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563
Incipit
MES LOISIRS. A Paris, chez Desaint & Saillant, rue S. Jean de Beauvais ; &
Texte
MES LOISIRS . A Paris , chez Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais ; &
Vincent , rue S. Severin.
Cet ouvrage eſtimable eſt dédié à M. le
Comte d'Argenfon. M. le Chevalier d'Arc
en eft l'auteur : on peut dire fans flaterie
que fes loifirs font bien employés ; ils font
honneur à fon coeur autant qu'à fon efprit ,
& refpirent la vérité & la décence qu'il a
pris pour épigraphe * . On y lit d'abord une
préface auffi courte que modefte : elle eft
fuivie d'un difcours préliminaire , où l'auteur
dit avec raifon que juger des chofes
fur leurs furfaces , c'eſt en mal juger ; que
pour bien juger , il faut connoître ; qu'on
ne peut bien connoître que par le moyen
* Quid verum atque decens curo & rogo, &
omnis in hocfum. Hor. ep. lib. I. ep. I.
JUIN. 1755. 117
de l'analyfe ; qu'elle eft peut -être plus néceffaire
dans le monde que dans le cabinet
, & qu'elle y eft auffi fouvent employée
par ceux-même qui font le plus effarouchés
du mot. Parmi plufieurs exemples qu'il
cite , je me renfermerai dans un feul ; il
fuffira pour juftifier fon fentiment. Une
jolie femme , dit -il , à fa toilette analyſe
fes traits , cherche les rapports que les ornemens
étrangers peuvent avoir avec fa
figure , & ne fe détermine à placer telle
fleur ou telle mouche qu'après l'examen
le plus fcrupuleux de l'effet qu'elle doit
produire.
Pour moi je n'ai pas cru pouvoir faire
une meilleure analyfe de fon livre que
d'en extraire quelques- unes des réflexions
qui le compofent. Comme elles font détachées
& rangées par ordre alphabétique ,
je n'ai eu que la peine du choix : il eft
vrai que je l'ai trouvé d'autant plus difficile
, que ces réflexions m'ont prefque toutes
parues d'une égale bonté : celles que je
préſente ici au hazard , feront voir que
l'auteur penfe auffi - bien qu'il écrit . Sa
philofophie eft vraie ; elle eft puifée dans
l'ufage du monde , ce n'eft que là qu'il faut
l'étudier , & qu'on peut apprendre à la
mettre en pratique.
» L'accueil que les grands Seigneurs
118 MERCURE DE FRANCE.
» font aux grands hommes , eft un effort
» de l'orgueil , qui cherche à s'élever jufqu'au
mérite en le careffant . "
» Les plaifirs forment des liaiſons ,
» l'ambition produit des intrigues , les
» goûts ou l'intérêt arrangent des fociétés ;
» la vertu feule affortit & refferre les
» noeuds de l'amitié.
"
» Nous cherchons à découvrir le bon-
» heur , comme un Aftronome cherche à
decouvrir une étoile . Imbécilles que nous
» ſommes , baiſſons les yeux ; il eſt à nos
>> pieds , & nous paffons deffus fans daigner
», le regarder.
"
» Le bonheur & le repos réfultent l'un
» de l'autre , & ne font
ainfi dire ,
, pour
qu'une même choſe ; mais il ne faut pas
» confondre le repos avec l'inaction . Le
» répos de l'ame eft dans un mouvement
régulier ,, que rien ne fufpend , que rien
»> ne précipite.
"
L'émulation eft extraite de l'envie ,
» comme certains remedes font extraits de
quelques poifons ; l'utilité de fes effets
nous ferme les yeux fur fon principe.
33
"
» Les efprits ont , pour ainfi dire , leur
temperamment comme les corps , & tout
auffi difficile à connoître ; c'eſt ce qui
» fait que le même raifonnement porte la
» vérité dans celui- ci , l'incertitude dans
J.UIN . 1755. 119
> » celui là , l'erreur dans un autre comme
fait un remede qui agit bien , qui agit
mal , ou n'agit point du tout , felon la
» différence des corps à qui on les donne.
» Le prétendu efprit fort n'eft rien moins
qu'un efprit nerveux ; c'eft une yvreffe
» dont l'afpect de la mort rabat les fumées
alors on fe trouve affoibli de tout :
» ce qu'on avoit montré de forces .
» Ces efprits forts font comme les gens
" yvres , qui veulent toujours faire boire
» les autres.
» La flaterie eſt une mine que creufe le
» vice pour faire écrouler la vertu.
Qui fe livre à des occupations frivo-
» les , devient incapable de grands deffeins.
» Rarement le fiécle de la frivolité eft- il le
» fiécle des grands hommes . » Il est vrai
qu'il ne forme communément que le joli homme
, ou tout au plus l'homme aimable.
" La marche du génie eft comme celle
d'un corps élastique ; le moment où il fe
ralentit touche au moment où il s'arrête.
»Il feroit plus fûr de voir les hommes
tels qu'ils font ; il eft plus agréable de
» les voir tels qu'ils veulent paroître.
" Les gens médiocres copient fervile-
» ment ; les efprits fupérieurs commencent
»par imiter , & finiffent par fervir de mo
» dele.
120 MERCURE DE FRANCE.
» Peut-être qu'un importun s'importu-
» ne lui- même , & qu'il ne cherche quelqu'un
que pour fe “ fuir.
ور
» Il faut être né bien heureufement pour
» être philofophe fans avoir été malheu-
>> redx .
""
Lorfque les larmes font l'expreffion
de la tendreffe , elles font à l'amour ce
» que les pluies font aux fleurs ; elles le
» nourriffent , elles le raniment.
و ر »L'adverfitécommenceparaigrirleca-
» ractere , & finit par le brifer ; elle corri-
» ge l'exceffive vanité de quelques gens ,
» & les ramene , pour ainfi dire , à leur
» place ; mais elle rend quelquefois trop
humbles ceux que la profpérité avoit
» rendu trop vains .
M. le Chevalier d'Arc couronne fes réflexions
par l'apologie du genre
humain.
Son bon efprit lui fait voir les hommes
par leur bon côté ; n'eft-ce pas le plus fage
parti , ou le meilleur fyftême ?
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais ; &
Vincent , rue S. Severin.
Cet ouvrage eſtimable eſt dédié à M. le
Comte d'Argenfon. M. le Chevalier d'Arc
en eft l'auteur : on peut dire fans flaterie
que fes loifirs font bien employés ; ils font
honneur à fon coeur autant qu'à fon efprit ,
& refpirent la vérité & la décence qu'il a
pris pour épigraphe * . On y lit d'abord une
préface auffi courte que modefte : elle eft
fuivie d'un difcours préliminaire , où l'auteur
dit avec raifon que juger des chofes
fur leurs furfaces , c'eſt en mal juger ; que
pour bien juger , il faut connoître ; qu'on
ne peut bien connoître que par le moyen
* Quid verum atque decens curo & rogo, &
omnis in hocfum. Hor. ep. lib. I. ep. I.
JUIN. 1755. 117
de l'analyfe ; qu'elle eft peut -être plus néceffaire
dans le monde que dans le cabinet
, & qu'elle y eft auffi fouvent employée
par ceux-même qui font le plus effarouchés
du mot. Parmi plufieurs exemples qu'il
cite , je me renfermerai dans un feul ; il
fuffira pour juftifier fon fentiment. Une
jolie femme , dit -il , à fa toilette analyſe
fes traits , cherche les rapports que les ornemens
étrangers peuvent avoir avec fa
figure , & ne fe détermine à placer telle
fleur ou telle mouche qu'après l'examen
le plus fcrupuleux de l'effet qu'elle doit
produire.
Pour moi je n'ai pas cru pouvoir faire
une meilleure analyfe de fon livre que
d'en extraire quelques- unes des réflexions
qui le compofent. Comme elles font détachées
& rangées par ordre alphabétique ,
je n'ai eu que la peine du choix : il eft
vrai que je l'ai trouvé d'autant plus difficile
, que ces réflexions m'ont prefque toutes
parues d'une égale bonté : celles que je
préſente ici au hazard , feront voir que
l'auteur penfe auffi - bien qu'il écrit . Sa
philofophie eft vraie ; elle eft puifée dans
l'ufage du monde , ce n'eft que là qu'il faut
l'étudier , & qu'on peut apprendre à la
mettre en pratique.
» L'accueil que les grands Seigneurs
118 MERCURE DE FRANCE.
» font aux grands hommes , eft un effort
» de l'orgueil , qui cherche à s'élever jufqu'au
mérite en le careffant . "
» Les plaifirs forment des liaiſons ,
» l'ambition produit des intrigues , les
» goûts ou l'intérêt arrangent des fociétés ;
» la vertu feule affortit & refferre les
» noeuds de l'amitié.
"
» Nous cherchons à découvrir le bon-
» heur , comme un Aftronome cherche à
decouvrir une étoile . Imbécilles que nous
» ſommes , baiſſons les yeux ; il eſt à nos
>> pieds , & nous paffons deffus fans daigner
», le regarder.
"
» Le bonheur & le repos réfultent l'un
» de l'autre , & ne font
ainfi dire ,
, pour
qu'une même choſe ; mais il ne faut pas
» confondre le repos avec l'inaction . Le
» répos de l'ame eft dans un mouvement
régulier ,, que rien ne fufpend , que rien
»> ne précipite.
"
L'émulation eft extraite de l'envie ,
» comme certains remedes font extraits de
quelques poifons ; l'utilité de fes effets
nous ferme les yeux fur fon principe.
33
"
» Les efprits ont , pour ainfi dire , leur
temperamment comme les corps , & tout
auffi difficile à connoître ; c'eſt ce qui
» fait que le même raifonnement porte la
» vérité dans celui- ci , l'incertitude dans
J.UIN . 1755. 119
> » celui là , l'erreur dans un autre comme
fait un remede qui agit bien , qui agit
mal , ou n'agit point du tout , felon la
» différence des corps à qui on les donne.
» Le prétendu efprit fort n'eft rien moins
qu'un efprit nerveux ; c'eft une yvreffe
» dont l'afpect de la mort rabat les fumées
alors on fe trouve affoibli de tout :
» ce qu'on avoit montré de forces .
» Ces efprits forts font comme les gens
" yvres , qui veulent toujours faire boire
» les autres.
» La flaterie eſt une mine que creufe le
» vice pour faire écrouler la vertu.
Qui fe livre à des occupations frivo-
» les , devient incapable de grands deffeins.
» Rarement le fiécle de la frivolité eft- il le
» fiécle des grands hommes . » Il est vrai
qu'il ne forme communément que le joli homme
, ou tout au plus l'homme aimable.
" La marche du génie eft comme celle
d'un corps élastique ; le moment où il fe
ralentit touche au moment où il s'arrête.
»Il feroit plus fûr de voir les hommes
tels qu'ils font ; il eft plus agréable de
» les voir tels qu'ils veulent paroître.
" Les gens médiocres copient fervile-
» ment ; les efprits fupérieurs commencent
»par imiter , & finiffent par fervir de mo
» dele.
120 MERCURE DE FRANCE.
» Peut-être qu'un importun s'importu-
» ne lui- même , & qu'il ne cherche quelqu'un
que pour fe “ fuir.
ور
» Il faut être né bien heureufement pour
» être philofophe fans avoir été malheu-
>> redx .
""
Lorfque les larmes font l'expreffion
de la tendreffe , elles font à l'amour ce
» que les pluies font aux fleurs ; elles le
» nourriffent , elles le raniment.
و ر »L'adverfitécommenceparaigrirleca-
» ractere , & finit par le brifer ; elle corri-
» ge l'exceffive vanité de quelques gens ,
» & les ramene , pour ainfi dire , à leur
» place ; mais elle rend quelquefois trop
humbles ceux que la profpérité avoit
» rendu trop vains .
M. le Chevalier d'Arc couronne fes réflexions
par l'apologie du genre
humain.
Son bon efprit lui fait voir les hommes
par leur bon côté ; n'eft-ce pas le plus fage
parti , ou le meilleur fyftême ?
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Mots clefs
Domaine
Résumé
L'ouvrage 'Mes loisirs' est publié à Paris par Defaint & Saillant et Vincent, dédié au Comte d'Argenfon et écrit par le Chevalier d'Arc. L'auteur utilise ses loisirs de manière honorable, reflétant vérité et décence. Le livre commence par une préface modeste suivie d'un discours préliminaire où l'auteur affirme que juger les choses superficiellement est erroné. Il insiste sur l'importance de l'analyse pour bien connaître et comprendre, illustrant son propos par divers exemples, comme une femme analysant sa toilette pour choisir les ornements appropriés. Le texte extrait plusieurs réflexions du livre, classées par ordre alphabétique. Parmi elles, on trouve des observations sur les relations sociales, le bonheur, l'émulation, et les esprits forts. L'auteur note que l'accueil des grands seigneurs envers les grands hommes est souvent motivé par l'orgueil. Il distingue les vraies amitiés, fondées sur la vertu, des liaisons basées sur les plaisirs ou l'ambition. Le bonheur est décrit comme accessible mais souvent ignoré. L'émulation est comparée à un remède extrait de poisons, utile malgré son principe douteux. Les esprits forts sont comparés à des ivrognes cherchant à faire boire les autres. La flatterie est vue comme une menace à la vertu, et les occupations frivoles empêchent les grands desseins. Le génie est comparé à un corps élastique, et les gens médiocres copient servilement tandis que les esprits supérieurs innovent. L'adversité corrige la vanité mais peut aussi rendre humble de manière excessive. Le livre se conclut par une apologie du genre humain, vu sous un jour favorable.
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