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Titre

LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE. Sur les Mémoires de Madame de STAAL ; à Paris, 16 Octobre 1755.

Titre d'après la table

Lettre à l'Auteur du Mercure sur les mémoires de Madame de Staal,

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Incipit

Rappellez-vous, Monsieur, notre conversation sur les Mémoires de Madame

Texte
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE .
Sur les Mémoires de Madame DE STAAL ;
à Paris , 16 Octobre 1755.
Relationfur les Mémoires de Mada-
Appellez-vous , Monfieur , notre conme
de Staal. Il y avoit un tiers. Chacun y
dit fon fentiment . Je fis enfuite mes réflexions.
Je les ai écrites. Permettez - moi de .
vous les adreffer.
pas
Il y a peu de livres que j'aime autant
que les Mémoires ; je dis les Mémoires hiftoriques
, lorfque j'ai lieu de les croire
vrais , ou du moins finceres ; & je ne parle
feulement des Mémoires des hommes
d'Etat , Miniftres , Négociateurs , Généraux
d'armée , & c. en un mot , de ces
hommes qui , employées à de grandes cho-:
fes ; & , pour ainfi dire , Acteurs dans des
Tragédies , dans des Drames héroïques
ou du moins fpectateurs , & à portée de
bien voir , ont écrit ce qu'ils ont fait ou vu :
je parle des Mémoires de fimples particuliers
, hommes d'efprit , du moins de bon:
fens , hommes de réflexion , qui , fans emploi
conſidérable , Acteurs ou Spectateurs
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
de Comédies , de Drames Bourgeois , n'ont
joué ni vu jouer de rôle important & impofant
fur le Théâtre du monde. Mais il y
a fort
peu de ces Mémoires ; & j'en fuis
bien fâché.
Au refte , je ne fuis pas le feul ; &
M. l'Abbé Trublet formoit fans doute les
mêmes regrets , lorfqu'il a dit ( 1 ) à
l'occafion du reproche tant répété contre
Montaigne , d'avoir trop parlé de luimême
dans fes Effais , « Qu'il feroit à fouhaiter
qu'à l'exemple de Montaigne ,
» tant de grands Aureurs qui ont compofé
de fi beaux ouvrages , nous euffent laif-
» fé dans des Mémoires bien finceres , une
peinture fidelle de leur coeur & de leur
efprit. Il y a des Lecteurs Philofophes ,
» ajoute M. l'Abbé Trublet , qui feroient
» plus de cas de ces Mémoires que
de tous
"»leurs autres écrits ».
Philofophe ou non , je fuis de ces Lecteurs
là . Auffi ai - je lu avec le plus grand
plaifir les Mémoires de Madame de Staal.
Mais je fouhaite plus que M. l'Abbé Trublet.
Il n'invite que les grands Auteurs à écrire
des Mémoires ; j'en voudrois de tout homme
vrai & fenfé qui s'est bien connu luimême
, ne fût- il capable de les écrire que
( 1 ) Effais de Littérature & de Morale , tom. Ni
P. 77. de la derniere Edition.
DECEMBRE. 1755 9
du ftyle le plus médiocre ; & , par exemple
, je vous avoue que j'ai lu avec plaifir
jufqu'à ceux de l'Abbé de Marolles , cet
Ecrivain fi fameux par la multitude de fes
mauvaiſes traductions . On vient de réimprimer
fes Mémoires , & j'en fçais bon gré
à l'Editeur. Devenus rares , ils ne m'étoient
point tombés entre les mains ; & je
ne les connoiffois que pour en avoir entendu
parler , ou les avoir vu cités avec
éloge dans quelques livres .
Quelle idée prendrez- vous là - deſſus de
mon goût , Monfieur ? mais ne vous hâtez
pas d'en prendre une mauvaiſe ; car je vous
avertis qu'ayant avoué à plufieurs gens
d'efprit le plaifir que j'avois pris à lire ces
Mémoires de l'Abbé de Marolles , ils m'ont
fait de leur côté le même aveu ( 1 ) .
Mais puifque ces Mémoires ont plu il y
a environ cent ans , & plaiſent encore aujourd'hui
, quoique fi foiblement écrits
quels mémoires ne plairont pas , pourvu
qu'on y trouve du bon fens & de la fincérité
, fur-tout une fincérité naïve ? Mais
d'un autre côté , quels mémoires ne roulant
que fur les petits faits d'une vie pri-
( 1 ) On peut voir ce qu'en difent les Journaliftes
de Trévoux dans les Nouvelles Littéraires du
fecond tome du Journal d'Octobre 1755. page
2647.
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
vée , plairont après ceux de Madame de
Staal , fi bien écrits , fi beaux & fi agréables
à la fois par l'union la plus parfaite de
l'élégance & de la fimplicité , du foigné &
du naturel , de l'efprit & du goût ? Si les
Mémoires de l'Abbé de Marolles peuvent
être un encouragement pour de fimples
particuliers qui voudroient écrire auffi
leur vie tout fimplement , ceux de Madame
de Staal doivent leur infpirer beaucoup
de crainte , d'autant plus qu'on a dit
affez généralement qu'ils ne plaifoient que
par le ftyle , & que fans cet agrément , on
ne pourroit en foutenir la lecture , tant ils
font vuides de chofes . Mais je crois qu'on
s'eft trompé en parlant ainfi . Je crois que
cas petites chofes , ces menus faits , ces
riens perfonnels ou domeftiques , en un
mot , toutes ces prétendues minuties fe
font lire avec autant & plus de plaifir que
de grands faits . Je crois que les Mémoires
de fimples particuliers , homme ou
femme , attacheroient autant & plus , à
mérite égal , du moins les Lecteurs fimples
particuliers auffi ( & c'eft le grand nombre
) que les Mémoires d'un Général d'armée
, d'un Miniftre d'Etat , & c . Tout homme
eft homme , mais tout homme n'eft pas
Général d'armée , Miniftre d'Etat ; ou plutôt
la plupart des hommes ne font rien
DECEMBRE. 1755. 1 I
>
d'aprochant . Donc , tout ce qui montrera
bien l'homme , attachera plus que ce qui
ne montrera que le Général , le Miniftre ,
le Négociateur , ou même le Sçavant &
l'Homme de lettres ; & la preuve en eſt ,
que dans les Mémoires même du Général;
du Miniftre , du Négociateur , du Sçavant ,
ou dans leur hiftoire , par exemple dans
les Vies de Plutarque , dans les Eloges de
M. de Fontenelle , ce qui plaît davantage ,
c'eft , non leurs exploits , leurs négociations
, leurs travaux fçavans , mais les détails
de leur vie privée , leurs qualités fociales
, bonnes & mauvaiſes . En un mot
on fe plaît à y voir l'Homme bien plus encore
que le Général , le Négociateur , le
Sçavant , & c . Et voilà pourquoi encore on
aime tant leurs lettres , leurs lettres les plus
familieres , les lettres de l'homme , indépendamment
des anecdotes militaires
politiques & littéraires qu'on y trouve .
Je crois donc que les Mémoires de Madame
de Staal plaifent par le fonds des chofes
, auffi bien que par le ftyle ; qu'ainfi ils
ne tomberont point , & d'autant moins ,
qu'ils feront foutenus par l'un & par
l'autre
à la fois ; car je conviens que l'agrément
du ftyle y ajoute beaucoup à celui des
chofes ; mais je foutiens qu'il n'y étoit pas
auffi néceffaire qu'on le dit , & même qu'on
>
A vj
MERCURE DE FRANCE.
le croit ; & qu'on en conviendra , fi on fe
confulte , fi on s'interroge foi - même de
bonne foi , fur les caufes du plaifir avec
lequel on a lu ces Mémoires.
Mais levons une équivoque. Il n'y a
point de chofes , dit on , dans les Mémoires
de Madame de Staal , ou du moins it
y en a peu.
Cela eft vrai , fi par chofes on entend de
grands faits , des faits relatifs aux évenemens
politiques & militaires ;
Res gefta Regumque Ducumque , & triflia
bella.
Mais des faits qui peignent , outre l'Auteur
, des perfonnes de tout état , condition
, & fexe , & qui les peignent d'autant
mieux que ces faits font plus petits ,
que ce ne font que des riens ; de pareils
faits , dis- je , font des chofes , & des chofes
très agréables , très utiles même , parce
que la plus utile & la plus agréable de toutes
les connoiffances , c'eft celle de l'homme
, & des hommes relativement à la fociété
que nous avons journellement avec
eux .
Tout livre qui fait dire au Lecteur : Voilà
les hommes ; voilà ce qu'ils font , ce qu'ils
difent , & pourquoi ils le difent & le font ;
voilà le jeu de leurs petites & miférables pafDECEMBRE
. 1755. 12
fions ; les voilà au vrai & au naturel ; je
crois les voir & les entendre ; bien plus , je
vois le fond de leur ame , le dedans de la
machine , les RESSORTS DU JEU ; Tout
livre pareil intéreffe , attache , de quelque
maniere qu'il foit écrit. C'eft fur tout
de cette forte d'hiftoire qu'eft vrai le mot
de Ciceron ; Hiftoria quoquo modo fcripta delectat
. En la lifant , on croit voir ce qu'on
voit tous les jours dans le monde ; on croit
y être. Mais retourné dans ce monde après
fa lecture , on y voit bien mieux tout ce
qu'on y avoit vu auparavant. Alors on fe
rappelle le livre , & par réflexion on le
trouve encore meilleur & plus vrai .
Mais revenons à Madame de Staal. Si
ſes avantures ne font pas grandes , elles
font affez fingulieres . Son caractere perfonnel
ne l'eft pas moins . C'eft un caractere
mêlé & compofé de qualités affez
oppofées ; il en eft plus pittorefque . De
cette double fingularité , celle du caractere
& celle des circonftances dans lefquelles
Madame de Staal s'eft trouvée dès
fon enfance , il a du réfulter une vie peu
ordinaire , & qui dès lors méritoit d'être
écrite.
Je ne lui pardonne pourtant point fes
amours , ni même de les avoir écrits , du
moins dans un fi grand détail. Tout Pla
14 MERCURE DE FRANCE.
toniques que je veuille les croire , ils n'en
font pas plus innocens aux yeux des vrais
fages , des vertueux , & n'en font peutêtre
que plus ridicules aux yeux d'un certain
monde. Ils aviliffent l'Amoureuſe , &
l'ouvrage en doit fouffrir . Tout ce qui
infpire du mépris pour un Ecrivain de
Mémoires diminue le plaifir qu'on prend
à les lire , ne fût- ce qu'en diminuant l'intérêt
qu'on prend à fa perfonne. Cependant
, car il faut tout dire , les Amours de
Madame de Staal , font un trait de plus à
fon caractere. Si je l'eftime moins , par - là
je la connois mieux ; je la connois toute
entiere. D'ailleurs , ce mêlange de raifon
& de foibleffe , de grandeur , à certains
égards , & de petiteffe à d'autres , eft piquant
par le contrafte , utile même à confidérer
, & peut faire faire de bonnes réflexions
. On dira : Qu'est ce donc
que l'ef
prit contre le coeur , fur - tout chez les femmes !
Paffez-moi , Monfieur , l'application de
cette morale . Votre Mercure n'est plus le
Mercure Galant.
Les Amours de Madame Staal eurent gran
de part aux chagrins de fa vie. Tantôt elle
aima fans êtreaimée ; tantôt elle fut aimée
fans aimer. En général , on apprend dans
l'hiftoire, fur-tout dans les Mémoires , & en
particulier dans ceux de Madame de Staal,
DECEMBRE . 1755 .
combien il y a de malheureux , même parmi
les prétendus heureux ; & cela confole.
On le voit tant d'égaux en infortune
même de fupérieurs ; & on dit :
J'en connois de plus miferables.
Mais on voit encore que la principale
fource du malheur eft dans les paffions ,
dans des fautes , dans des torts , & c. Le
malheureux fe reconnoît dans ce qu'il lit ,
& fe condamne. Il n'a que ce qu'il a mérité
, & il pouvoit ne le point mériter. Il
peut même ne le mériter plus ; il peut fe
corriger & être heureux.
gran-
Si l'Hiftoire & für-tout les Mémoires
des Grands Hommes , des Hommes à
des qualités , à grands talens , font pleins
de leurs malheurs , & de malheurs bien
mérités , c'eft que les grands Hommes ont
prefque toujours de fortes paffions , fouvent
de grands vices , rarement beaucoup
de fageffe & de conduite , hors de leur
métier.
Tel Général qui n'a jamais donné aucune
prife fur lui au Général de l'armée
ennemie , en a donné mille aux ennemis
qu'il avoit dans fon armée & à la Cour de
fon Maître .
Tel beau génie a forcé fes amis d'avouer
de fa perfonne plus de mal que
fes enne16
MERCURE DE FRANCE.
mis n'en difoient de fes ouvrages , & d'abandonner
l'homme en défendant l'Auteur.
Il s'en faut bien que tous les Héros &
tous les beaux efprits foient des Sages , des
Turenne , & des Fontenelle.
La poftérité qui ne connoît ces illuftres
malheureux que par ce qu'ils avoient d'admirable
, les plaint , & en les plaignant ,
les en admire encore davantage. Leur
fiecle qui les connoiffoit mieux , ne les
plaignoit point.
Mais finiffons une lettre qui feroit bientôt
un livre , autant par le ftyle que par fa
longueur , & difons encore un mot fur
Madame de Staal.
Elle étoit Auteur , & tout le monde le
fçavoit. On fçavoit en particulier qu'elle
avoit fait des Comédies. Beaucoup de
gens les connoiffoient , & en avoient parlé
avec éloge à ceux qui ne les connoiffoient
pas. On fçavoit moins généralement
qu'elle eût écrit des Mémoires. Le Public
défiroit donc beaucoup l'impreffion de ces
Comédies. C'eft par- là qu'il falloit commencer
, & annoncer en même- tems les
Mémoires. Elles les euffent fait encore
plus défirer qu'on ne les défiroit ellesmêmes.
J'ajoute que lues les premieres ,
elles l'auroient été avec plus de plaifir.
Elles ont été moins critiquées , on en a
DECEMBRE. 1755. 17
moins parlé , elles ont moins affecté , elles
ont moins plu que les Mémoires. Eft- ce
qu'elles font moins bonnes en leur genre ?
Je le crois je n'en fçais pourtant rien ; &
je me recufe là- deffus. Mais je fçais que
les Mémoires font un genre plus agréable ,
c'est-à- dire , plus piquant , plus attachant
que les Comédies , du moins fi on ne fait
que lire celles - ci . Dans les uns , c'eſt du
vrai réel , du vrai hiftorique , dans les autres
, ce n'eft que du vrai imité , du vrai
poétique , feulement un peu réalisé par
l'illufion du Théâtre. D'ailleurs j'ai trouvé
trop de charge dans les deux pieces de Madame
de Staal. Enfin , fi elle dialogue bien,
à mon avis elle raconte encore mieux .
Quant à ce qu'on appelle action , &
unité d'action , intrigue bien liée & bien
fuivie , dépendance néceffaire des évenemens
, &c. j'ai entendu dire que tout cela
manque aux deux pieces , & qu'ainfi elles
ne réuffiroient point au Théâtre , du
moins au Théâtre public. Mais encore une
fois , je me récufe ; je m'en rapporte aux
connoiffeurs , fur- tour à vous , Monfieur ,
qu'ils ont fi fouvent applaudi ; & je fuis
très-parfaitement , &c.
Collectivité
Faux
Lieu
Date, calendrier grégorien
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Résumé
La lettre datée du 16 octobre 1755 traite des Mémoires de Madame de Staal. L'auteur exprime son admiration pour les mémoires historiques sincères, en particulier ceux des hommes d'État, négociateurs et généraux. Il regrette le manque de mémoires de simples particuliers, bien que ceux-ci soient rares. L'abbé Trublet partage ce regret, souhaitant que des auteurs célèbres écrivent des mémoires sincères. L'auteur apprécie les Mémoires de Madame de Staal et souhaite que tout homme sincère et réfléchissant écrive ses mémoires, indépendamment de son style. Il cite les Mémoires de l'abbé de Marolles comme exemple de mémoires appréciés malgré un style médiocre. Il affirme que les mémoires de simples particuliers peuvent être aussi intéressants que ceux des grands hommes, car ils montrent l'homme dans sa vie quotidienne. L'auteur conteste l'idée que les Mémoires de Madame de Staal plaisent seulement par leur style. Il soutient que les petits faits de la vie privée sont tout aussi intéressants que les grands événements. Il admire le caractère unique de Madame de Staal et les circonstances de sa vie, bien qu'il critique ses amours détaillées dans les mémoires. La lettre se termine par une réflexion sur les malheurs des grands hommes et l'importance des mémoires pour comprendre la nature humaine. L'auteur suggère que les comédies de Madame de Staal auraient dû être publiées avant ses mémoires pour susciter plus d'intérêt. Il conclut en préférant le style narratif des mémoires à celui des comédies.
Provient d'un lieu
Soumis par kipfmullerl le