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Titre

RÉPONSE  à la Lettre anonime sur la gloire des Orateurs et des Poëtes, inserée dans le Mercure de Novembre 1730.

Titre d'après la table

Réponse sur la gloire des Orateurs et des Poëtes,

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516
Incipit

MONSIEUR, Quoique vous preniez plaisir à scandaliser le Public en hazardant une décision

Texte
REPONSE à la Lettre anonime sur
la gloire des Orateurs et des Poëtes , inserée
dans le Mercure de Novembre 1730.
MONSIE ONSIEUR ,
Quoique vous preniez plaisir à scandaliser
le Public , en hazardant une décision
injuste sur ce qui fait , à peine , la
matiere d'une question , on vous sçait cependant
bon gré de faire marcher les
Orateurs avant les Poëtes à la tête de votre
Lettre , et si vous leur donniez toujours
le pas , elle seroit , ce semble , intitulée
avec plus de raison , sur la gloire des
Orateurs &c. Mais vous vous efforcez de
dégrader
l'Eloquence
par un parallele captieux
qui la représentant
avec ses moindres
attraits , la raproche
d'un enthou ~
siasme dont l'excellence
exagerée se trou-
CV ve
1
470 MERCURE DE FRANCE
ve soutenue des exemples les plus spe
cieux . C'est pourquoi , la seule question
qui se présente aujourd'hui consiste
sçavoir si vous avez atteint à votre but
et je ne crois pas que la décision en soit
difficile.
Pour juger d'abord sainement , il nesuffit
point d'examiner quel est celui des
deux genres , du Discours ou de la Poësie ,
qui demande le plus de talens pour y exceller
? car les plus excellens Poëtes sont
moins redevables de leur mérite à l'art
qu'à la nature , encore en est-il peu du
nombre de ceux dont on peut dire nascuntur
Poeta : nous ne pouvons , au-contraire
, parvenir à la gloire des Orateurs
qu'aprés bien des veilles et bien des travaux:
fiunt Oratores. Il s'agit encore moins
d'examiner quel est le plus utile et le plus
agréable du Discours ou de la Poësie ;
celle- ci peut s'arroger tout au plus l'agréable
, son utilité ne consistant que
dans le plaisir qu'elle donne au Lecteur ;
celui - là , non content de nous plaire ,
nous instruit , nous touche , nous persuade
, et conséquemment tient à des- `
honneur la parité d'objets qu'on lui
donne mal à propos avec la Poësie.
Oiii , Monsieur , la nature semble contribuer
toute seule à la gloire des Poëtes
une naissance heureuse pour la versifica
tion,
MARS. 1731. 471
tion , c'est à quoi peuvent se réduire les
talens des plus illustres , et ils n'ont rien
en cela que de commun avec l'Orateur
qui ne peut être parfait sans avoir des
dispositions naturelles ·la
pour prononciation
, au moins on conviendra que s'il
lui faut pour paroître en Public avec plus
de décence , une voix claire et distincte
et un visage qui n'ait rien de rebutant ;
ce n'est
pas l'Arr qui lui donne ces qualités
; c'est aussi où se termine tout le
parallele qu'on peut faire des Poëtes avec
les Orateurs. L'Eloquence exige bien.
d'autres talens que ceux de la prononciation
, puisqu'elle consiste encore , selon
vous , dans l'invention , la disposition
, l'élocution et la mémoire , que je
ne détaillerai point , il me suffit de vous
dire avec l'Auteur des Refléxions sur l'Eloquence
, qu'outré le naturel , il faut.
encore pour être éloquent beaucoup d'élevation
, un grand feu et une solidité
naturelle d'esprit , qui doit être perfecrionnée
par l'usage du monde , et par une
connoissance profonde des lettres , qu'il
faut aussi une grande étendue de mémoire
et d'imagination , une compréhension
aisée , beaucoup de capacité et d'application
, et que dans cet attachement
au travail et cette assiduité au Cabinet, qui
sont necessaires pour se remplir des connoissances
Cvj
472 MERCURE DE FRANCE
noissances propres à l'Eloquence , il est
bon de puiser dans les sources , d'étudier
à fond les Anciens , principalement ceux
qui sont originaux . Multo labore , assiduo
studio , varia exercitatione , pluribus experimentis
, altissimâ prudentia , potentissimo
consilio constat ars dicendi. * Enfin un enthousiasme
heureux , un beau vertige song
tout le mérite des Poëtes , sic insanire decorum
est. Un Discours Oratoire assujettie
à bien des regles , le bon sens , la prudence
et la sagesse en doivent être le mo
bile , et c'est là ce qu'on peut appeller
des beautés presque toujours inconnuës
aux Poëtes , Eloquentia fundamentum sapientia.
Tout cela n'est encore qu'une foible
ébauche des dispositions requises pour
parvenir à la gloire des Orateurs , et je
ne finirois jamais si j'entrois dans un plus
grand détail ; mais il s'agit de parcourir
votre Lettre .

Vous faites d'abord parade des qualités
dont on doit revêtir un Poëme Epique ,
et des beautés qui s'y rencontrent , lorsqu'il
en est revêtu ; si de mon côté je décrivois
ici les regles qu'on doit observer
pour mettre en oeuvre la moindre figure
de Rhétorique , sa beauté , son énergie ,
Fab, L. 2. C. 13.
MARS. 1731. 473
sa force , lorsqu'elle est bien maniée , je
me flatte que cette description ne donneroit
pas moins de relief à ma Lettreque
la peinture du Poëme Epique en donne
à la votre ; mais c'est à quoi je ne m'at
tacherai pas.
Tout ce qui me chagrine , c'est qu'en
parant les Poëtes de tous les talens qui ac
compagnent d'ordinaire l'Eloquence
vous osiez avancer qu'ils les possedent
dans un dégré plus éminent que les Ora
teurs ; car ce prétendu dégré de perfection
ne nous annonce rien autre chose
qu'un enthousiasme , un transport , que Ci
ceron a bien voulu diviniser en faveur
de ceux qui se mêlent de faire des Vers ;
en un mot , un vertige qui renverse l'ordre
de la nature , qui déïfie les plus grands
scelerats ,, qui personifie les choses les
plus idéales , qui change tout enfin , et le
change en faux.
Ce n'eft plus la vapeur qui produit le tonnerré
C'eft Jupiter armé pour effrayer la terre &c.
En verité , Monsieur , je trouve Ciceron
fort à plaindre ; vous vous inscrivez
en faux contre ses Vers , et votre moyen
a Cic. de Orat.
Despr. Art, Poët. Chant fo
est
474 MERCURE DE FRANCE
est fondé sur le deffaut de son imagina→
tion ; vous dépouillez le plus éloquent
des hommes du talent le plus essentiel à
l'Eloquence , et vous refusez une imagi
nation féconde à l'Orateur , dont les discours
sont remplis des plus vives images ;
si vous n'épousiez pas des interêrs Poëtiques
, j'aurois de la peine à vous pardonner
de si grands écarts..
Ignorez- vous qu'un grand Orateur dont
la vraye éloquence n'avoit rien que de
réél , et consistoit à dire les choses comme
elles étoient , qui né dans le sein du Pa
ganisme et de l'idolâtrie avoit néanmoins
sçû préserver son esprit de la contagion ,
et en instruire tout l'Univers par ses Trai
tés admirables de la Nature des Dieux et
de l'immortalité de l'ame , que Ciceron ,
dis-je , ne pouvoit pas astreindre ce mê
me esprit à des fictions ridicules ? il n'étoit
susceptible d'aucuns délires , et sauf
le respect que je dois à Homere , voici
comme s'explique le P. Gautruche : * Les
Grecs inventerent la plupart de ces folies et
de ces superstitions , qui étoient aussi le plus
ordinaire sujet de leurs Foësies , et ensuite
les répandirent par toutes les autres Nations.
Nos Poëtes modernes qui suivant ce
principe n'ont pas le mérite de l'inven-
Hist. Poët. Avantpropos , page 60
tion
MARS. 1731. 475
tion sont réduits à bien peu de choses.
J'avoue qu'il ne faut pas moins d'imagi
nation pour la Poësie que pour l'Eloquence
; mais Ciceron en étoit trop oeconome
pour perdre à cadencer un Vers le
tems précieux que sa docte plume employoit
plus à propos à coucher par écrit
les pensées sublimes qu'un génie fécond
lui suggeroit à tout moment , et si tous
les hommes se le proposoient en cela pour
modele , nous aurions un plus grand nombre
de bons Orateurs et moins de mauvais
Poëtes . La Poësie a d'ailleurs un fort triste
inconvenient , et les magnifiques morceaux
que vous citez n'y apportent aucun
remede ; la mesure d'un Vers qu'il faut
remplir ou qu'il ne faut pas exceder fait
toujours beaucoup perdre à une pensée ou
de sa force ou de sa beauté. Qu'il me soit
permis de vous retorquer ici M. Des
preaux , dont l'autorité cimente mon opinion
; l'excellente Traduction du Rheteur
Longin que nous avons de lui, fait bien
voir le cas qu'il faisoit de l'Eloquence , et
la Satire qu'il adresse à Moliere ne peint
pas avantageusement la Poësie , c'est un
caprice , c'est un Démon qui l'inspire
c'est un feu qui se rallume chez lui , c'est
un torrent qui l'entraîne c'est une de→
mangeaison qui se trouve dans son sang ;
nascuntur Poëta ; et cet excellent Poëte se
récrie
476 MERCURE DE FRANCE.
récrié ainsi dans le fort d'un enthousias
me qui met son esprit à la torture.
Maudit soit le premier dont la verve insensée
Dans les bornes d'un Vers renferma sa pensée,
Et donnant à ses mots une étroite prison
Voulut avec la rime enchaîner la raison.

Votre comparaison des Orateurs avec
les Fantassins , et des Poëtes avec les Cavaliers
me réjouit beaucoup , et je com-.
mence à comprendre comment la Prose
n'oblige pas à tant de frais que la Poësie ,
puisque chaque Cavalier doit avoir son
Pegaze , et ce qui m'en plaît davantage
c'est que l'Infanterie est un Corps d'un
plus grand service que la Cavalerie .
De tous les sujets dont vous faites l'énumération
, il n'en est aucun qui ne s'accommodât
aussi bien d'une Prose élegante
que d'une narration Poëtique , et quoique
Moïse , Isaye et David ayent eu quelquefois
recours à la Poësie pour chanter les
loüanges de Dieu , vous ne devez pas bor
ner là toute leur gloire; car ils m'assurent
que lorsqu'il s'agissoit de faire des conquêtes
au Seigneur , ou de contenir les
Peuples qui leur étoient confiés dans le
devoir , ils parloient un tout autre langa
ge- que celui des Muses. Il n'est pas non
plus étonnant que les Héros ayent été flas
τές
MARS. 1731. 477

tés de l'espoir de l'immortalité que promet
la Poësie , l'Eloquence n'ayant pas
moins contribué que la valeur à leur Héroïsme
; il n'est , dis -je, pas étonnant que
les Orateurs ayent crû mériter que des
Poëtes employassent leur suffisance et
leurs veilles à les louer dignement.
Plutarque aura de la peine à nous prouver
que les premiers hommes étoient tous
Poëtes , et que l'Histoire même étoit écrite
en Vers. Il ne nous reste aucuns Ouvrages
de ces tèms fabuleux , et le Déluge
universel qui n'épargna rien n'a , ce semble
, respecté Noé et sa famille que parcequ'ils
n'étoient pas Poëtes ; car depuis
eux nous ne voyons plus l'Historien emprunter
le langage des Dieux , et l'Histoire
n'est belle qu'autant qu'elle est
vraye et qu'elle est sincere.
Le Poëme Epique est veritablement le
chef-d'oeuvre de l'esprit humain ; mais
cela ne doit s'entendre que de la Posie ;
car l'Eloquence qui est beaucoup au - dessus
de la Poësie étant aussi du ressort de
l'esprit humain , les chefs-d'oeuvre de
P'Orateur surpassent toujours ceux des
Poëtes. La Poësie elle - même n'est jamais
employée avec plus d'éclat et de succès que
lorsqu'elle est soutenue par l'Eloquence. Y a
t'il , en effet , quelques genres de discours
dont Homere n'ait pris soin de décorer
ses.
478 MERCURE DE FRANCE
ses Poëmes , c'est chez lui qu'on aprend
à estimer les grands Orateurs ; cet illustre
Poëte ne croiroit point la gloire de
ses Héros complette , s'ils ne joignoient'
une éloquence mâle à un courage intrépide
; ce n'est qu'en imitant leurs Harangues
qu'il s'est acquis de la gloire. Pour
se convaincre de ces verités , il suffit de
jetter les yeux sur ses Ouvrages , et l'on
conviendra sans peine que les Orateurs
sont au-dessus des plus grands Poëtes ;
Il fait parler Ulisse , Phenix et Ajax avec
beaucoup de grace , il peint l'art admirable
que le Prince d'Itaque employe à
toucher un homme dur et intraitable
les differentes routes qu'il prend en un
moment pour aller jusqu'au coeur d'Achile
, les differens Rôles qu'il jouë pour
le préparer à ce qu'il veut lui dire , pour´
l'émouvoir , le déterminer enfin et l'entraîner
dans son sentiment ; j'avoue cependant
que le nombre , la cadence et la
mesure qui sont l'attirail ordinaire des
Poëtes , font perdre aur Discours d'Ulisse
beaucoup de sa force et de son énergie ,
et que ces trois illustres personnages qui
étoient députés vers Achille pour l'engager
à reprendre les armes , au lieu de le
toucher et de le convaincre , n'auroient
fait tout au plus que l'émouvoir ou le
réjouir avec un discours revêtu des expressions
MAR. S. 173T.
479%
sions Poëtiques. Quoiqu'il en soit , je veux
croire que la lecture des Poëtes est un
acheminement à l'Eloquence , sur cout
lorsqu'on s'attache à demasquer leurs Ouvrages
et à distinguer l'hyperbole Poërique
d'avec le vrai sublime ; c'est là l'unique
moyen de s'endoctriner avec la Poë--
sie , en lui faisant beaucoup gagner ; l'on
peut même dire que le clinquant des
Poëtes devient un or pur dans les mains
d'un Rhéteur habile..
La suite pour un autre Mercure
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Résumé
Le texte est une réponse à une lettre anonyme publiée dans le Mercure de novembre 1730, qui discutait de la gloire des orateurs et des poètes. L'auteur de la réponse critique l'idée que les poètes soient supérieurs aux orateurs. Il argue que l'éloquence, nécessaire aux orateurs, demande plus de talents et de travail que la poésie. Les poètes bénéficient souvent de dispositions naturelles, tandis que les orateurs doivent acquérir leurs compétences par des efforts soutenus. L'éloquence exige l'invention, la disposition, l'élocution, la mémoire, ainsi qu'une compréhension profonde des lettres et une grande étendue de mémoire et d'imagination. L'auteur souligne également que l'éloquence est utile et instructive, contrairement à la poésie qui se limite au plaisir du lecteur. Il critique l'idée que les poètes possèdent des talents d'éloquence de manière plus éminente, affirmant que l'enthousiasme poétique peut souvent mener à des excès et des fictions ridicules. L'auteur conclut en affirmant que les chefs-d'œuvre des orateurs surpassent ceux des poètes et que la poésie est plus efficace lorsqu'elle est soutenue par l'éloquence.
Soumis par eljorfg le