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MERCURE GALANT.
LOLISA
110
CVELO

LE
MERCURE
GALAN T,
CONTENANT PLUSIEURS
HISTOIRES VERITABLES,
Et tout ce qui s'eſt paſſédepuis le
premier Janvier 1672. juſques au
Depart duRoy.
TOME I.
Suivantla Copie Impriméeà Paris,
Chez CLAUDE BARBIN , au Palaiss
M. DC. LXXIII.
:
AU ROY.
SIRE,
Je prens la libertéde vous offrirun Livredont
Voftre Majesté a scellé Elle-meſmele Privilege,
pendantqu'elleprenoit lapeine de fairela Charge
d'undesespremiers Sujets; &qu'enfaisant voir
juſquesàquelpoint elle eftéclairée , elle apprenoit
aux autres dequelle manie maniere ilſefaut acquiter de
pareilsEmplois. Un tel Privilege devroit mettre
monOuvrage à convert de touteschoses; mais la
Critiqueprétendque son empire s'étend surtout,
qu'il n'est pointde Panegyrique on elle n'ait
droit detrouveràredire. Sije pouvois pourtant
faireceluy de Voftre Majesté,ilferoit exemptdes
attaques de l'Envie , & jesuis afſuré qu'on'n'y
pourroit reprendreque lafoibleſſe avec laquelleje
traiterois unefibelle matiere: Mais außi vosactiōs,
SIRE, qui poffent de bien loin celles des plus
grandsHéros,font au deſſus desforces humaines.
C'est ce qui me contraint à borner mon zele aux
Seuls voeuxquejefais tous lesjours au Cielpour la
continuation desa profperité; &plein delagloire
quej'ayd'eftre au nombre desſujets du plus grand
Roy du monde,je leSuppliede croirequ'iln'en a
pointdeplusSoumis,&quejesuis ,
SIRE ,
{ DE VOSTRE MAJESTE',
Le tres -humble , tres - obeïſſant ,
&tres- fidele Sujet.
Tome I. A 3
LE
মেষমেষমেষমেষমেষ
LE
LIBRAIRE
AU LECTEUR.
E Livre doit avoir de
quoy plaire à tout le monde
, à cauſe de ladiverſité
des matieres dont il eſt
remply. Ceux qui n'aiment
que les Romans, y trouveront des
Hiſtoires divertiſſantes . Les Curieux
des Nouvelles , & les Provinciaux & les
Eftrangers , qui n'ont aucune connoiffancede
pluſieurs Perſonnes d'unegrande
naiſſance, ou d'un grand merite, dont
ils entendent ſouvent parler , apprendront
dans ce Volume & dans les fuivans
, par où ils font recommandables,
& ce qui les fait eftimer. Lors qu'on
voudraconnoiſtre quelqu'un , onn'aura
qu'à le chercherdans Le Mercure Galant,
fi l'on
AU LECTEUR.
ſi l'onveut eſtrebien-toſt éclaircy de ce
qu'on fouhaitera d'apprendre. On en
donnera tous les trois Moisun Volume,
& dans le ſecond on marquera les
temps auſquels on les devra donner ,
afin que le public les ait doreſnavant à
journommé. On yparlera à l'avenir des
Provinces & des Cours Eftrangeres.
L'Autheur ne commence qu'à eſtablir
des correſpondances , & former des habitudes
d'où il puiſſe tirer des ſecours
confiderables , afin qu'il n'arrive riende
nouveau dans lemondedont il ne parle
dans ſes Lettres. On ne doit regarder
celles-cy que comme des Eſſays ; & par
cequ'elles font , ondoit juger de ceque
celles qui les fuivront pourront eſtre .
Ainſi l'on nedoit confiderer ce Volume
que comme le deſſein d'un Ouvrage auquel
on peut adjoûterbeaucoup , & non
comme unOuvrage achevé. Ceux qui
auront quelquesGalanteries,& quelque
choſe de curieux , qui meritera d'eſtre
ſçeu, pourront me l'apporter , & je feray
en forteque l'Autheur en entretienne la
A4
PerAU
LECTEUR.
Perſonne à qui il adreſſe ſes Lettres. Je
crois eſtre encor obligé de vous avertir
que ce Livre n'a rien qui reſſemble au
Journal des Sçavans : Ilne parle que des
Livres de Sciences qu'on imprime ; &
l'onne parle icyqquueed'Hiſtoires amoureuſes
, & que du merite des Perſonnes
qui en ontbeaucoup , quand mefine lear
plume ne produiroit aucun Ouvrage.
Il n'eſt paſt toûjours neceffaire d'écrire
pour avoir de l'eſprit , & l'on a ſouvent
veu des preuves du contraire. Je dois
• adjoûter à tout cela , que ſil'on parle icy
de quelques Li . res , ce n'eft quo de Li
vres de Galanteries , dont le Journal
ne dit jamais rien ; & qu'il n'y a pas
dans ce Volume trente lignes fur cette
matiere,
TABLE
TABLE
ethetrathetrathatheticthetartratormetetoetoetoeta
DES MATIERES
Contenues en ce Volume.
Effein de l'Ouvrage.
L'Histoire du Collierde Perles.
pag. 1.
Honneurs rendus à la memoiredeſeuëMadame
deMontaufier.
ElogedeMonfieurde l'Abbéde Noailles.
Etabliffement d'une Academie d'Architecture ,
dont teSicur Blondel doit eft Projeffeur.
L'HiftoiredesBas deSoye verds.
ReceptiondeMonsieur le Ducde la Feüillade dans
la charge de Colonel du Regiment desGardes
François.
ElogedeMonfieur le Mareſchal Duc du Pleßis.
Difcours fur le Bajazet , Tragedie du SieurRa-
Cine.
Avantures arrivées à Conftantinople à un François
, par laquelle on peutjuger de la galanterie
des Turcs.
L'Histoirede cellequi aima mieuxſe brufler avec
SonMary,quede le voir infidelle.
Discours fur le Mariage de Bachus , comedie he
roique.
ArriveedeMonfieur Courtin en Suede.
DepartdeMonfieur leDucd'EftréespourSon Am
baffade extraordinaire à Rome.
L'Histoire de la Famille vifionaire,
AS
En
TABLE.
Entrée publiquede MonfieurleMarquis de Vilars
àMadrid.
Retour de Suede de Monfieur de Pompone.
L'Histoire de la Fille Soldat.
Elogede MonfieurleDuc de Coaſtin.
MortdeMonfieurleChanchelier, &Son Eloge.
Elogede Monfieurle Marquis deLouvoy.
MortdeMadame la Princeffe de Conty.
Elogesdesfix Conseillers d'Estat ordinaires ,&
desfixMaistres des Requeſtes que le Roy a
choisispour aßifter an Sceau.
Avanture d'unejeune Marquise aprésla mortde
Monfieur Gaultier excellent JoüeurdeLuth.
Histoire du Mary quise croit Cocu par luy-
Amefme.
MeritedeMonfieur Pachau, reconnupar leRoy.
Leretour d'Italie deMeßieurs de Vendosme.
Le choix du Roy de Monfieur le Camus pour la
Charge de premier President de la Courdes
Aydes.
LamortdeMonfieur Deſpincha Marquis de Ternes.
ReceptiondeMonfieur le Chevalierd'Arquien àla
chargedeMonfieurSon Pere.
LamortdeMonfieurde la Motte-Houdancourt.
La Promotion deMonsieur l'Archevesque de Touiouſe
au Cardinalat.
Discoursfurl'Ariane , Tragedie de Monfieur de
Corneille lejeune.
Hiftoiredu Cabinet des Miroirs.
Discourssur une Comediede Monfieur deMoliere,
intitulée, les Femines Sçavantes .
Le
TABLE .
LeSujet du Voyage de l'Academie Françoise d
Versailles, conduite parMonfieurl'Archevesque
deParis.
Régal deMonfieur le Marquis d'AngeanàMesfieurs
de l'Academie Françoise.
L'Estat de toutes les Troupes du Roy , tant de
Cavalerie que d'Infanterie, avec les nomsde
tous les Regimens , lenombre des Compagnies
& des Hommes qui compoſent chaque Compagnie.
Discourssur les eauxdeVersailles,furlesJardins,
Sur les nouveaux Ouvrage qu'ony a mis;
avec les noms des Sculpteurs.
ElogedeMonfieur le Cardimal de Rets.
LesEftatsdeBretagnefont presentez parMonfieurleDucdeChaunes.
Monfieur le Duc de Bethune LieutenantGeneral
de la Province de Picardie , & Monfienr
le Duc de Duras Capitaine des Gardes du
Corps.
L'Institution de l'Academie des belles lettres,
avec les noms de Meßieurs lesAcademiciens.
Lettres enVersdeGas , Epagneulde Madame la
Marquise Deshoulieres ,à Monfieur le Comte
deL. T.
Lamort deMonfieurdeMorangis.
Elogedu Baron de Schonborn , Néveu deMonfieur
Electeur de Mayence , & fon Envoyéextraordinaire.
L'Entrée l'Andiance deMonfieurle Comtede
Molina Ambassadeur extraordinaire d'Efpague.
Remarques curieuſesſur cesujet.
A6 Lifte
TABLE.
Lifte des Modes nouvelles , tantpour les habillemens
de l'un de l'autre Sexe , quepourles
Ameublemens.
Mariagedu Fils deMonfieurlepremier Prefident,
avecMadamoiselleChalucer.
Choix deMedecinsfaitpar leRoy.
Discoursfur leJournaldes Sçavans.
Nomsdes Officiers Generaux des Armées du Roy.
Noms des Vaisseaux de l'Armée Navale&des
Capitainesqui la commandent.
Discourssurles Livres nouveaux de Galanterie.
Nomsde tous les Autheurs citezparMonfieur-Menage
dansſon Livre intitulé: Obſervations fur
laLangue Françoife.
Harangue dela Faculté de Medecine aux trois
premiersMedecins.
RemarquesSur les Sceaux donnez par leRoya
MonfieurDaligre.
Depart de tous les Bagages pour l'Armée.
Discourssurlespreparatifs d'un Mauzolée, dont
Monfieur leBruna donnéles deffeins.
Audiance pour prendreCongédu Roy , de tous les
Ambassadeurs &Reſidens de toutes les Cours
Souveraines , &de Monsieur le Prevoft des
Marchands.
DepartduRoy.
1
Quelques motspreſentementàla mode .
Seconde Lettre enVers de l'Epagneul de Madame
laMarquiseDeshoulieres.
L'HistoiredeMegius,& defon Compagnon, ou la
PierrePhilosophale.
LE
LE
MERCURE
GALANT.
MADAME ,
Il n'eſtoit pas beſoin de me faire ſouvenir.
que lors que vous partites de Paris ; je vous
promis de vous mander ſouvent des nouvelles
capables de nourir la curioſité des plus
Illuftres de la Province qui doit avoir le bonheur
de vous poffeder fi long-temps. Quand
on fonge fouvent à une perfonne , onn'oublie
pas facilement ce qu'on luy promet. Je
crois , Madame , que vous entendez bien ce
que cela veut dire , &qu'il n'est pas neceflaire
que je m'explique d'avantage. Paſſons donc
aux nouvelles , ou plutoſt à l'ordre que j'ay
refolu de tenir pour vous en apprendre. Je
vous écriray tous les huict jours une fois , &&
A 7
yous
2 LE MERCURE
vous feray un long & curieux détail de tout
ce que j'auray appris pendant la Semaine. Je
vous manderay des chofes que les Gazettes
ne vous apprendront point , ou du moins
qu'elles ne vous feront pas ſçavoir avec tant
de particularitez. Les moindres chofes qui
ſe paſſeront icy , n'eſchaperont pas à ma plume
; Vous ſcaurez les Morts & les Mariages
de conſequence , avec des circonftances qui
pouront quelquefois vous donner des plaiſirs
que ces fortes de nouvelles n'ont pas d'ellesmefmes.
Je tâcheray de déveloper la verité
des belles actions de ceux dont la valeur fe fera
remarquer dans les Armées , & vous éclairciray
ſouvent des chofes dont la renommée
eft tousjours mal inſtruite , parce qu'elle n'atend
jamais pour partir qu'elle ſoit bien éclaircie
, & que les premiers bruits qu'elle
feme ne ſe trouvent que rarement veritables.
Je n'oubliray pas à vous parler de tous ceux
qui recevront quelques bienfaits de noſtre
GrandMonarque : Il donne de fibonnegrace,
que bien que fes préſens foient confiderables,
on eſt plus charmé d'entendre le recit de la
maniere dont il les fait , que ceux qui les reçoivent
ne font ravis de la magnificence de ſes
dons. Comme on entend de temps en temps
parler de procés ſi extraordinaires , & fi remplis
d'avantures , que les Romans les plus furprenans
n'ont rien qui en approche , je ne
manqueray pas de vous en divertir , & de
vous en mander les veritables circonstances,
qui
GALANT 3
Sonnets ,
qui ne ſont jamais bien ſçeuës que de ceux
qui ſe donnent de la peinede les rechercher
avec ſoin. La curiofité attirant à Paris non
ſeulement quantité des plus Illuftres de toutes
les Provinces de France , mais encor plufieurs
Eftrangers , je vous inſtruiraydumerite
extraordinaire de ceux qui s'y feront admirer.
Je vous envoyeray toutes les Pieces Galantes
qui auront de la reputation , comme
Madrigaux & autres Ouvrages
ſemblables. Je vous manderay le jugement
qu'on fera de toutes les Comedies nouvelles
& de tous les Livres de galanteries qui s'imprimeront
; je dis de galanteries , parce que
je ne prétends point parler de ceux qui regardent
les Arts & les Sciences , à cauſe que je
ne m'en pourois fi dignement acquiter que
ceux qui prennent le ſoin d'en donner tous
les quinze jours des Memoires. Je feray pourtant
plus que je ne vous ay promis , & j'efpere
vous écrire ſouvent quelques avantures
nouvelles en forme d'Hiſtoires. Paris eſt aflez
grand pour m'en fournir ? il y arrive chaque
jourdes chofes affez confiderables ; & ceux
qui voyent peu le Monde , apprennent fou .
vent des avantures extraordinaires , & en
font meſme quelquefois les témoins ; &je ne
doute point que je ne puiſſe vous faire part
preſque chaque Semaine d'une Hiſtoire nouvelle.
Quand Paris n'en fourniroit pas toujours
la matiere , je ne puis manquer d'en apprendre
du grand nombre d'Estrangers qui font fans
ceffe
4
LE MERCURE
celle dans cette grande Ville. J'adjoûteray à
toutes ces chofes toutes les nouvelles des
Ruelles les plus galantes , & vous manderay
juſques aux Modes nouvelles : On est ravy en
Province de les apprendre ; & de tout ce que
l'on y peut mander , rien n'y eſt ſouhaité avec
plus de paffion . Vous croyez bien que les
Coquettes de Paris me fourniront affez dequoy
vous écrire fur ce ſujet , & que toutes
les chofes que je vous viens de promettre me
fourniront ſeparément dequoy vous entrenir
d'un nombre infiny de nouvelles. Je ne
vous en manderay pas beaucoup d'eſtrangeres
, n'y d'Etat , & je vous parleray ſeulement
de ces grandes nouvelles publiques dont s'entretiennent
ceux-meſines qui ne font point profeſſion
d'en sçavoir. Comme il n'y a point
de nouvelle fi publique qui n'ait quelque
choſe de particulier , & qui n'eſt pas ſceu de
tout le monde , je vous informeray de ce
qu'en croiront ceux qui devront les mieux
ſcavoir que les autres. Si je puis venir à bout
de mon deffein , & que vous conſerviez mes
Lettres , elles pouront dans l'avenir ſervir de
Memoires aux Curieux , & l'on y trouvera
beaucoup de choſes qui ne pouront ſe rencontrer
ailleurs , à cauſe de la diverſité des matieres
dont elles feront remplies ; mais il
m'importe peu qu'elles foient utiles à d'autres
, pourveu qu'elles vousdivertiſſent : c'eſt
mon unique but , & c'eſt pourquoy je commence
par une Hiſtoire , avant que d'entrer
dans
GALANT. 5
?
dans le détail des nouvelles de cette semaine.
UnjeuneHomme eſtant ces jours paffez chez
une belle Perſonne dont il n'eſtoit amoureux
que par galanterie , ou plûtoſt pour entretenir
la conversation, (c'eſt une choſe aſſez ordinaire
, & fi la pluſpartde nos jeunesGens ne parloient
d'amour aux Dames & ne loüoient leurs
beautez , ils n'auroient ſouvent rien à dire.)
Celuy dont je vous vais conter l'avanture ,
ayant loüé en gros & en détail tous les charmes
de la jeune Beauté qu'il eſtoit venuvoir,
&ne ſçachant plus de quoyl'entretenir , cette
charmante Perſonne ennuyée d'entendre toûjours
la meſme choſe , s'affoupit un peu , &
s'endormit enfin tout-à-fait , quoy qu'elle
n'en eût pas deſſein : mais comme elle avoit
couru le Bal la nuit precedente , & qu'elle
eftoit beaucoup fatiguée , &que d'ailleurs elle
eſtoit mal divertie par celuy qui l'entretenoit
, elle ne pût refifter aux charmes du
Sommeil. Le Galant n'en fit pas le meſme ;
la beauté de cette Belle endormie , &le mouvement
de ſon fein ſoûpirant, réveillerent fes
fens ; il la regarda avec desyeuxpaſſionnez ,
&fon coeur luy dit pluſieurs fois qu'il devoit
profiter de l'occaſion. Il ne sçavoit à
quoy ſe refoudre , lors qu'il jetta les yeux fur
un Collier de vingt mille livres qu'elle avoit
àfoncol , & dont le rubanqui le lioit ſe trouva
dénoüé. Cét Amant dont je cacheray le
nom fous celuy de Cleonte , ſentit tout-àcoup
des mouvemens bien contraires à ceux
qu'il
6 LE MERCURE
qu'il avoit eus un moment auparavant. II
n'y avoit pas deux jours qu'il avoit perdu
fon argent aujeu ; il aimoit ladépense ; il ne
trouvoit plus de credit , parce qu'il devoit
beaucoup ; &de plus il eſtoit jeune & un peu
fripon de fon naturel. Toutes ces choſesjointes
àune occafion ſi favorable , le firent entrer
dans une tentation bien contraire à la premiere
, & fes regards ne s'attacherent plus qu'au
Collier. Aprés l'avoir bien regardé , il tourna
fa veuë du coſté de la porte. Il fit plus , il ſe
leva , fit quelques tours dans la Chambre , &
fut meſmes juſques ſur le degré pour voir fi
perſonne ne venoit. Il trouva toutes chofes
favorables à fon deſſein , & revint auprés de
Beliffe , (c'eſt ainſi que je nommeray cette
Belle dans le reſte de cette Hiſtoire.) Il ne fut
pas plutoſt auprés d'elle , qu'il demeura immobile,
& qu'il ſe mit à faire des reflexons . Je
ſuis ſeul icy , dit-il en luy-meſime , & l'on ne
pourra accufer que moy d'avoir pris ce Collier.
Si je fors fans rien dire , je me rendray
criminel ; & fi je demeure aprés l'avoir pris,
on le cherchera par tout , & l'on nemanquera
pas de le trouver ſur moy , quelque chofe
que je faſſe pour le bien cacher. Il vaut mieux
que j'abandonne ce deſſein. Si jel'abandonne
reprit- il auffi-toft en luy meſme , je feray indigne
que la Fortune faſſe jamais rien pour
moy , & vingt mille francs accommoderont
bien mes affaires. Il fit alors dans ſa teſte une
memoire de toutes les chofes à quoy il employe
GALANT. 7
ployeroit ces vingt- mille livres. Il en payapeu
dedétes , mais en recompenſe il ſe fit uneCaleche
& des Habits bien magnifiques : Il en
mit beaucoup en Point , & habilla ſon Train
des plus belles Livrées du Monde ; &fur cét
adjuſtement il ſe tint ſeur de la Conqueſte du
coeur d'une douzaine de ces Femmes qui
n'aiment que les Gens du bel air , quiſerendent
à l'éclat plûtoſt qu'au merite , & qui
croyent que l'on ne peut eſtre honneſte
Homme avec un ajustement modeſte & un
train mediocre. Les vingt mille livres ainſi
diftribuées dans la teſte de Cleonte , il prit le
Collier ; mais il n'en fut pas plutoſt maiſtre
, qu'il fentit un tremblement par tout fon
corps ;& la peur d'en eſtre trouve ſaiſi l'ayant
pris , il réſolut de le remettre. Il eſtoit fur
le point de faire ce que ce repentir ſecret luy
conſeilloit , lors qu'il s'aviſa d'avaler ce Collier
qui estoit de 32. perles : C'eſtoit affez
d'affaire , mais le defir d'avoir de l'argent
l'en fit venir à bout. Quand il eut avalé la
derniere perle , il ſe trouva embaraſſé du rubant;
il réva quelque temps à ce qu'il en devoit
faire , puis il s'aviſa de le couper ; ce qu'il
fit en morceaux ſi menus , qu'ils eftoient imperceptibles.
Comme il falut beaucoup de
temps pour toutes ces chofes , il eſt aiſé de
s'imaginer que Beliſe s'éveilla bien-toſt aprés.
Elledemanda auffi-toft fon Collier. Cleonte
ſe defendit de l'avoir pris. Elle crût qu'il avoit
deffein de le luy faire chercher , & tourna
d'as
8 LE MERCURE
:
d'abord la choſe fort galamment ; mais elle fut
bien ſurpriſe , lors qu'elle vit qu'il fe defendoit
avec tout le ſérieux d'un Homme qui
veut faire croire que ce qu'il dit eſt veritable.
Si vous voulez , luy dit- il , me faire donner
un autre Habit , je le mettray en prefence de
ceux que vous ordonnerez , & je laifferay le
mien ; je me dépoüilleray tout nud , & je
changeray meſine de linge. Beliſe ſe trouva
dansun embaras inconcevable : Elle estoit afſcurée
qu'elle avoit fon Collier avant que de
s'endormir , & Cleonte estoit le ſeul qui fut
entré dans ſa Chambre , &cependantſon Collier
ne ſe trouvoit point , quoy qu'elle eût fait
une recherche auffi exacte que fa peine eſtoit
grande. Cleonte la preſſa de foüiller dans ſes
poches : Elle crût que puis qu'il l'en preſſoir
tant , qu'elle l'y trouveroit & qu'iln'avoit
voulu que l'embaraffer ; ce qui fut cauſe
qu'elle ſe réfolut de le ſatisfaire : mais juſtement
dans le temps qu'elle y mettoit la main ,
Clidamant entra dans la Chambre , & cuût
qu'elle l'embraffſoit. Ce Clidamant avoit le
Privilege qu'ont tous les Amans , que l'on
nomme le Tenans ; il entroit de plein pied
fans faire dire qu'il eſtoit à la porte. Vous ne
vous eſtonnerez pas apres cela , Madame d'aprendre
qu'il fit tout ce que les Jaloux emportez
ont coûtume de faire : ils croyent qu'on
leur manque de foy : Il ne pût retenir fes
tranſports. Cleonte en fut ravy, au lieu d'en
paroiſtre affligé : il crût que ce bruit feroit
,
,
ceffer
GALANT.
:
,
enceffer
de parler du Collier ; & comme il avoit
dela bravoure (car pour du coeur on ne peut
dire qu'il en eut aptes les trente-deux pilulles
qu'il avoit avalées) il dit à Clidamant qu'il
l'alloit attendre dehors pour vuider leur different.
Ce Jaloux ſe preparoit à le ſuivre , lors
que Beliſe les arreſta tousdeux , & racontal'avanture
qui venoit d'arriver. Clidamant la
trouva fi extraordinaire , qu'il n'y pût d'abord
adjoûter foy , & fa jalousie fut cauſe qu'il
ſe réſolut de mettre tout en uſage pour découvrir
fi Belife luy avoit dit vray. Il rêvoit aux
moyens de venir à bout de ſon deſſein , lors
que deux ou trois Amisde cette Belle affligée,
& qui l'eſtoient auſſi de Clidamant
trerent dans la Chambre. Ils n'y furent pas
long-temps fans apprendre ce qui venoit d'arriver
: Leur étonnement fut grand , mais il
le fut encore plus lors qu'ils virent que rien
ne pouvoit faire dire àCleonte ce qu'eſtoit devenu
le Collier. Les prieres & les menaces furent
employées , mais ce fut toûjours inutilement
, & l'apreſdinée ſe paſſa ſans qu'on pût
rien découvrir. Le dépit que Beliſe avoitde la
perte de fon Collier augmenta à meſure
qu'elle perdit l'efperance de le revoir ; ce qui
fut cauſe qu'elle affura que Cleonte l'avoit
volé , & que c'eſtoit luy qui l'avoit mis où il
eſtoit ; qu'il falloit ou qu'il l'eût caché , ou
qu'il l'eût jetté à quelqu'un par la feneftre.
La maniere dont Beliſe parla , fit croire à ces
Meſſieurs qu'il eftoit vray ; ce qui les obligea
quand
16 LE MERCURE
quand la nuit fut tout-à-fait venuë , d'envoyer
querir un Sac. Ils ne l'eurent pas plûtôt,
qu'ils prirent Cleonte à quatre & le mire par
force dedans , & l'ayant bien lié , ilsle porterent
fur la feneftre. Cette feneftre eſtoit au ſecond
étage , & donnoit dans une Court rempliedepierre
de taille , parce que l'on y bâtifſoit.
Dés qu'il fut fur cette feneſtre , ils le
menacerent de le jetter embas , s'il n'avoüoit
ce qu'il avoit fait du Collier. Ils luy firent
tantde peur , qu'il demeura d'accord qu'il l'a--
voit. Il promit de le rendre , mais il demanda
du temps : on luy en donna , mais ce ne fut
qu'à condition qu'il diroit cequ'il en avoit fait.
Il s'endefenditquelque temps ; mais ſe voyant
prílé de trop pres , il avoüa la verité. On le
mit au meſme inſtant hors du Sac ; on le
deshabilla malgré luy , & on le coucha dans
un Lit magnifique. Un de ces Meſſieurs ſe
donna aprez la peine d'aller querir une Medecine
; il eut ſoin qu'elle fût tres - forte , &
l'operation qu'elle fit le va bien faire connoiſtre.
Cleonte reſiſta long- temps avant que de
la prendre , mais à la fin il s'y reſolut , de
peurde ſcandale; car on le menaça de le mener
enpriſon , s'il ne la prenoit , & de publier
par tout qu'il eſtoit un Voleur. Ses tranchées
furent grandes , & il ſouffrit beaucoup , mais
enfin il rendit à pluſieurs fois trente
perles: Il en reſtoit une , il offrit de la payer
plus qu'elle ne valloit ; mais Clidamant voulut
qu'il prit encor une Medecine : Elle le fit
une
beauGALANT.
ΙΙ
beaucoup fouffrir avant que de luy faire rendre
la trente-deuxième perle ; mais enfin elle
vint , & l'on donna congé à ce pauvre infortuné.
Il s'en retourna purgé pour ſa vie , &
plus abatu qu'il n'auroit eſté aprez une maladie
de fix mois. Voilà , Madame , une Avanture
arrivée depuis quelques jours , & quin'eſt
encor connue que de tres -peu de perſonnes.
Elle a quelque choſe de ſi nouveau , que je ne
croy pas que vous ayez jamais rien lû de ſemblable.
Paffons à des nouvelles qui font plus
publiques .
Quoy que mon deſſein ne ſoit pas de vous
entretenir toûjours des Honneurs funebres
que l'on rendra à ceux qui feront d'unenaiffance
affez illuftre pour obliger la Gazette à
nous en parler , & que je ne veiiille pas vous
fatiguer par la lecture des nouvelles publiques
qui n'auront rien d'extraordinaire , je ne
laiſſeray pas de vous faire remarquer ce qu'il
y aura de nouveau dans celles qu'il ſemblera
que je devrois paffer fous filence , à cauſe du
peu de plaiſir que la lecture en donne. Je
croy que la nouvelle du Service fait à Roiien
pour feiie Madame de Montaufier eft de ce
nombre , & que pouvant aisément eſtre devinée
, (parce que c'eſt la coûtume de rendre
des devoirs funebres aux Morts) je n'en
devrois point parler. Cependant le merite extraordinaire
de cette Illuſtre Defunte , & l'eftime
particuliere que Monfieur Pelot Premier
Preſident du Parlement de Roüen en
fai
12 LE MERCURE
faiſoit , ont eſté cauſe que cestriftes honneurs
ont eſté accompagnez de circonstances dignes
d'eſtre remarquées ; & que contre l'uſage de
cette Illuftre&Celebre Compagnie , d'aller en
Corps à de pareilles Ceremonies , elle à bien
voulufairequelque choſe d'extraordinaire pour
honorer la memoire d'une Perſonne auffi recommandable
par ſon merite que feuë Madame
deMontaufier.
Je ne ſçay ſi je vous dois manderque Monſieur
l'Abbé de Noailles fit dernierement paroiſtre
ſon Eſprit en Sorbonne , & qu'il étonna
tous les vieux Docteurs. Vous direz fans
doute en lifant cette nouvelle , que ſi je vous
parle de tous ceux qui ſoutiendront des Theſes
, je groſſiray mes Lettres de nouvelles
peu curieuſes : mais quand vous ſcaurez qu'il
fitdans ſon premier Acte ſur les matieres de
Theologie , ce que les autres ne font que dans
les derniers , vous trouverez que cette circonſtance
rend cette nouvelle digne de vous
eftre mandée , & elle vous fera concevoir une
idée de cet Illuſtre Abbé , qui vous le fera diftinguer
des autres , quand vous en entendrez
parler : Et comme mon deſſein eft , en vous
mandant des nouvelles , de vous faire connoiſtre
le meritedes plus confiderables Perſonnes de
France , je ne laiſſeray échaper aucune occafion
de vous en parler ; & fi les nouvelles que je
vousmanderay quelquefois , n'ont rien d'affez
particulier pour vous apprendre quelque choſe
, les Eloges que je feray de ceux dont je
yous
GALANT. 13
vous entretiendray , ſerviront du moins à vous
les faire connoiſtre. Ainsi les nouvelles les
moins curieuſes vous apprendront ce qu'il eſt
bonde ſçavoir , lors quel'on eſt autant duMonde
que vous , & que l'on y fait une auſſi belle
figure.
Le Roy continuant de faire tous les jours
quelque choſe de confiderable à la gloire de
la France , on fit icy ces jours paſſez l'ouverture
d'une Academie d'Architecture établie
par ſa Majesté , & le Sieur Blondel Profeſſeur
Royal en Mathematiques , qui doit
yfaire la meſime fonction , fit paroiſtre ſon efprit
par un Diſcours qu'il fit à la loüange
du Roy. Je ne ſçay pas , Madame , fi cet Illuſtre
vous eft connu , mais il paſſedans l'efprit
de pluſieurs pour un tres-habile Homme
: Il a faitdivers Voyages ; il a vû toutes
les Indes , il a eu beaucoup dedifferents emplois
dont il s'eſt toûjours glorieuſement acquité
, il a commandé des Vaiſſeaux , &
c'eſtàluy à qui Paris eft redevable du deſſein
du Cours auquel on travaille inceffâment
& qui doit embellir la Ville depuis la Porte
de Richelieu juſqu'à la porte de Saint Antoine.
Voila Madame toutes les nouvelles
que vous aurez de moy cette Semaine ; j'efperevous
en mander de plus divertiſſantes dans
huit jours , & vous entretenir d'une Piece
de Theatre dont les Amis de l'Autheur font
grand bruit quoy qu'elle n'ait pas encor eſté
repreſentée ; mais je ne doute pointqu'ils ne
,
Tome I. B
la
1
14 LE MERCURE
la vantentavecjuftice, &que le ſuccés ne répondeàl'opinion
qu'ils en ont.
Uis que
Pu
AParis,ce premierJanvier.
ueje dois commencerles nouvelles que
fuis engage de vous eſcrire chaque Semaine
parquelque Avanture extraordinaire,
en voicyune veritable , &qui aura fans doute de
quoyvousdivertir .
Unjeune Souverain , galant & amoureux,
ſetrouvantunjour dans une promenade , fans
avoir avec luy P'ordinaire Confident de ſes ga-
Janteries , aprés avoir révé quelque temps , le
demanda avec empreſſement ; ce qui engagea
tous les Courtiſans de ce Prince à courir
de tous coſtez pous chercher Cleodate , (c'eſt
ainſi que ſe nommoit ce Favory , onplûtoft
c'eſt ſous ce nom que je parleray de luy dans
cetteHiſtoire , puis que vous m'avez fait ſçavoir
que vous vouliez que je ne vous écrivifle
que ſous de faux noms toutes les Avantures
galantes dont j'aurois à vous faire part.) Philemon
, jeune Cavalier , & plus a-dent que
les autres à faire fa cour , fut le plus heureux,
& il ſembloit auffi que c'eſtoit plus particulierement
à luy que fon Maiſtre s'eſtoit adrefſé.
Il volà chez Cleodate , dont la maiſon
avoit une porte de derriere vis à vis le Palais du
Prince , qu'il trouva ouverte : Il auroit eſté
obli- s
GALANT. 15
2
,
obligé de faire un grand tour , s'il avoit voulu
paffer par la porte ordinaire ; il yeût inutilement
demandé Cleodate onluy auroitdit
qu'il n'y eſtoit pas : Ce Cavalier qui n'eſtoit
guere moins galant que fon maiſtre , dont il
eſtoit le Confident , eſtoit forty ſeul , & estoit
auſſi-toſt rentré chez luy par cette porte ſecrete
ſans qu'aucun de ſes gens s'en fut apperceu.
Ce fut donc par cêt endroitque Philemonentra
ſans rencontrer perſonne : Ilmonta
par un petit eſcalierdérobé qui eſtoit dans
un lieu fombre ; il le connoiſſoit fort bien , &
ce n'eſtoit pas la premiere fois qu'il en eut appris
les détours. Il fut d'abordà la porte de la
Chambre , où il croyoit que Cleodate dût
eſtre, il n'y trouva perſonne ; ce qui l'obligea
de heurter à celle d'un petit Cabinet qui en
eſtoit tout proche. Aprés avoir heurté longtemps
ſans qu'on luy eut répondu , il s'avifa
deregarder par la ferrure : Il apperceut auffitoft
Cleodate avec une Dame qu'il ne pût reconnoiſtre
, parce qu'il ne pût voir ſon viſage
; il remarqua ſeulement queſes Bas de foye
eſtoient verds , & que ſes jarretieres eſtoient
fortriches : Il devina aiſement par les ſignes
qu'ils ſe faiſoientde ne point parler , &de ne
point marcher , qu'ils ne vouloientpasqu'on
ſceut qu'ils estoient dans ce Cabinet , &qu'ils
eftoient refolus de n'ouvrir la porte à quique
ce fût. Philemon s'en retourna , dans le deffein
de dire au Prince qu'il n'avoit pas trouvé
Cleodate. Il le dit en effet , mais ce fut d'une
B2 ma16
LE MERCURE
maniere qui fit foupçonner qu'il y avoit du
myftere ; il ne pût s'empeſcher de foûrire en
prononçant fon nom. Le Prince en voulut
ſçavoir la cauſe ; il la demanda , &meſime avec
empreſſement. Il en fut bien-toſt inſtruit ;
on ne peut rien refufer aux Souverains , &
Philemon luy raconta tout ce qu'il avoit vû.
Cette avanture qui devoit divertir le Prince ,
luy caufa un chagrin qui fit repentir cent fois
Philemon de la foibleſſe qu'il avoit euë de luy
découvrir une choſe qui luy cauſoit de la douleur
, & qui pouvoit eſtre préjudiciable à Cleodate.
Ce Prince eſtoit amoureux d'une jeune
Beauté de fa Cour , &il ſoupçonnoit ce Favory
d'avoir pour elle les meſmes ſentimens. Il
demanda à Philemon s'il reconnoiſtroit bien
la Dame qu'il avoit veuë par les jambes. Philemon
fut fi prompt à répondre que oiy ,
qu'il n'eut pas le tempsde fonger qu'il s'expofoit
à donner un deplaifir à ſon maiſtre qui
pourroit perdre ſon amy. Le Prince repartit
auffi-toft , que ſi cette Dame eſtoit de la Cour,
il la luy feroit voir avant qu'il fut peu ; &
preſque dans le meſme moment il engagea la
Princeffe fa Femme à mander toutes les Dames
, & fi -toſt qu'elles furent arrivées chez
elle, il leur propoſa de monter à Cheval pour
une partie de Chaffe. Les uns diſent qu'il leur
donna le temps de prendre des Jupes courtes;
les autres foûtiennent le contraire. Il pouvoit
ſouhaiter qu'elles en euſſent , afin de voir
plus facilement leurs Bas ; mais auſſi il devoit
crain
GALANT .
17
craindre qu'en leur donnant le temps d'en
changer , elles ne changeaſſent de Bas auſſi :
S'il l'apprehenda , il fut guery de fa peur ,
comme vous l'apprendrez par la fuite de cette
aventure. Ce Prince qui estoit naturellement
galant , le parut en cette occafion beaucoup
plus qu'il n'avoit accouſtumé , il parla à toutes
les Dames , &voulut les aider toutes luymeſme
à monter à Cheval. Vous jugez bien
àqueldeffein , & que par cette adroite galanterie
il ne cherchoit qu'à découvrir la Dame
aux Bas verds. Il avoit déja mis plufieursBelles
à Cheval , ſans avoir trouvé ce qu'il apprehendoit
de rencontrer , lors qu'il vit les plus
belles jambes du monde avec des Bas de foye
verds. Vous allez eftre auſſi ſurpriſe que lay,
Madame , quand vous apprendrez que c'eſtoit
à ſa Maiſtreſſe qu'il les trouva ; mais il
n'eſt pas encortemps devous eſtonner , & ce
qui fuit vous paroiſtra encor plus fuprenant.
Ce Prince au deſeſpoir , plein d'amour & de
jaloufie , fit un grand cry en appercevant ces
Bas , & demeura inmobile. Philemon qui
n'eſtoit pas loin de luy , s'apperçeut du ſujet
deſon chagrin , & luy dit à l'oreille que le Bas
verds qu'il avoit vûs eſtoient d'un verd plus
enfoncé , & que les jarretieres eſtoient d'une
autre couleur. Tu me veux abuſer , luy repartit
le Prince pour foulager ma douleur' ;
mais ſi je ne trouve point d'autres Bas verds
je n'adjoûteray pas foy à tes diſcours. En
achevant ces paroles , il affecta de faire paroi-
B3
,
ftre
-18 LE MERCURE
ſtre ſur ſon viſage , & dans ſes diſcours la
gayeté qu'il n'avoit pas dans le coeur ; &d'un
air plein d'enjoüement &de galanterie , il aida
àmonter à Cheval au reſte des Dames. Il
eſtoit auprés de la derniere , fans avoir vû d'autres
Bas verds que ceux de ſa maiſtreffe ; &
comme la crainte de n'en pas trouver davantage
leſaiſit , elle l'empeſcha de lever les yeux
fur elle , de maniere qu'il regarda d'abord à fes
jambes ſans ſçavoir qui elle eſtoit : Ilfut bien
farpris de trouver des Bas pareils à ceuxdont
Philemon luy avoit parlé , & des jarretieres
toutes ſemblables à celles qu'il luy avoit dépeintes.
Philemon qui ne fongeoit qu'à tirer
le Prince dela peine où ileſtoit , & à luyfaire
connoiſtre qu'il n'avoit pas eu deffein de le
tromper , avoit toûjours eu la veuë baiffée ,
pour chercher des yeux ce qu'il ſouhaitoit de
trouver ; de forte que le Prince & luy ſe dirent
en meſme temps qu'ils avoient trouvé ce
qu'ils cherchoient. Si leur joye fut grande ,
leur ſurpriſe né le fut pas moins , lors qu'en
levant tousdeuxla teſte , preſque dans lemefmeinſtant
ils apperceurent . Jecroyque
vous eſtes bien impatiente de le ſçavoir , &
que voſtre curiofité fouffriroit beaucoup , fi
je la faifois davantage languir. C'eſtoit la femme
de Philemon , dontla veuë le rendit encor
plus fot qu'il ne l'eſtoit en effet. Le Prince
parut auffi intredit que luy , mais il ne laiſſa
pasd'en rire dans le fonds de fon ame. L'Hiſtoire
n'en dit pas davantage ; & comme je
yous
GALANT. 19
vousaypromis de ne vous dire quedes veritez,
je n'y adjouſteray rien , quoy qu'il me fût aifé
d'inventer beaucoup des choſes ſur une fibelle
matiere.
Monfieur le Duc de la Feüillade , de l'illu-
-ſtre Maiſon d'Aubuſſon , fi confiderable par
tantdeHeros quifont fortis de ſa Famille , &
par ce fameux grand Maistre de Rhodes de
mefme nom , ſi redoutable par luy-meſme ,
&fi connu dans l'Empire Ottoman , & qui
aprés mille belles actions faites pour le ſervice&
lagloire de fon Maiſtre , a eule bonheur
de voir les Infidelles chaffez de la Hongrie,
aprés avoir eſté défaits par les braves trouppes
Françoiſe qu'il commandoit , & qui ſuivant
les ordres qu'il leur donnoit , & imitant fa
valeur , défirent preſque toute une Armée innombrable
compoſée des meilleures troupes
des Muſulmans , &dont le nom eſt aujourd'huy
fi fameux par tout l'Empire du Turc.
Ce mefine Monfieur de la Feüillade a eſté
pourveu par le Roy de la charge de Colonel
de fon Regiment des gardes François. Sa Majeſté
fit l'honneur à ce Duc de le recevoir elle-
meſme en cette charge , qui eſt d'autant
plus éclatante , que celuyqui en eſt pourveu
reçoit de ce Corps des honneurs qu'on ne
rendqu'aux enfans de France. Le fermentde ce
Duc fut reçeu par Monfieurle Mareſchal Duc
du Pleſſis , qu'il avoit choiſi entre tous les
Mareſchaux de France , qui font Commiſſaires
nez des troupes. Ce Mareſchal eft fameux
B 4 par
20 LE MERCURE
par ſes grands emplois , par pluſieurs Batalles&
villes affiegées , par le Siege de Roſe , où
les débordemens d'eaux & toutes les inconmoditez
d'une ſaiſon facheuſe ſembloient éte
conjurées pour en empeſcher le ſuccés. Quar
qu'il attaquaſt cette ville avec des forces beau
coup moindres que celles qui la défendoient
ſa valeur en rendit le Roy maiſtre , &fa Majeſte
l'enrecompenſa du Bafton de Mareſcha
de France. Ce grand Capitaine eſt encor fa
meux par le gain glorieux de la Bataille d:
Rethel , qu'il gaigna avec tant d'avantage , &
qui decida de la fortune du Royaume dars
un temps où la Guerre Civile y cauſoit tant
deconfugion. Ce fut cette Bataille qui chaſa
les ennemisde la France , &donna la Frontiere
du Royaume pour Barriere aux entrepriſes des
Revoltez.
Onrepreſenta ces jours paſſez ſur le Theatre
de l'Hoſtel de Bourgogne une Tragedie intitulée
BAJAZET , & qui pafle pour un
Ouvrage admirable. Je croy que vous n'en
douterez pas , quand vous ſçaurez que cết
Ouvrage eſt de Monfieur Racine , puis qu'il
ne part rien que d'achevé de laplume decet
Illuſtre Auteur. Le ſujet de cette Tragedie eſt
Turc , à ce que rapporte l'Autheur dans ſa Preface.
Voicy en deux mots ce que j'ay appris de
cettehiſtoiredans les Hiſtoriensdu Païs , par où
vous jugerez du génie admirable de Poëte , qui
fans en prendre preſque rien , a ſceu faire une
Tragédie ſi achevée,
Amurat
GALANT. 21
,
Amurat avoit trois Freres , quand il partit
pour le Siegede Babylone : Il en fit étrangler
deux,dontaucun ne s'appelloit BAJAZET;
& l'on fauva le troiſieme de ſa fureur , parce
qu'il n'avoit point d'Enfans pour fuccederà
l'empire. Ce Grand Seigneur mena dans ſon
Voyage fa Sultane favorite. Le Grand Vifir
qui ſe nommoit Mahemet Pacha y eftoit
auffi, comme nousvoyons dans une Relation
fajte par un Ture du Serrail , & traduite en
François par Monfieur du Loir , qui estoit alors
à Conſtantinople , & ce fut ce grandVifir
qui commença l'attaque de cette fameufe
ville vers le Levant , avec le Gouverneur de la
Grece Aly Pacha , Fils d'Arlan , & l'Aga des
Janniſſaires avec fon Regiment. A fon recour
il entra triomphant dans Conftantinople
comme avoit fait peu de jours auparavant
le grand Seigneur ſon Maiſtre. Cependant
l'autheur de Bajazet le fait demeurer
ingenieuſement dans Conſtantinople ſous le
nom d'Acomat , pour favoriſer lesdeſſeins de
Roxane qui ſe trouve dans le Serrail de Bifance
, quoy qu'elle fut dansle Camp de ſa Hauteffe;
& tout cela pour éleverà l'Empire Bajazet
, dont le nom est tres-bien inventé. Le
troifiéme Frere du Sultan Amurat qui reſtoit,
& qui luy échapa, par les ſoins de leur commune
mere , ſe nommoit Ibrahim , dont ce
cruel Empereur eut le Barbarie de ſe vouloir
de faire , dans l'extrémité de la maladie qui le
fitmourir , à deſſein (dit-on)de fairefon Succeficur
,
Bs
22 LE MERCURE
ceffeur le jeuneMustapha Capoudan Pacha fon
Favory , à qui il avoit donné enmariage une
Fille unique qu'il avoit euë de la Sultane qu'il
aimoit le plus. Je ne puis eſtre pour ceux qui
diſent que cette Piece n'a rien d'aſſez Turc ;
il y a des Turcs qui font galans , & puis elle
plaiſt; il n'importe comment ; &il ne couſte
pas plus quand ona à feindre , d'inventer des
caracteres d'honeſtes Gens &de Femmes tendres
& galantes , que ceux de barbares qui
ne conviennentpasau gouft des Dames de ce
Siecle , à qui fur toutes chofes il eſt important
de plaire. La galanterie & l'honneſtetédesTurcs
n'eſt pas unechoſe ſans exemple, -
&nous en avons une hiſtoire tres -agreable
dans une lettre de Monfieur du Loir écrite à
Monfieur Charpentier en 1641. que vous
ferez peut-eftre bien aiſe que je vous rapporte
icy. Il dit en parlant d'un de ſes
Amis qui eſtoit depuis peuarrivé àConſtantinople.
Il ne fut pas fi-toſt arrivé icy , que trois
jours aprés une Dame luy voulut faire connoiſtre
l'inclinationqu'elle avoit euë pourluy : Elle
fit jetter par une de ces Compagnes fur fa
feneftre , des Citrons piquez de cloux de gi--
rofle , qui font icy les premierspoulets & les
premiers meſſages d'Amour ; & luy goûtant
combien le plaifir eſt grand d'eſtre aimé , repondit
avec pareille ardeur à la paffion de ſon
Amante : C'eſtune jeune Turque defort bonnecondition
, nommée Zennakhoub , aveclaquelGALANT
23
quelle il entretient un commerce amoureux
dont l'hiſtoire eſttres particuliere ; &certes fi
les avantures ſont trouvées d'autant plus belles
qu'elles ont eſté dangereuſes , peu le diſputeront
à celles de cette intrigue ; mais quelque
refolution que j'aye faite de ne vous enpoint
parler ; je ne puis m'empeſcher de vous raconter
ce qui luy arriva dernierement , parce
que l'avanture eſt fort ſurprenante , & de la
nature de celles qu'on ne trouve pas deſagreables
à lire. Ce teméraire s'eſtoit ſouvent
déguisé en Fille , pour voir celle qu'il aimoit
dans les affemblées de Nopces où il eſtoit introduit
par une Juive , Confidente de ſes
amours , qui le faifoit paffer pour une Eſclave
qu'elle diſoit avoir achetée depuis peu. Sa
jeuneſſe , la connoiſſance qu'il avoit des
Langues du Païs , & l'amour dont il brûloit,
luy fourniſſoient un affez favorable paffeport :
mais il n'y a pas long-temps que par une audace
& une imprudence étrange eſtant allé en
habit d'Homme chez ſa Maîtreſſe , il la penſa
perdre , & périr. Zennakhoub eſtant depuis
long-temps recherchée en mariage , l'avoittoujoursdéguisé
ce nouvelAmant
ne ſe réſolut de luy dire que quand apres
avoir fait tout fon poſſible pour l'empefcher,
elle vit que la concluſion en estoit inevitable.
Pour lors ellel'envoya querir un jour de bon
matin , &luymandadevenir auffi -toft avec la
Juive pendant que les Turcs font l'Oraifon
du point du jour , parce qu'elle craignoit de
B6
&
n'a
24 LE MERCURE
n'avoir plus les occafions de pouvoir luy par
ler. Luy n'ayant pas eu le loiſir de déguifer
fon Sexe eut à peine celuy de cacher ſes
habits d'une Veſte , & de couvrir ſon menton
d'une fauffe barbe ; & ainſi eſtant entré
chez Zennakhoub , il fut bien furpris de la
trouver d'abord dans un ſérieux extraordinaire
; mais il le fut bien d'avantage , quand apres
pluſieurs foûpris entre-coupez de fanglots, elle
luydeclara fon mariage , &luydit qu'elle ne
l'avoit envoyé querir que pour luy donner
congé , & le prendre de luy. D'abord il demeura
interdit , ſans pouvoir dire une feule
parole; la triſteſſe luy ſaiſit le coeur ,&durant
fon filence il témoigna par ſes yeux à
Zennakhoub l'extréme douleur dont il eſtoit
touché. Enfin tous deux s'eſtans quelque
temps entretenus avec leurs regars ſeulement,
Zennakhoub par un grand ſoupir luy donna à
entendre qu'il eſtoit temps de ſe ſéparer. Je
ne vous diray point ce qu'ils purent ſe dire
en cette occafion , car outre que ce ſeroit eſtre
trop long , je veux vous épargner une douleur
pareille à celle que je reſſentis quand il
m'en fit le recit ; & vous pouvez vous l'imaginer
, mais vous ne ſcauriez juger ce qui leur
arriva. Il tenoit la main de Zennakhoub , &
il m'a juré qu'il croyoit que l'ardeur de ſes
baifers l'euffent pû brûler ſi les larmes qu'il
zépandoit en meme temps deſſus n'en eufſent
moderé la flame. C'eſt tout dire , qu'enfin
la violence de l'amour le tranſporta au delà
des
GALANT. 25
de
des bornes du reſpect que cette vertueuſe
Fille luy avoit preſcrit , &dans leſquelles il
s'eſtoit toujours retemu. Il voulut luy baifer
labouche ; mais elle qui ſentoit ſon ame tomber
dans l'abandonnement de ſa paffion , &
que fa raiſon eſtoit à bout , craignant que ſa
refiftence ne fût à la fin trop foible pourſa pudeur
, pur un mouvement bien étrange , tira
un poignard qu'elle avoit à ſa ceinture , & le
luy preſenta , le priant par les plus preffantes
confiderations qu'elle pût luy alléguer
luy ofter plutoſt la vie , que d'offenſfer ſon honneur.
D'abord tous les ſens de noſtre Amy ſe
gelerent ; mais s'eſtant eſchaufez peu à peu
dans cette conteftation amoureuſe , comme
il vouloit la defarmer , il luy fit baiffer la main ,
&elle le frappa àla cuiffe , en forte que la veuë
de ſon ſang , & les autres mouvemens dont
fon ame eſtoit déja agitée , la firent évanoüir.
L'effroiable cry qu'il fit la voyant en cét état,
✓avertit les Femmes de la Maiſon qui accoururent
auffi- toſt , & à qui on ne pouvoit
refufer la porte de la Chambre : mais avant
qu'elles fuſſent arrivées , la Nourrice de Zennakhoub
avoit déja enfermé dans une Alcove
celuy qui estoit cauſe de tout ce bruit-là ;
&comme le coup n'avoit fait qu'éfleurer la
peau, elles la trouverent qui portoit Zennakhoub
dans un Balcon pour eftre à l'air ,
faiſant paffer cét accident pour une foibleffe.
Cependant on eſtoit allé querir la mere , qui
vint en grande haſte , &trouya fa Fille qui
د
B7
,
com26
LE MERCURE
commençoit à reprendre ſes eſprits parle moyen
de l'eau fraiche qu'on luy avoit jettée
fur le viſage , mais elle penſa retomber dans
fon évanouiffement , lors qu'elle ſe vid entre
les bras de fa mere , dans l'incertitude de ce
que pouvoit eſtre devenu fon Amant : Bien
luy en prit d'eſtre foible , car autrement elle
auroit donné des marques trop apparentes de
fon inquietude : mais avant qu'elle fut bien
revenue à foy , elle cut des marques que fa
mere eſtoit plus touchée de tendreſſe que de
colere , & elle jugea bien par là&par les termes
dont elle plaignoit fon mal , qu'elle en
ignoroit & l'autheur & la caufe: Elle n'eftoit
partant pas hors de peine pour ſon Amant,
qui de fon coſté ne paſſoit pas mieux le temps,
&n'entendoit perfonne approcher du lieu où
il eſtoit , qu'il ne penſaft qu'on vint à luy;
& il crût meſme eſtre tout-à-fait découvert,
quand la Juive feignant de chercher quelques
hardes , fut luy jetter des habits de
fille pour ſe déguifer. J'eſtime maintenant que
dans la crainte que vous avez pour luy , ce
feroit affez de vous dire qu'à la faveurde ce
déguiſement il fortit de la maiſon ; mais ce
n'eſtoit pas affez pour fon amour il voulut
hazarder plus pour voir Zennakhoub avant
que de la quiter , & ce qui me fait
encor trembler quand j'y ſonge , eſt la hardiefle
qu'il euſt d'entrer où elle estoit &
d'aller dire quelque choſe à l'oreille de la
,
,
Juifye , comme s'il cût eſté une Eſclave qui
venoit
GALANT. 27
>
venoit la querir. Si la Mere de Zennakhoub
n'euſt eſté occupée d'ailleurs , & prevenuë de
douleur , & qu'elle euſt pris garde quand il
entra à la ſurpriſe eſtonnante de la Juifve qui
pâlit , & à l'alteration du viſage de ſa Fillequi
tout d'un coup s'enflâma il luy fut peut
eſtre venu dans l'eſprit toute autre choſe que
la crainte dont elle fut frapée , que ce changement
foudain ne fût un ſymptôme du mal
deZennakhoub : mais elle n'en pût rien ſoupçonner
; & la Malade ayant appellé la Juifve,
comme ſi elleeuſt voulu quelque ſerviced'elle,
& qu'elle luy aidaſt à relever ſa teſte ſur un
quareau, elle luy commandatout bas d'emmener
au plûtoſt ce temeraire afin de donner le
calme à fon ame , que l'amour & la crainte agitoient
cruellement. Ils fortirent en meſme
temps; & cette bleſſure de Zennakhoub ayant
eſté plus favorable que funeſte , n'a ſervy que
de pretexte au retardement de fon mariage.
Mais retournons à l'Autheur de Bajazet , dont
l'Ouvrage m'a donné lieu de vous raconter
cette avanture. Je n'ay rien à vousdirede fon
merite ; il eſt ſi grand qu'on ne peut trouver
deplace fur le Parnaſſe aujourd'huy digne de
luy eſtre offerte; & ſes Amis le placent entre
Sophocle & Euripide aux Pieces duquel il
ſemble que Diogene Laërce veiiille nous faire
entendre que Socrate avoit la meilleure part
des plus beaux endroits. Les Rivaux de cêt
Euripide ou Socrate François , voudroient
bien, je croy le voir desja où ſont ces grands.
,
pcr
28 LE MERCURE
perſonnages Grecs , quand meſme fa memoire
devroit eſtre auſſi glorieuſeque celle qu'ils ont
merit éc.
AParis , ce9. Janvier.
J
E ne ſçay , Madame , fi mes Lettres auront
eu le bonheür de vous plaire ; mais
je vous aſſure que je m'informe avec foin des
nouvelles les plus curieuses , &des avantures
les plus ſurprenantes , & je croy que celle dont
je vais vous entretenir , ne vous paroiftra pas
moins extraordinaire que les precedentes ; elle
eſt arrivée depuis peu dans une des Provinces
de ceRoyaume , où elle fait encor beaucoupde
bruit.
CelianteHomme de qualité,bien fait , ſpirituel,
plein de courage , & qui avoit donné des
marques de fon l'efprit &de ſa valeur dans un
temps où les autres commencent àpeine d'entrerdans
lemonde , devint éperdûment amoureux
de la jeune Lydiane. Vous croyez peuteſtre
que je vais vousladépeindre comme une
Heroïne de Roman , & que je vais vous dire
qu'elle eſtoit la plusbelle PerſonneduMonde:
mais comme je raconte une Hiſtoire veritable ,
je laiflèray le foin de faire ces belles peintures
aux Inventeurs ingenieux de ces beaux Romans,
GALANT. 29
mans , dont les plus beaux eſprits de France
ont ſouvent diverti toute la Terre. Tout ce
que je vous puis dire à l'avantage de Lydiane,
c'eſt qu'elle étoit de belle taille , & qu'elle avoit
infinitement d'eſprit. Quoy qu'elle ne pafſaſt
pas pour belle , il falloit bienqu'elle euſt
quelque agreement ; & fi elle n'en avoit pas
pourtoutle monde , il falloit du moins qu'elle
en euſt aux yeuxde ſon Amant, s'il eſt vray
que les Proverbes n'ayent jamais menty. Lydiane
eſtoit de naiſſance , elle devoit avoir de
grands biens en mariage , & devoit eſtre ſeule
heritiere de deux de ces Parens qui avoient la
reputation d'étre des plus riches de la Province.
Vous ſçavez , Madame , qu'on ne s'y trompeguere
: ceux qui paſſent pour riches enProvince,
le font ſouvent en effet ; leur bien paroît
aux yeux de toutle monde , &leurs terres
font des effets qu'on n'en leve pas enunenuit.
Les grands biens de Lydiane , & l'eſpoir des
grands heritages qui la regardoient , luy attirerent
une foule incroyable d'Amans de toutes
fortes de qualitez , entre leſquels Celiante
ne parût pas des moins empreſſez . Commeelle
n'eſtoit pas belle , & qu'elle avoit afſez
d'eſprit pour le connoiſtre , elle refolut .
de ne donner fon ccoeur qu'à celny qu'elle
croiroit le moins intereffé. Ce n'eſtoit pas
une choſe facile à démeſler ; les hommes ſçavent
bien ſe contrefaire , & quand il y va de
leur intereſt , on ne trouve peuqui n'apprennent
bien-toſt à devenir hypocrites. Lydiane
aprés
30 LE MERCURE
aprés les avoir tous examinez à loiſir , & les
avoir éprouvez par mille addreſſes ſpirituelles
, crût que Celiante eſtoit le plus honneſte
homme ; & l'ayant jugé le plus parfait &
le moins intereſlé , elle crút qu'elle luy devoit
donner ſon coeur. Il s'apperçeut du penchant
qu'elle avoit pour luy ; ce qui l'engagea
de la preſſer encor d'avantage. Il obtint
bien- toft ce qu'il ſouhaitoit ; on ne refifte
pas long-temps aprés une reſolution pareille
àcelle que Lydiane avoit faite. L'intelligence
qui ſe forma entr'eux fut bien- töt ſceuë de
tous les Amans de cette ſpirituelle perfonne ,
&fes parens ne tarderent guere à l'apprendre.
Le choix du coeur deLydiane ne fut pas
le leur ; ils n'avoient pas pris tant de precautions
qu'elle pour le faire ; & celuy qui leur
avoit paru leplus riche, leur avoit paru aufli
le plus digne de la poſſeder. Je ne vous
décriray point, icy les chagrins qu'eurent ces
Amans , ny ce que Lydiane ſouffit du coſté
de l'Amour , & de celuy de ſes parens ; on
voit peu d'Hiftoires amoureuſes où l'on ne
trouve les mémes choses. Je me contenteray
donc de vous dire qu'aprés bien des traverſes,
la prudente Lydiane ſçeut ſi bien ſe conduire,
& menagea fi bien l'eſprit de ſes parens ,
que quelque temps après avoir obtenu
qu'elle n'épouseroit point celuy qu'ils luy
vouloient donner , ils confentirent qu'elle
épouſaſt Celiante. Rien ne fut plus heureux
que les premieres années de leur mariage ,
ils
GALANT. 31
ils s'aimerent en Amans , & l'on ne vit jamais
une union ſi parfaite : pent-eſtre qu'elle
auroit duré plus long- temps ſi les yeux
de la jeune Eliſe ne fuſſent venus troubler
leur repos. Jamais Femme ne fut ſi coquette,
&ne mit plus de choſe en uſage pour plaire
: Elle plût à Celiante mal-heureusement
pour luy & elle ſçeut l'attacher avec tant
d'adrefle & tant d'artifice , qu'il perdit peu
à peu tout l'amour qu'il avoit pour ſa Femme.
Il ceſſa d'abord d'eſtre ſi complaifant
pour elle ; il fut enſuite juſques à l'indifference
, & de cette indifference il paſſa aumépris.
Les chofes n'en demeurerent pas là ; &
comme les Coquettes ne ſe contentent pasdes
coeurs & qu'elles ne s'étudient à les gaigner
que pour attirer autre choſe: Celiante ſe
trouva inſenſiblement engagé à faire tous les
jours des préfens nouveauxxà Elife ;& cette
ſpirituelle Coquette en ſçavoit ſi bien faire
naiſtre les occafions , qu'il ſembloit qu'elles
s'offriffent d'elles-meſmes. Vous pouvez vous
imaginer que Lydiane ne ſouffrit pas fort patiemment
la perte du coeur de Celiante , & la
diſſipation de leur bien : Ils eurent pluſieurs
demeſlez la-deſſus qui firent beaucoup d'éclat
; mais comme Lydiane aymoit paffion.
nément ſon Mary , elle ſe raccommoda fouvent
avecque luy : mais enfin les choſes vinrent
à unpoint , qu'elle fût obligée de ſe plaindre
hautement , &les mauvais traitement ſuivirent
l'indifference , les mépris , &la diſſipation
des
32 LE MERCURE
,
,
des biens.. L'éclat qu'Eliſe en fit , réjoüit
Celiante loin de l'affliger ; il luy donna
lieu de quitter ſa Femme , &d'aller demeurer
avec ſa maiſtreſſe. Lydiane qui croyoit n'avoir
plus tant d'amour pour fon mary , parce
qu'elle n'avoit pas ſujet de l'aimer , ne fentit
d'abord ny toute ſa douleur , ny tout
fon amour ; elle crût meſime qu'elle le haiffoit
parce qu'elle faifoit ſes efforts pour le
hair. Quelque temps aprés elle euſt des retours
de tendreſſe qui luy firent ſouffrir tout
ce que la jaloufie a de plus cruel , & elle
entra enfin dans un deſeſpoir fi furieux , qu'il
luy fit refoudre ce que vous allez apprendre.
Elle feignit d'eſtre malade , & que ſon mal
empiroit tous les jours , elle gaigna un Medecin
pour dire la meſme choſe : Elle demanda
à voir fon Mary , & dit qu'elle ne vouloit
pas mourir ſans ſe remettre bien avec luy. On
le fut auffi-toft querir à la Campagne , où
il eſtoit avec Elife. Son intereſt le fit venir en
diligence, car il avoit encor quelque choſe de
confiderable à eſperer de ſa Femme , pourveu
qu'il fût bien avec elle avant qu'elle mourut.
Il ne fut pas ſi toſt arrivé , qu'il luy demanda
pardon ; ce qu'elle luy accorda du moins
en apparence , &ils parurent de la meilleure
intelligence du monde. Dés le ſecond
jour elle le pria de coucher dans ſa Chambre,
&de nel'abandonner pas. Il en demeurad'accord
, & elle luy fit dreſſer un Lit auprés du
fien. Quelque temps aprés elle dit qu'elle ſe
portoit
GALANT. 33
portoit mieux , qu'il n'eſtoit pas beſoin que
d'autres gens que fon Mary couchaſſentdans fa
Chambre. On crût qu'elle avoit quelque chofe
de particulier à luy dire ; ce qui fut cauſe
qu'on luy obeït , quoy qu'avec affez de peine,
car on apprehendoitqu'elle ne ſe trouvaſt mal.
Elle fit mille careffes à fon Mary ce ſoir là;
&quand il fut endormy , elle ſe leva & cacha
la clef de la Porte : Elle mit quelques fagots
au milieu de la Chambre , avec des tables
&des ſieges , puis elle y mit le feu en pluſieurs
endroits , & aux paillaſſes des deux lits.
Il étoit déja grand jour lors que Celiante ſe
réveilla : il voulutd'abord courir à la porte que
la fumée & le feu l'empeſcherent de trouver;
mais cela ne luy auroitde rienſervi. Il faut perir
, luy dit Lydiane , en l'arrétant par le bras ;
&puis que tu n'as pas voulu vivre avecmoy , je
teveuxmontrer que je t'aime affez pour mourir
avec toy. Elle luy dit encor quelque choſe,
& il luy répondit: mais ceux qui vinrent pour
les ſecoturir , n'en pûrent entendre d'avantage,
&ne pûrent empeſcher que le feu ne les conſommaſt
tous deux Eliſe a eu tant de regrét
d'avoir eſté cauſe d'une fi cruelle avanture,
qu'elle s'eſt jettée dans un Convent , où la penitence
qu'elle faira de ſes fautes , ne rendra pas la
vie à ces pauvres malheureux, que l'amour a fait
perir dans des flâmes bien plus ardentes que les
fiennes.
On ne parle icy que de divertiſſemens ,
&jamais les Balets & la Muſique ne furent
fi à
34
LE MERCURE
ſi à la mode. Les Comediens du Marais ont
repreſenté depuis peu une Piece qui en eſt
toute remplie; elle eſt intitulée :Le Mariage
deBacchus Ariane ; les Chanſons en ont
paru fort agreables , & les Airs en font faits
par cefameux Monfieur de Moliere , dont le
merite eſt ſi connu , & qui a travaillé tant
d'années aux Airs des Balets du Roy : elle eft
de l'Autheur des Amours du Soleil, qui firent
tant de bruit l'année derniere , & qui cêt Hyver
ont encor occupé le Theatre pendant deux
mois. Je ne vous ditay rien à l'avantage de
ſes Pieces , il est trop de mes Amis , & les loianges
que je luy donnerois ſcroient peut-eſtre
fufpectes.
Après avoir enduré toutes les fatigues d'un
longVoyage, &fupportétoutes les incommoditez
que cauſent la mer à ceux qui ſontd'un
temperament à ne la pouvoir fouffrir fans de
grandespeines,MonfieurCourtin eſt enfinheureuſementarrivé
enSuede. Quoy qu'il foit encore
affez jeune , il a la prudence desVieillards
les plus conſommez dans les Emplois , & nous
luy devons croire un tres -grand merite , à en
juger par le nombre de ceuxqu'il a cus pour le
ſerviceduRoy.
Monfieur le Duc d'Eſtrées , auſſi intelligent
dans les affaires ducabinet, que dans celles
de la guerre , partit ces jours paſſez pour
fon Ambaſſade extraordinaire de Rome : II
eſt Fils de feu Monfieur le Maréchal d'Eſtrées,
ſi fameux par la guerre des Princes d'Italie,
que
GALANT.
35
quele chagrin qu'il avoit contre la Cour de Rome
luy fit trouver les moyens d'émouvoir , &
partantd'autres Ambaſſades où il a eu un ſuccés
favorable.
AParis , le 16. Janvier.
Q
Uoy qu'il n'y ait rien de plus ordinaire
que les complimens , iln'y a ſouvent rien
de plus ennuyeux &de plus inutile; c'eſt
pourquoyjevous prie, Madame, de trouverbon
que je n'en mette pas à la teſtedetoutes mes
Lettres;&que jeles commence quelquefois par
l'Hiſtoire que j'auray à vous raconter. En voicy
une où vous trouverez quelque choſe d'aflez
nouveau.
Un de ces jeunes Gens qui ſçavent tout
faire , & ne font rien ; de ces habiles faineans
qui paflent ſouvent la plus grande partie de
leur vie à attendre des emplois , ayant mangé
tout fon bien , qui n'eſtoit pasgrand , en
ſe flatant toûjours de l'eſpoir d'une haute fortune
, ſe trouvant fort incommodé , crût que
pour attendre plus à fon aiſe les emplois qui
le devoient élever ſi haut ; il devoit fa marier,
& manger le bien d'une Femme comme il
avoit fait le ſien. Son merite pretendu luy
en fit bien-toſt trouver ; &lesgrandeschofes
dont il ſe diſoit capable , firent croire que
s'il pouvoit un jour avoir le moindre employe
dans
36 LE MERCURE
dansles Finances , il pourroit en peu de temps
gaigner deux ou trois millions de bien. Il ne
manqua pas d'exemples fameux de ſes prodigieuſes
fortunes pour autoriſer ſes grandes
efperances ; & il fit voir que tous ceux qui
avoient tant gaigné , estoientdes ignoransauprés
de luy. Les Parens de celle qu'il demanda
en mariage , donnerent dans ce panneau,
&crûrent que s'il pouvoit un jour entret
dans les Partis , il pourroit donner des Commiſſions
à tous ceux de leur Famille , & le
dernier de cesMeſſieurs en eſpera pour trois ou
quatre enfans , & autans de neveux : Il y
en euſt meſme un des plus riches qui estoit fur
lepoint de donner recompenſe àun Valet qui
le ſervoit depuis dix ans , qui reſerra les cordons
de ſa bourſe qu'il avoit désja déliez
pour luy promettre une Commiſſion de cent
écus de rente. Le Valet accepta ceparty ; il ſe
figura qu'aprés cette Commiſſion il en auroitune
autre , que bien-toſt aprés il auroit
caroffe ; qu'enfuite il pourroit achepter quelque
Marquiſat ; & il eſpera meſme de pouvoir
aller juſques à la Duché. Sur ces belles
eſperances de toute la famille de la future
épouſe , dont tous les parens ſe rempliffoient
lateſte des chimeres , voilà le mariage arreſté,
le voilà celebré , & meſme conſommé , tant
les empreſſemens de ces Viſionaires furent
grands , & tant ils apprehenderent que celuy
qui devoit eître le principal autheur de tant
degrandes fortunes, n'échapaſt à leur Famille.
,
Ce
GALANT.
37
6
Ce ne furent que réjoüiſſances & feſtins aprés
ce Mariage , pendant leſquels on ne s'entretint
que des grandeurs futures du nouveau
Marić. Deux ou trois mois ſe paſſerent de la
forte , & les emplois ne vinrent point confoler
de la depenſe qui fut faite. Les Parens de
la Mariée ſe mirent fort en peine d'en faire
avoir un à leur nouveau Parent ; ils employerent
leurs Amis ; mais par leur moyen ils
n'en pûrent trouver qu'un de Rat de Cave ,
qu'il refuſa avec beaucoup de fierté : cependant
l'argent qu'il avoit receu en ſe mariant ,
ſemangea , &il devint preſque auffi gueux
qu'auparavant. Son embarras fut plus grand ;
car il faloit entretenir une Femme , quieftant
d'humeur un peu coquette , aymoit la grande
dépense. Les Galands vinrent ; & comme
ce fut fort à propos , ils furent tres-bien
reçûs , non pas du Mary , car il eſtoit naturellement
jaloux ; mais on luy fit entendre
que ceux qui alloient chez luy eſtans de
qualité , pourroient luy faire avoir un employ.
Il les fouffrit par contrainte , par neceflité
, &dans l'eſperance d'avoir une commiffion
par leur moyen : mais quoy que toutes
ces raiſons l'engageaſſent à permettre qu'ils
vinſſent chez luy , il ne les y ſouffrit pas fans
beaucoup de chagrin. Comme il les importunoit
fort par ſa prefence , il y en eut un qui
pours'endelivrer , lay fit donner un employ
à la Campagne. Il douta d'abord s'ille prendroit
, car il ne vouloit point s'éloigner de
Tome I.
C
fa
38 LE MERCURE
1
&
ſa Femme : mais enfin on luy perfuada de
partir , parce que l'employ eſtoit confiderable.
On luy fit voir que la Fortune ne s'offroit
pas toujours , quequi la laiſſoit échaper,
ne la retrouvoit pas facilement. Il parzit
donc , mais avecbeaucoup de regret , tant
il craignoit que pendant ſon abſence ſa Femme
ne devint encor plus coquette. Il ne ſe
trompa pas , &il en fut averty par un deces
impertinens Amis , qui en avertiſſant les
Maris de ce que font leurs Femmes , leur font
beaucoup plus de mal que leurs Femmes mêmes
ne leurencauſent , quand tout ce qu'on
leur dit d'elles feroit veritable. Ce pauvre
Mary fouffrit beaucoup , dans la penſée que
ſa Femme ſe divertiſſoit plus que luy. Il refolut
pluſieurs fois de quitter ſon employ,
pour venir eſtre ſon Geelier ; mais n'ayant
point de pretexte raiſonnable , il vit bien que
fon retour ne ferviroit qu'à rendre fon malheur
plus public ; ce qui luy fit changer de
pensée. Comme un Jaloux réve tousjours ,
il luy vint un jour dans l'imagination , de
faire en forte de trouver des moyens qui
puffent empeſcher que fa Femme ne fût plus
fi belle , croyant qu'avec ſa beauté elle perdroit
beaucoup de ſes amans. Voici le ſtratagéme
dont il ſe ſervit. Il mit pour elle un
paquet à la Poſte , dans lequel il y avoitune
fortbelle Boëte d'or : cette Boëte eſtoit rempliede
poudre à Canon , quidevoit , lois que
le reflört ſe déſerreroit , prendre feu par le
Moyen
GALANT. 39
moyen d'une pierre. Ce preſent fut rendu à
celle à qui il eſtoit deſtine ; mais il luy fut
donné en preſenee du meſme dont le Mary
tenoitſa Commiſſion. Il crût que c'eſtoit un
Portrait qui venoit d'un autre Amant ; il prit
la Boëte avec empreſſement , mais ſa jalouſie
curiofité fut bien-toſt punie , car en l'ouvrant
elle fit fur luy l'effet que celuyqui l'avoit envoyée
eſperoit qu'elle feroit ſur ſa Femme. Cette
avanture fit grand bruit ; le Galand ſe douta
que le Mary avoit envoyé la Poëte , &quel--
que temps aprés il luy ofta fa commiffion, ſous
un faux pretextede malverſation. Il revintavee
ſa Femme , où il attend avec toute ſa famille
de nouvellescommiſſions quipuiſſent le mettre
en eſtat de voir unjour remplir fes hautes eſperances
Monfieur le Marquisde Villars a fait ſon Entrée
publique àMadrid avec beaucoup de magnificence.
Vous ſçavez que c'eſt un Gentilhomme
de tres bonne mine , tres -galant , &
d'unevaleur éprouvée ; &le choix qu'on en a
fait pourl'Ambaſlade d'Eſpagne , où il fauttant
d'eſprit&dedelicateſſe , eſt une marque defon
habilité.
Monfieur de Pomponne eſt depuis peu de
retour de Suede , & il a desja preſté Serment
pour la charge de Secretaire d'Eftat. Son merite
eft connu de tout le monde , puis que ce
n'eſt que par là qu'il eſt parvenu à cette dignité.
Il n'y a perſonne icy qui ne foitper-
Tuadé qu'il remplira dignement le choix du
C2 plus
40
LE MERCURE
plus ſage& du plus grandRoydumonde , &
l'on attend de grandes choſes de luy. Il écrit
avec une politefle & une juſteſſe qu'on ne voit
pointdansdes Lettres lessplus travaillées de nos
Academiciens.
A Paris le 23. Janvier.
,
Puisqu
Uis que je vous ay mandé dans ma derque
je vous ferois plus de compli.
mens , & que je commencerois toutes mes
Lettres par les Hiſtoire dont j'aurois à vous
faire part , je vous tiens ma parole , &jecommence.
Un vieil Avare , qui n'avoit point encor
eu d'enfans , & qui apprehendoit la dépenſe
, fut audeſeſpoir , lors que ſa femmeluydit
un jour qu'elle croyoit eſtre groffe. Il repafſadans
ſon imagination tout ce que coûtent
les enfans juſques à l'âge de trente ans , il en
fit un memoire ſi exact , qu'il compta mefme
la nouriture qu'ils prenoient dés le ventie
de leur mere , alleguant pour ſes raiſons
que les femmes groffes mangeoient pour elles
& pour leurs enfans. Il raſſembla enfuite
toutes ces ſommes ; & compta combien elles
produiroient de revenu , s'il les mettoit en
rente ,&à combien iroit l'intereſt del'intereft
GALANT. 41
reft qu'elles produiroient. Le compte qu'il en
fit monta ſi haut , qu'il ſe repentit mille fois
le jour de s'eſtre marié ,& fit une forte reſolutionde
neplus faire d'enfans , jugeant ce plaiſir
indigne d'un homme de bonfens. Pendant qu'il
faifoit tous ces comptes &toutes ces reflexions,
ſa femme s'apperceut qu'elle étoit aſſurement
groffe , &qu'il n'y avoit plus de lieud'en
douter: Elle ledit à cét Avare , dont la douleur
fut beaucoup plus grande qu'elle n'avoit eſté
d'abord , &dés- lors il commença à faire des retranchements
dans ſa maiſon , afin que fon
épargne pût aider à la dépenſe de l'enfantfutur;
maisquelque lézine qu'il pût faire , il neretranchapasbeaucoupde
chofes , puis que loin qu'il
euſtriende ſuperflu chez luy , la pluſpart des
chofes neceffaires ymanquoient. Si fon cha
grin fut grandde voir ſa Femmegroffe , il redoubla
beaucoup , lors que dans le fixieme
mois elle luy dit qu'elle la croyoit eſtre de
deux Enfans , & que les Sages - femmes en
doutoient. Ilpenſa ſe deſeſperer ; mais unChirurgien
accoucheur qui eſtoit de ſes amis, luy
remit l'efprit en luy aſſurant le contraire. Quelque
temps aprés , en cauſant une nuit avec
fa femme , il luy dit qu'il falloit voir lequel
coûteroit moins à élever d'un garçon , ou
d'une fille ; & aprés avoir bien examiné la
chofe , & bien compté par leurs doigts ladépenfedel'un&
de l'autre , ils trouverent qu'un
garçon devoit moins coûter ; qu'il pouvoit
faire fa fortune luy-meſime , & qu'il falloit
C que
42
LE MERCUR
que les pere&mere fiſſent celle d'une Fille , en
Juydonnant beaucoup en mariage. Je veux , dit
alors leMary , que vous ayez unGarçon . Mais
celanedépendnyde vous , nyde moy , luy repliqua
la Femme. Cela fera , vous dis-je , luy repartit
leMary. Cela peut arriver , refpondit la
Femnie , s'il a plû à la Nature d'en faire un.
Qu'elle en ait fait un ou non , dit alors leMary,
vous accoucherez d'unGarçon , ou du moins
l'Enfantque vous mettrez aujour , paroîtra aux
yeux du monde , ce que je veux qu'il ſoit , puis
que fi vousaccouchez d'une Fille , nous dirons
que c'eſt unGarçon , & nous la ferons élever
ſous cêt habit. La Femmefut obligée d'y confentir,&
pendantle reſtede fagroſſeſſe ils ſefortifierent
dans ce deſſein. Le terme venu , elle
accoucha d'une Fille ; & pour faire croire que
c'eſtoitunGarçon , on ſe ſervit des meſures que
l'on avoit priſes. Tous ceux qui la virent furent
trompez; &quand elle avança en âge, pluſieurs
Filles en devinrent amoureuſes. Cette jeune
Beauté eſtant mal entretenue chez ſonPere,malnourie
, & mal traitée , reſolut de quitter cét
Avare; & fi- toft qu'elle ſe ſentit affez forte pour
porter unMouſquet , elle s'enrolla , &fut à
l'Armée , où elle ſe ſignala dés la premiere
Campagne. Tous ceux qui la voyoient, avoient
une certaine bien- veillance pour elle , qu'ils ne
ſçavoient àquoy attribuer ; & elle avoit un certain
airmodefte&engageant , qui empefchoit
que ceux qui estoient ennemis du merite de
tous les autres , ne luy portaſſent envic : Elle
efſtoit
GALANT.
43
eftoit toûjours retirée ; & bien qu'elle ne ſçeût
pas elle-mefine ce qu'elle eſtoit, elle vécut comme
fi elle euft eu deſſein de le cacher. Elle y
retiffit fr bien , que perſonne ne s'en apperçeut :
Elle n'avoit pas encor toutes les marques qu'il
faut pour la faire connoiſtre , & elle estoit tresjeune,
encor qu'elle fut fort grande , & qu'elle
eût affez deforcepour fupporter les fatigues de
l'Armée. Dans la premiereGarniſon où elle fut, *
la Fillede ſonHofte devint éperdûment amoureuſe
d'elle ; & comme elle ſe croyoit groffe
d'unAmant qui luy eſtoit mortdepuis peu ,&
qu'ellevouloitmettrefonhonneur à couvert,en
époufant promptement l'objetde fes nouvelles
amours , elle n'oublia rien pour s'enfaire aymer,
&fitpour cebeau Soldatdes chofes fi obligeantes
, qu'elle vint à bout deſesdeſſeins. Elle le
fuivoit par tout ; elle luy donnoit des rendezvous
en cent lieux differents , afin que tout le
monde s'apperçût de fon amour , & qu'on enr
parlaſt àfonPere. Sondeſſein reüffit ; car ceux
qui luy en parlerent , luy dirent qu'aprés l'éclat
que cette paſſion avoit fait , il ne trouveroit
jamais perſonne qui voulut épouſer ſa
fille , & que pour mettre fon honneur à couvert
, il la devoit donner en mariage à celuy
qu'elle aimoit avec tant d'emportement. Le
bon homme fut de ce fentiment ; & aprés
avoir un peu querelle ſa fille , & luy avoir fait
quelques remontrances , il luy parla d'époufer
le jeune Cavalier qui estoit chez luy. II
eſt à remarquer que cette fille déguisée paffoit
C4
44
LE MERCURE
foit pour un jeune garçon de Famille qui avoit
du bien , & qui eſtoit venu à l'armée ſans le
conſentement de ſes Parens. Ce fut ce qui fi: refoudre
ſon Hoſte à luy donner ſa fille en mariage.
Je ne vous diray point tout cequi ſe paſſa
juſques à ce jour; & je conduiray ſeulementces
nouveaux Mariez au lit : c'eſt je croy où on
les attend. Le coeurde la Mariée luy battoir un
* peu , car elle apprehendoit que ſon mary ne
connut qu'un autre avoit eu les faveurs qui devoient
luy avoir eſté reſervées. Elle perdit bientoft
cette crainte,&ne s'apperçeut que trop toft
pour elle qu'il n'eſtoit pas eneftat derienconnoiſtre
: Ainſi d'un malheur qu'elle apprehendoit
beaucoup , elle tomba dans un pire.
Elle s'en feroit neantmoins bien-toft tirée, ſi elle
n'euſt point efté groffe,&elle auroit tout découvert
: cependant elle n'en fit rien , & elle fut
fi long- temps a deliberer ſur ce qu'elle devoit
faire , que få groſſeſſe parut. Elle crût qu'il n'eſtoit
plus temps de parler ; mais par malheur
pour elle , comme elle estoit dans ſon neufiémemois,&
qu'elle estoit couchée avec fonprétendu
mary , une de ſes Parentes entradans ſa
chambrependant qu'ils dormoient ; &en mettantlamaindans
le Lit pouréveiller ſa Couſine,
qui nes'éveilla pas au bruit qu'elle fit en entrant,
elle rencontra le ſeinduMaryFFiillllee, qui estoit
découvert. Il s'éveilla auſſi -toſt , &l'on connut
par là que c'eſtoit une Fille ; car l'étonnement
dela Parente fut ſi grand , qu'elle dit hauteament
ce qu'il luyvenoit d'arriver, Voilà l'origine
GALANT.
45
gine de l'Avanture qui depuis peuatant fait de
bruit ; & pourquoy tant d'Ignorans ont publié
depuis quelques jours qu'une Fille avoitfaitun
Enfant à une autre Fille.
Monfieur le Chancelier ſe ſentant preffé de
fonmal , aordonné à fes Enfans de remettre les
Sceaux entre les mainsde Sa Majesté , craignant
que ſa maladie ne l'empefchât de la ſervir avec
lameſime application qu'il a fait pendant trenteneuf
années qu'il a eſte dans cette importance
Charge. Monfieur le Duc de Coaflin porta la
parole , & le fit d'une maniere quiſatisfitbeaucoup
Sa Majefte. Je ne ſçay , Madame , fivous
ſcavez tout le mérite de ce Duc ; ſa valeur eft
connuë , &il paſſe pourundes meilleursHommesdu
Monde , &pour le plus officieuxAmy,
leplus empreffé , & quia le plus dejoye à faire
plaifir. Quant à fon eſprit , laplace qu'il à dans
I'Academie fait voir qu'il en a beaucoup.
De Paris, le 30. Janvier,
CS Je
46
LE MERCURE
TE ne ſçay , Madame , fi cette Lettre aura le
bonheurde yous plaire : J'en dois douter J
avec raiſon , puis que vous n'y trouverez
point d'Hiſtoire nouvelle comme dans les precedentes
; mais la douleur que me cauſe la mort
de Monfieur le Chancelier, nelaiſſe pas àmon
eſprit la libertéde vous raconter des Avantures.
Ce grand Chancelier n'eſt plus , & la Mort ne
l'a reſpecté ſi long-temps , que pour rendre
ſa perte plus ſenſible à toute la France. C'eſtoitun
Homme d'un eminent ſçavoir , d'une
eloquence admirable , & d'une prudence fouvent
éprouvée dans le Conſeil des deux plus
grands Roys du Monde. Il étoit le Bienfacteur
desgens de Lettres , le Protecteur de tous les
ſcavans , & pour comble de gloire , le plus
ferme foûtien qu'ait eul'Eglife depuis pluſieurs
Siecles. Je ne le dis que ſurla foyde quantité
de Prelats qui publient cette verité. Jamais
homme n'entendit mieux la Justice , les Ordonnances
, &les Loixdu Royaume, &ne fit
plusdecas des habilesGensdetoutes lesProfef-
Tions. Ilcherchoit avec beaucoup de ſoin às'intruire
des choſes qui regardoient ou ſon employ
, ou les conſeils qu'il devoit donner dans
Jesaffairesdel'Estat , avoiant meſme ſouvent la
recherchequ'ilavoit faitedesperſonnes qui pouvoient
luydonnerquelques lumieres , quoyqu'il
en eût beaucoup plus que tousceux qu'il conſultoit.
Si
GALANT 47
Si la mort nous a ravyun grand Miniſtre ,
le Roy vientd'en faire un autre , en donnant
àMonfieur le Louvoy la qualité de Miniſtre
d'Estat : Il ne la doitqu'à fon merite , & il fait
voir par ſa vigilance , ſa grande exactitude &c
fa bonne conduite dans toutes les choſes qui
dépendent de ſon miniſtere , que ſa Majeſté
a cu le diſcerment des Politiques les plus conſommez
, quand il l'a choiſi pour aſſiſter à
tous ſes Conſeils en qualité de Miniſtre d'Eſtat.
Quoy qu'il foit encor fort jeune , on
luy voit toute la ſageſſe & la prudence des
Miniſtres vieillis dans les affaires. Il fait voir
en tout une fidelité incorruptible , & une
exactitude fans exemple ; ce que l'on remarque
dans la ſeverité qu'il a pour ceuxqui dépendent
de luy , lors qu'ils manquent à quelque
choſe de leur devoir. Il eſt promptà leur
rendre des bons offices quand ils ſervent bien,
mais il eſt inexorable quand ils s'éloignent de
leur devoir. Le bon choix auſſi qu'il fait des
Gens qu'il met dans les emploisquidependent
de luy , montre bien que le Roy ena fait un
tresbon enſaperſonne , enluylaiſſant la puiffance
d'endiſpoſer ,&en luy confiant tous
les jours leschoſesqui font les plus inutiles à fon
Eftat , & les plus avantageuſes pour ſa gloire
particuliere.
La mort nous ravit avant-hier Madame la
Princeffe de Conty. Elle estoit , cornmeyous
fçavez , Filledu Comte Martinozzi ozzi , & d'une
Soeur de feu Monfieur le Cardinal Mazarin.
Ellc
C6
48 LE MERCURE
Elle avoit en partage un grandebeauté , que
ſonextréme devotion luy fit bien-toft negliger.
Elle avoit vécu avec Monfieur le Prince
deConty fonMary , dans un reſpect qui luy
avoit attiré beaucoup d'amitié &de confideration.
Sa grande picté eſt une choſe tresconnue,
& ſesgrandes aumônes onteſtéſçeuës
detout le monde. Elle a euun ſoin pour l'éducationdeſes
enfansdigne d'unegrande Princeffe,&
de la meilleure mere du monde, & l'on ne
voitdes fruitsdansces petits Princesqui ontdésjabeaucoup
de qualitez au deſſus dela portéede
Ieurefprit.
De Paris , le 6. Fevrier.

J
E croy , Madame , que la Rernommée
vous aura désja appris que depuis la mort
de feu Monfieur le Chancelier , le Roy
s'eſt bien voulu donner lapeine de tenir luymeſime
le Sceau ; mais vous ne ſçavez pas peuteſtre
encor que le premier jour qu'il le donna,
il y demeura pendant plus de ſept heures , &
que cela ne l'empeſcha pas de tenir le meſime
jour deux conſeils de plus de trois heures &
demie chacun. On n'a jamais oiy parler d'une
fatigue pareille , & jamais Monarque n'a
tant pris de peines pour ſes Sujets. Sa Majeſté
nomma pour avoir feance au Sceau &voix
deliberative , fix Conſeillers d'Estat ordinai-
ICS,
GALANT.
49
res, qui fontMeſſieurs d'Aligre , de Seve, Poncet,
Boucherat , Puffort , &Voiſin. Elle nomma
auſſi fix Maiſtres des Requeſtes de quartier,
qui font Meſſieurs Barentin , le Boulanger
d'Haqueville , le Pelletier , de Foucon , de
Lamoignon , &Pelliſſon. On peut jugerde la
prudenceduRoypar le merite de ceux qu'il a
nommez.
Monfieurd'Aligre eſt âgé de ſoixante&dixneufans,&
filsd'un Chancelier ; ilya cinquante
ans qu'il eſt dans le Conſeil. Ila paſſépar toutes
lescharges,&il a efté long-tempsDirecteur des
Finances. Il eſtd'une probité reconnuë,&aimé
detoutlemonde.
Monfieur de Seve a eſté autrefois Secretarie
du Cabinet , Maiſtre des Requeſtes , & puis Prévoſtdes
Marchands. Il eſt aujourd'huy un des
plusanciens Conſeillers d'Estat , & il a toujours
eſtéundes pluszelez Serviteursdu Roy.
Les differents emplois de Monfieur Poncet
ont fait ſouvent parlerde luy& ont fait connoiſtreſongrandmerite.
Mr. Boucherat eſt fort connu par les grandes
charges qu'il a poſſedé, &tantde grandes Commiffions
où il a reüſſi augrand contentementde
Sa Majesté, & particulierement enBretagne , où
il a ſouvent eſte Commiſſaire du Roy auxEftats.
C'eſtunHommed'un grand merite,& fort verſezdans
les lettres .
Monfieur Puffort eſt recommandable par
pluſieurs chofes , & fur tout par l'invention
des nouvelles Ordonnances , qui doivent ti-
C7
rer
50
LE MERCURE .
rer les François de l'oppreſſion de la chicane.
Monfieur Voiſin s'eſt ſignalé dans beaucoup
d'occaſions qui regardoient fon miniftere.
Il a efté Prévoſt des Marchands , où il a
merité la place d'Ordinaire du Conſeil dont il
a efté honoré.
Monfieur Barentin eſt depuis peu de retour
de l'Intendance de Poitou. Il eſt Maistre des
Requeſtes & Preſident au grand Confeil. Je
ſçay , Madame , que vous connoiſſez fon merite
, c'eſt paurquoy je ne vous en diray pas
davantage.
Monfieur le Boulanger d'Haqueville eſt un
Homme d'une probite tres-reconnue dans le
Conſeil , de tres-bon eſprit , & qui ſe diſtingue
fort par fa maniere de rapporter les affaires.
Monfieur le Pelletier de la Houſſaye eſt intrepide,
bonJuge,&qui faitbien valoir unebonne
affaire.
Monfieur de Lamoignon eſt fils deMonſieurle
PremierPreſident. Le grand merite du
Pere , & les foins qu'il a eus de ſes Enfans,
fuffiroient ſeuls pour faire parler avantageuſement
de luy , s'il n'avoit pasluy-meſmedonné
des marques particulieres de ſon merite. Il
s'eſt ſignalé dans le Parlement , & il continuë
à le faire tous les jours dans le Conſeil , & c'eſt
pourquoy SaMajefté l'a choiſi pour aſſiſter au
Sçeau.
Monfieur Pelliffon n'eſt inconnu à perfonne
: Son efprit & fa probité font inconteftables;
GALANT.
1
bles; & quand on n'en auroitpasde tous coſtez
mille marques, les graces qu'il reçoit continuellement
du Roy , doivent en efſtre un aſſuré
témoignage.
La jeuneMarquiſe que vous connoiſſez , qui
commençoit à joüer ſi bien du Lut , eſt au
deſeſpoir depuis quelquesjours. MonfieurGualtier
qui luy montroit , luy avoit afſuré qu'elle
en joieroit dans peu de temps auffi-bien que
Madamoiſelle de Lenclos : c'eſtoit beaucoup
dire , mais il pouvoit decider fur ces fortes de
chofes. Ce furent les dernieres paroles que ce
grandMaiſtre dit enjoüantdu Lut ; car en fortant
de chez la jeune Marquiſe , il tomba
malade , de la maladie dont il eſt mort. Elle
n'euſt pas plûtoſt appris cette nouvelle , que ne
voulantpasquefon Lutſurvécut à un ſi grand
Maiftre, elle le caffa en cent pieces ,& refolut
de n'en joierjamais. Je ne vousdis riende cette
action,vous enjugerez : Mais ſi la mort deMonfieurGaultier
l'empeſche de joüerjamais auffibiendu
LutqueMadamoiſellede Lenclos , elle
devroit travailler à luy reſſembler du coſtéde
l'eſprit , dont vous ſçavez que cette Illuſtre Perfonne
en a infiniment.
DeParis , le 13. Fevrier.
Je
52
LE MERCURE
J
E ne ſçay , Madame , ſi vous n'avez point
encore oüyparler d'une avanture arrivée depuisquelque
temps en cette Ville , & qui a
fait affez de bruit ce Carneval dans tous lesBals
deParis.
Un jeune Marié s'eſtant trouvé un apreſdînée
avec pluſieurs de ſes amis , leur dit que le
foir meſme il y auroit afſemblée chez luy , &
que l'on donnoit le Bal à unefoeur de fa femme
qui demeuroit avec elle. Un des plus enjoüez
de la compagnie leur perſuada , qu'ils
devoient tous y aller deguiſez & dit à ce nouveau
Marié qu'il auroit beaucoup plus de
plaiſir , s'il y venoit avec eux fans ſe faire connoiftre.
Il y confentit , & ils envoyerent fur
l'heure chercher des Habits pour ſe traveftir.
L'heure du Bal eſtant venue , ils s'y rendirent,
&leur bonne mine y fitbeaucoupde conqueſtes.
Le jeune Epoux en fit une dont la fin
ne luy plût pas , & fa Femme devint amoureuſede
luy fans le reconnoiſtre. Elle ne fut
pas long-temps fans luy en donner des marques:
elle luy ſerra pluſieurs fois la main ; &
il refpondit à ſa tendreſſe , en preſſant auffi la
fienne le plus amoureuſement qu'il luy fut
poſſible, car l'avanture le refroidiffoit , loin
de l'échauffer , & jamais homme ne fut fi fåché
d'eftre pris pour un autre. Il voulut voir
juſques où il pourroit pouffer ſes affaires : mais
il
GALANT. 53
il trouva les choſes ſi bien diſpoſées , qu'il
n'eût pas de peine à devenir heureux ; je dis
heureux en qualité deGalant , car il ne l'eſtoit
pas comme mary. Sa Femme qui avoit fans
doute oüy dire , qu'il ne faut jamais laiſſer
perdre une occaſion favorable , & qu'on ne
retrouve pas toûjours celles qu'on laiſſe échaper
, crût qu'elle devoit profiter de celle que
le Bal luy preſentoit , & que la confuſion de
Gens qui estoient chez elle , luy donnant lieu
de ſe dérouber de l'aſſamblée ſans qu'on s'en
apperçût , elle devoit en fortir avec fon nouvel
Amant (ce qu'elle fit fort adroitement.)
Elle le fit paffer par un Eſcalier dérobé , & le
menadans une Chambre où ils ne pouvoient
eftre ſurpris. Je ne yous diraypoint tout ce
qui s'y paſſa , mais la Dame en fit affez contente
: Elle cuft pourtant du chagrin de ce
qu'il ne vouloit point parler , & de ce que de
peur d'eſtre connu , il avoit éteint la lumiere
avant que de ſe demaſquer. Elle luy en demanda
pluſieurs fois les raiſons : Il ne luy rëpondit
point d'abord ; mais dés qu'il crút
avoir affez de quoy la convaincre , il prit la
parole pour luy reprocher ſon infidelité : Elle
luy répondit avec une hardieſſe d'autant plus
grande , qu'il n'y avoit point de lumiere qui
pût faire remarquer le changement de fon
viſage; & comme elle cuft le temps de ſe
remettre de ſa ſurpriſe , elle luy dit qu'elle
l'avoit toujours connu , & qu'elle avoit voulu
luy faire cette piece pour l'embaraſſer. Il ne fe
paya
54 LE MERCURE
payapasde ces raiſons , il voulut paffer pour
ce que tant de gens apprehendent d'eſtre ; &
quoy qu'il ne le futque par luy- meſme , il crût
qu'il l'eſtoit de bon jeu , &qu'on ne pouvoit
l'eſtre mieux. Il n'apas vouluvoir fa Femmedepuisce
temps,&ſe veut faire feparer d'avec elle.
Je vous laiffe à juger s'il a raifon , &je paffeà
d'autres nouvelles.
Le Roy voulant reconnoiſtre le merite de
Monfieur Pachau , & recompenfer ſes ſervices,
luydonna ces jours paffez l'agrément d'une
charge de Maistre des Comptes , &y joignit le
dond'une fommeconfiderable. Sa Majeftéluy
fit auſſi ſçavoir , qu'elle vouloit qu'il luy rendit
auprés de Monfieur de Pomponne les mefmes
ſervices qu'il luy avoit rendus aupres feuMonfieurde
Lionne.
Meſſieurs de Vendoſme ſont depuis peude
retourd'Italie , oùils ſe ſont faits admirerdans
tous les lieux où ils ont paffé. La vivacité de
leur eſprit eſt une choſe incroyable ; & ils font
des Vers avectant dejuſteſſe , qu'ils donneroientde
lajaloufie auxplusgrandsAutheurs, s'ils
eſtoientd'unequalité à en faire ſouvent. Monſieur
le Cardinal Patron fit avancer pour eux la
repreſentationd'un Opera , afin de leur en donner
le divertiſſement. Jugez parlà , Madame,
combien les Operp ſont confiderables , puis que
detelsGenss'en meflent,&les honorent de leur
prefence.
Monfieur le Camus a eſté pourveu par le
Roy de la charge de premier Preſidentde la
Cour
GALANT. 55
1
Cour desAydes. Il faut qu'il ait ungrandmerite
, puis qu'il a eſté preferé à tantd'autres qui
en avoientbeaucoup , &qui avoient lameſme
pretention.C'eſt celuyqui estoit auparavantProcureur
Generalde la meſme Chambre.
AParis,le 20. Février.
J
E ne ſçay , Madame , ſi enouvrantcette Lettre
(que vous trouverez ſans doute trop
courte) vous ne m'accuſerez pointde parefſe
; mais je vousprie de conſiderer qu'on n'en
peut avoir pour ce qui vous regarde,&d'en rejetterla
fauteſurla ſterilité des nouvelles de cette
Semaine.
Monfieur Deſpincha , Marquis de Ternes,
d'unedesmeilleures maiſons d'Auvergre , LieutenantGeneraldesArmées
Navales du Roy , &
Galeres de France , & qui a ſervy ſous trois
Roysavec beaucoup de zele , &degloire , eſt
mortdepuis peu dejours , &par fa longue vie a
faitconnoiſtre àtous ceuxquiapprehendent l'air
delamer , qu'onypeut vivreauſſi long-temps
quefurterre.
Monfieur le Chavalier d'Arquien a eſté reçeu
en ſurvivance de la charge de Capitaine
Coronel de cent Suiſſes de la Garde du Corps
de Monfieur. Il eſt remarquable par fon air
doux , & par fa grande propreté , qui vafouvent
juſques à la magnificence. Il tient un
des
56 LE MERCUR
despremiers rangs parmy ceux qui paſſentpour
les mieux faitsde la Cour.
DeParis le27. Février.
J
"Attens undemes Amisquidoit me venirraconter
uneHiftoire nouvellement arrivée, &
dontjeveuxvousfaire part : maiscommeje
pourrois eſtre furpris pas l'heure dela Poſte , je
croy , Madame , que vous trouverez bon queje
commence aujourd'huy ma Lettre par les nouvellesdecette
Sémaine.
Monfieur de laMothe- Houdancour , âgé de
quatre-vingts ans,mourutces jourspaffez. Ils'eftoit
fignalé au fiege de la Rochelle,&à celuy de
Montmelian. Lesdivers emplois,&lesGouvernemensqu'ila
eus, font des marques de l'eſtime
qu'on afait de ſonmerite.
Monfieur deToulouſe , grand Aumoſnierde
la Reyne , d'une des plus illuftres Familles de
Toſcane, &dans laquelle ilya eu pluſieursCardinaux
, aprés avoir eſté Ambaſſadeur pour le
Roy à Veniſe & en Pologne (où il a meritéla
Nomination decetteCouronne pour leCardinalat)
aprés fonAmbaſſade d'Eſpagne , & avoir
préſidéauxEftats de Languedoc , où en ſervant
leRoy tres-utilement , ila fçeu plaire& fe faire
aimerde tous les Ordres , à eſté enfinhonoréde
ladignitédeCardinal, & Sa Saintetél'a préferé à
beaucoup d'autres,àla recommandationduRoy,
qui fortifioit la Nomination de Pologne.
Je
GALANT. 57
Je ne vous feray pas un granddiſcoursdela
mortdeMadame, vous la ſçavez , &la Renommée
publie toûjours avec une promptitude incroyable
les chofes qui regardent les teftes Couronnées.
Je ne ſçaytoutefois fi elle vous aura appris
que cette jeune Princeffe atoûjours connu
le Roy dans le plus grand accablement defon
mal,&meſmes dans les momens où elle ne connoiſſoit
perſonne. Elle a efté portée à S. Denis
avec toute la pompedeuë à ſa qualité ; &MonſieurleCardinalde
Boüillony fit undiſcoursqui
luy attira l'admiration de toute l'Aſſemblée,
Vous ſçavez qu'il joint àune grande naillance
unecapacitéaudeſſusde fonâge,&une prudencequi
le fait regarder avec étonnement de tous
ceuxqui leconnoiffent .
Enfin l'Ariane de Monfieur de Corneille le
jeune, qu'on attendoit depuis ſi long-temps,
parutVendredydernier.On ne peut rien voir de
plus touchant , &cette Princefle s'exprime avec
desſentimens ſi tendres& fi nouveaux, que per
ſonne ne croit qu'on puiſſe mieux reüffir en ce
genred'écrire ;&pour tout dire enfin, les charmesde
Bajazet n'ont pas empeſché leursAd.
mirateursd'en trouver dans cette piece , & d'y
retourner plus d'une fois.
DeParis , le 5. Mars.
JC
58 LE MERCURE
J
E croy , Madame , que ce que je vais vous
écrire de Monfieur le ..... que vous connoiſſez
auſſi-bien que moy , pourra vous
tenir lieud'uneHiſtoire agreable,& que la lecture
ne vous en divertira pas moins que pourroit
faire celledequelque avanture divertiſſante , qui
ne feroit affurementnyplus plaiſante , nyplus
nouvelle. Vous ſçavez , Madame , que noftre
petit Amy, (dont je ne vous parleray que fous
le nom de Cleante) n'ajamais pu choiſir entre
l'Eglife , la Robe ,& l'Epée, qu'il vouloit quelquefois
eftre Abbé , que le lendemain il quittoit
cette reſolution pourſe faire conſeiller ,&qu'un
moment aprés il vouloit prendre l'Epée. Ses
parens& fes Amis l'ayant dernierement preffé
de ſe déterminer , & luy ayant fait une guerre
cruelle ſur ſon incertitude , il promit de faire
un choix , & de confulter le lendemain ce
qu'il avoit à faire. Vous ne devineriez jamais
Madame ; de qui il prit conſeil , ny ce qu'il
fit pour fe mettre en estat d'en recevoir. Il
emprunta un habillement de guerre ; il envoya
demander la Robe d'un Conſeiller qui
effoit de ſes Amis , &pria un Abbédeſa connoiſſance
de luy preſter pour une aprés- dinée
ſeulement ſa Soutane & fon Rochet. Il fit
porter toutes ces hardes dans un cabinet , où
il y avoit quatre grands miroirs : Il y fut enfuite
feul , &en ayant pouſſe laporte , il s'arma
de pied en cape ; il mit le pot enteſte , &
l'épée
GALANT.
59 1
l'épée & le pistolet à la main , confulta ſes
quatre miroirs , fit pluſieurs tours dans fon
Cabinet , ſe battit contre les perſonnages de
la Tapiflerie , & fe trouva affez de courage&
affez de force pouraller à l'armée. Il examina
tous les avantages de cette profeſſion , & la
fortune qu'on y pouvoit faire : Tels & tels
(dit- il en luy-meſime) ont eu telles charges ;
tels ont eſté Mareſchaux de France à cet age ;
tels ont fait par tout parler d'eux ; leurs noms
groffiffent toutes les Gazettes ; on les regarde
par tout où ils paffent , & on les montre
comme des Braves ; on n'oſeroit leur rien dire ,
& leur reputation les fait reſpecter. Apres
avoir dit toutes ces choſes en luy-meſme , il
fit reflexion ſur le plaiſir qu'il auroir au retour
de la campagne , de paroiſtre avec tout
l'adjuſtement d'un Marquis. Il ne douta point
quelesGens du bel air ne fiflent plus de conqueſtes
que les autres : Il crût desja ſe voir avec
des plumes , & couvert du plus brillant jufte
au corps qui euſt jamais paru ; il s'imagina
qu'il prefidoit dans les plus belles ruelles , &
que fabonnemine foutenue d'un ſi grand aju-
Rement & du nom de Marquis (& de Marquis
qui avoit eſté à l'Armée ) luy attiroit
tant de coeurs , qu'il ne sçavoit qu'en faire.
Ces penſées reveillerent ſa valeur de cabinet ;
il redoubla fes coups contre un Batallion qui
eſtoit dans la Tapiſſerie ; mais au lieu de l'enfoncer
, il donna malheureuſement uncoup
dans un de ſes miroirs qu'il caſſa. Il mit auffitoft
이 LE MERCURE
toſt les armes bas , avec reſolution de ne les
jamais reprendre : Il crût qu'il feroit malheureux
à l'Armée , qu'il y periroit , & que
fon miroir caffé en eſtoit un préſage affure.
Aprés avoir jerté ſes armes , il mit la robede
Conſeiller , avec un rabat uny de toille tresclaire
, & une tres- belle perruque blonde. Il
confulta fes miroirs , & ſe trouva tres -bien,
& meſme plus grand qu'à l'ordinaire. Il examina
enfuite les avantages eecette Profeſſion,
qu'il trouva tres-confiderables. Tous les gens
de coeur, dit-il en luy-meſme , nedeviennent
pas Mareſchaux de France , le nombre enferoit
trop grand , & l'on doit avoir expoſé
mille fois ſa vie avant que de pouvoir pretendre
juſtement à cette dignité. Cette penſéc
le fit fremir , & pâlir tout enſemble ; il trouva
l'eſtat de Confeiller meilleur , & fe dit qu'il
pourroit avec le temps monter à la grand'
Chambre fans expoſer ſes jours. Il ſe propoſa
mille plaiſirs avant que d'en venir là , il ſe
repreſenta ſon Antichambre & fon Efcalier
remplis de plaideurs qui ſe jettoient preſques à
ſesgenoux , &qui l'appelloient Monseigneur.
Il crût parmy ces Gens-là voir de tres-jolies
Femmes; &ſes penſées luy endonnerent d'autres
qui remplirent quelque-temps ſon imagination
de mille chofes agreables. Il reſolut
d'endemeurer là , &de ſe faire Conſeiller ,& ne
mit le Rochet que pour voir s'il auroit bonne
mine. Il ſe trouva bien fait , &ſe mit dans la teſteque
s'il pouvoit un jour devenis Cardinal , il
pa
GALANT. 61
paroiſtroit beaucoup avec unhabit rouge ; un
Conſeiller ne luyparut plus rienauprés d'unCardinal.
Non, non, dit-ilen luy-meſime, je ne ſuis
point d'humeur à me donner la fatigue qu'un
Homme de Robe doit prendre. Quoy , aprés
avoir regardé des Procéspendant toute une foirée
, &ſouvent pendant une bonne partie de la
nuit, il faudra queje me leve àquatre &cinq heures
dumatin , &que pendant toute lamatinéeje
n'entende encor parler quedeProcés ? Les partiesm'en
parleront encor en fortant ;J'entrouveray
d'autres qui m'attendront à mon logis
pourm'enparler. Si je croy medivertir &mangeravec
mesAmis , ils m'en recommanderont,
ou me prieront d'en recommander àmes confreres.
Sije fais unemaiſtreſſe pour prendre quelqueheurededivertiſſement,
ſans entendreparler
de Chicane , elle m'en parlera plusque tous
les autres ; elle ſera gaignée à force depreſenss
&je ne luy pourray pas ſeulement toucher le
bout du doigt , qu'elle ne mefaſſe une recommandation.
Si je luyprometsdefaire ce qu'elle
medemandera , il faudra que je tiennemaparole,&
fi jela tiens, je feray peut-eſtre ſouventdes
injustices.Non,non,je ne veux point eſtre Conſeiller
, c'eſt une charge trop peſante ; il vaut
mieux eſtreAbbé , ton ne fait que ce qu'on veut;
on .. Il alloit s'étendre ſur les avantagesde
cette profection , lors qu'unejeune&belle perſonne
qu'il aimoit , & qu'il devoit épouſer dés
qu'il feroit encharge , entra avec ſameredansle
cabinet où il eſtoit : Il croyoit l'avoir bien fermé,
Tome I.
.....
D mais
62 LE MERCURE
mais il avoit laiſſé la clefà la porte , tant ſon imaginationeſtoit
rempliedes choses qui concernoient
lechoix qu'ildevoit faire. Si ſa ſurpriſe fut
grande , celle des Dames la fut auffi : Elles luy
demanderent pourquoy il eſtoit veſtu de la forte,
il leur répondit , qu'il avoit deſſein de fe faire
d'Eglife , & qu'il s'eſtoit mis enRochet pour
voir quel l'air il auroit avec cet ajustement il
eftoit à peine reconnoiſſable , car il avoit oftéfa
perruque; ſes cheveux n'alloient que juſques à
fes oreilles,&leBonnet quarré qu'il avoit mis les
couyroit preſquetous. Ilneplutpoint auxDames
encét eftat: Elles luy demanderent pluſieurs
fois s'il demeureroit ferme dans la reſolution
qu'il avoit priſe d'eſtre d'Eglife , il leur répondit
queoiy , &qu'elles ne devoient point luyvouloir
demal , s'il prenoit ce party; qu'il ne quittoit
ſa maiſtreſſe que pour Dieu ; & que puis
qu'il ne laquittoit point pour une autreBeauté,
elles nepouvoient nyſe plaindre de luy , ny l'accuferd'inconſtance.
Elles luy répondirent qu'elles
croiroient faire un crime , ſi elles cherchoient
des raiſons pour le détourner d'un ſi pieuxdeffein
, &fortirent quelque temps aprés , fansluy
nvoir témoigné ny beaucoup de joye , ny beaucoup
de douleur. La mere qui connoiffoitl'irréfolution
de ſon efprit , quien avoit ſouvent eu
des marques , fut ravie d'en eſtre défait ; elle
avoit un autre party tout preſt pour ſa Fille , &
cetteBelle nehaïfloit pas celuy qu'elle luy vouloit
donner ; de maniere que les chofes furent
bien-tôt concluës. L'Abbéprétendu les apprit,
ilen
GALANT. 63
1 en fut au deſeſpoir , il fut ſe jetter auxgenoux
deſamaîtreffe ; il luy proteſta que pour la poffeder,
il renonceroit à toutes les Abbayes dumonde
,& qu'il embraſſeroit quelle profeſſion elle
voudroit. Il n'eſtoit plus temps , & les choſes
eſtoienttrop avancées ; il en a eu tantdedouleur,
qu'il s'est fait Moine. Je ne ſçay pas combien
fon efprit inquiet& irreſolu luypermettra
dedemeurerdans ſon Convent ;& je croy que
del'humeurqu'il eſt, ily ſouffrira beaucoup. Peu
deGens ſçaventencor cette avanture ; Je croy,
Madame , que vous la trouverez fort extraordinaire
, que vous plaindrez noſtre amy , &que
yous rirez en meſime temps de ſes folies.
Jamaisdansuneſeule année l'on ne vit tant
de belles pieces de Theatre , & lefameuxMoliere
ne nous a point trompez, dans l'efperance
qu'il nous avoit donnée il y atantoſt quatre ans,
de faire repreſenter au Palais Royal une Piece
Comiquedefafaçon,qui futtout-à-fait achevée.
Ony est bien divertitantoſt par cesPretieuſes,
ou Femmes Sçavantes , tantoſt par les agreables
railleries d'une certaine Henriette , & puis par
les ridicules imaginations d'une Viſionaire , qui
ſe veut perfuader , que tout le Monde eſt amoureux
d'elle. Je ne parle point du caractere d'un
Pere, qui veut faire croire à un chacun , qu'il
eſt le Maiſtre dans ſa Maiſon , qui ſe fait fort
de tout quand il eſt ſeul , & qui cede tout
dés que ſa Femme paroiſt. Je ne dis rien auſſi
du perſonnage de Monfieur Triffotin qui
toutrempli de ſon ſçavoir , &tout gonflé de la
D2
د
gloire
64 LE MERCURE
gloire qu'il croit avoir meritée, paroift fi plein
de confiance de luy meſme, qu'il voit tout le
genrehumain fort audeſſous de luy. Le ridicu-
Ie entêtementqu'une mere que la lecture a gåtée
, fait voir pour ce Monfieur Triflotin , n'eſt
pasmoins plaifant , &cét entêtementauſſi fort
queceluy dupere dans Tartuffe , dureroittoujours
, fi par un artifice ingenieux de la faufle
nouvelle d'un procés perdu , &d'une banqueroute
(qui n'eſtpas d'une moins belle invention
que l'Exempt dans l'Impoſteur) un Frere qui
quoyquebienjeune ,paroiſt l'homme dumendedumeilleur
fens, nele venoit faire ceffer , en
faiſant le dénoüementde la piece. Ilyacutroifiéme
Acte une querelle entre ce Monfieur
Triffotin , & un autre Sçavant , qui divertit
beaucoup ; & il y a audernier , un retourd'une
certaineMartine ſervante de cuiſine qui avoit
eſté chaflée au premier , qui fait extrémement
rire l'aſſemblée par un nombre infiny de jolies
choſes qu'elle dit en fon patois , pour prouver
que les hommes doivent avoir la preference fur
lesfemmes. Voilàconfuſement ce qu'il y a de
plusconfiderabledans cetteComedie qui attire
tout Paris. Il y a par tout mille traits pleins
d'efprit, beaucoupd'expreſſions heureuſes , &
beaucoup de manieres de parler nouvelles &
hardies , dont l'invention ne peut eſtre affez
loüée ,&qui ne peuvent eftre imitées. Biendes
Gensfontdes applicationsde cette Comedie ; &
unequerellede l'Autheur ilya environ huit ans
avec unhommede Lettres, qu'on pretendeare
repreGALANT.
65
و
repreſenté par Monfieur Triffotin a donné
licu à ce qui s'en eſt publić ; mais Monfieur de
Moliere s'eſt ſuffiſamment juſtifié de cela par
une Harangue qu'il fit au public deux jours
avant la premieré repreſentation de ſa Piece :
Etpuis ce prétendu original de cette agreable
Comedie , ne doit pas s'en mettre enpeine
, s'il eſt auſſi ſage & auffi habile homme
que l'on dit , & cela ne ſervira qu'à faire éclater
d'avantage ſon merite , en faifant naître
l'envie de le connoiſtre , de lire ſes Ecrits,
&d'aller àſes Sermons. Ariftophane nedetruifitpoint
la réputation de Socrate , en le joiant
dans une de fes Farces , & ce grand Philoſophe
n'en fut pas moins eſtime dans toute la
Grece: mais pour bien juger du mérite de la
comédie dont je viens de parler , je confcillerois
à tout le monde de la voir , & de s'y
divertir, fans examiner autre choſe , & fans
s'arreſter à la critique de la plupart desGens,
qui croyent qu'il eſt d'un bel eſprit de trouver
àredire,
AParis, le 12. Mars.
D 3 Mon66
LE MERCURE
M
Onfieur l'Archevéque de Paris Direlame-
د cteur de l'Academie Françoiſe
na ces jourspaſſezàVersailles , pour remercier
le Roy de l'honneur qu'il a fait cette
Illuftre & Spirituelle compagnie , d'en vou-
Joir prendre la place de Protecteur qu'avoit
feu Monfieur le Chancelier. Il fit un compliment
au Roy à ſa maniere ordinaire , c'eſt à
dire plein d'eſprit & d'eloquence. Vous ſçavez
bienqu'avec les charmes deſa perſonne qui
plaiſt auffi- toft qu'on le voir , il aune merveilleuſe
facilité de bien parler , &que jamais
perſonne ne s'exprima ſi juſtement , ny avec
tant de delicateſſe. Il a de plus tout le ſçavoir
des Docteurs les plus conſommez , &chacun
ſçait qu'il l'a fait paroiſtre en milleforte d'occaſions
; mais je n'ay pas entrepris ſon panegyrique
, je le laiſſe à ceux qui écriront l'Hiſtoire.
Monfieur d'Angeau Gouverneur d'Anjou ,
& autrefois Maiſtre de Camp du Regiment
du Roy , & deſtiné à l'Ar l'Ambaſſade deSuede,
qui eſt auſſi de l'Academie , traita magnifiquement
ce Prelat avec tous les Academiciens
fes Confreres. Monfieur Cotin n'eſtoit point
de ce nombre , de peur (dit- on) qu'on ne
crût qu'il s'eſtoit fervy de cette occafion pour
ſe plaindre auRoy de la Comedie qu'onpretend
que Monfieur de Moliere aitfaite contre
• luy
GALANT. 67
Luy : mais on ne peut croire qu'un homme
qui eſt ſouvent parmy les premieres perfonnes
de la Cour , & que Madamoiſelle honore du
nom de fonAmy , puiſſe eſtre crû l'objet d'une
ſi ſanglante Satyre. Le portrait en effet qu'on
luy attribuë , ne convient point àun homme
qui a fait des Ouvrages qui ont eu une approbation
auffi generale que ſes Paraphrafes fur
lecantique des cantiques. Je ne parle pointde
ſes Oeuvres Galantes , dont ilyapluſieurs éditions
; ce ſont des jeux où il s'amuſoit avant
qu'il fit la profeffion qu'il a embraflé avec autant
d'aufterité qu'on fçait qu'il l'a faitmaintenant.
ne
Onvitdans cette aſſemblée Monfieur Quinault
, ſi connu par ſes Vers tendres ; Monſieur
Defmarests , fi recommandable par tant
de beaux Ouvrages ſi extraordinaires , qu'ils
font en meſme temps voir lagrandeur de fon
eſprit ; & la profondeur de ſa ſcience. Le fameux
Monfieur de Corneille l'aiſne y eſtoir
auffi. Je ne puis rien dire de celuy-là qui
foit au deſſous de luy ; c'eſt le ſeul de qui on
peurloier les Ouvrages ſans les avoit veûs , &
de qui malgré le grand âge on doit toujours
attendre des pieces achevées , comme on trouvera
fans. doute fa derniere Tragedie , qui
paroiſtra l'Hyver prochain ſous le nom de
Pulcherie & qui ne peut manquer de plaire à
ceux qui ont le coeur & l'efprit bien fait
comme elle a déja plû à ceux qui ont eu le
,
bonheur de luy entendre lire. On vit
D4 dans
68 LE MERCURE
dans cette celebre compagnie les deux Abbez
Tallemant;l'un premierAumoſnierdeMadame,
dont le merite eft hors de doute , & qui a fait
avec tantde fuccés&d'utilité pour le public,une
fi belle Verfion des Viesdes Hommes Illuftres
dePlutarque. L'autre adonné en mille occafions
demarques de ſon eſprit : il s'eft fait admirer par
mille chofes fpirituelles& agreables qu'il a compoſées
, & par fes Sermons , où l'on a connu&
fon éloquence& ſon ſçavoir. J'oubliois Monficurl'Abbé
Teſtu , dont les Sermons ont autrefois
charmé toute la Cour , &dont les Vers tendres&
devots luy donnent encor la préference
furla plupartdetous ceuxqui s'en meflent,&de
qui nous pourrions attendre un grand nombre
d'Ouvrages merveilleux , fans une cruelle maladiedevapeursqui
ne luy permet pasde rien faire.
Jenedoispas oublier Monfieurle Duc de Saint-
Aignan, dont les illuſtres Galanteries , les Vers
enjoüez&galants ,&les hauts faits d'armes , ne
fontinconnusàperſonne, qui charme tous ceux
qui leconnoiſſent par une civilité obligeante , &
par les bons offices qu'il rend àtout le monde
dans toutes les occaſions qu'il en à. Ily en avoit
encorpluſieurs autres,dont le merite&le fçavoir
fonttres- confiderables,&dont jen'ay pas retenu
Içsnoms.
Paris,le 19. Mars.
Je
GALANT هو
J
E vous envoye , Madame , ce que vous
m'avez mandé qu'on ſouhaitoit dans voſtre
Province , & que vous avez deſiré d'avoir
, pour en faire part à vos amis , car pour
vos amies , je croy qu'elles aimeroint mieux
apprendre l'eſtat des Coeurs de ceux qui fouſpirent
pour elles , queceluy des Troupes du
Roy.
ESTAT DES TROUPES D'INfanterie
& Cavalerie qui font au ſervice du
Roy , ſuivant l'Estat qui en eſtexpediépour
leur ſubſiſtance.
Regimens d'Infanterie Françoise , de 53. Honi
mesparCompagnie,lesChefscompris.
Picardie , 70. Compagnies,
Campagne,
Navarre ,
Piedmont ,
Normandie ,
LaMarine ,
LaMarine ,
Castelnau,
Auvergne ,
De Sault ,
Bandeville ,
70
70
70
70
70
32
33
33
33
33
DS
Regi70
LE MERCURE
Regiment du Roy ,
RegimentRoyal ,
Regimentd'Anjou ,
Praflin ,
Lyonnois ,
Dauphin ,
Curfol ,
Montaigu,
Turenne ,
70
70
70
18
35
70
18
16
1
33
LaMotte, 17
Dampierre,
16
Louvigny ,
18
Grance,
16
LaReyne , 70
Montpezat ,
16
LesVaiſſeaux, 70
Orleans , 33
Artois, 33
Bretagne, 16
Carignan 16
Chasteauneuf, 16
Sourches , 18
Vendofme, 16
La Ferté , 18
Conty, 16
La Fére , 16
Condé, 17
Anguyen ,' 17
Jonzac , 18
Monperoux , 16
Boüillon , 16
Bourgogne , 33
La
GALANT
71
LaMarine nouveau ,
Vermandois ,
Fufilliers du Roy ,
20
20
24
Nombre , 46. Regimens , faiſant 1569.
Compagnies , furle pied de 53. hommes
par compagnie , faiſant en tout 83157.
hom.
Regimens d'Infanterie Estrangere.
Alface , douze compagnies , de 182. Hommes
1 2184.h.
Efcoffois & Anglois , vingt compagnies , à
2460.h.
chacune, font
123. Hommes chacune ,
Rouffillon, vingtcompagnies, idem 2460.h.
Furſtemberg , douzecompagnies à 182.Hommeschacune
, 2184. h.
Irlandois, douzecompagnies , à 104. hommes
chacune , 1248.hom.
Autres Irlandois, ſeize compagnies,à 104. hommes
chacune , 1664.h.
Royal Italien, 27. compagnies , à 204. hommes
chacune, 1808. hom.
Royal Anglois , huitcompagnies , à 103. Hommes
chacune 824. hom.
StoupeSuiffe, douze compagnies, à 200. hommes
chacune , 2400.h.
Erlac Suiffe, commedeſſus , 2400. hom.
Feſta Suiſſe, idem. 2400.hom.
Salis Suiſſe, idem. 2400.hom.
Anglois , huit compagnies , à 103. Hommes
chacune , 824.hom.
D6 Cin72
LE MERCURE
Cinquante compagnies franches , à 200. hom
mes chacune, 10000. hom.
Nombre total des treize Regimens Eſtrangers
, & cinquante compagnies
franches de diverſes Nations 36256.
hom.
Gend'armes, Chevaux Legers ,&Mousque
taires à Cheval.
Quatre Compagnies des Gardes du Corps.
1039.hom.
Compagnie de Gend'armes Eſcoſſois , 105.h.
DeuxCompagnies de Mouſquetaires à cheval,
faiſant. 554.hom.
Compagnie deGend'armes Anglois. 105.h.
Compagniede chevaux legers Anglois. 110. h.
GendarmesdelaReyne. 154. hom.
Gend'armesdeMonſicur leDauphin. 209.h.
Compagnie de chevaux legers dduuditScigneur.
108.h.
Gend'armes d'Anjou , 105.h.
Gend'armes d'Orleans , 154.h.
Compagnie de chevaux legers d'Orleans ,
157.hom.
Total des Compagnies de Gend'armes,
Chevaux Legers , & Mouſquetaires
à Cheval cy-deſſus , 2800. Hommcs.
CA
GALANT 73
CavalerieLegere , dont les Regimensſont defiss
Compagnies,de $4.hommes chacune.
Colonel General de ladite Cavalerie.
MaistredeCamp General de ladite Cavaleric.
Commiſſaire General de ladite Cavalerie,
Derdelin.
Deux Regimens E- Douget.
Royal du Roy.
ſtrangers. Ducondé.
CravatesduRoy. Nogent.
La Reyne.
Tilladet,
Dauphin.
Sourdis.
Orleans. Hiflez.
Condé.
Anguyen.
Rouvray.
Bligny.
LaFabliere.
Lambert.
Gaffion. Caberel.
Des Fourneaux. Humieres.
Joyeuſe. Proüille.
Bomyezé. Bartillac.
Fourrilles. Beaupré.
Reſnel . Paulmy.
Cabonet. Beaufort.
Montauban. Carendo.
Pillois. Sanzay.
Coulange.
Chenüet.
Merlin. Noüart.
SaintLoup.
Cachan.
Sommicure,
SaintAouſt.
Hanjou.
Dஉ
Nom
74
LE MERCURE
Nombre 52. Regimens de fix compagnies
chacun de 54. hommes chacune
font par Regimens 324. hommes , & en
tout 16848.hom.
Autres Regimens de Cavalerie , de trois Compagnieschacunde
54. hommespar
Compagnie.
Coiflin. Grignan.
Eftrades. Laurieres.
Bethune. Granville.
Montgeorge,
Buſenval.
Duroure ,
Meré.
Baſleroy. Thury.
Thiange.
Valavoire.
Longueville. Arnolfiny.
Ragny.
Harcourt.
Bouillon.
Auvergne..
Armagnac.
SaintAignan.
Nombre , 66. Compagnies de 22.
Regimens cy-deſſus de 54. hommes
chacuneentout3 564. hommes.
CavalerieLegere Estrangere.
Prince de Piedmont , dix compagnies , dont
l'unede 64. Hommes , & les autres de 54.
550.hom.
Koniſmark , 24. compagnies de 54. hommes
châcune. 1296.h.
Anglois,dix compagnies de 54.hom. 540.h.
Schom.
GALANT. 75
Schomberg , trois compagnies de 54. hommes.
Roſe , trois compagnies, idem.
Houffet, troiscompagnies, idem.
162.h.
162. h.
162.h.
Total de ladite Cavalerie Eſtrangere,
3196. hommes.
DeuxRegimensdeDragons.
Colonel GeneraldeſditsDragons, de fixcompagniesde
104.hommes chacune. 624.h.
Dragons du Roy , de ſix Compagnies de 54.
hommeschacune, 324.h.
Nombre deſdits Dragons. 948. Hommcs
.
PartiedelaMaiſonduRoy.
Regiment des Gardes Françoiſes , trentecom
pagniesde 100. hommes chacune, 3000. h.
Regimentdes Gardes Suiffes , dix compagnies ,
de 200, hommes chacune,
GendarmesduRoy ,
Chevaux Legersde laGarde
Nombre, 5400. hommes.
2000.h.
200.h.
200,hom.
Cesquarante fixRegimensd'Infanterie Françoiſedecét
Eftat, montent à 83697. h.
Les treize Regimens d'Infanterie Eſtrangere
, montent à 36256. hommes ; à quoy
adjoûtant le Regiment des Gardes Suiſſes de
2000. hommes , feront , ycomprenant cinquante
76 LE MERCURE
quante compagnies franches de diverſes Nations
, 41318. h..
Les ſeize compagnies deGend'armes , 2608.
hommes.
Les cinquante-deux Regimens de Cavalerie
Françoiſe , 16848. h.
Vingt-deux autres Regimens de cavalerie
Françoiſe. 3564. h.
Douze autres Regimens de cavalerie Françoife,
648. h.
Regimensde cavalerie Eſtrangere , 3096.h.
CompagniedeGend'armes du Roy. 200.h.
Compagniedechevaux Legers. 200.h.
Total de l'Infanterie & Cavalerie 155687.
hommes.
Depuis cêt Eftat expedié , le Roy àdonné
aumoisde Febvrir dernier 1672. des commiffions
pour levertrois cens compagnies d'Infanterie,
faiſans 15000. hommes , pour l'incorporer
dans les Vieux corps , les mettreà 80.
compagnie; chacune fix-vingt Compagniesde
cavalerie,qui feront 6000. hommes, &en tout
21000. hommes.
155687. hommes
&avec les 2 1000.
176687. hommes.
A Paris , le 26. Mars.
Je
GALANT. 77
1
n'ay rien de nouveau , Madame , à vous
Jmander cettesemaine, que le voyagedu Roy
àVerſailles.Je ſçais que vous l'avez vû, &que
vous avez lûla belle Deſcription queMadamoiſellede
Scudery enafaites ; mais le Verſailles que
vous avez vû,& celuydont elle à parlé, fontbien
differents de celuy d'aujourd'huy ; & le Roy
n'eſt jamais un mois fansyaller,qu'il n'y entrouveunnouveau
lors qu'il yretourne,tant il paroiſt
change, à cauſe desbeautez qu'on yajoûte fans
ceffe. Onadepuispeu embelly la Grottede pluſieurs
figures incomparables;onyà mis ungrand
Soleil environné de pluſieurs Nymphes qui le
couronnent , &luylavent les pieds&les mains.
Cemerveilleux ouvrage , &le plus grand qui ait
encor eftéfait , eſt de MeſſieursGirardon&Renaudin.
Dansdeux niches ſont aux côtez, ony à
mis quatre chevauxdu Soleil, qui ſemblentjetter
du feu,&vouloir prendre carriere , ſans pouvoir
eftrearreſtez par les puiſſans Tritons quiles tiennent.
Monfieur Guerin àfait la moitié de cêt ouvrage,&
MeſſieursGaſpard&Baltazard ont fait
le reſte. On à encor placé dans cette Grotte
pluſieurs autres belles Figures de MonfieurBaptiſte
Sculpteur tres-fameux ; ce qui fait voir
que la France peut fournir pour ces fortes
d'Ouvrages d'auſſi grands Hommes que l'Italie.
Je n'aurois jamais fait , ſi je voulois vous
parler des merveilles que les eaux produiſent
dans ce lieux delicieux. Le Sicur Deuys les
yfait
78 LE MERCURE
yfait venir pardes Pompes&des Acqueducsadmirables
; &Monfieur de Francine leur fait faire
des chofes qui furpaſſent l'imagination ; témoin
le Marais , l'Arbre , & le Montd'eau , fans
oublier le Theatre , où les changemens dedécorations
d'eauy font auffi frequensque ceux des
pieces de Machines , qui enfont les plus remplies
: Mais comment l'eau manqueroit-elle
pour toutes ces chofes , puis que par les foins
qu'ont prisceux qui la font venir dans ces lieux,
onyvoitdes Parterres entiers tres-beaux& tresfleuris
, ſous lesquels il yades refervoirs , d'eau ?
Les miracles que faitMonfieurNautre dans ces
fuperbes Jardins , ne fontpas moins confiderables.
Le grand nombre d'Orangers plantez en
terre, enfait foy, auffi-bien que les grandsArbres
qui ont eſté tranſplantez pour élargir la grande
Allée; ce qui ne s'eſt encor jamais vû .J'auroisencor
mille choſes à vous dire touchant ce Chaſteau
quifurpaſſele Palaisd'Armide. Je devrois
vousparlerdesbâtimens , &de ceuxqui en prenent
la conduire ; mais le détail en ſeroittrop
long , &je dois le remettre à une autre fois , ou
plûtoſt attendre qu'ils foientachevez.
AParis , le2. Avril.
J
E neſçay, Madame , ſi les nouvelles que je
vous ay mandées depuislemoisde Janvier,
ontfatisfait voſtrecuriofité. Jecroy ne vous
avoir
GALANT. 79
avoir juſques icy fait connoiſtre quemonzele en
vousécrivantponctuellement; mais j'eſpere avec
letemps vousmander des nouvelles plus curieufes&
enplusgrandnombre.
,
Monfieur le Cardinal de Bonzy a reçeu cette
Semaine leBonner des mains du Roy, en preſence
de Meſſieurs les Cardinaux de Rets , de
Boüillon , & Maldachiny. Je vous ay déja parlé
de Monfieur le Cardinal de Boüillon , & vous
n'ignorez pas le grand merite de Monſieur
le Cardinal deRets , &que ſon eſprit &
fes malheurs l'ont rendu également illuſtre
auſſi-bien que fa fidelité pour ſes amis ; &vous
ſçavez auſſi que ſa juftice , & la generoſité
dontil donne tous les jours des marques àceux
qui luy ont fait plaiſir , ne le font pas moins
admirer. On vit avec étonnement àcette ceremonie
M. Priam , autrefois Reſident de Mantoüe
, qui avoit veûfeuMonfieur le Cardinalde
Bonzy , grand Oncle de celuy d'aujourd'huy ,
&Grand-Aumoſnier de Marie de Medicis ,
recevoir le Bonnet des mains deHenryquatriefme.
Monfieur leDucde Chaune , que ſesAmbaffades
à Rome doivent rendre fameux , demefmeque
la maniereavec laquelle il fertle Roy aux
Eſtats de Bretagne , dont il eſt Gouverneur,
enpreſenta cesjours paſſez les Deputez à ſaMajeſté.
Monfieur le Duc de Bethune , ſi connu
ſous le nom de Comte de Charoſt , que ſes ſervices
, fa fidelité ,& fa reconnoiſſance pour ſes
Bien80
LE MERCURE
,
Bien-facteurs , rendent auſſi recommandable
que fon illuftre naiſſance qu'il tire des plus anciens
Comtes de Bethune, a preſté ferment entre
les mains du Roy pour la charge de Lieutenant
General de la Province de Picardie cn
échange de celle de Capitaine des Gardes du
Corps,dontMonfieur le Duc de Duras a efté
pourveu. Vous ſçavez , Madame , que ce Duc
eſt d'unedes plusanciennes maiſons de France,
qu'il abeaucoupd'eſprit; qu'il a tousjours donné
dansdes armées où ila ſervydes marquesd'une
grande valeur , &d'une prudence qui le faitadmirer
,&le fait paffer pour untres-grandCapitaine.
Vous avez appris la mort deMadame laDucheffeDoüariered'Orleans
: ſon âge , fa naiſſance
, &fes vertus Chreftiennes , vous ſont connies
, c'eſt pourquoy je ne vous en diray pas
davantage ſur cêt article.
PP
AParis , le9. Avril.
3
☑Uis que vous souhaitez , Madame , qu'apres
vous avoir entretenu de l'Academie
Françoiſe,je vous diſe quelque choſede celle
de Monfieur l'Abbé d'Aubignac , dont vous
avez (dites vous) oiiy parler confuſement, je
vous diray qu'elle s'appelloit l'Academie des
bellesLettres, & que ſon inſtitution étoit pour
examiner les Ouvrages d'Eloquence , & de
Poësie. On y faifoit le premier jour de châque
mois un Difcours ſur la diverſité des conditions
GALANT. Si
1
tions , où l'Eloquence ſe trouvoir neceſſaire.
Le premier Difcours échût à Monfieur Blondeau
Advocat en Parlement ; Ille fit furl'eloquence
du Barreau , & s'en acquita tres-bien,
dans la grande Salle de l'Hoſtel deMarignon,
devant une Affmblée compofée de pluſieurs
Perſonnes de qualité de l'un &de l'autre ſexe ;
Monfieur le Marquis de Vilaines ſe fit admirer
un mois-apres luy ſur l'eloquence Militaire.
L'impreffion qu'on à faite de ce difcours
eſt une marque de ſa bonté , c'eſt pourquoyje
n'en parleray point , & je pafferay au
troifiéme , qui échût à Monfieur l'Abbé deſaint
Germain. Les deux autres ayantfaitdes Difcours
qui regardoient leur Profeſſion , cét Illuftré
Abbé en voulut faire un fur l'eloquence de
laChaire : Il eut unſuccés tres-avantageux ,&
qui fatisfit merveilleuſement toute la belle Afſemblée
qui l'entendit. Monfieur Perachon ſe
fitadınirerunmois aprés; &les autres Academiciens
donnerent de mois en moisdes marques
deleur efprit&de leur érudition. Ala findece
cesDifcours , on liſoit des Ouvrages de Poëſie
compoſez par quelques-uns des Meſſieurs de
l'Academie. Voicyles noms de ceux qui la compofoient.
Monfieurl'Abbé d'Aubignac , Directeur.
Monfieur de Vaumorieres fous-Dire-
Eteur.
>
Monfieur Gueret , Secretaire de l'Academie,
FeuMonfieur leMarquis du Châtelet.
Mon$
2 LE MERCURE
Monfieur leMarquis deVilaines.
MonfieurleMarquisd'Arbaux.
Monfieur Petit , Directeur aprés Monfieur
l'Abbe d'Aubignac.
Monfieur Perachon,Advocat en Parlement.
Monfieur l'Abbéde Vilars.
Monfieur l'Abbé de Villeſerain , à preſent
Eveſque de Senés , Directeur aprés Monfieur
Petit.
Feu Monfieur l'Abbé Ganaret.
Monfieur de Launay.
Monfieur Care, Advocat en Parlement.
Monfieur Richelet.
Monfieur du Perier.
feil.
Feu Monfieur Baurin , Advocat au Con-
Monfieur Barallis Medecin.
Monfieur l'Abbé de S. Germain.
Cette Illuftre Academie a eſté rompuë depuisqueMonfieur
l'Abbé de Villeſerain a efté
nommé à l'Eveſché de Senés. On avoit eudefſein
quelque temps auparavant d'y faire entrer
des Femmes,&l'on propoſoit Madamede Villedieu,
dont les Ouvrages font tous les jours tant
debruit. On comptoit auffi Madame la MarquiſedeGuibermeny,
fille de Monfieur leMarquis
deVilaines : Elle a l'eſprit penetrant&delicat,
&l'on ne peûtaſſez la loüer. On n'oublioit pas
Madame laMarquiſe Deshoulieres : Vous en
avez oiy parler , Madame , car fongrand merite
la fait connoiſtre par tout ; elle écrit tres -poliment
enprofe&en vers , &c'eſt enfin un eſprit
du
GALANT 83
du premier ordre. Il courtde petites piecesgalantesdeſonChien
, qu'on appelleGas ; Il s'eſt
faitdepuis peu Poëte excellent , & fes Ouvrages
meritentbiend'eſtre imprimez. Cette Dame en
afaitCerberedu Parnafle, pour en defendre l'entrée
aux mauvais Poëtes. Voicy de ſes Vers , &
vous pourrez par là jugerde ſon eſprit.
LETTRE DE GAS ,
Epagneul de Madame Des-houlieres.
AMonfieur le Comte de L.T.
Pray mislaPlume àlapatte
Our vous marquer mon couroux ,
Ilesttempsque contrevous
Toutema colere éclate.
Vous m'avezrendujaloux ;
Entrenous autres Toutous ,
1
Noussommeslà-deffis d'humeurfort delicate :
Poursebien mettre avec nous ,
EnvainleBlondinnousflate,
Nousn'enSommespas plus doux ,
Nous mordonsjusqu'à l'Epoux.
Malgrécenaturelincommode&farouche ,
Jevous écoutoisfans depit ,
Louer de ma Maiſtreſſe & lesyeux , &la bouche;
Ne
84 LE MERCURE
Necroyant ces douceurs qu'unfimplejeu d'esprit .
Sansm'opposeràrien, jedormoisſurſonLit.
Si ceSouvenirvous touche.
NeSongezplus à m'ofter
Laplace quejepoffede :
Croyez-vous la meriter
Croyez-vous queje la cede?
Septfoisl'aymable Printemps
Afaitréverdirles Champs,
Septfois la triftefroidure
Ena chaffé la verdure ,
Depuis lebien-heureuxjour
Quejesuis Chiend'Amarille ,
Ases piedsj'ayven la Cour ,
ASespiedsj'ay veulaVilke
Vainement bruslerd'amour ;
Seulj'aySçenpar mon adreffe
Danssoninſenſible coeur ,
Faire naiſtrelatendreffe.
Netroublezplusmonbonheur :
QuandpourvangerSonhonneur,
LepetitDienSuborneur ,
Qu'en tous lieux ellefur- monte ,
Decideroitàma honte
Surlesdroitsquejeprétens ,
Sçachez,noftreilluftre Comte,
Quej'aydefort bonnes dents.
GAS.
Je croy , Madame , que vous n'avez gueres
veude Vers plus naturels , ny de Chiens plus
habiles . J'en ſçay bien la raiſon , c'eſt que
tous
GALANT 85
tous les Epagneuls n'ont pas des Maiſtreſſes ſi
fpirituelles.
Monfieur deMaurangis Directeur des Finan
ces, mourut la Semaine paſſée : c'eſtoit unhommed'efprit&
de bien ; &la Gazette endittant,
queje ne pourrois rien dire qui en approchaft.
MonfieurdeBaron de Schoonborn;Néveu&
Envoyé Extraordinaire de Monfieur l'Electeur
deMayence, a eu Audiance duRoy : Il fait voir
dans une tres-grande jeuneſſe une prudencequi
furprend les plus habiles ; &il paroiſt tellement
népour les Affaires,que lesplus épineuſes ne luy
font aucune difficulté : Il ena déja donné des
marques;& tant degens qui le connoiſſentm'en
ont affeuré , que je croy ne vous riendire de ce
jeuneMiniftrequi ne foit veritable.
Monfieur le Comte de Molina Ambaſſadeur
Extraordinaire d'Eſpagne , à fait ſon Entrée accompagnédeMonfieur
le Mareſchal de Grancé,
&quelques jours aprés il fut conduit à l'Audiencedu
Roypar Monfieurle Comted'Armagnac.
Vousdevez remarquer une choſe à laquelleceux
qui liſent depus vingt ans les Gazettes , n'ont
peut-êtrejamaispris garde,c'eſt que lesAmbaſſadeurs
des Teftes Couronnées , &ceuxqu'on
traitte de meſme , ſont tousjoursconduitsàl'audiancepar
un Prince ; &que celuyqui les reçoit
lejourde leurEntrée publique,ne les conduitjamais
au Louvre,
1
Paris le 16. Avril.
Tome I. E Je
86 LE MERCURE
E vous avois promis , Madame , de vous
Imandertoutesles modes nouvelles,
ne vous en ay , dites -vous , parle dans aucune
de mes Lettres. Le deüil que l'on porte icy
depuis long-temps en eſtcauſe ; il enaétouf
fé beaucoup qui n'ont point veu le jour , &
la pluſpart ſont demeurées dans l'imagination
de ceux qui les ont inventées. Je vous diray
pourtant que l'on porte tousjours les corps fi
longs , qu'ils vont preſque juſques aux cuiffes
deceuxqui n'ontguere dehanches.
Les Femmes ne portent plus de manchettes
ou pognets tombans ſur les bras , le bout
où eſt la dentelle , eſt preſentement relevé
commedes manchettes d'Hommes : Elles portent
des Grands taillez comme ceux des Hommes
, avec une dentelle d'or , & leurs Souliers
eſtans preſentement un peu plusquarrez qu'à
l'ordinaire , elles tâchent d'imiter les Hommes
en beaucoup deschoſes.
La bordure de la plupart des Eventels dont
on s'eſt ſervy depuis qu'on à commencéà les
reprendre , eſt de Point de France peint , &
fertdetour auxcartouchesdans lesquels les Peintres
imettent à leur ordinaire ce qui leur vient
dans l'imagination.
Les Jupes à la Pſychéſont tousjours à lamode,
auſſi bienque les manteauxde toille des Indes.
Onenporte pourtantbeaucoup depuis peu
d'unSatin couleur defeu , mélé de blanc , qui
plaift beaucoup , & commence àdevenir fort à
lamode.
Les
GALANT. 87
Les Hommes portens tousjours leurs Chapeaux
ſigrands , que les Vieillards(qui de peur
deparoiſtre ridicules en avoient de grands pendantqu'on
en portoit de petits) paroiffentprefentement
cequ'ils vouloient éviterd'eſtre, parcequ'ils
n'ontpoint voulu changer de mode, &
que lesgrands chapeauxde cetemps-là font les
petitsd'aujourd'huy.
On neportepreſque plus de cordonsde chapeau,
de ruban&de ſoye, &les cordonsd'or
reviennent à la mode. Je ne ſçay pas ſi onles
fouffrira long-temps , puis que depuis huitjours
onprend toutes les Jupes garnies d'or&d'argent.
On a preſque tousjours veû arriver la
mefme choſe ; mais le temps paffé n'eſt plus ,
&Monfieur de la Reynie n'entreprend rien
dont il ne vienne à bout : Il a fait des choſes
depuis qu'il eſt Lieutenant de Police , que l'on
croyoit impoffibles , & qu'on n'avoit pû faire
depuis pluſieurs Siecles. On nesçauroit trouver
unJuge plus équitable , plus incorruptible , ny
plus ardent à fervir le Roy. Le Publicluyades
obligations dont ildoit eternellement conſerver
lamemoire.
Aprés vous avoir parlé des modes qui ne
regardent que l'habillement des hommes
&des femmes , il faut que je vous entretienne
d'une plus nouvelle que toutes celles
dont je vous ay parlé , & qui regarde les Ameublemens.
Je fus dernierement chez une
Femme qui n'eſt pas de la plus haute qualité ,
mais dont l'Amant eſt extremementriche. On
Ez
dit
88 LE MERCURE
!
dit que l'on me vouloit faire voir une Salle
fort proprement meublée , & l'on me mena
dansun lieu dont la Tapiſſerie eſtoit d'un fort
beau damas. Pendant qu'on me fit regarder
par la feneftre un Jardin admirable on leva
en un inſtant cette Tapiflerie ; de maniere
qu'en tournant la teſte , je vis cette Salletapiffée
d'une autre couleur , & que la premiere
Tapifferic eftoit revelée en Feſtons tout autour
dela Salle. Comme j'admirois cette invention
, on me dit de tirer uu contrepoids
qui estoit caché dans un coin où il ne paroiffoit
pas , & qui neantmoins eſtoit attaché
avec des cordons de ſoye & d'or. Je le tiray
fort aisément , & je vis auſſi-toft cette feconde
Tapiſſerie s'élever ; & quand elle fut en
haut , elle parut en petites Pentes qui firent
les entre-deux des Feſtons , & laiſſa voir une
Tapifſferie de verdure ornée de pluſieurs Tableaux
avec de tres-riches bordures. Jamais
rienneproduiſit un ſi bel effet , & je ne pus
me laſſerd'admirer ceuxqui avoient trouvé une
ſi belle invention ; & fij'eſtois forty dela Salle
autant de foisqu'elle changea , & quej'y fuffe
rentré ,je n'aurois pas crû eftre dans le meſime
apartement. Les meſimes perſonnes (dit- on)
fonttravailler à un Lit qui doitchanger autant
de fois.Je ne croyois pas vous devoir mandertant
dechoſesſurles modes nouvelles , &jevoybien
que cêt article me fourniratousjours beaucoup
dematiere.
Un des Fils de Monfieur le premier Prefident
GALAN T. 89
dent adepuis peu épousé la Fille deMonfieur de
Chalucet Gouverneur du Chaſteau de Nantes.
Jevous informeray au premier jour du merite de
cesdeux illuftres Mariez .
Le Roy a nommé Monfieur d'Aquin à la
charge de fon premier Medecin. Je ne parleray
nydefonmerite , nyde ſa capacité ; cechoixen
faitplus connoiſtre queje n'en pouroisdire.
Monfieur de la Chambre à eſté auſſi nommé
premier Medecin de laReyne. Il eſt eſtiméde
toute la Cour , où il paſſe pour untres-habile
homme.
Monfieur Renaudot , qui par ſeslongues experiences,
&le grand nombre de malades qu'il a
veusdepuis pluſieurs années , doit eſtre undes
plushabiles Medecinsde Paris,a eſté choiſi parle
Roy pour la charge de premier Medecin de
MonfieurleDauphin.
On continuëdepuis le mois de Janvier à dõner
au public le Journaldes Sçavans,que vous avez lú
autrefoisavec plaifir.C'eſt unOuvrage tres-beau
&tres-utile ; l'Autheur en eſt fort eftimé , &il a
P'honneurd'eſtre conſideréd'un grand miniſtre.
J
AParis , le 23. Avril.
E vous envoy une Liſte des Officiers Geraux
que le Roy a nommez pour ſervir
cette campagne. Je ne vous aſſure pasqu'elle
foitjuſte , qu'il n'y en ait point d'oubliez , &
E3 que
१०
LE MERCURE
queles rangs foientobſervez ; mais enfin,Madame,
je vous fais part de ce que j'ay : Je croyqu'il
yabeaucoup de Gens dans vostre Province qui
n'en ſçaventpas tant.
NomsdesOfficiersGeneraux de l'Armée du
Roy.
MONSIEUR , Generaliſſime.
Monſicur de Turenne , General.
Lieutenans Generaux.
Monfieur deGadagne.
Monfieur le Duc de la Feüillade.
Monfieur le Comte de Soiffons .
Monfieur le Grand Maiſtre .
Monfieur de Lorge.
Monfieurde Rochefort.
MareschauxdeCamp.
Monfieurle Chevalierde Lorraine.
MonfieurMartinet.
Monfieur de Montal.
Monfieur deFourille eſt Meſtre deCamp de la
Cavalerie,&ferttoûjours,
Brigadiersde Cavalerie.
Monfieur de M ....
Monfieurde C ...
Monfieur de la Feüillée.
M.leComptede Roye.
Monfieurde Chazeron.
Brig
GALANT.
وہ
Brigadiersde l'Infanterie.
Monfieur de Beauveau.
Monfieur ...
Aides de Camp.
: MonfieurleComted'Ayen.
Monfieurd'Albret.
Monfieur leChevalier deNogent.
MonfieurleMarquis d'Angeau.
Monfieur de Breauté.
Monfieurde la Roche-Courton.
Eſtat de l'Armée de Monfieur
lePrince.
Lieutenans Generaux.
Monfieur le Comte deGuiche.
Monfieur de Saint Avre,
Monfieur Foucaut.
Marefchaux de Camp.
MonfieurleComte du Pleſſis .
MonfieurleComte deNogent.
Monfieur deMagaloty.
Monfieur de Choiſeuil .
Monfieurde la Cardonniere.
E 4
Commiſſaire generaldela Cavalerie.
Bri
92
LE MERCURE
Brigadiers de la Cavalerie.
Monfieur de Beauvezé.
Monfieur Vivien.
Monfieurdes Fourneaux.
Brigadiers d'Infanterie.
MonfieurPilloy.
Monfieur ....
Eſtat de l'Armée quedevoit comman
derMonfieur le Mareſchal de
Crequi.
LieutenantGeneral.
Monfieur de Nancré.
Mareschaux de Camp.
Monfieur de Vaubrun.
Monfieur le Chevalier du Pleſſis.
Brigadiersde Cavalerie.
Monfieur M ...
Monfieurde Pierrefite.
Le Roy a nomméMonfieur de Sainſandoux
Majordu Regiment des Gardes , MajorGeneral
de ſon Armée. Il a auſſi nommé Monfieur de
TracyCapitaine aux Gardes , Major Generalde
Monfieurle Prince ; & Monfieur de la Marilliere
LieutenantColonel du Regiment de la Reyne,
MajorGeneralde la troiſieme Armée.
Off
GALANT 93
Officiers Generaux de l'Armée
desAlliez.
Monfieur de Luxembourg LieutenantGeneral
deMonfieur l'Eveſque deMunster.
Monfieur de Chamilly , Lieutenant General de
Monfieur l'Eveſque de Cologne.
Monfieur du Rénel commandera laCavalerie.
Monfieur de Mornas commandera l'Infanterie.
Monfieur de Beaudevis commandera .....
L'Armée de Rouffillon ſera commandée par
Monfieur leBret.
Je croy qu'aprés l'Estatdes Armées de Terre,
vous ferezbien aiſed'apprendre celuydel'armement
de Mer , & que les divers noms desVaifſeaux
vous divertiront.
Liſte des Vaiſſeaux de l'Armée Navale
qui doit ſervir l'année 1672.
Rochefort,
Nomsdes Capitaines desVaiſſeaux.
Monfieur de Rabinieres .
Le Superbe , 1300 Tonneaux , 70. Canons!
Monfieur Gabaret ,
Le Foudroyant, 1300. t. 68. C.
MonfieurGombaut,
ES
94 LE MERCURE
LeGrand, 1100. t.64. C.
Monfieur Michaut ,
LeConquerant , 1100.1.64.C.
MonfientdeGrançay ,
MonfieurdeBeaulieu ,
L'Illustre, 1100. t. 70.c.
L'Admirable , 1100.t. 70.C.
Monfieur le Commandeur deVerdille ,
L'Invincible , 1100.1.70.C.
Monfieur Deſtival ,
LeSans-pareil , 1100.t. 62. C.
Monfieurd'Imagnion ,
L'Excellent , 1000 t, 56.C.
Monfieurde Blenać ,
LeFort , 1000. 1. 54. C.
Monfieur de Tourville,
LeGalant , 706. t. 40. C.
Monfieurde Villeneuve-Ferier ,
Le Rrillant, 600. t. 40. C.
Monfieurde la Vigerie ,
Le Hazardeux, 550.t. 34. C.
BRULOTS.
Monfieur Rocachon ,
LeFin.
Monfieur Ozier Thomas,
LePerilleux.
MonfieurVidaut ,
LeVoilé.
MonfieurduRiyault ,
L'Inconnu.
MonALANT.
95
1
Monfieur Serpaut ,
LeDéguisé,
Monfieur Chaboiſſcau ,
L'Entreprenant.
ABRETS.
Monfieur de C ....
LeS. Philippe, Admiral.
Monfieur duQueſne, Lieutenant General,
LeTerrible.
Monfieurdes Ardans ,
LeTonnant.
Monfieur de Vallebelle ,
LeBrave.
Monfieur de Sourdis ,
LeVaillant.
Monfieur de Larcou ,
LeTemerarie..
MonfieurQuyovet ,
L'Oriflame.
Monfieur deQueruville,
LeBourbon.
Monfieurd'Infreville ,
LeRubis.
Monfieur Desbeville ,
LeDuc.
Monfieur de Coquelin ,
Lacolle.
Monfieur Panetier ,
1
L'Heureux.
Monfieur de Bleor ,
E6
LA
96 LE MERCURE
L'Alcion.
Monfieurde laRocque-Souftret ,
LeHardy.
FREGATES LEGERES,
Monfieur ....
LaTempeste.
Monfieur de Bellemont ,
L'Aurore.
MonfieurdeGravançons
LaRaillense.
Monfieur de S.Michel ,
LaSubtile.
Monfieur de Grosbois ,
LaLutine.
Monfieur Delmonts.
LaGaillarde.
BRULOTS
LeTrompeur.
LeSerpent.
..... Fuftes.
DeuxTartanes.
Monfieur du Queſne gardera les coſtesde la
Rochelle avec une Eſcadre de quatorze Vaiffeaux.
Monfieur Martel commandera une Eſcadre
de quatorze Vaiſſcaux , qui fervira de corps de
referve.
Paris le 23. Avril.
Je
GALANT. 97
J
E vous envoye Madame , une partie des Li
vres nouveaux qui ſe vendent depuis peu
chez M. Barbin. Le Beralde d'un Autheur
inconnu , vous paroiſtra bien écrit . Les
Exilez en Madamede Villedieu , vous divertiront
beaucoup , les incidens en font agreables
&delicatement touchez ; & cette ſpirituelle
Perſonne , dont juſques icy tous les écrits ont
reüfli , merite beaucoup de loianges. Jevous
euvoye auſſi le ſecond Tome des Ouvrages de
Monfieur le Païs : Le premier a cu autrefois
un tres-grand fuccez ; vous jugerez deceluycy.
Je vous feray partdans huit jours d'un Livre
nouveau de MonfieurMénage ; ce ſontde
nouvelles Obſervations ſur la Langue Françoiſe.
Quoy qu'on ne doive pas toûjours eſtimer
unOuvrage par ſon ſuccez,on peut neantmoins
jugerdu merite de celuy-cy par legrand bruit
qu'il fait , puis que c'eſt avec justice qu'il plait;
&je ne doute point quedansquelque-temps,
au lieu de dire parler Vaugelas , pour louer
ceux qui parleront bien, on ne diſe parlerMénage.
Cegrand Homme (on peut le nommer
ainſi puis qu'il a beaucoup d'erudition) expoſe
d'abord toutes les differentes façons de parler,
qui ſignifient , ou que l'on veut qui fignifient
unemefine choſe. Ilcite tous ceux quis'en ſont
ſervir ; & apres avoir fait voir leur veritable
étimologie, il decide preſque tousjours en faveur
de l'Ufage , qu'il dit eſtre le ſouverain
maiſtre
E 7
98
LE MERCURE
1
,
maiſtre du langage. C'eſt auſſi à quoyl'on ſe
doit le plus attacher , & quand on pécheroit
contre les regles , on ne pouroit mal parler.
Cette decifion d'un ſi fameux Autheur ſera
d'unegrande utilité , & fera qu'à l'avenir tout
le monde s'entendra , & parlera d'unemefine
maniere ; au lieu qu'on auroit tousjours veu
le contraire tant que les Sçavans auroieut
parlé felon l'uſage , & les autres à leur fantaſie,
c'eſt à dire tantoſt d'une maniere , tantoſt
de l'autre , ce qui avec le temps auroit apporté
beaucoup d'obſcurité dans la Langue.
Ainfi , Madame , tous les François ont beaucoup
d'obligation à Monfieur Menage de la
peine qu'il s'eſt bien voulu donner de leur
apprendre à parler. Voicy une partie des Autheurs
qu'il cite. Monfieur de Vaugelas , qu'il
approuve & condamne ſouvent ; Meffieurs
Balzac , Malherbe , Sarazin , Voiture , Mainard
, faint Amant , Brebeuf , Ablancourt,
Colleter , Gombaut , le Pere Rapin , Racan,
Mairet , le Pere Chiflet , Deſmarefts , Gomberville
, l'Abbé Chaſtelin , l'Abbé Saffy , Mezeray
, Sorel , Charpentier , Brianville , l'Eveque
de Vance , Pelliſſon, la Mothe-le-Vayer,
le Pere Bouhours , Patru , Chapelain , Segrais ,
Marolles , Benſerade , Corneille , le Pere le
Moine , Dandilly , l'Autheurdu Comte deGabalis
, Bary , la Fontaine , Tallemant , Mefſieurs
du Port - Royal , & Mademoiselle de
Scudery. Je ne donne pointde rang àtous ces
beaux eſprits , l'entrepriſe ſcroit trop hardie ;
MonGALANT.
وو
1
MonfieurMénage ne leur en apoint donné,
ne les ayant tous citez pluſieurs foisqueſelon
qu'il a eu beſoin de leurs Ouvrages pour autorifer
ſes ſentimens. Il a encore parléd'une douzaine
d'autres ; mais leur merite eſtant trop
vieux , je necroy pas devoir groſſir cette Lettre
deleurs noms.
Le Roy a donné les Sceaux à Mr. Daligre.
Je vous ay déja parlé deſon merite, de ſesdivers
Emplois & de ſes Ambaſſades. Sa Majeſté
parla de luy avec éloge en luy faiſant
ce beau preſent ; & ce qu'elle luy dit fit
connoiſtre à tout le monde , qu'elle avoit
beaucoup de confiance en luy. Il eſt à remarquer
que l'on n'a point veu juſques icy
deGarde des Sceaux qui fut fils d'un Chancelier.
Tout Paris court depuis quelques jours aux
Peres de l'Oratoire pour voir un Mauzolée'de
feuMonfieur le Chancelier , dreſſe ſur les defſeins
de Monfieur le Brun. Quand je l'auray
veu,jevous entretiendray&del'Ouvrage&de
l'Autheur.
LaMedecine encorps , & en habit de ceremonie
, ayant le Sieur Puylon ſon Doyen en
teſte , s'eſt tranſportée à Saint Germain pour
complimenter les trois premiers Medecins de
leurs Majeitez. Quel plaifir d'avoir de telles
charges , & qu'on en tire de gloire & d'autre
chofe!
Les équipages du Roy , de Monfieur, des
Princes , & des Officiers de l'Armée , font
partis
100 LE MERCURE
partis cette Sémaine. Jamais on n'a rien veu
de fi beau , & pendant huit jours toutes les
feneftres ont eſté remplies de monde comme
à quelque Entrée publique. Parmy ce grand
nombre de Mulets , de Chevaux , & de Chariots
fi bien couverts , on apperçcut prés de
quatre-vingts Charettes , dont les couvertures
n'eſtoient pas fi belles ny fi bigarrées que celles
des chariots , mais elles estoient mieux remplies
, & les chevaux avoient beaucoup plus
de peine à les tirer : c'eſtoit , dit- on , le Nerf
de la Guerre , que les Gend'armes & Chevaux
legers du Roy conduiſoient. Les Avares
regarderent avec des yeux de couvoitife
cette grande quantité d'argent ; les Meres en
fouhaiterent pour marier leurs Filles ; les
Amans , pour faire des preſens à leurs Maiſtreſſes
; & les Debiteurs , pour payer leurs
debtes. Enfin chacun en ſouhaita pour ce
qu'il en avoit à faire , &les moins intereffez
firent des ſouhaits. Ce qu'il y euſt deplaiſant,
c'eſt que chacun crût que ce qu'il ſouhaitoit
, n'amoindriroit pas la ſomme , & ne feroit
point de tort au Roy , ny à ſes Armées. Cependant
fi l'on euſt diſtribué de cét argent à
chacunfelon ſes ſouhaits , il n'y auroit pas eu
dequoycontentertoutle monde , & il s'en feroit
falu beaucoup qu'il ne fut forty un fol de
Paris.
Si les équipages ont pendant toute cette
Semaine remply toutes les ruës de Paris
vieux Chafteau de faint Germain n'a pas eſté
,
le
moins
GALANT. 101
moins plein de tous ceux qui ont eſté prendre
congé du Roy. L'Ambaſſadeur d'Angleterre
le prit pour long-temps , puis qu'il s'en
retourne auprés du Roy ſon Maiſtre. Il eſtde
la maiſondes Montaigus , qui n'eſtpas moins
Illuftre en Angleterre , qu'elle est connuë en
France : Il a beaucoup d'eſprit ; & l'eſtime
particuliere dont il a tousjours honoré ceux
qui paflent icy pour en avoir en eſt une marque
infaillible. Il les a laiſſez dans un tresgrand
chagrin de ſon depart , auſſi bien qui
quelques Dames d'une grande reputation ,
auprés deſquelles il employoit une partie du
temps qu'il luy reſtoit des grandes occupations
que ſon employ luydonnoit. Ilpreſenta
au Roy le Sieur Goldophin , qui doit demeurer
auprés de Sa Majesté pendant toute la
Campagne. L'Ambaſſadeur de Savoye , le
Reſident de Suede , & les Envoyez Extraordinaires
de Mayence & de Genes , prirent pareillement
congé de Sa Majesté auffi-bien que
toutes les Cours Souveraines, &le Prévoſt des
Marchands. Tous les Evefques qui font icy y
furent auffi ,&toutesles perſonnesdeconfideration
les imiterent. Ces marques de refpect
&d'amour envers le plus grand des Rois,
n'auroient jamais finy , fi l'ardeur guerriere
de Sa Majesté ne l'euſt fait quitter faint Germain
plûtoſt qu'elle n'avoit reſolu. Elle eſtpartieavecpeu
demonde, mais elle est alléetrouveruneArmée
ſi nombreuſe &fi belle , qu'aucun
de ſes Predeceſſcurs n'en a jamais eu de
pa
Toz LE MERCURE
pareille. Sa Majesté alaiſſé à la Reyne l'adminiſtrationdes
Affaires,avec un Conſeil compoféde
Meſſieurs leGardedes Sceaux. Villeroy,leTellier,&
Colbert. Leur merite eſt fi connu, queje
nepouroisvous rien dire à leur avantage, qui ne
fut infiniment au deſſous , &qui n'ait efté dit
mille fois.
Je devois dans la Lettre où je vous ay parlé
des modes , vous entretenirde certains mots,
qui bien qu'ils ne foient pas nouveaux , ne laiffentpasd'étrepreſentementfort
àlamode. Par
touteterveeſt unde ceux- là , &quand on veut
dire qu'on parle fort d'une choſe ; qu'elle fera
approuvée qu'elle plaira , &c. ondit , onparledecelapartoute
terre , cela plairapartouteterre,
celaſera approuvépar toute terre. LesGens
dubel air nediſentpas preſentement cinquante
paroles , qu'ils ne le diſentdixfois , auſſi bien
quele motdeviolant , qu'on appliquebienplus
mal à tout ce qu'on dit : car pour dire cela
eft fâcheux , ondit cela eſt volant ; pourdire
il a tort , on le dit de meſme , &il ſemble
qu'on affecte de s'en fervir pour exprimer toutes
les choſes avec lesquelles il neconvientpas.
Je croy , Madame , que vous n'avez jamais oüy
parlerde riendepareil; ceux qui juſques icy
ontinventé desmots oudes expreffions nouvelles,
nel'ayantfaitque dans la penſée qu'ils ſignifioient
mieux ce qu'ils vouloient dire. Le verbedefolern'estpas
moins àla mode , & quand
uneperſonneveut , dire preſentement qu'une
autre la fatigue, elle dit qu'elle ladesole : quand
on
GALANT. 103
onveut dire qu'on eſt chagrin , onditqu'on
eſtdefolé; & l'on applique enfin ce mot àtoutes
les choſes qu'onveut marquer qui font de la
peine.
Je vous ay désja envoyé des vers du plus
agreable Animal du monde ; envoicyd'autres
deſafaçon ,quijecroyvous plairont encoredavantage.
LETTRE DE GAS,
Epagneul de MadameDeshoulieres
,
A COURTE - OREILLES
Tourne - Broche de M ....
Apprens de
deftin,
tous coftez , que malgré to
Quivousafaitnaiſtrematin ,
Vouschaffezpourtantà merveille.
Cegrand Lievre fut pris par le preux Courteoreille.
(Diſoit on l'autrejour, enouvrant un Paſté)
DuVin, du Vin, qu'àsasanté
IlſoitvuidémainteBouteille.
Lors le Verre à la main , voſtre losfut chantė;
Un Blondin , dexx Abbez , & plusd'uneBeauté,
S'ev
104 LE MERCURE
S'enacquiterent avec zele.
Foy d'Espagneul , j'en fais un raport tres
fidelle ,
Pestois present àtout, &voyoisfans douleur,
Toutel'eftime&tour l'honneur,
DontvoftreChaffe estoitsurvie;
Auprèsd'Amarillis, contentde monbonheur,
Riennepovant mefaire envie.
Jemedeterminaydans cet heureux moment ,
Avous direSanscompliment,
Que vous avez bienfait dequiter la Cuiſine,
On vous eftiezſouvent battu.
J'eftimeinfiniment ceuxquipar leur vertu ,
Dementent leurbaffe origine;
Jamais l'honneur d'autray ne m'a rendu ja
loux;
Etmalgré tant dedifference
QueleCielamis entrenow;
Jeveux bienfaire connoiſſance,
Etliercommerce avecvous.
Devenonsbons Amis, abandonnez la Broche ,
Allez comme Epagneul, Chien courant . onLumier,
Partout paysprendre Gibier :
Ne craignez la-deffus ny plainte, nyreproche .
PerfonnenefaitsonMetier.
Je nepuisme refoudre àfermercette Lettre,
fans vous faire part d'une Hiſtoire queje viens
d'apprendred'un de mes vieuxAmis, &dont le
meritevous eſt affez connu.
Megius , homme docte&connu par quan
tité
GALANT.
105
tité de beaux Ouvrages , fut il y a quelque
temps chez une Dame de ſes Amies , accompagné
de Bretius , jeune homme d'un grand
efprit , mais qui ne le fit pas d'abord paroiſtre
, parce qu'il demeura long-temps fans
riendire. L'Amie de Megius aymoit fort l'Aſtrologie
, & croyoit en fçavoir quelque chofe:
c'eſtoit affez pour faire tomber laconverfation
là-deſſus. Elle y tourna bien-toſt auſſi ;
on y parla de fixer le Mercure. Megius dit,
que ſi ou vonloit en envoyer querir , il le fixeroit.
On en apporta auſſi- toſt , & il fit cequ'il
avoit promis , au grand étonnement de laDame,
& d'un Aftrologue de ſes Amis qui étoit
avec elle. Ce prétendu Aftrologue luy demanda
comment il avoit ſçeu ce qu'il venoit de
faire ; s'il l'avoit appris par lecture , s'il le tenoit
de quelqu'un , ſi quelque avanture luy
avoit fait ſçavoir , ou fi fon eſprit luy avoit
fait trouver un ſi beau ſecret. Ce n'eſt par aucunes
de ces chofes , luy repartit Megius , que
j'ay appris ce que vous venez de voir ; & voilà
, luydit-il en ſe tournant vers Bretius ,
qui n'avoit encor parlé que par monofylabes,
celuy qui m'a appris ce que je viens de faire.
La Dame , & fonAmy, jetterent auffi-toft les
yeux fur luy ; ils le regarderent depuis les
pieds juſques à la teſte , & ſe blâmerent en fecret
de ce que ſon filence l'avoit fait paffer
dans leur efprit pour un Homme qui en avoit
peu. Ils luy donnerent mille louanges , & ne
parlerent de luy qu'avec admiration. Il leur
,
fit
106 LE MERCURE
,
fit connoiſtre dans le reſte de la converſation,
qu'il avoit beaucoup d'eſprit : mais loinde ſatisfaire
pleinement leur curiofité ſur tout ce
qu'ils ſouhaitoient d'apprendre , il leur dit
ſeulement des choses qui l'exciterent davantage
, &qui leur fit ſouhaiter paſſionnement
de lier avec luy une étroite amitié. La nuit
qui ſurvint , les obligea de ſe feparer plûtoft
qu'ils n'auroient fait , car chacun avoit fon
but comme vous l'apprendrez par la ſuite
de cette Hiftoire. L'Aftrologue , dont je ne
vousparleray plus que ſous le nom de Zoroaſte
, fut voir Brétius dés le lendemain , & luy
témoigna un ſi grand empreſſement d'apprendre
ſon fecret , que le jeune Homme qui
ſouhaitoit depuis long-temps & trouver quelqu'un
de qui il pût ſe divertir , fut ravy
d'avoir trouvé celuy-cy. Zoroaste de fon coſté
n'oublira rien pour gaigner ſon amitié ; il
luy fit des preſens , il luy donna ſouvent de
grands repas : mais il avoit beau le preffer;
Brétius qui vouloit ſe divertir , & que ces repas
recommençaſſent ſouvent , eut l'adreſſe
de le remettre preſque autant de temps qu'il
le voulut. Enfin le grand jour qui devoitrendre
Zoroaſte ſi ſçavant , arriva aprés bien des
remiſes ; & toutes choses eſtant bien preparées
, Brétius fit peſer une petite boule decire
qu'il avoit apportée , & qui ne peſoit prefques
rien ; il la mit dans le creuſer ,&dit à
Zoroaſte aprés l'avoir couvert , qu'il falloit eftre
deuxheures fans y regarder , & qu'ils pou
voient
GALANT. 107
voient aller dans ſon cabinet faire une figure
pour voir fi le travail ſeroit heureux. Les deux
heures paffées , on trouva de fort bon argent,
au moins parut- il tel aux yeux de Zoroaſte ,
qui fut auſſi- toft le montrer a trois ou quatre
Orfèvres , qui dirent qu'ils n'en avoient point
de meilleur dans leurs Boutiques. Les careſſes
qu'il fit à Brétius ſont inconcevables ; il l'en
accabla , & le regala comme un Homme qui
pouvoit luy donner un fecret avec lequel il
efperoit ſe faire plus de trefors que tous les
Roys du monde n'en poffedent.Dans cette
efperance il le conjura de luy donner de quoy
faire ſeul de l'argent. Brétius luy donnaunede
ſes boules , mais elle ne produifit rien à noſtre
Aftrologue ; il s'en plaignit , & Brétius
luydit que fa curioſité en eſtoit caufe , &luy
avoit fait regarder trop toſt ce qu'il devoit
plus long-temps tenir bien couvert. 11 en refit
avec luy , & reiiffit comme la premiere
fois. Zoroaſte convaincu , le fut dire au Prince;
puis il redit à Brétius ce qu'il avoit dit de
luy. Ce jeune homme ſe trouva embaraflé , &
fut contraint de luy avoüer que ce n'eſtoit
qu'un jeu de main , & de luy apprendre ſon
fecret , & les choſes en demeurerent là. On
trouve tous les jours beaucoup de Gens qui
ſe laiſſent ainſi tromper par de belles apparences.
Il me femble , Madame , que cette
Lettre eft affez longue: Je ne ſçay ſi elle aura
pû vous divertir , ny ſi les precedentes vous
aurontplû ; mais je ſçay bien que j'ay des cho- fcs
YOS LE MERCURE GALANT.
fes ſi particulieres &fi divertiſſantes à vousman
deràl'avenir , que vous aurez lieu d'eſtre ſatisfaite.
FIN.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque

Contrefaçon du Mercure de Paris.

Soumis par lechott le