ce qui revientau
GALANT. 27
,
même, la cauſe de cat effer ne
nous eft pas connue. Lorfqu'un
Diſciple ofoit demander
à ſon Maiſtre ce qu'il entendoit
parqualitez occultes ,
ce Maiſtre infultoit à ſon peu
de ſagacité , luy rendoit en
nouveaux termes l'équivalent
du myſtere ,&forçoit l'amour
propre da Difciple à croite
qu'il avoit enfin faifi lemotde
1Enigme.
C'eſt ainſi que tous nos Phyficiens
abufez par l'ancienne
réputation d'Ariftote , bornoient
leur ambition à l'étude
deles Ouvrages,& croyoient
Cij
28 MERCURE
rendre bon compte des operations
de la nature en alleguant
les fombres fubtilitez
de leur Maiſtre .
Il ya cu de tout temps des
eſprits indociles à l'erreur la
plus accreditée : combien de
gens ont ſenti dans tous les
temps que la Phyſique d'Arif,
tote n'étoit qu'un amas confus
de mots deftituez de ſens : mais
comment ofer hazarder une
pareille verité ? N'étoit- il pas
plus fage qu'ils receüilliſſent
cux-mêmes les honneurs injuſtes
que l'humaine imbecillité
déferoit à cette fauſſcéruGALANT.
29
dition , que de s'attirer par leur
indifcret aveu les outrages
d'un grand peuple , que l'intereft
& l'aveugle prevention
rendoient inconvertibles?d'ailleurs
, pour ofer reprocher à
F'Univers fon orgueilleuſe
ignorance , il falloit pouvoir
mettreleshommes ſur lestra
ees de la verité , & payer l'injure
par un bienfait équivalent.
Pour un projet auffi
grand , il ne falloit pas un
homme moins grand queDef
cartes ; ce merveilleux genie
ayant jetté les yeux fur les
Ouvrages d'Ariſtore , il en
Cij
30 MERCURE
ſentit toute l'indigence. En
vain le prejugé luy montroit
dansun vaſte éloignement le
Prince des Philoſophes recevant
ſucceſſivement les hommages
de tous les fiecles ; la
Cenſeur incorruptible détour
noit ſes yeux de ce vain faſte ,
&jugeoit l'Oracle univerſel
du genre humain,non ſur les
témoignages de ſes credules
Adorateurs; mais ſur ſes Ouvragesmêmes.
Il ſentit combience
Philoſophe étoit éloignéde
la verité. Il n'endemeura
pas là , il la chercha luymême
avec la genereufe con
GALANT. 31
fiance que luy donnoit fon
genie immenfe. Il la trouva
enfin ; un nouveau ſyſteme
de Philofophie ſe montre , un
nouvel art , ou plutôt le ſeul
art de raiſonner s'introduic
peuàpeudans les Ecoles : Les
Sectateurs obſtinez de l'erreur
fe liguent en vain pour combattrel'évidence
;on perſecute
celuyquia ofé éclairer fon
fiecle ; le mal eſt ſansremede ,
lescriminelsOuvrages que l'on
condamne feront les delices
desraces futures , c'eſt par ces
Ouvragesmêmes que les hommes
feront dorénavant for-
C iiij
32 MERCURE
mez: Encore quelque temps ,
& tous les fuffrages leréünilfent
en faveur du Philoſophe
moderne.
Cerems eſt venu, Monfieur,
la ſecte opiniâtre d'Ariftote
eſt enfin éteinte;il eſt peut être
encore au fond des Colleges
quelques vieux Peripateticiens
quimourront impenitens,laifſons
les mourir en paix.
Ne voyez vous pas,Monfieur
dans l'hiſtoire du long regne
d'Ariftote , l'image de celuy
d'Homere ? La chûte de celuylà
ne vous fait- elle pas pref
ſentir la chûte prochaine de
1
GALANT. 33
88
celui ci ? La cauſe de M. de
la Motte n'eſt aſſurément pas
moins victorieuſe que celle
de Descartes : le prejugé ne
parle pas plus haut en faveur
de l'un qu'il ne parla autrefois
en faveur de l'autre;
Mide la Motte en ſera quitte
aprés tout pour quelquesbons
mots pedanteſques qu'il luy
faudra eſſuyer de la part de
nos Scoliaftes : c'eſt avec ces
armes victorieuſes qu'ils ont
coûtume de combattre lesRivaux
d'Homere , de Theocri
te,&de Pindare : Tout Moderne
qui a l'infolente teme34
MERCURE
rité d'entrer en lice avec ces
vieux Athletes , eft digne ,
felon ces Meſſieurs , d'un ſouverain
mépris : Les premiers
hommes du fiecle ſont ceux
qui ſçavent le Grec : tel ſe
croit un Homere , parce qu'il
entendHomere dans lalangue
originale , le divin Poëte im.
penetrable aux autres hommes
revit en luy, il eft juſte
qu'on le reſpecte en luy: Voilà
donc deux hommes transformez
en un feul ; fi vous
dites du mal d'Homere , vous
contriftez ſon Synonime ;
vous le careſſez au contraire fi
GALANT 3'5
vous celebrez le divin Poëme,
Voilà la folle illuſion qui
allume le zeledes Homeriſtes;
mais le plaiſant eſt que le Publicait
filongtems ſervi cette
même illufion. On étoit penetré
de reſpect à la vue d'un
Pedant , dont tout le merite
étoit de connoiſtre , aimer ,
& fervir le bon Homere ; on
rendoit à l'idolâtre les hommages
acquis à l'Idole ; on ne
jugeoit alors du merite d'Homere
que ſur la foy des acclamations
pieuſes de les Ado.
rateurs Combien peu degens
ſcavent la Langue Grecque ?
1
36 MERCURE
La divine Iliade n'eſtoit en
tendue que des Erudits , on
leur envioit avec reſpect ce
dépôt ſacré ; ils infultoient
impunément à nos meilleurs
Ecrivains , l'injusticeleur tournoit
même à honneur , parce
qu'on ſe perfuadoit que les
beautez modernes comparées
par eux aux merveilles anti
ques , leur devoient faire une
impreſſion moins vive.
Noſtre erreur dureroit encore
, ils ſcroient encore les
objets de noſtre reſpectueu
fe jaloufie , ſi Madame Da-
Gier ne nous eût deſfillé les
GALANT. 37
yeux , en donnant une Traduction
fidele du myſterieux
Poëme.
Chacun cherche dans l'élegante
Traduction le genie
élevé d'Homere,ſon choix riche
, fon goût infaillible ; on
s'attend à reſſentir , à quelquechoſe
prés, ceraviſſement
délicieux que le Texte cauſe:
mais je ne ſcay par quelle fatalité
le Lecteur tombe dans
un ennui mortel.On trouveà
laverité de temps à autre des
traits vifs , des images heureuſes
, des recits ornez ; mais une
ſi petite meſure de beau ne
38 MERCURE
paye pas , à beaucoup prés , le
Lecteur de tant d'abſurditez
pueriles, de tant de baſſeſſes ,
de tant de froideurs qui font
un contraſte dominant dans
ce tout monstrueux.
Nous ofons donc à preſent
juger de l'Iliade; cette merveille
tant vantée eft tout au
plus un beau monſtre , né,
pour ainſi dire , du ſeul inftinet
d'un homme fuperieur ,
jedis d'unhomme ſuperieur ,
car ſi l'on fait attention au
fiecle groffier dans lequel nâquit
Homere, ſi l'on a égard
auxmoeurs ruſtiques qui reg-
5
CALANT.
1
39
*
noient alors , fi l'on ne perd
pas de vue l'impoffibilité morale
d'atteindre la perfection
dans un eſſai hazardé ſans le
fecours des regles & des
exemples , on jugera Homere
un grand genie , & le premier
homme de fon ſiecle ruſtique,
enmême temps qu'on jugera
fon Poëme tres defectueux
pour un fiecle auſſi éclairé que
le nôtre.
C'eſt ainſi que M. de la
Motte dans ſa Differtation
critique diftingue l'Auteur &
Ouvrage. Homere auroit
peut être atteintla perfection,
s'il fûc nédans le fiecle d'Au
40 MERCURE
guſte ou dans le noſtre; mais
né dans des temps où l'Art ne
s'étoit point encore montré
n'eſtant guidé par aucunes
regles , éclairé par aucuns
exemples , on luy doit tenir
grand compte de ſon Poëme ,
tout monstrueux qu'il eſt.
L'hommage perſonnel rendu
à Homere ne fatisfait pas
ſes Adorateurs , ily va de tour
pour eux de ſauver du mépris
l'Ouvrage même,ils l'ontunanimement
vanté comme une
merveille audeſſus de tout effort
humain. S'ilspaſſent condamnation
fur les abſurditez
impertinentes
GALANT. 4
impertinentes que reprend
Monfieur de la Motte,les voilà
livrez à tout le mepris dont
ils font dignes : Comment
d'un autre côté ſe reſoudre à
ofer défendre tant de miſeres
que décele leur Traduction ?
Dans cette étrange perplexité,
ils ſe ſont aviſez d'un expedient
ingenieux , à la faveur
duquel ils comptent eſquiver;
ſuivons-les.
Il eſt vray , diſent- ils , que
ſi l'on juge d'Homere par la
Traduction de Madame Dacier
, quoique la plus élégante
&la plus fidele qui ait paru ,
Mars 1715. D
42 MERCURE
on ſera à peu prés d'accord
avec Monfieur de la Motte ;
mais il faut bien ſe garder de
juger du Texte original par la
Traduction Françoiſe : nôtre
Langue eſt impuiſſante par
elle-même à rendre la force ,
l'énergie ,la noble harmonic
des termes Grecs, elle manque
de ces tours heureux , de
ces expreſſions énergiques qui
nous charmentdans le Grec,
nous ſentons la force de ces
expreffions & la nobleſſe de
ces tours; mais nôtre Langue
indigente nous refuſant de
juſtes équivalents , nous baif
:
GALANT . 43
fons le ton pour nous exprimer
en François
Je veux bien paſſer pourun
moment à ces Moffieurs leur
faufſe ſuppoſition , que pourroient
ils en conclure ? Cela
prouveroit tout au plus quela
Traduction jetteroit quelquefois
du froid dans les recits,
qu'elle ofteroit de la chaleur
aux ſentimens , de la vivacité
aux penſées , qu'elle ne rendroit
pas l'équivalent de la
pretenduë harmonie de l'Original
: mais Monfieur de la
Mottenejugepoint de l'Iliade
àces égards , il veut bien ſup-
1
Dij
44 MERCURE
poſer les expreſſions Grecques
d'une force & d'une élegance
infiniment ſuperieures à la
Traduction. De quoi juge- t-il
préciſement ? de l'Historique
du Poëme ; j'appelle l'Hiſtorique
dans un Poeme, les faits,
les évenemens exprimez en recit
, ou mis en action. M. de la
Motte examine donc la fable
generale du Poëme , l'action
principale , l'ordonnance de
Ouvrage , les épiſodes ; il
examine les moeurs , les caracteres
de ſes Heros , dont il jugepar
leurs paroles& par leurs
actions .
:
GALANT 45
Voilà ,Monfieur , les ſeules
choſes dont Monfieur de la
Mottea ofé juger ſur la foyde
la Traduction ; celle de Madame
Dacier avoüée par tous
les Sçavans Grecs , n'a pû le
tromper ſur l'Hiſtorique , elle
rend sûrement Homere , elle
le fuit dans ſa courſe , elle
bronche avec luy , ſe releve
avec luy : enfin Madame Dacier
n'a rien imaginé d'ellemême
dans ſon Ouvrage , elle
a compté rendre preciſément
fon Original ; fi elle a prêté
quelquecharité àHomere , les
Grecs n'ont qu'à la déceler
46 MERCURE
en ce cas , la Critique de
Monfieur de la Motte tombera
ſur Madame Dacier ; mais
je ſerois bien garand pour elle
qu'aucun de nos Grecs ne
ſera affez hardi pour ofer démentir
par écrit ſa Traduction
, aucun d'eux ne luy difpute
l'honneur de poffeder
avec ſuperiorité les fineſſes de
la Langue Grecque, ellea entendu
Homere autant qu'on
lepeut entendreaujourd'huy,
elle ſçait beaucoup mieux encore
la Langue Françoiſe ;
le a rendu le plus élegamment
- qu'elle a pû dans noftre Lane
elGALANT
47
gue , ce qu'elle a vû , penſé &
ſenti en liſant le Grec; cela me
ſuffit,j'ay l'Iliade en ſubſtance,
ainſi c'eſt ſur Homere même ,
&non fur la ſeule Traduction
, que portent les Remarques
Critiques de Monfieur
de la Motte , qui n'appuyent
que ſur des choſes étrangeres
àcette élegancepretendue des
termes originaux , & à certaine
harmonie attribuée au
fon de ces termes .
Mais revenons à la ſuppoſition
de nos Advertaires . Eſt il
bien vray que noſtre Langue
foit infericure à la Langue
1
48 MERCURE
Grecque ? Eſt il bien vray que
la Langue Françoiſe ne ſuffife
pas à rendre parfaitement les
grandes idées , les hauts fen
timens ,les paffions heroïques,
les vivacitez galantes , les faillies
ſatyriques , les naïvetez fines?
A-t-elle mal ſerviàces dif
ferens égards,Corneille, Racine,
Moliere,Deſpreaux,laFonraine
? Cette Langue n'a-t-elle
pas auſſi ſon harmonic comme
la Grecque : Quand nous
liſons nos bonsOuvrages, foit
de Profe , foit de Poëfie , n'éprouvons
nous pas un fentiment
confus de plaisir , que
nous
GALANT. 49
nous attribuons au fon pretendu
harmonicux des exproffions
?
Il peut bien arriver quel
quefois que telle expreſſion
Grecque qui renferme un
grand ſens , ne pourra être
Tenduë en François que par
pluſieurs expreffions reünies ;
mais il arrivera quelquefois
auſſi qu'une penſée exprimée
par plufieurs termes Grecs ,
pourraêtrerenfermée enFrançois
dans des limites plus étroites
, enſorte qu'il y aura
compenfation juſte.
Mais quand il feroit vray
Mars 1715. E
50 MERCURE
que la Langue Grecque feroit
par elle-même moins diffuſe
que la Françoiſe , en pourroiton
conclure que la Langue
Françoiſe ne pourroit produire
en nous le ſentiment qui
naît de la préciſion ? Nous accordons
à un Ouvrage François
le merite de la préciſion ,
forſque nous ne fentons pas
la poſſibilité de renfermer en
moins de paroles le fens de cer
Ouvrage , nous ne comprons
pas les ſyllabes, ce calcul nous
importe peu. Je vais tâcher de
me faire entendre.
Je ſuppoſe l'Iliade écrite
1
GALANT. σε
avec l'élegance & la préciſion
tant vantées , je ſuppoſe enſuite
qu'on vânt à demander à
Homere en quoy confifte
l'un & l'autre merite de ſon
Ouvrage , il diroit , pour donner
l'idée de l'élegance , qu'il
a employé dans ſa Langue
les tours &les expreſſions les
plus propres à repreſenter ſes
idées , & à peindre ſes ſentimens
; & fur la préciſion ,il
diroit qu'il n'a pas eſté poffible
de rendre en moins de
paroles le ſens de fon Ou
vrage.
Si Homere avec ſon même
Eij
S. MERCURE
genic, & fon goût, étoit né de
nos jours ,& qu'ayant conçu
fon Iliade , il nous l'écrivit en
François, qu'il poffedât noſtre
Langue comme il poſſedoit
autrefois la ſienne , fans doute
il employeroit les expreffions
Françoiſes les plus propres à
rendre ſon ſens ,& il s'exprimeroit
avec le moins de diffuſion
qu'il luy ſeroit poſſible :
Ne ſentez vous pas qu'alors
il ſeroit autant frappé de l'élegance
& de la préciſion qu'il
auroit atteint dans noſtre Idiome
, qu'il le fut autrefois de
l'un & l'autre merite, qu'il
:
GALANT. 5
atteignit dans le fien ?
Si Racine avec ſon genie &
ſes lumieres acquiſes ,fut né
dans le fiecle d'Homere , &
qu'il eût écrit en Grec lesTragedies
que
gedies que nous avons de luy
dans nôtre Langue , il auroit
fait dans cette Langue le choix
heureux qu'il a fait dans la
noltre ,& fon ſtyleGrec auroit
fait preciſement en Grece la
même fortune que fon ſtyle
François a fait chez nous.
On ne ſçauroit dire qu'une
Langue ſoit moins propre
qu'une autre à la vraye peinture
des penfécs & des ſenti
i
E iij
$4 MERCURE
mens ; les mots ne ſignifient
sienpar eux-mêmes , c'eſt le
caprice arbitrairedes Nations,
quides fons articulez a fait des
ſignes fixes , au moyen defquels
les hommes ſe puffent
communiquer reciproquement
leurs penſées ; chaque
Nation aſes ſignes fixes pour
repreſenter tous les objets que
fon intelligence embraffe.
Qu'on ne diſe donc plus que
les beautez qu'on a ſenties en
lifant Homere
, ne peuvent
être parfaitement renduës en
François. Ce qu'on a fenti
oupenſé ,on peut l'exprimer
GALANT. 55
avec une élegance égale dans
toutes les Langues ; & chaque
Langue vous fournira
les expreſſions uniques pour
caracteriſer quelque penſée ,
quelque ſentiment que ce ſoit,
&pour en fixer le degré de
vivacité ou de nobleffe. De là
je conclus que fi Madame Dacier
a ſenti dans l'Iliade autant
de merveilles qu'ellele publie,
elle nous a dû rendre toutes
ces merveilles en François avec
une élegance équivalente à
celle du Texte.
Il m'eſt tombé depuis peu
dans les mains une Traduction
E iiij
'S6 MERCURE
en profe de la Tragedie An
gloiſe , intitulée Caton. Cette
Traduction , quoiqu'inélem'a
donné une tresgante
,
haute idée de l'Original. Je
voy dans le Poëte Anglois la
grande partie qui caracteriſe
noſtre Corneille . Je n'ay rien
vû de plus grand au Theatre
que le caractere de Caton ;il
eſt vrayque l'Auteur ne conduit
pas ſon action avec fineffe,
il l'interromt même par des
Amours Epiſodiques d'affez
mauvais goût ; mais à travers
ces défauts , je voy le grand
Poëte,je voy unhomme illuf
1
GALANT. 57
tre , digne d'eſtre envié à ſa
Nation
D'où vient qu'en lifant l'élegante
Traduction de Piliade
par Madame Dacier , j'ay
une ſi petite idée de l'Original ?
j'en ſçay la raiſon; c'eſt que
* le Poëme Original porte un
fond ſi bizarre , fi confus , fi
abfurde , que la decorationdu
ſtyle le plus riche dans une
Traduction fidele , ne peut
défendre le Lecteur du froid
mortel, del'infupportable en
nui que ce miferable fond
traîne à ſa ſuite.
Il n'y avoit qu'un moyen
58 MERCURE
1
de faire goûter l'lhade, en
François , c'étoit de compo.
fer un Poëme Original , pour
ainſi dire , qui cût pour fujet
la fameuſe Guerre de Troye ,
d'oſter à l'Histoire monftrueц
fed Homere tant de traits qui
bleffent nos moeurs , qui re
voltent noſtre credulité ; de
déguifer engrand lebas merveilleux
qui anime l'Iliade ,
d'en corriger les Epiſodes
quelquefois ingenieux , mais
toûjours défigurez ; & de porter
àunhautpoint d'élevation
les caracteres bizarres des He-
#osGrecs& Troyens : en un
GALANT. رو
mot, il ne falloit rien moins
que le grand genie , la ſage
hardiefle , & les riches reffources
de Monfieur de la Motte ,
pour nous traveſtir le Monftre
Grec , de maniere que
loin de nous déplaire , il charmât
nos regards.
1
Vous voyez , Monfieur ,
que je penſe hautement de
Monfieur de la Motte ; mais
je croy qu'il eſt du devoir
d'un honneſte homme de dire
toûjours à ſes perils , tout ce
qu'il penſe àl'avantage d'autrui.
Je parle toûjours des
bonsAuteurs vivans , comme
60 MERCURE
jeme perfuade que la poſterite
deſintereſſée en parlera. Il n'y
a pas moins de baſleſſe que
d'injuſtice à diſſimuler l'eſtime
qu'onn'a pûrefuſer à un hom
me ſuperieur. Adieu , Monſieur
,je croy avoir fatisfait à
ce que vous exigez de moy.
S'il paroiſt quelque nouveauté
dans la ſuite , j'auray fon de
vous en faire part. Je ſuis ,
Monfieurt
Je vous promis le mois paffé
un examen de la Tragedie
de Caton , j'avois déja même
fait fur cette piece prefque autant
de remarques qu'il en fal
GALANT. 64
loit pour vous apprendre ce
que le public en penfe ; &
j'étois enfin déterminé à les
faire imprimer , lorſque j'ay
receu la Differtation ſuivante.
Quoyque j'aye ſenti des differences
affez confiderables entre
mes ſentimens & ceux
qu'on vient de m'envoyer ,
j'aime cependant mieux vous
faire part des raiſonnements
des autres que des miens. Sauf
neanmoins à vous , Meffieurs,
àm'ordonner de vous entretenir
à ma mode , quand il
vous plaira m'obliger à le faire .
Vouspourrez en attendant re
62 MERCURE
cevoir comme vous lejugerez
à propos , le Paralelle que je
vous preſente.
PARALELLE
de deux Tragedies nouvelles ,
dont la mort de Caton est le
Sujet : l'une est Angloise de
Monsieur Addison ; l'autre
Françoise de Monfieur Defchamps
.
r
LETTRE
à Mylord * * *
Vous vous plaignez , Mylord,
fort vivement , que M.
GALANNTT.. 63
Dacier ait decidé qu'il ne faut
pas attendre des Anglois une
bonne Tragedie ; & qu'il les ait
crû incapables d'obſerver les
regles d'Ariftote : comme les
jugemens de M. Dacier ne
ſont pas ſouverains , qu'on en
peut appeller ,& qu'on en appelle
ſouvent ; touché de vos
plaintes , Mylord , j'ay examinécette
déciſion, elle m'a paru
auſſi fauſſequ'elle eſt injuricuſe
à la Nation Angloiſe. Les
Anglois ſçavent la plupart
affez de François pour profiter
des remarques de M. Dacier
fur la Poëtique d'Ariftote.
64 MERCURE
Ceux à qui la connoiſſance diu
François manqueroit ou qui
feroient détournez de ſe ſervir
de cesſçavantesremarques par
la diſgrace du pauvre de Trie,
ont le Commentaire Latin de
Goulſton , un de leurscompatriotes
, qui peut aſſurement
leur tenir lieu de celuy du
Grammairien François.
Vous ne ſçavez pas peuteſtre
ce qu'il en coûta à de
Trie pour s'eſtre rempli de
l'eſprit de M. Dacier : fitoft
que ſa Poëtique parut , de
Trie quitta tout autre Livre, il
conçût d'abord ungrand mépris
GALANT. 65
pris pour Corneille , ilmepriſa
Racine un peu moins ; mais il
mépriſa extrêmement la France,
qui les avoit admirez tous
deux.Le Diſciple de M. Dacier
diſoit des François ce que ſon
Maître a ditdes Anglois ; nous
manquions à ce qu'il afſuroit
d'une bonne Tragedie , & par
pitiépour ſa Nation il voulut
luy en donner une parfaite ;
il choiſit pour ce ſujet les Heraclides
: tout fat reglé , compaſſe
ſur les remarques de M.
Dacier , la piece fut joüéc ;
mais elle ne fut joüée qu'une
fois,& le public gâté parCor-
Mars 1718. F
66 MERCURE
neille n'eût mall z d'érudition
pour goûter la nouvelleTragedie
, ni affez de patiencepour
la ſouffiir. De Trie ſe plaignic
de ſon guide , il ne ſe plaignoit
pas d'Ariftote , Corneil
le l'avoit lû ; mais Corneille
n'avoit point lû M. Dacier
&de Trie l'avoit trop lû.
Vos Poëtes , Mylord, évite
ront un pareil malheur , ils
fontchoquez du mépris que le
Grammairien François a fait
deleur Nation ,& ils ont raifon
d'en eſtre choquez ; appartient
il à un homme fans
gouft pour le Theatre ,fans
GALANT. 67
connoiffance du Theatre Anglois
deprononcer qu'il nefaut
pas attendre des Anglois une bonne
Tragedie ; s'il avoit penetré
legenieAnglois , il ſeroit convaincu
qu'il eſt tout tragique ,
&qu'il n'y a pas peut eſtre de
Nation plus capable de donner
aux pieces de Theatre , le
terrible des pieces Grecques ;
d'ailleurs la Langue Angloiſea
une force ,une abondance ,
une liberté qui convient au
Theatre; il faudra, je l'avouë ,
queles Anglois captivent un
peu leur imagination fougueude
ſous le joug des regles ,
Rij
68 MERCURE
qu'ils ne ſe permettent plus
de Metaphores outrées , qu'ils
prennent garde de tomber
dans certaines baffeffes que les
Poëtes Grecs n'ont pas affez
évitées ; qu'ils ſe défaſſent des
idées romaneſques , s'ils parviennent
àſe corriger de ces
défauts ,&ils y parviendront:
le Theatre Anglois égalera le
Theâtre François , il ne l'a pas
encore égalé , ſouffrez que je
lediſe , ſouffrez même que je
le prouve par un Paralelle du
Caton Anglois de M. Addiſon
*&du.Caton de M.Deschamps.
Le Caton François a cité favor
-
GALANT. 6,
rablement receudu public, jamais
piece n'a eu en Angleterreun
fuccés pareil à celuy du
Caton Anglois.
Je ne puis done mieux établir
la ſuperiorité du Theâtre
François fur le Theatre Anglois
qu'en montrant que M.
Addiſondoit ceder à M. Defchamps.
Je ſuis ſi perfuadé de
la bonté de la cauſe que je
deffens & de voſtre équité
Mylord , que je ne veux point
d'autre Juge que vous.
Caton eſt un nom fameux ,
ce grand homme adonné des
exemples fi éclatants de l'a
د
70 MERCURE
mourde la patrie&de la liberté
, qu'on fouff oit avec peine
qu'il n'eût point encore paru
fur aucunTheatre . M. l'Abbé
Abeille a choiſi ſa mort pour
le ſujetd'uneTragedie:tous les
connoiffeurs qui l'ont luë , ou
entendu lire en parlentaveode
grands éloges ; mais l'Auteur
s'obſtine à la refufer au public.
M. Addiſion & M. Defchamps
ont formé en même
temps le deffein de travailler
fur ce beau fujet , & d'abord
ils en ont apperceu la ſecherefſe
Caton enfermé dans les
murs d'Utique ſe tua pour ne
GALANT. 71
,&
pas tomber entre les mains de
Cefar . L'Histoire ne fournit
rien de plus ,& pour remplir
l'étendue d'une Tragedie , il
faut de la fiction& des épiſodes:
nos deux Poëtes ont feinc
en effet ; mais avec cette difference
avantageuſe pour le
François que les épiſodes tiennent
au ſujet , qu'ils en font le
noeud , & qu'ils en produiſent
le dénoüement. Les Epiſodes
du PoëreAnglois ſont abſolu
ment détachez de l'action prin
cipale , ils la cachent,il la
fontdiſparoiſtre affez ſouvent,
en unmot ils ne fervent qu'à
72 MERCURE
fournir des Scenes qui rempliffent
les vuides de la Tra
gedie.
UnecourteAnalyſe desdeux
pieces fera voir ſenſiblement
de défaut dans le Poëme Anglois
, cette beauté dans le
Poëme François.
:
Dans le PoëmeAnglois,Ca
ton eſt renfermé dans Utique
avec peu de Romains &quelque
Cavalerie Numide , qui as
☐ſuivi le jeune Juba. Cefar envoye
propoſer la Paix on la
refufe : il fait marcher ſcs
,
troupes. Caton ſe voyant hors
d'état de refifter,ſe tue.Voilà
coute
GALANT. 73
toute l'oeconomie de l'action .
Voicy les Epiſodes.
Portius & Marcus fils de
Caton aiment Lucie fille d'un
Senateur Romain : Portius
confident de ſon frere qui ne
le connoiſt pas pour fon rival
ſe comporte en homme genereux
fans vaincre ſon amour
&fans trahir ſon frere. Marcus
eſt tué , Portius épouſe
Lucie.
Autre Epiſode également
détaché du ſujet & du premier
Epiſode.
Le jeune Juba aime Marcie
fille de Caton, que Sempronius
Mars 1715 . G
74 MERCURE
Romain aime aufli . Sempronius
eſt un perfide qui veur
trahir Caton. Syphax , Numide,
conſpire avec luy ; ils font
foulever les Romains : Caton
les appaiſe. Syphax propoſe à
Sempronius d'enlever Marcie,
& de prendre les Habits
Royaux de Juba pour executer
ce crime avec moins d'obſtacle,
Juba ſurvient , il tuë
Sempronius , Syphax s'enfuir.
Le Poëme Anglois , comne
on le voit , n'a plus d'unité;
ce font trois Tragedies l'une
dans l'autre , & l'Auteur a fenGALANT.
75
ti luy-même que l'action principale
luy échappoit ; illa rappelle
de tems en tems par les
reflexions que font les Amans
qu'ils auroient autre choſe à
faire que l'amour ,&que dans
un ſi grand peril ils ont tort
de s'amuſer à des converſa
tions galantes..
Le Poëte François a micux
imaginé ſa fable ; il l'a diſpofée
plus habilement.
Caton eſt dans Utique ca
état de ſe deffendre, fi un accident
imprevû ne rompoit
fes meſures ,& par- là ſa fermeté
n'eſt plus un deſeſpoir 1
Gij
76 MERCURE
1
comme dans le Poëme Anglois
; il peur , il doit même
refuſer la Paix. Caton a dans
le Port d'Utique les Vaifleaux
du Roy de Pont ; il a ſesTroucampées
avec les fiennes
pprroocchhee llee Port. Ce n'eſt pas
dans Utique que ſe paſſe l'action
, c'eſt dans un Palais des
Rois deNumidie aſſez éloigné
des murs , pour que Cefar y
puiffe venir en ſeureté fur la
parole de Caton ; l'entrepriſe
de mettre Cefar & Caton en
ſemble ſur la Scene a été une
entrepriſe hardie ; elle a réüli
à M. Deſchamps. Cefar y paGALANT.
77
reſt auſſi grand que le peint
l'Histoire ; incapable d'obéïr ,
digne de commander même
aux Romains Maiſtres de l'Univers;
affez brave , affez ſage,
affez heureux pour les foumettre
par les Armes , affez politique
pour vouloir les foumertre
fans combat; intrepide ennemy
, vainqueur genereux ,
vertueux autant que l'ambition
le permet , ſenſible àl'amour
, mais plus ſenſible à la
grandeur qu'à l'amour.Caton
l'efface un peu , il doit l'effacer
; la vertu doit briller plus
que le vice ,& l'infortune ſou-
Giij
78 MERCURE
tenue avec courage, donneun
nouveau luſtre à la vertu.Phar
nace ce fils de Mithridate fi fa
meuxpar ſes crimes, étoit propre
à ſervir d'ombre à Cefar ,
&à Caton. Le choix de ces
trois caracteres ſibien contraf
tez eſt d'un grand art , l'en
chaînement de la fable mar
queencoremieux l'habileté du
Poëte. Pharnace chaſſe de ſes
Etats par Cefar vient joindre
les reſtesdu party de Pompée.
Arfene crûe Reine des Parthes
attachée au même party par
les engagements qu'avoit pris
fon pere , y vient auffi pour
GALANT. 79
rompre fon mariage projetté
avec Pharnace , & pouffée par
un ſecres instinct qui la porte
vers Caton; c'eſt par leur entreveue
quela piece commence..
La prétendueë Reine des
Parthes est bientoſt reconnuë
pour Portie fille de Caton .
Quand l'Auteur, auroit
hazardé cette fiction fansluy
donnerune exacte vray - femblance,
elle produitde fi beaux
effets,qu'on nepourroit la condamner
; mais l'imagination
de M. Deschamps eſt toûjours
reglée parun jugement ſolide:
tout ce qu'il ſuppoſe pofe convient convi
Giiij
80 MERCURE
à ce que les Hiltonens nous
apprennent : il feint que la
femme de Crafſus avoit emmené
avec elle Portie ſa niéce
encore enfant , que dans la
déroute de Craſſus , Portie devenuë
Eſclave , fut preſentée
au Roy des Parthes ; le rapport
des traits de ſon viſage
avec ceuxde la Princeſſe ſa fille,
ſeul enfant quiluy reſtoit ,luy
inſpire pour Portie une tendreffe
preſque paternelle : la
Princeſſe meurt & le Roy auquel
il étoit important de ne
pas paroiſtre manquer d'heri.
tiers , fait paffer Portie pour ſa
GALANT. 881
fille. Cefar à qui il n'eſtoit pas.
moins important de s'affurer
du Roy des Parthes , vient àla
Cour de ceMonarque , ſans ſe
faire connoiſtre , pour le détourner
d'embraſſer le parti de
Pompée , il ne réüffit pas : mais
il voit la Princeſſe , il l'aime
fans la connoiſtre pour Portie ,
elle l'aime fans le connoiſtre
pour Cefar : on arrête leMariage
de la fauſſe Princeſſe des
Parthes avec Pharnace,le coeur
de Portie n'y peut conſentir :
les crimes de Pharnace & fur
tout l'affaffinat de Pacorus
Princedes Parthes ſon frere ,
82 MERCURE
;
de
dont elle découvre qu'il eſt
auteur,luy ſerventde pretexte
pour rompre : elle a beſoin
L'aveu des chefs du parti de
Pompée , elle vient l'obtenir ,
&elle retrouve ſon pere dans
Caton , & fon amant dans
Cefar. Son Mariage rompu
détermine Pharnace à faire
affaffiner Caton: il le faitpropofer
à Cefar ,l'illustre Romaina
horreur de la perfidic,
du fils de Mithridate,& il avertit
Caton :Pharnace au defefpoir
veut perdre Caton &
Cefar , ſe rendre maître du
lieu dela conference de Por- C.
GALANT. 83
tie & d'Utique. Le peril de
Cefar fait accourir ſes troupes,
Pharnace eft chaſſé : mais les
Romainsqui ſuivoient Caton
ſe teiniffent aux troupes de
Cefar , & Caton n'a plus de
parti à prendre que celuy de
fléchir devant l'ufurpateur
oudeſe tuer :Caton ne poùvoitdans
ces circonstances , en
prendre un autre que celuyde
llaamort.
2
Il faut remarquer , que la
liaiſon des évenemens eft fi
bien menagée , que tout fe
réünit à l'action principale ; fi
l'arrivée de la Reine des Par84
MERCURE
thes ,eſt la cauſe des entrepri
ſes de Pharnace , qui mettent
Caton dans la neceffité de fe
tuër ; c'eſt encore la Reine des
Parthes qui attire Gefar dans
le lieu de la Conference , &
qui l'engage dans le peril. Co
peril , comme onl'avû , attire
dans Ucique les Troupes de
Cefar, & ôre toute refſſource à
Caton; il n'y a pas un évenement
qui n'amene le denoücment
, tousles pas des Acteurs
y tendent , ſi j'oſe m'exprimerainfi.
M. Deschamps l'emporte
donc pour la juſteſſe des EpiGALANT.
85
fodes, il l'emporte encore par
le bel effet qu'ils produiſent ;
le mépris que fait Caton d'un
des premiers Trônes du monde
, Thorreur avec laquelle il
Voit une Couronne dans ſa famille,
font des traits bienpropres
à faire connoître cette
grande Ame : l'amour de Ce
far &de Portie , de la fille de
Caton& du Tyran de Rome ,
intereſſe autrement que la froide
galanterie de Portius & de
Lucie , de Sempronius & de
Marcie ; Caton obligé de la
vie à Cefar , Cefar combattant
pour Caton, font des fi
86 MERCURE
tuations , s'il ſe peut , encore
plus intereſſantes que l'amour
de Cefar &de Portie.
Vous en conviendrez ,Mylord
, la conſtitution de la Fabledans
laTragedie Françoiſe
eſt reguliere , merveilleuſe ,
vray-femblable, intereſſante ,
grande ; a-t- elle ces perfections
dansle Poëme Anglois ?
>Comparons maintenant
nos deux Poëtes par la maniere
dont ils ont ſoûtenu le
caractere de Caton , & ceux
des autres Acteurs ; nous les
comparerons enſuite par les ſituations&
par les ſentiments,
GALANT. 87
car pour l'expreſſion , je ſuis
aſſez équitable pour ne pas juger
de celle de M.Addiſon ſur
une Traduction en profe.
M. Addiſſon & M. Defchamps
ont peint tous deux
Catonau naturel. Dans la piece
Angloiſe l'admiration de
Juba pour Caton, les cenfures
que Sempronius & Syphax
font de l'auſterité de ſa vertu ,
en donnent une grande idée ;
il la ſoûtient par la fermeté au
milieu de la revolte de ſes
Troupes ;par la maniere dont
il parle de ſon fils mort pour
la patrie , par ſa mort ; mais
88 MERCURE
l'oppofition de Cefar neceffaire
pour rehauſſer ſon éclar ,
luy manque dans la Tragedie
Angloiſe , & il y paroît trop
peu ſur la Scene. On ne le
perd point de vûë dans la
Tragedie Françoiſe. Tout ce
qu'il dit porte ſon caractere ,
& tout ce qu'on dit de luy releve
l'idée qu'on s'en eſt formé
dés la premiere Scene. Le
Trône des Parthes mepriſé , la
Paix offerte en vain parCefar ,
Caton abandonné& envelop.
pé des Troupes de Cefar, font
des occaſions où toute ſa vertu
doit paroître , & où elle paroît.
Achevons
GALANT. 89
Achevons le paralelle des
deux Tragedies par la compa.
raiſon des ſituations&des ſentimens.
Commençons par
mettre dans tout leur jour les
beaux endroits de la piece Angloiſe.
Le premier ſe trouve
au commencement de la cin
quiéme Scene du troiſieme
Acte: on arrive juſques là par
des Scenes galantes, inutiles au
ſujet , par des converſations
morales de Portius & de Marcus
, fils deCaton , de Juba&
de Syphax ; par une froideDeliberation
du Senat ; mais il
faut avoüer qu'on eft. frappé
Mars 1715. H
9. MERCURE
de voir le Theatre plein des
Chefs revoltez par Sempronius
, rendus immobiles, atterez
, deſarmez par la preſence
intrepide & le ſage difcours
deCaton.
CATON.
Où ſont ces intrepides fils de
Mars, qui avec tantde bravoure
tournent ledosà l'ennemi ,
qui avec tant d'audaceſe revoltent
contre leur General
SEMPRONIUS à part.
Que le Ciel confondeces ames
laches ! comme ils font étonnez
éperdus!
GALANT 21
CATON.
Perfides ! est- ce ainsi , que
vous voulezflécrir vos lauriers
ternir vostre reputation ? rene
connoiffez vous donc que ce
toit ny zele pour la Patrie, ny
l'amour de la liberté , ny le defir
de la gloire ; mais feulement l'avidité
du butin & l'esperance
de partager les dépoüilles des Villes
,&des Provinces conquifes
qui vous ont conduits ici? Animez
de tels motifs , vous faites
bion de vous joindre aux ennemis
de Caton,&de vous ran
gerſous les Etendars de Cefar.
Pourquoy aije échappé àla mor
Hij
92 MERCURE
fure fatale de l'afpic , & aux
mortelles atteintes des monstres de
l'Afrique pour voir ceque je vois
aujourd'huy ? pourquoy Caton
n'est- il pas mortſans que vous
fuffiez criminels ? voilà ingrats ,
voilàmonfeinpreſtà recevoir vos
coups: que celuy àquij'ayfaitinjustice
frappe le premier. Parlez
.. quel de vous croit avoirſujet
de ſe plaindre , ou s'imagine qu'il
Souffre plus que Caton ? ya t-il
quelque distinction entre vous
moy; sice n'estdans les travaux,
dans les soins dans les veilles ,
dont j'ay la plus grande part?
n'estce pas là toute lafuperiorité
GALANT. 93
que j'ay ſur vous ?
SEMPRONIUS à parr.
Le coeur leur manque : maudits
foient ces traitres ! tout eft
perdu.
CATON.
fr
Avez vous oublié les deferts
brûlans de la Lybie,ſes rochers
Steriles ,ſes montagnes de fable ,
Son air infecté &ſes diverſes
efpeces de ferpens ? qui a été le
premier à frayer un chemin lorfque
la mortſe preſentoit àchaque
pas dans une route inconnie ? ou
qui est-ce quidans une longue&
penible marche étoit le dernier de
L'Arméeàétancherſaſoif, lors94
MERCURE
que ſur les bords d'un ruisseau
que la fortune nous avoir fair "
rencontrer , vous tarifſſiez le conrant
, en beuvant à longs traits.
SEMPRONIUS.
Sipar hazard on trouvoit quelque
petite ſource , & que vous
offriffiez à Caton l'eau vive,
dontàpeine vous aviezpû remplir
un casque , ne la repandoit il
pasfansy toucher ? n'a- t-ilpas
marchéàvoſtre teſte pendant les
plus ardentes chaleurs du jour,
&à travers les müages de pouf-
•fiere ?fon front a-t- il efté moins
exposé que le vostre aux traits du
foleil&àlafueur.
:
GALANT. 25
CATON.
Loin d'ici infames , loin dici .
Allez vous plaindre à Cefar ,
que vous ne pouviezpasfoutenir
les travaux er les fatigues que
vostre General effuye... T
On conviendra que cette
Scene feroit belle,fi Sempronius
n'y jettoit pas un Comique
qui en bannit le ſerieux&
legrandicen'eſtpas ſeulement
en cetendroit que le Poëtes'abaiffe
, la converſation de Juba
& de Syphax , & la mafearade
de Sempronius fentent
un peu la farce. Cette mafcarade
amene une ſituation fort
1
MERCURE
,
,
touchante ; Marcie voyant
Sempronius reveltu desHabits
Royaux étendu mort , le
prend pour Juba ; ce Prince
qui ſurvient eſt témoin de la
douleur de fa maîtreffe , &
par là il apprend qu'il eſt aimé
; mais il ne le connoît qu'a .
prés s'eſtre trompé quelques
moments , & avoir crû que
Sempronius faifoit couler les
larmesde Marcie. Tout ce jeu
de Theatre eſt conduit avec
art , les ſentimens font vifs ,
&l'expreſſiondans laTraduc
tion même paroît ſerrée , animée
&touchante. :
T
GALANT. 97
La Scene douziéme du quatriéme
Acte preſente encore
une belle ſituation : On apporte
à Caton le corps de
Marcus ſon fils, mort pour la
Patric; Caton le plaint , mais
enCaton.
CATON rencontrant le corps
Mort
Te voilà mort, mon fils , mais
zel que je t'embraße ! arrestezmes
amis : placez le devant moy , afin
que mesyeux se repaiffentde ce
Sangtant objet , &que je compte
•Ses bleßures. Quela mort eſt belle,
lorſque la vertu l'accompa-
- gne? qui est ce qui ne voudroitpas
Mars 1715 . I
98 MERCURE
estre à la place de ce jeune homme
? Ab! que ne peut on mourir
plus d'unefois pourſapatrie?mais
pourquoy vous afftigez vous,
mes amis ? je rougirois de hontefi
la maison de Caton eftait tranquille
&floriſſante pendant les
horreurs d'une Guerre Civile..
Portius regarde ton frere, &fouviens-
toy que ta vie n'est pas à
toy , lorſque Rome la demande.
JUBA àpart
Jamais moriel a- t- il fait paroître
tant de fermeté
CATON ば
Helas ! mes amis , pourquoy
pleurez vous une pente particu-
HEQUE DE
-
LYON
ے ہ
GALANT.
liere .C'eft Rome qui deman
larmes : Rome! la Maiſtreſe de
l'Univers; Rome ! Mere feconde
des Heros , & les delices des
Dieux; Romequi humilioit l'orguëildes
Tyrans de la Terre,&
qui briſoit lesfers des Nations ..
Helas! Rome n'est plus .. O liberte
!O vertu !O Patric!
JUBA à part. Il pleure.
Dieux ! quelle integrité! quel
amour de la Patrie ! il a veu
d'un oeil ſec un fils couchédans
les bras dela mort,&ilfonden
larmes pour Rome.
٢٠٠ CATON. 1
Toutceque la vertu Romaine
I ij
100 MERCURE
a dompté , tout ce que le Soleil
éclaire , tout est à Cefar. C'est
pourluyque les Decius fe font
devoüez ; c'est pour luy que les
Fabiusfont morts les armes à la
main; c'est pour luy que legrand
Scipion a fait des conquestes ;
que Pompée même a combattu.
Helas, mes amis ! qu'est devenu
le travaille des Deſtinées ? qu'est
devenu l'ouvrage de tant de
fiecles ?où est l'Empire Romain ?
funeste ambition ! tout est éva
noi, tout estabsorbé dans Cefar !
nos illuftres Ancestres ne luy
avoient rien laiſſé à vaincre que
faPatric!
GALANT. For
L'Auteur Anglois a diſpoſé
fort habilement ſon cinquiéme
Acte :laſeule mort deCa.
ton le semplit , il la fufpend
avec beaucoup d'art ; le commencement
de cet Acte eft
magnifique.
CATONfeul , affis &reveur,
tenant enſamain le Livre
dePlaton de l'Immortalité
de l'Ame , une épée nuëfur la
table.
Cela ne peut être autrement...
Platon tu raiſonnesjuſte! .. Car
enfind'où nous vient cetteflatteufe
esperance , cet ardent defir de
I iij
102 MERCURE
l'immortalité d'où nous vient
cette craintefecrete& cette horreur
interieure du néant ? d'où
vient que l'ameſe revolte contre
cette pensée ? c'eſtlaDivinitéqui
agit en nous ; c'est le Ciel même
qui nous fait entrevoirun avenir
une Eternité. Une Eternité!
idée agreable , og terrible en même
temps ! dans quels mondes divers
& inconnus devons-nous
paffer? quels changemens devonsnous
fubir dans ce vaste infini ?
ce grand objet , cet espace fans
bornes , eft dervant moy : mais des
ombres , des nuages , &des te
nebres le cachent àma venë....
GALANT. 103
de
Jem'en tiens à cecy : s'ily aune
Puißance au deffus de nous ( eg
les merveilles que les ouvrages
lanature étalent à nos yeux ne
nous permettentpas d'en douter )
il faut que cette Puißance aime
la vertu , & ce qui est l'objet de
fon amour ne sçauroit manquer
d'être heureux : mais quand ?
comment?ce monde a étéfaitpour
Cefar!...Jeſuis las de mes incertitudes
: ceci les finira , (mettant
la main fur l'épée ) me
voilà doublement armé ; la mors
&la vie , le poison & Antidotefonten
mes mains : l'un dans
un inſtant tranche le fil de mes
Liiij
104 MERCURE
jours ; l'autre m'apprend que je
fuis immortel. L'ame feure de
fon existence , mepriſe te poignard
brave la mort. Les Aftres perdront
leur fplendeur , la brillante
lumiere du Soleil s'éreindra avec
le tems ; toute la naturefuccomberaſous
le poids des années;mais
mon ame joüira d'une jeunesse
éternelle , & elle ne reffentira
cune atteinte , parmi le furieux
chocdes Elemens , le naufrage de
aula
matiere , &la diſſolution de
l'Univers.
Oppoſons maintenant les
beaux endroits de la piece
Françoiſe aux beaux endroits
ALANT. τος
de la piece Angloiſe. Je vous
avoie que le choix de ces
beaux endroits m'a embarraf
ſe , & que j'en omets beaucoup
qui m'ont charmé , &
qui plairont auxLecteurs peutêtre
autant que ceux que j'oppoſe
aux beautez de la piece
Anglorſe.
Je vous ay fait regarder le
mépris de Caton pour la Couronne
des Parthes , comme
unedes belles ſituations de la
piece Françoiſe. Ecoutez Caton
l'exprimer.
نم
Quoymonfang offre encore un
objet àma haine ?
106 MERCURE
Quoy l'ennemi des Rois eft pere
d'une Reine ?
Dieux !justifi z- vous les crimes
de Cefar?
Voulez-vous attacher les Romains
àfon char?
Mafille par vos foins ne m'estelle
renduë
Que pour marque de haine ,
pour bleßer ma vue ?
Si je ſens du plaisir à rappeller
fes traits,
Son deftin le détruit
en regrets.
le change
Comment me plairoit- elle avee
une Couronne?
Rome me le défend ,fi lefang
GALANT. 107
me l'ordonne.
La nature feroit en ce moment
cruct
D'un pere trop fenſible un Romain
criminel.
Que ma fille renonce à la gran.
1. deurSuprême !
Hatons- nous de fouleraux pieds.
fon Dradéme.
Le reste de la Scene eſt de
même force : le commencement
de la feconde Scene du
fecond Acte ſuffiroit pour faire
connoiſtre Caron.
CATON
Eh bien , Domitius , qu'avezvous
àme dire ?
108 MERCURE
DOMITIUS .
Cefar m'a commandé , Seigneur,
de vous inftruire ....
CATON.
L
Quoy Cefar vous commande?
vous obéiffez!
}
DOMITIUS.
Oüy , Seigneur.
CATONI
Vil esclave , arrêtez , c'ef
affez
C'est trop deshonorer vos glatieux
Ancêtres
Qui n'avoient comme moy ,
qu'eux & les Dieux pour
Maistres.
GALANT. 109 .
Deux vers de la premiere
Scene du troifiéme Acte donnent
la veritable idée de Cefar
Amant.
:
L'amour n'enchaîne pas les
Herosàfon char ,
EtCefar en aimant n'en estpas
moins Cefar.
La Scene ſeconde du troifiéme
Acte , où Portie reconnoît
ſon Amant dans Cefar ,
met l'un & l'autre dans une
fituation touchante . La conference
de Cefar & de Caton
qui ſuit , étoit un endroit perilleux
pour l'Auteur. La conference
deSertorius&dePomHO
MERCURE
2
pée eſt un modele qu'il eſt
preſque impoſſible d'égaler ;
il eſt même plus difficile de
faire parler Cefar & Caton ,
que de faire parler Sertorius
& Pompée : la conference de
Caton & de Cefar a plû cependant
, & plû fi generalement
, que les Critiques les
plus impitoyables n'ont ofé y
toucher : je ne la tranfcriray
pas, vous l'aurez lûë, Mylord,
plus d'une fois , &mille gens
la ſçavent par coeur. 1
Quand on ſe plaint que
M. Deſchamps n'a pas faitCcfar
affez grand , fait- on refleGALANT.
xion à ces fix vers que dit Caton
dans la premiere Scene du
quatrieme Acte.
: S'il nous étoit permis de nous
choifir un Maistre ,
Peut-être Cesar ſeul meriteroit
de l'être;
د
Mais il veut s'éleverſur le débrisdes
Loix.
Afferuir des Heros qui détrânent
lesRois,
Et cette ambition , ce penchant
detestable
Du plus grand des Mortels en
faitleplus coupable.
Quelles fituations que cel
les des deux Scenes fuivantes!
J
112 MERCURE
4
Portie reconnoît qu'elle eft
fine de Caton. Caton reconnoît
que fa fille aime Cefar.
Cefar reconnoît que ſa Maîtreſſe
eſt fille de ſon plus grand
ennemy; que leurs ſentimens
ſont conformes à leur caractere.
Ecoutons- les.
PORTIΑ .
Il est vray , ma naißance &
droit de te ſurprendre ,
Jel'ignoray toûjours , &je viens
de l'apprendre ;
Voy, Cefar , à quel point mon
deftin est affreux ,
Tu m'aimois &mon coeur répondoitàtes
voeux.
Fe
GALANT 13
Je dois en fremißant rougir de
ma victoire,
Etje trouve ma honte où je met-
1
tois ma gloire.
Ah ! devois -je éprouver en ce
funestejour ,
Que l'innocence est peu d'accord
avec l'amour ?
२
CESAR.
MOTAS
Et pourquoy regarder noſtre
amour comme un crime ?
De la haine pourquoy le rendre
la victime ?
C'est unpreſentdu Ciel qui veut
nous reunir.
Mars 1715. K
14 MERCURE
à Portia.
Loinde le mépriſer ,ilfaut l'enà
Caton.
tretenir.
71
Pourquoy nous séparer quandle
Ciel nous affemble ?
àl'un &àl'autre.
Que la paix & Phymen nous
uniffent enſemble.
CATON.
Jedonnerois plutoſt en Sacrifi
ce aux Dieux
Etlefang de ma fille&le mien
àtesyeux.
Cefar ,par cet hymen ne croy
-pas mefurprendre
GALANT5
DinfortuvePompée en devenant
Nepútſegarantir des traits de ta
fureur
Et ce lien facré commenga fon
Mais quandà cet hymen Caton
pourroit foufcrire
Ton coeur infatiable affamé de
N'enferoit pas moins fier , ny
moins ambitieux
Etje me chargerois d'un forfais
Το Πο Daodieux.
La nouvelle de la perfidie
de Pharnace qui veut s'emparet
du licu de la conference
Kij
16 MERCURE
finit ecete belle Scene. Cefar
court s'y oppofer , ce qu'il dit
peint au naturel ſon intrepide
generofité.
CESAR Portia
Ne vous allarmez pas du fors
qui nous menace ,
Fay puni Prolomée&puniray
Pharnace
LeCielferoit en vain des mortels
S'il ne
genereux
les rendoit pas
pas quelquefois
malheureux
Le cinquiéme Acte eſt affûrement
le plus beau de la
piece ; l'action y eft vive ,&
comme Horace le preferit,
GALANT. 117
elle va rapidementà la fin.Ceffaarrrreevviieennttaapprrèéssaavvoir
repouffé
Pharnace : Portic le recoit en
luy demandant : 09
Cefar, est- ce un Romain qui
paroist en ces lieux,
Ou n'est-ce qu'un Tiran qui ſe
montre à mes yeux ?
thaToure cette Scene eft.comparable
aux plus belles Scenes
des Tragedies les plus eftimécs.
Portic offre à Cefar de
l'épouſer , pourvû qu'il laiſſe
Rome libre: Cefar a de la peine
à facrifier ſon ambition à
fon amour. Portie s'en irrite ;
fon tranſport n'est pas fort
18 MERCURE
inferieur àla fureur deCamille
dans l'Horace de Corneille,&
il eſt mieux placé.
PORTIA pul
C'en esttrop , il est remps que
mon courroux éclate ,
Moy- même je rougis de l'espoir
qui te flatte :
S
N'attend pas que t'hymen d'un
que voy
Soüille lapuretédufang qui con
le en moy
Mon coeur defonamour ne triom
phoir qu'à peine
Mais tes cruels refus me livrentà
la barneol
Si ton bras deftructeur met my
GALANT9
jougl'Univers, ١٠
Par uneprompte mortje previendray
tes fers.
Tu ne commanderas qu'àces ames
1
ferviles
Qui t'ont prêté leurs bras dans
lesGuerres Civiles.
Aces perfecuteurs des vertus de
Aces ingrats Romains , quin'en
ontque lenom.
Puißent tes Succeffeurs pour
monteràl'Empire
Chercher avidemment l'un l'autre
àse détruire',
Dufer& du poison emprunter
120 MERCURE
D'un pere vieilliſſant precipiter
les jours ;
Exercerdans lapaix les fureurs
de la guerre ;
Faire un bucher de Rome , un
८
defert de la terre ;
Unir étroitement par un crime
nouveau
Les vivans & les morts dans
le même tombeau ; ८
Par un hymen prophane &des
Liens impies
Epouvanterles Cieux,
lesfuries
&
Et pour voir àplaifir laſource
deteurSang
D'une mere immolée ouvrir le
srifte
GALANT. 121
trifte flanc!
Puiffent tous leurs forfaits eftre
peints dans l'Histoire !
Puiſſeàjamais le monde abhorrer
ta memoire !
Puisse-t- il indigné contre tant
de fureurs
N'accuſerque toyſeul de toutes
ces horreurs !
Cependant les Troupes de
Cefar qui croïent qu'on a
manqué à la parole donnée à
leurGeneral ,& qui imputent
àCaton la perfidie de Pharnace
, fondent fur le peu de
Troupes qui reſtoient àcet illuſtre
Romain ; prêt de tom-
Mars 171,5.
L
122 MERCURE
ber entre les mains des ennemis
il ſedonne la mort. Cefar
arrive trop tard pour l'empê
cher; on apporteCatonmourant
fur le Theatre , ſes dernieres
paroles ſont dignes de
luy ; on les comparera fans
doute avec ceque dit Mithridate
mourant , & Racine
peut-être ne l'emportera pas
fur M. Deschamps de toutes
les voix.
PORTIA.
Ab mon pere ..
CATON
Etouffezd'inutiles douleurs ;
Romeſeuleen cejour doit exciter
GALANT. 123
vos pleurs
Rome preste à perir , noftre chere
Patric
Qui d'un cruel Tiran éprouve la
furic.
PleurezRome ... pour moy mon
destin est trop beau ,
La liberté me ſuit dans la nuit
du tombeau :
Le trépas de Gaton est un choix
volontaire
Le Ciel n'en a pas fait un malheur
neceßaine.
Au milieu des horreurs du plus
cruel destin ,
Fay vêcu glorieux , &j'expire
enRomain.
Lij
124 MERCURE
Souvenez-vous toûjours de qui
vous êtes née.
PORTIA .
Amourir avec vous je mesuis
condamnée.
Vivez.
t
CATON.
PORTIA .
Quoy dans les fers je traînerois
monfort ?
Queje vous doive tout
la mort ?
CATON.
Tous estes libre encor د
nex Utique ,
la vie
abandon
achezde foutenir la liberté publique:
GALANT. 125
Vivez pour fervir Rome ,
que vos pas errans
Cherchent tous les climats ennemis
des Tirans.
L'Espagne maintenant doit eftre
: voſtre azile.
Ereignezàjamais uneflamefervile.
AuSalut del Esatdévoñezvosre
caur,
Que Rome en vostre Epoux trouveun
Liberateur.
Que je revive en vous , que ma
haine implacable
Soit toujours par vos foins aux
Tirans formidable.
Mafille ,approchez vous : dans
Liij
126 MERCURE
८ cet embraſſement
Si nouveau pour mon coeur , fi
doux &ficharmant ,
D'un pere qui des Cieux va quitterlalumiere
د
Mafille, recevez la veriu toute
L entiere.
Leprocés eſt inſtruit , prononcez
Mylord ; je l'ay dit ,
& je ne m'en répens pas , je
confens d'être jugé même par
un Anglois. Au reſte , je n'ay
point eu d'autre intention que
d'exciter entre M. Addiſſon ,
& M. Defchamps , une émulation
qui anime le dernier à
marcher ſur les pas de Cor
GALANT. 127
neille , & qui pouffe le premier
à donner un Corneille à
l'Angleterre.
Même beauté ,tantfoit exquiſe,
Raffafie & foule à la fin.
Il me faut d'un d'autre pain .
Diverſité c'eſt ma deviſe.
Dans les Livres qui netraitent
que d'un même ſujet ,les
Auteurs ontraiſon d'allonger
la courroye'autant qu'ils peu
vent ,pour remplir leut Volume.
Il n'en est pas demême du
mien, les ſujets les plus oppolez
s'y aſſemblent en foule ,
&maintenant chacun à l'envi
Liiij
128 MERCURE
y veut avoir ſa place , il n'y a
pasjuſqu'à la Lune qui y a rétenu
la fienne ,& qui prétend
que Mercure luy rende au
moins douze fois hommage ,
en confideration des douze
viſites que tous les ans elle
rendà noſtre Hemisphere.J'y
confens , Madame la Lune ,&
c'eſt pour l'amour de vous
que je vais à mon ordinaire
conter l'Histoire de ce mois.
S'il faut s'en rapporter à
l'autorité de Fulvius&de Junius,
ces deux Auteurs pretendent
que Romulus impoſa le
nom aux dix premiers mois de
1
GALANT. 129
l'année, dont le premier commençoit
par Mars & finiſſoit
par Decembre. Il l'appella
Martius en memoire de Mars
fon Pere , comme Avril en
l'honneur de Venus Aphrodite,
à laquelle il attribuoit
l'origine de ſes Aycux.
Varroncependant acruque
ce premier mois del'annéeRomaine
n'a reçu le nom de
Martius qu'à cauſe que Mars
étant le Dieu de la guerre ,ils
luydonnoient la premiereplace
par inclination. Ovide en
rend même la raiſon dans les
deux vers ſuivants.
130 / MERCURE
Mars Latio venerandus erat ,
quia prafidet armis ,
Armafera genti, remque, decusque
dabant.
Le premier jour de ce mois
les Dames Romaines fervoient
à table leurs Domeſtiques,
imitant en cela leursMaris,
qui , en Decembre , en
uforene ainſi envers leurs Efclaves
,pendans les Feſtes Sa
turnales.
Elles celebroient cette Fefte
fort religieusement , parceque
felon Feftus, ce fut en ce jour
qu'elles rendirent leur premier
culte dans un Temple dedié à
GALANT. 131
Junon Lucine , Divinité qui
preſidoit à l'accouchementdes
femmes. Selon Servius ce fut
à cauſe de la Paix jurée entre
les Romains & les Sabins ,
par la mediation des Sabines
qui avoient été enlevéespar les
premiers. Les Romains fetoient
également ce jour en
memoirede cettePaix 1
Ce jour & les ſuivans font
encore connus par la feſte dos
Anciles ou Boucliers facrez
que l'on croyoit être tombez
duCiel,du RegnedeNuma,&
que l'on regardoircomme un
gage tutelaire de la Ville de
132 MERCURE
Rome : comme l'on danſoit
beaucoup en cejour , on l'ap
pelloit auffi la feſte des Saliens.
Ces peuples avoient la fuperstition
dene ſe point marier
en ce mois , ou s'ils le
faifoient , ils n'en auguroient
pas favorablement, par la raiſon
que Mars n'avoit pu
feduire Minerve , qui pour
avoir conſervé ſa virginité ,
fut nommée Nerine.
Le 17. de Mars arrivoient les
feſtes des Bacchanales quine le
cedoient point en folies à celles
de noſtre Carnaval.
GALANT. 133
Ceux qui voudront paſſer
pourErudits ,apprendront ici
que ce mois ſe nommoit chez
les Grecs, Munichion.
2. Mais ceux qui ſe contenteront
de paffer pour d'indulgents
Lecteurs du Mercure ,
aimeront bien mieux, que l'intelligence
de l'éthimologie
d'un vilain motGrec , la nouvelle
qu'ils vont lire.
L'INTERPRETE GALANT ,
Nouvelle.
Il eſt des filoux qu'on ne
peut hair ; on doit même ſça134
MERCURE
voir bongré à celuy qui cherche
depuis deux mois àmeri
ter l'altime de Mademoiselle
Lheritier connue ſous le nom
de Thelefille , & par les jolies
choſes qu'ellea donnéesau pu
blic. Les AcademiesdePadoüc
& de Toulouſe luy ont envoyé
avec diſtinction des Let
tresd'Academiciene , quiren
dent ſon fortglorieux. Un inconnu
ſous le nom de M. de
Courpuis qui a voyagé pandant
plus de dix ans dans l'Aſie
, luy a écrit depuis fix femaines
deux Lettres accompagnéesde
petits preſens qu'-
GALANT. 135
elle a reçus comme envoyez
de la partde l'Ambaſſadeur du
Roy de Perſe , & certifiez du
feing contrefait de M. de
Courpuis , Interprete& Secre
taire de ſon Excellence ,&ancien
amy de Mademoiselle
Lheritier , qui feroit fort aife
de ſçavoir à qui elle a l'obli
gation&des Preſents ,&des
Lettres galantes que le faux de
CCoouurrppuuiiss lluuyy a écrites de la
part du Seigneur Ochus. La
premiere Lettre commencée
en ſtile Perfan eft datée du fix
Fevrier. Voicy ce qu'elle con
tient.
136 MERCURE
MADEMOISELLE,
Que la prunellede mesyeux
foit le centierde vos pieds . &
que vôtre renommée brille &augmente
de jour en jour , ainsi que
fait tous les ans le Soleil dansſa
course.
Le grand Sophi , monfouverain
Seigneur&Maistre, ayant
entendu de toutes parts de magnifiques
recits de Loüis leGrand vôtre
Roy , m'a envoyé l'enfeliciter
, &luy rendre les témoignages
d'eftime que meriteſon long
glorieux Regne , &luy en
Souhaiter
GALANT. 157
fouhaiter une longue continuation.
Il m'a chargé de plus de faire
choifir les meilleurs Peintres de
Paris pour avoir les Portraits de
toutes les Dames qui s'ysignalent
par les talens de leur efprit ; il a
déja les Portraitsde feu Meſdames
de la Suſe ,de Villedieu ,des
Houtieres ,&de Mademoiselle
de Scudery , & il attend avec
impatience le vôtre ,Mademoifelle,
&ceux de Mesdames Da
cier , Barbier , &de Mademoifelle
des Houlieres ; ces Tableaux
feront honorez de fiecle en fiecle
dans la Galerie des Sophis , dont
Mars 1715 .
M
138 MERCURE
les fujets naiſſent toûjours avec
une eſtime infinie pourlesMuses.
Lefucre &le caffé étant en
usage chez les Européens comme
chez les Perfans ,j'ay efperé que
vous voudriez bien , Mademoi
felle, en accepter de la part du
plus humble du plus obéiffant
de tous vos ferviteurs ,
Ochus ,Ambaffadeur
duRoy dePerfe.
Par Monseigneur Ochus , de
Courpuis , Interprete
tairedefon Excellence.
Secre-
Mademoiselle Lheritier qui
ne manque à rien , remercia
par lePoëme qui fuit: leCour
GALANT. 139
rier de M.de Courpuis s'engagea
à repaſſer dés le lendemain
chez elle ſur les dix heures
du matin , parce que fon
Maiſtre tres occupé aux dépêches
de Monseigneur Ochus,
ne pourroit pas venir luy même
apprendre le ſort de laLettre
de fon Excellence.
AU ROY DE PERSE.
Augustesouverain des climats
que l'Aurore
Seme defes premiers rubis ,
Lorsquefousfes pompeux habits,
De mille feux divers Phorifon
elte dore
Mij
140 MERCURE
Succeffeur du vaillant Cirus ,
Honneur de l'Orient ; ô Ciel le
puis -je croire?
Quoy mes foibles talens , grand
Roy,voussont connus ;
Du Trône où vous brillez environné
de gloire
Dois-je meflatterpuißant Roy ,
Que vous daignez penseràmoy.
Ilest vray que l'amour que j'ay
pour la Science
Qu'à tout autre plaisir mon coeur
Sçait preferer ,
Peut me permettre d'esperer
La glorieuse bienveillance ,
Dont voſtre ame fublime a daigné
m'honoreri
GALANT. 141
Cettegrande ame encoreafçu confiderer-
Le zele vif , ardent , plein de
tendreffe
Qui m'anime fans cefße
Pour ce Roy modele des Rois ,
Dont nos heureux climats fuivent
les douces loix ;
Heros par fes exploits , comme
par sa fageffe ,
Etqui lefrontornédes couronnes
de Mars
د
1
- Fait triompherla Paix ,les Misſes,&
les Arts ;
Je meflatte donc que le zele,
Que pour un tel Heros mon coeur
fit toûjours voir,
142 MERCURE
Et l'amour ardent &fidele
me fait en tous lieux honorer Quime
le fçavoir ,
Seuls ontformépour moyquelque
bruitpropre àplaire
AuRoy leplusfameuxque l'Orient
reveres
Ces deux justes penchants que
j'ayrecen desCieux
Uniſſent monnomàvosyeux ,
Avecceux deces Heroines ,
Dont les Vers font fi gracieux ,
Dont les lumieres ſont divines .
Daignant ainſi m'unir aux Saphos,
auxCorinnes,
Grand Roy, que vous rendez
mon deftin glorieux
GALANT. 143
Vous, illuftres Dacier, Barbier,
erdes Houlieres, 1
Pour vos doctes pinceaux quelles
riches matieres,
Parun rare avantage on verra
nos portaits
Dansle magnifiquePalai.
D'unRoy de qui leDiademe
Eclate dans tout l'Univers :
Mon eſprit enchantéde cethonneurSuprême
,
6 Vafaire mille efforts divers
Pour s'éleverfans ceffeau-dessus
de luy-même
Et tracerparde brillans traits
De ce Roy genereux l'auguste
bienveillance
:
144 MERCURE
Etla magnificence.
Oüy digne poffeffeur du Trône de
Cirus,
Quand vostre Ambaßadeur ,
tres galant Ochus ,
le
M'enaauurrooiitt uunnppeeuuffaaiirt accroire,
Ma Lyre avec éclat racontant
voſtre Histoire
Fera voiraux mortels parde nobles
accens ,
Que dans le divin art des Filles de
Memoire,
Onaugmentebienſes talens ,
Alors qu'on a cuëilly les doux
fruits de laGloire.
Le faux de Courpuis informé
que fon jeu n'avoit pas
déplû
GALANT. 145
déplû à Mademoiselle Lheritier
, s'en eſt attiré un Remerciment
par les vers qu'elle fir ,
aprés avoir receu de fa partun
ſecond Preſent avec la Lettre
ſuivante datée du deuxiémo
MarsDS
MADEMOISELLE
Il est bien juste quefon Excellencefoit
des premiers à vous affurer
qu'on trouve mille beautez
dans lePoëme que vous avezfait
pour le Roy de Perfe ; il s'écria
dés queje luy en eut rendu leſens
en Perfan. O Kaia verras miris
Mars 1715 . N
146 MERCURE
fordhain Brux gonce , Klos
triſnil hinius s'Rein di Perſas ,
paroles qui veulent dire : O fille
vertueuſe& ſcavantequi connoiſſez
comme moy , la puif.
fance& les belles qualitez du
Monarque qui gouverne le
vaſte Empire des Perſes: Il me
commanda dans le même inftant
de le traduire à la lettre en
Perfan, diſantqu'il n'auroit rien
manqué au plaisir que vous luy
avezfait , si vous euffiez bien
voulu le traduire vous-même ,
vous dont la connoissance pour
toutes les Langues est telleque les
Académies étrangeresſeſontfait
GALANT. 147
honneur de vous donner le premier
rang entre ceux qu'ony reçoit
; c'estfans doute dans vostre
bel ouvrage , Mademoiselle, que
fonExcellence a trouvé des lumieres
& des inſtructions pour
complimenter Loüis le Grand; car
dés qu'il vit ce Heros , il le reconnut
aux traits dont vous l'avez
deſigné dans vostre Poëme,
ſaiſi d'admiration àſa vûë ,
il s'humilia devant luy , en couurantfes
yeux ébloüis de l'éclat
qui l'environnoit : il finit fon
Compliment en difant que l'heritier
du Roy de Perſe luy envieroit
le plaifir &l'honneur qu'ilavoit
Nij
48 MERCURE
d'avoir été nommé Ambafſſadeur
auprés d'un Prince qui ſurpaße
tout ce que nos peres ont vû de
plus grand deplus magnifique.
Ce Compliment , que la verité
foûtient , a plû àtoute la Cour ,
&eft au gré de toutes les perfonnes
qui en ont connoiffance. Son
Excellence, Mademoiselle, vous
prie de vouloir bien accepter la
caßette qui vousferapreſentée de
Sapart par l'Envoyé que vous
depute,MADEMOISELLE,
Vostre tres-humble & tresobéiſſant
ferviteur de Cour-
-puis , Interprete& Secretaire
de Monseigneur Ochus.
GALANT. 149
On ne doute pas que MademoiselleLheritier
deſabusée
de tout ce que le faux Interprete
luy a voulu faire croire ,
& du Roy de Perſe , &de ſon
Ambaſſadeur , n'ait fait malgré
les innocentes ſupercheries
du faux de Courpuisl, o
Poëme qui fuit en fa faveur ,
affectant neanmoins toûjours
la même credulité , & pour
joüer juſqu'à la fin le même
rôlle , elle l'a donné ſous le
nom de l'Ambaſladeur duRoy
de Perfe.
Niij
150 MERCURE
A L'AMBASSADEUR
OCHUS .
Ambaſſadeur du Roy leplus
puiffant d'Afie
Habile &genereux Ochus
Malgré tout le plaisir dont mon
ame estfaifie
Fay l'esprit interdit ,confus:
Etje nepuis qu'à peine exprimer
maſurpriſes
Neferois-je point de mépriſe
Si j'allois aujourd'huy croire de
bonne foy ,
Que le fameux Sopbi ſucceſſeur
deCambife
GALANT. 131
Si gratieusement s'aviſe
De penser quelquefois à moy :
Quoy donc le Souverain de vostre
vafte Empire ,
Sçauroit que dansParis Thelefile
respire ,
Aimant l'Histoire&lePlan
De Perfepolis, d'Ispahan :
Maispour ſçavoir enfin ce qu'il
faut quej'enpense ,
DaignezbientoftSeigneurOchus,
Par l'honneurde vostre prefence ,
Eclaircir monfort là deſſus ;
Et de grace daignez de plus
Montrer vos Lettres de creance ;
Vous écrivez d'un tourſi rempli
d'éloquence ,
Niiij
152 MERCURE
Que vous féduiriez aiſement
Uncoeur lemien remmoins
que le
pli de défiances
Mais enfin ce tour fi charmant ,
Soi qu'iill vienne d'Ochus , ou
d'une amic illuftre ,
Del'Orient a tout le fre
O vousdonc qui joignez à defi
doux encens
Encor de gratieux preſens ,
Paroiffezànos yeux , calmez la
Faloufie
Ou de l'Europe , ou de l'Afie ;
Ab que l'une des d'ux enviera
vos talens.
La Cafferte que le faux de
Courpuis avoit envoyée avec
1
GALANT. 153
fa ſeconde Lettre fut annoncée
dés le même jour aux meilleures
amies de Mademoiselle
Lheritier , &toutes furent invitées
de venir dés le lende
main partager avec elle les
choſes rares qu'elle pouvoit
contenir ; chacune à ſon gre
s'y deſtina un bijoux , ou en
bague , ou en Croix ; les rubis
&les perles étoient leurs moindres
eſperances , & Mademoifelle
Lheritier qui affura àtou
tes les Dames qui entroient
chez elle , qu'elle avoit une
caffette tres lourde à partager
avec elles ; leur fit enfin ſervir
154 MERCURE
un bon ambigu , oùla caffette
devenuë pâté de canards d'Amiens
, étoit en beau point de
vûë , ſur un ſurtout , au milieu
de la table ; on avoit faim , &
tous dirent d'une voix queM.
de Courpuis faifoit fes preſents
tres à propos ; les Dames
opinerent , & affurerent
toutes que le faux de Courpuis
étoit preſent; celuyqu'elles
nommerent ne s'en défendit
point trop ; on bût à fa
ſanté , on le remercia , & on
l'aſſura fort que pareilles fupercheries
Leroient toujours
bien receuës.
GALANT. 155
Tout ce qu'on a lû juſqu'à
preſent me paroît affez moderne
, ce quon va lire ne l'eſt
pas moins , c'eſt un Decret du
Royd'Elpagne qui a été publié
dans les Conſeils & Tri
bunaux de Sa Majesté Catho
lique.
Decretdu Roy d'Espagne.
Le Gouvernement de mes
Peuples & de mes Royaumes
eſtant le ſeul objet que je me
propoſe , & l'unique but de
mes defirs , la confervationde
la Religion dans ſa plus gran
156 MERCURE
de pureté , & fon progrés , le
foulagement de mes ſujets,
l'exacte & rigide adminiftra
tion de la Juſtice, l'extirpation
des vices,& l'élevation des vertus
, ainſi que les devoirs de
la Royauté , les premieres
obligations des Monarques ,
les foins indiſpenſables & neceffaires
auſquels Dieules
attache , en leur commettant
la ſuprême puiſſance , dorénavant
attentif plus que jamais
à la ſeureté de ma confcience
inſeparable de ces devoirs
, quoyque j'aye déja été
ca cela prévenu par les Rois
GALANT. 157
mes Predeceffeures , & que
moy même j'aye pluſieurs fois
chargé mon Confeil de contribuer
à ce que deſſus , en tour
ce qu'ils conviendroit , j'ay
ſouhaité renouveller cet or.
dre , avec le commandement
de veiller & travailler avec
tout le ſoin&l'attention poffibleà
l'entier acompliſſement
de cette obligation; & j'entens
&veux pour cet effet que do .
refnavant il me foit reprefenté
non ſeulement ce qui ſera
convenable & neceſſaire
avec une entiere liberté , &
fans être retenu par aucun ref158
MERCURE
T
pecthumain; mais encore que
lesgens prépoſez examinent&
repliquent à mes reſolutions
lorſqu'elles paroîtront contrevenir
à ce Decret , ce qui
pourroit arriver faute d'un affez
meur examen , & d'une
parfaite connoillance , proteſtant
devant Dieu que je ne
veux me ſervir de l'autorité
qu'il m'a donnée , que pour la
gloire& la fin pour laquelle il
me l'aconfiée; &que je me décharge
devant ſa Divine Majeſté
fur mes Miniſtres , de
tout ce qu'ils executeront de
contraire à ce que je leur orGALANT.
I1S59
donne par ce Decret , ne pouvant
me dire heureux , fi mes
Sujets ne le ſont ſous mon
Regne ,& fi Dicu n'eſt pas
ſervi dans les Terres de mon
obeillance, ( comme ildoit l'être,)
par un malheur attaché à
la corruption & à la foibleſſe
de noſtre nature humaine ; je
prétens, qu'il le ſoit au moins
avec plus d'obéïſſance à ſes
Loix & à ſes Preceptes , qu'il
ne l'a été juſques ici ; que cela
foit leu & verifié au Conſeil
des Indes pour le faire executer.
160 MERCURE
Au Retiro ce 10. Février1715.
C'eſt ici , ſi je ne me trompe,
la place des nouvelles d'Efpagne.
نو
AMadrid ce 18. Février
1715 .
Monfieur Orry partit la
femaine paſſée pour France
aprés avoir remis les papiers
& effets dont il étoit chargé,&
l'on dit comme une choſe
feure quele Fifcal Macanaſe a
entrepris le même voyage .
Dans
GALANT. 161
Dans le même temps l'on
remit un Decret demandant
compte des Miniſtres qui
étoient dans les Conſeils avant
le nouvel établiſſement , ou
nouveau plan , les falaires &
appointemens dont ils joünffoient
,& ce qu'ils étoient devenus
, afin de faire compen.
ſation avec ceux qui ſe payent
actuellement, ce qui eftle com.
mencement d'une grande reforme
, & qui fait prefumer
que les choſes vont eſtre rétablies
en leur premiere ſituation.
Le Cardinal del Judice a été
Mars 1715 .
)
162 MERCURE
en chemin plus longtemps
que l'on ne croyoit , puiſqu'il
n'arriva qu'hier: il fut en droi
ture ſaluer le Roy , qui le receut
avec degrandes démonf.
trations de joye, & qui luy fit
preſent à ſon arrivée de la
Maiſon du Duc de Monteleon
qui a eſté confiſquée au
profit du Roy.
La Reine a eſté indiſpofée
ces jours ci ,& la grande
quantité de fang qu'elle a perdu
a entierement diffipé le
ſoupçon que l'on avoit de ſa
groffeffe; elle s'eſt divertie dans
fon appartement à faire repreGALANT
163
fenter desComedies Eſpagnoles&
Françoiſes.
L'on écrit de Barcelone que
de l'ordre du Viceroy on a enlevé
Dom Joſeph Pinos &
Dom .... Piguera ,& que l'on
les a tiré de nuit de la Ville
ſans qu'on ſcache ce qu'ils
fontdevenus,& comme ils ont
fomenté la derniere rebellion,
il faut qu'on ait reconnu en
eux quelque deffein de remuer
encore ; mais le rette du
Païs eſt fort tranquille , & les
contributions fe payent regulierement.
Tout paroît fort diſpoſé
Oij
164 MERCURE
pour l'expedition de Majorque
& l'on ſçait que les Vailſeaux
ſont ſortis d'Alicante le
trois.
Le Marquis de Manſera ,
Conſeiller au Conſeil d Erat
& Préſident de celuy d'Italie
eſt mort âgé d'environ cent
ans. Il n'a d'autre heritier que
M. le Comte de Pondomar
fon neveu.
Depuis le voyage de M.
Orry on a fait des fonds pour
équiper & mettre à la Mer
les fix Vaiſſeaux qui font fabriquez
depuis prés d'un an.
GALANT. 165
DeMadridce 26 Février 1715.
Sa Majesté a nommé M. le
Cardinal del Judice pourMiniſtre
d'Etat avec ordre des af
fairesEtrangeres: pour laGuer
re,le Marquis de Bedmar: pour
les Indes , le Comte de Frigiliana
: pour la Marine , & le
Commerce , le Duc de Veraguas
: & pour fon Ambaffadeur
à la Cour de France , le
Prince de Chelamar , Grand
Ecuyer de la Reine noſtre
Maîtreffe .
Sa Majesté tres -Chrétien166
MERCURE
1
ne a auſſi nommé pour fon
Ambaffadeur en cette Cour
le Duc de S. Aignan .
LeRoynôtre Sire a accordé
aux Lieutenans Generaux ,
Marêchaux de Camp , & autres
Chefs , les emplois fuivans.
1
EnCatalogne.
LeGouvernement de Tarragone
au Lieutenant GeneralDom
Joſeph Armendarix:
la Lieutenance de Roy de la
même Province , au Brigadier
& Colonci Dom Martin
Bonco: la Lieutenance deRoy
de Barcelone au Brigadier
GALANT. 167
Dom Pedro Rubio , leGouvernement
de Montjoü , au
Colonel Dom Juan de Leon ,
leGouvernement de Gironne
au Lieutenant General le Baron
de Capres : la Lieutenance
de Roy de Gironne au Brigadier
Dom Antonio Manſo :
le Gouvernement de Laleu de
Urgel&CaſtelCiudad auLieutenant
General Dom Profper
Borboom : celuy de Puycerda
au Maréchal de Camp Dom
Melchior Mendieta : celuy de
Cardonne au Brigadier Dom
Fernando Pinacho : celuy de
Oſtalric au Brigadier Dom
168 MERCURE
Manuel Maldonado .
C En Arragon .
Le Gouvernement de Jaca
au Maréchal de Camp Marquis
de Villa Fuerte : la Licutenance
de Roy de Xaca au
Colonel Dom Francifco Ruix
de la Torre : celuy de Venafque
au Sergent Major Dom
Juan Prieto : celuy de Muella
au Lieutenant Colonel Dom
Sebastien Ninpho de Nuix
deUribé : 1 Employ de Sergent
Major de Sarragoſſe au
LieutenantColonel Dom Guilen
Clou de Gufman,
En
GALANT. 169
1
En Valence.
Le Gouvernement d'Ali.
cante au Maréchal de Camp
Dom Joſeph de Chaves : la
Lieutenance de Roy de Denia
au Meſtre de Camp Dom
Francifco Antonio Morales.
Dans le Royaume de Murcie.
La Lieutenance de Roy de
Cartagene au Colonel Martin
Prompt de Madrid.
CoftedeGrenade.
Le Gouvernement de Malaga
au Lieutenant General
Dom Horaclo Copola.
Cofte d'Andaloufie.
LeGouvernement de Cadis
Mars 1715 . P
170 MERCURE
au Lieutenant General Marquis
deCeva Grimaldi.
Eftramadure Caſtille.
LeGouvernement de BadajozauLieutenantGeneralDom
Diego Iſturiz : le Gouvernement
d'Alcantara auMaréchal
de Camp Dom Thomas Vicentelo:
celuy de Ciudad Rodrigo
au Maréchal de Camp
Dom Blas Dragonet : celuy de
la Moralija au Capitaine de
Cavalerie Dom Ignacio Capacho.
Galice.
Le Gouvernement de la
Corogne au Meſtre de Camp
GALANT. 171.
Dom Joſeph Azuara : celuy
de Vigo au ColonelDom Joſeph
de los Herreros, & ils ont
ordre de commander en la
maniere ſuivante.
Catalogne.
Pour le commandementdes
Vigueries de Barcelone & de
Vich , le Lieutenant General
&Gouverneur de Barcelone
- Marquis de Lede :pour celuy
des Vigueries de Tarragone ,
Monblanc& Panades, le Lieutenant
General Dom Joſeph
de Armendariz , Gouverneur
de Tarragone : pour celuy de
la Viguerie de Tortoſe , le
Pij
172 MERCURE
Gouverneur de la Place , &
Lieutenant General Chevalier
de Croye , & en fon abfence
le Lieutenant General Dom
Tiberio Caraffa : pour celuy
des Vigueries de Gironne , &
Campredon , le Lieutenant
General Baron de Capres , &
en ſon abſence Dom Feliciano
Bracamonte : pour celuy
des Vigueries de Puicerda,Cervera&
Mantela, le Lieutenant
General & Gouverneur d'Urgel,
DomGeorge Profpera de
Borbofna : pour le comman-
•dement des Vigueries deBalaguer
, Lerida , Agramont , &
GALANT. 173
Tarraga,avec refidence enBa
laguer , au Lieutenant General
Dom DiegoAlarçon : pour
commander dans la Ville &
Viguerie de Vich , le Marechal
de Camp Dom Feliciano
Bracamonte : pour le commandement
de Balaguer , le
Maréchal de Camp Dom Pablo
Magno: pour commander
en Villa Franca , le Maréchal
de Camp Comte de Mongeorge
: pour commander
dans Igualada , le Maréchal de
Camp Dom Henrique Graffeton
: pour commander dans
Mataro, le Maréchal deCamp
1
Piij
174 MERCURE
Chevalier de Lede: pour commander
dans Campredon , le
Marechal deCamp Dom An
toniodel Caftillo : pour commander
dans Manresa , leMa
rechalde Camp Comtede Le
cheren:pour commander dans
laConcade Tremp , leBrigadier
Dom Loüis deAponte.
Arragon.
Pour commander dans le
territoire de Catalayud , Tarragone
Tervel , Alcanis , &
autres lieux , à la droite de l'Ebre
, avec reſidence dans Catalayud
, le Lieutenant Gene.
ral Dom Nicolas de Angulo :
GALANT. 175
pour commander dansTatra.
gone , le Maréchal de Camp
Dom Dominge du Luques :
pour commander dans Tervel,
le Maréchal deCampDom
Fernando Hipolito de laFaille:
pour commander dans Benavarre
y Ribargoça , le Marêchal
de Camp Dom Francifco
Fernandez de Ribadeo.
Valence.
Pour commander depuis el
Jucar , juſques à la Raya de
Murcie , le Lieutenant General
Dom Lucas Spinola.
: Murcie. 5
Pour commander dans le
Piiij
176 MERCURE
Royaume de Murcie , le Lieus
tenant General Marquis de
Mirabel.
Cofte de Grenade.
Pour commander ſur la côte
aux ordres duCapitaine Ge.
neral de Coſte , le Lieutenant
General Dom Gonçalo
Cegny , &le Maréchal de
CampComte de Louvigny..
Coſte d' Andaloufie.
Pour commander fur la côte
aux ordres du Capitaine General
Garde Côtes , le Licutenant
General Dom Domingo
Reco , & les Maréchaux de
Camp Dom Rafael Diars de
1
GALANT . 177
Mendivil , & Dom Gabriël
Cano.
Eftramadure.
Pour commander ſur la
Frontiere aux ordres du Capitaine
General de la Province ,
le Marquis de Kailus , Lieutenant
General,& Dom Miguel
Pontde Mendoza ,& les Marêchaux
de Camp Dom Loüis
de Cordoüa,&DomAntonio
Pignatelly.
Frontiere de Caſtille.
Pour commander ſur la
Frontiere aux ordres du Capiz
taine General de la Province
d'Eſtramadure , le Lieutenant
178 MERCURE
General Dom Alonzo de Ef
cobar,& le Maréchal deCamp
Marquis de San Vicente.
Galice.
Pour commander aux ordres
du Capitaine General du
Royaume , les LieutenansGeneraux
Dom Thomas de los
Cobos , & Dom Antoine de
Zuniga.
:
7.
De Madrid ce 12. Mars.
2. Le Duc de S. Aignan a
receu des Lettres de creance
du Roy tres - Chrétien pour
refider en cette Cour , en quaGALANT
179
lité de fon Ambaſſadeur ; l'on
a auſſi nommé il y a environ
huitjours le Prince de Chelamar
pour aller en celle de
France , avec le même caracte
re , fans cependant quitter fa
Charge de Grand Ecuyer de
• la Reine : il a ordre de partir
promptement , & les politi
ques affurent que l'on a fait
choix de ce Seigneur , comme
mieux informé qu'un autre
des cauſes de la diſgrace de la
Princeſſe des Urfins & de M.
Orry,& plus en érat par confequent
d'en rendre taiſon à
la Courde France.
180 MERCURE
Le Roy a declaré que le
pouvoir qu'il adonné au Duc
de Veraguas , regarde le
Commercedes Indes, comme
celuy d'Eſpagne , ce qui n'a
pas peu mortifié le Comte de
Frigiliana à qui cette declaration
ôte une bonnepartie de
l'autorité qu'il avoit comme
Preſident , bien loin de l'augmenter
, comme il avoit tou
jours penſé que cela dût
arriver.
Il ya trois jours que M.
Martinet Commandant de
trois Navires François , arriva
de Cadis : il avoit refuſé de
1
GALANT. 181
paſſer avec eux à l'expedition
de Mayorque , il s'y eſt enfin
reſolu , moyennant quelque
argent qu'on luy a donné ,
conformement à ce dont on
eſtoit convenu.
Le Comte de Las Torres
Commiſſaire general de l'Infanterie&
de laCavalerie d'Efpagne
, ayant vû que lanominationdu
Marquis de Bedmar
au miniſtere de la guerre , luy
ôtoit l'autorité que ſon employ
de Commiſſaire general
luy donnoir ; s'eſt reſolu à le
quitter , auſſi bien quele Confeil
de guerre , touché d'ail
182 MERCURE
leurs du peu de compte que
l'on a fait de ſes longs ſervices
, & de ce que dans le nombredes
Gouvernemens qui ſe
font donnez la ſemaineprecedente
, on ne s'eſt pas ſouvenu
du Marquis de Navalbalcuencas
fon fils , qui eſt Lieutenant
General.
L'on a donné l'Evêché de
Cadis à l'Evêque de Gironde ,
qui a actuellement le départe
ment desFinances ;& pour celuy
d'Ofma , on l'a donné à
Dom PhelippeTabuadaCommiſſaire
general de la Croiſade
; mais on n'a pas appris jufGALANT.
183
ques icy qu'il l'ast accepté.
Cet Eccleſiaſtique ayant repreſenté
au Roy qu'il étoit de
la derniere conſequence de défendre
les maſcarades & les
bals qui ſe font introduits depuis
quelques années , à cauſe
des defordres qui en refultoient
frequemment;l'on donna
ordre au Préſident de Caftille
d'expedier des proviſions,
ce qui ayant été rapporté au
Duc de S. Aignan qui avoit
donné un feſtin magnifique le
Jeudy precedent , il reprefenta
à Sa Majesté ,qu'ayant refolu
d'en donner un la nuit & le
184 MERCURE
lendemain, ceque l'on nepouvoit
l'empêcher de faire comme
Ambaſladeur , il demandoit
que l'on permit aux conviez
d'y aſſiſter comme cela
s'étoit juſques alors pratiqué ,
ce qui luy fût accordé , & que
quiconque voudroit donner
de pareilles Feſtes endemanderoft
auparavant permiffion .
Par le Courrier d'Utrecht
on a receu le Traité de Paix
ſigné par les Plenipotentiaires
des Couronnes d'Eſpagne &
de Portugal , & l'on travaille
actuellement à la ratification.
EMBARGALANT
. 185
EMBARQUEMENT
pour l'Ile de Maïorque.
1715 .
Efcadres.
Cavalerie.
Noms de Patrons. Nombre de Cavalerie.
ESCADRE ROUGE.
Patron Loüis Monginas. 29.
P. Paul. Regis . 22.
P. Antoine Lazaro ... 24.
P.Miquel Benza. 28.
P. Jean Balez. 29 .
P. Claude Noart. 22. •
P. Salvador Vina. 28,
Mars1715.
186 MERCURE
P. Eſtefano Caumel . 33.
P. Franciſque Aſtruit.
P. Loüis Blando .
26.
• 26 .
1
P. Antoine Cavaille. • 31 .
P. Jean Girard. • 34.
P. Salvador Chapus. 24. •
356.
ESCADRE BLEUE.
P. Lazaro Henry. 30.
P. Gabriël Gefly. 31.
P. Claudio Beaumont.. 31.
P. Antoine Arnaud. • 31.
P. Brillant. 23.
P. Honora Vina. : 31
P. Thomas Beringuer.. 31.
1 GALANT. 187
P. Jacques Ferret. 36.
P. Barthelemy Aubin. • 28.
P. Jean Pruna . 33 .
30.5.
豐ESCADRE VERTE.
P. Jean Lambardo. 26.
P. Gaffen . 124
P. Barthelemy Françon. 37.
P. Ifaac Originez. 31 .
P. Gabriël Viat . 37.
P. Botin. 34.
P. Germain Amirato. . 30.
P. Vincent Caumet. . 33 .
P. Guillaume Roux... 28.
P. André Cavalon. 30.
Qij
188 MERCURE
P.Antoine Frem .
1
ARTILLERIE.
30.
340.
P. Bartolomé Ferro . 21.
P. Jean Baptifte Serra. • IS.
P. Diego Malato. 16.
:
P. Auguſtin Pedemonte. 16.
P. Nicolas Salas. 10.
P. Jaime Caferro. 17.
P. Gregoire Caſſenauve. 14.
P. Geniflo Raffo . 19.
P. Eſtefano Aubin. .. IS.
P. PaulGond. II.
154.
GALANT. 18 ,
ESCADRE BLANCHE.
P. Antoine Meau. • 24.
P. Jean Berard... 61.
P. Jean Gin. 3.2.
P. JoſephCaufel ..
P. Antoine Pato.
32.
.. 31.
P. Joſeph Ruffa. 26.
206.
Total general 1361. Cava
liers ouChevaux.
... MERCURE
INFANTERIE .
Noms des Vaiſſeaux. Nombre d'Hommes.
Le Pembrok... 200. •
Campaneli. 200. •
Barlovento . 200.
Le Real. 200, •
LaVierge deGrace. 250.
L'Hermionne.
250.
Le Prince des Afturies .
.250.
La Junon. 250.
La Surpriſe... 250.
L'AigledeNantes. 250.
Le S. Philipe. 200.
La Reine. 200.
Le S. Fernand. 250
GALANT. 191
Le Tigre.
La Fleche. •
250.
100.
Six Galeres , cent hommes
chacune. • 600.
L'Hermitana. • 150.
La Serena. 150.
La Mariana. 350.
Le Pontchartrain . • 350.
La Galere S. Nicolas. 375.
La Providence. 150.
Le Violent. 400.
Le S. Jacques à pied. 200.
Le S. Jacques à choval. 200.
Le S. Jean.250.
Notre-DamedebonVoyage.
200.
Le Violon, 100%
1-92 MERCURE
Le S. Antoine. 100.
Elcarbodebifa.. 100.
La Polacre S. Antoine. 100.
Patron Chirombas . • 80.
P. Loüis Suart... 80.
P. Auxilio.
:
50.
P. Malueſia . 100.
P. Gabriël Daroca. So.
P. Bernardi Jorda. 80.
P. Nicolas Santo. 100.
P. Philipe Delmas. 100.
P. Nicolas Merle. 100.
P. Nicolas de Nant. 100.
P. Dominique Bayette, so.
P. Franciſque Ferro. 25.
P. Jean Jullien. so.
P. Claude Calamant. 100
P.
GALANT . 193
P. Camel Belandre . So.
Le Vaiſſeau de M. d'Eſtienni.
200.
P. Jean Sebau. 100.
Le S Jean. .. 300.
Le Contant. 300.
P. Banafco. 100.
P. Angelo. roo.
P. Roldorat deCanet. 160.
P. Alexandre Sicart. 150.
Le Porte-Epie. • 200.
Le Prince des Afturies Eſcadre
de M. de Mary. 200,
Total 10000. hommes.
Les nouvelles d'Eſpagne
Mars 1715 . R
194 MERCURE
ont eſté ſi étenduës ce moisci
, & il y a cu depuis peu un
fi grand changement dans ces
Royaumes , que les Memoires
que j'en ay receus ſuffiroient
pour remplir ce Volume ;
mais j'ay eu d'ailleurs tant de
choſes que je n'ay pû me diſpenſer
d'écrire, &ilm'en reſte
encore tant qui n'ont nulrapport
avec les nouvelles étrangeres
, que je prie les Lecteurs
de me permettre de les renvoyer
au Journal du moisprochain
, dans lequel ils en verront
la ſuite , avec un détail
Hiſtorique de la guerre du
GALANT. 195
Nord, & des entrepriſes des
Turcs . Revenons en attendant
aux articles qui ſont de
l'effence du Mercure : l'Hiſtoire
des Mariages en fait undes
plus beaux chapitres , & c'eſt
juſtement où nous en ſommes.
MARIAGES.
Meffire Guillaume de Lamoignon
, Seigneur de Blancmeſnil
, Avocat au Parlement
de Paris , veuf de Dame Marie
Loüiſe d'Aligre , fille de
M. d'Aligre , Preſident àMor-
1
Rij
196 MERCURE
tier , époufa le quatre de ce
mois Anne Elifabeth Roujault
, fille de Meffire Nicolas
Roujault , Seigneur de Villeneuve
, Maistre des Requeſtes
ordinaire del Hoſtel du Roy,
& Intendant de Juſtice à
Roüen , & de Dame Barbe-
Magdelaine Maynon , petite
filled'Eſtienne Roujault , Auditeur
des Comptes , mort
en 1682. & arriere petite fille
d'Eſtienne Roujault Secretaire
du Roy , receu le 26. Mars
1607. & mort le 8. Septem
bre 1630. &d'Anne Feydeau :
M. de Blancmeſnil eſt frete
GALANT . 197
,
de Meffire Chrétien de Lamoignon
, Chevalier Marquis
de Baſville , Preſident à
Mortier au Parlement de Paris
Secretaire & Commandeur
des Ordres du Roy ,&
fils de Meffire Chretien François
de Lamoignon , Chevalier
Marquis de Baſville , Baron
deBouffi & des.Yon, Préfident
à Mortier du Parlement
de Paris , mort le 7. Aouſt
1709. & de Dame Marie-
Jeanne Voyfin , coufine germaine
de Meffire Daniel-François
Voyfin , Seigneur de la
Noraye , à preſent Chancelier
Riij
198 MERCURE
de France , & Commandeur
des Ordres du Roy , petit fils
de Guillaume de Lamoignon
Marquis de Baſville , Premier
Preſident du Parlement de
Paris , mort le 10. Octobre
1677.&de DameMagdelaine
Potier,Dame de Blancmeſnil ,
&arriere petit fils de Chrétien
de Lamoignon Seigneur de
Baſville , receu Preſident au
même Parlement en 16 33. &
mort le 18. Janvier 1636. lequel
eſtoit fils de Charles de
Lamoignon Seigneur deBaf
ville , Maiſtre des Requeſtes
ordinaire de l'Hoſtel du Roy , SHEQUE DELA
LYON
1893
VILL
THEQUE
S
GALANTE
&Conſeiller
d'Etat , mov
1573. La famille de Lamorgnon,
l'une des plus illuftres de
la Robe , eſt originaire de la
Province de Nivernois
, & la
Genealogie s'en trouve amplement
déduite dans l'Hiſtoire
du Parlement de Paris par le
fieur Blanchard
.
Meffire Chaſſepot de Beaumont
, Conſeiller en la Cour
des Aydes de Paris , fils de
Charles Chaſſepot de Beaumont
, Maistre des Comptes,
&de Loüife-Thomas de l'Ifle,
& petit fils de FrançoisChaffepot
Seigneurde Beaumont,&
Riiij
200 MERCURE
deMenucourt , TreforierGeneral
de la Maiſon du Roy ,
& Receveur des Revenus Cafuels
de Sa Majesté , mort en
1665. &de Charlote Langrac,
épouſa le 4. de Mars ....
de laMichodiere , foeur deM.
de la Michodiere , Conſeiller
au Parlement de Paris , & fille
de Jean de la Michodiere ,
Maiſtre des Comptes à Paris,
& deMagdelaine Graffeteau ,
& petite fille d'Henry de la
Michodiere Treſorier de
France à Dijon , & d'Anne de
Berbily.
,
Meffire Loüis - Joſeph d'Al-
1
GALANT. 201
bert de Luynes , Comred'Albert,
épouſa le 17. de ce mois
dans la Chapelle du Château
de Compiegne , Marie Honorine
de Berghes deMontigny,
Chanoineſſe de Mons ,
fooeur d'Alphonse - François
Prince de Berghes , Grand
d'Eſpagne , Chevalier de la
Toiſon d'Or , & Commandant
les Gardes à cheval du
Royd'Eſpagne , marié depuis
quelques années avec Mademoiſelle
de Rohan Chabot ,
fille de M. le Duc de Rohan ,
&fille de Philippes François
Prince de Berghes , & de Jac202
MERCURE
1
queline de Lalain L Electeur
de Baviere a donné la Charge
de Grand Ecuyer de fa Maifon
à M. le Comte d'Albert.
Il eſt fils de Lois- Charles
d'Albert , Duc de Luynes &
-de Chevreuſe , Pair & Grand
Fauconnier de France , ChevalierdesOrdres
du Roy , &
d'Anne de Rohan Monbazon
ſa ſeconde femme , & petitfils
de Charles d'Albert , Duc
de Luynes , Pair ,Connêtable,
&Grand Fauconnier de France
, Chevalier des Ordres du
Roy , Premier Gentilhomme
de fa Chambre , Gouverneur
1
GALANT. 203
de Picardie , & de Marie de
RohanMonbazon. Il eſt frere
de M. le Chevalier deLuynes,
de feu Madame la Marquiſe
de Lavardin , de feu Meſdames
les Princeſſes de Guemené
& de Bournonville , & de
Mesdames les Marquifes de
Gouffier , de Veruë ,&de Seffac
, & oncle de M. le Duc de
Chaulnes , & grand oncle de
M. le Ducde Luynes d'aujourd'huy.
Il a longtemps ſervyà
la tête du Regiment deDragons
de Monſeigneur ,dont il
fur fait Colonel en 1692.
Voyez pour la génealogie de
1
204 MERCURE
la Maiſon d'Albert , qui eſt
_ une des plus illuftres duRoïaume
, l'hiſtoire des Chanceliers
par le ſieur Duchêne , & la
nouvelle hiſtoire des grands
Officiers de la Couronne au
chapitre des Connêtables , &
desMarêchaux deFrance. Pour
la Maiſon de Berghes dont eft
Mademoiselle de Montigny ,
elle eſt une des plus illuftres
des Pays Bas ; elle a toûjours
eu entrée dans les Chapitres
dans lesquels on ne reçoit que
la plus haute Nobleff ; elle a
donné pluſieurs Chevaliers de
la Toiſon d'or , & toutes fes
GALANT. 205
alliances font confiderables.
Meſſire Louis d'Arpajon ,
Marquis d'Arpajon , Lieutenant
General des Armées du
Roy , & Chevalier de 1Ordre
de la Toiſon , fils de Jean
Loüis d'Arpajon , Marquis de
Severac , & de Charlote de
Vernou de Bonneil , & petitfils
de Loüis Duc d'Arpajon ,
Marquis de Severac , Lieutenant
General des Armées du
Roy & au Gouvernement de
Languedoc , & Chevalier de
ſes Ordres , & de Gloriande
de Lauzieres de Themines ſa
premiere femme , filleduMa
206 MERCURE
rêchal de Themines, a épousé
Charlote Anne le Bas , foeur
deDame Catherine le Bas de
Montargis , femme de Jean-
François Henault , Préſident
desEnquestes du Parlement de
Paris ,& fille de Claude leBas
de Montargis , Garde du Trefor
Royal , & d'Henriette-
Hardoüin Manfart , fille aînée
de feu M. Manfart , Surintendant
des Bâtimens du Roy ,
& petite fille de François le
Bas , Secretaire du Roy , originaire
de Berry. La Maiſon
d'Arpajon en Roüergue eft
une des plus illuftres & des
GALANT. 207
plus anciennes du Royaume ,
&elle s'eſt alliée aux Maiſons
deNarbonne , de Roquefcüil ,
Gaucourt , Harcourt,Aubuffon
, Efcars, Bourbon , Rouf.
fillon, Castelnau , Loubensde
Verdalle , &c .
Il ne vous en coûtera pas
davantage , Meſſieurs , de lire
tout de ſuite , pendant que
vous y êtes , l'hiſtoire genealogique
des Familles dont il
eft fait mention dans ce Volume.
Ceux qui ſe ſont ma
riez ont eu leur rang , & je croi
qu'il étoir du ceremonial de
les mettre avant les morts que
voicy.
208 MERCURE
MORTS.
Dame Anne leMaite,Epouſe
de Meffire Denis Simon de
Mauroy , Chevalier de l'Ordre
Militaire de S. Loüis , Maréchal
de Camp , Maréchal
general des Logis & Armées
du Roy , Inſpecteur general
de ſa Cavalerie , & Gouverneurde
la Ville& du Château
de Taraſcon , mourut le 9. de
ce mois , laiſſant des enfants.
M. deMauroy ſon mary eſt
fils de Denis de Mauroy , Scigneur
de la Magdelaine , Au
diteur
GALANT. 209
diteur des Comptes à Paris ,
&de Françoiſe Hurlot , & petit
fils d'Honoré de Mauroy ,
Seigneur de Verrier ſur Seine ,
& de Batilli , Intendant du
Duc d'Epernon ,dont il a écrit
la vie ,& Secretaire du Roy ,
&de Bonne le Liévre.
Meffire François de S. Nec
taire , Marquis de S. Victour ,
Seigneur de Brillac , mourut
le 24 de ce mois. La Maiſon
de S. Nectaire , dont il étoir
forty , eſt originaire de la-Province
d'Auvergne ,& une des
plus anciennes & des plus illuftres
du Royaume ,&la ge
Mars 1715. S
210 MERCURE
nealogie eneſt rapportée dans
la derniere hiſtoire des grands
Officiers de la Couronne au
chapitre des Maréchaux de
France.
Leonard Forcet , Ecuyer
Conſeiller-Secretaire duRoy,
cy devant Fermier general, &
Treforier general des Bâtimens
de Sa Majesté , mourut
le 10. de ce mois. Il étoit fils
de Jacques Forcet , Maiſtre
dHoſtel du Roy , & de Catherine
d'Arbonne , & il laiffe
pluſieurs enfans de fon mariage
avec Charlote Blondel de
Joigny de Belle brune.
GALANT. 211
Dame Anne le Pileur
Epouſe de Meffire PierreMufnier
, Seigneur de Mauroy &
de S. Auguſtin , Correcteur
des Comptes , mourut le 17.
dece mois.
M. le Comte de Gizaucourt
Lieutenant de Roy au Gouvernement
de Champagne ,
ci-devant Sous- Lieutenant des
Gendarmes de la Reine , eft
mort le 3. Mars dernier , dans
fon Château de Gizaucourt,
-âgé de 64. ans. Il laiſſe plu-
- ſieurs enfans de Dame Marie-
Charlote du Walk ſon Epouſe,
fille du Conte de Dame
:
Sij
212 MERCURE
pierre,qui a été tué au Siege de
Candie. M. le Comte de Gizaucourt
eſtoit fils de feu
M de Gizaucourt , Conſeiller
d'Erat , & de Dame Marie de
Turin.
2 Pierre Dipy , Secretaire Interprete
ordinaire du Roy ,
& de S. A. S. Monfieur le
Comte de Toulouſe, mourut
le 11. Février 1715. Il avoic
fuccedé au ſieur Dipy ſon
oncle Arabe , fort verſé dans
lés Langues Orientales .
Dame Marie Elifabeth le
Moyne , Epouse de Meſſire
Loüis Idiſon ,Chevalier , anGALANT.
213
cien Grand Mailtre des Eaux
& Foreſts de France , au départementd'Orleans
, mourut
le 11. Février , laiſſant quelques
enfans dans le ſervice.
Jean Charles le Comte ,
Correcteur de la Chambre
des Comptes , mourut le 12 .
Février .
Frere Claude-Gabriël Teftu
de Balincourt,Chevalier de
l'Ordre de S Jean de Jerufalem
, mourut le 13. Février :
la Famille de Teſtu eſt originaire
de Normandie , &
également diftinguée dans la
Robe , & dans l'Epée ; elle a
114 MERCURE
donné pluſieurs Capitaines au
Regiment des Gardes Francoiſes
, pluſieurs Chevaliers de "
Malthe, & pluſieurs Confeillers
au Parlement de Paris &
auGrand Confeil , & la Charge
de Chevalier du Guet de
cette Ville a eſté longtemps
poſſedée de pere en fils par les
Seigneurs de Villers , cadets
des Seigneurs de Balincourt,
elle s'eſtalliée aux Maiſons de
d'Ailly d'Annery , de Chaumejan
, de Fourilles , de Broc
S. Mars , & aux Familles de
Barjot Mouſſi , de Sere , de
Maſparault , Bauquemare de
le Maître , &c.
GALANT.
f
11
Meſſire Denis Huguet,Con
feiller de la grande Chambre
du Parlement , mourut le 17 .
de Février, laiſſant deMarguerite
de Turmenyes de Nointel
, pour fille unique , Dame
Elifabeth - Marguerite
Huguet , riche heritiére , mariée
depuis peu à M. le Comte
de Roucy , de la Maiſon dela
Rochefoucault . Il eſtoit fils de
Simon Huguet , Secretaire du
Roy , & forty d'une famille
originaire de la Ville d'Orleans
, où elle fubſiſte encore
à prefent , &de laquelle font
auffi Meffieurs Huguetde Se-
ト
216 MERCURE
monville Conſeillers au Pari
lement..
M. de la Forest d'Armaillé
Conſeiller au Parlement , eſt
monté à la grandChambre à
la place de feu M. Huguet. H
eſt d'une famille de Bretagne
diftinguée dans la Robe.
Dame Suſanne Fornier de
Montagny , Epouſe de Meffire
René Mérault , Cheva
- lier Seigneur de Villeron , Im
merville , Montminard , &
Conſeiller de la grand Cham
bre du Parlement , mourut le
26. Février , laiſſant pluſieurs
enfans encore jeunes : elle
étoit
GALANT. 217
étoit foeur de M. Fornier de
Montagny, Conſeiller au Parlement
, &fille de Claude Fornier
, Seigneur deMontagny ,
Préſident des Treſoriers de
France , & grand Voyer de la
Generalité de Paris . M. Merault
a auſſi des enfans de fon
premier mariage avec Dame
Elizabeth le Boiſtel d'Ambriere
ſa premiere femme , &
il eſt d'une ancienne famille de
Paris qui a donné un Maiſtre
des Requeſtes , & pluſieurs
Conſeillers au Parlement , &
pluſieurs Maiſtres des Compres
,& elle s'eſt alliée aux fa-
Mars 1715 . T
218 MERCURE
milles de Colbert , de Guenegault
, de Sainte Marthe, l'Archer
, Brodeau , & autres confiderables
de laRobe.
Meffire Pierre d'Arros , Baron
d'Argelos , Brigadier des
Armées du Roy, mourut le 1 .
Mars. Il avoit toûjours ſervy
avec beaucoup de réputation ,
oùil fortit de la Maiſon d'Arros
en Bearn où eſt ſituée la
Terre de ce nom , l'une des
douze Baronnies de ce Pays ,
& qui eſt entrée par alliance
dans une branche cadette de
la Maiſon de Gontaud Biron
qui en porte encore le nom.
GALANT. 219
M. d'Argelos laufe un neveu
auſſi nomméleBaron d'Argelos
, Colonel du Regiment de
Languedoc.
M. Morin, Docteur Regent
de la Faculté de Medecine de
Paris , & l'un des Meſſieurs de
l'Académie Royale des Sciences,
mourut le 2.Mars.
Dame Marie de Hemant ;
veuve deCharles deRougeon,
Chevalier del Ordre Militaire
de S. Loüis , & cy-devantLieutenant
pour le Roy au Neuf
Briſack , mourut le 9. Mars .
Emmanuel - Theodoſe de
la Tour , Cardinal , Doyen du
Tij
220 MERCURE
Sacré College , Evêque d'Oltie
, & de Veletri , Docteur de
la Maiſon & Societé de Sorbonne
, Chanoine & grand
Prevoſt de l'Eglise de Liege ,
auſſi Chanoine de Strasbourg,
Abbé , Chef , & general Adminiſtrateur
de l'Ordre de
Cluny en Bourgogne , auffi
Abbé des Abbayes de faint
Oüen de Roüen , de S. Waaft
d'Arras , de S. Amanden Flandres
, de S. Martin de Pontriſe,
de Tournus en Bourgogne,
de Vicogne , & deS. Pierre de
Beaujeu , cy - devant grand
Aumônier de France , Com
GALANT. 221
mandeur des Ordres du Roy ,
mourut à Rome le 2. Mars. Il
étoit né le 24. Août 1644. fut
fait Cardinal à la recommandation
du Roy par le Pape
Clement IX. le 5. Août 1669 .
fut pourvû de la Charge de
grand Aumônier de France&
desOrdres du Roy le 10. Decembre
1671. devint Doyen
du Sacré College en 1700. Il
étoit frere puîné de M. le Duc
de Boüillon , & de feu M. le
Comte d'Auvergne . La Maifon
de la Tour eſt une des
plus illuftres & des plus anciennes
du Royaume , & je
Tij
222 MERCURE
vous en ay parlé amplement
dans mon dernier Journal à
l'occaſion du mariage de M.
le Comtede laTour qui en eſt
cader , avec Mademoiselle de
Sainctot .
Meffire Nicolas le Camus
Seigneur de la Grange de
Bligny , de la Fortelle , & de
Clin,ConſeillerduRoi en tous
fesConſeils,Premier Preſident
de la Cour des Aydes de Paris
mourut le en réputation
d'un des plus grands
Magiſtrats que la France ait
eû depuis long temps : il fut
fait Premier Prefident de cette
GALANT. 223
Cour en 1672. aprés avoir
exercé la Charge de Conſeiller
au grandConfeil , &grand
Rapporteur en la Chancellerie
de France , puis celle de
Procureur General de la même
Cour des Aydes : il étoit
fils de Nicolas le Camus aufli
Procureur General de laCour
des Aydes ,& Conſeiller d'Etat
; & de Marie de la Barre ,
& petit fils de Nicolas le Camus
Secretaire du Roy , puis
Confeiller d'Etat ;& de Marie
Colbert : il avoit épouléMarie-
Geneviève l'Archer morte
en 1686. fille de Michel l'Ar-
Tiiij
224 MERCURE
cherMarquis d'Efternay, Prefident
en la Chambre des
Comptes de Paris , & de Marie
Merault , & il en avoit cu
entre autres enfans Nicolas le
Camus Seigneur de la Grange
duMilieu,& deBligny,Mailtre
des Requeſtes , nommé Premier
Preſident dela Cour des
Aydes en furvivance de ſon
pere le 7. Juin 1707. mort le
14. Avril 1712, laiffant de
fon mariage avec Dame Maric
Elifabeth l'Anglois de Villevrard
, Nicolas leCamus Seigneur
de la Grange du Milieu
&de Bligny , Confeiller de la
GALANT. 225
Cour des Aydes , nommé Premier
Preſident de la même
Cour en ſurvivance de ſon
aycul le 13. Mars 1714. qui a
épousé depuis peu Mademoiſelle
Beaugier riche heritiere ,
fille de M. Beaugier Fermier
general du Roy. Feu M. le
Camus Premier Preſident de
la Cour des Aydes , eſtoit
frere aîné de Meffire Jean le
Camus , Seigneur de Beaumetz
du port , & de S. Mandé
lez Paris , Maistre des Requêtes
ordinairede l'Hôtel du Roy ,
& Lieutenant Civil à Paris ,
mort le 28. Juillet 1710.
dans la réputation d'un des
226 MERCURE
plus éclairez & des meilleurs
Juges de noſtre temps. La
famille de le Camus s'eſt alliéc
aux familles de Colbert
Feydeau , Hannivel , Mennevilette
, Dagueſſeau , Pellot ,
Nicolaï , l'Archer , &c .
L'Auteur du preſent Livre
vous annonça dans le Mercure
deNovembre,autant qu'ils'en
peut ſouvenir , que S. A. E.
Monſeigneur leDuc de Baviere
,& fon S. A. S. Madame
la Ducheſſe de Vendoſme ,
venoient de tenir ſur les Fonds
de Baptême , Mademoiselle
de Tavannes , il vous promit
,
GALANT. 227
en même temps une ample
Relationde cetteCeremonie,
il vous tient aujourd'huy parole
,& la voicy.
de
RELATION
de la Ceremonie du Baptême
de Mademoiselle de Tavannes,
preſentée à Dijon fur les
Fonds à l'âge de dix ans ,
laquelle S. A. E. Monfeigneur
le Ducde Baviere a été
Parrain , & S. A. S. Madamela
Duchefſfe de Vendofme
a été Marraine le 17.
d'Octobre 1714.
L'alliance ſpirituelle que
228 MERCURE
S. A. E. a contracté avec S.
A. S. Madame la Duchefle de
Vendôme , en faveur de Mademoiſelle
de Tavannes qui
vient de recevoir les Ceremonies
du Baptême à l'âge de dix
ans , eſt d'une trop éclatante
distinction ,pour paffer fous
filence la nouvelle de ce Baptême
; & pour n'en point
rendre publiques les particularitez.
Sans qu'il ſoit beſoin d'entrerdans
aucun détail de l'anciennetéde
la Maiſon de Saulx
tres connuë dés avant le dixiéme
fiecle a & autant illuftréc
Saulx le Duc , dont cette Maiſon
GALANT. 229
(
par dehautes alliances que par
le merite & le nombre des
grands Hommes qu'elle a produit
, il ſuffit icy de pouvoir
dire que la ſplendeur d'un tel
ſang n'a pas efté vray ſemblablement
un motif des moins
touchans pour déterminer
leur Alteſſes Electorale & Sereniffime
à accorder à cette
Demoiselle l'honneur d'eſtre
leur filleulle , d'autant plus
volontiers qu'outre les affiniporte
le nom , luy a appartenu longtemps
avant d'eſtre réünie par les
Ducs de Bourgogne à leur Duché.
Voyez Morery , Edition 1712.
230 MERCURE
tez qui font entre les Auguſtes
Maiſons de Bourbon & de
Baviere , Madame la Ducheffe
deVendoſme ſe trouve parente
de l'Electeur par la Maiſon
Palatine dont eſt Madame la
Princeffe.
Il ne paroiſt pas neanmoins
hors de propos de remarquer
icyque le ſurnom de Tavannes
que porte la Maiſon de
Saulx , vient d'Allemagne ;
elle l'a pris par le mariage de
Jean de Saulx Chevalier Scigneur
d'Orrain en 1504. avec
Marguerite de Tavannes
foeur & heritiere de Jean de
,
GALANT. 231
Tavannes Chevalier Seigneur
de Dello natif du Comté de
Ferrette en Allemagne. Ce
dernier fut Colonel des Bandes
Noires qu'il amena d'Allemagne
au ſervice du RoyFrançois
I.
C'eſt de cette alliance de
Jean de Saulx d'Orrain avec
Marguerite de Tavannes ,
qu'eſt iſſu le fameux Maréchal
de France Gaspard de Tavannes
, duquel deſcendent Meffieurs
les Comtes , & Marquis
de Tavannes d'aujourd'huy ,
&Mademoiselle de Tavannes
à laquelle on vient d'admi232
MERCURE
niſtrer les ceremonies du Baprême.
Elle est née le 24. de Mars
1704. & fut ondoyée le même
jour par le Curé de la Paroiſſe
de la Marche en Bourgogne,
Elle eſt fille de Meffire Louis-
Armand Marie de Saulx de
Tavannes,Chevalier Marquis
deMirebel , Baron de laMarche,
Seigneur de Chambole ,
Morey & autres lieux , & de
Dame Catherine de Choiſeul
de Chevigny
La ceremonie du Baptême
de cette Demoiselle devant ſe
faire dans le mois d'Octobre
dernier ,
GALANT. 233
dernier , à Dijon , où elle a été
élevée , & qui eſt le pays de ſes
Anceſtres ,leſquels depuis plufieurs
fiecles ont commandé
pour le Roy dans la Bourgogne,
en qualité de Lieutenans b
Generaux de cette Province,
b M. L. C. de Tavannes Henry-
Charles de Saulx , grand Bailly de
Dijon , & Guidon des Gendarmes de
Berry , qui a épousé N. Amelot de
Gournay fille de M.Amelot,Conſeiller
d'Etat ordinaire , ci-devant Ambaſladeur
en Eſpagne & autres Cours ; s'eſt
fait recevoir ce mois - ci à Dijon en
laChargede Lieutenant General pour
leRoy en Bourgogne , que poffedoit
Meffire Charles-Marie de Saulx de
Tavannes fon pere , époux de D. Marie-
Catherine Dagueſſeau , fille de M.
Mars 1715. V
234 MERCURE
S. A. E. jetta les yeux pour le
repreſenter dans la fonction
de Parrain , ſur M. le Baronde
Montigny,Chevalier de l'Ordre
de Wirtemberg, Brigadier
des Armées , Colonel d'unRegiment
de ſes Cuiraffiers , &
Commandant pour Elle à S.
With auxFrontieres de Weſtphalic.
Ce Baron qui étoit
alors en ces quartiers- là pour
le ſervice de ſon Alteſſe Elect.
en receut ordre e de ſe rendre
Dagueſſeau , Conſeiller d'Etat ordinaire
,& foeur de M. Dagueſſeau, Procureur
General du Parlement de Paris.
•Cet ordre luv fût envoyé par M.
le Comtede Sefels.
GALANT. 235
en Bourgogne , pour , en fon
abfence , affifter de la part de
fon Maiſtre en qualité de Parrain
, au Baptême de Mademoiſelle
la Marquiſe de Tavannes
.
S. A. S. Madame la Ducheſſe
de Vendoſme honora
de ſa procuration Madame la
Premiere Preſidente de la
Chambre des Comptes de
Dijon , pour, à ſa place, ſervir
deMarraine au nom de S. A. S.
Cette glorieuſe commiffion
dont Madame Rigoley fut
chargée dans ce miniftere de
Religion,fit honneur au choix
Vij
236 MERCURE
de cette Princeſſe , non ſeulementpar
l'éminente vertu qui
diftingue cette Dame dans le
pays , encore plus que ſa dignité
; mais encore par la convenance
de famille qui ſe trouve
entre M. leBaron de Montigny&
cette Dame , dont le
nom eft Languet d, & laquelle
dElle eſt ſoeur de M. Languet de
Rochefort, Conſeiller au Parlement de
Dijon , de M. le C. deGergy, Gentilhomme
ordinaire de la Maiſon duRoy,
envoyé par S. M. à Florence, de M.
Languet , Abbé de S. Sulpice au Dioceſe
de Bellay , Ordre de Citeaux ,de
M. de la Villeneuve , Abbé de Goët
maloën , Aumônier de feuë Mad. la
Dauphine , ci-devant grand Vicaire
GALANT. 237
-
a épousé M. Rigoley , Magiftrat
auffi reſpectable par
une droiture finguliere que
par la fuperioritéde fon rang
dansla Chambre des Comptes
dont il eſt leChef.
M. de Montigny eftant
arrivé le 16. d'Octobre dernier
àDijon , la Ceremonie de ce
Baptême s'y fit le lendemain
Mercredy 17. environ le midy,
d'Autun, & à preſent Eveſque de
Soiffons , de M. l'Abbé Languet , cidevantVicaire
de S. Sulpice de Paris,&
aujourd'huy Curé de cette Paroiffe ,
par la refignation de feu M. de la
Chetardie , oncle de Mad. la Comteffede
Monafterolle
238 MERCURE
avec beaucoup de folemnité ,
dans la Paroiſſe de S. Nicolas .
Le bruit de quelques fanfares
ayantannoncé de temps àautre
pendant la matinée , cette
feſteau peuple,une multitude
innombrable de gens que la
rareté de ce pieux ſpectacle attiroit
de tous coſtez , accouruc
en telle affluence depuis les
neufheures dumatin en cette
Eglife , & vers l'Hôtel de Tavannes
, que toutes les ruës&
places qui y aboutiffent , furent
remplies d'une prodigieuſe
quantitéde ſpectateurs.
Les perſonnes de la plus
GALANT. 239
haute confideration s'étant
renduës à l'Hoſtel de Tavannes
, on en fortit à onze heures
pour aller à la Paroiſſe , où
Mademoiselle de Tavannes
fût conduite au ſon des hautbois
& des trompettes de la
Ville, au milieu de cette foule.
Les diſpoſitions merveilleuſes
qu'on apperçût dans
cette ame pleine de candeur ,
ne ſurprirent pas moins que
les graces infeparables de ſa
perfonne. La modeſtie de ſa
démarche excita de continuels
applaudiſſemens à ſon paffage.
240 MERCURE
Outre M. de la Briffe , Intendant
de la Province& quelques
Maiſtres des Requeſtes
qui furent prefens à cette ceremonie
, pluſieurs de Meffieurs
les Préſidens à Mortier
& Confeillers de la Cour ,
quoyque ce fut le temps des
vacations , y affifterent auffi.
Madame l'Intendante ſe trouva
pareillementalors dans l'Eglife
, avec des Préſidentes du
Parlement,& tout ce qu'il y
avoit de perſonnes les plus
diftinguées dans le pays...
La fingularité d'une conjoncture
ſi remarquable tanr
Par
GALANT. 241
i
par l'éminent caractere des
Parrain & Marraine , que par
le merite particulier de Mademoiſelle
de Tavannes , engagea
le fieur Gueneau ,Docteur
en Theologie , Curé de
cette Paroiſſe, de luy parler en
ces termes ,lorſqu'elles'y preſenta
pour recevoir la ceremonie
de ce premier Sacrement.
MADEMOISELLE,
Quel qu'illustre queſoit voftre
-naissance felon le monde ,vous
venez aujourd'huy reconnoistre
Mars 1715 . X
९ 242 MERCURE
j
au pied de vos Autels presqu'auf
fi-toft que vous en estes capable
qu'ilyen a une autre qui vous
touche davantage , pour laquelle
vous venez rendre à Dieu publiquement
des actions de graces ;
pourluy en marquer vostre recon
noiffance , vous lay allez confa
crer les premices de vostre raiſon
naiſſanteen luyfaiſant des promeſſes
qui nesontni moins grandes,
ni moins folemnelles,ni moins
indiſſolubles que les voeux que
vous avezquelquefois vúfaire
dans la Maison e Religieuse on
vouseſtes. Pournejamais oublier
•LesUrſulinesde Dijon.
GALANT. 243
de telles promeffes , vous n'avez,
Mademoiselle , qu'àfoutenir cette
belle éducation que vous avez
reçuë de la mere la plus capable
d'en donner. Vous n'avez qu'à
Soutenir cette longue fuite de
vertu qui coulent avec le fang
depuis tant de fiecles dans vostre
Maison. Vous y estes d'autant
plus engagée ,que les illuftres
Prince & Princeffe qui vous
font l'honneur de vous donner
leur noms
une vertu au-delà du commun .
auſſi bien que f Monfieur & g
demandent de vous
fMonfieur le Baron de Montigny .
Madame la Premiere Préſidente,
7
Xij
244 MERCURE
Madame qui tiennent icy leur
place ,&non moins recommandables
par leurpieté,leurs vertus
qu'ils font distinguez , par les
premiers rangs qu'ils occupent ,
vos illustres Parrain &Martaine
nefontpas icy enperſonne pour
répondre pour vous , vous eſtes en
âge de le faire vous- même :
toute cette auguste compagnie
n'y est aßemblée que pour estre
témoins de vos promeffes. Faffe
le Ciel que nous puissions tous
unjourrendre témoignage à Dieu
de lafidelité de laperfeverance
que vous aurez eû à les remplir
puiffion.
GALANT.. 245
Aprés ce diſcours qui parut
tres- convenable en cette
occurrence , la noble adulte
s'approcha des facrez Fonds ,
où les auguſtes noms de S. A.E.
Monseigneur le Duc de Baviere,
& ceux de S. A. S. Madame
la Ducheſſede Vendôme aïant
été impoſez à Mademoiselle.
de Tavannes , Elle fut appellée
Maximilienne , Emmanuelle
, Marie- Anne. Enfuite ce
Pasteur luy adminiſtra les autres
ceremonies du Baptême.
Alors chacun ſe ſentit touché
de voir l'onction penetrer
juſques au fonds du coeur de
!
Xiij
246 MERCURE
ecste innocente Neophyte ,
dont la picté édifiante fembloit
fe communiquerdans le
coeur de la plupart des ſpectateurs
; pluſieursy ayant paru
faifis d'un ſalutaire étonnement
, eux qui peut- être comme
un grand nombre d'autres
n'étoient venus des Villes circonvoiſines
encetteCapitale ,
qu'excitez par les circonſtancesde
la dignitéde tels Parrain
&Marraine , où par la ſeule
carioſitéd'y voir de quelle forte
ſe confere le Baprême aux
perſonnes parvenuës à l'âge de
connoiffance.
GALANT. 247
Ala fortiede l'Egliſe il s'éleva
un mélange d'acclamations
d'allegreſſe à l'honneur
de leurs A. E. & Sereniffime ;
on entendit alors de toutes
parts des voeux pour la profperité
de ces Prince & Princeffe
; on ne peut dire com
bien en même temps ondonna
de benedictions à la nouvelle
baptifée,qu'un concours
infini de perſonnes de tout
rang reconduifit juſques en
fon Hoſtel , au bruit des inftrumens
, auquel ſe joignirent
mille cris de Vive Baviere &
Vendofme ; l'air ne ceſſoit de
!
X iiij
248 MERCURE
retentir de ces grands noms ,
qu'il fuffit de prononcer pour
rappeller auflitoſt toutes les
idées de l'heroïſme , noms qui
font des éloges abregez &
complets , renfermans toute
la gloire que la valeur & la
bonté peuvent produire.
Au retour de la ceremonie ,
Madame la Marquiſe de Tavannes
, mere de Mademoifelle
de Tavannes , traita magnifiquement
l'illuftre affemblée
quiy avoit aſſiſté M. l'Intendant
& autres Mantres des
Requeſtes , ceux des Préſidens
à Mortier & Confeillers du
GALANT. 249
Parlement qui avoient été pre
ſens à la celebration du Baptê
me , Madame l'Intendante ,
toutes les Dames de marque
avec ce qui ſe trouva fur les
lieux de plus élevé parmi la
Nobleffe & dans les Cours
Souveraines de Dijon , furent
de ce regal fomptueux , où le
bon goût ne regna pas moins
que la profufion la mieux entenduë
; les mets ne s'y cedoient
pas l'un à l'autre en de.
licateſle , & on pourroit dire
que la varietéde pluſieurs chofes
rares qu'on y fervit ,&leur
fingularité donnerent le plai-
1
250 MERCURE
fir d'y voir tout ce qu'on ne
trouve preſque point ailleurs.
Tous ceux qui étoient de
ce repas eurent l'honneur de
boire debout à la ſanté de S.
A. E. de Baviere ,&à celle de
S. A. S. de Vendôme. On cûr
peine àretenir les mouvemens
de reconnoiffance dûë à chacun
de ces grands noms qui
nous ſont ſiprécieux ; l'undeſignant
un Souverain dont les
qualitez toutes heroïques font
les delices de la Cour & des
peuples ,& qui par ſa generofité
faiſant l'admiration du
fiecle , ſe montre ſi digne de
GALANT. 25
PEmpire ; & l'autre étant confacré
par la gloire pour être
le ſymbole de la bonté , &
pour conferver à la poſteriré
la memoire immortelle du
Reſtaurateur de la plus vaſte
Monarchie de l'Europe.
L'avantage d'avoir pour
Parrain une des premieres têres
du monde , & un Prince
regardé de chaque Nation
comme lemodele de la veritable
grandeur , & pour Marraine
une des meilleures Prin
ceſſes de la Terre , de la prepremiere
& de la plus puiſſante
Maiſon de l'Univers, eſt ſiglo252
MERCURE
rieux pour Mademoiselle de
Tavannes , que cet honneur
cauſant une ſi legitime réjoüiffance
à ſa Famille , on ne pût
s'empêcher dans ce feſtinde la
feliciter plus d'une fois ſur un
telbonheur : parmy les témoignages
de joye qu'on luy en
marqua , voicy quelques coupletsqui
furent faits à ce ſujer.
GALANT. 253
A MADEMOISELLE
Maxinulienne Emmanuelle
Marie-Anne de Tavannes .
Sur l'Air : Tout cela m'eſt indifferent ,
ou voſtre jen fait icy grand brait.
Que de regrets waremporter
LePrince preſt à nous quitter !
Pour confoler un peu la France
Il veut bienylaiſſerſon nom ,
Tavannes a cette preference :
Quel nouveau lustre enfa Mai-
4 fon!
ॐ
Digne filleulle d'un Cefar
Aquels honneur n'as tu point
part ?
254 MERCURE
De Vendofme le coeur confpire
A te faire un fort plein d'attraits?
Puiſſe-tujuſques dans l'Empire
Publier un jour ſes bien-faits.
Si tu peux du moins l'imiter
Je te prédis fans beziter ,
Autant de vertu , de fazeſſe
De bonté, de charmes divers
Que le nomde cette Princeffe
Ade gloire en tout l'Univers.
Baviere aime trop lesHeros
Pournepas cherirceux de Saulx,
Ilſcait qu'ils brillent dans l'Hif
toire :
GALANT. 255
h
1
Déja ton afrerefou fesyeux ,
Promet de voler à la gloire
Deſes plus triomphants ayeux.
Dans ton Parrain quel protecteur
Qu'unſimagnanime Electeur !
Pourfuivrefon Auguste trace
Tonfangse retrouve igermain :
b Le jeume Marquis de Tavannes,
frere de la nouvelle Baptifée ſçait l'Aflemand
quoy qu'il n'ait pas encore 9.
ans ; & il eût l'honneur de parler fibiencette
Langue à S. A. E. au furet de
ce Baptefme , qu'elle en a témoigné
beaucoup de fatisfaction .
iCe fût la mere du Maréchal de
Tavannes,duquel font iffus tous lesMrs
de Tavannes d'aujourd'huy ; laquelle
eſtant Allemande , & ſe nommant
256 MERCURE
Iln'est de cadet dans ta race
Qui n'ait l'ame d'un vieuxRomain.
J'ay appris que ces Couplets
que ces Couplets
font de M.de Solleyne , Subdelegué
de M. l'Intendant de
Bourgogne au département
Marguerite de Tavannes , vint époufer
en Bourgogue Jean de Saulx ,& commença
à faire prendre , il y a plus de
deux Siecles , le far-nom de Tavannes
àſesdeſcendans,qui l'ont toûjours porté
depuis qu'Elle & fon frere Jean de
Tavannes , Chevalier Seigneur de
Dello , natif du Comté de Ferrette
en Allemagne , qui en amena pour
lors les bandes noires au ſervice de la
France , & duquel elle fût heritiere ,
eurent apporté d'Allemagne le ſurnom
de Tavannes en la Maiſon de
Saulx.
d'Auxerre ,
GALANT. 257
d'Auxerre , & fils de M. Mar- .
tineau , cy-devant Seigneurde
Marnay , quatriéme Préſident
de pere en fils en cette Ville.
Je voy bien qu'il n'y a plus
moyen de vous propoſer des
bouts- rimez à remplir , &je
me ferois bien gardé de le faire
, ſi je n'avois pas receu ceux
que je vous ay preſentez le
mois paflé , d'une perſonnede
conſideration , qui , ſans ſe
nommer , m'a flatté ( apparamment
pour m'amorcer ) de
l'honneur de ſa protection.
J'aurois tenu ce Monfieur , ou
cette Dame , quitte des dou-
Mars 1715. Y
258 MERCURE
ceurs dont on m'amuſoit , fi
l'on avoit jugé à propos de
remplir ces bouts- rimez à leur
fantaisie &à la mienne ; mais
en verité d'une vingtaine de
Sonnets que j'ay receus , il ne
s'en eſt trouvé que les cinq
que jevous donne, où la Rime
deRazibus ait été franchied'une
maniere qui ne pût pas m'épouvanter
, quoyque je ne me
pique pas d'eſtre fort timide.
Ce diable de mot étoit orné
dans tous les autres , de Poëfies
figaillardes , que j'ay jugé
à propos de les fupprimer tous
àl'exception ( comme je vous
▼
GALANT. 259
difois fortbientout àl'heure )
des cinq que voicy. Le premier
de ces Sonnets eſt de la
compoſition d'un jeunehomme
de douze on treize ans ,&
qui m'abien la mine d'en avoir
quinze , ou peu s'en faut. Qu'
importe ? il eſt plein de bonne
volonté,& promet beaucoup."
2
SONNET
enbouts-rimez.
Le Villageois formé pour lefoc 1
ba herfe
2
Aujourd'huy trouve accés chezla
5
Bourgeoisean bain
Et l'époux mal-heureux dont il
Yij
260 MERCURE
percele
tour le
fein
D'un trait aussi cuisant, àson
traverſe
Aux puiſſans Souverains comme
aux gensde commerce . *
Le chef se voit paré du bonnet
de Vulcain
Et le Mary par tout même a
climat lointain
Se reconnoist Souvent dans les
tableaux de Perfe
Ainsi donc pour avoir lefront
à rafibus
Alcipeneprendpoint pour femme
une Venus
Contraint tes passions comme fit
Origene
Ou bien dansce lien fi fertile en
Laïs
GALANT. 261
Tu te verras bien-tôt par quelque
beau Paris
Ainsi que Menelas privé de ton
Helene
L'Auteurde celuy cy eſt un
jeune homme de vingt- deux
ans, Auteur auffi d'ailleurs . Auteur
primo , de l'Histoire & des
Avantures galantesdu fameux
Maréchal de Boucicault , &depuis
peu de l'Histoire tragique
& veritable du Czar Demetrius
, qu'on aſſure être fort
intereſſante & fort curieuſe ;
j'en diray mon ſentiment ,ou
plutôt celuy de ceux qui l'auront
lûë , quand je l'auray lue
262 MERCURE
moy-même , en attendant
voicy leSonnet dont ilm'a fait
preſent. C'est un Sonnet.
SONNET
en bouts-rimez à Mademoifelle
de S.
t
Sur lafin d'un beau jour Licas
quittant la herfe
Rencontra fon Iris qui revenoit
du bain
Une tendre rougeur qui parut fur
fein fon
Promit à ce berger un bonheur
Sans traverſe
Ils étoient faits tout deux pour
L'amoureux commerce
GALANT. 4 263
Licas estoit de taille à desoler
Vulcain
Son Irisſembloit née en ce climat
lointain
QQuuiippeenuple les Serails de Turquie
de Perfe
Sur un gazon naiſſant & tondu
rafibus
Croyez vous qu'au mépris des
plaisirs de Venus
Ils pratiquoient alors les leçons
d'Origene
Pourquoy les Suivre seule
adorable Laïs
Vostre amant est plus beau que
Licas,que Paris
Serez vous plus cruelle &
qu' Iris . qu'Helene
264 MERCURE
6
J'aimerois volontiers celuy
qui fuit autantque le ſecond ,
&mieux que le premier , il eſt
de la façon d'uneDame pleine
de merite & d'eſprit , &qui Fa
fait en un tourde main ; mais
dites-vous, le tempsnefait rien
àla chose ; elle ſçait cela comme
nous , Meſſieurs , & fair
bien de ne s'en mettre guere
en peine, Voicy à telle fin de
raiſon le Sonnet pour qui je
parie.
SONNET,.
GALANT . 265
SONNET
en bouts- rimez.
Quand de mon Pont-levis j'ay
• fait lever la herfe
Seule avec mon époux ,jeris , je
prens le bain
Jeluy montrefans art ce que j'ay
dansle fein
Sans craindre des jaloux la plus
Simple traverſe
Là nous ne parlons point de ce
maudit commerce
Qui trouble le repos du malhenreux
Vulcain
Nous voyons ces horreurs comme
dans un lointain
Et croyonsque ce gout ne reſide
qu'en Perfe
Mars 1715 . Z
266 MERCURE
Si ce n'est dans ce lieu , c'est du
moins rafibus
Car nombrede Perfans quifont ici
venus
Conviennentque chez eux il estpeu
t
d'Origene
Que les Dames y sont presque
toutes Laïs
Et qu'on fait sans façon tout ce
quefit Paris
Quand il cut triomphe de la
beauté d'Helene
Pour celuy cy il me paroît
affez bien raiſonné juſqu'au
premier Tiercet , où il commence
à s'embroüiller : les Rimes
difficiles l'embarraſſent :
mais il finitbien.
GALANT . 167
SONNET.
Entreprendre un Sonnet c'eft tirer
àla herfe
De l'eau de mes fueurs onrempliroit
un bain
Effet de l'incendie allumé dans
mon fein
O de l'art d'Apollon la penible
traverſet
Pourpayer ceux quifont exceller
ce commerce
Cent fois plus fatiguant que l'employde
• Vulcain ,
Seroit peu des tresors que d'unpays
lointain
Apporte au Grand Louis , l'Am
baffadeur de Perfe
Zij
268 MERCURE
Maisdanscefiecle ingrat ilsvivent
Razibus
Ils n'ont que peu depart aux plaifirs
de Venus.
On les verra bientoft Disciples
d' Origene.
C'est en vain qu'un Rimeurfoupire
pour Laïs ,
que Paris ,
Quand ilferoit encor plus galant
Sans argent il n'est point de Laïs
ni d. Helene.
Celuy- cy eſt d'un de mes
amis , que je ne connois pas ,
le titre en fait l'éloge , & je répondrois
à ſa Lettre , s'il m'avoit
écrit plutôt ; mais je le
GALANT. 269
prie , comme tout le monde ,
de m'adreſſer ce qu'on m'enverra
d'orénavant , chez D.
Jollet ,& J. Lamefle , au Livre
Royal , au bout du Pont S.
Michel , du cofté du Marché-
Neuf.
L'AMANT IMPATIENT.
SONNET.
Vosrigueurs,belleIris,pourmož
Sont une herſe,
Vouspensezquemespleursmefourniront
un bain,
Que je vais m'enfoncer un poignard
dans le fein
Zij
270 MERCURE
Non:j'en veux arracherle trait
qui le traverſe.
Je cherchois prés de vous un aimable
• commerce
Mais vosfers trop pesans , même
pour un
Vulcain
M'ontfait appercevoir un martire
en lointain
Plus cruelàfouffrir qu'un esclavageen
Perfe
Vos coups contre mon coeurpafferont
Razibus
Qui voit dans les tourmens des
charmes en Venus,
Peut prendre fans effroyle party
d Origene.
Suivezdedouces loix ,Sans imiter
Lais ,
GALANT 278
t
Voulez-vous un amant plus tendre
que
Paris
Montrez-luy de l'amour ,fans le
foibled' Helene.
Aprés vous avoir dit naturellement,&
en peu de mots ,
ce que jepenſe de ces Sonnets,
trouvez bon que j'en prie les
Auteurs de ne pas me ſçavoir
mauvais gré , ſi , en ſuivant
toûjours le texte de la Scenedu
Sonnet du Myſantrope , je
{
leur avoue que les quatre petits
vers qu'on valire ,meplaiſent
autant que tous les Sonnets
du monde. Ils font de la
façon d'une belle& fpirituelle
Ziiij
272 MERCURE
Dame qui les a faits par impromptu
à la loüange de Son
AlteſſeMademoiselle de Clermont
, Princeſſe de l'auguſte
Maiſon de Bourbon , & fe
chantent ſur l'air : Vivons comme
le Voisin vit.
L'Amour dit qu'il n'a plus
befoin
De carquois ni d'adreſſe
Il prendra ſeulement lefoin
Demontrer la Princeffe.
MONSIEUR ,
Je vous affure que jefuis tresſenſibleà
laLettre obligeante que
GALANT. 273
vous me faites l'honneur dem'écrire
;permettez moy neanmoins
de vous direqueje ne donne quere
dans l'écüeildes loüanges : com.
meje n'ensuis pointprodiguepour
les autres ,j'en diſpenſe tout le
monde à mon égard. Je me contente
de paſſer doucement mon
chemin , &des routes naturelles
quejjee!fuis,poureffayerde metirer
d'affaire au bout de chaque mois.
Les bellesparoles nyles promeſſes
n: me tententpas ,&rien ne peut
m'engager àfacrifier la réputation
que m'a acquiſe ma modeſtic
, au plaisir d'écrire un équi.
voque quelque fpirituel qu'il
r
274 MERCURE
puiße estre. Vostre Sonnet eftplein
d'art de genie , mais vous
avezdonnécomme les autres dans
la Rime de Razibus. Cela me
determine à prononcer contre luy ,
il y a abus. Pour vostre Rondeau
, vous l'allez voir traiter
avec moins de rigueur. Jefuis ,
Monfieur ,&c.
RONDEAU
fur un baifer.
Cedoux baifer queje vous ay
Surpris ,
Devoit- il tant vous faſchers
belle Iris,
GALANT. 275
Vostre veriu fans doute est trop
auftere:
Helas !d'étoit le moins que pouvoit
faire ,
De vos appas l'Amant le plus
épris.
C'eſt , dites-vous , la marque
d'un mépris ,
Mais ce n'estpas comme je l'ay
compris,
Fay crú pouvoir volerfans vous
déplaire ,
Ce doux baifer.
Si je ne peux appaiſer vos
efprits .
276 MERCURE
Contre mes feux injustement
aigris ,
Je vousdiraydu crime le mystere,
N'en accusez que l'enfant de
Cythere,
Sansfon confeil je n'aurois jamais
pris
: Ce doux baifer.
Pendantque je ſuis en train
de vous donner de petites pieces
detachées, &des nouvelles
deParis ,je vais eſſayer de vous
enpreſenter ſans distinction ,
&de faire dire de moy , ce qui
fut dit autrefois d'une belle
perfonne:
Chez vous un beau defordre eft
un effet de l'art.
GALANT. 277
Le 14. de ce mois M. le
Chancelier vint prendre ſéance
au Parlement de Paris ; & le
même jour fut jugé le procés
deHenryGervais,Joüeur tresrenommé
, appellant comme
d'abus de ſon mariage avec
Gertrude Boon , fameuſe &
fage Tourneuſe ; & par Arrêt
en l'Audiancede la grand'-
Chambre tenue par M. Voifin
, Chancelier de France ,
contre les concluſions de M.
de Lamoignon , AvocatGeneral
, la Cour a declaré qu'IL
NY AVOIT ABUS , plaidants
M. Guillet de Blaru pour l'ap
278 MERCURE
pellante , M. Arrault pour
Gervais intervenant , M. Chevalier
pour l'Intimée. Onm'a
afſuré que la Cour ne s'étoit
determinée à prononcer ,que
fur ce que les Baladins &gens
deTheatre n'ontpoint de vray
domicile.
Cette Audiance finie , M. le
Sas de Rochermine , Avocat
au Parlement , cût l'honneur
de preſenter à M. le Chancelier
les Vers Latins que voicy.
GALANT. 279
ILLUSTRISSIMO
ac nobiliffimo viro D. D.
Danielı Franciſco VOYSIN ,
Domino du Meſnil , Regiorum
Ordinum Commendatori&
Franciæ Can
cellario. Juridica ſupremi
Galliarum SenatusComitia
tenenti.
Quemnos Auguſto ſpectamus
Starefedentem
In Themidos folio , &facro velut
ore , fideli
Francorum Gentipandentem oraculaRegis
,
180 MERCURE
Moribusille fibi meritos devinxithonores
,
Gloria &immensi merces fuit
... aqua laboris.
Gentis ut avertas vicinaperi-
7
cula,miffum
Te ,VICINE , putant nobis
ex athere cives
Applaufu quorum festivo perſonatAula.
Prefectum annona per te recreatus
opima :
Quot Belga &Batavi audaces
audacior urbes
Ferro expugnaffet miles , nutricia
Regno
Ryfwicea LODOIX dederat
nê
GALANT. 281.
nî femina pacis ?
Felices tunc nos pax fi longeva
fuißet ,
Nec citoſavißet toto Mars impius
orbe ?
Quidqueror ? Invicti fancta
+ in penetralia Regis
Admiffus ,quoties hoftilia mente
Sagaci
Confilia evertit prænuncius ?
Omnia vidit
Subverſa , Europamftammis ,
ferroque cadentem;
Sed penitus noftrasVICINUS
reftituit res.
Gallica multiplici dudum memorata
triumpho
Mars 1715. Aa
282 MERCURE
Suftinuit prudens arma ingenio ,
atque peripfum
Impofita eft confanguineo ultima
bello
Quodſociâ noftros bruma vastaverat
agros ,
Centuplicem nuncqui referunt
cala auspice,frugem.
Gracia tanta , tui donum regale
manebat
Mercedem meriti ; nec enim te
dignior usquam
Quifacrajuratogaregeret ,popu-
Loque benignus
Justitia&pacisſociales fundere
poffer
Fructus ,&fontum miferatus
GALANT. 283
flectere fortes.
Refpicit Ajtream tecum Bellona
jocantem
Invida , non ultro victriciaſcuta
reponens ,
Ettingendafuritferrugine , dextra
tenebit
Dum tua continuo Lancis mode
ramen ,er Enfis.
Jura colens Themidis ,dam-
***nofas destrue lites :
Destruat pietas tua bella domeſtica
,nuper 150
Que vefanus amor zelo excandefcere
fecit.
VICINO dignos, cives , de
cernite honores
Aaij
284 MERCURE
EtRegem longos tandem comiteturin
annos.
:
Prenons maintenant un peu
l'air , Meffieurs , il y a affez
longtemps que nous ſommes
àParis,& nous yreviendrons
de reſte. En attendant , allons
faire untour à Verſailles. L'a
vanture de M. le Marquis de
l'Ange nous y appelle..
Le 19. Février dernier , Sa
Majeſté dans la grande Galerie
de ſon Château de Verſail.
les , donna àl'Ambaſſadeur de
Perſe cetteAudiance éclatante
qui a fait tant de bruit dans le
monde , & où tous les plus
GALANT. 285
grands Seigneurs du Royaume
firent un ſuperbe étalage de
leur magnificence. Sa Majeſté
allant de fon Appartement à
ſon Trône , unedes plus belles
perles de la Couronne ſe dé.
racha de ſon habit,& ſe trouva
heureuſement , aprés avoir
fait peut- être bien du chemin
dans la Galerie , ſous les pieds
de M. le Marquis de Lange ,
qui prît enfin lapeine de la ra
maſſer. Il eſt vray que cette
negligence luy étoit bien pardonnable
, &qu'il nes'attendoit
pas à trouver un ttefor.
Cependant aprés avoir fait cet
286 MERCURE
effort , il remarqua avec plai
fir que ce joyau étoit tres-digne
de la peine qu'il s'étoit
donnée. Il le mit ſagement
dans ſa poche , & quelques
jours aprés il eût l'honneur de
le rendre au Roy avce unPlacet
,que Sa Majefté reccutd'u
ne façon finguliere. SIRE ,
dit- il , je ſupplie Voſtre Majeſté
deme pardonner la liberté
que je prends de luy prefenter
la Perle des Placers . Le
Royauffitoft, aprés s'eſtre fait
expliquer l'Enigme , le receut
avec cette grace infinie qui accompagne
toutes les actions,
GALANT. 287
& principalement les dons
qu'il fait à ceux qu'il en juge,
dignes , enfin il accorda fur le
champ au Marquis de Lange
tout ce qu'il luy demandoit
dans ſon Placeri :
M. le Marquis de Lange
eſt originaire d'une noble
& illuftre famille du Nivernois.
Le Marquiſat de Saluces
appartenoit à ſes Anceſtres.)
L'an 1304. André de Langer
eſtoit General de l'Armée de
Scanderberg ,Royd'Albanie,
qui fut tuécombattantcontre
les Tures. Le Pape voulant
conſerver à la poftérité les
288 MERCURE 1
Feſtes d'un ſang ſiutile àl'Etat,
& fi zelé pour la Religion ,
permit à Jean de Lange ,
Grand Bailly de Malthe, de ſe
marier , & le releva de fes
voeux. Il y avoit eu auparavant
luy dix ſept Chevaliers
de Malthe dans fa famille.
Guillaume Marquis deLange
à qui l'avanture de la perle
dont nous avons parlé eſt arrivée
, deſcend en droite lignede
ce Jean de Lange : ila
cu la main gauche emportée
d'un coup de Canon à la Batalllede
Nervinde. Il cut auffi
un coup d'épée au travers du
corps
GALANT. 289
corps au Combat de Leuſe ,
&a la Bataille de Steinkerque
, il fut fait prifonnier.
L'on voit par dette fuite
d'actions & de bleſſures que
M. le Marquis de Lange ne
ſerepoſe point ſur les Lauriers
que ſes Anceſtres avoient
cuëilli ,& que s'ils ſe ſontrendus
recommendables par
leur valeur , ils ont eu en ſa
perſonne un ſucceſſeur qui ne
l'eſt pas moins , à qui l'on
pourroit dire a juſte titre :
Si la gloire descend fur toy par
Mars 1715. Bb
230 MERCURE
Celle de leurs Enfans retombe
auffifur eux.
M. le Marquis de Lange
fon Pere fut tué à la Bataille
de Ramilly. Marie de laGrange
ſa grand'mere eſtoit foeur
de M. le Cardinal d'Arquie ,
Pere de la Reine Doüairierede
Pologne,& par confequent il
eſt fon petit neveu , & coufin
iſſu de germain des Princes de
Pologne,& de Madame l'Electrice
de Baviere.
Voyons maintenant ceque
nous ferons du reſte de ce Livre
, qui me paroît déja bien
GALANT. 291
avancé , ſinon , je vous avouë
qu'il me paroît bien long , &
que la plume me tombe des
mains. L'Histoire entiere &
nouvelle de Mehemet Riza
Beg , Ambaſſadeur de Perſe ,
& que je vous donneray dans
dix jours , revûë , augmentéc
de la moitié , & toute corrigée,
aépuisé en verité ma tête
, mes yeux , & mes doigts ,
&il ne me reſte à preſent de
courage tout au plus,que pour
vous propoſer de chanter ma
Chanfon & de deviner mes
Enigmes , que je vais , avec
voſtre permiffion , vous don-
Bb ij
292 MERCURE
ner ſans ceremonie.
CHANSON.
Je ne veuxfortant de la vie .
Nilugubreceremonie ,
Ni tenture , ni carillon ;
Maisque mon beritier digne fils
d'un yurogne ,
Dans unmuidde vinde Bourgogne
,
$
Mefaffe mettre au courtboüillon.
Le mot des Enigmes du
mois paſſé étoit l'Ecriture &
lesCartes à joüer. Les noms de
ceux qui les ont deviné , ſont :
Le Solitaire Quemine, lePreLYON
GALANT.
293
voſtd'Argentan , l'Anonyme,
T'heureuſe Indiſcrete , laCor
quette de la rue S. Antoine ,
la fusée volante , le Porc-Epic,
Follette & fa Maîtreſſe , l'Epion
Turc , Jean de Nivelle &
moy.
:
En voicy de nouvelles , les
devinera qui voudra , pour
moy je les ay devinées du pro
mier coup.
ENIGME.
JeSuis utileau sujet comme
au Roy ;
Désqueje nefers plus ,je change
Bb iij
294 MERCURE
FT de figure ,
Demême que de nom ,selon la
conjoncture p
Du temps auquel on vient àfe
fervir de moy.
Jugez de ma maigreur on me
voit les arrêtes ;
Je ne fuis pas un Monstre ,
pourtantſous mon corps ,
Il s'est trouvé jusqu'à ordistéves ,
Quise gardoient toujours de paroiftre
en dehors.
Parles noms queje porte , on peut
affez connoistre ,
Qu'en Automne , en Hyver ,
en Printemps , en Eté ,
Jeſuis degrande utilité.
GALANT . 295
-
Lecteurrêve àpreſentfur ce que
je puis eftre ?
a
AUTRE.
L'Intrepide guerrier qui dans
unlong carnage.
A toûjours méprisé les horreurs
de la mort ,
Accompagnédefon courage,
Recule àmonpremier abord.
Jeſuis & tres -fo be, & tresforte.
Malgré mon foible corps , jay
causé des malheurs ,
Lesquels ont fait répandre affez
Souvent des pleurs.
Bb iij
296 MERCURE
Apeine on m'apperçoit ,qu'auſſi
toft je suis morte.
Celuyqu'on ne peut voir m'aide
àparoiſtre aujour ,
Je cours d'abord ,je ſaute ,&je
me multiplie ,
Autant quefij'avois un principe
devie,
Et quelquefois je fais , ce qu'au
coeurfait l'amour.
Lecteurfi tu veuxme connoistre ,
Demeureen ton logis tu me verras
paroiftre.
'une escinull
1
GALANT 197
MONSIEUR
le Mareſchal D'ESTRE'ES
ayant eſté éleu par Mefſieurs
de l'Académie Françoiſe
, à la place de feu
M. leCardinal D'ESTRE'ES,
y vint prendre ſéance le
Samedyvingt- troifiéme de
Mars 1715. & prononça
un Difcours , dont voicy
l'extrait.
MESSIEURS,
2
2.
L'honneurque vous mefaites
en me recevant parmi vous , est
298 MERCURE
une grace finguliere que vous
m'accordez; mais c'est en mesme
temps une efpece de justice que
vous rendez à la memoire deM.
Le Cardinal d'Estrées , pour l'esti
me & l'attachement qu'il avoit
pour vostre illustre Compagnie.
Je ne parle ainsi, que suivant
vos propres ſentiments , vous me
les avez marquez vous- mêmes ;
j'ay esté tesmoin de vos regrets
fur une perte qui nous estoit com.
T
mune , &dont vous avez gemi
commemoy.
5
Vous avez creu en quelque
façon la reparer en perpetuant
fon nom dans l'Académie ;
fans trop examiner , fi
toisen
14--
estar de le fouſtenir ,par lesqua!
litez propres à un Académicien
vous avez donné à l'amitié, ce
qu'un difcernement auſſijuſte que
le vostre auroit refusé aux
lents. Vous m'avez fait un
merite de quelque inclination
pour les Sciences ; &prevenus en
ma faveur , vous avez voulu
qu'elle me tinſt lieu auprés de
vous de cette vaſte érudition ,
& de cette varieté de connoif
Sances , que vous eſtimiez dans
celuy dont vous m'avez donné
laplace.
Dans cet endroit il dit pla
300 MERCURE
fieurs choſes éloquentes à la
loüange de l'Académie ; enfuite
il ajoûte au ſujet deM. le
Cardinal d'Eſtrées , àqui il ſuccede:
Aprés avoir en celasuivil'ufa
ge,& encore plus mon inclination
, dispensez- moy, Meffieurs,
de la coûtume établie parmi vous
qui m'obligeroit à faire l'Eloge
de mon Predeceffcur. Ilm'en couteroit
trop ; je ne lepourroisfaire
fans émotion : la bienfeance même
me le défend. Vous fuppléerez
ace tribut queje ne puis luy rendre
: à ce tribut qu'exigent fes
grandes qualitez ,fes emplois
1
GALANT 301
i
fon dévouement , & fi je l'ofe
dire,fa tendreffe pour le grand
Prince qui nous gouverne. Mais
n'y avez vouspas déjafatisfaii?
Vous avez vivement reſſenti
fa perte ; voſtre douleur est fon
Eloge.
Un peu plus loin aprés
avoir loüé ces grands hommes
à qui l'Academie doitsa naisfance,
ſa confervation , &fa
Splendeur,il dit :
Convient il à un homme qui
a paßé la meilleure partie de fa
vie dans les Armées , de manier
de tels ſujets & de faire fon
coup d'effay de l'Artde l'Eloquen-
L
302 MERCURE
31
lele
desF
ce qu'il n'a jamais pratiqué , &
de lefaire en prefence des Maitres&
desJuges nezde cet Art ?
Il paſſency à l'élogeduRoy.
Voicy fes termes.
Comment m'y prendrois-je pour
publier la gloire deVostreAugufte
Protecteur, pour parlerdignement
des prodiges d'un fi grand
Regne ?Quelleferoit ma temeritéd'ofer
tracerunportrait , où les
plus habiles ne portent la main
qu'en tremblant ? Je ne me permettray
qu'unseul trait de fon
caractere,dont ma propre experience
m'a inftruit. Dansles occaſions
oùj'ay eu quelquefois l'honGALANT.
303
neur de travailler ſous les yeux
d'unsi grand Maistre ,j'ayſenti
avec admiration que son esprit
en toutes matieres ſaiſit toujours
naturellement leGrand , le Juste
Cole Vray. C'est tout ce que j'en
Sçais dire. Il n'appartient qu'à
vous, Meſſieurs ,de proportionnerles
expreffions à la grandeur
des idées. Pour moy je ne
furce sujet ,que ce qui se peut
fairefans art. F'admire ce grand
Prince ; je cherche à luy plaire ;
j'ambitionnede luy marquer mon
dévoüement & ma reconnaißance
par mesfervices ; &jenepuis
mieux le lover , qu'en m'impo-
1
puis
304 MERCURE
!
fansunfilence que je ne garde
que parla haute idée que j'ay de
Sapersonne.
APRE'S QUE MONSIEUR
le Maréchal D'ESTRE'ES
cut achevé ſon Diſcours ,
Monfieur le Marquis de
DANGEAU , Chancelier
de l'Académie , luy refpondit.
MONSIEUR,
Puisque la modestie de M.
l'Abbé d'Estrées l'empesche de
parler , laplace que lefort m'a
donnée,
GALANT. 305
1
donnée , m'engageà vous direque
nous sommes penetrez&de douleur
& de joye. La perte que
nous venons de faire nous paroisfoit
irreparable , nous avons tous
jugé que nous ne pouvions la
mieux reparer , qu'en vous choifißant.
M. le Cardinal d'Estrées
eſtoit un de ces Genies tranſcendants
, nez pour honorer leur
fiecle; auffi granddans les affaires
Eccleſiaſtiques que dans les affaires
d'Estat ; Grand par lesfciences
qu'il avoit toutes approfondies
; grandparfa charité envers
les pawures ,qui n'avoit point
Mars 1715 . Cc
6
306 MERCURE
de bornes ; aimable parses manieres
polies , par une humeur
toujours égale , par les charmes
de ſa conversation. Safaçon de
raconter estoit nette , meſnagée,
vive , interreffante, excitant&
Satisfaisant tour à tour la curiofité.
Esprit vaste (Ses venës eftoient
immenses ; esprit fuperieur
es simple, audacieux &
Sage? caracteres fi differents
qu'il aſouſtenus jusqu'au dernier
moment deſa vie. Ilſçavoitramener
tous les évenements àfes
diſſeins. Il exerçoit une douce tyrannieſur
les opinions d'autruy
par un talent qui luy estoit parGALANT
307
and
ticulier de perfuader , de vaincre
& de plaire. C'est par- là qu'il
s'étoit acquis unefi grande réputation
dans toutes les Cours de
l'Europe ,que des Teſtes Couronnées
estoient entrées avec joye
dans son alliance , &qu'il avoit
réüſſi en tant d'autres negociations
importantes e difficiles,fans que
jamais on le vitfatiguédu tra
vail , ni enorguëilli du fuccés.
Nous l'avons perdu: vousfeul ,
Monfieur , pouvez nous confo
ler. Fene diray rien ici de vostre
illustre naiſſance , ni de toutes les
Dignitez dont les deux plus
grands RRooiiss du monde vous ont
Ccij
308 MERCURE
:
bonoré. Qu'il mefoit permis feulement
de remarquer qu'on n'a
point encore veu dans nosHiſtoires
trois Maréchaux de France
de pere enfils. Mais , Monfieur,
en jettant lesyeux fur vous , ce
nefont ni ces Dignitez , ni vos
vertus militaires qui ont attiré
nos fuffrages : ce n'est point cette
ardeur de gloire quiſouvent dans
lasuite de la même Campagne
vousfaisoit chercher dans lesArmées
de terre de nouvelles occafions
de fignaler vostre courage ,
lorſque la ſaiſon obligeoit à rentrerdansnos
Ports ces Flottes que
vous aviez commandées ſi glo
GALANT. 309
rieuſement. Nous n'aurions pû,
avec justice , vous donner une
place qu'Apollon deſtine à ceux
qui s'efforcent de luy plaire ,so
vous n'aviezmerité que les lauriers
de Mars , &les faveurs de
Neptune. Heureusement pour
nous , Monsieur , vous avez
fenty que vous deviez contenter
vostre esprit, aussi bien que vostre
courage , & dans vos plus importantsEmplois
vous aveztrouvé
le temps d'acquerir les comnoiffances
les plus utiles
plus élevées. Ainsi vous ne devez
pointnoftre choix àla memoirede
ce grand Cardinal , qui nousfut
les
310 MERCURE
associédésfa plus tendre jeuneſſe ,
ni à l'amitié d'un frere qui fait
aujourd'huy l'un des principaux
ornements de l'Académic ; vous
le devez à cet amour des belles
Lettres , à cette application firare
dans un homme de guerre d'amaffer
tout ce que l'antiquité
nous a laiffé de beaux ouvrages ,
Semblable à ce Romain, qui , perfuadé
que l'eſtude adjouste une
nouvelleforce à l'experience, faifoit
porter dans ſes expeditions
des Livres auffi-bien que des machines
de guerre. Le goust que
vous avez toujours eu pour les
Sciences ,auroit fuffi pourfaire
GALANT. 311
approuver univerſellement noftre
choix ; vousfeul , Monfieur , en
parlez comme d'une grace.
Le reſte de ce Diſcours eft
plein de nobleſſe , d'éloquence
& d'eſprit. Les vertus du
Roy y font tracées avec des
traits fi admirables , que je
n'en peux rien extraire , fans
les defigurer , & malheureu ,
ſement il ne m'eſt pas permis
de donner les Diſcours de l'A.
cadémic autrement que par
extrait.
Le 30. de ce mois M. da
Boſe y fut receu , fon Difcours
fut tres éloquent, celuy
312 MERCURE
de M. Dacier qui luy répondie
le fut aufh ; mais il avoit l'air
ſi antique , que M. de laMotte
qui eſt fans contredit un-des
plus beaux & des meilleurs ef.
prits de l'Europe , ne pût s'empêcher
de luy adreſſer l'Apologue
de l'Ecreviſſe. Le mois
prochain nous reprendrons
cet article.
Mon diſcours ſur la querelle
entre les Partiſans desAnciens&
des Modernes , la Lettre
qu'écrit à un de ſes amis
un des meilleurs ſeconds de
M. de la Motte , le Paralelle
excellent des deux Catons , &
vingt
GALANT 313
vingt autres pieces detachées qui
ont heureuſement trouvé place
dans le Mercure de ce mois , tout
cela vous aura peut- être paru affez
intereſſant , Meſſieurs , pour
vous obliger à me ſçavoir quelque
gré de l'honneur que j'ayde
vousen faire part. Mais il me refte
un fait admirable , tres extraordinaire
à mon égard, & dont
le détail m'embarraſſe infiniment.
C'eſt cependant tout ce
que j'ay de meilleur à vous conter
: &malgré la foibleſſe de mes
expreſſions , j'en ſuis fi touché
que pour avoir la fatisfaction de
vous en parler à coeur ouvert, je
ne reſpecteray nullement la delicareſſe
du pas où m'engage ma
reconnoiſſance , quandl'excés de
ma gratitude devroit vous paroî
Dd Mars 1715.
314 MERCURE
tre affoiblie par la ſechereffe
de mes termes. Il est bien queſ
tion maintenant de cette frivole
confideration, &les grandshommes&
les bonnes actions n'ont
pasbeſoin pour être loüez ,de ce
faſte éloquent ,&ſouventinutile
dont on emprunte ordinairement
l'éclat pour donner du luſtre aux
moindres choses.C'eſt en un mot
de l'Electeur de Baviere dont je
veux vous parler. CePrince tendrement
aimé de nôtre Roy ,
(cette verité ſeule vaut un million
d'éloges ) cheri de tous les
François , adoré de ſes peuples ,
& l'objet des voeux de tout lev
monde , vient de quitter la France.
Son deſtin le dérobe enfin à
nosyeux. Un malheur fouverain
nous l'arrache , faffe le Ciel que
de longues années &cun bonheur
GALANT. 315
infini foient le ſceau de toutes ſes
vertus.
Mais aprés cet aveune m'embarraffez
plus ,
Et ne demandez pas quels biens
jepeux vous dire
D'unHerosque le monde admire
Dont vous neſoyiez convaincus.
Il ne s'agit icy d'exploits , ni de
combats ;
Mais d'un trait à mes yeux plus
beaw qu'une Victoire ,
DuMercure en defordre itenrichic
l'Histoire ,
De l'éclat d'un prefent qu'il ne
meritoit pas .
Que puis-jedire de moins ,&
que ne penſay- je pas davantage
desbienfaits que ce Prince , le
premier qui aitcoupé le noeudde
mon infortune , vient de répan
Ddijuch
316 MFRCURE
dre ſur moy. Je vous demande
engrace à ce ſujet,de ſouffrir que
je mette en cetendroit Mercure
àmaplace, &je vous prie de luy
accorder la liberté de vous entretenir
un moment de ſes fantaifies
,ce qu'il vous dira , contribuëra
fur ma parole , à vous
amener plus agréablement la
petite Hiſtoire que je dois vous
conter le mois prochain.
Ilya , dit- il , (& il eſt à propos
que vous le ſçachiez ) une
grande difference entre le fils de
Jupiter & moy. Je n'ay de rapport
avec ce Meſſager des Dieux
queceluyde ſon matheur , lorfque
ſon pere , (avec connoiſſance
de cauſe apparamment ) s'aviſa
de le chaſſer du Ciel. Du
refte nous n'avons rien de communl'un
avec l'autre. Encore ne
GALANT. 317
fçay - je guerre , fi nous nous
reffemblons paſſablement dans
le ſeul articleque jeviens dedire,
car je ſuppoſe qu'iſſu de race
Divine , comme nous l'affure Ho
mere , & Denis d'Halicarnaffe ,
demandezle plutoft aux Anciens ,
il ne devoit ignorer aucun des
fecrets de la nature ,& par confequent
ſon induſtrie devoit fuppléer
parfaitement à fon infor
tune. Au lieu que moy qui ne
pourroit fans vanité prouver peut
eſtre guerre plus de nobleffe
qu'Elope , je me fuis trouvé
pluſieurs foisà la veille detomber
dans le même inconvenient
que luy , & réduit à la neceffité
d'employer tous les ſecours de
mon ignorance. Cette affreuſe
inégalité fait donc foy du peu de
D.diij
318 MERCURE
1
rapport qu'il y a entre le petit
fils de Saturne & moy ,& dé
montre que je ferois un impof
teur , ſi j'avois à la face du monde
, l'audace d'uſurper ſes titres
&de me fubroger en ſes droits ,
&que je ne fuis enun mot qu'un
Mercure adopté ſur la terre ;
mais toute qualité à part ,voyons,
vaille que vaille ,par quel degré
je ſuis enfin parvenu à faire la
conquête de celle-cy. Non ce
feroit entreprendre de vous conterdes
choſes ſurprenantes , &
le détailde mes avantures effectives
, vous étonneroit aſſeurement
plus que les fictions de
l'Infortuné Napolitain. Paſſons
plutoſt à l'examen des moyens
de conſerver ce titre , puiſqu'à
tout hazard , je m'en voy revêtu.
Vous croyez peut-eſtre que c'eſt
GALANT . 319
pour moy la Pierre Philofophale
, point du tout ; & je parie
foixante piſtoles par an , de le
porterd'une façon cent fois plus
utile & plus amuſante juſqu'à
mondernier jour , ſi cinq ou fix
grands hommes que je ſçay ,
veulent imiter la generofité de
l'Electeur de Baviere , & me
donner 200. écus de penſion
comme luy , mais je n'y penſe
pas;&voilàde fort vilaines faillies
! il eſt bon que chacun ſçache
ſes petitesaffaires,à labonne
heure ; mais il ne fautpas ſe faire
tympaniſer dans le monde par
l'image d'un honteuſe avarice...
Voilàencoreune plaiſante réfle
xion, & de quoy ſerois-je avaricieux
? moyqui ne le fus jamais
de quelque choſe , m'aviſerois
jeà preſent dele devenirde rient
1
3202
J
MERCURE
foitdit? fi de tout ce diſcours
peu vous importe , tant mieux ,
ſi vous le prennez en bonne part ...
tant mieux encore , voilà comme
je le prendrois auſſi. D'ailleurs
je raiſonne ; c'eſt un droit qui
m'eſt acquis auſſi-bien qu'à tous
les hommes & quand tous mes
diſcours ( malgré les cenſeurs
ridicules ) ſeront auſſi ſimples &
aufſiinnocents que ceux- cy , je
fuis fur qu'on me permettra de
babiller juſqu'au Jugement. Enfin
je le répete ( comme je le
croy ) Meffieurs .
Nouspouvons raisonnersur tous
les Elemens,
Parlerdu Ciel , de la Terre , & de
l'onde ,
Mais n'amusons jamais le monde ,
Aux dépens des loix du bonſens .
C'est aprés cent reflexions profondes
GALANT. 321
Qu'à tout hazard le Philosophe
admet
La matiere premiere , ou les caufes
Secondes ,
Souventfanssçavoir ce qu'il fait.
Le Sage doune dans lepiege ,
Ourit desa décision ;
Mais leSophifme qui l'affiege
Ebloüit toûjours sa raison .
Pournous ne suivons point
gles trop austeres ,
dere
Où l'esprit tôt ou tard consent à
s'enchaîner ,
Sur des principes moinsfeveres
Cherchons à nous déterminer.
e
Que nos moeursfaſſent nôtre étude
Quela vertuſoit noftre but ,
Nous aurons moins d'inquietude ,
Qu'aucun Philofophe n'en eût.
Voilàle portraitque je me fais
des idées & des obligations des
hommes ; fi je peux un jour me
322 MERCURE
L
1
former fur cette peinture ,je de.
viendray alors aſſez deſintereſſé ,
pour ne regretter jamais de ne
pas reſſembler à l'Hommeheureux
malgréluy , Conte Perſan , que je
lûs il y a quelques jours dans les
Memoires de mon Subſtitut , qui
vousle racontera comme il vous
l'a promis , à l'entrée de fonpremier
Journal .
Je tiendray en effet ma parole;
mais en attendant il eſt à propos
que je vous faſſe part de la joye
donteſt remplie maintenant tou
te la Maiſon de Bourbon. Le 27.
de cemois Madame la Princeffe
deConty mit au mondeun Prince.
Je ne doute pas que de toutes
parts on ne l'en felicite,pour moi
j'emprunteray de tous les côtez ,
&j'emploiray tous mes talents ,
mels qu'ils foient , pour annon
GALANT. 323
cer à tout le monde le preſent
qu'elle vient de faire à la France.
Il me reſte encore une Lettre à
vous communiquer , Meſſieurs ,
&je vous tiendray quitte de la
peine que vous aurez priſe à lire
le plus joli Livre que je vous aye
donné. C'eſt une Epitre du fameux
Mathanasius.
Lettre de Chryfoft. MathanasiusàMle
Febure deFontenay, Aut. du Merc.Gal.
La liaifon où vous eſtes à
Paris avec beaucoup de gens de
Lettres , M. m'engage à vous
entretenir du bruit que fait ici
le procés de Madame Dacier
contre M. de la Mottes toute
l'Europe ſçavante s'y intereſſe ,
&nous avons desja receu des
Memoires d'Ecoffe & dIrlande
qui ne promettent rien de bon à
M. de la Motte ; nos Sçavans ne
324 MERCURE
ſont pas ici du même avis , &paroiffent
mal prevenus contre
Madame Dacier , laquelle en
imitant les Chinois, n'ad'encens
que pour les deffunts. Ils conviennent
tous que l'inventiondu
Poëme Epique eſt dûë aux Anciens
,mais non fa perfection ,&
la comparaiſon qu'ils font des
Anciens & des Modernes , les
premiers comparez à des tournebroches
& les derniers à des
horloges , paroiſt juſte & trescenfée
; mais avant que d'en faire
l'application il eſt neceffaire de
fuppofer que les tournebroches
font inventez par un Ancien ,
dont les ſucceſſeurs imitant ,
mais perfectionnant la Mecanique,
font enfin parvenus à nous
faire de bonnes horloges & de
tres bonnes montres , qui fontà
GALANT. 325
1
peu prés de la même eſpece&
figure que les tournebroches :
Madame Dacier tousjours com.
plaiſante pour le bon Homere ,
& accoutumée à des comparaifons
extraordinairement naïves
dont il uſe quelquefois , ne man
quera pas de trouver dans celleci
des beautez qui ne cedent en
rien à ce qu'a dit ſon Poëte , en
vantant le courage d'un Heros
qu'il a comparé àun âne devorant
desépis&des chardons;on avoüe
qu'un âne affamé ſe contente
quandil en trouve l'occaſion;mais
leparalelle d'un ſi ſale animal eûtc
ce me ſemble , beaucoup mieux
convenuà Aiax avec la belle Cafſandre,
dans le Templede Miner..
ve , qu'à un Heros combattant
&donnant l'exemple & de l'émulation
à ſon parti : nos avis ,
326 MERCURE
mon cher de Fontenay, en con
fequence de la plauſible comparaiſon
des tournebroches avec
des montres , ſeroient que le
Seigneur Mercure , & Meffieurs
les Journaux invitaſſent les Doctes&
les Femmes Sçavantes , à
adreſſer des Memoires avec
leurs opinions , à M. de la Motte
,& à Madame Dacier , & que
leſdits Memoires fuſſent enfuite
envoïez fans alteration à deux
Académies choiſies par les parties
.Toulouſe & Bordeaux en ont
d'illuftres , & l'honneur d'avoir
decidé un faitde cette importan
ce intereſſeroit Mrs les Gafcons
qui ne manquent jamais à ſoûte-
⚫nir vivement leurs cauſes : & en
cas que les deux Académies ne
convinſſent pas , on en nommeoit
de concert une troifiéme
GALANT. 327
pour fur-arbitre: l'Italie en fournit pluſieurs
dont les ſujets furpaſſent en vivacité
, & promptes déciſions Mrs les
Gaſcons En ſuivant ce conſeil on met.
troit fin à une querelle qui va ſuſciter
des jaloufies & des rancunes entre les
Pariſans de Mr de la Motte , & ceux de
Madame Dacier ,laquelle néanmoins ,
& il faut le dire à ſa loüange , a eu la
prudence , avant que de rendre ſon
Factum publicd'yfaire mettre deux cartons
; les rieurs prétendent y avoir perdu,
& ils affurent que la bonne Dame a
voulu épargner des invectives à ſon adverſaire
: nous n'avons point eſté ſurpris
ici , comme les Partiſans de Mr de la
Motte le font à Paris, de plus de quatre
cent noms ou épichetes que Madame
Dacier luydonne dans ſon Factum , intitulé,
des Cauſes de la Corruption du
Goût ,Mr de la Motte eſt bon pour luy
répondre , en la traitant néanmoins ref.
pectueusement , & avec tous les égards
qu'un galant- homme doit à fon beau
fexe,& on conſeille à Mr de la Motte
328 MERCURE
de faire pluſtoſt mettre pluſieurs car
tons dans ſa replique , que d'y ſouffrir
rien qui puiſſe eſtre caracteriſé des
noms de jalousie , de haine , & de
vangeance que le bons ſens déteſte.
Certaines louanges ſeront mieux reçûës
&plus convenables à la délicateſſe du
public attentif & jaloux du reſpect
qu'on luy doit. Les connoiffeurs commenteront
& interpreteront toûjours
de pareilles loüanges , fuivant l'intention
de l'Auteur ; ne manquez pas je
vous prie,avant que de proceder contre
Madame Dacier,de luy faire une civili
tedema part, &de ſçavoir ſa derniere
reſolution ;j'attends avec impatience la
réponſe qu'elle vous fera ; & je ſuis,
Monfieur , parfaitement voſtre treshumble
& tres - obéïſſant Serviteur ,
Mathanafius. A Amſterdam , ce.23.
Mars 1715.
Avertiſſement
GALANT. 329
Avertiſſement au Lecteur.
Aprés vous avoir fuffisamment
entretenu des affaires des autres,
je vous prie de me permettre de
vous parler un peu des miennes.
Paris,comme vous sçavez,na
pas esté fait en un jour : il en est
de même de tous les établiſſemens
nouveaux des moindres particuliers
du monde. Ils ont leurs degrez,
leur élevation ,&leur chûtes
en un mot , ils efuient toutes
les revolutions du ſort , de même
que les plus grands Empires. Cette
phrase est belle ! Je n'en sçay
pasfaire d'autres : mais ce n'est
point là de quoy il est question.
Je veux seulement vous dire ,
Meffieurs , Mesdames , & Mefdemoiselles
, que je suis tous les
joursfarles épines que jeme méfie
Mars 171y. Ec
330 MERCURE
des Libraires , du publie,&de moy.
Ces trois points feront avec vôtre
permi hontepartage de cetAvertis-
Sement,&l'objet de vos attentions.
Jeme méfie des Libraires , en ce
qu'on m'a averty qu'on pourroit
contrefaire le Mercure dans les Provinces
, c'estce qui m'a determiné à
lesſigner par uneparaphe composée
de deux doubles F. &unD.enlaßez
d'unseul trait de plume, d'unefaçon
presque indéchifrable .Pajoûte que
jedonnerai un Loüis d'orà ceux qui
m'en apporteront un où ce paraphe
neferapas.Je voussupplie enmême
tems de ne plus envoierdeMemoires
pour le Mercure chez le freur Ribou
Librairefur le Quay desAugustins:
j'ay eu lemalheur de me broüiller
avec luy.Jesuis cependant perfuadé
que ,malgré cette broüillerie , il ne
mefoufleroit aucune des pieces qu'
:
GALANT. 331
on luy envoyeroit pour moy: mais je
veuxluy épargnerla peine de me les
donner. Chez D. Follet &F. Lamefle,
au bout du Pont S. Michel, an
Livre Royal , ou Claude Fombert à
costédusieurRibou,ou chez moy-même&
cela n'enfera que mieux,vous
trouverez toûjours des genspromts
àles recevoir , & à me les rendre.
Voilàpour les Libraires .
Pour le public , je croy que j'ay
tort & raison de m'en méfier : j'ay
raiſon , ſtje luy donne un mauvais
Livre ; j'ay tort ,s'il est bon.
Mais cette distinction ne me guérit
pas de la peur , & on m'assûre
tous lesjours qu'ilnefaut que trois
ou quatrefeditieux dans le monde,
pour me couler à fond. Cela eft
vray pour un tems ; & malgré
tout cela,je confens que les An
Ecij
332 MERCURE
teurs des Captifs & du Vert
Galant disent pis que pendre de
moy : mais qu'un Tailleur , dont
jen'auray pas chanté les lowanges
, pour avoir fait , à ce qu'il
dit, & contre la verité , un hạ
bit ébloüiffant de diamants , aille
me deshonorerdans tous les Caffez
de Paris , me traiter de fade &م
de mauvais plaisant , mettre en
jeu, entre sa reputation & la
mienne qui n'en font pas une bonne
, l'auguste nom d'un des plus
respectables Princes du monde,
publier en un mot qu'il a intereßé
la Famille Royale à me punir
du crime de luy avoir refusé des
lowanges ,puis-je tenir contre cette
infortune ? Aprés cela aurai-je
tort de me méfier du public ?Je
vous en fais Fuges. Je cray pourtant
que dans le fond il ne don
GALANT . 333
L
negueresdans ces panneaux : quoiqu'il
ensoit j'auray,quandje voudray
la reſſource&l'appas des belles
paroles , pour me justifier avec
luy. Paßons à notredernierpoint.
Je me méfie de moy , parce que
comme dit le proverbe , Qui trop
embraffe , mal étreint. Je me
ruine àforce de vous promettredes
milliers de nouveautez , & à les
ramaffer. Il n'y a pas jusqu'aux
portsde lettres que je paye , contre
les voeux quej'avoisfait ,&
queje renouvelle ,de n'en recevoir
que de franches. Je vous ay
né deux Volumes le mais paffé
je vous en donne autant celuy- cy.
Je revoy,je corrige , j'augmente,
je réimprime toute l'Histoire
de l'Ambassadeur de Perfe , pour
vous la donner complete le 15. ou
le 18. d'Avril. Douze jours aprés
don
334 MERCURE
je vous garantis le Mercure du
même mois , meilleur encore que
tous les autres , &j'ajoûte à celuy
de May un Volume extraordinaire
qui fera composé de toutes
les meilleures pieces que j'auray
données dans les douze Mercures
de la premiere année de mon exercice
, & tous les ans jeſuivray
la même methode. Fugez si avec
tant d'ouvrages j'ay tort de me
méfier de moy cela n'empêche
pas , quoyque je n'aye pas de fecond
, que je n'aye encoreſouvent
bien moins d'occupation que vous,
& que je ne me tuë de vous en
demander tous les jours. Donnezm'en
, Messieurs , qui vous foit
agreable , & qui me foit utiles
donnez en auffi au fieur Henry,
Tailleur demeurant ruëBetisi, chez
un Cordonnier , àcôtédel'Hôtelda
1
GALANT. 335
Mantouë ; il est encore plus habile
en habits ,que je ne lefuis enMercures
, & vous ferez bien .
TABLE.
Prelude ou
l'Auteur montre affez d'esprit
pour faire voir qu'il n'est pas tout- à-fait
auſſi ignorant qu'on le dit. 3
Letirede M. de ... à un de ses amis..... Ce
titre est trop sec , en voicy un autre. Lettre excellente
& tres- curieuse de M. De ... fur
l'Iliade de M. de la Motte. 14
Paralelle des deux Tragedies de Caton , dont l'une
eft Angloise de M. Addison , & l'autre de
M. Deschamps,Tragedie nouvelle qui vient
defaire fortuneàParis.
Discours fur l'origine du mois , piece curieuse ,
mais precedée d'un affez mauvais prélude. 127
L'Interprete Galant , nouvelle archinouvelle.
62
133
Nouvelles de toute l'Espagne , ou pluſtoſt, Etat
preſent& nouveau dela Cour d' Eſpayne. 155
Détail des Troupes destinées à la Conquête de
l'Isle de Mayorque. 185
Discoursfroid& court quel'Auteur employepour
Se dispenser de donnerdes nouvelles des autres
parties de l'Europe , accompagné de promeßes
qu'il tiendra s'ilpent123
TABLE.
Articledes Mots .
HiftoiredesMariages... IST
208
Daptêne magnifique , dont les Ceremonies font
racontées enVersainſi qu'en Proſe. 227
Histoiredes Bouts- Rimez , que l'Auteur apropojez
à remplr le moispaßé. 252
Chanson cou te juste ,&jolie. 272
Réponsede l'Auteur à une Lettre qu'on luy &
écrite. 272
Rondeaufur un Baifer. 274
qu'il vint prendreféance au Parlement. 279
Vers Latins preſentez àM. le Chancelier lejour
L'avanture de la Pe le tombés de l'habit du
Roy, lejour de l'Audiance de l'Amb sfadeur
de PerſeàVefailles , is trouvée , & rendu'e
àSaMajesté par M.be Marquis de Lange.
Chanson.
Chapitre des Enigmes.
284
292
293
Extraitdes Discours que M. le Maréchal d'Ef.
trées&M.leMarquis de Dangeauprononcerentàl'Académiele
23. de ce mois. 297
•Discours où s'étalent à l'envy le bonheur& la
reconnoissance de l'Auteur , qui preſente aux
premieres Teſtes du monde un grand exemple
àsuivre. 312
Epitre de.Mathanafiusà l'Auteur , ou plutôt
Chapitre ou l'Auteur finit à peu prés comme
il a commencé.
Avertiſfer ent dont la lectureeſt d'uneconfequence
extreme
L'air doit re doit regarde
323
329
lapage zoz.
AVILLE
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères