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LE
MERCURE
GALAN T,
Contenant toute la Campagne du
Roy & Pluſieurs
HISTOIRES VERITABLES ,
Etautres chofes curieuſes , avec tout ce qui s'eſt
paffeàla Cour& à l'Armée,&dans pluſieurs
Cours de l'Europe , dépuis le Départ du Roy
juſquesà fon Retour.
TOME 11.
Suivant la Copie Imprimée à Paris,
Chez CLAUDE BARBIN , au Palais,
M. DC. LXXIII

A
MONSEIGNEUR
LE GARDE
DES SCEAUX.
MONSEIGNEUR,
Ce n'est pas pour vous engager à lire mon
Ouvrage , qui n'a passansdoute toute la délicateſſe
qu'il devroit avoir pour vous plaire ,
que je prens la liberté de vous ledédier ; &ce
n'est pas mesme pour vous demander voſtre .
prote&ion pour ce Nouveau Mercure , car je
doute qu'il la merite ,fi ce n'estpar leprofond
refpet quej'aypour vous, &laforte poßion de
vous rendre mes tres- humblesſervices ; mais
il me falloir une occafionpour vous en aſſûrer,
Oje n'ay pas crû devoir eftre jamais affez
heureux pour en pouvoir trouver d'autres . Je
ne mandiray point voſtre suffrage par des
Loüanges , que je ne ferois querépeter avec
toute la Terre qui vous les donne justement
depuis tant d'années. Tout leMonde Sçaitque
vous eftes Fils d'un Grand Chancelier,&que
vous avez fervy l'Estat avec beaucoup de fuccés
dans toutes les choses qui ont esté de vostre
A2 MiniEPISTRE.
Miniftere.Jene vous entretiendrav point non
plus des grandes Charges quevous avez eues ,
nyde celles quevous paſſedez preſentement.
LeRoy a choifi leplus digne , tout le Monde en
eft convenu;&cen'est pas peudas un Rovaume
où ily a tant de Gens d'un merite extraordinaire.
Jepouros encore MONSEIGNEUR,
vousfaire ma Cour par beaucoup d'endroits :
LesPeres aiment d'ordinaire à entendre lower
leurs Enfans ,&vous en avez qui ſont bien dignes
de louanges;man je neferay là-deſſus que
me joindre à la voix publique qui rendjuflice
& à ceux qui se font employez auservice de
l'Estat , & a ceux quisefont definez à l'Eglije
d'une maniere qui fait voir & leur zele
pour laReligion,& leur grande Piete. On fçait
qu'il y en a pour qui les plus grandes Dignitez
de l'Eglife,apres lesquelles nous vovons couroir
avectant d'empreſſement , n'ont point eu de
charmes , quelque chose qu'on leur ait pû dire
pour leur perfuaderde les accepter : Mais il
n'est pas temps de parler de ce que perſonne
' ignore,&de cequi est au deſſus de toutes les
louanges ; &je dois seulement vous affeurer
que je suis ,
MONSEIGNEUR ,
Devostre Grandeur ,
Le tres humble & tresobeïllant
Serviteur ,
D.
PREL
PREFACE.
E fuccés du premier Volume
du Mercure Galant , ayant eſté
beaucoup plus grand que je n'avois
ofé ſouhaiter, & la ſuite en
ayant eſté demandée avec tout l'empreffement
imaginable , j'ay crû que pour
fatisfaire l'obligeante curiofité du Public,
j'en devois donnerdeux Volumes à
la fois , afin que l'on y pût voir en mefme
temps tout ce que leRoy a fait depuis
le jour de fondépart pour l'Armée,
juſques à celuy de fon retour à S. Germain
; ce que l'on peut appeller la Campagne
du Roy, puis que Sa Majesté y eſtoit
en perfonne. Voila ce quim'a empeſché
de donner le Second dans le
temps que je l'avois promis.Jeferay plus
ponctuel à l'avenir;& puis que les fuites
de cet Ouvrage font fouhaitées avec
tant d'impatience , j'en donneray vers la
fin du mois de Janvier un quatrième
Volume,dans lequel on verra tout ce qui
A3
s'eft
PREFACE.
s'eft paflé dans les Armées du Roy depuis
le retour de Sa Majesté , juſques au
mois de Janvier ; & ce Tome fera rem -
ply de beaucoup d'Hiſtoire divertiſſantes
qui n'ont pu trouver encore place,
les Affaires de la Guerre l'ayant emporté
fur celles de la Galanterie.Je parleray
d'abord dans ce quatriéme Volume , de
tous les Ouvrages qu'on a faits fur les
Conqueftes de Sa Majesté ; & comme il
m'en peut échaper beaucoup , ceux qui
ne les ont pas fait imprimer, ou n'en ont
fait faire des copies que pour leurs Amis,
en envoyeront, s'ils fe veulent obliger
eux-mefines , aux Libraires du Mercure
Galant , qui prendront ſoin deme
les donner. Quelque grand fuccés qu'ait
cetOuvrage , je ne ſçay s'il a le bonheur
de plaire àtout le monde parce que les
matieres oppoſées dont il eſt remply ne
pouvant eftre du gouft general , & qu'il
ſe trouve desGens qui aimentpaſſionnément
des chofes,pour leſquelles d'autres
ont une haine invincible ,& comme
onne doit point difputer des goufts , &
qu'il
PREFACE.
qu'il y en a de bizarres, je n'aurois rienà
répondre à ceux à qui cet Ouvrage au-
Foit lemalheurde déplaire , ſinon quele
plus grand nombre eſtde mon coſté , &
qu'il eſt toujours pris pour le tout : On
donne de celebresArreſts , on condamne
, on abſout , on élit des Roys,& l'on
faitde Souverains Pontifes ſuivant cette
Loy generałe , établie dans tout Funivers
; & lors que les voix quiſont contraires
à toutce que je viens de dire , fe
trouvent en plus petit nombre que les
autres, elles ſont comptées pourrien. 11
en eftde meſine d'un Ouvrage d'efprit ,
& les Critiques des Cenſeurs ne font
pas écoutées , &ne peuvent nuire , lors
qu'ils font enplus petit nombre que les
Approbateurs. Je ne croy pas devoir
rien dire dans cette Preface de la maniere
dont ces Livres ſont écrits; les moins
fpirituels connoiftrontbien que lagrande
quantité de matieres differentes , &
ſouvent contraires au beau langage, empéchent
que le ſtile n'en ſoit égal, &
oblige d'en changer de quatre lignes en
quatre
A 4
PREFACE.
quatre lignes , & ne permet pas mefine
qu'on le police , puis queperſonne n'
encore trouvé le moyen de mettre les
termes des Arts , & les Noms propres
en beau langage. Je pourois encore dire
icy à de certains Cenfeurs,que l'envie de
condamner un Ouvrage , fait ſouvent
parler trop viſte ; qu'ils devroient fouvent
mieux confiderer les choſes qu'ils
traitent d'abord de ridicules , & devroient
examiner auparavant , qu'eſtant du
caractere de ceux qui les diſent , elles y
font miſes exprés; que ce qu'elles ont de
ridicule en fait labeauté , puis qu'elles
n'y font que pour marquer les caracteres
de ceux qui les diſent ; & que l'Autheur
qui les y met à deffein , les connoiſt
mieux que perſonne , puis qu'il les raille
le premier par les reparties qu'il leur fait
faire par ceux qu'il introduit dans fon
Ouvrage.On ne m'a pas encore fait cette
injustice ; mais comme les Perſonnages
ridicules que je fais parler dans ces
deux Volumes , pouroient eſtre cauſe
qu'on me la feroit, jene crois pas qu'il
foit
PREFACE.
foit hors de propos d'en avertir ceux qui
decident des Ouvrages d'eſprit avec
tropde précipitation. Comme les Nouvelliſtes
regnent à fonds dans celuy-cy,
que mon deſſein a eſté de les faire connoiſtre
à fonds , & que la matiere eft inépuiſable
, j'ay crû queje devois pour
m'empefcher d'en faire un Portrait qui
auroit peut- eftre ennuyé , quelque plaifant
qu'il fût , y mettre des Fragmens de
Comedie que j'ay femez en beaucoup
d'endroits , qui font autant de Peintures
de leurs actions differentes,&que je prie
le Lecteur de ne regarder que comme
des morceaux qui ne font mis que pour
délaffer l'efprit,& dont labeauténe confifte
qu'en ce qu'ils reprefentent bien
ceux dontj'ay eu deflein de faire le Portrait.
Je crois eſtre auſſi obligé d'avertir
les Perſonnes de Province , à qui ce Livre
a eu le bonheur de ne pas déplaire,
de n'en point acheter dans leurs Villes,
parce que la pluſpart de ceux qu'on y
vend font contrefaits ,& tous remplis de
fautes , & qu'il y a beaucoup de chofes
A5
PREFACE.
oubliées , quantité de mots pour d'au
tres , & meſmes des dates , qui font des
fautes confiderables pour des Livres qui
peuvent ſervir de Memoires à l'Hiftoire
, & qui peuvent un jour eſtre utiles à
des Familles : c'eſt pourquoy pour éviter
d'eſtre trompez & d'avoir de ces Livres
pleins d'erreurs , les Perſonnes de la
Campagne qui ont des Amis à Paris,les
doivent prier de leur en envoyer qui ſoient
achetez au Palais, chez les Libraires
mefines qui les ont imprimez , & ils ſeront
affûrez de n'en avoir point de contrefaits,
comme ceux qui ont eſté vendu,
à la derniere Foire deBeaucaire,où l'on
a diftribué trois Editions du premier
Volume. Il neme reſte plus qu'à parler
desfautes d'impreffion , dont je ne crois
pas devoir dire beaucoup de chofes , encore
qu'ily en ait un nombre confiderable
; les Lecteurs d'eſprit les connoiſtront
bien , &je me mets peu en peine
de cequ'enpenſeront les Ignorans. Je
ne puis toutefois m'empeſcher de dire
qu'àla page 121. dupremier Volume, il
faut
PREFACE.
faut lire , il ne veſout qu'une heure aprésſa
bleffure , au lieu de il a vefcu une heure aprés
sa bleſſure. Le,Lecteur eft auſſi prić
deſe ſouvenir quedans la Narration de
la priſe deGrave,page 138.on a mis que
le Gouverneur y estoit retourne avec
deux mille huit cens Hommes , quoy
qu'il n'y fut rentré qu'avec deux cens
quatre-vingts. On doit encore lire à la
Fage au lieu de,&l'on doit toûjours
croire qu'ils ont raiſon , (&chacun ſçait
qu'ils ont toûjours raison.) Je finirois cette
Preface , fi dans la Deſcription du fameux
Paffagede Tolhüys,je n'avois oublié
à parler de Monfieut de la Salle S.
Pé , Ayde de Champ de Monfieur ; de
M. de Purnon , Premier Maiſtre d'Hoftel
de Madame ; & de Monfieur du
Tronchet , qui n'ont pasmoins donné
de marques de leur courage que tous
les Braves qu'ils ont accompagné dans
cette entrepriſe des plus hardies de la
Guerre.
A.6 TA
TABLE
i
!
DES MATIERES
contenues en ce Volume.
DEffein du Second&TroisièmeTome.
Bureauxdes Nouvelliftes.
Stances d'un Pere RivaldeSon Fils.
Lettred'Egypte.
MonfieurdeMonceaux voyage en Egypte.
Hiftoire deViergette,
Remarquestouchant l'aßiette de laHolande.
Resistance desHollandois contre Philippe II. Philippes
III. & Philippe IV. Rois d'Espagne.
Remarques fur les obligationsqueles Holandois
ont aux Françou,tirées deleurs écrits meſmes.
Secours envoye parle Roy aux Holandois , Sous la
conduite de Monsieur de Pradelle. Monfieur
Colbert fait desmerveilles en commandant les
Mousquetaires ;&Monfieur le PrincedeMomaco,
MonfieurleComte deGuichesefignalent
enmesme tempsſurla FloteHolandosse.
Remarques curieuses &plaisantes touchant le
Gouvernement des Holandois.
L'heureux fuccez de la Negociation deMonfieur
Courtin en Suede:
L'Entrée de Monfieur le Duc d'EftréesAmbaffadeux
Extraordinaire à Rome.
Remarques Curieuſesſur cesujet.
Action remarquable d'un Sergent de Piedmont,
Arrivée du Roy à Laon&les complimens qu'il
y reçoit.
Le Sacrede Monfieurde l'Evesque d'Acqs.
Diffe
TABLE.
Difference qu'ily a entrela Bibliotheque duRoy
leCabinet des Livres.
Fragmensd'uneComediecontre lesNouvelliſtes.
Decequefignifie la QuenëdeChevalparmy les
Othomans,quand elle est exposéedans la Court
duGrandSeigneur.
Arrivéedes Vaiſſeaux du Roy de Brest avecMonfieurleMarquisde
Seignelay.
Arrivéede SaMajeftéàCharleroy.
DépartdeMonfieur deTurenne avec l'avantgarde
del'Armée.
DépartdeMonfieur le Marquis de Fourilles avec
deuxmilleDragons.
Pompe Funebre de Madame la Ducheffe Doüaiviere
d'Orleans faite àS. Denys.
Lettre d'un Gentil - homme touchant pluſieur's
choſes remarquables qu'un deses Amis qui a
voyagépartout le monde en a raporté .
Noms des Generaux de l'empire nommez à la
Diete de Ratisbone.
Arrivés deMonfieur de MontalàNuits, poury
commanderun Corps de dix millehommes.
Départdel'Armée Navaledu Roy , pourjoindre
laFloteAngloise.
Prise d'un Flibot Holandois par Monfieur de
S. Michiel.
L'Ile de Sanchio abismée dans laMer.
Suite de la Comediecontre les Neuvelliftes, oùl'on
voit tous les termes extraordinaires dontsefervent
ces Mofßicurs.
MortdeMonfieur Godeau Evesque de Vence.
Mariage& mortdeMonfieur de la Moshe levayer.
A 7
Depars
TABLE.
Départ de Monsieur de Gaumont vers tous les
Princes d'Italie
Pourquoy on dit Ordinaire du Roy.
Promotion deMonfieur l'Evesque de Laon au Cardinalat.
Mortde Monfieur.le Marquis de Bourdeille.
MonfieurleMarquis de Laurieres pourven parSa
Majefté de la Charge de Seneſchal de Perigort.
Monfieur d'Avaux Ambassadeur à Venise.
Jonction de la Flote de France d'Angleterre.
Monfieur leComte deM.fait complimenterleRoy
parDom FrancescoAgosto.
Meßieurs de Chamily &le Chevalier de Loraine
Sont détachez pours'emparerdeMafeich.
pour aller Monfieur le Comtede Lorge eft détaché
camperaux enviros deMaestrich.
Monfieur de Lançon va à la petite guerre avec
deux cens cinquante Maistres.
Sa Majesté est complimentée parplusieursDeputezdu
Liege,
FatiguesdecegrandMonarque.
Plusieurs Extraitsde Lettresdu Campde Vizet
de la Ville de Liege, remplis de choses trescurieuses.
Grace d'un Soldat accordéepar le Roy àuneLiegeoise.
Monfieur deMontal fait conftruire un PontSurle
Rhin.
Belles actions de Monfieur leMarquis de Cominge.
LeRoyvajuſques à la Montagne de S. Pierreà
demielieue deMaestrich.
Mon
TABLE.
MonfieurleMarquisde Saufbeuſſelaiſſetrop emporteral''
ardeur deSoncourage.
Manierehonneſtedont en uſe MonsieurleGouver
neur deMaestrich,avec ceMarquis.
LeRoyvisitél'ArméedeMonfieurle Prince.
DépartdesEquipages.
Départdel'Armée du Champ de Vizet.
MortdeMonfieurle Comptede Troisvilles.
DépartdeMonfieurde Frontenac , Comte de Palluan,
nommé auGouvernement de l'Amerique
Septentrionale.
Monfieur le Marquis de la Cofte fait travailler
auxFortifications deBrest, & au Port.
LeRoyfait enfermer dans le Parc deVersailles , le
ChasteaudeNoify, leVal de Gatie.
Hiftoire duValdeGalie.
La défaite d'un Party de la Garnison deRhimberg,
parMonfieur de Montal, avec lesNomsde
tous ceuxqui sefont signalez en cetteoccafion.
Descriptionde Vezel, Orfoy,Rhimberg& Buris,
dn Fort dela Lippe.
Des derniers Tremblemens de Tørre d'Italie,
comment ils ont estéprédits.
Cequeveutdire in petto.
Extrait d'une Lettre de Liegequi contientpluſieurs
Remarques curieuses.
Description desSieges des Places cy-deſſus décrites
, contenant pluſieurs particularitez qui
n'ont point encoreeftéſcenes,avec lesNomsde
ceuxqui ont ététuez ou bleſſez à ces Sieges,
quis'yſontſignalez
LaprisedeRées,d'Emeric de Doetecha&d'Ulm.
Des
TABLE.
Des Drapeauxdes Places conquiſes apportezàla
Reynepar leSicurde Seille Courierdu Cabinet.
NauffancedeMonfieur le Duc d'Anjou.
DepartdeMonfisur deVillajerre , pourcu porterla
NouvelleauRoy.
L'EntreedeMonsieur leNonce à Paris.
Remarquesfurcesujet.
Le Te Deum chante en l'Eglise Noftre-Dame
pour les premieres Conquestes de Sa Majefte,
pour laNaiſſancede MonfieurleDucd'Anjou.
Relation du Combat Naval , avec les Noms des
Vaiſſeaux qui s'y ſontſignalez , & toutes les
belles actions qui s'ysont faites , tant par les
Commandans,queparlesVolontaires François
Anglois.
Départ de Monfieur de la Barre , avec pluſieurs
Vaisseauxpour laSeuretédes Coftés.
Tronpes établies parMonfieur leDucde Chaunes
pourlemesmeSujet.
DuPontdequinze censpieds de largesquel'onfit
cóftruire proche Vezelpour paſſer toute l'Armée.
Description d'une Redouteflotantepour garder ce
Pont.
Description d'un autre Pont volant.
Descriptiondu Paffage du Rhinpres Tholuys , avec
grand nombre de circonstances qui n'ont
pointencoreeftéfçeves.
Cetteaction memorable divisée en trois.
La premiere est le Paffage du Rhin tantoftàgué,
tantoftàlanage.
Lafeconde l'avanture de la Barriere onMonfieur
deLonguevillejutzuć.
Es
TABLE.
Es la troisièmeladéfaite de deux Escadrons enne.
misqui parurent apres cette avanture.
Description des belles actions qui sesont faites
dans ces trois rencontres. Les Noms de tous ceux
quiy estoient, &les endroits où ils ont eſté bles-
Sez.
L'Academie Françoise prend poſſeßion d'unedes
Salles du Louvre, poury tenir deformaisSes
Assemblées.
PremieresNouvelles de laprise d'Arnhem.
Lettre d'ungrand Seigneur de la Cour, touchant
laprisedecette Place.
Ceque c'est que tirerle Canonà Cartouches.
Particularitez de la mort de MonfieurleComte
duPleßis.
Meßieurs de Vendoſme font un logementSur la
contreſcarpe d' Arnhem.
Meßieursde Foucaut & d'Apremont dont reconnoiſtre
le Fort deNimegue.
Monfieur le ComtedeLouvigny fait des merveilles
au Siege de cettePlace.
Remarques curieusessur les Retranchemens de
Piffel.
Laprisedu FortSken, &Safituation.
Prife du FortS. André.
Premieres Nouvelles des Sieges de Doesbourg, &
deZutphen.
Le Penſionnaire De Vith eſt atraqué parquatre
personnes en retournant de l'Assemblée des Eftats.
Fin de la Table.
LE
:
LE
MERCURE
GALANT.
MADAME,
Puis que le retourde voſtre ſanté me permet
devous mandertout ce qui s'eft pafféde remarquable
pendant votre maladie, je vais fatisfaire à
vos ordres avec autant de joye , que j'ay reffenty
dechagrinpendanttout le temps que je ne vous
ay point écrit. Le mal dontje ſçavois que vous
eftiez accabléedépuis pluſieurs mois , & qui m'a
empefchédecontinuer mes Lettres Hiſtoriques,
ne m'a pas laiſſe goûter plainement la joye que
les Victoires du plusgrandMonarque dumonde
donnoient àtous les bons François ,&la crainte
que j'avois que laMortn'augmenta les fiennes,
envous mettant au nombredeſes conquetes,
moderoit bientous les plaiſirs que je pouvois
avoird'ailleurs.Je n'aytoutefois pas laiſſedefonger
à vous faire un Recueilde tout ce qui s'eſt
paffé de confiderable depuis lejour quej'ay ceflé
Tome II.
de
GALANT. I
en
devous écrire; mais je l'ay fait dune manieredont
jecroyque le recit poura vous divertir.Vous avez
peut- eftre,Madame,oüy parler des Nouvelliſtes,
qu'une curiofité qui ne les laiſſe point en repos ,
&leur fait ſouvent negliger leurs propres affaires
pourfonger à celles des autres , faiatffembler
divers Lieux publics de Paris , & fur tout dansla
grande Salle du Palais, &dans leJardin du Palais
Royal C'est dans ces deux endroits où les deux
plus grands Corps de Nouvelliftes s'aſſemblent
tous les jours , &où la curiofité attire beaucoup
plus d'honeſtesGens que d'autres. Vous aurez
peut-eſtre d'abord de lapeine à croirecombien
parmyles fauflez nouvelles qui s'ygliffent,ony en
debitede veritables ,&de chofes curieuſes&fpirituelles.
J'ay cu long- tempsde la peine à le croire,
avant qued'eftre devenuMembre de ces celebres
Corps ; mais enfin j'en ay découvert les raifons
, qu'il eſt neceſſaire que jevous diſe avant
d'entrer en matiere. Elles viennent de la diverſité
des perſonnesde mérite, d'eſprit,&de naiſſance ,
qui s'yrendentdetoutes parts; &vous devez aifément
eſtre perfuadée que parmy les nouvelles
detantdeGens qui ontdediférens emplois &de
diférens commerces dans leMonde , il y en peut
avoir beaucoup de curieuſes&de veritables : Les
uns apportens des Lettres de leurs Amis , les autres
de leurs Parens ; Les autres ont commerce
avec quelquesCommis des Miniſtres,&les autres
avec des Gens attachez au ſervice des Princes ,&
qui ſont meſmequelquefois dans leurconfidence.
Il s'en trouve auſſi qui ont des Parens auprés
des
2 LE MERCURE
desAmbaladeurs que le Roy a das les Païs étran
gers ; & il y en a mefine qui connoiſſent ceux des
autres Souverains qui font auprés de Sa Majefté ;
& ceux- là apprenner ſouvent d'eux beaucoup de
choſes qu'il feroit difficile de ſçavoir par d'autres
voyes. J'ayvû pendant cette CampagnedesNouvelliſtes
qui avoient toutes les Semainesdeuxfois
des Lettres de Banquiers de Holande qui apprenoient
des chofes fort curieuſes,&qui ne pouvo--
ient venir del'Armée que long-temps aprés,parce
que les Courriers n'eſtoient pas obligez de ſe détournercomme
ceux qui venoientdesArmées du
Roy ; & les Nouvelliſtes ont ſçeu par ces Lettres
le Paſſagede Tolhuys toois jours avant qu'il y eut
àParis aucune lettre de laCour qui parlât de cette
belle action qui en contient tant d'autres memorables.
Apréscelà ,Madame,vous pouvez juger fi
parmydes nouvelles de tantdediférens endroits
ramaflées enſemble,on ne peut pas trouver quantitéde
chofes veritables& curieuſes. Cen'eſt pas
quejen'en ayepluſieurs autres à vous mander,&
je fuis afſuré que je vous en apprendraydont perfonne
n'a encor parlé,ou qui du moins paroiſtrot
nouvelles par leurs circonstances.Maisdiſons encorunmotenfaveur
des Nouvelliſtes ; ils m'ont
aflez fourny dequoyvous divertir , pourveu que
vous m'accordiez cettegrace en leur faveur. Ily
aquantitédesGens quilescondamnent fans les
connoiſtre; maiss'ilsdoivet eſtre blâmez de quelque
choſe, c'eſt plûtoſt à leur maniere de debiter
les nouvelles , & à leurs empreſſemens pour en
apprendre, qu'à leur efprit , qu'ondoit trouver à
redire:
GALANT
3
redire : mais quand on les examinera bien , l'on
cõnoiſtra que leur procedé ne fait rien voir d'extraordinaire
, que l'on ne faffe par tout où les Affemblées
ſontgrandes ; & l'on voit ſouvent des
Perſonnes ſages, que leur opiniâtreté fait paroiftre
ridicules en compagnie,quand la chaleurleurmõ
teàla teſte , qu'ils foutiennent leur opinion avec
trop d'emportement. Ce n'eſt pas que je veüille
juftifier tous les Nouvelliſtes , quoy qu'ils ne faffent
que ceque fonttous les Hommes : Ily en a
de prompts, de doux, d'obſtinez; & les uns font
d'unparty, & les autres font d'un autre.C'eſtde
cette diverſité d'humeurs , & de ſentimens contraires
, que je prétens vous divertir , auſſi bien
quedes fauxNouvelliſtesqui ſemeſlentparmy les
veritables,&dont on nepeut ſe défaire. Je n'aurois
pas eu beaucoup de plaifir , fi je les avois
trouvez tous d'un meſme ſentiment,&s'ils n'avoient
aiméqu'une choſe; Je n'aurois pasſouvet
pris plaiſir à la lecture de quelque Vers agreables,
deplufieurs Lettres ſurprenantes,&de beaucoup
d'Hiftoires veritables dont je prétens vous faire
part; Enfin j'aurois eſté bien faché que chacun
n'eût pas eu ſa folie. Ce quej'ay trouvé de plus
remarquable parmy ces Meſſieurs, eſt que les plus
fous croyent eftre les plus ſages , & que les plus
grands Nouvelliſtes ſe défendent del'eſtre : de
maniere qu'il n'y a preſque pas un de ceux qui
compofent ces Aflemblées , qui ne croye l'eftre
moins que fon Compagnon , &qui ne le raille
d'eftre Nivellifte.L'unditqu'il n'yvient fi affiduement
, que pour ſçavoir ce que l'on dit, parce
qu'il
! 4 LE MERCURE
i
1
proqu'il
s'eſt engagé d'écrire des nouvelles enProvince:
Un autre jure qu'il ne s'y réd tous lesjours
que pour rire de ce qui s'y paſſe; Et il s'en trouve
qui aſſurent qu'ils n'y viennent que pour fe
mener, quoy qu'ils y foient ſi affidus , qu'ils confommentſouventlesheures
du repas,plûtoft que
ne pas entendre la fin d'une Nouvelle commencée.
C'est ainſi que chacun couvre de quelque
pretexte l'avide curiofité ſi ordinaire àtant de
Gens. Pour moyj'avoue que m'y eſtantd'abord
rencontre par hazard j'y pris affez de plaifir pour
fouhaiter d'y retourner ; &qu'avanttrouvéque
la converſation de tantd'honeſtesgens me ſeroit
utile dans le deffein que j'avoisde vous faire un
Recueil de tout ce qui fe feroit dit,& fait de nouveaupendantvoſtre
maladie , je n'ay point laiſſe
pafferde Semaine ſansy aller; &je prétens vous
divertir encor plus par les manieresdont les chofes'fe
font debitées,que par les Nouvelles mêmes;
carenfin il n'y a riende plus plaiſant que les difputesqui
fefontquelquefois entredeux obſtinez :
rien'eſt plus divertiſſant,que d'entendre ſouvent
parler dePolitique unHommequi n'ajamais ſçeu
ce que c'eſt ; que de voir debiter pluſieursNouvelles
à la fois , &d'en voir quitter une àmoitié
pourencommencer une autre,&de la laiſſer auffi-
toftpour reprendre la premiere. J'ay quelquefois
vû des Nouvelliſtes dans un cruel embarras,
parcequ'ils ne pouvoient en meſme teps entendre
tout ce qui ſediſoit en diférens endroits. Si toutes
ces chofes donnent du vertiſſement à ceux qui
ſontde fangfroid , c'en est encore unbiengrand
pour
GALANT.
5
pour eux lors qu'ils voyent unEtourdyinterrompreuneConverfationſerieuſe,
pour dire quelquefois
de meſchans Bouts - rimez , ou pourdebiter
quelque Nouvelle qui n'a ſouvent pasde vrayfemblance
. Ce ſont des plaiſirs queje prétensque
vous ayez das voſtre Cabinet; &je crois que tout
leMonde s'en peut divertir , puis qu'un de nos
plusgrands Princes abienvoulu les prendre plus
d'une fois . Je vais donc vous faire un recit fidelle
de ce qui s'eſt paſſé chaque Semaine parmy les
Nouvelliſtesdepuisledépart du Roy; c'eſt àdire
queje vous vais faire partdetoutes les Nouvelles
qui ſe ſont debitées depuis ce temps-là,d'unemaniere
plus divertiſſante queſije vous les racontois
nuement. C'eſt ce quimefait eſperer que celles
qui ne font pas tout-à-fait curieuſes , vous plai-
Font du moins par leur afſaiſonnement,ſi elles ne
peuvent vous plaire par elles-meſmes.
Ct
L. SEMΑΙΝΕ .
Nouvelles du 1. de Mayjuſques au 7.
E départ du Roy ne fut pas plutoſt ſçeu àPa-
,que jefus me promener à un des plus fan
xBureauxdes Nouvelliſtes , pour entendre
qu'ony diroeit touchant ſondépart. L'Aſſemblée
n'eſtoit pas encore ouverte,&je ne trouvay
quedeuxHommes dont l'un liſoit des Vers. Dés
que je fus auprés de luy,il medit ſans compliment
(carce fontdes choſes que les Nouvelliſtes trouvent
inutiles ) qu'il alloit recommencer pour
l'amour de moy; ce qu'il fit ſans me donner le
temps dé luy repliquer.
LE
6 LE MERCURE
LE PERE RIVAL
DE SON FILS .
STANCES.
PHilis, mes beauxjoursſontpaſſez ,
Emon Filsn'est qu'àson aurore ;
Pourvous ilest trovjeune encore ,
Etjene lesuis pas affez.
Une maligne deftinée
Sauve nos coeurs de vostreloy ;
Vous n'aquiſtes trop tardpour moy ,
Pourluyvous estes trop tost née.
Nymoy, ny cejeune Ecolier .
Ne sçaurions comment nousy prendre ;
Apeineilcommence d'apprendre ,
Etjecommenced'oublier.
Que vostre destin&le nostre
Seroient charmans & merveilleux ,
Sicequi manque àl'un des deux ,
Sepouvoit retrancher àl'autre !
Si demon âgejoint aufien ,
L'onfaisoit un égalpartage,
Etqu'on ajoustat àsonâge,
Ceque l'on ofteroit dumien.
PA
GALANT.
Parlàvous pourriez voir éclore
Pourvous deux Amans àlafois ,
Jedeviendrois cequej'eſtois ,
Etluycequ'iillnn'estpasencore.
Mais pourquoyformer cedefir ?
Sinoftreage approchoit du voſtre ,
NousSerionsRivaux l'un de l'autre ,
Et vous auriezpeineàchoisir.
Quemon Fils doncSeulyprétende ,
Quepour atteindre vos appas
L'Amouren luydouble lepas ,
Etque vostrebeautél'attende.
Queferat-t-elle enl'attendant ?
Voftre coeur avant qu'il s'engage .
Voudroit- ilse mettre en oftage
Entre les mains d'un Confident ?
Mais,Dieux ! quelle afſeurance
Surunjeune coeuren dépost ! (prendre
Telqui l'auroit mourroitplutoft.
Quedeserésoudreàlerendre.
Ce coeur, s'ilvouloit prendre avis ,
Surunſidélicat myſtere ,
Pouroit effayerSurle Pere ,
Comment ilaimera le Fils.
Tome II, B Ce
LE MERCURE
Celuyàqui on liſoit cesVersavatque l'o m'eut
vû , fit des exclamations preſque à chaque mot ,
&jura cent fois en frappant du pied,& en levant
lesyeux au Ciel , qu'il n'avoit jamais rien vu de fi
beau. J'avoue que je trouvayces Vers fort jolis;je
ne fçay fije me trompe , vous en déciderez, Madame,&
je m'en rapporteray à voſtre jugement.
Celuy qui avoit montiéces Vers , cominençoit
às'applaudir , d'avoir fait voir quelque choſe qui
avoit eu l'avantage de plaire , lors qu'un autre
Nouvelliſte arriva tout échauffé , & dit qu'il venoit
de recevoir une Lettre fort curieuse. Nous
Juy demandâmes tous à la foisd'où elle venoit. Il
fitquelque tepslanguir noftre curiofité, en nous
diſantque nous devinaſſions. Nous nommâmes
auffi-toft laHollande , puis ayantappris qu'elle
n'en venoit pas, nous fiſmesle tour de l'Europe,
fans pouvoir deviner, & le Nouvelliſte qui commençoit
à avoir autant d'envie de nousla lire,que
nous en avions del'entendre, nous dit qu'elle ve..
noit d'Egypte. D'Egypte ! nous écriames-nous.
D'Egypte; ouyd'Egypte, reprit -il avec un air qui
marquoit la joye qu'il en avoit; &je crois que pasundes
Nouvelliſtes quiviennent icy, n'apporterad'aujourd'huy
riende fi curieux. En achevant
ces paroles,il ouvrit la Lettre,&lût.
LETTRE D'EGYΡΤΕ.
Depuis que je fuis arrivé en Egypte , j'ay fait
voir auxHabitans de toutes ces belles Provinces,
qu'ils estoient defrancs ignoraannss,,&qu'ilsavo
ient
GALANT.
9
řent beſoinde Erançois , pour leur fairesçavoirà
eux-meſmes ce qu'ils avoient chez eux de curieux
d'antique. Je commençay par faire foüilier
dans un Puits , aufonds duquel on trouva unDegré,&
aubas de ce Degré , une Ruc außigrande
quelagrande Rucde Londres , ou plufloft quecelle
deMoscon,qui a dit-on , cincq lienësdelong. Ily
avoitdesdeuxcoofftteezz au lieudeMaiſons,quantite
d'Urnes&de Tombeauxmagnifiques, rangez
parfimetrie: Ils eftoient tous remplis de Corps bien
embaumez,&dont la chairparoiſſoit encorefrai-
Sche. Ces Corps estoient accompagnez de beaucoup
de Chiens de Perroquets. Je croyque celane
vons étonnepas , puis quevoussçavez , ouque vous
devezsçavoir,quec'eſtort antrefois la coustumede
faire enterrer avec foy cequ'on aimoit le mieux.
Ces Chiens& ces Perroquets estoient außi embaumez,&
l'on euft dit qu'il ne leur manquait
que la parole. Au bout de cette Rue on trouva
quantité de Pyramides , encor que les Egyptiens
d'aujourd'huy cruffent en avoir les reftes
dans leurs Campagnes. On y découvrit d'abord
celle que leur Roy Chemnis a fait bâtir ,
que trois censsoixante mille Hommes ont
esté vingt ans à construire. Je voudrois bien
en faire transporter une à Paris de fix
mille fix cens soixante & fix pieds de
haut ; mais je croy que cela ne se fera pas
Jans difficulté. Je feray conduire avec moy ,
en m'en retournant , les Corps de Seſoftris-
Mennon ,&de Buziris , Rois d'Egypte , avec
une Cuiffe de Charmion , Confidente dela Reyne
B2 CleoΙΟ
LE MERCURE
Cleopatre, l'Afpic qui la picqua,Sans compter
les Chiens les Perroquets dont j'ay amassé
grandnombre. Tous ces Corps-làfont fansprix,
a cause du Baumequi les conferve depuis deux ou
trois milleans; Et en mettant un peu dans une
Medecine, ilsqueriront un Maladebeaucoup plus
Seurement que le Vin Emétique. Je croy que vous
n'aurez pas fitoft de mes nouvelles.
A.Q.Z.r.E.
Tant qu'on lút cette Lettre , l'attention de
P'Aflemblée fut fi grande , qu'elle ne proféra pas
une feule parole ; mais elle ne pût s'empécher de
donner, par les mouvemens de ſon viſage, beaucoupdemarques
de fon admiration. Cette Lettrem'étonna
auſſi ; mais ce fut d'ûue maniere
bien diferente , & que vous pouvez je croy vous
imaginer. Ce n'est pas qu'il n'y aitdedans beaucoup
de choſes plus vrayes qu'elles ne font vrayſemblables,&
que les Momies n'ayent une grande
vertu. Celuy qui lûr cette Lettre ne manqua pas
de s'écrier fitoſt qu'il euſt achevé. Ce fontlàdes
Nouvelles, morbleu ; ce font là des Nouvelles,&
debelles Nouvelles , & qu'il n'appartient pas à
tout le monde d'avoir. Nous eûmes tous en fuite
une longue conversation , dont l'Egyte fut le
jet , & l'on y parla fort del'IlluftreMonfieur de
Monceauxquia entrepris ceVoyage pourdes raifonsqui
luyfont avantageuſes,&dont on entendraunjourparler.
Apeine euſt-on ceffé de s'entretenir
des merveilles de l'Egypte , que nous vifumes
deuxHommes venir à nous , qui donn donnoient
enfe
1
GALANT. ΙΣ
èn ſeparlant,des marques du plus grand étonnement
qui fut jamais. Quandils furent affez pres
pour eftre entendus,on en oiiit un qui difoit: Nõ
jamais la malice de Tartuffe n'approcha de celle
de Viergette ; & P'Hipocrite de la Comedie, paroiſtra
un Ange , fi onle compare à cet abominable
faux Devot, dont vous me venez de parler.
Toute la Campagnie demanda auſſi -toft l'explication
de ces paroles , & fe fit repéter l'Hiſtoire
que l'un de ces deux Hommes venoit de raconter
à l'autre ; & fi ma memoire ne m'a point
trompé,voicy ce qu'il dit.
HISTOIRE
DE
VIERGETTE .
UNBourgeois de Champagne, iſſu de treshonnefte
famille , & qui paffoit pourun Saint
Homme,parce qu'il avoit toûjours efté fort retiré,
& n'avoit jamais levé les yeux fur aucune Féme
, merita par cebon exemple le nomde Viergette,
queluydonna tout le Païs , parce qu'il le
croyoit encore Vierge. CetHypocrite eſtantun
jour chez une de cesTantes qui estoit veritablement
Devote, luyvit recevoir de l'argent qui luy
eſtoitdeub; &quand ceux quil'avoient apporte
furent partis, il endemanda pour fairedes Charitez.
Labonne Dame luy donna deux cens livres,
B3
12 LE MERCURE
& ferra le reſte dans un Coffre , où il y en avoit
déja beaucoup ; ce quifut remarqué parfon bon
Neveu,dont le coeur ſe laiſſoit plus aiſementtoucher
par l'éclat del'or, que par celuydes plusbelles
Femmes. Deux jours aprés cetteviſite,Viergette
ayant trouve ſa Tante dansl'Eglife,la preſſa
de venirdiner chez luy; à quoy elle confentit, en
ayant efté long- temps preffée. Il luy fit affez bonne
chere , quoy qu'il n'euft chez luy ny Valets,
ny Servantes , & qu'il ne fût ſervy que par des
Gens de dehors , qu'il employoit quand il enavoit
beſoin. Il luy fit boire du Vin frais qu'il avoit
dans fa Cave , & aprés le repas il l'invita d'y defcendre
pour la voir, & inventa des raifonspour l'y
engager, qui n'ont jamais efté bien ſçeuës. Il ſuffit
pourl'intelligence de cette Hiftoire , qu'il trouvamoyende
l'y faire defcendre. Ilssnn'' yfurent pas
plutôt , qu'il l'affomma avec un grosMarteau,
puis il luy prit les Clefs de fon Logis. Il eſt à remarquer
qu'il avoit juſtementchoiſi letemps que
laServantedecette bonne Vieille,qui estoit auffi
Devotequ'elle, eſtoit allée à un Pelerinage où elle
alloit tous les huit jours; de maniere qu'il cût tout
le loiſir de prendre chez ſa Tante tout ce qu'il
voulut. Il n'y entra pourtant que le foir, afinde
n'eſtre veude perſonne. Il ouvrit le Coffre où il
fçavoit qu'eſtoit ſon argent. Il le prit,
que bien avantdansla nuit , de peurd'eſtre apperçeu
dequelques Voiſins . Il nefut pas plutoſt
de retour chez luy , qu'il fut dans laCave où il
avoit laiffé le Corps de faTante : Ille coupa
&ne fortit
en quartiers,&les jettadans les Foſſez de la Ville
qui
GALANT 13
qui donnoient derriere ſon Logis. On chercha
la bonne Vieille pendant cinqou fix jours , &
l'on trouva enfin les parties de fon Corps , on
Viergette les avoitjettées.On nel'accufa pastoutefoisde
cette action ; & l'on ne l'en foupçonna
pos mefine. Le Gendre de labonne Femme fut
accufé, parce qu'il s'étoit plaint quelque temps
auparavant , qu'elle ne faifoit pas profiter fonargent.
Il fut condamné à la Queſtion; il en appella
àParis, ou fa Sentence fut confirmée; mais ayant
fouffert laGefne fans rien avoüer , il fut renvoyé
ablous .Six mois apres un Gentilhomme de ſesAmis
eftat fur le point de faire un Voyage,& cherchant
partoutdes Louis d'or,Viergette luy promit
qu'il luyendonneroitdeux censpour de l'argent
blancs. Ce Gentilhomme fut luy porter chez
Huy cette fomme.Cet Hipocrite, quine laiſſoit rie
échaper, fit en forte qu'il ſouhaita de voirune
maniere de petit Colombier qu'il avoit chez luy:
Iil'y mena auffi- roft , & luy faifant obſerver la
veuë,il luyjetta par derriere une corde ; à deffein
de l'étrangler , &luy ayant auffi-toft mis le pied
fur le dos, il le feconalong-temps. Ilcroyoitavoir
bien mis la corde ; mais par malheur pour
luy , elle n'estoitqu'au deſſous du nez ; & ce
Gentilhomme faifant effort pour s'en débaraffer,
le terrafla en ſe retournant , &le bleſſa mefine
d'un Poignard qu'il tenoit à l'autre main , &
qu'il luy ota.ll cria aufſi-toft par la feneftre & demanda
du ſecours . Comme c'eſtoit dans un endroirdétourné,
ſes cris ne firent venir qu'un Homequi
enfonça la porte: II demäda d'abord quel
B 4
de14
LE MERCURE
defordre ilyavoit dans ce Logis;&leBigot dit(12
montrantfonAmy, qu'il avoit voulu étrangler,
qu'il l'avoit tronvédans ſon Colombier , qui 2-
giffant contre luy-mefme en deſeſperétravaillait
a fe pendre,&qu'enſe debatant contre luy,pour
l'empefcher de finir ſes jours fi miferablement , il
en avoit reçeu le coup dont il ſe voyoit bleff .
LeGentilhomme ſurpris de fon effronterie, hy
dit qu'il luy pardonneroit , & ne l'accuſercit
point , s'il vouloit tout avoüer devant celuy qui
eſtoitvenu à fon fecours. Iladjouûta qu'il le coyoithonneſte
Homme , &que la tentationl'ayantaveuglé
en ce moment , luy avoit fait entreprendre
l'action qu'il venoit de faire.Viergeſtene
voulut rienconfeffer,&fut auffitoft mis entre les
mains de la Juſtice. Dés qu'il fut arreſté , il donna
de grandes marques de l'étonnement qu'il
avoit , difoit - il , de ſe voir ainſi traitté pour avoir
voulu faite une action charitable. Quelque temps
apres , en déplorant fon malheur , il luy échapa
quelques paroles qui le perdirent. Nem'accufera-
t-onpoint encore, dit- il, d'avoir tué ma Tante?
Ces paroles réveillerent les eſprits , & l'on crût
qu'ayant eſté capable de faire ce dont il eſtoit
accufé , il auroit pû commettre auſſi le meurtre
deſaTante. On l'interrogea avec tant d'adreffe
, qu'il confefſa ſeulement ce qu'il avoit fait
àl'égard du Gentilhomme. Il n'en falut pas davantage
pour le faire condamner à eſtre pendu.
Ilenappella àParis , où celuy qui préſidoit
àlaTournelle , donnades marques de feslumieres&
de fon équité , puisqu'il n'eut pas plûtoft
appris
ALANT. 15
appris les paroles qu'il avoit dites touchant fa
Tante,qu'il le fit appliquer à laQueſtion, où il avoüa
qu'il l'avoit fait mourir. Il n'eut pas plûtoſt
découvert toutes les circonstances de cemeurtre,
qu'il fut condamné à eſtre brûlé dans Châlōs.
Sur le poinct d'eſtre executé , il confeſſa encor
plufieurs Affaffinats , & dit que pour voler un
Colonel qui avoit logé chez luy , il l'avoit fait
mourir. Ce Colonel revenoit toutes les nuits à
deux ou trois heures , & avoit commandé à ſes
Valetsde ne le point attendre, mais de luy laiffer
ſeulement de la lumiere dans ſa Chambre ; ce
qu'ils obſervoientfort ponctuellement, &ce qui
donnabeaucoupde facilité àViergettepourl'executionde
fondeſſein:auffien vint-il aiſément à
bout. Aprés avoiraſſaſſiné ce Colonel , il lejetta
dans les Foffez , & dit le lendemain à ſes Valets
qu'ils allaffent chercher leur Maistre,&qu'il n'eſtoit
point revenu coucher. Il avoia encore le
meurtre de ceuxjeunes Ecoliers de qualité, à qui
leur Pere avoit envoyé huit cens livres , qu'ils
luy avoient donné à regarder. Il enterra ceux là
dans fon Jardin , & l'on trouva les Corpsdans
l'endroit qu'il marqua. Voila l'Hiſtoire de Viergette
, c'eſt àdire du plusméchant Hommequi
ait jamais efté. Ilfut trouvé tel par tous ceux qui
oüirent le recit des meurtres qu'il avoit commis.
Apres les affaires de la Campagne furent
miſes fur le tapis , &l'on parla de la diligence incroyable
avec laquelle le Roy pourſuivoit fon
Voyage. On adjouſta qu'il auroitbien de lagloire
, s'il reüffifloit dans ſes deſſeins , &qu'il eſtoit
B5 diffi16
LE MERCURE
difficile de faire des progrésenHollande , que
ce Païs n'avoit que foixante lieües de circuit ,
qu'il eſtoit ferré , plein de Digues , & qu'il y falloit
tout porter. Pour ce dernier article on ne
s'en doit pas mettre en peine , dit alors un de la
Compagnie ; Monfieur le Marquis de Louvoy
s'en mefle , & c'eſt tout dire ; on ſçait de quel
air , & avec quelle promptitude il ſert& fait fervir
Sa Majefté. Je crayque rien ne manquera de
ce coſté , reprit un autre ; mais l'affietteduPais
doit faire apprehender beaucoup , &l'on ſçait de
quellemaniere il a refiftéaux Eſpagnols , quine
font pas de mal habiles gens,&qui ont pourtant
efté contraints de ceder toutes les pretentions
qu'ils avoient fur ce Pais. Philippes II. qui a tou
jours paflé pour ungrandMonarque dans l'efprit
de tout le monde , perdit cette belle Comté
pendant le Gouvernement du Prince Guillauime.
Philippes III. ſon Fils la difputa contre le
PrinceMaurice, avee pertede quelques Provinces;
&Philippes IV. voyant toute fa refiſtance inutile,&
la pertede Vezel;Grol,Boiſleduc,Maeſtric,
Huft,&preſque toutes les Foftereſſes , de Flandies,
ceda tout fon droit&toutes ſes pretentions,
pour luy& pour ſes heritiers,ſur les Contez
de Hollande & de Zelande , &des Provinces-
Unies , enfaifant avec eux une Paix perpetuelle.
Ces Remarques font curieuſes , repartitunautre
; mais nos Neveux enferont unjourdeplus
belles, lorsqu'en ſuite de cellesque vous venez
defaire, ils remarqueront que Loüis XIV. aura
vaincu en moins d'un mois les Vainqueurs de
trois
GALANT. 17
Te
7
trois grands Roys;& ce qui rendra la gloire de ce
Monarque encor plus éclatante, c'eſt qu'on verra
en mefine temps qu'il ne les aura attaquez
qu'avec justice, &qu'ils ne devoientpas offencer
aun Prince à qui ils avoient tant d'obligations,
comme ils le témoignent eux-meſmes par leurs
écrits , où ils avoient que l'Alliance du moisde
Mars 1635. les a fait ce qu'ils font , quand la
France fit une Ligue offenfive &defenfive avec
eux contre les Elpagnols. Voicy , pourſuivit le
meſime , les propres paroles de leurs Hiftoriens .
Ce fut alors que l'Estat s'établit parfaitement,
parce que le Roy s'obligea d'envoyertous les ans
une grande fomme d'argent àMeffieurs lesErats,
pourmettre leur Armée en Campagne ; ce
qui leur douna occafion non seulement de ſe defendre
contre les Epagnols , mais encorede ſe
rendre aufli puiſſans qu'ils font. Voicy, adjouſta
ce Nouvellifte , fans donnerle temps de luy répondre
, ce que le meſme Hiſtorien dit encore,
touchant le dernier ſecours que le Roy leura dōné,
dont ils ne devoient pas fi -toſt perdre la memoire.
L'Evefque de Munfter auroit pouffé plus
avantſes Conçueftes, fi la France ne fût oppofée
àfes deffeins, &n'avoit envoyé deux milleChevaux&
fix mille Hommes de pied , ſous la conduite
deMonfieur de Pradelle,qui frent des merveilles
. Ils s'en doivent reſouvenir , dit encor
le meſme , &desbelles actions que fit Monfieur
Colbert , aujourd'huy Comte de Monlevrier
qui commandoit alors les Mouſquetaires. On
ſçait les chofes merveilleuſes que Monfieur le
Prince
B6
18 LE MERCURE
Prince de Monaco , & Monfieur le Comte de
Guiche , firent preſque enmeſme temps fur la
Flote Holandoiſe ; & comme leur action a quelquechoſede
prodigieux,perſonne n'en a perdu
la memoire. Chacun demeura d'accorddeces
veritez,& l'on parla encore quelque temps de la
beauté de la Holande, &des moeurs de ſesHabitans.
On dit que l'on ne voyoit en ce Païsquedes
Canaux& des Prairies , qu'il n'y avoit point de
Montagnes , &que toutes les Maiſonsy estoient
fortées par dedans &par dehors. Un autrede la
Compagnie qui avoit fait des remarques digncs
de luy,ditque les Maris nn'y batoient point leurs
Femmes,parcequ'ilsy eſtoiet auſſi-toftcondamnez
à l'amende: Il adjouſta que les Maiſtres mefmes
n'ofoienty fraper leurs Servantes, parce qu'o
leur faifoit auſſi payer les coups qu'ils leur donnoient.
Si les Servantes ne fontpoint battuës en
Hollande fans profit , repartit unjeune Homme
fort enjoüé , Meſſieurs les Estats n'ont pas laiffé
deprendre ſoin de les empeſcher d'amafferbeaucoup
d'argent , puis qu'elles font oubligées de
leur payer chaque année une certaine ſomme à
laquelle elles font taxées.Tout paye enHollande,
pourſuivit- il;& fi un Curieux àunCabinet deraretez,
il n'y a pas uneCoquille dedans ſur laquelle
il n'y aitun impoſt. Ces Remarques firentrire la
Compagnie; &aprés quechacun euſt rappellé
dansſamemoirecequ'il ſçavoit touchant laHollande,
elles furent trouvées veritables . On dit en
fuite que la Negociation de Monfieur Courtin,
avoit eu en Suede un ſuccés tres -favorable ,&
l'on
GALANT
1
هللا
21
R

l'on adjoûta qu'il avoit beaucoup degloire d'avoir
reüſſi , ayant ſans ceſſe eſtetraverſé par les
Miniftres des Estats Generaux , & par ceux de
leurs Alliez. On estoit encor ſur les loüangesde
MonfieurCourtin,lorsqu'on vit arriver unNou
velliſte,qu'on appelloit le Romain.Jedemanday
auſſi- toſt pourquoy on luydonnoit ce nom , &
l'on me répondit que c'eſtoit parce qu'il fournif
foit à laCompagnieles Lettres de Rome,&qu'il
en recevoittous lesOrdinaires. Il débuta par l'Entrée
deMonfieur le Duc d'Eſtrées, Ambaſſadeur
deFranceaupres de Sa Sainteté; il en fit unelongue
Deſcription , où le nombre des Caroffes du
Cortége nefutpas oublié,parce qu'on les compte
àRome fort exactement : Il dit qu'il y en avoit
plus de cent à fixChevaux,&qu'à fonAudiance
il en avoitdeuxcens quarante- fix à ſa ſuite. Jamais,
adjoûta-t -il,Ambaſſadeur ne fut mieux accompagné
; mais ce n'eſt pas , dit- il , tout ce qui
s'eft fait d'extraordinaire pourluy. Les Princes
qui ne le devoient viſiter qu'apres ſon Audiance
publique, le furent voir incognito ; & comme ils
iront encor apres fonAudiance,au lieu d'un viſite
qu'ils estoient obligez de luy rendre , ils luy en
rendront deux. Toutes les choſesqui fontpaffer
par deſſus l'uſage devant eſtre remarquées , on
raiſonna quelque temps ſur cette Nouvelle , &
l'onconclutqu'on ne devoit faire puedes choſes
extraordinaires pour unRoy qui fait tous les jours
tantde miracles. En fuite de la Converſation que
l'on fit fur ce ſujet , on loüa fort un Sergentde
Piedmont, qui avec dix Hommes a tenudans un
B7
Cha২০
LE MERCURE
Chaſteau plus d'unejournée, contre deux mille
Chevaux&mille Fantaſſins Hollandois , & qui
a justifié par ſa Capitulation bien fignée , qu'il
luy avoit ettépermis d'en fortir,& aux dixHommes
qui l'accompagnoient , avec leurs armes&
laméche allumée. Peut - eſtre ſe ſeroit- on étendudayantange
fur ce chapitre, fi undesplus obſtinez
Nouvelliſtes de France , ne futvenu faire
le treizième de la Compagnie , & n'eut apporté
pourNouvelle afſurée, que le Roy avoit couché
àNoftre- Dame deLiefle. Pluſieurs luy répondirent
que la Nouvelle n'eſtoit pas vraye; il s'opiniaſtra
à la foûtenir. Les reparties furent aigres
de tous les coſtez , & je croy qu'ils ne feroient
batus , fi un de nos Confreres , qui estoit un
Homme pofé , &qui n'avoit pas dit trois paroles
, n'eut tiré une Lettre de ſa poche , où l'on
mandoit quele Roy eſtoit arrivée le 29. à Laon,
&que les Offieiers de Lieffe,conduits par le Sieur
Maynon , Baillifdu meſme lieu , y estoientvenus
complimenter Sa Majesté. Si le Sicur Maynon
a veu SaMajefté à Laon , repartit le Nouvelliſte
obſtiné ,je crois queje me dois rendre : Ce n'eft
pas que je fois condamnable pour avoir foûtenu
laNouvelle quej'ay avancée , & en voicyla raifon.
J'eftois affure que le Sieur Maynon avoit
harangué le Roy ; &le Sieur Maynon eftant de
Lieffe , j'avois licu de conclure que le Roy y
avoiteſté. Vous concluyez mal , luy réponditon;
& les fauffes Nouvelles que l'ondebite fans
ceffene feroientpas fifrequentes , files apparences
ne faifoient point conclure trop toſt ceux qui
ont
GALANT. 21
ontdémangeaiſon de dire quelque choſede
veau. Cependant chacun devroit ſçavoir que les
apparences ſontſouvent trompeuſes. Ce raifonnement
fut interrompu par undes Amis detoute
l'Aſſemblée , qui venoit , diſoit-il , du Sacre de
Monfieur l'Eveſque d'Acs. On luy demanda
auſli-toft dequelle Maiſonil eftoit. Il répondit
qu'il eſtoit Fils de Monfieur de Chaumont Conſeiller
d'Estat ordinaire : & qu'eſtant Abbéde
Chaumont, il avoir poſſedelaCharge de Bibliotecaire
du Cabinet du Louvre. Onluydemandace
que c'eſtoit que cette Charge,&enquoyellediféroit
decelle deMonfieurl'Eveſque d'Auxerre.
Il en fit voir la diférence,&dit que Mr.d'Auxerre
avoit lagrandeBibliotequedu Roy,qui eftoit publique;
&que les Livresdu Cabinet du Louvre
qui devoient toujours eſtre en ce Château , eſtoient
ceuxque Sa Majefté ſe reſervoit pourlire, ou
ſe faire lire quand il luy plaiſeit. Chacun dit alors
que cette Charge demandoit un Homme d'efprit.
Ilfalloitbienque Monfieurl'Abbé de Chaumont
en eut, repartit une Perſonnede la Campagnie
: Ileſtoit de l'Academie Françoiſe ; &de
meſme qu'on n'entre point dans un Ordre de
Chevalerie,fansfaire des preuves de Nobleffe,on
n'eſt point admis dans cette Compagnie fans avoir
faitdes preuves d'Eſprit. On ne dit plus que
desbagatelles le reſte de l'apresdinée ; &le peloton
s'eſtant peu à peudéfilé , il eſtoitdéja nuit
lorsque les dernier s'en allerent.
nou-
II. SE22
LE MERCURE
11. SEMAINE.
Nouvelles du 7. deMayjuſquesan 14.
mefme lieu
JE retournay quelques jours apres au &je crus qu'il fuffiſoit d'y aller une fois laSemaine,
pour ſçavoir tout ce qui s'y eſtoit ditpendanthuit
, jours , tant parce que les Nouvelliftes
recommencent ſouvent les meſmes chofes , que
parce que j'avois des Amis dans leur Aſſemblée,
qui me redifoient en unquartd'heure tout ce qui
s'y eſtoit dit les jours que je n'y avois pas efté. Le
premier Home que je rencontray la ſeconde fois
que je fus à ces Bureaux fi celebres par les grandes
Affaires qui s'y traitent , fut uu Nouvelliſte enteſté
d'une Comedie qu'il vouloit faire contre les
Nouvelliſtes meſmes, dont il avoit, diſoit- il, bien
remarqué toutes les extravagances. Ilm'en dit
beaucoup d'endroits qui n'eſtoient pas de ſuite;
&voicypar où il débuta. Ecoutez, medit-il; ces
Vers fontd'une Scene, où une Maiſtreſſe parle de
fon Amant , qui paſſe pour un tres-grandNouvelliſte.
AuxAffaires d'Estat tout entier il s'applique;
MonfieurdeMontangrue eftjepensesonnom,
Etd'estre tres-grandpolitique
Entous lieux ila renom.
Ilpouroit gouverner luyſeul mille Provinces,
Etnousn'avonspoint aujourd'huy
Depersonnesqui mieuxqueluy
Scachent les InterestsdesPrinces.
En
GALANT 23
En voicy d'autres , pourſuivit-il apres avoir a
chevé ces premiers , qui ſont d'une Scene affez
plaiſante: C'eſt d'une petite Bourgeoiſe, dont le
Mary estoit Nouvelliſte écoutant,& perdoit tous
lesjours ſon temps à venir icy.Elle l'y vient chercher,
ſe plaint de luy , & en parle à tous ceux
qu'elle rencontre. Apres avoir dit qu'elle le vient
chercher elle continuë.
Avecquedefoibles cervelles ,
Aqui ce Jardinplasst außi ,
Ileſtdesjours entiers icy ,
→ Atousjours écouter, ouconter des Nouvelles,
CeMeftierou l'onperdSon temps ,
N'estpas lefaitàd'un HommeSage
QuidoitSongeràson ménage,
Etn'estquepourlesfaineans.
t
Je luy dis que je trouvois ces Vers fort natu
rels. Ecoutez ceux-cy, me dit il, ils vous plairont
davantage,ils fontde la meſine Scene.
Quand chez un Procureur ilvapourſes Affaires
Iloublie en cauſant ce qui l'yfait aller ;
Pourveuqu'ilnouvelliſe, iln'ySongeplus gueres
Ets'enrevientSans enparler.
Dernierementtout preſtàrendre l'ame ,
Ilpenſamefaireenrager ,
Etd'un airtout mourant , il me diſoit , maFemme
,
N'as- turien denouveau ? Si tu veux m'obliger
Vat'en chercher,je te conjure,
QuelqueNouvellequisoitSeure.
AsonApoticaire il endisoit autant ,
ASOD
27 LE MERCURE
Afon Medecin tout de mesme :
Tis avoient beau le voir avec unfoin extréme ,
Sans Nouvelles,jamais iln'en eftoit content ;
S'ils n'en apportoient pas,illeurfaisoit la mine,
Etnous eftionsoblige,z quelquefois
D'en inventer entre nous trois ,
Pourl'engager àprendre Medecine.
CesVers font aſſez plaifans, luy disje,quandil
eut achevé de parler.En voicy encorfurle mefine
tujet, me repartit- il; puis il pourſuivitdela forte.
Il enSongejamaisfi cen'estdeNouvelles ,
Et quandilcroit en avoirdefort belles ,
Ilme tive en révant la nuitpour m'en conter.
Quandiln'a rienàfaire,illeve quelque Armée .
Qu'ilcaffequelquesjours apres ;
Etquelquefois ilcroit voir l'Europe allarmée
Defeschimeriques apprests.
Safolie eftansfansSeconde,
Il ofteensapensée,&donnedes emplois,
Etcroitquetous les Rois duMonde
DevroientaplaudiràSon choix.
Dernierement la nuit,ilbrufla trois Chandelles
Defixala livres,&des belles ,
Acompter parfes doigts,à laplume,auxjetons
CombienleGrandSeigneura dedansSonArmée
د
Dontla Pologne eftallarmée ,
DeCavaliers de Piétons;
Puis avec grandepatience,
Il vit àquaypouvoit montercettedépense;
Etd'unfilong travaillas juſque au dernier point,
Ilvintcoucherenfuite, & ne meparla point.
Si
GALANT. 25
i
Si tous les Hommes estoient comme celuylà,
luy repartis-je , les Femmes feroient fort à
plaindre,&le Roy manqueroit bien-toſt de Soldats.
Voicyencor des Vers, me répondit- il, qui
marquentbien ſa folie.
Quelquefois luy-mesme il s'écrit ,
Pourfairevoir qu'il a bien des correfpondances..
Etfairecroire ce qu'ildit.
Envoicy encord'un autre endroit, adjouſtale
meſime ; car jamais Homune ne fut fi en train de
diredes Vers.
Si chez nous pour affaire ilpaſſe un demyjour
Ilbatitd'abordune Histoire ,
Et tâchesàsespareils defare außi-toft croire
Qu'ilvient d'arriver de la Cour;
Quandil refve,il me veut obligerà metaire ,
Ildit qu'ilm'apprendra les Nouvelles qu'ilfait :
Jugezfitous lesjours cela meSatisfait ;
Cefont lafesdouceurs,&tout cequ'ilſçaitfaire.
/
Cette pauvre Femme eftoit bien àplaindre,
Juy dis - je ; & fi toutes celles des Nouvelliſtes le
font autant, je croyque pour ſe faire démarier , il
fuffirade dire qu'on a un Mary Nouvelliſte. J'en
connois , me répondit-il , qui ne ſontpas fi foux
que celuy-là , Mais écoutez ce que cette Femme
ditencor de ces Meffieurs ; je ne vous en diray pas
davantage d'aujourd'huy , & c'eſt le reſte de la
Scene queje viens d'achever,
Leurs
26 LE MERCURE
Leurs emploisSont fort beaux fur la terre&Sur
l'onde,
Ilsgouvernentſeuls tout leMonde.
Ilsprennent les Villes d'affant.
Saus leur avisjamais rien n'estfait commeilfaut,
Etleurprudence eftSansSeconde.
IlsjugentSouverainement ,
Ilscondamnentles uns,aux autres ilsfontgrace;
Etpar unfibeaujugement ,
Ilfautque tout lemondepaffe :
Ilssçaventlepresent,lefutur lepassé,
EtSouventunArrest quin'est pointprononcé;
Mais entre eux toutefois ils ne s'accordent quere,
Chacun ayantdiversSouhaits ,
LeGuerrierconclutàla Guerre ,
EtlePacifiqueàla Paix.
Je n'eus pas plûtoſt donné l'encens à cetAutheur,
quejeconnus bienqu'il attendoit , que
nous vimes venir à nous deux Hommes, ou deux
Nouvelliſtes , comme il vous plaira de les nommer
, puis qu'en ce lieuc'eſt preſque la meſine
choſe, c'eſtpourquoydans la ſuitede cesMemoires
, je me ferviray indiféremmentde l'un&de
l'autre nom.Nous allâmes au devant de ces Meffieurs
; & comme nous fûmes affez proches
d'euxpourles entendre , nous oüymes que l'un
diſoit:AhQueue, cruelle Queuë,que tu cauſesde
defordres , que tu ruine deGens , &que tu fais
commettre de meurtres ! Ce diſcours nous furprit
, & nous ne pûmes deviner ce qu'il vouloit
dire ;mais enfin ilnous fit entendre qu'il vouloit
parler
11
GALANT . 27
parler de la Queuë de Cheval qui eſt le Signal de
la marche generale des Troupes Ottomanes ,&
qu'elle estoit depuis peu expoſeedans la Court
du Sultan. Le mefme nous dit que Monsieur le
Comte d'Eſtrées eſtoit arrivé à Breſt avec les
Vaiſſeaux que le Roy avoit fait armer àRochefort;
&que Monfieur le Marquis de Seignelay,
dont les ſoins n'avoient pas peu contribuéàcet
armement , eſtoit arrivé avec luy,& que ces Navires
au nombre dequarante quatre, montéesde
quinze cens pieces de Canon,partiroient au premiervent
favorable , pour aller joindre l'Armée
Navale d'Angleterre. Il nous dit encorque Sa
Majesté eſtoit arrivée à Charleroy avec une vitefle
incroyable,&que bien qu'elle dût eſtre fatiguée,
elle ne laiſſoit pasde viſiter tous les jours
fonArmée; que l'avantgarde de vingt mille Hōmes
en estoit partieleneufavec MonfieurdeTurenne,
&que deux mille Dragons estoient partis
quelques jours auparavant , ayans en teſteMonſieurleMarquis
de Fourilles ,qui paſſe avec justice
pour un des plus braves Officiers de Cavalerie.
Ces Nouvelles eftant tropgeneralement ſçeuës
pour eftre conteſtées,onpaſſa legerement deſſus.
Les uns affiegerent Maëſtric, & les autres allerent
juſqu'à Rhimberg,ouVezel.La Conyerſationde
ce jour là ayantcommencé par une Queue , elle
finit parpluſieurs autres.On avoit fait la veillede
S. Denis le Service de feuë Madame la Ducheffe
Doüairiere d'Orleans, & il ſe trouva un Curieux
qui dit qu'il vouloit ſçavoir parqui les Queues avoient
efté portées. On luy dit que c'eſtoit une
nou28
LE MERCURE
nouvelle de Gazette; mais il répondit qu'il auroit
bien voulu l'apprendre ſur l'heure : de maniere
quechacun luydit ce qu'il en ſçavoit; mais on eut
biende la peine à s'accorder. Cependant aprés
beaucoup deconteſtation, on demeura d'accord
que laQueuë de Madamoiſelle avoit eſtéfoûtenuë
par Meffieurs les Marquis de Clerambaut ;
celle de Madamoiselle d'Orleans , par le filsde
Monfieur le Duc de Roquelaure, &Monfieur le
Marquis de Rambures ; & celle de Madame de
Guife, parMonfieurle Marquis de Vinier,& par
leFils de Monfieur le Comte de Sainte-Mefime,
&que ces Princeffes avoient efté conduites par
Monfieur le Prince de Conti,&MonfieurlePrince
de la Roche-fur-Yon fon Frere. On adjouſta
queMonfieur l'Evéque de Tulles avoit fait l'Oraiſon
Funebre , avec l'applaudiflementdetoute
l'Aſſemblée,& que Meſſieurs les Eveſque deTarbes,
deS. Papoul , d'Aurun, du Mans , &d'Acs,
avoient fait les ceremonies accoutumées en pareilles
rencontres ; le Corps ayant eſté porté au
Caveau par les Gardes du Corps de la Princeffe
defunte,les coins du Poëlede la Couronne ayant
eſté foûtenus parMonfieur le Comte deBeloy,
Capitaine des Gardes de feu Monfieur le Duc
d'Orleans,&Lieutenant du Roy en Brie, & par
Meffieurs de Raré , de Somerie , &de Sainte-
Meſmele Fils. Je ne croy pas, Madame , que cet
article doive beaucoup vous divertir , mais on ne
doit rien oublier dans une Hiſtoire journaliere.
Peut-eftre auffi que je me tromps , & qu'il ya
quelque choſe dans cet article que vous ferez
bienGALANT
19
bien-aiſe d'apprendre. Quand il s'agit des'inftruire
de tout , on veut quelquefois bien lire
quelques lignes qui ne divertiflent gueres. Paffons
auxNouvelles dela troifiéme Semaine , dont la
pluſpart font fi extravagantes , que je fuis afſuré
cu'elles vousſurprendront.
III . SEMAINE.
Nouvelles du 14. de Mayjuſques au 21 .
T'Affemblée fut ouverte de bonne heure le
jour que j'avois choiſi cetteSemainepourm'y
- rendie , & je trouvay ungros poletondeNouvelliſtes
, quej'eus bien de la peine à percer : Ily
en avoit beaucoup d'inconnus à la Compagnie
ordinaire , parce qu'on eſtoit ſur le poinct de
commencer la lectured'une Lettre qu'on avoit
fortvantée avant que de la lire , &qui ne contenoit
à ce qu'on diſoit que des Miracles: Elle estoit
adreffée à un Nouvelliſte de Paris par un Gentilhomme
Campagnard qui estoit autrefois venu
auxNouvelles, comme il paroiſt par le commencement
defa Lettre , que je vais mettre icy toute
entiere;car ayantdeffeinde vous envoyer tout ce
qui paroiſt de nouveau , je prens des copies de
tout cequ'onme fait voir.
jourd'huy
LETTRE.
J'AAyy des chosessurprenantes à vous mander au
y , pour payer celles que vous m'ecrivez
quelquefois , mass comme ilferoit avantageux
à celuy dont je les tiens d'eftre connu. Je
vous prie de lire ce queje vous mande aux Nou
vel30
LE MERCURE
velliftes deprojeßion , qui s'aſſemblent au Palais
&aux Jardins publics, parce qu'ilfera bien- toft
publiéparces affamez de Nouvelles , tesAffiches
parlantes, ces Trompettesdetout cequiſepaſſede
nouveau,&dont le bruitsefait intendrepartout;
ces Suppoſts de la Renommée,&cespelotons enfin
raisonnansdeNouvelles,&compofezdeGensde
tous Etats, ainsique d' Ignorans &de Sçavans.
LeNouvelliſte qui faisoit une Comedie , &qui
en avoit ſouvent dit des Vers à tous ceuxquiſe
trouvoient ordinairement à l'Aſſemblée , s'écria
dés qu'on eut achevé de lire ce commencement.
Ah que j'ay bienpeint cet endroit dans ma Comedie!
Puis il dit ces Vers fans attendre qu'on les
luy demanda.
Cefontdeces amas d'avides Nouvelliſtes ,
Qu'uneNouvellefait großir ,
Etqu'une autreplus loin, ditepar leurs Copiſtes,
Faitenuninftant éclaircir.
Jem'imagine voirdes teftes avancées
Surdes efpaules entaffées .....
Endiſantces deux derniers Vers , il regardaplufieurs
Perſonnes,dont les teſtes estoient avancées
fur les épaules des autres ,& s'eſtant mis au mefme
inſtant àſourire, il en fit rougir pluſieurs. Un
Hommequi ſe promenoit , voyant cegrospeloton,
preffa fi bien les autres, qu'il fe fit jour; & eſtant
parvenu juſques aux premiers rangs, il demandaàceluyqui
tenoit la Lettre, s'il vouloit bie
qu'il écoutât. Apres qu'il luy euſt répondu que
oüy,il pourſuivit ainfi.
1
GALANT .
31
Ilyaquelques jours que j'allay voir un Hommequi
afait letour du Monde , &qui s'eft retive
dans uneMaison de Campagneàdeux lieuesde la
mienne. Il me montra d'abord une Eponge qui
retient la voix articulée, comme les noftres font les
Liqueurs : defortequ'enla preſſant un peu , l'on en
fait fortir des paroles ; Elle fait encor d'autres
userveilles&rendleſon deplusieurs Instrumens.
Chacun interrompit la lecture de cette Lettre,
parles marquesd'étonnement qu'ildonna,
maisle defir d'aprendre le reſte, fit bien toſt faire
filence, & le Lecteur continua de la forte.
Il mefit voirunArbrequi porte un frruit d'or
dontilnesçaitpas encor la groffeur : Ilen a trouvé
laracinedansles Mines du Perou ; ily afix mois
qu'il l'a plantée ,&lefruit est déjaplus gros que
desNaix.
L'étonnement que cauſa cet article fut encor
plus grand celuy qu'on avoit déja fait voir , &
l'on ne doit pas'en eſtre ſurpris , puis que l'or
en eſtoit le ſujet. Un Nouvelliſte raiſonneur ,
dit qu'on pouvoit deviner aisément pourquoy
cet Arbre produiſoit de l'or & que fa racine ayantpris
naiſſance dans une terre où l'or croiſſoit
abondamment , ce que pour luy ſervir de nourriture
elle en avoit pris en croiſſant , &qu'elle
avoit fait par là changer en ſa nature, eſtoit la cauſede
l'étonnement que chacun faiſoit paroiſtre,
qui à ce qu'il diſoit ne devoit pas eſtre ſi grand
Pluſieurs donnerent làdedans ; & apres avoir
ſouhaitédes Foreſts entieres & des Jardins remplis
Tome II.
C
32
LE MERCURE
plis de cesArbres précieux,ils donnerent le temps
de lire ce qui fuit.
Il aplein une Cuvette d'Eau de la Fontainedu
Soleil, qui est dans les Deserts d'Affrique: Elle
boult toute la nuit quelquefroid qu'ilfaffe,&elle
géleauplus ardent Soleil.
Parmytant de choſes rares, ila une Carfſepleine
de Terre du Reyaume de Golconde , tirie d'une
Terre fi abondante en Diamans ,que le Roy de ce
PaysPafaitfermer, de peur qu'ils devinffent trop
communs.LesDiamansqu'on met dans cetteTerre,
deviennent entrois mou unefois aussi gros qu'on
lesymet. Pay veu chez luy dansune Fontaine,
du Sablede laMer Rouge, qui produit du Corail..
Ila trouvéchezles abyſſains,des Animaux appellez,
Chevaux de Riviere : Il en grade un dans un
Etang; Onva deffe außi vifte que si l'on veloit ;
mais ilfaut avoir des Bottes de cuir boüilty : Ils
Sont presque Semblables aux Poiffons volansdes
grandes Indes,dont ileft parlé dans le Livre mtituelesDelicesde
la Hollande. Ilpeutfairepeupler
uneIfle enpeu detemps, ayant lesecret defaire
avoirdes Enfans aux Fillesde huit ans.
Toutes lesMeresCoquettess'en plaindroient,
interrompit unHomme de la Compagnie;.&
comme elles feroient grandesMeres dans letemps
qu'ellesvoudroient encor paffer pour Filles, elles
en aurcient undépit inconcevable. Je ne doute
pointque ce fecret ne foitveritable , interrompit
un autre; &l'Hiftoire d'une Fille de huit ans,qui
accoucha autrefois dans la Ruë Aubriboucher,
eft
GALANT. 33
eftune choſe publique. Mais poursuivez ,Monfieur,
je vous prie,dit un autre, à celuy qui tenoit
la Lettre : Il fut auſſi - toft obeï.
Ilà trouvé'l'invention des Chiefes volantes,&
àVoitles: mais ilfautfaire applanirles chemins
poursefervirdeces dernieres , ainsique desMoulins
ambulansquilabourentla terrefansqu'ilsoit
besoind'Hommesny de Chevaux. Il a le secret
d'adoucirl'eau delaMer.
D'adoucir toute l'eau de la Mer , s'ecria un
Nouvellifte, ce Secret eſt admirable ! Il y avoit il
yaquelque temps un Hollandois,luy repartitun
autre, qui ſe vantoit de l'avoir : Mais pourſuivez,
✓ Monfieur , dit le meſme en ſe retournant devers
celuy qui avoit lû la Lettre. Je n'ay plus rienà
dire , luy repliqua-t- il ; &je crois que voſtre curiofité
doit eſtre amplement fatisfaite. Apeine
eut il achevé ces paroles , que le peloton s'éclaircittoutd'uncoup:
Les Curieux impertinens qui
n'eſtoient point connus de ceuxde la Compagnie
ordinaire , allerent chacun de leurcofte ; &
ceuxqui estoient au milieu, eftans dechargez des
fardeaux qu'ils avoient ſur leurs épaules , commencerent
à reprendre haleine ,& à refpirer un
peu. Les Nouvelles de la guerre furent enſuite
miſes ſur le tapis,&l'on dit qu'à Ratisbonne aprés
beaucoup de conteſtations, les troisColleges
avoiēt nommé de la part des Catholiques,lesGeneraux
ImperiauxHeyfter,&Cap liers , avec leBaron
de Bonch; & quelesProteſtans avoient choi
fi le ComteMaurice de Solms, le Baród'Usfeler,
C2 &le
34
LE MERCURE
&le Colonel Perlepes. On y dit encor queMonfreur
de Montal , Gouverneur de Charleroy , eſtoit
arrivé à Nuits,pour y commander unCorps
dedix milleHommes; & que les Armées duRoy,
de Monfieur le Prince de Condé , &de Monſieur
de Turenne , avançoient toujours. Ony
comptanon ſeulemens tous leurs Campemens,
mais encor juſques à leurs pas. Je nevous fais
point le detaildetout cela, il ſeroit trop ennuyeux
, & je me reſerve à vous entretenir plus au
long, lors qu'il fera question deSieges
&deComde
Merfuccederent à celles de
Terre;&l'on aſſura que les cinquante Vaifleaux
que SaMajefté avoit promisau Royd'Angleterre
, avoient mis à la voille le dixde ce mois à cinq
heures du matin , avec un veut favorable , pour
aller joindre la Flote Angloiſe. Ondit preſque en
mefine temps , qu'une Fregate du portde fixvingts
tonneaux , commandée parMonfieurde
S.Michel , avoit pris un Flibot Hollandois , du
portdedeuxcens tonneaux , apres l'avoir combattu
pendant cinq heures. Nousdonnions au
Vainqueur les loiüanges qu'il meritoit , lors que
nous vîmes arriver un Italien tout en pleurs.
Comme il nousefſtoit connu parce qu'il venoit
quelquefois aux nouvelles , nous luy demandaames
le ſujetdeſadouleur: Il nous dit quel'Italie
avoit fait une grande perte. Nous crûmes qu'il
eſtoitmortquelqu'un de ſes Souverains;&nous
luy en nommâmes pluſieurs. Il nous répondit
que ce n'estoit point cela. Il nous vint alors dans
lapenſée, que les Turcsavoient fait quelquedef
cente,
GALAN 35 ALANT .
cente, & s'eſtoient emparez dequelqueplace.
Cen'eſt point tout cela, nous dit-il : C'eſt un
malheur beaucoup plus confiderable ; Et puis
que vous le voulez ſçavoir, adjouta-t- il ; Je vous
diray que l'Ifle de Sanchio , qui avoit plusdefoixante
milled'étenduë ,&qui estoit des plus fertiles
&des plus peuplées , a eſté ſubitement abifméedans
la Mer,fans qu'il en foît demeuré qu'une
Tour. Quoy que cette nouvelle ne dûtpoint
nous inſpirer de joye , elle ne laiffa pasde nous
faire rire au fondsde l'ame, à cauſe de la ſurpriſe
qu'elle nous avoit donnée. Cette avanture nous
fit mettre far le chapitre des Ifles flotantes ; &
pourconfoler ce pauvreEtranger, onluyditque
celledont il pleuroit la perte , n'avoir peut- eftre
que changé de place. Cela ne le fatisfit pasbeaucoup
, il s'en retourna tout chagrin , & chacun
le ſuivitbien-toſt apres .
IV. SEΜΑΙΝΕ.
Nouvelles du 21. de Mayjusques au 28.
E me rendisun
JE
desjours de cette Semained'af
ſez bonne heure au Bureau , croyant que j'aurois
le loiſir de me promenerquelque temps ſeul,
&de réver à quelques affaires que j'avois dans la
teſte; mais je ne fus pas plutoſt entré , quej'apperceus
leNouvelliſte Autheur qui travailloit à
ſapiece. Il vint à moy dés qu'il m'eut apperçeu ,
& me ditqu'il me vouloit faire voir ce qu'ilvenoit
de faire . C'eſt une Scene de ma Piece contre
C3
les
36 LE MERCURE
les Nouvelliftes,adjouta-t-il; & c'eſt de la meſime
Femmedont je vous ayparlé.Voicycequ'elle dit
aux Nouvelliftes à qui elle demande ſonMary.
Meßieurs,je vous demande excuſe ;
Etje crois avecque vous
Trouver monfaineant d'Epoux ,
Qui touslesjours icys'amuse,
Etjast leNouvelliste au milieu de vingtfous.
On luy répond ,
Qu'est-cequ'unNouvelliſte! iln'estjecrayperfoxne
Que l'on appelledecenom ,
Et cen'est qu'unevifion .
Elleleur replique.
Vrayment vous nous ladonne,z bonne:
Pourmoyje les connois fort bien .
Etles ayveu caufer ensemble ,
Lorsqu'uneNouvellederien
Quelquefois icy les affemble.
UnNouvelliſtedit à part.
Cequ'elledit est uneverité.
Ellepourſuit.
Onenrencontreicypreſque dans chaqueAllée.
IlsappellentvoſtreAffemblée,
LaCompagnie&la Societé,
OulegrandBureau desNouvelles
Qui biensouvent nefontquebagatelles.
Si quelqu'un d'entre eux vient trop tard ,
11
GALANT 37-
Ilditd'uxe ameunpeu dolente ,
Qu'il enaurapourtantfapart ,
Quoyqu'ilnesoit venu qu'àNouvelle expirante
Qu'àl'heure des reflexions ,
Etqu'au tempsonles Politiques
Fontenparlantdes Affairespubliques ,
Redoubler les attentions.
Les Nouvelles,dit-il,nefont bien aſſurées,
Qu'à ces heures-làſeulement ;
Et l'onn'ycroitparfaitement ,
Quequandpartels&tels ellessont averées ,
Quiſouvent ont l'honneurde voir
DesGensqueleur employ contraintàtoutsçavoir
Lichacun,poursuit-il,a quittél'Affemblée,
QuelqueNouvellifte accomply ,
Qui detoutfera bien remply ,
Pouram' inftruireàfondsfaisant untout d'allée..
Il s'arreſta-là un moment, comme pourreprendre
haleine , puis il pourfuivit auffi-toft fans
medonnerle tempsdeparler.
D'autres croyant dire merveilles
DisentcentSottisespareilles .
Telnemanquantjamais , dit l'un , detout Spavoir,
DelaCompagnie eft l'espoir.
Enfintous ces grands efpritsfermes ,
Pours'expliquer ontquantitédetermes,
Comme,aujourd'huyjur le Burean
Comme
Nousn'avonsrienmis denouveau
La Compagnieatoutes ces Nouvelles ,
Sur leBureaul'on en mit hierdebelles »

4
38 LE MERCURE
Ou le Bureau doit s'ouvrir à l'inſtant ,
On doit tantoft en examiner telles ,
CarleBureaun'eft encor que de tant ,
TolleNouvellen'est pas mere ,
Telle est aujoud' huy danssonplain,
Telleest aux abois ,&demain
TolleSeulementSera Seure.
Tels nesçachantriendes premiers ,
Ne font que defrancs regratiers ,
Etles bonnestousjours leur estant inconnues,
Ilsnesçavent queles menues ,
Qu'ils debitenttous les derniers.
Hébien qu'en dites-vous, me dit- il en me regardantfixement,
apres avoir achevéceCoupler?Je
fuis furpris , luy repartisje , de ce que vous avez
trouvé tant de termes differens pour une chofe
quel'onnecroit pasqui en air.J'ay bien examiné
cesMeſſieurs;me rependit- il,&je remarqué ....
Ils s'interrompit luy-mefme en cetendroit ; &
voyant un amas de Gens qui commençoient à
formerun Peloton , il crutque l'on alloit debiter
quelques Nouvelles , & il y courut avec plus
d'empreſſementque n'en avoient tous ceuxqu'il
depeignoitdans ſa Comedie.
LesNouvelliſtes qu'il fut joindre,s'entretenoientdela
mort deMonfieurGodeau Eveſque de
Vence, qui estoit de l'Académie Françoife: llsloüerent
fort ſes Poësies , & fa Traduction desPſeaumes.
Cettemort fit parler de celle de Mr.de La
Mothe-le- Vayer , qui laiffoit par ſon trepas une
feconde place vaccante dansl'Academie.C'effoit
un
GALANT.
39
un Homme tres - docte qui avoit beaucoup de
belles Lettres ,& qui a laillé au public 15.0u 16.
Volumes d'Oeuvres diverſes , qui luy ont acquis
beaucoupde reputation. Ilavoit eſté Precepteur
de Monfieur Frere Unique du Roy , &s'eftoit
marie à l'âge d'quatre -vingts ans, à Mademoiſelle
de laHaye. Il a encor vefcu plufieurs années
apres fon Mariage. Voila de quellemaniere les
Nouvelliſtes s'en entretinrent ; &comme ils ne
divent rien que de veritable , je n'ay rien à vous
diredavantage fur ce fujet , finon qu'ils diſpoſerent
des deux places vaccantes dans l'Académie,
&qu'ils les remplirentde deuxbeaux Efprits,ou
du moins de deuxPerſonnes,qui felon leur ſentiment
en avoient beaucoup. Peut- eſtre queMeffieurs
de cette Illustre Compagnie, ne feront pas
tous deleurgouft.Onn'eutpas plutoſtdiſpoſe de
ces deuxplaces,qu'o parla du départ deMonfieur
deGaumont,qui doit pafferdans toutes les Cours
d'Italie. Pluſieurs crurent avoir deviné le ſujet de
fon Voyage; mais voyant que les autres n'en demeuroient
pas d'accord, ils quitterent le ſujetdes
Negotiations,pour parlerdel'Envoyé. Ilss'étendirent
fur fonmerite,&direntqu'il avoit eu pluſieurs
Emplois dedans & dehorsle Royaume,
dontil s'eſtoit toujours tres bien acquité. Ily en
eut unde la Compagnie , qui demandaquelle
Charge il avoit. On luy dit qu'il eſtoitGentilhomme
ordinaire de la Maiſon du Roy , & qu'il
eftoit couché furl'Etat avec cette qualité ; mais
parce qu'elle estoit étenduë en trop de paroles,
il avoit plû à l'uſage de faire appeller tous ceux
Cs qui
40
LE MERCURE
qui ont les meſmes Charges , les Ordinaires du
Roy. On adjouſta que Sa Majeſté ne avoit vingtfix
pour porter par tous ſes volontez , pour aller
fairedesComplimes de ſa part auxPrincesEtrangers
,&les faire recevoir dans ſes Eftats , &pour
faire d'autres fonctions ſemblables, pourleſquelles
ils estoient nommez ſelon qu'il plaifoit au
Roy ; & que lors qu'il leur trouvoit del'intelligence
pour lesAffaires , il les employoit ſouvent
dans les Negotiations. Ceux qui ne ſçavoient
pointtoutes ces choſes,furent ravisdelesapprendre:
En ſuite dequoy la converſation tourna fur
la Promotion de l'Eveſque de Laon au Cardinalat.
On dit qu'il eſtoit de grande naiſſance , &
qu'avec beaucoup d'eſprit , il avoit beaucoup de
ſçavoir. Quelques Ignorans voulurentdire qu'un
Hommequiavoitde l'eſprit devoit avoir du ſçavoir.
On leur repartit que ce n'eſtoitpas une confequence,&
que bien desGens avoient naturellementde
l'eſprit,qui n'avoient nymerite, nyprirdence,
nyfçavoir.Cetentretienfut cauſeque l'on
parladelamortdeMonfieur le Marquis deBourdeillequi
enavoitbeaucoup.Pluſieurs neleconnurent
pas d'abordſous ce nom ; mais quand on
eut dit qu'il eſtoit de la Maiſon de Brantoſme,
chacun ſe ſouyint auſſi-toſt des Memoires qui
ontrendu cenom fi illustre. Il y en euſtunde la
Compagnie,qquuii ditqquuee feuMonfieurleMarquis
deBourdeille estoit Seneſchal de Perigord,&qui
demandaqui avoit eu cette Charge. On luy dir
queMonfieur leMarquis de Laurieres , LieutenantduRoydelameſme
Province,&Beau- frere
de
GALANT. 4г
OUT
de Monfieur le Duc deMontauſier,en avoit cité
pourveu par Sa Majesté. Ce choix ayant eſté approuvé,
on parla de celuy que le Roy avoit fait de
Monfieur le Comte d'Avaux , pour demeurer à
Veniſe en qualité d'Ambaſſadeur. Quoyque le
grand Nom d'Avaux fut connu , pluſieurs ne
pouvoient neantmoins bien démeſlerquieſtoit
celuy que Sa Majesté avoit nommé pour cette
belleAmballade. Je leur appris qu'il eſtoit Fils de
Monfieur le PreſidentdeMeſmes , &Neveu du
Grandd'Avaux, fi fameux dans lesEcrits deVoiture,&
Plenipotentiaire àMunſter. Les Nouvelliftes
qui neſeplaifoient à parlerquede cequi regardoit
l'Armée, eſtantarrivez , on nes'entretint
plus quede Guerre. On commença d'abord par
la jonction de noſtre Flote , avec celled'Angle ..
terre; &l'on dit que Sa Majefté Britanique eſtoit
entrée ſur le Bord du S. Philippes , du Terrible
& du Superbe , & qu'elle avoit paſſe lamoitié
du jour àviſiter ces Navires& ceux qui compofent
nos quatre Eſcadres ; ſçavoir les deux de
Bretagne,celle deGuyenne ,&celle de Poitoun
Quand Sa Majefté Britannique eut viſité nos
Vaiffeaux,& qu'elle eut eſté reconduite jnſques
àLondres par lesNouvelliftes , on accompagna
noftre Grand Monarque depuis Charleroy julques
au Camp des environs de Viſeyt ; onluy fit
recevoir fur le chemin des complimens de la
part deMonfieur le Comte de Monterey , Gouverneur
des Païs- Bas , qui paſſe pour un tresgalant
Homme dans l'eſprit de toutleMonde.
U enyoya Dom FrancescoAgosto , Lieutenant
C. 6.
Genc
45 LE MERCURE
H
General de la Cavalerie de Flandres,qui s'acquita
tres -bien de cette commiffion , & qui fut regalé
d'une Boëte à Portrait enriche de Diamansde
tres -grand prix. Ondétacha en ſuitedans lamefmemarcheMonfieur
le Comtede Chamilly,d'une
des meilleures Maiſons de Bourgogne , brave
Officier , bon Commandant & autrefois Lieutenant
General de l'Armée de Monfieur le Prince,
pour s'aller emparer de Maſeïc , où l'on dit qu'il
demeureroit douze mille Hommes ſous ſa conduite
, &celle de Monfieur le Chevalier du Pleffis
, qui la feroient fortifier.Monfieur le Comtede
Lorge fut auſſidétaché avec trois mille Chevaux,
pour aller camper aux environs de Maëſtric. II
fut dit auſſi que Monfieur de Lançon , Lieutenant
des Gardes du Corps avoit eſté à la petite
guerre avec deux cens cinquante Maiſtres,&que
Sa Majefté , avoit eſté , complimentée par les
Deputezde la Villede Liege,par le grandArchidiacre
, accompagné de pluſieurs Chanoines au
nom du Chapitre , &parbeaucoup d'autresde
toutle Païs. On n'oublia pasde parlerde l'arrivéedeMonfieurle
Prince de Condé,&des fatigues
de Sa Majefté ; qui eſt toûjours la premiere
&laderniere àCheval ,&qui écrit touslesjours
defamainpropreles ordres qu'elledonne à tous
ſes Officiers Generaux. Voila les affaires enbon
traindit alorsune Perſonne de la Compagnie, en
faifantparoîtrebeaucoup de joye , &il faut neceffairement
que l'onparle dans peu dequelque
choſede confiderable , & il y aurabien-toft des
coups donnez. Vous en parlez bien àvoſtre aiſe,
luy

GALANT.
43
luy repartit unbon Vieillard qui avoit fait trente
ouquarante Campagnes : ſi vous ſçaviez quelles
font les fatigues de laGuerre,&....ChaqueMétier
a ſes peines, interrompit le Nouvelliſte ; mais
je croy que celles de laGuerre ne doivent pas
eſtre ſi grandes , puis que l'on dit que tout ce
qu'on entreprend pour la gloire ex doux. S'il
eſt doux pour la gloire , il est bien rude pour-le
corps,repliqua leVieillard:Tout fatigue àlaguerre,
lemoindre petit froid incommode : Ala S.
Jean la trop grande chaleur affoiblit les corps;
demaniereque fans compter la faim , la foif, la
pluye&les fatigues des marches , lebeau temps
imeſme cauſedes incommoditez à ceuxqui ſont
àl'Armée. Rien ne peutfaire de peine , repartit
leNouvelliſte,quand on eft animépar l'exemple
d'ungrandMonarque,qui agit plus que le moindre
Soldatde ſon Armée , puis qu'outre les fatiguesdu
corps, ilſedonne encor celles de l'eſprit,
par le foin qu'il prend de toutes choſes. Il eſt
vray,répondit lebon Vieillard, qu'il ne s'épargne
pas plus que ce grand Monarque de l'Antiquité,
quijettal'eauqu'on luy apporta , lors que toute
fonArmée mouroit deſoi.f Une grande Ondée
qui ſurvint , & qui auroit pu donner à
boire à toute l'Armée d'Alexandre , obligea la
Compagnie de ſe ſeparer fans pourſuivre une
Converſation qu'elle auroit eu bien de la peine à
quiter.
C7 V. SE
44
LE MERCURE
V. SEΜΑΙΝΕ.
Nouvellesdu 28. deMayjusques au 4. deJuin.
JE crains, Madame , que lesdatesqui font à la
tefte de chaque Semaine , ne vous embarraffent,
& je crois vous devoir avertir queje neprétens
pas toujours vous donner la pluſpart des
Nouvelles que je vous envoye, commedeschoſes
qui ſe ſont paffées dansla mefine Semaine;
mais feulement comme des Nouvelles qui s'y
font debitées : Ainſi vous devez prendre garde
que la pluſpartde ce quiregarde laGuerre, s'eft
leplus ſouvent paffé dans la Semaine qui précede
celle où onle raconte , comme vous connoiſtrez
facilement par les Nouvelles que vous allez entendre.
Je croy vous devoir faire part d'abord des
Extraits d'une Lettre qui fut trouvée allez curieuſepar
tous les Nouvelliſtes,&qui fut leüe par
un de leurs Confreres au commencement de cet
teSemaine.
Extrait d'une Lettre duCamp deViſeyt..
AUSortirdeVizeyt une partie delArmée alla
camperpour lapremiere fois àquatre lieuësde
Charleroy. Lapremiere action des Soldatsquand
ilsfont arrivez au lieudu campement, estdeposer
lesarmes, de courir dans lesVillagescirconvoifins,
àlapaille, aufoin , au bois &alean, les
Cavaliers avec les Chevaux lafaux enmain,S
les Fantaßins à pied, C'est un ſpectale affez
cronGALANT.
45
!
étonnantdevoirtout ce quiſepaſſe ende pareilles
occafions,&mesme enfipeude temps quej'aurou
A de la peineàle croire, ſije n'en avois estétémoin.
Les Prez lesBBlleeddsyfontnon Seulement fau
cbez enun moment,mais lesArbreslesplushautes
Sont abatues.
ne
verts
mer
com
mela
هللا
Autre extrait de la meſine Lettre.
ILy a une chose affez remarquable au Païsde
Liege; Cesont quantitéde Buttes au milieu des
rafesCompagnes les plus fertiles dumonde. Ceux
du Pays tiennent que ces petitsTertresfont des
Tombeaux des Capitaines Romains morts en ce
Pays, Surles corps desquelschaque Soldat appor
toitsabottéede terre .
AUTRE.
ONnous dit que Monsieur de Turenne avoit
couchépresdu CanonSarunebotte defoin,nayantpas
voulu accepter un Caroſſe qu'on luy avoit
offertpourse coucher; Et Monfieurde Chamilly
lay ayant fait donner avis que Maſeic petiteville
SurlaMense,àtrois lieues au deffomdeMaeftric,
quipretend eſtreneutre,ne vouloitpointrecevoir de
Troupes de France ,illuy avoit envoyé ordrede la
battre avec le Canon;ceque ayant eftéfait , ellefe
rendit außi-toft , n'eſtant demeuréquedeuxSoldats&
un Aide-Major duRegiment d'Alsace,
quifurent tuez .
AUTRE.
LE Campement de l'Armée du Roy est àl'endroit
le plus beau que j'aye encor ven. Il est
dans
46 LE MERCURE
dans une Campagnefort unie , qui a pour bornes
d'un coſté une chefne deMontagnes couvertes de
Bois&de Paisages delicieux , & de l'autre la
Meuse, qui est une Rivierefort spacieuse,fur liquelle
eft baftyun Chafteau fort agreable , bien
gardepar lesEspagnols. On voit encor du Campla
VilledeViseyt, qui eſt presque toute baffic de brique
parcompartimens.
Celuy qui lût cette Lettre ayant connu qu'elle
avoit plû à la Compagnie , en tira auffi-toſtune
autre de fa poche , écrite par le meſime. Ildit
qu'elle venoitde Liege ,&qu'elle contenoit des
chofes beaucoup plus curieuſes que la precedente.
Onlepreſſa de la lire, &il y confentit fans fe
faire beaucoup prier. Voicy l'Extrait de ce qu'il
yavoit de plus remarquable.
Extraitd'une Lettre écrite deLiege.
Nous arrivâmes hier icy à neufheures dumatin.
CetteVillem'aparufortſemblable àcelles
d'Italie. Ses Baftimens n'enfont pas reguliers;
mais ilsfont tous peints& colorez dediferentes
manieres,cequifait un agreable objet à la veüe,
laplufpart paroiffent de brique encorqu'ilsn'en
Soientpas. On s'ysertsouvent d'unecertainepierre
grise dure qui reffemble beaucoup au marbre.
LesdedasdesMaisonsfot pavezdepetits careaux
detoutes couleurs. Labatterie de Cuisine est tousjoursfort
nombreuse&fort luy-Sante encePays;
l'on doitpeu s'en étonner ; puis qu'elle ne fert
presque
GALANT. 47
presquejamais. Les Cremillieresysontplus claires
quedu verre , parcequ'onn'y brusle point debois,
mais bien d'un certain charbonde terrequ'ils ont
icy le secret de purifier& de rendre en maffes
groffes comme des Melons.Ilsontdes certains bra-
Ziersd'acier, quisont étroits commedes hottesde
Boulanger à trois ouquatre étages : Ils mettentde
charbon dedans qui rend une chaleurprodigieuse
neSalit point l'atre.Les pas les environsdes
portes sont revestus da pierre noire commedu marbre
,&biensouvent de marbre mesme. Ilyades
Sieges de mesme matiere aux deux coffez des portes
avecdes appuis deferfipoly, qu'ilparoist außi
luisant quel'acier. LesRuessontfort nettes, mais
lespave,zysontsipetitsqu'ilyadudangerpour
lesChevaux. On voit deux ou trois belles Places
encette Ville,dans l'une desquellesſont deux Fontaines
tres-bellesquijettentde l'eaupar plusieurs
endroits. LaMeuſepaſſe au travers de la Ville,
ilya un Pontde pierre: Les Marchandisesyfont
en quantité, mais cheres. Ily a un Palais,unHostel
deVille de belles Eglises, oulemarbre eft en affezgrande
confusion Toutyeft paſſablement beau,
bors laplupartdes Femmes. Les HommesySoni
gros ventrus , &beaucoup ont des visagesà la
Romaine. Ils parlentpresquetous Allemand; außi
leurpropretéexterieure tient- elle beaucoupde cette
Nation:Cen'estpasseulement enquoy ils l'imitent,
puisqu'ils boivent autant que lesAllemans,
qu'ils engagent tous leurs Amis à en faire de mesme;
deforte que lors que l'on vavoir quelqu'unde
cesHabitans,on eftbien heureuxfil'on L'on en eftquite
pour
48 LE MERCURE
pour une douzaine decoups.L'eau n'y vaut rien du
tout , encor que dans chaque Maiſon ily aitune
Citerne,ou l'on dit qu'ellesepurific. LesFemmes
s'habillent icy tout àfait mal. Les Hommesn'y
portésle manteauqu'en noir,&les Paysansyfont
tous vetus d'une Sonquenille blene, leurs Enfans
aufsi.Vous nesçauriez croire la multitudedeGens
qui viennent voirleRoy, nyquellejoye leurinspire
Sapresence. Il vient preſentement d'arriver une
chose queje trouve affez remarquable pour vous
eftreracontée. Un Soldat ayantpar megardelafchéun
Pistoletpresdu Louvre,&pour cesujet ayant
esté condamnéà eftre peudu , une Liegeoise
meüede compaßion s'alla presenteràMonfieur le
Ducdela Feüsllade pour avoirfagrace: Illarenvoya
au Roy, devant qui ellefejettaàgenoux,&
laluydemanda. SaMajefté voulut sçavoird'elle
parquelmotifelleparloit en faveur d'unHomme
qu'ellene conoiſſoit point,&sic'estoitqu'ellevoulut
l'épouser.Elle répondit que non,que lapurechavitélaportoitàparler
pour luy,&qu'elle avoitun
Frere dans ses Trouppes , àqui fipareilmalkenr
estoit arrivé, elle auroit eſté bieaiſe qu'on eustpardonné.
Le Roy s'éloigna d'elle, en luy diſantquequi
tiroit pres du Louvre devoit eftre condamné. La
pauvre Fillenese rebuta point,& tirant ce graud
MonarqueparSon habit, N'accorderezvouspes,
Sire, luy dit-elle, cettegraceàune Liegeoisequi
vous lademande? Elle ditcela avec tant de naivetê,
que leRoyluy répondit avec ceſourirequi gagne
tous lescoeurs.Oüyje vous l'accorde, je veux
qu'ilvous envienneremercier.
Cette
GALANT. 49
CetteLettreplûtfort à la Compagnie,&l'on
y trouva des particularitez qui n'avoient point
encor efté dites à l'Aſſemblée.Apres la lecture de
cetteLettre,' ondit que le Pont queMonfieur de
Montal faiſoit conſtruire ſur le Rhin eſtoit achevé
; &Monfieur le Marquis de Cominge , Gouverneurde
Saumur,fut extrémement loüć, pour
s'eſtre ſignalé en beaucoup d'occaſions , &avoir
fait deschoſes extraordinaires dansle Corps
d'Armée que commande ce Brave Gouverneur
de Charleroy. On dit auffi que SaMajesté 2-
voit eſté juſques àlaMotagne de S. Pierre , qui
n'eſt qu'àdemy lieuëde Maeſtric , &l'on parla
de la bleffure&de la priſede Monfieur leMarquis
de Sauvebeuf, qui avoit eſté porté par ſon
courage juſques à la Paliſſadede la meſmeVille.
On ne pût s'empeſcher d'en loüer leRhingraveGouverneur
, qui en cette occaſion en ufa
delaplushonneſte manieredu monde.Ons'entretint
encor detoutes les Promenades que le
Roy avoit faites aux environs de Maeſtric&du
Liege , &à l'Armée de Monfieur le Prince ; &
l'on fit en ſuite partir toutes les Troupes , apres
avoirfaitprendreles devantsaux équipages.Meffieurs
lesNouvelliſtes aſſurez de cedépart , alloient
faire pluſieurs Sieges , lors qu'ils en furent
empeſchez par un de leurs Confreres , qui leur
vint annoncer la mort de Monfieurde Troisvilles,
Lieutenans General des Armées du Roy , &
Gouverneur des Païs . Ville&Chaſteau de Foix.
Il eſtoit fameux non ſeulement par fon courage,
mais encor par lesbonnes graces de LouisXIII.
qui
50
LE MERCURE
qui l'honoroit d'une eſtimetres -particuliere , &
parla fermetéqu'il a fait paroiſtre endes occafionsoril
eſt ſouvent beaucoup plus difficile d'en
avoir , qu'au milieudes dangers les plus formidables.
Ala nouvelle de cette mort fucceda celle du
depart deMonfieur de Frontenac , Comte de
Palluau , nommé par Sa Majefté auGouvernement
de l'Amérique Septentrionale. Comme
cet employdemande un Homme d'efprit , d'intelligence,&
de coeur,il ne fautpoint douterque
ceCompten'ait toutes ces qualitez. On n'oublia
pasd'enparler, non plus que des foinsqueprend
Monfieur le Marquis de la Coſte de faire travailler
aux Fortifications du Chafteau de Brest , auquel
cet Illuftre Lieutenant de Roy s'applique
avec un empreffement merveilleux , auffi bien
qu'à mettre le Port en feûreté. La nuit qui ſépare
ordinairement les Nouvelliſtes , eftant ſurvenuëplutoft
qu'ils ne ſouhaitoient, ils furent obligezdeſe
ſéparer fans avoir afſiegé aucunePlace;
cequ'ils remirent au lendemain.
VI. SEMAINE.
Nouvelles du 4. de Juinjusques an II.
Es Nouvelles qui devoient occuper lesCurieux
pendanttoute cette Semaine , estoient
ſi conſidérables, que je crûs que l'on ne ſeroit pas
unmomentſans enparler, juſqu'à ce qu'il arriva
quelque choſe d'extraordinaire qui fit quitter cet
entretien; & ce fut pourquoy je me rendis au
grandBureau des Nouvelliſtes plûtoſt qu'à l'ordinaires
GALANT
51
1-
linaire; mais on avoit déja tant parlé des quatre
Sieges que Sa Majefté avoit entrepris , qu'enatendant
qu'il ſurvint quelqu'un qui pût apprendre
quelques nouvelles particularitez. Verſailles
Feſtoit devenule ſujetdela conversation. On difoit
que le Roy en faifoit agrandir le Parc , que le
Chaſteau de Noiſy , qui avoit appartenu àMonfieur
Boffuet, devoit eftre enfermédedans, aufſfibien
que leVal deGallie. Ily eut une Perſonne
qui demanda ce que c'eſtoit que le Val de Gallie;
& celuy qui faifoit part de cetteNouvelle , dit
qu'il alloit l'en inſtruire ,&nous apprendre fur
ceſujetdeschoſes fort curieuſes. On le priadeſe
dépeſcher,parce que les Nouvelles des Siegesdevoient
occuper long- temps le Bureau. Il commença
auſſi- toft de laforte.
HISTOIRE
DU
VAL DE GALLIE
1
OU DE
L'ENFANT INGRAT.
LE Val de Gallie eſt une Ferme qui apparte
noit ily a pres de quatre-vingts ans, à de bons
Païfans que Dieu beniffoit , & qui acquirent de
tres -grands biens. Ils n'curent qu'un fils qu'ils
firent
53 LE MERCURE
firent élever avecbeaucoup de ſoin , à qui ils firentapprendretout
cequ'un honneſteHomme
doit fçavoir. Quand il ſe fut rendu capable de
poſſeder quelqueCharge , ils luy en acheterent
uneconfiderable,ce quil'engagea de faire ſon féjourordinaire
àParis. Il ne fut paslong-temps
maiſtre de ſes actions , fans que ſesgrandsbiens
luy inſpiraffent plus d'ambition que ſa naiſſance
n'endevoit faire naiſtre dans ſon coeur.Illacacha
autant qu'il luy fut poffible à ceuxqui ne la ſçavoient
pas ;& ily reuſſiſſoit bien , puis qu'il ſe la
cachoit ſouvent à luy-meſme. La magnificence
de ſon train,ſa belle dépense ,&la Charge qu'il
poſſedoit , infpirant tous les jours à beaucoupde
Gens la curiofité de ſçavoir de quelle Famille il
eſtoit; ces empreſſemens de plufieurs Envieux
vinrentjuſques à ſes oreilles , & luy firent prendrela
reſolutionde faire uneGenealogie à ſa fantaifie
, &de ſe faire deſcendre de quelque Illuftre
Famille. Il n'estoit riende plus aifé , & l'on ne
vapoint conſulterde Genealogiſte , qu'il nedemandede
quelle Famille on veut deſcendre ; de
forte que fon affaire fut bien-toſt faite , & qu'il
devint enpeude temps plus noble quebeaucoup
d'autres qui estoient moins riches que luy. Vous
pouvez vous imaginer qu'eſtant jeune, bienfait,
qu'ayantbeaucoup de bien , & qu'eſtant crû de
qualité , l'amour fut ſa principale occupation ,
puis que cette paffion occupe ſouvent ceux qui
n'ontriendetout cela. Il fit pluſieursMaiſtreſfes;
les unes aimerent fa perſonne , & les autres
fon bien; les unes bornerent leur ambition au
plaifir
GALANT.
53
plaifir d'eftre fes Maiſtreſſes ; & les autres ayant
le coeur mieux placé , éleverentleurs defirsjufques
au rang de Femme. Les Peres & lesMeres
, qui par un amour paternel ne ſouhaitent
que l'avancement de leurs Enfans , querelloient
leurs Filles , lors qu'elles n'employoient pas
toute Phonneſte complaiſance dont une Fille
doit ſe ſervirpour engager un Amant , & pour le
retenir. Aprés qu'il eutbien confideré toutes les
Belles de fa connoiſſance , il ſe reſolut de donner
fon coeur; & s'il ne choiſit pas la plusbelle , il
s'attacha à celle qui paſſoit pour laplus riche,
& il ne ſe trompa point; les choſes furentbientoſt
arreſtées mais ce ne futpas affez pour faire
paffer outre. Son Beaupere pretendu n'eſtoit pas
un Homme qu'on pût tromper facilement , &
il fut queſtion de faire voir ſon bien. Le Val
de Gallie luy rapportant beaucoup , en estoitla
principale partie , &c'eſtoit une neceffitéd'y aller
, & mefined'y mener toute la future Parenté;
ce qui l'embaraſſa fort, car ſon Pere & faMe-
* re y demeuroient , & comme il s'eſtoit fait
defcendre d'une ancienne & noble Famille, il ne
vouloit pas eftre connu pour Fils de Païfan. II
refolut pourtant apres avoirbien refvé, detenter
lecoup , & crût qu'il auroit affez d'adreſſe pour
mener chez luy ſon Beaupere pretendu,ſans que
le bon païfan & fa femme puſſent eſtre conus
pour ce qu'ils étoient.Il ſe réfolutpourvenirplus
facilement à bout de fes deſſeins , de mener avec
luy la plus grade Compagnie qu'il luy feroit poffible,
afin que fon Pere&fa Mere ayant beaucoup
d'or54
LE MERCURE
d'ordres àdonner pour bien recevoir leursHo
ftes,n'cuſſent pas le temps de ſe montrer, ou fuffentdumoins
perdus dansla foule. Cela reüffit
d'abord comme il l'avoit projette ; & ces bonnes
Genshonteux,ravis,& embaraflez, ne s'occuperent
qu'à donner des ordres. Quand ils paffoient
&repaſſoientdevant la Compagnie, il les appelloitdevant
le monde ſon Pere&fa Mere ; &lors
qu'ils eſtoient affez éloignez pour n'en pouvoir
rien entendre , il diſoit àl'Aſſemblée; Ce
font de bonnes Gens qu'il ya long- temps qui
tiennent cette Ferme , qui m'ont élevé , &que
j'appelle mon Pere& ma Mere , parce qu'ils me
regardentcommeleurEnfant. Ilcommençoit à
s'aplaudir de l'heureux fuccés de l'adreſleavec
laquelleil trompoit les uns&les autres, lorsque
ſaMere s'en apperçût. Il n'eſtpoint d'âge où
les mépris ne foient ſenſibles à une Femme ;
&les plus vieilles , les plus miferables , &les
plusdevotes, neles peuvent ſuporter ; quoy que
toutes ces choſes les duſſent bien détacher da
monde. Ce n'est pasque celle-cy n'eut raiſon
depunir ſonFils;& fi toutes faifoient ce que vous
allez entendre , on verroit moins de ces Enfans
ingrats qui ſe moquent de leurs Peres &de leurs
Meres, qui tiennent à honte d'en eſtre nez , &
quiavec lebienqu'ils n'ont pasgagné , pretendents'élever
plus haut qu'eux, & neles regardēt
qu'avec mépris. Labonne Femme ayant examiné
plus d'une fois ce qui ſe paſſoit , afin de ne ſe
pastromper,&l'ayant fait remarqur à fonMary,
elle le tiraà part , &luy dit outrée de douleur.
Quoy,
GALANT. 55
el
2
ر ی ا ل
Quoy, nous fouffrirons qu'un Fils nous traite
ainfi,&qu'il tienne àdes-honneurd'eſtre forty
de nous?&nos ſueurs&nos peines,aulieu de remercimet,
n'auront acquis que des mépris ? Dieu
dit qu'il faut que les Enfans honorent leurPere&
leurMere;&puis que le noſtre ne le fait pas,nous
rions auffi criminels que luy , ſi nous avions la
lâcheté de ſouffrir ſans nous en reflentir , qu'il
nous traitaſt ſi indignement. Le bon Homme
travailla quelque temps à l'adoucir , mais enfinil
fit comme la plupart des Maris , qui ſe laiffentgagner
par leurs Femmes ; &confentit à ce
que la fienne voulut.Allons,dit-elle,declarer à la
Compagnie qui nous ſommes ; allons dire que
l'Enfant ingrat que nous avons misaumonde,
n'aura jamais unſolde noſtre bien ; & retironsnous
apres avoir fait cette declaration. Tout cela
fut executé par ces bonnes Gens , augrand
étonnement de toute l'Affemblée , &ils furent
en quittant la Compagnie trouverMeffieurs de
Sainte Geneviefve , à qui ils firent une donation
de tout leurbien, ſe reſervant ſeulement pendant
leurvie leur logement&leur nouriture.CeContract
a toûjours tenu, &tient encor; & l'on a dit
depuisdanstout le Païs ,
L'Enfant IngratparSafolie,
Aperdu leValdeGallie.
Voila, Meſſicurs , dit celuy qui avoit raconté
laNouvelle, ce que c'eſt que le Val de Gallie que
le Roy paye à Meſſieurs de Sainte Geneviefve
pour mettre dans ſon Parc de Verſailles. Il acheta
encor il ya quelque temps un Chaſteau,
Tome II. D
ad56
LE MERCURE
adjouta-t- il, qui n'eſt pas loin de cette délicieuſe
Maiſon,&duquel ona fait leCheny.
CetteHiſtoire eftant finie, pluſieurs Nouvelliſtes
arriverent de tous coſtez: Ils estoient fi fatiguez
des Nouvelles qu'ils avoient racontées
plusde trente fois ce jours là, qu'ilsnepouvoient
qu'à peine parler. Elles furent neantmoins le
fujet de la Converſation pendanttrois ouquatre
heures , parce que les uns les debitans avecdes
circonstancesqui estoient ignorées desautres,les
Curieux ne ſe laiſſoient point de les entendre.
On parla long- temps de la défaite du Party de la
Garniſon de Rimbergh parMonfieur deMontal
; & comme c'eſtoit le premier exploit confiderable
de la Campagne , & qu'on ſembloit
l'avoir ouverte par cette action d'autant plus
glorieuſeque les Ennemisavoient l'avantage du
terrain qui leur eſtoit entierement favorable , on
crút que ceux qui s'eftoient ſignalez dans cette
occafion ne pouvoient meriter affez de loüanges.
On n'oublia pas auſſi d'en donner àMonfieur
de Monbron Capitaine-Lieutenant de la
Seconde Compagnie des Mouſquetaires,àMonfieur
le Marquis de Saint Gelais , à Meſſieurs les
Chevaliers de Bethune & de Marfillac à Monſieur
le Comte de Druy , &à MonfieurduBois
Aide-Major de Charleroy. Onparla en ſuitede
la bleſſure de Monfieur le Chevalier de Marſillac,
quelesEnnemis ontbien payée , puis que tous
ceuxqui estoient de ce Party ont eſtétuez ou
faits prifonniersde guerre ,&que le Commandant
, Genre du Gouverneur de Rimbergh , a
reçeu
1
GALANT.
57
DEL
eçeu deux coups deMouſquet à travers leCorps..
Onplaignoit ce pauvre malheureux , qui avoit
dû reconnoiſtre des premiers qu'il avoit embraffe
un méchant Party , lors qu'un Nouvelliſte admirateur
enfonça le petolon oùj'eſtois avec une
impetuoſitéqui n'eut jamais de pareille.Hé bien,
Meffieurs , nous dit- il avec une voix fort haute,
& un air qui nous marquoit ſon étonnement,
que dites- vous des quatre Sieges que le Roy a
entrepris tout-à-la fois ? Les Alexandres , les
Scipions , les Cefars & les Pompées , firent- ils
jamais riende pareil ? Je demeured'accord qu'ils
ont affiegé des Places plus fortes; mais ils n'en
ontjamais tant attaque à la fois , & il n'appartient
qu'à noftre Monarque de fairedeschoſes
inoüyes. Je ne ſçay, luy répondit une autre , s'il
abeaucoupdePlaces
y
aces plus fortes que celles que
leRoyvient d'affieger;&peut-eftré vous perfuadez-
vous qu'elles ne font pas tout à fait confiderables
, parce que SaMajesté enartaquequatre
à la fois : Cependant je veuxbien vous dire
qu'il y en a trois de tres-fortes , &qu'Orfoy ne
peut eſtre miné , à cauſe que ſes Ramparts ont
eſté baſtis de troncs d'Arbres&de terre fibien
meflez,qu'on n'y ſçauroit faired'ouverture. Sçachez
, adjouſta-t-il , que Rhimbergh a toûjours
eſté regardée comme une desplusfortes Places
du Païs; qu'elle a autre-fois ſouſtenu unlong
Siege , & que les Hollandois qui l'ont fait encor
fortifier depuis , la regardent aujourd'huy comme
une Place qui leur doit fervir de Rampart.
Soyez inſtruit , poursuivit le meſme , que Vezel D 2
eft
58 LE MERCURE
eft la plus grande&la plus forte Place duDuchédeCleves
, qu'elle eſt ſcituée enun lieu plat
detous coſtez,proche le Rhin,que l'onpeut facilement
faire entrer dans ſes Foffez qui font à
fondsde cuve , &qui ont plus de cent pas de large.
Cette Ville est fortifiée danstoutes les regles,&
defenduë par le Fort de la Lippe , qui eft
reveſtudepluſieursbons Baftions. Voila, continua-
t- il,quelles font les Places que le Royattaque
enmeſimetemps: Vous voyez qu'elles font affez
fortes d'elles meſmes pour faire une longuerefiſtance
, quand les Garnisons en feroient foibles.
Cependant elles ne lefont pas , &les Troupes
qui font dans ces Places font affez nombreuſes
pour ſedefendere long-temps , quand il y auroit
une Arméede cinquante milleHommesdevant
chacune. AceCompte, dit alors undes plus zelez
François, ces Place ne ſe rendront pas fi-toft.
C'eſt felon la maniere dont elles feront attaquées,
luyrepartit unautre ; mais je ne croy pas
qu'ellesfaffentchanterde TeDeum de plusdefix
ſemaines: Les Hollandois ayant cıû depuis longtempsqu'elles
feroiet les premieres attaquées, les
ontmunies à lolifir detoutes leschofes neceflaires
pour ſe bien defendre. Ils ne laiſſent pas de
craindre par tout,repartit un autre qui arrivoit &
quin'avoit point encore parle : &je viensd'apprendre
que leur Flote fait toutce qu'ellepeut
pour éviter le Combat. Ils nefont pas les ſeuls
malheureux, repliqua celuyqui avoit parlélepremier;&
pendant que deux grands Rois leur font
laguerre, l'Italiefouffre beaucoup par les cruels
Trem
GALANT.
59
eelt
dans
ا ک
15 Tremblemens de Terre dont elleeftinceſſamment
agitée. Ces Tremblements ne doivent pas
furprendre en ce Païs : Ily en euſt juſques à cinquante-
fept en pluſieurs endroits d'Italie, quand
Hannibal jyentra; & l'on parla de deuxMontagnes
qui pendant le Confulat de Sylla ſe heurtecrrent
en dançant , dansle voiſinagedeModéne,
puis s'abiſmerët avec un bruit épouvantable. Les
For Italiens difent , repliqua celuy qui avoit le premier
parlé de ces Tremblemens,que ces malheurs
leur ont eſté prédis par le bras de S. Nicolas de
Tolentin , quia verſé beaucoupde Sang , &par
une Image delaVierge qui a parle: Ils attribuënt
lacauſedeces effets de la colere du Ciel , à ceux
qui commettent trop ſouvent des irréverences
dans leurs Eglifes ; & pour cette raifon il a eſté
refolu en beaucoup d'endroits d'y ſeparer les
places des Hommes & des Femmes. Puis que
nous ſommes fur le chapitre de l'Italie , dit alors
unde ces Meſſicurs , il me ſouvent que dernierement
on nous parla icy de la Promotion de
Mr. l'Eveſque de Laon au Cardinalat , comme
d'une choſe nouvelle ; cependant il y aprés d'un
an qu'il jouit de cette Dignité. Comment pres
d'un an , luy repartit un deſes Amis ? la Nouvelle
n'en est pourtant venuë que de la Semainepaffée.
Il eſt vray , repartit un autre ; mais elle eftvenue
avecdes circonstances quifont voir qu'il y a
long-temps qu'il eſt Cardinal,puis que Sa Saintetéadeclaré
qu'elle ſel'eſtoit reſervéinpettodés le
moisd'Aouſt de l'année 167 1.de maniere qu'il a
cetteDignitédéscetemps-là , & qu'il doitainſi

ه ل ل ا
D3
avoir
60 LE MERCURE
.... Je
avoir le pas fur tous ceux qui ont étépubliez -avant
luy.Je ne ſçay ce queveut dire inpetto, reprit
unNouvelliſte ignorant ,&je voudroit
vais vous l'apprendre,luy repartit en l'interrompantunautre
qui ſe croyoit plus habile: Cela veut
dire, continuat- il,que le Pape l'a nomme enluymeſme
dés ce temps-là , &qu'encor qu'il nefût
pas declaré , il ne laiſſe pasd'avoir ſon rangdu
jour que Sa Sainteté l'a fait Cardinal dansſapenfée.
Etpourquoy , repliqua celuyqui avoitparlé
lepremier,MonfieurdeLaon a-t-il eſte fait Cardinal
inpetto? Si vous eſtes ſicurieux,luy repartirent
pluſieurs à la fois , vous pouvez prendre la
Poftequand il vous plaira pour l'aller demander
àSaSainteté. Comme rien ne le preſſoitdepartir
, il demanda à celuy qui avoit fait voir la Semaine
précedente des Lettres d'unde ſes Amis
duCampde Viſeyt&de Liege , s'il n'en avoit
point reçeu du meſine depuis les quatre Sieges
que Sa Majefté avoit entre-pris. Il répondit que
non ,&qu'il eſtoit demeurédans Liege,avec un
deſes Amis , qu'une grande maladie avoit obligé
d'y refter , &qu'ainſi il n'avoit des Nouvellesde
luy,que de cette Ville-là. Pluſieurs demanderent
à les voir , parce que les Nouvelles qu'il avoit
mandées dans ſes Lettres précedentes , avoient
paru fort curieuſes. Il en avoitune fur luyqu'il
venoitde recevoir: Il la lût à la Compagnie qui en
parut affez fatisfaite , & qui fut fort fâchée de ce
qu'iln'avoitpas ſuivyl'Armée, pasce qu'il mandoitles
chofesd'une maniere fort agreable,Voicy
l'Extrait de cette derniere Lettre, qui n'eſtoit
qu'une
GALANT. 61
qu'une continuation de ce qu'il avoit remarqué
dans laVillede Liege , &qui fans cela ne contient
pas des choſes affez confiderables , pour
eftremifes icy.
Extrait d'une Lettre de Liege.
IAplufpart des Femmes ont ſur leurs teftes des
houpes à la Flamande , qui sont comme des
pommes de lit ; quandje les trouve à undétour
deRue, je les fuis avec le meſmeſoinquejeferois
une Licorne dontj'apprehenderois le heurt. Ilsne
Sçauroient vendre icy pour deux liards d'herbes,
qu'ilsn'ayent recours à une ardoisefor laquelle
ilsfont leur calcul avec un morceau decraye. J'ay
oubliéàvous dire que le milieu&les coftez du
dedansdeleurs Cheminéesſontreveſtus de Fayance
àpetits personnages ,&que la pluſpart de leur's
Chambres ont deJemblables ornemens. LeursJardinsparoiffent
des Foreftsà causedes hautesperches
qu'ilsy plantent pourfaire monter leHou--
blonqui est leurVigne. Ily en a pourtant icy en
quelques endroits dont leVin est affezbon. Ilne
merefteplusrienàvous dire de ce Pays,finonque
lesTitresde leurs Enseignesneſontpas commeles
nofires ,&que l'on y met au Blanc Mouton , au
MiroirGrand, au Noir Habit.
Apres la lecture decette Lettre , onreprit la
Nouvelle des quatre Sieges , & chacuns'en retourna
pour les avancer pendant la nuit, &pour
enfairele rapportà la Compagnie.
D4 VII. SE62
LE MERCURE
VII. SEΜΑΙΝΕ.
-Nouvelles du 11. de Juinjuſques au 18.
LA confufion fut fi grande aux Bureaux des
Nouvelliſtes , les premiers joursdecetteSemaine
, & tant de Gensyparlerentàlafoisdes
Conquestesdu Roy,&de la Naiſſance deMonfieurd'Anjou,
que ceuxqui parloient nes'entendoientpas
eux-mefmes.Quoy, diſoit l'un, prendreenmeſime
temps, Orfoy, Burich,leFort dela
Lippe, Vezel,Rhimbergh,Emeric,Rées, Doëtechem&
Wlm! Cela ét incroyable; & il faut qu'u
Dieu ait fait ces miracles. Ce n'eſt pas tout,diſoit
l'autre ; & l'heureux fuccez que les Armesde Sa
Majete onteu enmeſme temps ſurMer,fontbien
voirque leCiel prend foin de lagloire d'un Prince
qu'il nous a donné. Toutes ces choſes ſont
confiderables, reprenoient enmeſme tempspluſieurs
autres ; mais eſtant ſuiviesde la Naiſſance
d'unPrince, onne peut rien adjouſter àtous ces
avantages ; & pour les avoir tous à la fois, il faut
eſtredonnédeDieu, comme noſtre incomparableMonarque.
Hébien, dit alors celuy àquil'on
avoitdit la ſemaine precedente queles quatrePlaces
affiegées tiendroient plus de fix ſemaines:Elles
font prifes ces Places redoutables qui devoient
ſedefendre fi long- temps,&qui estoient ſi bien
pourveuës de tout ce qui estoit neceffaire pour
Coûtenirun long Siege Elles font priſes cesPlaces
quidevoientſervirdeBoullevard à nos Ennemis
, & le Roy d'unſeulde ſes regards les a fait
:
tomGALANT
63
tomberſous puiſſance. Ce n'eſt pas àdire , luy
repliqua celuy àqui il s'eſtoit adreſſe,que luy Places
ne fuffent pas aufli fortes &auſſi bienpourveuës
que je l'ay dit , & l'on doit ſeulement infererde
làquela puiſſancede Sa Majesté eſtgrande,
puis que fa prefence a pris en meſme temps
quatre Places qui auroient pu ſedefendre contre
quatre Rois enſemble. Apres que chacun en fut
demeuré d'accord , ils ouvrirent preſque tous la
bouche dans le meſme moment pour dire ce
qu'ils ſçavoientde particulier ſur toutes les Places
conquifes ; mais la confufion commençant à de-
-venirgrande , il y en eut un qui aimant moins le
bruitque les autres, s'avifa de dire qu'il faloit que
chacunparlaàfon tour , & raconta ce qu'il ſçavoitdeparticulier.
Cette propoſition plût,&chacun
choifit le Siege dont il eſtoitle mieuxinſtruit,
pour en rapporter les particularitez . Celuy
qui s'estoit chargé de raconter celuy d'Orfoy ,
commençade la forte.
Sa Majesté eſtant partie ledeuxde ce mois à
quatreheutesdumatin d'Ariſmetſhem , alla elle
lequatriéme reconnoître la Ville d'Orfoy ,& en
ayant viſité tous les dehors elle commandadou-
-ze cens Chevaux pour aller aux fafcines , & fut
àRhimbergh pofter la Cavalerie qui estoitdetachée
pour l'inveſtir. Apres avoir laiſſe le ſoinà
Monfieur de faire difpoſer toutes les chofes neceffairss
pourl'attaque de la place où ſon Alteſſe
Royale devoit commander , Sa Majeſté revint
en ſuite devant Orfoy , avec une diligence incroyable
, & qu'elle ne pût faire fans beaucoup
DS de
64 LE MERCUR
de fatigue.Elle ordonna ſur les dixheures dufor
quatre attaques , deux veritables &deuxfauffes
pourſeparer le feu des Ennemis.Monfieur leDuc
dela Feüillade; Lieutenant General; Monfieur le
Chevalier de Lorraine , Mareſchal de Camp ; &
MeſſieursdelaMarque & Boquemar,Brigadiers;
&MonfieurleMarquis deBeringhen, Colonel
des Dauphins , eurent la conduitedesdeuxpremieres
; &Monfieur le Comtede S. Geran , &
Monfieur leMarquis de Mouffy , eurentla conduite
des deux autres. Ils agirent tous avec tant
devaleur , qu'ils fe logerent en peude temps ſur
la contr'eſcarpe;&que le lendemain à deuxheuresdu
matin la communication des deux attaques
ſe trouva beaucoup avancée. Le feu fut
grandde part&d'autre ; mais il n'empefcha pas
noftre intrepide Monarque , de vouloir voir ce
quiſe paſſoir ;&Monfieur le Chevalierd'Arquien
fut tuéd'uncoup de Canon,dans l'endroit où ce
grand Roy s'eftoit mis avec ſon Alteffe Royale,
qui marchant fur les traces de Sa Majesté , ne
craint point de s'epofer auxplus grands perils.
Vous ſçavez , adjouſta le meſme , qu'on refuſa
unPaffeport auGouverneur , pour faire conduire
ſa Femme à Emeric; &vous ſçavez auſſi qu'ayant
hazardé de la faire fortir avec deux Fregates
bien armées , MonfieurdeMontal pritle ſoinde
l'empefcher de continuer ſon Voyage.SonMary
eut tant de douleur de la priſe de ſa Femme,
qu'il ſe rendit cinqheures apres.Quoyque
ſiſtancequ'il fit ne fut pas longue, elle fut toutefois
des plus vigoureuſes , &c'eſt moins à fon
manque
lare
GALANT. 65
لا
manque de courage qu'ondoit ceprompt fuccez
qu'à la chaleur avec laquelle nosBraves ont
combatu , animez de la prefence du plus grand
RoyduMonde: De maniere qu'onne peutdire
qu'il aitpris cette Place ſans qu'elle ſe doit defenduë
; mais plutoſt qu'en peu de temps onya fait
autant de belles actions , que d'autres Troupes
que les noftres auroient fait pendant l'eſpace
d'unlong Siege. Cette reſiſtance n'eſt pointimaginaire
, & l'on en peut juger par le nombre des
Perfonnes de marque qui ont effuyé les coups
desEnnemis , &quin'ont triomphe ſi-toſt, que
parce que rien n'a eſté capable de faire rallentir
leur valeur. En voicy les Noms pourſuivit le mefme;
& les bleffures qu'ils ont reçeuës fontbeaucoup
plus glorieuſes aux François , que ſi aucun
n'avoit eſté bleílé ou tué pendant ce Siege .
Monfieur le Comte Valin ayant eu le meſme
fortqueMonfieur le Chevalier d'Arquien,y a eſté
tuéd'un coupde Canon,avec un Lieutenant.
Monfieur le Comte de Grancé a reçeu un
coup de Mouſquet au genoil ; &Monfieur de
Saint Hilaire , Lieutenant de l'Artilleric , en a reçeuundans
les reins.
Monfieur deBeauviſéy a efté dangereulement
bleffé.
Monfieur le Commandeur de Pézenas ,Meffieurs
de S. Remy&Voifin, Lieutenans auxGardes;&
Monfieur le Marquis de Chenois, Enſeigne
au meſine Corps.
Monfieur d'Orbigny, Capitaine dans Picar
die;Monfieur deBeauce du Regiment Dauphin ;
D6 &Mon86
LE MERCURE
&Monfieurde Comble,Frere de l'Ingenieur,de
meſme nom, yont eſté bleſſez. Voila, continua
lemeſme , les noms de pluſieursde nos Braves,
qui par leur fangqu'ils n'ont point ménagé, ont
enmoinsdedeuxjours acheté une Place,qui auroit
pû foûtenir un mois de Siege,s'ils avoient pû
moderer l'impétuoſitéde leur courage. Qu'on
nediſe donc point qu'ils ont triomphe fans avoir
combattu,ils enont des marques tropglorieuſes;
&fi quelquesplaces ſe ſont rendues aprésOrfoy
ſans faire une réſiſtance auſſi vigoureuſe , la terreur
qu'ont eu ceux qui lesdéfendoient en apprenant
l'intrépidité des noftres , n'ayant point
eſté une terreurpanique , ils endoivent eſtre beaucoup
moins blâmez,& nosGuerriers n'en meritent
pas moins de loüanges: C'eſt pourquoy
l'on peut dire que ſi ces Places ont ouvert leurs
Portes, plûtoſt que leurs forces ne nousdevoient
faire efperer, la crainte que nous leur avons inſpirée
eſtantbien fondée,c'eſtoit toûjours ſe rendre
ànoſtre valeur. Il faut,continua le meſme,qu'avantde
finir la narrationdontje me fuis chargé,
je vous diſe encor que Monfieur leMarquisde
Beringhen a eu le bonheur d'avoir à ce Siege le
Commandementdes Gensdétachez , qui devoient
inſulter les dehors dela Place,&que cedétachement
estoit d'une partie de ſonRegiment&
de celuyde Picardie;&commede Siegen'a duré
que vingtheures,ce Marquis a fouffert toute l'efcarmouche,&
perſonnen'aeule plaifir de le relever
qu'aprés la priſede la Place. Les raiſonnements
fur tout cequ'avoit dit celuyqui venoit de
faire
GALANT.
67
fairela narrationdu Sieged'Orſoy eftant finis, le
ſecondqui avoit entrepris celle de l'Attaque de
Vezel, prit auffi -toſt la parole,&dit.
LeGrandPrincequi commandoit auSiege de
cette Place n'eftant pas moins connu par ſaValeur
que par ſa Naiſſance, vousjugezbbiieeque fon
humeur guerriere ne le fir pasdemeurer longtemps
devant Vezel ſans en faire voir der effets :
Commeil eſt tout de feu , il fit d'abord dreſſer
une Batterie ſur lebord du Rhin pour en ofter la
communication aux Ennemis ; il ordonna auffi
qu'on mit à l'eau dix Pontons pour s'oppofer
aux Bateauxqui voudroient monter;&pour cét
effet, il commanda en meſime temps qu'on armât
deux petitsBatimens dont on s'eſtoit faifi ; &
ayantjugé la priſe du Fortde la Lippe neceſſaire,
àcauſe qu'il est fur cette Riviere , &qu'il n'eſt
éloigné de la Place que d'une portée deMoufquet,
il commandades Troupes pour l'attaque
deceFortſous la conduite de Monfieurde Saint
Arbre, dont la qualité répond au courage, & qui
eftdepuislong-temps Lieutenant Genetal : Il fe
ſignala en cetteoccafion , auſſibienqueMonſieur
le Comte de Nogent&Monfieur leMarquis
dePyſieux , Fils deMonfieur le Marquis de
Sillery, petit-Pils de Monfieur de Pyfieux, Secretaired'Eftat;&
l'ardeur avec laquelle ils combattirent
fût telle , qu'ils prirent ce Poſte enmoins
d'uneheure,encor qu'il fût confiderable par quatrebons
Baſtions , & par uneGarnifon capable
de ledéfendre plus long-temps , s'ils n'eût point
eſté attaqué avectant de vigueur. Ce n'eſt pas ,
D7 con
68 LE MERCURE
continua-t- il, prendredes Places fans combat;&
lois qu'on s'en rend maiſtres par afſaut , il me
ſemble que c'eſt n'emporter la Victoire qu'à la
pointe de l'épée. Il ne faut pass'étonner ſi laperred'un
Fort ſi proche de Vezel,& pris enmoins
d'une heure , jetta l'épouvante dans les coeurs
des Habitans de cette Ville. Monfieur le Prince
alla luy-meſme la reconnoiſtre juſques aubord
de la Contreſcarpe , & fit tout difpofer pour
l'attaque dans un endroit qu'il jugea proprepour
l'execution de ſes deſſeins. Les attaques de ce
Conquerant eftantjugées trop redoutables pour
eftre attenduës ; cegrand Prince reçeutdeuxDeputez
de toute la Ville , qui luyvinrent fairedes
Propoſitions , &le prier de diferer l'attaque jufques
au lendemain ; ce qu'il leur accorda. Il fit
plus , & leur promit d'attendre juſques à huit
heures du matin pour difpofer laGarniſon à fe
rendre . Les meſmes Deputez vinrent le lendemain
un peu plus tard , accompagnez de deux
autres ; ilsjugerentbien par le travailque l'on avoit
fait , &qu'ils ne pûrent voir enpaſſant ſans
uneffroyqui leurglaça le coeur,que les Propoſitiōsqu'ilsvenoient
faire d'eſtre regardez comme
desgens libres qui n'avoient aucune part à ladéfenſede
la Place, neferoient pas acceptées. Ilsne
ſe tromperentpas , &leurs raiſons ne furentpas
goûtées,de fortequ'il ſe paſſa beaucoupde temps
en allées&venues ; mais enfin les Bourgeoisobligerent
leGouverneur à faire des Propoſitions,
& à envoyer des Otages. Il en vint ; mais ce
Commandāt ne pouvant confentir quelesOfficiers
GALANT.
69
1
ciers&les Soldats demeuraſſent Priſonniers de
Guerre , Monfieur le Duc trouva un expediant,
qui fut que durant la Negociation on ne laifferoit
pas de travailler fans qu'ontira ſur nosGens.
Cette Propoſition fut reçenë , &le travail fut
pouffé avec tantde diligence,que l'on fit unLogementjuſques
dans la Demie-Lune. Les choſes
eftant en cét eſtat , Monsieur le Duc obtint
deMonfieurlePrince , que le Gouverneur fortiroit
avec les deuxOtages ,&cing des principaux
Officiers , pour aller ou il leur plairoit , avec leur
équipage;&que lesdeux cens Chevaux&quinze
cens Fantaſſins qui compofoient la Garnifon,
demeureroient Priſonniers de Guerre. Monfieur
le Prince , qui pendant un broüillard des
plus épais , avoit toûjours demeuré fur l'herbe
au bord du Rhin , fe rendit incontinent apres
cette Capitulation à la Porte de la Ville , pour y
faire entrer nos Troupes. Sur lesonze heures
du foir, il en fit le tour, il en viſita lesMagazins
&les Places d'Armes ; & aprés en avoir fait defarmer
la Garniſon , il retourna en ſon Camp.
Je nepuis,pourſuivit- il,voyant que chacuns'apprêtoitàromprele
filence, m'empécher de vous
conter une choſe qui eſt arrrivée pendant le
Siege de cette Place. Les Dames de la Ville écrivirent
à Monfieur le Prince , pour le ſupplier
de leur donner la libertéde ſe retirer dans quelqu'autre
place de Holande. Dans cette Lettre,
ſignéede plus detrente, ils expoſerent les foiblefſes
du Sexe , &les craintes qu'un Siege leur pouvoit
inſpirer. Son Alteſſe leur refuſa,mais d'une
ma70
LE MERCURE
maniere auſſi galante qu'obligeante. Il leur fit
direqu'il ne croiroit pas avoir remporté un avantageconfiderable
en prenantleurVille,s'il manquoit
à fon Triomphe ce qui endevoit faire le
plusbel ornement.Elle dit encor pluſieurs choles
là-deffus pleines degalanteries&d'efprit ; mais
comme il faudroit trop de tempspour vousles
raconter , je ne diray rien fur ce ſujet , finonque
Monfieur de Longeval , Aide de Camp , porta
toutes ces circonstances à Sa Majesté ; &jecrois
devoir laiſſer aux autres le tempsdedire ce qu'ils
fçavent de particulier touchant les priſes des autres
Places. Celuy qui devoit parlerdu Siegede
Burich, s'en acquittaà peupres encestermes.
Je n'aypas beaucoup de choſes à vous dire du
Siege d'unePlace qui ne s'eſt pas défenduë deux
jours;mais comment auroit- elle fait, puis qu'elle
eſtoit attaquée par un Capitaine , qui en a tant
emportéd'autres, que l'on peut dire quel'Artde
les reduire luy eſt familier? Ce Poſte eſtoitdéfendu
par fix Baſtions & quatre Demy- Lunes , le
toutdeterre fraizée & palliſſadée ; & cependant
Monfieurde Turenne en fit faire la Circonvalationavectantdediligence,
qu'elle fut achevée en
unjour. CeGrandCapitaine ayant jugé à propos
d'empeſcher que cette Place n'eûtdecommunication
avec Vezel, il détacha centChevaux
&deuxcensMoufquetaires , ſous la conduite de
MonfieurdeGadagne , iſſu d'unegrandeMaifon
deFlorence , dont la valeur&l'intrépidité ſont
incontestables,&qui paſſe pour undes meilleurs
Commandans du Royaume. CeBrave Lieutenant
GALANT. 71
أ
nantGeneral avoit ordrede conſtruire une Redoute
entre le Rhin & Burich , &de dreſſer une
Batterie fur le bord de la meſme Riviere pour en
ofter la communication. Que vousdiray-je enfin?
toutes les choſes eftant diſpoſées pour inſulter
la Place par escalade , la Garniſon nejugea
pas à proposd'attendre l'attaque ; &apres quelque
feudefonCanon & de fa Mouſquetterie,
elle ſe rendit aux meſines conditions qu'Orfoy
venoitde ſe ſoûmettre.
Je crois , Meffieurs , dit alors celuy quidevoit
parlerde Rimbergh , que vous ne vous attendez
pas que je vous faffe une longueDeſcriptiondu
Sieged'une Placequi s'eſt renduë fansattendre
que l'ontirât leCanon ; c'eſt en effetdelajudicieufe
condite de Sa Majesté , qui ayant jugé à
propos d'attaquer à la fois quatre Places , fit d'adr
bord prefferles trois premieres, avectoute la diligence
imaginable, afin d'épouvanter laderniere :
✓ De forte qu'on peutdire qu'enfaiſane prefier les
هللا
autres Sieges, Elle travailloit auſſi à la Reduction
deRimbergh ; c'eſtoit une choſe indubitable , &
CettePlace ſe devoit tendre, comme elle a fait, en
apprenant la priſedes autres en ſi peude temps.
Ellevoyoit à ſesPortes le plusGrandMonarque
duMonde, qui pouvoit joindre aux Forces avec
leſquelles il l'ataquoit , toutes les Troupes victorieuſes
qui venoient d'emporter en ſi peu de
temps trois Poſtes des plus confiderables. Ce
fut ce qui obligea les Bourgeois àdemander au
Gouverneur combien de temps il pouvoit ſe défendre.
Il leur dit que s'il eſtoitbienſecondé,
iltien73
LE MERCURE
il tiendroit peut-eftre huit jours. A quoy fert,
repondirent- ils, de combattre,quand on eft feur
denepasvaincre? Il vaut mieux faire les chofes
debonnegrace,&obtenirdes conditionshonorables.
LeGouverneur ne pût leur faire changer
deſentiment,& fut obligé de capituler.Quepeut
faire un Commandant en pareille occafion, lors
qu'il n'eſt pas le maiſtre,&qu'il neluy eftpas
permis demourir en déſeſperé pour la défenſe
du Pofte qu'on luy a confié ? Se voyant ainfi
empeſchépar les Habitans de faire une défenſe
inutile, il a eftécontraint d'accepterdesconditions
que l'on peutdirebienhonorables , puis
qu'ila eu lagloiredepafieravecArmes &Bagages,
Tambour battant&Enſeignesdéployées,
devantuneArmée victorieuſe, commandée par
le plusGrandMonarche dela Terre. Quant aux
Habitans, ils ont obtenu la libertédeconfcience
qu'ilsont demandée. J'aurois pû, continua le
mefine,vous dire d'autres choses que vousſcavez,
&vous racontercequ'ils direntd'obigeant pour
MonfieurdeDuras , en faiſant connoiſtre qu'ils
n'avoient perſonne d'affez conſiderable pour
envoyer en échange d'un Homme fi Illuſtre ;
maisj'aycnùque jedevois plûtoſt vous raconter
desParticularitez qui n'étoient ſçeuës deperfonne,
que vous ennuyer par lerécitde pluſieurs
chofesquifontconnuesdetout leMonde. Chacũditqu'ilavoitraiſon,&
demeura d'accord que
ceuxde laPlacenepouvoientfaire autrement;&
quetoutletortque leGouverneur avoit eu, eſtoit
den'ayoirpasfait ſigner auxHabitans le refus
qu'ils
GALANT. 73
وت
qu'ils avoientfaitde ſe défendre. On parla aufi
de la prife de Réez parMonfieur de Turenne ;
d'Emeric , par Monfieur le Prince ; de cellede
Doëtechem , parMonfieur de Beauvifé ; & de
celle du Chaſteau d'Wlm.par MonfieurdeChoiſeul,
Gouverneurde Langres. Onneditpasbeaucoupde
particularitez de la priſe de ces Places-
- là, parce que la Nouvelle eſtoit fi reffente, qu'on
ne les ſçavoitpas encor.On s'entretint enſuitede
trentequatreDrappeaux , &de trois Cornettes,
qui s'eſtoient trouvez dans les quatre premieres
Places conquifes;&que le Sieur deSeille, Courier
duCabinet duRoy, avoit preſentez à la Reyne
de la part de Sa Majefté ; & l'on dit que la joye
qu'Elle avoit euëde tant de victoires l'avoit fait
accoucher peude temps apres enavoirreçeu les
Nouvelles; &que Monfieur de Villaferre , fon
premierMaiſtre d'Hôtel,eſtoit party pour porter
auRoycellede fon accouchement. Onpaffa de
ces nouvelles à celles de l'Entrée publique de
Nonce de Sa Sainteté , que MonsieurleDucde
Verneüil avoit eſtéprendre dans leCaroffede la
Reyne;&quoyque cetteEntréene pût étre mife
qu'au nombredeces choſes qui arrivent tous les
jours , on y remarqua une particularité , qui fut
qu'il avoit fait ſonEntréedans un Caroffede la
Reyne,& nodans un de ceuxdu Roy;& qu'ainſi
cette Princeſſe l'avoit reçeu comme Regente.
Cetteremarquedonna occafion deparler du meritede
la Perſonne de Monfieur le Nonce , dont
leRoy fait une eſtime toute particuliere; & les
marquesqu'il enadonnéesenlechoiſiſſant entre
trois
74
LE MERCURE
troisqueSaSainteté avoit nommez , en font des
preuves incontestables. Onparla encor cejourlàduTeDeum,
chanté enl'Egliſe de NoſtreDame
, pour la Redition de toutes les Placesconquiſes
, où ce Nonce aſſiſta. Toutes cesNouvelles
empécherent qu'on ne s'entretint à fonds
du CombatNaval. On en auroit pourtant dit
toutes les particularitez qu'on en ſçavoit , fi le
Portier duJardin , ennuyé de ces longuesconverſations
, ne fût venu dire à tous les Nouvelliſtes
qu'il alloit fermer la porte.
VIII. SEΜΑΙΝ Ε.
Nouvelles du 18. deJuinjuſques au 21.
IEs nouvelles du Combat Naval n'ayantpas
eſté examinées à fonds,on en parla lejourfuivant,
auſſi-toſt que l'Aſſemblée fut ouverte. Ily
eutdegrandes conteſtations ſur ce ſujet;& comme
perſonne ne convenoit des meſmes chofes,
undesgrands pilliers du Bureau prit la parole,&
dit :Vous eſtesbien foux,Meſſieurs,deyous rompre
la teſte; jamais on abien ſçeu la veritéd'un
Combat Naval, les Parties meſmesl'ont toujours
ignorée ; ily a toûjours eu de laperte&dugain
de chaque coſté , & l'on a toûjours fait des
Feuxdejoyedepart&d'autre. Il me ſouvient,
adjoûta- t- il , que dans la derniereguerre desAnglois,
contreles Hollandois , onfit auBureau
d'adreſſedeuxextraordinaires;le premier parloit
de l'avantage que les Angloisavoient remporté
furleurs Ennemis , & lesréjoüiffances qu'ils en
avoGALANT
75
A
!
avoient faites ; & le fecond qui fut donné huit
jours apres , contenoit les Feuxdejoyeque les
Hollandois avoient fait faire pour le gain dela
méme Bataille , quelesAnglois croyoient avoir
gagnée. Chacun fit reflexion ſur ces remar
ques, qui furent trouvées veritables , mais cela
n'empécha pas que l'on ne voulut parler
à fonds du Combat , & que l'on ne chercha
à endemeſler la verité. Il yen eut un de la Compagnie
qui dit , qu'il en alloit faire un recit fidele.
Que ce foit donc , luy repartit un autre , fans
ymeſlerles termes de Marinequi nefontqu'embaraffer
ceux qui ne les entendent pas, & qui
bien ſouvent empéchent de rien comprendre au
recit d'un Combat Naval. Ne parlez point de
Vent d'Eſt , Sud-Est, Nort-Eſt, d'Oielt,Nort
Nort-d'Eft , &de cent autres chofes que l'on ne
ſçait jamais que pour oublier une heures apres. Je
retrancheray tous ces termes , repliqua celuy
qui devoit faire la Narration ; & mon deffein
n'eſtant pas de vous faire un recit ſuivydu Combat
, parce que je ne crois pas que perfonne en
puiile eftre affez inftruit pour cela,je vous endiray
ſeulement les particularitez quej'ay tirées de
vingtMemoires, mais je ne vous les diray que par
Articles. Les Curieux, adjoûta-t-il, pourront,en
les mettant chacun en leur place , en compofer
une Relation ; & quand ils aurontbien compté
la perte des Vaifleaux de part & d'autre , &les
noms des morts& des b'eſſez , ils pourrontdire
lequel des partis a remporté l'honneur de la vitoire.
Ce n'eſt pas,poursuivit- il,que felon toutes
les
76
LE MERCURE
les apparences nous n'ayons eu beaucoup d'avantage,
comme vous pouvez voir, par ce queje
vais vous raconter. Il eut à peine achevé cePrelude
, que pourentrer en matiere , il commença de
laforte.
LesHollandois ayant le vent favorable,& fçachant
que noftre Armée estoit proche desCoſtes,
ce quiluy estoit encor un avantage , réſolurent
de nous attaquer , & n'auroient pas manquédenous
furprendre àl'ancre , ſi le Sieur Cogolin,
tres- experimenté,&tres- vigilant Capitaine,
qui commandoit une Fregate avancée, n'eût
fait les Signaux ; ce qui nous empécha d'eſtre
furpris.
Monfieurle Comted'Eſtrées ayant ſçeu par le
Major des Vaiſſeaux , que Monfieur le Duc
d'York ne pouvoit tenir le vent , voulut perçer
l'Eſcadre de Zélande pour aller à luy , & s'attira
quarante-trois Vaiſſeaux& fix Brûlots.
Monfieur le Comte de Sandwik eſtant ſur le
Royal-Jacques, effuya en meſme temps une partiede
la furiedes Ennemis. Deuxde leurs plus
grands Vaiſſeaux aborderent pourle prendre , il
s'enrédit luy-mefme le maiſtre,&coula à fonds
deuxBrûlotsqu'on luyattacha; mais pendant ce
temps un troifiéme le brûla avec ſes deuxprifes;
demaniereque fi vous en ſeparez la perſonne de
ce Vice-Admiral , la perte des Hollandois a eſté
beaucoup plus grande , puis que les deuxVaifſeaux
qu'ils ont perdus ence rencontre étoient
deleursplusbeaux, &qu'ils étoient montez de
foixante&dix Canons chacun.
Le
GALANT. 77
LeVaiſſeau deMonfieur le Duc d'York ayant
eſté percé de coups preſque dés le commencement
du Combat ; ce Prince fut contraint de
monterceluydu Chevalier Holms , tres- experimenté
Capitaine , & la confufion recommença
auffi-toft.
Les.Ennemis aborderent la Royale Catherine
, commandée parle Chevalier John Chichelay
, Contre-Admiral ; ils l'emporterent apres
un rude Combat, &ne pouvant l'emmener ,
de leurs Brûlots alloit y mettre le feu , lors qu'un
Capitaine François , monté ſur un Efquif, détournalecoup.
un
Cettehardieſſe rendit le coeur aux Anglois,
qui rompirent leurs chaînes.
LesFrançois empeſcherent auſſiqu'on n'enlevâtceluydu
Comted'Offery.
Quelques Vaiſſeaux Anglois furent mis hors
de combat.
Le Souverain, Vaiſſeau Anglois , fit des merveilles,
&incommoda fort les Ennemis.
Il y eut grand feu pendant tout lejour entre
l'Efcadre deZélande& de France ; les Zélandois
n'oferent l'enfoncer , & les François ne pûrent
gagner le ventpour aller à eux.
Monfieur leComte d'Eſtrées fut tout le jour
entre les Vaiſſeaux & la Ligne de l'Ennemy.
L'Admiral de Zélande tenta deux fois d'arriver
fur luy avec trois Brûlots& quatre grands Vaiffeaux;
mais ayant rematqué fon intrépidité , il
n'ofa pouffer fon defein plus avant.
Noftre Efcadre joignit le lendemain Monfieur
leDuc
78 LE MERCURE
le Duc d'York , mais les Ennemis ne combattirentplus
alorsqu'en fuyant,& leCanon du Saint
Philippesles incommoda fort.
Un de leurs Brûlots fut conſommé par luymefme.
Ils nous laiſſerent maiſtres du lieudu Combat,
fans avoir profité d'aucuns de leurs avantages.
Monfieur d'Ygby , ſecond Fils de Monfieur le
Comtede Briftol, a eſté tué en voulant ,par une
bravoure extraordinaire, traverſer toute l'Arméc
Hollandoiſe.
Monfieur leComted'Offery a efté tué auffi.
Monfieur des Ardans a eu lajambe emportée
d'un coupdeCanon ; &Monfieur duMagnon
aeſté bleſſé d'un éclat à la jambe.
Toute laNobleffeAngloiſe a fait tout ce que
l'on enpouvoitattendre ; &tout ce que la Renommée
a publié à l'avantage de Mr. le Duc
d'York,n'approche pas encore des marques qu'il
a données de fa valeur& de ſa grande conduite:
Il est tres-veritable qu'il monta trois Vaiſſeaux ;
le troifiéme fut celuy d'Eſprak , de l'Eſcadre
Rouge.
LesCapitaines qui estoient ſur le S. Philippes
ſe fonttous fignalez ; & Monfieur Gabaret Premier
Capitaine du Regiment des Vaiſſeaux , a
fait remarquer fon courage, auffi-bien queMonfieurAmerque.
Monfieur le Chevalier de Tourville n'a fait
quedes actions extraordinaires ; & cela luy arrive
ſi ſouvent , qu'on n'aura pas de peine à le
croire.
MonGALANT
.
79
Monfieur le Chevalier de Chaſteaumorant,
ſon Neveu , animé par l'exemple d'un Oncle ſi
brave , a fait voir dans cette occafion , quoy qu'il
nefitqueſa ſeconde Campagne , & qu'il ne fut
âgéque de neufans , l'on peut tout ſe promettre
de favaleur.
Le Vice-Admiral d'Amſtredam a eſté tué
dans la meſlée;& la perte deVan-Ghent,qui n'eſtoit
guere moins eſtimé que Ruiter , a fait connoiſtre
aux Hollandois que la Fortune ne leur a
pas eſté favorable.
Monfieur leMarquis de Lauzun , aiſné de ce
nom , &Monfieur le Marquis de la Porte , tous
deuxVolontaires , ontdonné degrandes preuves
de leur courage.
Monfieur de la Rabiniere a eſté fortbleffé.On
peut dire à l'avantage des François, que pendant
tout le Combat ils ontempeſché l'Eſcadre deZelande
de tomber furla Flote Angloiſe ; &qu'en
ayant à la fin pris le vent, ils ont contraint lesEnnemis
à nous laiſſer maiſtres de laMer. Le Roy
d'Angleterre ayant appris ledétailde toutesleurs
belles actions , leur adonné lesloüanges qu'elles
meritoient ; & comme ce font des choſesbien
ſenſibles aux Coeurs genéreux , ils doivent ſe
trouver bien payez des glorieuſes fatigues qu'ils
ontfouffertes.
Ces Fragmens de Relation furent écoutez
pluspatiemmentqueles Nouvelliſtes n'ont coûttumed'entendre
ce qu'on leur raconte; mais il ne
faut pas s'en étonner , puis que le grand Queftionneurde
la Compagnie avoit pris ſes Tablettes
Tome II. E pen80
LE MERCURE
pendant ce recit , &qu'il y avoit marqué en chi
fres les pertes&les gains des deux Partis ,& tous
les noms des morts & des bleſſez . C'eſt dans ces
Tablettes, nous dit- il, quand celuy qui avoit entrepris
la Relation du Combat Naval, eut ceffé
deparler , que l'on peut apprendre auvrayceux
qui ont remporté la Victoire ; & c'eſt , continua-
t- il , ce que j'examineray en me couchant,
ne pouvant pas le faireſansjettons. Comme la
Mereſtoit le ſujetde la conversation , ondit que
Monfieur de la Bare , qui commande une Eſcadie
de quatre Vaiſſeaux , avoit mis à la voile
pour donner la chaffe auxPirates. On adjoûta
que fix Navires de Bretagne que Monfieur le
Ducde Chaunes avoit fait équiper à Saint Malo,
feroient bien- toſt la meſime choſe , & ce Ducfut
fort loüé des foins qu'il a pris d'établir des Troupes
lelongdes coſtes pour empeſcher les entrepriſes
des Ennemis. La mer ayant long-temps
ſervy d'entretien , le Rhin occupa à fon tour
l'affemblée , & l'on parla du Pont de Bateaux
que Sa Majesté faifoit conſtruireproche Vezel.
Ondit que jamais il ne s'eſtoit rien vûde pareil
; & l'on dit vray , caril avoit quinze cens
pieds de large , & quatre Escadronsypaffoient
aifément de front. Il y avoit auffi un Pontvolant
furlequel deux Regimens pouvoient par
fer à la fois , dit alors une Perſonne dela Compaggnniiee..
Aquoycelafervoit- il , reprit uneautre,
puis quele Pont fuffifoit pour toute l'Armée ? Le
Pont-volant , repliqua celuy qui en avoit parlé
le premier , pouvoit tranſpoiter les Troupes
par
GALANT. 8г
4
partout où l'onvouloit ; ce quel'autre ne pouvoit
pas. Comment , repartit un autre , eſtoit
fait ce Pont-volant ? car il me semblequ'on ne
peut faire allerun Pontde tous coſtez ainfiqu'on
feroit un Batteau. Vous n'en douterezpas , luy
dit le Protecteur duPont-volant , quandvous
fçaurez commentil eſt fait ; &pour vous lebien
reprefenter , vous n'avez qu'à vous figurer trois
ou quatre grands Batteaux joints enſemble , &
des Echaffauts deſſus comme on en voit à ces
Feux-d'artifice que l'on tire quelquefois fur la
Rivierede Seine : Onremplit de Soldats le defſous
de l'Echaffautquieft entouréd'appuis , &
l'on en remplit pareillement le deſſus; &commel'ona
trouvé le moyen defait voguer cette
Machine comme unBatteau, elle ſertàtranſporter
lesTroupes partout où l'on veut. CetteMachine,
poursuivit le meſme,eſtoit encoreaccompagnéed'une
Redoute flotantepourla garde dan
grand Pont,&pour empefcher que les Ennemis,
nelevinſſentbrûler : elle estoit faite de la meſme
maniere , mais elle estoit fortifiée de quatrebons
Bastions fur lesquels il y avoit duCanon. Cette
explication fatisfit beaucoup la Compagnie,dont
il y eut quelqu'un qui dit que la Gazette n'ayant
fait que nommer un Pont & nmeredoute flotante
, on n'avoit pas bien compris ce que cela
vouloit dire. Neblâmez point la Gazette, luyrepartit-
on, il faut qu'elle diſe beaucoup dechoſe en
peudeparoles , ce quin'eſt pasbien-aifé ; &s'il
falloitqu'elledit les particularitez detoutes chofes
, il faudroit ſouvent qu'elle fit trois Volumes E2 au
82 LE MERCURE
au lieu de trois Cahiers. Il s'éleva alors un bruit
confus qui renouvella la curioſité des Nouvelliftes.
Un Hommede qualitedit à quelques autresque
l'armée eſtoit entrée dansle Beteau; &
comme ce paſſage nous rendoit en quelque façon
maiſtres des fameux Retranchemens qui
eftoient le longdes bords de l'Iffel, cette nouvellefuttrouvée
degrande imporrance , & chacun
courutdefon coſtépouren apprendrelesparticularitez
, qu'on neſceut point cejour-là , non
plusquecellesde la priſe de Grooldans le Comtéde
Zutphen. Cette Placen'atenuque quatre
jours,quoyqu'ellefoit fort confiderable,& qu'elle
ait autrefoisfait lever le Siege au PrinceMaurice
de Naffau , qui retourna l'attaquer deux ans
apres,&ne l'emporta qu'apres avoirperdu beaucoup
de monde ; ce qui fut cauſe qu'on donna
beaucoup de loüanges àMonfieur l'Evéque de
Munfter,ainſi qu'à Monfieur le Duc de Luxembourg.
IX. SEΜΑΙΝΕ.
Nouvellesdu 25. de Juinjuſques au 2.de
Juillet.
IE paſſage du Rhin prés Tolhuys eftoit trop
fameux, pour ne ſervirqu'un jourd'entretien
aux Nouvelliſtes ; &cette action memorable en
contenoit tant d'autres qui ſeules pouroient toutes
paffer pour des prodiges , qu'on ne doit pas
s'étonner ſi l'on enparla long-temps. Ily avoit
plus
GALANT. 83
1
plusdequatrejours qu'on s'en entretenoit,lors
queje fus auxNouvelles; cependantje trouvay
qn'on enparloit avec autantde chaleur & autant
de plaiſir , qu'on avoit fait le premier jour.
J'écoutay ce que chacun en difoit; mais cette belle
entrepriſe avoit eu tant de circonstances memorables,
que je trouvay que les Nouvelliftes ne
les ſçavoient pas encore toutes ; &je me hazarday
de leur direque s'ils vouloient m'entendre
fans m'interrompre , je leur en ferois un recitqui
feroit accompagné de beaucoup departicularitezdont
ils n'eftoientpas bien inſtruirs. Comme
j'avois toûjours paffé plûtoft pour Nouvelliſte
écoutant,quepour-CCoonteurde nouvelles, cette
propofition fimprit toute l'Affemblée , qui m'accorda
avec beaucoup de joye le filencequeje venois
de luy de mander , &je commençay auffitoſtdela
forte.
Le Roy ayantreſolu de faire paffer fon Armée
dans P'IfledeBeteau ,& fcachant que les Ennemis
faifoient venir du Canon pours'en défendre
l'entrée,jugea à propos de les prévenir;& comme
il nefaitrien qu'avec beaucoup de jugement,
il tint cette réſolution fort fecrette; & aprés avoir
foupé dans le Campde Monfieur lePrince , il
monta à Cheval ,&marcha toute la nuit , ayant
auparavant donné ſes ordres pour les détache..
mens&pourlamarche de l'Armée , qui ne ſcavoit
point ce qu'elle alloit faire. Sa Majefté eſtant
arrivée avant jour au bord du Rhin , y donna
de nouveaux ordres pour le Paſſage qu'elle
avoit réfolu. Quelque temps apres elleapperçut
E3
trois
$4 LE MERCURE
trois Eſcadrons de l'autre coſté del'eau , & fit
auſſi-toft tirer fur eux avec cinq ou fix Pieces
de Canon dont ils furent fort épouvantez ; ce-
1 la n'empeſcha neantmoins pas qu'ils ne parûffent
encorpluſieurs fois. Cependant Monfieur
le Comte de Guiche fut voir par l'ordre du Roy,
s'il trouveroit un gué , afin d'aller charger ces
Troupes qui fe croyoient en fireté,&qui ne s'attendoiet
pasqu'on paſſaſt le Rhin à la nage pour
aller à elles Cet Illuftre Comte rapporta avec
une joye qui marquoit le violent defir qu'il avoit
de combattre les Ennemis de fon Prince , qu'il
avoit trouvé un gué favorable vers Tholiys , &
demanda des Troupes pour faire paſſer avec luy,
&promit d'aller à la tefte. On fit auſſi- toft des
détachemens de pluſieursCorps,qu'on luydonna,
avec deux Regimens du Cuiraffiers. Plufieurs
Volontairesde la plus haute qualite voulurent
eſtre de lapartie. Je vous diray leurs noms
&les actions qu'ils ont faites dans ce fameux
Exploità la fin de cette Narration ; &je crois
endevoir uſer de la forte , de peurd'en interrompre
la fuite. Revenons à l'ordre de la marche,
qui fut ainfi. Les Volontaires qui furent
devancez de quelques pas par Monfieur leComte
de Saulx , pafferent les premieres fuivis de
douze Cavaliers détachez .Monfieur leComtede
Guiche, commeOfficier general, marcha le premieràla
reſte des Troupes,accompagné deMofieur
le Comte de Rével Gendrede Monfieur le
premier Prefident, quicomandoit les Cuiraſſiers
duRoy,&qui fit des merveilles en cette occafio.
Tous
GALANT 85
P
F
Tous ces Braves alloient en cetordre tantoſt à
gué , tantoſt à la nage , lors que trois Eſcadrons
desEnnemis entrerent dansle Rhinjuſques aux
ſangles , à deſſein de s'oppoſer à leur paflage;
mais ils furent bien reçûs par ces intrepides Vo-.
lontaires, qui s'arreſterent d'abord pour attendre
ceux qui les ſuivoient,&qui apres avoir effuyé la
déchargede ces Eſcadrons , les repoufferentl'épée
à la main; de forte que le ſecond &troifiéme
Eſcadron eurent tant d'effroy , qu'ils tirerent
leurs coups en l'air , &prirent auffi- toſt la fuite ;
&lepremierqui juſques-làavoittenu affezbon-
'necontenance , lacha auſſi le pied,le feu duCanon
qui l'incommodoit beaucoup n'ayant pas
peucontribuéàle faire retirer,Monfieur leComte
de Saulx quiavoit eſté bleſſédes coups que les
Ennemis avoiet tirez, ne laiſſa pas d'avancertoujours
, &ne perdit point fon poſſe ; demaniere
gn'ilfortitdel'eau le premier,&dõna le premier
coup.LeRoy,&tous ceux quil'accompagnoient
auborddu Rhin , ne pouvoient ſe laffer d'admirer
celuy qui estoit monté ſur leCheval blanc; ils
luydonnoientmille loüanges,&fe demandoient
àtoutmoment fon nom l'un à l'autre. Quand il
eutpris terre,il combattit fort long-temps contre
ungrosHomme , qui ſe defendit avec une vigucur
extraordinaire, &ce Comte avoué qu'il n'avoit
jamais combattucontre un plus brave.Pendant
que Monfieur le Comte de Guiche mit fes
Trouppes en batailie,voyons ce que fit Monfieur
JePrince.Ledefir d'aller recõnoiſtre ce qui ſe paf
foitde la l'eau,le fit pafferdansunBateau avec ce
qu'il
E 4
86 LE MERCUR
qu'ilavoitdeplus cher, dans lequel il fut auffi accompagnedeMonfieur
le Duc de Boüillon;mais
le vent l'ayant entraiſné plus loin qu'il ne fouhaitoit
, il fut contraint de prendre terre un peu
plusbas. Cependant Monfieur le Comte deGuiche
qui avoit trouvé fort à propos unepetite
Plaineauborddupaſſage , y mit ſesTroupes en
bataille; &prefque en mefme temps on entendit
tireruncoup un peu plus loin,& les Volontaires
écoutans trop l'ardeur boüillante qui les animoit,
coururent auffi- toft vers l'endroit où ils avoient
oüyle bruit. Ils avancerentjuſques aubord
d'une haye , derriere laquelle il y avoit quelques
Ennemis retranchez. Monfieurle Duc, &Monſieur
de Longueville y furentdes premiers;Monfieur
le Princecourut auffi-toſt encet endroit,
àdeffeind'empeſcher le malheur qui arriva. On
entendit en meſme temps une voixqui cria aux
Ennemis, Bonquartier,& une autre quidit,Armes
bas, Canailles. Ils eſtoientpresde les mettre,
lorsqu'unetroiſiémecria,Tuë,tuë,point dequartier,&
qu'undes plus genereux Princes dumonde,
que l'ardeurdefon courage avoit empeſché
debienexaminer ce qui ſe paſſoit,perça laBarriered'un
air qui fit croire auxEnnemis qu'ils eſtoientperdus,
& les obligea à faire unedécharge
quifut fataleà celuy qui dans cette occafionavoit
faitvoir leplusd'intrépidité. En ſuite decemalheuronmitpied
àterre pour rompre la paliſſfade,
ceque l'on fitenoftantde longuesbares debois
qu'ils avoient miſes le longde la haye. L'Infantepiequ'elle
courroit fut d'abord taillée enpieces:
Од
GALANT.
87
On achevoit de la défaire , lors qu'on vit venir
deux Efcadrons . Onfut auffi- toſt à eux, ils ne firentpaslong-
temps teſte à nosbraves Guerriers,
quela bleffûrede Monfieur le Prince , & la mort
deMonfieur le Ducde Longueville avoient tellement
animez , qu'ils auroient défait toute l'armée
ennemie fi elle ſe fût preſentée.
Quoy que Monfieur le Prince futbleffé , il
voulutvoirpaſſer toute l'Armée , & ne ſe retira
que le lendemain. Ilme reſte encor à parlerde
tousceux qui ſe ſont ſignalez dans cette action
memorablequi en contient trois grandes: la premiere,
eſt le paffagede la Riviere, tantoſt à gué,
tantoſt ànage; la ſeconde, larencontre oùMonfieur
leDucde Longueville fut tué ; & la troifiéme
, la défaite desdeuxEſcadrons ennemis qui
parurent auffi-toſt apres cette mort.
Voicy les Noms de toutes les Perſonnes de
qualité qui paſſerentdansl'Iſle. Jen'entreprendray
point de leur donner de rang , c'eſt une
choſe trop difficile,& fur tout en France.
Monfieurle Prince.
Jen'endiray rien, depeurde n'enpas direafſez,
il a eſté bleflé aupoignetgauche.
MonfieurleDuc .
Il s'eſt ſignalédespremiersdansla rencontre
oùMonfieur de Longueville à eſte tué,&jamais
on ne fit voir tant d'ardeurde combatre,& tant
d'intrepiditéque ce Prince en fit paroitre.
Monfieurde Longueville.
Ce jeune Prince eſt mort à vingt-trois ans,
aprés avoir donné des marques deſa yaleuren
Flan- Es
88 LE MERCURE
Flandres,en Candie,dans la Franche-Comté,&
en Hollande où il eſt mort .
Monfieurle ComtedeGuiche.
Il commandoit les Troupes qui ontpafféle
Rhin; &par tout ce qu'ila fait, il a merité la gloirenon
ſeulement de brave Soldat, mais encor de
tres-habileCapitaine ; & l'on ne peut en cette
occafion donner d'aſſez grandes loüanges à fa
judicieuſe conduite , ainſi qu'à ſa valeur& à fa
prudence : Il eſtoit déja fameux parlesactions
furprenantes qu'il a faites en Pologne contre les
Moſcovites, fur laFlote de Hollande,&par tout
oùils'eſt rencontré. Ileſttres-ſçavant en toutes
choſes.
Monfieur le Chevalier de Vendôme.
: Il n'a pas encor dix- sept ans , il a traverſele
Rhin àCheval quelque effort qu'on ait fait pour
l'enempeſcher. Il s'eſt meſléparmy les Ennemis,
fuivy de deux de ſes Gentilhommes , dont les
Chevaux ont eſtétuëz àfes côtez, Il agagnéun
Drapeau & un Etendart qu'il apporté au Roy.
Cesactions fontſi ſuprenantes , que la poſterité
auradela peineà les croire,
Monfieur le Comte de Saulx.
J'ay desja parlé de ce qu'ila fait enpaſſantle
Rhin, &de fon combatapres l'avoir paffle : Ses
fatigues , & fes bleſſures ne l'empefcherent pas
d'eftre des premiers à la rencontre oùMonfieur
de Longueville a eſté tué ; il y fit encordes actionsdignesdefon
courage , ſon Cheval yfut tué
fousluy; mais tous ces accidens ne le pûrent empeſcher
de demeurer au combat juſques à la fin:
GALANT. 89
1
1
Il monta fur le Cheval de ſon Page ,&donnade
nouvelles preuvesde fa valeur.
Monfieurle Duc de Boüillon.
* Il a partout eſtédespremiers ; il s'eſt exposé
àtous les perils , & il a combattu d'une maniere
quiafaitconnoiſtrela grandeur de ſoncourage.
Monfieur le Duc deCoäflin .
* Il a paſſe le Rhin àla nage , & a reçeuneuf
coups,tantdansla main que dans ſes habits & fon
épée; ce qui fait voir qu'iln'a pas eſtédes derniers
às'expofer.
MonfieurleComte deNogent.
Il a eſté bleffé à la teſte enpaſſant le Rhin , il
eſt mort de cette bleſſure .
Monfieur leChevalier de Salart.
Il a eſtétué enpaſſant à lanage.
MonfieurleComte de Theobon.
Aprés avoir paffé le Rhin, il a eſté tué aubord
de l'eau.
Monfieur le Marquisde Nefle , Fils deMonfieur
le Marquis de Mailly.
Il a paffé des premiers le Rhin à lanage ;&
quoy que fon Cheval fut bleſſe , il ne laiſſa pas
d'alleraux Ennemis : Il leur tua un Officier dont
il monta leCheval , qui fut en ſuite tué ſous luy
aupresdeMonfieur le Prince.Ces actions parlent
d'elles-mefmes , & tout ceque l'on enpouroit
dire feroitbeaucoup audeſſous .
Monfieurle Comte de Vivonne.
Jamais Guerrier ne reſpira plus le Combatque
cet illuſtre Comte qui ne trouvant pas fur la
Mer affezdequoyexercer foncourage.en a voulu
E6 venic
2
LE MERCURE
venirdonner des preuves enHollande , ce qu'il
afait avec fi peu de ménagement pour ſa perfonne
, qu'ily aeſté dangereuſementbleſlé àl'épaule.
MonfieurdeBoury.
Ila eſté noyé.
Monfieur le Marquis de Beringhen Premier
Eſcuyer du Roy,&Coloneldu RegimentDauphin.
Son Cheval n'ayant pas voulu paſſerle Rhin
àla nage , il ſe jettadans lesBateaux qui paſſoientMonfieur
le Prince; de forte quevoulantaller
aux Ennemis, & il fut contraintde prendre
un Cheval de la Compagnie de Monfieur le Cateux
, qu'il paya au Cavalier. Quand il eut veu
que l'on commençoit àcharger,il fut d'abord
avecMonfieurde Broüilly aux Barrieres ; il defcenditde
Cheval , & en levadeux , & en chargeant
les Ennemis qui estoient retranchez & à
couvert derriere les hayes aux coſtez des Barrieres,
il reçeut ungrand coup deMouſquet dans la
mamelledroite,une contuſion au ventre & feize
coupdans ſeshabits : Il prit ſon écharpe ; dont il
déchira la frange,&ſe la mit dans ſa playe, pour
empeſcher la pertede ſon ſang , &continuerle
combat.
MonfieurdeBroüilly,Aide-Majordes Gardes
duCorps, fut bleſféaupres de luy.
MonfieurleMarquisde GuitryGrandMaiſtre
de laGarderobeduRoy.
Il a veſcu une heure apres ſa bleſſure.
Meffieursd'Aubuffon&de la Force.
GALANT 91
Ils ont eſté tuez endonnantdes marques de
Icur valeur.
Monſieur le Prince de Marfillac.
Son grand coeur&ſon merite ſont connus
il a efté bleſſe àl'épaule.
Monfieur le Comte de Rével.
Ila receutrois coups d'épée,&s'eſt fait admi
rer des plusbraves.
Monfieur deMonrevert , Fils deMonfieurde
Monrevert, Lieutenant de Roy de Bourgogne.
Sa bleffure fait affez connoiſtre qu'il n'a pas
moins cherché le peril que les autres.
Monfieurdu Meſnil de Montauban.
La rencontre où Monfieur de Longueville
fut tué , luy futfatale, ilyreçeut dés le commencement
du combat , un coup de Pertuiſanne qui
luydécouvrit tout l'os de la cuiffe.Cette profondebleſſure
neput ralentir ſon ardeur; il s'enfonça
dans la meſlée avec une impétuofité que lagrande
quantité de ſang qu'il perdoit ne devoit pas
vray- femblablement luy permettre ; &comme il
ſentoit plus fortement labelle chaleur qui l'emportoit
, que les douleurs de ſa bleſſure , il ſe fit
ſibienremarquer,que les Ennemis croyans ſadéfaite
importante pour eux, luy donnerent un
coupdePique audeſſus du premier , qui ne pût
neantmoins l'obliger à ſe retirer , que le combat
ne fut tout à fait ceffé.
Meſſieurs d'Obterre , de Beaumont , de S.Arnoul,
de Beaufort, de Montreau&de Beauveau .
Ils ont tous combatu avec beaucoup de valeur,
&leurs bleſſures en font d'aſſurez témoignages.
Mon-
E 7
i
92 LE MERCURE
Monfieur leMarquis deThermes.
Il est de la Maiſon de Gondrin , & tres-bien
faitde fa perſonne ; il a eſté bleffé au viſagedans
letroiſieme combat de ce grand jour , qui fe fit
contre les deuxEſcadronsennemis qui parurent
apres l'avanturede la Barriere.
•Monfieur de la Salle, Fils , deMonfieurdela
Salle, LieutenantdesGens-d'armes.
Cinq coups qu'il a reçeus dās le meſme combat
oùMonfieurleMarquisdeThermes a efté bleffé,
l'ont fait plaindre&loüer de tout le monde.
Voila les Noms de tous les braves malheureux,
&voicy ceux de pluſieurs autres qui ne ſe
ſont pas moins fſignalez encor qu'ils n'ayent
pointeftébleſſez.
Monfieur de Soubife.
Monfieurle Comtede Lyonne.
Monfieur le Marquis de Chavigny , Fils de
MonfieurdeChavigny, Secretaried'Eftat.
Savaleureſt connue , &fon eſprit eft beaucoupeſtimé.
Monfieur leMarquis Dambre.
Monfieur le Chevalier de Nantoüillet.
Monfieurde Cavois.
MonfieurdeBarbeziere .
J'eus àpeine achevéce recit,que tout lemonde
s'écria que j'avois parlé de plus de douze ou
quinze circonstances , dont toutes les Gazettez
n'avoientriendit. Ce n'eſt pas à vous dire le vray
que ces circonstances ne fuffent dans pluſieurs
Memoires; mais ceux qui les avoient envoyez,
n'ayans pú eftre par tout, pas unne parloit de
toutes
GALANT.
93
toutes à la fois : ainſi ceuxqui auroient ſceules
unes , n'euffent jamais appris les autres , fi je
n'avois compoſéune Relation parfaite ſur vingts
Memoires differens. Apres qu'on eut fait mille
&mille reflexions ſur tout ce que je venoisde
conter , il s'éleva une voix qui dit que pendant
queleRoyétendoit les bornes de fon Empire , il
fongeoit à loger magnifiquement lesMuſes,puis
queMeſſieurs de l'Academie Françoiſe,venoient
ſuivant fon ordre , de prendre poſſeſſiond'une
des Salles du Louvre , pour y tenir deformais.
leurs Affemblées. On eſtoit ſur le point de ſe
feparer apres avoir parlé quelque temps de l'Academie,
lorsqu'un des amis de la Compagnie entra
avec precipitation ,&vint dire la nouvellede
la priſe d'Arnhem. La joye qu'on cutde cette
conqueſte réveillales Eſprits ; chacun voulut en
pailer, ou plutoſt ſouhaita d'en apprendre les
particularitez ; mais on en ſçavoit encor ſi peu,
qu'on fut obligé de remettre cetteConverſation
aulendemain.
X. SEMAINE.
Nouvellesdu 2. de Juilletjuſques au I I..
I'Affembléefut ouverte le premierjourde cette
Semaine, par les nouvelles de la Lettre que
voicy. Celuy qui en fit la lecture , dit qu'elle
eftoit écrite par un des plus grands Seigneurs
de la Cour , &dont l'eſprit répondoit à la
naiſſance,
Du
/
94
LE MERCURE
comme
,
vers
Du Campde Latern, ſur l'Iſſel, le 16. Juin.
ENfin nous voicy maiftres de ce fameux paſſage
que l'on avoit regardé juſques à cette heure
laplus grande entrepriſe de la guerre ;
je crois vous avoir mandé par ma derniere que
Monfieur le Prince d'Orangeſe retira le 13. du
courant avec toute l'Armée de Hollande
Utrech, dés qu'il eut appris que les Troupes de Sa
Majestéavoientpaſſe le Rhin , &estoient dans le
Betcau. Monfieurde Turennequi marcha en mesmetempsversArnhem
avec l'ArméedeMonfieur
lePrince,sefaiſit du Pont qui eftdevant cette
Ville; &pendant qu'on raccommodaparfon ordre
quelques Bateaux que les Ennemis avoient
commencé ày rompre, ilfit paffer cent cinquante
Chevauxà lanage,pour donnerſur l'arrieregarde
desEnnemis, qui enferetirantpaffoient affezpres
d'Arnhem;&comme ils nes'attendoient pointà
cette attaque , à cause qu'ils se croyoient bienà
couvert de la Riviere , la GardedesBagages fut
tellement épouvantée, qu'elleabandonna les Chariotsqu'elle
escortoit , dont les nostres profiterent
à leur aise ,&prirent cequ'ils purent emporter.
Ilsy trouverent beaucoup d'argent ,&revinrent
avecunbutin estiméplus de vingt-cingmilleécus,
&grandnombre deprisonniers. CependantMonfieurdeTurenne
ayant paffe le Pontle 14. ilprit
Sesquartiers autour d'Arnhem, &les Bourgeois
demanderentà entrer en negotiation. CeMare-
SchalGeneral les renvoya au Roy : &voyant la
prisede cette Place afſurée,partit le 1 5. avec une
partie
GALANT 95
partie de fon Armée , pour aller attaquerle Fort
de Knotzembourg , qui est außi appellé le Fort de
Niméque;&qui eſtſcitué entre leVal&leRhin:
Lemesmejourauſoiron en inſulta les dehors ,&
l'onfit ungrandlogementſur la contr'escarpe,par
lequelon demeura maiſtre duchemin couvert malgré
lefeu des Ennemis qui tirerent toute lanuit
unefifurieuse quantitéde coups de Canon, que
nous les entendions d'Emeric ,sans pouvoircomprendre
d'ou pouvoit venir un fi grand bruit.
Commeils tiroientpresqueparſalvesdefortpres,
&à cartouches ,ilsont tué on bleſſebeaucoup de
Soldats des Regimens Lionnois , Champagne&
Louvigny. Monfieur le Comtede Magaloty a efté
bleffé aux deux mains. Monfieur di Plaſtriere ,
Lieutenant Coloneldu Regiment Lionnois , a esté
blesseàmort ; &Monfieurd'Alfan,Fils du Lieutenantdela
Colonellede Champagne, a efté tué.
Ilsont encor faitbeaucoup defenpendanttoutela
journée; mais craignant cette nuit ladescentedu
foſſequi auroitdonnélieu d'inſulter leCorps
Place, ilssesont rendus ceſoir avec cinquantePieces
de Canon ,&Monfieur de Turenne en vient
d'apporter la Nouvelle auRoy. TroisDepute,zdes
Habitans&desOfficiers d'Arnhemſeſontprefqueenmesme
tempsjette,r auxpiedsdeSaMajeſté:
Lepremieraparlé an nom de la Nobleffe,
luy a demandé Saprotection , laSupliantde leurconferver
lesPrivileges &l'Exercice de leurRe
ligion, cequi leur a estéaccordé: Le ſecond a demandé
lamesme choſe aunom de la Ville des
dela
Bourgmestres, &que Sa Majestécutlabontéde
les
96 LE MERCURE
:
lesrecevoircommeſes tres-obeyſſant&tres-fidellesSujets,
cequ'ils ont pareillement obtenu; Le
troiſièmequi estoit pour la Garnison a parléàgenoux,
ila demandépardon àSaMajestédelabardreſſe
qu'elle avoit ene detirerſurſes Troupes,
luyatémoignéqu'elleseremettoitàfabenté
afa mifericorde pour recevoir telles conditiosqu'il
luyplaivoit,Aquoyle Roya répondu qu'ellela traiteroit
comme les autres, laferoitprisonniere de
"querre; mais qu'elle nes'enrepentſroit pas. Vous
aurezSansdoute eſteSurpris de la diligence avec
Laquelletreize Places ont esté conquiſes ,&hust
milleHommesfaitsprisonniers; mais nousenattendons
bien d'autres àl'avenir.
Celuy qui avoit apporté cette Lettres'étant
repofé pourprendre haleine, unNouvelliſte prit
auſſi-roſt la parole , &luy dit qu'il avoit remarqué
que dans l'endroitdu Siege du Fort de Nimégue,
il avoit lû que ceuxde laPlace avoient
chargéleurCanon à cartouche, &qu'il le prioit
deluydireceque c'eſtoit que tirer à cartouche.
Iln'en pût-eſtre éclaircy , ny par celüy à qui il le
demanda,nyparlereſte de la Compagnie. Ils ſe
regarderent tous&baifferent les yeuxdehonte:
Il eft vrayqu'il n'yavoit pas encordeGés d'épée
àl'Affemblée.Lepremier qui vintgroffir lepeloton,&
àqui onledemanda,ne l'ayāt jamais portéequeparornement,
neſetrouvapasplusſcavat;
mais comme il eſtoit ſuvy d'un Valet qui avoit
eſtéGoujat,ceValetleur dit qu'il croyoitquelors
qu'on nechargeoit les Canons qu'avec desBalles
de
GALANT. 97
deMoufquet,aulieu de gros Boulets,on appelloit
celatirer àcartouche ; ce qui faisoit beaucoup de
carnage, parce que ces perites Balles en s'écartant
bleffoient beaucoup plus de monde.Ils crurent ce
Valet,& raiſonnementſur la Lettre qu'on venoit
de lire. Ils la loüerent fort; mais ils direntqu'elle
nefaifoit pasmentionde pluſieurs particularitez
confiderables. Le plus exactde laCompagnie à
recüeillir toutes les Nouvelles , ditque celuyqui
l'avoit écrite n'avoit pas marquéque douzeChariots
de Bagage de quelques Deputezdes Eſtars
Generaux qui avoient eſté envoyez à Arnhem
n'eſtoient pas échapez aux noſtres. Celan'eft
✔qu'une bagatelle, repartit un autre ; mais les circonſtances
dela mortde Monfieur le Comte du
Pleſſis,dont onn'a point parlé,&que je puis me
vanter de ſçavoir afſurément, font beaucoupplus
confiderables. Ila eſtébien malheureux , reprit
unautre,d'avoir eſté tué du ſeul coup de Canon
qu'on ait tiré d'Arnhem. Il faut bien, dit alors un
troiſieme,que l'on en aittire plusd'un , puis que
l'ingénieur Hugo a eſté tué devantla meſme
Place. Cebruit acouru d'abord, reprit celuy qui
croyoit eſtre mieux inſtruit qquuee perfonnedes
particularitez de ce malheur: mais il s'eſt trouvé
que le coup dont ona crû d'abord que l'Ingenieur
avoit eſté tue, eſt le meſmedontMonfieur
le Comte du Pleſſis eſt mort. Ondit à cebrave
Comte qui faiſoit travailler au rétabliſſementdu
Pontdont on a parlé , qu'il ne devoit point tant
s'expofer ; mais fon courage & ledefirqu'ilayoit
de venir à bout de ce qu'il avoit entrepris,
1
l'ar
1
98 LE MERCURE
i
i
&fur
l'ayant obligé de ſe découvrir pour regarder ce
qui ſe paſſoit, il reçeut auſſi -toft le coup. Ilne
s'étonna point , &ditque ce n'eſtoit rien ; mais
ayant tourné la teſte, il vit que fon Bras ne tenoit
preſqueplus àrien: Le ſang en fortit auffi-toft
en grande abondance , & ce genereuxComte
tombafur Monfieur leMarquisdeRagny,
Monfieur deTracy. Le recit de cette mort fut
trouvé d'autantplus curieux que perfonne n'en
avoit encor apris les particularitez.On dit enfuite
que la Lettre qu'on avoit leuë n'avoit pointparledeMonfieur
le Duc de Vendofine , qui avoit
efté commandé àla teſtede cinq censHomines,
pour aller faire un logement prochede la contr'-
eſcarpe d'Arnhem ; ce qu'ilavoit fait accompagnédeMonfieur
le Chevalier fon Frere. Onadmira
cette action , & l'on donna beaucoup de
loüanges à ces jeunes Princes , qui s'en eſtoient
déja attirez de toute l'Armée , &s'eftoient fait
admirer de Monfieur de Turenne. On paffa
d'Arnhemau Fort de Nimegue , &l'on dit que
l'on avoit oublié de manquer dans la Lettre que
l'on venoit de lire , que Monfieur de Foucaut
Lieutenant General , dont la valeur eſt connuč,
&Monfieurd'Afpremont Capitaine auxGardes,
&tres-grandMathématicien , avoient eſté reconnoiſtre
cepofte; &queMonfieur de Turenne
avoit paffé toute la nuit dans les Travaux,
pour les faire avancer. On adjouſta queMonſicur
leComtede Louvigny avoit tant donné de
marquesde valeur pendant ce Siege , qu'il en avoit
eſté admirédecegrand Capitaine, ce Prince
luy
d
G
GALANT.
99
4
14
luy ayant donné mille loüanges. Celuy qui avoit
lu la Lettre les ayant écoutez paiſiblement , leur
dit qu'il luy reſtoit encor quelque choſe à lire
de plus curieux que tout ce qu'ils venoient de
dire , & dont aucunes Lettres , Memoires, ny
Gazettes , n'avoient parlé. On le preſſad'en faire
repart à la Compagnie , & il lut auffi-toſt ce
qui fuit.
J'ay paffé toutela Riviereàgué,pour voireles
Retranchemensque les Ennemis avoient fait avec
tant defoin,&jenelesaypas trouve,z tels queje
les croyois : Ilsfont affezbas,&les Foffez étroits
peu profonds ,&quoy que gazonnez en quelquesendroits
, ils neJont pas elevez dans tous les
autres; Iln'y avoitpoint debanquete nyforme de
parapetpardedansla Riviere,qui estfort retirée :
Elle est à sec & a la moitié du lit qu'elle occupe
d'ordinaire; defortequ'eftant gayable enpluſieurs
endroits , nous lapasames enEscadrons ,&forçames
cesRetrunchemensfirenommez.
Quand on eut achevé de lire cette Lettre. Il
meſemble,ditun des plus ardens Nouvelliſtes de
la Compagnie,du ton d'un Homme qui s'aplaudit
, que noftre Affemblée a des Nouvelles affez
bonnes , & qu'elle en peut fournir aux plus curieux.
Il s'eſtdebité icydepuis un mois continuat-
il , des Nouvelles qui n'ont eſtédans aucunes
Gazettes , &que la Pofterité ne sçauroit pas , fi
nous n'avions pris le ſoinde les recüeillir. Chacun
endemeura d'accord. On s'entretint enſuite
pendant
100 LE MERCURE
pendant quelque tempsde la beautéde la Ville
d'Arnhem , & l'on s'étonna d'autant plusdela
priſe de cette Capitale de la Seigneurie du Weluve,
que les Murailles &les Bastions en estoient
revétus. Quelquesgens qui ſurvinrent apprirent
alors à la Compagnie la priſe du Fort Sken. On
entendit auffi-toſt une voix qui ditque cela ne
ſe pouvoit. On luy repartir que la choſe eſtoit
pourtant vraye. Et il repliqua avec unton qui
marquoit beaucoup de chaleur&d'opiniâtreté,
qu'il ne le croyoit pas , &que cela ne pouvoit
eftre.Onluy endémanda la raiſon,voicy ce qu'il
répondit. Je nedoute point du pouvoirdesArmes
de Sa Majesté ,&je ſçais bien qu'il prenddes
Provinces entieres en moins de temps qu'iln'en
faudroir pour prendre une Place de peu d'importance
; mais ce n'eſt pas à dire qu'un Fort
commeceluyde Sken, fitué entre deux Rivieres,
fameux par un Siege de huit ou neufmois , que
nous avons veude nosjours , &muny de toutes
fortes de proviſions , ait deû ſe rendre avec une
Garniſonde deux mille Hommes , à la veuë des
Troupes de SaMajefté. Cela ne ſe peut, & c'eſt
unconte; & fi cela eſtoit vray , la Pofteritén'en
croiroit rien , & prendroit l'Hiftoire de Loiïis
XIV.pour une Fable, ainſi que pluſieurs font cel-
Ied'Alexandre. Non,non, poursuivit- il, ce Fort
n'eſt point pris , je gage qu'il ſe deffendra pour
le moins unmois ; &je le tiendrois imprenable
pour tout autreque pour noſtre invincible Monarque.
Ileneutdit davantage, ſi une Perſonne
dequalité qui ſe promenoit n'eût confirmé cette
Nou
GALANT . 101
Nouvelle , & n'eût dit que beaucoupd'autres
> Places s'eſtoient renduës en mefme temps. Ildemeura
fi confus, qu'il n'oſa plus parler.Etcomme
il vit qu'onle railloit,il s'écria en levantles yeux
au Ciel . On voitbienque noftre incomparable
Monarque nous a eſté donné de Dieu ; &que
c'eſt par cette raiſon qu'il fait tantdeMiracles.
Quand on eut ceſſe de parlerdela priſe du Fort
de Sken, on rapporta à la Compagnie queMonfieur
de Turenne eſtoit entre dansl'Iſle deBomel,
que Monfieur d'Apremont eſtoit allé pren
dre le Fort de S.André,qu'on preſſoit fortDéve
ter,& que mefine on le croyoit rendu,queMonfieur
avoit affiegé Zutphen , &le Roy Doësbourg
; & que Sa Majeſté avoit eu avis delaDéputation
d'Utrech pour ſe rendre ſous fon obeïffance.
Comment Utrech , s'écria un des pilliers
dela Compagnie cette Capitaled'une belle Province
, & quia efté fondée par les anciens Romains,
abandonnedonc volontairementle party
des Estats ?& l'Union des Provinces-Unies, faite
il y a cent ans à Utrech , a donc expiréàUtrech?
Chacun trouva cette remarque fort curieuſe ; &
l'on alloit faire un détail desbeautez de cete nouvelle
Conqueſte,lors que le bruit ſe répanditque
le Penfionnaire Wir, en retournant ſur la minuit
de l'Aſſemblée des Estats , avoit eſté attaqué par
quatre Perſones,& avoit receu quatrecoupsd'Efpée
, que l'on ne croyoit toutefois pas mortels.
Cette Nouvelle furprit tellement l'Aflemblée ,
que les plus grands parleurs devinrent muëts d'etonnement.
Chacun ſe regarda long- temps,& le
pre102
LE MERCURE GALANT,
premier qui prit la parole, dit qu'il ne pouvoit
comprendre comment des Hollandois avoient
pû ſe reſoudreà traiter ainſi unedes plusfermes
colomnesde leur République , &que puis qu'ils
en ſappoient lesappuis .... Il en alloitdire davantage,
mais il ſe teût tout à coup, ayantveu arriver
un Nouvelliſte Miſterieux , qui ne vouloit
s'entretenir que des chofes paffées , &fe faiſoit
un crimedeparler des futures ; Parce que, diſoitil
, il eſtoit dangereux de vouloir penetrer dans
des ſecretsqu'on ne ſçavoit pas , ſur tout enmatiere
d'Estat,&que l'on parl oit quelquefois contredes
Princes qui n'eſtoient pas ſouvent ſi coupables
queles apparences donnoientlieudecroire.
Ungrand éclatde Tonnere , qui ſembloitdevoir
eſtre ſuivy d'un orage furieux , obligeala
Compagnie à ſe retirer juſques au jour ſuivant;
&quoy que ce ne fut pas macoûtume d'aller
deux jours de ſuite aux Nouvelles , je ne laiſſay
pasdem'yrendre le lendemain.
| Fin du deuxième Tome.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque

Contrefaçon du Mercure de Paris.

Soumis par lechott le