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1674 (1672), t. 1 (contrefaçon)
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20K 31
20K31.
N
Národní knihovna ČR
Historické fondy
20K314672/01
Národní knihovna
1002604589


LE
MERCURE
GALANT
CONTENANT PLUSIEURS
HISTOIRES VERITABLES ,
Et tout ce qui s'eſt paſſedepuis lepremierJanvier
1672, juſques au Depart
duRoy.
A PARIS,
20K31
To
Chez THEODORE GIRARD , dans la
Grand'Salle du Palais du coſté de la د
Cour des Aydes, à l'Envie.
M. DC. LXXIV.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.

Perſode deMaitzery
Confeiller &Refident du Roy Tres- Crestión
en la Ville Imperialede Franc-
Monfieur
fort.
Ette piece que j'ay
fait reimprimer içy eft
fiingenieuſe, queje n'ay
pû m'mpécher d'en faire
part à nos amateurs
des curiofitez Françoiſes
, qui ſe trouvent dans noſtre bonne
ville &ailleurs. Les avantures y font
fort ſurprennantes & les perſonnes naifuement
depeintes , font dignes de fervir
un ſi grandRoy , qui est aujourd'huy
l'unique , dont la Renommée s'epande
par tout le monde , à cauſe de ſes rares
vertus , & de ſes grandes Conquestes
qu'il a obtenües.
( 2 SçaEPISTRE.
Sçachant , Monfieur , que vous
avez l'honneur de ſervir un ſigrandMonarque
, & d'avoir le titre d'eſtre un de
ſes Miniftres , j'ay crû ( non ſeulement
en regard de la grande obligation que
je vous ay , mais auſſi en confideration
de vos propres merites) de vous la dedier
, vous ſuppliant treshumblement ,
Monfieur , de la vouloir favorablement
accepter & d'excuſer la hardieſſe , que
j'ay pris &de croire , que je feray toute
ma vie avec toute forte de reſpect
Monfieur
Vostre tres-humble &tresobeïſſant
Serviteur
ز
Guillaume Serlin,
LE
LIBRAIRE
C
AU LECTEUR.
2
ELivre doit avoirdequoy plaire
à tout le monde , àcauſe de la
diverſité des matieresdont il eſt
remply. Ceux qui n'aiment que
les Romans ,y trouveront des Hiſtoires
divertiſſantes. Les Curieux des Nouvelles
, & les Provinciaux & les Etrangers ,
quin'ont aucune connoiſſance de plufieurs
Perſonnes d'une grande naiſſance ,
oud'un grandmérite,dont ils entendent
ſouvent parler,apprendront dans ce Volume
& dans les ſuivans, par où ils ſont
recommandables,& ce qui les fait eftimer.
Lors qu'on voudra connoître quelqu'un
, on n'aura qu'à le chercher dans
Le Mercure Galant, ſi l'onveut eſtre bientoſt
éclaircyde cequ'on ſouhaiterad'apprendre.
On endonnera tous les trois
MoisunVolume , & dans le ſecond on
13 marAU
LECTEUR.
T marquera les temps auſquels on les de
vra donner , afin que le Public les ait
doreſnavant à jour nommé. On y parlera
à l'avenir des Provinces & des Cours
Etrangeres. L'Autheur ne commence
qu'à établir des correſpondances,& former
des habitudes d'où il puiſſe tirer des
fecours conſidérables , afin qu'il n'arrive
rien de nouveau dans le Monde dont il
ne parle dans ſes Lettres. On ne doit
regarder celles - cy que comme des Efſays;
& par ce qu'elles font , ondoit ju--
ger de ce que celles qui les ſuivront
☐ pouront eſtre. Ainſi l'on ne doit confidérer
ce Volume que comme le deſſein
d'un Ouvrage auquel on peut adjoûter
beaucoup , & non comme unOuvrage
achevé. Ceux qui auront quelques Galanteries
, & quelque choſe de curieux ,
qui méritera d'eſtre ſçeu , pouront me
l'apporter , & je feray en forte que l'Autheur
en entretienne la Perſonne à qui
il adreſſe ſes Lettres. Je crois eſtre encor
obligé de vous avertir que ce Livre .
n'a
AU LECTEUR.
n'a rien qui reſſemble au Iournal des Sçavans:
Ilneparle que des Livres de Scien--
ces qu'on imprime ; &l'on ne parle icy
que d'Hiſtoires amoureuſes , & que du
mérite des Perſonnes qui en ont beaucoup,
quand meſme leur plume ne produiroit
aucun Ouvrage. Il n'eſt pas
toûjours neceſſaire d'écrire pour avoir
de l'eſprit , & l'on a ſouvent veu des
preuves du contraire. Je dois adjoûter
àtout cela, que fſi l'on parle icy de quełques
Livres , ce n'eſt que de Livres de
Galanteries , dont le Journal ne dit jamais
rien ; & qu'il n'y a pas dans ceVolume
trente lignes ſur cette matiere. :
TABLE
TABLE
DES MATIERES CONtenues
en ce Vo .
lume.
L'Histoire du Collier de Perles.
Honneurs rendus à la memoire de
feuëMadame de Montaufier.
ElogedeMonfieur l'Abbé de Noailles.
Etabliſſement d'uneAcadémie d'Architectu
re,dont le Sieur Blondel doit estre Profes
leur.
L'Histoire desBas defoye verds.
Reception deMonsieur leDuc de la Feüillade
dans la Charge de Colonel du Regiment -
desGardes deFrançois.
Eloge de Monsieur le Marefchal Duc du
Pleffis.
DiscoursfurleBajazet , Tragédie du Sicur
Racine
Avan
TABLE .
Avantures arrivées àConstantinople àun
François,par laquelle on peutjuger de la
galanteriedes Turcs.
L'Histoire de celle qui aima mieuxſe brûler
avecſonMary , quede le voir infidelle.
Discoursfur leMariage de Bachus, Comedieheroïque.
Arrivée de Monsieur Courtin en Suede.
م و
Departde Monfieur le Ducd'Eſtrées pourfon
Ambaſſade Extraordinaireà Rome.
L'Histoire de la Famille viſionaire.
Entrée publique de Monsieur leMarquis de
Vilars àMadrid.
Retour de Ormanda dealderstoor deDompono
L'Histoire de la Fille Soldat.
ElogedeMonfieur le Duc de Coaſlin.
Mort de Monfieur le Chancelier,&fon Eloge.
Eloge de Monsieur le Marquisde Louvoy.
MortdeMadame la Princeſſe de Conty.
Elogesdesfix Confeillers d'Etat ordinaires,
desfix Maistres des Requeſtes que le
Roy achoisispour affifter au Sceau
Avanture d'une jeune Marquise apres la
mort de Monsieur Gaultier excellent
Zoneurde Luth.
L'HiTABLE.
L'Hiftoire du Mary qui se croit Cocu par
luy- mesme.
Mérite deMonfieur Pachan , reconnu par
leRoy.
Le retourd'Italie de Meſſieurs deVendofme.
Le choix duRoy de Monfieur le Camus pour
la Charge de Premier Preſident dela Cour
desAydes.
La mort de Monfieur Deſpincha Marquis
deTernes.
Reception de Mons. le Chevalier d'Arquien
àla Charge de Monfieurfon Pere.
La mort de Monsieur de la Motte Houdan-
CALLYY
La Promotion deMonsieur l'Archevesquede
Toulouſe au Cardinalat.
Discoursfur l'Ariane,Tragédie deMonfieur
de Corneille lejeune.
L'Histoire du Cabinet des Miroirs.
Discours ſur une Comedie de Monsieur de
Moliere , intitulée les Femmes Sçavantes.
Le Sujet du Voyage de l'Académie Françoise
àVersailles , conduite par Monfieur l'Archevesque
de Paris. Régal
RégaldeMonsieur le Marquis d'Angeau àMesfieursde
l'Academie Francoise.
L'Etat de toutes les Troupesdu Roy, tant deCavalerie
que d'Infanterie ; avec les noms detous
les Regimens, lenombre desCompagnies &des
Hommesqui compoſent chaque Compagnie.
Discourssur les Eaux de Versailles ,fur les Iardins,&
fur les nouveaux Ouvrages qu'on y a
mis; avec les noms desSculpteurs.
Eloge deMonfieur le Cardinalde Rets.
LesEtats de Bretagnefont preſentezpar Monfieur
leDuc de Chaunes.
Monsieur le Duc de Bethune Lieutenant General
de la Province dePicardie, &Monsieur le
Duc deDuras Capitaine des Gardes du Corps.
L'Institution de l'Académie des belles Lettres ,
avec lesnoms de Meſſieurs lesAcadémiciens.
Lettre en Vers de Gas, Epagneul de Madame la
Marquise def-houlieres, à Monfieur le Comte
de L.T.
Lamort de Monfieur deMorangis.
Eloge du Baron de Schonborn Neveu deMonficur
l'Electeur de Mayence,&fon EnvoyéExtraordinaire.
L'Entrée & IAndiance de Monsieur le Comte
deMolina Ambaſſadeur Extraordinaire d'Efpagne.
Remarques Curieusessur ce sujet.
Liste de Modes nouvelles , tant pour les habillemens
mens de l'un & de l'autre Sexe, que pour
Ameublemens.
Mariagedu Fils de Monfieur le PremierP
fident avecMademoiselle Chalucet.
Choix deMedecinsfait par le Roy.
Discours sur le lournal des Sçavans.
Noms des Officiers Generaux des ArméesduR
Noms des Vaiſſeaux de l'ArméeNavale , &
Capitaines qui la commandent.
Discourssur les Livres nouveaux de Galanter
Noms de tous les Autheurs citez par Monfie
Ménagedansſon Livre intitulé , Obter
tions ſur la Langue Françoiſe.
Haranguede la Facultéde Medecine aux tre
PremiersMedecins.
Remarquesfur les Sceaux donnez par le Roy
M.Daligre.
Depart de tous les Bagages pour l'Armée.
Discourssurles préparatifs d'un Mauzolée, do
Monsieur le Brun a donné les deſſeins.
Audiance pour prendre Congé du Roy , de to
les Ambassadeurs & Réſidens de toutes l
Cours Souveraines,&de Monsieur le Prevo
des Marchands.
Depart duRoy.
Quelques motspreſentement àla mode.
Seconde Lettre en Vers de l'Epagneul deMo
dame laMarquise Defhoulieres.
L'Histoire de Megius &deJon Compagnon , o
laPierrePhilofophale.
-
L
05)1(900
Dour
erPr
LE
MERCURE
GALANT. terin
fieu
ervs
trou
201
ADAME,
Il n'eſtoit pas beſoin de me faire ſouvenir
uelors que vous partîtes de Paris,je vous prodoi
"nisde vous mander ſouvent des nouvelles capables
denourir la curiofité des plus Illuſtres
de la Province qui doit avoir le bonheur de
es le
ous poffeder fi long-temps, Quand onfonge
ouvent à une Perſonne, onn'oublie pas facilenentce
qu'on luy promet. Jecroy,Madame,
que vous entendez bien ceque cela veut dire,
& qu'il n'eſt pas seceſſaire que je mm'explique
Milavantage. Paffons donc aux nouvelles , ou
evo
L
plutoſt à bordre quej'ay réſolu de tenir pour
Tome I, A yous
2 LE MERCURE
-
vous en apprendre. Je vous écriraytous les huit
jours une fois , &vous feray unlong& curieux
détailde tout ce que j'auray appris pendantla
Semaine. Je vous manderaydes choſes queles
Gazettes ne vous apprendront point , ou du
moins qu'elles ne vousferont pas ſçavoir avec
tant de particularitez. Les moindres choſes qui
ſepaſſeront icy, n'échaperont pas à ma plume;
Vousçaurez lesMorts& les Mariages deconſequence,
avec des circonstances qui pouront
quelquefois vous donner des plaiſirs que ces
fortes de nouvelles n'ont pas d'elles-meſmes.Je
tâcheray de déveloper la verité des belles act ős
de ceux dontla valeur ſe fera remarquer dans
les Armées , & vous éclairciray ſouvent des
choſes dont la Renommée eſt toûjours mal
inftruite , parce qu'elle n'attend jamais pour
partir qu'elle toit bien éclaircie, & que les premiers
bruits qu'elle ſeme ne ſe trouvent que
rarement veritables. Je n'oubliray pas à vous
parler de tous ceux qui recevront quelques
bienfaitsde noſtreGrandMonarque : Il donnede
fibonnegrace , que bien que ſes préfens
foient confiderables , on eſtplus charmé d'entendre
le recitdela manieredont il les fait , que
ceuxqui les reçoivent ne ſont ravis de la magnificence
de ſes dons. Comme on entend de
temps en temps parier de Procés ſi extraordinaires,
GALANT.
3
naires , &fi remplis d'avantures , queles Romans
les plus ſurprenans n'ont rien qui en
aproche , jenemanqueray pas devous en divertir
, &de vous en mander les veritables circonſtances,
qui ne ſont jamais bien ſçeuës que
de ceux qui le donnent la peine de les recher
cher avecſoin .La curiofité attirantà Paris non
ſeulement quantité des plus Illuftres de toutes
les Provinces de France , mais encor pluſieurs
Eſt angers , je vous inſtruiray du mérite
extraordinaire de ceux qui s'y feront admirer.
Je vous envoyeray toutes les Pieces galantes
qui auront de la reputation , comme Sonnets ,
Madrigaux,&autresOuvrages ſemblables. Je
vous manderayle jugementqu'on fera de toutes
les Comedies nouvelles &de tous les Livres
de galanterie qui s'imprimeront; je dis de
galantene,parce que je ne prérens point parlerde
ceux qui regardent les Arts & Sciences,
àcaute queje nem'en pourois ſi dignement acquiter
que ceux qui pennent le ſoin d'en donner
tous les quinzejours desMemoires. Je feray
pourtant plus queje ne vous ay promis, &
j'espere vous écrive ſouvent quelques Avantures
nouvelles en formed'Hſtives. Paris eſtafſezgrandpour
n'enfournir , ilyartive chaque
jourdes chofes affez conſiderables ,& ceux qui
voyentunpeuleMode, apprenent ſouvent des
A 2 avantuLE
MERCURE
4
1
avantures extraordinaires , & en font meſine
quelquefois lestémoins ;& jene doute point
quejenepuiſſe vous faite partpreſque chaque
Semained'une Hiſtoire nouvelle. QuandParis
n'en fourniroit pastoûjours la matiere , je ne
puis manquer d'en apprendre du grand nombred'Etrangers
qui ſontſans ceſſe dans cette
grande Ville. l'adjoſiteray àtoutes ces chofes
toutes les nouvelles desRuelles les plus galan.
tes,&vousmanderay juſques aux Modes nouvelles
: Oneſtravy enProvince de les apprendre;&
detout ceque 'ony peutmander , rien
n'y eſt ſouhaité avec plus de paſſion. Vous
croyez bien que les Coquettes de Paris me
fourniront affez dequoy vous écrire fur ceſujet
, & quetoutes les choſes que je vous viens
de promettre me fourniront ſeparément dequoy
vous entretenir d'un nombre infiny de
nouvelles. Ie ne vous en manderay pas beaucoupd'étrangeres,
nyd'Etat, &je vous parleray
ſeulementde ces grandes nouvelles publiques
donts'entretiennent ceux-meſmes qui ne
font point profeffion d'en ſçavoir. Commeil
n'y a point de nouvelle ſi publique qui n'ait
quelque choſe de particulier , & qui n'eſtpas
ſçeude tout le monde , jevous informerayde
ce qu'en croiront ceux qui devront les mieux
fçavoir queles autres. Sijepuis venir bout de
mon
GALANT, S
mondeſſein , &que vous conferviez mes Lettres,
elles pourontdans l'avenir ſervir de Memonesaux
Curieux , & l'on y trouvera beaucoup
de choſes qui ne pouront ſe rencontrer
ailleurs , à cauſe de la diverſité des matieres
dont elles feront remplies ; mais il m'importe
+ peu qu'elles foient utiles à d'autres , pourveu
qu'elles vous divertiſſent : c'eſt mon unique
but , & c'eſt pourquoy jecommence par une
Hiſtoire , avantqued'entrerdansle détail des
nouvelles de cette Semaine. Unjeune Homme
eſtant ces jours paffez chez une belle Perſonne
dont il n'eſtoit amoureux que par galanterie,
ou plutoſt pour entretenir la conversation ,
_ (c'eſt une choſe aſſez ordinaire,& fi la pluſpart
de nos jeunes Gens neparloient d'amour aux
Dames &ne loüoient leurs beautez , ils n'auroient
ſouvent rien àdire.) Celuy dontje vous
vaisconter l'avanture, ayantloûé en gros& en
détailtous les charmes de la jeune Beauté qu'il
eſtoit venu voir , & ne ſcachant plus dequoy
l'entretenir, cette charmante Perſonne ennuyée
d'entendre toûjoursla meſme choſe,s'aſſoupit
un peu,&s'endormit enfintout-à-fait, quoy
qu'elle n'en eut pas deſſein : mais comme elle
avoit couru leBalla nuit precedente ,& qu'elle
eftoit beaucoup fatiguée, & qued'ailleurs elle
eſtoit mal divertiepar celuy qui l'entretenoit,
A 3 elle
6 LE MERCURE
elle ne pût reſiſter aux charmesdu Sommeil. Le
Galantn'en fit pasde meſine; la beauté decerte
Belleendormie , &le mouvementde ſon ſein
ſoupirant , réveillerent ſes ſens ; il la regarda
avec des yeux paffionnez , & fon coeur luy dit
pluſieurs fois qu'il devoit profiter de l'occafion.
Il nesçavoità quoy terefoudre, lors qu'il
Jettalesyeux ſur un Collierde vingtmille livres
qu'elleavoit àſoncol , &dont leruban quile
lioit ſe trouva dénoüé.Cet Amant dont je cacheraylenom
ſousceluy de Cleonte , ſentit
tout- à-coup des mouvemens biencontraires à
ceux qu'il avoit eus un moment auparavant.
Iln'y avoit pas deux jours qu'il avoit perdu ſon
argent aujeu ;il aimoit la dépenſe ; il ne trouvoit
plus de credit,parce qu'ildevoitbeaucoup;
&deplus il eſtoitjeune &unpeu fripon deſon
naturel.Toutes ces choſes jointes à une occafionſfi
favorable, le firent entrer dans uneten.
tation bien contraire à la premiere , & fes regards
ne s'attacherentplus qu'auCollier.Apres
l'avoir bien regardé, il tourna ſa veuë du coſté
delaporte. Il fitplus,il ſeleva,fit quelquestours
dans laChambre, & fut meſmesjuſques ſurle
degré pour voir fi perfonne ne venoit. Il trou
vatoutes chofes favorables à fon deſlein , &
revint aupres de Beliſe , (c'eſt ainſi que jenom.
meray cette Belledansle reſte de cette Hiſtoire.)
GALANT. 7
re.) Il ne fut pas plutoſt aupres d'elle, qu'il demeura
immobile , &qu'il ſe mit àfairedes re-
> flexions. Jeſuis ſeul icy,dit-il en luy-meſme, &
l'on ne pourra accuſer quemoy d'avoir pris ce
Collier. Sije fors ſansriendire, je me rendray
criminel ;& fi jedemeure apres l'avoir pris , on
lecherchera partout, & l'on ne manquera pas
dele trouver ſur moy,quelque choſe que je fal-
= ſe pour le bien cacher. Il vaut mieuxquej'a-
-bandonne ce deſſein.Si jel'abandonne,reprit-
-il auffi-toſten luy-meſme,je ſeray indigneque
la Fortune fafle jamais rien pour moy,& vingt
mille francs accommoderont bien mes affaires.
Il fit alors dans ſa teſte un memoire de
toutes les choſes à quoy il employeroit ces
vingtmille livres. Il enpayapeu dedebtes,mais.
en récompente il ſe fit une Caleche &desHa
bits bienmagnifiques : Il en mit beaucoup en
Point,& habilla ſon Train des plus belles Livrées
du Monde ; & fur cetajuſtement ilſetint
ſeûr de la conqueſte du coeur d'une douzaine
deces Femmes quin'aiment que lesGens du
belair , qui ſe rendent à l'éclatplutoſt qu'au
mérite , & qui croyent que l'on ne peuteſtre
honneſte Homme avec un ajustementmodeſte&
un train mediocre, Les vingt mille livres
ainſi diſtribuées das la teſtedeCleonte, il prit le
Col-
A4
8 LE MERCURE
N
1
Collier , mais il n'en fut pas plutoſt maiftre,
qu'il ſentit uu tremblementpar tout ſon corps;
&la peurd'en eſt e trouvé ſaiſi l'ayant pris , il
réſolut de le remettre. Il eſtoit ſur le pointde
faire ce que ce repentir ſecret luy conſeilloit,
lors qu'ils'aviſad'avaler ce Collier qui estoitde
trente-deuxperles: C'eſtoit aſſez d'affaire,mais
ledefir d'avoir de l'argent l'en fit venir àbout.
Quand il cut avaléla derniereperle, il ſe trouva
embaraſséduruban, il rêva quelquetemps à ce
qu'ilendevoit faire, puisil s'aviſa dele couper;
cequ'il fit enmorceaux fi menus, qu'ils eftoient
imperceptibles. Comme il falut beaucoupde
temps pour toutes ces choſes , il eſt aiſe de
s'imaginer que Beliſe s'éveilla bien-toſt apres.
Elledemanda auffi-toſt ſon Collier. Cleonte ſe
defendir de l'avoir pris. Elle crût qu'il avoit
deſſeindele luy faire chercher , & tourna d'abordla
choſe fort galamment ; mais elle fut
bien ſurpriſe, lors qu'elle vit qu'il ſe defendoit
avectout le ſérieuxd'un Homme quiveut faire
croirequecequ'ilditeſt veritable. Sivous voulez,
luydit- il , me fairedonner un autreHabit,
je le mettray en preſence de ceux que vous ordonnerez
, & je laiſſerayle mien, je ne dépoüilleray
tout nud, &je changeray meſme de
linge. Beliſe ſe trouva dans un embaras inconcevable
: Elle estoit aſſurée qu'elle avoit ſon
Col-
1
GALANT.
P
Vous ne
Collier avant que de s'endormir, & Cleonte
eſtoit le ſeulqui fut entrédans ſa Chambre , &
cependant fon Collier ne ſe trouvoit point,
quoyqu'elle eut fait une recherche auſſi exacte
queſa peineeftoitgrande. Cleonte la preſſade
foüillerdans ſespoches :Ellecrût quepuis qu'il
l'enpreffoit tant, qu'elle l'y trouveroit ,& qu'd
n'avoit vouluque l'embaraſſer ; ce qui futcauſequ'elle
ſe réfolut de le ſatisfaire : maisjuſtementdans
letemps qu'elley mettoit la main,
Clidamant entra dans la Chambre , & crût
qu'elle l'embraſſoit. Ce Clidamant avoit le
privilege qu'ont tous les Amans , que l'on
nomme lesTenans ; il entroit de plein pied,
fans fairedirequ'il eſtoit à la porte.
vousétonnerez pas apres cela , Madame, d'aprendre
qu'il fit tout ce que lesJaloux emportez
ont coûtume de faire quand ils croyent
qu'on leurmanque defoy : Il ne pûr retenir
ſestranſports. Cleonteen fut ravy, aulieu d'en
paroiſtre afflige : il crût que ce bruit feroit cef
ferde parler du Collier ; & comme il avoit de
la bravoure ( car pour du coeur on ne peut
dire qu'il en eut apresles trente-deux pilulles
qu'il avoit avalées ) il dit à Clidamant qu'il
l'alloit attendre dehorspour vuider leur diferend.
Ce Jaloux ſepreparoit à le ſuivre, lors
que Beliſe les arreſta tous deux , & raconta
AS
l'avan-
1
10 LE MERCURE
l'avanture qui venoit d'arriver. Clidamant la
trouva fi extraordinaire , qu'il n'ypûtd'abord
adjoûter foy , &lajalouſie fut cauſe qu'ilferéſolutde
mettretout enuſage pour découvrir ſi
Beliſe luy avoit dit vray. Il rêvoit aux moyens
devenir àbout deſon deſſcin , lors que deux
ou trois Amis de cette Belle affligée , & qui
l'eſtoient auſſi de Clidamant,entrerentdansla
Chambre. Ilsn'y furent pas long-temps ſans
apprendre ce qui venoit d'arriver : Leurétonnement
futgrand , mais il le fut encore plus
lorsqu'ils virent que rien ne pouvoit faire dire
àCleonte ce qu'eſtoitdevenule Collier. Les
prieres&les menaces furent employées , mais
ce fut toûjours inutilement ,&l'apreſdînée ſe
paſſa ſansqu'on pûtrien découvrir. Le dépit
que Beliſeavoitdela pertede ſon Collier augmenta
àmesure qu'elle perditl'eſperance dele
revoir ; ce qui fut cauſe qu'elle aſſura queCleontel'avoit
volé,& que c'eſtoit luy qui l'avoit
mis où il eſtoit ; qu'il falloit ou qu'il l'eut caché,
ou qu'ill'eutjetté à quel-qu'un parla feneſtre.
La maniere dontBeliſe parla,fit croire à ces
Meſſieurs qu'il eſtoit vray ; cequi les obligea
quand la nuit futtout àfait venue, d'envoyer
querir unSac. Ils ne l'eurent pasplutoſt, qu'ils
prirentCleonte à quatre, &le mirent parfor.
ce dedans:& l'ayantbienlié,ilsle porterentfur
la
GALANT. Ir
la feneſtre. Cette feneſtreeſtoitau ſecond éta
ge,& donnoit dans une Court remplie depierredetaille,
parce que l'onybâtifſoit.Désqu'il
fut fur cette feneftre,ils le menacerentdelejetterembas
, s'iln'avoiüoit ce qu'il avoit faitdu
Collier. Ils luy firenttantdepeur, qu'ildemeurad'accord
qu'ill'avoit. Il promit dele rendre,
mais ildemandadutemps : on luy en donna,
mais ce ne fut qu'à condition qu'il dirolt ce
qu'il enavoit fait. Il s'en defendit quelque
temps ; mais ſe voyant preſſédetrop pres , il
avoua la verité. On le mit au meſme inſtant
horsduSac;onledef-habilla malgré luy,&on
le coucha dansunLit magnifique. Unde ces
Meſſieursſe donna apresla peine d'aller querir
une Medecine ; il eut ſoin qu'elle futtres-forte,
&l'opération qu'elle fitle vabienfaire connoiſtre,
Cleonte reſiſta longtemps avantquede la
prendre ; mais à la fin ils'y réſolut, de peurde
ſcandale; car on le menaçadele mener enprifon
, s'il ne la prenoit , &de publier par tout
qu'il eſtoit un Voleur. Ses tranchées furent
grandes , & il ſouffrit beaucoup , mais enfin
il rendit à pluſieurs fois trente- une perles
; Il en reſtoit une , il offrit de la payer
plus qu'elle ne valoit ; mais Clidamant voulut
qu'il prit encor une Medecine : Elle le
fit beaucoup ſouffrir avant que de luy faire
rendre
A 6
12 LE MERCURE
rendre la trente-deuxieme perle ; mais enfin
elle vint , & l'on donna congé à cepauvre infortuné.
Ils'en retourna purge pour ſa vie, &
plus abatu qu'il n'auroit eſté apres une maladiede
fixmois. Voila , Madame, uneAvanture
arrivée depuis quelques jours , & qui n'eſt encor
connuëque de tres- peude perſonnes : Elle
aquelque choſe de ſi nouveau , que je necroy
pas que vous ayezjamais rien lû de ſemblable.
Paſſons à des nouvelles qui ſont plus publi
ques.
Quoyque mon deſſein ne ſoit pas de vous
entretenir toûjours des Honneurs funebres
que l'on rendra à ceux qui feront d'une naifſance
affez illuftre pour obliger la Gazette
à nous en parler , &queje ne veüille pas vous.
fatiguer parla lecture des nouvelles publiques
qui n'aurontriend'extraordinaire, je nelaiſſeray
pasde vous faireremarquer cequ'ily aura.
denouveau dans celles qu'il ſemblera que je
devrois paſſer ſous filence , àcauſedupeu de
plaiſir quela lecture en donne. Je croy que la
nouvelle du Service fait à Roüen pour feuë
Madame de Montauſier eſt de ce nombre,
&que pouvantaiſément eſtre devinée, (parce
que c'eſt la coûtume de rendre des devoirs
funebres auxMorts) jen'en devrois point parler.
Cependant le merite extraordinaire de
cette
GALANT.
13
cette Illuftre Defunte , &l'eftime particuliere
que Monfieur Pelot Premier Preſident du
Parlement de Rosien en faiſoit, ont eſtécauſe
que ces triſtes honneurs ont eſté accompagnez
de circonſtances dignes d'eſtre remarquées
;& que contre l'uſage de cette Illuſtre
&Celebre Compagnie , d'aller enCorps àde
pareilles Cerémonies , elle àbien voulu faire
quelque choſe d'extraordinaire pour honorer
lamemoire d'une Perſonne auſſi recommandable
par ſon merite que feuë Madame de
Montaufier.
Je ne ſçay ſi je vous doismander queMr.
l'Abbé de Noailles fit dernierement paroiſtre
ſonEſprit en Sorbonne ,&qu'il étonnatousles
vieuxDocteurs. Vous direz ſans doute en liſantcettenouvelle,
que ſi je vousparle de tous
ceux qui ſoûtiendront des Theſes , je groffiray
mes Lettres de nouvelles peu curieuſes :
mais quandvous ſçaurez qu'il fitdans ſonpremier
Acte ſur les matieres de Theologie , ce
que les autres ne font que dans les derniers,
vous trouverez que cette circonſtance rend
cettenouvelledigne de vous eftre mandée , &
elle vous fera concevoir une idée de cet Illuſtre
Abbé , qui vous le feradiſtinguer des autres
, quand vous en entendrez parler : Et
commemon deſſein eſt, en vous mandant des
A 7 nouvel14
LE MERCURE
nouvelles , de vous faire connoiſtre le merite
des plus conſiderables Perſonnes de France,je
ne laiſſeray échaper aucune occaſion de vous
enparler;& fi les nouvelles que je vousmanderayquelquefois
, n'ontrien d'aſſez particulier
pour vous apprendre quelque choſe , les
Eloges queje feray de ceux dontje vous entre
tiendray , ferviront du moins à vous les faire
connoiftre . Ainfiles nouvellesles moins curieuſes
vous apprendront ce qu'il eſtbon deſçavoir
, lors que l'on eſt autant du Monde que
vous,&que l'onyfait une auſſibelle figure,
Le Roy continuant de faire tous les jours
quelque choſe de confiderable à la gloire de
laFrance, on fit icy cesjours paſſez l'ouverture
d'une Académie d'Architecture établie par Sa
Majesté,&le Sieur Blondel Profeſſeur Royalen
Mathématiques, quidoity faire la neſine fontion
, fit paroiſtre ſon eſprit parun Diſcours
qu'il fit à la loiiangedu Roy.Jeneſçaypas,Madame,
ſi cet Illuſtre vous eftconnu,mais ilpaffe
dans l'eſprit de pluſieurs pour un tres-habile
Homme : Ila fait divers Voyages ; ila vûtoutes
les Indes, ila eubeaucoupdediferents emplois
dont il s'eſt toûjours glorieuſement acquité
, il a commandé des Vaiſſeaux, & c'eſt à
luy à qui Paris eſt redevable du deſſeindu
Coursauquel on travaille inceſſament,&qui
doit
GALANT.
15
! doit embellir la Ville depuisla Porte de Richelieujuſquesàla
Portede Saint Antoine,Voila,
Madame , toutes les nouvelles que vous aurez
de moy certe Semaine ; j'eſpere vous enmander
deplusdivertiſſantes dans huit jours , &
vous entretenir d'une Piece de Theatre dont
les Amisdel'Autheur font grand bruit , quoy
qu'elle n'aitpas encor eſté repreſentée ; maisje
ne doute point qu'ils ne la vantent avecjuftice,&
quele fuccés neréponde àl'opinion
qu'ilsenont.
AParis, cepremier lanvier
Puis
16 LE MERCURE
Puis
Uis que je dois commencer lesNouvelles
que je me ſuis engagé de vous écrire chaque
Semaine par quelque Avanture extraordinaire,
en voicyune veritable,&qui aura ſans
doute dequoyvous divertir.
UnJeuneSouverain , galant& amoureux,
ſetrouvantunjour dans une Promenade, ſans.
avoir avee luy l'ordinaire Confident de ſes.
galanteries, apresavoir rêvé quelque temps, le
demanda avecempreſſement ; ce qui engagea
tous les Courtiſans de ce Prince àcourir de
tous coſtez pour chercher Cleodate, (c'eſtainſique
ſe nommoit ce Favory , ouplutoſt c'eſt
ſous cenom que je parleray deluydanscerteHiſtoire
, puis que vous m'avez fait ſçavoir:
que vous vouliez queje ne vous écriviſſe que
ſousde fauxnomstoutes les Avantures galantes
dontj'aurois àvous faire part.)Philemon,
jeune Cavalier , & plus ardent que les autres
àfaire ſa cour, futleplus heureux,&il ſembloit
auſſi que c'eſtoit plus particulierement à luy
que ſonMaiſtres'eſtoit adreſsé. Il vola chez.
Cleodate , dontla Maiſon avoit une porte de
derriere vis-à-visle PalaisduPrince,qu'il trouva
ouverte : Ilauroit eſté obligé de faire un
grand
GALANT.
17
grand tour , s'il avoit voulu paſſer par la porte
ordinaire ; il y eut inutilement demandé
Cleodate , on luyauroitdit qu'iln'y eſtoitpas:
Ce Cavalier qui n'eſtoit guere moins galant
que ſon Maiſtre , dont il eſtoit le Confident,
eſtoit forty ſeul , &eſtoit auſſitoſt rentré chez
luypar cette porte fecrete , ſans qu'aucun de
ſesGenss'en fut apperçû. Cefur doncpar cet
endroit que Philemon entra fans rencontrer
- perſonne : Umonta par un petit eſcalierdérobé
qui estoit dansunlieu ſombre; il le connoiſſoit
fort bien ,&cen'estoit pas la premierefois
qu'il en eut appris les détours. Il fut
d'abordàla portede laChambre,où il croyoit
queCleodatedûteſtre,il n'y trouva perſonnes
ce qui l'obligea de heurter à celle d'un petit
Cabinetqui en eſtoit tout proche.Apres avoir
heurté long-temps ſans qu'on luy eut répondu,
ils'aviſa de regarderpar laferrure: Ilapperçût
auſſi toſtCleodate avec uneDame qu'ilne
pût reconnoiſtre ,parce qu'il ne pût voir ſon
vilage ; il remarqua ſeulementque les Bas de
ſoye eſtoientverds , & que ſes jarretieres eftoient
fort riches : Il devina aisémentpar les fignesqu'ilsfe
faiſoientde ne point parler&de
ne point marcher , qu'ils ne vouloient pas
qu'on ſçeutqu'ils eſtoient dans ce Cabinet,&
qu'ils eſtoient réſolus de n'ouvrir la porte à
qui
18 LE MERCURE
31
quique ce fut. Philemon s'en retourna,dansle
deſſein de dire au Prince qu'il n'avoit pas
trouvé Cleodate. Ille dit en effet, mais ce fut
d'une maniere qui fit ſoupçonner qu'il y avoit
du myſtere ; ilne pûts'empeſcherde foûrire en
prononçant fon nom.Le Princeen voulut ſçavoir
la cauſe; illa demanda,& meſme avecempreſſement.
Ilen fut bientoſt inſtruit ; onne
peutrienrefuſer aux Souverains, & Philemon
luy raconta tout ce qu'il avoit vû. Cette avanture
qui devoit divertir le Prince, Iny cauſa un
chagrin qui fit repentir cent fois Philemon de
la foibleſſe qu'il avoit cuë de luy découvrir
unechoſe qui luy cauſoitde la douleur ,&qui
pouvoit eſtre préjudiciable à Cleodate. Ce
Prince eſtoit amoureux d'unejeune Beauté de
ſa Cour , & il ſoupçonnoit ce Favory d'avoir
pour elleles meſmes ſentimens. Ildemanda à
Philemon s'il reconnoiſtroit bien la Dame
qu'ilavoitveuë par les jambes. Philemon fut
ſi prompt à répondre que oüy , qu'il n'eut pas
letempsde fonger qu'il s'expoſoit àdonnerun
déplaiſir à ſon Maiſtre qui pouroit perdre ſon
Amy. LePrince repartit auſſitoſt, que ſi cette
Dame eſtoit de la Cour , il la luy feroit voir
avant qu'il fut peu ; &preſquedans le meſine
moment il engagea la Princeſſe ſa Femme à
mander toutes les Dames , &fi toſt qu'elles
furent
GALANT. 19
furent arrivées chez elle , il leur propoſa de
monter à Cheval pour une partie de Chaffe.
Les uns diſent qu'il leur donna le temps de
prendredes Jupes courtes ; les autresloûtiennentlecontraire.
Il pouvoit ſouhaiter qu'elles
eneuffent , afinde voir plus facilement leurs
Bas ; mais auffiil devoit craindre qu'en leur
donnant le temps d'en changer,elles nechangeaſſent
de Bas auffi: Sill'apprehenda, il fut
guery de ſa peur , comme vous l'apprendrez
par laſuitede cette avanture. Ce Prince qui
eſtoit naturellement galant , le parut en cette
occafion beaucoup plus qu'il n'avoit accou
tumé; il parla àtoutes lesDames,&voulutles
aider toutes luy- meſme à monter à Cheval.
Vousjugez bien àqueldeſſein,&que par cette
adroitegalanterie il ne cherchoit qu'à découvrir
laDame auxBas verds. Il avoitdéja mis pluſieurs
Belles à Cheval, ſans avoir trouvé ce qu'il
apprehendoitderencontrer , lors qu'il vit les
plus bellesJambes du monde avec des Bas de
Loyeverds. Vous allez eſtre auſſi ſurpriſe que
luy , Madame , quand vous apprendrez que
c'eſtoit à ſa Maîtreſſe qu'il les trouva ; mais
il n'eſt pas encor temps devous étonner , &
ce qui fuit vous paroiſtra encor plus ſurpre-
Ce Prince au deſeſpoir , plein d'amour&
dejalouſie , fitungrandcry en apperce
nant.
10 LE MERCURE
percevant cesBas,& demeura immobile. Philemon
qui n'eſtoit pasloin de luy , s'apperçut
du ſujetdeſon chagrin , & luy dit à l'oreille
que les Bas verds qu'il avoit vûs eſtorent d'un
verd plus enfoncé , & que les jarretieres eftoient
d'une autre couleur. Tu me veux abufer,
luy repartit le Prince , pour ſoulager ma
douleur ; mais ſi je ne trouve point d'autres
Bas verds , je n'adjoûteray pas foy à tes difcours.
En achevant ces paroles , il affecta de
faire paroiſtre ſur ſon viſage & dans ſesdif
coursla gayeté qu'il n'avoit pasdans le coeur ,
&d'un air plein d'enjoüement &de galanterie
, ilaidaamonter àChevalau reſtedesDa.
mes. Il eſtoitaupresde la derniere , fans avoir
vû d'autres Bas vers que ceux de ſaMaîtreſſe ;
&comme la crainte de n'en pas trouver davantage
le ſaiſit , elle l'empefcha de leverles
yeux fur elle,de maniere qu'il regardad'abord
aſesjambes fansiçavoit quielleestoit : Il fut
bien ſurprisde trouver des Bas pareils à ceux
dont Philemonluy avoit parlé, &desjarretieres
toutes ſemblables à celles qu'il luy avoit
dépeintes.. Philemon qui ne fongeoit qu'à tirer
le Prince delapeine où il eſtoit, & àluy faire
connoiſtrequ'il n'avoit paseu deffeinde le
tromper , avoit toûjours eu la veuë baiffee ,
pour chercher desyeux ce qu'il ſouhaitoit de
trou
GALANT. શું
trouver ; de forte quele Prince& luy ſe direne
enmeſmetempsqu'ils avoienttrouvé cequ'ils
cherchoient. Sileurjoye fut grande, leur furpriſe
ne le fut pas moins , lors qu'en levant
tous deux la teſte, preſquedans le meſmeinſtantils
apperçûrent .... Je croy que vous
eſtesbienimpatiente de le ſçavoir , & que voſtre
curiofité ſouffroit beaucoup , ſije la faiſoisdavantagelanguir.
C'eſtoit la Femme de
Philemon, dontla veuële rendit encorplus fot
qu'il nel'eſtoit en effet. Le Prince parut auſſi
interditqueluy , mais il nelaiſſa pas d'en rire
dansle fonds detoname. L'Histoire n'en dit
pas davantage; &comme je vous ay promis
denevous direquedes veritez, je n'yadjoûteray
rien , quoy qu'il me fut aitéd'inventer
beaucoupde choſes ſur une ſibellematiere.
Monfieur le Ducde la Feüillade,de l'Illuſtre
Maiſond'Aubuſſon,ſi confiderablepar tantde
Héros qui fontſortis deſa Famille,&par ce fameux
Grand.Maistre de Rhodes de melme
nom,ſiredoutable par luy-meſme,&ficonnu
dans l'Empire Ottoman , & qui apres mille
belles actions faites pourle ſervice& la gloire
de ſon Maiſtre , aeu le bonheur de voir les In
fidelles chaffez de la Hongrie , apres avoir eſté
défaits parles brayesTroupes Françoiſes qu'il
commandoit , & quiſuivant les ordres qu'il
kur
22 LE MERCURE
P
leurdonnoit , & imitant ſa valeur , défirent
preſque toute une Armée innombrable compoſée
des meilleures Troupes des Muſulmans ,
&dont le nom eſt aujourd'huy ſi fameux par
tout l'Empire du Turc. Ce meſme Monfieur
de la Feüillade a eſté pourveu par leRoy de la
Charge deColonelde ſon Regiment desGardes
François.Sa Majefte fit l'honneuràceDuc
de le recevoir Elle-meſme en cette Charge,qui
eft d'autantplus éclatante,que celuy quien eſt
pourveu reçoit de ce Corps des honneurs
qu'on merendqu'auxEnfansdeFrance,Le ſerment
de ceDuc fut reçûpar Monfieur le Mareſchal
Duc du Pieffis , qu'il avoit choiſi entre
tous les Mareſchaux de France, quifontCommiſſaires
nez des Troupes. Ce Mareſchal eſt
fameux par ſes grands emplois , par pluſieurs
Batailles&Villes afſiegées,parle Siege de Rofe,
où les débordemens d'eaux & toutes les incommoditez
d'une faiſon fâcheuſe ſembloient
eſtre conjurées pour en empetcher le fuccés,
Quoy qu'il attaquaſt cetteVille avec des forcesbeaucoupmoindres
quecelles qui la defendoient,
ſa valeur en tenditleRoymaſtre, & Sa
Majeſté l'en récompenſa du Baſton de Mareſchal
de France. CegrandCapitaine eſt encor
fameux par le gain glorieux de la Bataille de
Rethel , qu'il gagna avectant d'avantage , &
qui
GALANT.
23
1
S
-
qui décida de la fortune du Royaumedansun
temps où la Guerre civile y cauſoit tant de
5, confufion . Ce fut certe Bataille qui chaſſa les
Ennemis dela France,& donnala Frontieredu
Royaumepour barriere aux entrepriſes desRe.
voltez.
On repreſenta ces jours paffez ſur le Theatre
de l'Hoſtel de Bourgogne une TragédieintituléeBajazet,&
qui paſſe pour unOuvrage admirable.
Je croyque vous n'en douterez pas, quad
vous ſçaurez que cetOuvrageet deMoſieurracine,
puis qu'il ne part rien qued'achevé de la
plumede cet Illuſtre Autheur, Le ſujet de cette
Tragédieeſt Turc, à ce que rapporte l'Autheur
dans ſa Préface.Voicy en deux mots ce quej'ay
appris de cette Hiſtoire dans les Hiſtoriens du
Païs , par où vous jugerez du génie admirable
duPoëte , qui ſansen prendre preſque rien, à
ſceufaire uneTragédieſi achevée.
Amuratavoit trois Freres , quand il partit
pour le Siege de Babylone : Ilen fit étrangler
deux,dont aucun nes'appelloit Bajazer ; & l'on
ſauva le troiſièmedeſa fureur , parce qu'il n'avoit
point d'Enfans pour fucceder à l'Ema
pire. Ce Grand Seigneur mena dans ton
Voyage la Sultane favorite. Le GrandVafir
qui ſe nommoit Mahemet Pacha , y estoit
aufli,
24
LE MERCURE 1
"
auſſi comme nous voyons dans une Relation
faite par un Turc du Serrail , & traduite en
François parMonfieur du Loir , qui eſtoit alors
àConftantinople,& ce fut ceGrand Viſir qui
commença l'attaque de cette fameuſe Ville
vers le Levant,avec le Gouverneur de la GréceAly
Pacha, Fils d'Arlan , & l'Aga des Janiſfaires
avec ſon Regiment. A fon retour il entra
triomphant dansConſtantinople, comme
avoit fait peu de jours auparavant le Grand
Seigneur fon Maiſtre . Cependant Autheur
de Bajazet le fait demeurer ingénieulement
dans Conſtantinople ſous lenom d'Acomat,
pour favorifer les deſſeins de Roxane qui le
trouvedansleSerrail de Bilance , quoy qu'elle
futdans le Camp de Sa Hauteſſe; & tout cela
pour élever à l'Empire Bajazet , dont le nom
eſttres bien inventé: Le troiſième Frere du
Sultan Amurat qui reſtoit , & qui luy échapa,
parles ſoinsdeleur commune Mere , le nommoit
Ibrahim , dont cecruelEmpereur eut la
barbarie de ſe vouloir défaire,dans l'extremite
de lamaladie qui le fit mourir , àdeſlein (diton)
de faire ſon Succeſſeur le jeuneMuſtapha
CapoudanPacha , ſon Favory , à qui il avoit
donné enmariage une Fille unique qu'il avoit
euë de la Sultane qu'il aimoit le plus . Je ne
puis eftre pour ceux qui diſent que cette Piece
n'a
GALANT.
25
t
n'ariend'affez Turc ; ily a des Turcs qui ſont
galans , & puis elle plaiſt ; iln'importe com .
ment ; & il ne couſtepas plus quand on a à
feindre , d'inventer des caracteres d'honeſtes
Gens & de Femmestendres& galantes , que
ceux de barbares qui ne conviennent pas au
gouftdes Dames de ce Siecle , àqui ſur toutes
- choſes il eſt important de plaire. Lagalanterie
& l'honneſteté des Turcs n'eſt pas une choſe
fans exemple , & nous en avons une Hiſtoire
-tres- agreable dans une Lettre de Monfieur du
-Loir écrite à Monfieur Charpentier en 1641.
que vous ferez peut-eſtrebien aiſe que je vous
rapporte icy. Il ditenparlant d'un de ſes Amis
qui estoit depuis peuarrivé à Conſtantinople.
Ilne fut pas fi-toſt arrivé icy,que trois jours
apres une Dame luy voulut faire_connoiſtre
l'inclination qu'elle avoit euë pour luy : Elle
fit jetter par une de ſes Compagnes ſur ſa fe-
⚫neſtre, des Citrons piquez de cloux de girofle,
qui font icy les premiers poulets & les premi-
Eers meſſages d'Amour ; & luy goûtant com-
- bien le plaiſir eft grand d'eſtre aimé , répondit
avec pareille ardeur à lapaffion de ſon Amante
: C'eſtune jeune Turque de fort bonne
condition,nomméeZennakhoub,avec laquelle
il entretientun commerce amoureux dont
T'hiſtoire eſt tres-particuliere ; & certes ſi les
Tome I. B avan .
26
LE MERCURE
avantures font trouvées d'autant plus belles
qu'elles ont eſtédangereuſes , peu le diſputerontà
celles de cette intrigue mais quelque
réſolution quej'aye faite de ne vous enpoint
parler , je nepuis m'empeſcherde vous raconter
ce qui luyarriva dernierement , parce que
Pavanture eſt fort ſurprenante , &de la nature
de celles qu'on ne trouve pas deſagreables à
lire. Ce teméraire s'eſtoit ſouvent déguife en
Fille , pour voir celle qu'il aimoit dans lesafſemblées
de Nopcesoù il eſtoit introduit par
une Juïve,Confidente de ſes amours,quilefaifoit
paſſer pourune Eſclave qu'elle diſoitavoir
achetée depuis peu.Sa jeuneſſe,la connoiſſancequ'il
avoit desLanguesdu Païs , & l'amour
dont ilbrûloit , luyfourniffoient unaffez favorable
paffeport : mais il n'y apas longtemps
que parune audace &une imprudence étrange,
eftant allé en habit d'Homme chez ſaMaîtreffe,
il lapenſaperdre,& périr . Zennakhoub
eſtantdepuis longtemps recherchée en mariage,
l'avoit toûjours déguiléà ce nouvel Amant,
&ne ſe réſolut deluy dire que quand apres
avoir fait tout ſon poſſible pour l'empefcher,
elle vit que laconcluſion en estoit inévitable.
Pour lors elle l'envoya querir un jour de bon
matin , & luy manda de venir auſſitoſt avecla
Juïvependant que les Turcs fontl'Oraiſon du
point
GALANT. 27
#point du jour , parce qu'elle craignoit de n'avoir
plus les occaſionsde pouvoir luyparler.
Luy n'ayant pas eu le loiſir de déguiſer ſon
Sexe , cut à peine celuy de cacher ſes habits
d'une Veſte , &de couvrir ſon menton d'une
fauffe barbe ; & ainſi eſtant entré chez Zennakhoub
, il futbien ſurpris de la trouver d'abord
dans un ſerieux extraordinaire ; mais ille
fut bien davantage, quand aprespluſieurs foupirs
entre - coupez de ſanglots, elle luy declara
fon mariage , & luy dit qu'elle ne l'avoit envoyé
querir quepour luydonner congé , &le
prendre de luy. D'abord ildemeura interdit.
- ſans pouvoir dire une ſeule parole; la triſte ſle
luy ſaiſit le coeur , &durant ſon filence iltémoigna
parſes yeux à Zennakhoub l'extréme
douleurdont ileſtoittouché, Enfin tous deux
s'eſtans quelque temps entretenus avec leurs
regards ſeulement,Zennakhoub parungrand
ſoupir luy donna à entendre qu'il eſtoit temps
de ſe ſéparer. Jene vous diray point ce qu'ils
pûrent le dire en cette occafion; car outre que
ceſeroit eſtretrop long, je veux vous épargner
une douleur pareille à celle que je reflentis
quand il m'en fit le recit ; & vous poudvez
vous l'imaginer , mais vous ne sçauriez
chjuger ce qui leur arriva . Il tenoit la main
do de Zennakhoub , & il m'a juré qu'il croyoit
f
Ent
B 2
que
28
LE MERCURE
que l'ardeurde les baiſers l'euſſent pûbråler, les larmes qu'il répandoit en même temps deſſus n'en euſſent moderé la flame. C'eſt tout
dire , qu'enfin la violence de l'amour le tranfporta
au dela des bornes du reſpect que cet- tevertueuſe Fille luy avoit preſcrit, &danslefquelles
il s'eſtoit toûjours retenu. Ilvoulut luy
baiſer la bouche ; mais elle qui ſentoit ſon ame
tomber dans l'abandonnement
de ſa paſſion,
&queſa raiſon eſtoit à bout , craignantquela
reſiſtance ne fut àla fintrop foible pour la pudeur,
parun mouvement bien étrange, tiraun
poignardqu'elleavoit à ſa ceinture , & leluy
preſenta,lepriantparles plus preffantes confidérations
qu'elle pût luyalléguer,de luy ofter
plutoſt la vie,qued'offenſerſonhonneur.D'abord
tous les ſensde noſtre Amy ſe gelerent; mais s'eſtans échaufez peu à peu dans cette
conteſtation amoureuſe , comme il vouloit la
deſarmer, il luy fit baiſſer la main, & elle ſe frapa
àla cuiffe, en forteque la veuëde ſon ſang,& lesautres mouvemens dontſonameeſtoit déja
agitée,la firentévanoüir. L'effroyable cry qu'il
fit lavoyant en cet état , avertit les Femmes
delaMaiſon,quiaccoururent auſſi-toſt , & à
quion nepouvoitrefuſer laporte de laChambre
: mais avant qu'elles fuſſent arrivées , la Nourricede Zennakhqub avoitdéja enfermé
dans
GALANT. 29
dans une Alcove celuy qui eſtoit cauſe de tout
ce bruit- là ; & comme le coup n'avoit fait
qu'éfleurer lapeau,elles latrouverent qui portoit
Zennakhoub dans un Balcon pour eftre
à l'air, faiſant paffer cet accident pour une foibleſſe.
Cependant oneſtoitallé querir laMere,
quivint engrandehaſte, &trouvaſa Fille qui
commençoit à reprendre ſes eſprits par le
moyende l'eau fraiſche qu'on luy avoit jettée
fur le vilage ; mais ellepenſa retomberdans fon
évanoüiffenent, lors qu'elle ſe vit entre les bras
de ſa Mere , dans l'incertitude de ce que pouvoiteſtre
devenuſon Amant .Bien luy en prit
d'eſtre foible, ear autrementelle auroit donné
desmarquestropapparentes de ſon inquiétude:
maisavant qu'elle furbien revenue à foy,
elle eut des marques que ſa Mere eſtoit plus
touchée de tendreſſe quede colere , & elle jugea
bien par là&par les termes dont elleplaignoit
ſonmal, qu'elle en ignoroit & l'autheur
&la caufe : Elle n'eſtoitpourtant pas hors de
peine pour ſon Amant,quideſon coſté nepaffoit
pas mieux le temps,&n'entendoit perſonne
approcherdulieu oùil eſtoit, qu'il ne penfaſt
qu'on vint à luy;&ilcrûtmeſme eſtretout-
-à- fait découvert , quand laJuïve feignant de
chercher quelques hardes, fut luyjetterdes habits
de Fille pour ſe déguiſer. J'eſtime mainte-
B 3
S
nant
30 LE MERCURE
۱
nant que dans la crainte que vous avez pour
luy, ceſeroit affez de vous dire qu'à la faveur de
ce déguiſement il fortit dela Maiſon ; mais ce
n'eſtoit pas allez pour ſon amour , il voulut
hazarder plus pour voir Zennakhoub avant
que de la quitter ; & ce qui me fait encor
trembler quand j'y ſonge, eſt la hardieſſe qu'il
euſt d'entrer où elleeſtoit,&d'aller dire quel.
quechoſe à l'oreille de laJuïve, comme s'il eut
eſtéuneEſclavequi venoitla querir. Sila Mere
deZennakhoub n'euſt eſté occupée d'ailleurs,
&prévenuë de douleur,&qu'elle euſt prisgarde
quand il entra àla ſurpriſe étonnantedela
Juïve qui pâlit,& àl'alteration du viſage de ſa
Fille quitout d'un coup s'enflama , il luy fut
peut-eſtrevenudansl'eſprit toute autre choſe
quela craintedontelle fut frapée,que ce changement
ſoudainne fut unſymptômedumalde
Zennakhoub : mais ellen'en pûtrien ſoupçonner;&
la Malade ayant appelléla Juïve.comme
ſi elle cuſt voulu quelque ſervice d'elle , &
qu'elle luy aidaſt à relever ſateſte ſur un quareau,
elle luy commanda tout-bas d'emmener
au plutoſt ce teméraire,afindedonner le calme
àfoname , que l'amour&la crainte agitoient
cruellement. Ils fortirent en mémetemps ; &
cette bleſſure de Zennakhoub ayant eſté plus
favorable que funefte, n'a ſervy quedeprétexte
au
GALANT. 31
au retardement de ſon mariage. Mais retournons
à l'Autheur de Bajazet , dont l'ouvrage
m'adonnélieu de vous raconter certe avantutre.
Jen'ay rien àvous diredefon mérite ;il eſt ſi
grand , qu'on ne peut trouver deplace fur le
Parnaſſe aujourd'huy digne de luy eſtre offer.
te ; & ſes Amis le placent entre Sophocle &
- Euripide, aux Pieces duquel il ſemblequeDiogene
Laërce veüille nous faire entendre que
= Socrate avoit la meilleure partdes plus beaux
endroits. Les Rivaux de cet Euripide ou Socrate
François,voudroient bien je croy le voir déja
où ſont ces grands Perſonnages Grecs , quand
ineſme ſamemoire devroit eſtre auſſiglo
rieuſe que celle qu'ils ont meritée..
20
AParis, ce Janvier.
:
1
一) 。(
S
B Je
LE MERE
TE
neſcay, Madame, ſimes Lettres auront eu
lebonheur de vous plaire ; maisje vous affure
quejem'informe avec ſoin des nouvelles
lesplus curieuſes, &des avantures les plus furprenantes
; & je croy que celle dont je vais
vous entretenir , ne vous paroiſtra pas moins
extraordinaire que les precédentes; elle eſt arrivée
depuis peu dans une des Provinces de ce
Royaume , où elle fait encor beaucoup de
bruit.
CelianteHomine de qualité,bien fait, fpirituel,
pleinde courage, & qui avoit donné des
marques de fon eſprit& de ſa valeur dans un
temps où les autres commencent àpeine d'entrer
dans leMonde,devint éperdûment amoureux
de la jeune Lydiane. Vous croyez peuteſtrequeje
vais vous la dépeindre comme une
Heroine deRoman , &que jevais vous dire
qu'elleeſtoit laplus belle Perſonne duMonde:
mais comme je raconteune Hiſtoire veritable,
je laiſſeray le ſoin de faire ces belles peintures
aux Inventeurs ingénieux de ces beaux Romans,
dontlesplus beauxEſprits de Franceont
ſouventdivertytoute la Terre. Tout ce queje
vouspuis dire à l'avantage de Lydiane , c'eſt
qu'elle
(
GALANT. 33
re
qu'elle estoit debelle taille,&qu'elle avoit infiniment
d'eſprit. Quoy qu'elle ne paſſaſt pas
pour belle , il falloitbien qu'elle euſt quelque
af agrément ; & fi ellen'en avoit pas pour tout le
monde, ilfalloit du moins qu'elle en euſt aux
yeux deſon Amant,s'il eſt vrayque les Prover-
$ bes n'ayent jamais menty. Lydiane eſtoit de
naiſſance , elle devoit avoir de grands biens en
mariage , & devoit eſtre ſeule heritiere dedeux
decesParens qui avoient la réputation d'eſtre
des plus riches de la Province. vous içavez,
Madame, qu'on ne s'y trompe guere: ceux
qui paſſent pour riches en Province , le font
ſouventen effet; leur bien paroiſt aux yeux de
tout le monde , & leurs terres ſont des effets
qu'onn'enlevepasen une nuit.Lesgrandsbiens
de Lydiane,& l'eſpoir des grands heritages qui
Jaregardoient,lry attirerent une fouleincroyabled'Amans
detoutes fortes dequalitez,entre
leſquels Celiante neparut pas des moins empreſſez,
Comme ellen'eſtoit pas belle,& qu'elleavoit
affez d'eſprit pour le connoiſtre , elle
réſolutdenedonner ſon coeurqu'à celuyqu'ellecroiroit
lemoins intereſſé. Ce n'eſtoit pas
une choſe facile àdémeſſer ; les Hommesſcaventbien
ſe contrefaire ; & quand il y va de
leur intereſt , on en trouve peu qui n'appren
nent bientoſt àdevenir hypocrites. Lydiane
BS apres

34
LE MERCURE
L
te.
apres les avoir tous examinez à loiſir , & les
avoir éprouvez par mille adreſſes ſpirituelles,
crûtque Celiante eſtoit le plus honneſteHomme;&
l'ayant jugé le plus parfait& lemoins
intereffe, elle crûr qu'elle luy devoitdonner fon
soeur. Il s'apperçeut du penchant qu'elle avoit
pour luy; ce qui l'engagea de la preffer encor
davantage. Il'obtintbientoft ce qu'ilſouhaitoit;
onne reſiſte pas longtemps apresune réfolution
pareille à celleque Lydiane avoit fai-
L'intelligence qui ſe forma entr'eux fut
bien-toſt ſçeuë de tous les Amans de cette
ſpirituelle Perſonne , &ſes Parens ne tarderent
guereà l'apprendre, Lechoix du coeur deLydiane
ne fut pas le leur ; ils n'avoient pas pris
tantdeprécautions qu'elle pour le faire ;&
celuy qui leur avoit paru le plus riche , leur
avoit paru auſſi leplus dignedela poſſeder. Je
ne vous décriray point icy les chagrins qu'eurent
ces Amans , ny ce que Lydiane ſoufcitdu
coftédel'Amour ,&de celuydeſes Parens ; on
yoit peu d'Hiſtoires amoureuſes où l'on ne
trouveles melmes choſes. Je me contenteray
donc de vous dire qu'apres biendes traverſes,
la prudente Lydiane ſcent ſibien ſe conduire,
&ménagea ſi bien l'eſprit de ſes Parens , que
quelque temps apres avoir obtenu qu'elle
n'épouſeroit point celuy qu'ils luy vouloient
donner,
GALANT. -
35
S
donner , ils conſentirent qu'elleépouſaſtCeliante,
Riennefut plus heureux que les premieres
années de leur mariage ; ils s'aimerent en
Amans ,&l'on ne vit jamais uneunion fiparfaite
: peut-eſtre qu'elle auroit duré plus longtemps,
ſi les yeux de lajeune Eliſe ne fuflent venus
troubler leur repos, Jamais Femme ne fut
ſi coquette , & ne init plusdechoſes en uſage
pour plaire : Elle plût àCeliantemalheureuſementpourluy,&
elle ſceut l'attacheravec tant
d'adreſſe&tantd'artifice,qu'ilperdit peu à peu
tout l'amour qu'il avoit pour la Femme. II
ceflad'abord d'eſtre ſi complaiſant pour elle;
• il fut en ſuitejuſques à l'indiférence, &de cette
indiference il paſſa au mépris. Les choſes
n'endemeurerent pasla;&commeles Coquertes
neſecontentent pas des coeurs , & qu'elles
ne s'étudient à les gagner que pour attirer autre
choſe, Celiante ſe trouva inſenſiblementengagéà
faire tous lesjoursdes préſensnouveaux
àElife;&cette fpirituelleCoquette en ſçavoit fi
bien faire naiſtre les occaſions , qu'il ſembloit
qu'elles s'offriffentd'elles meſmes.Vouspouvez
vous imaginer que Lydiane ne ſouffrit pas fort
patiemment la pertedu coeur de Celiante , & la
diffipation deleu bien : Ils eurent pluſieursdé..
- meſlez là-deſſus qui fient beaucoup d'éclat;
B6 mais
T
1
36
LE MERCURE
mais comme Lydiane aimoit paſſionnément
fon Mary , elleſeracommoda ſouventavecque
luy: mais enfinles choſesvinrent à unpoint,
qu'elle fut obligéedeſeplaindrehautement , &
les mauvais traitemens ſuivirent indiference,
les mépris,&la diffipationdesbiens. L'éclat
qu'Eliſeen fit, réjouit Celiante, loin de l'affliger;
illuydonnalieudequitter ſa Femme , &
d'allerdemeurer avecía Maîtreſſe. Lydiane qui
croyoit n'avoir plus tant d'amour pour fon
Mary, parcequ'ellen'avoitpas ſujet del'aimer,
ne ſentitd'abord ny toure ſadouleur , ny tout
ſon amour ; elle crût meſine qu'elle le haïffoit,
parce qu'elle faiſoit ſes efforts pour le hair.
Quelque temps apres elle euſt des retours de
tendreſſe qui luy firent ſoufrir tout ce que la
jalouſieadeplus cruel, &elle entra enfin dans
un deſeſpoir fi furieux , qu'il luy fit réſoudre ce
que vous allez apprendre. Ellefeignit d'eſtre
malade,&que ſonmal empiroit tous les jours ;
ellegagnaunMedecin pourdirela meſmechofe:
Elledemandaà voir fon Mary ,&dit qu'elle
ne vouloit pas mourir ſans ſe remettre bien
'avecluy. Onle fut autfitoſtquerir àla Campagne,
où il eſtoitaveeElife. Sonintéreſt le fit ve..
nir en diligence , car il avoit encor quelque
choſe deconſidérable à eſperer de ſa Femme,
pourveu qu'il fut bien avec elle avantqu'elle
mourut.
GALANT.
37
mourut. Il ne fut pas ſi-toſt arrivé,qu'il luy
demanda pardon ; ce qu'elle luy accorda du
moins en apparence,&ils parurentdelameilleure
intelligence du monde. Dés le ſecond
- jour ellele priade coucher dans ſa Chambre,
&de ne l'abandonnerpas. Ilendemeura d'accord
, &elle luy fit dreffer un Lit aupres du
- fien. Quelque temps apres elle dit qu'elle ſe
portoit mieux , &qu'il n'eſtoitpas beſoin que
d'autres Gensque ſon Mary couchaffent dans
fa Chambre. On crût qu'elle avoit quelque
choſe de particulier àluydire ; cequi fut cauſe
qu'onluy obeït , quoy qu'avec affez de peine,
car on appréhendoit qu'elle ne ſe trouvaſt
mal. Ellefit mille careſſes àſonMary ce ſoir là,
&quand ilfutendormy ; elle ſe leva&cacha
laclefdela Porte. Elle mitquelques fagots au
milieu de laChambre , avecdes tables &' des
heges , puis elle ymit le feu enpluſieurs endroits,&
auxpaillaſſes des deux Lits. Ileſtoit
déja grand lors que que Celiante ſe réveilla :
Ilvoulutd'abordcourir à la Porte, que la fumée&
le feu l'empeſcherent detrouver ; mais
celane luy auroitde rienſervy. Il faut périr,luy
dit Lydiane en l'arreſtant par le bras ; &puis
que tu n'as pas voulu vivre avecmoy , je te
veux montrer que jet'aime aſſez pour mourir
avectoy. Elle luydit encor quelque chose,& il
BZ luy
38
LE MERCURE
luy répondit: mais ceux qui vinrent pour les
ſecourir,n'en pûrent entendre davantage,& ne
pûrent empelcher que le feu ne les confommaſttous
deux. Elife a eutant deregret d'avoir
eſtécauſed'une fi cruelle avanture, qu'elles'eſt
jettéedansun Convent,où la penitence qu'elle
feradeſes fautes , ne rendra pas la vie à ces
pauvres malheureux que l'amour a fait périr
dans des flâmes bien plus ardentes queles fien..
nes.
On ne parle icyquededivertiſſemens ,&ja
mais les Balers & la Muſique ne furent ſi à la
mode. Les Comédiens du Marais ontrepreſentédepuispeuune
Piece quien eſt touteremplié
; elle eſt intitulée leMariage de Bachus
d'Ariane;lesChanſonsen ontparu fort agreables
, & les Airs en font fairs par ce fameux
Monfieur de Moliere, dont le mérite eſt ſi connu,&
qui a travaillé tantd'années aux Airs des
BalersduRoy: Elle eſt de l'Autheur des Amours
du Soleil,qui firenttant debruit l'annéederniere,&
qui cer Hyver ontencor occupéleTheatrependant
deuxmois. Jene vous diray rien
à l'avantage de ſes Pieces , il eſt trop de mes
Amis , & esloüangesque jeluy donnerois feroient
peut- eſtre ſuſpectes.
Apres avoir enduré toutes les fatigues
d'un long Voyage , & fuporté toutes les incommoGALANT.
39
commoditez que cauſent la Mer à ceux qui
ſont d'un tempérament à ne la pouvoir foufrir
fans degrandespeines, Monfieur Courtin eſt
enfin heureuſement arrivéen Suede.Quoy qu'il
ſoit encore affezjeune,il a la prudence desVieillards
les plus conſommez dans les Emplois,
&nous luy devons croire un tres grandmérite,
à en juger par le nombre de ceux qu'il a eus
pour le ſervice duRoy.
Monfieur le Duc d'Eſtrées , auſſi intelligent
dans les Affairesdu Cabiner,que dans cellesde
laGuerre , partit cesjours paſſez pour ſon AmbaffadeExtraordinaire
deRome : Ileſt Fils de
feu Monfieur le Mareſchald'Eſtrées , ſi fameux
parlaGuerredes Princesd'Italie, quele chagrin
qu'il avoit contre la Cour de Rome luy fit
trouver les moyens d'émouvoir , & partant
d'autres Ambaſſadesoù il aeuun ſuccés
favorable.
AParis, le 16.Ianvier.
Quoy
T
LE MERCURE
40
1
Q
Uoy qu'il n'y ait rien de plusordinaire
que lescomplimens iln'y a ſouvent rien
de plus ennuyeux&de plus inutile; c'eſt pourquoyje
vous prie , Madame , de trouver bon
que je n'en mette pas à la reſte de toutes mes
Lettres , & que je les commence quelquefois
par l'Hiſtoire que j'auray àvous raconter. En
voicy une où vous trouverez quelque choſe
d'aflez nouveau.
Undeces jeunes Gens quiſçavent tout faire,
&ne fontrien; de ceshabiles faineansquipaf.
ſent ſouvent la plus grande partie de leur vie
à attendre des emplois , ayantmangé tout fon
bien, quin'eſtoit pas grand , en le flatant toûjours
del'eſpoir d'une haute fortune , ſetrouvant
fort incommodé, crût que pour attendre
plus àlonaiſe les emplois quile devoient élever
ſi haut,il devoit ſe marier,&manger lebien
d'uneFemmecomme il avoit fait le ſien, Son
mérite prétendu luy en fit bien-toſt trouver ;
&les grandes choſes dont il ſe diſoit capable,
firent croire que s'il pouvoit unjour avoir le
moindre employdanslesFinances, il pourroit
enpeudetemps gagner deuxou trois millions
१० de
GALANT. 41
debien, Il nemanqua pas d'exemples fameux
de ſes prodigieuſes fortunes pour autoriſer ſes
grandes eſpérances ; & il fit voir que tous ceux
qui avoient tant gagné , eſtoientdes ignorans
aupres deluy. Les Parensdecelle qu'ildemandaen
mariage,donnerentdansce panneau,&
crûrent que s'ilpouvoitun jour entrerdansles,
Partis , ilpouroit donner des Commiſſions à
tous ceux de leur Famille ; & ledernier de ces
Meffieurs en eſpera pour trois ou quatre Enfans,&
autant de Neveux : il yen euſtmeſme
un des plus riches qui estoitſur lepointdedonnerrécompenſeàunValet
quileſervoitdepuis
dix ans, qui referrales cordons deſaBourſe qu'il
avoit déja déliez , pour luy promettre une
Commiſſion de cent écus de rente. Le Valet
accepta ce party ; il ſe figura qu'apres cette
- Commiſſion ilen auroitune autre ; quebientoſt
apres il auroit Caroffe ; qu'enfuiteilpouroit
acheter quelque Marquiſat ; & il eſpera
- meſine de pouvoir aller juſques à la Duché.
-Sur ces belles eſpérances detoute la Famillede
la future Epouſe , donttous les Parens ſerempliſſoient
la teſte de chiméres , voila leMariage
arreſté, le voila celebré, & meſmeconſomme,
tantles empreſſemensde ces Viſionaires furent
grands , & tantils appréhenderent que celuy
qui devoit eſtre le principal autheur de tantde
grandes
7
42
LE MERCURE
N
t
grandes fortunes, n'échapaſt à leur Famille. Ce
ne furent que réjoüiſſances & feſtins apres ce
Mariage,pendantlesquels on ne s'entretint que
desgrandeurs futures dunouveau Marié,Deux
outrosmois ſepaſſerent de la forte, & les emplois
ne vinrent point conſoler de la dépenſe
qui fut faire. Les Parens de la Mariée ſe mirent
fort en peine d'en faire avoir un à leur nouveauParent
; ils employerent leursAmis , mais
par leur moyen ils n'en pûrenttrouverqu'un
deRatde Cave , qu'ilrefuſaavecbeaucoupde
fierté: Cependant l'argentqu'il avoit reçeu en
ſe mariant, ſe mangea,& il devint preſque auffi
gueux qu'auparavant :Son embarras fut plus
grand , car il faloit entretenir une Femme qui
eſtant d'humeurun peucoquette , aimoit la
grande dépenſe. Les Galands vinrent ; & commece
fut fortàpropos, ilsfurent tres-bien reçûs,
non pas du Mary , car il eſtoit naturelle.
mentjaloux ; maison luy fit entendre que ceux
qui alloient chez luy eſtans de qualité , pou
roient luy faire avoirun employ. Il les fouffrit
parcontrainte, par neceffité , &dans l'eſpéranced'avoir
une Commiſſion par leur moyen:
mais quoy que toutes ces raiſons l'engageafſent
àpermettre qu'ils vinſſent chez luy , ilne
les y fouffrit pas fans beaucoup de chagrin.
Com
GALANT.
43
17
( Comme il les importunoit fortpar ſa prefence
, il y en eut un qui pour s'en délivrer , luy fit
donner un employ àlaCampagne. Il doura
d'abord s'il le prendroit,car il ne vouloit point
s'éloigner de ſa Femme : mais enfin on luy
perfuada de partir , parce que l'employ eſtoit
conſidérable.On luy fit voir que la Fortune ne
s'offroit pas toûjours , & que qui la laiſſoit
échaper,ne la retrouvoit pas facilement.Il partir
donc, mais avecbeaucoup deregret, tant il
craignoit que pendant ſon ablence ſa Femme
nedevint encor plus coquette. Ilne ſe trompa
pas,&il en fut averty par un deces impertinens
Amis , qui en avertiſſant les Marys de ceque
■ font leurs Femics, leur font beaucoup plusde
mal que leurs Femes meſmes ne leur en cauſent,
quandtout ce qu'on leur dit d'elles ſeroit veritable.
Ce pauvre Mary ſouffritbeaucoup,dans
la penſée que ſa Femmeſedivertiſſoit plus que
luy. Il réſolut pluſieurs foisdequitter ſon em-
- ploy,pour venir eſtre ſonGeolier; mais n'ayant
point de prétexteraiſonable, ilvit bienque fon
retour ne ſerviroit qu'à rédre ſon malheur plus
public; ce qui luy fitchangerdepenſée. CommeunJaloux
rêve toûjours , illuy vint unjour
dans l'imagination , de faire en fortedetrouver
des moyens qui pûffent empeſcher que fa
Feme ne fut plus ſibelle,croyant qu'avec que fa
beau
44
LE MERCURE
beauté elle perdroit beaucoup de ſes Amans
Voicy le ſtratagéme dont il ſe ſervit. Il mit
pour elleunpaquet àla Poſte , dans lequel il y
avoit une fort belle Boëſte d'or : cette Boëſte
eſtoit rempliede poudre à Canon, quidevoit
lorsque le reffort ſe déſerreroit , prendre feu
par lemoyend'une pierre. Ce préſent fut rendu
à celle à qui il eſtoit deſtiné ; mais il luyfur
donné en preſence du meſmedontle Maryte.
noit ſa Commiſſion.Il crût que c'eſtoit unPortrait
qui venoit d'un autre Amant ; il pritla
Boëſte avec empreſſement ; mais la jalouſecurioſité
fut bientoſt punie, car en l'ouvrant elle
fic fur luy l'effet que celuy qui l'avoit envoyée
elperoit qu'elle feroit, fur la Femme .
avanture fitgrand bruit ; Le Galand ſedouta
quele Maryavoit envoyéla Boëſte,& quelque
temps apresil luy oſta ſa Commiſſion , ſous un
fauxpretextedemalverſation, Ilrevintavecla
Femme , où ilattend avec toute ſa Famille de
nouvelles Commiſſions qui puiſſent le mettre
en étatde voir unjour remplir ſes hautes eſpérances,
Certe
Monfieur le Marquis de Villars à fait fon
Entrée publique à Madrid avec beaucoup de
magnificence. Vous ſçavez que c'eſt unGentilhommedetres-
bonne mine , tres-galant , &
d'une valeur éprouvée ; & le choix qu'on en
afait
GALANT.
45
mi
abs afait pour l'Ambaſſade d'Eſpagne , où il faut
tant d'eſprit &de délicateffe , eſt unemarque
de fon habilité.
bek
0%

Monfieur de Pomponne eſt depuis peu de
retour de Suede , & il a déja preſté Serment
pour la Chargede Secretaire d'Estat. Sonmérite
eſt connudetoutlemonde , puis que ce
n'eſt quepar là qu'il eſt parvenu à cette Dignité.
Il n'y a perſonne icy qui ne ſoitperfuadé
qu'il remplira dignement le choix duplus ſage
&du plus grandRoyduMonde,&l'on attend
degrandes choſes deluy. Ilécritavecune polireffe&
une juſteſſe qu'on ne voit point dans
desLettres les plus travaillées de nos
Académiciens.
AParis, le 23,lanvier.
Puis
LE MERCURE
1,
Puis queje vousaymandédans madernie
re que je ne vous ferois plus de compliment,&
que je commencerois toutes mes Lettres
par les Hiſtoires dont j'aurois à vous faire
part,je voustiensma parole,& je commence.
Un vieil Avare , qui n'avoit point encor en
d'Entans , & qui appréhendoitla dépenſe, fut
au deſeſpoir,lors que la Femme luy ditun jour
qu'ellecroyoit eſtre groſſe. Ilrepaffa dans fon
imagination tout ce que coûtent les Enfansjuſques
à l'âgede trente ans ; il en fit un Memoire
fi exact,qu'il compta meſmela nouriturequ'ils
prenoientdés le ventre deleur Mere, alléguant
pour ſes raiſonsque les Femmes grofles mangeoient
pour elles &pour leursEnfans. Il rafſembla
en ſuite toutes ces ſommes , & compta
cúbien elles produiroiét de revenu, s'il les mettoit
en rente,&à combié iroit l'intéreſt de l'intereſt
qu'elles produiroient, Le copte qu'il en fit
monta fi haur, qu'il ſe repentit mil fois lejour
des'eſtre marié , & fit une forte réſolution de
neplus faire d'Enfans , jugeant ce plaiſir indigne
3 GALANT......
47
gnedan Homme de bon ſens. Pendant qu'il
faifoit tous ces comptes & toutes ces refféxions,
fa Femmes'apperçut qu'elle estoit aſſuré.
" ment groffe , & qu'il n'y avoit plus de lieu d'en
1 douter : Ellele dit àcet Avare, dont la douleur
fut beaucoup plus grande qu'elle n'avoit eſté
d'abord , & dés-lors il commença à faire des
retranchemensdans ſa Maiſon , afin queſon
- épargne pût aider à la dépenſe de l'Enfant fu
tur;mais quelque lézine qu'il pût faire, il nered
trancha pas beaucoupde choſes, puis que loin
qu'il euſt rien de ſuperflu chez luy,la pluſpart
des choſes neceſſaires y manquoient. Sifon
chagrin fut grand de voir ſa Femme groffe , il
redoubla beaucoup , lors que dans le ſixiéme
moiselle luydit qu'elle la croyoit eſtre de deux
Enfans,& que les Sages Femmes endoutoient.
Il penſa ſe defefperer ; mais un Ghirurgien Ac
coucheur qui estoit de ſes Amis , luy remit
l'eſprit, en luy affurant le contraire. Quelque
-temps apres , en cauſantune nuit avec ſa Femme,
il luy dit qu'ilfalloit voir lequel coûteroit
- moins à élever d'un Garçonsou d'une Fille; &
apres avoir bien examiné la choſe,& bien copté
par leurs doigts ladépenſe de l'un &del'autre,
■ ils trouveret que unGarçondevoit moinscoûter;
qu'ilpouvoit faire ſa fortuneluy.meſme,&
ovale qu'il
48
LE MERCURE
qu'il falloit que les Pere & Mere fiffent.celle
d'une Fille,enluydonnantbeaucoup enmariage.
Jeveux, ditalors le Mary, que vous ayez un
Garçon, Mais cela ne dépend ny de vous,ny de
moy, luy repliqua la Femme. Cela ſera, vous
dis-je,luy repartit le Mary. Cela peut arriver,
réponditla Femme, s'ila plû à la Natured'en
faireun.Qu'elle en ait fait un,ou non, ditalors
leMary, vous accoucherez d'un Garçon ; ou
dumoins l'Enfant que vous mettrez au jour
paroiſtra auxyeux du monde ce que je veux
qu'il ſoit,puis que ſi vous accouchez d'une Fille,
nousdironsque c'eſt unGarçon , & nous la
ferons élever ſous cer habit. La Femme fut
obligée d'y conſentir , & pendant le reſte de ſa
groffefſe ils ſe fortifierent dans ce deſſein. Le
terme venu,elle accoucha d'une Fille ; & pour
faire croire que c'eſtoit unGarçon, on ſe ſervit
des meſures que l'on avoit priſes . Tous ceux
qui la virent furent trompez ; & quand elle
avança en âge , pluſieurs Filles en devinrent
amoureuſes. Cette jeune Beauté eſtantmalentretenuë
chez ſon Pere, mal nourie,& maltrai
tée , réſolut de quitter cet Avare ; & fi-toft
qu'elle ſe ſentit affez forte pour porter un
Mouſquet, elle s'enrolla, & fut à l'Armée , où
elle ſe ſignala dés lapremiere Campagne. Tous
ceuxqui lavoyoient,avoient une certainebien.
veillance
GALANT,
ceveillance pour elle, qu'ils ne ſçavoient àquoy
natattribuer ; & elle avoit un certain air modeſte
& engageant , qui empeſchoit que ceux qui
nyeſtoient ennemis dumérite de tous lesautres,
vor ne luy portaſſent envie : Elle estoit toûjours rei
tirée ;& bien qu'elle ne ſçeut paselle-melme ce
el qu'elle estoit , elle vêcut comme ſi elle euſt cu
deſſein dele cacher. Elle y reüſſit ſi bien, que
perſonne ne s'en apperçeut : Elle n'avoitpas
encor toutes les marques qu'ilfaut pour la faire
connoiſtre, & elle estoit tres-jeune , encor
qu'elle fut fort grande , & qu'elle euſt aſſez de
force pour ſuporter les fatigues de l'Armée.
Dans la premiere Garniſon où elle fut, la Fille
de ſon Hofte devint éperdûment amoureuſe
d'elle ; & comme elle ſe croyoit groffe d'un
Amant qui luy eſtoit mort depuis peu , &
qu'elle vouloit mettre ſonhonneur à couvert,
en épouſant promptement l'objet de ſes nouvelles
amours, elle n'oublia rien pour s'en faire
aimer , & fit pour ce beau Soldat des choses'
obligeantes, qu'elle vint à bout de ſes deſſeins.
Elle leſuivoit par tout ; elle luy donnoit des
rendez-vous en cent lieux diferents , afin que
toutle mondes'apperçût de ſon amour , &
qu'on enparlaſt àſon Pere. Sondeſſein reüſht ;
car ceux quiluy enparlerent , luy dirent qu'apres
l'éclat que cette paſſion avoit fait , il ne
Tome I, C cronso
LE MERCURE
trouveroit jamais perſonne quivoulut épou
fer ſa Fille , &que pour mettre ſon honneur
à couvert, il ladevoitdonner en mariageà ce
luy qu'elle aimoit avec tant d'emportement
Le bonHommefutde ce ſentiment ; & apres
avoir unpeu querelleſa Fille, & luy avoir fait
quelques remontrances, il luy parla d'épouſer
lejeune Cavalierqui estoit chez luy. Ileſtaremarquer
que cette Fille déguifée pafſoit pour
unjeuneGarçon de Famille quiavoitdubien,
&qui estoit venu à l'Armée ſans le conſentementdeſesParens.
Ce fut cequi fit réſoudreſonHoſte
à luydonner ſa Fille en mariage.
Jene vousdiray point tout ce qui ſe pafla julques
àcejour , &je conduiray ſeulement ces
nouveaux Mariez au Lit : C'eſt je croy où on
les attend. Lecoeur de la Mariée luybattoitun
peu , carelle appréhendoit queſon Mary ne
connutqu'un autre avoit eules faveurs quidevoient
luy avoir eſté reſervées.Elle perdit bientoft
cette crainte , & ne s'apperçût que trop
toſt pourelle qu'il n'eſtoit pas en étatde rien
connoiſtre: Ainſi d'un malheur qu'elle appréhendoit
beaucoup , elle tombadans unpire,
Elle s'enſeroit neantmoinsbientoſt tirée, ſi elle
n'euſt point eſtégroſſe,& elle auroit tout dé
couvert : Cependnat ellen'en fit rien ,&elle
fut
GALANT.
51
i
fut filong-temps à déliberer ſureequ'elle devoit
faire , que ſagroſſeſſe parut. Elle crût
# qu'il n'eſtoit plustemps deparler ; mais par
malheur pour elle, commeelle estoitdans ſon
* neufiéme mois , &qu'elle eſtoit couchée avco
ſon pretendu Mary,unede ſes Parentes entra
dans ſa Chambre pendantqu'ils dormoient ;
&en mettant lamain dans leLit pour éveiller
fa Couſine , qui ne s'éveilla pas aubruit qu'elle
fiten entrant , ellerencontra le ſein duMary
Fille,qui estoitdécouvert. Ils'éveilla auffitoſt,
&l'on connut par la que c'eſtoit une Fille ; car
l'étonnementdela Parente fut ſi grand,quelle
dit hautement ce qu'illuy venoitd'arriver,
Voila l'origine de l'Avanture qui depuis peu
atantfait de bruit , &pourquoy tant d'Igno-
1 rans ont publié depuis quelques jours qu'une
1 Fille avoit fait un Enfant à une autre Fille.
Monfieur le Chancelier ſe ſentant preſſe de
ſon mal , a ordonné à ſes Enfans de remettre
les Sceaux entreles mainsde Sa Majesté,craignant
que ſa maladie ne l'empefchât dela fervir
avec la meſme application qu'il a fait pendant
trente- neuf années qu'il acſté dans cette
importante Charge. Monfieur le Duc de
Coaslin porta la parole,&le fit d'une maniere
qui fatisfit beaucoup Sa Majesté.Je nelçay,
Madame , ſi vous ſçavez toutle méritede ce
Ca Duc;
52
LE MERCURE
Duc ; ſavaleur eftconnue , &il paſſe pourun
desmeilleurs Hommes du Monde , & pour le
plus officieux Amy, leplusemprefle, &quiale
plus dejoye àfaire plaifir. Quant àſon eſprit,
laplacequ'il adansl'Académie fait voir
qu'il en abeaucoup.
DeParis, le30.Lanvier.
GALANT. 53
pri
J
Eneſçay , Madame, ſi cetteLettre aura le
bonheur de vous plaire : J'endois douter
avec raiſon , puis que vous n'y trouverez
point d'Hiſtoire nouvellecomme dans lesprécedentes
; mais la douleur que me cauſe la
mort de Monfieur le Chancelier ne laiſſe pas
à mon eſprit la liberté de vous raconter des
Avantures. Cegrand Chancelier n'eſt plus,&&
la Mortnela reſpecté ſilongtemps, que pour
rendre ſaperte plus ſenſible àtoute la France.
C'eſtoſt un Homme d'un éminent íçavoir
d'uneéloquence admirable , & d'uneprudenceſouvent
éprouvée dans le Conſeil des deux
plusgrands Roysdu Monde. Ileſtoit le Bienfacteur
des Gensde Lettres , le Protecteur de
tous les Sçavans, &pour comblede gloire , le
plusferme ſoûtien qu'ait eu l'Egliſe depuispluſieursSiecles.
Jeneledis que ſur la foyde quantitéde
Prélats qui publient cetteverité. Jamais
Homme n'entendit mieux la luſtice , lesOrdonnances,
& les LoixduRoyaume , & ne fit
plus de cas des habiles Gens detoutes les Pro-
C3 feffions:
1
$4 LE MERCURE
feffions. Il cherchoit avecbeaucoup de ſoina
s'inſtruire des choſes qui regardoient ou fon
employ , ou les conſeils qu'il devoit donner
danslesaffairesde l'Estat, avoüant meſme ſouvent
la recherche qu'il avoit faite des Perſonnes
qui pouvoient luy donner quelques lumieres
, quoy qu'il eneut beaucoupplus que
tous ceuxqu'il confultoit.
Sila Mortnous aravyungrandMiniſtre, le
Royvient d'en faire unautre , en donnant à
Monfieur de Louvoy la qualité de Miniſtre
d'Eſtat: Il ne la doit qu'à ſonmérite , & il fait
voirpar ſa vigilance ſa grande exactitude && la
bonneconduitedans toutes leschofes qui dé
pendent deſon miniſtere,que Sa Majeſté a cu
le difcernement des Politiques les plus confommez
, quand ill'a choiſi pour aſſiſter à tous
fes Conſeils en qualité de Miniſtre d'Eftar .
Quay qu'ilfoit encor fort jeune , on lay voit
toute la ſageſſe & la prudence des Miniſtres
vieillisdans les Affaires. Il fait voir entout'une
fidelité incorruptible , & une exactitude ſans
exemple; ce que l'on remarquedans la ſeve
rité qu'il apour ceux quidépendent de luy,
lors qu'ils manquent à quelque choſe de leur
devoir. Il eſt prompt à leur rendre de bonsofficesquand
ils fervent bien; mais ileſt inéxorable
quandilss'éloignent de leur devoir.Lebon
choix
GALANT.
55
on choix auſſi qu'il fait des Gens qu'il met dans
les emplois qui dépendent de luy, montrebien
quele Royen a faituntres-bon en ſa Perſonne,
el en luy laiſſant lapuiſſance d'en difpoſer , & en
rfa luy confiant tous lesjours les choſes qui ſont
les plus utiles à ſon Eftat,& les plusavantageuſes
pour ſagloire particuliere.
LaMortnous ravit avant-hyer Madame la
Princeſſede Conty. Elle estoit, commevous
ſçavez , Filledu Comte Martinozzi , &d'une
Soeur de feu Monfieur le Cardinal Mazarin.
Elle avoit en partage une grande beauté , que
ſon extréme devotion luy fit bientoſt negliger.
Elle avoit vécu avec Monfieur le Prince de
Conty ſon Mary,dans un reſpectqui luy avoit
attiré beaucoup d'amitié& de confidération.
Sa grande pieté eſt une choſe tres- connue , &
-ſes grandes aumoſnes ont eſtéſcenës de tout le
Monde. Elle a eu unſoinpour l'éducation de
ſes Enfans,digne d'une grande Princeſſe, &de
la meilleure Mere du Monde , & l'on en voit
des fruits dans ces petits Princes qui ont déja
beaucoupde qualitez audeſſus delapor
tée de leur eſprit.
DeParis,le6.Fevrier,
C4 Je
56 LE MERCURE
2
T
Ecroy , Madame, quela Renommée vous
aura déja appris que depuis la mort de feu
Monfieur leChancelier, le Roy s'eſt bien voulu
donner la peine de tenir luy-meſme le Sceau ;
mais vous ne ſçavez pas peut-eſtreencor que
le premier jour qu'il le donna , ily demeura
pendant plusde ſept heures , & que cela ne
l'empeſcha pas de tenir le meſme jour deux
Conſeils de plus de trois heures& demie chacun.
Onn'a jamais oiiyparlerd'unefatiguepa
reille, & jamais Monarque n'a tant pris depeimes
pour ſes Sujets, Sa Majesté nomma pour
avoir ſeance au Sceau & voix déliberative , fix
Conſeillers d'Estat ordinaires , quiſontMeffieurs
d'Aligre , de Seve, Poncet , Boucherat,
Puffort, &Voifin. Ellenommaauſfifix Maiftresdes
Requeſtes de quartier , qui fontMefſieursBarentin
, le Boulanger d'Haqueville, le
Pelletier,de Faucon, de Lamoignon, & Pelliffon.
On peut juger dela prudence du Roy par
leméritedeceux qu'il a nommez,
Monfieur d'Aligre eſt âgé de ſoixante & dix
neufans , & Fils d'un Chancelier. Ilyacinquante
ans qu'il eſtdansleConſeil. Il a paſſé
par
GALANT.
57
partoutes les Charges , & ila eſté long- temps
Directeur des Finances. Ileſt d'une probité
reconnue,&aimé detout le monde,
Monfieur de Sevea eſté autrefois Secretaire
def du Cabinet , Maiſtre des Requeſtes , & puis
Prevoſt des Marchands. Ileſt aujourd'huy un
des plus anciens Conſeillers d'Estat , & ila toû-
-jours eſté undes plus zélez ServiteursduRoy.
Les diferents emplois de Monfieur Poncet
ont fait ſouventparler deluy , & ont fait connoiſtreſon
grand mérite.
Monfieur Boucherat eſt fort connu par les
grandes Charges qu'il apoſſedées , &tant de
grandes Commiſſions où il a reüſſy au gré de
Sa Majesté , & particulierement en Bretagne,
où il a ſouvent eſté Commiſſaire du Roy aux
Eſtars. C'eſtun Homme d'une grande littéracure,
Monfieur Puffort eſt recommandablepar
pluſieurs chofes, &fur tout par l'invention des
nouvelles Ordonnances , qui doivent tirer les
François de l'oppreſſionde la Chicane.
MonfieurVoiſins'eſt ſignalé dansbeaucoup
d'occaſions qui regardoient fon miniſtere. It
aeſté Prevoſtdes Marchands, où il ameritéla
place d'Ordinairedu Conſeil dont ila eſté honoré.
MonfieurBarentin eſt depuispeu de retour
C de
58 LE MERCURE
del'Intendance de Poitou. Il eſt maiſtre desRe
queſtes,& Preſident auGrandConſeil.Je ſçay,
Madame,que vous connoiſſeaſon mérite, c'eſt
pourquoy jene vous endiray pas davantage.
Monfieur le Boulanger d'Haqueville eſt un
Homme d'une probite tres-reconnue dans le
Confeil,tres bon eſprit,& qui ſe diſtingue fort
parſa maniere derapporter les Affaires.
Monfieur le Pelletier de la Houſſaye eſt intrépide,
bonJuge , & qui fait bien valoir une
bonneAffaire.
Monfieurde Lamoignon eſt Filsde Monfieur
lePremierPreſident. Legrand mérite du Pere,
& les ſoins qu'ila eus de ſes Enfans , ſuffiroient
feulspour faire parler avantageuſementdeluy,
s'il n'avoit pasluy-meſme donnédes marques
particulieres de ſon mérite. Il s'eſt ſignalé dans
le Parlement , & il continue à le faire tous les
jours dans le Conſeil,& c'eſtpourquoy Samajeſté
l'a choiſi pour aſſiſter au Sceau,
Monfieur Pelliffonn'eſtinconnu àperſonne:
Son eſprit& fa probitéfont incontestables ; &
quand on n'en auroit pas de tous coſtez mille
marques , les gracesqu'il reçoit continuelle
ment du Roy doivent en eſtre un aſſuré té
moignage.
La jeune Marquiſe que vousconnoiſſez, qui
commençoit àjoüer fibiendu Lut , eſtau de
1
ſelpair
GALANT, 59
ſe ſpoir depuis quelques jours. Monfieur Gaultier
quiluy montroit , luy avoit aſſuré qu'elle
den joüeroit dans peu de temps auſſi bien que
a Mademoiselle de Lenclos : C'eſtoit beaucoup
dire , mais il pouvoit décider ſur ces fortesde
choſes. Ce furent lesdernieres parolesque ce
grand Maiſtre dit en joiant du Lut ; car en
fortant de chez la jeune Marquiſe, il tomba malade
de la maladie dontil eſt mort. Elle n'euſt
pas plutoft appriscette nouvelle , que ne voulant
pas que ſon Lut ſurvêcut à un ſi grand
Maiſtre,elle lecaffa en cent pieces, & réſolutde
n'enjoüer jamais. Je ne vous dis rien de cette
action , vous en jugerez Mais ſi la mort de
Monfieur Gaultier l'empeſche de joüer jamais
auſſi bien du Lut que Mademoiſelle de Lenclos,
elle devroit travailler àluy reſſemblerdu
coſté del'eſprit,dont vous ſçavez que cet,
te Illuſtre Perſonne a infiniment.
DeParis, le 13. Fevrier,
) (
¥
C6 Je
60 LE MERCURE
J
Ene ſçay,Madame,ſi vous n'avez point en
coreouyparler d'une Avanture arrivéedepuis
quelquetemps en cette Ville , & qui a
fait allez de bruit ce Carnaval dans tous, les
BalsdeParis.
Unjeune Marié s'eſtant trouvé une apreſdînée
avec pluſieursde ſes Amis , leur dit que le
foir meſme il y auroitaſſemblée chez luy,& que
l'on donnoit le Bal à une Soeur de ſa Femme
quidemeuroit avec elle.Vndes plus enjoüezde
la Compagnie leur perfuada qu'ils devoient
tous y aller déguiſez, & dit à cenouveau Marić
qu'il auroit beaucoupplus de plaiſir , s'il y venoit
avec eux fans ſe faire connoiſtre. Hy con.
fentit , & ils envoyerent ſur l'heure chercher
desHabits pourſe traveſtir, L'heure du Bal
eftant venue, ilss'yrendirent , & leur bonne
miney fit beaucoup de conqueſtes. Lejeune
Epoux en fit une dont la fin ne luy plût pas,
& la Femme devint amoureuſe de luy ſans
leseconnoiſtre, Elle nefutpaslongtemps ſans
lay endonnerdes marques : elle luy ſerraplufleurs
fois la main : & il répondit à fatendref-
:
GALANT. 61
ſe,en preſſant auſſi la ſienne le plus amoureuſement
qu'illuy futpoſſible, carl'avanture le refroidiſſoit,
loindel'échauffer, &jamais Homme
ne fut fi faché d'eſtre prispour un autre. Il
voulut voir juſques où il pourroit pouffer ſes
affaires : mais il trouva les choſes ſibiendiſpoſées,
qu'il n'eutpasdepeineà devenir heureux ;
jedis heureux en qualité deGalant , car il ne
l'eſtoit pas commeMary. Sa Femmequi avoit
ſans doute oûydire qu'il ne fautjamais laiſſer
perdreuneoccaſion favorable , &qu'onnere.
trouvepas toûjours celles qu'on laiſſeéchaper,
crût qu'elle devoit profiter de celle que le Bal
luy préſentoit ; & que la confuſion de Gens
quiestoientchez elle,luydonnant lieu de ſedéroberde
l'aſſemblée ſans qu'on s'en apperçut,
elledevoit en fortir avec ſon nouvelAmant(ce
qu'elle fit fort adroitement.) Elle le fit paſſfer
parunEſcalier dérobé ,& le mena daris une
Chambre où ils nepouvoienteſtre ſurpris, Je
ne vousdiraypoint toutce qui s'ypaſſa ,mais
laDameenfut affez contente : Elle euſtpourtant
du chagrin de ce qu'il ne vouloit point
parler , & decequedepeur d'eſtreconnu , il
avoitéteint la lumiere avant que deſe démaf
quer. Elle luy en demanda pluſieurs fois les
raiſons : Il ne luy répondit point d'abord ;
maisdésqu'il crût avoir affez dequoy la con-
C7 vain62
LE MERCURE
vaincre , il prit la parole pour luy reprocher
fon infidélité : Elle luy répondit avec unehardieſſe
d'autant plus grande , qu'il n'y avoit
point de lumiere qui put faire remarquer le
changement de ſon vilage,& comme elle euſt
letemps deſe remettrede ſa ſurpriſe,elle luy dit
qu'eller'avoit toujourseonnu , & qu'elle avoit
voulu luy faire cette piece pour brembaraffer.
Ilneſepayapasde ces raiſons , il voulut paſſer
pour ceque tantdeGensappréhendentd'eftre;
&quoy qu'il ne le fur que par luy-meſme , il
crût qu'ill'eſtoit de bon jeu , &qu'on ne pouvoit
l'eftre mieux.Il n'apas voulu voir la Femmedepuis
ce temps,&& ſeveut faire féparer d'avecelle.
Je vous laiſſeà juger s'il a raiſon,&je
pafle à d'autres nouvelles.
Le Roy voulant reconnoiſtre le mérite de
Monfieur Pachan ,&récompenſer ſes ſervices,
luy donna ces jours paſſez l'agrément d'une
Chargede Maiſtre des Comptes , & y joignit
ledond'uneſommeconſidérable. Sa majeſté
luy fir auſſi ſçavoir qu'elle vouloit qu'illuyrendit
aupres demonſieur de Pomponne les mer
mes ſervices qu'il luy avoit rendus aupres feu
Monfieurde Lionne.
Meſſieurs de Vendoſme ſont depuis peu de
retourd'Italie,où ils ſe ſont faits admirerdans
tous les Lieuxoù ils ontpaſſe. Lavivacité de
leur
GALANT. 63
leur eſprit eſt une choſeincroyable ; & ils font
des Vers avec tant de juſteſſe , qu'ils donne.
roient de lajalouſie auxplus grands Autheurs,
s'ils eſtoient d'une qualité à en faire ſouvent.
Monfieur le Cardinal Patron fitavancer pour
eux la repreſentation d'un Opera , afin de leur
endonner le divertiſſement. Jugez parlà, Madame
, combien les Opera ſont conſidérables,
puisquede telsGens s'en meslent,& leshono
rentde leur préſence.
Monfieur leCamus a efté pourveu par leRoy
de la Charge de Premier Preſident de la Cour
des Aydes. Il faut qu'ilait ungrandmérite,puis
qu'il aeſtépreferéàtantd'autresqui en avoient
beaucoup,&qui avoient la meſimeprétention.
C'eſt celuyqui estoit auparavant Procu
reur General de la meſme
Chambre.
AParis,le26.Feurier.
Je
64 LE MERCURE
1
Enefçay,Madame, ſieennouvrantcetteLettre
(quevous trouverez ſans doutetrop courte)
vousne m'accuſerez point depareſſe : mais je
vous prie de conſidérer qu'on n'en peut avoir
pour ce qui vous regarde , & d'en rejetter la
faute ſur la ſterilitédes nouvelles de cette Semaine.
Monfieur Deſpincha ', Marquis de Ternes,
d'une des meilleures Maiſons d'Auvergne ,
Lieutenant General des Armées Navales du
Roy,&Galeres deFrance, &qui a ſervy fous
trois Roysavec beaucoup de zele &degloire,
eſtmortdepuispeu dejours , &par ſalongue
vie a fait connoiſtre à tous ceux qui appré
hendent l'airde la Mer,qu'ony peut vivre auffi
longtemps que ſur Terre..
Monfieur le Chevalier d'Arquien a eſtéreçeuen
ſurvivance de la Chargede Capitaine
Coloneldes Cent Suiffesde la GardeduCorps
de Monfieur. Il eſt remarquable par ſon air
doux&par ſagrande propreté , quiva ſouvent
juſques àla magnificence. Iltient un des pre
miers rangs parmyceux qui paſſent pour
les micux faitsdelaCour,
DeParis le 27.Fevriers
J'at
GALANT.
0
I
*ATTENS undemes Amis quidoit me ve.
nirir raconter une Hiſtoire nouvellement arrivée
, & dont je veux vous faire part : mais
commeje pourois eſtre ſurpris par Pheure de
la Poſte,je croy, Madame,que vous trouverez
bon que je commence aujourd'huy ma Lettre
parlesnouvellesde certeSemaine.
MonfieurdelaMothe Houdancour , âgéde
quatre-vingts ans, mourut cesjours paſſez. Il
s'eſtoit ſignalé au Siege de la Rochelle, & àceluy
deMontmelian. Lesdiversemplois, & les
Gouvernemens qu'il a eus , font des marques
del'eſtimequ'ona faltdefonmérite.
Monfieur de Toulouſe , Grand Aumoſnier
de la Reyne,d'unedesplus Illuſtres Familles de
Toſcane , & dans laquelle il y a eu pluſieurs
Cardinaux, apres avoireſté Ambaſſadeur pour
le Roy à Veniſe & en Pologne ( où il amérité
la Nomination de cette Couronne pour le
Cardinalat) apres ſon Ambaſſade d'Eſpagne ,
& avoirpréſidé auxEſtats de Languedoc , où
enſervantle Roytres-utilement, ilaſçeu plaire
&ſe faireaimerdetous lesOrdres , a eſté enfin
honoré de la Dignité de Cardinal , & Sa Sainteré
l'a préferé à beaucoup d'autres , àlarecomman
66 LE MERCURE
1
1
commandation du Roy , qui fortifioit laNo.
minationde Pologne.
Ie nevous feraypas un grand diſcoursdela
mortde madame, vous la ſçavez, & la Renommée
puplie toûjours avec une promptitude incroyableles
chofesquiregardent lesTeſtescouronnées.
Je ne ſçaytoutefois ſi elle vous aura
appris que cettejeune Princeſſe a toûjoursconnu
le Roy dans leplus grand accablementde
fon mal,& meſine dans les momens où elle ne
connoiffoit perſonne.Elle a eſté portée àS.Denis
avec toute la pompe deuë àſa qualité ; &
Monfieur le Cardinal de Boüillon y fit un difcours
qui luy attira l'admiration detoutel'Afſemblée.
Vous ſçavez qu'iljoint àune grande
naiſſanceune capacité audeſſus defonage , &
une prudence qui le fait regarder avec étonnement
detous ceux quile connoiffent.
Enfin l'Ariane de Monfieur de Corneillele
jeune,qu'on attendoitdepuis ſilongtemps,parut
Vendredydernier. On nepeut rien voir de
plustouchant,&cette Princefle s'exprime avec
des ſentimens atendres & fi nouveaux , que
perſonne ne croitqu'on puiffe mieux reütfir en
cegenre d'écrire ; & pourtout dire enfin , les
charmes de Bajazet n'ont pas empeſché leurs
Admirateurs d'en trouverdans cette Piece , &
d'y retourner plus d'une fois.
De Paris,les, Marsa Ie
GALANT.
67
E croy, Madame, que cequeje vais vous écrire
de Monfieurle .... que vous connoiffez
aussibienque moy,poura vous tenir lieu d'une
Hiſtoircagreable, & que la lecture ne vous en
divertira pas moins que pouroit faire cellede
quelque Avanture divertiſſante , qui neseroit
affurement nyplusplaiſante, nyplus nouvelle,
Vous ſçavez, Madame, que noſtre petitAmy,
(dont je ne vousparleray que ſous lenomde
Cleante) n'ajamaispu choiſir entre l'Eglife, la
Robe,& l'Epée ; qu'il vouloit quelquefois eſtre
Abbé,que le lendemain il quittoir cetteréſolution
pour ſe faire Conſeiller, &qu'un moment
apres il vouloit prendre l'Epée, Ses Parens&fes
Amis l'ayant dernierement preſſe de ſe déterminer
, & luy ayant faituneguerre cruelle fur
ſon incertitude, il promit de faire un choix , &
deconſulter le lendemain ce qu'il avoit àfaire.
Vous ne devineriez jamais , Madame,
dequi il prit conſeil , ny ce qu'il fit pour ſe
mettre
68 LE MERCURE
4
mettre en étatd'enrecevoir. Il empruntaunhabillement
de Guerre ; il envoyademander la
Robed'un Conſeiller qui eſtoit de ſes Amis,&
pria unAbbédeſa connoiſſance deluy preſter
pour une apreſdînée ſeulement ſa Soutane&
ſonRochet. Il fit porter toutes ces hardes dans
unCabinet,où ilyavoitquatregrandsMiroirs:
Ily fut en ſuiteſeul, &enayantpouffélaporte,
ils'arma de pied- en-cape ; il mitle Pot en teſte,
&l'Epée & le Piſtolet à la main , conſulta ſes
quatre Miroirs,fitpluſieurstoursdans ſonCabinet,
ſebattitcontreles Perſonnagesde laTapiſſerie,&
ſe trouva affez de courage&affezde
force pour aller à l'Armée. Ilexamina tous les
avantages decette Profeſſion , & la fortune
qu'onypouvoit faire: Tels&tels(dit-ilen luymeſme)
onteutelles Charges ;telsont eſtéMareſchaux
de France à cet age ; tels ontfait par
toutparlerd'eux; leurs nomsgroſſiffent toutes
lesGazettes;on lesregarde partout oùils paf.
fent,&on lesmontre comme des Braves ; on
n'oferoit leur riendire , &leur reputation les
faitreſpecter.Apres avoir dittoutes ces choſes
enluy-meſme , il fit reflexion ſur le plaifir qu'il
auroit au retourde la Campagne , deparoiſtre
avectout l'ajuſtementd'un Marquis. Il nedoutapoint
que les Gens dubelairne fiſſent plus
de conqueſtes que les autres : Il crût déja ſe
voir
GALANT.
69
108
unt voir avec des plumes , & couvert du plus brilade
lant juſte-au - corps qui euſt jainais paru ; il
mis s'imagina qu'il préſidoit dans les plus belles
praf Ruelles,&que la bonnemine foûtenue d'un fi
grandajuſtement&du nomde Marquis (&de
Marquis qui avoit eſté à Armée) luy attiroit
lito tantde coeurs, qu'il ne sçavoitqu'en faire. Ces
pu penſéesréveillerent ſa valeurdeCabinet : ilret
doubla ſes coups contreun Bataillon qui eſtoit
dans la Tapiſſerie; maisau lieu de l'enfoncer,
tildonna malheureuſementun coupdansunde
ſes Miroirs qu'il cafſa. Il mit auſſitoſt les armes
bas,avec réſolution de nelesjamaisreprendre :
Il crût qu'il ſeroit malheureux à l'Armée, qu'il
ypériroit , &queſonMiroir caſſe en eſtoit un
préſage afſuré.Apres avoirjetté ſes armes, ilmit
laRobe de Conſeiller , avecun rabat uny de
toille tres - claire , & une tres-belle perruque
- blonde, Il conſulta ſes Miroirs , & ſe trouva
tres-bien , & meſme plus grand qu'à l'ordinaire.
Il examinaen ſuite lesavantages de cette
Profeſſion , qu'il trouva tres-conſidérables.
Tous les Gens de coeur , dit- il en luy-meſme,
ne deviennent pas Mareſchaux de France , le
nombreen ſeroit tropgrand,&l'on doit avoir
expoſé mille fois la vie avant que de pouvoir
pretendre juftement àcette Dignité. Cette
penſés le fit frémir & pâlir tout enſemble ; il
trouva
70 LE MERCURE
trouva l'Estatde Conſeiller meilleur , & ſe dit
qu'il pouroit avecle temps monter à la Grand'
Chambre lans expoſer ſes jours. Il ſe propoſa
mille plaiſirs avant que d'en venir là; il ſe repreſenta
ſonAntichambre & ſon Eſcalier rem .
plis de Plaideurs qui ſe jettoient preſques à ſes
genoux, &qui l'appelloientMonſeigneur. Il
crûtparmycesGens-là voir detres -jolies Fem.
mes;& ees penfees luy en donnerent d'autres
qui remplirent quelque temps ſonimagination
demille choſes agreables. Ilréſolut d'en demeurer
là,&de te faire Conſeiller, & ne mit le
Rochetque pour voir s'il auroit bonne mine.
Il ſe trouva bien fait,&ſe mitdans la teſte que
s'ilpouvoitun jour devenir Cardinal, ilparoiftroit
beaucoup avecun habitrouge; un Con.
ſeiller ne luy parut plus rien aupres d'un Cardinal.
Non,non,dit- il en luy-meſme,jenefuis
pointd'humeur àme donner la fatigue qu'un
Homme deRobedoit prendre. Quoy , apres
avoir regardé des Procés pendant toute une
ſoirée,&ſouventpendant une bonne partie de
lanuit,il faudra queje me leve à quatre& cinq
heuresdumatin, &quependant toute la matinée
je n'entende encor parler que de Procés ?
Les Parties m'en parleront encor en fortant ;
J'en trouveray d'autres qui m'attendront à
monLogis pour m'en parler. Sije croy me di.
vertir
GALANT.
71
vertir&manger avec mes Amis , ils m'en recommanderont
, ou me priront d'en recom-
....
op mander à mesConfreres. Sije faisune Maîtreffe
pour prendre quelque heure de divertiſ
ſement , fans entendre parler de chicane, elle
m'en parlera plus que tousles autres ; elle ſera
gagnée à force de préfens ;&je ne luy pouray
pas ſeulement toucher le bout dudoigt, qu'ellene
me faſſeune recommandation . Sijeluy
#promets de faire cequ'elle me demandera , il
faudraqueje tiennema parole; & ſi je la tiens,
jeferaypeut-eſtre ſouvent des injuſtices. Non,
-non,je ne veux point eſtre Conſeiller, c'eſt une
Chargetrop pelante ; il vautmieuxeſtreAbbé,
onne fait que ce qu'on veut; on Il alloit
s'étendre ſur les avantagesde cette Profeffion,
lors qu'une jeune & belle Perſonne qu'il aimoit,&
qu'il devoit épouſer dés qu'il ſeroit en
Charge,entra avecía Mere dans le Cabinet où
il eſtoit : Il croyoit l'avoir bien fermé , mais il
avoit laiſſé laclefà la porte, tantſonimagination
eſtoit rempliedes choſes qui concernoient
le choix qu'il devoit faire. Si ſa ſurpriſe fut
grande , celledes Dames la fut auffi : Elles
- luy demanderent pourquoy il eſtoit veſtu de
la forte ; il leur répondit qu'il avoit defſeinde
ſe faire d'Eglise , & qu'il s'eſtoit
mis en Rochet pour voir quel air il auroit
avec
72
LE MERCURE
avec cet ajuſtement: Il eſtoit àpeine recomoffſable
, car il avoitoftéſa perruque;les cheveux
n'alloient quejuſques à ſes oreilles,& le Bonnet
quarré qu'il avoit mis les couvroit preſque
tous. Ilneplûtpoint aux Dames en cet état:
Elles luydemanderent pluſieurs fois s'ildemeureroit
ferme dans la réſolution qu'il avoit priſe
d'eſtred'Egliſe , illeur répondit que oüy , &
qu'elles ne devoientpoint luy vouloir de mal,
s'il prenoit ceparty ; qu'ilne quittoit ſa Maitreffe
quepour Dieu ; & que puis qu'il ne la
quittoit point pour une autre Beauté , elles ne
pouvoient nyſeplaindre deluy , ny l'accufer
d'inconſtance. Ellesluy répondirent qu'elles
croiroient faire un crime , ſielles cherchoient
des raiſons pour le détourner d'un ſipieuxdefſein
, & fortirent quelquetemps apres , fans
luy avoir témoigné ny beaucoup de joye ,
ny beaucoup de douleur. La Mere qui
connoiffoit l'irréſolution de ſon eſprit , &
qui en avoit ſouvent eu des marques , fut
ravie d'en eſtre défaite ; elle avoit un autre
party tout preſt pour ſa Fille , & cette Belle ne
haïffoit pas celuy qu'elleluy vouloit donner; de
maniere que les choſes furent bientoft concluës.
L'Abbéprétendu les apprit, il enfutau
deſeſpoir; il fut ſe jetter auxgenoux de ſa Maîtreſſe;
il luyproteſta que pourlapoſſeder,il renonGALANT.
73
er
nonceroit à toutes les Abbayes du Monde, &
qu'il embraſſeroit quelle Profeſſion elle voudroit.
Il n'eſtoit plus temps ,& les choſes eſtodient
trop avancées ,illen aeutant de douleur,
# qu'il s'eſt fait Moine, Jene ſcaypas combien
fon eſprit inquiet & irréſolu luy permettra de
demeurer dans ſon Convent; & je croy que
de l'humeur qu'ileſt , ily ſouffrira beaucoup .
■ Peu de Gens ſçavent encor cette avanture ; Je
croy, Madame, quevousla trouverez fort extraordinaire
, que vousplaindrez noſtre Amy,
& que vous tirez en méme temps de ſes folies.
Jamais dansuneſeule année lon nevit tant
de belle Piecesde Theatre, & le fameux Molierene
nous a point trompez , dans l'eſpérance
qu'il nous avoit donnée il y atantoſt quatre
ans , de faire repreſenter au Palais Royal une
Piece Comique de ſa façon qui fut tout-à -fait
achevée : On yeſtbien diverty tantoſt par ces
Prétieuſes , ouFemmesSçavantes , tantoft
par les agreables railleries d'une certaine Henriette
& puis par les ridicules imaginations
d'uneViſionaire qui ſe veut perfuader que tout
le monde eſt amoureuxd'elle . Jene parle point
du caractere d'un Pere , qui veut faire croire
qu'il eſt le maiſtre dans ſa Maiſon , qui ſe fait
fort de tout quand ileſt ſeul , & qui cede tour
dés que la Femme paroiſt, Ie ne dis rien auffi du
Tome I. Per-
,
D
74
LE MERCURE
Perſonnage de Monfieur Triffotin , qui tout
rempli de ſon ſçavoir,& tout gonflé de la gloire
qu'ilcroit avoir meritée,paroiſt ſi plein de confiancede
luy-meſme , qu'il voit tout le Genre
humain fort audeſſous de luy.Le ridicule entêtement
qu'une Mere que la lecture a gâtée fait
voir pour ce Monfieur Triffotin , n'eſtpas
moins plaiſant ; & cet entêtement aussi fort
que celuy du Pere dans Tartuffe, dureroit toujours
, & parun artifice ingénieux de la fauſſe
nouvelle d'un Procés perdu,& d'une banque.
route (qui n'eſtpas d'une moins belle invention
que l'Exempt dans l'Impoſteur) un Frere
qui quoy que bien jeune , paroiſt l'Homme du
monde dumeilleur ſens , ne le venoit faire ceffer,
en faiſant ledénouement dela Piece, Ily
a autroiſiéme Acte une querelle entre ceMonſieur
Triffotin,& un autre Scavant, qui divertit
beaucoup ; & ily a au dernier , un retour
d'une certaine Martine Servante de Cuiſine,
qui avoit eſté chaſſee aupremier , qui faitextrémement
rire l'aſſemblée par un nombre
infinyde jolies choſes qu'elle dit enfonpatois,
pour prouver que les Hommes doivent avoit
lapréference furles Femmes, Voila confutémentce
qu'ilya de plus conſiderabledans cet
te Comédiequi attire tour Paris. Ily apar tout
mil traits pleins d'eſprit , beaucoup d'expref
Gons
GALANT. 75
fions heureuſes , & beaucoup de manieresde
■ parler nouvelles&hardies,dont l'invention ne
peut eſtre affez loüée ,&qui ne peuvent eſtre
imitées. Bien des Gens font des applications
de cetteComédie;&une querelle de l'Autheur
ilya environhuit ans avecunHommede Let
tres , qu'on prétend eſtrerepreſenté parMonſieur
Triffotin, a donnélieu àcequis'en eſt pu-
- blié ; mais Monfieur de Molieres'eſt ſuffifammentjuſtifié
de cela par une Harangue qu'il fit
- au Public deux joursavant la premiere repreſentation
de ſa Piece: Etpuis ce prétenduOri-
-ginal de cetteagreable Comédie , ne doit pas
s'en mettre enpeine , s'ileſtaussi lage&ausfi
habile Homme que l'on dit ,& cela ne ſervira
qu'à faire éclater davantage ſon mérite, enfai-
- fant naître l'enviede le connoiſtre , delire ſes
- Ecrits,& d'aller à ſes Sermons. Ariftophanene
détruifit point la réputation de Socrate , en le
joüant dans unedeſes Farces,&cegrandPhi-
- loſophe n'en futpasmoins eſtimé dans toute
laGréce : mais pourbienjuger du méritede
la Comédie dontje viens de parler,je conteillerois
à tout le mondede la voir,&de s'ydiver-
- tir, fansexaminer autre choſe,& fanss'arreſter
- àla critique de la plupartdesGens,qui croyent
qu'ileſt d'unbelEſprit de trouver àredire.
AParis,le 12.Mars.
D2 Mon.
76 LE MERCURE
M
ONSIEUR l'ArcheveſquedeParis,Directeur
de l'Académie Françoile, la mena
cesjours paſſez à Verſailles , pour remercier
le Royde l'honneur qu'il a fait àcette Illuſtre
& Spirituelle Compagnie , d'en vouloir prendre
la place de Protecteur qu'avoit feu Monſieur
le Chancelier. Il fit un compliment au
Roy à ſa maniere ordinaire , c'eſt à dire plein
d'eſprit & d'éloquence. Vous ſçavez bien
qu'avec les charmes de fa Perſonne qui plaiſt
auffitoſt qu'on levoit, il a une merveilleuſe facilité
debien parler,&quejamais Perſonne ne
s'exprima ſi juſtement , ny avec tant de délicareſſe.
Il ade plus toutle ſçavoir des Docteurs
lesplus confommez , & chacun ſçait qu'il l'a
faitpatoiſtreen mille ſorte d'occaſions; mais
je n'aypas entrepris ſon Panegyrique,je le laiſ.
ſeàceux qui écriront l'Hiſtoire.
Monfieur d'Angeau Gouverneur d'Anjou,
& autrefois Meſtre de Camp du Regiment du
Roy, & deſtiné à l'Ambaſſade de Suede, qui
eſt auſſi del'Académie, traitta magnifiquement
cePrelatavectous les Académiciens ſes Confreres.
Monfieur Cotin n'eſtoit point de ce
nombre,

GALANT.
77
T
1
e
nombre , de peur (dit- on) qu'on ne crût qu'il
s'eſtoit ſervyde cette occaſion pour ſe plaindre
au Roy de la Comédie qu'on prétend que
Monfieur de Moliere ait faite contreluy : mais
on ne peut croire qu'un Homme qui eſt ſou
ventparmyles premieresPerſonnes de la Cour,
&que Mademoiselle honore dunom de fon
Amy, puiſſeeſtre crûl'objet d'une ſi ſanglante
Satyre,Le Portrait en effet qu'on luy attribuë,
ne convient point à unHomme qui a fait des
Ouvrages qui ont eu une approbation auſſi
generale que ſes Paraphraſes ſur le Cantique
des Cantiques. Ie ne parle pointde ſes Oeuvres
Galantes , dont ily aplufieurs éditions ; ce ſont
des jeux où il s'amuſoit avantqu'il fit la Profet.
ſion qu'il a embraffée avec autant d'auſterité
qu'on Içait qu'il la fait maintenant,
On vit dans cette Aſſemblée Monfieur Quinault
, ſi connu par ſes Vers tendres; Monfieur
Deſmareſts , fi recommandable par tant de
beaux Ouvrages fi extraordinaires , qu'ils font
en meſme temps voirla grandeur deſoneſprit,
&la profondeur de ſa ſcience. LefameuxMon-
Geur de Corneille l'aiſné y eſtoit auſſi, le ne puis
rien dire de celuy-là qui ne ſoit au deſſous de
luy ; c'eſt le ſeulde qui on peut loiier les Ouvrages
ſans les avoirveûs, & de qui malgré le
grand âge ondoittoûjours attendre des Pie-
D3 ces
18 LE MERCURE
ces achevées , comme on trouvera ſans doute
ſaderniere Tragédie, qui paroiſtra l'Hyver prochainſous
le nom de Pulchéris, & qui ne peut
manquer de plaire à ceux qui ont le coeur&
Peſprit bien fait , comme elle a déja plû à ceux
qui ont eu lebonheurde luy entendrelire, On
vitdans cette celebre Compagnieles deuxAbbez
Tallemant ; l'un premier Aumoſnier de
Madame, dont le mérite eſt hors de doute , ' &
quia fait avectantde ſuccés&d'utilité pour le
Public,une ſi belle Verſiondes Vies des Hommes
Illuſtres dePlutarque , L'autre a donné en
mille occafions des marques de fon efprit : Il
s'eſt faitadmirer par mille choſes ſpirituelles&
agreables qu'il a compofees,&par ſes Sermons,
où l'ona connu & ſon éloquence & ſon ſça.
voir. J'oubliois Monfieur l'Abbé Teſtu , dont
les Sermons ont autrefois charmé toute la
Cour, &dont les Vers tendres & devots luy
donnent encor la préference ſur la plupart de
tous ceuxquis'en meslent,&de qui nouspourxions
attendre un grand nombre d'Ouvrages
merveilleux , fans une cruelle maladiede va..
peurs qui neluypermet pas de rien faire, Jene
dois pas oublier Monfieur le Duc de Saint
Aignan,dontles illuftres Galanteries , les Vers
enjoüez&galants , &les hauts faits d'armes,
ne font inconnus àperſonne , qui charme tous
ceux
GALANT.
79
te ceux qui le connoiſſent par une civilité obligeante
, & par les bons offices qu'il rend àtout
lemondedanstoutes les occaſions qu'ilena. Il
& y en avoit encor pluſieurs autres, dontlemérite&
le ſçavoir fonttres-conſidérables, &
dont je n'ay pas retenu les
noms.
AParis, le19.Mars.
D 4 Je
80 LE MERCURE
E
TE
vous envoye,Madame,ce que vous m'avez
mandé qu'on ſouhaitoit dans voſtre Province,&
que vous avez deſiré d'avoir, pour en
faire part à vos Amis; car pour vos Amies , je
croy qu'elles aimeroient mieux apprendre l'état
des Coeurs de ceux qui ſoûpirent pour elles,
que celuydes Troupes duRoy.
)
ETAT DES TROUPES D'INFANTERIE
&Cavalerie qui font auſerviceduRoy, fui
vant l'Etat quieneſt expedić pour leur fubſiſtance.
Regimens d'Infanterie Françoise , de 33. Hommes
par Compagnie,les Chefscompris.
Picardie , 70. Compagnies.
Champagne,
Navarre,
Piedmont,
Normandie,
La Marine,
70
70
70
70
70
La
GALANT. 81
La Marine, 32
Caſtelnau, 33
Auvergne,
De Sault ,
33
33
- Bandeville, 16
Regiment duRoy, 70
RegimentRoyal, 70
Regiment d'Anjou, 70
Praslin, 18
Lyonnois, 35
Dauphin,
Curfol,
70
18
Montaigu,
Turenne,
- La Motte,
16
33
17
Dampierre,
16
Louvigny,
18
Grancé, 16
La Reyne, 70
Montpezar,
Les Vaiſſeaux,
16
70
Orleans. 33
Artois,
Bretagne,
Carignan,
Chafteauneuf,
Sourches,
Vendofme,
33
16
16
16
18
16
D
La
1
82 LE MERCURE
La Ferté,
Conty,
La Fére,
Condé,
Anguyen,
Jonzac,
Monperoux,
Boüillon ,
Bourgogne,
La Marine nouveau,
Vernmandois,
Fuſilliers du Roy,
18
16
16
17
17
18
16
16
33
20
20
24
Nombre, 46.Regimens, faiſant 1569 Com
pagnies , fur le pied de 53 Hommes par
Compagnie,faiſant entout,
83157 Hommes.
Regimensd'InfanterieEtrangere.
Alface, douze Compagnies ,de 182Hommes
chacune, font 2184h,
Eſcoſſois &Anglois , vingt Compagnies, à
123 Hommes chacune, 2460 h.
Routfillon, vingt Compagnies,idem 2460h.
Furſtemberg, douze Compagnies, à 182Hommes
chacune, 2184h.
Irlan.
GALANT, 83
chacune,
Irlandois,douze Compagnies, à 104Hommes
1248h
Autres Irlandois , ſeize Compagnies , à 104
Hommes chacune, 1664 h.
Royal Italien , vingt-ſept Compagnies à 104
!
Hommes chacune, 2808h.
RoyalAnglois,huiGetCompagnies,à103Hommes
chacune 824h.
Stoupe Suiffe,douze Compagnies, à 200Hommes
chacune, 2400h.
Erlac Suiffe, commedeſſus, 2400h.
Feſta Suiffe, idem 2400 h.
Salis Suiſſe,idem 2400h.
Anglois , huit Compagnies , à 103 Hommes
chacune, 824h.
Cinquante Compagnies franches,à 200Hommes
chacune, 10000 h.
Nombre totaldes treize Regimens Etran
gers,& cinquante Compagnies franches
dediverſes Nations, 36236Нот.
Gendarmes,Chevaux Legers,&MousquetairesàCheval.
(
Quatre Compagnies des Gardes du Corps,
1039h,
D6 Com84
LE MERCURE
CompagniedeGendarmesEſcoſlois, 105. h.
Deux Compagniesde Mouſquetaires à Cheval,
faifant 554h.
Compagniede GendarmesAnglois, 105h.
Compagnie de Chevaux Legers Anglois ,
110h.
Gendarmes de la Reyne, 154h.
Gendarmes deMonfieur leDauphin, 209h.
Compagnie de Chevaux Legers dudit Seigneur,
Gendarmes d'Anjou,
Gendarmes d'Orleans,
157h.
108h:
105 h.
154h.
Compagnie de Chevaux Legers d'Orleans,
Total des Compagnies deGendarmes,Chevaux
Legers, &Mouſquetaires à Cheval
cy-deffas, 2800Hommes,
Cavalerie Legere, dont les Regimensſontdefix
Compagnies,de 54.Hommes chacune.
Colonel General de
ladite Cavalerie.
Meſtre de Camp Ge.
neral de ladite Ca.
valerie,
Commiffaire General
de ladite Cavalerie.
Royaldu Roy.
Deux Regimens E
trangers.
Cravatesdu Roy.
A
LaGALANT.
85
:
LaReyne.
Dauphin....
Orleans .
Condé.
Anguyen.
Rouvray.
Gaffion.
Des- Fourneaux.
Ioycufe.
Bomvezé.
L
Ducondé.
Nogent.
Tillader,
Sourdis.
Hislez.
Bligny.
LaFabliere.
Lambert.
Caberel.
Humieres.
Foutrille Proüille.
Reinel: Bartillac.
Caboner. Beaupré.
Montauban . Paulmy.
Pillois. Beaufort.
Coulange,
Merlin.
Carendo.
Sanzay.
SaintLoup.
Cachan,
SaintAouſt,
Derdelin .
Douget.
Chenüer.
Noüarr.
Sommieure.
Haniou. 2
Nombre, 52, Regimens,de fix Compagnies
chacun, des4. Hommes chacune , font
parRegimens 324. Hommes , & en tout
16848. Hommes.
D7
Autres
86
LE MERCURE
Autres Regimens de Cavalerie , de trois Compagnies
chacun , de 54. Hommespar
Compagnie.
Coislin. Grignan.
Eſtrades. Laurieres.
Bethune. Granville.
Montgeorge.
Buſenval.
Duroure.
Meré.
Basleroy .! Thury.
Thiange . Valavoire.
Longueville. Arnolfiny
Ragny.
Harcourt.
Boüillon. Armagnac.
Auvergne. SaintAignan.
Nombre, 66. Compagnies , de22.Regimens
cy- deſſus ,de 54 Hommes chacune,
entout 3564Hommes.
CavalerieLegereEtrangere.
Prince de Piedmont , dix Compagnies , dont
l'une de 64 Homines , & les autres de 54 .
soh.
Koni(mark, vingt- quatre Compagnies , des4
Hommes chacune, 1296h.
Anglois , dixCompagnies, de 54 Hommes,
540h.
SchomGALANT.
87
Schomberg, trois Compagnies , de 54Hommes,
162h.
Roſe,trois Compagnies, idem 162h.
Houſſet,trois Compagnies, idem 162h.
:
Total de ladite CavalerieEtrangere,
3196 Hommes .
Deux RegimensdeDragons.
م
ColonelGeneraldeſdits Dragons , de fixCom
pagnies,de 104Hommes chacune, 624h.
DragonsduRoy , de ſix Compagnies , des4
Hommes chacune, 324h.
NombredeſditsDragons,
948 Hommes,
PartiedelaMaisonduRoy.
RegimentdesGardes Françoiſes, trenteCom
pagnies,de roo Hommeschacune, 3000h.
RegimentdesGardes Suiſſes,dix Compagnies,
de200Hommes chacune, 2000 h.
Gendarmesdu Roy, 200h.
ChevauxLegersdelaGarde, 200h.
Nombre, 5400Hommes,
Ces
88 LE MERCURE
Cesquarante fixRegimensd'InfanterieFrançoiledecetEtar,
montentà 83697Hommes .
Les treizeRegimens d'InfanterieEtrangere,
montent à36256 Hommes ; à quoy adjoutant
le Regiment des Gardes Suiffes de 2000Hommes,
feront, y comprenant cinquante Compagniesfranches
de diverſes Nations , 41318 h
Les ſeize Compagnies de Gendarmes ,
2608h.
Les cinquante-deux Regimens de CavalerieFrançoiſe,
16848 lh .
Vingt-deux autres Regimens de Cavalerie
Françoiſe, 3564h.
Douzeautres Regimensde CavalerieFrançoile,
648h.
Regimensde CavalerieEtrangere, 3096h.
Compagniede Gendarmes duRoy, 200h.
Compagnie de Chevaux Legers, 200h.
5 Total de l'Infanterie &Cavalerie,
155687 Hommes.
Depuis cetEtatexpedíé , leRoyadonnéau
mois de Fevrier dern , 1672, des Commiffions
pour lever trois cens Compagnies d'Infante.
rie,faiſant 15000Hommes , pour l'incorporer
dans ر
GALANT.
89
danslesVieux Corps,les mettre à 80. Compagnie
chacune ; Six vingts Compagnies de Cavalerie,
qui feront 6000 Hommes , &en tout
21000 Hommes.
155687 Hommes,
&avec les 21000,
176687Hommes.
AParis,le 26,Mars:
Je
१० LE MERCURE
En'ay riende nouveau , Madame , à vous
mander cette Semaine , que le Voyage du
Royà Versailles, Jeſçaisque vous l'avez vû,&
que vous avez lû la belle Deſcription que MademoiſelledeScuderyen
a faite : mais le Verfailles
quevous avez vû , & celuy dont elle a
parlé , ſont bien diferents de celuyd'aujourd'
huy; & le Royn'eſtjamais un moisſansy aller,
qu'iln'y entrouve un nouveau lors qu'ily retourne,
tant il paroiſt changé,àcauſe des beautez
qu'on y adjoûte ſans ceffe. On a depuis
peu embelly la Grotte de pluſieurs Figures
incomparables ; on ya mis un grandSoleil en.
vironnédepluſieurs Nymphes qui le couronnent,&
luy lavent lespieds & les mains. Ce
merveileux Ouvrage , &le plus grand qui
ait encor eſté fait , eſtde Meſſieurs Girardon
&Renaudin. Dans deux niches qui ſont aux
côtez, on ya mis quatreChevauxdu Soleil, qui
ſemblent jetterdu feu, & vouloir prendre cartiere
, ſans pouvoir eſtre arreſtez par les puiffans
GALANT.
وہ
ſansTritons quiles tiennent. MonfieurGuerin
afait la moitiéde cet Ouvrage,&Meffieurs
Gafpard & Baltazard ont fait le reſte. On
a encor placé dans cette Grotte pluſieurs autres
belles Figures de Monfieur Batifte Sculpteur
tres fameux ; ce qui fait voir que la
Francepeut fournir pour ces fortes d'Ouvrages
d'auffigrands Hommes que l'Italie. Je
n'aurois jamais fait , ſi je voulois vous parler
des merveilles quetes eaux produiſent dans
ce Lieu délicieux. Le Sieur Denys les y fait
venir par des Pompes &des Acqueducs admirables
; & Monſieur de Francine leur Eait
faire des choles qui furpaſſent l'imagination ;
témoin le Marais , l'Arbre, &le Mont d'eau,
ſans oublier le Theatre , où les changemens
de décorations d'eau y font auſſi fréquens
que ceux des Pieces de Machines , qui en font
les plus remplies : Mais comment l'eau manqueroit
- elle pourtoutes ces choſes , puis que
parlesſoinsqu'ont pris ceux qui la font venir
dans ces lieux, ony voit des Par- terres entiers
tres - beaux & tres - fleuris , ſous leſquels il
y a des reſervoirs d'eau ? Les miracles que
fait Monfieur Nautre dans ces ſuperbes Jardins
, ne ſontpas moins conſiderables. Le
grand nombre d'Orangers plantez en terre
, en fait foy , auffi- bien que les grands
Ar
92 LE MERCURE
Arbres qui ont eſté tranſplantez pour élargir
lagrande Allée ;ce qui ne s'eſt encorjamais vû.
J'aurois encor mille choſes à vous dire touchant
ce Chaſteau , qui ſurpaſſe le Palais d'Armide.
Jedevrois vous parler des Bâtimens,&
de ceux qui en prenent la conduite ; mais le
détailenſeroittrop long, &je doisle remettre
àune autre fois, ou plutoſt attendre qu'ils
foient achevez .
AParis,le 2. Avril.
) (
Jc
GALANT.
93
, ont
Ene ſçay,Madame, ſi les nouvelles queje vous
aymandées depuis le mois deJanvier
fatisfait voſtre curioſité. Lecroyne vous avoir
juſques icy fait connoiſtre que mon zele , en
vous écrivant ponctuellement ; mais j'eſpere
avec letemps vous mander des nouvelles plus
curieuſes& en plusgrand nombre.
+ Monfieur le CardinaldeBonzy a reçeu cette
Semainele Bonnet des mains du Roy , en
preſence de Meſſieurs les Cardinaux de Rets ,
deBoüillon , & Maldachiny. le vous aydéja
parlé de Monfieur le Cardinal de Boüillon , &
vous n'ignorez pas le grand mérite de Monſieur
le Cardinal de Rets , & que ſon eſprit&
ſes malheurs l'ont rendu également illuftre ,
auſſi-bien que ſa fidelité pour ſes Amis ; &
vous ſçavez auſſi queſa justice , &la genérofité
dont il donne tous les jours des marques à
ceux qui luy ont fait plaiſir,nele font pasmoins
admirer.On vit avec étonnement à cette Cerémonie
Monfieur Priam,autrefois Réſident de
Mantouë, quiavoit veû feu MonfieurleCardinal
94
LE MERCURE
dinal de Bonzy , grand Oncle de celuy d'aujourd'huy
, & Grand Aumoſnier de Marie
de Médicis , recevoir le Bonnet des mains de
Henry IV.
Monfieur le Duc de Chaune , que ſesAmbaſſades
à Rome doivent rendre fameux , de
meſme que la maniere avec laquelle il ſert
leRoy auxEtats deBretagne , dontil eſtGou.
verneur, en preſenta ces jours paſſez lesDéputez
à Sa Majeſté.
,
Monfieur le Duc de Béthune , fi connu
ſous le nom de Comte de Charoft que fes
ſervices , fa fidélité &ſa reconnoiffance
pour ſes Bienfacteurs , rendent auſſi recommandable
que ſon illuſtre naiſſance qu'il
tire des plus anciens Comtes de Bethune ,
a preſté ferment entre les mains du Roy
pour la Charge de Lieutenant General de
laProvince de Picardie , en échange de celle
de Capitaine des Gardes du Corps , dont
Monfieur le Duc de Duras a eſté pourveû.
Vous ſçavez Madame , que ce Duc eft
d'une des plus anciennes Maiſons de France,
qu'il a beaucoup d'eſprit ; qu'il a toûjours
donné dans les Armées oùil a ſervy, des marques
d'une grande valeur , & d'une prudence
quile fait admner , &le fait paſſer pour un
tres grandCapitaine.
,
Vous
GALANT.
95
Vous avez appris la mort de Madame la
Duchefle Doüairiere d'Orleans : Son âge,
ſa naiſſance , & ſes vertus Chreſtiennes ,
vous ſont connues , c'eſt pourquoy je
ne vous en diray pas davantage
fur cetarticle.
AParis, le 9.Avril
ه ( ) هب
Puis
96 LE MERCURE
P
Uisquevous ſouhaitez,Madame, qu'apres
vous avoir entretenu de l'Académie Francoiſe
, je vous diſe quelque choſe de cellede
Monfieurl'Abbé d'Aubignac, dont vous avez
(dites- vous) oüy parler confufément; je vous
diray qu'elle s'appelloit l'Académie des belles
Lettres , &que ſon inſtitution eſtoit pour examiner
les Ouvrages d'Eloquence& de Poësie.
Ony faiſoitle premierjour de chaque Mois un
Diſcours ſur la diverſitédes Conditions , où
l'Eloquence ſe trouvoit neceſſaire. Le premier
Diſcours échût à Monfieur Blondeau Advocat
enParlement : Ille fit ſur l'éloquence du Barreau
, & s'en acquita tres -bien , dansla grande
Salle del Hoſtel de Matignon, devant uneAlſemblée
compoſee de pluſieurs Perſonnes de
qualité del'un &de l'autre Sexe. Monfieur le
Marquis de Vilaines ſe fit admirer un mois
apres luy ſur l'éloquence Militaire. L'impreſſionqu'on
afaitede ce Diſcours eſt une marquedeſa
bonté,c'eſt pourquoyje n'en parleray
point, &je paſſeray autroiſieme , qui échût à
Monfieur PAbbé de Saint Germain. Les deux
autres ayant fait des Diſcours qui regardoient
leur Profeffion, eet illuſtre Abbé en voulut fai-

re
1
GALANT.
97
reun ſur l'éloquence de la Chaire : Ileutun
ſuccés tres- avantageux, &qui fatisfit merveilleuſement
toute la belle Aſſemblée quil'entendit.
Monfieur Perachon ſe fit admirerun mois
apres; & les autres Académiciens donnerent
demoisenmois des marques de leur eſprit&
de leur érudition.Ala finde cesDiſcours, on
liſoit des Ouvrages de Poëthe compoſez par
quelques- uns de Mesſieurs de l'Académie.
Voicyles nomsde ceux qui la compofoient.
Monfieur l'Abbéd'Aubignac,Directeur.
Monfieur de Vaumorieres, Sous-Directeur .
Monfieur Guerer,Secretaire del'Académie.
Feu Monfieur leMarquisdu Châtelet.
Monfieurle Marquis deVilaines.
Monfieur leMarquisd'Arbaux.
- Monfieur Petit , Directeur apres Monfieur
P'Abbé d'Aubignac.of
Monfieur Perachon,Advocat en Parlement.
Monfieur l'Abbé deVilars,
Monfieur l'Abbé de Villeſerain , àpreſent
Evelque de Senés , Directeur apres Monfieur
Petit.
FeuMonfieurl'Abbé Ganarer.
Monfieurde Launay.
Monfieur Caré,Advocat en Parlement,
Monfieur Richeler.
Monfieur duPerier.
A
Tome I. E Feu
98 LE MERCURE
Feu Monfieur Baurin,Advocat au Conſeil!
• MonfieurBaraillisMedecin.
Monfieur l'Abbé de Saint Germain.
• Cette Illuftre Académic a eſté rompuë depuis
queMonfieur l'Abbé de Ville-ſerain a'eſté
nommé à l'Eveíchéde Senés. On avoit eudelſein
quelque temps auparavant d'y faire entrer
des Femmes,& l'on propoſoitMadame deVille-
dieu, dontlesOuvrages font tous lesjours
tantde bruit. On comptoir auffi Madamela
Marquiſe deGuibermeny, Fille de Monfieur le
Marquisde Vilaines : Elle a l'eſprit penétrant
&délicat , &l'on ne peutaſſez la loüer. On
n'oublioit pas Madame la MarquiſeDes-houlieres
: Vous en avez oüy parler , Madame, car
fongrandmérite la fait connoiſtre partour; elle
écrittres-polîmentenProſe & enVers, &c'eſt
enfinun Eſpritdu premier ordre. Il court de
petites PiecesgalantesdeſonChien, qu'on appelleGas
: Il s'est fait depuis peu Poëte excellent
,&fes Ouvrages méritent bien d'eſtre imprimez,
CetteDame en a fait le Cerbere du
Parnaſſe, pouren défendre l'entrée aux mauvais
Poëtes, Voicy deſes Vers, &vous pourez
par làjuger de ſon eſprit, 45
LETGALANT.
99
LETTRE DE GAS, EPAGNEUL DE
:
MADAME DES - HOU.
LIERES.
AMonfieur le Comtede L.T.
Ourvous marquer mon couroux,
Play laplumeàlapatte;
Il est temps que contre vous
Toutema colere éclate.
(délicate:
Vous m'avezrendujaloux;
Entrenous autresToutons,
Noussommes là-deſſus d'humeurfort
Poursebienmettre avecnous,
En vain le Blondin nous flate,
Nousn'enſommespasplus doux,
Nousmordonsjusqu'àl'Epoux.
Malgré ce naturel incommode &farouche,
levousécoutoisfans dépit
Loñerdema Maiſtreſſe &les yeux, &
labouche;
Ne croyant ces douceurs qu'un ſimple
[Lit. jeu d'esprit,
Sansm'opposeràrien,jedormoisſurfon
Siceſouvenir voustouche,
Neſongezplus àm'oster
La place que jepoſſfede
Croyez-vousla mériter ?
Croyez- vous queje la cede ?
Ег Sept
100 LE MERCURE
Sept fois l'aimable Printemps
Afait reverdir les Champs,
Septfois latriſtefroidure
En achaſſsélaverdure,
Depuis lebienheureuxjour
Quejefuis Chiend' Amarille,
Afespiedsj'ayvenla Cour,
Ajes pieds j'ayven la Ville
Vainement brûler d'amour;
Seuljay sçeûpar mon adreſſe
Dansson inſenſible coeur
Fairenaiſtre la tendreſſe.
Netroublez plus mon bonheur:
Quandpourvangerson honneur,
Lepetit Dienfuborneur
Qu'entous lieux ellefurmonte,
Decideroit àmahonte
Surles droits queje prétens,
Sçachez,noftreillustre Comte,
Quej'aydefortbonnesdents.
GAS.
Jecroy, Madame , que vous n'avez guere
veûde Vers plus naturels,nydeChiensplushabiles,
J'en fçay bien la raiſon ; c'eſt que tousles
Epagneuls n'ont pas des Maſtreſſes ſi ſpirituelles.
Monfieur de Maurangis Directeurdes Fínances,
GALANT. for
nances , mourut la Semaine paſſce: Creſtoitun
Hommed'eſprit&debien ; & laGazette en
dit tant, que je nepourois riendire quien approchaft,
Monfieur le Baronde Schonborn,Neveu&
EnvoyéExtraordinaire de Monfieur l'Electeur
deMayence, a eu Audiancedu Roy : Il faitvoir
dans une tres-grande jeuneſſe une prudence
qui ſurprend les plus habiles; & il paroift tellement
népourles Affaires , que les plus épineuſes
ne luy font aucune difficulté : Ilena
déjadonnédes marques ; & tant de Gens qui le
conoiffentm'en ont aſſuré, queje croy ne vous
riédire de cejeuneminiſtre qui ne foit véritable.
Monfieur le Comte de Molina Ambaſſadeur
Extraordinaired'Eſpagne , a fait fon Entrée
accompagné de Monfieur le Mareſehal de
Grance; & quelques jours apres il fut conduit
à l'Audiance du Roy par Monfieur le
Comted'Armagnac. Vous devez remarquer
une choſe àlaquelle ceux qui liſent depuis vingt
ansles Gazettes , n'ont peut-eſtre jamais pris
garde ; c'eſt queles Ambaſſadeurs desTeſtes
couronnées ,& ceux qu'on traitte demeſme,
font toûjours conduits à l'Audiace parunPrince;&
que celuy qui les reçoit lejour de leur Entréepublique,
nelesconduitjamais au Louvre.
AParis,le 16. Avril
<
E3 Je
102 LE MERCURE
E vous avoispromis,Madame, devousmander
toutes lesModes nouvelles,& je ne vous
enay (dites- vous) parlé dans aucunede mes
Lerties.Ledeüil quel'on porte icydepuislongtemps
en eft caufe ; il en a étouffé beaucoup
quin'ont point veû lejour , & la plupart font
demeurées dans l'imagination de ceux qui les
ont inventées. Je vousdiraypourtantquelon
porte toûjours les Corps filongs , qu'ils vont
preſques juſques aux cuiffes de ceux qui n'ont
guere de hanches.
Les Femmesne portent plus de Manchettes
ou Pognets tombans fur les bras ; lebout où
eſt ladentelle, eſt preſentement relevé comme
des Manchettesd'Hommes : Elles portentdes
Gands taillez comme ceux des Hommes , avec
unedentelle d'or ; & leurs Souliers eftanspre
ſentement un peu plus quarrez quà lơrdinaire
, elles râchent d'imiter les Hommes en
beaucoup dechoſes
Laborduredelaplupart des Eventailsdont
ons'eſt ſervy depuis qu'on a commencé à les
reprendre , eſt de Pointde Francepeint , &
fertde tour aux cartouches dans lesquels les
PeinGALANT.
103
Peintres mettent à leur ordinaire ce qui leur
vientdansl'imagination.
Les Jupes à la Pſyché ſont toûjours à la
mode , auffi bien que les Manteaux de toille
des Indes. On en porte pourtant beaucoup
depuis peu d'un Satin couleur de feu,
mélé deblanc ,qui plaiſt beaucoup , & commence
àdevenir fort àla mode,
25
Les Hommes portent toûjours leurs Chapeaux
fi grands , que les Vieillards ( quide
peur de paroiſtre ridicules en avoient de
grands pendant qu'on en portoit de petits)
paroiffent preſentement ce qu'ils vouloient
éviter d'eſtre , parce qu'ils n'ont point vouluchanger
de mode , & que lesgrands Chapeaux
de ce comporta fum dosperitodeuinnre
d'huy.
On ne porte preſque plus de Cordons de
Chapeau de ruban & de foye , & les Cordons
d'or reviennent à la mode. Je ne
ſcaypas fi on les ſouffrira longtemps , puis
que depuis huit jours on prendtoutes lesJupes
garnies d'or & d'argent. On a preſque
toûjours veû arriver la meſme choſe ; mais
letemps paffe n'eſt plus ,&Monfieur de la :
Reynie n'entreprend rien dont il ne vienne à
bout: Ila fait des choſes depuis qu'il eſt Lieutenant
de Police , que l'on croyoit impoſſibles,
E 4 &
104: LE MERCURE
&qu'on n'avoit pû faire depuis pluſieurs Siecles.
Onne ſçauroittrouver un Juge plus équitable,
plus incorruptible , ny plus ardent à fervirleRoy.
LePublic luy a des obligations dont
ildoit éternellementconſerver la mémoire,
Apres vous avoir parlédes Modes qui ne re
gardent quel'habillement des Hommes&des
Femmes, ilfaut queje vous entretienne d'une
plus nouvelle que toutes celles dont je vous
ayparlé , & qui regarde les Ameublemens. Je
fusdernierement chez une Femme qui n'eſt pas
delaplus haute qualité, mais dont l'Amant eſt
extrêmementriche.On dit quel'on me vouloit
faire voiruneSalle fort proprement meublée,
& l'on me mena dans un Lieu dont la Tapiffarie
ekoin d'un fort beau damas Pendant
qu'on me fit regarder par la feneſtre un Jardin
admirable, on leva en un inſtant cetteTapiſſerie;
demaniere qu'en tournant la teſte, je
viscerteSalletapiſſée d'une autre couleur , &
que la premiere Tapiſſerie eſtoit relevée en
Feſtons tout autourde laSalle. Comme j'ad.
miroiscette invention , on me dit de tirer un
contrepoids qui estoit caché dansuncoin où il
neparoiſſoit pas , & qui neantmoins eſtoit attaché
avecdes cordons de ſoye&d'or. Jeletiray
fortaiſement , &je visauſſi-toſt cette ſeconde
Tapiſſerie s'élever';& quand elle fut en.
haut,
3
GALANT.
105
haut, elle parut en petites Pentes qui firentles
entredeux des Feſtons,&laiſſa voir uneTapif
# ſerie de verdure ornée de pluſieurs Tableaux
avec de tres-richesbordures. Jamais rien ne
produiſitunſibeleffet , & je ne pûs melaſſer
d'admirer ceux qui avoient trouvéune fi belle
invention;& fij'eſtois fortyde la Salle autant
defois qu'elle changea ,&quej'y fufle rentré,
jen'aurois pascrû eſtredans le méme Apartement.
Lesmémes Perſonnes (dit-on)fonttravailler
à un Lit qui doit changer autantde fois.
Ie ne croyois pas vous devoir mander tant de
choſes ſur les Modes nouvelles , &je voybien
quecet articleme fournira toûjours beaucoup
de matiere.
Un des Fils de Monfieur le Premier Prefident
a depuis peu épouſe la Fillede Monfieur
deChalucet Gouverneur du Chaſteau de Nantes,
levous informeray au premierjourdu mérite
de ces deux Illuſtres Mariez .
Le Roy a nommé Monfieur d'Aquin à la
Chargede ſonPremier Medecin.le ne parleray
nydeſon mérite, nyde ſa capacité ; ce choix en
faitplus connoiſtre que je n'en pourois dire,
Monfieur de la Chambre a eſté auſſi nommé
Premier Medecin de la Reyne. Il eſteſtimé
detoute laCour , où ilpaſſepour untres-habileHomme.
Er Mon106
LE MERCURE
Monfieur Renaudot, qui par ſes longues experiences,&
legrand nombre de Malades qu'il
aveüs depuis pluſieurs années , doit eſtre un
des plushabiles Medecins de Paris, a eſté choiſi
par le Roy pour laChargede Premier Medecinde
MonfieurleDauphinpo
•On continue depuis le mois de Janvier à
donner au Public le Journal des Sçavans , que
vous avez lû autrefois avec plaiſir, C'eſt un
Ouvrage tres beau & tres utile ; Autheur
* en eft fort eſtimé,&il al'honneurd'eftre
confideré d'un grand Min
AParissie 23. Avril
પૂછેછે ?
100
٤٠
Je
GALANT. 107
ここ
e vousenvoye une Liſte des Officiers Generaux
ànommez pour ſervir cette
Campagne. Je ne vous affure pas qu'elle ſoit
juſte,qu'il n'yen aitpoint d'oubliez, & que les
rangs foient obſervez , mais enfin, Madame,
jevous faispartde ce quej'ay : le croyqu'il ya
beaucoup de Gens dans voſtre Province qui
n'enſçaventpas tant.
qy
K
4
M
NOMS DES OFFICIERS GENERAVX
de l'ArméeduRoy.
MONSIEUR, Generaliſſime. Σας πόληςΜ
Monfieur de Turenne,General.
Lieutenans Generaux.
1
MonfieurdeGadagneybeebilec
Monfieur leDuc de la Feüillade
Monfieur leComte de Soiflons 100
Monfieur leGrandMaitte.ΜΙΑ
Monfieur de Lorge.
Monfieurde Rochefort
TATI
E6 Maref108"
LE MERCURE
Mareschaux de Camp:
Monfieurle Chevalier deLorraine,
Monfieur Martiner.
Monfieurde Montal.
MonfieurdeFourille eſt Meſtre de Campde la
Cavalerie,& ferttoûjours.
Brigadiers de Cavalerie.
Monfieur deM...
Monfieur deC ...
Monfieurde la Feüillée.
Monfieurle ComtedeRoye.
MonfieurdeChazeron. 3
Brigadiers de l'Infanterie.
MonfieurdeBeauveau. 08021
Monfieur....
Aides de Camp.
Monfieurle Comted'Ayen.
Monfieur d'Albrer.
MonfieurleChevalier deNogentiu!
MonfieurleMarquisd'Angea ອນິດ !
Monfieur deBreauté.
Monfieurdela Roche-Courton
ETAT
GALANT. 109
ETAT DE L'ARMEE DE MONSIEUR
LE PRINCE.
TIOV Lieutenants Generaux.
Monfieur leComtedeGuiche.
Monfieur de SaintAvre,
MonfieurFoucaut.
ZANG
0171003
Mareſchauxde Campu
Monfieurle Comte duPleſfis.
Monfieur leComtede Nogent
Monfieur de Magaloty.
Monfieur de Choiſeüil.
Commiſſaire GeneraldelaCavaleric.
Monfieur de laCardonniere,
L
Brigadiers dela Cavalerie:
MonfieurdeBeauvezé.
Monfieur Vivien.
Monfieurdes Fourneaux,
E 7
Brit
no LE MERCURE
Brigadiers d'Infanterie
MonfieurPilloy.
Monfieur...
ETAT DE L'ARMEE QUE DEVOIT
commander Monfieur le Marcſchal
deCrequy.n
Lieutenant Generalt... now
Monfieur deNancий кинола
Marefcbanxde Campo alisoire f
MonfieurdeVaubru
Monfieur le Chevalier du Pleffis,
Brigadiers de Cavalerie somos
Monfieur M ...
Monfieur dePier
ral
LeRoya nomméMonfieurde Sainſandoux
Major du Regiment des Gardes, MajorGenedeſonArmée.
Ila auſſi nommé Monfieur
deTracyCapitaine auxGardes , MajorGeneral
de Monfieur le Prince ; Et Monfieurdela
Marilliere Lieutenant Colonel du Regiment
dela Reyne , Major General de la troiſieme
Armée, zusmyoleom-daoM
3 OFFIGALANT
.
OFFICIERS GENERAVX DE
l'Armée desAlliez.
Monfieurde Luxembourg Lieutenant Gene
ralde Monfieur l'Eveſque de Munſter.
Monfieur de Chamilly , LieutenantGeneral
deMonfieur l'Eveſque de Cologne.
MonfieurduRenelcommandera laCavalerie .
Monfieur de Mornas commandera l'Infan
terie.
MonfieurdeBeaudevis commandera ....
L'Armée de Rouffillon ſera commandée
parMonfieur le Bret!
Iccroyqu'apres l'Etatdes ArméesdeTerre,
vous ferez bien aiſe d'apprendre celuy de l'armement
de Mer , &que les divers noms des
Vaiſſeaux vous divertirontaseld
XXXX
LISTE DES VAISSEAUX DE
l'ArméeNavale qui doitſervirl'année
1672.
AROCHEFORT.
Nomsdes Capitainesdes Vaiſſeaux,
MonfieurdeRabinieres,
LeSuperbe, 1300 toneaux,70,Canons.
Monfieur Gabaret,
LeFoudroyant, 1300 1.686.
M
Mon112
LE MERCURE
Monfieur Gombaut,
Le Grand, 1100 t. 64 01712
Monfieur Michaut, ...
Leconquerant, 1100 t. 64 C
Monfieur deGrançay,
L'lllustre,noot. 70.0.
Monfieur de Beaulien,
L'Admirable, 1100 1,700,
Monfieur le CommandeurdeVerdille,
L'Invincible, 11000, 700,
MonfieurDeſtival, com
Le Sans-pareil, 11001862.co
of Monfieut d'Ymagnion,
L'Excellent, 1000t. 56c.
Monfieur deBlenac,
LeFort, 1000t. 146.
MonfieurdeTourville,
LeGalant, 700 г. 40 с.
MonfieurdeVilleneuve-Ferier, 11
LeBrillant, 600 t. 40c.
MonfieurdelaVigerie,
LeHazardeux,550 τ.34 C.
BRULOTS
MonfieurRocachon,
LeFin,
MonGALANT.
13 1
Monfieur Ozier Thomas,
LePérilleux.
Monfieur Vidaut,
LeVoilé.
Monfieur duRivault,
L'Inconnu.
Monfieur Serpaut,
LeDéguisé.
Monfieur Chaboiffeau,
L'Entreprenant.
A BREST.
Monfieur de C .....
LeS.Philippe,Admiral.
Monfieur du Queſne , Lieutenant
General,
LeTerrible.
Monfieur des Ardans,
LeTonnant.
Monfieurde Vallebelle,
LeBrave.
MonfieurdeSourdis,
LeVaillant.
Monfieur de Larcou,
LeTeméraire.
Monfieur deOnyovet.
L'Oriflame.
моп-
114
LE MERCURE
Monfieurde Queruville ,
LeBourbon.
Monfieur d'Infreville,
LeRubis.
MonfieurDesbeville,
LeDuc.
MonfieurdeCoquelin.
Lacolle.
Monfieur Panetier,
L'Heureux.
Monfieur de Bleor,
LAlcion.
MonfieurdelaRocque- Souftret,
LeHardy.
FREGATES LEGERES,
Monfieur ....
LaTempeste.
MonfieurdeBellemont,
L'Aurore.
Monfieur deGravançon,
LaRailleuse.
Monfieurde S.Michel,
La Subtile.
MonfieurdeGrosbois,
LaLutine.
MonfieurDelmonts,
LaGaillarde.
BRU.
GALANT.
115
!
DSC
L
٢٠٠
BRULOTS.
LeTrompeur.
Le Serpent.
..... Fustes .
Deux Tartanes.
Monfieur du Queſne garderales Coſtesde
la Rochelle avec une Eſcadre de quatorze
Vaifleaux .
MonfieurMartel commandera une Eſcadre
de quatorze Vaiſſeaux,quiſervira de Corps de
referve.
29.200
AParis, le 23.Avril.
T
116. LE MERCURE
Je vous envoye, Madame , unepartie desLivres
nouveaux qui ſe vendent depuis peu
chez Monfieur Barbin, Le Beralde, d'un Autheur
inconnu , vousparoiſtra bien écrit. Les
Exilez deMadame de Villedieu , vous divertiront
beaucoup; les incidens en font agreables
&délicatement touchez ; & cette ſpirituelle
Perſonne, dontjuſques icy tous lesEcrits ont
reüſſy, mérite beaucoup deloüanges. Jevous
envoye auffi le ſecond Tome desOuvrages de
Monfieur lePaïs : Le premier a eu autrefois un
tres-grand ſuccés; vous jugerez de celuy- cy.
Ie vous feray part dans huit jours d'unLivre
nouveaudeMonfieur Ménager, ce ſontdenouvelles
Obſervations ſur la Langue Françoife,
Quoy qu'on nedoive pas toujours eſtimer
unOuvrage par ſon ſuccés , on peut neantmoinsjuger
du méritede celuy-cy par legrand
bruit qu'ilfait, puis que c'eſtavesjuſtice qu'il
plaiſt ; &jenedoutepoint que dans quelque
temps,aulieu de dire parler Vaugelas, pourloüer
ceux qui parlerontbien , onne diſe parler
Ménage.
GALANT.
117
Ménage.CegrandHomme ( onpeut lenommer
ainſi puis qu'il a beaucoup d'érudition)
expoſe d'abord toutes lesdiferentes façons de
parler,quiſignifient, ou que l'on veut qui ſignifient
unemémechoſe. Il cite tous ceuxqui s'en
ſont ſervis ; & apres avoir fait voir leur vérítable
étimologie, ildécide preſque toûjours en
faveur del'Ufage , qu'il dit eftre le ſouverain
Maiſtre du Langage. C'eſt auſſi àquoyl'onſe
doit le plus attacher ; & quand on pécheroit
contre les regles , on ne pouroit mal pailer.
Cette déciſion d'un ſi fameux Autheur ſera
d'une grande utilité, & fera qu'à l'avenir tout
lemondes'entendia , &parlera d'une melme
maniere ; au lieu qu'on auroit toûjours veûle
contraire , tant queles Sçavons auroient parlé
felon Pufage, & les autres à leur fantaiſie, c'eſt à
dire tantoſt d'une maniere , tantoft de l'autre ;
ce qui avec le temps auroit apporté beaucoup
- d'obſcu irédans laLangue. Ainfi,Madame,
tous les François ont beaucoup d'obligation
àMonfieur Ménage de la peine qu'il s'est bien
vouludonnerdeleur apprendreà parler. Voicy
une partie des Aurheurs qu'il cire. Monfieurde
Vaugelas , qu'il approuve& condamne fouvent;
Meffieurs Balzac, Malherbe , Sarazin,
Voiture, Mainard, S. Amant, Brebeuf, Ablancourt,
Collerer,Gombaut, le PereRapin, Ra-
1 can,
118 LE MERCURE
in
can,Mairet, le Pere Chiflet,Deſmareſts,Gomberville,
l'Abbé Chaſtetin,l'Abbé,Sally,Mezeray,
Sorel , Charpentier, Brianville , l'Eveſque
de Vance, Pelliſſon,la Mothe le Vayer,le Pere
Bouhours, Patru, Chapelain, Segrais,Marolles,
Benferade, Corneille , le Perele Moine,
Dandilly , l'Autheur du Comte de Gabalis,
Bary, la Fontaine , Tallemant , Meſſieurs du
Port Royal,&Mademoiselle de Scudery.Iene
donnepointde rang àtous ces beaux Eſprits,
l'entrepriſe ſeroit trop hardie; MonfieurMénagene
leur en apointdonné, ne les ayanttous
citez pluſieurs fois que ſelon qu'ila eubeſoin
de leursOuvrages pour autoriſer ſes ſentimens,
Il a encore parlé d'une douzained'autres ; mais
leur mérite eſtant trop vieux , je ne croy pas
devoirgroffir cette Lettre de leurs noms.
4
LeRoyadonné les Sceaux à Monfieur Daligre.
Je vous ay déja parlé defon mérite,de fes
diversEmplois&de les Ambaſſfades. SaMajeſté
parla de luy avecéloge , en luy faiſant ce
beau préſent ; & ce qu'elle luy dit fit connoiſtre
à tout le monde qu'elle avoit beaucoup
deconfiance enluy. Il eſt à remarquer que l'on
n'apoint veûjuſques icy de Garde des Sceaux
qui fut Fils d'un Chancelier.
ToutParis court depuis quelques jours aux
Peres de l'Oratoire pour voir unMauzoléede
feu
GALANT, 119

feu Monfieur le Chancelier, dreſſe ſur les defſeins
de Monfieur le Brun. Quandje l'auray
veû,je vous entretiendray & de l'Ouvrage , &
de l'Autheur,
LaMedecine enCorps , &en habit de cerémonie
, ayant le Sieur Puylon ſonDoyenen
teſte, s'eſt tranſportée à S. Germain pourcomplimenter
les trois Premiers Medecins de Leurs
Majeſtez . Quel plaifir d'avoir de telles Charges
! & qu'on en tire de gloire & d'autre
choſe!
Les équipages du Roy , de Monfieur , des
Princes, &des Officiers del'Armée, ſont partis
cette Semaine. Jamais onn'a rien veû de ſi
beau,&pendant huit jours toutes les feneſtres
ont eſté remplies de mondecomme à quelque
Entréepublique. Parmy cegrandnombre de
Mulets , de Chevaux , &de Chariots fibien
couverts, on apperçeut pres de quatre- vingts
Charettes , dont les couverturesn'eſtoientpas
ſi belles ny ſi bigarrées que celles des Chariots,
mais elles eſtoient mieux remplies , &les Chevaux
avoient beaucoup plus depeine à lestirer:
C'eſtoit (dit-on) le Nerfdela Guerre,que les
Gendarmes & Chevaux Legers duRoy conduiſoiét.
Les Avares regarderent avecdesyeux
de convoitiſe cette grande quantité d'argent ;
les Meres en ſouhaiterent pour marier leurs
Filles ;
120 LE MERCURE
Filles; les Amans, pour faire des préſens àleurs
Maiſtreſles; & les Debiteurs, pour payer leurs
debtes: enfin chacun en ſouhaita pour ce qu'i
en avoit à faire , &les moins intéreſſez firent
des ſouhaits . Ce qu'il y euſt de plaifant, c'ef
que chacun crût que ce qu'il ſouhaitoit
n'amoindriroit pas la fomme , & ne feroit
pointdetort auRoy,ny à ſes Armées, Cepen
dant fi l'on euſtdiſtribué decet argent à cha-c
cunfelon ſes ſouhaits , iln'yauroit pas eu de
quoy contenter tout le monde , & il s'en feroit
falu beaucoup qu'il ne fut forty un fol de
Paris,
Si les équipages ont pendant toute cette
Semaine temply toutes les Ruës de Paris , Ide
Vieux Chaſteau de S. Germain n'a pas efté
moins plein detous ceux quiont eſté prendre
congé du Roy. L'Ambaſſadeur d'Angleterre
lepritpour long-teinps , puis qu'il s'en retourneaupresdu
Roy fon Maſtre. Il eſt de laMaifondesMontaigus,
qui n'eſt pas moins illuftren
enAngleterre , qu'elleeft connuë en France : 11
abeaucoup d'elprit ; & l'eſtime particuliere
dont il atoujours honoréceux quipaffent icy
pour en avoir,en eſt une marque infaillible. Il
les alaiſſez dans un tres grand chagrin defon:
depart , auffi bien que que ques Damesd'une
grande réputation , aupres deſquelles il employoit
GALANT. 121
eunloyoit une partie du temps qu'il luy reſtoit
entles grandes occupations que ſon employ luy
qu'onnoit. Il preſenta auRoyleSieurdeGoldoren
hin , qui doit demeurer aupres de SaMajefté
c'dendant toute la Campagne, L'Ambaſſadeur
oite Savoye,le Réſident de Suede,& les Envoyez
roulxtraordinaires de Mayence & deGenes, pripenent
pareillement congé de Sa Majesté , auſſichaien
que toutes les Cours Souveraines , & le
derevoſt des Marchands. Tous les Eveſques qui
font icy y furent auffi , & toutes les Perſonnes
Idle conſidérationles imiterent. Ces marques
le reſpect & d'amourenvers le plus granddes
eltLoys , n'auroientjamais finy , fil'ardeur guer.
Merede SaMajesté ne l'enſtfait quitter S. Gereftmain
plûtoſt qu'elle n'avoit réſolu. Elle eſt
duartie avec peu demonde , mais elle est allée
entrouver une Armée ſi nombreuſe & fi belle,
urqu'aucun de ſes Prédeceſſeurs n'en a jamais eu
aide pareille. Sa Majesté alaiſſe àlaReynel'admitraiſtration
des Affaires,avec un Confeil compolé
de Meſſieurs le Garde des Sceaux, Villeroy,
eree Tellier,& Colbert, Leur mérite eſt ſi connu,
crque je ne pourois vous rien dire à leur avantale,
qui ne fur infiniment au deſſous,& qui n'ait
nfte dit mille fois.
Je devois dans la Lettre oùje vous ayparlé
es Modes , vous entretenir de certains mots,
Tome I. F qui
12.2 LE MERCURE
quibienqu'ils ne ſoientpas nouveaux, ne laifſent
pasd'eſtre preſentement fort à la mode.Par
touteterreeſtunde ceux - là ; &quand on veut
direqu'on parlefort d'une choſe , qu'elle ſera
approuvée,qu'elle plaira,&c.on dit,onparlede
celapar toute terre, cela plaira partoute terre,cela
ſeraapprouvépartoute terre.LesGensdubel air
ne diſent pas préſentement cinquante paroles,
qu'ilsne lediſentdix fois,auſſi-bien que lemot
de violant,qu'on applique bien plus mal à tout
cequ'ondit ; car pour dire cela eſt fâcheux , on
dit cela eſt violant;pour dire il a tort, on le dit de
meſme , & il ſemble qu'on affecte de s'en ſervir
pour exprimer toutes les choſes avec leſquelles
ilnec
neconvientpas. Jecroy. Madame, que vous
n'avez jamais oùyparlerde rien de pareil ; ceux
quijuſques icy ont inventédes mots ou des expreſſionsnouvelles,
ne l'ayant fait que dans la
penſée qu'ils ſignifioient mieux ce qu'ils vouloient
dire. Le verbe deſoler n'eſt pas moins à la
mode; &quand une Perſonne veut dire préſentement
qu'une autrela fatigue, elledit qu'ellela
defole: quandon veut dire qu'on eſt chagrin, on
dit qu'on eſt defolé ; & l'on applique enfin ce
mot à toutes les choſes qu'on veut marquer
qui fontdelapeine.
Jevous aydéja envoyé des Vers du plus agreable
Animal duMode; en voicy d'autresde fafaçó,
qui je croyvous plairont encore davantage.
LET.
GALANT.
123
LETTRE DE GAS, EPAGNEUL DE
MadameDef-houlieres,
Acourte-Oreille,Tourne- Broche
deM......
T'Apprens detous coſtez quemalgré le deſtin
Qui vous afait naiſtre Matin,
Vouschaſſezpourtant àmerveille.
CegradLievrefutprisparlepreux Courte-oreille
(Diſoit-on l'autrejour enouvrantunPaste.)
Du Vin,du Vin, qu'àſaſanté
IlfoitvuidémainteBouteille.
Lors leVerreà lamain, voſtre losfutchanté;
Vn Blondin,deux Abbez,&plus d'une Beauté,
S'en acquiterent avec zele.
Foyd'Epagneul,j'en fais un raport tres-fidelle,
F'estoispresent àtout,&voyoisfans douleur
Toutel'estime&tout l'honneur
Dontvoſtre Chaſſe eſtoitſuivie ;
Aupres d'Amarillis , content de mon bonheur,
Riennepouvantmefaire envie.
Jemedéterminaydans cet heureux moment
Avousdire ſans compliment
Quevous avezbien faitde quitter la Cuisine
Onvous eftiezſouvent battu.
L'eftimeinfiniment ceux quipar leur vertu
F 2 Démen
124 LE MERCURE
Démententleur baſſeorigine;
lamais l'honneurd'autruynem'a rendu jaloux:
Etmalgrétant de diférence
Quele Cielamis entre nous,
Ieveuxbienfaire connoiffance,
Et lier commerce avec vous.
Devenonsbons amis, abandonnez laBroche,
Allezcomme Epagneul , Chien courant, ou Limier,
PartoutPaïs prendre Gibier :
Necraignezlà- deſſus nyplainte, ny reproche,
Personnenefaitson Métier.
Jenepuismereſoudre à fermer certe Lettre,
fansvous faire partd'une Hiſtoire queje viens
d'apprendre.
Mégius,Homme docte&connuparquan
titédebeauxOuvrages,fur ilyaquelque temps
chez uneDamede ſes Amies , accompagnéde
Brétius ,jeuneHommed'un grand eſprit, mais
quine le fit pas d'abord paroiſtre , parce qu'il
demeura long-temps fans riendire, L'Amic
deMégius aimoit fort l'Aftrologie, &croyoit
en ſçavoir quelque choſe: c'eſtoit affez pour
faire tomber la converſation là-deſſus. Elley
tourna bientoſt auſſi ; on y parla de fixer le
Mercure. Mégius dit que ſion vouloit enenvoyer
querir,ille fixeroit. Onenapporta auffitoft,
GALANT.
125
toſt , &il fit ce qu'il avoit promis , augrand
étonnementde laDame,&d'un Aftrologue de
ſes Amis qui eſtoit avec elle. Ce pretendu
Aftrologue luy demanda comment il avoit
fçeu ce qu'il venoit de faire; s'il l'avoit appris
par lecture, s'il le tenoitdequelqu'un , ſi quelque
avanture luy avoit fait ſçavoir , ouſiſon
eſpritluyavoit fait trouver un si beau ſecret.Ce
n'eſt par aucunesde ces choles,luy repartitMégius,
quej'ay appris ce que vous venez de voir ;
&voila,luy dit-il en ſe tournant vers Brétius,
quin'avoit encor parléquepar monoſylabes,
celuy qui m'a appris ce queje viens de faire. La
Dame,& fon Amy ,jetterent auffitoſt les yeux
fur luy ; ils le regarderent depuis les piedsjuſques
à la teſte , & ſe blamerent en fecretde ce
que ſon filence l'avoit fait paſſer dans leur
eſprit pour un Homme quien avoit peu. Ils
luydonnerent milleloüanges , & ne parlerent
deluy qu'avec admiration.Il leur fit connoiftre
danslereſtedela converſation , qu'il avoit be.
aucoup d'eſprit : mais loinde ſatisfairepleinement
leur curiofité ſur tout ce qu'ils ſouhaitoient
d'apprendre , il leur dit ſeulement des
choſesquil'excitérent davantage,&qui leur fir
ſouhaiter paffionnément de lier avec lay une
étroite amitié. La nuit qui ſurvint, les obligea
deſe ſéparer plutoſt qu'ils n'auroient fait ; car
F3
chacun
126 LE MERCURE
chacun avoit ſonbut , comme vous l'appren
drezpar la ſuitede cetteHiſtoire.L'Aftrologue,
dontje ne vous parlerayplus que ſous lenom
deZoroafte , fut voir Brétiusdés le lendemain ,
& luy témoigna un ſigrand empreſſement
d'apprendre ſon ſecret , quelejeuneHomme
qui ſouhaitoit depuis longtemps de trouver
quelqu'un de qui il pût ſe divertir , fut ravy
d'avoir trouvé celuy-cy.Zoroaſte de ſon coſté
n'oublia rien pour gagner ſon amitié ; il luy
fit des préſens , il tuy donna ſouvent de
grands repas : maisil avoit beau le preffer ;
Brétius qui vouloit ſe divertir , &que ces repas
recommençaſſent ſouvent , eut l'adreſſe
de le remettrepreſque autant detemps qu'il le
voulur. Enfin le grandjour quidevoit rendre
Zoroaſte ſi ſçavant, arriva apres bien des remifes;&
toutes choſes eſtant bien préparées, Brétius
fit pelerune petite boulede cire qu'il avoit
apportée , &quine peſoit preſques rien; illa
mit dans le creuſer , &dit àZoroaste apresl'avoir
couvert, qu'il falloit eſtre deux heuresſans
yregarder , &qu'ils pouvoient aller dans ſon
Cabinet faire une figure pour voir file travail
feroit heureux. Les deux heures paffées , on
trouva de fortbon argent,au moinsparut- iltel
aux yeux deZoroaſte, qui fut auffitoſt lemontrer
à trois ou quatre Orfèvres ,qui dirent qu'ils
n'en
GALANT. 12
A
* n'en avoient pointde meilleur das leursBoutfques,
Les careſſesqu'il fit àBrétius ſont inconcevables
; il l'en accabla,&le regala commeun
Hommequi pouvoitluydonner un ſecret avec
lequelil eſperoit ſefaireplus detréſors que tous
les Roys du Monde n'en poſſedent. Dans cette
eſperance il le conjura deluy donnerdequoy
faireſeulde l'argent. Brétius luy donnaune de
ſes boules , maiselle ne produiſit rien à noftre
Aftrologue ;il s'enplaignit , &Brétius luy dit
queſacurioſité en eſtoit cauſe,& luyavoit fait
regarder trop toſt ce qu'il devoit plus longtemps
tenir biencouvers. Il enrefit avec luy,&
reüffit commela premiere fois. Zoroaste convaincu,
le futdire au Prince; puis il redit àBrétius
ce qu'il avoit dit de luy. CejeuneHomme
fetrouva embaraffé , & fut contraint de luy
avoüer quece n'eſtoit qu'unjeude main ,& de
luyapprendre ſon ſecret ,&les choses en-demeurerent
là, Ontrouve tous les jours beaucoup
de Gensquiſe laiſſent ainfi tromper par
debelles apparences, Ilmeſemble, Madan.e,
que cette Lettre eſt aſſez longue : Jene ſçay fi
elle aura pû vous divertir , ny ſi les précedentes
vousauront plû ; mais je ſçay bien quej'ay des
choſes ſi particulieres &fidivertiſſantesà vous
mander àl'avenir , que vous aurez lieu
d'eſtre ſarisfaite,
1
FIN.
(128 )90
Extrait du Privilege du Roy.
DArGrace & Privilege duRoy
,
Donné à
S.Germain en Layele 15. Fevrier 1672. Signé,
parleRoyenſon Confeil VILLET, Ileft
permis au SieurDAN.de faire imprimer, vendre&
debiter, par tel Imprimeur ou Libraire
qu'il voudra choiſir , un Livre intitulé , LE
MERCURE GALANT , enunoupluſieurs
Volumes;& ce pendant le temps&elpace de
dix années entieres& accomplies , à compter
dujour que chacundeſditsVolumes ſera achevé
d'imprimer pour la premiere fois : Et cependantdefences
ſont faites à toutes Perſonnes
de quelque qualité & condition qu'elles
foient, d'imprimer ny faire imprimer, vendre
nydebiter aucunsdeíditsVolumes,ſansle conſentement
de l'Expoſant , ou de ceux quiauront
droict de luy , à peine contre chacun des
contrevenans de fix mille livres d'amende,
confiſcation des Exemplaires contrefaits,&de
tousdeſpens, dommages&intereſts, ainſique
plus
06(129)900
+ plus au long il eſtporté eſdites Lettres dePri-

vilege.
Regiſtré ſurle Livrede la Communauté, le
27.Fevrier 1672,
Signé, THIERRY , Syndic .
Et ledit Sieur DAN. a cedé&tranſporté fon
droict de Privilege pour ce preſent Volume
ſeulement,àC.BARBIN, & T.GIRARD, Marchands
Libraires à Paris, pour en joüir ſuivant
l'accord fait entr'eux.
Achevéd'imprimerpourlapremierefois,ic
25.May1672.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque

Contrefaçon dite « à la sphère » du Mercure de Paris.

Soumis par lechott le