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1678, 08 (Lyon)
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279
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Texte
Bibliothecæ quam Illuſtriſſimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .


807156
MERCURE
GALANT
OTHER
BIBLE
LroAoust 1678 .
OTHE
BLI
QUE DE
NOXA
DA
VILLLL
DE
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY
ruë Merciere .
M. D C. LXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY . '

A
*
THEQUE
LYON
MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN.
IN
ONSEIGNEUR ,
Jen'ay commencéà vous offrir
le Mercure qu'en tremblant. Je
n'ay continué qu'avec cette mesme
crainte reſpectueuse qui me faisoit
voir toute la temerité de mon entrepriſe.
Si je me flatois jusqu'à
a ij
EPISTRE......
:
:
croire que vous yvoyiezavecplai.
fir une fidellepeinture des grandes
Actions du Roy , j'entrois auffi- toft
dans la juſte défiance que je dois
avoir de moy- mesme , &je nepou--
vois jetter les yeux fur la dignité
de lamatiere , que je n'euſſe peine
à me pardonner la foibleſſe de mes
Expreſſions. Mais , MONSEIGNEUR,
apres ce que vous m'avez
fait l'honneurde me dire encor depuis
quinzejours,jeperds la crainte
qui m'arreſtoit, &je ne puis m'empeſcherde
travailler avec confiance
, parce que vous m'avez fait la
grace de m'assurer què je travaille
à un Ouvrage qui vous divertit.
En effet il n'y a rien de plus glorieux
pour moy , que le détail où il
vous a plû d'entrersur tout ce qui
regarde le Mercure. Vous n'auriez
pas eu cette obligeante bonté pour
ce qui vous auroit déplû , &je ne
me
EPISTRE .
me hazarderois pas à vous le pre-
Senter tous les Mois , fi vous ne
m'y aviez enhardy par la favorable
reception que vous luy faites
. Elle ne peut eſtre connuëfans
m'attirer l'approbation du Public.
Mais , MONSEIGNEUR ,
ce n'est pas le ſeul avantage que
j'en reçois . Elle étouffe la malignité
de la Critique. Perſonne
n'ofe condamner ce qu'on apprend
que vous approuvez , & je me
tiens aſſuré que si quelqu'un s'échape
à le faire , ce ne ſera jamais
qu'en cachant fon nom . Le
plaisir de fatisfaire ſa jalousie ,
ne l'emportera pointſur la crainte
des reproches qu'on luy feroit s'ilſe
faisoit connoistre , en ſe declarant
contraire auxſentimens d'un auſſi
grand Prince que Vous. Quand je
dis Grand , MONSEIGNEUR,
je ne regarde point les privile
ã iij
EPISTRE .
leges de vostre Auguste Naiſſance,
je veux dire Grand par Yous
mesme , & par ces merveilleu-
Ses qualitez que vous faites tous
les jours briller avec un nouvet
éclat. Iene dis que ce qui est connu
de tout le monde. Il est rare
de voir un Esprit auſſi éclairé que
le voſtre , & des lumieres ausfi
vives que vous en avez. Tout ce
que vous faites est un fujet continuet
de ſurpriſe. Les dernie
res Courses de Bague qui ont esté
bonorées de la presence de Leurs
Majestez , ont rendu témoignage
de vostre adreſſe. Vous vous
estes montré infatigable dans cet
Exercice , & rien n'a paru plus
digne d'admiration que de vous
voir emporter le Prix fur ceux
meſmes qui l'avoient disputeplus
d'une fois dans ces fortes de Courfes,
avant que le Ciel vous euft
donné
EPISTRE .
donnéàla France. Mais,MON
SEIGNEUR , j'entre infenfiblement
dans une matiere , quż
toute inépuisable qu'elle est , demande
de longues reflexions pour
estre traitées avec un peu d'ordre.
L'arreste l'emportement de
mon zele. Ie n'en craindrois rien
fi mes forces pouvoient égaler te
profond respect avec lequeljeſuis
&Seray toute ma vie ,
MONSEIGNEUR
Voſtre tres-humble&tresa
obeïſſfant Serviteur,De
20
76333333: 31-3
PREFACE .
C
Eux qui veulent donner
des Pieces pour le troifiéme
Extraordinaire qui paroiſtra
le 30. d'Octobre , ſont priez de
n'attendre point ſi tard. Comme
il eſt d'un caractere plus petit
que le Mercure , il faut plus de
temps pour l'imprimer , & les
premieres Feüilles font déja tirées.
On peut s'inſtruire de ce
qui regarde les Extraordinaires
par les Préfaces des deux autres
. Quelques -uns ſo plaignent
de n'eſtre point dans le Mercure.
Il faut qu'ils n'ayent pas lû
l'Extraordinaire où ils ſe ſeroient
trouvez . Meſſieurs de l'Académie
de Troyes ſont de ce nombre.
Ceux qui envoyent les Ex.
plications
PREFACE.
plications d'Enigmes dans les
derniers jours du Mois , ſe devroient
épargner cette peine,
puis qu'ils ſçavent que leurs
Lettres ne peuvent arriver qu'apres
que le Mercure où l'on auroit
parlé d'eux , commence à
ſe débiter . La Guerre tient tant
de place dans ce Volume, qu'on
n'a même pû mettre tout ce qui
la regarde . C'eſt pourquoy tous
ceuxqui ont envoyé desOuvrages
fur la Paix , ne doivent pas
eſtre ſurpris s'ils ne les y rencontrent
point. On prie ceux
qui en envoyeront à l'avenir,de
les faire extrémement courts .
On préferera ceux qui n'auront
que tres - peu de Vers , &
dont les penſées ſeront nouvelles.
La matiere eſt aſſez belle
pour faire trouver quelque choſe
d'extraordinaire. Il ſeroit à
ã v
PREFACE.
ſouhaiter qu'on obſervât la mefme
choſe dans toute forte d'Ouvrages
, c'eſt à dire qu'on tâchất
de les faire courts , & d'y mettre
l'agrément de la nouveauré, ſoitpour
les penſées , foit pour le
tour..
Le
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
Omme je ne puis faire réponce,
cher Lecteur , àtous ceux qui me
font l'honneur de m'écrire touchant le
Mercure, cet Avisſuppléera an défaut .
& y répondray du mieux qu'ilme fera
poſſible. Vous m'avez écrit depluſieurs
Villes que vous ne receviez pas le Mercure
tous les Mois àjour nommé, je vous
répondray , qu'en Province il est presque
impoffible que cela foit, puis quele Mer
cure s'acheve bien d'imprimer tous les
Mois lefixiéme ; mais ilſe rencontre que
Lejour qu'il s'achevera ,le Meſſager, ou
les commoditex qui les portent,feront
parties la veille : &ily en a qui nepar
tent que tous les huit jours ; ainſivous
voyezqu'ilfaut attendre à les envoyer à
Tahuitaine , & cela retarde les envoyes
Le Lecteur peut estre persuadé que l'onne
perd aucun temps à envoyer lesdits
Mercures.Lafante du retardement vients
an
• LE LIBRAIRE
auſſi ſouvent de l'épargne que plus
fieurs personnes font de les faire venir
par des voitures longues pour épargner
quelque choſe ſur la voiture. Cependant
ceux qui prennent lescommoditezlesplus ...
diligentes voyent bien qu'à deux jours
plus oumoins tous les Mois, ils reçoivent
Beur Mercureponctuellement,je veux dire
ceux qui ont deux commoditez la Semaine;
pour les envoyer. Vous m'avez
écrit que vous aviez reçen le Mercure
dans vos Villes le 24. & que vous ne
pouvezfaire réponce, ce retardement ne
provient que de l'eſpargne des ports,ainfi
vousvoyez que cela neprovientpoint
de mon costé. Ie vous prie encor derechef
de ne me rien emvoyer pour ce Mercure,
que vous n'affranchiſſfiez les ports , cela
ne regarde point plusieurs Perſonnes de
qui je reçois journellement des Pieces,
qui ont ſoin de les affranchir : vous verrez
. ( à quoy je mesuis engagé avec vous
tous les mois,) que cela m'est fort facile,
puis que vous trouverez ce Mois plufieurs
Livres nouveaux, où les veritables
&bonnes Impreſſions neſe trouvent qu'en
maboutique à Lyon on chez ceux où jeles
vend
AU LECTEUR .
vend en Province ou quelque Libraire de
- Lyonà qui je les afſſocie departavecmoy.
Jeveux dire de tous ceux que j'imprime,
comme toutes les Nouveautez de Monfieur
Barbin Libraire de Paris , où les
veritables ne peuvent fortir que de mon
Impreſſion.
Vous remarquerez qu'au commencement
des veritables Impreſſions ily a le méme
chiffre qu'au Mercure , & l'Impreſſion
est fort aisée àdistinguer l'une avec l'autre,
puis que les autres Impreſſions ne se
font qu'avec crainte , ou ilſe paſſeplufoours
fantes, &mesme retranche lamoitié
des Hiſtoires.Enun mot ce n'est qu'un
purgalimatias. I'ay esté obligé d'avertir
te Public fur pluſieurs plaintes que j'ay
regon de ce qu'il avoit veu pluſieurs Livres
qui estoient dans mon Mercure avec
pluſieursfautes. L'on continuera à donner
toutes les Semaines le lournal des Sçavanspour
cing fols. Tous les Volumes de
L'année 1677.se donneront toûjourspour
douzeſols, &ceux de 1678.pour vingt;
LesExtraordinaires auſſi toûjours trente
fols.
LIVRES
LIVRES NOUVEAUX
du Mois d'Aouft .
Iſtoire des Amazones, 12. deux
Hiftoire
Les Promenades de Livry, 12. 2.vol..
Meroüé Fils de France.
Alfrede Reyne d'Angleterre.
De l'origine des Romans de Monfieu
Huet, 12 .
Traité de la Regale de M. Aubert, 4
D. Juan d'Autriche, 12 ..
Memoire d'Hollande, 12.
Relation des Religieux de la Tra
pe, 1 2 .
Diſſertation ſur les Sibyles, 12.
Regles de l'Ame affligée, 12. figures
Converſion du Pecheur par la peni
tence, 12, figures.
TABEE
TABLE DES MATIERES
contenuës en ce Volume .
*
Page ra vant-propos.
Lettre de Mr.l'Abbéde
la Valt für la. Feste
de la Bravade qui sefait tous
les ans àAix en Provence, &
Mort de Monsieur le Chevalier
Dailly, 20
L'Agent deSoy-même , Hiſtoire,
21
Avanture arrivée à Gennes à un
François, 32
Mariage du.Marquis Pallavicini,
36
Monsieur Desmaretz Intendant
des Finances, 39
Epiſtre en Vers, 43
Mor
TABLE
Mort de Monsieur l'Abbé d'Agville,
49
Mariage de Monfieur le Duc de
Rohan, 50
Hiſtoire de l'ordre de la Liberté
des Coeurs, 60
Le Roy donne à Monsieur le
Marquis de Bouflairs la Charge
de Colonel General des Dragons.
69
Mort de Madame Daubray , 70
Abjuration de Mademoiselle des
Gallais ,
Vers sur un Bouquet ,
Autres Vers fur des Fleurs ,
73
76
77
Lettre à la plus aimée&à la plus
ingrate Perſonne du monde, 79
Priſe depoſſeſſion du Grand Prieuré
de France , par Monfieur le
Chevalier de Vendoſme , 83
Sacre de Monfieur l'Evesque d'Auxerre
, 89
Arrivée de Monsieur le Comte
DES MATIERES.
te d'Estrées à Brest, 91
La Reffemblance , Hiſtoire, 93
Conte en Vers, 105
Mariage de Monfieur le Comte
107
de Paux &de Mademoiselle
Gallard, Niéce de Monsieur le
Premier President,
Mariages de Monfieur le Comte
de Beaujeu Beaujolois , avec la
Fille de Monsieur le Comte
Daiguilly - Choiseuil ; & de
Mr leComte de Belet S. Quentin,
avecMadame la Marqui-
Se de Villeneuve, 109
Rondeau à Monfieur le Duc du
Mayne, 113
Madrigalà Monsieur leMareschalde
Créquy , apres la Défaite
des Impériaux fur le Pont
de Rhinfeld,
Sonnet,
Autre Sonnet,
Beauce, 118 .
114
116
1r7
Réjoüißances faites à Ienville en
Ron
TABLE
Rondeau, 120
M.4.ddee LLoouuvviiggnnyy eefftt reçeuDuc&
Pair au Parlement , 121
Deſſein d'une Theſedediée àMonfieur
, 123
Mort de Monfieur le Marquis de
Meinieres , 128
Avanture d'une Belle morte d'a
mour, 135
Avanture d'une Nourrice morte
dejoye 142
Le Fils de Monfieur Billard eſt
reçeu Confeiller au Parlement,
144
Reception de deux nouveauxEchevins
, ibid.
Courses de Bague faitesà S. Germain
, 149
Motet du Sieur Paolo Lorenzani
chanté devant Leurs Maje
Stez, 153
Article de la Guerre , ibid .
Explication de la derniere Enigme
en
DES MATIERES.
en Vers du dernier Mois. 217
Noms de ceux qui ont expliqué cette
premiere Enigme , 219
Explication de laSeconde Enigme
en Vers , 220
Noms de ceux qui ont expliquécetteſeconde
Enigme , 221
Noms de ceux qui ont expliqué
toutes les deux , 222
Enigme , 224
Seconde Enigme , 22.5
Noms de ceux qui ono expliqué
l'Enigme en Figure. 227
Madrigal , 233
Fešte de S.Loüis celebréeparMeffieurs
de l'Academie , ibid.
Fin de la Table.
Avis
Avispourplacer les Figures.
A Planche qui contient ſept De-
Lifes , doitregarderla Page 18
L'Air qui commence par Ma raifon
veut que je me vange , doit regarder la
Page 39
L'Air qui commence par le ne viens
plus dans ces Deserts , doitregarder la
Page 78
L'Air qui commence par Non, non,
diſoit un Biberon , doit regarder la Page
107
L'Air Italien doit regarder la Page
153
La Ville de Strasbourg doit regarder
la Page 215
L'Enigme en Figure doit regarder
la Page 230
L'Air qui commence par Haftexvous
, amoureux Bergers , doit regarder
laPage 231
EXTRAIT
*BIBLI
EXTRAIT
du Privilege du Roy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le trente un Decembre
mil fix cons ſeptante ſept , Signé ,
Par le Roy en fon Confeil , JUNQUIERES
. Il eſt permis à J.D. Ecuyer, Sieur de Vizé
, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans leconſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré fur le Livre de la Communauté le
Et
5.Janvier 1678. Signé ESTIENNE COUTEROT ,
Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieurde Vizé , a
cedé &tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour en
joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevéd'imprimer pour lapremiere fois de
20. Juillet 1678.
EXTRAIT
EXTRAIT DV PRIVILEGE
de Monseigneurle Vice - Legat
d'Avignon.
P
Ar grace & Privilege de Monſeigneur
l'Excellentiſſime Vice- Legat ,ileſt permis
THOMAS AMAULRY Libraire de Lyon d'imprimer
& debiter le Livre intitulé Le Mercure
Galand , avec l'Extraordinaire dudit Mercure
Galand , avec deffences à tous autres d'imprimer
, vendre , ny debiter dans la Ville d'Avignon
& Comté Venaiſſin aucun Exemplaire
dudit Livre,même de ceux cy-devant imprimés ,
en tout ou en partie, que de l'impreffion dudic
AMAULRY, pendant le temps de fix années, à
compter du jour que chaque Volume ſera impriméppoouurrllaa
premiere fois, àpeine de fixmil
livres d'amende , ainſi qu'il eſt plus amplement
porté à l'Original; & le preſent Privilege
eſt tenu pour deuëment ſignifié en mettant
un Extrait au preſent Livre. Signé
FR. NICOLINI Vice - Legat. Dattedu
16. Avril 1678. Enregiſtré par FLORENT
Archevifte,
ADVIS
Ο
ADVIS.
N diſtribuëra le troiſiéme
Extraordinaire
le trentiéme d'Octobre
de la preſente année.
MERCURE
GALANT
10%879167
OICY , Madame , la
dix - huitième fois
que je vous écris, &
ſi mes Lettres vous
donnent toûjours la meſme fatisfaction,
c'eſt ſans doute parce
que vous n'en avez reçeu aucune
dans laquelle vous n'ayez
veu quelque prodige de conduite
& de valeur de noſtre incomparable
Monarque. Ce font
des Tableaux ſi merveilleux par
eux - meſmes , que quelque in-
Aoust. A
2 MERCURE
formes qu'en puiſſent eſtre les
traits, on n'en ſçauroit faire d'ébauche
qui nevous plaife.Quelle
joye pour vous, fi quelque habile
pinceau vous les faiſoit voir
finis ! Les plus grands Hommes
de l'Antiquité n'ont peut - eſtre
pas fait en toute leur vie deux
ou trois chofes de cet extraordinaire
éclat qui fait meriter le
nom de Héros ; au lieu que la
vie du Roy eſt une ſuitte continuelle
d'actions ſurprenantes
qui le mettent au deſſus de toute
forte de Titres. Ce nom de
Heros qui a eſté juſqu'icy la plus
illuſtre récompenſede la valeur,
a pû ſuffire à des Conquérans
que les Armes ſeules ont rendus
fameux ; mais ſuffira-t- il à un
Prince qui ſe fait encor moins
admirer par ſes triomphes , que
-par la modération avec laquelle
il
GALANT. 3
il conſent à les borner ? On ſe
ligue de tous coſtez contre luy,
ſans pouvoir en interrompre le
cours. Afſuré de vaincre par
tout il s'oppoſe luy-mefme à luy-
= meſime ; & pour donner à toute
e l'Europe le repos dont elle a be-
-ſoin , il trouve de la gloire à cef-
-ſer d'en acquerir. Quand il veut
e bien ſuſpendre ſes Armes , се
n'eſt point pour joüir luy -mefme
- de ce repos qu'il ofre fi genéreuſement
à ſes Ennemis .Il ne cher-
.che à l'établir chez eux que
pour mieux veiller au foulagement
de ſes Sujets. On en a veu
des marques par la publication
des Ordonnances dont je vous
ay déja parlé , & on en voit encor
tous les jours par les ſoins
que prend ce grand Prince de
faire rendre la justice avec la
plus entiere exactitude. Quoy
S
e
S
1
e
e
A ij
4 MERCURE
qu'il ne s'en repoſe que ſur des
Perſonnes d'une expériéce confommée
, & de la probité la plus
reconnuë , il ne laiſſe pas fouvent
de la faire rendre en ſa préfence
, & de travailler luy- mefme
à examiner le fonds des affaires
les plus difficiles. Sa grande
penétration fait qu'il en demefle
ſans peine ce qui paroiſt
eſtre le plus caché ; plus habile
qu'Alexandre , qui ayant entrepris
de dénoüer le noeud Gordien
, ne pût en venir à bout
qu'en le coupant. Le Roy par
ſes profondes & vives lumieres,
dévelopa une Affaire le dernier
Mois qui n'eſtoit pas moins em -
barafſée que ce noeud ; & ce qui
doit eſtre admiré dans un Grand
Prince comme luy , c'eſt qu'il
demeura au Conſeil pendant
huit heures de ſuite. Je ne doute
GALANT .
5
es
1.
15
1-
ete
point que vous n'ayez deja
entendu parler de cette Affaire.
Elle eſt ſceuë de tout le monde.
Ainſi ce feroit perdre du temps ,
que de vous expliquer en quoy
elle conſiſtoit. Je vous diray ſeuflement
qu'un Etranger , dénué
de toute forte d'appuy , gagna
fon Procés. Voyez , Madame,
il fi on n'a pas lieu d'attendre tour
ik de la juſtice de ſa Cauſe , quand
1-
e
e
r
U
a
es
el
11
U
t
on eſt affez heureux pour eftre
jugé par le Roy. Il eſt certain
qu'il ne ſe laiſſe jamais prévenir,
&qu'aucune confidération n'eſt
capable de l'éloigner un moment
de céte droiture qu'il garde
en tout ce qu'il fait. La fermeté
qu'il montre pour ſes Alliez
, en eſt une preuve. Elle eft
devenue l'admiration de toute
la Terre. Ie n'exagereray point
en vous le diſant. Iel'ay ſçeudes
A iij
6 MERCURE
Païs meſmes où la gloire de Sa
Majesté a cauſé depuis peu le
plus de jaloufie . C'eſt cet amas
de gloire qui luy a ſuſcité tant
d'Ennemis qu'il ne fongeoit
point à ſe faire. Ils ont été étourdis
du bruit de ſes Armes ; &
foit qu'ils n'en puffent foufrir le
progrés , ſoit qu'ils craigniſſent
qu'on ne les voulut tourner
contr'eux , ils ont crû ſe devoir
défendre avant qu'on euſt fait
aucun deſſein de les attaquer.
Cettematiere , toûjours inépuifable
, me mene inſenſiblement
trop loin. Je la quite , & remets
à la finde cette Lettre à vous
parler de Paix ou de Guerre.
Selon toutes les apparences , ce
fera de Paix. Combiende Feftes
en feront la fuite ! Il s'en eſt fair
une à Aix en Provence , que je
ne vous dois pas laiſſer ignorer.
Quoy
GALANT.
7
S
[
Quoy qu'elle foit d'une fort ancienne
inſtitution , elle a eu céte
année des particularitez qui
l'ont fait paroiſtre toute nouvelle.
Vous en trouverez la defcription
dans la Lettre que je
vous envoye. Elle a eſté écrite
à un galant Homme de cette
Province par Monfieur l'Abbé
de la Valt. Ce nom ne vous doit
pas eſtre inconnu . Je croy vous
avoir déja dit que j'avois enfin
découvert qu'il eſtoit l'Autheur
de ces Belles Lettres furles Enigmes
qui font au commencement
de l'Extraordinaire de Janvier.
La maniere aisée dont il ſçait
tourner les chofes , ne vous peut
promettre qu'une entiere fatisfaction
de tout ce qui vient de
luy.
111
MERCURE
1803
3393-EPER 98
A MONSIEUR DE ***
A Aix en Provence.
en la
N vous a dit vray , Monfieur
, vous diſant que
Feſte qu'on a de coûtume de faire
icy laveille du jour où l'on folemnife
celle de S. Iean , a esté remarquable
cette année par des circon-
Stances qui en ont fort augmenté
l'éclat. Vous voulez queje vous en
rende compte , & je me fais un
fort grandplaisir defatisfaire voftre
curiofité.
C'est un ufage de la Ville d' Aix,
que celuy qui a remporté le Prix,
abatant d'un coup de Fufil la teste
d'un Oiseau , que l'on expoſe quelque
temps auparavant, eſt declaré
par les Confuls & les autres Magistrats
, Roy de la Feſte , quiſe
nomme
GALANT.
9
-
nomme icy la Bravade. Hichoisit
un Lieutenant & un Enseigne,
qu'il propoſe àl'Hostel de Ville, &
que l'on y accepte à la pluralité
des voix . Ces trois Officiers levent
chacun une Compagnie de Moufquetaires,
& tous enfembleſe rendent
à la Place la plus conſidéra-
- ble de la Ville , où le Parlement ſe
trouve pour allumer le Feu de la
S. Iean .
On m'a appris dans lafameuse
Bibliotheque de l' Aurore, que cette
Feste est une coûtume introduite
- depuis l'an 1256. lors que Charles
d'Anjou revint du Voyage de la
Terre Sainte. Lafidelité de la Ville
d' Aix luy fervit à rétablir l'or--
dre dans le Païs , &à faire obeir
-ſes Voisins , qui avoient appellé les
Génois & le Roy de Castille à leur
- Secours. It fut fi content de celuy
qu'elle luypresta en prenant les ar
Av
10 MERCURE
més pour luy , que dés ce temps- là
il établit le Prix & la Feſte dont
nous parlons , pour l'entretenir dans
l'Exercice de la Guerre. Le temps,
qui change toutes choses, a introduit
feulement le Fufil ,au lieu de
l'Arc & des Fleches,&a augmentéd'année
en année lafolcmnitéde
la Feste par quelque nouvelle circonftance.
Celles qu'elle vient d'avoir
méritent bien d'estre publiées.
Le Marquis de Grignan ayant
tué l'Oyſeau , & s'estant montré
digne, par la hardieſſe & l'habiletéqu'il
eut àtirer fon coup, d'eftre
faitle Roy à l'âge de ſept
ans, nomma des Enfans de qualité
de son âge ,le Marquis de Bouc
pour fon Lieutenant , &le Chevalier
de la Garde pour ſon Enfeigne.
Ce choix futreçen avec applaudiſſement
à l'Hostel de Ville,
&vous pouvez croire qu'on en attendit
GALANT. 11
-tendit quelque chose defort particulier.
Le Marquis de Bouc eftfils
unique de Mr. le Premier Préſident
de la Cour des Comptes, qui a
toûjours aimé la gloire & la dépense.
L'Enseigné eft fils dune illu-
- ſtre Veuve Madame la Préſidentede
la Garde, quifçait le monde
- à deux cens lieuës de la Cour , autant
que beaucoup de Femmes qui
*paſſent leur vie à S.Germain.
Que l'on se represente apres
cela, ſi l'on peut , toute la magnificence
des trois Compagnies de
ces petits Officiers : Il n'y avoit
point de Mousquetaire qui n'attiraſt
les yeux , & qui ne les
retinst longtemps , parses manieres
. L'Agreable aſſortiment de
leur parure faisoit paroiſtre dans
leur équipage toute la Galanterie
dont il pouvoit estrefufceptible.
Lors que l'on regardoit la Compagnie
12 MERCURE
pagnie de Grignan qui avoit le
Rouge pour Livrée,les Plumes , les
Rubans, & les Echarpes , dont les
couleurs estoient relevées par la
Dentelle d'or & d'argent, paroisfoient
autant de feux & de flames.
Elle avoit aussi pour Deviſe
des Etincelles de feu, avec ce mot,
Ignis præſaga futuri , pour montrerque
la hardieffe , l'esprit &
l'adreſſe du Capitaine , qui n'ef
toient que des étincelles , produiroient
un jour beaucoup de feu , &
feroient un grand éclat dans le
monde.
Le Bleu meflé au Blanc , & à
toute forte de Point dont les Habits
estoient couverts , laißoit l'image
d'une de ces admirables difpoſitionsdu
Ciel, lors que les rayons
du Soleily embelliſſent la blacheur
des nuages . Telle estoit la Compaguie
fort nombreuſe du Marquis
de
GALANT.
ايس
13
S
A
,
de Bouc , qui avoit auſſi pris le
corps de fa Deviſe dans le Ciel..
C'estoit l'Etoile du matin , avec
cette ame , Splendeſcit ab ortu ,
pour dire que dés ſon enfance il
brille déja , & fait esperer qu'il
Soûtiendratout l'éclat de cette Famille.
La maniere dontilest élevé
- fait connoistre qu'on n'oublie rien
pour luy faire meriter l'avantage
- d'estre un jour lequatriéme Pre-
-mier President en Provence qui en
Soit forty.
Le. Verd faisoit de la Compagnie
de la Garde unſpectacleſem-.
blable à celuy de ces belles Prai-.
ries qui ont leur verdure émaillée
de mille belles couleurs, ce qui fervoit
même de corps àſa Deviſe;&
comme les Chevaliers sont élevez
d'une maniere à ne devoir qu'à
eux- meſmes tout leur merite, on
avoit donné ce demy Vers d'Ovide
के
14
MERCURE
à cette Deviſe, Per ſe dabat om
nia.
Apres que les Compagniesfefurent
jointes au Palais , où l'on alla
prendre leRoy , elles se mirent en
marche dans les Ruës les plus conſidérables
de la Ville. LeRoy Salüoit
àcoups de Mousquet,le Lieutenant
avec ſa Pique, l'Enseigne
avec fon Drapeau, & ils s'en acquitoient
tous d'unſi bon air, qu'ils
s'attiroient l'applaudiſſement de
tout le monde.
LesDames estoient fur les Balcons,
& apres avoir reçeu les Salves,
elles prodiguoiët les plus beaux
fruits de la Saifon, &les plus excellentes
Liqueurs, pour rafraîchir
ces galantes Troupes .
Elles voulurent auſſi que leurs
Enfans euſſent part à cette Feste.
On en choiſit une Compagnie de
cinquante,que l'on habilla en Suiffes,
GALANT. I15
4
3
-
ses, & qui,malgréce déguisement,
paroiſſoient autant de petits
Amours. On n'avoit rien épargné
pour les embellir. Ils estoient à la
teste des Compagnies. Ony avoit
- meſté un Perſonnage burlesque.
- C'estoit un Nain d'une figure fort
extraordinaire. Il a un pied de
barbe, &n'en a pas deux dehauteur.
Ilappartient à un Homme de
qualité, qui avoit pris plaisir à le
faire instruire à joüer de la Halebarde.
C'est un de ces Maistres,qui
Sçavent métamorphofer tout leur
monde en habiles Gens.
Iamaison n'entenditplus de Tambours,
plus defifres,ny plus de mousqueterie.
Le feu estoit auſſi grand,
qu'àquelqu'un de ces Siegesfameux
que l'on a veus durant ce Regne.
Lanuit donna une nouvelle décoration
à cette Feste. Le Marquis
de Grignan traita à table ouverte
toute
16 MERCURE
toute Sa Compagnie , & le Repas
fut fuivy d'un Feu d'artifice de
L'invention d'un Liegeois , qui fai-
Soit un eſſay de celuy où il eſpere
estre employé, lors que la Paixſera
publiée.
Cependant ily eut une agreable
Representation de Misantrope.
chezune belle Parente du Marquis
de Bouc. Elle avoit voulu ſe.
charger de cette partie de la Feste..
La Comédie fut ſuivie d'une magnifique
Collation,& terminéepar
an Bal qui durajuſques au jour.
Tout estoit en Feste. L'Enfeigne
avoit chez luy une Symphonie
admirable.
On pouvoit prendre part aux
Divertiſſemens diférens que ces
Officiers avoient preparez. Leur
varieté donnoit un nouveau ra-
Diſſement. Les yeux qui avoient
efté enchantez ce jour- làpar mille
GALANT.
17
a
A leſpectacles ſurprenans , trouverent
de nouveaux charmes au Bal,
- dont ils furent plus contens que de
tout le reste. On voit icy les plus
belles Femmes qui ſoient dans le
Royaume ; & la difpofition qu'elles
ont naturellementpour la Dan-
-ſe,ſert infiniment à mettre en oeu
vre tout l'éclat de leur beauté.
Enfin, Monfieur , tout ſe paſſa
avec uneſi entiere Satisfaction de
tout le monde, que depuis longtemps
on n'avoit point veu une fi
belle Feste dans la Province. Ilfera
peut- estre mesme difficile qu'on
y en voye jamais une ſemblable.
Les Deviſes dont il eſt parké
dans la Deſcription de cette Feſte
, me font ſouvenir de ce que
vous m'avez mandé de la part
de vos Amies ſur celles qu'elles
ont trouvées dans ma Lettre du
dernier
18 MERCURE
dernier Mois . Elles auroient fou.
haité de les voir gravées,& c'eſt fr
un plaifir que je confens volontiers
à leur donner. Faites leur
examiner cette Planche . Elle
contient les Deviſes de l'une &
de l'autre Feſte , je veux dire
d'Aix & de Montpellier.
Si j'avois ſçeu l'intereſt que
vous prenez à la mort de Monfieur
le Chevailler Dailly , je
n'aurois pas attendu fi tard à
vous donner des nouvelles de
l'Occaſion où il a péry pour le
ſervice du Roy.Il eſt vray qu'aucune
Relation publique n'en a
parlé , &je ne vous puis dire par
quelle forte d'oubly j'ay negligé
moy-mefme de vous apprendre
ce que j'en ay ſçeu dés la fin de
Juin . Voicy en peu de mots ce
que porte la Lettre d'un Officier
qui estoit preſent à l'Action .
Monfieur
tressé en
1678
fit
tous les ans
S
b
LA
VILLE
د
GALANT.
7719 *
19
Monfieur du Queſne dont
putation vous eft connuë, ayant
envoyé une Felouque à Colioure
apprit avec joye qu'il y
avoit huit Vaiſſeaux Eſpagnols
devant Barcelone. Il réfolut
auffi - toſt de les aller brûler
fous le Canon même de la Ville .
Le ſuccés de ce deſſein dépendoit
de la promptitude qu'on
apporteroit à l'exécuter. Ainſi
le 23. deMay il fit force de voiles
avec ſes dix Vaiſſeaux &
deux Brûlots ; mais il fut bien
furpris , quand le 26. eſtant arrivé
au Cap de Joüis à neufheures
du matin , il ne découvrit
que deux Vaiſſeaux où il avoit
eſperé en trouver dix. L'un eftoit
Eſpagnol , & mit pavillon au
grand Maſt. L'autre qui eſtoit
un Vaiſſeau Marchand Anglois,
ſe haſta de prendre le large
, s'imaginant bien qu'apres
20 MERCURE
l'Action de Palerme il eſpereroit
inutilement qu'on luy fift quartier
. Sur les deux heures apres
midy , Monfieur du Queſne détacha
trois Vaiſſeaux avec un
Brûlot, accompagnéde toutes les
Chaloupes de l'Armée. Le Fle uron
fut le premier qui alla moüiller
par le travers de l'Eſpagnol
fous le commandement de Mr.
de Sepville , qui fit tres -bien fon
devoir. Il n'en faut point d'autre
témoignage que fes bleſſures.
Monfieur Derlingue montoit le
Vaillant , qui alla moüiller de la
meſme forte , & fut fuivy du
Sans pareil. Monfieur le Chevalier
Dailly le commandoit. Il eut
le bras emporté d'un coup de
Canon que l'on tira de la Ville,
&mourut trois heures apres.
Cependant ces trois Vaiſſeaux
firent un fi grand feu que
la
GALANT. 21
K
1
2
la fumée du Canon couvrit
le Brûlot. Ainſi il trouva moyen
d'arriver ſur le Vaiſſeau Ennemy
, qu'il brûla entierement.
Ce ne fut pourtant qu'apres une
vigoureuſe défence. Il avoit cinquante
Pieces de Canon,& 250 .
Hommes fort braves. Quelques
François priſonniers qui
eſtoient dedans , ſe jetterent en
Mer.On en prit cinq qui rapporterent
que le Vaiſſeau s'appelloit
la Génoiſe ; qu'il eſtoit arrivé
de Naples la veillede Paſques ,
& que c'eſtoit par luy qu'on
avoit reçeu la premiere nouvelle
de Meſſine abandonnée par
nous aux Eſpagnols .
Il y a de la deſtinée en bien
des choſes. Si vous en doutez,
ce que j'ay à vous dire vous en
fera demeurer d'accord. Un
Gentilhomme de Province , venu
22 MERCURE
nu à Paris pour un Procés , s'eſtoit
logé dans une Auberge
dont le Maiſtre le connoiffoit
depuis dix ans. Il eſtoit bien fait
de ſa perſonne , agreable dans
la converfation , & affez riche
pour trouver des Partys fort avantageux
, s'il euſt voulu donner
dans le Sacrement ; mais la
liberté luy plaifoit , ou plutoſt
fon heure n'eſtoit point encor
venuë, car quand elle frappe , il
n'y a plus moyen de diférer. Sa
Chambre donnoit ſur la Ruë.
L'impatiencede voir revenir un
Laquais qu'il avoit envoyé en
Ville , luy fit mettre la teſte à la
feneftre ,& fes yeux furét agreablement
arreſtez par une belle
Perſonne qui fit la meſime choſe
que luy dans le mefme temps.
Elle estoit dans une Chambre
oppoſée directement à celle du
Cava
GALANT.
23
it
it
16
2
.
a
t
a
Cavalier ; & un bruit de Peuple
dont elle vouloit ſçavoir la cauſe
, l'avoit obligée à ſe montrer.
C'eſtoit une Brune d'une beauté
ſurprenante. De grands yeux
noirs pleins de feu , la bouche
admirable, le nez bien taillé , &
le teint auſſi vifqu'uny.Le Gentilhomme
charmé d'une fi belle
Voifine , luy fit un ſalut qui luy
marqua l'admiration où il eſtoit.
Il luy fut rendu d'un air férieux,
quoy que fort civil ; & la rumeur
ayant ceſſé dans la Ruë , cette
aimable Perſonne ſe retira au
granddéplaifir du Cavalier qui
la regardoit de tous ſes yeux. La
Porte de ſa Maiſon qui estoit afſez
petite , luy fit croire qu'il
n'auroit pas de peine à s'introduire
chez elle . Comme Voifin ,
&dans cette penſée il demanda
à ſon Hoſte , qui elle estoit , &
quelles
2.4
MERCURE
quelles pouvoient eſtre ſes habitudes.
L'Hoſte luy appritque
depuis un an elle occupoit une
partie de cette Maiſon avec ſa
Mere ; qu'elle avoit de la naiffance
& peu de bien ; qu'il n'y
avoit rien de plus régulier que
ſa conduite ; que tout le monde
en parloit avec grande eftime,&
qu'il n'y avoit que des propoſitions
de Mariage qui pûflent
obliger la Mere à écouter des
Gens comme luy. Le Cavalier
trouva le party fâcheux. Il aimoit
les belles Perſonnes , mais
non pas juſqu'à vouloir époufer.
Cependant il demeura ferme
dans la réſolution de viſiter . Il
prit la Mere par fon foible , &
luy ayant fait entendre qu'il luy
venoit demander ſa Fille pour
un Amy qui en eſtoit devenu
paffionnement amoureux , il fut
reçeu
GALANT.
25
P
11
11-
reçeu favorablement. Il donna
* du Bien & une Charge conſidérable
à cet Amy ; & comme il
Heſtoit Maiſtre du Roman, il l'embelit
de tout ce qui le pouvoit
rendre vray- femblable. L'Amy
eſtoit à la Campagne pour quinze
jours . Des affaires importantes
l'y avoientmené ,& il devoit
i luy écrire le fuccez de ſa négo-
↑ tiation. On fut content de tout,
pourveu que les choſes ſe trouvaſſent
telles qu'on les propofoit.
La Mere s'informa du Caivalier
dans fon Auberge. Onluy
ditqu'il eſtoit tres - riche , d'une
dęs plus confidérables Maiſons
I de ſa Province , & fi fort en réputation
d'Homme d'honneur,
qu'on pouvoit s'aſſurer ſur ſa parole.
Cependant il joüoit un Rôle
affez délicat ; mais comme il
avoit del'eſprit, il ne s'en emba-
Aoust.
e
e
1
B
26 MERCURE
rafſoit pas . Il faiſoit ſon compte
de voir la Belle le plus longtemps
qu'il pourroit ſur le pied d'Agent
, & croyoit fortir d'affaire
par un Amy qui feroit le paffionné
pendant quelques jours , &
romproit en ſuite ſur les Articles,
mais il fut la dupe de luy-même
à force de voir. La taille de cette
aimable Perſonne fut une
nouvelle beauté pour luy, & il
acheva de ſe perdre en l'entretenant
. Sa douceur, fon honneſteté,
ſon eſprit, tout l'enchanta .
Il ſuppoſoit tous les jours quelque
Lettre de fon Amy qu'il faifoit
voir à la Mere,& elle luy fervoit
de prétexte pour des viſites
qui ne le laiſſoient plus maiſtre
de ſa raiſon. La Belle ne s'engageoit
pas moins que luy, & il luy
diſoit quelquefois des choſes ſi
paffionnées , qu'elle eſtoit contrainte
GALANT.
27
[
trainte de le faire ſouvenir qu'il
s'égaroit. Un mois entier s'eſtant
écoulé ſans qu'il amenaſt ſon
+ Amy , la Mere qui craignit d'e-
-ſtre ioüée , le pria de ne plus revenir
chez elle , tant qu'il n'auroit
que des Lettres à luy montrer
. Il ſe plaignit à la Belle de la
cruauté de cet ordre. Cette
charmante Perſonne luy répondit
qu'elle vouloit bie luy avoüer
que l'impatience de voir l'Epoux
e qu'on luy deſtinoit, n'avoit rien
qui la tourmentaſt , mais qu'elle
avoit ſes raiſons pour n'eſtre pas
fâchée que ſa Mere luy euſt fait
la défenſe dont il ſe plaignoit.Le
Cavalier comprit ce qu'il y avoit
d'obligeant pour luy dans cette
réponſe , & en ſentit augmenter
ſa paſſion. Il n'oſa pourtant
continuer ſes viſites le lende-
1. main ; & ce jour paſſe ſans voir
e
a
ef
es
re
a
19
e Bij
28
; MERCURE
ce qu'il adoroit , luy parut un
fiecle. Il voulut ſe faire violence
pour en paſſer encor
quelques uns de la meſme forte
, afin de s'accoûtumer à ſe
détacher ; mais le ſupplice eftoit
trop rude pour luy , & l'habitude
déja trop formée. Apres
de longues agitations , l'amour
l'emporta ſur l'averſion
qu'il avoit toûjours euë pour
les engagemens qui pouvoient
tirer à conféquence. Il retourna
plus charmé qu'auparavant
, où il connut trop qu'il
avoit laiſſe ſon coeur ; & pour
arreſter les plaintes qu'on commençoit
déja de luy faire , il
débuta par une Lettre de fon
Amy qui arrivoit ce meſime
jour , & qui devoit venir confirmer
le lendemain toutes
les aſſurances qu'il avoit données
GALANT.
29
0-
-
A-
01
D
لا
a
DU
11
C
11
1
e
1
nées pour luy. Cette nouvelle
fut reçeuë diverſement. Autant
que la Mere en montra de joye,
autant la Fille en eut de chagrin
. Il fut remarqué du Cavalier
qui s'en applaudit, & qui eut
la rigueur de la préparer à la reception
de l'Epoux qu'on luy
promettoit depuis fi longtemps .
Elle ne ſe ſentoit pas le coeur affez
libre pour ſe réjoüir de fon
arrivée,& paſſa la nuit dans des
inquietudes qu'il feroit difficile
de ſe figurer. L'heure de la vifil
te eſtant venuë ,le Cavalier en
tra le premier. La joye qu'il fit
paroiſtre de ce qu'il eſtoit enfin
en état de tenir parole , fut un
nouveau ſujet de chagrin pour
cette belle Perſonne , mais ce
chagrin n'approcha point de la
furpriſe où elle ſe trouva , en
3
voyant entrer apreslay un hom
e Bij
30
MERCURE
me à manteau , &auffi Bourgeois
par ſon équipage que par
ſa mine. La Mere le regarda , la
Fille rougit , & il ne ſe peut rien
de plus froid que la civilité dont
elles payerent le ſalut qu'elles en
reçeurent. Le Cavalier eſtoit
dans un enjoüement extraordinaire
, & leur dit cent choſes
plaiſantes ſur le ſérieux avec lequel
elles recevoient une Per-
Ionne qu'il croyoit leur devoir
eſtre ſi agreable. L'Homme à
manteau le laiſſa parler longtemps
ſans l'interrompre , &
ayant enfin demandé ſi on ne
vouloit pas drefſſer les Articles ,
il fut fort furpris d'entendre dire
à la Belle qu'il n'y avoit rien qua
preſſaft , & quela choſe luy eftoit
affez d'importance pour luy
donner le temps d'y penſer.Cette
réponſe, & la maniere dédai.
gneufe
GALANT.
31
170

e
03
e
e
er
Dit
3.
5
&
le
S
2.
gneuſe dont elle regardoit l'Epoux
prétendu qu'on luy avoit
fait attendre depuis un mois mirent
le Cavalier dans des éclats
de rire , qu'il luy fut impoſſible
de retenir . Ils furent tels, que la
Mere & la Fille commencerent
à s'en fächer ; mais il n'eut pas
de peine à faire ſa paix , &
elles ne rirent pas moins que luy
quand il leur eut appris qu'il eſtoit
luy- mefme cet Amy dont il
leur avoit parlé , & que celuy
qu'ils voyoient eſtoit un Notaire
qu'il avoit amené pour dreſſer
le Contract de Mariage . Jugez
de la joye de la Belle , qui ne
s'attendoit à rien moins qu'à une
fi agreable tromperie , & qui
s'eſtant laiſſée inſenſiblement
prévenir pour le Cavalier , ne
ſoufroit plus qu'avec peine qu'o
parlaſt de la marier avec fon
Biiij
32 MERCURE
Amy , quelque honnêteHomme
qu'elle pût le croire . Les Articles
furent fignez , & la grande Cerémonie
ſe fit un des derniers
jours de l'autre Mois.
Voila, Madame , ce que le hazard
produit quelquefois. Je connois
un Cavalier voyageur , qui
auroit peut- eſtre pris un pareil
engagement , fi on voyoit les
Femmes en Italie avec la mefine
liberté qu'on les voit en France .
Il a paſſé une partie de l'Hyver à
Gennes. Les réjoüiſſances du
Carnaval y font grandes ; Il les
voulut voir,& alla pour cela dans
labelle Ruë qu'on appelle Strada
nuova. Elle eſt pavée de marbre
de diverſes couleurs, & bordée
de hauts Portiques auſſi de
marbre, qui formentdeux autres
Ruës , couvertes de Palais tresſomptueux.
Il s'y promenoit-accompagné
GALANT.
33
e
ز
e
1
35
15
e
S
compagné d'un Génois qui s'ef
toit engagé à luy faire voir les divertiſſemens
de cette Saiſon . Ils
conſiſtent en de pompeuſes
Mafcarades , & en divers Jeux
magnifiques , en faveur deſquels
le beau Sexe eſt diſpenſé pendant
quelques aprefdînées de la
retraite qu'on luy faitgarderdas
les autrestemps. Les jeunesDemoiſelles
ont permiffion de ſe
mettre àleur feneftres pour voir
ces Jeux. Elles y paroiffent dans
leurs plus fuperbes ajuſtemens..
L'or, l'argent, & les pierreries, y
brillent en confufion , & relevent
admirablemetl'éclat qu'elles
tirentde leur beauté. Il ſe fait
alors une infinité de combats galans
entre ces belles Perſonnes.
&les Cavaliers qui courent les
Ruës , les uns maſquez , les autres
fans maſque. Ces combats
2007 BW
34 MERCURE
ſe font à coups d'oeufs qui ont
eſté vuidez & remplis d'eaux de
ſenteur . Le Gentilhomme François
ne pouvoit ſe laſſer de voir
cette profufion de richeſſes qui
ſoûtenoitavec tant de faſte le titre
de Superbe que la Ville de
Gennes s'eſt acquiſe.Apresavoir
jetté quelque temps les yeux de
tous coſtez , il les arreſta ſur un
Balcon où eftoit une jeune Demoiſelle
toute charmante . Elle
s'apperçeut de ſon attachement
à la regarder ; & foit que la perſonne
du François luy plût , ſoit
qu'elle vouluſt récompenſer la
préference qu'il ſembloit luy
donner par ſes regards ſur toutes
celles de fon âge , elle luy jetta
pluſieurs oeufs dont elle avoit
fait provifion. Il endemeura tout
parfumé , & jamais il n'avoit fait
tant de reverences qu'il en fit
pour
GALANT.
35
د

pour remercier la Belle de cette
faveur. Il ſe tint toûjours en lieu
où il la pût voir tant qu'elle parut
au Balcon ; & quand elle s'en
retira, la Feſte fut finie pourluy.
Les charmes de fon vifage, & la
maniere obligeante dont elle l'avoit
diftingué des autres , toucherent
tellement ſon coeur ,
qu'il conjura ſon Amy avec des
e.empreſſemens extraordinaires ,
d'imaginer un moyen qui luy
puſt donner l'avantage de l'entretenir.
Vous jugez bien , Madame,
que s'il euſt pû fe faciliter
quelque accés chez elle , cette
connoiffance auroit eu des fuites;
mais les Loix du Païs ontune
ſeverité qui ne foufre auxHommes
aucune communication
avec le beau Sexe , &il faut fe!
contenter de voir quand l'occafion
de quelque Feſte en donne
e
-.
S
-
le
36 MERCURE
le privilege. Ce que je vous ay
dit des ajuſtemens où l'or & les
pierreries font prodiguées , eſt
une choſe commune parmy
ceux de cette Ville , où tout le
monde ſe pique d'eſtre ſomptueux.
Cela vous paroiſtra par
les preſens qu'un Illuſtre Génois
a faits en ſe mariant depuis
quelques mois. Il eſtde laMaiſon
des Pallavicini , Neveu du Cardinal
de ce nom , & a épousé la
Princeſſe de Venafro, Fille de la
Princeffe Roſſane , à laquelle il
enyoya ce qui fuit .
Une Corbeille de Filigrane ,
avec douze Bourſes,&trois mil-.
leEcusd'or.
Une autre Corbeille dans la-.
quelle ilyavoit un tres-beauColier
de perles ; deux Bracelets à
deux tours de perles ſemblables
àcelles du Colier ; une Paire de
2 Pen
GALANT.
37
Jes
elt
ay
Par
e.
r
la
1
Pendans d'oreilles de diamans,
avec deux perles tres- groffes
faites en poire ; & deux autres
Bracelets de diamans .
Trois Baffins remplis de ſeize
Habits de draps d'or , avec de
ſuperbes broderies ; & deux autres,
l'un de dentelles d'or , d'argent
& de ſoye , & l'autre de
Points d'Angleterre & de Veniſe.
Je ne vous parle point des autres
Baffins pleins de Rubans, de
Coifes , d'Eventails , & de Gants
i de toutes les fortes , outre cinq
Chapelets de pierres prétieuſes,
& quantité de Médailles d'or &
- d'argent. Il envoya un Tableaur
de mille écus à la Princeſſe Roffane.
Le Carroffe qu'il a donné à
la Princeſſe ſa Femme , eft efti- .
mé dix mille écus , & l'on fait
monter juſqu'à vingt mille la dé
e penſe qu'il a faite pour orner un
S
des
38 MERCURE
des trois Appartemens qu'il a fait
meublerdas ſon Palais . Il y a une
quantité ſurprenante d'argenterie
. Tout cela, dit-on ,luy coûte
cent ſoixante &dix mille écus.
La Princeffe Roſſane luy a envoyé
une Canne dont la pomme
eſt toute garnie de diamans , &
la Princeſſe ſa Femme une fort
belle Montre enrichie auffi de
diamans avec ſon Portrait. Je ne
doute point que la magnificence
des Nopces qui ſe ſont faites à
Freſcati , n'ait répondu à ce que
la richeſſe des préſens en a fait
attendre .C'eſt une Feſte dontje
vous laiſſe imaginer la beauté.
Comme apparemment elle ne
s'eſt pas faite ſans ſymphonie ,
elle me fait ſouvenir de l'engagement
où je me fuis mis avec
vous de vous envoyer tous les
mois des Airs nouveaux. En voi-
су
GALANT.
39
2L
S
e
e
e
a
2
e
cyun de la compofition deMon
ſieur Goüet Maiſtre de Muſique
des Dames Religieuſes de Lonchamp.
On m'a dit que les Paroles
eſtoient de Monfieur de
Lignieres.
AIR NOUVEAU.
Maraison veut quejemevange.
La jeune Califte me change,
lesçayqu'un autreAmant luy plaist
Mais cetteBergere est fi belle,
Que toute infidelle qu'elle est,
On me verra mourirpour elle.
Je vous manday en haſte la
derniere fois que Monfieur Defmaretz
avoit eſté reçeu Intendant
des Finances en la place de
- Monfieur Marin. Il eſt ſi gené-
- ralement eſtimé, qu'on peut dire
que toute la France luy a eſté
faire compliment ſur le choix
}
que
40 MERCURE
que Sa Majesté a fait de ſa Per
ſonne pour cet important Em--
ploy . Quoy qu'il foit fort jeune
il a toutes les lunieres qu'on luy
pourroit fouhaiter pour s'en acquiter
avec gloire. Il n'y a pas
lieu d'en eſtre ſurpris, puis qu'il
les a puiſées dans une ſource
qui n'en peut communiquer que
de tres-vives . Il'eſt Neveu de
Monfieur Colbert, & c'eſt ſous
ce Grand Miniſtre qu'il a étudié
les Finances. Les principales.
Affaires qui les regardent , one
paſſé par ſes mains dans les fontions
qu'il a faites de la Charge
de Maiſtre des Requeſtes. Il a
eſté Raporteur des plus difficiles,&
on a toûjours admiré la facilité
avee laquelle on luy a ver
déveloper ce qu'elles avoient
d'épineux. Cette heureuſe pratiquedes
premieres Leçons qu'il
avoite
GALANT.
45
:
-
2
15
e.
1
1-
|-
L
avoit priſes, donne lieu de croire
qu'il ſervira tres - utilement le
Roy. C'eſt tout que de joindre
beaucoup de zele à une haute
capacité.On peut ſe repofer fur
Monfieur Deſinaretz de l'un &
de l'autre. Vous ſçavez qu'il y a
déja quelques années qu'il a efpoufé
Mademoiselle de Bechameil.
Je ne vous dis point qu'il eſt
obligeant , civil & honneſte.
Tant de Perſonnes qui ont tous
les jours affaire à luy , rendent
témoignage de ces veritez, qu'il
feroit inutile d'adjoûterrien à ce
qu'onleur en entend publier .
Je ne vous puis encor envoyer
l'Elegie du jeune Marquis. Il me
la refuſe ſur le prétexte d'y vou
loir mettre la derniere main. A
vous dire ce que j'en croy , le
nom d'Autheur l'épouvante , &
il craint qu'on ne luy faſſe un
crime
42
MERCURE
crime d'avoir fait des Vers . Il
eſt vray qu'il feroit à ſouhaiter
que ceux qui n'en font que
de méchans y renonçaſſent ;
mais il me ſemble que pour
eſtre de qualité , il n'en doit
pas eſtre plus honteux de faire
paroiſtre qu'on a de l'eſprit.
Je pourrois nommer quantité de
Perſonnes conſidérables par
leurs Dignitez & par leurs Emplois
, ſans en excepter meſme
les Princes, qui fe connoiffant du
talent pour la Poëfie,n'ont point
dédaigné de l'exercer. Ils n'avoientpas
le ſcrupule qui arreſte
& noftre jeune Marquis , & un
fort galant Homme que je connois
. Il aime les Vers , en fait de
tres-beaux , & voudroit s'abandonner
à fon génie , mais il eſt
d'une naiſſance qui luy fait appréhender
qu'on ne regarde cet
amuſe
GALANT.
43
anet
amuſement comme une occupation
indigne de luy. C'eſt là deffus
qu'il a fait la Piece que vous
allez voir.
DOL
pr
ed
pa
m
it
na
A MONSIEUR **
R
EPISTRE.
Are & charmant Esprit , dont les
Sçavantes veilles
Tous les jours au Public donnent tant de
merveilles ;
D'un rigoureux bon sens fidelle Secta
teur,
elt Toy qui connois si bien leveritable hona
neur,
on Souffre que mon chagrin, ſans que rien le
-d
ar
هن
retienne,
Appelle taraiſon auſecoursde lamienne.
L'Art de faire des Vers , cet Art doux
charmant,
Où l'Esprit attaché s'exerce innocem-
Cl ment,
N'est
44
MERCURE
N'est-il venu des Cieux que pour laPopulace,
Et n'a- t- on jamais veu de Nobles an
Parnaffe ?
Dés mes plus jeunes ans charméde ce
mestier
F'y perdis en ſecret de l'Encre & du Papier,
Le n'estois pas inftruit des loix dela
Grammaire,
I'aimois déja les Vers, &je brûlois d'en
faire.
L'heureux temps arriva,fouhaitétant de
fois
Où du Vers des Latins on m'expliqua
les loix.
Fier alors de sçavoir ajuster un Dactile
Le n'esperoispas moins que d'égaler Virgile:
Meflatant d'effacer lagloiredeſon nom,
L'imitois deſes Vers la cadence &lefon,
Et j'avois ſurleplan de ſavaste Enéide
Commencé les travaux d'Alexandre &
d'Alcide.
Heureux sans le chagrin d'un maudit
Precepteur
Qui neput approuver mon indifcrete ardeur
..
GALANT.
45
APA Ilm'en blasma ſouvent , la verge & la
u Pi
Lig
So
en
e
ferule
Reprimerent ſouvent ma verve ridicule.
Cesmaux, nydeplus grands que j'ay depuissoufferts,
Ne m'ont jamais rendu moins ardent
pour lesVers.
MaMuse begayante estoit encor Latine
Quand je vispar hazard Bajazet de Racine.
Ie le lus & relus,je m'en laiſſay charmer,
Ie goustay nostre Langue , &je voulus
rimer.
Iequittay la Province , & pour former
maveine,
Zeſuivis Apollon ſur les bords de la Sei
ne.
Le Monde cependant a blaſme mes def-
Seins,
Payſervyde matiere a mille contes vains,
Chacunde mon étude ouſe rit ou s'offence.
Vieilliffez, me dit- on, plutoſt dans l'ignorance,
Que de joindre aux beaux noms qu'ont
portévos Ayeux
De Poëte &d' Aalheur le titre injurieux.
Dy-moy donc maintenant que tu Sçais
mon histoire, Si
46
MERCURE
Si je me deshonore en cherchant de la
gloire ,
Si Suivant un panchant que le Ciel m'a
donné,
Ie foüille par mes Vers le ſang dont je
ſuis né.
L'ingénieux Horace & le fameux Virgile
Qu'éloignoit de la Cour leur naiſſance
Servile,
Se virent par leurs Vers eftimez & cheris,
Et du Maistre du Monde, & de ſes Favoris.
Romeentiere oublia leur indigne naiſſance.
Plus d'un Roy Suppliant brigua leur connoiffance,
Implora leur credit, & se fit un honneur
D'avoir de tels Patrons aupres de l'Empereur.
Ovide ne crut point meſme dansſa vieilleffe
Que le titred'Autheurfist tort à ſa Noblesse,
Ny qu'un jour tant de Vers confiez au
Papier,
Puffent
GALANT.
47
414 Puffent le dégrader du rangde Chevalier.
- Ceux parmy les Céſars dont on voit que
Tam
che
F
Tar
l'Histoire
Avecque plus d'éclat a consacré la gloire,
Pour monter au Parnaffe & pourfaire
des Vers,
Se déroboient ſouvent au ſoin de l'Univers
,
Auguste le faisoit , leGrand Inle luymesme
Aparmy ſes Ecrits laiſſé plus d'un Poё-
me.
Enfin nousavons veu ce fameux Cardin
nal
Dont le vaſte genieàl'Espagnefatal,
CON Fit voir en abaiſſant l'Autriche trop
E
esl
hautaine
Un coeur plus que Romain ſous la PourpreRomaine.
Accabléqu'il estoit de mille grands Ema
plois,
Arimer cependant s'amuser quelquefois.
No Afin qu'aucun respect ne geſnaſt lesſuffrages,
Sous des noms empruntez il montra fes
Ouvrages,
Et
48 MERCURE
Et ne fit qu'imiter ce fameux Dictateur
Par qui Rome en Afrique établit fa
grandeur,
Dont les Vers tant de fois adopteż par
Terence
Ont contre cet Autheur armé la médi-
Sance,
Et fait dire aux jaloux qu'avec tout fon
Esprit
Sans le Grand Scipion Terence euft moins
écrit.
Tant d'Exemplesfameux dont on feroit
un Livre,
Semblent rendre innocent l'emplois que
je veux ſuivre :
Mais ſur unfaux éclat je puis avoirjugé,
Et les choses peut estre &les temps ont
changé.
Prononcefur ce point ,je t'en fais ſeul
• Arbitre.
Ton avis quelque jour me ſervira de Titre
S'il est vray que la loy d'un cruel point
d'honneur
Ait au Noble interdit le meſtier de Rimeur,
l'y renonce, &je vais dansquelque Me-
Stairie
Paffer
GALANT.
4908 D
Paffer en
vic.
Campagnard ma languiffante
BIB
LYON
*
1893*
Monfieur l'Abbé Daguille eft
mort depuis quelques jours, univerſellement
regreté. Il n'y avoit
perſonne à la Cour qui ne l'eſtimaſt.
Il y ſçavoit fi bien vivre,
& s'eſtoit acquis la réputation
d'un ſi parfaitement honneſte
Homme , que ceux de ſes Amis
qui estoient broüillez avec d'au-
↑ tres , croyoient n'avoir aucun
ſujet de ſe plaindre de l'égalité
qu'il gardoit pour les deux Par-
#tys , tant ils ſe répondoient du
fond de fon coeur. Monfieur le
Mareſchal de Gramont , que les
faufſes apparences n'ont jamais
eſté capables d'ébloüir , avoit
pour luy une conſidération tresparticuliere
. L'honneur qu'il luy
avoit fait de le nommer Execu-
Aoust.
th
C
50
MERCURE
teur de fon Testament , en eſt
une marque .
Je vous ay promis de vous
rendre compte du Mariage de
Monfieur le Duc de Rohan
avec Mademoiselle de Vardes .
Il faut vous tenir parole. Quoy
que ces deux Maiſons vous
foient connuës , je répondrois
mal à ce que je ſçay que vous
attendez de moy , fi je n'entrois
pas dans le détail de leur ancienneté
& de leur nobleffe . Il
y en a peu en France qui l'emportent
là - deſſus ſur celle de
Chabot dont Monfieur le Duc
de Rohan eſt forty. Il ne faut
que lire ce que Meſſicurs de
Sainte Marthe en ont écrit. Renaud
Chabot fut marié avec
Iſabelle de la Rochechoüart He .
ritiere d'Afpremont , de Brion,
&de Clervaux , dont il eut Antoine
GALANT.
SI
YOU
de
VO
VOL
tru
toine Chevalier de Malte , Grad
Prieur de France , & Jacques
Seigneur de Jarnac & de Brion .
et Ce Jacques épouſa Magdelaine
de Luxembourg de Fiennes , &
en eut Philippes I. Admiral de
France ; & Charles qui a donné
commencement à la Branche
des Barons de Jarnac. Cette
Branche s'eſt alliée de preſque
toutes les plus grandes Maiſons
du Royaume. Celle des Chabots
n'a pas moins fait de bruit
par le mérite & par tout ce qui
pouvoit foûtenir les avantages
Dr qu'elle avoit du coſte de la naiffifance.
Philippes I I. Seigneurde
Brion , Comte de Buſançois &
de Charny , eſtoit Favory de
François I. Il fut Admiral de
France , Gouverneur de Normandie,
brave , ſpirituel ,& laifſa
un Fils nommé François , qui
at
en
R
ve
Of
L Cij
52
MERCURE
eut la Charge de Grand Ecuyer
de France. Depuis ce temps- là
'tous ceux de cette Famille ont
eſté Chevaliers de l'Ordre , &
ſont entrez dans de grandes
Alliances. Je ſerois trop long ſi
je les nommois. Je vous diray
ſeulement que Charles Chabot
eut laDuché de Rohan de Marguerite
ſa Femme qui en eſtoit
Heritiere. Vous ſçavez combien
cette Maiſon eſt Illustre. Elle eft
entrée dans beaucoup d'Alliances
conſidérables, & entr'autres
dans celles du Comte d'Alençon
Frere du Roy Philippes de
Valois , & de Philipes Roy de
Navarre , dont ſont ſortis les
Princes de Guimené , les Ducs
de Montbazon , les Seigneurs
de Gié , & depuis plus de ſeptvingts
ans,les Vicomtes & Ducs
de Rohan , qui ont eu des Alliances
GALANT.
53
et
100
&
21
ar
et
eli
11
re
11-
de
de
e
C
C
liances avec Charles II .& Fran
çois I. Roys de France , & avec
René Duc de Lorraine , & Jean
de Baviere Duc des Deux-
Ponts , Palatin du Rhin. Je ne
vous parle pointd'Alain Vicomte
de Rohan, iſſu des anciens
Comtes de Vannes , qui vivoit
ily a plus de cinq cens ans , &
qui épouſa Conſtance Soeur
unique de Conan Duc de Bretagne
. Henry II . Duc de Rohan,
Pair de France , LieutenantGenerał
des Armées du Roy, mor-
-rut l'an 1638. de la bleffure qu'il
reçeut à la Bataille de Rhinfeld,
apres avoir donné en pluſieurs
occafions des marques de fa
valeur , de fon eſprit , & de fa
conduite. De fon Mariage avec
Marguerite de Bethune , Fille
deMaximilian de Bethune, Duc
de Sully , est fortie Marguerite
Cij
54
MERCURE
deRohan, Heritiere de la Duché
& du Nom. Elle épouſa
Charles Chabot Seigneur de
Sainte Aulaye , & c'eſt d'où eſt
venu Monfieur le Duc de Rohan
dont nous parlons. Mademoiſelle
de Vardes qu'il vient
d'épouſer , l'a fait entrer dans la
Famille du Bec-Creſpin , qui tire
ſa ſource de Meſſire Guillaume
Creſpin , Chevalier , Conneſtable
de Normandie. On a veu
dans cette Maiſon un Conneſtable
de France , un grand Senefchal
de Normandie , un Archeveſque
de Narbonne , des Ambaffadeurs
, & plufieurs autres
grands Perſonnages. Jean du
Bec , Seigneurde Bourry , s'allia
avecMarguerite de Roncherolles
, Dame de Vardes , Fille de
Charlesde Roncherolles, Baron
du Pont S. Pierre . Ils eurent
Char
GALAΝΤ.
59
jet
S
Charles du Bec , Seigneur de
Bourry & de Vardes , Chevalier
- des Ordres duRoy, Vice-Admi
ral de France , qui épouſa Magdelaine
de Beauvilliers - S. Ai
gnan.De cette Alliance fortirent
trois Fils & une Fille ; fçavoir ,
Charles du Bec, Baron de Bour
ry; Philipes du Bec , Archevef
que de Rheims , Duc& Pair de
ft France , Commandeur des Or+
dres du Roy , & Maiſtre de la
↑ Chapelle de Sa Majesté; & Pierre
de Vardes, qui a fait la Branche
de Vardes. Je laſſe toutes
lesAlliances de cette Maifon, &
ceux qui ont précedé René du
Bec, Marquisde Vardes,Grand-
Pere de Monfieur de Vardes
d'aujourd'huy . Il eſtoit Chevalierdes
Ordres duRoy,Gouverneur
de la Chapelle,& fut marié
deux fois l'une , avec Helene
ve
ne
11
r
0
C
0
Cij
56 MERCURE
d'O , Fille de Charles d'O , Seigneurde
Franconville;& l'autre,
avec Iſabelle de Coucy , Marquiſe
de Vervine, qui fut la derniere
d'un Nom ſi celebre dans
nos Hiſtoires. Il n'eut point
d'Enfans de ce ſecond Lit , mais
il en eut pluſieurs du premier, &
entr'autres Renée du Bec , qui
épouſa Monfieur le Mareſchal
de Guébriant , & qui fut nommée
Dame d'Honneur de la
Reyne aujourd'huy regnante.
Sa mort l'empefcha de joüir de
cette Charge. René du Bec ſon
Frere , Pere de celuy qui vit aujourd'huy
, eſtoit Marquis de
Vardes , & Gouverneur de la
Chapelle. Il épouſa Jacqueline
du Bueil , Comteſſe de Moret,
Fille aiſnée de Claude du Bueil,
Seigneur de Courfillon & de
Marchere , & de Catherine de
Mon
GALANT. 57
Sel
U
det
Do
na
Gi
OT
Montecler . Il'en eut deux Enfans.
Le ſecond eſtoit Monfieur
le Comte de Moret , Lieutenant
General des Armées du Roy ,
ditué d'un coup de Canon au Sicge
de Gravelines en 1658. Et
le premier qui vit encor eft
René - François du Bec , Marquis
de Vardes , Chevalier
-des Ordres du Roy , Capitaine-
Colonel des Cent Suiſſes de fa
Garde , Gouverneur d'Aiguesmortes
, & Lieutenant General
de ſes Armées ! Ikavoit époufé
Catherine Nicolaï Fille de lean
Nicolai Premier Préſident en
la Chambre des Comptes de
Paris , & de Marie Amelot ..
Elle mourut en 1661. apres.
avoir mis une Fille au monde ; &
c'eſt cette Fille ,belle , ſpirituel
le , & riche , que Monfieur le
Duc de Rohan a épousée cess
e
AU
e
58 MERCURE
derniers jours . Je ne vous dis
rien de la Maiſon de Nicolaï ,
parce que je vous en ay tres- am .
plement parlé dans une de mes
Lettres. La Cerémonie des
Epouſailles ſe fit à Saint Clou
dans la belle Maiſon de Mon,
fieur Delrieu Maiſtre d'Hoſtel
ordinaire du Roy , en préſence
d'un tres-grand nombre de Perſonnes
de la premiere qualité.
Mademoiselle d'Orleans & Mademoiſelle
de Valois s'y trouverent
, & avec elles , Monfieur &
Madame la Ducheſſe de Sully ,
Monfieur le Grand - Maiſtre ,
Madame la Princeſſe de Fuſtemberg
, Madame la Princefſe
d'Epinois , Madame la Comteſſe
de Fieſque , Madame la
Comteſſe de Guiche , Madame
&Mademoiselle Amelot , Madame
de la Stroche , Monfieur
le
GALANT.
tle Prince de Soubize , Monfieur
kle Duc de Frontenay , & Mon-
- fieur leChevalierde Rohan.Ces
deux derniers font Fils de Monfieur
de Soubize . Ma derniere
☑ Lettre portoit que Monfieur
le Duc de Villars étoit auſſi matrié.
On avoit publié cette nou-
- velle fur quelques avances qui
s'étoient faites,mais onnn''aa point
it achevé l'Affaire , & vous prendrez
foin , s'il vous plaiſt , de
détromper ceux qui auront crû
ce que je vous en ay écrit.
re
: Heureux qui peut conſerver
eft la liberté de ſon coeur ! Je vous
ay déja mandé qu'il s'eſtoit étabbllyy
un Ordre nouveau ſous ce
titre. Voicy ce qui luy a donné
Lieu.
1
U
HISTOI
60 MERCURE
HISTOIRE
DE L'ORDRE
DE LA LIBERTE ' DES COEURS.
Ly avoit déja longtemps
qu'un petit nombre
de Coeurs difputoient
obſtinément leur Libertécontre
l'Amour, réfolus deladéfendre
juſqu'au bout , &de repouſſer
ſes plus dangereuſes attaques.
Helas ! dans quels perils un jeune coeur
s'engage
Quand ilofe tant reſiſter ?
1
Carfi l'Amourpent un jour l'emporters
Point de Quartier , on met tout au
pillage.
Comme
GALANT. 61
Comme ces Coeurs fatiguez
parles afſauts continuels de l'Amour
avoient beaucoup perdu
de leurs forces , ils furent obligez
de demander du ſecours à
quelques autres Coeurs qui n'eſtoient
point ſoûmis à l'Amour,
ou qui s'eſtoient affranchis de
l'obeïſſance qu'ils luy avoient
quelque temps jurée ; car ils ſçavoient
bien que s'ils fe rendoient
leur genereuſe reſiſtance ne ſeroit
pasun merite pour eux aus
pres de l'Amour , & qu'elle ne
ſerviroit qu'à leur en attirer un
traitement encor plus fâcheux.
D'un coeur indifferent la plus belle action
Prés de ce Vainqueur ne fert queres.
Ilapeude difcretion,
Quand il a pouvoir de tout faire.
Dés qu'ils furent fortifiez par
l'arrivée de leurs Troupes auxi
liaires
62 MERCURE
liaires, l'Amour eut du deſſous
& fut contraint de lever le Siege
; mais ces Coeurs qui n'ignoroient
pas que leur Ennemy
pourroit bien revenir à la charge
, & qui avoient deſſein de ſe
mettre en eſtat de luy reſiſter
toûjours , jugerent à propos de
faire entr'eux une liaiſon étroite
qui les engageaſt tous à leur
defenſe commune. Ils n'en trouverent
point d'autre moyenque
d'établir un Ordre Militaire qui
portât le nomde la Liberté, pour
faire ſouvenir ceux qui en ſeroient
honorez , de l'obligation
où ils eſtoient de ſe defendre
fans ceffe contrel'Amour. L'Or
dre fut donc appellé ordre de la
Liberté desCoeurs. Ils prirent pour
Deviſe desChaînes rompuës, &
audeſſus de la Deviſe eſtoit écrit
Liberté, qui fut pris pourleCry
rde
GALANT. 63
de Guerre. Cela fait , on fongea
à établir un Grand- Maiſtre.Les
Avis furent partagez . Les Hommes
&les Femmes pretendoient
également à la Grande-Maiſtriſe.
Les Hommes diſoient que les
Dames n'eſtoient gueres propres
à conſerver la liberté dans
un Coeur. Bel
Quand une Dame a dequoy plaire,
Ellea beau crier, liberté,
Ses yeux nous disent le contraire,
Et l'on écoute moins ſa voix queſa beau
Mais les Dames leur repondoient.
Si de vos Coeurs la tendreſſe eſt extreme,
Etfinos yeux ont pouvoir de charmer,
Nous ne pouvons empécher qu'on nous
Mass
40
64 MERCURE
Mais nous pouvons nous empécher
d'aimer..
Les Hommes repliquoient à
cela..
Le coeur le plus farouche enfin devient
traitable,
Un peud'amour l'a bientoft adency,
Etdés que l'onse croit aimable,
On croit devoir aimerauffi.
Si lesHommes euffent eu moins
de panchant à prédre de l'amour
que les Dames à en donner , la
plus grande partie des voix auroit
eſté de leur coſté, mais la facilité
qu'ils ont à aimer n'eſtant
pas moins dangereuſe pour la
Liberté , que le plaifir que les
Dames ſe font d'eſtre aimées,,
Fon ne pût réſoudre à qui l'on
donneroit la Grande Maiſtriſe..
Pour fortir de cette affaire , on
trouva unmilieu, qui fut que les
Hommes
GALANT.
69
Hommes & les Dames poſſederoient
alternativement cette
Charge. Sitoſt que l'Election fut
achevée , on fit les Regles qui
ſuivent.
BLIO
*1
REGLES DE L'ORD
de la Liberté des Coeurs
REN
*
1893*
I. Comme la fin que l'Ordre
s'eſt propoſée , eſt de faire une
guerre continuelle à l'Amour , il
eftneceffaire d'avoir une grande
quatité de Chevaliers enétatde
combattre. On recevra pour cet
effet tous les Cooeurs de ceux de
l'un & de l'autre Sexe , de quelque
âge , condition & qualité
qu'ils foient , excepté ceux qui
aurojent atteint la ſoixantiéme
année,parce que tous cesCoeurs
qui ſont ſur le retour , ne font
profeffion d'eſtre libres que faute
de pouvoir eſtre amoureux, &
de
66 MERCURE
1
de tels Chevaliers ne ſeroient
gueres capables d'augmenter la
puiſſance de l'Ordre.
Lesſentimens d'un Coeurſexagenaire
Sont foibles contre la beauté ,
Lesjeunes Coeurs n'écoutent quere
Cequ'il ditpour la Liberté.
II. On y recevra la Jeuneſſe
dés ſept ans.
3
La Liberté doit fairefon poſſible
Pourentrer dans un Coeur désſes plus
jeunes ans ,
Car pour le rendre amoureux &Senfible
L'Amour prend toûjours bien fon
temps.
III. On fera un Novitiat à la
difcretion du Grand Maiſtre ,
mais le temps de l'épreuve ne
pourra eftre moindre d'un an,
car il n'eſt pas ſi facile debannir
l'Amour que le penſent ceux
qui
GALANT. 67
qui par dépit reclament la Liberte:
T
La Maladie est obſtinée ,
On n'en guerit pas aisément ;
Pour prendre de l'amour il nefaut
qu'un moment ,
Pour s'en défaire ilfaut plus d'une
année.
८.
IV. Les Freres & les Soeurs
pourront ſe marier fi bon leur
femble.
LeMariage en unseul jour
Eteint la plus ardanteflame.
Pourveu qu'on n'aime quesafemme
On estseur d'eſtre ſans amour.
V. Les Chevaliers ne pour
ront faire de Combats ſeul à feul
avec les Sujets de l'Amour , fur
peined'eftre chaſſez de l'Ordre.
Dans les combats publics on se tire
d'affaire ,
Leſuccés en peut estre heureux ,
Mais
68 MERCURE
t
Mais pour le Coeur leplusfevere
Vn teſte àteste est dangereux.
VI. Ils ne toucheront point
aux dépoüilles des Ennemis , au
contraire elles leur feront renduës
au même état qu'elles auront
eſté priſes.
Ilne faut point qu'onse hazarde
Agarder rien de ce qu'on aura pris.
Petits prefens , tendres écrits,
Sont d'une dangereusegarde.
Voila quelles font les principales
Regles de cet Ordre. Comme
on ſe relâche facilement , je
ne ſçay s'il n'aura pas beſoin
d'eſtre reformé de temps en
temps. A la verité d'aimables
Soeurs avec des Freres qui ne le
font pas moins , ne font gueres
propres à faire la guerre avec
l'Amour ; neantmoins il ſuffit
qu'ils ayenteu la force d'établir
un
GALANT. 69
un Ordre Militaire deſtiné à ce
ſeul employ , pour faire croire
qu'ils en auront affez pour le
maintenir.
Le Roy a donné à Mr.le Marquis
de Bouflairs , Gouverneur
de Fribourg , la Charge de Colonel
General des Dragons , va-
Cante par la mort deMonfieurleCHÈQUE DE
Marquis de Rannes. Il eft Lieutenant
General de la Province
YON
de l'Ile de France , & Grand/893
Bailly de Beauvais. La Maiſon de
Bouflairs eſt une des plus Nobles
du Beauvoifis. Les Memoires de
Monfieur Loiſel & de Monfieur
Louvet Avocat en font foy.
Quad on eſt choiſy dans un âge
ſi peu avancé pour un Gouvernement
auffi confiderable que
celuy de Fribourg , & pourune
Charge de l'importance de celle
de Colonel General des Dragons,
70 MERCURE
gons , il ne fuffit pas d'avoir un
fort grand merite , il faut del'experience
&de la valeur , & que
les occafions de faire paroiſtre
l'une ayent eſté affez frequentes
pour avoir fait acquerir en peu
de temps ce qui n'eſt ſouvent
l'ouvrage que d'un grand nombre
d'années. Les récompenfes
que je vous marque ſont tresglorieuſes.
Elles viennent d'un
Prince parfaitement éclairé , qui
ne fait jamais rien que de juſte ;&
elles diſent plus à l'avantage de
ceux qui en reçoivent de ſemblables
, que toutes les loüanges
qu'on leur peut donner. Monſieur
le Marquis de Bouflairs a
épousé la Fille de feu Monfieur
de Guenegaud Secretaire d'Etat.
Vous aurez déja appris la
mort deMadame Daubray,Veuve
E
GALANT.71
ve de Monfieur Daubray Lieutenant
Civil , dont le Pere avoit
poſſedé la meſme Charge. Elle
eſtoit Fille de Monfieur Mangot
Conſeiller d'Etat , & petite
Fille de Monfieur Mangot Garde
des Sceaux . Elle est morte
avec beaucoup de réſignation,
dés le commencement de ce
Mois , apres une longue maladie
de langueur , pour laquelle
tous les Remedes ſe ſont trouvez
inutiles.
Puisque le ſoin particulier
que Monfieur de Lorme avoit
pris de vous dans les premiers
Voyages que vous avez faits à
Bourbon , vous donne lieu de le
regreter , j'adjoûte à ce que je
vous en ay déja écrit , une particularité
que vous ferez bien
aiſe d'aprendre , parce qu'elle
eſt fort glorieuſe à ſa memoire.
La
72 MERCURE
La curioſité l'ayant attiré en Italie
, il avoit entendu parler trop
avatageuſement deVeniſe,pour
negliger de voir cette grande
Ville. Il y alla , & quoy que ce
ne fuſt qu'en qualité de Voyageur
, il y fut reçeu avec le même
honneur qu'on réd aux Ambaſſadeurs.
On fit plus pour luy.
Le Senat luy donna le titre de
Noble Venitien , & luy voulut
marquer par là l'eſtime qu'il faiſoit
de fon merite. Vous ſçavez,
Madame , que ce Titre ne s'accorde
qu'aux Perſonnes qui en
ont infiniment. Feu Monfieur le
Duc d'Orleans l'avoit choiſy
pour fon Premier Medecin. Il
étoit Sur-Intendant des Bains &
Eaux Minerales de France , &
avoit mis celles de Bourbon en
vogue. Son Pere qui avoit eſté
Medecin de Marie de Medicis,
mourut
GALANT.
73
r
mourut auſſi âgé que luy , c'eſt
àdire ayant pres de cent ans.
J'ay à vous parler d'un autre
genre de mort , en vous apprenant
, que Mademoiſelle des
Gallais eſt morte à l'Herefie , &
qu'elle a enfin ſuivyl'exemple de
-preſque toute ſa Famille, qui depuis
ſeize ans a renoncé à l'erreur.
Elle est de la Maiſon d'Horry
, dont la Nobleſſe eſt connuë
depuis plus de trois Siecles dans
la Province d'Angoulmois. Son
Pere eſtant mort , le plus jeune
de ſes Freres qui estoit Page
de Monfieur le Comte de Jarnac
, embraſſa la Religion Catholique
. L'Abjuration qu'il fit,
futfuivie de celle de Monfieur
de laCourade fon Frere aîné, &
en ſuite de deux autres , d'une
Soeur & d'une Tante. Mademoiſelle
des Gallais eſtoit de
Aouft. D
74
1 MERCURE
meurée avec une autre Soeur
ſous la conduite d'une Mere
peu traitable ſur les matieres de
Religion, & elle ne trouva point
d'autre moyen de ſe mettre en
état d'eſtre éclaircie de ſes doutes
, qu'en ſe dévoüant entierement
à Madame la Comteffe de
Jarnac , Dame d'Honneur de
Son Alteſſe Royale Mademoiſelle.
Elle ne pouvoit mieux choifir
, cette Dame eſtant auſſi illuſtre
par ſa pieté & par ſa vertu ,
que confiderable par ſa naiſſance
& par le rang qu'elle tient.
Elle eſt de l'ancienne Maiſon
d'Epagny. Monfieur le Comte
de Jarnac eft Lieutenant de Roy
des Provinces de Xaintonge &
d'Angoulmois . Je ne vous repete
point que la Maiſon de Jarnac
eft une Branche de celle de
Chabot , fi connuë en France
par
GALAN T.
75
par les ſervices qu'elle a rendus.
Je vous en ay déja amplemet parlé
. Mademoiselle des Gallais ne
fur pas plutoſt arrivée icy qu'elle
propoſa ſes doutes au Pere
Girou Jeſuite. Les profondes
lumieres qu'il a jointes aux favorables
diſpoſitions qu'il trouva
dans ſon eſprit , le firent venir
aisément à bout du grand
Ouvrage qu'il entreprenoit. Il
luy donna une parfaite connoiffance
de ſes erreurs , & elle les
abjura quelque temps apres en
prefence de Madame de Jarnac
& de plufieurs autres Perfonnes
de qualité .
Il ſe fait toûjours force Galanteries
en matiere de Bouquets
. En voicy un envoyé à
une Belle par le Fils d'un Auditeur
des Comtes de Dijon. Je
vous ay déja fait voir de ſes Vers
Dij
76 MERCURE
e030303
BOUQUET.
A
Llez,heureuſes Fleurs,on
vous convie ,
Ne retardezpas un moment.
cejour
Pour allerſur leſein del' aimable Sylvie,
: Il vous faut de l'empreſſement .
Que vostrefort est doux ! qu'il eſt digne
d'envie!
Vous ne pouvezavoir de plus charmant
Séjour.
Les Zephirs enjoüez vous baiſerontſans
ceffe,
Vous aurezavec vous les Graces & l'Amour.
Les Ris & la Ieuneffe ,
Qui dans l'excés de leur tendreſſe
Vous carefſferont tour à tour.
Heureux ,fi comme vous jepouvois quel-
Ioüir du beau deſtin qui pour vous s'inquejour
,
tereffe!
Mais , Fleurs , je vous retiens , allez le
temps vouspreſſe.
Portezà cette Belle avecque vos couleurs.
Les bomnages profonds du plus tendre
des coeurs.
C
Ie
>
GALANT.
77
lene dois pas oublier ces autres Vers
qui ont eſté faits à Rennes , fur ce
qu'une aimable Perſonne avoit mis
dans ſon ſein des fleurs qu'elle venoit
de cueillir.
Elles Fleurs qu'en mourant vousme
B donnezdencie!
L'incomparable main qui vous cauſe la
mort
Vous donne pour Tombeau le beau ſein de
Sylvie .
Ah,belles Fleurs ,que n'ay-je un mesme
fort!
D'un sēblable Tobeau j'auroisl'ameravie,
Et quand jeferoismort ,
Pourmourir millefois je reprēdrois la vie.
Une mort de cette nature , à
condition de revivre toutefois&
quantes , feroit aſſurément préferable
aux langueurs continuellles
de ces malheureux
Amans qui veulent ſouffrir ſans
qu'on le ſçache, & qui n'ont autre
ſoin dans leurs plaintes que
de recommander la difcretion
Diij.
78 MERCURE
aux foreſts . Ecoutez celles d'un
Berger que l'abfence accable .
L'Air & les Paroles font de Mr.
Robſard de Fontaines ..
AIR NOUVEAU.
J
E neviens plus dans ces Deserts
Inviter les Oyseaux à faire des
Concerts ;
Ie cherche l'ombre &lefilence ,
Pour me plaindre en ſecret des rigueurs
de l'absence.
Helas ! si je vous dis mes tourmens
amoureux ,
Vastes Forests ſolitaires Retraites,
Au moins promettezmoy que vous ferez
difcretes ,
Etcachez les ennuis d'un Berger malheureux.
Les uns font tourmentez par
l'abſence , & les autres par le
changement. La Lettre d'un
Amant deſeſperé que je vous
envoyay il y a trois mois , a eſté
tellement de voſtre gouft , qu'en
ayant recouvré une ſeconde du
meſme ſtile , je croy devoir vous
GALANT. 79
en faire part. Elle n'a pointd'autre
Subſcription que ,
Pour la plus aimée ,& la plus ingrate
Perſonne du monde.
V
Ous avezenfin connu ma tendreſſe;
mon coeur vous en a parlé,mes yeux
vous l'ont fait entendre ; mes ſoûpirs vous
l'ont exprimée ; mes affiduitezvous en ont
convaincuë ; vous m'avoiñastes byer que
vous m'aimez , & vous m'avez dit aujourd'huy
qu'il faut ceſſer de ſe voir.
Quel changement ! quelle inconstance ?
Est- ce là cettefoy quidevoit toûjours durer
? est ce là cet amour qui ne devoit jamais
finir ? Nesçavez- vous aimer qu'un
jour, volage, & n'en donnez vous par des
preuves moins violentes ? Ay -je merité
paruneextrémepaſſion un traitement auſſi
injuste , & ne devez- vous pas une plus
douce récompense à mes soins &à mes
empreſſemens ? C'eſtoit ſeulement pour
mieux penétrer dans les veritablesſentimens
d'un Coeur que vousnepoſſedez que
trop, que vous m'avez flaté des apparences
trompeuſes d'une amitiéfincere. Vous
l'avez veu ce Coeur amoureux & enflamé.
Ilvous a plûsans déguisement , & vous
Diiij
80 MERCURE
l'accablez de la nouvelle d'une fi funesta
Séparation.Quelssont vosprojets ? quelles
font vos irréfolutions ? ou plutost quelle
destinée est la mienne , & quel est mon
aveuglement ? Quandmapaſſion ne commençoit
que de naiſtre, vous m'avez.commandéde
l'étouffer. Il eſtoit en mon pouvoir
de lefaire ; elle ne l'emportoit pas encor
fur ma raison. Quand vous m'avez
veu disposé à vous obeir , vous vous y
estes opposée. Vous avez rallumé cette
paſſion par des espérances trompeuses.
Vous l'en avez nourrie ; & quand enfin
elle est à ſon dernier période , que tout
conspire contre moy, que mon coeur &mon
esprit font d'intelligence avec vous pour
meperdre, vous dites , Inhumaine , qu'il
faut ceffer deſe voir. Helas ! qu'il estfacile
àune Amante déguisée de tromper un
Amant paffionné. Ierapelle aujourd'huy
l'air indiférent & la maniere tiede dont
vous m'avez découvert voſtrefeu. Ah
que j'estois aveugle de nepas connoiſtre à
cepeu d'empreſſement lesſecrets de vôtre
trahison. Trahison ! Non , j'ay tort de
vous accuſer. Vous n'estes point coupable
d'unefi noire perfidie. En effet , quelle
gloire auriez-vous de pafferpour unehabile
GALAN Τ. SI
bile Fourbe ? Vous m'avez parlé de bonne
foy. L'ay veu en vous ces manieres tendres
qui touchent & quipersuadent , &
j'aurois esté injustefi jefuſſe demeuré infenfibleàla
chose du monde la plus douce
la plus charmante. Ouy , je n'onfçam
xois douter ; vous m'aimez toûjour , qucy
que vous mayez dit , &ce n'est que pour
meitre mon amour à l'épreuve que vous
m'avez commandé de ne vous plus voir";
car enfin on n'annonce point une ſi fur
ohenſenouvelle avec auffi peu deprécaus
tion , & d'un ton auſſi moderé que vous
avez fait. Eh , au nom de tout ce que
vous avez de cher ,neme donnez plus de
ces cruelles atteintes , elles sont mortelles
pour moy. Si vous vous ſouvenez dumo
ment de chagrin que vous mefistes, &que
vous remarquaſtes dans le Carroſſe, vοια
jugerez aisémentpar la de mon agitarion.
Une parole me changea. Penfex,je vous
Suplie au trouble que me doit cauſer ce
que vous venezde me dire. Mais que faya.
jemalheureux ! Le cherche encor àmeflas
ter. Iem'égare dans ma paffion . Mon
amour me trahit , apres avoirmanqué de
prévoyance. Iln'estque trop vrays Cruels
le que vous ne m'aimez plus , ou pourr
D V
82 MERCURE
mieux dire , que vous nem'avezjamais
aimé. Il ne m'en faut pas de preuves plus
convaincantes. Me bannir d'aupres de
vous est un ordre qui ne me laiſſepas lieu
d'en douter. Hé bien , j'y confens. Ma
raiſon vient àmonsecours , je chercheray
àmeguérir. Vostre exemple ne me ſera
pas inutile. Leferay mes plus puiſſans efforts
pour vous arracher de mon coeur ,
chere Perfide. Mais belas je les feray en
vain ; car que peut- on fur un coeur qui
n'est point à ſoy ? Rendez- le moy donc
aumoins, Infidelle, ce coeur entier comme
vous l'avezreçen , & n'y laiſſezaucun
caracterede la plus grande & de la plus
belle paffion quifutjamais. Est-ce là ,ma
raiſon , le conſeil que tu me viens offrir ?
Lâche &foible raison , laiſſe-moy mon
amour , tout malheureux qu'il est. On ne
demande point un coeur qu'on a volontairement
donné. On n'oubliejamais cequ'on
a aimé éperdûment , & c'est une lacheté
dont laſeule pensée me tient lieu d'offence.
Ouy, belle Ingrate , dans l'extremité
oùvous m'avezréduit , je veux vous aimer
éternellement , mais d'un amour tendre
, resp Etueux , fincere ; &fi c'est un
crimede vous aimer & devous voir, vous
ne
GALAN Τ. 83
ne me verrez plus . Mon obeiſſance me
coûtera cher , ily va de ma vie , je mourray
misérable, mais je mourraypour vous,
&vous vivrezsatisfaite.
Monfieur le Chevalier de
Vendoſme a preſentement le
Grand - Prieuré de France . Il
en a pris poſſeſſion depuis quelques
jours ,& les Cerémonies en
ont eſté faites avec beaucoup
de folemnité . Je ne vous dis rien
de ſa naiſſance. Le Nom qu'il
porte la fait connoiftre , & perſonne
n'ignore qu'il a l'avantage
d'eſtre forty de l'auguſte
Sang de Henry IV. Il s'en eſt
montré digne par toutes ſes
actions , & a fait voir une valeur
ſurprenante dés ſes plus
jeunes années . Je puis dire dés
ſes plus jeunes années, puis qu'il
eſt encor fort jeune,& qu'il s'eſt
fignalé dés le Siege de Candie,
par
84 MERCURE
par mille marques qu'il y donna
d'un courage extraordinaire. H
n'y a rien qui le puiſſe eſtre davantage
que ce qu'il fit en s'attachant
à combatre un Soldat
des plus robuſtes. Il ne le quita
point qu'il ne luy euſt arraché
fes armes ; & à le voir dans un
âge ſi peu avancé , on euſt dit
que c'eſtoit David qui attaquoit
Goliat. La ſuite de ſes Actions
n'a point démenty les premieres ;
& dans toutes les Campagnes où
il s'eſt trouvé avec le Roy depuis
le commencement de cette
Guerre , ila répondu à ce qu'il
eſt né par tout ce qu'on peut attendre
de la plus intrepide valeur.
Il n'avoit voulu faire prier
perſonne d'aſſiſter à la Ceremonie
de ſa priſe de poſſeſſion du
Grand Prieuré de France. Се-
pendant le jour où elle ſe devoit
faire
GALANT.
85
faire eſtant arrivé , l'Aſſemblée
ne laiſſa pas d'eſtre tres nombreuſe
, & l'Eglife toute remplie.
Il fut reçeu à la Porte du Temple
parles Officiers de la Juſtice du
mefme Lieu, & complimenté par
le Bailly , qui le vint trouver juſ
qu'à fon Carroffe. Monfieur le
Chevalier de Vendoſme en defcendit
pour entendre ſaHarangue.
Elle conſiſtoit en de grands
témoignages de joye de ce que
les Fleurs de Lys venoient fleurir
dans le Temple pour la troifiéme
fois , & de ce qu'on le
voyoit dans la mefme Dignité
que Monfieur d'Angoulefme &
Monfieur de Vendoſme fon.
grand Oncle avoient poffedée..
Quelque temps apres, cet Illuftre
Chevalier ſe rendit dans l'Egliſe
, reveſtu d'une Robe de
tafetas noir. Il s'avança vers le
grand
86 MERCURE
grand Autel , ſe mit à genoux,
tira fon Epée , & la préſenta au
Prieur qui avoit l'Aube , l'Etole,
& la Chape, & eſtoit aſſiſté des
Religieux Chanoines de cette
Eglife. Le Prieur benit l'Epée
ſuivant la coûtume, & la rendit
en fuite à Monfieur le Chevalier
de Vendofme, en luy diſant,
outre les paroles eſſentielles ,
qu'il la priſt pour s'en ſervir
contre les Ennemis de la Foy.
L'Epée fut remiſe dans le fourreau
, & cela fait le Prieur commença
la Meſſe . L'Epiſtre eftant
dite , Monfieur le Chevalier
de Vendoſme partit de la
Place où il eſtoit , & ſe préſenta
à genoux devant Monfieur le
Bailly d'Harcourt , en préſence
de pluſieurs Commandeurs &
Chevaliers , pour recevoir l'Ordre
de Chevalerie. Il le reçeut
avec
GALANT. 87
avec les cerémonies ordinaires ;
en ſuite dequoy il retourna en ſa
place . La Meſſe finie , il fit ſes
voeux . On le reveſtit de l'Habit
de l'Ordre , & apres qu'il eut été
embraſſé par tous les Commandeurs
& Chevaliers qui estoient
préfens , on le conduifit dans le
Refectoire des Religieux , où
s'eſtant aſſis à terre , Monfieur le
Bailly d'Harcourt luy donna un
morceau de pain , avec un peu
de ſel & un verre d'eau , & luy
dit que l'Ordre ne luy permettoit
pas autre choſe. Il faut vous
dire , Madame , afin de ne vous
laiſſer aucun embarras , que M
le Bailly d'Harcourt eſt celuy
que vous avez entendu appeller
Chevalier d'Harcourt . 11
n'eſt pas beſoin que je vous
parle des Actions extraordinaires
qu'il a faites ſur Mer en plu
fieurs
88 MERCURE
fleurs rencontres .Elles vous font
connuës , mais vous ne ſçaviez
peut-eſtre pas qu'elles luy avoiết
faitmeriter d'eſtre Grand-Croix
& Bailly. Cette premiere Cerémonie
eſtant achevée , Monfieur
le Chevalier de Vendoſme qui-
•ta ſa Robe & le Manteau à bec,
& fut conduit dans l'Egliſe par
Meſſieurs les Commandeurs de
Machaut & Davernes. En y entrant
, pour marque qu'il prenoit
poffeffion du Grand Prieuré , il
reçeut l'Eau - benite du Prieur,
qui luy préſenta les Clefs de l'Eglife.
Il alla baifer en ſuite le
Grand Autel , ſonna la Cloche,
fut mené à la Place desGrands
Prieurs , & un peu apres , dans.
l'Hoſtel Prioral dont on luy préſenta
les Clefs . Il y fit allumer du
feu , & aucune des Cerémonies
qui s'obſervent dans une veritable:
GALANT. 89
ble priſe de poffeffion, ne fut oubliée.
Ce fut alors qu'il fut reconnu
de tout le monde pour
Grand Prieur. Il retourna à l'Egliſe
, où s'eſtant remis en ſa
place , il ordonna qu'on chantât
le Te- Deum , pendant lequel il
fut encenſé par le Prieur , &
apres luy ,les autres Commandeurs
& Chevaliers. Il ne fe
peut rien adjoûter àla joye qu'ils
marquerent tous de voir cette
Dignité poffedéé par un Prince
d'un fi grand merite .
Monfieur l'Abbé Colbert qui
avoit eſté nommé par le Roy à
l'Eveſché d'Auxerre , fut Sacré
fur la fin de l'autre mois par Mr.
l'Archeveſque de Paris , affifté
de Meſſfieurs les Eveſques d'Orleans
& de Montauban. La Cerémonie
ſe fit dans l'Egliſe de
Sorbonne en préſence de Mon
fieur
90
MERCURE
fieur Colbert, Miniſtre & Secretaire
d'Etat , dont ce nouvel
Evefque eft proche Parent , &
de pluſieurs autres Perſonnes de
la premiere qualité. Apres qu'elle
fut achevée , Monfieur l'Archeveſquemena
Monfieur Colbert
avec toute ſa Famille dans
ſa belle Maiſon de Conflans. Il y
avoit fait préparer un magnifique
Feſtin qui fut accompagné
d'une Symphonie merveilleuſe.
Apresle Diſner , toute cette belle
Compagnie , dont Madame la
Mareſchale de la Mote eſtoit ,
s'alla promener dans le Jardin ,&
yfut encor régalée de Voix& de
Symphonie qui ſe trouva prefque
diferente dans chaque Allée.
Le foir on s'embarqua dans
la belle Gondole de Monfieur
l'Archeveſque. La fraîcheur de
l'eau dont on joüit en revenant
à
GALAN T. 91
à Paris , fut un nouveau plaifir
qui termina ceux de cette Feſte .
Il ne ſe peut que vous n'ayez
entendu parler du retour deM
le Comte d'Eſtrées à Breſt . On
peut dire qu'il y eſt arrivé Vainqueur
des Ifles de Gorée & de
Tabago , puis qu'il n'eſtoit point
revenu en France depuis ce
temps-là . On eſt fort perfuadé
qu'il auroit adjoûté Curaſſou à
fes Conqueſtes , ſi la Merne luy
avoit pas eſté contraire , car les
François ne laiſſent avorter aucune
entrepriſe faute de coeur;
& fi dans de pareilles rencontres
les Ennemis trouvent quelque
ſujet de ſe réjoüir , ils n'en ont
pas au moins de s'applaudir des
effets de leur valeur & de leur
courage .Les Elemens ontde tout
temps ruiné de grands deſſeins ,
& il n'eſt point de Puiſſance, de
quelque
92
MERCURE
quelque étenduë qu'elle puiſſe
efſtre, qui ſoit capable de lesmaîtrifer.
La folie de l'entreprendre
feroit pareille à l'extravagant
emportementdeXerxes,qui crût
s'eſtre vangé de la Mer en la faifant
foüeteravec des chaînes de
fer.On ſçait combiende naufrages
font arrivez du coſté où Mr.
le Comte d'Eftrées a fait la perte
dont vous devez avoir appris la
nouvelle , & que l'établiſſement
des Eſpagnols & des Hollandois
dans cette Partie de l'Amérique
leur coûte des ſommes immenfes,
un nombre infiny de Vaiſſeaux,
&la vie d'une tres-grande quantité
d'Hommes. On doit peu
s'étonner apres cela ſi la rapidité
des Courans qui regnent
dans ces Mers nous a emporté
quelques Vaiſſeaux. Comme on
en a ſauvé tous les Hommes,
cette
GALANT.
93
cette perte ne peut eſtre confidérable
pour un Prince aufſi
puiſſant que le Roy ; & quand
elle ſeroit plus grande qu'elle n'a
eſté , fi vous voulez examinerle
temps où elle arrive , vous trouverez
que c'eſt ſeulement apres
qu'il a triomphe des efforts de
preſque toute l'Europe armée, &
que la Paix qu'il luydonne le fait
renoncer à de nouvelles Conqueſtes.
Ainfi , Madame, il femble
que la Fortune n'ait ofé ſe
déclarer contre cet Invincible
Monarque , tant que ce qu'elle
auroit tenté contre luy auroit pû
eftrepréjudiciable à ſes deſſeins.
Nous avonsveu autrefoisjoüer
les Manechmes. Cette Piece n'a
rien de plus furprenant que l'Avan
- re qui fuit.
UnCavalier, appellé pour une
affaire importante à plus de fix
vingts
94
MERCURE
vingts lieuës de Paris , faiſoitvoyage
avec un jeune Abbé dont
il devoit épouſer la Sooeur à fon
retour.Elle estoit belle, il l'aimoit
paſſionnément, & ne s'en eftant
éloigné qu'avec beaucoup de
chagrin , il faiſoit de grandes
journées pour eſtre plutoſt en
pouvoirde s'en raprocher Apres
trois ou quatrejours de marche,
ils arriverent dans une Ville où
ils furent furpris de ſe voir ſalüer
parbeaucoup demonde qui leur
eſtoit inconnu. Ils crûrent que
c'eſtoit une civilité qu'on rendoit
en ce lieu- là aux Etrangers , &
fans en chercher d'autre cauſe ,
ils deſcendirent dans la premiere
Hoſtellerie qu'ils rencontrerent
. Ils laifferent le ſoin de leurs
Chevaux à leurs Gens , & monterent
dans une Chambre , où
ayant demandé à fouper, l'Hofteffe
GALANT.
95
qui
teſſe vint ſçavoir un moment
apres ce qu'ils vouloient qu'on
leur préparaſt. A peine eut- elle
jetté les yeux ſur le Cavalier ,
qu'elle fiſt un grand cry dejoye,
& luy dit qu'elle n'avoit rien à
luy donner ; qu'il falloit qu'il allaft
loger chez fa Femme
avoit eſté inconfolable depuis
trois ans qu il eſtoitparty; quel- ON
le avoit fait écrire par tout pour
tâcher d'avoir de ſes nouvelles ,
que celuy qu'il croyoit avoir laifſemort
, ſe portoit le mieux du
monde , & qu il n'y avoit eu rien
de plus innocent que la partie de
Promenade où il l'avoit ſurpriſe
avec luy. Le Cavalier qui ne
comprenoit rien à ce qu'on luy
diſoit , regardoit l'Abbé,l'Abbé
ſe divertiſſoit de l'Avanture , &
feignoit d'entrer dans les ſentimens
de l'Hoſteſſe , comme luy
ayant
96 MERCURE
ayant dit fur le chemin , qu'il ne
devoit point paſſer par ce lieulà
, s'il n'eſtoit dans le deffein de
fe reconcilier avec ſa Femme .
L'Hoſteſle adjoûta beaucoupde
choſe à ce qu'elle avoit déja dit,
&le tout fit comprendre au Cavalier
qu'il reſſembloit au Mary
dont il eſtoit queſtion ; que ce
Mary ſoupçonnant ſa Femme de
galanterie , s'eſtoit fait une affaire
avec quelque Amant ; qu'il
l'avoit bleffe , & que la crainte
des pourſuites d'une Partie trop
puiſſante l'avoit obligé de fuir
fans qu'il euſt fait ſçavoir à ſa
Femme de quel coſté il eſtoit
tourné. L.Abbé continuoit à faireſa
joye de cette rencontre ,&
demandant des nouvelles de la
Dame à l'Hoſteſſe , il apprit le
nom de deux Enfans qu'elle
avoit, & d'autres ſecrets fort importans
GALANT..
95
portans à ſçavoir pour le Cavalier
, s'il luy euſt pris envie de
paſſer pour ce qu'il n'eſtoit pas.
L'Hoſteſſe qui crût que la froideur
avec laquelle il luy répondoit
, eftoit cauſée par quelque
reſte de jaloufie , s'obſtinoit fi
fort à ne luy vouloir point donner
à ſouper , que pour venir à
bout d'elle , il fut obligé de luy
promettre qu'il iroit voir fa Femme
le lendemain , prenant pour
prétexte du retardement , le beſoin
qu'il avoit de la nuit pour
refver à une réconciliation de
cette importance. Il croyoit eſtre
quitede cette perfécution , quad
la Dame entra elle- meſme , &
vint embraſſer le Cavalier avant
qu'il euſt eu le temps de jetter les
yeux fur elle . Une fort aimable
Perſonne l'accompagnoit. Elle
embraſſa le Cavalier à fon tour,
Aouft. E
96 MERCURE
&il ſe vit traiter de Mary & de
Frere dans le meſme temps.
Quelques-uns de ceux qui l'avoient
falüé dans la Ruë , les
eſtoient venus avertir de ſon arrivée
; & comme la Dame croyoit
luy avoir donné quelque lieu de
ſe plaindre de ſa conduite, il n'ét
point d'avances qu'elle n'euſt
faites avec joye pour ſe remettre
bien avecluy.Ainſi elle ne diféra
point à venir où elle apprit qu'il
eſtoit. Elle joignit les pleurs aux
embraſſemensles plus touchans;
& le Cavalier qui estoit civil , &
qui euſt bien voulu la deſabufer ,
ne ſçavoit comment ſe défendre
de ſes careſſes . Elle avoit beaucoup
d'agrément dans ſa perfonne,
le teint vif , la taille bien
faite , & les privileges de Mary
que luy affuroit le perſonnage
qu'il ne tenoit qu'à luy de joüer,
eftoient
GALANT.
97
eſtoient de grandes amorces
pour un Homme qui n'euſt pas
eſté préoccupé . Mais la Soeurde
l'Abbé qu'il devoit épouſer à ſon
retour , avoit fait de trop fortes
impreſſions dans ſon coeur pour
le laiſſer capable de s'oublier.
Cependant la Dame faiſoit toutes
les inſtances poſſibles pour
l'obliger à venir chez elle. La
jeune Soeur du Mary qui l'avoit
accompagnée , conjuroit 1 Abbé
de joindre ſes prieres aux fiennes
, afin de faire ceſſer un divorce
qui n'avoit déja que trop
éclaté.Elle étoit toutebelle, avoit
de l'eſprit,&fansles conſequencesdu
raccommodement,l'Abbé
auroit eſté fort aiſe de s'arreſter
quelques jours dans un lieu où il
auroit eu toute liberté de la voir.
Tout ce qu'il pût répondre fut,
que ſi le Cavalier l'euſt voulu
Eij
98 MERCURE
croire , il auroit eſté deſcendre
tout droit chez la Dame , mais
que le paſſé luy tenoit encor un
peu au coeur ;& en meſmetemps
comme il cherchoit toûjours à ſe
divertir, ildemanda des nouvelles
des deux Enfans dont l'Hofteſſe
luy avoit appris le nom.
Toutes ces choſes qui avoient
du raport avec l'Hiſtoire du Mary
,& qu'il fembloit que l'Abbé
ne pouvoit avoir ſçeuës que du
Cavalier le mettoient hors
d'état d'eſtre crû , quand il auroit
dit qu'il n'eſtoit pas ce qu'on
le penſoit. L'Abbé ſe réjoüiſſoit
de fon embarras La froideur du
Cavalier ne rebutoit point la
Dame . Elle croyoit l'avoir meritée,
& tâchoit de la faire ceffer
par ſes tendreffes. Enfin comme
elle voulut venir à un éclaircifſement
qu'il luy auroit eſté inutile
,
GALANT.
وو
- tile d'écouter,il crut ſe tirer d'af.
faire , en l'aſſurant qu'il ne ſe
ſouvenoit plus de ce qui les avoit
tant de fois broüillez,& la priant
deluy laiſſfer faire un voyage de
huitjours quiluy eftoit de la derniere
importance ; apres quoy il
reviendroit la trouver pour vi
yre avec elle dans toute l'union
qu'elle pouvoit ſouhaiter d'un
Mary qui l'avoit toûjours aimée.
La Dame luy dit en ſoûpirant,
qu'elle ne pouvoit l'empécher
de faire tel voyage qu'il luy plaisoit
, mais qu'elle ne le quiteroit
point juſqu'à fon départ , & que
puis qu'il n'y avoit pasmoyen de
le tirerde l'Auberge, elle y fouperoit
avec luy. Le Cavalier y
confentit avec joye ,& ordonna
qu'on ſerviſt tout ce qu'on pourroit
trouver de meilleur. Le Party
accommodoit tous les deux.
(
E iij
100 MERCURE
La Dame le regardoit comme un
commencement de reconciliation
qui luy faiſoit efperer qu'en
foupant elle gagneroit davantage,
& le Cavalier en avoit plus
de temps à chercher comment
il viendroit à bout de la convaincre
qu'il n'eſtoit pas ſon Mary.
L'Abbé eſtoit le pluscontent de
tous. Outre ce qu'il trouvoit de
plaiſant dans la continuation de
l'Avanture, il avoit la joye d'entretenir
une fort aimable Perfonne
qui n'avoit pas moins d'efprit
que de beauté . Le Soupé fut
ſervy. On ſe mit à table , & le
Cavalier ayant commencé à
couper la viande, la Dame fit un
haut cry , & quita bruſquement
la place qu'elle avoit prife. La
Demoiſelle ſe leva comme elle,
&luy ayant demandé le ſujet de
l'étonnement qu'elle faifoit re
marquer,
GALANT. 101
marquer , la Dame luy parla à
l'oreille , & apres qu'elle luy eut
fait regarder ce qui l'avoit mife
dans la ſurpriſe où on la voyoit,
elles voulurent toutes deux for
tir de la Chambre . Le Cavalier
les arreſta. L'Abbé ſe joignit à
luy, & il fut queſtion de dire ce
qui les obligeoit d'en ufer ainfi.
La Dame n'oſoit preſque lever
les yeux fur le Cavalier. Elle luy
avoit fait des careſſes qui l'obligeoient
de rougir , & il ne fçavoit
que juger de fon filence,
quand la Demoiſelle qui le regardois
attentivement,commença
de dire qu'il n'y auroit eu perſonne
qui n'y euſt eſté trompé.
Ces paroles luy firent connoiſtre
qu'on ne le prenoit plus pour le
Mary. Il luy reſſembloit fi fort
pour tous les traits du viſage,
qu'aucune des deux ne feroit
4 Eij
102 MERCURE
fortie d'erreur , s'il n'euſt pas
montré ſa main . Le Mary avoit
perdu un doigt qu'on avoit eſté
obligé de luy couper; & foit que
le Cavalier n'euſt point ofté ſes
Gands avant le Soupé , ſoit qu'il
y euſt eu quelque obſcurité dans
la Chambre , la Dame ne s'étoit
apperçeuë qu'il avoit la main
entiere que dans le commencement
duRepas . Repas Une autre qu'elle
auroit eu la mefme ſurpriſe &
lemefine chagrin de s'eftre laifſée
tromper. La tromperie étoit
neantmoins fort innocente du
coſté du Cavalier. Auſfi luy parla
- t- il d'une maniere ſi honeſte,
qu'elle avoüa qu'il n'avoit pas
tort. Les civilitez de l'Abbé
acheverent de calmer ſon trouble,&
il luy fut impoſſible de refufer
aux prieres de l'un & de
l'autre la grace qu'ils luy demande
GALANT.
103
manderent de demeurer à fouper.
Comme l'Avanture eſtoit
fort extraordinaire , elle ſervit
d'entretien le reſte du foir ; &
l'Abbé , tout Abbé qu'il eſtoit ,
ne pût s'empeſcher de plaiſanter
fur le péril où des traits fi reffemblans
auroient expofé la Dame,
ſi un mal honnête Homme avoit
eu les avantages dont le Cava
lier avoit fait ! ſcrupule de profi
ter. La fidelité qu'il devoit àuno
Maiſtreffe dont il eſtoit fortement
aimé, luy ſervoit de préſervatif
contre une tentation do
cette nature Il avoit d'ailleursun
Témoin quisduy, pouvoit muire,
& il n'y auroit paseu de ſeûreté
pour luy à faire un faux pas.
L'heure de ſe ſéparer eſtant venuë
, le Cavalier remena la Da
me chez elle. L'Abbé donna la
main à la jeune. Soeur ; & ce qu'il
E v
104
MERCURE
y eut de particulier , c'eſt que
les deux Enfans eftans accourus
à la porte , prirent le Cavalier
pour leur Pere ,& le forcerent à
les embraſſer. Illes careſſa , revint
à l'Auberge , & rit quelque
temps avec l'Abbé de l'embarras
où l'auroit mis l'obſtination de la
Dame, ſi l'incontestable marque
d'un doigt coupé ne l'euſt point
chaffée. Il partit le lendemain
d'affez bon matin, mais ce ne fut
pas fans trouverquelquesCrean.
ciers du Mary qui l'attendoient
dans la Ruë. Il les paya tous en
oſtant fon Gand. L'accident du
doigt perdu eſtoit connu de toute
la Ville , & il ne falloit rien
autre choſe que montrer ſa main
pour faire connoiſtre qu'il n'étoit
pas celuy qu'ils cherchoient.
Voila , Madame , ce qu'on
m'aſſure eſtre vraydans toutes
fes
GALANT. τος
fes circonstances. Le Cavalier ne
vous ſçauroit eſtre inconnu , &
je vous fatisferay ſur ſon nom
quand il vous plaira. J'ay reçeu
un nouveau Conte de celuy dont
vous en avez déja veu quelquesuns.
Leur ſtile naïf vousa plû, &
j'eſpere que vous ne ferez pas
moins contente de ce dernier ,
que vous l'avez eſté des premiers.
CONTE.
Haque Peuple a ſes Loix ; le luxe
Eftoit puny ,point dedépenses vaines.
Sur toutpoint de pompeux habits ,
Solon en défendoit l'usage ;
Ilsçavoit que le luxe amollit le courage.
Dans les Spectacles mesme il n'estoit pas
permis
D'estre en Robed'étofeteinte ,
D'abord l'amende , &ſouvent pis..
Al'Intendant des leux unjour on portas
plainte Qu'un
106 MERCURE
:
Qu'un Homme en cet habit venoit d'eſtre
Surpris ,
Et de cette fage Ordonnance
Il alloit fubir la rigueur ,
Lors que quelques-uns par bon-heur
Du Bourgeois accusé connoiſſant l'indigence,
Fort justement dirent à haute voix
Qu'il nepouvoit avoir enfraint les Loix,
Etd'aucun luxe aufond eſtre coupable.
On éclaircit la chose ; il eſtoit veritable
Qu'un certain Riche ayant veu ce Bourgeois
Ademy-nu tout comme un miserable ,
De cette Robe un peu trop remarquable
Luy fit present , &luy ne s'enservit
Que faute de plusfimple habit.
Nedonnons point dans l'apparence
Quand nous voyons hors d'oeuvre un
Blondinse guinder , i:
Et loin de nous perfuader
Queson airfastueux marqueſonopulence,
Concluons en ſon indigence,
Et diſons d'un ſemblable esprit.
C'eſt justement ce Grec qui n'ayant
qu'un habit
N'en peut chager ſelonla bien-feance.
Je
GALANT. 107
Je vous envoye un troifiéme
Air que j'ay reçeu de Poitiers. Il
eſt de Monfieur Beſſant.2
RECIT DE BASSE.
On, non , disoit unBiberon
NNon
و
2.je n'aime point tant l'ombre
de cesBocages, :
Que celle d'un nouveau Bouchon.
Riennn'ysoulaaggee mon chagrin ;
Oyſeaux , vousy chantez envain ,
+
Tous vos concerts , tous vos ramages
Ne valent pasle chant d'un seul Cricur
de Vin..
Monfieur le Comte de Paux:
a épousé Mademoiselle Gallard,
Fille du Préſident de ce nom , &
Niéce de Monfieur le Premier
Prefident. Il eſt d'une des meilleures
Maiſons de Champagne,
riche , bien fait , & a beaucoup
de bonnes qualitez. Je ne vous
dis rien de Mademoiselle Gal
lard..
Tos MERCURE
lard. Sa perſonne vous eft connuë.
Elle a de l'eſprit & du mérite,
& je ſçay que d'autres que
moy vous en ont parlé avec
beaucoup d'avantage . Madame
la Premiere Préſidente les ayant
menez l'un & l'autre à Champlatreux
proche Corbeil , dans
une Maiſon qui luy appartient,
Monfieur le Premier Préſident
s'y rendit le jour ſuivant avec
Madame Tubeuf & Madame
de Ribere ſes Filles. Il y eut le
foir un magnifique Repas ; &le
lendemain qui estoit le 16. de ce
mois , on fit la Cerémonie des
Epouſailles , à laquelle ſe trouverent,
outre la Famille de Monfieur
le premier Préfident , Madame
la Duchefſe d'Angoulefme,
Monfieur & Madame la Préfidente
Gallard , Madame la
Comteffe de Paux Mere de l'Epoux,
GALANT. 109
poux , Madame de Terraming,
&pluſieurs autres Perſonnes de
qualité.
Il s'est fait deux autres Mariages
en Bourgogne qui ont uny
des Familles trop confidérables
pour ne vous eſtre pas connuës.
L'un eſt de Monfieur le Comte
de Beaujeu-Beaujolois avec la
FilledeMonfieurle Comte d'Aiguilly
Choifcuil ; & l'autre de
Monfieur le Comte de Belet-S..
Quentin avec Madame la Marquiſe
de Villeneuve. La premiere
eſt une des plus riches heritieres
du Royaume ; & la ſeconde
, une jeune Veuve qui a
de la beauté , beaucoup de bien ,
&affez d'eſprit pour mettre en
defaut ceux qui ſe piquent d'en
avoir le plus. C'eſt un endroit
fort touchant pour vous , &
quand je ne m'en ſerois jamais
apper
110 MERCURE
10
(
apperçeu, je le connoiſtrois au
reproche que vous me faites de
ne vous avoir point parlé de
Monfieur de S. Andiol , en vous
entretenant des beaux Eſprits
d'Arles . Souvenez -vous cependant
que l'Article où vous le
croyez oublié regarde ſeule
ment ceux qui compofent l'Académie
Royale de cette fameuſe
Ville, & non pas les beaux Ef
prits d'Arles en general. Il eſt
certain que Monfieur de S. An,
diol Archidiacre de la Metropole,
eſt d'un mérite tres fingulier,
& auffi confidérable par ſa naifſance
que par ſa profonde érudition
. Il eſt Frere de cet Illuftre
Marquis de S. Andiol qui s'eſt
autrefois fi fort diftingué dans
les Armées d'Italie , où il a toû
jours eu de fort beaux Commandemens.
Quoy que ſes prin,
cipales
GALANT.. FPT
e
R
cipales applications ayent eſté
pour les Sciences folides , il n'a
pas dédaigné les belles Lettres,
& on ne peut avoir plus de faci-
= lité & plus de délicateſſe qu'il
en fait paroiſtre dans tout ce qui
luy échape de Poëſies Latines.
C'eſt un talent qu'il n'a cultivé
que depuis cinq ou fix ans , qu'il
eft devenu aveugle . Ila grand
commerce avec les Sçavans , &
fur tout avec le fameux Pere
Kirker. Il a fait imprimer plufieurs
Ouvrages ſur diférentes
matieres, & on a une extraordinaire
impatience qu'il veüille
donner au Public un Livre
pieux qui eſt dans les mains de
tout le monde , & qu'il a mis en
Vers d'Elegie . C'eſt celuy qui
vous a tant plû dans l'admirable
Traduction paraphrafée que
l'Illustre Monfieur de Corneille
en
112 MERCURE
en a faite depuis vingt- cing ou
trente ans. Vous aurez peut - eftre
veu quelques Differtations
par leſquelles il prouve que le
Monument d'Arles qu'on a élevé
depuis peu, eſt une veritable
Pyramide , & non pas un Obéliſque.
Il fe fonde fur la tradition
ancienne du Païs , fur pluſieurs
raiſons qu'il donne de la diférence
de la Pyramide & de l'Obéliſque,&
fur l'autorité des plus
fameux Matématiciens de l'Europe
qu'il a confultez fur ce
Monument.
Il y a longtemps que je ne
vous ay fait voir de Rondeau.
En voicyun ſur un fujet fort par.
ticulier. Monfieur Robbe nourrifſoit
un petit Loup privé qu'il
avoit promis à Monfieur le Duc
du Maine ; & comme ce jeune
Prince l'attendoit impatiément
il
GALANT.
113
a
il vint àParis, & le trouva étranglé
dans le temps qu'il croyoit le
faire porter a S. Germain. Ainfi
il ne put que donner ce Rondeau
aulicu du Loup.
A MON
やああああ
SIEU٢٠٧٥BIBLIO
LEDUC 1893
DU MAYNE.
RONDEAU.
AuLoupfuft-il exposésans quara
Le Chien maudit , le barbare meutrier
Du petit Loup que par mon induſtric
I'avois rendu traitable &familier ,
Pour augmenter voſtre Ménagerie.
Hier enpaſſantſeul dans ma Gallerie,
L'oùis d'abord comme un Chien abboyer
Dans la Cuiſine & mon Valet crier Au
Loup.
Lovs
114 MERCURE
Lorsà grands pas, deſcendant l'Escalier
L'envis fortirun grand Chien de Meufnier,
La gueule en fang& lesyeux en furie;
L'entray, mais las ! ce Dogue carnacier,
A belles dents avoit osté la vie Au Loup .
Le Madrigal qui fuit eſt auſſi
de Monfieur Robbe. Souvenezvous
quand vous le lirez , que
c'eſt le Magiſtrat de Bafle qui
parle à Monfieur le Marefchal
de Créquy apres la défaite des
Impériaux fur le Pont de Rhinfeld.
MADRIGAL.
L
Eveand
Nvain, GrandMareschal , voſtre
rare
Weut empeſcher que nos Bourgeois
Nedonnent ,malgré ma deffence,
Paffageaux Ennemisdu pluspuiſſant des
Roys.
Vous
GALANT. 115
Vous voyez qu'aujourd'huy voſtre valeur
vous trompe;
Iln'est Retranchement , my Fort ,
Iln'est Foſſé profond , ny Rampart affez
fort,
Il n'est aucun obstacle enfin qu'elle ne
rompe.
Pendant que nous veillons pour vous ,
Et que fur nostre Pont nous faiſons bonne
garde ,
Nous regardons deſſus ,&ne prenonspas
garde,
Que ces fiers Ennemis abbatus ſous vos
coups
Parmonceaux dans leRhinviennentpasferdeffous.
J'oubliay à vous faire voir des
l'autre Mois les deux Sonnets
que je vous envoye. L'un eſt de
Monfieur Valete- d'Ufés , furla
rapidité des Conqueſtes de Sa
Majefté ; &l'autre ſur la Suſpenfion
d'armes qu'Elle avoit accordée
auxHollandois .
SON
٠٠٠٢٠
116 MERCURE
*** 803803803603603-803-503
SONNET.
CRand Roy, dont la valeur égale la
Sagesse,
Prince dont le ſeul nom fait trembler
l'Univers ,
Si ma Muſe paroist trop hardie en ces
Vers ,
Son zele en est la cause ,&nonſahardieffe.
Apollon est luy-mesme accablé de foibleffe
Pour vous avoirſuivy dans les plus froids
Hyvers .
Arrestez donc , Grand Roy , tous ces
Exploits divers ,
Triomphez àloiſir , il n'est rien qui vous
preffe.
Quandvous aurezconquis leMondetour
entier ,
Laurier ?
Que fera voſtre bras s'il n'est plus de
Vous languirez , Grand Roy , dans une
Paixprofonde.
Ainsi
GALANT. 117
- Ainsi neSoyezpas si rapide Vainqueur,
Nos Muses cependant reprendront leur
vigueur ,
Vous vaincrezaſſez toft s'il vous suffit
d'un Monde.
SONNET.
V'on ne me chante plus cette Valeur
Querrier
Ny les faits éclatans de tant de Demy-
Dieux ,
Tout fléchit ſous le bras d'un Roy victo
rieux ,
Qui trace de ſa main le plande fa car
riere.
L'Hyver le voit toûjours voler ſur la
Frontiere ,
Porter par tout l'effroy , Surprendre tous
lesyeux ,
D'une boüillante ardeur penetrer en tous
lieux ,
Tout couvert de Lauriers , de fang & de
pouffiere.
Tant
118 MERCURE
Tant de Peuples armez au bruit de ſes
Exploits 3
Cette Ligue tremblante , & la Flandre
auxabois,
Sont d'illustres témoins de l'éclat de fa
gloire.
:
Iamaisvit on Vainqueur, apres des coups
fibeaux ,
Arrester pour la Paix le cours de ſa Vi-
Etoire ?
Loüis ſeul ſçait par là couronner ses
travaux.
Les premieres nouvelles qu'on
eut des ofres que le Roy faiſoit
pour faciliter la Paix , furent un
fi grand ſujerde joye, qu'on n'attendit
point que le temps de la
Sufpenfion d'armes fuſt expiré
pour en faire des réjoüiſſances
à Jenville en Beauce. Toute la
Nobleffe voiſine s'y aſſembla.
La Fefte commença par la Repreſentation
d'une Comédie
apres
,
GALANT9
apres laquelle il y eut un grand
Feſtin. Rien n'y manqua de ce
qui le pouvoit rendre agreable.
Il fut fuivy du Bal . Les Dames
y eſtoient magnifiques. Leur
parure donnoit un nouvel éclat
à leur beauté , & jamais les yeux
n'eurent tant de lieu d'eſtre ſatisfaits
. On paſſa la plus grande
partie de la nuit à danſer , &
on auroit continué juſqu'au
jour , ſans un Feu de joye qui
avoit eſté préparé. Ce Divertifſement
fit ceſſer le Bal. On tira
plus de cent Fuſées. Elles partirent
toutes avec tant de rapidité
, qu'elles furent veuës de
Chartres & d'Orleans .
Si l'efperance qu'on avoit conçeuë
de la Paix , a pû donner
lieu à de pareilles réjoüiſſances,
que ne doit- on point attendre
de la Paix ſignée ? Jamais leRoy
Aoust. F
120 MERCURE
EQUE
mieux merité le Nomde Grand,
que par l'effort qu'il s'eft fait en
faveur des Peuples. Tout le
monde en parle , tout le monde
l'admire, & c'eſt ce qui a donné
lieu à ce Rondeau,
LYOU RONDEAU.
*189
L
Enom de Grand eſt un nom de miftere
,
Que chacun craint &que chacun révere,
Qui dit luy ſeul ce que peut la Valeur.
Qui fait le prix &la gloire d'un coeur,
Qui ne connoist vien d'impoſſible àfaire.
De Iupiter c'est l'illuſtre ſalaire ,
Pour avoir misles Titans en pouffiere ,
Depouvoirjoindre au titre deVainqueur,
Le Nom de Grand.
VnRoy qui veut toûjours agir en Pere,
Comme Loürs qui s'occuppe à défaire
Les
GALANT. 121
Les Ennemis des Dieux & de l'honneur,
Quifait la Paix au fort de fon bonheur ,
A sceu remplir d'une auguste maniere , ON E
Le Nom de Grand.
*
18930
Monfieur de Louvigny a efte
reçeu Duc au Parlement. Jene
vous repetefay point ce qui s'obſerve
dans ces fortes de Ceremonies.
Je vous en fis un long
Article , quand je vous parlay il
ya quelques mois de la Reception
de Monfieur le Duc de la
Force. J'adjoûteray ſeulement
icy une particularité que j'oubliay
alors de vous marquer.
Avant que leDuc qu'on doit recevoir
, preſte le Serment, le premier
Huiffier luy va oſter ſon Epée&
la luy remet apresle fermét
preſté.On luy paye cent efcus
pour ce droit: vous vous fouvenezsás
doute de ce que jevous
ay déja dit qu'ily a toûjours un
Fij
1227 MERCURE
Conſeiller Rapporteur qui fait
l'Eloge du nouveau Duc. Cet
employ fut donné à Monfieurle
Boults. Il avoit une bellematiere.
Outre qu'on peut dire beaucoup
d'un Homme qui ayant de grads
Exemples Domeſtiques , donne
tous ſes ſoins à remplir les devoirs
de ſa naiſſance , on ſçait
que Monfieur de Louvigny aujourd'huyDuc
de Gramont a eu
l'avantage de ſe diftinguer dans
toutes les occaſions où il s'eſt
trouvé . Douze Ducs aſſiſterent
à cette Reception, entre leſquels
eftoient Monfieurl'Archevêque
de Rheims , Meſſieurs les Ducs
de Cruffol , de Leſdiguieres , de
Créquy , de S. Aignan , de Gefvres
, de Coiflin , & Monfieur le
Prince de Monaco Duc de Va
lentinois , Beaufrere de celuy
dont je vous parle. On ne m'a

GALAN T.
123
- pû dire le nom des autres.
Il eſt rare que je vous entre-
- tienne de Theſes. La matiere
ſemble inſpirer peu de curioſité
à celles de voſtre Sexe . Cependant
vous vous plaindriez de
moy fi je negligeois de vous en
faire un Article quand quelque
choſe d'extraordinaire le peut
rendre confiderable . C'eſt ce
qui m'engage à vous parlerde la
Theſe que Monfieur de Crevecoeur
, Fils aifné de Monfieur
de Manevilette , a dediée à Monfieur
depuis quinze jours. Tout
le mondeen a admirele Deffein .
La Bataille de Caffel & le Siege
de S. Omer ſe voyent en éloignement
dans un Tableau qui
eſt au haut. MONSIEUR eſt repreſenté
à chevaldans le devant.
Il eſt veſtu moitié à l'antique &
moitié àla moderne , pour faire
Fiij
124 MERCURE
voir qu'il ne cede ny aux Héros
des premiers Siecles , ny à ceux
du nôtre. La Gloire qui le couronne
d'une main , tient de l'autre
un Faiſceau de Palmes. Vous
jugez bien, Madame , qu'elle ne
les tient ainſi amaſſées que pour
les referver à ce Grand Prince.
Onvoit la Valeur à coſté de luy,
& la Victoire ' derriere. La premiere
porte une Couronne de
Laurier,& s'appuye ſur un Lyon,
&l'autre eſt aiſée à reconnoiftre
par les Trophées qu'elle tient. II
ſemble qu'elle ſe faſſe un plaifir
de le ſuivre dans le Tableau ,
comme elle l'a ſuivy en tous
lieux. Son Cheval qu'il arreſte ſe
cabre à demy, comme ſila crainte
qu'il a de perdre la Gloire de
veuë l'obligeoit à luy reſiſter ;
mais fa reſiſtance n'empefche
point ce Héros de ſe tourner
tout
GALANT.
125
tout entier vers la Victoire . On
ne pouvoit mieux marquer que
la fin qu'il s'eſt propoſée dans le
Siege & dans la Bataille , n'a pas
tant eſté d'acquerir de la gloire
pour luy-meſme, que de vaincre
pour celle du Koy & pour les
avantages de l'Etat. Une quatrieme
Figure qu'on reconnoiſt
pour la Crainte à la peau de
Cerfdont elle eſt couverte,femble
fuir vers S.Omer à l'afpect de
Son Alteſſe Royale. Il n'eſt pas
beſoin d'expliquer ce qu'elle
veut dire, puis que perſonne n'ignore
la frayeur qui ſaiſit les
Affiegez au retour de ce Prince
victorieux . Un Enfant eſt ſur le
devant du Piedeſtal où le
Tableau eſt poſe . Il tient d'une
main un Bouclier fur lequel les
Armes de Son Alteſſe Royale
font gravées , & de l'autre une
yolo
Fiij
126 MERCURE
V
b
d
Grenade en feu . C'eſt faire connoiſtre
aſſez clairement que Mr.
couvre ſes Troupes dans lemême
temps qu'il foudroye celles 30
des Ennemis. On voit auffi deux
Lyons au devant de ce Piedeftal.
L'un paroiſt tout épouvanté,
& l'autre qui regarde derriere
luy en fuyant , tient ſept Fléches
dont il y en a une partie de rompuës.
Il n'y a Perſonne qui ne
reconnoiſſe l'Eſpagne &les Sept
Provinces Unies à ces deux
Lyons. Je paſſe les autres Figures
qui ont leur ſens dans cette
Theſe , pour venir à l'Action
deMonfieur de Crevecoeur. Elle
ſe fit au College de Harcourt
avec tout l'éclat poffible. L'Afſemblée
ne fut pas ſeulement
nombreuſe , mais compoſéed'une
quantité ſurprenante de Perfonnes
de la premiere Qualité.
Voicy
GALANT.
127
Voicy le Nomde ceux que j'y
remarquay. Meſſieurs les Cardinaux
de Rets , de Boüillon & de
Bonzy ; Meſſieurs les Archevefques
d'Ambrun & de Bourges ;
Monfieurle Coadjuteur d'Arles;
Meſſieurs les Eveſques d'Amiens
, de Sarlat, de la Rochelle,
deMontauban,de Meaux,d'Angoulefime
, d'Auxerre ,de S. Papoul,
de Vance, d'Avranche,de
Perpignan&de Marſeille; Meffieurs
les Ducs de S. Aignan,
Mazarin,de la Force, de Rohan ,
de Sully , & d'Epernon ; Monfieur
le Prince Lillebonne;Monfieur
le Comte de Maurever ,
Meſſieurs les Marquis de Gamache
& de S. Simon , & quantité
d'autres Gens de la Cour , du
Conſeil& des Compagnies Sou--
veraines, quitous avoüerent que
la capacité du Soûtenant fur-
F
!
128 MERCURE
paſſoit ſon âge. La Theſe qui
eſtoit dans une tres-riche bordure
avec une Glace de Veniſe,
fut placée dans le Fauteüil que
Monfieur auroit occupé s'il fe
fuſt trouvé dans l'Afſemblée . Il
eſtoit environné de Suiſſes & de
Gardes, comme s'il euſt eſté remply
de la Perſonne même de Son
Alteſſe Royale.
Monfieurle Marquis deMeinieres
eſt mort icy dela bleſſure
qu'il reçeut au commencement
de ce Mois dans la malheureuſe
rencontre qui l'obligea de tirer
l'Epée ſur le Pont S. Michel ,
contre un Gentilhomme avec
lequel il eut quelques paroles
d'aigreur. Il eſtoit brave , bien
fait ,& eſt mort à l'âge de vingtſept
ans , regreté de tous ceux
qui le connoiffent. Il avoit eſté
nourry Page du Roy ; & ayant
fervy
GALANT. 129
ſervy Sa Majesté dans toutes ſes
dernieres Conqueſtes de Flandre
& d'Allemagne, il futun des
premiers qui entrerent dans Valenciennes
quand cette Ville fut
prife d'affaut . Il eſtoit Enſeigne
Colonelle dans le Regiment des
Gardesi & le Roy pour marque
de la ſatisfaction qu'il avoit reçeüe
de ſes ſervices , l'honnora
de ſon agrément pouruneCompagnie.
Le Brevet luy- en fut
envoyé un peu avant ſa mort .
Monfieur le Chevalier de Meinieres
fon. Frere fut tué à la Bataille
de Senef, apresavoir donné
des marques de fon courage
dans pluſieurs autres Campagnes.
Il eſtoit Sous- Lieutenant..
aux Gardes. Mademoiselle de
Meinieres eſt leur Soeur. Vous
fçavez qu'elle eſt Fille d'honneur
de Madame ,& qu'elle a
J
130 MERCURE
la gloire d'avoir grand part aux
bonnes graces de cette Princefſe.
J'auray occafion avant qu'il
ſoit peu , de vous entretenir de
ſon merite particulier , en vous
parlant de ſon Mariage qui eſt
preſt de s'achever avec Monſieur
leDuc de Villars-Brancas.
Monfieur le Marquis de Meinieres
eſtoit de la Maiſon de
Fautereau , Originaire d'Anjou
&tres - ancienne. Dans la recherchequiſe
fit de la Nobleffe
en 1300. il y eut un Macé de
Fautereau qui fit preuve de la
fienne par Titres & par Témoins
,& fut declaré noble de
toute ancienneté.Ce Macé laiſſa
pluſieurs Enfans, dont unCadet
nommé Fouques eut pour partage
la Terre de Villers en titre de
Baronnie ,dansle Duché d'Aumale
en Normandie. Il s'allia à la
Maiſon de Rambure,qui eſt une
GALANT.4 13
des plus conſidérables de Picardie,&
fit la Branche dont eft for
ty celuy dont je vous parle. Son
Trifayeul eſtoit Gentilhomme
ordinaire de la Chambre du
Roy , & fut fait Chevalier de
l'Ordre de S. Michel parCharles
IX. Cet Ordre eſtoit alors
dans ſa grande vogue,& luy fut
envoyé dans fon Chaſteau de
Villers par le Comte de Carrouge
, avecune Lettre écrite de la
main du Roy, par laquelle il l'exhortoit
à le recevoir pour ſes
vertus, vaillances & merites . Ce
font les termes de la Lettre. Il
laiſſa un Fil's qui fuivit Hen
ry IV. dans toutes les Guerres
civiles , & qui fut dangereuſement
bleffé à la Bataille d'Arques.
Il commandoit une compagniede
Cent Hommes d'armes.
Je ne vous dis rien de Nicolas
132 MERCURE
colas de Fautereau ſon Fils , au
quel le feu Roy donna uneCompagnie
Franche de Chevaux-
Legers de cent Maiſtres entretenus
avant qu'il y euſt de Regimens
de Cavalerie en France,
& viens à Monfieur de Meinie +
res , encor vivant , Pere du jeune
Marquis dont je vous viens
d'apprendre la mort. Ila toû
jours fervy le Roy pendant ſa
jeuneſſe. Apres avoir fait, ſes
premieres Campagnes en qualité
de Volontaire , il futGapitaine
des Chevaux - Legers dans
le Regiment de feu Monfieur le
Duc d'Orleans. Quand les Ennemis
prirent Corbie , Sa Majeſté
luy donna le Commandement
de toute la Nobleſſe des
Bailliages d'Arques , de Neufchaſtel
, d'Aumale , de Gournay
& d'Eu , pour empeſcher les
EC
GALANT.
133
- Eſpagnols de paffer la Riviere
de Somme . Il commanda dans la
mefine année les Gentilshommesde
l'Arriereban;&les temps
difficiles eſtant venus, il ſe montra
ſi ferme dans la fidelité deuë
à fon Prince , que Sa Majesté
l'honora de la Charge de Mareſchal
de Camp dans ſes Armées.
Il avoit épousé une Soeur
deM.le Marquis deManneville,
Gédre de feu Monfieur d'Aligre
Chancelierde France , & a tou
jours ſoûtenu avec beaucoup
d'éclat les avantages de fa Maiſon
, qui eſt alliée de celle de
Rouhault-Gamache, deMaillydeRoncherolles
d'Ailly,deChaſtillon
fur Marne , de Fontaine ,
de Chauffee-d'Areſt , de Mafcarel
Boiſgefroy ,&de pluſieurs
autres des plus anciennes de
Normandie & de Picardie. Mr.
le
134
MERCURE
le Marquis fon Fils laiſſe une
jeune Veuve avec deux Enfans
. Elle est bien faite , a beaucoup
d'eſprit , & eſt Fille unique
de Monfieur de Monfort,
Seigneur de Saintefoy , Maiftre
des Requeſtes. Il s'eſt acquis
beaucoup de réputation
dans cette Charge qu'il exerce
avec toute l'application & toute
l'integrité qu'on peut ſouhaiter
dans unbon Juge. Sesmanieres
font fi honneſtes , & il a une civilité
ſi engageante , qu'on eft
toufiours fatisfait de luy. Il eſt
Amygenéreux,& fe fait un plaifir
particulier d'obliger ceux
qu'il eſtime.Aufſi eſt- il fort confideré
dans ſa Compagnie .
- Une violente paſſion couſte
quelquefois la vie. Ce que je
vay vous dire en eſt une preuve.
Voicy l'Avanture en peu de
mots..
GALANT.
139 I
mots . Un Cavalier bien fait, galant,
ſpirituel,& dangereux pour
lesDames , trouva moyen de ſe
faire aimer d'une Fille de quali
té.Elle estoit belle , & avoit affez
de bien pour le rendre heureux,
mais fes Parens n'eſtoient pas
faciles , & il falloit prendre de
grandes précautions pour ne
laiſſer pas éclater cet amour
avant le temps.Ils ſe virent avec 1893
le plus de ſecret qu'ils pûrent,
& ſe ménagerent fi bien , que
les foins que le Cavalier rendit à
la Belle, furent imputez à la feule
complaiſance qu'on doit au
beau Sexe. Cependant il ſe rendit
fi bien maiſtre de fon coeur,
que rien ne fut capable de l'en
détacher.L'abfence mefme qui
affoiblit les plus fortes paffions,
ne fit qu'augmenter celle de cette
aimable Perſonne ; & pen
dant
136 MERCURE
dant cinq années qu'elle paſſa
fans le voir , elle eut pour luy
tout ce qu'on peut avoir pour ce
qu'on aime avec le dernier attachement.
Les Lettres adouciffoient
leurs chagrins , & ils les
foulageoient en fe rendant conte
de leurs plus ſecrettes penſées.
La Belle ne laiſſoit pas d'accuſer
quelquefois le Cavalier
d'aimermoins qu'il n'eſtoit aimé,
Quoy quele reproche fuft obligeant,
il eſtoit injuſte; mais enfin
quand les Femmes aiment
veritablement , leur tendreſſe a
de certaines manieres de s'exprimer
qui l'emportent fur toutes
les afſeurances, que peuvent
donner les Hommes,& il ſemble
qu'elles aiment avec plus de
force , parce qu'elles ont plus
d'art à faire paroiſtre ce que l'amour
leur a fait ſentir. La Belle
per
GALAN T.
137
perdit ſon Pere pendant qu'elle
fut éloignée de fon Amant ; &
comme ſa Mere l'avoit toû
jours fort aimée , elle crût ne
riſquer rien en priant le Cavalier
de fatisfaire l'impatience
qu'elle avoit de le recevoir H
accourut , & ſe ſervant du prétexte
dont il eſtoit convenu avec
ſa Maiſtreſſe , il la vint trouver
dans une Maiſon de Campagne,
où la Mere le reçeut avec beaucoup
de civilité. Il y paſſa quatre
jours pendant leſquels l'amour
de la Belle s'accrut avec tantde
violence , qu'elle ne ſe pouvoit
plus réfoudre à s'en ſeparer.
C'eſtoit pourtant une neceffité
abfoluë. Outre les affaires qui le
rappelloient au lieu qu'il avoit
quitté,la bienſéance ne ſoufroit
pas qu'il demeuraſt plus longtemps
dans cette Maiſon. C'eût
efté
138 MERCURE
,
eſté découvrir ce qui l'avoit
amené ; &dans l'état où eſtoient
les chofes , l'intereſt de leur
amour les obligeoit encor au fecret.
Ainſi le Cavalier fit fes
adieux à la Mere. La Belle neles
voulut point recevoir,&prétendit
comme c'eſtoit ſeulement
le lendemain qu'il devoit partir,
que la nuit luy feroit imaginer
quelque prétexte de demeurer
encor quelques jours. Le Cavalier
qui ſentit combien cet adieu
luy feroit fenfible , jugea à propos
de s'en épargner la douleur.
Il partit de tres-gand matin ſans
revoir la Belle . La précipitation
de ce depart la furprit fi fort ,
qu'elle fut ſaiſie d'un tremblement
qui luy oſta la parole . Elle
croyoit l'avoir arreſté en refufant
de luy dire adieu ;& le peu
de complaifance qu'il ſembloit
avoir
10
GALANT.
139
avoir eu pour elle, luy fit penſer
cent choſes qui la tourmenterent
, & qu'elle ne devoit point
du tout penfer. Elle rappella les
reproches qu'elle luy avoit faits
de ne luy marquer pas affez d'amour
dans ſes Lettres , & s'eftant
mis en teſte qu'il ne l'avoit
quittée que parce que fa tendreſſe
eſtoit affoiblie, elle tomba
dans une pâmoiſon qui fit accourir
tout le monde à fon fecours.
Sa Mere qui l'aimoit tendrement,
ſe deſeſperoit.On employa
toute forte de remedes
pourla faire revenir, & enfin on
en vint à bout. La fievrela prit ,
&dés le foir meſme cette fievre
luy cauſa un tranſport qui ne la
laiſſa plus maiſtreſſe de ſa raifon.
Elle parla ,& le nom duCavalier
repeté cent fois , fit connoître
l'amourqu'elle avoit pourluy...
Elle
140
MERCURE
Elle demandoit ſouvent pourquoy
il l'avoit fi cruellement
abandonnée , & elle n'eſtoit ſenfible
qu'aux aſſurances qu'on
luy donnoit qu'il arriveroit bientoft
. On avoit lieu de le croire .
LaMere qui auroit tout fait pour
tirer ſa Fille de l'état dangereux
où elle eſtoit , n'eut pas plutoſt
connu que la cauſe de ſon mal
venoit de l'éloignement du Cavalier
qu'elle envoya apres luy à
toute bride . Le Tranſport ceſſa.
La Belle fut fort ſurpriſe d'apprendre
ce qui luy eſtoit échapé.
Sa Mere la confola, luy promit
de conſentir à fon Mariage
malgré l'inégalité du Bien , &
luy fit ſçavoir les ordres qu'elle
avoit donnez pour faire revenir
le Cavalier. Mais toutes ces choſes
furent inutiles. La fievre ne
diminua point, & le ſaiſiſſement
qui
:
GALANT.
141
qui l'avoit cauſée trancha les
jours de cette belle Perſonne
avant que ſon Amant fut arrivé.
Jugez de fon defefpoir quand
il ſçeut la perte qu'il venoit de
faire. Il fut tel que la Mere toute
accablée qu'elle eftoit , ne pût
ſe défendre de le conſoler. Elle
Parreſta chez elle , & le regardant
comme le Mary de fa Fille,
elle ne trouvoit de ſoulagement
à ſes douleurs, qu'en's'entretenant
avec luy du ſujet qu'ils
avoient tous deuxde s'affliger. Il
eſt encor chez elle , cette Dame
n'ayant point voulu le laiſſer
partir. Elle le traite comme ſon
Fils, & luy a fait mefme promettre
que s'il ſe reſolvoit à ſe ma--
rier , il accepteroit une Femme
de ſa main. Beaucoup de Belles
luy voudroient bien faire oublier
fon premier amour , mais
ce
142
MERCURE
ce font des impreſſions qui ne
s'effacent que par un longtemps,
& la memoire de ce qu'il
a perdu luy eſt trop chere pour
le laiſſer capable de prendre ſi
toſt un nouvel engagement .
On meurt de joye comme de
douleur. Quoy que la preuve
que je vous en vay donner ſoit
d'une Perſonne dont la condition
est tres -mediocre , elle ne
laiſſe pas de faire connoiſtre la
verité de ce que je vous dis .
Madame la Ducheſſe de Lef
diguieres voyant approcher le
temps de fes Couches , arreſta
une Nourrice il y a quelques
jours . Les Medecins l'avoient
approuvée , &les avantages de
nourrirle premier Enfant d'une
Perſonne de cette qualité eftoient
grands. On luy promettoit
un employ confidérable
pour
GALANT. 143
pour fon Mary , & Madame la
Ducheſſe recevoit une petite
Fille qu'elle avoit à ſon ſervice.
Unfi heureux changement dans
ſa fortune luy donna un ſi grand
ſaiſiſſement de joye , qu'elle en
mourut dés le lendemain. Cet
exemple n'eſt pas nouveau , &
ce qui est arrivé de nos jours à
Mademoifelle de Graſſet eſt encor
plus fingulier. Elle estoit Filled'un
Confeiller de la Cour des
Aydes de Montpellier, & aimoit
avec beaucoup de paffion un
fort galant Homme qui n'en
avoit pas moins pour elle . Des
raiſons de Famille obligerent les
Parens de l'un & de l'autre à refufer
leur conſentement à ce
Mariage. Ces obſtacles ne ſervirent
qu'à augmenterleur amour.
Enfin apres ſept années d'épreuves
, les Darens s'eſtant laiſſez
Aouft.
G
144 MERCURE
fléchir , on prit jour pour la fignature
du Contract. LaDemoifelle
en eut tant de joye , qu'apres
avoir écrit Mariede Graf...
elle n'eut pas la force d'achever
fon nom, &mourut la plume
àlamain.
Monfieur Billard , Fils du fameux
Avocat qui porte ce nom ,
a eſté reçeu Conſeiller au Parlement
depuis quelques jours avec
un applaudiſſement univerſel.
Les éloquens Plaidoyers qu'il a
faits , luy avoient déja ſouvent
attiré l'admiration de l'auguſte
Compagnie dans laquelle il
vient d'entrer. Il eſt de la Troifiéme
des Enqueſtes , & on ne
peut qu'attendre beaucoup d'un
Juge auſſi conſommé qu'il l'eſt
dans les Affaires &dans tout ce
qui regarde la Jurifprudence.
On a fait de nouveaux Echevins.
GALANT. 145
vins.Je vous marquay il y aun an
toutes les Ceremonies qui s'obfervent
dans cette forte d'élection
, & il feroit inutile de les ré
peter. Monfieur de Pommereüil
ayanteſté tres-agreable auRoy
&à la Ville , eſt demeuré Prevoſt
des Marchands, Sa Majeſté
l'ayant nommé elle-meſme ; &
fait ſçavoir là-deſſus ſes intentions.
Cer honneur luy étoitdeû,
&Monfieur Truc Procureur du
Royde la Ville n'en doutoit pas
quand il dit , Que quoy qu'il fust
vare de trouver des Gens d'unfort
grand merite, d'une fidelité inviolable,
d'une irréprochable intégrité,
& d'une vertafort connue, tous
ces avantagesſe rencontroient das
la Perſonne de Monsieur de Pommereüil
, qui estant continué dans
l'employ de Prevoſt des Marchāds,
ne pourroit qu'apporter beaucoup
Gij
146 MERCURE
d'utilité & de fatisfaction à tou
te la Ville. Monfieur le Bailleul
le Fils , Marquis de Chaſteau-
Gontier , Confeiller au Parlement
, fut choify premier Scrutateur.
Vous ſçaurez , Madame,
par ce que je vous en ay déja
dit , que ce premier s'appelle
grand Scrutateur. Les trois autres
furent Monfieur Preftit
Marchand &Conſeiller de Ville;
Monfieurde MouchertAvocat
au Parlement , Quartenier ;
& Monfieur Brigadier ancien
Avocat du Roy au Chaſtelet.
Les deux Echevins qu'on élue,
furent Monfieur Leveſque, l'un
des Quarteniers de la Ville , &
Receveur General de l'Hoſtel-
Dieu en la place de Mr. de Befme
Quartenier , & Mr. Pouffer,
Sieur de Montauban, Avocat au
Parlement , au lieu de Monfieur
de
GALANT.
147
de la Porte , Conſeiller au Cha
ſtelet. Je ne vous dis point avec
combien d'éloquence &de fuccés
Monfieur de Montauban
parle en public depuis plus de
trente - cinq années. Toute la
France le ſçait, & il s'est fait admirer
mille & mille fois dans le
Parlement. Il ne ſçait pas feulement
ce qui regarde la profefſion
d'Avocat , il poffede pluſieurs
autres talen's dont il a fou
vent donné d'éclatantes marques.
Ces nouveaux Echevins
allerent preſter le Serment accoûtumé
entre les mains du Roy
quelques jours apres leur éle-
Etion . Le Scrutin fut lû par Mr.
le Marquis de Chafteauneuf,,
Secretaire d'Estat. Il fit cette
fonction pour Monfieur de Seignelay
qui estoit malade. Le
Difcours que Monfieur deCha
Giij
148 MERCURE
ſteaugontier fit au Roy en luy
preſentant ce Scrutin, fut digne
de l'approbation qu'il reçeut.
Apres avoir fait paroiſtre la Ville
aux pieds de Sa Majesté , il
éleva la grandeur de fes Conqueſtes
, s'artacha particulierement
à parler de celle de Gand,
& fit connoiſtre les obligations
que toute la France avoit auRoy
de ce qu'à l'exemple d'Henry
le Grand , il vouloit bien preferer
la Paixaux avantages que
la continuation de la Guerre luy
promettoit. Il adjoûta qu'à peine
če bruit de Paix s'eſtoit repandu
, qu'on avoit cominence d'en
reſſentir les effets ; & s'eſtant fort
étendu ſur les loüa nges du Roy,
il finit par les reſpectueuſes proteſtations
de l'inviolable fidelité
dont ſes Anceſtres luy avoient
donné l'exemple sub
Mon
GALANT. 149
Monſeigneurle Dauphin s'eſt
exercé depuis quelques mois à
courre la Bague en prefence de
Leurs Majeftez , avec les principaux
Seigneurs de la Cour. Ily
a eu trois Prix , dont le premier
fut une Epée d'or donnée par la
Reyne , & emportée parMonfieur
leMarquis deDoinguatie
ſecond eſtoit une Echarpe en
broderie quedonna leRoy.Monſeigneur
le Dauphin la gagna.
Monfieur le Mareſchal Duc de
la Feüillade eut le dernier Prix.
C'eſtoit une Boëte à Portrait
donnée encor par le Roy. Ceux
qui ſe ſont fait le plus remarquer
en les difputant , ont eſtéMonſieur
le Prince de Conty , Monfieur
le Prince de la Roche fur
Yon,Monfieurle Prince d'Harcourt
, & Meſſieurs les Comtes
de Brionne & de Marfan. Trois
۱۰
Gj
550
MERCURE
chofes les faiſoient tous admirer
, la propreté, la bonne mine,
& l'adreſſe. Ainſi tandis que
nous faiſions des conqueſtes à
l'Armée , il eſt à croire qu'il s'en
faiſoitd'une autre nature à ſaint
Germain. Monfieur l'Eveſque
de Condom en a fait une tresconfiderable,
enobligeam Monſieur
le Marquis de Malauſe de
renoncer aux erreurs du Calviniſme.
Ce zelé Prélat ſçait fi
bien faire comprendre les veritez
de noſtre Religion à ceux
dont il veut gagner les ames,que
les plus obſtinez manquent de
raifons pour luy répondre . Je
vous ay parlé de la valeur de
Monfieur de Malauſe dans une
demes Lettres. La maiſon dont
il fort vous eſt connuë,& je vous
dirois inutilement qu'elle a eu ,
& qu'elle a encor de grands
Hom

GALANT. 151
- Hommes , qui ont fait la meſme
abjuration qu'il vient de faire,
- Monfieur l'Abbé de Montal
a dedié une Theſe au Roy. Il
ne ſe peut rien de plus glorieux
que ce que ſa Majesté luy dit en
la recevant , Que s'il foûtenoit
auffi- bien que fon Pere Scavoit
attaquer , il ne pouvoit manquer
de bien faire.
Je ne ſçay,Madame, fi le nom
du Sieur Paolo Lorenzani Romain
a eſté juſqu'en voſtre Province.
Il eſtoit Maistre de Mufique
à Meſſine , & a ſuivy les
François à leur retour. Il a chanté
un Motet de ſa compofition
devant le Roy. Sa Majesté le
trouva fi beau , qu'elle fe le fir
chanter juſqu'à trois fois , & ordonna
une ſomme conſidérable
pour fon Autheur , auquel elle
afait chanter ce meſime Moter
Gv
152 MERCURE
deux autres fois depuis ce tepslà.
Ainſi il a eſté entendu cinq
fois , & toûjours avec grand applaudiſſement
des Connoiffeurs.
Il eſt certain que la maniere Italienne
a quelque choſe de particulier
pour la Muſique , qui la
fait trouver toute agreable. Cela
ſe peut voir par cet air Italien.
que le Roy ne pouvoit fe laffer
d'entendre , & qu'on luy a veu
admirer toutes les fois qu'ill'a
entendu .Vous l'allez trouver icy
noté. Il eſt de feu Monfieur l'Abé
de la Barre Organiſte de la
Chapelle du Roy , & affez beau
pourfaire vivre ſamemoire éternellement.
QuelquesGens l'ont
voulu faire paſſer pour eftre de
Luigi Roffy , & ont meſme mis
fon nom au bas de quelques
copies . Je ne ſçay quelle raiſon
les a obligez d'en uſer ainſi;mais.
cet
C
GALANT.
153
cet Air eſtant veritablement de
feu Monfieur de la Barre , ils
ne pouvoient porterun témoignage
plus glorieux de ſes Ouvrages,
qu'en leur donnant pour
Autheur un des Maiſtres qui
s'eſt acquis le plus de réputation
en Italie. Voicy les Paroles
de cet Air.
AIR
FONE TELAVILLE
ITALIEN, ON
De feu Mel'Abbé de la Barre.93 *
Dolorosi pensieri ,
Ch' affligete il mio cordi pene atroci,
Siatepur contro me vié piu feroci.
Piu non bramo piacere ,
Bramo fol il mio cor tutto penoso;
Chia perduto il ſuo ben, non hariposo.
Je viens à l'Article qui eſtdevenu
pour vous un Article favory.
Il n'auroit falu autrefois
que parler de Guerre aux Dames
pour les faire fuir ; & un
Livre
154
MERCURE
Livre de Galanterie meſlé de
Recits de Sieges & de Batailles
leur auroit fait peur, mais il n'y a
rien aujourd'huy que celles de
voſtre Sexe liſent avec plus d'avidité.
Elles ont toûjours aimé
les chofes extraordinaires & furprenantes
, & c'eſt ce qu'elles
font afſurées de trouver dans
tout ce qui ſe fait ſous le Regne
de LOUIS LE GRAND. Je traite
les derniers évenemens de cetze
Campagne apres un Homme
dot la Naiſſance n'eſt pas moins
élevée que le Sçavoir. Le Public
luy eſt ſans doute obligé
des foins qu'il a commencé de
donner depuis un mois aux premieres
Nouvelles qu'on fait imprimer
de ce qui ſe paſſe dans
nos Armées. Comme il entend
parfaitement l'Histoire , & qu'il
jeft conſommé dans tout ce qui
GALANT. 155
regarde la Cronologie & laGeo.
graphie, on n'a point à craindre
qu'il luy échape des fautes contre
l'une ou l'autre de ces Connoiffances
. Un fi beau modelle
m'auroit eſté d'un fort-grand
ſecours pour me regler , mais la
Paix va borner ce que j'auray à
vous dire , à des matieres bien
differentes de celles qu'il traitera.
Ce n'est pas que dans les
Articles meſime de Guerre,nous
n'euſſions toûjours pris des routes
bien éloignées. Les ſiens n'étant
compoſez que de nouvelles
telles qu'on les peut ſçavoir
dans le premier moment qu'elles
arrivent , ne font qu'un fait
qui doit eſtre folide , ferré, fans
embeliſſement & feulement
pour ſervir de regle à ceux qui
écrivant enfuite amplifient les
choſes par des circonſtances, &
J
156 MERCURE
y ajoûtent des raiſonnemens ,
des narrations, des deſcriptions,
& enfin tout ce qui peut faire
un corps qu'on puiſſe appeller
Hiftoire . Comme on a veu de
tout temps une infinité de Relations
des Actions importantes,
&fur tout depuis le commencement
de cette Guerre,je ne m'étonne
pas que tantde Gens parlent
apres moy, comme je parle
apres la Gazette . Au contraire
je ſuis furpris que le nombre
n'en ſoit pas encor plus grand.
En effet le Regne du Roy eſt ſi
remply de prodiges qu'on ne
les ſçauroit jamais affez bien
apprendre. Quelque zele que
chaque Particulier puiffe avoir
en écrivant , il eſt impoſſible
que par oubly ou faute de tout
ſçavoir , il ne laiſſe quantité de
choſes qui feroiét les plus beaux
ex
L
GALANT.
157
endroits de l'Hiſtoire d'un grad
Monarque. Ce que je dis regarde
particulierement les affaires
de laGuerre. Il ne ſuffit pas d'avoir
les Relations des Comman
dans pour en donner le détail.
Il y a mille Actions détachées
qui ſe paſſent hors de leur veuë,
& qu'on ne leur raconte quel
quefois jamais,parce qu'ils n'ont
pas le temps de les écouter. Le
Siege de Grave eneſt une preuve.
On l'a veu dans les Gazetes.
On l'a veu dans les Extraordinaires
. On l'a veu dans des Relations
particulieres , & on n'a
pas laiſſe d'en faire encor imprimer
depuis quinze jours un
corps d'Histoire , qui fait connoiſtre
qu'on n'avoit preſque
rien ſceujuſque-là de ce qu'il y
ayoit à en dire . On voit dans ce
Livre tout ce que peut faire l'addreffe,
158
MERCURE
dreſſe, la conduite , lavaleur, la
ruſe,la force & l'eſprit d'un brave
& experimenté Gouverneur
pour bien defendre une Place .
Vous ſçavez, Madame , que Mr.
le Marquis de Chamilly commandoit
dans celle-là , & que .
cette Ville qui avoit eſté priſe
par nous en deux heures , n'a
eſté repriſe par les Ennemis
qu'apres un Siege de plus de
4. mois. Les nouveaux Stratagêmes
dont on s'eſt ſervy pour les
embaraffer , ont quelque choſe
de tres curieux à ſçavoir. Vous
les trouverez dans la Rélation
dont je vous parle . Il y a bien
des Livres de galanterie moins
divertiſfans. On voit dans celuy
cy desmanieres de ſe batre, des
actions & des honneſtetez qui
ne ſe ſont point encor veuës.
Monfieur de Chamilly y paroiſt
un
GALANT. 159
une
OTHROUG
BIBLI
un Galant aupres de fa Garniſon
, & ce n'est qu'en gaignant
les coeurs qu'il fait faire tout ce
qui luy plaiſt. Il n'y a rien en
même temps de fi noble que la
fierté qu'il ſouſtient juſqu'au
boutdans ſon commerce de Lettres
avec Monfieur de Rabenhaupt.
On neles peut lire ſans
les admirer , ny tout l'Ouvrage
fans entiere fatisfaction.Il fe
débite chez le Sr. de Luyne Li
braire au Palais , avec un Plan
exact de la Place , & de toutes
les Attaques. Les belles Actions
de tous ceux qui ſe ſont ſignalez,
y ſont marquées , & la lecture
n'eneſt pas moins utile à tous
Gouverneurs, & à toute forte de
Gens de guerre, qu'elle doit eftre
agreable à ceux qui ſont bien
aiſes de toutes les particularitez
d'un beau Siege tres-fidellement
décrites . On vous en a pû dire
LYO
*
1893-
160 MERCURE
beaucoup des derniers avantages
que nous avons remportez
en Allemagne, mais je ſuis affu
ré que vous ne les ſçauriez ſçavoir
toutes ,& que le Publicméme
n'a point apprisla plus grande
partie des chofes dontje vous
vaymarquer le détail .
Ma derniere Lettre laiſſoit le
Prince Charles retranché ſous
Lauffembourg avec toute l'Armée
Imperiale. Il avoit perdu
plusde fixmille hommes en differentes
occafions , & vû ruiner
Rhinfeld & Sekingen. Monfieur
le Marefchal de Créquy,
apres de fi beaux commencemens,
voulut profiter de l'ardeur
de ſes Troupes. Elles eftoient
perfuadées de ſa valeur& de ſa
conduite. Il ne s'agiſſoit que de
diligence. Elle le mettoit en étar
de venir à bout de ſes deſſeins,
ou
Y
GALANT. 161
- ou de fatiguer tellement les Ennemis
, qu'ils ne pourroient eviter
la ruine de leur Armée . Il
vouloit aller vers la Kints , & en
prenant fon chemin par le Brifgau;
il eſtoit preſque aſſuré d'arriver
ſur cette Riviere avant le
Prince Charles , qui ne pouvoit
marcher que par un chemin
plus long & tres -difficile pour
une Armée. Apeine eut- il formé
ce deſſein, qu'il envoya ordre à
Monfieur le Comte de Roye de
prendre les devans avecles Bri
-gades de Cavalerie deBulonde,
deLangallerie, celles d'Infanterie
de Champagne & de Nor
mandie , & les Dragons de la
Reyne. Monfieur le Mareſchal
fuivit le lendemain avec le reſte
de l'Armée . Le jour ſuivant on
fut averty que les Ennemis s'eftant
mis en marche ſur l'avis
1
1
qu'ils
162 MERCURE
qu'ils avoient eu de la noftre,
laiſſoient les Montagnes Noires
àgauche , comme nous les laiffions
à droit . Monfieur de Créquy
ayant appris cette novvelle,
détacha Monfieur le Duc dela
Ferté avec douze cens Grenadiers
, pour s'ava
ſte de l'Armée , qui fit une fort
grande marche ce jour-là. Le
lendemain ce General voulant
faire encor plus de diligence,
prit les douze cens Grenadiers
commandez par Monfieur le
Duc de la Ferté , la Brigade de
Cavalerie de Rével,les Dragons
du Roy,& ceux de Liſtenay ; &
ayant ordonné au reſte de l'Armée
de le ſuivre,il s'avança pour
joindre Monfieur le Comte de
Roye. Le jour ne faiſoit quede
-commencer quand il le joignit.
Ils marcherent enſemble du co
'avancer à late
هللابو ſté
GALANT. 163
ſté de Gégembach. Nos cou
reurs apperçeurent une Garde
-de cinquante Cavaliers qu'ils
poufferent. Elle parut ſoûtenuë,
&peu apres on vit l'Arrieregarde
de l'Armée que le Prince
Charlesmenoiten perſonne . Elle
eſtoit compoſée de fix mille
Chevaux& de trois Regimens
de Dragons , qui travailloient à
ſe placer. Nos Troupes eſtoient
venuës par les Hauteurs ; &
quand elles furent deſcenduës
dans la Prairie , on découvrit
deux groſſes Colomnes qui ſe
retranchoient. Nous n'avions
encor que cent Chevaux dans
le bas, & fix censDragons. Mr.
le Marefchal confidéra la contenance
de ce Corps, qu'on vit
travailler à de petites Redoutes
fur le bordde la Riviere . La diligence
avec laquelle les Enne
mis
164 MERCURE
mis eſtoient arrivez à Gégembach,
fit comnoiſtre à Monfieur
le Marefchal l'importance de ſa
fituation ,& la neceſſité où l'on
ſe trouvoitde ſe rendre maiſtre
de la Valée qui devoit donner à
l'Armée la facilité de ſe joindre.
Nos Troupes n'eſtoient pas fort
avancées, parce qu'elles avoient
de grands Défilez à paſſer. Cependant
Monfieur le Mareſchal
ne laiſſa pas de réſoudre l'Attaque
des Impériaux. Il fit avancertous
les Grenadiers de l'Armée
avec les Dragons du Roy,
de la Reyne , & de Liſtenay,
ſoûtenus par la Cavalerie & par
fix Bataillons que Monfieur le
Comte deRoye avoit menez ; &
quoy qu'il euſt encor moins de
Cavalerie que les Ennemis , il
crût qu'il les obligeroit par le
feu de fa Mouſqueterie de le
laiffer
GALANT.
165 I
laiſſer maiſtre de la Riviere,qu'il
faloit neceſſairement paſſer à
leurs yeux, ſansquoy ils auroient
**eu le temps de fe retrancher , &
le reſte de leur Armée , celuy
d'approcher. Voïcy de quelle
maniere Monfieur le Mareſchal
diſpoſa ſes Troupes pour cette
Attaque. La gauche fut com-
- mandée par Monfieur de Bouflairs
, avec les Dragonsdu Roy,
& deux cens Hommes du Regiment
d'Albret. Monfieur le
Comte de Roye & Mr. de Lançon,
eurentle Commandement
- de la Gauche , avec les Regimens
de Bretagne & de Normandie
, & les Dragons de Liftenay
que menoit Mr.de Mont-
- revel. Ces deux Commandans
eſtoient à la teſte avec 8. Compagnies
de Grenadiers. Mr. le
Comte de Schomberg avoit le
milieu
166 MERCURE
milieu avec les Dragons de la
Reyne commandez par Mr. de
Dénonville, & huit compagnies
deDragons qui avoient à leur têteM.
leDuc de la Ferté.Les Brigades
de Bulonde & de Champagne
eſtoient un peu derriere,
celle de Rénel fermant tout-àfait
la gauche . Il y avoit d'autres
Troupes poſtées dans des intervales
pour ſoûtenir les Attaques,
avec huit Compagnies de Grenadiers
. Les Ennemis faiſoient
une affez bonne figure ; mais le
ſignal de l'Attaque ne fut pas fi
toſt donné, qu'on vit leur feconde
Ligne prendre au grand trot
le chemin d'Offembourg. Leurs
Dragons qui avoient mis pied à
terre, ſe jetterent avec precipitation
ſur leurs Chevaux , & ne
firent leur décharge qu'apres
qu'ils furent en état de fuyr.
Cette
GALANT. 167
Cette mauvaiſe contenance encouragea
fort les Noftres . Mr.le
Duc de la Ferté qui avoit déja
eu ſon Cheval tué ſous luy , leur
donna l'exemple , & ſe jetta le
premier dans l'eau. Quoy qu'il
en euſt juſqu'à la ceinture , &
qu'on ne fut qu'àla portée du Pi.
ſtolet des Impériaux , il fut ſuivy
des Grenadiers qui firent'un tres
grand feu. Celuy des Dragons
du Roy & de la Reyne qui le ſeconda,
fit faire un fort meſchant
mouvement aux Ennemis. Ce
qu'ils abandonnerent de terrain,
fut auffitoft occupé par nos
Mouſquetaires. Leur Cavalerie
ſe trouva reſſerrée, & peu apres
ébranlée davantage par les
Commandez de la noſtre , ſoutenus
des Dragons & des Efcadrons
de Langallerie. Le feu de
noſtre Infanterie en fut appuyé.
Aoust. H
168 MERCURE
Ainſi il n'y eut plus d'ordre dans
l'arrieregarde desEnnemis. Cette
Attaque les ſépara ,& elle ſe
trouva contraintede prendre le
chemin des Montagnes pour ſe
fauver . Onles renverſa dans les
Défilez , & l'on vit cette belle
Cavalerie de l'Empereur prédre
leurs Chevaux par la bride , &
grimper par des chemins qui avoietparujuſque-
là inacceſſibles.
M.le Cote de Schomberg ,apres
avoir pouffé les Eſcadrons ennemis,&
défait le dernier dont on
prit le Commandant avec plufieurs
Officiers , ſe laiſſa tellement
emporter à l'ardeur de fon
courage , qu'en ſuivant lesFuyards,
il ſe trouva ſeul avec Mr.
de Sibourg fon Ayde de Camp,
dans un chemin creux qui les
couvroit. Il y fut attaqué par
huit Officiers . Il en tua un , en
bleffa
GALANT.
169
bleſſa trois ; & pluſieurs autres
eſtant revenus fur luy,&l'ayant
environné de tous coſtez , ils ſe
rendirent maiſtres de ſa perfonne
, apres l'avoir bleffé , &luy
avoir tué ſon Cheval. Cepen
dant il ne laiſſa pas de donner
quatre coups d'épée à celuy qui
ſe hazarda à s'en ſaiſir. Il eſt glo-
-rieux d'eſtre pris de cette maniere.
Son Ayde de Campeut
fonCheval bleffé ſous luy,& reçeut
luy-mefine deux bleſſures.
Le Regiment de Haranc ayant
fait plus de reſiſtance que les
autres , a eſté preſques tout défait.
Ilnous en eſt demeuré deux
Etendarts fur leſquels eſt peinte
une Aigle à deux teftes . Nous
en avons encor eu deux autres
d'un vieux Regiment de l'Empire.
Cette Occafion ne nous a
pas couſté plusde trente Hom
Hij
170 MERCURE
mes. Monfieur le Marquis de
Créquyy a reçeu une contufion
d'un coup de Piſtolet ; & Meffieurs
de Vaffé & du Vivier ,
Aydes de Camp de Monfieur le
Mareſchal , quelques legeres
bleffures , auſſi -bien que Monfieur
Dallon Gentilhomme du
meſime Mareſchal , & Monfieur
de S. Félix Ayde de Camp de
Monfieur le Marquis de Bouflairs.
Monfieur le Marquis du
Chaſtelet Ayde de Camp de
Monfieur le Marefchal de Créquy
, & Monfieur de Monfort
Ayde de Camp de Monfieur le
Marquis de Bouflairs , ont eſté
les ſeules Perſonnes de marque
qui ayent payéde leur vie. Nous
avons fait plus de quatre cens
Priſonniers , parmy leſquels il y a
beaucoup d'Officiers. Cette Défaite
a eſté plus grande qu'on ne
l'avoit
GALANT.
171
ľavoitcrû d'abord. On l'a reconnu
par la quantité de Corps
morts qui ſe ſont encor trouvez
longtemps apres. Noftre perte
ne pouvoit étre plus petite qu'elle
a eſté pour une auffi grande
Occaſion : mais outre que celle
des Ennemis eft conſidérable ,
elle eft tres - glorieuſe pour nous
par pluſieurs circonstances ; par
la préſence de Monfieur de Lorraine
, & de ſes Genéraux : par
le nombre deTroupes qu'il avoit.
( elles conſiſtoient en toute fa
Cavalerie & tous ſes Dragons; )
& par l'avantage du lieu où ils.
eſtoient, ayant la Kints , profon
de & large Riviere, fortifiée devant
eux , Offembourg à leur
droite & Gégembach à leur
gauche , & eftant ſous le feu de
la Fortereffe d'Ortembourg qui
couvroit leur centre. Ce qui
د
Hiij
372 MERCURE
augmente encor la gloire deMr...
le Mareſchal de Créquy , c'eſt
qu'il n'avoit dans cette affaire
que trois Brigades de Cavalerie,
qui eſtoient Langallerie , Bulonde
,& Rénel , les Dragons du
Roy , de la Reyne , & de Liſtenay
, les Grenadiers , les Bataillons
de Champagne , de Bretagne
, Conty & Turenne ; &
pourOfficiers Genéraux , Mles
Comtes de Roye & de Schomberg
, Monfieur le Marquis de
Bouflairs, & Mrs de Lançon & de
Paſſy. On ne peut rien adjoûter
aux marques de courage & de
valeur qu'ils ont tous données.Je
rends la justice qui eſt deuë aux
Ennemis , en loüant leur diligence.
Monfieur de Créquy fut
furpris luy meſme de celle du
Prince Charles. Il n'eſtoit pourtant
pas neceffaire qu'il en fiſt
tant,
GALANT.
173
1
ťant , puis qu'il ſemble qu'il ne
ſoit venu qu'afinde ſe faire batre&
fe retirer en ſuite dans les
Montagnes , avec une Armée
effarouchée, diſperſée ,& toute
en defordre. Je ne dis rien dont
la fuite ne confirmela verité . Le
lendemain de cette Action , Mr.
le Mareſchal ayant ſçeu que le
Prince Charles eſtoit allé vers
Oberkir , ne s'eſtant pas crû en
feûreté dans le voiſinage d'Offembourg
, jugea à propos de
paffer la Riviere , & demarcher
entre cette Ville & le Chaſteau
d'Ortembourg. Mr.leChevalier
deNovion eut ordre de faire le
Siege de ce Chaſteau . Il y alla
avec les Bataillons de Normandie
& de Conty ,& le preffatellement
, qu'il l'obligea de fe ren--
dre preſque aufſi- toſt qu'il l'eut
affiegé . La Garniſon eftoit de
Hij
174 MERCURE
deux cens Hommes choiſis . Mr.
de Prémont Major de ſa Brigade
,y fut tuéd'un coupdeMoufquet
à la gorge en faiſant un Logement.
Il fut fort regreté de
toute l'Armée &de Monfieur de
Créquy meſine. Ce General luy
donnoît ſouvent des ordres dont
il s'acquitoit avec autant de conduite
que de valeur. Il avoit merité
par là d'eſtre fait Major de
Brigade à vingt- ſept ans. C'eſt
un âge où l'on en voit peu d'autres
dans cetEmploy. Ill'avoit eu
à la Bataille d'Enshein , où il
avoit eſté bleſſe , apres avoir fervy
en Flandres , en Candie , &
en Catalogne.
Apres de fi grands avantages
, Monfieur le Mareſchal de
Crequy crût que d'amitié ou
de force il devoit ſe rendre
maiſtre de Kell. C'eſt un Fort
qui
GALANT.
175
qui couvre le Pont de Straf
bourg du coſté d'Allemagne . 11
eftoit grand , il avoit de bons
Baftions , un grand Foffé , &
une Garniſon affez nombreuſe
pour tenir pluſieursmois, ſi d'autres
que des François l'euffens
attaque. Ce vigilant General
envoya repreſenter à Meſſieurs
de Strasbourg la neceffité où il
fe trouvoit pour le ſervice du
Roy , d'établir un Poſte au bout
de leur Pont , afin d'y pouvoir
paffer avec fon. Armée quand
il luy plairoit, comme ils l'avoient
permis au Prince Charles. Il
demandoit pour cela que le Fort
de Kell luy fuft livre. Meſſieurs
de Strasbourg le refuſerent ,&
firent mefme tirer du Canon fur
quelques.Equipages qui paffoientaupresde
leur Ville.Mon
ſieur de Créquy fut obligé d'en
H
176 MERCURE
faire fortir le Réſident de Sa
Majesté , & d'ordonner àMonfieur
de Monclar qui commandoit
un Camp volant aux environs,
de s'approcher de ce Fort.
Monfieur le Mareſchal de Créquy
ordonna deux Attaques ,
l'une commandée par Monfieur
le Marquis de Bouflairs , avec
Monfieur de Boifdavid &Monfieur
le Comte de Soiffons ;&
Fautre par Meſſieurs de Mon--
peroux & de Vaubecour. Les
Grenadiers de l'Armée,les Dragons
du Roy & de Liſtenay,
zenoient la tefte de l'une & de
F'autre Attaque. Le Prince Char--
les eſtoit campé für le haut de
la Montagne , ce qui obligea
Monfieur de Crequy d'aller
luy-mefme preffer les travaux ...
Monfieur de la Frezeliere fut
bleſſe à la cuiſſe d'un coup de
Mouf
GALANT.
177
Moufquet , en faiſant travailler
aux Bateries . Les Bataillonsdes
Vaiſſeaux & de la Marine
Royale , ouvrirent les premiers
la Tranchée aſſez pres de la
Contreſcarpe. Ils furent relevez
par les Regimens de Touraine
, de Roüergue & de Vaubecourt.
On fit grand feu toute
la nuit de deux côtez ,& les Ennemis,
fur tout en firent un auffi
grand qu'on le puiſſe faire. Sur
les onze heures du ſoir on vit
bruler quatre Maiſons ſituées
fur le bord du Foſſé . Comme
elles mettoient noſtre Tranchée
à couvertdu Canon &du Mouf.
quet, Monfieur de Beauvais qui
commandoit un Corps avancé
couché fur le ventre , y courut
pour tâcher de remedier à cet
accident. Il trouva deux Alle--
mans tous nuds qui s'en retournoient
178 MERCURE
noient dans la Ville , ils ne voulurent
point avoüer qu'ils avoient
mis le feu à ces Maiſons.
La paille qui estoit dedans jettoit
une fi grande clarté qu'il
fut impoſſible d'avancer aucun
Travail. On fit ſeulement trois
Bateries qui tirerent au point
du jour. Monfieur de Bouflairs
fit ſommer les Affiegez ſur les
huit heures , mais ils ne répondirent
qu'à coups de Mouſquet.
Monfieur le Mareſchal leur envoya
une Lettre quatre heures
apres ,par laquelle il leur fit ſçavoir
, Que le Roy voyant qu'ils
ne pouvoient s'empefcher de preſter
leur Pont aux Ennemis malgré
leur parole , luy avoit ordonné
de s'en rendre maistre ; Que
cependant on n'en vouloit ny à
leur liberté , ny à leur Ville , &
que s'ils vouloient rendre leurs
Ponts
GALANT. 179
Ponts & leurs Forts , Sa Majesté
vivroit avec eux comme auparavant.
Ils dirent , Qu'ils alloiens
porter la Lettre à leurs Magiſtrats
, & que si nous voulions
ne pas tirer de nostre coſté, ils ne
tireroient pas du leur ,jusqu'à ce
que Meſſieurs de la Republiqueeuſſent
fait réponse. Pendant ce
temps-là Monfieur de Créquy
alla dans la Tranchée , & reconnut
lay-meſime la Bréche, &
les endroits les plus foibles du
Fort , par où l'on pouvoit monter
à l'affaut. Les Ingenieurs
meſmes s'avancerent juſques .
fur le Foſſe , convinrent enfemble
que le Fort eſtoit en état
d'eſtre inſulté. Ainfi Monfieur
de Créquy ſe ſervit du temps de
la Tréve pour donner les ordres
neceffaires pour cet Affaur.
Pour cet effet , Monfieur le
Comte
I180 MERCURE
Comte de Soiſſons fut comman
dé à la teſte de vingt Compag--
nies de Grenadiers. Dix de ces
Compagnies devoient prendre
fur la gauche droit à la Bréche
avec des Haches. Le Regiment
de Roüergue devoit ſuivre. Six
autres avoient ordre de marcher
à la teſte du Regiment de
Vaubecourt , de paſſer dans le
Foſſé, de rompre les chaînes du
Pont,& d'entrer l'épée à la main
par tout où ils trouveroient des
endroits faciles . Il y avoit encor
cent Dragons qui devoient
prendre ſur la gauche , ſe gliffer
fur la Brefme afin d'aider à rompre
le Pont , & faciliter noftre
entrée. L'ordre que les quatre
autres Compagnies de Grenadiers
avoient , eſtoit de prendre
tout-à- fait ſur la droite , afin de
faire diverfion. Voila de quelle
maniere
GALANT.. 181
maniere Monfieur le Mareſchal
avoit diſpoſe ſon Attaque , en
attendant la réponſe de Meffieurs
de Strasbourg. Comme
ils ne ſe haſtoient pas de la donneron
envoya ſçavoir dans
quelle reſolution ils eſtoient. Ils
répondirent, Qu'ils voyoient bien
que l'onse diſpoſoit à leur donner
un Afſaut ; que les armes estoient
journalieres ; & que si Monsieur
LeMareschal vouloit avoir une
heure de patience , Meſſfieurs de
la Republique luy envoyeroient
des Députez. Cette réponſe
ayant fait connoiſtre qu'ils ne
cherchoient qu'à gagner du
temps afin de raccommoder leur
Bréche , Monfieur de Créquy
envoya dire que tout le monde
ſe tint preſt à donner. Il fit re--
commancer à tirer , & donna
pour fignal de l'Attaque une
décharge
182 MERCURE
décharge de tout le Canon &
de toute la Mouſqueterie de la
Trancheé. Ce fignaleſtant donné
le Mardy au ſoir 26. Juilter,
les deux Attaques cominencerent
en meſme temps. Les Ennemis
firent pendant quelques
momens un auffi grand feu
qu'on en vit jamais . Monfieur
de Vaubecourt n'en fit pas un
moindre pour faciliterl'entréede
nos Grenadiers. Il avoit mis fon
Regimentenbataille ſur le bord
du Foffe. Les Ennemis cefferent
bien toſt de tirer. Les Grena--
diers ſe firent un Paffage,& entrerent
en meſme temps fur la
droite & fur la gauche . Le refte
des Troupes entra enfuite , &
pourfuivit lesEnnemis qui fe retirerent
en defordre. On-gagna
meſmed ux Redoutes qui font
au dela du grand Rhin , vis-à-
¥19
GALANT.
183
vis de leur Fort appellé le Fore
de l'Ifle. Monfieur le Marquis
de Créquy ſe fit admirer dans
cette Attaque . Il eſtoit à la teſte
de fon Regiment,& entra le premier
dans le Fort avec une fermeté
& une conduite qui n'eſt
point d'un Homme de fon âge.
Il ne fût pas plutoſt maiſtre de
ces Poftes , qu'il ordonna qu'on
priſt garde aux Mines & à toutes
chofes. Il fit comme un Officier
de vingtannées de fervices
Nos Troupesanimées & accoûtumées
à vaincre , ſe mirent à
crier Vive le Roy , apres la priſe
du Fort , & demanderent qu'on.
les menast tout d'un temps , puis
qu'il n'y avoit plus que la Ville à
prendre. Elles ont une telle confiance
en leur General, qu'elles
ne croyent aucun de ſes Commandemens
impoffibles. Monfieur
184- MERCURE
fieur le Comte de Soiſſons monta
des premiers à la Bréche , &
fa valeur & fon exemple ſervirent
beaucoups pour animer
ceux qui le ſuivoient. Il fut bleffé
à la jambe d'un coup d'Epée..
Je ne dis rien des Commandans
des deux Attaques , parce que
j'aurois trop à en dire. Ils ne ſe
font pas ſeulement fait diſtinguer
par leur valeur, mais encor
par leur prudence & par leur
conduite. Meffieurs les Marquis
de Biran,de Villars, d'Aubijoux,
& du Pleffis Belliere , y ont agy
à leur ordinaire , c'eſt à dire
avec toute l'ardeur imaginable.
Monfieur le Marquis de Vil
lars Colonel de Cavalerie , s'y
eſt ditingué comme il a fait
dans toutes les autres occafions
où il s'eſt trouvé.. Monfieur le
Mareſchal en a rendu des té-
: moigna
GALANT. 18
moignages tres avantageux das
ce qu'il a écrit à Sa Majeſté. II
eſtoit Volontaire à la priſe de ce
Fort & au dernier Combat qui
s'eſtoit donné ; & ce qu'il y a eu
de Prifonniers faits ſur les Ennemis
, l'ont eſté preſque tous par
pluſieurs Volontaires de fon Regiment
qui l'avoient ſuivy. Ce
jeune Colonel eſt Fils de Monſieur
le Marquis de Villars qui
a eſté Ambaſſadeur Extraordinaire
en Eſpagne , & qui eſt
preſentement en Savoye. Mr.de
Lifle Capitaine dans le premier
Bataillon de Normandie , fut le
premier des Officiers de l'Armée
qui monta ſur le Baſtion. Il eftoit
à la teſte des Grenadiers de
Picardie, & ſe ſignala . Le Capitaine
de Soiffons fut tué . LeRegiment
de Vaubecourt fit tout
ce qu'on en pouvoit attendre, &
la
:
186 MERCURE
la plupart de ſes Officiers fe dif
tinguerent. Monfieur de la Pagerie
eut le bras caffé. Monfieur
d'Arman eut une contufion à la
jambe ; Monfieur kabbé un éclat
de pierre de l'oeil. Monfieur
d'Aigremont prit un Capitaine
des Ennemis , & Monfieur le
Chevalier fit des chofes furprenantes
. Monfieur le Marefchal
de Créquy témoigna eſtre fort
fatisfait de ce Regiment , qui
fuit fi bien les exemples de
Monfieur de Vaubecourt fon
Colonel . J'aurois beaucoup de
choſes à vous dire & de fa
Maiſon & de luy , mais je les
remets à une autre fois pour ne
pas interrompre ma Relation. Je
ne vous ſçaurois trop dire des
Troupes en general. L'ardeur
qu'elles firent paroiſtre eſt incroyable.
Lors qu'on leur parla
de
GALANT
187
d'un coup,
de faireun Logement,elles répődiret,
qu'elles estoient accoûtumées
d'emporterles choses tout d'un c
& non de faire des Logements.
Cependant il eſtoit queſtion de
donner l'affaut à un Fort quidevoit
couſter la vie à bien des
Gens , puis qu'il eſtoit défendu
par quatre mille Hommes & par
vingt Pieces de Canon . La préſence
de Mr. le Mareſchal de
Créquy contribua beaucoup à
ſa priſe. Comme il importoit de
la preſſer , il prit luy-meſme la
teſte d'une des Attaques , & ne
balança point à s'expoſer. On
ſçait qu'il y a des temps où ileſt
de la prudence d'un General de
ſe conſerver, mais auſſi il y en a
d'autres ſi preſſfans , que ce ſeroit
pecher contre cette meſine
prudence , que de ménager ſa
vie avec trop de précaution.
Mon
188 MERCURE
Monfieur de Créquy ayant plus
d'égard à la Neutralité queMeffieurs
de Strasbourg n'avoient
eu, leur renvoya ſans rançon les
Priſonniers qu'il avoit faits dans
leur Fort , & leur fit dire, qu'en
s'en rendant maistre , il n'avoit
point prétendu rompre la Neutralité
, puis qu'il n'avoit fait que
s'aſſurer d'un Paßage que les Impériaux
ſe vouloient approprier.
Apres la priſedu Fort de Kell,
on fut fix jours en traité avec
Meſſieurs de Strasbourg, ce qui
n'aboutit rien .On leur demanda
leur Pont tout entier. Ils le refuferent
, & fur ce refus on frota
de goudron la partie qu'on en
tenoit , pour eftre en pouvoir
de la brûler quand on le jugeroit
à propos. On laiſſa quatre
Bataillons dans ce Fort,
& l'Armée repaſſa la Kints le
deux
GALANT. 189
deux d'Aouſt pour venir camper
fur la Schutre. Monfieur de
Monclar paſſa le Rhin le mefme
jour avec la Brigade de
Beaupré & les Dragons de Tefſe
Ils joignirent les Dragons de
la Reyne &la Brigade de la Roque
, qui estoit à Lavantzenau.
On commença le 4. à faire razerles
Fortifications du Fort de
Kel. Tout fut achevé le s . & la`
mefme nuit on brûla la partie
du Pont dont on eſtoit maiſtre,
avec pluſieurs Maiſons dedans
&dehors le Fort. On tira quelques
volées de Canon de Strasbourg
, mais elles ne firent aucun
effet. Toute noſtre Armée
paſſa le Rhin la nuit du 7. au 8.
fur noſtre Pont d'Altenheim.
Monfieur le Mareſchal alla au
Camp de Monfieur de Monclar
, d'où il écrivit à Meſſieurs
de
r
190
MERCURE
de Strasbourg , qu'il ne leur en
vouloit point , & que dans tout
ce qu'il estoit obligé de faire , il
n'avoit pour but que d'ofter le
passage àl' Armée de l'Empereur.
Ils ne laiſſerent pas de ſe déclarer
ennemis en tirant ſur nos
Gardes à leur arrivée. Ils en
pouſſerent une, & s'eſtoient mis
dans un Moulin avec de l'Infanterie
, d'où ils incommodoient
extrémement le petit Corps de
Garde. Monfieur le Duc de la
Ferté & Monfieur de Bouflairs,
s'eſtant trouvez là , firent venir
cent Grenadiers,& marcherent
aux Maiſons que les Troupes
de Strasbourg occupoient. Elles
furent obligées de quitter
leur Poſte , apres nous avoir tué
un Officier & quelques Grenadiers
. On leur vit repaſſer un
petit bras de la Bruſch ſur un
Pont
GALANT.
191
i
Pont dont ces nouveaux Ennemis
tirerent les planches apres
eux. Septou huit qui ne pûrent
paffer , jetterent leurs armes,
&dirent qu'ils n'eſtoient point
Ennemis. Cependant ce qu'ils
venoient de faire marquoit le
contraire. Si -toft que le Prince
Charles fut averty que noftre
Armée avoit repaffe le Rhin , il
fit entrer fix à ſept cens Chevaux
, & mille Fantaſſins , dans
Strasbourg , par le moyen de
pluſieursBateaux. Il en peritun
qui portoit tout l'équipage du
Prince de Baden. Ce Prince
eſtoit déja paffé . On fait monter
à plus de cent mille livres la
perte qu'il a faite par ce nairfrauge.
Il eſt aifé de voirdequelle
maniere Meſſieurs de Strasbourg
gardoient la Neutralité,
& fi c'étoit l'obſerver , que laif
Aoust . I
192 MERCURE
fer entrer tant d'Allemans dans
leur Ville. Ce procedé obligea
Monfieur de Crequy de preſſer
l'ouverture de la Tranchée du
Fort qui eſt du coſté de France.
Elle fut ouverte le 9. ſur le ſoir
àla grande portée de Mouſquet
de ce Fort , qui eſt une eſpece
d'Etoile à la teſte du Pont. Le
Foſſé en eſt aſſez bon , parce
que le Rhin paſſe d'un coſté
par dedans &un bras de la
Bruſch de l'autre. On ouvroit
la Tranchée d'aſſez loin , pour
n'eſtre point expoſé au Canon
de la Ville, du Fort , & de celuy
du Fort de l'iſfle , qui incommodoit
beaucoup. On travailla
paiſiblement toute la nuit ſans
qu'ontiraſt unſeul coup , & on
pouſſa le travail à deux cens pas
de la Contreſcarpe , en jettant
2
la terre àdroit & à gauche , pour
s'épau
GALANT. 193
s'épauler des deux feux ; mais à
la pointe du jour , ce Travail
ayant eſté apperçeu , il ſe fit un
feu horrible du Canon de la
Ville&de celuy des deux Forts .
Ce fut pourtant inutilement , la
Tranchée eſtant fort bonne , &
point enfilée. L'Armée vint
camper , la gauche vers Strasbourg
, & la droite à la Riviere
de Svvel , tout le long de l'Iſle .
Elle y arriva à neuf heures du
matin , & ce fut en ce temps- là
queMonfieurle Maréchal cherchant
à rompre la communication
de Strasbourg & du Fort,
reſolut de ſe rendre maiſtre
d'une grande Maiſon ſans foſſé
&fans flanc , qui estoit un Cabaret
entre lePont & la Ville.
Dans ce deſſein il commanda
cent cinquante Dragons pour
s'y loger & s'y établir le mieux
I ij
194 MERCURE
qu'ils pourroient. Ils n'ytrouverent
perſonne , mais ils n'y furent
pas plutoſt entrez , que la
Maiſon fut percée de coups de
Canon.Ils fe retrancherent dans
le bas , & à peine y eurent-ils
demeuré deux heures , que de
la Ville & du Fort il fortit pres
de quatre cens Hommes , qui
vinrent pour attaquer la Maifon
. Elle n'avoir aucune communication
avec la Tranchée , &
elle en eſtoit à plus de fix cens
pas ſur la droite. Cependant ils
trouverent à qui parler. Monſſeur
de la Fée qui commandoit
dedans, montra ce qu'il avoit
appris autrefois dans les Dragons
de la Ferté. Les Ennemis
ſe retirerent apres avoir perdu
dix ou douze Hommes , & tour
demeura tranquille fans qu'il ſe
fift rien , fi vous exceptez les déchar
GALANT.
195
charges continuelles de l'Artillerie
des Ennemis. Il leur estoit
aiſe de les faire , nos Bateries
n'eſtant pas encor faites.Meffieurs
de Strasbourg envoyerent
àMonfieurle Maréchalune
Lettre forthonneſte, qui conte-
こnoit, Que toute l'Armée du Roy
estant là,ils croyoient avoirfatisfait
à ce qu'ils devoient à l'Empereur
&à l'Empire; qu'ils vouloient
entreren accommodement,&qu'ils
offroient derazer leurs Forts &lear
Pont.Monfieur le Maréchal leur
répondit , que depuis un certain
tems ils luy avoient tantfait paroiſtre
de mauvaiſefoy qu'il avoit
peine à écouter encor leurs propoſitions
qu'il ne pouvoit s'empescher
de tenir suspectes ; que cependant
s'ils vouloient envoyer des Dépwtez
il leur rendroit faréponſepoſitive.
Les Députez ne vinrent
I iij
196 MERCURE
point ce jour- là , &il parut que
les Magiſtrats n'eſtoient pas les
maiſtres du petit Peuple , animé
fans doute par les Troupes de
l'Empereur qui estoient dans
la Ville au nombre de deux
mille Chevaux ou Dragons. On
en vit ſortir deux Bataillons , &
pres de mille Chevaux. Il fortit
auſſi trois cens Hommes du
Fort ,&tous enſemble ils commencerentd'environner
laMaifon.
Ils en estoient encor à cent
pas lors qu'ils mirent l'épée à la
main , en criant à nos Dragons
qu'il y avoit bon quartier.Ils ne
répondirent que par un tresgrand
feu. Les Ennemis en firent
un auſſi grand,fans s'approcher
davantage. Cependant les
deux Efcadrons du Regiment
Royal que commande Monfieur
Le Comte du Bourg , avancerent
aupres
GALANT.
197
aupres de cette Maiſon malgré
le feu du Canon de quatre endroits
. C'eſtoit aſſurément un
beau ſpectacle de guerre de voir
la fermeté de nos Dragons & de
noſtre Cavalerie ſous le plus
grand feu qu'on pût faire. Les
Ennemis furent obligez de ſe retirer
;& nos Dragons foûtenus
d'un renfortde cent autresqu'on
leur envoya , fortirent fur eux
dans le temps de leur retraite.lls
en tuerent trente ou quarante,
&pluſieurs Officiers. Nous ne
perdîmesque dix ou douze Dragons
, & environ' trente Cavaliers
. Cette Action ſe paſſa à la
veuë de tout le Peuple de Strafbourg
, qui estoit ſur les Rempars
pour voir emporter une
Maiſon dont ils connoiſſoient la
foibleſſe . La Tranchée fut relevée
par Monfieur le Comte de
Imj
198 MERCURE
Roye ; & Meffieurs de Lançon
& d'Aubijoux , avec la Brigade
de Picardie & les deux premiers
Eſcadrons de Noailles , releverent
ceux du Regiment Royal.
On pouſſa la Tranchée à cent
pas de la Contrefcarpe , & l'on
commença deux Sapes pour fe
loger deſſus. Le lendemain on
fit deux autres Logemens fur la
droite pour joindre la Maiſon
des Dragons. Ce Travail ſe fit
preſque ſans perte , & il n'y eut
que le Major d'Orleanstué avec
deux ou trois Soldats. On fit
auſſi deux Bateries de fix Pieces
de 14. chacune. L'une batoit
le Fort de l'Attaque , & l'autre
celuy de l'Iſle. Le matin les Ennemis
recommencerent leur feu
de Canon , & cependant le Secretaire
de la Ville vint trouver
Monfieur le Maréchal. Il fit de
gran
GALANT.1
199
grandes excuſes fur ce qu'on
n'avoit pû faire entendre raiſon
plutoſt au petit Peuple,&dit,que
pourveu queMonsieurleMaréchal
les aſſuraſt qu'il n'en vouloitpoint
à leur Ville , ils estoient prefts de
luy accorder tout ce qu'il voudroit..
On dreſſa des Articles qui contenoient
, qu'on feroit ceſſer dans
une heure tous actes d'hostilités
que la Tréve en dureroit quatre;
que pendant ce temps les Troupes
des deux Forts en fortiroient avec
tout ce qui estoit dedans,ſans qu'on
fift semblant de s'en appercevoir;
qu'apres cela nous pourrions nous
en rendre maistres , aux conditions
de laiſſer à la Ville les droits de
Leage accoustumez ; que les Trou--
pes Allemandes qui estoient cam--
pées ſous la Ville , en fortiroient
quand ils auroient fait entrer lan
quatitéde Suiſſes qu'ils jugeroient
7
Lvv
200 MERCURE
à propos pour la ſeureté de leur
Ville ; que cependant elles ne feroient
aucun acte d'hostilité ; qu'on
donneroit des Sauvegardes à l'ordinaire
; que l' Armée fortiroit des
Terres de Strasbourg dans deux.
fois vingt- quatre heures , & que
moyennant cela la Neutralitéferoit
obſervée comme auparavant.
Le Secretaire de la Ville emporta
avec luy ces Articles pour
les faire ſigner à Meſſieurs de
Strasbourg, apres quoy il devoit
les rapporter à ſigner àMonfieur
le Maréchal. On attendit pres de
trois heures ſans qu'il vinſt perfonne.
Nos Gens qui estoient
dans les Poftes avancez , fortirent
de la Tranchée , & marcherent
droit aux Forts. Ceux
qui les défendoient en eſtoient
fortis par peur & non par ordre,
puis qu'ils n'avoient rien emporté
GALANT. 201
porté de toutes les chofes dont
on eftoit convenu , & que le
Traité n'eſtoit point figne . On
ne s'eſtoit point apperçeu de
leur fortie , les Forts eſtant couverts
d'une Digue qui communique
dans l'Iſle des Bouchers
qui va à la Ville. Aucun des
Articles du Traité ne s'executa.
On devoit commencer par ne
plustirer;& ceux de Strasbourg
redoublerent leurs feux furnos
Gens qui fortoient de la Tranchée
pour entrer dans les Forts.
Le trouble avoit recommencé
dans la Ville ; il finit quelque
temps apres , & l'on ceſſa detirer.
Les Députez vinrent le ſoir
trouver Mr. le Marefchal,&luy
firent des excuſes de ce qu'ils
n'eſtoient point revenus. Ilsluy
dirent que l'arrivée du Prince
de Bade qui estoit entré dans la
Ville
202 MERCURE
Ville le jour précedent , avoit
beaucoup brouillé les Eſprits .
Ils propoſerent de razer les
Forts , mais Monfieur le Mareſchal
ne crut pas qu'il fuſt
de l'utilité du ſervice du
Roy de leur donner cette fatisfaction
. Monfieur le Marquis
de Créquy , Monfieur le
Chevalier de la Fare , & Mefſieurs
de Lançon , d'Aubijoux ,
& d'Harcourt , entrerent les
premiers dans les Forts , &
profiterent de la frayeur des
Ennemis. Il y avoit peu que
Monfieurle Marquis de Créquy
avoit reçeu un coup de Moufquet
à la Tranchée. Son Gand
&fa Chemiſe en furent percez .
Son Page qui estoit aupres de
luy en reçeut un qui perça fon
Chapeau. Les Ennemis n'abandonnerent
les Forts , qu'au
bruit
GALAN T.
203
bruit des Hautbois qu'ils en
tendirent joüer. Ils crurent
que c'eſtoit une préparation
pour leur donner l'affaut. Pluſieurs
ſe voulurent jetter dans
des Bateaux , & furent noyez
en ſe ſauvant. Ils avoient mis
le feu dans une Maiſon. On
l'éteignit par les ordres de
Monfieurle Mareſchal , qui fit
tourner le Canon contre quel
ques Troupes de Cavalerie qui
eſtoient en bataille entre la Ville
& le Fort. On en trouva vingt.
fept Pieces, dans les deux Forts,
& fept dans le Rhin. On dit qu'il
y en doit encor avoir feize que
l'on cherche. On trouva aufi
un Pont volant de quinze Ba
teaux Quoy que le Siege de ces
deux Forts ait eſté court,les Ennemis
n'ont pas laiſſé d'y perdre
beaucoup de Gens de marque.
Les
204
MERCURE
Les Cotes d'Horn & de Tourn,
& le Colonel Salin , y ont eſté
tuez ,& le Baron d'Ulm & le premier
Ingénieur de Strasbourg,
noyez. Rien n'eſt plus glorieux
que ce qui s'eſt paſſe dans les
Attaques de ces trois Forts,dont
la priſe a mis le Pont de Strafbourg
ſous la puiſſance duRoy.
Vous ſçavez quels deſordres il
eſtoit ſujet ànous cauſer en Alface
, & qu'on le pouvoit plutoſt
nommer le Pont de l'Empereur
& de l'Empire , que le Pont de
Meſſieurs de Strasbourg. Si- toft
que l'on s'en fut aſſuré ,Mõſicur..
le Mareſchal de Créquy reçent
avis que le Prince Charles faifoit
travailler à un Pont fur le Rhin
à fix lieuës de fon Camp,prés de
Lauterbourg.Mõſieur de la Roque
Brigadier de Cavalerie,y fut
envoyé avec la Brigade & les
Dra
GALANT..
205
Dragons de Teſſé . Il marcha
toute la nuitaccõpagné deMonfieur
le Comte de la Mote- Hou--
dancourt qui eſt de ſa Brigade;;
& eftant à deux lieuës de Statmat
où devoit eſtre ce Pont , il
détacha M'le Marquisd'Afarac
Capitaine du Regiment de la
Mote, avec trente Maiſtres, pour
prendre les devans , & obferver
toutes choſes. Mõſieur d'Afarac
luy vint rendre un compte fort
exact de tout ce qu'il avoit veu..
Il luy dit qu'une partie des Ennemis
eftoient paſſez, qu'ils paffoient
encor dans pluſieurs Ba
teaux , & que ce qui leur facilitoit
le trajet , eſtoit une grande
Machine qui pouvoit porter plus
de huit cens Hommes tout à la
fois. Monficier de la Roque marcha
auffitoft , & eſtant pres de
Statmat, quoy qu'il n'euſt en tour
que
206 MERCURE
que trois cens Chevaux de ſa
Brigade , & environ fix- vingts
Dragons du Regiment de Teffé;
il réſolutd'attaquer les Ennemis .
Il trouva d'abord une Garde de
leur Infanterie en deça d'une
petite Digue qui va au bord du
Rhin.Les Dragons de Teffé qui
avoient la teſte , poufferent ces
Gens-là juſques àl'autre coſté
de la Digue , où ils apperçeurent
trois gros Bataillons qui cõ
mençoient à ſe retracher. Monfieur
de la Roque defcendit de
cheval , & fe mit à lateſte des
Dragons de Teffé , & Monfieur
le Comte de la Mote à celle de
ſon Regiment, auquel il firmet
tre pied à terre .. Ils attaquerent
les Ennemis fans leur donner le
temps de ſe reconnoiſtre . Les
Bataillons apres avoir fait leurs
décharges, furent enfoncez par
nos
L
GALANT.
207
nos Gens.On en tua plus de quatre
cens. Trois cens demeurerent
prifonniers , & le reſte fut noyé.
On a ſçeu par les Priſonniers
qu'ils eſtoient pres de quinze
cens ; qu'ils avoient paſſe ſur le
Pont volant il y avoit une demyheure,&
que ce Pont étoit aumilieu
de l'eau ,& retournoit pren ,
dre d'autres Troupes quand on
avoit commencé à les attaquer.
On ne peut faire une Action ny
plus vigoureuſe,ny plusachevée.
Elle eft tres glorieuſe pourM. de
la Roque & pour M. le Comte de
la Mote. Les Efcadrons planterent
leurs Etendarts ſur le bord.
du Rhin, où en effuyant le feu du
Canon & de la Mouſqueterie de
l'autre bord , ils brûlerent trois
Bateaux qui étoient le commen -
cement du Pont que les Ennemis
avoient fait en deça. Nous
y
208 MERCUR E
y avons perdu fort peu de Gens,
mais la pluſpart des Officiers du
Regiment de Teſſé y ont eſté
bleſſez . Les Ennemis eſtoient
preſque trois contre un , fans
comprer le feu qu'ils faiſoient
de l'autre coſté du Rhin , &
d'ailleurs nous n'avions point
d'Infanterie . C'eſt ce qui redouble
la gloire de ceux qui ont
fait cette Action. Monfieurde la
Roque ayant faitmettre pied à
terre à ſa Cavalerie , fit batre
comme fi c'euft' eſté de l'Infanterie.
Monfieur le Mareſchal , à
qui Monfieur de la Meliniere
eſtoit venu rendre compte de ce
dernier avantage, détachaMõ--
ſieur le MarquisdeJoyeuſe Lieu--
tenant General, avec la Brigade.
de Rénel & cinq cens Moufquetaires,
pour aller joindre M
de laRoque,& voir en coſtoyant
le
GALANT.
209
leRhin , fi les Ennemis ne voudroient
point faire de Pont.C'eſt
un deſſein qu'ils peuvent encor
avoir , mais il ne leur fera pas
facile de l'executer. Monfieurde
Lorraine doit étre dans quelque
embarras,ayant eu plus de Gens
batus en toutes ces Occaſions,
que ſi nous avions gagné une
fort grande Victoire. Il n'eſt
plus maiſtre du Pont de Stras--
bourg,& n'en peut faire juſqu'à
Philisbourg. Ainfi à juger par
les apparences , il n'y a plus que
la Paix qui puiſſe le tirer d'affaire.
Les Troupes de l'Empereur
qui font dans Strasbourg,
ne conſiſtent qu'en deux mille
Hommes d'Infanterie qui font
campez ſur les Remparts. Les
Officiers font logez chez les .
Bourgeois , avec les Dragons
& la Cavalerie, qui n'eſt que de
huit
210 MERCURE
huit ou neuf cens Chevaux. La
Place eſt affez munie de Grains,
mais elle commence àmanquer
de Viande& de Beurre , tandis
que nos Troupes ne manquent
de rien dans un Païs qu'elles
ont conſervé avec foin pendant.
plufieurs années. Cependant
Monfieur de Créquy a viſité les
deux derniers.Forts que nous
avons pris.Il a donné fes ordres
pour les faire rétablir , & com
mande les Regimens d'Albret
&de Roüergue pour les garder
fous le commandement de MonfeurPlanque,
quieft Lieutenant
Colonelde ce dernier. Les Troupes
de l'Empereur qui font dans
les Dehors de Strasbourg , crûrent
qu'elles feroient au moins
'parler d'elles une fois par une
belle Expédition , & elles s'applaudiſſoient
déja de l'avantage
qu'elles
GALANT. 211
qu'elles avoient eu , en prenant
quatre- vints Chevaux de Monfieur
Jacquier Commiſſaire des
Vivres, lors qu'ils leur furent repris
par noftre Garde avancée .
Les Ennemis perdirent plus detrente
Hommes en cette occafion
, & la gloire de cet Exploit
n'aboutit pour eux qu'à cette
perte. Pendant cette Action ,
leCanon de la Ville tira fur nos
Troupes. Monfieur de Créquy
envoya un Trompette pour ſçavoir
fi Meffieurs de Strasbourg
vouloient rompre la Neutralité.
Le Prince Herma de Badel'empeſcha
d'entrer. Il s'eſtoit rendu
maiſtre des Portes de la Ville,
&il agit fi adroitement , que le
Trompete revint ſans réponſe.
Monfieur de Créquy eut avis
quele Prince Charles avançoit
vers Philisbourg. Il vint camperau
212 MERCURE
au Camp de Brompt. Ce Camp
eſtantencordans le voiſinage de
Meſſieurs de Strasbourg , ils luy
écrivirent une Lettre fort foûmiſe
pour obtenir la liberté de
leur commerce&de leurs Courriers.
C'eſt ce quơn croit qui
leur ſera accorde , à condition
qu'ils demeureroient garands
des actes d'hoſtilité des Troupes
de l'Empereur qui font fous
leur Ville. Si vous faites refléxion,
Madame, fur ce que Monſieur
de Créquy a fait dans ces
derniers mois, vous ferez ſurpriſe
de tous les avantages qu'il a
remportez . Vous verrez les Ennemis
batus de nouveau chez
eux en ſept ou huit Occafions,
dont il y en a trois fort confidérables
; deux Villes Foreſtieres
ruinées , quatre Ponts brûlez
fur le Rhin , & les trois Forts de
celuy :
GALANT. 213
celuy de Strasbourg au pouvoir
du Roy . Si l'on ne confidere
que les Forts , on ne s'en étonnera
pas. Comment auroient- ils
reſiſté à des François , qui emportent
en auſſi peu de temps
des Places qui avoient paffé
pour imprénables ? Mais ce que
la priſe de ces Forts a de ſurprenant,
c'eſt que Monfieurde Crequy
ait pû amener les choſes au
pointde les pouvoir afſieger,ſans
que toute l'Allemagne s'y opposât.
Depuis qu'elle s'eſt declarée
contre nous,il y avoit toûjours eu
depuiſſantes Armées à portée
de les ſecourir , en cas qu'on les
vouluſt attaquer, & c'eſtoit dans
cette confiance que Meſſieurs de
Strasbourg obſervoient la Neutralité
d'une maniere qui faiſoit
voir qu'ils eſtoient entierement
Allemans. Si Monfieur de Créquy
214 MERCURE
quy n'avoit remporté autant de
Victoires qu'il a fait cette Campagne;
s'il n'avoitfatigué lesEnnemis
; s'il ne les avoit faitmanquer
de vivres , & obligé plufieurs
de leurs Soldats à deferter,
il auroit eſté impoſſible de prendre
ces Forts . Il leur eſtoit d'une
tres -grande importance d'empeſcher
qu'ils ne fuflent pris ; &
puisqu'ilsne les ont pas fecourus,
eſtant auſſi braves & auffi politiques
qu'ils le font, c'eſt une marque
que Monfieur le Marefchal
ne les avoit pas laiffez en pouvoir
de l'entreprendre. Mais apres
vous avoir tant parlé de M's de
Strasbourg , ileſt juſte de vous
direun mot de leur Ville. C'eſt
celle que nos anciens Autheurs
appellent Argentoratu, & que depuis
plus de cinq cens ans on a
nomée Argetina. Pluſieurs Etrăgers

:
GALANT.
215
gers luy donnent encor ce der-
⚫nier nom. Vous fçavez ce qu'il
fignifie. Elle eut celuy de strafbourg
, c'eſt à dire de ville de
Chemins, à cauſe des divers chemins
pleins qui conduiſent aux
Païs Bas, en Lorraine , en Italie,
& ailleurs. Elle eſt aſſiſe ſur
quatre Rivieres. Son Pont eſt
conſtruit un peu en S , pour
eſtre plus ferme , à cauſe de ſa
longueur. Il eſt tout de bois,&
tremble , quoy que tres-affeuré.
La Ville eſt diviſée en neuve &
vieille, & toutes deux enſemble
peuvent avoir environ trois de
nos lieuës de tour. Cette Ville
a neuf Portes . La Planche que
je vous envoye vous les fera voir.
Vous y pourrez auffi remarquer
le Pont. Quoy qu'il ſoit en éloignement
, il ne laiſſe pas d'eſtre
fort aiſe àdiftinguer. Les Let-
Aoust.
K
LYON
*
1893 *
216 MERCURE
tres A, B, C, marquent les trois
Forts ; la premiere , celuy de
Kell; la ſeconde , celuy de l'Iſle;
& la troifiéme , le Fort qui eſt
du coſté de France. J'eſpere ,
Madame , que vous ferez fatisfaite
de cet Article d'Allemagne.
Il ſeroit difficile de traiter
la matiere plus à fonds. Vous
y voyez le procedé de Mrs de
Strasbourg , la conduite de nôtre
General , & les belles Actions
denos Braves. Ainſi vous
nele devez pas regarder comme
une Relation écrite ſur le chấp,
à laquelle il peut manquer beaucoup
de particularitez. J'ay eu
ſoin de les recueillir toutes , &
c'eſt ce qui ne ſe peut faire fans
beaucoup de temps , puis qu'il
faut voir pour cela tout ce que
chaque Particulier en a écrit.
Je tâcheray de vous rendre un
compte
GALANT. 217
compteauffi exact de ce qui s'eſt
paffé entre l'Armée du Roy &
celle du Prince d'Orange. Je le
remets juſqu'au mois prochain,
afin d'eſtre mieux inſtruit des
chofes , & de n'oublier rien de
ce qui meriterad'eſtre ſceu. Je
ſuis perfuadé que ceux qui aimeront
la gloire de leurs Amis,
voudront bien prendre ſoin de
me donner des lumieres.
Je paſſe aux Enigmes du dernier
Mois Mr le Garrel de Nogaro
l'a expliquée dans ſon vray
ſens par les Vers qui ſuivent.
V
Ous faites le portrait d'unméchant
Compagnon,
:
Et d'un fort dangereux Compere,
Dans l'Enigme, dont le mystere...
Doit s'entendre d'un Champignon,
J.
De la Terre qui le produit
Engrande diligence ilfortsagroſſe tête,
Kij
418 MERCURE
Car c'est toûjours dans une nuit
Qu'il vient & trop souvent pour
troubler quelque feste .
معدوو
De ſes Freres bastards il a l'humeur
traiſtreſſes
Auſſi le Proverbe ancien,
Dit que le meilleur n'ent vaut rien.
Ieconnois bien des Gens de cette espece.
Ceux qui l'ont expliquée en
Proſe fur ce meſme Mot , font
Meſſieurs Berthon , Chanoine
de Rhetournac en Velay ; Allard
, Hermite de S. Giraud,
Neveu Deſbourée ; Des Avaris;
Le Franc , Gentilhomme Rhemois
; Ducos-Deſpajols ; L'Abbé
de Courbeville , Doyen de
S.Aignan d'Orleans ; De S.Antoine
; Le Brun , de Lyon ; La
Grive , Avocat à Lyon ; Les
Abbez Guerard& Maillet; Des
Galeſnie
GALANT.
219
Galeſnieres ; Maupoint, & Duval
l'aiſné, Medecin. Ceux qui
l'ont expliquée en Vers , font
Meffieurs Novion de Pomelot,
de Pontoiſe ; Bataille , Sieur de
Meſnard, Avocat à Loches ; Du
Mont , Avocat à Chaumont en
Véxin ; De Chanvalon ; Le Fils
d'un Auditeur des Comptes de
Dijon ; Miconet,Avocat à Châlons
ſur Saône ; De Betonval,
du Bois de Boulogne ; & l'Indolent
; Meſdaſmes de Piſon,
Gouvernantes de Niſmes ; De
Chabaud,de Sille,de la Baume,
de Noüy , Conſeilleres de la même
Ville ; De Fabre , Veuve;
De Demeres ; De Diuſe; Mefdemoiselles
de Dafay , de Pezet,
&de Marfy , auffi de Niſmes;
Nobert la Cadete , proche les
Confuls ; De Reſvieres ; De
Chomery du Mefnil , & Meliat;
De Lochepierre : De Gourran:
220 MERCURE.
De Caumont,de Roien :& Clarice,
Genoiſe ( cette derniere en
Vers. ) Ces autres mots ont eſté
donnez à cette Enigme,le Pavot,
la Grape de Raisin , un Verre de
Vin,la Bombe,le Petard, le Canon
d'une Seringue le Boulet d'un Canon
, le Singele Coq d'une Eglife,
la Lancette le Sang, le Concobre,
le Melon, la Sangsuë,& l'Epée.
Voyez ces Vers de M Gardien
Secretaire du Roy. Vous y
trouverez le vray mot de la ſecondeEnigme.
Q
;
Velle Enigme est- ce icy, comment
la deviner ?
L'ay beaureſver & ruminer,
Iurercent foisparSainte Barbe,
Dedépit me mordre les doigts,
Metirer lespoils de la Barbe.
La Barbe! Ah, tout de bon
Ie la tiens cette fois ,
T
Iln'est rien qui mieuxy réponde.
Ony parblen c'est la Barbe, ou je veux
qu'on me tonde.
:
ز
T
GALANT. 221
Cette Enigme a été expliquée
fur le même mot par M " Barbete
Echevin de Troyes, mailler,malbet
, Directeur des Poſtes en
Champagne : A. le Franc,Gen
tilhomme Rhémois : Le Bourg,
Medecin à Caën : Laſſon le jeune,
medecin à Châlons en Chãpagne
: De Bourlagueufe, Curé
d'auprés Thorigny : Du Meſnil
D. P. L'Abbé Planeau , & le
Prieur Lauvergnac : De S.маг-
tial : Neveu Deſbourée : Lies
Inſeparables , ( ces trois der
niers en Vers : Meſdemoiselles
Bulois , & Monin , d'Auxerre:
Cochon , d'Orleans : La Dona
Magdalena : Les Habitans de
Bourgneuf en Gaſtinois : &les
Bergers de Porchefontaine.
D'autres Explications en ont
eſté faires fur l'Epée , la Parole
La Lumiere, la Voix , la Chicane
222 MERCURE
la Chandelle, la Puce , une Plume,
un Ver à Soye, un Soupir une Montre
une Horloge , & un Flambeau.

•Voicyles Nõs de ceux qui ont
expliqué toutes les deux das leur
vray ſens . En Proſe, Ms Panthot
Docteur Medecin , & Profeffeur
aggregé au College de
Lyon ; Le Chevalier de Clerville
; Chapelin ; Maze , de
Roüen ; Un Chanoine de Saint
Victor Le Coin , de S. Chamond
en Lyonnois ; Merga ;
Jourdan ; De la Salle, de Troyes;
Dela Touche,de Saumur ; Bruneau
le jeune , Avocat ; Baiſé le
jeune;Jouſſes,Capitaine àCharleville;
De la Barre,S du Pleffis,
Conſeiller à Chinon ; De Rafens,
& du Four , du Quay de la
Tournelle ; Meſdem.de la Salle,
de Blois ; Barbier , de Lyon ;
Richer , d'Auxerre ; Jouvenor
GALANT.
223
de la Ruë du Jour ; De Lifle,
de la Ruë des Lyons ; De Cordonval
, de Senlis ; Antoine ,
La Girou ; De Monbaro , de
S. Brieu ; de la Ville Elan de
Lamballe ; & Beze , du Quartier
Saint Paul ; La Touterelle
gemiſſante de Lyon ; La Societé
Cloiſtrée de Paris ; Les
trois Matadors ; Les Bergers
de la Fontaine Arſon , pres
Noyon ; Le Secretaire de Colommiers
en Brie ; Le Petit Bon
de la Bonne , & le Mercure de
Paris. En Vers , Mademoiselle
de Vigneulle ; Meſſieurs Germain
, Preſtre de Caën ; Cadienne
, ancien Maire de la
Communauté de Saint Gilles;
D. M. Le jeune Chaperon ;
Fauche de Montpellier ; Berout,
Medecin de Conches , & de
Vaudrival,de S. Valery..........
A Ky
4
224
MERCURE.
Ces deux nouvelles Enigmes
que je vous envoye , ſerviront
d'exercice & de divertiſſement
aux Belles de voſtre Province.
ENIGME.
Mo
On Corps de bizarre figure,
Etale quelquefois une riche parure
,
Et quoy qu'avec plaisir il arreſte les
yeux,
Ce n'est queres par là qu'il plaist aux
Curieux.
De Langues j'ay grand nombre,&n'ay
r
Je ne suis point fans ame, &fuis inapointde
langage.
nimé .
Des choses à mon gré je fais changer
l'usage; [armé,
Ce terrible Métal dont l'Homme s'est
Qui couſte tant defang & cause tant
d'alarmes ,
tirmes charmes ;
Eft l'heureux instrument qui faitsen-
Et la plume qui sert aux Oyſeaux à
voler ,
Ne me fert qu'àparler......
AUTRE
GALANT.
225
AUTRE ENIGME .
Ienque jefoisfans mains auſſi bien
Bien que que ſansyeux ,
Ie conduis fi bien mon ouvrage,
Que le plus adroit,le plus ſage,
Ne lepourroit pas faire mieux.
542
P'agis toûjours également,
Mais il me faut une femelle ;
Car fi je travaillois fans elle,
Ce feroit inutilement.
542
4
le suis presque toûjours chez les Gens
degrand bien ,
C'est là que ſouvent je travaille,
Quand jesuisparmy la Canaille
Ie deviens paresſſeux & ne fais quafi
: rien.
Je ne me cache point , je fais ce que je
puis
Afin de mefaire connoistre,
4
où je dois to Car outre qu'onſçait bien ou
jours estre,
Am'entendre on ſçais qui jeſuis.
Pluſieurs
226 MERCURE
Pluſieurs ont expliqué l'Enigme
du Serpent d'Epidaure
dans ſon vray ſens. C'eſt en
effet l'Orvietan. Rien ne le repreſente
mieux que les Fleurs
qu'on jette pour rendre honneur
à Efculape cache ſous la
figure de Serpent , puis que ce
Contrepoiſon eft compoſé de
chair de Serpent & de Simples .
Ainſi le magiſtrat qui jette ces
Fleurs , eſt l'Operateur qui le
compoſe; & les mimes , Pantomime
, & Danceurs , font les
Saltimbanques dont il ſe fert
pour en faire la diſtribution
dans les Villes. Je vous ay déja
dit que les Languiſſans couchez
par terre , repreſentoient les
malades. Се Mot d'Orvietan ,
Contrepoiſon , ou Theriaque , (car
jeles prens pour la même choſe)
a eſté trouvé par Meffieurs Gardien,
GALAN T.
227
dien , Secretaire du Roy ; le
Bourg , Medecin à Caën ; Maze,
de Roien ; Roland , Avocat à
Rheims ; de Bonnecamp,Medecin
à Quinpercorantin , Berout
dela Barre,Conſeiller àChinon ,
le Solitaire de l'Oratoire, le bon
Clerc du bon Maiſtre de Mufique
de Châlons fur Saône , la
Salamandre en liberté , les deux
Filles Homme & Femme , &
par Meſdemoiſelles Bulois &
Monin d'Auxerre. Clarice
Génoiſe , le faux Criſante , le
Solitaire de Pontoiſe , & Meffieurs
Juvenal le Cadet , & de
Prezé en Champagne , font
ceux qui ont expliqué cette
☐☐ Enigme en Vers ſur ces meſmes
Mots. Celuy de la Paix luy a
eſté donné par Meſſieurs de la
Mare Conſeiller au Parlement
de Dijon , Bataille , Avocatà
Loches , Allard , Hermite de
,
228 MERCURE
S.Giraud;de la Fevrerie; deChẩ
valon ; Jourdan; de la Salle , de
Troyes ; Geoffroy l'aifné,de Loches;
Panthot Docteur Medecin
&Profeffeur aggregé au College
de Lyõ, Baiſé lejeune,de Raſens;
de Montaney, de Bourg en Brefſe
; l'Aſne d'Anvers,& par ма-
demoiſelle la Girou , la Societé
Cloiſtrée de Paris , l'Indiferent
deBeauvais,leBergerde Porchefontaine
, l'Amant intrepide , le
Petit Bonde la Bonne , les trois
inſeparables Soeurs du Quartier
des minimes , & les Joüeuſesde
Trictrac de la Ruë des marmoufets.
L'Or,la Monnoye, l' Argent le
Concert , le Sepde Vigne , la Prudence,
un Operateur, la Flaterie,
la Foire de S. Laurens, font divers
noms donnez à cette Enigme
par l'Abbé Planeau ; des
Avaris du Mont , Avocar à
Chaumont en Vexin de Saint
GALANT.
229
}
Uſage ; Novion de Pomelot ;
Nicolaïf Nippuoh ; Bruneau le
jeune , Avocat ; de la Touche,
de Saumur ; Pajet d'Alençon ;
de S. Antoine le Brun pres de
Lyon ; Bourlagueuſe ; Robert
de Châlons en Champagne ;
Jouſſes Capitaine à Charleville;
Valcher le jeune ; d'Infré ; & les
trois Matadors. Madame de Lochepierre
l'a expliquée ſur le
Cadran ; & meſdemoiſelles
Cheſnon de Chinon , & Cordouval
de Senlis , fur le Iardin,
&fur la Ieuneffe.
La Statuë de Memnon eft la
nouvelle Enigme que je vous
propoſe. Memnon eftoit Fils
de l'Aurore & de Titon . Il vint
fecourir Priam pendant la guerre
de Troye , & fut tué par
Achille. Sa Statuë rendoit des
Oracles -toſt qu'elle eſtoir
frapée par les rayons du Soleil.
230 MERCURE
Elle estoit ſouvent confultée ,
& c'eſt ce qui eſt repreſenté
par ce Vieillard qui la montre
à ceux qui viennent chercher
quelque éclaircifſſement dans
leur fortune.
Toute la Cour eſt à Fontainebleau
, où elle prend les plaifirs
de la Saiſon. Outre ceux de
la Promenade , de la Chaſſe , du
Jeu ,& de la Paume , elle a celuy
de la Comedie Françoiſe &
Italienne . Le Roy eſt venu cette
ſemaine à Versailles. Il retourna
coucher à Fõtainebleau .Ce font
pres de quarante lieuës que ce
grand Prince fit dans le même
jourpour fon feuldivertiſſemét.
On ne doit pas s'étonner aprés
cela s'il eſt infatigable , quand il
s'agit de laGuerre, & fi dans les
Saiſons les plus incommodes il
vole aux Conqueſtes malgré les
plus cruelles injures dutemps.
LA.STATVE , DE MEMNON - ENIGME

GALAN Τ. 231
La Paix qui nous va produire
tant de biens , a fait faire les Paroles
que je vous envoye. Elles
ont eſté miſes en Air par Monſieur
de Riel,connu pour un des
pus conſommez que nous ayons
dans la Muſique , & le premier
Eleve de Monfieur Lambert .
AIR NOUVEAU.
HAſtez- vous, amoureux Bergers , Accourez, timides Bergeres,
Mars a ceffé de fouler nosfougeres,
Et nousvivons icy ſans trouble &Sans
dangers.
La Paix rend à nos champs leurs
charmes,
Et l'on n'a plus dans cet heureux ſejour
D'autres alarmes
Que celles que donne l'Amour.
عور
Réſonnez,Clairons & Hautbois ,
Chalumeaux , Flutes & Musetes,
On n'entend plus ny Tambours , ny
Trompetes,
J
232
MERCURE
Les aimables Zephirs folaſtrent dans
nos Bois.
La Paix rend à nos Champs, &c.
1
Si la Paix eſt toûjours dificile
à conclure , quand meſme il
n'ya eu Guerre qu'entre deux
Rois , on peut dire qu'elle eſt
preſque impoſſible lors que le
nombredes Intereſſez eſt grand.
Ils ne peuvent avoir tous ce
qu'ils ſouhaitent; &quandchacun
auroit lieu d'eſtre ſatisfait à
ſon égard , c'eſt en goufter imparfaitement
la joye,que d'eſtre
obligé de reconnoiſtre un Vainqueur
, & de voir toute la gloire
d'un coſté. Je vous en diray davantage
apres l'échange des Ratifications.
Voicy un Madrigalde !
Monfieur de monchamps Avocat
au Confeil , adreſſfé à ceux
des Confederez qui refuſent de
figner la Paix.
GALANT. 233
PASS 3 EX8, 896389383-8
MADRIGAL .
Signez fans balancer le Traité de la
Recevez- la des mains de nostre grand
2
Monarque ;
Il tient à ses gages la Parque,
Vos deſtins ſuivrontſesſouhaits.
De tous coſtez l'orage gronde,
La Victoire lefuit fur la Terre ,&fur
l'onde,
Ilpeut tout foûmettre àſes Loix.
Vſez biendu moment que fa bonté vους
donne,
Il est content d'une Couronne,
Ne le contraignez point d'en porter encor
trois.
Meſſieurs de l'Académie Françoiſe
celebrerent la Feſte de S.
Loüis le Jeudy 25. de ce mois,
dans la Chapelle du Louvre. Il
y eut grande muſique. Monfieur
l'Abbé Defalleurs fit le Panegyrique
du Saint avec un
Eloge du Roy qui luy attira
234
MERCURE
l'admiration de tout le monde.
Ce ſuccés luy eſt ordinaire.
L'Aſſemblée , quoy que nombreuſe
, eftoit preſque toute de
Gens choiſis. Monfieur l'Abbé
Colberts'y trouva,& commença
par làde faire connoiſtre àMeffieurs
de l'Académie , combien
il tenoit à honneur d'eſtre de
leur Corps. Il a eſté choiſy pour
remplir la place de feu Monfieur
Eſprit. On croit ſa Reception
remiſe apres le retour de Fontainebleau.
Je ne vous en parlerayque
dans ce temps-là.
On a fait une Nouvelle Hiſtoriquede
la Vie de D. Juan d'Autriche,
qui estoit Fils naturel de
l'Empereur Charles V. & qui
gagna la fameuſe Bataille de
Lépante ſous le Regne de Philippe
II. Elle fait voir que toutes
les inclinations de ce Prince
eſtoient auſſi relevées que ſa
GALANT.
235
naiſſance .La lecture de ce Livre
eft fort agreable.On le trouve au
Palais , à l'Ange Gabriel, dans la
Gallerie des Prifonniers .
Je ne puis finir ſans vous avertir
de quelques erreurs où l'on
- m'a fait connoiſtre que je ſuis
tombé. Ce ſont des fautes qu'il
= eſt impoſſible d'éviter quand
1 les Mémoires qu'on reçoit ne
1 ſont pas fidelles. En parlant des
■ glorieuſes Actions de M de
Montrevel , je l'ay appellé Maurevert
en beaucoup d'endroits.
Monfieur le Marquis de Mont-
• revel eſt Lieutenant de Roy de
• Breſſe , par la démiſſion de M
le Comte de Montrevel fon
| Pere , & Commiſſaire general
de la Cavalerie de France. H
-ſert en cette qualité dans l'Armée
de Monfieur de Créquy,
= où il s'eſt diſtingué en mille
Occafions , & depuis peu aux
236 MERCURE
Combats de Rhinfeld & de
Lauffembourg. Il eſt de la
Maiſon de la Baume- Montrevel,
une des plus nobles & des plus
anciennes de France .
Je me ſuis trompé en vousdiſant
que la premiere Femme de
M² le Duc d'Orval eſtoit Soeur
de madame de Turenne. Elle
eſtoit ſa Tante , cette derniere
eſtant Fille unique de feu m' le
Mareſchal, Duc de la Force ,
mort depuis deux ans,dont cette
premiere Femmede M'd'Orval
n'eſtoit que la Soeur. Il eſt vray
qu'elle estoit Fille de Monfieur
le mareſchal de la Force , qui
défendit Montauban, & mourut
en 1652. Comme le Pere & le
Fils ont eſté tous deux maréchaux
de France , je les avois
confondusdans cet Article .
Celuy qui a fuccede a M ' Marlin
dans la Cure de S. Eustache,
GALANT.
237
s'appelle Monfieur de Lamet, &
non pas Monfieur du Hamel.
On m'avertit auſſi que j'ay
donné le nom de Chevalier de
Bellemare à m'le Chevalier de
la mare , qui ſe diſtingua ſi glorieuſement
dans l'Action du
Pont de Rhinfeld , & que je
vous ay dit avoir eſté fait deux
fois prifonnier. Il eſt Fils de
Monfieur de la mare Conſeiller
au Parlementde Bourgogne.
Quant au mot de Porfil que
vous avez trouvé dans ma derniere
Lettre,& que vous croyez
eſtre une faute d'impreſſion , je
vous avoue que je n'ay point
fongé à mettre Profil. Si ceux
quiont écritdepuispeu desFortifications
, ſe ſont ſervis de ce
dernier mot , mon oreille s'eſt
accouſtumée au premier. Ce-
- pendant je n'ay pas voulu m'en
croire. J'ay déja confulté quel-
L
j
238 MERC. GALANT.
ques-uns de nos Maiſtres fur la
Langue , qui tous ſur l'exemple
de Regnier , de M' Balzac , &
d'autres fameux Ecrivains,n'admettent
que le mot de Porfil.
Je propoſeray la Queſtion de
nouveau, & fi je ſuis condamné,
je vous l'avoüeray de bonnefoy.
La précipitation avec laquelle
je ſuis contraint de vous
écrire tous les Mois , me doit
faire pardonner beaucoup de
choſes. Je nevous dis rien ſur les
expreſſions qui vous paroiſſent
trop hardiesdans quelquesChaſons
.Ceux qui en font les Paroles
ont plus de talent que moy,&
c'eſt d'eux que je voudrois apprendre
juſqu'où peut aller l'élevatió
que la Poësie nous permet.
Je ſuis, Madame,voſtre tres,& c.
AParis ce 31. d' Aoust 1678 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le