→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Nom du fichier
1677, 07, t. 5 (Lyon)
Taille
5.77 Mo
Format
Nombre de pages
225
Source
Année de téléchargement
Texte
Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .

BIBLIO

807155
LE NOUVEAU
MERCURE
GALANT.
CONTENANT LES NOUVELLES
du Mois de Juillet 1677 .
& plufieurs autres
TOME V.
DE
LA
VILLE
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Libraire, ruë Merciere, à la Victoire.
M. DC . LXXVII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,

NOUVEAU
MERCURE
TOME V.
YON
*
1893
*
E vous l'avoüe , Madame
, j'ay de la joye
que les lettres que
vous me permettez de vous
addreſſer ayent un ſi grand
cours dans le monde ; & l'em--
barras où je me trouve quelquefois
pour choifir parmy ce
qu'on m'apporte de tous coſtez
, ce que je croy de plus
curieux , pour vous , ne dimi-
Tome V. A
2 LE MERCVRE
:
nuë rien du plaifir que je me
fais de contenter le Public , en
luy faiſant part de ce que je
vous envoye. Je commence
par un Sonnet qui n'eſt pas
dans l'exacte régularité , mais
qui ne laiſſe pas d'avoir fon
agrément par ſes expreffions
naturelles. Vne aimable Fille
dont la converſation eſt un
charme pour tous ceux qui la
connoiſſent particulierement ,
avoit prié un de ſes Amis , façond'Amant,
de luy apprendre
l'Eſpagnol , parce qu'elle avoit
entendudireque cette Langue
avoit je ne ſçay quoy de majeftueux
& de fier qui répondoit
affez à fon caractere . On ne
refufe rien à ce qu'on aime. It
s'engagea volontiers à ce qu'elle
ſouhaitoit de luy , & pour
GALANT.
3
l'en mieux aſſurer , il luy envoya
ce Sonnet dés le jour
mefme.
SONNET .
Arce que l'Espagnol est
PArce
Langue fiere ,
une
Ievous le dois apprendre ? Et bicn
Soit , commençons ;
Mais ce que je demande à ma
belle Ecoliere ,
C'est de neſeſervir jamais de mes
Leçons.
Déja ſi fierement voſtre ame indifferente
Oppoſe à mon amour qu'il ne faut
point aimer ,
Quemesmeen Espagnol,y fuſſiez-
Sçavante ,
A 2
4
LE MERCVRE
Vous auriez de la peine à vous
mieux exprimer.
Croyez-moy, le François vaut bien
qu'on le préfere
A la rude fierté d'une Langue
Etrangere.
De ce qu'il a de libre empruntons
leSecours.
Mais quedefon costé l'Espagnol
Se confole;
Car ne pouvons-nous pas mesler
dans nos amours ,
Et liberté Françoise, & constance
Espagnole?
Ces quatorze Vers , ſi vous
ne voulez pas les appeller un
Sonnet , font de M de Fontenelle
; & comme vous ne me
tiendriez pas quite , ſi je ne
i
GALANT.
5
vous envoyois riendavantage
de luy , en voicy d'autres qu'il
fit ily a quelque temps,&dont
l'enjouëmét a paru fort agreable.
C'eſt un Chien qui en a
fourny la matiere , & elle ne
ſemblera peut -eftre pas aſſez
relevée aux délicats ; mais
pourquoy dédaigneroit- on de
faire des Vers pour un Chien,
puis qu'un de nos plus renommez
Autheurs a fait autrefois
les loüanges de la FiévreQuar-
Marqués eft untres -joly
petitAnimal. Il fut apportédes
ſes premiers mois d'Arragon
en France,& il merite bien l'Eloge
que vous allezvoir.
te ?
1
A 3
6 LE MERCVRE
ややややややややややややや
ELOGE DE MARQVE'S...
petit Chien Arragonnois.
Cavez-vous aves qui , Philis ,
ce petit Chien ,
Peut avoir de la reſſemblance ?
Cà, devinez ,Songez-y bien ,
La choſe est affezd'importance..
Pour percer le mystere , & vousy
faire jour,
Examinez Marqués ,fon humeur,
Sa figure
Mais enfin cette Enigme est-elle
trop obscure ?
Vous rendez-vous?il reſſemble à
l'Amour.
A l'Amour , direz-vous ! la com...
paraiſon cloche,
GALANT.
7
Si jamais on a veu comparaison
clocher.
Est-ce que de l'amour un Chien
peut approcher ?
Qüyda, Philis , il en approche..
NTHELDE
LYON
1893
Mais en approcher ce n'est rien,
Ie diray davantage, j'augmenteray
bien
La ſurpriſe que je vous causes.
Vostre Chion & Amour, I'Amour
&voſtre Chien ,
C'est jus vert , vert jus , mesme
chofe..
Marquéssur vos genoux a mille
privautez ,
Entre vos bras il ſe loge à toute
heure ,
Et c'est là que l'Amour établit fa
demeure .
8 LE MERCVRE
Lors qu'il est bien reçeu de vous
autres Beautez .
On voit Marqués se mettre aifément
en colere ,
Et s'apaiſer fort aisément ;
Connoiffez-vous l'Amour ? voila
fon caractere ,
Ilsefache &s'appaise enunméme
moment.
Afin quevostre Chien ait la taille:
mieux faite ,
Vous le traitezaffezfrugalemet,
Etle pauvre Marqués qui fait
toûjours diete. ,
Subſiſte je ne sçay comment.
L'Amour ne peut chezvous trouver
de ſubſiſtance ,
Vous ne luy ſervez pas un seut
mets nourriſſant ,
1
GALANT.
9
Et s'il ne vivoit d'efperance ,
Ie croy qu'ilmourroit en naiffant.
Avec cepetit Chien vousfolâtrez
fans ceffe ,
Etfolâtrant ce petit Chienvous
mord ,
On joüe avec l'Amour , il badine
d'abord ,
Mais en badinant il vous bleffe.
Loin de punir ce petit Animal,
Ne rit-on pas deſes morſures ?
Encor que de l' Amour on ſente les
blessures ,
AlAmour qui les fait on ne veus
point demal ,
On veut qu'un Chien foit telque
quand il vient de naître ,
Et de peur qu'il ne croiffe on y
prend millefoins.
10 LE MERCVRE
Ilnefautpas en prendre moins ,
Pour empescher l'Amour de
croître.
Vous carreſſez Marqués , parce
qu'il estpetit ;
S'il devenoit trop grand , iln'auroit
rien d'aimable ;
Un petit Amour divertit ;
S'il deviet trop grad, il accable..
Mais j'entens que Marqués se
plaint du mauvais tour
Que luy fait ma Muſe indi-
Torete.
Ah ! vous me ruinez,vous gâtez
tout , Poëte ,
Dit-il, en mefaisant reſſembler à
l'Amour.
L'Amour n'est pas trop bien aupres
de ma Maiſtreſſes
4
GALANT. II
Si vous ne leſçavez , elle l'a toûjours
fuy ,
Et c'est affez pour perdreſatendreſſe
,
Que d'avoirpar malheur duraport
avec luy.
En mon état de Chien j'ay l'ame
affezcontente ,
Je ſuis heureux par cent bonnes
rafons ;
J'ay bien affaire , moy , que vos
comparaiſons
Viennent troubler mafortune pre-
Sente.
Etsi pour reſſembler aux Dieux
Ma Maiſtreſſe me diſgracie ,
A voſtre avis , m'en trouveray-je
micux?
Non, nón , c'est trop d'honneur , je
vous en remercie.
12 LE MERCVRE
3
Ah ! monpauvre Marqués , ceſeroit
grand' pitié ,
Qu'apres avoir quitté pour elle
Pere &Mere ,
La Patrie aux grands coeurs toûjours
aimable & chere ,
Tu te viſſes disgracié
Pour une cauſeſi legere.
Non , cela nesepeut , fay valoir
tes appas ;
Cher Marqués , ta Maistreffe aime
que tu laflates ,
Careſſe-la, tiens-toyfans ceffe entreſes
bras ,
En aboyant , en luy donnant tes
pattes,
Explique - toyle mieux que tu
pourras.
Et loin qu'elle tefoit cruelle ,
Parce
GALANT.
13
Parce qu'avec l'Amour on te voit
du rapport ,
Fais que l' Amour trouve grace
aupres d'elle ,
Puis qu'il te reſſemblefifort .
Penſez de ces Vers tout ce
qu'il vous plaira ; vous eſtes
de méchante humeur ſi vous
regrettez le temps que vous
aura pû couſter leur lecture,&
je ne me hazarderois pas volontiers
apres cela, à vous conter
familierement ce qui eſt
arrivé depuis peu à Male Vicomte
de *** Ie ne ſçay ſi vous
le connoiſſez . Il eſt naturellement
Galant , & il a peine à
voir une Femme aymable fans
luy dire des douceurs , mais il
eſt délicat ſur l'engagement,&
pour le toucher ilne fuffit pas
B
#4 LE MERCVRE
toûjours d'eſtre Belle. Il y a
quelque temps que parmy des
Dames de fa connoiſſance
qu'il rencontra aux Thuilleries,
il en vit une dont la beauté
le ſurprit. Il demanda qui elle
eſtoit , entra en converfarion
avec elle, luy dit d'obligeantes
folies , & luy rendit Viſite le
lendemain. La Dame le reçeut
auſſi favorablement qu'elle l'a--
voit écouté aux Thuilleries.
Le Vicomte fait figure dans le
beau monde , & elle n'euſt pas
eſté fachée qu'on l'euſt crûde
ſes Soûpirans. Il eut quelque
affiduité pour elle,& il ne la vit
pas longtemps ſans connoiſtre
qu'il eſtoit aimé ; mais toute
belle qu'elle eft,elle n'eûtpoint
pour luy ce que je n'ay quoy
qui pique : Ses manieres luy
GALANT.
15
deplurent ; il luy trouva une
fuffiſance inconfiderée , un efprit
mal tourné , quoy qu'elle
ne foit pas fans eſprit ; &comme
il ceſſa de luy dire qu'il
l'aimoit dés laquatrième Vifire
, il eut abſolument ceffé de
la voir , ſans une jeune Parente
qu'il rencõtra chez elle, & qui
fut tout-à-fait ſelon fon coeur.
Elle n'eſtoit pas fi belle que la
Dame,mais elle reparoit ce defaut
par des agrémens quipour
un Home de fon gouft étoient
bien plus touchas que la Beauté
. Elle ne diſoit rien qui ne fut
juſte & fpirituel , c'eſtoit une
maniere aiſee en toutes choſes
, point de contrainte , point
d'affectation , Elle chantoit
comme un Ange ,& toute fa
Perſonne plût tellement au
B 2
16 LE MERCVRE
Vicomte , que ce ne fut que
pour elle ſeule qu'il continua
ſes affiduitez où il la voyoit.
Comme elle ne le pouvoit recevoir
chez elle , il ſe mit affez
bien dans ſon eſprit pour ſçavoir
quand elle devoit rendre
Viſite à ſa Parente , & fi elle
n'y pouvoit venir de trois
jours , il paffoit auffi trois jours
ſans y venir. Ce manque d'em-.
preſſement n'accommodoit
point la Dame , qui s'eſtoit
laiffée prendre tout debon au
merite du Vicomte. Elle crût
que le trop de fierté qu'elle luy
marquoit en eſtoit la cauſe ,&
refolut de s'humanifer pour le
mettre avec elle dans une liaifondont
il ne luy fuſt pas permis
de ſe dédire. Elle commença
par de petites avances
GALANT. 17
flateuſes qui jetterent le Vicomte
dans un nouvel embarras
. Ce n'eſt pas qu'il ſoit infenfible
aux faveurs des Belles
, au contraire il n'y a rien
qu'il ne faffe pour s'en rendre
digne , mais il veut aimer pour
cela , & à moins que cet affaiſonnement
ne s'y trouve , les
faveurs ne font rien pour luy..
Ainſi quand il avoit le mal-
د
ſe rencontrerſeulavec EU
YO
1803
heurde
la Dame , il ne manquoit
mais à luy parler de Cam
bray ou de ſaint Omer
Elle avoit beau l'interrompre
pour tourner le diſcours fur les
affaires du coeur , il revenoit
toûjours à quelque attaque de
Demy-lune ;& fi la Dame ſe
montroir quelquefois un peu
trop obligeante pour luy , il
:
B 3
18 LE MERCVRE
recevoit cela avec une modeſtie
qui la chagrinoit encor
plus que les Contes de Guerre
qu'il luy faiſoit. Cependant la
belle humeur où il ſe mettoit
ſi toſt qu'il voyoit entrer l'aimable
Parente , cauſa un defordre
auquel il n'y eut plus
moyen de remedier. La Dame
ouvrit le yeux , obſerva le Vicomte
, connut une partie de
ce qu'il avoit dans le coeur , &
entra un jour dans un fi furieux
tranſport de jaloufie
contre ſa Parente , apres qu'il
les eut quittées , qu'elle luy
defendit ſa Maiſon. Le Vicomte
qui n'en eſtoit point averty,
fut furpris de ne la point voir
le lendemain au rendez -vous
qu'elle luy avoit donné ; il y
retourna inutilement les deux
jours ſuivans , & ne ſcachant
GALANT.
19
que s'imaginer de ce changement
, il chercha l'occaſion de
luy parler chez une Dame où
il ſçeut qu'elle alloit affez fouvent.
Ce fut là que cette aimablePerſonne
luy apprit l'infulte
qu'on luy avoit faite pour
luy. Il en eut un chagrin inconcevable
, & luy ayant juré
qu'il ne reverroit jamais fa peu
touchante Parente , il reſvoit
chez luy aux moyens qu'il devoit
tenir pour la rupture ,
quand on luy en apporta un
Billet. La Dame s'eſtoit aviſée
de ſe vouloir plaindre de ſa
froideur ; mais comme elle
cherchoit toûjours plus à luy
plaire qu'à le facher , elle crût
que pour ne le pas effaroucher
par ſes reproches , il falloit du
moins les rendre agreables par
leur maniere ; & s'imaginant
20 LE MERCVRE
que les Vers autorifoient ceux
quiaiment à s'expliquer plus
librement que la Profe , elle
s'eſtoit addreſſée àun Homme
qui la voyoit quelquefois &
qui en faiſoit d'aſſez paflables..
Tout fut miſtere pour luy; Elle
luy dit ſeulement les choſes
dont on ſe plaignoit ,& il fallut
qu'il fiſt les Vers ſans ſca--
voir ny à qui ils devoienteſtre
envoyez , ny quiestoit laDame
qui avoit ſujet de ſe plaindre.
Les voicy tels que le Vicomte
les reçeut..
V
Ous m'avez dit que vous
maimez ,
Et je vous l'ay d'abord ory dire
avec joye
Mais que voulez-vous que j'en
croye,
Si vous ne me le confirmez..?
GALANT. 21
YON
La langue est quelque chose,& de
Son témoignage
Le charme est doux à qui l'attend
;
Mais croyez- vous que pour
estre content ,
Il nefaille rien davantage?
Ce n'est pas tout de dire , ilfaut
estre empressé
Aconvaincre les Gens de ce qu'on
leur proteste ;
Et quandla langue a comencé
C'est au coeur à faire le reste.
Il est centpetitsfoins qu'un Esprit
complaifant
Trouve à faire valoir quand l'amour
est extréme ;
Et c'eſt ſouvent enſe taiſant,
Qu'on dit plus fortement qu'on
aime.
22 LE MERCVRE
Des regards enflamez, un foûrive
flateur ,
Font aux Amans entendre des
• merveilles ;
Et j'amcmieux ce qui fe ditau
coeur ,
Que ce qu'on dit pour les oreilles..
Tout doit tendre à donner des
preuves defafoy;
Lereste ,pures bagatelles..
Lors que vous me voyez , le grand
ragoust pour moy ,
Quevous me contiez des nouvelles!
Dites-moy mille fois que charmé
demevoir ,
Vous ne trouvezque moy d'aimablefur
la terre ;
Aquoy bon me parler de combats
&de guerre ,
GALANT. 23
Quandj'ay de vous autre chose à
Sçavoir?
Qu'on ait fait quelque exploit
d'une importance extréme ,
Vn autre peut me l'expliquers
Mais un autre que vous, du moins
Sans me choquer ,
Ne peut me dire , je vous aime.
C'est par vous que ces mots font
pourmoypleins d'appas .
Cependant que faut-il de vous
que je soupçonne ? 1
Si jevous tens la main, vous ne la
baiſezpas ,
Quoy que vous ne foyez obſervé
de personne.
Ilſemble que toûjours timide, circonfpect
,
Vous estant dit Amant , vous n'ofiez
leparoiſtre ,
24 LE MERCVRE
Et que chez vous l'Amour,quipar
tout fait le Maistre ,
Soit enchaînépar le respect.
Non,non, vous n'aimez point, j'en
ay la certitude ,
Iay voulu me flater en vain jufqu'à
ce jour ;
L'aveu que je reçeus d'abord de
voſtre amour ,
Fut unedouceur d'habitude.
C'eſtſans vous laiſſer enflamer ,
Que vostre coeur quand il vous
plaiftfoûpire ;
Et vous nesçavez pas aimer ,
Voussçavezseulement le dire .
Ces Vers que le Vicomte
auroit trouvez jolis ſur toute
autre matiere , luy déplûrent
fur celle- cy. Il eſtoit déja de
méchante
GALANT.
25
méchante humeur. Ildit qu'il
envoyeroit la Réponſe; & pour
la rendre de la meſme maniere
qu'il avoit reçeu le Billet , il
alla emprunter le ſecours d'un
de ſes plus particuliers Amis.
Ce qu'il y eutde plaiſant , c'eſt
que c'eſtoit celuy meſme qui
avoit déja fait les Vers de la
Dame , & qui ayant appris
toute fon Hiſtoire par le Vicomte,
fut ravy de trouver une
occaſion ſi propre à ſe vanger
de la fineſſe qu'elle luy avoit
faite. Le Vicomte le pria de
meſler quelque choſe de malicieux
dans cette Réponſe , &
de la faire aſſez piquante pour
obliger la Dame à ne fauhaiter
jamais de le revoir. Il y conſentit
d'autant plus volontiers,
que la Dame ſuy ayant caché,
C
26 LE MERCVRE
qu'elle euſt intereſt à l'affaire,
il ne devoit pas craindre de ſe
broüiller avec elle,quandmefme
elle viendroit àdécouvrir
qu'il euſt fait les Vers. Il les apporta
une heure apres au Vicomte
, qui les envoya dés le
jour meſme. Ils eftoient un peu
cavaliers , comme vous l'allez
voir par leur lecture .
C
E n'est pas d'aujourd'huy
qu'en Chevalier courtois
Ien conte aux Belles d'importance
Mais ilfait malfeur quelquefois
Mefaire une agreable avance
Sur la trop credule esperance ,
Que desemblables paffe-droits
M'obligeront à la conſtance.
Mon coeur à s'engagerjamais ne
Se résout,
GALANT.
27
Et des plus doux attraits fut la
Belle affortie
Qui croit tenter mon humble
modestie ,
Quadma coplaisance estàbout,
I'aime mieux quitter lapartie,
Que de risquer à gagner tout.
Apparemment la Dame ſe
le tint pour dit , du moins elle
dût connoiſtre par là que le
Vicomte n'avoit aucune eftime
pour elle.Ils ne ſe ſont point
veus depuis ce temps-là ; &je
tiens les particularitez de l'Hiſtoire
de celuy qui a fait les
Vers.
Quoy que la France ſoit le
plus agreable ſéjour que puiffent
choifir les Perſonnes de
bon gouſt, trouvez bon,Madame
, que je vous mene au delà
C 2
18 LE MERCVRE
des Mers. Les Armes du Roy y
ont remporté une celebre Vitoire
à douze ces lieuës d'icy,
vous le ſçavez , & le Combat
donné devantTabaco , a tant
fait de bruit qu'il n'eſt ignoré
de perſonne. Mondeffein n'eſt
pas de repeter ce que l'Extraordinaire
en a dit;je ne veux
que vous bien marquer de
quelle confequence eſt aux
Ennemis la perte de leurs Vaiffeaux.
On a tâché àla déguiſer,
cependant la verité ne peut
eftre long-teps cachée, il n'eſt
pointde nüages qu'elle ne percepour
ſe découvrir. Si l'Admiral
Binkes ne demeure pas
d'accord de tous nos avantages,
ce qu'il a écrit ne ſuffit pas
pour faire croire que nous ne
les ayons pas remportez , &
nous ydevons moins adjoûter
GALANT.
29
de foy qu'à vingt Relations , &
qu'à des Lettres de Hollande
mefme qui ont eſté envoyées à
des Particuliers ,& qui coviennent
toutes de la méme choſe.
Mais pour donner quelque ordre
à ce diſcours , parlons des
forces que les Ennemis avoient
avant qu'ils fuſſent attaquez,
examinons la conduite de M
le Comte d'Eſtrées , voyons ce
qu'il a fait avant le Combat,
pourquoy il l'a donné , & de
quelle maniere il a combattu,
& faiſons enfuite reflexion fur
le dommage que doit cauſer
aux Ennemis la perte qu'ils
ont faite ſous le Canon meſme
de leur Fortereffe .
Tous ceux qui ont marque
dans leurs Relations que les
Ennemis avoient quatorze
C3
30 LE MERCVRE
:
Vaiſſeaux , en ont donné des
preuves convainquantes. Ils
diſent enquatre endroits qu'un
Négre & un Pilote qui furent
pris avant le Combat, en affurerent
Mr le Comte d'Eſtrées;
que ceux qui débarquerent
pour l'Attaque du Fort eſtant
arrivez fur une hauteur lesdécouvrirent
dans la Rade au
mefme nombre , &que l'ordre
de leur Bataille en demy croiffant
, donna lieu aux Noftres
d'en faire un compte exact ,
lors qu'ils allerent les attaquer.
Il eſt vray que le Vaiſſeau de
Rafimus fameux Corfaire , &
une Pinace montée de trente
huit Pieces de Canon, eſtoient
compris dans les quatorze
Vaiſſeaux; & c'eſt peut- eftre
par cette raiſonque les Holandois
foûtiennent qu'ils en a
GALANT.
3
voientmoinsque ne marquent
nos Relations ; mais le nom ne
fait rien à la choſe , la Pinace
valoit bien un Vaifſeau , & celuy
deRaſmus les fervoit,quoy
qu'il ne fut pas venu avec eux.
Je ne parle point d'un Vaiſſeau
Portugais qui estoit dans le
Port, ne ſcachant pas s'il a cobatu
.Tous cesVaiſſeaux étoiét
à portée de Mouſquet de leur
Fort, dont les Canons à fleur
d'eau defendoient l'entrée de
la Rade. Il y avoit aupres du
Port un Banc qui rendoit la
paffe fi étroite,qu'il n'y pouvoit
entrerqu'unVaiſſeau de front.
Voilà l'eftat des forces des
Ennemis. Voyons les raiſons
que M le Comte d'Eſtrées a
euës de les attaquer avec dix
Vaiſſeaux ſeulement , les précautions
qu'il a priſes pour
32 LE MERCVRE
reuſſir , & fon intrepidité pendant
le Combat .
Ce Vice- Admiral eſtant arrivé
à une lieuë de l'entrée de la
Rade des Ennemis, fit mettre à
terre M de Souches , & M² le
Febvre de Mericour, accompagnez
de quelques Habitans de
laMartinique,& leur ordonna
de tâcher à faire quelques Prifonniers.
Ils ne prirent qu'un
Négre , qui rapporta ce que
j'ay déja dit , que les Ennemis
avoient quatorze Vaiſſeaux ,
parce qu'il leur en eſtoit arrivé
cinq depuis quelques jours . Ce
Négre adjoûta que le Fortn'é--
toit pas achevé , ce qui fit réfoudre
M d'Eſtrées à le faire
attaquer avantque les Ennemis
euſſent le temps de ſe reconnoiſtre.
Il fit débarquer
quelques Troupes avec M. le
GALANT.
33
Chevalierde Grand-Fontaine .
Il alla luy -meſme à terre où il
refolut d'occuper les Ennemis
du côté de la Mer,tandis qu'on
attaqueroit le Fort , mais une
grande Plüye eſtant ſurvenuë,
& ayant fait groſſir une petite
Riviere arreſta les Troupes.
Cependant on apprit que le
Forteſtoit achevé . Mr le Vice-
Admiral qui estoit preſque en
meſime temps ſur mer & fur
terre ,& qui eftoit revenu pour
faire la diverfion que je vous
viens de marquer , débarqua
encore une fois & fit conduire
du Canon & un Mortier quine
firent pas tout l'effet qu'il s'en
eſtoit promis. M le Comte
d'Eſtrées eftant retourné une
ſeconde fois dans ſonVaiſſeau,
envoïa Me Heroüard pour agir
de concert avec Mle Cheva34
LE MERCVRE
lier de Grand - Fontaine , &
s'approcher du Fort par Tranchée.
Les Ennemis ayant eu le
temps de ſe reconnoiſtre avant
que d'eftre preſſez,& ſe préparant
à ſe bien defendre , M² le
Vice-Admiral qui l'apprie fit
revenir auſſi - toft M Heroüard
pour raporter l'eſtat des choſes
dans un Conſeil de Guerre . Il
dit ce qu'il avoit apris,& ajoûtaqu'il
faloit trop de teps pour
fe rendre maiſtre du Fort dans
les formes ; mais qu'on l'emporteroit
bien- toſt ſi l'on faifoit
une diverfion du coſté de
laMer ; & fur ce qu'on héfitoit
àſuivre fon confeil,il ſe leva &
aſſura tellemét qu'il réüffiroit,
qu'on le crût. Il eut ordre de
faire deux bonnes Attaques &
une fauffe,& de ne donner que
deux heures apres que le Com
GALANT..
35
bat de Mer ſeroit commencé.
Mr le Comte d'Eſtrées qui appuya
cet Avis, ne le fit pas fans
en avoir beaucoup de raiſons.
Il avoit emporté la Cayenne
de la meſme maniere ; il connoiſſoit
la valeur de ſes Troupes
& la bõté de ſes Vaiſſeaux;
& il vit de plus des neceffitez
abſoluës d'en uſer ainſi. La
longueur d'un Siege dans les
formes luy auroit fait riſquer
ſesVaiſſeaux,la Rade de Tabaco
eſtoit mauvaiſe, & il y avoit
déja perdu pluſieurs anchres
& pluſieurs cables . Il réuffit du
coſté de la Mer comme vous
avez appris ; & fi l'on avoit fait
du coſte de la terre ce qu'il
avoit ordõné, la victoire auroit
eſté entiere,puis que les Ennemis
ont perdu tous leurs Vaifſeaux
, encor qu'ils fuſſent fa36
LE MERCVRE
1
voriſez du Canon de leur Fort.
Si la vigilance de M'le Vice-
Admiral a parû en deſcendant
deux fois à terre , il n'en a pas
moins fait paroiſtre ſur Mer,où
ſon intrepidité s'eſt fait remarquer.
On l'a veu apres avoir
eſſuyé le feude tous les Vaifſeaux
Ennemis & des Bateries
du Fort , aborder le Contre-
Admiral de Hollande, s'en rendre
maiſtre , & attaquer un autre
Vaiſſeau avec le méme fuccés.
On l'a veu bleſſé dans un
Canot , exposé au feu des Ennemis
, faire gouverner vers
leursVaiſſeaux,pour examiner
l'eſtat où ils eſtoient. On a veu
ceCanot s'enfocer apres avoir
eſté percé d'un coup de Cano.
On a veu ce Vice-Amiral dans
la Mer ; & apres en eſtre ſorty
tout
GALANT .
37
tout trempé & bleffé en deux
endroits , on l'a veu appeller
une Chaloupe & fe mettre dedans
pour aller encor ſe mefler
parmy les Ennemis , & donner
les ordres en s'expoſant de
nouveau aux meſmes dangers
qu'il venoit d'éviter.
Si l'Attaque de terre n'a pas
eſté ſi heureuſe que celle de
Mer , la trop boüillante ardeur
de ceux qui devoient inſulter
le Fort , & qui l'attaquerent
plûtoſt qu'on ne leur avoit ordonné,
en a eſté cauſe. La mort
de M de Bayancour y a auſſi
beaucoup contribué. Les Milices
qu'il commandoit , & qui
portoient les Echelles ſe voyat
ſans Chef , ne voulurent plus
avancer. Cependant tout étoit
bien concerté , l'on étoit au
Tome V. D
38 LE MERCVRE
haut du Parapet , & fans tous
ces malheurs que Mr le Comte
d'Eſtrées ne pouvoit prévoir,
l'entrepriſe de terre auroit eu
le ſuccès qu'on en attendoit,&
auroit fait réüffir celle deMer,
non pas plus qu'elle a fait, mais
avec bien moins de perte. Les
Holladois croyent avoir beaucoup
gagné , parce qu'ils n'ont
pas perdu leur Fort,& que nôtre
Victoire n'a eſté entiere
que du coſté de la Mer; cependant
elle eſt ſi grande qu'elle
peut affez nous récompenfer
de quelques heures que nous
avons perduës devant le Fort ;
& fi l'on peutdire qu'on réuffit
toûjours beaucoup lors qu'on
a de grands deſſeins , & qu'on
vient à bout de plusde lamoitić
, nous pouvons aſſurer que
nous avons eu des avantages
GALANT.
39
confiderables , & que la moindre
perte des Hollandois eſt
celle de tous leurs Vaiſſeaux.
Leur Contre - Admiral eſtoit
monté de foixante & fix pieces
deCanon; le Lieutenat étonné
d'y voir le feu,dit auſſi-tôt qu'il
y avoit dix - huit milliers de
poudre dans ce Vaifſeau , &
une grande quantité de richefſes.
On fit tout ce que l'on pût
pour en arreſter l'embraſemét,
mais il fut impoffible. Parmy
les Vaiſſeaux qui ont eſté brûlez,
ily en avoit cinq nouvellementarrivez
de Hollade chargez
de vivres pour un an , tant
pour l'Eſcadre , que pour les
Colonies; ils avoient apporté
fix cens Hommes & amené
pluſieursFamilles,& beaucoup
de Marchandiſes & d'argent
D2
40 LE MERCVRE
pour établir des Magaſins. Ils
ont perdu outre cela pluſieurs
Négres avec leurs Femmes &
leurs Enfans qu'ils avoient
embarquez pour tranſporter
cette Colonie aillieurs . Ainfi
en brûlat leurs Vaiſſeaux, nous
pouvons dire que nous avons
entierement ruiné le commencement
de leurs Habitations,
&mis les noftres en ſeureté ; il
leur faut des millions pour ſe
rétablir , & pour armer une
nouvelle Flote. Pluſieurs Lettres
de Hollande affurent la
méme choſe,& les Particuliersqui
ſentent leur mal,loin de le
déguiſer , ne peuvent s'empefcher
de s'en plaindre.
Les Victoires qui s'obtiennet
facilement ne font pas les plus
eſtimées . La valeur & la bravoure
des Vainqueurs ne paGALANT.
41
ME LA
VIZ
roiffent que par la forte refiſtace
de leurs Ennemis,& c'eſt
par cette raiſon que leCombat
Naval donné devant Tabaco
feroit moins glorieux aux Fraçois
s'ils y avoient perdu moins
de monde. Jamais Action n'a
eſté fi vigoureuſe.On tira pendant
le Combat prés de trente
mille coups de Canon de part
&d'autre à portée
de Pistoler
Il n'eſt refté aux Ennemis
un ſeul Capitaine de Vaiſſeau
capable de rendre ſervice,tous
les autres ont eſté bleſſez,tuez
ou brûlez,& leur mortn'a coûté
unpeu de fang à nos Braves,
que pour les faire triompher
avecplus d'éclat.Voicy lesNõs
de ceux qui ont eſté tiez &
bleſſez enſe ſignalant, tant au
Combat de Merqu'à l'Attaque ,
de la Fortereffe . D3
42 LE MERCVRE
Capitaines morts.
M Gabaret. Les Ennemis
l'ont veu combattre juſqu'àfon
dernier moment,& il n'a quitté
le combat qu'avec la vie, quoy
qu'il euſt pû s'en retirer,eſtant
bleſſé de trois coups. Il eſtoit
Parent du grand Gabaret qui
commande à Meſſine, & il s'eſt
montré digne de ce Nom par
toutes ſes actions .
Mrs de Léfine, de la Borde &
Heroüard de la Piogerie.
Capitaines bleſſez .
M le Chevalier de Grand-
Fontaine . C'eſt un tres-brave
Officier qui a vieilly dans les
Troupes, &qui s'eſt trouvé en
beaucoup d'occaſiós périlleuſes
où il s'eſt toûjours ſignalé .
M le Marquis de Villiers
d'O.
M le Comte de Blenac.
GALANT.
43
Mrs le Febvre, de Méricour,
de Montortier , & de Mafcarany.
Lieutenans morts .
Mr le Chevalier d'Erre .
Me de laMéleniere . Il a donné
des preuves de fon courage
juſques à lamort.
Mrs Tivas , & de Bellechau ..
Lieutenans bleſſez ..
M le Chevalier d'Hervault..
M's de Champigny, de Martignac
& de Courcelles. Ce dernier
a eſté bleſsé en ſe ſignalant
à l'Attaque du Fort.
Enseignes morts.
16
M le Chevalier Merault.
Mrs de Villiers,de S.Privas,&
de Seiche, aîné& cadet.
Enseignes bleffez .
Me le Chevalier d'Augers.
Il a donné de grandes marques
de valeur . Male Chevalier de
44 LE MERCVRE
1
Blenac. M de la Rocque. Il
eſtoit Major des Troupes de la
Deſcente. Il ſauta le premier
par deſſus les deux paliſſades,
& alla juſques au Parapet de la
Ville,où il ne monta point faute
d'échelle..
Mrs de Veſençay, Coignard,
Herman,Comar de la Malmaifon
,&du Menil-Heroüard.
Autres Officiers tuez .
M de Bayancour, Lieutenat
de Roy de S.Chriftophe .M.de
Richebourg, Lieutenant d'une
Barque longue. M. de Lifle
Commiſſaire de l'Artillerie..
M.de Paris, CapitainedesMatelotsde
M. le Cote d'Eſtrées..
Ms de la Brachetiere , & Sta-)
vay ,Gardes de Marine.
Autres Officiers bleffez,
M. DeſvauxCapitaine d'une
Barque longue.M.Gifors Ecri
GALANT.
45
vain du Roy. M.Pinette Secretaire
de M. le Comte d'Eſtrées,
Fils de M. Pinette affez connu
par ſa capacité dans les Affaires
du Clergé . M. de la Motte,
M. de Chatelard, M. de Vilair.
Volontaires tuez .
M. de Sainte-Marthe Fils du
Gouverneur de la Martinique.
M Cotadon & le Gras .
Ily a eu d'autres Volontaires
& Gardes de Marine , qui ſe
ſont ſignalez . Les uns ont eſté
tuez , les autres bleſſez , & la
pluſpart ont ſervy à terre en
qualitéde Lieutenans d'Infanterie.
Ms Gaffan , Kermovan,
de Vaintre , Julien , Rehaut ,
Brignol , & Kercon , font de ce
nombre .
Rien ne peut égaler l'intrépidité
de M. Berthier , qui ſe
jetta à la Mer , & enleva un
46 LE MERCVRE
Canot ſous l'Eperon d'unVaifſeau
Ennemy . Ceux qui ſe mirent
dedans avec M. le Comte
d'Eſtrées furent M. le Chevalier
d'Erbouville Major. M. le
Chevalier d'Hervault qui a
apporté au Roy la nouvelle de
la défaite des Vaiſſeaux Ennemis
, & M. le Chevalier Pariſot
Volontaire . Ce dernier a accompagné
M. le Vice-Amiral
dans tous les perils où il s'eſt
trouvé ; il a fait admirer ſon
courage , & a fait dire de luy
avec beaucoup de justice , que
de pareils Volontaires valoient
bien les plus braves Officiers ,
&ceux qui font les plus conſommez
dans le Meſtier de la
Guerre.
Je croyois ne vous devoir
plus rien dire touchat l'Affaire
deTabaco ; mais je ſuis obligé
GALANT.
47
de rendre juſtice à M. Binkes,
& de publier ſa ſincerité. Je
viens de lire la Lettre qu'il a
écrite auxEſtats apresle Com- THAODE A
bat Naval , & j'ay eſté ſurpris oYON
que nous avons veuë de M. le
Comte d'Estrées ſur le meſme
ſujet. Les Holandois ont voulu
nous perfuader que M. Binkes
ne demeuroit pas d'accordde
nos avantages ; ils ont eu leurs
raiſons pour en uferde la forte ;
&comme les pertes qui ſe font
dans des Païs de commerce
font beaucoup plus ſenſibles
aux Particuliers , que celles où
l'Etat eſt intereſsé , il ne faut
pas s'étonner ſi on les déguife
avec tant de ſoin : on y reüffit
d'abord ; & la verité qui vient
de fi loin , demeure toûjours
quelque temps cachée.
de latrouverſemblable à celle 893 77714
48 LE MERCVRE
Songeons au retour , Madame.
Quoy que le trajet ſoit
long , vous n'en devez point
craindre la fatigue ; & fi vous
eſtes bleſsée de l'Image de la
Mer, vous n'aurez pour la difſiper
par quelque agreable
Objet,qu'à faire un tour àVerfailles.
On y a celebré cette année
avec une extraordinaire
magnificence les deux jours ,
deſtinez par tout où regne la
veritable Religion , aux Proceſſions
les plus folemnelles.
C'eſt un effet de la pieté du
Roy, qui ne ſe fait pas moins
de gloire de foûtenir dignemet
le Titre qu'il a de Fils aiſné de
l'Eglife , que le Nom de Loürs
LE GRAND que tant de Vitoires
ſurprenantes luy ont
acquis depuis une fi longue
fuite
GALANT.
49
le
don-
'
YON
ſuite d'années. Mr Bontemps
Gouverneur de Verſailles, dõt
chacun connoit le zele pour le
ſervice de Sa Majeſté , reçeut
l'ordre pour tout ce qui re--
gardoit la pompe de ces deux
grandes Journées, & il
na en ſuite pour l'execution à
Mr Berrin,Deſignateurdu Ca- *
1893
*
binet du Roy. Le Genie de ce
dernier vous eft connu,& vous
ſçavez , Madame , qu'il ſeroit
difficile d'en trouver un plus
inventif. Je ne vous feray point
le détail de tout ce qui ornoit
le plus fuperbe&le plus riche
Repoſoir qu'on ait jamais veu.
Tout le monde est informé de
la grande quantité de Pieces
rares , curieuſes , & fans prix,
que le Roy avoit avat la guer -
re ; le nombre en eft encor
Tome V. Er
50 LE MERCVRE
augmenté deptris ce temps -là,
& il n'y a peut eſtre rien qui
marque plus la grandeur de la
France,& la merveilleuſe conduite
de fon Prince , rien qui
ſoit plus à la gloire de ceux qui
ont ſous lity les premiers emplois
de l'Etat ,que de voir un
fi grand amas de richeſſes non
ſeulement conſervé , mais ac
crû malgré les exceſſives dé
penſes où l'on est tous les jours
engagé pour la ſubſiſtance de
nos Armées. Parmy tant de
raretez , on admira ſur tout
une Courõne de Pierreries de
deux pieds de diametre, qui ne
pût eſtre regardée qu'avec un
etonnement inconcevable.
Toutes les Courts dans lefquelles
paſſa la proceffion, furent
ornées d'une partie des
plus belles Tapiſſeries du Roy.
GALANT.
51
Mrdu Mets , Sur-Intendant de
tous les Meubles , ordonna à
M² Coquino , qui garde ceux
- de la Couronne , de les faire
tranſporter à Verſailles. Voicy
celles qui y furent tenduës.
Les Actes des Apoftres de
Raphaël.
La Pſyché de Raphaël .
Les Croteſques de Raphaël.
Le Grand Scipion de Jules
Romain.
Le Fructus Belli , qui eſtoit
au Roy d'Eſpagne.
Le Grand Conſtantin de
Rubens , & les douze Mois de
l'Année, qui estoient autrefois
àMonfieur de Quife.
Toutes ces Tentures ſont
rehauffées d'or. Elles eſtoient
accompagnées de la Chaffe
d'Olbeins , fameux Peintre Allemand.
E 2
52 LE MERCVRE
4
Les Tapiſſeries modernes
qui parurent le mefme jour, &
ont eſté faites ſur les Deſſeins
de M'le Brun , & fabriquées.
aux Gobelins , repreſentant
toutes enſemble l'Histoire du
Roy , furent
Le Sacre de Sa Majeſté.
La Conférence , ou l'Entreveuë
du Roy avec le Roy d'Efpagne.
Le Mariage du Roy.
L'Audiance que Sa Majesté
donna à Fontainebleau àM le
Cardinal Legat.
L'Alliance faite avec les
Suiffes .
Toutes les Conqueſtes du
Roy en diferentes Pieces, dans
leſquelles Sa Majesté eſt repreſentée
au naturel , avec tous
ceux qui ſe ſont trouvez dans
toutes les Cerémonies , Sieges
GALANT.
53
& Combats,qu'on admire dans
ces Tentures.Elles font toutes
rehauffées d'or , auffi bien que
celles qui ſuivent.
Les Batailles d'Alexandre.
Les Veuës des Maiſons
Royales .
Les Muſes .
Les Saifons .
Et les cinq Sens de Nature.
Ces dernieres ont encor
eſté faites fur les Deſſeins de
Mr le Brun , Premier Peintre
du Roy , & elles ſont travaillées
avec tant d'art & de délicateſſe
, que la Peinture n'a
rien de plus vif.
Les magnificences qui parurent
huit jours aprés, ne furent
pas moins conſidérables .
Jamais on n'a rien veu de fi
agreable , ny de mieux enten-
E 3
34 LE MERCVRE
du. Tout le Chaſteau ſe trouva
ſuperbement décoré,toutes les
Feneſtres estoient ornées de
riches Tapis , & tous les Balcons
revétus de Tapis de Perſe
à fonds d'or , & remplis de
Caiſſes d'Orangers. Il y en
avoit auffi de poſées à plomb
fur les Colomnes, environnées
de Feſtons de Fleurs , & entre
chaque Colomne on voyoit
d'autres Caiſſes d'Orangers.
Les mêmes ornemens regnoient
autour de la Court, &
le tout enſemble produiſoit un
effet ſi merveilleux , que la
veuë en eſtoit charmée.
Dans le meſme temps que
le Roy a fait éclater ſa pieté
par toutes ces magnificences ,
Monfieur a donné des marques
publiques de la fienne ,
en venant gagner icy fon Ju
GALANT.
55
bile , qu'il n'avoit pû gagner
à l'Armée . Il a faitſes Stations
avec un zele qui a édifié tout
le monde. Cependant il s'eſt
trouvé un Scrupuleux qui luy
a donné quelque avis ſur la
préparation où ce grand Prince
ſe devoit mettre pour une
action fi pieuſe . Jugez , Madame
, par la lecture de ces Vers,
fi le ſcrupule adû l'arreſter.
SUR LE JUBILE'
DE
SON ALTESSE ROYALE .
Ous pensezdonc , Seigneur,
Vousg
agner le Jubilé ,
Sans reparer l'outrage & l'affront
Signalé ,
56 LE MERCVRE
Quepar une injustice étrange,
Dont toute l'Europe a parlé,
Vous fiſtes au Prince d'Orange
Dans vostre dernier Démeflé?
Ne vous souvient - il plus avec
quelle furie
Vous fustes l'attaquer au milieu
de fes Gens ,
LeSaintjour de Pasquesfleurie;
Et quelle horrible boucherie
Vousfiftes des pauvres Flamans,
Qui vouloient défendreſavie?
Pour luy,graces àſon Cheval,
Qui l'a plus d'une fois secouru
dans lafuite ;
Ilcut plus de peur que de mal,
Etpar uneſage conduite ,
Abandonnant ſon bagage &Sa
Suite ,
Ilalla repaſſeràBruges le Canal.
GALANT .
57
Mais en estes-vous moins coupable?
Et renvoyer ainſi ce Prince àfa
Maiſon ,
Confus , dans un état lugubre, pitoyable
,
Sans luy faire aucune raifon,
N'est-ce pas un crime effroyable ,
Dont on ne peut jamais efperer le
pardon ?
Je ne sçay qu'un moyen pour vous
tirer d'affaire ,
L'avis m'en est venu d'un fage
Directcur;
Mais à vous direvray, Seigneur,
Sa Morale est un peu fevere,
Et la chose pour un Vainqueur
Eft affez difficile àfaire.
Furezqu'estant vaincu dans quatre
ou cinq Combats,
58 LE MERCVRE
Vous quitterez aux Flamans la
Campagne;
Que vous rendrez Saint Omer à
l'Espagne ,
Que vous fouffrirez tout des
Troupes d'Allemagne ;
Et cela fait , ne doutez pas
Qu'on ne vous puiffe abfoudre de
tout cas.
CesVers m'ont eſté donnez
comme eftant du Pere Comire
Jefuite , qui en fait ſi bien de
Latins . C'eſt un Homme dont
le merite eft connu. Il n'en
faut point d'autre preuve que
la correſpondance qu'il entretient
avec tous les Sçavans, &
l'eſtime particuliere qu'a pour
luyMe l'Eveſque de Paderbon.
Le fuffrage de ce grand Prélat
eſt un titre incontestable
de gloire pour tous ceux à qui
GALANT.
59
il croit qu'il ſoit juſte de l'accorder.
Puis que nous ſommes revenus
à la Bataille de Caſſel , il
faut que je vous faffe part de
ces Vers qu'a faits M' Martinet,
Ayde des Ceremonies, fur
les Victoires de Son Alteſſe
Royale.
骨骨や骨好好好好好炉炉炉炉
A MONSIEUR,
Sur les Conqueſtes.
C
ASSEL estoit connu partes
grandes journées ,
Qui couvrirent d'honneur deux
Teftes couronnées.
Sous le nom de PHILIPPE , égalementheureux
,
Si l'on vit triompher ces Princes
genereux ,
60 LE MERCVRE
Superbes de leur Nom , & jaloux
de leur Gloire ,
Comme eux d'un pas hardy tu
cours à la Victoire ;
Mais ta rare conduite a dequoy
nous charmer ,
Tu cherches l'Ennemy fans quitter
Saint Omer.
Sans détacher les tiens du pied
de la muraille ,
Tupréviens le Secours , tu gagnes
La Bataille,
Et tout couvert deSang, reviens
d'un pas vainqueur
Donner aux Affiegeans de laforce
&du coeur.
Se voyant hors d'estat de defendre
la Place ,
Déja les Aſſiegezont recours à ta
grace :
D'une Ame fi Royale on doit tout
esperer ,
Et
GALANT. 61
8*
18939
Et ta Blemence est feûre à qui
veut l'implorer.
De ces fameux Héros tu ranimes
la cendre ,
On croit en te voyant voir un autreAlexandre:
Ta Valeur admirable, & tes Faits
inoüis
Font reconnoiſtre en toy le par
fang de Loürs.
Viens bannir de nos coeurs la
trainte & les alarmes ,
Au Vainqueur des Vainqueurs
viens consacrer tes Armes ,
Des Drapeaux Ennemis viens
charger ſes Autels ,
Payeràses grandeurs des Tributs
immortels ,
Et par un humble aveu de Sa
hautepuiſſance ,
Signaler & ton zele & tareconnoiffance.
Tome V. F
}
62 LE MERCVRE
٢٠
Sans elle un coup fatal cust rompu
les accords
Qui tiennent attachez & ton
ame & ton corps ;
Laiffe pour quelques jours refpirer
ton Armée ,
Et tandis que par tout la prompte
Renommée
Ira femel le buit de tes travaux
guerriers ,
Viens respirer toy-mefme à l'ombre
des Lauriers.2
J'ajoûte à ces Vers une Devi'e
qui a eſté faite pour Monfieur,&
que beaucoup de Gés
d'eſprit ont eftimée.Elle a pour
corps une Lune qui entre dans
les Signes du Soleil , & voicy
lesParoles qui luy fervent d'ame
. Sequitur veftigia Fratris .
Pardonnez - moy ces trois mots
Latins Madame. Quand ils ſe
GALANT. 63
roient d'une Langue entiere+
ment inconnue pour yous ,
vous n'auriez beſoin pour les
entendre , que du dernier de
ces fixVers qui font au deffous
de la Deviſe.
Tant de Monstres divers ne
Sçauroient arreſter
Ce bel Aftre dans ſa carriere :
Mais plein deforce &de lumiere,
Nous voyons que fims s'écarter,
Dés qu'il paroiſt ſfur IHemifphere
,
Il ſuit fidellement les traces de
SonFrere.
Je croy qu'il feroit difficile
de donner à Monfieur une
plus forte loüange. En effet,
ſuivre les traces du Grand
Loürs , c'eſt aller plus loin que
F 2
64 LE MERCVRE
les plus fameux Conquerans
n'ont jamais efté. Nos beaux
Eſprits s'exercent encor tous
lesjours fur une ſi vaſte matiere.
Je ne vous envoye point ce
qui a eſté imprimé,& qui pourroitn'eſtrepointnouveau
pour
vous. Je m'arreſte ſeulement à
ce qui ne peut avoir eſte veu
que de fort peu de Perſonnes,
& c'eſt par là queje vous fais
partde ces Vers,où vous trouverez
plus de naturel , que de
cette élevation pompeuſe qui
a quelquefois plus de grands
mots que de bons fens. Ils font
de M. de Mimur, dont le Pere
eft Confeiller au Parlement de
Dijon. Ce jeune Gentilhomme
fut donné pour Page de la
Chambre à Monſeigneur le
Dauphin , dans le temps que
Monfieur de Montaufier fut
GALANT.
65
fait Gouverneurde ce Prince.
Quoy que M.de Mimur n'eust
pas encor dix ans, il paſſoitdeja
pour un prodige. Il ſçavoit
parfaitement l'Hiſtoire & la
Chronologie; les Sciences les
plus relevées luy estoient familieres,&
il en donna deflors
d'aſſez glorieuſes marques , en
confondant plufieurs Perſonnes
qui en prefenced'ungrand
Prince,s'attacherent à luy faire
des Queſtions . Son merite augmete
tous les jours,auſſi-bien
que ſa modestie , qui l'auroit
-toûjours empeſche de laiſſer
courir ces Vers , ſi ſes Amis
n'avoient eu aſſez de memoire
pour en tirer une Copie malgré
luy
F3
66 LE MERCVRE
VERS IRREGULIERS
POUR LE ROY.
Vel defir preſſant minquiete
,
Et quel jeune transport d'une ardeur
indiscrete ,
Eleve mon esprit jusqu'au plus
grand des Rois ?
Quoy ! temeraire avec ce peu de
voix,
Qui ferviroit à peine àparlerde
nosBois . ८
Or du travailque fait l'Abeille
au Mont Himette D
Oferois -je chanter comme en moins
-dedeux mois
Loüis afçew ranger trois Villes.
fousfes Lois?
Oferois - je conter la sanglante
Défaite
GALANT.
67
Quimet le Flamand aux abois ,
Et tant deſurprenans Exploits ,
Où n'auroit pas suffy le plus fameux
Poëte ,
Que dansfon heureux SiecleAuguste
eut autrefois ?
Non , à quelque deſſein que mon
zele m'engage ,
Je connois mon génie , & ne me
flate pas.
Ie n'entreprendray point de tracer
une image
Qui le peigne außi fier qu'on le
voit aux Combats
Attacher la Victoire incertaine
&volage,
Et larendre conftante àmarcher
furfespas.
C'est cependant parses derniers
progrés,
Que la Frontieredeformais
68 LE MERCVRE
Verra le Laboureurdansſafertile
terre
Senrichir tous les ans des trefors
de Cerés ,
Et fans estre allarmé des malheurs
de la Guerre ,
Foüir enſeuretédes douceurs de la
Paix
Venez montrer ce front où brille
La Victoire
Rameneznos beaux jours , rameneznos
plaisirs ,
Revenez, &faites-nous croire
Que vous preferez nos defirs
Aux interests de vostre gloire.
Hé! quoy tant de travaux avant
5
qu'à nos Vergers whoar
Le Printemps ait rendu leur verdure
ordinaire ,
Ne peuvět donc vous fatisfaire?
Toûjours nouveaux deſſeins , toûjours
nouveaux dangers.
GALANT.
69
GRAND ROY , ménagez mieux
une teſteſi chere ,
Le Belge n'a que tropſenty voſtre
colere :
Prenezà l'avenir un peuplus de
repos,
Et laiffez deformais les Conquêtes
àfaire,
A l'ardeur que je vois dans un
jeune Héros
Qui cherche àse montrerdigne
Fils d'un tel Pere
On ne peut douterque Sa
Majeſté n'ait exposé fa Perſonne
à bien des perils , puis qu'il
ne s'eft rien fait où l'on n'ait
marqué les alarmes de la France
pour cet Auguſte Monarque.
Voyez-le encor,Madame,
das cette Lettre de M. de Ramboüillet
àM le Prince de Marfillac
Grand-Maître de laGar70
LE MERCVRE
derobe . Monfieur de Breteüil
l'a leuë au Roy , à qui elle n'a
pas déplû , & je croirois vous
dérober un plaifir, fi je negligeois
à vous l'envoyer.
A MONSIEUR LE PRINCE
DE MARSILLAC.
EPISTRE .
Vlieu de jeûner le Careſme,
D'estre avec un visage
blême ,
Afaire vos Devotions ,
Et vacquer à vos Stations ,
Tout ce temps vous avez fait rage
Parmy lefang & le carnage ,
Vous n'avez malgré les hazards,
Songéqu'à forcer des Ramparts ;
Kous avez pris trois grades Villes,
DesFlamans lesplus feurs aziles
GALANT.
71
Mesmevous avezfait périr
Ceux qui venoient lesfecourir ,
Puny leur audace infolente ,
Dansune Batailleſanglante ,
Ceque les plus grands Conquerans
Apeine euffentfait en quatre ans.
Louis, l'ame de ces merveilles
Quin' eurent jamais de pareilles,
Trouve maintenant à propos
Que les corps prennent du repos ,
Il a bienvoulu leurpermettre
QuelqueSéjour pourſe remettre .
Luy cependant fait mille tours ,
L'ame veille, elle agit toûjours,
Etrepaſſefur toute chose ,
Pendant que le corpsse repose.
Mais on dit que dans peu de teps
Vous allezvor remettre aux chaps;
Où Diable allez- vous donc encore?
Eft-ce auNort,est-ce vers l'Aurore?
Voulez-vous vous mettrefur l'eau,
Et paſſer la Merfans Vaiſſeau?
Les Dauphinsde laMer Baltique,
7.2
LE MERCVRE
LesBaleines du Pole Arctique ,
(Mafoy vo n'aurezqu'àvouloir)
Viendront vos ordres recevoir,
Etfur le Zalandois rivage,
Vous mettront Canon &Bagage.
Cen'est pas si grand chose enfin,
Vous avez bien passé le Rhin,
Cette barriere fi terrible ,
Dont lepaſſage estsipénible,
QueRomemaiſtreſſe de tout ,
A peine en vint jadis à bout .
Ayant Loirs àvoſtre teſte ,
Vousn'aurezrien qui vous arrefte,
A ce Héros tout réußit ,
Tout luyfuccede, tout luy rit.
C'estpar là que ceux dot les veuës
Nefont pas assezétenduës ,
Exaltent autantfon bonheur ,
QueSaprudence &Sa valeur ,
Mais ce qu'ils diſent , bagatelles .
Lors que les Miniſtres fidelles,
Bont avecfoin on afait choix,
Sont
GALANT.
73
Sort au deſſus de leurs Emplois ,
Qu'avec justice on diſpenſe ,
Et la peine & la récompense :
Qu'onSçait toutes chofes prévoir.
A tous les accidens pourvoir,
Et que jamais on ne viole
Le Don facrédeſa parole ,
Avec ces talens merveilleux ,
Il est bien aisé d'estre heureux.
Cependat pour trop entreprëdre,
Vous pourriez plus perdre que
prendre :
Il est vray qu'ilfaut que chacun
Contribué au bonheur commun .
On doit facrifierſa vie
A la gloire defa Patrie.
Ainsi, Seigneur,malgré les coups
Que le Rhin vit tomberſur Vous,
Tous les jours une ardeur nouvelle
Vousfait expoſer de plus belle .
Mais il est bon de regarder ,
Qu'il nefaut pas tout hazarder,
G
74 LE MERCVRE
,
Et que les Teftes couronnées
Doivent au moins estre épargnées.
Comment fouffrez- vous que le Roy
(Ie n'y penſepoint ſans effroy)
Soit à toute heure aux mouſquetades
,
Toûjours en bute aux canonades?
Vous ,Seigneur, qui matin &foir
Avezle bonheur de le voir ,
Vous sçavez, &devez luy dire
(Quoy que desDieux sõsåg il tire,
Di ilfoit leplus grad des Héros,)
Qi il est pourtat de chair &d'os ,
Et qu'il a besoin d'une armure
La mieux trempée la plus dure.
Si PHILIPPE n'en eût point mis ,
Iln'eûtpasſurſes ennemis
Dans cette Bataille fameuse
Remporté la Victoire heureuse .
Et nous verrions dans la douleur,
Madame qui rit de bon coeur .
L'armure pourtant la meilleure,
N'empêche pas qu'on n'y demeure .
GALANT.
75
LeCanon eft encor plusfort ,
Turenne en afenty l'effort ,
Et Loürs ſçait mieux que persone,
Que tout cede où le boulet donne.
Ainſi vous devez tout ofer
Pour l'empefcher de s'expofer.
Qui doit toûjours eftre leMaistre,
En ce poinct ne doit jamais l'estre.
Leplusfeur est de revenir,
Rien n'a droit de vous reten'r
Lors que des Beautez defolées,
D'ennuis loin de vous accablées ,
Neles finiront que le jour
Qu'elles vous verront de retour.
Cet Article ſeroit mal finy,
fi je n'y joignois ces Vers qui
ont eſté chantez devant le
Roy avec une entiere fatisfaction
de tous ceux qui ont eu
le plaisir de les entendre .
Grand Roy , fameux Héros à qui
tout est soumis ,
G 2
76 LE MERCVRE
Tremblerons-nous toûjours comme
vos Ennemis ?
Nepourrons-nous jamais apprendrefans
allarmes,
L'étonnantfuccés de vos armes?
Laiſſez porter la guerre en cent
Climats divers ,
Sans vous expoſer davantage;
Mais vous ferez plûtoft Maistre
de l'Univers ,
Que de vostre Courage.
Ces Paroles ſont de Monfieur
de Frontiniere. Il est fi
connu de toutes les Perſonnes
de qualité qui ont le goût des
bonnes chofes , qu'on ne ſcauroit
mieux loüer ce qu'il fait,
qu'en diſant qu'il en eſt l'Autheur.
C'eſt luy qui a fait l'Opéra
de Narciffe , dont vous
avez oüy dire tant de bien.
Monfieur de Lully y travaille
GALANT..
77
avec beaucoup d'application;
& comme on ne peut douter
que ſa Muſique ne réponde a
la douceur & à la beauté des
Vers , on a ſujet d'en attendre
quelque choſe de merveilleux.
La plus grande partie
des belles Paroles qui ont eſté
miſes en Chant par Monfieur
Lambert depuis plufieurs années
, font de ce meſme Mon--
fieur de Frontiniere . L'Air de
celles que je vous envoye , a
efté fait par M' Moliere. C'eſt
un admirable Génie. Vous
voyez bien que je vous parle
de celuy qu'on appelle icy
communément le petitMoliere.
En verité Madame , jay
peine à vous pardonner voſtre
attachement pour la Province,
puis, qu'il vous a privée du
,
1
G3
78 LE MERCVRE
-
plaiſir que vous auriez reçen
de deux Opéra de ſa compofition
qui ont eſté chantez depuis
deux ou trois ans dans
une Maiſon particuliere , &
dans la fienne . Le concours y
a eſté grand, & ils ont fait tant
de bruit , que le Roy les a voulu
entendre à Saint Germain.
Ilsy ont eſté repreſentez plus
d'une fois , & Sa Majesté les a
toûjours écoutez avec une attention
qui marquoit mieux
que toute autre choſe la fatisfaction
qu'elle en recevoit.
Auſſi faut-ilavoüer que le petit
Moliere donne des agrémens
bienparticuliers à tout ce qu'il
fait. Il exprime admirablement
les paffions , & it trouve des
tons qui fuffiroient ſeuls à faire
connoiſtre ce que les Acteurs
reprefentent. C'eſt ce qu'on
GALANT.
79
eftimoit en luy dans le temps
qu'il travailloit aux Balets du
Roy( ce qu'il a fait longtemps
ſeul ,& depuis avec M² de Lully
, juſqu'à ce que ce dernier
aiteſte Surintendant de la Mufique.)
Il a toûjours pris foin de
meſler ce que la Mufique Fra
çoiſe a de plus doux , avec le
profond de la Science des Italiens
; & ce qui a eſté un fort
grand avantage pour luy, il n'a
preſque jamais travaillé que
fur de belles Paroles . Celles de
ces deux derniers Opéra qui
ont eu pour ſujet les Amours de
Cephale & de I Aurore , & les
Avantures d'Andromede , font
de M l'Abbé Tallemant le
jeune . Il me feroit inutile de
vous parler de fon merite & de
fon eſprit , l'un & l'autre vous
eft connu. Je vous diray ſeule80
LE MERCVRE
ment que ſi vous aviez entendu
les Vers de ces deux Ouvrages
de Theatre , vous connoiſtriez
qu'ils répondent parfaitement
aux belles chofes
que vous avez déja veuës de
luy . On y a remarqué un art
merveillleux ; & ce qui a fort
contribué à les rendre auſſi
agreables qu'ils font, c'eſt qu'il
a trouvé moyen d'en retrancher
les Perſonnages , qui n'eftant
point intereſſez dans le
fujet de la Piece , ne peuvent
jamais eftre qu'ennuyeux. Je
reviens aux Paroles de Made
Frontiniere . Elles ont eſté
chantées devantle Roy par la
petite Mademoiſelle Jaquier.
C'eſt unProdige qui a parû icy
depuis quatre ans . Elle chante,
à Livre ouvert , la Muſique la
plus difficile. Elle l'accompa
GALANT. 81
gne,& accompagne les autres
qui veulent chanter , avec le
Claveſſin dont elle jouë d une
maniere qui ne peut eftre imitée.
Elle compoſe des Pieces ,
& les jouë fur tous les tons
qu'on luy propoſe. Je vous ay
dit , Madame ,qu'il y a quatre
ans qu'elle paroift avec des
qualitez fi extraordinaires , &
cependat elle n'en a encor que
dix. Je ne ſçay ſi en la voyant,
vous ne diriez point ce qu'on a
entendu dire à un des plus
beauxEfprits que nous ayõs. II
la regardoit, ſurpris de tous ces
miracles , il dit agreablement ,
qu'il voyoit bien que c'estoit elle,
mais qu'avec tout cela iln'en voudroit
pas jurer. Si nous eftions
au temps où l'on croyoit les Silphes&
les Gnomes , on pourroit
douter que ce n'en fuſt
82 LE MERCVRE
une production. Toutes celles
qui touchent le Claveffin , &
dont le nombre eft grand , ont
fait ce qu'elles ont pû pour la
furprendre , & ont eſté enſuite
contraintes de l'admirer comme
les autres , ou d'attribuer à
la Magie ce qu'elles ne peuvent
faire comme elle...
Je paſſe àune Avanture qui
merite bien que vous l'appreniez
. Un Cavalier qui ſe fait
appeller Marquis , & que l'on
prendroit pour cela , à ſes airs
&àfes manieres , d'un bout à
l'autre des Thuilleries , devint
amoureux d'une Dame quia
de la jeuneſſe , de la bauté &
de l'eſprit. Il aima , il fut aimé.
Juſques- là il n'y aqu'honneur,
tout eſt dans les Regles ; mais
comme il eſt aſſez rare que l'Amour
laiſſe jouir les Amans
GALANT. 83
d'une longue tranquillité , &
que le relâchement commence
toûjours par quelqu'une des
Parties , le Cavalier( à la honte
de fon Sexe ) commença à ſe
rellentir; ſes Viſites devinrent
YON
=
moins frequentes , ſes ſoins
moins empreſſez ;
;& les Amis THEATE
de laDame qui estoient en état
dejuger fainementde la con- 4803777
duite du Marquis, parce qu'ils
ne s'eſtoient pas laiſſé ébloüir
comme elle à fes grands airs ,&
àl'éclatde fon merite,n'eurent
pas de peineà s'appercevoir de
✓ ladiminution de ſa tendreſſe .
Une de ſes Amies ſe chargea
$ du ſoin de l'en avertir ( Commiffion
dangereuſe, & qui attire
d'ordinaire plus de haine
que de reconnoiſſance. ) Elle
s'y prit pourtat d'une maniere
affez délicate ; il y euſt eu de la
84 LE MERCVRE
groffiereté, & meſme de la dureté
, à luy dire tout d'un coup
qu'elle n'eſtoit plus aimée , &
que tout le monde connoiſſoit
que le Marquis en faiſoit fa
Dupe. La Morale eſt d'un grad
fecours dans ces fortes d'occaſions:
on ne fait ſes applicatiōs
que quand on veut , & cependanton
a la liberté de dire que
les Hommes de ce temps-cy
font faits d une étrangemaniere
; que les Femmes font bien
follesde conter ſur leur fidelité,&
mille autres choſes qui ne
font que trop veritables. Če fut
à peu prés le difcours que cette
Dame tintà ſon Amie.D'abord
cela ſe paſſa en plaiſanterie, elleen
convint, ou du moins elle
fit ſemblant d'en covonir, parce
qu'il y avoit un Homme
preſent
GALANT. 85
ne
preſent à cette converſation , à
qui elle eſtoie bien aiſe de faire
la guerre ; mais enfin la choſe
futtout de nouveau fi fort rebatuë
apres ſon départ , que la
Dame regardāt fon Amie avec
quelque forte d'inquietude,
pût s'empeſcher de luy demander
pourquoy elle traitoit cette
matiere fi à fond,& fi elle avoit
appris quelque chofe du Marquis
qui luy en fiſt craindre
pour elle quelque mauvais
tour. Cette Amie répődqu'elle
ne ſçait rien de poſitif , qu'elle
ſçait ſeulement qu'il a beaucoup
de vanité , & qu'elle gageroit
bien que fi on luy donnoit
un Rendez-vous par un
Billet de la part d'une Incõnuë,
il ſe feroit une agreable affaire
d'y courir , & que peut-eftre
meſme il ne ſe defendroit pas
Tome V.
1
H
86 LE MERCVRE
de la facrifier, ſi la nouvelle cõ
queſte avoit du brillant.LaDame
qui aimoit le Marquis,pred
fortemet ſon party; & fur cette
conteftatio,elle voit entrer une
aimable Provinciale de ſes inti--
mes Amies,qui n'eſtoit que depuis
deux jours à Paris . On la
faitarbitre du Difered. LaBelle,
que quelque intrigue particuliere
n'avoit pas trop bien
perfuadée de la probité des
Hommes , ſe declare contre le
Marquis .L'affaire confiftoit en
preuve , & l'expédient en fut
trouvé .La Provinciale avoit de
l'efprit & de la beauté ; elle étoit
incõnuë au Marquis & on
convint qu'elle luy donneroit
un Rédez - vous où elle ſe trouveroit
avec la Dame , qui déguiſée
en Suivante , feroit témoin
de tout ce qui ſe paſſe
GALANT. 87
droit. La choſe eſt executée fur
l'heure ; on fait écrire le Billet,
& il eſt porté chez le Marquis
par unGrifon qui a ordre de le
laiſſer au premier qui luy ou-
*. vrira,& de s'en revenir ſans attendre
de Réponſe. Ce Billet
paroiſſoit d'une Dame qui avoitdiſputé
long-temps entre
ſa pudeur& le merite du Cavalier
, & qui apres beaucoup
de reſiſtance inutile, n'avoit pû
s'empeſcher de luy donnerun
Rendez - vous au lendemain
dans l'Allée la plus écartée des
Thuilleries , où elle devoit luy
✓ apprendre des choſes auſquelles
elle ne pouvoit penſer ſans
rougir. Le papier , la cire , la
foye , le chiffre , le caractere ,
enfin tout fentoit ſon bien;& il
y avoit dans la Lettre de certaines
manieres de s'exprimer,
H 2
88 LE MERCVRE
la
qui faiſoiet juger que la Dame
n'avoit pas moins de qualité
que d'eſprit. Le Marquis trouve
cette Lettre à ſon retour,
l'ouvre avec empreſſement ,
lit, la relit, & croyant tout poffible
furla foy de ſa vanité , il
ne fonge plus qu'à ſe mettre en
état de faire une entrée pompeufe
& magnifique dans le
coeur d'une Dame qu'il veut
croiretout au moins Ducheffe .
La Broderie, le Point de Frace,
les Plumes, une Perruque neuve,
enfin rien n'eſt épargné.Un
Valet de chambre a ordre de
tenir tout preſt pour cette grade
journée ; & apres que le
Marquis a fait plus d'un jugement
temeraire fur quelques
Dames qu'il foupçonne de la
Lettre & du Rendez-vous , il
ſe couche & s'endort fur l'aGALANT.
89
- greable penſée dont il ſe flate,
qu'il doit eſtre le lendemain le
plus heureux de tous les Hommes
. Ce lendemain ſi defiré arrive,
il ſe met ſous les armes,&
apres avoir conſulté 4. ou cinq
fois fon Miroir, & tout ce qu'il
a de Laquais chez luy, il monte
en Caroffe,& fe fait mener aux
Thuilleries . L'Allée du Rédezvous
eſtoit ſi bié deſignée qu'il
ne s'y pouvoit tromper.L'aimable
Provinciale arrive un moment
apres avec la Dame intereffée:
l'une dans une propreté
qui donnoit un nouvel éclat
aux agrémens de ſa perſonne,
& l'autre affez negligée pour
nedémentir point le perſonnage
qu'elle s'eſtoit reſoluë de
joüer. Ce ne fut pas un leger
ſujet de chagrin à cette derniere
, de voir la diligence de fon
H 3
90 LE MERCVRE
Amant à ſe trouver au lieu qui
luy avoit eſté marqué pour le
Rendez - vous. Elle ne doute
plus de ce qu'il eſt capablede
faire contre elle;& pour n'eſtre
point détrőpée , il ne s'en faut
guere qu'elle ne ſouhaite que
quelque rencontre impréveuë
oblige le Marquis à ſe retirer.
Elle demande un peu de temps
à fon Amie pour ſe remettre de
l'émotion que cette avanture
luy cauſe. Elle l'obferve, & fi
le hazard fait entrer quelque
Dame dans 1 Allée où il ſe promene
feul, elle eft au deſeſpoir
de voir avec quelle miſterieuſe
complaiſance pour luy-meſme
il ſe prepare à recevoir l'heureuſe
declaration qu'il attend.
Ce font faluts redoublez à chaque
perſonne bien faite qui
paffe ; & à la maniere chagrine
GALANT.
91
1
dont elle voit qu il ſe détourne
quand il connoiſt que ce n'eſt
point à luy qu on en veut , elle
juge de la diſpoſition où il eſt
de luy manquerde fidelité.Enfin
1 impatience la prend,elle a
trop fait pour n'achever pas.
La belle Provinciale qui n'attendoit
que fon conſentement
pour s'acquiter de fon rolle,entre
dans l'Allée du Marquis ,
avance lentement vers luy ,le
regarde, s'arreſte ,& apresavoir
donné lieu à quatre ou cinq
gracieuſes reverences qu'elle
luy fait , elle luy demande ce
qu'il peut penſer d'une Dame
qui le prévient pardes declarations
ſi cõtraires à la retenuë
de sõ Sexe. Quoyque ce qu'elle
avoit à dire fuft concerté, la
matiere eſtoit délicate , & elle
ne put commencer à la traiter,
92
LE MERCVRE
ſans ſentir un je ne ſçay quel
trouble qui meſloit beaucoup
de pudeur à l'effort qu'elle sebloit
faire fur elle-meſme . Le
Marquis eft charmé de l'embarras
où il la voit. Il s'applaudit,
réïtere ſes reveréces, & luy
faiſant deviner qu'il n'oſe rien
dire à cauſe qu'il eſt écouté de
la Suivante , il apprend d'elle
que c'eſt une Fille pour quielle
n'a riende caché, & dont le ſecours
luy eft neceſſaire pour la
liaifon qu'elle veut prendre avec
luy. Grandes proteſtations
d'une eternelle recõnoiſſance .
Elles ſont ſuivies de la plus inſtante
priere de luy laiſſer voir
l'aimable perſonne à qui il eſt
redevable de tant de bontez .
L'adroite Provinciale répond
que quoy qu'elle tienne un
rang affez confiderabledans le
GALANT.
93
monde , il ſera difficile qu'il la
connoiſſe, parce qu'ayant toûjours
aimé la retraite, elle a vêcu
juſques là pour ſes plus particulieres
Amies;que fon merite
la force à ne vouloir plus vivre
que pour luy;& que s'il eſt
difcret , il trouvera en l'aimant
toutes les douceurs qu'on peut
efperer de la plus fincerecor- refpondance. Tout cela est THÈQUE D do
d'un air modeſte & embaraffe,
qui achevant de charmer le
pauvre Marquis,redouble l'impatience
qu'il a de voir ſi ſon
viſage répond à l'idée qu'il s'en
-eſt forme.Elle oſteſon Loup; &
cõme elle a beaucoup de bril-
= lant , & qu'un peu de rougeur
avoit donné une nouvelle vivacité
à ſon teint , elle paroiſt
aux yeux du Marquis la plus
belle Perſonne qu'il ait jamais
94 LE MERCVRE
veuë. Il ne trouve point de ter--
mes à luy exprimer fon ravifſement.
Il eſt charmé , il meurt
pour elle , & voudroit eſtre en
lieu de pouvoir ſe jetter à ſes
genoux pour la remercier cõme
il doit des favorables ſentimens
qu'elle luytémoigne.Elle
remet fon Maſque,& profitant
de l'effet qu'ont produit fes
charmes, elle luv fait cõnoiſtre
que quoy qu'elle n'ait pû vaincre
le penchant qui luy a fait
faire un pas fi dangereux contre
l'intereſt de ſa gloire , elle a
une délicateſſe qui ne luy permet
pas de s'accommoder d'un
coeur partagésqu'elle ſçait qu'il
a de l'attachement pour une
Dame en qui elle veut croire
beaucoup de merite , mais que
cet attachement eſt ſi fort incompatible
evec celuy qu'elle
GALANT.
95
luy demande , que s'il ne peut
obtenir de luy de rompre , il ne
doitjamais eſperer de la revoir.
Le Marquis la laiſſe à peine
achever.La Dame qu'elle luy a
nommée le touche fi peu,qu'il
ne manquera point de pretexte
- pour la rupture,& il n'y a point
de facrifice qu'il ne luy faffe
pour ſe rendredigne de les botez.
Jugez ſi la fauſſe Suivante
qui entendoit tout, pafſoit bien
ſon temps. Sur cette afſurance
force promeſſes de part &d'autre
de s'aimer eternellement .
On prend des meſures pour ſe
voir. L'aimable Provinciale
nomme un lieu connu où le
Marquis ſe trouvera ſeul dés le
foir mefme entre onze heures
& minuit , & où ſa Suivante
aura ſoin de le venir prendre
pour le mener chez elle à dix
96 LE MERCVRE
pas de là. En meſme temps il
entre du monde dans l'Allée.
Elle en prend occafion de ſe ſeparer
du Marquis , ofte fon
Loup de nouveau,& luy diſant
un adieu tendre des yeux , le
laiſſe le plus amoureux de tous
lesHommes.Il arreſte la fauffe
Suivante,la cõjure de luy eſtre
favorable , & luy fait entendre
qu'elle n'aura pas lieu de ſe
plaindre de ſon manque de liberalité
. C'eſt le dénouëment
de la Piece. La Suivante luy répond
de tous les bons offices
qu'il en doit attendre,& fe cotente
apres cela de ſe démafquer.
Jamais il n'y eut rien de
pareil à la ſurpriſe du Marquis.
On l'a rendu infidelle, &il voit
qu'il n'en remporte que la hõte
de l'eſtre inutilement. Et puis,
Madame, fiez - vous aux Hommes.
GALAN T.
97
mes. A parler finceremétauſſi
bien dans voſtre beau Sexe
que dans le noftre , il y a toûjours
à riſquer ; mais la veuë du
☐ peril n' pas qu'on ne
s'y expoſe , & on ne ſe defend
pas d'aimer quand on veut. La
complaiſance , les petits foins,
les manieres tendres , autant
d'écüeils pour la liberté. C'eſt
ce qu'a dit fort agreablement
- l'Illuſtre Madame des Houlie
res dans ce Rondeau que je
vous envoye .
RONDEAU
DE MADAME DESHOVLIERES
à une de ſes Amies .
Ontre l'Amour voulez-vous
vous defendre ?
Empefchez - vous & de voir &
d'entendre
Tome V. I
98 LE MERCVRE
Gens dont le coeur s'exprime avec
esprit .
Il en est peu de ce genre maudit ,
Et trop encor pour mettre un coeur
encendre.
Quand une fois il nous plaiſt de
nous rendre
D'amoureux ſoins, qu'ils prennent
un air tendre ,
On lit en vain tout qu'Ovide
écrit
Contre l'Amour.
De la raiſon on ne doit rien attendre
;
Trop de malheurs n'ont ſçeu que
trop apprendre
Qu'elle n'est rien dés que lecoeur
agit ;
Lafeule fuite, Iris , nous garantit,
C'est le party le plus utile àpredre
Contre l'Amour.
GALANT.
99
THEQUE DE
Le génie de Madame Des--
houlieres n'eſt pas borné à ces
fortes de petits Ouvrages. II
* eft capablede tout, & pour en
eftre perfuadée , examinez je
vous prie cet Idylle qu'elle dōna
il y a quelque temps à ſes
Amis. Il doit eſtre ſuivy de
quelques autres qu'on me promet
d'elle , & dont je nemanqueray
pas à vous faire part.
LES MOVTONS,
H
IDYLLE.
Elas, petits Moutons
vous eſtes heureux !
que
Vous paiſſezdans nos champsfans
foucy, fans allarmes ,
Außi- toft aimez qu'amoureux.
I 2
100 LE MERCVRE
On ne vous force point à répandre
des larmes
Vous ne formez jamais d'inutiles
defirs ,
Dans vos tranquilles coeurs l'Amourfuit
la Nature ,
Sans reſſentirſes maux vous avez
Sesplaisirs ,
L'Ambition , l'Honneur, l'Interest,
I Imposture ,
Qui font tat de maux parmy nous,
Neserencontret point chezvous.
Cependant nous avons laraiſon
pour partage ,
Et vous en ignorez l'usage;
Innocens animaux , n'en foyez
point jaloux ,
Cen'estpas ungrand avantage.
Cettefiere raiſon dont on fait tant
debruit ,
Contre les Paſſions n'est pas un
Seur remede ,
GALANT . ΙΟΙ
Un peu de Vin la trouble , un Enfant
laféduit ,
Et déchirer un coeur qui l'appelle
àfon aide ,
Eft tout l'effet qu'elle produit .
Toûjours impu ſſante &fevere,
Elles'oppose àtout , &nefurmonte
rien;
Sous la garde de vostre Chien ,
Vous devez beaucoup moins redouter
la colere
Des Loups cruels &raviſſans,
Que sous l'autorité d'une telle
Chimere ,
Nous ne devons craindre nosfens.
Ne vaudroit-il pas mieux vivre
comme vous faites ,
Dans une douce oyſiveté?
Ne vaudroit-il pas mieux estre
comme vous estes ,
Dans une heureuſe obfcurité ,
Que d'avoirfans tranquillité.
Des Richeſſes,de la Naiſſance,
4
I 3
102 LE MERCVRE
De l'Esprit & de la Beauté?
Ces pretendus trésors dont on fait
vanité
Valent moins que vôtre indolece.
Ils nous livrent fans ceffe à des
Soins criminels ,
Par eux plus d'un remords nous
ronge ,
Nous voulons les rendre éternels,
Sans fonger qu'eux & nouspafferons
comme unfonge .
Il n'est dans ce vaſte Vnivers
Rien d'aſſuré , rien de ſolide ;
Des choses d'icy bas la Fortune
détide ,
Scion ſes caprices divers
Tout l'effort de noſtre Prudence
Ne peut nous dérober au moindre
de fes coups.
Paiffez, Moutons,paiſſezfans regle,
fansScience,
Malgré la trompeuse apparence,
GALANT .
103
Vous estes plus heureux & plus
Sages que nous .
Je ne vous diray rien à l'avantage
de cet Idylle , finon
qu'un des plus grāds Hommes
que nous ayons , auffi confiderable
par fon Eſprit que par fa
Dignité , apres l'avoir leu plus
plus d'une fois, écrivit ces propres
mots au deſſous de la Copie
qu'on luy en montra .
Ces Vers font de la derniere
beauté & dans la derniere juſteſ-
Se ; & quoy que la Morale enfoit
fine & délicate , & les raiſonnemens
forts , il y a neantmoins un
certain air de tendreſſe répandu
dans toute la Piece qui la rend
tout - à-fait charmante .
Je vous ay déja mandé, Madame,
que Monfieur le Duc du
104 LE MERCVRE
Maine eſtoit allé prendre des
Eaux à Barrege . Voicy quelques
particularitez que j'ay
ſçeuës de fon Voyage. Il eſt
party accompagné de Madame
de Maintenon, à qui un merite
extraordinaire ſoûtenu de l'efprit&
de la beauté avoit acquis
L'eſtime de tout le monde dés
le temps qu'elle estoit Femme
de M Scarron. Sa vertu incorruptible
à tout ce qu'il ya de
plus dangereux pour les Per-
Tonnes auſſi bien faites qu'elle
eſt, fut un charme pour la feuë
Reine Mere,qui la voyant ſans
biens apres la mort de ſon Mary,
luy donna une penfion confiderable
. Elle eſt de la Maiſon
d'Aubigny. Ce Nom eft affez
connu dans l'Hiſtoire,& il auroit
fuffi ſeul à luy faire meriter
Phonneur que Sa Majesté luy
GALANT.
105
a fait de luy confier l'éducation
de Monfieur le Duc du Maine.
Ce jeune Prince arriva avec
elle àCognac il y a environ un
mois . Med'Aubigny fon Frere,
qui eſt Gouverneur de la Ville
&du Chaſteau , n'oublia rien
pour le recevoir avec tous les
honneurs deus à une Perſonne
de fon rang. Il fit monter à cheval
cent Gentilshommes de la
Province, avec leſquels il alla
au devant de luy àplus d'une
lieuë de Cognac. Monfieur le
Duc du Maine y entra au bruit
des Boëtes & des Moufquetades
que toute la Bourgeoifie
qui estoit ſous les armes déchargea
à fon arrivée. Il prit
beaucoup de plaifir à voir
une Compagnie d'Enfans veſtus
en dragons , qui firent
Garde devant la porte de ſa
106 LE MERCVRE.
à
Chambre , pendant les deux
jours qu'il s'arreſta à Cognac.
Il ſe rendit de là à Jonſac , où la
Comteffe de ce nom le reçeut
& le regala magnifiquement
Souper. Il continua ſa route le
lendemain , & vint coucher à
Blaye. Ce ne fut pas fans entendre
la décharge du Canon,
&de toute l'Artillerie du Chaſteau
. Monfieur le Duc de
Roquelaure , & Monfieur de
Séve Intendant de Guyenne ,
s'y eſtoient rendus avec les Jurats
Deputez de Bordeaux
pour l'affurer de la joye qu'on
auroit de l'y recevoir. Il y arva
le lendemain. Les Complimens
de la Ville luy furentportez
par M de la Lande Premier
Jurat qui luy fut preſenté
àla defcente de la Maiſon Navale,
par Monfieur le Comte
GALANT.
107
deMontaigu. Ce jeune Prince
alla le foir ſe promener à cheval
ſur le Quay des Chartreux,
accompagné de Monfieur le
Duc de Roquelaure , & au retour
il entra dans le Chafteau
Trompete , où toute la Garniſon
ſe trouva dans la Place ſous
les armes. M' Cefar Ayde Major
eſtoit à la teſte en l'abſence
du Major. L'impatience d'être
à Barrege le fit partir dés le
lendemain , malgré les
inftan ECUF
tesprieres qui luy furent
faitesYON
de s'arrefter quelques jours à Bourdeaux pour s'y delan IT
desfatiguesde fon Voyage.On
luy vouloit donner le divertiſſement
d'une Tragedie Françoiſe
quiavoit eſté repreſentée
avec grad fuccés depuis quinze
jours par les Efcoliers du
College de Guyenne . M'l'Ab108
LE MERCVRE
bé Bardin qui en eſt Principal,
& à qui un long ufage du grand
monde a des long-temps apris
à bien faire les chofes qui le
regardent , avoit pris des mefures
ſi juſtes , que la belle Afſemblée
de l'un & de l'autre
Sexe qui ſe trouva à ce Spéctacle,
en fortit avec une extréme
ſatisfaction . La propreté des
Acteurs répondoit à la grace
avec laquelle ils s'acquiterent
tous de leurs Rôles , & on admira
fur tout deux Enfans qui
firent un remercîment à Monfieur
le Duc de Roquelaure
d'un petit air fier qui furprit &
charma tous ceux qui les entendirent.
L'Aifné n'a encor
que fix ans,& ils font tous deux
Fils de Monfieur de Seve Intendant
de cette Province . Je
ne vous dis rien de fon merite,
il
GALANT.
109
il vous eſt connu , & vous n'ignorez
pas qu'il eſt Fils de feu
Mr de Seve Conſeiller d'Etat,
qu'on a veu trois fois Prevoſt
des Marchands. On ne peut
executer les Ordres du Roy ny
- avec plus de zele qu'il en montre
pour le ſervice de Sa Maje-
-ſté, ny avecun aplaudiſſement
plus general de tous ceux qui
les reçoivent de luy. Cependant
, Madame , vous croirez
que la Tragédie dont je vous
parle a efteqquueellque choſe de
fort provincial , & vous aurez
de la peine à eſtre perfuadée
que les Muſes Gafconnes approchent
de la politeffe de celles
que le Roy a bien voulu
loger dans le Louvre . Perdez
cette penfée , & jugez de ce
qu'a pû eſtre la Piece par ces
Vers qui devoient ſervir de
Tome V. K
110 LE MERCVRE
compliment àMonfieur leDuc
du Maine , s'il euſt eu le temps
d'en voir une Repréſentation.
Q
Voy qu'il nous
rieux ,
Soit fort glo-
Prince,de vous voir en ces lieux,
Nous avions intereſt à trouver des
obstacles
Pour retenir le defir curieux
Quivous attireà nos Spéttacles.
Nous connoiſſons lefangdes Demy
Dieux ,
Il est accoûtuméde tout temps aux
Miracles,
Etnousnn'eenvenons pointétalerà
vos yeux.
C'est d'une tragique Avanture
La triste &fidelle peinture
Quenous avons àvous ofrir.
Les rares qualitez qu'en vous
chacun admire ,
1
GALANT . I
D. Nous donneroient fans- doute affez
àdiſcourir;
Mais nous n'en diſons rien , pour
avoir trop à dire.
Pour parlerdignement de vous ,
Nous voulions en ces lieux faire
venir la Gloire ,
Mais(&vous n'aurez pas depeine
ànous en croire)
Elle n'a point de temps à perdre
avecquenous.
Pour l'Auguste Loüis elle est toute
occupée ,
Elle ne peut lequiter un moment ,
Etpour aucun Héros jamais attachement
Ne rendit moins fon attente
trompée.
Si ce grand Conquerant l'eust
laiſſée enpouvoir
Deſe donner quelques jours de relâche,
Kij
112 LE MERCVRE
Prince,vous l'auriezvenë icy vous
recevoir ,
Mais on peut à ce prix sepaffer
de lavoir ,
Etcela n'a rien qui vous fâche.
Tandis que je ſuis en Province
, il faut que je vous faffe
part d'un Mariage qui s'eſt fait
à Grenoble , où Monfieur le
Comte de Montoiſon a épousé
depuis peu Mademoiselle de
Chevrieres , Fille du Second
Prefident de ce Parlement. Il
eſtde l'Illuſtre Maiſon de Clermont
, & un des Defcendans
de Philibert de Montoiſon, appellé
le Gentil Montoiſon, qui
fit fi bien à la Bataille de Fournouë
, & auquel le RoyCharles
V III . dit ces paroles dans
l'ardeur du combat,A la recouf-
Se, Montorfon. Ce qui a depuis
GALANT .
113
ſervy de deviſe à cette Famille.
Mademoiselle de Chevrieres
n'eſt pas moins conſidérable
par ſa beauté & par les qualitez
de ſon eſprit , que par ſa
naiſſance . Elle parle bien, écrit
juſte , entend l'Italien , fait des
Vers dans l'occaſion , & a un
= difcernemet merveilleux pour
lesbonnes choſes .Elle est Soeur
de Monfieur le Comte de S.
Valier Capitaine des Gardes
de la Porte du Roy , & de M
l'Abbé de Chevrieres Aumô-
- nier de Sa Majefté.
M' Delrieu qui a acheté la
Charge de Maiſtre - d'Hoſtel
ordinaire du Roy qu'avoit Mr
-Saguin,s'eſt auſſi marié icy depuis
quelques jours, & a épou--
ſe Mademoiselle de Montmor,
Soeur de Madame de Bertillac..
Elle eſt jeune , brune, bien fai-
Kiij
114 LE MERCVRE
te , & Fille de Mª de Montmor
Doyen de Meſſieurs les Maiſtres
des Requeſtes ,& l'un des
Quarante del Académie Françoiſe.
M' Delrieu luy a fait des
Préfens tres-confidérables en
ſe mariant , & a traité tous les
Conviez dans ſa belle Maiſon
de S. Clou avec une magnificence
extraordinaire .
Mademoiſelle d'Orleans eſt
allée à Eu , & ya menéMademoiſelle
de Bréval , dont elle
veut prendre ſoin à preſent
qu'elle n'a plus de Mere. Vous
ſçavez , Madame , que Mademoiſelle
de Bréval eſt Niece
de M l'Archeveſque de Paris,
Elle est tres -jeune , a un fort
grand brillant de beauté , une
vivacité d'eſprit merveilleuſe,
& toutes les qualitez qu'on
peut ſouhaiter dans une PerGALANT
.
115
ſonne de ſa naiſſance .. Elle
pouvoit les faire éclater plus YON
avantageuſement qu'aupres
d'une Princeffe dont la condui
duite a toûjours eſté un exéple
de pieté & de vertu , & qui par
mille preuves de generoſite ſe
plaiſt tous les jours à faire voir
qu'elle a l'Ame toute Royale,
&qu'il n'y a rien de plus élevé
que fon coeur.
Je ne ſçay , Madame , fi on
vous aura appris que le Roy a
donné depuis peu un nouveau
Premier Prefident au Parlemét
de Bretagne. Monfieur d'Argouge
qui l'eſtoit , s'eſt démis
- volontairemet de cette Charge.
C'eſt un Homme tres - fage,
- qui estoit fort eftimé de la feu
Reyne Mere, &qui a bien fer-
-vy le Roy dans les Etats deBre-
1893*37714
116 LE MERCVRE
tagne. Sa Majesté 1 a fait Confeiller
d'Etat ordinaire, & a mis
en ſa place Mr Phelipcaux de
Pontchartrain, qui estoit Confeiller
au Parlement. On ne
peutdouter de fon merite , puis
quem Employ de cette importance
ne ſe donne jamais qu'à
des Perſonnes qui en ont infiniment.
Il eſt de la Maiſon de
la Vrillierie , c'eſt à dire d'une
des plus grandes & des meilleures
Familles de la Robe ; on
peut meſme adjoûterd'une Famille
pieuſe ,puis que tous ceux
de la Maiſon de Hodic qui en
font, vivent dans une régularité
exemplaire dont tout le
monde eſt édifié .
Monfieur l'Abbé Colbert ,
qui employe ſes meilleures
heures à l'étude , & qui en fait
GALANT.
117
1
fon plus agreable attachemét,
donna il y a quelques jours des
marques de ſa haute ſuffiſance
par un excellent Difcours Latin
qu'il fit dans la grande Salle
de Sorbonne, à l'ouverture des
Sorboniques. La nombreuſe
Aſſemblée qui s'y trouva,compoſée
en partie de Cardinaux,
de Prélats ,&de Perſonnes de
la premiere Qualité, ne pût af
ſez admirer l éloquence avec
laquelle il fit connoiſtre combien
la protection que le Roy
- donne aux Docteurs de la Faculté
& de la Maisõ, leur eſtoit
avantageuſe& pour lemaintie
de leurs Privileges, & pour cõ--
ſerver les Sciences Eccleſiaſti-
- ques dans toute leur pureté. II
- eſt Prieur de Sorbonne. Les
Docteurs & les Bacheliers de
118 LE MERCVRE
la Societé font ordinairement
cette élection par la voye du
Scrutin; mais M l'Abbé Colbert,
dont le merite porte pour
luy une recommandation toute
particuliere,a eſté éleu de vive
voix.Tout le monde le ſouhaitoit,&
tout le monde le nomma
enmême temps. Si vosProvinciaux
vous demandent ce que
c'eſt qu'eſtrePrieurde Sorbonne,
vous leurpourrez dire,Madame
, que c'eſt une élection
qu
qui ſe faitau commencement
de chaque Licence, que la Licence
dure deux ans ; que
le Prieur a le premier rang
dans toutes les Affemblées
de Sorbonne , où il recueille
les fuffrages د
& conclut ;
qu'il préſide aux Sorboniques,
en affigne le jour , ouvre
GALANT. 119
la premiere par une Harangue
, & ferme la derniere par
une autre. Je croy vous entendre
dire en lifant cela , que
n'ayant aucune envie de vous
mettre du nombre des Bacheliers
& des Docteurs,il ne vous
importe guére de ſçavoir ce
qui les regarde ; vous voyez
auſſi que je tranche court. Venons
aux Vers que Mr de Corneille
l'aiſné a preſentez au
Roy fur ces Conqueſtes. Je
- pourrois me diſpenſer de vous
les envoyer , parce qu'ils font
imprimez ; mais comme ils ne
le font qu'en feüille volante, il
eſt bon de vous donner lieu de
les conſerver & d'ailleurs fi le
mot de Parélie a embaraſſé
quelqu'une de vos Dames de
Province , vous leur en ferez
voir l'explication dans le cha120
LE MERCVRE
;
gement des deux Vers où ce
mot eſtoit employé.
SUR LES VICTOIRES
Du ROY .
E vous l'avois bien dit , Ennemis
de la France , IE
Que pour vous la Victoire auroit
peu de constance ,
Et que de Philisbourg à vos armes
rendu
Le péniblefuccés vous feroit cher
vendu .
A peine la Campagne aux Zéphirs
est ouverte ,
Et trois Villes déja reparent nostre
perte ;
Trois Villes dont la moindre cust
pûfaire un Etat ,
Lors que chaque Province avoit
fon Potentat ;
Trois
GALANT . 121
Trois Villes qui pouvoient tenir
autant d'années ,
Si le Ciel à Loüis ne les eust
destinées
Et comme fi leur priſe étoit trop
peupournous ,
Mont- Caffel vous apprend ce que
peſent nos coups.
Loürs n'a qu'àparoiſtre,& vos
Murailles tombent ,
Il n'a qu'à donner l'ordre, &vas
Hérosfu combent ;
Et tandis quefa gloire arreſte en
d'autres lieux
L'honneurdeſa presence, & l'effort
desesyeux ,
L'Ange de qui le brasfoûtient fon
Diademe
Vous terraſſe pour luy par un autre
luy-meſme ,
Et Dieu pour luy donner un ferme
& digne appuy ,
Tome V. L
122 LE MERCVRE
Ne fait qu'un Conquerant de
PHILIPPE & de luy.
Ainſi quand le Soleil fur un
épais nüage ,
Poursefaire un ſecond , imprime
Son image ,
Leur hauteur est égale , &leur
éclat pareil ,
Nous voyons deux Soleils qui ne
font qu'un Soleil :
Sous un double dehors il est toujours
unique ,
Seul maistre des rayons qu'à l'autre
il communique ,
Et ce brillant portrait qu'illuminent
ſes foins
Ne brilleroit pas tant ,
reſſembloit moins.
s'il luy
-Mais c'est aßez , Grand Roy,c'est
affez de Conquestes ,
Laiſſe àd'autres ſaiſons celleson
tu t'appreſtes :
GALANT.
123
Quelque jufte bonheur qui fuive
tes projets,
Nous envions ta veuë à tes nouveaux
Sujets.
Ils bravent tes Drapeaux , tes Canons
les foudroyent,
Etpour tout chaſtiment tu les vois,
ils te voyent ;
Quelprix de leur défaite, & que
tant de bonté
Rarement accompagne un Vainqueur
irrité !
Pour nous , qui ne mettons noftre
bien qu'en ta veuë ,
Vange - nous du long-temps que
nous l'avons perduë,
Du vol qu'ils nous en font vien
nousfaire raiſon ,
Ramene nos Soleils deſſus nostre
Orifon :
Quand on vient d'entaſſervictoi
refur victoire,
L 2
124 LE. MERCVRE
In moment de repos fait mieux .
gouter la gloire,
Et je te le redis , nous devenons
jaloux
De cesmeſmes bonheurs qui t'éloignent
de nous.
S'ilfaut combatre encor , tupeux
de ton Versailles
Forcer des Bastions, &gagnerdes
Batailles ,
Et tes Pareils, pour vaincre en ces
nobles hazards ,
N'ont pas toûjours beſoin d'y porter
leurs regards.
C'est de ton Cabinet qu'ilfaut que
tu contemples
Quelfruit tes Ennemis tirent de
tes Exemples ,
Et par quel long tiſſu d'illustres
actions,
Ils sçauront profiter de tes inf
tructions .
GALANT.
125
Egalez en six mois l'effet de fix
Semaines ;
Vousferiezaffezforts pouren venirà
bout ,
Si vous ne trouviez pas nostre
grand Roy par tout .
Par tout vous trouverezSon ame,
&Son ouvrage ,
Des Chefs faits de sa main , formezsurson
courage ,
Pleins de ſa haute idée, intrépides
, vaillans ,
Iamais presque afſaillis , toûjours
presque affaillans ;
Par tout de vrais François , Soldats
dés leurs enfance ,
Attachezau devoir , prompts à
l'obeiſſance ;
Par tout enfin des coeurs quiſçavent
aujourd'huy
Lefaire par tout craindre , & ne
craindre que luy .
L3
126 LE MERCVRE
Sur le Zele , Grand Roy , de ces
ames guerrieres,
Tu peux te reposer duſoin de tes
Frontieres,
Attendant que leur bras vainqueurde
tes Flamans,
Mefle un nouveaux triomphe à
tes délaffemens .
Qu'il réduiſſe à la Paix laHollande
&l'Espagne,
Que par un coup de Maistre il
ferme ta Campagne ,
Et que l'Aigle jaloux n'en puiſſe
remporter
Que lefort des Lions que tu viens
de dompter.
Ces Lions n'ont pû eſtre
domptez , qu'il ne nous en ait
couſté un peu de ſang ; &voicyune
Avanture que ce fang
répandu a produite.
Paffez,Héros , paſſez , venez
courirnos Plaines ,
GALANT.
127
Le
*
HEQUR
PON
La Femme d'un Capitaine
d'Infanterie parut un parfait
modele d'amour conjugal, tant
que ſon Mary veſcut . Ses Voifins
, ſes Parens , & ſes Amis ,
n'étoient occupez qu'à eſſuyer
les larmes qu'elle verſoit quand
il partoit pour l'armée.
moindre bruit d'une Bataille ,
ou d'un Siege la deſeſperoit
elle en pouſſoit des cris qui faifoient
compaffion à tout le
monde ,& rien n'euſt égalé là
haute réputation où la mettoit
une ſi juſte tendreſſe , ſi elle
fuſt morte avant ſon Mary ;
mais par malheur pour fa vertu,
un coup deMouſquet ayant
emportéce cher Epoux , cette
paffion fi légitime & fi violente
ſe démentit. Aprés avoir pleuré
quelques jours, elle s'ennuya
de pleurer , ſes lamentations
128 LE MERCVRE
K
cefferent , & on n'eut pas de
peine à connoiſtre que la douleur
qu'elle montroit de ſa
mort, eſtoit beaucoup moindre
que l'artifice qu'elle avoit eu
pour faire croire qu'elle l'aimoit.
Comme elle ne fe trouva
pas en état de ſubſiſter dans le
monde apres ſa mort , parce
qu'il avoit mangé preſque tout
fon Bien das le Service, ſes Parens
& ſes Amis crûrent qu'il
n'y avoit aucun party à prendre
pour elle , que celuy de fe
retirer dans un Couvent , mais
elle estoit bien faite , la retraite
ne l'accommodoit pas,& elle
jugea plus àpropos de ſuivre le
conſeil d'une foule de Soûpirans,
qui luy perfuaderent fans
peine qu'on ne manquoit point
d'argent quand on ſe vouloit
fervirde ſa beauté. Ce fut fur
GALANT.
129
cet honnefte fondement qu'elle
s'embarqua à faire l'épreuve
de ſon merite. Plus de penſée
de Couvent , elle a des veuës
plus fatisfaiſantes ; & apres
avoir balance quelques jours
fur qui tomberoit fon premier
choix pour commencer une fi
noble carriere , elle jette les
yeux fur un Camarade du pauvreDéfunt
, nommé Mª de la
Foreſt , Officier ſubalterne de
ſa Compagnie , qui remplaça
bientoft l'Epoux ,& fut encore
plus aimé. Il demeuraquelque
temps unique & paiſible
poffeffeur de la jeune Veuve,
& ſa premiere vertu nous doit
faire croire qu'elle n'auroit pas
fi -toſt expiré, ſi le maque d'argent
n'euſt troublé tout d'un
coup un commerce ſi agreablement
étably. La finance du
1
130. LE MERCVRE
Fantaſſin fut malheureuſemet
trop toſt épuiſée , & il fallut
malgré la vertu ſe réfoudre à
chercher quelque autre refource
. Par hazard un Riche
Receveur, Homme d'un caratere
fort amoureux , & de manieres
fort liberales,avoit commencé
à rendre quelques afſiduitez
à la Veuve.Elle avoitde
grands charmes pour luy,mais
l'humeur fâcheuſe du Fantaffin
l'obligeoit d'étouffer dans
ungrand fecret les defirs que
ſa coquetterie luy inſpiroit.Cependant
le beſoin d'arget augmentoit
toûjours.La Veuve en
fait paroiſtre fon chagrin au
Financier. Le Financier ouvre
ſa bourſe , & cette facilité à la
tirer d'embarras, avance fi fort
ſes affaires , qu'en peu de jours
ilſe voit au comble de ſes fouGALANT.
131
1
haits . Le Fantaſſin fait du bruit
dans les premiers mouvemens
de ſa jalousie , mais enfin la dé-
* licateſſe de ſon coeur cede aux
beſoins preſſans de ſa Maîtref-
- ſe , & il comprend qu'il n'eſt
pas mauvais pour fon propre
intereſt, qu'il ait quelque choſe
à partager avec un Financier.
La Veuve & luy conviennent
donc de leurs Faits , & il
eſt réſolu que pour ofter àM
le Receveur tout ſujet de gróderie
,& tout prétexte de fufpendre
ſes liberalitez , le Fantaſſin
ne paroiſtra plus dans la
Maiſon , & n'y viendra que ſeettement
, Mr le Receveur
tqui croit que fon merite feul a
chaffé ſon plus redoutable Rival,
s'abandonne à toute lajoye
que luy cauſe ſon inopinée felicité
, & perfuadé que fa Maî-
10
crettement
132 LE MERCVRE
treffe a bien voulu renoncer à
tout pour luy , il n'a plus d'autres
foins que de luy marquer
par ſes profufions qu'il meritoit
cette préference. Toutela
Maiſon ſe ſent en peu de temps
de ſes bienfaits , rien n'y manque
, ce font meubles fur meubles
, le Fantaſſin y trouve ſon
compte,&fans plus s'inquiéter
de ce qui ſe paſſe , il vient tous
les jours en ſecret partager
l'argent du Financer ,& les faveurs
de la Veuve. Ce fortuné
commerce alloit admirablemet
bien , & rien n'euſt eſté égal à
tant de proſpéritez , fi la Confidente
de cette galante paffion
ne ſe fuſt malheureuſemet mis
en teſtede la troubler. C'eſtoit
une vieille Coquette qui demeuroit
dans le voiſinage,abadonnée
tant que la jeuneſſe
luy
GALANT.
133
luy avoit permisde l'eſtre, avide
de toutes fortes de gains , &
la premiere Fourbe de celles
de cette noble Profeffion. Le
bonheur de ſa Voifine ,& fur
tout l'argent du Receveur , ne
furent pas longtemps ſans luy
- faire envie ; mais n'oſant con--
fier à ſes vieux appas le ſoin
d'attraper ce qui cauſoit ſa plus
forte tentation , elle s'aviſa d'u
ne rufe qui luy réüffit. Elle
- avoit déja voulu pluſieurs fois
donner des ſoupçons deM de
la Foreſt au pauvre Receveur,
qui s'obſtinoit toûjours à croire
qu'on avoit entierement
rompu avec luyselleluy avoit
meſme dit en riant , que fi elle
l'entreprenoit, elle n'auroit pas
de peine à luy faire voir qu'il
eſtoit la Dupe de l'un & de
l'autre . Elle poufſa enfin la
Tome V. M
134 LE MERCVRE
1
choſe plus loin ;& unjour que
cette rufée Confidente ſceut
qu'il devoit apporter mille écus
à la Veuve , elle alla l'attendre
dans le temps queM' de la Foreſt
estoit ſeul avec elle dans
un Cabinet qui ne s'ouvroit
que pour luy ,& où il entroit
ſans eſtre veu par un petit Efcalier
dérobé. Elle ne l'eut pas
fi -toſt apperçeu,qu'elle courut
au devant de luy , & luy montrant
le Degré qui conduiſoit
au lieu du paiſible Rendezvous
, elle s'enfuit chez elle ,
apres l'avoir aſſuré qu'il trouveroit
la Veuve avec le Fantaſſin
dont il ſe croyoit défait.
Le pauvre Receveur avance,
& partagé entre la confiance
& la crainte , il montoit tout
douce ment le Degré,quand le
Diable qui ſe meſloit ce jour-
$
GALAN Τ.
135
là de ſes affaires , luy fait trouver
une jeune Enfant Niéce de
la Veuve , qui le voyant aller
au Cabinet où elle avoit veu fa
Tate s'enfermer avec la Foreft,
l'arreſte tout d'un coup, en luy
criant qu'on n'entroit point
quand M de la Foreſt eſtoit
dans le Cabinet avec ſa Tante .
Il n'en fallut pas davantage
pour percer le coeur du Financier.
Il fort tout ardent de co--
lere d'une fi funeste Maiſon,
trop heureux , à ce qu'il croit,
d'en avoir ſauvé ſes mille écus .
Il court au plus viſte s'en confoler
avec ſa Confidente , qui
s'eſtant dés long- temps preparée
à cet évenement , n'oublie
rien de tout ce qui peut empoifonner
ce qu'il penſe déja de la
Veuve. Elle luy conte mille
avantures qu'il ſe ſeroit bien
M 2
136 LE MERCVRE
1
paſſe de ſçavoir ,& l'amuſe ſi
bien par fes longs difcours ,
qu'elle le retient juſqu'à deux
heures du matin,dansun temps
où la vigilance du Guet n'empeſchoit
point qu'on ne volaſt
toutes les nuits . Quand le premier
deſeſpoir du mal-heureux
Receveur fut un peu appaisé,
il voulut aller chez luy donner
quelque repos à ſa douleur ;
mais l'heure eſtant fort induë,
il ne crût pas que l'obſcurité
de la nuit fuſt une aſſez ſeûre
ſauvegarde pour ſes mille écus,
qu'il s'imaginoit avoir ſauvez
du naufrage. Il les laiſſa donc
en dépoſt à cette chere Confidente
qui venoit de luy donner
tant de marques d'une fincere
amitié. La perfide qui n'avoit
fait jouer toutes ces machines
que pour envenir là,receut cet
GALANT.
137
argent avec une joye qui ne ſe
peut dire ; & le pauvre Receveur
fut bien étonné le lendemain
, lors que venant pour le
retirer de ſes mains,elle le traita
de viſionnaire &d'infolent,
af de luy demander ce qu'elle
prétendoit qu'il- ne luy euſt
* point donné:elle y ajoûta mefme
quelques menaces violentes
qui firent craindre au Receveur
une ſuite de plus facheuſes
avantures,& il ſe crût
trop heureux pour éviter l'éclat
qui ne luy pouvoit eſtre
que préjudiciable, d'abandon- .
ner pour toûjours ſes écus , fa
Confidente , & fa Maiſtreſſe .
C'est trop diférer à vous entretenir
du merite de ceux que
le Roy a élevez aux plus confidérables
Dignitez de l'Eglife.
M. l'Evefque d'Ufés , Fils de
M 3
138 LE MERCVRE
M de la Uriliere Secretaire
d'Etat , a eul'Archeveſché de
Bourges.Cette nouvelle élevation
fait voir combien Sa Majeſté
eft perfuadée & de fa fuffifance
pour régler un grand
Dioceſe , & de ſa pieté pour
fervir d'exemple aux Peuples
qui vont eftre commis à ſa conduite.
L'Eveſché d'Uſes a eſté donné
en meſme temps àM l'Abbé
Poncet , Fils de M'Poncet
Conſeiller d'Etat & du Confeil
Royal , & Neveu de feuMonfieur
1 Archeveſque de Bourges
. C'eſt quelque choſe d'affez
glorieux pour luy , d'entendre
dire par tout que les fervices
de M fon Pere, qui comme
vous ſçavez eſt dans une
tres--haute confidération ,n'ont
aucune part à la Dignité qu'il
vient d'acquérir.
GALANT.
139
Monfieur Felix Evefque de
Digne, a efté nommé à l'Evefche
deChalons ſur Saone . La
maniere édifiante dont il prefche
, fait connoiſtre affez ce
qu'on doit attendre de fon
zele pour la conduite de fon
Troupeau .
On n'eſt pas moins perfuadé
de celuy de M'l'Abbé du
Laurens,Grand Prieur de l'Ordre
de Clugny , que le Roy a
fait Eveſque du Bellay. Il eſt
Frere de feu M du Laurens
Conſeiller à la Grand Chambre
, qui s'eſtoit fait baftir un
1. Apartement dans l'Abbaye de
S. Victor , où il eſt mort depuis
deux ans .
Je ſçay , Madame, que la réputation
de Mª de Piancour,
Abbé de la Croix,vous eft connuë
, & ainſi je ne doute point
140 LE MERCVRE
que vous n'ayez de la joye
d'apprendre que Sa Majefté a
rendu juftice à ſon merite , en
le nommant à l'Eveſche de
Mande. C'eſt un Pofte fort avantageux
qui le rend Second
Prefident des Etats de la Province.
Sa picté,ſa profonde dotrine,&
fon exacte régularité
à remplir les devoirs que Dieu
luy a impoſez , faifoient voir
das ſa Perſonne toutes les qualitez
neceffaires pour faire un
tres -digne Prélat;& il y a longtems
que nous le verrions dans
cette haute Dignité , s'il avoit
voulu écouter les propofitions
qui luy ont eſté faites ; mais il
a toûjours proteſté que fi cela
arrivoit, il y feroit conduit par
les feules mains de la Providence;&
en effet,il n'a preſque
T
GALANT. 141
point paru à la Cour,& la cho-
-ſe eſtoit arreſtée en ſa faveur,
avant qu'il euſt appris qu'elle
ſe duft faire . Il a beaucoup de
naiſſance,& eft Frere de Mr le
Chevalier de Piancour, qui eft
mort depuis un an à Meſſine,
apres avoir rendu de fort grāds
ſervices au Roy , dont il a eſté
l'Agent à Malte pendant trois
années. Il s'eſtoit acquité de
cet Employ avec tant de fidelité
& de zele , qu'ayant eſté
rappellé en Cour , il trouva à
Marſeille une Lettre de M le
Marquis de Segnelay qui luy
faiſoit ſçavoir que Sa Majefté
le gratifioit d'une Galere. Il
l'équipa en tres peu de temps,
& n'épargna rien pour la rendre
une des plus confidérables
qui puffent eftre employées au
fervice de fon Maiſtre. Perfon
142 LE MERCVRE
ne n'ignore les belles actions
qu'il fit àla grande Affaire de
Palerme. Son trop de zele luy
couſta la vie un peu apres. II
ne voulut point abandonner ſa
Galere , où il y avoit un fort
grandnombre de Malades. Les
Fievres estoient malignes,il en
fut pris , & mourut fort regreté
de Monfieur le Mareſchal Duc
de Vivonne , & de toutl'ordre
de Malte , qui avoit pour luy
une eſtime tres -particuliere .
Le Roy qui fait tout avec
prudence ,& ne répand jamais
fes graces qu'avec juſtice,a fait
l'honneur à M l'Abbé de la
Berchere , l'un de ſes Aumôniers
, de le nommer à l'Evefché
de Lavaur. Il eſt Docteur
de Sorbonne;& quoy qu'il n'ait
pas encor trente ans, il eft confommé
dans toutes les ScienGALANT.
143
ces qu'on peut fouhaiter dans
un grand Prélat. Il a prefché,
& toûjours avec ſucces ; & fi
la foibleſſe de ſa voix luy euſt
pû permettre de continuer , il
auroit remply tres-dignement
les premieres Chaires de Paris.
Son Grand Pere eft mort Premier
Preſident du Parlement
de Dijon. La ſurvivance de
cette Charge avoit eſté accordée
àMonfieur dela Berchere
ſon Pere , qui l'exerça quoy
qu'il n'euſt que vingt-ſept ans.
Il paſſa à celle de Premier Prefident
de Grenoble, par les ordres
de la feu Reyne Mere, qui
Thonoroit de fon eftime,& qui
crût que ſa preſence en cette
Province ne ſeroit pas inutile
aux Affaires du Roy pendant
la Régence. Cette grande
Charge fut exercée apres fa
:
1
144 LE MERCVRE
mort , comme elle l'eſt encor
aujourd huy, par M de la Berchere,
qui en avoit la ſurvivance,&
qui eſt Oncle de M.l'Abbé
de la Berchere dontje vous
parle.
Je croy ,Madame, que vous
vous étonnez de ne point trouver
le Nom de M. l'Abbé de
Noailles parmy tant d'Evefques
, puis qu il ne manque
d'aucune des qualitez qui peuvent
élever à l'Epifcopat une
Perſonne de ſa naiſſance. Le
Roy qui eſt fort perfuadé de
fon merite,luy avoit fait l'honneur
de le nommer ; mais les
inſtantes prieres de Monfieur
le Duc de Noailles fon Pere ,
qui n'a pû ſe réfoudre à eſtre
privé fi toſt de la prefence d'un
Fils qu'il aime fort tendremét,
jointes à l'envie qu'il a fait paroiftre
GALANT.
145
roiſtre d'avoir encor quelques
années pendant leſquelles il
puſt ſe rendre plus digne des
graces de Sa Majefté par fon
application extraordinaire à
l'étude, en ont fufpendu
juſqu'à un autre temps.
l'effer
DE
LYON E
Tandis que les Dignitez
Commencent pour les uns, elle
finiſſent pour les autres &M.
le Marquis de Pianeſſe , quia
gouverné ſi long - temps les
Etats de Savoye & de Piemont
ſous les ordres de Leurs Altef
ſes Royales , avec un ſuccés
toûjours favorable , malgré les
temps difficiles &les entrepri-
- ſes ſecretes des Ennemis , eft
mortglorieuſement dans la Solitude
, d'où je vous manday il
y a quelques mois qu'on l'avoit
pluſieurs fois retiré , pour ſe
ſervir de ſon Miniftere dans
Tome V. N
146 LE MERCVRE
les plus preſſans beſoins de
l'Etat. Dans quelque pouvoir
qu'il ait eſté,on l'a toûjours veu
ſacrifier ſes intereſts propres,
& fon plus juſte reſſentiment,
à la gloire & à l'avantage de ſes
Maiſtres. Je ne vous parle point
` de ſa Maiſon , ny de ſes Alliances
avec celle de Savoye , cela
eft connu de tout le monde . Je
vous diray ſeulement qu'à examiner
la maniere dont il a vêcu,
& les choſes qu'il a écrites,
on peut en quelque forte luy
donner le titre de Saint. On n'a
jamais veu plus de pieté , plus
de charité , & un plus grand
détachementdes grandeurs du
monde; il ne s'en laiſſoit point
ébloüir , & il n'auroit pas accepté
ſi long-temps la premiere
place de l'Etat dont il eſtoit né
Sujet , s'il n'euſt appris des pre
GALANT.
147
miers Chreftiens , qu'apres
Dieu , il devoit à ſes Maiſtres
& à ſa Patrie , les foins qu'il
s'eſt toûjours attaché à leur
Er donner .
La matiere eſt un peu triſte;
& comme je ſçay que vous aimez
tout ce qui vient de Madame
le Camus , je croy que ce
fera vous en tirer agreablemét,
que de vous faire voir deux petites
Piaces de fa façon, qui me
font tombées depuis peu entre
les mains ; l'une eſt un Inpromptu
pour Monfieur le
Duc , qu'elle fit il y a quelque
temps en préſence de ce Prince;
& l'autre , un Compliment
à Madame la Mareſchale de
Clerembaut qui luy avoitrendu
office .
Nij
148 LE MERCVRE
INPROMPTU
POVR
MONSIEUR LE DUC.
Q
Ve d'esprit & que de valeur
On voit dans ce Prince admirable!
Ses grandes qualitez furpaſſent
Sa grandeur.
Sans luy Condé feroit un Prince
incomparable ,
Mais par bonheur pour nous il a
fait sonsemblable.
GALANT. 149
LA
DE
POVR MADAME
MARESCHALE
CLEREMBAUT..
MArefchale
de Clerembaut,
Vous portez la vertu fi
baut ,
Quel Amour en est en colere.
Il s'en plaignit l'autre jour àſa
Mere,
Elle luy dit ; mon Fils , chacun a
Son defaut,
Cette vertu pourtant afait tombersur
elle
L'heureux cho'x dont la gloire
estoit deuë àfon Zele,
Choix qui mit en ses mains le
Charme de la Cour ,
Cette Princeſſeſansſeconde ,
Dont les yeux pourront bien un
jour
Niij
10 LE MERCVRE
Tefoûmettre le Fils du plus grand
Roy du monde.
Quant àlaMareſchale, en vain
de la toucher
Tu crois l'avantage poßible..
Son coeur est un rocher
Qui fut toûjours inacceßible.
L'Amour à ce discours luy répondit;
Et bien
Ie consens qu'ellesoit inſenſible à
ma flame ,
Mais qu'elle aille du tout au rië,
Iene le puis fouffrir;tout au moins
quefon ame
Soit tendre à la pitié ,
Puis qu'on le peut fans blâme..
Le ſuis de fon avis , &j'espere ,
Madame ,
Que j'auray furce pie
Quelque partà vostre amitié.
Si l'Amitié fait faire desComplimens
d'un coſté , l'Amour
GALANT.
151
de belle taille
SYON
DELA VILLA
fait faire des Mariages de l'autre
, & nous venons de le voir
en la perſonne de M'le Marquis
de Foix , Gouverneur &
Lieutenant General pour le
Roy en la Province de Foix ,
qui a épousé Mademoiselle
- d'Hendreſon , premiere Fille
d'Honneur de Madame. Ellattu
eſt bien faite,
d'une tres -grade Maiſon d'Allemagne.
Pour Mr le Marquis
de Foix , je n'ay que faire de
vous dire qu'il eſt d'une des
meilleures Maiſons du Royaume
; le grand Nom qu'il porte,
le marque affez . Leurs Alteſſes
Royales,outre leurs libéralitez
accouſtumées en de pareilles
occafions, ont donné à la Mariée
une Croix de Diamans de
grand prix , & tous les Habits
de la Nôce qui s'eſt. faite au
152 LE MERCVRE
Palais Royal avec beaucoup
de magnificence . Il y eut Comédie
le foir. Les Mariez font
preſentement chez Madame
la Ducheſſe de Merlebourg ,
qui les confidere fort , & qui
auroit fait avec plaifir les frais
de la Nôce , fi Madame l'euſt
voulu fouffrir. Cette Princeffe
a preſque tous les jours monté
à cheval , & s'eſt ſouventdonné
le plaifir de la Chaſſe au
Cerf, pendat le Voyage qu'elle
a fait à Villers-Côtrets , où elle
a accompagné Monfieur.
J'avois oublié à vous dire que
le Roy avoit donné l'Abbaye
de la Croix à M l'Abbé Pellot,
FilsdeM le Premier Prefident
de Roüen. Elle est d'un revenu
confiderable , & d'une tresgrande
beauté. Feu Mr l'Abbé
de Piancour , Oncle de celuy
GALANT.
153
qui vient d'eſtre nommé à I Eveſché
de Mande , l'avoit fait
rebaſtir entierement , & elle
doit la plus grande partie de fes
embelliffemens aux foins de ce
dernier qui n'a rien épargné
pour la rendre ce qu'elle eſt .
Monfieur le Mareſchal de
Granmõt eſt toûjours àBayonne.
Comme il n'a point d'autre
attachement que ce qui regarde
le ſervice du Roy , il s'eſt
employé avec un zele admirable
à faire reparer les defordres
que le débordement des Eaux
avoit causé aux Fortifications
de cette Place, dans laquelle ik
a fait entrer quatre cens Hommes
, tous braves & aguerris ,
qu'il a levez dans ſes Terres .
Vous voulez bien , Madame,
que je mefle à ces Nouvelles
les derniers Vers qu'on m'a
154 LE MERCVRE
donnez de M² le Duc de S. Aignan;
ils vous feront connoître
avec quelle promptitude
il vient à bout de tout ce qu il
entreprend. Le Roy luy avoit
faitl'honneur à ſon retour du
Havre,de luy faire voir les Augmentations
qui s'eſtoient faites
à Verſailles & à Trianon
depuis fon départ ; & dés le
foir meſme il prit la liberré de
donner à Sa Majefté ces Vers
qu'il fit ſur les beautez de ces
deux Maiſons.
ELOGE
DE
VERSAILLES
ET DE TRIANON.
Efçavois bien , Tirfis , par cent
2
GALANT.
155
I
4-
th
Que nous avions pour Roy le plus
grand des Monarques ;
Qu'en guerre comme en paix il
estoit fans pareil ,
Qu'on le voyoit briller comme un
autre Soleil ,
Et qu'eſtant des Guerriers le plus
parfait modele ,
Il fe couvroit par tout d'une gloire
immortelle ;
Mais je ne penſois pas qu'il fust
en ſon pouvoir
D'aſſembler les Trefors que nous
venons de voir ,
Que retournant vainqueur du
plus fort des Batailles ,
Il fift de Trianon ce qu'il fait de
Versailles ,
Que le plus délicat nepust rien
defirer
Aux rares ornemens qui s'y font
admirer ,
156 LE MERCVRE
Qu'on y paſſaſt des Mers , qu'ony
viſt ſur les ondes
Des fuperbes Vaiſſeaux les courſes
vagabondes ,
Que le Iafpe ,le Marbre & cent
autres Beautez
Ytinſſent à l'envy tous lesſens
enchantez,
Qu'on pust en un moment des plus
baffes Campagnes
Elever des Torrens & percer des
Montagnes ,
Et qu'enfin de ces lieux le pompeux
ornement ,
De tous les Curieux devinſt l'étonnement.
Mais , Tirſis , euft-on crû qu'une
humaine puiſſance
Eust rangé tes Saiſons ſous fon
obeissance ,
Pour le plaisir des yeux change
l'ordre du temps ,
Fait
GALANT.
157
Fait des plus grands Hyvers un
eternel Printemps ,
Et joint plus d'une fois dans une
mefme Place ,
Au doux émail des Fleurs la froideur
de la glace.
Tous les Siecles pallez n ayantTREQUE
rien veu de tel ,
Admirons ce Grand Roy qui
rien de mortel ,
LYON
N1893 *77
Mais adjoûtons , Tirfis , que ce
Monarque Auguſte ,
Pouvant tout ce qu'ilveut ne veut
rien que de juste.
Voicy d'autres Vers que
Monfieur de S.Aignan fit pour
Madame la Preſidente d'Ozembray
, qui estoit venuë au
Havre pour peu de jours . Elle
devoit partif le lendemain , &
voicy ce que cet Illuſtre Duc
luydonna au fortir d'un Bal où
Tome V.
158 LE MERCVRE
-tout le monde eſtoit en couleur
de feu.
POVR
MADAME LA PRESIDENTE
D'OZEMBRAY.
Pourquoy nous honorer d'une courte viſite ,
Pourquoy faire éclater icy tant de
merite ,
Avec tant de rigueurs ?
C'est avoir peu d'amour pour le
biende la France ,
Que de venir troubler les coeurs
Dans une Place d'importance.
On devroit vous traiter comme
une criminelle ,
Vous mettre dans les fers comme
ingrate , rebelle ,
GALANT.
159
?
C
ce.
Et vous pouſſer à bout .
Vous dites qu' avec vous nous n'a
vons rien à craindre ,
Mais vous mettez le feu par
tout ,
Et puis , vous partezfans l'éteindre.
Voila , Madame , comme
Monfieur le Duc de S. Aignan
fait les honneurs du Havre
d'une maniere toute galante &
fpirituelle,ſans que cette innocente
Galanterie diminuë rien
du zele qu'il fait voir pour toutes
les choſes qui regardent la
Religion . Il en a donné des
marques depuis peu dans un
tres-beau Diſcours qu'il a fait
dans la Maiſon de Ville contre
la licence des Blafphemes. Je
vous l'envoyerois dans cette
Lettre , fi la ſainteté de la ma
O ij
160 LE MERCVRE
tiere eſtoit compatible avec le
titre de Mercure Galant , que
vous avez bien voulu luy laiffer
porter.
Je ne puis finir , ſans vous
parler de ce qui s'eſt paffé en
Allemagne. Le public en eft
informe chaque ſemaine , & je
ne vous en ay donné encor aucunes
nouvelles. A dire vray,
Madame,j'ay eſté bien aiſe d'amaffer
ce que j'en ay pû apprendre
tous les jours de divers
endroits , afin d'en faire
comme une ſuite d'Hiſtoire
plus agreable pour vous. Peuteftre
mefme y trouverez - vous
de la nouveauté, parce qu'il eſt
impoſſible que ceux qui écrivent
les choſes dans le temps
meſme qu'elles arrivent , en
foient affez bien inftruits pour
les pouvoir publier dans leurs
GALANT. 161
tqu
plus exactes circonftaces .C'eſt
un fruit qu'on a beſoin de laifſer
meurir , pour en connoiftre
toute la bonté. Il faut du temps
pour ſçavoir s'il n'y a rien à adjoûter
à ce qui ſe debite toûjours
d'abord imparfaitement.
Les particularitez qui échapent
aux uns , font rapportées
un peu apres par les autres , &
il y auroit de l'injuſtice à vouloir
priver le Public de la connoiffance
des choſes dont le
détail ne peut jamais venir
avec les premieres nouvelles
qu'on en reçoit.
Pendant que plus de vingt
T
Puiſſances Souveraines liguées
contre nous,amaſſoient de toutes
parts un nombre infiny de
Troupes , celles de France qui
avoient déja pris trois des plus
fortes Places de l'Europe , &
O iij
162 LE MERCVRE
gagné un Bataille, eſtoient das
des Quartiers de rafraîchiſſement.
On les croyoit fort diminuées
par les fatigues de
tant de Sieges entrepris dans
une ſaiſon rigoureuſe,& toutes
les Gazettes ne parloient que
de Levées & de Jonctions de
Troupes ennemies qui ſe faifoient
de tous coſtez . On ne
diſoit rien des noſtres ; il n'y
avoit pas mefme d'apparence
que nous puſſions eſtre affez
forts pour nous oppoſer au
Prince Charles. Cependant on
a veu tout d'un coup
par enchantement , Monfieur
leMaréchal de Créquy en état
de luy tenir teſte , tandis que
Mõſieur de Luxembourg avoit
en Flandre une Armée auſſi
nombreuſe que celle que nous
avons en Allemagne. Ces Ar
comme
GALANT .
163
mées ne manquent de rien , &
l'admirable prévoyace du Roy
eſt ſi bien fecondée par le zele
des Miniſtres qui executent ſes
ordres , que tout ce qui eſt neceſſaire
pour les faire ſubſiſter
s'y trouve toûjours en abondance.
Voila ce qui nous faci -
lite tantde glorieuſes conqueſtes
, & qui nous fait arreſter
ſans peine le torrent oppoſé de
tant de Troupes. Voyons les
mouvemens de l'Armée de
l'Empereur depuis trois mois
que le Prince Charles qui la
commande a fait l'ouverture
de la Campagne. Elle estoit à
trois lieuës de Mets dés le commencement
de Juin , & dés ce
temps-là Monfieur le Marefchal
de Créquy commença à
la combattre & à la ruiner par
ſes Partis & par ſes divers mou164
LE MERCVRE
vemens .Le Prince Charles qui
avoit réſolu de tenter quelque
choſe de grand , paſſa la Seille
la nuit du dix au onze de ce
-meſme mois , & vint camper
du coſté de noſtre General ,
mais ce ne fut que pour y voir
fon Armée dans l'extréme neceffité
de toutes choſes pendat
le long ſejour qu'elle y fit , &
pour donner lieu à un nombre
infiny de Partis de la détruire
plus commodément.Apres que
cePrince eut achevé de paffer,
Mª de la Fite arriva dés le foir
meſme aupres de Monfieur le
Mareſchal de Créquy avec un
Détachement des Gardes du
Corps , de Gensd'armes , & de
Chevaux-Legers de la Garde.
Le Prince Charles qui ne ſe ſeroit
pas hazardé à paſſer la Riviere,
s'il euſt eſté averty de ce
GALANT.
165
ra
Pul
ect
es
&
Fant
fel
JaR
Secours, n'en reçeut la nouvelle
qu'avec un chagrin mortel.
Il vit bien qu'il luy ſeroit diffi
cile de rien entreprendre , M
de Créquy eſtant preſque auffi
fort que luy ; mais comme il
luy auroit eſté honteux de faire
voir qu'il avoit de méchans
Eſpions , ou plutoſt qu'il n'en
avoit point , il aima mieux faire
bonne contenance dans fon
Poſte , que de s'en retourner
furſes pas. C'eſt où ſon Armée
apenſé périr, c'eſt où elle a tant
manqué de Fourages , & tant
mangé de Pain poury & de méchans
Gâteaux . La neceffité y
eſtoit fi grande,qu'on en diſtribuoit
qu'un pour quatre Soldats.
Ileſt mefme ſouvent arrivé
que le Pain manquantentierement
, elle n'a mangé que
de la Vache. Il eſt vray que
166 LE MERCVRE
l'on y a quelquefois donné
quelques Eſcalins au lieu de
Pain; mais ſi cet argent a empeſché
les plus ſeditieux de
crier , il n'a pas empeſché de
mourir de faim ceux à qui un
fi foible ſecours ne pouvoit faire
trouver dequoy manger.
Tant que le Prince Charles a
demeuré dans ce Poſte,quatre
choſes ont ruiné ſon Armée ;
la Deſertion,nos Partis,le manque
de Pain , & les Païfans qui
prenoient tous ceux qui s'ecartoient
pour en chercher.
Les Marchez & les Places publiques
de Mets eſtoient remplis
de leurs Chevaux qui ſe
donnoient à fort grand marché.
Ce fut dans ce temps que
M. le Marefchal de Créquy fit
faire à fon Armée ce beau
mouvement qui embaraſſa tat
GALANT.
167
les Ennemis.Il fit ſi bien placer
fon Canon , qu'il leur tua plus
de huit ou neuf cens Hommes
, avant qu'on puſt enten--
dre le leur , qui ne fut en état
de tirer que plus de trois heures
apres le noſtre. Ils firent
connoiſtre qu'ils n'avoient aucun
deſſein de ſe battre , puis
qu'ils repaſſerent la Seille. On
trouva dans leur Camp quantité
de Soldats qu'ils avoient
enterrez,afin qu'on ne s'apperçût
pas de leur perte, & ils l'avoient
fait fi fort à la haſte ,
qu'ils leur avoient laiſſé leurs
habits & leur argent , dont on
trouva méme une fomme conſidérable
dans les Bottes d'un
Cavalier. On les pourſuivit
dans leur Retraite,où ils perdirent
encor beaucoup de monde.
Cette pourfuite , & leur
168 LE MERCVRE
Canon , qu'ils tirerent à noſtre
exemple quelque temps auparavant
, nous coûterent auffi
quelques Gens. Nous perdîmes
M de Préfonval Lieutenant
Colonel de la Couronne.
Quelques Gardes du Corps furent
tuez , & deux Exempts
bleſſez , qui font M² de la Fouchardiere
& Mr Darmandaris .
Depuis ce temps les Ennemis
ontſouvent changé de Pofte,
&Mr le Marefchal de Créquy
a toûjours profité de leurs
mouvemens . Ils eſtoient vis- àvis
le Village d'Arancy , lors
que ce vigilant Mareſchal apprit
qu'ils attendoientun grand
Convoy.Il fit un Détachement
commandé par Mº de la Haye
Lieutenant General , pour le
furprendre . On leur tua plus
de quatre cens Hommes, & on
leur
GALANT. 169
leurpritdu moins cent Charettes
. Ceux qui ſe ſignalerent en
cette occafion , furent Meffieurs
les Marquis de Genlis &
de Renty,M le Comte deMoreüil,
M de la Fite, Mt le Comte
d'Aubijoux , & M Marin .
M de la Haye y fut tué d'un
coup de Mouſquet. Nos Partis
ayant continue toûjours à les
inquiéter , quatre Pieces de
noſtre Canon chargées à cartouches
, les incommoderent
fort aupres de Maleroy. Quelques
jours apres comme on fuivoitleur
marche avec l'ardeur
qui eſt ordinaire aux François,
M' le Chevalierd Eſtrades qui
eſtoit Chefd'un Party de deux
cés Chevaux, apperçeût quelques
Troupes de leur Arrieregarde;
il en fit avertir M. le
Comte de Maulevrier - Col-
Tome V. P
170 LE MERCVRE
bert , qui commandoit l'Aifle
gauche . Il s'avança pour examinerla
contenance des Ennemis,
& les fit attaquer. Les Regimens
de Portia & de Souches
furent défaits . On découvrit
la queuë des Bagages , on y tua
plus de deux cens Perſonnes,
ony fit cent Prifonniers, & l'on
pilla quantité de Chariots . La
Femme du Tréſorier del'Armée
, qui par malheur ſe trouva
là dans fon Carroffe avec
d'autres Femmes, fut tuée dans
T'ardeur du Combat, fans qu'on
ſceût meſme fi elle y eftoit.
Deux de nos Efcadrons , &
& quelques Dragons, plus avides
de gloire que de bittin,
poufferent plus avant,& pafferent
un Défilé. Ils furent
chargez par un Corps d'Ennemis
beaucoup plus conſidéraGALANT.
171
الاس
01
ble qu'ils n'eſtoient. Ils ſe retirerent
enbon ordre, & ne perdirent
pas trente Hommes.Les
Ennemis n'oferent les pourſuivre,
& ils aimerent mieux laiffer
emporteraux François tout
ce qu'ils avoient pillé, que d'avancer
pour les combattre ,&
les empeſcher de profiter de
| leur butin , Depuis ce temps-là
le Prince Charles ſe promene,
& il ſemble qu'il ait envie de
venir voir le Prince d'Orange,
qui n'eſt pas plus avancé que
luy , quoy que l'un & l'autre
foit en campagne depuis pres
de trois mois. Je ne doute point
qu'ils n'ayent entrepris quelque
choſe quand vous rece
vrez ma Lettre , puis que je la
finis dans le temps où ils doivent
du moins faire voir qu'ils
ell
20
n'ont pas aſſemblé tant de
1
Pij
172 LE MERCVRE
Troupes dans le ſeul deſſein
de nous obſerver. Le Prince
Charles n'auroit pas attendu fi
long-temps à ſe déclarer , ſi M
le Mareſchal de Créquy l'euft
laiſſé plus en repos mais ſa vigilance
a toûjours détruit ce
que ce Prince s'eſtoit propoſe
de faire. Quand ils ont eſte ſéparez,
il a tenu des Ponts prefts
pour faire paſſer ſes Partis ; &
dans quelque Camp que les
Ennemis ayent eſté , ils en ont
toûjours eſté fatiguez . Ses Ordres
s'executoient avec tant de
ponctualité ; qu'on les a veu
quelquefois inquiétez en mefme
temps par les Partis de Nacy
, par ceux des Lieux les plus
proches , par les Détachemens
de l'Armée , & par les Païfans.
C'eſt ainſi qu'on fait périr les
Troupes les plus nombreuſes,
GALANT.
173
1
G
&que ſans rien perdre on gagne
ſouvent plus que fi ondonoit
une Bataille. M² de Beaufort
Mareſchal de Camp,poufſa
une fois leur grande Garde
- juſques à leurs Tentes. Quar
torze Cuiraſſiers furent pris
une autre fois par un Party de
vingt-cinq contre vingt-cinq.
Un Lieutenantde Fufiliers,fortifié
des Païſans du Païs Meſſin ,
attaqua & batit quelque temps
apres un Convoy de Vin &
d'Eau de vie , dont il enfonça
tous les Tonneaux ; & le Major
du Regimentde Cominges,
avec tres-peu de Gens , avoit
défait quelques jours auparavant
quatre-vingt Cuiraffiers,
dont la plupart furent faits prifonniers.;
Je pourrois vous raconter
encor un nombre infiny
d'actions de vigueur qui ont
Piij
174 LE MERCVRE

eſté faites par nosPartis ; mais
je vous veux ſeulement parler
de deux dont les circonstances
font affez curieuſes . Le Prince
Charles s'ennuyant de ne rien
faire , & ne voulant pas que
l'on s'aperçeut de ſon chagrin,
refolut de donner le Bal aux
principales Dames de fon Armée.
Cela ne doit pas vous
étonner, les Allemans ne marchent
guéres qu'en Famille.
Comme il n'eſt point de Nation
qui n'imite les François en
quelque choſe , les Allemans
pour pour paroiſtre avec plus
de galanterie, voulurent avoir
de nos Habits les plus à la mode,&
le Prince Charles en envoya
demander par un Trompete
au Lieutenant de Roy de
Mets , lequel par une honneſteté
toute Françoiſe luy enGALANT.
175
هللا
que
A
10.1
N
DIS
arc
ne
ronoyd
nne
yen
:
voya auſſi-toſt des Tailleurs ,
avec les Etofes les plus nouvelles
qu'on puſt trouver. Les
Habits ſe firent, & on commeça
le Bal. M de Créqui prit ce
temps pour leur donner un autre
BLIOTHEQUR
divertiſſement. Il envoya Iron
quelques Troupes qui donne
rent l'alarme dans l'un de leurs
Quartiers , & qui eurent ordre
de ſe retirer d'une maniere qui
pût engager les Ennemis à les
pour ſuivre . Ses Ordres furent
ponctuellement executez ; &
comme il avoit fait placer plufieurs
Canons chargez à cartouches
dans un endroit où les
Ennemis ne croyoient pas qu'il
y en euſt , la plupart de ceux
qui pourſuivirent nos Gens furent
tuez ou bleffez ; & l'alarmes
s'eſtant répaduë dans tout
le Gamp , le Bal fut tellement
LYON
176 LE MERCVRE
troublé , que les Allemans
oublierent leurs Dances , &
ne ſceurent plus faire de
pas que pour décamper quelques
jours apres . Le Canon
ne leur fut pas moins fatal le
jour que leurs Fourageurs furent
enlevez . La plupart des
Officiers qui avoient des Valets
au fourage, s'attrouperent
pour les venir défendre ; mais
ils n'oferent avancer , & l'on
euſtdit qu'ils n'eſtoient venus
que pour eſtre témoins de la
perte de leurs Chevaux . Ils ne
s'en retournerent pourtant pas
tous , & pluſieurs furent tuez
par noſtre Canon . Vous direz
peut - eſtre que c'eſt n'avoir
rien fait, que de n'avoir ni pris
de Places, ni gagné de Batailles
; mais apres les premiers
avantages que nous avons
GALANT. 177
1
remportez , n'est- il pas bien
glorieux d'empefcher tant de
Puiſſances unies d'executer
aucune dn leurs entrepriſes ?
De pareils emplois demandent
le Capitaine le plus confommé
; ils ont dequoy exercer
toute fon experience , & dequoy
le rendre vigilant, eſtant
obligé de faire des mouvemens
continuels , & de prendre
garde en meſme temps de
n'en faire aucun de faux .C'eſt
par là qu'on ruine infenfiblement
les Armées ennemies
mais il ne ſuffit pas pour cela
d'avoir du coeur , il faut avoir
de l'eſprit & de l'adreſſe , &
que la tefte agiffe plus que le
bras. Mr de Créquy a montré
depuis trois mois que toutes
ces choſes ne luy eſtoient pas
inconnuës , & qu'il ſçavoit
178 LE MERCVRE
joindre la conduite & la prudence
à la haute valeur dont
il a donné des marques dans
un nombre infini d'occaſions,
& dans la diverſité des mouvemens
qu'il a faits. Comme
il ne s'en eſt pas trouvé un de
faux, on ne peut marcher plus
glorieuſement qu'il fait ſur les
traces de M'de Turenne . Il l'a
imité en toutes chofes,& toutes
les Lettres nous affurent
qu'il ne s'eſt pas fait moins aimer
dans toutes les Troupes
qu'il commande, qu'il s'est fait
craindre parmi celles qui lui
font oppoſées .
'La feconde Armée d'Allemagne
, compoſée des Troupes
des Cercles , n'a pas fait
plus de progrez que celle du
Prince Charles. M de Monclar
l'obſerve de prés, &M' le
GALANT. 179
Marquis de Bligny l'eſt allé
joindre avec unDétachement
de dix Eſcadrons. Il y a prés
de trois mois que le Prince
d Orange aſſemble la fienne,
■ & qu'il attend celle de dix ou
douze Alliez qui marche depuis
long-temps. Ila paru jufques
icy que toutes ces Troupes
n'estoient en campagne
que pour arrefter les courſesde
de la Garnifon de Maftric ; ce
qu'elles n'ont toutefois pû faire.
Mr de la Motte avec un
Détachement , a eſté prendre
force Beſtiaux du coſte de Namur;
& M le Duc de Luxembourg
a fouragé long-temps
juſques aux Portes de Bruxelles.
Il a envoyéquelques Troupes
aux environs d'Oudenarde
ſous le commandement de
Mellieurs dela Motte &d'Au
ZB
180 LE MERCVRE
ger. Le Prince d'Orange commença
à décamper le 15.& M²
de Luxembourg le 16. Je ne
vous en diray rien davantage
dans cette Lettre, quand mefme
on entreprendroit quelque
choſe avant qu'elle fut fermée,
afin de vous en parler au long
dans la premiere que je vous
écriray,& de ne vous en point
faire le détailà deux fois..
Le Roy a donné le Regiment
de la Fére qu'avoit M
de la Haye , à Me le Marquis
de Créquy , âgé de quinze
ans, qui fert d'Ayde de Camp
à Mr le Marefchal de Créquy
fon Pere. Ce jeune Marquis
montre déja tant d'ardeur
pour la gloire , que fi on lui
laiſſoit la liberté de faire tout
ceque fon courage lui infpire,
il s'expoſeroit tous les jours
aux
GALANT. 181
1
C
OL
aux dangers les plus évidens.
IM de Choiſy a eu le Commadement
de Thionville, ce Pofte
ayant auſſi vaqué par la mort
de M de la Haye Liutenant
General. Il eſtoitGouverneur
de S.Venant, lors que Sa Majeſté
l'envoya aux Indes en qualité
de Viceroy. Il entendoit
parfaitement les Fortifications,
& paffoit pour un Homme
tres- ſage. La Lieutenance de
Roy de Montelimart a eſté dõőnée
à Mr de Serignan Ayde-
'Major des Gardes du Corps.
Les ſervices qu'il a rendus, ont
toûjours efté agreables auRoy,
& fa Famille eft connutë par des rqu
der actions de vigueur.
nk Je paſſe aux Divertiſſemens
publics dont j'ay-peu de choſe
àvous dire , & il n'yaeu de la
nouveauté que fur le Theatre
nfpi
jout
Tome V.
182 LE MERCVRE
des Italiens , qui nous ont donné
une Pieces fort agreable, intitulée
La Propretez Ridicule.
Elle eſt meſlée de quelques Entrées
qui luy donnent beaucoup
d'agrément. Le caractere
de laFemme qui eft proprejufqu'à
l'excés,eſt tiré ſur de bons
Originaux . On l'a déja joüée
douze ou quinze fois ; & Arlequin
, à fon ordinaire , y eſt
un Perſonnage tres - divertiſſant.
Les Comédiens François
ſe ſont contentez de faire revivre
quelques vieilles Pieces
qui avoient fait beaucoup de
bruit dans leur temps , & on a
reveu ſur les deux Theatres ,
les Viſionnaires de M des Marefts
, le Iodelet Maistre de M
Scarron, & le D.Bertrand de Cigaralde
Me de Corneille le jeune,
qui estoit autrefois le char
GALANT. 183
me de tout Paris , & qu'on y
repreſentoit en meſme temps
fur tous les Theatres .
Il eſt temps de fatisfaire la
curiofité de vos Belles de Province
, & de vous entretenir
des Modes nouvelles dontvous
m'avez mandé pluſieurs fois
qu'elles ſouhaitoient de trouver
quelque Article dans les
Lettres que je vous envoye.Ce
n'eſt pas une affaire peu ambaraffante,&
je ne ſçay comment
j'aurois pû m'acquiter de ma
parole , fi je ne me fuſſe trouvé
dernierement dans une Ruelle
abondante en Perſonnes du bel
air. On y railloit un Mary jaloux,
lors que je vis entrer une
Féme moitié Pretieuſe,& moitie
Coquette. Que je fuis fatiguée:
dit- elle, apres avoir ſalüé
la Compagnie;l'ay eſté aujour-
Qij
184 LE MERCVRE
d'hui chez plus de vingt Marchands
, & je n'en fuis guéres
fortie plus ſçavante que j'y ſuis
entrée. J'ay reçeu dix Lettres
de la Campagne , par leſquelles
on me prie de mander les Modes
nouvelles , & je ne ſçay
qu'écrire là-deſſus . On n'a jamais
veu en France ce que l'on
voit aujourd'hui , il n'y a plus
de Modes generales, parce qu'il
yen a trop de particulieres; à
peine trouve-t-on deux Perſonnes
veſtuës de la meſme maniere
, chacun s'habille à ſa
fantaiſie, & l'on ne paroiſt plus
extravagant comme autrefois,
lors qu'on n'eſt pas mis comme
les autres. Pour moy , continua-
t - elle, je ne feray point de
réponſe ,& je ne finirois jamais,
fije voulois écrire la diverſité
des Habillemens de chaque
GALANT. 185
Particulier. Je donnay d'abord
dans ſon ſens , pour l'amener
apres plus facilement à mon
but &je luidis enſuite que fi
elle vouloit prier toute la Compagnie
de s'entretenir ſur cette
matiere , & que chacun dit les
Modes qu'il croyoit les plus generales,
je les écrirois fur l'heure
, & qu'ainſi elle trouveroit
fon Memoire des Modes tout
fait, ſans qu'elle fift autre choſe
que dire ſon avis .Cette penſee
lui plût , chacun promit
d'expliquer ce qu'il ſçavoition
me donna de l'encre & du papier,
& j'écrivis pour elle &
pour moy, ce que vous allez lire
touchant les Modes dont on
ſe fert depuis qu'on ne porte
plus d'or& d'argent.
On parla d'abord des Etofes
, ou plutoft on en voulut
üj
Σ
186 LE MERCVRE
parler ; car à peine euft-on- en--
tâmé ce difcours, qu'une jeune
Beauté prit la parole,& dit que
de cinquante Femmes du bel
air , à peine on trouvoit - on
deux qui portaffent des Etoffes
;& que hors quelques Taffetas
& Tabis decoupez &
mouchetez , gris & changeans,
qui estoient un reſte de Mode
des Habits d'Etamine & de
Serge des Grifettes du Printemps
, on ne voyoit plus de
Femmes veſtuës que de Toilles&
de Gazes ; & elle adjoûta
qu'elle les aimoit tellement ;
qu'elle avoit voulu voir toutes
celles qui avoient eſté faites,&
que leur diverſité & leur
beauté eſtoient des chofes ad
mirables . On la pria de par.
ler de toutes celles qu'el
le avoit veuës , & voicy de
GALANT.
187
t
i
quelle maniere elle s'en acquita.
On fait, depuis que les cha--
leurs ont commencé,des Man--
teaux& des Jupes de pluſieurs
fortes de Gazes ; les moindres
4
font les unies , les rayees , & ALE DE
carreaux.
LYON
E
celles qui font à
leurs, meflees, & fans eftre me
lées. If y en a auffi beaucoup
de rebrochées
, dont les fleurs
paroiffent de relief. On en voit
fur des fonds bruns couvertes
.
de fleurs de toutes couleurs
;
&il s'en trouve de meſme fur
des fonds blancs qui font le
plus bel effet du monde ; d'autres
font fur des fonds mou
chetez, & d'autres font à colomnes
. Les Femmes du grand
air qui ont le petit deüil , en
portent de blanches , avec des
preſque de toutes con188
LE MERCVRE
fleurs noires rebrochées ; &
celles qui font plus modeftes,
en mettent de noires unies ,
avec des Jupes de Gaze bleuës
deffous. Les Gazes dont les
fonds & les fleurs font blanches,
ſe portent beaucoup plus
enJupes qu'en Manteaux.Celles
qui ſont rayées , & qui ont
de grandes eſpaces entre les rayes
, remplies de toutes fortes
de fleurs,font tres -belles : Mais
quelque beauté qu'ayent toutes
ces Gazes , pourſuivit- elle,
je ne defefpere pas d'en voir
encor de plus extraordinaires,
puis qu'il n'eſt point de jour
qu'on n'en remarque aux
Thuilleries d'un deſſein tout
nouveau. Il n'eſt rien de plus
agreable que tous les Mateaux
de Gaze, continua la meſme,&
ils ne font effacez que par ceux
GALANT. 189
de Poincts de France fur de la
Toille jaune,qui eftant accom--
pagnez d'Echelles de mefme
Poinct, donnent un certain air
de grandeur à ceux qui les portent
, que les Etofés les plus
remplies d'or & d'arget ne font
pas toûjours remarquer dans
les Perſonnes les plus qualilifiées..
On voit aufli , adjoûtat-
elle , quelques Manteaux &
Jupes de Taffetas volans &
changeas, mais le nombre n'en
eſt pas grand. Puis que vous
avez parle des Manteaux , reprit
une autre,je vais parlerdes
Jupes ;j'en achetay hyer,& cela
fur cauſe que je m'infor--
may de celles qui font les plus
à la mode.On en voitencor qui
font toutes de Poinct de Frace,
& dautres toutes de Poinct
d'Angleterre mais comme elles
190 LE MERCVRE
font extrémement cheres , le
nombre n'en eſt pas fi grand;&
celles dont on porte le plus ,
font des Mouffeline rayée,avec
un Poinct au bas des plus hauts
que l'on puiſſe trouver. Ily en
a auſſi beaucoup de Taffetas de
toutes fortes de couleurs , fous
des Gazes que chacun choifit
à ſa fantaiſie ; mais la plupart
les prennent blanches. On en
voit depuis quelques jours de
Toille decoupée , comme on
decoupoit le Tabis & le Satin.
Les Femmes qui font un peu
fur le retour,& quelques autres
encor , portent des Jupes de
Brocard , & d'autres Etofes ;
les unes mettent un petitPoinct
de Erance en bas,les autres une
Dantelle noire. Il y en a qui
mettent des Guipures de toutes
couleurs;mais quand on les
GALANT.
191
pliffe, on met des Dantelles de
foye douce, fans fonds, & fans
eftre guipées ni gommées. Il
y adiverſes manieres de mettre
ces Dantelles ; les unes en ont
une grande pliffée, & un Pied
qui releve ; & les autres deux
grandes pliſſées à deux doigts
l'une de l'autre, & toutes deux
tombantes.
Quand celle qui avoit parlé
des Jupes àla mode eu finy fon
diſcours , on preſſa une vieille
Fille qui n'avoit ni beauté ni
agrément,& qui par toutes ces
raiſons ſe retranchoit ſur le bel
Eſprit , de dire quelque choſe
fur le ſujet de la Converſation,
Elle répondit avec un air dédaigneux,
qu'elle ne ſçavoit pas
comment on pouvoit perdre le
temps à parler de ces bagatelles,&
que cette matiere n'étoit
192 LE MERCVRE
bonne que pour certaines Fémes
qui n'auroientjamais rien
àdire , fans le ſecours de leurs
Habillemens. On luy répondit
qu'elle avoit raiſon ; mais que
lors qu'on eſtoit en compagnie,
on ſe rendoit ridicule, fi l'on ne
faifoit comme les autres , puis
qu'ilſembloit qu'on lesméprifaft
,&qu'on voulut ſe diſtinguer;
cequ'un Efprit bien tourné
de devoit jamais faire . He
bien, reprit -elle bruſquement,
puis que l'eſprit de bagatelle
regne aujourd'hui , il faut faire
comme les autres. Si je me
ſuis défenduë de parler des
Modes nouvelles , ce n'eſt pas
que je les ignore : comme il
ne faut point d'eſprit pour les
apprendre,& qu'on n'a beſoin
que d'avoir des yeux , tout le
monde les doit ſçavoir , & je
croy
GALANT. 193
croy n'en ignorer aucune. Elle
s'arreſta un moment , puis elle
entra dans le détail de toutes
les Modes dont on n'avoit
point encor parle , qu'elle debita
avec un torrent de paroles,
ſans s'arreſter un moment , ni
laifſfer le temps à aucun de la
Compagnie de lui repliquer
par un ſeul mot. Voicy tout
cequ'elledit.
La plupart des Coëffes que
l'on porte à preſent , font à colomnes
blanches & fans fonds;
onen voit auffi de noires à petites
Mouches , de Gazes fort
claires d'Angleterre fans fods,
deblanches, de rouffes , & des
Cornettes de mefme ces dornieres.
On ne fait plus de Bonnets
friſez ,& l'on met deux petites
Cornettes & une grande.
On fe cordonne de Poinct de
Tome V. R
194 LE MERCVRE
France & de Rubans de toutes
couleurs . Jamais ils n'ont tant
eſté en regne qu'ils font depuis
la Defenſe de l'or & de l'argét;
& l'on met tat d'Echelles,qu'il
eſt impoffible que cette Mode
foit long-temps en regne,parce
que lesGens de qualité nemãquent
jamais de quitter celles
qui deviennent trop communes.
On porte beaucoup de
Gands garnis,& tous les Manteaux
font retrouffez avec des
Rubans. Toutes lesGarnitures
font rempliesde Ferets ; ils font
plus courts , plus brillans , &
mieux travaillez que les ronds
que l'on portoit ily a quelques
années,& il n'y a riende plus
agreable ; on en met juſques
aux Rubans de Souliers. Les
Manches dont on ſe ſert à preſent,
ſont de pluſieurs manières.
GALANT .
195
1
2
Il y en a de pliſſées , avec du
Poinct en bas.On en voit d'autres
qui ne font point pliffées,
&qui ont une Dentelle qui releve,
avec un petit Pied. Il s'en
trouve auſſi beaucoup à boüillons.
La plupart des Manchettes
qui accompagnent ces Mãches,
font à trois rangs. On
porte toûjours des Bas de la
Chine , & l'on n'en met plus
guéres de marbrez. Les Souliers
font de pluſieurs manieres.
On decoupe des Cuirs fur
des Etofes de toutes fortes de
couleurs. Il y en a de mouchetez
, laffez aux coſtez avec un
petit Molet , & de brodez de
Soye.Les plus magnifiques ſont
ceux qui font de Toille de
Marſeille piquée , & qui font
garnis de Dantelle d'Angleterre
ou de Poinct de France,for-
Rij
196 LE MERCVRE
mant une maniere de Roze antique
, comme on en mettoit
autrefois fur les Souliers . On
envoit auſſi de Geais de toutes
couleurs. Les Eventails les
plus ordinaires font de Peaux
de Vélin , avec des Bâtons de
Calanbourg.On les porte toûjours
grādes,& les belles Peintures
ſont toûjours à la mode.
On fait à preſent beaucoup
de Poincts de Frace fans fonds,
&des Picots en compannes à
tous les beaux Mouchoirs. On
en a veu quelques- uns avec de
petites Fleurs fur les grandes,
que l'on pouroit appeller des
Fleurs volantes , n'eſtant atta--
chées que par le milieu ; mais
il n'y a pas d'apparence que
cetteMode ſoit ſuivie.
Toutes ces choſes ayanteſté
dites de fuite , celle qui en fit
GALANT.
197
de
al
le recit ſe trouva tellemét hors
d'haleine,qu'apres avoir achevé,
elle ne pût dire autre choſe.
La Belle qui vouloit mander
des Modes en Province , crût
en ſçavoir aſſez , & l'on auroit
finy cette matiere , fi une Perfonne
de la compagnie n'euſt
dit qu'il faloit auſſi s'entretenir
des manieres de s'habiller des
Hommes. N'en foyez point en
peine, repartit uneBeauté enjoüée
, j'ay vingt Amans qui
àl'envy s'eforcentde ſe mettre
bien pour me plaire ,& je ſçay
comment il faut qu'un Homme
ſoit pour eſtre à la mode.
Elle prononça ces paroles d'un
air qui plût à toute l'Affemblée.
On la pria de dire ce
qu'elle ſçavoit là-deffus , &
fans ſe faire preffer , elle commença
de la forte.
Riij
198 LE MERCVRE
L'ajustement eſt moins neceffaire
aux Hommes qu'à la
plupart des Femmes , & il cache
moins leurs defauts. Un
Homme eſt toûjours affez paré
quand il a bonne mine ; il
plaiſt en Habit de Cavalier, &
fans ornemens ; & les Femmes
qui ne font point ajuſtées,plaifent
rarement , à moins que
leurbeauté ne foit veritable &
toute à elles. On dira , pourſuivit
cette Charmate Perfonne
, que j'aime bien les Hommes,
de parler ainfi à leur avantage
: Cependant tous mes
Amans font également bien
auprés de moy,& publient que
je ſuis la plus cruelle Perſonne
du monde. Tant qu'ils parlerõt
ainfi , je ne me plaindray pas
d'eux ,& je croirois qu'on ne
me devroit guéres eſtimer, s'ils
GALANT.
199
tenoient un autre langage . Le
defir qu'ils ont de me plaire,fait
qu'ils ne paroiffent devat moy
qu'avec une propreté achevée,&
tout cela ſans avoir d'Erofes
magnifiques . On n'en
voit point preſentement , elles
ſont preſque toutes unies; à
peine en trouve- t- on de ſoye,
& l'on ne porte que des Droguets,
des Etamines & des Serges
; mais quand un Homme
eft bien coëffé & bie chauffé,
qu'il a de beau Linge , une belle
Garniture , & une belle Veſte,
il eſt plus paré que s'il eſtoit
chargé de Broderie ou de gros
Galons d'or , qui ne feroient
que l'épaiffir. Les Hommes
portent à preſent des Véftes
fort lõgues, garnies de Poincts .
Les plus nouvelles ſont de
Mouſſeline claire rayée , avec
200 LE MERCVRE
de la Toille jaune deſſous , &
du Poinct deſſus. Leurs Chapeaux
ſont petits, leurs Gands
garnis de Rubans étroits , &
toute leur Garniture de méme .
Au milieu de ces petits Rubas,
ils ont à leur Chapeau, fur leur
Manches , au Noeud de leurs
Epées,& quelquefois auxdeux
coſtez de leurs Culotes ou
Rhingraves,des Noeuds deRuban
large, aux deux coſtez duquel
eft coufuë une Dentelle
blache . Depuis quelques jours
on y en met de noire,qu'on fait
coudre au milieu du Ruban,de
maniere qu'elle le couvre tout
entier. On voit pluſieurs Habits
avec quantité de rangs
d'oeillets ; ils n'eſtoient d'abord
que blancs , & aux revers des
Manches ; on en met preſentement
par tout , & ils font de
GALAN T. 201
toutes couleurs ; on commence
meſme à les entourer de petits
Cordonnets qui font pluſieurs
figures, comme aux Baudriers.
D'abord que l'argent
fut defendu, on porta desCordons
de foye aurore , & de foye
blanche , qu'on prenoit pour
de l'or & pour de l'argent. On
met des Boutons des meſmes
couleurs ,&depuis peu on en
porte de meflez comme les
Garnitures .Les Hommes commencent
à devenir magnifiques
en Souliers"; ils en ont de
brodez qui coûtent quatre
Loüis la paire , mais on en voit
encor peu. La Converſation
auroit eſté plus longue , ſans
une viſite ſerieuſe qui ſurvint,
& qui l'interrompit ; c'eſt
pourquoy je prie vos belles
Provinciales de ſe conten
202. LE MERCVRE
ter de ce je vous envoye..
Je croy, Madame , que vous
eftes dans l'impatience de ſçavoir
ce qui s'eſt paſſé à la Feſte
de Sceaux; il eſt temps de fatisfaire
voſtre curioſité. Le
Roy voulant faire l'honneur à
M' Colbert d'y aller voir ſa belle
Maiſon , choiſit le jour de
cette Promenade ; & ce ſage
Miniſtre en ayant eſté averty ,
ſe prépara à l'y recevoir en zelé
Sujet qui attend ſon Maître,
&un Maiſtre comme le Roy.
Il ne chercha point à faire une
de ces Feſtes ſomptueuſes dont
l'exceſſive dépéſe n'attire ſouvent
que le deſordre,& qui farisfont
plus l'ambition de ceux
qui les donnent , qu'elles ne
cauſent de plaisir à ceux pour
qui on les fait .La profufion qui
s'y trouve ſemble n'appartenir
GALANT.
203
qu'aux Souverains ; & quand
oncherche plus à divertir qu'à
faire bruit par le faſte , on s'attache
moins à ce qui coûte extraordinairement
, qu'à ce qui
doit paroiſtre agreable. C'eſt
ceque fitM Colbert avec cette
prudence qui accompagnė
toutes ſes actions. Il ſongea
ſeulement à une Reception
bienentenduë,&il voulut que
la propreté , le bon ordre ,& la
diverſité des plaiſirs , tinſſent
lieu de cette ſomptuoſité extraordinaire
, qu'il n'eut pûjamais
porter affez loin , s'il l'eut
voulu proportionner à la grace
que luy faifoit le plus grand
Prince duMonde.Cet heureux
jour venu , il fit aſſembler tous
les Habitans dés le matin, leur
appris le deſſein que le Roy
avoit de venir à Sceaux ; &
204 LE MERCVRE
pour augmenter la joye qu'ils
luy en firent paroiſtre , & leur
donner lieu de garder longtemps
le ſouvenir de l'honneur
que Sa Majesté luy faiſoit , il
leur dit qu'ils devoient payer
une année de Taille au Roy ,
mais qu'ils fongeaſſent ſeulement
à trouver dequoy ſatisfaire
aux fix premiers mois , &
qu'il payeroit le reſte poureux.
Ils ſe retirerent fort ſatisfaits,
& ſe furent préparer à donner
des marques publiques de la
joye qu'ils avoient de voir le
Roy. Ce Prince n'en découvritpourtant
rien aux environs
de Sceaux , tout y eſtoit tranquile
, & l'on n'eut pas meſime
dit en entrant dans la Maiſon
de M Colbert , qu'on y euſt
fait aucuns préparatifs pour la
Reception de Leurs Majeſtez .
Elles
GALANT.
205
10
10

el
Elles en voulurent voir d'abord les
Apartemens , dont les Ornemens &
les Meubles eſtoient dans cette merveilleuſe
propreté , qui n'arreſte pas
moins les yeux que l'extraordinaire
magnificence. Onſepromena en ſuite,
& ce ne fut pas fans admirer pluſieurs
endroits particuliers du Iardin.
LaPromenade fut interrompuë par le
Divertiſſement du Prologue de l'Opéra
d'Hermione , apres lequel on
acheva de voir les raretez du Iardin.
Les Plaiſirs ſe rencontrerent par tout.
D'un coſté il y avoit des Voix , des
Inſtrumens de l'autre;& le tout eftant <
YON
court,agreable,dőné à propos,& fans
eſtre attendu,divertiſſoitde plus d'une
maniere ; point de confufion, &toûjoursnouvelle
ſurpriſe.Ie ne vous parle
pointdu Souper,tout yestoit digne
de celuy qui le donnoit ; on ne peut
rien dire de plus fort pour marquer
une extreme propreté , jointe à tout
ceque les Mets les mieux afſaiſonnez
peuvent avoir de délicateſſe. M. Colbert
ſervit le Roy & la Reyne ; &
Monſeigneur le Dauphin fut ſervy_
Tome V. S
206 LE MERCVRE
parM le Marquis de Segnelay. Leurs
Majeſtez s'eſtant aſſiſes , & aupres
d'elles Monſeigneur le Dauphin,Mademoiselle
d'Orleans , Madame la
Grand' Ducheffe,& Mademoiſelle de
Blois; le Roy fit mettre à table pluſieurs
Dames , dont je ne m'engage
pas à vous dire des noms ſelon leur
rang. Ces Dames furent Mademoiſelle
d'Elbeuf , Madame la Duchefſe
de Richelieu , Madame de Bethune,
Madame de Monteſpan , Madame la
Mareſchale de Humieres , Madame la
Cõteffe de Guiche,Mad.de Thiange,
Mad. la Marquiſe de la Ferté , Mad.
d'Eudicour , Mad. Colbert , Mad. la
Ducheffe de Chevreuſe , Madame la
Comteffe de S. Aignan , Madame la
Marquiſe de Segnelay,& Mademoiſelle
Colbert. Toutes ces Dames furent
ſervies par les Gens de M Colbert
, le Roy n'ayant voulu donner
cet ordre à aucun de ſes Officiers . Il
yavoitdeux autres Tables en d'autres
Salles , à l'une deſquelles eſtoit M¹ le
Duc , & à l'autre Mr le Prince de
Conty,Mr de la Rocheſur-Yon fon
GALANT.
207
Frere, & M le Duc de Vermandois,
avec pluſieurs autres Perſonnes des
plus qualifiées de la Cour. M le Duc
de Chevreuſe, & M le Comte de S.
Aignan , firent les honneurs de ces
deux Tables. Le Soupé fut ſuivy d'un
Feu d'Artifice admirable, qui divertit
d'autant plus, que ce beau Lieu'eftant
tout remplis d'Echos, le bruit que les
Boëtes faifoient eſtoit redoublé de
toutes parts. Ce ne fut pas la ſeule
furpriſe que caufa ce Feu ; il n'y avoit
point d'apparence qu il y en dust
avoir dans le lieu où il parut, & l'étonnement
futgrand lors qu'on le vit
brûler tout à coup, & qu'il ſe fit entendre.
Les Villages eirconvoiſins
commencerent alors à donner des
marques de leurs allegreffe,& l'on en
vit fortir en meſme temps un nombre
infiny de Fuſées Volantes dans toute
l'étenduë de l'Horiſon qui peut eftre
veuë du Chafteau ; de maniere qu'on
euſt dit que le Village de Sceaux ne
vouloit pas ſeulement témoigner la
joye qu'il reſſentoit de voir un fi
grand Roy , mais encor que toute la
{
Sij
208 LE MERCVRE
Nature vouloit contribuer à ſes plai
firs.
Le feu fut à peine finy, que toute
laCourentradans l'Orangerie,où elle
fut de nouveau agreablement ſurpriſe.
Elle trouva dans le même endroit
où l'on avoit chanté quelques Airs
de l'Opéra , un Theatre magnifique,
avec des enfoncemens admirables . Il
paroifſoit avoir eſté mis là par enchantement,
àcauſe du peu de temps
qu'on avoit eu pour le dreffer. M'le
Brun y avoit donné ſes ſoins, & rien
n'y manquoit. La Phédre de Mº de
Racine y fut repreſentée, & applaudie
à fon ordinaire. Cette Fête parût
finie avec la Comédie, & M² Colbert
eut l'avantage d'entendre dire à Sa
Majesté , qu'elle ne s'eſtoit jamais
plus agreablement divertie. A peine
fut-elle hors du Château, qu'elle trouvade
nouvelles Fêtes,& vit briller de
nouveaux Feux . Tout estoit en joye,
on dançoit d'un coſté,on chantoitde
l'autre. Les Hautbois ſe faiſoient entendre
parmy les cris de Vive le Roy,
& les Violons ſembloient ſervir d'E1
Σ
S
F
di
ار
GALANT. 209
cho à tous ces cris d'allegreffe. Iamais
on ne vit de Nuit ſi bien éclairée ;
tous les Arbres eſtoient chargez de
lumieres , & les Chemins eftoient
couverts de feüillées. Toutes les Paï-.
ſannes dançoient deſſous ; elles n'avoient
rien oublié de tout ce qui les
pouvoit rendre propres ; & quantité
de Bourgeoiſes qui vouloient prendre
part à la Feſte, s'eſtoient mêlées avec
elles. Ce fut ainſi que Mª Colbert divertit
le Roy par des ſurpriſes agreables
,& des plaiſirs toûjours renaiffans
lesunsdes autres. Ses ordres furent
executez avec tant de juſteſſe &
tant d'exactitude , que tout divertit
également dans cette Feſte , & qu'il
n'y eut point de confufion. On peut
dire qu'elle fut ſompcueufe,ſans faſte,
&abondante en toutes choſes , ſans
qu'il y euſt rien de ſuperflu.
Puis que vous me demandez encor
des Lettres enChanſons,& que vous
les trouvez divertiſſantes,je croy que
je pouray vous en envoyer le Mois
prochain. Ie ſuis ravy que celle de
Mr Galant ne vous ait pas moins plû
Siij
210 LE MERCVRE .
qu'elle a fait à tout Paris. La Copie
dont je vous ay fait part , avoit paffe
parmy tant de mains , qu'elle n'eſtoit
pas conforme à l'Original , & il y
avoit même quelques Couplets d'oubliez
. Ie ſuis obligé de vous en avertir
pour la gloire de l'Autheur. Ie ne
vous dis rien des avantages que M. le
Chevalierde Chaſteaurenaud a remportez
ſur les Hollandois, ny de ceux
que nous avons eus en Catalogne.
L'eſpere vous en entretenir le Mois
prochain,& vous en mander des particularitez
qui n'ont point encor efté
publiées. Ie vous envoyeray enmême
temps une des plus belles Pieces
d'Eloquence dont on ait oüy parler
depuis pluſieurs années. Toute la
Cour en convient, & toutes les Perſonnes
de bon goût qui l'ont veuë,
font de ce ſentiment.
ALyon , ce 5.Aoust 1677 .
FIN.
893
1
4
TABLE DES MATIERES
contenues en ce Volume.
S
Onnet de Monfieur de Fontenelle à une
de ſes Amies qui l'avoit prié de luy
apprendre l'Espagnol.
Elege de Marqués petit Chien Arragonnois ,
dumefme Autheur.
Avanture deMonfieur le Vicomte de...
Combat donné devant la Fortereffe de Tabago,
avec les Noms des Morts & des Bleffez ,
&de tous ceux qui s'y font signalez .
Description de tout ce qui a parû à Versail-
* les aux Proceſſions folemnelles qui s'yfont
faires, avec lesitems de toutes les Tapis-
Series de laCouronne, des grands Peintres
qui en ont fait les Deffeins.
Versſur le lubiléde son A. Royale.
Autres Vers furſes Conquestes.
Deviſe ſur le mesme Sujet.
Vers de M. de Mimur ſur les Conquestes du
Roy.
Epiſtre en Vers de Made Ramboüillet àMonſieur
le Prince de Marfillac .
Air deM. de Moliere ſur des Paroles de M.
de Frontiniere , chantées devant le Roy
par Madem. lacquier.
Sujet de deux Opera mis en Musique par le
mesme.
Avantures des Thuilleries.
THEOU
S
LYON
*
TABLE .
Rondeau de Madame Des Houlieres à une
defes Amies.
LesMoutons, Idylle de la mesme.
Receptionfaite à Monsieur le Duc du Maine,
par M. a Aubigny , Gouverneur de
Cognac.
Receptionfaite au meſme Prince par Madame
laComteffe de lonjac.
Tragedie qui luy estoit preparée àBordeaux,
où les deux Fils de M. de Seve sefont
admirer.
Vers à la gloire du Roy &de Monfieur le
Duc du Maine.
Mariage deM.le Comte de Montoison & de
Madem. de Chevrieres.
Mariagede M. Delrieu , & de Madem. de
3 Montmort.
Voyage deMademoiselle a Orleans à Eu ,
ſesbontez pour Madem. de Breval.
LeRoy faitM.d'Argouges Conseiller d'Etat,
donne la Charge de Premier President
deBretagne àM. de Pontchartrain.
M. l'AbbéColbert éleu depuis peu Prieur
de Sorbonne, fait un beau Discoursà l'ouverture
des Sorboniques.
VersdeM. de Corneille l'aisnéfur lesCon
questes duRoy.
Histoire de la Veuve &de M. de la Forest.
LeRoy donne l'Archeveſcké de Bourges au
Fils de M. de la Vrilliere : l'Eveſché
dviez à M. l'Abbé Poncet , celuy de
Chaalonsſur Saone à M. Felix, celuy du
Bellay à M.l'Abbé duLaurens,celuyde
Mande
TABLE .
!
!
Mande à M. de Fiancour , Abbé de la
Croix,& celuy de Lavaurà M.l Abbéde
la Ber here.
Mort de Male Marquis de Pianeſſe..
Impromptu pour M. le Duc , fait par Mada
mele Camus en prefence de ce Prince.
Wers de Madamele Camus , à Madame la
Mareschalede Clerambaut .
Mariage de M. le Marquis de Foix , & do
Mademois. d'Hondreſon, premiere Fille
d'Honneur de Madame.
Le Roy donne l'Abbaye de la Croix àM.
l'Abbé Pellot.
Zele de Mile Mareſchal de Gramont pour le
Service du Roy.
Eloge de Versailles & de Trianon par Monfieur
le Ducde S.Aignan.
ر ب
Versà Madame la Preſidenie d'Özembray,
par lemesme.
Ce qui s'est passé en Allemagne entre l'Ar
mée du Roy & celle de l'Empereur.
Le Roy donne le Regiment de la Fere au
Fils de M.le Mareſchal de Crequy ; le
Commandement de Thionville à M. de
Choiſy ; & la Lieutenance de Roy de .
Montelimart , àM. de Serignan.
Divertiſſemens donnez au Public.
Modes Novelles.
Description de la Feste des Sceaux.
Fin de la Table.
TomeV. T
Extrait du Privilege du Roy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , Donné à
S.Germain en Laye le 15. Fevrier 1672 .
Signé, Par le Roy en fon Confeil, VILLET :
Il eſt permis au Sieur DAM de faire imprimer
, vendre & debiter par tel Imprimeur
& Libraire qu'il voudra choiſir , un Livre
intitulé le MERCURE GALANT , en un ou
pluſieurs Volumes, pendant le temps de dix
aus entiers , à compter du jour que chaque
Volume ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois . Et defenſes ſont faites de
contrefaire leſdits Volumes , à peine de fix
mille livres d'amande , ainſi que plus au
long il est porté efdites Lettres,
Registré surle Livre de la Communautéle
27. Février 1672 .
Signé, D. THIERRY, Syndic.
Ledit Sieur Dam a cedé ſon droit de
Privilege à THOMAS AMAULRY , Libraire,
fuivant l'accord fait entr'eux .
0
Ne donnera un Tome du Nouveau Mercure
Galant ,le cinquième jour de chaque
Mois ,fans aucun retardement.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le