Titre
PROCÈS ECCLESIASTIQUE à juger entre les Normans & les Bourguignons. Extrait d'une Lettre de Province du 1. May 1730.
Titre d'après la table
Procès Ecclesiastiques à juger entre les Normans & les Bourguignons,
Fait partie d'une livraison
Fait partie d'une section
Page de début
1122
Page de début dans la numérisation
73
Page de fin
1132
Page de fin dans la numérisation
81
Incipit
Je ne sçai à quoi pensent Messieurs les Bourguignons dont vous m'avez communiqué
Texte
PROCE'S ECCLESIASTIQUE
à juger entre les Normans les Bourguignons.
Extrait d'une Lettre de Pravince
du 1. May 1730.
JBourguignons dont vous avez cons
E ne fçai à quoi penfent Meffieurs les
muniqué les prétentions , de s'approprier
commeils font,le bien desNormans.
Ils devroient , ce femble, fe contenter d'en
joüir aujourd'hui , fans dire publiquement
qu'il leur a toûjours appartenu. Ont- ils
bien prévu à quelle Nation ils fe jouënt ?
& qu'il eft très- fâcheux d'avoir affaire aux
Peuples Normans , & fur tout à ceux de
la Baffe Normandie Si les Regiftres des ?
I. Vol. Cours
JUIN. 1730. 1123
Cours de Parlement étoient à leur portée,
ils y trouveroient dequoi concevoir de la
terreur à la feule prononciation du nom
d'une Nation fi formidable , & ils ne s'aviſeroient
pas de vouloir enlever à cette
Province la gloire d'avoir produit tel ou
tel Saint , au moins avant le tems auquel
elle fut abandonnée aux Danois.
Reprenons ce que je vous en ai autrefois
touché dans une autre Lettre , afin
que vous foyez plutôt en état d'avoir làdeffus
le jugement de nos amis communs.
Heft queftion d'un S. Flocel honoré le 17.
Septembre tant en Bourgogne qu'en Normandie.
Les Normans conviennent qu'ils
ne font pas les feuls qui l'honorent ; ceux
de Coutances font fi francs qu'ils debutent
ainfi dès la premiere Leçon de leur
Breviaire, Partie d'Eté , ancienne Edition ,
page 486. Flocellum Martyrem Conftantien-
Jes & Aduifuum vindicant , &ficut Auguftoduni
Aduorum , fic in agro Conftantine
celebris eft hodie illius memoria. Les Bourguignons
paroiffent,au contraire, couverts
& diffimulés ; ils font ſemblant de ne pas
être informés des traditions de la Normandie
, & ils n'en difent pas le petit
mot. Ceux de Beaune qui poffedent le
corps de ce Saint fe contentent de dire
en general qu'avant qu'ils le poffedaffent,
il étoit confervé dans un endroit des Gau
I. Vol
les
1124 MERCURE DE FRANCE
les qu'ils defignent par ces mots : Divitrix
Gallia ; & ceux d'Autun croyant qu'il
ne faut point entendre d'autres qu'eux
par ce Divitrix Gallia , fe font imaginés
depuis peu que c'eft chez eux qu'il a fouffert
le martyre , & voudroient le faire
accroire aux autres Nations.
Examinons les Piéces du Procès . Le fac
des Autunois fera bientôt vû , il n'eft. pas
des plus enflés ; ils n'ont pour toute production
que le Martyrologe de Baronius ,
qui marque au 17. Septembre Auguftoduni
S. Flocelli pueri , qui fub Antonino Imperatore
& Valeriano Prafide multa paffus
demùm à feris difcerptus , martyrii coronam
adeptus eft , & ce Cardinal renvoye pour
la connoiffance des Actes de ce Saint à
Mombritius & à Pierre de Natalibus. Ils
ajoûtent encore qu'ils en ont le corps dans
la Ville de Beaune qui eft de leur territoire
, & qu'il y a fi long- tems qu'on l'y
conferve , qu'en 1265. le Legat Simon de
Brie , Cardinal, Prêtre du titre de Sainte
Cecile, le tira du tombeau le 9.de Novembre
, pour l'enfermer dans une Châffe.
Les Normans font plus diffus dans leurs
Ecritures. On trouve dans leur fac, qui eft
d'une groffeur raiſonnable , dequoi faire
les remarques fuivantes. Il eft vrai que
les Cotentins, réimprimant leur Breviaire
en dernier lieu , ne parlent plus des Autu-
I. Vol. nois ;
JUIN. 1730. 1125
nois. Il femble qu'ils ont profité de l'exemple
que les Bourguignons leur ont
donné d'une reticence affectée ; mais leurs
prétentions n'en font pas moins les mêmes.
Ils avoüent que les Bourguignons
n'ont nullement falfifié Baronius , & que.
Pierre , Evêque d'Equile en Italie , autre
ment dit de Natalibus , s'exprime de la
maniere que Baronius le cite. Mais quelles
autorités ! difent-ils . Un Auteur de trois
cens ans qui a ramaffé tout ce qui lui tomboit
fous les mains , à l'exemple de Jacques
de Voragine , & qui dans ce qu'on
lui aura envoyé fur S. Flocel , a fupprimé
ce qui pouvoit conduire à connoître le
premier lieu du culte de ce Saint , de quel
poids doit- il être reputé ? Outre que les
productions de Meffieurs de Coutances
font en plus grand nombre que celles de
Meffieurs d'Autun , elles font encore
beaucoup mieux raifonnées , n'en déplaiſe
à ces derniers . Ils citent des Actes de Saint
Flocel qu'ils ont découverts dans plufieurs
Bibliotheques du Royaume , & il eft remarquable
qu'aucun de ces Exemplaires
qui font d'une Ecriture du X.du XI. & du
XII. fiecle , & par conféquent beaucoup
anterieurs à Pierre de Natalibus , ne dit pas
que ce foit à Autun que S. Flocel ait
fouffert , mais feulement dans le voifinage
du Pays de Coutances . Il eft vrai , ajou-
1. Vol, tent
1126 MERCURE DE FRANCE
tent les Cotentins , que ces Actes font endurer
tant de differentes fortes de fupplices
à ce Saint , que fi on pouvoit compter
fur leur fincerité , il auroit dû paffer pour
un des plus celebres Martyrs de l'Occident
, comparable aux Laurents , aux Vincents
&c. Mais c'eft par cela même que
tout étendus qu'ils font , ils paffent cependant
fous filence le lieu du Martyre
du Saint ; il faut le chercher dans un Pays
où l'on trouve que fon culte eft plus ancien
, plus fuivi , plus continué , & plus
autorifé qu'il ne l'eft dans le Pays Autynois.
Quant à Autun , difent encore les
Cotentins , ce Saint y eft fi peu connu.
qu'il n'a jamais été dans aucun Calendrier
du Diocèfe jufqu'à l'an 1728. &
qu'on n'y en a jamais fait aucune mémoire.
Il y a même cela de fingulier , quant à
ce point , qu'aucun des anciens Martyrologes
où les Saints d'Autun furnumeraires
à ceux du Calendrier Diocéfain font exactement
infcrits , n'en a pas fait mention.
Ainfi , concluent- ils , Saint Flocel n'eſt
pas Autunois par fon martyre.
Nous avouons bien , ajoûtent les Cotentins
, que fon corps peut avoir été
transporté dans l'Autunois ; mais c'eſt de
chez nous qu'il a été enlevé. Il avoit vêcu
dans notre Pays , ou fort peu loin de nos
cantons , & il y eft mort , au moins il a
I. Vol. été
JUIN. 1730. 1127
été inhumé dans notre territoire felon les
Manufcrits de fept ou huit cens ans , &
nous poffederions fes faintes dépouilles
fans les guerres du IX. fiecle qui nous en
ont privés , comme de celles de quantité
d'autres Saints du Cotentin , du Beffin
lefquelles ont été refugiées dans l'interieur
du Royaume pour être mifes à l'abri des
incurfions que les Danois faifoient fur les
Côtes. Une partie des Eglifes de Bourgo.
• gne n'eft - elle pas enrichie de ces Reliques
ainfi refugiées ? nous ne refufons point
de croire qu'on n'y ait porté le corps de
S. Flocel comme d'autres , & qu'il n'ait
été mis dans un tombeau , en attendant
que des fiecles plus tranquilles permiffent
de l'élever de terre : mais pour ce qui eft
du lieu du martyre ou au moins de la
premiere fepulture de ce Saint , c'eft un
honneur que nous ne pouvons déferer à
la Bourgogne , & il ne nous convient pas
de nous en deffaifir.
Il me paroît que ce raiſonnement des
Bas-Normans n'eft pas tout-à- fait fi mauvais
, & j'y reconnois un caractere de fincerité
qui me fait pancher d'inclination
pour leur fentiment. Ce n'eft point içi
clameur de Haro , ni allegation de Charte
Normande. Ils avouent ingenument que
les Actes de S. Flocel , tant ceux qui font
diffus , & qu'on trouve dans de Manuf
་ I. Vol , crits
1128 MERCURE DE FRANCE
crits de fept cens ans , ou environ , que
ceux qui n'en font qu'un leger extrait &
qui font pofterieurs ,ne valent rien du tour.
C'eft pour cela qu'ils accordent qu'on ne
doit avoir aucun égard à ce que Pierre
de Natalibus en a tranfcrit , & que des
Actes ainfi fuppofés ne peuvent conftater
un fait prétendu du fecond fiecle à
l'égard d'un Martyr dont aucun des anciens
Martyrologes n'a fait mention , ni
S. Jerôme , ni Bede , ni Florus , ni Buard ,
ni Adon , ni Raban , ni pas un feul des
autres jufqu'au feiziéme fiecle , & qu'ils
font fi mauvais , que Dom Ruinart a eu
raifon de les regarder avec un fouverain
mépris. Il n'y a , felon eux , que l'article
du culte qui , étant attefté par un Ecrivain
affez ancien & par des Manufcrits
d'environ huit cent ans , doit être regardé
comme non falfifié. Je préfume
donc fans craindre de me tromper , que fi
cette caufe étoit portée devant un Tribunal
Agiologique, où l'on entreprit de difcuter
avec attention les raifons de part &
d'autre , les Autunois feroient condamnés
de reftituer aux Normans ce qui leur appartient,
non pas le corps du Saint à l'égard
duquel il y a prefcription , mais la gloire
de lui avoir donné la fepulture, & d'avoir
été les premiers poffeffeurs de fes Reliques.
I. Vol. J'ai
JUIN. 1730. 1129
J'ai voulu me convaincre par moi-même
touchant les faits allegués dans la
procedure des Normans ; j'ai déja découvert
en differentes Provinces du Royaume
quatre ou cinq Manufcrits du XI &
du XII. fiecle où toute la Fable eft trèsfenfible
, puifqu'on y fait débiter par
le
Préfident Valerien , en préſence de Dacien ,
des actions de S. Georges ; & que cependant
on fait vivre ce Préfident fous l'Empire
d'Antonin le Pieux . Mais auffi ce qui
s'y lit à la fin prouve que du tems qu'ils
ont été compofés, le corps de S.Flocel repofoit
au Pays de Cotentin : Ad provin
ciam pagi qui vocatur Conftantinus , & qu'il
étoit inhumé au territoire appellé Chriftonnum
ou Cruftonum dans un Village du
nom de Duurix. Je diftingue fort ce qui
regarde le culte de ce Saint d'avec ce
qu'on rapporte fur fon âge , fur les differens
genres de fupplices par lefquels on
le fit paffer , & fur l'Epoque de l'Empereur
qui regnoit alors. L'un peut être
conforme à la verité , tandis que l'autre
n'eft qu'un tiffu de fictions . Mais à travers
tout cela il est toujours facile d'entrevoir
qquuee l'Eglife Collegiale de Beaune
avoit été informée du contenu des periodes
qui finiffent les Actes de S. Flocel,
& que le Divitrix de la Legende moderne
du Propre de cette Eglife Autunoife ,
I, Vol,
n'eft D
1132. MERCURE DE FRANCE
Ces fortes de mauvais compilateurs étant
mal informés & éloignés des lieux , concluoient
volontiers qu'un tel Saint étoit
mort dans un tel territoire, parcequ'il étoit
de leur connoiffance qu'on y poffedoit fes
Reliques. Mais on peut joindre à cela que
la Ville de Coutances ayant été appellée
par quelques anciens du nom d'Augufta,
felon Polydore Vergile. L'abbreviation
de ce nom local aura pû tromper quelques
Lecteurs , & leur faire mettre Auguftoduni
dans un texte où il y aura cu
fimplement Augufta ou bien Augufta ad
mare , de même que les Manufcrits cideffus
cités fur le culte de S. Flocel mettent
Chriftonnum, au lieu du Crociatonum
de Ptolomée , qui étoit la Ville Capitale
des Peuples qu'il appelle Venelli , & que
les Commentaires de Cefar appellent
Vnelli.
à juger entre les Normans les Bourguignons.
Extrait d'une Lettre de Pravince
du 1. May 1730.
JBourguignons dont vous avez cons
E ne fçai à quoi penfent Meffieurs les
muniqué les prétentions , de s'approprier
commeils font,le bien desNormans.
Ils devroient , ce femble, fe contenter d'en
joüir aujourd'hui , fans dire publiquement
qu'il leur a toûjours appartenu. Ont- ils
bien prévu à quelle Nation ils fe jouënt ?
& qu'il eft très- fâcheux d'avoir affaire aux
Peuples Normans , & fur tout à ceux de
la Baffe Normandie Si les Regiftres des ?
I. Vol. Cours
JUIN. 1730. 1123
Cours de Parlement étoient à leur portée,
ils y trouveroient dequoi concevoir de la
terreur à la feule prononciation du nom
d'une Nation fi formidable , & ils ne s'aviſeroient
pas de vouloir enlever à cette
Province la gloire d'avoir produit tel ou
tel Saint , au moins avant le tems auquel
elle fut abandonnée aux Danois.
Reprenons ce que je vous en ai autrefois
touché dans une autre Lettre , afin
que vous foyez plutôt en état d'avoir làdeffus
le jugement de nos amis communs.
Heft queftion d'un S. Flocel honoré le 17.
Septembre tant en Bourgogne qu'en Normandie.
Les Normans conviennent qu'ils
ne font pas les feuls qui l'honorent ; ceux
de Coutances font fi francs qu'ils debutent
ainfi dès la premiere Leçon de leur
Breviaire, Partie d'Eté , ancienne Edition ,
page 486. Flocellum Martyrem Conftantien-
Jes & Aduifuum vindicant , &ficut Auguftoduni
Aduorum , fic in agro Conftantine
celebris eft hodie illius memoria. Les Bourguignons
paroiffent,au contraire, couverts
& diffimulés ; ils font ſemblant de ne pas
être informés des traditions de la Normandie
, & ils n'en difent pas le petit
mot. Ceux de Beaune qui poffedent le
corps de ce Saint fe contentent de dire
en general qu'avant qu'ils le poffedaffent,
il étoit confervé dans un endroit des Gau
I. Vol
les
1124 MERCURE DE FRANCE
les qu'ils defignent par ces mots : Divitrix
Gallia ; & ceux d'Autun croyant qu'il
ne faut point entendre d'autres qu'eux
par ce Divitrix Gallia , fe font imaginés
depuis peu que c'eft chez eux qu'il a fouffert
le martyre , & voudroient le faire
accroire aux autres Nations.
Examinons les Piéces du Procès . Le fac
des Autunois fera bientôt vû , il n'eft. pas
des plus enflés ; ils n'ont pour toute production
que le Martyrologe de Baronius ,
qui marque au 17. Septembre Auguftoduni
S. Flocelli pueri , qui fub Antonino Imperatore
& Valeriano Prafide multa paffus
demùm à feris difcerptus , martyrii coronam
adeptus eft , & ce Cardinal renvoye pour
la connoiffance des Actes de ce Saint à
Mombritius & à Pierre de Natalibus. Ils
ajoûtent encore qu'ils en ont le corps dans
la Ville de Beaune qui eft de leur territoire
, & qu'il y a fi long- tems qu'on l'y
conferve , qu'en 1265. le Legat Simon de
Brie , Cardinal, Prêtre du titre de Sainte
Cecile, le tira du tombeau le 9.de Novembre
, pour l'enfermer dans une Châffe.
Les Normans font plus diffus dans leurs
Ecritures. On trouve dans leur fac, qui eft
d'une groffeur raiſonnable , dequoi faire
les remarques fuivantes. Il eft vrai que
les Cotentins, réimprimant leur Breviaire
en dernier lieu , ne parlent plus des Autu-
I. Vol. nois ;
JUIN. 1730. 1125
nois. Il femble qu'ils ont profité de l'exemple
que les Bourguignons leur ont
donné d'une reticence affectée ; mais leurs
prétentions n'en font pas moins les mêmes.
Ils avoüent que les Bourguignons
n'ont nullement falfifié Baronius , & que.
Pierre , Evêque d'Equile en Italie , autre
ment dit de Natalibus , s'exprime de la
maniere que Baronius le cite. Mais quelles
autorités ! difent-ils . Un Auteur de trois
cens ans qui a ramaffé tout ce qui lui tomboit
fous les mains , à l'exemple de Jacques
de Voragine , & qui dans ce qu'on
lui aura envoyé fur S. Flocel , a fupprimé
ce qui pouvoit conduire à connoître le
premier lieu du culte de ce Saint , de quel
poids doit- il être reputé ? Outre que les
productions de Meffieurs de Coutances
font en plus grand nombre que celles de
Meffieurs d'Autun , elles font encore
beaucoup mieux raifonnées , n'en déplaiſe
à ces derniers . Ils citent des Actes de Saint
Flocel qu'ils ont découverts dans plufieurs
Bibliotheques du Royaume , & il eft remarquable
qu'aucun de ces Exemplaires
qui font d'une Ecriture du X.du XI. & du
XII. fiecle , & par conféquent beaucoup
anterieurs à Pierre de Natalibus , ne dit pas
que ce foit à Autun que S. Flocel ait
fouffert , mais feulement dans le voifinage
du Pays de Coutances . Il eft vrai , ajou-
1. Vol, tent
1126 MERCURE DE FRANCE
tent les Cotentins , que ces Actes font endurer
tant de differentes fortes de fupplices
à ce Saint , que fi on pouvoit compter
fur leur fincerité , il auroit dû paffer pour
un des plus celebres Martyrs de l'Occident
, comparable aux Laurents , aux Vincents
&c. Mais c'eft par cela même que
tout étendus qu'ils font , ils paffent cependant
fous filence le lieu du Martyre
du Saint ; il faut le chercher dans un Pays
où l'on trouve que fon culte eft plus ancien
, plus fuivi , plus continué , & plus
autorifé qu'il ne l'eft dans le Pays Autynois.
Quant à Autun , difent encore les
Cotentins , ce Saint y eft fi peu connu.
qu'il n'a jamais été dans aucun Calendrier
du Diocèfe jufqu'à l'an 1728. &
qu'on n'y en a jamais fait aucune mémoire.
Il y a même cela de fingulier , quant à
ce point , qu'aucun des anciens Martyrologes
où les Saints d'Autun furnumeraires
à ceux du Calendrier Diocéfain font exactement
infcrits , n'en a pas fait mention.
Ainfi , concluent- ils , Saint Flocel n'eſt
pas Autunois par fon martyre.
Nous avouons bien , ajoûtent les Cotentins
, que fon corps peut avoir été
transporté dans l'Autunois ; mais c'eſt de
chez nous qu'il a été enlevé. Il avoit vêcu
dans notre Pays , ou fort peu loin de nos
cantons , & il y eft mort , au moins il a
I. Vol. été
JUIN. 1730. 1127
été inhumé dans notre territoire felon les
Manufcrits de fept ou huit cens ans , &
nous poffederions fes faintes dépouilles
fans les guerres du IX. fiecle qui nous en
ont privés , comme de celles de quantité
d'autres Saints du Cotentin , du Beffin
lefquelles ont été refugiées dans l'interieur
du Royaume pour être mifes à l'abri des
incurfions que les Danois faifoient fur les
Côtes. Une partie des Eglifes de Bourgo.
• gne n'eft - elle pas enrichie de ces Reliques
ainfi refugiées ? nous ne refufons point
de croire qu'on n'y ait porté le corps de
S. Flocel comme d'autres , & qu'il n'ait
été mis dans un tombeau , en attendant
que des fiecles plus tranquilles permiffent
de l'élever de terre : mais pour ce qui eft
du lieu du martyre ou au moins de la
premiere fepulture de ce Saint , c'eft un
honneur que nous ne pouvons déferer à
la Bourgogne , & il ne nous convient pas
de nous en deffaifir.
Il me paroît que ce raiſonnement des
Bas-Normans n'eft pas tout-à- fait fi mauvais
, & j'y reconnois un caractere de fincerité
qui me fait pancher d'inclination
pour leur fentiment. Ce n'eft point içi
clameur de Haro , ni allegation de Charte
Normande. Ils avouent ingenument que
les Actes de S. Flocel , tant ceux qui font
diffus , & qu'on trouve dans de Manuf
་ I. Vol , crits
1128 MERCURE DE FRANCE
crits de fept cens ans , ou environ , que
ceux qui n'en font qu'un leger extrait &
qui font pofterieurs ,ne valent rien du tour.
C'eft pour cela qu'ils accordent qu'on ne
doit avoir aucun égard à ce que Pierre
de Natalibus en a tranfcrit , & que des
Actes ainfi fuppofés ne peuvent conftater
un fait prétendu du fecond fiecle à
l'égard d'un Martyr dont aucun des anciens
Martyrologes n'a fait mention , ni
S. Jerôme , ni Bede , ni Florus , ni Buard ,
ni Adon , ni Raban , ni pas un feul des
autres jufqu'au feiziéme fiecle , & qu'ils
font fi mauvais , que Dom Ruinart a eu
raifon de les regarder avec un fouverain
mépris. Il n'y a , felon eux , que l'article
du culte qui , étant attefté par un Ecrivain
affez ancien & par des Manufcrits
d'environ huit cent ans , doit être regardé
comme non falfifié. Je préfume
donc fans craindre de me tromper , que fi
cette caufe étoit portée devant un Tribunal
Agiologique, où l'on entreprit de difcuter
avec attention les raifons de part &
d'autre , les Autunois feroient condamnés
de reftituer aux Normans ce qui leur appartient,
non pas le corps du Saint à l'égard
duquel il y a prefcription , mais la gloire
de lui avoir donné la fepulture, & d'avoir
été les premiers poffeffeurs de fes Reliques.
I. Vol. J'ai
JUIN. 1730. 1129
J'ai voulu me convaincre par moi-même
touchant les faits allegués dans la
procedure des Normans ; j'ai déja découvert
en differentes Provinces du Royaume
quatre ou cinq Manufcrits du XI &
du XII. fiecle où toute la Fable eft trèsfenfible
, puifqu'on y fait débiter par
le
Préfident Valerien , en préſence de Dacien ,
des actions de S. Georges ; & que cependant
on fait vivre ce Préfident fous l'Empire
d'Antonin le Pieux . Mais auffi ce qui
s'y lit à la fin prouve que du tems qu'ils
ont été compofés, le corps de S.Flocel repofoit
au Pays de Cotentin : Ad provin
ciam pagi qui vocatur Conftantinus , & qu'il
étoit inhumé au territoire appellé Chriftonnum
ou Cruftonum dans un Village du
nom de Duurix. Je diftingue fort ce qui
regarde le culte de ce Saint d'avec ce
qu'on rapporte fur fon âge , fur les differens
genres de fupplices par lefquels on
le fit paffer , & fur l'Epoque de l'Empereur
qui regnoit alors. L'un peut être
conforme à la verité , tandis que l'autre
n'eft qu'un tiffu de fictions . Mais à travers
tout cela il est toujours facile d'entrevoir
qquuee l'Eglife Collegiale de Beaune
avoit été informée du contenu des periodes
qui finiffent les Actes de S. Flocel,
& que le Divitrix de la Legende moderne
du Propre de cette Eglife Autunoife ,
I, Vol,
n'eft D
1132. MERCURE DE FRANCE
Ces fortes de mauvais compilateurs étant
mal informés & éloignés des lieux , concluoient
volontiers qu'un tel Saint étoit
mort dans un tel territoire, parcequ'il étoit
de leur connoiffance qu'on y poffedoit fes
Reliques. Mais on peut joindre à cela que
la Ville de Coutances ayant été appellée
par quelques anciens du nom d'Augufta,
felon Polydore Vergile. L'abbreviation
de ce nom local aura pû tromper quelques
Lecteurs , & leur faire mettre Auguftoduni
dans un texte où il y aura cu
fimplement Augufta ou bien Augufta ad
mare , de même que les Manufcrits cideffus
cités fur le culte de S. Flocel mettent
Chriftonnum, au lieu du Crociatonum
de Ptolomée , qui étoit la Ville Capitale
des Peuples qu'il appelle Venelli , & que
les Commentaires de Cefar appellent
Vnelli.
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Mots clefs
Domaine
Résumé
Le document est une lettre datée du 1er mai 1730, relatant un procès ecclésiastique entre les Normands et les Bourguignons concernant la propriété des biens et la gloire d'avoir produit certains saints. Les Bourguignons revendiquent la propriété des biens normands, affirmant qu'ils leur ont toujours appartenu. Les Normands mettent en garde contre les conséquences de s'opposer à une nation aussi puissante que la leur, notamment celle de la Basse-Normandie. La dispute porte spécifiquement sur Saint Flocel, honoré le 17 septembre en Bourgogne et en Normandie. Les Normands reconnaissent que d'autres régions honorent ce saint, mais ils accusent les Bourguignons de dissimuler leurs traditions et de chercher à s'approprier la gloire de Saint Flocel. Les Normands possèdent des écrits anciens attestant du culte de Saint Flocel dans leur région, bien avant que les Bourguignons ne revendiquent ce saint. Les Normands présentent des documents historiques et des manuscrits des XIe et XIIe siècles montrant que Saint Flocel a souffert le martyre dans leur région et y a été inhumé. Ils soulignent que les Bourguignons n'ont aucune preuve solide avant le XVIIIe siècle et que les anciens martyrologes ne mentionnent pas Saint Flocel à Autun. Les Normands concluent que, bien que le corps de Saint Flocel puisse avoir été déplacé en Bourgogne, la gloire de l'avoir inhumé en premier revient à la Normandie. Ils estiment que, si la cause était portée devant un tribunal agiologique, les Bourguignons seraient condamnés à restituer cette gloire aux Normands.