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LE
NOUVEAU
MERCURE
GALAN T.
Contenant tout ce qui s'eſt
paſſé
-de
curieux au Mois de
Fevrier
de
l'Année 1678 .
"
Suivant la Copie imprimée
A PARIS
Au Palais , l'An
1678.
MERCURE
LE
GALAN T,
A MONSEIGNEUR'
LEDAUPHIN.
PRINCE, depuis un mois j'ay
beaucoup voyagé.
" vous dire
Enfin j'acheve icy ma ronde,
Et vay , fi vous voulez
en abregé
Ce qu'on dit de Vous dans le Monde,
Quandje me fuis trouvé dans de certains
Païs ,
Aqui de nos François la Valeur eft fu-·
nefte ;
Envain, me difoit-on, vous nous vantez
LOUIS ,
Nous le connoiffons & de refte.
Mais eft-il pray que fon DAUPHIN
Ait cent qualitez furprenantes ?
On dit qu'il a l'efprit fi délicat fi fin ,
* 3
Des
Des lumieres fi penetrantes ;
Que commefic'eftoient Gens defa Nation.
Il entend les Autheurs & de Rome &
de Gréce.
Franchement fa grande jeuneſſe
Rend tout cela fujet à caution .
Comment , répondois -je en colere ?
Eft ce là tout ce qu'on vous dit ?
Vous ne le connoiffez encor que par l'ESprit
?
Vous ne le connoiffez donc guere.
L'Ame est toute autre chofe , il est déja
Héros ,
Sans que par fes Exploits tout l'Univers
le fçache.
Honteux de ce trop long repos ,
Où l'âge malgré luy Pattache ,
Il médite déja par quels nobles efforts
La gloire de fon Nom doit un jour fe
répandre.
Si fon Bras n'a point pris de Places ny
de Forts ,
Il a le coeur tel qu'il faut pour en prendre.
En un mot de LOUIS il a les fentimens
,
Prenez la deßus vos mesures.
Si
Si l'Eloge eft fufpect , attendez quetque
temps,
Vous en fçaurez des nouvellesplusfeûres.
Helas ! répondoient- ils que nous apprenez
vous ?
Faut il donc qu'à LOUIS voftre
DAUPHIN reſſemble ?
Faut il que voftre France ait deux Héros
enfemble ?
C'eftoit bien affez d'un pour nous.
AU
AU LECTEUR.
ON prie ceux qui envoyent des Chanfon!
qui ont un fecond Couplet , d'obferver qu'i
ait la mefme mefure , & des Céfures dans le
mefmes endroits que le premier. Comme ces
fortes d'Ouvrages font courts, ils doivent eſtre
polis , & n'avoir point de mots trop rudes pour
eftre chantez. On peut envoyer des Paroles
pour de grands Airs , pour des Chanſons à boire
& enjouées , & mefme pour de petits Dialogues
. On donnera tout cela noté par les meilleurs
Maitres. C'eſt un avantage d'en avoir de
diférentes compofitions . Le plus habile n'a .
qu'une maniere , & il n'y en a point qui ne diverfifie
& qui n'ait du bon . On recevra ce que
les Maiftres de Province envoyeront noté. Ils
font priez feulement de ne rien envoyer que de
tres- correct, afin qu'on puiffe graver fans embarras.
Ils fçavent que le Mercure allant par
tout , leurs Ouvrages feront veus en un Mois
dans toute l'Europe ; & cela les devant animer
à travailler avec plus de foin , il ne fe peut que
le Public n'en reçoive de l'utilité & du plaifir.
On continuëra tous les Mois l'ornement des
Figures & des Planches felon la diverſité des
Matieres. Le premier Tome de l'Extraordinaire
du Mercure fera donné le 15 d'Avril , & ainfi
de trois Mois en trois Mois , avec la meſme
exactitude que le Mercure , & fans qu'on difére
un feul jour . Il contiendra des Lettres
auffi agreables que fpirituelles , écrites à l'Autheur
du Mercure fur les plus beaux Ouvrages
des
AU LECTEUR.
des Particuliers, qu'il y fait entrer , avecplufieurs
autres Pieces curieuſes quiferont connoiſtre
à Paris & aux Etrangers qu'il y a de l'efprit
, de la délicateffe , & du bon gouftdans
nos Provinces , & furtout parmy le beau Sexe.
Par ce moyen Paris ne connoiftra pas feulement
le reſte de la France , mais les Provinces
apprendront les unes les autres à fe connoiftre.
On ajoûtera les Modes nouvelles tant en recit
que gravées, dans chacun de ces Extraordinaires.
Cet Article demande beaucoup de foins ,
de correfpondances & de fatigues ; mais l'Autheur
veut paffer par deffus toutes les difficultez
qui l'ont toûjours arrefté , afin de fatisfaire
le Public qui l'en follicite par des Lettres de
toutes parts. Il joindra encor dans ces Extraordinaires
quantité de belles Lettres en Vers&
en Profe, qu'il reçoit tous les Mois fur l'Explication
des Enigmes, & dont il ne peut mettre
qu'une ou deux dans le Mercure . Il prie
qu'on ne luy envoye aucune Enigme fans le
Mot , car quoy qu'il le divine fouvent , il ne
veut rien mettre fans fçavoir la veritable penfée
de l'Autheur. Pour celles dont le Mot eft
l'Autheur du Mercure , ou le Mercure mefme
, comme elles font à fon avantage , il ne
peut les rendre publiques, & prie ceux qui les
ont faites de fe contenter de fes remerciemens .
On reçoit quelquefois des Memoiresfi mal écrits
. qu'il eft impoffible de s'en fervir . Ainfi
on prie ceux qui les donnent de les envoyer
fort aifez àlire, &fur tout pour les noms propres
AU LECTEUR.
pres ; & comme ils ont tres fouvent befoi
qu'on éclairciffe l'Autheur de bouche , fo
plufieurs difficultez qui pourroient l'embaral
fer en travaillant , il avertit qu'on le trouver
chez luy tous les Mardis , Vendredis , & Di
manches , depuis deux heures jufqu'à cinq
Il tâchera de fatisfaire tout le monde , &
fera connoiftre les raifons qu'il aura euës d
ne pas mettre tous les Ouvrages qu'on lu
apporte , ou de les reculer quelque temps
Les Marchands & les Ouvriers qui auron
des Modes nouvelles , en pourront confere
avec luy , & ce qu'il en dira dans fon Livre
ne leur pourra eftre qu'avantagueux, Le
Lecteur a efté encor áverty de plufieurs autres
chofes qu'il peut voir dans la Préface des
deux derniers Tomes du Mercure. Quant aux
Lettres ; on continuëra toûjours à les luy adreffer
chez le Sieur Blageart Imprimeur- Libraire
, Rue S. Jacques , à l'entrée de la Ruë
du Plâtre. Le Secretaire des Dames de Saumur
eft averty qu'il peut envoyer l'Ouvrage
dont il a écrit , il aura place dans l'Extraordinaire
qui ne fera pas moins curieux que le Mer
cure , & ne doit pas eftre moins recherché , à
caufe des matieres qu'il contiendra.
MERCURE
&
GALAN T.
D
emeurons-en là , Madame ,
& puis que ma pensée vous
a plû , n'appellons point autrement
l'Année 1677. que l'Année de
LOUIS LE GRAND . Elle merite
bien d'eftre diftinguée des autres
par les merveilles qui s'y font faites ,
&jefuis ravy que vous vous foyez
apperçeuë de la diférence qu'il y a de
ce queje vous ay écrit fur nos Conqueftes
à toutes les Relations que
vous en avez veuës. Elles peuvent
eftre faites avec plus d'art , & avoir
une pureté de ſtile que je chercherois
peut-eftre inutilement quand j'aurois
le temps de m'y appliquer ; mais je
fuis certain que perfonne n'eft defcendu
autant que j'ay fait dans le
détail précis de chaque Action , &
que toutes les Lettres que vous avez
Fevrier. A re-
I
1
2 MERCURE
reçeuës de moy pendant l'Anné
dont je vous parle , ont au moin
cela de particulier, qu'elles contien
nent juſqu'aux moindres circonftar
ces , fans que j'aye oublié certaine
Paroles hiftoriques de nos Chefs of
de nos Ennemis qui n'ont efté re
cueillies que par ceux qui en me co
piant , n'ont pas mefme eu foin d
changer les termes dont je me fu
fervy. Ces particularitez ne font pa
feulement curieufes , mais honora
* bles pour quantité de Familles qu
ont intereft à ce que j'ay marqué d
plufieurs Braves dont le courage s'el
fignalé. M. de Sainfandoux n'a pa
elté des moins ardens à faire paroiftr
combien les grandes Occafions lu
donnent dejoye . Voicy des Vers qu
luy furent envoyez apres que nou
eûmes foûmis S. Guilain. Ils fon
d'un illuftre Medecin de Tournay
qui a fait l'Epigramme que ma derniere
Lettre vous a fait voir fur la
prife de cette Place.
A MONGALAN
T.
3
Ar
A MONSIEUR
me
DE SAINSANDOUX ,
Afon Retour de S. Guilain.
Courir à Saint Guilain avec peu deſanté,
Au lieu d'eftre en repos & garder le Régime,
Tout de bon c'est un crime
De leze Faculté.
Coucher à la Tranchée en l'état où vous eftes ,
Ce n'eft pasce qu'on vous preferit ,
Eft cedonclà comme vousfaites
Ce que pour votre bien un Medecin vous dit ?
Vous écoutez affez ſes raiſons convaincantes ,
Mais vous les obfervezfi peu ,
Que tandis qu'il ordonne à vos humeurs boillantes
Toutes chofes rafraichiffantes ,
Voftreplus grandplaiſir eft de courir aufeu.
Vous promettiez vingtfois pour une
De ne prendrefans luy ny Caffe ny Sené ,
Mais ce que feulement il auroit deftiné
Contre une ardeur fi peu commune.
Vous avezpris pourtant ,fans qu'il l'ait ordonné,
La Redoute la Demy-Lune.
A 2
La
4
MERCURE
La Guerre a quelque chofe de
fatisfaifant pour les grands Coeur
qu'on en donne l'Image pour dive
tiffement dans les lieux où elle lai
regner la Paix . Vous l'allez connc
ftre par ce qui s'eft fait depuis de
mois dans une Cour , qui apres cel →
-de France eft eftimée une des pl
galantes , des plus polies , & des pl
fpirituelles Cours de l'Europe . Vo
jugez bien , Madame , que c'eft .
celle de Savoye que je veux parle
Ce que Madame Royale a fait l'hor
neur d'écrire à M. l'Abbé d'Eftrévous
expliquera le Divertiffemer
dont il s'agit.
LET TRE
DE
MADAME ROYALE,
A Monfieur l'Abbé d'Eſtrées.
De Turin le4 Dec, 1677.
Vous
ous eftes dans la fource des Nouvelles,
ainfi ne vous attendez pas que je
2018
GALAN T.
5
vous en mande d'auſſi curieuſes quecelles
dont vos Lettresfont remplies. Monfieur
Alibert doit commencer demain l'ouverture
de fon Opéra , & comme cela fe
trouve le jour du Sapate , le Divertiffement
fera précedé de celuy que je donne
à S. A. R. Et d'autant que l'on ne regarde
pas tant le Prefent que la furprise
& la maniere de lefaire , j'ay voulu donner
un plaifir à S. A. R. auquel il ne s'attendift
pas. L'Opéra fe fait au Vieux
Palais deS. Jean ; en y allant on trouvera
dans le Grand Salon du Palais
Royal par ou ilfaut neceſſairementpaſſer,
un Campement complet & tel qu'il peut
eftre dans cet efpace . Il eft compofé de fept
ou buit Tentes : dans l'une il y aura une
Collation pour les Dames. Dans le Cabinet
de S. A. R. il y aura un Jufte-d-
Corps de velours garny de Diamans , que
je luy donne. Dans une autreTente il y
trouvera unpetit Campement , c'est à dire
depetits Hommes d'argent donc il fe fervira
pour apprendre les Evolutions. On
n'apas oublié la Cuiſine ny les Ecuries. 1l
A 3
tron6
MERCURE
trouvera dans l'une une petite Bater
d'argent, & dans l'autre quatre Chevau
tels qu'il les luy faut pour fon âge. D.
Campement on ira à l'Opéra , & aure
tour , à ce qu'on m'adit , je dois trouve
dans ma Chambre le Sapate que S. A. R.
medonne qui est tout en Argenterie. Voila
par avance une Defcription de la Fournée
de demain. Soyez perfuadé cependant
que je ne cefferay jamais d'eftre voftre
meilleure & fincere Amie.
Avoüez qu'il ne fe peut rien imaginer
de plus galant , de plus riche ,
ny de plus digne du jeune Prince à
qui ce Préfent a efté fait. Cependant
comme je ne vous croy pas obligée
de fçavoir ce que c'eft que le Sapate ,
quelque peine que vous prenicz pour
n'ignorer rien, il eft bon que je vous
l'apprenne en peu de mots , afin que
vous compreniez mieux toute la galanterie
de ce Campement trouvé.
Les Efpagnols à qui les Mores qui
ont fi longtemps occupé le Royaume
de Grenade , ont appris à eftre galans
,
GALAN T.
7
Blans , font les Autheurs de Sapate.
C'eſt une espece de Fefte galante par-
- my eux qui eſt toûjours le 5. de Dea
cembre , veille de S. Nicolas. Chacun
a liberté ce jour-là de faire des
Préfens comme il luy plaiſt . Ceux
qui ne font pas dans une fortune elevée
, en font quelquefois aux Perfonnes
du plus haut rang , & un
Amant donne par là des marques de
fa paffion à fa Maiftreffe , fans qu'el
le puiffe eſtre blâmée de les recevoir.
Mais il y a une chofe embaraffante
qui fait toute la grace de ces Préfens ,
c'eft qu'il n'eft point permis de les
envoyer, & qu'il faut trouver moyen
de les faire mettre ou dans la poche ,
ou dans la Chambre , ou fur le Lit
de ceux à qui on les fait , fans qu'ils
fçachent quand, ny par qui ils y ont
- efté mis. Ainfi une perfonne d'une
grande beauté, d'un merité extraordinaire
, ou d'une haute naiffance ,
reçoit quelquefois dans une feule
journée du Sapate vingt ou trente
A 4
Pré8
MERCURE
Préfens confiderables qui femblen
envoyez du Ciel , ou avoir efté pro
duits par enchantement dans l'er
droit où elle les trouve. Cependan
comme chacun fait paroiftre fo
efprit dans ce qu'il fait , on con
noit à la maniere des Préfens , à l'in
vention , à la richeffe , & à la galan
terie , à qui ceux qui les reçoiven
en font obligez . Il fe fait des gagures
là-deffus, & le plaifir de deviner n'eft
pas un des moins grands du Sapate.
Une Infante d'Efpagne qui fut mariée
en Savoye, y en amena la mode,
& elle a paffé en coûtume dans cette
Cour, où la liberalité a toûjours
regné autant que la galanterie &
l'efprit . Voila à quelle occafion celle
que vous voyez marquée dans la Lettre
de Madame Royale , a efſté faite.
Je voudrois vous pouvoir entretenir
auffi au long de l'Opéra dont il y eft
parlé. J'en apprendray peut- eftre les
particularitez , & je vous en feray un
Article, comme je vous en fis un
l'AnGALAN
T.
9
mb l'Année derniere des Opéra de Veniéfe
. On m'a promis un ample detail
de tous ceux qu'on y aura reprefentez
ce Carnaval , & c'eft pour vous que
j'ay prié qu'on me l'envoyaſt. Je
fçay bien que pour vous fatisfaire entierement,
il faudroit vous faire voir
quelque échantillon de leur Mufique;
mais à ce defaut , vous vous
contenterez , s'il vous plaift , des
Airs nouveaux dont je continuëray
à vous faire part . Vous avez raifon
de me dire que le premier des deux
que je vous ay déja envoyez ne l'eftoit
pas. J'en avois crû ceux qui me
l'avoient donné pour nouveau. Je
n'yferay plus furpris , & je puis répondreavec
certitude que celuy que
vous allez trouver icy noté n'a encor
efté veu de perfonne. Je vous laiffe
I juger des Paroles . L'Air eft de
M. Charpentier , dont vous me dites
que les Ouvrages font fi eftimez
dans voftre Province.
Į
•
A 5
AIR..
IO MERCURE
AIR.
EN vain , Rivaux affidus
Vous me donnez de la peine ,
Tous vos foûpirs pour Ĉlimene
Ne font que foupirs perdus.
Ce n'est pas que cette Belle
Veüille recevoir ma foy ;
C'est pluftoft que la Cruelle
N'aimera ny vous ny moy.
Quoy que Paris foit le lieu
France où les plus agreables Part :
fe font , il y en a de galantes qui :
laiffent pas de fe faire ailleurs , &
qui s'eft paffé le dernier Mois en Pr
vince vous en fera demeurer d'a
cord. Deux aimables Soeurs , Ma
ftreffes d'elles- mefmes , quoy qu'e
les ne foient point encor mariée
eftant venues fe divertir l'Hyv
dans la Ville la plus proche du Lie
où elles tiennent ménage à la Can
pagne pendant l'Efté , y eurent
peine reçeu les premieres vifites d
leurs Amies ,, que le jour de la Feft
d
GALANT. If
de
de l'Aifnée arriva. Vous fçavez ce
qui fepratique dans une pareille rencontre.
Sept ou huit jeunes Perfonnes
, toutes comme elle en état de
choifir pour le Sacrement , eurent
foin de luy envoyer des Bouquets.
Cettehonnefteté l'obligea d'en avoir
une autre. Elle eft genereufe , &
ayant reçeu , elle fe fit une telle obligation
de rendre , que les Belles qui
luy avoient donné cette marque
leur fouvenir , furent conviées dés
le lendemain à venir paffer le foir
avec elle. Le Régal fut un Ambigu
fervy avec une propreté admirable.
On mangea longtemps , on rit , on
chanta , & on ne faifoit que de paffer
dans une autre Chambre , quand
on entendit des, Hautbois , & quelques
autres Inftrumens champeftres
dans la Court. Elles crûrent toutes
que c'eftoit une fuite du galant Repas
qu'on venoit de leur donner , & elles
s'écrierent contre l'exceffive reconnoiffance
de celle qui payoit fa Fefte ;
A 6 mais
12 MERCURE
mais elles fortirent d'erreur en jettant
les yeux fur un des Joueurs de Hautbois
qui s'avançant mafqué, demanda
permiffion d'entrer pour huit Bergeres
des environs . C'eftoit mefme
Šexe , & il n'y avoit pas moyen de
les refufer. Il fut pourtant aifé de juger
à la taille de ces prétendues Bergeres
, qu'elles ne l'eftoient que par
l'habit. Il n'y avoit rien de mieux
entendu. Tout eftoit galant & propre
, & une Mafcarade de cette importance
pouvoit eftre reçeuë par
tout. Le deffein en avoit efté formé
par huit jeunes Gens des plus confiderables
de la Ville , qui ayant eu
avis de l'affemblée de ces Belles , &
connoiffant les intrigues & le caractere
de chacune , s'eftoient fervis de
l'occafion pour fe donner un agreable
divertiffement. L'Aifnée des deux
Soeurs fut priée de vouloir eftre la
Reyne du Bal . Elle ne pût ſe diſpenfer
d'en faire & d'en recevoir les honneurs
; & fi la Galanterie des fauffes
BerGALANT.
13
Bergeres la furprit , elle fut encor
plusétonnée, quand apres avoir danfé
quelque temps , elle vit apporter
quatreou cinq Corbeilles remplies de
toute forte de Confitures . Ses Amies
s'en accommoderent le mieux du
monde, & jamais il ne s'en fit une fi
ample prodigalité. On n'eut pas fitoft
vuidé les Corbeilles , qu'on en
vit une autre dans les mains d'une
des Bergeres. Elle eftoit petite, mais
d'un ornement fingulier. Force Rubans
de toutes couleurs contribuoient
beaucoup à l'embellir , &
formant uneagreable varieté
veuë , laiffoient entrevoir des Oranges
féches confites qui la remplif
foient. Il n'y en avoit que huit. On
les prefenta à la Reyne du Bal, qui
ayantpris cellequieftoit au deffus de
la
Pyramide
, s'apperçeut qu'il en
fortoit le bout d'un papier noüé d'un
fort beau Rubancouleur de feu. Son
Nom eftoit écrit fur ce papier. On
avoit fait la mefme chofe
pour
la
pour
les
A 7
Lept
14
MERCURE
fept autres Oranges aufquelles un Bil
let eftoit attachée avec un Ruban de
diferente couleur. Le Nom de cha
que Belle de la Compagnie à qui on
devoit donner l'Orange eftoit écrit
fur chaque Billet . La Reyne du Bal
fe regla là- deffus pour les diftribuer à
fes Amies , & cela fut à peine fait ,
que les fauffes Bergeres fortirent &
emmenerent les Hautbois. Leur départ
ayant laiffé les Belles dans une
entiere liberté de lire , chacun ouvrit
fon Orange , & voicy ce que
contenoient les Billets .
Pour Made de S. M.
L'Amour a quité les Bocages ,
Enfin le voicy de retour ;
Il ramene dans nos Villages
Mille Coeurs qui luy font la cour.
Ah, Philis , joignons -y les nostres ;
Pour éprouver à noftre tour
Si c'est un plaifir que l'Amour ,
Il faut aimer comme les autres.
Pour
-4
:5
GALANT . 15
Pour Madle L. B.
Vousvoir & nepoint s'engager ,
Belle Iris , c'eft prétendre une chofe impoffible.
Ceffez , ceffez de l'exiger.
Où trouveriez-v
-vous un Berger
Qui puß aupres de vous demeurer infenfible ?
Pour Madle L. M.
JE m'en souviens , Cloris , vous m'avezfait
promettre
Que toujours à vos loix mon coeur feroitfoûmis .
Il est vray, je vous l'ay promis ;
Maispuis que vous prenez les choses à la lettre ,
Vous deviez beaucoup me permettre ,
Et vous ne m'avez rien permis.
Pour Madle de P.
AH, que ne puis-je icy faire parler mon coeur !
Il vous diroit mieux que moy-mefme
Fufqu'où va mon amour extréme ,
Et vous auriez moins de rigueur ,
Si vousfçaviez à quelpoint je vous aime.
Pour Madle D.
Trop aimable Bergere,
Ne foyez plus fi fiere
Que vous l'avez esté.
C'est ceffer d'eftre belle,
Que joindre à la beauté
Une fierté cruelle.
Pour
16 MERCURE
Pour Made L. N.
JE nefuis point , Iris , d'accord avec moymefme
,
Quand je voy vos divins appas.
Mes veulent
yeux que je vous aime ,
Mais mcn coeur ne me le dit pas.
Pour Madlle de C.
LE Ciel en vous faisant fi belle ,
A fait fans doute un Ouvrage parfait ;
Mais il auroit encor mieux fait ,
S'il eut voulu vous rendre moins cruelle.
Pour Made L. D.
Ouy, je vous ay donné mafoy,
Et vous m'avez donné la voftre ;
Mais pourquoy n'eftre pas tous deux nez l'un
pour l'autre ?
Aqui s'enfaut-il prendre ? eft-ce à vous ? eftce
à moy ?
Il faut s'enprendre à voſtre humeur legere
Que d'un nouvel amour les charmes font ceder.
Helas ! vous faites voir , inconftante Bergere ,
Qu'unferment eft facile à faire ,
Et tres-difficile a garder..
La
GALANT. 17
La Mafcarade fit bruit . On en
fu- parladans la Ville. Les Billets y
rent veus , & les Belles que preffoit
la curiofité de fçavoir qui eftoient les
fauffesBergeres , n'eurent pas de peine
à s'en éclaircir. La connoiffance
qu'elles en eurent leur fit naiſtre le
deffein de répondre à cette Galanterie
par une autre. L'occafion s'en offrit
quelque temps apres. Les mefmes
qui leur avoient mené des Hautbois
devoient s'affembler chez l'un d'entr'eux
qui leur donnoit unfort grand
Soupé. Elles en eurent avis deux
jours avant le Régal , & les ordres
furent incontinent donnez pourpréparer
toutes chofes . Leur exemple
les détermina. Elles fe firent Bergers
commeils s'eftoient fait Bergeres , &
prenant des Violons & une Efcorte
qui puſt mettre leur conduite à couvert
de la cenfure , elles fe rendirent
où elles fçavoient que cette Compagnieeftoit.
Des Bergers auffi aimables
qu'ellesparurent dans ce dégui-.
fe18
MERCURE
j :
fement, ne pouvoient eftre que tres
bien reçeus . On les examina. Un
de celles qui en jouoient le perfonna
ge fut reconnüe , & fit auffi -toft re
connoiſtre toutes les autres . La joye
fut grande pour les Conviez qui në
s'attendoient à rien moins qu'à eftre
de Bal. On danfa , on dit cent cho..
fes agreables ; & apres quelques heures
paffées à fe divertir de cette forte,
les faux Bergers firent fervir la Collation
à leur tour. Comme on la
donnoit à des Hommes , les Corbeil
les n'eftoient pleines que de chofes
qui fouffroient le Laurier pour ornement.
Ily en avoit une remplie de
Bouteilles qui eftoient coifées d'une
maniere toute galante , & dans la petite
qu'on apporta la derniere & qui
tint la place de la Corbeille aux Oranges
, il y avoit huit autres petites
Bouteilles de liqueur toutes couvertes
des Rubans de diferentes couleurs.
Un Billet eftoit attaché à chacune ,
& onlifoit le nom de celuy qui devoit
le
GALAN T. 19
le recevoir. Le partage en fut fait
parleMaitre du Logis à qui la Corbeillefut
prefentée. Les Belles qui
leurvoulurent laiffer le temps de lire ,
fe retirerent dans ce moment . Chacun
ouvrit fon Billet , & y trouva
les Versquevous allez voir.
Pour Mr du C.
SI Celadon n'eftoit pas fi volage ,
Et s'il vouloit fortement s'engager ,
Je le rendrois le plus heureux Berger
De tous les Bergers du Village ;
Mais fa legereté m'arrefte & me fait peur,
Un autre dés demain poffedera fon coeur .
Et j'ay lieu de tout craindre.
Helas ! qu'un Berger eft à plaindre
Qui ne connoift pas fon bonheur !
Pour Mr D. L. F.
Quand un coeur a pour vous du tendre ,
Et qu'il a dequoy vous charmer ,
eft doux de vous rendre
S'il ne vous
Vous n'avez jamais fçen ce que c'est que d'aimer.
Pour
20
MERCURE
:
:^
V
Pour Mr D. V.
ous autres Bergers inconftans ,
Vous en contez affez aux Belles ;
Mais chez vous ce n'est plus le temps
De trouver des Bergers fidelles.
Pour M' le L.
Depuis que dans noftre Village
L'aimable Philis vous engage ,
Jeune Berger , vous ne m'aimez plus tant.
Ah, vous m'apprenez qu'à votre âge
Il eft aifè d'eftre volage ,
Et malaife d'eftre conftant.
Pour Mr L. S. B.
·Berger, ce qui fait mon martire ,
Et qui fans doute eft un cruel tourment,
C'est que je t'aime tendrement ,
Et que je n'ofe te le dire.
Pour Mr L. R.
Tirfis , tu te plains de mon coeur
Et tu l'accufes de rigueur
>
Quand tu le vois bruler d'une flame nouvelle ;
Toy qui manques de foy ,
Crois-tu trouver chez moy
Un coeur qui foit fidelle ?
Pour
GALANT.
21
Pour Mr D. P. C.
Quand un coeur fait comme le voſtre ,
Quiteune Beauté pour une autre ,
Et veutfe dégager,
Il doitfouhaiter que fa Belle
Le quite devienne Infidelle ,
Afin que fans reproche il la puiſſe changer.
Pour Mr de la C.
Quoyle moindre refus te touche ,
Et tu veux déja tout quiter !
Croy-moy . cette rigueur doit peu t'inquieter ,
Pourfuy ; plus la Belle eft farouche,
Plus elle veut qu'on s'obftine à tenter .
CesVersnefurentpoint une Enigme
pourceuxà qui on les adreffoit.
On les entendit ; & commeils pourrontavoirdelafuite,
s'ils produifent
quelquenouvelleAvanture , j'auray
foin de vous écrire tout ce quej'en
pourray découvrir.
LeRoy qui connoift les grandes
Dépenfes où les grands Emplois engagent,
a voulu contribuer à celles
que Mle Comte de Roye fe trouve
obligé defaire , en le gratifiant d'une
Pen-
18
22 !: 23
MERCURE
Penfion de douze mille livres . Il r
pouvoit prendre de meilleures L
çons de Guerre qu'il a fait , puis qu'
les a prifes de feu Monfieur de Ti
rennefon Oncle. Il en a herité cett
infatigable ardeur qu'il a fait paroi
ftre dans les longs & importans fervi
ces qui luy ont fait meriter cette obli
geante marque du fouvenir de Sa
Majefté.
Vous fçavez , Madame , avec
quelle exacté affiduité M' le Marquis
de S. Poüange , Neveu de M le
Chancelier , fert depuis longtemps
fous Monfieur de Louvois dans toutes
les Affaires de la Guerre. Vous
fçavez auffi que cette exactitude a tel.
lement plû au Roy, que fans le tirer
du premier Employ qu'il a eu , il luy
a confié depuis quelque temps l'Intendance
de fa principale Armée ,
mais vous ne fçavez peut-eftre pas
qu'il vient d'eftre choify pour rem
plir la Charge de Secretaire des Commandemens
de la Reyne.
L'Ifle
#
GALANT. 23
Lille des Paffions , la Ville de
eauté , & le Païs de Galanterie , ne
nt pasdes Terres inconnuës pour
ous. On s'y prépare à la Guerre
ommeonfaiticy , & voicy ce que
en ayappris par leur Gazette.
GAZETTE
GALANTE.
De Plle des Paffions , ce premier du
mois d'Inclination.
UN Navire venu duPort d'Eſperance
, rapporte que les Peuples de
cette Ifle fefont foulevezdans laVille
d'Amour, qui en eft la Capitale,
&qu'apres s'eftre rendus maiftres de
la Citadelle Raifon, dont ils ont ruiné
les Defenſes & brûlé les Magafins ,
ils avoientobligé le Gouverneur Bon
fens de fe retirer dans la Tour nomméeJalonfie.
Iladjoûte queles Femmes
, à l'exemple de leurs Marys ,
ayant
24
MERCURE
ayant pris les armes , avoient affic
le Gouverneur dans ce réduit, & ] .
voient forcé de fe rendre à compc
tion, & de conſentir non ſeulem
qu'on démoliroit la Tour, mais au
que la Fortereffe Vertu d'ancienne a
chitecture , bâtie fur un Rocher ,
roit ruinée , apres quoy elles en pou
roient rebâtir une autre à leur mo
en rafe campagne à tous allans {
venans.
De la Ville de Beauté , ce 18. du
mois d'Attachement.
Les Eftats commencerent le 3. du
courant leurs Seances , dont Monfieur
l'Intendant Coquet fit l'ouverture
avec un Difcours remply de jolis
Vers & de beaux Sentimens . Les
Apas luy répondirent avec une douceur
dont il fut tres-fatisfait , & luy
promirent que la Ville fourniroit un
million & demy d'oeillades pour la
Guerre contre les Coeurs rebelles , &
qu'elle
GALAN T.
25
qu'elle hâteroit la levée d'un regiment
de Charmes pour le ſervice de
l'Amour. On croit qu'avant que
l'Affemblée ſe ſepare, Monſieur Coquet
établira un Bureau de Billets
doux , & une Taxe de mille Baifers
par jour, pour mille bouches qu'il
mettra en Garniſon.
De Pays de Grand Dot , ce 14.
de mois d'Aifance.
On affure que ce Païs eft fort allarmé
de la marche du General Intereft
qui s'avance avec une Armée,
de quarante mille Transports deguifez
, & grand nombre de Machines
& de Feux d'artifice. L'Amour qui
le fuit avec un grand Corps d'Empreffemens
forcez , a retiré fes Garnifons
d'Attachemens & d'Affiduitez ,
qui eftoient répandues dans les Villes
des Provinces de Beau- vifage &
de Merite. Il les a abandonnées aux
Infidelles qui s'en font emparez , &
Fevrier. B qui
"
26 MERCURE
qui apres les avoir ravagées ont pris
leur route du cofté de Grand- Dot ,
pour l'attaquer conjointement
avec
Interefl.
Du Camp devant Cruauté, ce 8.
jour du mois de Defefpoir.
Les Affiegez firent une Sortie de
cinq cens Regards irritez la nuit du
quatriéme ; abbatirent tous les Travaux
des Ennemis , tuerent trois
cens Soldats du Regiment de Zele ,
& encloüerent deux petits Canons
appellez Sanglots ; mais la nuit fuivante
les Colonels Bonne- mine &
Beau-jeu ayant monté la Tranchée,
infulterent vigoureufement la Demy-
lune nommée Rigueur qui defendoit
la Porte , ayant défait &
pourſuivy juſques dans la Ville les
Dédains qui la defendoient , tandis
qu'elle eftoit batuë par huit Canons
de trente livres de bale d'argent . Ils
firent une grande brêche , & obligeGALAN
T.
27
gerent la Ville de capituler. Le
Marquis de Beaux-dons Maiftre de
Camp , & le Sieur Preſent Intendant,
furent nommez pour dreffer
les Articles .
De la Republique de Foüiſſance ,
ce 18. du mois des Delices.
Le Senat s'eftant aſſemblé ces
jours paffez , on ordonna qu'on démoliroit
une grande Tour nommée
Honte , qui fervoit de defenſe à la
Ville , & que la Princeffe Pudeur y
avoit fait bâtir. Il fit auffi un Decret
par lequel il eftoit enjoint à
cette Princeffe de fe retirer dans
vingt- quatre heures , & de fortir des
Eftats de la Republique , à peine de
de luy eftre couru fus, par Embraffemens
& Jeux-foldtres qui en font la
Populace. Le Senat fit auffi publier
que les Habitans qui font les Enjouemens
& les Careffes , euffent à ſe
préparer pour la reception qu'on
B - 2
de28
MERCURE
deftinoit de faire au General Bo
compagnon qui avoit reglé fon Er
trée au Vendredy prochain , &
l'Heure de Berger .
Du Chafteau de Chatemite , le 6.
du mois d'Hyprocrifie.
Le Marquis Tapinois à bloqué le:
Chafteau depuis quelques jours, n'o
fant en approcher à caufe des Mi
nes dont les avenues font toute
pleines. Il envoya le Colonel Fin
matois pour obferver les Dehors &
la contenance des Ennemis . Il revint
avec deux Tartuffes Capitaines
de la Place , qu'il avoit fait prifonniers
, lefquels rapporterent que le
Chateau manquoit de Munitions &
fur tout de Boulets de Canon , &
de Bales de Moufquet ; que les Canonniers
& Soldats avoient ordre
de faire grand bruit & grand feu
pour jetter feulement l'épouvante
dans le Camp, & y donner de fauffes
GALANT .
29
es allarmes. Ils apprirent auffi qu'il
'y avoit dans la Place qu'une faufe
Porte appellée Sainte- nitouche, par
aquelle les Affiegez prétendoient
Faire leurs plus grandes Sorties , &
que pour l'emporter il ne faloit qu'y
faire entrer de nuit des Troupes à
petit bruit. Sur cet Avis le Marquis
Tapinois détacha du Regiment du
Secret & du Silence un petit Corps ,
avec ordre d'attaquer par un Chemin
couvert la Redoute nommée
la Sucrée , & d'emporter la Ville par
Sainte-nitouche , ce qui fut heureufement
executé. Le Marquis eftant
entré dans la Ville , trouva fur les
Murailles & dans les Magafins
quantité de Canons de bois peint ,
& une infinité de Machines de carton
, pour épouvanter les Timides.
De la Forteresse Fierté , ce 12. du
mois d'Indifference.
Quatre mille Refpects , avec quelques
Pionniers nommez Articles ,
fous
B 3
1
30
MERCURE
1
fous le commandement du Com
Mariage, s'eftant poftez fur un
éminence vis a-vis la Fortereſſe
Fierté, en intention de l'attaquer
le Gouverneur de cette Place f
faire une grande décharge de Ca
non , & entr'autres de plufieur
Coulevrines nommées Rebufades, qu'
obligerent le Comte de fe retirer
apres avoir efté mis en déroute , &
avoir perdu les Capitaines Bon- deffein
& Bonne-fuy qui furent tuez dans
cette Attaque. Mais quelques jours
apres le Duc de Grand- Maifon s'eftant
avancé & ayant pratiqué une intelligence
dans la Fortereffe avec la
Dame d'honneur de la Gouvernante
, nommée Ambition , commanda
au Capitaine Qualité de fe tenir preft
pour donner au premier fignal, qui
eftoit un grand feu qui paroiffoit
dans le coeur de la place. Ce que
Qualité ayant remarqué , il donna
vertement dans la Porte de Bonne
Opinion , qu'il gagna d'abord , &
ayant
GALAN, T.
31
yant facilité l'entrée au refte des
Affiegeans , la Fortereffe fut prife
l'affaut & pillée. Cette difgrace obligea
Fierté qui vouloit reparer fes ruines
, d'envoyer des Députez au
Comte Mariage , pour le prier de
venir prendre poffeffion de la Place
dont elle offroit de le rendre maiftre
, mais le Comte les renvoya
fans les vouloir écouter.
Du Royaume de Galanterie , ce 30 .
du mois de Petits-Soins.
Les Eftats ont ordonné de grandes
Levées pour groffir les Garnifons
des Villes Frontieres , & entre
autres de celles de Balet & de Comédie
qui en font les principales , pour
reprimer les incurfions de quelques
Peuples fauvages nommez Cagots &
Bigots , qui ont accouftumé à certain
temps de venir ravager ce Royaume
, & y porter la defolation .
Le Comte Carnaval a efté fait Ca-
B. 4 pi32
MERCURE
pitaine General , & a d'abord expe
dié des Commiffions aux Barons de
Hautbois & de Violons, pour lever de
Troupes qui iront au plutoft à la
Ville de Grand-Bal leur lieu d'af
femblée. Cependant le Comte Carnaval
a envoyé des Moumons , qui
font grands Coureurs , pour battre
l'eftrade & apprendre des nouvelles
de la marche des Barbares , lefquels
s'eftant avancez fur une Riviere
nommée Courante, qui paffe dans la
Ville de Grand-Bal , y ont efté re- ~ : -
pouffez par le Baron de Violons , &
l'on a fçeu de quelques Prifonniers
que ces Peuples doivent revenir dans
peu, commandez par un redoutable
Capitaine nommé Dom Carefme, qui
menace de ruiner de fond en comble
la Ville de Comédie , & de defoler
les Terres de Cadeaux & de
Bonne-Chere, qui font les Campagnes
les plus fertiles du Royaume.
1
De
GALAN T.
33
De la Montagne d'Orgueil, ce 7.
du mois de Préfomption.
Un party d'Amours Complaifans,
paffans aupres de cette Montagne
pour aller à Déference , qui eſt un
Bourg fitué dans un Vallon & dont
les Maifons font toutes à un étage,
fut rencontré par une Troupe de
Bandits nommez Caprices , qui en
firent prifonniers les principaux dans
le deffein de leur faire payer une
rançon de dix mille Ouys qu'ils demandent;
mais deux Regimens d'Amours
indiferens & d'Amours étourdis
s'eftant joints aux Amours dévalifez
, attaquerent ces Bandits qui
s'eftoient fortifiez dans un Moulin
à vent nommé Vanité. Ils les défirent
& délivrerent les Prifonniers ;
apres quoy un Amour étourdy eftant
monté au haut de la Montagne , &
ayant jetté par une ouverture une
Pierre de Scandale , il s'éleva un
Orage de feu fi terrible , que toute
B 5
-
la
34
les la Montagne en fut ébranlée ,
Amours y périrent , & tous les en
virons y furent fi defolez par le feu
des cendres répanduës , qu'ils font
demeurez inhabitables .
Du Royaume d'Eftime , ce 25 du .
mois de Complaifance.
Hier le Sieur Doux-Regard Introducteur
des Ambaffadeurs , mena à
l'Audiance de la Reyne Amitié le
Dom Efpoir , fuivy d'un Cortége
des plus fuperbes. Il entra par la
Porte des Conferences , embellie
d'Enigmes & de Figures de bas relief.
Il paffa par la grand' Ruë nommée
Doux-Penchant . Il eftoit précedé
de toute fa Maifon , dont les
Officiers eftoient vêtus de Drap vert
chamarré de Vapeurs & de Fumées
en broderie de foye noire, qui font
fes couleurs . Ils eftoient montez fur
de belles Idées , & fuivis du Carroffe
du Corps , drappé de velours
vert en broderie de Grotesques , &
·
enGALAN
T. 35
environné de cinquante Eftafiers
couverts de Satin couleur d'herbe ,
parfemé de Fleurs , rehauffées de
vaines Penfées . Le Carroffe eftoit
attelé de fix grandes Chimeres houffées
& caparaçonnées de Brocard ,
chamarré de Vilions. L'Ambaffadeur
arriva au Palais avec une ef
corte de cinquante Carroffes à quatre
Griffons , & remply de quantité
de Gentils- hommes appellez
Vains-Defirs. Il fut introduit à la
Salle des Audiances , où il fit les
Demandes de la part de l'Amour ſon
Maistre , & y prefenta fes Cahiers ,
par lesquels il follicite la liberté du
commerce avec Caur-Tendre , qui eft
une Ville fort marchande. On croit
que cet Article luy fera accordé ,
pourveu que l'Amour luy paye un
million de fervices par an. Cependant
il eft entretenu durant fon féjour
par ordre de la Reyne , & fa
Table eft couverte à trois Services
de Viandes creufes.
B 6 Des
30
MERCURE
Des Valées de Pruderie , ce 12. du
mois de Modeftie.
On a pris dans la Ville Bon-renom.....
quantité d'Etrangers traveftis , nom
mez Petits- Colets , qui faifoient en
fecret de fauffes Pieces. On les a
condamnez pour avoir ainfi falfifié
la Monnoye du Païs , à un Banniffement
perpetuel dans les Ifles de
Raillerie qui ne portent que du Ris.
On a auffi rafé la tefte & fait faire
Amende-honorable à quatre Blondins
Habitans du Royaume de Coqueterie,
pour avoir mis en ufage des
Charmes & des Enchantemens, mefme
fous pretexte de parler à l'oreille
, y avoir fouflé des Paroles envenimées.
On les accufoit auffi d'avoir
voulu piller le Chafteau de la
Vertu , qui eft une Maiſon Royale ,
d'y avoir jetté de la Poudre aux
yeux de quelques Dames de qualité,
& d'avoir fait deffein d'empoifonner
auffi toutes les Prudes avec
*
un
GALAN T.
37
in certain Encens qui a la force de
les faire tomber en foibleffe.
De l'Empire du Deftin , ce 29. du
mois d'Horoscope.
On prépare icy à l'Hoftel de l'Etoille
de grands Apartemens pour la
Solemnité de plufieurs Mariages arreftez
depuis longtemps. Le Comte
de BelEsprit épouſe la Demoiſelle
Fleurette, Marquife de Temps-perdu,
qui eft une Terre abondante en Sonnets
& Madrigaux , qui font des
fruits d'affez bon debit , mais où il
n'y a rien à gagner. Le Prince Merite
fe marie auffi avec la Dame Mauvaife
- fortune , qui eſt une vieille
Courtifane, laquelle ruine tous fes
Maris par la dépense qu'ils font à la
pourfuite d'une infinité d'Affaires ,
qu'elle leur fufcite par le confeil
d'Envie & de Calomnie , qui font
d'infignes Chicaneufes , dont les Procés
ne finiffent jamais , & dont les
B7
Avo-
*
38 MERCURE
Avocats qu'on nomme Satyres n'écrivent
que des Libelles diffamatoires.
On dit du mefme jour que le
Roy de Faquins qui eft un Peuple
de l'Arabie Heureufe , envoye icy
un Ambaffadeur pour renouveller
les Alliances qu'il a depuis longtemps
entretenuës avec Deftin , &
par mefme moyen luy demander la
continuation des forces & des finances
que cette Cour ' eft obligée de
fournir à la Nation Faquine , laquelle
a befoin de grandes fommes
pour fe maintenir contre Beau- Génie
fon principal Ennemy , qui luy fait
fans ceffe une cruelle guerre.
Dites le vray , Madame , fi j'avois
fouvent de pareilles Gazettes
à vous envoyer , elles vous attireroient
bien des Curieux. Rien n'eft
plus agreable que celle-cy. Les Armes
y font meflées avec l'Amour
d'une maniere toute nouvelle , &
on ne fçauroit enveloper plus galamment
GALAN T.
39
nent les Intrigues ordinaires du
monde fous les évenemens des Campagnes.
Elle m'eft venuë de Province
, fans qu'on m'ait fait connoiftre
de quel cofté , & tout ce qu'on
m'apprend de l'Autheur , c'eft qu'il
eft jeune & bien fait , & qu'il s'appelle
M' du Matha d'Umery. Pour
fon efprit , on a pû ſe diſpenſer de
m'en rien dire , fon Ouvrage en fait
Eloge , & je ne doute point que
vous ne le mettiez au rang de ceux
que vous approuvez le plus. Je l'ay
crû digne de voftre curiofité , &
fuis ravy de celle que vous me témoignez
fur l'Article des Devifes.
Elles font à la mode plus que jamais
, & j'en ay quelques- unes à
vous faire voir qui meritent bien
que vous me fçachiez gré du foin
que j'ay pris de vous les faire graver;
mais comme il eft difficile de
fçavoir tout , & que vous pouvez
n'eftre pas entierement informée des
conditions qu'elles demandent pour
avoir .
MERCURE
40
avoir le degré de perfection qui leur
eft neceffaire pour eftre bonnes , je
vay vous dire en peu de mots ce que
j'en ay appris des plus éclairez en
ces matieres .
La grandeur de courage, d'efprit,
de beauté & de naiffance , eft le fujet
effentiel des Devifes , & c'eft les
profaner , ou n'en pas connoiftre le
veritable employ , que de s'en fervir
pour quelque chofe de mediocre.
En effet la Devife n'eft à proprement
parler qu'un Panegyrique
qui dit peu , & qui fait penfer beaucoup
, qui avec quelques Paroles
qui en font l'Ame , & avec une Figure
qui en eft le Corps , reprefente
les plus belles actions dans tout leur
éclat, & qui en les reprefentant procure
au merite la récompenfe qui
luy eft deuë. L'Ame & le Corps
qui compofent la Devife , doivent
avoir entr'eux une fi étroite liaiſon,
que l'un ne fe puiffe paffer de l'autre
, en forte que feparez ils difent
rien ,
GALAN T. 41
ce
rien , ou parlent un langage qui ne
puiffe eftre compris. Cette condition
eſt ſi neceffaire , que fi les Paroles
formoient d'elles mefmes un
fens parfait fans que la Figure aidaft
à les faire entendre , la Deviſe feroit
imparfaite , tant il eft vray que c'eft
dans l'union de fes deux Parties que
confifte fa perfection . On en pourra
toûjours donner pour modele
Soleil dont les rayons fe répandent
fur tout un Monde , & auquel ces
Paroles fervent d'Ame , Nec pluribus
impar. Vous les entendez , Madame
, & vos Amies apprendront
par vous , que ce Soleil qui éclaire
tout un Monde feroit capable d'en
éclairer encor plufieurs autres. Rien
ne pouvoit eftre plus juſtement appliqué
à LoüIS LE GRAND .
Ne regardez que la Figure de cette
Devife , vous concevrez feulement
que le Monde eft éclairé par le Soleil.
Ne vous attachez qu'aux Paroles
, elles vous feront comprendre
qu'il
Exmbet
ME
Authorem
Decus
M
Orbe
CetAftrefibrillant dont
L'eclatfanspareil .
Serepentsur laterre entiere
,
Fait affes voirque le So-
Leil
Eftlafource defa lumiere
lendor
Comes
Hæret
&
C'eftcet Aftre nouveau.de
qui lesfeusprillans
Ontuneclartésansfeconde,
Etquiparfes Rayons naif-
Jants
Adjoufte un ornementau
Monde.
Telix CuiLeta Refut
CetAftre nefaifoitque commencer
son cours
Qu'il eut une lumiere a
nulle autre pareille
Ileft delunivers lafeconde
merveille
Partoutcette Eftoile ado
rable
Reçoit de l'encens , et
des voeux .
Etquipeuten avoir un
afpectfavorable
Etice brillanteclat l'ac - ne peut eftre long temps
compagne tousjours .
fans devenir heureux.
GALAN T.
43
qu'il y a quelque chofe qui pour-
Toit fuffire à plufieurs. Voyez le
tout enſemble , & en faites l'application
, vous ne manquerez point
d'en prendre une idée qui aura une
jufte proportion avec tout ce que la
gloire de noftre incomparable Monarque
vous aura fait concevoir de
plus élevé. Vous allez trouver la
mefme chofe dans les quatres Devifes
que j'ay fait graver icy , & fur
lefquelles je vous prie de jetter les
yeux. Le fujet n'en pouvoit eftre
plus grand. Elles ont efté faites pour
Monfeigneur le Dauphin , & c'eft
luy que je regarde particulierement
en toutes chofes . Ne vous informez
point du Nom de l'Autheur.
Regardez les feulement , affurée
qu'elles font du bon Ouvrier. Elles
ont efté déja veües au Païs Latin ,
mais l'Explication en Vers François
eft toute nouvelle & n'a efté faite
que pour vous . Ils font d'une veine
fi aifée , que je ne doute point que
ی, ا ت
Vous
44
MERCURE
vous ne les lifiez avec beaucoup de
plaifir.
Apres ces Deviſes qu'on peut nommer
Heroïques , je me prépare à
vous en envoyer de Galantes la premiere
fois que je vous écriray. J'entens
par ce mot les Devifes qui fe
mettent fur des Cachers , & que je
voy recherchées de beaucoup de
Belles .
Je vous ay déja entretenuë du
Panegyrique de Monfieur le Tellier
, que fit M' Pajot le jour de la
Publication de fes Lettres de Chancelier.
Mr Talon premier Avocat
General ne parla point à caufe de
fon indifpofition , & ce qu'il avoit
à dire fut differé de huit jours. Il
ne s'eftoit point encor fait de pareilles
Ceremonies à deux fois, mais
on peut fe mettre au deffus des regles
pour celuy qui eft au deffus des
loüanges , & on ne pouvoit trop
attendre celles que luy devoit donner
un auffi grand Homme que
MrTaGALAN
T.
45
MTalon. Le commencement de
fon Difcours fut que les Rois fe faicfoient
regarder comme les Images de
Dieu par la diftribution des Charges
& des récompenfes , mais qu'ils
ne l'eftoient pas pour donner en
mefme temps des lumieres comme
Dieu fait , & qu'ainfi ils avoient befoin
de rencontrer des Sujets quí
euffent déja celles que Dieu donne
en diftribuant fes graces , & que le
Roy en avoit trouvé un dans Monfieur
le Tellier , qui ayant toutes
les qualitez neceffaires à un Miniftre
digne de fa confiance , eftoit
tout enſemble & grand Politique ,
& grand Magiftrat. Il adjoûta que
l'Envie qui s'attache à tout , & qui
répand fon venin jufques fur les
Teftes couronnées , avoit fouffert
fon élevation fans aucun murmure ;
qu'on ne pouvoit mieux fervir qu'il
avoit fait ; que ceux qui dans les
temps difficiles n'avoient pas efté de
fes Amis , n'avoient pû s'empefcher
و ا
T de
46 MERCURE
de mefler beaucoup d'Eloges à ce
qui leur eftoit échapé contre luy ,
& qu'ils ne l'avoient accufé que de
ce qui devoit fervir à fa gloire , de
trop de déference aux ordres d'une
grande Reyne à laquelle il eftoit obligé
d'obeïr, & de trop de gratitude
pour , un Miniftre qui attendoit beaucoup
de fes foins. Il parla en fuite
des momens pretieux dérobez à
fes importans Emplois pour l'éducation
de Meffieurs fes Fils , & fit
voir comme il y avoit réüffy pour
l'avantage de l'Eftat. Il s'étendit fur
le merite de Monfieur de Louvois ,
& dit que les ordres du Roy qu'il
donnoit avec tant de prudence &
de conduite , & dont le fuccés fe
voyoit par la rapidité de nos Conqueftes
, luy feroient trouver place
dans l'Hiftoire , fans que Pilluftre
matiere qu'il luy fourniroit dérobât
rien à la gloire de l'Augufte Prince
dont il executoit les projets. Il
tomba de là fur ce qui regarde Monfieur
GALAN T.
47
eur l'Archevefque de Rhiems dont
loüa la profonde érudition , &
uel'ordre qu'il avoit apporté dans fon
Diocéfe où il avoit voulu rétablir
les Conciles Provinciaux & Nationaux.
Il dit qu'il eftoit digne Succeffeur
des grands Hommes qui avoient
poffedé avant luy la Dignité
dont il eftoit reveftu ; qu'on ne pouvoit
mieux remplir qu'il faifoit la
place de Hincmarts , & qu'on le
verroit bientoft dans le rang où tant
de Princes de l'Eglife avoient eſté.
Il finit par un fecond Eloge de
Monfieur le Tellier , & fit voir l'affurance
où l'on devoit eftre des foins
qu'il prendroit à maintenir tous les
Reglemens dans leur force , & à ne
permettre point qu'on détournaft les
Affaires , qui comme les eaux doivent
fuivre le cours que la Nature
leur a donné pour fe rendre où elles
fe ramaffent toutes. Ce Difcours
fut poly , éloquent , perfuafif, &
j'en diminuë la beauté, en voulant
plac
Her
Pric
ier
03
Vous
48 MERCURE
vous la faire concevoir par les in
formes idées que je vous en donne
Avant que de paffer à d'autres
Nouvelles , il eft bon de vous aver
tir que je me trompay la derniere
fois en vous parlant de M' Voifin
Capitaine aux Gardes . Je vous dis
qu'il eftoit Oncle du Confeiller d'Etat
de ce nom , & il en eft le Neveu.
Apres cela vous fçaurez que
Monfieur le Comte de Jarnac a obtenu
l'agrement de Sa Majefté pour
la Lieutenance de Roy de Xaintonge
& d'Angoulmois. Son merite
particulier n'eft pas moins connu
que celuy des grands Hommes dont
il defcend , & il faut n'avoir aucune
connoiffance de l'Hiftoire pour
ignorer que les Noms de Chabot &
de Jarnac font fameux. Cette Maifon
eft une des plus illuftres . Elle
a eu deux Grands Ecuyers , un
Grand Prieur , un Admiral de France
, & plufieurs Ducs & Pairs , qui
le Nom de Rohan ont fort conque
par
triGALA
N T.
49
"
ribué à luy donner de l'éclat. Je
ne vous parle point des Alliances
qu'elle a avec les Maifons de la Rochefoucault
, de Rochechouart , de
Luxembourg, de Coligny, de Duras
, de Piſſeleu , &c. Il n'y a perfonne
qui ne les fçache. Madame
la Comteffe de Jarnac , Femnie de
celuy qui donne lieu à cet Article ,
eft Dame d'Honneur de Mademoifelle.
L'eftime que cette Princeffe
en fait , eſt un Eloge plus fort que
tout ce que je vous en pourrois dire.
Elle eft de la Maiſon de Créquy-
Bernieres , c'eft à dire , d'une des
plus confiderables de Normandie.
L'Abbaye de Sainte Geneviefve
de Chaillot a efté donnée à Madame
Perot, Religieufe de l'Affomption
. Elle eft Soeur de Madame la
Prefidente de Brétonvilliers. Il y a
peu de Filles dont la vertu foit plus
exemplaire.
Je vous ay parlé dans l'une de
mes premieres Lettres de l'avantage
Fevrier. C
imMERCURE
50
important
que Monfieur
le Marefchal
de Schomberg
remportà
l'Eté dernier
en Catalogne
. Si vous
voulez
fçavoir
ce qui s'y eft paffé
pen- dant les Années
1674
& 1675.
il s'en eft imprimé
depuis
peu une Re- lation
fort exacte
& fort curieuſe
, dont la lecture
vous donnera
beaucoup
de plaifir. Elle finit par le malheur
de Mr le Marquis
de Ri- varolles
, à qui un coup de Canon emporta
la jambe
lors qu'il s'en re- tournoit
à fon Eſcadron
.
L'employ des armes eft glorieux,
mais les périls en font grands , &
peu y vivent autant qu'à fait M' le
Comte d'Amanfé Defcars , Baron
de Combles , qui eft mort âgé de
quatre- vints ans . Il eftoit premier
Lieutenant pour le Roy au Gouvernement
de Bourgogne , & Chevalier
d'Honneur du Parlement de
Dyon. Sa Majefté pour recompenfe
de fes fervices avoit reçeu depuis
fort longtemps M' le Comte d'AmanGALAN
T.
5 [
nanfé fon Fils en furvivance de
cette Charge. Les Guerres paffées
luy ont fourny diverfes Occafions
de faire paroiftre fa valeur. Il a de
la politeffe , eft bien fait & fort
I aimé dans fon Pais . Cette Famille
eft alliée avec celles de Bourbon-
Carency, Deſcars , la Vauguyon ,
& d'Efteur de Cauffade S. Megrin.
Voild des Nouvelles de toute eſpece.
Vous leur donnerez l'ordre , s'il
vous plaift. Il ne faudroit plus qu'un
Mariage afin que rien n'y manquât.
On parle d'en faire un au premier
jour d'une jeune Perfonne pour laquelle
un peu de pâleur a fait faire
- les Vers que vous allez voir.
RECEPTE
POUR LES
PASLES COULEURS ,
Nous
A IRIS..
ous fous-fignez , Docteurs en Medecine,
Régens experts de cette Faculté ,
C 2 Apres
52
MERCURE
Apres avoir bien confulté
Votre mal & fon origine.
Confiderant voftre pale couleur,
Vos petits manquemens de coeur ,
Et toutes vos humeurs chagrines.
Tous d'un confentement nous avons arreſté,
Que pour vous rendre la Santé ,
Un jeune Medecin vaut deux cens Medecines .
Sans vous alleguer Avicenne ,
Hypocrate, ny Gallien,
Il fuffit que nous fçachions bien
Ce qui peut caufer voftre peine.
En vain vous le cachez; d'infaillibles raifons,
Que par respect nous vous taifons ,
Marquent le mal qui vous poffede.
Le connoiffant , nous avons arresté ,
Que pour vous rendre la Santé,
Un jeune Medecin doit eftre un grand Remede.
Peut- eftre qu'ignorant la caufe
Du tourment que vostre coeur fent.
Un Medecin moins connoiffant ,
Vous ordonneroit autre choſe ;
Peut- eftre il prefcriroit le Lait ,
Vous voyant le Corps fi fluet ;
Mais nous , Docteurs experts , nous voulons
que l'on fçache,
Que de l'avis de nos meilleurs Autheurs ,
Pour guérir les pâles couleurs ,
UnjeuneMedecin vaut bien mieux qu'une Vache.
On
GALAN T.
53
On propofe l'Ordonnance. C'eft
aux Belles qui fe connoiffent à juger
de l'intereft quelles ont de s'en
Tervir felon le party qui fe prefente.
Il eft des Amans dont la conftance
merite d'eftre récompenfée , & ils
feroient affez dignes d'eftre heureux,
s'ils reffembloient tous à celuy qu'on
a fait parler dans ce Sonnet .
SONNE T.
L'Hyver eft revenu, la Campagne eſt ſauvage,
Les Jardins defolex ne montrent plus de Fleurs,
Nos Prez ne font plus peints de leurs vives
couleurs ,
Et nos Bois ont perdu leur aimable feuillage.
A peine le Soleil perce un épais nüage ,
Et blanchit nos Coteaux de fes foibles pâleurs ;
Dans nos Champs la Nature exprime fes
malheurs ,
Et la Terre gémit fous un dur esclavage.
Le froid a fait périr les plus jeunes Oyfeaux ,
Les glaçons ont couvert la furface des Eaux ,
Et de leur cours rapide arrefté le murmure. ⠀
C 3
L'air
54 MERCURE
L'air eft battu des vents , ougroffydes frimats ;
Maisparmy lesglaçons, les vents & lafroidure,
Mon coeur conferve un feu que l'Hyver n'éteint
pas.
Il ne faut pas que l'Amour me
faffe oublier la Guerre. Depuis que
je vous écris , je ne vous ay encor
rien dit des Affaires de Suede. Il
s'en paffe de fi éclatantes chez nous,
que je n'ay aucun befoin du fecours
des étrangeres pour groffir mes Lettres
; mais comme les Actions extraordinaires
meritent d'eftre publiées
& loüées par tout, il y a quelque
chofe de fi remarquable dans
celle de M ' le Comte de Konifmark,
que je ne puis m'empeſcher de vous
en parler. Ses forces eftoient inferieures
à celles qu'on luy oppofoit ,
& il n'a pas laiffé de défaire tout ce
qu'il y avoit de Danois dans l'Ifle
de Rugen. Vous ne manquerez pas
de dire que cette Défaite tient beaucoup
de bravoure Françoife . Ne
vous en étonnez point. Le Comte
de
GALAN T.
55
ie Koniſmark a pris des Leçons de
Guerre dans les Armées de Louis
LE GRAND. Il y a fervy plufieurs
années , & on l'y a veu tenir
le rang d'Officier General que fa
valeur & fa conduite luy avoient
fait meriter. Il eftoit à la Bataille
de Senef, il s'y diftingua , & il y
fut mefme bleffé en ſe ſignalant.
Six cens des Habitans de Stralzundt
ſe jetterent dans le Fort du
Trajet pour luy donner moyen de
groffir fes Troupes , & faciliter par
là fon entrepriſe, tandis que la Garnifon
du méme Fort alla joindre ce
General , & combattre avec luy les
Ennemis. Quand des Habitans en
ufent ainfi , il faut que leur fidelité
foit foûtenuë d'un fort grand amour
pour leur Maiſtre . Le jeune Prince
qui gouverne aujourd'huy la Suede ,
merite le zele empreffé que tous fes
Sujets ont pour luy. Il ne s'eft point
laiffé ébranler par fes malheurs. Ils
n'ont fervy qu'à augmenter l'intré-
C 4
pi56
MERCURE
pidité avec laquelle on l'a veu gagner
luy mefme des Batailles à la
tefte de fes Troupes , & forcer la
Victoire par fa valeur à réparer fur
Terre le tort que les Elemens luy
avoient fait fur Mer. Si la Fortune
qui eft toûjours au deffous de
fon courage, luy a fait perdre quelques
places confidérables , il n'y a
pas lieu d'en eftre furpris . Elles font
hors de fes Païs Hereditaires. Il
faut traverser la Mer , effuyer fon
inconftance , & vaincre la fureur
des Vents pour y jetter du Secours .
Joignez à cela que ce jeune Roy
avoit à combatre dans le mefme
temps un grand nombre de Puiffances
Souveraines liguées contre luy.
Cependant on peut dire qu'il n'a
pas perdu Stetin . Il l'a fans doute
vendu bien cherement à ceux qui
l'ont pris , puis que cette Place luy
a fervy à retenir de ce cofté là les
forces de fes Ennemis pendant deux
années , & que tandis qu'elles s'y
rulGALAN
T. 57
inoient , il a fait lever des Sieges
& gagné des Batailles contre
d'autres Ennemis qui l'attaquoient
de plus pres.
Cette matiere m'engage à vous
dire un mot d'un Triomphe qui
ne s'acquiert point par les armes ,
mais qui ne laiffe pas d'eftre un préfage
de ceux que doit un jour remporter
Monfieur le Duc de Bourbon,
petit-Fils de S. A. S. Monfieur le
Prince. Ce jeune Duc fait fes Etudes
au College de Clermont. Le titre
d'Empereur y eft donné à ceux
qui furpaffent tous les autres ; &
c'eft fur ce Titre que perfonne ne
luy a pû difputer , qu'on a fait le
Sonnet queje vous envoye. Ml'Abbé
de la Chapelle en eft l'Autheur.
Il eft Fils de M' de la Chapelle qui
a l'Intendance des Affaires de Monfieur
le Prince en Berry.
C 5
A
58 MERCURE
A MONSIEUR
LE DUC
DE BOURBON.
SONNE T.
Triomphez , charmant Duc , fur les Bancs
d'une Claffe,
De Lauriers innocens chargez vos jeunes
mains ;
Aprenez avec foin la Langue des Romains ,
Dont vous furpafferez la valeureufe audace.
ENGUIEN , CONDE , tous deux
l'honnenr de voftre race ,
Ont dans leurs jeunes ans pris les meſmes
chemins.
Et devant eftre un jour la terreur des humains
Ils ont efté la gloire & l'amour duParnaſſe.
Ils ont toujours aimé l'Etude & les beaux Art's ,
Apollon le premier leur fit connoiftre Mars ,
Il leur apprit à plaire en domptant des Provinces.
Et tous deux pour mefler le Lierre à leurs
Lauriers.
Dés l'enfance ont efté les plus habiles Princes,
Comme ils font aujourd'huy les plus fameux
Guerriers,
Vous
30
GALAN T.
59
Vous devez eftre contente. Le
Ruiffeau que vous avez tant aimé
a fait d'étranges fracas. Une troifiéme
Prairie n'a pû fouffrir que les
deux qui fe font declarées Rivales
pour luy, priffent tant de peine à
meriter fon attachement . Elle a efté
trahié par un Ruiffeau un peu plus
voifin de la Mer que celuy que
Mr de Fontenelle a fait parler , &
dont elle prétend qu'il foit connu ;
& voicy le confeil qu'elle donne
aux Prairies fes Soeurs pour les faire
renoncer Pune & l'autre au
Ruiffeau qui eft la caufe de leur
broüillerie.
LA PRAIRIE
TROMPE É ,
AUX DEUX
PRAIRIES RIVALES.
Ceffez vos injuftes querelles ,
Mes Soeurs, & fans
C 6 Ruif60
MERCURE
Ruiffeaux paffez plutoft le temps.
Si nous n'eftions pas fi fidelles ,
Sans doute les Ruiffeaux feroient moins inconftans
.
J'en avois un , c'est le fujet de ma peine.
Cet ingrat Ruiffeau chaque jour
Me venoit, au fortir d'une claire Fontaine ,
Faire hommage de fon amour.
Il eftoit jeune encor, fon eau paroiffoit pure,
Il montroit pour meplaire un vifempreſſement,
Et fon impatient murmure
Sembloit tout accufer de fon retardement.
Je me rendis enfin . Euft-on pû s'en defendre?
Dans mon fein il ſe répandit ,
Et de mon herbe la plus tendre
F'avois foin de former fon Lit.
C'eftoit peu ; chaque inftant pour marquer
ma tendreffe ,
Fe luy faifois mille faveurs ,
Et n'oppofois à fa vifteffe
Qu'un rampart émaillé de cent nouvellesfleurs.
Il fembloit avoir peine à quiter fon Amante,
Il revenoit fans ceffe , & par mille détours
On euft dit que tâchant à prolongerfon cours ,
Il rendoit fa courfe plus lente
Pour mieux me montrer ses amours
Mais las ! tous fes funeftes tours
Ont bientoft trompé mon attente.
Enflé
7
GALAN T. 61
Enflé par mon fecours , riche de mes trefors ,
Il commence à me croire indigne de luyplaire.
Il fuit, fans m'écouter, loin de mes triftes bords,
Et fe rit de l'éclat de ma jufte colere.
Il triomphe le traiftre, & fait de mesfaveurs
Un facrifice à ma Rivale ;
Ses bords font femez de mes fleurs ,
Mais envain elle les étale.
Bientoft ce jeune ambitieux,
Courant de Prairie en Prairie ,
La laiffera languiſſante , flétrie,
Et jusques à Thetis ira porter fes voeux.
C'est le panchant de tous nos Infidelles ,
La nouveauté pour eux à toûjours des appas,
Et dés
que les amours ceffent d'eftre nouvelles,
Les amours ne leur plaiſent pas.
O toy, Thetis
! ô toy , trop aimable
Déeſſe
!
Qui de ces Inconftans
nous voles les ardeurs
,
Si quelque
amour
pour toy les intereſſe
,
Songe
que c'est l'amour
de tesfeules grandeurs
.
Pourfuy cette infolence extréme,
Vange-nous , vange-toy toy-méme ,
Qu'ils n'obtiennent jamais nygrace ny pardon ,
Que les Divinitez leur foient toujours contraires
,
Et pour leur impofer une punition
Egale à leur ambition ,
C 1
Dive
62 MERCURE
2H5H
Que leurs Eaux foient toujours amères ,
Et qu'ils perdent chez toy jufqu'à leur propre
Nom.
morte L'Hiftoire de la Belle ,
d'amour , que je me ſuis engagé à
vous conter , a fait tant de bruit
par tout, qu'il eft difficile que vous
n'en ayez entendu parler , mais il
l'eft encor plus que vous en ayez
appris les circonftances , & je m'en
fuis informé avec affez de foin aux
Perfonnes intereffées, pour ne vous
en laiffer ignorer aucune.
Une Dame s'eftant dégoûtée du
monde , où elle avoit fait figure
affez long-temps , fe retira en Province
dans une de fes Terres , &
s'y donna toute entiere à fa Famille.
Elle eftoit Veuve d'un Comte ,
que eftant né avec plus de qualité
que de bien , n'avoit foûtenu fon
rang que parce qu'elle eftoit fort
riche. Il fuy avoit laiffé une Fille
de quinze à feize ans . Elle l'aimoit
tendrement, & comme la vie qu'elle
GALAN T. 63
le menoit eftoit affez folitaire , elle
fit deffein de mettre aupres d'elle
une jeune Perfonne du mefme âge,
dont tout l'employ feroit de la divertir.
Elle n'eut pas beaucoup de
peine à faire ce choix . L'humeur
de Mariane luy avoit plû. Cette
aimable Fille voyoit fort fouvent
la fienne, & elle ne luy eut pas plutoft
témoigné l'envie qu'elle avoit
de la retenir , qu'elle eut tout lieu
d'eftre fatisfaite de fa complaifance.
La rencontre eftoit favorable pour
Mariane. Elle n'avoit ny Pere ny
Mere. Tout le Bien de fa Maifon
avoit efté mangé en Procés , &
n'ayant pour tout avantage de la Fortune,
que celuy d'eftre d'une des plus
nobles Familles de la Province, elle
en trouvoit beaucoup à eftre reçeuë
en qualité d'Amie dans une Maifon
auff illuftre qu'eftoit celle de la
Comteffe. Elle y eftoit déja fort aimée,
& fes manieres honneftes pour
tous ceux qui avoient à traiter avec
elle ,
64 MERCURE
elle , eurent bientoft achevé de luy
gagner tous les coeurs . Ce qui luy
avoit particulierement acquis l'eftime
de la Comteffe , c'eftoit que
toute jeune qu'elle fuft , & d'une
beauté dont toute autre fe feroit
laiffée éblouir , elle avoit une modeftie
& une vertu qu'on ne pouvoit
affez admirer. Ainfi la Comteffe
n'avoit pû faire un choix plus
avantageux pour fa Fille , ny luy
donner un exemple qui fuft plus
digne d'eftre fuivy ; mais en voulant
que Mariane luy tinft compagnie
, elle n'avoit pas pris garde
qu'elle avoit un Fils , que ce Fils
n'eftoit pas d'un âge à demeurer infenfible
, & que l'expofer à voir à
toute heure une fi aimable Perfonne
, c'eftoit en quelque façon le livrer
aux charmes les plus dangereux
qu'on puft avoir à craindre pour
luy. En effet , fi le jeune Comte
n'eut d'abord que de la civilité pour
Mariane , il ne fut pas longtemps
en
W@S!hcg%*ཤ@!oཱ "AAr2p!A"%mWn6#*"%Hm€%@n¥©°£¥*
GALAN T.
65
en pouvoir de n'avoir rien de plus
fort. Quoy qu'il fuſt ſouvent avec
fa Soeur , il en auroit voulu eftre
inféparable , & il ne luy fut pas
difficile de connoiftre ce qui luy
caufoit cet empreffement. Mariane
ne difoit rien qui ne luy femblaſt
dit de la meilleure grace du monde.
Mariane ne faifoit rien qu'il n'approuvaft,
& parmy les louanges
qu'il luy donnoit , il luy échapoit
toûjours quelque chofe qui approchoit
affez d'une déclaration d'amour.
Mariane de fon cofté n'eftoit
pas aveugle fur le mèrite du
jeune Comte. Il luy fembloit digne
de toute l'estime qu'elle avoit pour
luy ; & quand elle s'examinoit un
peu rigoureufement , elle fe trouvoit
des difpofitions fi favorables à
faire plus que l'eftimer , qu'elle n'eftoit
pas peu embaraffée dans fes
fentimens , mais fi elle avoit peine
à les regler , elle s'en rendoit fi bien
la maiſtreffe , qu'il eftoit impoffible
de
66 MERCURE
de les découvrir. Elle connoifſoit
la Comteffe pour une Femme impérieufe
, qui ayant apporté tout le
Bien qui eftoit dans cette Maifon ,
formoit de grands projets pour l'é.
tabliffement de fon Fils , & luy
deftinoit un Party fort confidérable.
Ainfi quoy qu'elle fuft d'une
naiffance à ne luy pas faire de honte
, s'il l'aimoit affez pour l'époufer
, elle voyoit tant d'obſtacles à
ce deffein, qu'elle ne trouvoit point
de meilleur party à prendre que celuy
de ne point laiffer engager fon
coeur. Cependant elle tâcha inutilement
de le défendre ; fon panchant
l'emporta fur fa raifon ; & fi
elle oppofa quelque fierté aux premieres
déclarations que le Comte
luy fift de ce qui fe paffoit dans fon
coeur pour elle , ce fut une fierté
fi
engageante, qu'elle ne l'éloigna
point de réfolution qu'il avoit prife
de l'aimer éternellement. Elle évita
quelque temps toute forte de converGALAN
T.
67
luy;
verfations particulieres avec
mais elle ne pût empefcher que fes
regards ne parlaffent , & ils luy expliquoient
fi fortement fon amour ,
qu'il luy eftoit impoffible de n'en
eftre pas perfuadée. Enfin le hazard
voulut qu'il la rencontrât feule un
jour fous le Berceau d'un Jardin où
elle s'abandonnoit quelquefois à fes
refveries. Elle interrompit les premieres
affurances qu'il luy réïtera
de fa paffion ; mais il la conjura fi
férieufement de l'écouter , qu'elle
crût luy devoir cette complaifance.
Ce fut là qu'il luy peignit un peu
à loifir tout ce qu'il fentoit depuis
fort longtemps pour elle , & qu'il
l'affura de la maniere la plus touchante
, que fi elle vouloit agréer
fes foins , il feroit fon unique felicité
de la poffeffion de fon coeur.
Mariane rougit , & s'eftant remiſe
d'un premier trouble qui donnoit
de nouveaux agrémens à fa beauté
elle luy dit avec une modeftie toute
68 MERCURE
te charmante, que fi elle eftoit dans
une fortune égale à la fienne , il
auroit tout lieu d'eftre fatisfait de fa
réponfe; mais que dans l'état où
eftoient les chofes , elle ne voyoit
pas qu'il luy puſt eſtre permis de
s'expliquer; qu'elle avoit trop bonne
opinion de luy , pour croire
qu'il euft conçeu des efpérances
dont elle duſt avoir fujet de fe plaindre
, & qu'elle enviſageoit tant de
malheurs pour luy dans une paffion
legitime , qu'elle croiroit ne pas meriter
les fentimens qu'il avoit pour
elle , fi elle ne luy confeilloit de les
étoufer ; quelle luy preſteroit tout
le fecours dont il pourroit avoir befoin
pour le faire , & qu'elle éviteroit
fa veuë avec tant de foin , qu'il
connoiftroit que fi fon peu de fortune
ne luy permettoit pas de prétendre
à fon amour , elle eftoit digne
au moins qu'il luy confervaft
toute fon eftime. Tant de vertu
fut un nouveau fujet d'engagement
pour
GALANT .
69
pour le Comte. Il parla de Mariage
, pria Mariane de luy laiffer mé
nager l'efprit de fa Mere, & fe fed'elle
fi charmé , qu'il n'y eut
para
jamais une paffion plus violente. Il
fit ce qu'il luy avoit promis, & rendit
des devoirs fi refpectueux & fi
complaifans à la Comteffe , qu'il ne
defefpera pas d'obtenir fon confentement
fur ce qu'il avoit à luy propofer.
Mariane ne fut pas moins
exacte à tenir parole. Elle prit foin
d'éviter le Comte, & tâcha de luy
faire quiter un deffein dont elle
voyoit le fuccés hors d'apparence ;
mais leur destinée eftoit de s'aimer ,
& comme un fort amour ne peut
eftre longtemps caché , la Comteffe
qui s'en apperçeut , en fit quelque
raillerie à fon Fils. Il prit la choſe
fur le férieux, & dés qu'il eut commencé
à exagerer le merite de Mariane
, elle prévint la déclaration
qu'il fe préparoit à luy faire par des
défenfes fi abfoluës d'avoir jamais
au70
SANT.
MERCURE
Mariage
aucune penſée pour elle , qu'il vit
bien qu'il n'eftoit pas encor temps
de s'expliquer. Elle fit plus. LaC
Campagne alloit s'ouvrir , le Com
te avoit pris employ , & elle ne luy
donna qu'un jour pour partir. II
falut ceder. Son Pere n'avoit pas
laiffé dequoy fatisfaire fes Creanciers
, & il ne pouvoit efperer de
bien que par elle. Il partit apres avoir
conjuré Mariane de l'aimer toûjours
, & luy avoir répondu d'une
fidelité inébranlable. Pendant fon
abfence , un Gentilhomme voifin
devient amoureux de Mariane ; il
fe déclare à la Comteffe , qui pour
mettre fon Fils hors de péril , promet
un préfent de Nôce confidérable,
& conclut l'affaire. Le Comte
en eft averty . On entroit en
Quartier d'Hyver. Il revient en hafte,
& arrive dans le temps qu'on
preffoit Mariane de prendre jour.
Il fe jette aux pieds de fa Mere , la
conjure de ne le deſeſperer pas , &
ne
GALAN T.
71
luy fait plus fecret du deffein
'il a d'époufer cette aimable Fille.
rande colere de la Comteffe. La
oûmiffion de fon Fils ne la peut
échir , elle s'emporte , & cette
proüillerie fait tant d'éclat , que le
Gentilhomme qui apprend l'attachement
du Comte , & la correfpondance
de Mariane , retire fa parole,
& rompt le Mariage arrefté . Cette
rupture fait fulminer la Comteſſe.
Elle défend fa Maifon à Mariane ,
& toutes les prieres du Comte ne
peuvent rien obtenir. Il eft caufe
de fa difgrace , & il fe réfout à la
reparer. Il l'époufe malgré toutes
les menaces de fa Mere. Elle l'apprend
, le des-herite , & jure de
ne luy pardonner jamais . Un Enfant
naift de ce Mariage , on le
porte à la Comteffe. Point de pitié,
elle demeure inéxorable , &
pour achevement du malheur , ils
perdent cet heureux gage de leur
amour. Ils paffent trois ou quatre
an72
MERCURE
années abandonnez prefque de tou
le monde ; & ne fubfiftant qu'ave
peine , parce qu'on trouve peu d'A
mis dans l'infortune , ils font ré
duits enfin à la neceffité de fe féparer.
Tout les quite, & il faut qu'ils
fongent à quiter tout. Le Comte
en fait la propofition à Mariane.
Elle n'a pas moins de courage que
de vertu , & elle confent à s'enfermer
dans un Cloiftre , comme il fe
réfout à entrer dans un Couvent.
Il vend quelques Byoux qui luy
reſtent , & en donne l'argent à Mariane.
Elle va trouver une Abbeſſe
auffi illuftre par fon efprit que par
fa naiffance. Elle eft reçeuë , on luy
donne le Voile , & cette cerémonie
n'eft pas plutoft faite , que le
Comte fe rend à Paris , & renonçant
pour jamais au monde , prend
l'Habit dans un tres auftere Couvent.
La Fortune n'eftoit pas encor
laffé de perfécuter Mariane. Quelques
Filles du Monaftere qu'elle
avoit
GALAN T.
73
avoit choify , apprennent fon avanture
, & foit envie ou malignité ,
elles cabalent bien , qu'elles trouvent
des raiſons plaufibles pour luy
faire donner l'exclufion. Elle a beau
verfer des larmes , elle eft obligée
de fortir. Une Religieufe de ce
Convent touchée de l'état où elle
fe trouvoit , luy donne des Lettres
de recommandation pour fon Pere
qui eftoit Officier d'une fort grande
Princeffe. Elle part , vient à Paris ,
& tandis que cet , Officier luy fait
chercher un lieu de retraite pour
toute fa vie , elle envoye avertir le
Comte de fon arrivée , & luy fair
demander une heure pour luy parler.
La nouvelle difgrace de Mariane
eft un coup fenfible pour luy.
Il l'aime toûjours , il craint l'entretien
qu'elle fouhaite, & la fait
prier de luy vouloir épargner une
veuë qui ne peut qu'eftre préjudiciable
au repos de l'un & de l'autre.
Mariane , quoy que détachée du
Fevrier. D monMERCURE
\
74
monde , ne l'eft point affez d'un
Mary qu'elle a tant aimé , pour ne
fe point chagriner de ce refus. Il
ne fert qu'à augmenter l'envie qu'elle
a de le voir. Elle va au Convent,
entre d'abord dans l'Eglife , & voit
le Comté occupé à un employ pieux
avec toute la Communauté. Cet
Habit de penitence la touche , elle
fe montre, elle en eft veuë , il
baiffe les yeux , & quelque effort
qu'elle faffe pour attirer fes regards ,
il n'en tourne plus aucun fur elle.
Quoy qu'elle penetre le motif de
la violence qu'il fe fait , elle y trouve
quelque chofe de fi cruel , qu'elle
en eft faifie de la plus vive douleur.
Elle tombe dans une efpece
d'évanouiffement
qui ne luy permet
plus de rien connoiftre. On l'emporte
, elle ne revient à elle que
pour demander fon cher Comte.
On court l'avertir qu'elle eft mourante
. Son Supérieur luy ordonne
de la venir confoler, & elle expire
par
GALAN T.
75
que
par la force du faififfement qu'elle
pris avant qu'il fe foit rendu aupres
d'elle. Toute la vertu du Comte
ne fuffit point pour retenir les
larmes fa tendreffe l'oblige de
donner à cette mort. Ce premier
mouvement eſt ſuivy d'une refverie
profonde qui le fait demeurer quelque
temps comme immobile. Il revient
enfin à luy-mefme , & apres
avoir remercié ceux qui ont pris
foin de fa chere Mariane , il fe retire
dans fon Convent , où à force
d'aufteritez il tâche de réparer ce
que fa paffion , quoy que légitime,
peut avoir eu de trop violent.
Cette Avanture à fort éclaté, & je
ne vous en écris rien que fur des Memoires
tres-fidelles . Je n'en aypasde
moins bons de ce qui s'eft paffé en Sicile
dans la prife du Pofte de Pintale,
que le Prince de Bournonville faifoit
fortifier depuis quatre mois . Ce Pofte
n'eft qu'à deux ou trois milles de
Melazzo, & voicy le détail de cette
D 2
Action
76
MERCURE
-
Action tel que l'on me l'a donné
Les Troupes fe mirent en batail
le au deffous de Libbiffo , Cavale
rie & Infanterie , deux heures avant
le jour. Cela fait , on difpofa un
Détachement de huit cens Hommes
, qui fut divifé en deux, ayant
chacun à leur tefte une Compagnie
de Grenadiers . Celuy qui eftoit commandé
par M' de Ćafaux , avoit la
Compagnie des Grenadiers de Cruffol
, commandée par M' de Villeneuve,
fuivie de cent Hommes détachez
& ceux - cy de trois cens autres
auffi detachez . Mr de Lifle , Lieutenant
Colonel de Louvigny , les
commandoit. Le Détachement de
Mr de Morton avoit à fa tefte la
Compagnie des Grenadiers de Louvigny,
commandée par Mr. de Goüyenac.
Elle eftoit fuivie pareillement
de quatre cens Hommes détachez
, fous les ordres de M ' de
Joigny Lieutenant Colonel de
Schomberg. On ordonna aux Meffinois
GALAN T.
77
finois de prendre la tefte de la Cavalerie
pour marcher long de l'Eftrang
; & le Regiment de Schomberg
fut commandé pour les foûtenir.
La Cavalerie eut ordre de marcher
à leur queue, & tout ce Corps
eftoit deftiné foit pour s'oppofer à ce
qui pourroit fortir de Melazzo ,
foit pour enveloper les Ennemis ,
en les prenant par derriere. On fe
mit en marche à la pointe du jour,
& l'on arriva à Soleil levé au pied
de la hauteur où eftoit bâty le
Fort. Les Troupes eftant en ce
lieu- là , le Chevalier Duc continua
fa marche avec toute la Cavalerie ,
les Meffinois, & le Regiment de
Schomberg, le long de l'Eftrang ,
à la referve du Regiment de Monbas
, commandé par M' de Cerify,
& des Dragons qui refterent avec
le Corps des Troupes . Elles entrerent
dans la Finmare ; où elles furent
mifes en bataille fous le Moufquet
de la Redoute , & de toutes
les
78
MERCURE
les Troupes des Ennemis qui garniffoient
le front de la Montagne.
Une groffe Haye qui regne tout le
long , y fait un Retranchement naturel.
Les Détachemens dont il
vient d'eſtre parlé , eftant tous prefts
à donner , Monfieur le Marefchal
de Vivonne fit tirer deux petites
Pieces de Canon de fix livres de
balle , qu'il avoit fait porter avec
luy , dont deux coups feulement
ébranlerent beaucoup les Païfans qui
eftoient accourus de toutes parts à
la defenfe de ce Pofte. En meſme
temps M' de Cafaux & M'de Morton
, monterent avec leurs Détachemens
, & furent fuivis immédiatement
du refte de toutes les Troupes
, qui firent paroiftre une vigueur
admirable , & ne tirerent pas un
coup de Moufquet , quoy qu'elles
fuffent tres-incommodées du feu
continuel des Ennemis qui tiroient
de derriere leurs Retranchemens .
Dans ce temps-là ayant apperçeu
un
GALAN T. 79
un chemin qui montoit droit à la
Redoute , M' le Marefchal ordonna
à fon Regiment , & à celuy de
Normandie qui le fuivoit , de le
prendre ; ce qu'ils firent avec tant
de chaleur , qu'ils arriverent au
Foffé dans le mefme temps que les
Grenadiers commençoient à l'approcher.
Comme ce chemin eftoit
enfilé & veu à découvert de la Redoute,
il y eut plufieurs Soldats de
Vivonne tuez , & quantité de bleffez
, non feulement en montant ,
mais encor dans les approches du
Fort qu'ils attaquerent l'Epée à la
main , auffi- bien que ceux des Détachemens
, lefquels fe comporterent
, Soldats & Officiers , avec tant
de conduite & de courage , qu'on
peut dire fans exageration qu'il eftoit
impoffible de faire plus. Les Ennemis
firent ferme pendant qu'ils ne
voyoient nos Troupes que dans le
bas de la Montagne , laquelle eft
extrément haute : mais quand ils
D 4
les
89
MERCURE
les virent monter avec cette intrépidité
, fans feulement tirer un
coup ; les Païfans , & en fuite leur
Cavalerie & Infanterie , en prirent
une telle épouvante , que quand les
François furent en haut & de plein
pied avec eux , ils ne trouverent
quafi plus d'autres Ennemis que
ceux qui eftoient prépofez pour
garder les Fortifications . Ils firent
à la verité un affez grand feu pendant
un demy quart- d'heure ; mais
dés qu'ils virent leurs Foffez pleins
de Soldats , & leurs Murailles garnies
d'Officiers qui montoient de
toutes parts , ils demanderent auffitoft
quartier qu'on leur accorda.
J'oubliois à vous dire que pendant
que toutes les Troupes montoient,
M' de Montauban, dont on ne peut
affez loüer la prudence dans cette
occafion , fe détacha vers le fonds
de la Finmare avec quelques Troupes
, pour ſe rendre maiftre d'un
Bois qui fe trouve fur la gauche de
la
GALAN T. 8 F
la Redoute. I appréhendoit que
quelques-uns des Ennemis ne s'y
logeaffent , & qu'en approchant de
cette Redoute, nous ne fuffions fort
incommodez par le feu qu'il en auroit
falu effuyer . Cette rencontre
nous a valu plus de deux cens Prifonniers,
parmy leſquels il y a le
Lieutenant Colonel du Regiment
d'Ulbin Allemand , & Commandant
du Pofte ; trois autres Capitaines
Allemans de ce mefme Regiment
, fept ou huit Officiers fubalternes
, & un Capitaine de Cavalerie
qui ne pût fe retirer avec les
autres , parce que fon Cheval fut
tué. Comme Mr le Marefchal n'avoit
formé ce deffein que pour faire
démolir ce Fort qui auroit pû
incommoder le paffage le long de
la Mer ; fi-toft qu'il en fut le maiſtre
, il demeura deux jours fur le
lieu pour le faire entierement détruire
, auffi-bien que deux Maifons
voifines que les Ennemis avoient
D5
ter
Avi ER CURE
terraffées & palliffadées , & qu'il a
fait démolir , n'y ayant pas laiffé
une pierre en place , & ayant fait
combler tous les Foffez.
Vous voyez par là , Madame ,
que Monfieur le Marefchal Duc de
Vivonne fort victorieux de Sicile ,
comme il y eftoit entré triomphant.
Vous vous fouvenez qu'il y arriva
apres avoir defait les Eſpagnols avec
des forces inégales . Peu de jours
auparavant Mile Marquis de Valavoir
eftoit entré dans Meffiné avec
cinq cens cens François que M' le
Commandeur de Valbelle avoit portez
fur les cinq Vaiffeaux qu'il commandoit
; & ce fut alors qu'il fecourut
cette grande Ville , en ce
qu'il fit efperer à ces Peuples que
le Roy leur donneroit bientoft des
marques fa protection. Ils en reçeurent
d'avantageufes peu de jours
apres , quand M de Vivonne , que
Sa Majefté leur donna pour Viceroy
, fit retirer les Ennemis de plus
de
GALAN T. 83
de quinze milles de leurs Murailles
, prefque auffitoft qu'il fut arrivé
chez eux , avec ce grand Convoy
de Vivres qu'ils attendoient fur
la parole de M' de Valavoir , & de
Mr le Commandeur de Valbelle ,
dont je vous ay parlé dans ma Lettre
du Mois paffé. Les Meffinois
n'eurent pas longtemps éprouvé le
Gouvernement de leur Viceroy ,
qu'ils ne douterent point que la
France n'euft intention de les proteger
, & ils fe font confervez dans
cette opinion par la maniere dont
il a travaillé à leur confervation
,
pour laquelle il a fouvent negligé
la fienne ; car en faisant toutes les
fonctions d'un fage Gouverneur
,
& d'un grand General d'Armée &
fur terre & fur mer , où il a toujours
paru infatigable , il ne s'eft
point voulu difpenfer de celles de
Soldat déterminé
. C'eſt ce que la
Renommée publie par tout, & ce
que nous confirmeront bientoft les
Ꭰ 6 lar84
MERCURE
larmes des Siciliens , qui ne le verront
pas affurément partir de chez
eux fans en répandre . Vous ferez
furpriſe de ne voir preſque point le
Nom de M' de Vivonne dans la
Relation que je vous envoye ; mais
elle vient de luy , je l'ay euë telle
qu'il l'a envoyée à la Cour , & fa
coûtume eft de n'oublier jamais les
autres , & de paffer toûjours fous
filence ce qu'il fait de grand ; mais
comme il rend juftice au merite,
on luy rendra malgré l'envie , celle
qui eft deuë à la grandeur de fes
Actions , a la juftice de fon Gouvernement
, à la vigilance qu'il a
euë pour faire obferver les Loix
& empefcher les furprifes des Ennemis
, & enfin au zele qu'il fait
paroiftre pour le Roy fon Maiftre
qu'il aime avec paffion ; & c'eſt
cette paffion qui luy a toûjours fait
trouver du plaifir dans les Actions.
les plus difficiles , & chercher de la
gloire dans les lieux les plus dangereux
,
GALAN T. 85
reux , & où il a crû pouvoir rendre
des fervices plus importans , &
donner des marques plus éclatantes
de fon zele à ce grand Monarque.
Vous connoiffez Monfieur le Marefchal
de la Feüillade qu'on luy
donne pour Succeffeur. Il n'eft pas
encor temps d'en parler , mais on a
lieu d'en attendre beaucoup ; ce
qu'il a fait juſqu'icy , où il a eu du
commandement , nous donne de
grandes efpérances , & il eſt à croire
qu'il ne fe démentira pas.
Apres le bruit des armes que la
Relation quivient de vous occuper,
vous doit avoir fait entendre , il eſt
bon d'en faire fuivre un plus doux , la
Mufique me le fournira , & vous
pourrez vous délaffer agreablement
de la Guerre, en chantant ce que je
-vous envoye. C'eſt un grand Air de la
compofition de M' de la Tour. Vous
fçavez dans qu'elle eſtime il eft parmy
tous les Connoiffeurs; mais avant
que de vous attacher à la Note ,
D7
86 MERCURE
examinez les Paroles fur lesquel
il a travaillé. Elles font d'une Pe
fonne qui eft au deſſus de tou
forte de loüanges. Le nom de M
dame des Houlieres vous en fe
demeurer d'accord.
AIR NOUVEAU.
AH, que je fens d'inquietude !
Quej'ay de mouvemens qui m'eftoient inconnus
Mes tranquilles plaifirs , queftes- vous devenus.
Je cherche en vain la folitude.
D'où viennent ces chagrins, ces mortelles lan
gueurs ?
Queft-ce qui fait couler mes pleurs
Avec tant d'amertume & tant de violence ?
De tout ce que je fais mon coeur n'est poin
content.
Helas ! cruel "Amour que je méprifois tant ,
Ces maux ne font- ils point l'effet de ta vangeance
?
Cette vangeance eft quelquefois
à craindre pour les Belles qui font
trop fieres ; mais il n'en faut pas
toûjours croire les Amans , & je
fçay fort bon gré à une Dame de
me1
à
t
me
GALAN T. 87
nerite qui eftant follicitée par un
Seigneur Etranger qui pouffa la déclaration
un peu loin , fe tira d'affaires
en plaifantant avec luy. Voicy
de quelle maniere une de fes
Amies à qui l'âge permet de tout
dire , & qui fait fouvent de petites
Pieces galantes , a tourné la Réponſe
qu'elle luy fit.
SONNE T.
Un Illuftre Etranger,amoureux , plein d'adreffe,
Sçeut pres d'une Beautéfi bienfeménager ,
Que tout le monde crût qu'ilpourroit l'engager,
Pour peu qu'il témoignaft d'ardeur & de tendreffe.
En effet , luy rendant careffepour careffe ,
La Belle vafi loin , que ce brave Etranger
Se tenant prefque für de l'Heure du Berger ,
S'explique en motsprécis, demande, infifte,preffe.
Ah, dit-elle en riant, nous le donnerions beau
Al' Autheur enjoié de ce Livre Nouveau ,
Où fe lit tous lesMois quelquegaye Avanture.
Fe fuis voftre Servant en tout hors en cecy,
Et crains quefi l'Amour m'avoit furpriſe icy ,
On n'enfit mention dans lepremier Mercure.
Le
88
MERCURE
P
་
Le fecond jour de ce Mois , Feſte L
de la Purification , les Chevaliers
du S. Efprit avec leurs Coliers de
l'Ordre , allerent prendre le Roy
dans fa Chambre , comme c'eft la
coûtume , & le conduifirent dans
la Chapelle du Chafteau de S. Germain.
La Proceffion fe fit dans la
Cour. Rien ne pouvoit eftre plus
augufte ny plus éclatant . La Cerémonie
fut faite par Monfieur l'Archevefque
d'Auch , Commandeur
de l'Ordre. Je ne fçay , Madame ,
fi vous fçavez que le Roy & la
Reyne n'allant point à l'Offrande ,
ils la font porter par la plus grand
Prince & par la plus grande Princeffe
ou ancienne Ducheffe qui fe
rencontrent à ces fortes de Cerémonies.
Ainfi Monfiegneur le Dauphin
porta l'Offrande du Roy dans
l'occafion que je vous marque, avec
cette grace qui luy eft fi naturelle ,
& cet air majestueux qui le fait fi
aifément connoiftre pour le Fils de
Loüis
"
GALAN T. 89
1
LOUIS LE GRAND . La chofe
fe feroit également paffée fans
difficulté pour ce qui regarde l'Offrande
de la Reyne , fi quelque
Princeffe du Sang euft efté prefente
; mais n'y en ayant aucune , &
les rangs n'eftant point reglez entre
les Ducheffes & les Princeffes Etrangeres
, le Roy envoya chercher Mademoiſelle
de Nantes par Monfieur
le Preſident de Mefme Grand Prevoft
de l'Ordre. Cette jeune Princeffe
qu'on n'avoit point préparée à
paroiftre ce jour-là , n'eftoit alors
qu'en Robe de Chambre. Elle ne
laiffa pas d'eftre admirée de tout le
monde, & elle eut d'autant plus de
fujet de s'en applaudir , quelle ne
devoit qu'à elle-mefme les regards
qu'elle s'attiroit. Je ne vous fçaurois
exprimer avec combien de grace
elle s'acquita de cette cerémonie
d'Offrande. Elle a déja fait voir en
d'autres rencontres que
´nes de fa naiffance n'ont pas befoin
les Perfondu
MERCURE
90
du fecours de l'âge pour faire connoiftre
ce qu'elles font.
Trois jours avant la Cerémonie
dont je vous parle , Mr le Comte
de Monfaureau , Fils aifné de Monfieur
le Marquis de Sourches Grand
Prevost de France , fut baptifé dans
la Chapelle du Chateau de S. Germain
par Monfieur l'Evefque d'Orleans
, Premier Aumônier du Roy.
Ce jeune Comte eft déja avancé
dans fes études , & eut l'honneur
d'eftre nommé Louis par le Roy &
la Reyne. Il eſt beau , bien fait , a
la tefte tres-belle , & il feroit inutile
de vous dire qu'il eft petit-Fils
d'un Chevalier de l'Ordre , & que
la Maifon de Monfaureau dont fort
Madame fa Mere , eft une des meilleures
& des plus illuftres du Roy.
aume. Ce font des chofes que vous
fçavez. M' le Marquis de Sourches
fon Pere le prefenta à Leurs Majeſtez
dans un Habit qu'on trouva
tres-propre & bien inventé pour
l'oc-
00
ve
ch
Ca
qua
tea
re
ب أ ل ا
GALA 91
l'occafion dont il s'agiffoit. Il eftoit
veftu d'une Moire d'argent blanche
, à la maniere des Novices des
Chevaliers de l'Ordre , enrichy de
quantité de Rubans d'argent & de
Points de France , avec un Manteau
fort ample , & à grande queuë
comme celuy des Chevaliers, échancré
au cofté, & tout bordé & bouillonné
de Point vers les manches .
Cet Habit plût fort au Roy , qui
l'examina , & en approuva la nouveauté.
Ce terme de Chevaliers me fait
fouvenir de ceux de S. Lazare de
Jerufalem , parmy- lefquels Monfieur
le Marquis de Louvois a encor
reçeu au commencement de ce
Mois M' Lefcoffois de Monthelon ,
& Mr Pidou de S. Olon , Gentilhomme
ordinaire du Roy. Le premier
eft Fils de ce celebre Avocat
dont la naiffance eft fi avantageufement
foûtenue par le mérite , &
qui compte un Garde des Seaux
parMERCURE
92
fe
teu
parmy fes Anceftres. M' de S. Olon
eft auffi fort connu par les qualitez de
de fa Perfonne, & par les Emplois de
dont le Roy l'a quelquefois honoré
dans les fonctions de fa Charge. fuc
Celuy qui luy fut donné de l'échange
des Ambaffadeurs de France po
& d'Espagne lors que la Guerre fut
déclarée entre les deux Couronnes,
luy acquit beaucoup de gloire. Il
s'en acquita avec tant de fageffe &
de conduite , & remedia fi prudemment
à l'infidelité des Eſpagnols
qui tirerent fur M le Marquis de
Villars apres leur féparation
, qu'il
eut le bonheur d'en eftre loüé publiquement
par Sa Majefté. Il a
déja eu un Frere dans ce mefme
Ordre de S. Lazare , qui eftoit Sous-
Lieutenant au Regiment des Gardes,
& qui fut tué en l'an 1676. à la
prife du Fort de Dinths. Le Roy
a gratifié de fa Charge un autre de
fes Freres qui fert actuellement dans
ce Regiment , où il a donné des
marGALAN
T.
marques
93
de fa valeur dans les Sieges
de Valenciennes , de Cambray , &
de S. Omer, & à la Bataille de Caffel.
Vous aviez envie de fçavoir qui
fuccederoit
à la Charge de Tréforier
general des Vaiffeaux
qu'avoit
poffedée M' de Saint André apres
feu M' de Peliffary. M' Lubert en
a efté pourveu. Il eft Receveur general
de Touraine & de Berry , &
a l'avantage
d'eftre allié à Monfieur
Colbert par les Femmes.
On a perdu ces derniers jours
Madame la Marquife de Villaines ,
de l'ancienne Maifon d'Anglure.
Elle eftoit Veuve de M' le Marquis
de Villaines , de la Maifon de
Bourdin , qui a eu des Secretaires
& Miniftres d'Etat , & des Procureurs
Genéraux du Parlement de
Paris , fous nos derniers Roys de
la Branche de Valois. L'éloquence
qui luy eftoit heréditaire , l'avoit
rendu confidérable en diverfes Affemblées
, où il s'eftoit fait fouvent
94
MERCURE
•
vent admirer par la connoiffance
qu'il avoit des belles Lettres & dese
Sciences. Il excelloit principalement
dans l'Aftrologie , dont il a donné
plufieurs Livres au Public. Il eftoitin
confulté par tout ce qu'il y a de
Sçavans & de Curieux en cet Art
dans l'Italie , l'Allemagne , & toute
l'Europe. Il eft mort depuis deux
ans Gouverneur de Vitry le François
. Mr le Marquis de Chappelaine
fon Fils luy a fuccedé au Gouvernement
de cette Place , où il a
reçeu le Roy quand il y eft paffé
pour aller à Mets. La maniere dont
il s'eft acquité de ce devoir , luy a
fait mériter l'approbation de toute
la Cour.
Vous aurez peine à ne pas donner
la voftre à une Piece toute pleine
d'efprit qui a efté faite pour
Monfiegneur le Dauphin par M
l'Abbé de la Chaife , Doyen de
Sillé. Elle a pour fujet un Diférend
que ce jeune Prince a émeu entre
les
GALANT .
95
es Mufes & Mars, & qui n'a pû
eftre terminé que par un Arreft de
Jupiter. Je croy vous faire un tresgrand
préfent de vous en envoyer
une Copie.
MARS
ET
LES MUSES
EN CONTESTATION
,
Pour Monfeigneur LE DAUPHIN .
MARS.
Allons , Prince, allons à la gloire ,
Du Grand Loüis marchons fur les par
triomphans ,
C'eft eftre caché trop longtemps
Parmy les Filles de Memoire.
Les Enfans des Héros au milieu des Guerriers ,
Cherchent dés qu'ils font nez à cüeillir des
Lauriers ,
Tout autre féjour leur fait peine ,
L'air quel'on y refpire eft leur feur element ,
S'ils boivent quelquefois des Eaux de l'Hypocréne
,
C'est dans leur Cafque feulement.
LES
96 MERCURE
LES MUSES.
On fe peut fervir , Dieu de Thrace ,
De diferens moyens pour une mesme fin.
A la gloire en trouve un chemin
Qui paffe auffi par le Parnaſſe ;
Ainfi que vos Guerriers, nos Sçavans a leur tour
Pour s'immortalifer vont luy faire leur cour
Sans l'horreur qui vous environne.
Ce Mont comme vos Champs eft fertile en
Lauriers ,
Nous n'eftimons pas moins ceux dont on nous
couronne ,
Pour croiftre avec les Oliviers.
MARS .
Les Princes d'une Augufte Race,
Source de tant de Rois
Ne font point nez pour
de tant de Héros ,
les repos ,
Ny pour les Lauriers du Parnaffe ,
Vous vous flatez envain de pouvoir enrichir
Des Couronnesfous qui tout doit unjourfléchir ,
Fen puis feul accroiftre le luftre.
Quand unPrince a le droit d'en eftre l'Heritier,
Par un de mes Lauriers il fe rend plus Illuftre
Que par voftre Parnaffe entier.
LES MUSE S.
Quelque grand qu'un Prince puiſſe eftre ,
Du Parnaffe il emprunte encore de l'éclat ,
Par nous il gouverne un Eftat ,.
Dont
GALAN T.
97
3
Dont parvous il fe rend le Maiftre.
De diverfes façons nous le rendons vainqueur,
ar vous il prend les Murs, par nous ilprend
le Coeur,
Craint par vous, & par nous aimable,
ans nous on détruiroit bien- toft tous vos projets.
Puis qu'on ne vit jamais un Empire durable ,
Qu'on n'euft l'amour de fes Sujets .
MARS.
Ce fond folide de Sageffe ,
Ce fond d'honnefteté qui rend un Souverain
Les delices du Genre humain ,
N'eft point un fruit de voftre adreſſe .
C'est un écoulement de cet Art glorieux ,
Dont Jupiter fe fert pour regner fur les Dieux.
Que luy feul inspire aux grands Princes ;
Et tel l'on a veu toûjours vous dédaigner ,
N'en eft pas moins chery de toutes fes Provinces ,
Et n'en fçait pas moins bien regner.
que
LES MUSES.
Pour peu qu'un Prince ait dans fon Ame
Ce fond d'honneurgravé, nous le rendons parfait,
Chez nous il voit tout ce qu'ont fait
Ceux qu'on eftime , & ceux qu'on blâme.
Il voit par quels degrez les Héros ont monté,
Pour s'acquerir la Gloire & l'Immortalité ,
Il voit l'horreur qu'on a des Crimes.
Que fi le Ciel fans nous déployant fes trefors,
Fevrier. É In98
MERCURE
Infpire à quelques uns les plus belles Maximes,
Il fait peu de pareils efforts .
MARS.
Mais quoy n'eftes - vous pas contentes ?
CePrince aupres de vous a toûjours demeuré,
Par vous fon Efprit éclairé
A des Lumieres furprenantes.
Le Fils du Grand Loüis entre tous les
beaux Arts ,
Ne doit-il ignorer que le feul Art de Mars ?
S'en doit-il tenir à l'Hiftoire ?
Des Héros qui font morts cherche-t'on l'en-
Lors que
tretien ,
l'on a ponr guide au chemin de la
Gloire,
Un Pere fait comme le fien ?
LES MUSES.
N'est - ce point affez que la France
Tremble pour fon Monarque au fort de fes
Exploits?
Faut-il rifquer tout à la fois
Ce qui remplit fon efperance ?
Vous n'expofez que trop ce Sang Illuftre aux
coups ,
Laiffez du moins, laiffez en feureté chez nous
Une de ces Auguftes Teftes.
Que pourroit apres tout fervir voftre Art
au Fils ?
TrouGALAN
T.
99
Trouvera -t'il encor à faire des Conqueftes ,
Quand le Pere aura tout conquis ?
JUPITER.
Un peu de tréve à vos Querelles ,
Apres les Mufes, Mars, vous aurez voſtre tour,
Et je veux que ce Prince un jour
Vous mette d'accord avec elles.
Contentez- vous de voir aujourd'huy feulement
Combien il a d'adreſſe, & quel attachement
Il marque pour vos Exercices ;
Et quand il feratemps qu'il vous aille chercher ,
Les Mufes dont par tout il fera les delices ,
Le fuivront loin de l'empefcher.
Mr l'Abbé de la Chaife doit attendre
beaucoup de gloire de cet Ouvrage.
La matiere eft grande , &
Monfeigneur le Dauphin ne fçauroit
rien infpirer que d'élevé. Voicy
des Vers qui ont efté mis en Air
par Mr le Peintre , & chantez avec
beaucoup d'applaudiffement à ce jeune
Prince. Ils font de M' de Valnay.
C'eft un Nom qui ne vous eft pas
inconnu , & vous avez déja veu d'autres
Vers de luy qui vous ont fait
connoiftre la facilité de fon Génie.
E 2 AIR .
100 MERCURE
AIR.
Quand le Soleil brille a nos yeux ,
Et il repand fur nous fes rayons merveilleux,
Il n'a rien qui ne nous enchanté ;
Mais quand par l'ordre de fon cours
Il éloigne de nous fa prefence éclatante ,
C'efl l'Aftre d'apres luy qui fait tous nos
beaux jours.
Il s'eft donné icy force Bals ce
Carnaval , mais ils n'ont eu rien de
fi particulier , que ce que je viens
d'apprendre qui s'eft paffé dans une
Affemblée de Province. Elle fut
faite à l'occafion du Mariage d'une
Belle du grand air, qui ayant longtemps
fouffert les affiduitez de deux
Soupirans , en choiſit un pour le
rendre heureux . Il falut que le Difgracié
prift patience. Il aimoit, mais
ce choix luy faifoit connoiftre qu'il
eftoit moins aimé que fon Rival ,
& le coeur a des privileges qu'il feroit
injufte de contefter. Le jour
des Nôces fut pris. Il le fçeut , &
qu'il y auroit Bal en forme chez
le
GALAN T. 101
le Marié, où tout le beau Monde
de la Ville fe devoit trouver. L'occafion
ne pouvoit eftre plus favorable
pour le deffein qu'il avoit formé
de fe plaindre publiquement de
la Belle qui l'abandonnoit. Il chantoit
tres-bien , compofoit agreablement
en Mufique ; & un Concert
médité avec trois de fes Amis &
trois de fes Amies , fut ce qu'il s'imagina
de plus propre àfaire réüffir
fon projet. Ce Concert devoit eftre
de deux Hautbois , d'une Flufte
douce , d'une Viole , d'un Luth , '
& d'un Thuorbe. Les fix Perfonnes
dont je vous parle le repéterent
pendant quelques jours . L'accord
en fut jufte , & ces divers Inftrumens
ne pouvoient eſtre en meilleure
main. Le jour du Bal eftant
arrivé , les trois Hommes fe déguiferent
en Bergers , les Dames en
Bergeres , & noftre Amant en Muficien.
Dans cet équipage qui eftoit
tres lefte , ils fe rendirent où il
E
3
y
avoit
102 MERCURE
avoit déja long- temps qu'on dançoit.
La Mafcarade méritoit bien qu'on
s'empreffaft à la recevoir. On fait
faire place , on donne des Sieges, &
les Violons ceffent pour leur laiffer
accorder leurs Inftrumens . Ils commencent
leur Concert par une Symphonie
gaye , apres laquelle l'Amant
. Muficien chante avec le Thuorbe
le Couplet de Chanfon qui fuit.
Bergeres & Bergers. qui paroiffez contens ,
Que chantez vous fur vos Mufetes ?
Eft-ce le retour du Printemps
Qui va redonner à nos Champs
Mille agreémens , mille fleuretes ?
Vos Chants font pour moy trop joyeux
Et je ne fçaurois les entendre ,
Depuis qu'un Rival trop heureux
Me ravit l'objet de mes feux ,
Qu'un retour de Printemps ne peut jamais
me rendre.
Ce Couplet fut chanté de fi bonne
grace , qu'il attira l'admiration de
toute l'Affemblée fur les faux Muficien.
Chacun comprit l'intereſt
qu'il avoit aux Vers qu'on venoit
d'enGALAN
T.
103
d'entendre; & apres un quart- d'heure
de Symphonie qui recommença
fur un ton plaintif, il continua de
cette forte .
Enfin tu m'as changé , Climene ,
Je ne poffede plus ton coeur ,
Un autre avecque moins de peine
En eft devenu le vainqueur.
Il est vray , ce Rival a beaucoup de merites ,
Mais je te dis , quand pourluy tu te rends,
Que tu connois ce que tu quites ,
Et ne fais pas ce que tu prends .
2
,
Ce fecond Couplet eut le mefme
applaudiffement que le premier , &
fit plaindre la difgrace de celuy qui
le chantoit. Une troifiéme Symphonie
finit le Concert , & apres
une magnifique Colation , dont le
Marié qui prit la galanterie comme
il devoit , régala cette belle Troupe,
ils fe retirerent , & le laifferent
joüir de fon bonheur .
Monfieur l'Archeveſque de Bourges
, que nous avons veu d'abord
Evefque d'Ufés , traita magnifique-
E 4
ment
-
104 MERCURE
ment Monfieur l'Ambaffadeur d'Angleterre
& Madame fa Femme au
commencement de ce Mois. Le Feftin
fe fit dans l'Hoftel de la Uriliere.
Madame Ervé Soeur de cet Ambaffadeur,
& Mademoiſelle Ervé fa Niéce,
en eftoient avec de M' de la Uriliere
le Pere ; Miniftre & Secretaire
d'Etat , Madame la Marquife de Chafteauneuf,
Madame la Comteffe de
Tonné- Charante, & plufieurs autres
Perfonnes de marque . Ce Prélat
n'oublia rien de tout ce qu'on peut
donner de plus rare & de plus exquis
pour bien régaler cet Ambaffadeur .
Je n'ay rien à vous apprendre de
ceux qu'on a envoyez Plenipotentiaires
à Nimégue. Je fçay feulement
qu'une belle Perfonne qui eft
aupres d'une des Ambaffadrices , y
fait beaucoup de defordres , & qu'on
ne trouve pas de feûreté à traiter
avec elle de bonne foy. Voyez par
ce Quatrain qui a efté fait pour elle,
de quels maux on la croit capable.
Vous
GALAN T. 105'
Vous voyez maintenant des deux bouts de
la Terre
Les Penples affemblez adorer vos attraits.
Ab que je crains , Philis , qu'ils n'allument
la guerre
Dans le lieu qu'on choisit pour résoudre la
Paix !
Dites apres cela que l'Indiférence
n'eft bonne à rien , elle qui eft un
préfervatif fi affuré contre l'attaque
de deux beaux yeux. Je vous envoyay
la derniere fois l'Adieu qu'elle
a fait à une tres-aimable Perfonne
dont elle ne pouvoit plus défendre
le coeur. Lifez, je vous prie,
la Réponse que cette Belle luy fait.
REPONSE
A L'INDIFERENCE
.
Quoy? vous m'abandonnez? helas ! ma chere
Hofteffe,
A
Vous medites adieu dans monplus grand befoin.
1 quoy bonde mon coeur avoir pris tant defoin ,
Pour fuir quand on veut furprendre la tendreffe
?
Ex
Mais
106 MERCURE
Mais quelfujet encor vousforce à me quiter ?
Tirfismédit de vous. Voyez la belle affaire.
Quoy,pour deux motsfaut-ilfe rebuter ?
Vrayment vous nerofiftez guere.
Il nefautrienpour vous épouvanter.
Montrez luy ce que c'efl que cette Indiférence
Quiregnafi longtemps dans mon coeur endurcy .
Vous voyez qu'ilfefie enfa perfeverance ;
Hé bien, perfeverez auffi.
Plus l'Ennemy vous paroift redoutable ,
Et plus vous trouverez de gloire à meriter .
C'est justementparce qu'il eft aimable ,
Qu'à deplusgrande efforts ilfaut vous exciter.
Deplus, quand vous m'aurez laiffée ,
SiTirfis me laiffoit , àparler franchement ,
Je ferois bien embaraffée ,
Den'avoirplus ny vous , ny mon Amant.
Donnez-moy donc le temps d'éprouver fa con-
Stance .
Avant qu'à vous quiterjepuiffe confentir.
Apres celafi vous voulez partir ,
Ilfaudraprendrepatience.
Souvent les Amans font trompeurs ,
Et malgré tous leurs foins toutes leurs douceurs
,
Il eft bon que l'onfe défende ,
Car dés qu'ilsfont les maiftres de nos coeurs,
On
GALAN T.
107
On remarque combien la diference eftgrande
De ces Amans foumis à des Amans vainqueurs.
Mais enfinfi de moy vous vous trouvez trop laſſe
Quand Tirfis m'aura fait croire ce qu'il me dit,
Alors moy mefmeje vous chaffe ,
Ce Tirfis dans mon coeur remplira voftreplace ,
Je l'aymeraypour vousfaire dépit .
Quoy que l'Indiférence foit fouvent
blamée, heureux qui en peut
avoir autant pour le monde qu'en
a témoigné Mademoifelle d'Ufés en
faifant fes Voeux depuis quelques
jours apres une année de Novitiat ,
paffée avec toute la ferveur qui peut
marquer une veritable & parfaite
Vocation ! Elle eft Soeur de Monfieur
le Duc de Cruffol , & avoit
efté élevée jufqu'à quatorze ans
dans le Convent de la Ville- l'Evelque.
Comme elle commençoit d'entrer
dans un âge où il eftoit bon de
luy faire connoistre les avantages
que fa beauté & fa naiffance luy promettoient
, Madame la Ducheffe
E 6 d'Ufés
108 MERCURE
d'Ufés fa Mere la fit revenir aupres
d'elle , n'ayant jamais eu deffein de
la faire Religieufe. Elle demeura ſix
ans à jouir des honneurs & des plaifirs
de la Cour , Elle y pouvoit eſperer
un établiffement confiderable.
Madame la Ducheffe de Cruffol fa
Belle- Soeur , qui l'aimoit fort tendrement
, y travailloit de tout fon
pouvoir. Cependant avant obtenu
permiffion d'aller paffer quatre ou
cinq jours à l'Abbaye d'Hyeres avec
une Soeur qu'elle y avoit Religieufe
, & dont la vertu & la pieté ont
peu d'exemples , elle s'y fentit tellement
touchée, qu'elle réfolut prefque
auffitoft de prendre l'Habit, &
le demanda avec des inftances qui
ne fe peuvent imaginer . Madame
l'Abbeffe d'Hyeres qu'on ne fcauroit
mieux louer qu'en difant qu'elle
eft une veritable Soeur de feu
Madame de Montaufier , éprouva
cette zelée Poftulante par de longs
refus qui la chagrinerent ; mais enfin
apres
·
GALAN T. 109
apres plufieurs mois d'impatience ,
il falut que Madame la Ducheffe
d'Ufés confentift à luy laiffer donner
cet Habit qu'elle fouhaitoit fi
ardemment. Il feroit difficile d'exprimer
avec combien de joye elle
s'en vit reveftuë . Son année de Novitiat
eftant expirée , elle a témoigné
les mêmes empreffemens pour
faire fes Voeux. La Cerémonie en
a efté longtemps diférée fur divers
prétextes; on l'a éprouvée de nouveau
, mais elle eft demeurée inébranlable
, & a fait enfin Profeffion
dans cette Abbaye , fans que
Mere , Frere , ny Soeur , ayent efté
capables de la faire chanceler un
moment .
Je m'eftois trompé en vous mandant
que Madame la Ducheffe de
Bournonville eftoit morte Veuve.
Monfieur le Duc de Bournonville
vit encor ; mais j'ay à vous apprendre
la mort de M' de Riberpré &
de Madame la Comteffe de Druys ,
E 7 com110
MERCURE
comme une choſe tres- affurée . Le
premier eftoit un Gentilhomme fort
qualifié , brave , & qui a eu beaucoup
d'Emplois dont il s'eft toûjours
tres-bien acquité. Il eſt mort
Gouverneur de Ham , & fort regreté
de fes Amis que fes manières
obligeantes luy avoient fait acquérir
en grand nombre.
Madame la Comteffe de Druys
eftoit d'une des plus grandes Maifons
du Nivernois, & Mere de M'
le Comte de Druys Gendre de M'
le Comte de Montal Gouverneur de
Charleroy . Il eſt brave , & commande
le Regiment de ce Comte.
La mefme Cerémonie qui s'eft
faite avec tant d'éclat au Parlement
touchant l'Enregistrement des Lettres
de Chancelier Monfieur le
Tellier , fe fit il y a quelques jours
au Grand Confeil. MVoifin Avocat
General , & M Camus des
Touches , parlerent en cette occafion
avec leur fuccés ordinaire ; &
quoy
GALA N T. III
rangues ,
quoy qu'il femblaſt que la matiere
des louanges qu'on peut donner à
ce grand Miniftre duft eftre épuifée
par un nombre infiny de Ha-
& beaucoup d'Actions
publiques qui s'eftoient déja faites
à fa gloire , on remarqua dans ces
nouveaux Panegyriques quantité de
chofes qui n'avoient point encor efté
dites, & qui firent admirer la juftice
du Roy dans la difpenfation des
honneurs qu'il a répandus fur toute
la Famille de cet Illuftre Chancelier.
Il y a eu icy ce Carnaval plufieurs
fortes de Divertiffemens; mais
un des plus grands que nous ayons
eus , à eſté un petit Opéra intitulé
les Amours d'Acis & de Galatée, dont
Mr de Rians Procureur du Roy de
l'ancien Chaſtelet, a donné plufieurs
Repréſentations dans fon Hoftel avec
fa magnificence ordinaire. L'Af
femblée a eſté chaque fois de plus
de quatre cens Auditeurs , parmy
lefquels plufieurs Perfonnes de la
plus
112 MERCURE
ap
plus haute qualité ont quelquefoi
eu peine à trouver place . Tous ceu
qui chanterent & jouerent des In
ftrumens , furent extrémement
plaudis. La Mufique eftoit de l
compofition de M' Charpentier don
je vous ay déja fait voir deux Airs
Ainfi vous en connoiffez l'heureus
talent par yous-mefme. Madame de
Beauvais , Madame de Boucherat
Meffieurs les Marquis de Sable &
de Biran , M' Deniel , Monfieu
de Sainte Colombe fi celebre pou
la Viole , & quantité d'autres qu
entendent parfaitement toute la fi
neffe du Chant , ont efté des admi
rateurs de cet Opéra.
Il n'eft pas jufte de vous parle
de Mufique , à vous qui l'aimez
avec tant de paffion , fans vous don
ner moyen de chanter. Lifez ce
Paroles d'un troifiéme Air , avan
que de vous attacher à la Nöte.
AIR
3
:2-
lis
(
9
ה
1010
he
TAHO
9
GALANT
.
113
AIR NOUVEAU.
Doux Habitans de ces Bois,
Que vostre amoureux ramage
S'accorde bien à ma voix !
Nous faifons répondre cent fois
Les Rochers de ce voisinage.
Helas ! petits Oyfeaux , helas !
Nous parlons un langage
Que ma Bergere n'entend pas.
Cet Air vous eft marqué comme
eftant nouveau , & je vous affure
qu'il l'eft. Je puis mefme vous dire
qu'il doit eftre bon , puis qu'il eft
de celuy-mefme dont je vous en ay
envoyé un d'abord que tout lemonde
fçavoit. Il n'auroit pas tant couru
, fi fon Autheur avoit moins de
talent pour la Mufique .
Il eſt avantageux d'en avoir pour
quelque Art que ce puiffe eftre. On
en eft glorieufement récompenfé , &
les Prix qui furent dernierement
diftribuez dans l'Académie Royale
de Peinture & de Sculpture , en
font une marque. Ils ont efté établis
MERCURE
114
blis par le Roy ; & Monfieur Colbert
quoy qu'occupé continuellement
aux plus importantes Affaires
du Royaume , ne laiffe pas de donner
toûjours fes foins à faire fleurir
les beaux Arts en France , avec autant
d'éclat que fi nous eſtions dans
un temps de Paix. Ma premiere
Lettre vous apprendra le nom de
ceux qui ont emporté ces Prix , &
par quels Ouvrages on jugea qu'ils
méritoient de les emporter. L'inimitable
Mr le Brun , Premier Peintre
du Roy , & dont nous avons
veu autant de Chefs-d'oeuvres que
de Tableaux , fit voir des Deffeins
qui reprefentent les divers mouvemens
que les Paffions font paroiftre
fur le vifage avec une expreffion
dont la force & le naturel ne caufent
pas moins d'admiration que de
furpriſe. Je vous en entretiendray
dans le mefme temps , & je puis
vous promettre de tout cela quelque
chofe de fort curieux.
ComGALAN
T. 115
Comme vous voulez eftre informée
de tout, il faut vous dire deux mots
d'un Combat de Mer. Un Navire
Marchand de Dieppe , nommé l'Europe
, monté de dix-fept Pieces de
Canon , & de trente- cing Hommes
d'équipage , fut rencontré à la hauteur
de Fécam fur la fin du dernier
Mois , par une Frégate de Fleffingue
de vingt- deux Pieces de Canon
, & de quatre - vingts deux
Hommes d'élite. Les Zélandois l'attaquerent,
& quoy que l'inégalité
fuft grande , les Noftres foûtinrent
l'Attaque avec une telle vigueur ,
qu'apres un Combat opiniâtré , ils
fe rendirent maiftres de la Frégate ,
fans avoir prefque fait autre perte
que celle de M' du Port leur Capitaine
, qui fut malheureuſement
tué du dernier coup d'armes tiré du
Bord ennemy. M' du Caffe qui repaffoit
dans fon Vaiffeau , comme
Directeur du Négoce des Intereffez,
prir fa place , & commanda de fauter
116 MERCURE
ter à bord ; ce qu'il fit le premier
pour donner exemple aux plus réfolus.
Il fut fecondé de quelques
Braves qui fe fignalerent dans ce
Combat. Mr du Fay de Dieppe ,
s'y diftingua . Il eftoit fecond Pilote
du Bord , & tout habillé de
rouge , afin de fe faire mieux remarquer
. Il fut bleffé à la cuiffe ,
& s'eftant fait arreſter le fang par
un appareil qu'on mit promptement
à fa playe , il s'engagea de nouveau
dans l'Occafion , & ne voulut point
laiffer terminer le Combat fans luy.
La Frégate fut conduite au Port de
Dieppe. On y trouva vingt - trois
bleffez au fond de cale . On fçeut
qu'il y en avoit eu onze de tuez
dans le Combat , qu'on avoit jettez
en mer ; le refte fut fait prifonnier.
Je viens au Départ du Roy. Comme
il a fait parler toute l'Europe
dés qu'on en a crû le deffein formé,
il mérite bien de vous eſtre
appris avec toutes les circonftances
qui
GALAN T. 117
qui le rendent recommandable. Elles
font connoiftre que ce grand
Prince ne fait rien qu'avec une prudence
confommée , & que tout ce
qu'il ordonne eft executé de mefme.
Ce n'eftoit pas feulement de partir
qu'il s'agiffoit , mais de partir avec
toutes les précautions neceffaires à
un Voyage de cette importance.
La Saifon eftoit fort peu avancée.
Nous venions prefque de prendre
Fribourg & S. Guilain , & nos
Troupes avoient eu à peinele temps
de refpirer. Cependant tout a efté
prêt , & ce qui eft à peine croyable,
les Gardes du Corps fe font
trouvez en meilleur état que jamais
, leftes , bien montez , & les
Compagnies completes , fans qu'il
leur manquaft un feul Officier. Il
falloit bien des choſes pour cela à
des Gens qui ne faifoient que d'arriver
d'Allemagne , & qui recevoient
ordre de partir avant le Roy.
On a trouvé moyen de fournir à
tout.
118
MERCURE
tout. Les Moufquetaires qui ont
efté la terreur des Ennemis à Valenciennes
& à la Bataille de Caffel,
eſtoient tous preſts il y avoit déja
quelque temps , & jamais on ne fit
paroiftre tant d'impatience - qu'ils en
ont témoigné de commencer la
Campagne. Ils ont accompagné le
Roy dans fa marche avec des Gardes
du Corps détachez de chaque
Compagnie à l'ordinaire. Sa Majefté
fit plufieurs Reveuës de toute cette
belle Cavalerie dans la Plaine d'Oüilles
quelques jours avant fon départ.
La Compagnie de fes Grenadiers
à cheval , commandée par Mr
de Riotot y eftoit jointe. On ne
peut la voir fans furprife. Ils font
tous bien faits , & peuvent infpirer
de la terreur à ceux qui les voyent,
puis qu'ils en ont tant infpiré à nos
Ennemis , qui par leur nombre leur
devroient eftre formidables. Ils ont
tous le Sabre en Croiffant , des Bonnets
fourrez , & un Habillement
rouGALAN
T. 119
rouge . Je ne vous parle point des
Gens-d'armes & des Chevaux- Legers.
La Journée de Cokberg eft
encor récente , & la maniere dont
ils y ont combatu les fera toûjours
compter parmy les meilleures Troupes
de France. Le Roy qui a un
foin particulier de toutes celles de
fa Maiſon , fit auffi plufieurs Reveuës
de fon Regiment des Gardes.
On n'avoit jamais veu de fi belles
Compagnies , foit pour la bonté des
Hommes , foit pour la maniere
dont ils eftoient tous veftus. On
leur avoit donné des Habits neufs ,
brillans tout enfemble , & capables
de fuporter les injures de la Saifon.
Le bruit de Paix qui couroit, pouvant
empeſcher les Officiers de fonger
à leur équipage , Sa Majefté
qui prévoit à tout , fit publier une
Ordonnance plus d'un mois avant
fon départ , par laquelle chacun
eftoit obligé de fe tenir preft dans
un temps marqué. Quelques jours
apres
120
MERCURE
pour
*
apres on fit prendre le devant aux
gros équipages. La précaution
eftoit
prudente , à caufe de la lenteur de
leur marche . Les Drapeaux du Regiment
dont je vous parle furent
en fuite portez dans l'Eglife de Noftre-
Dame , où Monfieur l'Archevefque
les benit avec une pieté qui
laiffoit paroiftre beaucoup
de zele
la Perfonne
du Roy , & pour
le bonheur de la Campagne. Cette
Cerémonie
eftant faite , le Regiment
Gardes partit . Je vous ay
parlé des Officiers genéraux nommez
par le Roy pour fervir dans
cette nouvelle Année , à la referve
de Monfieur le Marquis de Laurieres
, dont le nom m'eftoit échapé.
Il fut fait feul Brigardier
de la Cavalerie
Legere , & Sa Majeſté qui
voulut diftinguer
cette Nomination
, dit obligeamment
à fon avantage
, qu'elle connoiffoit
fon mérite
, & eftoit informée de fa valeur.
Il eſt Maistre de Camp de Cava
GALAN T. 121
valerie. Son efprit n'eft pas moindre
que fon courage, & on ne doit
s'étonner de l'un ny de l'autre ,
puis qu'il eſt Neveu de Monfieur le
Duc de Montaufier. Le Roy donna
dans le méme temps un Regiment
de Cavalerie à Mr le Comte de
Lumbres , de la Maifon de Fienne.
11 commandoit celle des Ennemis
dans Valenciennes lors que cette
Place fut prife , & il y avoit efte
fait prifonnier. Il a deux Fils dont
l'aifné qui n'a que douze ans , à
efté gratifié d'une Compagnie de
Cavalerie par le Roy , & l'autre
d'une Abbaye. Sa Majesté donna
auffi un Regiment à M' de Fienne
, qui eft de la mefme Maifon
de M' le Comte de Lumbres . Le
Prince de Morbeq qui a quité le
fervice des Efpagnols , vint auff
falüer le Roy. Il eft un des plus
grands Seigneurs de Flandre , &
pour vous le faire croire , il fuffit
de vous dire qu'il eft de la Maifon
Fevrier. F de
ANDORE ,
ENIGME
GALANT. 123
de Montmorency. Le Prince de
de Robec fon Pere eftoit Gouverneur
d'Artois pour le Roy d'Efpagne.
Il eft Chevalier de la Toifon
d'or , & défendoit S. Omer quand
nous l'avons pris. Toutes chofes fe
difpofant infenfiblement
pour le Départ
de Sa Majefté , Mr de Roux
qui a fi bien fait parler l'Année
1677. fit auffi parler l'Hyver , &
voicy de quelle maniere,
L'HY VER ,
AURO Y ,
Sur fon Départ.
adis l'Automne à peine annonçoit monretour ,
Qu'il faifoit en tous lieux écarter les Armées ,
t leurs forces encor n'estoient point ranimées ,
Quand le Printemps plus doux revenoit à
fon tour.
trépide Loüis , c'est en vain quej'oppofe
vofirefiereardeur, neiges, frimas, glaçons,
tre valeur qui jamais ne repofe
us fait vaincre par tout de toutes lesfaçons.
F 2 Aux
124
MERCURE
Aux effort de voftre courage
Les Hommes ne fuffisent pas ,
Vous eftes plus que moy le Maistre de l'orage ;
Apres avoir toujours vaincu dans les Combats ,
Des plus fiers Aquilons vous furmontez is
rage.
Pour pouvoir arrefter vos pas ,
Il n'eft point de Saifon qui vous femble affez dure,
Rien ne refifte à voftre Bras ,
Et vous voulez encor foûmettre la Nature.
Aucun Héros n'avoit jamais ofe
Afpirer avant Vous à ce genre de gloire :
Par mes glaçons aller à la Victoire !
Ce chemin à vous ſeul a pû paroiſtre aiſe .
Les Aigles ne partoient qu'avec les Hyrondelles
Et pour remplir leurs plus preffans defirs ,
Ils ne prenoient l'effor qu'avecque les Zéphirs
Le froid des Aquilons auroit faify leurs aifles
Mais vos LYS méprisant mes plus âpre
rigueurs,
Ont la gloire en tout temps de fe rendre vain
queurs ;
Et quand par dépit ou par rage ,
Des Arbres les plus forts j'émeus la fermeté
Quand je leur ofte leur feuillage ,
Ces héroïques Fleurs augmentent leur beaute
Pour moy le temps n'eſt plus , où fier & plei
d'audace ,
Far
GALAN T. 125
FarreftoisleSoleil par un Rampart deglace,
Favois ce pouvoir tous les Ans ;
Mais vous feul, GRAND LOUIS ,
eftes Maitre des Temps .
Vous partez comme le Tonnerre ,
Vous étonnez toute la Terre ,
Qui voit que rien ne peut arrefter vos defirs;
Ils n'ont de bornes que la Gloire ,
Qui vous fait chercher la Victoire
Dans le temps naturel des feux & des Plaifirs.
Content de paffer à voſtre àge
Les Héros les plus glorieux ,
Ne forces plus en moy l'ordre éternel des Dieux ,
Et me rendez mon ancienn' ufage,
En fongeant que charmé de vos Exploits
guerriers ,
Fe respecte toujours la Palme & les Lauriers.
Il eft vray que l'Hyver ne flétrit
point les Lauriers , mais il eft vray
auffi qu'il n'y a jamais eu que
LOUIS LE GRAND qui ait
pris l'habitude d'en cueillir dans
cette rigoureuſe Saiſon. Comme on
ne le peut faire fans effuyer beaucoup
de fatigues , il eft d'une neceffité
abfolue de n'avoir que des
F 3
Guer126
MERCURE
que
Guerriers capables de les fuporter.
Le coeur ne fuffit pas , il faut des
forces , & c'eft par cette raifon
le Roy a donné des Penfions à plufieurs
Exempts de fes Gardes du
Corps qui n'eftoient plus en état de
fervir , ou du moins qui ne le pouvoient
avec leur premiere vigueur ,
quoy qu'ils euffent toûjours le mef
me courage. Ceux qui ont remply
leurs places font M le Chevalier
de Béthomas , Gentil-homme de
Normandie. Il eft Frere d'un autre
Chevalier de ce nom , qui eft Capitaine
d'une des Galeres du Roy ,
& dont la prudence & la valeur
ont paru en plufieurs rencontres où
il falloit en avoir beaucoup , pour
exécuter auffi glorieufement qu'il
a fait toutes les chofes que Monfieur
le Marefchal Duc de Vivonne
luy a confiées pour le fervice de
fon Maiftre. Les autres Exempts
font M de Grosleger , Capitaine
de Cavalerie ; M' de Caftan , auffi
Capi- it
GALAN T. 127
Capitaine de Cavalerie ; & M' de
Saint Chamant-Hautefort , Neveu
de M' du Repaire , Lieutenant des
Gardes du Corps. Le Roy , en
difpofant tout pour fon départ , ne
fongeoit pas feulement à préparer
les moyens de faire de nouvelles
Conqueftes , mais encor à conferver
fes Provinces , & à faire garder
les Coftes & les Places les plus expofées.
C'eft pourquoy plufieurs
Gouverneurs eurent ordre d'aller
pourvoir fur les lieux à tout ce qui
feroit neceffaire pour les mettre
dans une entiere ſeûreté; & fuivant
cet ordre , M' le Duc de Chaunes
fe devoit rendre en Bretagne ; M²
le Duc de Saint Aignan , au Havre
; M' de Montaigu , Lieutenant
de Roy de Guyenne , & Gouverneur
du Chateau Trompete , à
Bordeaux ; M le Duc de Saint Simon
, à Blaye ; M' le Duc de la
Vieuville , en Poitou ; M' le Duc
d'Aumont , à Boulogne ; M' le
Duc
128 MERCURE
Duc de Charofts , à Calais ; M' de
Foüilleufe , à Graveline ; Mr le
Marquis de Grinan , en Provence ;
Mr le Comte de Toulongeon , en
Bearn , & ainfi des autres.
Les ordres ayant efté donnez à
tant de prudens & vigilans Gouverneurs
, principalement pour la feùreté
des Coftes , le Roy nomma
quantité d'Officiers dont la valeur
& l'expérience luy eftoient connuës,
pour aller commander fur fes
Vaiffeaux. J'attens la Lifte de ces
Braves pour vous l'envoyer. Toutes
chofes fe préparoient ainfi pour
le Départ ; & comme un nombre
infiny de Gens qui font obligez des
fe tenir prefts , rend un Secret de
cette nature impoffible , on en avoit
publié le temps tout exprés .
Cependant perfonne ne fçavoit encor
de quel cofté on iroit , ou plutoft
perfonne ne doutoit qu'on ne
duft aller en Flandre. Tout le marquoit.
Les Ordonnances qui avoient
GALAN T. 129
›
ient efté affichées ne regardoient
que les Officiers qui commandent
dans les Troupes que nous avons
aux Païs - Bas & ceux de noſtre
Armée d'Allemagne croyoient avoir
long-temps à fe repofer ; car
vous fçavez , Madame , que les
Quartiers d'Hyver plaiſent fort aux
Allemans , & qu'ils ne fe haftent
jamais d'en fortir. Dans cette incertitude
, chacun déployoit le raiſonnement
de fa politique , quand on
apprend tout-à-coup que le Roy va
à Mets , ou à Nancy. La furpriſe
eft grande ; mais on auroit deû
eftre beaucoup plus furpris , fi cet
important Départ n'avoit fourny
aucune matiere de furpriſe. Le fecret
avoit eſté gardé juſque-là fort
exactement ; & ce qu'il y a d'admirable
dans tout ce qui fe fait aujourd'huy
, c'eft qu'on donne des
ordres fi prudemment concertez ,
que quantité de Perfonnes qui agiffent
pour l'exécution de ce qu'on
F 5 ne
130
MERCURE
ne veut pas qui foit fçeu , n'igno- " ?
rent pas moins ce qu'on a deffein
de faire , que l'ignorent nos Ennemis.
Les Conféderez croyent que
Sa Majefté ira encor du cofté de
Flandre , comme elle a fait depuis:
plufieurs Campagnes dans la rigueur
de l'Hyver. Les chofes y femblen
fi fort préparées , qu'on ne trouv
prefque pas lieu d'en douter. On
voit des Pionniers commandez
toutes parts. Plufieurs Places y pa
roiffent bloquées. On demande
tous momens par quel Siege of
commencera , & c'eſt un Voyag
Ide Lorraine qu'on fait. Les
Enne
mis ne craignoient que d'un cofté
ils tremblent par tout , & la fra
yeur eft répandue depuis les Ville
de Flandre les plus avancées , juf
ques au de la du Rhin . Le Roy
part apres avoir envoyé la terreur
chez fes Ennemis
, mais il emporte
fon fecret avec luy. Toute l'Europe
eft attentive , & veut inutilement
GALAN T. 131
ment le déveloper. Il demeure impénetrable
, & ce Départ reffemble
aux Eclairs qui annonçent que la
Foudre va partir , fans qu'il foit
poffible de deviner en quel lieu elle
tombera. Voicy ce qui fut fait
quelques jours auparavant.
ANAGRAMME
POUR LE ROY
LOUIS QUATORZIESME ,
ROY DE FRANCE ET
- DE NAVARRE.
VA , DIEU CONFONDRA
L'ARMEE QUI OZERA
TE RESISTER,
Il n'y a aucune lettre retranchée
ny changée dans cet Anagramme.
C'eft un préfage heureux dont nous
ne devons point douter que l'effet
ne récompenfe la pieté du Roy ,
qui dans cette occafion n'oublia pas
d'aller à Montmartre comme il a
fait les autres Années. Il fuit en cela
une ancienne & fort loüable coû-
F 6 tume
132 · MERCURE
tume de nos Roys , qui ne partent
jamais pour aucune Entreprife confidérable
, qu'apres avoir efté prier
l'Apoftre & le Protecteur de la
France .
&
!
Le jour eftant arrefté pourle Dé.
part , Sa Majesté donna audiance
au Nonce du Pape , aux Envoye
de Suede, à celuy du Duc de Man
touë , & aux Députez de Genéve
Les Ambaffadeurs d'Angleterre 8
de Savoye l'eurent particuliere ,
le Parlement publique. Il avoit eft
mandé par une Lettre de Cacher
C'eft la coûtume. Le Roy ne fai
jamais de Voyage qu'il ne le faff
avertir de venir recevoir fes ordrest
Ainfi ces Meffieurs vont feulemen
écouter , & ne haranguent Sa Ma
jefté qu'à fon retour. Vous avez
veu une partie des Harangues qu
luy furent faites l'Année derniere
dans mes Lettres de 1677. Monfieur
de Novion qui fait les fon-
&tions de Premier Prefident , donna
un
GALAN T.
133
un magnifique Déjeuner à la plus
grande partie de fa Compagnie , avant
que de fe rendre à S. Germain,
où ils furent conduits àl'Audiance
par M' le Marquis de Rhodes
& Mr de Saintot , Maiftre &
Grand-Maiftre des Cerémonies , &
préfentez par Mr le Marquis de Seignelay.
Ils reçeurent les ordres de
Sa Majefté , & luy fouhaiterent un
heureux Voyage. Elle leur recommanda
fur tout de bien rendre la
Juftice , & leur ordonna de s'adref
fer à Monfieur le Chancelier , s'il
leur furvenoit quelques affaires preffantes.
Avant cette Audiance , le
Roy avoit entretenu long- temps en
particulier M' le Prefident de Novion
, & il entretient de la meſme
forte M' le Procureur General apres
l'Audiance . Leurs Majeſtez partirent
le lendemain , & pafferent par
Paris , où elles vinrent dire adieu
à Leurs Alteffes Royales, & à Mademoiselle
, qui eftoit encor indif
pofée .
F 7
134
TS: MERCURE
pofée. Avant que d'aller à Nangi
où Elles coucherent le fecond jour
M' le Marquis de Chafteauneuf Se
cretaire d'Etat fit prefter entre le
mains du Roy le Serment du Gou
vernement des Païs de Foix , Da
nezan & Endore , à Mr le Ma
quis de Mirepoix , fur la Demiffio
que M' le Marquis de Foix en
voit faite , & fur celle de MI
Duc de Noailles. Il fit prefter , I
Serment à Mr le Chevalier de Noai.
les fon Fils pour le Gouvernemen
de la Haute Auvergne. Tous le
deux font du Département de M
le Marquis de Chafteauneuf.
Le Roy en paffant par la Cham
pagne , témoigna à Mr de la Roque
de Miroménil , Prefident au
Grand Confeil , & Intendant de
cette Province , combien il eft ſatisfait
de fes fervices , en le gratifiant
d'un Benifice confidérable pour
l'un de fes Fils . Vous n'ignorez
pas fans- doute , Madame , qu'il eft
d'uGALAN
T. 135
d'une des meilleures Familles de
Normandie , petit-Fils de Doyens
duParlement. Quoy qu'il ne foit pas
desplus anciens Maiftres des Requeftes
, il a eu d'autres Intendances ,
dontils'eft acquité avec tant de prudence
& de conduite, qu'il a contenté
également la Cour & les Peuples.
On ne peut faire mieux fon Eloge,
qu'en difant qu'il eft digne Neveu
de feu M' de Miroménil Confeiller
d'Etat ordinaire , qui a rendu
for Nom illuftre dedans & dehors
le Royaume par fes fervices durant
plus
de trente années dans les plus
belles Intendances , & particuliere--
ment dans les Armées de Flandre
& d'Italie. Sa rare prudence & l'élevation
de fon Efprit, luy avoient
fait mériter la confiance de la feu
Reyne Mere & des Miniftres , qui
l'ont honoré des Emplois les plus
importans
. La gloire qu'il s'y eft
acquife rend fa mémoire tres -chere
àfes Amis , c'eſt à dire à tout ce
qu'il
136
MERCURE
qu'il y a d'honneftes Gens qui l'on.
connu.
ww
Dans le moment où je vous écri
on a nonvelles que le Roy eft arr .
vé à Nancy . Monfeigneur le Dat
phin brûloit d'envie d'aller à l'Ar
mée . Son coeur , fon inclination
& le defir de la gloire , l'y po
toient , mais il eft demeuré à
Germain pour y continuer fes Exe
cices. Rien n'approche des progre
qu'il y fait , & on n'admire på
moins fon adreffe & fa bonne min
à cheval , qu'on a toujours admire
la promptitude de ſon Eſprit pou
les belles Lettres,
J'oubliois à vous dire que Sa Ma
jefté apprit en chemin la mort de
Monfieur le Duc de Noailles , &
l'apprit avec beaucoup de regret. Ja
mais Sujet ne fut plus inviolablement
attaché à la Perfonne & au
fervice de fon Maiftre , dont il eftoit
particulierement eftimé. Quoy
qu'il laiffe de grandes Dignitez à fa
FamilGALANT.
137
Famille, il luy laiffe encor quelque
chofe de plus confidérable dans l'exemple
de fes vertus . La pieté finguliere
qu'il a toûjours fait paroiftre,
seft renduë hereditaire à toute
cette Maifon, où elle regne avec
grand éclat. L'Illuftre Duc dont je
vous parle eftoit Premier Capitaine
des Gardes du Corps, Gouverneur
de la Province de Rouffillon , de
la Ville & Citadelle de Perpignan ,
Chevalier des Ordres , & Lieutenant
de Roy de la Haute Auvergne.
Comme fa fanté eftoit prefque defelperée
depuis quelque temps , il
fe démit du Gouvernement de
Rouffillon
un peu auparavant le
Départ du Roy, qui crût ne lepouvoir
remettre en de meilleures mains
qu'en celles de M' le Duc d'Ayen
fon Fils , qui en prefta le Serment .
Ce Gouvernement dont tout le
monde connoit l'importance, & par
le voifinage des Efpagnols , & par
le
naturel de ces Peuples, qui n'ont
peut138
MERCURE
peut-eftre pas encor oublié l'affection
qu'ils avoient pour leur ancien
Maiftre , n'avoit pû eftre donné à
une Perfonne capable de les gouverner
avec plus de fageffe que
Monfieur le Duc de Noailles. Auffi
les avoit-il réduits par fa prudence
& manieres qui luy gagnoient
tous les coeurs , à ne fe permettre
plus d'autres fentimens que ceux des
François naturels. On n'a point à
douter que Monfieur le Duc d'Ayen
ne réüffiffe également dans les ordres
qu'il donnera pour tenir cette
Province dans l'obeïffance qu'elle
doit au Roy ; & en effet on ne
peut mieux confier des Peuples qu'à
celuy à qui la Perfonne de Sa Majefté
eft prefque toûjours confiée.
Vous aurez fans doute entendu
parler de Monfieur de la Force, qui
a efté reçeu Duc & Pair depuis peu
au Parlement . Monfieur le Prince
s'y trouva avec quantité d'autres
Ducs. Je vous ay déja entretenu
de
"
W
2
GALAN T.
139
ר ש
de plufieurs Receptions de cette nature
, mais peut - eftre ne fçavezvous
pas la Cerémonie qui s'y obferve
. La voicy en peu de mots.
Apres qu'on a leu les Lettres à huis
clos , le Confeiller Raporteur fait
l'Eloge du Duc & de fa Famille.
On le fait en fuite entrer , il prefte
le Serment , & va apres cela à la
Beuvete avec Meffieurs. Il vient avec
eux à l'Audiance , & prend fa
place où il eft mené l'Huiffier.
L'Affemblée eft prefque toûjours
confidérable, & ceux qui ont Séance
au Parlement , y viennent felon
e que le nouveau Duc eft eftimé . On
plaide une Caufe devant luy , & il
opine pour la premiere fois . M
Dorat eftoit Raporteur de Monfieur
le Duc de la Force. 11 parla
avec beaucoup d'éloquence , & fon
Difcours fut fort aplaudy.
ゴー
te
par
Dans le mefme temps , c'eft à dire
quelques jours avant le Départ ,
le Roy
, qui connoit le zele ardent
& l'in140
MERCURE
& l'inviolable fidelité de M' le Com
te d'Hombourg , l'honora de 1
Charge de Grand Ecuyer - Tran
chant. Il eft de la Maifon de Bou
tenag-Chaſtelier , auffi illuftre pa
fes fervices que confidérable par fot
ancienneté , & par les plus grande
Alliances du Royaume.
On commence à ne plus parle
que de la Campagne qui va s'ouvrir
; & comme il eft difficile que
vous ne vous formiez quelque ima
ge de la Guerre apres tout ce que
mes Lettres vous en ont marqué ,
je fuis bien aife de prendre l'occafion
qui s'ofre de vous la mettre
devant les yeux par la Carte que je
vous envoye . Elle contient la Defcription
d'un fameux Combat qui
s'eft donné depuis peu . Examinezla
, je vous prie, avant que
de vous
attacher aux circonftances. Les Chefs
font bruit dans le monde, & il n'y
en a guére de plus connus . Quant
à la Relation, elle eft fidelle, vient
de
Fol.
242
OMBA
de
GELT DI
General
Louange
LePan
Officiers Generaux
Jsecrates
Pline
Semerin
Lucile
Arifeophane
Horace
oficiers
Generaux
SurlaRom
Montagne
rationa
GALAN T. 141
de bon lieu , & la maniere ingénieufe
dont elle eſt tournée mérite
bien que vous la lifiez .
RE LA ΤΙΟΝ
DU COMBAT
DE LA LOUANGE
ET DE LA SATYRE.
LA Louange & la Satyre avoient
eu de tout temps des Démeflez qui
les faifoient regarder comme des
Ennemis incapables d'accommodement.
Ce n'eft pas que la Louange
cherchaft à nourrir la diviſion.
Comme elle eſt d'un naturel fort
benin , elle n'attaquoit jamais la
Satyre, & elle eftoit mefme fi bonne
, qu'on luy entendoit quelquefois
louer fon efprit . Mais la Satyre
n'en ufoit pas de la mefme forte
pour la Loüange. Son plaifir eftoit
de luy nuire, & elle ne perdoit aucune
occafion d'en dire du mal. Il
ne faut pas en eftre furpriſe , toutes
deux
142 MERCURE
deux fuivoient leur panchant , &
les chofes feroient peut-eftre demeurées
toûjours dans le mefme état ,
fila Loüange , qui s'eftoit employée
depuis quelque temps à faire connoiftre
le mérite d'un grand nombre
de Héros , de Gens d'efprit ,
& d'autres qui excellent dans les
beaux Arts par les foins que prend
l'Incomparable Loüis de faire
fleurir la France de toutes manieres
, n'euft crû s'eftre fait affez
d'Amis pour ne pas manquer dange
le deffein qu'elle avoit de fe vanger
des infultes de fon Ennemie. Comme
elle eſt prudente , elle fe fervit
de l'occafion , & leva des Troupes.
La bonté & l'honnefteté qu'on fçaitt
qui luy font naturelles , luy en attirent
beaucoup , & elle eut bientoft
une Armée fur pied d'Officiers
& de Soldats d'un mérite reconnu ,
& contre lequel la Satyre feule
eftoit capable de fe déclarer. La Satyre
de fon coſté ne s'endormit pas.
Elle
GALAN T.
143
Elle fe mit en état de fe défendre,
& eut un fi prompt & & grand fuccés
dans fes Levées , qu'elle connut
mieux qu'elle n'avoit encor fait la
force de fon Party. Les deux Armées
furent incontinent en campagne,
& s'eftant cherchées avec précipitation
, elles fe trouverent en
peu de temps tellement en veuë ,
qu'il auroit efté honteux à l'une ou
-à l'autre de fe retirer fans combaetre.
L'Attaque fut donc réfoluë ,
& les ordres donnez par deux Chefs
er dont il eft bon que je vous faffe le
Portrait en quatre mots . Le Genetral
Louange eft franc , bon Amy ,
libéral , mettant tout fon plaifir à
faire du bien , & ne fe défiant de
--perfonne. Il ne craint point les embûches
, n'a pas moins de hardieffe
à marcher feul la nuit que le jour ;
& comme il ne ſe peut empefcher
d'eftre trop honnefte , & qu'il eft
affez négligent à fe tenir fur fes
gardes , il feroit fouvent furpris
fans
144
MERCURE
fans les Miniftres Bons Sens & Raifon,
qui ne l'affiftent pas feulement
de leurs confeils dans les grandes
occafions, mais qui exécutent auffi.
Le General Satyre eft préfomptueux
, fier , & timide tout à la
fois. Il eft vif, prompt & inquiet .
Il craint toûjours des furpriſes , ne
marche fouvent que par des chemins
détournez , & n'ofe aller feul
de nuit , à cauſe d'un grand nombre
d'Ennemis fecrets dont il appréhende
plus le bras que la langue.
Il a plufieurs méchans Confeillers ,
comme l'Envie , la Calomnie , &
quelques autres de cette efpece. Les
deux Armées furent rangées en Bataille.
Le General Louange diſpoſa
ainfi la fienne. Il la mit fur trois
Lignes. La premiere appellée Avantgarde
, eftoit compofée de quatre
Bataillons du Régiment de Bon
Sens , de quatre de Panégyriftes ,
& d'autant du Regiment de Raifon.
Il plaça la Cavalerie à l'ordinaire
GALAN T.
145
naire fur les aifles , les Efcadrons
de Grand Mérite fur la gauche , &
fur la droite ceux des Epiftres Dédicatoires.
Pour luy , il crût devoir
eftre au Corps de Bataille , &
il y prit fa place accompagné de
quatre Bataillons de la Brigade des
Vertus , de quatre autres du Regiment
de Loüables Defirs , & d'un
pareil nombre de ceux de Bonne
Conduite & de Sincérité . Il commanda
quatre Bataillons du Regiment
de Belles Inclinations , & autant
de celuy de Veritable Gloire ,
eftre à l'Arriere garde, & fervir
de Corps de referve. Comme
les Places les plus honorables font
fur les coftez , il y plaça les Officiers
Generaux à droit & à gauche.
Ils eftoient tous Panégyriftes , &
par cette raiſon is avoient beaucoup
d'attachement pour fon ferpour
vice.
Le General Satyre rangea fon Armée
à peu pres de la mefme forte
G Fevrier. & luy
146
MERCURE
& luy fit former une espece de
Croiffant. Cette difpofition eftoit
un effet de fa vanité. Il prétendoit
marquer par cette figure qu'il alloit
enfermer & défaire tous fes Ennemis.
Il mit à fon Avantgarde les
Bataillons du Regiment de Jeux de
Mots, & ceux du Regiment d'Envie
& de Menterie. Les Efcadrons
de fon Aifle gauche eftoient les Regimens
de Fauffes Apparences , &
fon Aifle droite eftoit occupée par
ceux du Regiment de Fureurs Poëtiques
, montez, fur de fort grands
Chevaux . Il fe mit à la tefte du
Corps de Bataille , afin de pouvoir
combattre contre le General Louange.
Ce Corps de Bataille eftoit compofé
des Regimens de Médifance ,
de Temérité , de Vangeance , &
de Bile Noire. Quatre Bataillonsd'Autheurs
Satyriques , & quatre
autres du Regiment de Faux Brillant
, compofoient le Corps de referve.
Les Officiers Generaux placez
GALAN T. 147
cez à l'Aifle droite & à l'Aifle gauche
, eftoient les Autheurs Satyriques
les plus renommez.
Quoy que ces deux Armées fuffent
en prefence , il y avoir un peu
au dela de leurs Aifles, le Chafteau
Brillant qui les féparoit d'un cofté,
& le Fort de la Verité de l'autre.
Le Chateau Brillant eft tres- élevé,
& d'une figure tres- agreable. 11 eft
bafty fur la pointe de la Montagne
d'Exagération
, mais les fondemens
n'en font pas plus fermes , à cauſe
des Cavernes qui font au deffous
& qui le mettent à tous momens
en péril de foudre. Si la foibleffe
de ce Chafteau eftoit connuë de
tout le monde , comme elle l'eft de
fort peu de Gens , il ne feroit pas
tant eftimé. Quant au Fort de la
Verité , on le fait paffer pour imprénable.
On l'attaque de temps en
temps, mais ces entrepriſes ne tournent
jamais qu'à la confufion de
ceux qui les font. Aucun des deux
G2 Par148
MERCURE
Partis ne parut avoir deffein d'occuper
la Montagne d'Exagération.
Chacun prétendoit qu'elle appartinft
à fon Ennemy , & ils s'imputoient
l'un à l'autre de ne confulter
que leurs intereſts, & de ne garder
aucunes mefures fur l'article du
mal & du bien. Il n'en fut pas de
mefme du Fort de la Verité. Tous
les deux le réclamoient , comme
n'alleguant jamais rien que de veritable
, & enfin il conferva la Neutralité.
L'Armée du General Satyre
avoit derriere elle un Magazin
de Supofitions qui luy fervent à
rendre croyable ce qui n'eft fouvent
qu'inventé. Il y avoit encor dans
ce Magazin toute forte de Venins
délicats , dont une feule goute répanduë
fur le mérite le mieux étably
, y fait quelquefois des taches
difficiles à effacer. On trouve auffi
toûjours dans le mefme lieu de
certaines Bombes pleines d'artifice ,
qui eftant jettées adroitement , font
bien
GALAN T. 149
ר מ ס
eu
ty
bien plus de mal que celles qui
brûlent tout ce qu'elles touchent ,
car celles- cy s'eftant une fois attachées
à la réputation, ne la quitent
point qu'elles ne l'arrachent. Ce
qu'il y avoit de defavantageux pour
cette Armée , c'eft qu'elle avoit le
Marais des Cannes derriere elle , &
que s'il luy arrivoit quelque dérouil
luy eftoit tres- dangereux d'y
paffer. Elle ne s'embaraffoit pas tant
de la Foreft de Malice Noire qu'elle
avoit auffi à dos. Comme elle en
fçavoit parfaitement les détours
elle fe tenoit affurée d'y défaire fes
Ennemis s'ils l'y pourſuivoient ; &
en fuyant de l'autre cofté , fi elle
perdoit la Bataille , elle faifoit fa
feûreté du Mont de la Médifance
qu'elle y rencontroit. Comme il
en tombe quantité de Torrens d'injures
, elle ne croyoit pas qu'elle
duft avoir peine à fe ralier à la faveur
de cette Montagne. Quant à
l'Armée de la Louange , elle eftoit
G 3
dans
er
n
re
ta
hel
zir
.
?
MERCURE
150
dans une grande Plaine où elle avoir
toute liberté de fuir. L'une &
l'autre eftant campée de la forte ,
voicy de quelle maniere le General
Satyre harangua fes Troupes.
HARAN
GUE
* D U
GENERAL SATYRE.
.
CHERS COMPAGNONS ,
J'ay trop reçen de preuves de vostre
zele , pour perdre le temps en paroles.
Il s'agit de vaincre aujourd'huy enfemble
tous nos Ennemis affemblez , &
je les tiens déja vaincus, puis que vous
voulez bien m'aider à les combatre. Fe
connois l'ardeur que vous avez toujours
ene pour mes interests , & je lis fur
vos vifages que fi vous aviez à foubaiter
ny quelque chofe , ce feroit d'eſtre
oppoſez à de plus redoutables Ennemis.
Le General Louange eft naturellement
trop froid pour pouvoir animer
fes Troupes. Rien n'eft fi fade que
tout
GALAN T.
151
tout ce qu'il debite. Ce ne font qu'Ap-
Menteries , Belles-couleurs ,
parences ,
que nous ferons pálir d'abord ; & en
détachant feulement quelques Mots piquans
nous le mettrons infailliblement
en déroute. Suivez mon exemple.
Quand nous ne déferions point entierement
fon Armée , elle ne pourroit fubfifter
encor longtemps. Toutes fes provifions
font fi douces que rien ne fe
garde dans fes Magazins ; & des
Ennemis qui rampent toûjours & qui
ne prennent jamais feu , ne doivent
point estre à redouter . Allons donc combatre
, c'est à dire allons vaincre , &
purgeons le Monde de tant de Gens
qui ne luy peuvent estre qu'importuns ,
puis qu'ils ne fçavent pas le fecret de
le divertir.
›
Tandis que le General Satyre
tâchoit d'animer fes Troupes , le
General Louange parloit de la forte
aux fiennes.
G 4
НА-
152
MERCURE
HARAN GUE
D U
GENERAL LOUANGE.
S'I de bonnes Troupes , jointes à l'équité
de la Caufe que je foûtiens , doivent
perfuader de l'heureux fuccés d'uvous
n'avez qu'à voir
ne Bataille
que c'est pour la defense du vray Merite
que vous combatez, & à jetter les yeux
fur ceux qui l'attaquent. Les Noms de
quelques-uns de nos Ennemisfont brillans,
mais vous n'en trouverez que
d'odieux
dans tous les autres ; & quoy qu'ils forment
un Corps que leur General Satyre
femble avoir rendu triomphant , ce
triomphe n'est qu'en apparence , & il
ne l'emporte fur moy qu'au dehors . Il
eft vray qu'on se fait depuis quelque
temps une espece de honte de m'approuver
, parce que mon humeur trop obligeante
m'a mis enfin hors de mode ; au
Tieu que
le General Satyre eftant hardy
entraîne tous les def-intereffez , mais ils
ne s'attachent à fon party qu'autant
qu'ils
GALAN T. 153
qu'ils n'ont rien à démesler avec luy ,
& peut- eftre par la feule crainte d'éprouver
fa malignité . Gagnons la Vi
Itoire , & ces Complaifans timides ne
rougiront plus de fe declarer pour moy.
Ils avoueront que tout le bien que je
I dis des Héros eft fi jufte , qu'il faut
estre ennemy de la raison pour me condamner.
La France en voit un qui efface
tous ceux des Siecles paffez. On
devient brave en l'imitant. On acquiert
de l'efprit en parlant de ce qu'il
donne à imiter , &je ne renonceray jamais
au plaifir que je me fuis toujours
fait , de faire valoir le Merite par
tout où je Pay trouvé. Le General Satyre
ne le peut fouffrir. Il cherche à
Il m'abatre , & parce qu'un peu de brillant
qu'il a, le fait estimer d'abord
il croit qu'il luy fera toujours facile de
m'accabler ; mais il n'a jamais regeu
de grands applaudiffemens dont les fuites
ne luy ayent efté fâcheuses , & il
eft temps que nous cherchions à le punir
des Querelles qu'il fait de fangfroid ,
G 5
154
MERCURE
Les
& des Injures qu'il dit fans neceffité.
Donnons donc fur fes Troupes, & fongeons
qu'en combatant pour le Merite
la Gloire , & la Verité nous combatons
avec affurance de la Victoire.
Ces Harangues animerent tellement
les Troupes de part & d'autre,
que le Combat commença un moment
apres. Toute la premiere Ligne
de l'Armée.du General Satyre
s'ébranla en mefme temps.
Fureurs Poëtiques s'abandonnant à
leurs tranfports , perdirent leurs
rangs dés le premier choc. Les Ef
cadrons de Grand Mérite effuyerent
leur feu avec une intrépidité
merveilleufe , & les défirent d'autant
plus facilement , que leurs Officiers
ne pûrent les ralier. Les Bataillons
de Jeux de Mots furent batus
par ceux de Bon Sens . Les derniers
n'ont pas à la verité leur mefme
brillant , mais ils les paffent de
beaucoup en force. Les Panégyriftes
furent attaquez par les Bataillons
GALAN T.
155
lons du Regiment de l'Envie, mais
elle ne pût les vaincre. Ses détours
& fa malice leur eftoient connus,
& la maniere dont ils la traiterent
le fit voir. Les Bataillons du Regiment
de Menteries ne pûrent tenir
tefte à ceux de Raifon qui les écarterent
; & les Escadrons d'Epiftres
Dédicatoires épouvanterent tellement
ceux de Fauffes Apparences,
qu'ils prirent la fuite , & devinrent
invisibles. Le General Satyre
au defefpoir de tant de defavantages,
fit avancer le refte de fes Troupes
qui n'avoit point encor combatu.
Les Bataillons de Temérité firent
des prodiges . Ceux de Médifance
les feconderent , & ceux de
Vangeance & de Bile Noire fe batirent
comme des Enragez ; mais
tant d'efforts ne fervirent qu'à reculer
leur hontepour quelque temps.
La Brigade des Vertus déft les Bataillons
de Médifance ; & ceux des
Regimens de Bonne Conduite a-
G 6 yant
156 MERCURE
yant divifé adroitement les Bataillons
de Temerité, de Vangeance ,
& de Bile Noire , eurent l'avantage
de les batre feuls. Le General
Satyre n'avoit plus de fecours à eſperer
que de fon Arrieregarde, dont
les Troupes , compofée feulement
de Rigemens de Faux Brillans & de
ceux d'Autheurs Satyriques, eftoient
les plus méchantes qu'il euft. En
effet , les Faux Brillans perdirent
d'abord le Jugement ; & les Autheurs
Satyriques firent voir qu'ils
ne font hardis qu'avec la plume.
La déroute fut confidérable , & le
General Louange pouffa fon Ennemy
jufque dans le Marais des Cannes.
La plupart de fes Troupes y
demeura embourbée auffi bien que
luy , & ne s'en retira qu'apres plufieurs
coups qu'ils en reçeurent; car
les Vainqueurs dédaignant de fe fervir
contre eux de leurs armes , arracherent
des Cannes dans le Marais
, & les traiterent comme leur
infoGALAN
T.
157
infolence le méritoit. Le Fort de
la Verité fe déclara pour le General
Louange , & tira fur les Troupes
de fes Ennemis. Elles ne pûrent fe
fervir du Mont de la Médifance ,
comme elles l'avoient projetté, parce
que la fumée de leurs Magazins
qui eftoient au pied , & aufquels
on avoit mis le feu , auroit pû les
étoufer . On jugea à propos de les
brûler , comme eftant remplis de
chofes empeftées dont le pillage ne
pouvoit eftre que dangereux. Plufeurs
fe fauverent dans la Foreft de
la Malice Noire , où l'on aima
mieux les laiffer périr que de les
pourſuivre.
Le General Satyre fe voyant non
feulement batu , mais encor raillé
de tous ceux qui luy avoient aplaudy
pendant fa bonne fortune , rechercha
fous-main la Paix , fans
vouloir qu'on cruft qu'il s'abaiffaft
à la demander. On propofa des
Médiateurs ; mais comme les Par-
G 7 ties
158 MERCURE
.
·
ties ne font pas obligées de fuivre
leurs fentimens , le General Loüange
n'en voulut point entendre parler,
& s'obftina à ne mettre fes interefts
qu'entre les mains d'un Arbitre
qui euft pouvoir de décider
Souverainement . Le Duc Mifantrope
fut nommé. C'eftoit un
Prince qui menoit une vie fort retirée
dans fes Terres du Chagrin.
Son humeur critique qui ne luy
laiffoit prefque eftimer perfonne.
fit croire à la Satyre qu'il fe déclareroit
contre la Loüange. La Louange
de fon cofté qui eftoit fort perfuadée
que la feverité de cet Arbitre
ne l'empefcheroit point d'eftre
équitable , confentit à le faireJuge
abfolu de fon Diférend . Ainfi les
deux Partis également fatisfaits de
l'avoir choify, luy envoyerent leurs
Pleins-pouvoirs dans toutes les formes
, & leurs Raifons par écrit. Il
les examina pendant quelques jours,
& dreffa des Articles qui portoient.
·
Que
GALAN T. 159
I.
Que la Loüange , comme tresutile
& neceffaire à faire valoir les
Armes, les Lettres , & les Beaux Arts,
feroit remife dans tous fes droits .
honneurs , privileges , & prérogatives
, à condition qu'elle abandonneroit
entierement le Party de la Flaterie
, avec laquelle , directement
ou indirectement , elle n'entretiendroit
jamais aucune alliance.
II.
Que le Fort de la Verité feroit
mis au pouvoir de la Louange , avec
tout le Teritoire qui en dépend,
pour en jouir comme de fon propre
, fans que la Satyre y puſt rien
prétendre , parce qu'encor que la
Satyre dift fouvent des veritez , il
ne luy devoit pas eftre permis de
découvrir tout le mal qu'elle fçavoit;
qu'elle pouvoit faire réflexion
que cette liberté à dire les chofes ,
fervoit moins à y remedier qu'à les
aigrir ; & qu'elle avoit naturelle-
-ment
160 MERCURE
ment affez d'Ennėmis , fans qu'elle
s'en fift encor par là de nouveaux .
III.
Que la Montagne d'Exagération
feroit à l'avenir des appartenances
de la Satyre, & qu'elle en pourroit
tirer du Secours pour la Guerre
qu'elle continuëroit de faire aux Defauts
en general , laquelle Guerre
luy feroit permiſe , afin que ceux
qui ont commerce avec cette déplaifante
Nation , fuffent obligez de
le rompre, & y renonçaffent, pour
fe rendre dignes de trafiquer avec
la Loüange.
I V.
Que dans cette Guerre , la Satyre
n'auroit aucun droit d'attaquer
les Forts des Particuliers, mais feulement
la Capitale du Païs , dont
elle pourroit fe rendre maiſtreffe par
toute forte d'infultes , pour la faire
démolir s'il fe pouvoit, ou pour
en chaffer du moins tous les Ha-
Bitans.
Que
GALAN T. 161
C
V.
que fift ja-
Que quelque Guerre
mais la Satyre, elle feroit obligée de
caffer le Regiment de Mots piquans,
parce qu'il eftoit mutin , & capable
de faire déferter fes meilleures
Troupes , par la diffention qu'il fe
plaifoit à mettre par tout.
Ces Articles furent acceptez avec
joye par les deux Partis ; & la Satyre
, à qui la demangeaifon de dire
un bon mot avoit attiré déja
d'affez méchantes affaires , fut bien
aife d'avoir la Paix à fi bon marché.
Voila ,
Madame une Relation
qui m'a paru digne de voſtre
curiofité
. Je croirois
manquer à ce que
je vous dois pour la fatifaire
, fi je
ne vous faifois pas
fçavoir
que
Monfieur le Duc de Monbafon
époufé
Mademoiſelle
de
Luynes.
peut dire On
a
le
Sang des plus belles
Perfonnes
du
monde
.
Monfieur
de
Mombafon
eft
que ce Mariage a uny
162 MERCURE
eft Petit-Fils de Madame la Princeffe
de Guimené , qui fait voir à
fon âge que fon Siecle n'avoit rien
qui puft l'emporter fur fa beauté.
C'eſt un témoignage que luy rend
mefme l'Hiftoire. Mademoiſelle de
Luynes eft Fille de Madame la
Ducheffe de Luynes , & Petite-Fille
de Madame de Chevreufe , auffibien
que de la belle Madame de
Monbafon , Femme de ce fameux
Duc de Monbafon Grand Véneur
de France , & Gouverneur de Paris.
Il y a peu de lieux où on ne
les ait connues pour de tres-belles
Perfonnes , & il n'en faut pour
preuve que l'Epitaphe de la charmante
Ayeule de cette jeune Mariée
. Le Cavalier Amalthée qui
avoit apris l'Italien à Sa Majefté ,
en eft Autheur. Vous entendez
cette Langue , & n'avez pas befoin
de traduction.
Sotto quel duro marmo dal mortal velo fciatá
La bella Monbazon s'en giacefepolta
Le
GALAN T.
163
Le Donne festeggin , pingan gli Amori ,
E liberi oggimai vadino i cuori.
Mr le Commandeur de Flavacourt
mourut il y a dix jours. Il
eftoit Frere de Mr le Marquis de
Flavacourt , Lieutenant de Roy ,
& Gouverneur de Gifors ; & Cadet
de M' de Foüilleufe , Gouverneur
de Graveline , & Grand Bail
ly d'Artois , quia efté Capitaine
aux Gardes pendant vingt - deux
ans. La Pompe funebre fut réglée
par Meffieurs les Chevaliers de l'Ordre
, qui en prirent foin , & qui
témoignerent par leurs regrets l'eftime
qu'ils avoient pour une Perfonne
fi confidérable.
Le Comte d'Effex de M' de Corneille
le jeune eft imprimé. Je vous
l'envoye , & ne doute point que
vous ne receviez beaucoup de plaifir
de la lecture d'une Piece qui a
occupé le Théatre de l'Hoftel de
Bourgogne avec tant de fuccés pendant
les deux derniers Mois . Le
Lyn164
MERCURE
Lyncée de M' Abeille
y parut
il y a
trois jours. Il fut extraordinairement
applaudy. Les Vers en font beaux ,
les Penfées brillantes , & dignes de
l'Autheur du Coriolan. Jugez cependant
du foin que je prens de vos
plaifirs. Un quatriéme Air m'eft
tombé entre les mains , & je vous
en fais part. Je le tiens d'une Dame
qui m'a affuré qu'il n'avoit point
encor efté veu . Il eft de Mr Sicard,
qui chante, qui montre, & qui com
pofe tres bien. En voicy les Parole
& les Notes.
AIR NOUVEAU.
Vous qui d'un tendre amour avez le coen
capable ,
1
Ne vous laiffez jamais charmer.
Vous ferez toûjours miferable
·Pour peu que vous vouliez aimer.
Que de chofes j'aurois à vous d
re fur les deux Enigmes en Vers
fi je n'eftois pas preffé de finir ! I
fens que vous leur donnez eft le v
rit
5
Z
15
x
25
че
It
Lj
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to
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qu
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qu
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&
Ꮴ
1
1
re
Gi j
fen
GALAN T. 165
ritable ; & puis que vous voulez
voir quelqu'une des Explications
qui m'en ont efté envoyées, en voide
l'une & de l'autre. cy
EXPLICATION
de la premiere Enigme du Mois
de Janvier 1678.
Sijamais l'Autheur du Typhon
Paffa pour un prodige en fon genre d'écrire ,
Si ce Poëte enfaifant rire ,
Plút tant, quand il rendit leVirgile boufon ;
Que devons nous penſer d'un autre Eſprit plus
rare ,
Qui nous a feu tracer par de monstrueux
traits ,
Le plus beau de tous les Portraits ,
Mais d'autant plus charmant qu'il nous paroift
bizarre ,
Le plusfin s'y trouve trompé :
On découvre d'abord unTableaufi difforme,
Que l'on croit voir une Hydre ou quelque Monftre
énorme ,
Dontchaque trait tient l'esprit occupé ;
Mais lors que le mystere en eft dévelopé ,
On reconnoift foudain l'Augufte Académie ,
Et fous cet affreux voile , un Art ingénieux
Rend jufqu'au moindre trait fi diftinct à nos
yeux ,
Que
166
MERCURE
Que l'ame la plusfombre la plus endormie
S'étonne d'avoir tant refvé,
Quand lefecret en eft trouvé.
Cette Explication eft de M' Robbe.
C'eſt un Homme fort confideré
des Perfonnes du plus haut rang,
& qui a fait une Geographie nouvelle
pour M le Duc du Maine.
Ce demy Vers , Jay ſeulement deux
Filles , que vous me dites qui vous
a caufé quelque embarras , a donné
de la peine à d'autres qu'à vous.
En fongeant à l'Academie Françoife
, on ne s'eft pas fouvenu qu'elle
eft comme la Mere de celles de
Soiffons & d'Arles , puis qu'elle eft
caufe de leur Etabliffement.
La feconde Enigme a efté expliquée
de cette maniere par un galant
Homme qui m'a laiffé ignorer
fon nom.
EXPLICATION
de la feconde Enigme.
Ceft le Coq d'un Clocher.
Qu'est -il befoin de tant chercher ?
Cog
GALANT. 167
Cogde Clocher en bas lieuxpoint n'habite ,
Quoy quefans vie , ilfe meut & s'agite.
-Coq de Clocher au gré du vent
De tous coftez tourne les yeuxfouvent
Sans regarder, cartel Coq ne voitgoute.
Apres celaje n'en fais aucun doute ,
Et jurerois qu'ilne faut plus chercher,
Ceft le Coq d'un Clocher.
Les mefmes Explications ont efté
faites par Mademoiſelle Sellier , de
Roüen. Elle mérite bien d'emporter
le prix dont fes deux Amies font
convenuës avec elle. Plufieurs autres
ont encor diviné le Mot de
PAcademie Françoife , & ce font M
le Comte de l'Aubépin ; M' l'Abbé
Sanguin ; M' du Teil ; M' Baifé
le jeune ; M de Vitray , Tréforier
de France à Caen ; M' Cordets ,
d'Eftampes ; d'Epinaffe de Rabotin,
Fils d'un Préfident de Nivernois ;
M'de Chantoiſeau , de Brie- Comte-
Robert M de Valnay ; M de
Soucanye Avoca à Roye en Picardie
; Mr Lagrené de Urilly; M
du Clos de Mets , l'Hermite de
Saint
168 MERCURE
Saint Giraud; le Secretaire des Dames
de Saumur ; la Societé des Dames
Cloiftrées de Lyon , qui ne
font jamais entrées en Couvent ;
un Illuftre , qui prend le nom de
Mélite ; la Belle qui avoit expliqué
le Jour de l'An fur la Mode;
une prétendue Fille de Village entre
Tours & Saumur ; une fort agreable
Demoiſelle de la Rue de
Mouffy ; le Pauvre Inconnu , &
un bel Eſprit de Bruxelles , & c. Je
donne aux derniers les mémes noms
dont ils fe font fervis pour m'écrire.
Mademoiſelle Loifeau , de Coullomiers
, qui eft une Beauté auffi réguliere
que fpirituelle ; & une autre
Belle de la Rue Chapon ,
trouvé le Coq, ainfi que Mr Veneau,
Mr du Bois , & la plupart de ceux
que je viens de vous nommer. D'autres
l'ont expliqué fur le Ciel , la
Girouette , la Pendule , & une montre
en Tableau. Quant à l'Enigme en
figure , j'en ay reçeu de tres ingéont
nieuGALAN
T. 169
pernieufes
Explications que je vous
promets dans une Lettre extraordi
naire pour le 15. d'Avril , mais
fonne n'en a trouvé le vray fens.
C'est peut - eftre parce que le manque
de coloris n'a pas laiffé connoifre
toutes les Figures qui ayent
efté gravées avec trop de précipitation
, ont quelque defaut qu'on
n'a pas eu letemps d'examiner . Par
cette Vénus que l'Amour défend
contre Vulcain, M' l'Abbé Droüin
a entendu le Temps ; M de Roux ,
la Jaloufie ; une Belle du Païs du
Maine , la Conftance ; un bel Efprit
de Troye , l'Enclume ; un autre de
Crefpy en Valois , l'Infidelité dans le
Mariage ; & d'autres , Andromede ,
la Paix , llaa GGuueerrrree ,, l'Heure de la
Mort, les Affaires du Temps, la Perle
, le Cerveau , l'Acier , l'Aimant ,
& la Monnoye. Cependant ce n'eft
rien autre chofe que l'Ecran. Dans
la Saifon où nous fommes , les Dames
ne reçoivent les vifites de leurs
Amis
Fevrier.
H
MERCURE
170
Amis qu'aupres
du Feu. Le Feu
leur gâte le tient, & elles prennent
un Ecran pour s'en défendre. Tout
cela eft reprefenté
dans la Figure .
Mars y tient la place d'un Amy.
Vénns aupres de qui eft une des
Graces , marque un Dame , à qui
la bien-féance fait prendre un Témoin
de la converfation
qu'elle a
avec cet Amy. Vulcain que vous
voyez dans une action menaçante
, eft le Feu qui incommode
la
Dame ; & l'Amour qui tâche à ſe
mettre au devant du coup que Vulcain
veut porter à Vénus , fait aupres
d'elle l'office d'Ecran , les aifles
de cet Amour ayant beaucoup
de raport avec l'Ecran, qui fouvent
mefme eft fait de plumes de diférentes
couleurs , & porte ordinairement
les images de diverfes Galanteries.
Pandore eft le nom de la
nouvelle Enigme que je vous propofe
dans la Figure que vous prendrez
la peine d'examiner
. Vous fçavez
GALAN T.
171
vez que Pandore fut envoyée par
Jupiter à Epimetée avec une Boëte.
Epimetée ouvrit indiſcretement
la Boëte, & toutes fortes de Maux
en fortirent. C'eſt à vous à trouver
un fens là-deffus. Je vous donne
auffi dequoy exercer le talent que
vous avez à deviner les Enigmes
par les deux en Vers que je vous
envoye. L'une eft d'une Dame
pour laquelle les agreables Lettres
que j'en reçois me donnent une eftime
tres-particuliere ; & l'autre, de M'
du Pleffis-le Chat du Mans, Controleur
des Tailles au Ponteau de Mer.
ENIGM E.
Dans les Forefts jay pris naiſſance ,
Et rien n'eft égal à mon fort ,
Puis que ce n'eft qu'apres ma mort
Qu'on me voit en grande puiſſance.
Des Champs je reviens dans les Villes ,
Jacquiers de la beauté de Maifon en Maifon ;
Et quand onmepoffede , on peut avec raiſon
Croire à l'Etat eftre des plus utiles.
H 2
Ala
172
MERCURE
A la Cour chacun me defire ;
Fe fuisfi bien aupres du Roy ,
Qu'il veut queje porte avec moy
Quelque marque de fon empire .
Mon regne eft celuy de la Guerre ;
Et bien qu'efclave des Humains ,
Quand je tombe en de bonnes mains ,
Je fais trembler toute la Terre.
AUTRE ENIGME.
JE porte ce qu'on veut , & ne refuse rien ;
Par devant & derriere
Fefuispropre & àporter le mal& le bien,
La joye, & la mifere.
Le Paradis , l'Enfer , les Saints , & les Démons
,
Et le Ciel & la Terre ,
Les Princes & les Roys , avec leurs Ecuffons,
La Paix comme la Guerre.
·Mais par un trifte fort , mes Parens fans amour,
Si- toft que je fuis née,
M'expofent aux rigueurs des Saifons , nuit &
jour,
Voilà ma destinée.
Quoy qu'on me puiffe voir ,
avec foin,
on me cherche
Sans
GALAN T. 173
Sans faire de bévenë,
Et l'on trouve fouvent ce dont on a beſoin ,
Si-taft que l'on m'a veuë.
J'oubliois à vous dire qu'un des
beaux Efprits de Tofcane m'a fait
fçavoir par une Lettre toute obligeante
, que des Gens de ce Païslà
, à qui la délicateffe de noftre
Langue eft connue , avoient deviné
comme luy l'Enigme qui marque
l'Académie Françoife . J'en
parleray davantage dans l'Extraordinaire
que je vous ay promis , &
je vous y donneray une Production
de ce Païs - là en noftre Langue
qui me paroît autant à l'avantage
de ceux qui en vantent la beauté ,
que beaucoup des Ouvrages qui luy
font égaler la Langue des anciens
Romains & des Grecs.
Le bruit qui avoit couru de l'arrivée
du Roy à Nancy , n'a point
efté confirmé , & l'on a noùvelles
affurées qu'il eft prefentement
à Mets .
H 3
M' le
MERCURE
174
Mr le Marefchal Duc de la Feüillade
eft party pour la Viceroyauté
de Sicile : Il alla s'embarquer
aux Ifles d'Hyeres fur le Vaiffeau
de M' de la Barre . Son activité &
fon empreffement à faire préparer
toutes chofes ont bien donné de
l'occupation à Toulon pendant le
fejour qu'il y a fait . Il trouvera
tout en fort bon état à Meffine ,
où Mr le Marefchal Duc de Vivonne
a batu de nouveau les Ennemis.
Je vous manderay le détail de
cette Action la premiere fois. M'
le Chevalier de Tourville , & Mr
de la Mote , de Sepeville , Chevavalier
de la Fayete , de Belingue ,
& de Sainte Mefme , font prefts à
* s'aller fignaler fur les Vaiffeaux qui
leur ont efté deftinez . Il s'eft offert
depuis peu une Occafion où M" les
Chevaliers de Valbelle & d'Infreville
ont donné de grandes marques
de leur prudence & de leur courage.
Mle Chevalier de Lezy n'a
pas
GALAN T. 175
pas moins fait parler de luy dans
des lieux plus éloignez . Je ne vous
dis rien de Tabago . Vous me demandez
des morceaux d'Hiftoire
plutoft que des Nouvelles précipitées
; & la Relation que ma premiere
Lettre vous en fera voir ,
vous apprendra ce qu'il eft impoffible
que vous appreniez d'ailleurs .
Je fuis voftre , &c.
A Paris ce 28. Fevrier 1678.
Je r'ouvre ma Lettre pour vous
dire que l'on me vient d'apprendre
que Mr le Duc de la Feuillade a
paffé en fix jours à Meffine, & que
nous y avons repris le Fort de la
Molle.
FIN.
ON donnera un Tome du Nouveau Mercure
Galant , le premier jour de chaque
Mois fans aucun retardement.-
TABLE
des Matieres principales contenuës
en ce Volume.
Avant
propos ,
Stances ,
page 1
3
Lettre de Madame Royale, à Monſieur l'Abbé
d'Eférées,
Orgine du Sapate , & ce que c'eft ,
Paroles de M. Vaumorieres notées par M.
Charpentier ,
Mafcarade Galante ,
10
II
Le Roy donne une Penfion à M. le Comte de
Roye 21
M. de S. Poüange eft choisi pour remplir la
Charge de Secretaire des Commandemens
de la Reyne ,
Gazette Galante ,
Difcours fur les Devifes ,
Divifes ,
22
23
40
42
Publication des Lettres de Monfieur le Chancelier
à la Grand'Chambre , 43
Sa Majesté donne à M. le Comte de Jarnac
l'agrément de la Lieutenance de Roy de
Xaintonge,
Recepte pour les Pales Couleurs ,
48
51
Belle Action de M. le Comte de Konifmark , 54
Sonnet à Monfieur le Duc de Bourbon , 58
La Prairie trompée , aux deux Prairies Rivales
,
Hiftoire de la Bille morte d'amour ,
59
62
Re
TABLE.
Relation de la prise de Pintale ,
aroles de Madame de Houlieres , notées
M, de la Tour,
Sonnet ,
75
par
86
87
Ceremonie des Chevaliers de l'Ordre le jour
de la Purification ,
88
90
Le Roy nomme M. le Comte de Monfaureau
Fils ainé de M. de Sourches ,
Meffieurs Lefcoffois de Monthelon & Pidou de
S. Olon , font reçeus Chevaliers de S. Lazare
,
91
M. Lubert eft pourveu de la Charge de Tréforier
General des Vaiſſeaux , 93
Mort de Madame la Marquise de Villaines,ibid.
Mars les Mufes en conteftation pour Monfeigneur
le Dauphin ,
Paroles de Monfieur de Valnay,
95
100
Galanterie faite à un Mariage de Province ,
ibid.
M. l'Archevefque de Bourges traitte M. l'Ambaffadeur
d'Angleterre, 104.
Vers pour une Belle prefentement à Nimegue,
Réponse à l'Indiférence ,
Profeffion de Mademoiſelle d'Ufés ,
Mort de M. de Riberpré ,
105
ibid.
107
109
Mort de Madame la Comteffe de Druys , 110
Les Lettres de M. le Chancelier font enregiftrées
& publiées au Grand Confeil, ibid.
Les Amours d'Acis & de Galatée , petit Opéra
de M. Charpentier , III
Air
TABLE.
Air nouveau, 113
Diftribution des Prix de l'Académie Royale
de Peinture de Sculpture , ibid
Un Vaiffeau de Dieppe prend une Frégate de
Fleffingue , 115
Départ & Voyage du Roy , contenant quantité
d' Articles diférens & curieux , 116
Reception de M. le Duc de la Force au Parlement
, avec les Cerémonies obfervées en
pareilles rencontres , 138
Le Roy honore M. le Comte de Hombourg de
la Charge de Grand Ecuyer Tranchant, 140
Relation du Combat de la Louange & de la
Satyre, avec la Carte du Combat , 141
Mariage de M. de Mombafon & de Mademoifelle
de Luyne, 161
Mort de M. le Commandeur de Flavacourt
,
Air de M. Sicard,
Explication en Vers de l'Enigme du Mois de
163
164
Fanvier, 165
Mois de Janvier ,
Explication en Vers de la feconde Enigme du
166
Noms de tous ceux qui ont donné des Explications
à ces deux Enigmes ,
Explication de l'Enigme en figure ,
167
169
Noms de tous ceux qui ont donné des Explications
à l'Enigme en figure ,
Enigme en figure,
Enigme ,
Autre Enigme
ibid.
170
171
172
EmTABLE.
Embarquement de M. le Duc de la Feuillade
pour Meffine, 174
Plufieurs Capitaines des Vaiffeaux font nomibid.
mez ,
Plufieurs belles Actions de nos Braves, ibid.
Arrivée de M. de la Feüillade en fix jours
à Meffine , 175
Fin de la Table.
1
MERCURE
GALANT
De
L'An
1678 .
Jouxtela Copie
à Paris
Au
Palais
1678 .›
NOUVEAU
MERCURE
GALAN T.
Contenant tout ce qui s'eſt
paſſé
-de
curieux au Mois de
Fevrier
de
l'Année 1678 .
"
Suivant la Copie imprimée
A PARIS
Au Palais , l'An
1678.
MERCURE
LE
GALAN T,
A MONSEIGNEUR'
LEDAUPHIN.
PRINCE, depuis un mois j'ay
beaucoup voyagé.
" vous dire
Enfin j'acheve icy ma ronde,
Et vay , fi vous voulez
en abregé
Ce qu'on dit de Vous dans le Monde,
Quandje me fuis trouvé dans de certains
Païs ,
Aqui de nos François la Valeur eft fu-·
nefte ;
Envain, me difoit-on, vous nous vantez
LOUIS ,
Nous le connoiffons & de refte.
Mais eft-il pray que fon DAUPHIN
Ait cent qualitez furprenantes ?
On dit qu'il a l'efprit fi délicat fi fin ,
* 3
Des
Des lumieres fi penetrantes ;
Que commefic'eftoient Gens defa Nation.
Il entend les Autheurs & de Rome &
de Gréce.
Franchement fa grande jeuneſſe
Rend tout cela fujet à caution .
Comment , répondois -je en colere ?
Eft ce là tout ce qu'on vous dit ?
Vous ne le connoiffez encor que par l'ESprit
?
Vous ne le connoiffez donc guere.
L'Ame est toute autre chofe , il est déja
Héros ,
Sans que par fes Exploits tout l'Univers
le fçache.
Honteux de ce trop long repos ,
Où l'âge malgré luy Pattache ,
Il médite déja par quels nobles efforts
La gloire de fon Nom doit un jour fe
répandre.
Si fon Bras n'a point pris de Places ny
de Forts ,
Il a le coeur tel qu'il faut pour en prendre.
En un mot de LOUIS il a les fentimens
,
Prenez la deßus vos mesures.
Si
Si l'Eloge eft fufpect , attendez quetque
temps,
Vous en fçaurez des nouvellesplusfeûres.
Helas ! répondoient- ils que nous apprenez
vous ?
Faut il donc qu'à LOUIS voftre
DAUPHIN reſſemble ?
Faut il que voftre France ait deux Héros
enfemble ?
C'eftoit bien affez d'un pour nous.
AU
AU LECTEUR.
ON prie ceux qui envoyent des Chanfon!
qui ont un fecond Couplet , d'obferver qu'i
ait la mefme mefure , & des Céfures dans le
mefmes endroits que le premier. Comme ces
fortes d'Ouvrages font courts, ils doivent eſtre
polis , & n'avoir point de mots trop rudes pour
eftre chantez. On peut envoyer des Paroles
pour de grands Airs , pour des Chanſons à boire
& enjouées , & mefme pour de petits Dialogues
. On donnera tout cela noté par les meilleurs
Maitres. C'eſt un avantage d'en avoir de
diférentes compofitions . Le plus habile n'a .
qu'une maniere , & il n'y en a point qui ne diverfifie
& qui n'ait du bon . On recevra ce que
les Maiftres de Province envoyeront noté. Ils
font priez feulement de ne rien envoyer que de
tres- correct, afin qu'on puiffe graver fans embarras.
Ils fçavent que le Mercure allant par
tout , leurs Ouvrages feront veus en un Mois
dans toute l'Europe ; & cela les devant animer
à travailler avec plus de foin , il ne fe peut que
le Public n'en reçoive de l'utilité & du plaifir.
On continuëra tous les Mois l'ornement des
Figures & des Planches felon la diverſité des
Matieres. Le premier Tome de l'Extraordinaire
du Mercure fera donné le 15 d'Avril , & ainfi
de trois Mois en trois Mois , avec la meſme
exactitude que le Mercure , & fans qu'on difére
un feul jour . Il contiendra des Lettres
auffi agreables que fpirituelles , écrites à l'Autheur
du Mercure fur les plus beaux Ouvrages
des
AU LECTEUR.
des Particuliers, qu'il y fait entrer , avecplufieurs
autres Pieces curieuſes quiferont connoiſtre
à Paris & aux Etrangers qu'il y a de l'efprit
, de la délicateffe , & du bon gouftdans
nos Provinces , & furtout parmy le beau Sexe.
Par ce moyen Paris ne connoiftra pas feulement
le reſte de la France , mais les Provinces
apprendront les unes les autres à fe connoiftre.
On ajoûtera les Modes nouvelles tant en recit
que gravées, dans chacun de ces Extraordinaires.
Cet Article demande beaucoup de foins ,
de correfpondances & de fatigues ; mais l'Autheur
veut paffer par deffus toutes les difficultez
qui l'ont toûjours arrefté , afin de fatisfaire
le Public qui l'en follicite par des Lettres de
toutes parts. Il joindra encor dans ces Extraordinaires
quantité de belles Lettres en Vers&
en Profe, qu'il reçoit tous les Mois fur l'Explication
des Enigmes, & dont il ne peut mettre
qu'une ou deux dans le Mercure . Il prie
qu'on ne luy envoye aucune Enigme fans le
Mot , car quoy qu'il le divine fouvent , il ne
veut rien mettre fans fçavoir la veritable penfée
de l'Autheur. Pour celles dont le Mot eft
l'Autheur du Mercure , ou le Mercure mefme
, comme elles font à fon avantage , il ne
peut les rendre publiques, & prie ceux qui les
ont faites de fe contenter de fes remerciemens .
On reçoit quelquefois des Memoiresfi mal écrits
. qu'il eft impoffible de s'en fervir . Ainfi
on prie ceux qui les donnent de les envoyer
fort aifez àlire, &fur tout pour les noms propres
AU LECTEUR.
pres ; & comme ils ont tres fouvent befoi
qu'on éclairciffe l'Autheur de bouche , fo
plufieurs difficultez qui pourroient l'embaral
fer en travaillant , il avertit qu'on le trouver
chez luy tous les Mardis , Vendredis , & Di
manches , depuis deux heures jufqu'à cinq
Il tâchera de fatisfaire tout le monde , &
fera connoiftre les raifons qu'il aura euës d
ne pas mettre tous les Ouvrages qu'on lu
apporte , ou de les reculer quelque temps
Les Marchands & les Ouvriers qui auron
des Modes nouvelles , en pourront confere
avec luy , & ce qu'il en dira dans fon Livre
ne leur pourra eftre qu'avantagueux, Le
Lecteur a efté encor áverty de plufieurs autres
chofes qu'il peut voir dans la Préface des
deux derniers Tomes du Mercure. Quant aux
Lettres ; on continuëra toûjours à les luy adreffer
chez le Sieur Blageart Imprimeur- Libraire
, Rue S. Jacques , à l'entrée de la Ruë
du Plâtre. Le Secretaire des Dames de Saumur
eft averty qu'il peut envoyer l'Ouvrage
dont il a écrit , il aura place dans l'Extraordinaire
qui ne fera pas moins curieux que le Mer
cure , & ne doit pas eftre moins recherché , à
caufe des matieres qu'il contiendra.
MERCURE
&
GALAN T.
D
emeurons-en là , Madame ,
& puis que ma pensée vous
a plû , n'appellons point autrement
l'Année 1677. que l'Année de
LOUIS LE GRAND . Elle merite
bien d'eftre diftinguée des autres
par les merveilles qui s'y font faites ,
&jefuis ravy que vous vous foyez
apperçeuë de la diférence qu'il y a de
ce queje vous ay écrit fur nos Conqueftes
à toutes les Relations que
vous en avez veuës. Elles peuvent
eftre faites avec plus d'art , & avoir
une pureté de ſtile que je chercherois
peut-eftre inutilement quand j'aurois
le temps de m'y appliquer ; mais je
fuis certain que perfonne n'eft defcendu
autant que j'ay fait dans le
détail précis de chaque Action , &
que toutes les Lettres que vous avez
Fevrier. A re-
I
1
2 MERCURE
reçeuës de moy pendant l'Anné
dont je vous parle , ont au moin
cela de particulier, qu'elles contien
nent juſqu'aux moindres circonftar
ces , fans que j'aye oublié certaine
Paroles hiftoriques de nos Chefs of
de nos Ennemis qui n'ont efté re
cueillies que par ceux qui en me co
piant , n'ont pas mefme eu foin d
changer les termes dont je me fu
fervy. Ces particularitez ne font pa
feulement curieufes , mais honora
* bles pour quantité de Familles qu
ont intereft à ce que j'ay marqué d
plufieurs Braves dont le courage s'el
fignalé. M. de Sainfandoux n'a pa
elté des moins ardens à faire paroiftr
combien les grandes Occafions lu
donnent dejoye . Voicy des Vers qu
luy furent envoyez apres que nou
eûmes foûmis S. Guilain. Ils fon
d'un illuftre Medecin de Tournay
qui a fait l'Epigramme que ma derniere
Lettre vous a fait voir fur la
prife de cette Place.
A MONGALAN
T.
3
Ar
A MONSIEUR
me
DE SAINSANDOUX ,
Afon Retour de S. Guilain.
Courir à Saint Guilain avec peu deſanté,
Au lieu d'eftre en repos & garder le Régime,
Tout de bon c'est un crime
De leze Faculté.
Coucher à la Tranchée en l'état où vous eftes ,
Ce n'eft pasce qu'on vous preferit ,
Eft cedonclà comme vousfaites
Ce que pour votre bien un Medecin vous dit ?
Vous écoutez affez ſes raiſons convaincantes ,
Mais vous les obfervezfi peu ,
Que tandis qu'il ordonne à vos humeurs boillantes
Toutes chofes rafraichiffantes ,
Voftreplus grandplaiſir eft de courir aufeu.
Vous promettiez vingtfois pour une
De ne prendrefans luy ny Caffe ny Sené ,
Mais ce que feulement il auroit deftiné
Contre une ardeur fi peu commune.
Vous avezpris pourtant ,fans qu'il l'ait ordonné,
La Redoute la Demy-Lune.
A 2
La
4
MERCURE
La Guerre a quelque chofe de
fatisfaifant pour les grands Coeur
qu'on en donne l'Image pour dive
tiffement dans les lieux où elle lai
regner la Paix . Vous l'allez connc
ftre par ce qui s'eft fait depuis de
mois dans une Cour , qui apres cel →
-de France eft eftimée une des pl
galantes , des plus polies , & des pl
fpirituelles Cours de l'Europe . Vo
jugez bien , Madame , que c'eft .
celle de Savoye que je veux parle
Ce que Madame Royale a fait l'hor
neur d'écrire à M. l'Abbé d'Eftrévous
expliquera le Divertiffemer
dont il s'agit.
LET TRE
DE
MADAME ROYALE,
A Monfieur l'Abbé d'Eſtrées.
De Turin le4 Dec, 1677.
Vous
ous eftes dans la fource des Nouvelles,
ainfi ne vous attendez pas que je
2018
GALAN T.
5
vous en mande d'auſſi curieuſes quecelles
dont vos Lettresfont remplies. Monfieur
Alibert doit commencer demain l'ouverture
de fon Opéra , & comme cela fe
trouve le jour du Sapate , le Divertiffement
fera précedé de celuy que je donne
à S. A. R. Et d'autant que l'on ne regarde
pas tant le Prefent que la furprise
& la maniere de lefaire , j'ay voulu donner
un plaifir à S. A. R. auquel il ne s'attendift
pas. L'Opéra fe fait au Vieux
Palais deS. Jean ; en y allant on trouvera
dans le Grand Salon du Palais
Royal par ou ilfaut neceſſairementpaſſer,
un Campement complet & tel qu'il peut
eftre dans cet efpace . Il eft compofé de fept
ou buit Tentes : dans l'une il y aura une
Collation pour les Dames. Dans le Cabinet
de S. A. R. il y aura un Jufte-d-
Corps de velours garny de Diamans , que
je luy donne. Dans une autreTente il y
trouvera unpetit Campement , c'est à dire
depetits Hommes d'argent donc il fe fervira
pour apprendre les Evolutions. On
n'apas oublié la Cuiſine ny les Ecuries. 1l
A 3
tron6
MERCURE
trouvera dans l'une une petite Bater
d'argent, & dans l'autre quatre Chevau
tels qu'il les luy faut pour fon âge. D.
Campement on ira à l'Opéra , & aure
tour , à ce qu'on m'adit , je dois trouve
dans ma Chambre le Sapate que S. A. R.
medonne qui est tout en Argenterie. Voila
par avance une Defcription de la Fournée
de demain. Soyez perfuadé cependant
que je ne cefferay jamais d'eftre voftre
meilleure & fincere Amie.
Avoüez qu'il ne fe peut rien imaginer
de plus galant , de plus riche ,
ny de plus digne du jeune Prince à
qui ce Préfent a efté fait. Cependant
comme je ne vous croy pas obligée
de fçavoir ce que c'eft que le Sapate ,
quelque peine que vous prenicz pour
n'ignorer rien, il eft bon que je vous
l'apprenne en peu de mots , afin que
vous compreniez mieux toute la galanterie
de ce Campement trouvé.
Les Efpagnols à qui les Mores qui
ont fi longtemps occupé le Royaume
de Grenade , ont appris à eftre galans
,
GALAN T.
7
Blans , font les Autheurs de Sapate.
C'eſt une espece de Fefte galante par-
- my eux qui eſt toûjours le 5. de Dea
cembre , veille de S. Nicolas. Chacun
a liberté ce jour-là de faire des
Préfens comme il luy plaiſt . Ceux
qui ne font pas dans une fortune elevée
, en font quelquefois aux Perfonnes
du plus haut rang , & un
Amant donne par là des marques de
fa paffion à fa Maiftreffe , fans qu'el
le puiffe eſtre blâmée de les recevoir.
Mais il y a une chofe embaraffante
qui fait toute la grace de ces Préfens ,
c'eft qu'il n'eft point permis de les
envoyer, & qu'il faut trouver moyen
de les faire mettre ou dans la poche ,
ou dans la Chambre , ou fur le Lit
de ceux à qui on les fait , fans qu'ils
fçachent quand, ny par qui ils y ont
- efté mis. Ainfi une perfonne d'une
grande beauté, d'un merité extraordinaire
, ou d'une haute naiffance ,
reçoit quelquefois dans une feule
journée du Sapate vingt ou trente
A 4
Pré8
MERCURE
Préfens confiderables qui femblen
envoyez du Ciel , ou avoir efté pro
duits par enchantement dans l'er
droit où elle les trouve. Cependan
comme chacun fait paroiftre fo
efprit dans ce qu'il fait , on con
noit à la maniere des Préfens , à l'in
vention , à la richeffe , & à la galan
terie , à qui ceux qui les reçoiven
en font obligez . Il fe fait des gagures
là-deffus, & le plaifir de deviner n'eft
pas un des moins grands du Sapate.
Une Infante d'Efpagne qui fut mariée
en Savoye, y en amena la mode,
& elle a paffé en coûtume dans cette
Cour, où la liberalité a toûjours
regné autant que la galanterie &
l'efprit . Voila à quelle occafion celle
que vous voyez marquée dans la Lettre
de Madame Royale , a efſté faite.
Je voudrois vous pouvoir entretenir
auffi au long de l'Opéra dont il y eft
parlé. J'en apprendray peut- eftre les
particularitez , & je vous en feray un
Article, comme je vous en fis un
l'AnGALAN
T.
9
mb l'Année derniere des Opéra de Veniéfe
. On m'a promis un ample detail
de tous ceux qu'on y aura reprefentez
ce Carnaval , & c'eft pour vous que
j'ay prié qu'on me l'envoyaſt. Je
fçay bien que pour vous fatisfaire entierement,
il faudroit vous faire voir
quelque échantillon de leur Mufique;
mais à ce defaut , vous vous
contenterez , s'il vous plaift , des
Airs nouveaux dont je continuëray
à vous faire part . Vous avez raifon
de me dire que le premier des deux
que je vous ay déja envoyez ne l'eftoit
pas. J'en avois crû ceux qui me
l'avoient donné pour nouveau. Je
n'yferay plus furpris , & je puis répondreavec
certitude que celuy que
vous allez trouver icy noté n'a encor
efté veu de perfonne. Je vous laiffe
I juger des Paroles . L'Air eft de
M. Charpentier , dont vous me dites
que les Ouvrages font fi eftimez
dans voftre Province.
Į
•
A 5
AIR..
IO MERCURE
AIR.
EN vain , Rivaux affidus
Vous me donnez de la peine ,
Tous vos foûpirs pour Ĉlimene
Ne font que foupirs perdus.
Ce n'est pas que cette Belle
Veüille recevoir ma foy ;
C'est pluftoft que la Cruelle
N'aimera ny vous ny moy.
Quoy que Paris foit le lieu
France où les plus agreables Part :
fe font , il y en a de galantes qui :
laiffent pas de fe faire ailleurs , &
qui s'eft paffé le dernier Mois en Pr
vince vous en fera demeurer d'a
cord. Deux aimables Soeurs , Ma
ftreffes d'elles- mefmes , quoy qu'e
les ne foient point encor mariée
eftant venues fe divertir l'Hyv
dans la Ville la plus proche du Lie
où elles tiennent ménage à la Can
pagne pendant l'Efté , y eurent
peine reçeu les premieres vifites d
leurs Amies ,, que le jour de la Feft
d
GALANT. If
de
de l'Aifnée arriva. Vous fçavez ce
qui fepratique dans une pareille rencontre.
Sept ou huit jeunes Perfonnes
, toutes comme elle en état de
choifir pour le Sacrement , eurent
foin de luy envoyer des Bouquets.
Cettehonnefteté l'obligea d'en avoir
une autre. Elle eft genereufe , &
ayant reçeu , elle fe fit une telle obligation
de rendre , que les Belles qui
luy avoient donné cette marque
leur fouvenir , furent conviées dés
le lendemain à venir paffer le foir
avec elle. Le Régal fut un Ambigu
fervy avec une propreté admirable.
On mangea longtemps , on rit , on
chanta , & on ne faifoit que de paffer
dans une autre Chambre , quand
on entendit des, Hautbois , & quelques
autres Inftrumens champeftres
dans la Court. Elles crûrent toutes
que c'eftoit une fuite du galant Repas
qu'on venoit de leur donner , & elles
s'écrierent contre l'exceffive reconnoiffance
de celle qui payoit fa Fefte ;
A 6 mais
12 MERCURE
mais elles fortirent d'erreur en jettant
les yeux fur un des Joueurs de Hautbois
qui s'avançant mafqué, demanda
permiffion d'entrer pour huit Bergeres
des environs . C'eftoit mefme
Šexe , & il n'y avoit pas moyen de
les refufer. Il fut pourtant aifé de juger
à la taille de ces prétendues Bergeres
, qu'elles ne l'eftoient que par
l'habit. Il n'y avoit rien de mieux
entendu. Tout eftoit galant & propre
, & une Mafcarade de cette importance
pouvoit eftre reçeuë par
tout. Le deffein en avoit efté formé
par huit jeunes Gens des plus confiderables
de la Ville , qui ayant eu
avis de l'affemblée de ces Belles , &
connoiffant les intrigues & le caractere
de chacune , s'eftoient fervis de
l'occafion pour fe donner un agreable
divertiffement. L'Aifnée des deux
Soeurs fut priée de vouloir eftre la
Reyne du Bal . Elle ne pût ſe diſpenfer
d'en faire & d'en recevoir les honneurs
; & fi la Galanterie des fauffes
BerGALANT.
13
Bergeres la furprit , elle fut encor
plusétonnée, quand apres avoir danfé
quelque temps , elle vit apporter
quatreou cinq Corbeilles remplies de
toute forte de Confitures . Ses Amies
s'en accommoderent le mieux du
monde, & jamais il ne s'en fit une fi
ample prodigalité. On n'eut pas fitoft
vuidé les Corbeilles , qu'on en
vit une autre dans les mains d'une
des Bergeres. Elle eftoit petite, mais
d'un ornement fingulier. Force Rubans
de toutes couleurs contribuoient
beaucoup à l'embellir , &
formant uneagreable varieté
veuë , laiffoient entrevoir des Oranges
féches confites qui la remplif
foient. Il n'y en avoit que huit. On
les prefenta à la Reyne du Bal, qui
ayantpris cellequieftoit au deffus de
la
Pyramide
, s'apperçeut qu'il en
fortoit le bout d'un papier noüé d'un
fort beau Rubancouleur de feu. Son
Nom eftoit écrit fur ce papier. On
avoit fait la mefme chofe
pour
la
pour
les
A 7
Lept
14
MERCURE
fept autres Oranges aufquelles un Bil
let eftoit attachée avec un Ruban de
diferente couleur. Le Nom de cha
que Belle de la Compagnie à qui on
devoit donner l'Orange eftoit écrit
fur chaque Billet . La Reyne du Bal
fe regla là- deffus pour les diftribuer à
fes Amies , & cela fut à peine fait ,
que les fauffes Bergeres fortirent &
emmenerent les Hautbois. Leur départ
ayant laiffé les Belles dans une
entiere liberté de lire , chacun ouvrit
fon Orange , & voicy ce que
contenoient les Billets .
Pour Made de S. M.
L'Amour a quité les Bocages ,
Enfin le voicy de retour ;
Il ramene dans nos Villages
Mille Coeurs qui luy font la cour.
Ah, Philis , joignons -y les nostres ;
Pour éprouver à noftre tour
Si c'est un plaifir que l'Amour ,
Il faut aimer comme les autres.
Pour
-4
:5
GALANT . 15
Pour Madle L. B.
Vousvoir & nepoint s'engager ,
Belle Iris , c'eft prétendre une chofe impoffible.
Ceffez , ceffez de l'exiger.
Où trouveriez-v
-vous un Berger
Qui puß aupres de vous demeurer infenfible ?
Pour Madle L. M.
JE m'en souviens , Cloris , vous m'avezfait
promettre
Que toujours à vos loix mon coeur feroitfoûmis .
Il est vray, je vous l'ay promis ;
Maispuis que vous prenez les choses à la lettre ,
Vous deviez beaucoup me permettre ,
Et vous ne m'avez rien permis.
Pour Madle de P.
AH, que ne puis-je icy faire parler mon coeur !
Il vous diroit mieux que moy-mefme
Fufqu'où va mon amour extréme ,
Et vous auriez moins de rigueur ,
Si vousfçaviez à quelpoint je vous aime.
Pour Madle D.
Trop aimable Bergere,
Ne foyez plus fi fiere
Que vous l'avez esté.
C'est ceffer d'eftre belle,
Que joindre à la beauté
Une fierté cruelle.
Pour
16 MERCURE
Pour Made L. N.
JE nefuis point , Iris , d'accord avec moymefme
,
Quand je voy vos divins appas.
Mes veulent
yeux que je vous aime ,
Mais mcn coeur ne me le dit pas.
Pour Madlle de C.
LE Ciel en vous faisant fi belle ,
A fait fans doute un Ouvrage parfait ;
Mais il auroit encor mieux fait ,
S'il eut voulu vous rendre moins cruelle.
Pour Made L. D.
Ouy, je vous ay donné mafoy,
Et vous m'avez donné la voftre ;
Mais pourquoy n'eftre pas tous deux nez l'un
pour l'autre ?
Aqui s'enfaut-il prendre ? eft-ce à vous ? eftce
à moy ?
Il faut s'enprendre à voſtre humeur legere
Que d'un nouvel amour les charmes font ceder.
Helas ! vous faites voir , inconftante Bergere ,
Qu'unferment eft facile à faire ,
Et tres-difficile a garder..
La
GALANT. 17
La Mafcarade fit bruit . On en
fu- parladans la Ville. Les Billets y
rent veus , & les Belles que preffoit
la curiofité de fçavoir qui eftoient les
fauffesBergeres , n'eurent pas de peine
à s'en éclaircir. La connoiffance
qu'elles en eurent leur fit naiſtre le
deffein de répondre à cette Galanterie
par une autre. L'occafion s'en offrit
quelque temps apres. Les mefmes
qui leur avoient mené des Hautbois
devoient s'affembler chez l'un d'entr'eux
qui leur donnoit unfort grand
Soupé. Elles en eurent avis deux
jours avant le Régal , & les ordres
furent incontinent donnez pourpréparer
toutes chofes . Leur exemple
les détermina. Elles fe firent Bergers
commeils s'eftoient fait Bergeres , &
prenant des Violons & une Efcorte
qui puſt mettre leur conduite à couvert
de la cenfure , elles fe rendirent
où elles fçavoient que cette Compagnieeftoit.
Des Bergers auffi aimables
qu'ellesparurent dans ce dégui-.
fe18
MERCURE
j :
fement, ne pouvoient eftre que tres
bien reçeus . On les examina. Un
de celles qui en jouoient le perfonna
ge fut reconnüe , & fit auffi -toft re
connoiſtre toutes les autres . La joye
fut grande pour les Conviez qui në
s'attendoient à rien moins qu'à eftre
de Bal. On danfa , on dit cent cho..
fes agreables ; & apres quelques heures
paffées à fe divertir de cette forte,
les faux Bergers firent fervir la Collation
à leur tour. Comme on la
donnoit à des Hommes , les Corbeil
les n'eftoient pleines que de chofes
qui fouffroient le Laurier pour ornement.
Ily en avoit une remplie de
Bouteilles qui eftoient coifées d'une
maniere toute galante , & dans la petite
qu'on apporta la derniere & qui
tint la place de la Corbeille aux Oranges
, il y avoit huit autres petites
Bouteilles de liqueur toutes couvertes
des Rubans de diferentes couleurs.
Un Billet eftoit attaché à chacune ,
& onlifoit le nom de celuy qui devoit
le
GALAN T. 19
le recevoir. Le partage en fut fait
parleMaitre du Logis à qui la Corbeillefut
prefentée. Les Belles qui
leurvoulurent laiffer le temps de lire ,
fe retirerent dans ce moment . Chacun
ouvrit fon Billet , & y trouva
les Versquevous allez voir.
Pour Mr du C.
SI Celadon n'eftoit pas fi volage ,
Et s'il vouloit fortement s'engager ,
Je le rendrois le plus heureux Berger
De tous les Bergers du Village ;
Mais fa legereté m'arrefte & me fait peur,
Un autre dés demain poffedera fon coeur .
Et j'ay lieu de tout craindre.
Helas ! qu'un Berger eft à plaindre
Qui ne connoift pas fon bonheur !
Pour Mr D. L. F.
Quand un coeur a pour vous du tendre ,
Et qu'il a dequoy vous charmer ,
eft doux de vous rendre
S'il ne vous
Vous n'avez jamais fçen ce que c'est que d'aimer.
Pour
20
MERCURE
:
:^
V
Pour Mr D. V.
ous autres Bergers inconftans ,
Vous en contez affez aux Belles ;
Mais chez vous ce n'est plus le temps
De trouver des Bergers fidelles.
Pour M' le L.
Depuis que dans noftre Village
L'aimable Philis vous engage ,
Jeune Berger , vous ne m'aimez plus tant.
Ah, vous m'apprenez qu'à votre âge
Il eft aifè d'eftre volage ,
Et malaife d'eftre conftant.
Pour Mr L. S. B.
·Berger, ce qui fait mon martire ,
Et qui fans doute eft un cruel tourment,
C'est que je t'aime tendrement ,
Et que je n'ofe te le dire.
Pour Mr L. R.
Tirfis , tu te plains de mon coeur
Et tu l'accufes de rigueur
>
Quand tu le vois bruler d'une flame nouvelle ;
Toy qui manques de foy ,
Crois-tu trouver chez moy
Un coeur qui foit fidelle ?
Pour
GALANT.
21
Pour Mr D. P. C.
Quand un coeur fait comme le voſtre ,
Quiteune Beauté pour une autre ,
Et veutfe dégager,
Il doitfouhaiter que fa Belle
Le quite devienne Infidelle ,
Afin que fans reproche il la puiſſe changer.
Pour Mr de la C.
Quoyle moindre refus te touche ,
Et tu veux déja tout quiter !
Croy-moy . cette rigueur doit peu t'inquieter ,
Pourfuy ; plus la Belle eft farouche,
Plus elle veut qu'on s'obftine à tenter .
CesVersnefurentpoint une Enigme
pourceuxà qui on les adreffoit.
On les entendit ; & commeils pourrontavoirdelafuite,
s'ils produifent
quelquenouvelleAvanture , j'auray
foin de vous écrire tout ce quej'en
pourray découvrir.
LeRoy qui connoift les grandes
Dépenfes où les grands Emplois engagent,
a voulu contribuer à celles
que Mle Comte de Roye fe trouve
obligé defaire , en le gratifiant d'une
Pen-
18
22 !: 23
MERCURE
Penfion de douze mille livres . Il r
pouvoit prendre de meilleures L
çons de Guerre qu'il a fait , puis qu'
les a prifes de feu Monfieur de Ti
rennefon Oncle. Il en a herité cett
infatigable ardeur qu'il a fait paroi
ftre dans les longs & importans fervi
ces qui luy ont fait meriter cette obli
geante marque du fouvenir de Sa
Majefté.
Vous fçavez , Madame , avec
quelle exacté affiduité M' le Marquis
de S. Poüange , Neveu de M le
Chancelier , fert depuis longtemps
fous Monfieur de Louvois dans toutes
les Affaires de la Guerre. Vous
fçavez auffi que cette exactitude a tel.
lement plû au Roy, que fans le tirer
du premier Employ qu'il a eu , il luy
a confié depuis quelque temps l'Intendance
de fa principale Armée ,
mais vous ne fçavez peut-eftre pas
qu'il vient d'eftre choify pour rem
plir la Charge de Secretaire des Commandemens
de la Reyne.
L'Ifle
#
GALANT. 23
Lille des Paffions , la Ville de
eauté , & le Païs de Galanterie , ne
nt pasdes Terres inconnuës pour
ous. On s'y prépare à la Guerre
ommeonfaiticy , & voicy ce que
en ayappris par leur Gazette.
GAZETTE
GALANTE.
De Plle des Paffions , ce premier du
mois d'Inclination.
UN Navire venu duPort d'Eſperance
, rapporte que les Peuples de
cette Ifle fefont foulevezdans laVille
d'Amour, qui en eft la Capitale,
&qu'apres s'eftre rendus maiftres de
la Citadelle Raifon, dont ils ont ruiné
les Defenſes & brûlé les Magafins ,
ils avoientobligé le Gouverneur Bon
fens de fe retirer dans la Tour nomméeJalonfie.
Iladjoûte queles Femmes
, à l'exemple de leurs Marys ,
ayant
24
MERCURE
ayant pris les armes , avoient affic
le Gouverneur dans ce réduit, & ] .
voient forcé de fe rendre à compc
tion, & de conſentir non ſeulem
qu'on démoliroit la Tour, mais au
que la Fortereffe Vertu d'ancienne a
chitecture , bâtie fur un Rocher ,
roit ruinée , apres quoy elles en pou
roient rebâtir une autre à leur mo
en rafe campagne à tous allans {
venans.
De la Ville de Beauté , ce 18. du
mois d'Attachement.
Les Eftats commencerent le 3. du
courant leurs Seances , dont Monfieur
l'Intendant Coquet fit l'ouverture
avec un Difcours remply de jolis
Vers & de beaux Sentimens . Les
Apas luy répondirent avec une douceur
dont il fut tres-fatisfait , & luy
promirent que la Ville fourniroit un
million & demy d'oeillades pour la
Guerre contre les Coeurs rebelles , &
qu'elle
GALAN T.
25
qu'elle hâteroit la levée d'un regiment
de Charmes pour le ſervice de
l'Amour. On croit qu'avant que
l'Affemblée ſe ſepare, Monſieur Coquet
établira un Bureau de Billets
doux , & une Taxe de mille Baifers
par jour, pour mille bouches qu'il
mettra en Garniſon.
De Pays de Grand Dot , ce 14.
de mois d'Aifance.
On affure que ce Païs eft fort allarmé
de la marche du General Intereft
qui s'avance avec une Armée,
de quarante mille Transports deguifez
, & grand nombre de Machines
& de Feux d'artifice. L'Amour qui
le fuit avec un grand Corps d'Empreffemens
forcez , a retiré fes Garnifons
d'Attachemens & d'Affiduitez ,
qui eftoient répandues dans les Villes
des Provinces de Beau- vifage &
de Merite. Il les a abandonnées aux
Infidelles qui s'en font emparez , &
Fevrier. B qui
"
26 MERCURE
qui apres les avoir ravagées ont pris
leur route du cofté de Grand- Dot ,
pour l'attaquer conjointement
avec
Interefl.
Du Camp devant Cruauté, ce 8.
jour du mois de Defefpoir.
Les Affiegez firent une Sortie de
cinq cens Regards irritez la nuit du
quatriéme ; abbatirent tous les Travaux
des Ennemis , tuerent trois
cens Soldats du Regiment de Zele ,
& encloüerent deux petits Canons
appellez Sanglots ; mais la nuit fuivante
les Colonels Bonne- mine &
Beau-jeu ayant monté la Tranchée,
infulterent vigoureufement la Demy-
lune nommée Rigueur qui defendoit
la Porte , ayant défait &
pourſuivy juſques dans la Ville les
Dédains qui la defendoient , tandis
qu'elle eftoit batuë par huit Canons
de trente livres de bale d'argent . Ils
firent une grande brêche , & obligeGALAN
T.
27
gerent la Ville de capituler. Le
Marquis de Beaux-dons Maiftre de
Camp , & le Sieur Preſent Intendant,
furent nommez pour dreffer
les Articles .
De la Republique de Foüiſſance ,
ce 18. du mois des Delices.
Le Senat s'eftant aſſemblé ces
jours paffez , on ordonna qu'on démoliroit
une grande Tour nommée
Honte , qui fervoit de defenſe à la
Ville , & que la Princeffe Pudeur y
avoit fait bâtir. Il fit auffi un Decret
par lequel il eftoit enjoint à
cette Princeffe de fe retirer dans
vingt- quatre heures , & de fortir des
Eftats de la Republique , à peine de
de luy eftre couru fus, par Embraffemens
& Jeux-foldtres qui en font la
Populace. Le Senat fit auffi publier
que les Habitans qui font les Enjouemens
& les Careffes , euffent à ſe
préparer pour la reception qu'on
B - 2
de28
MERCURE
deftinoit de faire au General Bo
compagnon qui avoit reglé fon Er
trée au Vendredy prochain , &
l'Heure de Berger .
Du Chafteau de Chatemite , le 6.
du mois d'Hyprocrifie.
Le Marquis Tapinois à bloqué le:
Chafteau depuis quelques jours, n'o
fant en approcher à caufe des Mi
nes dont les avenues font toute
pleines. Il envoya le Colonel Fin
matois pour obferver les Dehors &
la contenance des Ennemis . Il revint
avec deux Tartuffes Capitaines
de la Place , qu'il avoit fait prifonniers
, lefquels rapporterent que le
Chateau manquoit de Munitions &
fur tout de Boulets de Canon , &
de Bales de Moufquet ; que les Canonniers
& Soldats avoient ordre
de faire grand bruit & grand feu
pour jetter feulement l'épouvante
dans le Camp, & y donner de fauffes
GALANT .
29
es allarmes. Ils apprirent auffi qu'il
'y avoit dans la Place qu'une faufe
Porte appellée Sainte- nitouche, par
aquelle les Affiegez prétendoient
Faire leurs plus grandes Sorties , &
que pour l'emporter il ne faloit qu'y
faire entrer de nuit des Troupes à
petit bruit. Sur cet Avis le Marquis
Tapinois détacha du Regiment du
Secret & du Silence un petit Corps ,
avec ordre d'attaquer par un Chemin
couvert la Redoute nommée
la Sucrée , & d'emporter la Ville par
Sainte-nitouche , ce qui fut heureufement
executé. Le Marquis eftant
entré dans la Ville , trouva fur les
Murailles & dans les Magafins
quantité de Canons de bois peint ,
& une infinité de Machines de carton
, pour épouvanter les Timides.
De la Forteresse Fierté , ce 12. du
mois d'Indifference.
Quatre mille Refpects , avec quelques
Pionniers nommez Articles ,
fous
B 3
1
30
MERCURE
1
fous le commandement du Com
Mariage, s'eftant poftez fur un
éminence vis a-vis la Fortereſſe
Fierté, en intention de l'attaquer
le Gouverneur de cette Place f
faire une grande décharge de Ca
non , & entr'autres de plufieur
Coulevrines nommées Rebufades, qu'
obligerent le Comte de fe retirer
apres avoir efté mis en déroute , &
avoir perdu les Capitaines Bon- deffein
& Bonne-fuy qui furent tuez dans
cette Attaque. Mais quelques jours
apres le Duc de Grand- Maifon s'eftant
avancé & ayant pratiqué une intelligence
dans la Fortereffe avec la
Dame d'honneur de la Gouvernante
, nommée Ambition , commanda
au Capitaine Qualité de fe tenir preft
pour donner au premier fignal, qui
eftoit un grand feu qui paroiffoit
dans le coeur de la place. Ce que
Qualité ayant remarqué , il donna
vertement dans la Porte de Bonne
Opinion , qu'il gagna d'abord , &
ayant
GALAN, T.
31
yant facilité l'entrée au refte des
Affiegeans , la Fortereffe fut prife
l'affaut & pillée. Cette difgrace obligea
Fierté qui vouloit reparer fes ruines
, d'envoyer des Députez au
Comte Mariage , pour le prier de
venir prendre poffeffion de la Place
dont elle offroit de le rendre maiftre
, mais le Comte les renvoya
fans les vouloir écouter.
Du Royaume de Galanterie , ce 30 .
du mois de Petits-Soins.
Les Eftats ont ordonné de grandes
Levées pour groffir les Garnifons
des Villes Frontieres , & entre
autres de celles de Balet & de Comédie
qui en font les principales , pour
reprimer les incurfions de quelques
Peuples fauvages nommez Cagots &
Bigots , qui ont accouftumé à certain
temps de venir ravager ce Royaume
, & y porter la defolation .
Le Comte Carnaval a efté fait Ca-
B. 4 pi32
MERCURE
pitaine General , & a d'abord expe
dié des Commiffions aux Barons de
Hautbois & de Violons, pour lever de
Troupes qui iront au plutoft à la
Ville de Grand-Bal leur lieu d'af
femblée. Cependant le Comte Carnaval
a envoyé des Moumons , qui
font grands Coureurs , pour battre
l'eftrade & apprendre des nouvelles
de la marche des Barbares , lefquels
s'eftant avancez fur une Riviere
nommée Courante, qui paffe dans la
Ville de Grand-Bal , y ont efté re- ~ : -
pouffez par le Baron de Violons , &
l'on a fçeu de quelques Prifonniers
que ces Peuples doivent revenir dans
peu, commandez par un redoutable
Capitaine nommé Dom Carefme, qui
menace de ruiner de fond en comble
la Ville de Comédie , & de defoler
les Terres de Cadeaux & de
Bonne-Chere, qui font les Campagnes
les plus fertiles du Royaume.
1
De
GALAN T.
33
De la Montagne d'Orgueil, ce 7.
du mois de Préfomption.
Un party d'Amours Complaifans,
paffans aupres de cette Montagne
pour aller à Déference , qui eſt un
Bourg fitué dans un Vallon & dont
les Maifons font toutes à un étage,
fut rencontré par une Troupe de
Bandits nommez Caprices , qui en
firent prifonniers les principaux dans
le deffein de leur faire payer une
rançon de dix mille Ouys qu'ils demandent;
mais deux Regimens d'Amours
indiferens & d'Amours étourdis
s'eftant joints aux Amours dévalifez
, attaquerent ces Bandits qui
s'eftoient fortifiez dans un Moulin
à vent nommé Vanité. Ils les défirent
& délivrerent les Prifonniers ;
apres quoy un Amour étourdy eftant
monté au haut de la Montagne , &
ayant jetté par une ouverture une
Pierre de Scandale , il s'éleva un
Orage de feu fi terrible , que toute
B 5
-
la
34
les la Montagne en fut ébranlée ,
Amours y périrent , & tous les en
virons y furent fi defolez par le feu
des cendres répanduës , qu'ils font
demeurez inhabitables .
Du Royaume d'Eftime , ce 25 du .
mois de Complaifance.
Hier le Sieur Doux-Regard Introducteur
des Ambaffadeurs , mena à
l'Audiance de la Reyne Amitié le
Dom Efpoir , fuivy d'un Cortége
des plus fuperbes. Il entra par la
Porte des Conferences , embellie
d'Enigmes & de Figures de bas relief.
Il paffa par la grand' Ruë nommée
Doux-Penchant . Il eftoit précedé
de toute fa Maifon , dont les
Officiers eftoient vêtus de Drap vert
chamarré de Vapeurs & de Fumées
en broderie de foye noire, qui font
fes couleurs . Ils eftoient montez fur
de belles Idées , & fuivis du Carroffe
du Corps , drappé de velours
vert en broderie de Grotesques , &
·
enGALAN
T. 35
environné de cinquante Eftafiers
couverts de Satin couleur d'herbe ,
parfemé de Fleurs , rehauffées de
vaines Penfées . Le Carroffe eftoit
attelé de fix grandes Chimeres houffées
& caparaçonnées de Brocard ,
chamarré de Vilions. L'Ambaffadeur
arriva au Palais avec une ef
corte de cinquante Carroffes à quatre
Griffons , & remply de quantité
de Gentils- hommes appellez
Vains-Defirs. Il fut introduit à la
Salle des Audiances , où il fit les
Demandes de la part de l'Amour ſon
Maistre , & y prefenta fes Cahiers ,
par lesquels il follicite la liberté du
commerce avec Caur-Tendre , qui eft
une Ville fort marchande. On croit
que cet Article luy fera accordé ,
pourveu que l'Amour luy paye un
million de fervices par an. Cependant
il eft entretenu durant fon féjour
par ordre de la Reyne , & fa
Table eft couverte à trois Services
de Viandes creufes.
B 6 Des
30
MERCURE
Des Valées de Pruderie , ce 12. du
mois de Modeftie.
On a pris dans la Ville Bon-renom.....
quantité d'Etrangers traveftis , nom
mez Petits- Colets , qui faifoient en
fecret de fauffes Pieces. On les a
condamnez pour avoir ainfi falfifié
la Monnoye du Païs , à un Banniffement
perpetuel dans les Ifles de
Raillerie qui ne portent que du Ris.
On a auffi rafé la tefte & fait faire
Amende-honorable à quatre Blondins
Habitans du Royaume de Coqueterie,
pour avoir mis en ufage des
Charmes & des Enchantemens, mefme
fous pretexte de parler à l'oreille
, y avoir fouflé des Paroles envenimées.
On les accufoit auffi d'avoir
voulu piller le Chafteau de la
Vertu , qui eft une Maiſon Royale ,
d'y avoir jetté de la Poudre aux
yeux de quelques Dames de qualité,
& d'avoir fait deffein d'empoifonner
auffi toutes les Prudes avec
*
un
GALAN T.
37
in certain Encens qui a la force de
les faire tomber en foibleffe.
De l'Empire du Deftin , ce 29. du
mois d'Horoscope.
On prépare icy à l'Hoftel de l'Etoille
de grands Apartemens pour la
Solemnité de plufieurs Mariages arreftez
depuis longtemps. Le Comte
de BelEsprit épouſe la Demoiſelle
Fleurette, Marquife de Temps-perdu,
qui eft une Terre abondante en Sonnets
& Madrigaux , qui font des
fruits d'affez bon debit , mais où il
n'y a rien à gagner. Le Prince Merite
fe marie auffi avec la Dame Mauvaife
- fortune , qui eſt une vieille
Courtifane, laquelle ruine tous fes
Maris par la dépense qu'ils font à la
pourfuite d'une infinité d'Affaires ,
qu'elle leur fufcite par le confeil
d'Envie & de Calomnie , qui font
d'infignes Chicaneufes , dont les Procés
ne finiffent jamais , & dont les
B7
Avo-
*
38 MERCURE
Avocats qu'on nomme Satyres n'écrivent
que des Libelles diffamatoires.
On dit du mefme jour que le
Roy de Faquins qui eft un Peuple
de l'Arabie Heureufe , envoye icy
un Ambaffadeur pour renouveller
les Alliances qu'il a depuis longtemps
entretenuës avec Deftin , &
par mefme moyen luy demander la
continuation des forces & des finances
que cette Cour ' eft obligée de
fournir à la Nation Faquine , laquelle
a befoin de grandes fommes
pour fe maintenir contre Beau- Génie
fon principal Ennemy , qui luy fait
fans ceffe une cruelle guerre.
Dites le vray , Madame , fi j'avois
fouvent de pareilles Gazettes
à vous envoyer , elles vous attireroient
bien des Curieux. Rien n'eft
plus agreable que celle-cy. Les Armes
y font meflées avec l'Amour
d'une maniere toute nouvelle , &
on ne fçauroit enveloper plus galamment
GALAN T.
39
nent les Intrigues ordinaires du
monde fous les évenemens des Campagnes.
Elle m'eft venuë de Province
, fans qu'on m'ait fait connoiftre
de quel cofté , & tout ce qu'on
m'apprend de l'Autheur , c'eft qu'il
eft jeune & bien fait , & qu'il s'appelle
M' du Matha d'Umery. Pour
fon efprit , on a pû ſe diſpenſer de
m'en rien dire , fon Ouvrage en fait
Eloge , & je ne doute point que
vous ne le mettiez au rang de ceux
que vous approuvez le plus. Je l'ay
crû digne de voftre curiofité , &
fuis ravy de celle que vous me témoignez
fur l'Article des Devifes.
Elles font à la mode plus que jamais
, & j'en ay quelques- unes à
vous faire voir qui meritent bien
que vous me fçachiez gré du foin
que j'ay pris de vous les faire graver;
mais comme il eft difficile de
fçavoir tout , & que vous pouvez
n'eftre pas entierement informée des
conditions qu'elles demandent pour
avoir .
MERCURE
40
avoir le degré de perfection qui leur
eft neceffaire pour eftre bonnes , je
vay vous dire en peu de mots ce que
j'en ay appris des plus éclairez en
ces matieres .
La grandeur de courage, d'efprit,
de beauté & de naiffance , eft le fujet
effentiel des Devifes , & c'eft les
profaner , ou n'en pas connoiftre le
veritable employ , que de s'en fervir
pour quelque chofe de mediocre.
En effet la Devife n'eft à proprement
parler qu'un Panegyrique
qui dit peu , & qui fait penfer beaucoup
, qui avec quelques Paroles
qui en font l'Ame , & avec une Figure
qui en eft le Corps , reprefente
les plus belles actions dans tout leur
éclat, & qui en les reprefentant procure
au merite la récompenfe qui
luy eft deuë. L'Ame & le Corps
qui compofent la Devife , doivent
avoir entr'eux une fi étroite liaiſon,
que l'un ne fe puiffe paffer de l'autre
, en forte que feparez ils difent
rien ,
GALAN T. 41
ce
rien , ou parlent un langage qui ne
puiffe eftre compris. Cette condition
eſt ſi neceffaire , que fi les Paroles
formoient d'elles mefmes un
fens parfait fans que la Figure aidaft
à les faire entendre , la Deviſe feroit
imparfaite , tant il eft vray que c'eft
dans l'union de fes deux Parties que
confifte fa perfection . On en pourra
toûjours donner pour modele
Soleil dont les rayons fe répandent
fur tout un Monde , & auquel ces
Paroles fervent d'Ame , Nec pluribus
impar. Vous les entendez , Madame
, & vos Amies apprendront
par vous , que ce Soleil qui éclaire
tout un Monde feroit capable d'en
éclairer encor plufieurs autres. Rien
ne pouvoit eftre plus juſtement appliqué
à LoüIS LE GRAND .
Ne regardez que la Figure de cette
Devife , vous concevrez feulement
que le Monde eft éclairé par le Soleil.
Ne vous attachez qu'aux Paroles
, elles vous feront comprendre
qu'il
Exmbet
ME
Authorem
Decus
M
Orbe
CetAftrefibrillant dont
L'eclatfanspareil .
Serepentsur laterre entiere
,
Fait affes voirque le So-
Leil
Eftlafource defa lumiere
lendor
Comes
Hæret
&
C'eftcet Aftre nouveau.de
qui lesfeusprillans
Ontuneclartésansfeconde,
Etquiparfes Rayons naif-
Jants
Adjoufte un ornementau
Monde.
Telix CuiLeta Refut
CetAftre nefaifoitque commencer
son cours
Qu'il eut une lumiere a
nulle autre pareille
Ileft delunivers lafeconde
merveille
Partoutcette Eftoile ado
rable
Reçoit de l'encens , et
des voeux .
Etquipeuten avoir un
afpectfavorable
Etice brillanteclat l'ac - ne peut eftre long temps
compagne tousjours .
fans devenir heureux.
GALAN T.
43
qu'il y a quelque chofe qui pour-
Toit fuffire à plufieurs. Voyez le
tout enſemble , & en faites l'application
, vous ne manquerez point
d'en prendre une idée qui aura une
jufte proportion avec tout ce que la
gloire de noftre incomparable Monarque
vous aura fait concevoir de
plus élevé. Vous allez trouver la
mefme chofe dans les quatres Devifes
que j'ay fait graver icy , & fur
lefquelles je vous prie de jetter les
yeux. Le fujet n'en pouvoit eftre
plus grand. Elles ont efté faites pour
Monfeigneur le Dauphin , & c'eft
luy que je regarde particulierement
en toutes chofes . Ne vous informez
point du Nom de l'Autheur.
Regardez les feulement , affurée
qu'elles font du bon Ouvrier. Elles
ont efté déja veües au Païs Latin ,
mais l'Explication en Vers François
eft toute nouvelle & n'a efté faite
que pour vous . Ils font d'une veine
fi aifée , que je ne doute point que
ی, ا ت
Vous
44
MERCURE
vous ne les lifiez avec beaucoup de
plaifir.
Apres ces Deviſes qu'on peut nommer
Heroïques , je me prépare à
vous en envoyer de Galantes la premiere
fois que je vous écriray. J'entens
par ce mot les Devifes qui fe
mettent fur des Cachers , & que je
voy recherchées de beaucoup de
Belles .
Je vous ay déja entretenuë du
Panegyrique de Monfieur le Tellier
, que fit M' Pajot le jour de la
Publication de fes Lettres de Chancelier.
Mr Talon premier Avocat
General ne parla point à caufe de
fon indifpofition , & ce qu'il avoit
à dire fut differé de huit jours. Il
ne s'eftoit point encor fait de pareilles
Ceremonies à deux fois, mais
on peut fe mettre au deffus des regles
pour celuy qui eft au deffus des
loüanges , & on ne pouvoit trop
attendre celles que luy devoit donner
un auffi grand Homme que
MrTaGALAN
T.
45
MTalon. Le commencement de
fon Difcours fut que les Rois fe faicfoient
regarder comme les Images de
Dieu par la diftribution des Charges
& des récompenfes , mais qu'ils
ne l'eftoient pas pour donner en
mefme temps des lumieres comme
Dieu fait , & qu'ainfi ils avoient befoin
de rencontrer des Sujets quí
euffent déja celles que Dieu donne
en diftribuant fes graces , & que le
Roy en avoit trouvé un dans Monfieur
le Tellier , qui ayant toutes
les qualitez neceffaires à un Miniftre
digne de fa confiance , eftoit
tout enſemble & grand Politique ,
& grand Magiftrat. Il adjoûta que
l'Envie qui s'attache à tout , & qui
répand fon venin jufques fur les
Teftes couronnées , avoit fouffert
fon élevation fans aucun murmure ;
qu'on ne pouvoit mieux fervir qu'il
avoit fait ; que ceux qui dans les
temps difficiles n'avoient pas efté de
fes Amis , n'avoient pû s'empefcher
و ا
T de
46 MERCURE
de mefler beaucoup d'Eloges à ce
qui leur eftoit échapé contre luy ,
& qu'ils ne l'avoient accufé que de
ce qui devoit fervir à fa gloire , de
trop de déference aux ordres d'une
grande Reyne à laquelle il eftoit obligé
d'obeïr, & de trop de gratitude
pour , un Miniftre qui attendoit beaucoup
de fes foins. Il parla en fuite
des momens pretieux dérobez à
fes importans Emplois pour l'éducation
de Meffieurs fes Fils , & fit
voir comme il y avoit réüffy pour
l'avantage de l'Eftat. Il s'étendit fur
le merite de Monfieur de Louvois ,
& dit que les ordres du Roy qu'il
donnoit avec tant de prudence &
de conduite , & dont le fuccés fe
voyoit par la rapidité de nos Conqueftes
, luy feroient trouver place
dans l'Hiftoire , fans que Pilluftre
matiere qu'il luy fourniroit dérobât
rien à la gloire de l'Augufte Prince
dont il executoit les projets. Il
tomba de là fur ce qui regarde Monfieur
GALAN T.
47
eur l'Archevefque de Rhiems dont
loüa la profonde érudition , &
uel'ordre qu'il avoit apporté dans fon
Diocéfe où il avoit voulu rétablir
les Conciles Provinciaux & Nationaux.
Il dit qu'il eftoit digne Succeffeur
des grands Hommes qui avoient
poffedé avant luy la Dignité
dont il eftoit reveftu ; qu'on ne pouvoit
mieux remplir qu'il faifoit la
place de Hincmarts , & qu'on le
verroit bientoft dans le rang où tant
de Princes de l'Eglife avoient eſté.
Il finit par un fecond Eloge de
Monfieur le Tellier , & fit voir l'affurance
où l'on devoit eftre des foins
qu'il prendroit à maintenir tous les
Reglemens dans leur force , & à ne
permettre point qu'on détournaft les
Affaires , qui comme les eaux doivent
fuivre le cours que la Nature
leur a donné pour fe rendre où elles
fe ramaffent toutes. Ce Difcours
fut poly , éloquent , perfuafif, &
j'en diminuë la beauté, en voulant
plac
Her
Pric
ier
03
Vous
48 MERCURE
vous la faire concevoir par les in
formes idées que je vous en donne
Avant que de paffer à d'autres
Nouvelles , il eft bon de vous aver
tir que je me trompay la derniere
fois en vous parlant de M' Voifin
Capitaine aux Gardes . Je vous dis
qu'il eftoit Oncle du Confeiller d'Etat
de ce nom , & il en eft le Neveu.
Apres cela vous fçaurez que
Monfieur le Comte de Jarnac a obtenu
l'agrement de Sa Majefté pour
la Lieutenance de Roy de Xaintonge
& d'Angoulmois. Son merite
particulier n'eft pas moins connu
que celuy des grands Hommes dont
il defcend , & il faut n'avoir aucune
connoiffance de l'Hiftoire pour
ignorer que les Noms de Chabot &
de Jarnac font fameux. Cette Maifon
eft une des plus illuftres . Elle
a eu deux Grands Ecuyers , un
Grand Prieur , un Admiral de France
, & plufieurs Ducs & Pairs , qui
le Nom de Rohan ont fort conque
par
triGALA
N T.
49
"
ribué à luy donner de l'éclat. Je
ne vous parle point des Alliances
qu'elle a avec les Maifons de la Rochefoucault
, de Rochechouart , de
Luxembourg, de Coligny, de Duras
, de Piſſeleu , &c. Il n'y a perfonne
qui ne les fçache. Madame
la Comteffe de Jarnac , Femnie de
celuy qui donne lieu à cet Article ,
eft Dame d'Honneur de Mademoifelle.
L'eftime que cette Princeffe
en fait , eſt un Eloge plus fort que
tout ce que je vous en pourrois dire.
Elle eft de la Maiſon de Créquy-
Bernieres , c'eft à dire , d'une des
plus confiderables de Normandie.
L'Abbaye de Sainte Geneviefve
de Chaillot a efté donnée à Madame
Perot, Religieufe de l'Affomption
. Elle eft Soeur de Madame la
Prefidente de Brétonvilliers. Il y a
peu de Filles dont la vertu foit plus
exemplaire.
Je vous ay parlé dans l'une de
mes premieres Lettres de l'avantage
Fevrier. C
imMERCURE
50
important
que Monfieur
le Marefchal
de Schomberg
remportà
l'Eté dernier
en Catalogne
. Si vous
voulez
fçavoir
ce qui s'y eft paffé
pen- dant les Années
1674
& 1675.
il s'en eft imprimé
depuis
peu une Re- lation
fort exacte
& fort curieuſe
, dont la lecture
vous donnera
beaucoup
de plaifir. Elle finit par le malheur
de Mr le Marquis
de Ri- varolles
, à qui un coup de Canon emporta
la jambe
lors qu'il s'en re- tournoit
à fon Eſcadron
.
L'employ des armes eft glorieux,
mais les périls en font grands , &
peu y vivent autant qu'à fait M' le
Comte d'Amanfé Defcars , Baron
de Combles , qui eft mort âgé de
quatre- vints ans . Il eftoit premier
Lieutenant pour le Roy au Gouvernement
de Bourgogne , & Chevalier
d'Honneur du Parlement de
Dyon. Sa Majefté pour recompenfe
de fes fervices avoit reçeu depuis
fort longtemps M' le Comte d'AmanGALAN
T.
5 [
nanfé fon Fils en furvivance de
cette Charge. Les Guerres paffées
luy ont fourny diverfes Occafions
de faire paroiftre fa valeur. Il a de
la politeffe , eft bien fait & fort
I aimé dans fon Pais . Cette Famille
eft alliée avec celles de Bourbon-
Carency, Deſcars , la Vauguyon ,
& d'Efteur de Cauffade S. Megrin.
Voild des Nouvelles de toute eſpece.
Vous leur donnerez l'ordre , s'il
vous plaift. Il ne faudroit plus qu'un
Mariage afin que rien n'y manquât.
On parle d'en faire un au premier
jour d'une jeune Perfonne pour laquelle
un peu de pâleur a fait faire
- les Vers que vous allez voir.
RECEPTE
POUR LES
PASLES COULEURS ,
Nous
A IRIS..
ous fous-fignez , Docteurs en Medecine,
Régens experts de cette Faculté ,
C 2 Apres
52
MERCURE
Apres avoir bien confulté
Votre mal & fon origine.
Confiderant voftre pale couleur,
Vos petits manquemens de coeur ,
Et toutes vos humeurs chagrines.
Tous d'un confentement nous avons arreſté,
Que pour vous rendre la Santé ,
Un jeune Medecin vaut deux cens Medecines .
Sans vous alleguer Avicenne ,
Hypocrate, ny Gallien,
Il fuffit que nous fçachions bien
Ce qui peut caufer voftre peine.
En vain vous le cachez; d'infaillibles raifons,
Que par respect nous vous taifons ,
Marquent le mal qui vous poffede.
Le connoiffant , nous avons arresté ,
Que pour vous rendre la Santé,
Un jeune Medecin doit eftre un grand Remede.
Peut- eftre qu'ignorant la caufe
Du tourment que vostre coeur fent.
Un Medecin moins connoiffant ,
Vous ordonneroit autre choſe ;
Peut- eftre il prefcriroit le Lait ,
Vous voyant le Corps fi fluet ;
Mais nous , Docteurs experts , nous voulons
que l'on fçache,
Que de l'avis de nos meilleurs Autheurs ,
Pour guérir les pâles couleurs ,
UnjeuneMedecin vaut bien mieux qu'une Vache.
On
GALAN T.
53
On propofe l'Ordonnance. C'eft
aux Belles qui fe connoiffent à juger
de l'intereft quelles ont de s'en
Tervir felon le party qui fe prefente.
Il eft des Amans dont la conftance
merite d'eftre récompenfée , & ils
feroient affez dignes d'eftre heureux,
s'ils reffembloient tous à celuy qu'on
a fait parler dans ce Sonnet .
SONNE T.
L'Hyver eft revenu, la Campagne eſt ſauvage,
Les Jardins defolex ne montrent plus de Fleurs,
Nos Prez ne font plus peints de leurs vives
couleurs ,
Et nos Bois ont perdu leur aimable feuillage.
A peine le Soleil perce un épais nüage ,
Et blanchit nos Coteaux de fes foibles pâleurs ;
Dans nos Champs la Nature exprime fes
malheurs ,
Et la Terre gémit fous un dur esclavage.
Le froid a fait périr les plus jeunes Oyfeaux ,
Les glaçons ont couvert la furface des Eaux ,
Et de leur cours rapide arrefté le murmure. ⠀
C 3
L'air
54 MERCURE
L'air eft battu des vents , ougroffydes frimats ;
Maisparmy lesglaçons, les vents & lafroidure,
Mon coeur conferve un feu que l'Hyver n'éteint
pas.
Il ne faut pas que l'Amour me
faffe oublier la Guerre. Depuis que
je vous écris , je ne vous ay encor
rien dit des Affaires de Suede. Il
s'en paffe de fi éclatantes chez nous,
que je n'ay aucun befoin du fecours
des étrangeres pour groffir mes Lettres
; mais comme les Actions extraordinaires
meritent d'eftre publiées
& loüées par tout, il y a quelque
chofe de fi remarquable dans
celle de M ' le Comte de Konifmark,
que je ne puis m'empeſcher de vous
en parler. Ses forces eftoient inferieures
à celles qu'on luy oppofoit ,
& il n'a pas laiffé de défaire tout ce
qu'il y avoit de Danois dans l'Ifle
de Rugen. Vous ne manquerez pas
de dire que cette Défaite tient beaucoup
de bravoure Françoife . Ne
vous en étonnez point. Le Comte
de
GALAN T.
55
ie Koniſmark a pris des Leçons de
Guerre dans les Armées de Louis
LE GRAND. Il y a fervy plufieurs
années , & on l'y a veu tenir
le rang d'Officier General que fa
valeur & fa conduite luy avoient
fait meriter. Il eftoit à la Bataille
de Senef, il s'y diftingua , & il y
fut mefme bleffé en ſe ſignalant.
Six cens des Habitans de Stralzundt
ſe jetterent dans le Fort du
Trajet pour luy donner moyen de
groffir fes Troupes , & faciliter par
là fon entrepriſe, tandis que la Garnifon
du méme Fort alla joindre ce
General , & combattre avec luy les
Ennemis. Quand des Habitans en
ufent ainfi , il faut que leur fidelité
foit foûtenuë d'un fort grand amour
pour leur Maiſtre . Le jeune Prince
qui gouverne aujourd'huy la Suede ,
merite le zele empreffé que tous fes
Sujets ont pour luy. Il ne s'eft point
laiffé ébranler par fes malheurs. Ils
n'ont fervy qu'à augmenter l'intré-
C 4
pi56
MERCURE
pidité avec laquelle on l'a veu gagner
luy mefme des Batailles à la
tefte de fes Troupes , & forcer la
Victoire par fa valeur à réparer fur
Terre le tort que les Elemens luy
avoient fait fur Mer. Si la Fortune
qui eft toûjours au deffous de
fon courage, luy a fait perdre quelques
places confidérables , il n'y a
pas lieu d'en eftre furpris . Elles font
hors de fes Païs Hereditaires. Il
faut traverser la Mer , effuyer fon
inconftance , & vaincre la fureur
des Vents pour y jetter du Secours .
Joignez à cela que ce jeune Roy
avoit à combatre dans le mefme
temps un grand nombre de Puiffances
Souveraines liguées contre luy.
Cependant on peut dire qu'il n'a
pas perdu Stetin . Il l'a fans doute
vendu bien cherement à ceux qui
l'ont pris , puis que cette Place luy
a fervy à retenir de ce cofté là les
forces de fes Ennemis pendant deux
années , & que tandis qu'elles s'y
rulGALAN
T. 57
inoient , il a fait lever des Sieges
& gagné des Batailles contre
d'autres Ennemis qui l'attaquoient
de plus pres.
Cette matiere m'engage à vous
dire un mot d'un Triomphe qui
ne s'acquiert point par les armes ,
mais qui ne laiffe pas d'eftre un préfage
de ceux que doit un jour remporter
Monfieur le Duc de Bourbon,
petit-Fils de S. A. S. Monfieur le
Prince. Ce jeune Duc fait fes Etudes
au College de Clermont. Le titre
d'Empereur y eft donné à ceux
qui furpaffent tous les autres ; &
c'eft fur ce Titre que perfonne ne
luy a pû difputer , qu'on a fait le
Sonnet queje vous envoye. Ml'Abbé
de la Chapelle en eft l'Autheur.
Il eft Fils de M' de la Chapelle qui
a l'Intendance des Affaires de Monfieur
le Prince en Berry.
C 5
A
58 MERCURE
A MONSIEUR
LE DUC
DE BOURBON.
SONNE T.
Triomphez , charmant Duc , fur les Bancs
d'une Claffe,
De Lauriers innocens chargez vos jeunes
mains ;
Aprenez avec foin la Langue des Romains ,
Dont vous furpafferez la valeureufe audace.
ENGUIEN , CONDE , tous deux
l'honnenr de voftre race ,
Ont dans leurs jeunes ans pris les meſmes
chemins.
Et devant eftre un jour la terreur des humains
Ils ont efté la gloire & l'amour duParnaſſe.
Ils ont toujours aimé l'Etude & les beaux Art's ,
Apollon le premier leur fit connoiftre Mars ,
Il leur apprit à plaire en domptant des Provinces.
Et tous deux pour mefler le Lierre à leurs
Lauriers.
Dés l'enfance ont efté les plus habiles Princes,
Comme ils font aujourd'huy les plus fameux
Guerriers,
Vous
30
GALAN T.
59
Vous devez eftre contente. Le
Ruiffeau que vous avez tant aimé
a fait d'étranges fracas. Une troifiéme
Prairie n'a pû fouffrir que les
deux qui fe font declarées Rivales
pour luy, priffent tant de peine à
meriter fon attachement . Elle a efté
trahié par un Ruiffeau un peu plus
voifin de la Mer que celuy que
Mr de Fontenelle a fait parler , &
dont elle prétend qu'il foit connu ;
& voicy le confeil qu'elle donne
aux Prairies fes Soeurs pour les faire
renoncer Pune & l'autre au
Ruiffeau qui eft la caufe de leur
broüillerie.
LA PRAIRIE
TROMPE É ,
AUX DEUX
PRAIRIES RIVALES.
Ceffez vos injuftes querelles ,
Mes Soeurs, & fans
C 6 Ruif60
MERCURE
Ruiffeaux paffez plutoft le temps.
Si nous n'eftions pas fi fidelles ,
Sans doute les Ruiffeaux feroient moins inconftans
.
J'en avois un , c'est le fujet de ma peine.
Cet ingrat Ruiffeau chaque jour
Me venoit, au fortir d'une claire Fontaine ,
Faire hommage de fon amour.
Il eftoit jeune encor, fon eau paroiffoit pure,
Il montroit pour meplaire un vifempreſſement,
Et fon impatient murmure
Sembloit tout accufer de fon retardement.
Je me rendis enfin . Euft-on pû s'en defendre?
Dans mon fein il ſe répandit ,
Et de mon herbe la plus tendre
F'avois foin de former fon Lit.
C'eftoit peu ; chaque inftant pour marquer
ma tendreffe ,
Fe luy faifois mille faveurs ,
Et n'oppofois à fa vifteffe
Qu'un rampart émaillé de cent nouvellesfleurs.
Il fembloit avoir peine à quiter fon Amante,
Il revenoit fans ceffe , & par mille détours
On euft dit que tâchant à prolongerfon cours ,
Il rendoit fa courfe plus lente
Pour mieux me montrer ses amours
Mais las ! tous fes funeftes tours
Ont bientoft trompé mon attente.
Enflé
7
GALAN T. 61
Enflé par mon fecours , riche de mes trefors ,
Il commence à me croire indigne de luyplaire.
Il fuit, fans m'écouter, loin de mes triftes bords,
Et fe rit de l'éclat de ma jufte colere.
Il triomphe le traiftre, & fait de mesfaveurs
Un facrifice à ma Rivale ;
Ses bords font femez de mes fleurs ,
Mais envain elle les étale.
Bientoft ce jeune ambitieux,
Courant de Prairie en Prairie ,
La laiffera languiſſante , flétrie,
Et jusques à Thetis ira porter fes voeux.
C'est le panchant de tous nos Infidelles ,
La nouveauté pour eux à toûjours des appas,
Et dés
que les amours ceffent d'eftre nouvelles,
Les amours ne leur plaiſent pas.
O toy, Thetis
! ô toy , trop aimable
Déeſſe
!
Qui de ces Inconftans
nous voles les ardeurs
,
Si quelque
amour
pour toy les intereſſe
,
Songe
que c'est l'amour
de tesfeules grandeurs
.
Pourfuy cette infolence extréme,
Vange-nous , vange-toy toy-méme ,
Qu'ils n'obtiennent jamais nygrace ny pardon ,
Que les Divinitez leur foient toujours contraires
,
Et pour leur impofer une punition
Egale à leur ambition ,
C 1
Dive
62 MERCURE
2H5H
Que leurs Eaux foient toujours amères ,
Et qu'ils perdent chez toy jufqu'à leur propre
Nom.
morte L'Hiftoire de la Belle ,
d'amour , que je me ſuis engagé à
vous conter , a fait tant de bruit
par tout, qu'il eft difficile que vous
n'en ayez entendu parler , mais il
l'eft encor plus que vous en ayez
appris les circonftances , & je m'en
fuis informé avec affez de foin aux
Perfonnes intereffées, pour ne vous
en laiffer ignorer aucune.
Une Dame s'eftant dégoûtée du
monde , où elle avoit fait figure
affez long-temps , fe retira en Province
dans une de fes Terres , &
s'y donna toute entiere à fa Famille.
Elle eftoit Veuve d'un Comte ,
que eftant né avec plus de qualité
que de bien , n'avoit foûtenu fon
rang que parce qu'elle eftoit fort
riche. Il fuy avoit laiffé une Fille
de quinze à feize ans . Elle l'aimoit
tendrement, & comme la vie qu'elle
GALAN T. 63
le menoit eftoit affez folitaire , elle
fit deffein de mettre aupres d'elle
une jeune Perfonne du mefme âge,
dont tout l'employ feroit de la divertir.
Elle n'eut pas beaucoup de
peine à faire ce choix . L'humeur
de Mariane luy avoit plû. Cette
aimable Fille voyoit fort fouvent
la fienne, & elle ne luy eut pas plutoft
témoigné l'envie qu'elle avoit
de la retenir , qu'elle eut tout lieu
d'eftre fatisfaite de fa complaifance.
La rencontre eftoit favorable pour
Mariane. Elle n'avoit ny Pere ny
Mere. Tout le Bien de fa Maifon
avoit efté mangé en Procés , &
n'ayant pour tout avantage de la Fortune,
que celuy d'eftre d'une des plus
nobles Familles de la Province, elle
en trouvoit beaucoup à eftre reçeuë
en qualité d'Amie dans une Maifon
auff illuftre qu'eftoit celle de la
Comteffe. Elle y eftoit déja fort aimée,
& fes manieres honneftes pour
tous ceux qui avoient à traiter avec
elle ,
64 MERCURE
elle , eurent bientoft achevé de luy
gagner tous les coeurs . Ce qui luy
avoit particulierement acquis l'eftime
de la Comteffe , c'eftoit que
toute jeune qu'elle fuft , & d'une
beauté dont toute autre fe feroit
laiffée éblouir , elle avoit une modeftie
& une vertu qu'on ne pouvoit
affez admirer. Ainfi la Comteffe
n'avoit pû faire un choix plus
avantageux pour fa Fille , ny luy
donner un exemple qui fuft plus
digne d'eftre fuivy ; mais en voulant
que Mariane luy tinft compagnie
, elle n'avoit pas pris garde
qu'elle avoit un Fils , que ce Fils
n'eftoit pas d'un âge à demeurer infenfible
, & que l'expofer à voir à
toute heure une fi aimable Perfonne
, c'eftoit en quelque façon le livrer
aux charmes les plus dangereux
qu'on puft avoir à craindre pour
luy. En effet , fi le jeune Comte
n'eut d'abord que de la civilité pour
Mariane , il ne fut pas longtemps
en
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GALAN T.
65
en pouvoir de n'avoir rien de plus
fort. Quoy qu'il fuſt ſouvent avec
fa Soeur , il en auroit voulu eftre
inféparable , & il ne luy fut pas
difficile de connoiftre ce qui luy
caufoit cet empreffement. Mariane
ne difoit rien qui ne luy femblaſt
dit de la meilleure grace du monde.
Mariane ne faifoit rien qu'il n'approuvaft,
& parmy les louanges
qu'il luy donnoit , il luy échapoit
toûjours quelque chofe qui approchoit
affez d'une déclaration d'amour.
Mariane de fon cofté n'eftoit
pas aveugle fur le mèrite du
jeune Comte. Il luy fembloit digne
de toute l'estime qu'elle avoit pour
luy ; & quand elle s'examinoit un
peu rigoureufement , elle fe trouvoit
des difpofitions fi favorables à
faire plus que l'eftimer , qu'elle n'eftoit
pas peu embaraffée dans fes
fentimens , mais fi elle avoit peine
à les regler , elle s'en rendoit fi bien
la maiſtreffe , qu'il eftoit impoffible
de
66 MERCURE
de les découvrir. Elle connoifſoit
la Comteffe pour une Femme impérieufe
, qui ayant apporté tout le
Bien qui eftoit dans cette Maifon ,
formoit de grands projets pour l'é.
tabliffement de fon Fils , & luy
deftinoit un Party fort confidérable.
Ainfi quoy qu'elle fuft d'une
naiffance à ne luy pas faire de honte
, s'il l'aimoit affez pour l'époufer
, elle voyoit tant d'obſtacles à
ce deffein, qu'elle ne trouvoit point
de meilleur party à prendre que celuy
de ne point laiffer engager fon
coeur. Cependant elle tâcha inutilement
de le défendre ; fon panchant
l'emporta fur fa raifon ; & fi
elle oppofa quelque fierté aux premieres
déclarations que le Comte
luy fift de ce qui fe paffoit dans fon
coeur pour elle , ce fut une fierté
fi
engageante, qu'elle ne l'éloigna
point de réfolution qu'il avoit prife
de l'aimer éternellement. Elle évita
quelque temps toute forte de converGALAN
T.
67
luy;
verfations particulieres avec
mais elle ne pût empefcher que fes
regards ne parlaffent , & ils luy expliquoient
fi fortement fon amour ,
qu'il luy eftoit impoffible de n'en
eftre pas perfuadée. Enfin le hazard
voulut qu'il la rencontrât feule un
jour fous le Berceau d'un Jardin où
elle s'abandonnoit quelquefois à fes
refveries. Elle interrompit les premieres
affurances qu'il luy réïtera
de fa paffion ; mais il la conjura fi
férieufement de l'écouter , qu'elle
crût luy devoir cette complaifance.
Ce fut là qu'il luy peignit un peu
à loifir tout ce qu'il fentoit depuis
fort longtemps pour elle , & qu'il
l'affura de la maniere la plus touchante
, que fi elle vouloit agréer
fes foins , il feroit fon unique felicité
de la poffeffion de fon coeur.
Mariane rougit , & s'eftant remiſe
d'un premier trouble qui donnoit
de nouveaux agrémens à fa beauté
elle luy dit avec une modeftie toute
68 MERCURE
te charmante, que fi elle eftoit dans
une fortune égale à la fienne , il
auroit tout lieu d'eftre fatisfait de fa
réponfe; mais que dans l'état où
eftoient les chofes , elle ne voyoit
pas qu'il luy puſt eſtre permis de
s'expliquer; qu'elle avoit trop bonne
opinion de luy , pour croire
qu'il euft conçeu des efpérances
dont elle duſt avoir fujet de fe plaindre
, & qu'elle enviſageoit tant de
malheurs pour luy dans une paffion
legitime , qu'elle croiroit ne pas meriter
les fentimens qu'il avoit pour
elle , fi elle ne luy confeilloit de les
étoufer ; quelle luy preſteroit tout
le fecours dont il pourroit avoir befoin
pour le faire , & qu'elle éviteroit
fa veuë avec tant de foin , qu'il
connoiftroit que fi fon peu de fortune
ne luy permettoit pas de prétendre
à fon amour , elle eftoit digne
au moins qu'il luy confervaft
toute fon eftime. Tant de vertu
fut un nouveau fujet d'engagement
pour
GALANT .
69
pour le Comte. Il parla de Mariage
, pria Mariane de luy laiffer mé
nager l'efprit de fa Mere, & fe fed'elle
fi charmé , qu'il n'y eut
para
jamais une paffion plus violente. Il
fit ce qu'il luy avoit promis, & rendit
des devoirs fi refpectueux & fi
complaifans à la Comteffe , qu'il ne
defefpera pas d'obtenir fon confentement
fur ce qu'il avoit à luy propofer.
Mariane ne fut pas moins
exacte à tenir parole. Elle prit foin
d'éviter le Comte, & tâcha de luy
faire quiter un deffein dont elle
voyoit le fuccés hors d'apparence ;
mais leur destinée eftoit de s'aimer ,
& comme un fort amour ne peut
eftre longtemps caché , la Comteffe
qui s'en apperçeut , en fit quelque
raillerie à fon Fils. Il prit la choſe
fur le férieux, & dés qu'il eut commencé
à exagerer le merite de Mariane
, elle prévint la déclaration
qu'il fe préparoit à luy faire par des
défenfes fi abfoluës d'avoir jamais
au70
SANT.
MERCURE
Mariage
aucune penſée pour elle , qu'il vit
bien qu'il n'eftoit pas encor temps
de s'expliquer. Elle fit plus. LaC
Campagne alloit s'ouvrir , le Com
te avoit pris employ , & elle ne luy
donna qu'un jour pour partir. II
falut ceder. Son Pere n'avoit pas
laiffé dequoy fatisfaire fes Creanciers
, & il ne pouvoit efperer de
bien que par elle. Il partit apres avoir
conjuré Mariane de l'aimer toûjours
, & luy avoir répondu d'une
fidelité inébranlable. Pendant fon
abfence , un Gentilhomme voifin
devient amoureux de Mariane ; il
fe déclare à la Comteffe , qui pour
mettre fon Fils hors de péril , promet
un préfent de Nôce confidérable,
& conclut l'affaire. Le Comte
en eft averty . On entroit en
Quartier d'Hyver. Il revient en hafte,
& arrive dans le temps qu'on
preffoit Mariane de prendre jour.
Il fe jette aux pieds de fa Mere , la
conjure de ne le deſeſperer pas , &
ne
GALAN T.
71
luy fait plus fecret du deffein
'il a d'époufer cette aimable Fille.
rande colere de la Comteffe. La
oûmiffion de fon Fils ne la peut
échir , elle s'emporte , & cette
proüillerie fait tant d'éclat , que le
Gentilhomme qui apprend l'attachement
du Comte , & la correfpondance
de Mariane , retire fa parole,
& rompt le Mariage arrefté . Cette
rupture fait fulminer la Comteſſe.
Elle défend fa Maifon à Mariane ,
& toutes les prieres du Comte ne
peuvent rien obtenir. Il eft caufe
de fa difgrace , & il fe réfout à la
reparer. Il l'époufe malgré toutes
les menaces de fa Mere. Elle l'apprend
, le des-herite , & jure de
ne luy pardonner jamais . Un Enfant
naift de ce Mariage , on le
porte à la Comteffe. Point de pitié,
elle demeure inéxorable , &
pour achevement du malheur , ils
perdent cet heureux gage de leur
amour. Ils paffent trois ou quatre
an72
MERCURE
années abandonnez prefque de tou
le monde ; & ne fubfiftant qu'ave
peine , parce qu'on trouve peu d'A
mis dans l'infortune , ils font ré
duits enfin à la neceffité de fe féparer.
Tout les quite, & il faut qu'ils
fongent à quiter tout. Le Comte
en fait la propofition à Mariane.
Elle n'a pas moins de courage que
de vertu , & elle confent à s'enfermer
dans un Cloiftre , comme il fe
réfout à entrer dans un Couvent.
Il vend quelques Byoux qui luy
reſtent , & en donne l'argent à Mariane.
Elle va trouver une Abbeſſe
auffi illuftre par fon efprit que par
fa naiffance. Elle eft reçeuë , on luy
donne le Voile , & cette cerémonie
n'eft pas plutoft faite , que le
Comte fe rend à Paris , & renonçant
pour jamais au monde , prend
l'Habit dans un tres auftere Couvent.
La Fortune n'eftoit pas encor
laffé de perfécuter Mariane. Quelques
Filles du Monaftere qu'elle
avoit
GALAN T.
73
avoit choify , apprennent fon avanture
, & foit envie ou malignité ,
elles cabalent bien , qu'elles trouvent
des raiſons plaufibles pour luy
faire donner l'exclufion. Elle a beau
verfer des larmes , elle eft obligée
de fortir. Une Religieufe de ce
Convent touchée de l'état où elle
fe trouvoit , luy donne des Lettres
de recommandation pour fon Pere
qui eftoit Officier d'une fort grande
Princeffe. Elle part , vient à Paris ,
& tandis que cet , Officier luy fait
chercher un lieu de retraite pour
toute fa vie , elle envoye avertir le
Comte de fon arrivée , & luy fair
demander une heure pour luy parler.
La nouvelle difgrace de Mariane
eft un coup fenfible pour luy.
Il l'aime toûjours , il craint l'entretien
qu'elle fouhaite, & la fait
prier de luy vouloir épargner une
veuë qui ne peut qu'eftre préjudiciable
au repos de l'un & de l'autre.
Mariane , quoy que détachée du
Fevrier. D monMERCURE
\
74
monde , ne l'eft point affez d'un
Mary qu'elle a tant aimé , pour ne
fe point chagriner de ce refus. Il
ne fert qu'à augmenter l'envie qu'elle
a de le voir. Elle va au Convent,
entre d'abord dans l'Eglife , & voit
le Comté occupé à un employ pieux
avec toute la Communauté. Cet
Habit de penitence la touche , elle
fe montre, elle en eft veuë , il
baiffe les yeux , & quelque effort
qu'elle faffe pour attirer fes regards ,
il n'en tourne plus aucun fur elle.
Quoy qu'elle penetre le motif de
la violence qu'il fe fait , elle y trouve
quelque chofe de fi cruel , qu'elle
en eft faifie de la plus vive douleur.
Elle tombe dans une efpece
d'évanouiffement
qui ne luy permet
plus de rien connoiftre. On l'emporte
, elle ne revient à elle que
pour demander fon cher Comte.
On court l'avertir qu'elle eft mourante
. Son Supérieur luy ordonne
de la venir confoler, & elle expire
par
GALAN T.
75
que
par la force du faififfement qu'elle
pris avant qu'il fe foit rendu aupres
d'elle. Toute la vertu du Comte
ne fuffit point pour retenir les
larmes fa tendreffe l'oblige de
donner à cette mort. Ce premier
mouvement eſt ſuivy d'une refverie
profonde qui le fait demeurer quelque
temps comme immobile. Il revient
enfin à luy-mefme , & apres
avoir remercié ceux qui ont pris
foin de fa chere Mariane , il fe retire
dans fon Convent , où à force
d'aufteritez il tâche de réparer ce
que fa paffion , quoy que légitime,
peut avoir eu de trop violent.
Cette Avanture à fort éclaté, & je
ne vous en écris rien que fur des Memoires
tres-fidelles . Je n'en aypasde
moins bons de ce qui s'eft paffé en Sicile
dans la prife du Pofte de Pintale,
que le Prince de Bournonville faifoit
fortifier depuis quatre mois . Ce Pofte
n'eft qu'à deux ou trois milles de
Melazzo, & voicy le détail de cette
D 2
Action
76
MERCURE
-
Action tel que l'on me l'a donné
Les Troupes fe mirent en batail
le au deffous de Libbiffo , Cavale
rie & Infanterie , deux heures avant
le jour. Cela fait , on difpofa un
Détachement de huit cens Hommes
, qui fut divifé en deux, ayant
chacun à leur tefte une Compagnie
de Grenadiers . Celuy qui eftoit commandé
par M' de Ćafaux , avoit la
Compagnie des Grenadiers de Cruffol
, commandée par M' de Villeneuve,
fuivie de cent Hommes détachez
& ceux - cy de trois cens autres
auffi detachez . Mr de Lifle , Lieutenant
Colonel de Louvigny , les
commandoit. Le Détachement de
Mr de Morton avoit à fa tefte la
Compagnie des Grenadiers de Louvigny,
commandée par Mr. de Goüyenac.
Elle eftoit fuivie pareillement
de quatre cens Hommes détachez
, fous les ordres de M ' de
Joigny Lieutenant Colonel de
Schomberg. On ordonna aux Meffinois
GALAN T.
77
finois de prendre la tefte de la Cavalerie
pour marcher long de l'Eftrang
; & le Regiment de Schomberg
fut commandé pour les foûtenir.
La Cavalerie eut ordre de marcher
à leur queue, & tout ce Corps
eftoit deftiné foit pour s'oppofer à ce
qui pourroit fortir de Melazzo ,
foit pour enveloper les Ennemis ,
en les prenant par derriere. On fe
mit en marche à la pointe du jour,
& l'on arriva à Soleil levé au pied
de la hauteur où eftoit bâty le
Fort. Les Troupes eftant en ce
lieu- là , le Chevalier Duc continua
fa marche avec toute la Cavalerie ,
les Meffinois, & le Regiment de
Schomberg, le long de l'Eftrang ,
à la referve du Regiment de Monbas
, commandé par M' de Cerify,
& des Dragons qui refterent avec
le Corps des Troupes . Elles entrerent
dans la Finmare ; où elles furent
mifes en bataille fous le Moufquet
de la Redoute , & de toutes
les
78
MERCURE
les Troupes des Ennemis qui garniffoient
le front de la Montagne.
Une groffe Haye qui regne tout le
long , y fait un Retranchement naturel.
Les Détachemens dont il
vient d'eſtre parlé , eftant tous prefts
à donner , Monfieur le Marefchal
de Vivonne fit tirer deux petites
Pieces de Canon de fix livres de
balle , qu'il avoit fait porter avec
luy , dont deux coups feulement
ébranlerent beaucoup les Païfans qui
eftoient accourus de toutes parts à
la defenfe de ce Pofte. En meſme
temps M' de Cafaux & M'de Morton
, monterent avec leurs Détachemens
, & furent fuivis immédiatement
du refte de toutes les Troupes
, qui firent paroiftre une vigueur
admirable , & ne tirerent pas un
coup de Moufquet , quoy qu'elles
fuffent tres-incommodées du feu
continuel des Ennemis qui tiroient
de derriere leurs Retranchemens .
Dans ce temps-là ayant apperçeu
un
GALAN T. 79
un chemin qui montoit droit à la
Redoute , M' le Marefchal ordonna
à fon Regiment , & à celuy de
Normandie qui le fuivoit , de le
prendre ; ce qu'ils firent avec tant
de chaleur , qu'ils arriverent au
Foffé dans le mefme temps que les
Grenadiers commençoient à l'approcher.
Comme ce chemin eftoit
enfilé & veu à découvert de la Redoute,
il y eut plufieurs Soldats de
Vivonne tuez , & quantité de bleffez
, non feulement en montant ,
mais encor dans les approches du
Fort qu'ils attaquerent l'Epée à la
main , auffi- bien que ceux des Détachemens
, lefquels fe comporterent
, Soldats & Officiers , avec tant
de conduite & de courage , qu'on
peut dire fans exageration qu'il eftoit
impoffible de faire plus. Les Ennemis
firent ferme pendant qu'ils ne
voyoient nos Troupes que dans le
bas de la Montagne , laquelle eft
extrément haute : mais quand ils
D 4
les
89
MERCURE
les virent monter avec cette intrépidité
, fans feulement tirer un
coup ; les Païfans , & en fuite leur
Cavalerie & Infanterie , en prirent
une telle épouvante , que quand les
François furent en haut & de plein
pied avec eux , ils ne trouverent
quafi plus d'autres Ennemis que
ceux qui eftoient prépofez pour
garder les Fortifications . Ils firent
à la verité un affez grand feu pendant
un demy quart- d'heure ; mais
dés qu'ils virent leurs Foffez pleins
de Soldats , & leurs Murailles garnies
d'Officiers qui montoient de
toutes parts , ils demanderent auffitoft
quartier qu'on leur accorda.
J'oubliois à vous dire que pendant
que toutes les Troupes montoient,
M' de Montauban, dont on ne peut
affez loüer la prudence dans cette
occafion , fe détacha vers le fonds
de la Finmare avec quelques Troupes
, pour ſe rendre maiftre d'un
Bois qui fe trouve fur la gauche de
la
GALAN T. 8 F
la Redoute. I appréhendoit que
quelques-uns des Ennemis ne s'y
logeaffent , & qu'en approchant de
cette Redoute, nous ne fuffions fort
incommodez par le feu qu'il en auroit
falu effuyer . Cette rencontre
nous a valu plus de deux cens Prifonniers,
parmy leſquels il y a le
Lieutenant Colonel du Regiment
d'Ulbin Allemand , & Commandant
du Pofte ; trois autres Capitaines
Allemans de ce mefme Regiment
, fept ou huit Officiers fubalternes
, & un Capitaine de Cavalerie
qui ne pût fe retirer avec les
autres , parce que fon Cheval fut
tué. Comme Mr le Marefchal n'avoit
formé ce deffein que pour faire
démolir ce Fort qui auroit pû
incommoder le paffage le long de
la Mer ; fi-toft qu'il en fut le maiſtre
, il demeura deux jours fur le
lieu pour le faire entierement détruire
, auffi-bien que deux Maifons
voifines que les Ennemis avoient
D5
ter
Avi ER CURE
terraffées & palliffadées , & qu'il a
fait démolir , n'y ayant pas laiffé
une pierre en place , & ayant fait
combler tous les Foffez.
Vous voyez par là , Madame ,
que Monfieur le Marefchal Duc de
Vivonne fort victorieux de Sicile ,
comme il y eftoit entré triomphant.
Vous vous fouvenez qu'il y arriva
apres avoir defait les Eſpagnols avec
des forces inégales . Peu de jours
auparavant Mile Marquis de Valavoir
eftoit entré dans Meffiné avec
cinq cens cens François que M' le
Commandeur de Valbelle avoit portez
fur les cinq Vaiffeaux qu'il commandoit
; & ce fut alors qu'il fecourut
cette grande Ville , en ce
qu'il fit efperer à ces Peuples que
le Roy leur donneroit bientoft des
marques fa protection. Ils en reçeurent
d'avantageufes peu de jours
apres , quand M de Vivonne , que
Sa Majefté leur donna pour Viceroy
, fit retirer les Ennemis de plus
de
GALAN T. 83
de quinze milles de leurs Murailles
, prefque auffitoft qu'il fut arrivé
chez eux , avec ce grand Convoy
de Vivres qu'ils attendoient fur
la parole de M' de Valavoir , & de
Mr le Commandeur de Valbelle ,
dont je vous ay parlé dans ma Lettre
du Mois paffé. Les Meffinois
n'eurent pas longtemps éprouvé le
Gouvernement de leur Viceroy ,
qu'ils ne douterent point que la
France n'euft intention de les proteger
, & ils fe font confervez dans
cette opinion par la maniere dont
il a travaillé à leur confervation
,
pour laquelle il a fouvent negligé
la fienne ; car en faisant toutes les
fonctions d'un fage Gouverneur
,
& d'un grand General d'Armée &
fur terre & fur mer , où il a toujours
paru infatigable , il ne s'eft
point voulu difpenfer de celles de
Soldat déterminé
. C'eſt ce que la
Renommée publie par tout, & ce
que nous confirmeront bientoft les
Ꭰ 6 lar84
MERCURE
larmes des Siciliens , qui ne le verront
pas affurément partir de chez
eux fans en répandre . Vous ferez
furpriſe de ne voir preſque point le
Nom de M' de Vivonne dans la
Relation que je vous envoye ; mais
elle vient de luy , je l'ay euë telle
qu'il l'a envoyée à la Cour , & fa
coûtume eft de n'oublier jamais les
autres , & de paffer toûjours fous
filence ce qu'il fait de grand ; mais
comme il rend juftice au merite,
on luy rendra malgré l'envie , celle
qui eft deuë à la grandeur de fes
Actions , a la juftice de fon Gouvernement
, à la vigilance qu'il a
euë pour faire obferver les Loix
& empefcher les furprifes des Ennemis
, & enfin au zele qu'il fait
paroiftre pour le Roy fon Maiftre
qu'il aime avec paffion ; & c'eſt
cette paffion qui luy a toûjours fait
trouver du plaifir dans les Actions.
les plus difficiles , & chercher de la
gloire dans les lieux les plus dangereux
,
GALAN T. 85
reux , & où il a crû pouvoir rendre
des fervices plus importans , &
donner des marques plus éclatantes
de fon zele à ce grand Monarque.
Vous connoiffez Monfieur le Marefchal
de la Feüillade qu'on luy
donne pour Succeffeur. Il n'eft pas
encor temps d'en parler , mais on a
lieu d'en attendre beaucoup ; ce
qu'il a fait juſqu'icy , où il a eu du
commandement , nous donne de
grandes efpérances , & il eſt à croire
qu'il ne fe démentira pas.
Apres le bruit des armes que la
Relation quivient de vous occuper,
vous doit avoir fait entendre , il eſt
bon d'en faire fuivre un plus doux , la
Mufique me le fournira , & vous
pourrez vous délaffer agreablement
de la Guerre, en chantant ce que je
-vous envoye. C'eſt un grand Air de la
compofition de M' de la Tour. Vous
fçavez dans qu'elle eſtime il eft parmy
tous les Connoiffeurs; mais avant
que de vous attacher à la Note ,
D7
86 MERCURE
examinez les Paroles fur lesquel
il a travaillé. Elles font d'une Pe
fonne qui eft au deſſus de tou
forte de loüanges. Le nom de M
dame des Houlieres vous en fe
demeurer d'accord.
AIR NOUVEAU.
AH, que je fens d'inquietude !
Quej'ay de mouvemens qui m'eftoient inconnus
Mes tranquilles plaifirs , queftes- vous devenus.
Je cherche en vain la folitude.
D'où viennent ces chagrins, ces mortelles lan
gueurs ?
Queft-ce qui fait couler mes pleurs
Avec tant d'amertume & tant de violence ?
De tout ce que je fais mon coeur n'est poin
content.
Helas ! cruel "Amour que je méprifois tant ,
Ces maux ne font- ils point l'effet de ta vangeance
?
Cette vangeance eft quelquefois
à craindre pour les Belles qui font
trop fieres ; mais il n'en faut pas
toûjours croire les Amans , & je
fçay fort bon gré à une Dame de
me1
à
t
me
GALAN T. 87
nerite qui eftant follicitée par un
Seigneur Etranger qui pouffa la déclaration
un peu loin , fe tira d'affaires
en plaifantant avec luy. Voicy
de quelle maniere une de fes
Amies à qui l'âge permet de tout
dire , & qui fait fouvent de petites
Pieces galantes , a tourné la Réponſe
qu'elle luy fit.
SONNE T.
Un Illuftre Etranger,amoureux , plein d'adreffe,
Sçeut pres d'une Beautéfi bienfeménager ,
Que tout le monde crût qu'ilpourroit l'engager,
Pour peu qu'il témoignaft d'ardeur & de tendreffe.
En effet , luy rendant careffepour careffe ,
La Belle vafi loin , que ce brave Etranger
Se tenant prefque für de l'Heure du Berger ,
S'explique en motsprécis, demande, infifte,preffe.
Ah, dit-elle en riant, nous le donnerions beau
Al' Autheur enjoié de ce Livre Nouveau ,
Où fe lit tous lesMois quelquegaye Avanture.
Fe fuis voftre Servant en tout hors en cecy,
Et crains quefi l'Amour m'avoit furpriſe icy ,
On n'enfit mention dans lepremier Mercure.
Le
88
MERCURE
P
་
Le fecond jour de ce Mois , Feſte L
de la Purification , les Chevaliers
du S. Efprit avec leurs Coliers de
l'Ordre , allerent prendre le Roy
dans fa Chambre , comme c'eft la
coûtume , & le conduifirent dans
la Chapelle du Chafteau de S. Germain.
La Proceffion fe fit dans la
Cour. Rien ne pouvoit eftre plus
augufte ny plus éclatant . La Cerémonie
fut faite par Monfieur l'Archevefque
d'Auch , Commandeur
de l'Ordre. Je ne fçay , Madame ,
fi vous fçavez que le Roy & la
Reyne n'allant point à l'Offrande ,
ils la font porter par la plus grand
Prince & par la plus grande Princeffe
ou ancienne Ducheffe qui fe
rencontrent à ces fortes de Cerémonies.
Ainfi Monfiegneur le Dauphin
porta l'Offrande du Roy dans
l'occafion que je vous marque, avec
cette grace qui luy eft fi naturelle ,
& cet air majestueux qui le fait fi
aifément connoiftre pour le Fils de
Loüis
"
GALAN T. 89
1
LOUIS LE GRAND . La chofe
fe feroit également paffée fans
difficulté pour ce qui regarde l'Offrande
de la Reyne , fi quelque
Princeffe du Sang euft efté prefente
; mais n'y en ayant aucune , &
les rangs n'eftant point reglez entre
les Ducheffes & les Princeffes Etrangeres
, le Roy envoya chercher Mademoiſelle
de Nantes par Monfieur
le Preſident de Mefme Grand Prevoft
de l'Ordre. Cette jeune Princeffe
qu'on n'avoit point préparée à
paroiftre ce jour-là , n'eftoit alors
qu'en Robe de Chambre. Elle ne
laiffa pas d'eftre admirée de tout le
monde, & elle eut d'autant plus de
fujet de s'en applaudir , quelle ne
devoit qu'à elle-mefme les regards
qu'elle s'attiroit. Je ne vous fçaurois
exprimer avec combien de grace
elle s'acquita de cette cerémonie
d'Offrande. Elle a déja fait voir en
d'autres rencontres que
´nes de fa naiffance n'ont pas befoin
les Perfondu
MERCURE
90
du fecours de l'âge pour faire connoiftre
ce qu'elles font.
Trois jours avant la Cerémonie
dont je vous parle , Mr le Comte
de Monfaureau , Fils aifné de Monfieur
le Marquis de Sourches Grand
Prevost de France , fut baptifé dans
la Chapelle du Chateau de S. Germain
par Monfieur l'Evefque d'Orleans
, Premier Aumônier du Roy.
Ce jeune Comte eft déja avancé
dans fes études , & eut l'honneur
d'eftre nommé Louis par le Roy &
la Reyne. Il eſt beau , bien fait , a
la tefte tres-belle , & il feroit inutile
de vous dire qu'il eft petit-Fils
d'un Chevalier de l'Ordre , & que
la Maifon de Monfaureau dont fort
Madame fa Mere , eft une des meilleures
& des plus illuftres du Roy.
aume. Ce font des chofes que vous
fçavez. M' le Marquis de Sourches
fon Pere le prefenta à Leurs Majeſtez
dans un Habit qu'on trouva
tres-propre & bien inventé pour
l'oc-
00
ve
ch
Ca
qua
tea
re
ب أ ل ا
GALA 91
l'occafion dont il s'agiffoit. Il eftoit
veftu d'une Moire d'argent blanche
, à la maniere des Novices des
Chevaliers de l'Ordre , enrichy de
quantité de Rubans d'argent & de
Points de France , avec un Manteau
fort ample , & à grande queuë
comme celuy des Chevaliers, échancré
au cofté, & tout bordé & bouillonné
de Point vers les manches .
Cet Habit plût fort au Roy , qui
l'examina , & en approuva la nouveauté.
Ce terme de Chevaliers me fait
fouvenir de ceux de S. Lazare de
Jerufalem , parmy- lefquels Monfieur
le Marquis de Louvois a encor
reçeu au commencement de ce
Mois M' Lefcoffois de Monthelon ,
& Mr Pidou de S. Olon , Gentilhomme
ordinaire du Roy. Le premier
eft Fils de ce celebre Avocat
dont la naiffance eft fi avantageufement
foûtenue par le mérite , &
qui compte un Garde des Seaux
parMERCURE
92
fe
teu
parmy fes Anceftres. M' de S. Olon
eft auffi fort connu par les qualitez de
de fa Perfonne, & par les Emplois de
dont le Roy l'a quelquefois honoré
dans les fonctions de fa Charge. fuc
Celuy qui luy fut donné de l'échange
des Ambaffadeurs de France po
& d'Espagne lors que la Guerre fut
déclarée entre les deux Couronnes,
luy acquit beaucoup de gloire. Il
s'en acquita avec tant de fageffe &
de conduite , & remedia fi prudemment
à l'infidelité des Eſpagnols
qui tirerent fur M le Marquis de
Villars apres leur féparation
, qu'il
eut le bonheur d'en eftre loüé publiquement
par Sa Majefté. Il a
déja eu un Frere dans ce mefme
Ordre de S. Lazare , qui eftoit Sous-
Lieutenant au Regiment des Gardes,
& qui fut tué en l'an 1676. à la
prife du Fort de Dinths. Le Roy
a gratifié de fa Charge un autre de
fes Freres qui fert actuellement dans
ce Regiment , où il a donné des
marGALAN
T.
marques
93
de fa valeur dans les Sieges
de Valenciennes , de Cambray , &
de S. Omer, & à la Bataille de Caffel.
Vous aviez envie de fçavoir qui
fuccederoit
à la Charge de Tréforier
general des Vaiffeaux
qu'avoit
poffedée M' de Saint André apres
feu M' de Peliffary. M' Lubert en
a efté pourveu. Il eft Receveur general
de Touraine & de Berry , &
a l'avantage
d'eftre allié à Monfieur
Colbert par les Femmes.
On a perdu ces derniers jours
Madame la Marquife de Villaines ,
de l'ancienne Maifon d'Anglure.
Elle eftoit Veuve de M' le Marquis
de Villaines , de la Maifon de
Bourdin , qui a eu des Secretaires
& Miniftres d'Etat , & des Procureurs
Genéraux du Parlement de
Paris , fous nos derniers Roys de
la Branche de Valois. L'éloquence
qui luy eftoit heréditaire , l'avoit
rendu confidérable en diverfes Affemblées
, où il s'eftoit fait fouvent
94
MERCURE
•
vent admirer par la connoiffance
qu'il avoit des belles Lettres & dese
Sciences. Il excelloit principalement
dans l'Aftrologie , dont il a donné
plufieurs Livres au Public. Il eftoitin
confulté par tout ce qu'il y a de
Sçavans & de Curieux en cet Art
dans l'Italie , l'Allemagne , & toute
l'Europe. Il eft mort depuis deux
ans Gouverneur de Vitry le François
. Mr le Marquis de Chappelaine
fon Fils luy a fuccedé au Gouvernement
de cette Place , où il a
reçeu le Roy quand il y eft paffé
pour aller à Mets. La maniere dont
il s'eft acquité de ce devoir , luy a
fait mériter l'approbation de toute
la Cour.
Vous aurez peine à ne pas donner
la voftre à une Piece toute pleine
d'efprit qui a efté faite pour
Monfiegneur le Dauphin par M
l'Abbé de la Chaife , Doyen de
Sillé. Elle a pour fujet un Diférend
que ce jeune Prince a émeu entre
les
GALANT .
95
es Mufes & Mars, & qui n'a pû
eftre terminé que par un Arreft de
Jupiter. Je croy vous faire un tresgrand
préfent de vous en envoyer
une Copie.
MARS
ET
LES MUSES
EN CONTESTATION
,
Pour Monfeigneur LE DAUPHIN .
MARS.
Allons , Prince, allons à la gloire ,
Du Grand Loüis marchons fur les par
triomphans ,
C'eft eftre caché trop longtemps
Parmy les Filles de Memoire.
Les Enfans des Héros au milieu des Guerriers ,
Cherchent dés qu'ils font nez à cüeillir des
Lauriers ,
Tout autre féjour leur fait peine ,
L'air quel'on y refpire eft leur feur element ,
S'ils boivent quelquefois des Eaux de l'Hypocréne
,
C'est dans leur Cafque feulement.
LES
96 MERCURE
LES MUSES.
On fe peut fervir , Dieu de Thrace ,
De diferens moyens pour une mesme fin.
A la gloire en trouve un chemin
Qui paffe auffi par le Parnaſſe ;
Ainfi que vos Guerriers, nos Sçavans a leur tour
Pour s'immortalifer vont luy faire leur cour
Sans l'horreur qui vous environne.
Ce Mont comme vos Champs eft fertile en
Lauriers ,
Nous n'eftimons pas moins ceux dont on nous
couronne ,
Pour croiftre avec les Oliviers.
MARS .
Les Princes d'une Augufte Race,
Source de tant de Rois
Ne font point nez pour
de tant de Héros ,
les repos ,
Ny pour les Lauriers du Parnaffe ,
Vous vous flatez envain de pouvoir enrichir
Des Couronnesfous qui tout doit unjourfléchir ,
Fen puis feul accroiftre le luftre.
Quand unPrince a le droit d'en eftre l'Heritier,
Par un de mes Lauriers il fe rend plus Illuftre
Que par voftre Parnaffe entier.
LES MUSE S.
Quelque grand qu'un Prince puiſſe eftre ,
Du Parnaffe il emprunte encore de l'éclat ,
Par nous il gouverne un Eftat ,.
Dont
GALAN T.
97
3
Dont parvous il fe rend le Maiftre.
De diverfes façons nous le rendons vainqueur,
ar vous il prend les Murs, par nous ilprend
le Coeur,
Craint par vous, & par nous aimable,
ans nous on détruiroit bien- toft tous vos projets.
Puis qu'on ne vit jamais un Empire durable ,
Qu'on n'euft l'amour de fes Sujets .
MARS.
Ce fond folide de Sageffe ,
Ce fond d'honnefteté qui rend un Souverain
Les delices du Genre humain ,
N'eft point un fruit de voftre adreſſe .
C'est un écoulement de cet Art glorieux ,
Dont Jupiter fe fert pour regner fur les Dieux.
Que luy feul inspire aux grands Princes ;
Et tel l'on a veu toûjours vous dédaigner ,
N'en eft pas moins chery de toutes fes Provinces ,
Et n'en fçait pas moins bien regner.
que
LES MUSES.
Pour peu qu'un Prince ait dans fon Ame
Ce fond d'honneurgravé, nous le rendons parfait,
Chez nous il voit tout ce qu'ont fait
Ceux qu'on eftime , & ceux qu'on blâme.
Il voit par quels degrez les Héros ont monté,
Pour s'acquerir la Gloire & l'Immortalité ,
Il voit l'horreur qu'on a des Crimes.
Que fi le Ciel fans nous déployant fes trefors,
Fevrier. É In98
MERCURE
Infpire à quelques uns les plus belles Maximes,
Il fait peu de pareils efforts .
MARS.
Mais quoy n'eftes - vous pas contentes ?
CePrince aupres de vous a toûjours demeuré,
Par vous fon Efprit éclairé
A des Lumieres furprenantes.
Le Fils du Grand Loüis entre tous les
beaux Arts ,
Ne doit-il ignorer que le feul Art de Mars ?
S'en doit-il tenir à l'Hiftoire ?
Des Héros qui font morts cherche-t'on l'en-
Lors que
tretien ,
l'on a ponr guide au chemin de la
Gloire,
Un Pere fait comme le fien ?
LES MUSES.
N'est - ce point affez que la France
Tremble pour fon Monarque au fort de fes
Exploits?
Faut-il rifquer tout à la fois
Ce qui remplit fon efperance ?
Vous n'expofez que trop ce Sang Illuftre aux
coups ,
Laiffez du moins, laiffez en feureté chez nous
Une de ces Auguftes Teftes.
Que pourroit apres tout fervir voftre Art
au Fils ?
TrouGALAN
T.
99
Trouvera -t'il encor à faire des Conqueftes ,
Quand le Pere aura tout conquis ?
JUPITER.
Un peu de tréve à vos Querelles ,
Apres les Mufes, Mars, vous aurez voſtre tour,
Et je veux que ce Prince un jour
Vous mette d'accord avec elles.
Contentez- vous de voir aujourd'huy feulement
Combien il a d'adreſſe, & quel attachement
Il marque pour vos Exercices ;
Et quand il feratemps qu'il vous aille chercher ,
Les Mufes dont par tout il fera les delices ,
Le fuivront loin de l'empefcher.
Mr l'Abbé de la Chaife doit attendre
beaucoup de gloire de cet Ouvrage.
La matiere eft grande , &
Monfeigneur le Dauphin ne fçauroit
rien infpirer que d'élevé. Voicy
des Vers qui ont efté mis en Air
par Mr le Peintre , & chantez avec
beaucoup d'applaudiffement à ce jeune
Prince. Ils font de M' de Valnay.
C'eft un Nom qui ne vous eft pas
inconnu , & vous avez déja veu d'autres
Vers de luy qui vous ont fait
connoiftre la facilité de fon Génie.
E 2 AIR .
100 MERCURE
AIR.
Quand le Soleil brille a nos yeux ,
Et il repand fur nous fes rayons merveilleux,
Il n'a rien qui ne nous enchanté ;
Mais quand par l'ordre de fon cours
Il éloigne de nous fa prefence éclatante ,
C'efl l'Aftre d'apres luy qui fait tous nos
beaux jours.
Il s'eft donné icy force Bals ce
Carnaval , mais ils n'ont eu rien de
fi particulier , que ce que je viens
d'apprendre qui s'eft paffé dans une
Affemblée de Province. Elle fut
faite à l'occafion du Mariage d'une
Belle du grand air, qui ayant longtemps
fouffert les affiduitez de deux
Soupirans , en choiſit un pour le
rendre heureux . Il falut que le Difgracié
prift patience. Il aimoit, mais
ce choix luy faifoit connoiftre qu'il
eftoit moins aimé que fon Rival ,
& le coeur a des privileges qu'il feroit
injufte de contefter. Le jour
des Nôces fut pris. Il le fçeut , &
qu'il y auroit Bal en forme chez
le
GALAN T. 101
le Marié, où tout le beau Monde
de la Ville fe devoit trouver. L'occafion
ne pouvoit eftre plus favorable
pour le deffein qu'il avoit formé
de fe plaindre publiquement de
la Belle qui l'abandonnoit. Il chantoit
tres-bien , compofoit agreablement
en Mufique ; & un Concert
médité avec trois de fes Amis &
trois de fes Amies , fut ce qu'il s'imagina
de plus propre àfaire réüffir
fon projet. Ce Concert devoit eftre
de deux Hautbois , d'une Flufte
douce , d'une Viole , d'un Luth , '
& d'un Thuorbe. Les fix Perfonnes
dont je vous parle le repéterent
pendant quelques jours . L'accord
en fut jufte , & ces divers Inftrumens
ne pouvoient eſtre en meilleure
main. Le jour du Bal eftant
arrivé , les trois Hommes fe déguiferent
en Bergers , les Dames en
Bergeres , & noftre Amant en Muficien.
Dans cet équipage qui eftoit
tres lefte , ils fe rendirent où il
E
3
y
avoit
102 MERCURE
avoit déja long- temps qu'on dançoit.
La Mafcarade méritoit bien qu'on
s'empreffaft à la recevoir. On fait
faire place , on donne des Sieges, &
les Violons ceffent pour leur laiffer
accorder leurs Inftrumens . Ils commencent
leur Concert par une Symphonie
gaye , apres laquelle l'Amant
. Muficien chante avec le Thuorbe
le Couplet de Chanfon qui fuit.
Bergeres & Bergers. qui paroiffez contens ,
Que chantez vous fur vos Mufetes ?
Eft-ce le retour du Printemps
Qui va redonner à nos Champs
Mille agreémens , mille fleuretes ?
Vos Chants font pour moy trop joyeux
Et je ne fçaurois les entendre ,
Depuis qu'un Rival trop heureux
Me ravit l'objet de mes feux ,
Qu'un retour de Printemps ne peut jamais
me rendre.
Ce Couplet fut chanté de fi bonne
grace , qu'il attira l'admiration de
toute l'Affemblée fur les faux Muficien.
Chacun comprit l'intereſt
qu'il avoit aux Vers qu'on venoit
d'enGALAN
T.
103
d'entendre; & apres un quart- d'heure
de Symphonie qui recommença
fur un ton plaintif, il continua de
cette forte .
Enfin tu m'as changé , Climene ,
Je ne poffede plus ton coeur ,
Un autre avecque moins de peine
En eft devenu le vainqueur.
Il est vray , ce Rival a beaucoup de merites ,
Mais je te dis , quand pourluy tu te rends,
Que tu connois ce que tu quites ,
Et ne fais pas ce que tu prends .
2
,
Ce fecond Couplet eut le mefme
applaudiffement que le premier , &
fit plaindre la difgrace de celuy qui
le chantoit. Une troifiéme Symphonie
finit le Concert , & apres
une magnifique Colation , dont le
Marié qui prit la galanterie comme
il devoit , régala cette belle Troupe,
ils fe retirerent , & le laifferent
joüir de fon bonheur .
Monfieur l'Archeveſque de Bourges
, que nous avons veu d'abord
Evefque d'Ufés , traita magnifique-
E 4
ment
-
104 MERCURE
ment Monfieur l'Ambaffadeur d'Angleterre
& Madame fa Femme au
commencement de ce Mois. Le Feftin
fe fit dans l'Hoftel de la Uriliere.
Madame Ervé Soeur de cet Ambaffadeur,
& Mademoiſelle Ervé fa Niéce,
en eftoient avec de M' de la Uriliere
le Pere ; Miniftre & Secretaire
d'Etat , Madame la Marquife de Chafteauneuf,
Madame la Comteffe de
Tonné- Charante, & plufieurs autres
Perfonnes de marque . Ce Prélat
n'oublia rien de tout ce qu'on peut
donner de plus rare & de plus exquis
pour bien régaler cet Ambaffadeur .
Je n'ay rien à vous apprendre de
ceux qu'on a envoyez Plenipotentiaires
à Nimégue. Je fçay feulement
qu'une belle Perfonne qui eft
aupres d'une des Ambaffadrices , y
fait beaucoup de defordres , & qu'on
ne trouve pas de feûreté à traiter
avec elle de bonne foy. Voyez par
ce Quatrain qui a efté fait pour elle,
de quels maux on la croit capable.
Vous
GALAN T. 105'
Vous voyez maintenant des deux bouts de
la Terre
Les Penples affemblez adorer vos attraits.
Ab que je crains , Philis , qu'ils n'allument
la guerre
Dans le lieu qu'on choisit pour résoudre la
Paix !
Dites apres cela que l'Indiférence
n'eft bonne à rien , elle qui eft un
préfervatif fi affuré contre l'attaque
de deux beaux yeux. Je vous envoyay
la derniere fois l'Adieu qu'elle
a fait à une tres-aimable Perfonne
dont elle ne pouvoit plus défendre
le coeur. Lifez, je vous prie,
la Réponse que cette Belle luy fait.
REPONSE
A L'INDIFERENCE
.
Quoy? vous m'abandonnez? helas ! ma chere
Hofteffe,
A
Vous medites adieu dans monplus grand befoin.
1 quoy bonde mon coeur avoir pris tant defoin ,
Pour fuir quand on veut furprendre la tendreffe
?
Ex
Mais
106 MERCURE
Mais quelfujet encor vousforce à me quiter ?
Tirfismédit de vous. Voyez la belle affaire.
Quoy,pour deux motsfaut-ilfe rebuter ?
Vrayment vous nerofiftez guere.
Il nefautrienpour vous épouvanter.
Montrez luy ce que c'efl que cette Indiférence
Quiregnafi longtemps dans mon coeur endurcy .
Vous voyez qu'ilfefie enfa perfeverance ;
Hé bien, perfeverez auffi.
Plus l'Ennemy vous paroift redoutable ,
Et plus vous trouverez de gloire à meriter .
C'est justementparce qu'il eft aimable ,
Qu'à deplusgrande efforts ilfaut vous exciter.
Deplus, quand vous m'aurez laiffée ,
SiTirfis me laiffoit , àparler franchement ,
Je ferois bien embaraffée ,
Den'avoirplus ny vous , ny mon Amant.
Donnez-moy donc le temps d'éprouver fa con-
Stance .
Avant qu'à vous quiterjepuiffe confentir.
Apres celafi vous voulez partir ,
Ilfaudraprendrepatience.
Souvent les Amans font trompeurs ,
Et malgré tous leurs foins toutes leurs douceurs
,
Il eft bon que l'onfe défende ,
Car dés qu'ilsfont les maiftres de nos coeurs,
On
GALAN T.
107
On remarque combien la diference eftgrande
De ces Amans foumis à des Amans vainqueurs.
Mais enfinfi de moy vous vous trouvez trop laſſe
Quand Tirfis m'aura fait croire ce qu'il me dit,
Alors moy mefmeje vous chaffe ,
Ce Tirfis dans mon coeur remplira voftreplace ,
Je l'aymeraypour vousfaire dépit .
Quoy que l'Indiférence foit fouvent
blamée, heureux qui en peut
avoir autant pour le monde qu'en
a témoigné Mademoifelle d'Ufés en
faifant fes Voeux depuis quelques
jours apres une année de Novitiat ,
paffée avec toute la ferveur qui peut
marquer une veritable & parfaite
Vocation ! Elle eft Soeur de Monfieur
le Duc de Cruffol , & avoit
efté élevée jufqu'à quatorze ans
dans le Convent de la Ville- l'Evelque.
Comme elle commençoit d'entrer
dans un âge où il eftoit bon de
luy faire connoistre les avantages
que fa beauté & fa naiffance luy promettoient
, Madame la Ducheffe
E 6 d'Ufés
108 MERCURE
d'Ufés fa Mere la fit revenir aupres
d'elle , n'ayant jamais eu deffein de
la faire Religieufe. Elle demeura ſix
ans à jouir des honneurs & des plaifirs
de la Cour , Elle y pouvoit eſperer
un établiffement confiderable.
Madame la Ducheffe de Cruffol fa
Belle- Soeur , qui l'aimoit fort tendrement
, y travailloit de tout fon
pouvoir. Cependant avant obtenu
permiffion d'aller paffer quatre ou
cinq jours à l'Abbaye d'Hyeres avec
une Soeur qu'elle y avoit Religieufe
, & dont la vertu & la pieté ont
peu d'exemples , elle s'y fentit tellement
touchée, qu'elle réfolut prefque
auffitoft de prendre l'Habit, &
le demanda avec des inftances qui
ne fe peuvent imaginer . Madame
l'Abbeffe d'Hyeres qu'on ne fcauroit
mieux louer qu'en difant qu'elle
eft une veritable Soeur de feu
Madame de Montaufier , éprouva
cette zelée Poftulante par de longs
refus qui la chagrinerent ; mais enfin
apres
·
GALAN T. 109
apres plufieurs mois d'impatience ,
il falut que Madame la Ducheffe
d'Ufés confentift à luy laiffer donner
cet Habit qu'elle fouhaitoit fi
ardemment. Il feroit difficile d'exprimer
avec combien de joye elle
s'en vit reveftuë . Son année de Novitiat
eftant expirée , elle a témoigné
les mêmes empreffemens pour
faire fes Voeux. La Cerémonie en
a efté longtemps diférée fur divers
prétextes; on l'a éprouvée de nouveau
, mais elle eft demeurée inébranlable
, & a fait enfin Profeffion
dans cette Abbaye , fans que
Mere , Frere , ny Soeur , ayent efté
capables de la faire chanceler un
moment .
Je m'eftois trompé en vous mandant
que Madame la Ducheffe de
Bournonville eftoit morte Veuve.
Monfieur le Duc de Bournonville
vit encor ; mais j'ay à vous apprendre
la mort de M' de Riberpré &
de Madame la Comteffe de Druys ,
E 7 com110
MERCURE
comme une choſe tres- affurée . Le
premier eftoit un Gentilhomme fort
qualifié , brave , & qui a eu beaucoup
d'Emplois dont il s'eft toûjours
tres-bien acquité. Il eſt mort
Gouverneur de Ham , & fort regreté
de fes Amis que fes manières
obligeantes luy avoient fait acquérir
en grand nombre.
Madame la Comteffe de Druys
eftoit d'une des plus grandes Maifons
du Nivernois, & Mere de M'
le Comte de Druys Gendre de M'
le Comte de Montal Gouverneur de
Charleroy . Il eſt brave , & commande
le Regiment de ce Comte.
La mefme Cerémonie qui s'eft
faite avec tant d'éclat au Parlement
touchant l'Enregistrement des Lettres
de Chancelier Monfieur le
Tellier , fe fit il y a quelques jours
au Grand Confeil. MVoifin Avocat
General , & M Camus des
Touches , parlerent en cette occafion
avec leur fuccés ordinaire ; &
quoy
GALA N T. III
rangues ,
quoy qu'il femblaſt que la matiere
des louanges qu'on peut donner à
ce grand Miniftre duft eftre épuifée
par un nombre infiny de Ha-
& beaucoup d'Actions
publiques qui s'eftoient déja faites
à fa gloire , on remarqua dans ces
nouveaux Panegyriques quantité de
chofes qui n'avoient point encor efté
dites, & qui firent admirer la juftice
du Roy dans la difpenfation des
honneurs qu'il a répandus fur toute
la Famille de cet Illuftre Chancelier.
Il y a eu icy ce Carnaval plufieurs
fortes de Divertiffemens; mais
un des plus grands que nous ayons
eus , à eſté un petit Opéra intitulé
les Amours d'Acis & de Galatée, dont
Mr de Rians Procureur du Roy de
l'ancien Chaſtelet, a donné plufieurs
Repréſentations dans fon Hoftel avec
fa magnificence ordinaire. L'Af
femblée a eſté chaque fois de plus
de quatre cens Auditeurs , parmy
lefquels plufieurs Perfonnes de la
plus
112 MERCURE
ap
plus haute qualité ont quelquefoi
eu peine à trouver place . Tous ceu
qui chanterent & jouerent des In
ftrumens , furent extrémement
plaudis. La Mufique eftoit de l
compofition de M' Charpentier don
je vous ay déja fait voir deux Airs
Ainfi vous en connoiffez l'heureus
talent par yous-mefme. Madame de
Beauvais , Madame de Boucherat
Meffieurs les Marquis de Sable &
de Biran , M' Deniel , Monfieu
de Sainte Colombe fi celebre pou
la Viole , & quantité d'autres qu
entendent parfaitement toute la fi
neffe du Chant , ont efté des admi
rateurs de cet Opéra.
Il n'eft pas jufte de vous parle
de Mufique , à vous qui l'aimez
avec tant de paffion , fans vous don
ner moyen de chanter. Lifez ce
Paroles d'un troifiéme Air , avan
que de vous attacher à la Nöte.
AIR
3
:2-
lis
(
9
ה
1010
he
TAHO
9
GALANT
.
113
AIR NOUVEAU.
Doux Habitans de ces Bois,
Que vostre amoureux ramage
S'accorde bien à ma voix !
Nous faifons répondre cent fois
Les Rochers de ce voisinage.
Helas ! petits Oyfeaux , helas !
Nous parlons un langage
Que ma Bergere n'entend pas.
Cet Air vous eft marqué comme
eftant nouveau , & je vous affure
qu'il l'eft. Je puis mefme vous dire
qu'il doit eftre bon , puis qu'il eft
de celuy-mefme dont je vous en ay
envoyé un d'abord que tout lemonde
fçavoit. Il n'auroit pas tant couru
, fi fon Autheur avoit moins de
talent pour la Mufique .
Il eſt avantageux d'en avoir pour
quelque Art que ce puiffe eftre. On
en eft glorieufement récompenfé , &
les Prix qui furent dernierement
diftribuez dans l'Académie Royale
de Peinture & de Sculpture , en
font une marque. Ils ont efté établis
MERCURE
114
blis par le Roy ; & Monfieur Colbert
quoy qu'occupé continuellement
aux plus importantes Affaires
du Royaume , ne laiffe pas de donner
toûjours fes foins à faire fleurir
les beaux Arts en France , avec autant
d'éclat que fi nous eſtions dans
un temps de Paix. Ma premiere
Lettre vous apprendra le nom de
ceux qui ont emporté ces Prix , &
par quels Ouvrages on jugea qu'ils
méritoient de les emporter. L'inimitable
Mr le Brun , Premier Peintre
du Roy , & dont nous avons
veu autant de Chefs-d'oeuvres que
de Tableaux , fit voir des Deffeins
qui reprefentent les divers mouvemens
que les Paffions font paroiftre
fur le vifage avec une expreffion
dont la force & le naturel ne caufent
pas moins d'admiration que de
furpriſe. Je vous en entretiendray
dans le mefme temps , & je puis
vous promettre de tout cela quelque
chofe de fort curieux.
ComGALAN
T. 115
Comme vous voulez eftre informée
de tout, il faut vous dire deux mots
d'un Combat de Mer. Un Navire
Marchand de Dieppe , nommé l'Europe
, monté de dix-fept Pieces de
Canon , & de trente- cing Hommes
d'équipage , fut rencontré à la hauteur
de Fécam fur la fin du dernier
Mois , par une Frégate de Fleffingue
de vingt- deux Pieces de Canon
, & de quatre - vingts deux
Hommes d'élite. Les Zélandois l'attaquerent,
& quoy que l'inégalité
fuft grande , les Noftres foûtinrent
l'Attaque avec une telle vigueur ,
qu'apres un Combat opiniâtré , ils
fe rendirent maiftres de la Frégate ,
fans avoir prefque fait autre perte
que celle de M' du Port leur Capitaine
, qui fut malheureuſement
tué du dernier coup d'armes tiré du
Bord ennemy. M' du Caffe qui repaffoit
dans fon Vaiffeau , comme
Directeur du Négoce des Intereffez,
prir fa place , & commanda de fauter
116 MERCURE
ter à bord ; ce qu'il fit le premier
pour donner exemple aux plus réfolus.
Il fut fecondé de quelques
Braves qui fe fignalerent dans ce
Combat. Mr du Fay de Dieppe ,
s'y diftingua . Il eftoit fecond Pilote
du Bord , & tout habillé de
rouge , afin de fe faire mieux remarquer
. Il fut bleffé à la cuiffe ,
& s'eftant fait arreſter le fang par
un appareil qu'on mit promptement
à fa playe , il s'engagea de nouveau
dans l'Occafion , & ne voulut point
laiffer terminer le Combat fans luy.
La Frégate fut conduite au Port de
Dieppe. On y trouva vingt - trois
bleffez au fond de cale . On fçeut
qu'il y en avoit eu onze de tuez
dans le Combat , qu'on avoit jettez
en mer ; le refte fut fait prifonnier.
Je viens au Départ du Roy. Comme
il a fait parler toute l'Europe
dés qu'on en a crû le deffein formé,
il mérite bien de vous eſtre
appris avec toutes les circonftances
qui
GALAN T. 117
qui le rendent recommandable. Elles
font connoiftre que ce grand
Prince ne fait rien qu'avec une prudence
confommée , & que tout ce
qu'il ordonne eft executé de mefme.
Ce n'eftoit pas feulement de partir
qu'il s'agiffoit , mais de partir avec
toutes les précautions neceffaires à
un Voyage de cette importance.
La Saifon eftoit fort peu avancée.
Nous venions prefque de prendre
Fribourg & S. Guilain , & nos
Troupes avoient eu à peinele temps
de refpirer. Cependant tout a efté
prêt , & ce qui eft à peine croyable,
les Gardes du Corps fe font
trouvez en meilleur état que jamais
, leftes , bien montez , & les
Compagnies completes , fans qu'il
leur manquaft un feul Officier. Il
falloit bien des choſes pour cela à
des Gens qui ne faifoient que d'arriver
d'Allemagne , & qui recevoient
ordre de partir avant le Roy.
On a trouvé moyen de fournir à
tout.
118
MERCURE
tout. Les Moufquetaires qui ont
efté la terreur des Ennemis à Valenciennes
& à la Bataille de Caffel,
eſtoient tous preſts il y avoit déja
quelque temps , & jamais on ne fit
paroiftre tant d'impatience - qu'ils en
ont témoigné de commencer la
Campagne. Ils ont accompagné le
Roy dans fa marche avec des Gardes
du Corps détachez de chaque
Compagnie à l'ordinaire. Sa Majefté
fit plufieurs Reveuës de toute cette
belle Cavalerie dans la Plaine d'Oüilles
quelques jours avant fon départ.
La Compagnie de fes Grenadiers
à cheval , commandée par Mr
de Riotot y eftoit jointe. On ne
peut la voir fans furprife. Ils font
tous bien faits , & peuvent infpirer
de la terreur à ceux qui les voyent,
puis qu'ils en ont tant infpiré à nos
Ennemis , qui par leur nombre leur
devroient eftre formidables. Ils ont
tous le Sabre en Croiffant , des Bonnets
fourrez , & un Habillement
rouGALAN
T. 119
rouge . Je ne vous parle point des
Gens-d'armes & des Chevaux- Legers.
La Journée de Cokberg eft
encor récente , & la maniere dont
ils y ont combatu les fera toûjours
compter parmy les meilleures Troupes
de France. Le Roy qui a un
foin particulier de toutes celles de
fa Maiſon , fit auffi plufieurs Reveuës
de fon Regiment des Gardes.
On n'avoit jamais veu de fi belles
Compagnies , foit pour la bonté des
Hommes , foit pour la maniere
dont ils eftoient tous veftus. On
leur avoit donné des Habits neufs ,
brillans tout enfemble , & capables
de fuporter les injures de la Saifon.
Le bruit de Paix qui couroit, pouvant
empeſcher les Officiers de fonger
à leur équipage , Sa Majefté
qui prévoit à tout , fit publier une
Ordonnance plus d'un mois avant
fon départ , par laquelle chacun
eftoit obligé de fe tenir preft dans
un temps marqué. Quelques jours
apres
120
MERCURE
pour
*
apres on fit prendre le devant aux
gros équipages. La précaution
eftoit
prudente , à caufe de la lenteur de
leur marche . Les Drapeaux du Regiment
dont je vous parle furent
en fuite portez dans l'Eglife de Noftre-
Dame , où Monfieur l'Archevefque
les benit avec une pieté qui
laiffoit paroiftre beaucoup
de zele
la Perfonne
du Roy , & pour
le bonheur de la Campagne. Cette
Cerémonie
eftant faite , le Regiment
Gardes partit . Je vous ay
parlé des Officiers genéraux nommez
par le Roy pour fervir dans
cette nouvelle Année , à la referve
de Monfieur le Marquis de Laurieres
, dont le nom m'eftoit échapé.
Il fut fait feul Brigardier
de la Cavalerie
Legere , & Sa Majeſté qui
voulut diftinguer
cette Nomination
, dit obligeamment
à fon avantage
, qu'elle connoiffoit
fon mérite
, & eftoit informée de fa valeur.
Il eſt Maistre de Camp de Cava
GALAN T. 121
valerie. Son efprit n'eft pas moindre
que fon courage, & on ne doit
s'étonner de l'un ny de l'autre ,
puis qu'il eſt Neveu de Monfieur le
Duc de Montaufier. Le Roy donna
dans le méme temps un Regiment
de Cavalerie à Mr le Comte de
Lumbres , de la Maifon de Fienne.
11 commandoit celle des Ennemis
dans Valenciennes lors que cette
Place fut prife , & il y avoit efte
fait prifonnier. Il a deux Fils dont
l'aifné qui n'a que douze ans , à
efté gratifié d'une Compagnie de
Cavalerie par le Roy , & l'autre
d'une Abbaye. Sa Majesté donna
auffi un Regiment à M' de Fienne
, qui eft de la mefme Maifon
de M' le Comte de Lumbres . Le
Prince de Morbeq qui a quité le
fervice des Efpagnols , vint auff
falüer le Roy. Il eft un des plus
grands Seigneurs de Flandre , &
pour vous le faire croire , il fuffit
de vous dire qu'il eft de la Maifon
Fevrier. F de
ANDORE ,
ENIGME
GALANT. 123
de Montmorency. Le Prince de
de Robec fon Pere eftoit Gouverneur
d'Artois pour le Roy d'Efpagne.
Il eft Chevalier de la Toifon
d'or , & défendoit S. Omer quand
nous l'avons pris. Toutes chofes fe
difpofant infenfiblement
pour le Départ
de Sa Majefté , Mr de Roux
qui a fi bien fait parler l'Année
1677. fit auffi parler l'Hyver , &
voicy de quelle maniere,
L'HY VER ,
AURO Y ,
Sur fon Départ.
adis l'Automne à peine annonçoit monretour ,
Qu'il faifoit en tous lieux écarter les Armées ,
t leurs forces encor n'estoient point ranimées ,
Quand le Printemps plus doux revenoit à
fon tour.
trépide Loüis , c'est en vain quej'oppofe
vofirefiereardeur, neiges, frimas, glaçons,
tre valeur qui jamais ne repofe
us fait vaincre par tout de toutes lesfaçons.
F 2 Aux
124
MERCURE
Aux effort de voftre courage
Les Hommes ne fuffisent pas ,
Vous eftes plus que moy le Maistre de l'orage ;
Apres avoir toujours vaincu dans les Combats ,
Des plus fiers Aquilons vous furmontez is
rage.
Pour pouvoir arrefter vos pas ,
Il n'eft point de Saifon qui vous femble affez dure,
Rien ne refifte à voftre Bras ,
Et vous voulez encor foûmettre la Nature.
Aucun Héros n'avoit jamais ofe
Afpirer avant Vous à ce genre de gloire :
Par mes glaçons aller à la Victoire !
Ce chemin à vous ſeul a pû paroiſtre aiſe .
Les Aigles ne partoient qu'avec les Hyrondelles
Et pour remplir leurs plus preffans defirs ,
Ils ne prenoient l'effor qu'avecque les Zéphirs
Le froid des Aquilons auroit faify leurs aifles
Mais vos LYS méprisant mes plus âpre
rigueurs,
Ont la gloire en tout temps de fe rendre vain
queurs ;
Et quand par dépit ou par rage ,
Des Arbres les plus forts j'émeus la fermeté
Quand je leur ofte leur feuillage ,
Ces héroïques Fleurs augmentent leur beaute
Pour moy le temps n'eſt plus , où fier & plei
d'audace ,
Far
GALAN T. 125
FarreftoisleSoleil par un Rampart deglace,
Favois ce pouvoir tous les Ans ;
Mais vous feul, GRAND LOUIS ,
eftes Maitre des Temps .
Vous partez comme le Tonnerre ,
Vous étonnez toute la Terre ,
Qui voit que rien ne peut arrefter vos defirs;
Ils n'ont de bornes que la Gloire ,
Qui vous fait chercher la Victoire
Dans le temps naturel des feux & des Plaifirs.
Content de paffer à voſtre àge
Les Héros les plus glorieux ,
Ne forces plus en moy l'ordre éternel des Dieux ,
Et me rendez mon ancienn' ufage,
En fongeant que charmé de vos Exploits
guerriers ,
Fe respecte toujours la Palme & les Lauriers.
Il eft vray que l'Hyver ne flétrit
point les Lauriers , mais il eft vray
auffi qu'il n'y a jamais eu que
LOUIS LE GRAND qui ait
pris l'habitude d'en cueillir dans
cette rigoureuſe Saiſon. Comme on
ne le peut faire fans effuyer beaucoup
de fatigues , il eft d'une neceffité
abfolue de n'avoir que des
F 3
Guer126
MERCURE
que
Guerriers capables de les fuporter.
Le coeur ne fuffit pas , il faut des
forces , & c'eft par cette raifon
le Roy a donné des Penfions à plufieurs
Exempts de fes Gardes du
Corps qui n'eftoient plus en état de
fervir , ou du moins qui ne le pouvoient
avec leur premiere vigueur ,
quoy qu'ils euffent toûjours le mef
me courage. Ceux qui ont remply
leurs places font M le Chevalier
de Béthomas , Gentil-homme de
Normandie. Il eft Frere d'un autre
Chevalier de ce nom , qui eft Capitaine
d'une des Galeres du Roy ,
& dont la prudence & la valeur
ont paru en plufieurs rencontres où
il falloit en avoir beaucoup , pour
exécuter auffi glorieufement qu'il
a fait toutes les chofes que Monfieur
le Marefchal Duc de Vivonne
luy a confiées pour le fervice de
fon Maiftre. Les autres Exempts
font M de Grosleger , Capitaine
de Cavalerie ; M' de Caftan , auffi
Capi- it
GALAN T. 127
Capitaine de Cavalerie ; & M' de
Saint Chamant-Hautefort , Neveu
de M' du Repaire , Lieutenant des
Gardes du Corps. Le Roy , en
difpofant tout pour fon départ , ne
fongeoit pas feulement à préparer
les moyens de faire de nouvelles
Conqueftes , mais encor à conferver
fes Provinces , & à faire garder
les Coftes & les Places les plus expofées.
C'eft pourquoy plufieurs
Gouverneurs eurent ordre d'aller
pourvoir fur les lieux à tout ce qui
feroit neceffaire pour les mettre
dans une entiere ſeûreté; & fuivant
cet ordre , M' le Duc de Chaunes
fe devoit rendre en Bretagne ; M²
le Duc de Saint Aignan , au Havre
; M' de Montaigu , Lieutenant
de Roy de Guyenne , & Gouverneur
du Chateau Trompete , à
Bordeaux ; M le Duc de Saint Simon
, à Blaye ; M' le Duc de la
Vieuville , en Poitou ; M' le Duc
d'Aumont , à Boulogne ; M' le
Duc
128 MERCURE
Duc de Charofts , à Calais ; M' de
Foüilleufe , à Graveline ; Mr le
Marquis de Grinan , en Provence ;
Mr le Comte de Toulongeon , en
Bearn , & ainfi des autres.
Les ordres ayant efté donnez à
tant de prudens & vigilans Gouverneurs
, principalement pour la feùreté
des Coftes , le Roy nomma
quantité d'Officiers dont la valeur
& l'expérience luy eftoient connuës,
pour aller commander fur fes
Vaiffeaux. J'attens la Lifte de ces
Braves pour vous l'envoyer. Toutes
chofes fe préparoient ainfi pour
le Départ ; & comme un nombre
infiny de Gens qui font obligez des
fe tenir prefts , rend un Secret de
cette nature impoffible , on en avoit
publié le temps tout exprés .
Cependant perfonne ne fçavoit encor
de quel cofté on iroit , ou plutoft
perfonne ne doutoit qu'on ne
duft aller en Flandre. Tout le marquoit.
Les Ordonnances qui avoient
GALAN T. 129
›
ient efté affichées ne regardoient
que les Officiers qui commandent
dans les Troupes que nous avons
aux Païs - Bas & ceux de noſtre
Armée d'Allemagne croyoient avoir
long-temps à fe repofer ; car
vous fçavez , Madame , que les
Quartiers d'Hyver plaiſent fort aux
Allemans , & qu'ils ne fe haftent
jamais d'en fortir. Dans cette incertitude
, chacun déployoit le raiſonnement
de fa politique , quand on
apprend tout-à-coup que le Roy va
à Mets , ou à Nancy. La furpriſe
eft grande ; mais on auroit deû
eftre beaucoup plus furpris , fi cet
important Départ n'avoit fourny
aucune matiere de furpriſe. Le fecret
avoit eſté gardé juſque-là fort
exactement ; & ce qu'il y a d'admirable
dans tout ce qui fe fait aujourd'huy
, c'eft qu'on donne des
ordres fi prudemment concertez ,
que quantité de Perfonnes qui agiffent
pour l'exécution de ce qu'on
F 5 ne
130
MERCURE
ne veut pas qui foit fçeu , n'igno- " ?
rent pas moins ce qu'on a deffein
de faire , que l'ignorent nos Ennemis.
Les Conféderez croyent que
Sa Majefté ira encor du cofté de
Flandre , comme elle a fait depuis:
plufieurs Campagnes dans la rigueur
de l'Hyver. Les chofes y femblen
fi fort préparées , qu'on ne trouv
prefque pas lieu d'en douter. On
voit des Pionniers commandez
toutes parts. Plufieurs Places y pa
roiffent bloquées. On demande
tous momens par quel Siege of
commencera , & c'eſt un Voyag
Ide Lorraine qu'on fait. Les
Enne
mis ne craignoient que d'un cofté
ils tremblent par tout , & la fra
yeur eft répandue depuis les Ville
de Flandre les plus avancées , juf
ques au de la du Rhin . Le Roy
part apres avoir envoyé la terreur
chez fes Ennemis
, mais il emporte
fon fecret avec luy. Toute l'Europe
eft attentive , & veut inutilement
GALAN T. 131
ment le déveloper. Il demeure impénetrable
, & ce Départ reffemble
aux Eclairs qui annonçent que la
Foudre va partir , fans qu'il foit
poffible de deviner en quel lieu elle
tombera. Voicy ce qui fut fait
quelques jours auparavant.
ANAGRAMME
POUR LE ROY
LOUIS QUATORZIESME ,
ROY DE FRANCE ET
- DE NAVARRE.
VA , DIEU CONFONDRA
L'ARMEE QUI OZERA
TE RESISTER,
Il n'y a aucune lettre retranchée
ny changée dans cet Anagramme.
C'eft un préfage heureux dont nous
ne devons point douter que l'effet
ne récompenfe la pieté du Roy ,
qui dans cette occafion n'oublia pas
d'aller à Montmartre comme il a
fait les autres Années. Il fuit en cela
une ancienne & fort loüable coû-
F 6 tume
132 · MERCURE
tume de nos Roys , qui ne partent
jamais pour aucune Entreprife confidérable
, qu'apres avoir efté prier
l'Apoftre & le Protecteur de la
France .
&
!
Le jour eftant arrefté pourle Dé.
part , Sa Majesté donna audiance
au Nonce du Pape , aux Envoye
de Suede, à celuy du Duc de Man
touë , & aux Députez de Genéve
Les Ambaffadeurs d'Angleterre 8
de Savoye l'eurent particuliere ,
le Parlement publique. Il avoit eft
mandé par une Lettre de Cacher
C'eft la coûtume. Le Roy ne fai
jamais de Voyage qu'il ne le faff
avertir de venir recevoir fes ordrest
Ainfi ces Meffieurs vont feulemen
écouter , & ne haranguent Sa Ma
jefté qu'à fon retour. Vous avez
veu une partie des Harangues qu
luy furent faites l'Année derniere
dans mes Lettres de 1677. Monfieur
de Novion qui fait les fon-
&tions de Premier Prefident , donna
un
GALAN T.
133
un magnifique Déjeuner à la plus
grande partie de fa Compagnie , avant
que de fe rendre à S. Germain,
où ils furent conduits àl'Audiance
par M' le Marquis de Rhodes
& Mr de Saintot , Maiftre &
Grand-Maiftre des Cerémonies , &
préfentez par Mr le Marquis de Seignelay.
Ils reçeurent les ordres de
Sa Majefté , & luy fouhaiterent un
heureux Voyage. Elle leur recommanda
fur tout de bien rendre la
Juftice , & leur ordonna de s'adref
fer à Monfieur le Chancelier , s'il
leur furvenoit quelques affaires preffantes.
Avant cette Audiance , le
Roy avoit entretenu long- temps en
particulier M' le Prefident de Novion
, & il entretient de la meſme
forte M' le Procureur General apres
l'Audiance . Leurs Majeſtez partirent
le lendemain , & pafferent par
Paris , où elles vinrent dire adieu
à Leurs Alteffes Royales, & à Mademoiselle
, qui eftoit encor indif
pofée .
F 7
134
TS: MERCURE
pofée. Avant que d'aller à Nangi
où Elles coucherent le fecond jour
M' le Marquis de Chafteauneuf Se
cretaire d'Etat fit prefter entre le
mains du Roy le Serment du Gou
vernement des Païs de Foix , Da
nezan & Endore , à Mr le Ma
quis de Mirepoix , fur la Demiffio
que M' le Marquis de Foix en
voit faite , & fur celle de MI
Duc de Noailles. Il fit prefter , I
Serment à Mr le Chevalier de Noai.
les fon Fils pour le Gouvernemen
de la Haute Auvergne. Tous le
deux font du Département de M
le Marquis de Chafteauneuf.
Le Roy en paffant par la Cham
pagne , témoigna à Mr de la Roque
de Miroménil , Prefident au
Grand Confeil , & Intendant de
cette Province , combien il eft ſatisfait
de fes fervices , en le gratifiant
d'un Benifice confidérable pour
l'un de fes Fils . Vous n'ignorez
pas fans- doute , Madame , qu'il eft
d'uGALAN
T. 135
d'une des meilleures Familles de
Normandie , petit-Fils de Doyens
duParlement. Quoy qu'il ne foit pas
desplus anciens Maiftres des Requeftes
, il a eu d'autres Intendances ,
dontils'eft acquité avec tant de prudence
& de conduite, qu'il a contenté
également la Cour & les Peuples.
On ne peut faire mieux fon Eloge,
qu'en difant qu'il eft digne Neveu
de feu M' de Miroménil Confeiller
d'Etat ordinaire , qui a rendu
for Nom illuftre dedans & dehors
le Royaume par fes fervices durant
plus
de trente années dans les plus
belles Intendances , & particuliere--
ment dans les Armées de Flandre
& d'Italie. Sa rare prudence & l'élevation
de fon Efprit, luy avoient
fait mériter la confiance de la feu
Reyne Mere & des Miniftres , qui
l'ont honoré des Emplois les plus
importans
. La gloire qu'il s'y eft
acquife rend fa mémoire tres -chere
àfes Amis , c'eſt à dire à tout ce
qu'il
136
MERCURE
qu'il y a d'honneftes Gens qui l'on.
connu.
ww
Dans le moment où je vous écri
on a nonvelles que le Roy eft arr .
vé à Nancy . Monfeigneur le Dat
phin brûloit d'envie d'aller à l'Ar
mée . Son coeur , fon inclination
& le defir de la gloire , l'y po
toient , mais il eft demeuré à
Germain pour y continuer fes Exe
cices. Rien n'approche des progre
qu'il y fait , & on n'admire på
moins fon adreffe & fa bonne min
à cheval , qu'on a toujours admire
la promptitude de ſon Eſprit pou
les belles Lettres,
J'oubliois à vous dire que Sa Ma
jefté apprit en chemin la mort de
Monfieur le Duc de Noailles , &
l'apprit avec beaucoup de regret. Ja
mais Sujet ne fut plus inviolablement
attaché à la Perfonne & au
fervice de fon Maiftre , dont il eftoit
particulierement eftimé. Quoy
qu'il laiffe de grandes Dignitez à fa
FamilGALANT.
137
Famille, il luy laiffe encor quelque
chofe de plus confidérable dans l'exemple
de fes vertus . La pieté finguliere
qu'il a toûjours fait paroiftre,
seft renduë hereditaire à toute
cette Maifon, où elle regne avec
grand éclat. L'Illuftre Duc dont je
vous parle eftoit Premier Capitaine
des Gardes du Corps, Gouverneur
de la Province de Rouffillon , de
la Ville & Citadelle de Perpignan ,
Chevalier des Ordres , & Lieutenant
de Roy de la Haute Auvergne.
Comme fa fanté eftoit prefque defelperée
depuis quelque temps , il
fe démit du Gouvernement de
Rouffillon
un peu auparavant le
Départ du Roy, qui crût ne lepouvoir
remettre en de meilleures mains
qu'en celles de M' le Duc d'Ayen
fon Fils , qui en prefta le Serment .
Ce Gouvernement dont tout le
monde connoit l'importance, & par
le voifinage des Efpagnols , & par
le
naturel de ces Peuples, qui n'ont
peut138
MERCURE
peut-eftre pas encor oublié l'affection
qu'ils avoient pour leur ancien
Maiftre , n'avoit pû eftre donné à
une Perfonne capable de les gouverner
avec plus de fageffe que
Monfieur le Duc de Noailles. Auffi
les avoit-il réduits par fa prudence
& manieres qui luy gagnoient
tous les coeurs , à ne fe permettre
plus d'autres fentimens que ceux des
François naturels. On n'a point à
douter que Monfieur le Duc d'Ayen
ne réüffiffe également dans les ordres
qu'il donnera pour tenir cette
Province dans l'obeïffance qu'elle
doit au Roy ; & en effet on ne
peut mieux confier des Peuples qu'à
celuy à qui la Perfonne de Sa Majefté
eft prefque toûjours confiée.
Vous aurez fans doute entendu
parler de Monfieur de la Force, qui
a efté reçeu Duc & Pair depuis peu
au Parlement . Monfieur le Prince
s'y trouva avec quantité d'autres
Ducs. Je vous ay déja entretenu
de
"
W
2
GALAN T.
139
ר ש
de plufieurs Receptions de cette nature
, mais peut - eftre ne fçavezvous
pas la Cerémonie qui s'y obferve
. La voicy en peu de mots.
Apres qu'on a leu les Lettres à huis
clos , le Confeiller Raporteur fait
l'Eloge du Duc & de fa Famille.
On le fait en fuite entrer , il prefte
le Serment , & va apres cela à la
Beuvete avec Meffieurs. Il vient avec
eux à l'Audiance , & prend fa
place où il eft mené l'Huiffier.
L'Affemblée eft prefque toûjours
confidérable, & ceux qui ont Séance
au Parlement , y viennent felon
e que le nouveau Duc eft eftimé . On
plaide une Caufe devant luy , & il
opine pour la premiere fois . M
Dorat eftoit Raporteur de Monfieur
le Duc de la Force. 11 parla
avec beaucoup d'éloquence , & fon
Difcours fut fort aplaudy.
ゴー
te
par
Dans le mefme temps , c'eft à dire
quelques jours avant le Départ ,
le Roy
, qui connoit le zele ardent
& l'in140
MERCURE
& l'inviolable fidelité de M' le Com
te d'Hombourg , l'honora de 1
Charge de Grand Ecuyer - Tran
chant. Il eft de la Maifon de Bou
tenag-Chaſtelier , auffi illuftre pa
fes fervices que confidérable par fot
ancienneté , & par les plus grande
Alliances du Royaume.
On commence à ne plus parle
que de la Campagne qui va s'ouvrir
; & comme il eft difficile que
vous ne vous formiez quelque ima
ge de la Guerre apres tout ce que
mes Lettres vous en ont marqué ,
je fuis bien aife de prendre l'occafion
qui s'ofre de vous la mettre
devant les yeux par la Carte que je
vous envoye . Elle contient la Defcription
d'un fameux Combat qui
s'eft donné depuis peu . Examinezla
, je vous prie, avant que
de vous
attacher aux circonftances. Les Chefs
font bruit dans le monde, & il n'y
en a guére de plus connus . Quant
à la Relation, elle eft fidelle, vient
de
Fol.
242
OMBA
de
GELT DI
General
Louange
LePan
Officiers Generaux
Jsecrates
Pline
Semerin
Lucile
Arifeophane
Horace
oficiers
Generaux
SurlaRom
Montagne
rationa
GALAN T. 141
de bon lieu , & la maniere ingénieufe
dont elle eſt tournée mérite
bien que vous la lifiez .
RE LA ΤΙΟΝ
DU COMBAT
DE LA LOUANGE
ET DE LA SATYRE.
LA Louange & la Satyre avoient
eu de tout temps des Démeflez qui
les faifoient regarder comme des
Ennemis incapables d'accommodement.
Ce n'eft pas que la Louange
cherchaft à nourrir la diviſion.
Comme elle eſt d'un naturel fort
benin , elle n'attaquoit jamais la
Satyre, & elle eftoit mefme fi bonne
, qu'on luy entendoit quelquefois
louer fon efprit . Mais la Satyre
n'en ufoit pas de la mefme forte
pour la Loüange. Son plaifir eftoit
de luy nuire, & elle ne perdoit aucune
occafion d'en dire du mal. Il
ne faut pas en eftre furpriſe , toutes
deux
142 MERCURE
deux fuivoient leur panchant , &
les chofes feroient peut-eftre demeurées
toûjours dans le mefme état ,
fila Loüange , qui s'eftoit employée
depuis quelque temps à faire connoiftre
le mérite d'un grand nombre
de Héros , de Gens d'efprit ,
& d'autres qui excellent dans les
beaux Arts par les foins que prend
l'Incomparable Loüis de faire
fleurir la France de toutes manieres
, n'euft crû s'eftre fait affez
d'Amis pour ne pas manquer dange
le deffein qu'elle avoit de fe vanger
des infultes de fon Ennemie. Comme
elle eſt prudente , elle fe fervit
de l'occafion , & leva des Troupes.
La bonté & l'honnefteté qu'on fçaitt
qui luy font naturelles , luy en attirent
beaucoup , & elle eut bientoft
une Armée fur pied d'Officiers
& de Soldats d'un mérite reconnu ,
& contre lequel la Satyre feule
eftoit capable de fe déclarer. La Satyre
de fon coſté ne s'endormit pas.
Elle
GALAN T.
143
Elle fe mit en état de fe défendre,
& eut un fi prompt & & grand fuccés
dans fes Levées , qu'elle connut
mieux qu'elle n'avoit encor fait la
force de fon Party. Les deux Armées
furent incontinent en campagne,
& s'eftant cherchées avec précipitation
, elles fe trouverent en
peu de temps tellement en veuë ,
qu'il auroit efté honteux à l'une ou
-à l'autre de fe retirer fans combaetre.
L'Attaque fut donc réfoluë ,
& les ordres donnez par deux Chefs
er dont il eft bon que je vous faffe le
Portrait en quatre mots . Le Genetral
Louange eft franc , bon Amy ,
libéral , mettant tout fon plaifir à
faire du bien , & ne fe défiant de
--perfonne. Il ne craint point les embûches
, n'a pas moins de hardieffe
à marcher feul la nuit que le jour ;
& comme il ne ſe peut empefcher
d'eftre trop honnefte , & qu'il eft
affez négligent à fe tenir fur fes
gardes , il feroit fouvent furpris
fans
144
MERCURE
fans les Miniftres Bons Sens & Raifon,
qui ne l'affiftent pas feulement
de leurs confeils dans les grandes
occafions, mais qui exécutent auffi.
Le General Satyre eft préfomptueux
, fier , & timide tout à la
fois. Il eft vif, prompt & inquiet .
Il craint toûjours des furpriſes , ne
marche fouvent que par des chemins
détournez , & n'ofe aller feul
de nuit , à cauſe d'un grand nombre
d'Ennemis fecrets dont il appréhende
plus le bras que la langue.
Il a plufieurs méchans Confeillers ,
comme l'Envie , la Calomnie , &
quelques autres de cette efpece. Les
deux Armées furent rangées en Bataille.
Le General Louange diſpoſa
ainfi la fienne. Il la mit fur trois
Lignes. La premiere appellée Avantgarde
, eftoit compofée de quatre
Bataillons du Régiment de Bon
Sens , de quatre de Panégyriftes ,
& d'autant du Regiment de Raifon.
Il plaça la Cavalerie à l'ordinaire
GALAN T.
145
naire fur les aifles , les Efcadrons
de Grand Mérite fur la gauche , &
fur la droite ceux des Epiftres Dédicatoires.
Pour luy , il crût devoir
eftre au Corps de Bataille , &
il y prit fa place accompagné de
quatre Bataillons de la Brigade des
Vertus , de quatre autres du Regiment
de Loüables Defirs , & d'un
pareil nombre de ceux de Bonne
Conduite & de Sincérité . Il commanda
quatre Bataillons du Regiment
de Belles Inclinations , & autant
de celuy de Veritable Gloire ,
eftre à l'Arriere garde, & fervir
de Corps de referve. Comme
les Places les plus honorables font
fur les coftez , il y plaça les Officiers
Generaux à droit & à gauche.
Ils eftoient tous Panégyriftes , &
par cette raiſon is avoient beaucoup
d'attachement pour fon ferpour
vice.
Le General Satyre rangea fon Armée
à peu pres de la mefme forte
G Fevrier. & luy
146
MERCURE
& luy fit former une espece de
Croiffant. Cette difpofition eftoit
un effet de fa vanité. Il prétendoit
marquer par cette figure qu'il alloit
enfermer & défaire tous fes Ennemis.
Il mit à fon Avantgarde les
Bataillons du Regiment de Jeux de
Mots, & ceux du Regiment d'Envie
& de Menterie. Les Efcadrons
de fon Aifle gauche eftoient les Regimens
de Fauffes Apparences , &
fon Aifle droite eftoit occupée par
ceux du Regiment de Fureurs Poëtiques
, montez, fur de fort grands
Chevaux . Il fe mit à la tefte du
Corps de Bataille , afin de pouvoir
combattre contre le General Louange.
Ce Corps de Bataille eftoit compofé
des Regimens de Médifance ,
de Temérité , de Vangeance , &
de Bile Noire. Quatre Bataillonsd'Autheurs
Satyriques , & quatre
autres du Regiment de Faux Brillant
, compofoient le Corps de referve.
Les Officiers Generaux placez
GALAN T. 147
cez à l'Aifle droite & à l'Aifle gauche
, eftoient les Autheurs Satyriques
les plus renommez.
Quoy que ces deux Armées fuffent
en prefence , il y avoir un peu
au dela de leurs Aifles, le Chafteau
Brillant qui les féparoit d'un cofté,
& le Fort de la Verité de l'autre.
Le Chateau Brillant eft tres- élevé,
& d'une figure tres- agreable. 11 eft
bafty fur la pointe de la Montagne
d'Exagération
, mais les fondemens
n'en font pas plus fermes , à cauſe
des Cavernes qui font au deffous
& qui le mettent à tous momens
en péril de foudre. Si la foibleffe
de ce Chafteau eftoit connuë de
tout le monde , comme elle l'eft de
fort peu de Gens , il ne feroit pas
tant eftimé. Quant au Fort de la
Verité , on le fait paffer pour imprénable.
On l'attaque de temps en
temps, mais ces entrepriſes ne tournent
jamais qu'à la confufion de
ceux qui les font. Aucun des deux
G2 Par148
MERCURE
Partis ne parut avoir deffein d'occuper
la Montagne d'Exagération.
Chacun prétendoit qu'elle appartinft
à fon Ennemy , & ils s'imputoient
l'un à l'autre de ne confulter
que leurs intereſts, & de ne garder
aucunes mefures fur l'article du
mal & du bien. Il n'en fut pas de
mefme du Fort de la Verité. Tous
les deux le réclamoient , comme
n'alleguant jamais rien que de veritable
, & enfin il conferva la Neutralité.
L'Armée du General Satyre
avoit derriere elle un Magazin
de Supofitions qui luy fervent à
rendre croyable ce qui n'eft fouvent
qu'inventé. Il y avoit encor dans
ce Magazin toute forte de Venins
délicats , dont une feule goute répanduë
fur le mérite le mieux étably
, y fait quelquefois des taches
difficiles à effacer. On trouve auffi
toûjours dans le mefme lieu de
certaines Bombes pleines d'artifice ,
qui eftant jettées adroitement , font
bien
GALAN T. 149
ר מ ס
eu
ty
bien plus de mal que celles qui
brûlent tout ce qu'elles touchent ,
car celles- cy s'eftant une fois attachées
à la réputation, ne la quitent
point qu'elles ne l'arrachent. Ce
qu'il y avoit de defavantageux pour
cette Armée , c'eft qu'elle avoit le
Marais des Cannes derriere elle , &
que s'il luy arrivoit quelque dérouil
luy eftoit tres- dangereux d'y
paffer. Elle ne s'embaraffoit pas tant
de la Foreft de Malice Noire qu'elle
avoit auffi à dos. Comme elle en
fçavoit parfaitement les détours
elle fe tenoit affurée d'y défaire fes
Ennemis s'ils l'y pourſuivoient ; &
en fuyant de l'autre cofté , fi elle
perdoit la Bataille , elle faifoit fa
feûreté du Mont de la Médifance
qu'elle y rencontroit. Comme il
en tombe quantité de Torrens d'injures
, elle ne croyoit pas qu'elle
duft avoir peine à fe ralier à la faveur
de cette Montagne. Quant à
l'Armée de la Louange , elle eftoit
G 3
dans
er
n
re
ta
hel
zir
.
?
MERCURE
150
dans une grande Plaine où elle avoir
toute liberté de fuir. L'une &
l'autre eftant campée de la forte ,
voicy de quelle maniere le General
Satyre harangua fes Troupes.
HARAN
GUE
* D U
GENERAL SATYRE.
.
CHERS COMPAGNONS ,
J'ay trop reçen de preuves de vostre
zele , pour perdre le temps en paroles.
Il s'agit de vaincre aujourd'huy enfemble
tous nos Ennemis affemblez , &
je les tiens déja vaincus, puis que vous
voulez bien m'aider à les combatre. Fe
connois l'ardeur que vous avez toujours
ene pour mes interests , & je lis fur
vos vifages que fi vous aviez à foubaiter
ny quelque chofe , ce feroit d'eſtre
oppoſez à de plus redoutables Ennemis.
Le General Louange eft naturellement
trop froid pour pouvoir animer
fes Troupes. Rien n'eft fi fade que
tout
GALAN T.
151
tout ce qu'il debite. Ce ne font qu'Ap-
Menteries , Belles-couleurs ,
parences ,
que nous ferons pálir d'abord ; & en
détachant feulement quelques Mots piquans
nous le mettrons infailliblement
en déroute. Suivez mon exemple.
Quand nous ne déferions point entierement
fon Armée , elle ne pourroit fubfifter
encor longtemps. Toutes fes provifions
font fi douces que rien ne fe
garde dans fes Magazins ; & des
Ennemis qui rampent toûjours & qui
ne prennent jamais feu , ne doivent
point estre à redouter . Allons donc combatre
, c'est à dire allons vaincre , &
purgeons le Monde de tant de Gens
qui ne luy peuvent estre qu'importuns ,
puis qu'ils ne fçavent pas le fecret de
le divertir.
›
Tandis que le General Satyre
tâchoit d'animer fes Troupes , le
General Louange parloit de la forte
aux fiennes.
G 4
НА-
152
MERCURE
HARAN GUE
D U
GENERAL LOUANGE.
S'I de bonnes Troupes , jointes à l'équité
de la Caufe que je foûtiens , doivent
perfuader de l'heureux fuccés d'uvous
n'avez qu'à voir
ne Bataille
que c'est pour la defense du vray Merite
que vous combatez, & à jetter les yeux
fur ceux qui l'attaquent. Les Noms de
quelques-uns de nos Ennemisfont brillans,
mais vous n'en trouverez que
d'odieux
dans tous les autres ; & quoy qu'ils forment
un Corps que leur General Satyre
femble avoir rendu triomphant , ce
triomphe n'est qu'en apparence , & il
ne l'emporte fur moy qu'au dehors . Il
eft vray qu'on se fait depuis quelque
temps une espece de honte de m'approuver
, parce que mon humeur trop obligeante
m'a mis enfin hors de mode ; au
Tieu que
le General Satyre eftant hardy
entraîne tous les def-intereffez , mais ils
ne s'attachent à fon party qu'autant
qu'ils
GALAN T. 153
qu'ils n'ont rien à démesler avec luy ,
& peut- eftre par la feule crainte d'éprouver
fa malignité . Gagnons la Vi
Itoire , & ces Complaifans timides ne
rougiront plus de fe declarer pour moy.
Ils avoueront que tout le bien que je
I dis des Héros eft fi jufte , qu'il faut
estre ennemy de la raison pour me condamner.
La France en voit un qui efface
tous ceux des Siecles paffez. On
devient brave en l'imitant. On acquiert
de l'efprit en parlant de ce qu'il
donne à imiter , &je ne renonceray jamais
au plaifir que je me fuis toujours
fait , de faire valoir le Merite par
tout où je Pay trouvé. Le General Satyre
ne le peut fouffrir. Il cherche à
Il m'abatre , & parce qu'un peu de brillant
qu'il a, le fait estimer d'abord
il croit qu'il luy fera toujours facile de
m'accabler ; mais il n'a jamais regeu
de grands applaudiffemens dont les fuites
ne luy ayent efté fâcheuses , & il
eft temps que nous cherchions à le punir
des Querelles qu'il fait de fangfroid ,
G 5
154
MERCURE
Les
& des Injures qu'il dit fans neceffité.
Donnons donc fur fes Troupes, & fongeons
qu'en combatant pour le Merite
la Gloire , & la Verité nous combatons
avec affurance de la Victoire.
Ces Harangues animerent tellement
les Troupes de part & d'autre,
que le Combat commença un moment
apres. Toute la premiere Ligne
de l'Armée.du General Satyre
s'ébranla en mefme temps.
Fureurs Poëtiques s'abandonnant à
leurs tranfports , perdirent leurs
rangs dés le premier choc. Les Ef
cadrons de Grand Mérite effuyerent
leur feu avec une intrépidité
merveilleufe , & les défirent d'autant
plus facilement , que leurs Officiers
ne pûrent les ralier. Les Bataillons
de Jeux de Mots furent batus
par ceux de Bon Sens . Les derniers
n'ont pas à la verité leur mefme
brillant , mais ils les paffent de
beaucoup en force. Les Panégyriftes
furent attaquez par les Bataillons
GALAN T.
155
lons du Regiment de l'Envie, mais
elle ne pût les vaincre. Ses détours
& fa malice leur eftoient connus,
& la maniere dont ils la traiterent
le fit voir. Les Bataillons du Regiment
de Menteries ne pûrent tenir
tefte à ceux de Raifon qui les écarterent
; & les Escadrons d'Epiftres
Dédicatoires épouvanterent tellement
ceux de Fauffes Apparences,
qu'ils prirent la fuite , & devinrent
invisibles. Le General Satyre
au defefpoir de tant de defavantages,
fit avancer le refte de fes Troupes
qui n'avoit point encor combatu.
Les Bataillons de Temérité firent
des prodiges . Ceux de Médifance
les feconderent , & ceux de
Vangeance & de Bile Noire fe batirent
comme des Enragez ; mais
tant d'efforts ne fervirent qu'à reculer
leur hontepour quelque temps.
La Brigade des Vertus déft les Bataillons
de Médifance ; & ceux des
Regimens de Bonne Conduite a-
G 6 yant
156 MERCURE
yant divifé adroitement les Bataillons
de Temerité, de Vangeance ,
& de Bile Noire , eurent l'avantage
de les batre feuls. Le General
Satyre n'avoit plus de fecours à eſperer
que de fon Arrieregarde, dont
les Troupes , compofée feulement
de Rigemens de Faux Brillans & de
ceux d'Autheurs Satyriques, eftoient
les plus méchantes qu'il euft. En
effet , les Faux Brillans perdirent
d'abord le Jugement ; & les Autheurs
Satyriques firent voir qu'ils
ne font hardis qu'avec la plume.
La déroute fut confidérable , & le
General Louange pouffa fon Ennemy
jufque dans le Marais des Cannes.
La plupart de fes Troupes y
demeura embourbée auffi bien que
luy , & ne s'en retira qu'apres plufieurs
coups qu'ils en reçeurent; car
les Vainqueurs dédaignant de fe fervir
contre eux de leurs armes , arracherent
des Cannes dans le Marais
, & les traiterent comme leur
infoGALAN
T.
157
infolence le méritoit. Le Fort de
la Verité fe déclara pour le General
Louange , & tira fur les Troupes
de fes Ennemis. Elles ne pûrent fe
fervir du Mont de la Médifance ,
comme elles l'avoient projetté, parce
que la fumée de leurs Magazins
qui eftoient au pied , & aufquels
on avoit mis le feu , auroit pû les
étoufer . On jugea à propos de les
brûler , comme eftant remplis de
chofes empeftées dont le pillage ne
pouvoit eftre que dangereux. Plufeurs
fe fauverent dans la Foreft de
la Malice Noire , où l'on aima
mieux les laiffer périr que de les
pourſuivre.
Le General Satyre fe voyant non
feulement batu , mais encor raillé
de tous ceux qui luy avoient aplaudy
pendant fa bonne fortune , rechercha
fous-main la Paix , fans
vouloir qu'on cruft qu'il s'abaiffaft
à la demander. On propofa des
Médiateurs ; mais comme les Par-
G 7 ties
158 MERCURE
.
·
ties ne font pas obligées de fuivre
leurs fentimens , le General Loüange
n'en voulut point entendre parler,
& s'obftina à ne mettre fes interefts
qu'entre les mains d'un Arbitre
qui euft pouvoir de décider
Souverainement . Le Duc Mifantrope
fut nommé. C'eftoit un
Prince qui menoit une vie fort retirée
dans fes Terres du Chagrin.
Son humeur critique qui ne luy
laiffoit prefque eftimer perfonne.
fit croire à la Satyre qu'il fe déclareroit
contre la Loüange. La Louange
de fon cofté qui eftoit fort perfuadée
que la feverité de cet Arbitre
ne l'empefcheroit point d'eftre
équitable , confentit à le faireJuge
abfolu de fon Diférend . Ainfi les
deux Partis également fatisfaits de
l'avoir choify, luy envoyerent leurs
Pleins-pouvoirs dans toutes les formes
, & leurs Raifons par écrit. Il
les examina pendant quelques jours,
& dreffa des Articles qui portoient.
·
Que
GALAN T. 159
I.
Que la Loüange , comme tresutile
& neceffaire à faire valoir les
Armes, les Lettres , & les Beaux Arts,
feroit remife dans tous fes droits .
honneurs , privileges , & prérogatives
, à condition qu'elle abandonneroit
entierement le Party de la Flaterie
, avec laquelle , directement
ou indirectement , elle n'entretiendroit
jamais aucune alliance.
II.
Que le Fort de la Verité feroit
mis au pouvoir de la Louange , avec
tout le Teritoire qui en dépend,
pour en jouir comme de fon propre
, fans que la Satyre y puſt rien
prétendre , parce qu'encor que la
Satyre dift fouvent des veritez , il
ne luy devoit pas eftre permis de
découvrir tout le mal qu'elle fçavoit;
qu'elle pouvoit faire réflexion
que cette liberté à dire les chofes ,
fervoit moins à y remedier qu'à les
aigrir ; & qu'elle avoit naturelle-
-ment
160 MERCURE
ment affez d'Ennėmis , fans qu'elle
s'en fift encor par là de nouveaux .
III.
Que la Montagne d'Exagération
feroit à l'avenir des appartenances
de la Satyre, & qu'elle en pourroit
tirer du Secours pour la Guerre
qu'elle continuëroit de faire aux Defauts
en general , laquelle Guerre
luy feroit permiſe , afin que ceux
qui ont commerce avec cette déplaifante
Nation , fuffent obligez de
le rompre, & y renonçaffent, pour
fe rendre dignes de trafiquer avec
la Loüange.
I V.
Que dans cette Guerre , la Satyre
n'auroit aucun droit d'attaquer
les Forts des Particuliers, mais feulement
la Capitale du Païs , dont
elle pourroit fe rendre maiſtreffe par
toute forte d'infultes , pour la faire
démolir s'il fe pouvoit, ou pour
en chaffer du moins tous les Ha-
Bitans.
Que
GALAN T. 161
C
V.
que fift ja-
Que quelque Guerre
mais la Satyre, elle feroit obligée de
caffer le Regiment de Mots piquans,
parce qu'il eftoit mutin , & capable
de faire déferter fes meilleures
Troupes , par la diffention qu'il fe
plaifoit à mettre par tout.
Ces Articles furent acceptez avec
joye par les deux Partis ; & la Satyre
, à qui la demangeaifon de dire
un bon mot avoit attiré déja
d'affez méchantes affaires , fut bien
aife d'avoir la Paix à fi bon marché.
Voila ,
Madame une Relation
qui m'a paru digne de voſtre
curiofité
. Je croirois
manquer à ce que
je vous dois pour la fatifaire
, fi je
ne vous faifois pas
fçavoir
que
Monfieur le Duc de Monbafon
époufé
Mademoiſelle
de
Luynes.
peut dire On
a
le
Sang des plus belles
Perfonnes
du
monde
.
Monfieur
de
Mombafon
eft
que ce Mariage a uny
162 MERCURE
eft Petit-Fils de Madame la Princeffe
de Guimené , qui fait voir à
fon âge que fon Siecle n'avoit rien
qui puft l'emporter fur fa beauté.
C'eſt un témoignage que luy rend
mefme l'Hiftoire. Mademoiſelle de
Luynes eft Fille de Madame la
Ducheffe de Luynes , & Petite-Fille
de Madame de Chevreufe , auffibien
que de la belle Madame de
Monbafon , Femme de ce fameux
Duc de Monbafon Grand Véneur
de France , & Gouverneur de Paris.
Il y a peu de lieux où on ne
les ait connues pour de tres-belles
Perfonnes , & il n'en faut pour
preuve que l'Epitaphe de la charmante
Ayeule de cette jeune Mariée
. Le Cavalier Amalthée qui
avoit apris l'Italien à Sa Majefté ,
en eft Autheur. Vous entendez
cette Langue , & n'avez pas befoin
de traduction.
Sotto quel duro marmo dal mortal velo fciatá
La bella Monbazon s'en giacefepolta
Le
GALAN T.
163
Le Donne festeggin , pingan gli Amori ,
E liberi oggimai vadino i cuori.
Mr le Commandeur de Flavacourt
mourut il y a dix jours. Il
eftoit Frere de Mr le Marquis de
Flavacourt , Lieutenant de Roy ,
& Gouverneur de Gifors ; & Cadet
de M' de Foüilleufe , Gouverneur
de Graveline , & Grand Bail
ly d'Artois , quia efté Capitaine
aux Gardes pendant vingt - deux
ans. La Pompe funebre fut réglée
par Meffieurs les Chevaliers de l'Ordre
, qui en prirent foin , & qui
témoignerent par leurs regrets l'eftime
qu'ils avoient pour une Perfonne
fi confidérable.
Le Comte d'Effex de M' de Corneille
le jeune eft imprimé. Je vous
l'envoye , & ne doute point que
vous ne receviez beaucoup de plaifir
de la lecture d'une Piece qui a
occupé le Théatre de l'Hoftel de
Bourgogne avec tant de fuccés pendant
les deux derniers Mois . Le
Lyn164
MERCURE
Lyncée de M' Abeille
y parut
il y a
trois jours. Il fut extraordinairement
applaudy. Les Vers en font beaux ,
les Penfées brillantes , & dignes de
l'Autheur du Coriolan. Jugez cependant
du foin que je prens de vos
plaifirs. Un quatriéme Air m'eft
tombé entre les mains , & je vous
en fais part. Je le tiens d'une Dame
qui m'a affuré qu'il n'avoit point
encor efté veu . Il eft de Mr Sicard,
qui chante, qui montre, & qui com
pofe tres bien. En voicy les Parole
& les Notes.
AIR NOUVEAU.
Vous qui d'un tendre amour avez le coen
capable ,
1
Ne vous laiffez jamais charmer.
Vous ferez toûjours miferable
·Pour peu que vous vouliez aimer.
Que de chofes j'aurois à vous d
re fur les deux Enigmes en Vers
fi je n'eftois pas preffé de finir ! I
fens que vous leur donnez eft le v
rit
5
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15
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GALAN T. 165
ritable ; & puis que vous voulez
voir quelqu'une des Explications
qui m'en ont efté envoyées, en voide
l'une & de l'autre. cy
EXPLICATION
de la premiere Enigme du Mois
de Janvier 1678.
Sijamais l'Autheur du Typhon
Paffa pour un prodige en fon genre d'écrire ,
Si ce Poëte enfaifant rire ,
Plút tant, quand il rendit leVirgile boufon ;
Que devons nous penſer d'un autre Eſprit plus
rare ,
Qui nous a feu tracer par de monstrueux
traits ,
Le plus beau de tous les Portraits ,
Mais d'autant plus charmant qu'il nous paroift
bizarre ,
Le plusfin s'y trouve trompé :
On découvre d'abord unTableaufi difforme,
Que l'on croit voir une Hydre ou quelque Monftre
énorme ,
Dontchaque trait tient l'esprit occupé ;
Mais lors que le mystere en eft dévelopé ,
On reconnoift foudain l'Augufte Académie ,
Et fous cet affreux voile , un Art ingénieux
Rend jufqu'au moindre trait fi diftinct à nos
yeux ,
Que
166
MERCURE
Que l'ame la plusfombre la plus endormie
S'étonne d'avoir tant refvé,
Quand lefecret en eft trouvé.
Cette Explication eft de M' Robbe.
C'eſt un Homme fort confideré
des Perfonnes du plus haut rang,
& qui a fait une Geographie nouvelle
pour M le Duc du Maine.
Ce demy Vers , Jay ſeulement deux
Filles , que vous me dites qui vous
a caufé quelque embarras , a donné
de la peine à d'autres qu'à vous.
En fongeant à l'Academie Françoife
, on ne s'eft pas fouvenu qu'elle
eft comme la Mere de celles de
Soiffons & d'Arles , puis qu'elle eft
caufe de leur Etabliffement.
La feconde Enigme a efté expliquée
de cette maniere par un galant
Homme qui m'a laiffé ignorer
fon nom.
EXPLICATION
de la feconde Enigme.
Ceft le Coq d'un Clocher.
Qu'est -il befoin de tant chercher ?
Cog
GALANT. 167
Cogde Clocher en bas lieuxpoint n'habite ,
Quoy quefans vie , ilfe meut & s'agite.
-Coq de Clocher au gré du vent
De tous coftez tourne les yeuxfouvent
Sans regarder, cartel Coq ne voitgoute.
Apres celaje n'en fais aucun doute ,
Et jurerois qu'ilne faut plus chercher,
Ceft le Coq d'un Clocher.
Les mefmes Explications ont efté
faites par Mademoiſelle Sellier , de
Roüen. Elle mérite bien d'emporter
le prix dont fes deux Amies font
convenuës avec elle. Plufieurs autres
ont encor diviné le Mot de
PAcademie Françoife , & ce font M
le Comte de l'Aubépin ; M' l'Abbé
Sanguin ; M' du Teil ; M' Baifé
le jeune ; M de Vitray , Tréforier
de France à Caen ; M' Cordets ,
d'Eftampes ; d'Epinaffe de Rabotin,
Fils d'un Préfident de Nivernois ;
M'de Chantoiſeau , de Brie- Comte-
Robert M de Valnay ; M de
Soucanye Avoca à Roye en Picardie
; Mr Lagrené de Urilly; M
du Clos de Mets , l'Hermite de
Saint
168 MERCURE
Saint Giraud; le Secretaire des Dames
de Saumur ; la Societé des Dames
Cloiftrées de Lyon , qui ne
font jamais entrées en Couvent ;
un Illuftre , qui prend le nom de
Mélite ; la Belle qui avoit expliqué
le Jour de l'An fur la Mode;
une prétendue Fille de Village entre
Tours & Saumur ; une fort agreable
Demoiſelle de la Rue de
Mouffy ; le Pauvre Inconnu , &
un bel Eſprit de Bruxelles , & c. Je
donne aux derniers les mémes noms
dont ils fe font fervis pour m'écrire.
Mademoiſelle Loifeau , de Coullomiers
, qui eft une Beauté auffi réguliere
que fpirituelle ; & une autre
Belle de la Rue Chapon ,
trouvé le Coq, ainfi que Mr Veneau,
Mr du Bois , & la plupart de ceux
que je viens de vous nommer. D'autres
l'ont expliqué fur le Ciel , la
Girouette , la Pendule , & une montre
en Tableau. Quant à l'Enigme en
figure , j'en ay reçeu de tres ingéont
nieuGALAN
T. 169
pernieufes
Explications que je vous
promets dans une Lettre extraordi
naire pour le 15. d'Avril , mais
fonne n'en a trouvé le vray fens.
C'est peut - eftre parce que le manque
de coloris n'a pas laiffé connoifre
toutes les Figures qui ayent
efté gravées avec trop de précipitation
, ont quelque defaut qu'on
n'a pas eu letemps d'examiner . Par
cette Vénus que l'Amour défend
contre Vulcain, M' l'Abbé Droüin
a entendu le Temps ; M de Roux ,
la Jaloufie ; une Belle du Païs du
Maine , la Conftance ; un bel Efprit
de Troye , l'Enclume ; un autre de
Crefpy en Valois , l'Infidelité dans le
Mariage ; & d'autres , Andromede ,
la Paix , llaa GGuueerrrree ,, l'Heure de la
Mort, les Affaires du Temps, la Perle
, le Cerveau , l'Acier , l'Aimant ,
& la Monnoye. Cependant ce n'eft
rien autre chofe que l'Ecran. Dans
la Saifon où nous fommes , les Dames
ne reçoivent les vifites de leurs
Amis
Fevrier.
H
MERCURE
170
Amis qu'aupres
du Feu. Le Feu
leur gâte le tient, & elles prennent
un Ecran pour s'en défendre. Tout
cela eft reprefenté
dans la Figure .
Mars y tient la place d'un Amy.
Vénns aupres de qui eft une des
Graces , marque un Dame , à qui
la bien-féance fait prendre un Témoin
de la converfation
qu'elle a
avec cet Amy. Vulcain que vous
voyez dans une action menaçante
, eft le Feu qui incommode
la
Dame ; & l'Amour qui tâche à ſe
mettre au devant du coup que Vulcain
veut porter à Vénus , fait aupres
d'elle l'office d'Ecran , les aifles
de cet Amour ayant beaucoup
de raport avec l'Ecran, qui fouvent
mefme eft fait de plumes de diférentes
couleurs , & porte ordinairement
les images de diverfes Galanteries.
Pandore eft le nom de la
nouvelle Enigme que je vous propofe
dans la Figure que vous prendrez
la peine d'examiner
. Vous fçavez
GALAN T.
171
vez que Pandore fut envoyée par
Jupiter à Epimetée avec une Boëte.
Epimetée ouvrit indiſcretement
la Boëte, & toutes fortes de Maux
en fortirent. C'eſt à vous à trouver
un fens là-deffus. Je vous donne
auffi dequoy exercer le talent que
vous avez à deviner les Enigmes
par les deux en Vers que je vous
envoye. L'une eft d'une Dame
pour laquelle les agreables Lettres
que j'en reçois me donnent une eftime
tres-particuliere ; & l'autre, de M'
du Pleffis-le Chat du Mans, Controleur
des Tailles au Ponteau de Mer.
ENIGM E.
Dans les Forefts jay pris naiſſance ,
Et rien n'eft égal à mon fort ,
Puis que ce n'eft qu'apres ma mort
Qu'on me voit en grande puiſſance.
Des Champs je reviens dans les Villes ,
Jacquiers de la beauté de Maifon en Maifon ;
Et quand onmepoffede , on peut avec raiſon
Croire à l'Etat eftre des plus utiles.
H 2
Ala
172
MERCURE
A la Cour chacun me defire ;
Fe fuisfi bien aupres du Roy ,
Qu'il veut queje porte avec moy
Quelque marque de fon empire .
Mon regne eft celuy de la Guerre ;
Et bien qu'efclave des Humains ,
Quand je tombe en de bonnes mains ,
Je fais trembler toute la Terre.
AUTRE ENIGME.
JE porte ce qu'on veut , & ne refuse rien ;
Par devant & derriere
Fefuispropre & àporter le mal& le bien,
La joye, & la mifere.
Le Paradis , l'Enfer , les Saints , & les Démons
,
Et le Ciel & la Terre ,
Les Princes & les Roys , avec leurs Ecuffons,
La Paix comme la Guerre.
·Mais par un trifte fort , mes Parens fans amour,
Si- toft que je fuis née,
M'expofent aux rigueurs des Saifons , nuit &
jour,
Voilà ma destinée.
Quoy qu'on me puiffe voir ,
avec foin,
on me cherche
Sans
GALAN T. 173
Sans faire de bévenë,
Et l'on trouve fouvent ce dont on a beſoin ,
Si-taft que l'on m'a veuë.
J'oubliois à vous dire qu'un des
beaux Efprits de Tofcane m'a fait
fçavoir par une Lettre toute obligeante
, que des Gens de ce Païslà
, à qui la délicateffe de noftre
Langue eft connue , avoient deviné
comme luy l'Enigme qui marque
l'Académie Françoife . J'en
parleray davantage dans l'Extraordinaire
que je vous ay promis , &
je vous y donneray une Production
de ce Païs - là en noftre Langue
qui me paroît autant à l'avantage
de ceux qui en vantent la beauté ,
que beaucoup des Ouvrages qui luy
font égaler la Langue des anciens
Romains & des Grecs.
Le bruit qui avoit couru de l'arrivée
du Roy à Nancy , n'a point
efté confirmé , & l'on a noùvelles
affurées qu'il eft prefentement
à Mets .
H 3
M' le
MERCURE
174
Mr le Marefchal Duc de la Feüillade
eft party pour la Viceroyauté
de Sicile : Il alla s'embarquer
aux Ifles d'Hyeres fur le Vaiffeau
de M' de la Barre . Son activité &
fon empreffement à faire préparer
toutes chofes ont bien donné de
l'occupation à Toulon pendant le
fejour qu'il y a fait . Il trouvera
tout en fort bon état à Meffine ,
où Mr le Marefchal Duc de Vivonne
a batu de nouveau les Ennemis.
Je vous manderay le détail de
cette Action la premiere fois. M'
le Chevalier de Tourville , & Mr
de la Mote , de Sepeville , Chevavalier
de la Fayete , de Belingue ,
& de Sainte Mefme , font prefts à
* s'aller fignaler fur les Vaiffeaux qui
leur ont efté deftinez . Il s'eft offert
depuis peu une Occafion où M" les
Chevaliers de Valbelle & d'Infreville
ont donné de grandes marques
de leur prudence & de leur courage.
Mle Chevalier de Lezy n'a
pas
GALAN T. 175
pas moins fait parler de luy dans
des lieux plus éloignez . Je ne vous
dis rien de Tabago . Vous me demandez
des morceaux d'Hiftoire
plutoft que des Nouvelles précipitées
; & la Relation que ma premiere
Lettre vous en fera voir ,
vous apprendra ce qu'il eft impoffible
que vous appreniez d'ailleurs .
Je fuis voftre , &c.
A Paris ce 28. Fevrier 1678.
Je r'ouvre ma Lettre pour vous
dire que l'on me vient d'apprendre
que Mr le Duc de la Feuillade a
paffé en fix jours à Meffine, & que
nous y avons repris le Fort de la
Molle.
FIN.
ON donnera un Tome du Nouveau Mercure
Galant , le premier jour de chaque
Mois fans aucun retardement.-
TABLE
des Matieres principales contenuës
en ce Volume.
Avant
propos ,
Stances ,
page 1
3
Lettre de Madame Royale, à Monſieur l'Abbé
d'Eférées,
Orgine du Sapate , & ce que c'eft ,
Paroles de M. Vaumorieres notées par M.
Charpentier ,
Mafcarade Galante ,
10
II
Le Roy donne une Penfion à M. le Comte de
Roye 21
M. de S. Poüange eft choisi pour remplir la
Charge de Secretaire des Commandemens
de la Reyne ,
Gazette Galante ,
Difcours fur les Devifes ,
Divifes ,
22
23
40
42
Publication des Lettres de Monfieur le Chancelier
à la Grand'Chambre , 43
Sa Majesté donne à M. le Comte de Jarnac
l'agrément de la Lieutenance de Roy de
Xaintonge,
Recepte pour les Pales Couleurs ,
48
51
Belle Action de M. le Comte de Konifmark , 54
Sonnet à Monfieur le Duc de Bourbon , 58
La Prairie trompée , aux deux Prairies Rivales
,
Hiftoire de la Bille morte d'amour ,
59
62
Re
TABLE.
Relation de la prise de Pintale ,
aroles de Madame de Houlieres , notées
M, de la Tour,
Sonnet ,
75
par
86
87
Ceremonie des Chevaliers de l'Ordre le jour
de la Purification ,
88
90
Le Roy nomme M. le Comte de Monfaureau
Fils ainé de M. de Sourches ,
Meffieurs Lefcoffois de Monthelon & Pidou de
S. Olon , font reçeus Chevaliers de S. Lazare
,
91
M. Lubert eft pourveu de la Charge de Tréforier
General des Vaiſſeaux , 93
Mort de Madame la Marquise de Villaines,ibid.
Mars les Mufes en conteftation pour Monfeigneur
le Dauphin ,
Paroles de Monfieur de Valnay,
95
100
Galanterie faite à un Mariage de Province ,
ibid.
M. l'Archevefque de Bourges traitte M. l'Ambaffadeur
d'Angleterre, 104.
Vers pour une Belle prefentement à Nimegue,
Réponse à l'Indiférence ,
Profeffion de Mademoiſelle d'Ufés ,
Mort de M. de Riberpré ,
105
ibid.
107
109
Mort de Madame la Comteffe de Druys , 110
Les Lettres de M. le Chancelier font enregiftrées
& publiées au Grand Confeil, ibid.
Les Amours d'Acis & de Galatée , petit Opéra
de M. Charpentier , III
Air
TABLE.
Air nouveau, 113
Diftribution des Prix de l'Académie Royale
de Peinture de Sculpture , ibid
Un Vaiffeau de Dieppe prend une Frégate de
Fleffingue , 115
Départ & Voyage du Roy , contenant quantité
d' Articles diférens & curieux , 116
Reception de M. le Duc de la Force au Parlement
, avec les Cerémonies obfervées en
pareilles rencontres , 138
Le Roy honore M. le Comte de Hombourg de
la Charge de Grand Ecuyer Tranchant, 140
Relation du Combat de la Louange & de la
Satyre, avec la Carte du Combat , 141
Mariage de M. de Mombafon & de Mademoifelle
de Luyne, 161
Mort de M. le Commandeur de Flavacourt
,
Air de M. Sicard,
Explication en Vers de l'Enigme du Mois de
163
164
Fanvier, 165
Mois de Janvier ,
Explication en Vers de la feconde Enigme du
166
Noms de tous ceux qui ont donné des Explications
à ces deux Enigmes ,
Explication de l'Enigme en figure ,
167
169
Noms de tous ceux qui ont donné des Explications
à l'Enigme en figure ,
Enigme en figure,
Enigme ,
Autre Enigme
ibid.
170
171
172
EmTABLE.
Embarquement de M. le Duc de la Feuillade
pour Meffine, 174
Plufieurs Capitaines des Vaiffeaux font nomibid.
mez ,
Plufieurs belles Actions de nos Braves, ibid.
Arrivée de M. de la Feüillade en fix jours
à Meffine , 175
Fin de la Table.
1
MERCURE
GALANT
De
L'An
1678 .
Jouxtela Copie
à Paris
Au
Palais
1678 .›
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque
Contrefaçon du Mercure de Paris.