→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Référence

VINCENT Monique (éd.), Anthologie des nouvelles du Mercure galant (1672-1710), Paris, Société des textes français moderne, 1996.

Référence courte
Vincent 1996
Type de référence
Texte
INTRODUCTION
Né dans une famille originaire de Visé près de Liège, Jean Donneau de Visé dont l’ancêtre, Gilles Donneau, avait servi trois rois de France, dont le frère et la soeur étaient pourvus de charges dans la famille royale, était trop ambitieux pour se contenter du médiocre bénéfice réservé à un cadet. Il pense trouver sa voie dans la carrière des Lettres et, après s’être fait connaître sous un jour peu favorable dans des querelles littéraires autour de Molière et de Corneille, il exerce, entre 1663 et 1672, son talent d’écrivain du côté du roman et du théâtre. C’est en 1672, avec la fondation d’un périodique à la fois politique et littéraire, le Mercure Galant, qu’il trouve sa véritable vocation, celle de journaliste. Il assure la direction de ce périodique, puis le développe avec l’aide de Fontenelle, et enfin, s’associe avec Thomas Corneille en 1682.
Après une période d’essai, entre avril 1672 et décembre 1673, puis une interruption de plusieurs mois, la publication prend son essor en janvier 1677 et paraît chaque mois, jusqu’à la mort du fondateur en juin 17101. Le libraire
1. La revue est reprise sous le nom de Nouveau Mercure Galant de juin 1710 à avril 1714 par Du Fresny, sieur de La Rivière, et, de 1714 à 1716, par Le Fèvre de Fontenay. En 1724 apparaît le titre Mercure de France. La publication malgré des interruptions se poursuit jusqu’à nos jours, avec un numéro 222 paru en août 1965.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
VIII
INTRODUCTION
Barbin en assure le lancement. Le premier volume est dédié au Roi, les suivants à plusieurs membres de la vieille Cour. A partir de janvier 1678, le Grand Dauphin reste le seul dédicataire. Chaque livraison prend la forme d’une grande lettre, adressée à une dame qui représente l’ensemble des lecteurs.
Il est annoncé en tête du premier volume : « Ce livre doit avoir de quoi plaire à tout le monde à cause de la diversité des matières dont il est rempli ». Se démarquant de la Gazette officielle, le Mercure Galant offre, mêlés aux informations sur la guerre, la politique, la vie mondaine, des articles culturels touchant la poésie, la musique avec des planches notées, les jeux d’esprit comme les énigmes. De plus il convient d’insister ici sur une autre particularité essentielle, la présence de nouvelles anecdotiques et romanesques, que le titre du périodique annonce et met en valeur :
LE MERCURE GALANT CONTENANT PLUSIEURS HISTOIRES VÉRITABLES...
L’introduction souligne :
Ceux qui n'aiment que les romans y trouveront des histoires divertissantes.
Dans le Dessein de l'ouvrage publié dans le premier numéro du Mercure, l’auteur confirme :
J'espère vous écrire souvent quelques aventures nouvelles en forme d'histoires
et ajoute :
Je ne doute point que je ne puisse vous faire part presque chaque semaine d'une histoire nouvelle.
Sous la forme d’« histoires » d’une cinquantaine de pages, dimension propre à s’insérer dans une revue, ces récits représentent, dans leur brièveté, comme la dernière étape d’une évolution des goûts littéraires du XVIIe siècle. Les grands romans qui, à la suite de VAstrée avaient connu le succès que l’on sait, ont tendance à se démoder. M,le de
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
INTRODUCTION
IX
Scudéry, elle-même change son point de vue, en 1661, avec Célinte2 3, et, en 1669, de Villedieu s’oriente vers le genre bref, avec Cléonice\ puis poursuivra dans ce genre la suite de sa carrière. Bayle, dans son Dictionnaire, le signale à l’article Desjardins :
2. Célinte. Voir l’édition procurée par A. Niderst, Paris, Nizet, 1979, et Les Trois Scudéry, Actes du colloque du Havre (octobre 1991), Paris 1993, p. 497.
3. Cléonice. Voir M. Cuénin, Roman et société sous Louis XIV, Madame de Villedieu (Marie Catherine Desjardins). Atelier Université de Lille III, 1979, Tome II p. 36.
4. Sorel, De la connaissance des bons livres, Paris Pralard 1671, p. 161. — La Princesse de Montpensier, Paris Th. Jolly, 1662.
5. Marguerite de Navarre, Heptaméron, Prologue.
Elle mit à la mode ces petites historiettes galantes... et fit tomber ces longs et vastes récits d’aventures héroïques.
L’événement littéraire qui marque cette évolution est souligné par Sorel dans De la connaissance des bons livres à propos de Mn,e de La Fayette :
Le style fastueux des romans héroïques étant redouci, le premier livre qui a été écrit d’un style digne d’approbation a été la petite nouvelle de la Princesse de Montpensier4 5.
Cette oeuvre renoue avec une autre tradition, celle du roman bref qui, depuis Marguerite de Navarre, n’avait cessé d’exister.
En effet, à partir de l’Heptaméron, un mouvement se dessine avec, énoncés dans le Prologue, quelques principes qui seront repris par Donneau de Visé. On y trouve les prémices d’une décision qui a contribué au succès du Mercure : associer le public à la rédaction du périodique. Cette méthode est celle de Marguerite de Navarre, projetant de recueillir les propos tenus par un groupe de devisants :
Dira chacun quelque histoire qu’il aura vue ou bien ouy dire à quelque homme digne de for.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
X
INTRODUCTION
Or on constate qu’un point essentiel du Dessein de P ouvrage, consiste à faire appel aux mondains auxquels s’adresse le Mercure :
Ceux qui auront quelques galanteries ou quelque chose de curieux qui méritera d’être su pourront me l’apporter.
Autre principe, le narrateur de VHeptaméron sera tenu de n’écrire aucune nouvelle qui ne soit véritable histoire.
Ce projet réalisé par Donneau de Visé satisfait le désir qu’exprime une lettre venue de Thouars
Je souhaite que nos dames donnent bien tôt lieu à quelque « histoire véritable », afin de vous en faire part6 7.
6. Extraordinaire du Mercure Galant, quartier de janvier 1678 p. 71 Lettre II.
7. Sorel, Nouvelles françaises, Paris Billaine 1623.
Autre point de contact entre les deux oeuvres : l’anonymat des personnes mises en cause, même s’il n’est pas toujours observé, fait partie des principes énoncés par Marguerite de Navarre :
Je vous raconterai une histoire en laquelle je ne nommerai les personnes, pour ce que c’est de si fraîche mémoire que j’aurais peur de déplaire à quelqu’un des parents bien proches.
Dans le même souci de discrétion, les personnages des « histoires véritables » publiées dans le Mercure ne seront jamais que : le cavalier, la marquise, la comtesse...
Suivant la mode du roman bref, les nouvelles de Sorel et de Segrais sont réunies dans des recueils suivant quelques principes repris par Donneau de Visé.
En 1623, Sorel, dans ses Nouvelles françaises, avait marqué une évolution vers la recherche d’une peinture proche de la réalité quotidienne. Une réédition de 1645 apporte une précision sur l’origine et la véracité des récits proposés :
Si l’on veut trouver des exemples sur toutes sortes de sujets, il n’est presque aucun besoin d’en aller chercher ailleurs que dans Paris1.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
INTRODUCTION
XI
Or, en 1672, le Dessein de l'ouvrage signale de même l’origine des sujets traités dans le Mercure :
Paris est assez, grand pour m ’en fournir et il y arrive chaque jour des choses assez, considérables.
En 1657, Segrais, plus proche du roman, imitait, avec les Nouvelles françaises ou (les) divertissements de la princesse Aurélie, la présentation de V Heptaméron. L’affirmation de véracité, qui propose à Mllc de Montpensier et à ses amies de les « divertir par des imaginations vraisemblables et naturelles »8, n’est qu’un artifice que Donneau de Visé reprendra à son compte en présentant une de ses héroïnes :
8. Segrais, Nouvelles françaises ou les divertissements de la princesse Aurélie, Éd. Roger Guichemerre Paris S.T.EM. 1990, tome I, p. 19.
9. MG janvier 1672, Histoire de celle qui aima mieux se brûler avec son mari que de le voir infidèle.
10. Segrais, op. cit. p. 31 sq.
Vous croyez, peut-être que je vais vous la décrire comme une héroïne de roman... mais comme je raconte une histoire véritable, je laisserai le soin de faire ces belles peintures aux inventeurs ingénieux de ces beaux romans...9
En fait Segrais, comme le feront Donneau de Visé et ses collaborateurs, allie la réalité des analyses psychologiques au pur romanesque des situations. Dans Eugénie de Segrais10 comme dans la Fausse pensionnaire publiée ici, un amant se déguise en suivante pour se rapprocher de sa maîtresse, thème romanesque parfaitement invraisemblable, mais le récit se rapproche de la réalité par une fine analyse psychologique des mouvements intérieurs qui agitent les personnages.
Les auteurs des nouvelles
L’initiative la plus originale consistait à faire participer à la rédaction de la revue, les mondains auxquels elle était adressée. L’appel est lancé dès le premier jour :
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
XII
INTRODUCTION
L’auteur ne commence qu’à établir des correspondances et former des habitudes d’où il puisse tirer des secours considérables afin qu ’il n ’arrive rien de nouveau dans le monde dont il ne parle dans ses lettres'1.
Une « conversation », rapportée dans le premier numéro de 1677, se tient, à l’image des devisants de l’Heptaméron, chez une aimable duchesse. On commente quelques oeuvres brèves :
Ce que je trouve fâcheux pour ces jeux d’esprit et autres petites pièces galantes qui paraissent de temps en temps, c’est que tout cela se perd... — Savez.-vous, Madame, reprit la marquise, dans quel livre ces petites pièces dont vous me parlez auraient admirablement bien trouvé leur place pour être conservées ? C’est dans le Mercure Galant11 12.
11. MG janvier 1672, Le libraire au lecteur.
12. NMG, T. I, janv.-fév.-mars 1677, passim : Conversation sur le sujet du Mercure.
13. Extraordinaire du MG, quartier d’avril 1678 p. 197, Lettre XXIII.
14. Ibid. p. 277, Lettre XL.
La correspondance s’établit avec les lecteurs. De Grenoble, l’un d’eux écrit :
Ne trouvez-vous pas mauvais, Monsieur que je me plaigne au nom des belles de ce qu’elles n’ont point de place dans le Mercure ?, Il se passe ici des aventures qui en rempliraient assez agréablement quelques pages... Pour moi qui en suis témoin, tantôt sur le pied de confident tantôt sur le pied d’amant, je m’attire des uns une grande ouverture de coeur et je cause à d’autres des chagrins et des dépits amoureux... Il est de certain mystère que je n ’ai pas encore bien démêlé et c’est ce qui fait que je diffère à vous faire tenir mes mémoires13 14.
De Saumur vient une marque de reconnaissance :
Je m’étudie soigneusement à bien soutenir en tout le titre d’auteur... Je reconnais toujours celui de qui j’ai reçu ma gloire et, si l’on me voit monter sur le Parnasse, j’avoue de bonne foi que vous m’y avez porté'4.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
INTRODUCTION
XIII
L’enthousiasme devient débordant :
// faut avoir passé par l'expérience pour comprendre toute l'étendue de ces plaisirs. Cela va si loin que la seule vue d'un papier imprimé où on reconnaît son ouvrage répand par tout le corps un plaisir qui pénètre jusqu'aux moelles'-.
Cette satisfaction s’étend à l’ensemble du Mercure. Toutefois, si les poésies et les pièces de musique sont signées, les nouvelles romanesques, oeuvres d’écrivains mondains, ne le sont jamais. En effet, les usages de la société distinguée à laquelle ils appartiennent, leur interdisent, au moins à propos du genre romanesque, de prendre la qualité d’auteurs.
Malgré la diversité de leur provenance, les nouvelles gardent l’unité de ton réglée par le fondateur :
Pour les histoires envoyées par des particuliers, on croit devoir avertir une fois pour toutes que, si l'on y retouche, c'est seulement pour les mettre dans le style serré du Mercure qui doit être le même partout, ou pour ôter quelquefois des choses qui sont trop libres ou qui, satirisant trop, pourraient chagriner les intéressés'6.
Outre ce rôle de rédacteur, Donneau de Visé assume celui d’auteur en composant quelques nouvelles aisément reconnaissables par des rapprochements avec d’autres oeuvres lui appartenant. On peut citer L'amant batelier11 et Y Histoire du cabinet des miroirs1*.
La participation que Fontenelle apporte à la composition des nouvelles est, bien qu’elles ne soient pas signées, connue par le témoignage de l’abbé Trublet dans les Mémoires pour servir à l'histoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle19.
15.
Ibid.p. 316, Lettre XLIII.
16.
NMG T. X déc. 1677, Au lecteur.
17.
MG octobre 1678. Voir ici 29e nouvelle.
18.
MG mars 1672. Histoire du cabinet des miroirs. Épisode repris en 1679 dans la Devineresse ou les faux enchantements, pièce écrite en collaboration avec Thomas Corneille.
19.
Voir ici la notice de la 17e nouvelle.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
XIV
INTRODUCTION
La place de Perrault dans la composition des nouvelles est signalée indirectement par Donneau de Visé, lorsqu’il présente la Belle au bois dormant, dont T avant-première paraît en février 1696 :
Quoique les contes de fées et des ogres semblent n’être bons que pour les enfants, je suis persuadé que la lecture de celui que je vous envoie vous fera plaisir... On doit ce petit ouvrage à la même personne qui a écrit l’histoire de la petite marquise dont je vous fis part il y a un an20.
20. MG février 1696.
21. MG novembre 1706 — Voir ici 41e nouvelle.
22. MG avril 1677 (Voir ici 12e nouvelle) — déc. 1679, Histoire des fausses dents —juin 1680, On ne perd souvent rien pour attendre — janv. 1687, Histoire — déc. 1680, Histoire.
Perrault est donc l’auteur de l’Histoire de la marquise- marquis de Banneville, dont la première partie a été publiée en août 1695.
En ce qui concerne les mondains dont les récits sont restés sans signature, un nom célèbre a pu être décelé, celui de la petite-fille de M™ de Sévigné, Pauline de Grignan21.
Vue d’ensemble sur les nouvelles
Ce n’est qu’après une période d’essai située entre 1672 et 1674 que les nouvelles prennent l’aspect qui, jusqu’en 1710, les caractérise.
A partir de 1677, elles forment comme une grande fresque où des scènes mouvementées présentent les membres de la société de l’époque dans leur cadre et dans le déroulement de leur vie mondaine ou familiale.
Les cadres
La vie mondaine tient une grande place. Elle se situe soit dans un salon particulier, où le jeu et le plaisir de la conversation attirent les visiteurs22 ; soit dans les grandes assemblées offertes pendant le carnaval, où, souvent masqués, se
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
INTRODUCTION
XV
pressent des mondains allant, de l’une à l’autre, « courir le bal »23 ; soit encore à la promenade du Cours (la Reine) et aux Tuileries, où les allées favorisent les rencontres galantes24 ; à l’opéra où, dans ces descriptions, les spectateurs ont plus d’importance que le spectacle25 ; dans les villes d’eaux, où les curistes recherchent les aventures26. Celles-ci se font même dans les églises27, usage si répandu que les mondains, auteurs des nouvelles, n’en signalent même pas les abus. Des « régals » offerts avec une somptueuse collation montrent le luxe de cette vie mondaine28.
La vie familière décrite dans les nouvelles se situe soit dans un intérieur pourvu d’une domesticité dont l’importance est la marque d’un milieu aisé29, soit au dehors, dans une rue avec une bagarre et une chaise renversée30, sur la Seine avec les bateaux et les bains31, chez un traiteur autour
23.
MG mars 1679 (Voir ici 24e nouvelle) —janvier 1677 — avril 1685.
24.
MG juillet 1677 — (Voir ici 13e nouvelle) —juin 1684 — juillet 1677, Aventure de M. le vicomte de... —juillet 1678, Aventure arrivée aux Tuileries.
25.
MG juin 1677 (Voir ici 23e nouvelle) — mars 1678, Nouvelle aventure de l’opéra...
26.
MG septembre 1678, Aventure arrivée aux bains d’Aix en Savoie.
27.
MG février 1681 —juillet 1687, Histoire.
28.
MG octobre 1678 (Voir ici 29e nouvelle) — mai 1680 (ici 30e nouvelle) — décembre 1677, Histoire des deux maris jaloux, — avril 1680, L’avarice punie.
29.
MG juillet 1679 (Voir ici T nouvelle) — février 1681 (ici 8e nouvelle) —juillet 1679, Les apparences trompeuses — août 1677, Histoire —juin 1687, L’ambitieuse trompée...
30.
MG octobre 1677 (Voir ici lre nouvelle) — septembre 1677, Histoire du singe...
31.
MG octobre 1678 (Voir ici 29e nouvelle) —juin 1679 (ici 4e nouvelle) —juillet 1679, Aventure du bain.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
XVI INTRODUCTION
d'une bonne table32
, à la campagne, dans un château recevant
des voyageurs", ou sur les routes avec le passage d'un
carrosse34
, dans un couvent avec ses pensionnaires" etc ...
Le.s personnes
Les milieux sont, à Paris ou en province, ceux de la
petite noblesse ou de la bourgeoisie cultivée. Ce sont aussi,
du fait de l'appel du fondateur, ceux des écrivains mondains
qui forment le public auquel s'adresse la revue. Les
personnages que ces écrivains font agir dans leur cadre
appartiennent à la même société. Si donc ces histoires,
même plus ou moins romancées, sont des « histoires
vécues », il convenait par discrétion, de préserver toute
identité. Ainsi sans aucune précision et avec un art du récit
évitant toute confusion, sont mis en présence une comtesse,
une marquise, un jeune comte, un conseiller ... Ni les personne,
ni, sauf exception, les lieux, ne peuvent jusqu'à ce
jour être précisés.
De l'ensemble de cette peinture se dégagent des types
bien caractérisés. Du côté féminin, on distingue la jeune
fille de famille, la femme mariée et la jeune veuve ; du côté
masculin, l'homme d'épée, l'homme de robe et l'homme
d'église.
La jeune fille du monde est soumise à une autorité paternelle
absolue. Son mariage est avant tout une affaire qui se
négocie entre les partis, sans tenir compte d'une répulsion
ou d'une inclination partagée. Une situation brillante doit
être acceptée sans hésitation ni retard'". Le père de famille
32. MG janvier 1679, Les belles dupées - juin 1677, p. 47.
33. MG novembre 1677, Histoire de Rouen.
34. MG mars 1678 (Voir ici 5' nouvelle) - juillet 1678,
Aventure d'un cavalier saigné par une belle - mars 1680, La
belle normande.
35. MG juillet 1680 - mars 1680 (ici 28' nouvelle) -
novembre 1678, Le mariage impromptu - Février 1684, Histoire.
36. MG septembre 1683 (Voir ici 37' nouvelle) - et passim
dans l'ensemble des nouvelles.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
INTRODUCTION
XVII
soucieux de préserver un rang qui exige une certaine fortune, désire avant tout que sa lignée ne souffre aucune déchéance. En attendant qu’un parti se présente, la jeune fille prend la place de suivante auprès d’une dame de qualité37.
La femme mariée est représentée dans sa vie familiale et dans sa vie mondaine. Dans son intérieur, elle est assistée par une suivante qui ne la quitte pas et par des domestiques affectés à telle ou telle tâche38. Dans l’intimité, l’usage l’autorise à recevoir à sa toilette39. A la campagne, une maison montée lui permet d’inviter une amie à passer l’automne40. Sa robe caractérise sa qualité au point de provoquer chez une servante qui emprunte celle de sa maîtresse41, ou une dame qui se montre en « grisette »42, de plaisantes méprises. Dans son rôle de mondaine, que ce soit à Paris ou en province, elle reçoit chez elle de nombreux visiteurs43. Elle fréquente les assemblées. Le mariage n’interrompt pas la vie galante d’une jeune femme qui, dans sa distinction, ne se permet aucun écart. Si un amant devient importun il est chassé ou ridiculisé44.
La jeune veuve dispose de son bien. Cette situation est une des conséquences du mariage d’une très jeune fille contrainte d’épouser un riche « vieillard ». Ainsi l’une d’elles est devenue indépendante et maîtresse de sa fortune « par la mort d’un mari qui lui laissa un grand douaire et peu de chagrin de sa perte »45.
37.
MG février 1681 (Voir ici 8e nouvelle).
38.
MG juillet 1679 (Voir ici 7e nouvelle) — février 1681 (ici 8e nouvelle).
39.
MG février 1683 (Voir ici 10e nouvelle).
40.
MG février 1688, Histoire.
41.
MG septembre 1681, Histoire.
42.
MG mai 1683, Aventure.
43.
MG mars 1679, Le masque démon.
44.
MG juin 1682 (Voir ici 25e nouvelle).
45.
MG juin 1678, L’heureux infortuné — janvier 1687, Histoire...
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
XVIII
INTRODUCTION
A cet ensemble de personnages féminins, il faut ajouter les dames chanoinesses qui, « ne faisant aucuns voeux, ont le privilège de se marier quand il leur plaît »46.
46. MG février 1680 (Voir ici 15e nouvelle).
47. MG Tome I, 1672, Histoire du cabinet des miroirs, cf. supra note 18.
48. MG avril 1679, La femme amante de son mari.
49. NMG novembre 1677, Histoire de Rouen.
50. MG février 1689, Histoire.
Les nouvelles apportent donc une large représentation du monde féminin. Du côté masculin, les hommes jouent le plus souvent le rôle de « serviteurs » à l’égard d’une « maîtresse ». En l’absence de noms propres, ils sont identifiés par leur carrière. Une nouvelle parue dans le premier tome du Mercure dépeint sous une forme imagée l’indécision du jeune mondain devant les situations qui se présentent à lui. Celui-ci se contemple dans un miroir, vêtu en capitaine avec son épée, en conseiller avec le rabat, enfin en abbé avec la soutane et le rochet. Il réfléchit sur le prestige et les risques attachés à chaque emploi47. Les nouvelles replacent dans la vie quotidienne chacune de ces carrières.
L’homme d’épée garde tout son prestige. Dans ce métier, aucune faiblesse ne serait tolérée. Pour un jeune marié, « il aurait été honteux » « de se laisser arrêter par une femme quand les occasions de servir son prince l’appelaient où toutes les personnes de sa naissance ne peuvent se dispenser d’aller »48. Les dangers du service apparaissent en arrière-plan, lorsqu’une jeune fille, voyant apparaître un amant qu’elle croyait mort aux armées, le prend pour un fantôme et, pensant voir une apparition, s’évanouit49. D’autre part, la carrière des armes exige de grandes dépenses. Une jeune fille, soucieuse de son avenir, hésite à épouser un homme d’épée, craignant d’être « reléguée dans quelque terre » où elle vivrait « fort resserrée »50. Malgré
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
INTRODUCTION
XIX
tout, l’homme d’épée a plus de prestige que l’homme de robe. Un conseiller, pour conquérir celle qu’il aime, emprunte l’habit de cavalier de son frère51.
51. Ibid.
52. NMG août 1677 (Voir ici 35e nouvelle).
53. MG mars 1678 (Voir ici 5e nouvelle).
54. MG février 1679, Histoire de la dame volée.
55. MG juillet 1678, Aventure arrivée aux Tuileries.
56. MG juin 1684, Histoire.
57. MG février 1680, Qui veut tromper est souvent trompé.
58. MG juillet 1681, Histoire — décembre 1685, Histoire.
La Robe est représentée dans les nouvelles d’une manière assez marginale. Si la situation de conseiller est fort prisée, c’est, par exemple, de la part d’un père de famille qui, pour éviter de voir son fils partir à l’armée, achète une charge qu’il exercera dans la même province que lui52. Plus singulière encore, la confiance de cette dame qui emprunte à F improviste le carrosse d’un conseiller53, alors qu’une autre, moins heureuse, prend au sérieux un titre usurpé par un escroc54. Sur le plan de la galanterie son rôle reste secondaire.
Quant à l’homme d’Église, il n’est représenté dans les nouvelles que sous l’aspect de l’abbé mondain, voire galant. On le rencontre aux Tuileries où par étourderie, il aborde une grande dame sans lui rendre les égards dus à son rang55. Un autre rend visite à une dame qui trouve trop pédante sa conversation56. Un autre, perclus de dettes sans doute contractées au jeu, décide de vendre son bénéfice57. La qualité d’abbé est traitée avec désinvolture, puisque, dans une nouvelle romanesque, un amant en prend le costume pour se faire apprécier dans une famille dévote58.
Les milieux
Ce sont dans l’ensemble, ceux de la petite noblesse ou de la bourgeoisie cultivée. On trouve quelques membres de la
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
XX
INTRODUCTION
grande noblesse comme cette dame dont l’allure et la prestance révèlent un haut rang59, ou comme le groupe des « illustres vendangeuses », à qui leur « qualité » permet de se divertir en cueillant à leur gré les fruits du jardin d’un petit bourgeois dont la femme reçoit avec reconnaissance la montre de diamants qui la dédommagera de ce qui lui a été pris sans discrétion60. La petite bourgeoisie est représentée avec ce marchand parti pour les Indes et dont la femme préserve le commerce61, ou ce couple logeant pendant les quartiers d’hiver un officier qui, par quelques conversations avec l’épouse, suscite la jalousie du mari62. Il arrive, mais rarement, qu’une femme de petite condition ou même une courtisane parvienne par son adresse à s’élever dans la société63.
59. NMG Tome I, janvier 1677.
60. NMG octobre 1677, Le bal de campagne ou les illustres vendangeuses.
61. MG mai 1682, Histoire.
62. MG juin 1678 (Voir ici 26e nouvelle).
63. NMG août 1677 (Voir ici 35e nouvelle) — MG octobre 1688, Histoire.
Les goûts et les problèmes de cette société
Les scènes animées par ces personnages aux différents moments de la journée, manifestent les goûts de ces mondains et aussi les difficultés auxquelles ils se heurtaient dans leurs familles.
Les goûts dans la société mondaine
La vie mondaine telle que la décrivent les nouvelles révèle chez les contemporains trois sortes de goûts : celui du jeu pratiqué avec une passion souvent effrénée, la conversation avec les qualités intellectuelles dont elle témoigne et, plus encore, la galanterie avec son charme et ses exigences.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
INTRODUCTION XXI
La passion du jeu apparaît dans les nouvelles à divers
degrés. La fréquence des allusions montre à quel point,
dans tous les milieux, ce goût était répandu. Il fait partie
des pratiques mondaines et se trouve signalé en première
place. On se réunit « pour le jeu ou le plaisir de la conversation
», et dans un salon où « le jeu et la conversation ...
attiraient q uantité de personnes »
0'. Un jeune mondain,
« établi dans un quartier où le jeu et la galanterie régnaient
également, fut obligé d'y prendre part comme les autres »
0'.
Il s'y mêle d'autres distractions. « Le jeu, la comédie,
l'opéra et les promenades sont des divertissements que (les
dames) ne refusent point dans l'occasion ». Il contribue à
engager des relations galantes, « le jeu servant toujours de
prétexte aux dames à recevoir les visites des cavaliers tantôt
chez l'une tantôt chez l'autre »
00 • L'abus de cette pratique
apparaît à propos d'une « dame qui aime le jeu plus
que toutes choses et qui allait trois ou quatre fois la
semaine satisfaire cette passion chez une amie »
01
• Cette
passion et l'importance des enjeux se manifeste jusqu'au
fond des provinces. A Morlaix, une dame, au cours d'une
réception où « après trois heures de jeu », elle voit arriver
un masque diabolique où se cache son mari revenu du
Pérou après fortune faite, refuse de prolonger des parties
où elle gagne des sommes par trop exorbitantes'􀁾.
A ces récits tirés de la vie mondaine s'ajoute une histoire
tragique : « un particulier d'une ville fort célèbre », ayant tout
perdu, assassine dans un coup de folie sa femme, une soeur et
la servante"'. Le nombre et la variété de ces récits montre la
richesse du tableau que fournit l'ensemble des nouvelles.
64. NMG avril 1677 (Voir ici 12' nouvelle).
65. MG mars 1683 (Voir ici 34' nouvelle).
66. NMG décembre 1677, Histoire des deux maris jaloux.
67. MG février 1679, Aventure de la dame volée.
68. MG mars 1679, Le masque démon.
69. MG mai 1683, Histoire.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
XXII
INTRODUCTION
Revenant à la société mondaine, on peut constater tout l’agrément qu’y apportait l’art de converser. Dans son salon, une dame apprécie celui qui en est doué. « Une conversation enjouée... est un talent merveilleux pour se faire souhaiter partout ». Dans ce milieu tant parisien que provincial, une conversation agréable ne peut se tenir qu’entre personnes bien élevées, ayant assimilé ce qu’elles ont appris. Ainsi « une dame fort bien faite et qui, s’étant appliquée dès son plus jeune âge à se cultiver l’esprit par les belles connaissances est regardée comme la merveille de la province »70. Un autre talent, plus subtil, consiste à improviser dans les circonstances les plus inattendues, une conversation plaisante, susceptible de distraire les passagers d’un carrosse71 72.
70. MG juin 1682 (Voir ici 25e nouvelle) — février 1683 (ici 10e nouvelle).
71. MG mars 1678 (Voir ici 5e nouvelle).
72. MG janvier 1681 (Voir ici 17e à 20e nouvelles).
73. NMG novembre 1677, L’amant « ventouse ».
Le glissement se fait aisément entre la conversation mondaine et la conversation galante. L’éveil de l’esprit, s’il est bien conduit, provoque un sentiment galant. Toutes les finesses de quelques conversations bien menées font l’objet de quatre nouvelles attribuées de source sûre, à Fontenelle. Cette Histoire de mon coeur12 et celles qui suivent restent du domaine de la poésie. Plus réaliste, l’évolution de la galanterie mondaine teintée peu à peu d’une sensibilité allant jusqu’à un sentiment d’amour et vers un projet de mariage, apparaît tout au long des nouvelles du Mercure.
Si la galanterie tient tant de place dans la vie mondaine, c’est que les femmes y jouent un rôle primordial. C’est à elles et en particulier aux parisiennes que revient la formation du jeune mondain « tout nouvellement débarqué » et qui apporte de sa province « des connaissances mal digérées »73. « On ne peut être poli ni galant sans le commerce
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
INTRODUCTION
XXIII
des femmes ». Ceux qui n’observent pas les règles consacrées par l’usage ou les pratiquent avec excès, sont l’objet de railleries allant jusqu’aux pires mésaventures. Ainsi des déclarations aussi abusives que peu sincères sont tournées en dérision par « trois dames de qualité » qui convoquent cinq de ces admirateurs au même rendez-vous74. La confusion qui en résulte provoque la risée de tout l’entourage. D’autres, moins distinguées, s’étant aperçues qu’un jeune bourgeois prétentieux faisait sans vergogne la cour à plusieurs d’entre elles s’entendent pour le convoquer à la promenade où elles l’accueillent à coups de canne75. La galanterie se pratique dans toutes les occasions, que ce soit dans une ville d’eaux76 ou à l’intérieur d’un carrosse où la longueur d’un voyage laisse le temps d’engager une conversation galante77.
74. MG mars 1678, Nouvelle aventure de l'opéra.
75. MG avril 1684, Histoire.
76. MG septembre 1678.
77. MG mars 1680, La belle normande.
78. MG février 1682, Histoire. L’allusion à des repas payés pour d’autres se retrouve dans une atmosphère différente dans le Moulin de Javelle, comédie de Dancourt.
79. MG janvier 1679, Les belles dupées.
Pour être appréciée, la galanterie mondaine exige une « grande dépense ». Les infractions à cette règle font l’objet de récits pittoresques. L’homme du monde à qui quelques dames « voulaient faire l’honneur de l’aller voir », oublie l’invitation par laquelle il répond à ces avances. Lorsqu’il rentre chez lui dans la nuit, il trouve la collation et les violons qu’on avait commandés à sa place. Il achève la soirée avec bonne humeur et, en grand seigneur, assume les frais du traiteur78. Un autre, moins distingué, et qui refuse de « faire dépense dans l’occasion », ayant été contraint par trois dames de les accompagner chez le traiteur, s’esquive à la fin du repas et n’en acquitte que sa part79.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
XXIV
INTRODUCTION
Les pratiques de la galanterie mondaine provoquent, dans la vie conjugale des réactions qui, selon les auteurs, sont diversement interprétées. Les « deux maris jaloux » se couvrent de ridicule en espionnant leurs femmes jusqu’au lieu du « régal » qui leur est offert80. Dans un milieu plus distingué, une marquise, inquiète de la vie galante que mène son mari, obtient par un tour d’adresse la rupture qu’elle souhaite81. Une autre recherche l’entente parfaite grâce à une ruse : elle suit son mari au bal et le séduit sous un déguisement. L’aventure se dénoue en préservant le bonheur du couple82 83 84.
80. NMG décembre 1677, Histoire des deux maris jaloux.
81. NMG juin 1677 (Voir ici 23e nouvelle).
82. MG mars 1679 (Voir ici 24e nouvelle). On retrouve ce thème dans T Amant de sa femme, comédie de Dorimond (1661).
83. MG avril 1678, Histoire du cadran et de l’horloge d’amour.
84. MH avril 1679 (Voir ici 16e nouvelle).
Les exigences et l’idéal de la vie galante sont formulés dans deux nouvelles, accompagnées, suivant la mode de la Carte de Tendre, d’un dessin allégorique. Dans T Histoire du cadran et de Thorloge d’amour*-, un amant se justifie auprès d’une maîtresse jalouse en indiquant heure par heure l’emploi de son temps. Une autre histoire, Le Triomphe de Bélise™, souligne en signalant les défauts à éviter, l’idéal du parfait amant susceptible d’apporter dans le mariage le bonheur souhaité. C’est ainsi que, dans l’optique des nouvelles, les relations galantes suscitent peu à peu un sentiment plus profond allant jusqu’à engager l’avenir.
Les problèmes dans la vie familiale
La description de l’existence et des goûts des mondains se complète et s’enrichit avec un regard plus profond porté sur les problèmes qui se posaient dans les familles à propos des alliances matrimoniales. Dans cette petite noblesse souvent peu argentée, la question des biens de fortune
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
INTRODUCTION
XXV
indispensables à la préservation d’un rang social d’une génération à l’autre, dicte bien souvent aux parents une attitude absolue à l’égard de leurs enfants. Il en résulte des heurts souvent douloureux, opposant l’autorité paternelle à une inclination non moins impérative entre deux jeunes gens. Dans le développement et le commentaire de ces problèmes, deux tendances se font jour, l’une tournée vers l’idéalisme, l’autre vers le réalisme.
L’acuité des problèmes et les angoisses qu’ils font naître incitent les membres de cette société à chercher dans le rêve que procure l’imagination romanesque, une évasion susceptible de les soulager un instant. Les auteurs du Mercure, lassés avec tout le public, des longueurs des romans tant appréciés à l’époque précédente, ne gardent de ces grandes oeuvres que quelques procédés qu’ils appliquent aux brèves histoires dont ils trouvent la source dans leur entourage.
Le procédé le plus fréquent est le changement de personnalité permettant à un amant de surmonter, grâce à un déguisement, les obstacles qui le séparent de sa maîtresse. Ce dédoublement se fait sous la forme d’un changement de condition sociale ou sous la forme d’un changement de sexe.
Dans l’utilisation de ces procédés, les auteurs mondains — et, le cas échéant, Donneau de Visé lui-même — reprennent des thèmes connus et les adaptent au sujet et aux dimensions d’une nouvelle. Un amant se déguise en batelier85, ou prend la place d’intendant et, incognito, offre à celle qu’il aime le somptueux régal qui devra toucher son coeur86. Au suspens déjà fort apprécié, s’ajoute le charme d’un décor que l’auteur idéalise en déployant toute son imagination.
85. MG octobre 1678 (Voir ici 29e nouvelle).
86. MG juillet 1691 (Voir ici 31e nouvelle).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
XXVI
INTRODUCTION
Le déguisement d’homme en femme, resté en vogue depuis l’Astrée, est, en dépit de toutes les invraisemblances, exploité dans ces « histoires véritables ». Dans L’amant garde, un admirateur se présente sous le costume d’une garde-malade pour soigner sa maîtresse, puis le père de celle-ci, et se fait apprécier au point d’effacer grâce à la ressemblance d’un prétendu frère jumeau l’obstacle familial à un mariage d’amour87. Ce même artifice dénoue le problème créé par le déguisement d’une jeune voyageuse partie de chez elle pour échapper à un mariage déplaisant et qui, sous ce costume masculin fait la conquête d’un compagnon qui partage sa litière88. Le stratagème est le même dans la Fausse pensionnaire où, sous un costume féminin, un amant s’introduit dans un couvent, noue avec sa maîtresse une amitié si profonde que le prétendu frère jumeau obtiendra sans peine le mariage souhaité89.
87. MG juillet 1679, L’amant garde.
88. MG août 1684, Histoire.
89. MG mars 1680 (Voir ici 28e nouvelle).
90. MG novembre 1681, Histoire.
Dans les nouvelles précédemment citées, le thème du changement de sexe garde son caractère d’idéalisation romanesque sans qu’aucune pensée équivoque n’apparaisse. Il n’en est pas de même dans une histoire émanant d’un usage littéraire de l’époque, consistant à exprimer en termes de galanterie des sentiments amicaux. Une blonde et une brune, liées de la plus ardente amitié, s’écrivent sous les noms de Maîtresse et de Serviteur, avec des allusions en termes précis aux sentiments et aux désirs les plus violents. Le sens dévie vers l’équivoque, lorsque la brune se sert de ces lettres comme preuve d’une aventure qui aurait déshonoré la blonde et, par ce moyen, rompt brutalement un projet de mariage. Or ce projet suscite en elle une jalousie trop excessive pour être normale90.
La question d’équivoque est plus marquée encore dans
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
INTRODUCTION
XXVII
VHistoire de la marquise marquis de Banneville, parue en août et septembre 1696. C’est un petit roman à clé que l’on sait être l’histoire de deux invertis et que les recherches actuelles attribuent à Perrault et à l’abbé de Choisy. Étant donné sa longueur et son caractère, ce texte, ainsi que l’avant-première de la Belle au bois dormant, devaient être signalés sans toutefois pouvoir figurer dans le cadre des nouvelles publiées ici91.
91. MG août et septembre 1696.
92. MG juin 1680 (Voir ici 33e nouvelle).
93. MG septembre 1683 (Voir ici 37e nouvelle).
94. MG février 1678.
N.B. : L’orthographe et les accords grammaticaux ont été modernisés.
Il est impossible, dans un espace trop restreint pour contenir un plus grand nombre de nouvelles, de faire connaître dans le détail le témoignage réaliste qu’apportaient les contemporains sur les graves problèmes familiaux. Voici quelques traits complémentaires sur ce sujet. Une autorité paternelle trop exigeante entraîne dans Les malades d'amour une altération de la santé92. La fidélité la plus rigoureuse à un mariage contracté par obéissance au prix du sacrifice d’une inclination personnelle conduit dans VHistoire de septembre 1683 à la mort de la jeune femme93. Dans VHistoire de la belle morte d'amour, un jeune couple ayant enfreint l’interdiction maternelle se voit réduit à la misère et, après une séparation, se retranche dans la vie religieuse pour ensuite mourir de chagrin94.
L’agrément que procure la lecture de ces nouvelles provient de deux qualités différentes suivant les sujets traités. Les anecdotes ou les brèves aventures de la vie quotidienne sont racontées avec la vivacité, le mouvement et le chatoiement de récits improvisés. D’un lieu à l’autre, d’une
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
XXVIII
INTRODUCTION
circonstance à l’autre, les personnages révèlent par leur comportement le milieu qui est le leur, leurs goûts et leurs relations, les mésaventures dont ils sont victimes. Tout cela est très vivant et nullement monotone, malgré l’absence de noms propres et l’uniformité dans la désignation des personnages.
Même si, à l’époque actuelle, nous sommes sensibles à la qualité littéraire d’un grand nombre de ces nouvelles et à la valeur d’information qu’elles apportent sur la vie familiale et mondaine, avec les goûts et les problèmes contemporains, les aventures romanesques plus ou moins reprises des longs récits antérieurs se sont démodées. Par contre, on ne peut qu’être saisi par la profondeur et la finesse d’analyse de quelques belles études psychologiques qui, même si elles s’appliquent à des problèmes de l’époque, gardent jusqu’à nos jours leur accent de vérité.
D’après le point de vue qui domine, sans que pour autant, les distinctions soient rigoureuses, ce choix de nouvelles sera classé sous les titres suivants :
I
— Anecdotes et descriptions.
II
— La galanterie, ni — Le roman.
IV
— Études psychologiques.
V
— Événements contemporains.
VI
— Prose et vers.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de VINCENT (Monique), « Bibliographie »,
Anthologie des nouvelles du Mercure galant (1672-1710) ,
p. XXIX-XXIX
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-11462-8.p.0029
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou
tout autre moyen de communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre
privé.
© 1996. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
INTRODUCTION
XXIX
Éditions du Mercure Galant
Paris, Galerie Neuve du Palais..
Lyon, Thomas Amaulry. Toulouse, Veuve JJ. Boude.
BIBLIOGRAPHIE
Blanc (André) - Le théâtre de Dancourt, Paris Honoré Champion 1977.
Cuénin (Micheline) - Roman et société sous Louis XIV, Madame de Villedieu, Paris Honoré Champion 1979.
Du Plaisir - Sentiments sur les Lettres et sur l’Histoire avec des scrupules sur le style. Edition critique par Philippe Hourcade, Genève, Droz 1975.
Navarre (Marguerite de) - L’Heptaméron.
Segrais (Jean Régnault de) - Les Nouvelles françaises ou les divertissements de la princesse Aurélie, Texte présenté et annoté par Roger Guichemerre, Paris S.T.F.M. 1992.
Sorel (Charles) - Connaissance des bons livres, Paris Pralard 1671.
- Nouvelles françaises, Paris Bilaine 1623.
Vincent (M.) - Donneau de Visé et le Mercure Galant, Paris, Aux amateurs de livres 1987.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de VINCENT (Monique), « Anecdotes et
descriptions », Anthologie des nouvelles du Mercure galant
(1672-1710), p. 1-71
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-11462-8.p.0031
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou
tout autre moyen de communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre
privé.
© 1996. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
I
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.

ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
La diversité des articles qui a contribué au succès et à la large diffusion du Mercure Galant se retrouve à l’intérieur même de l’ensemble des nouvelles. Les écrivains mondains, cherchant dans leur entourage matière à exercer leur talent de narrateurs, ne craignent pas d’aborder des sujets empruntés à la vie quotidienne. Le rédacteur qui les rassemble y trouve de quoi distraire un public qui pourrait se lasser des sujets plus graves, donnant au périodique son intérêt et sa portée. Si, pour les contemporains, ces histoires très simples et sans valeur profonde n’offrent guère qu’un délassement au milieu de récits trop sérieux, elles prennent à nos yeux, dans leur variété, dans leur simplicité même, et surtout quand elles se côtoient, l’aspect chatoyant d’un rapide coup d’oeil sur la vie quotidienne. Ce spectacle propre à un périodique retraçant en pleine actualité l’événement du jour est d’autant plus précieux qu’il ne peut guère apparaître dans une littérature plus élaborée. La brève intrigue qui sert de support nous intéresse moins que les tableaux peignant un environnement. Ces récits ne manquent pas de pittoresque et promènent le lecteur au travers de Paris, sur les bords de la Seine, à la promenade, dans la campagne, dans une demeure pro-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
4
MERCURE GALANT
vinciale, dans un intérieur bourgeois. Même si le suspens ou le caractère insolite attirait tout d’abord l’abonné du Mercure, le lecteur moderne se divertit à regarder vivre ces personnages dans leurs gestes de tous les jours.
Quelques histoires s’insèrent plus particulièrement dans l’actualité en ajoutant implicitement la marque d’un état d’esprit attaché aux événements de l’époque : passage de la comète, croyance à la science des devineresses ou même à l’apparition du diable.
Certaines fêtes somptueuses sont motivées par une intention galante. La description prend à notre époque le pas sur l’aventure et l’intrigue s’efface devant l’éclat et le luxe des divertissements qui sont offerts. Dans d’autres récits le côté sentimental prendra une importance croissante et la nouvelle y gagnera en profondeur.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
5
Octobre 1677 — LES APPARENCES TROMPEUSES — Histoire.
Notice
La vie familière apparaît ici sous un aspect très vivant. L'originalité de la nouvelle se situe moins dans l'aventure galante du mari et la dispute conjugale que dans la description animée des scènes de rue et d'intérieur où elles se situent.
(lVc Nouvelle)
LES APPARENCES TROMPEUSES — HISTOIRE
Puisque l’amour a été de tous les siècles, on ne peut disconvenir qu’il n’y ait de grandes douceurs à se voir aimé, mais il ne faut pas quelquefois l’être avec excès pour vivre heureux, et surtout en mariage. Ce qui est arrivé depuis quelques jours en est une preuve. Voici l’histoire en peu de mots.
Un fort galant* homme, mari d’une dame de grand mérite semblait n’avoir rien à souhaiter. Il avait du bien, des amis, un emploi considérable et l’estime de tous ceux qui le connaissaient, mais pour ses péchés, il était si passionnément aimé de sa femme qu’ils en passaient tous deux de méchants moments. Une bagatelle lui faisait ombrage. Il ne lui suffisait point de connaître son mari incapable d’aucun attachement préjudiciable à la tendresse qu’il lui devait, trois visites à une même personne blessaient sa délicatesse : ce n’était pas la trahir mais c’était se plaire ailleurs qu’avec elle et ne lui pas donner tout son coeur. Il était honnête*, aimait le repos et pour éviter
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
6
MERCURE GALANT
toute occasion de querelle, il ne lui parlait ni de ses parties de divertissement ni de ses plus agréables connaissances. Il chercha surtout à lui cacher les soins* qu’il rendait à une dame toute charmante de sa personne. Il n’y avait rien de plus touchant. Elle avait infiniment d’esprit et je ne sais quoi* de si engageant dans ses manières qu’il était difficile de s’en sauver. Cela était dangereux pour un homme qui avait le goût fin et elle était propre à lui faire des affaires de plus d’une façon, mais à quelques périls qu’il s’exposât auprès d’elle, il craignait moins l’embarras de son coeur que celui de son domestique1, si ses visites étaient découvertes.
1. Domestique au sens de foyer, intérieur, ménage. Expression ancienne.
2. Chiffres — Caractères composés des lettres initiales du nom de la personne. (Fur.).
Il eut pourtant beau faire, sa femme les sut ; la dame lui était connue et elle la trouvait beaucoup plus redoutable qu’une autre. Reproches de ses assidues complaisances à proportion du mérite de la belle. Grandes justifications pour avoir la paix. On gronde pendant quelques jours, on promet de ne plus voir et enfin on se raccommode. Le mari tient parole en apparence. Il feint des affaires qui ne le laissent à lui que dans des heures où l’on ne peut découvrir ce qu’il devient. Il les emploie à voir la dame qui, n’ayant aucune prétention sur lui, s’accommode sans peine de ce changement. Il avait la conversation agréable et c’était tout ce qu’elle cherchait.
Cependant sa précaution lui est inutile et le hasard en décide d’une autre façon. Il était un jour chez un marchand pour quelques étoffes qu’il voulait choisir et il y était allé dans une chaise de ses chiffres2 avec
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
7
des porteurs de livrée3. On commençait à lui en envelopper quelques-unes, quand il tourne la tête sur un grand tumulte qu’il entend. Deux cavaliers se poussaient4 l’un l’autre, l’épée à la main, avec beaucoup de vigueur. Il en reconnaît l’un qui était de ses plus particuliers amis. Il y court, fait ce qu’il peut pour les séparer et en vient à bout aidé de quelques autres qui se joignent à lui. La querelle pouvait avoir des suites, il ne les veut point quitter qu’il ne les voie accommodés, et ils vont ensemble chez une personne de haute considération qu’ils prennent pour arbitre de leur différend.
3. Porteurs de livrée « homme de livrée » = domestique portant livrée. (Litt.).
4. Se poussaient terme d’escrime, pousser une botte « quand on pousse en tierce... pousse-moi un peu pour voir » (Molière, Le Bourgeois gentilhomme, III, 3).
Pendant ce temps-là, il s’était passé bien des choses qu’il ne savait pas. La belle, qu’il continuait de voir en secret, passe malheureusement en chaise dans l’instant même que les deux cavaliers mettaient l’épée à la main. La vision d’une épée nue fait de grands effets sur la populace. On fuit, on s’écarte et chacun se serre avec tant de précipitation qu’on renverse la chaise et les porteurs. La dame s’écrie. Les combattants étaient déjà dans une autre rue. On vient à elle. Quelques gouttes de sang font dire qu’elle est fort blessée. On la trouve évanouie et on l’emporte chez le marchand devant la boutique duquel les porteurs de livrée étaient arrêtés.
Autre incident qu’il eût été difficile de prévoir. Tandis qu’on lui jette de l’eau sur le visage, la dame qui en avait été jalouse passe par le même endroit.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
8
MERCURE GALANT
Les femmes sont curieuses. Elle voit du monde amassé, elle en demande la cause. On lui répond qu’on s’était battu, qu’il y avait quelqu’un de blessé chez le marchand et on lui nomme en même temps son mari. Elle aperçoit ses porteurs, remarque sa chaise, ne doute point qu’il ne soit le blessé et, ayant crié trois ou quatre fois : « Ah, mon cher mari », du ton le plus lamentable (car, comme je vous ai déjà dit, c’était une femme très aimante), elle descend impétueusement de carrosse, fend la presse qui environnait la belle et en criant toujours : « Ah, mon cher mari », elle se préparait à l’embrasser quand elle connaît que c’est une femme. Quel contretemps ! Elle croit venir au secours de son mari et c’est sa rivale qu’elle rencontre. Elle la reconnaît, pousse un cri nouveau, mais ce n’est plus sur le même ton. Les circonstances de l’aventure lui font penser cent choses qui la mettent hors d’elle-même. Elle s’imagine qu’il s’est battu pour cette rivale, prend ses porteurs qu’elle trouve au lieu même où on lui donne du secours pour une conviction de la chose, impute son évanouissement au chagrin d’avoir causé un fort grand désordre et, dans cette pensée, elle rougit, pâlit, remonte dans son carrosse avec la même impétuosité qu’elle en était descendue et la promptitude de son départ ne cause pas moins de surprise à ceux qui examinent ce qu’elle fait, que leur en avaient causé d’abord ses conjugales exclamations où personne n’avait rien compris.
Elle s’éloigne et la belle évanouie commence à ouvrir les yeux sans avoir rien vu de tout ce qui vient d’arriver. Elle valait bien qu’on s’intéressât pour5
5. S'intéressât pour elle expression courante au XVIIe. Nous dirions s’intéresser à.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
9
elle. Quoique sa blessure ne fût rien, on la fait voir à un chirurgien qui passe et, après qu’elle s’est servie de quelque précaution contre la frayeur qu’elle a eue, elle se fait remener* chez elle.
La dame jalouse n’en est pas quitte à si bon marché. Son mari qui s’est battu et sa rivale évanouie lui font présumer une intelligence secrète dont elle tire de fâcheuses conséquences. Elle est dans une colère inconcevable. La pensée d’être la dupe d’un commerce* qu’elle avait lieu de croire fini ne lui laisse point de repos. Elle soupire, se plaint de la perfidie des hommes, et l’impatience de se venger lui en fait examiner les moyens, quand un tailleur que lui envoie une de ses amies la vient demander de sa part. Il n’était pas à qui le voulait avoir et elle est contrainte de suspendre son chagrin pour ne pas perdre l’occasion. Il prend sa mesure et, voulant envelopper son étoffe avec une autre dont il s’était déjà chargé, la dame qui la trouve agréable lui demande à qui elle est. Il répond qu’il la vient de lever6 chez le marchand pour une dame de campagne et, comme les tailleurs aiment naturellement à raisonner, il ajoute que, dans la boutique où il l’a choisie, il était arrivé depuis une heure ou deux la plus plaisante chose dont elle eût peut-être jamais entendu parler. Là-dessus, il lui nomme sa rivale qu’il y avait vue et lui veut conter malgré elle ce qu’elle savait avant lui. Il n’en fallait pas davantage pour la mettre aux champs7. Elle reprend son étoffe, la donne à garder à sa suivante et dit chagrinement qu’elle ne veut plus se
6. Lever « lever un habit, une jupe chez un marchand, pour dire l’acheter » (Fur.).
7. Mettre aux champs « S’emporter de colère » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
10
MERCURE GALANT
faire d’habit. Le tailleur prend la chose sur le point d’honneur, dit que, si elle craint qu’il ne la vole, il veut bien couper l’étoffe en sa présence et, plus la dame s’obstine à ne vouloir point d’habit, plus il s’obstine à vouloir travailler pour elle. Le mari arrive, la dame le regarde de travers, le tailleur lui fait ses plaintes, soutient qu’il est honnête homme8, qu’il n’a jamais passé pour voleur et que, puisqu’on l’a appelé pour faire un habit, il ne souffrira pas qu’un autre le fasse. C’était un grand procès à vider pour le mari. Il commence par se défaire du tailleur en lui donnant un louis pour ses pas perdus, écoute les nouveaux reproches de sa femme dont il ne sait que penser et, après lui avoir fait connaître qu’il n’avait aucune part à ce qui l’avait chagrinée, il la remet peu à peu dans son ordinaire tranquillité.
8. Voir glossaire. Ici le tailleur, tout en défendant sa probité, se vante d’être homme du monde.
Voilà, Madame, comme les choses les plus louables produisent quelquefois de méchants effets et, là- dessus, Dieu garde tout honnête* mari d’être trop aimé de sa femme.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
11
Octobre 1684 « AVENTURE »
Notice
Sur un ton de raillerie légère, la promenade d’un campagnard à travers Paris offre une description des quartiers mouvementés de la capitale avec l’indication de quelques lieux précis permettant de suivre sur le plan de Turgot le trajet parcouru par le personnage.
(2e Nouvelle)
AVENTURE
Il faut vous faire le récit d’une aventure qui réjouit fort ces jours passés une grande compagnie où je l’entendis conter.
Un jeune homme de Champagne, qui apparemment est de la famille de ceux qui ont donné lieu à l’épithète de « meneurs d’ours »‘, ne trouvant pas dans son pays de quoi satisfaire toute l’étendue de sa curiosité,-se sentit pressé de l’envie de voir Paris, dont on lui disait tant de merveilles. Il partit pour en venir être le témoin et, arrivant par le Trône1 2, la beauté du bâtiment surprit son imagination et il s’appliqua si fort à le contempler qu’il donna le temps à
1. Meneur d’ours « homme qui mène des ours dans les rues pour donner du plaisir au peuple » (Fur.). Se dit d’un homme mal accoutré (Litt.).
2. Trône aujourd’hui Place de la Nation. En 1670 un arc de triomphe remplace le trône élevé en 1660 pour l’entrée de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
12 MERCURE GALANT
quelques estafiers* qui étaient là sans emploi, de couper
une valise qu'il portait derrière lui. Dans cette
valise était tout son équipage* avec des papiers d'assez
grande conséquence. Il quitta le Trône sans s'être
aperçu de rien et son cheval, qui se sentit moins
chargé, l'emmena en diligence jusqu'à la porte SaintAntoine
3. Là le cavalier fit une autre pause. Il trouva
la porte aussi digne de son admiration que ce qu'il
venait de voir et, pendant qu'il en lisait les inscriptions,
les mêmes dévaliseurs ou peut-être d'autres
eurent le temps de lui prendre son épée et un de ses
pistolets. Vous pouvez croire que, s'ils lui laissèrent
l'autre, ce fut seulement parce qu'il cessa trop tôt de
lire. Il continua sa route jusqu'au cimetière SaintJean
4, toujours en regardant les enseignes et les yeux
levés sur chaque maison. Lorsqu'il entre dans le
cimetière, son cheval, champenois ainsi que lui, alla
donner de la tête dans la portière d'un carrosse qui
traversait et en cassa la glace. Heureusement pour le
cavalier, il n'y avait personne dedans, mais le cocher
qui ne lui vit point d'épée et que la glace en morceaux
mit en fureur contre les deux champenois, la
déchargea sur l'un et sur l'autre à grands coups de
fouet vivement réitérés. Le voyageur peu accoutumé
à un pareil traitement, crut devoir montrer qu'il était
brave et, voulant mettre l'épée à la main, il fut fort
surpris de la chercher inutilement. Il se détourna pour
3. Porte Saint-Antoine. En suivant la rue du Faubourg SaintAntoine
le voyageur arrive à la hauteur de la Bastille où se trouvait
la porte Saint-Antoine aujourd'hui disparue.
4. Cimetière Sμint-Jean. La place du cimetière Saint-Jean
figure sur le plan de Turgot. Elle se situait approximativement au
croisement de la rue Bourg Tibourg et de l'actuelle rue de Rivoli,
s'étendant jusqu'à la Place Baudoyer encore existante.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
13
voir si on lui avait laissé sa valise et, pendant ce temps, un laquais du carrosse prit le pistolet qui lui restait et le donna au cocher pour l’indemniser d’une partie de ce que devait lui coûter la glace. Le Champenois, ne trouvant ni pistolet ni épée, prit le parti d’être pacifique et, pour se débarrasser des coups de fouet du cocher, il n’eut point d’autre ressource que de crier au voleur. On s’avança à ce bruit. Quantité d’enfants l’environnèrent et, quand il eut conté son désastre, toute la consolation qu’il en eut fut de les entendre pousser les cris ordinaires dont ils se servent le Carnaval lorsqu’ils voient passer des masques5. Le cavalier, ne sachant ce que cela voulait dire, le demanda à une femme qui paraissait être touchée de son aventure. Elle lui répondit en pleurant que l’on se moquait de lui. « Parbleu, s’écria-t-il, on me l’avait bien dit chez nous, que les Parisiens étaient des badauds. » Ce reproche fait un peu à contretemps irrita les plus mutins et peut-être aurait- il eu peine à les apaiser, si cette femme qui ne pleurait pas pour rien n’eût eu l’adresse de le tirer de la foule.
5. Ces cris sont « à la chie-en-lit », nom que les enfants et les gens du peuple donnent aux masques qui courent les rues pendant les jours gras.
6. Officieux, prompt à rendre service (Fur.).
Elle était du nombre de ces officieuses6 à leur profit qui, par des dehors de bonne foi, font donner les sots dans les pièges qu’elles tendent. Après qu’elle l’eût conduit dans une rue où elle empêcha qu’on ne le suivît, elle demanda où il avait dessein de loger. Il lui répondit qu’il avait une lettre pour un de ses cousins chez qui il devait aller descendre et la pria de lui
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
14
MERCURE GALANT
enseigner la rue Saint-Denis où ce cousin demeurait. La pleureuse, qui avait ses fins, ayant connu que la lettre n’avait point d’adresse plus particulière, lui dit qu’il était bien tard pour aller si loin ; que la rue Saint-Denis étant fort longue, elle craignait bien qu’avant qu’il trouvât la maison de son parent, il ne fît encore quelque méchante rencontre et que, s’il voulait la suivre, elle le mènerait chez de bonnes gens où ils passeraient la nuit, lui et son cheval, à fort bon compte. Elle ajouta que le lendemain elle le ferait conduire à la rue qu’il demandait et qu’en cherchant son cousin de porte en porte un peu à loisir, on le trouverait bien plus aisément qu’on ne ferait dans l’obscurité. Ce qui était arrivé de jour au Champenois lui donna lieu de craindre la nuit. Elle était déjà fort noire et il crut ne pouvoir rien faire de mieux que de se laisser conduire. La femme qui se montrait si charitable pour lui le mena dans une rue un peu écartée qu’elle lui dit s’appeler la rue des Manteaux Perdus. On l’y traita assez bien. Son cheval fut mis à l’écurie et il y passa la nuit aussi à son aise que le pouvait être un homme dévalisé. Le jour suivant, la femme se contenta de ce qu’il voulut donner, lui témoignant aimablement qu’elle ne l’avait prié de venir chez elle que dans la crainte qu’il n’allât loger en lieu où il ne pût demeurer maître de sa bourse. Après qu’il eut déjeuné, elle chargea un garçon de le mener à la rue Saint-Denis et de ne le point quitter qu’il n’eût trouvé son parent. Pour son cheval, elle l’assura qu’il était en sûreté et qu’il n’avait qu’à l’envoyer prendre à telle heure qu’il voudrait. Il s’en alla fort satisfait d’elle et suivit son conducteur qui, étant instruit, joua son rôle admirablement. Il mena le campagnard par le Pont-Neuf pour lui faire voir le Cheval de
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
15
Bronze7, et, l’ayant de là conduit par les Halles8, il n’eut pas de peine à s’évader parmi la confusion de gens dont elles sont pleines les jours de marché.
7. Cheval de Bronze. Le cheval est l’oeuvre de Jean de Bologne, envoyé par Cosme de Médicis après la mort d’Henri IV, érigé sur le Pont-Neuf en 1635 avec une statue d’Henri IV par Guillaume Dupré.
8. Halles. Place publique où on tient ordinairement les marchés de toutes sortes de denrées dans les villes et dans les bourgs... A Paris il y a la halle aux blés, la halle aux poirées (plantes potagères), la halle couverte où on vend le poisson... (Fur.).
Le Champenois demeura sans guide et crut l’avoir perdu par sa faute pour s’être indiscrètement* mêlé parmi ce peuple dont l’affluence l’avait tant surpris. La rue qu’il cherchait n’étant pas fort éloignée, il eut peu de peine à la trouver et enfin, après qu’il eut fait diverses enquêtes, on lui enseigna le logis de son parent. Il le connaissait, l’ayant vu à Troyes où il allait quelquefois, et, à peine l’eut-il embrassé qu’il lui conta toutes ses disgrâces. Ce parent le consola en lui disant que les provinciaux et surtout ceux de Champagne étaient sujets à de pareils accidents. Il fut question de son cheval. Il dit qu’il l’avait laissé à la rue des Manteaux-Perdus chez une honnête bourgeoise qui l’avait traité avec des bontés inconcevables. Quoique personne dans cette maison ne connût cette rue-là, il se tint fort sûr de la trouver pourvu qu’on le conduisît au cimetière Saint-Jean. Il y alla aussitôt qu’il eut dîné, mais ses recherches furent inutiles. Les crocheteurs* et autres gens de cette nature l’assurèrent que dans tout Paris il n’y avait point de rue qui portât ce nom. Il connut par là qu’on l’avait dupé et que cette femme si officieuse n’avait pris ses intérêts que pour s’approprier son
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
16
MERCURE GALANT
cheval. Cependant, comme en perdant sa valise, il avait perdu plusieurs papiers qui lui étaient d’importance, il fit afficher au coin de toutes les rues qu’on donnerait dix louis d’or à celui qui les viendrait rapporter. Il y avait parmi ces papiers une obligation d’une somme considérable due par un conseiller du parlement de Bordeaux et une procuration en blanc pour la recevoir ou en faire les poursuites si on refusait de l’acquitter. On lui vint dire quelques jours après qu’un homme était allé en poste à Bordeaux avec des papiers que l’on figurait semblables à ceux qu’il faisait chercher. Il prit aussi la poste sur l’heure pour la même ville, croyant qu’il n’y pouvait arriver trop tôt pour empêcher que l’on ne payât l’obligation à quelqu’inconnu. Il doit y être depuis trois semaines et il n’y a pas d’apparence qu’il en revienne sans que les Gascons qui sont naturellement adroits lui donnent encore d’utiles leçons pour sa conduite. Si j’en apprends quelque chose, je n’oublierai pas à vous le faire savoir.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
Gravure de Nicolas Guérard Le Pont-Neuf et la Place Dauphine.
Bâti sans maison, le Pont-Neuf était devenu un des endroits de Paris parmi les plus fréquentés et, autant que l’architecture de la place Dauphine, cette gravure montre les fameuses échopes et la circulation qui faisait se rencontrer toute la société parisienne. Musée Carnavalet. Cliché Musées de la Ville de Paris. © By SPADEM 1990.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Dessin d’Adam Perelle
MERCURE GALANT
La porte Saint-Antoine.
Reconstruite par Fr. Blondel en 1674, la porte Saint-Antoine a perdu tout caractère d'ouvrage de défense pour devenir ornementale. Elle est vue ici du côté du faubourg, devant la Ville. Bibl. nat. Est. coll. Destailleurs, Ve 53 n° 107. Photo B.N.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS 19
Octobre 1678. FÊTES GALANTES DONNÉES SUR LES BORDS DE LA MARNE
Notice
Cette nouvelle ne comporte aucun déroulement logique dans la suite d'une intrigue. L'intérêt se situe dans une description de réjouissances inspirée des fêtes de la Cour, notamment des Plaisirs de l'île enchantée donnés à partir du 7 mai 1664 à Versailles. De plus, on retrouve ici les déguisements en bergers et bergères de l'Ouverture du Grand divertissement royal de Versailles en mai 1668, la pièce des Fâcheux jouée à Versailles le 11 mai 1664, une pastorale rappelant la Pastorale comique du Ballet des Muses donnée à Saint-Germain-en-Laye en décembre 1666.
On trouve donc ici, avec la précision d'un lieu et d'une date, un écho de l'admiration du public pour ces marques de magnificence.
Le nombre des instruments constitue un véritable orchestre de chambre.
(3e Nouvelle)
FÊTES GALANTES* DONNÉES SUR LES BORDS DE LA MARNE
Je vous ai déjà fait part1 de plusieurs fêtes mais je crois qu’il ne s’en est guère fait de plus agréablement diversifiée que celle dont je vais vous entretenir. Elle
1. Rappel de la destinataire fictive du Mercure Galant.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
20
MERCURE GALANT
s’est donnée il y a peu de jours sur les bords de la Marne, à douze lieues de Paris. Sa magnificence vous persuadera aisément qu’il n’y a eu que des personnes de qualité qui s’en sont mêlées.
Six ou sept bergers et autant de bergères s’étant assemblés dans un hameau où ils avaient accoutumé* de venir faire vendanges tous les ans, résolurent de faire parler d’eux dans le voisinage. Ils concertèrent leurs divertissements et cherchèrent surtout les moyens de les faire partager à deux aimables personnes dont le trop de beauté causait le malheur. Cette beauté était soutenue de beaucoup de bien et, comme on avait déjà fait quelque entreprise pour les enlever, ceux dont elles dépendaient y avait pourvu, en les enfermant dans un château dont on ne les laissait jamais sortir. La prison se pouvait nommer agréable, à considérer la promenade qui leur était permise dans un grand parc, mais elle était tellement prison à l’égard des visites qu’on leur rendait, qu’elles n’en pouvaient recevoir aucune qu’à la manière des filles cloîtrées. Une cloison grillée séparait deux chambres. Elles étaient dans l’une, on les entretenait dans l’autre, et toujours en présence de témoins. Jamais prisonnier d’État ne fut si soigneusement gardé à vue. Ces précautions n’allaient pas jusqu’à les priver de ce qu’il y a d’innocents plaisirs. On souffrait qu’on amenât des violons à leur grille et, comme cette sorte de divertissements et d’autres semblables leur étaient permis, il n’y avait personne aux environs qui ne cherchât à leur en fournir. Ce fut par cette raison que la galante* troupe dont je vous parle, ayant médité une longue fête, n’en voulut exécuter le dessein que dans ce château.
Tous ceux qui la composaient vinrent rendre visite
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
21
à ces deux belles personnes le matin du lundi 3e jour de ce mois. Les hommes étaient vêtus partie en vendangeurs et partie en hotcurs. Il n’y avait rien de plus propre* que leur équipage*. Les femmes ne leur cédaient ni en galanterie* ni en propreté*. Elles avaient toutes des habits de vendangeuses avec des chapeaux, des paniers et des serpettes, qui soutenaient admirablement le personnage qu’elles prenaient plaisir à jouer. Cette première entrevue se passa toute en compliments. Les belles cloîtrées témoignèrent beaucoup de joie de cette visite, et accordèrent avec plaisir le rendez-vous qu’on leur demanda pour l’après-dînée. Il fit bruit dans toute la noblesse des lieux voisins. On vint au château de toutes parts. L’assemblée fut grande et l’heure qu’on avait marquée étant venue, la même troupe arriva au même équipage*, mais ce fut au son des violons, des flûtes douces2 et des hautbois. Les hoteurs et les vendangeurs commencèrent à faire voir par une danse fort plaisante qu’ils savaient autre chose que vendanger. Les hottes qui se rencontraient avec les paniers marquaient la cadence, et ils ne faisaient aucun pas qu’avec la plus exacte justesse. Une fort agréable symphonie suivit la danse. Elle était composée de six violons, de quatre flûtes et de deux hautbois. Un concert de voix toutes charmantes lui succéda. On chanta plusieurs chansons sur la vendange et, après que ce régal* eut duré deux heures, on le finit par une nouvelle danse qui ne divertit pas moins que la première. Les belles recluses trouvèrent ce temps si court qu’elles ne purent s’empêcher de le témoigner,
2. Flûtes douces ou « flûtes d’Angleterre ». Ont un petit jeu et un grand jeu.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
22
MERCURE GALANT
mais elles furent fort consolées, quand un des vendangeurs les pria de faire dresser un théâtre pour une comédie qu’ils viendraient représenter le lendemain. Ils prirent congé après cette annonce (vous voudrez bien me souffrir ce mot) et après avoir soupé tous ensemble dans le hameau, ils donnèrent un bal en forme où tout ce qui se présenta d’honnêtes* gens fut reçu.
Le lendemain qui était mardi, ils tinrent parole sur la comédie promise. Ils avaient préparé Les Fâcheux de feu Molière. Tous les personnages en étaient si heureusement disposés que de véritables comédiens auraient eu peine à s’en mieux tirer. Vous jugez bien que l’assemblée fut encore plus grande qu’on ne l’avait vue le jour précédent. Les trois actes eurent chacun divers instruments pour les distinguer. Les violons seuls jouèrent d’abord l’ouverture. Après le premier acte, les flûtes douces se firent entendre, les hautbois après le second, une voix avec un thuorbe3 après le troisième, et ensuite les hautbois et les flûtes douces se joignirent avec les violons pour former ensemble la symphonie de l’adieu4. On ne le dit aux belles qu’après les avoir priées d’empêcher qu’on abattît le théâtre. C’était leur promettre un nouveau divertissement pour le mercredi.
3. Thuorbe, « tuorbe ou teorbe » dans Fureticre. Sorte de luth à deux manches dont le second permet les sons plus graves.
4. Les différentes entrées sont diversifiées par les instruments.
Ce jour étant venu, on accourut en foule au château. La galante* troupe y représenta une pastorale avec le même succès qu’elle avait fait Les Fâcheux, le jour précédent. Les habits des bergers et bergères qu’elles avaient pris rehaussaient la bonne mine des
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
23
acteurs, comme ils donnaient un nouvel éclat à la beauté des actrices. Une bacchanale fut promise à la même heure pour le jeudi. On tint parole. L’arrivée de Bacchus avec sa troupe fut annoncée de loin par un grand bruit de timbales, de fifres5 et de trompettes. Bacchus chanta seul d’abord. Ensuite, deux bacchantes dansèrent au son de leurs tambours de basque6, dont elles jouèrent divinement, et Bacchus ayant recommencé de chanter, tous ceux de sa troupe mêlèrent leurs voix avec la sienne, et on ne peut rien entendre de plus juste ni de plus mélodieux que fut ce concert. Pendant qu’il se fit, les belles qu’on avait déjà régalées* de trois jours de fête, firent apporter une table sur laquelle il y avait un ambigu7 tout dressé. Elles connaissaient l’humeur de Bacchus et, ayant consenti à le recevoir, elles croyaient qu’il y allait de leur honneur de le faire boire. Toute cette aimable troupe se mit à table. Les liqueurs ne lui furent pas épargnées. Ils chantèrent tous le verre à la main et le divertissement de cette journée finit par une harmonie admirable que firent ensemble les timbales, les tambours de basque, les fifres, les violons, les flûtes douces et les hautbois.
5. Fifre, petite flûte d’un son très aigu.
6. Tambour de basque, petit tambour... qui a des sonnettes ou petites plaques de cuivre enchâssées (Fur.).
7. Ambigu est une collation où l’on sert la viande lardée en même temps que des fruits en sorte qu’on doute si c’est une simple collation ou un souper (Fur.).
8. Egyptiens. On désigne ainsi ceux « qui se mêlent de dire la bonne aventure » (Molière, Les Fourberies de Scapin 111.3).
On prépara les belles à se laisser dire leur bonne aventure le lendemain vendredi par une bande d’Egyptiens8 et d’Egyptiennes qui devaient venir
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
24
MERCURE GALANT
accompagnés d’un opérateur9. Vous jugez bien, Madame, que ce nouvel équipage* fut très galant*. On ne peut rien imaginer de plus agréable que l’entrée que firent ces charmants protées10 qui s’étaient faits Egyptiens et Égyptiennes. Leur langage n’était pas moins divertissant que leur danse, qu’ils diversifiaient par mille plaisantes postures. Ils demandèrent la main aux belles cloîtrées, en examinèrent toutes les lignes, et leur firent cent prédictions spirituelles et avantageuses sur le changement de fortune qui leur devait rendre la liberté. Elles répondirent obligeamment qu’elles ne se lasseraient jamais de leur prison, si elle devait souvent leur attirer des personnes aussi galantes* que celles qui prenaient tant de soin d’en adoucir les chagrins. La conversation eût été plus loin sans de grands éclats de rire que fit l’assemblée. Ils furent causés par un opérateur et un arlequin11 qui montèrent sur le théâtre. Ils étaient habillés tous deux de la manière du monde la plus grotesque. La scène qu’ils firent ensemble n’eut rien que de réjouissant. Elle fut mêlée de quantité de tours de gobelets, de gibecière12 et de cartes qui divertirent fort les spectateurs. Après que l’opérateur eut joué quelques temps son personnage, il dit qu’il n’était pas seulement le maître des opérateurs, mais aussi intendant des poudres et des salpêtres et qu’ainsi il conviait13 tous
9. Opérateur ici prestidigitateur.
10. Protée. Fiction des poètes anciens d’un homme fabuleux qui changeait à tout moment de forme et de figure (Fur.).
11. Arlequin. Personnage bien connu de la comédie italienne.
12. Tour de gibecière. Escamotage, « tour de passe passe » (Fur.).
13. Conviait... de = invitait. Expression peu usitée. « Le prince les convia de voir passer la garnison ». (Sarrazin).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
25
ceux qui l’écoutaient de venir admirer un feu d’artifice qui se devait faire le lendemain au soir pour prendre congé des belles.
Jamais journée ne leur fut plus longue. Elles se mirent aux fenêtres de bonne heure et virent apprêter le feu, en attendant que la galante* troupe arrivât. Elle ne vint qu’après le souper, dans l’équipage* du premier jour, c’est-à-dire qu’ils étaient tous habillés en bergers et en bergères. Le bruit d’une douzaine de boîtes14 qui furent tirées d’abord fit connaître qu’on allait allumer le feu d’artifice. Il était composé avec beaucoup d’ordre et donna un fort grand plaisir à tous ceux qui s’étaient assemblés pour jouir de ce spectacle. Il finit par un très grand nombre de fusées volantes qui firent un effet merveilleux en s’élevant et en se perdant dans l’air. Après cet agréable divertissement, on s’approcha des fenêtres pour donner une sérénade aux deux belles enfermées. Elle commença par une chanson italienne qu’un berger et une bergère chantèrent ensemble avec le thuorbe3. Les violons jouèrent ensuite les plus beaux airs de l’opéra. Sitôt qu’ils eurent cessé, les belles furent régalées* d’une chanson française par une seule voix admirable. Elle ne charma pas moins l’assemblée que tout le choeur des bergers et des bergères qui se firent entendre après elle. A ce concert succéda celui des violons, des flûtes douces et des hautbois qui, en répondant au bruit des timbales, des fifres et des trompettes terminèrent agréablement les plaisirs de cette journée et toutes les fêtes des jours précédents.
14. Boîte. Petit mortier de fer qu’on tire dans les fêtes publiques (Litt.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
26
MERCURE GALANT
Juin 1679. LE JEU DU VERT — Histoire.
Notice
Le jeu du vert est un jeu en usage au mois de mai. On doit porter tout le mois une feuille verte cueillie le jour même. Celui qui est surpris « sans vert » est puni d'une amende.
Cette description souligne chez le narrateur la recherche du pittoresque dans une vie familière avec l'évocation de plusieurs décors : la Seine, le bain et les bateaux, puis la chambre d'une dame qui s'éveille avec la visite d'une amie, et enfin, à l'arrière-plan, la silhouette de la paysanne venue acquitter une dette de fermage.
(4e Nouvelle)
LE JEU DU VERT — HISTOIRE
Deux dames d’assez de naissance pour prendre l’une la qualité de marquise et l’autre celle de comtesse, étant voisines à la campagne, où elles passent une partie de l’année, s’étaient fait un défi de vingt louis payables par celle des deux qui se laisserait prendre sans vert pendant tout le mois de mai. Il y a longtemps que cette sorte de défi est en usage. Il engage à porter quelques feuilles de groseillier dans une boîte. On doit prendre soin de les renouveler tous les jours et on est vaincu, quand on est surpris sans avoir sa boîte. Les deux dames se rendaient de fort fréquentes visites, mais, comme on courait les avertir dès qu’on voyait l’une entrer chez l’autre, elles jugèrent bien qu’il n’y avait que l’adresse qui leur pût donner l’avantage qu’elles cherchaient.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS 27
Ainsi les excessives chaleurs qu'on a souffertes
dans le mois de mai ayant obligé la marquise à s'aller
baigner, la comtesse n'eut pas plutôt su qu'elle avait
choisi pour cela la pointe d'une île qui est à quatre
cents pas de sa maison dans la rivière de Seine,
qu'elle résolut de l'aller surprendre au milieu du bain.
Elle ne le voulut pas faire les premiers jours, afin de
l'accoutumer à se mettre dans l'eau sans précaution
et, croyant lui avoir ôté par là tout sujet de défiance,
elle prit enfin un petit bateau de pêcheur où elle se
cacha je ne sais comment, descendit vers le lieu où se
baignait la marquise, et l'aborda en criant qu'elle la
prenait sans vert. La marquise se défendit quelque
temps sur ce que la comtesse avait usé de surprise et,
voyant que ce n'était pas une raison qu'elle écoutât,
elle lui montra sa boîte qu'elle avait attachée à son
bras avec un ruban. Cependant, elle redoubla ses
soins pour venir à bout de la surprendre de son côté.
Voici l'occasion qui s'en présenta. Une paysanne
que la comtesse avait fait presser pour quelque fermage,
promit de lui porter de l'argent. La marquise
sut le jour et, s'étant mise en équipage* de villageoise,
elle joua le rôle de la paysanne, alla de fort
bon matin chez la comtesse, entra sans que personne
songeât à l'examiner et, ayant trouvé un petit laquais
dans l'escalier, qui lui demanda où elle allait, elle
répondit qu'elle apportait de l'argent. Le laquais alla
avertir une suivante dans la chambre de sa maîtresse
et il fut suivi dans le même instant de la fausse villageoise,
qui n'attendit pas la permission d'entrer. Les
rideaux tirés sur les fenêtres ne laissaient entrer qu'un
demi-jour dans la chambre. La dame ne faisait que de
s'éveiller. On lui parla d'argent apporté et, ayant
aperçu des habits de paysanne, elle n'eut pas plutôt
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
28 MERCURE GALANT
dit qu’on avait bien fait de n’attendre pas un dernier message qu’un « Je vous prends sans vert » fut la réponse qu’elle reçut. Jugez de l’étonnement qu’elle eut de voir la marquise. Elle reconnut sa voix et, ne pouvant lui montrer de vert, parce que sa boîte demeurait toutes les nuits sur sa table, il fallut qu’elle payât les vingt louis dont elle était convenue pour le défi. Il y eut des valets grondés et la vraie paysanne qui arriva deux heures après, essuya un peu de méchante humeur, mais les vingt louis ne laissèrent pas d’être perdus.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS 29
Mars 1678. HISTOIRE DE LA DAME EMBOURBÉE.
Notice
Au tableau de campagne illustrant ici les aléas d'un voyage sur les routes de l’époque, s’ajoute celui qui, à l’intérieur d’un carrosse, met en présente trois personnages se distrayant de la longueur d’un trajet et donnant à une femme du monde l’occasion de déployer son esprit dans le jeu d’une conversation improvisée.
(5e Nouvelle)
HISTOIRE DE LA DAME EMBOURBÉE
Une dame étant dans une maison de campagne aux environs de Paris eut le chagrin de se voir sans équipage* dans le temps où il y avait pour elle une nécessité absolue d’y retourner. Ses chevaux tombèrent malades et elle fut réduite à se servir d’un carrosse de louage qu’elle fit venir. Elle part. Le carrosse s’embourbe à deux lieues de là. On prend des chevaux de messager et de charrette pour le tirer. On n’en peut venir à bout. Les efforts qu’on fait le brisent et la dame se trouve à pied à l’entrée d’un village où elle n’a pas dessein de coucher. Elle prend le parti d’y laisser une demoiselle et une femme de chambre qu’elle ramenait avec elle et, comme des affaires pressantes l’obligeaient* d’être ce jour-là même à Paris, elle se résout à demander place dans le premier carrosse qui passera. Elle n’attend pas longtemps. Elle en voit venir un qui s’arrête heureusement à l’endroit même où elle est. Celui à qui il était avait
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
30
MERCURE GALANT
quelque ordre à donner à un laquais. Tandis qu’il lui parle, la dame demande son nom au cocher. Il lui était connu par la réputation qu’il avait acquise dans le monde. C’était un conseiller qui passait pour un des plus honnêtes hommes* de France. Il n’avait que son gendre avec lui et la dame ne balance point à se jeter dans le carrosse avant qu’on l’ait refermé.
Un procédé si extraordinaire la fait regarder. Elle était belle, avait l’air de qualité, beaucoup de jeunesse, la physionomie heureuse et il n’y avait pas moyen de se résoudre à lui faire un compliment incivil. On continue à marcher et, ce qu’il y a de plaisant, on est plus d’un quart d’heure à s’examiner et à sourire sans que personne dise un seul mot. A la fin, le maître du carrosse rompt le silence et, ayant demandé à la dame où elle prétend qu’on la mène, elle répond qu’elle n’a point d’autre dessein que celui d’aller à Paris. Il s’informe du quartier où elle souhaite qu’il la conduise, et elle se défend de s’en expliquer sur ce qu’une chaise de place lui en épargnera l’embarras. Autre quart d’heure de silence. Le conseiller, qui lui trouve de l’esprit et de cet esprit aisé qui ne s’acquiert que par la pratique du monde, ne sait que s’imaginer d’une femme qui monte dans un carrosse sans rien dire et se confie à la probité de deux hommes qui lui doivent être inconnus. Il lui fait quelques nouvelles questions, et la prie enfin de ne lui laisser pas ignorer à qui il parle. « A une personne, répond-elle, qui est veuve depuis trois ans. — Quoi, dit-il, si jeune, si belle et sans mari ? Il vous faudrait au moins un galant »*. La dame prend un air si sérieux à ce mot et mêle des termes si remplis d’aigreur à l’indignation qu’elle en fait paraître, que le conseiller la croit la femme du monde la plus ver-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
31
tueuse. Elle se tait un moment puis, changeant de ton et baissant la voix, comme si elle ne s’était d’abord gendarmée que pour avoir plus de grâce en s’adoucissant : « Et de galants*, dit-elle, en manque-t-on ? » Ces dernières paroles font changer de pensée au conseiller. Il ne peut plus croire qu’elle soit autre qu’une demoiselle d’intrigue qui, étant accoutumée à prendre selon l’occasion, toute sorte de caractères, a l’adresse de se parer quelquefois d’une vertu étudiée pour arriver plus sûrement à ses fins. C’est sur cette injurieuse pensée qu’il continue avec elle une conversation assez familière. Elle se tire de tout avec esprit et l’embarrasse tantôt par un ton fier, qui l’empêche de lui dire tout ce qu’il croit au désavantage de sa vertu, et tantôt par des radoucissements qui le confirment de plus en plus dans l’opinion qu’il a conçue du penchant qu’elle doit avoir à nouer commerce*.
Ils arrivèrent enfin à Paris. Le conseiller veut apprendre son quartier pour l’y conduire et le demande avec des termes malicieux qui font connaître à la dame ce qu’il croit d’elle. La dame sourit, lui dit avec beaucoup de grâce que, le croyant trop civil pour ne la remettre pas jusque dans son appartement, elle veut avoir du moins un jour pour se préparer à le recevoir et, voyant des chaises roulantes, elle fait arrêter pour en choisir une. Elle donne l’ordre tout bas au cocher pour le lieu où elle veut qu’il la mène et, après avoir assuré le conseiller qu’il aurait de ses nouvelles le lendemain, elle le laisse sans aucun éclaircissement. Le conseiller rit de l’aventure, en fait le conte chez lui et est surpris de recevoir un billet de la belle dès le jour suivant. Le billet était tourné de la manière du monde la plus galante*. On le priait de se laisser conduire par le
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
32
MERCURE GALANT
porteur, sans s’informer du lieu où il avait ordre de le mener, avec protestation que, s’il n’acceptait pas le rendez-vous, on irait lui en faire reproche chez lui. On fait entrer ce porteur. C’était un laquais sans livrée qu’il ne fut pas possible de faire parler. Le conseiller à qui tout ce mystère est suspect, et qui se persuade que la dame l’a cru galant* sur l’entretien enjoué qu’il avait eu avec elle, lui écrit que n’étant ni d’un âge ni d’une profession compatibles avec les rendez-vous, il ne pouvait s’accommoder du parti, mais que, si sa vie aventurière lui faisait naître quelque procès sur lequel elle eût envie de le venir consulter, il lui donnerait des conseils en homme qui lui était obligé* du plaisir qu’elle lui avait fait de prendre une place dans son carrosse sans la demander.
Il crut l’aventure finie par cette réponse et il en riait le lendemain avec des amies de sa femme qui étaient venues lui rendre visite, quand il fut averti que la dame au billet demandait à lui parler. Les éclats de rire furent grands. On lui applaudit sur1 l’avantage qu’il avait de se voir couru des belles et, les dames souhaitant être témoins de cette entrevue, on donna ordre pour leur en faire avoir le plaisir. La belle entra dans une propreté* merveilleuse. Vous jugez bien qu’on n’avait pas assez d’yeux pour la regarder. Un laquais de livrée lui portait la queue2 et à peine eut-
1. On lui applaudit. Applaudir : « approuver ce que fait ou dit une personne... Quand un homme est dans la faveur, toute la Cour lui applaudit » (Dict. Ac.).
2. Queue = la traîne. « Cette partie superflue des habits longs qui traîne à terre, qui est une marque de qualité... Cette femme est de qualité, on lui porte la queue » (Fur.). L’auteur insiste sur le rang social de la dame.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS 33
elle dit au conseiller d’une manière toute aimable que, puisqu’il avait point voulu recevoir ses remerciements chez elle, il était juste qu’elle vînt les faire chez lui, qu’une des dames de la compagnie s’avança vers elle en riant et l’embrassa fort étroitement. Cette belle personne la pria de la présenter à la maîtresse de la maison, à qui elle fit compliment de la meilleure grâce du monde. Le conseiller ne savait où il en était, non plus que les autres femmes, qui, sur la peinture qu’il leur en avait faite, avaient attendu tout autre chose que ce qu’elles voyaient. C’était en effet la femme d’un conseiller de la même chambre. Sa vertu ne la rendait pas moins estimable que sa beauté et, si elle entendait raillerie avec ses amis, il était dangereux de se vouloir établir auprès d’elle sur le pied d’amant.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
34
MERCURE GALANT
Mars 1681. AVENTURE DE CARNAVAL OU LE FAUX DÉMON
Notice
A un jeu futile et fantaisiste de déguisement et de boules de neige se mêle ici le rappel d'une terreur superstitieuse assez violente pour altérer la santé, ce qui est un signe, malgré l'amplification romanesque du dénouement, que cette croyance existait encore.
(6e Nouvelle)
AVENTURE DE CARNAVAL1 OU LE FAUX DÉMON
1. Carnaval. « Temps de réjouissance qui se compte depuis les Rois jusqu’au carême. Les bals, les festins, les mariages se font principalement dans le Carnaval » (Fur.).
J’aurais trop à dire si j’entrais dans le détail des divers plaisirs dont le carnaval a été la cause. Il faut pourtant vous apprendre une aventure de cette saison. Elle a eu tant de témoins dans une ville aussi polie que peuplée que peut-être ne sera-ce rien de nouveau pour vous.
Le mardi gras approchait et chacun cherchant à se divertir à sa manière, il y avait fort peu de maisons où l’on ne fût disposé à quelque partie de réjouissance. Dans ce temps-là, un cavalier des plus considérables des environs étant allé voir ce que faisait une dame qui recevait assez de visites, trouva dans sa cour quatre jeunes demoiselles qui avaient eu engagement
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
35
de jeu pour toute l’après-dinée. Le souper en devait être et elles sortaient pour aller au rendez-vous. Le cavalier s’étant prié2 du régal* les arrêta quelque temps, leur dit des folies et, pour s’en venger, la cour étant couverte de neige qui était tombée toute la nuit en grande abondance, elles commencèrent à le peloter3 par enjouement. Après qu’elles furent lasses de se donner ce plaisir, le cavalier leur dit en riant qu’elles prissent garde à elles et que peut-être le jour ne se passerait-il pas sans qu’il tirât raison de l’insulte. Elles répondirent, en riant ainsi que lui, que la menace les étonnait peu et qu’elles allaient toujours se divertir à bon compte. Cette réponse étant une espèce de défi, il résolut de les aller surprendre le soir dans quelque déguisement qui les effrayerait ou qui du moins autoriserait les plaisanteries qu’on savait être de son caractère. Il ne trouva rien de plus propre pour cela que de s’habiller en diable. Il avait chez lui tout ce qu’il fallait pour cette métamorphose et, comme les mascarades avaient été de tout temps un de ses plus grands plaisirs, il aurait fourni en un besoin toute sorte d’équipages*. Tous les domestiques de la maison où jouaient les belles étant aisés à gagner, parce qu’ils le connaissaient, il fit dessein de ne se montrer que quand le souper serait sur la table.
2. S'étant prié, prier est pris ici au sens d’inviter, convier « On l’a prié à la noce » (Dict. Acad.) « S’il est prié d’un repas » (La Bruyère).
3. Peloter, jouer à la paume, envoyer la balle.
La nuit venue, il se déguisa et, étant sorti pour exécuter son entreprise il ne put passer devant la maison d’un gentilhomme de sa connaissance sans y entrer un moment. La porte en était ouverte et la dame du
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
36
MERCURE GALANT
logis étant d’une humeur fort enjouée, il fut ravi d’essayer par elle ce que produirait son déguisement. Le gentilhomme marié depuis quatre ans marquait beaucoup d’amour à sa femme et leur union passait dans la ville pour un exemple qu’il y avait de la gloire* à imiter. Cependant, comme il arrive toujours quelque différend dans le ménage, un peu de mauvaise humeur les ayant pris l’un et l’autre depuis un quart d’heure, ils étaient venus ensemble à des paroles d’aigreur. La femme avait fait à son mari des reproches chagrinants, et le mari, quelquefois un peu trop brusque, la donnait au diable dans le moment même que le cavalier entra vêtu en démon. La dame effrayée fit un fort grand cri en le voyant, et le cavalier s’avança vers elle, fort éloigné de penser que la vue d’un masque eût pu l’effrayer véritablement, mais il fut bien étonné quand elle tomba à la renverse sans aucune marque de connaissance. Elle avait été frappée de ce qui était échappé à son mari et l’entrée si juste de ce faux démon lui persuadant que son imprécation lui en attirait un véritable, elle perdit tout-à-coup l’usage des sens et de la parole. Le mari de son côté, aussi épouvanté qu’elle, demeura comme immobile et au lieu de prendre au corps le prétendu diable, il ne sut lui-même ce qu’il devait croire de cette soudaine apparition. Le cavalier, fort surpris de ce désordre qu’il avait causé innocemment, cria au secours et se fit connaître. On fit venir aussitôt un chirurgien pour saigner la dame et, peu à peu, on trouva moyen de la faire revenir. Le gentilhomme fut aussi saigné, mais cette précaution ne détourna pas une forte fièvre, dont tous les deux ont pensé mourir. Ce malheur rompit le dessein du cavalier, qui ne sortit de chez son ami que pour aller se défaire de l’habit
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS 37
de diable qui lui avait si mal réussi. Ainsi ce qu’il avait médité contre les belles n’eut aucun effet et il les laissa jouir fort paisiblement du plaisir de leur partie.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
38 MERCURE GALANT
Juillet 1679. LE VOLEUR INNOCENT
Notice
Cette nouvelle, dont la provenance atteste une correspondance
du Mercure avec l'étranger, présente
dans le mouvement de la vie quotidienne quelques
personnages de l'époque: la dame de qualité avec la
composition de sa maison, depuis la suivante qui ne
la quitte pas, le maître d'hôtel qui dirige le personnel,
le laquais chargé des courses, jusqu'au marmiton
que l'on imagine tournant la broche. La présence
du médecin parcourant à cheval la ville et la campagne
complète ce tableau qui se termine par une
scène montrant l'agitation d'une ville en émoi.
(7' Nouvelle)
LE VOLEUR INNOCENT - HISTOIRE
Le hasard produit beaucoup d'aventures, mais peutêtre
ne vous a-t-on jamais rien conté de si bizarre que
ce qui est arrivé depuis un mois à Bruxelles.
Un médecin, appelé chez une dame de qualité que
quelque maladie arrêtait au lit, après lui avoir rendu
plusieurs visites, la pria un jour de lui prêter un cheval
parce que le sien était boiteux et qu'il fallait
nécessairement qu'il allât à une lieue de la ville. li est
difficile de refuser 1 les gens dont on a besoin. L a
dame donna l'ordre à une demoiselle qui, e n ayant
1. Refuser les gens. En parlant des personnes, ne pas leur
accorder ce qu'elles demandent.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
39
chargé un laquais, assura le médecin qu’il trouverait un cheval tout prêt dans la cour. Cependant le maître d’hôtel pressant le laquais d’aller promptement en quelque lieu, il y courut sans songer à ce que la demoiselle lui venait de dire. Le médecin raisonna encore quelque temps avec la dame, écrivit une ordonnance et sortit en voyant entrer un homme botté qu’il ne connut pas. C’était le valet de chambre d’un comte qui envoyait faire compliment à la malade. Il s’en acquitta et alla se rafraîchir à l’office pendant que le médecin, descendu en bas, chercha dans la cour le cheval qu’il y devait prendre. Il en vit un attaché qu’il ne douta point qui ne l’attendît. C’était un barbe2 de cinquante louis, sur lequel le valet de chambre était venu. Il monta dessus sans avoir trouvé personne à qui parler et le mena dans son écurie, ayant quelques malades à voir dans la ville avant que d’aller à la campagne d’où il prévoyait qu’on ne le laisserait revenir que le lendemain.
2. Barbe. Cheval de Barbarie. « On dit que les barbes meurent mais qu’ils ne vieillissent jamais parce qu’ils conservent leur vigueur jusqu’à la fin » (Fur).
Les choses en étaient là quand le valet de chambre voulut partir. Il alla chercher son barbe et fut fort surpris de ne le trouver ni dans la cour ni dans l’écurie. Il fallut savoir qu’il était devenu. On le demanda à tous ceux de la maison et personne n’en put donner de nouvelles, Grande inquiétude pour le cheval que l’on crut volé. Le coup paraissait hardi, mais on ne savait à qui l’imputer. On nomma tous ceux qui étaient entrés depuis l’arrivée du valet de chambre, et le médecin fut celui à qui on songea le moins. Le laquais qui avait eu l’ordre de lui faire seller un che-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
40
MERCURE GALANT
val et qui eût pu s’aviser de la méprise, n’était point encore de retour. La chose pressait et le remède le plus prompt était le meilleur. Des espions s’allèrent placer à toutes les portes de la ville pour observer ceux qui sortaient et le barbe fut demandé à son de trompe dans chaque carrefour. On laissa tout ignorer à la dame. Ce malheur ne pouvait que lui causer du chagrin et elle n’était pas en état d’en recevoir.
Cinq ou six heures passées dans cette recherche sans aucune révélation, le valet de chambre crut devoir aller avertir son maître de ce qui lui était arrivé. Il se servit d’un cheval d’emprunt et eut à peine détourné deux rues qu’il vit de loin un homme monté sur son barbe. Il n’est pas besoin de vous dire que c’était le médecin. Comme une monture paisible était son fait, il n’avait pas peu d’affaires à se rendre maître du barbe qui ne voulait aller que par bonds. Le valet de chambre piqua vers lui à toute bride et prit le devant d’une manière qui lui fit connaître qu’il avait dessein de l’arrêter. Le médecin sentit redoubler son embarras. Il n’avait songé d’abord qu’à se bien tenir sur le barbe, qui semblait avoir peine à le souffrir et ce ne fut pas pour lui un petit sujet de surprise de recevoir l’insulte d’un inconnu, avec qui il croyait n’avoir rien à démêler. Il soutint quelque temps l’attaque sans lâcher la bride, mais le valet de chambre, ayant crié au voleur et cherchant à le colleter pour le renverser par terre, il aima mieux s’y laisser glisser que de s’exposer au péril de la culbute. Le monde s’amassait de tous côtés et quantité de gens de livrée qui connaissaient le valet de chambre étant accourus, on le crut d’autant plus facilement sur ce qu’il dit du cheval volé que le médecin en étant volontairement descendu, paraissait en quelque façon demeurer d’ac-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
41
cord du crime. Il voulut parler, mais personne ne l’écouta et, comme il n’était environné que de ceux qui prenaient le parti de l’accusateur et que même un assez méchant habit de campagne le déguisait, il ne fut reconnu d’aucun d’eux. On fut d’avis de le mener en prison et on l’y aurait sans doute conduit, si le valet de chambre n’eût cru qu’il y allait de son honneur de lui faire rendre raison de son vol dans le lieu même où il avait pris le cheval. Le médecin ne fut pas fâché d’aller chez la dame. Il n’y manqua pas d’escorte. Le valet de chambre monté sur son barbe l’avait devancé. Tous les domestiques, l’ayant congratulé de son bonheur, se préparaient à régaler d’importance celui qu’on leur amenait et il n’y avait pas jus- qu’au moindre marmiton qui ne s’armât d’une broche. Jugez de la surprise qu’ils eurent quand le prétendu voleur approchant, ils le reconnurent pour le médecin de leur maîtresse. La chose fut aisément éclaircie. Le médecin demanda réparation d’honneur, mais celui qui eût dû le faire n’étant pas obligé de le connaître pour médecin, ni de deviner qu’il avait eu ordre de lui faire seller un cheval, il n’eut, pour toute satisfaction de son insulte que les témoignages de chagrin qu’on lui en donna et les excuses qu’un laquais lui fit de sa négligence. Il n’a pas laissé de retourner chez la dame et, comme il est d’assez belle humeur, il n’a point trouvé de meilleur parti à prendre que celui de plaisanter lui-même de son aventure.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
42
MERCURE GALANT
Février 1681. LA COMÈTE — HISTOIRE
Notice
Cette scène d'intérieur généralise en le situant dans la vie courante le grave problème de la condition de la jeune fille de famille noble ruinée contrainte à prendre auprès d'une dame la place de suivante.
Sur le passage de la comète de décembre 1680, le Mercure publie plusieurs pièces de vers et un traité « philosophique » montrant à quel point les écrivains amateurs souhaitaient , comme les plus grands, publier ce qu'ils pensaient de son influence. Par ailleurs, sur ce même sujet, Donneau de Visé compose, avec Fontenelle, la Comédie de la comète...
(8e Nouvelle)
LA COMÈTE — HISTOIRE
Une fort jolie personne, noble de naissance mais manquant de bien, s’était attachée en qualité de suivante auprès d’une dame d’un rang distingué. La dame, qui avait toujours eu une conduite assez régulière et que l’âge mettait au-dessus de l’ordinaire scrupule des femmes, dont la plupart ne veulent point auprès d’elles des filles bien faites qui pourraient les effacer, aimait à satisfaire ses yeux et avait choisi celle dont je vous parle préférablement à beaucoup d’autres. Il y avait environ trois ans qu’elle était chez elle et, les services qu’elle en recevait lui donnant tout lieu d’en être contente, elle aurait été ravie d’aider à la marier, s’il se fût offert un parti avantageux. La suivante s’attirait assez de douceurs* de tous ceux
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
43
qui la voyaient, mais sitôt qu’on remarquait qu’elle était incapable de s’attacher qu’en faveur d’un homme qui voudrait songer au Sacrement, les plus fortes protestations* cessaient et son manque de fortune la faisait trouver moins belle.
Un jour qu’on la pria1 d’une noce, elle y parut avec tant d’éclat qu’un parent du marié en fut ébloui. Il était riche, maître de lui-même et prêt à prendre une charge qu’il pouvait payer argent comptant. Pendant tout ce jour, il entretint l’aimable suivante et lui fit d’autant plus d’honnêtetés* que sa naissance paraissant dans ses manières et tout ce qu’elle disait étant fort juste, il ne trouvait pas moins de plaisir à l’entendre qu’à la voir. Ce plaisir lui fut sensible et, ne pouvant se résoudre à y renoncer si tôt, il lui demanda en la remenant* s’il ne pourrait point quelquefois lui rendre visite. La belle lui dit qu’elle avait des heures dont on voulait bien qu’elle disposât et conta à sa maîtresse, dans la seule vue de la divertir, la demi-conquête que le hasard lui avait fait faire. La dame, ayant su que le nouveau soupirant demandait à voir, lui ordonna de le recevoir quand il viendrait et ne douta point qu’en le ménageant adroitement, elle ne trouvât le secret de l’engager à quelque proposition de mariage. L’amant vint deux jours après. La belle, que la dame autorisait, le fit monter dans sa chambre et sut si bien le charmer qu’insensiblement, il se rendit assidu. Cependant, comme pour ne pas l’effaroucher il crut devoir ne lui rien dire d’abord de trop pressant sur le dessein qu’il pouvait avoir, il se contentait de l’assurer que sa vue faisait sa plus forte
1. On la pria d’une noce. Voir 6e nouvelle, note 2.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
44 MERCURE GALANT
joie. La connaissance qu'il avait de sa vertu le tenait
dans un respect dont il voyait bien qu'il ne pouvait
s'éloigner sans être banni, mais, quelque tendres protestations*
que son amour lui fit faire, il ne venait
point aux mots décisifs. La belle qui trouvait son
compte à l'épouser et qui commençait à n'être point
indifférente pour lui, tâchait de* parvenir à ses fins
par toutes les marques d'estime que l'intérêt de sa
gloire* lui pouvait permettre, quand le hasard termina
l'affaire.
L'amant avait passé une après-dînée presque toute
entière dans sa chambre et, sur le point de lui dire
adieu, il s'avisa de lui demander si elle avait vu la
comète. Elle se montrait seulement depuis deux jours
et, comme toutes les choses extraordinaires frappent
fortement, cette nouvelle apparition faisait parler tout
Paris. La belle, qui avait déjà appris qu'on voyait une
comète, témoigna beaucoup d'envie de savoir par
elle-même comment était faite cette longue queue qui
effrayait tant de gens. L'amant lui dit aussitôt que,
sans aller loin, elle pouvait avoir ce plaisir, qu'il ne
fallait que monter au lieu le plus haut de la maison,
qui était très élevée, et que, de là, il lui serait aisé de
se satisfaire. La belle voulut contenter sur l'heure
l'humeur curieuse qu'elle avait marquée et, laissant
prendre la lumière à son amant, elle monta avec lui
jusqu'au grenier d'où elle vit fort commodément
cette nouvelle planète. Après l'avoir regardée autant
qu'il lui plut, elle prit le chandelier pour retourner
dans sa chambre, mais ce fut avec si peu de précaution
qu'en le penchant par mégarde, la chandelle
s'échappa et s'éteignit en tombant. Cet incident lui
parut fâcheux. Quoique tout le monde fût persuadé de
l'exactitude de sa conduite, elle n'était pas bien aise
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
45
qu’on la surprît sans lumière avec un homme qui passait pour son amant.
Tandis qu’elle examinait si elle devait descendre seule ou accompagnée, elle entendit tout-à-coup cinq ou six personnes qui montaient. C’était sa maîtresse, que la même curiosité amenait, et qui, suivie de quelques amis, venait aussi au grenier pour voir la comète. Ce contretemps mit la belle au désespoir. Elle ne pouvait se laisser surprendre avec son amant dans un lieu secret sans s’exposer à des railleries qui alarmaient sa fierté. Son innocence avait beau parler pour elle, la chandelle éteinte était la conviction d’une entrevue condamnable et les moins sujets à prendre les choses au criminel en auraient jugé sur les apparences. Comme il n’y avait aucun temps à perdre, elle obligea* son amant à se cacher. Il s’enfonça dans le foin le mieux qu’il lui fut possible et elle alla au-devant de sa maîtresse, à qui elle dit qu’en regardant la comète, le vent l’avait laissée sans clarté. Après qu’on eut observé pendant un quart d’heure la figure et la situation de ce nouvel astre, la dame craignit que ses domestiques, qui étaient en fort grand nombre, ne devinssent curieux à son exemple et, comme elle avait de grandes précautions pour prévenir tous les accidents du feu, en sortant, elle ferma elle-même le grenier et en emporta la clef, dont la suivante s’offrit inutilement à être dépositaire. Elle voulut la garder et, la mettant dans sa poche, laissa cette aimable fille fort embarrassée de son prisonnier. Quand, en se couchant, elle ne l’eût pas cachée sous son chevet, la suivante n’eût pu éviter d’être découverte , en allant si tard le tirer de sa prison. D’ailleurs, qu’en eût-elle fait tout le reste de la nuit, puisque le portier tenait toujours la maison fermée, sitôt qu’on
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
46
MERCURE GALANT
avait soupé ? Il fallut donc se résoudre à laisser les choses comme elles étaient. Tout ce qu’elle put pour consoler son amant de sa disgrâce fut d’aller lui dire à la porte du grenier qu’il prît patience et qu’elle lui tiendrait compte des méchantes heures qui lui restaient à passer. Le poste avait de quoi lui déplaire, mais enfin la chose était sans remède et il eut besoin de l’amour qui l’échauffait pour moins sentir le grand froid de la saison. Il se fit une manière de loge au milieu du foin, la plus commode qu’il put et y demeura fort inquiet de la fin de l’aventure. Jugez de quelle longueur lui parut la nuit.
Le lendemain, le cocher ayant été demander la clef à la dame, ouvrit le grenier sur les dix heures pour prendre la provision de ses chevaux. Après cinq ou six bottes de foin jetées dans la cour, il en prit une à l’endroit où l’amant s’était caché et en la tirant, il aperçut une de ses jambes. Il ne douta point que ce ne fût un voleur et, craignant de n’en pouvoir être maître s’il eût voulu l’arrêter, il sortit incontinent, ferma le grenier tout de nouveau et alla chercher un commissaire sans dire à personne ce qu’il avait vu. Il en parla seulement quand le commissaire suivi de tous les laquais monta au grenier. Le bruit d’un voleur caché, qui passa soudain de bouche en bouche, ayant fait connaître à la suivante que son amant était découvert, elle courut à la chambre de la dame, l’instruisit de ce qui s’était passé le soir précédent touchant la comète et, se jetant à ses pieds, la conjura d’empêcher qu’on fît insulte à un honnête homme*. Dans ce même temps, on lui amena l’amant de la belle. Tous ceux du logis l’ayant reconnu, il avait prié le commissaire de lui faire voir la dame, qu’il voulait entretenir en particulier. La dame prévint ce qu’il avait à lui dire.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
47
Comme sa prise avait fait éclat et qu’en rappelant les circonstances, l’honneur de la belle s’y trouvait intéressé, elle dit d’abord à ce prétendu voleur qu’il avait trop bonne mine pour pouvoir croire qu’il se fût caché dans aucun mauvais dessein et, tombant de là sur le commerce* secret de lui et de la suivante, dont il ne pouvait disconvenir après qu’on l’avait trouvée le soir sans lumière dans le même lieu où il venait de passer la nuit, elle ajouta qu’étant demoiselle2 et d’une naissance qui méritait bien qu’il fermât les yeux sur son manque de fortune, il ne devait point prétendre qu’on lui permît de sortir qu’il n’eût réparé en l’épousant le tort qu’il faisait à sa réputation. L’amant qui ne songeait à rien moins qu’à se marier si tôt et qui, peut-être n’y eût jamais songé tout de bon, se vit obligé de parler français. Quoique son commerce* fût innocent, ce qui était arrivé servait contre lui de preuve. Il avait affaire à une femme dont le crédit pouvait tout. La belle était très aimable, avait beaucoup de vertu et, dans le fond de son coeur, l’amour parlait fortement pour elle. Toutes ces raisons l’empêchant de balancer, il signa sur l’heure un traité de mariage et trois jours après, la cérémonie s’en fit. La dame paya les frais de la noce, et tout s’y passa avec une égale satisfaction des deux parties. Vous voyez par là qu’on n’a pas raison de dire que les comètes ne présagent rien que de malheureux, puisque celle-ci a contribué au bonheur d’une personne à qui la fortune avait été jusque-là très peu favorable.
2. Demoiselle, « femme ou fille d’un gentilhomme qui est de noble extraction » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
48
MERCURE GALANT
Juin 1678. HISTOIRE DES FAUX CHEVEUX
Notice
Un aspect insolite de la vie familière apparaît ici avec, imaginé dans un but publicitaire, l’effet produit par le port d’une perruque d’une beauté hors du commun. La nouvelle s’appuie sur une aventure galante, ornée d’une pièce de vers inspirée de la poésie précieuse et se développe jusqu’à poser un problème moral et juridique. Les contemporains y font écho et développent le sujet avec, dans /'Extraordinaire, en juillet 1678, une défense du mari exprimée en quelques vers (p. 5) et une défense de la femme, avec une étude scientifique sur les cheveux (p. 88) — en octobre 1678 une défense du mari, avec une étude sur les cheveux chez les personnages de F Histoire (p. 98), une défense de la femme, avec un historique de la chevelure féminine chez les reines de FAntiquité (p. 319). Un autre correspondant revient sur le sujet en juillet 1684 avec la question : sur la légitimité d’une demande en dissolution (p. 228).
Ce mode de publicité ne se retrouve qu ’une fois en septembre 1678 avec, sans aucune suite, l’« Histoire des dents crues fausses » et l’allusion à un dentiste, le « sieur Robineau ».
(9e Nouvelle)
HISTOIRE DES FAUX CHEVEUX
Un cavalier, fort capable de se faire aimer et par sa bonne mine et par son esprit, logeait depuis quelque temps dans le quartier de Saint-Honoré, quand une
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
49
belle personne vint occuper la maison voisine. Elle quittait celui de Saint-Paul et avait une raison essentielle pour faire cette longue transmigration, car vous savez, Madame, que quitter Saint-Paul pour Saint- Honoré, c’est en quelque façon changer de ville1. Cette raison ne regardait point sa vertu. Elle était à l’épreuve des belles paroles et, vivant sous la conduite de sa mère, elle l’avait pour témoin de toutes ses actions ; mais, comme elle cherchait un mari plutôt qu’un amant, elle fut persuadée que pour le trouver plus facilement, il fallait qu’on ne la connût pas pour ce qu’elle était. Son bien était médiocre et ne lui laissait pas espérer de grands avantages, si on ne faisait entrer sa beauté en ligne de compte. Une grande vivacité de teint, assez de jeunesse, des yeux pleins de feu, et un coloris de lèvres admirable, quoiqu’elle eût la bouche un peu grande, étaient des charmes qui ne se trouvaient pas dans toutes les filles, mais surtout elle avait une tête qu’on ne pouvait assez admirer. C’étaient des cheveux d’un blond qui éblouissait. Jamais on n’en avait vu de si beaux. Ils lui donnaient un éclat qui relevait merveilleusement celui de son teint ; et tous ceux avec qui elle fit habitude dans ce nouveau quartier qu’elle avait choisi, ne les eussent pas cru naturels, si, en les touchant, ils n’eussent reconnu qu’il n’y avait point d’artifice. Le cavalier n’eut pas longtemps une si aimable voisine sans faire connaissance avec elle, et cette connaissance fut bientôt suivie de quelques sentiments tendres qu’il lui expliqua. Ils furent assez agréablement reçus et, quoiqu’il ne fût pas fort riche,
I. La distance est grande et le voisinage différent puisque ces deux quartiers sont situés de part et d’autre du Marais.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
50
MERCURE GALANT
comme il avait du mérite, elle se fût aisément contentée de sa fortune s’il eût été homme à s’engager tout de bon, mais il n’était pas fort zélé pour le Sacrement. Une conversation agréable lui plaisait et il était de ces gens qui aiment volontiers toute leur vie, pourvu qu’ils ne s’y obligent point par contrat.
La belle ne s’accommodait point de cette réserve. Elle employa toute sorte d’artifices pour l’amener où elle voulait, et voyant qu’elle n’y pouvait réussir, elle crut qu’en le piquant de jalousie, elle viendrait plus aisément à ses fins. Elle vit du monde, reçut d’autres visites que les siennes et témoigna n’être pas insensible à quelques hommages qu’on lui offrit. Il en murmura, mais il aima mieux prendre patience qu’y apporter le remède qui lui était sûr. Il se rendit compatible avec d’autres soupirants parmi lesquels un vieillard, demeuré veuf depuis deux années, se montra des plus empressés. Son âge pouvait dégoûter la belle, mais il était extrêmement riche, et comme l’amour donne de la libéralité, il fit de la dépense qui fut suivie de tant d’assurances de tendresse qu’elle ne désespéra pas d’en faire un mari. Les avantages qu’elle en pouvait espérer méritaient bien la préférence qu’on lui donna. Le cavalier, que la belle commença de traiter plus froidement, s’aperçut bientôt du nouveau commerce*. Il en fut surpris et, ne pouvant croire qu’on fût capable de se remarier à l’âge où il voyait le bon homme, il fit quelque raillerie à la belle blonde de l’acquisition de cet amant suranné. Elle en fut piquée, s’emporta contre le Cavalier, lui défendit sa maison et fit valoir au vieillard son exclusion de la bonne sorte. Le cavalier en eut du chagrin, mais comme il était honnête*, il ne se vengea de la manière impétueuse dont il fut traité que par ces vers qu’il lui fit tenir.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
51
Quoi, me préférer un rival,
Climène, mon coeur en soupire,
Mais, ose rais-je vous le dire ?
Pourquoi choisissez-vous si mal ?
*
Si d'un jeune blondin charmée, L'amour en sa faveur vous rangeait sous ses lois, A toutes vos rigueurs mon âme accoutumée,
Respecterait un si beau choix.
*
Ce doux je ne sais quoi* qui plaît lors qu'il engage Ses manières, son air, tout cela vaut son prix, Dirais-je, il faut céder : mais recevoir l'hommage
D'un protestant* à cheveux gris !
Parlons à coeur ouvert, Climène, êtes-vous sage ?
*
Quel rapport entre vos soupirs ?
Quand les uns sont de feu*, les autres sont de glace, Vous entrez dans le monde alors que tout l'en chasse, Vous vivez pour la joie, il est mort aux plaisirs.
*
Si quelque vieux reste de flamme*, Semble encor quelquefois lui réveiller les sens, En vain ce doux transport vient chatouiller son âme,
Les efforts en sont languissants.
*
Il est vrai que l'expérience, Comme le fruit de l'âge en est une vertu. Mais c'est un poids sous qui l'amour est abattu,
Et le trop lui tient lieu d'offense.
*
Ainsi quand un galant* dans l'arrière-saison, Vient par des voeux usés lui rendre encor hommage, Il s'en fait une honte et voudrait qu 'à cet âge,
On prît soin d'entendre raison.
*
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
52
MERCURE GALANT
C'est un triste ragoût qu 'un amant à lunettes Climène, apprenez-nous comme il sut vous charmer, Un visage fané, même des plus mal faits
Est mal propre à se faire aimer.
*
Mais lorsqu 'en sa faveur votre coeur se déclare, N'aimeriez-vous point ses trésors ?
Il est riche, dit-on, et son argent répare
Le manque de grâces du corps.
*
Ce seul trait de beauté rajuste la vieillesse, Sa bourse, j'en conviens, le doit mettre en crédit. Est-elle bien fournie ? Il a trop de jeunesse,
Et ne saurait manquer d'esprit.
*
Peut-on lui comparer ces amants du bel âge,
Qui laissant à leurs yeux* expliquer leur langueur, Quand ils vous offrent leur hommage,
Ne vous apportent que leur coeur ?
*
Un, je me meurs, chez vous, ne peut être de mise, Je vois à quoi tout le commerce * tend.
Petits soins*, billets doux, offres de sa franchise, Ne sont point de l'argent comptant.
*
Vous ne vous payez point de semblable monnaie, Vous demandez d'autres bijoux,
Les donnant à propos c 'est une sûre voie,
Pour réussir auprès de vous.
*
Mais quand votre galant* vous prépare une fête, Qu 'à choisir des présents il paraît empêché, Surtout, à bien haut prix mettez votre conquête,
Vous serez toujours bon marché.
*
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
A-t-il de quoi payer une de vos oeillades ?
Le plaisir de vous voir ne durât-il qu'un jour,
Il a beau dépenser en festins, sérénades,
Il vous doit encor du retour.
*
Ménagez ses transports, il a bonne finance,
Prenez de temps en temps un air plein de fierté,
Faites-lui bien valoir la moindre complaisance,
Et qu'enfin tout soit bien compté.
*
Vous pouvez être charitable,
Sans mettre en hasard votre honneur;
Vos bontés n'en sauraient faire qu'un misérable,
Je n'envierai point son bonheur.
*
C'est de quoi me venger de la cruelle injure
Que votre choix fait à mes feux*,
Et je laisse à juger qui dans cette aventure
Est de nous le plus malheureux.
53
Cette petite satire obligea la belle à n'oublier rien
pour faire voir qu'en souffrant les assiduités du
vieillard, elle avait eu lieu d'en espérer autre chose
que des présents. Toutes ses complaisances lui furent
données. Elle ne recevait personne quand il était
auprès d'elle. Cette conduite fit un effet merveilleux.
Son humeur ne lui plaisait pas moins que son visage.
Elle avait d'ailleurs cc qui avait été son charme toute
sa vie, je veux dire ces beaux cheveux qu'il admirait
tous les jours, et qui l'enchaînèrent si bien qu'il se
résolut enfin à l'épouser. Elle avait de la vertu, et il
ne se peut rien de plus honnête* que la manière dont
elle vécut avec lui. Le cavalier voulut la revoir. Il lui
écrivit, il lui fit parler et n'en put obtenir la permission.
Son mari était fort âgé. Elle lui était obligée*
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
54 MERCURE GALANT
d'un établissement qui, dans le peu de bien qu'elle
avait, la mettait à couvert de quantité d'embarras, et,
pour lui en marquer sa reconnaissance, elle se fit un
plaisir d'éloigner tout ce qui lui aurait pu donner de
l'ombrage. Elle était propre* et se coiffait tous les
jours, parce qu'elle savait que c'était lui plaire, et ils
vivraient encore dans l'union où ils passèrent les
quatre premiers mois de leur mariage, si ce qui avait
contribué à le faire n'en eût malheureusement troublé
la paix.
Le bonhomme était sorti un matin pour une affaire
qui devait l'arrêter indispensablement jusqu'au soir.
La belle, qui se coiffait toujours seule, s'était enfermée
dans son cabinet d'où elle sortit imprudemment,
pour aller chercher quelque chose dont elle eut besoin
dans une chambre voisine. Elle négligea d'en fermer
la porte, parce qu'aucun de ses gens ne montait
jamais sans être appelé. Le mari revint dans ce
moment pour un papier qui lui était nécessaire. Il
entra dans le cabinet de sa femme qu'il trouva ouvert
et vit sur sa table cette belle tête qui l'avait charmé.
Jamais surprise ne fut pareille à la sienne, si vous en
exceptez celle de la dame qui, revenant un moment
après et voyant sa tromperie découverte, demeura
dans une confusion qui ne se peut exprimer. La vérité
est que ces cheveux blonds qui lui attiraient tant de
regards n'étaient à elle que parce qu'elle les avait
payés à Madame Le Tousé. Tout le monde connaît
l'adresse de cette fameuse ouvrière qui a inventé les
perruques au métier' qui ne pèsent que deux onces\
2. Perruques au métier. A défaut d'une définition mieux
appropriée, on peut citer par analogie cet exemple. « Les bas qui
se font au métier se travaillent avec la plus ingénieuse machine».
3. Une once= 30,59 grammes.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
55
et qui réussit toujours si bien pour les coiffures des femmes. La manière dont elle applique les faux cheveux est quelque chose de surprenant. On les tire, on les regarde de près et il n’y a personne qui ne croie que c’est sur la tête même qu’ils sont appliqués. Le bon homme qui se vit trompé dans ce qui touchait le plus son coeur, voulut voir les véritables cheveux de sa femme. Elle les avait de la couleur la plus dégoûtante, et c’était par cette raison qu’étant devenue une personne toute nouvelle après l’acquisition d’un blond qui ne lui était pas naturel, elle avait changé de quartier, s’imaginant bien que dans celui où on l’avait vue dès son bas âge, il lui serait impossible d’empêcher qu’en s’informant d’elle, on ne fût instruit de ce défaut. Cette couleur qui ne plaît en France à personne, choqua si fort le vieillard que, quoi qu’elle pût faire pour s’excuser, il lui ordonna de se retirer chez sa mère, sans qu’il l’ait voulu recevoir depuis ce temps-là chez lui. Ses amis s’emploient inutilement à l’adoucir. Il dit toujours qu’il a épousé une blonde, qu’il ne veut point d’autre femme et si l’on en croit le bruit commun, il a déjà consulté les plus habiles avocats pour savoir si une tromperie de cette nature n’est point une cause suffisante pour faire rompre son mariage.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
56
MERCURE GALANT
Février 1683. HISTOIRE
Notice
Plusieurs points de vue sont ici intéressants.
Plutôt que sur le goût si répandu pour la procédure et sur le développement peu original d’une jalousie conjugale, on peut attirer l’attention ici sur l’impression d’agrément et de confort qui se dégage du tableau de ces trois provinciaux aimables et cultivés, poursuivant entre eux une conversation improvisée.
(10e Nouvelle)
HISTOIRE
Il semble qu’il n’y ait personne qui ne se puisse tirer d’un procès, en offrant de satisfaire aux prétentions de sa partie. C’est cependant ce que la bizarre humeur d’un mari fantasque rend impossible à un cavalier, qui lui accorde volontairement tout ce qu’il demande. Ce cavalier est un de ces gens qui, ayant l’esprit aisé, se font recevoir partout d’une manière agréable. Il a beaucoup de délicatesse, de discernement et de bon goût, raisonne admirablement sur toutes choses et peu de personnes pourraient fournir à la conversation avec autant d’agrément qu’il fait. Aussi voit-il tout ce qu’il y a de gens de distinction et de mérite, dans une petite ville où il passe ordinairement une partie de l’année. Il y voit entre autres une dame fort bien faite et qui, s’étant appliquée dès son plus jeune âge à se cultiver l’esprit par les belles connaissances, est regardée comme la merveille de la province. Ils ont l’un pour l’autre une mutuelle
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
57
estime qui les rend amis, mais, quoique le cavalier n’aime rien tant que l’entretien de la dame, il la voit plus rarement qu’aucune autre de la ville, par la méchante humeur du mari. C’est un homme pour qui les procès sont d’un ragoût merveilleux. Il en fait à tout le monde, dès la moindre occasion qu’il en peut trouver, et il y a fort longtemps qu’il en aurait fait au cavalier, si la contrariété de sentiments dans la conversation était un sujet qui pût obliger les gens à venir devant le juge. S’ils ne plaident pas, on les voit du moins dans une étemelle contestation. Sitôt que le cavalier a pris un parti, le mari en prend un autre, et c’est souvent avec une aigreur qui fait connaître qu’il ne serait pas fâché d’en venir à la querelle. Le cavalier, qui considère la dame, ne se fait aucune honte de se confesser vaincu quand la dispute s’échauffe et, si la dame reproche en secret à son mari que ses manières pour le cavalier sont brusques et inciviles, il lui répond fièrement qu’elle se laisse gâter l’esprit par les nouvelles opinions qu’il lui débite et que ceux de son espèce, qui veulent passer pour de beaux esprits, ne peuvent servir qu’à causer du trouble dans les mariages. Comme elle a beaucoup de sagesse et de vertu, et qu’elle regarde l’obligation de contenter son mari comme le premier de tous ses devoirs, elle a voulu plusieurs fois renoncer à voir le cavalier, mais le mari s’y est toujours opposé et il se fait une joie de le rencontrer quelquefois chez lui par le plaisir de le contredire.
Les choses ont enfin été poussées plus loin depuis peu de temps. Voici ce qui s’est passé. Le cavalier, ayant été averti un jour d’assez bon matin que le mari était parti le soir précédent pour se trouver à une cérémonie, qui se devait faire à trois lieues de là, voulut profiter de l’occasion et se disposa sur les neuf
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
58
MERCURE GALANT
heures à rendre visite à la dame, sachant qu’elle ne ferait aucune façon de le recevoir à sa toilette. Il faisait grand froid et un brouillard épais répandu dans l’air rendait le trajet assez incommode. Le cavalier, ayant fort peu de cheveux et étant sujet à s’enrhumer, laissa son bonnet de nuit sur sa tête, mit son chapeau par dessus, s’enveloppa le nez d’un manteau et se rendit ainsi chez la dame. Le hasard lui fit trouver sa femme de chambre sur le haut de l’escalier. Il se défit là de son bonnet et la pria de le mettre en lieu où il pût le reprendre quand il sortirait. Cela étant fait, il entra dans la chambre de la dame avec laquelle était une amie aussi enjouée que spirituelle. Ils commencèrent tous trois auprès d’un grand feu, une conversation des plus agréables, et elle ennuya si peu le cavalier que, s’il n’eût pas entendu sonner midi, il aurait eu peine à croire qu’elle eût été de trois heures. Il prit congé de la dame. Comme il avait chaud, que le brouillard était dissipé et que la femme de chambre ne se montra point, il oublia qu’il eût apporté son bonnet de nuit et ne s’en souvint que sur le soir, qu’étant de retour chez lui, il voulut le mettre pour lire ou écrire commodément.
Il l’envoya demander sur l’heure par un de ses gens qui, apprenant que la femme de chambre était occupée, chargea un petit laquais de la maison d’aller lui dire tout bas ce qui l’amenait. La femme de chambre déshabillait alors sa maîtresse, et le laquais, lui ayant fait plusieurs signes, le mari qui était présent s’en aperçut et lui demanda ce qu’il lui voulait. Le laquais qui était simple, fut embarrassé de la demande et le mari l’ayant pressé de parler d’un ton qui l’intimida, il lui dit naïvement que le cavalier envoyait chercher son bonnet de nuit qu’il n’avait pas songé à
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
59
reprendre, lorsqu’il était sorti le matin. Ce mot de bonnet ayant frappé le mari, il dit assez froidement qu’il ne croyait pas qu’en son absence le cavalier eût droit de coucher chez lui et, regardant la femme de chambre, il lui demanda l’explication de ce mystère. Comme elle ne savait pas si sa maîtresse voudrait avouer la visite du cavalier, elle crut devoir faire l’ignorante du bonnet et, sans répondre au mari, elle querella le petit laquais d’être venu dire ce qu’assurément il n’avait pas entendu. La dame, de son côté, ne comprenent rien à ce message, ne savait que croire d’un si fâcheux incident.
Le mari fut bientôt déterminé. Dans l’envie qu’il eut d’éclaircir cette aventure, il commanda que l’on fit monter dans l’antichambre l’envoyé du cavalier et, y faisant passer la femme de chambre, il se cacha derrière la tapisserie pour entendre le message. Comme il s’étais mis en lieu d’où il avait l’oeil sur elle, elle n’osa faire aucun signe à l’envoyé qui ne manqua point à* lui parler du bonnet. Le mari se montra en même temps. La femme de chambre, fort déconcertée, traita l’envoyé d’extravagant et l’envoyé qui craignit d’être battu, voyant le mari sorti de sa niche, gagna la porte le plus promptement qu’il put. La dame ne voulut point faire un secret de la visite que le cavalier lui avait rendue. Elle apprit à son mari qu’il était venu la voir sur les neuf heures, lui dit sur quelles matières avait roulé l’entretien et le pria de savoir de son amie, qui avait toujours été présente, si les choses s’étaient passées autrement qu’elle ne les lui disait. Quoiqu’il n’eût aucun soupçon de la vertu de sa femme, il alla chez cette amie et ce qu’il sut d’elle ayant un entier rapport à ce qu’on venait de lui dire, il se mit en tête que le cavalier, dont il se croyait
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
60
MERCURE GALANT
haï n’avait hasardé son impertinent message que dans le dessein de lui faire pièce*. Il résolut aussitôt de s’en venger.
Ainsi, dès le lendemain, il l’envoya assigner en réparation d’honneur et dressa une requête dans laquelle, après avoir énoncé le fait au juge, il demandait que le cavalier fût condamné à déclarer en pleine audience que, témérairement et malicieusement, il aurait envoyé chercher son bonnet de nuit pour faire insulte à sa femme, laquelle il reconnaîtrait pour femme de bien, se soumettant à toutes les peines portées dans les ordonnances contre tous ceux qui sont convaincus d’avoir fait des faussetés. Le juge à qui on présenta la requête en crut devoir arrêter l’effet. Il vint trouver le mari et lui fit connaître combien un pareil éclat donnerait sujet de rire, mais il n’obtint rien de cet esprit obstiné. Le cavalier, qui ne put disconvenir d’être l’auteur du message, déclara la vérité touchant le bonnet. On interrogea la femme de chambre. Elle confirma ce qu’il avait dit et s’excusa d’avoir feint d’abord de n’en rien savoir sur ce qu’elle avait appréhendé de s’exposer à la raillerie. Voilà l’état où étaient les choses, quand on m’a fait part de l’aventure. Le mari ne se rendait point à la raison et le cavalier offrait inutilement de faire telle déclaration qu’il souhaiterait devant des amis communs. Il s’obstinait à vouloir qu’il la fît à l’audience et, le juge, refusant de répondre à sa requête, il le menaçait de l’entreprendre en son propre nom comme était d’intelligence avec sa partie.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
61
Août 1679 — LA DEVINERESSE OU LES FAUX ENCHANTEMENTS
Notice
Cette nouvelle sert d'introduction à l'annonce de la pièce de Thomas Corneille et Donneau de Visé portant ce titre. La description des « prodiges » dont le voyageur a subi l'emprise est marquée par une imagination montrant un goût du baroque propre à suggérer ces évocations « terrifiantes ». Elles ont, à l'égard de la pièce un caractère publicitaire.
Inséré dans une suite de « prodiges », ce récit fait suite à la « description d'un vaisseau qui se fit en six heures et demie à Toulon » et commenté en ces termes « Si le grand nombre de témoins que cette nouvelle a eus, empêche qu'on n'y soupçonne de F enchantement, il y a tout lieu d'en croire dans ce qui est arrivé... » On trouve ici comme bien souvent, le désir de donner aux nouvelles l'aspect d'« histoires vraies ».
(11e Nouvelle)
LA DEVINERESSE
OU LES FAUX ENCHANTEMENTS
Il y a tout lieu de croire qu’il y ait de l’enchantement dans ce qui est arrivé à un cavalier qui tient un rang très considérable, dans une des premières villes du royaume. Ce n’est point un de ces esprits crédules qui s’étonnent de peu de chose ou qui soient aisés à éblouir. Il veut voir pour croire, et la curiosité qui lui a fait parcourir toute l’Italie ne l’a pas seulement atta-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
62
MERCURE GALANT
ché aux choses qui sont singulières au climat et à la température de l’air, mais elle lui a fait chercher à conférer avec ceux qu’on disait avoir les connaissances les plus profondes. C’est par là qu’il s’est fait un plaisir d’entretenir plusieurs fois ce fameux Juif, qui après le siège de Candie, osa soutenir que M. de Beaufort1 vivait et offrit de le faire voir dans une des prisons des infidèles, si on voulait employer son art. Les circonstances qu’il en débitait ont été longtemps l’entretien de toute la France.
1. M. de Beaufort. (François de Vendôme, duc de), né en 1616, tué au siège de Candie en 1669.
2. Môle. Jetée de pierres. Le dictionnaire de l’Académie cite le môle de Gênes.
Le cavalier, dont j’ai à vous conter l’aventure, étant arrivé à Gênes après avoir vu ce que Rome, Venise et plusieurs autres villes considérables ont de plus satisfaisant pour les curieux, s’y arrêta quelque temps pour en considérer à loisir les raretés. 11 se promenait un jour sur le môle2, cet ouvrage merveilleux que ceux du pays appellent le plus grand de la chrétienté, quand il aperçut deux de ses amis qui entreprenaient le voyage qu’il achevait. Ils s’embrassèrent avec toutes les marques de joie qui sont ordinaires en de semblables rencontres* et, après qu’il les eût préparés à recevoir beaucoup de plaisir des antiquités qu’il avait vues en beaucoup de lieux, ils se mirent à lui exagérer à leur tour les beautés que quinze jours de séjour leur avaient fait remarquer à Gênes et, lui montrant un gentilhomme qui les accompagnait et qui n’avait point encore parlé, ils firent valoir surtout l’obligation qu’ils lui avaient de leur avoir donné entrée chez les Génois les plus qualifiés de la ville,
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
63
parmi lesquelles ils lui dirent qu’il était dans une extrême considération. Quoique le gentilhomme fût vêtu à la génoise et grave comme un Espagnol, il parlait français très juste et répondit avec tant d’honnêteté* et d’esprit aux louanges que lui donnèrent ses amis que le cavalier s’en trouva charmé et se sentit prévenu pour lui dès ce moment d’un sentiment fort particulier d’estime.
Le lendemain au matin, il rendit visite à ses deux amis qui partirent ce même jour pour Milan. Il trouva le gentilhomme génois avec eux et fut si touché de ses manières honnêtes* et obligeantes qu’il se fit un fort grand plaisir d’une partie de promenade qu’il lui proposa pour l’après-midi à Saint-Pierre d’Arennes3, où il promit de lui faire voir quelques jardins qui lui paraîtraient des lieux enchantés. La partie s’exécuta. Le cavalier avoua qu’il n’avait jamais rien vu de plus agréable que ces jardins, mais, s’il fut satisfait de leur beauté, il le fut bien davantage de la conversation du Génois. Il lui trouva tant d’esprit et un caractère si opposé à celui de sa nation que, comme il parlait très bien notre langue, il ne put s’empêcher de lui dire qu’avec les sentiments qu’il lui remarquait, il fallait qu’il fût un Français métamorphosé. Le Génois lui dit que quelques affaires l’ayant obligé de* passer les premières années de sa vie en France, il en avait toujours aimé les manières et qu’il n’était pas surprenant qu’il eût profité de l’étude qu’il en avait faite. Cette conformité d’inclinations et d’esprit fit son effet. Ils se donnèrent les plus sûres assurances d’amitié, les confirmèrent en s’embrassant et commencèrent à devenir presque inséparables. Comme le cavalier était
3. Saint-Pierre d’Arennes. Environs de Gênes.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
64
MERCURE GALANT
curieux, il n’y eut point de cabinet* un peu rare que le Génois ne lui fît ouvrir. Il le mena chez tous ceux qui avaient quelque secret particulier et, lui ayant entendu dire plusieurs fois qu’il avait pratiqué quantité de gens qu’on disait qui avaient des esprits familiers4 sans qu’aucun d’eux lui eût jamais rien fait voir d’extraordinaire, il lui témoigna que, si un homme de ses amis n’était pas absent, peut-être verrait-il chez lui des choses qui mériteraient qu’on en fût surpris. Le cavalier qui ne souhaitait rien tant que de voir et que mille tours d’adresse qui épouvantent les faibles n’avaient jamais étonné, offrit de différer son départ pour attendre le retour de ce prétendu magicien, mais le Génois ayant répondu qu’il avait passé en Égypte d’où peut-être il ne reviendrait de plusieurs années, le cavalier, après quinze jours de séjour fit prix avec quatre Napolitains qui se trouvèrent sur le port pour le mener à Toulon dans une felouque. Le soir, il alla dire adieu au Génois qui le retint à souper.
4. Esprits familiers. « On appelle esprit familier un bon ou mauvais génie qu’on dit qui s’attache à demeurer auprès d’un homme pour lui faire du bien ou du mal » (Dict. Acad.), pour le guider, l’inspirer (Litt.).
Il était logé fort proprement* et avait un valet nommé Francisco qui jouait admirablement de la guitare. C’était un régal *qu’il lui avait déjà donné plusieurs fois et que le cavalier, qui aimait fort la musique, lui demanda encore ce soir-là. Les protestations d’amitié se renouvelèrent. Ils s’en promirent de fréquents témoignages par lettres et ils étaient prêts* de se séparer, quand le Génois se souvint qu’il n’avait point mené le cavalier chez une dame de son voisinage, qui était riche en statues, en médailles et en
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
65
tableaux. Francisco court demander à la dame si elle voudrait recevoir son maître avec un étranger, qui devait partir le lendemain. Il revient avec une réponse favorable. Le Génois conduit le cavalier. Ils traversent une rue, arrivent à la maison de la dame et, tandis qu’on l’avertit, ils sont introduits dans une salle dont les tableaux font la plus riche parure, quoiqu’il n’y ait que de l’or et de l’azur dans les bordures et dans les plafonds. La maîtresse du logis suivie de deux de ses filles les vient recevoir dans cette salle et, après les premiers complitments du cavalier, elle lui fait remarquer deux tableaux qu’elle estime les plus beaux des siens et qui sont d’une très habile main. Le cavalier qui se connaissait assez en peinture, en est fort content et, tandis que son conducteur passe dans une chambre voisine avec les deux jeunes soeurs, la dame le fait entrer dans une autre toute remplie de statues tant en marbre qu’en pierre et en bronze. Quoiqu’il ait peine à en découvrir toutes les beautés à la clarté des flambeaux, il ne laisse pas d’en être charmé, tant le travail lui paraît fini dans chaque figure. De cette chambre, ils passent dans une seconde tapissée et meublée5 d’un velours cramoisi rehaussé d’une broderie d’or, aux quatre angles de laquelle il y avait quatre clavecins. Ils étaient posés sur des pieds semés de diverses fleurs, mais d’une miniature si délicate qu’elles auraient fait honte aux fleurs naturelles. Un jeune homme d’environ quinze ans s’approche d’un des clavecins et, à peine a-t-il achevé un air qu’il touche dessus, que le clavecin qui est à l’extrémité de la chambre lui répond en sorte
5. Meublée. Meuble : toute la garniture d’un appartement, d’une chambre... comme tapisserie, lit, siège (Dict. Acad.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
66
MERCURE GALANT
qu’on voit toutes les touches du clavier se mouvoir sans qu’il y ait personne qui en approche. Un troisième clavecin en fait autant et ensuite tous les quatre jouant à la fois font entendre ce même air, avec toutes les parties de la plus fine musique. Ce jeune homme sans changer de place commence un autre air sur son clavier, mais au lieu d’entendre des clavecins, c’est une véritable orgue6 qu’on entend. Des flûtes douces7 à l’orgue et des basses et des dessus de violes8 aux flûtes douces, sans qu’on touche pourtant autre chose que le clavecin.
6. Orgue. Le genre de orgue n’a commencé à se fixer qu’au XVIIIe siècle.
7. Flûtes douces. Voir 3e nouvelle, note 2.
8. Viole. Instrument à six cordes, plus gros et plus grand que le violon. Basses et dessus de viole : les différents registres de la viole.
Une nouveauté si peu commune ayant dû causer au cavalier plus de surprise qu’il n’en témoigne, la dame lui dit qu’elle voit bien que les instruments ne sont pas sa plus forte passion. Il l’assure que rien ne le touche davantage et lui confesse que ce qu’il vient d’entendre lui aurait paru enchantement s’il n’avait déjà vu la même chose de cinq clavecins chez celui qui en avait inventé le secret à Rome. A ce mot de Rome, la dame demande s’il a vu ce célèbre Juif dont elle entendait si souvent parler. Il répond qu’il a eu de longues conférences avec lui, et qu’il a vu aussi plusieurs fois une enchanteresse dont on faisait bruit à Naples, mais qu’il a été fort peu satisfait de l’un et de l’autre, que la plupart de ces gens-là n’avaient de crédit que sur les esprits simples qui, manquant de fermeté pour attendre ce qu’on promettait de leur faire
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
67
voir, se laissaient éblouir aux premières grimaces de quelques figures bizarres qu’on avait l’adresse de faire paraître pour les amuser, qu’il avait cherché ces sortes de savants dans toutes les villes où il s’était rencontré, mais qu’il n’en avait jamais trouvé un qui pût rien apprendre à un habile homme et qu’il n’étaient tous que des misérables, qui mouraient de faim et qui avaient l’effronterie de promettre aux autres ce qu’ils ne pouvaient avoir pour eux-mêmes. Là-dessus la dame s’informe si on lui a fait voir la Génoise, l’assurant qu’elle est dans une très haute réputation et qu’elle fait des choses si extraordinaires qu’il aurait sujet d’en être content. Elle ajoute qu’elle demeure dans la même rue à trois maisons de la sienne et que, s’il veut qu’elle le mène chez elle, elle envoiera lui faire message, ne doutant point qu’elle ne les reçoive avec plaisir. Le cavalier est ravi de l’offre et dit qu’il s’étonne que son ami, qui le connaît pour le plus curieux de tous les hommes, ne lui ait point parlé de cette femme. On fait partir un laquais et cependant la dame propose au cavalier de voir son cabinet* de bijoux.
Ils y entrent. Quatre grands miroirs, cinq lustres de cristal au plancher9 et un buffet de vermeil doré lui frappent d’abord les yeux. On lui ouvre une armoire d’où l’on tire deux ou trois layettes10 pleines de médailles de toutes façons, grandes et petites, d’or, d’argent et de cuivre. On lui fait voir un collier de perles d’une grosseur prodigieuse, avec une infinité de diamants et de pierreries, en bagues, en roses et en
9. Plancher « se dit tant du sol sur lequel on marche... que de ce qui est sur la tête où on met le plafond » (Fur.).
10. Layette- « Tiroir d’une armoire » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
68 MERCURE GALANT
bracelets. Après qu'il a employé quelque temps à
considérer toutes ces richesses, on lui ouvre une autre
armoire. Il en sort un coq qui, ayant volé sur la table,
éteint deux flambeaux en battant des ailes et chante
deux fois. La dame traite le coq d'étourdi et lui
ordonne de rallumer les deux flambeaux. Cela est fait
dans le même instant. Le cavalier s'approche du coq,
mais, comme il croit le toucher, le coq s'envole sur
de grandes armoires voisines où deux autres flambeaux
s'allument aussi bien que douze bougies de
cire blanche qui sont dans le lustre attaché au milieu
du cabinet. Le cavalier ne s'étonne point. Il dit à la
dame qu'il voyait chez elle plus qu'il n'avait vu dans
tout son voyage et, la priant de vouloir déployer pour
lui ses plus grands secrets, il suit le coq. Le plumage
lui en paraissait extraordinaire. Voici le prodige. Les
armoires sur lesquelles le coq a volé s'ouvrent
d'elles-mêmes et laissent voir deux cadavres à moitié
décharnés, étendus tout de leur long sur des coussins
d'un velours qui semble être tout de feu. Ils avaient le
nez assez bien formé, mais une mâchoire sans peau et
sans lèvres. Le reste du corps particulièrement des
cuisses en bas n'étaient qu'un squelette. Le cavalier
ne sait que penser. Il fait l'esprit fort, quoique la peur
commence à le prendre. La dame sourit et il ne lui a
pas sitôt demandé si ce sont des corps embaumés de
quelques-uns de ses parents qu'elle conserve avec
tant de soin, qu'il voit remuer un de ces cadavres.
Cette nouveauté le met dans la dernière surprise. Le
mort se lève, sort de son armoire et d'un bras tout
décharné, tire l'autre mort par la main. Les voilà tous
deux debout. lis jettent des regards étincelants et
s'avancent lentement vers le cavalier. Jugez de la
frayeur où il est. Il recule, observe les deux cadavres
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
69
et se souvenant que depuis la salle des tableaux, son conducteur ne l’a point suivi, il ne doute point qu’il n’ait part à ce qui lui arrive. Les cadavres lui tendent les mains et continuent de marcher vers lui avec la même lenteur. La dame demande d’où vient qu’il les craint et ce qu’est devenue cette belle fermeté qu’il semblait avoir, mais la tête achève de lui tourner et il se préparait à fuir, lorsqu’un des squelettes, comme ennuyé de lui offrir inutilement la main , le pousse si rudement qu’il le fait tomber contre la porte. Sa chute la fait ouvrir. Il se sauve sans savoir où et, après avoir traversé plusieurs chambres, il gagne la rue, l’esprit si fort en désordre qu’il a peine à retrouver son logis. Il arrive, passe la nuit dans des agitations inconcevables et le jour ne paraît pas aussi tôt qu’il le souhaite pour aller se couper la gorge avec un ami qui lui a joué un si vilain tour sans l’en avertir.
Il se lève dans la pensée qu’il le surprendra encore au lit. Il frappe à sa porte. Un visage inconnu lui vient ouvrir. Il demande le Génois. On répond qu’il n’a jamais demeuré dans ce logis. Il dit qu’on le fasse parler à son valet Francisco. On appelle Francisco. Il vient à la porte, mais ce n’est point le Francisco que le cavalier connaît, et ce Francisco de son côté ne connaît ni le Génois ni celui qui le demande. Le cavalier se met en colère, dit qu’on se moque de lui, tire l’épée, monte à la chambre du Génois et prétend qu’il n’aura pas de peine à la trouver. La porte s’ouvre sitôt qu’il y frappe et au lieu d’une chambre très propre* où il avait soupé le soir précédent, il ne voit qu’un taudis tout rempli de vers à soie. Il descend aussi honteux et aussi troublé qu’il était sorti de chez la dame. Il donne la ville, la maison et l’ami au diable, fait voeu de n’être plus curieux, va sur le port cher-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
70 MERCURE GALANT
cher sa felouque et se met en mer deux heures après,
fort surpris d'avoir trouvé à Gênes ce qu'il n'y était
pas venu chercher et d'avoir cherché tant de fois
ai lieurs ce qu'il n'avait jamais pu trouver.
Quoiqu'il ne puisse comprendre ce qu'il a vu, il
croit toujours que ce n'a été qu'un tour d'adresse et
que, s'il eût eu la fermeté qu'il s'était promise, il eût
découvert la tromperie . La troupe du Roi appelée
« de Guénégaud »" annonce une comédie nouvelle
sous le titre de « la Devineresse ou les faux enchantements
». Je ne sais pas bien encore ce que c'est, mais,
de la manière qu'on m'en a parlé* le spectacle de
cette pièce approche fort des choses surprenantes que
je vous viens de conter. Si cela est, il vaudra bien les
machines ordinaires. Il aura du moins une nouveauté
qu'elles ne peuvent plus avoir. Nous en saurons
davantage avec le temps.
11. Après la mort de Molière. sa troupe, bientôt rejointe par
les comédiens du Marai s , s'était installée rue Guénégaud. Ce n'est
qu'en 1680 qu'elle fusionnera avec les acteurs de l'hôtel de
Bourgogne pour former la Comédie-Française.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Almanach pour l’année 1680, publié chez Claude Blageart, au Dauphin, Cour neuve du Palais. Convaincue de sorcellerie, Catherine Monvoisin, dite La Voisin, fut arrêtée le 12 mars 1679. Cet almanach présente ses différents talents de « devineresse » auxquels avaient eu recours bien des personnes. Condamnée au bûcher elle mourut pieusement le 22 février 1680 en faisant l’admiration de Mme de Sévigné. Bibl. nat. Est. Qb1 1679. Photo B.N.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de VINCENT (Monique), « La Galanterie »,
Anthologie des nouvelles du Mercure galant (1672-1710) ,
p. 73-206
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-11462-8.p.0103
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou
tout autre moyen de communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre
privé.
© 1996. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
II
LA GALANTERIE
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.

LA GALANTERIE
Les relations galantes donnent à la mondanité de l’époque sa vie et son charme.
La diversité des nouvelles permet de distinguer celles où il est question de galanterie mondaine, simple relation de salon sans autre objectif qu’une conversation distrayante, celles où s’ajoute l’attrait d’une certaine sensibilité, mais qui reste sans suite, et celles où un sentiment plus profond s’amplifie et où l’aventure se prolonge et s’oriente vers un projet de mariage. Dans l’optique familiale observée dans la plupart de ces récits, il est exceptionnel que le mariage soit résolument écarté et inversement, le souhait d’une bonne entente conjugale l’emporte sur la galanterie.
Toute une éthique relative à ce genre d’attachemen prend soit la forme d’un vaste développement accompagné d’un dessin rappelant la Carte de Tendre de Mlle de Scudéry, soit d’une longue et fine analyse aux multiples facettes où, de source sûre, on reconnaît avec toute sa subtilité le talent de Fontcnelle. Une nuance de sentimentalité donne à ces récits théoriques leur agrément. L’orientation vers un mariage est soit totalement absente, soit systématiquement écartée, soit encore entretenue dans un environnement familial.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
76 MERCURE GALANT
La pratique de la galanterie est si répandue chez les
mondains que le mariage ne saurait y mettre obstacle.
Néanmoins il en résulte dans la vie conjugale des
troubles qui font l'objet de quelques jolies histoires.
La jalousie du mari est en principe injustifiée et, surtout
dans les milieux peu distingués, méprisée et ridiculisée.
Dans un milieu plus raffiné, une dame, évitant
l'éclat, réussit à confondre sa rivale, une autre
écarte ce genre de relations, en refusant les hommages
d'un admirateur, une autre encore réussit par
tendresse à retrouver un attachement qu'elle craignait
de perdre. C'est ainsi que les nouvelles se font l'écho
des mouvements extérieurs ou intérieurs que la galanterie
suscitait dans la société de l'époque.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
A) La galanterie dans la vie mondaine
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
78 MERCURE GALANT
Avril 1677. AVENTURE DE U ÉPÉE
Notice
Une transition marque ici la continuité observée dans la rédaction épistolaire du Mercure : « Au reste, Madame, avant que de reprendre les matières de la guerre, vous saurez... » Les nouvelles, mises au même plan que T actualité s’y insèrent, prenant ainsi le caractère d’« histoires vécues ».
Celle-ci, parue au moment où la publication prend son essor, indique l’orientation mondaine de ces récits. La réception évoquée ici met en lumière dès l’origine, ce qui plaisait à ce public : les tables de jeu, l’agrément de la conversation et les relations galantes.
(12e Nouvelle)
AVENTURE DE L’ÉPÉE
Vous saurez, [Madame], qu’on vous a dit vrai, en vous disant que le jeune marquis dont vous me demandez des nouvelles a eu depuis peu quelque démêlé de jalousie et, puisque vous voulez que je vous l’explique, en voici les particularités.
Il a de l’estime pour une jeune veuve, et il y a de l’apparence que cette estime n’est pas sans tendresse, puisqu’il a fait une échappée de jaloux. La dame est bien faite de sa personne, a beaucoup d’esprit et une vertu qui n’a jamais été sujette au soupçon. Ces avantages ont de quoi toucher et on donnerait son coeur à moins. Ainsi il ne faut pas s’étonner si tant de mérite engagea aisément le marquis. Il rendit des soins* et,
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
79
comme il est difficile d’aimer sans craindre, il se chagrina des visites d’un cavalier qu’il trouvait un peu trop assidu chez la dame. Le jeu et la conversation y attiraient quantité de personnes de l’un et l’autre sexe et, quoique le cavalier y vînt sans aucun dessein particulier, il suffisait qu’il y vînt souvent pour alarmer le marquis, qui ne manqua pas de s’en plaindre. Cette liberté de s’expliquer déplut à la dame. Elle traita son chagrin de vision et les choses en étaient là, quand un accident aussi nouveau qu’imprévu donna lieu à la jalousie dont vous avez entendu parler.
Il y avait grande compagnie dans la chambre de la dame. Le cavalier s’y trouva et, ayant voulu s’embarquer1 au jeu, il s’assit imprudemment sur son épée. Vous savez, Madame, que les petits couteaux qu’on porte aujourd’hui font plus de parade que de défense. Celui du cavalier s’était tiré hors du fourreau et l’avait blessé. Je ne puis vous dire comment cela s’était fait, mais il est certain qu’il n’eut pas sitôt remis son épée qu’il sentit une légère douleur. Il porta la main à l’endroit blessé et la rapporta pleine de sang. Il n’en dit mot à personne et étant sorti pour y remédier, une demi-faiblesse le prit au milieu de l’escalier. Il s’y arrêta. Les gens du logis vinrent à lui, ils virent couler du sang et l’un d’eux ayant été dire tout bas à la dame qu’il était blessé, elle crut qu’il avait été attaqué par le marquis, et la crainte d’un plus grand désordre la fit courir sur l’escalier avec précipitation. Elle demanda d’abord au cavalier quelle rencontre* l’avait réduit en cet état. Sa parole était d’une
1. S’embarquer, « se dit figurément en morale, des engagements où on entre, soit pour quelque entreprise... soit même au jeu » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
80
MERCURE GALANT
personne agitée. Il trouva son inquiétude obligeante et, voulant tourner la blessure en galanterie, il remonta quatre ou cinq degrés et lui embrassa les genoux pour la remercier de ses soins*. La faiblesse entière le prit dans cette posture. On courut chercher de l’eau pour l’en retirer et la dame étant demeurée seule à le soutenir, le marquis parut au bas du degré. Il ne s’attacha qu’à ce qu’il voyait et ne se donna point le temps de raisonner. Son prétendu rival était aux pieds de la dame, qui semblait lui tendre les bras obligeamment pour le relever, et il n’en fallait pas davantage pour mettre un jaloux hors de garde2. Il laissa échapper quelques paroles emportées, jura de ne revenir jamais et reprit le chemin de la porte. Un domestique, le voyant prêt de* sortir, lui demanda s’il savait l’accident qui embarrassait sa maîtresse. Il s’en fit conter l’histoire qu’on ne lui put dire qu’imparfaitement, et il en voulut voir la suite. Le cavalier était revenu de son évanouissement par l’eau qu’on lui avait jetée sur le visage et on le conduisait à une chaise pour le remener* chez lui. Le marquis confus de son erreur en fit des excuses à la dame. La dame gronda ou du moins voulut gronder. Je ne dirai point si elle se rendit fort difficile au raccommodement, mais enfin ils ont tous deux de l’esprit, tous deux du mérite, ils se voient comme auparavant et il n’est pas à croire qu’ils se soient voulu gêner longtemps par d’incommodes formalités3 qui, entre personnes qui s’estiment, ne peuvent jamais être bonnes à rien.
2. Hors de garde = déconcerté dans ses mesures (Litt. « Léandre pour nous nuire est hors de garde enfin » (Molière, L’Étourdi 111,5).
3. Formalités. Procédé judiciaire appliqué ici aux règles de la galanterie.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
81
Juillet 1677. AVENTURE DES TUILERIES.
Notice
La promenade des Tuileries est le lieu privilégié des rencontres galantes. Les différentes allées se prêtent ici au déroulement d'une petite comédie où, en un jeu bien mené, l'avantage, selon les normes de la galanterie, reste du côté des femmes. Le personnage du coquet avec son aspect extérieur et ses préoccupations complète le tableau.
La nouvelle s'enchaîne avec une pièce de vers propre à l'illustrer, un rondeau de Mme Deshoulières : « Contre l'amour voulez-vous vous défendre... »
(13e Nouvelle)
AVENTURE DES TUILERIES
Un cavalier, qui se fait appeler marquis.et que l’on prendrait pour cela à ses airs et à ses manières d’un bout à l’autre des Tuileries, devint amoureux d’une dame qui a de la jeunesse, de la beauté et de l’esprit. Il aima, il fut aimé. Jusque-là il n’y a qu’honneur, tout est dans les règles, mais, comme il est assez rare que l’amour laisse jouir les amants d’une longue tranquillité et que le relâchement commence toujours par quelqu’une des parties, le cavalier (à la honte de son- sexe), commença à se ralentir, ses visites devinrent moins fréquentes, ses soins moins empressés, et les amis de la dame, qui étaient en état de juger sainement de la conduite du marquis parce qu’ils ne s’étaient pas laissés éblouir comme elle à ses grands airs et à l’éclat de son mérite, n’eurent pas de peine à s’apercevoir de la diminution de sa tendresse.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
82
MERCURE GALANT
Une de ses amies se chargea du soin de l’en avertir (commission dangereuse et qui attire d’ordinaire plus de haine que de reconnaissance). Elle s’y prit pourtant d’une manière assez délicate. Il y eût eu de la grossièreté et même de la dureté à lui dire tout d’un coup qu’elle n’était plus aimée et que tout le monde connaissait que le marquis en faisait sa dupe. La morale est d’un grand secours dans ces sortes d’occasions : on ne fait ses applications que quand on veut et cependant on a la liberté de dire que les hommes de ce temps-ci sont faits d’une étrange manière, que les femmes sont bien folles de compter sur leur fidélité et mille autres choses qui ne sont que trop véritables. Ce fut à peu près le discours que cette dame tint à son amie. D’abord cela se passa en plaisanterie, elle en convint ou du moins elle fit semblant d’en convenir, parce qu’il y avait un homme présent à cette conversation, à qui elle était bien aise de faire la guerre, mais enfin la chose fut tout de nouveau si fort rebattue après son départ que la dame, regardant son amie avec quelque sorte d’inquiétude, ne put s’empêcher de lui demander pourquoi elle traitait cette matière si à fond et si elle avait appris quelque chose du marquis qui lui en fît craindre pour elle quelque mauvais tour. Cette amie répond qu’elle ne sait rien de positif, qu’elle sait seulement qu’il a beaucoup de vanité et qu’elle gagerait bien que si on lui donnait un rendez-vous par un billet de la part d’une inconnue, il se ferait une agréable affaire d’y courir et que peut- être même il ne se défendrait pas de la sacrifier, si la nouvelle conquête avait du brillant. La dame qui aimait le marquis prend fortement son parti et sur cette contestation, elle voit entrer une aimable provinciale de ses intimes amies, qui n’était que depuis
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
83
deux jours à Paris. On la fait arbitre du différend. La belle que quelque intrigue particulière n’avait pas trop bien persuadée de la probité des hommes, se déclare contre le marquis. L’affaire consistait en preuve et l’expédient en fut trouvé. La provinciale avait de l’esprit et de la beauté. Elle était inconnue du marquis et on convint qu’elle lui donnerait un rendez- vous, où elle se trouverait avec la dame qui, déguisée en suivante, serait témoin de tout ce qui se passerait.
La chose est exécutée sur l’heure : on fait écrire le billet et il est porté chez le marquis par un grison1, qui a ordre de le laisser au premier qui lui ouvrira et de s’en revenir sans attendre de réponse. Ce billet paraissait d’une dame qui avait disputé longtemps entre sa pudeur et le mérite du cavalier et qui, après beaucoup de résistance inutile, n’avait pu s’empêcher de lui donner un rendez-vous au lendemain dans l’allée la plus écartée des Tuileries, où elle devait lui apprendre des choses auxquelles elle ne pouvait penser sans rougir. Le papier, la cire, la soie, le chiffre2, le caractère*, enfin tout sentait son bien ; et il y avait dans la lettre de certaines manières de s’exprimer qui faisaient juger que la dame n’avait pas moins de qualité que d’esprit. Le marquis trouve cette lettre à son retour, l’ouvre avec empressement, la lit, la relit et, croyant tout possible sur la foi de sa vanité, il ne songe plus qu’à se mettre en état de faire une entrée pompeuse et magnifique dans le coeur d’une dame qu’il veut croire tout au moins duchesse. La broderie,
1. Grison. « Un homme de livrée qu’on fait habiller de gris pour l’employer à ses commissions secrètes » (Dict. Acad.).
2. Chiffre. Voir lre Nouvelle, note 2.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
84 MERCURE GALANT
le point de France', les plumes, une perruque neuve,
enfin rien n'est épargné. Un valet de chambre a ordre
de tenir tout prêt pour cette grande journée, et après
que le marquis a fait plus d'un jugement téméraire
sur quelques dames qu'il soupçonne de la lettre et du
rendez-vous, il se couche et s'endort sur l'agréable
pensée dont il se flatte qu'il doit être le lendemain le
plus heureux de tous les hommes.
Ce lendemain si désiré arrive, il se met sous les
armes et, après avoir consulté quatre ou cinq fois son
miroir et tout ce qu'il a de laquais chez lui, il monte
en carrosse et se fait mener aux Tuileries. L'allée du
rendez-vous était si bien désignée qu'il ne pouvait s'y
tromper. L'aimable provinciale arrive un moment
après avec la dame intéressée, l'une dans une propreté*
qui donnait un nouvel éclat aux agréments de
sa personne et l'autre assez négligée pour ne démentir
point le personnage qu'elle s'était résolue de jouer.
Ce ne fut pas un léger sujet de chagrin à cette dernière
de voir la diligence de son amant à se trouver
au lieu qui lui avait été marqué pour le rendez-vous.
Elle ne doute plus de ce qu'il est capable de faire
contre elle et pour n'être point détrompée, il ne s'en
faut guère qu'elle ne souhaite que quelque rencontre
imprévue oblige le marquis à se retirer. Elle demande
un peu de temps à son amie pour se remettre de
l'émotion que cette aventure lui cause. Elle l'observe,
et, si le hasard fait entrer quelque dame dans l'allée
où il se promène seul, elle est au désespoir de voir
avec quelle mystérieuse complaisance pour luimême,
il se prépare à recevoir l'heureuse déclaration
qu'il attend. Ce sont saluts redoublés à chaque per-
􀀠- Point de France. Dentelle de fil faite à l'aiguille.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
85
sonne bien faite qui passe et, à la manière chagrine dont elle voit qu’il se détourne quand il connaît que ce n’est point à lui qu’on en veut, elle juge de la disposition où il est de lui manquer de fidélité.
Enfin, l’impatience la prend, elle a trop fait pour n’achever pas. Le belle provinciale, qui n’attendait que son consentement pour s’acquitter de son rôle, entre dans l’allée du marquis, avance lentement vers lui, le regarde, s’arrête et, après avoir donné lieu à quatre ou cinq gracieuses révérences qu’elle lui fait, elle lui dermande ce qu’il peut penser d’une dame qui le prévient par des déclarations si contraires à la retenue de son sexe. Quoique ce qu’elle avait à dire fût concerté, la matière était délicate et elle ne put commencer à la traiter sans sentir un je ne sais* quel trouble, qui mêlait beaucoup de pudeur à l’effort qu’elle semblait faire sur elle-même. Le marquis est charmé de l’embarras où il la voit. Il s’applaudit, réitère ses révérences et, lui faisant deviner qu’il n’ose rien dire à cause qu’il est écouté de la suivante, il apprend que celle-ci est une fille pour qui elle n’a rien de caché et dont le secours lui est nécessaire pour la liaison qu’elle veut prendre avec lui. Grandes protestations* d’une étemelle reconnaissance. Elles sont suivies de la plus instante prière de lui laisser voir l’aimable personne à qui il est redevable de tant de bontés. L’adroite provinciale répond que, quoiqu’elle tienne un rang assez considérable dans le monde, il sera difficile qu’il la connaisse, parce qu’ayant toujours aimé la retraite, elle a vécu jusque- là pour ses plus particulières amies, que son mérite la force à ne vouloir plus vivre que pour lui et que, s’il est discret, il trouvera en l’aimant toutes les douceurs* qu’on peut espérer de la plus sincère corres-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
86
MERCURE GALANT
pondance. Tout cela est dit d’un air modeste et embarrassé qui, achevant de charmer le pauvre marquis, redouble l’impatience qu’il a de voir si son visage répond à l’idée qu’il s’en est formée. Elle ôte son loup et, comme elle a beaucoup de brillant et qu’un peu de rougeur avait donné une nouvelle vivacité à son teint, elle paraît aux yeux du marquis la plus belle personne qu’il eût jamais vue. Il ne trouve point de termes à lui exprimer son ravissement. Il est charmé, il meurt pour elle et voudrait être en lieu de pouvoir se jeter à ses genoux pour la remercier comme il doit des favorables sentiments qu’elle lui témoigne. Elle remet son masque et, profitant de l’effet qu’ont produit ses charmes, elle lui fait connaître que quoiqu’elle n’ait pu vaincre le penchant qui lui a fait faire un pas si dangereux contre l’intérêt de sa gloire*, elle a une délicatesse qui ne lui permet pas de s’accommoder d’un coeur partagé, qu’elle sait qu’il a de l’attachement pour une dame en qui elle veut croire beaucoup de mérite, mais que cet attachement est si fort incompatible avec celui qu’elle lui demande que, s’il ne peut obtenir de lui de rompre, il ne doit jamais espérer de la revoir. Le marquis la laisse à peine achever. La dame qu’elle lui a nommée le touche si peu qu’il ne manquera point de prétexte pour la rupture et il n’y a point de sacrifice qu’il ne lui fasse pour se rendre digne de ses bontés. Jugez si la fausse suivante qui entendait tout passait bien son temps. Sur cette assurance, force promesses de part et d’autre de s’aimer éternellement. On prend des mesures pour se voir. L’aimable provinciale nomme un lieu connu où le marquis se trouvera seul dès le soir même entre onze heures et minuit et où sa suivante aura soin de le venir prendre pour le mener
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
87
chez elle à dix pas de là. En même temps, il entre du monde dans l’allée. Elle en prend occasion de se séparer du marquis, ôte son loup de nouveau en lui disant un adieu tendre des yeux*, le laisse le plus amoureux de tous les hommes. Il arrête la fausse suivante, la conjure de lui être favorable et lui fait entendre qu’elle n’aura pas lieu de se plaindre de son manque de libéralité. C’est le dénouement de la pièce. La suivante lui répond de tous les bons offices qu’il en doit attendre et se contente après cela de se démasquer. Jamais il n’y eut rien de pareil à la surprise du marquis. On l’a rendu infidèle et il voit qu’il n’en remporte que la honte de l’être inutilement.
Et puis, Madame, fiez-vous aux hommes. A parler sincèrement aussi bien dans votre beau sexe que dans le nôtre, il y a toujours à risquer, mais la vue du péril n’empêche pas qu’on ne s’y expose et on ne se défend pas d’aimer quand on veut. La complaisance, les petits soins, les manières tendres, autant d’écueils pour la liberté.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
88 MERCURE GALANT
Avril 1678. L’AMANT RÉCHAUFFÉ
Notice
La dévotion est considérée ici comme incompatible avec la vie mondaine et galante et la pratique de la galanterie est discréditée. Du rapprochement entre deux points de vue, ressort, avec Taspect réaliste de la misère, l’évocation lointaine, au travers d’un exemple isolé, des dames de charité. Il s’y joint la réaction de rejet marquant le point de vue mondain sans doute le plus répandu. Cette nouvelle révèle ainsi une pensée plus profonde que ne laisserait à penser une brève anecdote romanesque.
(14e Nouvelle)
L’AMANT RÉCHAUFFÉ
Une dame demeurée veuve assez jeune, ayant médiocrement de la beauté, mais beaucoup d’enjouement et ce qui s’appelle l’esprit du monde, vivait avec une soeur d’un caractère tout opposé. L’une aimait toutes les parties de plaisir, l’autre cherchait la retraite, et, tandis que la première ne songeait qu’à passer agréablement son temps, celle-ci faisait sa joie de la solitude. Ce n’est pas qu’elle n’eût tous les avantages qui peuvent autoriser une jeune personne à souhaiter d’être vue. Elle avait de la beauté, la taille bien prise, l’esprit doux, et, si elle eût voulu songer au mariage, elle ne manquait pas de prétendants, mais elle s’était mis la dévotion en tête et, regardant toutes les folies de la vie comme passagères, elle n’y trouvait rien qui dût l’attacher. Sa soeur, avec qui la mort
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
89
de sa mère l’avait obligée à *se retirer, lui faisait souvent la guerre de cette humeur sauvage qui ne s’accommodait presque d’aucun divertissement, et, dans leurs petites disputes, un habit de religieuse était toujours ce qu’elle lui conseillait de choisir. Mais elle connaissait les maux de la dépendance. Le nom de fille ne lui paraissait point honteux à garder et, sans se faire une nécessité de la maxime reçue parmi la plupart de celles de son sexe, qu’il faut ou se marier ou entrer dans un couvent, elle était bien aise de demeurer maîtresse de ses actions et de pouvoir tous les jours renouveler volontairement le sacrifice qu’elle s’était résolue à faire de ce que le monde a de plus flatteur. Elle avait du bien et elle en employait une partie à soulager les misérables dans leurs besoins. Sa maison leur était toujours ouverte et elle n’en pouvait entendre gémir sans s’intéresser à leurs secours. Ces pratiques de vertu et de charité faisaient bruit. Les gens aussi détrompés des vanités du siècle qu’elle l’était, ne pouvaient assez louer sa conduite. Mais ceux qui ne distinguent point la véritable dévotion de l’hypocrisie, en faisaient cent contes désavantageux. Les uns l’accusaient d’orgueil, de laisser paraître ce qui devait être caché. Les autres disaient que c’était sa marotte de vouloir qu’on parlât d’elle sur le pied d’une béate et sa soeur même, apprenant qu’elle retirait quelquefois des pauvres chez elle pendant la nuit, ne pouvait s’empêcher de dire qu’elle aimait l’ordure et la saleté. Ces railleries la trouvaient inébranlable. Elle écoutait tout et ne s’embarrassait de rien.
Elle aurait toujours vécu dans cette louable tranquillité sans une disgrâce qui lui arriva d’où elle devait l’attendre le moins. Les deux soeurs allèrent
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
90
MERCURE GALANT
rendre visite à une parente, qui était intime amie de l’aînée. Cette parente avait un amant, avec qui elle était brouillée à demi depuis quelques jours, et le hasard voulut qu’il se trouvât chez elle dans le temps de la visite. Il vit la belle dévote. Il en fut charmé et, ayant commencé à lui dire quelque douceur*, si elle lui répondit civilement, ce fut avec une sévérité qui lui fit connaître que ce n’était pas sur ce ton-là qu’elle accoutumait les gens à lui parler. A peine leva-t-elle les yeux une fois sur lui et ce n’eût pas été un petit embarras pour elle, s’il lui eût fallu dire au sortir de là de quelle manière il était fait. Le cavalier, tout homme de cour qu’il était, en demeura déconcerté. Il s’adressa à l’aînée qui lui fit le portrait de sa cadette en riant. Cette austérité de vertu le surprit, mais, comme les traits de son visage adoucissaient pour lui ce qu’elle avait de trop rude, il se fit un point d’honneur de réduire cette aimable personne à ne le traiter pas toujours si fièrement.
C’était un de ces hommes du grand air, qui, sur la foi de leur bonne mine, se persuadent qu’il n’y a point de belle qui soit capable de leur résister. Il noua aisément commerce* avec la veuve, sous prétexte de la faire juge des sujets de plainte que lui donnait sa parente, avec laquelle il rompit entièrement. Les visites qu’il rendit à cette veuve ne produisirent pourtant point l’effet qu’il en attendait. Il croyait que son aimable soeur serait auprès d’elle et il ne l’y rencontra qu’une fois ou deux. Encore fut-ce un bonheur dont cette belle personne l’empêcha toujours de profiter, en se retirant presque aussitôt. Ces difficultés irritèrent sa passion. Ne la pouvant voir chez elle, il la chercha dans des lieux où il était sûr de la retrouver. Elle avait ses heures de dévotion publique et il les
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
91
passait en même lieu qu’elle, sans en retirer d’autre avantage que celui d’être témoin d’une modestie qui le charmait, malgré son peu de penchant à être dévot.
Cependant son amour augmentait toujours et l’impossibilité presque visible de réussir l’engageait plus fortement à la poursuite de cette conquête. Il n’osait se découvrir à son aînée, parce qu’elle était trop amie de la dame qu’il abandonnait et qui avait grand peine à se consoler de cette rupture. A ce défaut, il fit agir une femme de qualité qui assura l’aimable dévote que, si elle voulait avoir de la considération pour lui, il serait ravi d’épouser une personne aussi vertueuse qu’il la connaissait. Rien ne lui pouvait être plus avantageux. Le gentilhomme était riche, bien fait, de bonne maison*, et elle ne fut point touchée de ce que toute autre aurait cru un fort grand bonheur. Les refus qu’elle lui fit signifier auraient dû éteindre la plus violente passion et il en arriva tout autrement. Le cavalier, qui n’avait peut-être fait proposer le mariage que pour avoir accès auprès de la belle, se fit une véritable affaire de réussir dans ce dessein. Il crut que s’il pouvait lui parler lui-même, il lui peindrait si bien ce qu’elle pouvait gagner en l’épousant, qu’il viendrait à bout de sa résistance, et, pour en avoir une audience infaillible dans un temps qui la forcerait à l’écouter, il s’avisa du plus bizarre expédient dont l’amour se soit peut-être jamais servi.
Son appartement donnait sur la rue. Il savait qu’elle était très sensible au malheur des affligés, qu’elle en avait souvent retiré chez elle pour avoir entendu leurs plaintes et, ne doutant point qu’elle n’exerçât la même charité à son égard, s’il se métamorphosait d’une manière à mériter sa compassion, il prit l’habit d’une pauvre femme qui avait soin de nettoyer une
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
92
MERCURE GALANT
petite rue voisine, se barbouilla un peu le visage qu’il avait assez propre à autoriser un déguisement de cette nature et, dans cet équipage*, il alla se poster à l’heure indue sous les fenêtres de la belle qu’il voulait tromper. La coutume qu’elle avait de méditer le soir, après avoir fait retirer ceux qui la servaient, lui était connue. Il commença de jouer son rôle, poussa quelques tons plaintifs et ne les continua pas longtemps sans voir ce qu’il avait cru. On ouvrit la fenêtre. On lui fit quelques questions et il n’y eût pas sitôt répondu comme femme, qu’on s’empressa pour le secourir. La belle, qui avait envoyé coucher une fille qui était à elle, descendit en bas sans faire bruit, appela la prétendue misérable qu’elle croyait devoir passer la nuit à sa porte et, sans regarder autre chose que ses habits assez mal en ordre pour soutenir le caractère qu’elle prenait, la fit monter dans sa chambre où elle mit tous ses soins à la soulager. Après avoir fait grand feu, elle alla chercher quelques restes assez accommodants pour une personne qui aurait eu besoin de manger, mais ce n’était pas ce qui amenait le cavalier. Tous ces soins* l’embarrassaient et, comme il n’avait aucun appétit pour ce qui lui était offert avec tant de charité, la belle qui crut que le repos lui était plus nécessaire qu’aucune autre chose, parlait de lui céder son lit et de se retirer dans un petit cabinet* où elle avait déjà passé plus d’une nuit en de pareilles occasions, quand le refus qu’en fit son amant en termes un peu trop civils pour la personne que ses habits représentaient, commença à lui faire naître quelques soupçons du déguisement. Elle examina son visage avec plus d’attention qu’elle n’avait encore fait et alors, le gentilhomme, se jetant à ses genoux, se fit connaître pour ce qu’il était et la
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
93
conjura de ne point s’offenser du stratagème dont l’envie de lui découvrir ses sentiments l’avait obligé de* se servir. Vous jugez bien, Madame, que toute dévote qu’elle était, il lui fut impossible de voir qu’on lui eût fait une pièce* de cette nature, sans quelque sorte d’emportement. Elle ferma l’oreille aux justifications du cavalier et, sans vouloir l’entendre un moment, elle le pressait de sortir avec toute l’indignation dont une pareille injure pouvait la rendre capable. Mais le cavalier ne se hâtant pas et lui protestant *qu’il n’avait pour elle que des desseins que la plus sévère vertu n’eût pu condamner, il s’obstinait à lui demander qu’elle l’écoutât. Ils ne purent si bien régler leur dispute qu’il ne leur échappât quelquefois de parler trop haut.
Par malheur pour eux, cette parente que le cavalier avait aimée, était demeurée ce même soir à coucher avec la veuve dont je vous ai dit qu’elle était la plus particulière amie. La confidence qu’elles se faisaient ordinairement de tous leurs secrets, avait fourni entre elles à une longue conversation et elles s’allaient mettre au lit, quand l’une des deux étant sortie un moment, entendit parler dans la chambre de la dévote. Celle-ci appela l’autre et, ne doutant point que quelque charité exercée n’eût donné compagnie à la jeune soeur, elles résolurent de la surprendre et entrèrent inopinément où elle était. La vue de la fausse gueuse fit rire les deux amies, qui ne se piquaient point du tout d’être dévotes. Elles commencèrent à lui faire des questions. Le gentilhomme n’y répondit qu’en se détournant pour tâcher à* n’être point reconnu. La belle, toute interdite, voulut l’enfermer dans son cabinet*, sous prétexte de ne pouvoir souffrir qu’on raillât les malheureux. Sa parente se
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
94
MERCURE GALANT
mit à l’entrée pour s’y opposer et, soit que le désordre où elle la vit lui fît croire du mystère dans l’empressement qu’elle témoignait pour cacher le cavalier métamorphosé, soit que l’amour l’éclairât en un moment, elle remarqua les traits de son infidèle et fit un cri dont la raison fut bientôt connue. Comme elle se persuada qu’elle n’avait été trahie qu’à cause du nouvel engagement qu’il avait pris, et que l’équipage* où elle le surprenait lui donnait sujet de croire que la dévote n’était qu’une hypocrite qui choisissait des heures commodes pour ses plaisirs, il n’est rien qu’elle ne permît contre elle à l’emportement de sa passion. Ce cavalier eut beau protester que cette belle personne n’avait aucune part au déguisement qui faisait soupçonner son innocence, rien ne fut capable de la détromper. Elle pesta, fulmina, fit le conte de son amant travesti pour la prétendue béate, et vous pouvez croire, Madame, qu’on ne manque pas à* faire d’amples commentaires sur le texte par le plaisir qu’on trouve toujours à donner le nom de grimaces à la plus solide vertu.
Il y a déjà longtemps que les vrais dévots souffrent la peine qui n’est due qu’à ceux qui les contrefont. La malignité du siècle n’y met presque point de différence et il ne faut pas s’étonner si des apparences d’une aussi forte conviction que celles d’un cavalier surpris la nuit en habit de femme, ont fait publier que la belle n’avait pas une dévotion incompatible avec le commerce des rendez-vous. Voilà comme ceux même qui renoncent le plus véritablement au monde ne peuvent souvent prévenir des conjectures embarrassantes qui les exposent à la calomnie.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
95
Février 1680. LES CHANOINESSES — HISTOIRE
Notice
On trouve ici développée et agrémentée de billets et de pièces de vers, F application mondaine de la règle des Dames Chanoinesses, autorisant une intrigue galante conduisant vers un mariage. Venue de Mons en Hainaut et signée Les Dames de Mons, une lettre, publiée en avril 1678 dans /'Extraordinaire, en énonce le principe : « Nous sommes dames sans maris et quoique nous soyons sous un chef qui a engagé sa liberté, nous conservons toujours la nôtre ». Cet ordre recevait les jeunes filles de la noblesse en attente du mariage. Les usages de la galanterie apparaissent ici avec les visites, T échange non sans un certain lyrisme, de billets en prose et en vers. Il s’y ajoute, sacrifiant au goût littéraire, le suspens d’un petit roman.
(15e Nouvelle)
LES CHANOINESSES — HISTOIRE
Si l’honnêteté* a le pouvoir de gagner les coeurs par elle-même, jugez de ce qu’elle peut quand une belle la met en usage.
Un cavalier d’autant de naissance qu’il a d’esprit et de bonne mine en a fait l’épreuve depuis quelques mois. Le plaisir de faire un voyage aussi commode que divertissant l’avait amené en Flandre1. Il en par-
1. Flandre. La guerre de Hollande est terminée depuis la paix de Nimègue en 1678. Le lieu de l’action n’est pas précisé.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
96
MERCURE GALANT
courait les plus belles villes et, étant arrivé dans une des principales, il apprit qu’il y avait un collège de chanoinesses. Vous savez, Madame, que ce sont toutes filles de qualité qui, ne faisant aucuns* voeux, ont le privilège de se marier quand il leur plaît. Comme le cavalier voyageur avait de la curiosité pour tout ce qui se trouvait de remarquable dans chaque ville, il voulut voir ce collège. Les chanoinesses étaient à l’office dans le temps qu’il y entra. Quoiqu’elles fussent toutes assez bien faites pour attirer les regards par leur beauté, leur habillement de choeur fut la première chose qui le frappa. La nouveauté peut beaucoup sur les esprits et ce ne pouvait être sans étonnement qu’il leur voyait porter l’au- musse2 de si bonne grâce. En jetant les yeux sur tout ce choeur, il les arrêta particulièrement sur une jeune chanoinesse, dont les charmes semblaient encore relevés par ce genre d’habillement qui était nouveau pour lui. Il la regarda longtemps et, plus il la vit, plus il resta convaincu qu’il n’avait jamais rien vu de si parfait. L’office fini, la belle, dont il ne se sentait déjà que trop touché, sortit avec cette aimable troupe. Il la conduisit des yeux jusqu’à son appartement, et il ne fut pas peu surpris quand, quelques moments après, il la vit paraître sous d’autres habits. Elle venait d’en prendre du monde, suivant la coutume qu’observent ces dames après qu’elles se sont acquittées de l’office. Il ne la trouva pas moins charmante en cet état qu’il l’avait trouvée avec l’aumusse. Son coeur le pressant de l’aborder, il se servit d’une occasion si
2. Aumusse. « Fourrure que les chanoines et chanoinesses portent sur le bras en été et dont ils se servaient autrefois en hiver pour couvir leur tête » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
97
favorable. Son compliment fut galant* et la réponse obligeante. Ce début leur fit nouer conversation et, comme ils avaient tous deux infiniment de l’esprit, ils se séparèrent fort satisfaits l’un de l’autre.
Ainsi le cavalier ayant demandé à cette belle personne la permission de la venir voir, vous jugez bien qu’il n’eut pas de peine à l’obtenir. Il lui fit connaître par ses assiduités le cas qu’il faisait de ce privilège. Elles furent grandes et ce qui n’était d’abord que complaisance et civilité devint bientôt pour le cavalier une véritable affaire de coeur. Il oublia qu’il n’était parti que pour voyager. Tout ce qu’il pouvait souhaiter de voir était renfermé dans le collège de la belle chanoinesse et il lui donna tant d’aimables qualités que sa beauté, quoique fort touchante, lui parut bientôt le moindre de ses avantages. Il la voyait pendant tout le temps qu’elle consentait à lui donner et, les plus longues visites ne suffisant point à sa passion, il lui envoyait des billets galants* sitôt qu’il l’avait quittée. La belle ne se faisait point scrupule de les recevoir. Elle écrivait juste et rien ne lui plaisait tant qu’un pareil commerce*, qui lui donnait lieu de faire briller la vivacité de son esprit. Aminte et Daphnis étaient leurs noms d’écriture, mais, si les billets du cavalier étaient pleins de passion, il n’y avait que de l’enjouement dans les réponses qui lui étaient faites. Ce n’était point là ce qu’il voulait. Il aspirait au coeur de la belle et il tâchait* par toute sorte de soins* à la faire parler sérieusement. La crainte d’être trop prompte à se croire aimée l’obligeait à *se tenir sur ses gardes. Elle l’engageait sans faire connaître qu’elle s’engageât et, s’il lui échappait quelque terme qui pût recevoir une interprétation trop favorable, elle savait bien comment le désavouer.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
98 MERCURE GALANT
Les plaintes que lui en faisait le cavalier étaient tournées
avec tant d'esprit que pour se les attirer, elle
aurait cherché exprès à lui donner sujet de se plaindre.
Voici la réponse qu'il lui fit sur cc qu'après qu'elle
lui eût écrit un soir assez tard je ne sais quoi *d'obligeant,
elle lui manda le lendemain qu'il ne devait
faire aucun fond3 sur son billet et qu'en l'écrivant,
elle s'était trouvée dans un tel accablement de sommeil
qu'elle avait laissé conduire sa plume à sa main,
sans aucune réflexion sur les termes
BILLET
Dormez, dormez, mon aimable Aminte. Je ne vous
reconnais plus depuis que vous êtes éveillée et vous
avez bien changé de style. Quelle gloire* trouvez-vous
à désavouer quelques légèr es douce u r s * q u i
m'avaient flatté dans votre billet e t dont j e m'étais un
peu trop tôt applaudi ? Que ne me les laissiez-vous
comme des effets de l'accablement que vous me marquez,
dont je n'eusse pu tirer grand avantage ? Une
autre aurait pris le prétexte du sommeil pour me les
dire et vous, vous prenez le même prétexte pour vous
en dédire. Mais encore, pendant que vous m'écriviez
toute endormie, était-ce votre coeur qui dormait 011
votre raison ? Ah, ma belle Aminte, si je n'avais pas
été déjà trop puni de mes présomptueuses pensées, je
croirais que votre raison dormait et que votre coeur
était éveillé, que ce coeur avait justement pris le temps
de l'assoupissement de la raison pour s'échapper un
peu et me dire quelque chose de favorable à la dérobée,
mais que la raison s'était éveillée là-dessus, qui
avait surpris le coeur en faute et avait causé tout le
vacarme de votre dernier billet. Après tout, quel
grand mal y aurait-il quand vous me laisseriez croire
3. Faire aucun fond. « Faire fond sur quelqu'un, s'assurer sur
sa parole, sur sa bonne foi » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
99
tout cela ? Y a-t-il tant de vanité pour moi à savoir que je ne puis rien obtenir d'obligeant, si votre raison ne dort ? Que ne puis-je l'endormir souvent ! Il faudrait pour cela que je fusse d'intelligence avec votre coeur. Je suis sûr que si nous nous entendions bien, lui et moi, nous viendrions à bout de notre dessein.
Ces reproches aussi galants* que respectueux faisaient de tendres impressions sur la belle chanoi- nesse, mais elle ne se hâtait point de s’expliquer et tout ce que le cavalier en pouvait obtenir de plus satisfaisant pour son amour, c’était une sorte de protestation* qu’elle n’avait d’engagement pour personne. Sur cette assurance, il abandonna son coeur au plaisir d’aimer et ne douta point qu’avec le secours du temps, il ne vînt à bout d’enflammer la belle.
Il se rencontra un jour dans sa chambre avec cinq ou six personnes de l’un et de l’autre sexe. Elle avait laissé ses tablettes sur sa table. Il s’en approcha et, les ayant ouvertes sans qu’elle y prît garde, il y trouva les vers que vous allez lire.
Il faut donc te quitter, heureuse indifférence Dont je faisais trop vanité.
L'amour m'en a punie et déjà par vengeance S'est saisi de ma liberté
*
Il assure à Daphnis l'empire de mon âme,
Sa voix me parle en sa faveur ;
Et le moyen, hélas ! de refuser mon coeur
Aux charmants transports de sa flamme ?*
*
Auprès d'un vrai mérite on s'oublie aisément,
Il en reste toujours une flatteuse idée Et la plus insensible, écoutant un amant,
Est à demi-persuadée.
*
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
100
MERCURE GALANT
L'amour contre une peine offre mille plaisirs,
Chez lui tout en est la matière
Jusqu 'aux plaintes, jusqu 'aux soupirs.
Hélas j'en médisais pour être un peu trop fière.
*
Je veux donc aimer à mon tour,
Rendre à Daphnis tendresse pour tendresse. Pourquoi rougir de ma faiblesse ? On excuse tout à l'amour.
*
Que sert de paraître inhumaine ?
Je me reproche ma rigueur
Est-ce un crime après tout digne de tant de haine
Que de m'avoir offert son coeur ?
*
Sors du mien, froide indifférence, Tous tes conseils sont superflus.
Je sens d'un feu *secret la douce violence,
Il me charme, il me plaît, je ne t'écoute plus.
Je ne vous dis point avec quel plaisir le cavalier lut ces vers. Ce n’étaient pas les premiers qu’il eût vus de l’aimable chanoinesse. Ils en faisaient l’un et l’autre, et presque tous leurs billets en étaient remplis, mais il n’en avait jamais vus de sa façon qui lui eussent donné tant de joie. Le nom de Daphnis, lui faisant connaître qu’on les avait faits pour lui, l’assurait en même temps qu’il avait touché le coeur de la belle et c’était le plus grand triomphe qu’il pût souhaiter. Il achevait de lire ces vers quand cette aimable personne remarqua ses tablettes entre ses mains. Elle en rougit et, se les faisant rendre incontinent sans savoir ce que le cavalier avait lu, elle lui dit un peu fièrement qu’il était en lieu où l’on punissait les curieux. La menace ne l’étonna point. Il laissa partir la compagnie et, ne pouvait contenir sa joie quand il
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
101
se vit seul, il parla des vers et dit des choses si tendres à la belle chanoinesse que, l’ayant forcée d’oublier qu’elle avait dessein d’être en colère, il la réduisit enfin à lui avouer que ce qu’il avait lu dans ses tablettes était le véritable secret de son coeur. Le cavalier s’estima le plus heureux de tous les amants. Il était d’une maison* assez illustre pour être connue et, ne doutant point que sa recherche ne fût approuvée, il attendait le retour du père de sa belle chanoinesse qui était absent, pour la faire dans les formes.
Cependant quelques dames l’ayant enlevée pour trois jours à deux lieues de là avec une autre chanoinesse de ses amies, elle n’y voulut souffrir aucune visite du cavalier et lui permit seulement le commerce* des billets. Comme son éloignement lui était insupportable, vous jugez bien qu’il lui écrivit dès le lendemain. Il ajouta ces vers à sa lettre :
Lorsque mon coeur vole vers vous,
Faut-il aujourd'hui vous écrire
Qu 'il brûle, qu 'il languit ? Il eût été plus doux
A ma bouche de vous le dire.
*
En un moment, hélas ! elle eût marqué bien mieux
L'état inquiet de mon âme
Et d'un air plus ingénieux,
L'amour même servant d'interprète à ma flamme* Vous l'eût fait lire dans mes yeux*.
*
Pour vous en faire la peinture,
Leur triste et mourante langueur
Est une espèce d'écriture Que forme le style du coeur.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
102
MERCURE GALANT
Au milieu même du silence,
Ce chiffre4 si fidèle au mien a-t-il manqué
4. Chiffre. « Se dit de certains caractères inconnus ...qui ne peuvent être entendus que de ceux qui sont d’intelligence et qui sont convenus ensemble de se servir de ces caractères » (Fur.). S’applique ici au langage voilé de la galanterie et à l’usage des noms d’emprunt.
Et quand on est d'intelligence,
N'est-il pas bientôt expliqué ?
*
Ayant des sentiments d'amante,
Dans son plus doux secret vous l'auriez entendu,
Et par cette voie obligeante,
Belle Aminte, aussitôt vous m'auriez répondu.
*
Nos regards s'expliquant de même Dans cet innocent entretien, Tous les deux sans nous dire rien, Nous nous serions dit : je vous aime.
*
Que de gloire alors pour mes feux /*
Hélas ! pourquoi faut-il qu'une cruelle absence M'empêche de jouir de ces moments heureux
Que hâte mon impatience ?
La belle fit une réponse fort tendre et la donna au laquais du cavalier. Un autre laquais qu’on envoyait à la ville le rencontra dans la cour, et, étant bien aise de s’épargner la fatigue du chemin, il le chargea du soin d’une lettre pour la poste et s’aller cacher pendant quelques heures. Celui-ci les porta toutes deux à son maître. Le cavalier ouvrit aussitôt la sienne et fut si content des assurances de tendresse qu’il y trouva qu’il la lut six fois sans songer à l’autre. Il la donnait au laquais pour la remettre à la poste quand le carac-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
103
tère* lui frappa les yeux. Il l’examina et le reconnut. C’était celui de sa belle chanoinesse. Il y avait différence de cachet et la lettre était adressée à un marquis. Il balança quelque temps sur le parti qu’il avait à prendre. On lui écrivait trop obligeamment pour lui donner lieu de craindre un rival, mais enfin, quoique fort persuadé des sincères sentiments de la chanoinesse, il crut qu’elle ne devait point avoir de secrets pour lui et, soit curiosité, soit jalousie, il décacheta la lettre et y lut ces mots ;
On vous a donné défaussés alarmes. J’ai mes raisons pour souffrir les visites qui vous font peur. Venez promptement les apprendre de ma bouche. Vous en serez satisfait et les choses que je vous dirai vous feront connaître que, malgré votre long éloignement, on vous aime cent fois plus que ce qu’on a tous les jours devant les yeux.
La lecture de cette lettre fut un coup de foudre pour le cavalier. Il s’était abandonné à sa passion sur ce que la belle chanoinesse lui avait juré qu’elle n’était prévenue d’aucune estime particulière pour personne. Mille assurances d’une réciproque tendresse avaient suivi cet engagement et, ce qu’il venait de lire lui faisant connaître qu’on ne l’avait écouté que par des raisons avantageuses à son rival, il trouvait tant de perfidie dans ce procédé qu’il ne pouvait prendre d’assez fortes résolutions de se venger de son infidèle. Il attendit son retour avec une impatience qui ne se peut concevoir. Elle revint. Il l’alla trouver et, affectant et la même gaîté et le même amour pour lire plus facilement dans son coeur, il en reçut de nouvelles protestations* d’une constance étemelle, sans qu’il lui échappât le moindre détour qui pût lui donner sujet de soupçonner sa sincérité. Une dissimulation si étudiée lui parut un crime de la plus grande noirceur. Il fut
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
104
MERCURE GALANT
sur le point de lui faire voir la lettre qu’elle écrivait au marquis, mais, ayant considéré que la confusion qu’il lui ferait tête-à-tête ne le vengerait qu’imparfaitement, il aima mieux différer l’éclat où il était résolu et en jouir pleinement au désavantage de la chanoinesse.
Il prit congé d’elle pour deux jours, sur un prétexte d’affaires qui l’appelaient à dix lieues de là, et partit sur l’heure pour rendre lui-même la lettre qu’on croyait mise à la poste. Il trouva dans le marquis à qui il s’adressait un homme civil, de bonne mine et très digne d’être aimé. Comme il le pria d’abord de lire la lettre, il ne lui déguisa pas qu’il avait connaissance de sa passion, et la joie des heureuses assurances que le marquis recevait ayant paru dans ses yeux, le cavalier ajouta que, quelque mérite qu’il crût dans la belle personne qui le charmait, il ne pouvait endurer qu’un aussi honnête homme* que lui en fût la dupe. En même temps, il déploya cinq ou six billets qu’il avait reçus de la chanoinesse et les donnant à lire au marquis, il lui fit connaître qu’il n’était pas le seul qu’elle assurait d’être aimé uniquement. La rage qu’il eut de se voir trompé le fit entrer aisément dans les sentiments du cavalier. Une perfide leur faisait à tous deux la même injure, et l’un et l’autre avait intérêt à se venger.
Après avoir résolu de ne plus garder aucune mesure avec elle, ils se mirent en chemin ensemble et, à peine furent-ils arrivés au lieu où ils croyaient satisfaire leur ressentiment qu’ils allèrent chercher l’infidèle qui les trompait. Ils entrèrent dans le collège des dames et le hasard leur fit rencontrer d’abord une chanoinesse qui, ayant aperçu le marquis, le vint recevoir de la manière du monde la plus obligeante. Le marquis, peu sensible à cet accueil, prit son
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
105
sérieux, traita la dame de lâche d’affecter des sentiments qu’elle n’avait point et, lui ayant dit qu’il était instruit de sa perfidie et qu’elle ne devait plus abuser ni le cavalier ni lui, il la laissa dans une surprise inconcevable. Le cavalier n’en montra pas moins d’un procédé si peu attendu. Il fit civilité à la dame et témoigna ne pouvoir comprendre ni le sujet des reproches du marquis, ni pourquoi il voulait qu’il y prît part. Le marquis, persuadé que le cavalier ne faisait l’honnête* que pour mieux porter son coup quand il serait temps, continua ses reproches et, croyant que pour confondre la dame, il n’avait qu’à lui montrer le billet qui le pressait de venir, il lui demanda si elle pouvait nier qu’il fût de sa main. La dame demeura d’accord de l’avoir écrit et, le marquis lui en ayant fait voir en même temps cinq ou six autres que le cavalier lui avait donnés, elle protesta qu’elle n’en avait écrit aucun. Le caractère* était si semblable que, sans vouloir démentir ses yeux, on ne pouvait s’y laisser tromper. Ce cavalier fort embarrassé de ce que la dame avait reconnu que le billet qui s’adressait au marquis était pour son compte, ne savait comment débrouiller tout ce mystère quand la belle chanoinesse entra. Le marquis lui alla aussitôt faire compliment et, lui ayant dit après les premières civilités qu’il était fâché que la trahison de son amie le forçât à rompre, il ajouta qu’il s’en consolait dans l’espérance qu’elle n’en aurait pas moins d’estime pour lui qui était le seul à plaindre. Le cavalier commença alors de s’apercevoir que toute l’erreur venait de ce que, n’ayant nommé personne au marquis, il lui avait dit seulement qu’ils étaient tous deux trompés par la dame qui leur écrivait à l’un et à l’autre. Il ne fallait plus que développer pourquoi les billets des
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
106
MERCURE GALANT
deux chanoinesses se trouvaient écrits d’une même main et c’est ce que la maîtresse du cavalier à qui on conta tout le désordre, n’eut aucune peine à éclaircir.
Voici ce qui était arrivé. La dame aimée du marquis était une de ces personnes enjouées qui disent les choses agréablement et qui font paraître beaucoup de vivacité, mais c’était un feu d’esprit qu’elle faisait briller en parlant et qui n’avait pu acquérir la facilité de bien écrire. Un autre défaut l’empêchait souvent de prendre la plume. Outre qu’elle n’entendait point du tout l’orthographe, elle joignait le commencement d’un mot à la fin d’un autre et le plus habile déchif- freur aurait été en défaut sur ses billets. La crainte qu’elle eut que son griffonnage ne dégoûtât le marquis lui fit emprunter la main de la belle chanoinesse la première fois qu’elle se vit obligée de lui écrire. Elle n’en pouvait choisir une meilleure. En effet, elle s’était si bien trouvée de cet emprunt qu’elle n’avait point encore désabusé le marquis sur son écriture. Jugez de la joie des deux amants, quand ce secret éclairci les eut convaincus de l’innocence des chanoinesses. Ils se jetèrent chacun aux pieds de la belle qu’ils aimaient et demandèrent pardon de l’emportement de leur jalousie en des termes si soumis que, comme l’amour excuse tout et que leurs alarmes n’avaient pas été sans fondement, ils n’eurent pas de peine à les apaiser. Le marquis fut satisfait des raisons qu’on lui donna touchant le rival qu’il avait craint, et la passion du cavalier sembla prendre de nouvelles forces par les assurances qu’il réitéra d’en faire à jamais son plus grand bonheur. Il y a tout lieu de croire que son mariage en aura été la suite. C’est ce qu’on ne m’a point encore fait savoir.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
107
Avril 1679. LE TRIOMPHE DE BÉLISE. — Galanterie pour apprendre aux dames à connaître leurs amants.
Notice
L'idéal moral tel qu'il est présenté ici dépasse le cadre de la mondanité pour s'approfondir et s'étendre jusqu'à une perspective de vie conjugale. Les problèmes sont posés sous la forme de portraits composés en vue de faire ressortir tous les défauts contraires à une bonne entente et illustrés à la manière de la Carte de Tendre, par une figure. La déclaration d'amour que représente ce morceau se termine, après ces recherches dictées par la raison sur un ton lyrique laissant paraître le côté sentimental attaché à la promesse de fidélité.
(16e Nouvelle)
LE TRIOMPHE DE BÉLISE
Galanterie pour apprendre aux dames à connaître leurs amants
Un cavalier d’une naissance très considérable, ayant pris une forte passion pour une jeune personne dont l’esprit ne brillait pas moins que la beauté, eut le malheur de lui voir épouser un marquis, que des raisons de famille engagèrent ses parents à lui préférer. La belle consentit à ce mariage. Elle avait de l’estime pour le cavalier, mais comme il n’était pas le seul qu’elle eût écouté, elle avait reçu ses soins* sans attachement et s’était tenue toujours assez maîtresse de ses sentiments pour s’accommoder du choix qu’on
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
108 MERCURE GALANT
ferait pour elle. Le cavalier la perdit avec une douleur
inconcevable, mais il ne put cesser de l'aimer. Il lui
rendait mille agréables services, faisait tout son plaisir
de la voir quand il en pouvait trouver les occasions
et, lui ayant protesté* en plusieurs rencontres*
que, malgré son engagement, il ne vivrait jamais que
pour elle, il refusa tous les partis qui se présentèrent,
quelque avantageux qu'ils fussent pour lui.
La belle marquise devint veuve. Il s'attacha auprès
d'elle plus que jamais et, comme elle avait beaucoup
de mérite, il eut bientôt beaucoup de rivaux. Tant de
protestants* l'inquiétèrent. Il ne put voir leurs assiduités
sans quelque chagrin, mais il eut beau le faire
paraître, c'était l'humeur de la dame. Elle aimait le
monde et, étant devenue maîtresse d'elle-même, elle
crut devoir profiter de cet avantage. Sa cour grossissait
de jour en jour. Chacun lui disait qu'elle était
aimable, et rien ne lui plaisait tant que se l'entendre
dire par plusieurs bouches. Le cavalier lui en faisait
quelquefois de galants *reproches et, l'ayant trouvée
un jour avec cinq ou six de ses amies sans aucun de
ses rivaux, il dit les choses du monde les plus
agréables sur un abandonnement si peu ordinaire. Il
se mit ensuite à rêver profondément. On en fut surpris.
Il savait si bien parler qu'on ne lui donnait
jamais sujet de se taire. Les dames sont curieuses.
Celles qui étaient de la conversation voulurent savoir
le sujet de sa rêverie. Il répondit qu'il faisait réflexion
sur la quantité d'amants qu'avait la marquise et qu'il
en venait de compter plus de cinquante. Elles commencèrent
toutes à rire et de ce nombre d'amants et
de la réflexion. La marquise n'en fut point fâchée.
Une belle ne l'est jamais d'avoir des adorateurs,
quand même elle n'en aimerait aucun, puisque le
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
109
nombre est une preuve de son mérite. Une dame des plus enjouées de la compagnie poussa la matière et dit que ce qui l’empêcherait de recevoir tous les voeux qu’on s’empresserait de lui offrir était qu’elle croyait impossible d’avoir des amants en si grand nombre sans qu’il y en eût de bien fatigants. Elle ajouta qu’il y avait apparence que le cavalier connaissait parfaitement les défauts de tous ceux qui s’étaient déclarés pour la marquise, n’y ayant personne qui eût les yeux plus pénétrants qu’un rival, quand il s’agissait d’examiner ses rivaux. Le cavalier se contenta de répondre qu’il n’y avait aucun d’eux qui ne méritât d’être estimé, puisqu’on ne pouvait aimer la marquise sans se montrer de bon goût. On se récria sur cette douceur* et la marquise, qui accusa le cavalier d’être peu sincère, ne lui pardonna ce qu’il avait dit de trop obligeant pour elle qu’à condition qu’il ferait la peinture de tous ses amants. Les dames condamnèrent le cavalier à lui obéir et, comme ce qui approche un peu de la satire divertit beaucoup, elles lui firent une espèce de nécessité de parler contre ses rivaux, ajoutant pour l’y engager plus aisément qu’on savait bien qu’il ne ferait que des peintures de leurs manières d’aimer plus plaisantes que satiriques et qui ne diminueraient rien de leur réputation.
La chose valait bien qu’on y pensât. Le cavalier demanda du temps et voici ce qu’il envoya quelques jours après à la marquise. Il fit faire une pyramide de coeurs, sur lesquels des amours en l’air tiraient des flèches de tous côtés. Il y en avait un qui faisait la pointe de la pyramide et qui semblait dominer sur tous les autres. Il tenait un coeur percé qu’il regardait. On en remarquait plusieurs sur des degrés de marbre qui faisaient le pied de cette même pyramide et ceux-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
110
MERCURE GALANT
là étaient en posture d’amours qui se retirent et qui ont eu leur congé. Tous ces amours avaient des attitudes différentes aussi bien que ceux qui étaient dans les panneaux. A côté de chaque amour, on voyait un chiffre et ce chiffre avait son rapport à un autre du même nombre, mis au-dessus d’un petit discours mêlé de prose et de vers, qui expliquait la nature de cet amour. Il y avait jusqu’à vingt-sept de ces amours marqués par des chiffres, et les vingt-sept articles qui les regardaient étaient écrits en lettres d’or dans un grand rideau au-dessous de la pyramide. Vous en pouvez voir la figure que je vous envoie gravée. J’ai supprimé le rideau parce qu’il aurait été trop grand. Vous n’y perdrez rien, puisque je vous vais écrire tout ce que vous y auriez lu, si je l’avais fait graver avec la figure. Les chiffres vous marqueront les amours auxquels chaque article doit se rapporter. Cette agréable galanterie* était accompagnée d’une lettre du cavalier conçue en ces termes :
A la charmante Bélise
Demander à un ennemi ce qu’il pense de son ennemi, c’est le croire bien généreux, ou n’avoir pas dessein d’ajouter foi à ce qu’il en dira. Il en est de même d’un amant qui, ne regardant ses rivaux que d’un oeil de jalousie, ne saurait en dire du bien. Il a de la peine à leur trouver du mérite, parce qu ’il ne leur en souhaite point. Il ne les examine que de leur mauvais côté et son plus grand désir serait qu ’on ne leur vît rien que de haïssable. Quand je vous dirais que je ne suis point de ce nombre, je ne sais si, en faisant trop l’honnête homme*, on ne me prendrait point pour un amant peu touché. Comme la raison n ’est pas toujours la marque d’un grand amour, il est dangereux d’être trop raisonnable en aimant. La plupart des femmes sont délicates surtout quand elles ont de l’esprit. Elles tirent des conséquences de la moindre
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
111
chose et il vaut souvent mieux leur montrer qu 'on les aime éperdument et mériter par là leur tendresse que de s'acquérir leur estime par des voies qui leur font connaître qu'on a plus de raison que d'amour. Un amant qui sait trop se posséder plaît rarement à une maîtresse. Elle croit que ce grand empire qu'il conserve sur soi-même s'étend jusqu 'à se rendre toujours maître de son coeur et, dans la pensée qu 'il est en pouvoir de s'en ressaisir quand il lui plaira, elle ne lui laisse pas faire de grands progrès sur le sien. Voilà, ce me semble, par où je pourrais m'autoriser à une entière satire contre mes rivaux, car, à dire vrai, charmante Bélise, je vous aime trop pour ne les pas haïr beaucoup.
Vous me dispenserez pourtant de vous en nommer aucun. Vous avez trop d'esprit pour ne les pas connaître par la peinture que je vous en vais faire et je ne sais s'il n'y en aura pas beaucoup qui ne se connaîtront pas si bien eux-mêmes que vous les connaîtrez. Ce qui me le fait croire, c'est que plusieurs attribuent aux autres les défauts qui sont en eux. Ils en sont sans doute moins condamnables, puisque, s'ils croyaient les avoir, ils chercheraient à s'en corriger. Je dois pourtant demeurer d'accord qu 'il y en a parmi eux qui ont du mérite, mais ce mérite n'est pas complet, ce qu'ils ont de bon étant mêlé de qualités peu dignes qu'on les trouve aimables. Pour vous, charmante Bélise, on peut dire que les amours s'intéressent à vous servir à l'envi, puisque vous avez des amants de toute sorte d'âges, de tempéraments et d'humeurs. Cette diversité vous est glorieuse*. C'est un avantage de soumettre des coeurs de toute nature et il n'y a point un plus grand triomphe pour une belle, car enfin, quoiqu 'un brutal ne doive pas être aimé, il est plus glorieux d'assujettir ce brutal qu 'un amant naturellement tendre. Je dis la même chose des autres coeurs peu disposés à l'amour. Vous avez tout assujetti. C'est ce qui rend votre triomphe parfait. Vous en avez rebuté plusieurs. C'est ce qui donne le dernier éclat à votre gloire*. Vous en souffrez par pitié, c'est qui fait connaître votre bonté.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
112
MERCURE GALANT
On ne doit pas s'étonner après cela si le tableau que je prends la liberté de vous envoyer, porte le titre de votre triomphe.
Voici ce que cet ingénieux amant avait fait écrire en lettres d’or sur chaque amour représenté dans ce tableau.
LE TRIOMPHE DE BÉLISE
1)
L'Amour entreprenant
Cet amour était à craindre pour vous. Il n’a jamais de respect et, comme il fallait que vous fussiez toujours en garde avec lui, vous avez bien fait de le chasser.
Les indignes amants qu 'il vous avait soumis,
Haïssant les discours frivoles,
Joignaient les actions à l'ardeur des paroles,
Et croyaient qu'à leur feu tout dût être permis.
Sur ces entreprenants on n 'a qu 'un vain empire,
Ils ne vous aiment que pour eux,
Et de tels amants pour tout dire Sont plus débauchés qu 'amoureux.
2)
L'Amour sans esprit.
Cet amour aussi maltraité de vous que de ses frères dont peu le veulent reconnaître, a mis au nombre de vos amants de pauvres esclaves qui sont à plaindre, mais qui sont en même temps si peu dignes que vous les considériez que vous ne lui avez point fait d’injustice en le bannissant.
Car enfin on a beau me dire
Que qui pour de beaux yeux soupire,
Quoiqu 'il soit sans esprit, peut aimer fortement,
Quand son amour serait extrême,
Comme il s'agit de plaire, il faut que cet amant Ait plus que de l'amour pour mériter qu 'on l'aime.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
113
3)
L'Amour laid
Il n’est point, dit-on, de laides amours. Je le veux croire, mais cela n’empêche pas qu’il n’y ait de fort laids amants. Cet amour vous en a soumis quelques- uns qui sont de ce nombre. Leur laideur vous a dégoûtée et il s’est retiré de dépit.
Je sais que la beauté n "est pas dans un amant
Le plus nécessaire agrément.
L'amour, les soins*, l'esprit cela vaut mieux sans doute.
Mais enfin quand on fait des offres de sa foi
Il faut avoir du moins certain je ne sais quoi*
Qui mérite qu 'on vous écoute.
4)
L'Amour causeur et vain
Que vous avez sagement fait de vous garder des amants dont cet amour vous avait attiré l’hommage ! Si vous ne les eussiez chassés, leurs langues en auraient chassé bien d’autres.
Ces causeurs éternels et d'eux seuls amoureux
Ne cherchent en aimant que ce qui peut paraître
Et pourvu qu 'on les croie heureux,
Ils s'inquiètent peu de l'être.
5)
L'Amour paresseux
Il y a beaucoup à risquer avec de pareils amants et, comme il est difficile qu’ils n’aient autant de paresse que l’amour qui vous les soumet, vous n’en devez pas attendre de grands soins* à vous procurer des plaisirs.
S'il faut que pour mari cet amour se hasarde
A vous proposer quelqu 'un d'eux, De grâce prenez-y bien garde,
C'est un époux bien froid qu'un amant paresseux.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
114
MERCURE GALANT
6)
U Amour tranquille
Cet amour qui aime à se reposer et qui ne s’inquiète jamais de rien, vous a donné des amants qui vous feront peu de bruit. A peine vous diront-ils qu’ils vous aiment et je ne voudrais pas même assurer qu’au défaut des paroles, ils vous le fassent connaître par les actions.
Ils vous verront souffrir leurs rivaux sans se plaindre, Votre absence jamais ne les fera gémir,
Et même auprès de vous ils pourront s "endormir, Sans s "embarrasser, sans rien craindre.
Attirés par votre beauté,
Ils se font de vous voir une agréable affaire, Mais ils fuiraient s "il fallait, pour vous plaire, Dérober quelque chose à leur tranquillité.
7)
LAmour brillant
Vous avez obligation à cet amour. Il vous donne des amants qui vous peuvent ôter le chagrin que vous recevez de la vue de quelques autres. Ils ont le bel air. Tout brille dans leurs manières et dans leur personne. Ils sautent et dansent toujours. Ils président dans les ruelles galantes et il n’y a point de matières sur lesquelles ils ne trouvent abondamment à s’étendre.
C"est un torrent de mots qu"on ne peut arrêter.
Ils partent sans souffrir bien souvent qu "on réponde, Et chacun d"eux, tant qu"on veut l"écouter, Dit les plus jolis riens du monde.
Mais comme au seul brillant on doit peu s "attacher, Ces amants d’oripeau ne sont point votre affaire. Vous aimez le solide, il sut toujours vous plaire, Et c" est ailleurs qu"il vous le faut chercher.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
115
8)
L'Amour obstiné
Tous ceux que cet amour a blessés pour vous lui ressemblent, mais ne croyez pas que, quand il faudra vous aimer toujours, ils demeurent également obstinés. Leur obstination ne consiste qu’à vouloir fortement ce qu’ils veulent et à l’emporter même contre ce qu’ils aiment, soit qu’ils aient raison ou non. Ceux qui sont de ce caractère n’en sortent jamais.
Tant qu’ils ne sont qu’amants, on trouve lieu d’en rire, Chacun a, leur dit-on, ses défauts favoris,
Mais on en souffre un dur martyre, Quand ils sont devenus maris.
9)
L'Amour prompt
Gardez-vous des amants dont le promptitude ne saurait se modérer.
Quiconque étant encor amant
Peut montrer sa colère à l’objet de sa flamme*,
Quand il sera mari, pourra malaisément
S’empêcher de battre sa femme.
10)
L'Amour soumis
Cet amour est bien trompeur et les amants qui le reconnaissent ne le sont pas moins. Vous les voyez toujours insinuants; complaisants et ils veulent tellement tout ce que vous voulez qu’il semble que les choses les plus fâcheuses pour eux leur soient agréables. Une si parfaite soumission est à estimer ; mais, comme il est autant d’hypocrites en amour qu’en autre chose, on doit fort se défier de la passion d’un amant qui a trop l’art de se posséder. En effet,
Il est bien malaisé qu ’on soit toujours le maître D’un amour dont l’ardeur ne saurait s’augmenter. Plus cet amour est fort et plus il fait connaître
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
116
MERCURE GALANT
Qu "il est sujet à s "emporter.
Mais comme ses transports marquent sa violence,
La belle qui les voit les pardonne aisément, Et si par politique elle en gronde un moment, Ce n’est qu’un chagrin d’apparence.
11)
L’Amour impérieux
Un je ne sais* quel amour fier vous a donné des amants si impérieux qu’on peut dire qu’ils ne savent prier qu’en commandant.
L’esprit le moins timide en est déconcerté.
C’est une hauteur sans égale,
Un sérieux qui glace, un air plein de fierté,
Une gravité magistrale
Qui s "explique toujours avec autorité.
De cet impérieux cherchez à vous défaire.
Les belles comme vous naissent pour commander,
Et tout amant qui ne veut point céder, Semble n "être point fait pour plaire.
12)
L’Amour avare
Ceux que cet amour gouverne ne peuvent offrir à leur maîtresse qu’un coeur partagé, puisque leurs trésors sont toujours ce qui leur est le plus cher. Ils rompent toutes les parties qui les pourraient engager à quelque dépense et le moindre présent à faire leur ferait quitter la plus belle personne du monde. Cependant quelque attachement qu’on puisse avoir pour le bien, on n’a jamais véritablement aimé qu’on n’ait cessé d’être avare.
De cette passion c’est l’effet ordinaire ;
D’un violent amour les amants combattus
Changent leurs vices en vertus,
Sitôt qu "ils ont dessein de plaire.
Ainsi l’on montre en vain l’ardeur des plus beaux feux*, Qui n "est point libéral ne peut être amoureux,
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
117
Dans un amant l'avarice est infâme,
A cent défauts par elle on se laisse entraîner,
Et quand à sa maîtresse on peut ne rien donner,
On retranche tout à sa femme.
13)
L'Amour emporté
Les amants qui suivent les lois de cet amour sont d’abord tout de feu pour leurs maîtresses. Gardez de vous assurer trop sur ceux qu’il vous a soumis. Ils n’ont que des transports violents et leurs premiers soins* sont accompagnés d’un emportement de passion qui ne laisse rien à souhaiter ; mais tout ce qui est violent n’est jamais durable et, si vous y faites réflexion,
De la force souvent la faiblesse a su naître :
Pour avoir trop agi, cette force s'abat ;
C'est ainsi qu'un grand feu qui jette un vif éclat S'éteint presque aussitôt qu’il commence à paraître.
14)
L'Amour languissant
Cet amour est d’un caractère entièrement opposé à l’autre. Ceux qu’il fait brûler pour vous, ne vous parlent jamais que des yeux*. Rien n’est plus triste que leurs manières. Ils n’ont presque pas la force d’ouvrir la bouche et, à voir leurs regards mourants, vous diriez qu’ils sont toujours au bord du tombeau. De pareils amants ne sont pas ceux qui aiment avec plus de violence.
Toute leur passion n 'est que dans leur langueur. Pour trop sentir à peine ils se sentent eux-mêmes, Ce ne sont que soupirs, qu 'abattement extrêmes, Qui de l'amour étouffent la vigueur.
15)
L'Amour intéressé
Fuyez les amants qui suivent les maximes de cet
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
118
MERCURE GALANT
amour. Ils ne peuvent aimer véritablement, puisqu’ils ont un autre but que celui de se faire aimer. Quelques charmes que puisse avoir une belle, ils sont moins touchés de sa beauté que du bien qu’ils en espèrent et c’est ce qui les rend encore plus à mépriser que les avares qui peuvent au moins aimer fortement, pourvu qu’on ne leur demande rien de ce qu’ils ont déjà amassé. Qu’une belle personne plaise à ces avares, ils chercheront quelquefois à se satisfaire et n’examineront point s’ils pourraient trouver ailleurs plus d’avantages. Mais
L'amant intéressé ne regarde que soi
Dans l'hommage apparent qu'il rend à sa maîtresse. Qu 'une autre soit plus riche, il lui donne sa foi Et perd sans nul regret sa première tendresse.
16) L'Amour de gloire
Il est beaucoup de ces amours dans le monde et ils vous ont attiré quelques amants, mais songez qu’ils s’attachent moins à vous pour vous aimer que pour faire croire que vous les aimez. Les soins* qu’ils vous rendent ne sont qu’un effet de leur vanité. La pensée qu’ils ont que les apparences d’avoir quelque part dans votre coeur leur peuvent donner de la gloire* dans le monde, vous serait avantageuse, s’ils ne voulaient en même temps qu’on les crût aimés de toutes les autres belles qui ont un mérite extraordinaire et auxquelles ils adressent leurs hommages aussi bien qu’à vous.
C'est sans doute les estimer,
Jamais un bon effet n'eut qu'une bonne cause ;
Mais où l'amour n'est pas, l'estime est peu de chose, Quand on a comme vous de quoi se faire aimer.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
119
17)
L'Amour enjoué
Comme il est de toute sorte d’amours, il est aussi de toute sorte d’amants. Celui-ci n’a pas manqué de vous en soumettre d’enjoués et de badins ; mais qui rit toujours doit être suspect à une belle.
L'amour veut quelquefois un peu de sérieux.
Qu 'un de ces enjoués pour vos beaux yeux soupire, Il a beau le jurer, vous n 'en saurez pas mieux
Si c'est tout de bon ou pour rire.
18)
L'Amour délicat
Les flèches, dont cet amour a blessé pour vous quelques-uns de vos amants, n’ont pas fait de fort profondes blessures. Ils sont toujours prêts à rompre. Tout les choque. Tout les chagrine. Des bagatelles leur paraissent des monstres et ils ne croient jamais être aimés. Peut-être n’agissent-ils de cette sorte que par un excès de passion. Ils le disent et je le veux croire, mais enfin
Quand ces plaintifs et trop fâcheux amants
Auraient autant d'amour que de délicatesse,
Que servent leurs empressements,
Si jamais leur chagrin ne cesse ?
19)
L'Amour grondeur
Tous les coeurs que cet amour a frappés ne sont que des coeurs d’amants grondeurs, chagrins, inquiets et propres à faire enrager la beauté la plus complaisante.
De semblables amants ne le sont que de nom,
Et leur amour, qui toujours gronde,
Peut s'appeler avec raion
Le plus vilain amour du monde.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
120
MERCURE GALANT
20)
L'Amour coquet
Cet amour vous a soumis des amants assez agréables. Ils vous disent de fort jolies choses et dès la première fois qu’ils vous voient, ils ne manquent point à* vous faire les protestations* les plus tendres et les plus remplies de passion, mais gardez de vous y tromper :
Tous leurs serments d'amour sont serments d'habitude, En conter en tous lieux est leur unique étude : Ainsi quelque brillant qu 'étalent vos appas, Ils ont beau vous jurer qu 'un fort amour les touche, Ils vous peignent des maux qu 'ils ne ressentent pas. Et leur coeur ne sait rien de ce que dit leur bouche.
21)
L'Amour jaloux
Si les amants coquets aiment si légèrement qu’ils ne se souviennent point des protestations* qu’ils ont faites, sitôt qu’ils ont quitté la belle qui les a reçues, ceux que l’amour jaloux a blessés aiment au contraire avec tant d’excès qu’on peut dire que rien n’approche de la violence de leur amour. Mais quoiqu’il semble que celles de votre sexe ne doivent rien tant souhaiter que des amants fort passionnés, elles n’ont guère sujet de s’accommoder de ceux-ci.
Toujours la défiance au soupçon les entraîne,
Leur amour ressemble à la haine,
De leurs transports jaloux rien n'arrête l'éclat. Sans cesse à ce qu 'on aime imputer quelque crime, C'est ne l'estimer point et l'amour sans estime N'a jamais satisfait un coeur bien délicat.
22)
L'Amour capricieux
Si vous haïssez l’inégalité, ne vous attachez pas aux amants que cet amour vous a engagés. Vous les
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
121
trouverez un jour tout de feu, et dans l’autre vous les verrez tout de glace. Après vous avoir montré une entière complaisance, ils ne pourront s’empêcher de vous faire paraître leur brutalité. Ils seront quelquefois prêts à se détacher de vous et vous promettront ensuite une constance étemelle.
Quel fond faire1 pour un amant
1. Faire fond. Voir 15e Nouvelle, note 4.
2. Objet. Mot de la langue galante. « Se dit aussi poétiquement des belles personnes qui donnent de l’amour. C’est un bel objet, un objet charmant ». (Fur.).
Dont vous craignez toujours que l'amour ne finisse, Et qui dans son attachement N'a pour règle que son caprice ?
Aujourd'hui tout à vous, demain presque ennemis.
Ces inégalités sont des peines cruelles
Et n 'accommodent point les belles
A qui toujours on doit être soumis.
23) L'Amour rêveur
Cet amour naturellement mélancolique n’a mis sous vos lois que des amants aussi mélancoliques que lui. Ils rêvent toujours, parlent peu, ont plus d’application que les autres à examiner ce qui se passe et, quand ils sont recueillis en eux-mêmes, ils font souvent des jugements fâcheux de tout ce qu’ils voient. Ainsi une pareille rêverie n’est pour l’ordinaire qu’une sombre jalousie cachée dont ils souffrent beaucoup et qu’ils n’osent pourtant découvrir de peur qu’on ne les rebute.
Dès que le nom d'époux a rendu ces amants
Maîtres de l'objet2 de leurs flammes*, Ils réforment l'abus qui causa leurs tourments, Et font bientôt changer de conduite à leurs femmes.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
122
MERCURE GALANT
Sur tout ce qui leur a déplu,
Et dont avant l’hymen ils n ’ont osé se plaindre,
Ils parlent d’un ton absolu
Et s ’ils ne sont aimés, du moins ils se font craindre.
24)
L’Amour...
Je ne sais quel nom donner à cet amour. Il ne fait que des amants qui aiment leurs aises et qui ne cherchent qu’eux seuls en toutes choses. Ils prennent partout sans façon la place la plus commode sans l’offrir à leur maîtresse. Ils s’accommodent des meilleurs morceaux et contractent une habitude d’incivilité qui leur donne ce privilège.
De ce genre d’amants l’amour n’est que du vent, Leurs flammes* les plus apparentes
Pour le plus bel objet2 sont si peu violentes, Que quand ils sont maris, de leurs femmes souvent Ils font leurs premières servantes.
3. Turlupinade. « Mauvaise plaisanterie fondée ordinairement sur quelque allusion basse et sur quelques mauvais jeux de mots » (Dict. Ac.). Turlupin, comédien dont le talent était de faire rire par de méchantes pointes et équivoques. (Fur.).
25)
L’Amour doucereux
Cet amour n’est ni froid ni chaud, et ceux qu’il blesse sont de même nature que lui. Sans avoir de cette langueur que produit le véritable amour, ils disent d’un ton lent quantité de douceurs* et les accompagnent de méchantes pointes appelées turlupi- nades3, qui ne peuvent satisfaire un esprit bien fait.
Leur entretien est fade et n’a rien d’agréable,
Et pour vous dont le goût est délicat et fin,
C’est un ragoût bien misérable
Que les douceurs* d’un amant turlupin.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
123
26)
L'Amour inconstant
Les traits que décoche cet amour sont en grand nombre, mais ils font des blessures si légères que les coeurs des amants qu’ils frappent en sont à peine effleurés. Comme ils se trouvent bientôt guéris et qu’ils souffrent peu, ils s’exposent volontiers à être blessés de nouveau. Ainsi ils ont de perpétuelles affaires sans presque en avoir, étant toujours plus prêts à entrer dans de nouvelles qu’à poursuivre celles qu’on leur a vu commencer. Je sais qu’ayant autant de mérite que vous en avez, vous devez moins craindre qu’une autre d’éprouver leur légèreté.
Vous savez sous vos lois fortement engager Ceux que de vos beautés le vif éclat occupe, Mais, comme un inconstant est sujet à changer, Vous en pourriez être la dupe.
27)
L'Amour constant
La plupart de ceux que les autres amours ont blessés ont des manières sur lesquelles on ne peut pas entièrement s’assurer. Ils ont beau marquer de grandes complaisances pour ce qu’ils aiment, elles sont d’une nature qui peut faire bientôt finir leur attachement. Je dis attachement pour ne pas dire tout-à- fait amour, car on abuse souvent de ce nom. Rien de plus commun et cependant rien de si rare que ce qu’on peut dire véritablement amour. Rien de si peu ordinaire qu’un amour constant, quand même il se trouverait qu’il fût véritable. Rien enfin qui soit tant dans la bouche sans être presque jamais dans le coeur. Il en faut demeurer d’accord. Chacun ne regarde que soi en aimant et il y a peu de personnes qui aiment leurs maîtresses pour elles-mêmes.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
124
MERCURE GALANT
L'amant seul qui jamais se ne lasse d'aimer
Doit être regardé comme amant véritable.
Tout rempli de l'objet2 qui le sut enjlammer,
4. Courage, « ardeur, vivacité, fureur de l’âme qui fait entreprendre des choses hardies » (Fur.). Nous dirions : un homme de coeur. « Courage est un dérivé de coeur... quand le coeur se manifeste par des actes extérieurs, il prend le nom de courage » (Litt.).
Il ne voit rien ailleurs d'aimable.
Les devoirs qu'il lui rend l'occupent nuit et jour, De cent soins* obligeants sa tendresse est suivie, Et le dernier soupir qui termine sa vie
Est encor un soupir d'amour.
Si des amants de cette constance ont quelques défauts, on les doit attribuer à la nature et non pas à leur amour, et l’excès de leur passion joint à une fermeté si estimable les rend dignes d’être préférés à tous les autres. C’est par là, aimable Bélise que je pense mériter que vous vous déclariez pour moi contre mes rivaux. Je le dis et crois le pouvoir dire sans être blâmé. S’il sied mal à un homme de courage4 de dire qu’il est vaillant, à un habile homme de faire vanité de son esprit, à une belle de vanter ses charmes, il sied bien à un amant de dire qu’il aime, de le dire mille fois le jour, de le prouver, de peindre l’excès de sa passion et de faire voir que personne n’a jamais tant aimé ni n’aimera tant que lui. C’est ce que je fais et, comme je suis ce constant si rare à trouver, cet amour constant qui est le mien se voit placé au- dessus de tous les autres et tient mon coeur, comme l’unique qu’il ait pu connaître parmi tant de coeurs, capable d’aimer éternellement. C’est une vérité dont il ne se peut que vous ne soyez convaincue pour peu que vous me rendiez justice. Je suis tout à vous, je vis tout pour vous, et je n’ai jamais eu d’yeux que pour
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
125
vous. J’ai commencé à vous aimer dès vos plus tendres années. L’engagement que le mariage vous a donné n’a point affaibli ma passion. Tous ceux qui vous avaient fait les mêmes protestations* que moi ont pris d’autres liaisons, sitôt qu’ils vous ont vue faire un heureux. Moi seul, j’ai continué à vous aimer et vous ne sauriez douter que je ne vous aie aimée purement pour vous puisque j’ai continué à vous aimer sans aucun espoir. Vous êtes devenue maîtresse de vous-même et en même temps de ma destinée. Vous en pouvez décider. Faisons un contrat dont l’Amour règle lui seul les articles. Le mien déférera tout au vôtre. Ma vie, mes biens, ma fortune, tout est à vous. Eprouvez si je dis vrai et, si la soumission que j’aurai à toutes vos volontés n’est point entière, bannissez moi pour jamais et de vos yeux et de votre coeur. Oui, divine Bélise, je vous parle sérieusement, quand je vous assure que la grandeur de ma passion ne saurait être exprimée. Nous disons tous que nous aimons, il est vrai, mais c’est nous-mêmes que nous aimons. Tout a rapport à nous et de mille amants, je ne sais s’il s’en peut trouver un seul qui aime sa maîtresse seulement pour elle. Je ne puis moi-même désavouer qu’il n’y ait de l’amour-propre dans celui que j’ai pour vous, autrement il faudrait que je vous aimasse sans que j’eusse aucun plaisir à vous aimer ; mais la différence qu’il y a entre mes rivaux et moi, c’est que je ne vous aime par aucun des motifs qui les attachent à vous. La plupart cachent leurs défauts. Examinez-les et pour peu que vous leur donniez occasion de paraître, vous verrez que le plus concerté s’échappera malgré la résolution qu’il peut avoir prise de se tenir sur ses gardes. Vous en avez de tout éprouvés dont les défauts vous sont connus, j’entends
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
126
MERCURE GALANT
des défauts qui seraient impénétrables pour une personne qui aurait moins de lumières que vous. Pourquoi vous attacher davantage à une épreuve si peu nécessaire,
De nouveaux soupirants vous viennent tous les jours ;
Mais sans qu ’aucun amant vous touche et vous engage,. Voulez-vous avec les Amours Passer le plus beau de votre âge ?
Ces Amours vous servent en foule. Mais quels Amours ! Démêlez le mien de cette foule, ou plutôt voyez qu’il s’en démêle lui-même et que sa constance et son ardeur méritent que vous le distinguiez. C’est ce qu’attend de vous celui qui aimera éternellement l’aimable Bélise.
Le cavalier a fait admirablement sa cour à la jeune veuve par cette galanterie*. On tient qu’elle s’est rendue à sa constance et qu’elle dojt l’épouser au premier jour. La peinture de tant d’amants d’un caractère différent a fort réjoui quelques dames qui l’ont déjà vue. Elles prétendent qu’on en peut tirer beaucoup de lumières pour ne se point tromper au choix d’un amant dont on a dessein de faire un mari et qu’ainsi, on doit mettre ce que vous venez de lire au nombre de ces ouvrages qui instruisent en divertissant.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE 127
""'.
c
;.
􀀅
'
.
.u
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
128
MERCURE GALANT
Janvier 1681. HISTOIRE DE MON COEUR
Notice
On se trouve en cette année 1681 en présence de quatre nouvelles qu'un témoignage précis permet d'attribuer à Fontenelle. L'« Histoire de mes conquêtes » (février) est signalée dans la biographie que publie l'abbé Trublet sous le titre Mémoires pour servir à l’histoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle. Trois autres textes s'y rattachent : « Histoire de mon coeur » (janvier), « Pour celle qui a si galamment écrit l'histoire de ses conquêtes » (avril), « Pour la spirituelle inconnue qui s'intéresse si obligeamment dans mes aventures » (mai). Ces nouvelles se développent sur le thème des relations galantes considérées pour elles-mêmes, peu favorables ou même opposées au mariage. Avec toute la finesse de son talent, l'auteur met en oeuvre l'art d'une conversation qui s’acquiert avec le développement de l'« esprit ». Il se fait l'éducateur de jeunes innocentes qu'il se plaît à former. Leur esprit n'apparaît qu 'avec l'éveil de la sensualité, exprimé implicitement avec un art de l'ambiguité préservant la bienséance et donnant au texte un piquant déjà marqué d'un ton léger annonçant le XVIIIesiècle.
(17e Nouvelle)
Il s’est fait depuis un mois entre deux personnes aussi délicates que spirituelles un commencement de liaison d’une nouveauté assez singulière. Un cavalier, estimé par ses bonnes qualités, après quelques soins* rendus à une dame d’un fort grand mérite, lui déclara
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
129
en termes formels qu’il avait pour elle un attachement d’amour. Ce grand mot n’épouvanta point la dame. Elle consentit à la passion du cavalier, pourvu qu’il s’accommodât de quelques rivaux qui, comme lui, cherchaient à toucher son coeur. Elle ajouta que, s’il l’aimait véritablement, il devait voir avec joie qu’elle eût assez de mérite pour s’attirer une grosse cour, que, s’agissant de son choix, c’était à lui à se rendre digne de la préférence, et, comme il avait fait bruit par quelques intrigues, elle voulut qu’il lui apprît les raisons qui l’avaient porté à rompre, afin qu’elle se réglât sur la manière dont elle devait traiter avec lui. Il accepta les conditions et lui envoya dès le lendemain un papier qui contenait ce qui suit avec ce titre :
HISTOIRE DE MON COEUR
Ma première passion, presque au sortir de l’académie1, fut une dame qui était en possession de former la plupart des jeunes gens. Elle avait beaucoup d’usage du monde et la foule était toujours fort grande chez elle. Quand on n’y trouvait que cinq ou six personnes, c’était être avec elle tête à tête autant qu’on y pouvait jamais être. J’étais en ce temps-là beaucoup plus capable de faire du bruit que de parler et les assemblées tumultueuses étaient beaucoup mieux mon fait que des conversations un peu régulières. Ainsi je trouvai justement chez cette dame ce qu’il me fallait. Mes habits, à la vérité, y étaient bien plus considérés que moi, mais cela me suffisait et je ne séparais pas le peu que j’ai de mérite d’avec celui
1. Académie. Ici « Maison des écuyers où la noblesse apprend à monter à cheval et autres exercices » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
130
MERCURE GALANT
que me prêtait ma parure. Je ne sais pas bien si je conçus un véritable amour pour la dame, ou si je me fis une affaire de vanité d’être distingué chez elle aux yeux de tant de rivaux. Il est toujours certain que je m’y attachai beaucoup. Je cherchai les moyens de lui expliquer ma passion en termes intelligibles, car sa maison n’était pas un lieu où les yeux* et les petits soins* fussent en pouvoir de se faire entendre — il y avait toujours trop de tracas —, mais à peine au bout de six mois, la pus-je trouver toute seule dans sa chambre. Je commençais à lui demander si elle n’entendait point ce que voulaient dire mes assiduités et là-dessus, il survint une visite. Il se passa encore plusieurs mois avant que je pusse reprendre ma déclaration où j’en étais demeuré, mais enfin je me lassai de tant de difficultés et je commençai à perdre le goût que j’avais pour l’embarras et la foule du grand monde.
Je me retirai insensiblement de chez cette dame et je tournai mes assiduités du côté d’une jeune personne nouvellement mariée, fort bien faite et qu’on disait avoir de l’esprit. Elle voyait peu de monde, mais le peu qu’elle voyait était assez bien choisi. Elle sentait parfaitement bien tout ce qu’on lui disait de fin et de joli, mais elle ne disait presque rien où il parût un tour d’esprit particulier, et il y avait plus de plaisir à en être écouté qu’à l’écouter. Elle suivait toujours bien les pensées des autres, mais les siennes n’allaient pas loin. En un mot, elle avait beaucoup plus de bon sens que d’agrément. Pour le coeur, j’ai reconnu en toutes occasions qu’elle l’avait assez droit. Quand elle l’épanchait une fois, ce ne pouvait être à demi et, sitôt que l’humeur de faire des confidences la prenait, elle ne regardait pas de trop près
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
131
aux confidents. La nature lui avait donné quelques défauts, dont sa raison avait bien de la peine à la guérir. Tout allait bien quand elle songeait à elle, mais il ne fallait pas qu’elle se perdît de vue, autrement la nature reprenait le dessus. Il m’arriva avec elle ce que je crois qui n’est arrivé jamais à personne. D’ordinaire, on est frappé d’abord des bonnes qualités, on s’engage là-dessus à aimer. Peu à peu on reconnaît les défauts et le dégoût vient. Mais il m’arriva tout le contraire. La première chose que j’aperçus dans cette jeune personne, ce furent ses défauts. Je crus que j’en pourrais faire quelque usage et les tourner au profit de ma passion. Je m’embarquai à l’aimer, flatté de cette espérance. Quand je commençai à approfondir son caractère, je lui trouvai beaucoup de bonnes qualités, auxquelles je ne m’étais point attendu. Là-dessus, je changeai de dessein et je me mis à l’aimer plus que je n’avais encore fait. J’entrepris de la défaire de ses défauts pour avoir l’honneur d’aimer une personne parfaite. Mais que cela me réussit mal ! J’eus beau mener finement mon entreprise, elle sentit que je lui trouvais des défauts et jamais elle n’a su me le pardonner. Nous entrâmes l’un avec l’autre dans une espèce de jalousie tout-à- fait particulière. C’était une jalousie d’esprit. Elle crut que j’affectais de marquer que j’avais de la supériorité de génie2 sur elle et, pour me faire voir que je n’avais pas tant d’esprit que je me l’imaginais, elle reçut bien mieux que moi des gens qui, à ce que je croyais, ne me valaient pas.
2. Génie. Talent naturel, disposition qu’on a à une chose plutôt qu’à une autre (Fur.).
Me voilà déjà arrivé à ma troisième passion sans
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
132
MERCURE GALANT
avoir encore eu beaucoup de plaisirs en amour. Mon goût s’était raffiné, il me fallait quelque chose de nouveau et de plus piquant que ce que l’amour m’avait jusqu’alors donné en partage. Je m’attachai donc à une jeune fille qui à peine avait ouï dire qu’il y eût un amour au monde. C’était une simplicité de l’âge d’or, mais une simplicité spirituelle et qui ne servait qu’à donner de l’agrément à son esprit naissant. Elle n’avait encore aimé qu’une parente de son âge, mais elle imaginait déjà dans cette amitié des délicatesses qui me charmaient et que je mourais d’envie qu’elle transportât à l’amour. Je fus si heureux que je l’accoutumai à me voir, à souhaiter de me voir et enfin à ne s’en pouvoir plus passer. Elle ne savait point encore qu’elle m’aimait et ses yeux* m’avaient fait confidence de sa tendresse longtemps avant qu’elle se la fît à elle-même. Les délicieux moments que je passai ! Il n’y a que vous, Madame qui me les puissiez faire retrouver. Je voyais avec plaisir comment l’amour débrouillait tout ce petit chaos de son coeur et de son esprit. Les lumières de l’un et les sentiments de l’autre se fortifiaient en même temps. Je lui apprenais avec un plaisir incroyable toutes les délicatesses de l’amour. Je lui donnais moi-même des leçons de jalousie et de défiance, tant je me tenais sûr de ne lui en donner jamais de véritables sujets ; mais, à la fin, elle me passa beaucoup dans l’art que je lui avais enseigné. Elle poussa la délicatesse dans des extrémités dont je ne me fusse jamais avisé. Si ma tendresse était moins forte dans un instant que dans un autre, elle sentait cette différence. Elle lisait mes pensées dans mon esprit au même moment qu’elles y naissaient. Je ne pouvais plus faire un pas ou jeter un coup d’oeil, qui
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
133
ne fournît quelque matière à une remarque délicate. Je commençai à sentir un peu l’incommodité de cette manière d’aimer. Je lui voulus faire entendre qu’à la vérité on ne savait aimer trop tendrement, mais qu’après certaines sûretés prises de part et d’autre, il fallait pourtant agir ensemble de bonne foi et ne s’entr’épier pas sans cesse ; que, quand on était sûr en gros de la réciproque tendresse du coeur, on ne devait pas s’amuser à mille petits détails sur lesquels il serait inutile de se chicaner. Mais de quelques précautions et de quelque adresse que je me servisse pour lui insinuer doucement ces sentiments, elle crut que je lui annonçais par là la fin de ma passion et que ce n’était qu’une manière honnête de prendre mon congé. Elle tomba dans une mélancolie qui me désespéra. Je redevins plus amoureux d’elle que jamais et je ne souhaitais rien plus que de renouer avec elle à condition de lui laisser pousser ses chimères délicates aussi loin qu’elle voudrait, mais elle me dit toujours que, puisque son trop d’amour m’avait incommodé, elle était résolue à n’incommoder jamais ni moi ni personne.
Je passai une bonne année, bien résolu aussi de mon côté à n’aimer jamais. Je ne pus pourtant me garantir de tomber entre les mains d’une dame bien éloignée du caractère de cette jeune personne dont j’avais si longtemps regretté la perte. C’était une vraie femme. Elle en avait toutes les bonnes et toutes les mauvaises qualités, pleine d’esprit ou plutôt d’imagination, car, pour le jugement, elle déclarait elle-même qu’elle n’y prétendait pas ; mais inégale, impérieuse et aigre, autant à peu près qu’on le peut être, laide par dessus tout cela et ayant quelque âge. Cependant, elle était toujours en possession de causer
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
134
MERCURE GALANT
de fort grandes passions. Le secret qu’elle avait pour cela était de tourner très agréablement en ridicule toutes les autres femmes de sorte que, parmi ceux qui la voyaient, il n’y en avait point qui fussent assez hardis pour s’attacher à aucune de celles dont le portrait les avait fait rire tant de fois et pour s’attirer par là des railleries que les plus habiles auraient été fort embarrassés à soutenir. De plus, l’humeur médisante de cette dame faisait un autre effet merveilleux pour elle, car il était impossible que l’on ne sentît sa vanité flattée en se voyant distingué dans un lieu où l’on avait peu d’égards pour tout le genre humain. Enfin, elle inspirait si bien son génie2 satirique à ceux qui allaient chez elle qu’elle les avait en peu de temps brouillés avec tout le monde et réduits à ne plus voir qu’elle seule. Je me suis engagé à vous avouer ici mes fautes. L’esprit de cette dame m’éblouit d’abord. Comme j’étais dégoûté de la plupart des gens, j’entrai aisément dans sa satire. Elle fit pour moi quelques avances qu’elle savait faire parfaitement bien et très finement. Mille affaires que je me fis tous les jours à cause d’elle me lièrent encore plus étroitement. Que vous dirai-je enfin ? Je me trouvai pris. Elle m’aima pendant quinze jours aussi fortement qu’elle était capable d’aimer. Après cela elle ne voulut plus que l’honneur de m’avoir fait sa conquête. Il fallait que je fusse éternellement dans sa chambre, qu’elle me montrât tous les jours au public dans son carrosse et elle faisait naître elle-même des occasions de faire paraître aux yeux de tout le monde l’empire qu’elle avait acquis sur moi. Je passai beaucoup de temps à n’être qu’un amant de montre et de parade. Je méditais quelquefois ma retraite, mais le courage me manquait au besoin. Je craignais toujours de m’attirer
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
135
cette dame à dos et elle avait trouvé le moyen de m’attacher à elle par la crainte autant qu’elle avait fait par l’amour. Heureusement il parut dans ce temps-là dans le monde un jeune homme de mérite sur qui il lui plut de jeter les yeux. Elle avait tiré de moi tout l’honneur qu’elle pouvait en tirer, il lui fallait faire d’autres conquêtes. Je fus ravi qu’un rival aimé vînt me dégager. Il n’y eut aucun bruit entre lui et moi quand il prit ma place, et les choses se passèrent de part et d’autre avec toute la douceur imaginable.
Enfin, Madame, après tant de peines endurées au service de l’amour, il a voulu m’en récompenser, en me faisant voir une aussi aimable personne que vous. Vous voyez que je compte déjà pour récompense le seul plaisir que j’ai eu de vous voir. Que sera-ce donc si je suis assez heureux pour ne vous déplaire pas ? Je viens de vous faire connaître parfaitement ce coeur que vous possédez tout entier. Il a déjà eu d’autres passions, il est vrai ; aussi je me rends justice et je m’engage à voir chez vous, sans chagrin, tous les rivaux que votre mérite m’a déjà faits et tous ceux qu’il me fera. J’en jure par Apollon qui m’a inspiré ces vers.
En soupirant pour vous, Climène,
Je ne suis point de ces amants fâcheux Qui ne peuvent voir qu 'avec peine
Que leur maîtresse écoute d’autres feux*.
*
Leur défiante humeur vous paraît incommode,
C’est assez, je le sais, pour vous mettre en courroux : Aussi mon coeur déjà suit une autre méthode,
Et pour se faire à votre mode, Apprend à n 'être point jaloux.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
136
MERCURE GALANT
Cet effort qu "il se fait doit d’autant plus vous plaire Qu ’il est rare jusqu ’à ce jour Que de ce caprice ordinaire On ait su défaire l’amour.
*
Le mien, pour être à votre usage, Renonce à cent communs défauts,
Et, complaisant pour vous, regarde sans ombrage Le grand nombre de mes rivaux.
*
D’un autre amant la flamme* en serait alarmée, S ’abandonnerait au dépit ;
Mais pour moi, je vous vois aimée, Et cette raison me suffit.
*
Vous voulez grossir votre empire
D’une foule d’amants qui vous suive en tous lieux ; Pourquoi faut-il que j’en soupire ?
En voyant l ’éclat de vos yeux, Peut-on y trouver à redire ?
*
Ils s’accommodent mal d’un pouvoir limité ; Et comme rien ne les arrête, J’en connais trop bien la fierté, Pour les borner à ma conquête.
*
Certains d’être partout vainqueurs, C’est peu pour eux d’une victoire Et par l’amas de mille coeurs, Ils font bien mieux briller leur gloire*.
*
Climène, en cent endroits faites craindre leurs coups, Et par intérêt pour lui-même,
A mon amour il sera doux, Que chacun à l ’envi vous aime.
*
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA.GALANTERIE
137
Lorsque mille captifs reconnaîtront vos lois,
Qu'il sera glorieux* à mon âme charmée, D'ouir justifier mon choix Par la voix de la renommée !
*
Cet éloge public fait de votre beauté, Avouons-le tous deux sans honte, Flattera votre vanité,
La mienne y trouvera son compte.
*
Ce n 'est pas après tout que je n 'aimasse mieux (Soit dit sans offenser votre air incomparable) Que ce fût seulement à mon coeur, à mes yeux,
Que vous vous montrassiez aimable.
*
Mes voeux, me direz-vous, sont trop intéressés ; Mais il faut que je vous réponde,
. Climène, je vous aime assez,
Pour vous faire oublier tout le reste du monde.
*
Cependant mon coeur se résout, Vous le voulez d'une autre sorte ;
On doit s'accommoder à tout,
Aimez-moi seulement, le reste ne m'importe.
*
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
138
MERCURE GALANT
Février 1681. HISTOIRE DE MES CONQUÊTES.
(18e Nouvelle)
Il y a grande apparence que la liaison que je vous dis la dernière fois qui commençait à se former entre deux personnes qui ont autant de délicatesse que d’esprit, sera de durée, par la manière dont vous allez voir qu’elle s’établit. La dame que le cavalier avait régalée* de VHistoire de son coeur ne se contenta pas de lui témoigner le lendemain qu’elle se tenait obligée de* la confidence qu’il lui avait faite de ses intrigues. Elle voulut à son tour se faire connaître et lui envoya deux jours après une réponse qui contenait ce qui suit et avait ce titre :
HISTOIRE DE MES CONQUÊTES
Je suis si contente de la sincérité que vous m’avez marquée, en m’envoyant VHistoire de votre coeur, que je veux suivre votre exemple et vous conter aussi de bonne foi toutes les petites aventures de ma vie. Mais, avant de commencer mon Histoire, il faut que j’achève la vôtre et que j’y ajoute une pièce qui y manque, c’est-à-dire mon portrait qui devait bien tenir sa place parmi ceux des belles à qui vous vous êtes attaché.
Vous connaissez ma personne et vous dites qu’elle vous plaît, ainsi je n’en dis rien ; mais, pour le coeur et l’esprit, j’ai peine à croire que vous me connaissiez assez par ces endroits-là. J’ai eu une éducation très capable de m’étouffer l’esprit ; cependant je n’ai pas laissé d’en échapper et d’en sauver quelque chose. Il me reste assez de finesse et de délicatesse dans mes
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
139
pensées, mais peut-être j’y gagnerais, si on les pouvait deviner sans que je les exprimasse. Il y avait en moi des commencements de plus d’esprit que je n’en ai. L’intention de la nature était que l’art achevât ce qu’elle avait laissé à achever, mais l’art n’en a rien fait. Si vous voulez cependant que je vous dise ce qu’en pensent quelques connaisseurs qui parlent de moi plus avantageusement, ils m’ont assurée que la nature m’avait donné tout l’esprit qu’elle me pouvait donner, mais que l’art me pouvait donner quelques apparences d’esprit qu’à la vérité il ne m’avait pas données. On dit que je pense mieux que tous ceux qui parlent mieux que moi et que j’écris mieux que tous ceux qui ne pensent qu’aussi bien. Ne me demandez point dans la conversation des médisances et des contes agréables, des traits d’une imagination bien vive, des expressions extraordinaires et surprenantes. Il faut, s’il vous plaît, vous passer de tout cela ; mais contentez-vous d’une mélancolie douce qui règne sur tout ce qu’on dit, de quelques pensées fines semées de temps en temps et à propos, d’un certain air de bonté et de sincérité répandu jusque sur les moindres discours, enfin d’un agrément qui part plutôt du coeur que de l’esprit, et peut-être trouverez-vous votre compte avec moi.
Me voilà insensiblement venue à l’article de mon coeur. Je vous avertis que, si j’en parle beaucoup, j’en dirai du bien. Je l’ai naturellement tendre et délicat et disposé à aimer d’une certaine manière qui fait que je ne puis jamais aimer beaucoup de gens. Si je m’en étais crue, ma tendresse eût ressemblé à celle de la plupart des femmes. Elle eût été jalouse, inquiète, ombrageuse, mais un peu de raison y a donné ordre. Vous allez croire que la raison ne peut se mêler de ce
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
140
MERCURE GALANT
qui regarde la tendresse sans l’affaiblir beaucoup. Je ne suis point de cet avis. La délicatesse des sentiments n’est pas incompatible avec leur noblesse. Mon coeur prend les conseils de ma raison. Aussi n’est-ce pas une raison farouche. Elle approuve de certains engagements et même les fortifie. Elle est de moitié avec le coeur à goûter ses plaisirs. Sans cela je serais fort à plaindre dès que j’aimerais, car je me souviens que ma raison m’a donné d’étranges peines, quand elle a été seulement pour quelques moments d’un autre parti que mon coeur. Songez à ce que vous faites en m’aimant. Je ne me trouve presque jamais assez aimée. A vous dire le vrai, je me suis quelquefois surprise moi-même dans des instants où c’était la vanité qui produisait en moi ce sentiment. Quelquefois aussi ce n’était pas elle. A propos de vanité, j’y donnerais quelquefois si je n’y prenais garde. Je suis assez capable d’entendre raison. Il semble que ce ne soit pas là faire un grand éloge de moi-même, mais à moi, il me paraît que c’est un si grand mérite que de pouvoir entendre raison que je n’ose presque me le donner. Voilà à peu près tout le bien et tout le mal que je puis vous dire de moi.
Je viens à mes aventures. J’étais encore fort jeune. Je répondais parfaitement aux espérances d’une mère qui avait pris tous les soins imaginables à me rendre fort simple et fort innocente. Je n’avais jamais rien vu et ne savais pas qu’il y eût rien à voir. Enfin j’étais une très petite fille, lorsqu’avec un peu de teint et des yeux assez passables, quoique mal conduits, je ne laissai pas de faire une conquête. C’était un jeune homme toujours assez bien mis, mais qui du reste n’avait aucun caractère. Il n’était ni mélancolique, ni enjoué, ni complaisant, ni opiniâtre, ni agréable, ni
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
141
ridicule. On ne savait ce que c’était. Il me rendait des soins*. Il était assidu auprès de moi et je ne sentais rien. Je me demandais quelquefois à moi-même : « mais d’où vient que je ne prends point de plaisir à le voir ? N’est-il pas assez bien fait et toujours fort propre ? Oui. Que manque-t-il donc ?» Je n’en savais rien alors, car je ne savais pas qu’il y avait quelque chose qui s’appelait esprit et agrément. J’appris enfin ce que c’était un jour que je rencontrai dans une visite un jeune cavalier qui avait assez de réputation dans le monde. Je connus aussitôt ce qui manquait à mon amant et je vis fort bien à quoi il tenait que je ne l’aimasse.
L’autre parlait une langue que je n’avais jamais ouï parler et que j’entendais pourtant. Cela répondait à une certaine idée confuse que j’avais dans la tête. Je n’avais jamais vu d’homme d’esprit et je sentis bien qu’il l’était. Au sortir de cette visite, mon amant me devint insupportable. Je songeai au plaisir que j’aurais d’être aimée du cavalier que je venais de voir ; mais j’y songeai comme j’aurais fait au plaisir d’être reine, car la chose ne me paraissait pas possible. J’envisageais une distance épouvantable entre son esprit et le mien et je me trouvais une très petite créature. Je ne croyais pas qu’il pût m’aimer et cependant je sentais bien que je ne pouvais plus souffrir d’être aimée que de lui. Je fus plus heureuse que je n’espérais. Voici tout d’un coup le cavalier à mes pieds. Ces yeux, ce teint, cet air de jeunesse, tout cela avait fait son effet. Je m’aperçus bien qu’il ne me trouvait tout au plus que belle. J’en eus du dépit en moi-même. Je voulus élever mon mérite jusqu’à l’esprit, mais c’était une affaire qui n’allait pas si vite. Je pensais assez bien et je faisais des efforts pour pousser mes
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
142
MERCURE GALANT
pensées hors de ma tête, mais j’avais beau faire. Je demeurais toujours riche de mille jolies choses que je n’avais point dites. Mon nouvel amant avait par bonheur assez de pénétration. Il démêla ce qui se passait chez moi et me tint compte de l’esprit que je ne paraissais pas encore avoir. Enfin je commençai à parler. Il m’échappa des choses assez heureuses et qui furent fort applaudies. Il se trouva que j’avais de l’esprit. Jamais je ne fus si étonnée. Ma réputation se forme. Me voilà dans le monde sur le pied de fille très spirituelle. Mon nouvel amant devient fou du mérite qu’il m’avait presque donné, puisqu’il me l’avait découvert. Enfin tout me réussit, tout prospère. Vous ne trouverez pas mauvais que pour avoir de l’esprit, il en ait coûté quelque chose à mon coeur. La reconnaissance m’y aurait engagée, au défaut de l’inclination.
L’amant dont je vous parle ici était d’un caractère fort particulier, et une des principales choses qu’on lui reprochât, c’était cela même qu’il était trop particulier. Il aimait les plaisirs, mais non point comme les autres. Il était passionné, mais autrement que tout le monde. Il était tendre, mais à sa manière. Jamais âme ne fut plus portée aux plaisirs que la sienne, mais il les voulait tranquilles ; plaisirs plus doux parce qu’ils étaient dérobés ; plaisirs assaisonnés par leur difficulté, tout cela lui paraissait des chimères. Ainsi ce qui me persuada le plus de sa tendresse pour moi, c’est que je lui coûtais quelque chose. Il avait une espèce de raison droite et inflexible, mais non pas incommode, qui l’accompagnait presque toujours. On ne gagnait rien avec lui pour en être aimée. Il n’en voyait pas moins les défauts des personnes qu’il aimait, mais il n’épargnait rien pour les en guérir et il
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
143
ne s’y prenait pas mal. Des soins*, des assiduités, des manières honnêtes et obligeantes, des empressements tant qu’il vous plaira, mais presque point de complaisance, sinon dans les choses indifférentes. Il disait qu’il aurait une complaisance aveugle pour les gens qu’il n’estimerait guère et qu’il voudrait tromper, mais que pour les autres, il voulait les accoutumer à n’exiger pas des choses peu raisonnables, et à n’être pas les dupes de ceux qui les feraient. A ce compte- là, vous voyez bien que la plupart des femmes qui sont impérieuses et déraisonnables ne se fussent guère accommodées de lui, à moins qu’il ne se fût longtemps contraint, ce qu’il n’était pas capable de faire. Il était d’une sincérité prodigieuse, jusque-là que quand je le prenais à foi et à serment1, il n’osait me répondre que de la durée de son estime et de son amitié, et pour celle de l’amour, il ne la garantissait pas absolument. Il avait toujours ou un enjouement assez naturel ou une mélancolie assez douce. Dans la conversation, il y fournissait raisonnablement et y était plus propre qu’à toute autre chose ; encore fallait-il qu’elle fût un peu réglée et qu’il raisonnât, car il triomphait en raisonnements et quelquefois même dans des conversations communes ; il lui arrivait d’y planter des choses extraordinaires, qui déconcertaient la plupart des gens. Ce n’est pas qu’il n’entendît bien le badinage. Il l’entendait même trop finement. Il divertissait, mais il ne faisait guère rire. Son extérieur froid lui donnait un air de vanité, mais ceux qui connaissaient son âme démêlaient aisément que c’était une trahison de son extérieur.
1. Quand je prenais à foi et à serment. Foi = assurance donnée de garder sa parole, sa promesse. Prendre quelqu’un à foi et à serment (Dict. Acad.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
144
MERCURE GALANT
Je vous en fais un si long portrait et il semble que j’ai tant de plaisir à parler de lui, que vous croirez peut-être que notre intelligence2 dure encore. Non, elle est finie, mais ce n’est ni par sa faute ni par la mienne. L’amour avait fait de son côté tout ce qui était nécessaire pour rendre notre union étemelle. La fortune a renversé tout ce qu’avait fait l’amour. J’étais sa seule maîtresse et la première de ses amies. Il était mon seul amant et le premier de mes amis. Jugez par là de quelle nature était notre commerce*. Un troisième amant vint prendre sa place et essaya inutilement de la remplir tout-à-fait. Ce n’est pas que sa personne ne fût assez agréable, qu’il n’eût de la vivacité d’imagination et de certains tours dans l’esprit très divertissants, mais quand on l’examinait un peu à fond, on trouvait que ses manières faisaient honneur à son esprit. Qui aurait ôté aux choses qu’il disait l’air et le ton dont il les disait, leur eût peut-être ôté tout leur agrément. C’était sur cet air et sur ce ton que roulait son badinage. Il amusait les gens plus qu’il ne les entretenait. Il y avait dans sa physionomie je ne sais quoi* qui m’était suspect en fait de tendresse et quand je le voyais, mon coeur m’avertissait que je ne me fiasse point trop à lui. Il ne me semblait point homme à être la dupe d’une passion et son coeur, autant qu’il m’était possible d’en juger, n’était pas de nature à se laisser embarquer dans de mauvaises affaires. Il n’avait pas l’air tendre. Il affectait même quelque rudesse d’esprit et, pour se persuader qu’on en fût aimée, il fallait être prévenue d’amour pour lui. Les réflexions que je fis sur son chapitre
2. Intelligence. « Union, amitié de deux ou plusieurs personnes qui s’entendent bien ensemble » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
145
furent cause qu’il ne fit jamais que me divertir sans venir à bout de m’engager.
Mais je pensai entrer dans un commerce* de coeur plus particulier avec un autre amant qui s’attacha à moi dans ce temps-là. C’étaient les manières du monde les plus tendres, l’air le plus doux. Rien ne paraissait plus propre à une passion. Des honnêtetés*, des complaisances, des empressements autant qu’on en pouvait souhaiter, tout cela lui tenait lieu de vivacité d’imagination et d’enjouement dans l’entretien et empêchait en quelque sorte qu’on ne s’aperçut que ces choses-là lui manquaient. L’usage du monde l’avait un peu gâté. Il s’imaginait que les gens voulaient être trompés et sur ce pied-là, il prodiguait les douceurs* assez indifféremment, mais son adresse paraissait et par conséquence elle n’était plus adresse. Je trouvai, en l’approfondissant, qu’il avait l’esprit ombrageux et défiant jusqu’à l’excès et la peine que j’aurais eue à le persuader de ma tendresse fut cause que je n’en conçus point pour lui.
Vous me connaissez présentement aussi bien que je me connais moi-même. Je vous ai confié toutes mes aventures et tous mes sentiments. Prenez vos mesures là-dessus. Si nous ne sommes pas le fait l’un de l’autre, le plus tôt que nous pourrons nous en aviser, ce sera le mieux.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
146
MERCURE GALANT
Avril 1681. POUR CELLE QUI A SI GALAMMENT ÉCRIT U HISTOIRE DE SES CONQUÊTES.
(19e Nouvelle)
Vous souhaitiez un plaisir que vous pouvez vous promettre, si la belle qui nous donna il y a deux mois Y Histoire de ses conquêtes a un peu de complaisance pour une aimable inconnue qu’on ne peut douter qui n’en mérite beaucoup. Il manquait à cette Histoire pour satisfaire entièrement votre curiosité, qu’elle nous apprît ce qui l’avait obligée à rompre avec celui de tous ses amants qui avait le plus d’esprit, et c’est ce qu’on lui demande par cette lettre qu’on n’a pu lui adresser que par moi.
POUR CELLE QUI A SI GALAMMENT ÉCRIT L’HISTOIRE DE SES CONQUÊTES
Je trouve entre vous et moi un si grand rapport en beaucoup de choses, soit pour la conformité de nourriture1, en ce qu’on voulait que nous fussions toutes deux fort simples et fort innocentes, soit pour le teint et les yeux qu’il me semble que nous avons assez semblables, qu’une si heureuse ressemblance me donne non seulement de l’inclination pour vous, mais encore un fort penchant à m’intéresser2 dans les
1. Nourriture. Emploi fréquent au XVIIe siècle dans le sens d’éducation. « Elle a nourri vingt ans un prince votre fils... Si vous faites état de cette nourriture » (Corneille, Nicomède, II, 3).
2. Intéresser dans. Expression rare actuellement. On dit « sin- téresser à ». Les deux tournures s’emploient au XVIIe siècle. « Tout le monde s’intéresse dans cette grande affaire » (Mme de Sévigné, lettre du 17 décembre 1664).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
147
aventures de ceux que vous aimez. Ne soyez donc pas surprise, si je vous prie de nous apprendre plus précisément que vous n’avez fait, comment a pu cesser cet agréable commerce* que vous avez eu avec celui qui vous fit le premier apercevoir de votre mérite. Il se rencontre3 encore, pour une plus parfaite ressemblance de vous et de moi, que le seul homme que j’aie jamais aimé lui ressemble tout-à-fait. Ce sont les mêmes manières et le même esprit. La seule différence que je trouve entre nous deux, c’est que je ne veux jamais aimer que lui et qu’il ne saurait aimer que moi, du moins tant que dureront ces traits et ce teint, ces lys et ces roses dont il est si enchanté qu’il ne trouve plus rien de beau partout ailleurs. C’est ainsi que nous parlons confidemment. Mais peut-on s’assurer si bien les uns des autres dans les plus tendres amitiés, qu’on n’ait pas beaucoup à craindre de la jalousie ? Si nous pouvons nous mettre à couvert de ce côté-là, notre amour ne durera pas moins que notre vie.
3. Il se rencontre. Synonyme de « il se trouve ». Exprime mieux le hasard. (Litt.).
4. Intelligence. Voir 18e nouvelle, note 2.
Mais de quelle sorte a pu finir une intelligence4 aussi belle que la vôtre ? Je ne suis pas la seule que cet événement inquiète et à qui il donne envie de savoir ce qu’est devenu un si honnête homme*. De la manière dont vous nous le dépeignez, ma mère croit l’avoir vu quelquefois chez elle et m’en a dit des merveilles. Elle m’assure que si je vous pouvais engager à nous faire part de quelques-unes des conversations que vous avez eues ensemble, ce serait un ouvrage aussi rare que charmant. Voudriez-vous
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
148
MERCURE GALANT
réserver de si jolies choses pour vous seule et pouvez-vous tirer un plus grand usage de ce précieux trésor, que d’acquérir beaucoup de gloire* en nous le communiquant ? Vous obligeriez très sensiblement par là ceux qui n’aiment rien si fort que ce qui s’appelle le bon esprit et les choses naturelles et délicates. Vous le pourriez sans qu’il vous en coûtât beaucoup, car on sent bien que vous n’avez pas moins de facilité que d’agrément à écrire. Quand j’aurai appris à m’expliquer mieux, peut-être vous rendrai-je la pareille du plaisir que je vous demande présentement, mais outre que je n’en sais pas encore assez pour me hasarder à une Histoire galante, il n’y a pas bien longtemps que j’ai commencé à aimer. Comme nous devons dans peu de jours faire un voyage à Paris, j’y pratiquerai peut-être des espions assez éclairés pour découvrir où je pourrai vous trouver et vous faire voir une personne qui se tient très glorieuse* d’avoir avec vous quelque rapport de beauté et d’aventures. Je suis votre très humble et très obéissante servante.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
149
Mai 1681.
(20e Nouvelle)
La belle à qui on a demandé une addition à l’histoire de ses conquêtes s’est fait un plaisir de lier commerce avec l’aimable inconnue qui a témoigné le souhaiter. Voici en quels termes elle lui a répondu.
POUR LA SPIRITUELLE INCONNUE QUI S’INTÉRESSE SI OBLIGEAMMENT DANS1 MES AVENTURES
1. Qui s’intéresse... dans. Voir 19e nouvelle, note 2.
Qui que vous soyez, aimable inconnue, je me tiens heureuse de ce qu’une personne qui paraît avoir l’esprit aussi bien tourné que vous, n’est point fâchée de me ressembler en quelque chose. Je tâche à* me former une idée de vous. Je me figure comment il faut qu’on soit faite pour être belle et pour conserver pourtant quelque rapport avec moi. J’adoucis mes traits, je donne plus d’éclat à mon teint et, après cela, je m’imagine vous voir. Je ne doute point que vous ne perdiez beaucoup à ce portrait. Cependant, tel qu’il est, je vous aime déjà tant sur ce qu’il me représente qu’il n’est rien que vous ne puissiez obtenir de moi. Je voudrais qu’il fût plus difficile qu’il ne l’est de faire ce que vous me demandez, c’est-à-dire de parler de mon amant ; mais, puisque vous n’exigez de ma complaisance que ce qui doit me coûter le moins, je vais me hâter de vous satisfaire, en attendant que vous mettiez mon amitié naissante à une épreuve plus forte.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
150
MERCURE GALANT
Vous dites que votre amant ressemble beaucoup au mien. Il serait assez plaisant que nous nous trouvassions rivales et que celui dont vous êtes si charmée fût le même qui a su toucher mon coeur. Je ne vois rien en cela de trop impossible, car je n’ai point entendu parler de lui depuis notre dernière entrevue et il se peut faire qu’un reste d’amour pour moi lui ait fait choisir pour s’attacher une personne à qui je ressemble. Ce sentiment marque un peu de vanité. Pardonnez-le moi. Il est naturel de se flatter quand on a été tendrement aimée.
Voici par quelle rencontre* notre commerce* cessa. Il m’aimait, comme vous savez, avec la plus forte passion. Nos conditions étaient égales, et si égales que nous ne pouvions songer à être jamais l’un à l’autre, c’est-à-dire qu’il ne pouvait faire ma fortune, ni moi la sienne. Nous avions d’ailleurs tous deux des parents qui prétendaient que notre mérite nous fît trouver des partis au-dessus de notre bien. Les miens principalement faisaient grand fond2 sur ce teint et sur ces yeux qui me mettaient au nombre des belles et ils croyaient bien m’avoir donné en ces deux articles-là un patrimoine fort considérable. C’eût été en vain que mon amant leur eût expliqué ses desseins pour moi. Ils l’auraient prié de ne me plus voir. Ainsi le mieux qu’il put faire, ce fut de leur cacher sa tendresse, de passer tout simplement pour le bon ami de la maison et d’attendre sans rien dire ce que le temps pourrait ordonner de ma destinée. Nous nous aimions sans songer au mariage. L’amour est un assez grand plaisir pour se passer de ces sortes d’espérances qu’il peut regarder comme étrangères et l’union de deux coeurs
2. Faisaient grand fond. Voir 16e nouvelle, note 1.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
151
est si douce d’elle-même qu’on n’a pas de peine à s’en tenir là et à ne former plus de souhaits. Il arrivait assez rarement que nous nous vissions en particulier. Cela apportait à ses sentiments une espèce de contrainte qui en redoublait la tendresse. Ses yeux* en étaient plus habiles à parler. Il en avait plus d’adresse à m’expliquer son amour et j’admirais comme en présence de plusieurs personnes, il trouvait moyen tous les jours de me dire « je vous aime », sans être entendu d’autres que de moi. Il ne cachait point sa passion en la désavouant, ni en prenant des manières indifférentes. Au contraire, il la déclarait à tout le monde, mais en même temps qu’il me rendait ouvertement quantité de petits soins*, il savait donner à son amour un certain air de bonne amitié sans conséquence à quoi il n’était pas possible qu’on ne fût trompé. Il est plus aisé qu’un amant paraisse indifférent pour3 sa maîtresse que de ne paraître que son ami. Aussi je le trouvais quelquefois trop habile à feindre. Ma bizarrerie allait jusqu’à vouloir qu’il ne jouât pas si bien son personnage. Mais, qu’il me guérissait bien de ces faux scrupules dans les moments où son amour pouvait se montrer amour !
3. Indifférent pour ou indifférent à. Mme de Sévigné emploie les deux tournures. « Il faudrait que je fusse bien indifférente pour ce qui vous touche ». « Je ne suis pas indifférente à cet enfant ».
Voilà où j’en étais avec lui lorsqu’à force de m’aimer, il renversa tout notre bonheur. Il me vint un jour trouver seule dans ma chambre avec un air triste et abattu, et, après quelques regards assez tendres « Je vais vous perdre, me dit-il, je vais vous perdre ». Il n’eut pas la force de m’en dire davantage. Il se jeta languissamment sur un siège et détourna les yeux de
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
152
MERCURE GALANT
dessus moi, qui ne laissèrent pas d’y retourner naturellement. Vous qui aimez, imaginez-vous mon trouble. Je ne lui demandai point ce qu’il avait de fâcheux à m’annoncer. Je demeurai immobile et, quoique je ne connusse point encore mon malheur, je n’en doutai point. « Ah ! poursuivit-il en me voyant aussi abattue que lui, ce n’est pas à vous à être frappée de douleur à la nouvelle que je vous apporte, ce désespoir n’appartient qu’à moi. Je viens de savoir que Monsieur de... vous va demander à vos parents. — Que m’apprenez-vous, interrompis-je, et pourquoi ne voulez-vous pas que j’entre dans les mêmes sentiments que vous ? — J’en serais bien fâché, reprit-il. Je vous demande pour dernière grâce, de ne point sentir ma perte. Vous épouserez un très honnête homme*, aimable de sa personne, fort riche, d’une qualité distinguée. Voilà ce que la fortune vous devait. Je m’estimerais bien malheureux, si j’empêchais que vous ne fussiez sensible à tant d’avantages et je me reprocherais éternellement d’avoir mêlé du poison pour vous dans ce qui a4 dû vous paraître de plus doux en votre vie. — Eh quoi, répondis-je, les présents de la fortune consolent-ils l’amour de ses pertes ? Puisque j’ai bien pu vous avouer que je vous aimais, vous aimai-je si peu que je sois capable de vous oublier ! Aime-t-on et en fait-on l’aveu pour ne pas aimer toujours ? Mais vous, pourquoi exiger de moi tant de fermeté ? Sentez-vous assez peu ma perte pour vouloir que je ne sente point la vôtre ? — Hélas ! répliqua-t-il, c’est parce que je sens votre perte trop vivement que je souhaite que vous sentiez peu la mienne. Mon amour ne s’étant jamais proposé
4. a au sens ici du conditionnel « aurait ».
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
153
pour but que de servir à votre bonheur, je serais au désespoir qu’il le troublât et j’aime mieux n’être point aimé que de vous livrer à la douleur que j’éprouve. — Mais, lui dis-je, croyez-vous que votre générosité ne me soit point suspecte ? L’amour n’est point si désintéressé et peut-être recevez-vous avec une joie secrète cette occasion de nous séparer. — Je ne me justifierai point, répondit-il. Croyez que je ne vous ai jamais aimée, j’y consens, pourvu que cette pensée vous fasse accepter plus aisément les avantages que vous offre la fortune. Cependant, continua- t-il avec un soupir et d’un air qu’il m’est impossible de vous exprimer, cependant, le Ciel sait et vous savez bien vous-même... — Oui, je sais trop, interrompis-je, je sais trop pour mon repos que vous m’aimez et que vous m’aimez de la manière la plus généreuse et la plus tendre dont on ait jamais aimé, et pensez-vous que tout ce que vous me faites ici paraître d’amour m’aide à me faire épouser votre rival ? Où trouverais-je vos sentiments et votre tendresse ? Non, je ne m’y résoudrai jamais. Je ne serai à personne puisque je ne saurais être à vous. »
Là-dessus il se mit à combattre ma résolution. Il m’en représenta les suites les plus fâcheuses, le mécontentement que recevrait toute ma famille, si je refusais un parti si considérable, les reproches éternels que l’on m’en ferait, ceux que je m’en ferais peut-être un jour moi-même et enfin l’impossibilité qu’il y avait que notre amour fût jamais récompensé. Il me fit voir combien il y a de différence entre un amant et un mari, ce qu’il faut chercher dans l’un et de quoi on doit se contenter dans l’autre, qu’un établissement de fortune n’est jamais à négliger et qu’à regarder sainement les choses, le mariage a de telles
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
154
MERCURE GALANT
suites que l’amour seul, quelque réciproque et quelque tendre qu’il soit, ne suffit pas à en faire le bonheur. « Et, pourquoi donc, répliquai-je à tout cela, pourquoi m’avez-vous engagé à vous aimer ? — Pourquoi, me répondit-il, m’y suis-je engagé moi- même ? J’ai bien prévu tout ce qui arrive aujourd’hui. J’ai toujours bien jugé par votre mérite que nous n’étions pas destinés5 l’un pour l’autre. Cependant, je vous aimais et mon amour, même au point de sa naissance, l’emportait sur ma raison. Mais, poursuivit-il, après que j’ai tant donné à la générosité et au désintéressement, souffrez que je donne quelque chose à la tendresse. Souffrez que je vous conjure de vous souvenir un peu de moi, et de croire que jamais passion ne sera si pure ni si ardente que la mienne. — Et tout- à-l’heure, lui dis-je, vous consentiez que je vous oubliasse, si cela contribuait à mon repos ? — Que voulez-vous, me répondit-il ? Mon amour et mon désintéressement ne sont pas encore bien d’accord ensemble. Je voudrais être aimé sans qu’il vous en coûtât rien. Cependant s’il vous en doit coûter quelque chose, je sens que je souhaite en secret que vous m’aimiez malgré moi. Adieu, adieu, je crains que cette triste conversation n’ait trop duré pour l’un et pour l’autre ». Il sortit dans ce moment avec toutes les marques de la plus vive douleur et je demeurai si surprise de sa générosité, si touchée de sa tendresse et si occupée de tout ce qu’il m’avait dit, que je me trouvai moins que jamais en état de renoncer à un si parfait amant.
5. Destinés... pour... = destinés à « L’homme et la femme sont destinés l’un pour l’autre » (Rousseau, Nouvelle Héloïse IV, Lettre X).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
155
Cependant les affaires de son rival s’avancèrent. Je fus promise et en quatre jours on me maria. Pour lui, il m’évita pendant tout ce temps avec un soin qui me fut le plus sûr témoignage que j’eusse encore reçu de sa passion. Mais quel fruit en tirais-je ? Je songeais bien plus à lui que s’il m’eût vue comme auparavant, et son absence, qui était pour moi un effet de sa tendresse désintéressée, le rendit plus présent à mon esprit qu’il n’avait jamais été. Quels combats se passèrent alors dans mon âme ! Je doute qu’on se les puisse imaginer. Il me souvient que le soir du jour de mon mariage, mon époux m’ayant donné le bal malgré moi, je vis un masque habillé négligemment, quoique de bon air. Il dansa mais d’une manière triste et qui laissait entrevoir qu’il eût mieux dansé s’il eût voulu. Il vint me prendre après qu’on l’eut pris et j’étais si pleine de ce malheureux amant qu’on m’obligeait à sacrifier que je crus que c’était lui. Cette idée me troubla et je tombai évanouie. On m’apprit le lendemain qu’il était parti pour voyager et depuis ce temps, je n’ai pu savoir où il était. Celui qu’on m’avait fait épouser était une vraie conquête, puisqu’il avait beaucoup de naissance et était très riche. Je ne l’ai pourtant point mis au nombre des miennes, non parce que la qualité de mari semble être contraire à celle d’amant, mais parce qu’ayant été obligé de me quitter trois jours après qu’il m’eut épousée et étant mort en province avant que j’eusse appris qu’il était malade, je n’ai pu avoir le temps de le connaître assez bien pour vous en faire le portrait. Les autres amants dont j’ai parlé se sont attachés à moi depuis mon veuvage.
En voilà assez, aimable inconnue, pour une première fois. Si vous voulez je vous récompenserai
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
156 MERCURE GALANT
d’un récit si triste par celui de nos premières conversations qui, pour la plupart, furent pleines d’enjouement. Vous pouvez m’y engager en prenant l’entremise du Mercure pour me faire telle confidence qu’il vous plaira. J’espère que vous ne m’en croirez pas indigne et compte déjà le commerce que j’ai avec vous pour un des plus agréables que j’aie encore eus.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
157
Janvier 1683. HISTOIRE
Notice
L'attribution de cette nouvelle à Fontenelle s'appuie sur une comparaison avec les Lettres du Chevalier d’Her, annoncées par Donneau de Visé en mai 1683. Plusieurs expressions se retrouvent dans la description d'une jeune joueuse de théorbe : « Un des plus beaux bras du monde coule sur l’instrument d’un mouvement juste et mesuré. Une main digne de ce bras fait voler ses doigts sur l’extrémité des cordes. De beaux yeux parlent pendant ce temps-là et disent plus que l’instrument même, et des inflexions de tête douces et placées à propos représenteraient pour ainsi dire tout l’air quand on ne l’entendrait pas »*.
* Lettres galantes du Chevalier d’Her (1699) p. 239, 2e partie, lettre XIX.
(21e Nouvelle)
HISTOIRE
Il y a des moments inévitables pour aimer et en vain chercherait-on la raison pour quoi ces moments ont plus de force que d’autres. Un homme, qui avait déjà passé trente années de sa vie dans le monde sans y prendre aucune passion bien vive, se lève un matin, sort de sa chambre et ne s’attend pas qu’il n’y rentrera qu’avec de l’amour. En passant par une galerie, il voit dans une chambre d’une maison voisine, dont la fenêtre était ouverte, une jeune personne qui jouait
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
158
MERCURE GALANT
du clavecin. Elle était dans un déshabillé assez propre*. Les manches d’une robe de chambre lui tombaient sur les bras et les couvraient à demi, mais ce qu’elles en laissaient voir paraissait fort beau et ses mains volaient sur le clavecin avec beaucoup de vitesse et de grâce. Elle accompagnait de quelques petits mouvements de tête tout ce qu’elle jouait et, à voir ces mouvements, on pouvait juger que l’air était languissant et tendre. Aussi c’est ce que crut le cavalier, car il était trop éloigné pour entendre l’air. L’agrément qu’avait la demoiselle à jouer du clavecin, la propreté* de l’équipage* où elle était, sa taille qui lui paraissait jolie, ses bras qu’il croyait beaux quoique de loin, l’idée qu’il conçut qu’elle s’était levée matin pour jouer quelque chose de doux et de conforme à ses pensées, et pour rêver avec son clavecin, enfin, la fatalité du moment, tout cela fit son effet sur le cavalier. Il ne la voyait que de côté et de sorte qu’il ne découvrait rien de son visage. Cependant, il se figura qu’elle était belle et souhaita mille fois qu’elle se détournât vers lui, mais elle était trop appliquée à ce qu’elle faisait. Cet air d’application le confirma dans la pensée qu’elle rêvait tendrement et sur cela, il se l’imaginait encore plus aimable. Il eût déjà souhaité être celui à qui elle pensait, cet air de clavecin joué pour lui, lui aurait paru d’un grand prix. Il s’arrêtait à la regarder sans pouvoir lever les yeux de dessus elle, toujours dans l’espérance qu’elle se détournerait. Il se sentait déjà une certaine émotion qui annonce l’amour, ou qui est l’amour elle-même1,
1. Amour dans l’ancienne langue était féminin. « Quand il signifie passion d’un sexe pour l’autre, est quelquefois féminin au singulier en poésie et presque toujours féminin au pluriel » (Acad, cité par Rob.). Actuellement amour est masculin au singulier et féminin au pluriel.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
159
et la vue des plus aimables personnes ne lui avait rien inspiré de si tendre que le clavecin et les mains et l’air d’une personne qu’il ne voyait point. Eût-elle cru que dans le moment qu’elle était seule dans sa chambre à ne s’occuper que de ce qu’elle jouait, elle faisait une conquête ? Enfin elle sortit sans que le cavalier eût vu son visage.
Il demeura quelque temps dans la galerie tout rempli d’elle. Il l’avait trop vue et trop peu. Il connut bien d’abord la bizarrerie et peut-être même l’extravagance des mouvements qu’il sentait, mais il ne laissa pas de s’y abandonner.C’était un de ces hommes d’imagination qui ne sont jamais gouvernés que par des règles de fantaisie. Il n’avait point vu celle qu’il commençait d’aimer et, ne doutant nullement qu’elle fût belle, il soupirait déjà pour la beauté qu’il lui donnait lui-même. Il ne savait point du tout qui elle était. Il y avait peu de temps qu’il logeait dans la maison qu’il occupait alors et, ainsi qu’il arrive souvent à Paris, il ne connaissait point son voisinage. Il s’en informa et apprit que la maison où il avait vu l’aimable joueuse de clavecin était tenue par un gentilhomme, qui avait trois filles et qui vivait à Paris après s’être retiré du service. Le cavalier l’alla voir à droit de2 voisin. Il en fut fort bien reçu et vit les trois demoiselles qui, sans être des beautés régulières, étaient toutes trois fort agréables. Il y avait entre elles peu de différence d’agrément. Si l’une avait le visage plus joli, l’autre avait la taille plus fine ; si l’une avait la bouche plus petite, l’autre avait les yeux plus grands. Il en était de même de l’esprit.
2. A droit de voisin. Expression inusitée. Évoque ici l’usage autorisant les relations de bon voisinage.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
160
MERCURE GALANT
L’une réparait par une langueur douce ce qu’elle avait d’enjouement et de vivacité moins que l’autre. Cette égalité de mérite embarrassa le cavalier. Il s’était tenu bien sûr que celle qu’il aimait était la plus aimable et qu’à cette marque il ne manquerait pas de la reconnaître, mais par malheur, les trois soeurs s’entrevalaient bien. Il est vrai qu’il n’avait qu’à laisser parler son coeur, mais il avait peur que son coeur ne se méprît et ne choisît pas juste celle qui avait joué du clavecin, car c’était absolument à celle-là qu’il en voulait. Ainsi, quoique la cadette lui parût la plus touchante par des airs doux et languissants qu’elle avait, il n’osa en croire tout à fait ce qu’il sentait pour elle et il suspendit son choix jusqu’à ce qu’il sût si c’était elle qu’il avait vue de sa galerie.
Il crut qu’il avait un moyen infaillible de le savoir en s’informant si elle jouait du clavecin ; mais il ne put s’en éclaircir à la première visite et il partit, bien sûr qu’il aimait l’une des trois sans savoir pourtant laquelle, mais, souhaitant que ce fût la cadette. Peu de jours après, il retourna chez ses aimables voisines et il rencontra heureusement cette cadette dans la chambre où était le clavecin. Il ne manqua pas de lui dire qu’il n’y avait pas d’apparence qu’elle laissât cet instrument inutile. Elle en convint et aussitôt, comme il crut que c’était elle qu’il avait vue, il se détermina à l’aimer. Les deux autres soeurs entrèrent et il les trouva beaucoup moins belles. Il était trop plein de la cadette et de son clavecin pour ne la prier pas d’en jouer. Elle s’en défendit fort modestement, et, là- dessus, l’aînée dit que sa soeur, par les façons qu’elle faisait, donnerait lieu de croire qu’elle était bonne joueuse de clavecin et que cependant la vérité était qu’elles n’en jouaient pas assez bien toutes trois pour
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
161
se faire prier. Cette déclaration embarrassa de nouveau le cavalier. C’était trop que trois soeurs qui jouassent du clavecin. Il ne pouvait plus distinguer celle qu’il aimait qu’à une seule marque, je veux dire à la robe de chambre qu’il lui avait vue. Il se souvenait qu’elle était bleue, car l’idée de toute son aventure lui était demeurée bien vive et il n’espéra plus qu’en cette robe de chambre. Il conta à ces demoiselles que de sa galerie, il en avait vu une jouer du clavecin et qu’il avait bien envie de savoir laquelle c’était. Il leur nomma le jour, mais elles ne s’en souvinrent point. Enfin, il leur demanda à laquelle des trois était la robe de chambre bleue. Il se trouva qu’elle était à la cadette, mais que les deux autres ne laissaient pas de la prendre quelquefois.
Ainsi il ne sortait point d’embarras. Clavecin, robe de chambre, tout était commun aux trois soeurs. Ce n’est pas qu’il ne se sentît plus de penchant pour la cadette et qu’il ne fût déjà en état de l’aimer, quand même ce n’eût pas été elle qu’il eût vue jouer ; mais enfin, il aurait bien voulu que c’eût été elle et peut- être c’était parce qu’il l’aimait plus qu’il ne pensait, qu’il avait envie de lui pouvoir appliquer l’agréable idée qu’il avait conçue de la petite joueuse de clavecin. Cependant il n’y avait plus moyen de la demêler. Il eût fallu qu’il eût vu de sa galerie les trois soeurs jouer en robe de chambre bleue, pour tâcher à* reconnaître celle qu’il avait déjà vue, mais, comme il n’était pas aisé de faire cette expérience, il fut réduit à aimer la cadette sans avoir bien éclairci la chose. Enfin il en vint au point de ne douter plus que ce n’eût été elle pour qui son coeur avait si fortement parlé et les sentiments qu’il conçut l’assurèrent que ceux qu’il avait conçus auparavant ne pouvaient
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
162 MERCURE GALANT
regarder qu'elle. Il la demanda à son père et l'obtint
sans peine, et cette aimable personne, depuis qu'elle
est mariée, ne négligea pas le clavecin qui avait fait
pour elle les commencements d'une conquête assez
agréable.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
163
Mai 1680. LE FINANCIER. Histoire
Notice
Plusieurs indices permettent d’attribuer cette nouvelle à Fontenelle. L’allusion à Federic de Sicile, petit roman de Catherine Bernard, paru en 1680 sans nom d’auteur, est suivie du commentaire : « c’était l’ouvrage d’une fille de dix-sept à dix-huit ans », ce qui correspond à l’âge de Catherine Bernard née en 1662. Or on sait par l’abbé Trublet, biographe de Fontenelle que celui-ci « aida Mademoiselle Bernard... dans la plupart de ses ouvrages tant en vers qu’en prose*.
* Abbé Trublet, Mémoires pour servir à Vhistoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle, Amsterdam 1759.
De plus, si au refus des contraintes du mariage on ajoute le style des lettres où les subtilités de l’« esprit » excluent toute marque de sensibilité, on reconnaît volontiers la marque par laquelle Fontenelle se distingue des auteurs de la plupart des nouvelles.
A cela on peut ajouter un trait déjà perceptible dans /'Histoire de mon coeur et dans l’Histoire de mes conquêtes, c’est une nuance d’équivoque qui, saisie par le personnage du Financier, contribue à justifier son refus.
(22e Nouvelle)
LE FINANCIER — Histoire
Un financier des plus opulents, résolu enfin de se marier après avoir eu diverses intrigues avec le beau
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
164
MERCURE GALANT
sexe, apportait d’autant plus de précaution à bien choisir qu’une fort longue pratique et les médisances qu’il entendait faire tous les jours aux fanfarons de la galanterie*, lui avaient fait croire que l’esprit et l’air du monde s’accommodaient mal avec la sagesse et que la plus fière n’était pas inexorable quand le soupirant était libéral. Il en jugeait sur ses connaissances. L’argent qui était chez lui en plus d’abondance qu’aucune autre chose l’avait souvent introduit auprès des dames et un peu de facilité que ses présents semés par reprises1 lui avait fait rencontrer dans quelques- unes, lui donnant des idées fâcheuses de toutes les autres, il n’y avait point de vertu qu’il ne tînt douteuse pour peu que la belle se fût laissé dire ce qu’elle valait. Ainsi le moindre mérite lui faisait peur, à l’envisager dans celle qu’on lui proposait pour femme. Il ne laissait pas d’en vouloir une bien faite, mais en même temps il aurait voulu lui voir ignorer qu’elle fût bien faite, c’est-à-dire que c’était un second Amolphe qui prétendait trouver une Agnès2.
1. Par reprises. Terme d’hydraulique. L’eau va par reprises lorsque, élevée dans une machine, elle se rend dans un puisard... d’où une autre pompe l’élève encore plus haut (Litt.).
2. Allusion aux personnages de l’Ecole des Femmes, jouée pour la première fois le 26 décembre 1662. Cette pièce connut le plus grand succès et fut l’objet d’une longue cabale.
3. Les rencontres galantes dans les églises sont souvent évoquées dans les nouvelles.
Comme il la cherchait partout, il jeta un jour les yeux sur une jeune personne que le hasard lui fit trouver à l’église3. Sa taille fine, beaucoup d’éclat dans le teint et une grande douceur mêlée à des traits brillants, méritaient bien qu’on la regardât. Le finan-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
165
cier s’y attacha fortement et s’il fut content de sa beauté, il le fut encore davantage de sa modestie. Elle ne paraissait pas seulement dans son habit, qui était fort simple. On la voyait répandue sur tout son visage. Sa coiffe4 à demi-baissée laissait à peine échapper assez de cheveux pour faire connaître qu’elle était blonde et, ce qu’il crut un prodige, elle avait une si entière application soit à prier soit à méditer que, pendant une heure qu’il l’examina, il ne lui vit tourner la tête d’aucun côté. Il n’y avait aucune femme un peu agréable dans toute l’église à qui quelque homme n’allât parler et, quoique la belle qu’il observait méritât5 plus que toutes les autres, il remarqua que, bien loin de l’aborder, on ne lui avait pas même fait un seul salut. Il est vrai qu’on eût difficilement rencontré ses yeux, tant elle était recueillie. Enfin, elle se leva pour s’en aller et marcha derrière une manière de prude, auprès de qui elle avait toujours été à genoux et qu’il ne douta point qui ne fût sa mère. Cette mère s’arrêta un moment à une dame, que la fille salua avec beaucoup de civilité sans lui rien dire.
4. Coiffe ou coeffe, « couverture légère de la tête tant pour les hommes que pour les femmes » (Fur.).
5. Mériter. Cet emploi au sens absolu est rare. « Plus ce sera pour vous matière à mériter » (Molière, Tartuffe IV,3).
La dame était de la connaissance du financier et, comme la belle lui tenait au coeur, il ne manqua point à* lui aller aussitôt demander qui elle était. Il ne le sut qu’après avoir témoigné qu’il était charmé de son air modeste et que jamais personne ne lui avait tant plu. La dame avait de l’esprit. Elle connaissait le caractère de l’homme et, se mettant tout d’un coup en
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
166
MERCURE GALANT
tête de le marier avec la belle qu’elle aimait fort, elle lui dit qu’elle était assez amie de la mère pour le mener chez elle quand il voudrait, quoiqu’elle vécût en grande retraite, mais que, s’il voulait garder quelque sentiment avantageux pour la fille, il ferait fort bien de ne la voir jamais que de loin. Elle ajouta que c’était proprement un beau portrait qui satisfaisait la vue, qu’il n’en devait rien attendre par delà et qu’on n’avait jamais vu ni si peu d’esprit ni tant d’innocence dans une personne à qui la nature avait été assez favorable.
Cette peinture ne dégoûta point le cavalier. Au contraire, comme il prétendait qu’une femme bête était un trésor pour un mari, il redoubla ses prières pour obtenir de la dame l’accès qu’il cherchait auprès de la belle et lui avoua qu’ayant dessein de se marier, il ne voulait pour tout avantage que de la simplicité dans une fille, parce que l’esprit venait toujours assez tôt. On prit heure au lendemain. La dame ne craignait pas qu’on désabusât le financier sur le portrait de la belle. C’était une fille inconnue presque dans son quartier même et qui menait la vie du monde la plus retirée. Sa mère, uniquement attachée à son ménage, l’avait élevée à ne voir personne et, comme la belle était d’une humeur facile, elle s’était faite à la solitude et vivait contente, sans autre plaisir que celui de lire. C’était son charme6 et elle ne perdait pas le temps qu’elle y employait. Elle avait d’ailleurs un père qui, lui ayant remarqué beaucoup de délicatesse et de feu d’esprit, avait grand soin de la cultiver non seulement en lui faisant voir ce qui était le plus digne
6. Charme. Ici, ce qui lui plaisait et lui donnait le plus grand agrément.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
167
d’être lu, mais en lui donnant des leçons particulières sur beaucoup de choses. Elle en profitait admirablement et, connaissant par les lumières de sa raison que la vie tranquille et indépendante était le souverain bien, comme l’exacte vertu dont elle faisait profession n’allait point jusqu’à lui faire naître l’amour du couvent, aussi n’avait-elle aucune tentation pour le mariage, à moins qu’un fort grand rapport d’humeurs et des avantages extraordinaires de fortune ne lui fissent changer de sentiments. Elle trouvait dans le financier tout ce qu’elle eût pu souhaiter du côté du bien.
Jugez avec quelle joie la mère reçut la proposition que lui fit la dame. Il fut question de gagner la fille. Il ne suffisait pas de la faire consentir à se marier. Il fallait encore pour faire réussir l’affaire dont il s’agissait, qu’elle promît de se contrefaire. L’esprit n’était pas ce qui devait plaire au financier. On lui avait répondu qu’il aurait contentement sur la simplicité de la belle et elle était obligée de soutenir l’honneur de sa caution. Elle écouta ce qu’on avait à lui proposer et dit avec assez d’enjouement qu’on la laissât faire, que, dès ce moment, elle n’avait plus d’esprit et qu’elle viendrait aisément à bout de le mettre en masque7, mais qu’elle ne consentait à faire la bête que pour connaître le financier plus à fond et que, le bien la touchant trop peu pour l’obliger à être jamais la dupe d’un sot, si, après qu’elle se serait déguisée quelque temps en innocente, il se montrait plus incommode qu’accommodant, elle prétendait lui parler raison. La dame et la mère lui firent une assez longue harangue sur les privilèges d’un homme opu-
7. Mettre en masque. Mettre un masque à son esprit, le cacher.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
168
MERCURE GALANT
lent et à les entendre discourir du bien, il n’y aurait aucun défaut qu’il n’eût été capable de réparer. La belle promit seulement de voir et rien autre chose.
Le financier vint. Il était bien fait et, s’il n’y eût eu que sa personne à examiner, on aurait eu lieu de s’en satisfaire. La mère qui ne manquait pas d’esprit redoubla la pruderie qui lui était naturelle et, le recevant fort honnêtement*, elle lui fit concevoir qu’il voyait des gens qui n’avaient jamais pratiqué le monde. C’était lui donner une joie sensible. Il suffisait que l’on sût son goût. On avait intérêt à le flatter. Pendant que la mère l’entretenait, on lui voyait regarder la fille. Elle s’occupait à du point de France8 et baissait les yeux sans dire un seul mot. Cette modestie lui plaisait assez, mais enfin il voulut qu’elle parlât et, lui adressant cinq ou six fois la parole, il lui donna lieu de jouer sa scène. Il n’y eut jamais rien de si plaisant. Quoi qu’il pût lui demander, elle répondait avec une ingénuité surprenante et jamais homme ne sortit mieux convaincu d’avoir trouvé l’Agnès qu’il cherchait. Il remercia mille fois la dame et ne voulut plus que quelques visites pour achever l’examen. Tout allait de mieux en mieux. La belle, que ses feintes innocences divertissaient, augmentait tous les jours en esprit simple, et tout autre que le financier y aurait été trompé. Le plaisir qu’elle en reçut ne se borna pas à l’entretien. La dame la faisait souvent écrire, comme si elle lui eût répondu sur quelques billets, et le style de ses lettres ayant du rapport avec ses naïvetés affectées, elle les montrait au financier qui les gardait avec d’autant plus de soin que le manque d’orthographe qu’il y trouvait semblait l’as-
8. Point de France. Voir 13e nouvelle, note 3.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
169
surer de son entière ignorance. C’était un défaut dont trop de vivacité d’esprit avait toujours empêché la belle de se corriger. Elle grasseyait d’une manière assez agréable. Ce grasseyement conduisait sa main et, ne consultant que son oreille, elle écrivait comme elle parlait. Le financier qui la croyait toute simple, s’applaudissait tous les jours d’avoir déterré ce petit trésor.
On était déjà venu à quelques propositions d’articles quand, pour plus de sûreté, il s’avisa de faire une épreuve qui lui répondît de l’avenir. Il voyait bien que cette aimable personne, étant toute jeune, augmenterait encore en beauté, mais il craignait qu’elle ne diminuât en innocence et il crut pouvoir connaître avec certitude ce qui en serait, en lui faisant voir quelqu’une de ces petites histoires qui ont succédé à nos vieux romans. On en avait imprimé une depuis huit jours, intitulée Federic de Sicile9. Elle faisait bruit et était divisée en trois petits tomes qu’il lui apporta. Le jugement qu’il prétendait faire dépendait du goût qu’elle prendrait à cette lecture. Elle était trop éclairée pour ne le pas voir. Aussi fit-elle admirablement l’effrayée à la vue de trois volumes. Elle le pria d’abord de les remporter et dit que, quand elle n’aurait pas son point de France qui l’occupait tout le jour, il lui faudrait pour le moins trois mois pour lire trois livres. La mère ajouta, mais un peu bas comme ne voulant point que sa fille l’entendît, que, puisqu’il voulait en faire sa femme, il ne devait point l’accoutumer à une lecture très pernicieuse pour les jeunes gens, qu’elle lui avait toujours défendu ces sortes de livres et qu’il y en avait assez de pieux remplis de
9. Federic de Sicile. Voir notice précédente.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
170
MERCURE GALANT
bonnes histoires qui pourraient la divertir. Le financier, qui avait son but, pria qu’on le laissât faire pour cette fois. Il sortit un peu après et la belle, avide de toutes les nouveautés, dévora l’historiette. Je ne vous dis rien du plaisir qu’elle en reçut. Il vous est facile d’en juger si vous l’avez vue. Elle a paru depuis six semaines et est écrite de ce style aisé et galant* qui donne de la grâce aux moindres choses. La belle trouva beaucoup d’agrément dans les incidents qui en font le noeud et en lut quelques endroits plusieurs fois avec d’autant plus d’admiration qu’on lui avait déjà dit que c’était l’ouvrage d’une fille de dix-sept à dix- huit ans.
Le lendemain, l’impatient financier lui demanda compte du commencement de sa lecture. Elle répondit dans sa manière ingénue qu’elle en avait lu quinze feuillets de chaque côté sans y pouvoir rien entendre et que l’effort qu’elle avait fait pour cela lui ayant donné un mal de tête dont elle n’était pas encore quitte, elle lui rendait ses livres pour les porter à qui il voudrait. Il fut fort content de cette réponse et, ne demandant plus que quinze jours pour conclure, il en employa les quatre premiers à lui faire quelques leçons maritales, qui firent ouvrir les yeux à la belle sur ses ridicules prétentions. Elle comprit qu’il était un de ces bizarres jaloux qui, jugeant mal de la vertu de toutes les femmes, ne se veulent marier que pour avoir une intendante dans leur maison, qui agisse sous leurs ordres sans aucune liberté de se laisser voir. Ce n’était pas là son compte. Elle en parla à sa mère et la pria de souffrir qu’elle s’expliquât sur ses leçons en fille très éloignée de vouloir ce qu’on appelle grands airs dans le monde, mais en même temps fort résolue à ne se pas faire sottement la ser-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
171
vante d’un mari. La mère qui regardait autre chose que les avantages de sa fille et qui prétendait que le financier ferait la fortune de ses fils, voulait détermi- nément10 achever le mariage et grondait la belle du dégoût qu’elle en marquait. C’était bien assez qu’elle eût eu la complaisance de faire la bête pendant quelques jours. Il lui fâchait fort11 que ce fût à ses dépens et, comme elle était trop de ses amies12 pour y consentir, elle cherchait un moyen honnête* de se dégager, quand le hasard la tira d’affaires.
10. Déterminément. Expressément (Fur.).
11. Il lui fâchait. Emploi de l’impersonnel, analogue à « il m’ennuie ». Voir infra note 13.
12. Elle était trop de ses amies. La jeune fille tenait à sa personnalité et ne consentait pas à la perdre.
Elle avait un parent fort spirituel qu’elle voyait tous les ans, pendant un mois de séjour qu’elle faisait en province. Ce parent lui écrivait quelquefois et assaisonnait avec tant d’esprit certaines douceurs* d’amitié dont il remplissait ses lettres qu’elle les lisait toujours avec grand plaisir. Elle ne se cachait de personne pour en recevoir et y répondait en présence même de sa mère. Leur proximité autorisait ce commerce* et l’estime seule l’avait établi. Le financier étant venu un jour pendant qu’on dînait, on le fit monter dans la chambre de la mère. En s’y promenant, il marcha sur une lettre qu’il ramassa et fut fort surpris de voir qu’elle s’adressait à sa maîtresse. Elle était de son parent et la belle, à qui on venait de l’apporter, l’avait laissée tomber par mégarde. Il la mit dans sa poche sans avoir rien lu parce qu’on entra dans le même instant. L’incident lui causa un trouble dont on s’aperçut. La mère lui en ayant demandé la
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
172
MERCURE GALANT
cause, il la rejeta sur l’embarras d’une affaire survenue et se servit du même prétexte pour sortir plus tôt* qu’il n’avait accoutumé. Sitôt qu’il fut dans son cabinet*, il ouvrit la lettre qu’il trouva datée du jour précédent. Voici dans quels termes elle était conçue :
Je prétends vous écrire aujourd'hui d'un tel style que je serai sûr à l'avenir que, quand vous me répondrez, ce ne sera point pour vous attirer de jolies choses. Il faut, s'il vous plaît, que vous vous accoutumiez à entendre le coeur parler sa langue toute simple sans que l'esprit y mêle la sienne. Et quoi donc ? Me voilà bien pris pour dupe. Je dis des choses très essentielles et, pour les faire plus aisément recevoir, je les assaisonne à la vérité de quelque petit agrément étranger. Que faites-vous, ma belle parente ? Vous laissez là les choses et vous n'en prenez que l'agrément13, ce que je vous dis ne touche point votre coeur, mais la manière de le dire divertit votre esprit. Non, non, ce n'est pas là comme je l'entends. Je vais vous sevrer de toutes ces petites friandises qui accompagnaient mes tendresses, et il ne vous restera plus que de bons « JE VOUS AIME » tout secs. Tout bien considéré pourtant, ils ne sont pas si secs qu'ils paraissent. Ce mot-là n'a pas besoin d'être enjolivé par les tours que l'on y pourrait donner et il porte avec soi un certain sens qui fait qu'on se peut fort bien passer de tout ornement de dehors. Quand vous l'aurez une fois goûté, vous demeurerez d'accord que la manière la plus agréable de dire qu'on aime, c'est de dire « JE VOUS AIME ». Attendez-vous donc au nouveau langage que je veux tenir avec vous et, s'il se peut, apprenez-le aussi. Appelez désormais du nom de jolies choses les récits tout simples que je vous ferai de l'état de mon coeur et, lorsque je vous dirai : « Je songe souvent à vous, je meurs d'envie de vous voir, il
13. Agrément. « Se dit aussi de quelques ornements qu’on met sur un habit, sur un visage. » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
173
m'ennuie14 quand je ne vous vois point », soyez en état de vous écrier, « Ah que tout cela est spirituellement dit ! » Il me sera bien doux de savoir qu'en m'écrivant, vous ne songerez à vous attirer que de pareilles gentillesses et enfin mon coeur ne sera plus jaloux de mon esprit. Adieu, ma belle parente, songez à un cousin qui vous aime tant et tant. Cela est bon dans la langue que je veux vous parler et que je vous prie de vouloir entendre.
14. Il m’ennuie. Forme impersonnelle, signifie que l’on trouve le temps long. « Il ennuie à qui attend » signifie qu’un homme s’impatiente d’attendre (Fur.). « Il t’ennuie avec moi » (Corneille, Mélite, III,6).
Cette lettre mit le financier au désespoir. Outre le style un peu tendre qu’il trouva très criminel, le reproche que l’on faisait à la belle de préférer la manière fine de dire les choses aux choses mêmes, découvrait l’esprit qu’elle avait voulu cacher et il ne pouvait penser qu’avec honte que, malgré toutes ses précautions, il s’était laissé mettre dans le panneau par une fausse innocente. Il résolut de n’y plus songer, mais auparavant, il lui prit envie de lui faire voir qu’il la connaissait. Ainsi il alla chez elle le lendemain et, pour se satisfaire plus tôt, il y alla le matin contre sa coutume. La mère et la fille étaient à l’église. Il monta en haut pour les attendre et, voyant une écritoire, il l’ouvrit sans trop savoir ce qu’il y cherchait. Il y trouva une lettre qu’on n’avait point encore cachetée. C’était la réponse de la belle à son parent. Il en reconnut aisément le caractère* par les billets qu’il avait déjà vus d’elle. Je ne change rien à cette réponse. Elle contenait ces mots :
Vous avez cru m'effrayer par le gros mot de JE VOUS AIME, mais, vous le voyez, vous n'avez pas
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
174
MERCURE GALANT
réussi. Je vous fais réponse si régulièrement qu 'il semble que je sois fort aise de l'entendre, mais l'entendre si souvent fait qu 'il passe en habitude. Voilà, je vous jure, le seul effet qu'il a produit chez moi. Quoique vous disiez que, pour me punir de souhaiter de jolies choses, vous ne m'écrirez plus que d'un style tout sec comme est celui de votre dernière lettre, je ne laisserai pas encore d'y trouver mon compte et je vous assure, quoi que vous fassiez, que j'aimerai toujours votre esprit et n'aimerai point du tout votre coeur. Votre esprit est tout fait pour être aimé. Il est fin, délicat, joli et le reste, et votre coeur, à ce que je crois (car je ne me connais guère bien en coeurs) n'est rien moins que tout cela. Voyez si, sur ce pied-là, vous ne devez pas être encore assez content de votre parente, elle qui n'a jamais rien aimé et qui cependant fait une déclaration, mais une déclaration dans les formes, d'aimer votre esprit. Adieu, que votre esprit et votre coeur ne deviennent pas ennemis, quoique l'un soit préféré à l'autre.
L’orthographe n’était pas mieux observée dans cette réponse que dans les premiers billets, mais il y avait grande différence de style et ce fut pour le financier une entière conviction de la tromperie. Il sortit sans plus vouloir attendre personne, emporta la lettre et l’alla montrer sur l’heure à la dame qui avait aidé au déguisement. Elle eut beau lui dire que ce n’était pas un crime d’avoir de l’esprit, qu’il y avait du caprice à ne vouloir qu’une femme bête et que la conduite de la belle était si éloignée de toutes les choses qui lui donnaient du scrupule qu’il se pouvait tenir assuré qu’avec elle il serait le plus heureux de tous les maris. Quand on eût pu le guérir de l’entêtement où il était que l’esprit gâtait les femmes, le commerce de la belle avec son parent la rendait indigne qu’on l’estimât et, à l’entendre, une fille à qui on voulait donner des sentiments de vertu ne devait pas
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
175
même apprendre à écrire. Il quitta la dame en fulminant contre le beau sexe et protestant qu’il ne penserait plus jamais à se marier. La mère qui fut aussitôt instruite de tout, reçut la nouvelle avec grand chagrin et fit une rude mercuriale15 à sa fille sur son commerce* de lettres. La fille lui dit qu’elle n’aurait aucune peine à le rompre et, comme elle n’était pas fort zélée pour le Sacrement, elle eut la joie sensible de se voir défaite d’un capricieux dont tout le bien n’aurait pu la rendre heureuse.
15. Mercuriale, assemblée semestrielle qui se fait dans les cours souveraines certains mercredis avec discours contre les abus et les désordres de la Justice. Au figuré, admonestation, réprimande.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.

B) GALANTERIE ET VIE CONJUGALE
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.

LA GALANTERIE
177
Juin 1677. DEUX MOTS SUR UNE AVENTURE DE L’OPÉRA
Notice
Le grave problème de l’entente conjugale troublée chez les mondains par la pratique de la galanterie, est traité ici sur le plan d’une fine comédie. Le cadre où elle se situe donne un aperçu de la salle de l’Opéra avec le coup d’oeil sur les loges et leurs occupants. Aucune allusion ici à la pièce représentée. Un autre récit, Nouvelle aventure de l’Opéra*, montre, à l’occasion d’une représentation J’Atys le mouvement qui animait ce lieu de rencontre. La salle est à cette époque, sous la direction de Lully, celle du Palais Royal.
(23e Nouvelle)
DEUX MOTS SUR UNE AVENTURE DE L’OPÉRA
Deux mots, s’il vous plaît, sur une aventure de l’Opéra, car, comme vous savez, Madame, l’Opéra est fort propre à faire naître des aventures et, depuis que les troisièmes loges* 1, qu’on a retranchées à la livrée, s’occupent sans honte par des personnes de qualité, la
* MG mars 1678.
1. Les loges sont des séparations qui se font dans les galeries autour d’un théâtre... La loge du Roi est toujours la première loge. Il y a d’ordinaire deux rangs de loges (Fur.). L’auteur par l’allusion aux troisièmes loges insiste sur la discrétion du rendez- vous.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
178
MERCURE GALANT
rencontre des brancards de Scarron2 est moins divertissante que celles qu’on y fait tous les jours.
2. Brancards. « Lit portatif... espèce de grande civière portée sur des mulets. » Allusion au Roman comique (I, 7) où quatre brancards se rencontrant donnent lieu à un spectacle fort plaisant. Scarron (1610-1660) publie le Roman comique entre 1651 (première partie) et en 1657 (seconde partie).
3. Fait habitude. Expression peu usitée. Faire. « Ce verbe est le plus étendu de la langue et a encore une infinité d’autres sens suivant les diverses applications qu’il a avec presque tous les noms et les verbes » (Fur.).
Une marquise du plus haut rang (il en est de toutes les sortes), mariée depuis six ans à un des principaux officiers d’un fort grand prince, aurait d’assez méchantes heures à passer par les fréquents sujets qu’il lui donne de jalousie, si elle n’avait la prudence d’accommoder son coeur à la nécessité de sa fortune. Ce n’est pas qu’il n’ait de la tendresse et une considération toute particulière pour elle, mais il se laisse entraîner à un penchant coquet qu’il ne saurait vaincre et, quoiqu’il ne soit pas fort jeune, il est tellement né avec la galanterie* qu’il n’a pu s’en défaire par le Sacrement. Il faut qu’il voie les belles. Il les régale*, les mène à la Comédie, à l’Opéra, leur donne des fêtes et la sage marquise, qui sait combien l’éclat est dangereux avec un mari sur ces sortes de commerces*, n’a point trouvé de meilleur parti à prendre que celui d’en plaisanter et de se divertir de ses rivales, quand elle en peut découvrir l’intrigue.
Le marquis, qui commence déjà à grisonner, a fait habitude3 depuis peu avec une aimable Bretonne, qui est venue ici poursuivre un procès avec son mari. La belle est une de ces femmes qui ne veulent point être aimées à petit bruit, qui trouvent de la gloire* dans le
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
179
fracas et qui aiment mieux entendre dire un peu de mal d’elles que de n’en point faire parler. Elle n’est pas la seule de ce caractère, et nous en voyons tous les jours qui se mettent peu en peine du qu’en dira- t-on, pourvu qu’elles se puissent justifier à4 elles- mêmes du côté de leur vertu. Les apparences sont contre elles, tant qu’il vous plaira, l’innocence de leurs intrigues est un témoignage qui les satisfait et, n’ayant rien de honteux à se reprocher, elles prétendent que c’est une folie de s’assujettir à vivre selon le caprice de sots qui, sans vouloir pénétrer les choses, ne consultent que leur malignité dans le jugement qu’ils en font. Voilà l’humeur de la belle bretonne. Le faste lui plaît et elle ne hait pas les connaissances d’éclat. On a beau en médire, il suffit qu’elle soit contente d’elle-même pour ne pas renoncer aux plaisirs qu’elle s’en fait. Une visite du grand air la réjouit, et comme le marquis fait assez bonne figure à la Cour, elle s’accommoderait fort des siennes, si, en les faisant trop longues, il ne rompait pas les mesures qu’elle prend pour ménager trois ou quatre protestants*, dont elle aime à se divertir. Elle en a un conseiller, un autre de profession de bel esprit (car il lui faut de tout), et elle trouve moyen de rendre leurs prétentions compatibles avec les soins d’un étranger, dont la finance et l’équipage* lui sont quelquefois d’un fort grand secours. Le mari n’y trouve rien à dire. Il a un procès qui lui tient plus au coeur que sa femme. Les fortes sollicitations sont des abondances
4. Voici l’exemple de cette tournure chez les grands auteurs. « C’est aux vrais dévots dont je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie » (Molière préf. Tartuffe) — « Se justifier à son maître de sa conduite » (M™ de Sévigné 13 déc. 1678).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
180
MERCURE GALANT
de droit5, qui ne se doivent jamais négliger et, de quelque manière que ce puisse être, quand on a des juges à faire voir, il est bon de se faire des amis.
5. Abondances de droit. Furetière signale « abondance de droit » à côté de « abondance de bien ».
Le marquis n’eut pas vu trois fois la belle Bretonne que la marquise, sa femme, en fut avertie. Elle voulut voir si elle était digne des assiduités de son mari, se la fit montrer à l’église, lui trouva de la beauté et, jugeant par les agréments de sa personne que l’attachement du marquis pourrait avoir de la suite, elle ne songea plus qu’à s’informer à fond de l’esprit et de la conduite de sa nouvelle rivale. Elle n’eut pas de peine à découvrir ses habitudes. On lui nomma surtout l’étranger, qui lui était déjà connu par la grande dépense qu’on lui voyait faire. Cet éclaircissement ne lui suffit pas. Elle pratiqua des espions, qui la servirent si fidèlement qu’il ne se passait plus rien chez la belle Bretonne dont elle n’eût aussitôt avis. Elle savait toutes les visites que lui rendait son mari, les heures qu’elle ménageait pour le conseiller et les tête- à-tête que l’étranger en obtenait. Sur ces lumières, elle mourait d’envie de trouver cette rivale en lieu où, feignant de ne la point connaître, elle pût lui rendre une partie du chagrin qu’elle lui causait.
L’occasion s’en offrit par une rencontre* fort inopinée. La marquise savait que son mari avait retenu la loge du Roi à l’Opéra, quand ses espions lui viennent dire que la belle Bretonne y allait aussi, sans qu’ils eussent pu découvrir avec qui. La loge louée par le marquis ne lui permet point de douter que ce ne soit elle qu’il y mène. Elle veut être témoin de ses manières avec elle pendant ce divertissement. La
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
181
chose ne lui est pas difficile. Elle prend un habit négligé et, avec une seule suivante, elle se fait ouvrir les troisièmes loges opposées à celle où devait être son mari. Elle y trouve un laquais qui gardait des places, reconnaît la livrée et, s’imaginant qu’il y avait de l’aventure, parce que la précaution de les faire retenir au troisième rang était une marque de rendez- vous, elle prend les siennes sur le même banc et observe avec grand soin ceux qui viennent un moment après occuper les autres.
C’était l’étranger avec une dame qui, ayant ôté deux ou trois fois son loup tant à cause de l’obscurité du lieu que dans la pensée qu’elle eut que rien ne lui devait être suspect aux troisièmes loges, fit connaître à la marquise qu’elle avait auprès d’elle cette même Bretonne pour qui elle croyait que son mari eût fait garder la loge du Roi. L’occasion était trop favorable pour n’en pas profiter. La marquise demeure masquée, les laisse jouir quelques moments du tête-à-tête, et se met enfin adroitement de la conversation sur des matières indifférentes. On commence d’allumer les chandelles, on ouvre la loge du Roi, le marquis y entre avec des dames qu’il fait placer et l’étranger, l’ayant nommé d’abord et ajouté qu’il fallait qu’il fût .toujours avec les belles, la marquise prend la parole et dit qu’il y aurait de quoi faire un volume de ses différentes intrigues d’amour, si on les savait aussi particulièrement qu’elle. En même temps, elle commence l’histoire de deux ou trois femmes, que la belle Bretonne n’était pas fâchée d’écouter, s’imaginant qu’elle ne viendrait pas jusqu’à elle ou que du moins elle ne parlerait que de quelques visites qui ne devaient pas avoir fait grand bruit dans le monde. Cependant, la marquise qui avait son but, la voyant
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
182
MERCURE GALANT
rire de quelque aventure de son mari : « Ce qu’il y a de plaisant, poursuit-elle, c’est que le bon marquis qui donne à tout a quitté la Cour pour la province, c’est-à-dire qu’il fait présentement son quartier6 chez Madame de***. C’est une Bretonne qui a des amants de toute espèce, qui les ménage tous à la fois et qui entre autres fait sa dupe d’un étranger, qu’on tient d’ailleurs honnête homme* et qui mériterait bien de ne pas mettre comme il a fait sa tendresse à fond perdu avec une belle qui, en aimant d’autres que lui, ne le considère que pour la dépense qu’il fait auprès d’elle. La Bretonne, désespérée de ce commencement interrompt la marquise et tâche à* tourner le discours sur l’opéra, mais elle a beau faire, l’étranger qui est bien aise de s’éclaircir de ce qui le regarde, la prie de continuer et malgré les interruptions de sa rivale, la marquise, informée de toute sa conduite par ses espions7, n’oublie rien de ce qui lui est arrivé. L’étranger connaît par là que quand elle a quelquefois refusé de passer l’après-dinée avec lui, c’est parce qu’elle l’avait déjà promise à un autre et qu’elle ne lui est venue parler depuis huit jours dans son antichambre, d’où elle avait grand hâte de le congédier, que pour l’empêcher de voir qu’elle dînait tête-à-tête avec le marquis en l’absence de son mari. Toutes ces particularités mettent la Bretonne dans la dernière surprise, elle croit que le lieu où ils sont donne l’esprit de prophétie ou de révélation, et, l’opéra commençant, elle feint de l’écouter, mais apparemment
6. Faire son quartier, expression familière non signalée équivaut à « prendre ses quartiers ». Voir supra note 3.
7. Sa = la conduite du mari — Ses = espions de la marquise. Le possesseur n’est pas précisé. Fréquent à cette époque.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE 183
elle n’était pas fort en état de juger de la bonté de la musique. La marquise, fort contente du rôle qu’elle avait joué, s’échappe avant la fin du cinquième acte. Il est à croire que l’étranger, qui était demeuré tout rêveur depuis l’instruction qu’il avait reçue, dit de bonnes choses à la Bretonne après le départ de la marquise. On a su depuis qu’ils avaient rompu ensemble et voilà comment quelquefois un rendez- vous de tête-à-tête produit des effets tout contraires à ce qu’on s’en promet.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
184 MERCURE GALANT
Mars 1679. L' ÉPREUVE DANGEREUSE
Notice
Le relâchement que le mariage provoque dans la tendresse entre les époux est un phénomène souvent traité dans la littérature galante. Le thème de la jeune femme qui, sous un déguisement, cherche à éprouver la fidélité de son mari, est développé dans un cadre romanesque par Mme de Villedieu en 1670 dans Histoire de Nogaret et de Mariane* et par M,ne de Gomez en 1733 dans L’innocente infidélité**, et aussi au théâtre en 1721 par Boissy dans L’amant de sa femme*** ou La rivale d’elle-même. Ici l’optique est, comme dans la plupart des nouvelles du Mercure, celle de raffermissement de l'amour conjugal. Le cadre fait entrevoir ce qu 'étaient pendant le carnaval la fréquentation successive de plusieurs bals masqués.
* Mme de Villedieu, « Annales galantes », Paris 1670, 4e partie p. 26.
** M,ne de Gomez, « Cent nouvelles nouvelles », Paris 1733, p. 1.
*** Dorimond avait déjà traité le sujet dans une comédie en un acte, avec le même titre (1661).
(24e Nouvelle)
L’ÉPREUVE DANGEREUSE
Un fort galant homme, ayant épousé depuis six mois une jeune veuve aussi sage que bien faite et aussi spirituelle que riche, avait pour elle tous les égards que l’honnêteté* pouvait demander, mais, comme l’amour avait eu moins de part à son mariage
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
185
que la considération des avantages qu’il en retirait, malgré tant de bonnes qualités, il ne sentait point pour la dame ce fond de tendresse qui laisse un coeur incapable de tout autre engagement. Ainsi il était prodigue de douceurs* partout où il rencontrait des belles et, si ses coquetteries n’avaient point de suite, c’était moins par le scrupule qu’il eût dû s’en faire que pour n’en trouver pas l’occasion assez favorable. Son penchant pour toutes les conversations flatteuses lui permettait peu de rester chez lui. Il s’en justifiait quelquefois auprès de sa femme et lui faisait croire que ses amis l’engageaient à de continuelles parties, dont il ne pouvait se défendre sans paraître de méchante humeur. La dame qui avait beaucoup de prudence se contentait de lui dire qu’elle se croirait injuste, si elle s’opposait à ses plaisirs, qu’il était d’un âge à chercher les agréables parties et que, comme elle était persuadée qu’il ne s’en permettait aucune qui préjudiciât à la tendresse qu’il lui devait et qu’elle tâcherait toujours de* mériter par la sienne, elle se faisait une joie de tout ce qui le pouvait divertir. Quoique tant d’honnêteté* redoublât l’estime qu’il avait pour elle, il n’en était pas moins empressé à faire de galantes* protestations* et peut-être ne tenait-il pas à lui que quelque belle ne fixât ses voeux.
Le carnaval vint. Son plus grand plaisir était celui de courir le bal. Il s’y donna tout entier et passa peu de jours sans aller masqué dans les assemblées. Sa femme lui aidait à1 se déguiser et lui disait toujours en riant qu’il prît bien garde à lui rapporter son coeur. Il lui jura plusieurs fois qu’il serait ravi qu’elle fût de
1. Aider à. Emploi intransitif vieilli, « quand mon thème était fini, je lui aidais à faire le sien » (Rousseau Confessions I).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
186
MERCURE GALANT
ces sortes de parties, mais que c’était quelque chose de si embarrassant que la conduite des femmes dans des lieux où la foule apportait toujours du désordre, qu’il n’osait lui rien offrir là-dessus, qu’elle avait d’aimables voisines qui aimaient le jeu et qu’il la priait de faire une étroite société avec elles. La dame trouvait cette défaite plausible. La prière que son mari lui faisait de chercher à se divertir était obligeante et elle répondait aux soins* qu’il semblait prendre de ses plaisirs par toutes les complaisances qui pouvaient la rendre plus digne de son amour.
Cependant ce divertissement d’assemblées trop souvent réitéré fit naître à la dame quelque envie de voir le personnage qu’y pouvait jouer son mari. Elle fit confidence de son dessein à une de ses meilleures amies et un soir qu’il s’était habillé chez lui en Turc et que par là il lui devait être fort aisé de le reconnaître, elle se déguisa en Egyptienne2 et son amie en bergère, mais dans un équipage* si propre* quoique modeste, qu’elles s’attirèrent l’admiration de toutes les assemblées où elles parurent. Deux parents de l’amie, fort galamment* ajustés, les accompagnaient. La dame observa tous les masques des deux premiers bals sans découvrir son cher Turc, et, à peine eût-elle demeuré un moment dans le troisième, qu’elle l’aperçut qui faisait la révérence pour danser. Elle sentit d’abord une émotion qui la surprit par la crainte qu’elle eut de voir quelque chose qui ne lui plût pas. Elle se remit un peu et eut la force de le regarder en face, comme si elle eût souhaité danser avec lui. La chose arriva. Il la salua de la tête et lui dit galamment* après la danse, qu’il aurait voulu mériter
2, Égyptienne. Voir 3e nouvelle, note 8.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
187
qu’une si aimable Égyptienne lui dît sa bonne aventure. Elle répondit qu’elle était des plus expertes dans son métier et qu’il n’y avait personne si capable qu’elle de lui dire des vérités dont il conviendrait. Il n’en fallut pas davantage pour lui faire nouer conversation avec l’agréable Égyptienne, sitôt qu’elle se fut acquittée d’une seconde courante3. Elle consentit volontiers à se tirer un peu à quartier4, demanda d’abord à voir sa main droite, observa ensuite toutes les lignes de la gauche et, après tout ce prélude ordinaire aux gens qui se mêlent de chiromancie, elle lui dit des choses si positives sur ce qui lui était arrivé de plus secret que, soit par les règles de son art, soit parce qu’elle le connaissait, il fut convaincu qu’il parlait à une personne qui n’ignorait rien de ses affaires. Cependant, elle lui faisait paraître tant d’esprit et le brillant de ses yeux joint à l’agrément de sa taille avait de si grands charmes pour le Turc qu’il ne laissait point de l’entretenir. Il voulut savoir ce qu’elle pensait de son coeur. C’était l’article que la crainte d’apprendre trop lui avait toujours fait éviter, mais enfin elle ne se put dispenser de lui répondre que, sans faire d’examen particulier, elle jurerait bien que ses sentiments n’avaient aucune conformité avec l’habit qu’il portait. Il en demeura d’accord en lui protestant* qu’il sentait pour elle depuis un moment ce qu’il n’avait jamais senti pour personne et qu’il se tiendrait bien glorieux*, si elle voulait souffrir qu’il lui fît connaître qu’il n’avait rien moins que l’âme d’un Turc. Une déclaration si peu attendue donna du
3. Courante. Ancienne danse sur un air à trois temps.
4. Se tirer à quartier, « tirer à quartier = tirer à part, tirer quelqu’un à l’écart pour lui parler » (Dict. Acad.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
188
MERCURE GALANT
chagrin à la belle Égyptienne, mais, comme elle avait intérêt à dissimuler, elle cacha son émotion et continua de parler avec son premier enjouement. Elle dit au Turc qu’elle ne s’étonnait point qu’il ne pût la voir sans sentir quelque chose d’extraordinaire, que c’était l’ascendant de son étoile5 qui agissait malgré lui et que peut-être il hasardait moins à ne s’y pas opposer pour elle qu’il ne ferait s’il s’y soumettait en faveur d’une autre ; mais qu’il songeât qu’il était parfaitement aimé d’une personne qui, lui ayant donné son coeur, serait au désespoir s’il portait ailleurs la tendresse qui lui était due, qu’il devait craindre qu’il ne lui prît envie de s’en venger, qu’ayant du mérite, il ne lui serait pas difficile d’en trouver l’occasion, et que, si elle se résolvait à la chercher, elle lui ferait plus souffrir d’inquiétude par sa galanterie qu’il ne lui en pourrait causer par la sienne.
5. U Ascendant, « se dit aussi en parlant des influences célestes » (Fur.).
Le Turc n’eut pas de peine à comprendre par cet avis que l’Égyptienne le connaissait. Il en eut de la joie parce qu’il crut que, sachant à qui on en voulait en nouant cette aventure avec lui, on était déjà satisfait de sa personne et qu’il n’était question, pour la mener jusqu’au dénouement, que de donner des sûretés de l’attachement qu’il pouvait promettre. Ainsi il s’épuisa en tendres protestations* et finit en conjurant fortement la dame de ne lui point cacher ce qui se passait dans son coeur, puisqu’elle était convaincue que son étoile5 l’engageait indispensablement à prendre une liaison particulière avec elle. La dame lui répondit que s’il avait un habit d’Égyptien comme elle en avait un d’Égyptienne, il saurait malgré elle ce
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
189
qu’il demandait, que ces sortes d’habillements donnaient des lumières extraordinaires pour découvrir les secrets les plus cachés, qu’il en voyait une preuve dans ce qu’elle savait de lui, que cependant, si elle croyait qu’elle fût sincère, elle lui dirait qu’elle allait tous les jours à onze heures à une église qu’elle lui nomma, mais qu’elle était persuadée qu’il ne penserait plus à elle, sitôt qu’ils seraient séparés, et que la curiosité de la voir n’aurait rien d’assez fort pour lui faire accepter le rendez-vous. Je ne vous dirai point, Madame, avec quelle joie la proposition fut reçue. Le Turc voulait se jeter aux pieds de l’Égyptienne. Elle l’empêcha et, sur la prière qu’il lui fit de lui dire comment elle serait habillée le lendemain, il n’en put obtenir autre chose sinon qu’elle se trouverait au rendez-vous, qu’il ne manquât* point d’y venir, qu’elle ne lui demandait aucune marque pour le connaître, parce que sa science lui avait appris qui il était, que, pour porter un jugement assuré de ce qu’elle devait attendre de lui, il lui était important d’examiner sa physionomie et qu’elle se découvrirait quand il serait temps. On se préparait à lui dire encore cent choses, mais elle ne voulut plus rien écouter et se retira en diligence avec sa compagnie pour se rendre chez elle avant le retour de son mari. Elle se mit promptement au lit, donna ordre de dire qu’un grand mal de tête l’avait obligée à* se coucher de bonne heure et s’abandonna à ses rêveries.
Vous jugez bien qu’elles furent fort mélancoliques. Elle se repentit du rendez-vous qu’elle avait donné. Le trop d’éclaircissement ne pouvait être que fâcheux pour son repos et elle avait poussé la chose sans réflexion. Il y avait une heure qu’elle formait cent desseins sans s’arrêter à aucun, quand son mari
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
190
MERCURE GALANT
arriva. L’aventure lui tenait au coeur. Il brûlait d’impatience d’en voir la suite et l’embarras d’esprit qu’elle lui causait ne lui avait plus laissé de curiosité pour les autres assemblées. A son arrivée chez lui, il demanda des nouvelles de sa femme. La réponse fut juste, parce qu’elle avait été concertée. Il se coucha à son ordinaire, après lui avoir témoigné le chagrin qu’il avait de son mal de tête, et passa le reste de la nuit sans dormir. La dame feignit de ne s’apercevoir pas de ses agitations et en eut d’aussi fortes de son côté, quoique d’une autre nature.
Le lendemain, elle ne manqua point de se trouver de bonne heure au lieu marqué et elle s’y plaça commodément pour observer la contenance de son mari sans en être vue. Il s’y rendit à l’heure précise. L’embarras d’un homme qui cherche des yeux ce qui lui est inconnu, eût été quelque chose de plaisant pour elle, si elle n’y eût point eu d’intérêt. Elle avait beau se dire que c’était pour elle-même qu’on lui faisait infidélité, on ne laissait pas pour cela d’être infidèle et il n’en fallait pas davantage pour la tourmenter cruellement. Le mari demeura jusqu’à midi à examiner toutes les femmes gui entrèrent. Il n’en vit aucune qui eût la taille de l’Egyptienne ou du moins qui jetât les yeux sur lui, et, persuadé qu’on s’était diverti à lui faire pièce*, il sortit chagrin et ne put s’empêcher d’être inquiet le reste du jour. La dame retourna chez elle, tint conseil avec son amie et, après qu’elles eurent raisonné quelque temps ensemble, elles jugèrent à propos de dénouer l’aventure de la manière que vous l’allez voir.
Le mari était prié6 de dîner en ville le jour suivant.
6. Prié. Voir 6e nouvelle, note 2.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
191
La dame ne voulut point savoir s’il se trouverait de nouveau au rendez-vous. Elle se contenta de l’envoyer attendre par un laquais inconnu, qui lui donna un billet au sortir de table. On lui faisait connaître par ce billet qu’on était content de sa ponctualité et que s’il en voulait savoir davantage, il n’avait qu’à se laisser conduire par le porteur. Jugez de sa joie. Il vole plutôt qu’il ne va où il est mené par le laquais. Il entre dans une maison d’assez d’apparence, monte dans une chambre fort propre* et à peine en a-t-il regardé un moment le meuble7, qu’il voit paraître son aimable Egyptienne, avec le même masque et le même habit qui l’avait charmé au bal. Il se jette d’abord à ses genoux pour la remercier de ses bontés, exagère ce qu’il a souffert deux jours de suite dans le rendez-vous et, après lui avoir dit tout ce qu’une passion naissante peut inspirer de plus tendre, il la conjure de lever son masque et de lui faire voir à qui il est redevable de son bonheur. La dame le laisse parler encore quelque temps sans lui répondre et enfin, comme vaincue par ses prières, elle ôte son loup et le met dans une surprise que vous concevrez plus aisément que je ne vous la puis exprimer. Il prend un air sombre, demeure rêveur et la dame, profitant de sa rêverie, lui dit d’un air libre et d’un visage riant qu’il n’a aucun lieu de se chagriner, qu’elle est fort persuadée que dans toutes les démarches qu’il lui a faites, il a moins songé à prendre de l’engagement qu’il n’a suivi une curiosité naturelle que tout autre que lui aurait eue, qu’elle est peut-être plus à condamner qu’il ne l’est lui-même,
7. Meuble. « Toute la garniture d’un appartement, d’une chambre » (Dict. Acad.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
192
MERCURE GALANT
d’avoir mis sa fidélité à cette épreuve ; qu’il lui en peut imposer telle peine qu’il lui plaira, quoiqu’elle n’ait rien fait que par un excès d’amour ; que, ne pouvant voir souffrir ce qu’elle aimait, elle n’avait pas voulu attendre8 davantage à lui mettre l’esprit en repos ; que l’assurance qu’elle lui donnait de ne se souvenir jamais du passé méritait qu’il oubliât les inquiétudes qu’elle lui avait causées ; qu’il songeât seulement, autant pour lui que pour elle, que ces sortes de curiosités avaient quelquefois des suites fâcheuses et que trop de facilité à donner dans les apparences avait fait faire souvent beaucoup de chemin à ceux qui n’y avaient pas réfléchi. En même temps, elle embrasse son mari avec toute la tendresse imaginable. Le mari, charmé de l’honnêteté* de sa femme, l’embrasse à son tour et lui donne des marques de son repentir par l’admiration où il est de sa conduite. Il lui avoue que tout autre parti que celui qu’elle avait pris n’eût pu produire que de fort méchants effets et l’assure que ce qu’elle venait de faire pour lui le touchait si fort qu’il n’en perdrait jamais la mémoire. L’amie est appelée pour être témoin des promesses que cette réunion lui fait faire. Il les a tenues et depuis ce temps-là, il n’a voulu accepter aucune partie de plaisir sans y faire entrer sa femme.
8. Attendre à, tournure du XVIIe siècle. « Qu’attendez-vous, chrétiens, à vous convertir » (Bossuet, Oraison funèbre d’Anne de Gonzague).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE 193
Juin 1682. HISTOIRE
Notice
L'épisode du suicide manqué et ridiculisé, déjà
présenté par Donneau de Visé en 1669 dans ses
Nouvelles comiques et tragiques* vient, ici encore,
conclure un récit illustrant un point de vue souvent
défendu par les auteurs des nouvelles du Mercure,
celui de l'incompatibilité entre les pratiques de la
galanterie et l'exigence de la fidélité conjugale. On
trouve ici la peinture d'une politesse mondaine dont
l'expression raffinée fait croître une passion dont
l'excès est caricaturé ici par un geste de folie.
(25' Nouvelle)
HISTOIRE
Vous croyez peut-être que les amants ne veulent
mourir qu'en vers et qu'on n'en voit point qui prennent
cette résolution, si ce n'est dans une fable1
• Il
m'est aisé de vous détromper, en vous apprenant une
aventure que des personnes très dignes de foi vous
assureront être véritable.
Un jeune marquis, à qui sa naissance et ses belles
qualités donnaient entrée chez les personnes les plus
considérables du beau sexe, voyait la plupart de
celles qui passaient pour être aimables sans aucun
péril pour sa liberté. Il était fort délicat sur le vrai
* Tome III. Nouvelle XII.
I. Fable au sens général de fiction.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
194
MERCURE GALANT
mérite et comme, en examinant toutes les belles, il leur trouvait des défauts dont il ne pouvait s’accommoder, quelque fréquentes attaques qui lui fussent faites, il n’avait aucune peine à se garantir des surprises de l’amour.
Après que son coeur eût été longtemps oisif, le moment vint où il trouva de quoi l’occuper. Un homme de qualité faisant à la Cour fort bonne figure2 alla se marier en province à une riche héritière d’une maison très connue et, un mois après, il l’amena à Paris. Elle n’était point de ces beautés régulières dont la nature semble avoir pris peine à finir les traits, mais elle avait un air si piquant et tant d’agrément était répandu dans sa personne et dans ses manières qu’il était presque impossible de n’en être pas touché. Elle ne fut pas sitôt arrivée que l’on s’empressa3 de tous côtés à l’aller congratuler sur son mariage. Le jeune marquis fut un des premiers dont elle reçut les compliments. Il alla chez elle, plein de cette confiance qui lui avait toujours si bien réussi et, quoiqu’il fût frappé tout-à-coup en la voyant et qu’il sentît ce trouble secret qui est le présage d’une grande passion, il crut avoir essuyé des occasions plus dangereuses et qu’après un examen un peu sérieux, sa raison plus libre le maintiendrait dans l’indépendance où il s’était toujours conservé. Il s’attacha donc à étudier cette charmante personne, mais, soit que son coeur trop prévenu lui cachât en elle ce qu’il voyait dans les autres, soit que l’habitude qu’on prend en province d’une vie plus retirée lui eût acquis une
2. Bonne figure. Voir 4e nouvelle, note 3.
3. On s’empressa à, tournure vieillie. « Tout l’univers... s’empresse à l’effacer de votre souvenir » (Racine Britannicus 11,3).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE 195
droiture d'esprit qui lui laissât ignorer ce que c'est
que fourbe• et que tromperie, plus il voulut la
connaître, plus cette application lui découvrit un
mérite dégagé de tout défaut. Elle parlait juste, donnait
un tour agréable à tout ce qu'elle disait et avait
surtout des honnêtetés* si engageantes qu'il ne faut
pas s'étonner si, en peu de temps, elle eut une grosse
cour. Le jeune marquis qui allait souvent chez elle, ne
fut pas fâché d'y trouver la foule. Elle empêchait
qu'on ne remarquât l'empressement de ses soins* et
il espéra d'ailleurs qu'ayant l'esprit fin et· délicat, il
brillerait davantage parmi un nombre de gens qui ne
débitant que des lieux communs, étaient incontinent
épuisés. L'impression que fit sur son coeur le mérite
de la dame lui fit connaître en fort peu de temps que
ce qu'il sentait pour elle était de l'amour, mais ce
mérite avait un charme si attirant qu'il était contraint
d'applaudir5 lui-même à sa passion, et, quand il n'eût
pas voulu s'y abandonner, il était de sa destinée de
s'y soumettre et tous les efforts qu'il eût pu faire pour
s'en garantir auraient été inutiles.
Cependant, pour ne négliger aucun remède dans la
naissance du mal, il se priva quelques jours du plaisir
de voir la dame, et la longueur de ces jours lui fut si
insupportable que tous les plaisirs semblaient être
morts pour lui. La dame, qui estimait son esprit et
qui s'était aperçue que les dernières conversations
qu'elle avait eues avec ceux qui la voyaient ordinairement
n'avaient pas été si vives, parce qu'il avait
manqué de s'y trouver, lui reprocha sa désertion en le
4. Fourbe. Déguisement de la vérité. « Les honnêtes gens sont
ennemis de la fourbe» (Fur.).
5. Applaudir à. Voir 5' nouvelle, note 1.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
196
MERCURE GALANT
revoyant, et ce reproche, qu’elle lui fit d’une manière fine et spirituelle, acheva de le résoudre à lui donner tous ses soins*. Ce n’est pas qu’en s’attachant à l’aimer, il n’envisageât la témérité de son entreprise. Il la connaissait d’une vertu délicate, que les moindres choses pouvaient effrayer et dans les scrupules où il la voyait sur l’intérêt de sa gloire*, il avait peine à comprendre comment il pourrait lui parler d’engagement ; mais, quoiqu’il ouvrît les yeux sur le péril du naufrage, il ne laissa pas de s’embarquer6. L’amour dissipait ses craintes et les miracles qu’il fait tous les jours sur les coeurs les moins sensibles lui en faisaient attendre un pareil. Pour moins hasarder, il crut à propos de prendre un air libre, qui l’autorisât à expliquer un jour à la dame ses plus secrets sentiments. Il lui disait quelquefois d’une manière galante* et toute agréable qu’elle ne connaissait pas la moitié de son mérite. Quelquefois, il s’avisait de lui trouver de nouveaux brillants, qui le faisaient s’écrier sur sa beauté et, en lui disant devant tout le monde qu’on hasardait beaucoup à la voir, il croyait l’accoutumer insensiblement à lui permettre de faire en particulier l’application de ce qu’il semblait n’avoir fait qu’en général.
6. S’embarquer. Voir 12e nouvelle, note 1.
Un jour qu’il était seul avec elle, après avoir plaisanté sur une aventure de gens qu’elle connaissait, il lui dit, avec cet air libre et enjoué dont il s’était fait une habitude, qu’il s’étonnait qu’il pût s’aimer assez peu pour venir toujours se perdre en la regardant. La dame d’abord ne repoussa la douceur* qu’en lui répondant qu’il était fou, mais il ajouta tant d’autres choses, qui faisaient entendre plus qu’on ne voulait, et il jura tant de fois, quoique toujours en riant, qu’il
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
197
ne disait rien que de véritable, qu’elle fut enfin forcée de prendre son sérieux et de lui marquer en termes fort clairs qu’il ne pouvait être de ses amis, s’il ne changeait de conduite. Le marquis lui répliqua que la qualité de son ami lui serait très glorieuse*, qu’il savait trop la connaître et se connaître lui-même pour en oser souhaiter une autre, mais qu’il était impossible qu’il vécût content, si elle ne lui faisait la grâce de le recevoir pour son ami de distinction. La dame, que sa vertu rendait très peu distinguante, répondit d’un ton fort fier qu’elle ne croyait devoir distinguer les gens que par leur respect et par leur sagesse, et que, quand il n’oublierait pas ce qu’il lui devait, peut- être voudrait-elle bien se souvenir qu’il n’était pas sans mérite. Cette réponse, qu’elle accompagna d’un regard sévère, déconcerta le jeune marquis. Il vint du monde et, quoi qu’il pût faire pour se remettre l’esprit, il demeura dans un embarras qui l’obligea* de se retirer.
Les réflexions qu’il fit furent cruelles. Il avait le coeur rempli du plus violent amour que l’on eût jamais et, loin que la fierté de la dame lui aidât7 à l’affaiblir, il entrait dans les raisons qui l’avaient portée à lui ôter l’espérance. Cette conduite redoublait l’estime qu’il avait pour elle et, plein d’admiration pour sa vertu, ne pouvant la condamner quoiqu’elle fût cause de toutes ses peines, il se trouvait comme assujetti à la passion qui le tourmentait. La nécessité d’aimer et la douleur de savoir qu’il déplaisait en aimant le firent tomber dans une humeur sombre qui fut bientôt remarquée de tous ceux qui le voyaient. Ce n’était plus cet homme enjoué qui tant de fois
7. Lui aidât. Voir 24e nouvelle, note 1.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
198
MERCURE GALANT
avait été l’âme des plus agréables conversations. Le trouble et l’inquiétude étaient peints sur son visage. Il rêvait à tous moments et il y avait des jours où l’on avait peine à l’obliger de* parler. Ce changement ayant surpris tout le monde, chacun cherchait ce qui l’avait pu causer et il apportait de fausses raisons pour empêcher qu’on ne devinât la véritable. Il n’y avait que la dame qui se gardait bien de lui demander ce qu’elle était fâchée de savoir et quand, quelquefois, on le pressait devant elle d’employer quelque remède contre le chagrin qui le dominait, elle disait que, s’il suivait ses conseils, il irait faire voyage, qu’en changeant de lieux, on changeait souvent d’humeur et que rien n’était si propre à guérir de certains maux que de promener ses yeux sur des objets étrangers qui, par leur diversité ayant de quoi occuper l’esprit, en bannissaient peu-à-peu les tristes images qui le jetaient dans l’abattement. Il n’entendait que trop bien ce qu’elle voulait lui dire et il s’estimait d’autant plus infortuné qu’en lui conseillant l’éloignement, elle lui faisait paraître que son absence la toucherait peu. Il n’osait pourtant s’en plaindre, parce qu’il n’eût pu le faire sans parler de son amour et que la crainte de l’irriter tout à fait était un puissant motif pour le retirer.
Enfin, après avoir bien souffert et s’être longtemps contraint à se taire, il lui dit que la raison l’avait remis dans l’état où elle pouvait le souhaiter, que, bien loin d’exiger d’elle aucune amitié de préférence, comme il avait eu le malheur de lui déplaire, il se croyait moins en droit que tous ses autres amis de prétendre à son estime, et qu’afin de réparer une faute qu’il avait peine lui-même à se pardonner, il lui protestait* qu’il n’attendrait jamais d’elle aucun sentiment dont il pût tirer quelque avantage. La dame lui
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
199
témoigna qu’elle était ravie qu’en changeant de sentiment, il voulût bien ne la pas réduire à le bannir de chez elle, mais elle fut fort surprise quand, après l’avoir assurée tout de nouveau qu’il n’aspirait plus à être aimé, il la conjura de lui accorder un soulagement qui, ne pouvant intéresser sa vertu, pouvait au moins lui rendre la vie plus supportable. Ce soulagement était d’oser lui dire, sans qu’elle s’en offensât, qu’il avait pour elle la plus violente passion et que, faisant consister tout son bonheur dans le plaisir de la voir, il lui consacrait le plus sincère et le plus respectueux attachement qu’elle pouvait attendre d’un homme qui, ne conservant aucune prétention, l’aimait seulement parce qu’elle avait mille qualités aimables. La dame, ayant repris son air sérieux, lui dit avec une nouvelle fierté qu’on ne lui avait jamais appris à mettre de différence entre souffrir d’être aimée et avoir dessein d’aimer, et, qu’étant fort éloignée de sentir son coeur dans ces dispositions, elle se verrait contrainte de rompre avec lui entièrement s’il s’obstinait à nourrir un fol amour que mille raisons avaient dû8 lui faire éteindre. Il fit ce qu’il put pour la fléchir et la trouva inexorable. Il lui parla de la même sorte en deux ou trois autres occasions, attaché toujours à ce faux raisonnement que, ne demandant aucune correspondance, il pouvait lui dire qu’il l’aimait sans qu’elle eût lieu de s’en plaindre. Il reçut encore les mêmes réponses et enfin, la dame lui défendit si absolument de lui parler jamais de sa passion qu’il lui répondit avec des marques d’un vrai désespoir qu’il lui serait plus aisé de renoncer à la vie, qu’il en savait les moyens et que, quand le mal serait sans remède,
8. Avaient dû. Valeur de conditionnel.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
200
MERCURE GALANT
elle aurait peut-être quelque déplaisir d’en avoir été la cause. La dame lui répliqua froidement que si la joie de mourir avait de quoi le toucher, il pouvait se satisfaire et qu’elle était lasse de lui donner d’utiles conseils.
Il sortit outré de ces dernières paroles et se mit en tête de lui arracher au moins, en mourant, une sensibilité dont tout son amour n’avait pu le rendre digne. Il s’encouragea le mieux qu’il put et, se sentant de la fermeté autant qu’il crut en avoir besoin, il se rendit deux jours après chez la dame à onze heures du matin. Il choisit ce temps pour la trouver seule et, dans la crainte qu’elle ne le renvoyât s’il la faisait avertir, il monta tout droit sans la demander jusqu’à son appartement. Il n’y rencontra que la suivante, qui lui dit que sa maîtresse était allée à l’église, qu’elle en reviendrait incontinent et qu’il pouvait choisir de l’attendre ou de l’y aller trouver. Il prit ce premier parti et commençait à marcher dans la chambre de la dame avec l’action d’un homme qui méditait quelque chose. Il s’attira les regards de cette suivante, qui remarqua dans ses yeux un égarement qui la surprit. Elle sortit de la chambre, voyant qu’il ne parlait point et se mit en lieu d’où il devait lui être facile d’observer ce qu’il ferait. Après qu’il eut encore marché quelque temps, il s’arrêta tout d’un coup, tenant sa main sur son front et rêvant profondément. Ensuite elle lui vit tirer un poignard et le mettre nu sous la toilette. La frayeur qu’elle eut pensa l’obliger à faire un cri, mais, sachant la chose, elle demeura persuadée qu’il n’en pouvait arriver de mal et il lui parut qu’il valait mieux ne rien dire. Dans ce même temps, on entendit rentrer le carrosse et aussitôt elle vint dire au marquis que sa maîtresse arrivait. Le marquis étant
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
201
sorti de la chambre pour lui présenter la main sur l’escalier, la suivante prit ce temps pour se saisir du poignard et par je ne sais quel mouvement, trouvant un buse9 sur la table, elle le cacha sous la toilette au même lieu où le poignard avait été mis. La dame entra dans sa chambre et entretint le marquis de quelques nouvelles. Il eut la force en lui répondant, de lui déguiser son trouble et, la suivante étant sortie sur quelque ordre que lui donna sa maîtresse, il se mit à ses genoux, la conjurant de nouveau et pour la dernière fois de ne point pousser son désespoir aux extrémités où il craignait qu’elle n’allât. La dame appréhendant qu’on ne le surprit dans cette posture, le fit relever d’autorité absolue et, quand il vit que sans s’émouvoir de ce qu’il lui protestait* qu’il était capable de se tuer, elle appelait sa suivante pour le mettrre hors d’état de continuer ses plaintes, tout hors de lui-même et ne se possédant plus, il courut à la toilette, prit le buse qu’il y trouva et s’en donna un coup de toute sa force sans s’apercevoir que son poignard avait été métamorphosé. La dame, surprise de ce coup de buse, ne savait que croire d’un transport si ridicule. Cependant, elle le vit tomber à ses pieds. Son imagination vivement frappée du dessein de se tuer avait remué tous ses esprits et, ne doutant point qu’il ne se fût fait une blessure mortelle, il perdit la connaissance et resta longtemps évanoui.
9. Buse. Lame de baleine qui sert à maintenir le devant d’un corset. Dans la nouvelle de 1669, on trouve « vergette » (ustensile de ménage qui sert à nettoyer les habits et les meubles. Fur.).
La suivante entra dans ce moment et ne se put empêcher de rire de voir le marquis en l’état où il était. La dame ne songea qu’à l’en tirer et ne voulut
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
202
MERCURE GALANT
appeler personne, afin d’étouffer la chose dont on eût pu faire des contes fâcheux, si elle eût souffert qu’elle eût éclaté. Enfin, il revint à lui, après quelque peine qu’on prit pour cela. Il pria d’abord qu’on le laissât mourir sans secours ; sur quoi la dame lui dit qu’il aimait la vie plus qu’il ne pensait et qu’il pouvait s’assurer de n’en sortir de longtemps, s’il ne voulait employer qu’un buse pour se délivrer de ses malheurs. Il crut que la dame, pour mieux l’insulter, affectait de la raillerie et chercha le sang qu’il devait avoir perdu. Il n’en trouva point et moins encore de blessure. Il s’était donné le coup de si bonne foi qu’il ne pouvait revenir de sa surprise. Il demanda par quel charme on l’avait sauvé de son désespoir et la dame, qui était bien éloignée de comprendre qu’il eût voulu se tuer effectivement, lui ayant marqué qu’elle n’aimait point de pareilles scènes, la suivante ne lui voulut pas ôter la gloire* qu’il méritait par sa courageuse résolution de tourner son bras contre lui-même. Elle montra le poignard et raconta ce qu’elle avait fait. Le marquis fut si honteux de l’aventure du buse qu’étant d’ailleurs accablé par les reproches que lui fit la dame d’un emportement si extravagant, il se retira chez lui, sitôt qu’il fut en état de s’y conduire. La nécessité où il se trouva de ne la plus voir lui fit prendre le dessein de s’éloigner et pour en tirer quelque* mérite, il se résolut à voyager, afin qu’elle pût connaître que même en se bannissant, il s’attachait à suivre ses ordres. Il est arrivé à Rome, où il prétend demeurer assez longtemps pour se guérir de sa passion.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
203
Juin 1678. LE MARI PATISSIER. Histoire
Notice
A côté des fines dissertations sur les difficultés de la vie conjugale en face des usages de la galanterie mondaine, on trouve, traité simplement à la manière du fabliau le thème de la jalousie du mari prêt à battre la femme qu'il considère « à tort » comme infidèle.
(26e Nouvelle)
LE MARI PATISSIER — Histoire
L’exemple des malheureux en tendresse n’empêche point qu’il ne se fasse tous les jours des engagements nouveaux. On voit bien qu’il serait mieux de ne point aimer, mais quand on aime avec innocence, on a bien de la peine à déférer aux bizarreries d’un mari, qui en fait quelquefois sa peine mal à propos. L’aventure que j’ai à vous conter vous le fera voir.
Deux ou trois bataillons d’infanterie ayant été mis en quartier d’hiver dans une ville des plus éloignées de Paris, un des officiers, fort bien fait de sa personne, se fit assez favorablement écouter de la maîtresse du logis qui lui fut donné. Le mari s’en aperçut. Il ne déguisa point à sa femme le chagrin qu’il recevait de certaines conversations, qui lui paraissaient suspectes. Elle lui promit d’y mettre ordre et n’en fit rien. L’officier lui plaisait. Il avait beaucoup d’esprit et, comme elle ne put imaginer qu’il y eût du crime dans un entretien où elle ne recherchait point le tête-à-tête, elle laissa gronder le mari et ne s’embar-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
204
MERCURE GALANT
rassa qu’assez médiocrement de ses plaintes. Il était jaloux jusqu’à l’excès. Les chimères qu’il se mit en tête allèrent si loin qu’il se crut perdu, s’il ne trouvait moyen de faire déloger l’officier. Il en vint à bout à force d’argent et de prières.
Jamais victoire ne fut plus charmante pour un conquérant. Il en insulta sa femme. Ce fut assez pour l’aigrir. Comme la difficulté fait souvent le prix des choses, l’éloignement redoubla l’estime qu’elle avait pour l’officier. Il demanda à la voir. Elle y consentit, malgré l’expresse défense qui lui en fut faite. Le commerce* était toujours innocent et, sa vertu ne lui reprochant rien, elle se fit un plaisir de vaincre les obstacles qu’on y apportait. Il n’y avait pas moyen de voir l’officier chez elle. Son jaloux mari l’observait de trop près pour lui en laisser la liberté. Une confidente ne manque jamais au besoin. Elle découvrit son secret à une amie, qui lui offrit sa maison. La commodité en était grande. Elle ouvrait sur deux rues différentes. La belle s’y rendait par une porte, l’officier par l’autre, et cette précaution mettait leur secret en sûreté. Les rendez-vous étaient agréables, mais ils devinrent un peu trop fréquents. Le mari s’en alarma. Il voulut savoir où allait sa femme. Il aurait mieux fait sans doute de fermer les yeux pour quelque temps. La saison était déjà avancée, et il se fût épargné bien des peines, s’il eût voulu attendre paisiblement le départ des troupes.
A quoi bon après tout la recherche sévère
De mille petits tours qu’une femme peut faire ?
Il est dangereux bien souvent
Qu ’un mari là-dessus se rende trop savant,
Et vouloir s’éclaircir en fait de jalousie,
C’est n ’aimer pas le repos de sa vie.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LA GALANTERIE
205
Notre jaloux épia sa femme aux dépens du sien. Elle ne lui cachait pas qu’elle allait souvent chez son amie, mais elle y allait trop propre* pour lui donner lieu de croire qu’il n’y eût point de dessein. Il découvrit que l’officier connaissait aussi cette amie, et il ne douta plus que les visites ne se fissent pour lui. Il y alla plusieurs fois pour tâcher de* les surprendre, mais on y mettait ordre. Il y avait toujours quelqu’un en sentinelle et, dès qu’il entrait, on faisait cacher l’officier, qui sortait ensuite par la fausse porte. La confidente, à qui ses soupçons étaient connus, le raillait sur la peine qu’il se donnait d’épier sa femme, et elles lui soutenaient si obstinément toutes deux que l’officier n’était jamais de leurs conversations qu’il voulut venir à bout de les confondre.
Il prit pour cela la plus bizarre résolution dont un jaloux puisse être capable. Les espions qu’il mit en campagne l’avertirent qu’un pâtissier voisin de la confidente portait presque toujours la collation chez elle, quand sa femme lui rendait visite. Il alla trouver le pâtissier et, sur prétexte d’une gageure qu’il pouvait gagner par son moyen, il l’engagea à souffrir qu’il prît l’équipage* de son garçon pour porter chez l’amie la première collation dont il recevrait les ordres. On obtient tout avec de l’argent. Le pâtissier l’avertit. Il se défit d’une perruque, se barbouilla un peu le visage et, comme il n’y avait que la rue à traverser, il entra chez la confidente avec la pâtisserie qu’il portait, sans que personne prît garde à lui. Il monta où il crut trouver la compagnie. Aucun domestique ne l’en empêcha et, en entrant dans la chambre, il vit l’amie qui se promenait et l’officier qui entretenait sa femme auprès des fenêtres. La belle, qui ne jeta les yeux que sur l’équipage* du faux pâtissier, dit
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
206
MERCURE GALANT
tout haut que c’étaient toujours de nouveaux régales*. On mit le tout sur la table et, comme le pâtissier ne se hâtait pas de sortir, l’officier crut qu’il attendait de quoi boire. Il se préparait à lui faire libéralité, quand il lui vit prendre un siège. Cette familiarité un peu surprenante les obligea* tous trois à observer son visage. La femme fit un haut cri, la confidente demeura interdite, et l’officier se mit en état de ne les laisser pas insulter. Le mari qui avait concerté son rôle et médité sérieusement sur ce qu’il devait faire, les considéra quelque temps sans leur rien dire. Ils gardèrent le silence comme lui et, dans ce même silence, après avoir regardé sa femme avec des yeux où tout ce qu’il avait dans le coeur était peint, il se retira de la chambre et alla reprendre sa perruque chez le pâtissier.
On tînt conseil après son départ. Sa femme, qui le connaissait et qui ne trouva point de sûreté à retourner avec lui, alla conter l’aventure à ses parents. Ils se sont employés et s’emploient encore tous les jours à faire sa paix. Le mari répond qu’il n’a ni maltraité ni chassé sa femme et qu’elle peut revenir quand il lui plaira, mais, comme il y a toujours de l’aigreur dans ses réponses et qu’il ne promet rien de positif sur l’oubli qu’on lui demande de tout ce qui s’est passé, elle n’a osé jusqu’ici quitter l’asile que lui ont donné ses parents et elle attend toujours chez eux qu’il arrive quelque changement dans sa fortune.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de VINCENT (Monique), « Le Roman »,
Anthologie des nouvelles du Mercure galant (1672-1710) ,
p. 207-262
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-11462-8.p.0239
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou
tout autre moyen de communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre
privé.
© 1996. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
III
LE ROMAN
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.

LE ROMAN
Parmi les éléments culturels destinés à distraire le lecteur de l’austérité des informations journalières, le roman figure en bonne place. De l’enthousiasme que soulevaient les grandes oeuvres de l’époque précédente, il subsiste dans ces brefs récits quelques traces d’un goût persistant pour la création et le développement de situations artificielles destinées à tourner une difficulté a priori insurmontable. En les situant dans le cadre de l’ensemble de ces nouvelles, les auteurs mondains adaptent aux circonstances présentes des procédés romanesques comme le déguisement destiné à dissimuler une personnalité soit par un changement de sexe, soit par un changement de condition sociale. Il s’y ajoute, dans la pensée de conquérir la femme aimée, le- souvenir plus lointain d’un idéal chevaleresque avec l’acte de courage héroïque et les sacrifices comme celui, même passager, de la fierté attachée à un rang. Le dégagement de toutes les contingences matérielles favorise la description de « régals » aussi somptueux et imaginaires que celui que décrit le Menteur de Corneille lorsqu’il se présente lui-même comme le modèle du galant* qu’il voudrait être. Dans le cadre de la vie familiale, les artifices employés permettent d’approcher la per-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
210
MERCURE GALANT
sonne aimée et d’obtenir d’un père le consentement à un mariage souhaité. Tout au long des intrigues, un suspens est adroitement créé et entretenu par quelques remarques préliminaires laissant prévoir le dénouement. L’invraisemblance, fût-ce celle d’une voix difficile à contrefaire, n’arrête pas le déroulement de l’intrigue. Cette atmosphère de rêve attachée à des problèmes quotidiens cache sans doute chez ces auteurs mondains le souhait d’un bonheur que seule leur imagination pouvait réaliser.
* Voir J. Serroy, Ad ire l, Travaux de littérature, 1994, p. 125, La sincérité du Menteur.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
211
Août 1684. HISTOIRE
Notice
En composant ce petit roman, Vauteur ne cherche aucune autre subtilité qu "une préparation habilement nuancée pour créer et entretenir dans une intrigue le suspens conduisant au dénouement. S'appuyant sur une donnée réaliste, le refus d'un mariage imposé, l'invraisemblance n'est jamais un obstacle aux procédés romanesques du déguisement et de l'existence d'un jumeau.
(2T Nouvelle)
HISTOIRE
Il y a de la destinée dans l’amour et quelquefois les plus forts engagements se font contre toute sorte d’apparence. L’aventure dont je vais vous faire part en est une preuve.
Un jeune gentilhomme de Provence, ayant fait dessein de venir passer quelques années à Paris pour s’y perfectionner aux exercices propres à la noblesse1 et y prendre en même temps l’air de politesse qu’on n’acquiert presque jamais avec les provinciaux, partit de Marseille et, s’étant rendu à Avignon, s’y arrêta trois ou quatre jours pour voir les raretés de la ville. Il se disposait à en partir, lorsqu’on lui vint dire qu’un jeune homme fort bien fait cherchait voiture et com-
1. Ces exercices sont enseignés dans les académies. Voir 17e nouvelle, note 1.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
212
MERCURE GALANT
pagnie pour Paris. Le plaisir d’avoir quelqu’un avec qui parler pendant la route obligea* le cavalier d’aller chercher l’inconnu. Il le trouva, qui faisait le prix d’une litière2. Il s’offrit d’y prendre place et d’en payer la moitié et, un je ne sais quoi* qui frappe souvent d’abord les ayant touchés également l’un pour l’autre dès cette première vue, ils l’arrêtèrent3 ensemble. Leur départ fut résolu pour le lendemain, et il se trouva entre eux un si grand rapport d’humeur et d’esprit qu’après quelques jours de marche, ils se jurèrent la plus étroite amitié.
2. Litière. « Sorte de voiture ou corps de carrosse suspendu sur des brancards et porté ordinairement par des mulets » (Fur.).
3. Arrêtèrent, « arrêter une place au coche... s’en assurer » (Fur.).
4. Contraindre de ou à. Les deux tournures s’emploient. « Non, je ne vous veux pas contraindre à l’oublier (Racine, Athalie 11,7) — « Et lui-même au torrent est contraint de céder » (ibid. Iphigénie V,3).
Le cavalier ne fit aucune façon de se déclarer à l’inconnu. Il était d’une maison* qu’une ancienne noblesse rendait fort considérable. L’inconnu demeura plus réservé et, cachant son nom par quelques raisons qui l’obligeaient au secret, il dit seulement au cavalier qu’il était fils d’un gentilhomme des environs d’Aix, que son père, qui était impérieux, avait voulu le contraindre4 d’épouser une demoiselle qui avait beaucoup de bien, mais dont la laideur était des plus dégoûtantes, que, pour se mettre à couvert de la violence que l’on prétendait lui faire, il avait pris le parti de fuir, qu’il s’en allait à Paris où il avait une tante qui ménagerait sa paix, qu’elle était venue depuis un an chez son père, sur l’esprit de qui elle pouvait tout, et que, tandis qu’elle s’emploierait
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
213
pour5 l’adoucir, il profiterait de l’avantage de passer un peu de temps dans la capitale du Royaume. Le cavalier répondit à l’inconnu qu’il ne pouvait concevoir qu’étant fait comme il était, on eût voulu l’assortir à une laide personne. En effet, si l’inconnu avait un défaut, c’était celui de trop de beauté. Il avait les traits réguliers et délicats, la bouche belle, les yeux grands et bien fendus, la taille fort dégagée et une blancheur de teint qui aurait pu disputer d’éclat avec celui de plus belles femmes.
5. S’emploieraient pour. « Sauvez ce malheureux, employez- vous pour lui » (Corneille, Polyeucte IV,5). Cette tournure est rare. Furetière signale seulement : « Il s’emploie de toute force à servir ses amis ».
L’amitié s’augmentant de jour en jour entre l’un et l’autre, ils trouvaient tant de douceur à s’entretenir qu’ils ne s’apercevaient point de la longueur du voyage, quoiqu’ils le fissent dans une saison fort rude. C’étaient à toute heure de nouvelles protestations* de s’aimer toujours et, chacun enchérissant sur les souhaits de la plus forte union, le cavalier demanda un jour à l’inconnu s’il n’avait point une soeur, ajoutant qu’il regarderait une alliance qui le rendrait son beau-frère, comme le plus grand de tous les bonheurs. Cette proposition donna quelque temps à rêver à l’inconnu. Il en montra cependant beaucoup de joie et, la recevant d’une manière agréable, il lui parla d’une soeur qu’il ne trouverait peut-être pas indigne de sa recherche et qui lui était d’autant plus chère qu’étant nés jumeaux, ils avaient tous deux les mêmes inclinations et des traits si ressemblants que, dans leur enfance, avant que l’habit marquât la différence du sexe, on les prenait souvent l’un pour
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
214
MERCURE GALANT
l’autre. Le cavalier qui ne trouvait rien de si beau que l’inconnu, examina tous ses traits avec plus d’attention et, ayant appris que cette soeur les avait encore plus vifs et plus délicats, il s’en forma une idée toute charmante qui ne l’abandonna plus. Il apprit encore avec beaucoup de plaisir que ses inclinations étaient toutes nobles, qu’elle aimait la chasse plus que toutes choses, qu’elle avait pris l’habitude de tirer, ce qu’elle faisait avec une adresse merveilleuse et que, si son sexe lui avait permis de porter l’épée, elle s’en serait servie avec honneur. Le cavalier, tout rempli d’amour par cette peinture, pria l’inconnu de vouloir bien le servir auprès de cette aimable personne, ce qui lui serait aisé, s’il lui écrivait en sa faveur et faisait agir l’amitié particulière qui était entre eux, en attendant qu’ils retournassent ensemble en Provence, où il l’accompagnerait sitôt que la paix serait faite avec son père. L’inconnu sourit d’un empressement si passionné et dit au cavalier que, s’il était vrai qu’il fût amoureux sans avoir vu, il n’aurait pas longtemps à souffrir de l’impatience qui semblait le tourmenter, puisque sa soeur était à Paris, où sa tante, qui était soeur de son père, l’avait amenée avec elle de Provence, au dernier voyage qu’elle avait fait. Ce fut alors que le cavalier ne se sentit plus de joie. Il embrassa l’inconnu, lui faisant promettre qu’il le servirait de tout son pouvoir.
Il eut beau pourtant souhaiter la fin de son voyage : comme il le faisait dans le mois de mars dernier, pendant le plus rigoureux hiver que nous ayons eu depuis longtemps, le dégel survint et les chemins furent tout- à-coup si peu praticables que, quoique nos voyageurs ne fussent qu’à une petite journée de Châlons, ils eurent beaucoup de peine à y arriver. Ce fut pour eux
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
215
une nécessité indispensable d’y faire quelque séjour. Le cavalier passait les jours entiers avec l’inconnu et lui parlait nécessairement de sa soeur. Un soir qu’ils s’étaient quittés (ce qu’ils faisaient rarement), le cavalier retournant à son auberge lorsque la nuit commençait à s’approcher, entendit un bruit d’épées au bout d’une rue déserte. Il jeta les yeux sur deux cavaliers qui se battaient et remarqua l’inconnu, qui poussait6 fort vivement un homme qui reculait. Il courut à lui et, dans ce moment, l’ennemi de l’inconnu tomba par terre percé d’un grand coup d’épée. Comme ils étaient étrangers et qu’on pouvait les embarrasser sur une affaire de cette nature, ils laissèrent le soin de secourir le blessé au premier qui passerait et se retirèrent. Le cavalier l’avait envisagé7 un moment et, voyant un homme fort laid et de très méchante mine, il l’avait pris pour quelque voleur qui, rencontrant son ami dans une rue écartée, avait voulu profiter de l’occasion ; mais l’inconnu lui apprit que c’était un gentilhomme de son voisinage, qu’il l’avait malheureusement trouvé sur ses pas et qu’ils avaient pris querelle sur un ancien différend de famille dont il lui avait parlé. Il pouvait mourir de sa blessure et les informations étant à craindre pour eux, quoiqu’il leur parût que l’action s’était passée sans témoin, ils jugèrent à propos de s’éloigner. Ainsi ils prirent la poste dès le même soir, favorisés de la lune qui heureusement servait à les éclairer. Vous pouvez juger avec quelle joie le cavalier se résolut à partir, malgré la difficulté des chemins rompus. Ils allèrent loger ensemble à Paris, où ils arrivèrent sans qu’on les eût poursuivis.
6. Poussait. Voir lre nouvelle, note 4.
7. Envisagé. Envisager, regarder quelqu’un au visage (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
216
MERCURE GALANT
Le lendemain, l’inconnu sortit pour aller chercher sa tante, mais ce ne fut pas sans que le cavalier eut pris sa parole qu’ils se reverraient le même jour et qu’il viendrait lui apporter des nouvelles de cette charmante soeur qu’il brûlait d’envie de voir. Ce fut néanmoins inutilement qu’il l’attendit. Il s’en passa même cinq ou six sans que l’inconnu parût. Le cavalier en était au désespoir et, ne sachant qu’en penser, il ne se pardonnait point de ne l’avoir pas suivi jusqu’au logis de cette tante. Il est vrai que l’inconnu l’avait conjuré de n’en rien faire et qu’il lui avait caché son nom aussi bien que le quartier où il savait qu’elle demeurait. Il avait eu ses raisons pour lui en faire un mystère et les avait fait approuver à son ami. Ils vivaient ensemble dans une si étroite liaison que le cavalier ne croyait pas que la défiance lui fût permise. Aussi peut-on dire qu’il n’en avait point de lui, mais il n’en recevait aucunes nouvelles* et, comme il n’avait pu éviter une rencontre* à Châlons, il craignit qu’il n’en eût eu quelque autre à Paris et que l’événement8 n’en eût pas été heureux.
8. Événement = Issue. « L’événement n’a point démenti mon attente » (Racine, Mithridate V,l).
Enfin après qu’il eut souffert au-delà de tout ce qu’on en peut croire, on lui apporta un billet de l’inconnu, qui l’avertissait de se tenir prêt au lendemain et qu’il ne manquerait pas de le venir prendre pour la visite qu’il avait dessein de faire. La maîtresse de l’auberge avait reçu ce billet et le messager s’en était allé sans demander de réponse. Le cavalier ne comprenait pas à quoi tout ce grand mystère devait aboutir. Il ne laissa pas de se préparer au rendez-vous. Le jour suivant, il prit un habit fort propre* et à peine
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
217
eût-il dîné qu’il vit entrer l’inconnu. Lajoie qu’il en eut ne l’empêcha pas de lui faire des reproches. Il lui expliqua tout ce qu’il s’était imaginé de fâcheux et lui peignit si fortement les inquiétudes où il l’avait mis qu’il l’obligea* d’avouer qu’il avait tort. L’inconnu prit pour excuse les scrupules de sa soeur qui, ne voulant point paraître devant un amant trop prévenu, avait résisté longtemps à la prière qu’il lui avait faite de recevoir sa visite. Il ajouta qu’effectivement, il l’avait trouvée un peu moins brillante qu’à son ordinaire, que la connaissance qu’elle en avait l’ayant rendue incertaine sur la résolution de se laisser voir, il avait mieux aimé le laisser dans quelque peine pendant trois ou quatre jours que de lui donner le chagrin d’apprendre que l’on balançait à consentir à ses espérances. Le cavalier fut content de ces raisons et, ayant reçu les assurances des favorables dispositions de la soeur et de l’appui que la tante était résolue de prêter à son amour, il monta dans un carrosse que l’inconnu avait amené. Il fut introduit chez cette tante avec laquelle il demeura seul, tandis que le frère alla préparer la soeur à faire un accueil obligeant à son ami. La tante était une feiqme qui avait beaucoup d’esprit et qui, connaissant la maison* du cavalier, trouvait le parti avantageux pour sa nièce. Ainsi elle n’eut aucune peine à lui promettre de prendre ses intérêts en tout ce qu’elle pourrait, si leur première entrevue ne détruisait rien des sentiments où il l’assurait qu’il était pour elle. Cette conversation dura plus d’une heure sans que l’inconnu revînt. Le cavalier le demanda trois ou quatre fois et la tante, remarquant que l’impatience le faisait souffrir, envoya dire à sa nièce qu’elle se faisait trop attendre.
Elle parut un moment après et le cavalier, quoique
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
218
MERCURE GALANT
préparé à beaucoup de ressemblance, fut surpris de celle qui frappa ses yeux. C’étaient tous les traits de l’inconnu, que l’habit de femme avait adoucis. Il lui fit d’abord son compliment avec ce trouble ordinaire à ceux qui parlent la première fois à une maîtresse. La belle lui répondit un peu moins déconcertée et, ce qui augmenta fort la surprise de l’amant, ce fut d’entendre le son de sa voix, qui était entièrement semblable à celui de l’inconnu. Il continua de le demander pour les voir l’un avec l’autre et la belle n’ayant pu se contraindre assez pour s’empêcher d’éclater de rire, ne put se défendre plus longtemps d’avouer au cavalier qu’elle et l’inconnu n’étaient qu’une même chose. Son père ayant voulu l’obliger à* recevoir pour mari l’homme du monde le plus dégoûtant, elle s’était résolue à fuir et, pour le faire avec plus de sûreté, elle avait caché son sexe sous un faux habit. Le gentilhomme qu’elle avait blessé à Châlons était cet amant si laid, qui avait cru devoir courir après elle. L’habit d’homme qu’elle avait pris ne l’avait point empêché de la reconnaître. Il l’avait suivie et savait l’auberge où elle logeait, mais, voyant toujours le cavalier avec elle, il avait voulu attendre qu’il la trouvât seule. Cela s’était enfin rencontré. Vous pouvez juger quels reproches il lui fit de la voir ainsi travestie en homme. Il avait voulu user de force pour la ramener et la belle, qui savait fort bien manier l’épée, avait repoussé la violence de la manière que je vous l’ai dit. Elle avait écrit sur le chemin pour avertir sa tante de son aventure et la prier de la traiter de garçon à son arrivée. Elle en avait conservé l’habit cinq ou six jours, tandis qu’on lui en faisait un autre de femme et, sitôt que ce nouvel habit avait été fait, elle avait tenu parole au cavalier, en le venant prendre
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
219
pour le rendez-vous qu’elle lui avait promis. Une suivante, à qui son vrai sexe avait été découvert, l’avait habillée, pendant qu’il entretenait la tante.
Je ne vous dis point ce qui se passa pendant le reste de cette journée. Il vous est facile de vous figurer quelles furent les réflexions du cavalier sur ce long voyage, fait avec une aimable fille qui avait eu jusque-là l’adresse de l’abuser, qui s’était battue contre un amant qu’elle haïssait, et qui changeait d’une manière si agréable pour lui le personnage d’ami en celui d’une maîtresse si digne de son amour. La tante lui apprit qui elle était. Ils connaissaient la famille l’un de l’autre, et le cavalier convint qu’en consultant toute sa raison, il n’aurait pu faire un meilleur choix que celui que le hasard lui avait fait faire. La tante écrivit d’abord en Provence une partie de ce qui était arrivé. Le père marqua par sa réponse toute la colère imaginable de la fuite de sa fille, mais, comme le temps raccommode tout, l’amant blessé à Châlons se trouvant guéri et lui ayant rendu sa parole, les choses furent ménagées avec tant d’adresse que le cavalier, dont on connaissait bien la naissance et le mérite, obtint enfin ce qu’il demandait. On consentit à son mariage et, la tante ayant reçu une procuration du père pour le signer suivant les articles qu’on lui avait envoyés, il fut célébré avec une joie inexprimable de l’amante et de l’amant. Ils sont partis depuis peu pour retourner en Provence, où tous leurs amis leur sont venus faire compliment sur leur bonheur.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
220
MERCURE GALANT
Mars 1680. LA FAUSSE PENSIONNAIRE. Histoire
Notice
La composition de cette intrigue romanesque laisse entrevoir la vie des pensionnaires d'un couvent où le règlement leur laisse une liberté de mouvements avec une large place propre à toutes sortes de distractions. Par ailleurs, le dédoublement créé par le déguisement amène le héros à jouer un second rôle. Ce procédé est exploité ici avec une grande finesse. Si la première transformation n'apporte, à condition d'admettre l'invraisemblance, aucune autre difficulté que celle d'un jeu superficiel, le retour à la personnalité d'origine se fait avec toute l'adresse d'une fine psychologie romanesque. L'amitié devenue de plus en plus exigeante — sans exclure, au gré du lecteur, une certaine équivoque — prépare par quelques allusions bien faites, le jaillissement de l'amour. Toute l'action est encadrée entre deux bals où se situent l'origine puis le dénouement de l'intrigue. Apparaît aussi le vieux thème du dévouement chevaleresque de l'amant prêt à tout pour gagner une maîtresse.
(28e Nouvelle)
LA FAUSSE PENSIONNAIRE — Histoire
Quoi qu’on entreprenne de difficile, il ne faut qu’aimer pour y réussir. Vous en conviendrez quand je vous aurai appris ce qui s’est passé depuis quelques mois. L’aventure a paru fort singulière. Voici ce que c’est.
Une très belle personne, ayant autant d’enjouement
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
221
d’humeur que de brillant et de délicatesse d’esprit, s’était attiré les complaisances de tout ce qu’il y avait d’honnêtes gens* dans une des plus grandes villes du royaume. Beaucoup tâchèrent de* toucher son coeur et un seul eut l’avantage d’en venir à bout. C’était un homme bien fait, estimable par sa naissance et qu’un emploi fort considérable rendait digne de la préférence qu’on lui donna. La belle n’avait pu se défendre de prendre pour lui une partie de l’amour qu’il sentait pour elle et, le choix de ses parents s’étant trouvé conforme à son inclination, l’affaire ne fut pas difficile à terminer. On signa les articles du contrat et, le soir même, il y eut bal chez la belle. Toute la ville y courut. Il y vint surtout un nombre infini de masques. Chacun semblait prendre part au bonheur des deux amants et, comme ils étaient également estimés, on était bien aise d’être témoin de leur joie.
Un jeune marquis, arrivé ce même jour et n’ayant aucune habitude dans la ville où il ne faisait que passer, entendit parler de ce mariage. On lui fit un portrait si avantageux de l’aimable personne qui venait de s’accorder1 qu’il eut envie de la voir. Il envoya aussitôt acheter un masque et, ayant fait tirer de sa valise un habit fort propre*, il se mit en état d’être remarqué par sa parure. Il avait l’air bon, la taille bien prise et il ne demeura pas longtemps dans rassemblée sans s’y faire regarder. Pour lui on peut dire qu’il ne regarda qu’une seule chose. Il trouva plus qu’il n’avait pensé, et la belle qui assemblait tant de
1. S’accorder au sens de se marier est inusité. On peut le rapprocher de « accordé » au sens « qui s’est engagé par un traité pour mariage » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
222 MERCURE GALANT
gens l'éblouit si fort qu'il n'eut des yeux que pour
elle seule. Elle dansait bien et ses manières avaient je
ne sais quoi* d'engageant, qui suffisait seul à la faire
aimer. Ainsi quand la nature lui aurait été moins prodigue
de ses trésors, elle n'aurait pas laissé de charmer
également. Plus le marquis la considéra, plus sa
beauté lui parut touchante. Elle faisait malgré lui de
si fortes impressions sur son coeur que, pour tâcher
de* les affaiblir, il voulut croire qu'elle n'avait point
d'esprit ; mais il était de sa destinée de connaître
entièrement ce qu'elle valait. Comme elle faisait les
honneurs du bal et que l'ajustement du marquis méritait
qu'on le distinguât, elle le prit enfin pour danser.
Il ne lui donna la main qu'après lui avoir dit quelque
chose de galant*, à quoi elle répondit finement. Il en
fut si satisfait que, brûlant d'envie de l'entretenir, il
vint se mettre à ses pieds, sitôt qu'il eut achevé sa
danse. Le masque donne de grands privilèges. Il s'en
servit pour lui faire une déclaration d'amour, quoique
inutile puisque sa mauvaise fortune avait voulu qu'il
ne l'eût connue que quand elle était prête à faire un
heureux. Il ajouta que, pour se guérir d'une passion la
plus violente qui fut jamais, quoiqu'elle ne fit que
commencer à naître, il allait passer quelque temps en
Italie, sachant bien que, s'il demeurait en France, il
chercherait en tous lieux l'occasion de la voir, ce qui
ne pourrait être qu'au désavantage de l'un et de
l'autre, et par ce que ses continuelles protestations*
lui feraient souffrir, et par ce qu'il souffrirait luimême
en l'aimant toujours plus qu'il ne voudrait. La
belle écouta cela comme d'un masque à qui son
déguisement donnait pouvoir de tout dire et, après
quelques réponses fort enjouées, elle alla danser avec
son amant.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
223
Je ne sais si le marquis pensait sérieusement au voyage dont il lui avait parlé, mais il est certain qu’après l’avoir eue toute la nuit devant les yeux, il lui fut impossible de partir le lendemain. Il ne sortit point et employa tout le jour à examiner mille projets que lui suggéra sa passion. Tantôt il faisait dessein de se déclarer ouvertement, se persuadant que les parents de la belle se laisseraient éblouir aux avantages de sa qualité et de son bien, tantôt il allait jusqu’à se résoudre de2 l’enlever pour ne mettre son bonheur dans aucune incertitude, et ce qui l’arrêtait par tout3 c’est qu’on lui avait dit d’abord que la belle n’aimait pas moins qu’elle était aimée. Il ne pouvait être heureux, s’il ne possédait son coeur, et ce n’était pas le moyen de l’acquérir que de la priver d’un amant aimé. Il passa deux jours dans des inquiétudes que rien n’apaisait et, comme il n’en restait plus que trois jusqu’à celui qu’on avait choisi pour le mariage, il aurait peut-être pris quelque violente résolution, si une nouvelle qui vint bientôt jusqu’à lui n’eût suspendu ce qu’il méditait.
2. Se résoudre de « a été condamné par l’Académie : il se résoud à faire le voyage de Rome et non il se résoud de faire » (obs. sur Vaugelas) et par Voltaire, « se résoud de se perdre » est un solécisme. Néanmoins cette construction est appuyée par trop d’autorités pour qu’il y ait scrupule à s’en servir » (Corneille, Rodogune 1,4) (Littré).
3. Par tout. On dit aussi par tout au sens de « absolument » (Fur.).
L’amant de la belle tomba malade, et si dangereusement qu’on craignit pour lui dès le lendemain. Ce ne fut pas sans sujet puisqu’une fluxion sur la poitrine et une fièvre continue accompagnée de redou-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
224
MERCURE GALANT
blements4 l’emportèrent en six jours. Vous jugez bien que sa mort fut un sujet de joie pour le marquis. L’extrême douleur qu’en fit paraître la belle ne l’étonna point. Le temps lui semblait un remède sûr contre un déplaisir de cette nature, mais ce qui lui donna beaucoup de chagrin, c’est qu’on lui vint dire presque aussitôt qu’elle était allée s’enfermer dans un couvent à deux lieues de là pour s’épargner cent visites qu’elle ne se trouvait point en état de recevoir. On ajoutait même qu’elle voulait renoncer au monde et, ces sortes de retraites étant quelquefois l’effet d’un désespoir amoureux, le marquis voyait tout à craindre d’une résolution si précipitée. L’aller demander à ses parents, et faire agir leur autorité avant qu’elle eût essuyé ses larmes, c’était le moyen de lui faire naître l’envie de prendre le voile. Elle ne venait à la grille pour personne et il n’imaginait rien qui pût lui faciliter l’occasion de l’entretenir.
4. Fièvre continue accompagnée de redoublements. « En termes de médecine, on appelle fièvre continue, celle qui agite toujours le malade et dont on ne connaît les accès que par les redoublements. » (Fur.).
Dans cet embarras, il prit le plus bizarre dessein qui ait jamais été pris. Il feignit une partie de masques et se fit faire un habit de femme. Tout favorisait son entreprise : il était jeune, avait les traits délicats, et on ne voyait rien dans tout son visage qui pût démentir le personnage qu’il voulait jouer. Après s’être mis dans ce nouvel équipage*, il se rendit où était la belle, suivi d’un valet de chambre, à qui il fut obligé de se confier. C’était un couvent où la qualité de pensionnaire ne déplaisait pas. Il vit l’abbesse et, se faisant passer pour une demoiselle bretonne, il lui dit
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
225
que, son père la voulant contraindre d’épouser un homme qu’elle ne pouvait souffrir, sa mère lui avait permis de chercher quelque couvent éloigné, où elle fût à couvert de cette injustice, et que la réputation où elle était lui avait fait choisir sa maison préférablement à d’autres, où ses amies l’avaient voulu faire entrer. Cela fut dit d’un air si modeste que l’abbesse, qui se sentit flattée par ce choix, eut toute la complaisance qu’on souhaitait d’elle. On la laissa arbitre de la pension, dont on lui paya deux quartiers d’avance, et les portes du couvent furent ouvertes au jeune marquis dès ce même jour. Il avait demandé une chambre particulière et il la payait trop bien pour ne l’avoir pas. La pensionnaire bretonne servit d’abord d’entretien à toutes les autres. On en voulut connaître l’humeur et elle montra tant d’honnêteté* qu’elle se fit bientôt des amies. Elle donna même des apparences de vocation, qui lui gagnèrent le coeur de la plupart des religieuses. Les plus zélées lui faisaient connaître combien il y avait d’écueils dans le monde, et elle ne leur ôtait pas l’espérance de lui voir prendre l’habit parmi elles. Cette conduite mit les affaires du marquis en sûreté.
Il se contraignit les premiers jours à ne point marquer d’empressement pour la belle qu’il venait chercher et, comme il avait une égale civilité pour toutes celles qui lui parlaient, on n’avait garde de soupçonner son dessein. Il le conduisit si finement qu’après avoir vu cinq ou six fois sa belle affligée, mais seulement en passant, il lui rendit enfin visite en sa chambre et, feignant de ne rien savoir de sa disgrâce5,
5. Disgrâce, au sens fort : « signifie aussi malheur, accident » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
226
MERCURE GALANT
il l’engagea à lui faire part de ses déplaisirs. La sensibilité qu’il en fit paraître et la manière dont il entra dans ses intérêts formèrent en peu de temps une étroite liaison entre l’un et l’autre. Jamais deux personnes n’avaient été plus unies. La belle affligée ne trouvait de consolation qu’avec sa chère Bretonne et la Bretonne, qui applaudissait6 à sa douleur, l’engagea si fort par ses complaisances qu’insensiblement elle se rendit maîtresse de son esprit. Quand elle parlait de prendre le voile pour garder une étemelle fidélité à son amant, la Bretonne disait aussitôt qu’elle se ferait religieuse comme elle pour ne la quitter jamais, quoique ce fût le plus grand sacrifice qu’elle pût lui faire, dans le peu de disposition où elle se sentait pour la retraite. C’était assez pour faire changer de sentiment à la belle. Par cette adresse, la fausse Bretonne lui ôta l’entêtement du couvent et, l’amitié qu’elle lui jurait étant assez forte pour lui tenir lieu d’amour, elle commençait à ne plus tant s’affliger et à croire qu’elle pouvait encore vivre heureuse après avoir perdu son amant.
6. Applaudissait à. Voir 5e nouvelle, note 1.
Deux mois se passèrent de cette sorte, pendant lesquels ayant souffert qu’on la consolât, elle devint plus traitable et se rendit visible à la grille. Ses parents et ses amis qui l’y vinrent voir, la portèrent tous à renoncer au couvent, mais elle n’en voulut point entendre parler. Il eût fallu quitter sa chère Bretonne et les obligeantes marques de tendresse qu’elle en recevait lui avaient donné pour elle un si fort attachement que la clôture ne lui aurait point déplu pour toute sa vie, si son amie eût pu toujours s’en accommoder. Elle sentait bien qu’il y avait
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
227
quelque chose d’extraordinaire dans cette forte amitié, mais elle était bien éloignée de s’imaginer qu’elle venait d’un penchant qui pût aller à l’amour.
Tout se disposait assez à faciliter ce que la fausse Bretonne avait entrepris, quand elle trouva l’occasion d’en avancer le succès. La belle s’étant expliquée un jour d’une manière fort tendre sur la crainte qu’elle avait qu’il n’arrivât quelque changement dans la fortune de l’une ou de l’autre, qui les mît dans la nécessité de se séparer, elle répondit qu’il y avait déjà quelque temps que la même crainte la tourmentait et qu’elle ne savait qu’un seul moyen de se garantir du malheur qu’elles avaient lieu d’appréhender. Ce moyen était qu’elle avait un frère et, qu’en l’épousant, elle acquérait une soeur avec qui elle pouvait s’assurer de vivre toujours. Ce mot d’épouser effraya la belle. Elle opposa que, quand elle pourrait oublier si tôt l’amant qu’elle avait pleuré, elle avait fait voir depuis ce temps-là tant d’aversion pour le mariage que la bienséance ne souffrirait pas qu’elle démentît ses sentiments. L’adroite Bretonne se contenta de lui dire qu’elle ne demandait rien qu’on ne l’eût trouvée prête à exécuter, si elle eût un frère comme elle, mais qu’elle serait pourtant fâchée de se voir heureuse, s’il lui en coûtait la moindre contrainte. Quelques pensionnaires qui survinrent empêchèrent que la chose n’allât ce jour-là plus loin.
La belle, qui n’avait effectivement aucun dessein de se marier, pria son amie, qui reprit la même matière dès le lendemain, de chercher un autre moyen de se voir toujours, ajoutant que celui qu’elle proposait n’était pas si sûr qu’elle se l’était persuadé, puisqu’il arrivait tous les jours mille changements par le mariage et que, ce frère qu’elle voulait lui voir épou-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
228
MERCURE GALANT
ser étant capable de changer d’humeur, elles devaient craindre qu’il ne s’opposât un jour lui-même à leur union. C’était là où la fausse Bretonne l’attendait. Elle répondait qu’elle ne devait rien craindre de ce côté-là, que son frère et elle étaient nés jumeaux, qu’ils avaient tous les deux les mêmes inclinations, avec une très grande ressemblance de traits et que, si elle était un peu satisfaite et de son coeur et de son esprit, il n’y avait rien qui dût l’arrêter, puisque c’était un autre elle-même qu’elle épouserait. La belle ne put s’empêcher de dire en riant que, quoique ce fût un autre elle-même, cet autre elle-même ne s’expliquait pas et que, peut-être il serait dans des sentiments fort éloignés de ceux qu’elle souhaitait qu’elle eût. Alors, l’ayant priée de se souvenir d’un masque, qui lui avait fait une déclaration le jour que son contrat fut signé, elle lui apprit que ce masque était son frère ; que tout ce qu’il lui avait dit de son amour et de la résolution qu’il prenait de passer en Italie, était une vérité ; qu’il était parti après lui être venu faire confidence de sa passion, comme à une soeur pour qui il n’avait jamais rien eu de caché ; qu’il s’était arrêté à Turin pour voir quelque fête qu’on y préparait ; que, pendant ce temps, le hasard l’avait amenée dans le couvent7 où, ayant connu qu’elle était en pouvoir de disposer d’elle, elle l’avait mandé sur l’heure à ce frère ; que, charmé d’une nouvelle si peu attendue, il lui avait recommandé ses intérêts avec tout l’empressement que peut témoigner un homme éperdument amoureux et qu’il devait arri-
7. Phrase peu claire = Pendant que le marquis (son frère), était à Turin, « le hasard l’avait amenée » (avait amené la fausse Bretonne) « dans le couvent ».
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
229
ver au premier jour pour lui confirmer les assurances qu’elle lui donnait. L’occasion était si pressante que la belle s’en trouva embarrassée. Elle rougit, rêva quelque temps et, ayant ensuite assuré la fausse Bretonne de toute la reconnaissance qu’elle devait à son amitié, elle lui dit qu’elle ne connaissait point son coeur sur autre chose. Cette réponse promettait assez et il y avait lieu d’en être content.
Dans ce même temps, une parente de cette aimable personne étant sur le point de se marier, on la pria de se trouver à la noce, qui se devait faire quelques jours après. Il devait y avoir bal et grande assemblée, et on était bien aise qu’elle y parût. La Bretonne, qui n’aspirait plus qu’à la tirer du couvent, ne manqua pas de lui faire voir combien cette occasion était favorable. Elle lui représenta que son frère devait arriver de jour en jour, qu’ayant à le voir, il valait mieux que ce fût par quelque rencontre* qui serait sans conséquence que dans une visite de grille où elle aurait à l’accompagner, et que, comme ce serait lui qui la chercherait sans qu’elle contribuât à cette entrevue, il n’en pourrait tirer aucun avantage, si, par malheur, sa personne ou ses manières ne lui plaisaient pas. Ce raisonnement satisfit la belle. Il fut résolu qu’elle sortirait le jour qui précéda celui de la noce. Elle sortit en effet et son retour donna de la joie à toute la ville. La fausse Bretonne ne se dispensa de l’accompagner qu’en lui promettant de l’aller trouver le lendemain, si elle voulait lui envoyer un carrosse. L’ordre en fut donné dès qu’elle arriva, et on n’aurait pas manqué à l’exécuter, si on ne fût venu dire le soir à la belle que son amie avait une autre voiture, qui l’amènerait chez elle, où elle pouvait l’attendre sans se mettre en peine d’aucune autre chose. Le marquis s’était servi de
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
230
MERCURE GALANT
cette précaution parce qu’ayant à paraître pour ce qu’il était, il ne voulait pas qu’on pût l’avoir remarqué en habit de fille. Son valet de chambre, qu’il avait fait avertir, lui tint un carrosse prêt pour le lendemain. L’abbesse qui crut que c’était celui qu’on avait promis de lui envoyer, ne s’opposa point à sa sortie. Ainsi l’adroite pensionnaire s’échappa sans que personne se fût aperçu de sa tromperie.
Cependant la belle, qui attendait la fausse Bretonne, s’impatientait de ne la point voir et, le jour ayant fini sans qu’elle parût, elle ne savait que penser de n’avoir point eu de ses nouvelles. On se mit à table. L’assemblée fut grande et le festin de la noce des plus magnifiques. Le bal succéda. La belle n’y dansa pas moins que la mariée, tout le monde s’empressa8 à lui marquer la joie qu’on avait de la revoir. Elle venait de se remettre en sa place, après s’être acquittée de quelque danse, quand elle aperçut un masque à quatre pas d’elle, qui la regarda fixement sans lui rien dire. Il était dans le même ajustement où elle avait vu celui qui lui avait fait une déclaration dans le dernier bal. Elle ne l’eut pas plutôt remarqué qu’un trouble secret commença de la saisir. La pensée qu’elle eut que c’était le frère de son amie la déconcerta. Elle jetait les yeux un moment sur lui et les baissait aussitôt. Le masque n’était pas fâché de ce désordre. Il en jouit quelque temps, puis, s’étant mis enfin aux pieds de la belle, il lui demanda si elle se souvenait d’un malheureux, qui était parti désespéré et qui revenait le plus amoureux de tous les hommes.
8. S'empressait à. « Tout l’univers... s’empresse à l’effacer de votre souvenir » (Racine, Britannicus 11,3). Nous disons s’empresser de.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
231
Je n’entrerai point dans le détail de leur entretien. Le marquis dont le masque déguisait la voix, parla à la belle de ce qu’on devait lui avoir dit de sa passion dans le couvent et il lui en fit lui-même une si tendre peinture que, quand elle n’aurait point déjà été prévenue favorablement pour lui, elle aurait eu peine à n’en être pas touchée. Il ajouta qu’il se tiendrait assuré de son bonheur, si elle était convaincue de la sincérité de ses sentiments, puisqu’ayant les mêmes traits que sa soeur, qui avait eu l’avantage de s’en faire aimer, il était impossible que son visage ne lui plût pas. En même temps, il ôta son masque. On s’empressa aussitôt à le regarder. L’ardeur avec laquelle il parlait avait été remarquée et donnait envie de savoir qui était le protestant*. On tomba d’accord de sa bonne mine, mais personne ne le connut. Imaginez-vous combien la belle demeura surprise. Elle s’était attendue à quelque ressemblance de traits, mais elle ne put les voir tout-à-fait semblables sans être persuadée que c’était son amie qu’elle voyait. Alors le marquis lui avoua que sa soeur et lui n’étaient qu’une même chose et que, ne sachant par qui lui faire parler dans le couvent et ne pouvant même s’assurer que sur lui seul de ce qu’il n’y avait que lui seul qui pût bien exécuter, il avait pris le dessein de se déguiser en fille. Il la conjura d’examiner à quoi il s’était réduit et de juger de la force de son amour, et par ce qu’il avait osé entreprendre pour être auprès d’elle, et par la respectueuse conduite qu’il avait tenue sous un habit qui pouvait lui donner quelques privilèges. Le belle demeura si interdite de tout ce qu’elle entendait, qu’elle laissa parler le marquis sans songer à lui répondre. Mille choses lui passèrent dans l’esprit tout à la fois et, ne doutant point
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
232
MERCURE GALANT
après qu’elle y eut un peu réfléchi qu’il ne lui dît vrai sur le déguisement de son sexe, elle ne savait si elle devait se plaindre d’une entreprise qui l’eût exposée à la médisance, si on l’eût pu découvrir, ou se louer des témoignages extraordinaires qu’il lui avait donnés de sa passion. Enfin l’amour l’emporta. Le marquis la pressait de s’expliquer et, ne pouvant s’en défendre, elle lui dit que, bien qu’il eût touché son coeur par surprise, il ne laissait pas de l’avoir touché et qu’il ne tiendrait qu’à lui de rendre éternel ce qu’il avait mérité par sa tendresse. Il fut charmé de cette réponse et, ayant entretenu la belle jusqu’à la fin du bal, il ne la quitta qu’après en avoir obtenu permission de venir le lendemain se déclarer à son père.
Sa qualité de marquis et les autres avantages de sa naissance étaient trop considérables pour ne lui pas répondre du succès de son amour. Le père écouta la proposition avec plaisir et vous jugez bien que la fille ne résista pas à ce qu’il voulut. Ainsi le mariage se fit, sitôt qu’on eut certitude que le marquis était véritablement ce qu’il se disait. Les mariés rendirent visite à leur abbesse quelques jours après. Il vous est aisé de vous figurer son étonnement, quand elle vit sa pensionnaire bretonne dans le marquis époux de la belle. Elle prit d’abord la chose pour une plaisanterie qu’on lui faisait, mais enfin on lui conta toute l’aventure. Le marquis aussi généreux qu’il était honnête*, l’empêcha de s’en fâcher par un présent, qui dissipa toute sa colère. On prit parole de lui qu’il garderait le secret, mais il ne l’a pas tenue si exactement qu’il n’ait fait connaître à ses amis ce que la possession de sa maîtresse lui avait coûté.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
233
Octobre 1678. L'AMANT BATELIER. Histoire
Notice
On trouve ici la reprise par Donneau de Visé d'un sujet traité en 1669 dans les Nouvelles galantes comiques et tragiques* sous le titre L’Inconnu. Dans le même ordre d'idées, le thème de l'amant qui se fait apprécier en offrant incognito de somptueux régals est mis au théâtre par Donneau de Visé et Thomas Corneille sous ce même titre : L’Inconnu, comédie mêlée d’ornements et de musique**. La nouvelle du Mercure s'insère à la fois dans la vie quotidienne avec le récit de la baignade, usage sans doute fréquent***, et dans la vie familiale avec le problème des alliances.
* 2e partie, nouvelle X.
** lre représentation 14 novembre 1675.
*** yojr 4e n0Uvelle, « Le jeu du vert ».
(29e Nouvelle)
L’AMANT BATELIER — Histoire
Une belle copie fait quelquefois de fortes impressions, quand on sait que l’original est effectif.
Un gentilhomme de province, établi depuis longtemps à la Cour, y avait acquis tout ce que le commerce* du beau monde peut donner de mérite à une personne qui ne néglige rien pour en profiter. Son père, mort depuis fort longtemps, lui avait laissé avec un autre gentilhomme de ses voisins un de ces sortes
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
234
MERCURE GALANT
de procès qui semblent être immortels dans les familles. Quoique ses prétentions fussent plus justes que celles de sa partie, les plaisirs de la Cour et l’aversion naturelle qu’il avait pour la chicane l’obligeaient à se reposer sur un procureur1 des poursuites de son affaire. Le procureur, qui n’était pas fâché de la voir durer, faisait ces poursuites assez lentement et avait même vu mourir le gentilhomme contre qui le procès était intenté, sans en tirer aucun avantage. Cependant le cavalier, qui s’inquiétait peu du retardement de ses diligences2, menait toujours une vie fort douce. Il était de toutes les parties agréables et il y avait peu de belles à qui il n’eût conté des douceurs*, sans que son coeur se fût encore attaché. Il y a un moment fatal pour tout le monde. Le sien arriva.
1. Procureur, « officier créé pour se présenter en justice et instruire les procès des parties qui le voudront charger de leur exploit » (Fur.). « Si quelque affaire t’importe / Ne la fais point par procureur » (La Fontaine XI,3).
2. Diligences. Terme de Palais : poursuites nécessaires à faire dans les procès (Fur.).
3. C'était son charme. Voir 22e nouvelle, note 6.
Il lui prit un jour envie d’aller voir des tableaux chez un fameux peintre. C’était son charme3. Il en vit plusieurs qui lui plurent fort et il fut particulièrement touché d’une Diane habillée en chasseresse. Il semblait que l’idée du peintre se fût épuisée à ramasser dans un seul visage toutes les beautés qui peuvent le rendre parfait. Il n’avait jamais rien vu de plus animé. Tout parlait dans cette merveilleuse Diane. Le cavalier l’admira et, la regardant comme un tableau qui avait été fait à plaisir, il demanda au peintre à quel prix il consentirait à s’en défaire. Jugez de sa sur-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
235
prise, quand le peintre lui eut dit que c’était un portrait fait d’après nature, dont il n’avait pas le pouvoir de disposer. Vous croyez bien qu’il ne manqua pas de demander s’il était possible que l’original approchât de tant de beauté. On lui répondit que, s’il avait vu l’aimable personne que représentait cette peinture, il avouerait que la régularité et la délicatesse de ses traits étaient au-dessus de toute l’adresse du pinceau. On ajouta qu’elle était de province et fille d’une dame veuve, que quelques affaires avaient amenée depuis un mois à Paris. Le cavalier acheta quelques tableaux et sortit sans s’informer de rien davantage.
Les choses n’auraient pas été plus loin, si (comme je l’ai déjà dit) l’instant fatal qui semble être marqué pour tout le monde n’eût été venu pour lui. Il rêva à cette belle personne et, comme il n’avait jamais rien vu de si parfait qu’elle, il y rêva si puissamment pendant quelques jours, qu’il ne put résister à l’impatience de la voir. Il retourna chez le peintre, demanda son nom et eut un nouveau sujet de surprise quand ce nom lui fit connaître qu’elle était fille de son ennemi. Les grands procès rendent ordinairement les parties irréconciliables et celui dont il s’agissait était assez d’importance pour avoir divisé depuis longtemps la famille du cavalier et celle de l’aimable personne dont je vous parle. Sa mère qui l’avait amenée exprès avec elle, attendait de sa beauté de fortes sollicitations4 auprès de ses juges et sur cette confiance, elle s’était résolue à sortir d’affaires. Le cavalier se trouva fort embarrassé. Dans l’état où étaient les choses, il n’y avait pas lieu de chercher à rendre visite à la mère, sans vouloir parler d’accommodement. La jus-
4. Sollicitations. Empressement auprès des juges.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
236
MERCURE GALANT
tice, qui était de son côté, ne souffrait pas qu’il fît une si désavantageuse démarche. La voir par rencontre, ce n’était rien faire pour lui. Son nom qu’il lui aurait été facile d’apprendre lui aurait peut-être fait quitter la place, et il eût été bien aise de ne se pas faire connaître d’abord comme ennemi. Après mille pensées différentes, rien ne lui parut plus à propos qu’un déguisement qu’il se résolut de hasarder.
Les chaleurs ont été excessives l’été dernier5 et chacun sait combien elles ont rendu les bains fréquents. Le cavalier, qui s’informe avec soin de la belle, apprend qu’elle les allait prendre tous les jours dans la rivière avec sa mère et quelques amies. L’argent qu’il donne à un de ces rustiques bateliers qui ont des tentes commodes pour cette sorte de bains, l’oblige à* l’associer avec lui. Il prend l’habit d’un bonhomme qu’il paye largement, et n’attend pas longtemps dans cet équipage* sans voir arriver la belle. Il la portait peinte dans son coeur et, quand il n’en aurait pas vu le portrait, c’était une beauté si achevée qu’il eût été difficile qu’il s’y fût mépris. Il la voit, il en est charmé. Elle se mêle dans une conversation qui se fait dans le bateau, et tout ce qu’il lui entend dire lui paraît si spirituel et si fin que, de son ennemi involontaire, il devient son plus passionné adorateur. Il la baigne une seconde fois et elle se trouve régalée* lorsqu’elle s’y attend le moins. Elle est à peine dans l’eau qu’une agréable symphonie de violons et de hautbois se fait entendre. Elle sort du bain et voit dans le bateau une magnifique collation, où les fruits, les confitures et les liqueurs sont en abondance. La fleur d’oranger est semée partout et il ne se peut rien
5. L'été dernier. Nous sommes en octobre 1678.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
237
de plus propre*. C’était un bateau tout préparé dont le cavalier avait fait faire l’échange avec celui que son faux habit lui permettait de conduire. Il ne lui avait pas été difficile d’en venir à bout pendant que les dames étaient dans l’eau. Elles se regardent, admirent la magnificence du régal*, louent à l’envi la galanterie* de celui qui le donne, sans s’imaginer en être entendues et lui demandent à lui-même à qui elles doivent une fête si bien ordonnée. Il affecte de répondre grossièrement, parle peu pour ne pas faire remarquer qu’il sait un autre langage et, sur ce qu’il assure qu’il ne connaît point les gens qui ont fait mettre la collation dans son bateau, il entend qu’on en fait honneur à un jeune marquis qui rendait des soins* à la belle. Ce marquis qui jouait chez elle quelquefois y va le soir même. On lui parle du régal*. Il en est surpris et, plus on lui dit que ce qu’il a fait passe le galant*, moins il comprend ce qu’on veut lui dire. Son ingénuité à se défendre fort sérieusement d’une chose qui ne lui pouvait être qu’avantageuse, persuade qu’il n’y a aucune part. Embarras nouveau pour les dames. Elles retournent au bain. Autre fête aussi galante* que la première. Le faux batelier toujours plus charmé n’oublie rien pour prévenir favorablement la belle, sur la connaissance qu’il lui doit donner de ce qu’il est. Il s’entend louer, sans qu’on sache que c’est lui qu’on loue, et, après cinq ou six jours de fête, on le presse si fortement pour l’obliger* d’en nommer l’auteur qu’enfin il s’engage à le mener le lendemain chez la dame, si on veut bien consentir à le recevoir. Les dames assurent toutes qu’on le verra avec joie et, sur quelques autres questions, elles commencent à s’apercevoir que le batelier a trop d’esprit pour n’être pas autre chose que ce
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
238
MERCURE GALANT
qu’il paraît. Jugez de l’impatience de voir arriver l’heure où elles doivent être éclaircies de tout. Elles félicitent la belle de l’amant que ses charmes lui ont donné et ne peuvent que le croire très digne d’elle, après une si longue suite de galanteries*.
Le lendemain, le cavalier prend un habit des plus magnifiques, instruit ses gens de ce qu’ils doivent répondre à tout ce qu’on leur pourra demander et, avec cet air qui semble être particulier aux gens de Cour, il va chez la dame, où la belle ne l’attendait pas moins impatiemment que ses amies. Il avait été trop examiné la dernière fois pour n’être pas reconnu d’abord pour le batelier. On s’écrie sur cette métamorphose. Il en fait le sujet de son compliment et dit des choses si pleines d’esprit à la belle qu’elle commence dès ce moment à s’applaudir6 de cette conquête. La dame le prie de ne lui pas cacher plus longtemps à qui elle parle. La crainte d’avoir part à l’inimitié que leur procès a mise entre leurs familles lui fait emprunter le nom d’un de ses particuliers amis, de même province que lui et dont la maison* était connue à la dame. Ils étaient venus tous deux à la Cour dans le même temps et elle ne pouvait connaître le visage de l’un ni de l’autre. Il est très favorablement reçu sous ce nom. Il continue ses visites. Plus il voit, plus il devient amoureux. Il s’explique. On l’écoute. Les propositions de mariage ne plaisent pas moins à la dame qu’à la belle, mais on voudrait être sans procès avant que d’en venir à l’effet. Il ne déguise point qu’il est très particulier ami du cavalier qui plaide contre elles et fait aller le pouvoir qu’il a sur lui jusqu’à se répondre de le faire entrer
6. S'applaudir. Voir 5e nouvelle, note 1.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
239
dans un accommodement raisonnable. Mais, comme cet accommodement ne pourra se faire sans se voir, il feint de craindre que son ami ne devienne amoureux de sa maîtresse et qu’étant beaucoup plus riche que lui, on ne consente à le rendre heureux, s’il demande à l’épouser. Il ajoute qu’il a un pressentiment secret que la chose arrivera et qu’il a su que, sur ce qu’on a dit à cet ami du mérite de sa personne, il avait déjà beaucoup d’estime pour elle. La belle se fâche du tort qu’il lui fait en jugeant d’elle si peu favorablement, lui proteste* que, puisque sa mère lui permet de l’aimer, il n’y a aucune fortune capable de lui faire changer de sentiment et, pour lui mettre l’esprit en repos, elle l’assure qu’elle ne verra point le cavalier. Il répond à cette aimable personne qu’il ne voudrait pas avoir à se reprocher d’être cause de l’étemelle division des deux familles et, comme il ne doute point que le plaisir de la voir ne soit un des plus pressants motifs qui porteront son ami à vouloir entendre parler d’accommodement, il la prie de n’y mettre point d’obstacle par la résolution qu’elle semble prendre de se cacher. Quelques jours se passent à dire à la dame qu’il avait commencé l’affaire, qu’il croyait en venir à bout et qu’il tremblait toujours que cette négociation ne le rendit malheureux. Le plaisir d’entendre tous les jours sa belle maîtresse lui faire de nouvelles protestations*de fidélité, le met dans des ravissements inexprimables. Enfin il dit à la mère qu’il a fait consentir sa partie à venir traiter avec elle de bonne foi. Le jour est pris pour cela. Il avertit son ami qu’il avait déjà informé de toute l’intrigue et l’engage à venir faire le personnage de plaideur intéressé sous son nom, comme il avait joué jusque-là le rôle d’amant sous le sien.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
240
MERCURE GALANT
Ils viennent ensemble. On parle d’accord. Quelques difficultés se forment et, comme tout ce qu’on propose pour les résoudre n’accommode point le faux plaideur, il déclare à la mère que ce n’est qu’en épousant sa fille qu’il peut renoncer avec honneur à ses droits. On répond qu’il s’agit de terminer un procès et non pas de conclure un mariage. Il fait voir que l’inimitié des deux familles a été si loin qu’il n’y a que ce seul moyen de prévenir les malheurs qu’elle peut causer. La mère, qui goûte les avantages de cette union, n’apporte que de faibles raisons pour la combattre. Le cavalier fait paraître sur son visage un entier accablement de douleur. Il dit qu’il l’avait toujours bien prévu et feint de vouloir sortir pour n’entendre pas prononcer l’arrêt de sa mort. La belle l’arrête. Ses regards* qui lui marquent la constance de son amour, lui reprochent en même temps le peu qu’il en a pour elle. Un homme atteint d’une forte passion me doit jamais céder ce qu’il aime à son rival, et c’est être généreux à contretemps que de s’en montrer capable. Vous pouvez juger, Madame, combien ces reproches devaient être doux au cavalier. Il en aurait joui plus longtemps sans l’arrivée d’un gentilhomme fort proche parent de la dame. Il connaissait les deux prétendus rivaux et il ne parla pas longtemps sans tirer la mère et la fille de l’erreur où elles étaient. Tout fut éclairci. On ne put savoir mauvais gré au cavalier d’avoir paru généreux, puisque c’était agir pour lui-même. La belle le gronda de la peine où il l’avait mise et il l’apaisa en lui demandant s’il avait eu tort de s’en rapporter au pressentiment qui lui avait faire croire qu’elle se résoudrait à faire un heureux de celui qui avait passé jusque-là pour son ennemi.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
241
Mai 1680. HISTOIRE
Notice
Le récit semble, comme bien souvent dans ces nouvelles, avoir pour point de départ un événement vécu, situé ici par quelques indications topographiques et sur lequel T auteur construit un petit roman. La distance de Loudun à la mer étant de 150 kilomètres environ, on conçoit T importance du voyage. Sans qu'on puisse T affirmer, l'île où se déroule l'histoire serait l'île de Ré, où le Mercure avait un correspondant, révélé par une lettre publiée dans T Extraordinaire de janvier 1678. La traversée se ferait donc à partir de La Rochelle. Au point de vue littéraire, l'aspect romanesque est double. D'abord, l'hommage rendu à une maîtresse par des fêtes somptueuses et, mieux encore, le rappel de l'idéal chevaleresque de l'amant, qui s'expose aux plus grands dangers pour la sauver.
(30e Nouvelle)
HISTOIRE
Les amants qui ont le plus de traverses ne sont pas toujours les plus malheureux. L’épreuve des peines fait la sensibilité des plaisirs et on ne les trouve jamais plus doux qu’après avoir surmonté de grands obstacles. Vous le connaîtrez par l’aventure qui suit.
Un gentilhomme jeune, bien fait et d’une des plus anciennes maisons* du Poitou, partit de Loudun, lieu de sa naissance, pour aller à une des îles que nos voyageurs découvrent vers les côtes du ponant. Il n’y était
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
242
MERCURE GALANT
pas seulement attiré par la réputation qu’elle a d’égaler en galanterie* et en politesse les meilleures villes de France. Le mariage de son aîné, qui épousait une des plus belles et des plus considérables personnes de toute l’île, l’engageait à ce voyage. Il le fit accompagné d’une jeune soeur, qui ne craignait pas assez la mer pour se priver du plaisir d’être témoin de la satisfaction de son frère. Ils s’embarquèrent avec un équipage* digne de l’occasion qui les appelait et trouvèrent dans la réception qui leur fut faite tout ce qu’ils pouvaient souhaiter de l’honnêteté* des insulaires. Le mariage, dont la cérémonie se fit quelques jours après, fut suivi de plusieurs fêtes. Les parents de la mariée en donnèrent tour à tour et, comme toute la noblesse de l’île s’y rencontra, les nouveaux venus furent si agréablement régalés* qu’ils n’eurent pas lieu de se repentir de leur voyage.
La soeur avait du mérite et l’agrément de son humeur, joint à sa beauté, lui attira bientôt des adorateurs. Il y avait tous les jours grande cour chez elle et, soit pour lui faire honneur à cause du nom d’étrangère, soit pour la commodité de l’appartement qu’elle occupait, la société des belles ne s’assemblait point ailleurs. Il n’y eut aucun divertissement qu’on ne lui donnât. Les soupirants furent assidus, et plus on la vit, plus on se plut à la voir. Les voeux qu’on lui adressait auraient fait quelques jalouses, si elle n’eût eu un frère, dont les autres belles cherchaient à se faire aimer. Il avait l’esprit si insinuant et des manières si engageantes qu’il était dangereux de l’écouter, quand on voulait s’arrêter pour lui aux seuls sentiments d’estime. L’honnêteté* qui lui était naturelle lui fit d’abord conter des douceurs* sans aucun choix, plus par l’usage du monde que dans le dessein de s’enga-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
243
ger. Chacune y eut part selon les occasions, mais, si ses civilités demeurèrent générales, ses complaisances commencèrent insensiblement à se fixer et il trouva un mérite si peu commun dans une jeune personne, devenue intime amie de sa soeur, qu’il n’eut plus d’yeux que pour elle. La belle pouvait justement prétendre aux devoirs du cavalier. Sa beauté, quoique d’un fort grand éclat, était le moindre de ses avantages. La délicatesse de son esprit la surpassait de beaucoup, et elle avait d’ailleurs un air de douceur si attirant que les moins sensibles en étaient touchés. Le cavalier, qui n’était pas de fort méchant goût, lui donna bientôt la préférence, et on ne fut pas longtemps sans le remarquer. Il lui rendait tous les soins* possibles et, quand cet empressement n’eût point découvert sa passion, ses regards* continuellement attachés sur elle auraient trahi son secret. Vous jugez bien qu’il se déclara et que la belle, qui avait du discernement, reçut comme elle devait les protestations* qu’il lui fit. Si le triomphe qu’elle remporta sur ses rivales leur donna quelque chagrin, elles trouvèrent à s’en consoler par quantité de parties galantes* dont le cavalier les mit. Il cherchait à plaire et cachait ce qu’il faisait d’obligeant pour cette aimable personne sous les apparences d’un divertissement général. Après avoir procuré différents plaisirs sur terre à toutes les belles qui voyaient sa soeur, il les voulut régaler* sur mer. Le jour ayant été pris pour la promenade, il fit équiper six petits bateaux.
Ce fut partout une propreté* digne d’un amant. Un satin vert couvrit celui de ces six bateaux où la compagnie entra. On y voyait une espèce de dais dans le milieu, et il était tiré par un autre à douze rames, dont les branches de laurier faisaient l’ornement. Les
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
244
MERCURE GALANT
rameurs étaient habillés de vert et de blanc, couleurs de la belle. Des deux côtés, il y avait deux autres bateaux à une égale distance. Quatre trompettes, vêtus des mêmes couleurs, étaient dans chacun et se répondaient les uns aux autres. Le cinquième portait une collation magnifique et le dernier se trouva chargé de feux d’artifice, que l’on fit jouer sur l’eau avec une adresse dont on fut surpris. La fête fit bruit et fut une si forte déclaration pour le cavalier que, se tenant sûr du coeur de la belle, il crut ne devoir plus différer à la demander en mariage.
Il alla trouver son père. C’était un homme des premiers de l’île et qui, en plusieurs occasions, lui avait marqué beaucoup d’estime, mais il aimait sa fille plus que toutes choses et, comme elle était sa seule héritière, il se mit en tête que c’était la perdre que de la marier à un étranger. Cette crainte lui fit désapprouver le parti. Le cavalier lui plaisait et ses belles qualités lui étaient assez connues pour lui faire souhaiter de le voir son gendre, mais il ne put croire qu’il s’attacherait auprès de lui et, quelques assurances qu’il lui en donnât, sa défiance l’emporta sur ses serments, et il ne lui permit d’espérer que parce qu’il ne lui défendit pas entièrement de continuer ses premiers soins*. Rien ne plaît tant à l’amour que de résister aux difficultés. Cette vérité parut dans la passion du cavalier. Moins il trouva le père traitable, plus il s’attacha à servir la belle. C’était toujours beaucoup de douceur pour lui de pouvoir la voir quoique moins souvent et avec plus de réserve. Il était aimé et, cette assurance adoucissant son malheur, il attendit du secours du temps ce qu’il méritait par sa tendresse. Elle éclatait tous les jours par mille obligeantes marques et enfin il trouva l’occasion de la faire voir dans tout son excès.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
245
Un gentilhomme de ses amis l’avait prié de venir courre le cerf à la grand terre1. Il y alla et prit le bateau pour y passer. Ce jour semblait destiné pour2 le divertissement. La belle proposa celui de la pêche à la soeur du cavalier. Elle ne l’avait point encore eu depuis qu’elle était dans l’île. Le temps se montrait fort beau, et elles ne pouvaient que recevoir du plaisir de cette partie. Elles s’embarquèrent dans un bateau de pêcheur avec une dame également amie de toutes les deux, sans vouloir souffrir aucune autre compagnie que celle des matelots. La nuit arriva et on ne vit revenir ni la belle ni le cavalier.
1. Grand terre. Expression inusitée. Nous dirions « le continent ».
2. Destiné pour. Voir 26e nouvelle, note 5.
Les intéressés commencèrent à s’inquiéter, mais le père de la belle plus que tous les autres. Ces parties de pêche et de chasse lui furent suspectes. Il les prit pour le prétexte d’un rendez-vous et, s’imaginant que l’obstacle qu’il apportait à l’amour du cavalier lui aurait fait prendre le dessein d’enlever sa fille, il ne douta point qu’elle ne fût d’intelligence avec lui et qu’elle ne l’eût quitté pour le suivre. La dame qui l’avait accompagnée était tellement de sa confidence qu’il la regarda comme un témoin qu’elle aurait voulu avoir de son mariage. Ainsi il crut les voir déjà en Poitou et par conséquent n’avoir plus de fille. Sa douleur fut grande et, comme on apprit sa peine, ses amis se rendirent chez lui le lendemain pour le consoler. Le mérite de l’amant faisait paraître l’enlèvement moins fâcheux, mais enfin c’était toujours un enlèvement, et, après s’être fait heureux en dépit de lui, on était en droit de ne lui tenir aucune parole sur l’établissement souhaité.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
246
MERCURE GALANT
Chacun raisonnait sur cette affaire et, les avis étant partagés, il n’avait encore rien déterminé, quand on lui vint dire que le cavalier était de retour. Il demanda aussitôt s’il lui ramenait sa fille et, ayant appris que non, il crut d’abord qu’après l’avoir mise en sûreté, il venait lui-même traiter d’accommodement ; mais il changea de pensée, en le voyant entrer un moment après. L’ardeur de la chasse l’avait obligé de* passer la nuit à la grand terre. Il revenait et ce qu’il avait su en arrivant de sa maîtresse perdue l’avait si fort saisi de douleur que jamais homme n’en parut si pénétré. Il se fit dire cent fois avec qui et sous la conduite de quels matelots elle s’était embarquée et, craignant qu’un coup de vent n’eût renversé le bateau, il était désespéré comme s’il eût eu la certitude de cet accident. Il ne demeura pas longtemps dans cette crainte. Un vaisseau anglais qui vint mouiller l’ancre devant l’île rapporta qu’un Biscaïn3 lui avait donné la chasse pendant plus d’une heure et qu’il n’avait renoncé à le poursuivre que pour se rendre maître d’un pêcheur4, qu’il lui avait vu emmener. Le cavalier frappé mortellement de cette nouvelle ne fit que changer de sujet de désespoir. Il ne douta point que ce pêcheur pris ne fût le bateau où étaient les dames et, le nom de pirates lui faisant horreur, il ne se donna aucun repos qu’on ne l’eût mis en état de courir au secours de sa maîtresse.
3. Biscaïn. L’orthographe moderne est Biscaïen. La Biscaye est une des sept provinces basques.
4. Pêcheur, ici bateau de pêche.
Il alla trouver le gouverneur et, appuyé des plus considérables de l’île, il parla si fortement qu’on lui accorda le commandement d’une barque avec qua-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
247 rante à cinquante hommes dessus pour aller à la recherche des belles. Trois autres, qui avaient peut- être quelques intérêts particuliers, sous prétexte de réprimer l’insolence des Biscaïns qui osaient venir prendre leurs vaisseaux jusque dans leur rade, obtinrent des commissions pour faire encore équiper trois barques d’une force égale à cette première. On eût dit, à voir le remuement des habitants, qu’il s’agissait de quelque grande expédition de guerre. On les fit tous passer en revue et, de chaque compagnie, on prit un nombre égal d’hommes et des mieux disposés à soutenir un combat naval. Tout se trouva prêt en moins de trois heures. Les quatre barques se mirent en mer et chacun partit fort résolu de donner des marques de son courage. Le cavalier déploya tout son talent de bien dire pour animer ceux qu’il commandait et, soit qu’il cherchât la gloire* de délivrer sa maîtresse sans en avoir obligation qu’à sa valeur, soit qu’il jugeât qu’allant tous ensemble, ils seraient plus tôt découverts du Biscaïn5, qui prendrait la fuite, il se détacha du reste de l’escadre et disparut en fort peu de temps. Les trois vaisseaux partis avec lui de compagnie ne voulurent point se séparer. Ils allèrent où il y avait apparence que les pirates se seraient cachés et, ayant fait tout le tour de l’île sans rencontrer aucun ennemi, ils rentrèrent le lendemain dans le port. Ils avaient cherché bien loin ce qu’ils trouvèrent chez eux. Les belles s’y étaient rendues le soir précédent et en avaient été quittes pour un peu de peur.
5. Nous dirions « découverts par le Biscaïen ».
Voici ce qui leur était arrivé. La beauté du temps les avait fait avancer trois grandes lieues en mer, et on venait d’y jeter une seconde fois les filets, quand
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
248
MERCURE GALANT
elles aperçurent un pêcheur qui venait sur elles à pleines voiles. Elles s’imaginèrent d’abord que c’était le cavalier qui, ayant appris leur partie à son retour, avait voulu leur servir d’escorte, mais elles furent fort surprises, un quart d’heure après, de voir paraître une grosse barque qui poursuivait ce pêcheur et que leurs matelots reconnurent pour un écumeur de mer. La frayeur les prit et, si ces matelots ne se fussent avisés de bonne heure de couper les cordes de leurs filets et de gagner les premières terres, elles fussent infailliblement tombées dans la disgrâce que le pêcheur ne pût éviter. Le péril les obligea de* passer la nuit où leur bateau aborda. Elles y avaient quelques connaissances, et la manière dont on les reçut les aurait fort consolées de leur aventure sans l’inquiétude où elles jugèrent qu’on serait pour elles. La belle surtout ne pouvait s’empêcher de craindre que son amant ne se fût trouvé dans le pêcheur4 qu’elle avait vu emmener aux Biscaïns et ce fut la première chose qu’elle demanda le lendemain, quand on la remit dans l’île, avec un convoi qui lui fit faire le trajet en sûreté. Elle apprit avec d’autant plus de joie que le cavalier s’était embarqué pour la secourir, qu’elle fut assurée par là qu’il était libre. Outre le plaisir que lui donna cette obligeante marque d’amour, elle en espéra beaucoup auprès de son père, à qui elle se plaignit respectueusement d’avoir assez mal jugé de sa soumission à ses volontés pour avoir pensé d’elle ce qu’il avait cru. Comme elle était fort aimée dans l’île, tout le monde la congratula sur le péril échappé et on attendait impatiemment le retour des quatre vaisseaux, n’y ayant plus de poursuites à faire.
Trois de ces vaisseaux étant revenus, la belle s’inquiéta fort pour le cavalier. Elle craignit que, rencon-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
249
trant les pirates qu’il croyait maîtres de sa personne, il ne les attaquât à nombre inégal et que l’envie de lui rendre la liberté ne le fît rester lui-même captif. Son vaisseau revint comme les trois autres, mais le cavalier ne s’y trouva point. On demanda ce qu’il était devenu. Ceux de l’équipage dirent que le matin de ce même jour, ayant rencontré une barque de Bretons, il l’avait fait aborder, qu’il s’était informé des Biscaïns ; que les Bretons lui avaient marqué l’endroit où ils s’étaient retirés ; qu’il avait su d’eux qu’en ayant été pris depuis trois jours, ils allaient racheter leur maître demeuré entre leurs mains et que s’il songeait à les attaquer, il n’y avait pas d’apparence qu’il réussît, parce que leurs forces étaient très considérables ; qu’il avait voulu aussitôt les mener contre eux ; qu’ils lui avaient opposé que, dans l’ordre de sa commission, il lui était défendu de s’éloigner de la côte et que, n’ayant pu les obliger à* faire aveuglément ce qu’il souhaitait, il était entré dans la barque des Bretons, afin de courir la même fortune que sa maîtresse. Ce procédé parut généreux. Chacun admira le cavalier et, en le plaignant de s’être livré lui-même à ses ennemis, on le regarda comme le plus parfait de tous les amants. Il n’y eut pas jusqu’au père de la belle qui ne demeurât d’accord que peu de personnes savaient aussi bien aimer. C’était beaucoup dire et on pouvait tout attendre de lui après cet aveu. On se flatta qu’on en serait quitte pour sa rançon et qu’on en aurait des nouvelles avant qu’il fût peu.
En effet l’inquiétude qu’on eut pour lui ne continua que jusqu’au jour suivant. La barque bretonne, après avoir compté aux Biscaïns la somme dont il était convenu, ramena le cavalier dans l’île, mais tout mourant et désespéré. Il était vêtu en matelot. Ce
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
250
MERCURE GALANT
déguisement lui avait paru nécessaire pour voir sans péril ce qui se passait parmi les pirates et, n’y trouvant point ce qu’il cherchait, il s’était persuadé que sa maîtresse avait fait naufrage. Comme cette idée le remplissait, il n’était possédé que de sa douleur, et on n’avait pu lui faire quitter son habit de matelot. Vous pouvez vous figurer avec combien de surprise il se vit heureux, quand il croyait tout perdu pour lui. Il écouta avec défiance les premiers qui lui parlèrent et il eut besoin de voir sa maîtresse pour ne point douter de son retour. On la fit venir. Il courut à elle avec un transport de joie qui ne se peut concevoir. Quoiqu’il eût l’air admirable en cavalier, jamais la belle ne le trouva mieux qu’en matelot. Son père ne le put voir dans cet équipage* sans louer la force de son amour et céder en même temps aux prières qu’on lui fit de tous côtés, d’y vouloir donner son consentement. Le mariage fut fait quelques jours après et plus ces dignes amants avaient dû se croire éloignés de leur bonheur, plus il leur fut doux de jouir du changement arrivé tout-à-coup dans leur fortune.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
251
Juillet 1691. HISTOIRE
Notice
L'intrigue joue ici sur deux thèmes, celui de la jeune femme reléguée à la campagne par l’« avarice » d'un mari et celui de l'amant qui prend la place d'intendant dans la maison de celle qu'il aime. Honoré de Balzac, dans la Fausse Maîtresse reprend, en le situant dans la société de 1840 le thème de celui qu 'un amour passionné incite à se présenter comme secrétaire auprès de celle qu'il aime*. Le sacrifice « chevaleresque » consiste pour le héros à assumer une condition inférieure à la sienne.
* En outre on trouve dans ce texte d’autres réminiscences littéraires du XVIIe siècle, le « je ne sais quoi » et le coup de foudre pour la mariée au moment même du mariage » ...quand il la revit à la mairie et à Saint Thomas d'Aquin ». Voir Eugénie de Segrais et ici même, la 28e nouvelle.
(31e Nouvelle)
HISTOIRE
Tout est extraordinaire dans l’amour.
Un comte d’une qualité fort distinguée et riche de plus de quarante mille livres de rente, s’étant trouvé un jour chez une dame qu’il voyait de temps en temps, parce qu’elle avait une terre voisine de l’une des siennes, y vit une jeune demoiselle de seize ans qui lui parut tout aimable. L’agrément de sa personne était soutenu par un feu d’esprit, qui la faisait admirer dans tout ce qu’elle disait et, comme, après qu’elle
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
MERCURE GALANT
fut sortie, il témoigna à la dame qu’elle était fort à son gré, elle lui dit en riant que, s’il avait dessein de se marier, il ne pouvait mieux choisir, que sa mère, de qui seule elle dépendait, était fort de ses amies et que, s’il voulait qu’elle lui allât porter quelque parole pour lui, elle lui offrait ses soins* et qu’il n’avait point de temps à perdre, puisque la beauté de cette jolie personne et cent mille francs de bien qu’elle avait lui avaient déjà attiré plusieurs déclarations qui la tenaient en balance. Le comte, après avoir fait quelques questions sur son humeur et sur sa famille, pria la dame de vouloir bien le mener chez elle. Ils y allèrent dès le lendemain. La visite fut fort longue et l’entretien qu’il eut avec elle le persuada si bien de tout son mérite qu’en étant sorti charmé, il résolut de s’assurer par le mariage la possession d’un bien si digne de ses désirs. Cinq ou six autres visites qu’il rendit l’y déterminèrent tout-à-fait et, sa naissance et son bien étant très considérables, il est aisé de juger que la proposition eut de quoi flatter la vanité de la mère et de la fille. Il n’était plus question que de dresser les articles du contrat et, comme la dame voulait du bien à la belle, elle sut si bien ménager l’esprit du comte, en lui faisant voir qu’il ne pouvait faire trop pour une jeune personne qui le préférait, quoi qu’il eût déjà plus de quarante ans1, à des amants fort bien faits et d’un âge plus sortable, qu’elle obtint de lui tous les avantages qu’on lui demanda. Il ne s’attacha qu’à une condition, qui fut que le mariage se ferait deux jours après. La belle eut peine à y consentir. Quoique le rang de comtesse lui plût fort, elle eut
1. Un homme de quarante ans est considéré à cette époque comme un vieillard.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
253
bien voulu avoir le temps de connaître à fond le mari qu’on lui donnait, et d’ailleurs, comme elle aimait naturellement l’éclat, elle eût été bien aise de ne se point marier avant qu’on eût donné ordre à son équipage* et à tout ce que l’on a coutume de faire dans ces sortes de rencontres* ; mais il se montra si obstiné là-dessus que, dans la crainte qu’on eut de le perdre, on imputa à l’excès de son amour un empressement qui n’était l’effet que de sa seule avarice. Ce n’est pas qu’il ne se sentît fort amoureux de la belle, et il n’aurait pas laissé d’avoir la complaisance de lui accorder le temps qu’il aurait fallu pour faire les préparatifs du mariage, s’il n’eût eu dessein de s’en exempter. En effet, il ne l’eut pas sitôt épousée qu’il la mena à une de ses terres, sous prétexte de lui vouloir faire voir quantité de meubles qu’il y avait, afin qu’elle choisît ceux dont elle croirait pouvoir se servir avant que de commencer à rien acheter. La mère l’accompagna dans ce voyage et elles trouvèrent la maison du comte assez bien meublée ; mais rien n’était à la mode. C’étaient meubles de succession, qui tout au plus pouvaient se souffrir à la campagne et qui lui devinrent propres, puisqu’elle s’aperçut en peu de temps qu’elle y était reléguée.
Ce fut alors qu’elle reconnut sa faute. Elle avait épousé un homme fort riche et de grande qualité, mais c’étaient des avantages qu’il lui rendait inutiles par son humeur épargnante, qui le portait à ne voir personne et à faire son plaisir du soin d’amasser toujours. Il avait fort peu de domestiques et l’argent comptant, dont il repaissait ses yeux, faisait sa passion dominante. La belle, qui s’attacha d’abord à l’étudier, vit bien qu’elle allait mener une vie fort malheureuse et tout opposée à son penchant qui était
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
254
MERCURE GALANT
pour la dépense. Cependant, comme elle avait de l’esprit et que le temps lui fit remarquer que le mariage n’avait rien diminué de l’amour du comte, elle ne chercha qu’à l’entretenir et, s’accommodant à son humeur, elle feignit d’approuver toutes les épargnes qu’il faisait. Son visage déguisé faisait paraître une personne contente et, au lieu de lui parler d’aller à Paris, à quoi elle avait connu qu’il avait beaucoup d’aversion, elle l’assurait qu’elle était enfin persuadée qu’aucun plaisir n’égalait le repos de la campagne. Elle se rendait par là maîtresse de son esprit et ne doutait point qu’insensiblement, elle ne le fît changer de conduite. En effet, il commençait déjà à voir plus de monde qu’il n’avait accoutumé*, et la dame qui s’était mêlée de son mariage avait liberté entière de venir passer la belle saison avec la jeune comtesse. C’était avec elle qu’elle soulageait tous ses chagrins, en lui parlant sans contrainte et lui faisant voir l’envie qu’elle avait de sortir de sa retraite.
Elle s’en vit délivrée plus tôt qu’elle n’avait cru et par un moyen qu’elle ne prévoyait pas. Il n’y avait encore que trois ans qu’ils étaient ensemble lorsqu’une fièvre fâcheuse le mit à l’extrémité. La dame, leur commune amie, était arrivée au commencement de sa maladie et elle seconda fort la jeune comtesse dans les soins qu’elle eut de lui. Ils furent pourtant fort inutiles, puisqu’on ne le put sauver, mais les remontrances de la dame ne le furent pas. Elle fit si bien valoir tout ce que sa femme avait fait pour lui que, comme il l’aimait véritablement et qu’il n’avait point d’enfants, il lui donna sa cassette, où il se trouva deux cent mille francs et quantité de bijoux. Cela joint aux avantages qu’il lui avait faits par son contrat rendait sa fortune assez éclatante.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
255
Après qu’elle eut satisfait aux premiers devoirs de veuve, elle jura bien à son amie que s’il lui arrivait jamais de penser à un second mariage, elle connaîtrait parfaitement celui qu’elle épouserait et qu’elle en croirait son coeur préférablement à tous autres intérêts. La dame étant obligée de* retourner à Paris, elle la pria de vouloir bien lui choisir une maison et de lui trouver un homme d’esprit, qui prît soin de ses affaires et pût lui servir d’écuyer2 en même temps. Tout fut exécuté selon ses désirs et, si le veuvage trop récent ne lui permit pas d’abord de se meubler aussi somptueusement qu’elle aurait voulu, la propreté* de son train et le nombre de gens qu’elle prit pour la servir, firent assez voir qu’elle n’épargnerait rien pour bien soutenir le rang où son mari la laissait.
2. Écuyer prend ici le sens donné au Moyen Age. Le rôle est ici celui de l’écuyer auprès du chevalier. « Ce mot s’est étendu à tous ceux qui donnent la main aux dames soit qu’ils soient leurs domestiques soit qu’ils soient leurs galants » (Fur.). Cette expression préserve ici la noblesse du personnage.
Elle fut surtout fort satisfaite de son intendant ou écuyer, qui n’était que trop bien fait, et même un peu trop jeune pour elle. Elle s’en expliqua en riant avec la dame qui l’avait choisi et lui dit qu’elle craignait qu’il ne l’exposât à la médisance, mais la dame l’assura si sérieusement qu’elle aurait tout lieu de se louer des services qu’il chercherait à lui rendre, qu’elle le reçut sur sa parole, sans rien examiner davantage. Outre le zèle dont elle lui répondait, et un tour d’esprit aisé qui faisait connaître qu’il était né quelque chose, il avait une qualité fort agréable pour la jeune veuve : il jouait fort bien du luth et, comme elle n’en jouait pas mal elle-même, elle fut bien aise d’avoir auprès d’elle un homme qui pût lui donner
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
256
MERCURE GALANT
quelques leçons. Elle en profita admirablement et en six mois, elle devint presque aussi savante que lui. Ce ne fut pas seulement par cette sorte de soins* qu’il lui fit paraître son attachement à tout ce qu’il remarquait qui lui pouvait faire un peu de plaisir. Il lui épargnait jusqu’aux moindres embarras dans son domestique3, et sa maison se trouvait si bien réglée que tous ses désirs étaient prévenus. Elle en tirait encore un autre avantage, c’est qu’il était cause qu’elle ne pouvait jamais s’ennuyer, puisqu’il avait l’esprit assez agréable pour être propre à l’entretenir, quand elle n’avait personne. Mais il attendait toujours qu’elle commençât à lui parler et tout ce qu’il lui disait était si plein de respect et de sagesse que, quelque bonté qu’elle lui marquât, il ne s’éloignait jamais du caractère d’un domestique zélé qui sait ce qu’il doit à*sa maîtresse. Cette conduite le mettait fort dans ses bonnes grâces et, en remerciant son amie de l’écuyer qu’elle lui avait choisi, elle disait quelquefois que ses bonnes qualités le rendaient digne d’un poste plus élevé.
3. Domestique. Voir lre nouvelle, note 1. Le sens actuel apparaît quelques lignes plus bas.
4. Fort belle figure. « Figure se dit du bon ou du mauvais état de la fortune ou des affaires d’une personne. Quand on a du bien ou de la valeur, on fait une belle figure dans le monde » (Fur.).
Il y avait déjà plus d’un an qu’elle était veuve et, comme sa jeunesse et sa beauté, avec un bien fort considérable, étaient des charmes qui ne pouvaient la faire manquer d’amants, il lui fut aisé de voir, par l’empressement des soins* qu’on lui rendait, qu’elle allait être exposée à des déclarations. Celui qui avait le plus de droit de prétendre à elle était un homme d’une ancienne noblesse et à qui un emploi très important faisait faire dans le monde une fort belle figure4. Sa
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN 257
demoiselle lui disant un jour qu'il en paraissait fort
amoureux, elle demanda à son écuyer ce qu'il en
croyait et s'il lui conseillait de jeter les yeux sur lui.
Il lui répondit fort respectueusement que c'était à elle
à examiner son coeur et que, pourvu qu'elle se sentît
touchée d'une forte estime, il ne voyait rien ni dans
son bien ni dans sa naissance qui dût l'empêcher de
le choisir. La jeune comtesse répliqua qu'elle savait
bien ce qu'elle en pensait et qu'elle voulait qu'il
l'examinât lui-même à loisir pour en remarquer les
vertus et les défauts. L'écuyer lui obéit et quand,
quelque temps après, elle lui demanda compte de
l'examen dont elle l'avait chargé, il lui dit, après
avoir parlé avec avantage de ce prétendu amant sur
beaucoup de choses, qu'il le croyait fort entier dans
ses résolutions et même capable d'en prendre de violentes,
sujet à être jaloux, emporté, quand on combattait
ses sentiments, et un peu bizarre dans ses goûts.
Tout cela avait un rapport si juste avec ce qu'avait
pensé la jeune comtesse qu'elle répondit à son écuyer
que, puisqu'il avait le discernement si fin, elle voulait
choisir par ses yeux, si jamais elle se trouvait tentée
de renoncer au veuvage. Elle l'éprouva de la même
sorte sur quelques autres amants et tout ce qu'il lui en
dit lui fit connaître sur ses propres sentiments le véritable
intérêt qu'il prenait en elle5

Comme il fut aisé de remarquer qu'il pouvait beaucoup
sur son esprit, un de ceux qui la voyaient avec
le plus d'assiduité, ayant reconnu le peu de succès
que ses rivaux avaient par eux-mêmes, crut que son
5. Le véritable intérêt qu'il prenait en elle. Nous dirions : l'intérêt
qu'il lui portait. « Un ami qui m'est joint d'une amitié fort
tendre / Et qui sait l'intérêt qu'en vous j'ai lieu de prendre »
(Molière, Tartuffe V,6).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
258
MERCURE GALANT
secours était la plus sûre voie pour réussir et, plein de cette espérance, il s’ouvrit à lui, en lui offrant trois mille pistoles, s’il pouvait rendre sa maîtresse favorable à son amour. L’écuyer avertit la jeune veuve de la proposition qui lui était faite et, quoiqu’il lui avouât que cette somme accommoderait assez ses affaires, il la pria d’examiner cet amant encore plus à la rigueur6 qu’elle n’avait fait les autres, comme il ferait de sa part pour lui rapporter sincèrement tout ce qu’il en connaîtrait. Il lui tint parole et, outre qu’il lui fit voir que l’offre de trois mille pistoles était un effet de son avarice pour acquérir une femme riche, plutôt qu’une preuve de sa passion, puisqu’il avait toujours refusé les moindres occasions de faire quelque dépense, il lui fit apercevoir de si grands défauts et dans son esprit et dans son humeur que, la seule idée d’un homme avare la révoltant après les chagrins qu’elle avait eus dans son premier mariage, elle résolut de le bannir et dit à son écuyer qu’elle était fâchée de lui faire perdre trois mille pistoles et qu’il fallait qu’il prît patience, puisqu’elle ne pouvait se résoudre à se donner à un homme qu’elle voyait bien qui ne pourrait faire son bonheur.
6. Plus à la rigueur, avec plus de sévérité. « Son zèle est-il mitigé ou à la rigueur » (Mme de Sévigné, lettre du 29 septembre 1680).
Pendant qu’aucun amant ne l’accommodait, elle était surprise qu’en quelque lieu qu’elle allât, lorsqu’il s’agissait de promenade, elle y était toujours régalée* de quelque espèce de fête, tantôt symphonie, tantôt concert d’instruments mêlés de voix et tantôt collation dans les lieux même les plus solitaires, le tout d’une manière galante* et avec beaucoup de pro-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
259
prêté*. Trois mois se passèrent sans qu’elle pût découvrir l’auteur de ces divertissements, quoiqu’elle fît suivre ceux qui s’en mêlaient. Ils se perdaient en se séparant dans la campagne ou en rentrant à Paris, et aucun d’eux ne voulut parler. Enfin, un homme de qualité vint lui déclarer que tout cela se faisait par l’ordre d’un jeune marquis, qui en était passionnément amoureux depuis deux ans et qui, avant que de se montrer, voulait savoir si le portrait qu’on pourrait lui faire de lui avec les traits les plus ressemblants aurait de quoi ne lui pas déplaire. On lui en dit le nom, la naissance et qu’il était de Bourgogne et on la pria de s’en informer. Elle fit écrire en cette province et son écuyer écrivit de son côté. Les manières de cet amant l’avaient rendue curieuse de savoir qui il était, et elle apprit avec joie que, pour l’esprit et le coeur, il avait fort peu d’égaux, qu’il était d’une maison* qui ne cédait à nulle autre, soit pour l’ancienneté de la noblesse, soit pour les emplois considérables qu’avaient possédés auprès de nos Rois ceux qui en étaient sortis, et qu’aucun éclat n’y manquait, encore que l’abondance du bien n’y fût pas. Les réponses que l’on fit à l’écuyer contenaient la même chose et la jeune veuve, ayant voulu savoir sa pensée sur ce mariage proposé, en supposant que le marquis eût tout le mérite qu’on lui donnait, il lui avoua qu’avec tous ces avantages il ne le pouvait croire digne d’elle, quand même il aurait un bien proportionné à sa fortune. La dame surprise, lui dit qu’elle voyait bien qu’il la condamnait à demeurer toujours veuve et que ce serait peut-être le parti qu’elle prendrait, mais qu’il fallait cependant suivre un procédé honnête* avec le marquis. La même personne qui lui en avait déjà parlé vint lui demander ce qu’elle avait résolu. Sa
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
260
MERCURE GALANT
réponse fut que le mariage était une affaire assez importante pour ne s’y pas embarquer légèrement, qu’après l’épreuve qu’elle en avait faite, elle voulait se donner le temps de bien connaître avant que de s’engager et que, si son coeur se trouvait d’accord de tout ce qu’on lui disait du jeune marquis, elle s’expliquerait alors plus précisément.
Peu de jours après, son amie la vint trouver et lui dit que le marquis s’était adressé à elle pour la prier, comme elle lui découvrait ses plus secrets sentiments, de choisir un lieu où il se rencontrerait7 comme par hasard, afin que, feignant de ne pas savoir que ce fût lui, elle examinât s’il n’y avait rien dans sa personne qui la pût choquer et lui épargnât le déplaisir de paraître devant elle en qualité d’amant déclaré, s’il avait le malheur de lui déplaire. La jeune comtesse eut de l’empressement à lui demander ce qu’elle en avait trouvé elle-même et, après qu’elle lui eût répondu que, pour la figure, elle l’avait telle qu’elle lui avait plusieurs fois entendu dire qu’elle l’aurait souhaitée dans un amant et, qu’à l’égard des manières, il lui paraissait qu’il les avait nobles, l’esprit doux, délicat, insinuant et tout ce qu’on peut chercher dans un parfaitement honnête homme*, il fut arrêté qu’elle l’amènerait le lendemain, sous prétexte de la venir prendre pour faire une promenade et que quelque obstacle qu’elle apporterait romprait ce dessein pour les arrêter chez elle.
7. Où il se rencontrerait = où il se trouverait pour la rencontrer.
Ce projet étant formé, elle prépara son écuyer à un examen d’autant plus exact pour le marquis qu’on le peignait presque sans aucun défaut. Il l’assura qu’elle trouverait toujours en lui la même sincérité et, son
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE ROMAN
261
amie étant venue seule le jour suivant, la jeune comtesse lui en demanda la cause. Elle lui dit qu’elle avait prévenu l’heure où le marquis devait se rendre chez elle, pour lui dire, avant que de l’amener, que cette entrevue serait inutile, si elle voulait faire entrer le bien en compte, parce qu’en cela l’inégalité était fort grande. La comtesse répondit qu’elle devait la connaître assez pour être assurée qu’ayant autant de fortune qu’elle en avait, ce ne serait jamais l’intérêt qui l’empêcherait de rendre justice à un honnête homme* et que même elle voulait bien lui avouer que, sans en pouvoir dire la raison, elle se sentait pour le marquis, quoi qu’inconnu, de plus favorables dispositions qu’elle n’en avait encore eu pour aucun autre. Elle n’eut pas plutôt fait cette réponse que son écuyer, qui était présent, s’étant jeté à ses pieds, lui demanda si elle voudrait reconnaître en sa personne cet heureux marquis à qui l’espérance paraissait être permise. La jeune comtesse tomba dans une surprise qui ne se peut exprimer. Elle rappela en un moment tout ce que l’amour lui avait fait faire depuis deux ans pour se mettre bien dans son esprit et, admirant son aveuglement de n’avoir pas vu dans ses manières qu’il y avait du dessein et que tout partait d’un homme qui déguisait sa naissance, elle ne put lui cacher qu’ayant toujours eu pour lui un penchant secret que l’état servile où il était lui défendait d’écouter, elle n’était pas fâchée qu’il se fût soumis à des fonctions indignes de lui pour lui prouver son attachement. Son amie lui fit connaître que c’était par ses conseils qu’il en avait usé de la sorte, afin de s’accommoder à la résolution qu’on savait qu’elle avait prise de ne consentir jamais à un second mariage qu’en faveur d’un homme qu’elle connaîtrait
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
262 MERCURE GALANT
parfaitement. Les raisonnements qu’on fit sur cette aventure se terminèrent à des assurances que donna la jeune veuve de reconnaître, comme elle devait, le respectueux amour du marquis. Elle tint parole quelque temps après, et il n’y a point d’union si tendre que celle que les noeuds du mariage ont formée entre eux.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de VINCENT (Monique), « Études
psychologiques », Anthologie des nouvelles du Mercure
galant (1672-1710), p. 263-347
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-11462-8.p.0295
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou
tout autre moyen de communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre
privé.
© 1996. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
IV
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.

ETUDES PSYCHOLOGIQUES
De ce chatoiement de nouvelles à la fois brillantes et superficielles, se détachent quelques récits marqués d’une pensée plus profonde touchant les mobiles et les conséquences de certains usages et de certains comportements.
La vie galante, en apparence si futile, laisse, quand il s’y mêle un élément affectif, des blessures plus ou moins graves. Une morale respectant la bienséance rétablit, le cas échéant, une situation que l’esprit général du Mercure considère comme normale.
Sur le plan social, le problème de la mésalliance dans un milieu distingué est considéré comme crucial. La prolongation d’une lignée sans tache est primordiale dans le milieu distingué des auteurs et des lecteurs du Mercure. Il y provoque des réactions de la plus grande violence allant jusqu’à justifier un recours à la justice.
Dans la même optique, le problème des biens de fortune, essentiel dans la société représentée ici, donne lieu à des développements psychologiques de grande valeur. L’amour né et grandi spontanément se trouve contrarié par une exigence familiale d’une brutalité dont l’auteur tire les conséquences en analysant des souffrances d’autant plus cruelles qu’au
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
MERCURE GALANT
266
devoir de soumission inhérent à tout projet de mariage s’ajoute, plus exigeant encore, celui d’un devoir religieux.
Restant sur un plan purement personnel, l’étude du sacrifice désintéressé d’une passion dépeinte et combattue dans le cadre le plus sobre, tire de cette sobriété même toute son intensité.
C’est ainsi que le regard perspicace et le talent littéraire de quelques auteurs mondains donnent à certaines nouvelles un aspect réaliste susceptible, par la pérennité des sentiments analysés, de garder jusqu’à nos jours un accent de vérité.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
267
Décembre 1677. AVENTURE DE MUSIQUE
Notice
La recherche psychologique s'applique dans cette nouvelle à l'effet profond que produit la musique sur les sentiments, effet amplifié quand le musicien a pour tout instrument sa propre voix. Le rappel du nom prestigieux de Molière avec celui d'une oeuvre que tous connaissaient, l'allusion à Lambert, beau père de Lully, donnent du poids à l'anecdote en la situant dans l'actualité. On trouve ici un témoignage de la place que tenait la musique dans la vie de l'époque et de la culture musicale répandue dans les milieux distingués.
(32e Nouvelle)
AVENTURE DE MUSIQUE
Un homme considérable et par son bien et par l’emploi qu’il a dans la Robe, étant demeuré veuf depuis quelque temps avec une fille unique, n’avait point de plus forte passion que celle de la marier. La garde lui en semblait dangereuse et il croyait ne pouvoir s’en défaire jamais assez tôt. Ce n’est pas qu’elle n’eût beaucoup de vertu et qu’ayant été toujours élevée dans une fort grande modestie, elle ne fût incapable de manquer à rien de ce qu’elle se devait à elle- même, mais une fille qui a vingt ans, de l’esprit et de la beauté n’est point faite pour être cachée. Il y a des mesures de bienséance à garder et un père que les affaires du public occupent continuellement, ne saurait mieux faire que de remettre en d’autres mains ce
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
268
MERCURE GALANT
qui court toujours quelque péril entre les siennes. Tant de vertu qu’il vous plaira, une jeune personne a un coeur, ce coeur peut être sensible, et on a d’autant plus à craindre qu’il ne le devienne, que l’esprit se joignant à la beauté attire toujours force adorateurs. La demoiselle dont je vous parle était faite d’une manière à n’en pas manquer, si les scrupules du père n’y eussent mis ordre. On la voyait. On l’admirait dans les lieux de dévotion, où il ne lui pouvait être défendu de se montrer, mais elle ne recevait chez elle aucune visite, si vous exceptez celle de cinq ou six parentes ou voisines, qui lui tenaient compagnie avec assez d’assiduité.
Ce qu’elle regrettait le plus des divertissements publics, dont elle ne jouissait que par le rapport d’autrui, c’était l’Opéra. Elle avait la voix fort belle, savait parfaitement la musique et n’aimait rien tant que d’entendre bien chanter. Deux ou trois de ses amies avaient le même talent et la même inclination, et la plus grande partie du temps qu’elles se plaisaient à passer ensemble était employée à de petits concerts de leur façon. L’une d’elles avait un frère grand musicien, et c’était sur ses leçons qu’elle apprenait aux autres ce qu’il y avait de plus agréable et de plus touchant dans les opéras. La belle brûlait d’envie de le mettre de leurs concerts. On lui disait mille biens de lui et il n’en entendait pas moins dire d’elle à sa soeur. Ainsi ils furent prévenus d’estime l’un pour l’autre avant qu’il leur fût permis de se connaître et la difficulté qu’ils y trouvèrent leur en augmenta le désir. On parla au père, qui se montra plus traitable qu’on ne l’espérait. Le prétexte de la musique fut le seul dont on se servit pour obtenir la permission qu’on lui demandait. Il ne voulut point
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
269
envier1 à sa fille l’unique plaisir qu’il savait être capable de la toucher et, le cavalier ne lui paraissant point d’une fortune à former des prétentions d’alliance, il consentit à la prière que sa soeur lui avait faite de trouver bon qu’elle l’amenât. Ils se virent donc. Ils se parlèrent, ils chantèrent et, sans s’être aperçus qu’ils eussent commencé à s’aimer, ils sentirent en peu de temps qu’ils s’aimaient.
1. Envier à: Expression vieillie = ne pas accorder, refuser. « Rome à ne vous plus voir m’a-t-elle condamnée ? / Pourquoi m’enviez-vous l’air que vous respirez » (Racine, Bérénice, IV,5).
Il n’y avait rien que de tendre dans les airs que le cavalier venait apprendre à la belle. Il les chantait tendrement et, à force de les lui faire chanter de même, il mit dans son âme des dispositions favorables à bien recevoir la déclaration qu’il se hasarda enfin à lui faire. Ses regards* avaient parlé avant lui et ils avaient été entendus, sans que les amies de la belle en eussent pénétré le secret. Elles imputaient au seul dessein d’animer les paroles qu’il chantait ce qui était une explication passionnée des sentiments de son coeur. Il trouva enfin l’occasion d’un tête-à-tête. Il ne la laissa pas échapper et il employa des termes si touchants à faire connaître toute la force de son amour à la charmante personne qui le causait, qu’elle ne put se défendre de lui dire qu’il remarquerait par la promptitude de son obéissance l’estime particulière qu’elle avait pour lui, s’il pouvait trouver moyen de lui faire ordonner par son père de le regarder comme un homme qu’il lui voulait donner pour mari. Que de joie pour le cavalier !
Il avait des alliances fort considérables et ménageait une personne d’autorité pour l’engager à venir
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
MERCURE GALANT
270
faire la proposition pour lui, quand il apprend de la belle que son père la mariait à un gentilhomme fort riche qu’il lui avait déjà amené, que les articles étaient arrêtés et qu’il s’en était expliqué avec elle d’une manière si impérieuse qu’elle ne voyait pas de jour2 à se pouvoir dispenser de lui obéir. Sa douleur est aussi grande que sa surprise. Il la conjure d’apporter à son malheur tous les retardements qu’elle pourrait, tandis que, de son côté, il mettrait tout en usage pour l’empêcher. Les témoignages qu’ils se donnent de leur déplaisir sont interrompus par l’arrivée de l’amant choisi. Comme il était naturellement jaloux, il observe le cavalier et trouve dans son chagrin je ne sais quoi* de suspect, qui l’oblige à se faire l’espion de sa maîtresse. Il la suit partout et se rend chez elle de si bonne heure que le cavalier aimé ne peut plus trouver moyen de l’entretenir. Il cache le désespoir où cet embarras le met et, la musique étant le prétexte de ses visites, il tâche* d’éblouir son rival en continuant à lui faire chanter à elle et à ses amies tous les endroits qu’elles savent des opéras.
2. Jour « signifie figurément moyen pour venir à bout de quelque affaire. Je n’y vois point de jour » (Acad.). « Si pour monter au trône, il s’offre quelque jour » (Corneille, Pulchérie, IV,4).
3. Molière, Le malade imaginaire 11,3.
4. Lambert (Michel) (1610-1696). Maître de musique de la Chambre du Roi, compose pour voix solistes plus de trois cents airs connus pour les capacités expressives de la seule musique vocale.
Quelques jours après, ne pouvant venir à bout de trouver un moment de tête-à-tête pour savoir ses sentiments, il essaye un stratagème pareil à celui de l’amant du Malade Imaginaire3. Il feint que le fameux Lambert4 a fait un air à deux parties que peu
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
271
de personnes ont encore vu et parle surtout d’un « hélas ! », qui a quelque chose de fort touchant, où la basse et le dessus5 sont mêlés ensemble. L’air et les paroles étaient de lui et le tout se rapportait à l’état présent de sa fortune. La belle qui, comme je vous l’ai déjà dit, avait une parfaite connaissance de la musique, demande à voir cet air si touchant et s’offre en même temps à le chanter avec lui. Il était fait sur ces paroles :
5. Basse et dessus. Termes de musique « partie de la musique qui fait les sons les plus graves », « le son ou la voix la plus claire » (Fur.).
Je vous l ’ai dit cent fois, belle Iris, je vous aime, Comme votre beauté mon amour est extrême, Mais je crains un rival charmé de vos appas, Vous pâlissez, Iris, l’aimeriez-vous, hélas !
L’amant musicien avait trouvé des chutes si heureuses dans la répétition de cet « Hélas ! » que la belle, qui avait commencé à chanter sans s’apercevoir du mystère, comprit bientôt, à la manière tendre et languissante dont il attachait ses regards sur elle, qu’il la conjurait de lui apprendre ce qu’elle lui permettait d’espérer. La douleur de se voir contrainte de sacrifier son amour à son devoir la saisit tout-à-coup si fortement qu’elle perd la voix, tombe évanouie et lui fait connaître par cet accident que son malheur ne lui est pas moins sensible qu’à lui. C’est alors qu’il ne put plus garder de mesures. L’envie de secourir sa belle maîtresse le fait agir en amant passionné. Il court, il va, revient, se met à genoux devant elle, la prie de l’entendre et semble mourir de l’appréhension qu’il a de sa mort.
Son rival, qui ne peut plus douter de son amour, en
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
272
MERCURE GALANT
est jaloux dans l’excès et le devient encore davantage quand la belle, commençant à ouvrir les yeux, prononce son nom et demande tristement s’il est parti. Il se plaint au père, en obtient le bannissement du musicien, le fait signifier à sa maîtresse et croit le triomphe assuré pour lui ; mais le père emploie inutilement son autorité. Sa fille se révolte, prend donc pour outrage les défiances de l’amant qu’il veut qu’elle épouse et, sous prétexte de lui laisser plus de temps à examiner sa conduite, elle recule son mariage d’un mois entier, pendant lequel elle veut qu’il la voie vivre avec celui qui lui fait ombrage, afin qu’il se guérisse de ses injustes soupçons ou qu’il rompe avec elle, s’il la croit incapable de le rendre heureux.
Ainsi les visites continuent et, comme les deux amants ne cherchent qu’à dégoûter l’ennemi de leur bonheur, ils ne ménagent plus sa jalousie et se vengent de l’inquiétude qu’il leur donne par les méchantes heures qu’ils lui font passer. Le hasard contribue à leur en fournir les occasions. Le musicien, qui venait toujours chanter avec la belle, lui avait récité des vers assez agréables. Elle en demande une copie. L’amour est industrieux. Il se fait apporter de quoi écrire, change les vers en bonne prose bien significative, lui explique de la manière du monde la plus touchante ce que sa passion lui fait souffrir, lui met ce qu’il a écrit entre les mains et la conjure de lui dire sans déguisement si ce qui a eu quelque grâce dans sa bouche, lui en paraît conserver sur le papier. Elle lit, sourit, montre de la joie et ne peut assez exagérer les nouvelles beautés que la lecture lui a fait découvrir dans cet ouvrage. L’amant jaloux, qui était véritablement amoureux et gardien perpétuel de sa maîtresse, ne s’accommode point de cette écriture. Il
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
273
demande à lire les vers, on le refuse. Il y soupçonne du mystère et ce qui le convainc qu’il y en a, c’est que, son rival s’étant servi le lendemain du même artifice et n’ayant à donner que la copie d’un sonnet, il lui voit écrire plus de vingt lignes et remarque qu’elles sont toutes continuées au lieu que les vers sont ou plus courts ou plus longs selon le nombre des lettres qui entrent dans les mots qui les composent. Il achève de perdre patience en voyant prendre la plume à sa maîtresse. Elle écrit un assez long billet, le cachète, le donne à son rival, comme devant être rendu à quelqu’une de ses amies, et le prie de lui en apporter la réponse le lendemain. Jugez de la joie de l’un et du désespoir de l’autre. L’amant aimé qui ne doute pas que la belle n’ait répondu par ce billet à son sonnet métamorphosé, brûle d’impatience de le lire. Il sort. Son rival sort dans le même temps, le suit et l’ayant joint dans une rue où il passait fort peu de monde, il lui demande fièrement à voir le billet. Ces gages de l’amour d’une maîtresse ne s’abandonnent jamais qu’avec la vie. Ils mettent l’épée à la main. La fureur qui anime le jaloux ne lui permet point de se ménager. Il tombe d’une large blessure qu’il reçoit. On la tient mortelle et cet accident oblige son rival à se cacher. Voilà, Madame, l’état où sont à présent les choses. Le père fulmine, la fille proteste qu’elle ne forcera point son inclination pour épouser un jaloux qui ne peut que la rendre malheureuse et, ce que je trouve de fâcheux dans cette aventure, c’est que je ne vois personne qui ait lieu d’en être content. Nous en saurons les suites avec le temps.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
YM
MERCURE GALANT
Juin 1680. LES MALADES D'AMOUR
Notice
On trouve ici une étude de psychologie galante poussée jusqu'au raffinement. La galanterie ne peut, dans un jeu d'esprit, préserver longtemps l'indifférence. Inconsciemment, un sentiment, d'autant plus violent que le jeu a été subtil, en arrive, s'il est contrarié, à provoquer une profonde altération de la santé. Ce qu'on trouve illustré ici par une nouvelle, est énoncé par d'autres correspondants sous la forme de réponses à la question posée dans l'Extraordinaire : Si la santé peut être altérée par les passions, en avril 1681 puis reprise en juillet et octobre notamment par un médecin, (M. Panthot).
(33e Nouvelle)
LES MALADES D’AMOUR
Quelque résolu qu’on soit de ne point aimer, il est dangereux de voir trop souvent ce qui est aimable. L’histoire qui suit en est un exemple.
Un cavalier d’un fort grand mérite vivait très considéré dans une des plus galantes* villes de France. Comme il était fait pour les plaisirs, toutes les belles le recevaient agréablement et on ne comptait pour parties divertissantes que celles qu’il prenait le soin de ménager. Il avait ce tour d’esprit insinuant qui est si propre à gagner les coeurs et, s’il eût voulu donner le sien, il ne l’aurait pas offert inutilement ; mais, soit qu’il craignit de s’engager, soit que le charme qui devait l’assujettir lui fût encore inconnu, il débitait
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
275
des douceurs* partout et, quelques avances qui lui fussent faites, on ne pouvait réussir à lui faire prendre de l’attachement. Son indifférence pour tant de belles qui n’en marquaient point pour lui faisant un jour l’entretien d’une grande compagnie, une fort aimable personne qui s’y trouva dit en plaisantant qu’il fallait qu’on s’y prît mal et que, pour peu qu’une dame eût de mérite, elle était toujours aimée au-delà de ses souhaits. Ce fut une espèce de défi pour le cavalier. Il sut ce que la belle avait dit de lui et, sans autre vue que celle de satisfaire sa vanité, il crut qu’il y allait de sa gloire* de lui donner de l’amour. Il l’entreprit et, ayant trouvé accès chez une parente qu’elle voyait fort souvent, il s’y rendit assidu.
La belle ne fut pas fâchée de l’y rencontrer. C’était une conquête importante à faire et, par le même principe de vanité, elle se mit en tête d’en venir à bout. L’espérance du succès le pouvait flatter. C’était une brune claire, d’une taille médiocre, mais très bien prise. Elle avait les yeux noirs et pleins de feu, la bouche admirable, un enjouement naturel et ce vif je ne sais quoi* qui charme encore plus que la beauté. Comme ils avaient tous deux le même dessein, ils mirent également leurs soins* à inspirer ce qu’ils se croyaient certains de se garantir de prendre. Le cavalier prévenait tous les désirs de la belle et la belle recevait les complaisances du cavalier avec des honnêtetés* que rien n’égalait. Quoiqu’ils se vissent souvent, rien ne leur était suspect, parce qu’ils avaient chacun leur but et que, s’aveuglant sur le péril où ils s’exposaient, ils n’avaient devant les yeux que le triomphe qu’ils cherchaient à remporter. Cependant, ils hasardaient d’autant plus que l’envie de l’acquérir leur faisait faire parade de tout leur mérite et qu’en
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
T16
MERCURE GALANT
ayant beaucoup l’un et l’autre, il était difficile qu’ils le connussent sans s’estimer plus qu’ils ne voulaient. Ils ne s’étaient encore aperçus de rien et, se répondant toujours d’eux-mêmes, malgré la sensible joie qu’ils avaient en se voyant, ils ne l’imputaient qu’au plaisir secret d’avoir réussi à se faire aimer, quand un mois d’absence les fit réfléchir sur ce qu’ils sentaient.
Le cavalier que quelque embarras d’affaires contraignait à s’éloigner, partit fort content de lui. Il s’applaudissait de sa conquête et, persuadé d’être toujours libre, il se préparait à en faire de nouvelles dans les lieux où il allait ; mais il reconnut bientôt que son coeur l’avait trahi. On eut beau lui donner des connaissances, il ne vit rien qui lui parut approcher de la belle à qui il croyait ne déplaire pas. Les plus jolies choses dites par une autre bouche n’avaient pour lui aucun agrément et, au milieu des plus agréables compagnies, il se trouvait seul, parce qu’étant toujours occupé de la même idée, il s’abandonnait à sa rêverie et ne prenait presque point de part aux divertissements qu’on lui procurait. Surpris de ce changment, il en découvrit la cause et, se faisant une honte d’avoir été pris en cherchant à prendre, il se voulut arracher à la passion qui le maîtrisait. Il n’oublia rien pour y réussir. Il fit des parties de jeu, il en fit de promenade et, se contraignant à débiter des douceurs* aux belles, il crut se remettre dans l’indépendance où il s’était vu ; mais le jeu le faisait rêver plus fortement, la promenade ne l’éloignait point de sa chère absente et, s’il faisait le galant*, les paroles lui manquaient dès qu’une réponse spirituelle l’engageait à répliquer. Ses précautions allèrent plus loin. Sachant combien le commerce* des lettres augmente l’amour, il s’obstina à ne
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES 277
point écrire et, par cette violence qu’il fit, il mit son coeur en état de profiter du secours que l’absence lui offrait. Rien ne fut capable d’en bannir la belle. Il l’aima toujours en dépit de lui et, l’envie de la revoir lui ayant fait accepter des conditions désavantageuses pour sortir plus tôt d’affaires, il retourna auprès d’elle avec une joie qui ne se peut concevoir.
La belle, de son côté, avait mal passé son temps. Dès qu’elle ne vit plus le cavalier, elle trouva qu’il manquait quelque chose à tous ses plaisirs, et l’inquiétude que lui causa son absence lui ayant ouvert les yeux sur l’engagement qu’elle avait pris, elle fut inconsolable de se voir la dupe de sa prétendue fierté. Outre le chagrin d’aimer malgré elle, le silence que gardait le cavalier lui faisait tout craindre. Il lui donnait lieu de croire que ses complaisances n’avaient été qu’un amusement et que, s’il avait paru s’attacher à elle plus qu’à aucune autre, il n’était pas moins ce galant* universel qui s’accommodait de tout, qui oubliait en ne voyant plus et qui n’en contait que par habitude. Comme ils s’étaient vus chez sa parente, elle lui fit confidence des sentiments de son coeur. Cette parente les savait mieux qu’elle. Elle avait connu aux empressements de l’un et de l’autre que le commerce* était de l’amour. Tout parlait dans les soins* du cavalier. Cependant elle ne savait qu’opposer à son silence. Il semblait l’effet d’un coeur dégagé, et il s’agissait de voir de quelle manière on le recevrait à son retour. Après qu’elles eurent longtemps raisonné ensemble, il fut arrêté que la belle serait invisible pendant quelques jours. C’était le parti le plus sûr à prendre. Les devoirs que le cavalier lui avait rendus avaient assez éclaté pour sauver sa gloire*. S’ils étaient feints, elle témoignait n’avoir
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
278
MERCURE GALANT
voulu que s’en divertir, en refusant de le voir et, s’il était véritablement touché, ce refus devait redoubler sa passion et lui en faire donner les plus fortes marques.
Tout se passa comme on l’avait résolu. A peine le cavalier fut-il arrivé qu’il courut chez la parente. Elle plaisanta sur l’humeur tranquille qui lui laissait oublier les gens et joua si bien son rôle qu’en feignant de l’approuver, elle lui persuada en même temps que dans son absence, la belle s’était toujours divertie sans qu’elle eut trouvé le temps de songer à lui. Il s’en plaignit en amant passionné et, ne pouvant garder son secret, il fit connaître à la dame tout ce qu’il avait souffert depuis son éloignement. La belle, avertie de tout, goûta pleinement la douceur de son triomphe. Elle avait lieu d’en être contente et pour son amour et pour sa fierté. Le cavalier eut pourtant beau faire. Trois jours se passèrent sans qu’il la pût voir. Divers prétextes lui fournirent des raisons pour demeurer auprès de sa mère, et ce fut par cette épreuve qu’elle s’assura plus fortement de l’entier pouvoir qu’elle avait sur lui. Enfin, ils se virent et quoique la belle eût résolu de se tenir dans un enjouement qui lui marquât grande liberté de coeur, il s’expliqua d’une manière si tendre qu’il la força de se déclarer. C’est un détail où je n’entre point. Je vous dirai seulement que, s’étant fait l’aveu réciproque de leur dessein quand ils avaient commencé à se connaître, ils avouèrent tous deux que les plus indifférents avaient leur moment fatal. Il fallut se séparer et ils ne se quittèrent qu’après mille protestations* de s’aimer jusqu’au tombeau.
Leur passion augmenta toujours et tout leur bonheur dépendant de s’épouser, il fut question d’agir
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES 279
dans les formes. La belle, qui gouvernait l’esprit de sa mère, la mit aisément de son parti. Il ne restait plus qu’à gagner son père. C’était un vieux médecin qui, ayant toute la pratique du pays, avait amassé de grandes richesses. Sa fille était sa seule héritière et le cavalier, n’étant qu’un cadet, rendait le parti fort inégal du côté de la fortune. Ce qu’on craignait arriva. Le médecin qui avait ses vues ne voulut point entendre parler du cavalier et fit à la belle de si expresses défenses de le voir que, désespérant de le fléchir, elle se trouva dans un état déplorable. Sa douleur n’eut point de bornes et, de la manière qu’elle parut peinte sur son visage, il fut aisé de connaître combien son coeur en était saisi. Elle vit encore le cavalier trois ou quatre fois, mais, sa vue ne faisant que l’affliger, elle le pria de n’exiger plus une complaisance qui lui était inutile et qui ne servait qu’à leur faire mieux sentir la triste nécessité de ne se plus voir. Quelques jours après, elle tromba dans une langueur qui fit craindre pour sa vie. Le médecin en fut alarmé et jugeant de la cause de son mal par l’inutile essai des remèdes, il fut obligé d’employer le seul qui était capable de la guérir. Vous jugez bien que ce remède ne fut autre chose que de promettre à la belle d’approuver l’amour du cavalier. Il n’avait peut-être pas tout-à-fait dessein de tenir parole. Voici ce qui acheva de le toucher.
Un de ses confrères, traitant un malade réduit à l’extrémité, lui envoya demander son heure pour le consulter, lui et deux autres, sur des accidents qui l’embarrassaient. Le malade était justement le cavalier. Il avait su le péril où était la belle, et cette nouvelle affliction, jointe à ses autres sujets de chagrin, l’avait si fort accablé qu’on employait inutilement à
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
280
MERCURE GALANT
le secourir les plus grands secrets de la médecine. Il fut fort surpris de voir arriver le père de sa maîtresse, qu’il ne savait pas qu’on eût appelé. Son visage s’enflamma et à l’agitation de son pouls, il n’y eut aucun des consultants qui ne reconnût que l’accès du mal devenait plus violent. Les trois premiers dirent quantité de grands mots grecs qui ne concluaient à rien. Le vieux médecin parla le dernier. Il dit que l’abattement de l’âme causait fort souvent celui du corps et que, connaissant à diverses marques que la maladie du cavalier venait du refus qu’il avait fait de lui donner sa fille pour femme, il le priait de chercher à se guérir pour recevoir de sa main le prix que méritait son amour. Un changement si peu attendu parut incroyable au cavalier. Il fut quelque temps muet de surprise et il eût douté de son bonheur, si de nouvelles promesses du vieux médecin et les visites qu’il continua de lui rendre avec un soin tout particulier, ne lui eussent répondu de la sincérité de ses sentiments. Le malade fut guéri en douze jours et- revit la belle avec des transports de joie que les seuls amants peuvent concevoir. L’affaire était dans ces termes quand on m’a mandé les circonstances que je vous apprends. Comme toutes les parties étaient d’accord, il y a sujet de croire qu’elle a été terminée par l’union des deux principales.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
281
Mars 1683. HISTOIRE
Notice
Cette nouvelle présente deux aspects différents. L'un, plus attachant à nos yeux est T analyse du bouleversement psychologique provoqué chez un être jeune et inexpérimenté par les manoeuvres d'une coquette poussée par l'orgueil et la méchanceté. L'autre, sacrifiant à la mode de l'époque, est le déroulement romanesque permettant de respecter les normes d'une morale excluant le triomphe de la perversion.
(34e Nouvelle)
HISTOIRE
Quelques serments qu’on puisse avoir faits d’aimer constamment, on a besoin d’user de précaution pour tenir parole. Il faut éviter les belles personnes. Leur vue est toujours très dangereuse et une coquette même, quand elle a de l’agrément et un esprit un peu délicat, mettra en péril la fidélité la mieux éprouvée. L’aventure dont je vais vous faire part nous le fait connaître. Elle a été écrite par une personne d’esprit, dont le style vous plaira. Je n’y change rien et ce que vous allez lire est le mémoire que j’en ai reçu.
Un jeune comte d’une des meilleures maisons* du Royaume, s’étant nouvellement établi dans un quartier où le jeu et la galanterie* régnaient également, fut obligé d’y prendre parti comme les autres et, parce que son,coeur avait des engagements ailleurs, il se déclara pour le jeu comme pour sa passion domi-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
282
MERCURE GALANT
nante ; mais le peu d’empressement qu’il y avait faisait assez voir qu’il se contraignait, et l’on jugea que c’était un homme qui ne s’attachait à rien et qui, dans la nécessité de choisir, avait encore mieux aimé cet amusement que de dire à quelque belle ce qu’il ne sentait pas. Un jour une troupe de jeunes dames qui ne jouaient point l’entreprit sur son humeur indifférente. Il s’en défendit le mieux qu’il put, alléguant son peu de mérite et le peu d’espérance qu’il aurait d’être heureux en amour ; mais on lui dit que, quand il se connaîtrait assez mal pour avoir une si méchante opinion de lui-même, cette raison serait faible contre la vue d’une belle personne, et là-dessus, on le menaça des charmes d’une jeune marquise qui demeurait dans le voisinage et qu’on attendait. Il ne manqua pas de leur repartir* qu’elles-mêmes ne se connaissaient point assez et que, s’il pouvait échapper au péril où il se trouvait alors, il ne devait plus rien craindre pour son coeur. Pour répondre à sa galanterie*, elles lui montrèrent la dame dont il était question, qui entrait dans ce moment. « Nous parlions de vous, Madame, lui dirent-elles en l’apercevant. Voici un indifférent que nous vous donnons à convertir. Vous y êtes engagée d’honneur, car il semble vous défier aussi bien que nous* ». La dame et le jeune comte se reconnurent pour s’être vus quelquefois à la campagne, chez une de leurs amies. Elle était fort convaincue qu’il ne méritait rien moins que le reproche qu’on lui faisait, et il n’était que trop sensible à son gré, mais elle avait ses raisons pour feindre de croire ce qu’on lui disait. C’était une occasion de commerce* avec un homme sur lequel, depuis longtemps, elle avait fait des desseins qu’elle n’avait pu exécuter. Elle lui trouvait de l’esprit et de
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
283
l’enjouement, et elle avait hasardé des complaisances pour beaucoup de gens qui, assurément, ne le valaient pas ; mais son plus grand mérite était l’opinion qu’elle avait qu’il fût aimé d’une jeune demoiselle qu’elle haïssait et dont elle voulait se venger. Elle prit donc sans balancer le parti qu’on lui offrait et, après lui avoir dit qu’il fallait qu’on ne le crût pas bien endurci, puisqu’on s’adressait à elle pour le toucher, elle entreprit de faire un infidèle sous prétexte de convertir un indifférent.
Le comte aimait passionnément la demoiselle dont on le croyait aimé et il tenait à elle par des engagements si puissants qu’il ne craignait pas que rien l’en pût détacher. Surtout, il se croyait fort en sûreté contre les charmes de la marquise. Il la connaissait pour une de ces coquettes de profession, qui veulent, à quelque prix que ce soit, engager1 tout le monde et qui ne trouvent rien de plus honteux que de manquer une conquête, il savait encore que, depuis peu, elle avait un amant, dont la nouveauté faisait le plus grand mérite et pour qui elle avait rompu avec un autre, qu’elle aimait depuis longtemps et à qui elle avait des obligations essentielles. Ces connaissances lui semblaient un remède assuré contre les tentations les plus pressantes. La dame l’avait assez vu pour connaître quel était son éloignement pour les femmes de son caractère, mais cela ne fit que flatter sa vanité. Elle trouva plus de gloire* à triompher d’un coeur qui devait être si bien défendu. Elle lui fit d’abord des reproches de ne l’être pas venu voir, depuis qu’il était dans le quartier, et l’engagea à réparer sa faute dès le
1. Engager = lier. « Souffrez.../Qu'auprès d’un autre objet un autre amour l’engage » (Corneille, Sertorius, IV,2).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
284
MERCURE GALANT
lendemain. Il alla chez elle et s’y fit introduire par un conseiller de ses amis, avec qui il logeait et qui avait des liaisons étroites avec le mari de la marquise. Les honnêtetés* qu’elle lui fit l’obligèrent ensuite d’y aller plusieurs fois sans introducteur et, à chaque visite, la dame mit en usage tout ce qu’elle crut de plus propre à l’engager. Elle trouva d’abord toute la résistance qu’elle avait attendue. Ses soins, loin de faire effet, ne lui attirèrent pas seulement une parole qui tendît à une déclaration ; mais elle ne désespéra point pour cela du pouvoir de ses charmes. Ils l’avaient servie trop fidèlement en d’autres occasions pour ne lui donner pas lieu de se flatter d’un pareil succès en celle-ci.
Elle crut même remarquer bientôt qu’elle ne s’était pas trompée. Les visites du comte furent plus fréquentes. Elle lui trouvait un enjouement que l’on n’a point, quand on n’a aucun dessein de plaire. Mille railleries divertissantes qu’il faisait sur son nouvel amant, le chagrin qu’il témoignait quand il ne pouvait être seul avec elle, l’attention qu’il prêtait aux moindres choses qu’il lui voyait faire, tout cela lui parut d’un augure merveilleux, et il est certain que, si elle n’avait pas encore le coeur de ce prétendu indifférent, elle occupait du moins son esprit. Il allait plus rarement chez la demoiselle qu’il aimait et, quand il était avec elle, il n’avait point d’autre soin que de faire tomber le discours sur la marquise. Il aimait mieux railler d’elle que de n’en rien dire. Enfin, soit qu’il fût seul ou en compagnie, son idée ne l’abandonnait jamais. « Quel dommage, disait-il quelquefois, que le Ciel ait répandu tant de grâces dans une coquette ! Faut-il que la voyant si aimable, on ait tant de raisons de ne point l’aimer ! » Il ne pou-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
285
vait lui pardonner tous ses charmes, et plus il lui en trouvait, plus il croyait la haïr.
Il s’oublia même un soir jusqu’à lui reprocher sa conduite, mais avec une aigreur qu’elle n’aurait pas osé espérer si tôt. « A quoi bon, lui dit-il, Madame, toutes ces oeillades et ces manières étudiées que chacun remarque et dont tant de gens se donnent le droit de parler ? Ces soins de chercher à plaire à tout le monde ne sont pardonnables qu’à celles à qui ils tiennent lieu de beauté. Croyez-moi, Madame, quittez des affectations qui sont indignes de vous ». C’était où on l’attendait. La dame était trop habile pour ne distinguer pas les conseils de l’amitié des reproches de la jalousie. Elle lui en marqua de la reconnaissance et tâcha ensuite de lui persuader que ce qui paraissait coquetterie n’était en elle que la crainte d’un véritable attachement ; que, du naturel dont elle se connaissait, elle ne pourrait être heureuse dans un engagement2, parce qu’elle ne se verrait jamais aimée ni avec la même sincérité ni avec la même délicatesse dont elle souhaiterait de l’être et dont elle savait bien qu’elle aimerait. Enfin elle lui fit un faux portrait de son coeur, qui fut pour lui un véritable poison. Il ne pouvait croire tout à fait qu’elle fût sincère, mais il ne pouvait s’empêcher de le souhaiter. Il cherchait des apparences à ce qu’elle lui disait et il lui rappelait mille actions qu’il lui avait vu faire afin qu’elle les justifiât ; et en effet, se servant du pouvoir qu’elle commençait à prendre sur lui, elle y donna des couleurs qui dissipèrent une partie de ses soupçons, mais qui pourtant n’auraient pas trompé un homme qui eût
2. Engagement, état où l’on est engagé, lié. « L’engagement ne compatit point avec mon humeur » (Molière, Dom Juan, III,5).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
286
MERCURE GALANT
moins souhaité de l’être. « Cependant, ajouta-t-elle d’un air enjoué, je ne veux pas tout à fait disconvenir d’un défaut qui peut me donner lieu de vous avoir quelque obligation. Vous savez ce que j’ai entrepris pour vous corriger de celui qu’on vous reprochait. Le peu de succès que j’ai eu ne vous dispense pas de reconnaître mes bonnes intentions et vous me devez les mêmes soins*. Voyons si vous ne serez pas plus heureux à fixer une inconstante, que je l’ai été à toucher un insensible ».
Cette proposition, quoique faite en riant, le fit rentrer en lui-même et alarma d’abord sa fidélité. Il vit qu’elle n’avait peut-être que trop réussi dans son entreprise et il reconnut le danger où il était ; mais son penchant commençant à lui rendre ces réflexions fâcheuses, il tâcha* bientôt à s’en délivrer. Il pensa avec plaisir que sa crainte était indigne de lui et de la personne qu’il aimait depuis si longtemps. Sa délicatesse alla même jusqu’à se la reprocher comme une infidélité et, après s’être dit à soi-même que c’était déjà être inconstant que de craindre de changer, il embrassa avec joie le parti qu’on lui offrait. Ce fut un commerce* fort agréable de part et d’autre. Le prétexte qu’ils prenaient rendant leur empressement un jeu, ils goûtaient des plaisirs qui n’étaient troublés d’aucuns scrupules*. L’italien, qu’ils savaient tous deux, était l’interprète de leurs tendres sentiments. Ils ne se voyaient jamais qu’ils n’eussent à se donner un billet en cette langue, car, pour plus grande sûreté, ils étaient convenus qu’ils ne s’enverraient jamais leurs lettres. Surtout, elle lui avait défendu de parler de leur commerce* au conseiller avec qui il logeait, parce qu’il était beaucoup plus des amis de son mari que des siens et qu’autrefois, sur de moindres apparences,
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
287
il lui avait donné des soupçons d’elle fort désavantageux. Elle lui marqua même des heures où il pouvait le moins craindre de les rencontrer chez elle l’un ou l’autre, et ils convinrent de certains signes d’intelligence pour les temps qu’ils y seraient. Ce mystère était un nouveau charme pour le jeune comte. La marquise prit ensuite des manières si éloignées d’une coquette qu’elle acheva bientôt de le perdre. Jusque- là, elle avait eu un de ces caractères enjoués qui reviennent quasi à tout le monde, mais qui désespèrent un amant, et elle le quitta pour en prendre un tout opposé sans le lui faire valoir comme un sacrifice. Elle écarta son nouvel amant, qui était un cavalier fort bien fait. Enfin, loin d’aimer l’éclat, toute son application était d’empêcher qu’on ne s’aperçut de l’attachement que le comte avait pour elle.
Mais malgré tous ses soins, il tomba un jour de ses poches une lettre que son mari ramassa sans qu’elle y prît garde. Il n’en connut point le caractère* et n’en entendit pas le langage, mais, ne doutant pas que ce ne fût de l’italien, il courut chez le conseiller qu’il savait bien n’être pas chez lui, feignant de lui vouloir communiquer quelque affaire. C’était afin d’avoir occasion de parler au comte qu’il ne soupçonnait point d’être l’auteur de la lettre, parce qu’elle était d’une autre main. Pour prévenir les malheurs qui arrivent quelquefois des lettres perdues, le comte faisait écrire toutes celles qu’il donnait à la marquise par une personne, dont le caractère* était inconnu. Il lui avait porté le jour précédent le billet italien dont il s’agissait. Il était écrit sur ce qu’elle avait engagé le conseiller à lui donner à souper ce même jour-là et, parce qu’elle avait su qu’il devait aller avec son mari à deux lieues de Paris l’après-dinée et qu’ils n’en
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
288
MERCURE GALANT
reviendraient que fort tard, elle était convenue avec son amant qu’elle se rendrait chez lui avant leur retour. La lettre du comte était pour l’en faire souvenir, et comme un avant-goût de la satisfaction qu’ils se promettaient de cette soirée. Le mari, n’ayant point trouvé le conseiller, demanda le comte. Dès qu’il le vit, il tira de sa poche d’un air empressé quantité de papiers et le pria de les lui remettre quand il serait revenu. Parmi ces papiers était celui qui lui donnait tant d’agitation. « En voici un, lui dit-il, feignant de s’être mépris, qui n’en est pas. Je ne sais ce que c’est. Voyez si vous l’entendrez mieux que moi », et, l’ayant ouvert, il en lut lui-même les premières lignes de peur que le comte, jetant les yeux sur la suite, ne connût la part que la marquise y pouvait avoir et que la crainte de lui apprendre de fâcheuses nouvelles ne l’obligeât à* lui déguiser la vérité. Le comte fut fort surpris, quand il reconnut sa lettre. Un trouble soudain s’empara de son esprit, et il eut besoin que le mari fût occupé de sa lecture pour lui donner le temps de se remettre. Après en avoir entendu le commencement : « Voilà dit-il, contrefaisant l’étonné, ce que je cherche depuis longtemps. C’est le rôle d’une fille qui ne sait que l’italien, et qui parle à son amant qui ne l’entend pas. Vous aurez vu cela dans une comédie française qui a paru cet hiver. Mille gens me l’ont demandé et il faut que vous me fassiez le plaisir de me le laisser. — J’y consens, lui répondit le mari, pourvu que vous le rendiez à ma femme, car je crois qu’il est à elle ». Quand le jeune comte crut avoir porté assez loin la crédulité du mari, il n’y eut pas un mot dans ce prétendu rôle italien, dont il ne lui voulût faire entendre l’explication ; mais le mari, ayant ce qu’il souhaitait, bénit le Ciel en lui-même de s’être
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES 289
trompé si heureusement et s’en alla où l’appelaient ses affaires.
Aussitôt qu’il fut sorti, le comte courut à l’église, où il était sûr de trouver la dame, qu’il avertit par un billet, qu’il lui donna secrètement, de ce qui venait de se passer et de l’artifice dont il s’était servi pour retirer sa lettre. Elle ne fut pas sitôt rentrée chez elle qu’elle mit tous ses domestiques à la quête du papier et, son mari étant de retour, elle le lui demanda. Il lui avoua qu’il l’avait trouvé et que le comte en ayant besoin, il l’avait laissé entre ses mains. « Me voyez- vous des curiosités semblables pour les lettres que vous recevez, lui répondit-elle d’un ton qui faisait paraître un peu de colère ? Si c’était un billet tendre, si c’était un rendez-vous que l’on me donnât, serait-il agréable que vous nous vinssiez troubler ? » Son mari lui dit, en l’embrassant, qu’il savait fort bien ce que c’était et, pour l’empêcher de croire qu’il l’eût soupçonnée, il l’assura qu’il avait cru ce papier à lui, lorsqu’il l’avait ramassé.
La dame ne borna pas son ressentiment à une raillerie de cette nature. Elle se rendit chez le comte de meilleure heure qu’elle n’aurait fait. La commodité d’un jardin dans cette maison était un prétexte pour y aller avant le temps du souper. La jalousie dans un mari est un défaut si blâmable, quand elle n’est pas bien fondée, qu’elle se fit un devoir de justifier ce que le sien lui en avait fait paraître. Tout favorisait un si beau dessein. Toutes sortes de témoins étaient éloignés et le comte et la marquise pouvaient se parler en liberté. Ce n’était plus par des lettres et par des signes qu’ils exprimaient leur tendresse. Loin d’avoir recours à une langue étrangère, à peine trouvaient-ils qu’ils sussent assez bien le français pour se dire tout
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
290
MERCURE GALANT
ce qu’ils sentaient et, la défiance du mari leur rendant tout légitime, la dame eut des complaisances pour le jeune comte qu’il n’aurait pas osé espérer.
Le mari et le conseiller, étant arrivés fort tard, leur firent de grandes excuses de les avoir fait si longtemps attendre. On n’eut pas de peine à les recevoir, parce que jamais on ne s’était moins impatienté. Pendant le souper, leurs yeux* firent leur devoir admirablement et la contrainte où ils se trouvaient par la présence de deux témoins incommodes prêtait à leurs regards une éloquence qui les consolait de ne pouvoir s’expliquer avec plus de liberté. Le mari, ayant quelque chose à dire au comte, l’engagea à venir faire avec lui un tour de jardin. Le comte en marqua par un coup d’oeil son déplaisir à la dame et la dame lui fit connaître par un autre signe combien l’entretien du conseiller allait la faire souffrir. On se sépara.
Jamais le comte n’avait trouvé de si doux moments que ceux qu’il passa dans son tête-à-tête avec la marquise. Il la quitta satisfait au dernier point ; mais, dès qu’il fut seul, il ne put s’abandonner à lui-même sans ressentir les plus cruelles agitations. Que n’eut-il point à se dire sur l’état où il surprenait son coeur ! Il n’en était pas à connaître que son trop de confiance lui avait fait faire plus de chemin qu’il ne lui était permis, mais il s’était imaginé jusque-là qu’un amusement avec une coquette ne pouvait blesser en rien la fidélité qu’il devait à sa maîtresse. Il s’était toujours reposé sur ce qu’une femme qui ne pourrait lui donner qu’un coeur partagé, ne serait jamais capable d’inspirer au sien un vrai amour ; et alors il commença à voir que ce qu’il avait traité d’amusement était devenu une passion dont il n’était plus le maître.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
291
Après ce qui s’était passé avec la marquise, il se fût flatté inutilement de l’espérance de n’en être point aimé uniquement et de bonne foi. Peut-être même que des doutes là-dessus auraient été d’un faible secours ; il songeait sans cesse à tout ce qu’il lui avait trouvé de passion, à cet air vif et touchant qu’elle donnait à toutes ses actions, et ces réflexions enfin, jointes au peu de succès3 qu’il avait eu dans l’attachement qu’il avait pris pour sa première maîtresse, mirent sa raison dans le parti de son coeur et dissipèrent tous ses remords. Ainsi il s’abandonna sans scrupule à son penchant et ne songea plus qu’à se ménager mille nouvelles douceurs* avec la marquise ; mais la jalousie les vint troubler, lorsqu’il s’y était le moins attendu.
3. Aveuglé par cettre nouvelle passion, car il « aimait passionnément une demoiselle dont on le croyait aimé », le jeune comte considère qu’il a échoué avec cette première maîtresse.
4. J’applaudissais à ma passion. Voir 5e nouvelle, note 1.
Un jour il la surprit seule avec l’amant qu’il croyait qu’elle eut banni, et le cavalier ne l’eut pas sitôt quittée qu’il lui en fit des reproches comme d’un outrage qui ne pouvait être pardonné. « Vous n’avez pu longtemps vous démentir, lui dit-il, Madame. Lorsque vous m’avez cru assez engagé, vous avez cessé de vous faire violence. J’avoue que j’applaudissais4 à ma passion d’avoir pu changer votre naturel, mais les femmes comme vous ne changent jamais. J’avais tort d’espérer un miracle en ma faveur ». Il la pria ensuite de ne se plus contraindre pour lui et l’assura qu’il la laisserait en liberté de recevoir toutes les visites qu’il lui plairait. La dame se connaissait trop bien en dépit pour rien appréhender de celui-là. Elle en tira de nou-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
292
MERCURE GALANT
velles assurances de son pouvoir sur le jeune comte et, affectant une colère qu’elle n’avait pas, elle lui fit comprendre qu’elle ne daignait pas se justifier, quoiqu’elle eût de bonnes raisons qu’elle lui cachait pour le punir. Elle lui fit même promettre plus positivement qu’il n’avait fait de ne plus revenir chez elle. Ce fut là où il put s’apercevoir combien il était peu maître de sa passion. Dans un moment où il se trouva le seul criminel et, plus affligé de l’avoir irritée par ses reproches que de la trahison qu’il pensait lui être faite, il se jeta à ses genoux, trop heureux de pouvoir espérer le pardon qu’il croyait auparavant qu’on lui devait demander. Par quelles soumissions ne tâcha-t-il point de le mériter ! Bien loin de lui remettre devant les yeux les marques de passion qu’il avait reçues d’elle et qui semblaient lui donner le droit de se plaindre, il paraissait les avoir oubliées, ou, s’il s’en ressouvenait, ce n’était que pour se trouver cent fois plus coupable. Il n’alléguait que l’excès de son amour, qui le faisait céder à sa jalousie et qui, en de pareilles occasions, ne s’explique jamais mieux que par la colère.
Quand elle crut avoir poussé son triomphe assez loin, elle lui jeta un regard plein de douceur, qui, en un moment, rendit à son âme toute sa tranquillité. « C’est assez me contraindre, lui dit-elle. Aussi bien ma joie et mon amour commencent à me trahir. Non, mon cher comte, ne craignez point que je me plaigne de votre colère. Je me plaindrais bien plutôt si vous n’en aviez point eu. Vos reproches, il est vrai, blessent ma fidélité, mais je leur pardonne ce qu’ils ont d’injurieux en faveur de ce qu’ils ont de passionné. Ces assurances de votre tendresse m’étaient si chères qu’elles ont arrêté jusqu’ici l’impatience que j’avais de me justifier ». Là-dessus, elle lui fit connaître
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
293
combien ses soupçons étaient indignes d’elle et de lui ; que n’ayant point défendu au cavalier de venir chez elle, elle n’avait pu refuser de le voir ; qu’un tel refus aurait été une faveur pour lui ; que, s’il le souhaitait pourtant, elle lui défendrait sa maison pour jamais ; mais qu’il considérât combien il serait peu agréable pour elle qu’un homme de cette sorte s’allât vanter dans le monde qu’elle eût rompu avec lui, et laissât croire qu’il y eût des gens à qui il donnait de l’ombrage. L’amoureux comte était si touché des marques de tendresse qu’on venait de lui donner, qu’il se serait volontiers payé d’une plus méchante raison. Il eut honte de ses soupçons et la pria lui- même de ne point changer de conduite.
Il passa ainsi quelques jours à recevoir sans cesse de nouvelles assurances qu’il était aimé et il mérita dans peu qu’on lui accordât une entrevue secrète la nuit. Le mari était à la campagne pour quelque temps et la marquise, maîtresse alors d’elle-même, ne voulut pas perdre une occasion si favorable de voir son amant avec liberté. Le jour que le comte était attendu chez elle, sur les neuf heures du soir, le conseiller, soupant avec lui (ce qu’il faisait fort souvent), voulut le mener à une assemblée de femmes du voisinage qu’on régalait* d’un concert de voix et d’instruments. Le comte s’en excusa et, ayant laissé sortir le conseiller qui le pressa inutilement de venir jouir de ce régal, il se rendit chez la dame, qui le reçut avec beaucoup de marques d’amour. Après quatre heures d’une conversation très tendre, il fallut se séparer. Le comte eut fait à peine dix pas dans la rue, qu’il se vit suivi d’un homme qui avait le visage enveloppé d’un manteau. Il marcha toujours et, s’il le regarda comme un espion, il eut du moins le plaisir de remarquer
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
294
MERCURE GALANT
qu’il était trop grand pour être le mari de la marquise. En rentrant chez lui, il trouva encore le prétendu espion qu’il reconnut enfin pour le conseiller. Le refus du jeune comte touchant le concert de voix lui avait fait croire qu’il avait un rendez-vous. Il le soupçonnait déjà d’aimer la marquise et, sur ce soupçon, il était venu l’attendre à quelques pas de sa porte et l’avait vu se couler chez elle. Il avait frappé aussitôt, et la suivante lui était venue dire de la part de sa maîtresse qu’un grand mal de tête l’obligeait à se coucher et qu’il lui était impossible de le recevoir. Par cette réponse, il avait compris tout le mystère.
Il suivit le comte dans sa chambre et, lui ayant déclaré ce qu’il avait fait, depuis qu’ils s’étaient quittés. « Vous avez pris, lui dit-il, de l’engagement pour la marquise. Il faut qu’en sincère ami, je vous la fasse connaître. J’ai commencé à l’aimer, avant que vous vinssiez loger avec moi et, quand elle a su notre liaison, elle m’a fait promettre par tant de serments que je vous ferais un secret de cet amour, que je n’ai osé vous en parler. ‘Vous savez, me disait-elle, qu’il aime une personne qui me hait mortellement. Il ne manquera jamais de lui apprendre combien mon coeur est faible pour vous’. La discrétion qu’on doit à un ami ne tient guère contre la joie que l’on a, quand on croit pouvoir divertir une maîtresse. La perfide voulait même que je lui fusse obligé de ce qu’elle consentait à recevoir vos visites. Elles me recommandait sans cesse de n’aller jamais la voir avec vous et, quand vous arriviez, elle affectait un air chagrin, dont je me plaignais quelquefois à elle et qu’apparemment elle vous laissait expliquer favorablement pour vous. Mille signes et mille gestes qu’elle faisait dans ces temps-là, nous étaient sans doute communs. Je rap-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
295
pelle présentement une infinité de choses que je croyais alors indifférentes et je ne doute point qu’elle ne se soit fait un mérite auprès de vous de la partie qu’elle fit il y a quelque temps, de souper ici. Cependant, quand elle vous vit engagé dans le jardin avec son mari, quels tendres reproches ne me fit-elle point d’être revenu si tard de la campagne et de l’avoir laissée si longtemps avec un homme qu’elle n’aimait pas. Hier même encore qu’elle me préparait avec vous une trahison si noire, elle eut le front de vous faire porteur d’une lettre, par laquelle elle me donnait un rendez-vous pour ce matin, vous disant que c’était un papier que son mari l’avait chargée en partant de me remettre ». Le comte était si troublé de tout ce que le conseiller lui disait, qu’il n’eut pas la force de l’interrompre. Dès qu’il fut remis, il lui apprit comme son amour, au commencement, n’était qu’un jeu, et comme, dès lors, la marquise lui avait fait les mêmes lois de discrétion qu’à lui. Ils firent ensuite d’autres éclaircissements, qui découvrirent au comte qu’il ne devait qu’à la coquetterie de la dame ce qu’il croyait devoir à sa passion : car c’était le conseiller qui avait exigé d’elle qu’elle ne vît plus tant de monde et surtout qu’elle éloignât son troisième amant ; et ils trouvèrent que, quand elle l’eut rappelé, elle avait allégué le même prétexte au conseiller qu’au comte, pour continuer de le voir.
Il n’y a guère d’amour à l’épreuve d’une telle perfidie. Aussi ne se piquèrent-ils pas de constance pour une femme qui le méritait si peu. Le comte, honteux de la trahison qu’il avait faite à sa première maîtresse, résolut de n’avoir plus d’assiduités que pour elle seule, et le conseiller fut bientôt déterminé sur les mesures qu’il avait à prendre ; mais, quelque pro-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
MERCURE GALANT
296
messe qu’ils se fissent l’un à l’autre de ne plus voir la marquise, ils ne purent se refuser le soulagement de lui faire des reproches. Dès qu’il leur parut qu’ils la trouveraient levée, ils se rendirent chez elle. Le comte lui dit d’abord que le conseiller, étant son ami, l’avait voulu faire profiter du rendez-vous qu’elle lui avait donné et qu’ainsi elle ne devait pas s’étonner s’ils venaient ensemble. Le conseiller prit aussitôt la parole et n’oublia rien de tout ce qu’il crut capable de faire honte à la dame et de le venger de son infidélité. Il lui remit devant les yeux l’ardeur sincère avec laquelle il l’avait aimée, les marques de passion qu’il avait reçues d’elle, et les serments qu’elle lui avait tant de fois réitérés, de n’aimer jamais que lui. Elle l’écouta sans l’interrompre et, ayant pris son parti pendant qu’il parlait : « Il est vrai, lui répondit-elle d’un air moins embarrassé que jamais, je vous avais promis de n’aimer que vous, mais vous avez attiré Monsieur le comte dans ce quartier. Vous l’avez amené chez moi et il est venu à m’aimer. D’ailleurs, de quoi pouvez-vous vous plaindre ? Tout ce qui a dépendu de moi pour vous rendre heureux, je l’ai fait. Vous savez vous-même quelles précautions j’ai prises pour vous faire cacher l’un à l’autre votre passion. Si vous l’aviez sue, votre amitié vous aurait coûté des violences ou des remords, que ma bonté et ma prudence vous ont épargnés. N’est-il pas vrai qu’avant cette nuit, que vous avez épié Monsieur le comte, vous étiez tous deux les amants du monde les plus contents ? Suis-je coupable de votre indiscrétion ? Pourquoi me venir chercher le soir ? Ne vous avais-je pas averti par une lettre que je donnai à Monsieur le comte, de ne venir que ce matin ? » Tout cela fut dit d’une manière si libre et si peu déconcertée que ce
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES 297
trait leur fit connaître la dame encore mieux qu'ils
n'avaient fait. Ils admirèrent un caractère si particulier
et laissèrent à qui le voulut la liberté d'en être la
dupe. La marquise se consola de leur perte en faisant
croire au troisième amant, nouvellement rappelé,
qu'elle les avait bannis pour lui et, comme elle ne
pouvait vivre sans intrigue, elle en fit bientôt une
nouvelle.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
298
MERCURE GALANT
Août 1677. HISTOIRE DU SOLITAIRE
Notice
C'est à partir des archives judiciaires qu'à propos d'un grave problème de société, l'auteur compose cette nouvelle, La préservation d'une lignée nobiliaire est pour cette société un problème crucial. L'auteur y ajoute une étude de tempérament bien menée sur un personnage insensible au côté superficiel de la galanterie. L'anonymat reste entier et interdit toute recherche de vérification.
Voici l'article par lequel, en septembre 1677, le rédacteur confirme auprès de sa correspondante la véracité de l'histoire : Au reste, Madame, doutez tant qu’il vous plaira que le Solitaire dont vous avez appris l’aventure par ma dernière lettre, ait passé aveuglément de l’indifférence à l’amour. Je puis vous assurer qu’il n’y a rien de plus vrai que le procès intenté par le père pour faire casser son mariage. S’il y a quelque chose qui vous blesse dans la personne qu’il avait choisie pour faire renoncer son fils à l’insensibilité, vous ne devez point vous en prendre à moi qui aime mieux vous conter les choses dans leurs plus véritables circonstances que de les falsifier pour les embellir. Il en arrive tous les jours de si extraordinaires que, toutes vraies qu’elles sont, elles semblent quelquefois s’éloigner du vraisemblable.
(35e Nouvelle)
HISTOIRE DU SOLITAIRE
Beaucoup de gens parlent avantageusement de la solitude et en dépeignent la tranquillité, et cependant
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES 299
on voit peu de solitaires. Quoique le nombre en soit petit, j’en ai découvert un depuis quelques jours, dont l’histoire mérite bien de vous être racontée.
Il est fils unique et seul héritier d’un homme qui peut passer pour grand seigneur dans sa province. Il le fit étudier avec beaucoup de soin et de dépense, lui fit faire ses exercices1 à Paris et le rappela auprès de lui dès qu’ils furent achevés, de crainte qu’il ne prît le parti de l’épée et que le désir de la gloire, qui excite presque tous les jeunes gens, ne l’engageât à suivre l’exemple de la plupart de ses camarades qu’il voyait aller à l’armée en sortant de l’académie2. Ce fils, dont l’humeur était douce, qui n’aimait que le repos et qui se faisait une joie extrême d’obéir à son père, se rendit auprès de lui dans le temps marqué et voulut répondre par sa diligence à l’empressement que ce bonhomme avait de le revoir. Dès qu’il fut de retour, il lui proposa une charge de conseiller dans le parlement de*** pour l’attacher plus fortement auprès de lui. Cette offre fut acceptée avec joie et, la charge ayant été achetée, il y fut reçu avec applaudissement. Il l’a exercée pendant dix ans avec une intégrité dont nous avons peu vu d’exemples.
1. Exercices. Voir infra « Académie ».
2. Académie. « Maison des écuyers où la noblesse apprend à monter à cheval et les autres exercices qui lui conviennent. »
Il ne faut pas s’en étonner : il était indifférent, et la province n’avait point de beautés capables de le toucher. Ce n’est pas qu’il eût de mépris pour aucune et que son indifférence approchât de celle de beaucoup de jeunes gens, qui ont si bonne opinion d’eux-mêmes qu’ils croient la plupart des femmes indignes de leurs soins*. Notre solitaire n’avait point ce défaut et s’il
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
300
MERCURE GALANT
avait de l’indifférence, la cause n’en devait être attribuée qu’à son tempérament. Sa froideur pour le sexe était accompagnée d’une civilité, qui gagnait tous les coeurs, et jamais insensible ne l’a si peu paru. Si quelques belles cachaient le chagrin qu’elles avaient de lui voir un coeur si peu capable d’aimer, son père faisait sans cesse paraître le sien. Il le pressait tous les jours de se marier et lui témoignait avec une ardeur inconcevable le désir qu’il avait de voir des successeurs, qui pussent empêcher son nom de mourir. Ces discours fatiguaient notre solitaire, il ne songeait qu’à ses livres, il n’aimait que son cabinet*, il y passait des jours entiers et ne voyait les dames que lorsqu’il ne pouvait civilement s’en défendre et que le hasard les faisait trouver dans des lieux où il ne les cherchait pas, de manière qu’on peut dire qu’au milieu d’une des plus galantes* villes de France et dans un parlement célèbre, il vivait comme s’il eût été dans une solitude.
Le calme d’esprit et les douceurs qu’il trouvait dans cette vie tranquille furent mêlés de quelques chagrins. Les empressements que son père avait de le marier lui firent de la peine ; il voulut tâcher de* se vaincre ; pour lui obéir, il combattit les désirs qu’il avait de conserver sa liberté, il se dit des raisons pour se faire vouloir ce qu’il appréhendait le plus ; mais ce fut toujours inutilement, de sorte que, se voyant dans la nécessité d’entendre tous les jours les plaintes de son père ou de prendre une femme, il résolut de vendre sa charge de conseiller et de se retirer dans une maison de campagne, sur les bords d’une agréable rivière. Il pratiqua secrètement des gens pour cela, conclut promptement son marché et partit aussitôt après. La maison était à lui, elle était toute meublée, il y allait
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
301
souvent et, n’ayant besoin de faire aucuns* apprêts pour ce voyage, il fit facilement croire qu’il n’allait que s’y promener, quoiqu’il eût dessein de s’y établir tout-à-fait.
A peine y est-il arrivé qu’il s’adonne entièrement à la lecture des plus beaux livres, aux oeuvres de piété et à la culture de son jardin. Le père, au désespoir, et qui souhaitait toujours d’avoir des successeurs, consulte ses amis pour savoir de quelle manière il en usera pour faire retourner son fils dans le monde. On y trouve de la difficulté, plusieurs expédients sont proposés, on se quitte sans se déterminer à rien. On se rassemble et le bonhomme conclut enfin qu’il parlera à quelques bateliers et qu’il priera une fille publique, inconnue à son fils et la plus belle qu’il pourra trouver, de se mettre dans leur bateau et qu’ils iront auprès du jardin de son fils, où ils feindront de faire naufrage. Son argent lui fait trouver tout ce qu’il souhaite. On lui promet tout, on exécute tout, mais si à propos et avec tant d’apparence de vérité que notre solitaire en est touché de compassion.
Il était appuyé sur le bord d’une terrasse qui regardait la rivière et tenait un livre rempli de traités contre l’amour. Il le lisait avec plaisir, s’applaudissait de la dureté de son coeur et s’affermissait dans la résolution qu’il faisait tous les jours de ne se laisser jamais éblouir par aucune beauté, quelques charmes qu’elle pût avoir, lorsque les cris des bateliers et d’une jeune fille qui semblait périr lui firent abandonner la lecture pour courir au bord de l’eau. Il vit une femme qui en sortait, il lui présenta la main et la pressa d’entrer chez lui, pour changer de hardes et pour prendre du repos. Il la plaignit pendant le chemin avec une honnêteté* qui lui est naturelle et lui
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
302
MERCURE GALANT
dit des choses qui l’auraient empêchée de croire qu’il était insensible, si elle n’en avait été bien avertie. Elle se contenta de lui repartir* qu’elle se trouvait bien heureuse dans une infortune de rencontrer une personne aussi obligeante que lui. Quand elle fut arrivée dans son logis, elle demanda du feu et du linge pour en changer, parce que le sien était tout mouillé. Notre solitaire en fut lui-même chercher et il aurait fait l’impossible pour sa belle hôtesse sans en savoir la raison. Il était si troublé et si interdit qu’il ne savait ce qu’il faisait. Il la regardait sans parler et parlait sans savoir ni ce qu’il disait ni ce qu’il lui voulait dire. Il lui alluma lui-même du feu, avec un empressement extraordinaire, et envoya tous ses gens avec ordre de ne rien épargner pour sauver ses hardes qui flottaient sur l’eau. Pendant qu’il était occupé à faire du feu, la belle se déshabillait peu à peu et laissait entrevoir de temps en temps une partie des beautés qui avaient été admirées d’un grand nombre de cavaliers. Elle se coucha ensuite. Notre solitaire s’approcha de son lit et voulut l’entretenir, mais elle lui dit qu’elle était fort fatiguée et le pria, avec un air modeste et rempli d’une certaine pudeur qui arrache les coeurs, de se retirer et de la laisser en repos. Il est vrai qu’elle était lasse et le feint naufrage l’avait presque autant tourmentée qu’aurait fait un véritable péril. Elle dormit fort tranquillement pendant toute la nuit.
Son hôte n’en fit pas de même ; il rêva à l’aventure qui lui était arrivée, et son imagination ne cessa point de lui représenter la belle, qui n’était sortie de l’eau que pour lui ravir le repos dont il jouissait. Son insensibilité l’empêchait de croire qu’il aimât véritablement et, quand il aurait été bien persuadé de sa pas-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
303
sion, il n’osait se l’avouer à lui-même, et la manière dont il avait vécu lui faisait voir tant de faiblesse dans un si prompt changement qu’il ne savait à quoi se déterminer. Il se leva avec ces cruelles irrésolutions. Il fut à peine habillé qu’il envoya savoir de quelle manière sa belle hôtesse avait passé la nuit. Il apprit qu’elle était éveillée et qu’elle se portait bien. Il en témoigna de la joie et lui envoya demander la permission de la voir. Il l’obtint, mais à peine fut-il entré dans sa chambre qu’il sentit un battement de coeur qui lui présagea ce qui lui est arrivé depuis. Il lui trouva de nouveaux charmes et lui fit des compliments si embarrassés que la belle connut bien que ses appas commençaient à faire l’effet que le père de notre insensible s’était proposé. Elle le pria de lui donner quelqu’un pour envoyer quérir une litière dans la ville capitale de la province, qui n’était pas éloignée du lieu où ils étaient et il lui dit qu’elle était obligée d’y aller incessamment pour porter des papiers de conséquence à sa mère, qui était sur point d’y voir juger un grand procès. Il lui promit tout dans le dessein de ne lui rien tenir et fit venir sur l’heure un de ses gens à qui il commanda d’exécuter ponctuellement tout ce qu’elle lui dirait, puis il lui défendit en particulier de suivre aucun de ses ordres et le fit cacher, afin qu’il ne parût plus devant elle. Il mit tout en usage pour empêcher qu’elle ne s’ennuyât. Les repas furent galants* et magnifiques et tout parla de son amour, avant qu’il en dît rien et qu’il en fût lui- même bien persuadé.
Cependant sa passion, qui avait été violente dès sa naissance, l’obligea de* s’informer avec soin des raisons qui avaient pensé faire périr une si aimable personne. Il lui demanda d’où elle était partie et pour-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
304
MERCURE GALANT
quoi elle s’était fiée à des bateliers si imprudents. Elle lui rendit raison de tout et lui dit que sa mère ne voulait pas qu’elle confiât à personne les papiers dont elle lui venait de parler et, qu’ayant appris qu’un bateau devait passer auprès de la terre d’où elle les venait de quérir, elle s’était mise dedans et avait envoyé tous ses gens par terre. Elle ajouta à toutes ces choses qu’elle descendait d’une illustre maison* qu’elle lui nomma, mais que les dettes que ses ancêtres avaient laissées, à cause des dépenses excessives auxquelles le service de leur prince les avait engagés, étaient cause qu’elle ne paraissait pas dans le monde avec tout l’éclat que devait faire une personne de sa naissance.
Ce récit acheva de charmer notre solitaire et sa belle hôtesse, qui ne devait demeurer chez lui que pendant quelques jours, s’étant aperçue qu’il ressentait un véritable amour, voulut voir jusqu’où les choses pourraient aller. Leurs conversations devinrent longues et fréquentes, les yeux* de l’amant parlèrent souvent, ses soins* confirmèrent tout ce qu’ils dirent et ses billets tendres en apprirent encore davantage. Ce n’était toutefois pas assez : il fallait une déclaration de vive voix et dans les formes. Notre solitaire la fit, mais en amant bien résolu d’aimer toujours. Il dit à cette adroite personne (qui n’avait rien oublié de tout ce qu’elle avait cru nécessaire pour l’enflammer) qu’il ne tiendrait qu’à elle de le rendre heureux le reste de ses jours, en partageant avec lui le peu de bien que la Fortune lui avait donné, et qu’il ne demandait pour reconnaissance que ses bonnes grâces et son coeur. Il lui proposa ensuite de l’épouser le lendemain. Elle fit d’abord de grandes difficultés, puis elle se rendit, en lui demandant huit jours pour
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
305
en conférer avec sa mère. Il ne voulut point consentir à ce retardement. Elle en témoigna autant de chagrin qu’elle en avait de joie et le laissa ensuite le maître de la chose. Il fit tout préparer pour le lendemain, et le mariage se fit dans l’église du lieu, en présence de tous les paroissiens.
Cependant le père de notre nouveau marié, qu’on n’avait averti de rien, sentit redoubler la curiosité qu’il avait de savoir comment son stratagème avait réussi. Il vint voir son fils qu’il trouva d’abord plus gai qu’à l’ordinaire. Il en eut beaucoup de joie et lui en demanda la cause. « L’amour a fait ce changement, lui répondit-il — J’en suis ravi, lui repartit* le bonhomme, les larmes aux yeux, et je crois que, puisqu’une femme a pu vous toucher, vous pourrez devenir sensible aux charmes de quelque autre. » Le fils l’assura du contraire et lui dit qu’il aimerait éternellement celle à qui il avait donné son coeur. « Vous avez beau jurer, repartit* le père, je ne croirai plus rien d’impossible, puisque vous vous êtes laissé toucher. — Il est vrai que je me suis laissé toucher et même plus que vous ne pensez, lui répliqua ce fils, puisque voir, aimer et épouser n’ont été qu’une même chose en moi. Jugez après cela, poursuivit-il, si vous avez raison d’assurer que je deviendrai sensible aux charmes d’une autre femme ? » Ces paroles rendirent la père immobile et le saisirent tellement qu’il demeura quelque temps sans pouvoir parler. Le fils, qui crut que la joie produisait cet effet dans le coeur de son père, ajouta qu’il ne le presserait plus de lui donner des successeurs, qu’il en aurait bientôt et qu’il croyait que sa femme était grosse. « Quoi, lui dit le bonhomme d’une voix tremblante, vous avez épousé la personne que vous avez retirée du naufrage !
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
306
MERCURE GALANT

Oui, mon père, lui répondit-il, le Ciel me l’a envoyée pour m’empêcher d’être plus longtemps rebelle à vos volontés. — Ah ! Qu’avez-vous fait, mon fils, qu’avez-vous fait ? s’écria le vieillard. — Ce que vous avez si souvent souhaité de moi, repartit* notre nouveau marié. — Dites plutôt, interrompit le père avec des yeux pleins de fureur, tout ce que je devais craindre et ce qui vous couvrira d’une infamie étemelle et vous rendra l’opprobre de tout le monde. Je vous pardonne toutefois, poursuivit-il, à cause de votre ignorance, mais il faut quitter votre femme, il la faut fuir et ne jamais songer à la revoir. — De la manière que vous parlez, répondit le fils, il fallait que j’eusse une soeur qui ne m’était pas connue et je l’aurai sans doute épousée, puisqu’il n’y a qu’une aventure semblable qui me puisse obliger d’abandonner une femme à qui j’ai si publiquement donné ma foi.

Tu ne lui en peux manquer, reprit le père, et ton mariage se peut rompre, quoiqu’elle ne soit point ta soeur ».
Il lui raconta ensuite toute l’histoire du feint naufrage et lui dit qu’il avait prétendu que les charmes et les manières engageantes de la personne, qui avait ordre de se retirer chez lui après son malheur apparent et de lui demander les secours qu’il avait offerts de lui-même, pourraient peu à peu faire diminuer son aversion pour les dames ; que c’était tout ce qu’il avait souhaité dans la pensée que son coeur, étant devenu moins farouche, se pourrait attendrir pour une plus honnête personne et qu’il se serait alors si adroitement servi de l’occasion qu’il l’aurait fait consentir à lui donner la main ; mais que, puisqu’il avait épousé une courtisane, il devait par toutes sortes de raisons demander la rupture de son mariage. « Je n’ai
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
307
point lu dans ses yeux* ce qu’elle était, dit alors ce fils avec un ton aussi triste que touchant. Ils m’ont paru doux, je n’ai rien vu que d’aimable dans toute sa personne et j’ai trouvé des charmes dans son esprit, qui auraient pu engager des coeurs plus insensibles que le mien. — Tout ce que vous dites peut excuser votre mariage, repartit* le père avec beaucoup de douceur, sans pouvoir vous servir de prétexte pour vous empêcher de rompre ; mais présentement, poursuivit-il, que vous connaissez votre erreur, la raison... — La raison, s’écria le fils, je vous ai dit mille fois, pendant que vous me pressiez d’engager mon coeur, qu’elle était incompatible avec J’amour et que, de peur de la perdre, je voulais être toujours insensible. Vous souhaitiez alors de me voir moins raisonnable et vous me le répétiez tous les jours ; cependant, vous voulez aujourd’hui qu’avec une passion violente, je conserve toute la raison que pourrait avoir l’homme du monde le plus insensible. — Il en faut avoir quand l’honneur le veut, répliqua le père et si tu ne romps ton mariage, je te déclare que je te déshériterai. — Je ne vois pas de quoi vous pouvez vous plaindre, lui répondit le fils ; je n’ai pas été chercher la personne que j’ai épousée et vous demeurez vous-même d’accord que vous me l’avez envoyée. Dès que j’ai senti que je commençais à l’aimer, je me suis souvenu de vous et de la joie que vous auriez, en apprenant que je cessais d’être insensible. Le désir de vous plaire s’est mis de la partie, il m’a empêché de résister fortement aux premiers mouvements de mon amour et je me suis laissé vaincre, quand j’ai sérieusement fait réflexion sur la manière dont la personne que j’ai épousée était venue chez moi. J’ai cru qu’il y avait de la destinée dans cette aventure, que nous étions nés
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
308
MERCURE GALANT
l’un pour l’autre et que je serais criminel, si j’étais plus longtemps rebelle à vos volontés, et que les successeurs, que vous souhaitiez avec tant d’empressement, étaient peut-être destinés pour3 être un jour de grands hommes et que le public en pouvait recevoir des avantages considérables. Ayant examiné toutes ces choses, j’aurais cru faire un crime de ne pas suivre les mouvements qui m’étaient inspirés, après une aventure si extraordinaire et dans un temps où j’y pensais le moins. »
3. Destinés pour. (Voir 20e nouvelle, note 5).
Toutes ces raisons ne satisfirent pas le père ; il pressa encore son fils de consentir à se démarier. Ce dernier s’en est fait un scrupule de conscience, et le père s’est pourvu en justice pour faire casser le mariage. Je les trouve tous deux à plaindre et je serais bien embarrassé, si j’avais à prononcer là-dessus. Les raisons de l’un et de l’autre me paraissent bonnes, et je ne trouve que l’amour de condamnable, mais il ne reconnaît point de juges et ne fait jamais que ce qui lui plaît.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
309
Septembre 1689. HISTOIRE
Notice
On trouve ici un exemple exceptionnel dans la littérature de Tépoque d'une allusion à des enfants et au souci qui, à leur propos, pèse sur une jeune veuve. Par ailleurs l'analyse des sentiments issus des relations galantes est pratiquée avec la plus grande finesse.
(36e Nouvelle)
HISTOIRE
Il est dangereux de blesser l’amour, quand il se pique de délicatesse. Il se révolte à la moindre injure et, s’il ne meurt pas entièrement du coup qu’il reçoit, il en demeure si fort affaibli qu’il ne recouvre jamais sa première force.
Une jolie dame, demeurée veuve à vingt ans, en a fait l’épreuve depuis peu, aux dépens de son repos. Elle était belle et toute pleine de cet agrément qui, frappant d’abord les yeux, saisit aussitôt le coeur avec une violence qu’il est malaisé de repousser. Beaucoup de partis se présentèrent et l’on peut dire que le mérite de sa personne contribua plus à lui attirer des adorateurs que les avantages qu’on pouvait attendre, en l’épousant, du côté de la fortune. Ce n’est pas qu’elle n’eût assez de bien, mais trois enfants que lui avait laissés son mari étaient une dette contractée, qui en devait emporter une fort grande partie, et, si elle jouissait d’un gros revenu, elle ne pouvait disposer du fond. Comme elle joignait beau-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
310
MERCURE GALANT
coup de raison à une grande sagesse, elle résolut, pour ne leur pas nuire, de ne point penser à un second mariage et, pour se mettre à couvert de toute surprise, quoiqu’elle ne fût pas d’un âge à s’accommoder de la solitude, elle trouva moyen d’écarter tous ceux en qui elle remarquait de l’empressement qui pouvait avoir des suites. Tout ce qui avait quelque apparence d’amour lui faisait prendre de scrupuleuses réserves et, si elle souffrait des douceurs* quand elles partaient d’une simple honnêteté*, c’était assez pour être banni que de lui en dire d’un air sérieux, qui fît connaître qu’on sentait ce qu’on disait.
Cette conduite mit son coeur en sûreté et il serait toujours demeuré tranquille, si elle eût eu la même précaution contre un jeune cavalier, dont une de ses amies lui donna la connaissance. Il était bien fait, avait de l’esprit, et ses manières étaient toutes propres à le faire recevoir agréablement partout. L’éloignement que bien des raisons lui faisaient avoir pour le mariage fut cause qu’il vit cette aimable veuve assez indifféremment. Il avait pour elle tous les sentiments de complaisance qu’on doit à une jolie personne qui a du mérite, mais il ne faisait aucune démarche, qui fît paraître qu’il en eût le coeur touché. Il ne cherchait point de temps favorable pour l’entretenir en particulier, et les soins* qu’il lui rendait lui devenaient d’autant moins suspects que, n’étant point assidus, ils ne marquaient rien qui fût dangereux pour elle. D’ailleurs elle savait que le cavalier dépendait d’un père d’une humeur fâcheuse et qui, quoique riche, était si avare qu’il le mettait hors d’état de faire des dépenses superflues. Ainsi, à moins d’un parti très avantageux, on était persuadé qu’il n’eût pas souffert que son fils lui eût choisi une belle-fille, et la
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
311
connaissance que l’on avait de son caractère étant pour la jeune veuve une nouvelle raison de ne craindre rien, elle n’entra dans aucune défiance de l’engagement où elle pouvait tomber. Un an se passa de cette sorte et, ce temps ayant servi à les convaincre l’un l’autre d’un véritable mérite, la belle veuve ne put refuser son estime au cavalier et le cavalier se fit une gloire* d’être des amis de la belle veuve. Comme ils vivaient sans inquiétude, ils n’approfondirent rien par delà ces sentiments. Chacun d’eux les prit pour ce qu’ils voulaient qu’ils fussent, et ils seraient demeurés encore longtemps dans l’erreur qui leur faisait croire que ce n’était que de l’amitié et de l’estime, si le cavalier n’eût pas été obligé de* faire un voyage de deux mois.
L’absence leva le voile qui leur cachait ce qu’ils s’étaient déguisé. Huit jours s’étaient à peine écoulés qu’ils reconnurent tous deux qu’il leur manquait quelque chose pour être contents. La dame fut effrayée de ce qu’elle découvrit en s’examinant et, ce qui fit son plus grand chagrin, c’est qu’elle craignit d’avoir fait un pas que le cavalier n’eût point fait de son côté. Il lui écrivit trois ou quatre fois et il lui parut si réservé dans ses lettres qu’elle fut persuadée qu’il était tranquille, tandis qu’elle souffrait de ne le plus voir. Elle en jugea fort injustement. Il souffrait encore plus qu’elle et n’avait que trop connu qu’il l’aimait d’amour ; mais le respect l’empêchait d’expliquer ses sentiments et il lui semblait que le papier ferait mal connaître ce qu’il fallait que ses actions marquassent, quand l’occasion s’en trouverait favorable. Cependant la dame était dans des agitations continuelles. Elle se reprochait tous les jours comme une faiblesse inexcusable de se surprendre dans des
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
312
MERCURE GALANT
sentiments qu’elle n’avait pu causer et, quoique dans la résolution qu’elle avait prise de demeurer veuve, elle ne dût souhaiter rien tant que de n’être point aimée, elle était au désespoir de ne l’être pas. Étrange bizarrerie de l’amour ! Elle convenait avec elle-même que le cavalier l’aimant, elle aurait peine à se garantir de vouloir changer d’état et ce péril ne l’étonnait pas assez pour l’emporter sur la honte qu’elle se faisait de trouver son coeur sensible sans qu’elle eût touché le sien.
Enfin le temps de leur séparation finit. Le cavalier étant de retour, son premier soin* fut d’aller chez elle et l’embarras où il se trouva par ses nouveaux sentiments mêlant à sa joie un trouble secret qui l’empêchait de paraître dans tout son excès, la dame crut que cette joie était médiocre et, soit pour lui rendre indifférence pour indifférence, soit que la crainte de rien laisser échapper qui fût contraire à sa gloire* l’obligeât de s’observer, elle le reçut avec assez de froideur. Le cavalier, surpris de ce froid accueil, ne put s’empêcher de dire qu’après ce que le chagrin de ne la point voir lui avait coûté, il ne croyait pas s’être rendu digne du changement qu’il trouvait en elle. La dame, toute réservée qu’elle tâchait* d’être, ne put tenir contre ce reproche. Elle répondit qu’elle jugeait d’elle comme elle devait et que, ne se connaissant aucun mérite qui engageât à la regretter quand on ne la voyait pas, elle était persuadée que l’éloignement n’avait pas beaucoup troublé son repos. Cela fut dit d’un air vif, qui invitait à une réponse vive, et il la fit dans les termes les plus tendres et les plus passionnés. La belle veuve, qui prenait plaisir à l’écouter, ne s’aperçut qu’un peu tard qu’elle lui souffrait des expressions qui ne convenaient qu’à un amant. Elle
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
313
voulut y remédier, en lui disant qu’il ne songeait pas qu’il lui parlait une langue qui ne devait point lui être permise. Ces mots, qu’elle prononça un peu en désordre produisirent un effet qui développa pour l’un et pour l’autre leurs plus secrets sentiments. Elle rougit, il s’embarrassa, et ils demeurèrent tous deux interdits d’une certains manière qui leur fit connaître qu’ils étaient touchés de la même passion.
La dame fut quelques jours sans en demeurer d’accord et, se trouvant enfin obligée* d’en convenir, elle résolut de faire agir sa raison pour empêcher que l’amour n’en fût le maître. Le péril qu’elle courait ne se pouvait éviter que par la fuite, mais le remède était violent et, si elle vint à bout de se faire assez d’effort pour prier le cavalier de ne la plus voir que rarement, ce fut un ordre donné sans aucune envie qu’on l’exécutât. Le cavalier ne le vit que trop. Aussi continua-t- il ses soins* avec tout l’empressement que donne le fort amour. Les plaintes qu’elle faisait de sa résistance à ses volontés n’empêchaient point qu’il ne fût toujours reçu d’une manière agréable, et ses visites, quelque longues qu’elles fussent, ne la pouvaient jamais ennuyer. Il ne fut plus question de lui opposer l’intérêt de ses enfants, qui ne souffrait point qu’elle se remariât. Elle passa par dessus et s’arrêta au seul obstacle du père du cavalier, qui lui semblait invincible. Comme l’amour se flatte toujours, il promit de le forcer, pourvu qu’elle lui permît de l’entreprendre1.
1. Entreprendre. On dit familièrement « entreprendre quelqu’un » pour dire le poursuivre, le persécuter, le pousser (Dict. Acad.).
En effet, il fit agir des personnes d’une telle autorité que tout autre qu’un bizarre se serait rendu à
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
314
MERCURE GALANT
leurs prières, mais rien ne put l’ébranler. Il traita de ridicule la proposition qui lui fut faite et prétendit que ce serait vouloir ruiner son fils que de souffrir qu’il épousât une femme qui était chargée de trois enfants. Ce refus, que la dame avait prévu, lui causa de grands chagrins, mais ils furent adoucis par le désespoir qu’elle vit dans son amant. Elle tâcha de le consoler et eut tout lieu d’être satisfaite des tendres protestations* qu’il lui fit de l’aimer jusqu’au tombeau et d’attendre à2 l’épouser après la mort de son père, s’il ne pouvait fléchir sa mauvaise humeur. Elle répondit qu’elle ne prenait aucune parole de lui, parce que l’amour qu’il lui marquait était une passion trop violente pour n’avoir pas tout à craindre du temps et que, d’ailleurs, il semblait que le veuvage était un état qu’elle devait préférer à la douceur d’un engagement où elle trouvait de si grands obstacles.
2. Attendre à Vépouser. Tournure du XVIIe siècle. « Les hommes qui attendent à être dévots que tout le monde se déclare impie ou libertin » (La Bruyère, Les caractères. Des esprits forts, 5).
Cependant, l’affaire ayant fait grand bruit, elle crut pour l’intérêt de sa gloire* ne devoir plus voir le cavalier que chez leur amie commune, qui avait contribué à leur liaison. Il est vrai qu’elle y venait si souvent que cette réserve n’eut rien de fâcheux pour lui. Il lui apprit que son père, pour faire cesser son attachement, avait dessein de le marier à une riche bourgeoise et qu’il l’en faisait presser par tous ses amis. La dame qui ne voulait point nuire à sa fortune, lui conseilla de lui obéir, l’assurant que l’amitié qui avait commencé à les unir n’en serait pas moins sincère et qu’elle le verrait avec joie dans un établissement considérable, tandis qu’il la laisserait en liberté
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
315
de se donner toute entière à ses enfants. Un procédé si honnête* redoubla l’amour du cavalier. Il rompit toutes les mesures que prenait son père et aima mieux renoncer à une avance très avantageuse qu’il lui promettait que de manquer à la belle veuve. L’obstination que ce père eut de ne lui donner que fort peu de chose pour sa dépense ordinaire, ne lui causa aucun embarras. La dame empêchait qu’il ne souffrît de son avarice et lui prêtait de l’argent pour lui faire faire une agréable figure3. Comme il avait du mérite et que l’on savait qu’il aurait un jour beaucoup de bien, les plus aimables personnes de la province n’eussent pas été fâchées de l’attirer : une entre autres lui marqua des sentiments si favorables en plusieurs occasions qu’on le fit apercevoir4 qu’il ne lui déplaisait pas. Elle avait de quoi toucher un coeur qui n’aurait pas été prévenu, mais celui du cavalier était trop rempli pour recevoir des impressions nouvelles et, s’il répondit civilement aux honnêtetés* qu’elle avait pour lui, ce fut sans lui témoigner plus que de l’estime.
3. Agréable figure. Voir 31e nouvelle, note 4.
4. On le fit apercevoir. Avec faire on supprime d’ordinaire le pronom personnel d’un verbe réfléchi : je l’en ferai repentir. (Litt.).
5. Solliciter un procès. Faire les démarches nécessaires à la conduite d’un procès.
Il perdit son père en ce temps-là et, ce qui peut-être l’affligea plus que sa perte, la dame fut obligée* d’aller à Paris en diligence solliciter5 un procès, où il s’agissait pour ses enfants de la plus grande partie de leur bien. Il lui proposa de l’épouser avant son départ, mais elle crut qu’un mariage si précipité dans un temps de deuil ferait trop parler le monde et le délai
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
316
MERCURE GALANT
qu’elle demanda mit le cavalier dans un déplaisir inconcevable. Les affaires qu’il avait de son côté ne lui permettant pas de l’accompagner, il la pria mille fois de ne le pas oublier, dans un lieu où il prévoyait que son mérite lui attirerait d’illustres hommages. Elle l’assura qu’il lui faisait tort de lui demander de la constance, puisqu’un coeur comme le sien était incapable de changer de sentiments. Ils s’écrivirent souvent et elle aurait pu remplir ses lettres des conquêtes qu’elle dédaignait pour lui, si elle eût pu se faire gloire* de ces sortes de triomphes ; mais elle ne voulait devoir sa tendresse qu’à son seul penchant et elle eût été fâchée qu’aucun motif de reconnaissance l’eût portée à soutenir une passion qu’il lui avait tant de fois juré ne devoir finir qu’avec sa vie. Cependant, elle rejeta divers partis fort considérables, qui l’emportaient sur le cavalier.
Il est vrai que, loin d’ôter l’espérance à un marquis, que ses manières toutes agréables et un air noble, qui soutenait sa beauté, lui donnèrent pour amant, elle sembla voir avec plaisir qu’il s’attachât à lui plaire. Les complaisances honnêtes* qu’elle avait pour lui lui donnaient sujet de croire qu’elle agréait son amour, et il en était d’autant plus persuadé qu’aucun de ceux qui avaient voulu lui rendre des soins* n’avait été traité de la même sorte. Ce qui l’obligeait* à cette distinction était le grand crédit du marquis, qui sollicitait5 pour elle et qui pouvait tout sur la plupart de ses juges. Ainsi, elle avait grand intérêt à le ménager et, comme elle avait beaucoup d’esprit, quand il lui parlait de mariage, elle savait si bien se tirer d’affaire que, sans se trop engager, elle lui laissait entrevoir que le consentement qu’il lui demandait dépendait du gain de son procès. Jugez avec quelle ardeur il
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
317
mettait tout en usage pour lui procurer le succès qu’elle attendait.
Les assurances sincères qu’elle avait données au cavalier devaient si bien lui répondre de la bonté de son coeur qu’elle négligea de l’avertir de cette conquête, comme elle avait négligé de l’informer de toutes les autres. Il en eut pourtant avis et ce fut pour lui un coup terrible. Il serait parti sur l’heure pour se tirer du trouble d’esprit où il était, s’il n’eût été retenu par des affaires qui ne lui pouvaient permettre de s’éloigner. Le silence de la dame sur une affaire qui semblait être d’éclat était un outrage qu’il ressentait vivement et, néanmoins, il n’osait s’en plaindre de peur de blesser sa délicatesse. Elle voulait qu’on l’aimât avec estime et il ne pouvait la souçonner d’une lâcheté, sans témoigner qu’il l’estimait peu.
Dans cet embarras, il s’avisa d’un expédient qu’il crut infaillible pour lui donner lieu de s’expliquer sur la jalousie qui le tourmentait. Il voyait de temps en temps une jolie personne, qui avait dessein de s’en faire aimer. Il commença à la voir souvent et ne douta point que cette assiduité, dont apparemment la dame serait informée par leur amie, ne la portât à lui faire des reproches. Alors il était en droit de lui parler du marquis sans qu’elle s’en pût fâcher, et cela devait produire l’éclaircissement qu’il souhaitait. Son raisonnement ne se trouva juste qu’en partie. Le bruit que firent les nouveaux soins* qu’il rendit alarma l’amie commune. Elle condamna le cavalier et lui dit qu’ayant servi à favoriser sa passion, elle ne pouvait se dispenser d’écrire à la dame l’infidélité qu’il lui faisait. Il répondit qu’il ne manquerait jamais à ce qu’il devait à cette aimable personne et que, si elle trouvait à redire à des devoirs passagers qu’il rendait
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
318
MERCURE GALANT
en son absence, il avait des moyens fort sûrs pour la satisfaire. L’amie écrivit et la dame, qui, jugeant des autres comme elle voulait que l’on jugeât d’elle, lui marqua par sa réponse qu’elle croirait faire tort au cavalier de le soupçonner d’aimer personne à son préjudice et qu’il y aurait de la cruauté à lui envier6 quelques moments de plaisir pendant qu’il était éloigné d’elle. Le cavalier vit cette réponse qui lui fut montrée, afin que l’honnêteté* qu’avait la dame lui fît une espèce d’obligation de rompre l’assiduité qu’il avait pour sa rivale. Elle produisit un effet contraire, dont il ne fit rien paraître. Il s’imagina que la dame ne se reposait ainsi sur sa bonne foi que dans le dessein de le porter à l’autoriser par son exemple à devenir infidèle.
6. Envier. Voir 32e nouvelle, note 1.
Dans cette pensée, il chargea un de ses amis intimes que quelques affaires faisaient aller à Paris d’observer la dame et d’avoir des espions chez le marquis, afin de savoir ce qu’on y disait. Il n’apprit rien d’agréable. Le marquis était très assidu auprès de la dame, et personne ne doutait chez lui que le mariage ne se dût faire dans fort peu de temps. Le cavalier perdit patience à ces nouvelles. Il voulut être éclairci à quelque prix que ce fût et, pour en venir à bout, il lui envoya une lettre de change de tout l’argent qu’elle lui avait prêté, pendant que son père était vivant, et lui manda qu’il souhaitait qu’elle fût heureuse avec le marquis, qu’il allait tâcher de l’être en épousant une personne du coeur de laquelle il était sûr, et qu’il lui rendrait ses lettres à elle-même, sitôt qu’elle serait de retour, afin qu’elle ne crût pas qu’il en voulût faire aucun usage qui lui donnât du chagrin.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
319
Il ne douta point que, si la dame était innocente, cet emportement, qu’elle devait prendre pour une marque d’amour, ne l’obligeât à* s’opposer à son changement et à l’assurer qu’elle n’avait nul dessein pour le marquis. Elle reçut cette lettre le même jour qu’elle gagna son procès. Ainsi l’on peut dire qu’elle eut dans le même temps un très grand chagrin et une sensible joie.
Comme elle était hors d’affaires, elle n’avait plus que les seuls ménagements d’honnêteté* à garder avec le marquis, qui était cause de tout le désordre, et elle aurait pu convaincre le cavalier de l’injustice que lui faisaient ses soupçons, mais il lui parut si peu digne d’elle, après la conduite qu’il tenait, qu’elle résolut non seulement de ne plus songer à lui, mais encore de le priver du plaisir d’apprendre qu’elle sentit aussi vivement qu’elle faisait l’indignité de son procédé. Ce fut ce qui l’obligea à* lui répondre en peu de paroles, mais sans vouloir se justifier sur l’article du marquis, qu’elle prenait part au choix qu’il faisait, dont elle était très contente et, qu’à l’égard de ses lettres, il en pouvait faire ce qu’il lui plairait, parce qu’elle ne lui avait jamais rien écrit qui la dût mettre en inquiétude sur son indiscrétion.
Cette réponse acheva de lui faire croire qu’il était trahi. Ne rien dire du marquis, c’était avouer qu’elle l’aimait, et il ne put se persuader que, si l’infidélité qu’il lui reprochait n’eût pas été véritable, elle eût dédaigné de lui faire voir qu’il l’accusait avec injustice. Un sentiment de fierté, qui se joignit au chagrin de se voir trompé, au moins à ce qu’il croyait, ne le laissa plus songer qu’au plaisir de ne souffrir pas qu’on dît dans la ville que la belle veuve lui eût manqué de parole. Il se fit un point d’honneur de la préve-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
320
MERCURE GALANT
nir et de montrer, en se donnant à une autre, qu’il l’avait quittée avant qu’elle l’eût quitté. La demoiselle, à qui il rendait des soins*, méritait assez son attachement. Elle était aimable et jeune, et son choix, ne pouvant être blâmé de personne, faisait connaître que c’était lui qui renonçait à la dame. Quelques-uns de ses amis, ou qui étaient dans la même erreur touchant sa prétendue infidélité, ou à qui ses trois enfants donnaient du dégoût pour elle, furent d’avis de ce mariage et le contrat fut signé au dédit de mille pis- toles7. Lajoie qu’on en eut dans la famille de sa nouvelle maîtresse le fit bientôt éclater dans toute la ville.
7. Au dédit de mille pistoles. Cette expression précise à quel point le mariage est une affaire entre les familles où les « biens de fortune » tiennent une place essentielle.
On voulut le conclure en peu de jours, mais la passion du cavalier, toujours violente, quoique combattue par le dépit, lui fit demander du temps. Il alla chez son amie, à qui il parla en homme désespéré, qui ne se pardonnait point l’engagement où il venait de se mettre. Elle pénétra ses sentiments et, jugeant bien que mille pistoles ne seraient pas un obstacle qui l’empêcherait de rompre, elle manda à la dame qu’elle n’avait qu’à lui expliquer ses intentions et que, malgré le contrat signé, elle était sûre que le cavalier ferait sa joie de lui prouver son amour en lui sacrifiant toutes choses. Elle ne reçut aucune réponse, et ce silence lui fit croire à elle-même que le titre de marquise avait ébloui la belle veuve et que ce n’était pas sans raison que le cavalier l’accusait de perfidie.
Cependant les choses allaient tout autrement qu’elle ne pensait. Elle eut à peine gagné son procès qu’étant pressée de nouveau par le marquis, elle lui
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
321
dit qu’elle était si sensiblement touchée de l’honneur qu’il lui voulait faire que, si elle pouvait se résoudre à un second mariage, elle le préférerait à tout autre, mais, qu’après avoir examiné ce qu’elle devait et à la mémoire de son mari et à elle-même, il lui paraissait que rien n’était plus louable en une veuve que de ne songer qu’à élever ses enfants, et qu’elle croyait qu’il avait pour elle assez d’estime pour vouloir bien approuver le dessein qu’elle avait fait de ne point changer d’état. Le marquis combattit longtemps cette résolution sans la pouvoir ébranler et il fut enfin contraint de la laisser retourner dans sa province. Elle alla d’abord chez son amie qui, apprenant que le bien de ses affaires était l’unique motif qui lui avait fait souffrir les soins* du marquis, voulut lui parler du cavalier ; mais la dame l’arrêta et, en lui ouvrant son coeur, elle lui dit que ce n’était pas sans de grands efforts qu’elle avait vaincu sa passion, mais que l’outrage qu’il lui avait fait par ses injustes soupçons, dans un temps où elle lui sacrifiait avec plaisir une plus grande fortune que celle qu’elle aurait pu attendre de lui, l’avait tellement blessée qu’il lui était impossible de l’oublier ; que, par là, il l’avait rendue à elle-même, qu’elle profiterait de cet avantage pour demeurer toujours maîtresse de sa liberté.
Elles étaient sur cette matière quand le cavalier vint les interrompre. Il fut fort surpris de voir la dame dont il n’avait point appris le retour et il la trouva si belle que tout son amour se réveilla. Une petite émotion de colère qu’elle laissa voir rendit ses yeux plus brillants que de coutume et il parut un incarnat sur ses joues dont il fut tout ébloui. Il se troubla à sa vue et, sentant la perte qu’il faisait, il lui demanda en tremblant si elle était mariée. Elle répondit froide-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
322
MERCURE GALANT
ment que non et qu’elle se réjouissait d’être arrivée très tôt pour être à ses noces. Le cavalier, outré de douleur, lui dit que, s’il était inconstant, il avait suivi l’exemple qu’elle lui avait donné et que son respect ne lui avait pas permis de s’opposer à ses avantages. Alors elle voulut bien le détromper sur l’affaire du marquis et lui fit connaître que la conduite qu’elle avait tenue, malgré les partis qui s’étaient offerts, ne l’avait pas rendue digne des impressions désavantageuses qu’il en avait prises. Lajoie qu’il eut de sortir d’erreur l’obligea de* se jeter à ses pieds, mais la belle veuve n’écôuta pas ses remerciements. Elle lui fit voir une fierté qui le rendit immobile et lui déclara qu’elle ne s’était justifiée que pour sa gloire*, que, loin d’exiger rien de son repentir, elle verrait avec joie qu’il épousât la belle personne qu’il lui avait préférée, et qu’après ce qu’il avait été capable de faire, elle ne voulait jamais le revoir. Il fut si saisi de ces paroles qu’il s’évanouit. La dame se retira sans en paraître touchée et l’abandonna à son amie qui, sensible aux plaintes qu’elle lui entendit faire après qu’il fut revenu à lui, fit ses efforts pour le consoler en lui promettant de le servir auprès de la dame. Tout ce qu’elle lui dit fut inutile.
La belle veuve témoigna être ravie que cette aventure lui eût fait ouvrir les yeux sur la faiblesse des hommes et fit serment de n’en écouter jamais aucun. Le cavalier essaya de la fléchir par toutes sortes de voies et, n’y pouvant réussir, il monta un jour jusqu’à sa chambre sans avoir trouvé personne qui allât l’en avertir. Elle était seule dans son cabinet* et avait les yeux attachés sur des papiers. C’étaient ses lettres qu’elle relisait. Il les reconnut et s’imagina que ce moment était favorable pour apaiser sa colère. Il lui
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
323
dit les choses du monde les plus tendres, et toute la réponse qu’il en eut, fut qu’elle voulait bien lui avouer qu’ayant eu pour lui une très forte tendresse, elle n’avait pu le perdre sans une douleur inconcevable, qu’elle ne haïssait encore de lui que son crime, mais que ce crime était tel que son repentir n’en obtiendrait jamais le pardon. Il s’évanouit encore à ses pieds et cet objet lui tira des larmes. Elle prit soin de le faire revenir et, sur ce qu’il lui reprocha la cruauté qu’elle avait de le rappeler à la vie que sa haine lui rendrait insupportable, elle consentit enfin à lui pardonner et à vouloir demeurer de ses amies, à condition qu’il achèverait le mariage qu’il avait signé. Il protesta* qu’il n’en ferait rien, mais elle voulut la chose si absolument et lui en réitéra l’ordre tant de fois et par elle-même et par son amie, en lui disant qu’il y allait de sa gloire* de ne donner pas sujet de dire qu’elle eût la faiblesse de chercher un vain triomphe, qu’elle l’obligea* de se marier. Quoiqu’il ait pour sa femme toutes les honnêtetés* imaginables, il ne laisse pas de regretter toujours ce qu’il a perdu. La belle veuve qui, de son côté, a renoncé pour jamais au mariage, voit fort peu de monde et, si l’on s’en doit rapporter aux apparences, on a lieu de croire qu’ils sont à plaindre tous deux.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
324
MERCURE GALANT
Septembre 1683. HISTOIRE
Notice
La lassitude consécutive au mariage, que la langue de T époque appelle « le dégoût », est un thème littéraire souvent abordé sous Tinfluence de la préciosité. Il s "oppose ici au devoir conjugal considéré au point de vue religieux avec une rigueur ne souffrant pas la moindre infraction et allant jusqu "au sacrifice final. Sous l"inspiration, semble-t-il, de Polyeucte dont le martyre provoque la conversion de Pauline, le sacrifice de la jeune femme entraîne ipso facto la conversion de son mari.
(37e Nouvelle)
HISTOIRE
L’amour le plus violent n’est pas celui qui dure le plus, et on a toujours à se défier de ces amants trop passionnés, qui n’ont pour but, dans leurs marques de tendresse, que de satisfaire leurs désirs. C’est de cette source que sont venus les malheurs d’une jeune demoiselle, à qui mille belles qualités faisaient mériter une moins cruelle destinée.
Outre les charmes du corps et la beauté de l’esprit, elle avait une vertu naturelle qui, étant fortifiée par une heureuse éducation, l’avait toujours défendue des faiblesses ordinaires à celles de son sexe et de son âge. Son coeur était tendre, mais quelque tendre qu’il fût, son seul devoir en réglait les mouvements et il ne pouvait lui faire aucune surprise, dont sa raison ne vînt aisément à bout. A peine eut-elle seize ans que
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
325
son mérite fit bruit. On parlait d’elle avec admiration, et il y avait d’autant plus d’empressement à lui donner des louanges que, sa sagesse répondant à sa vertu, on voyait en elle une personne accomplie. Un gentilhomme voisin, assez riche et fort bien fait, âgé seulement de vingt-six ans, qui l’avait connue dès son enfance, commença alors à la regarder d’un oeil moins indifférent qu’il n’avait fait jusque-là. La mère de la demoiselle s’en aperçut aussitôt et le gentilhomme ayant laissé échapper quelques paroles qui faisaient connaître les sentiments qu’il avait, elle disposa sa fille à l’écouter favorablement. Son père entra dans la même complaisance. Le parti lui ayant paru assez sortable, il dit seulement que sa fille étant trop jeune pour la marier si tôt, il fallait toujours ménager le gentilhomme sans prendre avec lui trop d’engagement. C’était un homme d’esprit, qui avait sa politique. Il ne doutait point que la beauté de sa fille ne lui attirât force adorateurs et il était bien aise de se tenir en état de pouvoir choisir ce qui tournerait le plus à son avantage. Les choses se passèrent de cette sorte pendant un an tout entier. Le gentilhomme redoublait ses soins* auprès de la belle, et cette aimable personne, autorisée par ceux à qui elle devait tout, en ne lui montrant que de l’estime, prenait insensiblement de tendres impressions contre lesquelles elle croyait n’avoir point à se précautionner.
Enfin, parmi quantité d’amants qui se présentèrent, malheureusement pour le gentilhomme, un cavalier beaucoup plus riche que lui prit le dessein de se déclarer. Il n’avait vu qu’une fois la belle et cette première vue l’avait tellement frappé qu’il ne perdit point de temps. Il alla trouver le père qui, lui voyant de grands biens, reçut sa recherche avec beaucoup de
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
326
MERCURE GALANT
plaisir. La belle, ayant eu ordre de le regarder comme celui qu’elle devait épouser dans peu de jours, sentit tout d’un coup que son coeur était plus engagé qu’elle n’avait cru. L’effort qu’il lui fallut faire pour en arracher le gentilhomme qu’elle voyait depuis si longtemps avec quelque sorte d’espérance de vivre toujours pour lui, lui fit connaître qu’une habitude agréable ne se perd pas aisément. Sa mère, qui avait aidé à faire naître les sentiments qu’il fallait qu’elle étouffât, ne fut pas moins touchée qu’elle de cette cruelle nécessité. Le gentilhomme avait tant de bonnes qualités que, si l’affaire eût dépendu de son choix, elle l’aurait préféré, quoique moins riche, au cavalier qui se présentait, mais elle tâcha* inutilement de gagner l’esprit de son mari. Il voulut la chose d’une autorité si absolue que l’obéissance fut le seul parti qu’elle vit à prendre. Dans ce triste état, elle pria le gentilhomme de ne la plus voir et ne put lui refuser la vaine consolation de lui apprendre que, si on l’avait laissée maîtresse de ses volontés, elle aurait trouvé beaucoup de plaisir à lui prouver que son coeur était sensible au mérite plus qu’à aucune autre chose. Rien ne peut être plus tendre que le fut l’adieu du gentilhomme. Il dit à la belle les choses du monde les plus touchantes et, si elle ne se fût retirée tout-à-coup sans lui répondre, toute sa vertu n’eût pu l’empêcher de laisser paraître plus qu’il ne semblait lui être permis. Se voyant contrainte de se donner à un autre, elle demanda du temps pour y préparer son coeur. Ce fut inutilement qu’elle fit cette demande. Le cavalier devint amoureux si éperduement qu’il ne laissait nul repos au père. Ses empressements allaient jusqu’à le porter à l’extravagance. Pour peu qu’on parlât de retarder, c’était résoudre sa mort, et il aurait acheté de
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
327
toutes choses le prompt accomplissement du bonheur qu’il souhaitait. Vous jugez bien que le père, qui était habile, le voyant si plein d’ardeur, profita comme il le devait de l’aveuglement de sa passion. Il donnait fort peu de choses à sa fille et ne laissa pourtant pas de trouver moyen de lui assurer par le contrat une dot considérable. Tout fut signé et le mariage se fit en six jours.
Quoique cette aimable fille fût remplie du trouble d’abandonner un amant qui ne lui déplaisait pas, elle sut si bien se posséder qu’on n’en put rien découvrir ni sur son visage ni dans aucune de ses actions. Son coeur se soumit à sa raison et elle parut aussi contente qu’une grande modestie lui pouvait permettre de le laisser voir. Elle ne fut pas sitôt mariée qu’envisageant l’étroite obligation où elle était d’aimer son mari, elle n’eut en vue que de lui donner ses soins* et toutes ses complaisances. Si ses devoirs furent partagés, ce fut seulement du côté de Dieu. Encore était- elle si persuadée qu’elle trouvait Dieu dans tout ce qui la rendait agréable à son mari, qu’elle ne donnait à ses exercices de religion et de piété qu’autant de temps qu’elle en pouvait ménager sans lui déplaire. Comme il n’avait rien dans sa personne qui fût capable de la dégoûter, elle l’aima véritablement et, en peu de temps, elle se sentit si dégagée de ce qui avait occupé son coeur que le cavalier en fut seul le maître.
Mais, si sa tendresse augmenta pour lui de jour en jour, il n’en alla pas ainsi du cavalier pour la belle. Sa passion avait eu d’abord trop de violence. La possession l’ayant satisfaite, il la laissa ralentir et, peu à peu, ce qui avait été l’objet de tous ses désirs le piquant moins vivement, il tomba dans des négli-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
328
MERCURE GALANT
gences de froideur, dont il lui fut impossible de se garantir. La belle les eut bientôt remarquées et, comme les continuelles marques d’amour qu’elle lui donnait commençaient à être payées de beaucoup d’indifférence, elle lui en faisait quelquefois la guerre et lui disait d’une manière toujours engageante que le mariage les avait changés toux deux, puisqu’elle faisait le personnage d’amant et lui celui de maîtresse réservée. Cependant, quelque déplaisir qu’elle reçût de ce changement, elle déguisa ce qu’elle souffrait, pour lui paraître toujours de belle humeur et tâcher* par là de le ramener. Mais quand on néglige de remédier aux premiers dégoûts que produit le mariage, rien n’est plus à craindre que les malheurs qui en naissent.
Le cavalier, guéri de sa passion, en prit aussitôt une autre. Il fit connaissance avec une jeune veuve, bien moins belle que sa femme, mais dont la personne et les manières avaient je ne sais quoi* de si attirant qu’il fit tout son bonheur de la voir. Ses soins* firent grand éclat et, en peu de temps, toute la ville en fut informée. La belle, qui avait le principal intérêt à cette nouvelle, l’apprit après tous les autres. Ce fut pour elle un coup de tonnerre. Lorsqu’elle en fut un peu revenue, elle se crut obligée* de s’expliquer avec lui et, ayant pris pour cela toutes les précautions qui étaient à prendre, elle lui dit, avec une honnêteté* mêlée de douleur et de tendresse, que Dieu lui était témoin qu’elle ne trouverait jamais rien à condamner dans ce qui ferait sa joie ; que, si elle se voyait assez heureuse pour être en pouvoir de faire tout son bonheur, comme il faisait tout le sien, elle lui sacrifierait avec plaisir tous les moments de sa vie ; qu’elle voulait croire que ses complaisances pour la dame qu’il
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
329
voyait étaient remplies d’innocence, mais que, la malignité des hommes les portant à mal juger des intentions les plus sincères, il ne pouvait la voir si assidûment sans lui faire tort ; que la réputation des femmes était délicate au point d’être blessée de fort peu de chose ; qu’il devait d’ailleurs se défier de lui- même ; que ce qui n’était d’abord qu’un amusement de galant* homme pouvait devenir une véritable affaire de coeur ; qu’il avait à craindre pour ses propres intérêts de se trop abandonner aux emportements d’une passion qui n’a ni règles ni bornes et qui, lui étant infructueuse, ne servirait qu’à lui faire perdre son repos. Le cavalier reçut cet avis fort indignement et se permettant jusqu’à la menace, il répondit à la belle que, si jamais elle s’avisait de lui tenir de pareils discours, ce ne serait pas sans qu’elle eût sujet de s’en repentir. Elle se tut et ne chercha plus à le gagner que par quelques larmes qui lui échappèrent, mais, loin d’en être touché, il devint plus assidu auprès de la jeune veuve.
Tous ceux qui voyaient la belle affligée faisaient tomber l’entretien sur ses griefs de chagrin dans le dessein de la consoler. C’était inutilement qu’ils la mettaient sur cette matière. Elle leur fermait aussitôt la bouche, en les assurant, d’un visage satisfait, que les soupçons qu’on prenait de son mari étaient fort injustes, qu’il avait pour elle les plus obligeants égards et que, s’il voyait des femmes, c’était sans lui rien ôter de sa tendresse et par le seul usage du monde. Le gentilhomme qui l’avait aimée avec tant de passion l’ayant rencontrée dans une visite, elle lui fit la même réponse sur ce qu’il lui dit de son malheur et, quelques instances qu’il pût faire en lui demandant la permission de la voir, il n’en put rien obtenir.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
330
MERCURE GALANT
Elle demeura ferme sur le refus et lui fit connaître combien ce qu’il souhaitait lui serait injurieux, puisque tout le monde voulant se persuader qu’elle avait lieu de se plaindre, on publierait infailliblement qu’elle ne l’aurait reçu chez elle que pour se venger des prétendues infidélités de son mari.
Tant de vertu redoubla l’admiration qu’on avait pour elle. Elle pleurait dans sa chambre, se consolait au pied des autels et ne recevait personne dans la confidence de ses déplaisirs. On ne laissa pas de les pénétrer et de chercher à les adoucir. On fit parler à la veuve et on lui représenta le tort qu’elle se faisait de mettre ainsi la division dans un mariage ; mais, soit qu’elle eût pris trop d’attachement pour le cavalier, soit que sa vertu ne fût pas fort scrupuleuse, elle ne put se résoudre à le bannir. Il soupait souvent chez elle et n’en revenait qu’à une heure après minuit. A son retour, il trouvait la belle toujours complaisante, toujours sans aigreur et dans une apparence de tranquillité qui cachait ses déplaisirs ; mais, si elle s’empêchait de lui faire des reproches, sa vue, à ces heures-là, lui en faisait de cruels. Il voulut enfin se les épargner et lui dit un jour qu’il rentra fort tard que, n’était pas juste qu’il la fît attendre ni qu’il l’éveillât en revenant, il lui laisserait son appartement à l’avenir et coucherait dans un autre. Cela fut fait dès le lendemain, malgré les prières que lui fit la belle de ne point s’inquiéter si elle veillait ou non et de souffrir qu’elle eût toujours soin de voir s’il ne manquait de rien, quand il revenait la nuit.
Comme les domestiques n’ont point de secret, cette espèce de divorce fut sue aussitôt dans toute la ville. On en conçut beaucoup d’indignation contre la veuve qui en était cause, et vous pouvez vous imaginer les
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
331
contes qu’on fit de ce que le cavalier passait la plupart des nuits chez elle. Tous les parents de la belle lui conseillèrent de se séparer, mais elle rejeta cette proposition, comme une pensée très criminelle. Elle disait que les injustices de son mari, quand elles seraient encore plus grandes, ne pouvaient l’autoriser à manquer à son devoir ; qu’elle était toujours sa femme et dans l’obligation de ne se pas rebuter d’un égarement qui pouvait finir ; que sa présence lui faisait toujours garder beaucoup de mesures et que, si elle n’était plus auprès de lui, il pourrait tomber dans des désordres qu’elle aurait sans cesse à se reprocher.
Ces raisons étaient d’une personne très sage, mais son père, qui était un homme violent et entreprenant, se lassa d’y déférer. Un jour qu’elle vint le voir, il l’arrêta malgré elle et envoya dire à son mari qu’il la retenait pour la mener avec lui le lendemain passer quelques jours à la campagne. Le cavalier fit répondre qu’il le laissait maître de sa fille et qu’il la pouvait garder autant qu’il voudrait. On fit le voyage et, huit jours après, le père revint, la laissant avec sa mère et quelques dames qui s’empressèrent pour la divertir. Elle écrivit plusieurs fois à son mari et, n’en recevant aucunes* nouvelles, elle demanda à revenir seule, puisqu’on ne parlait point encore du retour ; mais elle eut beau presser son départ, elle s’aperçut bientôt qu’on n’était pas d’humeur à y consentir et qu’on la tenait comme prisonnière. Deux mois se passèrent de cette sorte et, son père, l’étant enfin venu retrouver, lui apprit qu’il l’avait mise en repos et que, par un jugement qu’il avait fait rendre contre son mari, elle en était séparée de biens et de corps. Il avait beaucoup d’amis dans la ville, où il était fort considéré, et le cavalier, qui ne demandait qu’à vivre
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
332 MERCURE GALANT
sans femme s'étant défendu légèrement, avait mieux
aimé abandonner une partie de son bien que de
demeurer dans la contrainte où le retenait un reste
d'honnêteté*.
La douleur que cette affaire causa à la belle fut
égale à sa surprise. Les avantages qu'elle en retirait
ne purent la consoler et elle ne fut pas sitôt de retour
avec son père qu'elle alla chez son mari, désavouant
tout ce qui avait été fait sans qu'on l'en eût consultée,
et s'offrant à demeurer avec lui comme auparavant.
Le cavalier traita sa soumission de feinte et d'adresse
concertée. Il lui dit que, puisqu'elle avait voulu
l'abandonner, c'était pour toute sa vie et qu'elle ne
devait jamais espérer qu'il la reprît. Elle refusa longtemps
de retourner chez son père, mais il le voulut
absolument et la laissa seule toute en pleurs, avec
protestation de ne point rentrer chez lui qu'après qu'il
saurait qu'elle en fût sortie. Ce sentiment de vertu qui
la faisait renoncer à son repos lui attira de fâcheux
reproches. Son père se prétendit offensé de ce qu'elle
condamnait par cette démarche ce qu'il venait de
faire pour elle et, toute soumise qu'elle était à son
devoir, elle eut à souffrir des deux côtés. Sa patience
la mit au-dessus de ces traverses. Quoiqu'elle sût
qu'elle s'exposait à la violente humeur de son père en
se montrant résolue à le quitter, elle fit prier vingt fois
son mari de la vouloir recevoir et ses prières furent
toujours suivies d'un refus.
Il y avait un an que ce divorce durait lorsqu'on lui
apprit qu'il était tombé malade. Elle ne balança point
sur ce qu'elle avait à faire. Son devoir l'occupant uniquement,
elle voulut lui servir de garde et se rendit
dans sa chambre sans l'avoir fait avertir. Il ne l'eut
pas plutôt aperçue qu'il tourna la tête de l'autre côté
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
333
et, quoi qu’elle pût lui dire d’honnête* et de tendre, il lui répondit toujours qu’elle le laissât souffrir en repos. Sa venue l’avait si fort agité et il entra dans une si grande impatience de ce qu’elle s’obstinait à ne vouloir pas sortir, que les médecins lui conseillèrent de se retirer, dans la peur qu’ils eurent que le secours qu’elle venait lui offrir ne produisît un effet contraire à ce qu’elle souhaitait. Elle sortit toute en larmes, mais ce ne fut que pour s’arrêter dans l’antichambre, où elle passa les jours et les nuits tant qu’il demeura au lit, pour prendre soin de ce qui pouvait le plus contribuer à sa guérison. On n’osa lui dire, pendant tout ce temps, ce qu’elle faisait pour lui et, quand, après sa santé entièrement recouvrée, on lui fit connaître ce qu’il devait à cette aimable personne, il reçut avec dédain tout ce qu’on lui dit à son avantage et ne voulut entendre parler d’aucun raccommodement.
La belle, contrainte de retourner chez son père, eut à essuyer de nouveaux rebuts. Elle les souffrit sans murmurer, mais, quoique l’austère vertu qu’elle pratiquait lui fît supporter avec une entière résignation les infortunes qu’elle méritait si peu, elle ne put résister longtemps à l’accablement où elles la mirent. Elle tomba insensiblement dans une langueur qui, étant suivie de fièvre, donna bientôt lieu d’appréhender pour sa vie. La première chose qu’elle fit fut de demander à voir son mari. Il dit à ceux qu’on lui envoya que rien ne pressait encore et qu’il la verrait quand il serait temps. Pendant tout le cours de sa maladie, elle ne parla que du regret qu’elle avait de ce que son père avait fait en dépit d’elle et, la violence du mal l’ayant enfin emporté sur l’habileté des médecins, qui ne lui promettaient pas encore trois
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
334
MERCURE GALANT
jours de vie, elle demanda tout de nouveau, mais avec les instances les plus fortes, qu’on fît venir son mari. L’état où il sut qu’il la trouverait ne lui permit pas de refuser ce que souhaitait une mourante. Il s’approcha de son lit et, en voyant la mort peinte sur son visage, il ne laissa pas de remarquer dans ses yeux toute la tendresse qu’une femme doit à son mari. Elle le conjura d’abord de lui pardonner la séparation forcée, qui avait pu donner lieu à son entier refroidissement. Elle l’assura qu’elle ne gardait aucun souvenir des injustices qu’il lui avait faites, lui dit qu’elle mourait d’autant plus contente que, depuis longtemps, la vie lui était insupportable, non seulement parce qu’elle n’avait pu se rendre digne de sa tendresse, mais parce que cette vie, qu’elle se voyait prête de* quitter, était un obstacle à son salut ; que ses assiduités auprès de la dame, qui était pour lui plus aimable qu’elle, toutes innocentes qu’elle les croyait, ne laissaient pas de causer un scandale général ; qu’il allait être en pouvoir de le réparer en l’épousant ; qu’elle le priait de le faire sitôt qu’elle serait morte et en même temps de n’avoir des yeux que pour elle seule et de ne souffrir jamais qu’aucune autre femme partageât son coeur ; que Dieu qui, par sa bonté, pardonne souvent les premières fautes, s’armait de rigueur contre les secondes ; qu’elle lui souhaitait dans ce nouveau mariage tout le repos et tout le bonheur qu’elle eût tâché de lui procurer, si elle eût pu se faire aimer véritablement et que si, après sa mort, ses prières pouvaient avoir quelque force, elle n’en ferait que pour attirer sur lui les grâces du Ciel. Elle ajouta beaucoup d’autres choses, qui firent pleurer tous ceux qui étaient présents et, s’étant tournée vers son confesseur, elle lui parla encore et expira un quart d’heure après.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
335
On ne saurait exprimer l’effet que ce discours et la mort qui le suivit firent sur l’esprit du cavalier. Il demeura immobile et dans une espèce de stupidité qui lui ôta toute connaissance. Il ne pleura point et se laissa remener* chez lui sans savoir où il allait. Sitôt qu’il y fut, il se jeta sur un lit où, ayant passé plus de trois heures sans dire un mot, il poussa de longs soupirs, versa quelques larmes et dit qu’il était le plus criminel de tous les hommes. Ses amis le vinrent voir et crurent d’abord que sa douleur était affectée, mais il en donna des témoignages si vifs qu’ils virent bientôt qu’il en était pénétré. Il rappelait toute la vertu et tout le mérite de sa femme et, se voyant cause de sa mort, il détestait l’aveuglement qu’il l’avait perdu. La jeune veuve lui envoya faire compliment et il pria qu’on lui répondît ce qu’on voudrait. Il passa la nuit dans un état pitoyable, régla tout le jour suivant quelques affaires et, sur le soir, il se retira dans un des plus austères couvents de la ville. La plupart voulurent croire qu’il n’avait choisi cette retraite que pour mieux cacher aux yeux du monde l’embarras où il était d’avoir à se contrefaire, et on se persuada qu’il en sortirait peu de jours après. La veuve le crut comme beaucoup d’autres et n’en eut pas grande inquiétude ; mais il y passa trois mois entiers sans y vouloir recevoir aucune visite et on fut fort étonné lorsqu’après ce temps, on lui vit prendre l’habit. Ce changement fit beaucoup d’éclat. Chacun voulut démentir ses yeux et la dame qui, s’étant flattée d’être maîtresse de ses volontés, avait peine encore à croire qu’il pût se résoudre à l’abandonner, mais il demeura inébranlable dans sa résolution. L’année de son noviciat s’écoula et il fit ses voeux sur la fin du mois de juin dernier. La veuve, désespérée d’avoir
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
336 MERCURE GALANT
hasardé sa gloire* inutilement, n’a pu souffrir le mépris où elle s’est vue dans toute la ville. La honte l’a obligée de* se retirer à six lieues de là dans une maison de campagne qui est à elle, et on ne croit pas qu’elle revienne si tôt.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
337
Juin 1689. HISTOIRE
Notice
« L'histoire d'un homme assez généreux pour céder sa maîtresse à son rival » est annoncée en ces termes par Catherine Bernard dans l'épître dédicatoire du Comte d’Amboise, roman publié cette même année. Dépouillé de tout T environnement historique du roman, le thème est traité ici dans le cadre d'une brève intrigue située dans la société mondaine.
(38e Nouvelle)
HISTOIRE
S’il est mal aisé de n’aimer pas ce qu’on trouve aimable, il n’est pas moins difficile de renoncer à aimer quand on croit le devoir faire, et les sentiments d’indifférence qu’on s’imagine avoir pris pour se dégager sont quelque fois des sentiments déguisés, qui ont d’autant plus de violence qu’ils ont été longtemps retenus par le dépit qui les a fait naître. L’aventure dont vous allez lire les particularités en pourra servir de preuve.
Un gentilhomme d’un véritable mérite et d’une naissance assez distinguée pour avoir pris le nom de marquis sans qu’on pût dire qu’il l’eût usurpé, étant un jour allé entendre un concert où il fut mené par un ami, trouva dans la maison où il se faisait une jeune demoiselle dont la beauté lui parut piquante. Elle était blonde, avait les traits assez réguliers, le teint d’un éclat qui surprenait et une douceur toute charmante répandue sur son visage. Il fit si bien qu’il se
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
338
MERCURE GALANT
plaça auprès d’elle et, tandis que tout le monde prêtait l’oreille avec soin aux belles voix dont le concert était composé, il eut les yeux toujours attachés sur cette aimable personne. Les paroles qu’on chanta lui donnèrent lieu de l’entretenir. Il en tira de quoi la flatter sur son mérite et, s’il la mit dans quelque embarras à force de lui donner des louanges, il ne laissa pas de s’apercevoir qu’elle avait l’esprit aisé et que le silence qu’elle gardait quelquefois était un effet de sa modestie. Il ne sortit point de l’assemblée sans avoir appris qui elle était. Il sut que sa qualité répondait à son mérite et, qu’ayant perdu son père et sa mère dans son plus bas âge, elle demeurait chez une tante, qui s’était chargée de sa conduite. Comme il l’avait trouvée toute aimable, l’envie de la voir avec quelque liberté lui fit chercher accès auprès de la tante et vous jugez bien qu’ayant de l’esprit et du savoir faire, il n’eut pas de peine à y réussir.
Dans les premiers soins* qu’il s’attacha à lui rendre, son unique vue fut le plaisir d’un amusement honnête* qui l’occupât pendant quelques heures. Il dit force douceurs* à la belle, se préparant au triomphe d’attendrir un jeune coeur. Ce ne lui fut pas une chose aisée. Elle s’accoutuma à l’entendre, sans qu’aucun sentiment particulier lui fît découvrir qu’elle fût touchée et, cette espèce d’indifférence blessant le marquis qui était fier naturellement, il ne put souffrir sans beaucoup de peine qu’elle lui ôtât la gloire* de lui laisser remarquer en elle un commencement de passion. Ce n’est pas qu’elle n’eût pour lui des honnêtetés*, dont il eût eu lieu d’être content, s’il n’eût souhaité que de l’estime, mais ce n’étaient point des honnêtetés de distinction et il regardait comme une honte qu’elle attendît son entier hommage pour
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
339
se déclarer, après que, partout ailleurs, on l’avait presque toujours prévenu par des avances. Cependant les manières de la'belle, de quelque froideur qu’elles lui parussent, ne laissèrent pas de l’enflammer, et même on peut dire que ce fut ce qui porta son amour à toute la violence qu’il commença de sentir. Il s’y abandonna malgré lui et, à quelque prix que ce pût être, il résolut de se donner le plaisir de se faire dire qu’il était aimé. Ses empressements qu’il redoubla le firent voir le plus amoureux de tous les hommes. Il dit à la belle les choses les plus flatteuses et ne douta point qu’en lui déclarant qu’il la voulait épouser, il ne lui causât toute la joie que lui devait inspirer une alliance si avantageuse.
La belle reçut cette déclaration avec beaucoup de reconnaissance et, après lui avoir marqué en termes fort sérieux qu’elle lui était sensiblement obligée* de l’honneur qu’il lui faisait, elle ajouta que, dépendant d’une tante dont les volontés réglaient les siennes, c’était à elle qu’il se devait adresser. Une réponse si peu attendue déplut au marquis. Il dit à la belle, avec un peu de chagrin, qu’il ne songeait à se marier que pour vivre heureux, qu’il ne pouvait l’être, s’il n’avait son coeur, et que, ne voulant le devoir qu’à elle-même, il serait fort inutile de lui faire demander le consentement de ses parents, tant qu’il la verrait dans cette réserve. Il fit ce qu’il put pour l’en tirer et ses plus fortes prières n’obtinrent rien de plus favorable pour sa passion qu’une assurance qu’elle suivrait son devoir sans aucune peine et qu’aussitôt que sa tante aurait parlé, il aurait sujet d’être content. Le marquis tira de là une conséquence qui fit souffrir sa délicatesse. Il s’en expliqua avec la belle et lui dit d’un ton de plainte qu’il lui devait être bien fâcheux
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
340
MERCURE GALANT
de voir que, si sa tante s’opposait à son bonheur, elle serait prête à se dégager pour la satisfaire. La belle lui répliqua qu’il se faisait tort de craindre qu’on n’eût pas pour lui les égards qui étaient dus à son mérite et à sa naissance, et, n’ayant pu l’obliger* de se déclarer plus précisément, il lui fit connaître qu’il allait remettre au temps le succès de ses desseins, afin que l’impression que ses services1 feraient sur son coeur lui fît tenir d’elle seule ce que son amour ne pouvait devoir à d’autres. Il continua ses soins* qui furent toujours reçus d’une manière assez engageante. L’état où il se trouvait avait quelque chose d’extraordinaire. Il aimait avec excès et, quoique la belle lui fît voir beaucoup d’estime et qu’il ne remarquât rien qui lui fît appréhender que sa recherche ne lui fût pas agréable, il ne pouvait se résoudre à presser de rien conclure, parce qu’il ne voyait pas qu’elle eût pour lui les empressements dont il croyait que sa passion le rendait digne.
1. Services. « On gagne l’amitié des dames par de petites soins, de petits services » (Fur.) Signes d’attachement pour une femme que l’on courtise.
Les choses ayant encore demeuré un peu de temps dans ces mêmes termes, elles changèrent de face par un incident qui eut des suites qu’on n’attendait pas. Le marquis avait un frère, qu’on nommait le chevalier. Il était à Rome depuis trois ou quatre années et il en revint en ce temps-là. Le marquis, qui avait toujours vécu avec lui dans la plus étroite liaison que l’amitié ait jamais établie entre deux frères, ne manqua pas, un peu après son retour, de l’entretenir de sa maîtresse. Il ne lui parla ni de son esprit ni de sa beauté et, voulant qu’il en jugeât par lui-même, il le
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
341
mena chez cette jeune personne. Le chevalier, qui avait acquis dans ses voyages certaines manières pleines d’agrément, qui perfectionnent les heureux talents que l’on a reçus de la nature, brilla fort avec la belle, dans une assez longue conversation qui fut aussi vive qu’enjouée. Il fut touché de ce qu’il connut d’aimable en elle et, son frère lui ayant demandé son sentiment, il lui en dit mille biens et ne pouvait se lasser de lui applaudir2 sur le choix qu’il avait fait. Le marquis, ravi d’être approuvé et ne trouvant point de plus grand plaisir que d’entendre parler d’elle, engagea le chevalier à la voir souvent. C’étaient toujours de nouveaux applaudissements qu’il recevait sur sa passion et, comme il était aisé de voir que le chevalier lui parlait de bonne foi et que rien n’enflamme tant que les louanges qu’on entend donner à ce qu’on aime, le marquis, sans y penser, prenait des redoublements d’amour, dont il ne pouvait démêler toute la force.
2. De lui applaudir. Voir 5e nouvelle, note 1.
Il trouvait que sa maîtresse avait plus d’esprit de jour en jour et il ne comprenait pas qu’il lui était inspiré par l’envie de plaire. La belle ne savait pas elle- même d’où lui venaient de certains je ne sais quoi* qui la rendaient plus charmante et qui lui donnaient en tout une vivacité extraordinaire. Elle suivait un penchant qu’elle ne connaissait pas et, le chevalier ne faisant rien qui ne parlât à son avantage, elle abandonnait son coeur avec plaisir à des sentiments qu’elle n’avait jamais eus. Elle ne s’aperçut même qu’ils étaient nouveaux pour elle que lorsque le chevalier passa trois ou quatre jours sans la venir voir avec son frère. Elle en montra quelque trouble et l’empresse-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
342
MERCURE GALANT
ment qu’elle avait à demander ce qui l’occupait ailleurs était une marque qu’elle y prenait intérêt. Elle était moins gaie le reste du jour et, quand le chevalier revenait, outre la joie qu’elle laissait éclater sur son visage, elle lui faisait de si obligeants reproches de sa négligence qu’elle ne pouvait lui dire plus ouvertement que rien ne lui plaisait tant que ses visites. Elle ne cachait rien de tout cela au marquis, parce qu’agissant naturellement et n’ayant jamais connu ce que c’était que l’amour, elle était bien éloignée de penser qu’il y eût rien dans ses sentiments dont il lui fallût faire mystère.
Cependant, comme un amant véritablement touché a les yeux bien éclairés sur les moindres choses, le marquis connut bientôt que sa maîtresse sentait pour le chevalier ce qu’il n’avait jamais pu lui faire sentir pour lui. Il en eut un dépit secret, qui fut soutenu par sa fierté et, au lieu d’y donner ordre3 en l’empêchant de le voir, il s’en fit accompagner toutes les fois qu’il alla chez elle. Il était toujours de bonne humeur et, sans laisser échapper aucun mouvement ni de jalousie ni de chagrin, il montrait un esprit libre, qui aurait trompé les plus clairvoyants. Le chevalier y fut abusé et ne crut point que, par cette fausse liberté d’esprit, il se ménageât celle d’observer ce qui se passait dans le coeur de sa maîtresse ; mais, comme la belle avait pour lui une honnêteté* qui lui découvrait des sentiments plus forts que l’estime et qu’il se serait senti de grandes dispositions à y répondre sans l’engagement où il la voyait, il résolut et pour son repos et pour s’acquitter de ce qu’il devait à l’amitié du marquis,
3. Donner ordre. Apporter ordre, pourvoir. Vous serez ruiné si vous n’y donnez ordre (Dict. Acad.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
343
de renoncer à une vue agréable, mais qui pouvait le mettre en péril d’aller plus loin qu’il ne lui était permis. Il avait déjà cessé de parler si fortement à son frère du mérite de la belle, de peur que le plaisir d’en dire du bien ne découvrît trop ce qu’il eût voulu pouvoir se déguiser à lui-même, et le marquis, homme attentif à tout remarquer, avait jugé comme il le devait de cette réserve. Ainsi, quand le chevalier lui dit qu’il avait dessein de faire un voyage, il entra d’abord dans le motif4 qui en était cause, et ce que la belle lui avait laissé paraître avec ingénuité de ses nouveaux sentiments ne lui permettant point de douter que leurs coeurs ne s’entendissent sans s’être expliqués, il fit un effort sur lui pour ne montrer aucune faiblesse. Après avoir pris un visage gai, il dit à son frère qu’il voyait son embarras, que, non seulement il aimait la belle, mais qu’il avait dû s’apercevoir qu’il avait touché son coeur et que, pour n’écouter pas une passion qui lui pouvait attirer le blâme de s’être fait son rival, il se résolvait à s’éloigner. Là- dessus, il l’embrassa, comme lui étant fort obligé* des égards honnêtes* qu’il avait pour lui, et lui dit ensuite que le plus grand plaisir qu’il lui pouvait faire était de ne point partir et de continuer à voir sa maîtresse. Il ajouta qu’il l’aimait beaucoup par les belles qualités qui la rendaient estimable, mais que son amour, n’ayant jamais été assez fort pour lui faire vaincre l’aversion qu’il avait toujours sentie pour le mariage, il s’était tenu dans les seuls termes d’amant, sans avoir osé pousser les choses plus loin ; qu’après
4. Il entra d’abord dans le motif signifie saisir, comprendre une façon d’agir. On peut comparer : « Tu n’entres point dans tous les mouvements d’un coeur... (Molière, Mélicerte 11,1).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
344
MERCURE GALANT
l’ouverture5 qu’il lui faisait, c’était à lui à se consulter et que s’il était assez amoureux pour vouloir bien épouser la belle, il lui céderait ses prétentions avec d’autant plus de joie qu’il empêcherait en l’épousant qu’on ne se plaignît de lui.
5. Ouverture, aveu, confidence. Faire ouverture d’un sentiment à quelqu’un, s’ouvrir à lui « J’en avais fait à sa mère quelque peu d’ouverture » (Molière, U Avare IV,3).
Ce discours surprit tellement le chevalier qu’il en demeura embarrassé. Il répondit que, n’ayant rien à se reprocher dans sa conduite, il ne se défendrait point des sentiments qu’on lui voulait imputer ; qu’il ne désavouait pas que l’esprit et la beauté de la personne dont il s’agissait ne l’eussent rendu sensible, mais que, tout ce qu’il sentait demeurant soumis à sa raison, il n’avait point à s’expliquer là-dessus ; qu’il consentait à ne point partir, si l’on jugeait à propos qu’il suspendît son voyage, mais qu’il serait inutile de lui demander qu’il fît encore des visites ; qu’absolument il n’en rendrait aucune à la belle que sa fortune ne fût arrêtée ; que le marquis, ayant tant de sujet de l’aimer, pouvait satisfaire son amour, puisqu’il ne tenait qu’à lui de se rendre heureux, et que, s’il était vrai qu’il fût assez ennemi du mariage pour être bien aise de rompre l’engagement qu’il avait pris avec elle, il pouvait donner telle parole qu’il lui plairait en son nom, avec assurance qu’il ne serait point désavoué.
Le marquis n’en voulut point savoir davantage. Il alla trouver la belle et lui dit qu’il était temps qu’il connût s’il était aimé véritablement. La belle, qui crut qu’il prétendait encore la faire expliquer et qui se sentait moins disposée que jamais à se réjouir des
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES 345
marques qu'il pouvait donner de sa passion, lui
répondit avec beaucoup de froideur que sa tante seuler
pouvait disposer de ses volontés, comme elle l'en
avait déjà assuré, et qu'il n'était pas besoin qu'il la
consultât sur ce qu'il avait à faire. Le dépit qui animait
le marquis depuis quelque temps le fit passer par
dessus l'aigreur de cette réponse. Il répliqua qu'elle
n'était pas entrée6 dans ce qu'il avait voulu lui dire ;
que, s'étant examiné dans les sentiments qu'il avait
pour elle, il s'était connu si mal disposé au mariage,
que, dans la crainte de ne la pas rendre aussi heureuse
qu'elle méritait de l'être, il la priait, si elle avait un
peu de bonté pour lui, de vouloir bien recevoir son
frère en sa place et de trouver bon qu'il allât traiter
cette affaire avec sa tante. L'émotion que fit voir la
belle trahit tout le secret de son coeur. Elle ne sut que
répondre, tant la joie l'avait saisie, et ce ne fut
qu'après que le marquis, en continuant à lui parler, lui
eût donné le temps de vaincre son trouble, qu'elle lui
dit, quoiqu'un peu déconcertée, qu'elle se ferait
toujours un sujet de joie de l'obliger, mais qu'elle
n'avait pas lieu de présumer assez d'elle-même pour
se flatter que le mariage qu'il lui proposait fût
agréable à son frère. Le marquis en répondit, et cette
assurance mit la belle dans un état de plaisir qui lui fit
connaître tout ce que l'amour avait produit pour le
chevalier.
L'entière certitude qu'il en eut par là le fit résoudre
à ne plus songer à elle et, s'applaudissant2 de ce dessein,
comme s'il eût dû la punir et le venger, parce
qu'en effet le parti du chevalier lui était bien moins
avantageux, il alla trouver la tante. Elle fut surprise
6. Voir ci-dessus note 4.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
346
MERCURE GALANT
de ce changement, mais il lui parla d’un air si libre et lui peignit avec tant de force le dégoût presque invincible qu’il avait du mariage (ce qui l’avait obligé* d’amener son frère chez sa nièce, dont il avait bien prévu qu’il deviendrait amoureux) qu’elle demeura persuadée qu’il ne disait rien qui ne fût vrai. Elle ne voulut pourtant lui donner aucune parole qu’elle n’eût su les sentiments de sa nièce. Elle les avait déjà pénétrés et lui reprocha qu’elle perdait le rang de marquise pour ne s’être pas assez possédée ; mais c’était un jeune coeur surpris par l’amour, sans qu’il se fût fait connaître. La belle ne put s’empêcher de parler du chevalier d’une manière fort avantageuse et sa tante la vit tellement satisfaite de ce choix qu’elle y donna son consentement. Le chevalier résista longtemps à ce que son frère avait fait pour lui. Il le pria de se mieux examiner et de craindre qu’un peu de chagrin n’eût part à la résolution qu’il avait prise, mais plus il fit voir pour lui d’honnêteté* là-dessus, plus le marquis l’assura que rien ne lui pouvait faire tant de plaisir que son mariage, et il lui réitéra ces assurances avec des manières si ouvertes et d’un esprit si content qu’il ne laissa plus de scrupule au chevalier. Il continua de se servir du même prétexte et, pour mieux faire paraître que son coeur était entièrement libre, il fit dresser le contrat lui-même et voulut faire les frais de la noce. Rien ne lui fit peine en tout cela et il le protesta à tous ses amis.
Cependant on ne fut pas plutôt revenu de l’église, où le mariage venait d’être fait, qu’on fut surpris de le voir tomber dans un chagrin extraordinaire. Il dit qu’il se trouvait mal et, en effet, deux heures après, la fièvre le prit avec une extrême violence. Cet accident troubla fort la joie des mariés et leur déplaisir aug-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES 347
menta beaucoup le lendemain quand le transport au cerveau, ne le laissant plus maître de sa raison, fit connaître la vraie cause de son mal. Il dit cent choses touchantes sur ce qu’il n’avait pu se faire aimer de la belle et sur la nécessité où il s’était vu de la céder à son frère. On connut par là qu’il s’était fait violence et que la contrainte qu’il avait tâché* de s’imposer, l’avait réduit au malheureux état où il se trouvait. Il vécut encore trois jours, pendant lesquels ses agitations redoublèrent, sans qu’il cessât de parler du désespoir où l’avait jeté son trop de délicatesse.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de VINCENT (Monique), « Événements
contemporains », Anthologie des nouvelles du Mercure
galant (1672-1710), p. 349-409
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-11462-8.p.0381
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou
tout autre moyen de communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre
privé.
© 1996. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
V
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.

EVENEMENTS CONTEMPORAINS
Quelques nouvelles se font, plus que d’autres, l’écho direct d’un événement contemporain. Dans ces récits, le côté littéraire appartenant en propre à l’auteur consiste, après le choix et l’énoncé de faits réels, à enchaîner des épisodes qui, pris en eux-mêmes, correspondent à une réalité vécue, mais dont la composition artificielle s’oriente vers un dénouement préétabli. Le talent de l’auteur met en valeur les événements en les dramatisant à son gré et en développant l’état d’esprit des personnages.
Le choix des nouvelles présentées ici a voulu rendre compte de la diversité des événements rapportés. Il faudrait en ajouter d’autres répondant à ces critères.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
352 MERCURE GALANT
Février 1686 li. HISTOIRE SINGULIÈRE DE DEUX
AMANTS CALVINISTES ...
Notice
On se trouve ici en présence, avec la plus longue
des nouvelles du Mercure, d'un texte de propagande
religieuse. En effet, les points d'intérêt de cette histoire
la rattachent à la Révocation de / 'Édit de
Nantes. S'appuyant sur une intrigue analogue à celle
des autres nouvelles, l'auteur présente deux familles
confrontées au problème des conversions dont le
Mercure donne dans ses informations de nombreux
exemples, la description d'une tentative pratiquée
par des protestants décidés à quitter la France, l 'évocation
sous forme de lettres et de conversations de
quelques arguments de controverse et enfin la présence
d'un texte authentifié par un document
conservé à la Bibliothèque Mazarine, la Relation
de la conversion de Charles II, roi de la Grande
Bretagne*.
(39' Nouvelle)
Histoire singulière de deux amants calvinistes
où, parmi les intrigues et les traverses de leur
amour, on voit beaucoup de choses concernant
la religion, traitées d'une manière aisée et
intelligible à tout le monde. Cette histoire peut
être utile en divertissant et rendre habiles en
* Voir M. Vincent, Actes du XII' colloque de Marseille, La
Conversion au XVII' siècle, janvier 1682, Le Mercure Galant et
la propagande catholique - XVII' Siècle 1982 n° 4, Écrits touchant
la conversion de Charles Il, roi de la Grande Bretagne.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
353
matière de religion ceux même qui ne se sont jamais appliqués à lire des livres de controverse. On y voit un écrit très curieux, trouvé dans le cabinet d'un grand prince après sa mort et composé par lui-même.
HISTOIRE
Tout Paris retentissait du bruit des louanges que faisait donner au Roi la suppression de F Edit de Nantes1 et l’on travaillait à la démolition du temple de Charenton2, avec la vive chaleur qui fait toujours agir ceux qu’un zèle de religion anime, lorsqu’un amant malheureux, et qui devait être marié au premier prêche, se trouva chez lui tout accablé de douleur. Il tomba dans une espèce de faiblesse, dont il fut quelque temps à revenir. Au sortir de cet assoupissement, pendant lequel il avait gardé assez de connaissance pour sentir toujours son malheur, il mit la main à la plume et écrivit ce qui suit à sa maîtresse :
1. L’édit de Fontainebleau, qui portait révocation de l’édit de Nantes, fut signé par le roi Louis XIV le 18 octobre 1685.
2. Le temple de Charenton a été démoli entre le 23 et le 27 octobre.
3. Etonner. « Causer à l’âme de l’émotion soit par surprise... soit par crainte » (Fur.).
« Il ne fallait pas moins que les édits de Louis le Grand et la destruction d’un superbe et fameux temple pour étonner3 mon amour. Cependant, malgré les mauvais augures qu’on peut tirer du changement qui arrive, cet amour, tout étonné et tout abattu qu’il est, ne peut perdre l’espérance. Je suis trop persuadé de la bonté de votre coeur pour douter de sa constance et les plus grands supplices ne me feraient pas résoudre à cesser de vous aimer. Nos
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
354
MERCURE GALANT
pères sont d’accord, nos coeurs le sont aussi, mais une puissance que nous devons révérer traverse notre bonheur. Le coup est rude pour un amant, qui se voyait prêt de* posséder tout ce qu’il a de plus cher au monde, et je ne le trouve supportable que dans la pensée qu’il ne vous est pas moins cruel qu’à moi. Le temps, qui amène tout, nous rendra un jour heureux. Il faut l’espérer, mais, hélas, qu’il doit paraître long à un amant qui n’attend que de lui la fin de ses peines ».
Cette triste amante reçut cette lettre comme l’unique chose qui la pouvait consoler en l’état où elle était. Elle y fit cette réponse :
« Aimez, persévérez et croyez que pour vaincre tous les obstacles qui peuvent traverser une forte passion, il suffit de bien aimer. J’aurais trop à vous dire sur le sujet qui retarde notre bonheur et, pour vous montrer que je suis sensible, je vous assure que je ne quitte la plume que pour y penser et que, mon malheur ne sortant point de ma mémoire, celui qui le partage y sera toujours présent. »
Cet amant aussi malheureux que passionné ne fit point de réponse à cette lettre, mais, sitôt qu’il fut un peu remis, il ne manqua point d’aller trouver sa maîtresse pour se consoler avec elle et avec son père des malheurs qui leur étaient communs. Ils eurent de longs entretiens là-dessus, mais ces entretiens ne produisaient rien qui fût favorable à leur amour. L’amant retourna plusieurs fois chez sa maîtresse et ils se dirent souvent la même chose, les répétitions n’étant jamais ennuyeuses quand on s’aime.
Un jour qu’il venait de rentrer chez lui, plein de sa passion, et qu’il y rêvait encore, son père le fit entrer dans son cabinet* et lui parla en ces termes :
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
355
« Il est temps, mon fils que je vous ouvre mon coeur et que je vous parle d’une chose plus importante que n’est le succès de votre amour, dont je vois que vous êtes tout occupé. Vous jugez bien que ce que j’ai à vous dire regarde la religion, mais ne croyez pas que le mouvement où sont aujourd’hui toutes les affaires qui la touchent m’ait fait faire des réflexions auxquelles je me devais être plus tôt appliqué. Non, ce ne sont point les conversions qui se sont faites depuis un mois qui m’ont engagé à penser à la mienne. Je crois que ces nouveaux convertis le sont de bonne foi, et que la nécessité où on les a mis de se faire instruire leur a fait découvrir des vérités que leur obstination les empêchait de connaître. Cependant, ce n’est pas tout ce qui me fait rêver aujourd’hui à cette grande affaire ; je fais réflexion sur le grand nombre de conversions qui se sont faites depuis sept ou huit années, parmi lesquelles on en compte de beaucoup de ministres4. Ils ont eu le temps d’étudier la vérité, ils l’ont connue, ils se sont rendus à ses lumières et ont écrit les motifs de leur changement. C’est ce qui a dû abréger le chemin à ceux qui viennent de suivre leur exemple, puisque tout ce qui les pouvait arrêter était éclairci par les ministres les plus éclairés de leur religion même, et, comme le zèle du Roi n’a pas moins causé ces premières conversions que celles dont elles viennent d’être suivies, on peut dire qu’on les doit toutes à l’ardeur que ce monarque a fait voir pour le salut de ses sujets.
4. Ministres « est aussi le titre de ceux qui font le prêche chez ceux de la Religion Prétendue Réformée et qui prennent la qualité de Ministres de la parole de Dieu » (Fur.).
Serais-je immobile au milieu de tout cela et
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
356
MERCURE GALANT
ne travaillerais-je pas à découvrir la vérité, à l’exemple de tant de personnes d’un mérite et d’un esprit distingués ? Si je me résous à la chercher, je puis dire par avance que je suis déjà catholique, puisque, de mille qui ont voulu la connaître, à peine s’en est-il trouvé un qui ait pu lui résister, lorsqu’il a voulu de bonne foi lui prêter l’oreille. Vous ne me répondez rien, poursuivit-il, vous soupirez. Ah ! mon fils, j’en connais la cause, vous craignez que je ne suive en me convertissant l’exemple de beaucoup de personnes plus sages et plus éclairées que moi, et qu’ensuite je ne me serve de mon autorité pour vous engager à vous faire catholique. Ce serait un coup mortel à ton amour, tu l’appréhendes. Le père de ta maîtresse est obstiné dans sa religion et rien n’égale son opiniâtreté que celle de sa fille, mais, si cette religion n’est pas la véritable, ce que je découvre de jour en jour depuis que je commence à ouvrir les yeux, voudrais-tu combattre mes sentiments et me conseiller de perdre mon âme pour te conserver ta maîtresse ? Tu changes de couleur ! Ah ! je n’en saurais douter, ton amour t’occupe tout entier et ton coeur n’est présentement rempli que des suites dangereuses que tu appréhendes, lorsqu’on saura que je cherche les lumières nécessaires pour me rendre véritablement catholique. — Ah ! mon père, repartit* le fils, que puis- je répondre, lorsque je me trouve frappé d’un coup de foudre que je n’avais pas sujet d’attendre ? Puis- je, dans le cruel embarras où me vient de jeter votre discours, entrer tout d’un coup dans vos sentiments ? Puis-je approfondir sur l’heure une matière si délicate et suis-je même en état de raisonner ? La voix de la nature se fait ouïr d’un côté, l’amour
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
357
effrayé me parle de l’autre, et l’intérêt de.mon salut se mettant de la partie, ma raison tremblante et incertaine écoute tout et ne sait de quel côté pencher. — Mon fils, répliqua le père, donne-toi de garde5 de l’amour. Il devrait être le plus faible et cependant il triomphe presque toujours. Mais je vois que dans cette occasion, il sera également vainqueur et vaincu, car, ou ton amour persuadera à ta maîtresse de se convertir, ou le sien empêchera ta conversion. Examine l’état où tu te trouves réduit et tâche d’empêcher que les faux plaisirs de l’amour ne te causent des peines étemelles ! — Ah ! mon père, repartit* le fils d’un air qui marquait la violence de sa passion, vous savez combien les femmes sont obstinées en matière de religion, et mon amour, quelque fort qu’il soit, ne pourra vaincre l’opiniâtreté de ma maîtresse. — Cette constance des femmes répliqua le père, à l’égard des choses pour lesquelles elles ont pris de l’attachement te fait voir qu’elle aura de la peine à étouffer la tendresse que tu lui as inspirée, et ton amour, qui a su toucher son coeur, le saura peut-être vaincre encore une fois en faveur du Ciel. — Je crains bien que cela n’arrive pas, répondit ce triste amant. Lorsque je surpris son coeur, il n’était rempli d’aucun autre amour, mais la religion qu’elle professe y règne avec trop d’empire pour souffrir qu’une autre l’en chasse et les coeurs préoccupés, et surtout ceux des femmes, sont trop difficiles à gagner ».
5. Garde = précaution. « Il faut se donner de garde des surprises des chicaneurs » (Fur.).
Le père allait repartir* lorsqu’ils furent interrompus, ce qui les empêcha de pousser plus loin leur
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
358
MERCURE GALANT
entretien. Le fils promit seulement au père qu’il penserait sérieusement à la conversation qu’il venait d’avoir avec lui. Le père n’en demeura pas là. Il fit parler à son fils par des personnes éclairées dans l’une et dans l’autre religion et, comme tout était en mouvement au sujet des conversions, que le mari pressait la femme de se rendre catholique ou la femme le mari, que le frère en usait de même à l’égard de sa soeur et la soeur à l’égard du frère, et que tous les amis se faisaient les uns aux autres une innocente guerre sur le même sujet, il fut attaqué de tant d’endroits différents qu’il se serait avoué vaincu, si sa passion n’avait point été un obstacle à cet aveu.
La première fois qu’il retourna chez sa maîtresse, après avoir essuyé un si grand nombre d’assauts, il sentit, en y entrant, une agitation qui le rendit presque sans mouvement, de manière qu’il parut à ses yeux comme un homme abattu non seulement par la violence d’un mal cuisant mais encore par une extrême tristesse. Il la regardait plus qu’à l’ordinaire, il soupirait et faisait assez connaître par tous les mouvements de son âme et de ses yeux* qu’il n’osait expliquer le sujet de son chagrin. Dès qu’on parlait des affaires de la religion, ses soupirs redoublaient, il baissait la vue et n’osait regarder fixement sa maîtresse, ce qui fit bientôt deviner à cette aimable personne le sujet de l’abattement qu’il faisait paraître. Elle prit d’abord un sérieux qui, achevant de l’accabler, le réduisit à un tel état qu’elle ne jugea pas à propos de lui faire voir tout le mépris qu’elle croyait déjà avoir pris pour lui. Elle le railla seulement et comme souvent l’esprit ne brille pas moins à défendre une mauvaise cause qu’une bonne, elle en fit paraître beaucoup en l’accusant de faiblesse d’une manière enjouée, mais qui ne laissa
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
359
pas de l’embarrasser, parce qu’il crut pénétrer au fond de son âme et y découvrir que son obstination serait invincible sur le changement de religion. Les choses ne se poussèrent pas plus avant ce jour-là et ils se séparèrent assez mal satisfaits l’un de l’autre.
Comme tout l’entretien de Paris ne roulait que sur ceux qui se convertissaient chaque jour ou qui étaient sur le point de se convertir, on apprit bientôt que ce malheureux amant et son père songeaient à faire abjuration. Ce fut alors que la crainte fit sentir dans les âmes de ces amants tout ce qu’elle a de plus rigoureux, et que le cavalier crut que le père de sa maîtresse donnerait de terribles atteintes à son amour. C’était un vieillard opiniâtre, tout plein de Calvin, qui, depuis cinquante ans, n’avait laissé passer aucune semaine sans aller à Charenton et qui, parce qu’il était Ancien6 et qu’à force d’entendre des prêches, il était instruit aussi à fond de sa religion que la plupart des ministres, la croyant si bonne qu’il se faisait un crime d’entrer en dispute7 sur aucun des articles qui la regardaient. Ce vieillard, toujours en colère contre ceux qui le chagrinaient là-dessus, ayant appris que son gendre prétendu était sur le point de professer les vérités catholiques, en parla à sa fille avec un emportement plein de mépris. Elle ne voulut lui témoigner aucune faiblesse pour son amant, quoiqu’elle en sentît encore beaucoup, et,
6. Ancien. Calvin dans l’Ordonnance Ecclésiastique de 1541 distingue « quatre ordres d’offices... pour le gouvernement de F Église, les Pasteurs, les Docteurs, les Anciens et les Diacres ». « On dit les Anciens du Consistoire de la Religion Prétendue Réformée » (Fur.).
7. Dispute, contestation. « On fait de longues disputes dans les écoles de théologie » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
360
MERCURE GALANT
ayant renchéri sur ce que son père lui dit, non seulement elle apaisa sa colère, mais elle le fit demeurer d’accord qu’on ne devait point congédier cet amant jusqu’à ce qu’il eût renoncé à leur parti, parce que, le mouvement qui l’y engageait ne venant que de son père, il y avait sujet d’espérer que son amour servirait d’obstacle au changement qu’ils appréhendaient.
Les choses étaient en cet état, lorsqu’un autre amant, qui n’avait pu réussir auprès de la belle, sentit renaître ses espérances, parce qu’il était bon protestant* et qu’il se tenait assuré qu’un catholique ne l’obtiendrait pas. Dans cette pensée, il ne balança point à revenir dans une maison, d’où le peu de cas qu’on avait marqué faire de lui l’avait obligé de* se bannir. Le père n’en fut pas fâché et la fille même en parut assez contente, mais le motif de leur joie était différent. Le père se mit dans l’esprit qu’il pourrait renouer avec lui selon qu’il lui serait utile, crut que cet amant serait propre à ses desseins et, comme c’était un homme intrigant, qui avait fait beaucoup de voyages et qui connaissait un grand nombre d’étrangers, il s’imagina qu’il pourrait le consulter sur des vues qu’il avait, dont il n’osait se confier à personne ; et la fille se persuada que son amant, voyant auprès d’elle un rival, qui lui avait déjà donné des alarmes, en prendrait tout de nouveau et que son amour étant réveillé par sa jalousie, ces deux choses l’engageaient à combattre avec plus de force les sentiments de son père, qui le pressait de se faire catholique. Cela produisit des effets assez nouveaux. Cet amant qui, quelque temps auparavant, avait été rebuté et du père et de la fille, fut si favorablement reçu de l’un et de l’autre qu’il crut que la belle avait pris pour lui des sentiments plus avantageux et que son père les autorisait.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
361
Un jour qu’il se trouva seul avec lui, la conversation ayant tourné sur la difficulté qu’il y avait à sortir du royaume et ce vieillard, tout plein de feu pour sa fausse religion, ayant laissé échapper quelques paroles qui marquaient l’impatient désir qu’il avait de quitter la France, cet amant adroit qui ne souhaitait rien avec plus d’ardeur que de voir ce dessein exécuté, parce qu’il croyait enlever par là sa maîtresse à son rival, loua la résolution où il le voyait et lui dit que, connaissant sa délicatesse sur le fait de la religion, il avait déjà rêvé aux moyens de le servir, en cas qu’il fût dans la pensée de sortir d’un pays où ceux de leur religion ne pouvaient avoir que du chagrin, et que même il était prêt de* l’accompagner. Le vieillard, tout transporté de joie, lui demanda avec empressement les expédients qu’il avait trouvés. Voici la réponse qu’il lui fît :
« On ne peut mieux entendre ni mieux parler l’italien que fait votre fille, et les conversations que vos affaires lui ont donné lieu d’avoir chez vous avec plusieurs personnes de ce pays-là font que l’accent de cette langue lui est naturel. Vous le savez parfaitement, ayant été agent8 d’un grand seigneur italien qui avait ici des procès. Vous en avez un fort grand nombre de lettres, elles vous sont adressées, le dessus est en la même langue et elles sont cachetées du cachet de ce seigneur. Elles parlent toutes d’affaires et cela me suffit, puisque je me promets d’accommoder quelques-unes de ces lettres de manière qu’on croira qu’elles ne vous auront été écrites que comme à un domes-
8. Agent, celui qui est commis pour faire les affaires d’un prince.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
362
MERCURE GALANT
tique9 italien que ce seigneur avait à Paris. Ce n’est pas là-dessus seulement que je me fonde, poursuivit-il et je ne prétends pas que ces lettres nous servent qu’10 à la dernière extrémité. Vous savez que je parle assez bien la même langue et que j’ai ici un ami italien, connu pour un homme qui peut avoir plusieurs domestiques. Il doit s’en retourner sous peu en son pays. Nous partirons avec lui et, afin que le bruit de votre départ ne se répande point, on feindra que vous êtes à votre maison de campagne, d’où des gens affidés affecteront de venir de temps en temps acheter ici publiquement des vivres pour vous porter, et vous leur laisserez même des lettres que vous écrirez à vos amis et que vous daterez de ce lieu-là. Pendant cela, nous poursuivrons notre voyage et, quand nous approcherons de la frontière, plusieurs italiens entreront en France et feront quelques lieues au-devant de leur ami. Ils diront même le sujet de leur entrée dans le royaume et qu’ils repasseront dès le jour même, ou tout au plus tard le lendemain. Ce nombre d’italiens connus sera assez grand pour former un petit corps. On vous mettra au milieu et votre fille déguisée pourra aisément passer pour le fils de quelqu’un d’eux. Comme l’Italie, ajouta-t-il, n’est pas un pays de refuge pour ceux de notre religion, je ne crois pas qu’on examine avec la dernière exactitude ceux qui sortent de France de ce côté-là. En tous cas, je vous promets de chercher des moyens encore plus sûrs pour notre retraite, ce que je vous viens dire ne devant être regardé que comme les premières idées
9. Domestique, ici officier au service d’un maître.
10. Qu’= Sinon.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
363
qui me sont venues et sur lesquelles j’ai pourtant pressenti mon ami, qui me servira assurément. Quand nous serons en Italie, nous prendrons nos mesures pour passer dans un pays où nous puissions vivre sans être troublés. »
On ne peut témoigner plus de joie qu’en fit paraître le vieillard, d’une proposition qui lui était si agréable. Il embrassa cet amant et lui promit sa fille, s’il arrivait que, par son moyen, ils sortissent du royaume. Il recommanda le secret et il convint avec lui que, pour beaucoup de raisons, il le cacherait à sa fille même, qui n’en serait informée qu’un peu avant leur départ. Cet amant, ayant pris sur lui toute la conduite de l’affaire, vint souvent en rendre compte. La fille se chagrina du commerce* étroit dans lequel elle le voyait avec son père et des conférences particulières qu’elle savait qu’ils avaient ensemble. Elle crut que c’était autant d’attentats qu’on faisait contre son coeur et qu’en lui défendant bientôt de voir un amant aimé, on lui ordonnerait de regarder comme un homme qui devait être un jour son époux celui qu’elle haïssait. Cette crainte redoublait sa passion. Elle écrivit ce qui suit au cavalier qu’elle aimait :
« Je connais peu l’amour, mais de la manière qu’on le dépeint et que je vous en ai ouï parler à vous-même, on n’aime pas beaucoup, lorsqu’on voit si peu les gens. Votre procédé a réveillé l’espoir de votre rival et il est souvent en conférence avec mon père. Je ne sais s’il s’agit de mon coeur ; on peut le promettre, mais je crains bien qu’on ne le puisse livrer. Ce n’est pas que vos manières n’aient fait diminuer la passion que mon devoir avait fait naître. Ainsi vous ne devez point vous applaudir11 d’une résistance que je ne ferai pas
11. Applaudir à. Voir 5e Nouvelle, note 1.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
364
MERCURE GALANT
pour l’amour de vous, mais parce que je crois qu’il suffit d’avoir montré une fois en sa vie de la faiblesse à un homme. C’est encore trop. Craignez cependant que, comme celles de mon sexe sont nées pour obéir à leurs parents, on ne me force d’écouter votre rival. Vous avez trouvé le moyen de m’y faire contraindre, en prenant le dessein de vous rendre catholique. Je ne sais si vous aurez la faiblesse de persévérer, mais je suis persuadée que qui peut penser seulement à quitter sa religion peut bien avoir résolu de quitter sa maîtresse et que quiconque est infidèle à Dieu le peut être aux hommes. »
Il ne répondit à cette lettre que par un billet de quatre lignes dans lequel il promit qu’il irait lui- même porter sa réponse. La lettre qu’il reçut ne le surprit point. Il était beaucoup mieux instruit de ce qu’on lui mandait que ne l’était sa maîtresse. Il avait de la prudence et de cet esprit du monde qui fait que ceux qui en connaissent les manières sont rarement pris pour dupes et savent toujours les affaires des autres sans que l’on sache les leurs. Ayant appris, dès qu’il commença d’aimer la belle personne qu’il aurait épousée sans la démolition précipitée du temple où ils se devaient donner la foi, qu’il avait un rival assez intrigant pour être craint, il prit de si justes mesures qu’un homme qui était entièrement à lui entra chez ce rival en qualité de domestique12. On ne peut rien ajouter à la pénétration qui fit découvrir à cet homme tout ce qui se passa de plus secret chez celui où il n’était que pour en être l’espion. Et quoique l’affaire où il s’agissait de la sortie du royaume y fût tenue beau-
12. Domestique, ici sens actuel.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
365
coup plus secrète que les autres, il ne laissa pas d’en développer toutes les particularités.
Il n’y avait pas longtemps qu’il les savait et qu’il en avait instruit l’amant, à qui sa maîtresse en venait demander une partie, lorsque cet amant alla chez elle, ainsi qu’il lui avait promis par son billet. Il la trouva seule et ils eurent une assez longue conversation, dans laquelle il lui apprit le sujet des conférences que son père et son rival avaient si souvent ensemble. Il lui en fit un détail si exact qu’elle n’eut aucun sujet d’en douter, parce qu’elle rappela dans sa mémoire plusieurs choses auxquelles elle n’avait point pris garde et quelques paroles de son père qu’elle trouva entièrement conformes au récit de son amant. Il ajouta que son âme était dans un état bien cruel, qu’il ne pouvait se résoudre à découvrir ce qu’il savait, parce que sa déclaration les rendrait coupables et leur ferait mériter les peines portées contre les fugitifs, mais que, d’un autre côté, son amour ne lui pouvait permettre de laisser tranquillement sortir du Royaume une personne qu’il adorait et qui serait accompagnée de son rival, lorsqu’il était en son pouvoir de mettre obstacle à leur fuite.
« Je ne crois pas, poursuivit-il, que, dans la situation, où je me trouve, il y ait aucun amant qui pût se répondre de13 ce qu’il serait capable de faire. Avec tant d’amour, on n’est point maître d’un premier mouvement et le désespoir n’écoute point la raison, et quand même il la pourrait écouter, je ne sais si la raison ne devrait pas être en cette rencontre* du parti de l’amour. On ne laisse point ainsi partir ce qu’on aime avec un rival. Ne dites point
13. Se répondre, être garant vis-à-vis de soi-même, répondre de.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
366
MERCURE GALANT
qu’il y aurait de la générosité à ne se pas opposer à un dessein de cette nature, c’est une vertu qu’un amant ne doit point avoir dans une pareille occasion ; mais supposons que je m’en trouvasse capable, et que je voulusse immoler ma satisfaction à la vôtre et au faux repos dont vous prétendez jouir hors du Royaume, je ne le dois pas faire, puisqu’il y va de la perte de votre âme et que je puis espérer que, si vous ne quittez point Paris, vos amis, la raison, la vérité et le Ciel vous toucheront et, qu’à l’exemple de tout ce qu’il y a eu de gens d’esprit de votre religion, vous deviendrez un jour catholique. Je vous parle, ajouta-t-il, comme un homme qui le serait déjà devenu. Cependant je ne suis encore que dans la voie qui y conduit ceux qui, n’ayant ni prévention ni opiniâtreté, cherchent de bonne foi les clartés nécessaires pour connaître la vérité. Faites comme moi, afin de n’avoir rien à vous reprocher à vous-même le jour que tous les hommes seront jugés. Tenez d’ailleurs pour certain que ni votre père ni mon rival ne feront aucun pas pour sortir du royaume que je n’en sois averti et que vous ne devez point risquer votre départ, puisque l’amour, la jalousie, votre propre intérêt et votre salut m’engagent à ne le pas souffrir. »
Le commencement de ce discours n’avait pas déplu, parce qu’il était la marque d’une forte passion et que la spirituelle personne à qui il était adressé avait jugé qu’un amant qui prend tant de soin pour découvrir les secrets de son rival doit aimer beaucoup ; mais, si elle avait été contente de ce qu’il lui avait dit d’abord sur les obstacles qu’il ne pourrait s’empêcher de méttre à sa fuite, elle ne le fut pas de ce qu’il ajouta touchant la religion, parce qu’elle
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
367
avait fortement résolu de demeurer dans la protestante et de point aimer un catholique, de manière qu’ils se séparèrent ce jour-là avec une espèce d’aigreur forcée, qui n’aurait pas laissé de faire connaître à ceux qui auraient vu cette séparation qu’ils s’aimaient tous deux plus qu’ils ne pensaient.
Peu de jours après, le père de cet amant abjura publiquement l’hérésie, et son abjuration fut bientôt suivie de celle du fils. Cela fit du bruit dans la maison* de sa maîtresse. Son père lui défendit de penser jamais à cet amant et le rival, qui se tenait sûr de son aveu, parce qu’il s’était déjà engagé à lui donner sa fille, sitôt qu’ils seraient hors du Royaume, redoubla ses soins* pour gagner le coeur de cette charmante personne ; mais le contretemps14 qu’il prit à cause de l’accablement de douleur où elle était ne lui attira que des mépris. Quelque temps après, elle reçut cette lettre de son amant qui avait changé de religion.
14. Contretemps, inopportunité.
« Enfin, je suis catholique. Ne soyez point surprise de trouver, dès le commencement de ma lettre, un aveu si sincère et si peu enveloppé, lorsque je dois craindre qu’il n’achève de m’enlever tout ce que j’ai de plus cher au monde puisqu’il m’expose à vous perdre entièrement ; mais la religion que je viens d’embrasser étant la véritable ne saurait souffrir qu’on se cache et ceux qui la professent se font une telle gloire d’en être qu’ils prennent plaisir à le publier. C’est la religion de vos ancêtres. Ils étaient catholiques et vous ne pouvez faire de preuves d’une noblesse un peu ancienne qu’il n’y en ait à la tête. Rentrez donc dans le parti qu’ont suivi vos pères et ne montrez pas par votre
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
368
MERCURE GALANT
obstination que vous les damnez. L’avenir ne saura peut-être pas si la religion que vous professez aujourd’hui aura infecté tant de personnes et la postérité la regardera comme un songe. Il y a eu plus de trois cents hérésies, dont quelques-unes ont eu autant de sectateurs que la vôtre, et cependant l’histoire n’a conservé que les noms de la plupart et nous ignorons même si celui de beaucoup d’autres n’a point été enseveli. L’Eglise catholique a toujours été seule universelle et seule qui n’a jamais été interrompue. Son ancienneté est incontestable et les tours de Notre-Dame sont plus vieilles que ne l’était le temple de Charenton. Cette comparaison vous surprendra dans une lettre comme celle-ci, mais Dieu permet qu’on fasse quelquefois réflexion sur des choses de cette nature, qui nous frappent et nous font ouvrir les yeux, et c’est par ce raisonnement ou pour mieux dire par ces propres paroles qu’un homme, généralement reconnu pour un des plus beaux esprits de France15, trouva moyen de
15. Suivant l’usage observé dans les nouvelles du Mercure, l’anonymat est préservé. Les circonstances et les arguments présentés ici figurent dans un article publié en avril 1682 avec les noms et les familles des personnes concernées :
On continue à faire grand fruit16 en France auprès des Prétendus Réformés. La conversion de la famille entière de M. le marquis d’Anguitar en est une marque. Cette famille n’est pas moins illustre par son esprit et par sa vertu que par sa noblesse. Ce marquis est cousin germain de M'ne la duchesse de Richelieu et allié des meilleures maisons du Royaume. L’exemple de M. le marquis de S. Simon d’Anguitar, son fils, qui abjura ici dès l’été passé, l’avait porté à examiner sérieusement les vérités catholiques. Il n ’eut pas de peine à en être convaincu. Madame la marquise d’Anguitar, sa femme, a combattu plus longtemps.
16. « Fruit se dit figurément en choses morales. Les missionnaires font beaucoup de fruit chez les idolâtres en en convertissant beaucoup » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
369
vaincre l’obstination de sa femme, qui ne voulait pas suivre son exemple en se convertissant. Si ceux qui refusent de se faire catholiques professaient une religion aussi ancienne et aussi universelle, leur opiniâtreté pourrait avoir quelque fondement, mais le grand nombre des autres en fait connaître la fausseté et ceux qui ne veulent point être catholiques sont fort embarrassés à choisir parmi tant de religions. On pourrait même croire que, comme ils n’en veulent point avoir et qu’on ne souffre personne dans le monde sans paraître au moins être de quelqu’une, ils choisissent celle qui leur permet de vivre le plus commodément. Toutes ces religions se détruisent les unes les autres et ne sont d’accord contre la catholique que parce qu’étant plus ancienne, seule véritable, plus connue, plus révérée et plus suivie que toutes les autres ensemble, elles en ont de la jalousie et s’unissent contre elle comme des voleurs, qui se battraient les uns contre les autres, s’uniraient contre les officiers de la Justice qui viendraient pour les saisir.
Je suis persuadé, et plusieurs de vos frères ne le nient pas, que la manière aisée de vivre dans la religion protestante contribue beaucoup à y faire demeurer la plupart de ceux qui s’y trouvent nés, mais vous ne voudriez pas être de ce nombre-là et vous damner en l’autre monde pour vivre un peu plus commodément en celui-ci. Si l’on a vu des royaumes changer presque en un jour de religion, l’Histoire nous en fait connaître les motifs : l’intérêt du Ciel n’y a eu aucune part et l’amour, la vengeance et les autres passions des hommes en ont été les seules causes. On sait combien ce changement de religion en a fait enfanter d’autres. C’est l’ordi-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
370
MERCURE GALANT
naire. Dès qu’on s’est écarté du grand chemin, on se perd dans mille détours, en prenant des routes qui y sont opposées.
Si vous jetez les yeux sur les conversions qui se sont faites en France depuis quelques années, vous verrez un grand nombre de ministres qui non seulement ont renoncé à leurs erreurs, mais qui ont même fait des volumes entiers pour marquer la fausseté de la religion qu’ils abandonnaient. Serez- vous plus obstinée que tant de grands hommes, si savants dans tout ce qui regardait l’église dont ils étaient les pasteurs, et leurs lumières ne vous éclaireront-elles point ? Faut-il que l’amour du parti17, la gloire de ne point paraître vaincue et des bienséances humaines vous empêchent d’ouvrir les yeux, quand tout parle de votre salut ? Je sais bien que lorsqu’il est question de se défendre contre un ennemi, on se rend le plus tard qu’on peut, mais en cédant aujourd’hui à ceux qui ne vous parlent que pour vous-même, c’est à la raison, à la vérité et à Dieu que vous vous rendrez. Tout est contre vous, je dis tout puisque le nombre de vos frères est si petit qu’on n’y doit point avoir d’égard. Vous savez que la pluralité de voix fait les arrêts parmi tout ce qui a droit de décider et que d’elle dépend aussi notre vie puisque dans les consultations des médecins, l’avis du plus grand nombre est suivi. La prétendue réforme qu’ont fait les auteurs de votre religion et qui a causé tant de guerres civiles conti-
17. Parti, puissance opposée à une autre. En morale, dispute qui se fait pour soutenir ou combattre quelque proposition. Les hérésies sont des troubles dans un État, le divisent en partis contraires (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
371
nuera-t-elle à mettre notre amour en désordre et le sang qu’elle a fait verser nous fera-t-il répandre des larmes ? Ne vous faites point distinguer par votre obstination comme font aujourd’hui quantité de femmes. Elles se font une vanité de ce qui fait connaître leur peu de lumière puisque, si elles avaient de profondes connaissances de ce qu’elles s’opiniâtrent à soutenir, elles se rendraient aussi tôt que ceux qui sont plus éclairés qu’elles. Je ne vous demande point au nom de notre amour de faire réflexion18 à toutes ces choses. Les considérations humaines ne doivent point entrer dans une aussi grande affaire que celle qui regarde notre salut. Pensez au vôtre mais ne m’oubliez pas. »
18. Faire réflexion à, expression analogue dans Molière : « J’ai fait en la voyant ici réflexion sur mon âge » (Molière, L'Avare IV,3).
Quoique cette belle personne fût persuadée, il y avait déjà quelqüe temps, que son amant se rendrait catholique, cette nouvelle ne laissa pas de la surprendre beaucoup. Sa lettre la surprit encore davantage et, en lui donnant un vrai chagrin, elle excita dans son coeur le dépit que sentent ordinairement les personnes d’une humeur altière, lorsqu’on leur fait voir trop clairement ce qu’elles ne veulent pas avouer. Ce qui regardait la religion était de cette nature, à son égard, parce qu’elle avait fortement résolu de n’en point changer. Ainsi, plus on lui donnait de raisons pressantes pour la convaincre, plus son coeur se révoltait.
Comme elle était encore toute remplie du violent dépit qu’elle avait contre son amant, moins toutefois parce qu’il s’était rendu catholique qu’à cause de ce
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
372
MERCURE GALANT
qu’il lui avait écrit, son père entra dans sa chambre et lui dit :
« Je crois qu’après l’abjuration que ton amant vient de faire d’une religion aussi bonne et aussi épurée que la nôtre, il faut que tu déclares hautement que tu le hais, que tu ne veux jamais entendre parler de lui et que je t’ai défendu de le revoir. » Comme la colère où sa lettre l’avait mise l’occupait entièrement, elle promit à son père tout ce qu’il exigea d’elle et elle parla d’un ton si fier et si animé qu’il fut convaincu que toute sa passion s’était convertie en haine, ce qui fut cause qu’il lui fit un détail des mesures qu’il avait prises avec le rival de cet amant catholique pour sortir hors du Royaume, mais il fut bien étonné, lorsqu’elle lui fit connaître qu’elle en savait plus que lui, en lui apprenant jusqu’aux moindres particularités de cette affaire. Il lui demanda par qui elle avait été si bien instruite et jamais surprise ne fut égale à la sienne, lorsqu’après lui avoir dit qu’elle avait tout su par l’amant catholique, elle ajouta qu’il avait des espions, par lesquels il serait averti des moindres mouvements qu’ils feraient pour leur départ, et que sa jalousie et la peur de voir son rival heureux seraient cause qu’il découvrirait tout leur secret, afin qu’on les arrêtât, dès le premier pas qu’ils feraient pour s’échapper, ce qu’elle savait de sa bouche même. Le vieillard s’emporta extrêmement et se plaignit de sa destinée, mais il fallut prendre patience et rêver à d’autres mesures pour ne pas tomber dans le malheur qu’il appréhendait le plus.
Pendant ce temps, on n’oublia rien pour lui persuader qu’il devait changer de religion. Il avait quelques parents catholiques, qui s’empressèrent fort pour lui
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
373
faire connaître ses erreurs. Beaucoup de ses amis firent la même chose. Les plus savants docteurs furent employés, les magistrats lui parlèrent et l’on combattit tellement les raisons auxquelles il se retrancha qu’on le mit en état de laisser voir que l’obstination seule l’empêchait de quitter sa religion. Le zèle dont il avait toujours été pénétré pour tout ce qui la regardait lui avait fait élever un de ses fils avec tous les soins nécessaires pour en faire un habile ministre. Le travail de ce fils et son assiduité à l’étude avaient répondu à ses souhaits, et il exerçait l’emploi auquel son père avait souhaité de le voir parvenir, dans une des plus grandes villes du Royaume. Tous les protestants de cette ville-là s’étaient convertis, et ce ministre, qui avait embrassé des premiers la religion catholique, avait fort contribué à cet heureux changement. Son père le sut des derniers, parce qu’on craignit que son emportement, lorsqu’il apprendrait cette nouvelle, en fût préjudiciable à sa santé. Cependant la colère qu’il fit paraître, lorsqu’elle vint à sa connaissance, fut beaucoup moins violente qu’on ne l’avait cru et, comme il n’eut point tous les impétueux éclats qu’on en attendait, ses amis et ses parents catholiques commencèrent à en tirer bon augure. Ce vieillard fit plus. Quelques jours après qu’on lui eût appris cette nouvelle, il consentit que son fils partît de la ville où il était pour le venir voir, et promit même qu’il le logerait chez lui. Cependant il était toujours d’une humeur insupportable, ne voulant voir ni écouter personne. Sa fille était encore plus chagrine, puisque les affaires de la religion n’étaient pas les seules qui l’inquiétaient et que celles de son coeur s’y trouvaient jointes. Son amant catholique n’osait plus venir chez elle et le protestant*, qui l’accablait de visites, n’était
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
TU
MERCURE GALANT
pas plus heureux depuis que le père avait résolu de ne plus sortir du royaume avec lui, de crainte d’être arrêté.
Les choses étaient en cet état lorsque le fils converti arriva au logis de son père. Il y fut reçu avec beaucoup de froideur, ce qui ne le surprit point. Il fut quelque temps sans parler d’aucune chose qui regardât la religion et sans qu’on lui en parlât, et tâcha auparavant de gagner les bonnes grâces de son père par une manière honnête* et soumise. Il était fils. La nature parla, et il reprit dans son coeur sa première place. Tous ceux qui avaient déjà livré des assauts à cet obstiné vieillard pour l’engager à se rendre catholique, les recommencèrent et le pressèrent plus vivement qu’ils n’avaient encore fait. On lui marqua même qu’il avait beau différer, que ce n’était que gagner du temps, mais qu’il fallait qu’à la fin il se rendît. Ce fut alors que le fils se mit de la partie, mais d’une manière à faire croire qu’il eût triomphé dès le premier assaut, si son père n’eût point cru qu’il lui eût été honteux de céder si tôt. Il ne faut pas s’étonner de ce prompt succès. Cet habile fils connaissait par où son père tenait le plus à sa religion. Il savait par quels endroits il le fallait attaquer et les détours qu’il prendrait pour se défendre. Il s’était préparé à tout cela et s’était armé de fortes raisons pour le convertir. Il en vint à bout dès le troisième jour qu’ils disputèrent19 ensemble, et l’obstination de ce zélé protestant* fut cause qu’il fut tellement éclairci de
19. Ils disputèrent ensemble. Disputer se dit en choses spirituelles et morales. Les théologiens ont de tout temps disputé entre eux sur les questions de la grâce (Fur.). Voir infra « elle entra en dispute ».
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
375
ses erreurs qu’il ne lui resta aucun scrupule dans l’esprit. Ainsi les pères de ces deux amants furent convertis, mais avec cette différence que le premier convertit son fils et que le second fut converti par le sien.
Ce dernier voulut travailler à la conversion de sa soeur, mais, bien loin qu’elle consentît à l’écouter, elle le traita comme s’il avait fait le plus grand crime du monde en portant son père à renoncer à ses erreurs. Ce vieillard voulut à son tour prendre le soin de l’instruire. Elle lui dit qu’elle souffrirait qu’il lui parlât de la religion qu’il venait d’embrasser, parce que son devoir l’engageait à l’écouter, mais qu’elle ne croyait pas être obligée à* faire davantage et qu’elle ne savait même si, en agissant de la sorte, elle ne ferait point plus qu’elle ne devait. Son père, indigné de ce procédé, l’abandonna à son obstination et lui dit qu’elle ne méritait pas d’être détrompée, et que, s’il n’était point son père, il la laisserait sans aucune peine dans l’aveuglement qui lui plaisait tant. Depuis ce temps-là, elle entendit parler presque chaque jour de quelque conversion éclatante et il se trouva souvent que ceux qu’elle avait cités auparavant comme des personnes parfaitement éclairées et qui devaient être les colonnes inébranlables de sa religion, étaient de ce nombre, ce qui lui donnait de cruelles mortifications.
Son père et son amant catholique, ne s’étant point encore vus, depuis qu’ils avaient tous deux abjuré, se rencontrèrent un jour chez un de leurs amis communs. Ils se félicitèrent sur leur changement de religion et le père permit à l’amant de revenir chez lui avec sa première assiduité. Il lui promit même de nouveau sa fille, s’il la pouvait convertir, et le pria
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
376
MERCURE GALANT
d’essayer si l’amour ne ferait point ce que la nature n’avait pu faire. Ils ne se séparèrent pas sans admirer les ressorts cachés de la Providence et les merveilleux effets qu’elle avait produits en si peu de temps dans leurs personnes.
Cet amant impatient de revoir sa maîtresse ne manqua pas d’aller lui rendre visite dès le lendemain. Il la trouva avec un de ses parents, qui était catholique né. C’était un homme d’une humeur assez enjouée, dont il ne se cachait point, et qu’il ne fut pas fâché d’y rencontrer, parce qu’il crut qu’avec ses manières aisées, il pourrait le servir en adoucissant l’erreur de cette aimable personne, s’il arrivait qu’elle lui en fit paraître. Elle fut extrêmement surprise, lorsqu’elle le vit entrer dans sa chambre. Elle lui fit pourtant un accueil qui, bien que froid, ne laissait pas de marquer l’honnêteté* qu’on doit avoir pour toutes les personnes que l’on considère. Après un quart d’heure de conversation générale :
« N’admirez-vous point, lui dit-il, combien de différents personnages on joue dans la vie et à combien de changements on est exposé sans que la prudence20 humaine le puisse prévoir. Il n’y a pas deux mois que j’étais à la veille de mon bonheur. J’entrais ici avec toute la liberté d’un heureux amant, qui n’avait plus qu’un jour à attendre pour être un heureux époux. Ce temps n’est plus et, quoique nous soyons à peine plus vieux de deux mois, les choses ne laissent pas d’être aussi changées que s’il y avait un grand nombre d’années que nous ne nous fussions vus. J’étais protestant, je suis
20. Prudence, sens primitif « une des vertus cardinales... bien conduire sa vie et ses moeurs » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
377
catholique. Votre frère était ministre, il prêche présentement contre ceux dont il a affermi les erreurs. Votre père me haïssait, parce que j’avais changé de religion, il en a changé lui-même. Il ne voulait plus que je fusse son gendre parce que nos religions étaient opposées, il y consent aujourd’hui par une raison contraire. Il aurait été au désespoir, s’il avait su que vous eussiez eu dessein de vous convertir, et il m’envoie ici aujourd’hui pour travailler à vous faire connaître que, puisqu’il s’est converti, lui qui savait si parfaitement sa religion, vous le devez imiter, puisqu’il n’a rien fait sans avoir examiné bien à fond laquelle des deux églises est la véritable. Après tous ces miracles, il n’en manque plus qu’un pour donner une joie parfaite à votre famille, c’est celui de votre conversion. Je crois que vous aurez présentement moins de peine à vous y résoudre et qu’étant éclairée par les exemples d’un père et d’un frère, vos yeux s’ouvriront pour reconnaître les lumières qui les ont portés à faire abjuration de leurs erreurs.
— Il est naturel, répondit-elle, que je me rende aux clartés d’un frère qui, ayant été ministre, doit connaître plus à fond tout ce qui regarde l’une et l’autre religion. Je dois régler ma conduite sur celle de mon père et croire qu’il est assez éclairé pour prendre le bon parti, et je dois enfin pencher du côté de mon amant, puisque je le perds en refusant de le faire. Ainsi, la nature, le devoir et l’amour, tout me parle de me rendre catholique de la manière la plus pressante, et il me semble qu’on ne doive pas douter d’un changement qu’on a tant de divers sujets d’espérer. Croyez-vous, poursuivit- elle, que je fisse un miracle, si je me rendais à tant
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
378 MERCURE GALANT
de raisons, surtout quand elles sont si puissantes
que, sans rien examiner davantage, on doit croire
dans le monde que ce serait inutilement que j'y
voudrais résister ? Quand, après toutes ces choses,
je renoncerais aux erreurs que vous imputez à ma
religion, le miracle que vous attendez serait si petit
qu'on s'imagine qu'il est déjà fait. A peine me meton
présentement du nombre des protestants. C'est
pourquoi, puisque vous attendez de moi un miracle,
j'en veux faire un plus grand que vous ne le demandez
et qui sera sans doute estimé tel. Ce miracle est
que je ne quitterai jamais ma religion, que je ne suivrai
point les sentiments de mon frère, que je ne me
rendrai point aux volontés de mon père, parce que
je suis persuadée que le Ciel me le défend et que
mon amant n'obtiendra rien lorsque, pour acquérir
ma personne, il peut consentir à perdre mon âme.
Ainsi, continua-t-elle, en haussant la voix et en prononçant
les dernières paroles de son discours avec
un visage assuré, je n'écouterai ni l'amour ni la
nature, et je demeurerai ferme dans ma religion et
croirai que ceux qui me voudront persuader d'y
renoncer seront ou mes ennemis, ou du moins dans
un aveuglement qui méritera que je les plaigne. »
Elle eut lieu de s'applaudir d'abord de sa résolution,
car elle excita une telle surprise qu'on ne lui
répliqua rien. Quoique un double intérêt fit souhaiter
sa conversion à son malheureux amant qui était
demetJré comme immobile, et qu'il ne désirât pas
moins de la voir changer de religion à cause de l'état
où était son âme qu' afin de l'épouser, son zèle ne put
surmonter son accablement et la douleur, qui lui
ferma la bouche, aurait fait finir cette conversation, si
le parent n'eût pris la parole:
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
379
« En vérité, ma cousine, dit-il à cette belle obstinée, vous avez trouvé le moyen de confondre les plus grands docteurs et vous triompherez toujours, tant que vous ne voudrez pas qu’on vous réponde. Si vous n’avez prétendu que faire briller votre obstination par dessus celle de tout votre sexe, vous avez assurément remporté la victoire ; mais si vous avez cru avoir l’avantage du combat, vous vous êtes trompée, puisque vous n’avez point combattu. On a bientôt donné une négative, lorsqu’elle n’est soutenue de rien. Le plus ignorant la peut donner et c’est ainsi que raisonnent les enfants, lorsqu’ils commencent à parler et qu’ils sont dans l’âge où l’on souffre leur obstination à cause de leur jeunesse, comme on souffre celle des femmes à cause de leur sexe. Si elles ont peu accoutumé* de raisonner, poursuivit-il avec un air plus enjoué et plus galant*, c’est parce qu’on a accoutumé* de leur céder en toutes choses et que, pour se faire obéir, elles n’ont besoin que d’un coup d’oeil ; mais, croyez-moi, en matière de religion il n’y a point de complaisance et l’on n’en doit non plus avoir pour une femme que pour le plus habile docteur, puisque cette complaisance lui deviendrait trop fatale. » Cette repartie* embarrassa la belle à son tour et fut cause qu’elle entra insensiblement en dispute19 sur quelques points de controverse. Elle parla beaucoup, changea vingt fois de matière et, n’ayant donné le temps d’en approfondir aucune, elle dit en s’applaudissant11, que l’esprit et les lumières de son sexe en matière de religion le faisaient traiter d’obstiné parce que l’on ne pouvait le convaincre et que c’était par cette raison que les hommes se convertissaient en plus grand nombre que les femmes.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
380
MERCURE GALANT
« Dites plutôt, lui répliqua ce parent que les femmes, n’étant pas ordinairement savantes, n’approfondissent jamais une matière et qu’elles en changent sitôt que la réplique les embarrasse. La déférence qu’on a pour leur sexe fait garder une certaine honnêteté* qui empêche qu’on ne les pousse à bout et sautant aussi souvent de matière en matière que les oiseaux font de branche en branche, on ne peut les arrêter sur aucune, de sorte qu’on perd son temps à disputer19 avec elles. C’est ce que vous venez de faire, poursuivit-il et, pour vous mieux marquer que je dis vrai, vous n’avez qu’à choisir une matière telle qu’il vous plaira et n’en point changer et je m’engage à me rendre protestant*, si je ne vous fais pas demeurer d’accord de vos erreurs sur l’article que vous choisirez ; mais il faut aussi que vous me promettiez de vous faire catholique, si vous ne remportez pas la victoire. » Cette proposition ne plut pas à la belle et, soit qu’elle tombât exprès ou naturellement dans ce qu’on lui venait de reprocher, elle parla tant qu’il fut impossible de rien conclure avec elle. Ce parent se souvint qu’il ayait sur lui un papier touchant l’affaire dont il était question. Ce papier faisait grand bruit dans le monde et avait servi à plusieurs conversions. C’était un écrit qu’on avait trouvé après la mort d’un grand prince, dans une cassette qui lui appartenait. Ce prince faisait une figure assez considérable parmi ceux de son rang pour faire souhaiter d’entendre la lecture de cet écrit. Voici ce qu’il contenait. Il est dans les mêmes termes qu’il a été traduit dans les Etats du prince, qui le fit peu de temps avant sa mort.
« Je crois que vous êtes pleinement satisfait du discours que nous eûmes l’autre jour ensemble, que
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
381
Jésus-Christ ne peut avoir ici en terre qu’une seule Eglise. Pour moi, je tiens plus visible que n’est l’Ecriture imprimée que cette Eglise ne peut être autre que celle qu’on appelle l’Eglise Catholique, Apostolique et Romaine. Je pense que vous n’avez pas besoin de vous tourmenter, en vous mettant dans un océan de disputes particulières, puisque la principale question est de savoir où est cette Eglise, laquelle nous professons dans les deux Credo21. Là-dessus nous professons de croire une Eglise Catholique Apostolique et il n’est pas permis au caprice de chaque homme bizarre de croire cela comme il lui plaît, mais seulement de croire à cette Eglise à laquelle Jésus-Christ a laissé le pouvoir sur terre de nous gouverner en matière de religion, et laquelle a fait le Credo pour notre conduite. Il serait tout-à-fait hors de raison de faire des lois pour un pays ou pour une ville en particulier, et de permettre en même temps à ceux qui en seraient habitants d’être les interprètes et les juges de ces lois, puisqu’en ce cas, chacun serait juge de soi-même. Pourrons-nous donc supposer que Dieu tout puissant nous ait laissés dans une telle incertitude, de nous donner des règles pour notre direction et qu’il ait laissé en même temps la liberté à un chacun d’être juge de soi-même ? Je demande à tout homme de jugement si ce n’est pas la même chose de suivre son caprice et d’interpréter l’Ecriture suivant ce même caprice. Je voudrais que quelqu’un fît voir l’endroit où l’on a donné à chaque homme en particulier le pouvoir de décider en matière de
21. Les deux Credo. Le Symbole des Apôtres et le Symbole de Nicée. Celui-ci a été composé en 325 et complété en 381.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
382
MERCURE GALANT
foi. Le Sauveur du monde a laissé à son Église pouvoir même de remettre les péchés. Il a laissé son Esprit à ceux de son Église et ceux-là, l’ayant exercé après sa résurrection premièrement par le moyen des apôtres dans le Credo, et beaucoup d’années après par le moyen du concile de Nicée, où l’on fit le Credo qui porte son nom, furent toujours les juges de la même Écriture et décidèrent quels livres étaient canoniques ou non. Si ceux-là eurent un tel pouvoir, je souhaiterais savoir comment ils l’ont perdu et par quelle autorité quelques- uns se sont séparés de cette Église. L’unique prétexte que j’ai entendu dire jusqu’à présent est parce que l’Église est venue à manquer, en détournant et interprétant l’Écriture en des sens contraires aux sens véritables. C’est ici que je souhaite savoir qui doit être le vrai juge de cela, ou de toute l’Église, la succession de laquelle a duré jusqu’à aujourd’hui sans aucune interruption, ou bien quelques hommes particuliers qui, pour leurs propres intérêts, ont fait un schisme. »
On a fait beaucoup de volumes touchant la religion, qui, tous ensemble, disent beaucoup moins que ce peu de lignes, et l’on ne fera peut-être jamais rien de si beau sur cette matière en si peu de mots. L’obstinée maîtresse de l’amant catholique en demeura d’accord, mais elle dit qu’elle n’était pas convaincue pour cela ; qu’il fallait approfondir les matières ; que, tant qu’un homme parlait seul, il avait raison et que de très belles choses pouvaient être détruites par d’autres plus fortes et plus belles ; qu’elle faisait plutôt profession de croire que de disputer19 ; qu’elle voulait imiter les catholiques en cela et laisser à ses ministres à disputer
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
383
sur22 ce qui regardait la religion, de même que nous en laissions presque toujours le soin à nos docteurs. Il aurait été assez inutile et même de mauvaise grâce, après une pareille déclaration, de la presser, dès ce même jour, d’entrer dans une dispute19 régulière, de sorte que, si l’on ne quitta pas tout à fait les matières de controverse, on n’en parla que par reprises et même assez faiblement. La conversation tourna sur le zèle du Roi pour le salut de ses sujets, sur les bontés de ce Prince et sur les grands soins qu’il prenait en s’appliquant avec tant d’ardeur à cette importante affaire. La différence de religion n’empêcha pas cette zélée protestante de tomber non seulement d’accord de ce que l’on dit du Roi, mais d’ajouter même beaucoup de louanges, qui parurent très sincères, à celles que l’on donna à ce grand Monarque.
22. Laisser à ses ministres à disputer, tournure rare. « Laissons aux astronomes à mesurer la grandeur et le mouvement des astres » (Malebranche, cité par Littré).
L’amant sortit peu de temps après, mais il fit voir un air si mortifié, en quittant sa maîtresse, qu’elle ne put s’empêcher de laisser aussi paraître quelque tristesse sur son visage. A peine fut-il sorti que le parent jeta les yeux sur un porte-lettre qu’il aperçut à la place qu’il venait de quitter et qu’apparemment il avait fait tomber de sa poche sans y prendre garde. Ce parent le prit et, comme les femmes sont naturellement curieuses et que les maîtresses croient que les affaires de leurs amants ne leur doivent point être cachées, elle fit connaître à son parent qu’ils pouvaient voir ce qu’il renfermait. Il l’ouvrit et, ayant jeté les yeux sur une assez grande lettre, et connu dès les premières lignes de quelle matière elle traitait, il n’en témoigna rien et lut ce qui suit.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
384
MERCURE GALANT
A Monsieur de***
« Puisque nous sommes dans un temps où tout est en mouvement pour le salut de ceux de votre religion et que chacun travaille à leur faire connaître leurs erreurs, à l’exemple d’un Roi, qui s’est acquis le surnom de Grand par cent actions qui pouvaient toutes le lui faire mériter autant de fois, je dois m’intéresser avec tous vos amis à la conversion d’un homme à qui il ne manque que la véritable foi pour être tout accompli. Je n’approfondirai point les choses en docteur de l’Ecole et ferai parler mon zèle autant que mes raisons, mais ces raisons ne laisseront pas d’être assez fortes pour vous convaincre, si vous voulez ouvrir les yeux aux lumières de la foi et ne les point fermer à la vérité, comme font, par une obstination déterminée, la plupart des sectateurs de Calvin. Ouvrez donc les yeux, Monsieur, et considérez que l’Eglise Romaine a de grandes prérogatives sur toutes celles qui s’en sont séparées. Si vous le faites, vous serez convaincu que toutes les sectes du christianisme sont sorties de cette Église et qu’elle a cet avantage sur toutes les autres d’avoir succédé immédiatement aux apôtres et par conséquent d’être encore par le droit de la succession, ce corps et cette société que ces saints hommes établirent sur la terre.
L’Église Romaine est autorisée par son antiquité et son étendue par tout le monde, pendant plus de quinze siècles, et confirmée par un grand nombre de miracles. Tout ce que vos ministres avancent pour vous donner des idées désavantageuses de son service public est fondé sur de faux principes, sur des imputations injurieuses et sur de fausses expli-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
385
cations. Votre simplicité affectée veut empêcher qu’on ne serve Dieu avec majesté et rejette les cérémonies sacrées, dont l’ancienne Eglise s’est toujours servie pour faire l’office divin avec bienséance et avec cette sainte majesté qui imprime dans l’âme de ceux qui regardent ces cérémonies, les sentiments d’une dévotion tendre et respectueuse pour honorer Dieu dans ses plus redoutables mystères. Vos ministres ne sauraient nier que votre confession de foi, qui contient quarante articles, n’ait été fabriquée au faubourg Saint-Germain en l’année 155923 par quarante personnes, dont la plupart étaient apostats. Ainsi il n’y a pas un siècle et demi que votre religion est établie. Calvin, ayant voulu être chef de parti aussi bien que Luther, travailla à l’établissement de celle que vous professez et, quoique le même plan eût servi à cet esprit subtil, les luthériens et les calvinistes se traitaient d’hérétiques, avant que quelques raisons politiques eussent obligé ces derniers à rechercher l’union ; mais les premiers demeurèrent toujours dans le même sentiment. On peut dire que commé après le déluge les hommes voulurent se bâtir une haute tour, afin de se préserver d’une seconde inondation, Dieu témoigna visiblement qu’il désapprouvait leur dessein et condamnait leur ouvrage, quand il confondit leur langage et les fit parler chacun différemment. De même, ceux qui prétendaient s’être sauvés du déluge des erreurs et des superstitions en sortant de
23. 1559. Premier synode protestant tenu le 25 mai au faubourg Saint-Germain. Sous la présidence de François Morel dit de Colonges, Antoine de Chandieu, ministre de l’Église de Paris réunit le premier synode national où on dressa la Confession de Foi en quarante articles que signent les députés.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
386
MERCURE GALANT
l’Église Romaine, voulurent se faire un édifice et bâtir une nouvelle Église qui ne fût plus sujette à une pareille inondation. Dieu marqua sans doute manifestement qu’il désapprouvait leur dessein et condamnait leur ouvrage, en confondant leur langage pour les laisser parler si diversement.
J’ai déjà dit quelque chose des fausses imputations de vos docteurs. Il en paraît une manifeste, lorsqu’ils mettent le mot d’images à la place d’idoles taillées que Dieu défend. Il faut remarquer que l’image diffère de l’idole en ce que l’image est la représentation d’une chose réelle, comme le portrait d’un homme est proprement une image, et l’idole est une représentation d’une chose qui n’est point et qui n’a jamais été. Saint Augustin a fort bien expliqué que par ces idoles, il faut entendre les faux dieux, puisque c’est d’eux que Dieu parle immédiatement, avant que de dire : « Tu ne feras point d’idoles taillées »24, qui est ce qu’il a déjà dit : « Tu n’auras point d’autre Dieu que moi ».
24. « Vous ne ferez pas d’idoles et vous n’érigerez pas de statue ni de stèle... pour vous prosterner près d’elle car je suis Iahvé, votre Dieu » (Lévitique XXVI, 1).
L’Église dont vous vous séparez conserve toujours son ancien culte et ses premières prérogatives, son ministère et son ordre, et ceux qui en ont voulu former une nouvelle ne sont que des hommes fort ordinaires, sans mission, sans vocation et sans miracles, qui n’agissent que par passion ou du moins par occasion, de sorte que ce ne peut être que par une criminelle témérité qu’ils se sont séparés de l’Église Romaine. On dira peut-être qu’il n’était pas nécessaire qu’ils fissent des miracles
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
387
pour autoriser une mission, parce qu’ils ne venaient pas annoncer une nouvelle alliance, comme faisaient les apôtres, et qu’ils ne prêchaient que le même évangile que les apôtres avaient si bien confirmé par leurs propres miracles ; mais c’est là la question, c’est là proprement ce qu’on leur dispute. On les accuse d’altérer cette alliance, de falsifier cet évangile à divers égards, de sorte qu’ils auraient besoin de preuves authentiques pour se justifier de cela et il ne servirait de rien de dire qu’ils se justifieraient par la Sainte Ecriture, par la parole de Dieu ; car on prétend que ce n’est pas la parole de Dieu qui leur rend témoignage, mais leurs propres paroles, ayant détourné l’Ecriture à leur sens par leurs subtiles, mais vaines explications, de sorte qu’il était toujours nécessaire qu’ils fissent des miracles pour faire recevoir sans contredits leurs explications comme conformes à l’intention de Dieu, surtout parce qu’elles s’opposaient à un consentement tranquille et universel de toute l’Eglise et à une tradition qu’elle tient des apôtres même. Souffrez donc, Monsieur, que je vous conjure encore une fois d’ouvrir les yeux et de faire sérieusement réflexion sur des vérités si incontestables. Je sais que Dieu veut, comme parle l’Écri- ture, qu’il y ait des erreurs, afin que les véritables fidèles soient manifestés. Mais, ayant autant de lumières que vous en avez, vous ne devez pas demeurer enveloppé dans les ténèbres d’une hérésie que tant d’hommes illustres par l’esprit et par la naissance viennent d’abjurer. »
« Avouez, dit-il à sa parente après qu’il eut achevé de lire, que votre curiosité vient d’être punie et que vous croyiez entendre autre chose. Il
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
388
MERCURE GALANT
faut, ajouta-t-il, que cette lettre ait été écrite à votre amant quelque temps avant sa conversion par un ami zélé pour son salut. Vous ne pouvez nier qu’elle ne soit remplie de raisonnements solides. Ils sont si forts qu’il est impossible que vous ne tombiez d’accord qu’on n’y saurait faire réflexion sans en avoir l’esprit pénétré. — C’est ce que je ne puis bien vous dire, repartit-elle, parce qu’aussitôt que j’ai connu la matière qui était traitée dans cette lettre, j’ai songé à autre chose et ne vous ai point du tout écouté. — Voilà, dit-il en riant, pousser l’obstination jusqu’où elle peut aller ; mais cependant, vous avez beau faire, vous rentrerez au sein de l’Eglise, comme ces enfants débauchés qui, ayant abandonné le logis de leur père, sont trop heureux d’y revenir et d’y trouver asile après leur désobéissance, et l’Eglise, qui est votre mère, fera de même. Elle vous recevra et vous pardonnera votre révolte. Pensez-y de grâce un peu sérieusement, ajouta-t-il avec un air plein d’amitié, pendant que je vais prier le Ciel pour votre conversion. »
Il prit congé d’elle en achevant ces paroles et se retira parce qu’il était déjà fort tard.
Quelque fermeté qu’elle eût fait paraître, elle ne laissa pas de rêver, lorsqu’elle fut seule, à tout ce qu’elle avait ouï dire et elle repassa même dans son esprit pendant la nuit quelques endroits, dont elle s’était sentie frappée et qui lui donnèrent de l’inquiétude. Son amant n’en avait pas moins de son côté, mais elle était d’une autre nature, et l’opiniâtreté qu’il voyait en elle commençait à le faire désespérer de son changement. Comme il rêvait à de nouveaux moyens pour l’y engager, il se souvint qu’elle n’avait pu s’empêcher de donner au Roi les louanges qui étaient
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS.
389
dues au zèle ardent que ce Prince faisait paraître pour la religion. Il prit de là occasion de lui écrire la lettre qui suit et eut sujet de bien augurer de la suite, par la manière dont on lui apprit qu’elle avait été reçue. En voici les termes :
« Vous me dîtes dans notre dernier entretien qu’on ne pouvait trop estimer le zèle du Roi pour l’accroissement de sa religion et que, non seulement il devait être loué de tous ceux qui servent Dieu d’une manière différente, mais que tout ce que ce Monarque fait de grand mériterait les louanges de ses ennemis mêmes, et en recevrait tous les jours. Vous ajoutâtes que c’était la marque la plus certaine à laquelle on peut connaître un véritable héros, parce que les ennemis ne flattent jamais, que leurs louanges ne sont point intéressées et que, lorsqu’il leur arrive d’en donner, elles sont arrachées par le vrai mérite. Chacun demeura d’accord dans cette conversation que, si l’on dressait des statues au Roi presque dans toutes les grandes villes du Royaume, cela n’avait rien de commun avec celles qu’on érigeait autrefois en l’honneur des anciens conquérants, qui les souhaitaient et dont l’ambition trop aveugle allait souvent jusqu’à vouloir qu’on les traitât de dieux, mais qu’au contraire, tous les sujets de Sa Majesté lui demandaient à genoux et avec les plus respectueuses instances la permission de lui en élever, ce qu’elle n’a souvent accordé qu’avec peine à l’empressement de leurs désirs et pour ne point exciter la jalousie entre ses peuples, parce que ceux qui n’auraient pu avoir ce glorieux avantage auraient été jaloux du bonheur des premiers, à qui ce Monarque n’avait pu le refuser. Vous avouâtes avec moi que si ce héros continuait à se distinguer
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
390
MERCURE GALANT
par une foule d’actions si extraordinaires que l’Antiquité n’en fournissait aucune qui en approchât, nous tomberions dans un malheur pire que celui de faire profession d’une hérésie, puisque nous aurions peine à nous empêcher de devenir idolâtres, en lui dressant des autels qu’il a peut-être déjà dans nos coeurs, lorsque ses statues sont dans les places publiques. Vous fûtes obligée de convenir qu’il était impossible de concevoir comment, sans verser une seule goutte de sang, le Roi avait pu anéantir dans son royaume une religion qui, toute commode qu’elle est, en avait tant coûté pour l’établir, ce qui ne pouvait venir que d’un Prince qui n’a imité personne dans ce qu’il a fait de grand et qui ne peut être imité que par lui-même.
Après cela, vous ne serez pas surprise, si je vous prouve par ce monarque même que vous devez croire que la religion catholique est la véritable. Dieu l’aurait-il fait naître si parfait, lui aurait-il donné de si vives clartés et un discernement si juste ? L’aurait-il rendu les délices du monde et se serait-il servi de lui pour exécuter tant de merveilles et imposer la paix à l’Europe entière ? L’aurait-il enfin rendu le plus grand des hommes, s’il ne lui avait pas donné la véritable religion et s’il était vrai qu’il ne l’eut pas possédée ? ses grandes et vives lumières, qui pénètrent jusque dans le fond des coeurs, ne lui auraient-elles pas fait développer les voiles et l’obscurité qui la lui auraient cachée ? Il voit tout, il sait tout, et rien n’échappe à la justesse du discernement qu’il fait éclater en toutes choses. Dieu ne lui a pas donné tant de grandes qualités, tant de mérite, tant de vertus et tant de lumières, afin qu’elles servent à sa
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
391
perte, et nous devons croire que, puisqu’il lui a été si libéral, il ne lui a pas caché la véritable manière de le servir. On le voit, on l’approche, on lui parle, il écoute et, sachant par les lumières de tout ce qu’il y a de savants hommes comme par les siennes propres tout ce qui regarde l’une et l’autre religions, il peut voir en un seul jour par l’étude de mille et mille personnes ce que nous ne pourrions apprendre dans le cours de cent vies comme la nôtre, mises de suite ; et cependant, il est non seulement catholique, mais il est tellement persuadé de la vérité de sa religion qu’il donne son temps, applique ses soins et ouvre ses trésors pour nous engager à n’en point professer d’autre. Nous ne risquerons rien à l’imiter et nous devons croire que Dieu veut sauver celui qu’il a tant pris de plaisir à former, que les rois étant ses images sur la terre, ce Monarque en est la plus parfaite et qu’après tant de miracles que le Ciel a faits pour lui, il en ferait encore un pour lui enseigner la véritable religion, s’il était vrai qu’il ne le professât pas. »
Cette lettre la jeta dans une si profonde rêverie qu’elle ne se reconnut plus elle-même. Elle sentit tout à coup diminuer la grande fermeté qu’elle avait pour la religion protestante. Elle en avait de la joie et du chagrin tout ensemble et ne savait quels souhaits former. Elle repassa dans son esprit toute l’histoire du Roi et y trouva que, devant être le favori du Ciel, puisqu’il l’avait comblé de tant de bénédictions, il fallait qu’il fût éclairé des lumières de la véritable foi, de sorte qu’elle se résolut de relâcher beaucoup de la sévérité qu’elle faisait paraître à ceux qui la portaient à se convertir. Elle écouta et c’était assez, puisque la religion protestante est si faible et si mal fondée que,
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
392 MERCURE GALANT
dès qu'on veut bien entrer de bonne foi en dispute, on
est sûr de succomber. Elle n'avoua pourtant pas si tôt
sa défaite et, comme son amant en avait été la principale
cause, elle voulut lui en donner la première nouvelle,
ce qu'elle fit par ces lignes :
« Il n'est pas honteux à une place de se rendre,
lorsqu'elle a souffert plusieurs assauts et qu'elle est
forcée par des vainqueurs à qui l'on peut céder
avec gloire. Je me rends à mon devoir, à la nature et
à l'amour puisque j'obéis à mon Roi et à mon père,
et que je fais ce que mon amant souhaite. Je pourrais
dire époux en parlant de ce dernier, puisque la
véritable religion réunit ce que la fausse s'efforçait
de séparer. La catholique est ce11e d'un Roi, qui ne
se peut tromper. E11e est celle d'un père, à qui je
dois obéir et ce11e d'un époux, par qui je dois me
laisser conduire. Mon Roi me commande, mon père
me presse, mon époux me prie, et tous trois ont
droit d'agir avec moi en maîtres. Quand je considère
l'obéissance que je leur dois, je sais qu'en
satisfaisant à ce qu'ils veulent de moi, je fais mon
devoir selon les hommes, et je crois le faire aussi
selon Dieu, puisque je soumets mes volontés à ceux
à qui il m'ordonne d'obéir. Si je fais mal, ils en
seront la cause et en porteront la peine, de même
qu'ils seront récompensés, s'ils m'ont mise dans la
bonne voie. C'est à la clarté de leurs lumières que
je marche, je désavoue les miennes et je ne vois
que par leurs yeux, et je les rends responsables
devant Dieu de ce que je fais aujourd'hui. Je crois
qu'ils sont dans le bon chemin et je le souhaite,
puisque, s'ils avaient besoin de tout mon sang, je le
verserais pour eux autant par devoir que par inclination.
»
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
393
Jamais amant n’a été si satisfait que celui de cette belle personne. Il baisa vingt fois sa lettre et s’applaudit en lui-même de ce qu’il avait dit du Roi, puisque cela avait produit un effet si avantageux à l’un et à l’autre. Il alla sur l’heure chez sa maîtresse, et la joie dont il était tout pénétré brillait tellement dans ses yeux que ceux qui le recontrèrent ne surent à quoi attribuer les vifs transports qu’il en laissait échapper. Il fut à peine entré dans sa chambre, qu’il se jeta à ses genoux et les embrassa. Le père le surprit en cette posture et, n’en pouvant deviner la cause, parce que sa fille ne s’était point encore déclarée à lui, il fit voir sur son visage une froideur qu’il fut aisé de lui faire perdre. On lui apprit l’heureux changement, qu’il souhaitait avec tant d’ardeur, et la belle convertie, qui ne l’était encore que de volonté, lui parla à peu près de la manière dont elle avait écrit à son amant. Il en eut beaucoup de joie. Le contrat avait été dressé, avant que le temple de Charenton fût abattu. Les habits de noce étaient faits, les parents d’accord, les amants contents. Ainsi le jour fut choisi pour célébrer à l’église ce mariage que l’on devait célébrer dans un temple où l’hérésie avait toujours régné.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
394
MERCURE GALANT
Mars 1680. HISTOIRE TRAGIQUE ARRIVÉE À ARLES
Notice
Cette nouvelle correspond à un événement vécu. Mme de Sévigné y fait allusion le 13 mars 1680 : « L’amant jaloux et furieux qui tue tout à Arles met le bouton bien haut à nos amants j* L’attestation du Mercure peut donc être prise à la lettre : « Si toutes les aventures dont je vous rends compte faisaient un aussi grand bruit qu’en fait pour tout le Royaume l’Histoire tragique arrivée depuis peu à Arles, vos amies ne se demanderaient pas si ce ne sont point incidents faits à plaisir. Il serait à souhaiter que j’eusse inventé ce que j’ai à vous apprendre, mais les tristes particularités que je vous vais dire ne sont que trop vraies. Chacun les conte à sa mode et comme la chose est devenue trop publique pour la pouvoir étouffer et que les plus retenus ont toujours chargé ce qui a passé de bouche en bouche, quelque chagrin qu’en reçoivent les intéressés, il est de leur avantage que la vérité en soit connue. Ainsi je crois leur faire plaisir en vous la disant. J’écris sur de si fidèles mémoires que je ne puis y être trompé. Voici ce qu’ils portent. »
* Mettre le bouton haut = Rendre une chose difficile, onéreuse (Litt.).
(40e Nouvelle)
HISTOIRE TRAGIQUE ARRIVÉE A ARLES
Une demoiselle de quinze à seize ans, ayant autant
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
395
de naissance que de beauté, fut mariée à un homme plus considérable par ses grands biens que par autre chose. Il était d’une noblesse moderne et avait quelque défaut dans la taille, qui n’aidait pas fort à le faire aimer. Les deux ou trois premières années de leur mariage ne laissèrent pas de se passer assez doucement, mais enfin la dame qui était jeune, belle, spirituelle et la plus engageante personne qui fut jamais, se voyant tous les jours offrir de nouveaux hommages, ne put s’empêcher de croire qu’étant faite comme elle était, elle ne devait pas être sans quelque façon de galanterie*. Elle trouva ce qu’il lui fallait dans un officier d’armée, qui avait été page du Roi.
Le mari ne fut pas longtemps à découvrir cette intrigue. Il avait des parents qui veillaient à tout et qui lui en rendaient bon compte. Le trouble se glissa dans la famille. Les reproches succédèrent aux froideurs et les mauvais traitements aux menaces. La dame ne s’accommoda pas de ce procédé. Son ressentiment et un peu d’aversion qu’elle avait pour son mari, l’obligèrent de* recourir à ses proches, et ils furent tous d’avis qu’elle repoussât cette violence par la voie de la justice. Elle y consentit avec plaisir, parce qu’elle commençait à favoriser une séparation d’avec son mari, qu’elle voulait rendre plus juridique. Le procès fut intenté avec une aigreur extraordinaire, poursuivi avec une opiniâtreté invincible et terminé si favorablement pour la belle que le succès surpassa ses espérances. Divers incidents enveloppèrent quantité de gens considérables dans le cours de ce procès. Ce furent autant d’accessoires au principal, qui fatiguèrent les parties pendant de longues années, avec des dépenses inconcevables. Il n’y eut presque aucun parlement dans le royaume où l’on ne trouvât moyen
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
396 MERCURE GALANT
de mener l'affaire. Celui de Paris et celui de Toulouse
en eurent les principales connaissances, et le mari
succomba partout. Il lui a coûté plus de soixante et
dix mille écus à changer ainsi de juges. Cependant la
belle obtint, avec sa séparation, des avantages qui lui
donnèrent lieu de vivre avec grand éclat. Sa cour était
grosse et, comme les fréquentes visites qu'elle recevait
donnaient occasion de parler, le mari tenta de
nouvelles procédures pour être reçu à justifier ses
premiers soupçons ; mais elle se mit si bien en état de
n'en craindre rien qu'il fut contraint de se taire et de
renoncer à des poursuites qui auraient achevé de le
ruiner. Elle a vécu depuis ce temps-là sans qu'il l'ait
troublée dans ses intrigues.
Elle aimait le monde et le nombre des soupirants
lui faisait honneur. Après avoir écouté longtemps
indifféremment tous ceux qui lui protestaient*, son
malheur voulut qu'insensiblement elle se sentît le
coeur touché pour un jeune gentilhomme d'Arles, qui
lui rendait des soins* assez empressés. Il était bien
fait et s'il aima fortement, il eut bientôt le plaisir de
voir qu'il n'était pas moins aimé. Leur passion éclata
et s'accrut tellement avec le temps, que, pour se faire
une nécessité de s'aimer toujours, ils joignirent aux
assurances qu'ils s'en donnèrent un écrit qui confirmait
leur engagement, avec cette clause que si l'un
d'eux faisait quelque démarche contraire à la fidélité
qu'ils se promettaient, l'autre s'en pourrait venger
par le poignard.
Quelque temps après ( ce fut au mois de décembre
de l'année dernière), le gentilhomme tomba malade.
Il demeurait chez son père et c'était de l'embarras
pour leur amour. La dame, qui se portait toujours
aisément aux grandes résolutions, prit celle de lui
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
397
aller rendre quelques soins* officieux dans sa maladie. On les souffrit pendant quelques jours, mais le mal s’irritant par les remèdes et donnant lieu d’en craindre la fin, il fut résolu qu’on prierait la dame d’avoir la bonté de s’éloigner. Le compliment lui parut fâcheux. Il fallut pourtant qu’elle cessât ses visites, mais ce ne fut pas sans une extrême colère contre ceux qui l’y forçaient. Elle soupçonna surtout que l’ordre venait de la belle-mère du malade, parce qu’elle avait toujours paru opposée à la liaison qui était entre eux et, comme il n’y eut jamais d’humeur plus vindicative, à peine le cavalier fut-il un peu rétabli, qu’elle voulut l’animer contre elle et lui faire entreprendre de la venger par les affronts les plus signalés. L’amant s’excusa d’entrer dans ses sentiments sur ce qu’il devait à la femme de son père et sur mille obligations qu’il lui avait en particulier. Ce refus porta la dame jusqu’à la rage. Elle n’écouta que son emportement pour raison et, après avoir fulminé longtemps sans pouvoir obtenir du cavalier qu’il la vengerait, elle le quitta et lui défendit de la voir jamais.
La défense n’étonna pas fort le cavalier. Il crut que l’amour prendrait son parti et qu’en donnant à la dame le temps de rentrer en elle-même, il n’aurait pas de peine à faire sa paix ; mais, après qu’elle lui eut fait refuser sa porte cinq ou six fois, il fut fort surpris d’apprendre qu’elle avait fait un nouvel amant. Pour mieux se venger (c’était, comme je l’ai dit, sa passion dominante), elle avait reçu les voeux d’un autre gentilhomme de Tarascon, venu à Arles pour quelques affaires, et elle affectait d’en paraître inséparable, afin que le cavalier souffrît doublement et par le chagrin de ne la point voir et par les peines que la jalou-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
398
MERCURE GALANT
sie lui causerait. Elle eut le plaisir qu’elle s’en était promis.
Le cavalier ne put déguiser son désespoir. La dame lui tenait véritablement au coeur et il résolut, à quelque prix que ce fût, de rompre l’attachement qu’elle semblait avoir pris. Il crut en pouvoir venir à bout s’il lui parlait sans témoins. Dans cette pensée, il la fit prier de lui accorder une conversation particulière en tel lieu qu’elle voudrait. La dame refusa de l’écouter. Ce premier refus ne lui fit point changer de dessein. Il employa cinq ou six personnes différentes pour obtenir qu’il s’expliquât avec elle et lui fit dire que toutes les choses dont il avait à l’entretenir lui étaient si importantes que, pour son propre intérêt, elle devait souhaiter qu’il lui parlât. Ces empressements ne fléchirent point la dame. Plus le cavalier pressa, moins elle eut de complaisance. Ce furent toujours de nouveaux refus, qu’elle accompagna d’un air de mépris, qui en redoublait l’injure, et qui flattait agréablement la passion de son nouveau soupirant.
Le cavalier, à qui on faisait de tous côtés cent contes de ses railleries, résolut dedui dire malgré elle- même ce qu’il avait sur le coeur et, n’ayant pu l’engager à lui donner rendez-vous chez quelque amie, il prit le dessein de l’arrêter dans la rue. Une des soeurs de la dame avait un fils, marié depuis trois jours avec une jeune demoiselle de la ville. C’était une espèce de fête publique, qui attirait tout le beau monde chez cette soeur. La dame, qui était amie des plaisirs, ne manquait pas de s’y rendre toutes les après-dinées pour y prendre part. Le cavalier qui en fut instruit, alla se poster sur le midi dans une petite rue, où la dame devait nécessairement passer. On l’y vit longtemps se promener seul d’un bout de la rue à l’autre.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
399
Une servante de la dame qui passa par là en avertit sa maîtresse. Elle en fit de nouvelles railleries avec son amant, qui était alors chez elle, et lui dit, pour lui faire mieux valoir le sacrifice qu’elle lui faisait, qu’elle était si fort persuadée que le cavalier l’aimait toujours avec la plus violente passion, qu’elle lui voulait donner le plaisir de le faire pâmer en sa présence, en le regardant. Elle avança pour cela le temps ordinaire de sa visite et donna la main au gentilhomme pour l’amener chez sa soeur.
En rentrant dans la petite rue où le cavalier attendait la dame, ils l’aperçurent arrêté à l’autre bout. Il vint à eux sitôt qu’il les vit, mais d’un pas fort lent et avec une froideur qui n’est pas croyable. Apparemment, la vue inopinée de son rival lui fit perdre toutes les mesures qu’il avait prises. Ce rival tenait la main de la dame et, voyant avancer le cavalier sans aucune marque d’emportement, ils crurent tous deux qu’il n’avait point d’autre but que de s’en faire regarder et d’émouvoir sa pitié au défaut de sa tendresse ; mais en passant auprès d’elle, il tira un poignard qu’il tenait caché et l’enfonça dans le sein de son infidèle avec tant de force qu’il eut de la peine à l’en arracher. Dans ce même instant, le gentilhomme qui la conduisait lui voulut sauter dessus et, rencontrant les pieds de la dame qui chancelait, il fit un faux pas qui causa sa chute. Le cavalier prit ce temps pour achever sa vengeance et plongea le poignard derrière l’épaule et sur la tête de son rival. Le coup glissa et ne fit qu’une grande ouverture sur le cuir, après quoi le gentilhomme s’étant relevé, mit l’épée à la main et porta un grand coup dans le ventre du cavalier. Ce coup ne put empêcher qu’il n’en donnât encore deux à la dame avec son même poignard, l’un dans le milieu du sein
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
400 MERCURE GALANT
et l'autre à côté. Celle malheureuse tomba par terre,
en prononçant deux ou trois paroles confuses, que les
bouillons de son sang ne lui laissèrent pas articuler et
expira aussitôt après. Le cavalier ne la vit pas sitôt
abattue qu'il tourna le poignard contre lui-même et se
l'enfonça dans le côté, sans pourtant mourir sur
l'heure.
Voilà, Madame, ce qui est arrivé dans Arles le mercredi
18 de l'autre mois. Ce qui doit paraître fort surprenant,
c'est qu'incontinent après la mort de la
dame, on ouvrit un testament qu'elle avait fait depuis
peu de temps, par lequel elle gratifiait son meurtrier
d'une somme très considérable. Cela fait connaître
qu'en lui donnant un rival, elle n'avait pas cessé de
l' aimer. Je me suis servi des mêmes termes du
mémoire que j'ai reçu pour vous expliquer toutes ces
funestes circonstances. L'exemple est terrible et peut
n'être pas sans utilité, puisqu'il nous fait voir combien
les engagements de passion ont de suites dangereuses.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
401
Novembre 1706. HISTOIRE QUI PEUT ÊTRE D’UNE GRANDE UTILITÉ ET QUI PEUT FAIRE RENTRER EN EUX-MÊMES CEUX QUI MÈNENT UNE VIE DÉRÉGLÉE
Notice
Cette nouvelle est remarquable par le nom de son auteur : Pauline de Grignan. Une note de l’édition Perrin (1754) signale à propos d’une lettre de Mme de Sévigné du 6 octobre 1679 : « Pauline de Grignan, née en 1674... était connue dès l’âge de cinq à six ans par la beauté de son esprit autant que par les grâces de sa personne... elle n’en avait que treize lorsqu’elle écrivit par l’ordre de Mme de Grignan une petite histoire de piété dont le plus bel esprit aurait pu se faire honneur ». Le manuscrit conservé à la Bibliothèque d’Aix confirme l’origine de l’« Histoire de l’abbé de Suze » avec « une épître dédicatoire à S.A.R. M,ne la Duchesse d’Orléans » qui est la grande Princesse évoquée par le rédacteur. L’édition Mon- merqué ajoute : « ...Lorsque Mnie de Simiane était mariée, cette pièce se trouva imprimée dans un Mercure Galant, circonstance qui lui déplut, mais il n ’y avait plus de remède. » *
* Lettres de Mme de Sévigné, éd. Monmerqué, additions et corrections, note t. V p. 145.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
402
MERCURE GALANT
(41e Nouvelle)
HISTOIRE QUI PEUT ÊTRE D’UNE GRANDE UTILITÉ ET QUI PEUT FAIRE RENTRER EN EUX-MÊMES CEUX QUI MÈNENT UNE VIE DÉRÉGLÉE
Ce que vous allez lire ne peut être trop répandu dans le monde à cause des bons effets qu’il y peut produire, et il y a lieu de croire que, quelque vie déréglée que mènent ceux qui le liront, ils rentreront dans la bonne voie. C’est une espèce d’histoire sainte, dont les incidents nouveaux et merveilleux produisent de prompts et heureux effets. Elle est très bien écrite et les peintures qui s’y trouvent sont aussi vives que touchantes. Je la tiens d’une grande Princesse qui, persuadée comme moi qu’elle peut toucher ceux qui vivent dans le dérèglement, a souhaité qu’elle se trouvât dans les lettres que je vous envoie et qu’elle devînt publique. Tout ce qui regarde cette histoire a quelque chose de surprenant, puisqu’on assure qu’elle est écrite par une personne de qualité de votre sexe.
M. l’abbé de Saze, homme de qualité du Dauphiné, ayant passé sa jeunesse et une grande partie de sa vie dans un dérèglement que son caractère de prêtre rendait encore plus criminel, était par ses débauches devenu fameux dans tout le pays. Dieu l’ayant enfin touché, cette première grâce fut suivie du bonheur qu’il eut de trouver un homme d’un esprit et d’un mérite rare, pour le conduire dans la nouvelle vie qu’il voulait entreprendre.
C’était le supérieur de l’Oratoire d’Avignon. M. l’abbé de Saze s’établit dans la même ville, sous
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
403
les yeux de son saint directeur, et, après avoir passé les premiers temps de sa conversion dans les oeuvres pénibles de la plus austère pénitence, il alla se renfermer dans son château de Saze, à six lieues d’Avignon, où il vécut le reste de ses jours dans une grande retraite et dans les occupations saintes de son état. Pendant son séjour à Saze, il conserva un commerce assez fréquent avec le Père Allard, qu’il regarda comme le ministre de l’oeuvre de Dieu en lui, et pour lequel il avait une confiance et une amitié singulières.
Un des jours du carnaval, M. l’abbé de Saze lui écrivit et le conjura de le venir voir dans son château, et d’y passer les trois derniers jours du Carnaval. Le père Allard, qui ne perdait aucune occasion d’instruire et d’animer son pénitent, lui fit une réponse à peu près en ces termes :
« J’irai chez vous, Monsieur, avec joie, passer un temps destiné par les enfants du siècle à des occupations et à des plaisirs qui doivent être inconnus aux chrétiens. Que nous serions heureux dans notre retraite, si nous pouvions, par nos gémissements et par nos larmes, réparer en quelque façon les abominations et les péchés qui se commettent dans ces malheureux jours. Quel aveuglement ! Quelle misère de prévenir un temps de pénitence et de miséricorde par des actions qui méritent de n’en recevoir jamais. Ne cessons point de louer le Seigneur de nous avoir séparés de cette multitude qui se damne, mais craignons à tous les instants de perdre par nos infidélités, des grâces que nous n’avons pas mérité de recevoir. C’est pour les renouveler dans notre esprit et dans nos coeurs que je me rendrai chez vous ; j’y passerai les trois der-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
404
MERCURE GALANT
niers jours du carnaval. Faites en sorte que nous y soyons seuls. Je suis, Monsieur etc... »
Cette lettre écrite, le Père Supérieur la donna au portier de l’Oratoire et lui dit seulement de l’envoyer à son adresse. Le portier, ayant pris le nom de Saze pour celui de Suze, crut que la lettre s’adressait à M. l’abbé de Suze, à Suze1, et la lui envoya par un homme exprès. Que vos voies sont admirables, O mon Dieu ! cet abbé de Suze était alors tout ce que l’abbé de Saze avait été autrefois et encore plus débauché. Il était de grande qualité, prêtre possédant de beaux bénéfices, mais d’un dérèglement qui faisait horreur aux plus libertins. Il était venu passer le carnaval dans le château de Suze, un des plus beaux lieux du pays et des plus convenables pour rassembler une grande compagnie et pour y donner toutes sortes de divertissements ; ceux que l’on peut prendre innocemment à la campagne lui parurent trop fades et trop insipides ; il songea à faire venir chez lui tout ce qui pouvait contribuer à satisfaire tout ce que la fureur de ses passions lui put inspirer et à renchérir sur toutes les débauches dont on avait ouï parler jusque-là. Un projet si abominable prêt à s’exécuter2, il était dans l’attente du reste de la compagnie, qui devait venir prendre sa part des malheureux plaisirs qu’il avait préparés avec tant de soin, quand on lui vint dire qu’un homme demandait à lui parler de la part du Père Supérieur de l’Oratoire d’Avignon.
1. Suze. On peut situer le château de Suze d’après une allusion faite par Mme de Sévigné à un des membres de la famille : « Louis François de la Baume, comte de Suze dont la terre et le château de Suze la Rousse sont tout proches de Grignan » (17 janvier 1680, Ed. Pléiade III p. 799).
2. Tournure latine de l’ablatif absolu, = étant prêt à s’exécuter.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
405
Un nom si respectable fit frémir l’abbé de Suze. La vertu aimable et douce porte avec elle un caractère que le vice ne saurait soutenir sans effroi. Il se rassure pourtant un peu, il fait entrer cet homme dans sa chambre et son étonnement redouble, quand il voit une lettre du Père Allard ; il ne sait s’il la doit recevoir, s’il doit maltraiter celui qui l’apporte, s’il en doit faire seulement le sujet de ses plaisanteries avec ses amis ; ils viennent eux-mêmes à son secours et le déterminent à ne faire que rire de cette aventure. Il ouvre enfin cette lettre, il en lit une partie ; mais qui peut exprimer son trouble et son embarras, quand il voit ce qu’elle contient ? Il ne veut point achever de la lire et il y est contraint par une force qu’il ne connaît point. Il la jette par terre et la ramasse à plusieurs reprises, il maudit celui qui lui écrit, il l’accable d’injures. Ses amis, le voyant dans cette agitation, se moquent de lui et veulent le distraire ; mais il n’était plus au pouvoir des hommes de calmer l’heureux trouble qui était en lui ; il passe un temps considérable dans ces premiers mouvements, qui n’étaient encore que de la fureur. Enfin une profonde tristesse succède à ces transports. « Quelle aventure, s’écria- t-il ? Qui peut l’avoir causée ? Que me veut ce religieux ? Pourquoi s’adresser à moi ? Pourquoi venir interrompre mes plaisirs, quand je les goûte avec le plus de douceur et de tranquillité, par une lettre qui change la situation de mon âme et qui renverse tous mes projets ? » Les amis de cet abbé, surpris de l’impression extraordinaire que faisait une lettre sur un homme à qui les spectacles les plus redoutables de notre religion n’en avaient jamais fait et à qui les sacrilèges ne coûtaient rien, crurent qu’il était attaqué de quelques vapeurs, qu’il fallait lui laisser passer en
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
406
MERCURE GALANT
repos le reste du jour et de la nuit, et que le lendemain, ils le retrouveraient délivré de ses agitations. M. l’abbé de Suze le crut lui-même et après avoir quitté la compagnie et s’être enfermé dans sa chambre, il espéra de trouver3 dans le sommeil ce qu’il ne trouvait pas dans ses réflexions.
3. Espéra de trouver. Tournure en usage au XVIIe siècle, « puis-je espérer de vous revoir encor » (Racine, Britannicus 11,6).
4. Prédestiné, marque explicite de l’influence janséniste. On s#it que Mme de Sévigné avait de la sympathie pour Port Royal.
Il se coucha, mais, O mon Dieu, vous vouliez achever les desseins de votre miséricorde sur cette âme, et la malheureuse sécurité, dans laquelle le pécheur mérite que vous l’abandonniez, ne devait point être la fin du trouble de cet homme prédestiné4. Il reconnut la main de Dieu, qui le venait tirer de l’abîme où il était ; mais qu’il le trouva profond et terrible, à mesure que la lumière de la grâce l’éclairait ! Il se lève de son lit, ne pouvant plus y demeurer, il se prosterne devant Dieu, il adore les secrets de la Providence, des torrents de larmes sont les premiers sacrifices qu’il lui offre ; ceux de renvoyer la compagnie qui était chez lui et de contremander celle qu’il y attendait, lui parurent légers. Il les fit prier tous de le laisser seul, et les résistances que lui firent ses amis lui devinrent insupportables dès ce moment.
Quand il fut libre, la première chose qu’il fit fut d’écrire au Père Allard : comme il ne savait point que la différence d’un A ouvert, que l’on avait pris pour un U et qui avait fait prendre le nom de SAZE pour celui de SUZE, avait fait la méprise qui était cause de cette aventure, il était demeuré persuadé que Dieu avait inspiré à ce saint homme la pensée de lui écrire.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
407
Il lui manda qu’il devait être bien satisfait de sa lettre, s’il avait eu dessein de l’arrêter dans la carrière infâme de ses débauches ; que jamais trouble n’avait été pareil au sien, mais qu’après un combat pénible, il reconnaissait la grâce victorieuse ; qu’il se jetait à ses pieds ; qu’il le suppliait de ne pas laisser son ouvrage imparfait ; qu’il ne voulait point le voir chez lui ; qu’il était indigne d’une telle faveur, mais qu’il lui demandait celle de prier pour lui et de vouloir bien le recevoir sur la fin du carême ; qu’il espérait3 de l’aller trouver à Avignon et de lui faire une confession générale à laquelle il allait se préparer par tout ce qu’il croyait de plus capable d’apaiser un Dieu bien justement irrité contre lui.
Après avoir envoyé sa lettre, il ne songea plus qu’à faire une pénitence proportionnée à ses crimes. Il n’y en eut jamais de plus sincère et de plus affreuse. Il passait les jours et les nuits dans les larmes et les austérités, et ne se permettait pas les plus légers adoucissements. Il passa de cette façon tout le carême et se disposa à aller à Avignon dans la Semaine Sainte. Le bruit de sa conversion se répandit dans tout le pays ; un bon père capucin, plus touché d’admiration que les autres, voulut aller voir de près les merveilles qu’il entendait dire de ce nouveau pénitent. Il suffisait autrefois d’être prêtre, religieux et homme de bien pour n’oser aborder la maison de l’abbé de Suze sans craindre les insultes ; mais ce capucin sachant que depuis sa conversion, il n’y avait plus rien à craindre pour lui, il y alla avec confiance. Il était connu dans la maison. Les premières personnes qu’il rencontra à Suze lui parlèrent du changement de l’abbé, les pauvres ne connaissaient plus la misère, les domestiques ne sentaient plus la servitude, les
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
408
MERCURE GALANT
louanges de Dieu retentissaient où peu auparavant on n’entendait que des blasphèmes ; et la paix, la douceur et la tranquillité rendaient à cette maison le séjour des anges ; ce capucin, pénétré de joie, ne pouvait retenir ses larmes. C’était un saint homme. M. l’abbé de Suze le vint recevoir, il se jetta à ses pieds, à peine put-il lui conter son aventure. Les sanglots, les soupirs entrecoupaient son discours. Enfin il lui apprit l’heureux changement qui lui était arrivé.
Ce bon père l’écouta avec admiration et, soit qu’il fut inspiré de Dieu ou qu’il crût que M. l’abbé de Suze avait suffisamment satisfait aux règles de l’Église pour recevoir l’absolution de ses péchés, il lui proposa de profiter de son séjour à Suze pour se confesser ; il lui représenta qu’il ne fallait pas différer plus longtemps de recevoir un sacrement qui devait être le gage de sa réconcilisation avec Dieu. M. l’abbé de Suze, prévenu du désir d’aller trouver le Père Supérieur de l’Oratoire d’Avignon, s’opposa quelque temps aux sollicitations du père capucin ; mais il les redoubla avec tant d’instance que cet abbé se fit un scrupule de résister à un ordre qu’il crut venir de Dieu : il se prépara le reste de la journée et toute la nuit à une action dont il connaissait tout le poids, il renouvela ses prières et ses larmes ; et le lendemain, dès le grand matin, il confessa tous ses péchés, avec une amertume et une contrition inspirées par Celui qui devait lui remettre ses fautes. Il avoua qu’il y avait plus de trente ans qu’il n’avait été à confesse. Ce père capucin, touché et satisfait de la douleur de son pénitent, lui donna l’absolution, qu’il reçut avec des sentiments d’amour et de reconnaissance que l’on trouve rarement.
Après avoir l’un et l’autre rendu grâces à Dieu, le
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
409
bon père dit à M. l’abbé de Suze que ce n’était pas assez d’avoir rempli ce premier devoir, qu’il était prêtre sans en avoir presque jamais fait aucune fonction ; qu’il fallait dire la messe sans différer ; que Dieu ne lui ferait peut-être pas la grâce de se trouver dans sa vie dans de si heureuses dispositions ; et qu’enfin il le lui ordonnait par tout le pouvoir qu’il venait de prendre sur lui. M. l’abbé de Suze frémit à cette proposition. L’horreur de ses crimes lui faisait penser qu’il ne pouvait jamais être admis à la célébration de nos redoutables mystères. Il conjura ce bon père de ne lui point ordonner une action dont il était si indigne ; mais le Capucin persista avec tant d’autorité que son pénitent craignit encore de désobéir à Dieu, en lui résistant. Il se prépara donc à dire la messe et il la dit avec tant de foi, tant d’ardeur et tant de sentiments qui marquaient ce qui se passait en lui que l’on crut voir un ange à l’autel au lieu d’un homme. Après la messe et l’action de grâce, le père capucin prit congé de lui, se recommandant à ses prières et l’exhorta à la confiance qu’il devait avoir en Dieu ; et cet abbé, de son côté, le remercia et se trouva dans une paix dont il n’avait pas encore joui depuis sa conversion.
Tant d’événements extraordinaires ne pouvaient être que miraculeux. Le bon père capucin n’était pas à la porte du château qu’on le rappela avec précipitation pour donner sa bénédiction à M. l’abbé de Suze qui se mourait. En effet, une heure après avoir dit la messe, il tomba en apoplexie sans perdre connaissance. Il perdit la parole, mais la paix et la tranquillité qui paraissaient sur son visage furent d’une édification plus grande que n’auraient été ses discours. Le Capucin fit la recommandation de l’âme, et le pénitent mourut de la mort des Justes, laissant un exemple admirable et bien touchant des miséricordes du Seigneur.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de VINCENT (Monique), « Prose et vers »,
Anthologie des nouvelles du Mercure galant (1672-1710) ,
p. 411-425
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-11462-8.p.0443
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou
tout autre moyen de communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre
privé.
© 1996. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
VI
PROSE ET VERS
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.

PROSE ET VERS
En dehors de toute étude de société, deux nouvelles tranchent par leur caractère insolite sur l’uniformité et le sérieux de l’ensemble de ces récits. S’inspirant sans doute des contes de La Fontaine, ils prennent un ton léger sans grivoiserie, que l’origine en soit folklorique ou historique.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
414
MERCURE GALANT
Avril 1683. HISTOIRE
Notice
Contrairement à Tanonymat généralement observé, Vauteur de cette nouvelle révèle son nom, « Monsieur Vignier de Richelieu ». Des quatre histoires publiées sous forme de lettres (Novembre et décembre 1686, mars 1687), celle-ci est la plus plaisante avec la forme versifiée et quelques mots de patois donnant tout leur piquant à certains passages.
(42e Nouvelle)
HISTOIRE
Monsieur Vignier de Richelieu s’est diverti à écrire moitié en prose et moitié en vers l’aventure dont je vais vous faire part. Voici dans quels termes il en a fait le récit à une dame de ses amies :
J’aurais été bien embarrassé, Madame, à répondre à ce que vous désirez de moi touchant les nouvelles, sans l’histoire que je viens d’apprendre. Comme elle est arrivée dans notre voisinage et qu’elle est véritable dans toutes ses circonstances, j’ai cru qu’elle méritait de vous être envoyée et qu’elle était digne de l’agréable saison du carnaval, où nous commençons d’entrer.
Un bon greffier et greffier d'importance Dans une grande ville à son aise vivait, Lequel, greffant en bonne conscience, De son labeur trois beaux enfants avait. Sa femme étant dans le tombeau gisante,
Il ne cessait de soupirer,
Par son grand deuil se faisant admirer, Et la vie à ses voeux semblait indifférente.
***
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
PROSE ET VERS
415
Il ne perdait ni messes ni sermons.
Afin de chasser les démons,
Il jeûnait deux fois la semaine ;
Mais il en avait un chez lui Qui la nuit chassait son ennui
Et qu 'on ne peut chasser qu 'avec beaucoup de peine.
***
Jeanne était le nom du démon
Qui gouvernait bien sa famille Et qu 'il aimait aussi, dit-on, Autant et plus qu'il ne faisait sa fille.
***
Jeanne était belle, on lui faisait la cour
Et là-dessus, elle lui dit un jour :
Maître, un fort bon garçon me veut en mariage.
Le greffier aussitôt fit venir le garçon,
Le fait donner dans l’hameçon
Et lui parle de Jeanne avec grand avantage.
Il s’instruisit parfaitement des moyens de ce nouveau prétendant et de l’habileté qu’il avait au travail. Après cela, il fit venir son père et la mère de Jeanne, et, en peu de temps, il arrêta toutes choses au désir des deux parties. Il ne restait plus pour venir au mariage que de faire publier des bans. Le greffier, qui se chargea de ce soin, alla parler aussitôt au curé de la paroisse. Le curé en publia dans les deux dimanches suivants et, durant ce temps, le greffier fit mille réflexions sur lui-même, sur la perte qu’il allait faire de Jeanne et sur le besoin qu’il avait de cette bonne fille. Mais (ce qui n’arrive guère aux greffiers),
Par un prodige étonnant et nouveau,
Un scrupule pressant se glissa dans son âme
De donner à ce jouvenceau
Sa Jeanne, qu'il aimait comme sa propre femme.
Toutes ces réflexions furent si puissantes sur l’esprit du greffier qu’il se résolut de prendre pour lui-
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
416
MERCURE GALANT
même celle qui le faisait trembler dans la seule pensée de la voir entre les bras d’un autre. Le jour suivant, il la fit venir dans sa chambre et, après des tendresses extraordinaires, il lui déclara le dessein qu’il avait pris.
Jeanne qui n'eût jamais prétendu cet honneur
Puisqu 'il passait aussi de beaucoup son attente, Comme fille reconnaissante L'embrassa lors de tout son coeur.
Il n’attendit pas le lendemain pour faire partir un courrier, afin d’avoir un ban de l’évêque et dispense des deux autres. Les ayant reçus comme il désirait, il alla trouver le curé, lui ouvrit son coeur, lui fit connaître les engagements qu’il avait avec Jeanne, et que sa conscience ne serait jamais en repos, s’il ne rompait promptement ce qu’il avait voulu lier mal à propos. Il lui dit quantité d’autres raisons, qui portèrent le curé à faire ce qu’il désirait. D’autre côté, le curé envisageait son propre intérêt et trouvait pourtant de grandes difficultés, mais que ne fait-on point pour un ami ?
De plus s'il était attaqué,
Il avait de quoi se défendre : Tous les deux s'appelant « Paqué », Ne pouvait-il pas se méprendre ?
Il publia ce ban à la première messe et donna permission au greffier de se marier où bon lui semblerait. Il alla avec Jeanne à une maison de campagne, qu’il avait à une lieue de la ville, où le curé du village les maria sans bruit et sans cérémonie.
Cependant le malheureux Pasqué s’était fait brave1,
1. Brave « signifie aussi une personne bien vêtue. Les bourgeois ne sont braves que les fêtes et dimanches » (Fur.).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
PROSE ET VERS
417
car il devait être marié le même jour. Le festin était commandé chez un traiteur et tous les conviés attendaient Jeanne avec une extrême impatience ; mais ils furent bien mortifiés, quand ils apprirent, par un messager qu’ils avaient envoyé, que Jeanne ne viendrait point. En effet, elle ne se rendit que le lendemain chez son nouvel époux. Il était l’heure du dîner et lorsque l’on eut servi sur table, le greffier dit qu’il ne voulait s’y mettre qu’au dessert. Quand on l’apporta, il prit Jeanne par la main
Et d'une manière engageante
Il dit, « Ecoutez, mes enfants,
Jeanne par sa vertu n 'est plus votre servante !
C'est ma femme à présent. Soyez-lui complaisants, Elle vous sera complaisante ».
Je vous laisse à penser, Madame, quelle fut la surprise des deux garçons et de la fille du greffier
Son fils aîné lui dit, « Mon père
Quand nous badinions, Jeanne et moi,
Plus qu'il n'eût été nécessaire,
Je ne pensais pas, sur ma foi,
Pousser le badinage avec ma belle-mère. »
Ce jeune homme est très bien fait. Il a de l’esprit et de l’étude et la faute de son père et la sienne le touchèrent si vivement qu’à l’heure même, il se retira dans les Capucins, avec une forte résolution d’y faire pénitence le reste de sa vie.
La fille ne fut pas moins sensible au beau dessert que son père venait de lui donner. Elle ne put retenir ses larmes, qui furent accompagnées de quelques plaintes, mais, ayant aperçu un diamant dans le doigt de Jeanne, elle lui dit d’un ton de colère
« Vraiment Jeanne c 'est bien à vous.
Après avoir séduit mon père,
De porter encore des bijoux
Qu 'a portés autrefois ma mère ? »
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
418
MERCURE GALANT
Sur cela, Jeanne tira de son doigt le diamant et le présenta avec beaucoup d’honnêteté* à sa belle-fille, qui le prit sans façon et qui, ne pouvant plus vivre avec son père, s’alla renfermer dans les Ursulines d’où l’on ne croit pas qu’elle ait jamais envie de sortir.
Le cadet, pour ne paraître pas le seul insensible, après avoir dit à son père qu’il avait fait la chose du monde la plus honteuse pour lui, alla trouver un capitaine qui levait des cavaliers et s’enrôla dans sa compagnie
Ainsi Jeanne et le bon greffier
Surent à Dieu donner deux anges,
Au grand Louis un cavalier
Et tous en général s "acquirent des louanges.
Un mariage si extraordinaire se répandit aussitôt par toute la ville et il n’y eut ni petit ni grand
Qui ne fit reproche au greffier,
Après cette sainte retraite,
Que si Jeanne pensait avoir fait maison nette,
Elle y laissait pourtant le plus sale bourbier.
Sur ces entrefaites, le misérable Pasqué, qui avait su quelque chose de ce qui s’était passé, entra brusquement dans la chambre du trompeur de soi-même,
Où plein d" égarement et comme à demi-fou, Voyant dans un fauteuil sa femme prétendue,
Il allait lui sauter au cou,
Si le greffier soudain ne l "avait défendue.
Paqué, jetant sur son rival un regard de travers, s’écria :
« Quoi, Monsieur le greffier, vous moquez-vous de [nous ?
Rendez-nous noutre fiancée.
Ardé, ne l"on-jepas bravement caressée
Mille et mille fois avant vous ? »
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
PROSE ET VERS
419
Comme on ne manque pas de conseils dans les villes et souvent de conseils intéressés, les parents de Pasqué, sur l’avis qu’on leur donna, présentèrent requête à Monsieur le Bailli aux fins de réparation et de tous dépens dommages et intérêts, ce qui leur ayant été accordé,
Le greffier fut contraint de payer les viandes2 Ainsi que les habits levés3 chez les marchands, Bref toutes les autres demandes Que Von fit faire aux complaignants
2. Viandes, « chair des animaux... se dit par extension de plusieurs autres nourritures de l’homme » (Fur.).
3. Levés. Voir lre nouvelle, note 6.
Mais, Madame, ce n’est pas le tout. La Justice entreprend le curé et quoique le greffier prenne son fait et cause, et qu’il offre déjà une somme considérable pour étouffer cette affaire, on ne sait pas encore ce qui en arrivera. Si l’événement mérite de vous être mandé, vous en aurez bientôt des nouvelles et j’aurai un extrême plaisir de vous faire quelquefois rire aux dépens de nos provinciaux.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
420
MERCURE GALANT
Août 1679. LE DUC DE VALOIS — Historiette
Notice
Tout en préservant T anonymat de T auteur, le rédacteur confirme T authenticité de sa source et cite, d'après Mézeray, l'origine de l'anecdote divertissante qu 'il en tire.
Brantôme rapporte cette même anecdote avec deux variantes dont on ne connaît pas l'origine : François Ier, « le sieur d'Angoulême » devient, chez Mézeray, « le duc de Valois », et le rôle de « Monsieur de Grignaux (Jean de Talleyrand), gentilhomme et seigneur d'honneur de Périgord », est tenu chez Mézeray par Artus de Gouffier-Boisy.
(43e Nouvelle)
LE DUC DE VALOIS — Historiette
Je vous envoie une historiette que vous pouvez lire en toute assurance. Je n’en connais point l’auteur, mais, si on en croit quelques personnes très spirituelles, entre les mains de qui il en est tombé une copie, il doit être de ceux qui sont en réputation d’écrire le plus galamment*. Il a pris une matière fort peu commune.
Louis XII, Roi de France, après avoir perdu Anne de Bretagne, dont il n’avait point eu d’enfants, épousa Marie d’Angleterre et ce mariage lui fit faire la paix avec Henri VIII, dont elle était soeur. Elle fut reçue à Paris avec des magnificences extraordinaires et, comme elle était fort belle, le jeune duc de Valois, héritier présomptif de la couronne et qui a régné sous
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
PROSE ET VERS
421
le nom de François Ier, en eut le coeur vivement touché. Ceux qu’il recevait dans sa confidence, s’étant aperçus que la Reine lui marquait beaucoup d’estime, craignirent qu’il n’y eût quelque chose de plus fort dans ses sentiments et prirent la liberté de lui en faire voir la conséquence. Voici de quelle manière M. de Mézeray en parle dans son abrégé1.
1. Mézeray, Abrégé chronologique, Tome V, p. 222. (Ed. de 1676).
2. Suffolk. Charles Brandon, fait duc de Suffolk en 1513, épouse en 1515 Marie d’Angleterre, veuve de Louis XII, fille d’Henri VII roi d’Angleterre.
3. Artus de Gouffier-Boisy. Artus de Gouffier, seigneur de Boisy, gouverneur du roi François Ier pendant sa jeunesse, fut, sous son règne, comblé de biens et d’honneurs.
« Le jeune duc de Valois, qui était tout de feu pour les belles dames, ne manqua pas d’en avoir pour la nouvelle Reine, et Charles Brandon, duc de Suffolk2, qui l’avait aimée avant ce mariage et qui suivait la Cour de France en qualité d’ambassadeur d’Angleterre, n’avait pas éteint sa première flamme. Mais les remontrances d’Artus de Gouffier-Boisy3 ayant fait prendre garde au duc de Valois, dont il avait été gouverneur, qu’il jouait à se faire un maître et qu’il devait appréhender la même chose du duc de Suffolk, il se guérit de sa folie et fit observer de près toutes les démarches de ce duc. »
Sur ce fondement, comme la poésie a eu de tout temps l’entière liberté des fictions, l’auteur de l’historiette a supposé un rendez-vous, qui ne fut jamais donné, Marie ayant toujours été aussi vertueuse qu’elle était aimable.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
422
MERCURE GALANT
LE DUC DE VALOIS. HISTORIETTE
Tout dormait dans Paris, la nuit était sans lune, De nuages épais T air était occupé,
Quand un jeune Seigneur, en secret échappé,
Se dérobant à sa suite importune,
Sortit d'un gros manteau le nez enveloppé, Tout cela, direz-vous, sent sa bonne fortune,
Vous ne vous êtes pas trompé.
***
Il était attendu par une jeune dame
Qui de son vieux mari n 'allongeait pas les jours. Vous dire ici comment il sut lui toucher l'âme,
Ce serait un trop long discours.
Et puis dans ce détail quel besoin qu 'on s'engage,
Après qu 'on vous a déjà dit, Que l'amant était jeune et le mari sur l'âge ?
Cela, ce me semble, suffit.
Mais de savoir leurs noms si vous êtes en peine,
Vous allez les apprendre tous,
Valois était l'amant, la belle était la Reine,
Louis Douze le vieil époux.
***
Il n'avait point d'enfants. Lui mort, la loi salique Adjugeait à Valois ce qu 'il avait de bien, Le reste de ses jours ne tenait plus à rien, Encor était-ce un reste assez mélancolique ;
Et cependant il avait entrepris D'engendrer un hoir mâle et cela sans remise. La Reine vint alors de Londres à Paris
Pour l'aider dans cette entreprise.
On ne décide point auquel il tint des deux, Mais enfin de l'hoir mâle on n'eut point de nouvelles. Valois aimait la Reine et déjà même entre eux, Les unions des coeurs passaient pour bagatelles.
***
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
PROSE ET VERS
423
Il sentait approcher T heure du rendez-vous.
Que de voeux empressés ! que de transports de flamme ! Les plaisirs à venir flattaient si bien son âme
Que de plaisirs présents ne seraient pas plus doux.
Je ne sais par quelle avanture, Dans ce temps justement il rencontre Boisy. C'était un homme âgé, d'une sagesse mûre, Enjoué cependant et sage avec mesure,
De plus son confident choisi.
***
« Ah ! Boisy, lui dit-il, tu vois de tous les hommes
Le plus heureux, le plus content, Au milieu de la nuit, au moment où nous sommes
La Reine, la Reine m'attend.
***
— J'entends, lui dit Boisy, fier de votre victoire, Tout transporté d'amour et de joie enivré, Vous courez chez la Reine y recueillir la gloire Du tendre et doux accueil qui vous est préparé. C'est un bonheur pour vous, plus grand qu'on ne peut [croire ;
Que pour vous arrêter vous m'avez rencontré.
Et si la Reine était avec vous plus féconde
Qu'elle ne l'est avec son vieil époux,
(Or cela me semble entre nous
Le plus vraisemblable du monde).
Le Roi serait enfin au comble du bonheur,
Grâce à vous il se verrait père, Quoique ce nom fût pour lui trop d'honneur, Et ce que pour lui-même il n 'eût jamais su faire,
Vous le feriez en sa faveur ?
De là tirez la conséquence ;
Vous prévoyez bien comme moi Que vous qui, Louis mort, héritez de la France, Vous verriez après lui monsieur votre fils Roi ; Et puis, Seigneur, réduit à recevoir sa loi,
Il vous faudrait prendre patience. »
***
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
424
MERCURE GALANT
Valois qui jusqu "alors plein de sa passion
Ne songeait qu’aux plaisirs de sa chère conquête, Se vit assassiné d’une réflexion
Qui vint troubler toute la fête.
Qu ’il eût bien mieux aimé, s "exposant au hasard D’être sujet toute sa vie,
Gaiement et sans scrupule achever sa folie,
Quand il eut dû la connaître trop tard !
***
Sans doute le péril de perdre un diadème Refroidissait l’ardeur de ses empressements ;
Mais aussi ce péril avait tant d’agrément
Qu ’il valait la royauté même.
Si l’honneur fièrement lui montrait tant d’Etats, Que lui devait coûter son aimable faiblesse,
Un autre honneur de différente espèce
Mais pourtant aussi fort, lui demandait tout bas,
« Que dira de toi ta maîtresse ? »
***
Quand l’amour avait le dessous,
Il trouvait de Boisy la morale assez bonne,
Il jugeait qu’il vaut mieux manquer un rendez-vous Que de manquer une couronne ;
Qu "oser lui préférer de légères douceurs,
C’est d’une viande creuse aisément se repaître, Et que de sa maîtresse acceptant les faveurs,
Il jouait à se faire un maître.
***
A l’amour cependant il n’a pas renoncé.
Quitter une maîtresse et si belle et si chère !
Encor si cet amour était moins avancé,
Ce ne serait pas une affaire ;
Mais sur le point d’être récompensé,
La planter là, cela ne se fait guère
Il sait de plus qu ’il a le présent dans ses mains.
L’avenir n’est pas sûr, pourquoi s’en mettre en peine, Et sur une crainte incertaine
Refuser des plaisirs certains ?
***
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
PROSE ET VERS
L'irrésolution était d'une nature
A ne pas prendre sitôt fin,
Mais Boisy, de qui l'âme était un peu plus dure, Le prit et le força de rebrousser chemin,
Sans cela de longtemps il n 'eût rien pu conclure. Ce sage confident, soulageant son ennui
Par de bonnes raisons morales,
Quoiqu 'il se révoltât encor par intervalles, Le remena* coucher chez lui.
425
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de VINCENT (Monique), « Glossaire »,
Anthologie des nouvelles du Mercure galant (1672-1710) ,
p. 427-437
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-11462-8.p.0459
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou
tout autre moyen de communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre
privé.
© 1996. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
GLOSSAIRE
Les chiffres portés après la citation considérée comme un exemple parmi celles indiquées par un astérisque, renvoient aux nouvelles publiées ici. Par comparaison l’emploi chez quelques grands auteurs a été signalé.
AUCUNS-AUCUNES
Le pluriel est rare aujourd’hui, sauf devant les noms qui n’ont pas de singulier, « aucuns frais ».
...qui, ne faisant aucuns voeux (15) — n'en recevant aucunes nouvelles (37).
« Qu’aucuns monstres par moi domptés jusqu’aujourd’hui » (Racine, Phèdre 1,1).
AVAIT ACCOUTUMÉ DE
« Avoir accoutumé » est une locution vieillie. N’est utilisée qu’aux temps composés.
...dans un hameau où ils avaient accoutumé de venir faire vendange (3).
.. .pour sortir plus tôt qu 'il n 'avait accoutumé (22).
« Mais ce cerf n’avait pas accoutumé de lire » (La Fontaine, Fables VIII, 14).
« On voit bien que vous n’avez pas accoutumé de parler à des visages » (Molière, Le Malade imaginaire IV,4).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
428
MERCURE GALANT
CABINET
« Petit lieu retiré ...où Ton étudie et où l’on serre ce qu’on a de plus précieux » (Fur.)
Sitôt qu'il fut dans son cabinet (22). Il n'aimait que son cabinet (35).
« Espèce d’honnête boutique où les curieux gardent, vendent et troquent toute sorte de curiosités, de pièces antiques, de médailles, de tableaux » (Fur.).
Il n'y eut point de cabinet un peu rare que le Génois ne lui fit ouvrir (11).
CARACTÈRE
Manière d’écrire « Autant de mains qui écrivent, autant de caractères différents » (Fur.).
Le caractère lui frappa les yeux (15).
COMMERCE
« Correspondance, intelligence entre particuliers » (Fur.).
« Communication et correspondance ordinaire avec quelqu’un — Commerce de galanterie (Dict. Acad.).
Tout ce que le commerce du beau monde peut donner de mérite. (29).
D'un commerce qu 'elle avait lieu de croire fini (1).
Le commerce des billets (15).
Les différents emplois au sens de relations galantes apparaissent dans les nouvelles publiées ici par Fontenelle.
Jugez de quelle nature était notre commerce (18).
Mais je pensai entrer dans un commerce de coeur (18). Comment a pu cesser cet agréable commerce (19).
Voici par quelle rencontre notre commerce cessa (20).
Leur proximité autorisait ce commerce (sens ambigu) (22).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
GLOSSAIRE
429
DOUCEURS
« On dit ‘conter des douceurs à une femme, lui dire quelque douceur’ pour dire, la flatter, lui faire l’amour » (Fur.). Différentes nuances apparaissent dans les nouvelles. Voici quelques exemples.
Ayant commencé à lui dire quelque douceur (compliment galant) (14).
Il trouvera en l'aimant toutes les douceurs (plaisir sentimental) (13).
Assaisonnait avec tant d'esprit certaines douceurs d'amitié (sens ambigu) (22).
ÉQUIPAGE
« Provision de tout ce qui est nécessaire pour voyager ou s’entretenir honorablement » (Fur.).
Manière dont une personne est vêtue (Litt.).
Elle eut le chagrin de se voir sans équipage (sens moderne, attelage) (5).
Dans cette valise était tout son équipage (sens donné par Furetière) (2).
Il n'y avait rien de plus propre que leur équipage (en vue d’une représentation) (3).
En équipage de villageoise (costume, ici déguisement) (4).
« Qu’est-ce donc, mon mari, que cet équipage-là » (Molière, Le Bourgeois gentilhomme, III,3).
FAIRE PIÈCE
« On dit ‘jouer pièce à quelqu’un, lui faire pièce’ pour dire, ‘lui faire quelque supercherie... ou raillerie » (Fur.).
Dans le dessein de lui faire pièce (10).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
430
MERCURE GALANT
FEU-FLAMME
« On dit d’un homme amoureux qu’il brûle d’un beau feu... On dit figurément : la flamme de l’amour » (Fur.).
Terme de la langue galante. Est employé ici dans les poésies insérées dans les nouvelles.
Que leur maîtresse écoute d'autres feux (17).
Je sens d’un feu secret la douce violence (15).
GALANT-GALANTERIE-GALAMMENT
Substantif

Amant, amoureux (Dict. Acad.).
Il vous faudrait au moins un galant. — Et de galants, dit- elle, en manque-t-on ? (5).

Qui cherche à plaire, particulièrement au beau sexe (Fur.).
...ce galant universel qui s’accommodait de tout (33).
Adjectif

Appliqué à une personne = Qui a de la probité, civil, sociable, de bonne compagnie (Dict. Acad.).
Un fort galant homme, mari d’une dame de grand mérite (1 ).

Appliqué à un groupe ou à un divertissement en groupe = De bonne compagnie.
Au milieu d’une des plus galantes villes de France (35).
Quantité de parties galantes (30).

Offert à une maîtresse ou à des dames.
Les repas furent galants et magnifiques (35).
Fêtes galantes données sur les bords de la Marne (3).

Qualité d’un geste ou d’une intention.
Ces reproches aussi galants que respectueux (15).
Galanterie

Disposition mondaine propre à plaire aux femmes.
Il est tellement né avec la galanterie (23).

Attentions qui gagnent le coeur d’une maîtresse.
...très dignes d’elle après une si longue suite de galanteries (29).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
GLOSSAIRE
431
— Dans l’ensemble, bon goût, politesse, raffinement, tout ce qui plaît à la bonne société.
Galamment
Avec politesse notamment à l’égard d’une femme.
Il lui dit galamment après la danse... (24).
GLOIRE
« Se dit de l’honneur mondain, de la louange qu’on donne au mérite, au savoir et à la vertu... signifie quelquefois orgueil, présomption » (Fur.).
Cette diversité vous est glorieuse (est flatteuse pour votre réputation) (16).
Il se tiendrait bien glorieux (il serait fier de) (24).
Il crut qu'il y allait de sa gloire (de sa réputation dans le monde) (33).
Un pas si dangereux contre l'intérêt de sa gloire (de son honneur féminin) (13).
Elle y trouva plus de gloire (orgueil féminin, ici en mauvaise part) (34).
Lui ôter la gloire qu'il méritait (le bénéfice de son geste) (25).
Elle ne s'était justifiée que pour sa gloire (sa réputation) (36).
Qu'elle lui ôtât la gloire (satisfaction personnelle) (38).
HONNÊTE-HONNÊTETÉ-HONNÊTE HOMME
« Ce qui mérite de l’estime, de la louange... On le dit premièrement de l’homme de bien, du galant homme qui a pris l’air du monde, qui sait vivre. Faret a fait un livre de l’« honnête homme », le Père Du Bosc, un de l’« honnête femme », Grenaille un de l’« honnête fille » et de l’« honnête garçon » (Fur.).
// était honnête (c’était un homme du monde irréprochable) (1).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
432
MERCURE GALANT
Qu'on fît insulte à un honnête homme (qu’on n’entache sa qualité d’homme du monde) (8).
...De ses manières honnêtes et obligeantes (aussi distingué qu’un Français) (11).
Des honnêtetés si engageantes (marques de politesse, art de recevoir) (25).
Charmé de l'honnêteté de sa femme (attentions, prévenances) (24).
Amusement honnête (politesse galante précédant l’éclosion du sentiment) (38).
Quoi qu'elle pût lui dire d'honnête et de tendre (civilité mêlée de tendresse) (37).
Elle lui dit avec une honnêteté mêlée de douleur (tact plein de sensibilité) (37).
LE JE NE SAIS QUOI
emploi substantivé
« Il est bien plus aisé de le sentir que de le connaître... Ce ne serait plus un je ne sais quoi si l’on savait ce que c’est. Sa nature est d’être incompréhensible et inexplicable » (Père Bouhours, Entretiens d'Ariste et d'Eugène, 1671).
Je ne sais quoi d'obligeant (complément d’objet) (15).
Et un je ne sais quoi qui frappe souvent d'abord, les ayant touchés également l'un pour l'autre dès cette première vue (sujet) (27).
MAISON
« Se dit aussi d’une race noble, d’une suite de gens illustres venus de la même souche, qui se sont signalés par leur valeur ou par leurs emplois » (Fur.). Cette expression fréquemment employée pour désigner un personnage, est une marque du milieu auquel appartiennent les écrivains mondains qui, de province, adressent au Mercure les récits empruntés à la vie quotidienne de leur entourage.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
GLOSSAIRE
433
Il était d'une maison assez illustre pour être connue (15).
Un jeune gentilhomme... d'une des plus anciennes maisons du Poitou (30).
MANQUER À-MANQUER DE
Manquer à + infinitif = négliger (de faire), ne pas parvenir à...
Il ne manqua point à lui parler du bonnet (il n’oublia pas de lui parler du bonnet) (10).
« Comme je suis une femme assez régulière, je n’ai pas voulu manquer à vous en demander votre avis » (Mme de Sévigné, lettre du 4 décembre 1668).
Manquer de, même sens.
Elle ne manqua pas de se trouver de bonne heure (sens actuel) (10).
Les deux expressions sont employées ici sans distinction, ce qui marque une évolution vers l’emploi actuel.
OBLIGER À-OBLIGER DE
L’usage n’établit aucune distinction entre « obliger à » et « obliger de ». On peut remarquer que « obliger à » insiste sur l’action et que « obliger de » s’emploie de préférence au passif (Dict. Robert). L’emploi de « obliger à » est, sauf exception, conforme à l’usage actuel.
Elle l'obligea de se marier (nous dirions « à se marier ») (36). Dans cette même nouvelle, on trouve l'obligea à lui répondre et l'obligea de se jeter à ses pieds.
L'avait obligé de se servir (nous dirions « à se servir ») (14).
« Obligé de » signifie « redevable, reconnaissant ».
Elle fut obligée de l'honneur (38).
PRÊT DE
Cette expression est employée indifféremment au sens de « sur le point de » ou « disposé à ». La distinction est parfois
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
434
MERCURE GALANT
difficile et en fait on constate souvent, d’après le contexte, que les deux sens s’ajoutent.
Ils étaient prêts de se séparer (sur le point de = près de) (11). Qui se voyait prêt de posséder (près de) (39).
Il était prêt de raccompagner (prêt à) (39).
PROPRE-PROPRETÉ-PROPREMENT
« Ce qui est convenable » (Fur.). Bien des nuances apparaissent ici.
La belle entra dans une propreté merveilleuse (élégance) (5). Dans un déshabillé assez propre (élégant) (21).
Rien de plus propre que leur équipage (bonne tenue) (3).
La propreté de son train (une suite adaptée à son rang) (31).
D'une manière galante et avec beaucoup de propreté (bon goût) (31).
PROTESTATION-PROTESTER-PROTESTANT
« Protestation, offre de services, d’amitié, qu’on réitère puissamment et avec serment.
Protestant, amant qui fait à une dame des offres de service et d’amour et qui lui promet fidélité.
« Protester, faire des protestations » (Fur.).
Les plus fortes protestations cessaient (déclarations galantes) (8).
De ce qu'il lui protestait qu'il était capable de se tuer (affirmation forte) (25).
Tant de protestants l'inquiétaient (tant d’admirateurs) (16).
Il s'excusa en tendres protestations (affirmation mêlée de tendresse) (24).
Tous ceux qui lui protestaient (seul exemple d’un emploi absolu) (40).
Dans la 39e nouvelle, « protestant » = qui appartient à la Religion Prétendue Réformée.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
GLOSSAIRE
435
RÉGAL-RÉGALER
Régal, fête, réjouissance — Régaler, faire des fêtes, donner des repas, des divertissements, faire de petits présents : « Il a régalé sa maîtresse » (Fur.).
Après que ce régal eut duré deux heures (fête offerte) (3).
S’étant prié du régal (s’étant invité à souper) (6).
Il faut qu’il voie les belles : il les régale, les mène à la comédie... (tout ce qui est offert aux dames) (23).
REMENER
Forme vieillie = Ramener.
Elle se fait remener chez elle (1).
Il lui demanda en la remenant (11).
RENCONTRE
Combat singulier, non prémédité — Arrivée fortuite de deux personnes en un même lieu.
Choc de deux petits corps de troupe (Fur.).
Hasard, aventure par laquelle on trouve fortuitement une personne ou une chose — occasion, conjoncture (Dict. Acad.).
« Autrefois on faisait rencontre masculin et on dit encore : « c’est un fâcheux rencontre ». Cela se tolère surtout en poésie (Dict. Acad.).
Par une rencontre fort inopinée (rapprochement de plusieurs personnes) (23).
Lui ayant protesté en plusieurs rencontres (occasions) (16).
Quelle rencontre l’avait réduit en cet état (duel) (12).
Il n’avait pu éviter une rencontre à Chalons (duel) (27).
Par quelle rencontre notre commerce cessa (circonstances déterminantes) (20).
En ce rencontre (seul cas au masculin) (39).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
436
MERCURE GALANT
REPARTIR-REPARTIE
Repartir. Terme vieilli = répliquer (Fur.), répondre.
Vous avez beau jurer, repartit le père (35).
Ah ! mon père, repartit le fils (39).
Repartie, réplique (Fur.).
Cette repartie embarrassa la belle (39).
SOINS
« Rendre des soins à quelqu’un », le voir avec assiduité, lui faire la cour (Dict. Acad.).
Mot de la langue galante = attentions à l’égard d’une maîtresse.
// rendit des soins (12).
Ils mirent tous leurs soins (sens réciproque) (33).
Elle lui offrait ses soins (ici, aide de la part d’une amie, et non attentions entre amants) (31).
Attentions de la part d’une femme (emploi rare).
...lui aller rendre quelques soins officieux dans sa maladie (40).
Souci (sens moderne).
Son premier soin fut d'aller chez elle (36)...
TÂCHER À-TÂCHER DE
« Tâcher à » est actuellement vieilli et tend à être remplacé par « tâcher de ». Au XVIIe siècle, les deux expressions coexistent. D’après le Père Bouhours, c’est l’oreille qui décide.
Pour tâcher à n 'être pas reconnu (14).
Il tâchait à la faire parler (15).
La belle... tâchait de parvenir à ses fins (8).
« Quand il tâche à plaire, il offense en effet » (Corneille, Le Menteur, 1,1).
« Vous tâcherez par d’autres voies d’accommoder l’affaire. (Molière, Les Fourberies de Scapin, 11,5).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
GLOSSAIRE
437
YEUX
Le langage des yeux appartient à la langue galante. Il permet d’exprimer ce qui doit être caché à des tiers et le cas échéant, de préserver la discrétion exigée par la bienséance.
Vous l'eût fait lire dans mes yeux (valeur expressive du regard) (15).
Où les yeux et les petits soins fussent en pouvoir de se faire entendre (17).
Ses yeux m'avaient fait confidence de sa tendresse (17).
Ses regards avaient parlé avant lui (32).
La présence de deux témoins incommodes prêtait à leurs regards une éloquence qui les consolait de ne pouvoir s'expliquer avec plus de liberté (34).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de VINCENT (Monique), « Imitations et
plagiats », Anthologie des nouvelles du Mercure galant
(1672-1710), p. 439-441
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-11462-8.p.0471
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou
tout autre moyen de communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre
privé.
© 1996. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
IMITATIONS ET PLAGIATS
Titres des recueils
1694-1701 — Recueil de pièces curieuses et nouvelles tant en prose qu’en vers. (La Haye, Adrien Moetgens) dit Recueil Moetgens.
1694 — Le Courrier du cabinet d’amour, nouvelles galantes et instructives. (Mons, Gaspard Migeot) (Courr. cab. d’amour).
1700 — Les Galanteries anglaises, nouvelles historiques par M. le Chevalier R.C.D.S. (La Haye, Van Dole) (Gai. angl.).
1710-1714 — Rivière du Fresny, Le Mercure Galant.
1722 — Les plaisirs et les chagrins de l’amour où l’on voit les différents états de la vie, remplis d’aventures surprenantes et singulières causées par la galanterie. (Amsterdam, Jeansons à Waesberge). (Plais, et chagrins).
1740 — Les amusements du beau sexe ou nouvelles historiques et aventures galantes tragiques et comiques. (La Haye, Vve Ch. de Vier 1740-1741, lre éd.-La Haye, Jean Swart, 2e éd. 1743). (Amus. beau sexe).
1763 — Les amusements des dames ou recueil d’histoires galantes tirées des meilleurs auteurs de ce siècle. Tome VIII. (La Haye, aux dépens de la Compagnie). (Amus. dames).
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
440 MERCURE GALANT
MERCURE GALANT
n
o
1 - Les apparences trompeuses.
2- Aventure
5 -Histoire de la dame embourbée
13 -Aventure des Tuileries
20 -L'amant réchauffé
23 - Deux mots sur une
aventure de l'opéra
24 -L'Épreuve dangereuse
25 -Histoire
IMITATIONS
Amus. beau sexe, II,15,
p. 213. Même titre.
Plais. et chagrins I, p. 103.
Même titre.
Amus. beau sexe IV,2 ,
p. 148, La dame embourbée,
histoire singulière.
Courr. cab. d'amour p. 113,
Après trop de sensibilité, il
est dangereux d'être insensible.
Gal. angl. JcVI, p. 227, Le
marquis français.
Amus. beau sexe, 11,4, p. 57,
L'infidélité reconnue.
Gal. Angl. II, p. 19, La
dame mèlancolique.
Amus. beau sexe ill,1, p. 11,
L'amant réchauffé ou la
bonne intention mal interprétée.
Gal. angl. XX, p. 227, La
conversation difficile à soutenir.
Amus. beau sexe II, 16,
p. 223, La rencontre inopinée
ou aventure de l'opéra
A mus. beau sexe V, 10,
p. 162, Même titre.
Amus. dames VIII, p. 124,
Le Turc et l'Egyptienne.
Du Fresny MG janv. 1713,
Aventure galante.
Amus. beau sexe VIl,4, Le
coup de mort manqué.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
IMITATIONS ET PLAGIATS 441
26-Le mari pâtissier Amus. beau sexe IV,9 ,
p. 225. Même titre.
27 -Histoire Plais. et chagrins, I, p. 57.
28 - La fausse pensionnaire A mus. beau sexe, V,3.
Même titre.
29 -L'amant batelier Amus. beau sexe, III, 10,
p. 119. Même titre.
32 -Aventure de musique Gal. angl. XVIII, p. 248,
Utilité de la musique.
A mus. beau sexe, II, 18,
p. 131, L'amour musicien.
35 -Histoire du solitaire Courr. cab. d'amour p. 1,
L'insensible devenu trop
sensible.
Gal. Angl. I, p. 1, Le naufrage
prémédité.
Amus. beau sexe II,5, Le
solitaire.
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de VINCENT (Monique), « Table des matières »,
Anthologie des nouvelles du Mercure galant (1672-1710) ,
p. 443-446
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-11462-8.p.0475
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou
tout autre moyen de communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre
privé.
© 1996. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
TABLE DES MATIÈRES
ABRÉVIATIONS .................................................. VI
INTRODUCTION.................................................. VII
Éditions du Mercure Galant — Bibliographie .. XXIX
I. ANECDOTES ET DESCRIPTIONS
lre nouvelle. Les Apparences trompeuses. Histoire .................................................................. 5
2e nouvelle. Aventure............................................. 11
3e nouvelle. Fêtes galantes données sur les bords de la Marne ....................................................... 19
4e nouvelle. Le jeu du vert. Histoire ................ 26
5e nouvelle. Histoire de la dame embourbée ... 29
6e nouvelle. Aventure de Carnaval ou le faux démon .................................................................... 34
7e nouvelle. Le voleur innocent........................ 38
8e nouvelle. La comète. Histoire ...................... 42
9e nouvelle. Histoire des faux cheveux ............ 48
10e nouvelle. Histoire. « Il semble qu’il n’y ait personne qui ne se puisse tirer d’un procès en offrant de satisfaire aux prétentions de sa partie... » 56
11e nouvelle. La devineresse ou les faux enchantements ............................................................ 61
IL LA GALANTERIE
A. Galanterie et vie mondaine........................ 77
12e nouvelle. Aventure de l’épée...................... 78
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
444
MERCURE GALANT
13e nouvelle. Aventure des Tuileries................ 81
14e nouvelle. L’amant réchauffé...................... 88
15e nouvelle. Les chanoinesses. Histoire ........ 95
16e nouvelle. Le triomphe de Bélise. Galanterie pour apprendre aux dames à connaître leurs amants.................................................................... 107
17e nouvelle. Histoire de mon coeur ................ 128
18e nouvelle. Histoire de mes conquêtes.......... 138
19e nouvelle. Pour celle qui a si galamment écrit l’histoire de ses conquêtes ............................ 146
20e nouvelle. Pour la spirituelle inconnue qui s’intéresse si obligeamment dans mes aventures .. 149
21e nouvelle. Histoire. « Il y a des moments inévitables pour aimer... » .................................... 157
22e nouvelle. Le financier. Histoire.................. 163
B. Galanterie et vie conjugale...................... 176
23e nouvelle. Deux mots sur une aventure de l’opéra.................................................................... 177
24e nouvelle. L’épreuve dangereuse ................ 184
25e nouvelle. Histoire. « Vous croyez peut-être
que les amants ne veulent mourir qu’en vers... » .. 193
26e nouvelle. Le mari pâtissier. Histoire.......... 203
III.
LE ROMAN
27e nouvelle. Histoire. « Il y a de la destinée dans l’amour... ».................................................... 211
28e nouvelle. La fausse pensionnaire. Histoire . 220
29e nouvelle. L’amant batelier. Histoire .......... 233
30e nouvelle. Histoire. « Les amants qui ont le plus de traverses ne sont pas toujours les plus malheureux... »............................................................ 241
31e nouvelle. Histoire. « Tout est extraordinaire dans l’amour... ».................................................... 251
IV.
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
32e nouvelle. Aventure de musique.................. 267
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
TABLE DES MATIÈRES 445
33e nouvelle. Les malades d’amour ................. 274
34e nouvelle. Histoire. « Quelques serments qu’on puisse avoir faits d’aimer constamment, on a besoin d’user de précaution pour tenir parole. Il faut éviter les belles personnes...» ........................ 281
35e nouvelle. Histoire du solitaire...................... 298
36e nouvelle. Histoire. « Il est dangereux de blesser l’amour quand il se pique de délicatesse... » ..................................................................... 309
37e nouvelle. Histoire. « L’amour le plus violent n’est pas celui qui dure le plus... » ................. 324
38e nouvelle. Histoire. « S’il est mal aisé de n’aimer pas ce qu’on trouve aimable, il n’est pas moins difficile de renoncer à aimer quand on croit le devoir faire ».......................................................... 337
V. ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS
39e nouvelle. Histoire singulière de deux amants calvinistes où, parmi les intrigues et les traverses de leur amour, on voit beaucoup de choses concernant la religion, traitées d’une manière aisée et intelligible à tout le monde. Cette histoire peut être utile en divertissant et rendre habiles en matière de religion ceux même qui ne se sont jamais appliqués à lire des livres de controverse. On y voit un écrit très
curieux trouvé dans le cabinet d’un grand prince après sa mort et composé par lui-même................... 351
40e nouvelle. Histoire tragique arrivée à Arles . 394
41e nouvelle. Histoire qui peut être d’une grande utilité et qui peut faire rentrer en eux- mêmes ceux qui mènent une vie déréglée............... 401
VI. PROSE ET VERS
42e nouvelle. Histoire. « Monsieur Vignier de
Richelieu s’est diverti à écrire moitié en prose et
moitié en vers l’aventure dont je vais vous faire
part... »....................................................................... 413
© 1996. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
446 MERCURE GALANT
43e nouvelle. Le duc de Valois. Historiette . . . 420
N.B. Lorsque le titre « Histoire » figure seul, il a été complété par l’incipit de la nouvelle.
GLOSSAIRE............................................................. 427
IMITATIONS ET PLAGIATS ................................ 439
Soumis par lechott le