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1757, 01, vol. 2
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243
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
JANVIER. 1757 .
SECOND VOLUME.
Diverſité, c'est ma deviſe. La Fontaine.
202 vol.
Cochin
Filive inve
Papil Sculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
PISSOT , quai de Conty.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , quai des Auguſtins.
CELLOT , grande Salle du Palais ,
Avec Approbation & Privilege du Roi.
}
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure est chez M.
LUTTON , Avocat , & Greffier-Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne ,
Butte Saint Roch , entre deux Selliers .
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer , francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre ,
quant à la partie littéraire , à M. DE BOISSY,
Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume est de 36 fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant,
que 24 livres pour ſeize volumes , à raiſon
de 30fols piece.
Les perſonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la poſte , payeront
pourſeize volumes 36 livres d'avance en s'abonnant
, & elles les recevront francs de port.
Celles qui auront des occaſions pour le faire
venir , ou qui prendront les frais du portfur
leur compte , ne payeront , comme à Paris ,
qu'à raiſon de 30 fols par volume , c'est-àdire
24 livres d'avance , en s'abonnant pour
16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers, qui voudront faire venir le Mercure
, écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
Aij
Onſupplie les personnes des provinces d'envoyer
par la poſte , en payant le droit , le prix
deleur abonnement , ou de donner leurs ordres,
afin que le paiement en ſoit fait d'avance au
Bureau.
Les paquets qui neseront pas affranchis ,
refteront au rebut.
Il y aura toujours quelqu'un en état de
répondre chez le ſieur Lutton ; & il obſervera
de rester à ſon Bureau les Mardi ,
Mercredi & Jeudi de chaque ſemaine, aprèsmidi.
On prie les perſonnes qui envoient des Livres
, Estampes & Musique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
On peut se procurer par la voie du Mercure
, les autres Journaux , ainſi que les Livres
, Estampes Muſique qu'ils annoncent.
On trouvera au Bureau du Mercure les
Gravures de MM. Feffard & Marcenay .
米粥
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER . 1757 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A JEANNETTE.
JEANNETTE , Jeannette elle-même ,
Enfin m'appelle à ſes genoux.
Je verrai donc celle que j'aime !
Fâcheux parens, éloignez-vous :
N'oppoſez plus vos ſoins jaloux
A ma félicité ſuprême :
Je reverrai tout ce que j'aime :
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Puis-je eſpérer rien de plus doux ?
Des fruits que cueille la conſtance ,
Mon ame goûte les douceurs ;
Jeannette va fécher les pleurs
Que m'a fait répandre l'abſence.
Doux plaiſirs , je vous tends les bras ; -
Venez de myrthe orner ma tête :
Aux pieds de ma jeune conquête ,
Vous , Amours , conduiſez mes pas.
Vous , qui dans le Temple de Gnide
Ne faites point fumer l'encens
Dont une ſageſſe ſtupide
Ferme le coeur aux agrémens ,
Ceſſez de vanter aux Amans
Ce repos & cette aſſurance ,
Ces biens triſtes & languiſſans ,
Qui , ſans vertu , ſans innocence ,
Au ſein d'une froide indolence
Trouvent vos coeurs indifférens :
Votre ſageſſe , c'eſt folie.
Voir deux beaux yeux , ſentir , aimer ,
Toucher un coeur & le charmer ,
C'eſt là que commence la vie.
Heureux qui ſe laiſſe enflammer !
Je vivois ſans ſoins , ſans allarmes ;
Mais je coulois de triſtes jours .
Jamais dans le ſein des Amours
Je n'avois répandu des larmes ;
Mais toujours vuide , mécontent ,
JANVIER. 1757 . 7
...
Mon coeur d'un tendre ſentiment
Ignoroit encore les charmes.
Je vis Jeannette , dans mon coeur
Coula le trouble , la langueur
Et le plaifir ... mon ſang s'enflamme :
Tout me charme , tout prend une ame ,
Et ſous mes pas naiſſent les fleurs ;
Songes riants , tendre délire ,
Vous vîntes tous pour me féduire ,
Vous m'offrites mille douceurs ;
Enfin j'aimai : j'oſai le dire
Chere Amie , heureux qui t'admire !
Mais malheureux qui ne peut voir
Ce doux regard & ce ſourire
Dont tu flattas mon tendre eſpoir.
Cependant loin de ta préſence ,
Dans les larmes , dans les ennuis ,
Depuis deux mois ſans eſpérance ,
Et je ſoupire , & je languis :
Vénus témoin de ma tendreſſe ,
Enfin fait ceſſer mon tourment ;
Elle me rend une Maîtreſſe ,
Et te redonne ton Amant
Toujours tendre , toujours conſtant.
Oui , c'eſt toi ſeule que j'adore ;
Ates pieds je vais le jurer :
Heureux , mais plus heureux encore ,
Si dans le feu qui me dévore
Je puis t'entendre ſoupirer !
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
MADRIGAL ,
Par M. de la Condamine , le lendemain de
fes noces.
D'AURORE & de Tithon connoiſſez- vous l'hiftoire
?
Notre Hymen en rappelle aujourd'hui la mémoire.
Mais de mon fort Tithon ſeroit jaloux:
Que ſes liens font différens des nôtres !
L'Aurore entre ſes bras vit vieillir ſon époux,
Et je rajeunis dans les vôtres.
SUITE DE L'AMANT AΝΟΝΥΜΕ ,
NOUVELLE.
MADAME de Régur convaincue qu'elle
n'étoit point aimée , &perfuadée que dans
un tête à tête auſſi infructueux pour l'amour
, elle laiſſeroit voir toute ſa foiblefſe
, eut le courage de réſiſter à l'occafion
ſi naturelle de montrer du moins fon dépit.
Elle ſe ſauva dans ſon cabinet , &
fit dire à Durval qu'il lui étoit impoſſible
de lui parler. Durval qui ne luiconnoiffoit
point de caprice , crut qu'elle étoit
JANVIER . 1757. 9
réellement occupée , & dit qu'il reviendroit.
Il ne voulut point paroître affecté
de ce contretemps devant les gens de
Madame de Régur ; il l'étoit pourtant :
l'éclairciſſement qu'il venoit lui demander
, étoit pour lui d'une importance extrême
; mais il craignoit l'interprétation
des valets. L'honnête homme la craint toujours
, & facrifie à la réputation d'une
femme , ſa douleur ou ſon plaiſir.
Madame de Régur encore tyranniſée
par la violence qu'elle venoit de ſe faire ,
ne put ſe refuſer la confolation d'écrire
àcelui qu'elle ne vouloit point voir. Toute
remplie de la lettre qu'elle avoit reçue ,
elle croyoit n'être que piquée. Sa réponſe
ne fut point étudiée : le dépit d'une accuſation
injurieuſe , la jalouſie d'une paffion
déſeſpérante , font des ſentimens dont
la rapidité ſe communique aisément à
l'eſprit. Il s'y gliſſa de la hauteur , c'eſt
un droit de la vertu.
Durval reçut cette réponſe & en fut
piqué. Il comprit que Madame de Régur
lui prêtoit des idées indignes d'un galant
homme. Il ne put digérer de ſe voir traiter
injurieuſement par une femme , dont
il avoit mérité toute l'eſtime par une façon
de penſer toujours irreprochable , &
ſans chercher à approfondir quelles étoient
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
ces idées qu'elle lui prêtoit , il alloit lui
écrire dans le premier mouvement , toujours
perfuadé qu'elle avoit le portrait ,
lorſque le peintre vint lui apprendre qu'il
étoit retrouvé. Cette nouvelle ne diminua
point ſon dépit. Quelle hauteur , s'écria-
t'il ! Je lui demande innocemment un
effet qu'elle a eu dans ſes mains , & qui ne
ſe retrouve plus , elle me connoît , elle
ſçait que je l'eſtime , que je ne peux point
avoir eu deſſein de l'offenſer , & elle m'écrit
comme on écriroit à un infolent : ce
procédé ne ſe peut pardonner. Il traça à la
hâte le billet qui ſuit , & le lui envoya.
ود
« Je viens de retrouver , Madame , ce
>>q>ue j'avois perdu ; je me hâte de vous
>>l'apprendre pour vous tranquilliſer . Vous
>>vous êtes trop gendarmée de mes foup-
> çons; ils étoient faux , mais ils n'étoient
>> point offenfans. Depuis que je ſuis dans le
>>monde , j'ai vu cent fois des plaiſante-
>>ries pareilles à celle dont je vous foup-
>> connois , & je n'ai jamais vu qu'on
>>s'offenfat d'une ſimple queſtion fai-
>>te poliment. Quoi qu'il en ſoit , Ma-
>>dame , je veux bien croire que j'ai eu
>>>tort ; mais je croirai auffi que vous m'a-
>>vez jugé à la rigueur. Je m'imaginois
>>qu'une longue amitié méritoit plus d'in-
>>>dulgence. Votre ſévérité eſt un avis
JANVIER . 1757 . II
>>pour toujours : je ne m'expoſerai plus
>> à vous déplaire en rien , je me refu-
>>ſerai les chofes les plus innocentes , &
>>comme c'eſt un ſacrifice cruel pour un
>>homme qui ſe croyoit eſtimé , j'aurai
>> ſoin de m'en impoſer la loi , en me
>> rappellant tous les jours la rigueur fin-
>>guliere du traitement que vous m'avez
>>fait éprouver.
Madame de Régur lut ce billet avec
une émotion extrême : il n'y étoit nullement
queſtion d'amour ; cependant elle
ne put ſe refuſer au plaiſir de croire que
c'étoit l'amour piqué , qui l'avoit dicté.
Elle n'avoit de ſa vie goûté une joie fi
douce. Durval l'accuſant d'indifférence ,
Durval piqué d'une hauteur qu'on n'a
point quand on aime , la dédommageoit
par ſon dépit de tout ce qu'elle avoit
fouffert elle-même. Elle relut vingt fois
ce billet confolant. Elle le relut trop , le
charme s'évanouit , & la vraiſemblance
ramena l'affreuſe prévention.
Elle penſa bientôt qu'il n'étoit pas poffible
que Durval eût eu , en écrivant , les
idées qu'elle lui prêtoit. Non, ſe dit- elle ,
Durval n'eſt point amoureux de moi : il
a une paffion dans le coeur , & j'oublie
que tout ce qui pourroit me faire croire
qu'il m'aime , eſt parti de la main de Mé-
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
2
rinville. Ce furent les réflexions qu'elle
fit : elle conclut que le billet qu'elle avoit
reçu , étoit le ſimple ouvrage de l'amitić
ulcérée & de l'amour-propre humilié.
Je devine , reprit-elle , & mon coeur tout
foible qu'il eſt , n'oppoſe rien à la vérité
de mes conjectures. Il étoit l'ami
de ma maiſon depuis long-temps , il étoit
le mien , il avoit perdu un portrait qui
lui eſt cher , l'apparence étoit contre moi ,
il m'a écrit en homme que l'on connoît ,
que l'on doit eſtimer , & qui n'eſt pas
obligé de rechercher ſes expreſſions ; ma
lettre trop pleine de mon injuſte vivacité ,
lui a paru telle qu'elle étoit , offenſante
pour l'amitié , choquante pour l'amourpropre
, & il y a répondu avec un reſſentiment
très-naturel,que je n'aurois pas pris
pour de l'amour , ſi je m'étois rendu juftice.
Cette conclufion étoit trop triſte pour
que ſon imagination y pût rien oppofer.
L'amour malheureux ne varie dans ſes
idées , que juſqu'à ce qu'il ait conçu les
pluscruelles. Toutes les apparences ſe réunirent
bientôt pour combler ſon martyre .
Onlui dit que Mérinville étoit à ſa porte ,
& demandoit abſolument à lui parler.
Mérinville étoit l'ami de Durval : elle avoit
às'excuſer auprès de ce dernier d'un tort
JANVIER. 1757 . 13
qui étoit régardé comme un mauvais procedé
: l'ami d'un offenſé eſt plus propre
que tout autre , & qu'une lettre même , à
faire paſſer dans ſon coeur l'indulgence &
la perfuafion . Elle ne vit dans Mérinville
qu'un médiateur , & elle ordonna
qu'on le laiſſat entrer.
Elle le reçut avec un air très-embarraffé.
C'étoit un homme dont tout lui
diſoit qu'elle étoit aimée. Si elle avoit
affez d'amour pour ofer , elle avoit aſſez
de vertu pour rougir.
Je ſuis , Madame , très- inquiet d'une
converſation que vient d'avoir avec vous
Madame de S. Gelin , lui dit Mérinville
avec beaucoup de reſpect : elle ne m'en
a pas affez avoué pour m'inſtruire
mais elle m'en a aſſez dit pour m'allarmer.
Je viens à vous , Madame , avec
toute l'impatience d'un homme , qui ne
croit point pouvoir être affez- tôt puni
s'il a eu le malheur de vous déplaire.
Son air tendre & foumis ne laiſſa aucun
doute à Madame de Régur. Difpenfez-
moi d'entrer dans aucun détail , Monfieur
, répondit- elle...... Vous me pardonnerez
, Madame ; c'eſt juſtement le détail
que je crois néceſſaire : ce n'eſt peutêtre
que par lui que je peux vous perfuader.
Souvent l'apparence nous condam
14 MERCURE DE FRANCE.
ne , & le détail nous juſtifie ; je vous
conjure de vous faire cette violence en
ma faveur : penfant comme vous faites ,
vous en ferez affez dédommagée , ſi , après
vous avoir parlé , je puis vous paroître
innocent. Je crains bien que vous ne le
puiffiez pas , Monfieur ; mais encore une
fois je vous prie de me diſpenſer......
Non , Madame , je ne ſçaurois vous obéir :
il y va de tout pour moi , de ſçavoir quels
font les torts que Madame de S. Gelin
me reproche. Celui de m'aimer , Monfieur
: elle croit que vous avez de l'amour
pour moi .
Elle a peut-être raiſon de le croire ,
Madame , mais elle a tort de s'en plaindre
: mais il ne m'eſt rien échappé qui
ait pu dévoiler ce myſtere impénétrable...
Elle vous accuſe de m'avoir écrit deux
lettres que j'ai reçues , & qu'un de vos
gens a apportées ici. J'ai pu les écrire
moi-même , Madame , j'ai pu me prêter
ſimplement aux ſentimens d'un ami ; un
de mes gens a porté les lettres ; ma conduite
n'a rien appris de plus à Madame
de S. Gelin ; j'ai en les mêmes ſoins , le
même empreſſement : auſſi attentif devant
vous , qu'auprès d'elle , je ſuis fûr qu'il
ne m'eſt jamais rien échappé , qui m'ait
pu déceler ..... C'eſt ce dont elle ne con
JANVIER. 1757. 15
vient pas , Monfieur : elle ſe plaint même....
Elle ſe plaint ! Eh! de quoi ? je
vous prie. Vous me permettrez de ne rien
expliquer , Monfieur ; ce ſont de ces confidences
qu'on ne reçoit qu'à regret , &
qu'on oublie. Il n'eſt d'ailleurs ici queftion
que de ce qui me regarde , vous m'en
voyez extrêmement occupée. Eh bien ! Madame
, ne parlons que de cela ; c'eſt auſſi
ce qui m'intéreſſe le plus moi-même. Mame
de S. Gelin croit que je vous aime ,
apparemment vous n'en doutez pas plus
qu'elle ? Oui , Monfieur , & je vous avoue
que c'eſt avec douleur que je m'en fens
ſi perfuadée. Avec douleur , Madame ?
Eh ! pourquoi vous en affliger ? S'il eſt
vrai que je vous aime , la façon dont
je m'y ſuis pris pour vous l'apprendre
vous repond d'un reſpect éternel : l'amour
doit paroître innocent , quand l'Amant
paroît vouloir toujours l'être. Mais au
furplus je vous promets de ne jamais m'expliquer
: vous devez donc être très- tranquille
; & fi c'eſt l'intérêt que vous prenez
à Madame de S. Gelin qui vous fait
enviſager avec tant de déplaifir la paffion
dont vous me foupçonnez pour vous ,
je vous promets encore d'aller même au
devant des torts qu'elle pourroit me ſuppoſer.
16 MERCURE DE FRANCE.
i
Madame de Régur eut beau l'examiner
& le queſtionner , elle ne put jamais
lui arracher un mot qui ſignifiât plus qu'il
n'en vouloit dire. Elle conclut pourtant
qu'il l'aimoit , & en effet rien n'étoit plus
vraiſemblable. Elle avoit trop de raiſons
de ſouhaiter d'être mieux inſtruite pour
ne pas tenter tous les moyens de l'être .
Durval étoit de tout temps l'ami intime
de Mérinville , & l'un des deux avoit écrit
les lettres : celui qui les avoit écrites l'aimoit
certainement. Il y avoit toute apparence
que ce n'étoit pas Durval , mais
les apparences font trompeuſes; tant que
P'un s'obſtineroit à ſetaire , l'autre ponrroit
toujours être ſoupçonné : il falloit
donc ne rien négliger pour écarter un
voile importun& funefte. Mérinville avoit
l'air le plus aſſuré : il ſembloit par ſes
regards vouloir triompher de l'embarras
où il jettoit Madame de Régur. Elle l'examinoit
attentivement , & fon attention
n'étoit pas équivoque. Il me paroît , lui
dit- il , que notre converſation vous occupe
beaucoup , & j'oſerois même croire
qu'elle vous intrigue : penſant comme
vous faites , n'ayant pas la moindre coquetterie
dans l'eſprit , je ne vois pas par
quel motif vous pouvez en être fi préoccupée
. Cette queſtion ladéconcerta. Quel-
1
JANVIER. 1757 . 17
le pouvoit être l'idée de Mérinville en la
questionnant ? Préſumoit il qu'il avoit
touché ſon coeur ? avoit-il pénétré fon
amour pour Durval ? & vouloit- illui faire
fentir qu'il devinoit le trouble , où venoit
de la jetter ſon équivoque déclaration
? C'étoit l'un ou l'autre . Il eſt vrai ,
lui dit- elle , que je vous examine ; il eſt
vrai auſſi que je ne vous conçois pas.
Je vous foupçonne d'avoir pris de l'amour
pour moi , je vous crois donc l'auteur
des lettres , & en ce cas je dois
m'étonner de l'oppoſition qu'il y a entre
les choſes qu'elles renferment , & vos
diſcours énigmatiques. Dans ces lettres
vous me demandez une converſation particuliere
; vous dites que vous avez des
choſes à m'apprendre qui font pour moi
d'une extrême conféquence , & que fi je
refuſe de les entendre , vous ferez forcé
d'uſer de ſurpriſe : vous obtenez aujourd'hui
cette converſation que vous avez
ſouhaitée , & tout ce que vous me dites
n'éclaircit rien , ne m'apprend rien : j'en
ſuis ſurpriſe comme je dois l'être , &
je vous examine pour eſſayer de deviner
ce que vous ne voulez pas me dire . Je
conçois en effet , répondit-il , que votre
ſituation eſt ſinguliere , & que mon procédé
doit vous paroître étrange. Mais ,
18 MERCURE DE FRANCE .
Madame , ayez la bonté d'obſerver que
je ne vous ai point avoué que je fuffe
l'Auteur de ces lettres , & que dans ce
cas je dois paroître ignorer même ce
qu'elles renferment. L'entretien que j'obtiens
aujourd'hui n'eſt pas celui que l'on
vous demandoit : ils différent même ababfolument
l'un de l'autre. Dans le premier
on devoit vous apprendre des ſecrers
, dans celui-ci je vous déclare au
contraire que mon intention eſt de ne
vous en apprendre jamais... Cela eſt vrai ,
pourſuivit elle , mais vous ſçavez bien que
c'eſt vous qui avez écrit , pourquoi différer
plus long-temps ..... Je ſçais , Madame
, que l'on vous a écrit deux lettres ,
& que ces lettres doivent vous intriguer
beaucoup , je ſçais encore que celui qui
en eſt l'Auteur vous adore , & vous refpecte
infiniment , mais je ſçais encore qu'il
ne m'eſt pas permis de vous en dire davantage.
Le ton dont il parloit étoit ſi décidé
qu'il n'y avoit pas moyen d'inſiſter avec
bienſéance. En le preſſant , il pouvoit
croire qu'il étoit aimé. Le dépit fuccéda
à la curiofité. C'en eſt aſſez , Monfieur
lui dit-elle : ces ſecrets impénétrables ne
le font plus pour moi , j'ai voulu vous
cacher mes fentimens dans la crainte qu'ils
JANVIER. 1757. 19
ne fuſſent injuftes. Votre obſtination les
établit de reſte. Vous auriez dû reſpecter
un peu mieux l'amitié inviolable que
j'ai vouée à Madame de S. Gelin . Ayez
du moins affez de probité pour vous contraindre
devant elle mieux que vous n'avez
fait devant moi.
Mérinville fut tout-à- fait ſurpris ; il
n'avoit pas dû s'attendre à cette petite incartade.
Vous avez rort de vous fâcher ,
lui dit- il : s'il eſt vrai que j'aie pris de l'amour
pour vous , ma difcrétion mérite
votre eſtime , & doit vous apprendre que
les intérêts de votre amie font parfaitement
en fûreté. Mais encore une fois
je ne vous dis point que je vous aime ,
je ne vous le dirai jamais , & la mauvaiſe
humeur que vous venez de me montrer
, eſt on ne peut pas plus injuſte .
,
Je ne vous en ferai pourtant pas de
reproche ; vous avez apparemment des
raiſons de n'être pas contente de ma converſation
: ſoit que je vous en aye trop
dit , ſoit que je ne vous en aye pas dit
aſſez , je dois vous ſuppoſer des motifs
raiſonnables , naturels , & les reſpecter
comme ſi je les avois devinés .
Il voulut ſe retirer en diſant ces derniers
mots. Madame de Régur hors d'elle-
même l'empêcha de fortir. Un moment,
20 MERCURE DE FRANCE .
Monfieur , lui dit-elle , voilà un diſcours
que je n'entends point , je veux abſolument
ſçavoir ce qu'il fignifie. Vous le
ſçaurez , Madame ; mais ce ne ſera pas aujourd'hui.
Des affaires indiſpenſables
m'obligent de me retirer. En attendant
que j'aye l'honneur de vous revoir , perſuadez-
vous , je vous prie , que dans ce
que je viens de vous dire , il n'y a rien
qui doive vous déplaire ; je ne puis jamais
en avoir le deſſein . Mais , Monfieur ,
pourquoi me dire que je ne ſuis pas contente
de votre converſation , parce que
vous m'en avez trop dit , ou parce que
vous ne m'en avez pas dit affez ? Pourquoi
imaginer que ce puiſſe être l'un ou l'autre
? Pourquoi , Madame ! Parce qu'il eſt
très-poſſible que vous ayez des ſentimens,
des idées qui vous faſſent ſouhaiter de
pouvoir approfondir un myſtere.... Je
vous entends , Monfieur : vous vous imaginez
qu'auſſi étourdie que vous , j'ai
pris.... Non , Madame , repondit- il ,
d'un ton piqué , je ne m'imagine rien ;
je devine , je vois , & ce que j'ai voulu
vous faire entendre eſt peut-être tout-à
fait oppoſé à ce que vous avez entendu .
Mais je vous vois diſpoſée à me dire des
injures , permettez-moi de les prévenir.
Il ſortit ſans attendre plus long-temps.
JANVIER. 1757. 21
Il fut à peine parti , que Madame de
Régur fit mille réflexions plus accablantes
les unes que les autres. Elle penſa
que Mérinville cachoit beaucoupde fatuité
ſous beaucoup de reſpect ; qu'il lui fuppoſoit
déja autant d'amour pour lui qu'on
en peut prendre dans les premiers momens,
lorſqu'ils décident, & que dans cette
perfuafion il s'empreſſeroit de la repréſenter
à Durval comme une femme très- fufceptible
& très- amoureuſe. Elle penſoit
que la circonſtance aideroit encore beaucoup
aux impreſſions de la confidence.
Durval étoit piqué contre elle ; avec quelle
facilité Mérinville ne lui perfuaderoit- il
pas tout ce qu'il voudroit. Dans le dépit
on croit toujours aiſément , parce qu'on
a toujours un certain deſir de nuire. Elle
ſe voyoit mépriſée de Durval ; cette idée
devenoit ſa plus grande douleur. Quel
moyen de prévenir ce coup affreux ? Il
ne s'en préſentoit qu'un à fon eſprit , c'étoit
de lui écrire : la vertu ne s'y oppofoit
pas ; elle avoit d'ailleurs à lui faire
une forte d'excuſe de la hauteur qu'elle
lui avoit montrée dans ſa premiere lettre.
Elle ſe laiſſa ſéduire par ce moyen
innocent . Elle écrivit une lettre très- cir
conſtanciée , dont on devine le contenu.
Elle finiſſoit ainſi : Votre estime , Monfieur,
22 MERCURE DE FRANCE .
m'eſt précieuse ; la mienne exigeoit de moi
une démarche que je ne pouvois faire que
pour vous. J'espere qu'elle ne vous laiſſera
aucune incertitude ſur l'intention que j'ai eue
Lorsque j'ai fait à M. de Mérinville les
questions dont ſon amour- propre s'est préva-
In. Durval fit cette réponſe.
« J'étois inſtruit de tout ce qui fait vo-
>> tre inquiétude , Madame , & j'allois vous
>> écrire moi-même pour vous raffurer.
>>Je vous proteſte que Mérinville n'a eu
>>aucune mauvaiſe intention en vous par-
>>lant comme il a fait. J'ignore le fecret
>> de ſon coeur , je ne ſuis pas mieux inf-
>>truit des idées qu'il a pu ſe former des
>> ſentimens du vôtre : mais je vous ré-
>>ponds qu'il eſt incapable d'abufer de
» l'eſpérance même la mieux établie ;
»& s'il ma confié votre converſation ,
>> c'eſt uniquement dans la douleur de
» l'avoir vu tourner à ſon défavantage
>>par vos ſoupçons précipités. Il étoit chez
>>moi lorſque l'on m'a remis votre lettre ,
„ il venoit me prier de vous écrire & de
>>plaider la cauſe de ſon innocence . Soyez
>>donc abſolument tranquille ſur ſes dif-
>> cours & ſur ſes ſentimens , s'il en a ;
» je réponds de la pureté des uns , & je
>>pourrois répondre de l'innocence des au-
>> tres.... Vous me parlez de mon eftiJANVIER
. 1757 . 23
" me , Madame , comme ſi elle ne vous
>> étoit pas dûe. Vous en faites vous mê
>>me le prix en daignant y paroître ſenſi-
„ ble. Ce qui eſt juſtice n'a aucun mérite
>>qui exige des marques de reconnoiffan-
>> ce. La vôtre me fera toujours infini-
>>ment chere; j'ai vo ulu la mériter par
>>des ſentimens qui ne finiront jamais ,
>>& qui vous font inconnus.>>
Il eſt des ſituations où un mot qui
peut être mis fans deffein dans une lettre
fait naître mille réflexions qui fixent
l'eſprit ſur ce mot unique , au préjudice
de tout ce qui précede ou fuit. Les deux
tiers de la lettre renfermoient des choſes
qui devoient l'occuper , & la faire
rêver : elle ne fut occupée que de la derniere
phraſe , j'ai voulu la mériter ( votre
eſtime ) par des ſentimens qui ne finiront
jamais , & qui vous font inconnus. En général
cela eft regardé comme un compliment
, & dans un homme que l'on aime ,
que l'on croit amoureux ailleurs , fur des
faits qui font preſque des preuves , des
phrafes auffi ordinaires ne doivent pas
faire former les moindres conjectures.
Après tout ce qu'elle avoit vu , tout ce
qu'elle avoit éprouvé , cela devoit lui paroître
une galanterie un peu exagérée ,
ou tout au plus l'expreſſion d'une amitié
24 MERCURE DE FRANCE.
qui veut être galante. Elle y vit des fentimens
myſtérieux qui ſe ſont fait une
loi de ſe contraindre , &qui ne peuvent
plus obéir à cette loi. Mais comment accorder
ces ſentimens ſi tendres avec toutes
les chofes obligeantes dites précédemment
en faveur d'un ami , qui ne doit
plus être regardé que comme un rival ?
Rien est- il impoſſible à l'amour ? Elle penſa
que Mérinville , loin d'être un rival ,
n'étoit qu'un ami officieux chargé de faire
des épreuves & des découvertes. Mais
comment imaginer enfin qu'un homme
qui auroit été amoureux , eſtimé comme
il étoit , aimé dans toute ſa maiſon ,
libre avec elle , ſe ſeroit tu ſi long-temps ?
Pourquoi une contrainte auffi longue ?
Pourquoi ? .... Il y avoit mille objections
à fe faire à ſoi même ſur cela : mais lorfque
l'on aime , l'eſprit voit-il jamais juſte,
vent-il jamais voir clair ?
Elle voulut s'abuſer , & dans la douce
agitation qu'elle éprouvoit , croyant qu'il
ſuffiſoit de ſauver les apparences pour
ſauver les reproches de la vertu , &fouffrant
encore affez pour ſe croire permis
de ſe faire des confolations , elle écrivit
cette ſeconde lettre .
«Je vous ai parlé de votre eſtime
>>comme on doit parler d'une choſe dont
»on
JANVIER . 1757 . 25
ود
>>on ſent tout le prix , & que l'on veut
>>s'aſſurer ; malgré votre modeſtie , je ne
>>crois point en avoir trop dit. Si je la
>>poſſede , ſans doute je dois en être
>> très- reconnoiſſante ; mais c'eſt ce dont
>>je ne ſuis pas bien perfuadée : votre let-
>>tre me fait naître fur cela des doutes
>>qui m'affligent. Oui , Monfieur , je
>> m'imagine , & je dois croire que vous
>>me ſoupçonnez en ſecret d'avoir pris
>>des ſentimens pour l'homme que j'ac-
>>cuſe de ſe flatter légérement de m'en
>>avoir inſpiré. Tout ce que vous me
>>dites pour le juſtifier , me paroît ren-
>>fermer une ironie que vous n'avez
» pas voulu diffimuler. Il eſt probable
>> que vous croyez que je l'aime , & fi
>> vous le croyez , il eſt certain que vous
>> ne m'eſtinez pas. J'ai trop d'intérêt à
>>vous déſabuſer pour ne pas ſentir toute
>>la difficulté d'y réuſſir ; je l'entreprends
>>cependant : il m'eſt affreux que vous
>>ayez une pareille idée de moi. Je vous
>>le répete , Monfieur , votre eſtime m'eſt
>> infiniment précieuſe , & je ne croirai
>>jamais l'avoir perdue ſans m'en ſentir
>>déſeſpérée. Tout autre que vous qui
>>m'auroit écrit comme vous avez fait ,
»m'auroit peu allarmée par ſes ſoupçons :
>>les trois quarts des gens du monde font
ود
II. Vol . B
26 MERCURE DE FRANCE.
>>ſi peu eſtimables , qu'on ne doit pas
» s'affecter beaucoup de le leur paroître
>> un peu moins qu'on ne l'eſt. Mais quoi-
>>que l'eſtime ſoit devenue ſi rare , elle
ود n'en eſt pas devenue plus indifférente
>>en elle-même ; je le penſe , & le penſe
» ſi bien , que je ne vois rien de préfé-
>>rable à celle d'un ami tel que vous. >>
La réponſe de Durval étoit ſi poſitive
&fi flatteuſe , qu'elle fit diſparoître toutes
les allarmes de Madame de Régur ; mais
elle ne diſoit rien d'ailleurs qui dût flatter
ſes ſentimens. Elle étoit engagée ce jourlà
d'aller dîner dans le voiſinage de S.
Cloud. En ſe rendant à cette maiſon il
lui prit envie de traverſer le parc pour y
promener ſes rêveries. Une allée de charmilles
la tenta : elle s'aſſit au pied d'un
arbre , & fon étonnement fut extrême
d'entendre de l'autre côté de la charmille
la voix de deux hommes aſſis comme
elle ,&dont l'un étoit Durval. Elle comprit
qu'il étoit avec un ami , & elle eſpéra
d'entendre des ſecrets. En effet , les premiers
mots qui avoient frappé ſon oreille
étoient prononcés du ton dont un homme
dit ce qu'il ſent. Elle écouta avec
attention, & à chaque moment elle ſe ſentit
plus intéreſſée à écouter.
Les hommes de votre âge , continua
JANVIER. 1757. 27
l'ami , appartiennent à toutes les jolies
femmes qu'ils remarquent dans la foule ,
lorſqu'ils ont autant d'eſprit que vous en
avez & une figure auſſi agréable. Il étoit
donc naturel de penser que cherchant à
plaire à toutes , vous plaifiez à pluſieurs.
Plaire & poſſéder ſont ſynonimes dans
un certain monde. En vous voyant difparoître&
devenir ſolitaire , on crut que
la bonne fortune commençoit à vous importuner
, & que vous aviez formé quelque
engagement férieux pour varier vos
plaiſirs. Je ne vous cache pas que je le
crus comme les autres , & que je le croirai
toujours , tant que vous ne voudrez pas
me déſabufer. Eh bien ! je vais vous parler
à coeur ouvert , lui dit Durval. Vous
vous êtes tous trompés ; vous n'avez pu
lire dans un coeur à qui l'amour apprenoit
à diſſimuler. Il eſt bien vrai que la
bonne fortune a ceſſé de me tenter depuis
plus d'une année , il eſt très-vrai encore
que l'amour m'a conduit dans la folitude
pour y épuiſer tous ſes traits ſur mon
coeur ; mais cette paſſion ſi vive n'eſt un
engagement que parce qu'elle ne finira
jamais : l'objet qui l'a fait naître l'ignore.
Ce n'eſt donc pas pour varier mes
plaiſirs que j'ai aimé : ce n'eſt point par
ſyſtême que j'ai livré mon coeur. Je n'ai
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
pas fenti qu'il ſe donnoit , peut- être aurois-
je fait une longue réſiſtance ſi je m'en
étois apperçu ; j'aurois prévu toutes les
peinesqui m'étoient réſervées , & l'amour
de mon repos l'eût emporté ſur le penchant
même de le voir troubler par la
paffion. Lorſque j'ai fenti que j'aimois &
combien j'aimois , je me fuis retiré d'un
monde où l'amant même le plus heureux
trouve encore des juges ſi ſéveres ; j'ai
voulu que nulle raillerie , nul mauvais
plaiſant ne pût jamais altérer le charme
d'une paffion dont je ſuis jaloux , malgré
tout ce qu'elle me fait fouffrir.
Je ne douterai jamais de ce que vous
me direz ſérieuſement , lui dit fon ami ,
en l'interrompant ; mais comment ſe peutil
que vous ayez pu vous taire auffi longtemps
? Votre question eſt naturelle , reprit
Durval : il faut avoir aimé comme
j'aime pour concevoir combien le reſpect
peut donner de courage. Je le conçois
ſans l'avoir éprouvé , mon ami ; mais enfin
ce reſpect qui ne finit jamais eſt une
chimere. J'en conviens , répondit Durval
, lorſqu'il eſt l'ouvrage de la timidité
; mais il peut y avoir des raiſons fi
puiſſantes , des motifs ſi ſacrés , qu'il ne
ſoit pas même permis de parler , malgré
l'eſpérance de plaire. Je conviens cepenJANVIER
. 1757 . 29
dant que je n'ai pas été arrêté par des
obſtacles , en eux-mêmes ſi inſurmontables
; d'autres que moi les auroient furmontés
: mais j'ai voulu me faire des devoirs
de mes motifs , j'ai voulu aimer
extraordinairement , & l'amour m'en a recompenfé
; il ſemble en effet qu'il ait inventé
des plaiſirs exprès pour moi . Me
direz vous , reprit le confident , quelles
font ces raiſons ſi fortes ? ... Vous les refpecteriez
comme moi , répondit- il ; mais
je ne ſçaurois vous les dire fans vous faire
ſoupçonner un objet dont le nom doit
être à jamais ignoré.
Le confident alloit continuer ; mais
Durval voulut terminer une converſation
qui lui caufoit déja une trop ſenſible agitation.
Il dit à ſon ami qu'il étoit temps
de ſe retirer , & qu'ils riſquoient de ſe
faire attendre dans la maiſon où ils devoient
dîner. Ils ſe leverent & partirent
tout de fuite.
Madame de Régur s'éloigna après eux.
Elle eût donné ſa vie pour pouvoir s'entretenir
de tout ce qu'elle venoit d'entendre
; mais l'heure la preſſoit. Elle partic
en ſoupirant.
Elle arriva dans la maiſon où elle étoit
invitée. Elle étoit perfuadée que rien ne
pourroit lui adoucir l'affreuſe contrainte
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
d'y paffer la journée. L'amour l'attendoit
à la porte pour la détromper. Le premier
objet qu'elle apperçut fut Durval. Quel
moment , quel changement de ſcene ! II
faiſit la premiere occaſion de lui parler
en liberté. Je ne m'étois pas flatté du plaifir
de vous trouver ici , lui dit-il , en l'abordant
, j'avois cédé à l'importunité , jamais
la fortune ne m'a ſi agréablement
trompé. Il avoit les yeux baiſſés en lui
parlant ; il paroiſſoit troublé , tout paroiffoit
annoncer en lui les plus tendres
ſentimens. Ce que vous me dites , eſt
précisément ce que je pourrois vous dire ,
répondit-elle en rougiſſant ,j'admire comme
on ſe rencontre. C'eſt bien le mot ,
reprit Durval , car aſſurément nous ne
nous cherchions pas ; je répondrois bien
du moins que vous n'aviez pas ſouhaité
de me trouver ici ? Je ſouhaiterai toujours
de vous voir , dit-elle en rougiffant
encore , & partout où je vous trouverai
ſans vous avoir attendu , j'éprouverai
toujours une ſurpriſe agréable ....
mais , pourſuivit-elle , je voudrois bien
que vous m'appriſſiez pourquoi vous me
faites ce reproche ; aſſurément ſi quelqu'un
de nous en mérite , ce n'eſt pas
moi : je vous ai montré une amitié toujours
égale , toujours tendre ; j'ai toujours
JANVIER . 1757 . 31
préféré votre ſociété à celle de tout le
monde , vous ne pourriez pas en dire autant
: je ſuis ſûre.....Madame , Madame
, vous êtes fûre du contraire de ce que
vous dites. Eh ! commentn'auriez-vous pas
deviné que de toutes les femmes , la plus
chere à mon coeur c'eſt vous ? Non certainement
, je ne l'ai pas deviné , je n'ai
pas même pu le croire ; l'amitié d'un homme
amoureux ailleurs ..... Amoureux ailleurs
, Madame ! qui vous a conté cette
fable ? Une fable ! La queſtion eſt ingénue.
Comment voulez- vous qu'on ſe fie
à vous ? vous déinentez vos propres confidences
. Mes confidences , Madame ;
mais vous voulez abſolument vous moquer
? .... Ce n'eſt pas à moi que vous
les avez faites ; mais le hazard m'a bien
ſervie: je traverſois le parc en venantdans
cette maiſon , j'ai voulu reſpirer le frais ,
je me ſuis aſſiſe au pied d'une charmille ,
j'ai entendu..... eſt- ce aſſez m'expliquer ,
pourrez- vous vous défendre..... Non ,
Madame, je ne me défendrai pas d'aimer
, j'ajouterai même que mon amour
eſt plus tendre , plus vif que vous n'avez
pu le croire&que je n'ai pu le dire ; mais
mes ſentimens pour vous n'en font pas
moins. Oh ! pour le coup c'eſt un
peu trop vouloir abuſer de ma crédulité.
....
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
...
...
Ecoutez , il y a un moyen de me perfuader
; j'ai furpris votre ſecret , que je le
doive à votre confiance. Si vous m'eſtimez
atſez pour me nommer l'objet de votre
amour , je croirai alors avoir toute
votre amitié. Eh ! Madame , pourquoi exiger?
pourquoi vouloir m'arracher un
aveu ? non , je ne vous dirai jamais
le nom de ce que j'aime ; ce nom facré
doit être à jamais enfeveli dans mon malheureux
coeur. Cette difcrétion eſt admirable
, reprit- elle , mais je devine , je vois
que vous n'êres ſi diſcret qu'à force d'avoir
de l'indifférence pour moi. Eh bien !
Madame , répondit-il, en la regardant
avec tranſport , connoiffez ce coeur que
vous outragez , apprenez ce ſecret ſi indifférent
pour vous , ſi reſpectable pour
moi. Vous le voulez , vous m'y contraignez
! Il faut vous fatisfaire , & me réfoudre
à mourir à vos genoux ,de honte
& de douleur , après vous avoir obéi ....
Il alloit prononcer ce mot qui lui coûtoit
tant , il étoit déja dans ſes yeux. Madame
de Régur devina , & malgré ſon ſaiſiſſement
ne voulut point l'entendre. Non ,
non , dit elle , en fuyant , mais avec douceur
, ne m'obéiſſez pas , je ſuis affez
inſtruite . Non , Madame , dit- il , en l'arrêtant
avec tranſport , vous ne fuirez
JANVIER . 1757 . 33
point , vous ſçaurez que c'eſt vous que
j'aime , que c'eſt vous que j'adore. Vous
avez voulu m'arracher mon fecret ! il
faut que vous l'écoutiez tout entier. Oui ,
Madame , apprenez que c'eſt moi qui vous
ai écrit ; je vous ai adorée dès le premier
moment que je vous ai vue , mais je
ne pouvois vous offrir des avantages , &
votre nom exigeoit des richeſſes ; je me
tus , j'aimai mieux mourir que de vous
engager dans une paſſion..... Ah ! Monſieur
, arrêtez , je ne puis écouter des difcours....
Au nom des Dieux reſpectez mes
devoirs .... Vos devoirs , Madame , quand
je meurs , quand vous m'avez forcé de
me perdre peut- être auprès de vous ! Je
les ai reſpectés auſſi long-temps que je
l'ai pu ; mais aujourd'hui .... Ah ! Madame
, vous ne connoiſſez pas les tourmens
qui me déchirent. Vous me pardonnerez ,
je les connois , je m'en fais une idée
affreuſe , je vous plains , mais enfin fongez
qu'il ne m'eſt pas permis de vous le
dire.... que voulez-vous que je devienne
? ... Ah ! Durval , plaignez-moi vousmême
de vous voir ſi malheureux .
Elle ne voulut en dire ni en écouter
davantage. Malgré les efforts de Durval ,
malgré le plus tendre amour elle ſe ſauva
avec beaucoup de vivacité. L'état où
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
elle le laiſſoit lui arracha des larmes. Elle
n'en eut pas moins la force d'obéir à toute
la rigueur de la vertu. Elle évita ſes
regards pendant toute la journée , & revenue
à Paris elle l'évita lui- même avec
un ſoin extrême. Durval refuſé une premiere
fois à ſa porte , n'oſa ni lui écrire ,
ni chercher à la voir ; il s'impoſa toutes
les loix que Madame de Régur eût pu
lui impoſer elle-même. Elle ſçut pourtant
qu'il l'aimoit toujours avec plus de paffion.
Il paſſoit l'été à ſon Régiment , &
l'hyver dans un cercle d'amis reſpectables.
Elle avoit quelquefois de ſes nouvelles
indirectement , & toutes les fois
qu'elle entendoit prononcer ſon nom ,
elle étoit obligée de ſe ſauver chez elle
pour y donner un libre cours aux larmes
qui la ſuffoquoient. Le temps les ſervit
auſſi-bien que l'amour : M. de Régur fut
tué à l'armée , & l'on eſtime aſſez Madame
de Régur, pour penſer qu'elle épouſa
Durval dès qu'elle le put avec décence.
JANVIER. 1757 . 35
ODE
Imitée de la vir Ode du quatrieme Livre
d'Horace.
Le ciel tranquille & fans nuages
A repris ſon plus bel azur ,
Et l'onde aux bords de nos rivages
Préſente un cryſtal auſſi pur :
Déja le front paré de lierre ,
Les Nymphes danſent en riant ,
Et célebrent le Dieu brillant
Dont la main conduit la lumiere.
Apeine le printemps nous rit ,
Que le brûlant été le chaſſe :
L'automne qui bientôt le ſuit ,
Al'hyver cede auſſi ſa place :
L'hyver atteint fon dernier jour ,
Quand les Zéphyres reparoiſſent ;
Ainſi les ſaiſons tour à tour
S'évanouiſſent & renaiſſent.
Mais nous , mortels afſujettis ,

Au temps qui nous pourſuit en maître ,
Un jour nous voit anéantis ,
Un jour ne nous voit pas renaître :
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt ainſi que prête à périr ,
Une jeune fleur eſt penchée ,
Et qui , par le vent arrachée ,
Ne pourra jamais refleurir.
,
Ah ! ſi parmi les triſtes ombres
Tous les mortels doivent errer
Si du chemin des rives ſombres
Nul d'eux ne pourra s'égarer ,
Croyez- moi , n'ayez que l'envie
D'épuiſer ſi bien les plaiſirs ,
Que le terme de votre vie
Le ſoit auſſi de vos defirs .
Songez ſurtout que l'eſpérance
Marche toujours après l'erreur ,
Et que c'eſt dans la jouiſſance
Qu'on peut trouver le vrai bonheur :
Ce jour est le dernier peut- être
De tous les jours qui vous ont lui ,
Au lendemain pourquoi remettre
Le plaiſir qui s'offre avec lui ?
Loin des ombres de la triſteſſe ,
Et près des ris de la gaité ,
Plongez -vous dans l'aimable ivreſſe ,
Qui tient votre coeur enchanté :
Ne ſuivez jamais que la trace
JANVIER . 1757 . 37
Qui mene aux plaiſirs préparés ;
Que l'inſtant où vous deſirez
Soit l'inſtant qui vous fatisfaſſe.
Par M. LEVOIR .
LE FLAMBEAU ,
FABLE.
MALGRÉ le voile épais d'une nuit des plus fombres
,
Une torche allumée éclairoit certains lieux ,
D'un éclat radieux.
Que de beautés qui doivent tout aux ombres !
A cet Aftre de cire , hélas ! à qui mieux mieux ,
Chacun ne dit que trop ... qu'il n'eſt rien ſous
les cieux
Dont la vivacité , le brillant & la flamme ,
Ait jamais plus frappé les yeux ;
L'éloge fait plus d'effet que le blâme.
Notre flambeau flatté pour ſoi ſe prend d'amour :
Al'inſtant il ſe croit le rival du grand jour ,
Et prétend au foleil difputer la victoire.
Des tenebres laſſé , curieux de la gloire ,
Il ſe montre à midi dans un beau jour de foire :
Devant Phoebus , ce n'étoit plus fon tour.
Envain il ſe confume , & s'en fait trop accroires
A peine le vit-on , ſolitaire , ignoré ,
Même de ſes efforts on ne lui ſçut pas gré.
38 MERCURE DE FRANCE.
Maint Ecrivain qu'on idolâtre ,
Dans un cercle privé, chez ſa ſociété ,
Ne doit jamais être tenté
De ſe montrer ſur un plus grand théâtre.
SUITE DES PENSÉES
SUR LA CONVERSATION.
ΧΧΧΙΙ .DEVIENS-JE (1 ) difficile par plus
de délicateſſe , moi , qui autrefois n'étois
peut-être que trop facile ,& pour qui tout
étoit bon , excepté le mauvais ; ou ne
deviens - je que chagrin & miſantrope ?
Ai-je plus d'eſprit &de goût que je n'en
avois , ou feulement plus d'impatience &
plus d'humeur ? Enfin , est - ce ma faute
ou celle des autres , ſi je m'ennuie dans la
(1 ) «Ce que les honnêtes hommes profitent au
>>public en ſe faiſant imiter , je le profiterai à
>>l'aventure , à me faire éviter. Publiant &accu-
>>ſant mes imperfections , quelqu'un apprendra
>>>de les craindre. Les parties que j'eſtime le plus
>>en moi , tirent plus d'honneur de m'accufer que
>>de me recommander. Voilà pourquoi j'y re-
>>tombe , & m'y arrête plus ſouvent. Mais quand
>> tout eſt compté , on ne parle jamais de foi ſans
>>perte. Les propres condamnations font toujours
>>>> accrues , les louanges mécrues. Montaigne ,
liv. 3 , ch. 8.
JANVIER. 1757 . 39
plupart des compagnies ? La Bruyere me
raffure & me flatte. « Si l'on faifoit , dit-
>> il , une ſérieuſe attention à tout ce qui
>>ſe dit de froid , de vain & de puérile
» dans les entretiens ordinaires , l'on au-
>> roit honte de parler ou d'écouter , &
>>l'on fe condamneroit peut- être à un fi-
>>lence perpétuel.... »
Mais après m'avoir raſſure , la Bruyere
m'inſtruit. Ce filence perpétuel , ajoutet'il
, <<ſeroit une choſe pire dans le com-
>> merce que les diſcours inutiles. Il faut
>> donc s'accommoder à tous les eſprits ;
>> permettre , comme un mal néceſſaire , le
>> récit des fauſſes nouvelles , les vagues
>>réflexions ſur le gouvernement préſent
» ou ſur l'intérêt des Princes , le débit des
>> beaux ſentimens , & qui reviennent tou-
>>jours les mêmes. Il faut laiſſer Aronce
>> parler proverbe , & Melinde parler de
>>foi , de ſes vapeurs , de ſes migraines &
>> de ſes infomnies . »
Oui , je ferai tous mes efforts pour ſuivre
un confeil ſi ſage ( 1 ); mais bienréſolu
(1 ) Montaigne l'avoit donné avant laBruyere.
«La ſottiſe , dit- il , eſt une mauvaiſe qualité ;
>>mais ne la pouvoir ſupporter , & s'en dépiter &
pronger , comme il m'advient , c'eſt une autre
>>forte de maladie qui ne doit guere à la fottiſe ,
>>en importunité... J'accuſe mon impatience ,&
40 MERCURE DE FRANCE.
à la patience , j'en ſens toute la difficulté.
Qu'on me permette , après la Bruyere , de
la faire ſentir par quelques détails. Il me
ſemble que foulagé par mes plaintes , j'en
ferai moins ſenſible à ce qui me bleſſe
dans la plupart des compagnies , ou que je
ſçaurai mieux diſſimuler ma peine. Plus
heureux , fi je corrigeois ceux qui pourront
ſe reconnoître dans ce que je vais
dire!
XXXIII. Le beſoin de compagnie vient
principalement de celui de parler. Les taciturnes
font volontiers folitaires , fuſſentils
oififs dans leur folitude .
Si le plaifir de la converſation avec
ceux qui y ont le plus d'eſprit , ne venoit
que du prix réel & intrinſeque de ce qu'ils
ydifent , ce plaiſir ſeroit bien médiocre
&bien inférieur à celui de la lecture. Les
meilleures converſations ne valent pas , à
tout prendre , les livres du ſecond ordre.
1 °. Les compagnies les mieux compoſées
>>tiens qu'elle eſt également vicieuſe en celui qui
>>a droit , comme en celui qui a tort.... Il n'eft
>>point de plus grande fadaife , ni plus hétérocli-
>>te , que de s'émouvoir & piquer des fadaiſes du
>>>monde... Cette vicieuſe âpreté eſt plus au juge
>>qu'à la faute. Somme , il faut vivre avec les
>>>vivans , & laiſſer la riviere courre ſous le pont
>>>fans notre foin , ou du moins fans notre altéraption.
Liv. 3 , ch. 8.
..
JANVIER. 1757 . 41
font mêlées de gens de peu d'eſprit , qui
ſouvent y parlent autant & plus que ceux
qui en ont beaucoup. Mais la politeffe
oblige de les écouter , ſouvent même défend
de les contredire avec quelque politeſſe
qu'on le fafſe , ſurtout lorſqu'ils font
d'un rang très- ſupérieur au nôtre. Que de
faux jugemens , de mauvais raiſonnemens
faits par des grands , des riches , des femmes
, en préſence de gens de lettres qui
n'ofent les relever , qui ſont même forcés
de paroître les approuver pofitivement !
Quelques uns de ces grands&de ces riches
tranchent & décident avec hauteur , & il
n'y a guere moins à ſouffrir de leur orgueil
& de leur fatuité , que de leur ignorance
& de leur fottiſe (1). Quelques autres
, à la vérité , ſont plus polis & même
plus modeſtes. Ils diront de bonne foi à un
homme de Lettres , à un Sçavant , à un
Artiſte , qu'ils ne diſent ſi librement leur
avis , que parce qu'il eſt ſans conféquence ;
qu'ils ne parlent que pour s'inſtruire , &
qu'ils ne demandent pas mieux que d'être
détrompés , s'ils ſe trompent. Mais après
( 1 ) « J'aime à diſputer & à diſcourir ; mais c'eſt
>> avec peu d'hommes , & pour moi ; car de fervir
>>de ſpectacle aux grands , je trouve que c'eſt un
>>>métier très-meſſéant à un homme d'honneur.
Montaigne.
42 MERCURE DE FRANCE.
cette préface viennent mille abſurdités , &
après ces abſurdités revient l'aveu fait
d'un air libre &dégagé , que tout ce qu'on
a dit n'a peut-être pas le ſens commun ;
ce qui ſouvent n'eſt que trop vrai . Cependant
il a fallu entendre ces miſeres , & les
écouter d'un air , ſinon d'approbation , du
moins d'intérêt &de plaiſir. Mais enfin ,
qu'en pensez- vous ? Car , encore une fois ,
on n'a dit ſon avis que pour avoir le vôtre .
Ne vous y fiez pas. Quelques ménagemens
& quelques égards que vous obſerviez ,
quelques louanges que vous donniez à ce
qu'il peut y avoir de bon & de vrai parmi
tant de mauvais & de faux ; ce grand , ce
riche , cette femme ſe piqueront , ſi vous
n'êtes pas de leur avis , & vous répondront
du moins avec aigreur : de plus , ils feront
foutenus par les flatteurs de la compagnie ;
car il y en a partout où il y a des gens
bons à flatter. Vous ne pourrez y tenir ,
vous repliquerez avec trop de vivacité ,
&peut-être juſqu'à manquer à ce qui eſt
toujours dû au rang & au ſexe. Vous aurez
un très-grand tort , & ce tort aura des
ſuites fâcheuſes , irréparables , &c. ( 1 )
(1 ) « L'orgueil des grands , ou de ceux à qui
>>quelque coup de fortune a fait croire qu'ils font
>>p>lus que les autres , eſt d'autant plus intolérable
>>dans les conférences ( conversations ) , qu'on
JANVIER . 1757. 43
2°. Mais je ſuppoſe que la compagnie
ſoit entièrement compoſée d'hommes de
Lettres , de Sçavans , de gens d'eſprit , ou
de gens du monde qui ſe rendent juſtice ;
pluſieurs de ces hommes de Lettres font
grands parleurs , veulent toujours ſe rendre
maîtres de la converſation , y régenter,
&permettent moins la contradiction que
les grands , les riches , les femmes ( 1 ) .
Dans chaque maiſon où s'aſſemblent des
gens d'eſprit , il y en a preſque toujours
un qui eſt l'Oracle du maître ou de la
>>n'y devroit reconnoître d'autre grandeur que
>>celle que donne l'uſage de la raiſon. Cependant
>>> l'injustice y regne à tel point , que c'eſt une
>>>merveille quand un homme de bon entende-
>>ment s'en retire ſans avoir reçu quelque mépris
>de ceux qui préſament d'être plus que lui. Le
>>proverbe Allemand dit fort bien là deſſus , qu'on
>>ne doit jamais manger de ceriſes avec de tels
>>ſuperbes , parce qu'ils en jettent les noyaux aux
>>yeux de ceux qu'ils regardent comme leurs in-
>>>férieurs. » La Mothe le Vayer, Traité de la Converſation
& de la Solitude.
Le même Auteur raconte enſuite que comme
on reprochoit à Nicolas de Damas ( il vivoit fous
Auguſte ) qu'encore qu'il eût entrée chez les premiers
de Rome , il ne hantoit guere que des gens
de petite étoffe ; il répondit qu'il en uſeroit toujours
de même , tandis qu'il les éprouveroit les
plus raisonnables , comme il avoit fait juſqu'alors.
(1 ) Je hais toute ſorte de tyrannie , & la parliere
& l'éflectuelle. Montaigne.
44 MERCURE DE FRANCE.
maîtreſſe , & ce n'est pas toujours le plus
digne de l'être . Le contredire feroit leur
déplaire , & quelquefois plus qu'à luimême.
Les hommes les plus éclairés ſe trompent
quelquefois. On peut donc n'être pas
toujours de leur avis. Heureuſement ils
entendent mieux raiſon que le reſte de la
compagnie , & pendant que par Hatterie
ou par prévention , elle leur donne gain
de cauſe , ils fentent qu'ils s'étoient trompés.
Dans ces occaſions , j'ai quelquefois
ofé dire : J'en appelle à vous même , Monfieur
; & ma partie devenue fon juge , s'eſt
condamnée de bonne grace.
J'ai connu des hommes d'un grand
mérite , honteux de l'eſpece de préſidence
qu'on vouloit leur donner dans certaines
maiſons , & affez modeſtes ou affez prudens
pour la refuſer. Mais j'en ai auſſi
connu d'autres à qui il falloit la donner
pour les avoir ; ils ne ſe donnoient euxmêmes
qu'à ce prix- là ; & plutôt , felon
la penſée d'un homme de beaucoup d'efprit
, ( 1 ) plutôt que de ſe voir réduits à
l'égalité dans la bonne compagnie , ils
alloient régner dans la plus mauvaiſe .
Mais après avoir quitté la premiere par
(1 ) M. Moncrif , Eſſais ſur la néceſſité & fur
les moyens de plaire .
JANVIER . 1757 . 45
orgueil , ils quittoient bientôt la ſeconde
par ennui. Quelquefois même elle les
prévenoit & les chaſſoit , plus choquée
de leur tyrannie , que ſenſible à leur mérite
& à l'honneur de poſſéder des hommes de
leur réputation. Exclus ainſi de toute
compagnie & de toute maiſon , ils n'avoient
d'autre reſſource que les Cafés
qu'ils faifoient déſerter encore.
Un eſprit ſupérieur n'eſt pas toujours
exempt de la foibleſſe de vouloir être traité
comme tel , & d'exiger trop d'attentions
, trop d'égards , & des préférences
trop marquées. (1 )
On ſçait bien que les plus grands hommes
ont des imperfections , des défauts ,
& qu'il eſt impoſſible qu'ils n'en aient
pas ; mais ils pourroient n'avoir point de
vices, ni de ces petiteſſes quelquefois
plus aviliſſantes que les vices mêmes , ou
du moins plus choquantes , parce qu'elles
paroiffent plus incompatibles avec la
ſupériorité d'eſprit & de lumieres.
Qu'il me foit permis , pour l'honneur
des Lettres , d'avertir ici quelques- uns
de ceux qui les cultivent avec le plus de
ſuccès & de célébrité , qu'on leur repro-
(1 ) C'eſt pourtant un plaiſir bien fade , dit
Mantaigne , d'avoir à faire à gens qui nous admirent
toujours , & faffent place.
46 MERCURE DE FRANCE.
|
che dans le monde un amour-propre exceffif
, qui , plus encore que l'eſprit , leur
fort de tous côtés , ( 1) & perce dans tout
ce qu'ils diſent & dans la maniere de le
dire ; un amour-propre qui les rend ombrageux
, défiants , jaloux , ſenſibles à la
critique la plus légere , & inſenſibles à la
louange , fi elle n'eſt en quelque forte
groffiere à force d'être exagérée. Ils y
perdent les louanges les plus précieuſes ,
celles des gens vrais &des eſprits juſtes .
Malgré beaucoup d'eſtime & d'amitié , on
renonce à louer un homme que la flatterie
la plus forte peut ſeule flatter. Mais
revenons aux cercles compoſés en tout
ou en partie de gens de Lettres , Auteurs
ou Amateurs.
J'avoue qu'il échappe toujours aux gens
de beaucoup d'eſprit , aux eſprits penseurs,
même dans leur converſation la plus lâche
& la moins tendue , des choſes d'un
grand prix & auſſi dignes d'être recueillies
qu'agréables à entendre ; mais par
combien d'autres que tout le monde auroit
dites comme eux , ne ſe font-elles
point acheter ? (2)
(1 ) Expreſſion de Madame de Sévigné.
(2) Une femme de Province avoit defiré d'être
d'un dîner que M. le Marquis de Laſſay donnoit
à quelques hommes célebres dans les Lettres,
JANVIER. 1757 . 47
Au reſte , je n'ai garde d'exiger que
les penſeurs penſent toujours ,& quand ils
le pourroient , je ne les blâme point de
dire beaucoup de choſes très- ſimples &
très- communes. Je ne les blâmerois pas
même de s'y borner dans la plupart des
compagnies , & d'y éviter tout ce qui eſt
penſé & réfléchi. Je dis ſeulement que fi
l'on veut de ces choses penſées & réfléchies
, c'eſt dans les livres des grands
Auteurs qu'il faut les chercher , & non
pas dans leur converſation. ( 1 )
XXXIV. Un des plus grands eſprits
que je connoiſſe , Ecrivain très-profond ,
très-laconique , cependant très-clair , &
qui de plus parle facilement & bien ( 2 ) ,
Surpriſe de voir le dîner très-avancé , ſans avoir
encore rien entendu de fort merveilleux , elle dit
àMadame de S. Juft : Quand commenceront- ils ?
M. le Marquis de Laſſay , mort en 1738 dans
un âge très-avancé, eſt celui dont on vient de publier
quatre volumes in-8° , intitulés : Recueilde
différentes choses. Il falloit faire un choix parmi
ces différentes chofes , & réduire les quatre volumes
àdeux au plus.
(1) « La lecturedes bons livres , dit Deſcartes ,
>>eſt comme une converſation avec les plus hon-
>>nêtes gens qui en ont été les auteurs , & même
>>une converſation étudiée dans laquelle ils ne
>>nous donnent que les meilleures de leurs penſées.
» Discours de la méthode.
(2) M. deMaupertuis.
48 MERCURE DE FRANCE .
s'eſt toujours refuſé aux diſcuſſions dans
leſquelles , pour profiter de ſes lumieres ,
j'ai voulu l'engager en converſation , à
moins que le ſujet ne lui en fût très-familier.
Il me difoit que je lui faifois trop
d'honneur ; qu'il fe fentoit incapable de
me fatisfaire & de ſe fatisfaire lui même ,
parce qu'il nous falloit à l'un & à l'autre
plus que des mots ; que ſoit vanité , ſoit
raiſon , il n'aimoit point à parler au hazard
, tout au plus d'après des lueurs , des
demi- vues ; qu'on n'avoit de vraies lumieres
, des idées préciſes , bien démêlées
& bien ordonnées , que par la méditation ;
qu'il ſe défioit fort de toutes ſes penſées ,
mais ſurtout des premieres ; que la difcufſion
avoit pour objet des matieres qui ne
méritoient pas d'être diſcutées , ou bien
qui le méritoient ; que dans le premier
-cas, elle étoit ridicule , comme futile ; mais
que dans le ſecond , elle l'étoit encore davantage
, comme impoſſible , parce qu'il
eſt plus ridicule de ne dire que des riens
fur des chofes , que de dire des riens
ſur des riens ; qu'auſſi la plupart des difcuffions
de la converſation ne lui avoient
paru que des bavarderies ; qu'enfin je
ſçavois bien que M. de Fontenelle même
les avoit toujours évitées , ou du moins
bientôt
JANVIER. 1757 . 49
bientôt terminées , lorſqu'il n'avoit pu les
éviter ( 1 ) .
Quelquefois dans un cercle aſſez nom-
(1 ) « Voilà , dit un jour M. de Fontenelle , une
>>dispute qui ne finiroit point , ſi l'on vouloit ;
>>& c'eſt pour cela qu'il faut qu'elle finiſſe tout à
>>l'heure. >>
Au reſte , quand on reunit , comme M. de Fontenelle
, beaucoup de juſteſſe dans l'eſprit, &beaucoup
de douceur dans le caractere , on ne doit pas
aimer la diſpute ; car avec qui diſputer ?
Undes fix Jéſuites qui firent le voyage de Siam
avec l'Abbé de Choisy , reſſembloit tout à fait en
ce point à M. de Fontenelle. Voici ce qu'en dit l'agréable
Voyageur :
<< J'aime tous les Jéſuites qui font ici ; ils font
>>rous honnêtes gens ; mais le Fontenei & le Vif-
>> delou laiſſent les autres bien loin derriere . Le
>>>Fontenei eſt la douceur même. Il dit ſon avis
>> ſimplement ; & s'il eſt contredit , il prend le parti
>> d'un de vos amis , qui aime mieux ſe taire que
>>d>e difputer. >>
L'Abbé de Choisy revient encore dans la ſuite
au P. de Fontenei : « Je l'aime tout à fait , dit - il :
>> avec beaucoup d'eſprit & de capacité , il ſçait
>> avoir tort quand il le faut ,& ne ſe pique point ,
>>>comme beaucoup d'autres , d'avoir toujours rai-
>>fon; car il y en adans notre petite République
>>qui ont toujours en main une raiſon dominante.
>>On meurt d'envie de ſe révolter contr'eux , & de
>>leur refufer même la justice. ».
Dans un autre endroit , l'Abbé de Choisy parlantde
lui-même , dit :
<<J'ai une place d'écoutant dans toutes leurs
>> aſſemblées , &je me ſers ſouvent de votre mé-
11. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
:
breux , il ne ſe trouvera que deux hommes
qu'on puiffe proprement appeller gens d'e
Lettres . Si le reſte ne manque pas d'eſprit,
c'eſt de l'eſprit tel que la nature le donne ,
plutôt poli que perfectionné par l'uſage du
monde , & cultivé tout au plus par quelques
lectures agréables. Alors, ſoit par dégoût
pour les entretiens ordinaires , foit
peut-être par vanité & envie de briller
aux yeux des gens du monde , les deux
gens de Lettres cherchent à faire tomber la
converſation ſur quelque point de littérature
, d'érudition , de philoſophie , &c.
Une queſtion eſt propoſée , long- temps
>>thode ( 1 ) ; une grande modeſtie , point de dé-
>>mangeaiſon de parler. Quand la balle me vient
>>bien naturellement , &que je me ſens inſtruit à
>> fonds de la choſe dont il s'agit , alors je me laiſſe
>> forcer , & je parle à demi-bas , modeſte dans le
>>ton de la voix auſſi-bien que dans les paroles.
>>C>ela fait un effet admirable ; &ſouvent quand
vje ne dis mot, on croit que je ne veux pas par-
>>ler; au lieu que labonne raiſon de mon filence
>>eft une ignorance profonde , qu'il eſt bon de
>>cacher aux yeux des mortels. Encore eft-cequel-
>>que choſe d'avoir profité de vos leçons. »
Je me flatte que des citations fi propres à inſtruire
avec agrément ſur la matiere que je traite ,
ne paroîtront ni trop longues , ni déplacées.
(1) La relation de ce voyage eft adreſſée à M.
l'Abbé de Dangeau ,&l'Auteur lui parle comme
dans une lettre.
JANVIER. 1757.
débattue , rarement décidée . Chacun des
contendans demeure dans ſon avis. La
compagnie ne ſçait à qui adjuger la victoire.
Elle n'a ni affez de connoiſſance du
ſujet du combat , ni aſſez d'habitude à la
diſcuſſion ; mais par cela même elle n'en a
pas été plus amuſée qu'inſtruite.
Une femme d'eſprit ennuiée d'une pareille
diſpute entre deux hommes de Lertres
, leur dit : Eb ! Meſſieurs , convenex
de quelque chose , fût- ce d'une fotise.
Souvent une queſtion ne fait que s'embrouiller
de plus en plus par la diſpute ,
au lieu de s'éclaircir. Un jour des Poëtes
& des Philoſophes examinoient entr'eux
en quoi conſiſtoit ce qu'on appelle harmonie
dans les vers , & en général dans le
ſtyle. Les Poëtes ramenoient tout au jugement
de l'oreille , au ſentiment , à un certain
goûr. Les Philoſophes vouloient des
idées , des principes , & prétendoient que
pour expliquer nettement la naturede l'harmonie
, & rendre des raiſons claires du
plaiſir qu'elle fait , plaifir de l'eſprit , difoient-
ils , bien plus que de l'oreille , il
falloit remonter à une profonde métaphyfique.
M. Dumas ( 1 ) qui avoit long-temps
écouté dans un grand filence , lerompit
(1) Auteur duBureau typographique.
Cij
32 MERCURE DE FRANCE .
enfin , & dit à ſon voiſin : Je vois bien
que je m'en iraiſans sçavoir ce que c'est que
l'harmonie.
ilsle
XXXIV. La plupart des gens du monde
n'entendent rien à la littérature & aux
ſciences ; mais quelques gens de Lettre's
n'entendent rien non plus aux choſes du
monde. Delà un mépris réciproque , furtout
de la part des premiers pour les ſeconds
, & ils le pouffent quelquefois jufqu'à
regarder un Auteur , un Sçavant ,
comme un imbécille , hors de ſa ſphere.
Undes plus illuſtres Membres de l'Académiedes
Sciences , & d'ailleurs homme de
beaucoup d'eſprit , & d'un eſprit fin &
délié , ſe trouva un jour dans une compagnie
où étoit un homme de robe , & ils
furent d'avis différent ſur quelque choſe
qui n'avoit pas plus de rapport à la Jurifprudence
qu'à la Géométrie. Monfieur
dit le Magiſtrat , avec un fouris preſque
moqueur , il ne s'agit ici ni d'Euclide , ni
d'Archimede. Ni de Cujas de Barthole
non plus , reprit vivement l'Académicien.
XXXV. Les Sçavans & les Artiſtes , au
lieu de chercher à mettre la converſation
fur leur ſcience & fur leur art , devroient
attendre qu'on les interrogeât , & n'en
parler qu'en réponſe.
2
Mais il y en a pluſieurs qu'il eſt dan
JANVIER . 1757. 53.
gereux & inutile d'interroger. Dangereux
; quand ils ont une fois commencé ,
ils ne finiſſent point. Inutile ; ils difent
toute autre choſe que ce qu'on leur demande
, ou du moins ils le noyent en mille
autres choſes où il ſe perd.
Souvent on les a interrogés par politeſſe
plus que par curioſité ; & ils en font
repentir. On dit : De quoi me ſuis-je avisé
de le mettre ſurſa folie. (1)
D'un autre côté , les gens du monde
frivoles lors même qu'ils font curieux ,
parce qu'ils ne le font que par vanité ,
voudroient qu'on leur expliquât tout en
peu de mots & en peu de temps. En peu
de mots ? répondit un jour M.de Fontenelle;
j'y confens : mais en peu de temps ? cela
m'est impoſſib'e : au reſte , que vous imporie
de sçavoir ce que vous me demandez ?
XXXVI . Il y a deux fortes d'erreurs ;
les unes viennent de ſottiſe , les autres
d'ignorance ; & malgré beaucoup d'eſprit ,
on peut tomber dans celles- ci , ſi l'on entreprend
de juger de ce qu'on ne ſçait
point. On ne pourroit donc fortir de ces
erreurs qu'en fortant de ſon ignorance :
mais ce n'eſt pas l'affaire d'un moment
de converſation avec un Sçavant ou un
(1 ) Hic non infanit ſatis sponte sua ; instiga .
Terent. Andr.
و
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Artiſte , à quelque degré qu'ils poffedent
le talent de l'inſtruction , & qu'on poffede
ſoi-même le don de l'intelligence. ( 1 )
Si toute erreur n'eſt pas une fottife ,
c'en est une & même aſſez commune , de
ſe croire capable de juger de tout , avec
de l'eſprit ſeul. Ainfi beaucoup d'erreurs
de gens d'eſprit ſont des fottiſes.
Un Sçavant , un Artiſte parlent de leur
ſcience , de leur art , en préſence d'un
Grand , d'un homme de Lettres , l'un &
l'autre gens de beaucoup d'eſprit , mais
très- ignorans dans la ſcience ou dans l'art
dont il eſt queſtion. Cependant ils s'aviſent
de contredire ce Sçavant , cet Artiſte .
Ceux- ci expliquent & prouvent ce qu'ils
ont avancé; mais ceux-là qui n'entendent
ni la preuve , ni même l'explication , re-
( 1 ) « On ne devient incontinent Muſicien pour
nouir une bonne Chanſon. Ce ſont apprentiſſa-
>>ges qui ont à être faits avant la main , par lon-
>>>gue & conftante inſtitution . Nous devons ce
>> ſoin aux nôtres , & cette affiduité d'inſtruction ;
>>mais d'aller prêcher le premier paflant , & ré-
>>genter l'ignorance du premier rencontré , c'eſt
>un uſage auquel je veux grand mal. Rarement
>>le fais-je aux propos même qui ſe paſſent avec
>>>moi , & quitte plutôt tout que d'en venir à ces
>>inſtructions reculées & magiſtrales. Mon hu-
>>meurn'eſt propre , non plus à parler qu'à écrire ,
>pour les principians. » Montaigne.
JANVIER. 1757 . 55
!
pliquent & payent d'eſprit. Quelquefois
cet eſprit eſt une forte de raiſon , une
vérité , mais qui iſolée , ne peut mener
qu'à l'erreur. Mais le plus ſouvent ce n'eſt
que badinage , plaifanterie , ou même raillerie
: au lieu d'une diſcuſſion inutile , il
faudroit , ſi l'on pouvoit , payer auſſi d'ef..
prit ces gens d'eſprit , badiner , plaifanter
& railler comme eux , à l'exemple de
ces deux Artiſtes de l'antiquité dont Platarque
nous a conſervé deux mots excellens
, l'un poli & reſpectueux , l'autre
malin & piquant. (1 ) Le premier eſt d'un
Muficien à Philippe de Macedoine , qui
lui conteſtoit quelque choſe ſur la Mufique.
« A Dieu ne plaiſe , Seigneur , que
>>vous deveniez jamais affez malheu-
>> reux pour ſçavoir ces chofes-là mieux
» que moi. »
Le ſecond bon mot eſt d'Appelles à
Mégabise , Grand Seigneur de Perfe ,
quid'un air ſuffifant & d'un ton déciſif,
raiſonnoit fur la Peinture dans ſon attelier.
« Ne voyez - vous pas , lui dit- il , que
>>mes garçons qui vous reſpectoient pen-
>>dant que vous ne diſiez mot, ſe mo-
(1 ) Quoique ces deux traits ſoient affez connus
, comme ils ne le ſont pourtant pas de tout
le monde , j'ai cru que ceux qui ne les connoif.
ſent pas, feroient bien aiſesde les trouver ici.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
* quent de vous depuis que vous par-
» lez. » (1 ) :
Bien loin qu'un homme d'eſprit ſcache
ce qu'il n'a point étudié , il y a beaucoup
de choſes qu'il n'auroit jamais appriſes
, même en les étudiant.
Qu'un Sçavant ſot ne connoiſſe point
fa fottiſe & faſſe l'homme d'eſprit , cela
eſt tout ſimple , & ne vaut guere la peine
qu'on en rie. Mais qu'un homme d'efprit
ignorant ne connoiſſe point ſon ignorance
& décide en ſçavant , voilà ce qu'on
peut appeller un ridicule parfait. Je me
trompe , il lui manque d'être rare.
Une difpute d'un ſimple homme de
Lettres avec un Grand , homme d'eſprit ,
eſt un combat de deux contre un , par
conféquent inégal , &dès lors imprudent.
Si l'homme d'eſprit eſt vaincu , le grand
viendra certainement à ſon ſecours.
Il y a de très-beaux eſprits qui fort
auſſi peu Philofophes que ſçavans , &
auſſi mauvais raiſonneurs qu'ignorans.S'ils
(1) « Il faut employer la malice même à cor-
>>riger cette fiere bêtiſe. Le dogme qu'il ne faut
»point hair , mais inſtruire , ade la raiſon ailleurs ,
>>mais ici c'eſt injustice de ſecourir & redreffer
>>celui qui en vaut moins. J'aime à les laiffer em-
>>bourber & empêtrer encore plus qu'ils ne fort ,
»& fi avant , s'il eſt poſſible , qu'enfin ils ſe ro
>>connoiffent. » Montaigne.
JANVIER. 1757 . 57
y joignent l'orgueil , tant l'orgueil de vanité
que celui de préſomption ,& les beaux
eſprits y font beaucoup plus ſujets que
toutes les autres fortes de gens d'eſprit ,
quede ſottiſes ne doivent point couler de
ces trois ſources réunies !
Si quelque choſe pouvoit ſuppléer au
ſçavoir & prévenir les inconvéniens &
les ridicules de l'ignorance , ce feroic
l'eſprit philoſophique , (j'entends le véritable)
qui eſt ſage , circonfpect & modeſte
; qui ne juge & ne parle que d'a
près des idées claires & préciſes , &c ;
en un mot celui qu'a ſi bien décrit l'ingénieux
& éloquent Pere Guenard. ( 1 )
« Ce qu'on appelle eſprit , dit un hom-
» me qui en a beaucoup , ce qu'on appelle
>> eſprit ( par un grand abus ) tient lieu
>>de tout aujourd'hui , & l'apparence de
>>la philofophie y a détruit la ſcience. » (2)
(1) Jéſuite , Auteur du Diſcours couronné par
l'Académie Françoiſe , en 17550
(2) Diſcours ſur les abrégés chronologiques ,
lu à la rentrée publique de l'Académie des Belles-
Lettres , le 27 Avril 1756 , par M. le Préſident
Henault.
Comme je ne cite que de mémoire, ce Diſcours
n'étant pas encore imprimé , je ne cite peut- être
pas exactement les propres paroles de l'Auteur .
J'invite à relire ſur tout ceci le commencement
da fixieme ſoir des Mondes de M. de Fontenelle .
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
XXXVII. Que réſulte-t'il de la plus
grande partie de ce qu'on vient de lire ?
Le voici :
On rencontre dans le monde tant de
fots & de méchans , que la plupart des
compagnies font ennuyeuſes pourun homd'eſprit
, s'il n'a pas beaucoup d'indulgence
, & périlleuſes s'il n'a pas beaucoup.
de prudence.
Il y raconte qu'étant allé un jour chez ſa Marquiſe,
long-temps après les entretiens précédens,
ily entra comme deux hommes d'eſprit en fortoient
; que la converſation s'étant tournée fur
les Mondes , cetteDame n'avoit pas manqué de
leur dire que toutes les planettes étoient habitées ;
que l'un d'eux qui l'eftimoit beaucoup , lui avoit
dit qu'il étoit fort perfuadé qu'elle ne croyoit
pas une opinion ſi extravagante ; & que pour
P'autre qui ne l'eſtimoit pas tant , il l'avoit crue
fur ſa parole. M. de Fontenelle continue ainfi fon
dialogue:
<<P<ourquoi , dit la Marquiſe , m'avez-vous.en-
>>têtée d'une choſe que les gens qui m'eſtiment
>>ne peuvent pas croire que je ſoutienne ſérieuſe-
>>ment ? Mais , Madame , lui répondis-je , pour-
>>quoi la fouteniez - vous ſérieuſement avec des
>>gens que je ſuis sûr qui n'entroient dans aucun
>>raiſonnement qui fut un peu ſérieux.... Ne
>>divulguons pas nos myſteres dans le peuple.
>>>Comment 1 s'écria - t'elle , appellez - vous peuple
>>>les deux hommes qui ſortent d'ici ? Ils ont bien
>>de l'eſprit , repliquai-je ; mais ils ne raiſonnent
>>jamais. Les raifonneurs qui font gens durs , les,
wappellent peuple fans difficulté.» .
JANVIER. 1757 . 59
:
Delà naît quelquefois l'idée de ſe renfermer
dans ſon cabinet avec ſes livres ,
de ne voir plus perſonne , ou du moins
de ſe borner à un petit nombre d'amis .
Mais , comme dit fort bien M. leMarquis
de Laſſay , il nefaut pas ſe laiſſer attraper à
ces goûts de retraite que donne le dégoût du
monde. L'ennui de la retraite ſeroit plus
grand encore que celui du monde , & furtout
plus dangereux; il meneroit à des
penſées noires , ou ſi on l'évitoit , ce ne
ſeroit qu'à force de travail ; ainſi l'on tomberoit
dans la mélancolie ou dans l'épuifement.
D'ailleurs , on parle de ſe borner à un
petit nombre d'amis. Qui est- ce qui en a
des amis , de vrais amis , des amis intimes
, des amis dignes de ce cher & beau
nom , pris dans toute fon étendue ? Que
dis-je , des amis ? Qui eſt- ce qui en a un ,
c'est-à-dire , quelqu'un qui lui convienne
parfaitement & à tous égards ?
Mais quand on l'auroit , il faudroit
bien ſe donner garde de s'y borner ; il ſeroit
bientôt ufé. Ne fût-ce que pour en
mieux ſentir le prix , il faut , avec lui ,
voir encore fes connoiffances.On ne ſcauroit
même en avoir trop , ni d'eſpeces
trop différentes ; & voilà l'avantage de
la Capitale , la varieté des chofes & des
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
perſonnes , la variété en tout genre ; la
quantité fournit la qualité ou du moins
y ſupplée. Au moyen d'un grand nombre
de connoiſſances , on verra plus rarement
les mêmes perſonnes , les mêmes ſociétés.
(1 ) On réglera les intervalles ſur le plus
ou le moins de dégoût. Ce dégoût ſe
changera même en goût. Je vois avec
plaifir une fois par mois des gens que
je ne verrois qu'avec ennui une fois par
ſemaine ; & cela eſt peut- être réciproque.
Un peu d'abſence fait grand bien.
Ceux qui plaifoient , en plaiſent encore
d'avantage ; ceux qui déplaifoient ,
en déplaiſent moins; tous y gagnent.
Comment voir ſouvent ceux qu'on
n'aime guere ? Mais comment aimer
beaucoup ceux qu'on voit ſouvent ? (2)
(1) « Il faut vivre avec beaucoup , afin de pou
>voir changer , dit encore M. le Marquis de
Laſſay.
(2) L'Auteur de ces Pensées sur la Conversation
nous permet de le nommer. C'eſt M. l'Abbé
Trublet.
JANVIER . 1757. 61
LES SENS ,
EPITRE badine à Sylvanire pour son
Bouquet , adreffée par M. Vaſſe à Mademoiselle
H *** de Gany, qui l'appellois
Son papa.
DE mon boudoir philofophique ,
Qu'il me ſoit permis à mon tour ,
Jeune & trop aimable Angélique ,
De vous célébrer en ce jour.
Mais reprenons la rime en ire ,
C'eſt pour elle que je ſoupire ,
Etmes ſoupirs ſont infinis;
Je crains qu'une plus douce lire
Ne fixe ſur ſes ſons chéris ,
Avec un ſi puiſſant empire
L'attention de Silvanire ,
Qu'il n'en reſte plus pour Iris.-
Ah ! ſi le plus fincere hommage
Etoit payé par le mépris ,
Que je regretterois cét âge ,
Cet âge où , moderne Pâris ,
Toujours brillant , toujours volage ,
۱
Toujours flatté , jamais épris ,
Je voyois dans plus d'un boccage ,
Maint oiſeau defirant la cage ,
Dema main attendre le prix.
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais ce temps du papillonnage
De la fauſſe félicité ,
D'erreur & de frivolité
Eſt paflé chez Sylvanire ;
Et ce que j'y trouve de pire ,
C'eſt qu'avec lui je vois , hélas !
Je vois envoler ma jeuneſſe.
Quand j'admire en vous mille appas ,
Qu'un certain fentiment me preſſe ,
La raiſon vient m'arrêter- là;
Si j'oſe prendre une épithete
Pour faire un rôle dans la fête ,
J'y ſuis à titre de Papa.
Papa ſoit , égayons ce titre ;
Et , ſous ce vénérable nom ,
Prouvons qu'on n'eſt pas fi bekître ,
Et que l'on fçait prendre te ton
Du plaifir & du badinage.
Oui , je puis , ſans être Gaſcon ,
Sans effaroucher la plus ſage ,
Vous dire , & jurer fur ma foi ,
Qu'encore habitant de Cythere ,
J'oſe aſpirer au bien de plaire ,
Et que l'on peut fuivre la loi
De Cupidon & de fa mere ,
Quand on s'en souvient conime moi.
Le vieux fou ! direz -vous fans doute.
Dites à la bonne heure ; mais ,
Yous ne pouvez ſur vos attraits
1
:
JANVIER. 1757 . 63
Prononcer que je ne vois goutte ;
Et cette vive impreſſion ,
Que me fit l'apparition
De la piquante Silvanire ,
Doit l'empêcher de me le dire :
Bon jour , mon cher Papa , bon jour.
Ah ! lorſque ſa bouche charmante
Diſoit ces mots avec cette mine riante.....
Dites ma fille , étois-je ſourd ?
Moi , que jamais la tabatiere
N'a ſçu tenter un ſeul moment ,
Oui , quand cette main qui m'eſt chere
•Au moins autant qu'à la tendre Maman ,
M'en ouvroit une avec empreſſement ,
J'en prenois , mais d'une maniere
*A faire croire au genre humain ,
Que je ſerois moins mort de faim
Que privé de cette poufſfiere.
Vous ſouvient-il d'un certain foir ,
Où négligeant mon cher potage ,
Je voulois m'en paſſer plutôt que de vous voir.
Vous vîntes à l'inſtant près de moi vous afſfeoir :
Alors des ris , desjeux , le galant aſſemblage
De la manger me firent un devoir :
Qu'elle me ſembla bonne , ah ! grands Dieux !
quand je penſe - :
:
Que vous cûtes la complaifance
De vous tenir à mes côtés.
Tant que dura cette plaiſante Orgie ......
64 MERCURE DE FRANCE.
Jamais dans le cours de ma vie
Mes ſens ne furent fi flattés ,
Que mon palais le fut avec cette ambroiſie :
Eſt-ce là tout ? oh ! que nenny :
Vraiment , ma chere Silvanire ,
Ne me reſte-t'il pas à dire
Ce que je vous ferois , ſi j'allois à Gany ?
Chacun a ſon goût dans le monde;
Et de tous les ſens , ſelon moi ,
Le plus joli dont on ſuive la loi ,
(Car ils font Souverains , quoi qu'un Cagot en
diſe)
C'eſt de baifer.... eh ! quoi ? la main de ce qu'on
aime.
Je n'avois pas prévu votre frayeur extrême :
D'un papa qu'avez-vous , ma fille , à redouter ?
Si ce papa vous aime , il ſçait vous reſpecter :
De tout cela je conclus , Silvanire ,
Que près de vous j'entends , je vois , je ſens ,
Et qu'enfin je jouis très-biende tous mes ſens ;
Une autre conféquence à la fuite ſe tire ;
C'eſt que par la même raiſon ,
On ne peut me taxer comme hors de ſaiſon
D'antiquité , de penardiſe ,
Et que mon compliment eſt encore de miſe :
Convenez-en , & daignez , s'il vous plaît ,
Recevoir mon coeur en ôtage ,
De mes ſens agréer Phommage ,
Et les accepter pour Bouquet.
JANVIER. 1757. 65
A L'AUTEUR DU MERCURE.
ILLYya , vous le ſçavez , Monfieur, des regles
fixes dans tous les Arts. La Poéfie ,
qui tient un rang diftingué parmi les
plus agréables , doit à ſes Légiflateurs
l'éclat où nous la voyons. Malherbe ofa
lui impoſer des loix , & les obſerva luimême
ſcrupuleuſement ; il fut combattu ,
le génie plia avec peine ſous un joug fi
rigoureux , mais la difficulté l'anima , il
la vainquit , & des beautés fans nombre
en réſulterent. Les Racine , les Boileau ,
& parmi nous cette foule d'hommes illuftres
parvenus à la célébrité dans différens
genres ; vous même , Monfieur ,
dans cespieces où l'eſprit s'inſtruit en s'amuſant
, où le ridicule eſt peint avec des
couleurs ſi vives , vous ménagez avec ſoin
l'oreille la plus délicate. Perſuadé de votre
bon goût , ce n'eſt donc qu'à trop d'indulgence
pour ſon Auteur que j'attribue
votre complaiſance à inférer dans le Mercure
de Décembre la piece intitulée , Effai
fur l'ame , non qu'elle en ſoit indigne par
lefonds : j'en approuve la contexture , j'y
trouve même des beautés ; j'en citerai
volontiers ces vers pour exemple :
66 MERCURE DE FRANCE.
>> Je dois donc en ce cas me ſurvivre à moi même ,
>> Et ſous l'extérieur de mon humanité ,
>> Porter le germe heureux de l'immortalité.
Mais je ne puis m'empêcher de blamer
l'extrême négligence qui y regne. Lon
dans affertion , ier dans ouvrier , ſont employés
pour une ſyllabe , fond y rime avec
lui même , portée avec ignée , rime, pour
me ſervir de vos termes , ( 1) à peine ſupportable
dans un vaudeville : appréciez ces
deux vers au ſens louche.
Ce n'eſt point par le corps dont l'argile eſt la trame,
Qu'on voit naître & mourir. Il faut donc que fon
ame , &c.
Une trame d'argile. L'étrange métaphore!
Je finis en priant M. Ducaſſede pardonner
ces remarques à mon amour pour
la vérité , & d'avoir toujours devant les
yeux cette maxime du judicieux Defpreaux
: 2
Le vers le mieux rempli, la plus noble penſée
Ne peut plaire à l'eſprit quand l'oreille eſt bleſſée.
J'ai l'honneur d'être , &c .
DE.C ***.
A Paris , ce 12 Décembre 1756.
( 1 ) Mercure de Novembre , p. 178 .
JANVIER . 1757 . 67
Que M. Du C. & ceux qui riment
comme lui , liſent cette lettre , &
qu'ils en faſſent leur profit. Nous ne cédons
quelquefois àleurs inſtances importunes
, que pour avoir occafion de relever
leurs fautes , ou dans l'eſpérance que
quelqu'un de nos Lecteurs inſtruit & jaloux
des regles , ſera bleſſfé de les voir
fi cruellement violées , & nous en marquera
fon reſſentiment. Notre attente eſt
aujourd'hui remplie , nous remercions l'Anonyme
d'avoir ſi bien fait notre charge.
Nous declarons qu'à l'avenir nous ferons
plus féveres , & que nous ne mettrons
plus de vers informes qui bravent la rime
ou la meſure. C'eſt bien aſſez d'être obligé
d'en inférer un fi grand nombre de médiocres
, qui n'ont que le mérite d'être
exacts , & qui ne font que la copie un
peu déguiſée de tant d'autres.
QUAND
VERS.
UAND Sallé quitta cebaslieu
Pour aller jouir de la gloire
Que diſpenſe Apollon au temple de mémoire ;
Entre les Muſes & ce Dieu
Elle apperçut un intervalle ,
Où l'on voyoit ces mots écrits :
68 MERCURE DE FRANCE .
« La vertu , les talens , les graces & les ris ,
>> De Terpsichore ici placeront la rivale.
Il ne manque-là que mon nom :
Oui , c'eſt moi , dit Sallé , que l'on a déſignée
A Pour remplir cette place : non ,
Répond le Dieu des Arts , elle eſt pour Puvignée.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONOSNISEIEUURR , vous avez eu labonté d'inférer
dans le Mercure de Juin un Epitre
adreſſée à un ami , par laquelle je
l'invitois à ne connoître d'autre amour
que celui qu'un goût paſſager inſpire. Le
malheureux venoit d'être abandonné par
une ingratte , dont juſqu'au moment fatal
il avoit cru être aimé. Des préceptes
férieux ne font qu'augmenter la peine
d'un amant mépriſé. J'ai tâché de le conſoler
par des leçons badines , que mon
coeur né conſtant déſapprouvoit , quand
la pitié me les ſuggéroit. Croiriez- vous ,
Monfieur , qu'une action bonne en elle
même dût m'attirer l'inimitié du beau ſexe ?
Je n'ai jamais pu réuſſir à le convaincre
de mon innocence. Je ſuis un mifantrope
, un inſenſible , un impoſteur. S'il
JANVIER . 1757 . 69
m'arrive de rendre juſtice au mérite d'une
femme , elle ne me croit point. Mes
louanges font des ſatyres. Je me trouvai
il y a quelques jours dans un cercle ,
je complimentai ſincérement une Démoiſelle
ſur ſes charmes naturels embellis
par les graces. Eh bien ! je ſuis ſi décrié
que depuis ce moment elle n'ofe pas feulement
ſe croire jolie .
Je vous prie , Monfieur , de faire paroître
inceſſamment l'Epitre ſuivante pour
me juſtifier vis-à-vis du ſexe aimable ,
auquel j'ai eu le malheur de déplaire.
Mon offenſe prétendue a été publique ,
mon excuſe réelle doit l'être auſſi . Mon
coeur eſt dépeint dans ce dernier Ouvrage .
Le premier n'étoit qu'un jeu d'eſprit . Je
fuis, &c.
t
DeBrie-Comte- Robert .
EPITRE
A M.... pour l'engager à prendre une
Maureffe.
UNE fombre mélancolie
Obſcurcit l'été de tes jours :
Diffipe ta grave folie
Dans les bras des jeunes Amours,
Ne penſe pas que la ſageſſe
70 MERCURE DE FRANCE.
,
Condamne unetendre langueur :
Aimer n'eſt point une foibleſſe ,
Quand le plaifir eſt dans le coeur.
Tu connois ſans doute Amarante ,
L'adorable objet de mes voeux :
Je ſuis fidele , elle est conſtante
Et le temps voit croître nos feux.
Oublie une morale auſtere :
Quoi ! ferions-nous nés pour hair ?
Les Philoſophes de Cythere
Sont ceux qui ſçavent bien choiſir .
Que l'heureuſe raiſon te guide :
Tu n'as rien à craindre des ſens ;
Les charmes d'un eſprit ſolide
Feront fumer ton pur encens.
Ah ! crainsde tomber dans l'ivreſſe ,
Oùjette une avare beauté.
Avoir Laïs pour la Maîtreſſe ,
C'eſt exiler la volupté.
Les rigueurs d'un dur eſclavage
Privent de la félicité :
Tâche donc , fans être volage ,
De conferver ta liberté.
Un ſexe toujours fûr de plaire ,
Seroit- il fait pour t'égarer ?
D'amour que le feu falutaire
Ne brûle que pour t'éclairer.
Si la fidele ſympathie
Teconſeille de faire un choix ,
JANVIER. 1757. 71
L'enfant gouvernera ta vie
Sans t'aſſujettir à ſes loix.
Une Maîtreffe , qui nous aime ,
Prévient , devine nos defirs.
Suivre ſa volonté ſuprême ,
C'eſt travailler à nos plaiſirs.
D'Arpajon .
ADDENET.
Il eſt l'Auteur des Stances à Mademoiſelle
... Mercure de Mai , page 18 ; d'une
Ode facrée , page 54 , premier Mercure de
Décembre 1755 .
... Des Vers à Mademoiſelle fecond
Mercure de Janvier , page 49 ; des Stances
à Mademoiselle Brohon , fecond Mercure
d'Avril , page 51 ; d'une Epître à un
Ami ſur l'inconſtance de ſa Maîtreſſe ,
Mercure de Juin , page 57 ; & d'une Ode
ſur le mariage de M. F.... page 54, fecond
Mercure d'Octobre 1756 .
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
JAAYI VU , Monfieur , dans le Mercure
de Juillet une réponſe de M. l'Abbé Regley
que je ne connois point , à l'Effay
72 MERCURE DE FRANCE.
:
د
fur le caractere des nations , par M. Hume ,
dont je connois les Ouvrages politiques
traduits par M. l'Abbé le Blanc. Parmi
pluſieurs choſes raisonnables & bien
exprimées dont cet écrit eſt rempli , j'en
ai cru voir d'autres qui manquent d'exactitude
& même de clarté. Je n'ai pas defſein
d'en relever toutes les fautes. C'eſt
aux défenſeurs naturels de M. Hume
c'eſt à dire , à ſes traducteurs de faire
voir à M. l'Abbé Regley , qu'il ſe trompe
comme Philofophe , en attribuant à des
cauſes phyſiques des effets purement moraux
, ce que l'illuſtre Auteur de l'Esprit
des Loix n'a pas fait fans reſtriction , malgré
ſon ſyſtème favori de l'influence du
climat. C'eſt à ces Meſſieurs de dire que
les exemples allégués par le Critique ,
loin de fortifier ſon ſentiment , concluent
ordinairement contre lui ; qu'il auroit dû
exprimer clairement ce qu'il penſe ſur la
nature de l'ame , avant d'en combiner ,
&d'en apprécier les operations , & furtout
que ce n'étoit pas la peine de faire un
écrit polémique pour une queſtion fur
laquelle il prend tantôt un parti ,tantôt
un autre , & qu'il laiſſe enfin auſſi indécife
& un peu plus obfcure qu'elle ne l'étoit
auparavant .
Voilà , fi jamais on repond à M. l'Abbé
Regley ,
JANVIER . 1757 . 73
Regley , ce que ſans doute , on lui détaillera
, & on lui prouvera mieux que
je ne le puis faire. Cela ne me regarde
pas. Mais , Monfieur , il y a dans ſon
ouvrage une ſatyre non perſonnelle , mais
nationale , qui me tient au coeur ,&dont
je vous demande permiſſion de porter ma
plainte à votre tribunal.
Il s'agit du paralelle inſultant que fait
M. l'Abbé Regley entre la Bourgogne&
la Normandie . Si cet Auteur eft Bourguignon,
il lui eſt ſans doute permis
d'aimer ſa patrie : ne pouvoit-il donc
F'exalter ſans cette comparaiſon injurieuſe ?
Je ſuis Normand , Monfieur , & je ſuis
bien éloigné d'en rougir. J'aime le lieu
de ma naiſſance , & on me pardonnera
fûrement d'en vouloir défendre l'honneur :
mais je ne me pardonnerois pas à moimême
de le défendre avec des armes qui
puſſent bleffer aucun habitant du Royaume
& même de l'Univers . Plein d'une
juſte vénération pour les illuſtres Bourguignons,
dont M. l'Abbé Regley fait
un éloge mérité , je ne voudrois pas ,
quand même j'y trouverois de l'avantage ,
les faire ſervir à relever le luſtre de mes
compatriotes , dont le tableau brille affez
de fon propre éclat , pour n'avoir pas be-
II. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
ſoin d'ombres. Il n'eſt pas néceſſaire de
faire l'apologie de ma province ; tout le
monde ſçait qu'elle a été le berceau d'une
infinité de grands hommes , Politiques ,
Guerriers , Magiſtrats , Eccléſiaſtiques ,
Gens de Lettres . Ce que j'en dirois n'ajouteroit
rien à leur renommée. Je ne veux
qu'engager M. l'Abbé Regley , par égard
pour la politefle & pour la vérné , à rétracter
les odieuſes imputations de rufe ,
de fourberie , de pesanteurs d'intérêt , de
triſteſſ,e dans lafociété de diffuſion dans les
idées & dans l'expreſſion, de colere durable
, & d'imagination rêveuſe , dont il accable
indiſtinctement & fans pitié mon
malheureux pays. On montre , dit- il , des
cantons en Normandie , dans lesquels les
Normands font plus Normands qu'ailleurs.
Il met apparemment les habitans de Caen
dans cette claſſe , puiſqu'il les cite pour
n'avoir pas varié un instant depuis Raoul
jusqu'à nos jours. Dans ſa bouche c'eſt là
une fatyre; mais à parler exactement c'eſt
une louange. On devine auſſi qu'il veut
lancer un trait à Paul Lucas , fi le plaifanterie
du plus mauvais ton peut paſſer
pour un trait.
Il n'eſt pas ſurprenant que M. l'Abbé
qui ſe déclare pour la volupté riante , fo
JANVIER . 1757 . 75
tâtre&enfantine , pour leſtyle léger&fleuri
, n'ait pas conſumé triſtement ſes beaux
jours à lire les faſtidieux ouvrages des
Normands ; je m'étonne ſeulement qu'avant
quede prendre la balance ,&de prononcer
ſon arrêt , il ne ſe ſoit pas mis au
faitdelacauſe , en examinant les pieces que
les parties pouvoient produire: alors il n'auroit
pas oublié Bochard , Huet , Malherbe ,
Sarrazin Segrais , &c. Il auroit fait
mention du reſpectable Neſtor du Parnaffe
, & il auroit été à bon droit difpensé
d'en nommer d'autres : mais ſi le nom
de M. de Fontenelle étoit échappé à M.
l'Abbé Regley , que feroient devenues fes
comparaiſons & fes railleries fur la pefanteur
Normande ?
9.
Comme les Auteurs ne ſont pas dociles
, lorſqu'on leur demande la correction
& même l'aveu de leurs fautes , je
ne compte pas trop ſur la rétractation de
M. l'Abbé Regley. J'appelle ſeulement de
ſon jugement à celui du Public équitable
, & furtout au vôtre , Monfieur , dont
on connoît l'impartialité. On pourroit ,
s'il ne s'y rendoit pas, entrer dans une difcuſſion
plus étendue , qui ne laiſſeroit
peut- être pas les rieurs de ſon côté. Nous
en avons en Normandie , malgré la trifteſſe
qu'il nous reproche , & je lui puis
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
affurer que beaucoup de Normands n'ont
fait que rire de ſon Ouvrage. J'ai l'honneur
d'être , &c .
Ce 14 Décembre 1756 .
D'IFS.
LA LANTERNE MERVEILLEUSE ,
Eirennes de la Princeſſe de Talmont , à la
Reine.
Ce vaſe lumineux par Urgande inventé ,
Vous dévoile à nos yeux avec ſévérité.
Reine , que vos regards , par cette pure flamme ,
Cent& cent fois le jour ſe laiſſent attirer.
Lifez dans votre eſprit , connoiſſez dans votre
ame
Tout ceque vos Sujets ne ceſſent d'admirer.
Vous vous ignorez: quel dommage !
Acet enchantement hâtez - vous de céder.
Elle avoit bien prévu cette Urgande ſi ſage ,
Qu'il faudroit tout ſon art pour vous perfuader
Combien de rares dons vous avez en partage.
Par M. DE MONCRIF , Lecteur de Sa
Majefté.
JANVIER . 1757 . 77
}
LE
E mot de l'Enigme du premier Mercure
de Janvier eſt le premier Jour de l'An.
Celui du Logogryphe eſt Compagnie , dans
lequel on trouve Ange , paon , âne , camp ,
pie , cage , anime , aîné , cime , manie
gance , gaine , mien , nom , Mai , Moine
main , poing , mie , ami agonie , &
Mein.
د
ENIGME.
J''AALLTTEERREE la délicateſſe
Du lieu dont je ſuis l'ornement ;
Je viens toujours tout doucement ,
Et l'on me chaſſe avec viteſſe :
On ſeroit bien fâché de ne me point avoir.
Souvent on me defire avec impatience :
Mais dans le lieu de ma naiſſance
On ne sçauroit ſe réſoudre à me voir.
Si j'embellis le brun , j'enlaidis fort la blonde.
L'on m'aime , & l'on me hait :
On me fait , lorſqu'on me défait.
Les gens de piété profonde
Pour me garder ſortent du monde.
Tout le reſte du genre humain
Me fait un traitement ſévere :
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
Mais malgré tout ce qu'on peut faire ,
On me chaffe aujourd'hui ,& je reviens demain.
LOGOGRYPH Ε.
JE
porte en treize pieds le métail précieux ,
Dont l'avare repaît , & fon coeur & ſes yeux ;
Le caſque d'un Viſir ; cette liqueur vermeille ,
Que le Dieu des côteaux fait couler de la treille ;
Cequi fait l'ornement&leprix d'un chapeau ;
Le bruit que le Berger fait rendre à ſon pipeau ;
L'Amant de Talaïre; un terme de phyſique ;
Un mets dont ſe nourrit le peuple Aſiatiques
Ce qui fait d'ordinaire un acte d'un repas ;
Un ſage qui de l'or ne faiſoit aucun cas ;
Cequi charme un ſoldat au fort de la défaite ;
L'objet , l'unique objet des defirs d'un athlete ;
Un meuble néceſſaire au pieux voyageur ,
Dont Rome ou Compoſtelle admirent la ferveur :
UneDivinité dans Memphis adorée ;
Ce Prince infortuné ſi cher à Cythérée :
Une injure groſſiere , un boyau plein de ſang :
Tout homme bourſoufié des honneurs de fon
rang:
Cemot que ſur un ton fidoux pour une Actrice ,
Au théâtre prodigue un parterre propice ;
Un oiſeau ſur le Nil redoutable aux ferpens ;
Une fille en amour fidelle à ſes dépens :
JANVIER. 1757. 79
T
Cette charmante ſoeur dont l'humeur trop volage
Dans les murs de Sichem fit porter le ravage:
Lamere des épics , la force d'un château ,
La montagne où Pâris conduiſoit ſon troupeau;
Ce qui chez la Maubois fit entrer la fortune:
Une Nymphe qui dut ſon bonheur à Neptune ;
Lamouche de Junon , les Pages de l'Amour ;
Ce qui fait qu'un vieillard à Vulcain fait ſa cour;
Ce que , même au Couvent , nos jeunes Demoifelles
Rangent avec tant d'art , pour paroître plus belles.
Pour tout dire , en un mot ,je ſuis ce que l'Auteur
Sera toujours en droit d'exiger de ſa ſoeur.
ParMademoiselle DE SAURET , l'aînée» ,
Penſionnaire chez les Dames de la Foi.
ASainte-Foi , en Agenois.
1
A L'AUTEUR DU MERCURE.
Moussu , begeri dins MONSIEUR , j'ai vu
louMereuro dal més paffat
uno bielloCanſon Lan.
gueducienno , tant poulido
q'uen canto lous Francimans
per la fublimo
naibetat de las penſados ,
&l'eleguento fimplicitat
d'al langatge. N'aparten
q'uall patois& à lanaturo
de pintra de befucariés
dans le Mercure du
mois de Mai dernier
une ancienne & jolie
Chanſon Languedocienne
, qui ravit les
Parifiens par la ſublime
naïveté des penſées
& l'élégantefimplicité
du langage. II
n'appartient qu'au pa-
Div
So MERCURE DE FRANCE.
tois ou à la nature de
'peindse des bagatelles
avecdes couleurs auſſi
expreſſives : c'eſt à
tort qu'on le traite de
jargon. Les Parifiens
feroient bien plus
charmés d'entendre
chanter dans le pays
même. Les bouches
de nos jeunes filles
font le même effet
que l'arc de l'amour ,
les paroles ſont autant
de trait de ce Dieu
qui bleſſent les coeurs,
&lamuſique la corde
qui les lance
La Chanfon que
j'ai l'honneur de vous
envoyer , & que je
vous prie d'inférer
dans un de vos recueils
eſt nouvelle: je
ne vous dirai pas ſi
elle eft jolie ; vous
m'accuſeriez peut- être
de partialité.
On dit que l'Auteur
ne manque pas
d'eſprit. Il lacompoſée
pour moi: je ſuis
reconnoiffante , & je
n'oſe pas vous dire ce
que mon coeur pourroit
faire pour lui.
ambé de coulous tant
expreſſibos. Es pla mal
aperpaus que l'ou tratoun
de Baragouen : cé lous
francimans poudion abé
uno aufido de noſtros
canfons , dins l'ou pais ,
ſarion bé may embeli
nats. Figurats bous que
l'as bouquetos de noſtros
filletos fount autant
d'arquets d'al diu
nenet lous mouts autant
de pourchous amourouſés
que trancoun lous
cors , & lairè la cordo
que l'ous lanſco .
La Canfouneto qu'ei
l'ounou de bous manda ,
& que bous pregui de
metre entremiech q'uauque
libret , à Pabantalge
de la noubautat : s'es
poulido , bou ba direi
pas ; m'a cufariats béleu
d'eſtre prebengudo.
1
Diſous que l'ou que
la faito nou manquo pas
d'eſprit , & la faito per
yeu: foui recongneiffento,
&ggaauuſfii ppaass bous dire
ce que l'on men cor fario
per el. Ai trop parlat. Sabets
q'uauquo coumpla-
4
JANVIER . 1757 . S
ſenço per las joubes & aimablos
Doumaiſelletos
n'ey que doſo ſept ans ;
foni Languedoucienne , &
boſtro ſirbento : adiſiats
mouflu.
N'ai-je pas trop parlé
? Adieu , Monfieur .
Si vous avez quelque
complaiſance pour les
jeunes & aimables Demoiſelles
; je n'ai que
dix- sept ans : je ſuis
Languedocienne , &
votre ſervante ,
FRANCOUNETO . FANCHONNETTE.
A Narbounno , lou 25 A Narbonne , le 25
Julliet 1756 .
CANSON patoiſe , ſus
l'aire de la Roumanco
d'al debignaire del
bilatge .
Juillet 1756 .
CHANSON Languedocienne
, ſur l'air
de la Romance dis
devin du village :
Dans ma Cabanne obscure , & c.
TANT
ANT que la margarido,
La reino d'as pradets ,
Sara la flou poulido
L'ou luyrad'as bouquets ,
Tu faras ma touſtouno ,
Regnaras ful cor miu ;
Pourtaras la courouno
De ma tendro affectiu.
,
Lou mati quand l'albieiro
(1) Fleur printanniere.
TAN ANT que la marguerite
( 1 ) , qui eſt la
reine des prairies, fera
la jolie fleur , & l'étoile
brillante des bouquets,
tu ſeras ma chere
unique, tu régneras
fur mon coeur , tu
porteras la couronne
de mon affection la
plustendre.
Lorſque la roſée du
matin répandra ſes
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
perles ſur les fleurs, &
que je conduirai mes
moutons dans les ſentiers
, les échos réveillés
par le nomde Fanchonnette
annonceront
le point du jour
aux petits oiſeaux endormis
ſous les herbes.
Le longdu jour pour
charmer mon loiſir ,
j'emprunterai le burin
du plaifir , & je graverai
Fanchon ſur les
peupliers ; à meſure
que tonnomgrandira
fur leur tendre écorce,
je ſentirai mes douces
amours croître dans
mon coeur.
Le ſoir pour revenir
de la prairie , il me
ſemblera que la nuit
retardée ne doit plus
arriver : je ſerai ſur le
pointde croire que le
ſoleil charmé de tes
yeux, s'oubliedans les
cienx pour te confidérer.
Perléjara las flous ,
Et que per la carrieiro
Menarei l'ous moutous ,
D'al nounde Françouneto
L'ous ecos rebeillats
Announçaran laubéto
As auſels amatats.
Sus pibouls, lajournado,
Per charma mous leſe ,
Françon ſaras grabado
Pel burin d'al plafé ;
Sus leſcorço tendreto
Quant toun noun grandira
Mabefiado amoureto
Dins moun cor creifira.
Per tourna de la prado
Lou jouer me paretra
Quela neit retardado
Nou deu pas pus intra ,
Sarei ſul pun de creire
Que charmat de toun el
Lou foulél perte beire
Soublido dins low cél,
OJANVIER 1757. 83
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
ELEMENS de fortifications , contenant les
principes & la deſcription raiſonnée des
différens ouvrages de la fortification , les
ſyſtèmes des principaux Ingénieurs , la
fortification irréguliere, &c.AParis, chez
Jombert , rue Dauphine , à l'image Notre
Dame 1756. Prix 3 livres 10 fols relié.
Les différentes éditions de cet ouvra
ge confirment de plus en plus le jugement
favorable que la premiere en avoir
fait porter. L'Auteur l'a toujours retouché
& augmenté. Il contient tout ce qu'on
peut defirer dans un livre élémentaire. Il
y a de plus gros livres ſur cette matiere ,
mais les préceptes & les regles n'y font
point expoſés avec plus d'ordre &d'étendue.
On peut avec cet ouvrage ſe procurer
des connoiſſances juſtes &préciſes
de l'art de fortifier. C'eſt un livre claffique
d'une école militaire , &c.
f Cette nouvelle édition qui est très-bien
exécutée , eſt dediée à Monfeigneur le
Duc de Bourgogne , qui à l'âge de cing
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
ans commence à s'amuser à la Géométie.
La plupart des termes de cette Science
lui font déja ſi familiers , qu'il les applique
avec juſteſſe ſans jamais les confondre.
Il ſçait exécuter fur le papier &
fur le terrein les problêmes les plus utiles
de la Géométrie pratique , & en effer
on l'a vu publiquement à Meudon élever
des perpendiculaires ſur le terrein , mener
des paralleles , décrire des polygones , &c .
Il a auſſi des notions exactes de la ſphere ,
du globe , & ces connoiſſances fi fingulieres
à fon âge , lui font enſeignées
par forme d'amuſement & de récréation.
Elles ſont la récompenſe de ſon attention à
la Religion , à la lecture , & à l'Histoire
Sainte , qui remplisſſent tous ſes momens d'application.
Il y a long-temps qu'on a penfé que
la Géométrie étoit la Science la plus propre
à faciliter le développement des premieres
idées des enfans. Le Pere Mallebranche
, M. De Crouzas , & pluſieurs
autres Auteurs l'ont dit & écrit. Mais
il falloit un exemple tel que celui de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne pour en
convaincre le Public. Les Sciences & les
Lettres doivent beaucoup de reconnoiffance
àMe. la Comteſſe de Marfan , du goût
qu'elle ſçait 'inſpirer au jeune Prince
JANVIER . 1757 S
pour leurs nobles amuſemens. Outre les
avantages qui en réſultent pour lui former
& perfectionner le jugement , il acquiert
l'habitude de s'accoutumer aux occupations
réglées ; habitude qu'on ne peut
contracter de trop bonne heure , & qui
affure le ſuccès dans les différens genres
d'étude auxquels on peut s'appliquer.
SECONDE Lettre de M. Fournier l'aîné,
Graveur & Fondeur de caracteres d'Imprimerie
, à Paris , rue S. Jean de Beaulvdis
àl'Auteur du Mercure .
:
MONS ONSIEUR , en publiant la Lettre que
j'ai eu l'honneur de vous adreffer , &
que vous avez bien voulu inférer dans
votre Mercure du mois de Mai dernier ,
page 121 , je n'ai eu d'autre vue paris
culiere , que de faire connoître aux Imprimeurs
& aux perſonnes ſçavantes l'erreur
où les induiſoit une lettre anonyme
inferée dans le Journal des Sçavans du
mois de Février dernier : erreur qui ne
rendoit à rien moins , qu'à anéantir pour
moi dans l'eſprit du Public les richeſſes
dont je suis en poffeffion , en voulant faire
croire qu'elles ont paffé chez l'Etranger.
LiAuteurl dencette Lettre , après avoir
86 MERCURE DE FRANCE.
comblé d'éloges les caracteres de Garamond
& de Le Bé , diſoit page 217, que
Plantin est venu puiſer à cette fource les
caracteres qui , en prouvant son bon goût ,
ont fixé sa réputation. Il ajoute que Gar
ramond & Le Bé lui ontfourni les painçons
&les frappes avec lesquels il a établi une
fonderie célebre , qui ſubſiſte encore aujourd'hui.
Ce font , continue-t'il , les caracteres
hébreux de ce dernier qui ont ſervi
pour la Bible de 1569 , &c.
Qui ne croiroit , en lifant ces paroles
de l'Auteur anonyme , que les poinçons
& les frappes de Garamond & de Le Bé
ont paffé chez Plantin , & en particulier
les poinçons hébreux qui ont ſervi pour
la Bible de 1569 ? J'ai cru que l'hon
neur de la Typographie françoiſe , & mon
état devoient m'engager à détromper le
Public fur un fait auffi important , & j'ai
prouvé d'une maniere convaincante que
les poinçons hébreux de Le Bé qui ont
fervi à imprimer la Bible hébraïque de
Plantin de 1569 , n'ont point été livrés
àPlantin. J'enai apporté deux raiſons qui
ſont ſans replique. La premiere , c'eſt que je
fuis poffeffeur de ces poinçons qui ont
ſervi à l'impreſſion de la Bible hébraïque
de Plantin de 1569 , & que j'offre
de les faire voir aux curieux. La ſeconde ,
JANVIER. 1757. 87
c'eſt que ces poinçons ne font jamais
fortis de la fonderie de Guillaume Le Bé ,
comme il eſt conſtaté par l'inventaire de
cette fonderie , dreſſé par ſon fils. Je ſuis
auſſi poſſeſſeurde cet inventaire, & j'offre
de même de le faire voir à ceux qui en
auront la curioſité. Il eſt donc conftant
que les poinçons hébreux qui ont ſervi
pour la Bible de Plantin de 1569 , n'ont
point été livrés à Plantin , & qu'il ne
ſont jamais fortis du Royaume. Ce ſont
les caracteres de ces mêmes poinçons hébreux
qui ont été employés pour la belle
Bible polyglotte de M. Lejay ; ce qui ſe
prouve encore par l'inventaire de la fonderie
de Le Bé , & par la comparaiſon
de ces poinçons avec ladite Bible polyglotte.
Autre preuve convaincante qu'ils
ne ſont pas fortis de la fonderie de Le Bé .
dont je ſuis poffefſeur. T
L'Auteur anonyme qui m'a fourni l'occaſion&
non le prétexte de faire connoître
ma fonderie , croit fatisfaire à ma
lettre , par une réponſe qu'il a fait inférer
dans le Journal des Sçavans du mois
de Septembre dernier page 1756. Mais
en comparant cette réponſe avec ma lettre
, il eſt aiſé de voir qu'il s'écarte de
l'objet principal , qui eſt en queſtion , &
qu'il ne détruit point ce que j'ai avancé:
SS MERCURE DE FRANCE .
ſçavoir que je ſuis poſſeſſeur des poin
çons & des matrices que j'ai énoncés dans
ma lettre , & qui faisoient le fonds des
fonderies de Le Bé & de Garamond. Il
s'applaudit néanmoins dans ſes prétendues
découvertes , & s'imagine avoir trouvé
des preuves ſans replique. J'ai preuve en
main , dit- il , & cette preuve est sans replique
, je la tire d'une note écrite de la
propre main de G. Le Bé , qui marque qu'en
1559 il a gravé un hébreux gros double
canon..... J'en ai vendu les poinçons ,
( dit Le Bé dans cette note , ) lafrappe des
matrices & le moule au ſieur Christophe
Plantin à bon marché à cause des troubles
, &c . Enfuite l'Auteur anonyme s'écrie
d'un air fatisfait , voilà donc nonfeulement
les poinçons , mais encore le moule
les matrices , c'est-à-dire tout l'objet
en entier vendu à un étranger , sans qu'il
en ſoit resté le moindre veſtige en France,
Je ſerois en état d'en fournir d'autres preuves
auſſi déciſives ; mais je me contenterai
pour le préſent de celle- ci , à laquelle il n'y
a point de replique.
En vérité , Monfieur , cet Auteur a- t'il
bien penſé que cette preuve d'un anonyme
étoit ſans replique ? Je veux bien
croire qu'il a cette note, & qu'elle eſt
de Le Bé. Que prouve-t'elle ? Que Le Bé
شم
JANVIER. 1757 . 89
avendu à Plantin un caractere hébreu
gros double canon , avecſon moule ,ſes poin
çons, enfin tout l'objet en entier. Il n'en
eſt pas moins conſtant que les poinçons
hébreux qui ont ſervi pour la Bible de
Plantin de 1569 , font chez moi , & n'ont
jamais été vendus à Plantin. D'ailleurs
qui ne ſçait qu'un caractere hébreuxgros
double canon , tel que celui qui a été vendu
à Plantin par G. Le Bé , n'a jamais pu
ſervir à imprimer une bible , ni aucun
autre livre confidérable , mais ſeulement
l'alphabet ou quelques titres de livres
hébreux , comme tous les graveurs en
caracteres , & tous les Imprimeurs en
conviendront ? Il ne falloit donc pas s'appuyer
ſur un objet ſi peu important ,
pour faire croire au Public que les poinçons
hébreux de Le Bé ont paſſé chez l'étranger
, puiſque le contraire eſt évident
par l'inſpection de ces poinçons qui ſe
trouvent dans ma fonderie.
Cependant l'Auteur anonyme, pour foutenir
ſa theſe , fait l'hiſtoire des voyagesde
Le Bé , & le conduit chez Garamond , qui
le prie de lui graver dans sa maiſon même
un caractere hébreu , oeil de S. Augustin ;
ce qu'il fit , non comme éleve , mais comme
maître. Les matrices en furent vendues à
Plantin , & les poinçons àWechel, qui les
90 MERCURE DE FRANCE.
emporia à Francfort après la mort de Ga
vamond , ( nouvelle preuve que les poinçons
ontpaffé chez l'étranger ) .. C'est encore LeBé
qui lui fournit ce détaildans une note qu'il
conferve précieusement avec beaucoup d'autres,
Voilà à la vérité un ſecond exemple
de poinçons hébreux paſſés chez l'étranger
, & de poinçons qui ont pu fervir
àimprimer des livres conſidérables ; mais
en premier lieu , ce ne font point ces
poinçons qui ont été employés pour l'impreffion
de la bible hébraïque de Plantin
de 1569 , comme je l'ai prouvé; en fecond
lieu ces poinçons vendus à Wechel
ne faifoient pas partie de la fonderie
de Le Bé. Il n'en étoit pas propriétaire,
il les avoit gravés chez Garamond
& pour Garamond , foit que celui- ci ait
été fon maître ou non , ce qui eft trèsindifférent
à la queſtion préſente.En troiſieme
lieu , l'Auteur anonyme ne nous
dit pas fa ces poinçons vendus à Wechel
exiſtent encore , où s'ils n'exiſtent
plus. Il en eſt de même des matrices : il
nous aſſure qu'elles furent vendues àPlantin,
ſans nous dire ſi ces matrices fubfiftent
encore : mais ce qu'il ne devoit
pas taire , c'eſt que Guillaume Le Bé retint
une frappe de ces poinçons vendus à
JANVIER. 1757. 91
Wechel. Cette circonſtance doit ſe trouver
dans la note que cite l'Anonyme ; elle ſe
trouve auffi dans mes deux inventaires ,
& j'ai encore dans ma fonderie cette frappe,
ou ces matrices des poinçons vendues
à Wechel. Je m'en ſuis ſervi pour
l'édition de la Grammaire hébraïque de
M. l'Abbé l'Advocat , imprimée chez M.
Vincent. J'ai ſeulement gravé de nouveau
les lettres qui ont entr'elles plus de ref-.
ſemblance , afin de les faire mieux diftinguer.
Pourquoi l'Auteur anonyme qui
n'ignore pas fans doute tous ces détails ,
renvoie-t'il fans ceſſe chez les étrangers
pour y trouver ce qu'il eſt ſi aiſé de
voir dans ma fonderie ? Enfin toutes
ces notes de la main de Le Bé me font
ſoupçonner que quelqu'un de ceux qui
ont travaillé chez moi , en abuſant de
ma confiance , auroient pu les y enlever
toutes ou en partie , & les auroit fait
paſſer entre les mains de cet Auteur qui
prétend s'en ſervir contre moi. 1
Quoi qu'il en ſoit , cet Auteur anonyme
ne détruit en aucune forte ce que
j'ai avancé dans la lettre que j'eus l'honneur
de vous écrire au mois de mai dernier.
J'y ai donné mon nom , ma demeure
, &j'ai offert de montrer aux perſonnes
curieuſes mes poinçons & mes ma92
MERCURE DE FRANCE.
trices. Ainſi tout le monde est en état de
les voir. L'Auteur anonyme me reproche
d'avoir eu en cela des vues particulieres.
Je le repete , je n'en ai point eu
d'autres que de détromper le Public d'un
préjugé général ; car il eſt conſtant , &
l'Auteur anonyme en conviendra , que
les plus belles éditions qui ont paru julqu'ici
en François , en Latin , en Grec , en
Hébreu , ont été exécutées avec les caracteres
de ces célebres Graveurs , Garamond ,
Granjon & Le Bé. Ce font les caracteres
de ces fameux Artiſtes qui ont fait la baſe
& le fondement de toutes les belles éditions.
Quels que foient le goût, l'habileté
&les talensdes plus célebres Imprimeurs ,
ils n'ont jamais pu faire une belle édition
ſans avoir de beaux caracteres . C'eſt
donc aux Garamond , aux Granjon &
aux Lebé , que la gloire des belles éditions
doit être principalement attribuée.
Or n'eſt- il pas important de faire connoître
au Public que les caracteres de ces
célebres Graveurs exiſtent encore à Paris
dans ma fonderie , &que les Imprimeurs
peuvent égaler , & même ſurpaffer
toutes les éditions qui ont précédé , puifqu'ils
ont les mêmes ſecours qu'avoient
leurs prédéceſſeurs , & de plus ceux que
l'on y a ajouté dans la ſuite ? Il ek
JANVIER. 1757. 93.
avantageux pour le Public que les Sçavans
ſcachentoù se trouvent les caracteres de ces
habiles Graveurs , Garamond , Granjon ,
& Le Bé , afin qu'ils puiſſent obliger les
Imprimeurs de s'en ſervir , & puiſque
l'Auteur anonyme me reproche d'avoir
des vues particulieres , je pourrois lui demander
ſi les ſiennes ont été bien louables
, lorſqu'en parlant de ces Graveurs
immortels , Garamond , Granjon & Le Bé ,
il n'a pas dit un ſeul motde ma fonderie
, où ſe trouvent leurs caracteres , &
qu'il renvoye le Public dans les pays
étrangers pour les chercher ? Quel peut
donc être le motif d'une telle affectation
? Pourquoi encore étant obligé d'avouer
dans ſa derniere lettre que j'ai
fait l'acquiſtion de la fonderie de Le Bé, peutêtre
la plus complette du Royaume ? Pourquoi
, dis-je , ne me donne-t'il pas la
qualité de Graveur que j'ai priſe dans
ma lettre , mais ſeulement celle d'habile
Fondeur de Paris ? d'où vient la partialité
qu'il fait paroître pour les nouvelles
italiques ? Pourquoi , en renvoyant au ſecond
volume de l'Encyclopédie, page 662 ,
après avoir donné des exemples de tous
les caracteres en usage , ajoute- t'il que tous
ces caracteres font de l'Imprimerie de M.
Le Breton ? ... excepté la Perle &la Sé94
MERCURE DE FRANCE.
1
*.
danoise , qui ne se trouvent qu'à l'Imprimerie
Royale , & que M. Aniſſon a bien
voulu communiquer. Il ne pouvoit ignorer
qu'une partie de ces caracteres ne ſe
trouve que chez moi. Il devoit done
ajouter , excepté auſſi le triple Canon &
ta groſſe Nompareille , qui ne se trouvent
que chez Fournier l'ainé , qui a bien voulu
auſſi les communiquer. D'où vient un
filence fi affecté ? Mais quels que foient
les motifs de l'Auteur anonyme , le Public
n'a pas beſoin d'en être informé. Ce
qui lui eſt important de ſçavoir , c'eſt
qu'il n'eſt pas beſoin qu'il aille dans les
pays étangers , pour y chercher les magnifiques
caracteres deGaramond , de Granjon
& de Lebé , puiſqu'il les trouvera
dans ma fonderie , & afin de terminer
une bonne fois toute cette difpute , je
mets ici les poinçons , les frappes & matrices
de ces célebres Artistes , dont je
fuis poffeffeur , afin que les Imprimeurs
& les Sçavans puiffent y avoir recours ,
lorſqu'animés de zele du bien public ,
ils défireront donner de belles éditions.
De Garamond le Petit Texte , Petit
Romain , Cicero , S. Auguſtin , Gros Romain
, Petit Parangon & Gros Canon ,
romains , &c.
**De Granjon les Italiques de tous ces
JANVIER. 1757. 95
corps , un gros Cicero romain , un Petit
Canon romain & italique , mais furtout
les caracteres grecs de ce Graveur
& d'autres , j'en ai depuis la Nompareille
juſques& compris le Parangon. J'ai fourni
le caractere grec de S. Auguſtin ſur le
corps de Texte & le grec de Petit Romain
pour le Sophocles qui s'imprime actuellement.
De Guillaume le Bé, la Groffe Nompareille
, le Triple Canon , le Gros Canongras
,des notes de plain-chant , rouge
&noir , huit hébreux & rabbinique , &
un arabe. De plus il a conduit Jacques
Sanlecque dans lagravure d'unGros Parangon.
De ce dernierj'ai le beau S. Augustin
, le Cicero moyen. Je poſſede encore
nombre de poinçons & matrices de
différensGraveurs , comme Nompareilles à
gros oeil& à petit oeil , ſignes de toutes fortes
, &c. Caractere de civilité , gothique
fur tous lescorps. J'ai gravé des notesde
plain-chant, & grave tout ce qui m'eſt néceffaireen
romain &italique. J'ai fait des
moules à réglets de tous corps&grandeur ,
Amples , doubles&triples , enfin ontrouve
dans ma fonderie,tout ce dont on a befoin.
J'ai l'honneur d'être , &c.
FOURNIER , l'aîné.
6 MERCURE DE FRANCE .
REFLEXIONS ſur les cauſesdes tremble
mens de terre ; avec les principes qu'on
doit ſuivre pour diffiper les Orages , tant
furterre que ſur mer. Par Madame laMarquiſe
de C... A Paris chez Meunier ,
quai de la Tournelle.
Le précis le plus convenable que nous
puiſſions donner de cette Brochure , eſt
d'inférer l'avis qui eſt à la tête.
Mes réflexions font dûes à mes expériences.
Je ne les aurois pas données au
Public , fi je n'avois pas été perfuadée
qu'elles font néceſfaires à la ſûreté générale
& à la mienne. Je n'ai aucun defſein
de m'ériger en Auteur.
Pour ne rien avancer ſans un fondement
ſolide , je dois avertir que mes expériences
, qui ne manquent jamais de
diffiper les orages , n'ont été faites que
fur la terre , & non fur la mer.
Je ſçais cependant , & je ſuis certaine
qu'elles diffiperont de même les orages
fur la mer , en obfervant une différence
dans la fabrique des inſtrumens , parce
que le point d'appui n'eſt pas aufli folide
que ſur la terre; car il faut découvrir
, viſer les nuages , pour les diſſiper .
La dépenſe ſur la mer ſera plus forte.
J'eſtime qu'elle ira environ à ſoixante livres
, monnoie de France , par vaiſſeau.
Sur
JANVIER. 1757. 97
Sur la terre on en ſera quitte pour moins
du quart , pour opérer pendant quelques
années.
Si je ſçais que l'on faſſe de madécou
verte le cas que je crois qu'elle mérite ,
eu égard à l'importance de l'objet , je parlerai
plus ouvertement dans la ſuite.
Ce ne ſera ni à un pays , ni à un autre
, que je communiquerai mes connoifſances
ſur ce ſujet ; mais à tous. Mon
expérience eſt ſi ſimple , qu'elle n'eſt pas
d'une eſpece à pouvoir ſervir une Nation
par préférence à une autre : ou je ne
la donnerai pas , ou j'en éclaircirai tout
le monde ; la nature des chofes l'exige
ainfi.
Au ſurplus , la diffipation des orages ne
demande ni place, ni appointemens à quelqu'un
pour l'opérer. Si elle eſt un jour
connue , on peut s'en rapporter aux perfonnes
qui ont le plus de peur du tonterre
, qui ne manqueront pas de le diffiper
par la facilité & le peu de peine
qu'il faut pour faire cette opération , qui
demande ſeulement de la juſteſſe. C'eſt
pourquoi toute perſonne qui aura l'inftrument
& les matieres néceſſaires , eſt
en état d'opérer ſans riſque , même pour
fon amusement , pourvu qu'elle ait le
coup d'oeil juſte.
II. Vol. E
9S MERCURE DE FRANCE.
Rien n'eſt plus oppoſé à la bonne maniere
d'opérer que l'électricité. L'année
1756 a été une preuve certaine , du moins
à Paris , qu'elle n'empêche pas le tonnerre.
Mon opération repouſſe , écarte. L'électricité
attire , la mienne dilate & difſipe
ce que l'électricité concentre.
Je ne me charge pas de répondre à toures
les difficultés qu'on pourra me faire.
Pour m'en diſpenſer , je ne me nomme
pas. Il y en a d'ailleurs auxquelles je
ne pourrois fatisfaire fans tout dire ; ce
qui n'eſt pas à propos à préſent.
Je verrai avec plaiſir dans lesOuvrages
publics , tels que le Mercure , ce qu'on
penſera de mes découvertes ; & fi je répondois
, ce ſeroit , ſelon toute apparen
ce , par la même voie ,
ETRENNES Militaires tirées du Dictionnaire
militaire , corrigées & augmentées ,
utiles à toutes les perſonnes qui fe deſtinent
à prendre le parti des armes. A Paris ,
chez Giſſey , rue de la vieille Bouclerie ; la
Veuve Bordelet , rue Saint Jacques ; la
Veuve David , Quai des Auguſtins ; &
Duchesne , rue Saint Jacques , 1757 .
Çet Almanach nous paroît devoir être
diſtingué de la foule , & remplir fidéle
JANVIER . 1757. 99
,
ment ſon titre. L'Auteur y a fait plufieurs
corrections & augmentations néceſſaires
qui lui donnent un nouveau prix cette année.
Il a mis à profit les critiques qui lui
font parvenues , & particulièrement les
obſervations qui nous ont été adreſſées
par un Anonymede province, dans le Mer
cure de Mai 1756 , comme il l'annonce
dans la préface qui eft à la tête de ces
Etrennes. Ce font peut- être les meilleures
qu'un Militaire puiſſe ſe donner , & nous
lui conſeillons de les acheter : elles renferment
en abrégé toute l'érudition de
fon état , & peuvent par-là même être
agréables- & même utiles à tous les gens
du monde. Le grand nombre eft charmé
d'être préférablement inſtruit de tout ce
qui regarde la guerre ; aujourd'hui ſurtout,
qu'elle est devenue le ſujet le plus intéreſfant
de toutes les converſations .
LES INSTITUTES de l'Empereur Juſtinien
, avec un Commentaire & des Notes
choisies pour faciliter l'intelligence du Texte ;
par M. P. Tancrede , Comte d'Hauteville ,
Docteur- Régent dans les Facultés des Droits
& de Théologie , &c.
L'on propoſe par ſouſcription ce
Livre dont l'utilité n'a beſoin d'aucune
recommandation : c'eſt une choſe
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
affez connue de tous les Sçavans que la
ſcience des Inſtitutes Impériales eſt abſolument
néceſſaire à tous ceux qui prétendent
parvenir à une vraie & juſte interprétation
des Loix ; je ne m'arrêterai donc
pas à faire l'éloge de ce Livre ; il ſuffira
de ſçavoir :
1. Qu'il ſe trouvera dans le premier
volume deux Analyſes , dont l'une ſera
fur les Inſtitutes , & l'autre ſur les Pandectes
, par le ſecours deſquelles , pour
me ſervir des expreſſions de Juſtinien ,
F'on pourra d'une maniere auſſi ſimple que
facile , fans beaucoup de travail & en peu
de temps , ſe graver dans la mémoire toures
les différentes matieres diſperſées , tant
dans les Titres des Inſtitutes , que dans
ceux du Digeſte.
2. Outre des Annotations choiſies des
meilleurs Jurifconfultes , auxquelles l'Auteur
a joint ſes propres remarques , l'on
trouvera encore un Commentaire tout
nouveau tant en Latin qu'en François ,
contenant quelques explications des Loix ,
différentes des interprétations ordinaires.
Il faut ajouter à cela que la traduction
du Texte eſt beaucoup plus fidelle que
celles qui ont paru ci-devant , & que
l'Auteur , fans s'écarter du génie de la
Langue Françoife , a preſque traduit le
JANVIER, 1757 . ΙΟΙ
Texte mot pour mot : il en eſt de même
da Commentaire , des Notes & des deux
Analyſes .
Conditions. 1. Cet Ouvrage contiendra
10 volumes in 8 ° . du plus grand format ,
&chacun fera au moins de 22 feuilles .
2. Le prix de la ſouſcription eſt fixé à f.
15-15 it. d'Hollande. 3. Chaque Souſcripteur
payera en ſouſcrivant moitié de ladite
fomme , & le reſte en recevant le se volume.
4. Dès que les ſouſcriptions ſeront
remplies , l'Ouvrage ſera mis fous preſſe ,
enſorte que chaque Souſcripteur pourra
recevoir le premier volume le i Avril
1757 , le ſecond le 15 Mai ſuivant , &
ainſi à continuer un volume toutes les fix
ſemaines. 5. Les ſouſcriptions ſont ouvertes
dès-à-préſent juſqu'au premier Février
1757, lequel temps expiré , chaque exemplaire
ſera vendu f. 21. d'Holl.
Ceux qui voudront ſe procurer cet
, Ouvrage aux fufdites conditions
font
priés de s'adreſſer à Paris , chez Briaſſon ,
&Cavelier.
OEUVRES de M. de Crébillon , de l'Académie
Françoiſe , 2 vol. in-4°. édition
du Louvre , augmentée du Triumvirat ;
propoſée par ſouſcription. A Paris , chez
Grangé, Imprimeur, rue de la Parchemine-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
rie , & Charles Hochereau , Quai de Conti ,
à la deſcentedu Pont-Neuf, au Phénix. ,
L'accueil favorable que le Public a fait
à l'édition in- 4º . des Ouvres de M. de
Crébillon , imprimées au Louvre par ordre
de Sa Majesté , fait l'éloge de l'excellence
de l'ouvrage &de la beauté de l'édition.
Cependant pluſieurs perſonnes ſe
font plaint de la cherté de ce Livre , quoiqu'il
fût aifé de leur en préſenter pluſieurs
autres ( qui ne diſputeroient pas à celuici
la ſupériorité ) , & qui ſe vendent douze
livres le volume. Mais pour ſe conformer
au deſir du Public & à l'intention de l'Auteur
qui , en cédant cette édition de ſes
OEuvres , a exigé qu'elles fuſſent miſes à
un prix convenable à tout le monde , on
annonce par ſouſcription leſdites OEuvres
-in-4°. imprimées au Louvre , augmentées
du Triumvirat , au prix de quinze livres
en feuilles , aux conditions que les Souſcripteurs
retireront leurs exemplaires
depuis le 20 du préſent mois de Décembre
que cette édition ſe diſtribuera , jufqu'au
20 Avril prochain 1757 incluſivement
; paffé ce temps on les payera vingtquatre
livres en feuilles.
Comme il ne feroit pas juſte de priver
du Triumvirat ceux qui ont les premiers
exemplaires des OEuvres de M. de Crébillon
, on donnera cette Piece revue &
JANVIER. 1757 . 103
corrigée par l'Auteur , imprimée dans le
même format , à 3 liv. en feuilles.
Les Souſcripteurs de l'Hiſtoire Univerſelle
de Puffendorff ſont avertis que l'on
diftribue actuellement , chez les mêmes
Libraires , le IV . volume , & que le Ve.
paroîtra en Mars prochain .
TABLEAUX tirés de l'Iliade , de l'Odiffée
d'Homere , & de l'Enéide de Virgile , avec
des obſervations générales ſur le Coſtume.
A Paris , chez Tilliard , Libraire , Quay
des Auguſtins , à S. Benoît , 1757. 1 vol.
in- 8 ° . grand papier , de soo pages.
Cet excellent livre eſt de M. le Comte
de Caylus , & nous paroît auſſi glorieux
pour la Poéſie qu'utile pour la Peinture .
Homere & Virgile n'ont peut- être jamais
été ſi bien loués. Le nouvel aſpect fous
lequel leurs Poëmes ſont préſentés relativement
à la Peinture, eſt le plus grand éloge
qu'on en puiſſe faire , & peut-être le ſeul
moyen qui pouvoit leur procurer une rentrée
dans le monde. J'emprunte ici les expreffions
de l'Auteur , perfuadé qu'on ne.
peut pas mieux dire. La préférence qu'il
leur a donné fur nos Poëtes modernes ,
eſt très-bien juſtifiée dans ſon Avertiſſement
, par la raiſon que ces derniers
offrent plus d'images que de tableaux ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
c'est-à-dire , plus de deſcriptions que
d'actions intéreſſantes . Le tableau , dit
M. le C. de C ... dans une note que nous
allons tranfcrire , eſt la repréſentationdu
moment d'une action... L'image au contraire
n'a ſouvent point aſſez de corps
pour être peinte dans les différens momens
qu'elle préſente , & n'eſt eſſentiellement
qu'une defſcription. Ce mot eſt fouvent
employé ſans beaucoup de préciſion ,
de même que celui de tableau. Ainfi le
tableau ne peint qu'un inſtant , & l'image
pluſieurs inftans fucceffifs. Le tableau ,
s'il m'eſt permis de le dire , tient au génie,
& l'image tient à l'eſprit. Ce dernier trait
nous paroît définir les Anciens& les Modernes.
Le génie étoit l'appanage des premiers
, & l'eſprit eſt notre partage : je
doute que nous foyons les mieux avantagés.
Ces recherches avec les obſervations
fur le Coſtume qui les précédent , font
précieuſes pour nos jeunes Peintres ;elles
leur ouvrent de nouveaux tréfors , qu'ils
peuvent acquérir ſans beaucoup de travail
,& deviennent pour eux une poétique
propre à former leur goût , à mieux
diriger leur talent , à élever leur génie , &
à étendre le cercle de leur art, trop rétreci
par l'uſage ou par le préjugé. On peut
dire à la louange de cet illuſtre Ecrivain ,
JANVIER. 1757. 1ος
que les Artiſtes modernes ne lui doivent
pas moins que les Poëtes anciens , & qu'il
travaille au progrès des uns , en travaillant
à la gloire des autres.
Pour mieux faire connoître le prix de
ces tableaux & la beauté de leur coloris ,
nous allons en préſenter ici trois au hazard.
Le premier ſera pris de l'Iliade ; le
troiſieme de l'Odiſlée , & le quatrieme
de l'Eneïde.
Quatrieme Tableau tiré du premier Livre
de l'Iliade .
Les paroles d'Homere donnent une idée
ſuffiſante de ce quatrieme tableau , après
avoir dit qu'Apollon , touché de la priere
de Chryfeis , lance ſes fleches ſur le camp
des Grecs , pour les punir du refus qu'ils
lui ont fait de lui rendre ſa fille ; il ajoute
, on ne voyoit partout que des monceaux
de morts sur des buchers qui brûloient fans
ceffe. Cette ſcene eſt horrible , mais elle
eſt abondante pour la Peinture. Le ſpectateur
frappé de la punition eſt plus aifément
affecté de la cruelle ſituation de
ceux qui ont ſurvécu. Il n'eſt pas douteux
qu'on ne brûlât les corps du temps d'Homere
, & que cet uſage n'eût été interrompu
dans la ſuite ; mais il ſe pourroit
qu'Homere , qui ne régligeoit rien de ce
Ey
106 MERCURE DE FRANCE.
:
que l'on ſçavoit de ſon temps , ait regardé
la purification du feu , comme elle eſt en
effet , c'eſt à- dire , comme la meilleure
& la plus aſſurée contre la peſte.
Un des inconvéniens de ce ſujet , eft
la difficulté de placer Apollon dans une
attitude qui le faſſe paroître affez grand
pour un événement qui ſe paſſe dans un
auſſi grand eſpace , & dont il eſt la figure
dominante. C'eſt en vain pour la Peinture
qu'Homere l'a fait deſſendre avec beaucoup
d'action du ſommet de l'Olympe ,
& qu'il le place ſur un lieu élevé. Je crois
que l'Artiſte pourroit le repréſenter affis
fur un nuage , & dans l'action d'exercer
ſa vengeance. Cette poſition furnaturelle
répare le défaut de proportion , & fuffit
non ſeulement pour élever l'eſprit du
ſpectateur juſqu'à la divinité , mais pour
autoriſer des actions encore plus grandes :
fi tant eſt que ce ſoit une licence , je la
crois pardonnable.
Premier Tableau tiré du ſecond Livre de
l'Odiffée .
Télémaque , ce beau jeune homme
paré d'un baudrier , ou porte- épée , d'oà
pend une épée magnifique , ſes jambes
ornées de riches brodequins , tenant une
longue pique , & ſuivi de deux chiens ,
JANVIER. 1757. 107
-
placé ſur le trône de fon pere , les vieillards
, par reſpect , éloignés de lui. Ce
Prince parle au peuple aflemblé ; par conſéquent
la ſcene ſe paſſe dans une place
publique. On voit deux aigles planer dans
les airs , & tous les yeux en paroiffent
occupés.
Je remarque à l'occaſion de ce tableau ,
& de quelques autres que fourniffent ces
premiers livres , qu'il eſt plus facile de
réunir pluſieurs inſtans dans l'Odyſſée que
dans l'Iliade ; ainſi le jugement que l'on
a porté par d'autres raiſons fur ces deux
Poëmes , ſe trouveroit confirmé par rapport
à la Peinture , c'est- à-dire , que l'action
de l'un eſt plus ferrée que celle de
l'autre.
3
Second Tableau tiré du premier Livre de
l'Enéide .
Eole eſt aſſis dans une caverne ſpacienſe
qui renferme les vents enchaînés ; ils
font des efforts pour briſer leurs chaînes.
Le génie de l'Artiſte peut donner l'effor
à fon imagination ſur l'attitude & le
nombre de ces divinités de l'air. On ne
peut nier que cette idée empruntée d'Homere
, ne foit beaucoup mieux rendue par
Virgile , de quelque côté qu'on la veuille
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
regarder , & qu'elle ne ſoit des plus favorables
à la Peinture.
Quelque parfaite cependant que foit
une copie , elle ne doit jamais avoir ( comme
M. le Comte de Caylus le penſe luimême
) la prééminence ſur l'original qui
lui a ſervi de modele. Nous n'ajouterons
qu'un mot à ce précis. Il feroit à fouhaiter
que l'exemple de M. le Comte de
Caylus fût imité de ſes pareils , & qu'il
les engageât à enrichir eux-mêmes les
Arts qu'ils protegent , & à joindre ,
comme lui , au zele du Citoyen , le talent
de l'Ecrivain. Eh ! qui peut mieux écrire
qu'eux , quand ils font nés avec de l'efprit
& qu'ils veulent s'en donner la peine
! L'uſage du grand monde aidé d'une
éducation plus ſoignée , leur donne un
grand avantage ſur les Auteurs de profeffion.
Ils y gagneroient d'autant plus ,
que le mérite de l'eſprit ajouteroit alors
àl'éclat de la naiſſance. L'homme inſtruit
obtient un degré de conſidération , où
P'homme de qualité ne parvient jamais
fans ce titre qui le diſtingue..
LES ELEMENS de la langue Allemande ,
contenant en abrégé tout ce qui eſt néceffaire
pour parvenir en peu de temps à
la connoiſſance de cet Idiome , enrichis
JANVIER . 1757. 109
de dialogues ſur différens ſujets , de proverbes
& d'hiſtoriettes , avec un ample
recueil des termes les plus uſités dans le
cours de la vie ; compoſés ci- devant pour
l'uſage de Mrs. les Officiers du Régiment
d'Infanterie du Roi , par le Sieur de la
Pierre , leur Profeſſeur en langue Allemande
& Italienne ; ſeconde édition , retouchée
de main de connoiffeur. Cet ou
vrage imprimé à Strasbourg , chez Jean-
Daniel Dulfecker , ſe vend à Paris , chez
Debure , l'aîné , Libraire , Quay des Auguſtins
. 1756. Prix 3 liv. relié.
REFLEXIONS Philofophiques & Littéraires
ſur le Poëme de la Religion naturelle
. A Paris , chez Heriffant , rue S.
Jacques , à S. Paul & à S. Hilaire. 1756.
Ces Réflexions , qui contiennent 269
pages , nous ont paru bien écrites , mais
un peu trop poétiquement. Nous croyons
qu'un peu moins de déclamation dans
l'ouvrage , de préciſiondans les chofes , &
de fimplicité dans le ſtyle eût été plus
convenable au genre. Nous nous tairons
fur la partie Théologique qui n'eſt pas
de notre reffort , & nous ne dirons qu'un
mot de la partie Littéraire. L'analyſe des
Vers qu'elle renferme nous ſemble faite
par un homme qui s'y connoît & qui en
110 MERCURE DE FRANCE.
ſçait faire. Chaque Vers y est décompoſé
avec une rigueur qui ne fait grace à rien ,
mais auffi avec une impartialité qui rend
justice à tout ; les beautés y ſont ſaiſies
avec la même exactitude que les défauts.
La balance eft preſque toujours égale. Si
nous ofions riſquer notre ſentiment , nous
dirions que ces Réflexions venues huit
mois plutôt , & réduites au moins à la
moitié , auroient formé une brochure .
qu'on auroit pu lire avec plaifir & même
avec profit .
LA COLOMBIADE , ou la Foi portée au
nouveau monde , Poëme par Madame du
Bocage. A Paris , chez Deſaint & Saillanı ,
rue S. Jean de Beauvais , & Durand , rue
du Foin , vis-à-vis les Mathurins. 1756.
Le portrait de l'Auteur eſt à la tête de
l'ouvrage , avec ces mots qui renferment
une double louange également méritée ;
Formâ Venus , arte Minerva. Il eſt gravé
par Tardieu fils , d'après Mlle. Loir.
Madame du Bocage , par ce nouveau
Poëme , illuſtre ſon ſexe autant qu'elle
honore ſa patrie. Le Paradis perdu fi heureuſement
imité , lui avoit donné un rang
diftingué dans l'empire des Lettres ; la
Colombiade qu'elle vient de créer l'eleve
aujourd'hui à un nouveau degré de gloire,
& la rend la digne émule des plus
JANVIER . 1757 . III
grands Poëtes. C'eſt ce que nous avons
tâché d'exprimer par ces Vers que nous
inférons ici , comme unjuſte mais foible
hommage , que nous nous empreſſons de
lui rendre.
Qui tira le vieux Univers
Des ombres d'une nuit profonde ,
Pouvoit ſeule peindre en ſes vers
La conquête du nouveau Monde .
Illuſtre du Bocage , après de ſi grands traits ,
Milton à peine obtient ſur toi la préférence.
Calliope a marqué ta place déſormais ,
Entre ( 1 ) l'Homere Portugais
Et le Virgile de la France.
L'Analyſe que nous donnerons le mois
prochain de fon Poëme , & furtout les
beautés que nous antons ſoin d'en extraire
, prouveront la vérité de cet éloge .
Nous recevons dans ce moment des
Vers de M. Tanevot ſur le même ſujer.
S'ils nous étoient parvenus plutôt , nous
les aurions placés les premiers.
(1) Le Camoens .
A Madame du Bocage , le jour même qu'elle
envoya à l'Auteur la Colombiade .
Je l'attendois , Muſe divine ,
Ce Poëme brillant qui doit vous illuftrer :
112 MERCURE DE FRANCE .
Je vole de ce pas ſur la double colline ,
Pour mieux l'entendre célébrer.
Là couché ſur un lit qu'a parfumé la roſe,
Et fixé fur vos vers, je vais les ſavourer ;
Car vous lire & vous admirer.,.
Du Bocage , c'est même choſe.
A mon retour de l'Hélicon ,
Je vous dirai ſur votre Ouvrage ,
Quel eſt le glorieux fuffrage ,
Et des Muſes & d'Apollon :
Je ne quitterai point leur trône ,
Sans rapporter une des fleurs
Dont la main des ſçavantes Soeurs
Aura tiſſu votre couronne.
TANEVOT.
LA GUERRE des Paraſites de Sarrafın ,
par M. M***. A Paris , chez d'Houry ,
rue de la vieille Bouclerie.
C'eſt la traduction d'une Satyre en
proſe Latine , mêlée de vers contre le
Parafite Montmaur. Elle nous a paru bien
faite , mais par malheur le ſujet n'en eſt
plus intéreſſant. Le Traducteur qui a prévu
cette objection , y a répondu lui-même
à la fin de ſa Préface. Nous allons rapporter
ſes termes. « On dira peut-être que
la Piece que je cherche à rajeunir eft
JANVIER . 1757. 113
>> furannée , qu'elle n'a rien de piquant
>> pour le préſent. J'avoue qu'elle flattera
>>moins aujourd'hui la malignité du coeur
>>humain que dans ſa nouveauté ; mais
>> cela n'empêche pas , qu'ainſi que bien
>>d'autres Satyres dont on ne connoît
>>plus les originaux , elle ne puiſſe encore
>>être lue avec quelque plaiſir. Elle fera
>> même toujours de ſaiſon , parce qu'il
>>y aura toujours des Parafites. ود
Nous repliquerons à ce dernier trait
que pour la gloire des gens de Lettres , ce
caractere n'existe plus parmi eux ; ils font
faits aujourd'hui pour honorer les Tables
les plus diſtinguées , & non pas pour les
piquer.
LE Sieur de la Tour , de la Ville de
Montpellier , travaille au Nobiliaire du
Languedoc , depuis pluſieurs années. Il
a raſſemblé deux mille quatre cens Ecuffons
des Armes des Gentilshommes de la
Province ; mais comme ce Nobiliaire n'eſt
pas encore complet , qu'il y manque beaucoup
d'Armoiries , que d'ailleurs il eſt à
propos de les vérifier , il prie Meſſieurs les
Gentilshommes de cette Province d'envoyer
leurs noms de famille , avec les
noms de leurs terres , leurs armes & la
copie de leur Arrêt de Nobleſſe , pour les
inférer dans cet ouvrage.
quy
114 MERCURE DE FRANCE.
Ces Meſſieurs font auffi priés d'affranchir
le port des Lettres adreſſées audit
Sieur de la Tour.
Il demeure à Paris , rue des Canettes ,
Fauxbourg Saint Germain , chez un -Tapiffier.
ALMANACH Hiſtorique & Géographique
de la Picardie , 1757 ; contenant l'érat
Eccléſiaſtique , Militaire , Civil & Littéraire
de cette Province , la defcription
des principales Villes, les Foires & Francs-
Marchés , les événemens remarquables ,
l'appréciation des grains , l'aunage , les
meſures,&c. augmenté conſidérablement ;
dédié à M. le Duc de Chaulnes. Prix 24
fols broché. A Amiens , chez la Veuve
Godarı .
:
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
la Traduction du Voyage à la Baie d'Hud-
Son , par Ellis.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je ſçais,
Monfieur , qu'on doit ſe défier du ton
d'aſſurance , avec lequel Mrs. les Traducteurs
proteſtent au public qu'ils ont rendu
leur Auteur avec la plus grande exactitude.
Peu s'en est fallu néanmoins que je
JANVIER . 1757. 115 II
n'aie été la dupe de M. Sellius , Auteur
de la traduction du Voyage à la Baie
d'Hudſon , par Ellis. Je m'imaginois en
effet qu'on ne pouvoit entreprendre de
traduire un ouvrage dont l'objet eſt ſi important
, les recherches ſi curieuſes & les
expériences ſi intéreſſantes , ſans poſſéder
↑ à fonds la langue originale. Mais je fus
bientôt déſabuſé. En conférant la traduction
à l'original , je vis avec la derniere
ſurpriſe , que malgré toutes ſes belles proteſtations
, M. S** . avoit oublié la partie
la plus eſſentielle de ſon livre , j'entends
l'Errata. Je m'en charge donc pour lui ,
&je ſuis perfuadé que l'extrait que je vais
vous en communiquer , vous le fera regarder
comme un ſupplément néceſſaire.
Je ne ſçaurois comprendre par quelle
raiſon le Traducteur a rendu partout le
mot Anglois mile par celui de lieue. Il auroit
dû ſçavoir que la lieue marine d'Angleterre
eſt de 20 au degré , & qu'elle ſe
diviſe en trois milles. Quand il l'auroit
ignoré , un paſſage de ſon Auteur , où
cette différence eſt très- ſenſible , auroit dû
l'en faire appercevoir. M. Ellis , à l'occaſion
d'une ouverture ou riviere découverte
au Nord- Oueſt du Cap Dobbs , dans
le Welcome , dit : « que l'embouchure de
>> cette riviere a 6 ou 8 milles de large pen116
MERCURE DE FRANCE.
"
>> dant 4 ou 5 milles , & que 4 lieues plus
>>haut fa largeur eſt de 4 às lieues. ( 1 )
>>>( The entrance of this river fix or eight
» miles , wide for four or five miles. Four
» leagues higher , it was four to five lea-
>>gues wide. Vous voyez , Monfieur ,
que l'Auteur Anglois ſe ſert du mot league
pour lieue , & de celui de mile pour
mille. Confultons à préſent le Traducteur:
" ( 2) L'embouchurede cette riviere a 6 ou
>>>8 lieues de large pendant 4 à 5 lieues, après
» quoi elle ſe rétrecit à quatre ou cinq. >>
Que de bévues en une ſeule phrafe ! Le
Traducteur donne libéralement 6 à 8 lienes
de largeur à l'embouchure de cette riviere
, tandis que l'Auteur Anglois ne lui
donne que 6 à 8 miles ; & en ſecond lieu ,
il diminue ſa largeur précisément lorſque
M. Ellis l'augmente. Il faut pourtant rendre
juſtice à M. S** , il traduit conféquemment
: il ne pouvoit ſe diſpenſer de
rétrecir cette riviere , puiſqu'il l'avoit faite
trop large des deux tiers, en ſubſtituant
le mot de liene à celui de mille .
(3) Pag. 129 , 1. FI , au lieu de , ayant
(1) Page 86 , 1. 27 , de l'Orig. édit. de Londres
, 1748. in- 8 ° .
(2) Page 121 , 1. 12, premiere partie de laTraduction.
(3) Premiere partie de la Traduction .
JANVIER. 1757. 117
été entraînés par le reflux à raiſon de s
lieues par heure , lifez , à raiſon des milles.
(1)
Pag. 134,1. 10 , la fonde porta à trois
heures 35 braffes à une lieue de la côte ,
lifez., à un mille de la côte. (2)
(3) En parlant du détroit de Wager ,
voici comme M. S**. s'exprime : « Le cou-
>> rant de la marée eſt dans l'endroit le
>>plus étroit comme celui des eaux d'une
>>écluſe , & l'on peut dire avec vérité
>>que celui des hautes marées parcourt 8
» ou 9 lienes dans une heure. « Il auroit
parlé avec vérité s'il eût dit 8 à 9 milles
par heure , comme porte l'original . ( 4)
Pag. 102 , 1. 10 , 20. partie , & quoique
nous fuſſions à 150 lienes de l'embouchure
du canal , lifez , à 150 milles. ( 5 )
Pag. 212 , 1. 17, 26. partie , le Traducteur
met que la cataracte de la riviere de
Wager eſt plus avancée à l'Ouest de 90
lienes , il faut lire , 90 milles . (6)
Je ne finirois pas ſi je voulois rapporter
toutes les fantes que le Traducteur a com-
(1 ) Page 92 , 1. 7 de l'Orig.
(2) Page 95 , 1. 18 de l'Orig.
(3 ) Page 194 , 1.2 , ſeconde partie,
(4) Page 249 , lig. derniere.
(5) Page 255 , 1. 15 de POrig.
(6) Page 263 , 1.6 de l'Orig.
118 MERCURE DE FRANCE.
miſes à cet égard. Depuis la 28e. page
de la tre. partie juſqu'à la fin de fon Livre
, il n'y a preſque point de page où il
n'ait ſubſtitué le mot de lieue à celui de
mille. Il regarde apparemment une erreur
des deux tiers en ſus comme une bagatelle
en fait d'obſervations ou de diſtances.
Les Géographes & les Obfervateurs
n'ont qu'à s'en rapporter à lui ſur la diftance
des lieues , la juſteſſe des obſervations
, le cours des rivieres & la rapidité
des marées , jugez , Monfieur , combien
leurs opérations feront fûres.
Mais il eſt temps de vous faire connoître
dans quel degré de perfection M.
S**. poffede la langue Angloiſe. On lit
pag. 38 , 1. 21 de la Ire. partie : «Ils
>>trouverent un ruiſſeau ou deux d'eau
>>douce , ils en burent beaucoup , & l'eau
» étoit chaude. » Vous ne vous feriez pas
douté , Monfieur , qu'il y eût tant de
plaifir à ſe remplir d'eau chaude , & vous
croyez peut- être que c'eſt un ragoût Anglois
? Point du tout : interrogez M. Ellis
, il vous dira « qu'ayant trouvé un ruif-
,, ſeau ou deux d'eau douce , ils en burent
>> avec plaifir , parce qu'ilfaisoitfort chaud.
And met with aftream or two of fresh ود
» water , of which they drank heartily ,
» the weather being hot. » Cette plaiſante
JANVIER . 1787. 119
mépriſe vient de ce que le Traducteur a
pris le mot de weather qui ſignifie le tems ,
pour celui de water , qui veut dire eau .
Mais , me dira- t'on , une pareille bévue
n'eſt pas concevable , il faut abſolument
que ce ſoit une faute d'impreſſion : je le
voudrois pour le Traducteur ; avançons ,
peut-être la ſuite nous le fera-t'elle voir.
En ouvrant la ſeconde partie , je lis à
la page 13 , 1. 11 , & l'eau étant preſque
toujours froide : mais en même temps je
vois que l'Auteur Anglois parle du tems
& dit le tems étant preſque toujours extrêmement
froid. C'eſt pour la feconde
fois que les mots de weather & water fe
trouvent pris l'un pour l'autre : voilà le
procès inſtruit , c'eſt au Lecteur à prononcer
entre l'Imprimeur & le Traducteur .
Le défaut d'attention a fait tomber le
dernier dans un contreſens qui n'eſt pas
plus pardonnable. Il dit pag. 115 , 1. derniere
de la ire, partie : Il paroît par
>>pluſieurs endroits de l'ouvrage du Sieur
>>Arthus Dobbs , que ce particulier s'appli
» qua le premier aux vrais intérêts de la
>>Compagnie de la Baie d'Hudſon .
Mais il me paroît à moi que ſi le Traducteur
a lu l'ouvrage du Sieur Dobbs
il l'a bien mal lu ou bien mal entendu .
Je l'ai eu affez longtems entre les mains
رد
,
120 MERCURE DE FRANCE.
pour être en état de vous certifier que la
Compagnie de la Baie d'Hudſon n'a jamais
eu d'antagoniſte plus redoutable que
M. Dobbs ; & que bien loin d'être entré
dans ſes intérêts , ce particulier les a toujours
combattus avec la plus grande chaleur
, & qu'il n'a en partie compoſé fon
ouvrage que pour faire ouvrir les yeux
à ſa Nation ſur le préjudice que lui porte
le privilege excluſif de cette Compagnie ,
relativement au commerce de la Baie. M.
$**. ne doit s'en prendre qu'à lui-même.
Il auroit évité cette faute s'il avoit ſçu la
valeur du verbe Anglois to apply one self
to one , qui ſignifie s'adreſſer à quelqu'un ,
& non pas s'appliquer à quelque chofe , comme
ill'a cru. Pour rendre donc ce paffage
tel qu'il doit être , il faut lire : « M. Dobbs
>>qui avoit fort à coeur la découverte du
>> paſſage Nord- Oueſt , ( 1 ) s'adreſſa d'a-
>>bord à la Compagnie de la Baie d'Hud-
>> fon ; & il paroît que ce fut ſur ſes pref-
>> ſantes follicitations qu'elle ſe détermina
» à envoyer deux bâtimens à la découver-
> te du paſſage. »
Pag. 46 , 1. 22, 26. partie « nous reçû-
→ mes une lettre du Gouverneur par laquel-
>> le il nous invitoit de nous approcher un
(1) Page 83 , 1. 4 de l'Orig.
» рен
JANVIER. 1757. 121
>>peu plus de la factorie , ſans cependant
>>nous envoyer pour cet effet quelque or-
» dre du Gouvernement ou de la Com-
» pagnie » &c. Envérité l'inattention du
Traducteur lui joue de bien mauvais tours :
elle le jette ici dans la contradiction la
plus finguliere. Comment peut-il accorder
cette invitation du Gouverneur avec
ce qu'il ajoute plus bas : ( 1 ) « Le Gouver-
>>neur perſiſta toujours à nous diſſuader
>>d'hyverner auprès de lui. » Puiſque le
Gouverneur perſiſtoit à ne pas vouloir
qu'ils hyvernaſſent auprès de lui , il étoit
donc bien éloigné de les inviter à s'approcher
du comptoir , comme le Traducteur
le lui fait dire. Il me ſemble que ce
raiſonnement eſt bien ſimple ; & en effet ,
M. S** n'eſt tombé dans cette contradiction
que parce qu'il n'a pas pris garde à la
particule négative not qui ſe trouve dans le
paſſage Anglois que voici : ( 2 ) « There we
>> received à letter from the Governor, de-
>>firing us not to come any nearer the fac-
>> tory , without ſending àproper autho-
>>rity trom the Governement , or Hud-
>>fon's Bay Company , for ſo doing , or
» he would uſe his utmoſt ſtrength and
" endeavours to prevent us. Nous reçû-
(1 ) Page 48 , 1. 5 , de la Trad. ſeconde partie.
(2) Page 150 , 1. 14 & ſuiv. de l'Orig.
II. Vol. F
122 MERCURE DEFRANCE.
» mes dans cet endroit une lettre du Gou-
>>verneur par laquelle il nous prioit de.
" ne pas nous approcher davantage du
>>comptoir , fans produire un ordre. du.
>>Gouvernement ou de la Compagniequi
" nous y autoriſat , à faute de quoi il
>>employeroit toutes ſes forces pour nous
en empêcher. Au moyen de la reſtitution
de ce not , le vrai ſens ſe trouve
rétabli , & le Gouverneur de la Compagnie
d'accord avec lui-même .
Page 33151. 3 de l'Orig, M, Ellis , en
réfléchiſſant ſur la difficulté de la découverte
du paſſage Nord- Oueſt , à laquelle
il. croit avec raiſon qu'on ne pourra parvenir
qu'en faiſant de fréquentes expé--
riences dans la Baie d'Hudſon , ajoute :
«Or il faut convenir que c'eſt une mé
>>thode pénible , ennuyeuſe & peu fatis--
>>faiſante ; la patience ſeule en viendra
>>quelque jour à bout , ſans le secours des
22
talens des connoiffances. But this will.
>>be both à painful , tedious , and onſatisfactory
method in which patience alone ,.
without any mixture of parts , would.
ſometime or other do the butineff. ».
Remarquez avec quelle élégante clarté le
Traducteur rend cet endroit. (1 ) Or il.
>>faut convenir, que cette méthode de la
(1 ) Page 309, L. 14 , ſeconde part. de la Trad.
JANVIER. 1757. 123
ود de
>> chercher ( l'iſſue ) eſt extrêmement pé-
>> nible , & où il n'y a qu'une patience
>>infatigable & un zele dépourvu de toute
» partialité qui puiſſent nous faire réufir
>>tôt ou tard , fans que perſonne puiſſe
>>dire quand. Ce zele dépourvu
toute partialité vous paroît peut- être aſſez
mal placé ici ? Je ne vois pas beaucoup
mieux que vous ce qu'il y fait , mais je
me doute de ce qui l'a amené. M. S**
qui ne ſçavoit ce que vouloit dire le mot
parts , & qui n'entendoit rien à cette
phrafe , aura deviné qu'il vouloit dire
partialité , & le mot étant àmoitié fait ,
il l'aura écrit tout de ſuite ſans ſe donner
la peine de chercher plus loin. Vous voyez,
Monfieur , que notre Traducteur ne ſe
dément point , & qu'il finit comme il a
commencé.
st
Malgré les fautes nombreuſes & con+
ſidérables dont cet ouvrage eſt rempli ,
il y a deux ans que je balance à vous
communiquer cette critique. J'aime ſi
peu à m'ériger en Cenſeur , que j'ai eu
toutes les peines du monde à vaincre ma
répugnance. Mais enfin j'ai fenti que l'intérêt
des Sciences & l'honneur de la Patrie
exigeoient de moi ce ſacrifice. Nos
jaloux voifins ne font déja que trop enclins
à nous déprimer; faut-il leur four
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
nir encore des armes contre nous ? Ne
ſe croiront- ils pas fondés d'après cette
traduction à nous reprocher cet eſprit fuperficiel
qui croit tout approfondir , & ne
fait qu'effleurer , qui veut tout ſçavoir ,
& ne ſçait rien ou le ſçait mal. Je vous
prie donc, Monfieur , d'inférer ma lettre
dans votre Journal pour la gloire de la
Nation , & pour apprendre à tous ceux
qui ont la fureur de traduire , que la
premiere qualité requiſe dans un Traducteur
eſt d'être également verſé , &
dans la langue de l'Auteur original , &
dans celle où l'on veut le faire paſſer.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Paris , ce 10 Novembre 1756 .
1**.
ESSAI ſur l'Hiſtoire générale & ſur les
Moeurs & l'Eſprit des Nations , depuis
Charlemagne juſqu'à nos jours , 7 volumes.
A Geneve , chez les freres Cramer ,
1756 , & ſe trouve à Paris , chez Jombert ,
rueDauphine.
Cet ouvrage n'a beſoin que d'être annoncé
: la ſimple indication d'un Ouvrage
de M. de Voltaire eſt la meilleure façon
de le louer , & le compte le plus
avantageux que nous en puiſſions rendre
, eſt d'inférer ici l'avant-propos qui
1
JANVIER. 1757. 125
en contient le plan. Un morceau de cer
Ecrivain célebre ne peut paroître en trop
d'endroits : quelque part qu'on le retrouve
, il y fera toujours plaifir au grand
nombre , parmi leſquels il s'en rencontrera
pluſieurs qui ne l'ont pas encore vu ; avantage
pour notre recueil , que lui offrent
peud'écrits , &dont nous profitons avec
d'autant plusd'empreſſement, que'les occaſions
font rares. Pour rendre plus complet
notre précis , & pour mieux mettre nos
Lecteurs au fait , nous allons joindre à cet
avant- propos l'Avis des Imprimeurs qui
le précede. MM. Cramer méritent cette
diftinction . L'amitié dont M. de Voltaire
les honore , eſt une forte recommandation
auprès de nous , & nous croyons qu'elle
doit leur attirer la bienveillance du public ,
dont ils ſe rendent d'ailleurs ſi dignes par
les belles éditions qu'ils nous donnent.
A
Avis des Editeurs .
Nous préſentons enfin au Public cette
Hiſtoire philosophique du monde , qui contient
environ dix ſiecles , & qui fouvent
remonte à des temps antérieurs. On n'en
avoit vu juſqu'à préſent que quelques
fragmens informes&décharnés , auſſi mal
enordre que mal imprimés.
L'Auteur nous a donné ſon manufcrit
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
commencé en 1740 , & fini en 1749. H
ſe termine à la mort de Louis XIII. Nous
yavons ajouté le ſiecle de Louis XIV, que
l'Auteur a augmenté de plus d'un tiers à
notre priere , & dont il a pouffé la partie
hiſtorique juſqu'au commencement de
l'année 1756. Cet Ouvrage rentre dans le
plan général de l'Histoire des usages & des
moeurs des Nations depuis Charlemagne.
Nous ne pouvons trop regretter la perte
des manufcrits qui contenoient la plus
grande partie de l'hiſtoire des Arts dans
l'Orient. Nous tenons de l'Auteur que
cette partie avoit été fournie par un Grec
deSmyrne , nommé M. Dadiki , Interprete
du Roi d'Angleterre George I. Ces matériaux
furent perdus après la mort d'une
perſonne illuſtre , pour laquelle l'Auteur
avoit compoſé cette Hiſtoire d'un goût
nouveau.
Il ne l'avoit jamais deſtinée à être publique
: nous pouvons nous flatter qu'il ne
l'adonnée qu'à notre priere &à l'emprefſement
de ſes amis , qui ont, comme nous,
été frappés de l'impartialité , de la candeur
, &de l'eſprit également philofophique
&bienfaiſant qui forme le caractere
de l'ouvrage.
Le ſiecle paſſé vit avec étonnement un
Orateur fameux appliquer ſon art à l'hif
JANVIER. 1757. 127
toire. Il étoit temps qu'elle fût traitée
par un Philofophe , & embellie par un
Peintre. Nous regardons cet ouvrage comme
unmonument d'un fiecle éclairé.
Il eſt flatteur pour nous d'avoir été
choifis pour le conſacrer , & c'eſt un bonheur
bien plus ſenſible de devoir ce choix
àl'amitié généreuſe de l'Auteur.
Le prix de ces 7 volumes eſt de 21 liv.
en feuilles , pour ceux qui ont déja les
dix premiers volumes in- 8 ° . de la Collection
complette des OEuvres de M. de Voltaire;
lesautres perſonnes les payeront 24 livres.
On vendra féparément en faveur des
perſonnes qui le defireront , les dix premiers
volumes par ordre de matiere ; c'eſt
à-dire , le volume de laHenriade, les quatre
volumes de mêlanges , le volume qui
contient la vie de Charles XII , & les
quatre du Théâtre , à raiſon de 3 livres
10 ſous le volume en feuilles .
Avant- Propos de M. de Voltaire.
Vous voulez enfin furmonter le dégoût
que vous cauſe l'hiſtoire moderne depuis
la décadence de l'Empire Romain , &
prendre une idée générale des Nations qui
habitent & qui déſolent la terre. Vous ne
cherchez dans cette immenſité que ce qui
mérite d'être connu de vous ; l'efprit , les
F.iv..
128 MERCURE DE FRANCE.
*moeurs , les uſages des Nations principales
appuyésdes faits qu'il n'eſtpas permis d'ignorer.
Le but de ce travail n'eſt pas de ſçavoir
en quelle année un Prince indigne d'être
connu, fuccéda à un Prince barbare chez
une nation groffiere. Si on pouvoit avoir
Ie malheur de mettre dans ſa tête la ſuite
chronologique de toutes les Dynaſties ,
on ne ſçauroit que des mots. Autant qu'il
faut connoître les grandes actions des Souverains
qui ont rendu leurs peuples meilleurs
& plus heureux , autant on peut
ignorer le vulgaire des Rois qui ne pourroît
que charger la mémoire. De quoi vous
ferviroient les détails de tant de petits intérêtsqui
ne ſubſiſtent plus aujourd'hui, de
tant de familles éteintes qui ſe ſont diſputé
des provinces englouties enſuite dans de
grands Royaumes ? Preſque chaque Ville
a aujourd'hui fon hiſtoire vraie ou fauſſe ,
plus ample , plus détaillée que celle d'Alexandre.
Les ſeules Annales d'un ordre
monaftique contiennent plus de volumes
que celles de l'Empire Romain .
"
Dans tous ces recueils immenſes qu'on
ne peut embraffer , il faut ſe borner &
choifir. C'eſt un vaſte magaſin , ou vous
prendrez ce qui eft à votre uſage.
L'illuftre Boffuet qui , dans ſon diſcours
ſur une partie de l'hiſtoire univerſelle en a
ſaiſi le véritable eſprit , s'eſt arrêté à Char
JANVIER . 1757. 129
lemagne. C'eſt en commençant à cette époque
que votre deſſein eſt de vous faire un
tableau du monde ; mais il faudra ſouvent
remonter à des temps antérieurs. Ce
grand écrivain , en diſant un mot des Arabes
qui fonderent un ſi puiffant Empire & ..
une Religion fi floriſſante , n'en parle que
comme d'un déluge de Barbares. Il s'étend
fur les Egyptiens ; mais il ſupprime les
Indiens & les Chinois , auſſi anciens pour
lemoins que les peuples de l'Egypte , &
non moins conſidérables .
Nourris des productions de leur terre ,
vêtus de leurs étoffes , amuſés par les jeux
qu'ils ont inventés , inſtruits même par
leurs anciennes fables morales , pourquoi
négligerions- nous de connoître l'eſprit de
ces Nations chez qui les commerçans de
notre Europe ont voyagé dès qu'ils ont pu
trouver un chemin juſqu'à elles ?
En vous inſtruiſant en Philoſophe de ce
qui concerne ce globe , vous portez d'abord
votre vue ſur l'Orient , berceau de
tous les Arts , & qui a tout donné à l'Occident.
Les climats orientaux voiſins du midi ,
tiennent tout de la nature ,& nous , dans
notre Occident ſeptentrional, nous devons
tout au temps , au commerce , à une induſtrie
tardive. Des forêts , des pierres ,
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
des fruits fauvages ; voilà tout ce qu'a
produit naturellement l'ancien pays des
Celtes , des Allobroges , des Pictes , des
Germains , des Sarmates & des Scythes.
On dit que l'Iſſe de Sicile produit d'elle-
'même un peu d'avoine ; mais le froment ,
le ris , les fruits délicieux croiffoient vers
l'Euphrate , à la Chine&dans l'Inde. Les
pays fertiles furent les premiers peuplés ,
les premiers policés. Tout leLevant , depuisla
Grece juſqu'aux extrêmités de notre
hémiſphere , fut long-temps célebre ,
avant même que nous en ſcuſſions affez
pour connoître que nous étions barbares.
Quand on vent ſçavoir quelque choſe des
Celtes nos Ancêtres , il faut avoir recours
aux Grecs & aux Romains , narions encore
très-poſtérieures aux Aſiatiques.
Si, par exemple , des Gaulois voiſins
des Alpes, joints aux habitans de ces montagnes
, s'érant établis fur les bords de
l'Eridan , vinrent juſqu'à Rome 361 ans
après ſa fondation , s'ils affiégerent le Capitole
, ce font les Romains qui nous l'ont
appris. Si d'autres Gaulois , environ cent
ans après, entrerent dans la Theſſalie , dans
la Macédoine , & pafferent fur le rivage
du Pont Euxin , ce font les Grecs qui nous
le diſent , fans nous dire quels étoient ces
Gaulois , ni quel chemin ils prirent. Ilne
JANVIER. 1757 131
:
reſte chez nous aucun monument de ces
émigrations qui reſſemblent à celles des
Tartares. Elles prouvent ſeulement que la
nation étoit très- nombreuſe , mais non civiliſée.
La colonie de Grecs qui fonda
Marſeille fix cens ans avant notre Ere vulgaire
, ne put polir la Gaule. La langue
Grecque ne s'étendit pas même au-delà de
fon territoire .
Gaulois , Allemands , Eſpagnols , Bretons
, Sarmates , nous ne sçavons rien de
nous avant dix huit ſiecles , ſinon le peu
que nos vainqueurs ont pu nous en apprendre.
Nous n'avions pas même de fables
; nous n'avions pas oſé imaginer une
origine. Ces vaines idées que tout cet
Occident fut peuplé par Gomer , fils de
Japhet , fontdes fables orientales.
Si les anciens Toſcans, qui enſeignerent
les premiers Romains , ſçavoient quelque
choſedeplus que les autres peuples occidentaux
, c'eſt que les Grecs avoient envoyé
chez eux des colonies , ou plutôt
c'eſt parce que de tout temps une des propriétés
de cette terre a étéddee produire des
hommes de génie , comme le territoire
d'Athenes étoit plus propre aux arts que
-celui de Thebes & de Lacédémone. Mais
quels monumens avons-nous de l'ancienne
Tofcane ? Aucun. Nous nous épuiſonsven
F vj
13.2 MERCURE DE FRANCE .
vaines conjectures ſur quelques infcriptions
inintelligibles , que les injures du
temps ont épargnées. Pour les autres Nations
de notre Europe , il ne nous reſte
pas une feule inſcription d'elles dans leur
ancien langage.
L'Eſpagne maritime fut découverte par
les Phéniciens , ainſi que depuis les Efpagnols
ont découvert l'Amérique. Les
Tyriens , les Carthaginois , les Romains
y trouverent tour à tour de quoi les enrichir
dans les tréſors que la terre produiſoit
alors. Les Carthaginois y firent
valoir des mines anſſi riches que celles du
Mexique & du Pérou , que le temps a
épuiſées , comme il épuiſera celles du
Nouveau Monde. Pline rapporte que les
Romains en tirerent en neuf ans , huit
mille marcs d'or , & environ vingt-quatre
mille d'argent. Il faut avouer que ces
prétendus deſcendans de Gomer avoient
bien mal profité des préſens que leur faifoit
la terre en tout genre , puiſqu'ils furent
ſubjugés par les Carthaginois , par
les Romains , par les Vandales , par les
Gots , & par les Arabes.
Ce que nous ſçavons des Gaulois par
Jules Céfar & par les autres Auteurs Romains
, nous donne l'idée d'un peuple qui
avoit beſoin d'être foumis par une Nation
JANVIER . 1757. 133
éclairée. Les dialectes du langage Celtique
étoient affreuſes. L'Empereur Julien ,
ſous qui ce langage ſe parloit encore , dit
qu'il reſſembloit au croaſſement des corbeaux.
Les moeurs du temps de Céſar
étoient auſſi barbares quelleelangage. Les
Druides , impoſteurs groſſiers , faits pour
le peuple qu'ils gouvernoient , immoloient
des victimes humaines qu'ils brûloient
dans des grandes & hideuſes ſtatues
d'ofier. Les Druideſſes plongeoient
des couteaux dans le coeur des prifonniers
, & jugeoient de l'avenir à la maniere
dont le ſang couloit. De grandes
pierres un peu creuſées qu'on a trouvées
fur les confins de la Germanie & de la
Gaule , font , dit- on , les Autels'où l'on
faifoit ces facrifices . Voilà tous les monumens
de l'ancienne Gaule. Les habi
tans,des côtes de la Biſcaye & de laGafcogne
s'étoient quelquefois nourris de
chair humaine. Il faut détourner les yeux
de ces temps ſauvages qui font la honte
de la nature. Dre
Comptons parmi les folies de l'eſprit
humain , l'idée qu'on a eu de nos jours
de faire deſcendre les Celtes des Hébreux.
Ils facrifioient des hommes , dit- on , parce
que Jephté avoit immolé ſa fille. Les
Druides étoient vêtus de blanc comme
134 MERCURE DE FRANCE.
les Prêtres des Juifs ; ils avoient comme
eux un grand Pontife. Leurs Druideſſes
font des images de la foeur de Moïse &
de Débora. Le pauvre qu'on nourriffoit
àMarseille , & qu'on immoloit couronné
de fleurs , & chargé de malédictions ,.
avoit pour origine le bouc émiſſaire. On
va juſqu'à trouver de la reſſemblance entre
trois ou quatre mots Celtiques & Hébraïques
qu'on prononce également mal ;
& on enconclut que les Juifs , & les nations
des Celtes font la même famille.
C'eſt ainſi qu'on infulte à la raiſon dans
des Hiftoires univerſelles , & qu'on étouffe
fous un amas de conjectures forcées , le
peu de connoiſſance que nous pourrions
avoir de l'antiquité .
Les Germains avoient à peu près les
mêmes moeurs que lesGaulois , facrifioient
comme eux des victimes humaines , décidoient
comme eux leurs petits différens
particuliers par le duel , & avoient ſeulement
plus de fimplicité & moins d'induſtrie.
Leurs familles avoient pour retraite
des cabanes , où d'un côté le pere ,
la mere , les foeurs , les freres , les enfans
couchoient nus ſur la paille , &de l'autre
côté étoient leurs animaux domeftiques.
Ce font- là pourtant ces mêmes peuples
que nous verrons bientôt maîtres de
Rome.
JANVIER . 1757 . 135
Quand César paſſe en Angleterre , il
trouve cette le plus fauvage encore que
la Germanie. Les habitans couvroient à
peine leur nudité de quelques peaux de
bêtes. Les femmes d'un canton y appartenoient
indifféremment à tous leshommes
du même canton . Leurs demeures
étoient des cabanes de roſeaux , & leurs
ornemens des figures que les hommes &
les femmes s'imprimoient fur la peau en
y faiſantdespiquures , en y verſant le ſuc
des herbes , ainſi que le pratiquent encore
les fauvages de l'Amérique.
Que la nature humaine ait été plongée
pendant une longue ſuite de fiecles dans
cet état ſi approchant de celui des brutes ,
& inférieur à pluſieurs égards , c'eſt ce
qui n'eſt que trop vrai. La raiſon en eft ,
qu'il n'est pas dans la nature de l'homme
de defirer ce qu'on ne connoît point. Il
a fallu partout non ſeulement un eſpace
de temps prodigieux , mais des circonſtances
heureuſes pour que l'homme s'élevât
au deſſus de la vie animale.
Vous avez donc grande raifon de vouloir
paffer tout d'un coup aux Nations
qui ont été civiliſées les premieres. Il ſe
peut que longtemps avant les Empires de
la Chine & des Indes , il y ait eu des
Nations inftruites , polies , puiſſantes , que
136 MERCURE DE FRANCE.
des déluges de Barbares auront enfuite
replongées dans le premier état d'ignorance&
de groffiéreté , qu'on appelle l'état
de pure nature.
La ſeule priſe de Conſtantinople a ſuffi
pour anéantir l'eſprit de l'ancienne Grece .
Le génie des Romains fut détruit par les
Goths. Les côtes de l'Afrique autrefois ſi
Horiſſantes , ne ſont preſque plus que des
repaires de brigands.Des changemens encore
plus grands ont dû arriver dans des
climats moins heureux. Les cauſes phyſiques
ont dû ſe joindre aux cauſes morales
; car fi l'Océan n'a pu changer entiérement
fon lit , du moins il eſt conftant
qu'il a couvert tour à tour , & abandonné
de vaſtes terreins. La nature a dû être expoſée
à un grand nombre de fléaux & de
viciffitudes. Les révolutions ont dû être
fréquentes ; mais nous ne les connoiffons
point ; le genre humain eſt nouveau pour
nous.
D'ailleurs vous commencez vos recherches
au temps où le cahos de notre Europe
commence à prendre une forme après
la chute de l'Empire Romain. Parcourons
donc enſemble ce globe. Voyons dans
quel état il étoit alors , en l'étudiant de
la même maniere qu'il paroît avoir été
civiliſé , c'est- à-dire,depuis les paysOrienJANVIER.
1757.137
taux juſqu'aux nôtres; & portons notre
premiere attention ſur un peuple qui avoit
une hiſtoire ſuivie dans une langue déja
fixée , lorſque nous n'avions pas encore
l'uſage de l'écriture.
DISSERTATIONS ſur les derniers tremblemens
de terre , Brochure in- 12 de 48
pages; ſe trouve à Paris , chez Ravenel ,
rue du Hurepoix , & Duchesne , rue Saint
Jacques.
SÉANCE PUBLIQUE
De la Société Littéraire de Clermont en Auvergne
, tenue le 25 Août dernier, dans la
Salle de l'Hôtel de Ville .
MONSIEUR GUERRIER lut une Differtation
ſur l'origine des appanages des Enfans
de France , relativement au fameux
Arrêt de Parlement de l'année 1283 , qui
adjugea au Roi Philippe les Comtés d'Auvergne
& de Poitour
M. le Préſident Hénault , avoit oublié
dans ſon Abrégé Chronologique de faire
mention de l'Auvergne en parlant de cet
Arrêt. M. Guerrier a rétabli cette omiffion,
&à ce ſujet a rappellé les principaux faits
qui concernent l'origine des appanages.
138 MERCURE DE FRANCE .
M. de Féligonde fit enſuite la lecture
de quelques Réflexions ſur le préjugé. Il
diviſa les préjugés en généraux & particuliers.
L'Auteur trouve la ſource des préjugés
généraux dans la route que ſuivent
la plupart des hommes pour découvrir la
vérité. La raiſon nous doit ſervir de guide
, ſon flambeau ſeul nous rendra plus
éclairé que les opérations les plus difficiles.....
Les préjugés particuliers font fondés
ſur les caracteres ; cette forte de préjugé
influe ſur les moeurs , il eſt le maî
tre des actions des hommes , il s'empare
des avenues par où la vérité pourroit
s'introduire dans les coeurs qui lui font
foumis. Ses attributs ſont la légéreté ,
la variété dans les uſages dont il eſt l'auteur
, la fauſſeté & l'inconféquence dans
fes principes , & une aveugle opiniâtresé
à ſe ſoutenir malgré les efforts de la raifon..
Quel ſuccès peur- on attendre d'une
école où le préjugé domine ! Le caprice y
fait naître les opinions , l'autorité les foutient
, la crainte & l'ignorance les font
embraffer; enfin la timidité étouffe les
ſemences d'une contradiction , qui ſeule
peut faire éclorre la vérité... Que ce vice
foitdétruit , les hommes jouiront de toutes
les douceurs de la ſociété , les Arts
reprendront vigueur , les Sciences fleuri
....
JANVIER. 1757 . 139
ront , l'amour- propre perdra ſes droits
l'imagination donnera des rênes à ſa lé
géreté , & l'eſprit deviendra tributaire de
la raiſon. 2
M. l'Abbé Garmage lut un Mémoire fur
lesdécouvertes qu'il a faites dans une fouille
ſur la Montagne de Gergovia , qu'il a
entreprisſous les auſpices de la Société ,
&aux frais de M. le Comte de la Tour
d'Auvergne. Il donna la deſcription de
quelques fondemens que ſes ouvriers ont
découvert ; il paſſa en revue les matieres
de toute eſpece qui ſont entrées dans la
conſtruction de l'édifice dont il a trouvé
les reftes. Quelques uſtenciles de fer , de
cuivre , des fragmens de poterie de diverſe
nature , & quelques médailles'remplirent
l'objet de ſa differtation. Il fuf
pendit ſon jugement ſur la queſtion qui
l'avoit engagé à entreprendre la fouille de
cette célebre Montagne; il attend de la
ſuite de ſes travaux quelques preuves
plus authentiques , pour conſtater que la
Montagne de Gergovia a été l'ancienne
Gergovie , dont il eſt fait mention dans
les Commentaires de Céſar .
La Séance fut terminée par un Mémoire
de M. Ozy , ſur un cadavre embaumé
, trouvé aux environs du Bourg des
Martres d'Artiere , près du pont du Châ
140 MERCURE DE FRANCE .
teau en Auvergne , ſur la fin du mois de
Février 1756.
1 Cette Momie fut trouvée dans un cercueil
de plomb de quatre pieds & demi
de longueur , ſur treize pouces de largeur
, & à peu près autant de hauteur :
le cercueil de plomb étoit enchaſſé dans
un autre de pierre blanche , dont le couvercle
eſt un dos d'âne , ayant une ſurface
applattie par deſſus. Ce qui a attiré
particulièrement l'attention de M. Ozy ,
ce ſont la qualité du baume , la maniere
dont il paroît que l'embaumement a été
pratiqué , les qualités du linge & des
bandelettes dont le corps étoit emmaillotté.
Il remarque avec étonnement que
les os des bras , des jambes & cuiſſes de
ce cadavre ont acquis de l'élaſticité.
On n'a pu rien trouver ni dans le cercueil
, ni au dehors , qui pût indiquer
la qualité de l'enfant qui a été embaumé
avec tant de ſoin , & le temps auquel
il a pû l'être. Cette Momie a été
transférée au Cabinet du Jardin Royal.
:
JANVIER . 1757. 141
ARTICLE III..
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
PHYSIQUE .
LETTRE de M. Savérien , à un de ſes,
Amis, contenant des nouvelles vues fur la
cause de la Pesanteur des corps.
J
,
que,
E vous remercie , Monfieur , de l'avist
que vous me donnez de ne pas me prefſer
de publier les nouvelles vues
j'ai ſur la cauſe de la peſanteur dont
vous avez oui parler. Le conſeil eſt ſage
, & je n'aurai pas grande peine à le,
ſuivre ; car je deviens tous les jours plus
difficile pour mes ouvrages : le ſujet de
celui- ci eſt d'ailleurs ſi délicat , que je
ſuis encore plus que vous en défiance contre
moi-même. Vous obſervez , Monfieur,
fort judicieuſement , que les Mathématiciens
qui ont recherché cette cauſe de la
peſanteur , n'ont prouvé par l'inutilité
de leurs efforts que l'extrême difficulté
1
142 MERCURE DE FRANCE.
de cette matiere. C'eſt une penſée de M.
de Fontenelle ( 1) , que je vous ſçais gré
de m'avoir rappellée. Je conviens avec
vous que cette recherche paroît aujourd'hui
plus dangereuſe qu'utile , puiſqu'on
eſt preſque affuré de perdre fon temps ,
qui eſt la perte la plus conſidérable que
nous puiſſions faire. Je vous accorderai
encore que la démonstration la plus rigoureuſe
devient une ſimple preuve , lorfqu'il
s'agit d'une matiere à laquelle l'élite
des Sçavans a renoncé. Etje vous avouerai
auſſi que l'évidence même s'obfcurcit
à mes yeux , lorſque je retrace à ma
mémoire les noms des Descartes, des Newton
, des Huyghens , des Bernoulli , des Varignon
, & de tant de grands hommes
qui n'ont donné là-deſſus que des fyftêmes
ingénieux. Il ſemble après cela ,
comme vous dites fort bien , que la cauſe
de la peſanteur est une connoiffance entiérement
défeſpérée , ſi on pouvoir déſeſpérer
de rien dans l'étude de la nature
, où une ſimple obſervation produit
quelquefois les découvertes les plus furprenantes.
En effet , Monfieur , il eſt
très-ordinaire de voir , que la derniere
(1 ).Voyez l'Eloge de M. Varignon , imprimé
parmi ceux des Académiciens publiés par cer
Auteur.
JANVIER. 17.57. 143
choſe à laquelle on penſe pour expliquer
un phénomene eſt précisément celle qui
devoit frapper d'abord. La grande fimplicité
d'un objet est même ſouvent un
obſtacle à ſa connoiſſance. On croit devoir
faireuſage de ſon imagination , lorfqu'on
ne devroit ſe ſervir que de ſon jugement
; je veux dire , s'aſſurer bien
d'un fait , & en examiner ſans contenfion
toutes les circonstances ..
C'eſt cette précipitation ſi préjudiciable
aux progrès des Sciences , qui a nui ,
ce me ſemble , aux travaux de ceux qui
ont voulu tenter la cauſe de la pefanteur.
On a cherché cette cauſe nondans
le corps où elle doit être , mais dans les
fluides qui l'environnent , où elle n'eſt
pas. Les plus fameux ſyſtemes qu'on a
faits à ce ſujer , ceux de Descartes , de
Newton , de Varignon , de Bulfinger , de
Villemot , de Bernoulli , &c . ne font fondés
que fur l'inégalité des couches de
P'atmoſphere , ou de ſes différentes precifions
ſur les corps ( 1 ) ; & je ne connois
qu'un Auteur qui s'en eſt pris au
corps même : c'eſt M. Calvalader Colden ,
Anglois. Il prétend que « la cauſe de la
(1) Voyez l'expoſition de ces ſyſtèmes dans le
Dictionnaire univerſel de Mathématique & de
Physique , tom. II , art. PESANTEUR.
:
144 MERCURE DE FRANCE.
>>peſanteur réſide dans le corps , & qu'il
>>y a une choſe douée d'une certaine force
>>ou puiſſance , en vertu de laquelle elle
>>réſiſte au changement de ſon état pré-
>>ſent , ſoit de mouvement , foit de re-
>>pos. » Mais quelle eſt cette choſe ? M.
Colden répond : « C'eſt un agent , une
>> ſubſtance active , un être doué d'une cer-
>>taine puiſſance ou force , laquelle force
>> il exerce d'une maniere qui lui eſt pro-
>>pre & différente de tous les agens na-
>> turels. (1 ) Cela n'eſt ni bien clair , ni
bien fatisfaiſant. On l'a déja dit à l'Auteur
, & lui même convient , qu'on lui
a demandé l'explication du modus ou maniere
d'agir de la puiſſance réſiſtante ,
queſtion à laquelle il n'a pu répondre.
Ainſi , ſuivant M. Calvalader Colden , la
peſanteur eſt dans le corps une qualité
occulte que nous ne connoiffons , nine
pouvons connoître ; ce qui ne nous inftruit
pas mieux fur la cauſe de la pefanteur
que les autres ſyſtêmes.
(1 ) Explication des premieres cauſes de l'action
dans la matiere , & de la cause de la gravitation ,
Pr. p. 11 & 15 .
On trouve dans les Eſſaiſſ and Obſervations , de
la Société d'Edimbourg , ann . 1754 , des idées de
MM. Henri Home & Yohn- Stewart , ſemblables à
celle-ci , mais développées avec beaucoup de
ſagacité &de lumiere.
1.
JANVIER . 1757 . 145
1. On vous a dit , Monfieur , que mon
idée ſur cette cauſe ne reſſembloit nullement
à toutes celles que je viens de
vous expoſer , cela est vrai ; & vous ne
concevez point comment la peſanteur
peut conſiſter dans le mouvement , ainſi
que je le crois. Je vais tâcher de vous
expliquer ma penſée , & de vous mettre
à portée de l'apprécier. Voici donc en
quoi confifte , ſelon moi , la cauſe de la
peſanteur.
2. Les corps n'ont point de gravité
par eux-mêmes : cette force leur eſt ab-
Tolument étrangere , je veux dire , qu'elle
ne leur eſt point inhérente : elle ne provient
cette gravité , que de l'action des
êtres animés ſur eux.
: Pour ſe former de cela une idée auſſi
claire que le ſujet peut le comporter ,
il faut faire attention que nous ne connoiſſons
les corps que dans l'état de mouvement
, & le mouvement leur a été communiqué
par une puiſſance ou un être animé;
car tous les corps que nous voyons
font des parties de la terre , qui en ont
été détachées : ils ont donc été mus..
Or cet état de mouvement doit être différent
de celui de repos , cela eſt inconteſtable.
Diftinguons donc ceci avec
foin.
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
1º . Les corps n'ont pu être détachés de
la terre , fans avoir été mus .
2°. Ils n'ont pu être mus ſans que le
mouvement ou l'activité de la puiſſance
qui les a détachés , n'ait été répandue
dans toutes leurs parties.
3 ° . Dans l'inſtant que les corps ont
été détachés de la terre , leurs parties
étoient actives , ou avoient une force
pour ſe mouvoir .
Voilà , Monfieur , trois propoſitions
auſſi évidentes que les premiers axiomes
de la Géométrie.
,
Cela poſé , je dis : Ou cette activité
des parties des corps exiſte , ou elle a été
détruite. Si elle exiſte tous les corps
qui ſont ſur la furface de la terre ont
une activite. Si elle eſt détruite , elle ne
peut l'avoir été que par une force contraire;
car une force ne peut être contrebalancée
, ou , ſi l'on veut , s'éteindre ,
que par une autre force qui agiffe dans
un ſens oppoſé à celui de ſon activité.
Ainfi , afin que l'activité ou mouvement
des parties du corps ait été détruit , il
faut ſuppoſer , que cette activité a une
tendance vers un point , afin d'oppoſer
à cette tendance une autre force , qui
agiſſe ſuivant une direction qui lui foit
contraire , & ce point ne peut être placé
JANVIER . 1757 . 147
que dans le centre de la terre ; car les
corps en ſeroient fortis , s'ils avoient été
dirigés hors de ce globe.
Mais en admettant cette ſuppoſition ,
l'activité répandue dans toutes les parties
du corps , eſt la cauſe de leur peſanteur
, puiſqu'elle produit une tendance.
Si on la rejette , il faut convenir que
cette activité que les corps ont acquis
lorſqu'ils ont été détachés de la terre ,
eſt indeftructible. Et au cas que l'on foutienne
que les corps perdent leur tendance
, en repoſant ſur la terre , qui eſt un
obftacle à cette tendance , on ſera obligé
de conclure qu'un obſtacle inſurmontable
détruit la force d'un corps en mouvement
; ce qui est très-faux , étant démontré
, que fi une puiſſance preſſe un
obſtacle qui ne ſoit pas mis en mouvement
par cette preſſion , la vîteſſe de la
puiſſance ne change pas , & la force qu'elle
a n'éprouve aucune diminution . (1 )
P Je vous avoue , Monfieur , que ce raifonnement
m'a toujours paru invincible ,
& que les perſonnes à qui je l'ai communiqué
, en ont été auſſi très- embarrafſées.
S'il n'eſt pas abſolument démontré
que le mouvement des parties d'un corps
(1 ) Elémens de Phyſique de s'Graveſande , t. 1 ,
p. 257 , de la traduction Françoiſe , in-4°.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
déplacé eſt la cauſe de ſa peſanteur , du
moins l'eſt - il que ce mouvement doit
produire un effet. Il s'agit maintenantde
connoître cet effet. Pour parvenir à cette
connoiſſance , je vais faire trois choſes.
1º. Donner une notion exacte& préciſe
du mouvement 2 °. Suivre l'action de la
puiſſance lorſqu'elle meut le corps. 3º . Obſerver
ſoigneuſement en quel état eſt le
corps après cette action. J'oſe vous prier
de redoubler ici d'attention , & de me
ſuivre pas à pas dans tous mes détails.
3. On définit le mouvement , le tranfport
d'un être quelconque d'un lieu àun
autre lieu. Les êtres actifs ou animés ont
la faculté de ſe mouvoir d'eux mêmes ,
ou de changer de lieu . Les corps ou
êtres paſſifs , ne peuvent être en mouvement
que par l'action d'une puiſſance ;
de forte que le mouvement n'eſt point
en eux une action , mais l'effet d'une action
qui Kimprime.
Pour mettre un corps en mouvement ,
il faut faire deux opérations : Premiérement
imprimer un mouvement dans toutes
les parties du corps , & en ſecond
lieu , communiquer un mouvement à la
maſſe totale , c'est-à-dire , lui faire changer
de place. Le premier mouvement , celui
des parties , n'eſt point un mouve
JANVIER . 1757 . 149
ment proprement dit , puiſque ces parties
ne changent point de lieu. C'eſt une
force répandue en elles , une activité qu'a
reçu le corps , lorſqu'il a été détaché de
la terre. Cette activité eſt double dans
un corps double d'un autre , triple dans
un corps triple , &c. Telle eſt à peu près
la définition que donne Newton de ce
mouvement. Motus totius , dit- il , estsumma
motuum in partibus fingulis ; ideòque in
corpore duplo majore equali cum velocitate
duplus eft , &dupla cum velocitate quadruplus.
(1)
Et ce grand homme appelle force , cette
fomme de mouvemens , nom qu'a adopté
M. Defaguliers , perfuadé qu'on ne pouvoit
pas lui en donner d'autre. (2)
Vous voyez par- là , Monfieur , qu'il
y a deux choſes à diſtinguer dans un
corps qui ſe meut , l'activité des parties, ou
le mouvement total du corps , & le mouvement
particulier du corps on ſon changement
de lieu. Le premier eft produir
par la puiſſance ſans mouvement ou par
un effort continu , & le ſecond par la
puiſſance en mouvement. Plus ce mouvement
de la puiſſance eſt conſidérable ,
(1 ) Philofophia naturalis principia Mathemati
ea , lib . 1 , Def. 2. Vid. & Def. 8 .
(2) Cours de Physique expérimentale , t. 1.
1
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
plus le corps en acquiert , c'est-à-dire ,
plus grand eſt ſon tranſport , mais l'activité
des parties n'augmente pas.
:
Faites donc bien attention à ces deux
mouvemens , à l'activité des parties , qui
provient de l'action continue de la puiffance
, & au mouvement du corps , qui
eſt produit par le mouvement même de
la puiſſance. Ainſi rien de plus naturel
& de plus conféquent. L'activité de la
puiſſance donne au corps l'activité qu'elle
a, un ébranlement ; & fon mouvement
lui donne un mouvement. L'activité des
parties du corps eſt déſormais une force
intrinſeque , que la puiſſance leur a communiquée
, & qui par eſſence n'a point
de direction ; parce que le mouvement
ou l'activité de ſes parties étant contraires
, leurs actions ſont oppoſées & réciproques
, & fe contrebalancent exacte
ment , d'où naît un parfait équilibre entr'elles
; & le mouvement proprement
dit au contraire eſt une force qui a une
direction.
:
Ces chofes bien diftinguées , mettons
le corps en mouvement , c'est-à-dire ,
tranſportons-le , &fuivons naturellement
&fans contention ce qui doit arriver.
Par lui-même le corps ne peut ſe mouvoir
dans aucun ſens;je veux dire , que
JANVIER . 1757. 1 I
l'activité de ſes parties n'a aucune direction.
Cette activité doit donc former une
réſiſtance à une puiſſance , qui agiſſant
fur le corps , détruit l'équilibre qui la
compoſe en lui donnant une direction .
Dans cette action de la puiſſance , l'activité
des parties du corps doit par conféquent
ſe déployer , & oppofer une force à fon
effort. Concluons de-là que la puiſſance
éprouvera une réſiſtance de la part de
corps , lorſqu'elle ſe mettra en mouvement
, en l'emportant avec elle.
Que la puiſſance abandonne le corps ,
ou qu'elle le jette ſuivant une direction
quelconque , foit horizontale ou oblique
, cette activité des parties du corps
ſe deployera toujours , puiſqu'elle n'a
par elle - même aucune direction , &
qu'on a rompu l'équilibre qui fufpendoit
ſon action : elle détruira donc le
mouvement imprimé au corps. Et comme
une action libre doit être la plus grande
qu'il eſt poſſible , le mouvement du corps
doit être diminué par l'activité de ſes
parties le plus qu'il eſt poſſible. Celle-là
eſt toujours un maximum , pour parler
le langage des Géometres , & celui- ci un
minimum. Donc de toutes les directions
poſſibles le corps doit ſuivre celle qui eſt
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
plus contraire au mouvement imprimé.
Or la direction verticale eſt celle qui eſt
la plus oppoſée aux directions horizontale
ou oblique : donc le corps doit
ſe mouvoir ſelon cette direction , & par
conféquent tomber.
Cette activité des parties aura encore
lieu , lorſque le corps ſera appuyé fur
un obſtacle; car cet obſtacle ne peut rétablir
l'équilibre des forces ou mouvemens
des parties du corps : en effet il
ſuſpend l'activité des parties qui portent
fur lui , & il interrompt par- là l'oppoſition
de ces forces pour maintenir l'équilibre
: donc cette activité ſe déployera
fur le point de contact du corps avec
Pobſtacle: le corps preſſera donc cet obftacle
: il peſera ſur lui , c'eſt toujours
l'équilibre détruit ; & qui dit défaut d'équilibre
, dit mouvement. Ceci va être
plus développé , & mieux éclairci.
5. Mais vous me demanderez peut- être
la-deſſus , Monfieur , comment les activités
diverſes des parties du corps ſe contrebalancent
ainſi pour établir un équilibre
, & j'aurai l'honneur de vous répondre
par le fait même : 1º. il eſt impoſſible
qu'on puiſſe mouvoir un corps ſans qu'on
n'ait mis auparavant toutes ſes parties en
JANVIER . 1757 . 153
mouvement , & M. Desaguliers demontre
( 1 ) aux yeux de quelle maniere s'opere
cette propagation du mouvement
dans les parties du corps. Or dans l'inftant
que toutes les parties du corps font
en mouvement , le corps ſeroit lui-même
enmouvement ſuivant une direction quelconque
, fi la puiſſance ceſſoit dès le
même inſtant d'agir ſur lui ; ce qui eſt
contraire à l'expérience , qui apprend que
la puiſſance ne met les parties du corps
en mouvement , que par un effort continu,
& qu'elle ne met le corps en mouvement
que pour le mouvement même , comme
je l'ai déja dit. Donc l'activité qu'acquierent
les parties par l'action de la puiffance
n'a point de direction , & cela ne
peut arriver qu'à moins que les divers
mouvemens ou forces des parties ne foient
oppoſées.
2°. Quand une puiſſance veut mouvoir
un corps , elle agit ſuivant une direction
, & fon mouvement ſe tranfmet
dans les parties du corps , felon que ces
parties ſont ſituées à l'égard de cette direction
; de forte que le mouvement de
ces parties eſt d'autant moindre , qu'elles
font plus éloignées du point où la
(1) Cours de Physique expérimentale , t. I ..
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
puiſſance agit actuellement. En voici la
preuve en peu de mots :
Si le corps AB , A - B , dans l'inſtant
qu'il ſe meut , étoit ſubitement partagé
en deux parties A & B , il eſt évident
que le point que la puiſſance auroit faiſi ,
que je ſuppoſe être le point B , auroit
une action égale à la fomme de toutes
les actions infiniment petites & fuccefſives
que la puiſſance aemployées pour
mettre le corps AB en mouvement , &
que l'action du point A feroit égale à celle
de la puiſſance dans le dernier inſtant ,
diviſée par la fomme des actions qu'elle
a cu pendant tout le temps qu'elle a agi
fur le corps (1 ). Or la ſomme des actions
de la puiſſance fur le point A eſt
d'autant moindre que la ſomme des actions
de la même puiſſance fur le point
B , qu'il y a plus de parties entre ces
deux points , ou dans le rapport du dernier
inſtant de l'action à la ſomme de
tous les inſtans de l'action totale : donc
le point B a une plus grande quantité
de mouvement que le point A , donc le
mouvement eſt diſtribué inégalement dans
le corps , ſuivant une progreſſion arithmétique
décroiffante.
( 1 ) Ceci est démontré dans lesElémens dePhyfique
de s'Gravesande , t. 1.
JANVIER . 1757. 155
Rendons ceci ſenſible par un exemple.
Suppoſons qu'une puiſſance conſume 60
degrés d'actions , repréſentées par 60 inftans
, pour foulever un corps quelconque.
Le corps a perdu terre , ou a été
foulevé dans l'inſtant qu'a été mue la
derniere partie du corps , qui eſt la plus
éloignée du point où la puiſſance agit .
Cette puiſſance a donc agit 59 fois plus
fur le point B que ſur le point A : donc
le point B a une force ou quantité
de mouvement 59 fois plus grande que
le point A; ainſi des autres parties intermédiaires
entre ces deux points en progreffion
décroiflante d'une unité.
Dela il ſuit naturellement que l'activité
d'une partie eſt ſuſpendue par celle
de la partie qui lui eſt contigue , & qui
en a moins de l'une à l'autre , juſqu'à la
derniere dont l'activité eſt preſque nulle
ou infiniment petite : donctoutes les activités
ſe contrebalancent exactement & font
dans un parfait équilibre. C'eſt ce que je
voulois démontrer .
6. Maintenant ſi l'on vient agir encore
fur le corps , cette ſuſpenſion n'a plus
lieu , & dès lors l'activité des parties
non ſaiſies ſe développe. Les parties qui
n'avoient que 1 , 2 , 3 , 4 , &c. inftans
d'actions , pour me ſervir de l'exemple
Gvj
136 MERCURE DE FRANCE.
précédent , ces parties , dis-je , étant mues
par la puiſſance , acquierent une nouvelle
activité ; & dès lors elles ne peuvent
ſuſpendre l'activité de celles qui en ont
davantage , comme 10 , 12 , so , &
60 inftans. L'activité de celles- ci ſe manifeſtera
dans ce moment , & s'exercera
contre le mouvement du corps , s'il eſt
dans un mouvement libre , ou contre la
puiſſance , s'il eſt tranſporté par elle. En
un mot on ne ſçauroit enlever un corps
ſans communiquer une activité aux parties
qu'on touche , & dès lors ce ſurcroît
d'activité empêche qu'elles ne ſuſpendent
l'activité des autres parties , & rompent
par conféquent l'équilibre qui étoit
entre ces différentes activités ; & de ce
défaut d'équilibre naît néceſſairement
une action. Quand nous mettons en
mouvement un corps déja mu , nous
éprouvons l'action deployée de ſes forces
, & lorſque nous le détachons d'un
corps en repos , dont il faifoit partie ,
c'est-à-dire , que nous le mettons en mouvement
pour la premiere fois , nous fommes
obligés de mettre toutes ſes parties
en mouvement ; ce qui confume celui
que nous avons nous-même. On éprouve
dans ces deux cas une réſiſtance , qui eſt
ce qu'on appelle force d'inertis.
JANVIER. 1757. 157
Tout ceci ſe réduit , comme vous
voyez , Monfieur , à trois principes bien
évidens , d'où dépend la cauſe de la pefanteur.
:
Premier principe. Une puiſſance ne
peut déplacer un corps , ( ou le détacher
de la terre , lorſqu'elle a agi ſur lui pour
la premiere fois ) ſans communiquer une
activité à chacune de ſes parties, de façon
que le corps a d'autant plus d'activité
qu'il a plus de parties.
Second principe. L'activité qu'acquiert
le corps par l'action continue de la puifſance
, eſt ſuſpendue par l'équilibre qu'il
y a entre les activités particulieres de
chaque partie.
Troiſieme principe. Une puiſſance ne
peut agir fur des forces qui ſe contrebalancent
exactement , fans rompre l'équilibre
où elles font , & un équilibre
entre des forces contraires ne peut être
détruit ſans que ces forces ſe manifeſtent.
Et c'eſt précisément le développement de
ces forces ou activités , qui eſt la cauſe
de la peſanteur.
Prononcez maintenant , & voyez ſi ce
n'eſt ici qu'une illuſion. Quant à moi ,
je croirois avoir répandu quelque jour
fur la caufe de la peſanteur , fi la juſte
défiance que je dois avoir de mes foibles
lumieres , me permettoit de porter
I15S MERCURE DE FRANCE .
un jugement ſur mes propres idées. Ma
fonction actuelle eſt de faire voir que
cette cauſe que j'affigne pour celle de la
peſanteur , répond parfaitement aux phenomenes
de cette propriété de corps .
19. L'activité acquiſe d'un corps eft proportionnelle
à la quantité de matiere des
corps. 2° . Dans le mouvement ou le
tranſport & le repos du corps ſur un obftacle
, cette activité ſe deploie également
dans chaque inſtant indiviſible ; ce qui
doit produire une accélération dans
la chûte des corps , un retardement dans
leur élévation , & une preffion contre les
obſtacles animés & paffifs .
7. Reſte encore une queſtion àréſoudre
, que je n'ai garde d'oublier : c'eſt
de ſçavoir fi une puiſſance ne pourroit
mouvoir un corps ſans mettre enjeu l'action
de ſes parties , en rompant l'équilibre.
Non , Monfieur , parce qu'il faudroit
pour cela répandre un mouvement égal
dans toutes les partiesdu corps , afin que
leur activité fût également ſuſpendue :
mais alors ce corps s'attacheroit à la puifſance
qui l'auroit mis en mouvement ,
puiſqu'il auroit le même mouvement
qu'elle. Le même effet arriveroit fi un
corps repofoit tellement ſur un obſtacle,
que l'activité de toutes ſes parties fût
fufpendue...
JANVIER . 1757. 159
Ceci revient à la penſée de Descartes
ſur la cohéſion des corps. Car ce lien
qui unit les parties des corps , n'eſt pas
felon ce grand homme une qualité différente
du repos. Parce qu'il n'y a ,
>>dit- il , aucune qualité plus contraire au
>>mouvement qui pourroit féparer ſes par-
>>ties , que le repos qui eſt en elles. " ( 1 )
Unir deux corps , c'eſt done mettre réciproquement
leurs parties en repos .
Delà ſe déduit l'explication de la
cohésion & de la coagulation des corps.
Plus le contact de deux corps eſt intime ,
moins ils ont d'activité , mieux ils font
unis. Ainfi la cohéſion ſera plus grande
dans les petits corps que dans les grands ,
parce que le contact d'un petit corps
ſuſpend preſque toute l'activité de fes
parties , & dès lors ces parties font prefque
en repos , ou , ce qui revient au même
, n'ont point de peſanteur.
En ſuivant cette conféquence , on éclairciroit
bien des myſteres de la Science
des corps : mais ce détail pourroit vous
diſtraire, Monfieur , de l'objet que je me
fuis propoſé dans cette Lettre ; & il eſt
important d'y fixer toute votre attention .
Ce fera le ſujet d'une ſeconde Lettre , fi
(1 ) Principes de la Philosophie de Descartes .
art. .
160 MERCURE DE FRANCE.
j'apprends que mes nouvelles vues sur la
cause de la pesanteur , ont mérité votre
fuffrage & ſurtout celui de mes adverfaires.
Je finis par vous prier de lire
tout ceci plutôt trois fois qu'une ; parce
que le ſujet eſt un peu abſtrait & difficile
à ſaiſir. Il ne s'agit point ici de mefurer
& de calculer , mais de méditer &
de réfléchir ; car la ſcience des cauſes ne
doit être éclairée , ou éclaircie , que par
des principes métaphyſiques : ſans eux on
pourra bien avoir l'hiſtoire des faits ,
mais on ne reconnoîtra point les loix de
la nature , qui réſident hors des effets
& des phénomenes , & par conféquent
on n'aura point de philoſophie.
J'ai l'honneur d'être , &c.
SAVERIEN.
AParis , ce 10 Décembre 1756 .
P. S. Je préviens une objection contre
ma théorie de la pefanteur , c'eſt
que fi cette théorie eſt vraie , les corps
ne s'attirent pas , & que deviendra alors
le ſyſtême de Newton ? Ce qu'il deviendra
? Il acquerra un degré de plus de certitude
, & c'eſt ce que je m'engage de
vous faire voir dans la fuite...
JANVIER . 1757. 161
GÉOGRAPHIE.
LETTRE à M. le Président de Brefé ,
fur la découverte d'une Terre inconnue ,
récemment apperçue par le vaiſſeau Espagnol
le Léon , Sous le 54° degré 48 minutes
de latitude méridionale.
e
Voous vous intéreſſez , Monfieur ,, au
progrès général des Sciences , & votre
goût embraffe tout ce qui eſt utile &
grand. Vous donnez ſurtout une attention
particuliere aux événemens qui vous
ſemblent propres à étendre nos connoifſances
fur la furface du globe que nous
habitons. Avec quelle fatisfaction n'aurezvous
donc pas appris la découverte d'une
nouvelle terre , qui vient d'être pour la
premiere fois apperçue par les Espagnols !
Eh ! quel eſt l'homme qui ne reſſentiroit
pas en ſecret quelque plaiſir de voir accroître
ſous ſes yeux l'héritage du genre
humain !
Que n'a-t'il été donné à Alexandre le
Grand , de différer de naître juſqu'à nos
jours ! Certes , il ne ſe ſeroit plus trouvé
trop reſſerré dans les limites de l'univers !
162 MERCURE DE FRANCE.
Infelix angusto in limite mundi . L'ancien
monde connu de ſon temps , aujourd'hui
agrandi preſque des deux tiers , un ſecond
auſſi vaſte que le premier , que Colomb
a tiré de ſon néant par rapport à
nous , un troiſieme qui s'annonce de jour
en jour dans les terres Auſtrales , n'euf.
ſent-ils point fuffi à ſon ambition ?
Mais venons à notre découverte : voici
ceque nous en apprenons. Le Léon , vaifſeau
Eſpagnol parti de Callao, Port du Pérou
, s'en revenoit d'Amérique en Europe
: à 54 degrés 48 minutes de latitude
méridionale , il a découvert une terre
inconnue , il l'a côtoyée environ 25 ou
30 licues ; elle lui a paru d'une hauteur
fi prodigieuſe qu'elle peut être apperçue
de 60 lieues en mer par unbeau temps :
c'eſt-là tout ce que les Eſpagnols ont jugé
à propos de nous en dire ; ils gardent le
fecret fur le reſte.
N'auroient ils pas dû par exemple ,
nous apprendre ſi c'eſt après avoir dépaffé
la terre Magellanique , ou bien auparavant
, qu'ils ont rencontré cette nouvelle
Région ? L'extrêmité de la terre Magellanique
, y compris la terre de feu &
celle des Etats , s'étend juſqu'à la hauteur
de 55 degrés . Cette latitude eſt preſque
la même ſous laquelle ils ont rencontré ,
JANVIER. 1757 . 163
diſent-ils , un pays inconnu , par conféquent
différent de la terre Magellanique.
Il doit donc être néceſſairement ſitué à
l'Eſt ou à l'Oueſt des détroits de le Maire
& Magellan , premier point ſur lequel les
Eſpagnols devoient naturellement s'expliquer
: mais on peut y ſuppléer à leur
défaut , comme vous l'allez voir ci- après.
Autre circonſtance à laquelle ils devoient
faire attention. Il falloit nous dire
ſi cette terre , quand ils l'ont rencontrée ,
leur reſtoit à l'Eſt ou à l'Oueſt ? Voulezvous
que je m'exprime plus familiérement
? Il falloit nous obſerver s'ils ont
paffé entre cette terre & l'Amérique , ou
bien s'ils avoient pour lors l'une & l'autre
fur leur gauche ? Vous ſçavez , Monſieur
, que les Eſpagnols ont été autrefois
de grands Découvreurs : mais les chofes
ont bien changé depuis qu'ils ont laiſſé
faire leur commerce par un peuple étranger.
Il y a longtemps qu'ils s'étoient reftraints
à caboter le long de la mer Pacifique
, depuis le Chili juſqu'à la Californie.
Vous jugez bien que leurs connoiffances
en fait de Marine ont dû en devenir
plus bornées , & la découverte qu'ils
viennent de faire , à ce qu'ils penſent , en
eſt peut-être une preuve.
Les Navigateurs qui paſſent pour avoir
164 MERCURE DE FRANCE.
le mieux examiné le Midi de l'Amérique ,
tels que Wood , l'Amiral Anfon , Frezier
& autres , placent entre le so & 52°
degrés de latitude Méridionale , une grande
Ifle écartée du continent de l'Amérique
, à l'Eſt du détroit de Magellan . Elle
n'a point été juſqu'ici marquée fur les
Cartes générales , parce que les connoifſances
qu'on en a , n'ont pas encore acquis
un certain degré d'authenticité. Elle
a , comme vous le verrez bientôt 200
lieues de tour , & 40 de longueur. C'eſt
fans doute celle que le vaiſſeau le Léon
a rencontré dans ſa route. Mais comment
les Eſpagnols ont- ils pu qualifier de découverte
la rencontre fortuite d'un pays
reconnu pour la premiere fois ily a plus
de 150 ans , d'un pays retrouvé depuis
par une foule de Navigateurs célebres ,
par Hawkins en 1594 , par les vaiſſeaux
le S. Louis & le Maurepas en 1706 , par
Wood Rogers en 1708 , par le S. Jean-
Baptifte en 1711 , par les trois vaiſſeaux
Hollandois envoyés aux terres Auftrales
en 1721 , d'un pays enfin , marqué fur
les Cartes de l'Amiral Anſon , fur celles
de Frezier , & connu par tous les Marins
qui paſſent dans ces parages.?
N'en ſoyez pas ſurpris , Monfieur ; ce
n'eſt que depuis 1706 que l'exemple des
JANVIER. 1757. 165
François a enhardi les Eſpagnols juſqu'à
riſquer de doubler le Cap Horn , ou la
pointe Méridionale de l'Amérique : encore
le font- ils rarement aujourd'hui. Un
Auteur illustre de leur Nation , encore
vivant ( 1 ) , nous garantit le fait. Tout
doit donc leur paroître nouveau dans ces
contrées-là. Ajoutez que les relations Angloiſes
& Hollandoiſes qui décrivent ce
pays avec quelqu'étendue , ſont des livres
compoſés par des Proteftans. On ne
les ouvre guere en Eſpagne.
D'un autre côté les François qui ont
fait mention de ce même pays , n'ont
point écrit en Eſpagnol : or l'étude des
langues vivantes n'a point encore pris faveur
en Eſpagne. Concluez de tout ceci ,
Monfieur , qu'il eſt poſſible qu'un vaifſeau
Eſpagnol rencontre une terre inconnue
, qui ne ſoit point inconnue aux peuples
voiſins.
e
A la vérité les Eſpagnols prétendent
avoir trouvé la leur ſous le 54º degré 48
minutes , & celle dont nous parlons ne
s'avance pas au-delà du 52 ; mais cette
(1 ) Voyage hift. de l'Amériq. Merid. en 1735
juſqu'à 1746 , traduit de l'Eſpagnol de D. Ant,
d'Ulloa , t. 2 , in- 4º, p. 89. Le Voyage de Clipperton
au tour du monde, en 1720, décrit par Be
tagh , dit la même choſe , p. 312.
166 MERCURE DE FRANCE.
différence de quelques degrés ne doit pas
vous cauſer la moindre inquiétude. Elle
ne peut venir cette différence , que de
l'irrégularité des courans qui , au jugement
des plus grands hommes de mer ,
rendent l'eſtime des Pilotes très-incertaine
, vers le Pole Auſtral.
En voulez- vous la preuve ? Ouvrez le
voyage de l'Amiral Anfon , in- 12, tom. 1 ,
pag. 258 , vous verrez qu'il obſerve relativement
à cet endroit , la violence des
courans & la prodigieuse dérive qu'ils caufent.
Mais voulez-vous un exemple frappant
de cette vérité ? Ouvrez le voyage
hiſtorique des deux Mathématiciens Efpagnols
, envoyés au Pérou pour déterminer
la figure de la terre , le même que
je viens déja de citer , in-4° . t. 2 , p. 88 ,
vous verrez qu'Antoine d'Ulloa trouva ,
en arrivant à l'ifle de Ferdinand de Noronha
, que fon calcul différoit de la véritable
longitude de cette Iſle de 12 degrés
ou 240 lieues. C'eſt ce qui lui fait
dire : « Il faut néceſſairement que les eaux
>>par leur cours inſenſible , joint à l'im-
>>pulfion du vent qui ſouffloit de ce côté-
>> là , nous aient fait dériver de ce même
> nombre de degrés. » Il en arriva autant
au vaiſſeau de Frezier dans ſon voyage
à la mer du Sud ( 4º, p. 38 ) : tous les auJANVIER.
1757. 167
tres Marins tiennent là-deſſus le même
langage.
Nous pouvons donc , même ſans vouloir
ſuſpecter la capacité des Pilotes Efpagnols
, préſumer que leur eſtime n'a
pas été juſte. D'auſſi grands hommes
qu'eux ſe ſont mécomptés précisément en
pareil cas , fous les mêmes paralleles ,&
cela ſans qu'il y eût de leur faute , fans
qu'ils puſſent même y remédier. L'unique
moyen de rectifier en partie ces erreurs ,
eût été de prendre hauteur au ſoleil ; mais
la longueur des nuits & l'obſcurité des
jours dans ces climats y font un obſtacle
éternel.
Delà vient que ces mêmes terres dont
il eſt queſtion ici , ont été trouvées par
pluſieurs Navigateurs, à des latitudes fouvent
différentes par leur eſtime. Wood
Rogers qui paroît avoir apperçu ce pays
dès le 48 degré so minutes ( voyage de
Rogers , t. 1 , p. 163 , ) convient enſuite
que le milieu en doit être placé ſous le
51 degré. L'Amiral Anſon le ſuit en cela .
Différens Armateurs François , ſuivant le
témoignage de Frezier , le placent aufli
au 51 degré , les trois vaiſſeaux Hollan
dois au 52 ; mais Hawkins qui l'a reconnu
le premier , le met au so ; & voici
que nos Eſpagnols les rencontrent au 54
48 minutes.
168 MERCURE DE FRANCE.
A travers ces petites contrariétés j'apperçois
, ce me ſemble , un point fixe qu'il
nous importe de ſaiſir ; c'eſt que les Navigateurs
réputés les plus exacts & d'ailleurs
les plus modernes , Rogers , Frezier
, Anſon , auſſi bien que les trois vaifſeaux
Hollandois s'accordent à placer ces
terres entre le so & le 52º degré. Nous
les laiſſerons donc , s'il vous plaît , à cette
poſition juſqu'à plus ample information.
Il eſt à remarquer que ce pays , qui eſt
certainement une Ifle affez grande , puifqu'elle
a 200 lieues de circuit , &de long
40 lieues , felon Rogers , ou 60 , felon
l'eſtime conjecturale de Hawkins , eſt encore
environné de pluſieurs autres plus
petites. Celles de Sebald de Weert ,
d'Anican & de Beauchêne , n'en ſont
éloignées que de quelques lieues. C'eſt
ce qui a donné lieu àceux qui ont découvert
ces terres en différens temps , de les
appeller tantôt Iſles nouvelles , tantôt Ifles
d'Anican , tantôt Iſles de Falkland , ( mais
improprement , comme vous allez voir ) .
Hawkins les avoit d'abord nommées de
fon nom Hawkins-Maiden-Land ( terre
de Vierge de Hawkins) . Par ce terme Maiden
, Vierge , Hawkins prétendoit rendre
hommage à la plus douteuſe des qualités
d'Elifabeth alors Reine d'Angleterre. Le
vaiſſeau
JANVIER . 1757. 169
vaiſſeau le S. Louis nomma ces mêmes
terres Ifles de S. Louis le vaiſſeau l'Affomption
; Côte de l'Assomption , les Hollandois ,
BelgieAustrale.
Comme ce font les Anglois qui ont les
premiers découvert ces terres , & que le
nom d'Iſles de Falkland qu'ils lui donnent
, a prévalu chez eux , quoique pourtant
fans trop de raiſon , ce me ſemble ,
nous nous en tiendrons à cette derniere
dénomination , & je ne les appellerai plus
qu'lfles & terres de Falkland.
Obſervez ici en paſſant , Monfieur ,
que ce pays ne peut être cenſé faire partie
des terres Auſtrales , mais plutôt du
continent de l'Amérique. En voici la raifon
: on appelle terres Auſtrales celles
qui ſont ſituées au-delà des paralleles qui
terminent l'Amérique au midi. Or nos
Ifles de Falkland ſont moins avancées
vers le Pole du midi , que la pointe la
plusméridionale de l'Amérique. En effet
celle- ci s'étend vers le Sud juſqu'au sse
degré. Mais nos Iſles de Falkland ne doivent
être placées que ſous le sie degré ,
ſi on s'en rapporte aux plus habiles Marins.
Elles appartiennent donc évidemment
à l'Amérique ; ſuivant les Hollandois
, elles ne font qu'à 80 lieues du continent
, c'est- à- dire , de la côte des Pata-
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE:
gons , à peu près vis-à-vis le Port Saint
Julien.
Peut-être êtes vous impatient de ſçavoir
quel eſt l'état intérieur de ce pays ,
s'il eſt vaſte , tiche , fécond ? Pour contenter
là-deffus votre curioſité , je ne puis
mieux faire que de vous rapporter en
abrégé ce que nous en difent les Navigateurs
qui y ont touché. Hawkins eft
un de ceux qui nous en a laiſſé une deſcription
plus détaillée. Il ne le vit pourtant
qu'en paſſant ; il ne put y aborder
faute de chaloupe. Cependant il remarqua
que la côte en étoit faine & fans
aucune apparence de danger. Elle offroit
à ſa vue des plaines charmantes & bien
peuplées; ( 1 ) il y vit des feux en pluſieurs
endroits. Il y a auſſi de grandes rivieres;
car elles font , dit- il , changer de
couleur à la mer , comme nous le remarquâmes
en pluſieurs lieux : le pays approchebeaucoup
de la difpofition du terrein
&de la température de l'air de l'Angleterre.
Hawkins trouva le long de la côte une
Iſle longue de deux lieues , couverte d'une
verdure riante & fans montuoſités ; il la
nomma Faireiland , l'Isle belle. Trois lieues
(1) Voyez le Recueil de Purchaſſ, tome4 , P.
13839
JANVIER. 1757 . 171
plus loin il vit une belle ouverture , telle
que pourroit être l'entrée d'un bras de
mer ou d'une grande riviere. C'eſt celle
apparemment qu'on a depuis nommée entrée
de Falkland , parce qu'elle eft proche
de Faireiland. Le mot Falkland eft
probablement une corruption de celui de
Faireiland. Les abréviations dont on ſe
ſert pour écrire à la main en Anglois ,
font très-propres à faire naître un pareil
quiproquo. Ce qui fortifie cette préſomption
, c'eſt qu'on ne peut rapporter la dénomination
d'iſſes de Falkland , ni celle
d'entrée de Falkland , à aucun Navigateur
connu , qui ait eu deſſein de l'impoſer
de fon chef à ces terres. Elles ſe trouvent
cependant déſignées ſous ce titre
dans la Carte de l'Amiral Anſon. Il eſt
à croire qu'il a copié en cela Wood Rogers:
celui-ci eſt le premier qui en parle
fous ce nom , ſous lequel il les ſuppoſe
déja connues. Mais encore une fois ce doit
être une faute d'écriture ou d'impreſſion ,
commiſe peut-être par ceux qui ont rendu
publique la relation de Wood Rogers.
C'eſt ainſi que les Ifles de Sebald - de
Weert & le Cap Forward , ſitués dans
le même pays, ſe trouvent métamorphofés
en Isles Sebales & Cap Froward.
Hawkins eut grand regret de n'avoir
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
pu découvrir plus amplement ce pays qui
Iui paroiffoit excellent. Il en ſuivit la
côte , felon fon eſtime , environ ſoixante
lieues , portant toujours au Nord- Eft .
Wood Rogers qui parcourut , comme
Hawkins , la côte Nord- Est de ce pays en
1708 , dit qu'il s'étend deux degrés on
40 lieues en long ; qu'il eſt compoſé de
hauteurs qui deſcendent en pente douce
les unes devant les autres ; que le terrein
en paroît bon , qu'il eſt couvert de bois ,
& qu'on y trouve de bons Ports. (1 )
e
Trois vaiſſeaux Hollandois chercherent
cette même terre en 1721 , dans le deſſein
d'y faire un établiſſement. L'hiſtorien qui
nous a donné la relation de leur expédition
, a fait de lourdes fautes en cet endroit
, & il importe de les relever. Voici
fon texte : ( 2) « Nous arrivâmes enfin à
>> la hauteur de 30 degrés de latitude mé-
>> ridionale, où doit être ſituée l'iſſe d'Ankes-
Magde- Land, ainſi appellée du nom
>>de celui qui la découvrit il y a plus de
>>100 ans : on dit que lorſqu'il la décou-
>>vrit , il y vit du feu allumé , mais qu'il
>> n'y fit pointde defcente. »
(1 ) Voyag. de Wood Rogers autour du monde,
t. I , p. 163 .
(2) Hiſtoire de l'expédition de trois Vaiſſeaux
envoyés aux Terres Auſtrales, en 1721 , p. 67, t. 1 .
JANVIER. 1757. 173
Il eſt évident que cet Auteur a voulu
parler ici de la terre découverte par Hawkins
: pluſieurs circonstances le démontrent.
1º. Hawkins eft certainement celui
qui a découvert une terre dans ces para
ges , & cela plus de too ans avant le
voyage des trois vaiſſeaux Hollandois . II
eft même encore vrai qu'il n'y fit point
de deſcente. 2 ° . Ce Voyageur est le ſeul
qui diſe y avoir vu des feux. 3 ° . Il eſt
auſſi le ſeul qui ait donné à ce pays un
nom tiré de fon nom propre , ſçavoir ,
Hawkins-Maiden- Land , mais non pas
Aukes-Magde-Land. L'Auteur Hollandois
eſtropie miſérablement ce terme ; premiere
faute importante en fait de Géographie.
Autre erreur encore plus grave : il avance
que cette Ifle doit être ſituée ſous le
3 oe degré de latitude .
Puiſqu'il parle de la terre découverte
par Hawkins , comme je viens de vous
le prouver , il devoit dire ſous le soe :
car l'Auteur de l'hiſtoire Navale d'Angleterre
, tom. 1 , & Frezier, p. 265 , atreſtent
que ce fut à cette hauteur que Hawkins
la trouva.
Si pourtant vous vouliez prendre au
pied de la lettre ce que Purchaſſ nous dit
àce ſujet , il vous ſembleroit que Haw-
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
.. Enkins
auroit trouvé ſa terre inconnue au48e
degré , &non pas au soe degré ; vous allez
en juger par ſes termes. Il fait d'abord
dire à Hawkins , p. 183 , tom. 4. Nous
arrivâmes à 49 degrés 30 minutes . We
came to 49 degrees and 30 minutes.
fuite il lui fait ajouter : We descried land
wich bare South-west ofus.... and coming
neerer and neerer , we could not conjecture
what land it shouldbe... we weere next of
any thing in 48 degrees. C'est- à-dire ,
« nous découvrîmes une terre à notre Sud-
>>Queft.... & quoique nous en appro-
>>chaſſions de plus en plus , nous ne pû-
»mes deviner quel pays ce pouvoit être
>> ( parce qu'il n'étoit marqué ſur aucune
>>de leurs Cartes ) : nous étions à peu de
>> choſe près ſous le 48e degré. » :
Sans doute , Monfieur , vous appercevez
dans ce recit quelque choſe de confus
& même d'inconféquent. Si Hawkins
arrive à la hauteur de 49 degrés &demi ;
s'il trouve une nouvelle terre avant de
nous avertir qu'il ait reculé depuis ; s'il
en approche de plus en plus , ne doit-il
pas l'avoir trouvée au-delàdu 49€ degré
30 minutes , & vers le soe ? Auſſi eſt-ce à
cette latitude que Frezier & l'hiſtoire Navale
d'Angleterre lui attribuent de l'avoir
rencontrée. L'Auteur de ce dernier ouvra-
&
JANVIER. 1757 . 175
ge , cite pour ſon garant Harris , Auteur
d'une collection de Voyages , qui s'exprime
apparemment plus correctement ſur
cet article, en rapportant le Voyage de
Hawkins.
Les trois vaiſſeaux Hollandois , dont
je vous ai déja parlé , trouverent au 52e
degré les Ifles Neuves ainfi nommées par
les François , autrement les Iſles de Saint
Louis , ou bien encore Côte de l'Affomption.
C'étoit la terre même de Hawkins ,
que l'Auteur leur fait précédemment chercher
, mais en vain , vers le 30e degré .
Toute la différence ne conſiſtoit que dans
les noms : ce qu'ils avoient cherché ailleurs
ſous le nom barbare de Aukes-
Magde-Land , exiſtoit réellement là ſous
le nomd'Iſles Nouvelles , ſelon les François
,&d'Iſles de Falkland , ſelon les Anglois.
Les uns& les autres s'accordent à
placer ces terres , auſſi bien que Hawkins
fon Maiden- Land , entre le so & 522 degré.
Ce n'eſt donc vraiſemblablement
qu'une ſeule & même terre déſignée par
différens noms.
Les Hollandois s'aſſurerent les premiers
que tout ce pays eſt une grande Iſle de
200 lieues de circuit ,& à So lieues du
continent de l'Amérique. Le pays leur
parut très-fertile& très-beau , entrecoupé
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
de montagnes & de vallées chargées de
beaux arbres . Je vous ai dit ci-devant
qu'il avoit 40 lieues de long.
L'Amiral Hollandois différa de le faire
reconnoître plus amplement juſqu'à fon
retour,des terres Auſtrales , où il alloit .
Il craignoit de laiſſer écouler , s'il s'y fût.
arrêté, la ſaiſon propre à paffer les détroits:
mais fon deſſein ne put être exécuté
dans la ſuite ; car ſes vaiſſeaux furent
contraints de prendre la route des Indes
Orientales pour revenir en Europe .
• Cette belle Ifle , continue leur Hiſtorien
, reſta donc inconnue ; notre Amiral
ſe repentit dans la ſuite , de ne l'avoir pas
du moins fait parcourir en partie pendant
quelques jours.
Les François ſont ceux qui ont le plus
fréquenté & par conféquent le mieux reconnu
ces terres. Ils y touchoient fouvent
, dans le temps que le Contrat de
l'Affiento leur ouvroit les ports de la mer
du Sud. En 1706 le vaiſſeau le S. Louis
y fit de l'eau dans un étang ſitué près
d'un encrage qui depuis a porté le nom
de Port S. Louis. Le Capitaine Doublet ,
duHavre, eſt un de ceux qui les a côtoyées
de plus près. Montant le S. Jean-Baptifte
en 1711 , il voulut paſſer dans un enfon,
cement qu'il voyoit vers le milieu ; mais
A
JANVIER. 1757. 177
y ayant apperçu des Iſles baſſes à fleur
d'eau , il revira de bord , & fit ſans doute,
fort ſagement.
Vous , qui ramenez tout à l'utile , vous
n'allez pas manquer , Monfieur , de me
demander d'où vient qu'on n'a juf
qu'ici tiré aucun avantage d'un pays fi
communément connu , & qu'on nous
peint d'ailleurs fi fécond & fi beau ?
-Je vous répondrai d'abord là-deſſus ,
que l'Amiral Anſon recommande inſtamment
à ſa Nation , ( ce ſont ſes termes ,
tom. , p. 238. ) de faire de ces Ifles une
relâche pour les vaiſſeaux qu'elle envoie
dans la mer du Sud. Vous venez de voir
que les Hollandois ont eu le même deſſein
en 1721 .
On ne peut pas douter qu'un établiſſement
qui y ſeroit fait par quelque Nation
Commerçante que ce foit , ne fût pour
elled'une commodité infinie. On rencontte
des difficultés incroyables , quand il
s'agit de doubler le Cap Horn pour paffer
dans la mer du Sud. La perte entiere de
l'Eſcadre d'un Sarmiento en 1982 , les
maux inouis qu'y fouffrit celle des Hollandois
en 1597 , les catastrophes que
viennent d'y effuyer tout récemment les
Eſcadres de l'Amiral Anfon & de Pizzaro
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
en 1741 , en font de triſtes &trop fûrs
garans.
Iln'eſt pas concevable , dit l'Amiral Anſon
, de quelle utilité pourroit être un
lieu de rafraîchiſſement auſſi avancé vers
le Sud, & auſſi près du CapHorn , ſuppoſé
qu'il ſe trouvât propre à cela , après l'examen
qui en feroit fait.
Mais , me direz-vous , l'examen n'eftil
donc pas déja tout fait ? Hawkins , Rogers
, le vaiſſeau le S. Louis , &les trois
vaiſſeaux Hollandois n'ont-ils pas trouvé
que le pays abondoit en bois , en grandes
rivieres , en belles prairies & en bons:
Ports ? Le S. Louis n'y a-t'il pas encré en
toute fûreté ? A en juger par la latitude ,
le climat ne doit-il pas y être tempéré ?
Le climat qui répond au sie degré eſt le
même que celui d'Abbeville en Picardie
& de Mayence ſur le Rhin. Celui- ci n'at'il
pas toujours paffé pour l'un des plus
bienfaiſans & des plus favoriſés du ciel ?
D'où vient donc encore une fois qu'on
en a ſi peu tiré d'uſage juſqu'ici ? C'eſt
que chez nos voiſins comme chez nous,
il n'y a que le Gouvernement qui puiffe
ordinairement exécuter & foutenir des
entrepriſes auſſi vaſtes que celle d'un établiſſement
dans un autre hémiſphere..
JANVIER. 1757. T
179
Or il arrive ſouvent qu'un Etat a de longues
guerres à foutenir , des dettes immenſes
à liquider , des avances indiſpenſables
à faire pour d'autres objets. Tel eſt
le cas où ſe trouvent aujourd'hui les Anglois.
Quelques convaincus qu'ils ſoient
des avantages d'un tel projet , ils font forcés
de le remettre à un autre temps. Il
eſt encore aujourd'hui libre aux François
de les prévenir.
Nos vaiſſeaux traverſent bien plus fouvent
la mer du Sud que ceux des Anglois.
Un Port vers le détroit de Magellan ,
nous feroit donc d'une utilité encore plus
grande qu'à eux- mêmes. Nos vaiſſeaux
arriveroient- ils trop tard pour doubler le
Cap Horn ? Ils y attendroient en fûreté
leretour de la ſaiſon favorable. S'éleve
roit-il quelqu'une de ces bourraſques fi
fréquentes dans cette mer orageuſe ? Ils
s'y refugieroient pour en éviter la furie
ou pour y réparer leur défordre.
La Compagnie des Indes ne verroit
plus le ſcorbut ravager les équipages de
ſes vaiſſeaux , qui vontà la mer du Sud.
Sûrs de trouver un Port au milieu de leur
courſe, ils pourroient y arriver dans toutes
les ſaiſons. Les bâtimens s'y radouberoient
ſans dépenſe ; & les hommes s'y
rafraîchiroient à ſouhait , en refpirant un
Hvj
ISO MERCURE DE FRANCE.
air ſemblable à celui du climat qui les a
vu naître
La pêche auſſi abondante dans ces contrées
qu'aux environs même de Terre-
Neuve , ſuffiroit pour enrichir ſubitement
les nouveaux Colons. Ils en jouiroient
paiſiblement ſans craindre la concurrence
d'aucun des peuples Européens. Notre
Colonie de Cayenne reſſentiroit bientôt
d'heureuſes influences de ce voiſinage. Il
s'établiroit entre les deux habitations une
communication réciproque , qui les vivifieroit
toutes deux à la fois ; & les Indes
Eſpagnoles que l'Angleterre dévore en efpérance
, auroient à leur porte des défenfeurs
toujours prêts à leur tendre la main.
Vous voyez , Monfieur , que la découverte
des Eſpagnols , toute chimérique
qu'elle eſt dans ce ſens , peut cependant
avoir fon utilité : tout au moins elle ſervira
à faire mieux examiner &àdéterminer plus
fûrement la juſte poſition de la terre de
Falkland. D'ailleurs elle ne va pas manquer
de réveiller l'attention des Nations
qui ont eu des vues fur ce pays. Puiffe
celui des peuples qui a le plus d'intérêt
à s'en aſſurer la propriété , n'être pas le
dernier à s'en appercevoir !
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'Abbé HARDY, du College Mazarin.
1
JANVIER. 1737.181
SÉANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale des Sciences, des Belles-
Lettres & des Arts de Rouen , 1756 .
M. le Cat , Secretaire des Sciences , ouvrit
cette Séance par un Extrait raiſonné
des regiſtres de l'Académie , dans lequel
il rendit compte des travaux de l'année. '1
Le premier de ces extraits eſt celui d'un
Mémoire de M. Bacheley, Prêtre au Prieuré
de S. Hymer , intitulé , Obſervations Lithologiques
sur la formation des cailloux , où
l'Auteur entreprend de prouver que les
cailloux font formés , comme les pierres
ordinaires par les coquillages & autres
productions marines que la mer a laiffé
dans les terres qu'elle couvroir jadis , &
qui y ont été enfouies dans du ſable virrifiable.
Cet Auteur prétend que les cailloux
ne different des autres pierres qu'en ce que
le ſable vitrifiable domine dans les premiers
, tandis que le ſable calcinable ou
la pouffiere de coquille domine dans la
pierre. Il a accompagné ſon ouvrage d'une
collection très -nombreuſe de cailloux qui
renferment les productions marines citées ,
&qui , felon lui , ſont des preuves de fon
opinion. M. le Cat avoit lu dans la Séance
182 MERCURE DE FRANCE.
publique de 1751 , un Mémoire d'hiſtoire
naturelle , où il attribue les lits des cailloux
qu'on trouve entre les bancs des marnes&
des carrieres de Normandie , à des
fucs lapidifiques entraînés par l'eau des
pluies , filtrés à travers les lits de ces pierres
, &plus ou moins empreintsde teintures
métalliques , & furtout de teintures
ferrugineuſes. Il a montré à l'Afſſemblée
un caillou où ce méchaniſme ſe démontre
aux yeux mêmes ; car ſa ſubſtance s'eſt
prolongée dans l'intérieur de cette pierre
qui étoit creuſe , par un grand nombre de
filets , dont pluſieurs fonttrès-longs , entiérement
iſolés , & reſſemblent parfaitement
à ces filets de glace que l'écoulement
des gouttes d'eau forme en hyver au bas
destoits.M. le Cat a même établi dans cette
Differtation , dans celle ſur le mouvement
mufculaire , qui a été couronnée à Berlin
en 1753 , &dans quelques autres , que ces
fucs lapidifiques dérivent eux-mêmes d'une
eſpece de glue univerſelle qu'on découvre
ſous différentes formes dans les trois
regnes , où elle fait l'aliment & le lien efſentiel
du tiſſu des corps. Le reſte de l'extrait
de ceMémoire eſt employé à concilier
ce ſyſtême de M. le Cat avec les faits &
l'hypotheſe de M. Bacheley, dont les grandes&
louables recherches ſur cette matiere,
JANVIER. 1757 183
dit ce Secretaire , lui ont fourni de vraies
découvertes , entr'autres celles d'un nouvel
ourfin fort beau & fort fingulier , contenu
dans des cailloux , &dont l'analogue ne ſe
trouve pas dans nos mers.
M. le Cat rapporte enſuitedes obſervations
faites auHavre dans le pays de Caux,
parM.duBocage, &aux environs de Caën,
fur le tremblement de terre ſenti dans ces
contrées , le premier Novembre 1755 , à
10 h. du matin , &fur un autre apperç
à Rouen même , le 18 Février 1756 , à 7 h .
37 min. du matin .
Il fait mention de deux Diſſertations de
M. Pinard , Profeſſeur de Botanique ; l'une
fur une nouvelle eſpece de jalap ou belle
de nuit , & l'autre ſur une eſpece de violette
particuliere aux environs de Rouen.
Il rappelle la deſcription de fix enfans
monstrueux , qu'il a lue à l'Académie dans
le coursdel'année, dont l'une de M. Venklinckenbengh,
Médecin de Nimegue, a été
communiquée par M. Beyer , Affocié de
l'Académie. Les cinq autres ſont de M. le
Cat , ainſi que l'hiſtoire d'un hermaphroditede
17 ans , qu'il a découvert parmi les
malades de ſon Hôpital. Il étoit habillé en
fille , & il en avoit tout l'extérieur « tant
>> ſupérieurement qu'inférieurement ; mais
>> cet extérieur , dans les organes eſſentiels
184 MERCURE DE FRANCE .
>>aux ſexe feminin , couvroit des parties
>>qui dépoſoient en faveur de l'autre
>>ſexe , & par les détails de cette obfer-
>> vation, qui ne peuvent trouver place ici.
>>La nature paroiſſoit s'être ſi fort em-
>>br>ouillée dans le reſte de cette conftruc-
>>tion , qu'en voulant faire les deux ſexes ,
>'>elle n'avoit proprement fait ni l'un , ni
» l'autre. »
Il parla enſuite d'un mémoire fur la
liquidation des mariages avenants', déterminé
algébriquement par M. le Clontier
, excellent Ingénieur de Dieppe &
du Havre , mort dans le courant de
cette année ; d'un autre de M. Ligot ,
Profeſſeur de Mathématique à Rouen ,
fur quelques propriétés nouvelles des
quadrilateres ; d'une Differtation de M..
Vregeon , fur le phoſphore tiré de l'urine
; de la Deſcription d'une machine
pneumatique perfectionnée dans ſon robinet
& dans ſon piston , par le même,
d'une Obſervation de M. le Danois,
fur un abcès fiftuleux à la poitrine d'un
enfant d'onze ans , qui depuis quatre
années fournit environ quatre onces de
pus par jour , & qui fait néanmoins tous
les exercices ordinaires à ceux de fon
âge ; de deux Differtations de M. Peyffonelle
ſur la Lepre africo-américaine, qui
JANVIER . 1757 . 185
regne dans les colonies de l'Amérique ;
d'une Préface & de l'Hiſtoire de l'Académie
, qui doivent être à la tête du
premier des volumes que cette ſociété
va donner au Public, par M. le Cat;
d'un Mémoire par M. Brouin , fur la né
ceffité d'établir à Rouen une école d'Hydrographie
; d'une Diſſertation de M. Lucas
, contre les influences attribuées communement
à la lune; de pluſieurs Odes
d'Horace traduites en vers françois par
M. Fontaines. M. le Cat a dit enſuite...
Les Mémoires envoyés pour le prix de
Phyſique , dont le ſujet eſt.... La caufe
du tremblement de terre... étoient au nombre
de dix-huit. Pluſieurs ont mérité des
éloges , & furtout les N° . 12 & 15 ,
dont le premier a pour deviſe , Columna
cali contremiſcunt , &c. & le ſecond , Terra
Supernè tremit , &c. Mais en rendant aux
Auteurs la juſtice dûe à leurs talens &
à leurs travaux , l'Académie a cru devoir
réſerver le prix , parce que les uns n'ont
pas encore mis affez d'ordre & de clarté
dans l'expoſition de la cauſe demandée ,
affez d'harmonie entre les puiſſances qui
la compoſent , entre celles- ci & celles
qui leur font analogues , & que les autres
, avec beaucoup d'ordre &de ſtyle , ſe
font égarés dans des digreſſions déplat
186 MERCURE DE FRANCE.
cées , & dans des analogies peu folides.
L'Académie préſumant que ces défauts
viennent principalement du peude temps
que les Auteurs ont eu à compoſer leurs
mémoires , elle annonce le même ſujet
pour le Prix de 1757 , aux conditions
exprimées dans le programme de l'année
précédente. Ce délai procurera encore
aux Auteurs l'avantage de profiter d'un
grand nombre d'obſervations faites depuis
la compoſition des premiers mémoires.
Les diverſes écoles que protege l'Académie
, & dont ſes Membres font les
Profeffeurs , ont tenu leurs concours ordinaires
pour la diſtribution de leurs Prix.
Ceux de l'école d'Anatomie donnés
par M. le Cat , ont été remportés... Le
premier par M. Goucy de Dieppe. Le ſecond
par M. le Cordier de Courſon ,
près Lizieux.
Les Prix de l'école de Botanique donnés
par M. Pinard , ont été remportés ;
le premier , par M. Rouffent deMontreuil
en Picardie ; le ſecond , par M. Simon
de la ville d'Eu ; le troiſieme , par M.
Seyer de Verneuil , tous trois éleves en
Chirurgie.
: M. du Boullay Secretaire des Belles-
Lettres , annonça les Prix de ſon déparJANVIER.
1757. 187
tement & ceux de l'école du deſſein.
L'Académie avoit propoſé pour ſujet
du Prix d'Hiſtoire : l'origine , la forme &
les changemens de l'Echiquier ou Parlement
ambulatoire de Normandie. Elle n'a
reçu ſur ce ſujet aucun mémoire : ainſi
elle a remis ce Prix àl'année prochaine.
Le ſujet ſera les premieres Navigations
des Normands , leurs découvertes
& leurs établiſſemens dans les deux mondes.
Outre ce Prix , l'Académie donnera
auffi à ſon aſſemblée publique du mois
d'Août 1757 , un Prixde Poéfie , au plus
beau Poëme de cent vers au moins fur la
conquête de l'Angleterre par Guillaume
Duc de Normandie. Ces Prix font fondés
par M. de Luxembourg , Protecteur
de l'Académie ,&Gouverneur de la Province.
Les Ouvrages feront adreſſés francs de
port & ſous la forme ordinaire , à M.
Maillet-du Boullay , Secretaire perpetuel
de l'Académie de Rouen pour les Belles-
Lettres , rue de l'Ecureuil.
Les progrès de l'Ecole publique de defſein
de cette ville, l'émulation des éleves
, le nombre d'Artiſtes diſtingués qu'elle
a déja produits , commencent à remplir
les voeux de l'Académie & l'attente
188 MERCURE DE FRANCE .
du Public : cependant il manquoit encore
un Prix qui pût exciter dans les jeunes
gens quelques étincelles de ce feu créa
teur , de ce génie ſans lequel le deffinateur
le plus correct ne ſeroit qu'un froid
copiſte.
La libéralité de M. de Adeville , un des
Membres de l'Académie , & Amateur auſſi
éclairédesArts , que zélé Citoyen , ne nous
laiſſe plus rien àdefirer. Il vient de fonder
un Prix de compofition deſtiné au
meilleur deſſein , ou à la meilleure efquiſſe
faite ſur le ſujet propoſé par le
Profeſſeur . Ce Prix ſera le premier de l'Ecole
, & conſiſtera en une médaille d'argent
, double du premier prix d'après nature.
L'Académie eſpere que cette nouvelle
fondation redoublera le zele des jeunes
éleves , & les engagera particulièrement
à s'inſtruire de tout ce qui doit orner
l'eſprit d'un Artiſte digne de ce nom ,
à qui la Mythologie , la Fable , l'Hiſtoire ,
les Moeurs & les Coutumes de tous les
peuples doivent être familieres.
Laſuite au prochain Mercure.
[
۱
JANVIER. 1757. 189
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
U د
N Ballet d'un acte Monfieur , que
M. Philidor a bien voulu me mettre en
Muſique,dont la répétition s'eſt faite hier
en préſence de Madame la Comteſſe de la
Marck , de M. le Duc d'Ayen , & de pluſieurs
autres perſonnes de diſtinction ,
chez M. Thirou-d'Eperſenne , Receveur
Général des Finances , & qui ſans doute
ne doit ſon luftre & l'accueil qu'on a bien
voulu lui faire , qu'à cette même Muſique ,
& ſurtout qu'au charme ſéduisant de la
voix de Mlle. Fel , eſt le ſujet qui me
procure aujourd'hui l'honneur de vous
écrire , pour vous prier de vouloit bien
inférer dans le Mercure prochain , fi cela
ne dérange point vos diſpoſitions , &
190 MERCURE DE FRANCE.
cette Lettre , & l'Epitre ci-jointe adreſſée
àMlle. Fel ; hommage foible à des talens
ſupérieurs.
Je ſerai , on ne peut pas plus ſenſible ,
Monfieur , à ce que vous voudrez bien
faire pour moi encette occaſion : les talens
que vous poſſédez vous-même avec
diſtinction , vous ſont un titre pour chérir
& faire éclater ceux des autres , & je ne
puis mieux m'adreſſer qu'à vous pour
rendre publique ma reconnoiſſance particuliere
, & cet hommage que je me fais
un plaiſir infinide rendre à ceux de Mlle.
Fel.
J'ai l'honneur d'être , &c.
DEVERGE- DE S. ETIENNE , Gentilhomme
Ordinaire du Roi de Pologne.
Ce 28 Décembre 1756 .
EPITRE à Mlle Fel , en lui envoyant
les paroles du Retour du Printemps ,
Ballet en un acte.
Tor , dont la voix tendre & touchante
Semble être l'organe des Dieux ,
Toi , dont les talens précieux
Te rendent plus intéreſſante
Que la Divinité charmante
Qui jadis brilloit dans les cieux!
JANVIER. 1757. 191
Aimable Fel , embellis un Ouvrage
Qui n'a , pour plaire & pour être admiré ,
Que ces talens dont l'unique aſſemblage
Enleve & force le fuffrage
Du Cenfeur le plus éclairé.
D'abord je n'oſois pas t'offrir un foible Ouvrage
Qui me ſembloit trop peu digne de toi ;
J'ai combattu long-temps , & fans l'avis d'un ſage
La timidité ſeule auroit agi ſur moi.
Du bon goût , m'a-t'il dit , ſuivez les ſeuls uſages ;
Laiffez penſer tout ce que l'on voudra :
La Déeſſe de l'Opera
Doit attirer tous les hommages.
Nous annonçons la Muſique de la Bohémienne
, Comédie en deux actes , en vers ,
mêlées d'Ariettes , traduite de la Zingara ,
Intermede Italien , par M. Favart. On la
trouve aux adreſſes ordinaires , & chez la
Veuve de Lormel , rue du Foin , ainſi que
chez Prault , fils , Quay de Conti. Prix
و liv.
Nous indiquons en même temps pour
les Amateurs , Sei Simfonie à quatro alto
viola e Basso , composte da Antonio Bailleux
, aux adreſſes ordinaires , 9 liv .
La Volupté , Cantatille Françoiſe , avec
Simphonie , par M. le Jay , Maître de
Muſique , ſe vend chez l'Auteur , rue de
192 MERCURE DE FRANCE.
Guénégaud, aux Bains de la Seine , & aux
adreſſes ordinaires .
Airs choiſis des meilleurs Auteurs modernes
, arrangés par ſuite, mis en Duo
pour deux Violons ou deux pardeſſus de
Viole.
On trouvera à la fin de ce Livre fix
fuites de jolis Airs , qui peuvent ſe jouer
ſeuls ou avec l'accompagnement.
OEuvre premier , gravé par Mlle Vendôme.
Prix 9 liv. aux adreſſes ordinaires.
Cet Ouvrage est très-accueilli des Amateurs
& des Maîtres.
II Recueil de Pieces Françoises &Ariettes
Italiennes , petits Airs , Brunettes , Menuets
, &c. avec des doubles & variations ,
arrangés en Duo , par M. Taillart , l'aîné.
Le premier Recueil recherché & goûté
des Amateurs , répond de la bonté & du
ſuccès de celui- ci , qui ſe vend 6 liv. &
ſe trouve , comme le premier, à Paris , aux
adreſſes ordinaires , & à Lyon , chez M.
Bretonne , rue Merciere.
८ 1
SCULPTURE.
JANVIER . 1757. 193
SCULPTURE.
REPLIQUE à la Réponse d'un Eleve
de l'Académie aux Observations sur le
Modele duMausolée du Maréchal Comte
de Saxe , exécuté par M. Pigalle.
MONSIEUR, les Peintres & les Sculpteurs
ont la ſage coutume d'expoſer les modeles
ou les eſquiſſesdesgrands ouvrages qui leur
ſont confiés , pour recueillir des applaudiſſemens
& pour raſſembler des conſeils.
Chacun juge comme il peut & felon ſes
lumieres : l'un pâliſſant d'envie à l'aſpect
du beau , s'attache à des détails indifférens,
pour accabler l'Artiſte d'une critique
amere ; l'autre , avec une admiration
ſtupide , s'extaſie ſur des choſes où l'on
n'avoit pas voulu l'intéreſſer , & trouve
des fineſſes où il n'y en a point. Si la fatyre
de l'un révolte , les applaudiſſemens
de l'autre font pitié. Au milieu de la
foule il eſt un petit nombre d'hommes ,
qui pratiquant les Arts , ou s'étant fait
une grande habitude de comparer les Ouvrages
des grands Maîtres avec la nature ,
font en état de prononcer : leurs applau
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
diſſemens ſont précieux , leur critique eſt
wile & néceſſaire. Mais ces Juges intégres
, ſçachant mieux que d'autres combien
il eſt difficile de faire du vrai & par
conféquent du beau , ont autant de modération
quand il faut blâmer , qu'ils ont
de chaleur & d'empreſſement quand ils
peuvent louer. De son côté , l'Artiſte doit
tout entendre , & ne s'offenſer de rien; il
doit profiter des conſeils , s'aſſurer s'ils
font vrais; & il ne s'irritera point , ſi l'on
condamne des choſes qui lui ont coûté
beaucoup de travaux & de temps. Les
Peintres & les Sculpteurs produiſent dans
le deſſein de plaire : n'ont- ils pas réuffi ,
il faut effacer avec l'éponge, ou abattre
avec le marteau. Tel eſt l'état des Arts !
Un homme travaille pendant quarante
ans , pour être jugé dans un inſtant. Il
eſt vrai que toute peine veut être recompenſée,
que l'on doit toujours tenir compte
à un homme d'avoir voulu ; mais cette
admiration , cette eſtime de la poſtérité
ne s'accordent point aux travaux & à la
longueur du temps , on ne les donne
qu'aux ſuccès.
: M. Pigalle connu par des Chef-d'oeu
vres , veut remplir glorieuſement labelle
carriere qu'il a commencée. Il a expoſé
le modele qu'il a fait du Mauſolée du
*
7
JANVIER. 1757. 195
Maréchal de Saxe , autant pour faire plaifir
au public , que pour en recevoir des
avis , dont il profitera dans l'exécution en
marbre de ce grand monument. Amateur
des Arts , intéreſſé à leurs progrès , curieux
des belles choſes , peut-être capable
de les ſentir , j'ai propoſé quelques idées
à M. Pigalle : il me jugera avec le public
éclairé & ſes amis connoiffeurs ; & il
conviendra en même temps qu'il n'y a
dans mon procédé que de la politeffe ,
du zele & l'amour de la choſe.
Pour vous , Monfieur , qui me jugez
plus rigoureuſement , vous méritez une
réponſeà pluſieurs de vos articles , & je
vais le faire fans aigreur .
Je n'interdis point les qualités de l'efprit
aux Peintres & aux Sculpteurs , &
je ne prétends point que quelqu'un ſe
charge de penſer pour eux : Que ſeroientils
fans ces facultés ! J'ai dit ſeulement ,
que les longues études qu'ils font obligés de
faire des principes de leur Art , qui a pour
objet toute la nature , ne leur permettane
pas de chercher dans le Cabinet la connoiffance
de l'Histoire &de la Fable , ilferois
àfouhaiter qu'il y eût une Société établie
d'hommes qui , réuniſſant la connoiſſance des
Aris à l'étude des Belles- Lettres , fuffent
chargés de faire devant les jeunes Artistes
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
qui ſe deſtinent à la Peinture & à la Sculpture
, des obſervations ſur les compoſitions&
les allégories des meilleurs Ouvrages qui ont
été produits. Je ne veux pas que ces hommes
inſtruits vous dictent vos compoſitions
, mais qu'ils vous faſſent remarquer
les fautes que l'on a faites , afin que vous
les éviţiez. Les préceptes qui entrent dans
l'ame par les exemples , frappent& s'arrêtent;
ſeuls , ils s'évanouiſſent.
Que vous me faites de plaiſir , Monfſieur
, lorſque vous m'apprenez que cet
illuſtre Protecteur des Arts , ce confervateur
, ce reſtaurateur des belles choſes ,
vous a donné un Maître pour l'Hiſtoite &
la Fable ! Vous auriez dû , Monfieur ,
confulter ce Maître inſtruit , avant de
rendre votre réponſe publique. Il vous
auroit fait remarquer qu'une Egliſe Luthérienne
étant un Temple de Chrétiens ,
la convenance ne veut point que l'on y
place des allégories fabuleuſes ; & que fi
l'on en voit dans les nôtres , il faut les
mettre au nombre de ces fautes que l'on
doit éviter. Ce font bien des entraves
pour les Artiſtes , je l'avoue ; mais s'il ne
falloit que s'abandonner à la fougue d'une
imagination échauffée , ou aux caprices
d'un eſprit vif& léger , ſans obéir à la
convenance &à la décence , ſans ſe ſou
JANVIER. 1757. 197
mettre à la vérité , il n'y auroit pas tant
de mérite à réuſſir dans les Arts. Les lauriers
de Raphaël & de Michel-Ange font
arrofés de ſueur & couverts de pouffiere.
د
Vous me faites conſeiller à M. Pigalle
de coucher le Maréchal dans ſon lit ,
attendant l'inſtant de ſa mort. En vérité ,
Monfieur vous êtes bien injuſte à mon
égard ! J'ai dit que le Héros repofantfur
des lauriers , me paroîtroit encor plus grand,
lorsqu'accablé par une maladie cruelle qui
pourroit lui faire éprouver dans ce moment
terrible quelque foibleſſe de l'humanité , il y
réſiſteroit en Philofophe & attendroit d'un
air affure & tranquille le coup de la mort.
Cela veut- il dire qu'il ſoit dans ſon lit ?
Ne peut- il pas être affis ſur un focle ou
un trophée , foutenu par le Génie de la
France ou de la Victoire. Vous prétendez
qu'il eſt bien plus grand de l'avoir repréſenté
prêt à mourir dans l'état de la plus
grande vigueur : outre que c'eſt ſortir ici
du vrai , dont on ne devroit jamais s'écarter
, nous ſçavons tous , Monfieur , qu'un
Héros eſt ſujet , comme un autre homme
, à toutes les loix de la nature ; &
qu'il n'eſt grand , que parce qu'il y réſiſte
davantage.
L'armure du Maréchal de Saxe eſt ,
dites- vous , dans le Coſtume. Il y a long-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
temps que les Militaires n'ont plus les
cuiſſes & les jambes armées ; il ne portent
quedes cuiraſſes &des demi- cuiraffes ,
excepté ſeulement les Officiers de tranchée
& de ſappe , que l'on eſt forcé de
punir pour les obliger de s'armer de pied
en cap ; précaution dont ils voudroient
bien ſe diſpenſer. Le François craint plus
l'embarras& la fatigue , que le danger.
Il feroit à ſouhaiter que l'on devînt abfolument
exact dans le Coſtume. En apprenant
chez les Ecrivains les révolutions
des chofes & les grands événemens , nous
devrions lire dans les Ouvrages des Pein
tres & des Sculpteurs l'hiſtoire des Coutumes
& des Uſages des différentesNations.
Ces Statues des Grecs & des Romains
font vêtues comme ils l'étoient de
leur temps : on ajuſte nos Héros comme
eux , parce que cela eſt , dit-on , plus noble
; & cependant , voyez en même temps
quelle contradiction ! fur notre Théâtre
on habille Agrippine , Cléopâtre & Zaïre
comme des Françoiſes de nos jours. Il en
faut excepter deux Eleves ( 1 ) de Melpomene
, qui joignant à la nobleſſe & à la
grandeur du jeu , l'expreffion forte & pathétique
des paſſions, ont tenté les pre-
(1) Mlle Clairon &M. le Kain. Leur exemple
a été ſagement ſuivi par Mlle Huff.
JANVIER. 1757 . 199
miers de reproduire le Coſtume de la
belle antiquité. Le public a applaudi , &
les Artiſtes , qui dans cette partie ſon juges
, les exhortent vivement à ramener
le vrai au Théâtre : on peut tout ofer
avec le goût ſage & décidé qu'ils font
paroître.
Je n'ai point dit , Monfieur , que M.
Pigalle devoit faire aſſeoir la France la
balance à la main , ni recevant les hommages
des nations vaincues ; j'ai dit que
dans le cas où M. Pigalle auroit pu , convenablement
au ſujet , la repréſenter afſiſſe
, il devoit le faire plus décemment
que ſur les degrés d'une pyramide. Mais
le Maréchal deſcendant au tombeau , il
faut que la France ſoit entre lui & la
mort : j'en conclus qu'elle doit être debout.
Dans un moment ſi vif & fi intéreſſant
, elle n'a pas dû s'aſſeoir. En vain
vous m'alléguez la néceſſité de lier les différens
plans des figures : ſi les plans font
faire des fautes de convenance & de décence
, il faut les changer.
J'ai applaudi à l'expreſſion de l'Hercule
, elle eſt rendue : mais je l'aurois
voulu plus forte. Ce n'eſt point une faute,
cela veut dire , que j'en ferois plus affecté.
Mon ſentiment n'eſt point une loi ;
c'eſt une idée propofée..
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
J'ai répondu à ceux qui prétendoient
que l'enfant qui pleure étoit le génie du
Maréchal , que M. Pigalle ne l'avoit point
caractériſé comme le génie de ce Heros.
Je ſuis bien éloigné de conſeiller l'emploi
d'une allégorie qui ſeroit inutile.
Mais vous me faites dire cette abſurdité.
Eh ! Monfieur , relifez ma Brochure.
J'ai fait l'explication du Mauſolée dans
l'ordre des impreſſions que j'ai reçues ,
& même à l'avantage de M. Pigalle.
L'inſtant qui précede la mort du Maréchal
, eſt ce que l'Artiſte a voulu repréſenter
; car il frappe au premier aſpect.
Tout ce qui eſt dans ſon ſujet doit y
concourir , & par conféquent l'expreſſion
des animaux me paroît contradictoire.
Le jugement que j'ai porté de la figure
de la mort auroit dû vous faire
foupçonner , que connoiſſant les loix &
la pratique de la compoſition , je puis
être ou devenir un jour un Artiſte ; que
je n'ai point affecté le ſçavant en relevant
de petits détails que je ſçais que l'on
néglige dans les modeles pour les rendre
dans l'exécution ; & loin de ménager un
homme que vous rencontrerez peut- être
quelque jour dans la carriere où vous
entrez , vous me dites la choſe du monde
la plus déſobligeante. Je n'y répondrai
JANVIER. 1757. 201
rien, Monfieur parce je me fais unſecret
plaiſir de croire que vous en êtes
fâché.
Vous demandez un Epitaphe pour mettre
ſur la pyramide. Il n'y faut qu'une
Infcription , parce que dans le ſujet de
M. Pigalle , le Maréchal n'eſt point mort ,
& la pyramide eſt cenſée avoir été élevée
de ſon vivant. Mon avis eſt que l'on y
grave ce peu de mots : MAURICE COMTE
DE SAXE , ET MARECHAL DE FRANCE .
Le nom d'un grand homme ſuffit à fon
éloge.
GRAVURE.
DEPUIS EPUIS que nous avons annoncé le
projet de la carte de France , on a vu
paroître tous les mois une nouvelle
feuille. On débite actuellement la quatrieme.
Pluſieurs perſonnes inſtruites
de l'exactitude de cette carte & de la
beauté de la gravure , en ont demandé
de toutes parts à M. Caffini pour les
provinces : c'eſt ce qui l'a engagé à en
envoyer dans toutes les Capitales des
généralités du Royaume. On les trouvera
dans ces Villes , chez Meſſieurs les
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
Directeurs des carroffes &voitures publrques.
Le ſieur Gaillard vient de mettre au
jour deux eſtampes , l'une gravée par feu
M. Sornique , & qui repréſente une Bergere
chantant des paroles notées ; unjeune.
homme l'accompagne de ſa flûte.
L'autre eſtampe eſt de M. Gaillard ,
& l'on y voit un jeune garçon qui ſe
délecte à boire du vin , tandis que derriere
lui une petite fille en marque fon
chagrin , & montre un air jaloux. Ces
deux morceaux , qui ſont parfaitement bien
exécutés , font d'après les tableaux de
M. Jeaurat Peintre de l'Académie Royale.
Ils ſe vendent chez l'Auteur , rue S.
Jacques au deſſus des Jacobins , entre un
Perruquier & une lingere , à Paris.
Le fieur Feſſard a mis au jour le Portrait
de M. le Cardinal de Luynes ; Archevêque
de Sens , premier Aumonier de
Madame la Dauphine , & l'un des quarante
de l'Académie françoiſe. Il l'a gravé
d'après M. Latinville , & le vend chez
lui , rue S. Thomas du Louvre.
JANVIER. 1757. 203
ARTICLE V.
SPECTACLES.
COMEDIE FRANÇOISE.
Le lundi 27 Décembre les Comédiens
François ont remis La Princeſſe d'Elide ,
Comédie en cinq actes , ornée de chants
& de danſes. Quoique les premiers rôles
foient remplis par Mlle. Gauffin & M.
Grandval ( c'eſt annoncer qu'ils ne peuvent
l'être mieux ) elle n'a fait ſur le
Public qu'une foible impreſſion . L'anonyme
qui a mis en vers la proſe deMoliere
, n'a pas aidé à la faire briller. Une
pareille broderie n'étoit pas propre à embellir
l'étoffe. A la négligence de ſes rimes,
& aux fréquens hiatus qui s'y trouvent ,
nous foupçonnons que ce rimeur pourroit
bien être un des nôtres , c'est-à-dire ,
un de ceux dont l'abondance ſterile nous
prodigue tous les mois leurs vers plus que
libres , malgré les plaintes réitérées que
nous en avons portédans pluſieurs de nos
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Mercures. Eſt- il permis à des barbouilleurs
de toucher au tableau d'Apelle ?
Le divertiſſement du ſecond acte a fait
plaiſir , particulièrement le pas de trois
exécuté par Mlle Alart , les ſieurs la
Riviere & Bouqueton. On a ſurtout applaudi
la préciſion & la legéreté de
Mlle Alart. Le brillant de ſes pas répond
aux agrémens de ſa figure.
Les Comédiens François qui ont répréſentés
Dimanche 9 de ce mois le Mercure
Galant , & le Lundi 10 Manlius Capitolinus
, Tragédie de M. de la Foffe ,
ſe préparent à donner inceſſamment la
Fille d'Ariftide , Comédie en cinq Actes
en profe , que nous avons déja annoncée ,
& que le Public attend avec une ſi juſte
impatience..
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont continué
juſqu'au fix de ce mois la Jeune Grecque ,
que Mlle Catinon a repréſentée avec
autant de décence que de ſentiment &
d'ingénuité. Voici des vers à ce ſujet ,
qui ne font que lui rendre juſtice.
Policrite eft heureuſe , &mérite de l'être:
Tous les coeurs lui ſont dûs,elle ſçait les gagner.
JANVIER . 1757 205
Sans l'aimer , l'applaudir, on ne peut la connoître ,
Une pareille eſclave eſt faite pour régner.
GUERIN- DE FREMICOURT.
Le Lundi 10 , les mêmes Comédiens
ont rejoué cette piece , & doivent au
plutôt en donner une nouvelle en trois
Actes , traduite ou plutôt imitée d'une
Comédie Italienne en trois Actes , par M.
Mailhol , qui a déja enrichi ce théâtre de
pluſieurs Drames.
CONCERT SPIRITUEL.
LeE vendredi 4 Décembre , veille de
Noel , le Concert commença par une Symphonie
de M. Géminiani , ſuivie de Fugit
nox , Motet à grand choeur de Boifmortier.
Enſuite on chanta un petit Motet
François de M. ***. M. Vachon joua
un Concerto de violon de ſa compofi
tion. Mlle. Fel chanta un petit Motet
Italien nouveau. M. Balbastre joua fur l'orgue
un nouveau Concerto de ſa compoſition.
Le Concert finit par Dominus regnavit
, Motet à grand cheoeur de M.Mondonville.
Le jeudi 25 , jour de Noel , on com
mença par la premiere Piece de Clave206
MERCURE DE FRANCE .
cin de M. Mondonville , ſuivie de Cantate
Domino , Motet à grand choeur de
Lalande. Enſuite M. Poirier chanta un
petit Moter François de M.***. MM. Piffet
& Baron jouerent un Concerto à deux
Violons. Mlle Fel chanta un petit Motet
Italien nouveau. M. Balbaſtre joua
fur l'orgue un Concerto de ſa compoſition.
Le Concert finit par Venite exultemus ,
Motet à grand choeur de M. Mondonville.
JANVIER. 1737. 207
ARTICLE VI.
NOUVELLES ÉTRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 24 Novembre.
L temps s'étant remis au beau , on ne doute
pasque les troupes commandées par le Feld-Maréchal
Apraxin , ne continuent inceſſamment leur
marche. Selon les nouvelles qu'on a de ces troupes
, il n'y regne ni maladie , ni déſertion. On a
donné les ordres néceſſaires pour que dans tous les
lieuxde leur paſſage , elles trouvaſſent abondammentdes
ſubſiſtances . Le dernier convoi des munitions
de guerre , deſtinées pour cette armée ,
eftarrivéàRiga.
S.M. Impériale a envoyé pluſieurs préfens à la
Reinede Pologne, Electrice de Saxe, & a ordonné
qu'on fit à Dreſde une remiſe de cent mille rowbles,
pour le foulagement des habitans de la campagne
, qui ont le plus fouffert de l'invaſion des
troupes Pruffiennes.
DE WARSOVIE , le 13 Décembre.
Tous lesSénateurs ont reçu du Comte de Beftuchef,
Grand Chancelier de Ruſſie , une Lettre
circulaire , par laquelle ce Miniſtre leur marque
que le fortdéplorable de Sa Majesté , auquel Elle
208 MERCURE DE FRANCE.
n'a pas donné le moindre lieu , mérite une compaſſion
égale à la gloire que Sa Majesté s'eſt acquiſe
par fa noble conſtance. Qu'il doit en même
temps exciter toutes les Puiſſances , ſurtout les
Puiſſances alliées du Roi & de la République , à
prendre à un événement de cette nature une part
ſenſible. Que les ſuites funeſtes qui pourroient
réſulter de la démarche du Roi de Pruſſe , tant
pour le repos commun de l'Europe , que pour
chaque Puiſſance en particulier , & furtout pour
les pays voiſins des Etats de S. M. Pruffienne, font
évidentes. Que chaque Souverain a intérêt , pour
ſa propre fûreté , en faiſant cauſe commune avec
l'Impératrice Reine de Hongrie & avec le Roi , de
prendre les meſures convenables , non ſeulement
pour procurer à deux Puiſſances injuftement attaquées
, la fatisfaction qui leur eſt dûe , mais auſſi
pour preſcrire au pouvoir trop étendu du Roi de
Pruſſe des bornes qui puiſſent à l'avenir ſervir
d'abri contre les infultes d'un tel voiſin. Le Comte
de Beſtuchef ajoute que l'Impératrice de Ruſſie ,
vivement touchée de l'infortune du Roi , & ne
pouvant voir avec indifférence les entrepriſes de
S. M. Prufſienne , a pris la réſolution d'aſſiſter
efficacement & promptement le Roi , & d'envoyer
un corps conſidérable de ſes troupes au ſecours
de Sa Majeſté. Que ce corps eſt actuellement
en marche ſous les ordres du Feld-Maréchal
Apraxin , & qu'une néceſſité indiſpenſable l'obli
gera de traverſer une partie du territoire de la Pologne.
Que toutes les perſonnes qui jugeront fans
prévention , rendront juſtice à un projet qui ne
tend qu'à défendre les Alliés de la Ruffie , &à rétablir
la paix en Allemagne , en y remettant les
choſes dans unjuſte équilibre. Que fans doute
les Polonois faciliteront , autant qu'il dépendra
JANVIER . 17576 205
d'eux, lamarche des troupes Ruſſiennes , & s'empreſſferont
de concourir à venger le Roi leur maî
tre , & à faire échouer les vaſtes deſſeins du Roi
de Prufſfe. « Rien , continue le Comte de Beſtu-
>>chef, n'eſt plus propre pour cet effet , que de
>>rétablir en Pologne l'harmonie& la tranquillité
>>qui y font troublées depuis ſi long-temps , &de
>>prendre unanimement à coeur les circonstances
>>>préſentes. Ma très - gracieuſe Souveraine a déja
>>donné tant de preuves convaincantes de l'amitié
>fincere qu'Elle conſerve pour la République , &
>>de l'intérêt ſenſible qu'elle prend, tant au bien
>>de la Pologne en général , qu'à celui de chaque
>>P>olonois en particulier , que je ne doute nulle-
>>ment que Votre Excellence ne foit tout-à-fais
>>p>erfuadée des ſentimens de S. M. Impériale. Je
>me flatte pareillement que Votre Excellence ſe
>>fera un plaiſir d'engager ſes compatriotes ani-
>>més du point d'honneur &de l'amour qu'ils ont
>>pour leur Roi , à faire prévaloir le malheur de
>>ce Prince fur des débats domestiques , & fur des
>>haines particulieres..... Le moyen le plus fûr
>>de vous attirer l'approbation de S. M. Impériale,
>>>eſt de gagner les bonnes graces du Roi votre
>> maître , & de donner à ce Prince , ainſi qu'à la
>>République , des preuves inconteſtables de votre
>>>zele & de votre attachement. >>>> :
Le bruit court que le Roi & la République , à
l'exemple des autres Puiſſances de l'Europe , accorderont
inceſſamment le titre d'Impératrice à
cette Princeſſe, à qui la Pologne n'a donné juſqu'à
préſent que celui d'Autocratrice. Alors le fieur
Wolkonskoy prendra le caractere d'Ambaſſadeur.
Ces jours derniers le Poſtillon chargé des lettres
de Cracovie , a été aſſaſſiné entré Rodoſzice &
Konskie. On a retrouvé ſa malle dans un endrois
210 MERCURE DE FRANCE.
écarté du grand chemin; mais les paquets de let
tres qu'elle contenoit , avoient étéenlevés.
DE STOCKOLM , le 15 Décembre.
1
1
La Suede étant garante de la paix deWestphalie,
leComte deGoes , Miniſtre Plénipotentiaire de
la Cour de Vienne , & le Baron de Sack , Envoyé.
Extraordinaire de celle de Dreſde , après avoir
repréſenté au Roi la triſte ſituation de la Saxe, ont
réclamé pour cet Electorat les ſecours de la Couronne.
Sa Majesté a répondu qu'Elle voyoit avec
plaiſir la confiance que lui témoignoient ces deux
Cours; qu'Elle n'ignoroit pas les obligations que
la Suede avoit contractées par le Traité de Weftphalie;
qu'on la verroit toujours diſpoſée à les
remplir exactement : mais qu'avant de prendre
une réſolution définitive fur la réquiſition faite
par l'Impératrice Reine de Hongrie , & par le
Roi de Pologne , Electeur de Saxe , il étoit indiſpenſable
de ſe concerter avec la Couronne de
France , garante du même Traité. レイ
Cette Cour a renouvellé ſon Traité avec la
France pour douze ans, à compter du 12 Juillet
1756.
LesCommiſſaires établis par lesEtats du royaume,
pour inſtruire le procès des auteurs de la derniereconſpiration
, ont condamné le Comte de
Hardt& le Baron Eric deWrangel , à perdre la
tête.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 18 Décembre.
On célébra le 8 de ce mois l'anniverſaire de la
naiſſance de l'Empereur, qui eft entré dans la quaJANVIER.
1757 . 1
211
rante-neuvieme année de ſon âge. S. M. Impésiale
, après avoir entendu la meſſe à l'égliſe métropolitaine
, alloit ſe mettre à table pour dîner en
public , lorſqu'on annonça que l'Impératrice
Reine reflentoit quelques douleurs. Une heure
après cette Princeſſe accoucha d'un cinquieme
Archiduc , qui fat baptisé le même jour à ſept
heures du ſoir par le ſieur Crivelli , Nonce du
Pape. Le jeune Prince a été tenu ſur les Fonts de
baptême par l'Archiduc Jofeph , & par l'Archiducheſſe
Marie-Anne , au nom de l'Electeur & de
l'Electrice de Baviere , & il a été nommé Maximilien
-François -Xavier- Joſeph-Jean-Antoine-Vinceflas.
Il ſe porte , ainſi que l'Impératrice Reine ,
auſſi bien qu'on puiſſe ledeſirer.
Il ſe tient de fréquentes conférences à la Cour ,
pour régler les opérations de laccaammppagneprochaine.
On prépare à l'arcenal un train confidérable
d'artillerie. Le neuf on fit partir pour la
Moravie un grand nombre de recrues. Les Knès
Galitzin&Perloſeski furent préſentés hier à l'Empereur.
Le Comte d'Aſpremont , Capitaine au
régiment de Linden , a épousé une fille du Comte
de Wolkenstein. Cette cérémonie s'est faite au
château de Wahringen , appartenant à la Comteſſe
de Vaſquez , d'où les nouveaux mariés partirent
le lendemain pour aller paſſer quelque temps
à la terre du Comte de Wolkenstein , dans le
Tirol. A
Dès que les Etats de Tranfilvanie ont été informés
des actes d'hoſtilité du Roi de Pruſſe contre
l'Impératrice Reine , ils ont réſolu de donner à
Sa Majesté des preuves de leur zele& de leur refpectueux
attachement. En conféquence ils ſe ſont
engagés à fournir deux mille hommes de recrues ,
pour compléter les régimens d'infanterie Hon
212 MERCURE DE FRANCE .
groiſe. LaNobleſſe & le Clergé, tant Catholique
que Luthérien , Réformé & Grec de la même
province , ont offert en même temps de lever &
d'entretenir à leurs dépens un régiment de cavalerie
, de quatre cens cinquante maîtres. Les régimens
Saxons , qui viennent de Pologne , ont
employé à leur marche toute la diligence poſſible.
Celui des Cuiraſſiers du Prince Albert est déja entré
en Boheme. Il a pris ſes quartiers entre Hohenmault
& Konigfgratz .
DE GORLITZ , le 12 Décembre.
Sept ou huit cens hommes des troupes irrégu
lieres de l'Impératrice Reine pillerent il y a quel
ques jours pluſieurs villages. Auffitôt que le ſieur
de Leſchevitz , qui commande à Zittau , en fut
averti , il fit marcher un détachement pour couper
la retraite aux Autrichiens. Les Pruſſiens ne purenty
réuffir. Les troupes de l'Impératrice Reine
s'étant partagées en deux corps, l'un fit face tandis
que l'autre ſe retira avec le butin. Celui qui foutint
le chocdes Pruſſiens , ne tint ferme qu'autant
detemps qu'il étoit néceſſaire pour mettre en ſûreté
les effets enlevés. Il ſe diſperſa enſuite , & il
reprit par pelotons la route de Boheme.
Un corps de cinq mille Pruffiens tenta hier de
furprendre le Bourg de Paſberg , ſitué à fix lieues
de Leitmeritz . Ils attaquerent avec une vigueur
extraordinaire ce poſte , qui fut défendu de même
parun bataillon du régiment de Harſch. Les Officiers
de ce bataillon ont montré autant d'habileté
que de valeur. L'action a duré ſept heures , & les
ennemis ſe ſont retirés après avoir perdu cinq cens
vingt-huit hommes. On leur a pris quatre canons.
Du côté des troupes de l'Impératrice Reine, il n'y
JANVIER. 1757 . 213
4.
aeu que quatre-vingt-trois hommes tués ou bleffés
.
DE DRESDE , le 21 Décembre.
Depuis quelques jours le Roi de Pruſſe a ordonnéde
prendre une note de tous les habitans de
cette ville , en état de porter les armes. Les artifans
, à l'exception des maçons , ne ſont pas compris
dans ce dénombrement.
On arrêta derniérement à la porte de cette ville
un courier qui venoit de Warſovie , & on lui ôta
des dépêches qu'il apportoit à la Reine. Sur les
plaintes que cette Princeſſe en a portées, le Baron
de Wyllich a répondu que S. M. Pruffienne ne
vouloit plus permettre d'autre correſpondance entre
Dreſde & Warſovie , que celle de la poſte ordinaire.
DE FRANCFORT , le Is Décembre.
Sur les Monitoires réitérés de l'Empereur , la
Régence s'eſt enfin déterminée à défendre formellement
toutes levées de ſoldats pour le ſervice
du Roi de Pruſſe. Cette ville, pour n'avoir pas fatisfait
plutôt ſur cet article à la réquisition de
S. M. Impériale , & pour avoir différé de publier
les Reſcrits à l'occaſion de l'entrée des Pruffiens
dans la Saxe , a été condamnée à une amende.
ESPAGNE.
:
DE MADRID , le 21 Décembre.
Selon les avis reçus d'Algezire , l'Amiral Hawke
a fait enlever ſous le canon de cette Place un Bâtiment
Anglois , qu'un Armateur François y avoit
214 MERCURE DE FRANCE.
:
conduit. L'Officier Eſpagnol, qui commande dans
la ville , s'eſt oppofé , autant qu'il étoit en ſon
pouvoir , à cette violence. Il a fait tirer fur les
Anglois , & il y en a eu près de cent cinquante
tués ou bleſſés. Cependant ils n'ont pas laiſſe de
reprendre le Navire dont l'Armateur François s'étoit
rendu maître .
Les ſecoufles de tremblemens de terre continuent
de ſe faire fentir en divers endroits du Portugal.
Sur la fin du mois dernier elles ont été trèsfréquentes
àVireu. Ily eneut une violente le 28
àBarcellos. Depuis le 4juſqu'au 9 de ce mois , on
en aefſuyé pluſieurs à Caſcaës, àCintra, à Colares
&àOcyras. Celle du 8 renverſa pluſieurs maiſons
àSezimbra.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 28 Décembre.
Le 1s la Chambre des Communes accorda cinquante-
cinq mille Matelots pour le ſervice de la
Flotte Royale , en ycomprenant onze mille quatre
cens dix-neufSoldats de Marine, Elle réſolut
enmême temps qu'il ſeroit alloué quatre livres
ſterlings par mois pour chaque homme, ladépenſe
de l'artillerie étant compriſe dans cet article. Le
17 elle décida qu'une taxe de quatre ſchelings par
livre ſterling , ſeroit levée ſur les terres.
Les ouvriers des mines de Redbrook , & les
charbonniers de la forêt de Déan , s'attrouperent
tumultueuſement ily a quinze jours , &pillerent
pluſieurs navires chargés de grains.
Le Baron Théodore de Neuhoff , qui après
avoir tant fait parler de lui , étoit preſque entiérement
oublié , vient de terminer ſes joursdans la
JANVIER. 1757. 215
!
prifondu Fleet , où il a éprouvé , pendant les deux
dernieres années de ſa vie , la plus affreuſe miſere.
La Chambre des Communes accorda le 22 au Roi
douze cens treize mille ſept cens quarante-fix livres
ſterlings pour l'entretien de quarante - neuf mille
ſept cens quarante-neuf hommes de troupes de
terre , en y comprenant quatre mille huit invalides
; quatre cens vingt- trois mille neuf cens
ſoixante-trois livres ſterlings pour les garniſons de
Gibraltar & des Colonies de l'Amérique ; quarante-
ſept mille ſoixante pour les Officiers Genéraux
, & pour l'Etat Major ; vingt-trois mille trois
censtrente- cinq pour les troupes Heſſoiſſes , &
quatre cens trente-trois mille vingt-cinq pour les
troupes Hanovériennes. Les troupes Heſſoiſſes
ont enfin quitté leur camp pour prendre les quartiers
d'hyver que le Parlement leur a aſſigné dans
les villes de Salisbury , de Winchester & de Southampton.
On ſe propoſe de lever inceſſamment
deux nouveaux régimens de Montagnards Ecoffois.
Les nouvelles de l'Amérique continuent d'être
défagréables. On a appris que les Chiroquois ,
qui venoient de renouveller leur alliance avec les
Anglois , s'étoient ſaiſis par ſurpriſe d'un Fort
qu'ils avoient permis de conſtruire ſur leur terri
toire,
i
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE 13 Décembre , le Parlement qui avoit reçu
les ordres du Roi par M. le Marquis de Dreux ,
Grand Maître de Cérémonies , s'aſſembla pour
le Lit de Justice , que Sa Majesté avoit réſolu
1
216 MERCURE DE FRANCE .
detenir. M. de Lamoignon , Chancelier de France
, accompagné d'un grand nombre de Confeillers
d'Etat & de Maîtres des Requêtes , ſe
rendit au Palais. Les Maréchaux de France , s'y
rendirent en corps avec toute la Connétablie.
Vers les neuf heures & demie du matin , le Roi ,
qui avoit couché à la Meute partit de ce Château ,
ayant dans fon carroſſe Monſeigneur leDauphin,
LeDucd'Orléans , le Prince deCondé & le Comte
de Clermont. Sa Majefté étoit accompagnée d'un
nombreux détachement de ſes Gardes du Corps ,
d'un détachement de cinquante Gendarmes de ſa
Garde, de pareils Détachemens de la Compagnie
des Chevaux- Legers , & des deux Compagnies
desMouſquetaires . Devant le carroffe de Sa Majeſté
étoit le vol du Cabinet. Le Roi arriva ſur les
dix heures & un quart à la Sainte Chapelle ,
où les Maréchaux de France , les Chevaliers des
Ordres , les Gouverneurs & Lieutenans- Généraux
de Provinces , s'étoient aſſemblés pour l'attendre.
Le Prince de Conty & le Comte de la Marche
y avoient auſſi devancé Sa Majeſté. Elle monta
les degrés , précédée de ſa Cour , au ſon des
Trompettes , Hautbois , Fifres & Tambours de
la Chambre. Deux Huiſſiers de la Chambre portoient
leurs Maſſes devant le Roi. L'Abbé de
Vichy-Chamron, Tréſorier de la Sainte Chapelle ,
à la tête des Chanoines , préſenta au Roi la vraie
Croix à baifer , & le complimenta. Le Roi enrendit
la Meſſe , qui fut célébrée par l'Abbé
Châtelain , Chapelain de Sa Majesté , & pendant
laquelle on exécuta le Motet , Laudate Dominum
in Sanctis ejus , de la compoſition du ſieur Bréval ,
Maître de Muſique de la Sainte Chapelle. Lorſque
le Roi eut entendu la Meſſe, quatre Préſidens
& fix Conſeillers , députés par le Parlement , vinrent
JANVIER . 1757. 217
rent recevoir Sa Majefté , & la conduifirent à
la Grand Chambre. Le Roi s'étant affis fur fon
Trône , & toutes les ſéances ayant été priſes en la
maniere accoutumée , dont on peut voir le détail
dans le Mercure du mois d'Octobre de l'année
derniere , Sa Majesté dit : Je viens vous apporter
mes volontés . Mon Chancelier vous les annoncera.
Le Chancelier expliqua les intentions du Roi , &
les motifs qui avoient déterminé Sa Majesté à
tenir ſon Lit de Juſtice. Après que le Chancelier
eut ceffé de parler , M. de Maupeou , premier
Préſident , parla au nom du Parlement. Le Chancelier
monta enſuite vers le Roi , pour prendre ſes
ordres , un genou en terre. Remis en ſa place ,
affis & découvert , il fit ouvrir les portes , & il
ordonna au ſieur Dufranc , Secretaire de la Cour ,
faiſant les fonctions de Greffier en Chef, de lire
deux Déclarations & un Edit. Cette lecture finie ,
les Gens du Roi , M. Joly-de Fleury , Premier
Avocat Général , portant la parole , donnerent
leurs conclufions. Le Chancelier prit les avis ,
& après qu'il en eut rendu compte au Roi , il
prononça l'enregistrement . Ce qui ayant été exécuté,
le Roi fortit dans le même ordre qu'il étoit
entré. Sa Majesté trouva , ainſi qu'à fon arrivée ,
les deux Régimens des Gardes Françoiſes & Suifſes
, qui formoient une double haie dans les
rues , ſur le Pont-Neuf, & fur les Quais , depuis
le Palais juſqu'à l'extrémité du Quai des Tuileries.
Partout , ſur le paſſage du Roi , le peuple
eft accouru en foule , pourjouir de la préſence de
Sa Majefté.
Les Pairs , qui ont aſſiſté à ce Lit de Juſtice ,
font l'Evêque Duc de Laon , les Ducs d'Uzés ,
de Luines ,de Briſſac , Maréchal Duc de Richelieu ,
de la Force , de Rohan , de Luxembourg , de Ville-
II . Vol. K
21S MERCURE DE FRANCE.
roy , de Saint -Aignan, Maréchal Ducde Noailles ,
de Fitz - James , d'Antin , de Chaulnes , de Rohan-
Soubize , de Villars- Brancas , de Lauraguais , de
Biron , de la Valliere , de Fleury , Maréchal
Duc de Belle- Ifle. Les Maréchaux de Coigny ,
de Balincourt & de Clermont-Tonnerre , y ont
eu ſéance , étant entrés avec le Roi.
Voici les deux Déclarations , dont l'enrégiftrement
a été ordonné dans le Lit de Juftice.
Premiere Déclaration.
Louis , par la grace de Dieu , Roi de France &
de Navare : A tous ceux qui ces préſentes lettres
verront , Salut. Nous nous sommes propoſé dans
tous les temps , de faire ceffer les troubles qui
ſe ſont élevés dans notre Royaume , à l'occaſion
de la Conſtitution Unigenitus , en employant également
notre autorité à lui faire rendre le refpect
&la ſoumifſion qui lui ſont dûs , & à empêcher
l'abus qu'on en voudroit faire , en lui attribuant
un caractere & des effets qu'elle ne peut
avoir par ſa nature. Il nous a paru ſurtout , qu'il
étoit important de preſcrire un filence abfolu fur
des queſtions qui ne peuvent tendre qu'à troubler
la tranquillité publique. Nous avons eu la fatisfaction
de voir Notre Saint Fere le Pape , en rendant
justice à notreamour pour la Religion , donner
ſes éloges aux vues qui nous ont conduit pour
faire rendre à l'autorité de l'Egliſe Pobéiſſance
qui lui eſt dûe , entretenir la paix , & réprimer
ceux qui cherchent à la troubler ; & nous avons
reçu avec reconnoiſſance les témoignages que la
bonté paternelle de ce ſaint Pontife , qui remplit
fi dignement la chaire de faint Pierre , nous en
• donnés par les lettres qu'il nous a adrefiés,
JANVIER. 1757 . 219
Animés du même eſprit & du deſir de conſommer
un ouvrage ſi néceſſaire au bien de notre
Etat, nous avons cru devoir encore, en maintenant
l'éxécution des loix précédemment rendues , ſtatuer
ſur différens points qui ont donné lieu à
de nouvelles conteſtations , & abolir en même
temps tout ce qui s'est fait de part & d'autre
à l'occaſion de ces diſputes , pour en effacer ,
s'il eſt poſſible , juſqu'au ſouvenir. A ces cauſes ,
& autres à ce nous mouvant,de l'avis de notre Conſeil
, de notre certaine ſcience , pleine puiſſance
& autorité royale , Nous avons dit , déclaré &
ordonné , & par ces Préſentes ſignées de notre
main , diſons , déclarons & ordonnons , voulons &
Nous plaît :
ART. I. Que les Lettres Patentes & Déclarations
données , tant par le feu Roi notre très-honoré
Seigneur & Bifaïeul , que par nous , & régiſtrées
ennos Cours au ſujet de la Conſtitution Unigenitus
, ſoient exécutées ſelon leur forme& teneur ;
&qu'en conféquence , tous nos ſujets ayent pour
laditeConſtitution le reſpect & la foumiffion qui
Hui ſont dûs ; fans néanmoins qu'on puiſſe lui
attribuer la dénomination, le caractere, ni les effets
de Regle de Foi.
II . N'entendons que le filence abſolu preſcrit
par noſdites Déclarations , & que nous voulons
être inviolablement obſervé , puiſſe préjudicier
au droit qu'ont les Archevêques & Evêques , d'enſeigner
les Eccléſiaſtiques & les peuples confiés
à leurs foins. Exhortons& néanmoins enjoignons
auxdits Archevêques & Evêques , de ſe renfermer ,
pour l'exercice de leurs fonctions , dans les bornes
de la charité & de la modération chrétienne , &
d'éviter tout ce qui pourroit troubler la tranquillité
-publique.
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
III . L'article XXXIV de l'Edit du mois d'Avril
1695 ſera exécuté ſelon ſa forme & teneur ; &
en conféquence , toutes cauſes & actions civiles ,
concernant l'adminiſtration & le refus des Sacremens
, feront portées devant les Juges d'Eglife ,
excluſivement à tous Juges & Tribunaux ſéculiers ,
auxquels nous enjoignonsde leur en faire le renvoi,
fauf & ſans préjudice de l'appel comme d'abus.
Et à l'égard des plaintes & pourſuites criminelles
en cette matiere , elles feront portées , tant devant
nos Juges ayant la connoiſſance des cas royaux ,
&par appel en nos Cours , que devant les Juges
d'Eglife , chacun en ce qui les concerne & eſt
de leur compétence ; ſçavoir , pardevant nos
Juges pour raiſon du cas privilégié , & pardevant
les Juges d'Eglife pour le délit commun , le tout
conformément aux Ordonnances ; fans néanmoins
que nos cours & Juges puiffent ordonner , en
quelque maniere & fous quelque expreſſion que
ce ſoit , que les Sacremens feront adminiſtrés ;
fauf à nofdites Cours & Juges à prononcer telle
peine qu'il appartiendra , contre ceux qui ſe ſeroient
rendus coupables , lors de l'adminiſtration
ou du refus des Sacremens .
IV. Ne pourront néanmoins les Curés & autres
Eccléſiaſtiques , chargés de l'adminiſtration des
Sacremens , être pourſuivis pour raiſon des refus
de Sacremens par eux faits à ceux contre lefquels
il ſubſiſteroit des condamnations & cenfures
juridiquement & perſonnellement prononcées
contre eux , & actuellement exécutoires pour
leur déſobéiſſance à l'autorité & aux déciſions
de l'Eglife , & notamment à la Conftitution
Unigenitus ; ou à ceux qui dans le tems même
qu'ils demanderoient à être admis à la participation
des Sacremens , auroient fait connoître d'eux
JANVIER. 1757 . 221
mêmes publiquement leur défobéiſſance à ladite
Conftitution. Exhortons & néanmoins enjoignons
aux Archevêques & Evêques , de veiller à ce que
leſdits Curés & autres Prêtres ne faſſent à ceux
à qui ils adminiſtreront les Sacremens , aucunes
interrogations indifcretes qui puiſſent tendre à
troubler la paix.
Et voulons que tout ce qui s'eſt fait à l'occaſion
des derniers troubles, ſoit enſeveli dans l'oubli ;
ordonnons que le tout ſoit réputé & demeure comme
non avenu. Voulons pareillement que toutes
pourfuites , décrets & procédures qui pourroient
avoir été faits , & tous Arrêts , Sentences ou
Jugemens , qui pourroient avoir été rendus au
même ſujet , demeurent ſans aucune fuite & fans
aucun effet; & , en conféquence , que ceux contre
leſquels leſdites procédures auroient été faites ,
& leſdits Arrêts , Sentences ou Jugemens rendus ,
rentrent , en vertu des préſentes , en leur état &
fonctions. Si donnons en Mandement à nos amés
& féaux Confeillers les Gens tenant notre Cour de
Parlement à Paris , que ces préſentes ils ayent à
faire lire , publier & enregistrer , & le contenu
en icelles garder & obſerver de point en point , ſelon
leur forme & teneur : Car tel eſt notre plaifir.
En temoin de quoi nous avons fait mettre notre
ſcel à ceſdites préſentes. Donné à Versailles le
dixieme jour de Décembre , l'an de grace mil
ſeptcent cinquante- fix , & de notre regne le quarante-
deuxieme. Signé Louis. Et plus bas. Par le
Roi . M. P. de Voyer d'Argenson . Et ſcellé du grand
ſceau de cire jaune.
Lue &publiée , le Roi féant en ſon Lit de Juftice
, & régistrée , oui , & ce requérant le Procureur
Général du Roi , pour être exécutée selon ſa
forme& teneur ; & copies collationnées d'icelle en- .
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
voyées aux Baillages & Sénéchauſſées du réſſort ,
pour y être pareillement lue , publiée to enregistrée :
Enjoint aux Subſtituts deſon Procureur Général d'y
tenir la main , & d'en certifier la Cour dans un
mois . A Paris , en Parlement , le Roi tenant fon
Son Lit de Justice , le treize Décembre milſept cent
cinquante-fix. Signé Dufranc.
Seconde Déclaration du Roi , pour la Discipline du
Parlement .
Louis , &c. la réduction que nous avons ordonnée
du nombre des Officiers de notre Parlement
de Paris , en nous procurant l'avantage de
choiſir parmi ceux qui ſe préfenteront pour y entrer
, les Sujets qui nous paroîtront les plus propres
à remplir les fonctions de la Magiftrature , ne
fera qu'aſſurer de plus en plus l'adminiſtration la
plus exacte de la Juſtice dans ce Tribunal : mais
ayant reconnu que le défaut de la difcipline qui
s'obſerve dans l'intérieur de cette Compagnie , en
ce qui concerne ſingulièrement les matieres d'ordre
public , nuit le plus ſouvent à l'expédition des
affaires qui y font relatives , ſoit en confondant
les objets qui peuvent ou qui doivent être traités
dans l'aſſemblée des Chambres , ſoit en multipliant
ces aſſemblées , au préjudice de l'expédition
des affaires des particuliers ; nous avons en
même temps conſidéré que ſi la nature des affaires
ordinaires a exigé que la décifion n'en fût confiée
qu'à des Magiſtrats d'un expérience reconnue ,
ces mêmes conſidérations devenoient encore plus
effentielles & plus néceffaires pour les affaires
d'un ordre fupérieur , qui ne ſe déliberent que
dans les Chambres aſſemblées , & que le poids &
la dignité des délibérations qui doivent s'y prendre
, demandoient que les nouveaux Magiſtrats ne
JANVIER. 1757 . 22.3
puſſent déſormais y être admis , qu'après s'être
formes par le ſervice d'un certain nombre d'années
; nous avons donc jugé que l'admiſſion à l'afſemblée
des Chambres , la convocation de ces afſemblées
& la diſcuſſion des matieres qui y font
portées, doivent être ſoumiſes à des regles ,& nous
ne pouvons mieux veiller à leur obſervation , qu'en
nous repoſant du ſoin d'une partie de ces objets ,
fur les perſonnes mêmes de notre Parlement , dont
la maturité , la capacité & l'expérience , ſont propres
à leur concilier la vénération de nos peuples ,
&à leur mériter notre confiance & la leur. C'eſt
par une ſuite de cette même confiance , que nous
ferons toujours diſpoſés à écouter favorablement
les remontrances que le zele de notre Parlement
pour le bien de notre Etat pourra lui inſpirer :
mais ſi l'uſagede ces remontrances n'étoit lui -même
réglé par la prudence & le reſpect pour nos
ordres , il dégénéreroit dans un abus contraire à
notre autorité. Le droit législatif qui réſide en notre
Couronne ſeule , ne s'étend pas moins ſur les
Magiftrats que ſur les peuples auxquels nous les
avons chargés de rendre la juſtice en notre nom ;
& le premier de leurs devoirs eſt de donner à nos
Sujets l'exemple de la ſoumiſſion & de l'obéifſance.
Aces cauſes , & autres à ce nous mouvant , de
l'avis de notre Conſeil , &de notre certaine ſcience
, pleine puiſſance & autorité royale , nous
avons dit , déclaré & ordonné , & par ces préſentes
ſignées de notre main , diſons , déclarons &
ordonnons , voulons & nous plaît ce qui fuit :
ART. I. Tout ce qui concerne la police générale
dans les matieres civiles ou eccléſiaſtiques , ſera &
demeurera ſpécialement attribué à la Grand Chambre
de notre Parlement , qui ſeule en pourra
connoître , foit par appel ſimple ou comme d'a-1
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
bus , foit en premiere instance , ſans que fous
aucun prétexte , les Officiers des Chambres des
Enquêtes & Requêtes de notredit Parlement puifſent
en prendre connoiſſance , fi ce n'eſt dans les
cas où l'affemblée des Chambres auroit été jugée
néceſſaire , ainſi qu'il fera dit ci-après ; n'entendons
néanmoins empêcher que les appels comme
d'abus incident aux procès qui ſeroient pendans
en l'une des trois Chambres des Enquêtes , ne
puiffent y être jugés en la maniere accoutumée.
II. Pour lejugement des cauſes &matieres énoncées
dans l'article précédent , tous les Préfidens
de notre Parlement , & les Confeillers ayant féance
en la Grand Chambre pourront y affifter , encore
qu'aucunsd'eux fufſent de ſervice en laChambre
de la Tournelle , & généralement tous ceux
qui ont le droit de fiéger en la Grand Chambre.
III. Les Chambres ne pourront être aſſemblées
pour le jugement deſdites cauſes & matieres
qu'au préalable le Premier Préſident , ou celui
qui, en ſon abſence , préſidera la Compagnie ,
n'ait été inſtruit des motifs pour leſquels ſera demandée
ladite aſſemblée , & des objets ſur lefquels
on ſe propoſe de délibérer.
IV. Le Premier Préſident , ou celui qui , en fon
abfence , préſidera , communiquera aux Préfidens
du Parlement & à la Grand Chambre aſſemblée ,
la demande qui lui ſera faite de l'aſſemblée des
Chambres & les motifs d'icelle , pour , fur le
tout , être par toute ladite Chambre délibéré s'il
y a lieu à aſſembler les Chambres ; & dans le cas
où à la pluralité des ſuffrages il auroit été arrêté
d'aſſembler leſdites Chambres , il y ſera procédé
en la forme ordinaire & accoutumée.
V. Dans le cas où il auroit été délibéré qu'il n'y a
lieu à affembler les Chambres , défendons à tous
JANVIER . 1757 . 225
& chacun des Officiers des Enquêtes & Requêtes ,
de venir prendre place en la Grand Chambre , &
de troubler & interrompre les audiences & fervices
ordinaires; le toutà peine de deſobéiſſance ,
même de privation d'office .
VI. Ne pourront dans aucun cas être faites aucunes
dénonciations à notre Parlement que par le
miniftere de notre Procureur général , Lauf néanmoins
à ceux qui ſeroient inſtruits de quelques
faits qu'ils regarderoient comme ſujets à dénonciation
, d'en informer le Premier Préſident , ou
celui qui en fon abſence , préſidera , pour ,
ſur le compte qu'il en rendra en la Grand Chambre
, être enjoint au Procureur général de faire
ladite dénonciation , s'il y a lieu , ſans même que
ſous prétexte d'aſſemblée pour la réception d'aucuns
officiers ayant féance en ladite Cour , il puifſe
en être ufé autrement.
,
VII. La délibération preſcrite par l'article IV
de notre préſente declaration , pour déterminer
par ladite Grand Chambre aſſemblée les cas efquels
il conviendra d'aſſembler les Chambres , aura
lieu en toute matiere , ſauf néanmoins à l'égard
de nos ordonnances , édits , déclarations ou lettres
patentes concernant Padminiſtration général
de la justice , les impoſitions nouvelles , les créations
de rentes & d'office , à l'enregiſtrement defquelles
il ne pourra être procédé qu'aux Chambres
aſſemblées , comme par le paſſe .
VIII . En procédant à l'enregiſtrement deſdites
ordonnances , édits , déclarations ou lettres patentes
, pourra notredite Cour de Parlement arrêter
qu'il nous foit fait telles remontrances& repréſentations
qu'elle eſtimera convenables au bien
de notre ſervice & à l'intérêt public .
Kv :
226 MERCURE DE FRANCE.
IX. Notredite Cour de Parlement ſera tenue
de vaquer à la confection deſdites remontrances
ou repréſentations , auffi-tôt qu'elles auront été
arrêtées , en ſorte qu'elles puiſſent nous être préſentées
dans la quinzaine , au plus tard , du jour
que leſdites ordonnances , édits , déclarations ou
lettres patentes auront été remiſes à ladite Cour
par nos Avocats & Procureur généraux , lequel
delà ne pourra être prorogé ſans notre congé &
permiſſion ſpéciale.
,
X. Lorſqu'il nous aura plu de répondre auxdites
remontrances ou repréſentations , notre Parlement
ſera tenu d'enregiſtrer dans le lendemain duz
jour de notre réponſe lefdites ordonnances ,
édits , déclarations ou lettres patentes , ſaufànotredite
Cour , après ledit enregiſtrement , à nous
repréſenter ce qu'elle aviſera bon être ſur l'exécu
tion d'icelles , poury être par nous pourvu ainfi
que nous le jugerons à propos , ſans néanmoins
queleſdites repréſentations puiſſent ſuſpendre l'éxécutionde
noſdites ordonnances , édits , déclarations
ou lettres patentes , juſqu'à ce que nous
ayons de nouveau expliqué nos intentions.
XI. Faute par notre Cour de Parlement de procéder
à l'enregistrement preſcrit par l'article précédent
deſdites ordonnances , édits , déclarations
ou lettres patentes , dans le jour qui ſuivra celui
de la réponſeque nous aurons faite à ces remontrances
ou répréſentations , voulons & ordonnons
que nofdites ordonnances , édits , déclarations
ou lettres patentes foient tenues pour publiées &
enrégiſtrées , qu'elles ſoient gardées & obfervées ,
&qu'elles foient envoyées par notre Procureur
général aux Bailliages , Sénéchauffées & Sieges
du reffort , pour y être pareillement gardées &
obſervées.
JANVIER. 1757. 227
XII. Les Conſeillers en notre Cour de Parle-
,
ment , foit clercs ou lais , qui y feront reçus à
l'avenir , à compter du jour de l'enregiſtrement
de notre préſente déclaration ne pourront
avoir entrée , féance & voix délibérative en l'afſemblée
des Chambres dudit Parlement , qu'après
qu'ils auront ſervi dix ans dans ladite Compagnie
a compter du jour de leurs réceptions , dont ſera
fait mention expreſſe dans les provifions qu'ils
obtiendront deſdits offices: exceptons néanmoins
les aſſemblées qui fe tiennent pour la lecture des
ordonnances , pour les mercuriales & la réception
des officiers , en ce qui concerne ſeulement
l'objet ordinaire de la lecture deſdites ordonnances
, deſdites mercuriales & réceptions des Officiers
ayant féance audit Parlement.
XIII. Voulons pareillement qu'il ne ſoit accordé
aucunes lettres de diſpenſe , ſous quelque prétexte
que ce puiſſe être , à l'effet de donner voix
délibérative avant l'âge de vingt- cinq ans ; n'entendons
néanmoins abroger l'uſage dans lequel eſt
notredit Parlement de Paris de compter la voix
des Rapporteurs dans les affaires dont ils font le
rapport , encore qu'ils n'ayent pas l'âge de vingtcinq
ans.
XIV. Faifons très-expreſſes inhibitions & dé
fenfes à tous & chacun des officiers de notredite
Cour de Parlement de Paris , de ceſſer , fufpendre
ou interrompre , pour quelque caufe & fous
quelque prétexte que ce ſoit, leurs fonctions &
le ſervice ordinaire & accoutumé , auquel ils font
obligés , tant envers nous qu'envers nos fujers ,
ni de former ou propoſer ſous aucun prétexte ,
aucune délibération contraire au préſent art ce ,
fous peine de deſobéiflance & de privation de
leurs offices.
Kvj
228 MERCURE DE FRANCE.
XV. Ordonnons que tout le contenu en la pré
ſente déclaration , ſoit à toujours gardé & obfervé
dans notredite Cour de Parlement. Défendons
au Premier Préſident & aux autres Préfidens de
notre Parlement , de permettre aucune affemblée
ou déliberation à ce ſujet , d'y préſider , même
d'y affifter , à peine de deſobéiffance ; déclarons
nulles toute aſſemblée & délibération contraires à
la préſente diſpoſition. Si donnons en Mandement
à nos amés & féaux Conſeillers les Gens tenant
notre Cour de Parlement à Paris , que ces
préſentes ils aient à faire lire & régiſtrer , & le
contenu en icelles garder & obſerver ſelon leur
forme &teneur : Car tel eſt notre plaiſir. En témoin
de quoi nous avons fait mettre notre ſcelàceſdites
préſentes. Donné à Verſailles le dixieme jour de
Décembre , l'an de grace mil ſept cent cinquantefix
,& de notre regne le quarante-deuxieme. Signé
LOUIS . Et plus bas , par le Roi , M. P. de Voyer
d'Argenſon. Et ſcellé du grand ſceau de cire jaune.
Lue publiée , le Roiféant enſon Lit dejustice,
de régistrée , oui , & ce requérant le Procureur
général du Roi , pour être exécutée selonsaforme
teneur . A Paris , en Parlement , le Roi tenant
Son Lit de Justice , le treize Décembre milſept cent
cinquante-fix. Signé Dufranc.
Nous donnerons l'Edit, portant fuppreffion
de deux Chambres des Enquêtes
dans le Mercure prochain .
Le premierjour de l'an les Princes & les Prin -
ceſſes , ainſi que les Seigneurs & Dames de la
Cour , eurent l'honneur de complimenter le Roi
fur la nouvelle année.
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du Saint Eſprit , s'étant aſſemblés , vers
JANVIER. 1757. 229
les onze heures du matin , dans le cabinet du Roi,
Sa Majesté tint un Chapitre. Conformément à une
deciſion de Louis XIV , qui a réglé que les preuves
du Chancelier des Ordres ſeroient examinées
par deux Chevaliers , le Duc de Villeroy & le Marquis
de Beringhen avoient été nommés Commiffaires
pour l'examen de celles du Comte de Saint-
Florentin, qui a été pourvu de cette charge. Elles.
furent admiſes. Le Roi nomma Chevaliers de ſes
Ordres le Prince de Beauvau , Maréchal de ſes
Camps & Armées , le Marquis de Gontaut , Lieutenant-
Général , le Comte de Maillebois , auffi
Lieutenant-Général ; le Marquis de Bethune
Maréchal de Camp , Mestre de Camp Général de
la Cavalerie ; le Marquis d'Aubeterre , Maréchal
de Camp , Ambaſſadeur du Roi auprès de Sa Majeſté
Catholique ; le Marquis d'Oſſun , Brigadier
de Cavalerie , Ambaſſadeur de Sa Majesté auprès
du Roi des deux Siciles , & le Comte de Broglie ,
Brigadier d'Infanterie , Ambaſſadeur auprès du
Roi de Pologne , Electeur de Saxe. Le Comte de
Baſchi , dont les preuves , ainſi que l'information
des vie & moeurs , & laprofeffion de foi , avoient
été admiſes dans le Chapitre du premier Février de
l'année derniere , fut introduit , en habit de novice,
dans le cabinet du Roi , & reçu Chevalier de l'Ordre
de Saint Michel. Le Roi fortit enſuite de ſon
appartement pour aller à la chapelle. Sa Majesté ,
devant laquelle les deux Huiſſiers de la Chambre
portoient leurs maffes, étoit en manteau, le collier
de l'Ordre par deſſus , ainſi que celui de l'Ordre
de la Toiſon d'Or. Elle étoit précédée de
Monſeigneur le Dauphin , du Duc d'Orléans , du
Prince de Condé , du Comte de Clermont , du
Prince de Conty , du Comte de la Marche , du
Comte d'Eu , du Duc de Penthievre , & des Che230
MERCURE DE FRANCE.
valiers , Commandeurs & Officiers de l'Ordre.
Le nouveau Chevalier marchoit entre les Cheva--
liers & les Officiers. La grand'Meſſe ayant été
célébrée par le Prince Conſtantin , Evêque de
Strasbourg , Premier Aumônier du Roi , & Prélat
Commandeur de l'Ordre du Saint Eſprit , le Roi
monta à ſon trône , & revêtit des marques de
l'Ordre le Comte de Baſchi , qui eut pour parreins
le Maréchal de Clermont Tonnerre & le Marquis
de Beringhen. Lorſque cette cérémonie fut
finie , Sa Majesté fut reconduite à ſon appartement
en la maniere accoutumée.
Le Roi a admis dans ſon Conſeil d'Etat M.
PAbbé Comte de Bernis , nommé Ambaſſadeur
près de Leurs Majeſtés Impériales .
Les Janvier , à cinq heures trois quarts du foir,
le Roi fortit de chez Mesdames de France pour
monter dans ſon carroffe , & fe rendre à Trianon .
Un malheureux trouva alors le moyen d'approcher
Sa Majesté au milieu de fa garde , fans être apperçu.
Il étoit armé d'un couteau à deux lames ,
dont l'une étoit une lame ordinaire ; l'autre avoit
la forme d'un canif , & étoit large de cinq à fix
lignes , & longue d'environ quatre pouces. C'eſt
avec la derniere lame que le coup a été porté. II
eſt tombéfurla partie latérale inférieure & un peu
poſtérieure de la poitrine ; c'est- à dire entre la
quatrieme& la cinquieme des côtes inférieures du
côté droit. Le coup a été dirigé de bas en haut ,
&a pénétré environ quatre travers de doigt. Le
Roi, en le recevant, crut ſeulement qu'il étoit frappé
d'un coup de poing. Il ſertit enfuite un peu de
chaleur , & il ne s'apperçut qu'il étroit bleſſe , que
par l'effufion du ſang. Sa majesté fut laignée à fix
heures un quart ; & quoique cette fargrée eût
produit ungrand foulagement , on la réitéra qua
,
JANVIER. 1757 . 231
tre heures après , pour plus grande fûreté. Sa Majeſté
, quoiqu'elle ait peu dormi , a paffé la nuit
aflez tranquillement. Il eſt ſurvenu ce matin une
légere moteur , après un ſommeil d'une heure.
On a levé l'appareil à dix heures ; on a trouvé le
gonflement conſidérablement diminué ; & au
moment qu'on écrit ce détail , Sa Majesté eſt auſſi
Dien qu'Elle puiſſe êtredans une telle circonstance .
Tout juſqu'à preſent paroît indiquer que le coup
n'a pas pénétré dans la poitrine . On a arrêté ſur
le champ l'affaffin , & on travaille à inſtruire ſon
procès.
Le Saint Sacrement a été expoſé dans toutes les
égliſes de Versailles , & M. le Comte de Saint-
Florentin a écrit , par l'ordre du Roi , à l'Archevêque
de Paris , pour qu'on fit des prieres publiques
, afin d'obtenir de Dieu la prompte guériſon
de Sa Majesté . ( 1 )
On mande de Dunkerque , que le Corſaire
le Prince de Soubize , commandé par le Capitaine
Canon , eſt rentré en ce Port , & qu'il
s'eſt rendu maître des Navires. Anglois la Marguerite
, de Leith , & les Deux Freres , de Yarmouth
, de 150 tonneaux chacun chargés , le
premier de plomb, en ſaumon ,l'autre de fer &
de planches.
Le Capitaine Dumont , commandant le Hardi
Mendiant , autre Corfaire de Dunkerque , y a fait
conduire le Navire Anglois la Marie de Bantf ,
de so tonneaux , dont la cargaiſon confifte en
208 tonnes de ſaumon. Il s'eſt auffi emparé du
Navire Anglois la Sara , de Berwick , de 100
tonneaux armé de 4 canons , &chargé de 560
tonnes de ſaumons.
(1 ) Elle est heureusement rétablie , &lajoye a
Succédé aux plus vives allarmes.
232 MERCURE DE FRANCE.
Le Corfaire la Favorite , du Havre , Capitaine
Mouchel , y a fait conduire le Navire Anglois
le Tobie , chargé de vin de Malaga ; & il eſt
entré à Cherbourg avec un autre Bâtiment Anglois
, de 130 tonneaux , ayant un chargement
compoſé de vin , d'huile & de raiſins ſecs .
Un autre Corfaire de Dunkerque , appellé le
Comte de Saint- Germain , y a conduit le Brigantin
Anglois l'Unité , de Yarmouth , de 90 tonneux
, armé de 4 canons , & dont la cargaifon
confitte en grains .
Le Capitaine Dupont , commandant le Corſaire
le Danger , de Boulogne , qui a repris ſur les
Anglois le Corfaire l'Intrépide , de Nantes , a pris ,
& a conduit à Quimper le Paquebot le Dieppe ,
de Londres , chargé d'oranges , de citrons , de
grenades & de limons .
Il eſt arrivé à Bayonne un Brigantin Anglois ,
appellé l'Aventure , de Poole , de 80 tonneaux ,
chargé de morue & d'huile , qui a été pris par
le Corfaite l'Amiral , dont eſt Capitaine M. Jean
Samfon.
Le Corſaire l'Aigle de Marseille , y a fait conduire
les Navires le Dolly , de 120 tonneaux
chargé de raiſins ſecs , & le Sally , de Gibraltar ,
dont la cargaiſon conſiſte en biſcuit , en vin &
autres proviſions ; & le Berton & le John ,
autres Bâtimens Anglois chargés de morue & de
fardines , ont été pris & conduits en ce Port
par le Capitaine Louis-Augustin Icard qui commande
le Navire la Marie.
Le Corſaire le Duc d'Aumont , de Boulogne ,
dont eſt Capitaine Louis Libert fils , s'eſt rendu
maître du Navire Anglois le Saint-Michel , de
300 tonneaux , armé de 15 canons , & chargé
de raiſins de Corinthe , & l'a fait conduire à
Dieppe.
JANVIER. 1757 . 233
MARIAGE ET MORTS.
LOUIS-Joſeph-Timoléon de Coffe , Comte de
Briffac , épousa le 30 Août 1756 , Demoiselle
Marie Gabrielle Félicité Molé, fille deMeſſire Matthieu
-François Molé , Préſident du Parlement , &
deDame Bonne- Félicité Bernard. La Bénédiction
Nuptiale leur a été donnée dans l'Eglife Paroiffiale
de S. Sulpice à Paris , par l'Evêque de Condom .
Leur Contrat de Mariage avoit été ſigné le 22
du même mois par Leurs Majestés. Le Comte
de Briffac eſt fils de Jean-Paul- Timoléon de
Coffé , Duc de Briffac , Pair de France, Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant-Général des
Armées de Sa Majefté , & Grand Panmetier de
France ; & de feue Marie-Joſephe Durey - de
Sauroy.
Meſſire Henri - Theodore de la Pierre , Marquis
de Boufies , Pair de Cambreſis , mourut au
Château de Bouſies , près Landrecies, le 18 Juiller
1756 , âgé de 70 ans.
, Dame Edmée- Charlotte de Brenne- de Bombon
ci-devant Dame du Palais de la Reine , épouſe
de Marie-Thomas-Auguste de Goyon , Marquis
de Matignon , Chevalier des Ordres du Roi , &
Brigadier de Cavalerie , eſt morte à Orly , près
de Choisy le 24 Juillet , âgée de 56 ans.
Marguerite-Pauline Prondre , épouse de Gafpard,
Comte de Clermont-Tonnerre , Maréchal de
France , Chevalier des Ordres du Roi , mourut
à Paris le 29 Juillet , dans la 60e année de fon
âge.
Meffire Georges-Albert- François de la Verdured-
e Gavielle , Abbé de l'Abbaye d'Humblieres ,
234. MERCURE DE FRANCE.
Dioceſe de Noyon , & Prévôt honoraire de l'E
gliſe Métropolitaine de Cambray , eſt mort à
Cambray le 29 Juillet.
Dame Charlotte- Anne-Marie de S. Perrier de
Bandeville , Epouſe de Meſſire Henri de Sabrevois
, Maréchal des Camps & Armées du Roi , &
Directeur en Chef du Corps Royal de l'Artillerie
& du Génie , au Département Général d'Alface,
de Bourgogne & de Franche- Comté , eſt
morte le 9 Août à ſa Terre de Corbereuſe , près
de Dourdan en Beauſſe , dans ſa 576. année.
Frere Ange de Ricard , Bailli , Grand-Croix
de l'Ordre de S. Jean de Jerufalem , & Commandeur
de la Commanderie de la Villedieu ,
mourut à Paris le 17 Août , âgé de 86 ans.
Anne-Joſephe de Chabannes , fille de Gilbert
de Chabannes , Comte de Pionzac , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , & Gouverneur
d'Oleron , & d'Anne- Françoiſe de Lutzelbourg ,
& veuve du 29 Août 1754 de Claude de la
Quzille, Comte de Ronchevol-Pramenou , mourut
à Clermont en Auvergne le 29 , âgée de 66
ans. Elle ne laiſſe qu'une fille unique Gilberte
de la Queille ; mariée en 1733 à Gilbert- Allire ,
Comte de Langheac , Brigadier des Armées du
Roi .
On écrit de Mahon que Meſſire Hyacinte de
Portalis , ci -devant Capitaine au Regiment de
Ponthieu , Commiſſaire des Guerres , ayant la
Police des quatre Hôpitaux établis à Mahon par
les ordres de M. le Maréchal Duc de Richelieu
pour les Officiers & foldats malades & bleffés ,
eſt mort à Mahon au mois d'Août dernier , univerſellement
regretté , âgé de 29 ans. Il étoit fils
de Meffire Hyacinte de Portalis , Chevalier de
l'Ordre de S. Louis , Commiſſaire des Guerros
4
JANVIER. 1757 . 235
du Département de Toulon. Son zele infatigable
pour le foulagement de plus de douze cens
malades & bleſſés ne lui donnoit aucun relâche .
Il étoit aux hôpitaux & aux dépôts des tranchées
à toutes les heures du jour & de la nuit ; il
aſſiſtoit aux panfemens & à toutes les diſtributions.
On ajoute qu'il ſe tranſporta partout , ſous
les yeux de M. le Maréchal & de toute l'Armée ,
dans la nuit de l'attaque générale des Forts de
Minorque , pour faire tranſporter aux hôpitaux
tous les Officiers & foldats bleſſés , s'expoſant
généreuſement aux bombes & boulets des affiégés;
& que tant de ſoins &de ſecours efficaces
lui avoient mérité de la part des ſoldats , le glorieux
titre de leur pere. Ilsfurent fi affligésde
ſa mort , qu'ils ſortirent en foule des hôpitaux ,
pour honorer ſa ſépulture de leurs regrets & de
Jeurs larmes.
AVIS.
C'EST ſouvent par les degrés des plus grandes
fautes , que les Inventeurs montent à la plus haute
perfection; car toute leur étude dans la recherche
des ſecrets de la nature , leur font connoître
combien lignorance naturelle des hommes les
en éloignent , & avec toutes leurs peines &travail
, ils ont cependant beſoin encore de ſçavoir
ce que le public juge de leurs premiers ouvrages
, pour y corriger & y perfectionner ce qui
demande de nouveaux foins , & par une application
conftante , & une patience laborieuſe , le
Sieur Rochefort , Maître Perruquier , inventeur
des Têtes artificielles , dont il a été fait mention
dans le Mercure du mois d'Octobre 1755 ,
a tellement perfectionné ces Têtes depuis peu ,
236 MERCURE DE FRANCE .
au point de la plus grande juſteſſe , qu'il monte
actuellement toutes fortes de Perruques avec une
préciſion Mathématique , ſuivant les différens
goûts particuliers ; enforte qu'elles prennent na.
turellement d'elles-mêmes le tour du viſage ſans
avoir beſoin de boucles , de cordons , de refforts ,
ni même de l'accommodage pour être aſſujetties
à coller , & les cheveux ſemblent avoir pris racine.
On ne repérera point l'éloge de l'approbation
que lui ont fait les Officiers de fa Communauté
, dans le Certificat en bonne forme
qu'ils lui ont accordé. Mais on donne avis aux
perfonnes qui demeurent en Province , & même
hors du Royaume , qui voudront avoir des Perruques
de ſa façon , de lui écrire , il leur enverra
un modele de meſure très-facile à prendre , &
tel qu'il le faut pour pouvoir y rapporter exactement
ſes proportions, & avec la facilité du modele
où tout est bien expliqué , les perſonnes
pourront ſe faire prendre la meſure de leur tête
aifément par qui bon leur ſemblera ; bien entendu
que les lettres feront affranchies. Le Sicur
Rochefort demeure à Paris , rue de la Verrerie
près de la rue des Billettes.
AUTRE.
,
LE Sieur Chervain , Marchand , donne avis au
د
Public qu'il vient de mettre au jour de nouvelles
Tabatieres , dont il oſe ſe flatter d'être le
ſeul poffeffeur : elles ſont du vernis du ſieur
Martin Verniffeur du Roi , & font doublées
de Bergamotte. Il les annonce pour être au deffus
de toutes celles qui ont paru juſqu'à préfent.
Il eſpere que le Public lui rendra juſtice
en les voyant, tant pour leur folidité , que pour
JANVIER. 1757 . 237
leur beauté & leur goût nouveau. Il vend des
paſtilles de toutes façons. Son adreſſe eſt rue
Montmartre au coin de celle du jour , vis-a-vis
le Notaire à Paris,
I
AUTRE.
L paroît un mémoire concis ſur le nouveau Ventilateur
, inventé par M. de Soubeiran de Monteforgues
. On y annonce les effets falubres de
cette ingénieuſe machine. Par ſon ſecours on
renouvelle l'air des appartemens , des mines
des hôpitaux , des vaiſleaux , &c. & après avoir
foulé Pair intérieur , on pompe l'air extérieur ,
qui , paſſant par une piece intermédiaire de
la machine , s'imprégne des parties falubres , balſamiques
, aromatiques , que l'on veut diftribuer
dans les lieux nommés ci-deſſus. L'expérience
qui a été faite aux Invalides dans la falle des
ſcorbutiques , a determiné la commiffion de Médecine
à donner les certificats auſſi favorables ,
que juſtement méritées en faveur de cette machine
, auffi utile que ſimple. On a enfin trouvé
par le moyen de ce méchaniſme ce que l'on
cherchoit depuis long- temps , c'eſt à dire , de
corriger l'air , & de le charger des parties telles
que les vues des Médecins & les beſoins des
malades peuvent l'exiger. Au reſte , Monfieur
de Soubeiran ayant trouvé l'art de réunir dans
ſon invention l'agréable & l'utile , il n'y a point
à douter que les fuffrages du Public ne le recompenfent
d'avoir travaillé pour le bien de
Phumanité.
On recevra & l'on remettra le linge depuis
9 heures du matin juſqu'à midi ,& depuis 3 heures
juſqu'à fix : on le rendra exactement 36 heures
après avoir été apporté.
238 MERCURE DE FRANCE.
i
Comme nous prenons pour baſe l'utile , ſans
cependant perdre de vue l'agréable , nous offrons
de donner , après la ventilation falubre ,
une ventilation qui imprégnera le linge de l'odeur
que chacun aura le ſoin de faire demander
en l'envoyant.
Le bureau eſt rue S. Honoré , à l'Hôtel d'Aligre ,
ci-devant le grand Conſeil. Le prix de la ventilation
* des pieces eſt indiqué dans un avis particulier.
N
AUTRE.
avertit le Public que MM. Tremolieres
& des Bretonieres , Capitaines de vaiſleau , ayant
été voir les différentes repréſentations méchaniques
, qui ſe donnent tous les après midi au
Čabinetprivilegié du Roi de M. Rabiqueau , rue
S. Jacques , vis-à-vis les filles Sainte Marie. Ils
ont propoſé au ſieur Rabiqueau de trouver une
correction pour les lampes de vaiſſeau , dont la
forme ordinaire & les vacillations , en ſe rétabliſſant
à l'équilibre , produiſent des ombres qui
ne permettent pas de lire & d'écrire tranquillement.
M. Rabiqueau après avoir réflechi & conferé
avec ces deux Amateurs , leur a fait deux
lampes optiques , dont ils ont été fort fatisfaits ,
& avec lesquelles , telle tempête qui arrive , on
ſe flatte , qu'on aura une lumiere plus de dix
fois fuperieure& fans ombre , dès qu'on la placera
angulairement ſuivant ſa deſtination. Les curieux
& les marins en pourront voir l'effet , & en
trouveront toujours au cabinet en venant voir
les repréſentations ou les cours. Cette nouvelle
méchanique eſt préférable aux cercles concentriques,
& pourroit être employée à rendre la bouffoleplus
certaine & immobile à ſon horizon.
JANVIER. 1757 . 139
On vend au cabinet ſeize fortes de lampes
optiques qu'on ne trouve chez aucun Marchand
ni Ouvrier , ou elles ſeroient contrefaites , telles
que pluſieurs que j'ai remplacées , même une
tout récemment, chez différens particuliers .
APPROBATION.
J'Ai lu , par ordre de Monseigneur le Chancelier,
de ſecond volume du Mercure de Janvier , & je
n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion.
A Paris , ce 12 Janvier 1757 .
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
VERS à Jeannette ,
Madrigal , par M. de la Condamine , &c.
Suite de l'Amant anonyme , Nouvelle ,
Ode imitée d'Horace ,
Le Flambeau , Fable ,
Suite des Penſées ſur la Converſation ,
Les Sens , Epître ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Vers ſur Mademoiſelle Puvignée ,
Lettre à l'Auteur du Mercure , & Epître ,
Lettre ſur M. l'Abbé Regley ,
page s
8
ibid.
35
37
38
61
65
67
68
71
La Lanterne merveilleuſe , Etrennes à la Reine , 76
Explication de l'Enigme & du Logogryphe du
premier Mercure de Janvier ,
Enigme & Logogryphe ,
Lettre& Chanfon Languedocienne ,
77
ibid.
79
240
ART. II . NOUVELLES LITTERAIRES.
Extraits , Précis ou Indications de livres nouveaux,
Seconde Lettre de M. Fournier l'aîné ,
83
85
Lettre ſur la traduction du Voyage à la Baye
115
Séance publique de la Société Littéraire de Cler-
Hudſon ,
mont , 137
ART. III . SCIENCES ET BELLES LETTRES,
141
Physique. Lettre de M. Savérien , ſur la cauſe de la
Pefanteur des corps ,
Géographie. Lettre à M. le Préſident de Bréfé , ſur
ladécouverted'une Terre inconnue , 161
Séance publique de l'Académie royale des Sciences,
desBelles- Lettres & des Arts de Rouen ,
Musique.
A.RT. IV . BBAUX - ARTS .
Epître àMademoiſelle Fel ,
181
189
190
Sculpture. Replique à la Réponſe d'un Eleve de
l'Académie aux Obſervations ſur le Modele du
Mauſolée du Maréchal-Comte de Saxe , 193
Gravure. 201
ART. V. SPECTACLES.
Comédie Françoiſe. 203
Comédie Italienne. 204
Concert Spirituel ," 205
ARTICLE VI.
Nouvelles étrangeres , 207
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 215
Mariage & Morts , 233
Avisdivers . 235
4
De l'Imprimerie de Ch. Ant. Jombert.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le