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1678, 02 (Lyon)
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THEGBE
DEL
LYON
7961893
807156
MERCURE
GALANT,
Fevrier 1678 .
HEQUE
DE
LA
A LYON,
Chez THOMAS AMAVLRY,
Libraire ruë Merciere ,
à la Victoire .
M. DC. LXXVIII .
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
:
AV LECTEUR.
Nprie ceux qui envoyent
des Chanſons qui ont un
ſecond Couplet, d'obſerver qu'il
ait la meſme meſure , & des Céfures
dans les meſmes endroits
que le premier .Comme ces fortes
d'Ouvrages ſont courts , ils
doivent eſtre polis , & n'avoir
point de mots trop rudes pour
eftre chantez. On peut envoyer
des Paroles pour de grands Airs,
pour des Chanſons à boire &
enjoüées , & meſme pour de petits
Dialogues. On donnera tout
cela noté par les meilleurs Maiſtres.
C'eſt un avantage d'en
avoir de diferentes compoſitions.
Le plus habile n'a qu'une
maniere ,& il n'y ena point qui
AV LECTEUR.
ne diverfifie & qui n'ait du bon.
On recevra ce que les Maiſtres
de Province envoyeront noté.
Ils font priez ſeulement de ne
rien envoyer que de tres-correct
, afin qu'on puiſſe graver
ſans embarras. Ils ſçavent que le
Mercure allant par tout , leurs
Ouvrages feront veus en un
Mois dans toute l'Europe; & cela
les devant animer à travailler
avec plus de ſoin , il ne ſe peut
quele Public n'en reçoivedel'utilité
& du plaifir. On continuëra
tous les Mois l'ornement des
Figures & des Planches felon la
diverſité des Matieres. Le premier
Tome de l'Extraordinaire
du Mercure ſera donné le 15 .
d'Avril, & ainſi de trois Mois en
trois Mois , avec la meſme exactitude
que le Mercure , & fans
qu'on difere un ſeul jour. Il contiendra
des Lettres auſſi agreaAV
LECTEUR.
bles que ſpirituelles , écrites à
l'Autheur du Mercure fur les
plus beaux Ouvrages des Particuliers
, qu'il y fait entrer , avec
pluſieurs autres Pieces curieuſes
qui feront connoiſtre à Paris &
aux Etragers qu'il y a de l'eſprit,
de la delicateſſe &du bon gouft
dans nos Provinces , & fur tout
parmy le beau Sexe. Par ce
moyen Paris ne connoiſtra pas
ſeulement le reſte de la France,
mais les Provinces apprendront
les unes les autres à ſe connoiſtre.
On ajoûtera les Modes
nouvelles tant en recit que gravées
, dans chacun de ces Extraordinaires
. Cet Article demande
beaucoup de foins , de correfpondances
& de fatigues ;
mais l'Autheur veut paſſer par
deſſus toutes les difficultez qui
l'ont toûjours arreſté , afin de
১
ã V
AK LECTEUR.
fatisfaire le Public qui l'en follicite
par des Lettres de toutes
parts. Il joindra encor dans ces
Extraordinaires quantité de belles
Lettres en Vers & en Profe
qu'il reçoit tous les mois fur
l'Explication des Enigmes , &
dont il ne peur mettre qu'une
ou deux dans le Mercure. Il prie
qu'on ne luy envoye aucune
Enigme ſans le Mot , car quoy
qu'il le devine ſouvent, il ne veut
rien mettre ſans ſçavoir la veri
table pensée de l'Autheur. Pour
cellesdont le Mot est l'Autheur
du Mercure , ou le Mercure
meſme , comme elles font à ſon
avantage , il ne peut les rendre
publiques , & prie ceux qui les
ontfaitesde ſe contenter de ſes
remercimens. On reçoit quelquefois
des Memoires ſi mal
écrits, qu'il eſt impoſſible de s'en
AV LECTEFR.
fervir. Ainfi on prie ceux qui les
donnent delesenvoyer fortaiſez
à lire , & fur tout pour les noms
propres;& comme ils ont tres
ſouvent beſoin qu'on éclairciſſe
l'Autheur de bouche , fur plus
ficurs difficultez qui pourroient
l'embaraffer en travaillant , il
avertit qu'on le trotivera chez
luy tous les Mardis , Vendredis,
& Dimanches , depuis deux
heures juſqu'à cinq. Il tâchera
de fatisfaire tout le monde , &
fera connoiſtre les raiſons qu'il
aura cuës de ne pas mettre tous
les Ouvrages qu'on luy apporte,
ou de les reculer pour quelque
temps. Les Marchands & les
Ouvriers qui auront des Modes
nouvelles, en pourront conferer
avecluy , & ce qu'il en dira lans
fon Livre ne leur pourra estre
qu'avantageux .Le Lecter a esté
av
1
AV LECTEUR.
encor averty de pluſieurs autres
choſes qu'il peut voir dans la
Préface des deux derniers Tomes
du Mercure. Quant aux
Lettres , on continuera toûjours
à les luy adreſſer chez le Sieur
Amaulry, Libraire ruë Merciere
àLyon.Le Secretaire des Dames
de Saumur eſt averty qu'il peut
envoyer l'Ouvrage dont il a
écrit , il aura place dans l'Extraordinaire
, qui ne ſera pas moins
curieux que le Mercure , & ne
doit pas eftre moins recherché,à
cauſe des matieres qu'il contiendra.
a
1
LE LIBRAIRE
AV LECTEVR.
,
28 AY crú estre obligé à con
tinuer à vous donner amy
Lecteur un avis dans chaque Tome
du Mercure ,que ieferay Imprimer
tăt pour vousfaire conoître les Livres
nouveaux quej'auray ouvous
entrouverez dans ce Volumeleaucoup
de ce mois , comm'auſſi pour
vous témoigner la joye que j'ay que
vous vous appercevez de la
tromperie manifeste , que quelques
gens de neant vous avoient fait ,
en faisant contre faire le Mercure
Galant ; je ſuis aussi bienaiſe
comme vous me le marquez par
pluſieurs de vos Lettres quej'ay receu,
que vous connoiſſez la differen
ce qu'ily a des veritables avec les
contre - faits ; Il n'y a pas feulement
une infinitédefaute dans
les contre-faits , mais encore plufieurs
endroits retranchez ce qui
faitle plus fouvent un pur galimatias
; & c'est faire un grand
tortàl'Autheurquiſe donne beaucoup
de peine , que de gåterfes
Ouvragesen les retrachant , comme
ils ne tes peuvent pas donner
autrement , puisque l'on n'imprime
pas ces fortes de Livres qu'avec
precipitation , & les impri
mant avec loiſir , l'on a bien de la
peine à s'empêcher qu'il ne s'en
échappe quelqu'une , j'ay donc crû
estre obligé de vous donner cét
advis afin que vous connoiffiez
ceux quifont les veritables qui ne
s'imprime qu'en deux endroits,fçavoir
à Paris. Chez te Sieur Blageart
pour wingt - cingfols relvé
S
S
-
enveau , & à Lyon , chez Thomas
Amaulry Librairerwe Merciere, à
àla Victoire aussipourfeizefolsreliéégaux,
comme àParis avec les
mêmes figures,je vous prie deprendregarde
, que dans celuy de Ianvier
, ily avoitfixfigures en taille
douce ; Sçavoir l'obelifque d'Arles
, l'Empire de la Poësie , une
Enigme , deux Chanfons notées,
&le Frontispiffe , vous pouvez
auſſi connoître par la difference
d'Impression qui est beaucoup plus
petite , & les avis que jevous donne
qu'il retranche dans ce vo-
Lume : Il n'est pas neceffaire de
vous dire qu'il y a buit figures
en taille douce , vous les verrez.
s'il vous plaift , &ie vous priede
donner avis à vos amis de bien
predre garde de n'estre point trompez
commevous avez esté, vous me
mandez que jevous marque à qui
:
il faut s'addreſſer dans vos Villes
pour en avoir des veritables. Les
Lettres que j'ay mises à la Pofte
vous en inſtruiront , & pour donner
auſſi avis à tous ceux qui le
liront , qu'il n'y a pas une ville
en France où il n'y ait des Libraires
où l'on en trouve de veritable,
& vous pouvez aisément vous en
appercevoir , puiſque tous les fix
ou ſeptième jour des mois auplus
tard il ſe debite à Lyon , & ay
Soin aussi- toft de les envoyer tant
auxparticuliers qu'auxMarchads
des Provinces , ceux qui voudront
queje leurs en envoye,feront payer
une année ,fix ou trois mois par
advance , & on aura ſoin de leur
envoyer fort fidellement , & d'abord
qu'ilparoîtront , l'on tient un
registre de ceux qui payent d'avance
, ceux qui auront à envoyer
des Hiſtoriete des vers , Enigme ou
autres choses propres pour leMercure
continueront à les envoyer
chez ledit Amaulry , qui les fera
tenirſurément à l'Auteur , chacun
aura ſon tour pour estre mis dans
leditMercure,&on les prie d'affranchir
le port jusqu'à Lyon : Ie
continueray à distribuer toutes les
Semaines le Iournal des Sçavans
pour cinqfols.
Livres nouveaux qui ſe trouve
ront chez ledit Amaulry
à Lyon.
Nouveaux Playdayez de Monfieur
Patru4.
Le Comte d'Effez Tragedie de l'illustre
Mr Corneille le jeune 12.
Les Nobles de Provinces de M.
Haute-Roche, 12 .
Almanachde Liege , 12 .
Le Comte Dulfel , 12. 2. vol.
Memoires du Marquis d'Almachu
, 12. 3. vol.
Traitté des Armes des Machines
A de Guerre enrichies de figures
parle Sieur de Gaya, 12 .
Les Livres de S. Augustin de la
maniere d'enſeigner les Principes
delaReligion, 1 2 .
Remarquefur un écrit diété àDonay,
12.
Lavie&lamort Chreftienne par
le Pere Cyprien de Gamaches,
12.
Pratiques de Fieté ou entretien
pour tous les jours de l'année,
Suivant lesMaximesde l'Evangile&
les Exemples des Saints ,
disposez felon l'ordre des Offices
del'Eglife, 12. 3.vol.
Nouvelles Vies des Saints, 8. 3.vol.
ExtraitduPrivilegeduRoy.
P
ArGrace & Privilege du Roy , Donné à
S. Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé, Par le Roy en ſon Conſeil, IvNQUIERES,
Il eſt permis à I. DANNEAU,
Ecuyer , Sieur de V. de faire imprimer par
Mois un Livre intitulé MERCVRE
GALANT , preſenté à Monſeigneur LE
D'AUPHIN , & tout ce qui concerne ledit
Mercure , pendant le temps &eſpace de fix
années, àcompter du jour que chaci deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auffi defenfes font
faites àtous Libraires,Imprimeurs,Graveurs
&autres,d'imprimer, graver& debiter ledit
Livre fans le conſentement del'expofant, ny
d'enextraire aucune Piece , ny Planches fervant
à l'ornement dudit Livre , meſme d'en
vendre ſeparément ,& dedonner à lire ledie
Livre , le tout à peine de fix mille livres
d'amende ,&confiſcation des Exemplaires
contrefaits,ainsi que plus au long il eſt porté
auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Comunauté le s.
Janvier 1678.Signé, E.COUTE ROT, Syndic.
Et ledit Sieur Danneau , Ecuyer , Sieur de
V.a cedé&tranſporté fon droit de Privilege
Thomas Amaulry Libraire à Lyon,ſuivant
l'accord fait entr'eux .
Achevéd'imprimer pour lapremierefois
le 28. Feuvrier 1678 .
TABLE
DES MATIERESprincipales
contenuës
en ce Volume.
VANT-propos.. Page 1
Stances. 3
Lettre de Madame Royale,
à Monfieur l'Abbé d'Eſtrées . 6
Origine de Sapate ,& ce que c'eſt . 7
Paroles de M.Vaumorieres notées par
M.Charpentier. 12
Mafcarade Galante.
15
Le Roy donne une Penfion à M. le
Comte de Roy. 27
M. de S.Poüange eſt choiſi pour remplir
la Charge de Secretaire des
Commandemens de la Reyne. 28
Gazette Galente. 29
Diſcours fur les Deviſes .
30
Deviſes . 48
Publication des Lettres de Monfieur
le Chancelier à la Grad Chabre . 54
TABLE.
Sa Majesté donne à M. le Comte de
18
larnac l'agrément de la Lieutenance
de Roy de Xaintonge.
Recepte pour des Pales Couleurs, 63
Belle Action de M.le Comte de Koniſmark.
67
Sonnet à Monfieur le Duc de Bourbon.
71
La Prairie trompée, aux deux Prairies
Rivales. 74
Hiſtoire de la Belle morte d'amour.
77
Relation de la priſe de Pintale. 94
Paroles de Madame Deshoulieres, notées
par M. de la Tour.
Sonnet.
107
108
Ceremonie des Chevaliers de l'Ordre
le jour de la Purification. 110
Le Roy nomme M.le Comte de Monſaureau
Fils aîné de M. de Sourches.
112
Meſſieurs Leſcoſſois de Monthelon,
& Pidou de S. Olon , font reçets
Chevaliers de S. Lazare . 114
M.Lubert eſt pourveu de la Charge
de Threſorier General des Vaiffeaux.
116
Mort de Madame la Marquiſe VilaiTABLE.
nes . 116
Mars & les Muſes en conteftation
pour Monfeigneur le Dauphin. 119
ParolesdeMonfieur de Valnay. 126
Galanterie faire àun Mariage de Province.
126
M. l'Archeveſque de Bourges traite
M. l'Ambaſſadeur d'Angleterre.
131
Vers pour une Belle preſentement à
Nimegue.
Réponſe à l'Indiference.
132
133
Profeſſion de Mademoiselle d'Vsés...
136
Mort de M. de Riberpré . 139
Mort de Madame la Comteffe de
Druys. 140
Les Lettresde M. le Chancelier font
enregistrées & publiées auGrand
Confeil. 142
Les Amours d'Acis & de Galavée ,
petit Opera de M.Charpentier, 143
Airnouveau .
143
Diſtribution des Prix de l'Academie
Royale de Peinture &de Sculptare.
L
144
Vn VaiſſeaudeDieppe prend une Frégatede
Fleſſingue. 146
TABLE.
Départ & Voyage du Roy contenant
quantité d'Articles diférens &curieux,
148
Reception de M.le Duc de la Force au
Parlement avecles Cerémonies obſervées
en pareilles rencontres . 176
LeRoy honore M.le Comte de Hombourg
de la Charge de Grand
Ecuyer-Tranchant. 178
Relation du Combat de la Loiiange
&de la Satyre , avec la Carte du
Combat- 180
Mariage de M. de Monbaſon & de
Mademoiſelle de Luynes. 203
Mort de M.le Commandeur de Flavacourt.
Airde M.Sicard.
Mois de Ianvier.
204
206
Explication en Vers de l'Enigme du
206
Explication en Vers de la ſeconde
Enigme duMois de Ianvier. 208
Noms de tous ceux qui ont des Explications
à ces deuxEnigmes. 209
Explicationde l'Enigme en figure.210
Noms de tous ceux qui ontdonné des
Explications à l'Enigme en figure .
Enigme en figure. 211
210
TABLE.
Enigme. 212
Autre Enigme. 213
Embarquement de M.le Duc de la
Feüillade pour Meſſine . 214
Pluſieurs Capitaines des Vaiſſeaux
fontnommez . 215
Pluſieurs belles Actions de nos Braves.
216
Arrivée de M.de la Feüillade en fix
jours àMeffine. 338
Fin de la Table.
Dans quelques Exemplaires de la deviſe
où il y a Splendis comes haret eunti , on a
miscuncti.
e
a
5
X
3
MERCURE
GALAΝΤ.
D
Emeurons - en là, Madame
, & puis que ma
penſée vous aplû, n'appellonspoint
autrement
l'Année 1677. que l'Année de
LOUIS LE GRAND . Elle merite
bien d'eſtre diftinguée des autres
par les merveilles qui s'y
font faites , & je ſuis ravy que
vous vous ſoyez apperçeuë de
la diférence qu'il y a de ce que
je vous ay écrit ſur nos Conqueſtes
à toutes les Relations
que vous en avez veuës. Elles
A Fevrier.
78
2 LE MERCVRE
peuvent eſtre faites avec plus
d'art , & avoir une pureté de
ſtile que je chercherois peuteſtre
inutilement quand j'aurois
le temps de m'y appliquer; mais
je ſuis certain que perſonne
n'eſt deſcendu autant que j'ay
fait dans le détail précis de chaque
Action , & que toutes les
Lettres que vous avez reçeuës
de moy pendant l'Année dont
je vous parle , ont au moins cela
de particulier , qu'elles contiennent
juſqu'aux moindres circonſtances,
fans que j'aye oublié
certaines Paroles hiſtoriques de
nos Chefs ou de nos Ennemis,
qui n'ont eſté recueillies que
par ceux qui en me copiant ,
n'ont pas meſme eu ſoin de
changer les termes dont je me
ſuis ſervy. Ces particularitez ne
ſont pas ſeulement curieuſes,
4.
GALANT.
3
5
S
t
a
e
ر
e
e
mais honorables pour quantité
de Familles qui ont intereſt à
ce que j'ay marqué de pluſieurs
Braves dont le courage s'eſt ſignalé.
Mª de Sainfandoux n'a
pas eftédes moins ardens à faire
paroiſtre combien les grandes
Occaſions luy donnent dejoye.
Voicy des Vers qui luy furent
envoyez apres que nouseûmes
foûmis S. Guilain. Ils font d'un
illuſtre Medecin de Tournay
qui a fait l'Epigramme que ma
derniere Lettre vous a fait voir
ſur la priſe de cette Place.
2
A
MONSIEUR
DE
SAINSANDOUX ,
A ſon Retour de S. Guilain.
{
Ourir à Saint Guilain avocpen
Codafenté
A ij
4
LE MERCVRE 1
Au lieu d'estre en repos & garder le
Régime ,
Tout de bon c'est un crime
De leze Faculté.
11
Coucherà la Tranchée en l'état oùvous
t
eftes ,
Cen'estpas ce qu'on vous preſcrit.
Eft-ce donc là commevousfaites
Ce que pour vostre bien un Medecin
vousdit ?
Vous écoutez affezſes raiſonsconvaincantes
,
Mais vous les obſervezſi peu,
Que tandis qu'il ordonne à vos humeurs
boüillantes
Toutes choses rafraiſchiſſantes ,
Vostre plus grand plaisir eftde courir
aufen.
Vous promettiez vingt foispour une
Deneprendre ſans luy ny Caſſeny Sené,
Mais ce queseulement il auroit destiné
Contre une ardeurfipeucommune.
GALANT.
1
Vous avezpris pourtant, fans qu'il l'ait
ordonné ,
La Redoute & la Demy- Lune.
La Guerre a quelque choſe
de ſi ſatisfaiſant pour les grands
Coeurs , qu'on enen donne donnel'image l'Image
pour divertiſſement dans les
lieux où elle laiſſe regner la
Paix. Vous l'allez connoiftre
par ce qui s'eſt fait depuis deux
mois dans une Cour qui apres
celle de France eſt eſtimée une
des plus galantes , des plus polies
, & des plus ſpirituelles
Cours de l'Europe. Vousjugez
bien , Madame , que c'eſt de
celle de Savoye que je veux parler.
Ce que Madame Royale a
faitl'honneur d'écrire à M.l'Abbé
d'Eſtrées vous expliquera le
Divertiſſementdont ils'agit.
A iij
6 LE MERCVRE
ややややややややややややや
TA
LETTRE
LYOR
: DE
MADAME ROYALE,
AMonfieur l'Abbé d'Eſtrées.
De Turin le 4. Dec. 1677 .
V
Ous estes dans laſourcedes Nouvelles
, ainfi ne vous attendezpas
que je vous en mande d'auſſi curieuses
que celles dont vos Lettres sont rem--
plies. Monfieur d'Alibert doit commen
ser demain l'ouverture deſon Opéra; &
comme cela se trouve le jour du Sapate,
le Divertiſſement fera précedé de celuy
que je donne à S. A. R. Et d'autant
que l'on ne regarde pas tant le Preſent
que la ſurpriſe&la maniere de le faire,
j'ay doulu donner un plaisir à S. A.
R. auquel il ne s'attendist pas. L'Opéra
Sefait au Vieux Palais de S. Iean ; en
yallant on trouvera dans le Grand SaGALANT.
7
-5
lon du Palais Royal par où il faut neceffairement
paſſer , un Campement
complet & tel qu'ilpeut estre dans cet
espace. Il est composé de ſept ou bait
Tentes: dans l'une ily aura une Collation
pour les Dames. Dans le Cabinet
de S. A. R. ily aura un Iufte-à-Corps
de velours garny de Diamans , que je
luy donne. Dans une autre Tente ily
trouvera un petit Campement, c'est à
dire de petits Hommes d'argent dont
il ſe ſervira pour apprendre les Evolutions.
On n'a pas oublié la Cuiſine ny
les Ecuries. Il trouvera dans l'une une petite Baterie d'argent , & dans l'au
tre quatre Chevaux tels qu'il les luy
faut pour son âge. Du Campement
on ira à l'Opéra , & au retour , à ce qu'on m'a dit , je dois trouver dans ma
Chambre le Sapate que S. A. R. me donne qui est tout en Argenterie. Voila par avance une Defcription de la Iournée de demain. Soyez persuadé ce- pendant que je ne ceſſeray jamais d'estre
vostre meilleure &fincere Amie.
Avoüez qu'il ne ſe peut rien
A iiij
8 LE MERCVRE
imaginer de plus galant , de
plus riche , ny de plus digne du
jeune Prince à qui ſe Préſent a
eſté fait. Cependant commeje
ne vous croy pas obligée de ſçavoir
ce que c'eſt que le Sapate ,
quelque peine que vous preniez
pour n'ignorer rien , il eſt bon
que je vous l'apprenne en peu
de mots , afin que vous compreniez
mieux toute la galanterie
de ce Campement trouvé. Les
Eſpagnols à qui les Mores qui
ont ſi longtemps occupé le Royaume
de Grenade ,ont appris
à eſtre galans , font les Autheurs
de Sapate. C'eſt une eſpece de
Feſte galante parmy euxqui eſt
toûjours le s . de Decembre
veille de S. Nicolas. Chacun a
liberté ce jour-là de faire des
Préſens comme il luy plaiſt.
Ceuxqui ne font pas dans une
2
GALAN T.
9
i
fortune elevée,en font quelque
fois aux Perſonnes du plus haut
rang , & un Amant donne par
làdes marques de ſa paffion àfa
Maiſtreſſe , ſans qu'elle puiſſe
étre blâmée de les recevoir.Mais
il y a une choſe embaraſſante
qui fait toute la grace de ces
Préfens , c'eſt qu'il n'eſt point
permis de les envoyer , & qu'il
faut trouver moyen de les faire
mettre ou dans la poche , oι
dans la Chambre , ou fur le Lit
de ceux à qui on les fait , fans
qu'ils ſcachent quand ny par
qui ils y onteſté mis. Ainſi une
Perſonne d'une grande beauté ,
d'un merite extraordinaire , ou
d'une haute naiſſance , reçoit
quelquefois dans une ſeule jour--
née du Sapate vingt on trente
Préfens confiderables qui ſem
blent envoyez du Ciel , ou avoirr
A w
10 LE MERCVRE
eſté produits par enchantement
dans l'endroit où elle les trouve .
Cependant comme chacun fait
paroiſtre ſon eſprit dans ce qu'il
fait , on connoit à la maniere
des Préſens , à l'invention , à la
richeffe , & à la galanterie , à
qui ceux qui les reçoivent en
font obligez. Il ſe fait des gageures
la- deſſus ,& le plaifirde
deviner n'eſt pas un des moins
grands du Sapate. Une Infante
d'Eſpagne qui fut mariée enSavoye
, y en amena la mode , &
elle a paffé en coûtume dans
cette Cour , où la liberalité a
toûjours regne autant que la galanterie&
l'eſprit. Voila à quelle
occaſion celle que vous voyez
marquée dans la Lettre deMadame
Royalle ,
a eſté faite . Je
voudrois vous pouvoir entretenir
auffi au long de l'Opéradont
GALANT. II
د
il y eſt parlé. J'en apprendray
peut- eſtre les particularitez , &
je vous en feray un Article
comme je vous en fis un l'Année
derniere des Opéra de Veniſe.
On m'a promis un ample
détail de tous ceux qu'on y aura
repreſentez ce Carnaval,& c'eſt
pour vous que j'ay prié qu'on
me l'envoyaſt. Je ſçay bien que
pour vous fatisfaire entierement,
il faudroit vous faire voir quelque
échantillon de leur Mufique
; mais à ce defaut , vousvous
contenterez, s'il vous plaiſt,
des Airs nouveaux dont je continuëray
à vous faire part. Vous -
avez raiſon de me dire que le
premier des deux que je vous,
ay déja envoyez ne l'eſtoit pas.
J'en avois crû ceux qui melavoient
donné pour nouveau. Je
n'y feray plus furpris , & je puis
4
Avj
1.2 LE MERCVRE
répondre avec certitude que ce
luy que vous allez trouver icy
noté n'a encor eſté veu de perfonne.
Je vous laiſſe juger des
Paroles . L'Air eſt de M² Charpentier
, dont vous me dites que
lesOuvrages ſont ſi eſtimez dans
voſtre Province..
E
AIR.
Nvain , Rivaux affidus
Vous me donnez de la peine,
Tous vos soupirs pour Climene.
Ne font que soupirs perdus..
Ce n'est pas que cette Belle:
Keüille recevoir ma foy ;
C'est plutost que la Cruelle
Naimerany, vous ny, moy.
Quoy que Paris ſoit le lieu
de France où les plusagreables
parties ſe font. , il y en a degalantes
qui ne laiſſent pas de fe
faire ailleurs , & ce quis'eſt pafGALAN
Τ..
13:
Y
S
S
fe le dernier Mois en Province
vous en ferademeurer d'accord ..
Deux aimables Soeurs, Maiſtreſ--
fes d'elles -meſmes , quoy qu'elles
ne foient point encor mariées
, eſtant venuës ſe divertir
l'Hyver dans la Ville la plus
proche du lieu où elles tiennent
ménage à la Campagne
pendant l'Eſté , y eurent à peine
reçeu les premieres viſites de
leurs Amies , que le jour de la
Feſte de l'Aiſnée arriva. Vous
ſçavez ce qui ſe pratique dans
une pareille rencontre. Sept ou
huit jeunes Perſonnes , toutes
comme elle en état de choiſir
pour le Sacrement , curent foin
de luy envoyer des Bouquets..
Cette honneſteré l'obligea d'en
avoir une autre. Elle eſt genereuſe
,& ayant reçen elle ſe fit
une telle obligation de rendre
14 LE MER CVRE
que les Belles qui luy avoient
donné cette marque de leur fouvenir
, furent conviées dés le
lendemain à venir paſſer le ſoir
avec elle . Le Régalfut un Ambigu
ſervy avec une propreté
admirable. On mangea longtemps
, on rit , on chanta ,& on
ne fai oit que de paſſer dans une
autre Chambre , quand on entendit
des Hautbois ,& quelques
autres Inſtrumens champeſtres
dans la Cour . Elles crûrent tou -
tes que c'eſtoit une ſuite du galantRepas
qu'on venoit de leur
donner, & elles s'écrierent contre
l'exceſſive reconnoiſſance
de celle qui payoit ſa Feſte; mais
elles fortirent d'erreur en jettant
les yeux ſur un des Joüeurs de
Hautbois qui s'avançant mafqué,
demanda permiffion d'entrer
pour huit Bergeres des en-
L
GALANT.
15
:
1
e
S
S
S
1
virons. C'eſtoit meſine Sexe ,
& il n'y avoit pas moyende les
refuſer. Il fut pourtant aifé de
juger à la taille de ces prétenduës
Bergeres , qu'elles ne l'eftoient
que par l'habit. Il n'y
avoit rien de mieux entendu .
Tout estoit galant& propre ,&
une Maſcarade de cette importance
pouvoit eſtre reçeuë par
tout. Le deſſein en avoit eſté
formé par huit jeunes Gens des
plus conſidérables de la Ville ,
qui ayant eu avis de l'aſſemblée
de ces Belles , & connoiffant les
intrigues & le caractere de chacune
, s'eſtoient ſervis de l'occafion
pour ſe donner un agreable
divertiſſement. L'Aifnée des
deux foeurs fut priée de vouloir
eftrela Reyne du Bal. Elle ne
pût ſe diſpenſerd'en faire&d'en
recevoir les honneurs ; & fi la
16 LE MERCVRE
Galanterie des fauſſes Berge--
res la ſurprit, elle fut encor plus
étonnée , quand apres avoir
danſéquelque temps,elle vit apporterquatre
ou cinq Corbeilles
remplies de toutes fortes deConfitures
. Ses Amies s'en accommoderent
le mieux du monde,&
jamais il ne s'en fit une ſi ample
prodigalité. On n'eut pas fitoft
vuide les Corbeilles , q'uon en
vit une autre dans les mains d'une
des Bergeres.. Elle estoitpetite
, mais d'un ornement ſingulier.
Force Rubans de toutes:
couleurs contribuoient beaucoup
à l'embellir , & formant
une agreable varieté pour la
veuë , laiſſoient entrevoir des
Oranges féches confites qui la
rempliffoient. Il n'y en avoit
que huit. On les preſenta à la
Reyne du Bal , qui ayant pris
GALAN T.
17
S
T
S
-
ےہ ےہ
Je
A
en
1-
e-
ビー
es
1-
nt
la
es
la
it
la
is
celle qui estoit au deſſus de la
Pyramide, s'apperçeut qu'il en
fortoit le bout d'un papier noué
d'unfortbeau Ruban couleurde
feu . Son nom eſtoit écrit ſur ce
papier. On avoit fait la meſme
choſe pour les ſept autres Oranges
auſquelles un Billet eſtoit
attaché avec un Ruban de diferente
couleur. Le Nom de
chaque Belle de la Compagnie
à qui on devoit donner
l'Orange eſtoit écrit ſur chaque
Billet. La Reyne du Balſe regla
là deffus pour les diſtribuer
à ſes Amies , & cela futà peine
fait , que les fauſſes Bergeres
fortirent & emmenerent les
Hautbois. Leur départ ayant
laiſſé les Belles dans une entiere
liberté de lire,chacun ouvrit ſon
Orange ,& voicy ce que contenoient
les Billets ..
18 LE MERCVRE
Pour Madle de S. M.
'Amour a quité les Bocages ,
LEnfin le voicy de retours
Ilramene dans nos Villages
Mille Coeurs qui luy font lacour.
Ah, Philis,joignons-y les nostres ;
Pour éprouver à nostre tour
Si c'est un plaisir que l'Amour ,
Ilfaut aimer comme les autres.
V
Pour Madle L. B.
Ous voir &ne point s'engager ,
BelleIris, c'est prétendre une
impoſſible.
Ceffez, ceffez de l'exiger.
Où trouveriez- vous un Berger
chofe
Qui pustaupres de vous demeurerinfenfible
?
Pour Madle L. M.
JE m'en souviens , Cloris , vous m'avezfait
promettre
GALANT.
19
Que toûjours à vos loix mon coeur feroit
Soumis.
Il est vray , je vous l'ay promis ;
Mais puis que vous prenez les choses à
la lettre ,
Vous deviez beaucoup me permettre,
Et vousnem'avez rien permis .
A
Pour Madle de P.
Hque ne puis- ie icy faire parler
mon coeur !
Il vous diroit mieux que moy- mefme
Iuſqu'où va mon amourextréme,
: Etvousauriez moins de rigueur ,
Si vous sçaviez à quel point je vOUS
aime.
Pour Madle D.
TRop aimable Bergere
Nefoyezplusfifiere
Que vous l'avez esté.
C'est cesser d'estre belle ,
Que joindre à la beauté
Vne fierté cruelle..
L
20 LE MERCVRE
JE
८
Pour Madle L. N.
E ne suis point , Iris , d'accord avec
moy-mesme ,
Quand je voy vos divins appas.
Mesyeux veulent que je vous aime,
Mais mon coeur ne me le diťpas .
PourMadle de C.
ECiel en vousfaisantfi
LAfaitsans doute
fait ;
belle ,
Ouvragepar-
Mais il auroit encor mieuxfait ,
S'il euft voulu vous rendre moins cruelle...
Pour Madle L. D..
aydonnémafoy,
Et vous m'avez donné la vostres
Maispourquoy n'eſtre pas tous deuxnez
l'unpour l'autre ?
A qui s'en faut-il prendre ? est-ce à
vous ? est-ceà moy ?
Il faut s'en prendre à vostre humeur
legere
GALANT. 21
;
Qued'un nouvel amour lescharmesfont
ceder.
Helas ! vous faites voir , inconstante
Bergere,
Qu'unferment est facile àfaire ,
Et tres-difficile à garder.
La Maſcarade fit bruit. On
en parla dans la Ville. Les Billets
y furent veus , & les Belles que
preſſoit la curioſité de ſçavoir
qui estoient les fauſſes Bergeres
, n'eurent pas de peine à s'en
éclaircir. La connoiſſance qu'elles
en eurent leur fit naiſtre le
deſſeinde répondre à cette Galanterie
par une autre. L'occaſion
s'en offrit quelque temps
apres. Les meſmes qui leur avoient
mené des Hautbois devoient
s'aſſembler chez l'un
d'entr'eux qui leur donnoit un
fort grand Soupé. Elles en eurent
avis deux jours avant le
22 LE MERCVRE
Régal , & les ordres furent incontinent
donnez pour préparer
toutes choſes. Leur exemple
les détermina. Elles ſe firent
Bergers comme ils s'eſtoient fait
Bergeres , & prenant des Violons
& une Efcorte qui puſt
mettre leur conduite à couvert
de la cenfure , elles ſe rendirent
où elles ſçavoient que cette
Compagnie eſtoit. Des Bergers
auſſi aimables qu'elles parurent
dans ce déguiſement , ne pouvoient
eftre que tres-bien reçeus.
On les examina. Une de
eelles qui en joüoient le perſonnage
fut reconnue , & fit auffitoſt
reconnoiſtre toutes les autres.
La joyel fur grande pour
lesConviez qui ne s'attendoient
à rien moins qu'à eſtre de Bal.
On danſal, on dit cent choſes
agreables & apres quelques
GALAN T.
23
a
$
ب
heures paſſées à ſe divertir de
cette forte , les faux Bergers
firent ſervir la Collation à leur
tour.Comme on la donnoit àdes
Hommes , les Corbeilles n'eſtoient
pleines que de choſes qui
fouffroient le Laurier pour ornement.
Il y en avoit une remplie
de Bouteilles qui estoient
coïfées d'une maniere toute
galante , & dans la petite qu'on
apporta la derniere & qui tint la
place de la Corbeille aux Oran
ges , il y avoit huit autres petites
Bouteilles de liqueur toutes couvertes
de Rubans de diferentes
couleurs. Un Billet eſtoit attaché
à chacune , & on y liſoit le
nom de celuyquidevoit la rece
voir. Le partage en fut fait par
leMaiſtre du Logis à qui la Corbeille
fut preſentée. Les Belles
qui leur voulurent laiſſer le
24 LE MERCVRE
temps de lire , ſe retirerent dans
ce moment. Chacun ouvrit ſon
Billet , & y trouva les Vers que
vous allez voir.
Pour M du C.
S
I Celadon n'estoit pasfi volage ,
Et s'il vouloit fortement s'engager,
Ielerendrois leplus heureux Berger
Detous lesBergers du Village;
Maissa legereté m'arreste & mefait
peur ,
Un autredés demain poſſederaſon coeur,
Etj'ay lieudetout craindre.
Helas! qu'un Berger estàplaindre
Qui ne connoistpasſon bonheur !
Q'
Pour M D. L. F.
Vand un coeur a pour voouuss du
tendre ,
Etqu'il adequoy vous charmer ,
S'il ne vous estdoux de vous rendre
Vousn'avezjamaisfçen ce que c'est que
d'aimer.
Pour
730
120
V
GALANT
Pour Mr D.V. 1993
Ous autres Bergers inconstans ,
Vous en contezaffez aux Belles;
Mais chezvous cen'estplus le temps
De trouverdes Bergers fidelles.
Pour M le L.
Depuis que dans nostre Village
L'aimable Philis vous engage,
vous ne m'aimez plus Ienne Berger
tant.
د
Ah , vous m'apprenez qu'à voſtre
âge
Il est aisé d'estre volage ,
Et malaisé d'estre constant-
Pour M L. S. B.
ee quifait mon martire,
BEY
९ ment ,
Etquiſans donte est un cruel tour-
C'est que je t'aime tendrement,
Etquejen'oſe tele dire.
Fevrier. B
26 LE MERCVRE
Irfis ,
Pour ML. R.
tu teplainsde mon coeur
Et tu l'accuſes de rigueur
,
Quand tu le vois bruler d'une flame
nouvelle ;
Toyqui manques defoy ,
Crois-tu trouver chezmoy
Un coeur quiſoit fidelle ?
Q
Pour M. D. Р. С.
Vand un coeurfait commele vostre,
QuiteuneBeauté pour
Et veutse dégager ,
un autre,
Ildoitſouhaiter quefaBelle
Lequitte&devienne Infidelle,
Afin quefans reproche il lapuiſſe changer.
Pour M. de la C.
roy le moindrerefus tetouche
Et
,
tu veuxdéja tout quiter ?
Croy-moy, cette rigueur doit peu t'in
quieter ,
GALANT.
27
Pourſuy ; plus la Belle est farouche .
Plus elle veutqu'on s'obstine atenter.
t
Ces Vers ne furent point une
Enigme pour ceux à qui on les
adreſſoit. On les entendit , &
comme ils pourront avoir de la
fuite , s'ils produiſent quelque
nouvelle Avanture , j'auray ſoin
de vous écrire tout ce que j'en
pourray découvrir.
Le Roy qui connoiſt les grandes
Dépenſes où les grands Emplois
engagent , a voulu contribuer
à celles que M. le Comtede
Roye ſe trouve obligé de
faire , en le gratifiant d'une Penfion
de douze mille livres. Il ne
pouvoit prendre de meilleures
Leçons de Guerre qu'il a fait,
puis qu'il les a priſes de feu
Monfieur de Turenne ſon Oncle.
Il en a herité cette infatiga
Bij
28 LE MERCVRE
ble ardeur qu'il a fait paroiſtre
dans les longs & importans fervices
qui luy ont fait meriter cette
obligeante marque du ſouvenir
de Sa Majefté.
Vous ſçavez , Madame , avec
quelle exacte affiduité M.le Marquis
de S. Poüange , Neveu de
M. le Chancelier , ſert depuis
long- temps ſous Monfieur de
Louvois dans toutes les Affaires
de la Guerre. Vous ſçavez auſſi
que cette exactitude a tellement
plû au Roy , que ſans le tirer
du premier Employ qu'il a eu ,
il luy a confié depuis quelque
temps l'Intendance de ſa principale
Armée , mais vous ne
ſçavez peut-eſtre pas qu'il vient
d'eſtre choify pour remplir la
Charge de Secretaire des Commandemens
de la Reyne.
L'Iſle des Paffions , la Ville
GALANT. 29
re
eret
e
de Beauté , & le Païs de Galanterie
, ne ſont pas des Terres inconnuës
pour vous.On s'y prépare
à la Guerre comme on fait
icy ,& voicy ce que j'en ay appris
par leur Gazette.
ar
de
de
er
Je
1
e
汇
a
GAZETTE
GALANTE.
De l'Isle des Paſſions ; cepremier du
mois d'Inclination.
IN Navire venu du Port
, rapporte que
les Peuples de cette Ifle ſe ſont
ſoûlevez dans la Ville d'Amour.
qui en eſt la Capitale , & qu'apres
s'eſtre rendus maiſtres de
la Citadelle Raiſon , dont ils ont
ruiné les Defenſes & brûlé les
:
e
Bij
30 LE MERCVRE
Magaſins , ils avoient obligé le
Gouverneur Bonſens de ſe retirer
dans la Tour nommée Ialoufie.
Il adjoûte que les Femmes,
àl'exemple de leur Marys, ayant
pris les armes , avoient affiegé
le Gouverneur dans ce réduit ,
& l'avoient forcé de ſe rendre
à compofition , & de confentir
non ſeulement qu'on démoliroit
la Tour , mais auſſi que la Fortereſſe
Vertu d'ancienne architecture,
bâtie ſur un Rocher, ſeroit
ruinée , apres quoy elles en
pourroient rebâtir une autre à
leur mode en raſe campagne à
tous allans & venans.
De la Ville de Beauté , ce 18. du
moisd'Attachement.
Les Estats commencerent
le 3. du courant leurs Seances,
GALAN T..
31
-
le
-
dont Monfieur l'Intendant Coquet
fit l'ouverture avec un Difcours
remply de jolis Vers & de
beaux Sentimens . Les Apas luy
répondirent avec une douceur
dont il fut tres- fatisfait , & luy
promirent que la Ville fourniroit
un million & demy d'oeillades
pour la Guerre contre les
Coeurs rebelles, & qu'elle hate.-
roit la levée d'un Regiment de
Charmes pour le ſervice de l'Amour.
On croit qu'avant que
l'Aſſemblée ſe ſepare , Mohſieur
Coquet établira un Bureau de
Billets doux , & une Taxe de
mille Baiſers par jour, pour mille
bouches qu'il mettra en Garnifon.
2
B iiij
32 LE MERCVRE
Du Pays de Grand Dot , ce 14. du
mois d'Aisance.
On affure que ce Païs eſt fort
allarmé de la marche du General
Interest qui s'avance avec une
Armée de quarante mille Tranfports
déguiſez , & grand nombre
de machines & de Feux d'artifice.
L'Amour qui le ſuit avec un
grand Corps d'Empreſſemens forcez
, a retiré ſes Garniſons d'Attachemens
& d'Affiduitez qui
eſtoient répanduës dans les Villes
des Provinces de Beau-viſage
& de Merite. Il les a abandonnées
aux Infidelles qui s'en font
emparez , & qui apres les avoir
ravagées ont pris leur route du
coſtede Grand-Dot , pour l'attaquer
conjointement avec Interest.
GALANT.:
33
Oft
e-
De
re
.
Du Camp devant Cruauté , ce 8.
jour du mois de Deſeſpoir.
NOAI
Les Affiegez firent une Sortie
de cinq cens Regards irritez la
la nuit du quatriéme; abbatirent
tous les Travaux des Ennemis ,
tuerent trois cens Soldats du Regiment
de Zele , & encloüerent
deux petits Canons appellez
Sanglots ; mais la nuit ſuivante
les Colonels Bonne- mine & Beaujeu
ayant monté la Tranchée ,
inſulterent vigoureuſement la
Demy-lune nommée Rigueur
qui defendoit la Porte , ayant
défait & pourſuivy juſquesdans
la Ville les Dédains qui ladefen--
doient , tandis qu'elle estoit ba
tauëpar huit Canons de trente
livres de bâle d'argent. Ils fi-
B V
34 LE MERCVRE
د
rent une grande brêche &
obligerent la Ville de capituler.
Le Marquis de Beaux-dons Meſtre
de Camp, & le Sieur Prefent
Intendant,furent nommez pour
dreſſer les Articles ..
De la Republique de Loüiſſance ,
ce 18. du mois des Delices.
Le Senat s'eſtant aſſemblé
ces jours paſſez , on ordonna
qu'on démoliroit une grande
Tour nommée Honte , qui fervoit
de defence à la Ville , &
que la Princeſſe Pudeur y avoit
fait bâtir. Il fit auſſi un Decret
par lequel il eſtoit enjoint à cette
Princeſſe de ſe retirer dans
vingt-quatre heures , & de fortirdes
Estats de la republique, à
peine de luy eſtre couru ſus ,
par Embraffemens & Ieux -folâtres
GALAN T.
35
&
er
le
汇
t
1
S
qui en font la Populace. Le Senat
fit auſſi publier que les Habitans
qui font les Enjouëmens &
les Careffes , euffent à ſe preparer
pour la reception qu'on deſtinoit
de faire au General Boncompagnon
qui avoit reglé ſon
Entrée au Vendredy prochain,
& à l'Heure du Berger.
Du Chasteau de Chatemite , le 6 .
du mois d'Hypocrifie.
Le Marquis Tapinois a bloqué
le Chaſteau depuis quelques
jours , n'oſant en approcher à
cauſe des Mines dont les avenuës
ſont toutes pleines. Il envoya
le Colonel Fin-matois pour
obſerver les Dehors & la contenance
des Ennemis .' Il revint
avec deux Tartuffes Capitaines
de la Place qu'il avoit fait prifone
Bvj
36 LE MERCVRE
niers, leſquels rapporterent que
le Chaſteau manquoit deMunitions
& fur tout de Boulets de
Canon &de Bales de Moufquet
; que les Canonniers &
Soldats avoient ordre de faire
grand bruit & grand feu pour
jetter ſeulement l'épouvante:
dans le Camp , & y donner de
fauſſes allarmes. Ils apprirent
auſſi qu'il n'y avoit dans la Place
qu'une fauſſe Porte appellée
Sainte- nitouche , par laquelle les
Affiegez pretendoientfaire leurs
plus grandes Sorties,& que pour
L'emporter il ne faloit qu'y faire.
entrer de nuit des Troupes à
petitbruit. Sur cetAvis leMarquis
Tapinois détacha du Regiment
du Secret & du Silence un
petit Corps , avec ordre d'attaquer
par un Chemin couvert la
Redoute nommée la Sucrée&
GALANT.
37
e
1-
e
e
e
t
5
d'emporter la Ville par Saintenitouche
ce qui fut heureuſe-
5
ment execute . Le Marquis
eſtant entré dans la Ville , trouva
ſur les Murailles & dans les
Magaſins quantité de Canons
de bois peint , &une infinité de
Machines de carton,pour épouvanter
les Timides ..
De laFortereffe Fierté ,
A THEQUE
DE
LYON
du
CC12:
mois d'indifference ..
#1893
Quatre mille Respects , avec
quelques Pionniers nommez
Articles , ſous le commandement
du Comte Mariage , s'étant
poſtez ſur une éminence
vis-à-vis la Fortereſſe de Fierté,
en intention de l'attaquer, le
Gouverneur de cette place fir
faire une grande décharge de
Canon , & entr'autres de plu38
LE MERCVRE
heurs Coulevrines nommées
Rebufades , qui obligerent le
Comte de ſe retirer apres avoir
eſté mis en déroute , & avoir
perdu les Capitaines Bon-deffein
& Bonne-foy qui furent tuez
dans cette attaque. Maisquelques
jours apres le Duc de
Grand-Maiſon s'eſtant avancé &
ayant pratiqué une intelligence
dans la Fortereſſe avec la Dame
d'honneur de la Gouvernante ,
nommée Ambition , commanda
au Capitaine Qualité de ſe tenir
preſt pour donner au premier
ſignal , quieſtoit un grand feu
qui paroiſſoit dans le coeur de la
Place. Ce que Qualité ayant remarqué
, il donna vertement
dans la Porte de Bonne Opinion,
qu'il gagna d'abord , & ayant
facilité l'entrée au reſte des Affiegans
, la Fortereffe fut priſe
GALAN T.
39
1
d'affaut & pillée. Cette diſgrace
obligea Fierté qui vouloit reparer
ſes ruines , d'envoyer des
Députez au Comte Mariage ,
pour le prier de venir prendre
poffeſſion de laPlace dont elle
offroit de le rendre maiſtre , mais
le Comte les renvoya ſans les
vouloir écouter.
Du Royaume de Galanterie, ce 30 .
du mois de Petits-Soins..
Les Estats ont ordonné de
grandes levées pour groffir les
Garniſons des Villes Frontieres,
& entr'autres de celles de Balet
& de Comédie qui en font les
principales , pour reprimer les
incurſions de quelques Peuples
ſauvages nommez Cagots & Bigots,
qui ont accoûtumé à certain
temps de venir ravager ce Ro
40
E MERCVR E
yaume , & y porter la defolation.
Le Comte Carnavala eſté
fait Capitaine General, & a d'abord
expedié des Commiſſions
aux Barons de Hautbois & de
Violons pour lever des Troupes
quiirontau plutoſt à la Ville de
Grand-Bal leur lieu d'aſſemblée.
Cependant le Comte Carnaval a
envoyé des Moumons , qui font
grands Coureurs , pour battre
l'eſtrade & apprendre des nouvellesde
la marche des Barbares,
leſquels s'eſtant avancez ſur
une Riviere nommée Courante ,
qui paſſe dans la Ville de Grand-
Bal , y ont eſté repouſſez par
le Baron de Violons, & l'on a ſçeu
de quelques Priſonniers que ces
Peuples doivent revenir dans
peu commandez par un redoutable
Capitaine nommé Dom-
Caresme , qui menace de ruiner
GALAN T.
41
1
1
S
S
:
de fond en comble la Ville de
Comédie,& de deſoler les Terres
deCadeaux & de Bonne-Chere,qui
font les Campagnes les plus fertiles
du Royaume.
De la Montagne d'Orgueil , ce 7.
du mois de Préfomption.
Un Party d'Amours Complaiſans
paſſans aupres de cette
Montagne pour aller à Déference
, qui est unBourg ſitué dans
un Vallon & dont les Maiſons
font toutes à un étage , fut rencontré
par une Troupe de Bandits
nommez Caprices , qui en
firent priſonniers les principaux
dans le deſſein de leur faire
payer une rançon de dix mille
Owys qu'ils demandent ; mais
deux Regimens d'Amours indiferens
& d'Amours étourdis
f
42
LE MERCVRE
s'eſtant joints aux Amours dévalifez
, attaquerent ces Bandits
qui s'eſtoient fortifiez dans un
Moulin à vent nommé Vanité.
Ils les défirent & délivrerent les
Priſonniers ; apres quoy un Amour
érourdy eſtant monté au
haut de la Montagne , & ayant
jetté par une ouverture une
Pierrede Scandale , il s'éleva un
Orage de feu fi terrible , que
toute laMontagne enfut ébranlée
, les Amours y périrent , &
tous les environs y furent fi deſolez
par le feu des cendres répanduës
, qu'ils ſont demeurez
inhabitables .
Du Royaumed'Eſtime , ce 25. du
mois de Complaisance.
Hier le Sieur Doux-Regard
Introducteur des Ambaſſadeurs,
GALAΝΤ.
43
His
20
1
mena à l'Audiance de la Reyne
Amitié le Dom Espoir , ſuivy
d'un Cortége des plus ſuperbes.
Il entra par la Porte des Conferences
, embellie d'Enigmes &
de Figures de bas relief. Il paſſa
par la grand' Ruë nomméeDoux-
Penchant. Il eſtoit précedé de
toute ſa Maiſon , dont les Offciers
eſtoient vêtûsde Drap vert
chamarré de Vapeurs & deFumées
en broderie de ſoye noire,
qui ſont ſes couleurs. Ils estoient
montez ſur de belles Idées , &
fuivis du Carroſſe du Corps ,
drappé de velours vert en broderie
de Groteſques , & environné
de cinquante Eſtafiers
couverts de Satin couleur d'herbe
, parſemé de Fleurs , rehaufſées
de vaines Penſées . Le Carroſſe
eſtoit attelé de fix grandes
Chimeres houſſées & caparaçon
44 LE MERCVRE
nées de Brocard , chamarré de
Viſions . L'Ambaſſadeur arriva
au Palais avec une eſcorte de
cinquante Carroſſes à quatre
Griffons, & remply de quantité
de Gentils-hommes appellez
Vains- Defirs. Ilfut introduit à la
Salle des Audiances , où il fit
les Demandes de la part de l'Amour
ſon maiſtre , & y preſenta
ſes Cahiers , par leſquels il follicite
la libertédu commerce avec
Coeur-Tendre , qui eſt une Ville
fort marchande. On croit que
cet Article luy ſera accordé ,
pourveu que l'Amour luy paye
un million de ſervices par an.
Cependant il eſt entretenu durant
ſon ſéjour par ordre de la
Reyne , & fa Table eſt couverte
à trois Services de Viandes
creuſes.
GALANT. 45
e
1
1
1
1
(
Des Valées de Pruderie , ce 12. du
mois de Modestie.
On a pris dans la Ville Bonrenom
quantité d'Etrangers traveſtis,
nommez Petits-Colets, qui
faifoient en ſecretde fauſſes Pieces.
On les a condamnez pour
avoir ainſi falſifié la monnoye
duPaïs , à un Banniſſement perpetuel
dans les Iſles de Raillerie
qui ne portentque du Ris. On a
auſſi raſé la teſte & fait faire
Amende - honorable à quatre
Blondins Habitans du Royaume
de Coqueterie , pour avoir mis /
en uſage des Charmes & des
Enchantemens , meſme ſous
5
pretexte de parler à l'oreille , y
avoir fouflé des Paroles envenimées.
On les accuſoit auſſi d'avoir
voulu piller le Chaſteau de
46 LE MER CVRE
la Vertu , qui eſt une maiſon
Royale , d'y avoir jetté de la
Poudre aux yeux de quelques
Dames de qualité , & d'avoir
fait defſein d'empoifonner auſſi
toutes les Prudes avec un certain
Encens qui a la force de les
faire tomber en foibleſſe .
THIQUE
LYON
$
1893*37*
l'Empire du Destin, ce 29.du
mois d'Horoscope.
On prépare icy à l'Hoſtelde
V'Etoille de grands appartemens
pour la Solemnité de pluſieurs
Mariages arreſtez depuis longtemps.
Le Comte de Bel Efprit
épouſe la Damoiſelle
Fleurette,
Marquife de Temps perdu , qui
eft une Terre abondante
en
Sonnets & Madrigaux
, qui font
des fruits d'affez bon debit,mais
où il n'y a rien à gagner. Le
GALANT .
47
30
コ
k
Prince Merite ſe marie auſſi
avec la Dame Mauvaiſe-fortune
qui eſt une vielle Courtiſane ,
laquelle ruine tous ſes Maris
par la dépenſe qu'ils font à la
pourſuite d'une infinité d'affaires
qu'elle leur ſuſcite par le
confeil d'Envie & de Calomnie,
qui ſont d'infignes Chicaneuſes
dont les Procés ne finiſſent jamais
, & dont les Avocats qu'on
nomme Satyres n'écrivent que
des Libelles diffamatoires. On
dit du mefme jour que le Roy
des Faquins qui eſt un Peuple
de l'Arabie Heureuſe , envoyeicy
un Ambaffadeur pour
renouveller les Alliances qu'il a
depuis longtemps entretenuës
avec Deftin , & par mefme moyenluydemander
la continuationdes
forces & des finances
que cette Cour est obligée de
48 LE MERCVRE
fournir à la Nation Faquine , laquelle
a beſoin de grandes fommes
pour ſe maintenir contre
Beau-Génie ſon principal Ennemy
, qui luy fait ſans ceſſe une
cruelle guerre.
Dites le vray , madame ſi j'avois
ſouvent de pareilles Gazettes
à vous envoyer , elles vous
attireroient bien des Curieux.
Rien n'eſt plus agreable que
celle-cy. Les Armesy font meflées
avec l'Amour d'une maniere
toute nouvelle,& on ne ſçauroit
enveloper plus galamment
les Intrigues ordinaires du mondeſous
les évenemens des Campagnes.
Elle m'eſt venuë de
Province, ſans qu'on m'ait fait
connoiſtrede quel coſté ,&tout
ce qu'on m'apprend de l'Autheur
, c'eſt qu'il eſt jeune &
bien
GALANT.
49
2
11
형
bien fait , & qu'il s'appelle м.
du matha d'Umery. Pour ſon
eſprit , on a pû ſe diſpenſerde
m'en rien dire , ſon Ouvrage en
fait l'Eloge, & je ne doute point
que vous ne le mettiez au rang
de ceux que vous approuvez le
plus. le lay crû digne de voſtre
curiofité ,& fuis ravy de celle
que vous me témoignez fur
l'Article des Deviſes. Elles font
à la mode plus que jamais ,&
j'en ay quelques-unes à vous
faire voir qui meritent bien que
vous me ſachiez gré du ſoin que
j'ay prisde vous les faire graver;
mais comme il eft difficile de
ſçavoir tout ,& que vous pouvez
n'eſtre pas entierement informée
des conditions qu'elles
demandent pour avoir le degré
de perfection qui leur eft neceſſaire
pour eſtre bonnes , je
Fevrier. C
LE MERCVRE
vay vous dire en peu de mots ce
que j'en ay appris des plus
éclairez en ces matieres.
La grandeur de courage,d'efprit
, de beauté & de naiſſance,
eſt le ſujet eſſentiel desDeviſes,
& c'eſt les profaner , ou n'en
pas connoiſtre le veritable employ,
que de s'en fervir pour
quelque choſe de mediocre . En
effet la Deviſe n'eſt à proprement
parler qu'un Panegyrique
qui dit peu , & qui fait penſer
beaucoup , qui avec quelques
Paroles qui en font l'Ame , &
avec une Figure qui en eſt le
Corps , repreſente les plus belles
actions dans tout leur éclat,
&qui en les repreſentant procure
au merite la récompenſe qui
luy eſt deuë. L'Ame & le Corps
qui compoſent la Deviſe , doi
vent avoir entr'eux une ſi étroiGALANT.
51
DSC
e
10
P
E
, ou
te liaiſon ,que l'un ne ſe puiſſe
paſſer de l'autre , en forte que
Teparez ils ne diſent rien
parlent un langage qui ne puiſſe
eſtre compris . Cette condition
eſt ſi neceſſaire , que fi les Paroles
formoient d'elles- meſmes un
ſens parfait ſans que la Figure
aidaſt à les faire entendre , la
Deviſe ſeroit imparfaite , tant il
eſt vray que c'eſt dans l'union
de ſes deux Parties que conſiſte
ſa perfection. On en pourra
toûjours donner pour modele
ce Soleil dont les rayons ſe répandent
ſur tout un Monde , &
auquel ces Paroles ſervent d'Ame
, Nec pluribus impar. Vous les
entendez , Madame , & vos
Amies apprendront par vous
que ce Soleil qui éclaire tout un
Monde ſeroit capable d'en éclairer
encor pluſieurs autres . Rien
Cij
52 LE MERCVRE
ne pouvoit eſtre plus juſtement
appliqué à Loürs LE GRAND.
Ne regardez que la Figure de
cette Deviſe , vous concevrez
ſeulement que le Monde eſt
éclairé par le Soleil. Ne vous attachez
qu'aux Paroles , elles
vous feront comprendre qu'il y
a quelque choſe qui pourroit
fuffireà pluſieurs . Voyez letout
enſemble , & en faites l'application
, vous ne manquerez point
d'en prendre une idée qui aura
une juſte proportion avec tout
ceque lagloire de noſtre incomparable
Monarque vous aura
fait concevoir de plus élevé.
Vous allez trouver la meſme
choſe dans les quatre Devifes
que j'ay fait graver icy , & fur
leſquelles je vous prie de jetter
les yeux. Le ſujet n'en pouvoit
eſtre plus grand. Elles ont eſté
1
GALAN T.
53
de
E
1
-
faites pourMonſeigneur le Dauphin
,& c'eſt luy que je regarde
particulierement en toutes choſes.
Ne vous informez point
du Nom de l'Autheur. Regardez
les ſeulement, afſurée qu'elles
font du bon Ouvrier. Elles
ont eſté déja veuës aux Païs Latin
, mais l'Explication en Vers
François eſt toute nouvelle &
n'a eſté faite que pour vous. Ils
font d'une veine ſi aiſée , queje
ne doute point que vous ne les
lifiez avec beaucoup de plaiſir.
Apres ces Deviſes qu'on peut
nommer Heroïques , je me prépare
à vous en envoyer de Galantes
la premiere fois que je
vous écriray. J'entens parce mot
les Deviſes qui ſemettent ſurdes
Cachets , & que je voy recherchées
de beaucoup de Belles .
Je vous ay déja entretenuë du
Cij
54
LE MERCVRE
Panegyrique de Monfieur le
Tellier , que fit M. Pajot le jour
de la Publication de ſes Lettres
de Chancelier. M. Talon premier
Avocat General ne parla
point à cauſe de ſon indiſpofition
,& ce qu'il avoit à dire fut
differé de huit jours. Il ne s'eſtoit
point encor fait de pareilles Ceremonies
à deux fois , mais on
peut ſe mettre au deſſus des regles
pour celuy qui eſt au deſſus
des loüanges , & on ne pouvoit
trop attendre celles que luy devoit
donner un auſſi grad Home
que M² Talon. Le commencement
de ſon Difcours fut que les
Rois ſe faiſoient regarder comme
les Images de Dieu par la
diſtribution des Charges & des
récompenfes , mais qu'ils ne l'eſtoient
pas pour donner en mefme
temps des lumieres comme
GALAN T.
55
Dieu fait ,& qu'ainſi ils avoient
beſoin de rencontrer des Sujets
qui euſſent déja celles que Dieu
donne en diftribuant ſes graces ,
& que le Roy en avoit trouvé
un dans Monfieur le Tellier,qui
ayant toutes les qualitez neceffaires
à un Miniſtre digne de ſa
confiance , eſtoit tout enſemble
& grand Politique , & grand
Magiftrat. Il adjoûta que l'Envie
qui s'attache à tout , & qui répand
ſon venin juſques ſur les
Teſtes couronnées , avoit fouffert
ſon élevation ſans aucun
murmure ; qu'on ne pouvoit
mieux ſervir qu'il avoit fait; que
ceux qui dans les temps diffici
les n'avoient pas eſté de ſes
Amis , n'avoient pû s'empefcher
de meſler beaucoup d'Eloges
à ce qui leur eſtoit échapé
contre luy ,&qu'ils ne l'avoient
: C iiij
)
36
LE MERCVRE
accufé que de ce qui devoitfervir
à ſa gloire , de trop de déference
aux ordres d'une grande
Reyne à laquelle il eſtoit obligé
d'obeïr , & de trop de gratitude
pour un Miniſtre qui attendoit
beaucoup de ſes ſoins. Il parla
en ſuite des momens prétieux
dérobez à ſes importans Emplois
pour l'éducation de Meffieurs
ſes Fils , & fit voir comme
il y avoit reüſſy pour l'avantage
de l'Estat . Il s'etendit fut le
merite de Monfieur de Louvois,
& dit que les ordres du Roy qu'il
donnoit avec tant de prudence
& de conduite , & dont le fuc
cés ſe voyoit par la rapidité de
nos Conqueftes , luy feroient
trouver place dans l'Hiſtoire ,
ſans que l'illuſtre matiere qu'il
luy fourniroit dérobât rien à la
gloire de l'Auguſte Prince dont
GALANT.
57
1
il executoit les projets. Il tomba
de là fur ce qui regarde Monſieur
l'Archeveſque de Rheims
dont il loüa la profonde érudition
, & l'ordre qu'il avoit apporté
dans ſon Diocéſe où il
avoit voulu rétablir les Conciles
Provinciaux & Nationaux. II
dit qu'il eſtoit digne Succeſſeur
des grands Hommes qui avoient
poſſedé avant luy la Dignité
dont il eſtoit reveſtu ; qu'on ne
pouvoit mieux remplir qu'il faifoit
la place des. Hincmarts , &
qu'on le verroit bientoſt dans le
rang où tant de Princes de l'Egliſe
avoient eſté . Il finit par un
ſecond Eloge de Monfieur le
Tellier , & fit voir l'aſſurance
où l'on devoit eſtre des ſoins
qu'il prendroit à maintenir tous
les Reglemens dans leur force,
& à ne permettre point qu'on
1
C V
58 LE MERCVRE
détournaſt les Affaires , qui
comme les eaux doivent ſuivre
le cours que la Nature leur a
donné pour ſe rendre où elles ſe
ramaffent toutes. Ce Difcours
fut poly , éloquent , perfuafif,
& j'en diminuë la beauté , en
voulant vous la faire concevoir
par les informes idées que je
vous en donne.
Avantque de paſſer à dautres
Nouvelles , il eſt bon de vous
avertir que je me trompay la
derniere fois en vousparlantde
Mr Voiſin Capitaine aux Gardes.
Je vous dis qu'il eſtoit Oncle
du Conſeiller d'Etat de ce
nom,&il en eſt le Neveu. Apres
cela vous ſçaurez que Monfieur
le Comte de Jarnac a obtenu l'agrément
de Sa Majefté pour la
Lieutenance de Roy de Xaintonge
& d'Angoulmois. SonmeGALANT.
59.
te
rite particulier n'eſt pas moins
connu que celuy des grands
Hommes dont il deſcend , & il
faut n'avoir aucune connoiſſance
de l'Hiſtoire pour ignorer
que les noms de Chabot & de
Jarnac font fameux. Cette Maifon
eſt une des plus Illuſtres.Elle
a eu deux Grands Ecuyers , un
Grand Prieur , un Admiral de
France , & pluſieurs Ducs &
Pairs qui par le Nom de Rohan
ont fort contribué à luy donner
de l'éclat. Je ne vous parle point
des Alliances qu'elle a avec les
Maiſons de la Rochefoucault,de
Rochechoüart,de Luxembourg,
de Coligny , de Duras , de Piffeleu
, &c. Il n'y a perſonne
neles ſcache. Madame la Comreffede
Jarnac , Femme de celuy
qui donne lieu à cét Article,
eftDamed'Honneur de Madequi
Cvj
60 LE MERCVRE
1
moiſelle. L'eſtime que cette
Princeffe en fait , eſtun Eloge
plus fort que tout ce que je vous
en pourrois dire. Elle eſt de la
Maiſon de Créquy - Bernieres,
c'eft àdire d'une des plus confiderables
de Normandie.
L'Abbaye de Sainte Geneviefve
de Chailliot a été donnée
à Madame Perot , Religieuſe de
l'Afſomption. Elle eſt Soeur de
Madame la Preſidente de Bre--
tonvilliers . Il y a peu de Filles.
dont la vertu ſoit plus exemplaire.
Je vous ay parlé dans l'une
de mes premieres Lettres de favantage
important que Monfieur
le Mareſchal de Schom
berg remporta l'Eſté dernier en
Catalogne: Si vous voulez ſça +
voir ce qui s'y eſt paffe pendant
les années 1674 & 1675. Ait
GALANT. 61
ر
s'en eſt imprimé depuis peu
une relation fort exacte & fort
curieuſe dont la Lecture vous
donnera beaucoup de plaifir. Elle
finitpar le malheur de Monſieur
le Marquis de Riverolles à
qui un coup de Canon emporta
la Jambe lors qu'il s'en retournoit
à fon Escadron .
L'employ des Armes eft glorieux
, mais les périls en font
grands ,&peu y vivent autant
qu'a faitMile Comte d'Amanſé
Defcars, Baron de Combles,qui
eſt mort âgé de quatre-vingts
ans. Heſtoit premier Lieutenant
pour le Roy au Gouvernement
de Bourgogne , & Chevalier
d'Honneur du Parlement de
Dijon. Sa Majesté pour récompenſe
de ſes ſervices avoit reçen
depuis fort long-temps M. le
Comte d'Amanſe ſon. Fils en
62 LE MERCVRE
furvivance de cette Charge.
Les Guerres paſſées luy ont
fourny diverſes Occafions de
faire paroiſtre ſa valeur. Ila de
la politeffe , eſt bien fait & fort
aimé dans ſon Païs. Cette Famille
eſt alliée avec celles de
Bourbon- Carency , Deſcars , la
Vauguyon , & d'Eſtuerde Cauffa,
de S. Megrin .
Voila des Nouvelles de toute
eſpece. Vous leur donnerez l'ordre
, s'il vous plait. Il ne faudroit
plus qu'un Mariage afin
que rien n'y manquât. On parled'en
faire un au premier jour
d'une jeune Perſonne pour laquelle
un peu de pâleur a fait
faire les Vers que vous allez
voir.
GALANT. 63
THE
RECEPTE
POUR LES
011
BIBLIO
LYON
LA
VILLE
*1893%
PASLES COULEURS ,
N
AIRIS.
Ousfous-fignez Docteurs en Medecine,
Régens experts de cette Faculté ,
Apres avoir bien consulté
Voftre mal & son origine.
Confiderant voſtre pâle couleur ,
Vos petits manquemens de coeur ,
Et toutes vos humeurs chagrines.
Tous d'un conſentement nous avons arresté
,
Quepour vous rendre la Santé,
Un jeune Medecin vant deux cens Medecines.
64 LE MERCVRE
Sans vous alleguer Avicenne ,
Hypocrate , ny Gallien ,
Il suffitque nous ſçachions bien
Ce qui peut caufer vostre peine.
Envain vous le cachez ; d'infaillibles
raisons ,
Que par respect nous vous taiſons ,
Marquent lemalqui vous poſſede .
Le connoissant , nous avons arreſté ,
Que pour vous rendre la Santé ,
Un jeune Medecin doit estre un grand
Remede..
Peut-estre qu'ignorant lacause
Du tourment que vostre coeurſent..
Vn Medecin moins connoiſſant ,
Vous ordonneroit autre chose ;
Peut- effre ilprefcriroit le Lait ,
Vous voyantle Corpsfi flnet ;
Maisnous , Docteurs experts , nous
voulons que l'on ſcache,
Que de l'avis de nos meilleurs Authears
Pour querir les pâles couleurs ,
Unjeune Medecin- vant bien mieux
qu'une Vache.
GALAN T.
65
1
On propoſe l'Ordonnance .
C'eſt aux Belles qui ſe connoifſent
à jugerde l'intereſt qu'elles
ont de s'en ſervir ſelon le party
qui ſe preſente . Il eſt des Amans
dontla conftance merite d'eſtre
récompensée , & ils ſeroient affez
dignes d'eſtre heureux , s'ils
reſſembloient tous à celuy qu'on
a fait parler dans ce Sonnet.
د
SONNET.
I' Hyver eft revens , la Campagne estSauvage ,
Les Jardins deſolez ne montrent plus
deFleurs ,
Nos Prez ne font plus peints de leurs
vives couleurs ,
Et nos Bois ont perdu leur aimable
feüillage.
66 LE MERCVRE
A peine le Soleil perce un épais
nuage , 11
Etblanchit nos Coteaux de ſes foibles
pâleurs ;
Dansnos Champs laNature exprimefes
malheurs ,
Et la Terre gémit sous un dur efclavage.
Le froid a faitperir les plus jeunes
Oyseaux ,
Lesglaçons ont couvert la ſurface des
Eaux ,
Et de leur cours rapide arreſté le murmure.
L'air est battu des vents
frimats;
ougroſſy des
Maisparmyles glaçons les vents & la
froidure ,
Mon coeur conferve un feu que l'Hyver
n'éteintpas.
Il ne faut pas que l'Amour
me faſſe oubier la Guerre. De .
puis que je vous écris , je ne
GALANT. 67
vous ay encor rien dit desAffaires
de Suede. Il s'en paſſe de
fi éclatantes chez nous , que
je n'ay aucun beſoin du ſecours
des étrangeres pour groffir mes
Lettres mais comme les Actions
extraordinaires meritent d'eſtre
publiées & loüées par tout , il y
a quelque choſe de ſi remarquable
dans celle de M. le Comte
de Koniſmark , que je ne puis
m'empeſcher de vous en parler.
Ses forces estoient inferieures à
celles qu'on luy oppoſoit ,& il
n'a pas laiſſéde défaire tout ce
qu'il y avoit de Danois dans l'Ifle
de Rugen. Vous ne manquerez
pas de dire que cette Défaite
tient beaucoup de la bravoure
Françoiſe. Ne vous en étonnez
point. Le Comte de Konifmark
a pris des Leçons de Guerre
dans les Armées de Loüis LE
68 a LE MERCVKE
GRAND. Ily a fervy pluſieurs
années ,& on l'ya veu tenir le
rang d'Officier General que fa
valeur& fa conduite luy avoient
fait meriter. Il eſtoir à la Bataille
de Senef , il s'y diftingua , &
il y fut meſme bleffé enſe ſigna
lant.
Six cens des Habitans de
Stralzundt ſe jetterent dans le
Fort du Trajet pour luy donner
moyen de groſſir ſes Troupes,
& faciliter par là fon entrepriſe,
tandis que la Garniſon du méme
Fort alla joindre ce General,
& combattre avec luy les Ennemis.
Quand des Habitans en
ufent ainsi , il faut que leur fidelité
ſoit ſoûtenuë d'un fort grand
amour pour leur Maiſtre. Le
jeune Prince qui gouverne aujourd'huy
la Suede , merite le
zele empreſſé que tous ſes SuGALANT.
69
:
jets ontpour luy. Il ne s'eſt point
laiſſé ébranler par ſes malheurs.
Ils n'ont ſervy qu'à augmenter
l'intrépidité avec laquelle on l'a
veu gagner luy-meſme des Batailles
à la teſte de ſes Troupes,
& forcer la Victoire par ſa valeur
à réparer ſur Terre le tort
que les Elemens luy avoientfait
fur Mer. Si la Fortune qui eft
coûjours au defſous de ſon courage
, luy a fait perdre quelques-
Places confidérables , il n'y a
pas lieu d'en eſtre ſurpris. Elles
font hors de ſes Païs Hereditaires.
Il faut traverſer la Mer, effuyer
ſon inconſtance , & vaincre
la fureur des Vents pour y jetter
du Secours. Joignez à cela
que ce jeune Roy avoit à combatre
dans le meſme temps un
grand nombre de Puiſſances
Souveraines liguées contre luy.
:
70 LE MERCVRE
Cependant on peut dire qu'il
n'a pas perdu Stetin. Il l'a fans
doute vendu bien cherement à
ceux qui l'ont pris, puis que cette
Place luy a ſervy à retenir de
ce coſté- là les forces de ſes Ennemis
pendant deux années, &
que tandis qu'elles s'y ruinoient
il a fait lever des Sieges & gagné
des Batailles contre d'autres
Ennemis qui l'attaquoient de
plus prés.
Cette matiere m'engage à
vous dire un mot d'un Triomphe
qui ne s'acquiert point par
les armes , maisqui ne laiſſe pas
d'eſtre un préſage de ceuxque
doit un jour remporter Monſieur
le Duc de Bourbon , petit-
Fils de S. A. S. Monfieur le
Prince. Ce jeune Duc fait ſes
Etudes au College de Clermont.
Le titre d'Empereur y eſt
GALANT. 71
donné à ceux qui ſurpaſſent
tous les autres ; & c'eſt ſur ce
Titre que perſonne ne luy a pû
diſputer , qu'on a fait le Sonnet
que je vous envoye. M.
l'Abbé de la Chapelle en eſt
l'Autheur. Il eſt Filsde M. de
la Chapelle qui a l'Intendance
des Affaires de Monfieur le
Prince en Berry.
A MONSIEUR
LEDUC
DE BOVRBON
SONNE T.
Triomphez , charmant Duc , fur
lesBancs d'une Claffe:
De Lauriers innocens chargez vosjeunesmains;
72 LE MERCVRE
Aprenez avecfoin la langue des Ro
mains;
Dont vous furpaſſerez la valeureuſe au
dace.
1
ENGUYEN , CONDE' و
l'honeur de vostre race,
tous deux
Ont dans leurs jeunes ans pris les mefmes
chemins.
Et devant estre un jour la terreur des
humains
Ils ont esté lagloire & l'amour du Parnaße.
Ils ont toûjours aimé l'Etude & les
beaux Arts ,
Apollon le premier leur fit connoistre
Mars ,
Illeur apprit àplaire en domptant des
Provinces.
Et tous deux pour meſler le Lierre à
leurs Lauriers ,
Dés l'enfance ont estéles plus habiles
Princes
Comme ilsfont aujourd'huy lesplus fam
meuxGuerriers.
Vous
GALANT.
73
Vous devez eſtre contente .
Le Ruiſſeau que vous avez tant
aimé a fait d'étrange fracas.Une
troifiéme Prairie n'a pû fouffrir
que les deux qui ſe ſont declarées
Rivales pour luy , priſſent
tant de peine à meriter ſon attachement.
Elle a eſté trahie par
in Ruiſſeau un peu plus voiſin
de la Mer que celuy que Mº de
Fontenelle a fait parler , & dont
elle prétendqu'il foit connu ; &
voicy le conſeil qu'elle donne
aux Prairies ſes Soeurs pour les
faire renoncer l'une & l'autre au
Ruiſſeau qui eſt la cauſe de leur
broüillerie.
Fevrier. D
74 LE MERCVRE
LA PRAIRIE
TROMPEE ,
AUX DEUX.
PRAIRIES RIVALES .
Ceffez vos injustes querelles ,
Mes Soeurs,&fans Rumſſeauxpasfezplutoſt
letemps.
Sinous n'eſtions pasfi fidelles ,
Sans doute les Ruiſſeaux feroient moins
inconstans.
L'en avois un , c'est le sujet dema
peine.
Cet ingrat Ruiſſeau chaque jour
Me venoit , auſortird'une claire Fontaine
,
Faire hommage de ſon amour.
Il eſtoit jeune encor ,Son cauparoiſſoit
pure,
GALANT.
Ilmontroitpoursunneeppllaaiirreeuunn vviiffeemmpprreessfement
,
Etfon impatient murmure
3
Sembloit tout accufer de son retardement.
Leme rendis enfin. Eust-on pû s'en de.
fendre ?
Dans monfein ilse répandit ,
Etde mon herbe la plus tendre
L'avois foin de formerfon Lit.
C'estoit peu ; chaque instant pour mar.
quer ma tendreſſe ,
Ieluyfaisois millefaveurs ,
Etn'oppofois àſaviſteſſe
Qu'un rampart émailléde cent nouvellesfleurs.
Il ſembloit avoir peine à quiter fon
Amante,
Il revenoit fans ceſſe ,&par milledétours
On eust dit que tâchant àprolongerfon
cours ,
Ilrendoitsa courſe plus lente
Dij
76 LE MERCVRE
Pour mieux me montrerses amours
Mais las ! tousſes funeſtes tours
Ontbientoft trompé mon attente.
1
Enflé par mon secours , riche de mes
tresors ,
Il commence à me croire indigne de luy
plaire.
Ilfuit,ſans m'écouter, loin de mes triſtes
bords ,
Et se rit de l'éclat de ma juſte colere.
Il triomphe le traiſtre , &fait de mes
faveurs.
VnSacrifice àma Rivale ,
Ses bordsſont ſemez de mesfleurs,
Mais en vain elle les étale.
Bientoft ce jeune ambitieux ,
Courant de Prairie en Prairie ,
La laiſſera languiſſante, flétrie ,
Et juſques à Thetis ira porterſes voeux.
C'est le panchant de tous nos Infidelles,
La nouveauté pour eux a toûjours des
appas,
GALANT.
77
Etdés que lesamours ceffent
:
velles
d'estre ROUTE DE
Les amours ne leur plaisent pa LYON
O toy , Thetis ! ô toy , trop aimable
Déeffe !
Qui de ces Inconstans nous voles les ardeurs
,
Si quelque amour pour toy les intereffe,
Songeque c'est l'amourde tesfeules grandeurs.
a
Pourſuy cette infolence extréme,
Vange-nous,vange-toy toy-méme ,
Qu'ils n'obtiennent jamais ny grace ny
pardon , :
Que tes Divinitez leurfoient toûjours
contraires ,
Etpour learimpoſer unepunition
Egale àleur ambition ,
Que leurs Eaux foient toujours ameres,
Et qui perdent chez toy jusqu'à leur
propreNom. 4
L'Hiſtoire de la Belle , morte
d'amour , que je me ſuis engagé
EVILLE
Diij
78 LE MERCVRE
à vous conter a fait rantde bruit
par tout , qu'il eſt difficile que
vous n'en ayez entendu parler,
mais il l'eſt encor plus que vous
en ayez appris les circonſtances
& je m'en ſuis informé
avec affez de ſoin aux Perſonnes
intereſſées , pour ne vous en
laiſſer ignorer aucune.
د
Une Dame s'eſtant dégoûtée
du monde , où elle avoit fait
figure affez long-temps , ſe retira
en Province dans une de ſes
Terres , & s'y donna toute entiere
à ſa Famille. Elle estoit
Veuve d'un Comte , qui eſtant
né avec plus de qualité que de
bien , n'avoit ſoûtenu ſon rang
que parce qu'elle eſtoit fort riche.
Il luy avoit laiſſé une Fille
de quinze à ſeize ans. Elle l'aimoit
tendrement ; & comme la
vie qu'elle menoit eſtoit aſſez
GALANT. 79
folitaire , elle fit deſſein de mettre
aupres d'elle une jeune Perſonne
du meſme âge , dont tout
l'employ ſeroit de la divertir.
Elle n'eut pas beaucoup de peine
à faire ce choix. L'humeur
de Mariane luy avoit plû. Cette
aimable Fille voyoit fort fouvent
la fienne ,& elle ne luy eut
pas plutoſt témoigné l'envie
qu'elle avoit de la retenir, qu'elle
eut tout lieu d'eſtre ſatisfaite
de ſa complaiſance. La rencontre
eſtoit favorable pour Mariane.
Elle n'avoit ny Pere ny Mere.
Tout le Bien de ſa Maiſon avoit
eſté mangé en Procés , & n'ayant
pour tout avantage de la
Fortune , que celuy d'eſtre d'une
des plus nobles Familles de
la Province , elle en trouvoit
beaucoup à eſtre reçeuë en qualité
d'Amie dans une Maiſon
Diiij
80 LE MERCVRE
auſſi illuſtre qu'eſtoit celle de la
Comteſſe. Elle y estoit déja fort
aimée , & fes manieres honnêtes
pour tous ceux qui avoient
à traiter avec elle, eurent bientôt
achevé de luy gagner tous
les coeurs. Ce qui luy avoit particulierement
acquis l'eſtime de
la Comteffe , c'étoit que toute
jeune qu'elle fût , & d'une beauté
dont toute autre ſe ſeroit laifſée
ébloüir , elle avoit une modeſtie
& une vertu qu'on ne
pouvoit affez admirer. Ainſi la
Comteffe n'avoit pû faire un
choix plus avantageux pour fa
Fille , ny luy donner un exemple
qui fût plus digne d'étre ſuivy;
mais en voulant que Mariane
luy tinft compagnie , elle n'avoit
pas pris garde qu'elle avoit un
Fils , que ce Fils n'étoit pas d'un
âge à demeurer infenfible , &
1
GALANT. 81
que l'expoſer à voir à toute heure
une fi aimable Perſonne , c'étoit
en quelque façon le livrer
aux charmes les plus dangereux
qu'on pût avoir à craindre pour
luy. En effet , ſi le jeune Comte
n'eut d'abord que de la civilité
pourMariane,il ne fut pas longtemps
en pouvoir de n'avoir
rien de plus fort. Quoy qu'il fût
ſouvent avec ſa Soeur , il en auroit
voulu étre inſeparable , &
il ne luy fut pas difficile de connoître
ce qui luy cauſoit cet empreſſement.
Mariane ne diſoit
rien qui ne luy ſemblât dit de la
meilleure grace du monde . Mariane
ne faiſoit rien qu'il n'approuvât
, & parmy les loüanges
qu'il luy donnoit , il luy échapoit
toûjours quelque choſe qui
approchoit aſſez d'une déclara--
tion d'amour. Mariane de fon
D V
82 LE MERCVRE
coſté n'eſtoit pas aveugle ſur le
merite du jeune comte. Il luy
ſembloit digne de toute l'eſtime
qu'elle avoit pour luy; & quand
elle s'examinoit un peu rigoureuſement
, elle ſe trouvoitdes
diſpoſitions ſi favorables à faire
plus que l'eſtimer , qu'elle n'étoit
pas peu embaraffée dans ſes
ſentimens ; mais fi elle avoit
peine à les regler , elle s'en rendoit
ſi bien la maiſtreſſe , qu'il
eſtoit impoſſible de les découvrir.
Elle connoiſſoit la
Comteffe pour une Femme imperieuſe,
quiayant apporté tout
lebien qui estoit dans cette
Maiſon , formoirde grands projets
pour l'établiſſement de fon
Fils , & luy deftinoit un Party
fort confiderable. Ainſi quoy
qu'elle fuft d'une naiſſance à ne
luy pas faire de honte , s'il l'ai
GALANT. 83
moit aſſez pour l'épouſer , elle
voyoit tant d'obſtacles à ce defſein
, qu'elle ne trouvoit point
de meilleur party à prendre que
celuyde ne point laiſſer engager
fon coeur. Cependant elle tâcha
inutilement de le défendre;
ſon panchant l'emporta ſur ſa
raiſon , & fi elle oppoſa quelque
fierté aux premieres declarations
que le Comte luy fiſt de
ce qui ſe paſſoit dans ſon coeur
ce fut une fierté ſi
engageante , qu'elle ne l'éloigna
point de la réſolution qu'il
avoit priſe de l'aimer éternellement.
Elle évita quelque temps
toute forte de converſations particulieres
avec luy ; mais elle ne
pût empeſcher que ſes regards
ne parlaffent , & ils luy expliquoient
fi fortement ſon amour,
qu'il luy estoit impoſſible de
pour elle ,
Dvi
84 LE MERCVRE
n'en eſtre pas perfuadée . Enfin
le hazard voulut qu'il la rencontrât
ſeule un jour ſous le Berceau
d'un Jardin où elle s'abandonnoit
quelquefois à ſes reſveries.
Elle interrompit les premieres
aſſurances qu'il luy reïtera
de ſa paffion ; mais il la conjura
fi ferieuſement de l'écouter
qu'elle crût luy devoir cette
complaifance. Ce fut là qu'il
luy peignit un peu à loiſir tout
ce qu'il ſentoit depuis fort longtemps
pour elle ,& qu'il l'affura
de la maniere la plus touchante,
que ſi elle vouloit agréer
ſes ſoins , il feroit ſon unique
felicité de la poffeffion de fon
coeur.. Mariane rougit , & s'eſtant
remiſe d'un premier trouble
qui donnoit de nouveaux
agrémens à ſa beauté , elle luy
dit avec une modeſtie toute
GALANT. 85
charmante , que ſi elle estoit
dans une fortune égale à la fienne
, il auroit tout lieu d'eftre
fatisfaitde fa réponſe ; mais que
dans l'état où estoient les cho
ſes , elle ne voyoit pas qu'il luy
pût eſtre permis de s'expliquers
qu'elle avoit trop bonne opinion
de luy , pour croire qu'il eût
conceu des eſperances dont elle
dût avoir ſujet de ſe plaindre, &
qu'elle enviſageoir tant de mal
heurs pour luy dans une paffion
legitime , qu'elle croiroit ne pas
meriter les ſentimens qu'il avoit
pour elle , frelle neluy conſeilloitde
les étoufer ; qu'elle luy
prefteroit tout le ſecours dont
il pourroit avoir beſoin pour le
faire, & qu'elle éviteroit ſa veuë
avec tant de ſoin , qu'il connoîtroit
que fi for peu de fortune
ne luy permettoit pas de pre
86 LE MERCVRE
و
tendre à ſon amour , elle estoit
digne au moins qu'il luy conſervât
toute ſon eſtime. Tant
devertu fut un nouveau ſujet
d'engagement pour le Comte.
Il parla de Mariage , pria Marianede
luy laiſſer ménager l'efprit
de ſa Mere & ſe ſepara
d'elle ſi charmé, qu'il n'y eut jamais
une paffion plus violente.
Il fit ce qu'il luy avoit promis ,
& rendit des devoirs ſi refpetueux&
fi complaiſans à la Cóteſſe,
qu'il ne deſeſpera pas d'obtenir
ſon conſentement ſur ce
qu'il avoit à luy propoſer. Mariane
ne fut pas moins exacte à
tenir parole. Elle prit ſoin d'éviter
le Comte , & taſcha de
luy faire quiter un deſſein dont
elle voyoit le ſuccés hors d'apparence
; mais leur deſtinée
GALANT. 87
eſtoitde s'aimer , & comme un
fort amour ne peut eſtre longtemps
caché , la Comteſſe qui
s'en apperçeut , en fit quelque
raillerie à fon fils.Il prit la choſe
furle ſerieux , & des qu'il eut
commencé à exagerer le merite
deMariane , elle prévint la déclaration
qu'il ſepreparoit à luy
faire par des défenſes ſi abſoluës
d'avoir jamais aucune penſée
pour elle, qu'il vit bien qu'il n'étoitpas
encor temps de s'expliquer.
Elle fit plus. L'a Campagne
alloit s'ouvrir , le Comte
avoit pris employ , & elle ne
luy donna qu'un jour pour partir.
Il falut ceder. Son Pere n'a
voit pas laiſſe de quoy fatisfaire
ſes Creanciers ,& il ne pouvoit
efperer de bien que par elle. Il
partit apres avoir conjuré Mariane
de l'aimer toûjours , &luy
88 LE MERCVRE
avoit répondu d'une fidelité inébranlable.
Pendant ſon abfence,
unGentilhomme voiſin devient
amoureux de Mariane ; il ſedéclare
à la Coteſſe,qui pour mettre
ſon Fils horsde péril , promet
un préſent de Noce confiderable,&
conclut l'affaire . Le Comte
en eft averty. On entroit en
Quartier d'Hyver. Il revient en
halte , & arrive dansle temps
qu'on preffoit Mariane de prendre
jour. Il ſe jette aux pieds de
ſa Mere , la conjure de ne le
deſeſperer pas , & ne luy fait
plus ſecret du deſſein qu'il a
d'épouſer cette aimable Fille.
Grande colere de la Comteffe .
La ſoûmiſſion de fon Fils ne la
peut fléchir , elle s'emporte , &
cette broüillerie fait tant d'éclat
, que le Gentilhomme qui
apprennd l'attachement du
GALANT. 89
Comte, & la correſpondance de
Mariane , retire ſa parole , &
rompt le Mariage arrefté . Cette
rupture fait fulminer la Comteſſe.
Elle défend ſa Maiſon à
Mariane , & toutes les prieres
du Comte ne peuvent rien obtenir.
Il eſt cauſe de ſa diſgrace,
&il ſe réſout à la reparer. Il l'épouſe
malgré toutes les menaces
de fa Mere. Elle l'apprend,
le def- herite , & jure de ne luy
pardonner jamais. Un Enfantnaiſt
de ce Mariage , on le porte
àla Comteſſe. Point de pitié,
elle demeure inexorable , &
pour achevement de malheur,
ilsperdent cet heureux gage de
leur amour. Ils paſſent trois ou
quatre années abandonnez prefque
de tout le monde ; & ne
ſubſiſtant qu'avec peine , parce
qu'on trouve peu d'Amis dans
:
१० LE MERCVRE
l'infortune ,ils ſont réduits enfin
à la neceſſité de ſe ſéparer. Tout
les quitte ,& il faut qu'ils fongent
à quiter tout. Le Comte
en fait la propoficion à Mariane.
Elle n'a pas moins de courage
quede vertu , & elle conſent à
s'enfermer dans un Cloiſtre ,
comme il ſe réſolut àentrer dans
unCouvent. Il vend quelques
Bijoux qui luy reſtent , & en
donne l'argent à Mariane. Elle
va trouver une Abbeſſe auffi
illuſtre par ſon eſprit que par ſa
naiſſance. Elle eſt reçeuë , on
luy donne le Voile , & cette cerémonie
n'eſt pas plutôt faite,
que le Comte ſe rend à Paris , &
renonçant pour jamais au monde
, prend l'Habit dans un treshauſtere
Couvent. La Fortune
n'eſtoit pas encor laffe de perſecuter
Mariane. Quelques FilGALANT.
91
les du Monastere qu'elle avoit
choiſy, apprennent ſon avanrure
,& foit envie ou malignité ,
elles cabalent ſi bien , qu'elles
trouvent des raiſons plauſibles
pour luy faire donner l'exclufion.
Elle a beau verſer des larmes
, elle est obligée de fortir,
Une Religieuſe de ce Couvent
touchéede l'état où elle ſe trouvoit
, luy donne des Lettres de
recommandation pour ſon Pere
qui étoit Officier d'une fort
grande Princeſſe.Elle part, viene
à Paris , & tandis que cet Officier
luy fait chercher un lieu
de retraite pour toute ſa vie , elle
envoye avertir le Comte de fon
arrivée , & luy fait demander
une heure pour luy parler. La
nouvelle diſgrace de Mariane
eſtun coup ſenſible pour luy . II
l'aime toûjours , il craint l'entre
92 LE MERCVRE
tien qu'elle ſouhaite ,& la fait
prier de luy vouloir épargner
une veuë qui ne peut qu'étre
préjudiciable au repos de l'un &
de l'autre. Mariane , quoy que
détachée du monde , ne l'eſt
point aſſez d'un Mary qu'elle a
tant aimé , pour ne ſe point cha
griner de ce refus. Il ne ſert qu'à
augmenter l'envie qu'elle a de le
voir. Elle va au Couvent, entre
d'abord dans l'Eglife , & voit le
Comte occupé à un employ
pieux avec toute ſa Communauté.
Cet Habit de penitence
la touche , elle ſe montre , elle
en eſt veuë , il baiſſe les yeux ,
& quelque effort qu'elle fafſfe
pour attirer ſes regards , il n'en
tourne plus aucunfur elle.Quoy
qu'elle penettre le motifde la
violencequ'il ſe fait,elle y trou
ve quelque choſe de ſi cruel ,
L
GALANT. 93
qu'elle en eſt ſaiſie de laplus
vive douleur. Elle tombe dans
une eſpece d'évanoüiſſement
qui ne luy permet plus de rien
connoiſtre. On l'emporte, elle
ne revient àelle que pour demander
ſon cher Comte. On
court l'avertir qu'elle eſt mourante.
Son Superieur luy or.
donne de la venir confoler , &
elle expire par la force du faiſiſſement
qu'elle a pris avant
qu'il ſe ſoit rendu aupres d'elle.
Toute la vertu du Comte ne fuffit
point pour retenir les larmesque
ſa tendreſſe l'oblige de
donner à cette mort. Ce premiermouvementeſt
ſuivy d'une
reſverie profonde qui le fait
demeurer quelque temps comme
immobile . Il revient enfin
à luy- meſme, & apres avoir remercié
ceux qui ont pris foin
94
LE MERCVRE
de ſa chere Mariane , il ſe retire
dans ſon Convent , où à force
d'auſteritez il tâche de réparer
ce que fa paffion , quoy
que legitime , peut avoir eu de
trop violent.
Cette Avanture a fort éclaté,
& je ne vous en écris rien que
fur des Memoires tres-fidelles.
Je n'en ay pas de moins bons de
ce qui s'eſt paffé en Sicile dans
la priſe du Pofte de Pintale , que
lePrincede Bournonville faiſoit
fortifier depuis quatre mois. Ce
Poſte n'est qu'à deux ou trois
milles de Melazzo , & voicy le
détail de cette Action tel que
l'onme l'a donné.
Les Troupes ſe mirent enbataille
au deſſous de Libbiffo,Cavalerie
& Infanterie,deux heures
avant le jour. Cela fait , on
diſpoſa un Détachement de
GALANT95
& د
huit cens hommes , qui fut
diviſé en deux , ayant chacun à
leur teſte une Compagnie de
Grenadiers. Celuy qui estoit
commandé par M. de Caſaux ,
avoit la Compagnie des Grenadiers
de Crufſol , commandée
par M. de Villeneuve , fuivie de
cent Hommes détachez
ceux-cy de trois cens autres
auſſi détachez. M. de Liſle ,
Lieutenant Colonel de Louvigny
, les commandoit. Le Détachement
de M. de Morton
avoit à ſa teſte la Compagniedes
Grenadiers de Louvigny , commandée
par M. de Goüyenac.
Elle estoit ſuivie pareillement
de quatre cens Hommes détachez,
ſous les ordres de M de
Joigny Lieutenant Colonel de
Schomberg. On ordonna aux
Meſſinois de prendre la teſte de
96 LE MERCVRE
la Cavalerie pour marcher le
long de l'Eſtrang ; & le Regi..
ment de Schomberg fut commandé
pour les ſoûtenir. La Cavalerie
eut ordre de marcher à
leur queue , & tout ce Corps
étoit deſtiné ſoit pour s'opofer à
ce qui pourroit fortir de melazzo
, ſoit pour enveloper les Ennemis
, en les prenant par derriere
. On ſe mit en marche à la
pointe du jour , & l'on arriva à
Soleil levé au pied de la hauteur
où étoit bâty le Fort. Les Troupes
étant en ce lieu-là , le Chevalier
Duc continua ſa marche
avec toute la Cavalerie , les meffinois
& le Regiment de Schomberg
, le long de l'Eſtrang , à la
reſerve du Regiment de Monbas
, commandé par m² de Cerify
, & des Dragons qui reſte-
में
rent avec le Corps des Troupes.
Elles
GALANT . 97
Elles entrerent dans la Finmare,
où elles furent miſes en bataille
ſous le Mouſquet de la Redoute
,&de toutes les Troupes des
Ennemis qui garniſſoient le
frontde laMontagne. Une grofſeHaye
qui regne tout le long
y fait un Retranchement naturel.
Les Détachemens dont il
vient d'eſtre parlé , eſtant tous
prets à donner , Monfieur le
Mareſchal de Vivonne fit tirer
deux petites Pieces de Canon
de fix livres de balle , qu'il avoit
fait porter avec luy , dont deux
coups ſeulement ébranlerent
beaucoup les Païſans qui eftoient
accourus de toutes parts
à la defenſe de ce Poſte. En
meſme temps M. de Caſaux &
M. de Morton , monterent avec
leurs Détachemens , & furent
ſuivis immédiatement du reſte
Fevrier E
98 LE MERCVRE
de toutes les troupes , qui firent
paroiſtre une vigueur admirable
, & ne tirerent pas un coup
de Mouſquet, quoy qu'elles fufſent
tres- incommodees du feu
continuel des Ennemis quitiroient
de derriere leurs Retranchemens.
Dans ce temps - là
ayant apperçeu un chemin qui
montoit droit à laRedoute , M.
le Mareſchal ordonna à fon
Regiment , & à celuy de Normandie
qui le ſuivoit , de le
prendre ; ce qu'ils firent avec
tant de chaleur , qu'ils arriverent
au Foffé dans le meſme
temps que les Grenadiers commençoient
à l'approcher. Comme
ce chemin eſtoit enfilé &
veu à découvert de la Redoute,
y eut pluſieurs Soldats de Vivonne
tuez ,& quantité deblefſez,
non ſeulement enmontant,
GALANT.199
mais encor dans les approches
du Fort qu'ils attaquerent l'Epée
à la main , auſſi -bien que
ceux des Détachemens , lefquels
ſe comporterent , Soldats
& Officiers , avec tant de conduite&
de courage , qu'on peut
dire fans exageration qu'il eſtoit
impoſſible de faire plus. Les Ennemis
firent ferme pendant
qu'ils ne voyoient nos Troupes
quedansle bas de la Montagne,
laquelle eft extremement haute:
mais quand ils les virent monter
avec cette intrepidité , ſans
ſeulement tirer un coup ; les
Païfans , & en ſuite leur Cavalerie
& Infanterie en prirent
une telle épouvante , que quand
les François furent en haut&
de plein pied avec eux , ils ne
trouverent quafi plus d'autres
Ennemis que ceux qui eſtoient
1
Eij
100 LE MERCVRE
prépoſez pour garder les Fortifications
. Ils firent à la verité
un affez grand feu pendant un
demy quart- d'heure ; mais dés
qu'ils virent leurs Foſſez pleins
de Soldats , & leurs Murailles
garnies d'Officiers qui montoient
de toutes parts , ils demanderent
auſſi - toſt quartier
qu'on leur accorda . J'oubliois à
vous dire que pendant que toutes
les Troupes montoient , M.
deMontauban , dont on ne peut
affez loüer la prudence dans
cette occafion , ſe détacha vers
le fonds de Finmare avec quelques
Troupes , pour ſe rendre
maifſtre d'un Bois quiſe trouve
fur la gauche de la Redoute. II
apprehendoit que quelques- uns
des Ennemis ne s'y logeaſſent ,
& qu'en approchant de cette
Redoute , nous ne fuffions fort
GALAN T. 101
incommodez par le feu qu'il en
auroit falu eſſuyer. Cette rencontre
nous a valu plus de deux
cens Priſonniers, parmy leſquels
il y a le Lieutenant Colonel du
Regiment d'Ulbin Allemand,&
Commandant du Poſte ; trois
autres Capitaines Allemans de
ce meſme Regiment , ſept ou
huit Officiers ſubalternes , & un
Capitaine de Cavalerie qui ne
pût ſe retirer avec les autres ,
parce que fon Cheval fut tué .
Comme Monfieur le Marefchal
n'avoit formé ce deffein
que pour faire démolir ce Fort
qui auroit pû incommoder le
paſſage le long de la Mer ;
fi-toſt qu'il en fut le Maiſtre,
il demeura deux jours ſur lelieu
pour le faire entierement
détruire , auffi -bien que deux
Maiſons voiſines que les Enne-
Eij
102 LE MERCVRE
mis avoient terraffees & pallifſadées
, & qu'il a fait démolir,
n'y ayant pas laiſſé une pierre
en place , & ayant fait combler
tous les Foffez..
Vous voyez par là , Madame,
queMonfieur le MareſchalDuc
de Vivonne fort victorieux de
Sicile , comme il y eftoit entré
triomphant. Vous-vous fouvenez
qu'il y arriva apres avoir
defait les Eſpagnols avec des
forces inegales. Peu de jours
auparavant M. le Marquis de
Valavoir eſtoit entré dans Meffine
avec cinq cens François
que M.le Commandeur de Valbelle
avoit portez ſur les cinq
Vaiſſeaux qu'il commandoit ; &
ce fut alors qu'il ſecourut cette
grande Ville , en ce qu'il fit efperer
à ces Peuples que leRoy
leurdonneroitbientoſt des mar-
い
GALANT.
103
ques de ſa protection . Ils en
reçeurent d'avantageuſes peude
jours apres , quand M. de Vivonne
, que Sa Majesté leur
donna pour Viceroy , fit retirer
les Ennemis de plus de quinze
milles de leurs Murailles , prefque
auſſitôt qu'il fut arrivé chez
eux , avec ce grand Convoy de
Vivresqu'ils attendoient fur la
parole de M. de Valavoir , & de
M. le Commandeur de Valbelle
,dontje vousay parlé dans
ma Lettre du Mois paſſe. Les
Meſſinois n'eurent pas longtemps
éprouvé le Gouvernement
de leur Viceroy , qu'ils ne
douterent point que la France
n'euſt intentionde les proteger,
& ils ſe ſont conſervez dans
cette opinion par la maniere
dont il a travaillé à leur confervation
, pour laquelle il a fou-
E iiij
104 LE MERCVRE
:
vent negligé la ſienne ; car en
faiſant toutes les fonctions d'un
fage Gouverneur, & d'un grand
Generald'Armée& fur terre &
fur mer , où il a toûjours paru
infatigable, il ne s'eſt point vouludiſpenſer
de celles de Soldat
déterminé. C'eſt ce que la Renommée
publie par tout , & ce
que nous confirmeront bientoſt
les larmes des Siciliens , qui ne
le verront pas aſſurément partir
de chez eux ſans en répandre.
Vous ferez ſurpriſe
de ne voir preſque point le
Nom de Monfieur de Vivonne
dans la Relation que je
vous envoye ; mais elle vient
de luy , je l'ay euë telle qu'il
l'a envoyée à la Cour& ſa coûtume
eſt de n'oublier jamais
les autres & de paſſer toûjours
ſous filence ce qu'il fait
,
GALANT.
105
degrand ; mais comme il rend
juſtice au merite , on luy rendra
malgré l'envie , celle qui
eſt deuë à la grandeur de ſes
Actions , à la justice de fonGouvernement
, à la vigilance qu'il
a euë pour faire obſerver les
Loix , & empefcher les ſurpriſes
des Ennemis , & enfin au zele
qu'il fait paroiſtre pour le Roy
fon Maiſtre qu'il aime avec paffion,
& c'eſt cette paſſion qui
luy a toûjours fait trouver du
plaiſir dans les Actions les plus
difficiles , & chercher de la gloire
dans les lieux les plus dangereux
, & où il a crûpouvoir rendre
des ſervices plus importans,
&donnerdesmarques plus éclatantes
de fon zele à ce grand
Monarque. Vous connoiffez
Monfieur le Marefchal de la
Feüillade qu'on luy donne pour
106 LE MERCVRE
Succeffeur. Il n'eſt pas encor
temps d'en parler , mais on a
lieu d'en attendre beaucoup;ce
qu'il a fait juſqu'icy , où il a eu
du commandement, nous donne
de grandes eſpérances , & il eſt
à croire qu'il ne ſe démentirar
pas.
:
a
Apres le bruit des armes que
la Relation qui vient de vous
occuper , vous doit avoir fait
entendre , il eſt bon d'en faire
fuivre un plus doux , la Mufique
me le fournira , & vous pourrez
vous délafſer agerablement de
la Guerre , en chantant ce que
je vous envoye. C'est un grand
Air de la compoſition de m' de
laTour. Vous ſçavez dans quel
le eſtime il eſt parmy tous les.
Connoiffeurs ; mais avant que
de vous attacher à la Note , eха
minez les Paroles ſur lesquelles
GALAN T.
107
il a travaillé. Elles ſont d'une
Perſonne qui eſt au deſſus de
toute forte de loüanges. Le nom
de Madame des Houlieres vous
en fera demeurer d'accord,
C
AIR NOUVEAULYON
je ſens d'inquietude !
Aqueje Que j'ay
*1893*
de mouvemens qui m'eſtoient
inconnus !
Més tranquilles plaisirs , qu'eſtes- vous
devenus?
Ie cherche en vain la folitude .
• D'où viennent ces chagrins , ces mortel.
les langueurs ?
Qu'est-ce qui fait couler mes pleurs
Avec tant d'amertume & tant de vio
lence ?
De tout ce que je fais mon coeur n'est
point content..
tant
Helas! cruel Amour que je méprifois
Ces mauxne font-ils,point l'effet de tà
vengeance ?!
Evj
108 LE MERCVRE
Cette vangeance eſt quelquefois
à craindre pour les Belles
qui ſont trop fieres ; mais il
n'en faut pas toûjours croire les
Amans , & je ſçay fort bon gré
à une Dame de merite qui eſtant
follicitée par un Seigneur Etranger
qui pouſſa la déclaration un
peu loin , ſe tira d'affaires en
plaiſantant avec lay. Voicy de
quelle maniere une de ſes Amies
à qui l'âge permet de tout dire,
& qui fait ſouvent de petites
Pieces galantes , a tourné la Réponſe
qu'elle luy fit .
V
SONNET.
N Illustre Etranger , amoureux,
pleind'adreſſe ,
Sçent pres d'une Beautési biensemé
nager
GALANT.
109
Que tout le monde crût qu'ilpourroit
l'engager
Pour pou qu'il témoignast d'ardeur&
de tendreffe.
En effet,luy rendant careffe pour careffe
,
LaBellevafi loin ; que ce brave Etran.
ger
Se tenant presque ſeur de l'Heure du
Berger ,
S'explique en mots précis , demande,
insiste,preſſe.
Ah, dit-elle en riant , nous le donnerions
beau
A l'Antheur enjoüé de ce Livre Nouveau
و
On se lit tous les Mois quelque gaye
Avanture .
Ieſuis vostre Servante en tout hors en
cecy
Et crains que si l'Amour m'avoitfurpriſe
icy,
On n'en fit mention dans le premier
Mercure
FIO LE MERCVRE
Le ſecond jour de ce Mois,
Feſtede la Purification, les Chevaliers
du S. Eſprit avec leurs
Coliers de l'Ordre , allerent
prendre le Roy dans ſa Chambre
, comme c'eſt la coûtume,
&le conduifirent dans la Chapelle
du Chaſteau de S. Germain.
La Proceſſion ſe firdans
lå Court. Rien ne pouvoit eſtre
plus auguſte ny plus éclatant.
La Ceremonie fut faite par monfieur
l'Archeveſque d'Auch
Commandeur de l'Ordre. Je ne
ſçay , Madame , ſi vous ſçavez
que le Roy & la Reyne n'allant
point à l'Offrande , ils la font
porter par le plus grand Prince
& par la plus grande Princeffe
ou ancienne Ducheſſe qui ſe
rencontrent à ces fortes deCerémonies.
Ainfi Monſeigneur le
Dauphin porta l'offrande du
,
GALANT. FIT
1
Roy dans l'occaſion que je vous
marque , avec cette grace qui
buy eft fi naturelle , & cet air
majestueux qui le fait fi aifément
connoiſtre pour le Filsde
LOUISLE GRAND. La choſe ſe
feroit également paffée ſans
difficulté pour ce qui regarde
l'Offrande de la Reyne , ſi quel
que Princeffe du Sang euſt eſté
preſente ;mais n'y en ayant aucune
, & les rangs n'eſtantpoint.
regłez: entre les Ducheffes &
les Princeſſes Etrangeres,le Roy
envoya chercher Mademoiselle
de Nantes par Monfieur le Prefident
de Meſme Grand Pre--
voſt de l'Ordre. Cette jeune
Princeſſe qu'on n'avoit point
préparée à paroiſtre ce jour-là,,
n'eſtoit alors qu'en Robe de
Chambre. Elle ne laiſſa pas d'étre
admirée de tout le monde,
112
LE MERCVRE
& elle eut d'autant plus de ſujer
de s'en applaudir , qu'elle ne devoit
qu'à elle-meſme les regards
qu'elle s'attiroit. Je ne vous ſçaurois
exprimer avec combien de
grace elle s'acquita de cette cerémonie
d'Offrande . Elle a déja
fait voir en d'autres rencontres
que les Perſonnes de ſa naiſſance
n'ontpas beſoindu fecoursde
l'âge pour faire connoiftre ce
qu'elles font.
Troisjours avant la Cerémonie
dont je vous parle , M. le
Comte de Monſaureau , Fils aifné
de m.le marquis de Sourches,
Grand Prevoſt de France , fut
baptiſe dans la Chappelle du
Château de Saint Germain
par l'Eveſque d'Orleans , Premier
Aumônier du Roy. Ce jeune
Comte eſt déja avancé dans
ſes études, & eut l'honneur d'é
GALANT .
113
tre nommé Loüis par le Roy &
la Reyne. Il eſt beau , bien fait,
a la teſte tres- belle , & il feroit
inutile de vous dire qu'il eſt
petit Fils d'un Chevalier de
l'Ordre , & que la Maiſon de
Monſaureau dont fort Madame
ſa mere , eſt une des meilleures
& des plus illuftres du Royaume.
Ce font des choſesque vous
ſçavez . M. le Marquis de Sourches
ſon Pere le preſenta à
Leurs Majeſtez dans un Habit
qu'on trouva tres-propre &bien
inventé pour l'occaſion dont il
s'agiſſoit. Il étoit vêtu d'une
Moire d'argent blanche, à la maniere
des Novices des Chevaliers
de l'Ordre , enrichy de
quantité de Rubans d'argent &
de Points de France , avec un
Manteau fort ample , & à grande
queuë comme celuy des
114 LE MERCVRE
:
Chevaliers , échancré au coſté,
&tout bordé & boüillonné de
Point vers les manches. Cer
Habit plût fort au Roy , qui l'examina,&
en approuva la nouveauté.
Ce terme de Chevaliers me
faitſouvenir de ceux de S. Lazare
de Jerufalem , parmy leſquels
Monfieur le marquis de Louvois
a encor reçeu au commencement
de ce Mois M. Leſcoſfois
de Monthelon , & M. Pidou de
S. Olon , Gentilhomme ordinaire
du Roy. Le premier eſt Fils
de ce celebre Avocat dont la
naiſſance eſt ſi avantageuſement
foûtenuë par le merite , & qui
compte un Garde des Seaux
parmy ſes Anceſtres. M. de S.
Olon eft auffi fort connu par
les qualirez de ſa Perſonne , &
par les Emplois dont leRoy l'a
GALANT.
IIS
quelquefoishonoré dans les fonstions
de ſa Charge. Celuy qui
Juy fur donné de l'échange des
Ambaſſadeurs de France &
d'Eſpagne lorsque laGuerre fur
déclarée entre les deux Couronnes
, luy acquit beaucoup de
gloire. Il s'en acquita avec tant
de fageffe & de conduire , &
remedia ſi prudemment à l'infidelité
des Eſpagnols qui tirerent
fur m.le marquis de Villars apres
leur ſéparation , qu'ileutle bonheur
d'en eſtre loüé publiquement
par Sa majeſté. Il a déja ew
un Frere dans ce meſime Ordre
de S. Lazare , qui estoit Sous-
Lieutenant au Regiment des
Gardes & qui für tué en 1676.
à la priſedu Fort de Dinths. Le
Roy a gratifié de ſa Charge un
autre de ſes Freres qui ſert
actuellementdans ceRegiment,
116 LE MERCVRE
où il a donné des marques de ſa
valeur dans les Sieges de Valenciennes
, de Cambray , & de
Saint Omer , & à la Bataille de
Caffel .
Vous aviez envie de ſçavoir
qui fuccederoit à la Charge de
Tréſorier general des Vaiſſeaux
qu'avoit poffedée M. de Saint
André apres feu M. de Pelifſary.
M. Lubert en a eſté pourveu.
Il eſt Receveur general de Touraine
& de Berry & à l'avantage
d'eſtre allié à Monfieur Colbert
par les femmes.
On a perdu ces derniers jours
Madamela Marquiſe deVillaines,
de l'ancienne Maiſon d'Anglure.
Elle estoit Veuve de M.
le Marquis de Villaines , de la
Maiſon de Bourdin , qui a eu
des Secretaires & Miniſtres d'Etat,&
des Procureurs Generaux
GALANT . 117
du Parlement de Paris , ſous nos
derniers Roys de la Branche de
Valois. L'éloquence qui luy
eſtoit heréditaire , l'avoit rendu
conſidérable en diverſes Afſſemblées
, où il s'eſtoit fait ſouvent
admirer par la connoiſſance
qu'il avoit des belles Lettres &
des Sciences. Il excelloit principalement
dans l'Aftrologie ,
dont il a donné pluſieurs Livres
au Public. Il eſtoit conſulté par
tout ce qu'il y a de Sçavans &
deCurieux en cet Art dans l'Italie,
l'Allemagne , & toute l'Europe.
Il eſt mort depuis deux
ans Gouverneur de Vitry le
François . Monfieur le marquis
de Chappelaine ſon Fils luy a
fuccedé au Gouvernement de
cette Place , où il a reçeu le
Roy quand il y eſt paſſe pour
aller à mets. La maniere dont
TIS LE MERCVRE
il s'eſt acquité de ce devoir,luy
a fait meriter l'approbation de
toute laCour.
Vous aurez peine à ne pas
donner la voſtre à une Piece
toute pleine d'eſprit qui a eſté
faitepourMonſeigneur le Dauphin
par M. l'Abbé de la Chaiſe
, Doyen de Sillé. Elle a pour
fujet un Diférend que ce jeune
Prince a émeu entre les Muſes
&Mars , & qui n'a pû eſtre
serminé que par un Arreſt de
Jupiter. Je croy vous faire un
tres-grand préſent de vovsen
envoyer uneCopie.
GALAN T. 119
MARS
ET
LES MUSES
EN CONTESTATION, ”
Pour Monſeigneur Le DAUPHIN.
MARS.
ALlons, Prince,allons àlagloire, Loüis marchons
furlespas triomphans ,
C'est estre caché trop longtemps
Parmy les Filles de Memoire.
Lés Enfans des Héros au milien des
Guerriers,
Cherchent dés qu'ilsfont nez à cüeillir
des Lauriers ,
Tout autreSejour leurfait peine ,
{
120 LE MERCVRE
L'air que l'on y respire est leur
Seul element ,
S'ilsboivent quelquefois des Eaux de
l'ypocréne ,
C'estdans leur Caſque ſeulement
LES MUSES .
Onsepeutfervir, Dieu de Thrace,
Dediferens moyens pour unemesme
fin,
Alagloire on trouve un chemin
Qui paße auſſipar le Parnasse;
Ainsi que vos Guerriers , nos Sçavans
àleur tour
Pour s'immortaliser vont luy faire leur
cour
Sans l'horreur qui vous environne.
CeMont comme vos Champs estfertile
en Lauriers ,
Nousn'estimons pas moins ceux dont on
nous couronne,
Pour croiftre avec les Oliviers.
MARS.
GALANT. 121
MARS .
Les Princes d'une Auguste Race ,
Source de tant de Rois & de tant d'e
Héros,
Nefont point nez pour le repos ,
Nypour les Lauriers du Parnaffe,
Vous vousflatez en vain depouvoir enrichir
DesCouronnesſous qui tout doit un jour
fléchir ,
I'en puisfeul accroiftre le lustre.
Quand un Prince a le droit d'en estre
l'Heritier ,
Par un de mes Lauriers il ſe rendplus
Illustre
Que par vostre Parnaſſe entier.
LES MUSES.
Quelque gradqu'un Princepuiſſe eſtre,
Du Parnasse il emprunte encore de l'é
)
clat ,
Parnousil gouverne un Estat ,
Dont parvous ilſe rend le Maistre,
Dediverſesfaçons nous le rendonsvainqueur
Fevrier. F
122 LE MERCVRE
Par vous il prend les Murs , par nous
il prend le Coeur ,
Criant par vous,&par nous aimable,
Sans nous on détruiroit bien- toſt tous
vos projets ,
Puis qu'on ne vitjamais un Empire durable
,
7.
Qu'on n'eust l'amour defes Sujets.
MARS.
Cefondfolide de Sagesse ,
Ce fond d'honneſté qui rend un Souverain
Les delices du Genre humain ,
Nest point infruit de vostre adreſſe,
C'est un écoulement de cet Art glorieux,
Dont Iupiter sefert pour regnerfurles
Dieux ,
Que luy seul inspire aux grands
Princes;
Et tel que l'ona vou toûjours vous dé
daigner ,
N'en est pas moins chery de toutes ses
٠٥ Provinces,
-Etn'enſçaitpas moins bien regner.
GALAN T.
LES MUSES.
E 123
EQUE
DEL
LYBN
*1800 *
Pour peu qu'un Prince ait dans son
Ame
ر ا
Cefondd'honneur gravé, nous le rondons
parfait ,
Cheznous il voit tout ce qu'on fait
Ceux qu'on estime , & ceux qu'on
blâme.
Il voit par quels degrez lesHéros ont
monté.
f
Pour s'acquerir la Gloire & l'Ammortalité,
A voit l'horreurqu'on ades Crimes:
Que fi le Cielfans nous déployant ſes
trésors,
Inſpire à quelques-uns lesplus belles
Maximes ,
Ilfait peude pareils efforts.
MARS.
Maisquoyn'estes-vouspas contentes?
CePrince auprés de vous a toûjoursdemeuré
,
Parvousfon Esprit éclairé
Ades Lumieresſurprenantes.
Fij
124 LE MERCVRE
Le Fils du Grand Louis entre tous les
beaux Arts ,
Ne doit-il ignorer que le ſeul Art de
Mars ?
S'en doit il tenir à l'Histoire ?
Des Héros qui sont morts cherche-t'on
l'entretien
Lors que l'on a pour guide au chemin de
laGloire ,
さ
Vn Pere fait comme lefien ?
LES MVSES .
N'est- ce point affez que la France
Tremblepourfon Monarque au Fort de
ſesExploits ?
Faut- il risquer tout à la fois
Cequi remplitſon esperance ?
Vousn'exposez que trop ce Sang Illuftre
aux coups,
Laiffezdu moins, laiſſez enſeuretéchez
nous
Vnede ces Auguſtes Testes.
Que pourroit apres tout fervir vostre
Art au Fils ?
Trouvera-t'il encor à faire des Conquestes
,
Quandle Pereaura tout conquis?
GALANT.
125
L
JVPITER.
Unpeu de tréve à vos Querelles ,
Apres les Muses , Mars , vous aurez
voſtre tour ,
Et je veux que ce Prince un jour
Vous mette d accord avec elles.
Contentez- vous de voir aujourd'huy
Seulement
Combien il a d'adreſſe , & quel attachement
Ilmarquepour vos Exercices ;
Et quand il ſera temps qu'il vous aille
chercher ,
Les Muses dont par tout il fera les delices
,
Leſuivront loinde l'empeſcher.
M. L'Abbé de la Chaiſe doit
attendre beaucoup de gloire de
cet Ouvrage. La matiere eſt
grande, & Monſeigneur le Dauphin
ne ſçauroit rien inſpirer
qued'élevé. Voicy des Vers qui
ont eſte mis en Air par M. le
Peintre , & chantez avec beau
Fiij
126 LE MERCVRE
coup d'applaudiſſement à ce
jeune Prince. Ils font de Monfieur
de Valnav. C'eſt un Nom
qui ne vous eſt pas inconnu ,
& vous avez déja veu d'autres
Vers de luy qui vous ont fait
connoiſtre la facilité de fon
Genie.
Q
Vandle
AIR.
Soleil brille à nos yeux,
Et qu'il répand fur nousses ra
yons merveilleux ,
Iln'a rien qui ne nous enchante ;
Mais quand par l'ordre de ſon cours ,
Il éloigne de nous sa presence éclatante
,
C'est l'Aftre d'apres luy qui fait tous
nos beaux jours.
Il s'eſt donné icy force Bals
ce Carnaval , mais ils n'ont eu
rien de ſi particulier , que ce
que je viens d'apprendre qui
:
GALANT . 127
:
s'eſt paffé dans une Aſſemblée
de Province. Elle fut faite à
l'occafion du Mariage d'une
Belle du grand air , quiayant
longtemps ſouffert les affiduitez
de deux Soûpirans , en
choifitun pour le rendre heureux.
Ilfalut que le Diſgracié
prit patience. Il aimoit , mais
ce choix luy faiſoit connoiſtre
qu'il eſtoit moins aimé que ſon
Rival , & le coeur a des privileges
, qu'il feroit injuſte de conteſter.
Le jour des Noces fut
pris. Il le ſçeut , & qu'il y auroitBal
en forme chez le Marié
, où tout le beau Monde de
la Ville ſe devoit trouver. L'oc
cafion ne pouvoit eſtre plus favorable
pour le deſſen qu'il
avoit formé de ſeplaindre publiquement
de la Belle qui l'abandonnoit.
Il chatoit tres-bien,
Fiij
:
7
128 LE MERCVRE
compoſoit agreablement en mu
fique ; & un Concert médité
avectrois de ſes Amis & trois
de ſes Amies , fut ce qu'il s'îmagina
de plus propre à faire
réüffir ſon projet. Ce Concert
devoit eftre de deux Hautbois,
d'une Flufte douce , d'une Viole
, d'un Luth , & d'un Thuorbe.
Les fix Perſonnes dont je
vous parle repeterent pendant
quelquesjours. L'accord en fut
juſte , & ces divers Inſtrumens
ne pouvoient eſtre en meilleure
main. Le jour du Bal eſtant arrivé,
les trois Hommes ſé déguiferent
en Bergers, les Dames
en Bergeres , & noftre Amant
en Muſicien. Dans cet équipage
qui estoit tres leſte , ils ſe
rendirent où il y avoit déja longtemps
qu'on dançoit. LaMafcarade
méritoit bien q'uon s'emGALANT.
129
preſſat à la recevoir. On fait
faire place , on donne des Sieges
,
& les Violons ceſſent
pour leur laiſſer accorder leurs
Inſtrumens . Ils commencent
leur Concert par une Symphonie
gaye , apres laquelle l'Amant
Muſicien chante avec le
Thuorbe le Couplet de Chanfon
qui fuit.
Bergeres & Bergers qui paroiſſez
Y
Que chantez vousfür vos Musettes ?
Est-ce le retour du Printemps
Qui va redonner à nos Champs
Mille agréemens , mille fleurettes ?
Vos Chantssont pour moy trop joyeux
Et je nesçaurois les entendre ,
Depuis qu'un Rival trop heureux
Me ravit l'obiet de mes feux ,
Qu'un retourde Printemps ne peut ja
mais me rendre.
Ce Couplet fut chantéde fi
E Vv
130 LE MERCVRE
bonne grace,qu'il attira l'admiration
de toute l'Aſſemblée fur:
le faux Muſicien. Chacun com--
prit l'intereſt qu'il avoit aux:
Vers qu'on venoit d'entendre ;
& apres un quart-d' heure de
Symphonie qui recommança:
ſur un ton plaintif, il continuat
de cette forte..
ENintu m'as changéClimene,
Iene poſſede plus ton coeur ,
Viin autre avecque moins de peine en est
devenu le vainqueur..
Il est vray , ce Rival a beaucoup de
merites
Mais je te dis , quand pour luy tu te
rends
Que tu connois ce que tu quites ,
Et ne sçais pas ce que tu prends.
Ce ſecond Couplet eut fe
meſme applaudiffement que le
premier , & fit plaindre la difgrace
de celuy qui le chantoit.
GALANT.
131
Une troiſième Symphonie finit
le Concert , & apres une magnifique
Colation , dontle Ma..
rié qui prit la galanterie comme
il devoit , regala cette belle
Troupe , ils ſe retirerent , &
le laifferent joüir de fon bonheur.
Monfieur l'Archeveſque de
Bourges que nous avons veu
d'abord Eveſque d'Ufés , traita
magnifiquement Mõſieur l'Ambaſſadeur
d'Angleterre & Madame
ſa Femme au commencement
de ce Mois . Le Feſtin ſe
fit dans l'Hôtel de la.Vriliere ..
Madame Ervé Soeur de cetAm--
baffadeur, & Mademoiselle Ervé
ſa Niece , en estoient avec
là Vriliere le Pere , miniſtre &
Secretaire d'Etat , Madame la
Marquiſe de Châteauneuf, Ma--
dame la Comteſſe de. Tonnéde
:
132 LE MERCVRE
Charante , & pluſieurs autres
Perſonnes de marque. Ce Prélat
n'oublia rien de tout ce qu'on
peut donner de plus rare & de
plus exquis pour bien régaler cet
Ambaſſadeur.
Je n'ay rien à vous apprendre
de ceux qu'on a envoyez Plenipotentiaires
à Nimegue. Je ſçay
ſeulement qu'une belle Perſon
ne qui eſt aupres d'une des Ambaffadrices
, y fait beaucoup de
defordres , & qu'on ne trouve
pas de ſeûreté à traiter avec elle
de bonne foy. Voyez par ce
Quatrain qui a eſté fait pourelle
, de quels maux on la croit
capable.
Vous voyez maintenant des deux
Les Peuples aſſembiez adorer vos attraits.
GALANT.
133
Ab que je crains , Philis , qu'
ment la guerre
' ils n'allu
Dans les lieux qu'on choisit pour réſou
dre la Paix !
Dites apres cela que l'Indiférence
n'eſt bonne à rien, elle qui
eſt un préſervatif ſi aſſuré con
tre l'attaque de deux beaux
yeux. Je vous envoyay la derniere
fois l'Adieu qu'elle a fait à
une tres- aimable Perſonne dont
elle ne pouvoit plus défendre le
coeur. Lifez , je vous prie , la
Réponſe que cette Belle luy fait.
REPONSE
A L'INDIFFERNECE .
Oroy ? vous m'abandonnez ? be las ! ma shere Hoſteſſe ,
Vous me dites adieu dans mon plus grand
besoin.
134 LE MERCVRE
Aquoy bon de mon coeur avoirpris tant
deſoin ,
Pourfuirquand on en veut furprendre
la tendreſſe ?
Mais quel sujet encor vousforceà me
quiter?
Tirfis médit de vous. Voyez la belle affaire
Quoy , pour deux mots faut-il se ren
buter?
Vrayement vous ne reſiſtez quere.
Il ne faut rien pour vous épouvanter..
222
Montrez luy ce que c'est que cette in
diference
Qui regnafi longtemps dans mon coeur
endurcy..
Vous voyez qu'it ſe fie enſa perseve
rance;
Hé bien perfeverez auffi ..
2
Plus l'Ennemyvous paroist redoutable,
Etplus vous trouverez de gloire à
meriter..
مك
GALANT.
135
Cest justement parce qu'il est aimable
,
Qu'à de plusgrands efforts il faut vous
exciter..
LYAM
*
Deplus ,quand vous m'aurez laiſſée,
Si Tirfis me laiſſoit , àparlerfranchement
,
Ieferois bien embarassée,
De n'avoir plus ny vous , ny mon
Amant..
Donnez-moy donc le temps d'éprouver
Saconstance,
Avant qu'à vous quiter je puiffe cop-
Sentir.
Apres cela ſi vous voulez partir
Ilfaudra prendre patience.
Souvent les Amans sont trompeurs ,
Etmalgrétous leursfoins &toutes leurs
douceurs
Il est bon que l'onse défende ,
Car des qu'ilsfont les maistres de nos
coeurs ,
136 LE MERCVRE
On remarque combien la diference eft
grande
De ces Amans soumis à des Amans
vainqueurs...
Mais enfin fi de moy vous vous trouvez
trop laffe ,
QuandTarfis m'aurafait croire ce qu'il
me dit ,
Alors moy-meſme je vous chaſſe ,
CeTirfis dansmon coeur remplira voſtre
place,.
le l'aimeray pour vous faire depit.
Quoy que l'Indiference ſoit
ſouvent blamée,heureux qui en
peut avoir autat pour le monde
q'uen a témoigné Madle d'Ufés
en faiſant ſes Voeux depuis
quelques jours apres une année
de Novitiat , paffée avec toute
la ferveur qui peut marquer une
veritable & parfaite vocation...
Elle eſt Soeur de Monfieur de
GALANT.
137
i
Duc de Cruffol , & avoit eſté
élevée juſqu'à quatorze ans dās
le Convent de la Ville- l'Evefque.
Comme elte commençoit
d'entrer dans un âge où il
eſtoit bon de luy faire connoiſtre
les avantages que fa beauté
& ſa naiffance luy promettoient
Madame la Ducheſſe d'Ufés
ſa Mere la fit revenir aupres
d'elle , n'ayant jamais eu deſſein
de la faire Religieuſe. Elle demeura
fix ans à joüir des honneurs
& des plaiſirs de la Cour.
Elle y pouvoit eſperer un eſtabliſſement
conſidérable. Madamela
Ducheffe de Crufſol fa
,
Belle- Soeur quilaimoit fort
tendrement , y travailloit d tout
fon pouvoir. Cependant ayant
obtenu permiſſion d'aller paſſer
quatre ou cinq jours à l'Abbaye
d'Hyeres avec une Soeur
1
133 LE MERCVRE
qu'elle y avoit Religieuſe , &
dont la vertu & la piete ont
peu d'exemples , elle s'y ſentit
tellement touchée , qu'elle re->
folut preſque auſſitoſt de prendre
l'Habit,& le demanda avec
des inſtances qui ne ſepeuvent
imaginer. Madame l'Abbeffe
d'Hyeres qu'on ne ſçauroit
mieux loüer qu'en diſantqu'elle
eſt une veritable Soeur de fer
Madame de Montauſier, éprouva
cette zelée Poſtulante par
de longs refus qui la chagrinerent
; mais enfin apres pluſieurs
mois d'impatience , il falur que
Madame la Ducheffe d'Ufes
conſentit à luy laiſſer donner
cet Habit qu'elle ſouhaitoit fi
ardemment. Il ſeroit difficile
d'exprimer avec combien de
joye elle s'en vit reveſtuë. Son
année de Novitiat eſtantexpiGALAN
T.
139
rée, elle a témoigné lesmêmes
empreſſemens pour faire fes
Voeux. La Ceremonie en a eſté
longtemps diférée ſur divers
prétextes ; on l'a éprouvée de
nouveau , mais elle eſt demeurée
inébranlable , & a fait enfin
Profeffion dans cette Abbaye
, ſans que meге , Frere , ny
Soeur , ayent eſté capables
de la faire chanceler un moment.
Je m'eſtois trompé en vous
mandant que Madame la Ducheſſe
de Bournonville eſtoit
morte Veuve . Monfieur le Duc
de Bournonville vit encor ;
mais j'ay à vous apprendre la
mort de M. de Riberpre &
de Madame la Comteſſe de
Druys , comme une choſe tresafſurée.
Le premier eſtoit un
Gentilhomme fort qualifié ,
140 LE MERCVRE
brave , & quia eu beaucoup
d'emplois dont il s'eſt toujours
tres-bien acquité. Il eſt mort
Gouverneur de Ham , &fort
regreté de ſes Amisque ſesmanieres
obligeantes buy avoient
fait acquerir en grand nombre .
Madame la Comteſſe de
Druys eſtoit d'une des plus
grandes maiſons du Nivernois ,
& mere de Monfieur le Comte
de Druys Gendre de M.
le Comte de Montal Gouverneur
de Charleroy. Il eſt brave
& commande le Regiment de
ceComte..
La meſine Ceremonie qui
s'est faite avec tant d'éclat au
Parlement touchant l'Enregiſtrement
des Lettres de Chancelier
de Monfieur le Tellier , ſe
fit il y a quelques jours au Grand
Confeil M. Voiſin AvocatGeGALANT.
141
neral , & M. Camus des Touches
, parlerent en cette occaſion
avec leur fuccés ordinaire;
& quoy qu'il ſemblaſt que la
matiere des loüanges qu'on peut
donner à ce grand Miniſtre duſt
eſtre épuisée par un nombre infiny
de Harangues , & beaucoup
d'Actions publiques qui
s'étoient déja faites à ſa gloire,
on remarquadans ces nouveaux
Panegyriques quantité de choſes
qui n'avoient point encor
êté dites , & qui firent admirer
la justice du Roy dans la diſpenſation
des honneurs qu'il a répandus
ſur toute la Famille de
cet Illuſtre Chancelier.
Il y a eu icy ce Carnaval plu
fieurs fortes de Divertiſſemens;
mais un des plus grands que
nous ayons eus , a eſté un petit
Opéra intitulé les Amours d'Acis
132 LE MERCVRE
&de Galatée,dont M. de Rians
Procureur du Roy de l'ancien
Chaſtelet , a donné pluſieurs
Repréſentationsdans ſon Hôtel
avec ſa magnificence ordinaire,
L'Aſſemblée a eſté chaque fois
de plus de quatre cens Auditeurs
, parmy leſquels pluſieus
Perſonnes de la plus hautequalité
ont quelquefois eu peine à
trouver place. Tous ceux qui
chanterent & joüerent des Inſtrumens
, furent extrémement
applaudis. La Muſique eſtoit
de la compoſition de M. Charpentier
dont je vousay déja fait
voir deux Airs. Ainſi vous en
connoiſſez l'heureux talent par
vous-meſme. Madame de Beauvais
, Madame de Boucherat,
Meſſieurs les Marquis de Sablé
& de Biran , M. Deniel ; моnfieur
de Sainte Colombe fi cele
GALANT.
143
bre pour la Viole , & quantité
d'autres qui entendentparfaitement
toute la fineſſe du
Chant, ont eſté des admirateurs
de cetOpéra.
Il n'eſt pas juſte de vous parler
de muſique, àvous qui l'aimez
avec tant de paffion , ſans
vous donner moyen de chanter.
Lifez ces Paroles d'un troiſieme
Air, avant que de vous
attacher à la Note.
AIR NOUVEAU.
Oux Habitansde ces Bois,
DQue vostre amoureux ramage
S'accorde bien à ma voix !
Nousfaiſons répondre centfois.
LesRochersde cevoisinage.
Helas!petits Oyſeaux, helas !
Nousparlons un langage
Que ma Bergere n'entend pas.
Cet Air vous eſt marqué com-.
144 LE MERCVRE
me eſtant nouveau , & je vous
aſſure qu'il l'eſt. Je puis meſme
vous dire qu'il doit eſtre bon ,
puis qu'il eſt de celuy-meſme
dont je vous en ay envoyé un
d'abord que tout le monde ſçavoit.
Il n'auroit pas tant couru ,
ſi ſon Autheur avoit moins de
talent pour la muſique.
Il eſt avantageux d'en avoir
pour quelque Art que ce puifſe
eſtre.On en eſt glorieuſement
récompensé ,&les Prix qui furent
dernierement diſtribuez
dans l'Académie Royale de
Peinture & de Sculpture,en font
une marque. Ils ont êté établis
par le Roy ; & Monfieur Colbert
quoy qu'occupé continuellement
aux plus importantes
Affaires du Royaume, ne laiſſe
pasde donner toûjours ſes ſoins
àfaire fleurir les beaux Arts en
France
GALANT. 145
France avec autant d'éclat que
ſi nous eſtions dans un temps de
Раіх. ма premiere Lettre vous
apprendra le nom de ceux qui
ont emporté ces Prix , & par
quels Ouvrages on jugea qu'ils
méritoient de les emporter. L'inimitable
M. le Brun , Premier
Peintre du Roy , & dont nous
avons veu autant de Chefsd'oeuvres
que de Tableaux , fit
voir des Deſſeins qui reprefentent
les divers mouvemens que
les Paffions font paroître ſur le
viſage avec une expreſſions
dont la force & le naturel ne
cauſent pas moins d'admiration
que de ſurpriſe. Ie vous en entretiendray
dans le meſme
temps, & je puis vous promettre
de tout cela quelque choſe de
fort curieux . και κατα
Fevrier
G
146 LE MER CVRE
Comme vous voulez eſtre
informée de tout , il faut vous
dire deux mots d'un Combat de
Mer. Un Navire marchand de
Dieppe, nommé l'Europe ,monté
de dix- sept Piecesde Canon,
&de trente-cinq Hommes d'équipage
, fut rencontré à la hauteurde
Fécam ſur la fin du dernier
mois , par une Frégate de
Fleſſingue de vingt-deux Pieces
de Canon , & de quatre- vingts
deux Hommes d'élite. Les Zélandois
l'attaquerent , & quoy
que l'inégalité fuſt grande , les
Noſtres ſoûtinrent l'Attaque
avec une telle vigueur , qu'apres
un Combat opiniâtré, ils ſe
rendirent maîtres de la Frégate,
ſans avoir prefque fait autre perte
que celle de M.du Port leur
Capitaine, qui fut malheureuſe
GALANT.
147
ment tué du dernier coup d'armes
tiré du Bord ennemy. M.
du Caffe qui repaſſoit dans ſon
Vaiſſeau , comme Directeur du
Négoce des Intéreſſez , prit ſa
place , & commanda de ſauter
à bord ; ce qu'il fit le premier
pour donner exemple aux plus
réſolus. Il fut ſecondé de quelques
Braves qui ſe ſignalerent
dans ce Combat. M. du Fay de
Dieppe , s'y diftingua. Il étoit
ſecond Pilote du Bord , & tout
habillé de rouge, afin de ſe faire
mieux remarquer. Il fut blefſe
à la cuiffe , & s'êtant fait arrefter
le ſang par un appareil
qu'en mit promptement à ſa
playe , il s'engagea de nouveau
dans l'Occafion , & ne voulut
point laiſſfer terminer le Combat
ſans luy. La Frégate fut
Gij
1
148 LE MERCVRE
conduite au Port de Dieppe .
On y trouva vingt- trois bleſſez
au fond de cale. On ſçeut qu'il
y en avoit eu onze de tuez dans
le Combat , qu'on avoit jettez
en mer; le reſte fut fait priſonnier.
?
Je viens au Départ du Roy.
Comme il a fait parler toute
l'Europe dés qu'on en a crû le
deſſein formé , il mérite bien
de vous eſtre appris avec toutes
les circonstances qui le rendent
recommmandable. Elles font
connoiſtre que ce grand Prince
ne fait rien qu'avec une prudence
conſommée , & que tout
ce qu'il ordonne eft executé de
meſme. Ce n'eſtoit pas ſeulement
de partir qu'il s'agiſſoit ,
mais de partir avec toutes les
précautions neceſſaires à un
GALAN T.
149
Voyage de cette importance.
La Saiſon eſtoit fort peu avancée.
Nous venions preſque de
prédre Fribourg & S.Guilain ,&
nos Troupes avoient eu à peine
le temps de reſpirer. Cependant
tout a été prêt , & ce qui eſt à
peine croyable , les Gardes du
Corps ſe ſont trouvez en meilleur
état que jamais , leſtes, bien
montez , & les Compagnies
completes , ſans qu'il leur manquaſt
un ſeul Officier. Il falloit
bien des choſes pour cela à des
Gens qui ne faifoient que d'arriver
d'Allemagne , & qui recevoient
ordre de partir avant le
Roy. On a trouvé moyen de
fournir à tout. Les Mouſquetaires
qui ont eſté la terreur des
Ennemis à Valenciennes & à la
Bataille de Caſſel , eſtoient tous
:
Giij
150 LE MERCVRE
preſts il y avoit déja quelque
temps , & jamais on ne fit paroiſtre
tant d'impatience qu'ils
en ont témoigné de commencer
la Campagne. Ils ont accompagné
le Roy dans ſa marche
avec des Gardes du Corps
détachez de chaque Compagnie
à l'ordinaire. Sa Majesté
fit plufieurs Reveuës de toute
cette belle Cavalerie, dans la
Plaine d'Oüilles quelques jours
avant fon départ. La Compagniede
ſes Grenadiers à cheval,
commandée par M. de Riotor,
y étoit jointe. On ne peut la
voir fans ſurpriſe. Ils font tous
bien faits , & peuvent inſpirer
de la terreur à ceux qui les voyent
, puis qu'ils en ont tant
inſpiré à nos Ennemis , qui par
leur nombre leur devroient étre
GALANT.
ist
- formidables. Ils ont tous le Sa-
-bre en Croiffant , des Bonnets
fourrez,& un Habillement rouge.
le ne vous parle point des
Gens-d'armes & des Chevaux-
Legers. La Journée de Corberg
eſt encor récente , & la
maniere dont ils yont combatu
les fera toûjours compter parmy
les meilleures Troupes de
France. Le Roy qui a un ſoin
particulier de toutes celles de
ſa Maiſon , fit auffi pluſieurs
Reveuës de fon Regiment des
Gardes. On n'avoit jamais
veu de fi belles Compagnies ,
ſoit pour la bonté des Hommes
, foit pour la maniere
dontils eſtoieut tous veſtus. On
leur avoit donné des Habits
neufs , brillans tout enſemble ,
&capables de ſuporter les in
Giiij
152 LE MERCVRE
jures de la Saifon. Le bruit de
Paix qui couroit , pouvant empeſcher
les Officiers de ſonger
à leur équipage , Sa Majesté
qui prévoit à tout , fit publier
une Ordonnance plus d'un
mois avant ſon départ , part laquelle
chacun eftoit obligé de
ſe tenir preſts dans un temps
marqué. Quelques jours apres
on fit prendre le devant aux
gros équipages . La précaution
eſtoit prudente , à cauſe de la
lenteur de leur marche. Les
Drapeaux du Regiment dontje
vous parle furent enſuite portez
dans l'Egliſe de Noftre-
Dame , où. Monfieur l'Archeveſque
les benit avec une pieté
qui laiſſoit paroiſtre beaucoup
de zele pour la Perſonne
du Roy , & pour le bonheur
L
GALANT.
153
de la Campagne. Cette Cerémonie
eſtant faite , le Regi->
ment des Gardes partit. Je vous
ay parlé des Officiers genéraux
nommez par le Roy pour ſervir
dans cette nouvelle Année , à
la reſerve de Mile Marquis , de
Laurieres, dont le nom m'eſtoit.
échapé. Il fut fait ſeul Brigadier
de la Cavalerie Legere , & Sa
Majesté qui voulut diftinguer
cette Nomination , dit obli
geamment à ſon avantage, qu'
elle connoiſſoit ſon merite ,&
* eſtoit informée de ſa valeur. 11
eſt Meſtre de Camp de Cavalerie.
Son eſprit n'eſt pas moindre
que ſon courage , & on ne
doit s'étonner de l'un ny de
Fautre , puis qu'il eſt Neveu
de Monfieur le Duc de Mon
taufier. Le Roy donna dans le
Gy
154 LE MERCVRE
meme-temps un Regiment de
Cavalerie à M. le Comte de:
Lumbres, de la Maiſon de Fienne.
Il commandoit celle des.
Ennemis dans Valenciennes
lors que cette Place fut prife ,
& il y avoit eſté fait priſonnier..
Il a deux Fils dont l'aiſné qui n'a.
que douze ans , a eſté gratifié
d'une Compagnie de Cavalerie)
par le Roy , & l'autre d'une
Abbaye. Sa Majefté donna auffi
un Regiment à M. de Fienne ,,
qui eſtde la meſine Maiſon que:
M. le Comte de Lumbres. Le
Prince de Morbeq qui a quité
le ſerrvice des Eſpagnols , vinte
auſſi ſaluer le Roy . Il eſt undes,
plus grands Seigneurs de Flan-.
dre; & pour vous le faire croire,
il ſuffit de vous dire qu'il eſti
de la Maiſon de Montmorency..
: GALANT.
155
Le Prince de Robec ſon Pere
êtoit Gouverneur d'Artois pour
le Roy d'Eſpagne . Il'eſt Chevalier
de la Toiſon d'or , & défendoit
S. Omer quand nous l'a--
vons pris. Toutes choſes ſe difpoſant
inſenſiblement pour le
Départ de Sa Majesté , M. de
Roux qui a fi bien fait parler
l'Année 1677. fit auffi parler
Hyver , & voicy de quelle
maniere..
T
Gvji
156 LE MERCVRE
LHYVER ,
AU ROY,
Sur ſon Départ
11
JAdis l'Automne à peine annonçoit
mon retour ,
Qu'il faisoit en tous lieux écarter les
Armées,
F
Et leurs forces encor n'estoient point
ranimées,
Quandle Printemps plus doux revenoit
àson tour.
)
Intrépide Loüis , c'est en vain que
j'oppose
Avot Avostre fiere ardeur , neiges , frimas
glaçons,
Vostre valeur qui jamais ne répose
GALANT.
157
Vousfait vaincre par tout de toutes les
façons.
Aux efforts de vostre courage
LesHommes neſuffisent pas ,
Kous estes plus que moy le Maistre de
l'orage;
Apres avoir toûjours vaincu dans les
Combats,
Des plus fiers Aquilons vous surmonmontez
la rage.
Pour pouvoir arreſter vos pas,
Iln'estpoint de Saiſon qui vous ſemble
affezdure د
Rien ne refiſte à vostre Bras,
Et vous voulez encor soumettre la
Nature.
Aucun Hérosn'avoitjamaisofé
Afpirer avant Vous à ce genre de
gloire :
•Par mes glaçons aller à la Victoire !
Ce chemin à Kous ſeul a pûparoiſtre
aife.
158 LE MERCVRE
Les Aigles ne partoient qu'avec less
Hyrondelles,
Etpour remplirleurs plus preſſansde
firs
Ils ne prenoient l'effor qu'avec les. Zé
4
phirs ,
Lefroid des Aquilons auront ſaiſileurs.
ailes...
Mais vos Lys méprisant mes pluss
apres rigueurs ,
Ont lagloire en tout temps de fe rendre
- Vainqueurs ;
Etquand pardépit on parrage ,
Des Arbres les plus forts j'emens la
fermeté,
Quand ie leur ofte leurfenilläge,
Ces heroïques Fleurs augmentent leurs
beauté.
Pour moy letemps n'est plus, on fier
plein d'audace ,
L'arrestois le Soleilparun Rampart dec
glace
GALANT..
159
•P'avois ce pouvoir tous les Ans ;
Mais vous seul , GRAND LOUIS
eftes Maistre des Temps,
* 1893*
LYON
ATTIA
Vous partezcomme le Tonnerre,
Vousétonnez toute la Terre ,
Qui voitque rien ne peut arrester- vos
defirs;
Ils n'ont de bornes que la Gloire
Qui vous fait chercher la Victoire
Dans le temps naturel des Jeux & dess
Plaifws.
Content de paſſer àvostre äge
Les Héros lesplusglorieux,
Ne forcez plus en moy l'ordre éternel
desDieux,
Etme rendez mon ancien usage,
En Songeant que charmé de vos Ex
ploits guerriers 7
It respecte toûjours la Palme & les
Lauriers.. 1
160 LE MERCVRE
Il eſt vray que l'Hyver ne
fAetrit point les Lauriers , mais
il eſt vray aufſſi qu'il n'y a jamais
eu que Loüis LE
GRAND qui ait pris l'habitude
d'en cueillir dans cette rigoureuſe
Saiſon . Comme on le
peut faire fans effuyer beaucoup
de fatiques , il eſt d'une
neceſſité abſoluë de n'avoir que
des Guerriers capables de les
ſuporter. Le coeur ne ſuffit pas ,
il faut des forces , & c'eſt par
cette raiſon que le Roy a donné
des Penfions à pluſieurs
Exempts de ſes Gardes du
Corps qui n'étoient plus en
état de ſervir , ou du moins qui
ne le pouvoient avec leur premiere
vigueur , quoy qu'ils
cuffent toûjours le mefme courage.
Ceux qui ont remply leurs
GALANT. 161
!
places font M. le Chevalier de
Bethomas , Gentilhomme de
Normandie . Il eſt frere d'un
autre Chevalier de ce nom, qui
eſt Capitaine d'une des Galeres
du Roy, & dont la prudence
& la valeur ont paru en pluſieurs
rencontres où il falloit en
avoir beaucoup , pour execu->
ter auffi glorieuſement qu'il a
fait toutes les choſes que Monſieur
le Mareſchal Duc de Vivonne
luy a confiées pour le
ſervice de fon Maiſtre. Les
autres Exempts ſont M. de
Grosleger , Capitaine de Cavalerie
; M. de Caftan , auffi Capitaine
de Cavalerie ; & M. de
Saint Chamant-Hautefort,Neveu
de M. du Repaire , Lieutenant
des Gardes du Corps. Le
Roy, en diſpoſanttout pour fon
162 LE MERCVRE
départ , ne fongeoit pas ſeulement
à préparer les moyens de
faire de nouvelles Conqueftes ,
mais encor à conferver ſes Provinces
, & à faire garder les
Côtes & les Places les plus expoſées.
C'eſt pourquoy pluſieurs
Gouverneurs curet ordre
d'aller pourvoir fur les lieux à
tout ce qui ſeroit neceſſaire
pour les mettre dans une entiere
ſeûreté ; & ſuivant cer
ordre , Monfieur le Duc de
Chaunes ſe devoir rendre en
Bretagne ; Monfieur le Duc
de Saint Aignan , au Havre ;
Monfieur de Montaigu , Lieutenant
de Roy de Guyenne ,
& Gouverneur du Château
Trompete , à Bordeaux ; Monſieur
le Duc de Saint Simon , à
Blaye ; Monfieur le Duc de la
GALANT.
163
Vieuville , en Poitou ; Monfieur
le Duc d'Aumont , à Boulogne
; Monfieur le Duc de
Charoſts , à Calais ; Monfieur
de Foüilleuſe , à Graveline ;
Monfieur le Marquis de Grignan
, en Provence ; Monfieur
le Comte de Toulongeon ,
Bearn , & ainfi des autres.
en
Les ordres ayant eſté donnez
à tant de prudens & vigilans
Gouverneurs , principalement
pour la ſeureté des Coſtes , le
Roy nomma quantité d'Officiers
dont la valeur & l'experience
luy eſtoient connuës,
pour aller commander ſur ſes
Vaifſſeaux. Jatens la Liſte de ces
Braves pour vous l'envoyer.
Toutes choſes ſe préparoient:
ainſi pour le Départ ; & comme
un nombre infiny de Gens qui
164 LE MERCVRE
ſont obligez de ſe tenir preſts
rend un Secret de cette nature
impoſſible , on en avoit publié
le temps tout exprés. Cependantperſonne
ne ſçavoit encor
dequel coſté on iroit , ou plutôt
perſonne ne doutoit qu'on ne
duſt aller en Flandre. Tout le
marquoit. Les Ordonnances
qui avoient eſté affichées ne re- .
gardoient que les Officiers qui
commandent dans les Troupes
que nous avons aux Païs- Bas ,
&ceux de noſtre Armée d'Allemagne
croyoient avoir longtemps
à ſe repoſer ; car vous
ſçavez , Madame , que les Quartiers
d'Hyver plaiſent fort aux
Allemans , & qu'ils ne ſe haſtent
jamais d'en fortir. Dans
cette incertitude , chacun déployoit
le raiſonnement de ſa
GALANT. 165
politique , quand on apprend
tout- à- coup que le Roy va à
Mets , ou à Nancy. La ſurpriſe
eſt grande ; mais on auroit deû
eftre beaucoup plus furpris , fi
cet important Départ n'avoit
fourny aucune matiere de furpriſe.
Le ſecret avoit eſté gardé
juſque-là fort exactement;& ce
qu'il y a dadmirable dans tout
ce quiſe fait aujourd'huy, c'eſt
qu
qu'on donne des ordres ſi prudemment
concertez,que quantité
de Perſonnes qui agiffent
pour l'exécution de ce qu'on
ne veut pas qui ſoit ſçeu , n'ignorent
pas moins ce qu'on a
deſſein de faire que l'ignorent
nos Ennemis. Les Conféderez
croyent que Sa Majesté ira encor
du coſté de Flandre , comme
elle a fait depuis pluſieurs
166 LE MERCVRE
Campagnes dans la rigueur de
l'Hyver.Les choſes y ſemblent
ſi fort préparées , qu'on ne trouve
preſque pas lieu d'en douter.
On y voit des pionniers commandez
de toutes parts. Pluſieurs
Places y paroiſſent bloquées
. On demande à tous momens
par quel Siege on comencera
, & c'eſt un voyage de Lorraine
qu'on fait. Les Ennemis
ne craignoient que d'un côté ,
ils tremblent par tout , & la
frayeur est répanduë depuis les
Villes de Flandre les plus avancées
,juſques au dela du Rhin.
Le Roy part apres avoir envoyé
la terreur chez ſes Ennemis
, mais il emporte ſon ſecret
avec luy . Toute l'Europe eſt
attentive , & veut inutilement
ledéveloper. Il demeure impé
GALANT. 167
netrable, & ce Départ reſſemble
aux Eclairs qui annonçent
que la Foudre va partir , ſans
qu'il foit poſſible de deviner en
quel lieu elle tombera. Voicy
ce qui fut fait quelques jours
auparavant...
ANAGRAMME
POUR LE ROY.
LOUIS
QUATORZIESME,
ROY DE FRANCE ET
DE NAVARRE.
VA , DIEU CONFONDRA
L'ARMEE QUI OZERA
TE RESISTER.
Il n'y a aucune lettre retranchée
ny changée dans cet
Anagramme. C'eſt un préſage
168 LE MERCVRE
heureux dont nous ne
devons point douter que
l'effet ne récompenſe la
pieté du Roy , qui dans
cette occaſion n'oublia
pas d'aller à Montmartre
comme il a fait les autres
Années .Il ſuit en cela
une ancienne & fort
loüable coûtume de no`
Roys , qui ne partent jamais
pour aucune Entrepriſe
conſidérable , qu'apres
avoir eſté prier l'Apoſtre
& le Protecteur de
la France.
Le
GALANT. 169
Lejour eſtant arreſté pour le
Départ , Sa Majesté donna audiance
au Nonce du Pape , aux
Envoyez de Suede , à celuy du
Duc de Mantouë,& aux Deputez
de Genéve. Les Ambaifadeurs
d'Angleterre & de Savoye
l'eurent particuliere , & le Parlement
publique. Il avoit eſté
mandé par une Lettre de Cachet.
C'eſt la coûtume. Le Roy
ne fait jamais de Voyage qu'il ne
le faſſe avertir de venir recevoir
fes ordres. Ainſi ces Meſſieurs
vont ſeulement écouter , & ne
haranguent Sa Majeſté qu'à fon
retour. Vous avez veu une partiedes
Harangues qui luy furent
faites l'année derniere dans
mes Lettres de 1677. Monfieur
deNovionqui fait les fonctions
dePremier Preſident, donna un
magnifique Déjeuner à la plus
Tome X. H
170 LE MERCVRE
grande partie de ſa Compagnie,
avant que de ſe rendre à S.Germain
, où ils furent conduits à
l'Audiance par Mr le Marquis
de Rhodes & Mr de Saintot,
Maiſtre & Grand - Maistre des
Ceremonies , & repreſentez par
Me le Marquis de Seignelay. Ils
reçurent les ordres de Sa Majefté,&
luy ſouhaiterent un heureux
Voyage . Elle leur recommanda
fur tout de bien rendre
-la Justice , & leur ordonna de
s'adreſſer à Monfieur le Chancelier
, s'il leur furvenoit quelques
affaires preſſantes . Avant
cette Audiance , le Roy avoit
entretenu longtemps en particulier
Mr le Preſident de Novion
,& il entretient de la meſme
forte Mr le Procureur General
apres l'Audiance . Leurs Maje-
Aez partirent le lendemain , &
GALANT.
171
paſſerent par Paris, où elles vinrent
dire adieu à Leurs Alteſſes
Royales, & à Mademoiselle, qui
eſtoit encor indiſposée . Avant
que d'aller à Nangis où Elles
coucherent le ſecond jour , ME
le Marquis de Chaſteauneuf
Secretaire d'Etat fit preſter entre
les mains du Roy le Serment
du Gouvernement des
Païs de Foix , Danezan , & Endore
, à M le Marquis de Mirepoix
, fur la Démiſſion que
Mr le Marquis de Foix en avoit
faite & fur celle de M le
Duc de Noailles . Il fit preſter
le Serment à Mr le Chevalier
de Noailles ſon fils pour le
Gouvernement de la Haute
Auvergne. Tous les deux ſont
du Département de Mole Marquis
de Chaſteauneuf.
د
Le Roy en paſſant par la
Hij
172 LE MERCVRE
Champagne , témoigna à Mª de
la Roque de Miromenil, Preſidét
au Grand Conſeil , & Intendant
de cette Province , combien il eſt
ſatisfait de ſes ſervices , en le
gratifiant d'un Benefice confidérable
pour l'un de ſes Fils. Vous
n'ignorez pas fans doute , Madame
, qu'il eſt d'une des meilleures
Familles de Normandie , petit-
Fils de Doyens du Parlement .
Quoy qu'il ne ſoit pas des plus
anciens Maiſtres des Requeſtes ,
ila eu d'autres Intendances, dont
il s'eſt acquité avec tant de prudence
& de conduite , qu'il a
contenté également la Cour &
les Peuples . On ne peut faire
mieux fon Eloge , qu'en diſant
qu'il eſt digne Neveu de feu Me
de Miromenil Conſeiller d'Etat
ordinaire , qui a rendu ſon Nom
illuftre dedans & dehors le Ro
GALANT.
173
yaume par ſes ſervices durant
plus de trente années dans les
plus belles Intendances , & particulierement
dans les Armées
de Flandre & d'Italie. Sa rare
prudence & l'élevation de fon
Eſprit , luy avoient fait mériter la
confiance de la feu Reyne Mere
&des Miniſtres, qui l'ont honoré
des Emplois les plus importans.
La gloire qu'il s'y eſt acquiſe
rend ſamémoire tres - chere à
fes Amis , c'eſt à dire à tout ce
qu'il y a d'honneſtes Gens qui
l'ontconnu.
Dans le moment où je vous
écris , on a nouvelles que le Roy
eſtarrivé à Nancy. Monseigneur
le Dauphin brûloit d'envie d'aller
àl'Armée. Son coeur , ſon inclination
, & le defir de la gloire
l'y portoient , mais il eſt demeuré
à S. Germain pour y conti-
Hij
174 LE MERCVRE
nuer ſes Exercices. Rien n'approche
des progrés qu'il y fait, & on
n'admirepas moins fon adreſſe &
ſa bonne mine à cheval , qu'on a
toûjours admiré la promptitude
de ſon Eſprit pour les belles Lettres
.
4
J'oubliois à vous dire que Sa
Majesté apprit en chemin la
mort de Monfieur le Duc de
Noailles , & l'apprit avec beaucoup
de regret . Jamais Sujet ne
fut plus inviolablement attaché
à la Perſonne & au ſervice de
ſon Maiſtre , dont il eſtoit particulierement
eſtimé. Quoy qu'il
laiſſe de grandes Dignitez à ſa
Famille , il luy laiſſe encor quelque
choſe de plus conſidérable
dans l'exemple de ſes vertus . La
pieté finguliere qu'il a toûjours
fait paroiſtre , s'eſt renduë hereditaire
à toute cette Maiſon , où
GALANT .
175
elle regne avec grand éclat. L'Illuſtre
Duc dont je vous parle
eſtoit Premier Capitaine des
Gardes du Corps , Gouverneur
de la Province de Rouſſillon , de
la Ville & Citadelle de Perpignan
, Chevalier des Ordres , &
Lieutenant de Roy de la Haute
Auvergne. Comme ſa ſanté
eſtoit preſque deſeſperée depuis
quelques temps , il ſe démit du
Gouvernement de Rouſſillon
un peu auparavant le Départ du
Roy , qui crût ne le pouvoir re
mettre en de meilleures mains
qu'e celles de Me le Duc d'Ayen
ſon Fils , qui en preſta le Serment.
Ce Gouvernement dont
tout le monde connoit l'importance
, & par le voiſinage des
Eſpagnols , & par le naturel de
ces Peuples,qui n'ont peut- eſtre
Hiiij
176 LE MERCVRE
pas encor oublié l'affectiõ qu'ils
avoient pour leur ancien Maiſtre,
n'avoit pû eſtre donné à une
Perſonne capable de les gouverner
avec plus de ſageſſe que Mr
le Duc de Noailles . Auſſi les
avoit- il reduits par ſa prudence
& par ces manieres qui luy gagnoient
tous les coeurs , à ne fe
permettre plus d'autres ſentimes
que ceux des François naturels..
On n'a point à douter que Monfieur
le Duc d'Ayen ne reüſſiſſe
également dans les ordres qu'il
dõnera pour tenir cette Province
dans l'obeïffance qu'elle doit
au Roy ; & en effet , on ne peut
mieux confier des Peuples qu'à
celuy à qui la Perſonne de Sa
Majesté eſt preſque toûjours
confiée.
Vous aurez ſans -doute entenduparler
de Mª de la Force,qui a
GALANT.
177
été reçû Duc & Pair depuis peu
au Parlement Monfieur le Prinee
s'y trouva avec quantité d'autres
Ducs. Je vous ay déja entretenu
de pluſieurs Receptions
de cette nature , mais peut- eftre
ne ſçavez-vous pas la Ceremonie
qui s'y obſerve. La voicy en
peu de mots. Apres qu'on aleu
les Lettres à huis clos , le Conſeiller
Raporteur fait l'Eloge du
Ducde ſa Famille. On le fait en
fuite entrer , il preſtre le Serment
,& va apres cela à laBeuvete
avec Meſſieurs. Il vient
avec eux à l'Audiance , & prend
ſa place où il eſt mené par l'Huiffier
. L'Aſſemblée eſt preſque
toûjours confiderable , & ceux
qui ont Séance au Parlement , y
viennent ſelon que le nouveau
Duc eft eftimé . On plaide une
Cauſe devant luy , & il opine
H V
178 LE MERCVRE
pour la premiere fois Me Dorat
eſtoit Raporteur de Monfieur
le Duc de la Force. Il parla avec
beaucoup d'éloquence , & fon
Diſcours fut fort aplaudy.
Dans le meſme temps , c'eſt à
dire quelques jours avant le
Départ , le Roy qui connoit le
zele ardent & l'inviolable fidelité
de Mr le Comte d'Hom--
bourg, l'honorade la Charge de
Grand Ecuyer-Tranchant.Il eſt
de laMaiſon de Boutenag-Chaſtelier
, auſſi illuſtre par ſes ſervices
, que conſiderable par fon
ancienneté, & par les plus grandes
Alliances du Royaume .
On commence à ne plus parler
que de la Campagne qui va
s'ouvrir;& comme il eſt difficile
que vous ne vous formiez quelque
image de la Guerre apres
tout ce que mes Lettres vous
GALANT . 179
en ont marqué , je ſuis bien aiſe
de prendre l'occaſion qui s'ofre
de vous la mettre devant les
yeux par la Carte que je vous
envoye. Elle contient la Deſcription
d'un fameux Combat
qui s'eſt donné depuis peu.Examinez
- la , je vous prie , avant
que de vous attacher aux circonſtances
. Les Chefs font bruit
dans le monde , & il n'y en a
guere de plus connus. Quant à
la Relation, elle eſt fidelle vient:
de bon lieu , & la maniere ingenieuſe
dont elle eſt tournée merite
bien que vous la lifiez .
Hv
180 LE MERCVRE
RELATION
DV COMBAT
DE LA LOUANGE
ET DELA SATYRE.
A Loüange & la Satyre
avoient eu de tout temps.
des Démeflez qui les
faifoient regarder cõme des ennemis
incapables d'accomodement.
Cen'eſt pas que la Loüange
cherchaſt à nourrir la diviſio ..
Comme elle eſt d'un naturel fort
benin , elle n'attaquoit jamais la
Satyre , & elle eſtoit meſme fi
bonne , qu'on luy entendoit
quelquefois loüer ſon eſprit.
Mais la Satyre n'en uſoit pas de
I
ロー
11-
Cne
te
t
e
-
-
3aದ8
GALANT. 181
la meſme forte pour la Loüange.
Son plaiſir eſtoit de luy nuire,
& elle ne perdoit aucune occaſion
d'en dire du mal. Il ne
faut pas en eſtre ſurpriſe, toute
deux fuivoient leur panchant,
& les choſes ſeroient peut - eſtre
demeutées toûjours dans le meſme
état , ſi la Loüange , qui s'étoit
employée depuis quelque
temps à faire connoiſtre lemérite
d'un grand nombre de Héros
,de Gens d'eſprit , & d'autres
qui excellent dans les beaux
Artspar les foins que prend l'Incõparable
Loüis de faire fleurir
la France de toutes manieres,
n'euſt crû s'eſtre fait aſſez d'Amis
pour ne pas manquer dans
ledeſſein qu'elle avoit de ſe vanger
des inſultes de fon Ennemie
. Comme elle eſt prudente,
elle ſe ſeruit de l'occafion , &
182 LE MERCVRE
leva des Troupes. La bonté &
l'honneſteté qu'on ſçait qui luy
font naturelles , luy en'attirerent
beaucoup , & elle eut bientoſt
un Armée ſur pied d'Officiers
& de Soldats d'un merite
reconnu , & contre lequel la
Satyre ſeule eſtoit capable de ſe
declarer. La Satyre de ſon coſté
ne s'endormit pas. Elle ſe mit en
étatde ſe defendre ,& eut un fi
prompt & fi grand fuccés dans
ſes Levées,qu'elle connut mieux
qu'elle n'avoit encor fait la force
de fon Party. Les deux Armées
furent incontient en campagne,&
s'eſtant cherchées avec
precipitation, elles ſe trouverent
en peu de temps tellement en
veuë , qu'il auroit eſté honteux
à l'une ou à l'autre de ſe retirer
fans combatre. L'Attaque
fut donc refoluë , & les ordres
GALANT . 183
donnez par deux Chefs dont il
eſt bon que je vous faſſe le Portrait
en quatre mots. Le general
Loüange eſt franc,bon Amy,
liberal , mettant tout ſon plaifir
à faire du bien , & ne ſe défiant
de perſonne. Il ne craint point
les embûches , n'a pas moins de
hardieſſe à marcher ſeul la nuit
que le jour ; & comme il ne ſe
peut empeſcher d'eſtre trop
honneſte , & qu'il eſt aſſez negligent
à ſe tenir ſur ſes gardes,
il ſeroit ſouvent ſurpris ſans les
Miniſteres Bon Sens & Raifon,
qui ne l'aſſiſtent pas ſeulement
de leurs confeils dans les grandes
occafions , mais qui executentauſſi.
Le General Satyre eſt
préſomptueux , fier , & timide
•tout àla fois. Il eſt vif, prompt
& inquiet. Il craint toûjours des
furpriſes , & ne marche ſouvent
184 LE MERCVRE
que par des chemins détournez,
&n'ofealler ſeul de nuit , à cauſe
d'un grand nombre d'Ennemis
ſecrets dont il apprehende
plus lebras que la langue. Ila
pluſieurs méchans Conſeillers,
comme l'Envie , la Calomnie , &
quelques autres de cette eſpece.
Les deux Armées furent rangées
en Bataille. Le General
Loüange diſpoſa ainſi la ſienne..
II la mit ſur trois Lignes.La premiere
appellée Avatgarde,eſtoit
compoſée de quatre Bataillons.
du Régiment de Bon Sens , de
quatre de Panégyriſtes , &d'autant
du Regiment de Raifon. II.
plaça la Cavalerie à l'ordinaire
fur les aifles , les Eſcadrons de
Grand Merite ſur la droite , &
ſur la gauche ceux des Epiſtres.
Dedicatoires. Pour luy , il crût
devoir eſtre au Corps de Batail
GALANT. 185
le , & il y prit ſa place accompagné
de quatre Bataillons de
la Brigade des Vertus , de quatre
autres du Regiment ee Loüables
defirs , &d'un pareil nombre
de ceux de Bonne Conduite
& de Sincerité . Il commanda
quatre Bataillons du Regiment
de Belles Inclinations' , & autant
de celuy de Veritable Gloire,
pour eſtre à l'Arrieregarde , &
ſervir de Corps de reſerve.Comme
les Places les plus honorables
ſont ſur les coſtez,il y plaça
les Officiers Generaux à droit
& à gauche . Ils eſtoient tous Panégyriſtes
, & par cette raiſon ils
avoient beaucoup d'attachement
pour ſon ſervice.
Le General Satyre rangea
fon Armée à peu prés de la
mefme forte , &luy fit former
une eſpece de Croiſſant. Cette
186 LE MERCVRE
diſpoſition eſtoit un effet de ſa
vanité . Il pretendoit marquer
par cette figure qu'il alloit enfermer
& défaire tous ſes ennemis.
Il mit à ſon Avantgarde les
Bataillons du Regiment de Jeux
de Mots , & ceux du Regiment
d'Envie & de Menterie. Les Efcadrons
de fon Aifle droite>
eſtoient les Regimens de Fauſſes
Apparences,& fon Aifle gauche
eſtoit occupée par ceux du Regiment
de Fureurs Poëtiques,
montez fur de fort grand Chevaux.
Il ſe mit à la teſte du Corps
de Bataille,afin de pouvoir combatre
contre le General Loüange.
Ce Corps de Bataille eſtoit
compoſé des Regimens de Médiſance
, de Temerité , de Vengeance
,&de Bile Noire. Quatre
Bataillons d'Autheurs Satyriques
, & quatre autres du Re
GALAN Τ . 187
giment de Faux Brillant , compoſoient
le Corps de reſerve.
Les Officiers Generaux placez
à l'Aifle droite , & à l'Aifle gauche
, eſtoient les Autheurs Satyriques
les plus renommez .
Quoy que ces deux Armées
fuſſent en prefence, il y avoit un
peu au delà de leurs Aifles , le
Chaſteau Brillant qui les ſeparoit
d'un coſté , & le Fort de la
Verité de l'autre. Le Chasteau
Brillant eſt tres - élevé , & d'une
figure tres - agreable . Il eſt baſty
fur la pointe de la Montagne
d'Exageration , mais les fondemens
n'en ſont pas plus fermes,
à cauſe des Cavernes qui font
au deſſous , & qui le mettent à
tous momens en peril de foudre.
Si la foibleſſe de ce Chateau
eſtoit connuë de tout le
monde , comme elle l'eſt de fort
188 LE MERCVRE
peu de Gens , il ne ſeroit pas
tant eſtimé. Quant au Fort de la
Verité, on le fait paſſer pour imprenable.
On l'attaque de temps
entemps,mais ces entrepriſes ne
tournent jamais qu'à la confufionde
ceux qui les font. Aucun
des deux Partis ne parut avoir
deſſein d'occuper la Montagne
d'Exageration. Chacun pretendoit
qu'elle appartinft à fon
Ennemy,& ils s'imputoient l'un
à l'autre de ne confulter que
leurs intereſts , & de ne garder
aucunes meſures fur l'article du
mal& du bien. Il n'en fut pas de
mefme du Fort de la Verité.
Tous les deux le reclamoient,
comme n'alleguant jamais rien
que de veritable , & enfin il conſerva
la Neutralité . L'Armée du
General Satyre avoit derriere
elle un Magazinde Supoſitions
GALAN Τ . 189
qui luy ſervent à rendre croyable
ce qui n'eſt ſouvent qu'inventé.
Il y avoit encor dans ce
Magazin toute forte de Venins
delicats , dont une ſeule goute
répanduë ſur le merite le mieux
étably, y fait quelquefoisdes taches
difficiles à effacer . On trouve
auſſi toûjours dans le meſme
lieu de certaines Bombes pleines
d'artifice , qui eſtant jettées
adroitement , font bien plus de
mal que celles qui brûlent tout
ce qu'elles touchent , car cellescy
s'eſtant une fois attachées à
la reputation,ne la quittentpoint
qu'elles ne l'arrachent . Ce qu'il
y avoit de deſavantageux pour
cette Armée , c'eſt qu'elle avoit
le Marais des Cannes derriere
elle ,& que s'il luy arrivoit quelque
deroute , il luy eſtoit tresdangereux
d'y paſſer. Elle ne
190 LE MERCVRE
s'embaraſſoit pas tant de la Foreſt
de Malice Noire qu'elle
avoit auſſi à dos . Comme elle en
ſçavoit parfaitement les detours,
elle ſe tenoit afſſurée d'y defaire
ſes Ennemis s'ils l'y pourſuivoient
; & en fuyant de l'autre
coſté , ſi elle perdoit la Bataille,
elle faifoit ſa ſeûreté du Mont de
la Mediſance qu'elle y rencontroit.
Comme il en tombe quantité
de Torrens d'injures , elle ne
croyoit pas qu'elle duſt avoir
peine à ſe ralier à la faveur de
cette Montagne.Quất à l'Armée
de la Loüange , elle estoit dans
une grande Plaine où elle avoit
toute liberté de fuir. L'une &
l'autre eſtant campée de la forte,
voicy de quelle maniere le General
Satyre harangua ſes Troupes .
GALAN Τ .
191
HARANGVE
DU
GENERAL SATYRE.
CHERS COMPAGNONS ,
L'ay trop reçen de preuves de vostre
zele, pour perdre le temps en parole. Il
s'agit de vaincre aujourd'huy enſemble
tous nos Ennemis affcmblez , & je les
tiens déja vaincus, puis que vous voulez
bien m'aider à les combatre . Ie connois
l'ardeur que vous aveztoûjours enë pour
mes interests , & je lis ſur vos viſages
quefi vous aviez à ſouhaiter icy quelque
chose , ceferoit d'estre opposez à de
plus redoutables Ennemis. Le General
Louange est naturellement trop froid
pourpouvoir animer ſes Troupes. Rien
n'estsifade que tout ce qu'il debite. Ce
ne font qu' Apparences , Menteries,
Belles-couleurs que nous feront pâlir
d'abord,& en détachantſeulement quelques
Mots picquans , nous le mettrons
192 LE MERGVRE
infailliblement en déroute. Suivez mon
exemple. Quand nous ne déferionspoint
entierement Son Armée , elle ne pourroitſubſiſter
encor longtemps. Toutesses
proviſionsſontſi douces , que rien nese
garde dans ſes Magazins ; &des Ennemis
qui rampent toûjours & qui ne
prennent jamais feu , nedoiventpoint
estre à redouter. Allons donc combatre,
c'estàdire allons vaincre , &purgeons
leMonde detant de Gens qui ne luy
peuvent estre qu'importuns , puis qu'ils
nesçaventpas lesecret de le divertir,
Tandis que le General Satyre
tâchoit d'animer ſes Troupes
, le General Loüange parloit
de la forte aux fiennes.
HARANGVE
DU
GENERAL LOUANGE.
Stade
Ide bonnes Troupes ,jointe à l'équilaCauſe
que je Soûtiens , doi
vent
GALANT.
193
ventperfuader de l'heureux ſuccès d'une
Bataille , vous n'avez qu'à voir que
c'estpour ladefense du vray Meriteque
vous combatez, &àjetter les yeuxfur
ceux qui l'attaquent. Les Noms de quelques-
uns de nos Ennemis font brillans,
maisvous n'en trouverez que d'odienx
dans tous les autres ; & quoy qu'ils forment
un Corps que leur General Satyre
femble avoir rēdu triomphant,ce Triomphe
n'est qu'en apparence , &il ne l'emporte
fur moy qu'au dehors. Il est vray
qu'on se fait depuis quelque temps une
espece de honte de m'approuver , parce
que mon humeur trop obligeante m'a mis
enfin hors de mode ; au lieu que le General
Satyre estant hardy entraîne tous
les def- intereſſez,mais ils ne s'attachent
qu'autant qu'ils n'ont rien à démeſler
avec luy,&peut-estre par laſeule crainté
d'éprouver sa malignité. Gagnons
laVictoire , &ces Complaiſans timides
ne rougiront plus de ſe decla--
rer pour moy. Ils avoüeront que tout
le bien que je dis des Héros est fi
juste , qu'il faut estre ennemy de larai-
Sonpour me condamner. La France en
voit un qui efface tous ceux des Siecles
paſſez. On devient brave en l'imitant.
Feyrier. I
194 LE MERCVRE
On acquiert de l'eſprit enparlant de ce
qu'il donne à imiter,& je ne renonceray
jamais auplaisir que je mesuis toûjours
fait , defaire valoir le Meritepar tout
où je l'ay trouvé. Le General Satyre ne le
poutfouffrir. Il cherche à m'abatre , &
parce qu'un peu de brillant qu'ila , le
fait estimer d'abord , il croit qu'il luy
Seratoûjours facile de maccabler ; mais
il n'ajamais reçeu de grands applaudisfemens
dont les ſuites ne luy ayent esté
fichouſes, & il est temps que nous cherchions
à le punirdes Querelles qu'ilfait
defang-froid , & des Injures qu'il dit
fans neceffité. Donnons donc sur ses
Troupes , & fongeons qu'en combatant
pour le Merite , la Gloire , & laVerité,
nous combatons avec affurance de la Vi-
Etoire.
Ces Harangues animerent
tellement les Troupes de part
& d'autre , que le Combat commença
un moment apres . Toute
la premiere Ligne de l'Armée du
General Satyre s'ébranla en méme
temps . Les Fureurs Poëtiques
s'abandonnant à leurs tran-
J
GALANT.
195
ſports , perdirent leürs rangs dés
le premier choc. Les Eſcadrons
deGrand Merite eſſuyerent leur
feu avec une intrepidité merveilleuſe
, & les défirent d'autant
plus facilement , que leurs Officiers
ne pûrent les ralier . Les
Bataillons de Jeux de Mots furent
batus par ceux de Bon Sens.
Les derniers n'ont pas à la verité
leur meſme brillant , mais ils les
paſſent de beaucoup en force.
Les Panégyriſtes furēt attaquez
par les Bataillons du Regiment
de l'Envie , mais elle ne pût les
vaincre . Ses détours & ſa malice
leur eſtoient connus , & la maniere
dont ils la traiterent le fit
voir. Les Bataillons du Regiment
de Menteries ne pûrent tenir
teſte à ceux de Raiſon qui les
écarterent ; & les Eſcadrons d'Epiſtres
Dedicatoires épouvanterent
tellement ceux de Fauſſes
I ij
196 LE MERCVRE
Apparences , qu'ils prirent la fuite
, & devinrent inviſibles. Le
General Satyre au deſeſpoir de
tant de deſavantages , fit avancer
le reſte de ſes Troupes qui
n'avoit point encor combatu.Les
Bataillons de Temerité firent des
prodiges . Ceux de Mediſance
les ſeconderent, & ceux de Vangeance
& de Bile Noire ſe batirent
comme des Enragez ; mais
tant d'efforts ne ſervirent qu'à
reculer leur honte pour quelque
temps. La Brigade des Vertus
défit les Bataillons de Mediſance
& ceux des Regimens de Bonne
Conduite ayant divisé adroitement
les Bataillons de Temerité,
de Vangeance, & de Bile Noire,
eurent l'avantage de les batre
ſeuls. Le General Satyre n'avoit
plus de Secours à eſperer que de
fon Arrieregarde,dont les Troupes
, composées ſeulement des
A
GALANT. 197
Regimens de Faux Brillans & de
ceux d'Autheurs Satyriques ,
eſtoient les plus méchantes qu'il
cuſt. En effet , les Faux Brillans
perdirent d'abord le Jugement;
&les Autheurs Satyrique's firent
voir qu'ils ne font hardis qu'avec
la plume. La déroute fut confiderable
, & le General Loüange
poufla fon Ennemy juſques dans
le Marais des Cannes. La plupart
de ſes Troupes y demeura embourbée
auſſi bien que luy , &
ne s'en retira qu'apres pluſieurs
coups qu'ils en regeurent ; car
les Vainqueurs dédaignant de ſe
ſervir contre eux de leurs armes ,
arracherent des Cannes dans le
Marais , & les traiterent comme
leur inſolence le méritoit. Le
Fort de la Verité ſe declara pour
le General Loüange , & tira fur
les Troupes de ſes Ennemis Elles
ne pûrent ſe ſervir du Mont de
I iij
198 LE MERCVRE
la Médiſance , comme elles l'avoient
projetté , parce que la
fumée de leurs Magazins qui
eſtoient au pied , & auſquels on
avoit mis le feu , auroit pû les
étoufer. On jugea à propos de
les brûler , comme eſtant rem- .
plis de choſes empeſtées dont
le pillage ne pouvoit eſtre que
dangereux. Pluſieurs ſe ſauverent
dans la Foreſt de la Malice
Noire , où l'on aima mieux
les laiſſer périr que de les pourfuivre.
Le General Satyre ſe voyant
non ſeulement batu , mais encor
raillé de tous ceux qui luy
avoient aplaudy pendat ſa bonne
fortune, rechercha ſous- main
la Paix , fans vouloir qu'on cruſt
qu'il s'abaiſſaſt à la demander.
On propoſa des Médiateurs ;
mais comme les Parties ne ſont
pas obligées de ſuivre leurs ſenGALANT.
199
timens , le General Loüange
n'en voulut point entendre parler
, & s'obſtina à ne mettre ſes
intereſts qu'entre les mains d'un
Arbitre qui euſt pouvoir de decider
Souverainement. Le Duc
Miſantrope fut nommé . C'eſtoit
un Prince qui menoit une vie
fort retirée dans ſes Terres du
Chagrin. Son humeur critique
qui ne luy laiſſoit preſque eftimer
perſonne , fit croire à la Satyre
qu'il ſe déclarercit contre
la Loüangc. La Loüange de fon
coſté qui estoit fort perfuadée
que la ſeverité de cet Arbitre
ne l'empefcheroit point d'eſtre
équitable , conſentit à le faire
Juge abſolu de ſon Diférend.
Ainſi les deux Partis également
fatisfaits de l'avoir choiſy , luy
envoyerent leurs Plein pouvoirs
dans toutes les formes , &
leurs Raiſonspar écrit . Il les exa- /
I iiij
200 LE MERCVRE
mina pendant quelques jours,
& dreſſa des Articles qui portoient.
I.
Que la Loüange,comme tresutile
& neceſſaire à faire valoir
les Armes , les Lettres , & les
Beaux Arts , feroit remiſe dans
tous ſes droits , honneurs , privileges
, & prérogatives , à condition
qu'elle abandonneroit entierement
le Party de la Flaterie,
avee laquelle , directement ou
indirectement , elle n'entretiendroit
jamais aucune alliance .
Que le Fort de la Verité ſeroit
mis au pouvoir de la Loüange,
avec tout le Territoire qui
endépend , pour en joüir comme
de fon propre , ſans que la
Satyre y puſt rien prétendre,parce
qu'encor que la Satyre diſt
Souvent des veritez , il ne luy
:
GALANT .... 201
devoit pas eſtre permis de découvrir
tout le mal qu'elle ſçavoit
; qu'elle pouvoit faire réflexion
que cette liberté à dire les
choſes , ſervoit moins ày remedier
qu'à les aigrir ; & qu'elle
avoit naturellement aſſez d'Ennomis
, fans qu'elle s'en fiſt encor
par là de nouveaux.
III .
Que la Montagne d'Exagération
ſeroit à l'avenir des appartenances
de la Satyre , &
qu'elle en pourroit tirer du Secours
pour la Guerre qu'elle
continueroit de faire aux Defauts
en general , laquelleGuerre
luy feroit permiſe , afin que
ceux qui ont commerce avec
cette déplaiſante Nation , fufſent
obligez de le rompre , &
y renonçaſſent , pour ſe rendre
dignes de trafiquer avec la
Loüange.
201 LE MERCVRE
I V.
Que dans cette Guerre , la
Satyre n'auroit aucuu droit d'attaquer
les Forts des Particuliers,
mais ſeulement la Capitale du
Païs , dont elle pourroit ſe rendre
maiſtreffe par toute forte
d'inſultes , pour la fairedémolir
s'il ſe pouuoit , ou pour en chafferdu
moins tous les Habitans .
V.
Que quelque Guerre que fift
jamais la Satyre , elle feroit obligée
de caffer le Regiment de
Mots piquans , parce qu'il eſtoit
mutin,& capable de faire deferter
ſes meilleures Troupes , par
la diſſention qu'il ſe plaifoit à
mettre par tout.
Ces Articles furent acceptez
avec joye par les deux Partis ; &
la Satyre , à qui la demangeaifon
dedire un bon mot avoit attiré
déja d'aſſez méchantes affaires ,
GALANT. 203
fut bien aiſe d'avoir la Paix à fi
bon marché.
Voila,Madame , une Relation
qui m'a paru digne de voſtre curioſité
. Je croirois manquer à ce
que je vous dois pour la fatisfaire
, ſi je ne vous faifois pas ſçavoir
que Ms le Duc deMonbafon
a épousé Mademoiselle de
Luynes. On peut dire que ce
Mariage a uny le Sang des plus
belles Perſonnes du monde . M
de Monbaſon eſt Petit-Fils de
Madame la Princeſſe de Guimené
, qui fait voir à ſon âge que
ſon Siecle n'avoit rien qui puſt
l'emporter ſur ſa beauté. C'eſt
un témoignage que luy rend
meſme l'Histoire . Mademoiselle
de Luynes eſt Fille de Madame
la Ducheſſe de Luynes , & Petite
Fille de Madame de Chevreuſe,
auſſi -bien que de la belle Madame
deMonbafon , Femme de
Ij
204 LE MERCVRE
ce fameux Duc de Monbafon
Grand Veneur de France , &
Gouverneur de Paris. Ily a peu
delieux où on ne les ait connuës
pour de tres-belles Perſonnes ,
& il n'en faut pour preuve que
l'Epitaphe de la charmateAyeule
de cette jeune Mariée. Le Cavafier
Amalthée qui avoit appris
P'Italien à Sa Majesté , en eſt
l'Autheur . Vous entendez cette
Langue , & n'avez pas beſoin de
traduction.
Sotto quel duro marmo dal mortat velo
fciata.
La bella Monbazon s'en giace fepolta..
LuDonnefesteggin, piangan gliAmori.
Eliberi oggimai vadino i cuori.
Mr le Commandeur de Flavacourt
mourut il y a dix jours. Il eſtoit Frere
de Mr le Marquis de Flavacourt,
Lieutenant de Roy,&Gouverneur de
Giſors ; & Cadet de M de Foüillenfe,
Gouverneur de Graveline,& Grand
GALANT.
205
Bailly d'Artois , qui a eſté Capitaine
aux Gardes pendant vingt-deux ans.
LaPompe funebre fut reglée par Mefſieurs
les Chevaliers de l'Ordre , qui
en prirent foin , & qui témoignerent
par leurs regrets l'eſtime qu'ils avoient
pourune Perfonne fi confidérable.
Le Comte d'Effex de Mr de Corneille
lejeune eſt imprimé. Je vous
Fenvoye , & ne doute point que vous
ne receviez beaucoup de plaifir de la
lecture d'une Piece qui qui a occupé
le Theatre de l'Hostel de Bourgogne
avec tant de fuccés pendant les deux ON
dernier Mois . Le Lyncée de M' Abeille
y parut il y a trois jours. Il fut extraordinairement
applaudy. Les Vers
en font beaux,les Penſées brillantes,
& dignes de l'Autheur du Coriolan.
Jugez cependant du foin que je prens
devos plaifirs .Un quatriéme Air m'eft
tombéentre les mains , & je vous en
fais part. Je le tiens d'une Dame qui
m'a affuré qu'il n'avoit point encor
eſté veu . 11 eſt de Mr Sicard,qui chante
, qui montre , & qui compofe tresbien.
En voicy les Paroles & les
Notes.
206 LE MERCVRE
AIR NOUVEAU.
VOus qui d'un tendre amour avez le
coeur capable.
Nevous laiſſezjamais charmer.
Vousfereztoûjours miferable.
Pourpeu que vous vouliez aimer.
Que de choſes j'aurois à vous dire
fur les deux Enigmes en Vers , fi je
n'eſtois pas preſsé de finir : Le ſens
quevous leur donnez eſt le veritable;
& puis que vous voulez voir quelqu'une
des Explications qui m'en ont
eſté envoyées en voicy de l'une & de
l'autre .
EXPLICATION DE LA
premiere Enigme du Mois de Ianvier
1678.
SIjamais l'Autheur du Typhon
Pafſepour un prodige enson genre d'écrire.
Si ce Poëte enfaisant rire,
Plût tant quand il rendit le Virgile
د
boufon ;
Que devons nouspenfer d'un autre Efpritplus
rare.
GALANT. 207
Qui nous a ſçeu tracer par des monstrueux
traits.
Leplus beaude tous les Portraits ?
Mais d'autant plus charmant qu'il nous
paroit byzare.
Leplusfin s'y trouve trompé:
On découvre d'abord un Tableau ſi difforme,
L
Que l'on croit voir une Hydre ou quelque
Monstre énorme,
Dont chaque trait tient l'esprit occupé;
Mais lors que le mystere en est dévelopé,
Onreconnoitsoudain l'Auguste Académie,
Etfous cet affreuxvoile , un Art ingénieux
Rendjuſqu'au moindre trait ſi diſtinct
ànosyeux,
Que l'ame laplusfombre & la plus endormie
S'étonne d'avoir tant reſvé,
Quand leſecret en est trouvé.
Cette Explication eft de Mr Robbe.
C'eſt un Homme fort conſidéré des
Perſonnes du plus haut rang & qui a
fait une Geographie nouvelle pour
Monfieur le Duc du Maine. Ce demyVers
, l'ay feulement deux Filbes,
208 LE MERCVRE
que vous a causé quelque embarras,
adonné de la peine à d'autres qu'à
vous . En fongeant à l'Académie Francoiſe
, on ne s'eſt pas fouvenu qu'elle.
eft comme la Mere de celles de Soifſons
& d'Arles , puis qu'elle eſt cauſe
de leur Etabliſſement.
La ſeconde Enigme a eſté expliquée
de cette maniere par un galant
Homme qui ma laiſſé ignorer.
EXPLICATION
de la ſeconde Enigme.
C'Effle Cog d'un Clocher.
Qu'est-ilbeſoin de tant chercher ?
Cog de Clocher en bas lieux point n'ha
bite,
Quoyquefansvie il ſe meut & s'agite.
Coq de Clocher au gré du vent
De tous cofteztourne lesyeux fouvent
Sans regarder car tel Coq ne voit
goute.
Aprescelaje n'enfais aucun doute,
Etjureroisqu'il ne fautplus chercher,
C'est leCoq d'un Clocher.
Les meſimes Explications ont eſté
PANDORE ,ENIGME
GALANT.
209
faites par Mademoiselle Sellier , de
Roüen. Elle merite bien d'emporter le
prix dont ſes deux Amies ſont convenuës
avec elle .Pluſieurs autres ont encor
deviné le Mot de l'Academie Françoise,
& ce font Mr le Comte de l'Aubepin;
Mr l'Abbé Sanguin;M² du Teil;
M Baisé le jeune ; Mr de Vitray,Treforier
de France à Caen ; Mr Cordets,
d'Estampes ; Mr de l'Epinaſſe de Rabotin
, Fils d'un Preſident de Nivernois
; Mr de Chantoiſeau , de Brie-
Comte-Robert; Mr de Valnay ; Mr de
Soucanye,Avocat à Roye en Picardie ;
Mr Lagrené de Vrilly ; Mr du Clos,
de Mets , l'Hermite de Saint Giraud;
le Secretaire des Dames de Saumur;
la Societé des Dames Cloiſtrées de
Lyon , qui ne font jamais entrées en
Convent ; un Illuftre , qui prend le
nom de Mélite ; la Belle qui avoir expliqué
le Iour de l'An fur la Mode,
une pretenduë Fille de Village entre
Tours & Saumur ; une fort agreable
Demoiſelle de la Ruë de Mouſſy ; le
Pauvre Inconnu , & un bel Eſprit de
Bruxelles , &c. Je donne aux derniers
les mémes noms dont ils ſe ſont ſervis
pour m'écrire. Mademoiſelle Loi210
LE MERCVRE
ſeau,de Coullomiers,qui eſt une Beauté
auſſi reguliere que ſpirituelle ; &
une autre Belle de la Ruë Chapon,
ont trouvé le Coq , ainſi que Mr Veneau,
Mr du Bois ,& la plupart de ceux
que je viens de vous nommer. D'autres
l'ont expliqué ſur le Ciel , la Giroüette,
la Pendule , & une Montre en
Tableau. Quant à l'Enigme en figure ,
j'en ay reçû de tres- ingenieuſes ſes
Explications que je vous promets dans
une Lettre extraordinaire pour le 15 .
d'Avril , mais perſonne n'en a trouvé
le vray ſens. C'eſt peut- eftre parce
que lemanque de coloris n'a pas laifsé
counoiſtre toutes les Figures qui
ayant eſté gravées avec trop de precipitation
, ont quelque defaut qu'on
n'a pas eu le temps d'examiner. Par
cette Venus que l'Amour défend contre
Vulcain , Mr l'Abbé Droüin a entendu
le Temps; M² de Roux, la Ialoufie
; une Belle du Païs du Maine , la
Constance ; un bel Eſprit de Troye,
l'Enclume ; un autre de Creſpy en Valois
, l'Infidelité dans le Mariage ; &
d'autres ,Andromede, la Paix, la Guerre,
l'Heure de la Mort, les Affaires du
Temps , la Perle , le Cerveau , l'Acier ,
Decus
Additur
Orbi
☆
Cest cetAstre nouveau,dequi-
Lesfeusputans
Ont une čtarte sansfeconde,
EtquiparsesRayons nais :
sants
Adiouste unornement au
Monde.
Felix
CuiLata Refulget
Exhibet Auctorem
tastresibrillantdontléclat
anspareil
erepentsurlaTerre entiere
Faitaßésvoirque leSoleil
Estlasourcedesalumiere
Vendor
LoerHeeret funt
etAstrenefaisoitquecoman
son cours
Quil cutvne lumiere a nulle
Test de luniuers lafeconde
trepareille,
erugille
Fce brillant eclat l'accom
pagne tousiours .
Partout cetteEstoile adora
ble
Reçoit de l'encens,et des
νορια,
Etquipeuten auoirun aspe
ct fauorable,
Nepeutestre longtemps.Sans
deuenirheureux
GALANT. 211
l'Aimant , & la Monnoye. Cependant
ce n'eſt rien autre choſe que l'Ecran.
Dans la Saiſon où nous ſommes , les
Dames ne reçoivent les viſites de leurs
Amis qu'aupres du Feu. Le Feu leur
gâte le teint,& elles prennēt un Ecran
pour s'en défendre.Tout cela eſt repreſenté
dans la Figure. Mars y tient la
place d'un Amy. Venus aupres de qui
eſt une des Graces, marque une Dame,
à qui la bien-féance fait prendre un
Témoin de la converſation qu'elle a
avec cet Amy.Vulcain que vous voyez
dans une action menaçante, eſt le Feu
qui incommode la Dame ; & l'Amour
qui tâche à ſe mettre au devant du
coupque Vulcain veut porter à Venus,
fait aupres d'elle l'office d'Ecran , les
aifles de cet Amour ayant beaucoup de
raport avec l'Ecran,qui ſouvent meme
eſt fait de plumes de diférentes couleurs,
& porte ordinairement les images
de diverſes Galanteries. Pandore
eſt le nom de la nouvelle Enigme que
je vous propoſe dans la Figure que
vous prédrez la peine d'examiner.Vous
ſçavez que Pandore fut envoyée par
Jupiter à Epimetée avec une Boëte.
Epimetée ouvrit indiſcretement la
A
212 LE MERCVRE
i
Boëte,& toutes fortes de Maux en fortirent.
C'eſt à vous à trouver un fens
là-deſſus . Je vous donne auſſi dequoy
exercer le talent que vous avez à deviner
les Enigmes par les deux en Vers
que je vous envoye. L'une eſt d'une
Damepour laquelle les agreables Lettres
que j'en reçois me donnent une
eftime tres-particuliere , & l'autre, de
Mr du Pleſſis- le Chat du Mans, Controleur
des Tailles au Ponteau de Mer.
3603030303 EKA ENI EFF
D
ENIGME.
AnslesForestsj'aypris naiſſances
Et rien n' n'est égal à monfort,
Puis que ce n'est qu'apres mamort
Qu'on me voit en grandepuiſſance.
Des Champs je reviens dansles Villes,
Pacquiers de la Beauté de Maiſon en
Maifon;
Et quand on me poffede , on peut avec
raiſon
Croire à l'Etat estre des plus utiles.
Ala Cour chacun me defire ;
Iefuisfi bien aupres du Roy,
Qu'il veut que je porte avec moy
Quelque marque deſon empire.
NOSTRIS
-
ALIS
L
WA
SUBLIMIAL
3
GALAN Τ . 213
Monregne est celuy de la Guerre ;
Et bien qu'esclave des Humains,
Quand je tombe en de bonnes mains
Iefais trembler toute la Terre.
0303
AVTRE ENIGME .
Eparte ce qu'on veut ,
ITEparien's
Par devant &derriere .
&ne refu
Iefuis propre &à porter le mal &le
lebien,
Lajoye ,&la mifere.
017LYONE
Le Paradis , l'Enfer , les Saints , & besy 93 **
Démons,
Et le Ciel& la Terre,
Les Princes & les Roys , avec leurs
Ecuffons,
LaPaix comme la Guerre.
Maispar un triſtefort , mes ParensSans
amour.
Si toſt que je suis née,
M'exposent aux rigueurs des Saiſons,
nuit&jour.
Voilamadestinée.
Quoy qu'on me puiſſe voir , on me cherche
avec foin,
214 LE MERCVRE
Sansfaire de bévenë,
Et l'on trouve ſouvent ce dont on a be-
Soin,
Si-tost que l'on m'a venë.
J'oubliois à vous dire qu'un des
beaux Eſprits de Toſcane m'a fait ſçavoir
par une Lettre toute obligeante,
que des Gens de ce Païs-là , à qui la
delicateſſe de noſtre Langue eft connuë
, avoient deviné comme luy l'Enigme
qui marque l'Academie Françoiſe.
J'en parleray davantage dans
l'Extraordinaire que je vous ay promis
, & je vous y donneray une Production
de ce Païs-là en noſtre Langue
, qui me paroît autant à l'avantage
de ceux qui en vantent la beauté,
que beaucoup des Ouvrages qui luy
font égaler la Langue des anciens Romains
& des Grecs.
Le bruit qui avoit couru de l'arrivée
du Roy à Nancy , n'a point eſté confirmé
, & l'on a nouvelles aſſurées
qu'il eſt preſentement à Mets .
Mr le Marefchal Duc de la Feüillade
eſt party pour la Viceroyauté de
Sicile : Il alla s'embarquer aux Ifles
d'Hyeres fur le Vaiſſeau de M' de la
GALANT. 215
Barre. Son activité & fon empreffement
à faire preparer toutes chofes,
ontbien donné de l'occupation à Toulon
pendant le ſejour qu'il y a fait. Il
trouvera tout en fort bon état àMeſſine,
où Mr le Mareſchal Duc de Vivonne
a batu de nouveau les ennemit. Je .
vous maderay le détailde cette Action
la premiere fois. Mr le Chevalier de
Tourville,& M. de la Mote, de Sepeville
, Chevalier de la Fayete,de Belingue
& de Sainte Meſme, ſont preſts à
s'aller ſignaler fur les Vaiſſeaux qui
leur ont eſté deſtinez . Il s'eſt offert depuis
peu une occaſion où Mles Chevaliers
de Valbelle & d'Infreville ont
donné de grādes ınarques de leur prudence
& de leur courage. M' le Chevalier
ee Lexy n'a pas moins fait parler
de luy dans des lieux plus éloignez .
Je ne vous dis rien de Tabago. Vous
me demandez des morceaux d'Hiſtoire,
plutoſt que des Nouvelles precipitées
; & la Relation que ma premiere
Lettre vous en fera voir, vous apprendra
ce qu'il eſt impoſſible que vous
appreniez d'ailleurs, le ſuis voſtre,&c.
AParis ce 28. Fevrier 1678 .
Je r'ouvre ma Lettre pour vous di
216 LE MERCVRE
re que l'on me vient d'apprendre que
M le Duc de la Feüillade a paſsé en fix
jours à Meffine , & que nous y avons
repris le Fort de la Molle.
FIN.
0
N donnera un Tome de Nouveau
Mercure Galant , le 6.jour
de chaque Mois ſans aucun retardement..
NCS.CdeaoeSumlfilvleilgluilsoe
STPJoraciEtineriSttuaamUttiiss
at1T.aat6enbt9ſnru3tiloabisumietnti
THEGBE
DEL
LYON
7961893
807156
MERCURE
GALANT,
Fevrier 1678 .
HEQUE
DE
LA
A LYON,
Chez THOMAS AMAVLRY,
Libraire ruë Merciere ,
à la Victoire .
M. DC. LXXVIII .
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
:
AV LECTEUR.
Nprie ceux qui envoyent
des Chanſons qui ont un
ſecond Couplet, d'obſerver qu'il
ait la meſme meſure , & des Céfures
dans les meſmes endroits
que le premier .Comme ces fortes
d'Ouvrages ſont courts , ils
doivent eſtre polis , & n'avoir
point de mots trop rudes pour
eftre chantez. On peut envoyer
des Paroles pour de grands Airs,
pour des Chanſons à boire &
enjoüées , & meſme pour de petits
Dialogues. On donnera tout
cela noté par les meilleurs Maiſtres.
C'eſt un avantage d'en
avoir de diferentes compoſitions.
Le plus habile n'a qu'une
maniere ,& il n'y ena point qui
AV LECTEUR.
ne diverfifie & qui n'ait du bon.
On recevra ce que les Maiſtres
de Province envoyeront noté.
Ils font priez ſeulement de ne
rien envoyer que de tres-correct
, afin qu'on puiſſe graver
ſans embarras. Ils ſçavent que le
Mercure allant par tout , leurs
Ouvrages feront veus en un
Mois dans toute l'Europe; & cela
les devant animer à travailler
avec plus de ſoin , il ne ſe peut
quele Public n'en reçoivedel'utilité
& du plaifir. On continuëra
tous les Mois l'ornement des
Figures & des Planches felon la
diverſité des Matieres. Le premier
Tome de l'Extraordinaire
du Mercure ſera donné le 15 .
d'Avril, & ainſi de trois Mois en
trois Mois , avec la meſme exactitude
que le Mercure , & fans
qu'on difere un ſeul jour. Il contiendra
des Lettres auſſi agreaAV
LECTEUR.
bles que ſpirituelles , écrites à
l'Autheur du Mercure fur les
plus beaux Ouvrages des Particuliers
, qu'il y fait entrer , avec
pluſieurs autres Pieces curieuſes
qui feront connoiſtre à Paris &
aux Etragers qu'il y a de l'eſprit,
de la delicateſſe &du bon gouft
dans nos Provinces , & fur tout
parmy le beau Sexe. Par ce
moyen Paris ne connoiſtra pas
ſeulement le reſte de la France,
mais les Provinces apprendront
les unes les autres à ſe connoiſtre.
On ajoûtera les Modes
nouvelles tant en recit que gravées
, dans chacun de ces Extraordinaires
. Cet Article demande
beaucoup de foins , de correfpondances
& de fatigues ;
mais l'Autheur veut paſſer par
deſſus toutes les difficultez qui
l'ont toûjours arreſté , afin de
১
ã V
AK LECTEUR.
fatisfaire le Public qui l'en follicite
par des Lettres de toutes
parts. Il joindra encor dans ces
Extraordinaires quantité de belles
Lettres en Vers & en Profe
qu'il reçoit tous les mois fur
l'Explication des Enigmes , &
dont il ne peur mettre qu'une
ou deux dans le Mercure. Il prie
qu'on ne luy envoye aucune
Enigme ſans le Mot , car quoy
qu'il le devine ſouvent, il ne veut
rien mettre ſans ſçavoir la veri
table pensée de l'Autheur. Pour
cellesdont le Mot est l'Autheur
du Mercure , ou le Mercure
meſme , comme elles font à ſon
avantage , il ne peut les rendre
publiques , & prie ceux qui les
ontfaitesde ſe contenter de ſes
remercimens. On reçoit quelquefois
des Memoires ſi mal
écrits, qu'il eſt impoſſible de s'en
AV LECTEFR.
fervir. Ainfi on prie ceux qui les
donnent delesenvoyer fortaiſez
à lire , & fur tout pour les noms
propres;& comme ils ont tres
ſouvent beſoin qu'on éclairciſſe
l'Autheur de bouche , fur plus
ficurs difficultez qui pourroient
l'embaraffer en travaillant , il
avertit qu'on le trotivera chez
luy tous les Mardis , Vendredis,
& Dimanches , depuis deux
heures juſqu'à cinq. Il tâchera
de fatisfaire tout le monde , &
fera connoiſtre les raiſons qu'il
aura cuës de ne pas mettre tous
les Ouvrages qu'on luy apporte,
ou de les reculer pour quelque
temps. Les Marchands & les
Ouvriers qui auront des Modes
nouvelles, en pourront conferer
avecluy , & ce qu'il en dira lans
fon Livre ne leur pourra estre
qu'avantageux .Le Lecter a esté
av
1
AV LECTEUR.
encor averty de pluſieurs autres
choſes qu'il peut voir dans la
Préface des deux derniers Tomes
du Mercure. Quant aux
Lettres , on continuera toûjours
à les luy adreſſer chez le Sieur
Amaulry, Libraire ruë Merciere
àLyon.Le Secretaire des Dames
de Saumur eſt averty qu'il peut
envoyer l'Ouvrage dont il a
écrit , il aura place dans l'Extraordinaire
, qui ne ſera pas moins
curieux que le Mercure , & ne
doit pas eftre moins recherché,à
cauſe des matieres qu'il contiendra.
a
1
LE LIBRAIRE
AV LECTEVR.
,
28 AY crú estre obligé à con
tinuer à vous donner amy
Lecteur un avis dans chaque Tome
du Mercure ,que ieferay Imprimer
tăt pour vousfaire conoître les Livres
nouveaux quej'auray ouvous
entrouverez dans ce Volumeleaucoup
de ce mois , comm'auſſi pour
vous témoigner la joye que j'ay que
vous vous appercevez de la
tromperie manifeste , que quelques
gens de neant vous avoient fait ,
en faisant contre faire le Mercure
Galant ; je ſuis aussi bienaiſe
comme vous me le marquez par
pluſieurs de vos Lettres quej'ay receu,
que vous connoiſſez la differen
ce qu'ily a des veritables avec les
contre - faits ; Il n'y a pas feulement
une infinitédefaute dans
les contre-faits , mais encore plufieurs
endroits retranchez ce qui
faitle plus fouvent un pur galimatias
; & c'est faire un grand
tortàl'Autheurquiſe donne beaucoup
de peine , que de gåterfes
Ouvragesen les retrachant , comme
ils ne tes peuvent pas donner
autrement , puisque l'on n'imprime
pas ces fortes de Livres qu'avec
precipitation , & les impri
mant avec loiſir , l'on a bien de la
peine à s'empêcher qu'il ne s'en
échappe quelqu'une , j'ay donc crû
estre obligé de vous donner cét
advis afin que vous connoiffiez
ceux quifont les veritables qui ne
s'imprime qu'en deux endroits,fçavoir
à Paris. Chez te Sieur Blageart
pour wingt - cingfols relvé
S
S
-
enveau , & à Lyon , chez Thomas
Amaulry Librairerwe Merciere, à
àla Victoire aussipourfeizefolsreliéégaux,
comme àParis avec les
mêmes figures,je vous prie deprendregarde
, que dans celuy de Ianvier
, ily avoitfixfigures en taille
douce ; Sçavoir l'obelifque d'Arles
, l'Empire de la Poësie , une
Enigme , deux Chanfons notées,
&le Frontispiffe , vous pouvez
auſſi connoître par la difference
d'Impression qui est beaucoup plus
petite , & les avis que jevous donne
qu'il retranche dans ce vo-
Lume : Il n'est pas neceffaire de
vous dire qu'il y a buit figures
en taille douce , vous les verrez.
s'il vous plaift , &ie vous priede
donner avis à vos amis de bien
predre garde de n'estre point trompez
commevous avez esté, vous me
mandez que jevous marque à qui
:
il faut s'addreſſer dans vos Villes
pour en avoir des veritables. Les
Lettres que j'ay mises à la Pofte
vous en inſtruiront , & pour donner
auſſi avis à tous ceux qui le
liront , qu'il n'y a pas une ville
en France où il n'y ait des Libraires
où l'on en trouve de veritable,
& vous pouvez aisément vous en
appercevoir , puiſque tous les fix
ou ſeptième jour des mois auplus
tard il ſe debite à Lyon , & ay
Soin aussi- toft de les envoyer tant
auxparticuliers qu'auxMarchads
des Provinces , ceux qui voudront
queje leurs en envoye,feront payer
une année ,fix ou trois mois par
advance , & on aura ſoin de leur
envoyer fort fidellement , & d'abord
qu'ilparoîtront , l'on tient un
registre de ceux qui payent d'avance
, ceux qui auront à envoyer
des Hiſtoriete des vers , Enigme ou
autres choses propres pour leMercure
continueront à les envoyer
chez ledit Amaulry , qui les fera
tenirſurément à l'Auteur , chacun
aura ſon tour pour estre mis dans
leditMercure,&on les prie d'affranchir
le port jusqu'à Lyon : Ie
continueray à distribuer toutes les
Semaines le Iournal des Sçavans
pour cinqfols.
Livres nouveaux qui ſe trouve
ront chez ledit Amaulry
à Lyon.
Nouveaux Playdayez de Monfieur
Patru4.
Le Comte d'Effez Tragedie de l'illustre
Mr Corneille le jeune 12.
Les Nobles de Provinces de M.
Haute-Roche, 12 .
Almanachde Liege , 12 .
Le Comte Dulfel , 12. 2. vol.
Memoires du Marquis d'Almachu
, 12. 3. vol.
Traitté des Armes des Machines
A de Guerre enrichies de figures
parle Sieur de Gaya, 12 .
Les Livres de S. Augustin de la
maniere d'enſeigner les Principes
delaReligion, 1 2 .
Remarquefur un écrit diété àDonay,
12.
Lavie&lamort Chreftienne par
le Pere Cyprien de Gamaches,
12.
Pratiques de Fieté ou entretien
pour tous les jours de l'année,
Suivant lesMaximesde l'Evangile&
les Exemples des Saints ,
disposez felon l'ordre des Offices
del'Eglife, 12. 3.vol.
Nouvelles Vies des Saints, 8. 3.vol.
ExtraitduPrivilegeduRoy.
P
ArGrace & Privilege du Roy , Donné à
S. Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé, Par le Roy en ſon Conſeil, IvNQUIERES,
Il eſt permis à I. DANNEAU,
Ecuyer , Sieur de V. de faire imprimer par
Mois un Livre intitulé MERCVRE
GALANT , preſenté à Monſeigneur LE
D'AUPHIN , & tout ce qui concerne ledit
Mercure , pendant le temps &eſpace de fix
années, àcompter du jour que chaci deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auffi defenfes font
faites àtous Libraires,Imprimeurs,Graveurs
&autres,d'imprimer, graver& debiter ledit
Livre fans le conſentement del'expofant, ny
d'enextraire aucune Piece , ny Planches fervant
à l'ornement dudit Livre , meſme d'en
vendre ſeparément ,& dedonner à lire ledie
Livre , le tout à peine de fix mille livres
d'amende ,&confiſcation des Exemplaires
contrefaits,ainsi que plus au long il eſt porté
auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Comunauté le s.
Janvier 1678.Signé, E.COUTE ROT, Syndic.
Et ledit Sieur Danneau , Ecuyer , Sieur de
V.a cedé&tranſporté fon droit de Privilege
Thomas Amaulry Libraire à Lyon,ſuivant
l'accord fait entr'eux .
Achevéd'imprimer pour lapremierefois
le 28. Feuvrier 1678 .
TABLE
DES MATIERESprincipales
contenuës
en ce Volume.
VANT-propos.. Page 1
Stances. 3
Lettre de Madame Royale,
à Monfieur l'Abbé d'Eſtrées . 6
Origine de Sapate ,& ce que c'eſt . 7
Paroles de M.Vaumorieres notées par
M.Charpentier. 12
Mafcarade Galante.
15
Le Roy donne une Penfion à M. le
Comte de Roy. 27
M. de S.Poüange eſt choiſi pour remplir
la Charge de Secretaire des
Commandemens de la Reyne. 28
Gazette Galente. 29
Diſcours fur les Deviſes .
30
Deviſes . 48
Publication des Lettres de Monfieur
le Chancelier à la Grad Chabre . 54
TABLE.
Sa Majesté donne à M. le Comte de
18
larnac l'agrément de la Lieutenance
de Roy de Xaintonge.
Recepte pour des Pales Couleurs, 63
Belle Action de M.le Comte de Koniſmark.
67
Sonnet à Monfieur le Duc de Bourbon.
71
La Prairie trompée, aux deux Prairies
Rivales. 74
Hiſtoire de la Belle morte d'amour.
77
Relation de la priſe de Pintale. 94
Paroles de Madame Deshoulieres, notées
par M. de la Tour.
Sonnet.
107
108
Ceremonie des Chevaliers de l'Ordre
le jour de la Purification. 110
Le Roy nomme M.le Comte de Monſaureau
Fils aîné de M. de Sourches.
112
Meſſieurs Leſcoſſois de Monthelon,
& Pidou de S. Olon , font reçets
Chevaliers de S. Lazare . 114
M.Lubert eſt pourveu de la Charge
de Threſorier General des Vaiffeaux.
116
Mort de Madame la Marquiſe VilaiTABLE.
nes . 116
Mars & les Muſes en conteftation
pour Monfeigneur le Dauphin. 119
ParolesdeMonfieur de Valnay. 126
Galanterie faire àun Mariage de Province.
126
M. l'Archeveſque de Bourges traite
M. l'Ambaſſadeur d'Angleterre.
131
Vers pour une Belle preſentement à
Nimegue.
Réponſe à l'Indiference.
132
133
Profeſſion de Mademoiselle d'Vsés...
136
Mort de M. de Riberpré . 139
Mort de Madame la Comteffe de
Druys. 140
Les Lettresde M. le Chancelier font
enregistrées & publiées auGrand
Confeil. 142
Les Amours d'Acis & de Galavée ,
petit Opera de M.Charpentier, 143
Airnouveau .
143
Diſtribution des Prix de l'Academie
Royale de Peinture &de Sculptare.
L
144
Vn VaiſſeaudeDieppe prend une Frégatede
Fleſſingue. 146
TABLE.
Départ & Voyage du Roy contenant
quantité d'Articles diférens &curieux,
148
Reception de M.le Duc de la Force au
Parlement avecles Cerémonies obſervées
en pareilles rencontres . 176
LeRoy honore M.le Comte de Hombourg
de la Charge de Grand
Ecuyer-Tranchant. 178
Relation du Combat de la Loiiange
&de la Satyre , avec la Carte du
Combat- 180
Mariage de M. de Monbaſon & de
Mademoiſelle de Luynes. 203
Mort de M.le Commandeur de Flavacourt.
Airde M.Sicard.
Mois de Ianvier.
204
206
Explication en Vers de l'Enigme du
206
Explication en Vers de la ſeconde
Enigme duMois de Ianvier. 208
Noms de tous ceux qui ont des Explications
à ces deuxEnigmes. 209
Explicationde l'Enigme en figure.210
Noms de tous ceux qui ontdonné des
Explications à l'Enigme en figure .
Enigme en figure. 211
210
TABLE.
Enigme. 212
Autre Enigme. 213
Embarquement de M.le Duc de la
Feüillade pour Meſſine . 214
Pluſieurs Capitaines des Vaiſſeaux
fontnommez . 215
Pluſieurs belles Actions de nos Braves.
216
Arrivée de M.de la Feüillade en fix
jours àMeffine. 338
Fin de la Table.
Dans quelques Exemplaires de la deviſe
où il y a Splendis comes haret eunti , on a
miscuncti.
e
a
5
X
3
MERCURE
GALAΝΤ.
D
Emeurons - en là, Madame
, & puis que ma
penſée vous aplû, n'appellonspoint
autrement
l'Année 1677. que l'Année de
LOUIS LE GRAND . Elle merite
bien d'eſtre diftinguée des autres
par les merveilles qui s'y
font faites , & je ſuis ravy que
vous vous ſoyez apperçeuë de
la diférence qu'il y a de ce que
je vous ay écrit ſur nos Conqueſtes
à toutes les Relations
que vous en avez veuës. Elles
A Fevrier.
78
2 LE MERCVRE
peuvent eſtre faites avec plus
d'art , & avoir une pureté de
ſtile que je chercherois peuteſtre
inutilement quand j'aurois
le temps de m'y appliquer; mais
je ſuis certain que perſonne
n'eſt deſcendu autant que j'ay
fait dans le détail précis de chaque
Action , & que toutes les
Lettres que vous avez reçeuës
de moy pendant l'Année dont
je vous parle , ont au moins cela
de particulier , qu'elles contiennent
juſqu'aux moindres circonſtances,
fans que j'aye oublié
certaines Paroles hiſtoriques de
nos Chefs ou de nos Ennemis,
qui n'ont eſté recueillies que
par ceux qui en me copiant ,
n'ont pas meſme eu ſoin de
changer les termes dont je me
ſuis ſervy. Ces particularitez ne
ſont pas ſeulement curieuſes,
4.
GALANT.
3
5
S
t
a
e
ر
e
e
mais honorables pour quantité
de Familles qui ont intereſt à
ce que j'ay marqué de pluſieurs
Braves dont le courage s'eſt ſignalé.
Mª de Sainfandoux n'a
pas eftédes moins ardens à faire
paroiſtre combien les grandes
Occaſions luy donnent dejoye.
Voicy des Vers qui luy furent
envoyez apres que nouseûmes
foûmis S. Guilain. Ils font d'un
illuſtre Medecin de Tournay
qui a fait l'Epigramme que ma
derniere Lettre vous a fait voir
ſur la priſe de cette Place.
2
A
MONSIEUR
DE
SAINSANDOUX ,
A ſon Retour de S. Guilain.
{
Ourir à Saint Guilain avocpen
Codafenté
A ij
4
LE MERCVRE 1
Au lieu d'estre en repos & garder le
Régime ,
Tout de bon c'est un crime
De leze Faculté.
11
Coucherà la Tranchée en l'état oùvous
t
eftes ,
Cen'estpas ce qu'on vous preſcrit.
Eft-ce donc là commevousfaites
Ce que pour vostre bien un Medecin
vousdit ?
Vous écoutez affezſes raiſonsconvaincantes
,
Mais vous les obſervezſi peu,
Que tandis qu'il ordonne à vos humeurs
boüillantes
Toutes choses rafraiſchiſſantes ,
Vostre plus grand plaisir eftde courir
aufen.
Vous promettiez vingt foispour une
Deneprendre ſans luy ny Caſſeny Sené,
Mais ce queseulement il auroit destiné
Contre une ardeurfipeucommune.
GALANT.
1
Vous avezpris pourtant, fans qu'il l'ait
ordonné ,
La Redoute & la Demy- Lune.
La Guerre a quelque choſe
de ſi ſatisfaiſant pour les grands
Coeurs , qu'on enen donne donnel'image l'Image
pour divertiſſement dans les
lieux où elle laiſſe regner la
Paix. Vous l'allez connoiftre
par ce qui s'eſt fait depuis deux
mois dans une Cour qui apres
celle de France eſt eſtimée une
des plus galantes , des plus polies
, & des plus ſpirituelles
Cours de l'Europe. Vousjugez
bien , Madame , que c'eſt de
celle de Savoye que je veux parler.
Ce que Madame Royale a
faitl'honneur d'écrire à M.l'Abbé
d'Eſtrées vous expliquera le
Divertiſſementdont ils'agit.
A iij
6 LE MERCVRE
ややややややややややややや
TA
LETTRE
LYOR
: DE
MADAME ROYALE,
AMonfieur l'Abbé d'Eſtrées.
De Turin le 4. Dec. 1677 .
V
Ous estes dans laſourcedes Nouvelles
, ainfi ne vous attendezpas
que je vous en mande d'auſſi curieuses
que celles dont vos Lettres sont rem--
plies. Monfieur d'Alibert doit commen
ser demain l'ouverture deſon Opéra; &
comme cela se trouve le jour du Sapate,
le Divertiſſement fera précedé de celuy
que je donne à S. A. R. Et d'autant
que l'on ne regarde pas tant le Preſent
que la ſurpriſe&la maniere de le faire,
j'ay doulu donner un plaisir à S. A.
R. auquel il ne s'attendist pas. L'Opéra
Sefait au Vieux Palais de S. Iean ; en
yallant on trouvera dans le Grand SaGALANT.
7
-5
lon du Palais Royal par où il faut neceffairement
paſſer , un Campement
complet & tel qu'ilpeut estre dans cet
espace. Il est composé de ſept ou bait
Tentes: dans l'une ily aura une Collation
pour les Dames. Dans le Cabinet
de S. A. R. ily aura un Iufte-à-Corps
de velours garny de Diamans , que je
luy donne. Dans une autre Tente ily
trouvera un petit Campement, c'est à
dire de petits Hommes d'argent dont
il ſe ſervira pour apprendre les Evolutions.
On n'a pas oublié la Cuiſine ny
les Ecuries. Il trouvera dans l'une une petite Baterie d'argent , & dans l'au
tre quatre Chevaux tels qu'il les luy
faut pour son âge. Du Campement
on ira à l'Opéra , & au retour , à ce qu'on m'a dit , je dois trouver dans ma
Chambre le Sapate que S. A. R. me donne qui est tout en Argenterie. Voila par avance une Defcription de la Iournée de demain. Soyez persuadé ce- pendant que je ne ceſſeray jamais d'estre
vostre meilleure &fincere Amie.
Avoüez qu'il ne ſe peut rien
A iiij
8 LE MERCVRE
imaginer de plus galant , de
plus riche , ny de plus digne du
jeune Prince à qui ſe Préſent a
eſté fait. Cependant commeje
ne vous croy pas obligée de ſçavoir
ce que c'eſt que le Sapate ,
quelque peine que vous preniez
pour n'ignorer rien , il eſt bon
que je vous l'apprenne en peu
de mots , afin que vous compreniez
mieux toute la galanterie
de ce Campement trouvé. Les
Eſpagnols à qui les Mores qui
ont ſi longtemps occupé le Royaume
de Grenade ,ont appris
à eſtre galans , font les Autheurs
de Sapate. C'eſt une eſpece de
Feſte galante parmy euxqui eſt
toûjours le s . de Decembre
veille de S. Nicolas. Chacun a
liberté ce jour-là de faire des
Préſens comme il luy plaiſt.
Ceuxqui ne font pas dans une
2
GALAN T.
9
i
fortune elevée,en font quelque
fois aux Perſonnes du plus haut
rang , & un Amant donne par
làdes marques de ſa paffion àfa
Maiſtreſſe , ſans qu'elle puiſſe
étre blâmée de les recevoir.Mais
il y a une choſe embaraſſante
qui fait toute la grace de ces
Préfens , c'eſt qu'il n'eſt point
permis de les envoyer , & qu'il
faut trouver moyen de les faire
mettre ou dans la poche , oι
dans la Chambre , ou fur le Lit
de ceux à qui on les fait , fans
qu'ils ſcachent quand ny par
qui ils y onteſté mis. Ainſi une
Perſonne d'une grande beauté ,
d'un merite extraordinaire , ou
d'une haute naiſſance , reçoit
quelquefois dans une ſeule jour--
née du Sapate vingt on trente
Préfens confiderables qui ſem
blent envoyez du Ciel , ou avoirr
A w
10 LE MERCVRE
eſté produits par enchantement
dans l'endroit où elle les trouve .
Cependant comme chacun fait
paroiſtre ſon eſprit dans ce qu'il
fait , on connoit à la maniere
des Préſens , à l'invention , à la
richeffe , & à la galanterie , à
qui ceux qui les reçoivent en
font obligez. Il ſe fait des gageures
la- deſſus ,& le plaifirde
deviner n'eſt pas un des moins
grands du Sapate. Une Infante
d'Eſpagne qui fut mariée enSavoye
, y en amena la mode , &
elle a paffé en coûtume dans
cette Cour , où la liberalité a
toûjours regne autant que la galanterie&
l'eſprit. Voila à quelle
occaſion celle que vous voyez
marquée dans la Lettre deMadame
Royalle ,
a eſté faite . Je
voudrois vous pouvoir entretenir
auffi au long de l'Opéradont
GALANT. II
د
il y eſt parlé. J'en apprendray
peut- eſtre les particularitez , &
je vous en feray un Article
comme je vous en fis un l'Année
derniere des Opéra de Veniſe.
On m'a promis un ample
détail de tous ceux qu'on y aura
repreſentez ce Carnaval,& c'eſt
pour vous que j'ay prié qu'on
me l'envoyaſt. Je ſçay bien que
pour vous fatisfaire entierement,
il faudroit vous faire voir quelque
échantillon de leur Mufique
; mais à ce defaut , vousvous
contenterez, s'il vous plaiſt,
des Airs nouveaux dont je continuëray
à vous faire part. Vous -
avez raiſon de me dire que le
premier des deux que je vous,
ay déja envoyez ne l'eſtoit pas.
J'en avois crû ceux qui melavoient
donné pour nouveau. Je
n'y feray plus furpris , & je puis
4
Avj
1.2 LE MERCVRE
répondre avec certitude que ce
luy que vous allez trouver icy
noté n'a encor eſté veu de perfonne.
Je vous laiſſe juger des
Paroles . L'Air eſt de M² Charpentier
, dont vous me dites que
lesOuvrages ſont ſi eſtimez dans
voſtre Province..
E
AIR.
Nvain , Rivaux affidus
Vous me donnez de la peine,
Tous vos soupirs pour Climene.
Ne font que soupirs perdus..
Ce n'est pas que cette Belle:
Keüille recevoir ma foy ;
C'est plutost que la Cruelle
Naimerany, vous ny, moy.
Quoy que Paris ſoit le lieu
de France où les plusagreables
parties ſe font. , il y en a degalantes
qui ne laiſſent pas de fe
faire ailleurs , & ce quis'eſt pafGALAN
Τ..
13:
Y
S
S
fe le dernier Mois en Province
vous en ferademeurer d'accord ..
Deux aimables Soeurs, Maiſtreſ--
fes d'elles -meſmes , quoy qu'elles
ne foient point encor mariées
, eſtant venuës ſe divertir
l'Hyver dans la Ville la plus
proche du lieu où elles tiennent
ménage à la Campagne
pendant l'Eſté , y eurent à peine
reçeu les premieres viſites de
leurs Amies , que le jour de la
Feſte de l'Aiſnée arriva. Vous
ſçavez ce qui ſe pratique dans
une pareille rencontre. Sept ou
huit jeunes Perſonnes , toutes
comme elle en état de choiſir
pour le Sacrement , curent foin
de luy envoyer des Bouquets..
Cette honneſteré l'obligea d'en
avoir une autre. Elle eſt genereuſe
,& ayant reçen elle ſe fit
une telle obligation de rendre
14 LE MER CVRE
que les Belles qui luy avoient
donné cette marque de leur fouvenir
, furent conviées dés le
lendemain à venir paſſer le ſoir
avec elle . Le Régalfut un Ambigu
ſervy avec une propreté
admirable. On mangea longtemps
, on rit , on chanta ,& on
ne fai oit que de paſſer dans une
autre Chambre , quand on entendit
des Hautbois ,& quelques
autres Inſtrumens champeſtres
dans la Cour . Elles crûrent tou -
tes que c'eſtoit une ſuite du galantRepas
qu'on venoit de leur
donner, & elles s'écrierent contre
l'exceſſive reconnoiſſance
de celle qui payoit ſa Feſte; mais
elles fortirent d'erreur en jettant
les yeux ſur un des Joüeurs de
Hautbois qui s'avançant mafqué,
demanda permiffion d'entrer
pour huit Bergeres des en-
L
GALANT.
15
:
1
e
S
S
S
1
virons. C'eſtoit meſine Sexe ,
& il n'y avoit pas moyende les
refuſer. Il fut pourtant aifé de
juger à la taille de ces prétenduës
Bergeres , qu'elles ne l'eftoient
que par l'habit. Il n'y
avoit rien de mieux entendu .
Tout estoit galant& propre ,&
une Maſcarade de cette importance
pouvoit eſtre reçeuë par
tout. Le deſſein en avoit eſté
formé par huit jeunes Gens des
plus conſidérables de la Ville ,
qui ayant eu avis de l'aſſemblée
de ces Belles , & connoiffant les
intrigues & le caractere de chacune
, s'eſtoient ſervis de l'occafion
pour ſe donner un agreable
divertiſſement. L'Aifnée des
deux foeurs fut priée de vouloir
eftrela Reyne du Bal. Elle ne
pût ſe diſpenſerd'en faire&d'en
recevoir les honneurs ; & fi la
16 LE MERCVRE
Galanterie des fauſſes Berge--
res la ſurprit, elle fut encor plus
étonnée , quand apres avoir
danſéquelque temps,elle vit apporterquatre
ou cinq Corbeilles
remplies de toutes fortes deConfitures
. Ses Amies s'en accommoderent
le mieux du monde,&
jamais il ne s'en fit une ſi ample
prodigalité. On n'eut pas fitoft
vuide les Corbeilles , q'uon en
vit une autre dans les mains d'une
des Bergeres.. Elle estoitpetite
, mais d'un ornement ſingulier.
Force Rubans de toutes:
couleurs contribuoient beaucoup
à l'embellir , & formant
une agreable varieté pour la
veuë , laiſſoient entrevoir des
Oranges féches confites qui la
rempliffoient. Il n'y en avoit
que huit. On les preſenta à la
Reyne du Bal , qui ayant pris
GALAN T.
17
S
T
S
-
ےہ ےہ
Je
A
en
1-
e-
ビー
es
1-
nt
la
es
la
it
la
is
celle qui estoit au deſſus de la
Pyramide, s'apperçeut qu'il en
fortoit le bout d'un papier noué
d'unfortbeau Ruban couleurde
feu . Son nom eſtoit écrit ſur ce
papier. On avoit fait la meſme
choſe pour les ſept autres Oranges
auſquelles un Billet eſtoit
attaché avec un Ruban de diferente
couleur. Le Nom de
chaque Belle de la Compagnie
à qui on devoit donner
l'Orange eſtoit écrit ſur chaque
Billet. La Reyne du Balſe regla
là deffus pour les diſtribuer
à ſes Amies , & cela futà peine
fait , que les fauſſes Bergeres
fortirent & emmenerent les
Hautbois. Leur départ ayant
laiſſé les Belles dans une entiere
liberté de lire,chacun ouvrit ſon
Orange ,& voicy ce que contenoient
les Billets ..
18 LE MERCVRE
Pour Madle de S. M.
'Amour a quité les Bocages ,
LEnfin le voicy de retours
Ilramene dans nos Villages
Mille Coeurs qui luy font lacour.
Ah, Philis,joignons-y les nostres ;
Pour éprouver à nostre tour
Si c'est un plaisir que l'Amour ,
Ilfaut aimer comme les autres.
V
Pour Madle L. B.
Ous voir &ne point s'engager ,
BelleIris, c'est prétendre une
impoſſible.
Ceffez, ceffez de l'exiger.
Où trouveriez- vous un Berger
chofe
Qui pustaupres de vous demeurerinfenfible
?
Pour Madle L. M.
JE m'en souviens , Cloris , vous m'avezfait
promettre
GALANT.
19
Que toûjours à vos loix mon coeur feroit
Soumis.
Il est vray , je vous l'ay promis ;
Mais puis que vous prenez les choses à
la lettre ,
Vous deviez beaucoup me permettre,
Et vousnem'avez rien permis .
A
Pour Madle de P.
Hque ne puis- ie icy faire parler
mon coeur !
Il vous diroit mieux que moy- mefme
Iuſqu'où va mon amourextréme,
: Etvousauriez moins de rigueur ,
Si vous sçaviez à quel point je vOUS
aime.
Pour Madle D.
TRop aimable Bergere
Nefoyezplusfifiere
Que vous l'avez esté.
C'est cesser d'estre belle ,
Que joindre à la beauté
Vne fierté cruelle..
L
20 LE MERCVRE
JE
८
Pour Madle L. N.
E ne suis point , Iris , d'accord avec
moy-mesme ,
Quand je voy vos divins appas.
Mesyeux veulent que je vous aime,
Mais mon coeur ne me le diťpas .
PourMadle de C.
ECiel en vousfaisantfi
LAfaitsans doute
fait ;
belle ,
Ouvragepar-
Mais il auroit encor mieuxfait ,
S'il euft voulu vous rendre moins cruelle...
Pour Madle L. D..
aydonnémafoy,
Et vous m'avez donné la vostres
Maispourquoy n'eſtre pas tous deuxnez
l'unpour l'autre ?
A qui s'en faut-il prendre ? est-ce à
vous ? est-ceà moy ?
Il faut s'en prendre à vostre humeur
legere
GALANT. 21
;
Qued'un nouvel amour lescharmesfont
ceder.
Helas ! vous faites voir , inconstante
Bergere,
Qu'unferment est facile àfaire ,
Et tres-difficile à garder.
La Maſcarade fit bruit. On
en parla dans la Ville. Les Billets
y furent veus , & les Belles que
preſſoit la curioſité de ſçavoir
qui estoient les fauſſes Bergeres
, n'eurent pas de peine à s'en
éclaircir. La connoiſſance qu'elles
en eurent leur fit naiſtre le
deſſeinde répondre à cette Galanterie
par une autre. L'occaſion
s'en offrit quelque temps
apres. Les meſmes qui leur avoient
mené des Hautbois devoient
s'aſſembler chez l'un
d'entr'eux qui leur donnoit un
fort grand Soupé. Elles en eurent
avis deux jours avant le
22 LE MERCVRE
Régal , & les ordres furent incontinent
donnez pour préparer
toutes choſes. Leur exemple
les détermina. Elles ſe firent
Bergers comme ils s'eſtoient fait
Bergeres , & prenant des Violons
& une Efcorte qui puſt
mettre leur conduite à couvert
de la cenfure , elles ſe rendirent
où elles ſçavoient que cette
Compagnie eſtoit. Des Bergers
auſſi aimables qu'elles parurent
dans ce déguiſement , ne pouvoient
eftre que tres-bien reçeus.
On les examina. Une de
eelles qui en joüoient le perſonnage
fut reconnue , & fit auffitoſt
reconnoiſtre toutes les autres.
La joyel fur grande pour
lesConviez qui ne s'attendoient
à rien moins qu'à eſtre de Bal.
On danſal, on dit cent choſes
agreables & apres quelques
GALAN T.
23
a
$
ب
heures paſſées à ſe divertir de
cette forte , les faux Bergers
firent ſervir la Collation à leur
tour.Comme on la donnoit àdes
Hommes , les Corbeilles n'eſtoient
pleines que de choſes qui
fouffroient le Laurier pour ornement.
Il y en avoit une remplie
de Bouteilles qui estoient
coïfées d'une maniere toute
galante , & dans la petite qu'on
apporta la derniere & qui tint la
place de la Corbeille aux Oran
ges , il y avoit huit autres petites
Bouteilles de liqueur toutes couvertes
de Rubans de diferentes
couleurs. Un Billet eſtoit attaché
à chacune , & on y liſoit le
nom de celuyquidevoit la rece
voir. Le partage en fut fait par
leMaiſtre du Logis à qui la Corbeille
fut preſentée. Les Belles
qui leur voulurent laiſſer le
24 LE MERCVRE
temps de lire , ſe retirerent dans
ce moment. Chacun ouvrit ſon
Billet , & y trouva les Vers que
vous allez voir.
Pour M du C.
S
I Celadon n'estoit pasfi volage ,
Et s'il vouloit fortement s'engager,
Ielerendrois leplus heureux Berger
Detous lesBergers du Village;
Maissa legereté m'arreste & mefait
peur ,
Un autredés demain poſſederaſon coeur,
Etj'ay lieudetout craindre.
Helas! qu'un Berger estàplaindre
Qui ne connoistpasſon bonheur !
Q'
Pour M D. L. F.
Vand un coeur a pour voouuss du
tendre ,
Etqu'il adequoy vous charmer ,
S'il ne vous estdoux de vous rendre
Vousn'avezjamaisfçen ce que c'est que
d'aimer.
Pour
730
120
V
GALANT
Pour Mr D.V. 1993
Ous autres Bergers inconstans ,
Vous en contezaffez aux Belles;
Mais chezvous cen'estplus le temps
De trouverdes Bergers fidelles.
Pour M le L.
Depuis que dans nostre Village
L'aimable Philis vous engage,
vous ne m'aimez plus Ienne Berger
tant.
د
Ah , vous m'apprenez qu'à voſtre
âge
Il est aisé d'estre volage ,
Et malaisé d'estre constant-
Pour M L. S. B.
ee quifait mon martire,
BEY
९ ment ,
Etquiſans donte est un cruel tour-
C'est que je t'aime tendrement,
Etquejen'oſe tele dire.
Fevrier. B
26 LE MERCVRE
Irfis ,
Pour ML. R.
tu teplainsde mon coeur
Et tu l'accuſes de rigueur
,
Quand tu le vois bruler d'une flame
nouvelle ;
Toyqui manques defoy ,
Crois-tu trouver chezmoy
Un coeur quiſoit fidelle ?
Q
Pour M. D. Р. С.
Vand un coeurfait commele vostre,
QuiteuneBeauté pour
Et veutse dégager ,
un autre,
Ildoitſouhaiter quefaBelle
Lequitte&devienne Infidelle,
Afin quefans reproche il lapuiſſe changer.
Pour M. de la C.
roy le moindrerefus tetouche
Et
,
tu veuxdéja tout quiter ?
Croy-moy, cette rigueur doit peu t'in
quieter ,
GALANT.
27
Pourſuy ; plus la Belle est farouche .
Plus elle veutqu'on s'obstine atenter.
t
Ces Vers ne furent point une
Enigme pour ceux à qui on les
adreſſoit. On les entendit , &
comme ils pourront avoir de la
fuite , s'ils produiſent quelque
nouvelle Avanture , j'auray ſoin
de vous écrire tout ce que j'en
pourray découvrir.
Le Roy qui connoiſt les grandes
Dépenſes où les grands Emplois
engagent , a voulu contribuer
à celles que M. le Comtede
Roye ſe trouve obligé de
faire , en le gratifiant d'une Penfion
de douze mille livres. Il ne
pouvoit prendre de meilleures
Leçons de Guerre qu'il a fait,
puis qu'il les a priſes de feu
Monfieur de Turenne ſon Oncle.
Il en a herité cette infatiga
Bij
28 LE MERCVRE
ble ardeur qu'il a fait paroiſtre
dans les longs & importans fervices
qui luy ont fait meriter cette
obligeante marque du ſouvenir
de Sa Majefté.
Vous ſçavez , Madame , avec
quelle exacte affiduité M.le Marquis
de S. Poüange , Neveu de
M. le Chancelier , ſert depuis
long- temps ſous Monfieur de
Louvois dans toutes les Affaires
de la Guerre. Vous ſçavez auſſi
que cette exactitude a tellement
plû au Roy , que ſans le tirer
du premier Employ qu'il a eu ,
il luy a confié depuis quelque
temps l'Intendance de ſa principale
Armée , mais vous ne
ſçavez peut-eſtre pas qu'il vient
d'eſtre choify pour remplir la
Charge de Secretaire des Commandemens
de la Reyne.
L'Iſle des Paffions , la Ville
GALANT. 29
re
eret
e
de Beauté , & le Païs de Galanterie
, ne ſont pas des Terres inconnuës
pour vous.On s'y prépare
à la Guerre comme on fait
icy ,& voicy ce que j'en ay appris
par leur Gazette.
ar
de
de
er
Je
1
e
汇
a
GAZETTE
GALANTE.
De l'Isle des Paſſions ; cepremier du
mois d'Inclination.
IN Navire venu du Port
, rapporte que
les Peuples de cette Ifle ſe ſont
ſoûlevez dans la Ville d'Amour.
qui en eſt la Capitale , & qu'apres
s'eſtre rendus maiſtres de
la Citadelle Raiſon , dont ils ont
ruiné les Defenſes & brûlé les
:
e
Bij
30 LE MERCVRE
Magaſins , ils avoient obligé le
Gouverneur Bonſens de ſe retirer
dans la Tour nommée Ialoufie.
Il adjoûte que les Femmes,
àl'exemple de leur Marys, ayant
pris les armes , avoient affiegé
le Gouverneur dans ce réduit ,
& l'avoient forcé de ſe rendre
à compofition , & de confentir
non ſeulement qu'on démoliroit
la Tour , mais auſſi que la Fortereſſe
Vertu d'ancienne architecture,
bâtie ſur un Rocher, ſeroit
ruinée , apres quoy elles en
pourroient rebâtir une autre à
leur mode en raſe campagne à
tous allans & venans.
De la Ville de Beauté , ce 18. du
moisd'Attachement.
Les Estats commencerent
le 3. du courant leurs Seances,
GALAN T..
31
-
le
-
dont Monfieur l'Intendant Coquet
fit l'ouverture avec un Difcours
remply de jolis Vers & de
beaux Sentimens . Les Apas luy
répondirent avec une douceur
dont il fut tres- fatisfait , & luy
promirent que la Ville fourniroit
un million & demy d'oeillades
pour la Guerre contre les
Coeurs rebelles, & qu'elle hate.-
roit la levée d'un Regiment de
Charmes pour le ſervice de l'Amour.
On croit qu'avant que
l'Aſſemblée ſe ſepare , Mohſieur
Coquet établira un Bureau de
Billets doux , & une Taxe de
mille Baiſers par jour, pour mille
bouches qu'il mettra en Garnifon.
2
B iiij
32 LE MERCVRE
Du Pays de Grand Dot , ce 14. du
mois d'Aisance.
On affure que ce Païs eſt fort
allarmé de la marche du General
Interest qui s'avance avec une
Armée de quarante mille Tranfports
déguiſez , & grand nombre
de machines & de Feux d'artifice.
L'Amour qui le ſuit avec un
grand Corps d'Empreſſemens forcez
, a retiré ſes Garniſons d'Attachemens
& d'Affiduitez qui
eſtoient répanduës dans les Villes
des Provinces de Beau-viſage
& de Merite. Il les a abandonnées
aux Infidelles qui s'en font
emparez , & qui apres les avoir
ravagées ont pris leur route du
coſtede Grand-Dot , pour l'attaquer
conjointement avec Interest.
GALANT.:
33
Oft
e-
De
re
.
Du Camp devant Cruauté , ce 8.
jour du mois de Deſeſpoir.
NOAI
Les Affiegez firent une Sortie
de cinq cens Regards irritez la
la nuit du quatriéme; abbatirent
tous les Travaux des Ennemis ,
tuerent trois cens Soldats du Regiment
de Zele , & encloüerent
deux petits Canons appellez
Sanglots ; mais la nuit ſuivante
les Colonels Bonne- mine & Beaujeu
ayant monté la Tranchée ,
inſulterent vigoureuſement la
Demy-lune nommée Rigueur
qui defendoit la Porte , ayant
défait & pourſuivy juſquesdans
la Ville les Dédains qui ladefen--
doient , tandis qu'elle estoit ba
tauëpar huit Canons de trente
livres de bâle d'argent. Ils fi-
B V
34 LE MERCVRE
د
rent une grande brêche &
obligerent la Ville de capituler.
Le Marquis de Beaux-dons Meſtre
de Camp, & le Sieur Prefent
Intendant,furent nommez pour
dreſſer les Articles ..
De la Republique de Loüiſſance ,
ce 18. du mois des Delices.
Le Senat s'eſtant aſſemblé
ces jours paſſez , on ordonna
qu'on démoliroit une grande
Tour nommée Honte , qui fervoit
de defence à la Ville , &
que la Princeſſe Pudeur y avoit
fait bâtir. Il fit auſſi un Decret
par lequel il eſtoit enjoint à cette
Princeſſe de ſe retirer dans
vingt-quatre heures , & de fortirdes
Estats de la republique, à
peine de luy eſtre couru ſus ,
par Embraffemens & Ieux -folâtres
GALAN T.
35
&
er
le
汇
t
1
S
qui en font la Populace. Le Senat
fit auſſi publier que les Habitans
qui font les Enjouëmens &
les Careffes , euffent à ſe preparer
pour la reception qu'on deſtinoit
de faire au General Boncompagnon
qui avoit reglé ſon
Entrée au Vendredy prochain,
& à l'Heure du Berger.
Du Chasteau de Chatemite , le 6 .
du mois d'Hypocrifie.
Le Marquis Tapinois a bloqué
le Chaſteau depuis quelques
jours , n'oſant en approcher à
cauſe des Mines dont les avenuës
ſont toutes pleines. Il envoya
le Colonel Fin-matois pour
obſerver les Dehors & la contenance
des Ennemis .' Il revint
avec deux Tartuffes Capitaines
de la Place qu'il avoit fait prifone
Bvj
36 LE MERCVRE
niers, leſquels rapporterent que
le Chaſteau manquoit deMunitions
& fur tout de Boulets de
Canon &de Bales de Moufquet
; que les Canonniers &
Soldats avoient ordre de faire
grand bruit & grand feu pour
jetter ſeulement l'épouvante:
dans le Camp , & y donner de
fauſſes allarmes. Ils apprirent
auſſi qu'il n'y avoit dans la Place
qu'une fauſſe Porte appellée
Sainte- nitouche , par laquelle les
Affiegez pretendoientfaire leurs
plus grandes Sorties,& que pour
L'emporter il ne faloit qu'y faire.
entrer de nuit des Troupes à
petitbruit. Sur cetAvis leMarquis
Tapinois détacha du Regiment
du Secret & du Silence un
petit Corps , avec ordre d'attaquer
par un Chemin couvert la
Redoute nommée la Sucrée&
GALANT.
37
e
1-
e
e
e
t
5
d'emporter la Ville par Saintenitouche
ce qui fut heureuſe-
5
ment execute . Le Marquis
eſtant entré dans la Ville , trouva
ſur les Murailles & dans les
Magaſins quantité de Canons
de bois peint , &une infinité de
Machines de carton,pour épouvanter
les Timides ..
De laFortereffe Fierté ,
A THEQUE
DE
LYON
du
CC12:
mois d'indifference ..
#1893
Quatre mille Respects , avec
quelques Pionniers nommez
Articles , ſous le commandement
du Comte Mariage , s'étant
poſtez ſur une éminence
vis-à-vis la Fortereſſe de Fierté,
en intention de l'attaquer, le
Gouverneur de cette place fir
faire une grande décharge de
Canon , & entr'autres de plu38
LE MERCVRE
heurs Coulevrines nommées
Rebufades , qui obligerent le
Comte de ſe retirer apres avoir
eſté mis en déroute , & avoir
perdu les Capitaines Bon-deffein
& Bonne-foy qui furent tuez
dans cette attaque. Maisquelques
jours apres le Duc de
Grand-Maiſon s'eſtant avancé &
ayant pratiqué une intelligence
dans la Fortereſſe avec la Dame
d'honneur de la Gouvernante ,
nommée Ambition , commanda
au Capitaine Qualité de ſe tenir
preſt pour donner au premier
ſignal , quieſtoit un grand feu
qui paroiſſoit dans le coeur de la
Place. Ce que Qualité ayant remarqué
, il donna vertement
dans la Porte de Bonne Opinion,
qu'il gagna d'abord , & ayant
facilité l'entrée au reſte des Affiegans
, la Fortereffe fut priſe
GALAN T.
39
1
d'affaut & pillée. Cette diſgrace
obligea Fierté qui vouloit reparer
ſes ruines , d'envoyer des
Députez au Comte Mariage ,
pour le prier de venir prendre
poffeſſion de laPlace dont elle
offroit de le rendre maiſtre , mais
le Comte les renvoya ſans les
vouloir écouter.
Du Royaume de Galanterie, ce 30 .
du mois de Petits-Soins..
Les Estats ont ordonné de
grandes levées pour groffir les
Garniſons des Villes Frontieres,
& entr'autres de celles de Balet
& de Comédie qui en font les
principales , pour reprimer les
incurſions de quelques Peuples
ſauvages nommez Cagots & Bigots,
qui ont accoûtumé à certain
temps de venir ravager ce Ro
40
E MERCVR E
yaume , & y porter la defolation.
Le Comte Carnavala eſté
fait Capitaine General, & a d'abord
expedié des Commiſſions
aux Barons de Hautbois & de
Violons pour lever des Troupes
quiirontau plutoſt à la Ville de
Grand-Bal leur lieu d'aſſemblée.
Cependant le Comte Carnaval a
envoyé des Moumons , qui font
grands Coureurs , pour battre
l'eſtrade & apprendre des nouvellesde
la marche des Barbares,
leſquels s'eſtant avancez ſur
une Riviere nommée Courante ,
qui paſſe dans la Ville de Grand-
Bal , y ont eſté repouſſez par
le Baron de Violons, & l'on a ſçeu
de quelques Priſonniers que ces
Peuples doivent revenir dans
peu commandez par un redoutable
Capitaine nommé Dom-
Caresme , qui menace de ruiner
GALAN T.
41
1
1
S
S
:
de fond en comble la Ville de
Comédie,& de deſoler les Terres
deCadeaux & de Bonne-Chere,qui
font les Campagnes les plus fertiles
du Royaume.
De la Montagne d'Orgueil , ce 7.
du mois de Préfomption.
Un Party d'Amours Complaiſans
paſſans aupres de cette
Montagne pour aller à Déference
, qui est unBourg ſitué dans
un Vallon & dont les Maiſons
font toutes à un étage , fut rencontré
par une Troupe de Bandits
nommez Caprices , qui en
firent priſonniers les principaux
dans le deſſein de leur faire
payer une rançon de dix mille
Owys qu'ils demandent ; mais
deux Regimens d'Amours indiferens
& d'Amours étourdis
f
42
LE MERCVRE
s'eſtant joints aux Amours dévalifez
, attaquerent ces Bandits
qui s'eſtoient fortifiez dans un
Moulin à vent nommé Vanité.
Ils les défirent & délivrerent les
Priſonniers ; apres quoy un Amour
érourdy eſtant monté au
haut de la Montagne , & ayant
jetté par une ouverture une
Pierrede Scandale , il s'éleva un
Orage de feu fi terrible , que
toute laMontagne enfut ébranlée
, les Amours y périrent , &
tous les environs y furent fi deſolez
par le feu des cendres répanduës
, qu'ils ſont demeurez
inhabitables .
Du Royaumed'Eſtime , ce 25. du
mois de Complaisance.
Hier le Sieur Doux-Regard
Introducteur des Ambaſſadeurs,
GALAΝΤ.
43
His
20
1
mena à l'Audiance de la Reyne
Amitié le Dom Espoir , ſuivy
d'un Cortége des plus ſuperbes.
Il entra par la Porte des Conferences
, embellie d'Enigmes &
de Figures de bas relief. Il paſſa
par la grand' Ruë nomméeDoux-
Penchant. Il eſtoit précedé de
toute ſa Maiſon , dont les Offciers
eſtoient vêtûsde Drap vert
chamarré de Vapeurs & deFumées
en broderie de ſoye noire,
qui ſont ſes couleurs. Ils estoient
montez ſur de belles Idées , &
fuivis du Carroſſe du Corps ,
drappé de velours vert en broderie
de Groteſques , & environné
de cinquante Eſtafiers
couverts de Satin couleur d'herbe
, parſemé de Fleurs , rehaufſées
de vaines Penſées . Le Carroſſe
eſtoit attelé de fix grandes
Chimeres houſſées & caparaçon
44 LE MERCVRE
nées de Brocard , chamarré de
Viſions . L'Ambaſſadeur arriva
au Palais avec une eſcorte de
cinquante Carroſſes à quatre
Griffons, & remply de quantité
de Gentils-hommes appellez
Vains- Defirs. Ilfut introduit à la
Salle des Audiances , où il fit
les Demandes de la part de l'Amour
ſon maiſtre , & y preſenta
ſes Cahiers , par leſquels il follicite
la libertédu commerce avec
Coeur-Tendre , qui eſt une Ville
fort marchande. On croit que
cet Article luy ſera accordé ,
pourveu que l'Amour luy paye
un million de ſervices par an.
Cependant il eſt entretenu durant
ſon ſéjour par ordre de la
Reyne , & fa Table eſt couverte
à trois Services de Viandes
creuſes.
GALANT. 45
e
1
1
1
1
(
Des Valées de Pruderie , ce 12. du
mois de Modestie.
On a pris dans la Ville Bonrenom
quantité d'Etrangers traveſtis,
nommez Petits-Colets, qui
faifoient en ſecretde fauſſes Pieces.
On les a condamnez pour
avoir ainſi falſifié la monnoye
duPaïs , à un Banniſſement perpetuel
dans les Iſles de Raillerie
qui ne portentque du Ris. On a
auſſi raſé la teſte & fait faire
Amende - honorable à quatre
Blondins Habitans du Royaume
de Coqueterie , pour avoir mis /
en uſage des Charmes & des
Enchantemens , meſme ſous
5
pretexte de parler à l'oreille , y
avoir fouflé des Paroles envenimées.
On les accuſoit auſſi d'avoir
voulu piller le Chaſteau de
46 LE MER CVRE
la Vertu , qui eſt une maiſon
Royale , d'y avoir jetté de la
Poudre aux yeux de quelques
Dames de qualité , & d'avoir
fait defſein d'empoifonner auſſi
toutes les Prudes avec un certain
Encens qui a la force de les
faire tomber en foibleſſe .
THIQUE
LYON
$
1893*37*
l'Empire du Destin, ce 29.du
mois d'Horoscope.
On prépare icy à l'Hoſtelde
V'Etoille de grands appartemens
pour la Solemnité de pluſieurs
Mariages arreſtez depuis longtemps.
Le Comte de Bel Efprit
épouſe la Damoiſelle
Fleurette,
Marquife de Temps perdu , qui
eft une Terre abondante
en
Sonnets & Madrigaux
, qui font
des fruits d'affez bon debit,mais
où il n'y a rien à gagner. Le
GALANT .
47
30
コ
k
Prince Merite ſe marie auſſi
avec la Dame Mauvaiſe-fortune
qui eſt une vielle Courtiſane ,
laquelle ruine tous ſes Maris
par la dépenſe qu'ils font à la
pourſuite d'une infinité d'affaires
qu'elle leur ſuſcite par le
confeil d'Envie & de Calomnie,
qui ſont d'infignes Chicaneuſes
dont les Procés ne finiſſent jamais
, & dont les Avocats qu'on
nomme Satyres n'écrivent que
des Libelles diffamatoires. On
dit du mefme jour que le Roy
des Faquins qui eſt un Peuple
de l'Arabie Heureuſe , envoyeicy
un Ambaffadeur pour
renouveller les Alliances qu'il a
depuis longtemps entretenuës
avec Deftin , & par mefme moyenluydemander
la continuationdes
forces & des finances
que cette Cour est obligée de
48 LE MERCVRE
fournir à la Nation Faquine , laquelle
a beſoin de grandes fommes
pour ſe maintenir contre
Beau-Génie ſon principal Ennemy
, qui luy fait ſans ceſſe une
cruelle guerre.
Dites le vray , madame ſi j'avois
ſouvent de pareilles Gazettes
à vous envoyer , elles vous
attireroient bien des Curieux.
Rien n'eſt plus agreable que
celle-cy. Les Armesy font meflées
avec l'Amour d'une maniere
toute nouvelle,& on ne ſçauroit
enveloper plus galamment
les Intrigues ordinaires du mondeſous
les évenemens des Campagnes.
Elle m'eſt venuë de
Province, ſans qu'on m'ait fait
connoiſtrede quel coſté ,&tout
ce qu'on m'apprend de l'Autheur
, c'eſt qu'il eſt jeune &
bien
GALANT.
49
2
11
형
bien fait , & qu'il s'appelle м.
du matha d'Umery. Pour ſon
eſprit , on a pû ſe diſpenſerde
m'en rien dire , ſon Ouvrage en
fait l'Eloge, & je ne doute point
que vous ne le mettiez au rang
de ceux que vous approuvez le
plus. le lay crû digne de voſtre
curiofité ,& fuis ravy de celle
que vous me témoignez fur
l'Article des Deviſes. Elles font
à la mode plus que jamais ,&
j'en ay quelques-unes à vous
faire voir qui meritent bien que
vous me ſachiez gré du ſoin que
j'ay prisde vous les faire graver;
mais comme il eft difficile de
ſçavoir tout ,& que vous pouvez
n'eſtre pas entierement informée
des conditions qu'elles
demandent pour avoir le degré
de perfection qui leur eft neceſſaire
pour eſtre bonnes , je
Fevrier. C
LE MERCVRE
vay vous dire en peu de mots ce
que j'en ay appris des plus
éclairez en ces matieres.
La grandeur de courage,d'efprit
, de beauté & de naiſſance,
eſt le ſujet eſſentiel desDeviſes,
& c'eſt les profaner , ou n'en
pas connoiſtre le veritable employ,
que de s'en fervir pour
quelque choſe de mediocre . En
effet la Deviſe n'eſt à proprement
parler qu'un Panegyrique
qui dit peu , & qui fait penſer
beaucoup , qui avec quelques
Paroles qui en font l'Ame , &
avec une Figure qui en eſt le
Corps , repreſente les plus belles
actions dans tout leur éclat,
&qui en les repreſentant procure
au merite la récompenſe qui
luy eſt deuë. L'Ame & le Corps
qui compoſent la Deviſe , doi
vent avoir entr'eux une ſi étroiGALANT.
51
DSC
e
10
P
E
, ou
te liaiſon ,que l'un ne ſe puiſſe
paſſer de l'autre , en forte que
Teparez ils ne diſent rien
parlent un langage qui ne puiſſe
eſtre compris . Cette condition
eſt ſi neceſſaire , que fi les Paroles
formoient d'elles- meſmes un
ſens parfait ſans que la Figure
aidaſt à les faire entendre , la
Deviſe ſeroit imparfaite , tant il
eſt vray que c'eſt dans l'union
de ſes deux Parties que conſiſte
ſa perfection. On en pourra
toûjours donner pour modele
ce Soleil dont les rayons ſe répandent
ſur tout un Monde , &
auquel ces Paroles ſervent d'Ame
, Nec pluribus impar. Vous les
entendez , Madame , & vos
Amies apprendront par vous
que ce Soleil qui éclaire tout un
Monde ſeroit capable d'en éclairer
encor pluſieurs autres . Rien
Cij
52 LE MERCVRE
ne pouvoit eſtre plus juſtement
appliqué à Loürs LE GRAND.
Ne regardez que la Figure de
cette Deviſe , vous concevrez
ſeulement que le Monde eſt
éclairé par le Soleil. Ne vous attachez
qu'aux Paroles , elles
vous feront comprendre qu'il y
a quelque choſe qui pourroit
fuffireà pluſieurs . Voyez letout
enſemble , & en faites l'application
, vous ne manquerez point
d'en prendre une idée qui aura
une juſte proportion avec tout
ceque lagloire de noſtre incomparable
Monarque vous aura
fait concevoir de plus élevé.
Vous allez trouver la meſme
choſe dans les quatre Devifes
que j'ay fait graver icy , & fur
leſquelles je vous prie de jetter
les yeux. Le ſujet n'en pouvoit
eſtre plus grand. Elles ont eſté
1
GALAN T.
53
de
E
1
-
faites pourMonſeigneur le Dauphin
,& c'eſt luy que je regarde
particulierement en toutes choſes.
Ne vous informez point
du Nom de l'Autheur. Regardez
les ſeulement, afſurée qu'elles
font du bon Ouvrier. Elles
ont eſté déja veuës aux Païs Latin
, mais l'Explication en Vers
François eſt toute nouvelle &
n'a eſté faite que pour vous. Ils
font d'une veine ſi aiſée , queje
ne doute point que vous ne les
lifiez avec beaucoup de plaiſir.
Apres ces Deviſes qu'on peut
nommer Heroïques , je me prépare
à vous en envoyer de Galantes
la premiere fois que je
vous écriray. J'entens parce mot
les Deviſes qui ſemettent ſurdes
Cachets , & que je voy recherchées
de beaucoup de Belles .
Je vous ay déja entretenuë du
Cij
54
LE MERCVRE
Panegyrique de Monfieur le
Tellier , que fit M. Pajot le jour
de la Publication de ſes Lettres
de Chancelier. M. Talon premier
Avocat General ne parla
point à cauſe de ſon indiſpofition
,& ce qu'il avoit à dire fut
differé de huit jours. Il ne s'eſtoit
point encor fait de pareilles Ceremonies
à deux fois , mais on
peut ſe mettre au deſſus des regles
pour celuy qui eſt au deſſus
des loüanges , & on ne pouvoit
trop attendre celles que luy devoit
donner un auſſi grad Home
que M² Talon. Le commencement
de ſon Difcours fut que les
Rois ſe faiſoient regarder comme
les Images de Dieu par la
diſtribution des Charges & des
récompenfes , mais qu'ils ne l'eſtoient
pas pour donner en mefme
temps des lumieres comme
GALAN T.
55
Dieu fait ,& qu'ainſi ils avoient
beſoin de rencontrer des Sujets
qui euſſent déja celles que Dieu
donne en diftribuant ſes graces ,
& que le Roy en avoit trouvé
un dans Monfieur le Tellier,qui
ayant toutes les qualitez neceffaires
à un Miniſtre digne de ſa
confiance , eſtoit tout enſemble
& grand Politique , & grand
Magiftrat. Il adjoûta que l'Envie
qui s'attache à tout , & qui répand
ſon venin juſques ſur les
Teſtes couronnées , avoit fouffert
ſon élevation ſans aucun
murmure ; qu'on ne pouvoit
mieux ſervir qu'il avoit fait; que
ceux qui dans les temps diffici
les n'avoient pas eſté de ſes
Amis , n'avoient pû s'empefcher
de meſler beaucoup d'Eloges
à ce qui leur eſtoit échapé
contre luy ,&qu'ils ne l'avoient
: C iiij
)
36
LE MERCVRE
accufé que de ce qui devoitfervir
à ſa gloire , de trop de déference
aux ordres d'une grande
Reyne à laquelle il eſtoit obligé
d'obeïr , & de trop de gratitude
pour un Miniſtre qui attendoit
beaucoup de ſes ſoins. Il parla
en ſuite des momens prétieux
dérobez à ſes importans Emplois
pour l'éducation de Meffieurs
ſes Fils , & fit voir comme
il y avoit reüſſy pour l'avantage
de l'Estat . Il s'etendit fut le
merite de Monfieur de Louvois,
& dit que les ordres du Roy qu'il
donnoit avec tant de prudence
& de conduite , & dont le fuc
cés ſe voyoit par la rapidité de
nos Conqueftes , luy feroient
trouver place dans l'Hiſtoire ,
ſans que l'illuſtre matiere qu'il
luy fourniroit dérobât rien à la
gloire de l'Auguſte Prince dont
GALANT.
57
1
il executoit les projets. Il tomba
de là fur ce qui regarde Monſieur
l'Archeveſque de Rheims
dont il loüa la profonde érudition
, & l'ordre qu'il avoit apporté
dans ſon Diocéſe où il
avoit voulu rétablir les Conciles
Provinciaux & Nationaux. II
dit qu'il eſtoit digne Succeſſeur
des grands Hommes qui avoient
poſſedé avant luy la Dignité
dont il eſtoit reveſtu ; qu'on ne
pouvoit mieux remplir qu'il faifoit
la place des. Hincmarts , &
qu'on le verroit bientoſt dans le
rang où tant de Princes de l'Egliſe
avoient eſté . Il finit par un
ſecond Eloge de Monfieur le
Tellier , & fit voir l'aſſurance
où l'on devoit eſtre des ſoins
qu'il prendroit à maintenir tous
les Reglemens dans leur force,
& à ne permettre point qu'on
1
C V
58 LE MERCVRE
détournaſt les Affaires , qui
comme les eaux doivent ſuivre
le cours que la Nature leur a
donné pour ſe rendre où elles ſe
ramaffent toutes. Ce Difcours
fut poly , éloquent , perfuafif,
& j'en diminuë la beauté , en
voulant vous la faire concevoir
par les informes idées que je
vous en donne.
Avantque de paſſer à dautres
Nouvelles , il eſt bon de vous
avertir que je me trompay la
derniere fois en vousparlantde
Mr Voiſin Capitaine aux Gardes.
Je vous dis qu'il eſtoit Oncle
du Conſeiller d'Etat de ce
nom,&il en eſt le Neveu. Apres
cela vous ſçaurez que Monfieur
le Comte de Jarnac a obtenu l'agrément
de Sa Majefté pour la
Lieutenance de Roy de Xaintonge
& d'Angoulmois. SonmeGALANT.
59.
te
rite particulier n'eſt pas moins
connu que celuy des grands
Hommes dont il deſcend , & il
faut n'avoir aucune connoiſſance
de l'Hiſtoire pour ignorer
que les noms de Chabot & de
Jarnac font fameux. Cette Maifon
eſt une des plus Illuſtres.Elle
a eu deux Grands Ecuyers , un
Grand Prieur , un Admiral de
France , & pluſieurs Ducs &
Pairs qui par le Nom de Rohan
ont fort contribué à luy donner
de l'éclat. Je ne vous parle point
des Alliances qu'elle a avec les
Maiſons de la Rochefoucault,de
Rochechoüart,de Luxembourg,
de Coligny , de Duras , de Piffeleu
, &c. Il n'y a perſonne
neles ſcache. Madame la Comreffede
Jarnac , Femme de celuy
qui donne lieu à cét Article,
eftDamed'Honneur de Madequi
Cvj
60 LE MERCVRE
1
moiſelle. L'eſtime que cette
Princeffe en fait , eſtun Eloge
plus fort que tout ce que je vous
en pourrois dire. Elle eſt de la
Maiſon de Créquy - Bernieres,
c'eft àdire d'une des plus confiderables
de Normandie.
L'Abbaye de Sainte Geneviefve
de Chailliot a été donnée
à Madame Perot , Religieuſe de
l'Afſomption. Elle eſt Soeur de
Madame la Preſidente de Bre--
tonvilliers . Il y a peu de Filles.
dont la vertu ſoit plus exemplaire.
Je vous ay parlé dans l'une
de mes premieres Lettres de favantage
important que Monfieur
le Mareſchal de Schom
berg remporta l'Eſté dernier en
Catalogne: Si vous voulez ſça +
voir ce qui s'y eſt paffe pendant
les années 1674 & 1675. Ait
GALANT. 61
ر
s'en eſt imprimé depuis peu
une relation fort exacte & fort
curieuſe dont la Lecture vous
donnera beaucoup de plaifir. Elle
finitpar le malheur de Monſieur
le Marquis de Riverolles à
qui un coup de Canon emporta
la Jambe lors qu'il s'en retournoit
à fon Escadron .
L'employ des Armes eft glorieux
, mais les périls en font
grands ,&peu y vivent autant
qu'a faitMile Comte d'Amanſé
Defcars, Baron de Combles,qui
eſt mort âgé de quatre-vingts
ans. Heſtoit premier Lieutenant
pour le Roy au Gouvernement
de Bourgogne , & Chevalier
d'Honneur du Parlement de
Dijon. Sa Majesté pour récompenſe
de ſes ſervices avoit reçen
depuis fort long-temps M. le
Comte d'Amanſe ſon. Fils en
62 LE MERCVRE
furvivance de cette Charge.
Les Guerres paſſées luy ont
fourny diverſes Occafions de
faire paroiſtre ſa valeur. Ila de
la politeffe , eſt bien fait & fort
aimé dans ſon Païs. Cette Famille
eſt alliée avec celles de
Bourbon- Carency , Deſcars , la
Vauguyon , & d'Eſtuerde Cauffa,
de S. Megrin .
Voila des Nouvelles de toute
eſpece. Vous leur donnerez l'ordre
, s'il vous plait. Il ne faudroit
plus qu'un Mariage afin
que rien n'y manquât. On parled'en
faire un au premier jour
d'une jeune Perſonne pour laquelle
un peu de pâleur a fait
faire les Vers que vous allez
voir.
GALANT. 63
THE
RECEPTE
POUR LES
011
BIBLIO
LYON
LA
VILLE
*1893%
PASLES COULEURS ,
N
AIRIS.
Ousfous-fignez Docteurs en Medecine,
Régens experts de cette Faculté ,
Apres avoir bien consulté
Voftre mal & son origine.
Confiderant voſtre pâle couleur ,
Vos petits manquemens de coeur ,
Et toutes vos humeurs chagrines.
Tous d'un conſentement nous avons arresté
,
Quepour vous rendre la Santé,
Un jeune Medecin vant deux cens Medecines.
64 LE MERCVRE
Sans vous alleguer Avicenne ,
Hypocrate , ny Gallien ,
Il suffitque nous ſçachions bien
Ce qui peut caufer vostre peine.
Envain vous le cachez ; d'infaillibles
raisons ,
Que par respect nous vous taiſons ,
Marquent lemalqui vous poſſede .
Le connoissant , nous avons arreſté ,
Que pour vous rendre la Santé ,
Un jeune Medecin doit estre un grand
Remede..
Peut-estre qu'ignorant lacause
Du tourment que vostre coeurſent..
Vn Medecin moins connoiſſant ,
Vous ordonneroit autre chose ;
Peut- effre ilprefcriroit le Lait ,
Vous voyantle Corpsfi flnet ;
Maisnous , Docteurs experts , nous
voulons que l'on ſcache,
Que de l'avis de nos meilleurs Authears
Pour querir les pâles couleurs ,
Unjeune Medecin- vant bien mieux
qu'une Vache.
GALAN T.
65
1
On propoſe l'Ordonnance .
C'eſt aux Belles qui ſe connoifſent
à jugerde l'intereſt qu'elles
ont de s'en ſervir ſelon le party
qui ſe preſente . Il eſt des Amans
dontla conftance merite d'eſtre
récompensée , & ils ſeroient affez
dignes d'eſtre heureux , s'ils
reſſembloient tous à celuy qu'on
a fait parler dans ce Sonnet.
د
SONNET.
I' Hyver eft revens , la Campagne estSauvage ,
Les Jardins deſolez ne montrent plus
deFleurs ,
Nos Prez ne font plus peints de leurs
vives couleurs ,
Et nos Bois ont perdu leur aimable
feüillage.
66 LE MERCVRE
A peine le Soleil perce un épais
nuage , 11
Etblanchit nos Coteaux de ſes foibles
pâleurs ;
Dansnos Champs laNature exprimefes
malheurs ,
Et la Terre gémit sous un dur efclavage.
Le froid a faitperir les plus jeunes
Oyseaux ,
Lesglaçons ont couvert la ſurface des
Eaux ,
Et de leur cours rapide arreſté le murmure.
L'air est battu des vents
frimats;
ougroſſy des
Maisparmyles glaçons les vents & la
froidure ,
Mon coeur conferve un feu que l'Hyver
n'éteintpas.
Il ne faut pas que l'Amour
me faſſe oubier la Guerre. De .
puis que je vous écris , je ne
GALANT. 67
vous ay encor rien dit desAffaires
de Suede. Il s'en paſſe de
fi éclatantes chez nous , que
je n'ay aucun beſoin du ſecours
des étrangeres pour groffir mes
Lettres mais comme les Actions
extraordinaires meritent d'eſtre
publiées & loüées par tout , il y
a quelque choſe de ſi remarquable
dans celle de M. le Comte
de Koniſmark , que je ne puis
m'empeſcher de vous en parler.
Ses forces estoient inferieures à
celles qu'on luy oppoſoit ,& il
n'a pas laiſſéde défaire tout ce
qu'il y avoit de Danois dans l'Ifle
de Rugen. Vous ne manquerez
pas de dire que cette Défaite
tient beaucoup de la bravoure
Françoiſe. Ne vous en étonnez
point. Le Comte de Konifmark
a pris des Leçons de Guerre
dans les Armées de Loüis LE
68 a LE MERCVKE
GRAND. Ily a fervy pluſieurs
années ,& on l'ya veu tenir le
rang d'Officier General que fa
valeur& fa conduite luy avoient
fait meriter. Il eſtoir à la Bataille
de Senef , il s'y diftingua , &
il y fut meſme bleffé enſe ſigna
lant.
Six cens des Habitans de
Stralzundt ſe jetterent dans le
Fort du Trajet pour luy donner
moyen de groſſir ſes Troupes,
& faciliter par là fon entrepriſe,
tandis que la Garniſon du méme
Fort alla joindre ce General,
& combattre avec luy les Ennemis.
Quand des Habitans en
ufent ainsi , il faut que leur fidelité
ſoit ſoûtenuë d'un fort grand
amour pour leur Maiſtre. Le
jeune Prince qui gouverne aujourd'huy
la Suede , merite le
zele empreſſé que tous ſes SuGALANT.
69
:
jets ontpour luy. Il ne s'eſt point
laiſſé ébranler par ſes malheurs.
Ils n'ont ſervy qu'à augmenter
l'intrépidité avec laquelle on l'a
veu gagner luy-meſme des Batailles
à la teſte de ſes Troupes,
& forcer la Victoire par ſa valeur
à réparer ſur Terre le tort
que les Elemens luy avoientfait
fur Mer. Si la Fortune qui eft
coûjours au defſous de ſon courage
, luy a fait perdre quelques-
Places confidérables , il n'y a
pas lieu d'en eſtre ſurpris. Elles
font hors de ſes Païs Hereditaires.
Il faut traverſer la Mer, effuyer
ſon inconſtance , & vaincre
la fureur des Vents pour y jetter
du Secours. Joignez à cela
que ce jeune Roy avoit à combatre
dans le meſme temps un
grand nombre de Puiſſances
Souveraines liguées contre luy.
:
70 LE MERCVRE
Cependant on peut dire qu'il
n'a pas perdu Stetin. Il l'a fans
doute vendu bien cherement à
ceux qui l'ont pris, puis que cette
Place luy a ſervy à retenir de
ce coſté- là les forces de ſes Ennemis
pendant deux années, &
que tandis qu'elles s'y ruinoient
il a fait lever des Sieges & gagné
des Batailles contre d'autres
Ennemis qui l'attaquoient de
plus prés.
Cette matiere m'engage à
vous dire un mot d'un Triomphe
qui ne s'acquiert point par
les armes , maisqui ne laiſſe pas
d'eſtre un préſage de ceuxque
doit un jour remporter Monſieur
le Duc de Bourbon , petit-
Fils de S. A. S. Monfieur le
Prince. Ce jeune Duc fait ſes
Etudes au College de Clermont.
Le titre d'Empereur y eſt
GALANT. 71
donné à ceux qui ſurpaſſent
tous les autres ; & c'eſt ſur ce
Titre que perſonne ne luy a pû
diſputer , qu'on a fait le Sonnet
que je vous envoye. M.
l'Abbé de la Chapelle en eſt
l'Autheur. Il eſt Filsde M. de
la Chapelle qui a l'Intendance
des Affaires de Monfieur le
Prince en Berry.
A MONSIEUR
LEDUC
DE BOVRBON
SONNE T.
Triomphez , charmant Duc , fur
lesBancs d'une Claffe:
De Lauriers innocens chargez vosjeunesmains;
72 LE MERCVRE
Aprenez avecfoin la langue des Ro
mains;
Dont vous furpaſſerez la valeureuſe au
dace.
1
ENGUYEN , CONDE' و
l'honeur de vostre race,
tous deux
Ont dans leurs jeunes ans pris les mefmes
chemins.
Et devant estre un jour la terreur des
humains
Ils ont esté lagloire & l'amour du Parnaße.
Ils ont toûjours aimé l'Etude & les
beaux Arts ,
Apollon le premier leur fit connoistre
Mars ,
Illeur apprit àplaire en domptant des
Provinces.
Et tous deux pour meſler le Lierre à
leurs Lauriers ,
Dés l'enfance ont estéles plus habiles
Princes
Comme ilsfont aujourd'huy lesplus fam
meuxGuerriers.
Vous
GALANT.
73
Vous devez eſtre contente .
Le Ruiſſeau que vous avez tant
aimé a fait d'étrange fracas.Une
troifiéme Prairie n'a pû fouffrir
que les deux qui ſe ſont declarées
Rivales pour luy , priſſent
tant de peine à meriter ſon attachement.
Elle a eſté trahie par
in Ruiſſeau un peu plus voiſin
de la Mer que celuy que Mº de
Fontenelle a fait parler , & dont
elle prétendqu'il foit connu ; &
voicy le conſeil qu'elle donne
aux Prairies ſes Soeurs pour les
faire renoncer l'une & l'autre au
Ruiſſeau qui eſt la cauſe de leur
broüillerie.
Fevrier. D
74 LE MERCVRE
LA PRAIRIE
TROMPEE ,
AUX DEUX.
PRAIRIES RIVALES .
Ceffez vos injustes querelles ,
Mes Soeurs,&fans Rumſſeauxpasfezplutoſt
letemps.
Sinous n'eſtions pasfi fidelles ,
Sans doute les Ruiſſeaux feroient moins
inconstans.
L'en avois un , c'est le sujet dema
peine.
Cet ingrat Ruiſſeau chaque jour
Me venoit , auſortird'une claire Fontaine
,
Faire hommage de ſon amour.
Il eſtoit jeune encor ,Son cauparoiſſoit
pure,
GALANT.
Ilmontroitpoursunneeppllaaiirreeuunn vviiffeemmpprreessfement
,
Etfon impatient murmure
3
Sembloit tout accufer de son retardement.
Leme rendis enfin. Eust-on pû s'en de.
fendre ?
Dans monfein ilse répandit ,
Etde mon herbe la plus tendre
L'avois foin de formerfon Lit.
C'estoit peu ; chaque instant pour mar.
quer ma tendreſſe ,
Ieluyfaisois millefaveurs ,
Etn'oppofois àſaviſteſſe
Qu'un rampart émailléde cent nouvellesfleurs.
Il ſembloit avoir peine à quiter fon
Amante,
Il revenoit fans ceſſe ,&par milledétours
On eust dit que tâchant àprolongerfon
cours ,
Ilrendoitsa courſe plus lente
Dij
76 LE MERCVRE
Pour mieux me montrerses amours
Mais las ! tousſes funeſtes tours
Ontbientoft trompé mon attente.
1
Enflé par mon secours , riche de mes
tresors ,
Il commence à me croire indigne de luy
plaire.
Ilfuit,ſans m'écouter, loin de mes triſtes
bords ,
Et se rit de l'éclat de ma juſte colere.
Il triomphe le traiſtre , &fait de mes
faveurs.
VnSacrifice àma Rivale ,
Ses bordsſont ſemez de mesfleurs,
Mais en vain elle les étale.
Bientoft ce jeune ambitieux ,
Courant de Prairie en Prairie ,
La laiſſera languiſſante, flétrie ,
Et juſques à Thetis ira porterſes voeux.
C'est le panchant de tous nos Infidelles,
La nouveauté pour eux a toûjours des
appas,
GALANT.
77
Etdés que lesamours ceffent
:
velles
d'estre ROUTE DE
Les amours ne leur plaisent pa LYON
O toy , Thetis ! ô toy , trop aimable
Déeffe !
Qui de ces Inconstans nous voles les ardeurs
,
Si quelque amour pour toy les intereffe,
Songeque c'est l'amourde tesfeules grandeurs.
a
Pourſuy cette infolence extréme,
Vange-nous,vange-toy toy-méme ,
Qu'ils n'obtiennent jamais ny grace ny
pardon , :
Que tes Divinitez leurfoient toûjours
contraires ,
Etpour learimpoſer unepunition
Egale àleur ambition ,
Que leurs Eaux foient toujours ameres,
Et qui perdent chez toy jusqu'à leur
propreNom. 4
L'Hiſtoire de la Belle , morte
d'amour , que je me ſuis engagé
EVILLE
Diij
78 LE MERCVRE
à vous conter a fait rantde bruit
par tout , qu'il eſt difficile que
vous n'en ayez entendu parler,
mais il l'eſt encor plus que vous
en ayez appris les circonſtances
& je m'en ſuis informé
avec affez de ſoin aux Perſonnes
intereſſées , pour ne vous en
laiſſer ignorer aucune.
د
Une Dame s'eſtant dégoûtée
du monde , où elle avoit fait
figure affez long-temps , ſe retira
en Province dans une de ſes
Terres , & s'y donna toute entiere
à ſa Famille. Elle estoit
Veuve d'un Comte , qui eſtant
né avec plus de qualité que de
bien , n'avoit ſoûtenu ſon rang
que parce qu'elle eſtoit fort riche.
Il luy avoit laiſſé une Fille
de quinze à ſeize ans. Elle l'aimoit
tendrement ; & comme la
vie qu'elle menoit eſtoit aſſez
GALANT. 79
folitaire , elle fit deſſein de mettre
aupres d'elle une jeune Perſonne
du meſme âge , dont tout
l'employ ſeroit de la divertir.
Elle n'eut pas beaucoup de peine
à faire ce choix. L'humeur
de Mariane luy avoit plû. Cette
aimable Fille voyoit fort fouvent
la fienne ,& elle ne luy eut
pas plutoſt témoigné l'envie
qu'elle avoit de la retenir, qu'elle
eut tout lieu d'eſtre ſatisfaite
de ſa complaiſance. La rencontre
eſtoit favorable pour Mariane.
Elle n'avoit ny Pere ny Mere.
Tout le Bien de ſa Maiſon avoit
eſté mangé en Procés , & n'ayant
pour tout avantage de la
Fortune , que celuy d'eſtre d'une
des plus nobles Familles de
la Province , elle en trouvoit
beaucoup à eſtre reçeuë en qualité
d'Amie dans une Maiſon
Diiij
80 LE MERCVRE
auſſi illuſtre qu'eſtoit celle de la
Comteſſe. Elle y estoit déja fort
aimée , & fes manieres honnêtes
pour tous ceux qui avoient
à traiter avec elle, eurent bientôt
achevé de luy gagner tous
les coeurs. Ce qui luy avoit particulierement
acquis l'eſtime de
la Comteffe , c'étoit que toute
jeune qu'elle fût , & d'une beauté
dont toute autre ſe ſeroit laifſée
ébloüir , elle avoit une modeſtie
& une vertu qu'on ne
pouvoit affez admirer. Ainſi la
Comteffe n'avoit pû faire un
choix plus avantageux pour fa
Fille , ny luy donner un exemple
qui fût plus digne d'étre ſuivy;
mais en voulant que Mariane
luy tinft compagnie , elle n'avoit
pas pris garde qu'elle avoit un
Fils , que ce Fils n'étoit pas d'un
âge à demeurer infenfible , &
1
GALANT. 81
que l'expoſer à voir à toute heure
une fi aimable Perſonne , c'étoit
en quelque façon le livrer
aux charmes les plus dangereux
qu'on pût avoir à craindre pour
luy. En effet , ſi le jeune Comte
n'eut d'abord que de la civilité
pourMariane,il ne fut pas longtemps
en pouvoir de n'avoir
rien de plus fort. Quoy qu'il fût
ſouvent avec ſa Soeur , il en auroit
voulu étre inſeparable , &
il ne luy fut pas difficile de connoître
ce qui luy cauſoit cet empreſſement.
Mariane ne diſoit
rien qui ne luy ſemblât dit de la
meilleure grace du monde . Mariane
ne faiſoit rien qu'il n'approuvât
, & parmy les loüanges
qu'il luy donnoit , il luy échapoit
toûjours quelque choſe qui
approchoit aſſez d'une déclara--
tion d'amour. Mariane de fon
D V
82 LE MERCVRE
coſté n'eſtoit pas aveugle ſur le
merite du jeune comte. Il luy
ſembloit digne de toute l'eſtime
qu'elle avoit pour luy; & quand
elle s'examinoit un peu rigoureuſement
, elle ſe trouvoitdes
diſpoſitions ſi favorables à faire
plus que l'eſtimer , qu'elle n'étoit
pas peu embaraffée dans ſes
ſentimens ; mais fi elle avoit
peine à les regler , elle s'en rendoit
ſi bien la maiſtreſſe , qu'il
eſtoit impoſſible de les découvrir.
Elle connoiſſoit la
Comteffe pour une Femme imperieuſe,
quiayant apporté tout
lebien qui estoit dans cette
Maiſon , formoirde grands projets
pour l'établiſſement de fon
Fils , & luy deftinoit un Party
fort confiderable. Ainſi quoy
qu'elle fuft d'une naiſſance à ne
luy pas faire de honte , s'il l'ai
GALANT. 83
moit aſſez pour l'épouſer , elle
voyoit tant d'obſtacles à ce defſein
, qu'elle ne trouvoit point
de meilleur party à prendre que
celuyde ne point laiſſer engager
fon coeur. Cependant elle tâcha
inutilement de le défendre;
ſon panchant l'emporta ſur ſa
raiſon , & fi elle oppoſa quelque
fierté aux premieres declarations
que le Comte luy fiſt de
ce qui ſe paſſoit dans ſon coeur
ce fut une fierté ſi
engageante , qu'elle ne l'éloigna
point de la réſolution qu'il
avoit priſe de l'aimer éternellement.
Elle évita quelque temps
toute forte de converſations particulieres
avec luy ; mais elle ne
pût empeſcher que ſes regards
ne parlaffent , & ils luy expliquoient
fi fortement ſon amour,
qu'il luy estoit impoſſible de
pour elle ,
Dvi
84 LE MERCVRE
n'en eſtre pas perfuadée . Enfin
le hazard voulut qu'il la rencontrât
ſeule un jour ſous le Berceau
d'un Jardin où elle s'abandonnoit
quelquefois à ſes reſveries.
Elle interrompit les premieres
aſſurances qu'il luy reïtera
de ſa paffion ; mais il la conjura
fi ferieuſement de l'écouter
qu'elle crût luy devoir cette
complaifance. Ce fut là qu'il
luy peignit un peu à loiſir tout
ce qu'il ſentoit depuis fort longtemps
pour elle ,& qu'il l'affura
de la maniere la plus touchante,
que ſi elle vouloit agréer
ſes ſoins , il feroit ſon unique
felicité de la poffeffion de fon
coeur.. Mariane rougit , & s'eſtant
remiſe d'un premier trouble
qui donnoit de nouveaux
agrémens à ſa beauté , elle luy
dit avec une modeſtie toute
GALANT. 85
charmante , que ſi elle estoit
dans une fortune égale à la fienne
, il auroit tout lieu d'eftre
fatisfaitde fa réponſe ; mais que
dans l'état où estoient les cho
ſes , elle ne voyoit pas qu'il luy
pût eſtre permis de s'expliquers
qu'elle avoit trop bonne opinion
de luy , pour croire qu'il eût
conceu des eſperances dont elle
dût avoir ſujet de ſe plaindre, &
qu'elle enviſageoir tant de mal
heurs pour luy dans une paffion
legitime , qu'elle croiroit ne pas
meriter les ſentimens qu'il avoit
pour elle , frelle neluy conſeilloitde
les étoufer ; qu'elle luy
prefteroit tout le ſecours dont
il pourroit avoir beſoin pour le
faire, & qu'elle éviteroit ſa veuë
avec tant de ſoin , qu'il connoîtroit
que fi for peu de fortune
ne luy permettoit pas de pre
86 LE MERCVRE
و
tendre à ſon amour , elle estoit
digne au moins qu'il luy conſervât
toute ſon eſtime. Tant
devertu fut un nouveau ſujet
d'engagement pour le Comte.
Il parla de Mariage , pria Marianede
luy laiſſer ménager l'efprit
de ſa Mere & ſe ſepara
d'elle ſi charmé, qu'il n'y eut jamais
une paffion plus violente.
Il fit ce qu'il luy avoit promis ,
& rendit des devoirs ſi refpetueux&
fi complaiſans à la Cóteſſe,
qu'il ne deſeſpera pas d'obtenir
ſon conſentement ſur ce
qu'il avoit à luy propoſer. Mariane
ne fut pas moins exacte à
tenir parole. Elle prit ſoin d'éviter
le Comte , & taſcha de
luy faire quiter un deſſein dont
elle voyoit le ſuccés hors d'apparence
; mais leur deſtinée
GALANT. 87
eſtoitde s'aimer , & comme un
fort amour ne peut eſtre longtemps
caché , la Comteſſe qui
s'en apperçeut , en fit quelque
raillerie à fon fils.Il prit la choſe
furle ſerieux , & des qu'il eut
commencé à exagerer le merite
deMariane , elle prévint la déclaration
qu'il ſepreparoit à luy
faire par des défenſes ſi abſoluës
d'avoir jamais aucune penſée
pour elle, qu'il vit bien qu'il n'étoitpas
encor temps de s'expliquer.
Elle fit plus. L'a Campagne
alloit s'ouvrir , le Comte
avoit pris employ , & elle ne
luy donna qu'un jour pour partir.
Il falut ceder. Son Pere n'a
voit pas laiſſe de quoy fatisfaire
ſes Creanciers ,& il ne pouvoit
efperer de bien que par elle. Il
partit apres avoir conjuré Mariane
de l'aimer toûjours , &luy
88 LE MERCVRE
avoit répondu d'une fidelité inébranlable.
Pendant ſon abfence,
unGentilhomme voiſin devient
amoureux de Mariane ; il ſedéclare
à la Coteſſe,qui pour mettre
ſon Fils horsde péril , promet
un préſent de Noce confiderable,&
conclut l'affaire . Le Comte
en eft averty. On entroit en
Quartier d'Hyver. Il revient en
halte , & arrive dansle temps
qu'on preffoit Mariane de prendre
jour. Il ſe jette aux pieds de
ſa Mere , la conjure de ne le
deſeſperer pas , & ne luy fait
plus ſecret du deſſein qu'il a
d'épouſer cette aimable Fille.
Grande colere de la Comteffe .
La ſoûmiſſion de fon Fils ne la
peut fléchir , elle s'emporte , &
cette broüillerie fait tant d'éclat
, que le Gentilhomme qui
apprennd l'attachement du
GALANT. 89
Comte, & la correſpondance de
Mariane , retire ſa parole , &
rompt le Mariage arrefté . Cette
rupture fait fulminer la Comteſſe.
Elle défend ſa Maiſon à
Mariane , & toutes les prieres
du Comte ne peuvent rien obtenir.
Il eſt cauſe de ſa diſgrace,
&il ſe réſout à la reparer. Il l'épouſe
malgré toutes les menaces
de fa Mere. Elle l'apprend,
le def- herite , & jure de ne luy
pardonner jamais. Un Enfantnaiſt
de ce Mariage , on le porte
àla Comteſſe. Point de pitié,
elle demeure inexorable , &
pour achevement de malheur,
ilsperdent cet heureux gage de
leur amour. Ils paſſent trois ou
quatre années abandonnez prefque
de tout le monde ; & ne
ſubſiſtant qu'avec peine , parce
qu'on trouve peu d'Amis dans
:
१० LE MERCVRE
l'infortune ,ils ſont réduits enfin
à la neceſſité de ſe ſéparer. Tout
les quitte ,& il faut qu'ils fongent
à quiter tout. Le Comte
en fait la propoficion à Mariane.
Elle n'a pas moins de courage
quede vertu , & elle conſent à
s'enfermer dans un Cloiſtre ,
comme il ſe réſolut àentrer dans
unCouvent. Il vend quelques
Bijoux qui luy reſtent , & en
donne l'argent à Mariane. Elle
va trouver une Abbeſſe auffi
illuſtre par ſon eſprit que par ſa
naiſſance. Elle eſt reçeuë , on
luy donne le Voile , & cette cerémonie
n'eſt pas plutôt faite,
que le Comte ſe rend à Paris , &
renonçant pour jamais au monde
, prend l'Habit dans un treshauſtere
Couvent. La Fortune
n'eſtoit pas encor laffe de perſecuter
Mariane. Quelques FilGALANT.
91
les du Monastere qu'elle avoit
choiſy, apprennent ſon avanrure
,& foit envie ou malignité ,
elles cabalent ſi bien , qu'elles
trouvent des raiſons plauſibles
pour luy faire donner l'exclufion.
Elle a beau verſer des larmes
, elle est obligée de fortir,
Une Religieuſe de ce Couvent
touchéede l'état où elle ſe trouvoit
, luy donne des Lettres de
recommandation pour ſon Pere
qui étoit Officier d'une fort
grande Princeſſe.Elle part, viene
à Paris , & tandis que cet Officier
luy fait chercher un lieu
de retraite pour toute ſa vie , elle
envoye avertir le Comte de fon
arrivée , & luy fait demander
une heure pour luy parler. La
nouvelle diſgrace de Mariane
eſtun coup ſenſible pour luy . II
l'aime toûjours , il craint l'entre
92 LE MERCVRE
tien qu'elle ſouhaite ,& la fait
prier de luy vouloir épargner
une veuë qui ne peut qu'étre
préjudiciable au repos de l'un &
de l'autre. Mariane , quoy que
détachée du monde , ne l'eſt
point aſſez d'un Mary qu'elle a
tant aimé , pour ne ſe point cha
griner de ce refus. Il ne ſert qu'à
augmenter l'envie qu'elle a de le
voir. Elle va au Couvent, entre
d'abord dans l'Eglife , & voit le
Comte occupé à un employ
pieux avec toute ſa Communauté.
Cet Habit de penitence
la touche , elle ſe montre , elle
en eſt veuë , il baiſſe les yeux ,
& quelque effort qu'elle fafſfe
pour attirer ſes regards , il n'en
tourne plus aucunfur elle.Quoy
qu'elle penettre le motifde la
violencequ'il ſe fait,elle y trou
ve quelque choſe de ſi cruel ,
L
GALANT. 93
qu'elle en eſt ſaiſie de laplus
vive douleur. Elle tombe dans
une eſpece d'évanoüiſſement
qui ne luy permet plus de rien
connoiſtre. On l'emporte, elle
ne revient àelle que pour demander
ſon cher Comte. On
court l'avertir qu'elle eſt mourante.
Son Superieur luy or.
donne de la venir confoler , &
elle expire par la force du faiſiſſement
qu'elle a pris avant
qu'il ſe ſoit rendu aupres d'elle.
Toute la vertu du Comte ne fuffit
point pour retenir les larmesque
ſa tendreſſe l'oblige de
donner à cette mort. Ce premiermouvementeſt
ſuivy d'une
reſverie profonde qui le fait
demeurer quelque temps comme
immobile . Il revient enfin
à luy- meſme, & apres avoir remercié
ceux qui ont pris foin
94
LE MERCVRE
de ſa chere Mariane , il ſe retire
dans ſon Convent , où à force
d'auſteritez il tâche de réparer
ce que fa paffion , quoy
que legitime , peut avoir eu de
trop violent.
Cette Avanture a fort éclaté,
& je ne vous en écris rien que
fur des Memoires tres-fidelles.
Je n'en ay pas de moins bons de
ce qui s'eſt paffé en Sicile dans
la priſe du Pofte de Pintale , que
lePrincede Bournonville faiſoit
fortifier depuis quatre mois. Ce
Poſte n'est qu'à deux ou trois
milles de Melazzo , & voicy le
détail de cette Action tel que
l'onme l'a donné.
Les Troupes ſe mirent enbataille
au deſſous de Libbiffo,Cavalerie
& Infanterie,deux heures
avant le jour. Cela fait , on
diſpoſa un Détachement de
GALANT95
& د
huit cens hommes , qui fut
diviſé en deux , ayant chacun à
leur teſte une Compagnie de
Grenadiers. Celuy qui estoit
commandé par M. de Caſaux ,
avoit la Compagnie des Grenadiers
de Crufſol , commandée
par M. de Villeneuve , fuivie de
cent Hommes détachez
ceux-cy de trois cens autres
auſſi détachez. M. de Liſle ,
Lieutenant Colonel de Louvigny
, les commandoit. Le Détachement
de M. de Morton
avoit à ſa teſte la Compagniedes
Grenadiers de Louvigny , commandée
par M. de Goüyenac.
Elle estoit ſuivie pareillement
de quatre cens Hommes détachez,
ſous les ordres de M de
Joigny Lieutenant Colonel de
Schomberg. On ordonna aux
Meſſinois de prendre la teſte de
96 LE MERCVRE
la Cavalerie pour marcher le
long de l'Eſtrang ; & le Regi..
ment de Schomberg fut commandé
pour les ſoûtenir. La Cavalerie
eut ordre de marcher à
leur queue , & tout ce Corps
étoit deſtiné ſoit pour s'opofer à
ce qui pourroit fortir de melazzo
, ſoit pour enveloper les Ennemis
, en les prenant par derriere
. On ſe mit en marche à la
pointe du jour , & l'on arriva à
Soleil levé au pied de la hauteur
où étoit bâty le Fort. Les Troupes
étant en ce lieu-là , le Chevalier
Duc continua ſa marche
avec toute la Cavalerie , les meffinois
& le Regiment de Schomberg
, le long de l'Eſtrang , à la
reſerve du Regiment de Monbas
, commandé par m² de Cerify
, & des Dragons qui reſte-
में
rent avec le Corps des Troupes.
Elles
GALANT . 97
Elles entrerent dans la Finmare,
où elles furent miſes en bataille
ſous le Mouſquet de la Redoute
,&de toutes les Troupes des
Ennemis qui garniſſoient le
frontde laMontagne. Une grofſeHaye
qui regne tout le long
y fait un Retranchement naturel.
Les Détachemens dont il
vient d'eſtre parlé , eſtant tous
prets à donner , Monfieur le
Mareſchal de Vivonne fit tirer
deux petites Pieces de Canon
de fix livres de balle , qu'il avoit
fait porter avec luy , dont deux
coups ſeulement ébranlerent
beaucoup les Païſans qui eftoient
accourus de toutes parts
à la defenſe de ce Poſte. En
meſme temps M. de Caſaux &
M. de Morton , monterent avec
leurs Détachemens , & furent
ſuivis immédiatement du reſte
Fevrier E
98 LE MERCVRE
de toutes les troupes , qui firent
paroiſtre une vigueur admirable
, & ne tirerent pas un coup
de Mouſquet, quoy qu'elles fufſent
tres- incommodees du feu
continuel des Ennemis quitiroient
de derriere leurs Retranchemens.
Dans ce temps - là
ayant apperçeu un chemin qui
montoit droit à laRedoute , M.
le Mareſchal ordonna à fon
Regiment , & à celuy de Normandie
qui le ſuivoit , de le
prendre ; ce qu'ils firent avec
tant de chaleur , qu'ils arriverent
au Foffé dans le meſme
temps que les Grenadiers commençoient
à l'approcher. Comme
ce chemin eſtoit enfilé &
veu à découvert de la Redoute,
y eut pluſieurs Soldats de Vivonne
tuez ,& quantité deblefſez,
non ſeulement enmontant,
GALANT.199
mais encor dans les approches
du Fort qu'ils attaquerent l'Epée
à la main , auſſi -bien que
ceux des Détachemens , lefquels
ſe comporterent , Soldats
& Officiers , avec tant de conduite&
de courage , qu'on peut
dire fans exageration qu'il eſtoit
impoſſible de faire plus. Les Ennemis
firent ferme pendant
qu'ils ne voyoient nos Troupes
quedansle bas de la Montagne,
laquelle eft extremement haute:
mais quand ils les virent monter
avec cette intrepidité , ſans
ſeulement tirer un coup ; les
Païfans , & en ſuite leur Cavalerie
& Infanterie en prirent
une telle épouvante , que quand
les François furent en haut&
de plein pied avec eux , ils ne
trouverent quafi plus d'autres
Ennemis que ceux qui eſtoient
1
Eij
100 LE MERCVRE
prépoſez pour garder les Fortifications
. Ils firent à la verité
un affez grand feu pendant un
demy quart- d'heure ; mais dés
qu'ils virent leurs Foſſez pleins
de Soldats , & leurs Murailles
garnies d'Officiers qui montoient
de toutes parts , ils demanderent
auſſi - toſt quartier
qu'on leur accorda . J'oubliois à
vous dire que pendant que toutes
les Troupes montoient , M.
deMontauban , dont on ne peut
affez loüer la prudence dans
cette occafion , ſe détacha vers
le fonds de Finmare avec quelques
Troupes , pour ſe rendre
maifſtre d'un Bois quiſe trouve
fur la gauche de la Redoute. II
apprehendoit que quelques- uns
des Ennemis ne s'y logeaſſent ,
& qu'en approchant de cette
Redoute , nous ne fuffions fort
GALAN T. 101
incommodez par le feu qu'il en
auroit falu eſſuyer. Cette rencontre
nous a valu plus de deux
cens Priſonniers, parmy leſquels
il y a le Lieutenant Colonel du
Regiment d'Ulbin Allemand,&
Commandant du Poſte ; trois
autres Capitaines Allemans de
ce meſme Regiment , ſept ou
huit Officiers ſubalternes , & un
Capitaine de Cavalerie qui ne
pût ſe retirer avec les autres ,
parce que fon Cheval fut tué .
Comme Monfieur le Marefchal
n'avoit formé ce deffein
que pour faire démolir ce Fort
qui auroit pû incommoder le
paſſage le long de la Mer ;
fi-toſt qu'il en fut le Maiſtre,
il demeura deux jours ſur lelieu
pour le faire entierement
détruire , auffi -bien que deux
Maiſons voiſines que les Enne-
Eij
102 LE MERCVRE
mis avoient terraffees & pallifſadées
, & qu'il a fait démolir,
n'y ayant pas laiſſé une pierre
en place , & ayant fait combler
tous les Foffez..
Vous voyez par là , Madame,
queMonfieur le MareſchalDuc
de Vivonne fort victorieux de
Sicile , comme il y eftoit entré
triomphant. Vous-vous fouvenez
qu'il y arriva apres avoir
defait les Eſpagnols avec des
forces inegales. Peu de jours
auparavant M. le Marquis de
Valavoir eſtoit entré dans Meffine
avec cinq cens François
que M.le Commandeur de Valbelle
avoit portez ſur les cinq
Vaiſſeaux qu'il commandoit ; &
ce fut alors qu'il ſecourut cette
grande Ville , en ce qu'il fit efperer
à ces Peuples que leRoy
leurdonneroitbientoſt des mar-
い
GALANT.
103
ques de ſa protection . Ils en
reçeurent d'avantageuſes peude
jours apres , quand M. de Vivonne
, que Sa Majesté leur
donna pour Viceroy , fit retirer
les Ennemis de plus de quinze
milles de leurs Murailles , prefque
auſſitôt qu'il fut arrivé chez
eux , avec ce grand Convoy de
Vivresqu'ils attendoient fur la
parole de M. de Valavoir , & de
M. le Commandeur de Valbelle
,dontje vousay parlé dans
ma Lettre du Mois paſſe. Les
Meſſinois n'eurent pas longtemps
éprouvé le Gouvernement
de leur Viceroy , qu'ils ne
douterent point que la France
n'euſt intentionde les proteger,
& ils ſe ſont conſervez dans
cette opinion par la maniere
dont il a travaillé à leur confervation
, pour laquelle il a fou-
E iiij
104 LE MERCVRE
:
vent negligé la ſienne ; car en
faiſant toutes les fonctions d'un
fage Gouverneur, & d'un grand
Generald'Armée& fur terre &
fur mer , où il a toûjours paru
infatigable, il ne s'eſt point vouludiſpenſer
de celles de Soldat
déterminé. C'eſt ce que la Renommée
publie par tout , & ce
que nous confirmeront bientoſt
les larmes des Siciliens , qui ne
le verront pas aſſurément partir
de chez eux ſans en répandre.
Vous ferez ſurpriſe
de ne voir preſque point le
Nom de Monfieur de Vivonne
dans la Relation que je
vous envoye ; mais elle vient
de luy , je l'ay euë telle qu'il
l'a envoyée à la Cour& ſa coûtume
eſt de n'oublier jamais
les autres & de paſſer toûjours
ſous filence ce qu'il fait
,
GALANT.
105
degrand ; mais comme il rend
juſtice au merite , on luy rendra
malgré l'envie , celle qui
eſt deuë à la grandeur de ſes
Actions , à la justice de fonGouvernement
, à la vigilance qu'il
a euë pour faire obſerver les
Loix , & empefcher les ſurpriſes
des Ennemis , & enfin au zele
qu'il fait paroiſtre pour le Roy
fon Maiſtre qu'il aime avec paffion,
& c'eſt cette paſſion qui
luy a toûjours fait trouver du
plaiſir dans les Actions les plus
difficiles , & chercher de la gloire
dans les lieux les plus dangereux
, & où il a crûpouvoir rendre
des ſervices plus importans,
&donnerdesmarques plus éclatantes
de fon zele à ce grand
Monarque. Vous connoiffez
Monfieur le Marefchal de la
Feüillade qu'on luy donne pour
106 LE MERCVRE
Succeffeur. Il n'eſt pas encor
temps d'en parler , mais on a
lieu d'en attendre beaucoup;ce
qu'il a fait juſqu'icy , où il a eu
du commandement, nous donne
de grandes eſpérances , & il eſt
à croire qu'il ne ſe démentirar
pas.
:
a
Apres le bruit des armes que
la Relation qui vient de vous
occuper , vous doit avoir fait
entendre , il eſt bon d'en faire
fuivre un plus doux , la Mufique
me le fournira , & vous pourrez
vous délafſer agerablement de
la Guerre , en chantant ce que
je vous envoye. C'est un grand
Air de la compoſition de m' de
laTour. Vous ſçavez dans quel
le eſtime il eſt parmy tous les.
Connoiffeurs ; mais avant que
de vous attacher à la Note , eха
minez les Paroles ſur lesquelles
GALAN T.
107
il a travaillé. Elles ſont d'une
Perſonne qui eſt au deſſus de
toute forte de loüanges. Le nom
de Madame des Houlieres vous
en fera demeurer d'accord,
C
AIR NOUVEAULYON
je ſens d'inquietude !
Aqueje Que j'ay
*1893*
de mouvemens qui m'eſtoient
inconnus !
Més tranquilles plaisirs , qu'eſtes- vous
devenus?
Ie cherche en vain la folitude .
• D'où viennent ces chagrins , ces mortel.
les langueurs ?
Qu'est-ce qui fait couler mes pleurs
Avec tant d'amertume & tant de vio
lence ?
De tout ce que je fais mon coeur n'est
point content..
tant
Helas! cruel Amour que je méprifois
Ces mauxne font-ils,point l'effet de tà
vengeance ?!
Evj
108 LE MERCVRE
Cette vangeance eſt quelquefois
à craindre pour les Belles
qui ſont trop fieres ; mais il
n'en faut pas toûjours croire les
Amans , & je ſçay fort bon gré
à une Dame de merite qui eſtant
follicitée par un Seigneur Etranger
qui pouſſa la déclaration un
peu loin , ſe tira d'affaires en
plaiſantant avec lay. Voicy de
quelle maniere une de ſes Amies
à qui l'âge permet de tout dire,
& qui fait ſouvent de petites
Pieces galantes , a tourné la Réponſe
qu'elle luy fit .
V
SONNET.
N Illustre Etranger , amoureux,
pleind'adreſſe ,
Sçent pres d'une Beautési biensemé
nager
GALANT.
109
Que tout le monde crût qu'ilpourroit
l'engager
Pour pou qu'il témoignast d'ardeur&
de tendreffe.
En effet,luy rendant careffe pour careffe
,
LaBellevafi loin ; que ce brave Etran.
ger
Se tenant presque ſeur de l'Heure du
Berger ,
S'explique en mots précis , demande,
insiste,preſſe.
Ah, dit-elle en riant , nous le donnerions
beau
A l'Antheur enjoüé de ce Livre Nouveau
و
On se lit tous les Mois quelque gaye
Avanture .
Ieſuis vostre Servante en tout hors en
cecy
Et crains que si l'Amour m'avoitfurpriſe
icy,
On n'en fit mention dans le premier
Mercure
FIO LE MERCVRE
Le ſecond jour de ce Mois,
Feſtede la Purification, les Chevaliers
du S. Eſprit avec leurs
Coliers de l'Ordre , allerent
prendre le Roy dans ſa Chambre
, comme c'eſt la coûtume,
&le conduifirent dans la Chapelle
du Chaſteau de S. Germain.
La Proceſſion ſe firdans
lå Court. Rien ne pouvoit eſtre
plus auguſte ny plus éclatant.
La Ceremonie fut faite par monfieur
l'Archeveſque d'Auch
Commandeur de l'Ordre. Je ne
ſçay , Madame , ſi vous ſçavez
que le Roy & la Reyne n'allant
point à l'Offrande , ils la font
porter par le plus grand Prince
& par la plus grande Princeffe
ou ancienne Ducheſſe qui ſe
rencontrent à ces fortes deCerémonies.
Ainfi Monſeigneur le
Dauphin porta l'offrande du
,
GALANT. FIT
1
Roy dans l'occaſion que je vous
marque , avec cette grace qui
buy eft fi naturelle , & cet air
majestueux qui le fait fi aifément
connoiſtre pour le Filsde
LOUISLE GRAND. La choſe ſe
feroit également paffée ſans
difficulté pour ce qui regarde
l'Offrande de la Reyne , ſi quel
que Princeffe du Sang euſt eſté
preſente ;mais n'y en ayant aucune
, & les rangs n'eſtantpoint.
regłez: entre les Ducheffes &
les Princeſſes Etrangeres,le Roy
envoya chercher Mademoiselle
de Nantes par Monfieur le Prefident
de Meſme Grand Pre--
voſt de l'Ordre. Cette jeune
Princeſſe qu'on n'avoit point
préparée à paroiſtre ce jour-là,,
n'eſtoit alors qu'en Robe de
Chambre. Elle ne laiſſa pas d'étre
admirée de tout le monde,
112
LE MERCVRE
& elle eut d'autant plus de ſujer
de s'en applaudir , qu'elle ne devoit
qu'à elle-meſme les regards
qu'elle s'attiroit. Je ne vous ſçaurois
exprimer avec combien de
grace elle s'acquita de cette cerémonie
d'Offrande . Elle a déja
fait voir en d'autres rencontres
que les Perſonnes de ſa naiſſance
n'ontpas beſoindu fecoursde
l'âge pour faire connoiftre ce
qu'elles font.
Troisjours avant la Cerémonie
dont je vous parle , M. le
Comte de Monſaureau , Fils aifné
de m.le marquis de Sourches,
Grand Prevoſt de France , fut
baptiſe dans la Chappelle du
Château de Saint Germain
par l'Eveſque d'Orleans , Premier
Aumônier du Roy. Ce jeune
Comte eſt déja avancé dans
ſes études, & eut l'honneur d'é
GALANT .
113
tre nommé Loüis par le Roy &
la Reyne. Il eſt beau , bien fait,
a la teſte tres- belle , & il feroit
inutile de vous dire qu'il eſt
petit Fils d'un Chevalier de
l'Ordre , & que la Maiſon de
Monſaureau dont fort Madame
ſa mere , eſt une des meilleures
& des plus illuftres du Royaume.
Ce font des choſesque vous
ſçavez . M. le Marquis de Sourches
ſon Pere le preſenta à
Leurs Majeſtez dans un Habit
qu'on trouva tres-propre &bien
inventé pour l'occaſion dont il
s'agiſſoit. Il étoit vêtu d'une
Moire d'argent blanche, à la maniere
des Novices des Chevaliers
de l'Ordre , enrichy de
quantité de Rubans d'argent &
de Points de France , avec un
Manteau fort ample , & à grande
queuë comme celuy des
114 LE MERCVRE
:
Chevaliers , échancré au coſté,
&tout bordé & boüillonné de
Point vers les manches. Cer
Habit plût fort au Roy , qui l'examina,&
en approuva la nouveauté.
Ce terme de Chevaliers me
faitſouvenir de ceux de S. Lazare
de Jerufalem , parmy leſquels
Monfieur le marquis de Louvois
a encor reçeu au commencement
de ce Mois M. Leſcoſfois
de Monthelon , & M. Pidou de
S. Olon , Gentilhomme ordinaire
du Roy. Le premier eſt Fils
de ce celebre Avocat dont la
naiſſance eſt ſi avantageuſement
foûtenuë par le merite , & qui
compte un Garde des Seaux
parmy ſes Anceſtres. M. de S.
Olon eft auffi fort connu par
les qualirez de ſa Perſonne , &
par les Emplois dont leRoy l'a
GALANT.
IIS
quelquefoishonoré dans les fonstions
de ſa Charge. Celuy qui
Juy fur donné de l'échange des
Ambaſſadeurs de France &
d'Eſpagne lorsque laGuerre fur
déclarée entre les deux Couronnes
, luy acquit beaucoup de
gloire. Il s'en acquita avec tant
de fageffe & de conduire , &
remedia ſi prudemment à l'infidelité
des Eſpagnols qui tirerent
fur m.le marquis de Villars apres
leur ſéparation , qu'ileutle bonheur
d'en eſtre loüé publiquement
par Sa majeſté. Il a déja ew
un Frere dans ce meſime Ordre
de S. Lazare , qui estoit Sous-
Lieutenant au Regiment des
Gardes & qui für tué en 1676.
à la priſedu Fort de Dinths. Le
Roy a gratifié de ſa Charge un
autre de ſes Freres qui ſert
actuellementdans ceRegiment,
116 LE MERCVRE
où il a donné des marques de ſa
valeur dans les Sieges de Valenciennes
, de Cambray , & de
Saint Omer , & à la Bataille de
Caffel .
Vous aviez envie de ſçavoir
qui fuccederoit à la Charge de
Tréſorier general des Vaiſſeaux
qu'avoit poffedée M. de Saint
André apres feu M. de Pelifſary.
M. Lubert en a eſté pourveu.
Il eſt Receveur general de Touraine
& de Berry & à l'avantage
d'eſtre allié à Monfieur Colbert
par les femmes.
On a perdu ces derniers jours
Madamela Marquiſe deVillaines,
de l'ancienne Maiſon d'Anglure.
Elle estoit Veuve de M.
le Marquis de Villaines , de la
Maiſon de Bourdin , qui a eu
des Secretaires & Miniſtres d'Etat,&
des Procureurs Generaux
GALANT . 117
du Parlement de Paris , ſous nos
derniers Roys de la Branche de
Valois. L'éloquence qui luy
eſtoit heréditaire , l'avoit rendu
conſidérable en diverſes Afſſemblées
, où il s'eſtoit fait ſouvent
admirer par la connoiſſance
qu'il avoit des belles Lettres &
des Sciences. Il excelloit principalement
dans l'Aftrologie ,
dont il a donné pluſieurs Livres
au Public. Il eſtoit conſulté par
tout ce qu'il y a de Sçavans &
deCurieux en cet Art dans l'Italie,
l'Allemagne , & toute l'Europe.
Il eſt mort depuis deux
ans Gouverneur de Vitry le
François . Monfieur le marquis
de Chappelaine ſon Fils luy a
fuccedé au Gouvernement de
cette Place , où il a reçeu le
Roy quand il y eſt paſſe pour
aller à mets. La maniere dont
TIS LE MERCVRE
il s'eſt acquité de ce devoir,luy
a fait meriter l'approbation de
toute laCour.
Vous aurez peine à ne pas
donner la voſtre à une Piece
toute pleine d'eſprit qui a eſté
faitepourMonſeigneur le Dauphin
par M. l'Abbé de la Chaiſe
, Doyen de Sillé. Elle a pour
fujet un Diférend que ce jeune
Prince a émeu entre les Muſes
&Mars , & qui n'a pû eſtre
serminé que par un Arreſt de
Jupiter. Je croy vous faire un
tres-grand préſent de vovsen
envoyer uneCopie.
GALAN T. 119
MARS
ET
LES MUSES
EN CONTESTATION, ”
Pour Monſeigneur Le DAUPHIN.
MARS.
ALlons, Prince,allons àlagloire, Loüis marchons
furlespas triomphans ,
C'est estre caché trop longtemps
Parmy les Filles de Memoire.
Lés Enfans des Héros au milien des
Guerriers,
Cherchent dés qu'ilsfont nez à cüeillir
des Lauriers ,
Tout autreSejour leurfait peine ,
{
120 LE MERCVRE
L'air que l'on y respire est leur
Seul element ,
S'ilsboivent quelquefois des Eaux de
l'ypocréne ,
C'estdans leur Caſque ſeulement
LES MUSES .
Onsepeutfervir, Dieu de Thrace,
Dediferens moyens pour unemesme
fin,
Alagloire on trouve un chemin
Qui paße auſſipar le Parnasse;
Ainsi que vos Guerriers , nos Sçavans
àleur tour
Pour s'immortaliser vont luy faire leur
cour
Sans l'horreur qui vous environne.
CeMont comme vos Champs estfertile
en Lauriers ,
Nousn'estimons pas moins ceux dont on
nous couronne,
Pour croiftre avec les Oliviers.
MARS.
GALANT. 121
MARS .
Les Princes d'une Auguste Race ,
Source de tant de Rois & de tant d'e
Héros,
Nefont point nez pour le repos ,
Nypour les Lauriers du Parnaffe,
Vous vousflatez en vain depouvoir enrichir
DesCouronnesſous qui tout doit un jour
fléchir ,
I'en puisfeul accroiftre le lustre.
Quand un Prince a le droit d'en estre
l'Heritier ,
Par un de mes Lauriers il ſe rendplus
Illustre
Que par vostre Parnaſſe entier.
LES MUSES.
Quelque gradqu'un Princepuiſſe eſtre,
Du Parnasse il emprunte encore de l'é
)
clat ,
Parnousil gouverne un Estat ,
Dont parvous ilſe rend le Maistre,
Dediverſesfaçons nous le rendonsvainqueur
Fevrier. F
122 LE MERCVRE
Par vous il prend les Murs , par nous
il prend le Coeur ,
Criant par vous,&par nous aimable,
Sans nous on détruiroit bien- toſt tous
vos projets ,
Puis qu'on ne vitjamais un Empire durable
,
7.
Qu'on n'eust l'amour defes Sujets.
MARS.
Cefondfolide de Sagesse ,
Ce fond d'honneſté qui rend un Souverain
Les delices du Genre humain ,
Nest point infruit de vostre adreſſe,
C'est un écoulement de cet Art glorieux,
Dont Iupiter sefert pour regnerfurles
Dieux ,
Que luy seul inspire aux grands
Princes;
Et tel que l'ona vou toûjours vous dé
daigner ,
N'en est pas moins chery de toutes ses
٠٥ Provinces,
-Etn'enſçaitpas moins bien regner.
GALAN T.
LES MUSES.
E 123
EQUE
DEL
LYBN
*1800 *
Pour peu qu'un Prince ait dans son
Ame
ر ا
Cefondd'honneur gravé, nous le rondons
parfait ,
Cheznous il voit tout ce qu'on fait
Ceux qu'on estime , & ceux qu'on
blâme.
Il voit par quels degrez lesHéros ont
monté.
f
Pour s'acquerir la Gloire & l'Ammortalité,
A voit l'horreurqu'on ades Crimes:
Que fi le Cielfans nous déployant ſes
trésors,
Inſpire à quelques-uns lesplus belles
Maximes ,
Ilfait peude pareils efforts.
MARS.
Maisquoyn'estes-vouspas contentes?
CePrince auprés de vous a toûjoursdemeuré
,
Parvousfon Esprit éclairé
Ades Lumieresſurprenantes.
Fij
124 LE MERCVRE
Le Fils du Grand Louis entre tous les
beaux Arts ,
Ne doit-il ignorer que le ſeul Art de
Mars ?
S'en doit il tenir à l'Histoire ?
Des Héros qui sont morts cherche-t'on
l'entretien
Lors que l'on a pour guide au chemin de
laGloire ,
さ
Vn Pere fait comme lefien ?
LES MVSES .
N'est- ce point affez que la France
Tremblepourfon Monarque au Fort de
ſesExploits ?
Faut- il risquer tout à la fois
Cequi remplitſon esperance ?
Vousn'exposez que trop ce Sang Illuftre
aux coups,
Laiffezdu moins, laiſſez enſeuretéchez
nous
Vnede ces Auguſtes Testes.
Que pourroit apres tout fervir vostre
Art au Fils ?
Trouvera-t'il encor à faire des Conquestes
,
Quandle Pereaura tout conquis?
GALANT.
125
L
JVPITER.
Unpeu de tréve à vos Querelles ,
Apres les Muses , Mars , vous aurez
voſtre tour ,
Et je veux que ce Prince un jour
Vous mette d accord avec elles.
Contentez- vous de voir aujourd'huy
Seulement
Combien il a d'adreſſe , & quel attachement
Ilmarquepour vos Exercices ;
Et quand il ſera temps qu'il vous aille
chercher ,
Les Muses dont par tout il fera les delices
,
Leſuivront loinde l'empeſcher.
M. L'Abbé de la Chaiſe doit
attendre beaucoup de gloire de
cet Ouvrage. La matiere eſt
grande, & Monſeigneur le Dauphin
ne ſçauroit rien inſpirer
qued'élevé. Voicy des Vers qui
ont eſte mis en Air par M. le
Peintre , & chantez avec beau
Fiij
126 LE MERCVRE
coup d'applaudiſſement à ce
jeune Prince. Ils font de Monfieur
de Valnav. C'eſt un Nom
qui ne vous eſt pas inconnu ,
& vous avez déja veu d'autres
Vers de luy qui vous ont fait
connoiſtre la facilité de fon
Genie.
Q
Vandle
AIR.
Soleil brille à nos yeux,
Et qu'il répand fur nousses ra
yons merveilleux ,
Iln'a rien qui ne nous enchante ;
Mais quand par l'ordre de ſon cours ,
Il éloigne de nous sa presence éclatante
,
C'est l'Aftre d'apres luy qui fait tous
nos beaux jours.
Il s'eſt donné icy force Bals
ce Carnaval , mais ils n'ont eu
rien de ſi particulier , que ce
que je viens d'apprendre qui
:
GALANT . 127
:
s'eſt paffé dans une Aſſemblée
de Province. Elle fut faite à
l'occafion du Mariage d'une
Belle du grand air , quiayant
longtemps ſouffert les affiduitez
de deux Soûpirans , en
choifitun pour le rendre heureux.
Ilfalut que le Diſgracié
prit patience. Il aimoit , mais
ce choix luy faiſoit connoiſtre
qu'il eſtoit moins aimé que ſon
Rival , & le coeur a des privileges
, qu'il feroit injuſte de conteſter.
Le jour des Noces fut
pris. Il le ſçeut , & qu'il y auroitBal
en forme chez le Marié
, où tout le beau Monde de
la Ville ſe devoit trouver. L'oc
cafion ne pouvoit eſtre plus favorable
pour le deſſen qu'il
avoit formé de ſeplaindre publiquement
de la Belle qui l'abandonnoit.
Il chatoit tres-bien,
Fiij
:
7
128 LE MERCVRE
compoſoit agreablement en mu
fique ; & un Concert médité
avectrois de ſes Amis & trois
de ſes Amies , fut ce qu'il s'îmagina
de plus propre à faire
réüffir ſon projet. Ce Concert
devoit eftre de deux Hautbois,
d'une Flufte douce , d'une Viole
, d'un Luth , & d'un Thuorbe.
Les fix Perſonnes dont je
vous parle repeterent pendant
quelquesjours. L'accord en fut
juſte , & ces divers Inſtrumens
ne pouvoient eſtre en meilleure
main. Le jour du Bal eſtant arrivé,
les trois Hommes ſé déguiferent
en Bergers, les Dames
en Bergeres , & noftre Amant
en Muſicien. Dans cet équipage
qui estoit tres leſte , ils ſe
rendirent où il y avoit déja longtemps
qu'on dançoit. LaMafcarade
méritoit bien q'uon s'emGALANT.
129
preſſat à la recevoir. On fait
faire place , on donne des Sieges
,
& les Violons ceſſent
pour leur laiſſer accorder leurs
Inſtrumens . Ils commencent
leur Concert par une Symphonie
gaye , apres laquelle l'Amant
Muſicien chante avec le
Thuorbe le Couplet de Chanfon
qui fuit.
Bergeres & Bergers qui paroiſſez
Y
Que chantez vousfür vos Musettes ?
Est-ce le retour du Printemps
Qui va redonner à nos Champs
Mille agréemens , mille fleurettes ?
Vos Chantssont pour moy trop joyeux
Et je nesçaurois les entendre ,
Depuis qu'un Rival trop heureux
Me ravit l'obiet de mes feux ,
Qu'un retourde Printemps ne peut ja
mais me rendre.
Ce Couplet fut chantéde fi
E Vv
130 LE MERCVRE
bonne grace,qu'il attira l'admiration
de toute l'Aſſemblée fur:
le faux Muſicien. Chacun com--
prit l'intereſt qu'il avoit aux:
Vers qu'on venoit d'entendre ;
& apres un quart-d' heure de
Symphonie qui recommança:
ſur un ton plaintif, il continuat
de cette forte..
ENintu m'as changéClimene,
Iene poſſede plus ton coeur ,
Viin autre avecque moins de peine en est
devenu le vainqueur..
Il est vray , ce Rival a beaucoup de
merites
Mais je te dis , quand pour luy tu te
rends
Que tu connois ce que tu quites ,
Et ne sçais pas ce que tu prends.
Ce ſecond Couplet eut fe
meſme applaudiffement que le
premier , & fit plaindre la difgrace
de celuy qui le chantoit.
GALANT.
131
Une troiſième Symphonie finit
le Concert , & apres une magnifique
Colation , dontle Ma..
rié qui prit la galanterie comme
il devoit , regala cette belle
Troupe , ils ſe retirerent , &
le laifferent joüir de fon bonheur.
Monfieur l'Archeveſque de
Bourges que nous avons veu
d'abord Eveſque d'Ufés , traita
magnifiquement Mõſieur l'Ambaſſadeur
d'Angleterre & Madame
ſa Femme au commencement
de ce Mois . Le Feſtin ſe
fit dans l'Hôtel de la.Vriliere ..
Madame Ervé Soeur de cetAm--
baffadeur, & Mademoiselle Ervé
ſa Niece , en estoient avec
là Vriliere le Pere , miniſtre &
Secretaire d'Etat , Madame la
Marquiſe de Châteauneuf, Ma--
dame la Comteſſe de. Tonnéde
:
132 LE MERCVRE
Charante , & pluſieurs autres
Perſonnes de marque. Ce Prélat
n'oublia rien de tout ce qu'on
peut donner de plus rare & de
plus exquis pour bien régaler cet
Ambaſſadeur.
Je n'ay rien à vous apprendre
de ceux qu'on a envoyez Plenipotentiaires
à Nimegue. Je ſçay
ſeulement qu'une belle Perſon
ne qui eſt aupres d'une des Ambaffadrices
, y fait beaucoup de
defordres , & qu'on ne trouve
pas de ſeûreté à traiter avec elle
de bonne foy. Voyez par ce
Quatrain qui a eſté fait pourelle
, de quels maux on la croit
capable.
Vous voyez maintenant des deux
Les Peuples aſſembiez adorer vos attraits.
GALANT.
133
Ab que je crains , Philis , qu'
ment la guerre
' ils n'allu
Dans les lieux qu'on choisit pour réſou
dre la Paix !
Dites apres cela que l'Indiférence
n'eſt bonne à rien, elle qui
eſt un préſervatif ſi aſſuré con
tre l'attaque de deux beaux
yeux. Je vous envoyay la derniere
fois l'Adieu qu'elle a fait à
une tres- aimable Perſonne dont
elle ne pouvoit plus défendre le
coeur. Lifez , je vous prie , la
Réponſe que cette Belle luy fait.
REPONSE
A L'INDIFFERNECE .
Oroy ? vous m'abandonnez ? be las ! ma shere Hoſteſſe ,
Vous me dites adieu dans mon plus grand
besoin.
134 LE MERCVRE
Aquoy bon de mon coeur avoirpris tant
deſoin ,
Pourfuirquand on en veut furprendre
la tendreſſe ?
Mais quel sujet encor vousforceà me
quiter?
Tirfis médit de vous. Voyez la belle affaire
Quoy , pour deux mots faut-il se ren
buter?
Vrayement vous ne reſiſtez quere.
Il ne faut rien pour vous épouvanter..
222
Montrez luy ce que c'est que cette in
diference
Qui regnafi longtemps dans mon coeur
endurcy..
Vous voyez qu'it ſe fie enſa perseve
rance;
Hé bien perfeverez auffi ..
2
Plus l'Ennemyvous paroist redoutable,
Etplus vous trouverez de gloire à
meriter..
مك
GALANT.
135
Cest justement parce qu'il est aimable
,
Qu'à de plusgrands efforts il faut vous
exciter..
LYAM
*
Deplus ,quand vous m'aurez laiſſée,
Si Tirfis me laiſſoit , àparlerfranchement
,
Ieferois bien embarassée,
De n'avoir plus ny vous , ny mon
Amant..
Donnez-moy donc le temps d'éprouver
Saconstance,
Avant qu'à vous quiter je puiffe cop-
Sentir.
Apres cela ſi vous voulez partir
Ilfaudra prendre patience.
Souvent les Amans sont trompeurs ,
Etmalgrétous leursfoins &toutes leurs
douceurs
Il est bon que l'onse défende ,
Car des qu'ilsfont les maistres de nos
coeurs ,
136 LE MERCVRE
On remarque combien la diference eft
grande
De ces Amans soumis à des Amans
vainqueurs...
Mais enfin fi de moy vous vous trouvez
trop laffe ,
QuandTarfis m'aurafait croire ce qu'il
me dit ,
Alors moy-meſme je vous chaſſe ,
CeTirfis dansmon coeur remplira voſtre
place,.
le l'aimeray pour vous faire depit.
Quoy que l'Indiference ſoit
ſouvent blamée,heureux qui en
peut avoir autat pour le monde
q'uen a témoigné Madle d'Ufés
en faiſant ſes Voeux depuis
quelques jours apres une année
de Novitiat , paffée avec toute
la ferveur qui peut marquer une
veritable & parfaite vocation...
Elle eſt Soeur de Monfieur de
GALANT.
137
i
Duc de Cruffol , & avoit eſté
élevée juſqu'à quatorze ans dās
le Convent de la Ville- l'Evefque.
Comme elte commençoit
d'entrer dans un âge où il
eſtoit bon de luy faire connoiſtre
les avantages que fa beauté
& ſa naiffance luy promettoient
Madame la Ducheſſe d'Ufés
ſa Mere la fit revenir aupres
d'elle , n'ayant jamais eu deſſein
de la faire Religieuſe. Elle demeura
fix ans à joüir des honneurs
& des plaiſirs de la Cour.
Elle y pouvoit eſperer un eſtabliſſement
conſidérable. Madamela
Ducheffe de Crufſol fa
,
Belle- Soeur quilaimoit fort
tendrement , y travailloit d tout
fon pouvoir. Cependant ayant
obtenu permiſſion d'aller paſſer
quatre ou cinq jours à l'Abbaye
d'Hyeres avec une Soeur
1
133 LE MERCVRE
qu'elle y avoit Religieuſe , &
dont la vertu & la piete ont
peu d'exemples , elle s'y ſentit
tellement touchée , qu'elle re->
folut preſque auſſitoſt de prendre
l'Habit,& le demanda avec
des inſtances qui ne ſepeuvent
imaginer. Madame l'Abbeffe
d'Hyeres qu'on ne ſçauroit
mieux loüer qu'en diſantqu'elle
eſt une veritable Soeur de fer
Madame de Montauſier, éprouva
cette zelée Poſtulante par
de longs refus qui la chagrinerent
; mais enfin apres pluſieurs
mois d'impatience , il falur que
Madame la Ducheffe d'Ufes
conſentit à luy laiſſer donner
cet Habit qu'elle ſouhaitoit fi
ardemment. Il ſeroit difficile
d'exprimer avec combien de
joye elle s'en vit reveſtuë. Son
année de Novitiat eſtantexpiGALAN
T.
139
rée, elle a témoigné lesmêmes
empreſſemens pour faire fes
Voeux. La Ceremonie en a eſté
longtemps diférée ſur divers
prétextes ; on l'a éprouvée de
nouveau , mais elle eſt demeurée
inébranlable , & a fait enfin
Profeffion dans cette Abbaye
, ſans que meге , Frere , ny
Soeur , ayent eſté capables
de la faire chanceler un moment.
Je m'eſtois trompé en vous
mandant que Madame la Ducheſſe
de Bournonville eſtoit
morte Veuve . Monfieur le Duc
de Bournonville vit encor ;
mais j'ay à vous apprendre la
mort de M. de Riberpre &
de Madame la Comteſſe de
Druys , comme une choſe tresafſurée.
Le premier eſtoit un
Gentilhomme fort qualifié ,
140 LE MERCVRE
brave , & quia eu beaucoup
d'emplois dont il s'eſt toujours
tres-bien acquité. Il eſt mort
Gouverneur de Ham , &fort
regreté de ſes Amisque ſesmanieres
obligeantes buy avoient
fait acquerir en grand nombre .
Madame la Comteſſe de
Druys eſtoit d'une des plus
grandes maiſons du Nivernois ,
& mere de Monfieur le Comte
de Druys Gendre de M.
le Comte de Montal Gouverneur
de Charleroy. Il eſt brave
& commande le Regiment de
ceComte..
La meſine Ceremonie qui
s'est faite avec tant d'éclat au
Parlement touchant l'Enregiſtrement
des Lettres de Chancelier
de Monfieur le Tellier , ſe
fit il y a quelques jours au Grand
Confeil M. Voiſin AvocatGeGALANT.
141
neral , & M. Camus des Touches
, parlerent en cette occaſion
avec leur fuccés ordinaire;
& quoy qu'il ſemblaſt que la
matiere des loüanges qu'on peut
donner à ce grand Miniſtre duſt
eſtre épuisée par un nombre infiny
de Harangues , & beaucoup
d'Actions publiques qui
s'étoient déja faites à ſa gloire,
on remarquadans ces nouveaux
Panegyriques quantité de choſes
qui n'avoient point encor
êté dites , & qui firent admirer
la justice du Roy dans la diſpenſation
des honneurs qu'il a répandus
ſur toute la Famille de
cet Illuſtre Chancelier.
Il y a eu icy ce Carnaval plu
fieurs fortes de Divertiſſemens;
mais un des plus grands que
nous ayons eus , a eſté un petit
Opéra intitulé les Amours d'Acis
132 LE MERCVRE
&de Galatée,dont M. de Rians
Procureur du Roy de l'ancien
Chaſtelet , a donné pluſieurs
Repréſentationsdans ſon Hôtel
avec ſa magnificence ordinaire,
L'Aſſemblée a eſté chaque fois
de plus de quatre cens Auditeurs
, parmy leſquels pluſieus
Perſonnes de la plus hautequalité
ont quelquefois eu peine à
trouver place. Tous ceux qui
chanterent & joüerent des Inſtrumens
, furent extrémement
applaudis. La Muſique eſtoit
de la compoſition de M. Charpentier
dont je vousay déja fait
voir deux Airs. Ainſi vous en
connoiſſez l'heureux talent par
vous-meſme. Madame de Beauvais
, Madame de Boucherat,
Meſſieurs les Marquis de Sablé
& de Biran , M. Deniel ; моnfieur
de Sainte Colombe fi cele
GALANT.
143
bre pour la Viole , & quantité
d'autres qui entendentparfaitement
toute la fineſſe du
Chant, ont eſté des admirateurs
de cetOpéra.
Il n'eſt pas juſte de vous parler
de muſique, àvous qui l'aimez
avec tant de paffion , ſans
vous donner moyen de chanter.
Lifez ces Paroles d'un troiſieme
Air, avant que de vous
attacher à la Note.
AIR NOUVEAU.
Oux Habitansde ces Bois,
DQue vostre amoureux ramage
S'accorde bien à ma voix !
Nousfaiſons répondre centfois.
LesRochersde cevoisinage.
Helas!petits Oyſeaux, helas !
Nousparlons un langage
Que ma Bergere n'entend pas.
Cet Air vous eſt marqué com-.
144 LE MERCVRE
me eſtant nouveau , & je vous
aſſure qu'il l'eſt. Je puis meſme
vous dire qu'il doit eſtre bon ,
puis qu'il eſt de celuy-meſme
dont je vous en ay envoyé un
d'abord que tout le monde ſçavoit.
Il n'auroit pas tant couru ,
ſi ſon Autheur avoit moins de
talent pour la muſique.
Il eſt avantageux d'en avoir
pour quelque Art que ce puifſe
eſtre.On en eſt glorieuſement
récompensé ,&les Prix qui furent
dernierement diſtribuez
dans l'Académie Royale de
Peinture & de Sculpture,en font
une marque. Ils ont êté établis
par le Roy ; & Monfieur Colbert
quoy qu'occupé continuellement
aux plus importantes
Affaires du Royaume, ne laiſſe
pasde donner toûjours ſes ſoins
àfaire fleurir les beaux Arts en
France
GALANT. 145
France avec autant d'éclat que
ſi nous eſtions dans un temps de
Раіх. ма premiere Lettre vous
apprendra le nom de ceux qui
ont emporté ces Prix , & par
quels Ouvrages on jugea qu'ils
méritoient de les emporter. L'inimitable
M. le Brun , Premier
Peintre du Roy , & dont nous
avons veu autant de Chefsd'oeuvres
que de Tableaux , fit
voir des Deſſeins qui reprefentent
les divers mouvemens que
les Paffions font paroître ſur le
viſage avec une expreſſions
dont la force & le naturel ne
cauſent pas moins d'admiration
que de ſurpriſe. Ie vous en entretiendray
dans le meſme
temps, & je puis vous promettre
de tout cela quelque choſe de
fort curieux . και κατα
Fevrier
G
146 LE MER CVRE
Comme vous voulez eſtre
informée de tout , il faut vous
dire deux mots d'un Combat de
Mer. Un Navire marchand de
Dieppe, nommé l'Europe ,monté
de dix- sept Piecesde Canon,
&de trente-cinq Hommes d'équipage
, fut rencontré à la hauteurde
Fécam ſur la fin du dernier
mois , par une Frégate de
Fleſſingue de vingt-deux Pieces
de Canon , & de quatre- vingts
deux Hommes d'élite. Les Zélandois
l'attaquerent , & quoy
que l'inégalité fuſt grande , les
Noſtres ſoûtinrent l'Attaque
avec une telle vigueur , qu'apres
un Combat opiniâtré, ils ſe
rendirent maîtres de la Frégate,
ſans avoir prefque fait autre perte
que celle de M.du Port leur
Capitaine, qui fut malheureuſe
GALANT.
147
ment tué du dernier coup d'armes
tiré du Bord ennemy. M.
du Caffe qui repaſſoit dans ſon
Vaiſſeau , comme Directeur du
Négoce des Intéreſſez , prit ſa
place , & commanda de ſauter
à bord ; ce qu'il fit le premier
pour donner exemple aux plus
réſolus. Il fut ſecondé de quelques
Braves qui ſe ſignalerent
dans ce Combat. M. du Fay de
Dieppe , s'y diftingua. Il étoit
ſecond Pilote du Bord , & tout
habillé de rouge, afin de ſe faire
mieux remarquer. Il fut blefſe
à la cuiffe , & s'êtant fait arrefter
le ſang par un appareil
qu'en mit promptement à ſa
playe , il s'engagea de nouveau
dans l'Occafion , & ne voulut
point laiſſfer terminer le Combat
ſans luy. La Frégate fut
Gij
1
148 LE MERCVRE
conduite au Port de Dieppe .
On y trouva vingt- trois bleſſez
au fond de cale. On ſçeut qu'il
y en avoit eu onze de tuez dans
le Combat , qu'on avoit jettez
en mer; le reſte fut fait priſonnier.
?
Je viens au Départ du Roy.
Comme il a fait parler toute
l'Europe dés qu'on en a crû le
deſſein formé , il mérite bien
de vous eſtre appris avec toutes
les circonstances qui le rendent
recommmandable. Elles font
connoiſtre que ce grand Prince
ne fait rien qu'avec une prudence
conſommée , & que tout
ce qu'il ordonne eft executé de
meſme. Ce n'eſtoit pas ſeulement
de partir qu'il s'agiſſoit ,
mais de partir avec toutes les
précautions neceſſaires à un
GALAN T.
149
Voyage de cette importance.
La Saiſon eſtoit fort peu avancée.
Nous venions preſque de
prédre Fribourg & S.Guilain ,&
nos Troupes avoient eu à peine
le temps de reſpirer. Cependant
tout a été prêt , & ce qui eſt à
peine croyable , les Gardes du
Corps ſe ſont trouvez en meilleur
état que jamais , leſtes, bien
montez , & les Compagnies
completes , ſans qu'il leur manquaſt
un ſeul Officier. Il falloit
bien des choſes pour cela à des
Gens qui ne faifoient que d'arriver
d'Allemagne , & qui recevoient
ordre de partir avant le
Roy. On a trouvé moyen de
fournir à tout. Les Mouſquetaires
qui ont eſté la terreur des
Ennemis à Valenciennes & à la
Bataille de Caſſel , eſtoient tous
:
Giij
150 LE MERCVRE
preſts il y avoit déja quelque
temps , & jamais on ne fit paroiſtre
tant d'impatience qu'ils
en ont témoigné de commencer
la Campagne. Ils ont accompagné
le Roy dans ſa marche
avec des Gardes du Corps
détachez de chaque Compagnie
à l'ordinaire. Sa Majesté
fit plufieurs Reveuës de toute
cette belle Cavalerie, dans la
Plaine d'Oüilles quelques jours
avant fon départ. La Compagniede
ſes Grenadiers à cheval,
commandée par M. de Riotor,
y étoit jointe. On ne peut la
voir fans ſurpriſe. Ils font tous
bien faits , & peuvent inſpirer
de la terreur à ceux qui les voyent
, puis qu'ils en ont tant
inſpiré à nos Ennemis , qui par
leur nombre leur devroient étre
GALANT.
ist
- formidables. Ils ont tous le Sa-
-bre en Croiffant , des Bonnets
fourrez,& un Habillement rouge.
le ne vous parle point des
Gens-d'armes & des Chevaux-
Legers. La Journée de Corberg
eſt encor récente , & la
maniere dont ils yont combatu
les fera toûjours compter parmy
les meilleures Troupes de
France. Le Roy qui a un ſoin
particulier de toutes celles de
ſa Maiſon , fit auffi pluſieurs
Reveuës de fon Regiment des
Gardes. On n'avoit jamais
veu de fi belles Compagnies ,
ſoit pour la bonté des Hommes
, foit pour la maniere
dontils eſtoieut tous veſtus. On
leur avoit donné des Habits
neufs , brillans tout enſemble ,
&capables de ſuporter les in
Giiij
152 LE MERCVRE
jures de la Saifon. Le bruit de
Paix qui couroit , pouvant empeſcher
les Officiers de ſonger
à leur équipage , Sa Majesté
qui prévoit à tout , fit publier
une Ordonnance plus d'un
mois avant ſon départ , part laquelle
chacun eftoit obligé de
ſe tenir preſts dans un temps
marqué. Quelques jours apres
on fit prendre le devant aux
gros équipages . La précaution
eſtoit prudente , à cauſe de la
lenteur de leur marche. Les
Drapeaux du Regiment dontje
vous parle furent enſuite portez
dans l'Egliſe de Noftre-
Dame , où. Monfieur l'Archeveſque
les benit avec une pieté
qui laiſſoit paroiſtre beaucoup
de zele pour la Perſonne
du Roy , & pour le bonheur
L
GALANT.
153
de la Campagne. Cette Cerémonie
eſtant faite , le Regi->
ment des Gardes partit. Je vous
ay parlé des Officiers genéraux
nommez par le Roy pour ſervir
dans cette nouvelle Année , à
la reſerve de Mile Marquis , de
Laurieres, dont le nom m'eſtoit.
échapé. Il fut fait ſeul Brigadier
de la Cavalerie Legere , & Sa
Majesté qui voulut diftinguer
cette Nomination , dit obli
geamment à ſon avantage, qu'
elle connoiſſoit ſon merite ,&
* eſtoit informée de ſa valeur. 11
eſt Meſtre de Camp de Cavalerie.
Son eſprit n'eſt pas moindre
que ſon courage , & on ne
doit s'étonner de l'un ny de
Fautre , puis qu'il eſt Neveu
de Monfieur le Duc de Mon
taufier. Le Roy donna dans le
Gy
154 LE MERCVRE
meme-temps un Regiment de
Cavalerie à M. le Comte de:
Lumbres, de la Maiſon de Fienne.
Il commandoit celle des.
Ennemis dans Valenciennes
lors que cette Place fut prife ,
& il y avoit eſté fait priſonnier..
Il a deux Fils dont l'aiſné qui n'a.
que douze ans , a eſté gratifié
d'une Compagnie de Cavalerie)
par le Roy , & l'autre d'une
Abbaye. Sa Majefté donna auffi
un Regiment à M. de Fienne ,,
qui eſtde la meſine Maiſon que:
M. le Comte de Lumbres. Le
Prince de Morbeq qui a quité
le ſerrvice des Eſpagnols , vinte
auſſi ſaluer le Roy . Il eſt undes,
plus grands Seigneurs de Flan-.
dre; & pour vous le faire croire,
il ſuffit de vous dire qu'il eſti
de la Maiſon de Montmorency..
: GALANT.
155
Le Prince de Robec ſon Pere
êtoit Gouverneur d'Artois pour
le Roy d'Eſpagne . Il'eſt Chevalier
de la Toiſon d'or , & défendoit
S. Omer quand nous l'a--
vons pris. Toutes choſes ſe difpoſant
inſenſiblement pour le
Départ de Sa Majesté , M. de
Roux qui a fi bien fait parler
l'Année 1677. fit auffi parler
Hyver , & voicy de quelle
maniere..
T
Gvji
156 LE MERCVRE
LHYVER ,
AU ROY,
Sur ſon Départ
11
JAdis l'Automne à peine annonçoit
mon retour ,
Qu'il faisoit en tous lieux écarter les
Armées,
F
Et leurs forces encor n'estoient point
ranimées,
Quandle Printemps plus doux revenoit
àson tour.
)
Intrépide Loüis , c'est en vain que
j'oppose
Avot Avostre fiere ardeur , neiges , frimas
glaçons,
Vostre valeur qui jamais ne répose
GALANT.
157
Vousfait vaincre par tout de toutes les
façons.
Aux efforts de vostre courage
LesHommes neſuffisent pas ,
Kous estes plus que moy le Maistre de
l'orage;
Apres avoir toûjours vaincu dans les
Combats,
Des plus fiers Aquilons vous surmonmontez
la rage.
Pour pouvoir arreſter vos pas,
Iln'estpoint de Saiſon qui vous ſemble
affezdure د
Rien ne refiſte à vostre Bras,
Et vous voulez encor soumettre la
Nature.
Aucun Hérosn'avoitjamaisofé
Afpirer avant Vous à ce genre de
gloire :
•Par mes glaçons aller à la Victoire !
Ce chemin à Kous ſeul a pûparoiſtre
aife.
158 LE MERCVRE
Les Aigles ne partoient qu'avec less
Hyrondelles,
Etpour remplirleurs plus preſſansde
firs
Ils ne prenoient l'effor qu'avec les. Zé
4
phirs ,
Lefroid des Aquilons auront ſaiſileurs.
ailes...
Mais vos Lys méprisant mes pluss
apres rigueurs ,
Ont lagloire en tout temps de fe rendre
- Vainqueurs ;
Etquand pardépit on parrage ,
Des Arbres les plus forts j'emens la
fermeté,
Quand ie leur ofte leurfenilläge,
Ces heroïques Fleurs augmentent leurs
beauté.
Pour moy letemps n'est plus, on fier
plein d'audace ,
L'arrestois le Soleilparun Rampart dec
glace
GALANT..
159
•P'avois ce pouvoir tous les Ans ;
Mais vous seul , GRAND LOUIS
eftes Maistre des Temps,
* 1893*
LYON
ATTIA
Vous partezcomme le Tonnerre,
Vousétonnez toute la Terre ,
Qui voitque rien ne peut arrester- vos
defirs;
Ils n'ont de bornes que la Gloire
Qui vous fait chercher la Victoire
Dans le temps naturel des Jeux & dess
Plaifws.
Content de paſſer àvostre äge
Les Héros lesplusglorieux,
Ne forcez plus en moy l'ordre éternel
desDieux,
Etme rendez mon ancien usage,
En Songeant que charmé de vos Ex
ploits guerriers 7
It respecte toûjours la Palme & les
Lauriers.. 1
160 LE MERCVRE
Il eſt vray que l'Hyver ne
fAetrit point les Lauriers , mais
il eſt vray aufſſi qu'il n'y a jamais
eu que Loüis LE
GRAND qui ait pris l'habitude
d'en cueillir dans cette rigoureuſe
Saiſon . Comme on le
peut faire fans effuyer beaucoup
de fatiques , il eſt d'une
neceſſité abſoluë de n'avoir que
des Guerriers capables de les
ſuporter. Le coeur ne ſuffit pas ,
il faut des forces , & c'eſt par
cette raiſon que le Roy a donné
des Penfions à pluſieurs
Exempts de ſes Gardes du
Corps qui n'étoient plus en
état de ſervir , ou du moins qui
ne le pouvoient avec leur premiere
vigueur , quoy qu'ils
cuffent toûjours le mefme courage.
Ceux qui ont remply leurs
GALANT. 161
!
places font M. le Chevalier de
Bethomas , Gentilhomme de
Normandie . Il eſt frere d'un
autre Chevalier de ce nom, qui
eſt Capitaine d'une des Galeres
du Roy, & dont la prudence
& la valeur ont paru en pluſieurs
rencontres où il falloit en
avoir beaucoup , pour execu->
ter auffi glorieuſement qu'il a
fait toutes les choſes que Monſieur
le Mareſchal Duc de Vivonne
luy a confiées pour le
ſervice de fon Maiſtre. Les
autres Exempts ſont M. de
Grosleger , Capitaine de Cavalerie
; M. de Caftan , auffi Capitaine
de Cavalerie ; & M. de
Saint Chamant-Hautefort,Neveu
de M. du Repaire , Lieutenant
des Gardes du Corps. Le
Roy, en diſpoſanttout pour fon
162 LE MERCVRE
départ , ne fongeoit pas ſeulement
à préparer les moyens de
faire de nouvelles Conqueftes ,
mais encor à conferver ſes Provinces
, & à faire garder les
Côtes & les Places les plus expoſées.
C'eſt pourquoy pluſieurs
Gouverneurs curet ordre
d'aller pourvoir fur les lieux à
tout ce qui ſeroit neceſſaire
pour les mettre dans une entiere
ſeûreté ; & ſuivant cer
ordre , Monfieur le Duc de
Chaunes ſe devoir rendre en
Bretagne ; Monfieur le Duc
de Saint Aignan , au Havre ;
Monfieur de Montaigu , Lieutenant
de Roy de Guyenne ,
& Gouverneur du Château
Trompete , à Bordeaux ; Monſieur
le Duc de Saint Simon , à
Blaye ; Monfieur le Duc de la
GALANT.
163
Vieuville , en Poitou ; Monfieur
le Duc d'Aumont , à Boulogne
; Monfieur le Duc de
Charoſts , à Calais ; Monfieur
de Foüilleuſe , à Graveline ;
Monfieur le Marquis de Grignan
, en Provence ; Monfieur
le Comte de Toulongeon ,
Bearn , & ainfi des autres.
en
Les ordres ayant eſté donnez
à tant de prudens & vigilans
Gouverneurs , principalement
pour la ſeureté des Coſtes , le
Roy nomma quantité d'Officiers
dont la valeur & l'experience
luy eſtoient connuës,
pour aller commander ſur ſes
Vaifſſeaux. Jatens la Liſte de ces
Braves pour vous l'envoyer.
Toutes choſes ſe préparoient:
ainſi pour le Départ ; & comme
un nombre infiny de Gens qui
164 LE MERCVRE
ſont obligez de ſe tenir preſts
rend un Secret de cette nature
impoſſible , on en avoit publié
le temps tout exprés. Cependantperſonne
ne ſçavoit encor
dequel coſté on iroit , ou plutôt
perſonne ne doutoit qu'on ne
duſt aller en Flandre. Tout le
marquoit. Les Ordonnances
qui avoient eſté affichées ne re- .
gardoient que les Officiers qui
commandent dans les Troupes
que nous avons aux Païs- Bas ,
&ceux de noſtre Armée d'Allemagne
croyoient avoir longtemps
à ſe repoſer ; car vous
ſçavez , Madame , que les Quartiers
d'Hyver plaiſent fort aux
Allemans , & qu'ils ne ſe haſtent
jamais d'en fortir. Dans
cette incertitude , chacun déployoit
le raiſonnement de ſa
GALANT. 165
politique , quand on apprend
tout- à- coup que le Roy va à
Mets , ou à Nancy. La ſurpriſe
eſt grande ; mais on auroit deû
eftre beaucoup plus furpris , fi
cet important Départ n'avoit
fourny aucune matiere de furpriſe.
Le ſecret avoit eſté gardé
juſque-là fort exactement;& ce
qu'il y a dadmirable dans tout
ce quiſe fait aujourd'huy, c'eſt
qu
qu'on donne des ordres ſi prudemment
concertez,que quantité
de Perſonnes qui agiffent
pour l'exécution de ce qu'on
ne veut pas qui ſoit ſçeu , n'ignorent
pas moins ce qu'on a
deſſein de faire que l'ignorent
nos Ennemis. Les Conféderez
croyent que Sa Majesté ira encor
du coſté de Flandre , comme
elle a fait depuis pluſieurs
166 LE MERCVRE
Campagnes dans la rigueur de
l'Hyver.Les choſes y ſemblent
ſi fort préparées , qu'on ne trouve
preſque pas lieu d'en douter.
On y voit des pionniers commandez
de toutes parts. Pluſieurs
Places y paroiſſent bloquées
. On demande à tous momens
par quel Siege on comencera
, & c'eſt un voyage de Lorraine
qu'on fait. Les Ennemis
ne craignoient que d'un côté ,
ils tremblent par tout , & la
frayeur est répanduë depuis les
Villes de Flandre les plus avancées
,juſques au dela du Rhin.
Le Roy part apres avoir envoyé
la terreur chez ſes Ennemis
, mais il emporte ſon ſecret
avec luy . Toute l'Europe eſt
attentive , & veut inutilement
ledéveloper. Il demeure impé
GALANT. 167
netrable, & ce Départ reſſemble
aux Eclairs qui annonçent
que la Foudre va partir , ſans
qu'il foit poſſible de deviner en
quel lieu elle tombera. Voicy
ce qui fut fait quelques jours
auparavant...
ANAGRAMME
POUR LE ROY.
LOUIS
QUATORZIESME,
ROY DE FRANCE ET
DE NAVARRE.
VA , DIEU CONFONDRA
L'ARMEE QUI OZERA
TE RESISTER.
Il n'y a aucune lettre retranchée
ny changée dans cet
Anagramme. C'eſt un préſage
168 LE MERCVRE
heureux dont nous ne
devons point douter que
l'effet ne récompenſe la
pieté du Roy , qui dans
cette occaſion n'oublia
pas d'aller à Montmartre
comme il a fait les autres
Années .Il ſuit en cela
une ancienne & fort
loüable coûtume de no`
Roys , qui ne partent jamais
pour aucune Entrepriſe
conſidérable , qu'apres
avoir eſté prier l'Apoſtre
& le Protecteur de
la France.
Le
GALANT. 169
Lejour eſtant arreſté pour le
Départ , Sa Majesté donna audiance
au Nonce du Pape , aux
Envoyez de Suede , à celuy du
Duc de Mantouë,& aux Deputez
de Genéve. Les Ambaifadeurs
d'Angleterre & de Savoye
l'eurent particuliere , & le Parlement
publique. Il avoit eſté
mandé par une Lettre de Cachet.
C'eſt la coûtume. Le Roy
ne fait jamais de Voyage qu'il ne
le faſſe avertir de venir recevoir
fes ordres. Ainſi ces Meſſieurs
vont ſeulement écouter , & ne
haranguent Sa Majeſté qu'à fon
retour. Vous avez veu une partiedes
Harangues qui luy furent
faites l'année derniere dans
mes Lettres de 1677. Monfieur
deNovionqui fait les fonctions
dePremier Preſident, donna un
magnifique Déjeuner à la plus
Tome X. H
170 LE MERCVRE
grande partie de ſa Compagnie,
avant que de ſe rendre à S.Germain
, où ils furent conduits à
l'Audiance par Mr le Marquis
de Rhodes & Mr de Saintot,
Maiſtre & Grand - Maistre des
Ceremonies , & repreſentez par
Me le Marquis de Seignelay. Ils
reçurent les ordres de Sa Majefté,&
luy ſouhaiterent un heureux
Voyage . Elle leur recommanda
fur tout de bien rendre
-la Justice , & leur ordonna de
s'adreſſer à Monfieur le Chancelier
, s'il leur furvenoit quelques
affaires preſſantes . Avant
cette Audiance , le Roy avoit
entretenu longtemps en particulier
Mr le Preſident de Novion
,& il entretient de la meſme
forte Mr le Procureur General
apres l'Audiance . Leurs Maje-
Aez partirent le lendemain , &
GALANT.
171
paſſerent par Paris, où elles vinrent
dire adieu à Leurs Alteſſes
Royales, & à Mademoiselle, qui
eſtoit encor indiſposée . Avant
que d'aller à Nangis où Elles
coucherent le ſecond jour , ME
le Marquis de Chaſteauneuf
Secretaire d'Etat fit preſter entre
les mains du Roy le Serment
du Gouvernement des
Païs de Foix , Danezan , & Endore
, à M le Marquis de Mirepoix
, fur la Démiſſion que
Mr le Marquis de Foix en avoit
faite & fur celle de M le
Duc de Noailles . Il fit preſter
le Serment à Mr le Chevalier
de Noailles ſon fils pour le
Gouvernement de la Haute
Auvergne. Tous les deux ſont
du Département de Mole Marquis
de Chaſteauneuf.
د
Le Roy en paſſant par la
Hij
172 LE MERCVRE
Champagne , témoigna à Mª de
la Roque de Miromenil, Preſidét
au Grand Conſeil , & Intendant
de cette Province , combien il eſt
ſatisfait de ſes ſervices , en le
gratifiant d'un Benefice confidérable
pour l'un de ſes Fils. Vous
n'ignorez pas fans doute , Madame
, qu'il eſt d'une des meilleures
Familles de Normandie , petit-
Fils de Doyens du Parlement .
Quoy qu'il ne ſoit pas des plus
anciens Maiſtres des Requeſtes ,
ila eu d'autres Intendances, dont
il s'eſt acquité avec tant de prudence
& de conduite , qu'il a
contenté également la Cour &
les Peuples . On ne peut faire
mieux fon Eloge , qu'en diſant
qu'il eſt digne Neveu de feu Me
de Miromenil Conſeiller d'Etat
ordinaire , qui a rendu ſon Nom
illuftre dedans & dehors le Ro
GALANT.
173
yaume par ſes ſervices durant
plus de trente années dans les
plus belles Intendances , & particulierement
dans les Armées
de Flandre & d'Italie. Sa rare
prudence & l'élevation de fon
Eſprit , luy avoient fait mériter la
confiance de la feu Reyne Mere
&des Miniſtres, qui l'ont honoré
des Emplois les plus importans.
La gloire qu'il s'y eſt acquiſe
rend ſamémoire tres - chere à
fes Amis , c'eſt à dire à tout ce
qu'il y a d'honneſtes Gens qui
l'ontconnu.
Dans le moment où je vous
écris , on a nouvelles que le Roy
eſtarrivé à Nancy. Monseigneur
le Dauphin brûloit d'envie d'aller
àl'Armée. Son coeur , ſon inclination
, & le defir de la gloire
l'y portoient , mais il eſt demeuré
à S. Germain pour y conti-
Hij
174 LE MERCVRE
nuer ſes Exercices. Rien n'approche
des progrés qu'il y fait, & on
n'admirepas moins fon adreſſe &
ſa bonne mine à cheval , qu'on a
toûjours admiré la promptitude
de ſon Eſprit pour les belles Lettres
.
4
J'oubliois à vous dire que Sa
Majesté apprit en chemin la
mort de Monfieur le Duc de
Noailles , & l'apprit avec beaucoup
de regret . Jamais Sujet ne
fut plus inviolablement attaché
à la Perſonne & au ſervice de
ſon Maiſtre , dont il eſtoit particulierement
eſtimé. Quoy qu'il
laiſſe de grandes Dignitez à ſa
Famille , il luy laiſſe encor quelque
choſe de plus conſidérable
dans l'exemple de ſes vertus . La
pieté finguliere qu'il a toûjours
fait paroiſtre , s'eſt renduë hereditaire
à toute cette Maiſon , où
GALANT .
175
elle regne avec grand éclat. L'Illuſtre
Duc dont je vous parle
eſtoit Premier Capitaine des
Gardes du Corps , Gouverneur
de la Province de Rouſſillon , de
la Ville & Citadelle de Perpignan
, Chevalier des Ordres , &
Lieutenant de Roy de la Haute
Auvergne. Comme ſa ſanté
eſtoit preſque deſeſperée depuis
quelques temps , il ſe démit du
Gouvernement de Rouſſillon
un peu auparavant le Départ du
Roy , qui crût ne le pouvoir re
mettre en de meilleures mains
qu'e celles de Me le Duc d'Ayen
ſon Fils , qui en preſta le Serment.
Ce Gouvernement dont
tout le monde connoit l'importance
, & par le voiſinage des
Eſpagnols , & par le naturel de
ces Peuples,qui n'ont peut- eſtre
Hiiij
176 LE MERCVRE
pas encor oublié l'affectiõ qu'ils
avoient pour leur ancien Maiſtre,
n'avoit pû eſtre donné à une
Perſonne capable de les gouverner
avec plus de ſageſſe que Mr
le Duc de Noailles . Auſſi les
avoit- il reduits par ſa prudence
& par ces manieres qui luy gagnoient
tous les coeurs , à ne fe
permettre plus d'autres ſentimes
que ceux des François naturels..
On n'a point à douter que Monfieur
le Duc d'Ayen ne reüſſiſſe
également dans les ordres qu'il
dõnera pour tenir cette Province
dans l'obeïffance qu'elle doit
au Roy ; & en effet , on ne peut
mieux confier des Peuples qu'à
celuy à qui la Perſonne de Sa
Majesté eſt preſque toûjours
confiée.
Vous aurez ſans -doute entenduparler
de Mª de la Force,qui a
GALANT.
177
été reçû Duc & Pair depuis peu
au Parlement Monfieur le Prinee
s'y trouva avec quantité d'autres
Ducs. Je vous ay déja entretenu
de pluſieurs Receptions
de cette nature , mais peut- eftre
ne ſçavez-vous pas la Ceremonie
qui s'y obſerve. La voicy en
peu de mots. Apres qu'on aleu
les Lettres à huis clos , le Conſeiller
Raporteur fait l'Eloge du
Ducde ſa Famille. On le fait en
fuite entrer , il preſtre le Serment
,& va apres cela à laBeuvete
avec Meſſieurs. Il vient
avec eux à l'Audiance , & prend
ſa place où il eſt mené par l'Huiffier
. L'Aſſemblée eſt preſque
toûjours confiderable , & ceux
qui ont Séance au Parlement , y
viennent ſelon que le nouveau
Duc eft eftimé . On plaide une
Cauſe devant luy , & il opine
H V
178 LE MERCVRE
pour la premiere fois Me Dorat
eſtoit Raporteur de Monfieur
le Duc de la Force. Il parla avec
beaucoup d'éloquence , & fon
Diſcours fut fort aplaudy.
Dans le meſme temps , c'eſt à
dire quelques jours avant le
Départ , le Roy qui connoit le
zele ardent & l'inviolable fidelité
de Mr le Comte d'Hom--
bourg, l'honorade la Charge de
Grand Ecuyer-Tranchant.Il eſt
de laMaiſon de Boutenag-Chaſtelier
, auſſi illuſtre par ſes ſervices
, que conſiderable par fon
ancienneté, & par les plus grandes
Alliances du Royaume .
On commence à ne plus parler
que de la Campagne qui va
s'ouvrir;& comme il eſt difficile
que vous ne vous formiez quelque
image de la Guerre apres
tout ce que mes Lettres vous
GALANT . 179
en ont marqué , je ſuis bien aiſe
de prendre l'occaſion qui s'ofre
de vous la mettre devant les
yeux par la Carte que je vous
envoye. Elle contient la Deſcription
d'un fameux Combat
qui s'eſt donné depuis peu.Examinez
- la , je vous prie , avant
que de vous attacher aux circonſtances
. Les Chefs font bruit
dans le monde , & il n'y en a
guere de plus connus. Quant à
la Relation, elle eſt fidelle vient:
de bon lieu , & la maniere ingenieuſe
dont elle eſt tournée merite
bien que vous la lifiez .
Hv
180 LE MERCVRE
RELATION
DV COMBAT
DE LA LOUANGE
ET DELA SATYRE.
A Loüange & la Satyre
avoient eu de tout temps.
des Démeflez qui les
faifoient regarder cõme des ennemis
incapables d'accomodement.
Cen'eſt pas que la Loüange
cherchaſt à nourrir la diviſio ..
Comme elle eſt d'un naturel fort
benin , elle n'attaquoit jamais la
Satyre , & elle eſtoit meſme fi
bonne , qu'on luy entendoit
quelquefois loüer ſon eſprit.
Mais la Satyre n'en uſoit pas de
I
ロー
11-
Cne
te
t
e
-
-
3aದ8
GALANT. 181
la meſme forte pour la Loüange.
Son plaiſir eſtoit de luy nuire,
& elle ne perdoit aucune occaſion
d'en dire du mal. Il ne
faut pas en eſtre ſurpriſe, toute
deux fuivoient leur panchant,
& les choſes ſeroient peut - eſtre
demeutées toûjours dans le meſme
état , ſi la Loüange , qui s'étoit
employée depuis quelque
temps à faire connoiſtre lemérite
d'un grand nombre de Héros
,de Gens d'eſprit , & d'autres
qui excellent dans les beaux
Artspar les foins que prend l'Incõparable
Loüis de faire fleurir
la France de toutes manieres,
n'euſt crû s'eſtre fait aſſez d'Amis
pour ne pas manquer dans
ledeſſein qu'elle avoit de ſe vanger
des inſultes de fon Ennemie
. Comme elle eſt prudente,
elle ſe ſeruit de l'occafion , &
182 LE MERCVRE
leva des Troupes. La bonté &
l'honneſteté qu'on ſçait qui luy
font naturelles , luy en'attirerent
beaucoup , & elle eut bientoſt
un Armée ſur pied d'Officiers
& de Soldats d'un merite
reconnu , & contre lequel la
Satyre ſeule eſtoit capable de ſe
declarer. La Satyre de ſon coſté
ne s'endormit pas. Elle ſe mit en
étatde ſe defendre ,& eut un fi
prompt & fi grand fuccés dans
ſes Levées,qu'elle connut mieux
qu'elle n'avoit encor fait la force
de fon Party. Les deux Armées
furent incontient en campagne,&
s'eſtant cherchées avec
precipitation, elles ſe trouverent
en peu de temps tellement en
veuë , qu'il auroit eſté honteux
à l'une ou à l'autre de ſe retirer
fans combatre. L'Attaque
fut donc refoluë , & les ordres
GALANT . 183
donnez par deux Chefs dont il
eſt bon que je vous faſſe le Portrait
en quatre mots. Le general
Loüange eſt franc,bon Amy,
liberal , mettant tout ſon plaifir
à faire du bien , & ne ſe défiant
de perſonne. Il ne craint point
les embûches , n'a pas moins de
hardieſſe à marcher ſeul la nuit
que le jour ; & comme il ne ſe
peut empeſcher d'eſtre trop
honneſte , & qu'il eſt aſſez negligent
à ſe tenir ſur ſes gardes,
il ſeroit ſouvent ſurpris ſans les
Miniſteres Bon Sens & Raifon,
qui ne l'aſſiſtent pas ſeulement
de leurs confeils dans les grandes
occafions , mais qui executentauſſi.
Le General Satyre eſt
préſomptueux , fier , & timide
•tout àla fois. Il eſt vif, prompt
& inquiet. Il craint toûjours des
furpriſes , & ne marche ſouvent
184 LE MERCVRE
que par des chemins détournez,
&n'ofealler ſeul de nuit , à cauſe
d'un grand nombre d'Ennemis
ſecrets dont il apprehende
plus lebras que la langue. Ila
pluſieurs méchans Conſeillers,
comme l'Envie , la Calomnie , &
quelques autres de cette eſpece.
Les deux Armées furent rangées
en Bataille. Le General
Loüange diſpoſa ainſi la ſienne..
II la mit ſur trois Lignes.La premiere
appellée Avatgarde,eſtoit
compoſée de quatre Bataillons.
du Régiment de Bon Sens , de
quatre de Panégyriſtes , &d'autant
du Regiment de Raifon. II.
plaça la Cavalerie à l'ordinaire
fur les aifles , les Eſcadrons de
Grand Merite ſur la droite , &
ſur la gauche ceux des Epiſtres.
Dedicatoires. Pour luy , il crût
devoir eſtre au Corps de Batail
GALANT. 185
le , & il y prit ſa place accompagné
de quatre Bataillons de
la Brigade des Vertus , de quatre
autres du Regiment ee Loüables
defirs , &d'un pareil nombre
de ceux de Bonne Conduite
& de Sincerité . Il commanda
quatre Bataillons du Regiment
de Belles Inclinations' , & autant
de celuy de Veritable Gloire,
pour eſtre à l'Arrieregarde , &
ſervir de Corps de reſerve.Comme
les Places les plus honorables
ſont ſur les coſtez,il y plaça
les Officiers Generaux à droit
& à gauche . Ils eſtoient tous Panégyriſtes
, & par cette raiſon ils
avoient beaucoup d'attachement
pour ſon ſervice.
Le General Satyre rangea
fon Armée à peu prés de la
mefme forte , &luy fit former
une eſpece de Croiſſant. Cette
186 LE MERCVRE
diſpoſition eſtoit un effet de ſa
vanité . Il pretendoit marquer
par cette figure qu'il alloit enfermer
& défaire tous ſes ennemis.
Il mit à ſon Avantgarde les
Bataillons du Regiment de Jeux
de Mots , & ceux du Regiment
d'Envie & de Menterie. Les Efcadrons
de fon Aifle droite>
eſtoient les Regimens de Fauſſes
Apparences,& fon Aifle gauche
eſtoit occupée par ceux du Regiment
de Fureurs Poëtiques,
montez fur de fort grand Chevaux.
Il ſe mit à la teſte du Corps
de Bataille,afin de pouvoir combatre
contre le General Loüange.
Ce Corps de Bataille eſtoit
compoſé des Regimens de Médiſance
, de Temerité , de Vengeance
,&de Bile Noire. Quatre
Bataillons d'Autheurs Satyriques
, & quatre autres du Re
GALAN Τ . 187
giment de Faux Brillant , compoſoient
le Corps de reſerve.
Les Officiers Generaux placez
à l'Aifle droite , & à l'Aifle gauche
, eſtoient les Autheurs Satyriques
les plus renommez .
Quoy que ces deux Armées
fuſſent en prefence, il y avoit un
peu au delà de leurs Aifles , le
Chaſteau Brillant qui les ſeparoit
d'un coſté , & le Fort de la
Verité de l'autre. Le Chasteau
Brillant eſt tres - élevé , & d'une
figure tres - agreable . Il eſt baſty
fur la pointe de la Montagne
d'Exageration , mais les fondemens
n'en ſont pas plus fermes,
à cauſe des Cavernes qui font
au deſſous , & qui le mettent à
tous momens en peril de foudre.
Si la foibleſſe de ce Chateau
eſtoit connuë de tout le
monde , comme elle l'eſt de fort
188 LE MERCVRE
peu de Gens , il ne ſeroit pas
tant eſtimé. Quant au Fort de la
Verité, on le fait paſſer pour imprenable.
On l'attaque de temps
entemps,mais ces entrepriſes ne
tournent jamais qu'à la confufionde
ceux qui les font. Aucun
des deux Partis ne parut avoir
deſſein d'occuper la Montagne
d'Exageration. Chacun pretendoit
qu'elle appartinft à fon
Ennemy,& ils s'imputoient l'un
à l'autre de ne confulter que
leurs intereſts , & de ne garder
aucunes meſures fur l'article du
mal& du bien. Il n'en fut pas de
mefme du Fort de la Verité.
Tous les deux le reclamoient,
comme n'alleguant jamais rien
que de veritable , & enfin il conſerva
la Neutralité . L'Armée du
General Satyre avoit derriere
elle un Magazinde Supoſitions
GALAN Τ . 189
qui luy ſervent à rendre croyable
ce qui n'eſt ſouvent qu'inventé.
Il y avoit encor dans ce
Magazin toute forte de Venins
delicats , dont une ſeule goute
répanduë ſur le merite le mieux
étably, y fait quelquefoisdes taches
difficiles à effacer . On trouve
auſſi toûjours dans le meſme
lieu de certaines Bombes pleines
d'artifice , qui eſtant jettées
adroitement , font bien plus de
mal que celles qui brûlent tout
ce qu'elles touchent , car cellescy
s'eſtant une fois attachées à
la reputation,ne la quittentpoint
qu'elles ne l'arrachent . Ce qu'il
y avoit de deſavantageux pour
cette Armée , c'eſt qu'elle avoit
le Marais des Cannes derriere
elle ,& que s'il luy arrivoit quelque
deroute , il luy eſtoit tresdangereux
d'y paſſer. Elle ne
190 LE MERCVRE
s'embaraſſoit pas tant de la Foreſt
de Malice Noire qu'elle
avoit auſſi à dos . Comme elle en
ſçavoit parfaitement les detours,
elle ſe tenoit afſſurée d'y defaire
ſes Ennemis s'ils l'y pourſuivoient
; & en fuyant de l'autre
coſté , ſi elle perdoit la Bataille,
elle faifoit ſa ſeûreté du Mont de
la Mediſance qu'elle y rencontroit.
Comme il en tombe quantité
de Torrens d'injures , elle ne
croyoit pas qu'elle duſt avoir
peine à ſe ralier à la faveur de
cette Montagne.Quất à l'Armée
de la Loüange , elle estoit dans
une grande Plaine où elle avoit
toute liberté de fuir. L'une &
l'autre eſtant campée de la forte,
voicy de quelle maniere le General
Satyre harangua ſes Troupes .
GALAN Τ .
191
HARANGVE
DU
GENERAL SATYRE.
CHERS COMPAGNONS ,
L'ay trop reçen de preuves de vostre
zele, pour perdre le temps en parole. Il
s'agit de vaincre aujourd'huy enſemble
tous nos Ennemis affcmblez , & je les
tiens déja vaincus, puis que vous voulez
bien m'aider à les combatre . Ie connois
l'ardeur que vous aveztoûjours enë pour
mes interests , & je lis ſur vos viſages
quefi vous aviez à ſouhaiter icy quelque
chose , ceferoit d'estre opposez à de
plus redoutables Ennemis. Le General
Louange est naturellement trop froid
pourpouvoir animer ſes Troupes. Rien
n'estsifade que tout ce qu'il debite. Ce
ne font qu' Apparences , Menteries,
Belles-couleurs que nous feront pâlir
d'abord,& en détachantſeulement quelques
Mots picquans , nous le mettrons
192 LE MERGVRE
infailliblement en déroute. Suivez mon
exemple. Quand nous ne déferionspoint
entierement Son Armée , elle ne pourroitſubſiſter
encor longtemps. Toutesses
proviſionsſontſi douces , que rien nese
garde dans ſes Magazins ; &des Ennemis
qui rampent toûjours & qui ne
prennent jamais feu , nedoiventpoint
estre à redouter. Allons donc combatre,
c'estàdire allons vaincre , &purgeons
leMonde detant de Gens qui ne luy
peuvent estre qu'importuns , puis qu'ils
nesçaventpas lesecret de le divertir,
Tandis que le General Satyre
tâchoit d'animer ſes Troupes
, le General Loüange parloit
de la forte aux fiennes.
HARANGVE
DU
GENERAL LOUANGE.
Stade
Ide bonnes Troupes ,jointe à l'équilaCauſe
que je Soûtiens , doi
vent
GALANT.
193
ventperfuader de l'heureux ſuccès d'une
Bataille , vous n'avez qu'à voir que
c'estpour ladefense du vray Meriteque
vous combatez, &àjetter les yeuxfur
ceux qui l'attaquent. Les Noms de quelques-
uns de nos Ennemis font brillans,
maisvous n'en trouverez que d'odienx
dans tous les autres ; & quoy qu'ils forment
un Corps que leur General Satyre
femble avoir rēdu triomphant,ce Triomphe
n'est qu'en apparence , &il ne l'emporte
fur moy qu'au dehors. Il est vray
qu'on se fait depuis quelque temps une
espece de honte de m'approuver , parce
que mon humeur trop obligeante m'a mis
enfin hors de mode ; au lieu que le General
Satyre estant hardy entraîne tous
les def- intereſſez,mais ils ne s'attachent
qu'autant qu'ils n'ont rien à démeſler
avec luy,&peut-estre par laſeule crainté
d'éprouver sa malignité. Gagnons
laVictoire , &ces Complaiſans timides
ne rougiront plus de ſe decla--
rer pour moy. Ils avoüeront que tout
le bien que je dis des Héros est fi
juste , qu'il faut estre ennemy de larai-
Sonpour me condamner. La France en
voit un qui efface tous ceux des Siecles
paſſez. On devient brave en l'imitant.
Feyrier. I
194 LE MERCVRE
On acquiert de l'eſprit enparlant de ce
qu'il donne à imiter,& je ne renonceray
jamais auplaisir que je mesuis toûjours
fait , defaire valoir le Meritepar tout
où je l'ay trouvé. Le General Satyre ne le
poutfouffrir. Il cherche à m'abatre , &
parce qu'un peu de brillant qu'ila , le
fait estimer d'abord , il croit qu'il luy
Seratoûjours facile de maccabler ; mais
il n'ajamais reçeu de grands applaudisfemens
dont les ſuites ne luy ayent esté
fichouſes, & il est temps que nous cherchions
à le punirdes Querelles qu'ilfait
defang-froid , & des Injures qu'il dit
fans neceffité. Donnons donc sur ses
Troupes , & fongeons qu'en combatant
pour le Merite , la Gloire , & laVerité,
nous combatons avec affurance de la Vi-
Etoire.
Ces Harangues animerent
tellement les Troupes de part
& d'autre , que le Combat commença
un moment apres . Toute
la premiere Ligne de l'Armée du
General Satyre s'ébranla en méme
temps . Les Fureurs Poëtiques
s'abandonnant à leurs tran-
J
GALANT.
195
ſports , perdirent leürs rangs dés
le premier choc. Les Eſcadrons
deGrand Merite eſſuyerent leur
feu avec une intrepidité merveilleuſe
, & les défirent d'autant
plus facilement , que leurs Officiers
ne pûrent les ralier . Les
Bataillons de Jeux de Mots furent
batus par ceux de Bon Sens.
Les derniers n'ont pas à la verité
leur meſme brillant , mais ils les
paſſent de beaucoup en force.
Les Panégyriſtes furēt attaquez
par les Bataillons du Regiment
de l'Envie , mais elle ne pût les
vaincre . Ses détours & ſa malice
leur eſtoient connus , & la maniere
dont ils la traiterent le fit
voir. Les Bataillons du Regiment
de Menteries ne pûrent tenir
teſte à ceux de Raiſon qui les
écarterent ; & les Eſcadrons d'Epiſtres
Dedicatoires épouvanterent
tellement ceux de Fauſſes
I ij
196 LE MERCVRE
Apparences , qu'ils prirent la fuite
, & devinrent inviſibles. Le
General Satyre au deſeſpoir de
tant de deſavantages , fit avancer
le reſte de ſes Troupes qui
n'avoit point encor combatu.Les
Bataillons de Temerité firent des
prodiges . Ceux de Mediſance
les ſeconderent, & ceux de Vangeance
& de Bile Noire ſe batirent
comme des Enragez ; mais
tant d'efforts ne ſervirent qu'à
reculer leur honte pour quelque
temps. La Brigade des Vertus
défit les Bataillons de Mediſance
& ceux des Regimens de Bonne
Conduite ayant divisé adroitement
les Bataillons de Temerité,
de Vangeance, & de Bile Noire,
eurent l'avantage de les batre
ſeuls. Le General Satyre n'avoit
plus de Secours à eſperer que de
fon Arrieregarde,dont les Troupes
, composées ſeulement des
A
GALANT. 197
Regimens de Faux Brillans & de
ceux d'Autheurs Satyriques ,
eſtoient les plus méchantes qu'il
cuſt. En effet , les Faux Brillans
perdirent d'abord le Jugement;
&les Autheurs Satyrique's firent
voir qu'ils ne font hardis qu'avec
la plume. La déroute fut confiderable
, & le General Loüange
poufla fon Ennemy juſques dans
le Marais des Cannes. La plupart
de ſes Troupes y demeura embourbée
auſſi bien que luy , &
ne s'en retira qu'apres pluſieurs
coups qu'ils en regeurent ; car
les Vainqueurs dédaignant de ſe
ſervir contre eux de leurs armes ,
arracherent des Cannes dans le
Marais , & les traiterent comme
leur inſolence le méritoit. Le
Fort de la Verité ſe declara pour
le General Loüange , & tira fur
les Troupes de ſes Ennemis Elles
ne pûrent ſe ſervir du Mont de
I iij
198 LE MERCVRE
la Médiſance , comme elles l'avoient
projetté , parce que la
fumée de leurs Magazins qui
eſtoient au pied , & auſquels on
avoit mis le feu , auroit pû les
étoufer. On jugea à propos de
les brûler , comme eſtant rem- .
plis de choſes empeſtées dont
le pillage ne pouvoit eſtre que
dangereux. Pluſieurs ſe ſauverent
dans la Foreſt de la Malice
Noire , où l'on aima mieux
les laiſſer périr que de les pourfuivre.
Le General Satyre ſe voyant
non ſeulement batu , mais encor
raillé de tous ceux qui luy
avoient aplaudy pendat ſa bonne
fortune, rechercha ſous- main
la Paix , fans vouloir qu'on cruſt
qu'il s'abaiſſaſt à la demander.
On propoſa des Médiateurs ;
mais comme les Parties ne ſont
pas obligées de ſuivre leurs ſenGALANT.
199
timens , le General Loüange
n'en voulut point entendre parler
, & s'obſtina à ne mettre ſes
intereſts qu'entre les mains d'un
Arbitre qui euſt pouvoir de decider
Souverainement. Le Duc
Miſantrope fut nommé . C'eſtoit
un Prince qui menoit une vie
fort retirée dans ſes Terres du
Chagrin. Son humeur critique
qui ne luy laiſſoit preſque eftimer
perſonne , fit croire à la Satyre
qu'il ſe déclarercit contre
la Loüangc. La Loüange de fon
coſté qui estoit fort perfuadée
que la ſeverité de cet Arbitre
ne l'empefcheroit point d'eſtre
équitable , conſentit à le faire
Juge abſolu de ſon Diférend.
Ainſi les deux Partis également
fatisfaits de l'avoir choiſy , luy
envoyerent leurs Plein pouvoirs
dans toutes les formes , &
leurs Raiſonspar écrit . Il les exa- /
I iiij
200 LE MERCVRE
mina pendant quelques jours,
& dreſſa des Articles qui portoient.
I.
Que la Loüange,comme tresutile
& neceſſaire à faire valoir
les Armes , les Lettres , & les
Beaux Arts , feroit remiſe dans
tous ſes droits , honneurs , privileges
, & prérogatives , à condition
qu'elle abandonneroit entierement
le Party de la Flaterie,
avee laquelle , directement ou
indirectement , elle n'entretiendroit
jamais aucune alliance .
Que le Fort de la Verité ſeroit
mis au pouvoir de la Loüange,
avec tout le Territoire qui
endépend , pour en joüir comme
de fon propre , ſans que la
Satyre y puſt rien prétendre,parce
qu'encor que la Satyre diſt
Souvent des veritez , il ne luy
:
GALANT .... 201
devoit pas eſtre permis de découvrir
tout le mal qu'elle ſçavoit
; qu'elle pouvoit faire réflexion
que cette liberté à dire les
choſes , ſervoit moins ày remedier
qu'à les aigrir ; & qu'elle
avoit naturellement aſſez d'Ennomis
, fans qu'elle s'en fiſt encor
par là de nouveaux.
III .
Que la Montagne d'Exagération
ſeroit à l'avenir des appartenances
de la Satyre , &
qu'elle en pourroit tirer du Secours
pour la Guerre qu'elle
continueroit de faire aux Defauts
en general , laquelleGuerre
luy feroit permiſe , afin que
ceux qui ont commerce avec
cette déplaiſante Nation , fufſent
obligez de le rompre , &
y renonçaſſent , pour ſe rendre
dignes de trafiquer avec la
Loüange.
201 LE MERCVRE
I V.
Que dans cette Guerre , la
Satyre n'auroit aucuu droit d'attaquer
les Forts des Particuliers,
mais ſeulement la Capitale du
Païs , dont elle pourroit ſe rendre
maiſtreffe par toute forte
d'inſultes , pour la fairedémolir
s'il ſe pouuoit , ou pour en chafferdu
moins tous les Habitans .
V.
Que quelque Guerre que fift
jamais la Satyre , elle feroit obligée
de caffer le Regiment de
Mots piquans , parce qu'il eſtoit
mutin,& capable de faire deferter
ſes meilleures Troupes , par
la diſſention qu'il ſe plaifoit à
mettre par tout.
Ces Articles furent acceptez
avec joye par les deux Partis ; &
la Satyre , à qui la demangeaifon
dedire un bon mot avoit attiré
déja d'aſſez méchantes affaires ,
GALANT. 203
fut bien aiſe d'avoir la Paix à fi
bon marché.
Voila,Madame , une Relation
qui m'a paru digne de voſtre curioſité
. Je croirois manquer à ce
que je vous dois pour la fatisfaire
, ſi je ne vous faifois pas ſçavoir
que Ms le Duc deMonbafon
a épousé Mademoiselle de
Luynes. On peut dire que ce
Mariage a uny le Sang des plus
belles Perſonnes du monde . M
de Monbaſon eſt Petit-Fils de
Madame la Princeſſe de Guimené
, qui fait voir à ſon âge que
ſon Siecle n'avoit rien qui puſt
l'emporter ſur ſa beauté. C'eſt
un témoignage que luy rend
meſme l'Histoire . Mademoiselle
de Luynes eſt Fille de Madame
la Ducheſſe de Luynes , & Petite
Fille de Madame de Chevreuſe,
auſſi -bien que de la belle Madame
deMonbafon , Femme de
Ij
204 LE MERCVRE
ce fameux Duc de Monbafon
Grand Veneur de France , &
Gouverneur de Paris. Ily a peu
delieux où on ne les ait connuës
pour de tres-belles Perſonnes ,
& il n'en faut pour preuve que
l'Epitaphe de la charmateAyeule
de cette jeune Mariée. Le Cavafier
Amalthée qui avoit appris
P'Italien à Sa Majesté , en eſt
l'Autheur . Vous entendez cette
Langue , & n'avez pas beſoin de
traduction.
Sotto quel duro marmo dal mortat velo
fciata.
La bella Monbazon s'en giace fepolta..
LuDonnefesteggin, piangan gliAmori.
Eliberi oggimai vadino i cuori.
Mr le Commandeur de Flavacourt
mourut il y a dix jours. Il eſtoit Frere
de Mr le Marquis de Flavacourt,
Lieutenant de Roy,&Gouverneur de
Giſors ; & Cadet de M de Foüillenfe,
Gouverneur de Graveline,& Grand
GALANT.
205
Bailly d'Artois , qui a eſté Capitaine
aux Gardes pendant vingt-deux ans.
LaPompe funebre fut reglée par Mefſieurs
les Chevaliers de l'Ordre , qui
en prirent foin , & qui témoignerent
par leurs regrets l'eſtime qu'ils avoient
pourune Perfonne fi confidérable.
Le Comte d'Effex de Mr de Corneille
lejeune eſt imprimé. Je vous
Fenvoye , & ne doute point que vous
ne receviez beaucoup de plaifir de la
lecture d'une Piece qui qui a occupé
le Theatre de l'Hostel de Bourgogne
avec tant de fuccés pendant les deux ON
dernier Mois . Le Lyncée de M' Abeille
y parut il y a trois jours. Il fut extraordinairement
applaudy. Les Vers
en font beaux,les Penſées brillantes,
& dignes de l'Autheur du Coriolan.
Jugez cependant du foin que je prens
devos plaifirs .Un quatriéme Air m'eft
tombéentre les mains , & je vous en
fais part. Je le tiens d'une Dame qui
m'a affuré qu'il n'avoit point encor
eſté veu . 11 eſt de Mr Sicard,qui chante
, qui montre , & qui compofe tresbien.
En voicy les Paroles & les
Notes.
206 LE MERCVRE
AIR NOUVEAU.
VOus qui d'un tendre amour avez le
coeur capable.
Nevous laiſſezjamais charmer.
Vousfereztoûjours miferable.
Pourpeu que vous vouliez aimer.
Que de choſes j'aurois à vous dire
fur les deux Enigmes en Vers , fi je
n'eſtois pas preſsé de finir : Le ſens
quevous leur donnez eſt le veritable;
& puis que vous voulez voir quelqu'une
des Explications qui m'en ont
eſté envoyées en voicy de l'une & de
l'autre .
EXPLICATION DE LA
premiere Enigme du Mois de Ianvier
1678.
SIjamais l'Autheur du Typhon
Pafſepour un prodige enson genre d'écrire.
Si ce Poëte enfaisant rire,
Plût tant quand il rendit le Virgile
د
boufon ;
Que devons nouspenfer d'un autre Efpritplus
rare.
GALANT. 207
Qui nous a ſçeu tracer par des monstrueux
traits.
Leplus beaude tous les Portraits ?
Mais d'autant plus charmant qu'il nous
paroit byzare.
Leplusfin s'y trouve trompé:
On découvre d'abord un Tableau ſi difforme,
L
Que l'on croit voir une Hydre ou quelque
Monstre énorme,
Dont chaque trait tient l'esprit occupé;
Mais lors que le mystere en est dévelopé,
Onreconnoitsoudain l'Auguste Académie,
Etfous cet affreuxvoile , un Art ingénieux
Rendjuſqu'au moindre trait ſi diſtinct
ànosyeux,
Que l'ame laplusfombre & la plus endormie
S'étonne d'avoir tant reſvé,
Quand leſecret en est trouvé.
Cette Explication eft de Mr Robbe.
C'eſt un Homme fort conſidéré des
Perſonnes du plus haut rang & qui a
fait une Geographie nouvelle pour
Monfieur le Duc du Maine. Ce demyVers
, l'ay feulement deux Filbes,
208 LE MERCVRE
que vous a causé quelque embarras,
adonné de la peine à d'autres qu'à
vous . En fongeant à l'Académie Francoiſe
, on ne s'eſt pas fouvenu qu'elle.
eft comme la Mere de celles de Soifſons
& d'Arles , puis qu'elle eſt cauſe
de leur Etabliſſement.
La ſeconde Enigme a eſté expliquée
de cette maniere par un galant
Homme qui ma laiſſé ignorer.
EXPLICATION
de la ſeconde Enigme.
C'Effle Cog d'un Clocher.
Qu'est-ilbeſoin de tant chercher ?
Cog de Clocher en bas lieux point n'ha
bite,
Quoyquefansvie il ſe meut & s'agite.
Coq de Clocher au gré du vent
De tous cofteztourne lesyeux fouvent
Sans regarder car tel Coq ne voit
goute.
Aprescelaje n'enfais aucun doute,
Etjureroisqu'il ne fautplus chercher,
C'est leCoq d'un Clocher.
Les meſimes Explications ont eſté
PANDORE ,ENIGME
GALANT.
209
faites par Mademoiselle Sellier , de
Roüen. Elle merite bien d'emporter le
prix dont ſes deux Amies ſont convenuës
avec elle .Pluſieurs autres ont encor
deviné le Mot de l'Academie Françoise,
& ce font Mr le Comte de l'Aubepin;
Mr l'Abbé Sanguin;M² du Teil;
M Baisé le jeune ; Mr de Vitray,Treforier
de France à Caen ; Mr Cordets,
d'Estampes ; Mr de l'Epinaſſe de Rabotin
, Fils d'un Preſident de Nivernois
; Mr de Chantoiſeau , de Brie-
Comte-Robert; Mr de Valnay ; Mr de
Soucanye,Avocat à Roye en Picardie ;
Mr Lagrené de Vrilly ; Mr du Clos,
de Mets , l'Hermite de Saint Giraud;
le Secretaire des Dames de Saumur;
la Societé des Dames Cloiſtrées de
Lyon , qui ne font jamais entrées en
Convent ; un Illuftre , qui prend le
nom de Mélite ; la Belle qui avoir expliqué
le Iour de l'An fur la Mode,
une pretenduë Fille de Village entre
Tours & Saumur ; une fort agreable
Demoiſelle de la Ruë de Mouſſy ; le
Pauvre Inconnu , & un bel Eſprit de
Bruxelles , &c. Je donne aux derniers
les mémes noms dont ils ſe ſont ſervis
pour m'écrire. Mademoiſelle Loi210
LE MERCVRE
ſeau,de Coullomiers,qui eſt une Beauté
auſſi reguliere que ſpirituelle ; &
une autre Belle de la Ruë Chapon,
ont trouvé le Coq , ainſi que Mr Veneau,
Mr du Bois ,& la plupart de ceux
que je viens de vous nommer. D'autres
l'ont expliqué ſur le Ciel , la Giroüette,
la Pendule , & une Montre en
Tableau. Quant à l'Enigme en figure ,
j'en ay reçû de tres- ingenieuſes ſes
Explications que je vous promets dans
une Lettre extraordinaire pour le 15 .
d'Avril , mais perſonne n'en a trouvé
le vray ſens. C'eſt peut- eftre parce
que lemanque de coloris n'a pas laifsé
counoiſtre toutes les Figures qui
ayant eſté gravées avec trop de precipitation
, ont quelque defaut qu'on
n'a pas eu le temps d'examiner. Par
cette Venus que l'Amour défend contre
Vulcain , Mr l'Abbé Droüin a entendu
le Temps; M² de Roux, la Ialoufie
; une Belle du Païs du Maine , la
Constance ; un bel Eſprit de Troye,
l'Enclume ; un autre de Creſpy en Valois
, l'Infidelité dans le Mariage ; &
d'autres ,Andromede, la Paix, la Guerre,
l'Heure de la Mort, les Affaires du
Temps , la Perle , le Cerveau , l'Acier ,
Decus
Additur
Orbi
☆
Cest cetAstre nouveau,dequi-
Lesfeusputans
Ont une čtarte sansfeconde,
EtquiparsesRayons nais :
sants
Adiouste unornement au
Monde.
Felix
CuiLata Refulget
Exhibet Auctorem
tastresibrillantdontléclat
anspareil
erepentsurlaTerre entiere
Faitaßésvoirque leSoleil
Estlasourcedesalumiere
Vendor
LoerHeeret funt
etAstrenefaisoitquecoman
son cours
Quil cutvne lumiere a nulle
Test de luniuers lafeconde
trepareille,
erugille
Fce brillant eclat l'accom
pagne tousiours .
Partout cetteEstoile adora
ble
Reçoit de l'encens,et des
νορια,
Etquipeuten auoirun aspe
ct fauorable,
Nepeutestre longtemps.Sans
deuenirheureux
GALANT. 211
l'Aimant , & la Monnoye. Cependant
ce n'eſt rien autre choſe que l'Ecran.
Dans la Saiſon où nous ſommes , les
Dames ne reçoivent les viſites de leurs
Amis qu'aupres du Feu. Le Feu leur
gâte le teint,& elles prennēt un Ecran
pour s'en défendre.Tout cela eſt repreſenté
dans la Figure. Mars y tient la
place d'un Amy. Venus aupres de qui
eſt une des Graces, marque une Dame,
à qui la bien-féance fait prendre un
Témoin de la converſation qu'elle a
avec cet Amy.Vulcain que vous voyez
dans une action menaçante, eſt le Feu
qui incommode la Dame ; & l'Amour
qui tâche à ſe mettre au devant du
coupque Vulcain veut porter à Venus,
fait aupres d'elle l'office d'Ecran , les
aifles de cet Amour ayant beaucoup de
raport avec l'Ecran,qui ſouvent meme
eſt fait de plumes de diférentes couleurs,
& porte ordinairement les images
de diverſes Galanteries. Pandore
eſt le nom de la nouvelle Enigme que
je vous propoſe dans la Figure que
vous prédrez la peine d'examiner.Vous
ſçavez que Pandore fut envoyée par
Jupiter à Epimetée avec une Boëte.
Epimetée ouvrit indiſcretement la
A
212 LE MERCVRE
i
Boëte,& toutes fortes de Maux en fortirent.
C'eſt à vous à trouver un fens
là-deſſus . Je vous donne auſſi dequoy
exercer le talent que vous avez à deviner
les Enigmes par les deux en Vers
que je vous envoye. L'une eſt d'une
Damepour laquelle les agreables Lettres
que j'en reçois me donnent une
eftime tres-particuliere , & l'autre, de
Mr du Pleſſis- le Chat du Mans, Controleur
des Tailles au Ponteau de Mer.
3603030303 EKA ENI EFF
D
ENIGME.
AnslesForestsj'aypris naiſſances
Et rien n' n'est égal à monfort,
Puis que ce n'est qu'apres mamort
Qu'on me voit en grandepuiſſance.
Des Champs je reviens dansles Villes,
Pacquiers de la Beauté de Maiſon en
Maifon;
Et quand on me poffede , on peut avec
raiſon
Croire à l'Etat estre des plus utiles.
Ala Cour chacun me defire ;
Iefuisfi bien aupres du Roy,
Qu'il veut que je porte avec moy
Quelque marque deſon empire.
NOSTRIS
-
ALIS
L
WA
SUBLIMIAL
3
GALAN Τ . 213
Monregne est celuy de la Guerre ;
Et bien qu'esclave des Humains,
Quand je tombe en de bonnes mains
Iefais trembler toute la Terre.
0303
AVTRE ENIGME .
Eparte ce qu'on veut ,
ITEparien's
Par devant &derriere .
&ne refu
Iefuis propre &à porter le mal &le
lebien,
Lajoye ,&la mifere.
017LYONE
Le Paradis , l'Enfer , les Saints , & besy 93 **
Démons,
Et le Ciel& la Terre,
Les Princes & les Roys , avec leurs
Ecuffons,
LaPaix comme la Guerre.
Maispar un triſtefort , mes ParensSans
amour.
Si toſt que je suis née,
M'exposent aux rigueurs des Saiſons,
nuit&jour.
Voilamadestinée.
Quoy qu'on me puiſſe voir , on me cherche
avec foin,
214 LE MERCVRE
Sansfaire de bévenë,
Et l'on trouve ſouvent ce dont on a be-
Soin,
Si-tost que l'on m'a venë.
J'oubliois à vous dire qu'un des
beaux Eſprits de Toſcane m'a fait ſçavoir
par une Lettre toute obligeante,
que des Gens de ce Païs-là , à qui la
delicateſſe de noſtre Langue eft connuë
, avoient deviné comme luy l'Enigme
qui marque l'Academie Françoiſe.
J'en parleray davantage dans
l'Extraordinaire que je vous ay promis
, & je vous y donneray une Production
de ce Païs-là en noſtre Langue
, qui me paroît autant à l'avantage
de ceux qui en vantent la beauté,
que beaucoup des Ouvrages qui luy
font égaler la Langue des anciens Romains
& des Grecs.
Le bruit qui avoit couru de l'arrivée
du Roy à Nancy , n'a point eſté confirmé
, & l'on a nouvelles aſſurées
qu'il eſt preſentement à Mets .
Mr le Marefchal Duc de la Feüillade
eſt party pour la Viceroyauté de
Sicile : Il alla s'embarquer aux Ifles
d'Hyeres fur le Vaiſſeau de M' de la
GALANT. 215
Barre. Son activité & fon empreffement
à faire preparer toutes chofes,
ontbien donné de l'occupation à Toulon
pendant le ſejour qu'il y a fait. Il
trouvera tout en fort bon état àMeſſine,
où Mr le Mareſchal Duc de Vivonne
a batu de nouveau les ennemit. Je .
vous maderay le détailde cette Action
la premiere fois. Mr le Chevalier de
Tourville,& M. de la Mote, de Sepeville
, Chevalier de la Fayete,de Belingue
& de Sainte Meſme, ſont preſts à
s'aller ſignaler fur les Vaiſſeaux qui
leur ont eſté deſtinez . Il s'eſt offert depuis
peu une occaſion où Mles Chevaliers
de Valbelle & d'Infreville ont
donné de grādes ınarques de leur prudence
& de leur courage. M' le Chevalier
ee Lexy n'a pas moins fait parler
de luy dans des lieux plus éloignez .
Je ne vous dis rien de Tabago. Vous
me demandez des morceaux d'Hiſtoire,
plutoſt que des Nouvelles precipitées
; & la Relation que ma premiere
Lettre vous en fera voir, vous apprendra
ce qu'il eſt impoſſible que vous
appreniez d'ailleurs, le ſuis voſtre,&c.
AParis ce 28. Fevrier 1678 .
Je r'ouvre ma Lettre pour vous di
216 LE MERCVRE
re que l'on me vient d'apprendre que
M le Duc de la Feüillade a paſsé en fix
jours à Meffine , & que nous y avons
repris le Fort de la Molle.
FIN.
0
N donnera un Tome de Nouveau
Mercure Galant , le 6.jour
de chaque Mois ſans aucun retardement..
Qualité de la reconnaissance optique de caractères