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1677, 08, t. 6 (Lyon)
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libris Bibliothecæ quam Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
1
807155
LE NOUVEAU
MERCURE
GALANT.
CONTENANT LES NOUVELLES
du Mois d'Aoult 1677.
& plufieurs autres .
ETOME
OS LA
VILLE
DE
NOMA
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Libraire, ruë Merciere, à la Victoire.
M. DC . LXXVII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,
AU LECTEUR .
TE reu de temps qu'on a eu pour impri
mer ce Volume , à cauſe du grand
nombre de Feſtes qui fe font rencontrrées
dans ce Mois , a eſté cauſe qu'il s'eft gliffé
quelques fautes d'impreſſion. On croit que
leLecteur aura affez d'eſprit pour les reconnoiftre,&
eftimera affez l'Autheur pour
ne les luy pas imputer ; c'eſt pourquoy on
luy marque trois des principales. La premiere
eſt dans la Page 19. Elle eft contre
le fens & la conſtitution du Rondeau. Il
doit eſtre de trois Baſtons ; le premier de
cinq Vers ,& le ſecond de trois avec le
mot redoublé , & quoy qu'il ne ſoit pas
marqué ainfi , le ſens ne laiſſera pas de s'y
trouver , pourveu qu'on le veüille ſeparer
en le lifant. La ſeconde faute , eſt le deuxiémé
Vers oublié du ſecond Quatraindu
Sonnetdu Solitaire , Page 23. où il faut lire
apres le cinquiéme Vers du Sonnet ,
Mes yeux apres la nuit verront naistre
le jour.
La troiſiéme eſt en la page 42. au lieu d'inſenable,
lifez ſenſible.
LE NOVUEAU
MERCURE
GALANT.
TOME VI
AMAIS commerce
n'a tant fait d'éclat
que le noſtre , tout
Paris en parle , toute la France
s'en entretient , il fait du bruit
juſques dans les Païs les plus
éloignez , & cependant la médiſance
n'endit rien : il fatisfait
les plus critiques , & tout
le monde en ſouhaite la continuation
& nous en donne
Tome VI. A
2 LE MERCVRE
publiquement des marques , &
avec des manieres fi.obligeantes
, que nous manquerions
de reconnoiſſance envers un.
nombre infini de Perſonnes du
plus haut merite , ſi nous interrompions
un commerce qui
plaît à tout ce qu'il y a de plus
Illuftre dans le Monde. Aprés
tant d'applaudiſſemens ſi ſouvent
réïterez, je vay,Madame,
faire de nouveaux efforts,pour
ne vous mander rien qui ne
foit digne de voſtre curiofité,
& je fuis feur que tout ce qui
aura le bonheur de vous plaire
, ſera eſtimé de toutes les
Perſonnes de bon goût. Je
commence par un Madrigal
dont on dit icy beaucoup de
bien. Je n'en connoy pas l'Autheur
, mais fon Ouvrage marque
aſſez qu'il a de l'eſprit,
GALANT.
3
fans qu'il foit neceſſaire de
rien dire de plus pour le faire
croire .
LE BERGER
ET LE PESCHEUR .
MADRIGAL.
NBerger des Costeaux contre un
UPescheurde Loire,
Disputoit un jour la gloire
Des faveurs dont l'Amour daignoit
lespartager.
Un Pescheur,diſoit-il,peut-il sefoulager.,
Lors qu'un tendre amour le preſſe?
Je veux qu'il ait une Maîtreffe,
Mais a-t-il l'heure du Berger ?
Ah, luy dit le Pescheur, quelle erreur
est latienne?
Un Berger a fon heure , un Pescheur
a la fiennes
A ij
4
LE MERCVRE
Car lors que fur nos bords fleuris
Nous sommes teste - à - teste avecque
nos Doris ,
Qu'au recit de nos feux leur tendreſſa
redouble ,
Et qu'une confuse langueur
Marque le trouble de leur coeur,
Alors nous peſchons en eau trouble,
Et c'est là l'heure du Pescheur..
Si les Bergers ſeuls avoient
l'avantage de trouver toûjours
l'heure qu'on ſouhaite auffitoſt
qu'on commence d'aimer,
on quiteroit ſouvent des Palais
pour venir habiter leurs Cabanes
; & la plupart de ceux
que la Fortune ſemble avoir
mis au deſſus des ſouhaits , ſe
croiroient malheureux, & porteroient
envie à leur bonheur.
Il n'eſt rien qu'un Amant bien
paffionné ne fit pour toucher
l'objet dont il eſt charmé. Rien
ne tient dans un coeur plus
GALANT.
5
fortement que l'Amour , & le
Madrigal qui fuit fait voir qu'il
ſe trouve des Amans qui ne
veulent pas guérir de leurs
bleffures.
B
MADRIGAL.
Elle Iris , je n'aime que vous ;
Quand je ne vous voy pas , rien ne
me ſemble doux ;
Vous adorer toûjours est toute mon
envie :
Glorieux de mon mal , je n'en veux
pas querir ;
Pour vous seule j'aime la vie ,
Pourquoy mefaites-vous mourir?
Voicy un autre Madrigal
que nous devons encor à l'Amour.
Aij
6 LE MERCVRE
L
MADRIGAL.
ERespect & l'Amour pleins de
de glace & de flame ,
Sefont l'a guerre dans mon ame,
Et ne se veulent point ceder :
Mais, ô Beauté charmante & rare,
Si je ne puis les accorder ,
Permettez que je lesſepare.
Un Amour ſans reſpect fait.
toûjours de grandes entreprifes;
c'eſt un Enfant perdu qur
va bien viſte , & qu'il est bien
difficile d'arreſter. Il pouſſe ſes
affaires plus loin qu'on ne croit
dés qu'on luy a laiſſe faire le
premier pas ; & qui veut empeſcher
ſes progrés , ne luy
doit d'abord rien pardonner..
Je ſçay Madame , que c'eſt
voſtre ſentiment , & que vous
,
GALANT.
7
eftes ennemie declarée de ces
Amans ſans reſpect , dont la
trop grande hardieffe declare
toûjours la guerre à la pudeur.
Je vous ay promis une Lettre
en Chanfons , elles font
toûjours fort à la mode , mais
on en trouve rarement de bonnes.
Des raiſons particulieres
m'empêchent de vous envoyer
entiere celle dont je pretendois
vous faire part. En voicy
quelques Couplets dont vous
devez eſtre ſatisfaite ..
ややややややややややややや
Bourée ſur l'Air de A taſanté,
Depuis huitjours
Reviennent habiter le Chastean de
Kersailles;
8 LE MERCVRE
Sçavez-vous bien pourquoy ?
C'est qu'ils ſuivent le Roy..
Sur l'Air de Le beau Berger
TircisDes
Aprèsavoirfoumis
Trois des plus fortes Villes,
Rendu de nos Ennemis
Tous les projets inutiles ,
Desplaisirs plus tranquilles
Peuvent estre permis .
Sur l'Air des Importuns.
Grace à Loürs nous vous baisons.
les mains;
Conquerans Grecs , & Conquerans
Romains,
Cherchez ailleurs qui celebre vos
Faits ;
Dans un Printemps
Ilfait plus qu'en dix ans
Vous nefistes jamais.
Les Couplets que vous allez
voir font de la meſme Lettre ,
4
GALANT.
9
mais ils ne ſuivent pas ces premiers.
Sur le Chant de Vous avez
belleB***
Si l'on oſoit aux Ероих
Ecrire d'un ſtile doux
THEQUE I
LYON
*
1803*
Lepoufferois des Helas :
Mais , o cheres Précieuses,
Le bon air ne le veut pas.
1
Sur l'Air de Je ne veux pas
vous conncistre.
Quelque tendre qu'on puiſſe eſtre,
Déslors que le Sacrement
Adecidé d'un Peut-estre,
Comme par enchantement
On voit bien- toſt disparoître
Et la Maîtresse & l'Amant .
Sur l'Air de Buvons à nous
quatre.
L'Amour en ménage
Trouve pen d'apas20
IO LE MERCVRE
Onne le mitonnepas ,
Etde l'Esclavage
Il eft bien-toſt las..
Puis que les chanſons ont
tant de charmes pour vos belles
Provinciales, je croy ne devoir
pas quitter cette matiere
fans vous faire encor part de
deux qui font tombées entre
mes mains . L'Air de la premiere
eſt de M Boiffet ; les Paroles
furent faites fur le bruit
qui courut que Monfieur retourneroit
à l'Armée peu de
temps aprés que ce Prince fut
arrivé à Paris , & c'eſt ſur ce
ſujet que l'Autheur feint que
Madame s'adreſſe à ce Prince
pour luy dire ce qui fuit..
GALANT. TI
ややや好好好好好好好好好好
*
CHANSON.
Vom que
Ous que j'ay ven brûler d'une
flame si belle ,
Et qui m'avez juré de me garder la
foy,
Ah que c'est estre peu fidelle ,
Qu'aimer la Gloire plus que moy!
Si vostre prompt retour ne finit ma
Souffrance ,
La Parque va bien- toft me ranger
fousfa Loy :
Ab que c'est avoir d'inconstance,
D'aimerplus la gloire que moy.
Les deux Couplets qui fuivent
font pourMadame laMarefchale
de Lorge. L'Air en a
eſté fait par Monfieur Dambroüys.
1.2 LE MERCVRE
V
******
CHANSON.
Os charmes , belle Iris , font
aisément connaître
Que l'Amour est toûjours le maître,
Etque tous les Guerriers qu'on redoute
leplus ,
Sont ceux qu'il a plûtoſt vaincus.
Vostre Illustre Héros , que plus d'une
Victoire
Arendu tout brillant de Gloire ,
Soumis à vos appas , adore dans vos
yeux
Amour lepluspuiſſant des Dieux.
Après vous avoir divertie
par des Vers dont le ſens n'eſt
pas difficile à comprendre , il
faut que je vous en envoye qui
ne vous donneront pas moins
de plaifir,&qui embaraſſeront
agreablement voſtre eſprit.
C'eſt
GALANT.
13
C'eſt l'effet qu'ils doivent produire
; & celuy qui les a faits
n'auroit pas atteint le but qu'il
s'eſt propoſé , s'il ne vous faiſoit
réver quelque temps.Peuteſtre
prendrez -vous tout cela
pour un Enigme ; vous aurez
raiſon , & la voicy.
ややややややややややややや
Je suis en Prifon ;
Liberté Sans Sortir de
Iefuis au Defefpoir,sans quitter l'Efperance;
Quoy que dans le Peril ,je suis en
Affurance;
Leparois en l'Armée ,&fuis en Garnison;
L'ay part fans lâcheté , mesme à la
Trahison;
Ie fers à la Richeffe autant qu'à la
Souffrance ;
Isprefide à la Rime , ainsi qu'à la
Raison,
Tome VI. B
14 LE MERCVRE
Et derniere en Faveur , je suisseconde
en France.
Comme il n'est rien de grand , ny de
rare fans Moy ,
Itſuis&dans la Cour , &dans l'Ef-
•pritdu Roy;
C'est avec Moy qu'il rit ,qu'il s'entretient
, qu'il s'ouvre ;
L'aſſiſte àson Coucher ,j'aſſiſte àfon
Réveil,
Il ne souffre à Versaille , à Saint Germain
, au Louvre ,
Mais me laiſſe à la Porte en entrant
au Confeil.
Ieſuis premiere en Rang , & derniere
à la Cour ,
I'en vaux deux au Trictrac , & suis
bonne à la Prime ,
Ie ſuis tres-innoncente , & toûjours
dans le Crime. [Iour,
I'accompagne l'Amour , & termine le
Iefers àla Peinture , à la profe , àla
Rime,
:
Ie cours avec le Cerf , & vole avec
l'Autour.
On me voit en Crédit , ſans me voir
en Estime;
GALANT.
15
1
Toujours ,fans paſſion , on me voit en
Amour ;
Au milieu de Paris,je me trouve enfermée
,
Sans quitter un moment , ny le Roy ,
ny l'Armée;
En Robe je préſide , & j'entre au
Parlement ;
I'ay dans tous les arreſts une double
Seance ;
し
Ieſuis toûjours preſente à la moindre
Ordonnance ,
Et neme suisjamais trouvée en Iugement.
Je ne ſçay , Madame , ſi en
lifant ces Vers vous en aurez
dévelopé le miſtere ; les Enigmes
font ordinairement furun
mot comme Montre , Epée ,
Miroir , ou quelque autre ; &
celle-cy n'a pas meſme pour
but de parler d'une ſyllabe ,
puis qu'elle ne renferme que
ce que l'on peut dire de la Let
A
Bij
16 LE MERCVRE .
tre R. Iamais Ouvrage n'a tant
donné de peine , ou n'a du
moinsdû en tant donner ; c'eſt
ſans contredit le plus beau que
nous ayons de tous ceux qui
mettent l'eſprit à la gefne , &
qu'on ne peut faire qu'avec
une application extraordinaire
, quelque facilité qu'on ait à
écrire. Il eſt de vingt - huit
Vers , & la Lettre R s'y rencontre
preſque par tout , de
maniere que chaque mot où
elle entre paroiſt une Enigme
particuliere à ceux qui ne fçavent
pas qu'elle fait le principal
ſujetde la Piece : c'eſt toû
jours elle qu'on fait parler.
Voicy ce qu'elle dit dans le
premier Vers de ceux que
vous venez de lire .
Je suis en liberté fansfortir
deprison.
GALANT.
17
On ne peut l'accuſer de dire
faux , lors qu'elle affure qu'elle
eft en liberté, puis qu'elle entre
dans ce mot; & quand elle dit
qu'elle ne fort point de prifon ,
elle parle encor auffi juſte , les
Lettres qui compoſent le mot
de prison , ne formant fans elle
que celuy de piſon ,"de manieniere
qu'elle peur dire.
Qu'elle est en libertéfansfortirdeprison.
On voit dans lesvingt-ſept
Vers qui reſtent , des contrarietez
ſemblables. Elles paroifſent
ſi juſtes lors qu'on relit l'Enigme
une ſeconde fois , apres
en avoir appris le ſujet , que
j'ay de la peine à concevoir
comment il s'eſt trouvé une
Perſonne qui ait voulu s'appliquer
aſſez fortement , & affez
long-temps, pour faire un Ou-
Bij
18 LE MERCVRE
vrage ſi remply de difficultez.
Voicy d'autres Pieces qui
doivent moins à l'eſprit. Il y
ſeroit regardé comme un defaut
s'ily paroiſſoit trop ;& le
Coeur doit avoir la meilleure
part aux Ouvrages dont l'Amour
inſpire le deffein.
CONTRAINTE
d'un Coeur amoureux.
V'un coeur fouffre par la contrainte!
Ab qu'il est digne de pitié!
S'il commence la moindre plainte ,
Il en dit trop de la moitié;
Ilfaut que toûjours en luy-meſme.
Il étouffe millefoûpirs.
S'il vent former quelques defirs ,
Il craint d'alarmer ce qu'il aime .
Helas ! que faire en ce moment ?
Tout n'est pour luy qu'un dur martires
GALANT. 19
Q'un coeur ſouffre quand ilſoupire ,
Et qu'il aime trop tendrement !
Rien ne peut mieux ſuivre
ces Vers que le Rondeau que
je vous envoye , puis qu'il exprime
encor l'embarras d'un
Coeur amoureux ..
RONDEAV.
Ailez - vous, tendres mouve
Laiffez-moy pour quelques momens ,
Tout mon coeur ne sçauroit fuffire
Aux trasports que l'Amour m'inſpire.
Pourleplusparfait des Amans ,
Aquoyfervent ces sentimens?
Dans leurs plus doux emportemens,
La Raifon vient toûjours me dire ,
Taifez-vous,
La Cruelle depuis deux ans ......
ΣΟ LE MERCVRE
Mais helas ! quels redoublemens
Souffre mon amoureux martire ?
Mon Berger paroist , il ſoûpire
Le voicy. Vains raisonnemens
Taifez-vous.
L'Amour fourniffoit autrefois
preſque toute la matiere
des Vers qui ſe faifoient ; mais
depuis quelques années les
grandes Conqueſtes du Roy
ont pris fa place , & la plupart
de ceux qui en ont écrit , ont
crû qu'ils devoient ſe ſervir
de ce langage pour parler plus
dignement d'un ſi beau Sujet.
Ne vous étonnez pas aprés
cela ſi vous avez trouvé dans
toutes mes Lettres des Vers à
la gloire de ce Monarque. Je
vous envoye encor un Sonnet
fur les belles Actions de
cePrince..
GALANT. 21
L
AU ROY.
SONNET .
Es Siecles àvenirne
mais croire,
pourrontja
De noftre Roy vainqueur , les Exploits
merveilleux;
Des Hérosde la Fable , ils croiront
voir l'Histoire ,
Dans les Faits de Loüis pareils à
ceux des Dieux.
Lors qu'à tant d' Ennemis , de Victoi
re en Victoire ,
Ilmarche en Conquerant , les défait
en tous lieux;
Quand fur Terre & Sur Mer, il acquiert
tant de gloire ,
Ne triomphe-t- il pas des Titans orgueilleux
?
Un lustre de ſa Vie a dompté dix Provinces,
22 LE MERCVRE
Forcé mille Remparts , aux yeux de
tous les Princes ,
Armez pourſecourir le Batave expirant.
Leurs efforts impuiffans , avec cent
mille Testes ,
N'ont pû Sauver Cambray des mains
d'un Roy fi grand ;
Rienne peut que la Paix arreſter ſes
Conquestes.
Les Poëtes qui ont de tout
temps efté de grands menteurs
, ne diſent plus que des
veritez , lorſqu'ils parlent des
furprenantes Conquestes du
Roy 5 mais comme ils ne pourroient
rien inventer , qui eût
plus de ce merveilleux, qui approche
de la Fable , les Siecles
àvenir pourroient bien prendre
pour des fictions tout ce
qu'ils diſent aujourd'huy de
plus veritable . Ce n'eſt pas
GALANT.
23
leur faute ; pourquoy le Roy
fait-il de fi grandes choſes que
la Poſterité aura de la peine à
les croire ? Pendant que les
beaux Eſprits travaillent pour
laiſſer aprés eux dequoy la
convaincre des étonnantes
merveilles que nous voyons
tous les jours , vous voulez
bien que nous changions de
matiere, &que je vous envoye
un Sonnet qui n'eſt ny furla
Galanterie , ny fur le bonheur
de la France , & auquel Al
mour n'a point de part.
BIBLLYCN
LE SOLITAIRE.
S
SONNET.
Eleve qui voudra , par force ,
paradreffe,
014
24 LE MERCURE
Iusqu'ausommet gliſſant des grandeurs
de la Cour ,
Jepretens ,sans quitter mon aimable
Sejour ,
Loin du Peuple & du bruit, rechercher
la Sageffe.
Làfans crainte des Grands,Sansfa.
ſte&fans tristese ,
Ie verray les Saiſonsſe ſuivre tour-àtour
,
Et dans un doux repos j'attendray la
Vieilleffe.
Ainsi lors que la Mort viendra rompre
lecours.
Des bienheureux momens qui compo-
Sentmesjours,
le mourray chargé d'ans , inconnu ,
folitaire.
Qu'un Homme est malheureux
l'heure du trepas ,
Lors qu'ayantnegligé lefeul bien neceffaire
,
Il meurt connu de tous , & nese connoist
pas!
Ces
GALANT.
25
Ces choſes font belles àdire,
mais l'execution en eſt difficile,
& la plupart de ceux qui
font ces fortes d'Ouvrages ,
fongent bien moins à quiter le
monde , qu'à faire paroiſtre
leur eſprit. Beaucoup de Gens
parlent avantageuſement de la
Solitude , & en dépeignent la
tranquillité , & cependant on
voit peu de Solitaires. Quoy
que le nombre en ſoit petit ,
j'en ay découvert un depuis
quelques jours , dont l'Hiſtoire
merite bien de vous eſtre racontée.
Il eſt Fils unique &
ſeul Heritier d'un Homme qui
peut paſſer pour grand Seigneur
dans ſa Province. Il le
fit étudier avec beaucoup de
foin & de dépenſe , luy fit faire
ſes Exercices àParis ,& le rappella
aupres de luy dés qu'ils
Tome VI. C
2.6 LE MERCVRE
furent achevées , de crainte
qu'il ne priſt le parti de l'Epée,
&que le defir de la gloire qui
excite preſque tous lesjeunes
Gens , ne l'engageat à fuivre
l'exemple de la plupart de fes
Camarades qu'il voyoit aller à
l'Armée , en fortant de l'Aca
demie: Ce Fils dont l'humeur
eſtoit douce , qui n'aimoit que
le repos , & qui ſe faifoit une
joye extréme d'obeïr à fon Pere
, ſe rendit aupres de luydans
le temps marqué , & voulut
répondre par fa diligence à
l'empreſſement que ce bon
Homme avoit de le revoir.
Dés qu'il fut de retour , il luy
propoſa une Charge de Confeillerdans
le Parlement de ***
pour l'attacher plus fortement
auprés de luy. Cet offre fut
accepté avec joye , & la CharGALANT.
27
ge ayant eſté achetée , il y fut
reçeu avec applaudiſſement ;
il l'a exercée pendant dix ans
avec une integrité dont nous
avons peu veu d'exemples. Il
ne faut pas s'en étonner , il
eſtoit indifferent , & la Province
n'avoit point de Beautez
capables de le toucher. Ce
n'eſt pas qu'il euſt de mépris
pour aucune , & que fon indifference
aprochat de celle
de beaucoup de jeunes Gens
qui ont fi bonne opinion
d'eux-meſmes , qu'ils croyent
la plupart des Femmes indi
gnesde leurs foins. Noſtre
litaire n'avoit point
&s'il avoit de l'indifference,
la cauſe n'en devoit eſtre attribuée
qu'à ſon temperament.
Sa froideur pour le Sexe eſtoit
accompagnée d'une civilité
ce
deflwy
Cij
28 LE MERCVRE
qui gagnoit tous les cooeurs , &
jamais Inſenſible ne l'a fi peu
paru. Si quelques Belles qui ne
le haïffoient pas , & qui auroient
volontiers fait la moitié
des avances , cachoient le chagrin
qu'elles avoient de luy
voir un coeur fi peu capable
d'aimer , fon Pere faiſoit ſans
ceffe paroiſtre le ſien. Il le
preſſoit tous les jours de ſe marier
, & luy témoignoit avec
une ardeur inconcevable le
defir qu'il avoit de voir des
Succeſſeurs qui pûffent empeſcher
ſon nom de mourir.
Ces difcours fatiguoient nôtre
Solitaire, il ne fongeoit qu'à
ſes Livres , il n'aimoit que fon
Cabinet , il y paſſoit des jours
entiers, & ne voyoit les Dames
que lors qu'il ne pouvoit civi--
lement s'en défendre, & que le
1
GALANT.
29
4
hazard les faifoit trouver dans
des lieux où il ne les cherchoit
pas : de maniere qu'on peut dire
qu'au milieu d'une des plus
Galantes Villes de France , &
dans un Parlement celebre , il
vivoit comme s'il eût efté dans
une Solitude. Le calme d'eſprit
& les douceurs qu'il trouvoit
dans cette vie tranquile , furent
mêlées de quelques chagrins.
Les empreſſemens que
fon Pere avoit de le marier ,
luy firent de la peine : il voulut
tâcher à ſe vaincre pour
luy obeïr, il combatit les defirs
qu'il avoit de conferver ſa liberté,
il ſe dit des raiſons pour
fe faire vouloir ce qu'il appréhendoit
le plus , mais ce fut
toûjours inutilement; de forte
que ſe voyant dans la neceffite
d'entendre tous les jours les
Ciij
30
LE MERCVRE
plaintes de ſon Pere , ou de
prendre une Femme , il refolut
de vendre ſa Charge de Con-
• ſeiller, & de ſe retirer dans une
Maiſon de Campagne ſur les
bords d'une agreable Riviere.
Il pratiqua fecretement des
Gens pour cela,conclut promptement
ſon marché ,& partit
auffi - toſt aprés. La Maiſon
eſtoit à luy , elle eſtoit toute
meublée , il y alloit ſouvent ,
& n'ayant beſoin de faire aucuns
appreſts pour ce Voyage,
il fit facilement croire qu'il
n'alloit que s'y promener, quoy
qu'il euſt deſſein de s'y établir
tout-à- fait. A peine y est - il
arrivé , qu'il s'adonne entierement
à la lecture des plus
beaux Livres , aux Oeuvres de
Pieté , & à la culture de fon
Jardin. Le Pere au deſeſpoir,
GALANT.
31
& qui ſouhaitoit toujours d'avoir
des Succeſſeurs , confulte
ſes Amis pour ſçavoir de quelle
maniere il en uſera pour
faire retourner ſon Fils dans
le monde. On y trouva de la
difficulté , pluſieurs expédiens
ſont propoſez, on ſe quite fans
ſe determiner à rien. On fe
raffemble : & le bon Homme
conclut enfin qu'il parlera à
quelques Bateliers , & qu'il
priera une Fille publique in--
connuë à ſon Fils , & la plus
belle qu'il pourra trouver , de
ſe mettre dans leur Bateau , &
qu'ils iront aupresdu Jardin de
fon Fils , où ils feindront de
faire naufrage. Son argent luy
fait trouver tout ce qu'il fouhaite.
On luy promet tout , on
execute tout , mais fi à propos
& avec tant d'aparence de ve
32 LE MERCVRE
rité , que noſtre Solitaire en
eſt touché de compaffion. Il
eſtoit appuyé fur le bord d'une
Terraffe qui regardoit la Riviere,
& tenoit un Livre remply
de Traitez contre l'Amour.
Il le liſoit avec plaifir , s'applaudiffſoit
de la dureté de fon
coeur , & s'affermiſſoit dans la
refolution qu'il faifoit tous les
jours de ne ſe laiſſer jamais
ébloüir par aucune Beauté ,
quelques charmes qu'elle pût
avoir , lors que les cris des Bateliers,
& d'une jeune fille qui
fembloit perir, luy firent abandonner
la lecture pour courir
au bord de l'eau. Il vit une
Femme qui en fortoit , il luy
preſente la main , & la preffa
d'entrer chez luy pour changer
de hardes , & pour pren--
dre du repos. Il la plaignie
GALANT.
33
LYC
pendant le chemin avec une
honneſteté qui luy eft naturelle
,& luy dit des choſes qui
l'auroient empeſchée de croire
qu'il eſtoit inſenſible, fi elle
n'en avoit eſté bien avertie.
Elle ſe contenta de luy repartir
qu'elle ſe trouvoit bienheureuſe
dans fon infortune
de rencontrer une Perſonn
auſſi obligeate que luy. Quand
elle fut arrivée dans ſon L
gis , elle demanda du Feu &
du Linge pour en changer ,
parce que le ſien eſtoit tout
moüillé . Noftre Solitaire en
fut luy-mefme chercher, & il
auroit fait l'impoſſible pour fa
belle Hoſteſſe, ſans en ſçavoir
la raiſon. Il eſtoit fi troublé &
fi interdit qu'il ne ſçavoit ce
qu'il faiſoit. Il la regardoit fans
parler , & parloit ſans ſçavoir
34 LE MERCURE
ny ce qu'il diſoit , ny ce qu'il
luy vouloit dire. Il luy alluma
luy - meſine du feu avec un
empreſſement extraordinaire ,
& envoya tous ſes Gens avec
ordre de ne rien épargner pour
ſauver ſes Hardes qui flotoient
fur l'eau. Pendant qu'il eſtoit
occupé à faire du feu , la Belle
ſe deshabilloit peu à peu , &
laiſſoit entrevoir de temps en
temps une partie des beautez
qui avoienteſté admirées d'un
grand nombre de Cavaliers .
Elle ſe coucha en fuite. Nôtre
Solitaire s'approcha de fon
Lit , & voulut l'entretenir ;
mais elle luy dit qu'elle estoit
fort fatiguée,& le pria avec un
air modefte & remply d'une
certaine pudeur qui arrache
les coeurs , de ſe retirer & de
la laiſſfer en repos. Il eſt vray
GALANT.
35
qu'elle estoit laffe , & le feint
Naufrage l'avoit prêque autāt
tourmentée qu'auroit fait un
veritable péril.Elle dormit fort
tranquillement pendant toute
la nuit. Son Hoſte n'en fit pas
de meſme , il reſvaa l'Avantu+
re qui luy eſtoit arrivée , &
fon imagination ne ceſſa point
de luy reprefenter la Belle qui
n'eſtoit fortie de l'eau , que
pour luy ravir le repos dont il
joüiffoit. Son inſenſibilité l'empeſchoit
de croire qu'il aimât
veritablement ; & quand il auroit
eſté bien perfuadé de ſa
paffion , il n'oſoit ſe l'avoüer à
luy--mefme ; & la manieredont
il avoit veſcu luy faifoit voir
tant de foibleſſe dans un fi
prompt changement , qu'il ne
Içavoit à quoy ſe déterminer.
Il ſe leva avec ces cruelles irré36
LE MERCURE
:
ſolutions. Il fut à peine habillé
, qu'il envoya ſçavoir de
quelle maniere ſa belle Hoſteſſe
avoit paffé la nuit. Ilapprit
qu'elle estoit éveillée , &
qu'elle ſe portoitbien. Il en témoigna
de la joye , & luy envoya
demander la permiffion
de la voir. Il l'obtint ; mais à
peine fut - il entré dans ſa
Chambre , qu'il fentit un batement
de coeur qui luy préſagea
ce qui luy eſt arrivé dépuis.
Il luy trouva de nouveaux
charmes ; & luy fit des
complimens ſi embarraffez ,
que la Belle connut bien que
ces appas commençoient à faire
l'effet que le Pere de noſtre
Inſenſible s'eſtoit propoſé. Elle
le pria de luy donner quelqu'un
pour envoyer querir
une Litiere dans la Ville Capitale
GALANT.
37
pitale de la Province , quin'étoitpas
éloignée du lieu où ils
eſtoient , & luy dit qu'elle
eſtoit obligée d'y aller incefſamment
pour porter des Pa
piers de conſequence àſaMere
, qui estoit fur le point d'y
voirjugerungrandProcés. Il
luy promit toutdans le deſſein
de ne luy rien tenir,& fit venir
fur l'heure un de ſes Gens à
qui il commanda d'executer
ponctuellement tout ce qu'elle
luy diroit ; puis il luydefenditenparticulierde
ſuivre aucuns
de ſes ordres ,& le fit cacher
afin qu'il ne paruſt plus
devant elle. Ilmit tout en ufage
pour empefcher qu'elle ne
s'ennuyât. Les Repas furent
galans & magnifiques ,&tout
parladefon amour avant qu'il
en dit rien & qu'il en fut luy
Tome VI. D
38 LE MERCVRE
mefme bien perfuadé. Cependant
ſa paffion qui avoit eſté
violentedés ſa naiſſance , l'obligea
de s'informer avec foin
des raiſons qui avoient penſé
faire périr une ſi aimable Perſonne.
Il luy demanda d'où elle
eftoit partie , & pourquoy efle
s'eſtoit fiée à des Bateliers fi
imprudens. Elle luy rendit raifon
, detout , & luy dit que fa
Mere ne youloit pas quelle
confiât à perſonne les Papiers,
dont elle luy venoit de parler ,
& qu'ayant appris qu'un
teau devpit pafler aupres de la
Terre d'où elle les venoit de
querir , elle s'eſtoit mife,dedans
, & avoit envoyé tous fes
Gens par terre. Elle adjouta a
toutes ces chofes , qu'elle defcendoit
d'une Illuftre Maiſon
Bar
3
qu'elle luy nomma , mais que
α
GALANT. 39
les Debtes que fes Anceſtres
avoient laiſſees , à caufe des
-dépenſes exceſſives auſquelles
le ſervice de leur Prince les
avoit engagées , eſtoient cauſe
qu'elle ne paroiſſoit pasdans le
monde avec tout l'éclat que
devoit faire une Perſonne de
fa naiffance . Ce Récit acheva
-de charmer noſtre Solitaire : &
fa belle Hoſteffe qui ne devoit
demeurer chez luy que pendant
quelques jours , s'eſtant
apperçeuë qu'il reſſentoit un
veritable amour , voulut voir
juſquesoù leschofes pouroient
aller. Leurs converſations devinrent
longues & frequentes,
les yeux del'Amant parlerent
fouvent , ſes ſoins confirmerent
tout ce qu'ils dirent , &
fes Billets tendres en apprirent
encor davantage. Ce n'eftoit
Dij
40 LE MERCVRE
toutefois pas affez , il falloit
une declaration de vive voix
&dans les formes . Noftre Solitaire
la fit , mais en Amant
bien reſolu d'aimer toûjours.
Il dit à cette adroite perſonne
(qui n'avoit rien oublié de
tout ce qu'elle avoit crû neceffaire
pour l'enflamer ) qu'il
ne tiendroit qu'àelle de le rendre
heureux le reſte de fes
jours, en partageant avec luy
le peu de bien que la Fortune
luy avoit donné , & qu'il ne
demandoit pour reconnoiffanceque
ſes bonnes graces & fon
coeur. Il luy propoſa en ſuite
de l'époufer le lendemain.Elle
fit d'abord de grandes difficultez
, puis elle ſe rendit en luy
demandant huit jours pour en
conferer avec ſa Mere. Il ne
voulut point confentir à ce re
GALANT. 41
tardement. Elle en témoigna
autant de chagrin qu'elle en
avoit de joye , & le laiſſa en
fuite le maiſtre de la choſe. Il
fit tout préparer pour le lendemain
,& le Mariageſe fit dans
PEglife du lieu , en preſence
de tous les Paroiffiens. Cependant
le Pere de noftre NouveauMarié
qu'on n'avoit averty
de rien, fentit redoubler la
curioſité qu'il avoit de ſçavoir
-comment ſon ſtratagême avoit
réuffy. Il vint voir fon'Fils',
qu'il trouva d'abord plus gay
qu'àl'ordinaire.Il en eut beaucoup
de joye, &luy en demandala
caufe. L'Amour a fait ce
changement , luy répondit- il .
J'en fuis ravy , lity repartit le
bon Homme en l'embraffant
les larmes auxyeux , & je croy
que pus qu'une Fehime a pu
Dij
142
LE MERCURE
vous toucher , vous pourez
devenir inſenſible aux charmes
de quelque autre. Le Fils
l'affura du contraire ,& luy dit
qu'il aimeroit eternellement
celle à qui il avoit donné fon
coeur. Vous avez beau jurer ,
luy repartit le Pere , je ne croi--
rayplus rien d'impoffible , puis
que vous vous eſtes laiſſé tour
cher. Ilest vray que je me fuis,
laiffé toucher , & meſme plus:
quevous ne penſez , luy repli
qua ceFils , puis que voir ,ai
mer&épouſer,n'ont eſté qu'u
ne meſme choſe en moy. Jugez
apres cela , poursuivit- il ,
fi yous avez raifon d'aſſurer
que je deviendray fenfible aux
charmes d'une autre Femme ?
Ces paroles rendirent le Pere
immobile , & le ſaiſirent telle
ment qu'il demeura quelque
GALANT.
43
temps fans pouvoir parler. Le
Fils qui crût que la joye produiſoit
cet effet dans le coeur
de ſon Pere , adjoûta qu'il ne
le preſſcroit plus de luy donner
des Succeſſeurs , qu'il en
auroit bien toſt,& qu'il croyoit
que ſa Femme eſtoit groffe.
Quoy , luy ditle bon Homme
d'une voix tremblante , vous
avez épouſe la Perſonne que
vous avez retirée du Naufrage!
OüymonPere , luy répondit-
il , le Ciel me l'a envovée
pourm'empeſcher d'eſtre plus
long-temps rebelle à vos volontez.
Ah ! qu'avez - vousfait,
qu'avez - vous fait ? mon Fils
s'écria le Vieillard. Ce que
vous avez fi ſouvent ſouhaité
demoy , repartit noſtre NouveauMarić.
Dites plûtoft , interrompit
le Pere avec des
44 LE MERCVRE
yeux pleins de fureur , tout ce
que je devois craindre , & ce
qui vous couvrira d'une infamie
eternelle , & vous rendra
Popprobre de tout le monde.
Je vous pardonne toutefois ,
poursuivit-il , à cauſe de voftre
ignorance ,mais il faut quiter
voſtre Femme , if la faut fuir
& ne jamais fonger à la revoir.
De la maniere que vous par-
-łez , répondit le Fils , il falloit
que j'euſſe une Soeur qui ne
m'eſtoit pas connuë , & je l'auray
fans doute épousée , puis
qu'il n'y a qu'une avanture
ſemblable qui me puiffe obliger
d'abandonner une Femme
àqui j'ay fi publiquement donné
ma foy. Tu luy en peux
manquer , reprit le Pere , &
ton Mariage le peut rompre ,
quoy qu'elle ne foit point ta
GALANT.
45
Soeur. Il luy raconta enſuit,e
toute l'Hiſtoire du feint Naufrage
, & luy dit qu'il avoit
pretendu que les charmes &
les manieres engageantes de
la Perſonne qui avoit ordre de
ſe retirer chez luy aprés ſon
malheur apparent ,& de luy
demander les ſecours qu'il luy
avoit offert de luy- meſme ,
pourroient peu à peu faire diminuer
fon averſion pour les
Dames;que c'étoit tout ce qu'il
avoit ſouhaité , dans la pensée
que ſon coeur eftant devenu
moins farouche , ſe pourroit
attendrir pour une plus honneſte
Perſonne , & qu'il ſe ſeroit
alors fi adroitement fervy
de l'occaſion , qu'il l'auroit
fait conſentir à luy donner la
main ; mais que puis qu'il
avoit épousé une Courtiſane,
46 LE MERCURE
il devoit par toutes fortes de
raiſons demander la rupture
de fon Mariage . Je n'ay point
leu dans ſes yeux ce qu'elle
eſtoit , edit alors ce Fils avec un
ton auffi triſte que touchant :
Ils m'ont paru doux , je n'ay
rien veu que d'aimable dans
toute fa Perſonne , & j'ay trouvédes
charmes dans ſon eſprit
- qui auroient pû engager des
coeurs plus inſenſibles que le
mien. Tout ce que vous dites
peut excufer voſtre Mariage ,
repartit le Pere avec beaucoup
de douceur , fans pouvoir vous
fervir de pretexte pour vous
-empeſcher de le rompre,mais
preſentement , pourſuivit-il ,
que vous connoiſſez voſtre erreur,
la raifon... La raiſon , s'éeria
le Fils , je vous ay dit mille
& mille fois pendantque vous
GALANT.
47
4.
me preffiez d'engager mon
coeur , qu'elle estoit incompa-,
tible avec l'amour , & que de
peur de la perdre je voulois
eſtre toûjours inſenſible. Vous
ſouhaitiez alors de me voir
moins raiſonnable ,&vous me
le repetiez tous les jours : cependant
vous voulez aujourd'huy
qu'avec une paffion vio--
lente,je conſerve toute la raifonque
pourroit avoir l'Homme
du monde le plus infenfible.
Il en faut avoir quand
'honneur le veut , repliqua le
Pere ,& tu ne romps ton
Mariage , je te declare que je
te desheriteray. Je ne voy past
dequoy vous pouvez vous
plaindre, luy répondit le Fils,
je n'ay pas eſté chercher la
Perſonne que j'ay épousée , &,
vous demeurez vous - meſme,
d'accord que vous me l'avez
48 LE MERCURE
envoyée. Dés que j'ay ſenty
que je commençois à l'aimer,
je me ſuis ſouvenu de vous,
&de la joye que vous auriez
en apprenant que je ceffois
d'eſtre inſenſible. Le deſir de
vous plaire s'eſt mis de la partie,
il m'a empeſche de refifter
fortement aux premiers mouvemens
de mon amour ,&je
me ſuis laiſſe vaincre quand
j'ay ſerieuſement fait reflexion
fur la maniere dont la Perſonne
que j'ay épousée eſtoit venuë
chez moy. J'ay crû qu'ily
avoit de la deſtinée dans cette
Avanture , que nous eſtions
nez l'un pour l'autre , & que
je ſerois criminel ſi j'étois plus
long-temps rebelle à vos volontez
,& que les Succeſſeurs
que vous ſouhaitiez avec tant
d'empreſſement,eſtoient peut
GALANT. 49
eſtre deſtinez pour eſtre un
jour de grands Hommes , &
que le Public en pouvoit recevoir
des avantages confiderables.
Ayant examiné toutes
ces chofes , j'aurois crû faire
un crime de ne pas ſuivre les
mouvemens qui m'étoient infpirez
aprés une Avanture fi
extraordinaire , & dans un
temps où j'y penſois le moins.
Toutes ces raiſons ne fatisfirent
pas le Pere, il preffa encor
ſon fils de conſentir à ſe
démarier. Ce dernier s'en eft
fait un ſcrupule de confcience
, & le Pere s'eſt pourvû en
Juſtice pour faire caſſer leMariage.
Je les trouve tous deux
à plaindre , & je ſerois bien
embaraffé ſi j'avois à prononcer
là-deſſus . Les raiſons de
Fun & de l'autre me paroif
Tome VI. E
50
LE MERCVRE
وک
foient bonnes , & je ne trouve
que l'Amour de condamnable,
mais il ne reconnoît point de
Juges, & ne fait jamais que ce
qu'il luy plaît.
Au reſte , Madame , vous
ſçaurez que j'ay eu dépuis peu
une longue converſation avec
voſtre aimable & jeune Parente
. Vous m'en avez toû--
Jours dit beaucoup de bien ;
mais j'ay peine à croire que
vous connoiffiez tout ce qu'elle
vaut. Son eſprit augmente
tous les jours auffi-bien que
ſa beauté,& il y a dequoy
charmé de l'un & de l'autre .
Ie me trouvay heureuſement
aupres d'elle il y a trois jours
àl'Opéra d'Iſis,qu'elle ne voulut
point du tout écouter. Elle
aima mieux employer ce temps
à me demander de vos noueſtre
GALANT.
SI
fus, mais
velles . Nous diſmes aſſez de
mal de vous , & j'eſpere qu'el
le vous en rendra compte. Ce
fut quelque choſe de nouveau
pourmoy de la voir fi peu curieuſe
de Muſique,elle qui l'aime
avec tant de paffion , & à
qui le moindre Concert tient
lieu du plus agreable Divertiſſement.
Elle me dit qu'elle
n'eſtoit point changée là-del
REETE
qu'elle avoit deja
ven١٧٥٠
Ifis dix ou douze fois , qu'affe
n'y eſtoit venuë ce jour-là que
par complaiſance , & qu'elle
s'ennuyoit d'entendre toûjours
la même choſe. Si le Voyage
n'eſtoit point ſi long , je luy
confeillerois d'aller tous les ans
paſſer le Carnaval à Venife ,
elle y auroit contentement , &
la diverſité des Opéra nouveaux
qui s'y reprefentent , luy
E ij
32 LE MERCURE
fourniroit ſouvent de nouveaux
plaifirs. Il y en a eu cette
année neufdiferens fur cinq
Theatres . J'ay appris des particularitez
de quelques-uns ,
qui valent bien que je vous les
faſſe ſçavoir. Elles ſerviront du
moins à vous donner quelque
idée de ces grands Spectacles ,
& à vous rendre preſente en
quelque forte à ce que l'éloignement
des Lieux ne vous
permet point de voir.
Le premier de ces Opéra a
eſté le Totila , de la compofition
de Mateo Neris. Il a paru
fur le Theatre Grimani de S.
Jean & S. Paul , avec un fuccés
digne de la beauté de l'Ouvrage.
Chaque Acte avoit divers
changemens de Scenes .
L'Ouverture du premier ſe faifoit
par une petite Chambre
GALANT.
53
avec un Lit ſur lequel un Enfant
dormoit. Clelie paroiſſoit
auprés de luy tenant un poignard
qu'elle ſembloit prefſte
à luy enfoncer dans le ſein. La
Chambre diſparoiſſoit tout- àcoup
, & le Theatre reprefentoit
une des Places de Rome,
environnée de Palais d'une
ſtructure admirable .Totila entroit
ſuivy de fes Troupes , l'Epée
& le Flambeau à la main ,
Trompetes fonnantes , avec
leurs Enſeignes . Ces Palais
s'embraſoient les uns apres les
autres. On en voyoit tomber
les pieces à meſure que la flame
s'y attachoit , mais avec un
artifice ſi ſuprenant , & qui approchoit
tellement de la natu--
re , qu'il n'y avoit perſonne qui
ne cruſt qu'ils brûloient veritablement.
Le defordre regnoit
E iij
54 LE MERCVRE
par tout ,&dans cette confufion
, Marſia Fille de Servius ,
cherchant à ſe ſauver des Soldats
qui la pourſuivoient , ſe
jettoit par une feneftre,& tomboit
évanoüie entre les bras de
Totila qui la recevoit. La troifiéme
Scene avoit pourDécoration
une Salle de l'Appartement
de Clelie ; & celle de la
quatriéme eſtoit une Ruë où
l'on voyoit une Tour , & une
des Portes de Rome en éloignement.
Des Eſclaves conduiſoient
de loin un Elephant
d'une grandeur démeſurée. Il
ſembloit tout couvert d'or ; &
ce qui cauſa autant d'admiration
que de ſurpriſe , c'eſt que
cét Elephant s'eſtant arreſté ,
s'ouvrit au fon des Trompetes ,
& ſe ſepara en pluſieurs parties
, qui firent paroiſtre Belif
GALANT.
55
faire , Lepide , Cinna , une
Troupe nombreuſe de Soldats
avec leur Armes & leurs Bou
cliers , des Trompetes , & des
Enſeignes dont toute la Scene
fut remplie. Ony vitdu moins
cent cinquante Perſonnes tout
àla fois . Jugez avec quel ordre
ils devoient avoir efté rangez
les uns fur les autres ,& avec
combien d'adreſſe il falloit
qu'on euſt entremêlé les Boucliers,
les Armes, les Enſeignes
&les Trompetes pour former
le corps de ce prodigieux Elephant.
Cét Acte finiſſoit par
une Danfe de Cavaliers monzez
fur de veritables Chevaux .
La premiere Scene du Second
ſe paſſoit dans la Court
d'un Palais , qui faifoit place à
une Mer. On découvroit la
Plage , & l'armée Navale de
1
38 LE MERCVRE
Totila , avec la Ville de Rome
en éloignement. Des Soldats
en fortoient comme en triomphe
, faiſant marcher devant
euxdes Eſclaves & des Prifonniers
, tandis que les autres
rempliſſoient les Vaiſſeaux des
Dépoüilles & des Tréſors dont
ils s'eſtoient enrichis au Sacde
cette fameuſe Ville. Une Tempeſte
accompagnée de Tonnerres
& d'Eclairs les pouſſoit
contre des Ecüeils , ils s'y brifoient
& s'abifmoient les uns
apres les autres.Il n'y avoit rien
de mieux repreſenté que ce
Naufrage. D'effroyables cris
qu'on entendoit retentir , faifoient
connoiſtre le deſeſpoir
deceux qui ſe perdoient ,&on
en voyoit une partie qui ſe jettant
à la nage , tâchoit de gagner
le bord. La derniere Sce
GALANT.
59
ne avoit un Bois pour Décoration
,&elle ſe paſſoit dans une
Nuit éclairée d'une Lune qui
ſe couvroit peu à peu de nuages
, & laiſſoit enfin le Ciel
entierement obſcurcy. Une
Entréede Soldats attaquez/par
deux Ours finiſoit l'Acte.
BIB
LYON
Le troiſième faiſoit paro
tre d'abord une Plaine où l'Ar
mée des Romains eftoit campée
d'un coſté , & de l'autre
on découvroit la Ville deRome
avec un Pont ſur la Brêche.
Des Chariots chargez des
Dépoüilles des Ennemis paffoient
fur ce pont , ils eftoient
tirez par de veritables Chevaux
, & Beliſſaire entroit en
ſuite par cette Brêche avec ſes
Gens montez comme luy fur
des Chevaux vivans, La Scene
ſuivante ſe repreſentait dans
60 LE MERCVRE
**
une Salle d'un riche & magnifique
Palais . Puis on voyoit
unegrande Court qui ſe changeoit
en un Theatre chargé
d'un grand Peuple , qui s'y
eſtoit placé pour voir le Tournoy
des Quatre Elemens. Ce
Tournoy commençoit par la
Quadrille de Junon , qui repreſentant
l'Air , y paroifſoit
fur une Nuë. Cibelle comme
Déeſſe de la Terre , y amenoit
dans une Machine force
Cavaliers armez , & diſpoſez
à bien ſoûtenir ſes intereſts.
La Région du Feu s'ouvroit
en fuite , & on y voyoit Pluton
qui conduiſoit ſa Troupe
dans une autre Machine. Neptune
prenoit le parti de l'Eau ,
& fa Quadrille fortoit d'une
vaſte Mer , dont l'agitation
n'eſtoit pas l'objet le moins
GAL ANT. 61
1
agreable aux yeux. Je ne vous
dis rien des Jouſtes qui ſe faifoient
avec une adreſſe merveilleuſe
, & qui estoient terminées
par l'arrivée de la Paix,
qui venoit en Machine comme
ces autres Divinitez , &
qui mettoit d'accord tous les
Combatans ; ce qui n'empéchoit
pas que le Spectacle ne
finît par un Combat de Vvandales
contre les Romains , &
par un autre de Paſteurs contre
des Bêtes farouches.
Avoüez , Madame , que fi
le Totila ſe joüoit à Paris , vous
ne vous defendriez pas de
quitter la Province pourquelques
jours. Tant de beautez
meriteroient bien de vous attirer,
& je croy que vous n'auriez
pas moins de curiofité
pour l'Astiage , qui a eſté
62 LE MERCVREle
ſecond Opéra repreſenté
l'Hyver dernier à Veniſe fur
le meſme Theatre Grimani.
Le Sujet a eſté pris de celuy
que le CavalierAppoloni avoit
déja traité avec tant d'applaudiſſement
, & les Décorations
ont paru admirables. La premiere
Scene eftoit le Camp
d'une Armée entiere , où des
Soldats faifoient l'ouverture
par une Danſe Pyrrique , accompagnée
d'une ſimphonie
merveilleuſe . Cette Danſe
eſtoit interrompuë par l'arrivée
d'une Princeſſe , ſuivie de
quelques Officiers Generaux
de fon Armée , tous à cheval.
On voyoit en ſuite une Salle
richement parée, dont un Enfer
horrible prenoit la place.
Caron y paſſoit les Ames dans
ſa Barque. L'Ombre de Cirene
GALANT.
63
Jar
THERM
LYON
ne Femme d'Aſtiage , s'offroit
en ſonge à ce Prince , & tout
Enfer diſparoiffoit au moment
de fon réveil. Une Prifon
fuccedoit à ces divers
changemens , qui estoient fuivis
d'une Décoration de
dins délicieux , d'où lesTours
de la Priſon ſe découvroient
Le ſecond Acte s'ouvroit par
unegrande Place ornée d'Arcs
de Triomphe ; & les autres
Scenes offroient une Veuë de
Maiſons, celle d'une Court, &
en ſuite tout ce que le Temple
de Diane peut avoir de
plus pompeuxdans ſa ftructure.
Un lieu où il ſembloit que
la Nature n'avoit rien laiſſe à
-defirer pour les Délices , faifoit
la premiere Décoration
du Troiſieme Acte ; aprés la-
- quelle on voyoit un Salon du
i
Tome VI. F
64 LE MERCVRE
Palais du Roy ', qui ſe chan
geoit en une efpece de Portique
, d'où l'on avoit communication
au lieu où les Beſtes
eſtoient enfermées . Le dernier
changement de Theatre faifoit
voir une Salle toute brillante
de Criftaux , & ce magnifique
Spectacle eſtoit embelly
de deux Entrées outre
celle des Soldats qui ouvroit le
premier Acte . Il y en avoit une
de Pages au Second , & le tout
eſtoit terminé par une autre
de Demons qui s'enfuyoient à
l'aſpect d'une divinité. Le Seigneur
Iean Bonaventure Viviani
, Maître de Chapelle de
l'Empereur à Inſpruk , avoit
pris foin de la Muſique. La
compoſition en estoit merveilleuſe
, & l'execution en avoit
eſté entrepriſe par les pre
GALANT.
65
miers Muficiens de l'Europe ,
& par les plus excellés Joüeurs
d'Inſtrumens de l'un & del'autre
Sexe , pour leſquels on
avoit fait une dépenſe prodigieuſe
, car il y avoit telle Muſicienne
àquil'on donnoit plus
de quatre cens Piſtoles pour
ſon Carnaval . C'eſt le moyen
de ne manquer pas de belles
Voix; & il ne faut pas s'étonmer
apres des liberalitez fi accommodantes
; fi tant de Perſonnes
s'apliquent àl'envy à ſe
rendre parfaites dans la Muſique.
Nicomede en Bithinie , dedié
àl'Imperatrice Eleonor , a fuivy
ces deux Opéra. Le Doteur
Matheo Giannini en
avoit fait les Vers , & il a paru
fur le Theatre Zane de S.Moïſe
avec un applaudiſement fi
Fij
66 LE MERCURE
general , que tous ceux qui
Pontveurepreſenter,ontavoué
que jamais Piece n'avoit cu ny
tant d'inventions galantes &
fines , ny tant de choſes capables
de plaire &de toucher le.
gouft des plus délicats. Comme
les Machines que ce grand
Sujet demandoit n'auroient pu
s'executer dans le petit eſpace
d'un Theatre ordinaire , on
s'eſt contenté des Décorations
&des Changemens de Scenes
qu'ony a faites les plus belles
& les plus riches qu'ont ait jamais
veuës. Le premier Acte
finiffoit par un Balet de Tailleurs
de pierre. Ils tenoient
chacun leur Marteaux & leurs
Ciſeaux,& faifoient leurs mouvemens
en cadence autour
d'une Statuë de Nicomede ,
qu'ils ſembloient achever en
GALANT.
67
dançant ; mais tout celad'une
maniere fi bien concertée ,
qu'on ne pouvoit rien voirde
plus jufte. Une entrée de Païsās&
de laboureurs avec leurs
Bêches & leurs Hoyaux finiffoit
l'Acte ſuivant ; & la fecon-
✓ de Scene du Troifiéme eſtoit
agreablement interrompuë par
uneDanſe de plufieursHéros,
qui fe ſouvenant de leurs anciennes
amours , prenoient
chacun un bout des cordons
de diverſes couleurs qui pendoientaux
branches d'un Mirte
élevé au milieu du Theatre.
Il n'y avoit riende ſi divertiffant
que de les voir ſe mefler
& ſe démefler les uns d'avec
les autres , ce qu'ils faifoientde
diferentes manieres , & toûjours
avec une adreſſe qui attiroit
les acclamations de tout
Fiij
68 LE MERCVRE
le monde. La Muſique de cér
Opéra eſtoit du tres-excellent
Cavalier Charles Groffi , Maître
de Chapelle de la Sereniffime
Republique..C'eſt un des
Hõmes du monde qui poffede
le mieux cettte Science. Iln'a.
rien fait qui ne porte les marques
d'une haute capacité ,&
ſi elle a paru avec tant d'avantage
pour luy dans l'Opéra de
Nicomede , elle n'a pas eſté
moins admirée dans celuy d'Iocafte
Reyne d'Armenie , qu'on
a donné encor fur le meſme:
Theatre Zane avec un tresgrand
fuccés. Le DocteurMoniglia
qui en avoit fait les Vers,
en a remporté beaucoup de
gloire. Je ne vous diray point
toutes les beautez de cette Pie--
ce. Les Décorations ſurprenoient,
les Machines en étoient
1
GALANT. 69
admirables , la Muſique parfaite
, & l'execution merveil-
Leufe..
Jules Cefaren Egypte , a fours
ny le ſujetdu cinquiémeOpéra
qui a efté repreſenté ſur le
fameux Theatre Vendramino
de S.Sauveur. Les Vers étoient
du Seigneur Buffani, & la Mufiquede
la compoſition du Seigneur
Antoine Sartorio , Maître
de Chapelle du Duc Jean-
Frederic de Brunſvic & de Lunebourg,
Duc d'Hanover.Cér
Opéra n'a pas eſté moins applaudi
que celuy & Antonin &
de Pompejan , compoſé par les
meſmes Autheurs , donné fur
le meſme Theatre , & chanté
par les plus excellentes Voix.
Les Vers , laMufique ,lesDécorations
, les Machines , tout
yestoit admirable ; & il n'en
70 LE MERCVRE
faut point d'autre preuve que
le grand concours de monde
qui s'y eſt toûjours trouvé pour
le voir.
Il y en a eu encor deux autres
fur un des anciens Theatres
de Veniſe. Je ne vous en
puis dire ny les Sujets , ny le
Nom de ceux qui ont compoſe
les Vers & la Muſique je
vous diray ſeulement que ce
grand nombre de Spectacles
n'a point empeſché l'Etabliſfement
d'un Theatre tout nouveau
, appellé le Theatre de
SaintAnge.
C On n'y a donné cette année
qu'un ſeul Opéra, qui fait
le neufiéme de ceux dont j'avois
à vous parler. Il avoſt
pour Sujet le Raviſſement d'Helene
,& eftoit chanté comme
tous les autres par de tres.
GALANT. 7
d'Inci
habiles Muſiciens. La beauté
de leurs Voix répondoit parfaitement
au profond ſçavoir
de l'excellent SeigneurDominique
Freſchi, Maître de Chapelle
à Vicenze , qui en avoit
compoſe la Muſique. Je n'ay
point ſceu le Nom de l'Au
theur des Vers , & tout c
qu'on m'a pû dire , c'est que
la Piece eftoit remplie
dens en fort grand nombre,&
fort égalemens beaux & furprenans.
Il n'y avoit riende fi
magnifique que les Décorations.
On y admiroit ſur tout
une Grote , qui faiſoit undes
plus agreables ornemens du
Palais d'Oenone. Elle estoit
embellie de Fontaines vives.
&de Jets d'eau naturels , & fi
vous voulez bien rappeller
l'image de toutes les choses.
*72 LE MERCVRE
que je viens de vous ébaucher
legerement , vous aurez peine
à concevoir qu'on ſe refolve
àfaire tant de dépenſes & tant
d'appreſts pour des Spectacles
qui ne paroiſſent que pendant
deux mois , & qu'une ſeule
Ville puiſſe fournir afſez de
Spectateurs pour ſatisfaire aux
fraisde tant de diferentes Perſonnes
qu'on y employe. Aufſi
nabandonne -t-on rien auPublic
de cette nature qui n'aproche
de la perfection. Il n'y
a point de talent affoupi que
F'émulation ne réveille. C'est
à qui emportera le prix ſur les
autres. On ne ſe neglige point,
parce qu'on craint d'être furmonté
& que ſi on laiſſoir
échaper quelque choſe de bas
ou de foible , ce qu'on verroit
de plus achevé ,en feroit trop
د
GALANT.
73
4
alfément appercevoir les defauts.
La peine ſuivroit incontinent
, & le manque de fuccés
de ces Ouvrages negligez
en feroit perdre toute la dépenſe.
On ne les repreſente
jamais qu'en Janvier & Fevrier
, c'eſt àdire pendant tout
le temps du Carnaval. J'ay pris
mes meſures pour en avoirdes
nouvelles tous les Ans, afin de
vous en faire part ; & j'eſpere
les avoir beaucoup plûtoſt que
je ne les ay euës cette année.
Ce n'eſt pas ſeulement à Venife
que les Opéra ſont en regne.
Il s'en fait preſque dans
toutes les Villes d'Italie , &
les Troubles de Meſſine n'ont
point empeſche qu'on n'y ait
donné ce pompeux Divertifſement
àM le Mareſchal Duc
deVivonne.C'eſt une glorieuſe
74 LE MERCURE
marque de la merveilleuſe prévoyance
du Roy , qui entretient
ſi bien l'abondance dans
un lieu où regne la Guerre ,
queles Plaiſirs n'en ſont point
bannis.
Vous ſeriez bien peu curieuſe
, Madame , fi au retour
de Veniſe où je vous ay fait
faire voyage ſans que vous y
ayez penſe, vous dédaigniez
de paffer par la Ville d'Arles ,
pour y admirer l'Obeliſque
qu'on y voit , & dont il eſt
difficile que vous n'ayez entendu
parler. C'eſt un des plus
ſuperbes Monumens que nous
ayons de l'Antiquité,&le ſeul
de cette nature qui foit en
France. On n'en ſçait point
l'Hiſtoire au vray , mais il n'y
a point à douter qu'il ne foit
un reſte de la grandeur des
Romains
GALANT.
75
Romains qui ont habité longtemps
cette Ville. Apparemment
ils l'avoient fait venir
d'Egypte pour le conſacrer à
la gloire de quelqu'un de leurs
Empereurs ; & ce qui donne
lieu de le croire , c'eſt qu'il eſt
de la meſme matiere que ceux
de Rome qu'on a apportez de
ce Païs-là, c'eſt à dire de Granite
Orientale , qui eſt une efpece
de pierre encore plus dure
& plus précieuſe que le
marbre . Sa hauteur eſt de cinquante
& deux pieds , & fa
baſede ſept pieds de diamet re,
tout d'une piece. Il fut trouvé
dans le Jardind'un Particulier,
auprés des Murs de la Ville ,
qui ne ſont pas fort éloignez
de la Riviere du Rhône. Il eſt
à croire qu'il y eſtoit demeuré
depuis fon Débarquement,qui
Tome VI. G
76 LE MERCURE
doit s'eſtre fait il y a environ
ſeize Siecles , ſans qu'il ait jamais
fervy à l'uſage auquel il
avoit eſte d'abord deſtiné . 11
eſtoit enſevely dans la terre , la
pointe un peu découverte. On
trouve des Memoires dans les
Archives de la Maiſon de Vil- .
le , qui font connoiſtre que
Charles IX. Roy de France
paſſant par Arles , donna ordre
qu'on le déterrât pour le
tranſporter ailleurs ; mais foit
que la dépenſe ou la difficulté
de l'entrepriſe le rebutât , il
n'acheva point ce qu'il avoit
commencé. C'eſt en quoy l'on
ne peut affez loüer le zele des
Habitans de cette Ville , qui
voulant laiſſer à la Pofterité
un Monument eternel de la
véneration qu'ils ont pour le
Roy , n'ont pû eſtre arreſtez
r
GALANT.
77
par aucun obſtacle , & ont fait
élever cet Obeliſque à ſa gloire
dans une de leurs Places
publiques , avec de magnifiques
Inſcriptions aux quatre
faces de fon pied- eſtal. Je les
fuprime parce qu'elles ne font
pas Françoiſes , & que le Latin
n'eſt point de miſe parmy
les Dames. Pour l'Obeliſque
je vous en ay déja marqué la
hauteur. On a mis un Monde
fur ſa pointe , & il y a un Soleil
au deffus de ce Monde ,
qui fait une Deviſe ſans Paroles.
Le pieden eſt enfermé ; &
on n'a épargné aucune dépenſe
, ny pour fon ornement, ny
pour ſa conſervation. Meffieurs
de Roche , Romany ,
Agard& Maure font les quatre
Confuls qui le firent élever
l'année derniere ; & les embel
Gij
78. LE MERCURE
liffemens qu'on y a faits cellecy
font dûs aux foins de Meffieurs
de Sabatier , de l'Armeillere
, Delofte & Beuf. Il y en a
deux de ce dernier Nom , tous.
deux Confuls dans le meſme
temps . Ce que je vous ay dit
des Romains qui ont fait autrefois
un fi long ſéjour dans
Arles , juftifie affez qu'on l'a
toûjours regardé comme une
Ville tres - confiderable. En effet
ily en a peu dans le Royaume
où l'on trouve tant de Nobleffe
, & dont les Habitans.
naiſſent avec de plus loüables
inclinations . Ils aiment également
les Armes & les Sciences
. L'un& l'autre ſe connoift,
&par le grand nombre d'Officiers
d'Armées que cette Ville
a donnez au Koy depuis la
Declaration de la guerre , &
GALANT. 79
-
1
f
12
&
qui font actuellement dans le
fervice , & par l'Etabliſſement
d'une Academie de Belles Lettres
, érigée en 1668. ſous le
bon plaifir de Sa Majesté , aveo
les meſmes Privileges que celle
de Paris . Elle eft toute compoſée
de Gens de qualité & de
merite , qui n'ont pas moins
d'avantage à ſe ſervir de l'Epée
que de la Plume , & qui n'ayant
que la gloire pour objet ,
ne refuſent aucun moyen d'en
acquerir. Ils ont Monfieur le
Duc de S. Aignan pour Chef.
Ils n'en pouvoient choiſir un
dont les ſentimens euffent plus
de rapport avec ceux qui leur
font naturels , puis qu'il ſemble
que Mars & les Muſes ayent
fait en luy une alliance immortelle
, & qu'on l'a toûjours veu
faire gloire, d'eſtre le Prote
Giij
80 LE MERCVRE
cteur des Braves & des Sçavans.
C'eſt de cet Illuftre
Corps que Monfieur de Roubin
fut choiſi par les Confuls
d'Arles , pour aller preſenter
au Roy de leur part , l'Eſtampe
qu'ils ont fait graver de leur
Obeliſque. Il eſtoit digne de
cet employ , ayant l'Eſprit aifé
& delicat ; & capable de tout
ce qu'il veut entreprendre. Il
n'écrit pas moins agreablement
en Vers qu'en Profe ; &
vous pouvez juger du talent
qu'il a pour la Poëſie par ce
Sonnet qu'il a fait ſur l'Obelifque
dont je vous parle..
GALANT . 81
AU ROY.
Sur l'Obeliſque élevé à ſa gloire
dans la Ville d'Arles .
G
SONNET.
RandRoy,dont les Exploitsfont
fameux dans l'Histoire ,
Qui joins le nom d'Auguste , à celuy
de Chrestien ..
Ton Bras qui de la France est le fermeSoûtien
,
Entaſſe chaque jour Victoire Sur Vi
Etoire:
Ton Regne est fi chery des Filles de
Memoire ,
Qu'elles en fontpar tout leurplus doux
entretien ;
Lamais Destin ne fut plus heureux
que letien:
Le temps qui détruit tout aide mefme
a ta gloire.
82 LE MERCURE
Се ротреих Мопument de l'Orgueil
des Romains ,
Qu'aujourd'huy la Fortune a mis entre
nos mains ,
Est de ces Veritez une Preuve éclatante.:.
Puis qu'on voit que les ans ne l'ont
tant respecté ,
Qu'afin de préparer une Table d'at.
tente ,
Poury graver ton nom à la Pofterité.
Vous voyez , Madame , que
je n'av pas flaté Monfieur de
Roubin , par ce que je vous ay
dit à fon avantage. Il eſt du
Pont S. Eſprit en Languedoc.
L'amour qu'il a toûjours eu
pour les Sciences ne l'a pas empeſché
de prendre party dans
la Guerre , où il a eſté Officier,
& fort aimé de feu Monfieur
de Guiſe , qui avoit pour luy
GALANT. 83
e
une confideration toute particuliere.
Vous vous plaindriez
ſans doute ſi je negligeois de
vous faire partdu Compliment
qu'il a fait au Roy en s'acquitant
de la commiflion qu'il avoit
reçeuë. Sa Majesté l'écouta
tres- favorablement , & en
a parlé depuis d'une maniere
fi glorieuſe pour luy , qu'il n'a
beſoin d'aucun autre Eloge.
Voicy les termes dõt il ſe ſervit.
COMPLIMENT
FAIT AU Roy ,
En luy preſentant l'Eſtampe de l'O
beliſque érigé à ſa gloire dans
la Ville d'Arles..
Γ
U
C.
U
1-
15
یلا STRE
ty
IRE ,
Je viens offrir à Vostre
84 LE MERCVRE
Majestéau nom desa Ville d'Arles
, la Figure de l'Obelisque
qu'elle afait ériger nouvellement
àfa gloire. Cette Ville , SIRE ,
qui fut autrefois un des plus Auguſtes
Theatres de la magnificence
& de la grandeur des Romains,
&quiſe reſſentant encor aujourdhuy
du commerce qu'elle a eu ft
long-temps avec ces grands Hommes
,ſemble en avoir berité les
genereuſes inclinations
jours esté prevenuë de tant d'amour
pour les Actions Heroïques,
qu'elle n'a pû voir celles dont V.
M. vient deſe ſignaler dans ces
dernieres Campagnes ,fans concevoir
pour Elle des fentimens de
veneration , dont elle a voulu
donner des marques publiques à
toute la France . En effet , SIRE ,
tandis que V. M. defend si gene--
reusement nos Frontieres contre
a toû
GALANT. 85
-
1
A
2
ATHELOR
les efforts de tant d'Ennemis , &
que par tant de nobles travaux
& tant de glorieuses fatigues .
elle aſſure noftre repos , & nous
fait mesme dans le plusfort de la
Guerre , joüir de cette profonde
paix , & de cette douce tranquillité
qui fait le bon-heur des Peuples;
tandis queparde nouvelles
Conquestes elle augmente tous les
jours les bornes de cet Empire , &
que vpircotmoreineaunſetsp,aerlletpoourtte
putation de la France jusqu duoc
extremitez de la terre
pas raisonnable que pour tant
d'Illustres bienfaits nous luy
donnions quelque témoignage d'une
eternelle reconnoissance , &
que par une juste rétribution de
la gloire que la fplendeur & lafelicitéde
fon Regne répandentfur
tous les François , nous employions
mes
,
LazeLYON
n'est-it
$
86 LE MERCURE
tous nos foins & tous nos efforts
pour immortaliser la fienne ?
Nous sommes SIRE , ſi convaincus
d'un ſi juſte &fi legitime devoir
, que -ne pouvant rien trouver
fur la Terre qui meritaſt de
vous estre offert
foüilléjusques dans le fond deſon
Sein , pour en tirer cet auguste
Monument que la Providence
n'avoit fans-doute pris foin d'y
tenir caché durant tant de Siecles
, qu'afin quefon Antiquité le
rendist plus prétieux & plus venerable
, plus digne enfin de fervir
un jour à la gloire du plus
grand des Rois. Il est vray , SIRE ,
&je veux l'avoüer icy , qu'un ſi
grand &fi magnifique deſſein
auroit peut- estre demeuré longtempsſans
execution ,fi cette noble
Compagnie qui compoſe vostre
Academie Royale , & que nostre
nous avons
Ville
GALANT.
87
.
コー-
e
Ville regarde comme un deses plus
riches ornemens , ne nous eust enhardisà
cette entrepriſe , en nous
remontrant qu'il ne faut jamais
vien trouver d'impoſſible , ny mesme
de difficile , quand il s'agit
de marquerfon zele pour la gloire
de V. M. Comme ces Illustres
Génies ont pour but l'Immortalité
, ils ont crû que ce n'estoit point
affezde confier au papier lefoin
de transmettre aux Siecles futurs
lefouvenir des merveilles de
voftre Regne , qu'ilfalloit que le
Marbre & le bronzefuſſent employezà
ce grand defſcin ,&que
pour consacrer voſtre gloire par
un Ouvrage qui pust durer antant
que le Monde,il estoit neceffaire
que cet Obélifque demeurast
comme un grand Livre toûjours
ouvert auxyeux de la Pofterité,
oùvos Actions immortelles fuffent
Tome VI. H
88 LE MERCVRE
écrites avec des caracteres que le
temps ne peut effacer. C'est par
là , SIRE , que les uns & les autresse
font agreablement flatez
de ce doux espoir , que vous auriez
la bonté de recevoir ce témoignage
de leur Zele avec quelque
forte de complaisance , & de
leur accorder en ſuite l'honneur
de vostre Auguste & Royale protection
. C'est l'unique grace , SIRE
, qu'ils viennent aujourd'huy
vous demander par ma bouche ,
& dont peut- estre Vostre Majesté
ne les trouveroit pas tout-à-fait
indignes ,fi on pouvoit la meriter
par les plus profonds fentimens
d'un inviolable respect , par les
Sermens folemnels d'une eternelle
fidelité, &par les voeux ardens
qu'ils font tous les jours au Ciel
pour la conſervation de voſtre
Perſonne Sacrée , aussi bien que
GALANT . 89
pour la continuation de vos profperitez
& de vos Victoires.
Je ne doute point , Madame
, que vous ne joigniez vos
applaudiſſemens à ceux que
l'Autheur de ce Compliment
a receus ; & pour paffer d'A
les à Montpelier, jeus diray
qu'on y parle fort du Mariage
de Mademoiselle de la Verune
avec Monfieur de la Quere
Capitaine des Vaiſſeaux. C'eſt
une Heritiere qu'on tient riche
d'un million . Cela eſt
conſidérable ; mais ce qui eſt
beaucoup plus avantageux
pour elle , c'eſt que ſa fortune,
toute grande qu'elle eft , paroiſt
encor au deſſous de fon
merite . Monfieur de la Quere
luy a donné pluſieurs Feftes.
Elles ont toutes efté d'une ga-
Janterie admirable , mais fur
Hij
90 LE MERCVRE
tout la derniere vous fera voir
que l'inconnu que vous avez
tant aimé fur le Theatre , &
que vous nommiez ſi plaiſamment
L'Amant qui nese trouve
point ailleurs , n'a pas donné un
exemple d'une fi dangereuſe
confequence , qu'il n'y ait des
Gens qui faffenegloire de l'imiter.
Il ne faut qu'aimer pour
cela , & voicy de qu'elle maniere
Monfieur de la Quere
s'y eſt pris. Mademoiselle de la
Verune s'eſtoit allé promener
un peu tard avec quelques-
unes de ſes Amies & de
ſes Parentes , dans un Jardin
où il y a un petit Pavillon , &
quatre Cabinets de verdure
aux quatre coins. Elles furent
fort ſurpriſes de trouver dans
le premier où elles entrerent ,
une Table à dix-huit couverts .
GALANT. 91
20
dic
ure
en
an
ent
erts
La magnificence y fut grande,
& la propreté merveilleuſe. II
y eut huit Services differens ,
& il n'y manqua rien de tout
ce qu'on ſe peut figurer de
plus exquis & de plus délicat
pour le gouft. Aucune d'elles
ne s'attendoit à ce Souper , &
moins encor à eſtre diverties
par un Concert admirable de
Hautbois qui estoient dans
autre Cabinet. A
un
ces Haut
bois fuccederent les Violds
THEAS
1
qu'on avoit mis dans le tro
fiéme ; & ils n'eurent pas plûtoſt
ceffé de joüer , qu'une excellente
Muſique ſe fit entendre
du dernier de ces Cabinets.
Le Souper eſtant finy , la Table
fut couverte de Bouquets
de Fleurs de toutes les Saifons
, & de Rubans de toutes
fortes. Un moment apres on
Hiij
92
LE MERCVRE
propoſa de s'aller repoſer dans
des Chaiſes de commodite qui
eſtoient dans le Pavillon , &
ce futde nouveau un agreable
ſujet de ſurpriſe pour ces aimables
Perſonnes , de voir toutle
Iardin éclairé de mille Bougies
qu'on avoit attacheés aux
branches des Arbres , & dont
Ia lumiere leur fit découvrir
les appreſts d'un tres - beau
Feu d'Artifice qui dura plus de
demy- heure. Il fut fuivy d'un
nombre infini de Fuſées vo
lantes qui faiſoient voir en l'air
de cent diferentes manieres
le Nom& les Chiffres de Mademoiselle
de la Verune. Ce
Divertiſſement qui les occupa
quelque temps ayant ceffé, elles
continuerent de marcher
vers le Pavillon , & furent à
peine affifes dans le Veftibule,
GALANT.
93
2
X
e
1
ir
a-
Ce
Da
-
-
er
a
qu'elles virent fortir du derrieredela
Tapifſerie,des Acteurs
qui leur donnerent la Comedie.
Ce fut par elle que cette
galante Fefte ſe termina : elle
ne finit qu'avec la nuit;&cette
belle Troupe n'euſt pas lieu
de regreter les heures que tant
de plaiſirs luy firent dérober
au fommeil.
Vous voulez bien , Madame
que de Montpellierje vous
ramene à la Cour , & que je
vous faſſe encor une fois part
de l'Epitre qui fut envoyée
par Monfieurr de Ramboüillet
àMonfieur le Prince de Marfillac
aprés les dernieres Conqueſtes
du Roy. Il manquoit
beaucoup de Vers à la Copie
qui estoit dans ma derniere
Lettre , vous le pourrez facilement
connoiftre en lifant
94 LE MERCVRE
celle- cy , où vous trouverez
des agrémens qui n'eſtoient
pas dans la premiere..
A MONSEIGNEUR
LE PRINCE
DE MARSILLAC.
A
EPISTRE.
U lieu de jeûner le Carême ,
D'estre avec un visage blême,
Afaire vos Devotions ,
Et vacquer à vos Stations ;
Tout ce temps vous avez fait rage
Parmy le ſang &le carnage;
Vous n'avez malgré les hazards
Songé qu'àforcer des Remparts,
Vous avezpris trois grandes Villes,
Des Flamans les plus ſeurs aziles,
Mesme vous avezfait périr
Ceux qui venoient les ſecourir.
GALANT.
95
L
و
Puny leur audace infolente ,
Dans une Bataille ſanglante ,
Ce que les plus grands Conquerans
N'auroient jamais fait en quatre ans.
Je ne sçay ce que le Saint Pere
Aura jugé de cette affaire ,
Mais jamais chez les plus pieux
-Carême ne ſe paſſa mieux.
La prise de Valencienne ,
Eft une action fort Chrêtienne ,
Violer quand on fut dedans,
Sembloit estre du Droit des Gens.
Le plus moderé, le plusfage,
Brûle alors , met tout au pillage.
Vos Soldats mieux difciplinez ,
Par la feule gloire menez,
Dansune Place ainſi conquiſe,
Entrent comme dans une Eglife,
Des Démonsquad ils font aux mains,
Et quand ils font Vainqueurs , des
Saints.
Loüis , l'ame de ces merveilles,
Qui n'eurent jamais de pareilles ,
Trouve maintenant à propos
Que les Corps prennent du repos.
Il a bien voulu leur permettre
Quelques Sejours pour se remestre:
:
96 LE MERCVRE
Luy cependantfait mille tours ,
L'ame veille , elle agit toûjours,
Et repaffe fur toute chofe ,
Pendant que le corps se repose.
Mais on ditque dans peu de temps,
Vous allez vous remettre aux champs.
Où Diable allez-vous donc encore ?
Est-ce au Nord?est-ce vers l'Aurore
Voulez-vous vous mettre ſur l'eau ,
Et paffer la Mer fans Vaiſſeau ?
Les Dauphins de la Mor Baltique
Les Baloines du Pôle Arctique ,
Mafoy , vous n'aurez qu'àvouloir,
Viendront vos ordres recevoir,
Et fur le Zelandeis rivage
Vous porter Canons &Bagage.
Ce n'est pas si grand chose , enfin
Vous avez bien pafse le Rhin ,
Cette Barriere si terrible ,
Dontle paſſage eft fi penible ,
Que Rome maîtreſſe de tout ,
Apeine en vint jadis à bout.
Ayant Loüis à vostre teste ,
Vous n'aurez rien qui vous arreste
Ases Armes tout réussit ,
Tout luy fuccede, tout luy rit.
D'oùvient que ceux de qui les venës
GALANT. 97
Nefont pas assez étenduës ,
Exaltent autant fon bonheur,
Que fa prudence. & fa valeur ?
Mais quand on sçait estrefevere,
Sans ceffer toutefois de plaire ,
Lors qu'onsçait inspirer aux coeurs
Les defirs qui font les Vainqueurs,
Le mépris des Parques cruelles ,
Et que les Miniſtres fidelles,
Dont avec ſoin on a fait choix,
Sont au deſſus de leurs Emplois,
Qu'avec justice on diſpenſe
Et la peine & la récompense ,
Qu'onfçait toutes choses prévoir,
Atous les accidens pourvoir,
Et que jamais on ne viole
Le Don facré de ſa parole,
Avec fes talens merveilleux ,
Il est bien aisé d'eſtre heureux.
Cependant par trop entreprendre ,
Vouspourriez plus perdre que predre :
Il est vray qu'il faut que chacun
Contribue au bonheur commun.
On doit facrifier ſa vie
A la gloire de fa Patrie.
Ainsi, Seigneur , malgré les coups
Que le Rhinvit tomberſur vous ,
98 LE MERCURE
Tous les jours une ardeur nouvelle
Vousfait expofer de plus belle.
Mais il est bon de regarder
Qu'il nefaut pas tout hazarder ,
Etque les Teftes couronnées ,
Doivent au moins estre épargnées.
Commentfouffrez- vous que le Roy ,
(Je n'y pense point sans effroy )
Soitàtoute heure aux mousquetades,
-Toujours en butte aux cannonades ,
Vous , Seigneur , qui ſoir &matin
Le voyeznud comme la main ?
Voz sçavez &devez luy dire ,
Quoy que des Dieux ſon ſang il tire,
Encore qu'il soit un Héros ,
Qu'il est pourtant de chair &d'os,
Etqu'il abesoin d'une Armure
La mieux trempée &la plus dure.
Si fon Frere n'en eût point mis ,
Il n'auroit pas des Ennemis
Dans cette Bataille fameuse
Eu la Victoire glorieuse ,
Etnous verrions dans la douleur
Madame qui rit de bon coeur.
L'Armure pourtant la meilleure
N'empesche pasqu'on n'y demeure,
Le Canon est encore plus fort ,
Turenne
GALANT. ور
7
Turenne a fuby son effort ,
Et les Rois dont il est la foudre ,
Peuvent en estre mis en poudre :
Ainsi vous deveztout ofer
Pour l'empeſcher de s'expoſer ;
Qui doit toûjours estre le Maistre.
En ce point nedoit jamais l'estre.
Le plus feur est de revenir ,
Rien n'a droit de vous retenir;
Lors que des Beautez defolées
Sont par vostre absence accablées
D'ennuis &de vives douleurs ,
Et leurs beaux yeux noyez de pleurs,
Rien n'est préferable à ces Belles ,
Et la Gloire est moins belle qu'elles.
Leur Carême est un peu trop long,
Et leur Jubilé hors deſaiſon.
Pourtant quoy que la Bulle dife,
Et tous les Canons de l'Eglisé ,
Ils nefiniront que le jour
Qu'elles vous verront de retour.
Pendant que nous ſommes
àla Cour , je dois encor vous
dire que le Roy a nommé
Monfieur l'Abbé de Beauveau
Tome VI. I
100 LE MERCVRE
à l'Eveſché de Nantes , fur la
Démiſſion pure & fimple de
Monfieur de la Baume le Blanc
qui en estoit Eveſque. Cet illuſtre
Abbé eſt recommandable
par fon merite & par fa
naiſſance . On a veu dans ſa
Maiſon des Séneſchaux d'Anjou
, de Provence & de Lorraine
, des Gouverneurs de
Places,des Preſidens des Compres
, des Chambellans des
Rois Charles VII. & Loüis XI.
&des Eveſques d'Arles , d'An
gers & de Nantes. Elle eſt alliée
des Maifons de Bourbon
& de Vendoſme , & de plufieurs
autres des plus Illuſtreş
duRoyaume.
Le Roy a pareillement donné
deux Abbayes à Monfieur
le Cardinal de Bonzy. Tout ce
que je pourrois dire de ce PrinGALANT.
ΙΟΙ
コ
I
e
ce de l'Egliſe ſeroit infiniment
au deſſous de luy. Sa naiſſance
eſt connue , ſon eſprit & fa
conduite ont paru dans les
grandes Ambaſſades dont il
S'eſt acquité avectant de fuccés
, & fes manieres honnêtes
& engageantes luy attirent
les coeurs de tous ceux
qui le connoiffent. Monfieur
d'Ormoy , quatrième Fils de
Monfieur Colbert , en gagna
beaucoup dernierement , & ſe
fit admirer d'un nombre infiny
de Gens de la premiere Qualité
, qui furent preſens à l'Acte
de toute la Philofophie , dédié
à Monſeigneur le Dauphin ,
qu'il ſoutint dans la Salle des
Cordeliers,& auquel Monfieur
l'Abbé Colbert fon Frere préfida.
On n'ajamais merité tant
d'applaudiſſemensdansun âge
I ij
102 LE MERCURE
fi peu avancé , que ce jeune ,
Soutenant en eut ce jour-là
d'une grande & illuftre aſſemblée.
Ce qu'il diſoit ne paroifſoit
point un effet de la Memoire
, on eſtoit convaincu
qu'il l'entendoit , & que fon
efprit & fon jugement parloient.
Voicy des Vers qui ont
eſté faits fur ce ſujet , & qui
font dans une eſtime generale.
ARGUMENT
Propoſé à Monfieur Colbert d'Ormoy
, apres l'Acte public de Philoſophie
qu'il a ſoûtenu , n'ayant
que treize ans : ſous Monfieur
l'Abbé Colbert ſon Frere.
A
:
Imable Enfant , jeune Merveille
Vous avez charmé tout Paris ,
s
I
GALANT 103
Etlesplus Sages ſontſurpris
Devoſtre ActionSans pareille.
En vous l'esprites l'Agrément ,
La Memoire & le lugement ,
Font une parfaite harmonie :
Souffrez donc qu'avec liberté ,
Lepropose à ce beau Génie
Encore une difficulté.
Faites moy , s'il vous plaist , com
prendre
:
Parquel comp du Ciel ou du Sort
Vous avez un Efpritfifort
Dans un Corps ſi jeune &fi tendre!
Eſtre Philosophe àtreize ans !
N'est-ce passe moquer du temps ?
Vn Enfantsçavoir tant de choses !
Le levoy,mais j'ay beau le voir,
Ie vous en demande les caufes ,
Et je n'y puis rien concevoir ,
Dans tout ce que l'Histoire af
۲۰
femble
Et ramaffede tous costez,
Succés,prodiges, nouveautez ,
Ie ne voy rien qui vous reſſemble.
Ieaberche dans le cours des temps
I j
104 LE MERCVRE
Quelque Philosophe à treize ans
En qui je trouve vos lumieres .
Ierencontre effez de vieux Fous ,
Mais pour des Sages impuberes ,
On n'en vit jamais avant vous.
Quoy donc , vous aurez fçen répondre
Avant l'âge de puberté
Atoute l'Univerſité ,
Et rien n'aura pù vous confondre ?
Ie foûtiens que cette Action
Eft une contradition ,
Et voicy comment je raiſonne
Voſtre Esprit en ce nouveau Cas ,
Na point eu l'exemple qu'il denne
Donc il donne ce qu'il n'apas.
C
L
Avoſtre âge parler en Maître
De l' Ame &de ſes mouvemens !
Voir le fonds des raiſonnemens !
Difcourir des Canſes de l'Etre !
Répondre à tout , & tout prouver !
Cela ne sçauroit arriver
Que par quelque métempsicose.
Nousn'en croyons point parmy nous
Mais enfin, quoy que l'onm'opose
و ز ا
1
GALANT.
τος
Vostre Esprit est plus vieux que vous.
Mais pourquoy ( dit la voixpubli
que)
N'auroit-il pas toûjours raison ,
Puis qu'il est de cette Maison
Où la Science eft domestique ?
Ilfaut que fur tout il ſoit preft ,
Estant Disciple comme it l'eft ,
D'un ſi docte & fifage Frere...
C'est ce qu'on dit de toutes parts
Outre que vostre Illustre Pere
Eftle Pere mesme des Arts.
C
Il est vray ; mais je vous confeſſe
Queje nesçaurois concevoir
Comment si jeune on peut avoir
Les plus beaux fruits de la vieilleſſe,
Hé comment donc avez-vous fait ?
Quel est ce merveilleuxfecret ,
Dejoindre au Printemps un Automne?
Voilatonte ma Question ,
Etje ne croy pas que personne
En ſcache laſolution.
1
Les jeunes Philoſophes n'e
106 LE MERCURE
tant pas ennemis des Belles ,
& la Philofophie étant aujourd'huy
familiere au bean Sexe ,
je croy pouvoir mettre l'Article
que vous allez voir en
fuite de celuy dont je viens
de parler.
Deux Dames , jeunes , belles,
bien faites, ſpirituelles,&
de qualité , ayant leurs raiſons
pour paſſer quelque temps
dans un Convent à cinq ou
fix lieuës de Paris, apprirent il
y a quelques jours avec joye,
qu'un jeune Marquis , qui a
une affez belle Maiſon dans
leur voiſinage , faifoit une réjoüiſſance
le lendemain , qui
eftoit le jourde fa Feſte . Comme
la retraite ne leur a pas
oſté l'eſprit d'enjoüement , &
qu'elles ne laiſſent échaper
aucune occafion de ſe faire
GALANT.
107
des plaiſirs de tout ce qui en.
peut caufer d'innocens , elles
fongerent à quelque galante
rie qui leur pût donner part
au Divertiſſement qui ſe pré--
paroit. Le ſoin qu'elles eurent
de s'en faire inſtruire , leur fit
découvrir qu'il confiftoit en
un grand Repas que le Marquis
donnoit à quelques - uns
de ſes Amis, dont on ne leur
pût dire que le nom de trois ,
& que ſur les cinq heures
du foir on ſe devoit rendre
dans la Plaine , où il y avoit
un Prix proposé pour celuy
qui montreroit le plus d'adrefſe
à tirer. Heureuſement pour
elles , les trois Conviez qu'on
leur nomma eftoient de leur
connoiffance , elles en ſcavoient
les Intrigues . Il s'agiffoit
d'une Feſte qu'on cele
108 LE MERCVRE
broit ; la coûtume veut qu'on
envoye des Bouquets,& ce fut
ce qui leur donna la penſée
de ce qu'elles ſe réſolurentd'executer
. Elles entrerent dans
le Jardin , choiſirent ce qu'elles
crûrent propre à leur deffein
, en firent quatre Bouquets
differents , avec un Billet
pour chacun de ceux à qui
ils estoient deſtinez , enferme
rent le tout dans une Boëte ,
la cacheterent fort proprement
,&y joignirent une Lettre
generale pour la Bande
joyeuſe qu'elles estoient bien
aiſes d'embarafſfer. En voicy
Fadreffe & les termes..
GALANT.
1.09
LES INCONNUES,
AUX QUATRE TENANS
de la Feſte de ***
NOUSCON
Ous croyons, Braves Tenans,
de noſtre honneſteté
, ayant l'avantage d'estre de
vos Voisines , de contribuer par
quelque galanterie au plaisir que
vous vous proposez de donner
aujourd'huy à tout le Canton,pour
y faire plus dignement chommer
voſtre Feste ; & comme vous estes
quatre Amis fort unis en toutes
chofes , nous craindrions de vous
donner un juſte ſujet de vous
plaindre de nostre injustice , ſi
nous faiſions en ce rencontre aucune
difference entre vous, C'est
ce qui nous oblige à vous envoyerà
chacun un Bouquet. Con
110 LE MERCURE
vons nous
fiderez -les bien , & vous verrez
Sans doute qu'il nous a fallu y
fonger plus d'une fois pour vous
en choisir de tels . Si nous pouma
Soeur & moy ,
dérober demain d'une partie de
Chaſſe où nous sommes engagées,
nous irons voir avec quelques
Amis le cas que vous faites de
nos Prefens. Nous esperons que
vous ne dédaignerez pas de les
porter. Sur tout fi nous allons à
la Feſte , ne nous obligezpoint à
nous démaſquer , fi nous trouvons
àpropos de ne le pas faire. Nous
avons interest à n'estre pas connuës
de tout le monde. Adieu.
Cefont vos Servantes & Amies,
LESDAMES DU MONT BRILLANT
, à deux lieuës de chez
Vous que vous voiſinez affez
rarement.Celaſoit dit en paſſant.
2
Le
GALANT.. III
1
Le lendemain de grand ma
tin ces deux belles Compagnes
de fortune mirent la Lettre&
la Boëte entre les mains
d'un Homme inconnu qui ne
manquoit pas d'adreſſe. Elles
L'inſtruiſirent de ce qu'il avoit
à faire pour n'eſtre pas ſuivy ,
&luydonnerent ordre de laiffer
l'une & l'autre au premier
qu'il trouveroit des Domeſtiques
du jeune Marquis. La
choſe réüffit comme on l'avoit
projettée . Le preſent fut rendu
au Marquis , fansqu'on luy
puſt dire qui l'envoyoit. Celuyqui
s'en eſtoit chargé , l'avoit
donné à unCocher pour
ſon Maiſtre , & le Cocher ne
s'eſtoit pas mis en peine d'en
rien apprendre de plus. Le
Marquis ſe promenoit dans le
Jardin avec ſes Amis , quand
Tome VI. K
112 LE MERCVRE
-
ce Preſent luy fut apporté.
C'eſtoit le jour de ſa Feſte.
Il ne douta point non plus
qu'eux , que la Boëte ne fuft
une marque du ſouvenir de
quelqu'une de ſes Amies , &
dans cette penſée il receut
avec plaifir les congratulations
qu'ils luy en firent ; mais il fut
bien ſurpris, quand ayantjetté
les yeux fur la Lettre , il vit
qu'elle s'adreſſoit aux quatre
Tenans . La nouveauté de ce
Titre luy fit aifément juger
qu'il y avoit là de l'avanture.
Il en rit avec ſes Amis , la
Lettre fut leuë , & le myſtere
leur en parut ſi plaiſant, qu'ils
eurent impatience d'en voir la
fuite. Ainfi quoy qu'ils dûfſent
craindre de trouver quelque
folie dans la Boëte , ils ſe
haterent del'ouvrir,fans qu'un
GALANT.
113
trou que ſe fit le Marquis par
un faux pas fur le pommeau
de l'Epée d'un Gentilhomme
de la Compagnie , ny le fang
qui fortoit de ſa bleffure , les
puſt rendre moins empreſſez
àfatisfaire leur curiofité.Vous
rirezde ces circonstances,mais
elles font eſſentielles , parce
qu'elles font vrayes , &je vous
cõte nuëment les choſes comme
elles font arrivées. A l'ouverture
de la Boëte les Bouquets
parurent. Ils étoient ex
traordinaires . Le premier qui
en fut tire , eſtoit celuy du
Maître de la Maiſon. Les belles
Perſonnes qui les avoient
mis par ordre dans la Boëte,
luy en avoient voulu faire
T'honneur. Il conſiſtoit en un
beau Chardon noué d'un Ru-
L
114 LE MERCURE
A
ban feüille-morte, avec ce Billet
attaché autour.....
V
Oilà , jeune Marquis un
petit Réveille-matin , pour
vous faire penser à voftre defunteMaitreffe
, qui cependant
prend toute la part qu'elle doit à
tu magnificence dont vous faites
parade en public. C'est une Vertu
qui ne manque jamais d'accompagner
une belle Ame comme la
voftre , à laquelle il ne manque
rien qu'un peu de veritable
Amour, que nous voussouhaitons
en bonnes Amies..
On plaiſanta fur ce Billet,
dont on chercha l'explication.
Je ne ſçay ſi elle fut trouvée,
mais je ſçay bien que le ſecond
Bouquet qu'on tira étoit
pour M le Comte de ***
GALANT. Hg
t
e
e.
Il eſtoit compofé de Sauge ,
avec un Ruban vert , & ce
Billet.
E petit Ruban vert
C
3 cher
Comte , ne vous ofte pas
tout - à-fait l'esperance de regagner
les bonnes graces de vostre
Maîtreſſe , & nous croyons que
fi elle estoit perfuadée que vostre
tendreſſe fust telle qu'elle la fouhaite,
vous feriez heureux
content. Espereztoûjours. 31
On luy applaudit fur PE
pérance , & cependant on tira
de la Boëte un Bouquet de
Ruë , marqué pour un Cavalier
de la Troupe. Un Ruban
jaune qui le noioit , y tenoit
ce Billet attache.hellier
30
116 LE MERCURE
Tous ne devez pas estre le
moins content de ce que vôtre
bonne fortune vous envoye le
jaune , qui marque la pleine fatisfaction
de vos Amours. Nous
ne vous diſons rien de la Ruë ,
un Homme à bonne fortune comme
vous en peut quelquefois avoir
beſoin. Si vous n'en sçavez pas
l'explication, montrez- la à voſtre
Maîtreffe. Elle vous dira fans
doute, que cela ne peut venirque
des veritables Amies, &fort inzereßées
pour vous.
On crût ce Billet malicieux,
&chacun luy donna telle interpretation
qu'il voulut , fans
que le Cavalier qui entendoit
raillerie s'en formalifaft , On
vint au dernier Bouquet , qui
fe trouva une belle Ortie fleu
GALANT.
117
rie , noüée d'un Ruban couleur
de chair paffé. Le Biller
que ce Ruban enfermoit portoit
le nom de Monfieur ***,
que d'indiſpenſables affaires
qui luy eſtoient inopinément
furvenues , avoient empefche
de venir au Rendez-vous. A
fon defaut , on ne voulut pas
laiſſer le Bouquet ſans Maître,
& on pria un autre Comte ,
& un jeune Chevalier , qui
avoient auſſi eſté priez de la
Feſte , de voir entr'eux qui
Faccepteroit. Ils s'en excuſe-
Fent l'un&l'autre, & préten
dirent que les termes duBillet
ne conviendroient pas à ce qui
leur pouvoit eſtre arrivé: On
l'ouvrit , & ces paroles y furent
trouvées.
18 LE MERCURE
Nous ne
Ous ne voyons rien qui convienne
mieux àl'Amantdes
Onze mille Vierges, Monfieur ***
que cette agreable Ortie , pour
moderer les chaleurs qu'il reffent
à credit pour toutes les Belles.
:
Cesdivers Billets ſervirent
long-temps d'entretien à la
Compagnie. On ſe mit à table,
& les Tenans ne manquerent
pas de boire à la fanté des
Belles Inconnuës du Mont Brillant.
Les ordres furent donnez
pour leur appreſter une magnifique
Collation quand elles
viendroient à la Feſte , où l'on
ne douta point que l' impatience
de voir l'effet qu'auroit
produit leur galanterire ne les
amenaſt . Cependant comme
cesaimables Recluſes n'étoient
GALANT. জ
119
pas en pouvoir de fortirde leur
Couvent , l'Avanture auroit
finy là , fi le hazard qui ſe
meſle prefque de tour , n'y euſt
donné ordre .
1 Le grand chaud commen
çant à ſe paffer , il y avoitdéja
beaucoup de monde amafle
dans la Plaine où l'on devoit
tirer pour le prix. Le Comte&
leCavalierqui avoient eu part
aux Bouquets , s'y estoient
rendus des premiers ,&ils raifonnoient
enſemble fur l'incident
de la Boëte , quand ils apperçeurent
deux Dames qui
コ
s'avançoient au petit galop
avec deux Cavaliers , & en
équipage à peu pres de Chaffereffes
. Ils ne douterent point
S qu'elles ne fuſſent les deux Ina
-connuës qu'ils attendoient , &
1 ils ſe confirmerent dans cette
1
120 LE MERCVRE
penſée en leur voyant mertre
pied à terre , ce qu'elles firent
pour joüir plus àleur aiſe
du Divertiſſement public.Outre
l'intereſt particulier qu'ils
avoient à nouer conversation
avec elles , la civilité ſeule les
obligeoit à leur faire compliment,&
ils le commencerent
par un remercîment de l'exa-
Etitude qu'elles avoient euë à
venir s'acquiter de leur parole.
Elles connurent d'abord
qu'on ſe méprenoit ; mais comme
le Maſque les mettoit en
feureté , elles ſe firent unplaifirde
cette méprife ,&voulant
voir juſqu'où elle pourroit aller
, elles répondirent d'une
maniere qui ne détrompa point
les deux Tenans . Elles avoient
de l'eſprit ; un Rôle d'Avanturieres
leur parut plaiſant à
GALANT. 121
joüer ,& elles n'eurent pas de
peine à le ſoûtenir. Il fut dit
mille choſes agreables de part
&d'autre. Le Comte les affura
qu'il garderoit fort ſoigneu
ſement le Ruban vert , & leur
promit d'eſperer fur leur pa
role. Le Cavalier fit avec
elles de ſon coſté une plai-
☐ ſanterie ſur la Ruë , & ny la
Ruë , ny le Ruban vert ne
les pûrent déconcerter. Elles
ſe tirerent de tout par des
réponſes ambiguës ; & leurs
Conducteurs qui ne parloient
point , ne pouvoient s'empefcher
de rire de les voir fournir
fi long- temps à un galimatias
, où ils eſtoient afſfurez
qu'elles ne comprenoient rien
non plus qu'eux. Enfin ſur le
refus qu'elles firent de ſe démaſquer
, & de venir au Châe
t
t
2
122 LE MERCURE
teau prendre la Collation qui
leur eſtoit préparée , le Comte
&leCavalier crûrent que c'étoit
au Marquis à faire les
honneurs de ſa Feſte , & ils
coururent l'avertir de leur arrivée.
Les Dames prirent ce
temps pour s'échaper ; elles
n'avoient eu deſſein que de ſe
divertirune heure incognito ,&
jugeant bienque le Marquis ,
ou les feroit ſuivre , ou les obſerveroit
de ſi pres , qu'il feroit
difficilequ'il ne les reconnuſt ,
elles aimerent mieux ſe priver
du plaiſir qu'elles avoient efpere,
que de s'expoſer à faire
voir qu'elles avoient joüé de
faux Perſonnages. Ainſi le
Marquis ne les trouva plus
quand il arriva , & il n'auroit
pas ſçeuqui elles estoient , fans
unGentilhõme qui ſurvint,&
qui
GALANT.
123
-
L
qui venant de les rencontrer,
leur dit que c'eſtoient ſes
Soeurs , avec le Mary de l'une,
&un Amy. Comme il ne parut
aucune autre Dame du re
- ſte du jour, le Marquis , quoy
qu'étonné de la promptitude
de leur retraite , n'imputa qu'à
elles la galanterie des Bouquets
; & leur rendit viſite le
lendemain avec les trois autres
Intéreſſez . Le galimatias s'y
recommança. Elles en rirent
quelque temps , mais enfin el-
☑les leur proteſterent ſi ſérieuſement
qu'elles ne ſçavoient
ce qu'on leur diſoit , que les
Tenans furent obligez de chercher
ailleurs leurs inconnuës.
Leur embarras ne ceffa point,
quelque recherche qu'ils fif-
5 ſent dans le voiſinage , juſqu'à
ce qu'eſtant allez voir les deux
- Tome VI.
a
a
L
124 LE MERCVRE
belles Recluſes au Couvent ,
ils connurent à quelques paroles
de Sauge & de Chardon
qui leur échapa, que c'eſtoient
elles qui les avoient régalez de
fi beaux Bouquets. Vn grand
éclat de rire dont elles ne pûrent
ſe defendre , acheva de
les perfuader. Ils en raillerent
avec elles , & apres quelques
legeres façons,elles leur avouerent
ce qu'ils n'auroient peuteſtre
jamais ſçeu , fi elles ſe
fuſſent obſtinées à le cacher.
Puis que nous ſommes encor
à la Campagne , vous voulez
bien, adame , que je vous
mene à la Chaſſe , vous y trouverez
bonne Compagnie.
Monſeigneur le Dauphin ,
qui ſe plaiſt fort àcelle des Renards
, ayat eſté averty qu'il y
en avoit àune petite lieuë de
GALANT.
125
Verſailles , dans le Parc de la
Terre de Joüy , dont Monfieur
Berthelot eſt Seigneur , y alla
prendre ce divertiſſement l'un
des premiers jours de ce mois ,
accompagné de Meffieurs les
Princes de Conty , de Monfieur
le Duc de Montaufier
ſon Gouverneur , de Monfieur
le Duc de Curfol , & de plufieurs
Officiers de ſa Maiſon.
Il arriva dans ce Parc , où
Mr & Mª Berthelot , avec leur
Fils aiſné , Sous - Lieutenant
des Chaffes de S. Germain ,
eurent l'honneur de le recevoir.
En pafſant devant un
Pavillon qui venoit d'eſtre bâty
fur la Fontaine du Parc ,&
qu'on commença d'appeller le
Pavillon Dauphin , il fut fuplié
d'y vouloir entrer avec ceux
qui l'accompagnoient. Il y
Lij
126 LE MERCVRE
trouva une fort belle Collation
de toute forte de Fruits , apres
laquelle il alla pourſuivre un
Renard qui ſe fit chaffer , mais
qui s'échapa en ſe terrant. Ce
jeune Prince retourna trois
jours apres au meſme lieu , &
avec la meſme Compagnie . Il
defcendit au Chaſteau , s'y
promena de tous les coſtez , &
paſſant dans le Salon , il y fut
régalé d'une Collation magnifique.
Il demeura quelque
temps à table , & eftant allé
en ſuite chaffer dans le Parc ,
où l'un de ſes Gens tua un Lievre
, il donna ordre qu'on le
portaſt à Madame Berthelot ,
qui faisoit les honneurs de fa
Maiſon . Deux jours furent encor
à peine écoulez , qu'il ſe
rendit pour la troifiéme fois
dans ce meſme Parc , où Mon
GALANT.
127
fieur le Duc du Lude ſe rencontra.
Le Fils aifné de Monfieur
Berthelot luy preſenta
deux grands Barils de Bois de
Cedre , remplis de Poudre. Ils
eſtoient tres- curieuſementtravaillez
, & enrichis d'argent
cizelé , avec des Dauphins
d'argent au deſſus. Ce Preſent
eſt galant pour un Officier des
Chaſſes , à un Prince qui aime
à chaſſer. La Collation luy fut
fervie dans le Pavillon Dauphin
,& préceda le Divertiſſement
de la Chaſſe du Renard,
qui courut longtemps de part
& d'autre , & s'alla terrer. II
falut le bêcher pour le prendre.
Le plaifir en fut grand , &
Monſeigneur le Dauphin fortit
de ce lieu tres- fatisfait.
Voila , Madame , vous entretenir
longtemps de biendes
Liij
128 LE MERCVRE
chofes , fans vous avoir encor
rien dit de nos Affaires de Catalogne.
Vous ne devez pas
eſtre ſurpriſe , ſi j'ay attendu
juſqu'à aujourd'huy à vous faire
part de ce qui s'y eft paffé
depuis l'ouverture de la Cam--
pagne. Vous ſçavez que je
n'ay pas accoûtume de vous
parler de ces fortes d'Articles
Par morceaux , & que je ne
vous endonne jamais de nouvelles
que quand j'en ay affez
amaflé pour en faire un corps..
Les Eſpagnols avoient formé
le deffein d'une grande diverſion
de ce coſté-là ,& cela par
politique. Ce Païs eſt plus pres
d'eux , & les avantages qu'ils
ſe tenoient affurez d'y remporter,
devoient faire une plus
forte impreffion fur l'eſprit des
Peuples. Ils firent des levées
GALANT.
129
د
&
dans toutes leurs Provinces ,
auſquelles ils donnent le nom
de Royaumes , & choiſirent
le Comte de Monterey pour
Viceroy de Catalogne
pour General de cette Armée.
Il eſt adroit , vigilant , & d'une
exactitude merveilleuſe à faire
bien ſervir ſon Prince. Ces
grandes levées eſtant faites , &
llaa pplluuppart des Nobles ayant
joint l'Armée , partie comme
Volontaires , partie comme
Officiers , la Cour d'Eſpagne
en eſpera tout , & fe fortifia
encor plus dans le deſſein de
de faire quelque entrepriſe
conſidérable fur les François
en Catalogne , pour faire oublier
au Peuple de Madrid les
Conquestes du Roy en Flandre.
Ainfi le Comte de Monterey
reçeut ordre de partir en
130 LE MERCURE
pofte de Sarragofſe où il eſtoit,
d'aller à Barcelone , d'y arrêter
fix Vaiſſeaux chargez de
Troupes pour la Sicile , & de
les faire ſervir en Catalogne.
Douze cens Fantaſſins levez
dans le Royaume de Grenade ,
arriverent en mefme temps à
Barcelone .Le Mestre de Camp
de Valence luy mena deux
mille Hommes un peu apres ;
&d'autres levées faites dans le
meſme Royaume & dans l'Andaloufie
, les joignirent prefque
auffitoft . Le Comte de
Monterey eſtant arrivé dans
l'Armée qu'il devoit commander
, Monfieur le Marefchal
Duc de Navailles & luy s'envoyerent
faire de grandes civilitez
, & fe firent dire qu'ils
ſe verroient. Ce Comte voufut
paroiſtre le plus civil. Il fit
GALANT.
131
- avancer ſes Troupes , & marcha
du coſté de Saint Pierre
Peſcador , où Monfieur de Navailles
eſtoit poſté. Ce Duc
eſtant bien aiſe de ſuy épargner
la moitié du chemin , envoya
huit cens Chevaux pour
reconnoiſtre les Ennemis , &
ces huit cens Chevaux enleverent
leur grande Garde .
Deux jours apres , le Comte
de Monterey voulant paſſer un
Défilé à la veuë de noſtre Armée
, Monfieur de Navailles
le fit charger ,& le contraignit
de ſe retirer en deſordre apres
une Efcarmouche de trois
2
heures , où les Eſpagnols perdirent
beaucoup de monde.
Quelque temps aprés , Monfieur
le Duc de Navailles
ayant eu avis que le Comte
de Monterey avoit comman
132 LE MERCVRE
de huit cens Miquelets avec
un Détachement de Cavalerie
, pour nous ofter la communication
avec le Lampourdan
, il envoya quelques troupes
ſous Mº de la Rabliere
, Marefchal de Camp , qui
les défit. On tua les deux
Commandans, & on prit deux
autres Officiers. Voilà toute la
Campagne en peu de mots
juſqu'au jour de la grandeDéfaite
des Ennemis dont vous
avez entendu parler , & que
je vay vous apprendre , avec
des particularitez que vous
n'avez aſſurément point veuës
enſemble . Vous treblez peuteftre
déja que je ne vous aille
faire une longue Relation, que
je ne vous accable d'une infi
nité de termes de Guerre , &
que je ne vous nomme tous
GALANT.
133
les Villages par où l'on a paſſé,
& tous les poſtes qu'on a occupez
. Rafſurez -vous , Madame
, je ne vous parleray de la
Guerre que d'une maniere qui
n'aura rien d'ennuyeux pour
vous , & qui fera tres- intelligible
aux Dames à qui vous
faites part de mes Lettres .C'eſt
pour elles particulierement
que j'écris , & je ne feray ce
Recit que comme vous le fe-
ON
riez vous-mefme. S'il n'a pas
le tour aifé & naturel que
vous luy donneriez , il aura du
moins le charme de la brié
veté. Fiez - vous en moy , je
vous prie , & hazardez - vous
fur ma parole à lire ce que je
vous envoye. Nous étions entrez
en Catalogne malgré les
grandes forces que les Ennemis
y avoient ; nous avions
134 LE MERCVRE
د
fait chez eux tous les dégaſts
imaginables , confommé leurs
Fourages , enlevé leurs Beftiaux
& donné en meſme
temps aux Noftres le moyen
de faire paiſiblement leur récolte
dans le Rouffillon ; mais
nous n'avions pû entrer dans
le Païs Ennemy , que par des
paſſages étroits qui font entre
les Montagnes ,& que les Efpagnols
pouvoient aiſement
occuper pour nous empeſcher
le retour. En effet ils s'étoient
déja ſaiſis de quelques-uns en
intention de nous attaquer.
Nos Troupes leur cedoient en
nombre. Il eſtoit queſtion de
fortir des Monts où nous nous
eftions engagez, & ce fut dans
cette difficulté qu'éclata la
prudence & la conduite de
Monfieur le Duc de Navailles .
Il
GALANT. 135
Il envoya ſes ordres à M le
Chevalier d'Aubeterre , Gouverneur
de Collioure,& Lieu
tenant General des Armées du
Roy , de ſe rendre maître d'un
Paſſage appellé le Col de Bagnols,
qu'il ſçavoit qu'on avoit
deſſein de luy fermer. M le
Chevalier d'Aubeterre partie
environ à minuit , avec un dé
tachement de ſa Garniſon &
- des Milices du Païs. Il trouva
que les Ennemis avoient occu-
-pé des Hauteurs & des Rochers
eſcarpez. Il les en chafſa
avec une vigueur incroyable
, & fit fuïrdeux Bataillons
qui venoient à leur ſecours.
Le chemin eſtant ouvert,Monſieur
de Navailles commença à
faire marcher dés ce jour-là.
Les Ennemis vinrent camper
à la portée de noſtre Canon;
D
S
S
Tome VI. M
1
136 LE MERCURE
il y eut quelques eſcarmouches,&
on les recommença le
lendemain. Les Eſpagnols en
Bataille voulurent gagner une
Montagne fort haute , mais on
les en empefcha. Cét obſtacle
rompit leurs meſures , & nous
occupâmes une Hauteur qui
nous ofta tout lieu de rien
craindre d'eux. On demeura
trois jours en preſence,& pendant
tout ce temps on ne fit
que des eſcarmouches. On
chargea trois Eſcadrons Enne--
mis qui avoient paſſé une Riviere,
& qui estoient foûtenus
de ſept Regimens d'Infanterie.
L'avantage nous demeura,
avec perte pour les Eſpagnols
de plus de ſept cens Hommes,
qui furent ou tuez ,
prifonniers , ou mis hors de
ou faits
combat. Nôtre General n'ayat
GALANT. 137
نا
S
و
plus rien à faire dans le Païs ,
fongea à s'en retirer , & fit
marcher les premiers Bagages .
Cette marche fut dérobée à la
connoiſſance des Ennemis
auffi -bien que celle de toute
l'Armée qui commença à défiler
à minuit.Lors que le Comte
de Monterey en fut averty,
cette nouvelle le mit au deſefpoir
, & il marcha avec tant
de précipitation , qu'il joignit
noſtre Arrieregarde. Monfieur
de Navailles avec une adreffe
& une prudence admirable ,
trouva moyen de faire avancer
encor noftre Armée ce
qui fit perdre haleine aux Ennemis
qui nous pourſuivoient .
Les Eſpagnols ayans plus de
,
Troupes eftant compoſées de
S Troupes que nous ,
& ces
1
toute la Nobleſſe de leurs
Mij
138 LE MERCURE
Royaumes, ſe répondoient tellementde
la Victoire,que dans
l'impatience de combattre , ils
vinrent enfin à bout d'attacher
l'eſcarmouche , ce qu'ils firent
avec une impétuoſité qui ſe
peut à peine concevoir. Ils occuperent
des Hauteurs; mais
les Noſtres aprés les en avoir
chaſſez en gagnerent d'autres,
& conferverent fi bien cét
avantage pendat toute la journée,
qu'ils donnerent lieu aux
Bagages d'avancer beaucoup,
&de ſe mettre en ſeureté. M
de Navailles ne craignant plus
rien , & ayant fait voir au
Comte de Monterey qu'il en
fçavoit plus que luy , mit ſon
Armée en bataille dans le lieu
qu'il jugea le plus avantageux,
&fit pofter fon Canon de forte
qu'il fut tres-bien fervy , &
GALANT. 139
1
1
incommoda fort les Ennemis.
Noftre General voulut encor
gagner une Hauteur ,& ce qui
paroift incroyable , nos Troupes
qui devoient eſtre fatiguées
de tant de mouvemens,
ypaſſerent avec diligence &
fans aucune confufion , parun
effet des ordres que Monfieur
☐ de Navailles donnoit avec une
application & une prefence
d'eſprit qui n'avoient rien d'égal
que fon courage. Il animoit
tous les Officiers à bien faire ;
& les Soldats encouragez par
fon exemple & parſes paroles,
réſolurent de périr plûtoſt que
d'abandoner ce dernier Pofte.
Les Ennemis vinrent aufſi- toft
à nous en tres -bon ordre , &
le Combat s'engagea . On tira
pendant trois heures de la ſeu
le longueur de deux Piques ,
Miij
140 LE MERCURE
Bataillons contre Bataillons , la
Cavalerie de part & d'autre
eſtant derriere l'Infanterie..
Nos Troupes ne firent aucun
méchant mouvement , & on
ne les pût obliger à reculer
d'un ſeul pas. La Cavalerie
quenous avions ſur l'aifle gauche
fit des merveilles : Elle
monta fur une Hauteur prefque
inacceffible , & en chaffa
lesEnnemis . Celle de ladroite
alla pluſieurs fois à la charge
, & en tua grand nom.
bre. L'Occafion dura cinq
heures & demie , &fe termina
avec beaucoup de gloire
pour le Roy. Les Eſpagnols y
ont perdu plus de deux mille
Hommes. On leur a entierement
défait les Regimens d'Ar--
ragon, de Medina Sidonia , &
de Monteleone . Tous les OffiGALANT.:
141
ciers de ces trois Regimens
ont eſté tuez , bleffez , ou faits
prifonniers. On a fort mal traité
ceux de Grenade & de la
Cofte , & il y a eu un tresgrand
nombre de prifonniers,
entre leſquels ſont plufieurs
Perſonnes de qualité , dont
quelques-uns, comme le Comte
de la Fuente, le Vicomte de
S.George,& le Colonel Heffe,
✓ font morts de leurs bleſſures ..
Cette Action eſt d'autant plus
glorieuſe, qu'on a batu les Ennemis
dans leur Païs, quoy que
plus forts, qu'on y eft demeuré
maître du Champ de Bataille,
qu'on leur a pris des Dra
peaux ,& tout cela en ſe reti
rant ; ce qui eſt une circon
- ſtance remarquable : car les
Retraites font ordinairement
- dangereuses , & on y est rar
142 LE MERCURE
rement attaqué qu'on ne ſoit
batu. Les Eſpagnols n'ont rien
entrepris depuis ce temps-là ,
& voilà à quoy ont abouty
tous ces grands Armemens, &
toutes ces Levées, qui avoient
épuiſé leurs Royaumes deGrenade
& d'Andaloufie. Je vous
ay tenu parole , Madame. Ce
Récit n'eſt embaraſſe d'aucuns'
Noms de Paſſages,& je ne l'ay
pas meſme voulu charger de
ceux de nos Officiers qui ſe
font fait remarquer , afin de
vous en laiſſer plus aiſement
fuivre le fil . Cela ne me doit
pas empeſcher de leur rendre
preſentement juſtice ; & pour
faire honneur aux Etrangers ,
je vous diray d'abord que les
Suiffes & les Allemands ne
donnerent quartier à perſonne
, fur ce qu'un Trompette
GALANT.
143
des Ennemis vint declarer
-qu'ils n'en feroient point aux
Etrangers. Si les François eufſent
ſuivy cet exemple , il ne
ſeroit guere demeuré d'Eſpagnols.
Les Regimens de Sault , de
Furſtemberg , de Navailles ,
d'Erlac , de Gaſſion , de la Rabliere
, de Lanſon , de Lebret ,
&de Villeneuve , ſe ſont dif
tinguez , aufli bien que les
Dragons., que rien n'a efte capable
d'ébranler . Jamais onn'a
fi genéralement bien faitdans
aucun Combat . On n'a pas remarqué
un feul Soldat qui ait
reculé,& on ne ſçait qui loüer,
particulierement des Officiers,
parce qu'ils meritent tous d'égales
loüanges.
*
Monfieur le Mareſchal Duc
de Navailles diviſa ſes Trou144
LE MERCURE
pes en pluſieurs Corps,& quoy
qu'il fuſt par tout, il ne laiſſa pas
de ſe mettre à la teſte d'un de
ces Corps qu'il avoit fi judicieuſement
diviſez. Mr de la
Rabliere Mareſchal de Camp,
eſtoit à la teſte d'un autre , &
monta fur une Hauteur où il
batit les Ennemis. Mr de Gafſion
Lieutenant General , pа-
reillement àla teſte d'un Corps,
occupa une autre Hauteur ; &
Mr Chevreau Brigadier de Cavalerie
, ſe ſignala à la teſte du
quatrième Corps. Mr du Sauffay
donna beaucoup de mar-
*ques de coeur & de conduite
en cette occaſion ; il commandoit
la Cavalerie . M² le Marquis
d'Apremont Mareſchal de
Camp , y fit des merveilles . II
eſtoit par tout. Ce fut luy qui
foûtint les premiers efforts des
GALANT. 145
Ennemis , & qui commença à
leur faire connoiſtre qu'ils s'étoient
trompez quand ils s'étoient
voulu répondre ſi fortement
de la Victoire. La conduite
des Bagages fut donnée
à Mr d'Urban Brigadier d'Infanterie.
Il les mit en ſeûreté,
&revint en ſuite prendre part
à la gloire de cette fameuſe
journée. M' le Marquis de Villeneuve
, Colonel de Cavalerie
, après avoir foûtenu les efforts
des Ennemis , les chargea
vigoureuſement. M le Chevalier
de Ganges fit des choſes
ſurprenantes , & forma des
Eſcadrons , malgré tout le feu
des Ennemis . Mr le Marquis
de Navailles ſervit de Brigadier
en la place de M de S.
André , qui avoit eſté envoyé
depuis deux jours à Bellegarde.
146 LE MERCURE
1
Ce Marquis agit avec autant
de prudence que de courage.
Il mena les Bataillons à la
Charge , & fe montra digne
du Sang dont il fort. M. des
Fontaines Lieutenant d'Artillerie
, fit tout ce qu'on pouvoit
attendre de luy. Son Canon
fut bien ſervy, & fi à propos
, que les Ennemis en foufrirent
beaucoup. Toutes les
Relations parlent fi avantageufement
de Meſſieurs de la
Rabliere & de Gaffion , qu'on
ne leur peut donner trop de
loüanges , non--plus qu'àMonfieur
le Chevalier d'Aubeterre
, qui ayant apporté une vigilance
incroyable à ſe faifir
du Col de Bagnols avant le
Combat , montra une vigueur
extraordinaire à chaffer les
Ennemis qui avoient occupé
les
GALANT. 147
les Hauteurs des environs de
ce Paſſage, quoy qu'ils fuſſent
beaucoup mieux poftez & en
plus grand nombre. Monfieur
de Raiſon , Capitaine au Regiment
de Sault ,& un petit
Corps de Suiffes , executerent
tres -bien ſes ordres, Monfieur
le Camus de Beaulicu , Intendant
General de tout le Païs,
donna les ſiens fort à propos.
Il avoit receu une Lettre en
chifre de Monfieur le Duc de
Navailles pour faire marcher
toute la Milice du Païs avec
M' le Chevalier d'Aubeterre,
& pour tenir preſtes les Munir)
tions de guerre & de bouche,
& il prit ſoin de tout avecune
diligence & une ponctualité
qui ne peuvent etre allezoſti
mées. Il chargea Monfieur He
ron, Commiſſaire ordinaire des
Tome VI. N
148 LE MERCVRE
Guerres , & des Convois tant
par terre que par Mer , de l'execution'de
beaucoup de choſes
dont il s'acquita tres-fidelement.
Il ne me reſte plus
qu'à vous dire les noms des
Morts & des Bleſſez , tant d'actions
vigoureuſes n'ayant pû
fe faire ſans qu'il nous en ait
couſté quelque choſe.
Capitaines tuez.
M.Choueraſqui , м. le Chevalier
du Cros, M. Duran.
Capitaines bleſſez.
Mrs Praflon , Davénes, Bardonanche,
Maurniay,De Tubas
, Revellas , Tronc , Romp,
Geſſeret,Bandron,Quantagril,
Guaſque, Saint Géniez , Labarte,
Sainte -Coulombe, Langlade,
Barriere, Brouffan,Chatonville
Vulaine
M. le Marquis de Villeneu
GALANT. 149
ve Colonel de Cavalerie , &
M. de Conflans Major du Regimentde
la Rabliere, ont auffi
efté bleſſez .
a
Je ne vous parle point des
Eſpagnols morts ou bleſſez . Ce
font noms qui vous font en
tierement inconnus , & d'ailleurs
le nombre en eſt ſi grand,
qu'ils ne pourroient que vous
ennuyer. Le Comte deMonterey
envoyé demander le
Corps du Comte de la Fuente
par un Trompete , & dire à
Monfieur de Navailles qu'il
avoit eſté plus heureux que
luy. Ce Trompete le pria en
meſme temps de ſa part d'avoir
ſoin de la Nobleſſe d'ef
pagne qu'il avoit entre ſes
mains.
Quoyqu'on faffe paffer l'Amour
pour la plus violente de
1
Nij
150 LE MERCURE
que
toutes les Paffions ; il faut que
laGloire ait quelque choſe de
beaucoup plus fort , puis qu'elle
oblige les plus honneſtes
Gens à preferer les fatigues
aux plaifirs , & qu'elle les arrache
fans peine de ce qui leur
eſt le plus cher , pour les précipiter
dans les occafions les
plus redoutables. Il eſt vray
l'éloignement de ce qu'on
aime, n'eſt pas également ſenfible
à tout le monde. Il y en a
qui ne trouvent rien de plus
inutile que d'en foûpirer , &
j'enconnois quelques uns qui
s'accomodent admirablement
bien des maximes qu'on nous
a données là - deſſus depuis
quelque temps. Elles ont eſté
faites en faveur d'une aimable
-Perſonne qui recevant tous
les jours des reproches de ce
GALANT.
Fer
qu'elle n'aimoit pas , demanda
enfin des Regles qui ne luy
laiſſaſſent aucun embarras das
l'engagement qu'on cherchoit
à luy faire prendre. Ces Vers
luy furent envoyez un peu
apres. Je ne vous en puis dire
l'Autheur. Il nous a voulu cacher
ſon nom , quoy qu'il n'y
ait que de la gloire pour luy
à les avoüer.
MAXIMES
N
D'AMOUR .
"
Ous voulons qu'un Amant se
declare luy- mesme ,
Etquefans trop contester,
Dés qu'il a juré qu'il aime
Onn'enpuiffeplus douter.
Par une injuste défiance ,
Liij
152 LE MERCVRE
•Et fur vin doute malfondé ,
Qui laffent d'un Amant toute lapatience,
On perd ſouvent un Coeur qu'on au
roit poffedé.
Ladéclaration une fois eftantfaite ,
Chacun de son costé la doit tenir
t
andress
fe
Plus l'Amour est caché,plus il a de
douceur.
Ilfaut aimer&fe taire
Vneflamesans mystere
Ne chatouille point un Coeur.
Apres qu'on s'est promis les plus tem
dres amours
On doit vivre en paiſible & douce
intelligende
Et s'il arrive que l'absence
Vienne decereposinterrompre lecours
Il n'en faut pas aimer avse moinsde
constantan , Quit
Mais il est bon qu'on se dispense
De ces tristes languours on t'on passe
fes jours,
GALANT.
153
Lors que de ſe revoir on meurt d'im-
Patience ;
Car enfin à quoy bon gémir jusqu'au
retour?
L
En aura-t- on eu moins d'amour
Pour n'avoir pas pousé des soupirs
dans les nues ?
Non, aimer de la forte eft da ſtile
ancien
Adeplus douces loix nos moeurs fost
descenduës ,
Et je tiens qu'à leprendre bien
Les peines en amour ſont des peines
perduës ,
Dés que la belle n'en voit rien.
-Il faut , quand cét Amour s'explique,
Que ce foit aver enjoiement,
Et qu'il laiſſe le ton tragique
Pour le Theatre & le Roman.
Iln'est rien de plus falutaire
Pour un Amant , que de railler.
L'Amour est un Enfant dont le babil
Sçait plaire ,
On l'écoute avec
veut parler,
joyee autant qu'il
154 LE MERCVRE
Mais dés qu'il crie on lefait taire.
Nousſuivrons toûjours la méthode
Decacher noftre paffion ,
Ne trouvant rien plus incommode
Qu'un Amant de profeſſion.
On rit quand on le voit dansfon cha
grin extrême
Semettre avec empreſſement
Derriere le Fauteñil de la Beautéqu'il
aime,
Pour tuy parler tout-bas de fon cruel
tourment..
Chacun ſe divertit d'une amour fi
publique ;
En bonne & tendre politique,
Un Amant bien censé no doit paroître
Amant
Qu'à ce qu'il aime seulement.
Que jamais noſtre humeur trabiſſant
nostre flame ,
Ne faſſe découvrir le ſecret de nostre
ame..
Quejamais nos Rivaux ne liſent dans
nosyeux.
GALANT. 155
Ce qui doit demeurer toûjours mysterieux
.
Autrefois un Amant eust passé pour
volage ,
S'il eust veu ſon Iris fans changer de
couleur.
Maintenant, Dieu mercy,ny rougeur,
ny pâleur ,
Chez les Gens de bon goût ne font
plus en usage.
L'Amour vent du fecret ; sa joye &
Sa douleur
Doivent eſtre dans noſtre coeur ,
Et non pasfur nostre visage.
Ledeffeindeceſſer de vivre,
Si-toſt qu'on se voit maltraité
De quelque inhumaine Beauté,
N'est pas à nostre avis un deffein fort
àsuivre.
Auſſi nous abrogeons l'usage des poifons,
Defendons pour jamais les funestes
Youpronsst
Banniſſons tous les mots de rage
dhumeurs fombres
156 LE MERCVRE
Retenant ſeulement le Silence & ler
Ombres.
Pour employer dans nos Chansons.
Que l'Amant à la Maistreſſe ,
Ny la Maistreffe à l'Amant ,
Nedemandent jamais trop d'éclaircif-
Sement ,
Quelque chagrin qui lespreffe.
Ilfautun peudebonnefoy
Pour estre heureux dans l'amoureux
mistere.
*le veux vous croire , croyez-moy,
C'est le mieux que nous puiffions
fuir.
Fuyonsfur tout la curiofité,
En amour il n'est rien de pire.
Toujours elle fait voir quelque infi
delité,
Et je connois telAmant quiſoupire
D'avoir appris certaine verité
Qu'on n'avoit pas voulu luy dire.
Enfindenos amours nouvelles
Banniſſons les transports jaloux,
On a tant deplaisir àse croire fidelles.
GALANT.
157
A quoy bon se vouloir priver d'un
bienfi doux?
Est-il fottiſe égale à la foibleſſe extréme
D'un Amant toûjours alarmé ,
Qui malgré les ſermens de laBelle
qu'il aime ,
Cherche àse convaincre luy meſme
De n'estre point aſſez aimé ?
Retournons à la Guerre ,
1 rien n'arreſte les François
quand il s'agit de ſervir leur
Prince , & d'acquerir de la réputation.
Vous venez de voir
combattre fur Terre , voyez à
preſent combattre ſur Mer.
Nous y avons remporté des
avantages dont ceux qui ne
ſontpas accoûtumez à vaincre
tous lesjours par tout , feroient
plus de bruit que nous n'en
faifons.
Le Capitaine Tobias fort
eſtimé chez les Hollandois ,
158 LE MERCVRE 1
éprouva il y a quelque temps
combien les Armes du Roy
font à craindre. Il revenoit de
Smirne , & commandoit une
Flote compoſée de trois gros
Vaiſſeaux de guerre , de cinq
Navires , & de huit grandes
Fluftes , le tout extraordinairement
riche. Le Vaiſſeau qu'il
montoit eſtoit de foixante &
fix Pieces de Canon , & chaque
Navire de quarante. Il fut
rencontré dans la Manche à
la hauteur d'Oüeſſant , par M.
le Chevalier de Chasteaurenaut
Chefd'Efcadre, qui croifoit
de ce coſté- là, Quoy qu'il
n'euſt que quatre Vaiſſeaux
de guerre & trois legeres Frégates
, cette inégalité ne l'empefcha
pas de prendre la réfolution
de lattaquer. Les Ennemis
l'attendirent en bon
ordre,
GALANT. 159
-
ce qu'il
ordre , & voyant leurs forces
beaucoup au deſſus de celles
des Attaquans , ils ſe préparerent
à les recevoir avec une
confiance qui ne leur permettoit
point de douter de la Victoire.
Leurs huit Baſtimens
s'eſtant mis en ligne , & les
☐ Fluſtes ſous le vent , M. de
Chaſteaurenaut arriva fur eux
à la petite pointe du jour. Il fit
tout cequ'il put pour aborder
Commandant , qui évita fix
fois l'abordage. Le Combat
fut long & opiniâtre. NosFrégates
prirent quatre grandes
Fluftes chargées d'Huile , de
Tabac , & d'indigo , & deux
Vaiſſeaux Hollandois coulerent
à fond , avec de l'Argent
en barre , & plufieurs marchandifes
de grand prix . Leurs
autres Vaiſſeaux ont eſte fort
Tome VI.
le
160 LE MERCVRE
mal traitez . Ils s'échaperent à
la faveur d'une brune qui empeſcha
M. le Chevalier de
Chaſteaurenaut de les ſuivre.
Chacun ſçait qu'on ne peut
avoir plus de coeur qu'il en fait
paroiſtre , que le peril ne l'étonne
point , & qu'il n'est pas
ſeulement bon Soldat & bon
Capitaine , mais encor bon
Homme de Mer , & fort intelligent
dans tout ce qui regarde
l'employ qu'on luy a donné.
Meſſieurs les Comtes de Sourdis&
de Rofmadec , & M. Foran
Capitaines de Vaiſſeaux ,
ſe ſont extraordinairement diſtinguez
. Meſſieurs Huet du
Rueaux , de Banville , & de
Maiſon-neuve , ont donné des
marques de leur courage tant
que le Combat a duré. M. le
Baron d'Audengervat , MefGALANT.
161
LYCA
ſieurs de Moran- Boiſamis &
de Sancé Lieutenans , de Boncour
& de Courbon Enfeignes ,
de la Haudiniere & de la Robiniere
Volontaires , & de Bellimont
Garde de la Marine ,
ont eſté bleſſez en ſe ſignalant.
Les Ennemis ont perdu beaucoup
de monde , & il ne nous
en a couſté que M. Mercadet
Enſeigne , qu'ils notus ont
Cét avantage n'eſt pas le
ſeul que nous ayons eu ur
Mer. M. leChevalier de Bre
teüil qui commande l'Efcadre
des Galeres Françoiſes en Roffillon
, a enlevé deux Barques
d'un Convoy qui venoit aux
Eſpagnols ,& dont tout le feu
de laMouſqueterie des Ennemis
ne pût empeſcher la prife.
Il pourſuivit les autres juſques
fous le Canon de la Tour de
O ij
162 LE MERCVRE
Palmos aux Coſtes de Catalogne.
M. le Chevalier de Bourfeville
ſe rendit maître d'une
troiſieme , & on ne peut trop
eſtimer les marques d'intrépidité
& de valeur que tous les
deux ont données.
Il ne faut qu'eftre François
pour porter la terreur en prenant
les armes. Un Marchand
du Havre s'eſtant plaint qu'un
Corſaire nommé,le Capitaine
Mauvel, venoit de luy enlever
une Barque affez confiderable
, avec le Pilote qu'il avoit
deffus , Monfieur le Duc de S.
Aignan détacha fans perdre
temps fix Soldats par Compagnies
, & les faiſant promptement
embarquer das des Chaloupes,&
quelques autres dans
un Bateau qui ſert à porter le
Bois , afin qu'on les pûft prenGALANT.
163
dre pour des Marchands , ils
allerent joindre le Corſaire qui
eftoit encor à l'ancre. M. de
Brevedent Capitaine de Frégate
legere , & M.du Buiffon
Enſeigne du Port , ſe trouverent
à cette attaque , il y eut
un Combat de Mouſquererie
qui ſe fit preſque à bout touchant,&
qui étonna tellement
le Corſaire , qu'il prit la fuite.
aprés la décharge de quatre
Pieces de Canon dont il eſtoit
armé. Son Pilote fut tué , trois
de ſes Matelots demeurerent
fur la Place , & il fut bleffé
luy-meſme. Il n'y eut de l'autre
coſté qu'un ſeul Soldat
bleffé jambe , & le Maſt
de l'une des Chaloupes endommagé
d'un coup de Canon.
La Barque fut repriſe ..
Elle eſt eſtimée à prés de mil
Oiij
164 LE MERCVRE
Ecus, & c'eſt du Pilote du Marchand
qui estoit avec le Corfaire
pendant le Combat , &
qu'il a relâché depuis , qu'on
a ſçeu ces particularitez.
Je ne vous parle point d'un
petit Corfaire de Saint Mało ,
armé de fix pieces de Canon ,
qui s'eſtant rendu maiſtre de
trois grandes Fluftes de Dan .
nemarc chargées de Froment,
de Seigle , & de Pluſieurs autres
chofes, les a menées dans
ce Port. Ces fortes de priſes y
font ordinaires , un autre Corfaire
ayant amené preſque en
-meſme temps un Hollandois ;
& deux autres , un Biſcayen
chargé de diverſes marchandifes.
Vous voyez , Madame, que
le Roy triomphe de tous côtez
fur Mer , comme il triom
GALANT. 165
phe par tout fur Terre. Il eſt
vray qu'on nous imputoit une
diſgrace qui donnoit grande
joye à nos Ennemis. On prétendoit
que toutes nos Galeres
avoient eſté conſommées à
Civitavechia par un Incendie
dont on n'avoit pû arreſter la
violence. Le bruit en courut à
Naples ; & dans le temps que
cette nouvelle s'y debitoit , elles
parurent à l Iſle de Pont,
où elles prirent trois gros Vaifſeaux
àla veuë meſme de cet.
te Ville .
Je dois de Naples vous amener
juſques au Camp où je
laiſſay Monfieur le Mareſchal
de Créquy le Mois dernier , &
vous entretenir de ce qui s'eſt
paffé entre ſon Armée& celle
du Prince Charles ; mais avant
que de faire ce trajet , je croy
166 LE MERCURE
que vous ferez bien - aiſe de
voir des Vers qu'on eſtime
dans le monde , & que le hazard
a fait tomber entre mes
mains. Ils ſont de Monfieur de
Ramboüillet , dont je vous ay
déja parlé dans cette Lettre.
Vous le connoiſſez , Madame,
vous ſçavez qu'il eſt galant, &
qu'il a beaucoup de délicateffe
dans l'Eſprit. Voicy dequoy
en faire demeurer d'accord
tous ceux qui le pouroient
ignorer.
V
Ous voulez qu'on mette
quartiers
L'Empoisonneuse ****
Et pour ſes Crimes , la Justice
Selon vous , manque de Supplice.
Hébien l'on est de vostre avis ,
Et vos Arrestsferont ſuivis.
en
Mais,comme ondit ſouver les génes,
Lescachots, lesfers & les chaiſnes,
Les gibets , laronë , &lesfeux ,
Ne
GALANT. 8067
Ne font que pour les Malheureux.
Combien de Dames par leMonde
Vivent dans une paix profonde,
Qui ne font rien journellement ,
Qu empoisonner impunément ?
Vous qui vouleztant qu'onpuniffe,
C'eſt vostre ordinaire exercice
Pay de vous reçen de Poison
Pour empescher ma querison.
Tous les jours vostre main cruelle
M'endonne une doze nouvelle .
Vous estes en communauté ,
De Crimes & d'impunité,
23
}
Avec ces Empoifannenses , 1
Qui ſont d'autant plus dangereuses ,
Que d'abord leur Poison est doux ,
Et se fait defirer de tous
Qu'avec une force inconnue
Il gagne l'ouye & la vent
Qu'il se glife, &les autressens
Alafinn'en font pas exempts.
Il est d'autant plus redoutable
Qu'encor queſonfeu nous accable ,
Il ne terminepas nos jours ,
Et nous laiſſeſans nulfecours ,
Trainer une vie ennuyeuse ,
Pire qu'une mort douloureuse
Tome VI.
N
203.1
P
168 LE MERCURE
L
Mais s'il ne donne point la mort ,
Helas fon rigoureux effort ,
Detantde maux nous environne ,
Qu'on la cherche , ou qu'onse la donne.
Il estfifubril ce Poison ,
Qu'il trouble par fois la raifon ,
Iusqu'à ne faire aucunes plaintes
Desesplusfenfibles atteintes,
Iusqu'à refuser de querir
Des tourmonsqu'il nous fait fouffrir.
Chaque Empoisonneuse le donne
Atous ,Sais épargnerperſonne :
Au mépris des plusfaintes Loix ,
Elles s'attaquent mesme aux Rois ,
Vn nombre infiny leur presente
Atoute beure'la Coupe ardente.
Elles n'ont point d'égard au rang ,
Ellesn'en ont pas mesme anSang ;
Telle se rit du Fratricide,
Etpaffe iusqu'au Parricide :
L'on ne sçauroit les contenir
Et l'on devroit bien les punir.
4
Maisleur conduite eft approuvée ,
Elles vont la tesſte levée.
Celles qui caufent plus de mal ,
Etde qui lePoisonfatal
Faitles offers tes plus étranges
IVST
1
GADANT. 1691
Reçoivent leplus de loñanges;
Et bien loin de les chastier
Defaire unsi maudit Mestter
On adore ces criminelles ,
A
Et tous les lugesſont pour elles.
On seroit déja rebuté
De trouver tant d'impunitastano ed
Pour des Crimes fi panillables
N'estoit qu'entre mille Coupables
fe confoler Quelquesfois pour
On en voit quelqu'u'une brater.
amb
Venons aux deux Armées
d'Allemagne. J'en uferay fun
çet Article comme j'ay fait fur
celuy de Catalogne. Je laiſſeq
ray les dates ,qui ne vous for
roient pas mieux ſçavoir les
choſes, & fuprimeray les noms
de quantité de Villages , de
Ruiffeaux, & de Rivieres, que
vous ne vous mettrez peut
eſtre jamais en peine de connoître.
Je cherche à eſtre court,
& à ne vous dire querce qui
Pij
170 LE MERCURE
ne vous peut caufer d'embarras.
Depuis ce que je vous
marquay la derniere fois de
ces Armées, tout a confifté en
quelquesDécampemens qu'elles
ont fait l'une & l'autre , &
dans lesquels la vigilance , la
conduite & la prévoyance de
Mr le Mareſchal de Crequy
ont toûjours eſté ſi grandes ,
qu'en embaraſſant par tout le
Prince Charles , il a rompu
toutes ſes meſures. On n'en
peut douter , puis que nous
fommes à la fin d'Aouſt , ſans
que ce Prince ait encor rien
execute. On a ſeulement envoyé
des Partis de part & d'autre.
Il n'eſt point beſoin de
vous dire que nous y avons
toûjours eu l'avantage. Quand
les Ennemis ne demeureroient
pas d'accord de leurs Morts&
GALANT. 171
de leurs Bleſſez, le grand nom
bre de Priſonniers que nous
avons faits fur eux , & dont la
Ville de Mets eſtoit toute rem
plie avant qu'ils s'en éloignaffent
, feroit connoiſtre ce qu'ils
tâcherolent inutilement de ca- [
cher. Le Comte de Stirum fort !
eſtimé dans l'Armée du Prince
Charles , eſtant à la teſte de
quatre-vingt Maiſtres choifis,
& de pluſieurs Volontaires ,
fut rencontré par Monfieur de
la Chapelle Capitaine au Regiment
de Rocqueville, avec
trente Maiſtres & trente Dragons.
Ils ſe poufferent. Me de
la Chapelle tua & bleſſa vingt
des Ennemis , & fit ce Comte ,
prifonnier , avec quarante-un
de ceux qui le ſoûtenoient.
Vous admirerez l'intrépidité
de M' de Langlade Officier de
L
Pij
172 LE MERCURE
noſtre Armée . Il alla dans le
Camp des Ennemis , ſe mefla
la nuit parmy eux , prit trois
ou quatre de leurs plus beaux
Chevaux , fortit du Camp ,&
enleva un petit Corps avancé.
Iln'eſt pas le feul qui cherche
les occafions de ſe ſignaler.
Tous les François brûlent de
combatre ,& l'ardeur qu'ils en
font paroiſtre va fi loin , que
Male Marefchal de Créquy eft
ſouvent contraint de ſe ſervir
de ſon autorité pour les retenir.
Les Ennemis eſtant venus
un jour reconnoiſtre noftre
Camp , on les repouſſa jufqu'aux
quinze premiers Eſcadrons
où eftoient leurs Generaux.
Monfieur le Duc de
Vendôme combatit avec une
vigueur , incroyable , & ſe mêla
juſqu'à deux fois parmy les
GALANT. 173
Cuiraffiers . Cette occafion fut
remarquable & par tout ce que
jeviens de vous en dire ,& par
la maniere dont M³ le Comte
de Broille & M le Marquisde
Bouflairs s'y fignalerent. M'le
Marquis de Riveroles ayant eu
ſa jambe de bois emportée ,&
ſon Cheval tué , ne laiſſa pas
de combattre vigoureuſement,
appuyé ſur le tronçon de ſa
jambe. On le remonta , & il
eut le temps de ſe retirer. Cet-
-te Action fut admirée de tout
le monde. Si ceux qui la virent
en demeurerent ſurpris ,
- les Ennemis le furent biendavantage,
quand aprés avoir
décampe de Gendrecour , ils
apperceurent M de Créquy
campé à une lieuë d'eux , fans
qu'il y euſt entre les deux Ar- 1
mées ny Bois , ny Riviere , ny
;
174 LE MERCURE
Défilé .Ils tirerent d'abord trois
coups de Canon pour rappeller
leurs Fourrageurs & leurs
Coureurs , & ils furent toute
la nuit & tout le jour en bataille.
Il y eut plufieurs eſcarmouches
, & les grandes Gardes
ſe poufferent deux fois.
Les Gardes du Corps ayant
eſté commandez pour ſoûtenir
la noftre , vinrent aux mains
repoufferent les Ennemis , en
tuerent quelques-uns , & en
firent d'autres prifonniers.M
de Créquy eſtoit venu dans
ce dernier Campen Caroffe.
Ilen defcendit ſi-toſt qu'il fut
arrivé , monta à Cheval , fit
défiler ſon Armée , la campa
fort avantageuſement,&aprés
avoir employé plus de fix heures
à donner ſes ordres, il entra
dans une Tente où il coucha,
GALANT. 175
& qu'il avoit fait dreſſer à la
teſte des Chevaux-Legers. Le
lendemain il envoya Mª Philibert
, Capitaine de ſes Gardes,
dans le Camp des Ennemis ,
porter à M' le Marquis de Grana
, de la part de Monfieur le
Duc , une Epée enrichie de
tres-beaux Diamas, en échange
de dix Chevaux Croates
qu'il luy avoit envoyez depuis
quelque temps. Il fut conduit
au Prince Charles , &mené en
fuite au Marquis de Grana ,
qui mit pied aterre ,& luy fit
preſent de fon Cheval. Plufieurs
Officiers Generaux qui
eftoient prefens , demanderent
à cet Envoyé quand M³ le Mareſchal
de Créquy vouloit
combattre. Il leur répondit.
Meſieurs , il ne tient qu'à vous ,
iln'y any Défilé ny Riviere entre
176 LE MERCVRE
les deuxArmées , & l'on est prest
à vous bien recevoir. Surquoyun
d'entr'eux ne pût s'empefcher
de dire : Ne faisons point
les fins , il ne tient
combattre.
quà nous de
Les Ennemis ayant décampé
, & s'eſtant ſaiſis de Mou--
ſon , n'y trouverent aucun
avantage . Monfieur le Maréchal
de Schomberg qui avoit
preveu leur deſſein , en avoie
fait fortir Habitans & meu
bles , & on peut dire meſme
que le Pofte estoit méchans
pour eux,puis qu'ils pouvoient
eſtre veus dans leur Camp.
Ce qui les attira particuliere
ment en ce lieu-la, fut l'efpes
rance d'y faire paffer la Meuſe
à quelques Partis , mais ce-
Ja ne leur arriva qu'une leuke
fois; Monfieurde Créquy tra
GALANT. 177
verſa promptement un Bois où
jamais Armée n'avoit paſſe ,
&fa marche fut fi diligente ,
qu'il rompit toutes leurs mefures.
Toutes les Gazetes ont
parlé de la promptitude de
cette Marche, & la Gazete de
Hollande mefme n'a pû s'en
taire.LePrinceCharles apprenant
que noftre Armée s'approchoit
, fit retirer ſes Ponts
de Bateaux , & vit toutes fes
prétentions reduites à eſtre
dans une Ville ſans Fortificatichs,&
où tout luy manquoit,
avecdes Troupes en refte auffi
fortes que les fiennes , & dont
une partie eftoit poſtée fur des
Hauteurs qui découvroient
dans fon Camp. Il s'y fortifia
fans fçavoir pourquoy , puis
que fon Armée déperiſſant de
jour en jour, il fe trouva obli
178 LE MERCVRE
gédedécamper quelque temps
aprés, ayant remply toutes nos
Villes de Deferteurs , Sedan
n'en voulant plus recevoir, &
nos Partis faiſant tant de Prifonniers
, que les Païfans des
environs de Stenay y amenerent
un jour une Compagnie
entiere. Ainſi aprés avoir fait
Fortifier les deux bords de la
Meuſe , creuſer le Foffé d'une
Redoute,& ordonné de grands
Retranchemens pour s'affurer
la teſte d'un Bois , ſe voyant
cõtinuellement inſulté de tous
côtez,& l'ayant nouvellement
eſté d'un Party de Montmedy
commandé par Monfieurde la
Breteche , qui tua quarante
Cavaliers , & emmena cin-
J.
quante-cinq Chevaux,il abandonna
tout , & fit mettre le
feu à Mouſon , où ſes Gardes
L
firent
GALANT. 179
firent une perte confiderable
dans les Fauxbourgs. Il n'y eut
pas plus de vingt Maiſons brûlées
, les Habitans eſtant accourus
en foule,& ayant éteint
promptement le feu . On ne
ſçauroit croire les dommages
que les Ennemis ont reçeus
aux environs . Mrs Meſlin &
Des-Fourneaux , deux vieux
Colonels retirez chez eux, tenoient
les Bois à la teſte des
Païfans , & les harceloient inceſſamment.
Ils avoient laiffé
du Canon & du Monde dans
la Redoute de Mouſon , qu'ils
furent obligez d'abandonner.
Ils n'en fortirent pourtat qu'aprés
avoir envoye faire excuſe
des Villages qu'on nous avoit
brûlez , & fait punir quelquesuns
des Incendiaires. Le procedé
eft prudent , nous fom-
Tome VI.
180 LE MERCURE
mes affez en état de leur rendre
le mal qu'ils nous font. Les
Ennemis s'étant retirez , leDécampement
de Monfieur de
Créquy les ſurprit & les embaraſſa
autant que les precedens.
Jamais Depart ne fut fi
promptement ordonné , ny
Marche fi -toſt executée. On
la tint ſecrete à l'ordinaire .
L'ordre en ayant eſté reçeu
fur les huit heures du foir , on
fonna le Guet. Les Gardes
avancées furent laiſſées , & à
dix heures l'Armée paſſa la
Meuſe ſur pluſieurs Ponts qui
y eſtoient depuis quelques
jours. On trouva à trois lieuës
une grande Garde des Ennemis
fur une Hauteur. On commença
de la pouffer , mais M
de Créquy defendit qu'on la
pouſsat juſques dans laMeuſe,
GALANT. 181
2
parce qu'il vouloit établir fon
Camp avant que d'entrer dans
quelque Action. Il choiſit ſes
Quartiers ; & cette Garde , &
ce qui la foûtenoit ayant eſté
en ſuite vigoureuſement poufſée
, on amena quelques Prifonniers
. Voilà où les choſes
en eſtoient il n'y a pas longtemps
. Ce que je vous manday
la derniere fois, joint à ce
que je vous écris aujourd'huy,
eſt une Relation fidelle & conciſe
de toute la Campagne ,
pour ce qui regarde les divers
mouvemens de l'Armée du
Prince Charles . Il ne me reſte
plus qu'à vous dire que pendant
ſon ſejour à Moufon , le
Marquis de Grana envoya par
un Trompete à Monfieur le
Chevalier de BreteüilAyde de
Camp de Monfieur le maref
Qij
182 LE MERCVRE
chal de Schomberg , un fort
beau Cheval Turc ſuperbement
enharnaché. On l'eſtime
plus de deux cens Piſtoles .
Il luy fit ce Preſent ſans qu'il
le connût , & feulement en
confideration de l'amitié qu'il
lia autrefois avec ſa Famille
quand il vint en France , &
qu'il confirma depuis à ма-
drid , où il trouva Monfieur de
Breteüil fon Frere, qui eſt prefentement
Intendant en Picardie.
Vous ſçavez fans-doute,
Madame , que ces Meffieurs
ſont d'une des meilleures Familles
de la Robe , que monſieur
leur Pere a eſté Controleur
des Finances , & qu'apres
avoir paſſfé par tous les Emplois
dignes d'un Homme de
ſa ſuffiſance, il a efté fait Conſeiller
d'Etat.
GALANT 183
Cependant n'eftes
point ſurpriſe des grands pre-
- vous
paratifs qui ſe ſont faits depuis
quatre mois du coſté de l'Allemagne,
ſans que l'Armée des
Alliez ait encor pû rien executer
? Cette lenteur, ou plûtoft
cette impuiſſance , a donné
lieu à ces Vers , que je ne
veux pas diférer à vous faire
voir.
PANEGYRIQVE
DES ALLIEZ.
SVperbes Espagnols , Conquerans
deux Mondes ,
Hollandois fi vantez & fi crains fur
les Ondes,
Allemands qui tenez l'Empire des
Cefars 2
184 LE MERCVRE
Danois , iffus des Gots qui bravoient
les hazards,
Nobles Napolitains , Flamans nez
pour la Guerre ,
Vous , enfin ,dont le Nom va par tonte
la Terre ,
Que n'aurez vous point fait vous
3
eſtant tous unis ? Epunis
Sans doute on aura veu mille Tyrans
Cent Princes détronez , l'Univers en
alarmes , 1
Le Turc & le Sophy rendre bommageàvosarmes.
Dumoins toute l' Europe abandonnant
fesRois,
Doit les fers à la main s'estre offerte
àvos Loix :
Car que ne peuvent point tant de Hé
ros ensemble ,
Héros au nom de qui tout s'abaiffe
tout tremble ,
Héros l'effroydu Monde , & qui to
jours Vainqueurs
Des plus fiers Ennemis glacent d'a
bord les coeurs ?
Je n'exagere point ; qu'on life vos
Histoires,
GALANT. 185 /
A Etoires , [pouffez,
On verra du mesme air étaler vos Vi
On y verra par tout des Anglois re-
Des Suedois batus , des François renverſez.
Mais par malheur pour vous ces Illustres
Défaites
N'ont pour tout fondement que vos
fades Gazetes ,
Et tous vos Armemens , dans leur
grand appareil,
Sont de foibles Broüillards qu'écarte
LYO
le Soleil .
Déjadepuis fix ans malgré plus de
vingt Princes, *
Nos troupes ont toujours veſcu dane
८
vos Provinces .
Nos Neveux croiront-ils que tant de
Potentats
Se foient chargezduſoin de nourrir
nos Soldats ,
Trois Rois , quatre Electeurs , Ducs ,
Comtes , Republiques ?
Indignes Combatans , mal-adroits Politiques,
Avec tant d'arrogance & fi peu de
vertu
186 LE MERCURE
Vous meritiez l'affront que ves armes
ont eu
Loüis , le Grand Loüis par ſa ſeulepuiſſance
,
Rompt les honteux deſſeins d'une injuste
Alliance;
Il va dans vos Pais,la Victoire le fuit,
Es le coup est fiprompt qu'ildevance
lebruit.
Mastric, Placefi forte &fi bien defenduë
,
Eftpresque en mesme temps attaquée
renduë ,
Besançon,Dole, Gré , Salins , Limbourg
, Bouchain,
Aire, Condé, Dinan , luy reſiſtent en
vain.
Ces Triomphes font peu ; Cambray ,
Valencienne ,
Font enprenant ſes Loix leur gloire
de lafienne.
Defon costé PHILIPPE ardent àl'imiter
Conçoit un grand Deffein , & court
l'executer.
Il combat , met enfuite , & les Lanriers
qu'il gagne ,
Font
GALANT.
187
•Font perdre avec l'honneur Saint
Omer à l'Espagne.
:
:
Mais pour quiterl' Eſcant & la Meu-
Se la Lis
Nostre Auguste Héros plante plus
loinſes Lys.
La Sicile obeït à ses grands Capi
taines,
La Catalogne voit Navailles dans
ſesPlaines,
Dans l'Amerique , enfin , Cayenne &
Tabaco
Mettent tout en allarme à Mexique
&Cufco.
C'est par defi grands coups , parde fi
nobles marques,
Qu'il s'est acquis lenom duplus grand
desMonarques ,
Qu'on publie à l'envy de ce Roy glorieux.
Qu'estant ſeul contre tous , il triomphe
en tous lieux ,
Et qu'entre les Humains avec de tels
obstacles ,
Luy ſeul pouvoit fournir à faire ces
Miracles.
Tome VI. R
148 LE MERCVRE
Je vous ay déja tant parlé de
Guerre , que je ne vous diray
que tres - peu de choſe de la
Campagne du Prince d'Orange.
Les Troupes des Princes
d'Allemagne liguez avec luy ,
paſſent tous les ans fix mois à
fortir de leurs Quartiers d'Hyver
, à marcher , à s'aſſembler
& employent les autres fix mois
àreprendre leurs Quartiers , &
c'eſt là où elles trouvent des
coups à donner , & le temps de
leur veritable Campagne , parce
qu'elles vivent avec tant de
diſcipline , qu'il n'y a perſonne
qui ne refuſe de les recevoir.
Elles ont fait la meſme choſe
cette année , & elles ont d'autant
plus fatigué, qu'ayant prefque
toûjours marché pour tâter
toutes nos Villes de Flandre ,
elles n'en onttrouvé aucune en
GALANT. 149
1
affez méchant état pour leur
permettre de s'y repoſer. Ainfi
elles arriverent devant Charleroy
un peu laffes & encor
étourdies d'avoir fi longtemps
tournoyé. Le Siege de cette
Place fut formé preſque auſſitoſt
. Le Prince d'Orange fit
avancer fix mille Chevaux ,
croyant obliger une partie de la
Garnison à fortir; mais Monſieur
le Comte de Montal plus
fin & plus experimenté que luy,
les laiſſa ſe promener, & voulut
reſerver ſes Gens pour les recevoir
de meilleure grace. C'éitoit
ſe mal adreſſer. Monfieur
de Montal garde bien ce qu'on
luy confie,& on a lieu d'en étre
perfuadé. Il a déja fait lever
{ deux ou trois Sieges aux Ennemis
, & traverſé leur Camp
pour ſe jetter dans des Places
Rij
190
LE MERCVRE
qu'ils affiegeoient. Auſſi ſembloit-
il ne rien ſouhaiter avec
tant de paffion que d'eſtre attaqué
, pour avoir la gloire de
ſebien défendre.Dans le temps)
que le Prince d'Orange s'ap-,
prochoit de Charleroy , M² le
Marquis de Jauvelle qui estoit
dans Oudenarde , eut ordre de
s'y jetter avec cent cinquante,
Mouſquetaires de ceux qu'il
commande,& une Compagnie
de Grenadiers à cheval. Il fit
une diligence fi extraordinaire
, qu'il y arriva en trente
heures, fans avoir fait repaître
qu'une feule fois.Rien ne ſcauroit
mieux marquer le plaifir
que les Moufquetaires ſe faifoient
de s'enfermer dans une
Ville afſiegée. Les Ennemis ne
doutent point qu'il ne ſe hâtaſt-
d'y venir , parce qu'ils ſcai
GALANT. 191
a
,
&
voient l'ordre qu'il avoit de ſe
tenir preſt d'entrer dans la premiere
Place qu'ils afſiegeroient,
crûrent qu'aprés que celle-cy
ſeroit inveſtie, ils auroient encor
le temps de détacher huit
cent Chevaux pour aller au
devant de luy ; mais ils furent
trompez dans ce qu'ils s'étoient
voulu perfuader
quand ils envoyerent leurCavalerie,
ils apprirent qu'il étoit
entré. Ils ne laifferent pas de
ſe montrer refolus à pouffer
leur entrepriſe. Ils prirent leurs
-Quartiers le 10.de ce mois, ils
firent travailler à leurs Lignes,
& le 14. ils décamperent. On
ne ſçait que s'imaginer de cette
Retraite. Si ce Siege n'avoir
eſté qu'une feinte , ils auroient
moins avancé leurs Lignes, ou
ils auroient entrepris quelque
2
Rij
192 LE MERCVRE
autre Siege dans le meſme
temps ; mais ils n'en ont fait
aucun , & tout ce que nous
ſçavons , c'eſt que fi - toft qu'ils
apprirent que nos Troupes
s'aſſembloient , ils ſongerent à
décamper , firent partir leur
Canon& leur Bagage pendant
deux jours,& fe retirerent ſans
falüer Monfieur de Montal,qui
eſtoit bien intentionné pour
les recevoir.
Admirez , Madame, comme
tout eſt preveu , & comme en
France on ſe tient preparé à
tout. A peine eut- on appris le
depart de Monfieur leMarquis
de Louvois , qu'on ſçeur qu'il
eſtoit au milieu d'une Armée
de cinquante mille Hommes ;
que les Ordres du Roy qu'il
portoit,& qu'il fait fi bien executer,
avoient fait aſſembler fi
4
GALANT. 193
promptement , qu'on euſt dit
qu'un coup de Baguete les
avoit fait fortir tout-à coup du
fein de la Terre. Les Ennemis
en furentdéconcertez ,& ils ne
le furent pas moins de la fermeté
avec laquelle nos Trou
pes allerent à eux fans s'arrêter.
Ce fut fans doute ce qui
les empefcha de les attendre..
Ils avoient pris fi mal leurs
meſures, qu'en commençant le
Siege de Charleroy , ils manquoient
de Vivres &de Fourrages.
Leurs Convois devoient
- venir de Bruxelles , & ils ne
prenoient pas garde queMonſieur
le Baron de Quincy étoit
entr'eux & certe Ville pour
leur difputer le pafſage. Ainfi
le Prince d'Orange a efté , ou
mal averry de nos forces , ou
mal affiſté des Conféderez..
194 LE MERCVRE
Monfieur de Louvois entra le
15. dans Charleroy avec Monſieur
le Marefſchal Duc de Luxembourg.
La joye que Monfieur
de Montal eut de les recevoir
, fut mêléed'un peude
chagrin de ce qu'il les recevoit
fi-toft.Il auroit bien voulu que
le Prince d'Orange luy euſt
fait une plus longue vifite ,&
il ſe fâchoit d'autant plus de
la promptitude de ſon départ,
qu'il s'eſtoir fort diſpoſe à ne
luy laiſſer pas ramener tous
ceux qui l'accompagnoient.
On apprit dés qu'il ſe fut
retiré , que les Conféderez
apprehendoient tellement les
François , qu'aucuns, de leurs
Officiers Generaux ne voulurent
ſouffrir que les Troupes
qu'ils commandoient fuffent à
l'Arrieregarde le jour de leur:
1
GALANT. 1931
t
Décampement. Leurs comeſtations
furent ſi grandes fur
ce fujet , qu'ils s'en remirent )
an Sort , qui fe declara contre
les Eſpagnols.
Je ne puis finir cet Article,
ſans donner les loüanges qui
font deuës à Monfieur le Comte
de Marfan , à meſſieurs les
Princes d'Harcour&d'Elbeuf,
àM. le Comte de Soiffons ,&à
M. le Chevalier de Savoye, Ils
ont eſté dans tous les endroits
où ils ont crû pouvoir engager
les Ennemis à combatre.
Ils ſuivirent M. le Comte du
Pleſſis , M. de Tillader , & M.
Roſe , qui furent commandez
avectrois mille chevaux pour
s'oppofer aux Convois qui leur
devoient venir de Monts. On
n'oſa les en faire fortir , & ce
fut pourquoy le Prince d'O196
LE MERCURE
range manqua de Vivre prefquedans
le meſme temps qu'il
eut bloquéCharleroy. La Retraite
qu'il fit après avoir demeuré
quatre jours devant
cette Place , nous a produit ce
Madrigal.
AU PRINCE D'ORANGE
aſſiegeant Charleroy. {
MADRIGAL.
ATiaquerune Place, on comman-
Montal, dontle Grand Nom porte
un feurprivilege
De vous faire lever le Siege ,
Ou vous n'y pensez pas , ou vousy
pensezmal.
Quitez desprojets inutiles,
Vous perdrez vos efforts aupres de
Charleroy
GALANT. 197
Montal qui le defend , fust-il feul ,a
dequoy
Répondre de toutes les Villes.
Ainfi comme autrefois pour éviterſes
coups,
Décampez,fuyez , Sauvez-vou:.
Mille remercîmens , Madame,
de ceux que vous me faites
de la part de vos Amies
pour le Marqués de Monfieur
de Fontenelle que je vous envoyay
la derniere fois. Je ſuis
bien aiſe que vous luy ayez
fait rendre juſtice dans voſtre
Province , & fatisferay avec
joye à l'ordre que vous me
donnez de ramaſſer tout ce
que je pourray trouver dePieces
Galantes de ſa façon. Ne
croyez pas cependant qu'il ne
ſoit propre qu'au Stile badin.
Quoyqu'il convienne mieux à
fon âge que le ſérieux , voyez,
4
198 LE MERCURE
jevous prie, comme il ſe tire
d'affaires quand il a de grandes
matieres à traiter. Ses Amis
luy ayant conſeillé de travailler
ſur celle que Meſſieurs de
l'Academie Françoiſe avoient
choiſie pour le Prix qui s'y
donne tous les deux ans, il leur
envoya les Vers qui fuivent.
SUR L'EDUCATION
de Monſeigneur le DAUPHIN, &
✔le ſoin que prend le ROY de
dreffer luy-meſme les Memoires
de fon Regne , pour ſervir d'inſtruction
à ce Prince.
:
CRANCE , de ton pouvoir .
F temple l'étenduë
con-
Voy de tes Ennemis l'Union confondue
;
Ils n'ont fait après tout par leurs
vains attentats
Que
GALANT. 199
Que te donner le droit de dompter
leurs Etats.
Floriſſante au dedans , au dehors redoutée,
Enfin au plus haut point ta grandew
estmontée.
Mais ce rare bonheur , France , dont
tu joüis ;
Niroit pas au delà du Regne de
Loüis ;
Ton Empire chargée des Dons de la
Victoire ,
Succomberoit un jour ſous l'amas de
fa gloire ,
Si Loüis dont les soins embraſſent
l'avenir , [Soûtenir.
Ne te formoit un Roy qui ſçeuſt la
Il faut tout un Héros pour le rang
qu'il poſſede ,
Amoins qu'on ne l'imite en vain on
luy fuccede.
Que le Sceptre est pénible apres qu'il
l'aporté!
Par tant d'Etats foûmisson poids s'est
augmenté ;
イ
Et par un si grand Roy ces Provinces
conquiſes,
Tome V I. S
200 LE MERCURE
Dans les mains d'un grand Roy veulent
estre remiſes.
Peut-estre estoit-ce affez pour remplir
cedeſtin,
Que le Sang de Loüis nous donnât
UN DAUPHIN .
Sorty d'une origine &fi noble & fi
pure,
Que de vertus en lay promettoit la
Nature ,
Etqui nese fût pas repofé ſurſafoy?
Mais comme elle auroit pû nefaire en
luy qu'un Roy ,
Loüis fait un Héros si digne de
l'Empire,
Que nous l'élirions tous s'il fe devoie
élire.
Peuples , le croirez-vous ? de cette
mesme main
Dont le Foudre vangeur ne part jamais
en vain ,
Sous qui l'audace tremble , & l'or.
gueil s'humilie ,
Iltrace pource Fils l'Histoire de ſa
vie ,
Ce long enchaînement
bautsFaits,
ce tiffu de
GALANT. 201
Qu'aucuns momens oyſifs n'interrom
pent jamais ;
Ne nousfigurons point qu'il la borne
àdécrire
Vn Empire nouveau qui groſſit nostre
Empire ,
Nos Drapeaux arborezfur ces fuperbes
Forts
D'où Cambray défioit nos plus vail
lans efforts,
Etd'Espagnols défaits ces Campagnes
couvertes,
Et la riche Sicile adjoûtée à leurs
[laiſfer pertes,
Exploits trop publiez , &dont il veur
L'exemple à tous les Rois s'ils l'ofent
embraffer.
Mais les profondsſecrets desa baute
Sagesse,
Ce n'est qu'àſon DAUPHIN que ce
Hérosteslaiffe:
Tous ces vaftes deffeins qu'execute un
instant ,
Et dontil ne nous vient que le bruit
éclatant,
Les yeux seulsde fon Fils découvrens
teurnaiſſance.
Sij
202 LE MERCVRE
Il les voit lentement meurir dans le
filence ,
Et recevoir toûjours d'inſenſiblesprogrés
,
'Tant que tout à l'envy réponde dis
Succés,
Et que de tous coſtez la Fortunefoûmise
Se trouve hors d'état de trahir l'entrepriſe.
Tremblez , fiers Espagnols ; Belges ,
reconnoissez
Dequoypar ces Leçons vous estes me-.
nacez.
Quand Loüis affrontant vos feux
vos machines ,
De vos murs abbatus entaſſe lesruïnes,
Querien nese dérobe àson juste conroux
,
Peut- estre n'est-il pas plus à craindre
pour vous ,
Que quand avec les Soins de l'amour
paternelle ,
Il s'attache à former fon Fils furfon
modele.
Dans ce Present qu'il fait àſes i en
ples charmez2
GALANT. 203
Combien d'autres Preſensse trouvent
renfermez !
Ilnousdonne en luy feul des Victoires
certaines ,
Il nous donne l'Ibere accablé de nos
chaînes.
Combien, heureuxFraçois,devez-vous
àLoüis
7
Pour toutes les vertus dont il orne co
Fils!
Mais s'il falloit encor, qu'à ces vertus
guerrieres ,
Les Muses, tes beaux Arts pretaffent
leurs lumieres,
Combien luy devez-vous pour le grand
Montaufier ,
Qu'à ce noble travail il daigne affocier!
Il est cent ¢ Rois dont peut-eftre
l'Histoire,
Dans lafoule des Rois cacheroit lame
moire,
Si de leurs Succeſſeurs l'indigne lacheté,
[pas merité;
Ne leur donnoit l'éclat qu'ils n'ont
Princés de qui les Noms avec gloire
furvivent,
Sij
204 LE MERCURE
Parce qu'on les compare avec ceux qui
lesſuivent.
Quelquefois mesme un Roy qui ne se
répond pas
Que d'affez longs regrets honorentfon
trépas ,
Par un tour politique en ſecretſe ménage
D'un indigne Heritier le honteux .
[defau's; anantage.
Tibere deût l'Empire à ses beurenxx
Anguste eust pû d'ailleurs craindre pen
de Rivaux ; 1
<
Mais enfin aux Romainssa vertufut
plus chere
Quand elle eut leſecours des vicesde
Tibere
:
Tudédaignes , Loüis , ces Maximes
d'Etat,
Tu veux qu'un Succeffeur augmente
ton éclat
Mais loin qu'à ses dépens ton grand
Nom ſe ſoutienne ,
Tu veux queparsa gloire il augmente
la tienne..
Animé de ton Sang, formé par tes
Leçons
GALANT. 20
De Disciple &de Fils reüniſſant les
Noms ,
Quelles hautes vertuspeut- ilfaire parolltre
,
Qu'il n'herite d'un Pere,ou n'apprenne
d'un Maistre?
Les Peuples conteront aurang de tes
bien-faits
Le bonheurdontfamain comblera leurs
Souhaits ;
Etpar fon bras vainqueur nos Ennemis
en fuite ,
N'imputeront qu'à toy beur Puiſſance
détruite.
Déja tous nos François Spectateurs de
tes Soins ,
Dans ces voix d'allegreffe àl'envy se
font joins.
Noftre jeune DAUPHIN des beauxde
firs s'enflame,
1
Loüis par ses Leçons luy transmet
-fa grande ame
Il attend qu'il le ſuive un jour d'un
pas égal,
Et dans son propre Fils ſe promet un
Rinal.
MBLANTR
:
206 LE MERCURE
Avoüez , Madame , qu'il ya
de grandes beautez dans cette
Piece , que la pompe des Vers
s'y trouve jointe à la folidité dur
Raiſonnement , que le tour en
eft noble , la liaiſon juſte , &
qu'une Tragédie de cette force
ne feroit pas indigne de paroître
fur nos Theatres. Cependant
cette Piece , toute belle
qu'elle eſt , n'a point emporté
le Prix , & nous devons croire
qu'il s'en est fait une meilleure
puis que Meffieurs de l'Académie
l'ont ainſi jugé. Ces ſublimes
Eſprits ont des lumieres
infaillibles qui ne les laiſſent
point fujet à l'erreur ; & la Brigue
ne pouvant rien aupres
d'eux, on doitdire de leurs Arreſts
, ils font donnez , ils font
juſtes . Préparez- vous , Madame
, à recevoir un fort grand
GALANT.
207
plaiſir le Mois prochain ,quand
apres vous avoir entretenu de
F'Inſtitutio des Prix, & des Cerémonies
qui s'obſervent le
jour qu'on les donne , je vous
feray part de la Piece qui a merité
cette Année celuy des
Vers , car il y en a une autre
pour la Profe. Vous l'auriez
cuë dés aujourd'huy , fi je l'avois
pû recouvrer. Conime elle
F'emporte fur celle que je vous
envoye , & dont je ſuis afſuré
que vous ferez tres-fatisfaite ,
je ne doute point que vous ne
foyez charmée de ſa lecture.
Cequi me convainc.davantage
des furprenantes beautez que
vous ferez obligée d'y découvrir
, c'eſt qu'à la reſerve de
deux ou trois de ces Meſſieurs
qui ont donné leurs voix à Me
de Fontenelle , peut - eſtre à
208 LE MERCVRE
cauſe que leur âge les rend
moins ſenſibles au brillant,qu'a
la majesté du Vers, & à la force
de la Penſée , tous les autres ſe
sõt unanimemēt déclarez pour
la Piece triomphante ; tant if
eft vrayque le bonſens eft toûjours
un, qu'il eſt indiſpenſablement
le meſime pour toutes
les Perſonnes extraordinairement
éclairées, &qu'il ne foufre
aucune diverſité de ſentimens
dans ces Génies élevez
qui ont une ſupériorité d'Efprit
que nous admirons , ſans
que nous y puiffions atteindre .
Monfieur le Duc du Maine
n'eſt point encor de retour. II
eſtoit ces jours paſſez àBagnieres
, où tous les Eveſques des
environs ſont venus luy rendre
viſite. Celuy de Comminge
alla prendre congé de luy en
GALANT. 209
partant par la Cour. On s'empreffe
par tout où il paſſe, à luy
rendre les honneurs qui luy
ſont deûs , & fon eſprit &
ſes promptes & vives reparties
ſont admirées de tout le
monde.
Il n'y a riend'égal à l'aplaudiſſement
avec lequel Monſieur
le Comte de la Chaiſe ,
Frere du R. P. de la Chaiſe
Confefſeurdu Roy , a eſtéreçeu
Senéchalde la Provincede
Lyon.Il traita magnifiquement
le Prefidial de la Ville , & ce
fat une joye generale parmy
le Peuple. C'eſt un Homme
qui a de tres-belles qualitez ,
& qui ayant beaucoup de
naiſſance , n'aime à tirer ſes
plus grands avantages que de
fonpropremerite.
Monfieur leMarquis de Sail-
さすって。
210 LE MERCURE
lant Vicomte de Combourg, a
acheté de Monfieur le Duc de
Vantadour , la Charge de Senéchal
de Limousin .
Il ne faut pas que j'oublie à
vous parler des deux nouveaux
Echevins qui ont eſté
faits icy. Voicy de quelle maniere
on procede à cette forte
d'élection . Monfieur le Prevoſt
des Marchands , & Meffieurs
les Echevins, s'aſſemblent dans
l'Hoſtel de Ville avec tout ce
qui en compoſe le Corps. Ils
font chacun un Diſcours , &
rendent compte de leur adminiſtration
; aprés quoy ils ſe
retirent, & l'on nomme quatre
Scrutateurs pour examiner fi
l'élection qui fe doit faire par
le Scrutin , ſe fait dans toutes
les formes . Les quatre qu'on
nomma ces derniers jours fu
rent
GALANT. 211
les
rent Monfieur le Preſident de
la Falüére , appellé Grand
Scrutateur , Monfieur Potel
pour Meſſieurs les Conſeillers
de Ville , Mª de la Porte pour
Quarteniers ,& M² Levef
que , Conſeiller au Chaſtelet,
pour la Bourgeoisie. Le choix
de ces quatre Meſſieurs eſtant
fait , on travailla à celuy des
Echevins par la voye du Scruz
tin, comme il ſe pratique encor
à Rome dans les grandes
Elections . Mr Alexandre de
Veinx Conſeiller de Ville, &
qui a rendu de fort grands fervices
dans cette Charge qu'il
exercedepuis long-temps avec
une approbation generale , fur
éleu premier Echevin en la
placede Mr Favier ; & Monfieur
Etienne Magueux Avocat
en Parlement, dont le me
Tome VI. T
212 LE MERCVRE
rite eft affez connu , fut fait
fecond Echevin en la place de
Monfieur Galiot. Monfieur de
Pomereüil Conſeiller d'Etat
ordinaire , Prefident au Grand
Confeil , & Prevoſt des Marchands
, accompagné de tout
le Corps de Ville , les mena
en fuite l'un & l'autre à Ver.
failles , où ils prefſterent le Serment
entre les mains de Sa
Majesté , qui les reçeut d'une
maniere tres-favorable. Monfieur
le Prefident de la Faluere
rendit compte au Roy de
ce qui s'eſtoit paffé dans l'Election,
& fit un Diſcours dont
Sa Majesté fut tres- fatisfaite.
Ces nouveaux Echevins vont
s'appliquer à l'embelliſſement
de Paris , à l'exemple des precedens
; & fans qu'on ceſſe de
travailler au Rempart , ils doiGALANT.
213
vent faire élargir pluſieurs
Ruës , & nous donner de nouvelles
Eaux.
Je n'ay appris aucun Mariage
que celuy de la Fille de M.
Foreft Conſeiller au Parlement,
qui a épousé depuis peu
Monfieur Bourlon Maiſtre des
Comptes. Il eſt jeune , riche,
& d'une Maiſon qu'on tient
qui nous a donne autrefois un
Cardinal.
Madame de Choifeüil,Veuve
de feu Monfieur du Pleffis
Secretaire d'Etat , mourut der--
nierement , fort regretée de
tous ceux qui connoiffent fon
merite . Elle estoit d'une tresnoble
& tres - ancienne Famille
, dans laquelle on a veu des
Gouverneurs de Province, des
Chevaliers de l'Ordre , & des
Mareſchaux de France. Com
Tij
254 LE MERCVRE
me elle avoit l'eſprit tres-éclairé ,la
lecture faiſoit un de ſes plaiſirs les
plus tenfibles, & fa Ruelle étoit autrefois
remplie de tout ce qu'il y
avoit d'illuſtre & de ſpirituel à la
Cour.
Je finis , Madame, mais ne grondez
point , je vous prie , ſi je finis
ſans vous tenir parole ſur un ſecond
Idylle de Madame des Houlieres.
Pour vous appaiſer ,je vous envoye
un ſecond Rondeau qu'elle a fait
d'un ſtile fort différent de celuy que
vous avez déja veu. Il a fait naiſtre
une grande conteftation pour (çavoir
lequel des deux devoit eſtre preferé.
Vous en entendrez parler au premier
jour , & vous fcaurez les ſentimens
d'une infinité de perſonnes d'eſpric
qua ce différent a partagées. Jugezen
cependant vous- mefme. Je vous
envoye avec le nouveau celuy que
vous autiez la peine d'aller chercher
dans ma Lettre du Mois de Iuillet.
Onm'en avoit donné une Copie fi
défigurée ,qu'il eſt bon que vous le
yoyez en meilleur état ;& d'ailleurs
GALANT. 215
s'agiſſant de les comparer , il ne les
faut pas éloigner l'un de l'autre .
RONDEAV.
Ontre l'Amour voulez
vous deffendre ?
-Vous
Empeſchez-vous & de voir & d'entendre
Gens dont le coeur s'explique avec
esprit.
Il en est peu de ce genre maudit ,
Mais trop encor pour mettre un caur
en cendre.
Quand une fois il leur plaiftde nous
rendre
D'amoureux foins ,qu'ils prennent un
air tendre ,
On lit en vain tout ce qu'Ovide écrit
Contre l'Amour .
Dela Raiſon on ne doit rien attendre.
Trop de malheurs n'ont ſçeu que trop
apprendre
Qu'elle n'est riendés que le coeur agit,
Lafeule fuite, Iris ,nous garantit ,
Tiij
216 LE MERCVRE
C'est le party leplus utile à prendre
Contre l'Amour.
L
RONDEAV
Ebel Esprit au Siecle deMarot
Desdons du Ciel paffoit pourle
grosLot,
Des grands Seigneurs il donnoit accointance
,
Menoit par fois à noble joñiſſance ,
Etquiplus est, faisoit boüillir le Pot.
Or eft passé le temps,où d'un bon mot ,
Stance, ou Balade , on payoit son écot.
Plus n'en voyons qui prennent pour
finance
Lebel Esprit.
Aprix d'argent l'Autheur comme le
Sot , 1
Boit sa Chopine, &mange fon Gigot,
Heureux encor d'avoirtelle pitance.
Maints ont le Chefplus remply que la
panse,
Le Far estriche,& nous voyons capot
Lebel Esprit.
GALANT.
217
Faites moy ſçavoir poſitivement
ceque vous penſez de ces deux Rondeaux.
Ie trouve bien du beau dans
l'un &dans l'autre,& ne puis m'empeſcher
de dire en parlant d'Eſprit,
qu'il faut que Madame des Houlieres
en ait furieufement. Ie me fers
d'un étrange terme pour marquer l'eſtime
que j'en fais ; mais comme il
n'y en a point qui pûffent exprimer
tout ce que j'en penſe ,je m'arreſte à
celuy qui me ſemble fignifier davantage.
Ie ne manqueray point à la
faire preffer pour l'Idylle , & j'eſpere
que vous ferez fatisfaite de tout ce
que je vous amaſſe pour le Mois
prochain.
AParis ce 31.Aoust 1677.
7
ETHA
Extrait du Privilege du Roy.
Ar Grace &
P
Privilege du Roy , Donné à
S.Germain en Laye le 15. Fevrier 1672 .
Signé, Par le Roy en fon Confeil, VILLET :
Il eſt permis au Sieur DAM de faire impri
mer , vendre & debiter par tel Imprimeur
& Libraire qu'il voudra choiſir , un Livre
intitulé le MERCURE GALANT , enun ou
pluſieurs Volumes,pendant le temps de dix
ans entiers , à compter du jour que chaque
Volume ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois. Et detenſes ſont faites de
contrefaire leſdits Volumes , à peine de fix
mille livres d'amande , ainſi que plus au
fong il eſt porté eſdites Lettres.
Registré sur le Livre de la Communautéle
27. Février 1672 .
Signé, D. THIERRY, Syndic.
Ledit Sieur Dama cedé ſon droit de
Privilege à THOMAS AMAULRY , Libraire,
ſuivant l'accord fait entr'eux.
Ο
N donnera un Tome du NouveauMer
cureGalant , le cinquiéme jour de chaqueMois,
fansaucun retardement.
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
1
807155
LE NOUVEAU
MERCURE
GALANT.
CONTENANT LES NOUVELLES
du Mois d'Aoult 1677.
& plufieurs autres .
ETOME
OS LA
VILLE
DE
NOMA
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Libraire, ruë Merciere, à la Victoire.
M. DC . LXXVII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,
AU LECTEUR .
TE reu de temps qu'on a eu pour impri
mer ce Volume , à cauſe du grand
nombre de Feſtes qui fe font rencontrrées
dans ce Mois , a eſté cauſe qu'il s'eft gliffé
quelques fautes d'impreſſion. On croit que
leLecteur aura affez d'eſprit pour les reconnoiftre,&
eftimera affez l'Autheur pour
ne les luy pas imputer ; c'eſt pourquoy on
luy marque trois des principales. La premiere
eſt dans la Page 19. Elle eft contre
le fens & la conſtitution du Rondeau. Il
doit eſtre de trois Baſtons ; le premier de
cinq Vers ,& le ſecond de trois avec le
mot redoublé , & quoy qu'il ne ſoit pas
marqué ainfi , le ſens ne laiſſera pas de s'y
trouver , pourveu qu'on le veüille ſeparer
en le lifant. La ſeconde faute , eſt le deuxiémé
Vers oublié du ſecond Quatraindu
Sonnetdu Solitaire , Page 23. où il faut lire
apres le cinquiéme Vers du Sonnet ,
Mes yeux apres la nuit verront naistre
le jour.
La troiſiéme eſt en la page 42. au lieu d'inſenable,
lifez ſenſible.
LE NOVUEAU
MERCURE
GALANT.
TOME VI
AMAIS commerce
n'a tant fait d'éclat
que le noſtre , tout
Paris en parle , toute la France
s'en entretient , il fait du bruit
juſques dans les Païs les plus
éloignez , & cependant la médiſance
n'endit rien : il fatisfait
les plus critiques , & tout
le monde en ſouhaite la continuation
& nous en donne
Tome VI. A
2 LE MERCVRE
publiquement des marques , &
avec des manieres fi.obligeantes
, que nous manquerions
de reconnoiſſance envers un.
nombre infini de Perſonnes du
plus haut merite , ſi nous interrompions
un commerce qui
plaît à tout ce qu'il y a de plus
Illuftre dans le Monde. Aprés
tant d'applaudiſſemens ſi ſouvent
réïterez, je vay,Madame,
faire de nouveaux efforts,pour
ne vous mander rien qui ne
foit digne de voſtre curiofité,
& je fuis feur que tout ce qui
aura le bonheur de vous plaire
, ſera eſtimé de toutes les
Perſonnes de bon goût. Je
commence par un Madrigal
dont on dit icy beaucoup de
bien. Je n'en connoy pas l'Autheur
, mais fon Ouvrage marque
aſſez qu'il a de l'eſprit,
GALANT.
3
fans qu'il foit neceſſaire de
rien dire de plus pour le faire
croire .
LE BERGER
ET LE PESCHEUR .
MADRIGAL.
NBerger des Costeaux contre un
UPescheurde Loire,
Disputoit un jour la gloire
Des faveurs dont l'Amour daignoit
lespartager.
Un Pescheur,diſoit-il,peut-il sefoulager.,
Lors qu'un tendre amour le preſſe?
Je veux qu'il ait une Maîtreffe,
Mais a-t-il l'heure du Berger ?
Ah, luy dit le Pescheur, quelle erreur
est latienne?
Un Berger a fon heure , un Pescheur
a la fiennes
A ij
4
LE MERCVRE
Car lors que fur nos bords fleuris
Nous sommes teste - à - teste avecque
nos Doris ,
Qu'au recit de nos feux leur tendreſſa
redouble ,
Et qu'une confuse langueur
Marque le trouble de leur coeur,
Alors nous peſchons en eau trouble,
Et c'est là l'heure du Pescheur..
Si les Bergers ſeuls avoient
l'avantage de trouver toûjours
l'heure qu'on ſouhaite auffitoſt
qu'on commence d'aimer,
on quiteroit ſouvent des Palais
pour venir habiter leurs Cabanes
; & la plupart de ceux
que la Fortune ſemble avoir
mis au deſſus des ſouhaits , ſe
croiroient malheureux, & porteroient
envie à leur bonheur.
Il n'eſt rien qu'un Amant bien
paffionné ne fit pour toucher
l'objet dont il eſt charmé. Rien
ne tient dans un coeur plus
GALANT.
5
fortement que l'Amour , & le
Madrigal qui fuit fait voir qu'il
ſe trouve des Amans qui ne
veulent pas guérir de leurs
bleffures.
B
MADRIGAL.
Elle Iris , je n'aime que vous ;
Quand je ne vous voy pas , rien ne
me ſemble doux ;
Vous adorer toûjours est toute mon
envie :
Glorieux de mon mal , je n'en veux
pas querir ;
Pour vous seule j'aime la vie ,
Pourquoy mefaites-vous mourir?
Voicy un autre Madrigal
que nous devons encor à l'Amour.
Aij
6 LE MERCVRE
L
MADRIGAL.
ERespect & l'Amour pleins de
de glace & de flame ,
Sefont l'a guerre dans mon ame,
Et ne se veulent point ceder :
Mais, ô Beauté charmante & rare,
Si je ne puis les accorder ,
Permettez que je lesſepare.
Un Amour ſans reſpect fait.
toûjours de grandes entreprifes;
c'eſt un Enfant perdu qur
va bien viſte , & qu'il est bien
difficile d'arreſter. Il pouſſe ſes
affaires plus loin qu'on ne croit
dés qu'on luy a laiſſe faire le
premier pas ; & qui veut empeſcher
ſes progrés , ne luy
doit d'abord rien pardonner..
Je ſçay Madame , que c'eſt
voſtre ſentiment , & que vous
,
GALANT.
7
eftes ennemie declarée de ces
Amans ſans reſpect , dont la
trop grande hardieffe declare
toûjours la guerre à la pudeur.
Je vous ay promis une Lettre
en Chanfons , elles font
toûjours fort à la mode , mais
on en trouve rarement de bonnes.
Des raiſons particulieres
m'empêchent de vous envoyer
entiere celle dont je pretendois
vous faire part. En voicy
quelques Couplets dont vous
devez eſtre ſatisfaite ..
ややややややややややややや
Bourée ſur l'Air de A taſanté,
Depuis huitjours
Reviennent habiter le Chastean de
Kersailles;
8 LE MERCVRE
Sçavez-vous bien pourquoy ?
C'est qu'ils ſuivent le Roy..
Sur l'Air de Le beau Berger
TircisDes
Aprèsavoirfoumis
Trois des plus fortes Villes,
Rendu de nos Ennemis
Tous les projets inutiles ,
Desplaisirs plus tranquilles
Peuvent estre permis .
Sur l'Air des Importuns.
Grace à Loürs nous vous baisons.
les mains;
Conquerans Grecs , & Conquerans
Romains,
Cherchez ailleurs qui celebre vos
Faits ;
Dans un Printemps
Ilfait plus qu'en dix ans
Vous nefistes jamais.
Les Couplets que vous allez
voir font de la meſme Lettre ,
4
GALANT.
9
mais ils ne ſuivent pas ces premiers.
Sur le Chant de Vous avez
belleB***
Si l'on oſoit aux Ероих
Ecrire d'un ſtile doux
THEQUE I
LYON
*
1803*
Lepoufferois des Helas :
Mais , o cheres Précieuses,
Le bon air ne le veut pas.
1
Sur l'Air de Je ne veux pas
vous conncistre.
Quelque tendre qu'on puiſſe eſtre,
Déslors que le Sacrement
Adecidé d'un Peut-estre,
Comme par enchantement
On voit bien- toſt disparoître
Et la Maîtresse & l'Amant .
Sur l'Air de Buvons à nous
quatre.
L'Amour en ménage
Trouve pen d'apas20
IO LE MERCVRE
Onne le mitonnepas ,
Etde l'Esclavage
Il eft bien-toſt las..
Puis que les chanſons ont
tant de charmes pour vos belles
Provinciales, je croy ne devoir
pas quitter cette matiere
fans vous faire encor part de
deux qui font tombées entre
mes mains . L'Air de la premiere
eſt de M Boiffet ; les Paroles
furent faites fur le bruit
qui courut que Monfieur retourneroit
à l'Armée peu de
temps aprés que ce Prince fut
arrivé à Paris , & c'eſt ſur ce
ſujet que l'Autheur feint que
Madame s'adreſſe à ce Prince
pour luy dire ce qui fuit..
GALANT. TI
ややや好好好好好好好好好好
*
CHANSON.
Vom que
Ous que j'ay ven brûler d'une
flame si belle ,
Et qui m'avez juré de me garder la
foy,
Ah que c'est estre peu fidelle ,
Qu'aimer la Gloire plus que moy!
Si vostre prompt retour ne finit ma
Souffrance ,
La Parque va bien- toft me ranger
fousfa Loy :
Ab que c'est avoir d'inconstance,
D'aimerplus la gloire que moy.
Les deux Couplets qui fuivent
font pourMadame laMarefchale
de Lorge. L'Air en a
eſté fait par Monfieur Dambroüys.
1.2 LE MERCVRE
V
******
CHANSON.
Os charmes , belle Iris , font
aisément connaître
Que l'Amour est toûjours le maître,
Etque tous les Guerriers qu'on redoute
leplus ,
Sont ceux qu'il a plûtoſt vaincus.
Vostre Illustre Héros , que plus d'une
Victoire
Arendu tout brillant de Gloire ,
Soumis à vos appas , adore dans vos
yeux
Amour lepluspuiſſant des Dieux.
Après vous avoir divertie
par des Vers dont le ſens n'eſt
pas difficile à comprendre , il
faut que je vous en envoye qui
ne vous donneront pas moins
de plaifir,&qui embaraſſeront
agreablement voſtre eſprit.
C'eſt
GALANT.
13
C'eſt l'effet qu'ils doivent produire
; & celuy qui les a faits
n'auroit pas atteint le but qu'il
s'eſt propoſé , s'il ne vous faiſoit
réver quelque temps.Peuteſtre
prendrez -vous tout cela
pour un Enigme ; vous aurez
raiſon , & la voicy.
ややややややややややややや
Je suis en Prifon ;
Liberté Sans Sortir de
Iefuis au Defefpoir,sans quitter l'Efperance;
Quoy que dans le Peril ,je suis en
Affurance;
Leparois en l'Armée ,&fuis en Garnison;
L'ay part fans lâcheté , mesme à la
Trahison;
Ie fers à la Richeffe autant qu'à la
Souffrance ;
Isprefide à la Rime , ainsi qu'à la
Raison,
Tome VI. B
14 LE MERCVRE
Et derniere en Faveur , je suisseconde
en France.
Comme il n'est rien de grand , ny de
rare fans Moy ,
Itſuis&dans la Cour , &dans l'Ef-
•pritdu Roy;
C'est avec Moy qu'il rit ,qu'il s'entretient
, qu'il s'ouvre ;
L'aſſiſte àson Coucher ,j'aſſiſte àfon
Réveil,
Il ne souffre à Versaille , à Saint Germain
, au Louvre ,
Mais me laiſſe à la Porte en entrant
au Confeil.
Ieſuis premiere en Rang , & derniere
à la Cour ,
I'en vaux deux au Trictrac , & suis
bonne à la Prime ,
Ie ſuis tres-innoncente , & toûjours
dans le Crime. [Iour,
I'accompagne l'Amour , & termine le
Iefers àla Peinture , à la profe , àla
Rime,
:
Ie cours avec le Cerf , & vole avec
l'Autour.
On me voit en Crédit , ſans me voir
en Estime;
GALANT.
15
1
Toujours ,fans paſſion , on me voit en
Amour ;
Au milieu de Paris,je me trouve enfermée
,
Sans quitter un moment , ny le Roy ,
ny l'Armée;
En Robe je préſide , & j'entre au
Parlement ;
I'ay dans tous les arreſts une double
Seance ;
し
Ieſuis toûjours preſente à la moindre
Ordonnance ,
Et neme suisjamais trouvée en Iugement.
Je ne ſçay , Madame , ſi en
lifant ces Vers vous en aurez
dévelopé le miſtere ; les Enigmes
font ordinairement furun
mot comme Montre , Epée ,
Miroir , ou quelque autre ; &
celle-cy n'a pas meſme pour
but de parler d'une ſyllabe ,
puis qu'elle ne renferme que
ce que l'on peut dire de la Let
A
Bij
16 LE MERCVRE .
tre R. Iamais Ouvrage n'a tant
donné de peine , ou n'a du
moinsdû en tant donner ; c'eſt
ſans contredit le plus beau que
nous ayons de tous ceux qui
mettent l'eſprit à la gefne , &
qu'on ne peut faire qu'avec
une application extraordinaire
, quelque facilité qu'on ait à
écrire. Il eſt de vingt - huit
Vers , & la Lettre R s'y rencontre
preſque par tout , de
maniere que chaque mot où
elle entre paroiſt une Enigme
particuliere à ceux qui ne fçavent
pas qu'elle fait le principal
ſujetde la Piece : c'eſt toû
jours elle qu'on fait parler.
Voicy ce qu'elle dit dans le
premier Vers de ceux que
vous venez de lire .
Je suis en liberté fansfortir
deprison.
GALANT.
17
On ne peut l'accuſer de dire
faux , lors qu'elle affure qu'elle
eft en liberté, puis qu'elle entre
dans ce mot; & quand elle dit
qu'elle ne fort point de prifon ,
elle parle encor auffi juſte , les
Lettres qui compoſent le mot
de prison , ne formant fans elle
que celuy de piſon ,"de manieniere
qu'elle peur dire.
Qu'elle est en libertéfansfortirdeprison.
On voit dans lesvingt-ſept
Vers qui reſtent , des contrarietez
ſemblables. Elles paroifſent
ſi juſtes lors qu'on relit l'Enigme
une ſeconde fois , apres
en avoir appris le ſujet , que
j'ay de la peine à concevoir
comment il s'eſt trouvé une
Perſonne qui ait voulu s'appliquer
aſſez fortement , & affez
long-temps, pour faire un Ou-
Bij
18 LE MERCVRE
vrage ſi remply de difficultez.
Voicy d'autres Pieces qui
doivent moins à l'eſprit. Il y
ſeroit regardé comme un defaut
s'ily paroiſſoit trop ;& le
Coeur doit avoir la meilleure
part aux Ouvrages dont l'Amour
inſpire le deffein.
CONTRAINTE
d'un Coeur amoureux.
V'un coeur fouffre par la contrainte!
Ab qu'il est digne de pitié!
S'il commence la moindre plainte ,
Il en dit trop de la moitié;
Ilfaut que toûjours en luy-meſme.
Il étouffe millefoûpirs.
S'il vent former quelques defirs ,
Il craint d'alarmer ce qu'il aime .
Helas ! que faire en ce moment ?
Tout n'est pour luy qu'un dur martires
GALANT. 19
Q'un coeur ſouffre quand ilſoupire ,
Et qu'il aime trop tendrement !
Rien ne peut mieux ſuivre
ces Vers que le Rondeau que
je vous envoye , puis qu'il exprime
encor l'embarras d'un
Coeur amoureux ..
RONDEAV.
Ailez - vous, tendres mouve
Laiffez-moy pour quelques momens ,
Tout mon coeur ne sçauroit fuffire
Aux trasports que l'Amour m'inſpire.
Pourleplusparfait des Amans ,
Aquoyfervent ces sentimens?
Dans leurs plus doux emportemens,
La Raifon vient toûjours me dire ,
Taifez-vous,
La Cruelle depuis deux ans ......
ΣΟ LE MERCVRE
Mais helas ! quels redoublemens
Souffre mon amoureux martire ?
Mon Berger paroist , il ſoûpire
Le voicy. Vains raisonnemens
Taifez-vous.
L'Amour fourniffoit autrefois
preſque toute la matiere
des Vers qui ſe faifoient ; mais
depuis quelques années les
grandes Conqueſtes du Roy
ont pris fa place , & la plupart
de ceux qui en ont écrit , ont
crû qu'ils devoient ſe ſervir
de ce langage pour parler plus
dignement d'un ſi beau Sujet.
Ne vous étonnez pas aprés
cela ſi vous avez trouvé dans
toutes mes Lettres des Vers à
la gloire de ce Monarque. Je
vous envoye encor un Sonnet
fur les belles Actions de
cePrince..
GALANT. 21
L
AU ROY.
SONNET .
Es Siecles àvenirne
mais croire,
pourrontja
De noftre Roy vainqueur , les Exploits
merveilleux;
Des Hérosde la Fable , ils croiront
voir l'Histoire ,
Dans les Faits de Loüis pareils à
ceux des Dieux.
Lors qu'à tant d' Ennemis , de Victoi
re en Victoire ,
Ilmarche en Conquerant , les défait
en tous lieux;
Quand fur Terre & Sur Mer, il acquiert
tant de gloire ,
Ne triomphe-t- il pas des Titans orgueilleux
?
Un lustre de ſa Vie a dompté dix Provinces,
22 LE MERCVRE
Forcé mille Remparts , aux yeux de
tous les Princes ,
Armez pourſecourir le Batave expirant.
Leurs efforts impuiffans , avec cent
mille Testes ,
N'ont pû Sauver Cambray des mains
d'un Roy fi grand ;
Rienne peut que la Paix arreſter ſes
Conquestes.
Les Poëtes qui ont de tout
temps efté de grands menteurs
, ne diſent plus que des
veritez , lorſqu'ils parlent des
furprenantes Conquestes du
Roy 5 mais comme ils ne pourroient
rien inventer , qui eût
plus de ce merveilleux, qui approche
de la Fable , les Siecles
àvenir pourroient bien prendre
pour des fictions tout ce
qu'ils diſent aujourd'huy de
plus veritable . Ce n'eſt pas
GALANT.
23
leur faute ; pourquoy le Roy
fait-il de fi grandes choſes que
la Poſterité aura de la peine à
les croire ? Pendant que les
beaux Eſprits travaillent pour
laiſſer aprés eux dequoy la
convaincre des étonnantes
merveilles que nous voyons
tous les jours , vous voulez
bien que nous changions de
matiere, &que je vous envoye
un Sonnet qui n'eſt ny furla
Galanterie , ny fur le bonheur
de la France , & auquel Al
mour n'a point de part.
BIBLLYCN
LE SOLITAIRE.
S
SONNET.
Eleve qui voudra , par force ,
paradreffe,
014
24 LE MERCURE
Iusqu'ausommet gliſſant des grandeurs
de la Cour ,
Jepretens ,sans quitter mon aimable
Sejour ,
Loin du Peuple & du bruit, rechercher
la Sageffe.
Làfans crainte des Grands,Sansfa.
ſte&fans tristese ,
Ie verray les Saiſonsſe ſuivre tour-àtour
,
Et dans un doux repos j'attendray la
Vieilleffe.
Ainsi lors que la Mort viendra rompre
lecours.
Des bienheureux momens qui compo-
Sentmesjours,
le mourray chargé d'ans , inconnu ,
folitaire.
Qu'un Homme est malheureux
l'heure du trepas ,
Lors qu'ayantnegligé lefeul bien neceffaire
,
Il meurt connu de tous , & nese connoist
pas!
Ces
GALANT.
25
Ces choſes font belles àdire,
mais l'execution en eſt difficile,
& la plupart de ceux qui
font ces fortes d'Ouvrages ,
fongent bien moins à quiter le
monde , qu'à faire paroiſtre
leur eſprit. Beaucoup de Gens
parlent avantageuſement de la
Solitude , & en dépeignent la
tranquillité , & cependant on
voit peu de Solitaires. Quoy
que le nombre en ſoit petit ,
j'en ay découvert un depuis
quelques jours , dont l'Hiſtoire
merite bien de vous eſtre racontée.
Il eſt Fils unique &
ſeul Heritier d'un Homme qui
peut paſſer pour grand Seigneur
dans ſa Province. Il le
fit étudier avec beaucoup de
foin & de dépenſe , luy fit faire
ſes Exercices àParis ,& le rappella
aupres de luy dés qu'ils
Tome VI. C
2.6 LE MERCVRE
furent achevées , de crainte
qu'il ne priſt le parti de l'Epée,
&que le defir de la gloire qui
excite preſque tous lesjeunes
Gens , ne l'engageat à fuivre
l'exemple de la plupart de fes
Camarades qu'il voyoit aller à
l'Armée , en fortant de l'Aca
demie: Ce Fils dont l'humeur
eſtoit douce , qui n'aimoit que
le repos , & qui ſe faifoit une
joye extréme d'obeïr à fon Pere
, ſe rendit aupres de luydans
le temps marqué , & voulut
répondre par fa diligence à
l'empreſſement que ce bon
Homme avoit de le revoir.
Dés qu'il fut de retour , il luy
propoſa une Charge de Confeillerdans
le Parlement de ***
pour l'attacher plus fortement
auprés de luy. Cet offre fut
accepté avec joye , & la CharGALANT.
27
ge ayant eſté achetée , il y fut
reçeu avec applaudiſſement ;
il l'a exercée pendant dix ans
avec une integrité dont nous
avons peu veu d'exemples. Il
ne faut pas s'en étonner , il
eſtoit indifferent , & la Province
n'avoit point de Beautez
capables de le toucher. Ce
n'eſt pas qu'il euſt de mépris
pour aucune , & que fon indifference
aprochat de celle
de beaucoup de jeunes Gens
qui ont fi bonne opinion
d'eux-meſmes , qu'ils croyent
la plupart des Femmes indi
gnesde leurs foins. Noſtre
litaire n'avoit point
&s'il avoit de l'indifference,
la cauſe n'en devoit eſtre attribuée
qu'à ſon temperament.
Sa froideur pour le Sexe eſtoit
accompagnée d'une civilité
ce
deflwy
Cij
28 LE MERCVRE
qui gagnoit tous les cooeurs , &
jamais Inſenſible ne l'a fi peu
paru. Si quelques Belles qui ne
le haïffoient pas , & qui auroient
volontiers fait la moitié
des avances , cachoient le chagrin
qu'elles avoient de luy
voir un coeur fi peu capable
d'aimer , fon Pere faiſoit ſans
ceffe paroiſtre le ſien. Il le
preſſoit tous les jours de ſe marier
, & luy témoignoit avec
une ardeur inconcevable le
defir qu'il avoit de voir des
Succeſſeurs qui pûffent empeſcher
ſon nom de mourir.
Ces difcours fatiguoient nôtre
Solitaire, il ne fongeoit qu'à
ſes Livres , il n'aimoit que fon
Cabinet , il y paſſoit des jours
entiers, & ne voyoit les Dames
que lors qu'il ne pouvoit civi--
lement s'en défendre, & que le
1
GALANT.
29
4
hazard les faifoit trouver dans
des lieux où il ne les cherchoit
pas : de maniere qu'on peut dire
qu'au milieu d'une des plus
Galantes Villes de France , &
dans un Parlement celebre , il
vivoit comme s'il eût efté dans
une Solitude. Le calme d'eſprit
& les douceurs qu'il trouvoit
dans cette vie tranquile , furent
mêlées de quelques chagrins.
Les empreſſemens que
fon Pere avoit de le marier ,
luy firent de la peine : il voulut
tâcher à ſe vaincre pour
luy obeïr, il combatit les defirs
qu'il avoit de conferver ſa liberté,
il ſe dit des raiſons pour
fe faire vouloir ce qu'il appréhendoit
le plus , mais ce fut
toûjours inutilement; de forte
que ſe voyant dans la neceffite
d'entendre tous les jours les
Ciij
30
LE MERCVRE
plaintes de ſon Pere , ou de
prendre une Femme , il refolut
de vendre ſa Charge de Con-
• ſeiller, & de ſe retirer dans une
Maiſon de Campagne ſur les
bords d'une agreable Riviere.
Il pratiqua fecretement des
Gens pour cela,conclut promptement
ſon marché ,& partit
auffi - toſt aprés. La Maiſon
eſtoit à luy , elle eſtoit toute
meublée , il y alloit ſouvent ,
& n'ayant beſoin de faire aucuns
appreſts pour ce Voyage,
il fit facilement croire qu'il
n'alloit que s'y promener, quoy
qu'il euſt deſſein de s'y établir
tout-à- fait. A peine y est - il
arrivé , qu'il s'adonne entierement
à la lecture des plus
beaux Livres , aux Oeuvres de
Pieté , & à la culture de fon
Jardin. Le Pere au deſeſpoir,
GALANT.
31
& qui ſouhaitoit toujours d'avoir
des Succeſſeurs , confulte
ſes Amis pour ſçavoir de quelle
maniere il en uſera pour
faire retourner ſon Fils dans
le monde. On y trouva de la
difficulté , pluſieurs expédiens
ſont propoſez, on ſe quite fans
ſe determiner à rien. On fe
raffemble : & le bon Homme
conclut enfin qu'il parlera à
quelques Bateliers , & qu'il
priera une Fille publique in--
connuë à ſon Fils , & la plus
belle qu'il pourra trouver , de
ſe mettre dans leur Bateau , &
qu'ils iront aupresdu Jardin de
fon Fils , où ils feindront de
faire naufrage. Son argent luy
fait trouver tout ce qu'il fouhaite.
On luy promet tout , on
execute tout , mais fi à propos
& avec tant d'aparence de ve
32 LE MERCVRE
rité , que noſtre Solitaire en
eſt touché de compaffion. Il
eſtoit appuyé fur le bord d'une
Terraffe qui regardoit la Riviere,
& tenoit un Livre remply
de Traitez contre l'Amour.
Il le liſoit avec plaifir , s'applaudiffſoit
de la dureté de fon
coeur , & s'affermiſſoit dans la
refolution qu'il faifoit tous les
jours de ne ſe laiſſer jamais
ébloüir par aucune Beauté ,
quelques charmes qu'elle pût
avoir , lors que les cris des Bateliers,
& d'une jeune fille qui
fembloit perir, luy firent abandonner
la lecture pour courir
au bord de l'eau. Il vit une
Femme qui en fortoit , il luy
preſente la main , & la preffa
d'entrer chez luy pour changer
de hardes , & pour pren--
dre du repos. Il la plaignie
GALANT.
33
LYC
pendant le chemin avec une
honneſteté qui luy eft naturelle
,& luy dit des choſes qui
l'auroient empeſchée de croire
qu'il eſtoit inſenſible, fi elle
n'en avoit eſté bien avertie.
Elle ſe contenta de luy repartir
qu'elle ſe trouvoit bienheureuſe
dans fon infortune
de rencontrer une Perſonn
auſſi obligeate que luy. Quand
elle fut arrivée dans ſon L
gis , elle demanda du Feu &
du Linge pour en changer ,
parce que le ſien eſtoit tout
moüillé . Noftre Solitaire en
fut luy-mefme chercher, & il
auroit fait l'impoſſible pour fa
belle Hoſteſſe, ſans en ſçavoir
la raiſon. Il eſtoit fi troublé &
fi interdit qu'il ne ſçavoit ce
qu'il faiſoit. Il la regardoit fans
parler , & parloit ſans ſçavoir
34 LE MERCURE
ny ce qu'il diſoit , ny ce qu'il
luy vouloit dire. Il luy alluma
luy - meſine du feu avec un
empreſſement extraordinaire ,
& envoya tous ſes Gens avec
ordre de ne rien épargner pour
ſauver ſes Hardes qui flotoient
fur l'eau. Pendant qu'il eſtoit
occupé à faire du feu , la Belle
ſe deshabilloit peu à peu , &
laiſſoit entrevoir de temps en
temps une partie des beautez
qui avoienteſté admirées d'un
grand nombre de Cavaliers .
Elle ſe coucha en fuite. Nôtre
Solitaire s'approcha de fon
Lit , & voulut l'entretenir ;
mais elle luy dit qu'elle estoit
fort fatiguée,& le pria avec un
air modefte & remply d'une
certaine pudeur qui arrache
les coeurs , de ſe retirer & de
la laiſſfer en repos. Il eſt vray
GALANT.
35
qu'elle estoit laffe , & le feint
Naufrage l'avoit prêque autāt
tourmentée qu'auroit fait un
veritable péril.Elle dormit fort
tranquillement pendant toute
la nuit. Son Hoſte n'en fit pas
de meſme , il reſvaa l'Avantu+
re qui luy eſtoit arrivée , &
fon imagination ne ceſſa point
de luy reprefenter la Belle qui
n'eſtoit fortie de l'eau , que
pour luy ravir le repos dont il
joüiffoit. Son inſenſibilité l'empeſchoit
de croire qu'il aimât
veritablement ; & quand il auroit
eſté bien perfuadé de ſa
paffion , il n'oſoit ſe l'avoüer à
luy--mefme ; & la manieredont
il avoit veſcu luy faifoit voir
tant de foibleſſe dans un fi
prompt changement , qu'il ne
Içavoit à quoy ſe déterminer.
Il ſe leva avec ces cruelles irré36
LE MERCURE
:
ſolutions. Il fut à peine habillé
, qu'il envoya ſçavoir de
quelle maniere ſa belle Hoſteſſe
avoit paffé la nuit. Ilapprit
qu'elle estoit éveillée , &
qu'elle ſe portoitbien. Il en témoigna
de la joye , & luy envoya
demander la permiffion
de la voir. Il l'obtint ; mais à
peine fut - il entré dans ſa
Chambre , qu'il fentit un batement
de coeur qui luy préſagea
ce qui luy eſt arrivé dépuis.
Il luy trouva de nouveaux
charmes ; & luy fit des
complimens ſi embarraffez ,
que la Belle connut bien que
ces appas commençoient à faire
l'effet que le Pere de noſtre
Inſenſible s'eſtoit propoſé. Elle
le pria de luy donner quelqu'un
pour envoyer querir
une Litiere dans la Ville Capitale
GALANT.
37
pitale de la Province , quin'étoitpas
éloignée du lieu où ils
eſtoient , & luy dit qu'elle
eſtoit obligée d'y aller incefſamment
pour porter des Pa
piers de conſequence àſaMere
, qui estoit fur le point d'y
voirjugerungrandProcés. Il
luy promit toutdans le deſſein
de ne luy rien tenir,& fit venir
fur l'heure un de ſes Gens à
qui il commanda d'executer
ponctuellement tout ce qu'elle
luy diroit ; puis il luydefenditenparticulierde
ſuivre aucuns
de ſes ordres ,& le fit cacher
afin qu'il ne paruſt plus
devant elle. Ilmit tout en ufage
pour empefcher qu'elle ne
s'ennuyât. Les Repas furent
galans & magnifiques ,&tout
parladefon amour avant qu'il
en dit rien & qu'il en fut luy
Tome VI. D
38 LE MERCVRE
mefme bien perfuadé. Cependant
ſa paffion qui avoit eſté
violentedés ſa naiſſance , l'obligea
de s'informer avec foin
des raiſons qui avoient penſé
faire périr une ſi aimable Perſonne.
Il luy demanda d'où elle
eftoit partie , & pourquoy efle
s'eſtoit fiée à des Bateliers fi
imprudens. Elle luy rendit raifon
, detout , & luy dit que fa
Mere ne youloit pas quelle
confiât à perſonne les Papiers,
dont elle luy venoit de parler ,
& qu'ayant appris qu'un
teau devpit pafler aupres de la
Terre d'où elle les venoit de
querir , elle s'eſtoit mife,dedans
, & avoit envoyé tous fes
Gens par terre. Elle adjouta a
toutes ces chofes , qu'elle defcendoit
d'une Illuftre Maiſon
Bar
3
qu'elle luy nomma , mais que
α
GALANT. 39
les Debtes que fes Anceſtres
avoient laiſſees , à caufe des
-dépenſes exceſſives auſquelles
le ſervice de leur Prince les
avoit engagées , eſtoient cauſe
qu'elle ne paroiſſoit pasdans le
monde avec tout l'éclat que
devoit faire une Perſonne de
fa naiffance . Ce Récit acheva
-de charmer noſtre Solitaire : &
fa belle Hoſteffe qui ne devoit
demeurer chez luy que pendant
quelques jours , s'eſtant
apperçeuë qu'il reſſentoit un
veritable amour , voulut voir
juſquesoù leschofes pouroient
aller. Leurs converſations devinrent
longues & frequentes,
les yeux del'Amant parlerent
fouvent , ſes ſoins confirmerent
tout ce qu'ils dirent , &
fes Billets tendres en apprirent
encor davantage. Ce n'eftoit
Dij
40 LE MERCVRE
toutefois pas affez , il falloit
une declaration de vive voix
&dans les formes . Noftre Solitaire
la fit , mais en Amant
bien reſolu d'aimer toûjours.
Il dit à cette adroite perſonne
(qui n'avoit rien oublié de
tout ce qu'elle avoit crû neceffaire
pour l'enflamer ) qu'il
ne tiendroit qu'àelle de le rendre
heureux le reſte de fes
jours, en partageant avec luy
le peu de bien que la Fortune
luy avoit donné , & qu'il ne
demandoit pour reconnoiffanceque
ſes bonnes graces & fon
coeur. Il luy propoſa en ſuite
de l'époufer le lendemain.Elle
fit d'abord de grandes difficultez
, puis elle ſe rendit en luy
demandant huit jours pour en
conferer avec ſa Mere. Il ne
voulut point confentir à ce re
GALANT. 41
tardement. Elle en témoigna
autant de chagrin qu'elle en
avoit de joye , & le laiſſa en
fuite le maiſtre de la choſe. Il
fit tout préparer pour le lendemain
,& le Mariageſe fit dans
PEglife du lieu , en preſence
de tous les Paroiffiens. Cependant
le Pere de noftre NouveauMarié
qu'on n'avoit averty
de rien, fentit redoubler la
curioſité qu'il avoit de ſçavoir
-comment ſon ſtratagême avoit
réuffy. Il vint voir fon'Fils',
qu'il trouva d'abord plus gay
qu'àl'ordinaire.Il en eut beaucoup
de joye, &luy en demandala
caufe. L'Amour a fait ce
changement , luy répondit- il .
J'en fuis ravy , lity repartit le
bon Homme en l'embraffant
les larmes auxyeux , & je croy
que pus qu'une Fehime a pu
Dij
142
LE MERCURE
vous toucher , vous pourez
devenir inſenſible aux charmes
de quelque autre. Le Fils
l'affura du contraire ,& luy dit
qu'il aimeroit eternellement
celle à qui il avoit donné fon
coeur. Vous avez beau jurer ,
luy repartit le Pere , je ne croi--
rayplus rien d'impoffible , puis
que vous vous eſtes laiſſé tour
cher. Ilest vray que je me fuis,
laiffé toucher , & meſme plus:
quevous ne penſez , luy repli
qua ceFils , puis que voir ,ai
mer&épouſer,n'ont eſté qu'u
ne meſme choſe en moy. Jugez
apres cela , poursuivit- il ,
fi yous avez raifon d'aſſurer
que je deviendray fenfible aux
charmes d'une autre Femme ?
Ces paroles rendirent le Pere
immobile , & le ſaiſirent telle
ment qu'il demeura quelque
GALANT.
43
temps fans pouvoir parler. Le
Fils qui crût que la joye produiſoit
cet effet dans le coeur
de ſon Pere , adjoûta qu'il ne
le preſſcroit plus de luy donner
des Succeſſeurs , qu'il en
auroit bien toſt,& qu'il croyoit
que ſa Femme eſtoit groffe.
Quoy , luy ditle bon Homme
d'une voix tremblante , vous
avez épouſe la Perſonne que
vous avez retirée du Naufrage!
OüymonPere , luy répondit-
il , le Ciel me l'a envovée
pourm'empeſcher d'eſtre plus
long-temps rebelle à vos volontez.
Ah ! qu'avez - vousfait,
qu'avez - vous fait ? mon Fils
s'écria le Vieillard. Ce que
vous avez fi ſouvent ſouhaité
demoy , repartit noſtre NouveauMarić.
Dites plûtoft , interrompit
le Pere avec des
44 LE MERCVRE
yeux pleins de fureur , tout ce
que je devois craindre , & ce
qui vous couvrira d'une infamie
eternelle , & vous rendra
Popprobre de tout le monde.
Je vous pardonne toutefois ,
poursuivit-il , à cauſe de voftre
ignorance ,mais il faut quiter
voſtre Femme , if la faut fuir
& ne jamais fonger à la revoir.
De la maniere que vous par-
-łez , répondit le Fils , il falloit
que j'euſſe une Soeur qui ne
m'eſtoit pas connuë , & je l'auray
fans doute épousée , puis
qu'il n'y a qu'une avanture
ſemblable qui me puiffe obliger
d'abandonner une Femme
àqui j'ay fi publiquement donné
ma foy. Tu luy en peux
manquer , reprit le Pere , &
ton Mariage le peut rompre ,
quoy qu'elle ne foit point ta
GALANT.
45
Soeur. Il luy raconta enſuit,e
toute l'Hiſtoire du feint Naufrage
, & luy dit qu'il avoit
pretendu que les charmes &
les manieres engageantes de
la Perſonne qui avoit ordre de
ſe retirer chez luy aprés ſon
malheur apparent ,& de luy
demander les ſecours qu'il luy
avoit offert de luy- meſme ,
pourroient peu à peu faire diminuer
fon averſion pour les
Dames;que c'étoit tout ce qu'il
avoit ſouhaité , dans la pensée
que ſon coeur eftant devenu
moins farouche , ſe pourroit
attendrir pour une plus honneſte
Perſonne , & qu'il ſe ſeroit
alors fi adroitement fervy
de l'occaſion , qu'il l'auroit
fait conſentir à luy donner la
main ; mais que puis qu'il
avoit épousé une Courtiſane,
46 LE MERCURE
il devoit par toutes fortes de
raiſons demander la rupture
de fon Mariage . Je n'ay point
leu dans ſes yeux ce qu'elle
eſtoit , edit alors ce Fils avec un
ton auffi triſte que touchant :
Ils m'ont paru doux , je n'ay
rien veu que d'aimable dans
toute fa Perſonne , & j'ay trouvédes
charmes dans ſon eſprit
- qui auroient pû engager des
coeurs plus inſenſibles que le
mien. Tout ce que vous dites
peut excufer voſtre Mariage ,
repartit le Pere avec beaucoup
de douceur , fans pouvoir vous
fervir de pretexte pour vous
-empeſcher de le rompre,mais
preſentement , pourſuivit-il ,
que vous connoiſſez voſtre erreur,
la raifon... La raiſon , s'éeria
le Fils , je vous ay dit mille
& mille fois pendantque vous
GALANT.
47
4.
me preffiez d'engager mon
coeur , qu'elle estoit incompa-,
tible avec l'amour , & que de
peur de la perdre je voulois
eſtre toûjours inſenſible. Vous
ſouhaitiez alors de me voir
moins raiſonnable ,&vous me
le repetiez tous les jours : cependant
vous voulez aujourd'huy
qu'avec une paffion vio--
lente,je conſerve toute la raifonque
pourroit avoir l'Homme
du monde le plus infenfible.
Il en faut avoir quand
'honneur le veut , repliqua le
Pere ,& tu ne romps ton
Mariage , je te declare que je
te desheriteray. Je ne voy past
dequoy vous pouvez vous
plaindre, luy répondit le Fils,
je n'ay pas eſté chercher la
Perſonne que j'ay épousée , &,
vous demeurez vous - meſme,
d'accord que vous me l'avez
48 LE MERCURE
envoyée. Dés que j'ay ſenty
que je commençois à l'aimer,
je me ſuis ſouvenu de vous,
&de la joye que vous auriez
en apprenant que je ceffois
d'eſtre inſenſible. Le deſir de
vous plaire s'eſt mis de la partie,
il m'a empeſche de refifter
fortement aux premiers mouvemens
de mon amour ,&je
me ſuis laiſſe vaincre quand
j'ay ſerieuſement fait reflexion
fur la maniere dont la Perſonne
que j'ay épousée eſtoit venuë
chez moy. J'ay crû qu'ily
avoit de la deſtinée dans cette
Avanture , que nous eſtions
nez l'un pour l'autre , & que
je ſerois criminel ſi j'étois plus
long-temps rebelle à vos volontez
,& que les Succeſſeurs
que vous ſouhaitiez avec tant
d'empreſſement,eſtoient peut
GALANT. 49
eſtre deſtinez pour eſtre un
jour de grands Hommes , &
que le Public en pouvoit recevoir
des avantages confiderables.
Ayant examiné toutes
ces chofes , j'aurois crû faire
un crime de ne pas ſuivre les
mouvemens qui m'étoient infpirez
aprés une Avanture fi
extraordinaire , & dans un
temps où j'y penſois le moins.
Toutes ces raiſons ne fatisfirent
pas le Pere, il preffa encor
ſon fils de conſentir à ſe
démarier. Ce dernier s'en eft
fait un ſcrupule de confcience
, & le Pere s'eſt pourvû en
Juſtice pour faire caſſer leMariage.
Je les trouve tous deux
à plaindre , & je ſerois bien
embaraffé ſi j'avois à prononcer
là-deſſus . Les raiſons de
Fun & de l'autre me paroif
Tome VI. E
50
LE MERCVRE
وک
foient bonnes , & je ne trouve
que l'Amour de condamnable,
mais il ne reconnoît point de
Juges, & ne fait jamais que ce
qu'il luy plaît.
Au reſte , Madame , vous
ſçaurez que j'ay eu dépuis peu
une longue converſation avec
voſtre aimable & jeune Parente
. Vous m'en avez toû--
Jours dit beaucoup de bien ;
mais j'ay peine à croire que
vous connoiffiez tout ce qu'elle
vaut. Son eſprit augmente
tous les jours auffi-bien que
ſa beauté,& il y a dequoy
charmé de l'un & de l'autre .
Ie me trouvay heureuſement
aupres d'elle il y a trois jours
àl'Opéra d'Iſis,qu'elle ne voulut
point du tout écouter. Elle
aima mieux employer ce temps
à me demander de vos noueſtre
GALANT.
SI
fus, mais
velles . Nous diſmes aſſez de
mal de vous , & j'eſpere qu'el
le vous en rendra compte. Ce
fut quelque choſe de nouveau
pourmoy de la voir fi peu curieuſe
de Muſique,elle qui l'aime
avec tant de paffion , & à
qui le moindre Concert tient
lieu du plus agreable Divertiſſement.
Elle me dit qu'elle
n'eſtoit point changée là-del
REETE
qu'elle avoit deja
ven١٧٥٠
Ifis dix ou douze fois , qu'affe
n'y eſtoit venuë ce jour-là que
par complaiſance , & qu'elle
s'ennuyoit d'entendre toûjours
la même choſe. Si le Voyage
n'eſtoit point ſi long , je luy
confeillerois d'aller tous les ans
paſſer le Carnaval à Venife ,
elle y auroit contentement , &
la diverſité des Opéra nouveaux
qui s'y reprefentent , luy
E ij
32 LE MERCURE
fourniroit ſouvent de nouveaux
plaifirs. Il y en a eu cette
année neufdiferens fur cinq
Theatres . J'ay appris des particularitez
de quelques-uns ,
qui valent bien que je vous les
faſſe ſçavoir. Elles ſerviront du
moins à vous donner quelque
idée de ces grands Spectacles ,
& à vous rendre preſente en
quelque forte à ce que l'éloignement
des Lieux ne vous
permet point de voir.
Le premier de ces Opéra a
eſté le Totila , de la compofition
de Mateo Neris. Il a paru
fur le Theatre Grimani de S.
Jean & S. Paul , avec un fuccés
digne de la beauté de l'Ouvrage.
Chaque Acte avoit divers
changemens de Scenes .
L'Ouverture du premier ſe faifoit
par une petite Chambre
GALANT.
53
avec un Lit ſur lequel un Enfant
dormoit. Clelie paroiſſoit
auprés de luy tenant un poignard
qu'elle ſembloit prefſte
à luy enfoncer dans le ſein. La
Chambre diſparoiſſoit tout- àcoup
, & le Theatre reprefentoit
une des Places de Rome,
environnée de Palais d'une
ſtructure admirable .Totila entroit
ſuivy de fes Troupes , l'Epée
& le Flambeau à la main ,
Trompetes fonnantes , avec
leurs Enſeignes . Ces Palais
s'embraſoient les uns apres les
autres. On en voyoit tomber
les pieces à meſure que la flame
s'y attachoit , mais avec un
artifice ſi ſuprenant , & qui approchoit
tellement de la natu--
re , qu'il n'y avoit perſonne qui
ne cruſt qu'ils brûloient veritablement.
Le defordre regnoit
E iij
54 LE MERCVRE
par tout ,&dans cette confufion
, Marſia Fille de Servius ,
cherchant à ſe ſauver des Soldats
qui la pourſuivoient , ſe
jettoit par une feneftre,& tomboit
évanoüie entre les bras de
Totila qui la recevoit. La troifiéme
Scene avoit pourDécoration
une Salle de l'Appartement
de Clelie ; & celle de la
quatriéme eſtoit une Ruë où
l'on voyoit une Tour , & une
des Portes de Rome en éloignement.
Des Eſclaves conduiſoient
de loin un Elephant
d'une grandeur démeſurée. Il
ſembloit tout couvert d'or ; &
ce qui cauſa autant d'admiration
que de ſurpriſe , c'eſt que
cét Elephant s'eſtant arreſté ,
s'ouvrit au fon des Trompetes ,
& ſe ſepara en pluſieurs parties
, qui firent paroiſtre Belif
GALANT.
55
faire , Lepide , Cinna , une
Troupe nombreuſe de Soldats
avec leur Armes & leurs Bou
cliers , des Trompetes , & des
Enſeignes dont toute la Scene
fut remplie. Ony vitdu moins
cent cinquante Perſonnes tout
àla fois . Jugez avec quel ordre
ils devoient avoir efté rangez
les uns fur les autres ,& avec
combien d'adreſſe il falloit
qu'on euſt entremêlé les Boucliers,
les Armes, les Enſeignes
&les Trompetes pour former
le corps de ce prodigieux Elephant.
Cét Acte finiſſoit par
une Danfe de Cavaliers monzez
fur de veritables Chevaux .
La premiere Scene du Second
ſe paſſoit dans la Court
d'un Palais , qui faifoit place à
une Mer. On découvroit la
Plage , & l'armée Navale de
1
38 LE MERCVRE
Totila , avec la Ville de Rome
en éloignement. Des Soldats
en fortoient comme en triomphe
, faiſant marcher devant
euxdes Eſclaves & des Prifonniers
, tandis que les autres
rempliſſoient les Vaiſſeaux des
Dépoüilles & des Tréſors dont
ils s'eſtoient enrichis au Sacde
cette fameuſe Ville. Une Tempeſte
accompagnée de Tonnerres
& d'Eclairs les pouſſoit
contre des Ecüeils , ils s'y brifoient
& s'abifmoient les uns
apres les autres.Il n'y avoit rien
de mieux repreſenté que ce
Naufrage. D'effroyables cris
qu'on entendoit retentir , faifoient
connoiſtre le deſeſpoir
deceux qui ſe perdoient ,&on
en voyoit une partie qui ſe jettant
à la nage , tâchoit de gagner
le bord. La derniere Sce
GALANT.
59
ne avoit un Bois pour Décoration
,&elle ſe paſſoit dans une
Nuit éclairée d'une Lune qui
ſe couvroit peu à peu de nuages
, & laiſſoit enfin le Ciel
entierement obſcurcy. Une
Entréede Soldats attaquez/par
deux Ours finiſoit l'Acte.
BIB
LYON
Le troiſième faiſoit paro
tre d'abord une Plaine où l'Ar
mée des Romains eftoit campée
d'un coſté , & de l'autre
on découvroit la Ville deRome
avec un Pont ſur la Brêche.
Des Chariots chargez des
Dépoüilles des Ennemis paffoient
fur ce pont , ils eftoient
tirez par de veritables Chevaux
, & Beliſſaire entroit en
ſuite par cette Brêche avec ſes
Gens montez comme luy fur
des Chevaux vivans, La Scene
ſuivante ſe repreſentait dans
60 LE MERCVRE
**
une Salle d'un riche & magnifique
Palais . Puis on voyoit
unegrande Court qui ſe changeoit
en un Theatre chargé
d'un grand Peuple , qui s'y
eſtoit placé pour voir le Tournoy
des Quatre Elemens. Ce
Tournoy commençoit par la
Quadrille de Junon , qui repreſentant
l'Air , y paroifſoit
fur une Nuë. Cibelle comme
Déeſſe de la Terre , y amenoit
dans une Machine force
Cavaliers armez , & diſpoſez
à bien ſoûtenir ſes intereſts.
La Région du Feu s'ouvroit
en fuite , & on y voyoit Pluton
qui conduiſoit ſa Troupe
dans une autre Machine. Neptune
prenoit le parti de l'Eau ,
& fa Quadrille fortoit d'une
vaſte Mer , dont l'agitation
n'eſtoit pas l'objet le moins
GAL ANT. 61
1
agreable aux yeux. Je ne vous
dis rien des Jouſtes qui ſe faifoient
avec une adreſſe merveilleuſe
, & qui estoient terminées
par l'arrivée de la Paix,
qui venoit en Machine comme
ces autres Divinitez , &
qui mettoit d'accord tous les
Combatans ; ce qui n'empéchoit
pas que le Spectacle ne
finît par un Combat de Vvandales
contre les Romains , &
par un autre de Paſteurs contre
des Bêtes farouches.
Avoüez , Madame , que fi
le Totila ſe joüoit à Paris , vous
ne vous defendriez pas de
quitter la Province pourquelques
jours. Tant de beautez
meriteroient bien de vous attirer,
& je croy que vous n'auriez
pas moins de curiofité
pour l'Astiage , qui a eſté
62 LE MERCVREle
ſecond Opéra repreſenté
l'Hyver dernier à Veniſe fur
le meſme Theatre Grimani.
Le Sujet a eſté pris de celuy
que le CavalierAppoloni avoit
déja traité avec tant d'applaudiſſement
, & les Décorations
ont paru admirables. La premiere
Scene eftoit le Camp
d'une Armée entiere , où des
Soldats faifoient l'ouverture
par une Danſe Pyrrique , accompagnée
d'une ſimphonie
merveilleuſe . Cette Danſe
eſtoit interrompuë par l'arrivée
d'une Princeſſe , ſuivie de
quelques Officiers Generaux
de fon Armée , tous à cheval.
On voyoit en ſuite une Salle
richement parée, dont un Enfer
horrible prenoit la place.
Caron y paſſoit les Ames dans
ſa Barque. L'Ombre de Cirene
GALANT.
63
Jar
THERM
LYON
ne Femme d'Aſtiage , s'offroit
en ſonge à ce Prince , & tout
Enfer diſparoiffoit au moment
de fon réveil. Une Prifon
fuccedoit à ces divers
changemens , qui estoient fuivis
d'une Décoration de
dins délicieux , d'où lesTours
de la Priſon ſe découvroient
Le ſecond Acte s'ouvroit par
unegrande Place ornée d'Arcs
de Triomphe ; & les autres
Scenes offroient une Veuë de
Maiſons, celle d'une Court, &
en ſuite tout ce que le Temple
de Diane peut avoir de
plus pompeuxdans ſa ftructure.
Un lieu où il ſembloit que
la Nature n'avoit rien laiſſe à
-defirer pour les Délices , faifoit
la premiere Décoration
du Troiſieme Acte ; aprés la-
- quelle on voyoit un Salon du
i
Tome VI. F
64 LE MERCVRE
Palais du Roy ', qui ſe chan
geoit en une efpece de Portique
, d'où l'on avoit communication
au lieu où les Beſtes
eſtoient enfermées . Le dernier
changement de Theatre faifoit
voir une Salle toute brillante
de Criftaux , & ce magnifique
Spectacle eſtoit embelly
de deux Entrées outre
celle des Soldats qui ouvroit le
premier Acte . Il y en avoit une
de Pages au Second , & le tout
eſtoit terminé par une autre
de Demons qui s'enfuyoient à
l'aſpect d'une divinité. Le Seigneur
Iean Bonaventure Viviani
, Maître de Chapelle de
l'Empereur à Inſpruk , avoit
pris foin de la Muſique. La
compoſition en estoit merveilleuſe
, & l'execution en avoit
eſté entrepriſe par les pre
GALANT.
65
miers Muficiens de l'Europe ,
& par les plus excellés Joüeurs
d'Inſtrumens de l'un & del'autre
Sexe , pour leſquels on
avoit fait une dépenſe prodigieuſe
, car il y avoit telle Muſicienne
àquil'on donnoit plus
de quatre cens Piſtoles pour
ſon Carnaval . C'eſt le moyen
de ne manquer pas de belles
Voix; & il ne faut pas s'étonmer
apres des liberalitez fi accommodantes
; fi tant de Perſonnes
s'apliquent àl'envy à ſe
rendre parfaites dans la Muſique.
Nicomede en Bithinie , dedié
àl'Imperatrice Eleonor , a fuivy
ces deux Opéra. Le Doteur
Matheo Giannini en
avoit fait les Vers , & il a paru
fur le Theatre Zane de S.Moïſe
avec un applaudiſement fi
Fij
66 LE MERCURE
general , que tous ceux qui
Pontveurepreſenter,ontavoué
que jamais Piece n'avoit cu ny
tant d'inventions galantes &
fines , ny tant de choſes capables
de plaire &de toucher le.
gouft des plus délicats. Comme
les Machines que ce grand
Sujet demandoit n'auroient pu
s'executer dans le petit eſpace
d'un Theatre ordinaire , on
s'eſt contenté des Décorations
&des Changemens de Scenes
qu'ony a faites les plus belles
& les plus riches qu'ont ait jamais
veuës. Le premier Acte
finiffoit par un Balet de Tailleurs
de pierre. Ils tenoient
chacun leur Marteaux & leurs
Ciſeaux,& faifoient leurs mouvemens
en cadence autour
d'une Statuë de Nicomede ,
qu'ils ſembloient achever en
GALANT.
67
dançant ; mais tout celad'une
maniere fi bien concertée ,
qu'on ne pouvoit rien voirde
plus jufte. Une entrée de Païsās&
de laboureurs avec leurs
Bêches & leurs Hoyaux finiffoit
l'Acte ſuivant ; & la fecon-
✓ de Scene du Troifiéme eſtoit
agreablement interrompuë par
uneDanſe de plufieursHéros,
qui fe ſouvenant de leurs anciennes
amours , prenoient
chacun un bout des cordons
de diverſes couleurs qui pendoientaux
branches d'un Mirte
élevé au milieu du Theatre.
Il n'y avoit riende ſi divertiffant
que de les voir ſe mefler
& ſe démefler les uns d'avec
les autres , ce qu'ils faifoientde
diferentes manieres , & toûjours
avec une adreſſe qui attiroit
les acclamations de tout
Fiij
68 LE MERCVRE
le monde. La Muſique de cér
Opéra eſtoit du tres-excellent
Cavalier Charles Groffi , Maître
de Chapelle de la Sereniffime
Republique..C'eſt un des
Hõmes du monde qui poffede
le mieux cettte Science. Iln'a.
rien fait qui ne porte les marques
d'une haute capacité ,&
ſi elle a paru avec tant d'avantage
pour luy dans l'Opéra de
Nicomede , elle n'a pas eſté
moins admirée dans celuy d'Iocafte
Reyne d'Armenie , qu'on
a donné encor fur le meſme:
Theatre Zane avec un tresgrand
fuccés. Le DocteurMoniglia
qui en avoit fait les Vers,
en a remporté beaucoup de
gloire. Je ne vous diray point
toutes les beautez de cette Pie--
ce. Les Décorations ſurprenoient,
les Machines en étoient
1
GALANT. 69
admirables , la Muſique parfaite
, & l'execution merveil-
Leufe..
Jules Cefaren Egypte , a fours
ny le ſujetdu cinquiémeOpéra
qui a efté repreſenté ſur le
fameux Theatre Vendramino
de S.Sauveur. Les Vers étoient
du Seigneur Buffani, & la Mufiquede
la compoſition du Seigneur
Antoine Sartorio , Maître
de Chapelle du Duc Jean-
Frederic de Brunſvic & de Lunebourg,
Duc d'Hanover.Cér
Opéra n'a pas eſté moins applaudi
que celuy & Antonin &
de Pompejan , compoſé par les
meſmes Autheurs , donné fur
le meſme Theatre , & chanté
par les plus excellentes Voix.
Les Vers , laMufique ,lesDécorations
, les Machines , tout
yestoit admirable ; & il n'en
70 LE MERCVRE
faut point d'autre preuve que
le grand concours de monde
qui s'y eſt toûjours trouvé pour
le voir.
Il y en a eu encor deux autres
fur un des anciens Theatres
de Veniſe. Je ne vous en
puis dire ny les Sujets , ny le
Nom de ceux qui ont compoſe
les Vers & la Muſique je
vous diray ſeulement que ce
grand nombre de Spectacles
n'a point empeſché l'Etabliſfement
d'un Theatre tout nouveau
, appellé le Theatre de
SaintAnge.
C On n'y a donné cette année
qu'un ſeul Opéra, qui fait
le neufiéme de ceux dont j'avois
à vous parler. Il avoſt
pour Sujet le Raviſſement d'Helene
,& eftoit chanté comme
tous les autres par de tres.
GALANT. 7
d'Inci
habiles Muſiciens. La beauté
de leurs Voix répondoit parfaitement
au profond ſçavoir
de l'excellent SeigneurDominique
Freſchi, Maître de Chapelle
à Vicenze , qui en avoit
compoſe la Muſique. Je n'ay
point ſceu le Nom de l'Au
theur des Vers , & tout c
qu'on m'a pû dire , c'est que
la Piece eftoit remplie
dens en fort grand nombre,&
fort égalemens beaux & furprenans.
Il n'y avoit riende fi
magnifique que les Décorations.
On y admiroit ſur tout
une Grote , qui faiſoit undes
plus agreables ornemens du
Palais d'Oenone. Elle estoit
embellie de Fontaines vives.
&de Jets d'eau naturels , & fi
vous voulez bien rappeller
l'image de toutes les choses.
*72 LE MERCVRE
que je viens de vous ébaucher
legerement , vous aurez peine
à concevoir qu'on ſe refolve
àfaire tant de dépenſes & tant
d'appreſts pour des Spectacles
qui ne paroiſſent que pendant
deux mois , & qu'une ſeule
Ville puiſſe fournir afſez de
Spectateurs pour ſatisfaire aux
fraisde tant de diferentes Perſonnes
qu'on y employe. Aufſi
nabandonne -t-on rien auPublic
de cette nature qui n'aproche
de la perfection. Il n'y
a point de talent affoupi que
F'émulation ne réveille. C'est
à qui emportera le prix ſur les
autres. On ne ſe neglige point,
parce qu'on craint d'être furmonté
& que ſi on laiſſoir
échaper quelque choſe de bas
ou de foible , ce qu'on verroit
de plus achevé ,en feroit trop
د
GALANT.
73
4
alfément appercevoir les defauts.
La peine ſuivroit incontinent
, & le manque de fuccés
de ces Ouvrages negligez
en feroit perdre toute la dépenſe.
On ne les repreſente
jamais qu'en Janvier & Fevrier
, c'eſt àdire pendant tout
le temps du Carnaval. J'ay pris
mes meſures pour en avoirdes
nouvelles tous les Ans, afin de
vous en faire part ; & j'eſpere
les avoir beaucoup plûtoſt que
je ne les ay euës cette année.
Ce n'eſt pas ſeulement à Venife
que les Opéra ſont en regne.
Il s'en fait preſque dans
toutes les Villes d'Italie , &
les Troubles de Meſſine n'ont
point empeſche qu'on n'y ait
donné ce pompeux Divertifſement
àM le Mareſchal Duc
deVivonne.C'eſt une glorieuſe
74 LE MERCURE
marque de la merveilleuſe prévoyance
du Roy , qui entretient
ſi bien l'abondance dans
un lieu où regne la Guerre ,
queles Plaiſirs n'en ſont point
bannis.
Vous ſeriez bien peu curieuſe
, Madame , fi au retour
de Veniſe où je vous ay fait
faire voyage ſans que vous y
ayez penſe, vous dédaigniez
de paffer par la Ville d'Arles ,
pour y admirer l'Obeliſque
qu'on y voit , & dont il eſt
difficile que vous n'ayez entendu
parler. C'eſt un des plus
ſuperbes Monumens que nous
ayons de l'Antiquité,&le ſeul
de cette nature qui foit en
France. On n'en ſçait point
l'Hiſtoire au vray , mais il n'y
a point à douter qu'il ne foit
un reſte de la grandeur des
Romains
GALANT.
75
Romains qui ont habité longtemps
cette Ville. Apparemment
ils l'avoient fait venir
d'Egypte pour le conſacrer à
la gloire de quelqu'un de leurs
Empereurs ; & ce qui donne
lieu de le croire , c'eſt qu'il eſt
de la meſme matiere que ceux
de Rome qu'on a apportez de
ce Païs-là, c'eſt à dire de Granite
Orientale , qui eſt une efpece
de pierre encore plus dure
& plus précieuſe que le
marbre . Sa hauteur eſt de cinquante
& deux pieds , & fa
baſede ſept pieds de diamet re,
tout d'une piece. Il fut trouvé
dans le Jardind'un Particulier,
auprés des Murs de la Ville ,
qui ne ſont pas fort éloignez
de la Riviere du Rhône. Il eſt
à croire qu'il y eſtoit demeuré
depuis fon Débarquement,qui
Tome VI. G
76 LE MERCURE
doit s'eſtre fait il y a environ
ſeize Siecles , ſans qu'il ait jamais
fervy à l'uſage auquel il
avoit eſte d'abord deſtiné . 11
eſtoit enſevely dans la terre , la
pointe un peu découverte. On
trouve des Memoires dans les
Archives de la Maiſon de Vil- .
le , qui font connoiſtre que
Charles IX. Roy de France
paſſant par Arles , donna ordre
qu'on le déterrât pour le
tranſporter ailleurs ; mais foit
que la dépenſe ou la difficulté
de l'entrepriſe le rebutât , il
n'acheva point ce qu'il avoit
commencé. C'eſt en quoy l'on
ne peut affez loüer le zele des
Habitans de cette Ville , qui
voulant laiſſer à la Pofterité
un Monument eternel de la
véneration qu'ils ont pour le
Roy , n'ont pû eſtre arreſtez
r
GALANT.
77
par aucun obſtacle , & ont fait
élever cet Obeliſque à ſa gloire
dans une de leurs Places
publiques , avec de magnifiques
Inſcriptions aux quatre
faces de fon pied- eſtal. Je les
fuprime parce qu'elles ne font
pas Françoiſes , & que le Latin
n'eſt point de miſe parmy
les Dames. Pour l'Obeliſque
je vous en ay déja marqué la
hauteur. On a mis un Monde
fur ſa pointe , & il y a un Soleil
au deffus de ce Monde ,
qui fait une Deviſe ſans Paroles.
Le pieden eſt enfermé ; &
on n'a épargné aucune dépenſe
, ny pour fon ornement, ny
pour ſa conſervation. Meffieurs
de Roche , Romany ,
Agard& Maure font les quatre
Confuls qui le firent élever
l'année derniere ; & les embel
Gij
78. LE MERCURE
liffemens qu'on y a faits cellecy
font dûs aux foins de Meffieurs
de Sabatier , de l'Armeillere
, Delofte & Beuf. Il y en a
deux de ce dernier Nom , tous.
deux Confuls dans le meſme
temps . Ce que je vous ay dit
des Romains qui ont fait autrefois
un fi long ſéjour dans
Arles , juftifie affez qu'on l'a
toûjours regardé comme une
Ville tres - confiderable. En effet
ily en a peu dans le Royaume
où l'on trouve tant de Nobleffe
, & dont les Habitans.
naiſſent avec de plus loüables
inclinations . Ils aiment également
les Armes & les Sciences
. L'un& l'autre ſe connoift,
&par le grand nombre d'Officiers
d'Armées que cette Ville
a donnez au Koy depuis la
Declaration de la guerre , &
GALANT. 79
-
1
f
12
&
qui font actuellement dans le
fervice , & par l'Etabliſſement
d'une Academie de Belles Lettres
, érigée en 1668. ſous le
bon plaifir de Sa Majesté , aveo
les meſmes Privileges que celle
de Paris . Elle eft toute compoſée
de Gens de qualité & de
merite , qui n'ont pas moins
d'avantage à ſe ſervir de l'Epée
que de la Plume , & qui n'ayant
que la gloire pour objet ,
ne refuſent aucun moyen d'en
acquerir. Ils ont Monfieur le
Duc de S. Aignan pour Chef.
Ils n'en pouvoient choiſir un
dont les ſentimens euffent plus
de rapport avec ceux qui leur
font naturels , puis qu'il ſemble
que Mars & les Muſes ayent
fait en luy une alliance immortelle
, & qu'on l'a toûjours veu
faire gloire, d'eſtre le Prote
Giij
80 LE MERCVRE
cteur des Braves & des Sçavans.
C'eſt de cet Illuftre
Corps que Monfieur de Roubin
fut choiſi par les Confuls
d'Arles , pour aller preſenter
au Roy de leur part , l'Eſtampe
qu'ils ont fait graver de leur
Obeliſque. Il eſtoit digne de
cet employ , ayant l'Eſprit aifé
& delicat ; & capable de tout
ce qu'il veut entreprendre. Il
n'écrit pas moins agreablement
en Vers qu'en Profe ; &
vous pouvez juger du talent
qu'il a pour la Poëſie par ce
Sonnet qu'il a fait ſur l'Obelifque
dont je vous parle..
GALANT . 81
AU ROY.
Sur l'Obeliſque élevé à ſa gloire
dans la Ville d'Arles .
G
SONNET.
RandRoy,dont les Exploitsfont
fameux dans l'Histoire ,
Qui joins le nom d'Auguste , à celuy
de Chrestien ..
Ton Bras qui de la France est le fermeSoûtien
,
Entaſſe chaque jour Victoire Sur Vi
Etoire:
Ton Regne est fi chery des Filles de
Memoire ,
Qu'elles en fontpar tout leurplus doux
entretien ;
Lamais Destin ne fut plus heureux
que letien:
Le temps qui détruit tout aide mefme
a ta gloire.
82 LE MERCURE
Се ротреих Мопument de l'Orgueil
des Romains ,
Qu'aujourd'huy la Fortune a mis entre
nos mains ,
Est de ces Veritez une Preuve éclatante.:.
Puis qu'on voit que les ans ne l'ont
tant respecté ,
Qu'afin de préparer une Table d'at.
tente ,
Poury graver ton nom à la Pofterité.
Vous voyez , Madame , que
je n'av pas flaté Monfieur de
Roubin , par ce que je vous ay
dit à fon avantage. Il eſt du
Pont S. Eſprit en Languedoc.
L'amour qu'il a toûjours eu
pour les Sciences ne l'a pas empeſché
de prendre party dans
la Guerre , où il a eſté Officier,
& fort aimé de feu Monfieur
de Guiſe , qui avoit pour luy
GALANT. 83
e
une confideration toute particuliere.
Vous vous plaindriez
ſans doute ſi je negligeois de
vous faire partdu Compliment
qu'il a fait au Roy en s'acquitant
de la commiflion qu'il avoit
reçeuë. Sa Majesté l'écouta
tres- favorablement , & en
a parlé depuis d'une maniere
fi glorieuſe pour luy , qu'il n'a
beſoin d'aucun autre Eloge.
Voicy les termes dõt il ſe ſervit.
COMPLIMENT
FAIT AU Roy ,
En luy preſentant l'Eſtampe de l'O
beliſque érigé à ſa gloire dans
la Ville d'Arles..
Γ
U
C.
U
1-
15
یلا STRE
ty
IRE ,
Je viens offrir à Vostre
84 LE MERCVRE
Majestéau nom desa Ville d'Arles
, la Figure de l'Obelisque
qu'elle afait ériger nouvellement
àfa gloire. Cette Ville , SIRE ,
qui fut autrefois un des plus Auguſtes
Theatres de la magnificence
& de la grandeur des Romains,
&quiſe reſſentant encor aujourdhuy
du commerce qu'elle a eu ft
long-temps avec ces grands Hommes
,ſemble en avoir berité les
genereuſes inclinations
jours esté prevenuë de tant d'amour
pour les Actions Heroïques,
qu'elle n'a pû voir celles dont V.
M. vient deſe ſignaler dans ces
dernieres Campagnes ,fans concevoir
pour Elle des fentimens de
veneration , dont elle a voulu
donner des marques publiques à
toute la France . En effet , SIRE ,
tandis que V. M. defend si gene--
reusement nos Frontieres contre
a toû
GALANT. 85
-
1
A
2
ATHELOR
les efforts de tant d'Ennemis , &
que par tant de nobles travaux
& tant de glorieuses fatigues .
elle aſſure noftre repos , & nous
fait mesme dans le plusfort de la
Guerre , joüir de cette profonde
paix , & de cette douce tranquillité
qui fait le bon-heur des Peuples;
tandis queparde nouvelles
Conquestes elle augmente tous les
jours les bornes de cet Empire , &
que vpircotmoreineaunſetsp,aerlletpoourtte
putation de la France jusqu duoc
extremitez de la terre
pas raisonnable que pour tant
d'Illustres bienfaits nous luy
donnions quelque témoignage d'une
eternelle reconnoissance , &
que par une juste rétribution de
la gloire que la fplendeur & lafelicitéde
fon Regne répandentfur
tous les François , nous employions
mes
,
LazeLYON
n'est-it
$
86 LE MERCURE
tous nos foins & tous nos efforts
pour immortaliser la fienne ?
Nous sommes SIRE , ſi convaincus
d'un ſi juſte &fi legitime devoir
, que -ne pouvant rien trouver
fur la Terre qui meritaſt de
vous estre offert
foüilléjusques dans le fond deſon
Sein , pour en tirer cet auguste
Monument que la Providence
n'avoit fans-doute pris foin d'y
tenir caché durant tant de Siecles
, qu'afin quefon Antiquité le
rendist plus prétieux & plus venerable
, plus digne enfin de fervir
un jour à la gloire du plus
grand des Rois. Il est vray , SIRE ,
&je veux l'avoüer icy , qu'un ſi
grand &fi magnifique deſſein
auroit peut- estre demeuré longtempsſans
execution ,fi cette noble
Compagnie qui compoſe vostre
Academie Royale , & que nostre
nous avons
Ville
GALANT.
87
.
コー-
e
Ville regarde comme un deses plus
riches ornemens , ne nous eust enhardisà
cette entrepriſe , en nous
remontrant qu'il ne faut jamais
vien trouver d'impoſſible , ny mesme
de difficile , quand il s'agit
de marquerfon zele pour la gloire
de V. M. Comme ces Illustres
Génies ont pour but l'Immortalité
, ils ont crû que ce n'estoit point
affezde confier au papier lefoin
de transmettre aux Siecles futurs
lefouvenir des merveilles de
voftre Regne , qu'ilfalloit que le
Marbre & le bronzefuſſent employezà
ce grand defſcin ,&que
pour consacrer voſtre gloire par
un Ouvrage qui pust durer antant
que le Monde,il estoit neceffaire
que cet Obélifque demeurast
comme un grand Livre toûjours
ouvert auxyeux de la Pofterité,
oùvos Actions immortelles fuffent
Tome VI. H
88 LE MERCVRE
écrites avec des caracteres que le
temps ne peut effacer. C'est par
là , SIRE , que les uns & les autresse
font agreablement flatez
de ce doux espoir , que vous auriez
la bonté de recevoir ce témoignage
de leur Zele avec quelque
forte de complaisance , & de
leur accorder en ſuite l'honneur
de vostre Auguste & Royale protection
. C'est l'unique grace , SIRE
, qu'ils viennent aujourd'huy
vous demander par ma bouche ,
& dont peut- estre Vostre Majesté
ne les trouveroit pas tout-à-fait
indignes ,fi on pouvoit la meriter
par les plus profonds fentimens
d'un inviolable respect , par les
Sermens folemnels d'une eternelle
fidelité, &par les voeux ardens
qu'ils font tous les jours au Ciel
pour la conſervation de voſtre
Perſonne Sacrée , aussi bien que
GALANT . 89
pour la continuation de vos profperitez
& de vos Victoires.
Je ne doute point , Madame
, que vous ne joigniez vos
applaudiſſemens à ceux que
l'Autheur de ce Compliment
a receus ; & pour paffer d'A
les à Montpelier, jeus diray
qu'on y parle fort du Mariage
de Mademoiselle de la Verune
avec Monfieur de la Quere
Capitaine des Vaiſſeaux. C'eſt
une Heritiere qu'on tient riche
d'un million . Cela eſt
conſidérable ; mais ce qui eſt
beaucoup plus avantageux
pour elle , c'eſt que ſa fortune,
toute grande qu'elle eft , paroiſt
encor au deſſous de fon
merite . Monfieur de la Quere
luy a donné pluſieurs Feftes.
Elles ont toutes efté d'une ga-
Janterie admirable , mais fur
Hij
90 LE MERCVRE
tout la derniere vous fera voir
que l'inconnu que vous avez
tant aimé fur le Theatre , &
que vous nommiez ſi plaiſamment
L'Amant qui nese trouve
point ailleurs , n'a pas donné un
exemple d'une fi dangereuſe
confequence , qu'il n'y ait des
Gens qui faffenegloire de l'imiter.
Il ne faut qu'aimer pour
cela , & voicy de qu'elle maniere
Monfieur de la Quere
s'y eſt pris. Mademoiselle de la
Verune s'eſtoit allé promener
un peu tard avec quelques-
unes de ſes Amies & de
ſes Parentes , dans un Jardin
où il y a un petit Pavillon , &
quatre Cabinets de verdure
aux quatre coins. Elles furent
fort ſurpriſes de trouver dans
le premier où elles entrerent ,
une Table à dix-huit couverts .
GALANT. 91
20
dic
ure
en
an
ent
erts
La magnificence y fut grande,
& la propreté merveilleuſe. II
y eut huit Services differens ,
& il n'y manqua rien de tout
ce qu'on ſe peut figurer de
plus exquis & de plus délicat
pour le gouft. Aucune d'elles
ne s'attendoit à ce Souper , &
moins encor à eſtre diverties
par un Concert admirable de
Hautbois qui estoient dans
autre Cabinet. A
un
ces Haut
bois fuccederent les Violds
THEAS
1
qu'on avoit mis dans le tro
fiéme ; & ils n'eurent pas plûtoſt
ceffé de joüer , qu'une excellente
Muſique ſe fit entendre
du dernier de ces Cabinets.
Le Souper eſtant finy , la Table
fut couverte de Bouquets
de Fleurs de toutes les Saifons
, & de Rubans de toutes
fortes. Un moment apres on
Hiij
92
LE MERCVRE
propoſa de s'aller repoſer dans
des Chaiſes de commodite qui
eſtoient dans le Pavillon , &
ce futde nouveau un agreable
ſujet de ſurpriſe pour ces aimables
Perſonnes , de voir toutle
Iardin éclairé de mille Bougies
qu'on avoit attacheés aux
branches des Arbres , & dont
Ia lumiere leur fit découvrir
les appreſts d'un tres - beau
Feu d'Artifice qui dura plus de
demy- heure. Il fut fuivy d'un
nombre infini de Fuſées vo
lantes qui faiſoient voir en l'air
de cent diferentes manieres
le Nom& les Chiffres de Mademoiselle
de la Verune. Ce
Divertiſſement qui les occupa
quelque temps ayant ceffé, elles
continuerent de marcher
vers le Pavillon , & furent à
peine affifes dans le Veftibule,
GALANT.
93
2
X
e
1
ir
a-
Ce
Da
-
-
er
a
qu'elles virent fortir du derrieredela
Tapifſerie,des Acteurs
qui leur donnerent la Comedie.
Ce fut par elle que cette
galante Fefte ſe termina : elle
ne finit qu'avec la nuit;&cette
belle Troupe n'euſt pas lieu
de regreter les heures que tant
de plaiſirs luy firent dérober
au fommeil.
Vous voulez bien , Madame
que de Montpellierje vous
ramene à la Cour , & que je
vous faſſe encor une fois part
de l'Epitre qui fut envoyée
par Monfieurr de Ramboüillet
àMonfieur le Prince de Marfillac
aprés les dernieres Conqueſtes
du Roy. Il manquoit
beaucoup de Vers à la Copie
qui estoit dans ma derniere
Lettre , vous le pourrez facilement
connoiftre en lifant
94 LE MERCVRE
celle- cy , où vous trouverez
des agrémens qui n'eſtoient
pas dans la premiere..
A MONSEIGNEUR
LE PRINCE
DE MARSILLAC.
A
EPISTRE.
U lieu de jeûner le Carême ,
D'estre avec un visage blême,
Afaire vos Devotions ,
Et vacquer à vos Stations ;
Tout ce temps vous avez fait rage
Parmy le ſang &le carnage;
Vous n'avez malgré les hazards
Songé qu'àforcer des Remparts,
Vous avezpris trois grandes Villes,
Des Flamans les plus ſeurs aziles,
Mesme vous avezfait périr
Ceux qui venoient les ſecourir.
GALANT.
95
L
و
Puny leur audace infolente ,
Dans une Bataille ſanglante ,
Ce que les plus grands Conquerans
N'auroient jamais fait en quatre ans.
Je ne sçay ce que le Saint Pere
Aura jugé de cette affaire ,
Mais jamais chez les plus pieux
-Carême ne ſe paſſa mieux.
La prise de Valencienne ,
Eft une action fort Chrêtienne ,
Violer quand on fut dedans,
Sembloit estre du Droit des Gens.
Le plus moderé, le plusfage,
Brûle alors , met tout au pillage.
Vos Soldats mieux difciplinez ,
Par la feule gloire menez,
Dansune Place ainſi conquiſe,
Entrent comme dans une Eglife,
Des Démonsquad ils font aux mains,
Et quand ils font Vainqueurs , des
Saints.
Loüis , l'ame de ces merveilles,
Qui n'eurent jamais de pareilles ,
Trouve maintenant à propos
Que les Corps prennent du repos.
Il a bien voulu leur permettre
Quelques Sejours pour se remestre:
:
96 LE MERCVRE
Luy cependantfait mille tours ,
L'ame veille , elle agit toûjours,
Et repaffe fur toute chofe ,
Pendant que le corps se repose.
Mais on ditque dans peu de temps,
Vous allez vous remettre aux champs.
Où Diable allez-vous donc encore ?
Est-ce au Nord?est-ce vers l'Aurore
Voulez-vous vous mettre ſur l'eau ,
Et paffer la Mer fans Vaiſſeau ?
Les Dauphins de la Mor Baltique
Les Baloines du Pôle Arctique ,
Mafoy , vous n'aurez qu'àvouloir,
Viendront vos ordres recevoir,
Et fur le Zelandeis rivage
Vous porter Canons &Bagage.
Ce n'est pas si grand chose , enfin
Vous avez bien pafse le Rhin ,
Cette Barriere si terrible ,
Dontle paſſage eft fi penible ,
Que Rome maîtreſſe de tout ,
Apeine en vint jadis à bout.
Ayant Loüis à vostre teste ,
Vous n'aurez rien qui vous arreste
Ases Armes tout réussit ,
Tout luy fuccede, tout luy rit.
D'oùvient que ceux de qui les venës
GALANT. 97
Nefont pas assez étenduës ,
Exaltent autant fon bonheur,
Que fa prudence. & fa valeur ?
Mais quand on sçait estrefevere,
Sans ceffer toutefois de plaire ,
Lors qu'onsçait inspirer aux coeurs
Les defirs qui font les Vainqueurs,
Le mépris des Parques cruelles ,
Et que les Miniſtres fidelles,
Dont avec ſoin on a fait choix,
Sont au deſſus de leurs Emplois,
Qu'avec justice on diſpenſe
Et la peine & la récompense ,
Qu'onfçait toutes choses prévoir,
Atous les accidens pourvoir,
Et que jamais on ne viole
Le Don facré de ſa parole,
Avec fes talens merveilleux ,
Il est bien aisé d'eſtre heureux.
Cependant par trop entreprendre ,
Vouspourriez plus perdre que predre :
Il est vray qu'il faut que chacun
Contribue au bonheur commun.
On doit facrifier ſa vie
A la gloire de fa Patrie.
Ainsi, Seigneur , malgré les coups
Que le Rhinvit tomberſur vous ,
98 LE MERCURE
Tous les jours une ardeur nouvelle
Vousfait expofer de plus belle.
Mais il est bon de regarder
Qu'il nefaut pas tout hazarder ,
Etque les Teftes couronnées ,
Doivent au moins estre épargnées.
Commentfouffrez- vous que le Roy ,
(Je n'y pense point sans effroy )
Soitàtoute heure aux mousquetades,
-Toujours en butte aux cannonades ,
Vous , Seigneur , qui ſoir &matin
Le voyeznud comme la main ?
Voz sçavez &devez luy dire ,
Quoy que des Dieux ſon ſang il tire,
Encore qu'il soit un Héros ,
Qu'il est pourtant de chair &d'os,
Etqu'il abesoin d'une Armure
La mieux trempée &la plus dure.
Si fon Frere n'en eût point mis ,
Il n'auroit pas des Ennemis
Dans cette Bataille fameuse
Eu la Victoire glorieuse ,
Etnous verrions dans la douleur
Madame qui rit de bon coeur.
L'Armure pourtant la meilleure
N'empesche pasqu'on n'y demeure,
Le Canon est encore plus fort ,
Turenne
GALANT. ور
7
Turenne a fuby son effort ,
Et les Rois dont il est la foudre ,
Peuvent en estre mis en poudre :
Ainsi vous deveztout ofer
Pour l'empeſcher de s'expoſer ;
Qui doit toûjours estre le Maistre.
En ce point nedoit jamais l'estre.
Le plus feur est de revenir ,
Rien n'a droit de vous retenir;
Lors que des Beautez defolées
Sont par vostre absence accablées
D'ennuis &de vives douleurs ,
Et leurs beaux yeux noyez de pleurs,
Rien n'est préferable à ces Belles ,
Et la Gloire est moins belle qu'elles.
Leur Carême est un peu trop long,
Et leur Jubilé hors deſaiſon.
Pourtant quoy que la Bulle dife,
Et tous les Canons de l'Eglisé ,
Ils nefiniront que le jour
Qu'elles vous verront de retour.
Pendant que nous ſommes
àla Cour , je dois encor vous
dire que le Roy a nommé
Monfieur l'Abbé de Beauveau
Tome VI. I
100 LE MERCVRE
à l'Eveſché de Nantes , fur la
Démiſſion pure & fimple de
Monfieur de la Baume le Blanc
qui en estoit Eveſque. Cet illuſtre
Abbé eſt recommandable
par fon merite & par fa
naiſſance . On a veu dans ſa
Maiſon des Séneſchaux d'Anjou
, de Provence & de Lorraine
, des Gouverneurs de
Places,des Preſidens des Compres
, des Chambellans des
Rois Charles VII. & Loüis XI.
&des Eveſques d'Arles , d'An
gers & de Nantes. Elle eſt alliée
des Maifons de Bourbon
& de Vendoſme , & de plufieurs
autres des plus Illuſtreş
duRoyaume.
Le Roy a pareillement donné
deux Abbayes à Monfieur
le Cardinal de Bonzy. Tout ce
que je pourrois dire de ce PrinGALANT.
ΙΟΙ
コ
I
e
ce de l'Egliſe ſeroit infiniment
au deſſous de luy. Sa naiſſance
eſt connue , ſon eſprit & fa
conduite ont paru dans les
grandes Ambaſſades dont il
S'eſt acquité avectant de fuccés
, & fes manieres honnêtes
& engageantes luy attirent
les coeurs de tous ceux
qui le connoiffent. Monfieur
d'Ormoy , quatrième Fils de
Monfieur Colbert , en gagna
beaucoup dernierement , & ſe
fit admirer d'un nombre infiny
de Gens de la premiere Qualité
, qui furent preſens à l'Acte
de toute la Philofophie , dédié
à Monſeigneur le Dauphin ,
qu'il ſoutint dans la Salle des
Cordeliers,& auquel Monfieur
l'Abbé Colbert fon Frere préfida.
On n'ajamais merité tant
d'applaudiſſemensdansun âge
I ij
102 LE MERCURE
fi peu avancé , que ce jeune ,
Soutenant en eut ce jour-là
d'une grande & illuftre aſſemblée.
Ce qu'il diſoit ne paroifſoit
point un effet de la Memoire
, on eſtoit convaincu
qu'il l'entendoit , & que fon
efprit & fon jugement parloient.
Voicy des Vers qui ont
eſté faits fur ce ſujet , & qui
font dans une eſtime generale.
ARGUMENT
Propoſé à Monfieur Colbert d'Ormoy
, apres l'Acte public de Philoſophie
qu'il a ſoûtenu , n'ayant
que treize ans : ſous Monfieur
l'Abbé Colbert ſon Frere.
A
:
Imable Enfant , jeune Merveille
Vous avez charmé tout Paris ,
s
I
GALANT 103
Etlesplus Sages ſontſurpris
Devoſtre ActionSans pareille.
En vous l'esprites l'Agrément ,
La Memoire & le lugement ,
Font une parfaite harmonie :
Souffrez donc qu'avec liberté ,
Lepropose à ce beau Génie
Encore une difficulté.
Faites moy , s'il vous plaist , com
prendre
:
Parquel comp du Ciel ou du Sort
Vous avez un Efpritfifort
Dans un Corps ſi jeune &fi tendre!
Eſtre Philosophe àtreize ans !
N'est-ce passe moquer du temps ?
Vn Enfantsçavoir tant de choses !
Le levoy,mais j'ay beau le voir,
Ie vous en demande les caufes ,
Et je n'y puis rien concevoir ,
Dans tout ce que l'Histoire af
۲۰
femble
Et ramaffede tous costez,
Succés,prodiges, nouveautez ,
Ie ne voy rien qui vous reſſemble.
Ieaberche dans le cours des temps
I j
104 LE MERCVRE
Quelque Philosophe à treize ans
En qui je trouve vos lumieres .
Ierencontre effez de vieux Fous ,
Mais pour des Sages impuberes ,
On n'en vit jamais avant vous.
Quoy donc , vous aurez fçen répondre
Avant l'âge de puberté
Atoute l'Univerſité ,
Et rien n'aura pù vous confondre ?
Ie foûtiens que cette Action
Eft une contradition ,
Et voicy comment je raiſonne
Voſtre Esprit en ce nouveau Cas ,
Na point eu l'exemple qu'il denne
Donc il donne ce qu'il n'apas.
C
L
Avoſtre âge parler en Maître
De l' Ame &de ſes mouvemens !
Voir le fonds des raiſonnemens !
Difcourir des Canſes de l'Etre !
Répondre à tout , & tout prouver !
Cela ne sçauroit arriver
Que par quelque métempsicose.
Nousn'en croyons point parmy nous
Mais enfin, quoy que l'onm'opose
و ز ا
1
GALANT.
τος
Vostre Esprit est plus vieux que vous.
Mais pourquoy ( dit la voixpubli
que)
N'auroit-il pas toûjours raison ,
Puis qu'il est de cette Maison
Où la Science eft domestique ?
Ilfaut que fur tout il ſoit preft ,
Estant Disciple comme it l'eft ,
D'un ſi docte & fifage Frere...
C'est ce qu'on dit de toutes parts
Outre que vostre Illustre Pere
Eftle Pere mesme des Arts.
C
Il est vray ; mais je vous confeſſe
Queje nesçaurois concevoir
Comment si jeune on peut avoir
Les plus beaux fruits de la vieilleſſe,
Hé comment donc avez-vous fait ?
Quel est ce merveilleuxfecret ,
Dejoindre au Printemps un Automne?
Voilatonte ma Question ,
Etje ne croy pas que personne
En ſcache laſolution.
1
Les jeunes Philoſophes n'e
106 LE MERCURE
tant pas ennemis des Belles ,
& la Philofophie étant aujourd'huy
familiere au bean Sexe ,
je croy pouvoir mettre l'Article
que vous allez voir en
fuite de celuy dont je viens
de parler.
Deux Dames , jeunes , belles,
bien faites, ſpirituelles,&
de qualité , ayant leurs raiſons
pour paſſer quelque temps
dans un Convent à cinq ou
fix lieuës de Paris, apprirent il
y a quelques jours avec joye,
qu'un jeune Marquis , qui a
une affez belle Maiſon dans
leur voiſinage , faifoit une réjoüiſſance
le lendemain , qui
eftoit le jourde fa Feſte . Comme
la retraite ne leur a pas
oſté l'eſprit d'enjoüement , &
qu'elles ne laiſſent échaper
aucune occafion de ſe faire
GALANT.
107
des plaiſirs de tout ce qui en.
peut caufer d'innocens , elles
fongerent à quelque galante
rie qui leur pût donner part
au Divertiſſement qui ſe pré--
paroit. Le ſoin qu'elles eurent
de s'en faire inſtruire , leur fit
découvrir qu'il confiftoit en
un grand Repas que le Marquis
donnoit à quelques - uns
de ſes Amis, dont on ne leur
pût dire que le nom de trois ,
& que ſur les cinq heures
du foir on ſe devoit rendre
dans la Plaine , où il y avoit
un Prix proposé pour celuy
qui montreroit le plus d'adrefſe
à tirer. Heureuſement pour
elles , les trois Conviez qu'on
leur nomma eftoient de leur
connoiffance , elles en ſcavoient
les Intrigues . Il s'agiffoit
d'une Feſte qu'on cele
108 LE MERCVRE
broit ; la coûtume veut qu'on
envoye des Bouquets,& ce fut
ce qui leur donna la penſée
de ce qu'elles ſe réſolurentd'executer
. Elles entrerent dans
le Jardin , choiſirent ce qu'elles
crûrent propre à leur deffein
, en firent quatre Bouquets
differents , avec un Billet
pour chacun de ceux à qui
ils estoient deſtinez , enferme
rent le tout dans une Boëte ,
la cacheterent fort proprement
,&y joignirent une Lettre
generale pour la Bande
joyeuſe qu'elles estoient bien
aiſes d'embarafſfer. En voicy
Fadreffe & les termes..
GALANT.
1.09
LES INCONNUES,
AUX QUATRE TENANS
de la Feſte de ***
NOUSCON
Ous croyons, Braves Tenans,
de noſtre honneſteté
, ayant l'avantage d'estre de
vos Voisines , de contribuer par
quelque galanterie au plaisir que
vous vous proposez de donner
aujourd'huy à tout le Canton,pour
y faire plus dignement chommer
voſtre Feste ; & comme vous estes
quatre Amis fort unis en toutes
chofes , nous craindrions de vous
donner un juſte ſujet de vous
plaindre de nostre injustice , ſi
nous faiſions en ce rencontre aucune
difference entre vous, C'est
ce qui nous oblige à vous envoyerà
chacun un Bouquet. Con
110 LE MERCURE
vons nous
fiderez -les bien , & vous verrez
Sans doute qu'il nous a fallu y
fonger plus d'une fois pour vous
en choisir de tels . Si nous pouma
Soeur & moy ,
dérober demain d'une partie de
Chaſſe où nous sommes engagées,
nous irons voir avec quelques
Amis le cas que vous faites de
nos Prefens. Nous esperons que
vous ne dédaignerez pas de les
porter. Sur tout fi nous allons à
la Feſte , ne nous obligezpoint à
nous démaſquer , fi nous trouvons
àpropos de ne le pas faire. Nous
avons interest à n'estre pas connuës
de tout le monde. Adieu.
Cefont vos Servantes & Amies,
LESDAMES DU MONT BRILLANT
, à deux lieuës de chez
Vous que vous voiſinez affez
rarement.Celaſoit dit en paſſant.
2
Le
GALANT.. III
1
Le lendemain de grand ma
tin ces deux belles Compagnes
de fortune mirent la Lettre&
la Boëte entre les mains
d'un Homme inconnu qui ne
manquoit pas d'adreſſe. Elles
L'inſtruiſirent de ce qu'il avoit
à faire pour n'eſtre pas ſuivy ,
&luydonnerent ordre de laiffer
l'une & l'autre au premier
qu'il trouveroit des Domeſtiques
du jeune Marquis. La
choſe réüffit comme on l'avoit
projettée . Le preſent fut rendu
au Marquis , fansqu'on luy
puſt dire qui l'envoyoit. Celuyqui
s'en eſtoit chargé , l'avoit
donné à unCocher pour
ſon Maiſtre , & le Cocher ne
s'eſtoit pas mis en peine d'en
rien apprendre de plus. Le
Marquis ſe promenoit dans le
Jardin avec ſes Amis , quand
Tome VI. K
112 LE MERCVRE
-
ce Preſent luy fut apporté.
C'eſtoit le jour de ſa Feſte.
Il ne douta point non plus
qu'eux , que la Boëte ne fuft
une marque du ſouvenir de
quelqu'une de ſes Amies , &
dans cette penſée il receut
avec plaifir les congratulations
qu'ils luy en firent ; mais il fut
bien ſurpris, quand ayantjetté
les yeux fur la Lettre , il vit
qu'elle s'adreſſoit aux quatre
Tenans . La nouveauté de ce
Titre luy fit aifément juger
qu'il y avoit là de l'avanture.
Il en rit avec ſes Amis , la
Lettre fut leuë , & le myſtere
leur en parut ſi plaiſant, qu'ils
eurent impatience d'en voir la
fuite. Ainfi quoy qu'ils dûfſent
craindre de trouver quelque
folie dans la Boëte , ils ſe
haterent del'ouvrir,fans qu'un
GALANT.
113
trou que ſe fit le Marquis par
un faux pas fur le pommeau
de l'Epée d'un Gentilhomme
de la Compagnie , ny le fang
qui fortoit de ſa bleffure , les
puſt rendre moins empreſſez
àfatisfaire leur curiofité.Vous
rirezde ces circonstances,mais
elles font eſſentielles , parce
qu'elles font vrayes , &je vous
cõte nuëment les choſes comme
elles font arrivées. A l'ouverture
de la Boëte les Bouquets
parurent. Ils étoient ex
traordinaires . Le premier qui
en fut tire , eſtoit celuy du
Maître de la Maiſon. Les belles
Perſonnes qui les avoient
mis par ordre dans la Boëte,
luy en avoient voulu faire
T'honneur. Il conſiſtoit en un
beau Chardon noué d'un Ru-
L
114 LE MERCURE
A
ban feüille-morte, avec ce Billet
attaché autour.....
V
Oilà , jeune Marquis un
petit Réveille-matin , pour
vous faire penser à voftre defunteMaitreffe
, qui cependant
prend toute la part qu'elle doit à
tu magnificence dont vous faites
parade en public. C'est une Vertu
qui ne manque jamais d'accompagner
une belle Ame comme la
voftre , à laquelle il ne manque
rien qu'un peu de veritable
Amour, que nous voussouhaitons
en bonnes Amies..
On plaiſanta fur ce Billet,
dont on chercha l'explication.
Je ne ſçay ſi elle fut trouvée,
mais je ſçay bien que le ſecond
Bouquet qu'on tira étoit
pour M le Comte de ***
GALANT. Hg
t
e
e.
Il eſtoit compofé de Sauge ,
avec un Ruban vert , & ce
Billet.
E petit Ruban vert
C
3 cher
Comte , ne vous ofte pas
tout - à-fait l'esperance de regagner
les bonnes graces de vostre
Maîtreſſe , & nous croyons que
fi elle estoit perfuadée que vostre
tendreſſe fust telle qu'elle la fouhaite,
vous feriez heureux
content. Espereztoûjours. 31
On luy applaudit fur PE
pérance , & cependant on tira
de la Boëte un Bouquet de
Ruë , marqué pour un Cavalier
de la Troupe. Un Ruban
jaune qui le noioit , y tenoit
ce Billet attache.hellier
30
116 LE MERCURE
Tous ne devez pas estre le
moins content de ce que vôtre
bonne fortune vous envoye le
jaune , qui marque la pleine fatisfaction
de vos Amours. Nous
ne vous diſons rien de la Ruë ,
un Homme à bonne fortune comme
vous en peut quelquefois avoir
beſoin. Si vous n'en sçavez pas
l'explication, montrez- la à voſtre
Maîtreffe. Elle vous dira fans
doute, que cela ne peut venirque
des veritables Amies, &fort inzereßées
pour vous.
On crût ce Billet malicieux,
&chacun luy donna telle interpretation
qu'il voulut , fans
que le Cavalier qui entendoit
raillerie s'en formalifaft , On
vint au dernier Bouquet , qui
fe trouva une belle Ortie fleu
GALANT.
117
rie , noüée d'un Ruban couleur
de chair paffé. Le Biller
que ce Ruban enfermoit portoit
le nom de Monfieur ***,
que d'indiſpenſables affaires
qui luy eſtoient inopinément
furvenues , avoient empefche
de venir au Rendez-vous. A
fon defaut , on ne voulut pas
laiſſer le Bouquet ſans Maître,
& on pria un autre Comte ,
& un jeune Chevalier , qui
avoient auſſi eſté priez de la
Feſte , de voir entr'eux qui
Faccepteroit. Ils s'en excuſe-
Fent l'un&l'autre, & préten
dirent que les termes duBillet
ne conviendroient pas à ce qui
leur pouvoit eſtre arrivé: On
l'ouvrit , & ces paroles y furent
trouvées.
18 LE MERCURE
Nous ne
Ous ne voyons rien qui convienne
mieux àl'Amantdes
Onze mille Vierges, Monfieur ***
que cette agreable Ortie , pour
moderer les chaleurs qu'il reffent
à credit pour toutes les Belles.
:
Cesdivers Billets ſervirent
long-temps d'entretien à la
Compagnie. On ſe mit à table,
& les Tenans ne manquerent
pas de boire à la fanté des
Belles Inconnuës du Mont Brillant.
Les ordres furent donnez
pour leur appreſter une magnifique
Collation quand elles
viendroient à la Feſte , où l'on
ne douta point que l' impatience
de voir l'effet qu'auroit
produit leur galanterire ne les
amenaſt . Cependant comme
cesaimables Recluſes n'étoient
GALANT. জ
119
pas en pouvoir de fortirde leur
Couvent , l'Avanture auroit
finy là , fi le hazard qui ſe
meſle prefque de tour , n'y euſt
donné ordre .
1 Le grand chaud commen
çant à ſe paffer , il y avoitdéja
beaucoup de monde amafle
dans la Plaine où l'on devoit
tirer pour le prix. Le Comte&
leCavalierqui avoient eu part
aux Bouquets , s'y estoient
rendus des premiers ,&ils raifonnoient
enſemble fur l'incident
de la Boëte , quand ils apperçeurent
deux Dames qui
コ
s'avançoient au petit galop
avec deux Cavaliers , & en
équipage à peu pres de Chaffereffes
. Ils ne douterent point
S qu'elles ne fuſſent les deux Ina
-connuës qu'ils attendoient , &
1 ils ſe confirmerent dans cette
1
120 LE MERCVRE
penſée en leur voyant mertre
pied à terre , ce qu'elles firent
pour joüir plus àleur aiſe
du Divertiſſement public.Outre
l'intereſt particulier qu'ils
avoient à nouer conversation
avec elles , la civilité ſeule les
obligeoit à leur faire compliment,&
ils le commencerent
par un remercîment de l'exa-
Etitude qu'elles avoient euë à
venir s'acquiter de leur parole.
Elles connurent d'abord
qu'on ſe méprenoit ; mais comme
le Maſque les mettoit en
feureté , elles ſe firent unplaifirde
cette méprife ,&voulant
voir juſqu'où elle pourroit aller
, elles répondirent d'une
maniere qui ne détrompa point
les deux Tenans . Elles avoient
de l'eſprit ; un Rôle d'Avanturieres
leur parut plaiſant à
GALANT. 121
joüer ,& elles n'eurent pas de
peine à le ſoûtenir. Il fut dit
mille choſes agreables de part
&d'autre. Le Comte les affura
qu'il garderoit fort ſoigneu
ſement le Ruban vert , & leur
promit d'eſperer fur leur pa
role. Le Cavalier fit avec
elles de ſon coſté une plai-
☐ ſanterie ſur la Ruë , & ny la
Ruë , ny le Ruban vert ne
les pûrent déconcerter. Elles
ſe tirerent de tout par des
réponſes ambiguës ; & leurs
Conducteurs qui ne parloient
point , ne pouvoient s'empefcher
de rire de les voir fournir
fi long- temps à un galimatias
, où ils eſtoient afſfurez
qu'elles ne comprenoient rien
non plus qu'eux. Enfin ſur le
refus qu'elles firent de ſe démaſquer
, & de venir au Châe
t
t
2
122 LE MERCURE
teau prendre la Collation qui
leur eſtoit préparée , le Comte
&leCavalier crûrent que c'étoit
au Marquis à faire les
honneurs de ſa Feſte , & ils
coururent l'avertir de leur arrivée.
Les Dames prirent ce
temps pour s'échaper ; elles
n'avoient eu deſſein que de ſe
divertirune heure incognito ,&
jugeant bienque le Marquis ,
ou les feroit ſuivre , ou les obſerveroit
de ſi pres , qu'il feroit
difficilequ'il ne les reconnuſt ,
elles aimerent mieux ſe priver
du plaiſir qu'elles avoient efpere,
que de s'expoſer à faire
voir qu'elles avoient joüé de
faux Perſonnages. Ainſi le
Marquis ne les trouva plus
quand il arriva , & il n'auroit
pas ſçeuqui elles estoient , fans
unGentilhõme qui ſurvint,&
qui
GALANT.
123
-
L
qui venant de les rencontrer,
leur dit que c'eſtoient ſes
Soeurs , avec le Mary de l'une,
&un Amy. Comme il ne parut
aucune autre Dame du re
- ſte du jour, le Marquis , quoy
qu'étonné de la promptitude
de leur retraite , n'imputa qu'à
elles la galanterie des Bouquets
; & leur rendit viſite le
lendemain avec les trois autres
Intéreſſez . Le galimatias s'y
recommança. Elles en rirent
quelque temps , mais enfin el-
☑les leur proteſterent ſi ſérieuſement
qu'elles ne ſçavoient
ce qu'on leur diſoit , que les
Tenans furent obligez de chercher
ailleurs leurs inconnuës.
Leur embarras ne ceffa point,
quelque recherche qu'ils fif-
5 ſent dans le voiſinage , juſqu'à
ce qu'eſtant allez voir les deux
- Tome VI.
a
a
L
124 LE MERCVRE
belles Recluſes au Couvent ,
ils connurent à quelques paroles
de Sauge & de Chardon
qui leur échapa, que c'eſtoient
elles qui les avoient régalez de
fi beaux Bouquets. Vn grand
éclat de rire dont elles ne pûrent
ſe defendre , acheva de
les perfuader. Ils en raillerent
avec elles , & apres quelques
legeres façons,elles leur avouerent
ce qu'ils n'auroient peuteſtre
jamais ſçeu , fi elles ſe
fuſſent obſtinées à le cacher.
Puis que nous ſommes encor
à la Campagne , vous voulez
bien, adame , que je vous
mene à la Chaſſe , vous y trouverez
bonne Compagnie.
Monſeigneur le Dauphin ,
qui ſe plaiſt fort àcelle des Renards
, ayat eſté averty qu'il y
en avoit àune petite lieuë de
GALANT.
125
Verſailles , dans le Parc de la
Terre de Joüy , dont Monfieur
Berthelot eſt Seigneur , y alla
prendre ce divertiſſement l'un
des premiers jours de ce mois ,
accompagné de Meffieurs les
Princes de Conty , de Monfieur
le Duc de Montaufier
ſon Gouverneur , de Monfieur
le Duc de Curfol , & de plufieurs
Officiers de ſa Maiſon.
Il arriva dans ce Parc , où
Mr & Mª Berthelot , avec leur
Fils aiſné , Sous - Lieutenant
des Chaffes de S. Germain ,
eurent l'honneur de le recevoir.
En pafſant devant un
Pavillon qui venoit d'eſtre bâty
fur la Fontaine du Parc ,&
qu'on commença d'appeller le
Pavillon Dauphin , il fut fuplié
d'y vouloir entrer avec ceux
qui l'accompagnoient. Il y
Lij
126 LE MERCVRE
trouva une fort belle Collation
de toute forte de Fruits , apres
laquelle il alla pourſuivre un
Renard qui ſe fit chaffer , mais
qui s'échapa en ſe terrant. Ce
jeune Prince retourna trois
jours apres au meſme lieu , &
avec la meſme Compagnie . Il
defcendit au Chaſteau , s'y
promena de tous les coſtez , &
paſſant dans le Salon , il y fut
régalé d'une Collation magnifique.
Il demeura quelque
temps à table , & eftant allé
en ſuite chaffer dans le Parc ,
où l'un de ſes Gens tua un Lievre
, il donna ordre qu'on le
portaſt à Madame Berthelot ,
qui faisoit les honneurs de fa
Maiſon . Deux jours furent encor
à peine écoulez , qu'il ſe
rendit pour la troifiéme fois
dans ce meſme Parc , où Mon
GALANT.
127
fieur le Duc du Lude ſe rencontra.
Le Fils aifné de Monfieur
Berthelot luy preſenta
deux grands Barils de Bois de
Cedre , remplis de Poudre. Ils
eſtoient tres- curieuſementtravaillez
, & enrichis d'argent
cizelé , avec des Dauphins
d'argent au deſſus. Ce Preſent
eſt galant pour un Officier des
Chaſſes , à un Prince qui aime
à chaſſer. La Collation luy fut
fervie dans le Pavillon Dauphin
,& préceda le Divertiſſement
de la Chaſſe du Renard,
qui courut longtemps de part
& d'autre , & s'alla terrer. II
falut le bêcher pour le prendre.
Le plaifir en fut grand , &
Monſeigneur le Dauphin fortit
de ce lieu tres- fatisfait.
Voila , Madame , vous entretenir
longtemps de biendes
Liij
128 LE MERCVRE
chofes , fans vous avoir encor
rien dit de nos Affaires de Catalogne.
Vous ne devez pas
eſtre ſurpriſe , ſi j'ay attendu
juſqu'à aujourd'huy à vous faire
part de ce qui s'y eft paffé
depuis l'ouverture de la Cam--
pagne. Vous ſçavez que je
n'ay pas accoûtume de vous
parler de ces fortes d'Articles
Par morceaux , & que je ne
vous endonne jamais de nouvelles
que quand j'en ay affez
amaflé pour en faire un corps..
Les Eſpagnols avoient formé
le deffein d'une grande diverſion
de ce coſté-là ,& cela par
politique. Ce Païs eſt plus pres
d'eux , & les avantages qu'ils
ſe tenoient affurez d'y remporter,
devoient faire une plus
forte impreffion fur l'eſprit des
Peuples. Ils firent des levées
GALANT.
129
د
&
dans toutes leurs Provinces ,
auſquelles ils donnent le nom
de Royaumes , & choiſirent
le Comte de Monterey pour
Viceroy de Catalogne
pour General de cette Armée.
Il eſt adroit , vigilant , & d'une
exactitude merveilleuſe à faire
bien ſervir ſon Prince. Ces
grandes levées eſtant faites , &
llaa pplluuppart des Nobles ayant
joint l'Armée , partie comme
Volontaires , partie comme
Officiers , la Cour d'Eſpagne
en eſpera tout , & fe fortifia
encor plus dans le deſſein de
de faire quelque entrepriſe
conſidérable fur les François
en Catalogne , pour faire oublier
au Peuple de Madrid les
Conquestes du Roy en Flandre.
Ainfi le Comte de Monterey
reçeut ordre de partir en
130 LE MERCURE
pofte de Sarragofſe où il eſtoit,
d'aller à Barcelone , d'y arrêter
fix Vaiſſeaux chargez de
Troupes pour la Sicile , & de
les faire ſervir en Catalogne.
Douze cens Fantaſſins levez
dans le Royaume de Grenade ,
arriverent en mefme temps à
Barcelone .Le Mestre de Camp
de Valence luy mena deux
mille Hommes un peu apres ;
&d'autres levées faites dans le
meſme Royaume & dans l'Andaloufie
, les joignirent prefque
auffitoft . Le Comte de
Monterey eſtant arrivé dans
l'Armée qu'il devoit commander
, Monfieur le Marefchal
Duc de Navailles & luy s'envoyerent
faire de grandes civilitez
, & fe firent dire qu'ils
ſe verroient. Ce Comte voufut
paroiſtre le plus civil. Il fit
GALANT.
131
- avancer ſes Troupes , & marcha
du coſté de Saint Pierre
Peſcador , où Monfieur de Navailles
eſtoit poſté. Ce Duc
eſtant bien aiſe de ſuy épargner
la moitié du chemin , envoya
huit cens Chevaux pour
reconnoiſtre les Ennemis , &
ces huit cens Chevaux enleverent
leur grande Garde .
Deux jours apres , le Comte
de Monterey voulant paſſer un
Défilé à la veuë de noſtre Armée
, Monfieur de Navailles
le fit charger ,& le contraignit
de ſe retirer en deſordre apres
une Efcarmouche de trois
2
heures , où les Eſpagnols perdirent
beaucoup de monde.
Quelque temps aprés , Monfieur
le Duc de Navailles
ayant eu avis que le Comte
de Monterey avoit comman
132 LE MERCVRE
de huit cens Miquelets avec
un Détachement de Cavalerie
, pour nous ofter la communication
avec le Lampourdan
, il envoya quelques troupes
ſous Mº de la Rabliere
, Marefchal de Camp , qui
les défit. On tua les deux
Commandans, & on prit deux
autres Officiers. Voilà toute la
Campagne en peu de mots
juſqu'au jour de la grandeDéfaite
des Ennemis dont vous
avez entendu parler , & que
je vay vous apprendre , avec
des particularitez que vous
n'avez aſſurément point veuës
enſemble . Vous treblez peuteftre
déja que je ne vous aille
faire une longue Relation, que
je ne vous accable d'une infi
nité de termes de Guerre , &
que je ne vous nomme tous
GALANT.
133
les Villages par où l'on a paſſé,
& tous les poſtes qu'on a occupez
. Rafſurez -vous , Madame
, je ne vous parleray de la
Guerre que d'une maniere qui
n'aura rien d'ennuyeux pour
vous , & qui fera tres- intelligible
aux Dames à qui vous
faites part de mes Lettres .C'eſt
pour elles particulierement
que j'écris , & je ne feray ce
Recit que comme vous le fe-
ON
riez vous-mefme. S'il n'a pas
le tour aifé & naturel que
vous luy donneriez , il aura du
moins le charme de la brié
veté. Fiez - vous en moy , je
vous prie , & hazardez - vous
fur ma parole à lire ce que je
vous envoye. Nous étions entrez
en Catalogne malgré les
grandes forces que les Ennemis
y avoient ; nous avions
134 LE MERCVRE
د
fait chez eux tous les dégaſts
imaginables , confommé leurs
Fourages , enlevé leurs Beftiaux
& donné en meſme
temps aux Noftres le moyen
de faire paiſiblement leur récolte
dans le Rouffillon ; mais
nous n'avions pû entrer dans
le Païs Ennemy , que par des
paſſages étroits qui font entre
les Montagnes ,& que les Efpagnols
pouvoient aiſement
occuper pour nous empeſcher
le retour. En effet ils s'étoient
déja ſaiſis de quelques-uns en
intention de nous attaquer.
Nos Troupes leur cedoient en
nombre. Il eſtoit queſtion de
fortir des Monts où nous nous
eftions engagez, & ce fut dans
cette difficulté qu'éclata la
prudence & la conduite de
Monfieur le Duc de Navailles .
Il
GALANT. 135
Il envoya ſes ordres à M le
Chevalier d'Aubeterre , Gouverneur
de Collioure,& Lieu
tenant General des Armées du
Roy , de ſe rendre maître d'un
Paſſage appellé le Col de Bagnols,
qu'il ſçavoit qu'on avoit
deſſein de luy fermer. M le
Chevalier d'Aubeterre partie
environ à minuit , avec un dé
tachement de ſa Garniſon &
- des Milices du Païs. Il trouva
que les Ennemis avoient occu-
-pé des Hauteurs & des Rochers
eſcarpez. Il les en chafſa
avec une vigueur incroyable
, & fit fuïrdeux Bataillons
qui venoient à leur ſecours.
Le chemin eſtant ouvert,Monſieur
de Navailles commença à
faire marcher dés ce jour-là.
Les Ennemis vinrent camper
à la portée de noſtre Canon;
D
S
S
Tome VI. M
1
136 LE MERCURE
il y eut quelques eſcarmouches,&
on les recommença le
lendemain. Les Eſpagnols en
Bataille voulurent gagner une
Montagne fort haute , mais on
les en empefcha. Cét obſtacle
rompit leurs meſures , & nous
occupâmes une Hauteur qui
nous ofta tout lieu de rien
craindre d'eux. On demeura
trois jours en preſence,& pendant
tout ce temps on ne fit
que des eſcarmouches. On
chargea trois Eſcadrons Enne--
mis qui avoient paſſé une Riviere,
& qui estoient foûtenus
de ſept Regimens d'Infanterie.
L'avantage nous demeura,
avec perte pour les Eſpagnols
de plus de ſept cens Hommes,
qui furent ou tuez ,
prifonniers , ou mis hors de
ou faits
combat. Nôtre General n'ayat
GALANT. 137
نا
S
و
plus rien à faire dans le Païs ,
fongea à s'en retirer , & fit
marcher les premiers Bagages .
Cette marche fut dérobée à la
connoiſſance des Ennemis
auffi -bien que celle de toute
l'Armée qui commença à défiler
à minuit.Lors que le Comte
de Monterey en fut averty,
cette nouvelle le mit au deſefpoir
, & il marcha avec tant
de précipitation , qu'il joignit
noſtre Arrieregarde. Monfieur
de Navailles avec une adreffe
& une prudence admirable ,
trouva moyen de faire avancer
encor noftre Armée ce
qui fit perdre haleine aux Ennemis
qui nous pourſuivoient .
Les Eſpagnols ayans plus de
,
Troupes eftant compoſées de
S Troupes que nous ,
& ces
1
toute la Nobleſſe de leurs
Mij
138 LE MERCURE
Royaumes, ſe répondoient tellementde
la Victoire,que dans
l'impatience de combattre , ils
vinrent enfin à bout d'attacher
l'eſcarmouche , ce qu'ils firent
avec une impétuoſité qui ſe
peut à peine concevoir. Ils occuperent
des Hauteurs; mais
les Noſtres aprés les en avoir
chaſſez en gagnerent d'autres,
& conferverent fi bien cét
avantage pendat toute la journée,
qu'ils donnerent lieu aux
Bagages d'avancer beaucoup,
&de ſe mettre en ſeureté. M
de Navailles ne craignant plus
rien , & ayant fait voir au
Comte de Monterey qu'il en
fçavoit plus que luy , mit ſon
Armée en bataille dans le lieu
qu'il jugea le plus avantageux,
&fit pofter fon Canon de forte
qu'il fut tres-bien fervy , &
GALANT. 139
1
1
incommoda fort les Ennemis.
Noftre General voulut encor
gagner une Hauteur ,& ce qui
paroift incroyable , nos Troupes
qui devoient eſtre fatiguées
de tant de mouvemens,
ypaſſerent avec diligence &
fans aucune confufion , parun
effet des ordres que Monfieur
☐ de Navailles donnoit avec une
application & une prefence
d'eſprit qui n'avoient rien d'égal
que fon courage. Il animoit
tous les Officiers à bien faire ;
& les Soldats encouragez par
fon exemple & parſes paroles,
réſolurent de périr plûtoſt que
d'abandoner ce dernier Pofte.
Les Ennemis vinrent aufſi- toft
à nous en tres -bon ordre , &
le Combat s'engagea . On tira
pendant trois heures de la ſeu
le longueur de deux Piques ,
Miij
140 LE MERCURE
Bataillons contre Bataillons , la
Cavalerie de part & d'autre
eſtant derriere l'Infanterie..
Nos Troupes ne firent aucun
méchant mouvement , & on
ne les pût obliger à reculer
d'un ſeul pas. La Cavalerie
quenous avions ſur l'aifle gauche
fit des merveilles : Elle
monta fur une Hauteur prefque
inacceffible , & en chaffa
lesEnnemis . Celle de ladroite
alla pluſieurs fois à la charge
, & en tua grand nom.
bre. L'Occafion dura cinq
heures & demie , &fe termina
avec beaucoup de gloire
pour le Roy. Les Eſpagnols y
ont perdu plus de deux mille
Hommes. On leur a entierement
défait les Regimens d'Ar--
ragon, de Medina Sidonia , &
de Monteleone . Tous les OffiGALANT.:
141
ciers de ces trois Regimens
ont eſté tuez , bleffez , ou faits
prifonniers. On a fort mal traité
ceux de Grenade & de la
Cofte , & il y a eu un tresgrand
nombre de prifonniers,
entre leſquels ſont plufieurs
Perſonnes de qualité , dont
quelques-uns, comme le Comte
de la Fuente, le Vicomte de
S.George,& le Colonel Heffe,
✓ font morts de leurs bleſſures ..
Cette Action eſt d'autant plus
glorieuſe, qu'on a batu les Ennemis
dans leur Païs, quoy que
plus forts, qu'on y eft demeuré
maître du Champ de Bataille,
qu'on leur a pris des Dra
peaux ,& tout cela en ſe reti
rant ; ce qui eſt une circon
- ſtance remarquable : car les
Retraites font ordinairement
- dangereuses , & on y est rar
142 LE MERCURE
rement attaqué qu'on ne ſoit
batu. Les Eſpagnols n'ont rien
entrepris depuis ce temps-là ,
& voilà à quoy ont abouty
tous ces grands Armemens, &
toutes ces Levées, qui avoient
épuiſé leurs Royaumes deGrenade
& d'Andaloufie. Je vous
ay tenu parole , Madame. Ce
Récit n'eſt embaraſſe d'aucuns'
Noms de Paſſages,& je ne l'ay
pas meſme voulu charger de
ceux de nos Officiers qui ſe
font fait remarquer , afin de
vous en laiſſer plus aiſement
fuivre le fil . Cela ne me doit
pas empeſcher de leur rendre
preſentement juſtice ; & pour
faire honneur aux Etrangers ,
je vous diray d'abord que les
Suiffes & les Allemands ne
donnerent quartier à perſonne
, fur ce qu'un Trompette
GALANT.
143
des Ennemis vint declarer
-qu'ils n'en feroient point aux
Etrangers. Si les François eufſent
ſuivy cet exemple , il ne
ſeroit guere demeuré d'Eſpagnols.
Les Regimens de Sault , de
Furſtemberg , de Navailles ,
d'Erlac , de Gaſſion , de la Rabliere
, de Lanſon , de Lebret ,
&de Villeneuve , ſe ſont dif
tinguez , aufli bien que les
Dragons., que rien n'a efte capable
d'ébranler . Jamais onn'a
fi genéralement bien faitdans
aucun Combat . On n'a pas remarqué
un feul Soldat qui ait
reculé,& on ne ſçait qui loüer,
particulierement des Officiers,
parce qu'ils meritent tous d'égales
loüanges.
*
Monfieur le Mareſchal Duc
de Navailles diviſa ſes Trou144
LE MERCURE
pes en pluſieurs Corps,& quoy
qu'il fuſt par tout, il ne laiſſa pas
de ſe mettre à la teſte d'un de
ces Corps qu'il avoit fi judicieuſement
diviſez. Mr de la
Rabliere Mareſchal de Camp,
eſtoit à la teſte d'un autre , &
monta fur une Hauteur où il
batit les Ennemis. Mr de Gafſion
Lieutenant General , pа-
reillement àla teſte d'un Corps,
occupa une autre Hauteur ; &
Mr Chevreau Brigadier de Cavalerie
, ſe ſignala à la teſte du
quatrième Corps. Mr du Sauffay
donna beaucoup de mar-
*ques de coeur & de conduite
en cette occaſion ; il commandoit
la Cavalerie . M² le Marquis
d'Apremont Mareſchal de
Camp , y fit des merveilles . II
eſtoit par tout. Ce fut luy qui
foûtint les premiers efforts des
GALANT. 145
Ennemis , & qui commença à
leur faire connoiſtre qu'ils s'étoient
trompez quand ils s'étoient
voulu répondre ſi fortement
de la Victoire. La conduite
des Bagages fut donnée
à Mr d'Urban Brigadier d'Infanterie.
Il les mit en ſeûreté,
&revint en ſuite prendre part
à la gloire de cette fameuſe
journée. M' le Marquis de Villeneuve
, Colonel de Cavalerie
, après avoir foûtenu les efforts
des Ennemis , les chargea
vigoureuſement. M le Chevalier
de Ganges fit des choſes
ſurprenantes , & forma des
Eſcadrons , malgré tout le feu
des Ennemis . Mr le Marquis
de Navailles ſervit de Brigadier
en la place de M de S.
André , qui avoit eſté envoyé
depuis deux jours à Bellegarde.
146 LE MERCURE
1
Ce Marquis agit avec autant
de prudence que de courage.
Il mena les Bataillons à la
Charge , & fe montra digne
du Sang dont il fort. M. des
Fontaines Lieutenant d'Artillerie
, fit tout ce qu'on pouvoit
attendre de luy. Son Canon
fut bien ſervy, & fi à propos
, que les Ennemis en foufrirent
beaucoup. Toutes les
Relations parlent fi avantageufement
de Meſſieurs de la
Rabliere & de Gaffion , qu'on
ne leur peut donner trop de
loüanges , non--plus qu'àMonfieur
le Chevalier d'Aubeterre
, qui ayant apporté une vigilance
incroyable à ſe faifir
du Col de Bagnols avant le
Combat , montra une vigueur
extraordinaire à chaffer les
Ennemis qui avoient occupé
les
GALANT. 147
les Hauteurs des environs de
ce Paſſage, quoy qu'ils fuſſent
beaucoup mieux poftez & en
plus grand nombre. Monfieur
de Raiſon , Capitaine au Regiment
de Sault ,& un petit
Corps de Suiffes , executerent
tres -bien ſes ordres, Monfieur
le Camus de Beaulicu , Intendant
General de tout le Païs,
donna les ſiens fort à propos.
Il avoit receu une Lettre en
chifre de Monfieur le Duc de
Navailles pour faire marcher
toute la Milice du Païs avec
M' le Chevalier d'Aubeterre,
& pour tenir preſtes les Munir)
tions de guerre & de bouche,
& il prit ſoin de tout avecune
diligence & une ponctualité
qui ne peuvent etre allezoſti
mées. Il chargea Monfieur He
ron, Commiſſaire ordinaire des
Tome VI. N
148 LE MERCVRE
Guerres , & des Convois tant
par terre que par Mer , de l'execution'de
beaucoup de choſes
dont il s'acquita tres-fidelement.
Il ne me reſte plus
qu'à vous dire les noms des
Morts & des Bleſſez , tant d'actions
vigoureuſes n'ayant pû
fe faire ſans qu'il nous en ait
couſté quelque choſe.
Capitaines tuez.
M.Choueraſqui , м. le Chevalier
du Cros, M. Duran.
Capitaines bleſſez.
Mrs Praflon , Davénes, Bardonanche,
Maurniay,De Tubas
, Revellas , Tronc , Romp,
Geſſeret,Bandron,Quantagril,
Guaſque, Saint Géniez , Labarte,
Sainte -Coulombe, Langlade,
Barriere, Brouffan,Chatonville
Vulaine
M. le Marquis de Villeneu
GALANT. 149
ve Colonel de Cavalerie , &
M. de Conflans Major du Regimentde
la Rabliere, ont auffi
efté bleſſez .
a
Je ne vous parle point des
Eſpagnols morts ou bleſſez . Ce
font noms qui vous font en
tierement inconnus , & d'ailleurs
le nombre en eſt ſi grand,
qu'ils ne pourroient que vous
ennuyer. Le Comte deMonterey
envoyé demander le
Corps du Comte de la Fuente
par un Trompete , & dire à
Monfieur de Navailles qu'il
avoit eſté plus heureux que
luy. Ce Trompete le pria en
meſme temps de ſa part d'avoir
ſoin de la Nobleſſe d'ef
pagne qu'il avoit entre ſes
mains.
Quoyqu'on faffe paffer l'Amour
pour la plus violente de
1
Nij
150 LE MERCURE
que
toutes les Paffions ; il faut que
laGloire ait quelque choſe de
beaucoup plus fort , puis qu'elle
oblige les plus honneſtes
Gens à preferer les fatigues
aux plaifirs , & qu'elle les arrache
fans peine de ce qui leur
eſt le plus cher , pour les précipiter
dans les occafions les
plus redoutables. Il eſt vray
l'éloignement de ce qu'on
aime, n'eſt pas également ſenfible
à tout le monde. Il y en a
qui ne trouvent rien de plus
inutile que d'en foûpirer , &
j'enconnois quelques uns qui
s'accomodent admirablement
bien des maximes qu'on nous
a données là - deſſus depuis
quelque temps. Elles ont eſté
faites en faveur d'une aimable
-Perſonne qui recevant tous
les jours des reproches de ce
GALANT.
Fer
qu'elle n'aimoit pas , demanda
enfin des Regles qui ne luy
laiſſaſſent aucun embarras das
l'engagement qu'on cherchoit
à luy faire prendre. Ces Vers
luy furent envoyez un peu
apres. Je ne vous en puis dire
l'Autheur. Il nous a voulu cacher
ſon nom , quoy qu'il n'y
ait que de la gloire pour luy
à les avoüer.
MAXIMES
N
D'AMOUR .
"
Ous voulons qu'un Amant se
declare luy- mesme ,
Etquefans trop contester,
Dés qu'il a juré qu'il aime
Onn'enpuiffeplus douter.
Par une injuste défiance ,
Liij
152 LE MERCVRE
•Et fur vin doute malfondé ,
Qui laffent d'un Amant toute lapatience,
On perd ſouvent un Coeur qu'on au
roit poffedé.
Ladéclaration une fois eftantfaite ,
Chacun de son costé la doit tenir
t
andress
fe
Plus l'Amour est caché,plus il a de
douceur.
Ilfaut aimer&fe taire
Vneflamesans mystere
Ne chatouille point un Coeur.
Apres qu'on s'est promis les plus tem
dres amours
On doit vivre en paiſible & douce
intelligende
Et s'il arrive que l'absence
Vienne decereposinterrompre lecours
Il n'en faut pas aimer avse moinsde
constantan , Quit
Mais il est bon qu'on se dispense
De ces tristes languours on t'on passe
fes jours,
GALANT.
153
Lors que de ſe revoir on meurt d'im-
Patience ;
Car enfin à quoy bon gémir jusqu'au
retour?
L
En aura-t- on eu moins d'amour
Pour n'avoir pas pousé des soupirs
dans les nues ?
Non, aimer de la forte eft da ſtile
ancien
Adeplus douces loix nos moeurs fost
descenduës ,
Et je tiens qu'à leprendre bien
Les peines en amour ſont des peines
perduës ,
Dés que la belle n'en voit rien.
-Il faut , quand cét Amour s'explique,
Que ce foit aver enjoiement,
Et qu'il laiſſe le ton tragique
Pour le Theatre & le Roman.
Iln'est rien de plus falutaire
Pour un Amant , que de railler.
L'Amour est un Enfant dont le babil
Sçait plaire ,
On l'écoute avec
veut parler,
joyee autant qu'il
154 LE MERCVRE
Mais dés qu'il crie on lefait taire.
Nousſuivrons toûjours la méthode
Decacher noftre paffion ,
Ne trouvant rien plus incommode
Qu'un Amant de profeſſion.
On rit quand on le voit dansfon cha
grin extrême
Semettre avec empreſſement
Derriere le Fauteñil de la Beautéqu'il
aime,
Pour tuy parler tout-bas de fon cruel
tourment..
Chacun ſe divertit d'une amour fi
publique ;
En bonne & tendre politique,
Un Amant bien censé no doit paroître
Amant
Qu'à ce qu'il aime seulement.
Que jamais noſtre humeur trabiſſant
nostre flame ,
Ne faſſe découvrir le ſecret de nostre
ame..
Quejamais nos Rivaux ne liſent dans
nosyeux.
GALANT. 155
Ce qui doit demeurer toûjours mysterieux
.
Autrefois un Amant eust passé pour
volage ,
S'il eust veu ſon Iris fans changer de
couleur.
Maintenant, Dieu mercy,ny rougeur,
ny pâleur ,
Chez les Gens de bon goût ne font
plus en usage.
L'Amour vent du fecret ; sa joye &
Sa douleur
Doivent eſtre dans noſtre coeur ,
Et non pasfur nostre visage.
Ledeffeindeceſſer de vivre,
Si-toſt qu'on se voit maltraité
De quelque inhumaine Beauté,
N'est pas à nostre avis un deffein fort
àsuivre.
Auſſi nous abrogeons l'usage des poifons,
Defendons pour jamais les funestes
Youpronsst
Banniſſons tous les mots de rage
dhumeurs fombres
156 LE MERCVRE
Retenant ſeulement le Silence & ler
Ombres.
Pour employer dans nos Chansons.
Que l'Amant à la Maistreſſe ,
Ny la Maistreffe à l'Amant ,
Nedemandent jamais trop d'éclaircif-
Sement ,
Quelque chagrin qui lespreffe.
Ilfautun peudebonnefoy
Pour estre heureux dans l'amoureux
mistere.
*le veux vous croire , croyez-moy,
C'est le mieux que nous puiffions
fuir.
Fuyonsfur tout la curiofité,
En amour il n'est rien de pire.
Toujours elle fait voir quelque infi
delité,
Et je connois telAmant quiſoupire
D'avoir appris certaine verité
Qu'on n'avoit pas voulu luy dire.
Enfindenos amours nouvelles
Banniſſons les transports jaloux,
On a tant deplaisir àse croire fidelles.
GALANT.
157
A quoy bon se vouloir priver d'un
bienfi doux?
Est-il fottiſe égale à la foibleſſe extréme
D'un Amant toûjours alarmé ,
Qui malgré les ſermens de laBelle
qu'il aime ,
Cherche àse convaincre luy meſme
De n'estre point aſſez aimé ?
Retournons à la Guerre ,
1 rien n'arreſte les François
quand il s'agit de ſervir leur
Prince , & d'acquerir de la réputation.
Vous venez de voir
combattre fur Terre , voyez à
preſent combattre ſur Mer.
Nous y avons remporté des
avantages dont ceux qui ne
ſontpas accoûtumez à vaincre
tous lesjours par tout , feroient
plus de bruit que nous n'en
faifons.
Le Capitaine Tobias fort
eſtimé chez les Hollandois ,
158 LE MERCVRE 1
éprouva il y a quelque temps
combien les Armes du Roy
font à craindre. Il revenoit de
Smirne , & commandoit une
Flote compoſée de trois gros
Vaiſſeaux de guerre , de cinq
Navires , & de huit grandes
Fluftes , le tout extraordinairement
riche. Le Vaiſſeau qu'il
montoit eſtoit de foixante &
fix Pieces de Canon , & chaque
Navire de quarante. Il fut
rencontré dans la Manche à
la hauteur d'Oüeſſant , par M.
le Chevalier de Chasteaurenaut
Chefd'Efcadre, qui croifoit
de ce coſté- là, Quoy qu'il
n'euſt que quatre Vaiſſeaux
de guerre & trois legeres Frégates
, cette inégalité ne l'empefcha
pas de prendre la réfolution
de lattaquer. Les Ennemis
l'attendirent en bon
ordre,
GALANT. 159
-
ce qu'il
ordre , & voyant leurs forces
beaucoup au deſſus de celles
des Attaquans , ils ſe préparerent
à les recevoir avec une
confiance qui ne leur permettoit
point de douter de la Victoire.
Leurs huit Baſtimens
s'eſtant mis en ligne , & les
☐ Fluſtes ſous le vent , M. de
Chaſteaurenaut arriva fur eux
à la petite pointe du jour. Il fit
tout cequ'il put pour aborder
Commandant , qui évita fix
fois l'abordage. Le Combat
fut long & opiniâtre. NosFrégates
prirent quatre grandes
Fluftes chargées d'Huile , de
Tabac , & d'indigo , & deux
Vaiſſeaux Hollandois coulerent
à fond , avec de l'Argent
en barre , & plufieurs marchandifes
de grand prix . Leurs
autres Vaiſſeaux ont eſte fort
Tome VI.
le
160 LE MERCVRE
mal traitez . Ils s'échaperent à
la faveur d'une brune qui empeſcha
M. le Chevalier de
Chaſteaurenaut de les ſuivre.
Chacun ſçait qu'on ne peut
avoir plus de coeur qu'il en fait
paroiſtre , que le peril ne l'étonne
point , & qu'il n'est pas
ſeulement bon Soldat & bon
Capitaine , mais encor bon
Homme de Mer , & fort intelligent
dans tout ce qui regarde
l'employ qu'on luy a donné.
Meſſieurs les Comtes de Sourdis&
de Rofmadec , & M. Foran
Capitaines de Vaiſſeaux ,
ſe ſont extraordinairement diſtinguez
. Meſſieurs Huet du
Rueaux , de Banville , & de
Maiſon-neuve , ont donné des
marques de leur courage tant
que le Combat a duré. M. le
Baron d'Audengervat , MefGALANT.
161
LYCA
ſieurs de Moran- Boiſamis &
de Sancé Lieutenans , de Boncour
& de Courbon Enfeignes ,
de la Haudiniere & de la Robiniere
Volontaires , & de Bellimont
Garde de la Marine ,
ont eſté bleſſez en ſe ſignalant.
Les Ennemis ont perdu beaucoup
de monde , & il ne nous
en a couſté que M. Mercadet
Enſeigne , qu'ils notus ont
Cét avantage n'eſt pas le
ſeul que nous ayons eu ur
Mer. M. leChevalier de Bre
teüil qui commande l'Efcadre
des Galeres Françoiſes en Roffillon
, a enlevé deux Barques
d'un Convoy qui venoit aux
Eſpagnols ,& dont tout le feu
de laMouſqueterie des Ennemis
ne pût empeſcher la prife.
Il pourſuivit les autres juſques
fous le Canon de la Tour de
O ij
162 LE MERCVRE
Palmos aux Coſtes de Catalogne.
M. le Chevalier de Bourfeville
ſe rendit maître d'une
troiſieme , & on ne peut trop
eſtimer les marques d'intrépidité
& de valeur que tous les
deux ont données.
Il ne faut qu'eftre François
pour porter la terreur en prenant
les armes. Un Marchand
du Havre s'eſtant plaint qu'un
Corſaire nommé,le Capitaine
Mauvel, venoit de luy enlever
une Barque affez confiderable
, avec le Pilote qu'il avoit
deffus , Monfieur le Duc de S.
Aignan détacha fans perdre
temps fix Soldats par Compagnies
, & les faiſant promptement
embarquer das des Chaloupes,&
quelques autres dans
un Bateau qui ſert à porter le
Bois , afin qu'on les pûft prenGALANT.
163
dre pour des Marchands , ils
allerent joindre le Corſaire qui
eftoit encor à l'ancre. M. de
Brevedent Capitaine de Frégate
legere , & M.du Buiffon
Enſeigne du Port , ſe trouverent
à cette attaque , il y eut
un Combat de Mouſquererie
qui ſe fit preſque à bout touchant,&
qui étonna tellement
le Corſaire , qu'il prit la fuite.
aprés la décharge de quatre
Pieces de Canon dont il eſtoit
armé. Son Pilote fut tué , trois
de ſes Matelots demeurerent
fur la Place , & il fut bleffé
luy-meſme. Il n'y eut de l'autre
coſté qu'un ſeul Soldat
bleffé jambe , & le Maſt
de l'une des Chaloupes endommagé
d'un coup de Canon.
La Barque fut repriſe ..
Elle eſt eſtimée à prés de mil
Oiij
164 LE MERCVRE
Ecus, & c'eſt du Pilote du Marchand
qui estoit avec le Corfaire
pendant le Combat , &
qu'il a relâché depuis , qu'on
a ſçeu ces particularitez.
Je ne vous parle point d'un
petit Corfaire de Saint Mało ,
armé de fix pieces de Canon ,
qui s'eſtant rendu maiſtre de
trois grandes Fluftes de Dan .
nemarc chargées de Froment,
de Seigle , & de Pluſieurs autres
chofes, les a menées dans
ce Port. Ces fortes de priſes y
font ordinaires , un autre Corfaire
ayant amené preſque en
-meſme temps un Hollandois ;
& deux autres , un Biſcayen
chargé de diverſes marchandifes.
Vous voyez , Madame, que
le Roy triomphe de tous côtez
fur Mer , comme il triom
GALANT. 165
phe par tout fur Terre. Il eſt
vray qu'on nous imputoit une
diſgrace qui donnoit grande
joye à nos Ennemis. On prétendoit
que toutes nos Galeres
avoient eſté conſommées à
Civitavechia par un Incendie
dont on n'avoit pû arreſter la
violence. Le bruit en courut à
Naples ; & dans le temps que
cette nouvelle s'y debitoit , elles
parurent à l Iſle de Pont,
où elles prirent trois gros Vaifſeaux
àla veuë meſme de cet.
te Ville .
Je dois de Naples vous amener
juſques au Camp où je
laiſſay Monfieur le Mareſchal
de Créquy le Mois dernier , &
vous entretenir de ce qui s'eſt
paffé entre ſon Armée& celle
du Prince Charles ; mais avant
que de faire ce trajet , je croy
166 LE MERCURE
que vous ferez bien - aiſe de
voir des Vers qu'on eſtime
dans le monde , & que le hazard
a fait tomber entre mes
mains. Ils ſont de Monfieur de
Ramboüillet , dont je vous ay
déja parlé dans cette Lettre.
Vous le connoiſſez , Madame,
vous ſçavez qu'il eſt galant, &
qu'il a beaucoup de délicateffe
dans l'Eſprit. Voicy dequoy
en faire demeurer d'accord
tous ceux qui le pouroient
ignorer.
V
Ous voulez qu'on mette
quartiers
L'Empoisonneuse ****
Et pour ſes Crimes , la Justice
Selon vous , manque de Supplice.
Hébien l'on est de vostre avis ,
Et vos Arrestsferont ſuivis.
en
Mais,comme ondit ſouver les génes,
Lescachots, lesfers & les chaiſnes,
Les gibets , laronë , &lesfeux ,
Ne
GALANT. 8067
Ne font que pour les Malheureux.
Combien de Dames par leMonde
Vivent dans une paix profonde,
Qui ne font rien journellement ,
Qu empoisonner impunément ?
Vous qui vouleztant qu'onpuniffe,
C'eſt vostre ordinaire exercice
Pay de vous reçen de Poison
Pour empescher ma querison.
Tous les jours vostre main cruelle
M'endonne une doze nouvelle .
Vous estes en communauté ,
De Crimes & d'impunité,
23
}
Avec ces Empoifannenses , 1
Qui ſont d'autant plus dangereuses ,
Que d'abord leur Poison est doux ,
Et se fait defirer de tous
Qu'avec une force inconnue
Il gagne l'ouye & la vent
Qu'il se glife, &les autressens
Alafinn'en font pas exempts.
Il est d'autant plus redoutable
Qu'encor queſonfeu nous accable ,
Il ne terminepas nos jours ,
Et nous laiſſeſans nulfecours ,
Trainer une vie ennuyeuse ,
Pire qu'une mort douloureuse
Tome VI.
N
203.1
P
168 LE MERCURE
L
Mais s'il ne donne point la mort ,
Helas fon rigoureux effort ,
Detantde maux nous environne ,
Qu'on la cherche , ou qu'onse la donne.
Il estfifubril ce Poison ,
Qu'il trouble par fois la raifon ,
Iusqu'à ne faire aucunes plaintes
Desesplusfenfibles atteintes,
Iusqu'à refuser de querir
Des tourmonsqu'il nous fait fouffrir.
Chaque Empoisonneuse le donne
Atous ,Sais épargnerperſonne :
Au mépris des plusfaintes Loix ,
Elles s'attaquent mesme aux Rois ,
Vn nombre infiny leur presente
Atoute beure'la Coupe ardente.
Elles n'ont point d'égard au rang ,
Ellesn'en ont pas mesme anSang ;
Telle se rit du Fratricide,
Etpaffe iusqu'au Parricide :
L'on ne sçauroit les contenir
Et l'on devroit bien les punir.
4
Maisleur conduite eft approuvée ,
Elles vont la tesſte levée.
Celles qui caufent plus de mal ,
Etde qui lePoisonfatal
Faitles offers tes plus étranges
IVST
1
GADANT. 1691
Reçoivent leplus de loñanges;
Et bien loin de les chastier
Defaire unsi maudit Mestter
On adore ces criminelles ,
A
Et tous les lugesſont pour elles.
On seroit déja rebuté
De trouver tant d'impunitastano ed
Pour des Crimes fi panillables
N'estoit qu'entre mille Coupables
fe confoler Quelquesfois pour
On en voit quelqu'u'une brater.
amb
Venons aux deux Armées
d'Allemagne. J'en uferay fun
çet Article comme j'ay fait fur
celuy de Catalogne. Je laiſſeq
ray les dates ,qui ne vous for
roient pas mieux ſçavoir les
choſes, & fuprimeray les noms
de quantité de Villages , de
Ruiffeaux, & de Rivieres, que
vous ne vous mettrez peut
eſtre jamais en peine de connoître.
Je cherche à eſtre court,
& à ne vous dire querce qui
Pij
170 LE MERCURE
ne vous peut caufer d'embarras.
Depuis ce que je vous
marquay la derniere fois de
ces Armées, tout a confifté en
quelquesDécampemens qu'elles
ont fait l'une & l'autre , &
dans lesquels la vigilance , la
conduite & la prévoyance de
Mr le Mareſchal de Crequy
ont toûjours eſté ſi grandes ,
qu'en embaraſſant par tout le
Prince Charles , il a rompu
toutes ſes meſures. On n'en
peut douter , puis que nous
fommes à la fin d'Aouſt , ſans
que ce Prince ait encor rien
execute. On a ſeulement envoyé
des Partis de part & d'autre.
Il n'eſt point beſoin de
vous dire que nous y avons
toûjours eu l'avantage. Quand
les Ennemis ne demeureroient
pas d'accord de leurs Morts&
GALANT. 171
de leurs Bleſſez, le grand nom
bre de Priſonniers que nous
avons faits fur eux , & dont la
Ville de Mets eſtoit toute rem
plie avant qu'ils s'en éloignaffent
, feroit connoiſtre ce qu'ils
tâcherolent inutilement de ca- [
cher. Le Comte de Stirum fort !
eſtimé dans l'Armée du Prince
Charles , eſtant à la teſte de
quatre-vingt Maiſtres choifis,
& de pluſieurs Volontaires ,
fut rencontré par Monfieur de
la Chapelle Capitaine au Regiment
de Rocqueville, avec
trente Maiſtres & trente Dragons.
Ils ſe poufferent. Me de
la Chapelle tua & bleſſa vingt
des Ennemis , & fit ce Comte ,
prifonnier , avec quarante-un
de ceux qui le ſoûtenoient.
Vous admirerez l'intrépidité
de M' de Langlade Officier de
L
Pij
172 LE MERCURE
noſtre Armée . Il alla dans le
Camp des Ennemis , ſe mefla
la nuit parmy eux , prit trois
ou quatre de leurs plus beaux
Chevaux , fortit du Camp ,&
enleva un petit Corps avancé.
Iln'eſt pas le feul qui cherche
les occafions de ſe ſignaler.
Tous les François brûlent de
combatre ,& l'ardeur qu'ils en
font paroiſtre va fi loin , que
Male Marefchal de Créquy eft
ſouvent contraint de ſe ſervir
de ſon autorité pour les retenir.
Les Ennemis eſtant venus
un jour reconnoiſtre noftre
Camp , on les repouſſa jufqu'aux
quinze premiers Eſcadrons
où eftoient leurs Generaux.
Monfieur le Duc de
Vendôme combatit avec une
vigueur , incroyable , & ſe mêla
juſqu'à deux fois parmy les
GALANT. 173
Cuiraffiers . Cette occafion fut
remarquable & par tout ce que
jeviens de vous en dire ,& par
la maniere dont M³ le Comte
de Broille & M le Marquisde
Bouflairs s'y fignalerent. M'le
Marquis de Riveroles ayant eu
ſa jambe de bois emportée ,&
ſon Cheval tué , ne laiſſa pas
de combattre vigoureuſement,
appuyé ſur le tronçon de ſa
jambe. On le remonta , & il
eut le temps de ſe retirer. Cet-
-te Action fut admirée de tout
le monde. Si ceux qui la virent
en demeurerent ſurpris ,
- les Ennemis le furent biendavantage,
quand aprés avoir
décampe de Gendrecour , ils
apperceurent M de Créquy
campé à une lieuë d'eux , fans
qu'il y euſt entre les deux Ar- 1
mées ny Bois , ny Riviere , ny
;
174 LE MERCURE
Défilé .Ils tirerent d'abord trois
coups de Canon pour rappeller
leurs Fourrageurs & leurs
Coureurs , & ils furent toute
la nuit & tout le jour en bataille.
Il y eut plufieurs eſcarmouches
, & les grandes Gardes
ſe poufferent deux fois.
Les Gardes du Corps ayant
eſté commandez pour ſoûtenir
la noftre , vinrent aux mains
repoufferent les Ennemis , en
tuerent quelques-uns , & en
firent d'autres prifonniers.M
de Créquy eſtoit venu dans
ce dernier Campen Caroffe.
Ilen defcendit ſi-toſt qu'il fut
arrivé , monta à Cheval , fit
défiler ſon Armée , la campa
fort avantageuſement,&aprés
avoir employé plus de fix heures
à donner ſes ordres, il entra
dans une Tente où il coucha,
GALANT. 175
& qu'il avoit fait dreſſer à la
teſte des Chevaux-Legers. Le
lendemain il envoya Mª Philibert
, Capitaine de ſes Gardes,
dans le Camp des Ennemis ,
porter à M' le Marquis de Grana
, de la part de Monfieur le
Duc , une Epée enrichie de
tres-beaux Diamas, en échange
de dix Chevaux Croates
qu'il luy avoit envoyez depuis
quelque temps. Il fut conduit
au Prince Charles , &mené en
fuite au Marquis de Grana ,
qui mit pied aterre ,& luy fit
preſent de fon Cheval. Plufieurs
Officiers Generaux qui
eftoient prefens , demanderent
à cet Envoyé quand M³ le Mareſchal
de Créquy vouloit
combattre. Il leur répondit.
Meſieurs , il ne tient qu'à vous ,
iln'y any Défilé ny Riviere entre
176 LE MERCVRE
les deuxArmées , & l'on est prest
à vous bien recevoir. Surquoyun
d'entr'eux ne pût s'empefcher
de dire : Ne faisons point
les fins , il ne tient
combattre.
quà nous de
Les Ennemis ayant décampé
, & s'eſtant ſaiſis de Mou--
ſon , n'y trouverent aucun
avantage . Monfieur le Maréchal
de Schomberg qui avoit
preveu leur deſſein , en avoie
fait fortir Habitans & meu
bles , & on peut dire meſme
que le Pofte estoit méchans
pour eux,puis qu'ils pouvoient
eſtre veus dans leur Camp.
Ce qui les attira particuliere
ment en ce lieu-la, fut l'efpes
rance d'y faire paffer la Meuſe
à quelques Partis , mais ce-
Ja ne leur arriva qu'une leuke
fois; Monfieurde Créquy tra
GALANT. 177
verſa promptement un Bois où
jamais Armée n'avoit paſſe ,
&fa marche fut fi diligente ,
qu'il rompit toutes leurs mefures.
Toutes les Gazetes ont
parlé de la promptitude de
cette Marche, & la Gazete de
Hollande mefme n'a pû s'en
taire.LePrinceCharles apprenant
que noftre Armée s'approchoit
, fit retirer ſes Ponts
de Bateaux , & vit toutes fes
prétentions reduites à eſtre
dans une Ville ſans Fortificatichs,&
où tout luy manquoit,
avecdes Troupes en refte auffi
fortes que les fiennes , & dont
une partie eftoit poſtée fur des
Hauteurs qui découvroient
dans fon Camp. Il s'y fortifia
fans fçavoir pourquoy , puis
que fon Armée déperiſſant de
jour en jour, il fe trouva obli
178 LE MERCVRE
gédedécamper quelque temps
aprés, ayant remply toutes nos
Villes de Deferteurs , Sedan
n'en voulant plus recevoir, &
nos Partis faiſant tant de Prifonniers
, que les Païfans des
environs de Stenay y amenerent
un jour une Compagnie
entiere. Ainſi aprés avoir fait
Fortifier les deux bords de la
Meuſe , creuſer le Foffé d'une
Redoute,& ordonné de grands
Retranchemens pour s'affurer
la teſte d'un Bois , ſe voyant
cõtinuellement inſulté de tous
côtez,& l'ayant nouvellement
eſté d'un Party de Montmedy
commandé par Monfieurde la
Breteche , qui tua quarante
Cavaliers , & emmena cin-
J.
quante-cinq Chevaux,il abandonna
tout , & fit mettre le
feu à Mouſon , où ſes Gardes
L
firent
GALANT. 179
firent une perte confiderable
dans les Fauxbourgs. Il n'y eut
pas plus de vingt Maiſons brûlées
, les Habitans eſtant accourus
en foule,& ayant éteint
promptement le feu . On ne
ſçauroit croire les dommages
que les Ennemis ont reçeus
aux environs . Mrs Meſlin &
Des-Fourneaux , deux vieux
Colonels retirez chez eux, tenoient
les Bois à la teſte des
Païfans , & les harceloient inceſſamment.
Ils avoient laiffé
du Canon & du Monde dans
la Redoute de Mouſon , qu'ils
furent obligez d'abandonner.
Ils n'en fortirent pourtat qu'aprés
avoir envoye faire excuſe
des Villages qu'on nous avoit
brûlez , & fait punir quelquesuns
des Incendiaires. Le procedé
eft prudent , nous fom-
Tome VI.
180 LE MERCURE
mes affez en état de leur rendre
le mal qu'ils nous font. Les
Ennemis s'étant retirez , leDécampement
de Monfieur de
Créquy les ſurprit & les embaraſſa
autant que les precedens.
Jamais Depart ne fut fi
promptement ordonné , ny
Marche fi -toſt executée. On
la tint ſecrete à l'ordinaire .
L'ordre en ayant eſté reçeu
fur les huit heures du foir , on
fonna le Guet. Les Gardes
avancées furent laiſſées , & à
dix heures l'Armée paſſa la
Meuſe ſur pluſieurs Ponts qui
y eſtoient depuis quelques
jours. On trouva à trois lieuës
une grande Garde des Ennemis
fur une Hauteur. On commença
de la pouffer , mais M
de Créquy defendit qu'on la
pouſsat juſques dans laMeuſe,
GALANT. 181
2
parce qu'il vouloit établir fon
Camp avant que d'entrer dans
quelque Action. Il choiſit ſes
Quartiers ; & cette Garde , &
ce qui la foûtenoit ayant eſté
en ſuite vigoureuſement poufſée
, on amena quelques Prifonniers
. Voilà où les choſes
en eſtoient il n'y a pas longtemps
. Ce que je vous manday
la derniere fois, joint à ce
que je vous écris aujourd'huy,
eſt une Relation fidelle & conciſe
de toute la Campagne ,
pour ce qui regarde les divers
mouvemens de l'Armée du
Prince Charles . Il ne me reſte
plus qu'à vous dire que pendant
ſon ſejour à Moufon , le
Marquis de Grana envoya par
un Trompete à Monfieur le
Chevalier de BreteüilAyde de
Camp de Monfieur le maref
Qij
182 LE MERCVRE
chal de Schomberg , un fort
beau Cheval Turc ſuperbement
enharnaché. On l'eſtime
plus de deux cens Piſtoles .
Il luy fit ce Preſent ſans qu'il
le connût , & feulement en
confideration de l'amitié qu'il
lia autrefois avec ſa Famille
quand il vint en France , &
qu'il confirma depuis à ма-
drid , où il trouva Monfieur de
Breteüil fon Frere, qui eſt prefentement
Intendant en Picardie.
Vous ſçavez fans-doute,
Madame , que ces Meffieurs
ſont d'une des meilleures Familles
de la Robe , que monſieur
leur Pere a eſté Controleur
des Finances , & qu'apres
avoir paſſfé par tous les Emplois
dignes d'un Homme de
ſa ſuffiſance, il a efté fait Conſeiller
d'Etat.
GALANT 183
Cependant n'eftes
point ſurpriſe des grands pre-
- vous
paratifs qui ſe ſont faits depuis
quatre mois du coſté de l'Allemagne,
ſans que l'Armée des
Alliez ait encor pû rien executer
? Cette lenteur, ou plûtoft
cette impuiſſance , a donné
lieu à ces Vers , que je ne
veux pas diférer à vous faire
voir.
PANEGYRIQVE
DES ALLIEZ.
SVperbes Espagnols , Conquerans
deux Mondes ,
Hollandois fi vantez & fi crains fur
les Ondes,
Allemands qui tenez l'Empire des
Cefars 2
184 LE MERCVRE
Danois , iffus des Gots qui bravoient
les hazards,
Nobles Napolitains , Flamans nez
pour la Guerre ,
Vous , enfin ,dont le Nom va par tonte
la Terre ,
Que n'aurez vous point fait vous
3
eſtant tous unis ? Epunis
Sans doute on aura veu mille Tyrans
Cent Princes détronez , l'Univers en
alarmes , 1
Le Turc & le Sophy rendre bommageàvosarmes.
Dumoins toute l' Europe abandonnant
fesRois,
Doit les fers à la main s'estre offerte
àvos Loix :
Car que ne peuvent point tant de Hé
ros ensemble ,
Héros au nom de qui tout s'abaiffe
tout tremble ,
Héros l'effroydu Monde , & qui to
jours Vainqueurs
Des plus fiers Ennemis glacent d'a
bord les coeurs ?
Je n'exagere point ; qu'on life vos
Histoires,
GALANT. 185 /
A Etoires , [pouffez,
On verra du mesme air étaler vos Vi
On y verra par tout des Anglois re-
Des Suedois batus , des François renverſez.
Mais par malheur pour vous ces Illustres
Défaites
N'ont pour tout fondement que vos
fades Gazetes ,
Et tous vos Armemens , dans leur
grand appareil,
Sont de foibles Broüillards qu'écarte
LYO
le Soleil .
Déjadepuis fix ans malgré plus de
vingt Princes, *
Nos troupes ont toujours veſcu dane
८
vos Provinces .
Nos Neveux croiront-ils que tant de
Potentats
Se foient chargezduſoin de nourrir
nos Soldats ,
Trois Rois , quatre Electeurs , Ducs ,
Comtes , Republiques ?
Indignes Combatans , mal-adroits Politiques,
Avec tant d'arrogance & fi peu de
vertu
186 LE MERCURE
Vous meritiez l'affront que ves armes
ont eu
Loüis , le Grand Loüis par ſa ſeulepuiſſance
,
Rompt les honteux deſſeins d'une injuste
Alliance;
Il va dans vos Pais,la Victoire le fuit,
Es le coup est fiprompt qu'ildevance
lebruit.
Mastric, Placefi forte &fi bien defenduë
,
Eftpresque en mesme temps attaquée
renduë ,
Besançon,Dole, Gré , Salins , Limbourg
, Bouchain,
Aire, Condé, Dinan , luy reſiſtent en
vain.
Ces Triomphes font peu ; Cambray ,
Valencienne ,
Font enprenant ſes Loix leur gloire
de lafienne.
Defon costé PHILIPPE ardent àl'imiter
Conçoit un grand Deffein , & court
l'executer.
Il combat , met enfuite , & les Lanriers
qu'il gagne ,
Font
GALANT.
187
•Font perdre avec l'honneur Saint
Omer à l'Espagne.
:
:
Mais pour quiterl' Eſcant & la Meu-
Se la Lis
Nostre Auguste Héros plante plus
loinſes Lys.
La Sicile obeït à ses grands Capi
taines,
La Catalogne voit Navailles dans
ſesPlaines,
Dans l'Amerique , enfin , Cayenne &
Tabaco
Mettent tout en allarme à Mexique
&Cufco.
C'est par defi grands coups , parde fi
nobles marques,
Qu'il s'est acquis lenom duplus grand
desMonarques ,
Qu'on publie à l'envy de ce Roy glorieux.
Qu'estant ſeul contre tous , il triomphe
en tous lieux ,
Et qu'entre les Humains avec de tels
obstacles ,
Luy ſeul pouvoit fournir à faire ces
Miracles.
Tome VI. R
148 LE MERCVRE
Je vous ay déja tant parlé de
Guerre , que je ne vous diray
que tres - peu de choſe de la
Campagne du Prince d'Orange.
Les Troupes des Princes
d'Allemagne liguez avec luy ,
paſſent tous les ans fix mois à
fortir de leurs Quartiers d'Hyver
, à marcher , à s'aſſembler
& employent les autres fix mois
àreprendre leurs Quartiers , &
c'eſt là où elles trouvent des
coups à donner , & le temps de
leur veritable Campagne , parce
qu'elles vivent avec tant de
diſcipline , qu'il n'y a perſonne
qui ne refuſe de les recevoir.
Elles ont fait la meſme choſe
cette année , & elles ont d'autant
plus fatigué, qu'ayant prefque
toûjours marché pour tâter
toutes nos Villes de Flandre ,
elles n'en onttrouvé aucune en
GALANT. 149
1
affez méchant état pour leur
permettre de s'y repoſer. Ainfi
elles arriverent devant Charleroy
un peu laffes & encor
étourdies d'avoir fi longtemps
tournoyé. Le Siege de cette
Place fut formé preſque auſſitoſt
. Le Prince d'Orange fit
avancer fix mille Chevaux ,
croyant obliger une partie de la
Garnison à fortir; mais Monſieur
le Comte de Montal plus
fin & plus experimenté que luy,
les laiſſa ſe promener, & voulut
reſerver ſes Gens pour les recevoir
de meilleure grace. C'éitoit
ſe mal adreſſer. Monfieur
de Montal garde bien ce qu'on
luy confie,& on a lieu d'en étre
perfuadé. Il a déja fait lever
{ deux ou trois Sieges aux Ennemis
, & traverſé leur Camp
pour ſe jetter dans des Places
Rij
190
LE MERCVRE
qu'ils affiegeoient. Auſſi ſembloit-
il ne rien ſouhaiter avec
tant de paffion que d'eſtre attaqué
, pour avoir la gloire de
ſebien défendre.Dans le temps)
que le Prince d'Orange s'ap-,
prochoit de Charleroy , M² le
Marquis de Jauvelle qui estoit
dans Oudenarde , eut ordre de
s'y jetter avec cent cinquante,
Mouſquetaires de ceux qu'il
commande,& une Compagnie
de Grenadiers à cheval. Il fit
une diligence fi extraordinaire
, qu'il y arriva en trente
heures, fans avoir fait repaître
qu'une feule fois.Rien ne ſcauroit
mieux marquer le plaifir
que les Moufquetaires ſe faifoient
de s'enfermer dans une
Ville afſiegée. Les Ennemis ne
doutent point qu'il ne ſe hâtaſt-
d'y venir , parce qu'ils ſcai
GALANT. 191
a
,
&
voient l'ordre qu'il avoit de ſe
tenir preſt d'entrer dans la premiere
Place qu'ils afſiegeroient,
crûrent qu'aprés que celle-cy
ſeroit inveſtie, ils auroient encor
le temps de détacher huit
cent Chevaux pour aller au
devant de luy ; mais ils furent
trompez dans ce qu'ils s'étoient
voulu perfuader
quand ils envoyerent leurCavalerie,
ils apprirent qu'il étoit
entré. Ils ne laifferent pas de
ſe montrer refolus à pouffer
leur entrepriſe. Ils prirent leurs
-Quartiers le 10.de ce mois, ils
firent travailler à leurs Lignes,
& le 14. ils décamperent. On
ne ſçait que s'imaginer de cette
Retraite. Si ce Siege n'avoir
eſté qu'une feinte , ils auroient
moins avancé leurs Lignes, ou
ils auroient entrepris quelque
2
Rij
192 LE MERCVRE
autre Siege dans le meſme
temps ; mais ils n'en ont fait
aucun , & tout ce que nous
ſçavons , c'eſt que fi - toft qu'ils
apprirent que nos Troupes
s'aſſembloient , ils ſongerent à
décamper , firent partir leur
Canon& leur Bagage pendant
deux jours,& fe retirerent ſans
falüer Monfieur de Montal,qui
eſtoit bien intentionné pour
les recevoir.
Admirez , Madame, comme
tout eſt preveu , & comme en
France on ſe tient preparé à
tout. A peine eut- on appris le
depart de Monfieur leMarquis
de Louvois , qu'on ſçeur qu'il
eſtoit au milieu d'une Armée
de cinquante mille Hommes ;
que les Ordres du Roy qu'il
portoit,& qu'il fait fi bien executer,
avoient fait aſſembler fi
4
GALANT. 193
promptement , qu'on euſt dit
qu'un coup de Baguete les
avoit fait fortir tout-à coup du
fein de la Terre. Les Ennemis
en furentdéconcertez ,& ils ne
le furent pas moins de la fermeté
avec laquelle nos Trou
pes allerent à eux fans s'arrêter.
Ce fut fans doute ce qui
les empefcha de les attendre..
Ils avoient pris fi mal leurs
meſures, qu'en commençant le
Siege de Charleroy , ils manquoient
de Vivres &de Fourrages.
Leurs Convois devoient
- venir de Bruxelles , & ils ne
prenoient pas garde queMonſieur
le Baron de Quincy étoit
entr'eux & certe Ville pour
leur difputer le pafſage. Ainfi
le Prince d'Orange a efté , ou
mal averry de nos forces , ou
mal affiſté des Conféderez..
194 LE MERCVRE
Monfieur de Louvois entra le
15. dans Charleroy avec Monſieur
le Marefſchal Duc de Luxembourg.
La joye que Monfieur
de Montal eut de les recevoir
, fut mêléed'un peude
chagrin de ce qu'il les recevoit
fi-toft.Il auroit bien voulu que
le Prince d'Orange luy euſt
fait une plus longue vifite ,&
il ſe fâchoit d'autant plus de
la promptitude de ſon départ,
qu'il s'eſtoir fort diſpoſe à ne
luy laiſſer pas ramener tous
ceux qui l'accompagnoient.
On apprit dés qu'il ſe fut
retiré , que les Conféderez
apprehendoient tellement les
François , qu'aucuns, de leurs
Officiers Generaux ne voulurent
ſouffrir que les Troupes
qu'ils commandoient fuffent à
l'Arrieregarde le jour de leur:
1
GALANT. 1931
t
Décampement. Leurs comeſtations
furent ſi grandes fur
ce fujet , qu'ils s'en remirent )
an Sort , qui fe declara contre
les Eſpagnols.
Je ne puis finir cet Article,
ſans donner les loüanges qui
font deuës à Monfieur le Comte
de Marfan , à meſſieurs les
Princes d'Harcour&d'Elbeuf,
àM. le Comte de Soiffons ,&à
M. le Chevalier de Savoye, Ils
ont eſté dans tous les endroits
où ils ont crû pouvoir engager
les Ennemis à combatre.
Ils ſuivirent M. le Comte du
Pleſſis , M. de Tillader , & M.
Roſe , qui furent commandez
avectrois mille chevaux pour
s'oppofer aux Convois qui leur
devoient venir de Monts. On
n'oſa les en faire fortir , & ce
fut pourquoy le Prince d'O196
LE MERCURE
range manqua de Vivre prefquedans
le meſme temps qu'il
eut bloquéCharleroy. La Retraite
qu'il fit après avoir demeuré
quatre jours devant
cette Place , nous a produit ce
Madrigal.
AU PRINCE D'ORANGE
aſſiegeant Charleroy. {
MADRIGAL.
ATiaquerune Place, on comman-
Montal, dontle Grand Nom porte
un feurprivilege
De vous faire lever le Siege ,
Ou vous n'y pensez pas , ou vousy
pensezmal.
Quitez desprojets inutiles,
Vous perdrez vos efforts aupres de
Charleroy
GALANT. 197
Montal qui le defend , fust-il feul ,a
dequoy
Répondre de toutes les Villes.
Ainfi comme autrefois pour éviterſes
coups,
Décampez,fuyez , Sauvez-vou:.
Mille remercîmens , Madame,
de ceux que vous me faites
de la part de vos Amies
pour le Marqués de Monfieur
de Fontenelle que je vous envoyay
la derniere fois. Je ſuis
bien aiſe que vous luy ayez
fait rendre juſtice dans voſtre
Province , & fatisferay avec
joye à l'ordre que vous me
donnez de ramaſſer tout ce
que je pourray trouver dePieces
Galantes de ſa façon. Ne
croyez pas cependant qu'il ne
ſoit propre qu'au Stile badin.
Quoyqu'il convienne mieux à
fon âge que le ſérieux , voyez,
4
198 LE MERCURE
jevous prie, comme il ſe tire
d'affaires quand il a de grandes
matieres à traiter. Ses Amis
luy ayant conſeillé de travailler
ſur celle que Meſſieurs de
l'Academie Françoiſe avoient
choiſie pour le Prix qui s'y
donne tous les deux ans, il leur
envoya les Vers qui fuivent.
SUR L'EDUCATION
de Monſeigneur le DAUPHIN, &
✔le ſoin que prend le ROY de
dreffer luy-meſme les Memoires
de fon Regne , pour ſervir d'inſtruction
à ce Prince.
:
CRANCE , de ton pouvoir .
F temple l'étenduë
con-
Voy de tes Ennemis l'Union confondue
;
Ils n'ont fait après tout par leurs
vains attentats
Que
GALANT. 199
Que te donner le droit de dompter
leurs Etats.
Floriſſante au dedans , au dehors redoutée,
Enfin au plus haut point ta grandew
estmontée.
Mais ce rare bonheur , France , dont
tu joüis ;
Niroit pas au delà du Regne de
Loüis ;
Ton Empire chargée des Dons de la
Victoire ,
Succomberoit un jour ſous l'amas de
fa gloire ,
Si Loüis dont les soins embraſſent
l'avenir , [Soûtenir.
Ne te formoit un Roy qui ſçeuſt la
Il faut tout un Héros pour le rang
qu'il poſſede ,
Amoins qu'on ne l'imite en vain on
luy fuccede.
Que le Sceptre est pénible apres qu'il
l'aporté!
Par tant d'Etats foûmisson poids s'est
augmenté ;
イ
Et par un si grand Roy ces Provinces
conquiſes,
Tome V I. S
200 LE MERCURE
Dans les mains d'un grand Roy veulent
estre remiſes.
Peut-estre estoit-ce affez pour remplir
cedeſtin,
Que le Sang de Loüis nous donnât
UN DAUPHIN .
Sorty d'une origine &fi noble & fi
pure,
Que de vertus en lay promettoit la
Nature ,
Etqui nese fût pas repofé ſurſafoy?
Mais comme elle auroit pû nefaire en
luy qu'un Roy ,
Loüis fait un Héros si digne de
l'Empire,
Que nous l'élirions tous s'il fe devoie
élire.
Peuples , le croirez-vous ? de cette
mesme main
Dont le Foudre vangeur ne part jamais
en vain ,
Sous qui l'audace tremble , & l'or.
gueil s'humilie ,
Iltrace pource Fils l'Histoire de ſa
vie ,
Ce long enchaînement
bautsFaits,
ce tiffu de
GALANT. 201
Qu'aucuns momens oyſifs n'interrom
pent jamais ;
Ne nousfigurons point qu'il la borne
àdécrire
Vn Empire nouveau qui groſſit nostre
Empire ,
Nos Drapeaux arborezfur ces fuperbes
Forts
D'où Cambray défioit nos plus vail
lans efforts,
Etd'Espagnols défaits ces Campagnes
couvertes,
Et la riche Sicile adjoûtée à leurs
[laiſfer pertes,
Exploits trop publiez , &dont il veur
L'exemple à tous les Rois s'ils l'ofent
embraffer.
Mais les profondsſecrets desa baute
Sagesse,
Ce n'est qu'àſon DAUPHIN que ce
Hérosteslaiffe:
Tous ces vaftes deffeins qu'execute un
instant ,
Et dontil ne nous vient que le bruit
éclatant,
Les yeux seulsde fon Fils découvrens
teurnaiſſance.
Sij
202 LE MERCVRE
Il les voit lentement meurir dans le
filence ,
Et recevoir toûjours d'inſenſiblesprogrés
,
'Tant que tout à l'envy réponde dis
Succés,
Et que de tous coſtez la Fortunefoûmise
Se trouve hors d'état de trahir l'entrepriſe.
Tremblez , fiers Espagnols ; Belges ,
reconnoissez
Dequoypar ces Leçons vous estes me-.
nacez.
Quand Loüis affrontant vos feux
vos machines ,
De vos murs abbatus entaſſe lesruïnes,
Querien nese dérobe àson juste conroux
,
Peut- estre n'est-il pas plus à craindre
pour vous ,
Que quand avec les Soins de l'amour
paternelle ,
Il s'attache à former fon Fils furfon
modele.
Dans ce Present qu'il fait àſes i en
ples charmez2
GALANT. 203
Combien d'autres Preſensse trouvent
renfermez !
Ilnousdonne en luy feul des Victoires
certaines ,
Il nous donne l'Ibere accablé de nos
chaînes.
Combien, heureuxFraçois,devez-vous
àLoüis
7
Pour toutes les vertus dont il orne co
Fils!
Mais s'il falloit encor, qu'à ces vertus
guerrieres ,
Les Muses, tes beaux Arts pretaffent
leurs lumieres,
Combien luy devez-vous pour le grand
Montaufier ,
Qu'à ce noble travail il daigne affocier!
Il est cent ¢ Rois dont peut-eftre
l'Histoire,
Dans lafoule des Rois cacheroit lame
moire,
Si de leurs Succeſſeurs l'indigne lacheté,
[pas merité;
Ne leur donnoit l'éclat qu'ils n'ont
Princés de qui les Noms avec gloire
furvivent,
Sij
204 LE MERCURE
Parce qu'on les compare avec ceux qui
lesſuivent.
Quelquefois mesme un Roy qui ne se
répond pas
Que d'affez longs regrets honorentfon
trépas ,
Par un tour politique en ſecretſe ménage
D'un indigne Heritier le honteux .
[defau's; anantage.
Tibere deût l'Empire à ses beurenxx
Anguste eust pû d'ailleurs craindre pen
de Rivaux ; 1
<
Mais enfin aux Romainssa vertufut
plus chere
Quand elle eut leſecours des vicesde
Tibere
:
Tudédaignes , Loüis , ces Maximes
d'Etat,
Tu veux qu'un Succeffeur augmente
ton éclat
Mais loin qu'à ses dépens ton grand
Nom ſe ſoutienne ,
Tu veux queparsa gloire il augmente
la tienne..
Animé de ton Sang, formé par tes
Leçons
GALANT. 20
De Disciple &de Fils reüniſſant les
Noms ,
Quelles hautes vertuspeut- ilfaire parolltre
,
Qu'il n'herite d'un Pere,ou n'apprenne
d'un Maistre?
Les Peuples conteront aurang de tes
bien-faits
Le bonheurdontfamain comblera leurs
Souhaits ;
Etpar fon bras vainqueur nos Ennemis
en fuite ,
N'imputeront qu'à toy beur Puiſſance
détruite.
Déja tous nos François Spectateurs de
tes Soins ,
Dans ces voix d'allegreffe àl'envy se
font joins.
Noftre jeune DAUPHIN des beauxde
firs s'enflame,
1
Loüis par ses Leçons luy transmet
-fa grande ame
Il attend qu'il le ſuive un jour d'un
pas égal,
Et dans son propre Fils ſe promet un
Rinal.
MBLANTR
:
206 LE MERCURE
Avoüez , Madame , qu'il ya
de grandes beautez dans cette
Piece , que la pompe des Vers
s'y trouve jointe à la folidité dur
Raiſonnement , que le tour en
eft noble , la liaiſon juſte , &
qu'une Tragédie de cette force
ne feroit pas indigne de paroître
fur nos Theatres. Cependant
cette Piece , toute belle
qu'elle eſt , n'a point emporté
le Prix , & nous devons croire
qu'il s'en est fait une meilleure
puis que Meffieurs de l'Académie
l'ont ainſi jugé. Ces ſublimes
Eſprits ont des lumieres
infaillibles qui ne les laiſſent
point fujet à l'erreur ; & la Brigue
ne pouvant rien aupres
d'eux, on doitdire de leurs Arreſts
, ils font donnez , ils font
juſtes . Préparez- vous , Madame
, à recevoir un fort grand
GALANT.
207
plaiſir le Mois prochain ,quand
apres vous avoir entretenu de
F'Inſtitutio des Prix, & des Cerémonies
qui s'obſervent le
jour qu'on les donne , je vous
feray part de la Piece qui a merité
cette Année celuy des
Vers , car il y en a une autre
pour la Profe. Vous l'auriez
cuë dés aujourd'huy , fi je l'avois
pû recouvrer. Conime elle
F'emporte fur celle que je vous
envoye , & dont je ſuis afſuré
que vous ferez tres-fatisfaite ,
je ne doute point que vous ne
foyez charmée de ſa lecture.
Cequi me convainc.davantage
des furprenantes beautez que
vous ferez obligée d'y découvrir
, c'eſt qu'à la reſerve de
deux ou trois de ces Meſſieurs
qui ont donné leurs voix à Me
de Fontenelle , peut - eſtre à
208 LE MERCVRE
cauſe que leur âge les rend
moins ſenſibles au brillant,qu'a
la majesté du Vers, & à la force
de la Penſée , tous les autres ſe
sõt unanimemēt déclarez pour
la Piece triomphante ; tant if
eft vrayque le bonſens eft toûjours
un, qu'il eſt indiſpenſablement
le meſime pour toutes
les Perſonnes extraordinairement
éclairées, &qu'il ne foufre
aucune diverſité de ſentimens
dans ces Génies élevez
qui ont une ſupériorité d'Efprit
que nous admirons , ſans
que nous y puiffions atteindre .
Monfieur le Duc du Maine
n'eſt point encor de retour. II
eſtoit ces jours paſſez àBagnieres
, où tous les Eveſques des
environs ſont venus luy rendre
viſite. Celuy de Comminge
alla prendre congé de luy en
GALANT. 209
partant par la Cour. On s'empreffe
par tout où il paſſe, à luy
rendre les honneurs qui luy
ſont deûs , & fon eſprit &
ſes promptes & vives reparties
ſont admirées de tout le
monde.
Il n'y a riend'égal à l'aplaudiſſement
avec lequel Monſieur
le Comte de la Chaiſe ,
Frere du R. P. de la Chaiſe
Confefſeurdu Roy , a eſtéreçeu
Senéchalde la Provincede
Lyon.Il traita magnifiquement
le Prefidial de la Ville , & ce
fat une joye generale parmy
le Peuple. C'eſt un Homme
qui a de tres-belles qualitez ,
& qui ayant beaucoup de
naiſſance , n'aime à tirer ſes
plus grands avantages que de
fonpropremerite.
Monfieur leMarquis de Sail-
さすって。
210 LE MERCURE
lant Vicomte de Combourg, a
acheté de Monfieur le Duc de
Vantadour , la Charge de Senéchal
de Limousin .
Il ne faut pas que j'oublie à
vous parler des deux nouveaux
Echevins qui ont eſté
faits icy. Voicy de quelle maniere
on procede à cette forte
d'élection . Monfieur le Prevoſt
des Marchands , & Meffieurs
les Echevins, s'aſſemblent dans
l'Hoſtel de Ville avec tout ce
qui en compoſe le Corps. Ils
font chacun un Diſcours , &
rendent compte de leur adminiſtration
; aprés quoy ils ſe
retirent, & l'on nomme quatre
Scrutateurs pour examiner fi
l'élection qui fe doit faire par
le Scrutin , ſe fait dans toutes
les formes . Les quatre qu'on
nomma ces derniers jours fu
rent
GALANT. 211
les
rent Monfieur le Preſident de
la Falüére , appellé Grand
Scrutateur , Monfieur Potel
pour Meſſieurs les Conſeillers
de Ville , Mª de la Porte pour
Quarteniers ,& M² Levef
que , Conſeiller au Chaſtelet,
pour la Bourgeoisie. Le choix
de ces quatre Meſſieurs eſtant
fait , on travailla à celuy des
Echevins par la voye du Scruz
tin, comme il ſe pratique encor
à Rome dans les grandes
Elections . Mr Alexandre de
Veinx Conſeiller de Ville, &
qui a rendu de fort grands fervices
dans cette Charge qu'il
exercedepuis long-temps avec
une approbation generale , fur
éleu premier Echevin en la
placede Mr Favier ; & Monfieur
Etienne Magueux Avocat
en Parlement, dont le me
Tome VI. T
212 LE MERCVRE
rite eft affez connu , fut fait
fecond Echevin en la place de
Monfieur Galiot. Monfieur de
Pomereüil Conſeiller d'Etat
ordinaire , Prefident au Grand
Confeil , & Prevoſt des Marchands
, accompagné de tout
le Corps de Ville , les mena
en fuite l'un & l'autre à Ver.
failles , où ils prefſterent le Serment
entre les mains de Sa
Majesté , qui les reçeut d'une
maniere tres-favorable. Monfieur
le Prefident de la Faluere
rendit compte au Roy de
ce qui s'eſtoit paffé dans l'Election,
& fit un Diſcours dont
Sa Majesté fut tres- fatisfaite.
Ces nouveaux Echevins vont
s'appliquer à l'embelliſſement
de Paris , à l'exemple des precedens
; & fans qu'on ceſſe de
travailler au Rempart , ils doiGALANT.
213
vent faire élargir pluſieurs
Ruës , & nous donner de nouvelles
Eaux.
Je n'ay appris aucun Mariage
que celuy de la Fille de M.
Foreft Conſeiller au Parlement,
qui a épousé depuis peu
Monfieur Bourlon Maiſtre des
Comptes. Il eſt jeune , riche,
& d'une Maiſon qu'on tient
qui nous a donne autrefois un
Cardinal.
Madame de Choifeüil,Veuve
de feu Monfieur du Pleffis
Secretaire d'Etat , mourut der--
nierement , fort regretée de
tous ceux qui connoiffent fon
merite . Elle estoit d'une tresnoble
& tres - ancienne Famille
, dans laquelle on a veu des
Gouverneurs de Province, des
Chevaliers de l'Ordre , & des
Mareſchaux de France. Com
Tij
254 LE MERCVRE
me elle avoit l'eſprit tres-éclairé ,la
lecture faiſoit un de ſes plaiſirs les
plus tenfibles, & fa Ruelle étoit autrefois
remplie de tout ce qu'il y
avoit d'illuſtre & de ſpirituel à la
Cour.
Je finis , Madame, mais ne grondez
point , je vous prie , ſi je finis
ſans vous tenir parole ſur un ſecond
Idylle de Madame des Houlieres.
Pour vous appaiſer ,je vous envoye
un ſecond Rondeau qu'elle a fait
d'un ſtile fort différent de celuy que
vous avez déja veu. Il a fait naiſtre
une grande conteftation pour (çavoir
lequel des deux devoit eſtre preferé.
Vous en entendrez parler au premier
jour , & vous fcaurez les ſentimens
d'une infinité de perſonnes d'eſpric
qua ce différent a partagées. Jugezen
cependant vous- mefme. Je vous
envoye avec le nouveau celuy que
vous autiez la peine d'aller chercher
dans ma Lettre du Mois de Iuillet.
Onm'en avoit donné une Copie fi
défigurée ,qu'il eſt bon que vous le
yoyez en meilleur état ;& d'ailleurs
GALANT. 215
s'agiſſant de les comparer , il ne les
faut pas éloigner l'un de l'autre .
RONDEAV.
Ontre l'Amour voulez
vous deffendre ?
-Vous
Empeſchez-vous & de voir & d'entendre
Gens dont le coeur s'explique avec
esprit.
Il en est peu de ce genre maudit ,
Mais trop encor pour mettre un caur
en cendre.
Quand une fois il leur plaiftde nous
rendre
D'amoureux foins ,qu'ils prennent un
air tendre ,
On lit en vain tout ce qu'Ovide écrit
Contre l'Amour .
Dela Raiſon on ne doit rien attendre.
Trop de malheurs n'ont ſçeu que trop
apprendre
Qu'elle n'est riendés que le coeur agit,
Lafeule fuite, Iris ,nous garantit ,
Tiij
216 LE MERCVRE
C'est le party leplus utile à prendre
Contre l'Amour.
L
RONDEAV
Ebel Esprit au Siecle deMarot
Desdons du Ciel paffoit pourle
grosLot,
Des grands Seigneurs il donnoit accointance
,
Menoit par fois à noble joñiſſance ,
Etquiplus est, faisoit boüillir le Pot.
Or eft passé le temps,où d'un bon mot ,
Stance, ou Balade , on payoit son écot.
Plus n'en voyons qui prennent pour
finance
Lebel Esprit.
Aprix d'argent l'Autheur comme le
Sot , 1
Boit sa Chopine, &mange fon Gigot,
Heureux encor d'avoirtelle pitance.
Maints ont le Chefplus remply que la
panse,
Le Far estriche,& nous voyons capot
Lebel Esprit.
GALANT.
217
Faites moy ſçavoir poſitivement
ceque vous penſez de ces deux Rondeaux.
Ie trouve bien du beau dans
l'un &dans l'autre,& ne puis m'empeſcher
de dire en parlant d'Eſprit,
qu'il faut que Madame des Houlieres
en ait furieufement. Ie me fers
d'un étrange terme pour marquer l'eſtime
que j'en fais ; mais comme il
n'y en a point qui pûffent exprimer
tout ce que j'en penſe ,je m'arreſte à
celuy qui me ſemble fignifier davantage.
Ie ne manqueray point à la
faire preffer pour l'Idylle , & j'eſpere
que vous ferez fatisfaite de tout ce
que je vous amaſſe pour le Mois
prochain.
AParis ce 31.Aoust 1677.
7
ETHA
Extrait du Privilege du Roy.
Ar Grace &
P
Privilege du Roy , Donné à
S.Germain en Laye le 15. Fevrier 1672 .
Signé, Par le Roy en fon Confeil, VILLET :
Il eſt permis au Sieur DAM de faire impri
mer , vendre & debiter par tel Imprimeur
& Libraire qu'il voudra choiſir , un Livre
intitulé le MERCURE GALANT , enun ou
pluſieurs Volumes,pendant le temps de dix
ans entiers , à compter du jour que chaque
Volume ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois. Et detenſes ſont faites de
contrefaire leſdits Volumes , à peine de fix
mille livres d'amande , ainſi que plus au
fong il eſt porté eſdites Lettres.
Registré sur le Livre de la Communautéle
27. Février 1672 .
Signé, D. THIERRY, Syndic.
Ledit Sieur Dama cedé ſon droit de
Privilege à THOMAS AMAULRY , Libraire,
ſuivant l'accord fait entr'eux.
Ο
N donnera un Tome du NouveauMer
cureGalant , le cinquiéme jour de chaqueMois,
fansaucun retardement.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères