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Titre

REMARQUES CRITIQUES de M. R... sur l'Essay de comparaison entre la Déclamation & la Poësie Dramatique, par M. Levesque, imprimé chez la Veuve Pissot, & J.F. Tabrie, Quay de Conty, 1729

Titre d'après la table

Remarques sur la Comparaison entre la Déclamation & la Poësie,

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73
Incipit

Un bel esprit du dernier siecle ne sçavoit » qui sont les plus redeva»bles,

Texte
REMARQUES CRITIQUES
de M. R... fur l'Effay de comparaison
entre la Déclamation & la Poëfie Dramatique
, par M. Levefque , imprimé
chez la Veuve Piffot , & J. F.Tabarie ,
Quay de Conty , 1729-
UN
N bel efprit du dernier fiecle ne
fçavoit » qui font les plus redevaqui
lesplusredene
» bles , ou ceux qui ont écrit l'Hiftoire
» à ceux qui leur ont fourni une fi noble
» matiere , ou ces Grands- Hommes
» leurs Hiſtoriens . Il eſt aifé de diffiper le
doute
MAY. 1730. 909
doute de la Bruyere. S'il n'y avoit point
de Heros , il n'y auroit point d'Hiftoriens;
le Heros , au contraire exifte & agit fans
l'Hiftorien : on peut fur ce principe déterminer
lequel des deux eft le plus redevable.
En réduifant à une propofition auffi
fimple la nouvelle comparaifon , on en
pourra donner une folution auſſi
prompte
& auffi facile ; le Comedien ne peut exifter
fans le Poëte : le Poëte , au contraire ,
fubfifte par lui-même , fans qu'il ait be
foin du fecours du Déclamateur.
Quelques Remarques détruiront toutes
les parties du Trophée que M. Levefque
à voulu ériger aux Héros de Théatre.
Si cet Auteur en étoit crû , Médée
& tous fes enchantemens , furent moins
puiffans à Colchos que ne l'ont été fur le
Théatre François la Dlle Balicourt , & fon
Art. » Cette Actrice a rajeuni , elle a ref-
»fufcité une Tragédie ufée , vieillie dans
» l'obfcurité ; elle donne encore la vie à
» une autre Piece , par le grand éclat qu'el
» le a répandu fúr la premiere.
*
Un Auteur qui parle fur ce ton , peut,
à fon gré , faire d'un Nain un Atlas.
D'abord M. Levefque avoit feulement
entrepris de prouver que l'Art des Acteurs
eft à peu près auffi beau , auffi grand
que celui du Poëte ; cet à peu près refferroit
10 MERCURE DE FRANCE
roit fon Systême dans des bornes qui auroient
pû prévenir toute conteſtation ; il
franchit bien- tôt ces bornes judicieuſes :
dans toute la fuite du difcours , on ne
trouve que des expreffions décifives ; la
Déclamation & la Poëfie marchent du
même pas , pas , rien ne les diftingue ; » L'une
» contribue autant que l'autre aux plaifirs
» & à la perfection du Théatre ; quelque-
»fois même la fuperiorité eft toute entiere
» du côté de la Déclamation. Les Vers de
Racine fi beaux & fi touchans , ne frap-
>> pent, dit- on , & n'enlevent que l'efprits
»le coeur indifferent & immobile , attend
fe remuer , que le fieur Dufrefne
viennent l'émouvoir par fa brillante
» Déclamation .
» pour
Quelle gloire , quel fujet de vanité pour
la Déclamation , de balancer la victoire
entr'elle & une Poëfie dictée par les Graces !
Quel triomphe imprévû pour le fieur
Dufrefne , de fe voir placé vis-à-vis d'un
Poëte auffi applaudi , auffi aimé & auffi
cheri ! Que penfer de ce chimerique parallele
?
Je ne ferai point remarquer par quelles
contradictions l'Auteur le détruit luimême
; mais on verra du premier coup
d'oeil Péchange qu'il fait des talens du
Poëte pour les tranfporter à l'Acteur ; il
attribue à la déclamation le principe
d'une
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d'une force & d'une puiffance qui réfident
dans la Poëfie , & qui fortent d'elle.
Tous les jours on éprouve qu'un Poëme
à la fimple lecture excite des mouvemens
& des fentimens plus ou moins vifs ; ſes
traits , quoique morts fur le papier , ont
en eux le principe de l'agitation dont
l'ame eft troublée ; l'action , au contraire ,
& le gefte de l'Acteur feparés de l'expreffion
, ne caufent nul trouble ; avant que
l'Acteur puiffe agiter & remuer l'ame , il
devient un organe animé de l'efprit du
Poëte , femblable aux Prêtreffes qui ne
rendoient leurs Oracles que lorfqu'elles
étoient infpirées & agitées par l'efprit du
Dieu que l'on confultoit..
>
Après que la Propofition a été hazardée,
les preuves n'ont point embaraffé l'Auteur
ni les réponfes aux objections qu'il fe
fait à lui-même : Si la déclamation n'eft.
point auffi connue & auffi cultivée que la
Poëfie , ce reproche , dit- il , ne tombe
point fur le fonds ou fur l'effence del'Art ;;
foin de convenir que cette prédilection
vienne de ce que celle - ci eft toute divine
& toute fpirituelle , & de ce que l'autre
eft prefque toute mécanique & fubalterne,
il aime mieux mettre au nombre des préjugés
de l'enfance le fentiment & l'opinion
que tous les fiecles & tous les hommes
ont eu de ces deux Arts ..
Arift
912 MERCURE DE FRANCE
» Ariftote & Horace , dit l'inventeur
» du parallele , n'ont point parlé de la
» Déclamation , parcequ'elle eft étrangere
» à l'Art Poëtique. Ce n'eft point réſoudre
l'objection , c'eſt la préfenter en d'autres
termes. Ces deux Maîtres du Dramatique
n'ont point placé la Déclamation
parmi les parties du Poëme , parcequ'elle
eft très indifferente & très inutile à la
Poëfie. Une femme ornée & enrichie de
tous les charmes de la beauté, reçoit quelques
nouvelles graces d'une belle parure;
lans ces graces , fa victoire & fon triomphe
en feroient- ils moins affurés fur les
coeurs ?
pas
Notre Auteur a pris à la lettre les Vers
de l'Epitre de Defpreaux à Racine ; il n'a
voulu remarquer que ces Vers ne vantent
le fecours de l'Auteur que pour le
moment auquel le fpectacle eft affemblé
lorfque la toile eft levée ; cet inſtant unique
pour la Déclamation n'empêche point
que la Poëfie , pendant tout le refte du
tems, ne plaife & ne touche indépendamment
d'aucun fecours. Sans la Poëfie de
Racine , la Chanfmeflé eut- elle été Iphigénie
; eut- elle pû faire verfer tant de
pleurs dans l'heureux fpectacle étalé aux
yeux de toute la France Defpreaux a
employé figuremment dans fon Art Poë
tique ce mot Acteur , plutôt que celui
d'Auteur
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d'Auteur , qui feroit moins Poëtique ,
plus froid & plus languiffant.
M. Levefque a raffemblé differens Paffages
de Quintilien , de Rofcius , de M. de
Meaux , quelle confequence prétend-t'il
tirer de ces autorités , finon que l'Art des
Acteurs ajoûte quelques graces à l'Ouvrage
du Poëte ? il n'en conclura jamais
bien que ces graces foient auffi folides
auffi effentielles que celles dont l'ouvrage
eft enrichi , & qu'il porte en foi , Cependant
c'étoit ce qu'il falloit prouver pour
donner un fondement raisonnable au partage
égal , qu'il voudroit faire des applaudiffemens
des lauriers & de la gloire
immortelle.
,
Ses reflexions fur le fuccès des Piéces
médiocres font d'un foible fecours pour
le triomphe du paradoxe ; il reconnoît que
ce fuccès n'eft qu'une illufion , qui ne
peut
foutenir un examen férieux ; c'eft
une poudre ébloüiffante qui fe diffipe à
la lumiere. Eft- ce un fujet de gloire pour
un Art, de briller, quand on ne refléchit
point , & que fon faux éclat eft méprifé
lorfque la réflexion revient ?
M. de La Mothe joüit de la gloire que
fes Ouvrages fi variés lui ont acquife '; il
n'y a plus de réponſe à faire à la Critique
que notre Auteur a renouvellée fur
la Verfification d'Inés ; j'obferverai feulement
914 MERCURE DE FRANCE

ment que le paffage du Difcours de ce
Poëte fur Homere n'eft qu'une remarque
& une réflexion , & non pas un principe
& une maxime ; cet illuftre Académicien
eft inc pable d'une femblable erreur.
Tout ce que dit M. Levefque
des traités
, des regles & de l'objet
des deux Arts,
eft auffi difproportionné
que fi on avoit
comparé
une copie
avec fon original
.
Cette difcordance
regne dans tout l'Ou
vrage ; le plaifir
de dire des chofes
nouvelles
, & de les dire avec quelque
har-,
monie
, n'entraîne
que trop d'Auteurs
dans cette efpece de fophifmes
.
On croit que les Anciens avoient l'art
de tracer les expreffions & les geftes du
Déclamateur ; les preuves de cette conjecture
ne font pas certaines. M.Levefque
prédit que fi cet Art exiftoit , le récit ,
comme le Poëme , iroit inftruire & occuper
la pofterité. C'eft trop promettre i
comment fonder un jugement affuré fur
une fuppofition ?
Les Acteurs , fans doute , ont droit
de prétendre à la gloire de l'immortalité;
fon temple eft ouvert pour tous ceux qui
d'un pas ferme veulent y monter. Notre
Auteur n'a point rapporté les noms de
tous les Acteurs échapés aux tenebres &
à l'oubli . Pourquoi a- t'il oublié Syrus Comédien
, & Auteur également habile , au
jugement
MAY. 1730. 915
jugement de Trimalcion , qui comparoit
fa Poëfie à l'éloquence de Ciceron . L'au
torité du judicieux Trimalcion eut été
refpectable dans l'établiffement du nouveau
fiftême.
Mais la gloire immortelle a fes degrés
differens ; elle doit être diftribuée ſuivant
le mérite réel de la fcience ou de l'art
auquel s'applique celui qui eft flatté d'une
ambition fi noble . Soutiendra-t'on qu'il y
ait dans l'Art de réciter & dans celui d'écrire
un mérite également folide & effectif
, tel qu'il devroit être , fi l'on veut que
l'Auteur &le Poëte jouiffent d'une gloire
égale ?
La Fontaine en défignant la difference
de leurs talens a marqué le degré different
où ils doivent être placés. Corneille eft
monté aux plus hautes places du Temple
immortel, quelques- uns l'y fuivront, s'ils
fçavent écrire. Que ce mot fuppofe de
talens & de rares qualités ! Rofcius eft auffi
monté à ce Temple , à quelques dégrés
plus bas , quelqu'autres y parviendront ,
s'ils ont l'art de bien reciter . Ce dernier
mot s'explique de lui-même en quelque
fens qu'on le prenne.
Au refte , le ftile de notre Auteur eft
brillant , fes expreffions font choifies &
ingénieufes ; en quelques endroits il a de
la grandeur ; ce coup d'eflai fait voir ce
que
916 MERCURE DE FRANCE
que l'on en peut efperer dans la fuite. On
remarque cependant quelques conftructions
vicieufes & quelques termes moins
propres , qui auroient pû être remplacés,
Son Ouvrage n'eft peut-être qu'un jeu de
fon imagination , jeu toûjours dangereux,
puifque la raifon cede à l'efprit. Si cette
penfée m'étoit venuë d'abord, je me ferois
épargné un moment de mauvaiſe humeur
& le ferieux d'une critique , j'aurois lû fa
Lettre auffi indifferemment
que l'on lit la
Satire qui met l'homme au deffous du plus
ftupide de tous les animaux ; j'aurois regardé
la nouvelle comparaifon comme auffi
bizarre que me le paroît le parallele de
l'ajustement avec la Poëfie.
Nom
Genre
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Résumé
Le texte est une critique de l'essai de M. Levefque intitulé 'Effay de comparaison entre la Déclamation & la Poëfie Dramatique', publié en 1729. L'auteur critique compare la Déclamation et la Poésie Dramatique, affirmant que la Déclamation ne peut exister sans la Poésie, contrairement à cette dernière qui subsiste par elle-même. Il conteste l'idée que la Déclamation puisse être aussi importante que la Poésie, soulignant que les vers de Racine, par exemple, touchent les esprits indépendamment de la déclamation. La critique met en avant que la Poésie, même lue silencieusement, provoque des émotions, tandis que la déclamation sans expression poétique est inefficace. L'auteur réfute également l'idée que la Déclamation soit aussi cultivée et reconnue que la Poésie, qualifiant cette opinion de préjugé. Il conclut que la gloire et l'immortalité doivent être attribuées en fonction du mérite réel des arts, la Poésie étant supérieure à la Déclamation. Le style de l'essai de M. Levefque est décrit comme brillant mais parfois vicieux, et l'ouvrage est perçu comme un jeu d'imagination dangereux.
Soumis par kipfmullerl le