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1677, 11, t. 9 (Lyon)
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807155
LE NOUVEAU
MERCURE
GALANT.
CONTENANT LES NOUVELLES
du Mois de Novembre 1677
&pluſieurs autres.
TOME IX.
EQUE
DE
DA VILLE
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Libraire, ruë Merciere, à la Victoire .
M. DC . LXXVII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,

NOUVEAU
MERCURE
GALANT
P
TOME ΙΧ.
LYON
ARMY beaucoup de
choſes que vous me
dites qui vous ont plû
dans ma Lettre du
Mois paſſé, je ſuis bien aife, Mar
dame , que vous approuviez
l'Adieu aux Muſes. On l'a tellement
estimé icy , que j'aurois
eſté faché si vous ne m'en euffiez
rien dit , & je ne ſçay ſi je
n'aurois point eu peine à ne
Aij
4. LE MERCVRE
vous pas traiter de Provinciale,
vous qui avez le gouſt ſi fin
pour toutes chofes , & qui dans
voſtre Retraite décidez avec
tant d'eſprit de ce qui eſt veritablement
bon ou mauvais. Quoy
que l'Autheur de cette inge
nieuſe Satyre me ſoit encor inconnu
, je me réjoüis d'autant
plus de lajustice qu'on qu'or luy rend,
que les loüanges qu'elle luy fait
recevoir de tous coſtez , l'engageront
malgré luy ( fi pourtant
il eſt auſſi fâché qu'il le fait paroiſtre
) à n'abandonner pas fitoſt
un genre d'écrire , aimé particulierement
de tout le monde,
& qui mefle plus qu'aucun autre
l'utile avec l'agreable , puis
qu'il eſt mal- aisé d'entendrebla
mer des defauts qu'on ſe reproche
à ſoy-meſme , ſans faire ef
fort pour s'en corriger. Quant à
A
GALANT.
5
vos Amies qui trouvent mauvais
que dans les Fléches de l'A--
mour on ait pretendu que l'Or
euſt une vertu infaillible pour
adoucir la fierté des Belles , voicy
une declaration en forme qui
leur fera connoiſtre qu'on ne ſe
fert pas toûjours des meſmes
moyens pour réüſſir. Elle est
d'un Amant qui pour gagner les
bonnes graces de ſa Maîtreſſe,
ne trouve que de l'eau à luy offrir.
Comme l'offre eſt fort extraordinaire
, le genre d'Amant
l'eſt de meſme. C'est un Ruiffeau
qui est devenu amoureux
d'une Prairie . Un peu d'audiance,
je vous conjure. Tout froid
qu'il eſt ( car les Ruiſſeaux le
font naturellement ) il debite ſes
raiſons d'aſſez bonne grace pour
meriter que vous l'écoutiez . Si
quelqu'un dans voſtre Province
A iij
6 LE MERCVRE
(
-eſt embarraffé de l'Allégorie ,
-dites -luyqu'elle ne luy doit faire
aucune peine , & que par
ces Torrens qui font du fracas
&dont les eaux ſe tariffent incontinent
, il eſt aiſé d'entendre
ces Amans qui font d'abord
de fi ardentes proteftations , &
qui ne ſçavent ce que c'eſt que
d'aimer avec conſtance.
નોરલ
LE RVISSEAU
ΑΜΑΝΤ ,
A LA PRAIRIE.
J'Ay fait pour vous trouver un affez. longvoyage,
Mon aimable Prairie , enfin je viens
àvous ,
Recevez un Ruiffean dont lefort leplus
doux
GALANT.
Sera de voirſes eaux couler pour vostre
usage.
C'est dans ceſeul espoir que sans aucun
repos,
:
, Depuis quej'ay quitéma Source ,
L'ay toûjours jusqu'icy continué ma
course,
Toûjours roulé mes petits flots.
D'un cours précipitéj'ay paſſé des Prairies
Où tout autre Ruiſſeau s'amuse avec
plaifir ;
Je n'ay point serpenté dans les Routes
fleuries ,
Ien'en avois pas le loiſir.
Tel que vous me voyez , sçachez, ne
vous déplaiſe,
( Car il est bon dese faire valoir )
Que plus d'une Prairie auroit esté bienaife
De me donner paſſage ,&de me recevoir.
A iij
8 LE MERCVRE
Mais ce n'estoit pas là mon compte,
P'en fuſſe un peu plus tard arrivé dans
ce Lien,
Etpar une fuite affez prompte ,
Gazoüillantfierement , je leur diſois adien..
:
Ilfautvous dire tout,lafeinte est inutile
I'en trouvois la plupart dignes de mes
-refus ;
Les unes entre nous ,ſont d'accésfifacile,,
Que tous Ruisseaux y font les bien:
ةيرو
venus.
Elles veulent toûjours en avoir un grand
nombre ,
Et may dans le grand nombre aussi - tost
je me pers ;
D'autresfont dans des lieux un peu trop
découverts ,
Et moy j'aime à couler à l'ombre.
L'estois bien inspiré de me garder pour
vons ;
GALANT.
9
:
Vous eſtes bien mon fait , je ſuis affez le
voſtre ;
Mais aussi ,moy reçen ,n'en recevez

point d'autre ,
Car jesuis un Ruiſſean jaloux.
Acela pres, qui n'estpas un grand vice,
l'ay d'affez bonnes qualitez
Ne craignez pas que jamais je tariffe,
Iepuis défier les Etez.
Ieſcay que certaines Prairies
D'un Ruiffeau comme moy ne s'accom
modent pas ; Ad
Illeur faut ces Torrens quifont tant de
fracas,
Mais fort ſouvent on voit leurs eaux
taries.
Mon cours en tout temps est égal ,
Ieſuis tranquille & doux,nefais point
de ravage ;
De plus ,je viens vousfaire hommage
D'une eau pure comme cristal....
Il est telle Prairie,& peut-eſtre affez
belle
ود
A V
10 LE MERCVRE
د
Aqui leplus petit Ruiffean ,
Suivantſa pente naturelle
N'iroit jamais porter deux goutes d'eau,
Amoins que détournépar un chemin
nouveau ,
Elle n'en amenaſt quelqu'un juſque chez
elle.
Mais pour vous ,sans vous mettre en
frais ,
Sans vous fervir d'un pareil artifice ,
Vous voyez des Ruiſſeaux qui viennent
tout exprés
Vous faire ofre de leur ſervice ,
Et le toutpourvos intéreſts .
Apreſent , je l'avonë , on vous trouve
agreable ,
Vous donnez duplaisir auxyeux;
Mais avec un Ruiſſeau ,rien n'est plus
véritable ,
Que vous en vaudrez beaucoup mieux.
De cent Fleur, qui naiſtront vous vous
verrez ornée,
Ievous enrichiray de ces nouveaux Tréfors,
GALANT. II
Et vous tenant environnée ,
Avec mes eaux je muniray vos bords.
Reposez-vous sur moy duſoin de lesdé.
fendre ;
Aquoyplus fortement puis-je m'inte.
reffer ?
Déja meſme en deux Bras iem'apreste
àmefendre,
Pour tâcher de vous embraffer.
Mes ondes lentement de toutes parts errantes
Nepourront de ce Lieu se résoudre à
partir;
Et quand i'aurayformé cent Routes diférentes
,
Ie me perdray chez vous , plutoſt que
d'en fortir.
Ie sens, ie sens mes eaux qui boüillonnent
de ioye ,
De les tantretenir à la fin ieſuis las ,
Elles vontse répandre , & se faire une
voye,
Iln'est plus temps à vous de n'y conſentirpas.
4
Avj
12 LE MERCVRE
Le Génie deM' de Fontenel
le paroiſt fi fort dans toute cette
Piece , qu'il n'eſt pas beſoin
de vous dire qu'il en eſt l'Autheur.
Il a cela de particulier,
que preſque dans toutes les choſes
qu'il fait , iljoint la nouveauté
de la matiere à l'agrément de
ſes Vers; & comme perſonne
avant luy n'avoit fongé à comparer
un petitChien à l'Amour,
il eſt le premier qui ait donné à
unRuiffeau de la ſenſibilité pour
une Prairie . Il faudroit n'eſtre
pas Homme pour n'en point
avoir ; mais elle a quelquefois
des effets bien dangereux , &
vous l'allez voir par ce qui eft
arrivé depuis peu de temps à
une aimable Heritiere d'une des
meilleures Familles de Roüen.
Elle avoit pris de la tendreſſe
pour un jeune Chevalier qui
GALANT.
1.3
Laimoit avec paffion. Soit pour
la naiſſance , foit pour le bien,
ils eſtoient aſſez le fait l'un de
l'autre; & comme l'Amour s'en
meſloit , il n'auroit pas eſté difficile
au Chevalier de ſe rendre
heureux , fi l'employ qu'il avoit
à l'Armée ne l'euft obligé d'attendre
à demander. l'agrément
de ſes Parens au retour de la
Campagne , qu'il ne ſe pouvoit
diſpenſer de faire. Il ſervoit en
Allemagne fous Monfieur le
Mareſchal de Créquy , & ayant
eſté commandé dans une oс-
caſion où nous perdîmes quelque
monde , il fut compte au
nombre des Morts, La nouvelle
s'en répandit dans la Province.
Elle vint aux oreilles de laDemoifelle
qui en fut inconfolable.
Elle pleura , foûpira , parla continuellement
de ſes bonnes qua
14 LE MERCVRE
litez , & ſe le mit ſi fortement
dans l'eſprit , qu'elle croyoit le
voir paroiſtre devant elle à tous
momens . Pour divertir un peu
ſa douleur , on l'envoya chez
une Dame de ſes Parentes qui
avoit un Chaſteau au Païs de
Caux. C'eſtoit une Veuve d'un
eſprit fort agreable , & qui ayant
encor de la jeuneffe & de la
beauté , attiroit chez elle tout ce
qu'il y avoit d'honneſtes Gens
dansſon voiſinage. La belle Af-
Aigée y trouva quelque foulagement
à ſes déplaiſirs , elle n'en
pût oublier la cauſe ,& elle ſe
déroboit tous les jours pour venir
reſver ſolitairement dans le
Jardin à la perte qu'elle avoit
faite. Cependant le Chevalier
n'eſtoit pas ſi bien mort , qu'il ne
fit connoiſtre preſque auffi - toft
qu'il avoit encor part àla vie.On
GALAN T.
15
viſita ſes bleſſures. Elles furent
trouvées dangereuſes , mais non
pas de telle forte qu'il n'en puſt
guerir. On en prit ſoin , & il fut
en eſtat de quiter l'Armée dans
le temps que les Troupes entroient
en Quartier d'Hyver. II
revient en Normandie. Grande
joye pour ſes Amis qui l'ont
pleuré mort. Il s'informe de ſa
Maiſtreſſe . On luy apprend où
elle eft , & à quelles extremitez
ſa douleur l'avoit portée. Son
amour redouble par la connoiffancequ'onluydonne
de ſes déplaiſirs.
Il meurt d'impatience
de la revoir ,& luy veut porter
luy-meſme la nouvelle de ſon
retour à la vie. Comme il s'en
connoiſt fortement aimé , il ſe
faitune joye ſenſible de l'agreable
ſurpriſe que ſa veuëluy doit
caufer,& fans la faire tirer de
16 LE MERCVRE
l'erreur où le bruit de ſa fauffe
mort l'a miſe , il part de Roüen
avec un Confeiller & un Abbé
de ſes Amis . Aucun d'eux ne
connoiſſoit la Dame chez qui
elle eſtoit , & ceła facilite le deffein
qu'ils ont de faire paſſer
pour une rencontre du hazard
ce qui est une occafion recherchée.
Il pouvoit eſtre onze heures
du foir. Ils arriventau Chaſteau
, feignent d'ignorer à qui
il eft , le demandent au Portier
qui leur vient ouvrir; & ſur ſa
-réponſe , ils le prient de faire dire
à la Dame , qu'un Conſeiller
du Parlement qui s'eſt égaré en
allant à Dieppe , la ſupplie de
luy vouloir donner une Chambre
à luy & à deux de ſes Amis,
..pour y attendre le jour. La Dame
avoit un Procés ,& le cre
dit d'un Conſeiller qui peut ou
GALANT. I17
eſtre fon Juge , ou folliciter pour
elle , luy paroiſt un ſecours envoyé
du Ciel . Elle leur fait faire
excuſe de ce qu'eſtant déja coitchée
, elle est contrainte d'attendre
juſqu'au lendemain à les
voir. Cependant les ordres ſe
donnent , & on n'oublie rien
pour les recevoir obligeamment .
La nuit ſe paffe. Ils demandent
à quelle heure ils pourront remercier
la Dame de ſes bontez ..
On leur répond qu'elle s'habille
; & pendant ce temps,le Con
feiller & l'Abbé defcendent à
l'Ecurie pour ſçavoir ſi on a en
ſoin de leurs Chevaux . Le Chevalier
qui ne fonge qu'à fon
amour , obferve la ſituation des
lieux qui font habitez , & ayant
pris garde qu'ils donnent fur le
Jardin , il y entre dans l'eſperance
que fa Maiſtreſſe paroiſtra à
18 LE MERCVRE
4
quelque feneftre . Iln'y a pas fait
trente pas qu'il la voit fortird'une
Allée couverte . Elle y eftoit
venuë comme elle avoit accouſtumé
de le faire tous les matins,&
dans ce moment elle effuyoit
quelques larmes qu'elle
avoit encor données au ſouvenir
de ſa mort. Il s'avance. Elle
l'apperçoit ; & comme elle en
avoit l'imagination toute remplie
, elle le prend pour fon
Phantoſme, fait des cris épouvantables
, & s'enfuit vers une
Salle qu'elle avoit laiſſée ouverte.
Il court apres elle pour tafcher
de l'arreſter , mais fa diligence
eſt vaine. Elle redouble
fes cris , & a plûtoſt fermé la
Porte qu'il ne l'a pû joindre.
Cette action est remarquée d'un
Domeſtique qui entroit dans le
Jardin. Il en va donner avis à la
GALANT. 19
Dame. Elle deſcend dans la
Salle , trouve ſa belle Parente
- évanoüie ; & comme elle estoit
Heritiere , & qu'on avoit déja
fait courir le bruit de quelque
projet pour l'enlever , elle ne
doute point qu'on n'ait voulu
en venirà l'execution ,& que ce
qu'on luy eſt venu dire le jour
precedent du Conſeiller égaré,
n'ait efté un artifice pour donner
une entrée aux Raviſſeurs.
Tout la confirme dans cette
croyance. On a ven courir un
Homme apres la Demoiselle
qui ne s'en eſt ſauvée qu'en s'enfermant
, & on la trouve évanoüie
de frayeurs. Ses deux Amis
qui s'arreſtent à voir leurs
Chevaux , femblent avoir eu
deſſein de ſe tenir preſts à fuir
quand il ſeroit venu à bout de
fon entrepriſe , & il n'y a rien
-
20 LE MERCVRE
I
autre choſe à penſer de ce qui
s'eſt fait. Tandis qu'on prend
foin de la belle Evanoüie , la
Dame envoye chercher du Secours
, fait armer ſes Gens , &
en moins de rien vingt. Hommes
, avec des Moufquetons &
des Halebardes vont à l'Ecurie,
où le Chevalier eſtoit venu ren
de compte à ſes deux Amís de
la rencontre qu'ilavoit faite. Ils
font ſurpris de ſe voir coucher
enjouë ,&d'entendre dire qu'il
n'y a pointde quartier pour eux
s'ils ne ſe laiſſent conduire dans
-un Cabinet grillé où la Dame a
-donné ordre qu'on les enferme.
Ils ont beau demander la cauſe
de l'infulte qu'on leur fait , & fe
plaindre du peu de reſpect qu'on
apourun Conſeiller.Ce nom de
Conſeiller qui avoit fait de ſi
grands effets quand ils arriveGALANT.
21
rent ,n'eſt plus d'aucune confideration
,& ils font à peine dans
leCabiner où cette Troupe mutine
les garde , que la Dame
leur vient dire qu'apres les avoir
fait recevoir chez elle de la maniere
la plus obligeante , elle
n'auroit jamais creu qu'ils eufſent
voulu luy faire l'outrage
dont elle prétend reparation . Le
Conſeiller prend la parole , &
s'eſtant plaint ſans trop d'aigreur
de la violence qu'on luy a
faite , il adjoûte qu'il ne voit
pas de quel mauvais deſſein on
a pû le tenir ſuſpect , quand il
vient avec un Abbé dont le caractere
le doit faire croire incapable
d'y preſter la main. La
Dame répond que la partie eftoit
bien - faite , & qu'on ne vouloit
pas aller loin ſans mettre les
choſes en estat de ſe pacifier par
22 LE MERCVRE
le Mariage. Cette réponſe &
quelques autres paroles luy font
comprendre qu'on les ſoupçonne
de n'eſtre venusau Chaſteau
que pour enlever ſa Parente . Le
Chevalier qui ne devine point
pourquoy on leur impute ce deffein
ſur la frayeur qu'il ſçait que
ſa veuë a cauſée à ſa Maiſtreſſe,
dit qu'il eſt vray qu'une Demoiſelle
a pris la fuite toute effrayée
de l'avoir trouvé dans le Jardin,
mais qu'on la luy faſſe voir , &
qu'il eſt fort aſſuré qu'elle ne le
reconnoiſtra point pour un Raviſſeur.
Il conjure la Dame avee
tant d'inſtance de luy accorder
cette grace , qu'elle les quitte
pour aller ſçavoir ſi ſa Parente
eſt en estatde venir.Elle la trouve
revenuë de fon Evanoüiffement
, mais ſi interdite de ce
qu'elle a veu , que le troublede
GALANT. 23
ſon ame paroiſt encor peint dans
ſes regards. Cette belle Perſonne
la prévient , & d'abord qu'elle
la voit entrer elle luy dit qu'elle
ne ſçait comme elle eſt demeurée
vivante apres que l'Ombre
du Chevalier qu'elle a tant
aimé luy eſt apparuë. LaDame
perfuadée que la frayeur qu'elle
a euë de la pourſuite d'un Raviſſeur
a fait égarer ſa raiſon , la
prie de la fuivre , & l'affurequ'-
elle luy fera faire entiere ſatisfaction
de l'injure qu'elle a reçeuë.
Elle entre dans le Cabinet
ſans ſçavoir pourquoy ſa prefence
y eft neceſſaire , & elle n'a pas
plûtoſt jetté les yeux fur leChevalier
qu'elle pouffe de nouveaux
cris , & retombe preſque
dans le meſme eſtat d'où elle
vientd'eſtre retirée . Le Chevaliers'approche,&
ſe plaint d'u-
,
24 LE MERCVRE
ne maniere fi tendre du malheur
qu'il a de ne pouvoir paroiſtre
devat elle fans l'éfrayer, qu'enfin
quoy qu'avec beaucoup de peine
, elle trouve affez de voix
pour luy demander s'il peut eſtre
vray qu'il ne ſoit pas mort. Il
répond qu'il ne ſçait ſi elle a
donné un ordre abſolu de le tuer
à ceux qui l'ont amené dans le
Cabinet avec des Halebardes &
des Mousquetons , mais que fi
elle veut bien conſentir qu'il vive
, il vivra tout à elle comme il
a fait juſque là , & toûjours dans
les ſentimens paſſionnez qu'elle
ne condamnoit pas avant qu'il
la quittât pour l'Armée. Il n'en
fallut pas davantage pour faire
connoiſtre à la Dame ce qu'elle
n'avoit pû démeſler d'abord. Jugez
de ſa ſurpriſe. Elle entend
nommer le Chevalier, & voyant
la
GALANT.
25
joye éclater ſur le viſage de ſa
Parente , elle tombe dans une
confufion dont elle ne fort que
par les choſes agreables que le
Conſeiller commence à luy dire
fur cette mépriſe. Elle luy en fait
mille excuſes ,& ſe ſert pour cela
de termes ſi obligeans , que
comme elle eſtoit tres -bien faite
de ſa perſonne, le Conſeiller s'en
laiſſe toucher. Elle le prie de remettre
ſon Voyage de Dieppe,
& de demeurer quelques jours
chez elle pour luy donner lieu
de reparer ce que fon inconfiderée
précipitation luy avoit fait
faire d'injuſte. Outre que c'eftoit
ce que le Conſeiller avoit
pretendu , il trouvoit tant d'efprit
& d'agrément dans l'aimable
Veuve , qu'il ne fut pas faché
de faire pour elle ce qu'un
commencement d'amour luy
Tome I X. B
26 LE MERCVRE
faiſoit déja ſecrettement ſouhaiter.
Il paſſa donc trois ou quatre
jours dans le Chaſteau , & l'entretien
de cette aimable Perſonne
eurde fi doux charmes pour
luy, qu'iln'y paroiffoit pasmoins
attaché que le Chevalier l'eſtoit
à renouveller à ſa Maiſtreſſe les
proteſtations du plus tendre
amour. L'Abbé s'aperçeut de
l'engagement que le Confeiller
prenoit pour la Dame ; & comme
il ne pouvoit ſemettrede la
converfation d'aucun coſté fans
troubler un teſte- a- teſte , il leur
dit enfin en riant qu'il s'ennuyoit
d'eſtre ſans employ , tandis
qu'il les voyoit tous quatre ff
agreablement occupez. Je ne
ſçay ſi cet avis donna lieu au
Conſeiller de s'expliquer ſerienſement
, mais l'intelligence continua
, les affaires ſe conclurent,
GALAINT.
27
& l'Abbé fut appellé quelque
temps apres pour la Ceremonie
des deux Mariages. Le grand
oüy qu'il a fait prononcer à ces
quatresAmans, les amisdans un
eftat fi heureux , que pour l'en
récompenfer il luy ſouhaitent
tous les jours une Mitre. Comme
il a tout le merite qu'il faut
pour la porter dignement , on
doit croireque son temps viendra
, comme il eſt venu depuis
quelques jours pour Me l'Abbé
Poudens, que le RoyafaitEvef
que de Tarbes. Il'eſt Docteur
de Sorbonne , & Fils d'un Prefident
du Parlement de Pau. On
ne peut mieux ſoûtenir l'employ
de Secretaire du Clergé qu'il a
fait dans la derniere Aſſemblée:
Il s'y eſtoit montré fi digne d'e-
Are du nombre des Prelats qui
la compofoient , que fa Nomi
Bij
28. LE MERCVRE
nation a eſte ſçeuë avec un applaudiſſement
general. Elle a fuivy
celle de Ml'Abbé de Suſe à
l'Éveſché de S.Omer. Vous ſcavez
, Madame , qu'il avoit eſté
facré depuis peu Eveſque de
Tarbes . Il eſt Fils de M'le Comte
de Suſe , Homme de grande
naiſſance , & que ſes ſervices
ont toûjours rendu confiderable.
Monfieur l'Eveſque de Viviers
fon Oncle eſt un des plus
anciens Prelats du Royaume.
Celuy dont je vous parle en a
quantité pourAmis qui font de
la premiere qualité , & qu'il s'eſt
acquis par la probité & par ſa
franchiſe. Son merite n'a pas
moins paru dans pluſieurs Afſemblées
du Clergé, que fa Doctrine
dans l'Univerſité de Paris.
Sa phiſionomie est heureuſe ;&
fi dans le rang où nous le voyons
GALANT.
29
élevé , on pouvoit tirer quelque
gloire des avantages exterieurs,
il auroit dequoy eftre fatisfait de
ceux qu'il a reçeus de la Nature.
On peut dire à l'honneur de
Meſſieurs les Curez de Paris ( &
cen'eſt que leur rendre la juſtice
qui leur eſt deuë ) qu'ils donnent
tous des preuves fi édifiantes
,& de Doctrine & de Pieté,
que leRoy choifit ſouvent parmy
eux de dignes Sujets pour les
Eveſchez . C'eſt ce que SaMajeſté
vient encor de faire , en
nommantM Tellier Curé de S.
Severin à celuy de Dignes. Il a
eſté Aumônier de la Reyne , &
a toûjours menéune vie ſi exemplaire
dans la conduite de fon
Troupeau , qu'on a crû que c'eſtoit
travailler au bien de l'Eglife
, que de luy en confier un plus
grand. Il eſt Beaufrere de M
Bij11
30 LE MERCVRE
Langlois Maiſtre-d'Hoſtel du
Roy. Le merite de ce dernier eſt
connu ,& l'avantage qu'il a de
n'eftre pas mal aupres de fon
Maiſtre, en eſt une marque tresglorieufe
pour luy.
:
Comme les Charges & les
grands Emplois font plutoſt
honte qu'honneur ſi on ne les
foûtient par le merite , heureux
qui en eft liberalement partagé.
Je ſçay bien que la Cour eſt un
grandTheatre où il paroiſt avec
beaucoup plus d'éclat qu'ailleurs;
mais il n'y eſt pas fi fort
renfermé qu'il ne ſe répande
dans les Provinces ,&vous conviendrez
de celuy de M² Petit,
quand vous aurez leu ce que je
vous envoye de ſa façon, C'eſt
une Epiſtre enjoüée qu'il adreſſe
àMonfieur leDuc de S.Aignan,
qui a pour luy une eſtime tresGALANT.
31
particuliere. Le ſtile en eſt libre ,
&vous y trouverez un tour aile
qui vous perfuadera aiſémentde
de ce que j'ay à vous dire à l'avantage
de fon Autheur.
YON
693
A MONSIEUR
*
LE DUC DE S. AIGNAN.
'Est- il point fait cet Armement
Qui depuis lõg-temps vous оссире?
Apollon s'en plaint hautement ,
Ainsiqu' Amourle Dieu charmant ;
Et lebeau Sexeporte jupe.
Quoy, Seigneur , ne parlera- t-on
En ce Siecle que de Canon ,
Que deprendre d'affaut des Villes ,
Que depunir les Ennemis
De leurs manieres inciviles
D'oferſefrotter à Loüis ,
Le premier Hérosde la Terre ,
Sçavant au noble Art de la Guerre ,
Tout comme celuy qui le fit ,
Biiij
32 LE MERCVRE
Etdont lagloire retentit
Mieux que le bruit deſon Tonnerre ?
Nostre Parnasse eſtſans Laurier ;
Mais qui pourroit à ce Guerrier
En fourniraffez poursa teste ?
Les Muses mefmes ſont à bout ;
Elles pensent avoir dit tout ,
Et leur Chant ſur une Conqueste
Vient àgrand' peine de ceſſer ,
Que lasurprenante nouvelle
D'une autre &plus grande & plus belle,
Les oblige à recommencer..
Enfin ce Conquerant terrible
LaffeMuses, Chefs & Soldats,
Etparce qu'il est Invincible ,
Il ne se trouve jamais las.
Mais tandis qu'il tient dans la Plaine
Ses braves Héros en haleine ,
Apres biende tristes belas ,
MilleBellesdifent en larmes,
Ah, maudite gloire des Armes ,
Maudits Afsants , maudits Combats,
Que vous nous caufez de triſteſſe !
Que nousperdons de doux ébats ,
Et que tant de belle Noblesse
f
GALAN T.
33
Seroit bien mieux entre nos bras !
Mais que voulez vous davantage ?
Grand Monarque, vos Ennemis,
Nefont- ilspas vaincus,soumis:
De tous coſtezpliant bagage ?
Laiſſezdonc Mars avecsa rage ,
Et rendant à l'Amour hommage ,
Daignez nous rendre nos Amis.
Vous n'y perdrez rien, digne Prince,
Non,Grand Roy,vous n'y perdrezrien,
Nos amours dans chaque Province
Feront naiſtre des Gens de bien.
Ceseront des Sujetsfidelles
Dontfepeuplera voſtre Cour,
Mafles bienfaits, belles Femelles,
Tous Enfansde Mars &d'Amour..
N'ont elles pas raison, ces Belles ?
Ie veux vous en prendre à témoin,
Vous , qui toûjours avec grandfoin
Fiftes mille choſespour elles.
L'Amour n'est- il pas plus plaifant
Que la Guerre,dont lafurie
Jamais n'agit qu'en détruiſant
Le tresor des tresors , la vie ?
Ony, tout compté, tout rabatu,
Seigneur, l'amoureuse vertu
2
:
Bv
34 LE MERCVRE
Vaut mieux que la vertu guerriere.
Celanese peut contester,
Car enfin donner la lumiere
Estplus nobleque de l'ofter.
Quoyqu'il en foit, poursatisfaire
Auxjustesplaintes de ces Dieux,
Et pour appaiser la colere
Demille Dames aux beaux yeux ;
De ces Rimes qui sçavent plaire
Reprenez l'agreable employ ,
Et fur vostre charmante Lyre
Dont par tout les tons on admire,
Chantez Loüis, nostre Grand Roy ,
Enfuite , chantez les tendreſſes
De l'Amour le Dieu des douceurs,
Et ces vingt ou trente Maiſtreſſes
Dontvous avezgagné les coeurs.
Mr Petit qui a fait ces Vers,
'n'a pas ſeulement un génie admirable
pour la Poëfie , mais un
je ne ſçay quel feu qui brille toûjours
,& qui fait connoiſtre qu'il
a l'eſprit naturellement galans.
GALANT.
35
Il ſeroit difficile de l'avoir plus
delicat. Sa converſation eſt tresagreable.
Il dit les choſes d'une
maniere qui donne de la grace
à ce qui n'en auroit point dans
une autre bouche , & il eſt ce
qui s'appelle un veritable honneſte
- Homme. Vous jugez
bien , Madame qu'avec ces qualitez
il n'a pas manqué de ſe faire
d'illuſtres Amis qu'il a en
grand nombre. Auſſi quoy qu'il
foit de Roüen, & qu'il y faffe fon
ordinaire demeure , il eſt fort
connu à Paris , & on ne peut
entretenir de plus longues correſpondances
qu'il en a euës
avec la Maiſon de Ramboüillet,
qui a toûjours eſté tout eſprit.
Monfieur le Duc de Montaufier
qui eſt Gouverneur de fa Province
, luy a ſouvent donné des
marques avantageuſes de la con .
:-
Bvj
36 LE MERCVRE
fideration qu'il a pour luy ,& il
al honneur d'eſtre allie de Perfonnes
qui ont part au Miniftere.
Aproposde Monfieur leDuc
deMontaufier , Madame la Ducheffe
de Cruffol fa Fille eſtant
accouchée à Paris , la Reyne luy
a fait l'honneur de l'y venir viſirer.
On peut dire qu'elle a herité
de tout l'Eſprit de feu Madame
de Montaufier , fi celebre des fa
jeuneſſe , & par le Nomde l'incomparable
Julie , & par les.
Galantes Lettres que luy écrivoit
Voiture , lors qu'elle n'eſtoit
encor que Mademoiselle de
Ramboüillet. Madame la Ducheffe
de Cruffol joint à beau-
-coup dedélicateſſe & de vivacité
d'eſprit , une vertu d'autant
plus louable, qu'elle eſt éloignée
de toute forte d'eſtentation. Je
GALAN T.
37
ne vous dis rien de Monfieur le
Duc de Crufſol. Il eſt brave autant
qu'on peut l'eſtre , & auſſi
bien fait qu'il y ait perfonne à la
Cour. L'anciennere de ſa Maifon
eft connuë , & il y en a fi
peu dans le Royaume qui ayent
les avantages qu'elle a , que je
ne croirois pas trop dire , quand
je vous affurerois qu'il peut pretendre
à celuy d'eſtre Premier
Duc. Vous jugez bien , Madame
, que j'excepte les Princes
du Sang, à qui les Privileges de
leur naiſſance donnent toûjours
des Titres qui ne ſçauroient
eſtre conteftez .
Quand on conteſtera quelque
choſe , ce ne ſera point affurément
la gloire que Monfieur
le Duc de Luxembourg a fi legitimement
acquiſe dans le
-38 LE MERCVRE
Commandement qu'il a eu de
l'Armée de Flandre. Il en eft de
retour , & a eu l'honneur de falüer
le Roy qui l'a reçeu avecdes
témoignages d'affection dignes
de la grandeur de ſes ſervices.
On ne peut montrer plus de
coeur , plus de zele & plus de
prudence qu'il en a fait paroiſtre
pendant tout le temps de la
Campagne. Il s'eſt trouvé à la
Bataille deCaffel,& il a toûjours
eſté de jour lors que les Places
qui ont eſté priſes par le Roy
ſe ſont renduës. Je ne doute
point , Madame , que vous ne
foyez affez inſtruite de l'uſage
-de la Guerre , pour ſçavoir que
-ce font des jours où les Gene-
Traux ne peuvent s'empeſcher de
-s'expoſer comme les moindrės
Soldats ; & c'eſt dans ces occa
GALANT.
39
ſions où l'on particulierement
éclater leur courage & leur conduite.
C'eſt peu que le Roy ait triomphé
par tout de ſes Ennemis,
qu'il ait aſſuré la Picardie contre
leurs infultes , & qu'en ſe rendant
maiſtre des trois importantes
Places qu'il a conquiſes de
nouveau fur eux , il les ait mis
en eſtat de ne pouvoir eſperer
la fin de leurs diſgraces , que par
la Paix ; Sa Majeſté qui veille
continuellement au bien & au
foulagement de ſes Peuples , les
-avoulu décharger des Quartiers
d'Hyver,& dans ce deſſein, Elle
a fait entrer la plus grande partie
de ſes Troupes dans les Païs
de ſes Conqueſtes. Celles qu'on
-a envoyées en Quartier dans
Dunkerque , Bergue , Calais , &
dans les autres Villes maritimes:
40 LE MERCVRE
L
font commandées par M le
Marquis de la Trouffe , Lieutenant
General , & Capitaine des
Gensd'armes de Monſeigneur le
Dauphin ; & cellesqui font entre
Sambre & Meuſe , prennent
leurs ordres de Mr le Comte de
Montal, auffi LieutenantGeneral
& Gouverneur de Charleroy.
On a fait demeurer cinq
Bataillons dans Caffel ſous le
commandement de M' le Marquis
d'Uxelles , Brigadier d'In -
fanterie ; & toutes les Troupes
qui hyvernent dans la Flandre
Françoiſe& dans les Païs adjacens
, obeïffent à Monfieur le
Mareſchalde Humieres. M le
Marquis de Rannes, Lieutenant.
General , & Colonel General
des Dragons , & M. de Sainſandoux
Mareſchal de Camp &
Gouverneur de Tournay , ont
GALAN Τ. 41
eſté choiſis pour ſervir ſous luy .
M. le Marquis de Chaſeron
Lieutenant General commande
fur la Meuſe ; M. le Comte de
Biſſy en Lorraine ; M. le Baron
de Monclaren Alface , & Monfieur
le Mareſchal Duc de Navailles
demeure en Roufſillon,
ayant ſous luy M. de Gaffion
Lieutenant General , & M. de
laRabliere Mareſchalde Camp.
Voila de quelle maniere les
Quartiers d'Hyver ont eſté diftribuez,
fort glorieuſement pour
tous ceux que je vous viens de
nommer, puis que chacun d'eux
commande en chef, & que ces
fortes de Commandemens ne ſe
donnent qu'à des Perſonnes
tres - confiderables , & dont la
prudence , la valeur & la conduite
ayent eſté éprouvées dans
les plus grandes Occaſions.
42 LE MERCVRE
Le Roy qui trouve toûjours
celles de récompenſer les Services
qu'on luy rend , a honoré
depuis peu M. le Comte de la
Serre , Fils de feu M. le Marefchal
d'Aubetere Lieutenant
-General des Armées du Roy , &
Gouverneur des Provinces d'Agenois
& de Condomois ,de la
Charge de fon Lieutenant dans
la Haute Guyenne , dont M. le
Duc de Bellegarde s'eſtoit démis
en ſa faveur. Toute la Cour
qui connoiſt M. le Comte de la
Serre pour un des meilleurs Officiers
du Royaume , luy en a
témoigné ſa joye lors qu'il a
preſté le Serment entre lesmains
de Sa Majesté . Il eſt d'une Maifon
tres - confiderable.M.le Chevalier
d'Aubeterre eſt ſon Frere,
&M. le Comte de Jonſac dont
les belles qualitez vous ont fait
GALANT.
43
plaindre la mort , eſtoit ſon Neveu.
Son grand merite , ſon experience,&
fes longs& importans
ſervices pendant plus de
trente Campagnes , le rendoient
digne de cet Employ qui luy
donne de commandement dans
da HauteGuyenne ,en l'abfen.-
ce de M. le Duc de Roquelaure
Gouverneur de toute la Provinwe
, & de M. le Marquis d'Ambre
Lieutenant General de Sa
Majeſté dans cette meſme HauteGuyenne.
Je vous ay mandé les Honneurs
que Monfieur le Duc du
Mayne y avoit reçeus en allant
aux Eaux de Barrége. Il en eft
revenu & vous ne ſçauriez
croire combien la Cour a montré
de joye du rétabliſſement de
ſa Santé. Ce jeune Prince ſoûtient
ſa naiſſance par tant d'ef-
,
44 LEMERCVRE
prit & par de fi grandes qualitez
, qu'il eſt rare de les faire
éclater auffi avantageuſement
qu'il fait dans un âge fi peu
avancé. Si les Eaux de Barrége
luy ont eſté ſalutaires , celles de
Bourbon ne l'ont pas moins eſté
-à quantité de Belles qu'on y a
veuës. Cette Lettre qui m'eſt
-tombée entre les mains , vous en
-fera ſçavoir le merite. Je vous
l'envoye tellequ'on vientde me
la donner.
LETTRE
DE M. LE MARQUIS
DE ***
A MADAME DE ***
à Bourbon l'Archambaut,Ma-
JEfuis
dame;& Sans aucun préambule,je
GALANT.
45
vay vous rendre compte de ce qui s'y
paſſe, comme vous me l'avez ordonné.
Lapremiere chose que je fis en arrivant,
ce fut de m'informer du genre desMaladies
qui avoient attiréle beauMonde
qu'on dit quis'y trouvoit , & l'on m'apprit
qu'à l'exception de quelques Paralifies
mal formées , Hommes & Femmes
s'y plaignoient presque tous de Vapeurs.
Ce Mal de tous les Maux , Mal le plus
incommode ,
Pour les Hommes jadis n'eſtoit point à
la mode;
Mais on ſçait aujourd'huy ce qu'il nous
fait fouffrir,
Comme à toute heure il nous accable
,
Juſqu'à nous voir preſts d'en mourir,
Si voſtre Sexe eſtoit un peu plus charitable
,
Nous n'irions pas ſi loin eſſayer d'en
guerir.
Je ne manquay pas ( & par vostre
ordre , Madame , ) de demander d'abord
des nouvelles de nostre Illustre
L
46 LE MERCVRE
Mareschal. Je ſçeus que les Eaux ne
luy avoient fait que médiocrement du
bien cetteannée, mais qu'en récompense
M. Amiot Son Medecin , Homme
qu'une capacité depuis long temps éprou
vée , rend digne de tout le bien qu'on en
dit, en avoitpris desſoinsſi particuliers,
que ſes Amispouvoient espererde le re
voir avec toute laſanté qu'ilsluy avoient
Jouhaitée en partant : l'agreable vie
qu'on mene icy , aura ſans doute contribué
à la rétablir. Le Ieu , la Promenade,
la Conversation, &tout ce qui peur
lier une aimableſocieté,ſont des plaifirs
qui n'y manquent presque jamais , &la
belle Compagnie qui s'y trouve ordinai.
rement seroit seule capable de querir les
Maux les plus obftinez. Tout cequi m'y
paroist de fâcheux ,
C'eſt qu'on voit là de tres-ſaines Malades
Qui fieres de mille Beautez ,
Font de frequentes incartades
Ad'innocentes Libertez.
Au plaifir de les voir le meilleur temps
s'employe.
GALAN T... 47
Comme le charme eſt grand , on s'en
donne à coeur joye ,
On regarde , on admire , on demeure
enchanté.
Alors aux Maux divers, dont boire eſt
le Remede
Se mefle un certain trouble à qui la
raiſon cede ,
Et mal ſur mal n'eſt pas ſanté.
Je m'en Sauve comme je puis , &je
vous avoue que ce n'est pas sans peine,
car fi on éviteun quet-à pend d'un coſté,
on le rencontre de l'autre. Par exemple.
Avez- vous fuy les dangereux attraits
Qui coûtent tant à regarder de pres,
Lors qu'à vosyeux charmez de ſa rencontre,
L'aimable Fortia ſe montre ;
Ailleurs où le hazard vous aura pû
mener ,
Labelle Marcillac vous vient affaffiner.
Que de coeurs tous les jours ſes charmes
luy font prendre ,
Sans que jamais elle fonge à les rendre!
ر
48 LE MERCVRE
Il n'eſtoit pas beſoin qu'elle quitât la
Cour
Pour leur faire un ſi méchant tour.
Ie n'oſe en dire rien , c'eſt ſur ſa conſcience
;
Mais qu'elle craigne enfin qu'on ne la
pouſſe àbout
On peut prendre ſon temps , la trouver
ſans defenſe ,
Et quiconque à voler comme elle ſe
réfout ,
Doit croire que malgré toute ſa refiſtance
,
Vn coup viendra qui payera tout.
, on ne
Vous auriez peine à vous imaginer
combien la belle Madame Dubal fait
envier le bonheur de ſon Epoux qui est
venu aux Eaux avec elle. Ce ſont deux
moitiez tres- bien aſſorties,&fi la Femme
a un merite extraordinaire
peut parler trop avantageusement du
Mary. Il estbienfait , agreable &fort
conſideré dans la Maison de Monsieur
le Prince. Lepaſſe aux autres Beautez
qu'on voiticy; &pourm'empescher d'y
penser trop en vous en parlant , vous
trouverez
GALANT.
49
trouverez bon , s'il vous plaiſt , que je
faſſe le Portrait qu'en ras ne vous en
courcy.
L'incomparable Bourdenois
Dont la gorge toute charmante
Surprend, ébloüit,touche, enchante,
De l'Amour à toute heure épuiſe le
Carquois.
Heureux qui vit ſous de ſi belles Loix,
Mais plus heureux qui s'en exempte.
De Vallecour & ſon aimable Soeur,
Des plus brillans attraits l'une & l'autre
pourveuë,
Ont bien dequoy plaire à la veuë,
Mais ce n'eſt pas ſans qu'il en couſte
au coeur.
Beauregard & Beſſay par l'éclat de
leurs charmes .
بول
Font aux plus fiers rendre les armes,
Du Frétoy comme Riberpré
Quand vous les regardez ſont fort à
voſtre gré ,
Tome IX. C
5o LE MERCVRE
Mais mal en prend quoy qu'on y prenne
garde,
Aqui trop ſouvent les regarde.
Morin , Phelipeaux & de Ris ,
Par leur propre merite à peu d'autres
ſemblables ,
Ont toutes des Filles aimables
Que ſuivent la Ieuneſſe & les Ieux &
les Ris.
On eſt charmé de ſe voir avec elles ,
Mais comme de ſoy-meſme doit ſe
défier,
Ce n'eſt pas tout que de les trouver
Belles ,
L'importance eſt de l'oublier.
Ioignez à ces Beautez deux Illuſtres
Amies ,
Dont il faut vous dire le nom .
L'une eſt Saint-Clair , l'autre Burgon
,
Ce ſont dans l'amitié deux ames affermies
,
Et qui font concevoir à qui veut s'enflamer,
Qu'il n'eſt rien de ſi doux qu'aimer.
GALANT.
5
Pourla belle Damon qu'accompagnent
les Graces ,
Et dont en la voyant chacun demeure
épris.
Onne doit point eſtre ſurpris
Si l'Amour marche ſur ſes traces.
Quel affez ample, aſſez riche Marc d'or
A pù payer ce prétieux Tréſor ?
Il faut encore rendre juſtice
Au merite des quatre Soeurs.
Marpon l'aînée eſt Veuve,& ( je croy)
peu novice
Dans l'art d'aſſujettir les coeurs
Elle est bienfaite , aimable & fort ſpirituelle.
De Villedo ſa Soeur ſe fait aimer comme
elle ;
Etdans l'agreable Becuau
Onnevoitrien que de bon &de beau.
Mignon, la plus jeune des quatre
Ades attraits dangereux à combattre,
Etqui veut tenir contre , éprouve à ſes
deſpens
Qu'il perd ſa franchiſe & ſon temps.
Cij
52 LE MERCVR E
Apres vous avoir parlé des Belles,
j'aurois un long article à vous faire , ſi
je voulois vous entretenir de tous les
Hommes de merite qui boivent icy des
Eaux. Nousy voyons M. le Marquis
de Vardes , dont on croit que le plus
grand mal foit le chagrin d'eſtre toû
jours éloigné de la plus Auguste Per-
Sonne du Monde . M. de Pomereüil , &
M. Pique , y sont auſſi avec M. le
Comte de Bouligneux qui est un Homme
tres- bien fait , &fort estimé. Mais ce
qu'on peut appeller le Charme de nos
plus belles Compagnies , c'eſt un jeune
Milord petit-Fils du Duc d'Ormond
Viceroy d'Irlande. Il donne la Comedie
aux Dames , & on ne peut rien voir de
plus galant àson âge. Ses belles qualitez
ne surprennent point quand on les voit
cultivées par M. de Montmiral Son
Gouverneur. C'est un Gentilhomme tresaccomply
, &fort digne du choix qu'on
a fait de luy pour la conduite du jeune
Seigneur dont je vous parle. Vousferez
peut- estre ſurpriſe de ce que je ne vous
disrien de Madame la Comteffe_de Dona
, ny de quantité d'autres belles DaGALAN
T.
53
mes qui sont venues cette année boire
des Eaux à Bourbon . Souvenez-vous,
je vous prie ,que je vous ay ſeulement
promis de vous rendre compte de celles
que j'y trouverois . Je vous tiensparole,
&fuisvostre , &c.
1893
Si les Maux dont on a efte
chercher le remede dans les
Lieux où l'on boit des Eaux,
n'ont point empefché qu'on ne
s'y foit agreablement diverty , il
en eſt de meſme des grandes
Affaires qu'on traite à Nimégue,&
qui n'en ont point banny
fes Plaiſirs . Monfieur le Marefchal
d'Eſtrades ayant reçeu
chez luy avec ſa politeffe ordinaire
, des Dames Hollandoifes
que la curiofité de voir l'Affemblée
avoit attirées de la Haye,
les a régalée d'un excellent
Concert , compoſé de Luths,
de Claveſſins , & de quelques
NOY
1730
Ciij
54
LE MERCVRE
Inſtrumens nouvellement inventez
, & qui reſſemblent àun
Deffus de Violon , mais qui font
infiniment plus propres à accompagner
le Luth , parce que
leur ſon qui imite celuy de la
Flute douce fait beaucoup
moins de bruit que celuy du
Violon , de forte qu'il ne couvre
pas le jeu du Luth , & n'a rien
qui crie ny qui ſoit aigre comme
le fon de la Poche. Peut- eftre
que ces fortes d'Inſtrumens paroîtront
bientoft en France. Le
Concert avoit eſté compoſé &
foûtenu par M. de Soleyzel .
C'eſt un jeune Gentilhomme
qui a fait le Voyage de Nimegue
avec M. d'Avaux , &qui parmy
cent belles. qualitez , a celles
d'eſtre fort bon Muſicien & fort
bon Homme de cheval.Il eſt Fils
de M. de Soleyzel , qui eſt un
GALANT.
55
des Chefs de l'Académie Royale
proche l'Hoſtel de Condé , &
qui a mis au jour pluſieurs Livres
ſur les Matieres qui regardent
ſa Profeſſion. Si ce qui regarde
la part que j'ay au Mercure
, pouvoit eſtre ſuprimé fans
faire injustice aux Spirituels Inconnus
qui m'envoyent leurs
Pieces fans ſe nommer , la crainte
de me faire accuſer de vanité
m'empeſcheroit de vous faire
voir le Sonnetqui ſuit, mais il eſt
trop agreablement tourné pour
ne luy pas donner place icy. II
m'eſt venu de Caën. Vous ſçavez
comme tout le monde y eſt
poly,& vous ne ferez peut- eftre
pas fâchée de connoiſtre qu'on
y eſtime les Lettres que je vous
écris.
Cij
36 LE MERCVRE
SONNET.
Digne & galant Autheur du celebre
Mercure ,
De nos Belles de Caënredoutez le cou
roux ;
Elles brûlent ce Livre en peſtant contre
Vous
Pour les maux qu'a produits ſa fatale
lecture.
De la Guerre , dit- on , vous faites la
peinture
Avec de certains traits fi charmans &
fi doux,
Que l'on y voit courir les Amans , les
Ероих ;
Et c'est là le sujet qui caufe le murmure.
Quoy , direz- vous , jy mets tant de
Traitez d'Amour ,
Des Madrigaux galans , les Festes de la
Cour
GALANT .
57
Tout cela nefait rien pourſauver vostre
Livre.
Car quand un Brave y trouve un Roy
d'un fi grand Coeur ,
Il ahonte d'aimer , il a honte de vivre,
S'il n'accompagne pas cet Auguste Vainqueur.
Trouvez bon que j'ajoûte à ce
Sonnet la Lettre d'un Solitaire
qui ne s'eſt pas défait de l'habi--
tude de bien écrire , en ſe défaiſant
de la pratique du Monde.
Elle a eſté envoyée depuis peu
à un de mes Amis , & je croy
que vous verrez avec plaifir la
juftice qu'on y rend à M. le Pays,
pour qui je ſçay que vous avez
une eſtime particuliere.
C
8 LE MERCVRE
De mon Defert prés de Grenoble
le 27. d'Octobre 1677 .
Il faut avouer, Monsieur, que tout
le monde est obligé à l'Autheur du
Mercure Galant ; mais les Solitaires
comme moy luy ont une obligation particuliere.
Ne font-ils pas heureux de
pouvoir apprendre les Affaires de la
Guerre & du Grand Monde juſques
au fond de leur Defert ; de pouvoir
pour ainsi dire estre de la Cour fans fortir
de leur Village ? Depuis ſept mois
qu'il me donne tant de plaiſirs differens,
je cherche en mon esprit les moyens de
l'en remercier. Mais comme je n'ay pas
L'avantage de le connoistre , je ne puis,
Monfieur,m'adreſſfer qu'à vous qui estes
deſes Amis, pour vous prier de luyfain
re mon Compliment ,& de luy envoyer
mon Pacquet . Il'y trouvera deux petites
Pieces qui ne luy seront peut- estre
pas inutiles. Son deſſein eſt ſi beau
fon entrepriſe ſi louable , que chacun
GALAN T.
59
doit contribuer de fon costéà lafaire
durer. L'ay dans cette Province deux
illustres Amis dont j'ay ſoin de recücil.
lirles Vers &les Lettres , & ceſont des
Ouvrages qui pourroient de temps en
temps enrichirle Mercure Galant.
Monfieur l'Abbé de S. F ** & Monſieur
le Pays ,font affez connus dans le
Royaume. Quoy que le premier n'ait jamais
pûse résoudre àfaire imprimer ſes
Oeuvres , on a ven de luy mille Galanteries
manuscrites qui font connoistre
juſquesoù va laforce &la délicateſſe de
Son Esprit. Pour Monfieur le Pays,fes
Amitiez, Amours & Amourettes , ont
tant fait de bruit dans le monde , que
Son Nom eft connu de tous ceux quiſçavent
lire. Neantmoins quand on le connoist
que par là , on ignore la plus grande
partie defon merite. Le croy que je
puis direfans l'offencer , qu'il vaut encore
mieux que ſes Livres , &que tout ce
qu'il a imprimé est malgré son fuccés
bien éloigné de la juſteſſe de ce qu'il
écrit aujourd'huy . L'Autheur du Mercure
Galant en pourra juger par les
deux Lettres que je luy envoye. L'en ay
Cvj
60 LE MERCVRE
encore quelques autres que je luy fourniray
si je vois paroiſtre celles- cy dans
le premier Volume du Mercure , parce
que de là je concluray qu'on les atrouvées
agreables. Cela m'obligera meſine's
àpreffer Monsieur le Pays de.mefaire
copier quelques-uns de fes Vers , & pentestre
que jeréveilleraysa Muſe qui ſemble
dormir pendant qu'il travaille aux
Affaires d'un grand employ qui ne luy.
donne queres le loiſirdepenser aux Bagatellespoétiques.
sssssssssk
LE
PERROQUET
ET LA GUENUCHE .
7
FABLE.
A MADEMOISELLE DE M**
1
L nous arriva hier de Lisbonne une
Barque chargéede Singes &de Perroquets.
Vousjugez bien , Mademoiselle,
GALANT 61
que je n'ay pas perdu une si belle occafion
de vous tenirparole. F'aychoisiparmy
ce grand nombre un Perroquet d'un
plumage tres particulier , & une Guenuche
d'une petiteſſefort rare. Ce qu'il
ya de fâcheux , c'est que le Perroquet
ne parle point François , que la Guenuche
ne sçait point danser , &que mesme
elle est encore habillée à la Portugaise;
mais vous serez peut-estre bien aise
d'estre leur Maiſtreſſe en toutes façons.
Vos Leçons leur apprendront la belle
maniere. Tous les autres Perroquets ne
Sçavent prononcer que des injures groffieres
, & quand vous aurezinſtruit le
voſtre , il sçaura dire des malices ingenieuses
. A voſtre Ecole la Guenuche
apprendra bien- toft la Bourrée & le
Menuët ; &fi vous avezſoin de l'ha
biller à la mode & de voſtremain ,je
gage qu'on la trouvera plus propre&
de meilleur air que vostre petite laide
Voisine. Cependant comme vous n'entendrez
point d'abord le jargon ny de
la Guenuche ny du Perroquet , je me
crois obligé en vous les envoyant, d'estre
aupres de vous leur Interprete. SansSça62
LE MERCVRE
voir la Langue de leur Pays, j'ay bientoft
compris leurs discours , parce qu'ils
estoient tendres & amoureux ..
Entendre àdemy mot fut toûjoursmon
partage;
Si- toſt que l'on parle d'amour ,
Il n'eſt point pour moy de langage
Qui ne foit clair comme le jour.
Pour vous ma , jeune Demoiselle,
Quand memes en François l'amour
fertd'entretien ,
Malgré tout voſtre Eſprit , vous ne répondez
rien
Et vous n'entendez pas la langue maternelle
;
Vous voila cependant dans la belle
ſaiſon ,
Vous avez quatorze ans, à cet âge, ma
Belle,
N'entendre pas l'Amour , ma foy cela
s'appelle
N'entendre pas raiſon.
Je veux aujourd'huy tâcher de vous
rendre raisonnable , en vous faisant
comprendre l'Histoire amoureuse de
GALAN T.
63
vostre Guenuche & de vostre Perroquet.
Aufſi- toft que ces deux petits Animauxfurent
entre mes mains , ils parlerent
entr'eux certain jargon Moresque,
&j'entendis que le Perroquet reprochoit
àla Guenucheſes ſingeries , & la Guenuche
luy reprochoitſon caquet. Comme
leursdiscours me ſemblerent aſſez plai-
Sans, j'entray dans leur conversation.
Ils en furent d'abord surpris , mais enfin
nous devinſmes familiers & fûmes
bien toſt ſi grands Amis , que je les
obligeay à me conter leur Histoire. Le
Perroquet , comme le plus grand Caufeur
, voulut estre l'Historien ; &vo
cy en François àpeu pres comme il
pliqua en Moresque ..
*
LYON
1893-
Ma Mere me donna le jour
Dans un Climat de la Guinée ,
Où le Soleil joint à l'Amour ,
Enflame tout toute l'année.
L'on n'y voit point de Coeur glacé,
N'yde Bergere indiferente ;
Quand un Berger eſt empreſſé
La Bergere ſe montre ardente.
64 LE MERCVRE
Là je vivois jadis en Berger fort coquet,
Aujourd'huy je ſuis Perroquet,
Car , helas ! ma Coqueterie ,
Que je nommois Galanterie ,
Choqua le cruel Cupidon ,
Qui ſans m'accorder de pardon ,
Fit de moy la Métamorphoſe ,
Queje vais vous conter en Profe.
Sur les bords du Fleuve Niger on ne
fait pas l'amour ainſi que fur les bords
de la Seine on du Rhône . On m'a dit
qu'icy la constance paſſe pour une vertu,
là elle paſſeroit pour un vice : En
France un Amant bien reglé n'a beſoin
que d'une Amante , &ſouvent en ayant
une , il en a trop ; mais en Ethiopie les
Galans ont beſoin de diverſes Maiſtref.
Ses ,&nostre miserable Roy qui mourut
ily aquelque temps dans ce Royaume,
pourroit estre un témoin de cette verité.
Estant Berger je voyois ſuivant noftre
coustume diverſes Bergeres , &je témoi
gnois à toutes beaucoup d'amour , mais
à la veritéje n'en reſſentois queres. Dans
ma conversation , dans mes Chansons
GALANT.
65
dans mes Billets , je paroiſſois l' Amant
du monde le plus ardent , & dans mon
coeur ie mesentois fort tranquille ; enfin
tout mon amour n'estoit que du caquet.
Mais ,helas ! depuis ce temps j'ay bien
appris que Cupidon est un Dieu qui punit
cruellement le mensonge. Pour com.
mencer à se vanger demoy , il me fit
devenir trop veritablement amoureux
d'une petite Laide , plus volage &plus.
coquette que je n'estois , & c'est iuste.
ment Dame Guenuche que vous voyez
là , qui a esté Bergere dans le temps que
i'estois Berger. Apres avoir trompé tant
de Perſonnes par mes faux Sermens , ie
ne pûs pas mesine perfuader ma petite
Laide par des veritez tres- constantes.
Cependant pour me faire mieux enrager,
au commencement elle fit mine de m'aimer
, elle affecta toutes les petites manieres
d'une Perſonnefort paſſionnée, &
quand elle me vit bien ſenſiblement touché
, elle me fit cent malices & me quitta
enfin pour un autre Bergerauffi laid
qu'un vieux Singe.
Dieux ! qu'un Berger vivroit content
66 LE MERCVRE
Sil changeoit auffi- toft que change ſon
Amante !
Mais ,helas ! que de maux nous cauſe
une Inconftante,
Quand on ne peut être inconſtant !
L'amourque ieſentois pour mapetite
Ingrate , & la haine que i'avois pour
mon laid Rival , me mirent dans un tel
deſeſpoir , que ie quitay mes Moutons,
&laſocieté des autres Bergers. Je m'en
allay comme un furieux , errant dans
les Deserts : ie déchiray mes habits , ie
me couvris defeüilles d'arbres , & enfin
ic devins tout-à-fait infensé. L'Amour
alors me voyant dans une Forest en estat
de mourir , voulut meſauver la vie , &
ie ne sçay si cefut par pitié ou par vengeance.
Il changea ma peau &mon habit
en plumes de la couteur des feüilles
qui me couvroient , ma bouche en bec ,
mes bras en cuiſſes , & ainfi du reſte de
mon Corps. Voila comme ie me trouvay
Perroquet , & ie vous iure que ie n'en ay
point confervé de regret .
Ne haïſſant plus mon Rival,
GALANT. 67
Etn'aimant plus mon Inconſtante
Je ſens monAme plus contente ,
D'animer pour toûjours le Corps d'un
Animal ,
Que celuy d'un Berger , quand l'Amour
le tourmente.
Mapetite Laide ne demeura pas
auſſiſans châtiment , parce qu'elle n'avoit
aiméqu'en apparence, & que toute
fa tendreſſe n'avoit esté que fingerie ;
l'Amour n'ayant point esté trompé par
ſes grimaces , voulut punirfon hipocri
fie , comme il avoit puny mon libertinage.
Il la changea donc en Guenuche
; & comme c'estoit unepetite Bergere
fort laide & fort malicieuse , il n'eut
pas beaucoup de peine àfaire ce changement.
Depuis cette double Metamorphose
nous avons vescu, ma Maiſtreſſe &moy,
dans les Solitudes & dans les Forests.
Cependant nous n'eſtions pas tout -à-fait
Sauvages , & cela est si vray que nous
nous sommes laislé prendre aux premiers
Hommes qui ſeſont preſentez. D'abord
onnous mena en Portugal , où l'humeur
68 LE MERCVRE
de la Nation ne nous plaiſoit gueres,
parce que le caquet &les fingeries n'y ont
pas tant de coursqu'en France , ou i'apprens
que nous sommes auiourd'huy.
Nous nousyplaifons ſans doute , parce
que nous avons encore confervé quelque
choſe de nostre premier caractere . Pour
moy qui pendant que i'estois Berger difois
centfleurettesfans penser à ce que ie
difois,ie dis encore eftant Perroquet cent
paroles fanssçavoir ce que ie dis. Pour
ma Maistreffe , qui estant Bergere contrefaisoit
l' Amante ſansſentir d'amour,
& qui de plus faisoit tous les jours milte
malices , estant Guenuche elle en fait
encore , & contrefait mille choſes qu'elle
voit faire.
Voila , me dit le Perroquet , noſtre
Histoire iusques icy : c'est àvous, Monfieur,
à nous apprendre le reſte. Ditesnous
pourquoy nous sommes entre vos
mains , & à quoy nousſommes deſtinez,
puis que vous nousfaites partirpour un
Second Voyage. A cette question i'ay répondude
cettemaniere.
Allez trop heureux Animaux ,
GALAN T. 69
Voicy la fin de tous vos maux :
Aprenez que l'on vous deſtine
Pour aller faire les plaiſirs
D'une belle & jeune Blondine ,
Qui donne mille ardens defirs,
Etqui cauſe mille ſoûpirs
A mille Amans qui n'oſent dire ,
Belle, c'est pour vous qu'on ſoûpire;
Vous, Peroquet , & nuit & jour ,
Vous luy pourrez parler d'amour ;
Vous pourrez dire , ie vous aime ,
Sans vous attirer ſon courroux.
Que mon bonheur ſeroit extrême
Si j'ofois parler comme vous !
Vous Guenuche, VOS
fingeries
LYON
Loin de luy donner du chagrin,
La charmeront ſoir & matin ;
O Dieux ! que'mes Galanteries
N'ont-elles le meſme deſtin !
C'est ainsi , Mademoiselle , que finit
la conversation que i'ay cue avecvostre
Perroquet & vostre Guenuche. L'ay
crû que ie devois vous en faire part ,
que vousferiez bien aiſe deſçavoir leurs
Avantures, le pourrois bien tirer de cette
Hiftoire une belle Morale en faveur de
70 LE MERCVRE
l'Amour ; mais belas , je n'oferois avec
vous moraliſerſur cette matiere.
De Marſeille.
I
A MADAME DE F**
Epars pour Marseille ,
jure ,
je vous
Madame , quej'y vais malgré
moy. Vous me fiſtes hier un Portrait que
j'emporte dans le coeur , &i'ay peun que
cefoit un trait empoisonnéque j'emporte.
Mais , dites- moy , ce beau Portrait ,
L'avez- vous fait d'apres nature ?
N'avez- vous point feint quelque trait,
Pour embellir voſtre peinture ?
Ce teint blanc , & ces blonds cheveux,
Cette main , ce bras, cette taille ,
Cet Eſprit tel que je le veux ,
Qui ſurprend , qui brille, qui raille,
Enfin cet amas ſans égal
Debelles qualitez , dont mon ame eſt
ravie ,
}
GALANT.
71
Seroit- il dans l'Original ,
Tel qu'il eſt dans voſtreCopie ?
Si cela est , Madame , pour mon reposiene
dois iamais revenir à Aix ; ou
plutost j'y dois bien-toſt revenir, car ie
m'imagine qu'il eſt doux de perdre Son
repos pour la Belle dont vous m'avez
donné une ſi riche ideé.
Par tout ce que vous m'avez dit
Vous avez charmé mon Eſprit ;
Voſtre Comteſſe eſt adorable :
Mais malgré les appas dont vous m'avez
charmé ,
Sibientoſt je n'en ſuis aimé,
Je declare d'abord qu'elle n'eſt point
aimable.
Je suis d'un Mestier , où l'on n'aime
pas à perdreson temps. Vous sçavez,
Madame , que nous autres Gens d'Affaires
nous sommes fort intereſſez ,&
que iamais nous nefaiſons d'avances fi
nous ne voyons un profit prompt
afſſure.
72 LE MERCVRE
Jamais à la groſſe avanture
Nous ne mettons ſoins ny ſoûpirs ;
Nous voulons ſeureté meſme dans noſtre
ufure ,
Et pretendons gagner cent pour cent
enplaiſirs.
Sans nul ſcrupule en Gens fort ſages,
Nous nous faiſons payer l'intereſt d'un
ſeul jour ,
Etcomme un Juifnoſtre amour
Ne preſte que ſur bons gages.
Il est bon , Madame , de donner cet
avis à vôtre aimable Comteſſe,afin qu'el
le examine ſi mon commerce la peut accommoder.
Ie reviendray en cette Ville
dans quelques jours , &fi elle me veut
recevoir malgré mes uſures amoureuſes ,
i'iray chez elle étaler ma marchandise.
AAix,
Ces Lettres portent leur recommandation
par le nom de
M le Pays . Il a un génie merveilleux
pour écrire galamment,
& il feroit à ſouhaiter que les
Affaires ne luy oſtaſſent pas
tout
GALANT.
73
tout le temps qu'il eſt obligé de
leur donner. Nous verrions
peut- eſtre quelque agreable
Opéra de ſa façon. Ils font devenus
fi fort à la mode , qu'on
en repreſente beaucoup de petits
dans des Maiſons particulieres.
Comme ils n'ont beſoin ny
de Theatre , ny de Décorations,
ils peuventpaſſer pour des Concerts
, mais ce ſont des Concerts
fort dignes de l'empreſſement
de tout ce qu'il y a de Gens curieux
. Le dernier qu'on a veu
paroiſtre a pour titre les Amours
de Titon & de l'Aurore. Les Vers
en ont eſté fort eſtimez . M. Oudot
qui les a mis en Muſique en
a reçen beaucoup de loüanges.
Je vous ay déja parlé de luy. II
a beaucoup de talent , & travaillant
ſur une belle matiere, il
eſtoit difficile qu'il ne réüſſit
Tome IX. D
74 LE MERCVRE
auſſi avantageuſement qu'il a
fait. Un grand Miniſtre chez qui
ce petit Chef-d'oeuvre a efté repreſenté
en a témoigné une fatisfaction
entiere ,& fon approbation
a efté ſuivie des applaudiſſemens
de tous ceux qui ont
jouy de ce charmant Divertiffement.
On en a donné beaucoup au
choixque le Roy a fait de Madame
l'Abbeſſe de Sainte Menehoud
, pour la gratifier de
l'Abbaye Royale de Farmonſtier
enBrie. C'eſt une Dame d'un
fort grand merite & d'une
exacte vertu . Elle est de la Maifon
d'Uxelles ,& Belle-Soeur de
M. le Comte de Beringhen.
,
L'Abbaye de Sainte Menehoud
a eſté donnée à Madame
du Boulay , Religieuſe de la
Croix , & Belle-Soeur de M.
GALANT.
75
l'Avocat General Talon. On
pourroit prendre cette occafion
pour parler d'un autre ; mais
outre que la gloire qu'il s'eſt acquiſe
dans cette importante
Charge l'a fait connoiſtre à toute
la France , ſon merite me
fournira d'aſſez amples ſujets de
vous en entretenir ſouvent .
1
Sa Majesté a auſſi donné l'Abbaye
de Saint Jacquespres Bourbon
, à Madame de Vaudetart
de Bournonville Perfan. Elle eft
d'une grande Maiſon, & le Nom
de Perfan a fait bruit ailleurs
que dans des Convents.
S'il eſt glorieux d'avoir part
aux Graces que le Roy ſe plaiſt
à répandre continuellement fur
ceux de ſes Sujetsqu'il en trouve
dignes , il ne l'eſt pas moins
de luy pouvoir fairedes Preſens
qui ne foient pas indignes de luy
Dij
76 LE MERCVRE
eſtre offerts . C'eſt un avantage
qu'eut dernierement M. l'Abbé
le Houx , qui heritant du zele
que ſa Famille a toûjours fait paroiſtre
pour ſon ſervice , & dont
elle a donné des preuves & dans
les Armées & ailleurs , luy preſenta
ſon Portrait en mignature .
Le Roy le reçeut avec ces témoignages
de bonté qui luy
gagnent les coeurs de tous ceux
qui ont l'honneur de l'approcher.
Ce Portrait eſt de la main
de M. Benard. Le Roy eſt peint
dans un Ovale. Au deſſous de
luy font quantité de Trophées,
qui marquent les Conqueſtes
qu'il a faites , tant fur la Hollande,
que fur l'Eſpagne & l'Empire.
Au milieu de ces Trophées
on voit unGlobe d'azur & trois
Fleurs de Lys . A l'un des coſtez
duRoy il y a une Palme , & un
GALAN T.
77
Olivier à l'autre , avec une Inſcription
Latine dans une Banderole
volante . Le ſens de cette
Inſcription , eſt que tandis que
Sa Majefté s'occupe à orner fes
Lys de Palmes , elle ne dédaigne
pas de cultiver l'Olivier qui eſt
le Simbole de la Paix . La Bordure
a ſes miſteres auſſi -bien que
les embelliſſemens du Portrait.
Elle a eſté faite par un Orfévre
nommé Germain , qui travaille
ordinairement pour le Roy. Le
deſſein , la cizelure & l'art en
font admirables. Dans le haut
eſt la Renommée toute de relief.
Elle montre le Roy d'une main,
& tient une trompette de l'autre.
Un Lambeau d'argenty eſt
attaché avec des mots Latins
qui font connoiſtre que fi cet
Auguſte Monarque eft grand
par la gloire que ſes belles qua
Biij
78. LE MERCVRE
litez luy ont acquiſe , il l'eſt encor
davantage par ſa Valeur &
par ſesConqueſtes. Aux coſtez
de la Bordure font deux Enfans
qui tiennent des Fleurs & des
Fruits . Il n'y a rien de mieux deffiné
. On voit la Triple Alliance
aubas . Elle paroiſt ſoûmiſe à la
France , qui eſt repreſentée par
un grand Coq. D'un coſte il
tient l'Aigle de l'Empire enchaîné
, & de l'autre deux Lyons
fuyans le Coq. L'Eſpagne eft
marquée par l'un , & la Hollande
par l'autre ſous la forme d'un
Lyon Marin. Ce Preſent ne
pouvoit eftre plus beau , puis
qu'il n'y a rien de plus grand
que le Roy , & que c'eſt ſon
Portrait qui le compoſe. Il eſtoit
accompagné d'un Poëme fur les
Conqueftes de ce Prince. Comme
jamais Monarque n'eût tant
GALANT.
79
de gloire que luy , c'eſt peu
qu'Arles nous ait fourny des
Obéliſques pour graver fon
Nom , & tranſmettre à la Poſterité
les grandes actions dont
nous n'avions point encor veu
d'exemples ; on a trouvé ſous
terre deux Arcs de Triomphe à
Rheims , comme ſi les Conqueſtes
de Sa Majeſté allant plus
viſte que les mains des Ouvriers
ne pourroient faire pour luy
éleverdes Monumens dignes de
luy , la terre prenoit ſoin d'en
produire , & fe faifoit un avantage
de contribuer quelque choſe
à luy aſſurer l'Immortalité qui
luy eſt deuë. M. de Santeuil,
Chanoine de S. Victor , a fait des
Vers Latins là-deſſus , que j'aurois
tâché de vous faire voir en
noſtre Langue , ſi j'en avois pu
exprimer la force . Il a le Génie
Dij
80 LE MERCVRE
admirable pour la Poëfie , auſſibien
que quantité d'autres de
cette Maiſon , dans laquelle
j'ay appris que Monfieur le Prefident
de Bailleul avoit choiſi ſa
Retraite . Il ne le pouvoit faire
dans une Abbaye , ny plus ancienne
ny plus noble. Elle eft
remplie de Perſonnes de Qualité
qui meriteroient qu'on les
nommat Comtes de Paris , à l'exemple
des Chanoines de Lyon
qui portent le titre de Comtes.
La Maiſon eſt ſpacieufe , les Jardins
agreables , & la Bibliotéque
une des plus belles qu'on
puiſſe voir. Elle eſt d'autant plus
utile , que le Public a la liberté
de ſe ſervir de ſes Livres , qui
font fort curieux & en tres -grande
quantité. C'eſt aſſurément
un ſecours fort confidérable
pour ceux qui voudroient ne
A
BISLIN
LYON
3
GALANT. 8г
rien ignorer ; & comme il en eft
beaucoup qui cherchent particulierement
à s'inſtruire de tout
ce qui peut eſtre une preuve de
la grandeur de la France, je croy
vous devoir faire remarquer que
ſi ſes Armées de Terre la font
aujourd huy crainde de toute
I Europe , ſes forces de Mer ne
la rendent pas moins redoutable.
Cela paroiſt par le grand
nombre des Vaiſſeaux qui font
à Brest , à Rochefort & à Toulon.
Je vous envoye le Rollede
ceux de ce dernier Port , en atrendant
que je vous puiſſe faire
part des deux autres. Celuy-cy
a eſté imprimé à Marseille : jamais
rien ne fut fi exact , &
vous y verrez en differentes
Colomnes non ſeulement le
nombre des Canons dont ces
Vaiſſeaux font montez , de com
,
Dw
82 LE MERCVRE
bien de Tonneaux ils font , le
lieu de leur conſtruction , le
Nom des Ouvriers qui les ont
faits , leur âge , leur durée , &
les pieds d'eau que leur charge
leur fait prendre , mais encor ce
qu'ils ont d'Officiers Mariniers,
de Matelots , de Soldats , & les
autres choſes qui regardent la
Solde & les Vivres par chaque
Mois . Si ce dénombrement de
Vaiſſeaux ,d'Equipages & d'Armemens
n'eſt pas du gouft de
vos ſpirituelles Amies , l'Avanture
que j'ay à vous conter aura
peut- eftre pour elles quelque
choſe de réjoüiffant. Ily a plus
d'une Perſonne qui vous l'atteftera
pour veritable , & je vous
12Conne fur la foy de Gens ſans
reproche.
Un jeune Gentilhomme, renfermé
juſqu'à vingt ans dans le
GALANT. 83
fonds de fa Province , ſous la dépendance
d'un Pédant qui avoit
tâché de luy apprendre beaucoup
de chofes qu'il ne ſçavoit
peut-eſtre pas trop bien luymeſme,
vint il y aquelque temps
à Paris pour y commencer ſes
Exercices , & quand il y vint,
on peut dire qu'il eſtoit tout
nouvellement débarqué.Il avoit
des manieres embarraffées , &
ceux qui prenoient intereſt en
luy , ne le virent pas longtemps
fans s'appercevoir que l'Etude
neluy avoit donné que des Connoiſſances
mal digerées qui avoient
beſoin d'adouciſſement.
Comme il n'y a point d'Ecole
plus propre à l'acquerir que celle
des Femmes , fes Amis le menerent
chez quelques Belles. II
Les vit d'abordfans autre deſſein
que celuy de rendre ſesdevoirs
Dvj
84 LE MERCVRE
à d'aimables Perſonnes que fa
naiffance engageoit à marquer
de la confideration pour luy ;
mais infenfiblement il y prit
goust , il eſtoit d'âge à aimer , il
avoit un coeur ; & une grande
Brune dont les yeux eſtoient les
plus dangereux du monde , eut
tant de charmes pour luy , qu'il
en devint éperduëment amoureux.
La Dame fut ſurpriſe de
le voir plus ſouvent chez elle
qu'elle ne l'auroit ſouhaité ! Elle
eſtoit ſi bien faite , qu'elle n'eut
pas de peine à deviner qui l'attiroit.
Ses affiduitez ayant commencé
à luy faire connoiſtre la.
paſſion qu'il avoit pour elle , fes
regards & quelques foûpirs mat
étouffez acheverent de l'en inftruire
. Cette conqueſte lachagrina
, elle n'eſtoit point d'un af
fez grand poids pour luy faire
GALANT. 85
honneur, & l'expoſoit àdes importunitez
fatiguantes pour une
Perſonne qu'un coeur novice
n'accommodoit pas. Elle feignit
de n'entendre point ſes premieres
declarations , & pour s'en
défaire en le rebutant , elle le
raitla fur quelques tlefauts dont
il prenoit peine à ſe corriger ,&
n'oublia pas fur tout à luy faire
connoiſtre ſon dégout pour certaines
rougeurs qu'il avoit fur le
viſage. Il aimoit la Dame , &
vouloit luy plaire à quelque prix
que ce fuſt . Ce dernier reproche
luy donnoit de l'inquietude. II
erut que ſes rougeurs eſtoient la
feule choſe qui la choquoit , &
dans l'impatience d'y trouver
quelque remede , il fit confidence
de ſon ſecret à celuy qui l'avoit
mené chez elle , & qui ap-
- prenoit ſes Exercices dans la
86 LE MERCVRE
meſme Académie que luy. Le
Confident avoit veu le monde,
il aimoit à faire piece , & fans
heſiter, il luy dit que ſi c'eſtoit
là le ſeul obſtacle qui l'empefchaſt
d'avoir les bonnes graces
de la Belle , il luy répondoitde
fon bonheur. Il adjoûte que ces
rougeurs venoient d'une abondance
de fang qu'il eſtoit facile
dedétourner ,qu'il les avoit euës
comme luy,& que pour éviter la
guerre qu'on luy faifoit , il s'en
eſtoit fait quite pardes Ventouſes
appliquées ſur la partie que
Moliere nous a fait ſi ſpirituellement
entendre , quand dans l'une
de ſes Pieces il a fait dire pour
infulter un
Apotiquaire , qu'on
voyoit bien qu'il n'eſtoit pas accouſtumé
à parler à des Viſages .
Le Gentil-homme auffi credule
que jeune , auroit voulu eftre
GALAN Τ. 87
ventousédans le meſme inſtant.
Il embraffe le Confident avec
une joye extraordinaire , & le
conjure de ne point differer à
faire venir la meſme Perſonne
dont il s'eſt ſervy pour une pareille
Opération . On prend jour
au lendemain , un Chirurgien
a le mot , & deux Amis com
muns font avertis de l'employ
qu'ils doivent avoir dans la Piece.
Le Confident amene le Chirurgien
à l'heure marquée. Le
Gentilhomme le prie de n'épargner
point ſon ſang , & fe couchant
fur le ventre , il fouffre
l'application des Ventouſes qui
fontune copieuſe attraction.Les
Scarifications ſuivent,on les fait
profondes , & apres que le Chirurgien
en a recüeilly deux
grandes paletes de ſang, il remet
les Ventouſes , & feignant d'a
88 LE MERCVRE
voir oublié quelque choſe de
neceffaire , il le quitte pour courir
juſques chez luy. Il eſt à peine
forty de la Chambre , qu'on
entend du bruit dans l'Escalier.
C'eſtoient les deux Amis à qui
on avoit appris le miftere. Ils
entrent malgré le Patient qui
veut qu'on ferme la porte , &
qui a bien de la peine à ſe tenir
couché fur le coſté. Ils s'informent
de ce qui peut l'arreſter au,
Lit , & apres une converſation
generale d'un quart - d'heure
l'un des deux paſſe dans une
étroite ruelle ſous pretexte d'a-'
voir quelque ſecret à luy dire.
L'Amant Ventouse tourne la
teſte ſans ſe remier , & fon Amy
le prie inutilement de s'approcher
un peu davantage. Il n'ofe
luy dire en termes du galant
Voiture , qu'il a pour ne le pas
7

He
GALANT. 89
eier.
11
e
1
faire , une raiſon fondamentale
fur laquelle il ne luy eſt pas
permis d'apuyer. Il n'écoute que
d'un peu loin ce qu'on ne luy diroit
pas fi on ne cherchoit à
l'embarraffer ; & enfin le Confident
fait l'officieux en obligeant
les nouveaux venus às'éloigner
. Le Chirurgien revient,
fil ofte les Ventouſes, & laiffe le
Plaintif ſcarifié dansdes dou-
Veurs dont il ne ſe conſole que
par l'efperace de n'avoir plusles
Tougeurs qui bleſſent les yeux
de la Dame. Elle apprend du
Confident le tour qu'il luy a
joué , & afin qu'il ne joüiffe pas
ſeul du plaifirde cette Avanture,
elle envoye prier le Gentilhomme
de luy venir parler le
lendemain. Le Meſſage luy étoit
trop doux pour ne l'engager pas
à ſe faire une neceſſité de cette
१० LE MERCVRE
Viſite.Il ſe rend chez elle à pied,
car l'Opération eſtoit trop récente
, & ne laiſſoit aucune voiture
commode pour luy . On le
mene dans le Cabinet de la Belle
, où il ne trouve que desEſcabeaux
fort durs. Elle le fait affeoir
malgré luy. Il fait cent poſtures
qui l'inſtruiſent de ce
qu'il ſouffre , & jamais converſation
d'une Maîtreſſe ne parut
ſi longue à un Amant. Il s'en
tire le plutôt qui'l peut , & ce
qui le chagrine , c'eſt qu'au bout
de quelques jours , il s'apperçoit
que ſes rougeurs augmentoient
au lieu de diminuer. Il s'en
plaint à celuy qui est cauſedu
Remede qu'il a eſſayé ,& fa réponſe
eſt qu'il feroit bon de recommencer
, parce que les Ventouſes
n'ont pas efté affez longtemps
appliquées. Il s'y ſeroit
GALANT.
91
refolu fans doute , s'il n'en euſt
- demandé avis à quelqu'un qui
- luy dit charitablement qu'on
- luy faiſoit piece. Il avoit du
coeur ,& ayant rencontré le malicieux
Confident , il luy fait
mettre l'épée à la main. Comme
les diſgraces ſe ſuivent , il ne
peut fi bien ſe ſervir de fon
adreſſe , qu'il ne reçoive une
fort large Bleſſure dont il eſt encor
à preſent au Lit.Il eſt certain
qu'il en guérira , mais il ne l'eſt
pas que ce nouveau ſangqu'il a
perdu faſſe ceſſer les rougeurs
dont il avoit crû ſe défaire ,
Voila , Madame , comme on
eſt quelquefois mal récompenfé
du temps qu'on employe à fervir
les Belles. Ce font des perils
qu'on ne court point en ſervant
noſtre Grand Monarque. Comme
il ne laiſſe jamais de vertu
5
92 LE MERCVRE
fans récompenfe , il a donné à
Mª d'Eurre le Fils la Lieutenance
de Roy des Ville & Citadelle
de Montelimar , en confide--
ration des ſervices que Mr d'Eurre
fon Pere a rendus au feu Roy,
& qu'ils ont continuez l'un &
l'autre avec un attachement qui
ſemble particulier à ceux de
cette Maiſon. Ce dernier avoit
donné ſa Démiſſion de la Lieutenance
de Roydes Ville &Citadelle
de Valence dont il avoit
eſté gratifié par Sa Majefté pour
pluſieurs années de ſervices
dans la Charge d'Exempt de
ſes Gardes , & dans ſes Armées
où il a reçeu pluſieurs Bleſſures,
& elle en a pourveu M² de Genas
Gentilhomme de Dauphiné
, qui s'eſt fait affez ſouvent
diftinguer parmy les Gardes du
Corps.
GALAN T.
93
1
i
Cependant je ſuis obligé de
vous dire que j'eſtois mal inſtruit
- quand je vous ay fait ſçavoir
eque Monfieur le Cardinal d'Ef--
trées alloit à Rome en qualité
d'Ambaſſadeur Extraordinaire .
On m'apprend qu'il n'y va que
comme Miniſtre du Roy , &
que par une Bulle d'Urbain VIII.
les Cardinaux ne peuvent prendre
le Titre d'Ambaſſadeur ,
quoy qu'ils en faſſent preſque
toutes les Fonctions .
f On m'apprend en meſme
temps que Meſſieurs de Renel,
de Flamarin , de Beaulieu , & de
Forteville , ont eſté reçeus depuis
peu de jours Chevaliers de
l'Ordre de S. Lazare de Jerufalem.
On les doit croire d'autant
plus dignes de cet honneur & de
tous les glorieux avantages qui
le ſuivent,queMonfieur le Mar
94 LE MERCVRE
quis de Louvois, qui a bien voulu
étre le Chefde cet Ordre , &
s'en faire le Vicaire General ,
s'applique particulierement à
n'y admettre que des Perſonnes
de naiſſance , de merite , & de
probité.Rien ne manque ià-defſus
à ceux que je viens de vous
nommer , & je me tiendrois afſuré
de pouvoir faire leur Eloge
d'une maniere bien délicate , fi
ma Plume l'eftoit autant que
celle de l'incomparable Madame
des Houlieres , qui nous a
donné enfin un ſecond Idylle.
Vous avez adntiré les Moutons,
admirez les Fleurs. Celles que la
Nature produit ne font ordinairement
belles qu'au Printemps,
mais en voicy qui le feront en
toute faifon ,&que le temps ſera
toûjours obligéde refpecter.
:
T
GALANT .
95
TOU
ral
LES FLEURS .
IDYLLE .
Ve voſtre éclat est
ne
di
el
Q
peudurable,
ge
Charmante Fleurs, honneurde nos
Iardins!
Souvent un jour commence &finit vos
destins.
L
Et le fortleplus favorable
Ne vous laisse briller que deux ou trois
matins.
Ah , conſolez- vous- en , Ionquilles, Tubereuses,
Vous vivez peu de iours, mais vous vivez
heureuses,
LesMédisans ny les Faloux
No geſnent point l'innocente tendreſſe
Quele Printempsfait naistre entre Zéphire&
vous.
Iamais trop de délicateſſe
-Ne mefle d'amertume à vos plus doux
plaisirs.
96 LE MERCVRE
i
Que pour d'autres que vous il poufſfe des
Soupirs ,
Que loin de vous il folâtre ſans ceſſe,
Vous ne reffentez point la mortelle tri-
Steffe
Qui devore les tendres coeurs ,
Lors que plein d'une ardeur extreme
On voit l'ingrat Objet qu'on aime ,
Manquer d'empreſſement , ou s'engager
ailleurs.
Pour plaire vous n'avezſeulement qu'à
paroiſtre ,
Plus heureuses que nous , ce n'est que le
trépas
Qui vousfaitperdre vos appas ;
Plus heureuses que nous , vous mourez
pourrenaistre...
Tristes reflections ! inutiles ſouhaits !
Quand unefoy nous ceſſons d'estre,
Aimables Fleurs , c'est pour jamais.
Vn redoutable instant nous détruit fans
reserve
On ne voit an delà qu'un obscur Avenir;
Apeine de nos noms un legerſouvenir
Parmy les Hommesſe conſerve.
Nous rentrons pour toûjours dans leprefond
repos
D'on
GALANT.
97
D'où nous a tirezla Nature ,
Dans cette affreuſe nuit qui confond le
Héros
Avec le Lache & le Parjure ,
Et dont de fiers Deſtinsparde cruelles
Loix
Ne laiſſent ſortirqu'une fois.
*
1893
*
3
Maisbelas ! pour vouloir revivre
La vie est- elleun bien fidoux ?
Quadnous l'aimons tant,ſongeōs-nous
De combien de chagrins sa perte nous
-délivre ?
Ellen'est qu'un amas de craintes de douleurs
,
De travaux, defoucis, de geſnes.
Si nous voulons gouster ce qu'elle a de
:
douceurs ,
De nos plaisirs on fait nos peines.
Pourquiconnoît les miſeres humaines,
Mourirn'estpas le plus grand des malbeurs,
Cependant , agreables Fleurs ,
Pardes liens honteux attachez à lavie,
Ellefait seule tous nosſoins ,
Et nous nevous portons envie
Que par où l'on devroit vous envier le
moins.
Tome I X. E
98 LE MERCVRE
Avoüez , Madame , que mes
Lettres vous plairoient encor
plus qu'elles ne font , ſi elles
eſtoient toûjours remplies de
quelque Ouvrage de l'Illuſtre
Perſonne àqui nous devons celuy-
cy. Elle fait aſſurément
honneur à voſtre Beau Sexe .
Pour moy je tiens que ſon trop
de merite eſt ſon ſeuldefaut, car
il me ſemble qu'eſtant auſſi-bien
faite qu'elle eſt , elle ne devroit
pas avoir tant d'eſprit. Il brille
merveilleuſement dans ces Vers ;
outre que l'expreſſion en eſt noble,
ils fontd'une netteté achevée
,&ont un touraifé & délicat
qui fait qu'on entre fans
peine dans la penſée , & qu'elle
s'offre d'abord ſans embarras ,
Je ne ſçay pourtant fi cet Idylle
pourra perfuader à tout le monde
que mourir pour renaiftre
GALANT. 99
S
DE
{
avantage #
ne ſeroit pas un bonheur pour
nous , je veux dire , à nous regarder
détachez des ſentimens
que nous donne la Religion. Du
moins je ſcay bien qu'il paſſeroit
pour un fort grand
dans la Famille de Madame de
Torigny , dont la mort a laiſſfé
un ſenſible regret à tous ceux
qui la connoiſſoient. Elle eſtoit
de la Maiſon de Laubeſpine ,
Femme de M de Torigny Prefident
en la Chambre des Comptes
, & Soeur comme je croy
vous l'avoir déja dit dans l'une
de mes Lettres , de M² le Marquis
de Verderonne Gendre de
feu M le Chancelier Daligre.
M. de Verderonne fon Pere
eſtoit Maiſtre des Requeſtes , &
Chancelier de Monfieur le Duc
d'Orleans Oncle du Roy. Il eſtoit
Parent tres-proche de feu M. le
E ij
100 LE MERCVRE
Garde des Sceaux de Laubeſpine
Chaſteauneuf , & de M. de
Puylaurens , Favory de feu Son
Alteſſe Royale.Madame de Verderonne
ſa Mere qui vit encore,
eft Fille de feu M. le Bret autrefois
Avocat General du Parlement,
qui nous a laiſſe quantité
de beaux Plaidoyers , & un
Traité admirable de la Souveraineté
. Ce grand Perſonnage
eſt mort Doyen du Conſeil du
Roy. M. le Bret de Flacourt fon
petit Fils , aujourd'huy Maiſtre
des Requeſtes , ſoûtient dignement
le nom & la gloire que luy
a laiſſée ſon illustre Ayeul. Je
ne vous dis rien de M. de Torigny
le Fils dont je vous parlay
quand il fut reçeu Conſeiller au
Parlement. Il eſt dans une eſtime
generale , & marche ſur les
pas des grands Hommes dont
GALANT. 101
-
il eſt deſcendu , & c'eſt une des
plus fortes loüanges qu'on luy
puiſſe doriner . Feu Madame la
Preſidente de Torigny fa Mere
avoit dans ſa phiſionomie je ne
ſçay quoy de fier & de modeſte
tout enſemble qui attiroitla veneration
de tout le monde . Elle
eſtoit civile , douce , honneſte ,
fincere , obligeante , & la meilleure
& plus tendre Parente qui
fut jamais . Rien n'approche du
reſpect qu'elle a toûjours eu
pour M. le Preſident ſon Mary.
Il eſtoit accompagné d'une amitié
ſolide qui ne luy laiſſoitgoûter
de joye veritable que quand
elle pouvoit eſtre avec luy. Je
dis beaucoup , & ne dis point
encor affez , puis qu'il y avoit
mille charmes répandus en ſa
Perſonne qui la rendoient un
E iij
102 LE MERCVRE
Trefor ineftimable d'eſprit &
d'honneur.
Nous avons auſſi perduMadame
la Mareſchale d'Albret .
Elle eftoir Soeur de M.du Pleſſis-
Guenegaud. Toute la Guyenne
l'a fort regretée,elley eſtoit dans
une confideration tres-particuliere
, & tout ce qu'ily ad'honneſtes
Gens dans cette Provin-
се , eſtoient charmez &de fa
bonté & de ſa vertu , mais la
mort ne reſpecte perſonne , les
années s'écoulent inſenſible--
ment , & fi on peut meſurer le
temps, il n'y a pas moyen de l'arrefter.
Les Horloges qui nous
font connoiſtre combien nous
avons paffé d'heures de chaque
jour où nous vivons, ne peuvent
nous apprendre combien il nous
en reſte encor à paſſer. On en a
GALANT. 103
preſenté une au Roy depuis
quelques jours d'une beauté &
d'une invention toute extraordinaire.
Il n'y a rien de mieux
travaillé que cet Ouvrage , & on
ne peut affez admirer l'intelligence
& l'efprit de cette ingénieuſe
Perſonne qui en a donné
l'idée. Cette Horloge faite en
Globe a un pied de diametre,
& ſonne les heures & les quarts
fur trois Timbres . Elle est àPendule
, & en commençant par le
bas , on voit les Quarts & les
Minutes ſur le plus petit de ſes
Cercles . Les Jours de la Semaine
font marquez furun plus grand,
& ſur un autre encor plus grand
que ce dernier font les Saiſons
avec les Planetes dansleurs Maifons.
La Lune y paro'ſt : C'eſt
une petite Boule tournante qui
en montre tous les jours peu à
E iiij
104 LE MERCVRE
peu le croiſſant& le declin ,comme
on le découvre dans le Ciel.
Cette petite Lune fuit le premier
mobile qui eſt le movement regulier
de vingt- quatre heures,
& retrograde chaque jour à proportionde
ce qu'il faut pour faire
ſa révolution entiere en vingtneuf
jours & demy. On voit en
mefme temps ſon quantiéme,
fon aſpect avec le Soleil , la Ma-
-rée & le lieu qu'elle occupe
dans les Signes . Le Soleil eſt
placé fur un plus grand Cercle.
L'Heure y eft marquée aufli bien
que le Jour de l'Année & le Degré
du Signe où il eft , avec ſon
lever & fon coucher. Tous ces
Cercles compofent un peu plus
que la moitié de ce Globe , & en
forment la partie inferieure. II
n'y a rien dans celle d'enhaut,
parce qu'ayant eſté fait pour
GALANT.
105 I
el
eftre fufpendu comme un Luftre,
il auroit eſté inutile d'y marquer
ce qu'il euſt eſté impoſſible
de voir. Le premier Cercle eſt
d'argent , le ſecond d'or , & ainfi
de tous les autres . Le Soleil eft
d'or , grand comme une Piece
de Trente fols , pofé ſur une
double L d'acier cizelé en relief
, & bluy . Un des coſtez de
la Lune eſt d'argent , & l'autre
eſt d'or émaillé d'azur avec de
petites Etoilles d'or. Cette Lune
eft comme enfermée à moitié
dans une Boëte qui eſt auſſi d'or,
émaillée d'azur & parfemée de
petites Etoilles du meſme metal.
Un Nuage d'or émaillé la porte.
On diroit à ſa couleur qu'il eſt
éclairé du Soleil couchant.L'Aiguille
qui montre les Planetes
dans leurs Maiſons , eſt faite d'a
Ev
106 LE MERCVRE
cier en relief , & compoſée de
deux Arcs & d'une Fleche qu'on
regarde comme les armes d'Apollon.
Un Sceptre , un Bafton
Royal , & une Couronne de
France , forment celle qui marque
le Jour de la Semaine ; &
celle qui indique les Quarts , a
la figure d'une Fleur de LYS. II
y a des branchages d'acier fort
délicats qui compoſentunHorifon
pour cacher le Soleil pendant
la nuit ſous un voile tranf
parent. Le reſte du Globe qu'on
peut nommer la partie ſupérieure
, eſt rendu parfait par une
Calote d'argent , fur laquelle on
apercé àjour les fix Signes Meridionaux
avec les principales
Conftellations , & des Etoilles
en confufion . Au deſſus de ce
Globe paroîtun Nüage d'argent
remply des principaux Vents
GALAN Τ. 107
e
1
1
qui imitent parfaitementle naturel.
Ce Nüage porte un Buiffon
de Palmes&de Lauriers d'or
fur lequel eſt poſée une Medail.
le duRoy enbas relief d'or ,&
autour de ce Buiſſon il y a trois
Enfans de ronde boffe , dont
l'un mer une Couronne de Laurier
fur cette Medaille , l'autre
la regarde en foûtenant le Buiffon,
& le troifiéme tient une
Trompette . Pour le dedans du
Globe il eſt remply d'environ
trois cens Pieces qui forment
enſemble dix tres-beaux Mouvemens
, dont il y en a la plus
grande partie nouvellement
trouvée par M' Martinot Horlogeur
du Roy , & Inventeur
de ce merveilleux Chef- d'oeuvre.
Mr Balain Orfévre du Roy,
& Controlleur des Poinçons de
France , y a contribué de tout ce
E vj
108 LE MERCVRE
qui dépendoit de fon Art ,& le
deffus de la Calote eſt de fon
invention.
Comme on invente tous les
jours quelque choſe de nouveau
dans le monde , on renonce auffi
tous le jours à ce qu'il y a de
plus engageant. C'eſt ce que fit
encor dernierement Mademoifelle
de Vaillac , en prenant
Habit aux grandes Carmelites,
en preſence de Leurs Alteſſes
Royales Monfieur & Madame,
qui luy firent l'honneur d'affifter
à cette Ceremonie , accompagnez
de quantité de Perſonnes
des plus qualifiées de la
Cour. Elle eſt cadette de cette
belle Mademoiselle de Vaillac,
dont le merite fait tant de bruit,
& dont on ne peut dire trop de
bien. Si l'une fait fon bonheur
de la Retraite , l'autre peut faire
GALAN Τ .
109
e
1
S
1
celuy d'un des plus honneſtes
Hommes du Royaume. Elle eft
auſſi bien faite que belle , ſa taille
eſt grande & dégagée , on ne
peut avoir de plus beaux yeux,
& ce qui eſt un fort grand charme,
ſa bonté va audelà de tous
ceux de fa Perſonne .
La délicateſſe qui paroît en
celle de Monſeigneur le Dauphin
, ſemble en quelque façon
incompatible avec les Exercices
violens. Cependant il a commencé
à faire voir depuis quelques
jours , qu'il a toute la force
neceſſaire pour les ſuporter , en
montant des Chevaux d'Ecole.
Il ne ſe contenta pas du premier
qu'il monta , nommé Favory,
qui eſt unCheval fort adroit, &
qui a beaucoup de ſcience & de
vigueur , il en monta encor un
autre avec l'applaudiſſement de
For LE MERCVRE
toute la Cour qui fut ſurpriſe de
voir que dés la premiere fois il
fuſt ſi bien à cheval. Monfieur
le Comte de Brionne reçeu en
furvivance de la Charge de
Grand Ecuyer , luy preſenta la
Gaule. Le Roy en fut tres- farisfait.
II demeura preſent à tout le
Manege , & ordonna qu'on fift
une Loge pour la Reyne. Ainfi
lesDames auront la fatisfaction
à l'avenir d'admirer l'adreſſe de
ce jeune Prince , & la bonne
grace qu'il a dans tout ce qu'il
fait. M de Bournonville & du
Pleffis , Ecuyers de la grande
Ecurie, auront l'honneur de luy
enſeigner tour à tour cet Exercice.
Le premier eft malade , &je
ne ſeay s'il aura affez de ſanté
pour luy venir donner ſes Leçonspendantſa
quinzaine.C'eſt
un Gentilhomme d'un merite
GALANT. III
=
1
e
1
eut
e particulier. Il montre , à la grande
Ecurie , & le choix du Roy
en fait l'Eloge. M. du Pleſſis dont
le nom eft fi connu,& qui avoit
rendu fon Académie ſi celebre
en faiſant les meilleurs Ecoliers
de France , a eu l'avantage de
mettre Monſeigneur le Dauphin
à cheval. M. de la Touche,
choiſy par le Roy pour luy enſeigner
à faire des Armes ,
celuy de les luy mettre à la main
le meſime jour. Il eſt le premier
qui ait réduit cet Art en Science
,& il ne faut point douter
que ce qu'il enſeignera à ce jeune
Prince , ne le rende bientoft
auſſi parfait dans ce qui la regarde
, qu'il l'eſt dans tout ce qu'il a
déja appris par les foins deMonfieur
le Duc de Montaufier.Cela
paroiſt par les marques qu'il
donne tous les jours d'eſprit ,de
112 LE MERCVRE
jugement &de memoire. Deux
Exercices de vigueur commencez
dans le meſme temps , & qui
vont eſtre continuez de la mefme
forte , font voir non ſeulement
la force & l'adreſſe naturelle
de Monſeigneur le Dauphin
, mais l'ardeur qu'il a pour
tout ce qui luy peutſervir à marcher
fur les glorieuſes traces
qu'il brûle d'impatience de ſuivre.
Monfieur le Prince de Conty
qui a eſté élevé avec luy , a
commencé auſſi à monter à cheval
le meſme jour. Il a de grands
exemples domeſtiques , & aurcune
Qualité ne luy manque
pour répondre dignement à ce
qu'il eſt né. Ainfi on en peut
attendre un jour des prodiges
pour la Guerre . Je ne vous ay
point encor parlé de celle de Sicile.
Voicy en peu de mots tout
GALANT
113
ce qui s'y eſt paffé cette derniere
Campagne . Apres avoir eu
d'abord pluſieurs Avatages vers
Taormina, on s'empara de quelques
Poſtes importans aupres de
Catania & de Melazzo . On ſe
rendit maiſtre un peu apres de
ceux de Jacy , de Mafcary , &
de la Motta. Cependant Monfieur
le Mareſchal Duc de Vivonne
, dont la pieté n'eſt pas
moins grande que le courage,
fit jetter à Meſſine les Fondemens
d'une Egliſe qui doit porterle
Nom de S. Loüis . On auroit
pris des Places plus confiderables
que celles que je vous
viens de nommer , fi les Vents,
qu'on ne gouverne pas auſſi facilement
que les Hommes nous
en euſſent permis l'approche .
M. de Caſaux dont la valeur eſt
fi connuë, fit attaquer un Corps
114 LE MERCVRE
de deux mille Hommes dans la
Plaine de Maſcary. M. de Chaſtenay
qui commandoit le Détachement
fut tué d'abord. Mais
les François qui ne font plus
rien d'ordinaire , ne perdent
point coeur pour avoir perdu un
Commandant. Ceux qui furent
de l'Occafion firent auſſi-toft
plier les Ennemis . M. de Caſaux
les ſuivit , & fit deux cens Priſonniers
, parmy leſquels il y eut
plufieurs Officiers. Les Meffinois
montrerent beaucoup de
vigueur , & il ne ſe peut rien
adjoûter à leur courage. Quelque
temps apres les Noftres prirent
Belveder aux environs de
Catania. Monfieur le Duc de
Crufſol voyant la place de Lieutenant-
Colonel de fon Regiment
, vacante par la mort de
M. de Chaſtenay , propoſa m.de
GALAN Τ. II
1
11
1
1
Brégy au Roy pour la remplir. II
eſtoit Capitaine dans ce Regiment
; & comme il avoit beaucoup
contribué à la priſe de
Taormina , il avoit eſté fait dés
ce meſme temps Gouverneur
de la Scalete. Sa Majefté qui eftoit
informée de ſes ſervices , &
qui ne les vouloit pas laiffer
ſans récompenſe , le jugea digne
d'eſtre à la teſte d'un Corps
auſſi confiderable qu'eſt le Regiment
de Crufſol , & luy en donna
la Lieutenance-Colonelle.
Quelque Profeſſion qu'on ait
embraffée , le merite eft une forte
recommandation pour obtenir
les graces de ce grand Monarque
qui va ſouvent le chercher
hors de la Cour. Nous le
voyons en la perſonne de M.
d'Obeille , qui vient d'eſtre Sacré
Eveſque d'Orange. Il eſt
116 LE MERCVRE
Docteur de Sorbonne , & c'eſt
à cauſe de ſa grande érudition
qu'il a efté élevé à la Dignité de
Prelat.
En vous faiſant le Détail de
ce qui s'eſtoit paſſé au Mariage
de M le Marquis de Beringhen,
il me fouvient , Madame , que je
vous parlay de la beauté de
'Hôtel d'Aumont , &de la magnificence
des Meubles qui en
font les ornemens. Monfieur &
Madame y furent il y a quelques
jours , accompagnez de quantité
de Perſonnes Illuftres de la
Cour de l'un & de l'autre Sexe .
M le Duc d'Aumont les reçeut
d'une maniere qui le rendoit
digne de l'honneur qu'ils luy
faifoient. Leurs A. Royales prirent
grand plaifir à voir les raretez
qui ſe trouvent dans cetHôtel
, & apres avoir entendu deux
GALANT.
117
1
differents Concerts de Claveffins
, de Tuorbes , de Luts & de
Voix , qu'on avoit diſpoſez en
divers Appartemens , Elles furent
regalées d'un magnifique
Souper , ſervy d'une façon extraordinaire
. La Table eſtoit
une maniere de Croiſſant en
demy Octogone. Il y avoit vingt
Couverts. Monfieur & Madame
prirent place à la face de l'Ocrogone
oppoſée au Buffet qui
eſtoit d'une richeſſe ſurprenante
. Les Dames ſe placerent aux
deux coſtez de la Table , à ſçavoir
, Madame la Comteſſe de
Soiffons , Madame la Ducheffe
de Boüillon , Madame la Princeffe
de Monaco , madame la
Mareſchale de la Mothe Gouvernante
des Enfans de France,
Madame la Ducheſſe de Ventadour
, madame la mareſchale
118 LEMERCVRE
de la Ferté , Madame la Comteſſe
de Louvigny , madame la
Marquiſe de la Ferté , madame
la marquiſe de Beringhen ,Mademoiselle
de Grançay , & pluſieurs
autres Dames de la premiere
Qualité. Il y avoit une
ſeconde Table à dix-huit Couverts
pour Monfieur le Grand,
Monfieur le Chevalier de Lorraine
, Monfieur l'Archeveſque
de Rheims , Monfieur le Duc
de Villeroy , Monfieur le Chevalier
de Matignon , Monfieur le
Marquis de Saucour , & d'autres
Perſonnes du plus haut Rang.
Les Apartemens eſtoient éclairez
d'un tres-grand nombre de
Luftres , & les Tables furent
ſervies avec une propretez admirable.
On ne pouvoit moins
attendre du ſoin & de la vigilance
du SieurRenaut , Maiſtre-
د
GALANT.
119
א

2.
d'Hoſtel de Monfieur le Duc
d'Aumont. Pendant le ſoupé
les Haut-bois , les Violons , les
Timbales , les Trompetes , &
toute forte d'autres Inſtrumens ,
formerent un Concert qui donna
un fort grand plaifir à Leurs
Alteſſes Royales. Auſſi ſorti-
-rent-elles tres- fatisfaites & de
la magnificence du Repas , &
des manieres de celuy qui le
- donnoit.
Je ne dois pas oublier à vous
répondre ſur les plaintes que
vous me faites de ce que dans
mes dernieres Relations , je ne
vous ay point parlé de m² le
Comte de Vienne , meſtre de
Campdu Regiment de Cavalerie
du Roy. Jeneſçay comment
ſon Nom a pû m'échaper , puis
qu'il eſt certain que pendant .
cette Campagne il a donné des
120 LE MERCVRE
preuves tres-glorieuſes de ſa
valeur dans toutes les Occafions
qui s'y forrt paſſées. Il ſert en Allemagne
dans l'Armée de Monfieur
de Créquy avec une fi ardente
paffion de ſe ſignaler, qu'il
s'eſt toûjours trouvé par tout des
premiers , & particulierement
au Paſſage du Rhin lors que le
Prince de Saxe-Eyfenach fut
batu , & dans la Rencontre où
les Noſtres défirent trente Eſcadrons
des Imperiaux. Il eſt Fils
de Monfieur le Duc de la Vieuville
, Chevalier d'Honneur de
la Reyne , & Gouverneur du
Poitou , Frere de M. le marquis
de la Vieuville , aiſné de la maі-
fon , meſtre de Camp du Regiment
de Navarre .
Je reviens à l'Article lugubre
que je croyois avoir quitté jufqu'au
Mois prochain,pourvous
apprendre
GALAN T. 121
L
1-
e
1
S
apprendre la mort de M² du Tillet.
Il eſtoit Preſident des Re
queſtes , & Frere du Greffier de
ce nom. Il a laiſſé beaucoup de
bien , & un Fils qui a épousé
Mademoiselle Brunet. Il paſſe
pour un tres-honneſte Homme,
& on ne luy rend que juſtice
quand on luy donne cette qualité.
Cette mort me fait ſouvenir
que dans ma derniere Lettre je
ne vous dis qu'un mot de feu
Monfieur Daligre , Chancelier
de France. Il est bon que je vous
apprenne par quels degrez il
eſtoit parvenu à la plus éminente
Charge de l'Estat. Il commença
par eſtre Conſeiller au
Grand Confeil , & fut en ſuite
Secretaire du Cabinet , Intendant
de Juſtice en Languedoc
&en Normandie , Ambaſſadeur
àVenife , & Conſeiller d'Estat..
Tome IX. F
122 LE MERCVRE
Feu Monfieur le Cardinal de
,
Riche-lieu le choiſit apres la
mort de M le Chancelier Daligre
ſon Pere pour eſtre du
Confeilde Marine. On l'a veu
environ unan Sur- Intendant des
Finances par Commiffion, apres
quoy Sa Majesté lemit duConfeil
Royal des Finances dont il
demeura Directeur General ,
juſqu'à ce qu'elle luy envoya
les Sceaux , & luy fit prendre le
Titre de Chancelier. Sa moderation
& ſa juſtice luy ont attiré
l'admiration de tous ceux qui
donnent le prix aux choſes ſans
paffion. Il eſtoit connu pour avoir
l'eſpritvif& penetrantdans
les Affaires, &il falloitqu'on en
fuſt perfuadé puis qu'on l'a toûjours
employé aux plus importantes.
Il avoit une grande modeſtie
, une douceur attirante,
GALANT.
123
de
lidu
el
es
es

-
1
& beaucoup d'érudition en
forte que peu de Perſonnes pofſedoient
mieux que luy les belles
Lettres .
Je vous ay deja dit beaucoup
de choſes de Monfieur le Tellierque
le Roy luy a donné pour
Succeſſeur. Si-toſt qu'il eut prêté
le Serment accouſtumé , Mefſieurs
les Maiſtres des Requêtes
, les Treſoriersde France de
Paris , & les Secretaires du Roy,
luy allerent faire leurs Complimens
, ces trois Ordres d'Officiers
ayant d'autant plus d'obligation
de prévenir toutes les au -
tres Compagnies , qu'ils preſtent
eux-meſmes le Serment de fidelité
au Roy entre les mains des
Chanceliers de France , à cauſe
de l'ancienne Dignité de leurs
Charges , & de ce qu'ils font
Commenſaux de la Maiſon du
Fij
124 LE MERCVRE
Roy. M. Taſſaut , Doyen des
Maiſtres des Requeſtes porta la
parole pour leur Corps , & s'en
acquita fort dignement. M. de
Vvaroquier , Chevalier de l'un
des Ordres du Roy , Preſident
au Bureau des Finances , Gentilhomme
de noble & ancienne
Maiſon des Pays-Bas , & d'un
merite connu , parla pour les
Treſoriers de France ,& parla à
ſon ordinaire , c'eſt à dire en termes
aiſez & infinuans , qui ſentent
plus ſon Homme de Qualité
, qu'un Orateur qui veut déployer
ſon éloquence. Il loüa
particulierement comme il le
dévoit , le digne choix de noſtre
Auguſte Monarque qui avoit
rendu la juſtice qui eſtoit deuë
aux longs & confiderables fervices
de Monfieur le Chancelier
, auquel il ſouhaita de voir
GALAN T.
125
fer
tt
exercer cette grande Charge
autant d'années qu'avoit fait feu
Monfieur le Chancelier Seguier
, afin qu'il joüiſt plus
'
longtemps du plaifir que luy
t
donneroient les ſervices qu'il
rendroit encor à l'Estat , & ceux
qu'on doit attendre du zele qui
attache ſans relâche Monfieur
le Marquis de Louvois à tout ce
qui peut contribuer à la gloire
de fon Maiſtre . M. Berrier Secretaire
du Confeil , & Procureur
perpetuel de la Communauté
des Secretaires du Roy,.
le complimenta pour leur Corps,
& tout ce qu'il dit fut tres-digne
d'eſtre écouté. Monfieur le
Chancelier répondit à chacun
d'eux avec ſon honneſteté ordinaire
, & avec cette juſteſſe de
paroles qui ne luy eſt pas moins
particuliere que naturelle.Mon-
Fij
126 LE MERCVRE
fieur le Procureur General ayant
preſenté ſes Lettres de Chancelier
au Parlement afin qu'elles
y fuſſent enregiſtrées , elles furent
leuës tout haut , & reçeuës
avec un applaudiſſement qui ne
ſe peut concevoir. On y voit les
grands & importans ſervices
que ce Miniſtre a rendus à l'Eftat
en Italie pendant le Regne
du feu Roy , en France pendant
la Regence , & en fuite ſous
Loüis le Grand. Parmy tous les
Eloges qui font dans ces Lettres,
je ne puis vous en taire un fort
glorieux à Monfieur le Chancelier;
c'eſt qu'il y eſt expreffément
marqué que par ſes ſoins
&par fa prudence il a beaucoup
ſervy à pacifier les Troubles de
l'Estat. M. le Procureur Gene--
ral fit un Eloge fort court de ce
grand Miniſtre ; mais il dit beauGALANT
. 127
ees
1
e
:
coup en peu de paroles , & fit
voir entre autres choſes que
Monfieur le Tellier eſtoit heureux
d'eſtre né avec toutes les
qualitez qui le rendent fi recommandable
; heureux d'avoir
trouvé tant d'occaſions de s'employer
pour l'Eſtat ; heureux de
fe voir Chef d'une Famille qui
fecondoit fi bien ſon zele dans
les ſervices qu'il rendoit inceffamment
à ſon Prince ; heureux
d'avoir efté choiſy pour remplir
la Charge de Chancelier de
France , & de l'avoir eſté par un
Roy dont le juſte difcernement
eſt la marque la plus inconteftable
du vray merite ; Et heureux
enfin par deſſus toutes choſes,
de s'eſtre montré digne des avantages
qu'il poſſedoit. Il y a
quelques jours que l'Académie
Françoiſe l'alla falüer en Corps.
Fiiij
12-8 LE MERCVRE
M. l'Abbé Flechier , Directeur
en charge , luy fit un Compliment
tel qu'on le pouvoit de
l'Homme du monde qui penſe
& qui s'exprime le mieux. Ses
Oraiſons Funebres ſont des
Chef-d'oeuvres qu'on ne ſcauroit
voir fans en admirer la netteté
& la force , & il donne un
tour aux choſes qu'il ſemble
qu'il n'appartient qu'à luy de
trouver. Il loüa ſans trop d'exageration
les qualitez extraordinaires
de Monfieur le Chancelier,
parla du bonheur de ſe voir
Pere d'un Fils qui eſtoit Premier
Duc & Pair Ecclefiaftiqure , &
dans une des plus hautes Dignitez
de l'Eglife ; & tombant de
là fur les ſervices de Monfieur
le Marquis de Louvois , il fit
connoiſtre de la maniere du
monde la plus délicate , que fi
GALANT.
129
Monfieur le Tellier avoit conſervé
juſqu'icy une penetration
d'eſprit qui ſembloit ne devoir
plus eftre de fon âge ,Monfieur
de Louvois dés ſon entrée aux
Affaires , avoitprévenu par des
connoiſſances avancées ce qu'il
n'y avoit qu'une longue experience
qui luy dût faire acquerir.
Comme c'eſt par le merite ſeul
que Monfieur leChacelier s'eſt
élevéau nouveaudegré degloire
où nous le voyons , les voeux
de toute la France avoient en
quelque façon prévenu la juſtice
que le Roy a voulu luy rendre.
C'eſt ce qui a fait dire fort
ſpirituellement à M. Defcourades
.
Illuftre leTellier,
Vous estes Chancelier,
LYON
LeRoy feul a fait cet,Ouvrage ;
Mais le Royaume entier ,
PE
F V
130 LE MERCVRE
S'il eust falu prier ,
Eust donné sonfufrage.
Ce que je vous ay dit des Lertres
de Chancelier dont M. le
Procureur General a demandé
l'Enregiſtrement , devroit avoir
efté précedé de ce que j'avois
fait deſſein de vous dire touchant
les Ceremonies qui s'ob.-
fervent à l'Ouverture du Parlement
apres les Vacations. Pluſieurs
en parlent , & peu de
Gens les ont affez examinées
pour en faire un juſte Détail..
La matiere eſt belle , & tout ce
quis'y eft paffé cette annéemerite
voſtre curiofité ; mais je ſuis
contraint d'attendre au Mois
prochain à la fatisfaire , n'ayant
pas le temps de vous écrire tout
ce que je voudrois ſur un ſi am.
ple ſujet. J'avois veu prendre le
GALANT.
r3r
e
e
-
chemin des Quartiers d'Hyver
aux Ennemis. Je croyois y mettre
auffi le Mercure,&que je ne
vous parlerois pendant quelques
mois que de Galanteries,
deComedies & de Bals ; mais les
François infatigables ſous un
Prince qui veille fans ceſſe au
bien & à la gloire de ſon Eſtar,
ne peuvent demeurer en repos
enaucun temps.Ainſi je me vois
obligéde les fuivre,quoy que ce
ne puiſſe eſtre que de loin , &
c'eſt par cette raiſon que je ne
pourray vous rendre un compte
auffi exact que je le voudrois
des ſurprenantes actions par lefquelles
ils ont finy la Campagne...
Apres la glorieuſe Journée
de Cokeberg , les Ennemis demeurerent
fi conſternez , qu'ils
ſe laifferent battre par diuers
Fvj
132 LE MERCVRE
Partis. Monfieur de Créquy fit
donner ordre au Gouverneur
de la Petite - Pierre d'en envoyer
par derriere l'Armée ennemie
qui en fut incommodée.
Il fit auſſi brûler les Fourages
de tous les lieux d'où ilsen pouvoient
tirer ,&les inquieta tellement
, qu'apres les avoir batus
en gros , on peut dire ( fi ce
n'eſt point abuſer du terme)
qu'il les batit encore en détail.
Depuis ce temps - là , ils ne
fçeurent plus ny ce quils faiſoient
, ny ce qu'ils vouloient
faire. Ils manquent de Fourages
, en vont chercher à huit
lieuës ,& ces Gens quidevoient
tout prendre , craignent qu'on
ne leur prenne Sarbrük. Ils s'éloignent
peu à peu de noſtre
Armée. M' Jacquier tombe malade
, tout le monde fait des
GALANT. 133
r
voeux pour luy ; mais les ordres
font fi bien donnez , que les
Noftres ne manquant de rien,
ne recoivent aucun préjudice
de fa maladie . Monfieur de
Créquy prend le Fourage de
quatre Villages des environs de
Strasbourg. On luy députe pour
luy en faire des plaintes. Il répond
à ceux qui en font chargez
, qu'il faut qu'il ſe ferve de
ce qui eſt à portée , qu'ils l'ont
bien voulu, & qu'il empefchera
le,deſordre . Il envoye en effet.
ſes Gardes pour l'empefcher ..
Les ennemis n'ont que du Bled
de Turquie & de la Paille;&
apres avoir efté chez eux ſe
rafraichir & prendre du monde,
des munitions & de l'argent,
ils viennent ſe ruiner de nouveau.
Ils apprennent qu'on a
blâme à Vienne l'imprudence
:
3
134 LE MERCVRE
qu'ils ont euë d'engager urr
Combat à la Journée de Cоке-
berg contre la Maiſon du Roy,
celle de l'Empereur ( dont en
cette Occafion les Cuiraffiers
faiſoient partie ) n'eſtant pas capable
de luy refifter. Pendant
qu'ils fongent à aller prendre
leurs Quartiers d'Hyver , on
réſout d'affieger Fribourg. On
cache ce deſſein. Les meſures
font priſes à la Cour & à l'Armée.
Rien ne ſe découvre du
Secret , rien n'en échape. Les
Ennemis croyent qu'on va a
Sarbruk,& on fait tout ce qu'il
faut pour les entretenir dans
cette penſée . Ils y envoyentdes
Troupes. On en fait avancerde
Flandre pour les mieux tromper.
Admirez cette conduite.
Tout agit , tout marche , &
rien ne paroiſt. Avant que d'enGALANT.
135
Π

trer dans les particularitez du
Siege , il eſt aſſez à propos de
vous faire connoiſtre l'importance
de la Place . Elle estoit autrefois
la Capitale du Canton
Catholique appellé le Canton
de Fribourg. Sa fituation eft en
partie fur une Montagne , &
en partie fur le panchant de
cette Montagne. La Riviere de
Sana l'environne preſque entiere,&
luy fertd'un large Foffé,
qui fait la ſeparation d'un grand
Fauxbourg. Ce Fauxbourg a fes
Portes & ſes Murailles , & fe
joint à la Ville par trois grands
Ponts quidonnent communication
de l'un à l'autre. C'eſt du
coſtéde la Riviere où Fribourg
eſt au Midy ſur le panchant de
la Montagne. La Montagne eſt
de l'autre coſté avec des Rochers
eſcarpez en façon de
136 LE MERCVRE
haute Muraille au bord de cette
meſme Riviere , en forte qu'il
n'y a point à craindre qu'on les
puiſſe eſcalader. La Ville eft
Ipatieuſe.C'eſt un Eveſché , &
la plus conſidérable des trois
Univerfitez des Terres de l'Empereur.
On l'a fortifiée d'une
maniere qui f'auroit renduë imprénable
à d'autres qu'à des
François . Elle a deux foſſez où
ily a des retenuës d'eau , deux
Murailles avec des Tours , &
une grande Redoute de pierre
plus élevée que la Citadelle,
qui eſt de quatre Baſtions ſur
la hauteur. Cette Place a eſté
jugée d'une telle conféquence,
que l'ordre eſtoit donné de le
ver le Siege de Philifbourg ,
plutoft que de la laiffer perdre
ſi on l'euſt attaquéependant ce
Siege. Je ne vous feray point
GALAN T.
137
e
|
un long Détail de ceux à qui
elle a appartenu ,je vous diray
ſeulement qu'elle est preſentement
à l'Empereur,& qu'on ne
peut l'entendre nommer ſans ſe
ſouvenir des grands & prodigieux
Exploits qu'a faits autrefoisMonfieur
le Prince en Allemagne
, lors qu'il n'eſtoit encor
que Duc d'Enguien. La
priſe de cette place eſtoit d'autantplus
importante pour nous,
qu'eſtant dans le Pays de l'Empereur
, il ne sçauroit avancer
ſur les Terres qui nous appartiennent
, qu'on en faſſe auffitoſt
demeſme fur celles quiſont,
à luy. Joignez à cela que Fribourg
eſtant fort grand , ony
peut mettre ſept ou huit mille
hommes en Garniſon , dontune
partie ſera toûjours preſte à la
defendre , tandis que l'autre
138 LE MERCVRE
s'étendra dans le Païs. De petites
Places pareilles à Philifbourg
ne font pas ſi avantageuſes.
Ce ne ſont que des Fortereſſes
qui ne pouvant contemir
un fi grand nombre de
Troupes , ne peuvent faire de ſi
grandes executions. D'ailleurs
Fribourg affure Briſac que les
Ennemis menacent depuis &
long-temps,& à l'avenir ils parleront
peut-eftre moins de l'affreger
, que de reprendre ce
qu'ils ont perdu. Cette Place
ne nous met pas ſeulement en
pouvoir de faire contribuer la
Suabe ; mais elle nous donne
moyen d'entrer dans les Païs
Hereditaires , & ofte à l'Empereurune
partie confiderable de
fes Revenus , eſtant certain que
la pluſpart des Penfions qu'il
donnoit à ſes Officiers eſtoient
GALANT. 139
|-
|-
afſignées ſur ce qu'il retiroit de
Fribourg . Le Pays eft fort remply
de Nobleffe , & n'a gueres
de Païſans qui ne foient riches
. La Place n'eſt commandée
par aucune Ville , & elfe
commande à toutes celles des
environs . Sa priſe rompt les
meſures des Ennemis , leur fait
quiter leurs Quartiers d'Hyver ,
&les oblige à en chercher d'autres.
Adjoûtez à ces avantages
, celuy de nous eſtre rendus
maiſtres d'une Place où
font tous les Magaſins dont on
auroit eu beſoin pour le Siege
de Briſac. Cependant fi les difficultez
augmentent la gloire,
on peut dire qu'il n'y a rien qui
égale celle des François. Ils ne
s'attachent jamais à des Entrepriſes
faciles , &les Places qu'ils
ont attaqué cette année ont
140 LE MERCVRE
toûjours paſſe pour imprénables.
Fribourg l'euſt efté ſans
doute pour d'autres Ennemis
que pour eux ; & quoy qu'elle
ne ſoit pas auſſi forte que Valenciénes,
Cambray,& S.Omer,
mille difficultez en devoient
rendre la Priſe impoffible. C'eſt
une Ville environnée de Défilez
qui devoient empefcherde
l'affieger, ſi les Impériaux n'eufſent
pas manqué de prévoyance
; & toute Place dont on peut
empeſcher le Siege , peut paffer
pour imprenable. Sa ſcituation
fur le panchant de la Montagne,
pouvoit donner lieu de la mieux
défendre. Elle avoit des Munitions
de guerre & de bouche,
& un Commandant qui a toûjours
paſſé pour avoir de la
conduite & du coeur. L'Hyver
avoit commencé de puis long-
2
GALANT.
141
temps en ce Païs- là ; il y avoit
plus de trois ſemaines qu'il eftoit
couvert de nége , & cependant
on réſout d'inveſtir Fribourg.
On ne peut dire qu'on
aitprévenules Ennemis , pour
ſe mettre en campagne avant
la Saiſon ; qu'ils n'avoient point
de Troupes fur pied , & qu'on
eſtoit éloigné d'eux. Le contraire
eft connu de tout le monde
, les Armées eſtoient proches
l'une de l'autre , & la leur
eſtoit forte quand on a formé
ce deſſein. Mais dequoy ne
vient-on point à bout , quand
ce qu'on entreprend eſt bien
digeré , & qu'on execute avec
beaucoup de valeur & de conduite
des Ordres envoyez avec
de prudentes reflections ? M
le Mareſchal de Créquy apres
avoir donné aux Ennemis la
142 LE MERCVRE
jalouſie dont je vous ay deja
parlé , fait courir le bruit dans
ſon Camp , qu'il attend pour le
quiter , que le Prince Charles
aitdécampé. Cependant il part
une heure apres , & fe rend à
Briſac avec une diligence incroyable.
Il avoit donné ordre qu'on
fiſt un Pont de Bâteaux fur le
Rhin. Il fut achevé en douze
heures par les ordres de M. de
Viſſac . Cet illuſtre General ayant
veu que toutes les choſes
qu'il avoit eu ſoin de faire préparer
eſtoienten état , ordonna
unDéchement de quinze maiſtres
par Compagnie ,& м. de
Lançon LieutenantGeneral eut
ordre de demeurer avec le reſte
de la Cavalerie dans desQuartiers
depuis Scheleſtat juſques à
Briſac. Admirez la conduite de
Monfieur de Créquy. Il s'éloiGALANT.
143
gne des Ennemis ſans en éloigner
ſes Troupes.Elles couvrent
encor Brifac & Scheleſtat , & il
oſte aux Ennemis le moyen de
faire aucune Entrepriſe pendant
qu'il aſſiegera Fribourg ,
en cas qu'ils ne veulent pas tenter
de le ſecourir. Apres tant
d'ordres auſſi judicieuſement
que ſecretement donnez , M. le
Baron de monclar part à dix
heures du ſoir avec une Brigade
de Cavalerie , les Dragons de
du Fay ,& cinq Bataillons que
commandoit M. d'Aubijoux,
afin d'inveſtir Fribourg. Le
reſte de l'Armée défila à la
pointe du jour ſur deux Ponts ;
&d'abord que les autres Troupes
ordonnées pour cette Expedition
eurent paffé , M. de Créquy
ſe mità la teſte de la maiſon
duRoy. Je vous aydéja marqué
:
144 LE MERCVRE
qu'il y avoit des Défilez pour arriver
à Fribourg.M. le marefchal
de Créquy fit couper beaucoup
deBois qui les embaraſſerentde
telle forte , que les Ennemis
n'auroient pû les paſſer fans
beaucoup de peine , & fans
grande perte. Le voila devant
Fribourg. Si ceux de la Place
furent étonnez de voir qu'on les
affiegeoit , les Affiegeans ne le
furentpasmoins , de connoiſtre
le deſſeinqu'on avoit pris , le ſecret
ayant eſté ſi bien gardé,
qu'ils n'avoient ſçeu juſques-là
en quel lieu on les menoit.Quad
cette Nouvelle fut publiée à la
Cour , leGeneral major Harang
(qui comme vous ſçavez avoit
eſtépris dans la Journée de Coxberg)
dit qu'il eſtoit impoſſible
que le Siege fut veritable , à
moins que l'Armée de l'Empereur
GALANT.
145
reur ſon Maiſtre n'euſt eſté entierement
défaite. Et quand il
apprit qu'on ne s'eſtoit point batu,
il admira la merveilleuſe conduite
du Roy , la prudence de ſes
Miniſtres & l'ardeur infatigable
de ſes Generaux. Toutes les
Troupes n'eſtant pas encor arrivées,
m. le mareſchal de Créquy
viſita la Place , les Poſtes & les
Paſſages des environs,avant que
de faire la diſpoſition des Quartiers.
Les Ennemis brûlerent un
de leurs Fauxbourgs ,& tirerent
pluſieurs volées de Canon ſur
lesTroupes les plus avancées.M.
d'Aubijoux ſe logea avec les
cinq Bataillons dans le Fauxbourg
brûlé du coſté de la gorge
de la montagne , où l'on reſolut
de faire l'Attaque. Il pouſſa mefme
un Logement avec cinquanteHommes
, à quelques pas du
Tome IX. G
146 LE MERCVRE
Foffé . Les Ennemis firent un
affez grand feu . Il n'y eut que
vingt Soldats tuez & bleffez, un
Capitaine'd'Orleans tué , & un
de Feuquieres bleſſé. Le lendemain
le reſte des Troupes eſtant
arrivé , M. le marefchal diſpoſa
les Quartiers dans l'ordre fuivant,
afin que les Troupes ne
fouffriffent point.
DISPOSITION DES .
Quartiers de l'Armée devant
Fribourg le 10. Novembre.
M. de Choifeuil ,
Monfieur de la reüillée,
M. de Hautefeüille ,
Eſtoient à Vendeling , avec les
Brigades
De la Maiſon du Roy ,
- De Bulonde
Et de la Ferté
GALANT. 147
M. le marquisde Genlis,
M. de Renty.
M. le Comte deRoye,
Et M. de Boquemar ,
Eſtoient à Lehen , avec les Brigades
DeBeaupré ,
DeVivans ,
De Boiſdavid ,
Et de Vendofme.
M. le Baron de Monclar,
EtMile Marquis de Lambert ,
Eſtoient à Betzenhuls , avec les
Brigades
De Moreüil ,
DeDugas,
• Et de Joſſau

M. le Comtede Maulevrier
Colbert,
EtM. le Comte de Broglio,
Gij
148 LE MERCVRE
Eſtoient à Zering , avec les
Brigades
De S. Loup ,
De Bertillac ,
Et les Dragons de Liſtenay
Et de Teffé.
M. le Comte de Schomberg
eſtoit à Herdem
Brigades
De Novion ,
Et de Nefle.
T
avec les
La Brigade de M. d'Aubijoux
eſtoit à Viter , Fauxbourg
brûlé.
Les Dragons du Roy & de
du Fay , eſtoient à Neter ; Et la
Brigade de la Valete , à Gunterſtal
& à Delhuts..
Apres cette diſpoſition , il
GALANT. 149
د
changea l'ordre qui avoit eſté
donné pour l'ouverture de la
Tranchée & voulut qu'on
l'ouvriſt de l'autre coſté de la
Ville , laiffant la Montagne à
gauche. Il fit conſerver le premier
Logement pour ſervir de
fauffe Attaque. Le meſme jour
M. le Comte de Schomberg
emporta l'Epée à la main , deux
Redoutes avancées fur la hauteur
du Chaſteau . Il eſtoit à la
teſtede trois cens Hommes,foutenus
des Brigades de Normandie&
de Nefle ..
La Tranchée fut ouverte à
l'entréede la nuit. Les Officiers
Generaux estoient M'le Comte
de Maulevrier- Colbert , & M"
de laFeüillée & de Boiſdavid.M.
le Marquis de Harcour-Bévron
commandoit deux Bataillons de
Picardie.Deux autres de Cham-
Giij
150 LE MERCVRE
pagne prenoient les ordres d'un
des principaux Officiers de ce
Corps. Comme les François ſont
intrepides & accoûtumez à
vaincre ,& qu'on vouloitvenir
promptement à bout de cette
Entrepriſe ,on ne ſuivit point la
pratique ordinaire,qui eſt d'ouvrir
la Tranchée fort loin de la
Place.Elle fut commencée affez
prés ,& on tira une grande Ligne
paralelle à la portée du Piſtolet.
Les Bateries qu'on avoit
dreffées la nuit , tirerent à la
pointe du jour. Elles ruinerent
des Flancs & des Embraſures
par où les Ennemis pouvoient
tirer. La Garde de la Cavalerie
eſtoit commandée par M. de
Neuchelles LieutenantdesGardes
du Corps. On perdit quelques
Officiers fubalternes. M.
Je Comte de Buffay un des LieuGALANT.
151I.
tenans Generaux de l'Artillerie,
&M. de Culan Colonel de Picardie
, furent tuez .
LesBataillons de Normandie ,
Feuquieres , la Marine, & Vaubecour,
releverent la Tranchée
la nuit du onze au douze. M. le
Marquis de Choiſeüil , M's les
Comte de Broglio & d'Aubijoux
, eſtoient de jour. On prépara
toutes choſes pour ladefcente
du Foffe , & on ſe contenta
de ſe loger ſur le bord ,
parce qu'on le trouva large &
difficile à combler. On mit encor
quelques Pieces en baterie
par les ſoins de M. le marquis
de la Freſeliere. Elles furent
tres--bien ſervies, & Monfieur le
Mareſchal de Créquy paſſa la
nuit à ſon ordinaire , c'eſt àdire
dans la Tranchée. Comme le
clair de Lune eſtoit grand, nous
Gj
152 LE MERCVRE
perdîmes quelques Gens cette
nuit-là . M. de la Tillaye Lieutenant
Colonel du Regiment de
Normandie , Officier d'un merite
fingulier , fut tue. M. d'Affonville
Ayde de Camp de M.de
Créquy ,& M. de Roquefeüille
Enſeigne de ſes Gardes , furent
bleſſez . On fit une Bréche de
quarante pas par le haut , apres
laquelle on ſomma le Gouverneur
, qui fier d'avoir appris fon
Meſtier parmy les Troupes de
France , répondit qu'un Hom.
me comme luy ne ſe rendoit
pas au premier Affaut.
La Tranchée fut relevée la
nuit du douze au treize , par M.
le Comte de Roye , M. de Boquemar
, & м. le Chevalier de
Novion , avec les Bataillons
d'Auvergne , de Bretagne , &
de Dampierre. On travailla à
GALANT
153
une nouvelte Sape & à une autre
Baterie qui voyoit la Bréche
àrevers ,& on élargit les Travaux.
د
Le treize au foir , les Officiers
Generaux qui releverent la
Tranchée , furent M" les maг-
quis de Genlis , de Renty , & de
la Ferté avec les Bataillons
d'Orleans , de la Couronne , &
de la Freſeliere . On avança fort
par les Sapes , & l'on travailla à
une mine . Monfieur le Mareſchal
deCréquy alla luy-meſme reconnoiſtre
la Breche , & refolut
de tenter un Logement deffus
, ayant reconnu que les Ennemis
ne travailloient pointderriere.
Des Gens détachez avec
des Travailleurs , deſcendirent
dans le foffé avec des Echelles,
&monterent à la Brêche àquatre
heures. Elle ne futdefenduë
G V
154 LE MERCVRE
que par un grand feu que firent
les Affiegez des Maiſons qu'ils
avoient percées. On la paffa
malgré cet obſtacle. Ceux qui
fe rencontrerent dans les Ruës
furent tuez . On approcha de la
Porte de la ſeconde Envelope..
Les Bataillons d'Orleans & de la
Freſeliere eurent ordre de M. de
Créquy d'entrer par la Bréche:
pour ſoûtenir les Gens détachez.
M. le marquis de la Ferté
& M. de Tracy ſe ſaiſirent des
Poſtes avancez avec beaucoup
d'intrépidité , & y mirent des
Soldats . м. lе mаrquis de la Ferté
fut bleſſé en cette occafion..
M. le marquis de la Freſeliere le
fut auſſi le meſme jour , en donnant
ſes ordres avec ſon activité
ordinaire,pour faire avacer une
Piece de Canon contre la Porte
qui ſe trouva bouchéede fumier..
Y
GALAN T.
135
La Tranchée fut relevée par
les Regimens de Vendoſme , la
Ferté , Condé , & la Fére. Les
Officiers Generaux estoient M.
le Comte de Maulevrier , M.le
Marquis de Bouflairs , & M. le
Duc de Vendofme . M. de Cré-
-quy voulut preffer l'Attaque de
la Ville;& pour cet effet , pendant
que le Canon batoit en
Brêche , il ordonna au Regimentde
la Ferté qui avoit la te--
ſte de la droite, de faire un Logement
fur le bord du Foffe , &
mefme la defcente ;& à celuy
de Vendoſme , de faire la mer
me choſe ſur lagauche. Comme
le terrain eftoit tout pavé , on
ne pût aisémentremuer la ter
re,&il falut porter avec ſoy-de--
quoy ſe loger. Il ne ſuffit pas d'eftre
François pour oſer tenter
une pareille Entrepriſe , il faut
Gvj
296 LE MERCVRE
eſtre ne ſous le Regne de Loüis
XIV. dont l'exemple n'inſpire
que des prodiges. M. de Laubanie
Major du Regiment de la
Ferté,y futbleſſé d'unautre cofté
. M. le Comte de Schomberg:
s'empara d'un Ouvrage de terre
qui couvrait la Redoute de pierre
dont le Chaſteau eft commandé,&
un peu apres il ſe ren
dit maiſtre de cette Redoute par
le moyende deux Pieces de Canon
que les Anglois avoient
guindées , dont ils furent bien
récompenfez par M. le marefchal
de Créquy. Le premier
coup de Canon emporta la teſte
de celuy qui commandoit dans
cette Redoute , dont la priſe
avança fort celle de la Ville.On
tenta deux Logemens pour fottenir
celuy qu'on avoit fait aupres
du reveſtiſſement du Foffé,
GALANT.
157
Noftre General ne voulut pas
les faire achever , parce qu'il fa
loit alleràdécouvert , & effuyer
le feu du Canon chargé à car
touches. C'eſtoit en plein jour ,
&cependant l'ardeurdes Troupes
eſtoit fi grande , qu'on eut
toutes les peines du monde à les
faire retirer. Le Bataillon de
Vendoſme firmerveille en cette
occafion. M. Limbaut, qui erreſt
Lieutenant Colonel , y fut bleffé.
Il eſt impoſſible de faire voir
plus d'intrépidité& plus de conduite
qu'en fit paroiſtre M. le
Duc de Vendoſme ; le péril ne
l'étonnoit point,il eſtoit partout,
il animoit les Soldats , & l'on
peut dire que ſon exemple fervit
beaucoup. m.de Créquy fit tout
diſpoſer pour l'Affaut.res Ennemis
l'appréhendérent , & batirent
la Chamade, Ils envoyerent
158 LE MERCVRE
un Oftage , & reçeurent en fa
place M. de Courvaillon LieutenantColonel
de Condé. La Négotiation
dura quelque temps.
On permit auxOfficiers d'aller
voir la Bréche. Le Gouverneur
demanda deux Pieces de Canon
, on luy en accorda une , &
la ſeconde fut donnée en confidération
du Marquis de Baden.
Les Articles ordinaires ayateſté
dreſſez , les Ennemis livrerent
une Porte de la Ville ,& une du
Chaſteau.. Il n'eſtoit pas neuf
heures du matin: La Garnifon
qui estoit encor de quatre cens
Chevaux , & de dix -fept cens
Hommes de pied , fortit à midy,
& fut conduite àReinsfeldt. M.
d'Oſſonville partit auſſitoſt par
l'ordre de M. le Mareſchal de
Créquy , pour aller rendre com--
pte au Roy du prompt ſuccésde
6
GALANT.
159
cetteſurprenante Entrepriſe.
Cette nouvelle Conqueſte
va fourniraux beaux Eſpritsune
ample matiere d'écrire.. Voicy
ce qui me vient d'eſtre envoyé.
Lifez , Madame. Ces Vers ſont
dignes de celuy qui les a faits.
Vous avez déja veu de belles
choſes de luy, & vous en conviendrez
, quand ilme fera permis
de vous le nommer..
SUR LA PRISE
DE FRIBOVRG
Ndit que tous les Rois font les
vives Images
De l'Estre indépendant qui reçoit nos
hommages,
Etqu'un écoulement de la Divinité
Eait fur lefront des Rois briller saMa
jesté..
rbo LE MERCVRE
Maissi jamais un Roy dans sa toute
puissance
Apût flater ſon coeur de cette reſſemblance,
C'est le Roy des François , ce premier
des Mortels
Qui de nos vieux.Héros renverſe les
Antels,
Qui tientfous fes Lauriers leursPat
mes étouffée ,
De cesfaux Demy Dieux détruit tous
les trophées,
Etprépare une Histoire à la Posteri

Qui ne peut espérer que l'incrédulité..
Lors que LOVISparoiſtdans une paix.
profonde,
Son ame eft occupée à gouverner le
Monde,

Et lesſoinsaffidus de ſon plus doux re--
pos
Guident les mouvemens de cent mille
Héros.
Ceux qui vont ſousſon Nom de Victorreen
Victoire , >
Brillansdeses rayons , &converts defar
gloire,
GALANT. 161
Sont toujours agiſſansfur la Terre& les
Mers
..
Et craignent le repos plus que tous les
dangers.
Créquy , c'estoit affez d'avoir dans ta
Campagne
Arrêtéles efforsde cesRois d'allemagne,
Et d'avoir fait connoistre , à tant de
Souverains ,
Celuy quevent leCiel pour Maistre des
Humains.
Chaque instant , chaque pas valoit une
Conqueste ;
Mais de tant de Lauriers tu veux chargerta
Teste ,
Que le Sort de la Guerre avec tous fes
bazars
N'aitplus pourtoy de foudre ,& te
gale aux Césars.
Le Siege de Fribourg , cette haute Entrepriſe
Apeineestoit connu , quand on a ſçen
Sapriſe;
:১
Et ceux qui chez le Prince avoient
quelques accés,
S'informent du deſſein , ont appris le
Succés.
162 LE MERCVRE
Vy,gloire des François , vy Héros
magnanime ,
Seur de tout nostre amour ,de touteno-
Stre estime ;
Mais en vivantpour nous, connois ce
que tu vaux ,
Etmenagetes jours parmy tant detravaux
;
Ne nous force jamais à regretter un
Homme
Que Fabrice enviroit , s'il renaiſſoir
dansRome
Et laiſſe profiter les Peuplesfans effroy
Dessoins d'un grand Sujet ſousles Loix
d'unGrandRoy
CeMadrigald'une Perſonne
dequalité ſur le meſme fujer ,
merite bien que vous le voyiez .
Ovelques braves que foient datsd'Allemagne,
lesSol-
Et ceux quifont nourris ſous les armes
d'Espagne ,
On ne voitqu'en Esté leurs plus vail
lansGuerriers..
:
GALANT. 163
Dans la belle Saiſon tout le monde mois-
Sonne;
Loüisſeul en Hyver , au Printemps,
dans l'Automne ,
Sur l' Empire,en tous lieux ,fçait cüeillir
des Lauriers.
C'eſt aſſurément quelque
choſe de ſurprenant , que d'avoir
ajoûté Fribourg dans le
commencement de l'Hyver,aux
Conqueſtes qui avoient eſté faites
avant le Printemps. Si-toſt
qu'il fut pris ,M le Mareſchal
de Créquy y fit tracer de nouvelles
Fortifications . M. leMarquis
de Lambert Mareſchal de
Camp y doit commander , &
M. de S.Juſt ſous luy . Il eſtoit
Lieutenant de Roy dans Philifbourg.
Il a de la conduite , &
fçait faire valoir les avantages
quedonnent les Placesde cette
importance.. M. de Créquy ne
164 LE MERCVRE
F
demeura pas longtemps dans
celle- cy .La Victoire l'appellant
ailleurs , ily mena la Maiſon du
Roy. M.le Marquis de Genlis ,
& M le Comte de Broglio
eſtantde jour , ſe mirent à la teſte
de l'Armée. M. le Marquis
de Villars qui commandoit trois
cens Hommes avancez, rencontra
plufieurs Regimés de Cavalerie,
if en batit l'Arrieregarde,
qu'il poursuivit longtemps avec
la meſme vigueur & la meſme
conduite qu'il a déja fait paroi
ſtre plufieurs fois pendant cette
Campagne , quoy qu'il foit dans
une grande jeuneffe. Il fit plus
de ſoixante Priſonniers , entre
leſquels eſtoient deux Capitaines
, & ily eur environ quaran
te Dragons tuez . Nous euffions
pouffé nos avantages plus loin-,
fa nous n'eufſſions point eſté dans
GALANT. 165
une gorge de Montagne où les
Troupes avoient beaucoup de
peine à paſſer. Les Ennemis en
eurent plus de temps pour fuir.
On prit en ſuite la Ville & le
Chaſteau de Vvalkvik , qui ſe
rendirent apres avoir eſté ſommez
. Ony trouva une grande
quantité de toute forte de Proviſions
. Cette Place eſt à deux
lieuës de Fribourg dans une Valléequi
conduit en Suabe .
Je ne puis quiter l'Armée
d'Allemagne , ſans vous dire
que les demeflez du Prince
Charles &de Monfieur le Duc
de Vendoſme dont je vous ay
parlé , ne regardent que les intereſts
du Roy & de l'Empereur.
Ils conſervent une parfaite
eſtime & une fort grande
honneſteté l'un pour l'autre.
Monfieur de Vendoſme, com
166 LE MERCVRE
me un des plus proches & des
plus illuftres Parens de la Ducheſſe
de Lorraine , luy a toûjours
rendu ſes devoirs , & l'a
viſitée ſouvent à Strasbourg. Si
ces Princes s'y rencontroient ,
ils feroient comme nos Braves,
de l'une&de l'autre Armée qui
apres s'eſtre régalez malgré la
diverſitédu Party , ſe batent au
fortir des Lieux où l'on obſerve
la Neutralité comme s'ils ne
s'eſtoient point connus auparavant.
ر
Pendant qu'on s'eſt rendu
maiſtre de Fribourg ,Monfieur
le Marefchal de Humieres n'eft
pas demeuré inutile en Flandre:
Ha pris le Chaſteau de Boffiu
Il auroit fallu autrefois faire un
Siege dans les formes pour une
pareille Conqueſte ; mais les
François d'aujourd'huy vont
GALANT. 167
plus viſte , & rien n'eſt capable
de les arreſter.
Il ne me reſte plus, Madame,
qu'à vous parler de l'Enigme
de ma derniere Lettre , dont il
eſt vray que vos Amies ont
trouvé le mot. Celle de la
Lettre R les devoit empeſcher
de croirequ'on en euſt fait une
feconde fur une autre Lettre de
l'Alphabet , mais je voy bien
qu'elles ne ſe laiſſent pas aifément
embarraſſer.Vous ne ſcauriez
vous imaginer combienj'ay
reçeu d'agreables Lettres là-def
fus. Je vous en ferois part,ſi elles
ne m'eſtoient pas trop avantageuſes.
J'enay unede quelques
Dames de Paris , à qui je ſuis
bien fâché d'avoir à dire pour
réponſe qu'elles ont perdu la
difcretion , &que l'Abbé dont
elles me parlent a deviné juſte.
168 LE MERCVRE
Vous voyez par làque l'Enigme
a fait faire des gageures.De tresſpirituelles
Provinciales m'ont
auſſi écrit de Noyon & de Lyon ;
mais ce qu'elles m'ont écrit eft
fi obligeant pour moy , que je
n'oſe le rendre public. Les dernieres
datent fort ingénieuſement
de la Ville d'V , & me
diſent qu'elles ne ſe ſont pas
mal trouvées d'avoir conſulté
Apollonius au lieu d'Apollon .
S'il eſt auſſi grand Sorcier qu'-
elles veulent que je le croye , je
tâcheray d'y trouver accés pour
ſçavoir qui sõt deux belles Coufines
de Poitou dont j'ay reçeu
des Lettres toutes charmantes.
Je dis belles , parce qu'elles me
paroiſſent trop galantes pour
n'avoir pas autant de beauté
qu'elles ont d'agrément à s'exprimer.
Si j'y puis reüffir , Madame
,
GALAN T. 169
dame , je vous en feray le Portrait
la premiere fois que je vous
écriray , &je m'imagine que je
le feray afſſez reſſemblant. Je
ſuis déja convaincuqu'ellesont
autant d'eſprit qu'on en peut
avoir , & àleur maniere d'écrire
il ne m'eſt pas difficile de connoiſtre
qu'elles font de qualité.
Je reviens à l'Enigme. Vos
Amies n'ont pas ſeules deviné
qu'elle n'eſt rien autre choſe
que la Lettre V. Outre toutes
les Lettres que vous voyez qui
m'ont eſté écrites là-deſſus ,j'en
ay reçeu pluſieurs Explications
en Vers que je ne vous envoye
point, par la crainte de rendre
I'Article trop long. Ily a entr'autres
un Sonnet qui a eſté fait
pour des Dames qui obligerent
un Homme de qualité qui a
long-temps ſervydans les Ar-
Tome IX. H
170 LE MERCVRE
:
mées, à le faire en leur prefence.
Il eſt tout plein d'eſprit , & fait
connoiſtre fort ingénieuſement
que la Lettre a de grands
avantages , puis qu'elle ſe rencontre
au milieu du Nom du
plus grand Royde la Terre.
Autre Enigme à propoſer aux
belles Perſonnes à qui vous faites
part de mes Lettres. Elle est
un peu longue , mais je la tiens
juſte; & vous souviendrez , s'il
vous plaiſt , que j'en attens l'explication
ſur chaque Article. Je
vous feray part de celles qu'on
medonnera.
GALANT. 171
やややややや好好好好好好好
ENIGME.
J
E ſuis un vaſte Corps , composé de
Parties
Inégalement Afforties.
Avant que j'en fuſſe formé
Toutes séparement
mées,
avoient esté for-
Et je ne me trouve animé
Que de ce qui ſans moy les tenoit animées.
MesMembres ont eſté fans nul ordre
construits ,
Point de teſte en mon Corps ; pour des
Bras ,j'enfourmille.
Par eux jefais ce que jepuis,
Etpour la naiſſance ,jesuis
D'illustre tout ensemble & de baſſe Famille.
Lefais tous mes efforts chaque
groffir
jourpow
2
Hij
172 LE MERCVRE
Croyant me rendre formidable ;
Mais si pour la groſſeur on me voit
reüfsir ,
Bien loin d'en estre redoutable ,
Plusjeparois énorme en épaisseur ,
Plusje me montrefoible , &fais voir
que j'ay peur.
Outre qu'avec le temps mes Membres
s'agrandiffent ,
Quelquefois tout- à-coup ilm'en vient
de nouveaux;
Et comme à mes beſoins cesont eux qui
fourniffent,
Souvent je lesſepare , & me metspar
morceaux.
Chacun de son costé marche , agit ,se
remue ,
Et lorsque durepospour moy l'heure eft .
venue ,
Et qu'en les raſſemblant je cherche à me
nourrir ,
Ie fuis fi malheureux dans ma difette
extréme ,
Que ie ne puis trouver dequoy me ſecourir
Qu'en me battant contre moy- mesme.

GALANT.
173
En certain temps ieſuisſeur d'expirer.
Maissi ie m'entens bien avec chaque
Partie
Qui compose mon Corps & me fait re-
Spirer,
Iepuis me racheter la vie.
Quelques soinsque i'employe àconferver
ce Corps,
Quelquefois malgré mes efforts
As'entredéchirer mes Membres se hazardent.
Le grand éclat me bleſſe ,&iamais du
Soleil
Le trop brillans rayons contre moy ne
Sedardent ,
Que je n'en fouffre un tourment ſans
pareil.
Je ſuis , Madame , voſtre , &c.
ALyon , ce 6. Nouembre 1677.
Hi
Table des Matieres contenuës
en ce Volume .
Eclaration d' D 'amour d'un Ruiſſeau
àune Prairie.
Histoire de Roüen.
Monfieur l'Abbé Poudens est nommé
à l'Eveſcbé de Tarbes , Monfieur
l'Abbé de Suſe à celuy de S. Omer,
Monfieur Tellier Curé de S. Severin
, à celuy de Dignes.
Epiſtre en Vers à Monsieur le Ducde
S. Aignan.
La Reyne vient visiter Madame la
Duchesse de Crufſol pendant ses
Couches.
Retour de Monsieur le Duc de Luxembourg
de l' Armée de Flandres.
Quartiers d'Hyver donnez aux Troupes
duRoy.
Sa Maiesté donne la Charge de Lieutenant
de Roy dans la Haute Guyenne
àMonsieur le Comte de la Serre.
Retour DeMonsieur le Ducdu Maine
TABLE.
des Eaux de Barrége,
Lettre en Vers &en Proſe en forme de
Legende de Bourbon , dans laquelle
il est parléde ceux quiy ont esté prendre
des Eaux pendant l'Automne.
Concert donné à Niméque chezMonfieur
le Mareschal d'Estrades , avec
quelques Instrumens nouveaux.
Sonnet contre le Mercure Galant .
Lettre écrite d'un Defert prés de Gre.
noble.
Le Perroquet &la Guenuche. Fable,
àMademoiselle de M.
Lettre Galante à Madame deF.
Amours de Tithon & de l'Aurore ,petit
Opéra repreſenté chez un grand
Ministre.
Le Roy donne l'Abbaye de Farmontier
àMadame l' Abbeſſe de Sainte Menehoult
, celle de Sainte Menehoult
à Madame du Boulay , & celle de
S. Iacques présBourbon à Madame de
Vaudetart-Bournonville Perſan.
Description d'un Preſent fait au Roy
par Monsieur l'Abbé le Houx.
Deux Arcs de Triomphe ſont trouvez
fous terre à Rheims ,ſur lesquels M.
Hiiij
TABLE.
de Santeüil Chanoine de S. Victor
fait des Vers. Eloge de cette Maison.
Rolle des Vaisseaux du Roy à Toulon.
L'Amant vantouſé , Histoire.
Sa Maiesté donne à Monfieur d'Eurre
Fils la Lieutenance de Roy des Ville
Citadelle de Montelim. r , &celle
de la Ville & Citadelle de Valance à
M. de Genas.
Messieurs de Renel , de Flamarin , de
Beaulieu &de Forte villefont reçeus
Chevalierde l'ordre de S. Lazare.
Les Fleurs , Idylle de Madame Defboulieres,
Mortde Madame de Torigny....
Mort de Madame la Marefchale
d'Albret.
Description d'une Horloge extraordi-.
naire prefentée au Roy , & qui doit
eſtreſuſpenduë comine un Lustre.
Mademoiselle de Vaillac prend l'Habit
de Carmelite.
Monseigneur le Dauphin monte pour
la premiere fois des Chevaux d'Ecole,&
apprend à faire des Armes.
Ce qui s'estpasséen Sicile pendant cette
Campagne.
A MONSEIGNEUR
LE
CHANCELIER
MONSEIGNEUR
Il ne me suffit pas que leMercure
ait déja prisſoin de publier
avec quelle joye tout le monde a veu
vos grands Services récompenfez
par le nouveau Titre d'honneur
que vous venez d'acquerir ; Fe
aij
EPISTRE .
prens la liberté de m'adreſſer aujourd'huy
à Vous-mesme , & de
mifler ma voix aux acclamations
de toute la France,dont lessouhaits
vous avoient placé dans le Rang
illuftre que vous occupez, dés le
moment qu'il a deû estre remply.
Ce Sentiment , MONSEIGNEUR ,
a estéfi general , qu'il ne s'est offert
aucune occafion de l'expliquer ,
qu'on ne l'ait avidement embras-
Sée. Toutes les Harangues qui ſe
fontfaites à l'ouverture des Cours
Souveraines , n'ont eu pour objet
que ce rare mérite qui a fait tomberfur
Vous le choix de nostre Auguste
Monarque pour la premiere
Charge de l'Etat . Comme il n'y en
is point de plus importantes , elle
demandoit un Homme extraordinaire
, en qui une longué expérience
jointe à la plus haute capacité , ne
laiſſaft àsouhaiter aucune des émi-
1
EPISTRE.
nentes Qualitez qui ſe doivent
rencontrer dans un grand &Sage
Miniftre ; & à qui la confier plus .
justement qu'à vous , MONSEIGNEUR
, qui avez fi dignement
Joûtenu tous les Emplois qui peu.
vent fervir de degrez à l'élevation
où vous eſtes ? Cette continuelle
application à tout ce quia
eſtédevostre Ministere ; cette prudence
consommée qui a toûjours
rendu infaillible le fuccés de tout ce
que vous avez entrepris ; ce zele
infatigable pour le ſervice du
Grand Prince qui a daignése fervir
de vos Conſeils ; enfin toutes les
Actions de vostre vie parloient fi
avantageusement pour vous , qu'il
n'a falu que les écouter pourvous
trouver digne de la gloire que vous
recevez. Elle est la suite , ou plûtoft
la confommation de cette entiere
confiance que Sa Majesté a toû
aij
EPISTRE .
jours euë en Vous , & dont vous reçeuftes
des marquesfi avantageufespendant
les defordres de Guyenne
, lors que vous ayant laiffé aupres
de feu Monsieur le Duc d'Orleans
, Elle vous donna pouvoir de
figner enfon absence tout ce quiferoit
réſolu pourfonservice . Avec
quelle gloire , MONSEIGNEUR
n'enftes- vous pas ce mesme pouvoir
pendant le Siege de Stenay , où le
Roy estoit attaché tandis que les
Ennemis l'estoient à celuy d' Arras ?
Comme il nous estoit d'une tresgrande
importance de le conſerver,
il falloity faire entrer du Secours.
Vostre Commiſſion estoit amplepour
tout ce que vous jugeriez neceſſaire
au bien de l'Etat , & vous pourveuftes
avec tant de ponctualité
&d prudence aux proſſans beſoins
des Affiegez & des Generaux de
Armée , que la PlacefutSecouruë
EPISTRE .
& les Ennemis défaits. On nepou
voit moins attendre de voſtre zele
apres les grands ſervices que vous
aviez déja rendus au feu Roy , qui
en commença la récompense en
vous faifant revenir d' Italie , pour
vous faire Secretaire d'Etat. Je
ne parle point , MONSEIGNEUR,
de ces manieres honnestes & obligeantes
qui vous ont acquis une
eſtime fi generale . Il ne faut qu'entendre
tous les Officiers dont vous
avez eufi fouvent les interefts entre
les mains . Il n'y en a aucun qui
neſe louë de vostre bonté,& ce n'est
pas une petite preuve de l'humeur
bienfaisante avec laquelle vous
eſtes né , que d'avoir pû contenter
tout le monde dans un Employ auſſi
difficile que celuy du Département
de la Guerre.C'est cette bötéMONSEIGNEUR
, qui me fait esperer
que vous ne dédaignerez pas de re
EPISTRE.
cevoirfavorablement cette neufiéme
Partie du Mercure , & que
vous aurez la bonté de ſoufrir que
je me dife avec autant de zele que
de respect ,
MONSEIGNEUR ,
Voſtre tres-humble,
& tres- obeïffant
Serviteur , D.


TABLE.
LeRoydonne à M. de Bregy la Lientenance
Colonelle du Regiment de
Crufſol , vacante par la mort de M.
de Chastenay.
M. d'Obeille est facré Evesque d'Orange.
Magnifique Repas donné à Son Alteſſe
Royale par M. le Duc d'Aumont.
Mort de M.le Preſident du Tillet.
Divers Emplois de feu M. d' Aligre,
par lesquels il eſtoit parvenu à la
Charge de Chancelier.
Complimens faits à M. le Tellier par
M. Iaffaut Doyen des Maistres des
Requestes ,M. Varoquier President
au Bureau des Finances , & M. Berrier
Secretaire du Confeil.
M. le Procureur General demande
l'enregistrement de ſes Lettres au
Parlement : Elles y sont leuës , &il
parlesur ceſuiet.
M. l'Abbé Flechier fait son Compliment
au mesme à la teſte de l'Academie
Françoise , dont il eſt Directeur
Ce vers au ineſme qui s'est passé en Allemagne
depuis .
TABLE.
la Journée de Kokberg , la Prise de
Fribourg , la Défaite d'une Arrieregarde
des Ennemis , & la Priſe de
Valkrik.
Prise du Chasteau de Boſſu par M. le
Mareschal de Humieres.
Réponse aux Belles de Paris , de Lyon,
de Noyon , & de Poitou , dont l'Au
theur du Mercure a reçen des Lettres.
Explication de l'Enigme du 8. Tome
duMercure.
Enigme.
Fin de la Table.
LIOTHEQUE L
BIB
93*
J
AVIS.
E prie ceux qui m'ont fait lagrace de
n'envoyer des Hiſtorietes , des Vers , &
d'autres Pieces Galantes , de ne ſe point
impatienter s'ils ne les trouvent pas dans
ceVolume. Comme j'en reçois de tous côtez
, il m'eſt impoffible de mettre toutdans
le meſme temps ,& je ſuis obligéde préferer
ce qui a le plus de rapport aux nouvellesdu
Mois dans lequel j'écris ; mais enfin
tout le monde aura ſon tour ,& je n'oſteray
à perſonne la gloire qu'on doit attendredes
agreables choſes qu'on me donne
pour embellir leMercure.
Ceux qui l'acheteront , doivent prendre
garde qu'il ne ſoit pas d'une Impreſſion
contrefaite. On l'imprime dans pluſieurs
Ville hors du Royaume,ſur tout à Nimégue
& à Bruxelles , & l'on envoye des Exemplaires
contrefaits dans quelques Provincesde
France. Ils ſont remplis de quantité
de fautes , comme le ſont ordinairement
tous les Livres que l'on contrefait avec
précipitation.Mais ce n'eſt pas le ſeuldefaut
qu'ils ayent ; & fi l'on prend la peine de
les examiner, on les trouvera de plus petites
Lettres ,& moins amples que les veritables,
parce que les Etrangers ſupriment la plus
grande partiede ce qui eſt deſavantageux
leur Nation , &glorieux à la France.
Extrait du Privilege du Roy.
ArGrace&
P
Privilege du Roy , Donné à
S.Germain en Laye le 15. Fevrier 1672 .
Signé, Par le Roy en fon Conſeil, VILLET :
Il eſt permis au Sieur Dam de faire imprimer
, vendre & debiter par tel Imprimeur
& Libraire qu'il voudra choiſir , un Livre
intitulé le MERCURE GALANT , en un ou
pluſieurs Volumes,pendant le temps de dix
ans entiers , à compter du jour que chaque
Volume ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois . Et defenſes ſont faites de
contrefaire leſdits Volumes , à peine de ſix
mille livres d'amande , ainſi que plus au
long il eſt porté eſdites Lettres.
: Registré ſur le Livre de la Communautéle
27. Février 1672 .
Signé, D. THIERRY, Syndic.
Ledit Sieur DaMa cedé fon droit de
Privilege à THOMAS AMAULRY , Libraire,
fuivant l'accord fait entr'eux,
O
Ndonnera un Tome du Nouveau Mer
cure Galant , le fixiéme jourde chaque
Mois Sansaucun retardement.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le