Titre
LETTRE écrite à M. D. L. R. par un bas Normand, sur la maniere de faire du vin rouge avec des raisins blancs.
Titre d'après la table
Lettre sur la maniere de faire du vin rouge avec du Raisin blanc,
Fait partie d'une livraison
Fait partie d'une section
Page de début
1489
Page de début dans la numérisation
36
Page de fin
1495
Page de fin dans la numérisation
42
Incipit
Quoique je sois Normand, et même bas Normand, vous trouverez
Texte
LETTRE écrite à M. D. L. R. par
un bas Normand , sur la maniere defaire du vin rouge avec des raisins blancs.
Q
Uoique je sois Normand , et même
bas Normand, vous trouverez bon,
Monsieur, que je m'addresse à vous pour
obtenir de quelque Bourguignon la soBiij lution
1490 MERCURE DE FRANCE
lution d'un endroit qui m'a embarrassé
en lisant une Lettre d'un ancien Moine
de S. Denys ( a ). Il n'est pas extraordinaire que nous , qui ne voyons croître
dans nos Campagnes que des Pommes ou
des Poires dont on fait le jus qui sert
de boisson au commun du peuple , ne
soyons pas pleinement informez de la
maniere dont on façonne le vin. Ce Moi
ne qui s'appelloit Guillaume , lassé apparemment du tracas qui est ordinaire dans
les grandes Maisons , sur tout dans celleoù le premier Ministre du Royaume faisoit sa demeure , se retira dans un petit
Monastere de la Province d'Aquitaine ,
pour y finir ses jours,
C'étoit vers le milieu du douzième
siécle, quatre autres Moines qui portoient,
comme lui , le nom de Guillaume ; sçavoir , Guillaume le Préchantre , Guillaume le Cellerier , Guillaume le Notaire ou
le Secretaire , et Guillaume le Médecin
lui écrivirent pour l'exhorter à sortir de
ce trou , et à revenir à S. Denys. Il leur
fit une réponse qui m'a paru fort spirituelle ; et pour prouver qu'il auroit tort
de quirter cette petite Maison, il en a fait
une Description tout à fait réjouissante.
(a ) Thesaur. Anecdotor. P P. Martene et Du¬ rand. Tom. I. pag. 442
JUILLET 1732 1491
Il nemarque point dans quel Diocése étoit
ce petit Couvent ; mais comme il dit que
la Riviere de Vienne ( Vigenna ) passoit à
deux traits d'Arbalestre de cet endroit ; il
y a apparence qu'il étoit bâti dans le Diocèse de Limoges ou dans celui de Poitiers.
Parlant des avantages du terrain , il va
jusqu'à dire que le vin qui y croissoit ,
surpassoit celui de Falerne, puis il ajoute:
Hic mirum in modum ex albis botrionibus
vinum vidi rubeum , et ex nigris èconverso
conficitur album. La premiere partie de
cette phrase fait le sujet de ma curiosité.
Je comprends bien qu'avec des raisins.
noirs l'on peut faire du vin blanc; mais je
ne conçois pas , moi bas Normand, comment avec des raisins blancs seuls , on
peut faire du vin rouge. Plus d'un Parisien pourroit bien y être embarassé comme moi. Passant autrefois à Chablis et ailleurs dans la Champagne , j'ai vû exécuter la seconde partie de ce qu'avance le
Moine de S. Denys ; mais à l'égard de ce
qui précede , je vous avoue que je m'y
perds , et j'ai toujours crû qu'avec des raisins blancs, de quelque maniere qu'on les
écrase, et quelque long que soit le temps
qu'on les laisse dans la Cuve, on n'en peut
,
faire que du vin blanc ou tout au plus du
vin jaune, comme notre Cidre de Bayeux.
B iiij Ce
1492 MERCURE DE FRANCE
Ce Moine donc auroit- il voulu broder?
Se seroit- il exposé à mentir en écrivant
aux amis du grand Abbé Suger? ou bien
y auroit- il quelque équivoque renfermé
dans la premiere Partie de sa proposition?
Il ne seroit pas indifférent de sçavoir d'où
il est natif; car il y a des Nations plus ou
moins sinceres ; je dis ceci , sans prétendre blesser le respect que je dois à mes
compatriotes. Si ce Moine étoit originaire du Païs où le Monastere en question
étoit situé, l'amour de la Patrie a pû le
porter à en exagérer les avantages. Je ne
sçai que croire de tout le bien qu'il en
dit ; il attribuë à
l'Oratoire de cette Maison , (c'est ainsi qu'il appelle l'Eglise) une
prérogative dont l'extension seroit fort à
désirer de nos jours ;
sçavoir , que quiconque y entroit dans le dessein de dérober, étoit tout à coup puni d'aveuglement , ou d'une peine encore plus grande. Ce Privilege seroit fort à
souhaiter ,
nonseulement pour les Eglises de Paris
mais encore pour celles d'un certain Païs
où l'on se défie souvent , avec raison
d'une partie de ceux qui paroissent y entrer dans le plus grand esprit de dévotion ; et je vous avoue que si tous lesvo- leurs tomboient roides morts ou devemoient aveugles en entrant dans les Eglises
JUILLET. 1732 1493
ses , cela auroit épargné bien des ceremonies qui ont été faites à la Grève et
ailleurs.
Après tout , une Description qui ne
porte pas le nom spécifique du lieu, laisse
toujours le Lecteur en suspens ; que ce
soit Poitou ou Limosin , je ne m'en embarasse pas beaucoup , pourvû que vous
me procuriez le secret par lequel on fait
du vin rouge avec des raisins blancs.
Ce n'est pas que je veuille m'en servir ;
vous sçavez par vous-même que nous n'avons icy que des Treilles à verjus ; je suis
éloigné de plus de 25 lieues des dernieres Vignes des Vignobles de Normandie ;
mais je demande seulement comment du
blanc peut devenir rouge ; simpliciter es
sine addito. UnPeintre qui sçait le mélange et la combinaison des couleurs, pourroit m'éclaircir là- dessus , et malheureusement je n'en trouve point dans mon
Village. Ces sortes d'Ouvriers sont rares
dans nos quartiers et n'y font pas long
séjour , lorsqu'ils veulent être sinceres , et
ne pas flatter, conformément au génie du
Païs.
Pour vous , Monsieur , qui voyez les
Nations qui abordent à Paris de tous les
côtez,je vous réïtere ma priere , et je vous
demande ou de m'indiquer , si vous pouBv vez ,
1494 MERCURE DE FRANCE
vez , l'endroit marqué dans la Lettre du
Moine Guillaume , afin que je puisse y
écrire pour sçavoir si ce secret subsiste
toujours , ou , si vous ne pouvez me l'in
diquer , de me procurer de quelque autre Païs Vignoble , une réponse qui satisfasse ma curiosité. Il ne vous sera pas difficile de faire parler , sur le premier atticle , quelques Bourguignons , à vous
qui avez rendu si publiques par toute la
terre les Décisions souveraines de Bacchus en faveur de leur Province , de ceDieu qui dit si volontiers la vérité , in.
vino veritas. Je souscris de tout mon
cœur à la déclaration authentique que
cette Divinité a donnée en faveur des Vins
de la veritable Bourgogne , quelle que.
soit la situation des côtes d'où ils proce
dent , hiute , moyenne et même basse .
pourvû que ce vin soit franc , pectoral ,
et sans goût de craye , de nitre , ou de
souffre , ou enfin de pierre à fusil . Le
corps de l'homme n'étant point un alembic , ni de ces tuyaux de distillation
qu'il n'importe pas de ménager ; les vins
qui sont sujets à certaine fougue subite et passagere , et qui font plutôt monter des vapeurs au cerveau , qu'ils ne répandent de vigueur dans les veines , ne
peuvent lui convenir amniablement; et le
plaisir
JUILELT. 1732 1495
plaisir qu'on ressent à les boire , laisse
toujoursaprès lui le regret d'en avoir usé.
Je mets autant de difference entre les
francs vins de Bourgogne , et les vins
caustiques de certains Païs , où l'on croit
qu'il suffit d'être presque limitrophe de
cette Province pour y être aggrégé , qu'il
y en a entre les Cidres qu'on fait à Bayeux
et dans le Cotentin , et celui qu'on pour
roit faire à Paris. Ne soyez pas surpris , /
Monsieur , qu'un Normand vous écrive
sur ce ton ; c'est un Normand qui abandonne à ses domestiques la liqueur ambrée ou dorée dont il vient de vous parler , et qui n'use en son particulier que
de la rouge , et de la plus sanguine ; soit
qu'elle lui vienne par les côtes de la Mer¸.
soit que ce soit par le Canal de la Seine
et par les voitures de terre. Je suis, &c.
De St... ce 31 Mars 1732–
un bas Normand , sur la maniere defaire du vin rouge avec des raisins blancs.
Q
Uoique je sois Normand , et même
bas Normand, vous trouverez bon,
Monsieur, que je m'addresse à vous pour
obtenir de quelque Bourguignon la soBiij lution
1490 MERCURE DE FRANCE
lution d'un endroit qui m'a embarrassé
en lisant une Lettre d'un ancien Moine
de S. Denys ( a ). Il n'est pas extraordinaire que nous , qui ne voyons croître
dans nos Campagnes que des Pommes ou
des Poires dont on fait le jus qui sert
de boisson au commun du peuple , ne
soyons pas pleinement informez de la
maniere dont on façonne le vin. Ce Moi
ne qui s'appelloit Guillaume , lassé apparemment du tracas qui est ordinaire dans
les grandes Maisons , sur tout dans celleoù le premier Ministre du Royaume faisoit sa demeure , se retira dans un petit
Monastere de la Province d'Aquitaine ,
pour y finir ses jours,
C'étoit vers le milieu du douzième
siécle, quatre autres Moines qui portoient,
comme lui , le nom de Guillaume ; sçavoir , Guillaume le Préchantre , Guillaume le Cellerier , Guillaume le Notaire ou
le Secretaire , et Guillaume le Médecin
lui écrivirent pour l'exhorter à sortir de
ce trou , et à revenir à S. Denys. Il leur
fit une réponse qui m'a paru fort spirituelle ; et pour prouver qu'il auroit tort
de quirter cette petite Maison, il en a fait
une Description tout à fait réjouissante.
(a ) Thesaur. Anecdotor. P P. Martene et Du¬ rand. Tom. I. pag. 442
JUILLET 1732 1491
Il nemarque point dans quel Diocése étoit
ce petit Couvent ; mais comme il dit que
la Riviere de Vienne ( Vigenna ) passoit à
deux traits d'Arbalestre de cet endroit ; il
y a apparence qu'il étoit bâti dans le Diocèse de Limoges ou dans celui de Poitiers.
Parlant des avantages du terrain , il va
jusqu'à dire que le vin qui y croissoit ,
surpassoit celui de Falerne, puis il ajoute:
Hic mirum in modum ex albis botrionibus
vinum vidi rubeum , et ex nigris èconverso
conficitur album. La premiere partie de
cette phrase fait le sujet de ma curiosité.
Je comprends bien qu'avec des raisins.
noirs l'on peut faire du vin blanc; mais je
ne conçois pas , moi bas Normand, comment avec des raisins blancs seuls , on
peut faire du vin rouge. Plus d'un Parisien pourroit bien y être embarassé comme moi. Passant autrefois à Chablis et ailleurs dans la Champagne , j'ai vû exécuter la seconde partie de ce qu'avance le
Moine de S. Denys ; mais à l'égard de ce
qui précede , je vous avoue que je m'y
perds , et j'ai toujours crû qu'avec des raisins blancs, de quelque maniere qu'on les
écrase, et quelque long que soit le temps
qu'on les laisse dans la Cuve, on n'en peut
,
faire que du vin blanc ou tout au plus du
vin jaune, comme notre Cidre de Bayeux.
B iiij Ce
1492 MERCURE DE FRANCE
Ce Moine donc auroit- il voulu broder?
Se seroit- il exposé à mentir en écrivant
aux amis du grand Abbé Suger? ou bien
y auroit- il quelque équivoque renfermé
dans la premiere Partie de sa proposition?
Il ne seroit pas indifférent de sçavoir d'où
il est natif; car il y a des Nations plus ou
moins sinceres ; je dis ceci , sans prétendre blesser le respect que je dois à mes
compatriotes. Si ce Moine étoit originaire du Païs où le Monastere en question
étoit situé, l'amour de la Patrie a pû le
porter à en exagérer les avantages. Je ne
sçai que croire de tout le bien qu'il en
dit ; il attribuë à
l'Oratoire de cette Maison , (c'est ainsi qu'il appelle l'Eglise) une
prérogative dont l'extension seroit fort à
désirer de nos jours ;
sçavoir , que quiconque y entroit dans le dessein de dérober, étoit tout à coup puni d'aveuglement , ou d'une peine encore plus grande. Ce Privilege seroit fort à
souhaiter ,
nonseulement pour les Eglises de Paris
mais encore pour celles d'un certain Païs
où l'on se défie souvent , avec raison
d'une partie de ceux qui paroissent y entrer dans le plus grand esprit de dévotion ; et je vous avoue que si tous lesvo- leurs tomboient roides morts ou devemoient aveugles en entrant dans les Eglises
JUILLET. 1732 1493
ses , cela auroit épargné bien des ceremonies qui ont été faites à la Grève et
ailleurs.
Après tout , une Description qui ne
porte pas le nom spécifique du lieu, laisse
toujours le Lecteur en suspens ; que ce
soit Poitou ou Limosin , je ne m'en embarasse pas beaucoup , pourvû que vous
me procuriez le secret par lequel on fait
du vin rouge avec des raisins blancs.
Ce n'est pas que je veuille m'en servir ;
vous sçavez par vous-même que nous n'avons icy que des Treilles à verjus ; je suis
éloigné de plus de 25 lieues des dernieres Vignes des Vignobles de Normandie ;
mais je demande seulement comment du
blanc peut devenir rouge ; simpliciter es
sine addito. UnPeintre qui sçait le mélange et la combinaison des couleurs, pourroit m'éclaircir là- dessus , et malheureusement je n'en trouve point dans mon
Village. Ces sortes d'Ouvriers sont rares
dans nos quartiers et n'y font pas long
séjour , lorsqu'ils veulent être sinceres , et
ne pas flatter, conformément au génie du
Païs.
Pour vous , Monsieur , qui voyez les
Nations qui abordent à Paris de tous les
côtez,je vous réïtere ma priere , et je vous
demande ou de m'indiquer , si vous pouBv vez ,
1494 MERCURE DE FRANCE
vez , l'endroit marqué dans la Lettre du
Moine Guillaume , afin que je puisse y
écrire pour sçavoir si ce secret subsiste
toujours , ou , si vous ne pouvez me l'in
diquer , de me procurer de quelque autre Païs Vignoble , une réponse qui satisfasse ma curiosité. Il ne vous sera pas difficile de faire parler , sur le premier atticle , quelques Bourguignons , à vous
qui avez rendu si publiques par toute la
terre les Décisions souveraines de Bacchus en faveur de leur Province , de ceDieu qui dit si volontiers la vérité , in.
vino veritas. Je souscris de tout mon
cœur à la déclaration authentique que
cette Divinité a donnée en faveur des Vins
de la veritable Bourgogne , quelle que.
soit la situation des côtes d'où ils proce
dent , hiute , moyenne et même basse .
pourvû que ce vin soit franc , pectoral ,
et sans goût de craye , de nitre , ou de
souffre , ou enfin de pierre à fusil . Le
corps de l'homme n'étant point un alembic , ni de ces tuyaux de distillation
qu'il n'importe pas de ménager ; les vins
qui sont sujets à certaine fougue subite et passagere , et qui font plutôt monter des vapeurs au cerveau , qu'ils ne répandent de vigueur dans les veines , ne
peuvent lui convenir amniablement; et le
plaisir
JUILELT. 1732 1495
plaisir qu'on ressent à les boire , laisse
toujoursaprès lui le regret d'en avoir usé.
Je mets autant de difference entre les
francs vins de Bourgogne , et les vins
caustiques de certains Païs , où l'on croit
qu'il suffit d'être presque limitrophe de
cette Province pour y être aggrégé , qu'il
y en a entre les Cidres qu'on fait à Bayeux
et dans le Cotentin , et celui qu'on pour
roit faire à Paris. Ne soyez pas surpris , /
Monsieur , qu'un Normand vous écrive
sur ce ton ; c'est un Normand qui abandonne à ses domestiques la liqueur ambrée ou dorée dont il vient de vous parler , et qui n'use en son particulier que
de la rouge , et de la plus sanguine ; soit
qu'elle lui vienne par les côtes de la Mer¸.
soit que ce soit par le Canal de la Seine
et par les voitures de terre. Je suis, &c.
De St... ce 31 Mars 1732–
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Domaine
Résumé
Un Normand résidant en Basse-Normandie écrit à M. D. L. R. pour obtenir des informations sur la fabrication de vin rouge à partir de raisins blancs. Il s'inspire d'une lettre d'un ancien moine de Saint-Denis, Guillaume, qui mentionne cette pratique. Le moine Guillaume, retiré dans un monastère en Aquitaine au XIIe siècle, décrit son lieu de retraite comme produisant un vin rouge exceptionnel à partir de raisins blancs. Intrigué par cette affirmation, le Normand cherche à comprendre le processus, car il ne voit que des pommes et des poires dans sa région. Il mentionne avoir vu du vin blanc fabriqué à partir de raisins noirs, mais reste perplexe sur la transformation de raisins blancs en vin rouge. Il sollicite l'aide de M. D. L. R. pour obtenir des éclaircissements, soit en localisant le monastère mentionné, soit en consultant des experts du vin, comme des Bourguignons. Le Normand exprime également sa préférence pour les vins francs et de qualité, comparant les vins de Bourgogne aux cidres normands.
Est probablement adressé ou dédié à une personne
Fait partie d'un dossier