Référence
SALICETO Élodie, « Madame de Staël, l'événement paradoxal », in Corinne Saminadayar-Perrin (dir.), Qu’est-ce qu’un événement littéraire au XIXe siècle ?, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2008, p. 45-61.
Référence courte
Saliceto 2008
Type de référence
Texte
Madame de Stal, l'événement paradoxal
par Elodie Saliceto
La notion d'« événement » appelle en préambule quelques éclaircissements
sémantiques., Deux acceptions principales peuvent être retenues:
a) l'événement comme phénomène, qui apparaît ponctuellement et
constitue une rupture au sein d'une continuité
B) l'événement comme fait marquant, donc éément exceptionnel, jalon
qui retient l'attention et produit des conséquences sur le long terme,
contient en soi une durée,
Se dessine d'embléc un double rapport à la chronologie mais aussi un
lien à l'actualité, le terme pouvant d'ailleurs signifier le résultat dans une
acception vieillie du français classique, La temporalité complexe à l'æuvre
chez Mme de Staël oblige à penser l'événement littéraire de manière dynamique,
évolutive et souvent en creux, dans les marges du discours.
Le point de départ de la présente étude est un paradoxe: force est de
constater que Mme de Staël ne pense pas explicitement le fait littéraire
comme un « événement », vocable qu'elle réserve à d'autres domaines de la
vie politique et sociale. De la litérature note ainsi que « llopinion, si vacillante
sur les événements réels de la vie, prend un caractère de fixité quand on lui
présente à juger des tableaux d'imagination »', et l'on peut même relever
dans De l'Alemagne qu« une tragédie qui élève l'âme, une comédie qui peint
1-Germaine de Staël, De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), éd, de
Gérard Gengembre ct Jean Goldzink, Paris, Flammarion, GF, 1991, p. 68,
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Élodie Saliceto
les maæurs et les caractères, agit sur lesprit dun peuple presque comme un
événement réel .
L'événement par excellence en ce début de XIX° Siecle est une crise poli.
tique, historique. Il s'agit bien súr de la Révolution française; « Les Français,
depuis vingt années, sont tellement préoccupés par les événements politiques,
que toutes leurs études en littérature ont été suspendues ». Ce fait
d'empreinte indélébile est le point à partir duquel se réorganise l'ensemble
de la pensée stalienne: « Toutes les fois que le cours des idées ramène à
réfléchir sur la destinée de l'homme, la révolution nous apparait! Vainement
on transporte son esprit sur les rives lointaines des temps qui sont écoulés,
vainement on veut saisir les événements passés et les ouvrages durables
sous l'éternel rapport des combinaisons abstraites »'. Alors « peut-être n'estce
qu'un événement terrible!», mais le pari proposé dans De la littérature est
d'envisager un résultat fécond, sur le plan philosophique et institutionnel,
de cet événement dans une « ère nouvelle ».
Lauteur parle volontiers, des ses premiers textes théoriques, d'« événements
» littéraires pluriels désignant les épisodes successifs de la diégèse,
mais bien plus rarement de l'événement singulier que peut constituer l'apparition
même de leuvre. Elle semble en revanche employer le terme
Kouvrages » afin de désigner les æuvres significatives, les productions véntables
de lesprit par opposition à la foule des parutions: « Dans le tableau
que je viens de présenter de la littéerature allemande, jai tâché de désigner les
ouvrages principaux; mais il m'a fallu renoncer même à nommer un grand
nombre dhommes dont les écrits moins connus servent plus efficacement
à linstruction de ceux qui les lisent qu'à la gloire de leurs auteurs »° Ainsi,
tous les ouvrages sont un résultat combiné du génie de l'auteur, et des
lumières du public, qu'il s'est choisi pour tribunal »: c'est déjà reconnaitre
la part de configuration discursive que suppose l'événement littéraire.
Ces constatations préliminaires conduisent à reconnaître dans la
réflexion stalienne l'esprit du xvIT siècle, « siècle de la conversation » en
France. Lévénement peut alors être compris au sens mondain: «Lon sepy
dans la plupart de leurs ouvrages, que leur principal but n'est pas lobjet
guils traitent, mais l'effet qu'ils produisent. Les écrivains français sont
toujours en société, alors même qu'ils composent, car ils ne perdent pas ac
P2.- 2G5e1r m(naoiunse sdoeu lSigtnaol,n Ds)e. lAllemagne (1810), éd, de Simone Balayé, Paris, Flammarion, Gr; 1
3-Ibid., t Lp. 159.
54--IGb.i dd,e pS.t a2l9, D7.e la litéerature, op, cil, p. 185-186.
6-G. de Stal, De l'Alemague, op. cil, t. II, p. 67,
7-G. de Stal, De la littérature, op, cit, p. 137.
8-Voir G. de Staël, De VAllemagye, op. cit., t. I, « De l'esprit de conversation », P. 101-10
un
poli.
Français,
politiques,
fait
l'ensemble
à
Vainement
écoulés,
durables
n'estce
est
institutionnel,
événements
diégèse,
l'apparition
terme
véntables
tableau
les
grand
efficacement
Ainsi,
des
reconnaitre
la
en
Madame de Staël, lévénement paradoxal
vue les jugements, les moqueries et le goût à la mode [..] En France on ne
lit guère un ouvrage que pour en parler . Partant, l'événement ne serait-il
pas tout entier oral, conversationnel et éoquent dans une culture de salon?
Il résiderait alors dans la création, éphémère, des conditions de linterlocution
idéale10.
Comment, donc, faire événenent dans la logique théorique de Mme de
StaelP Le terme d événement » est-il même approprie? A quel niveau, à
quelle échelle spatio-temporelle se joue lévénement littéraire? Entre
discours sur l'événement et événement du discours, impact des æuyres,
l'écart subsiste malgré une évidente interaction.
La réflexion de Me de Staël sur les représentations littéraires s'élabore
sur le mode diachronique: il s'agit d'emblée d'une donnée de la culturel!. La
littérature est ainsi pensée comme un fait global dans l'espace et dans le
temps, et non comme une somme de micro-phénomènes; de manière significative,
lauteur indique dans De la hittérature qu'elle fera abstraction des
«exceptions » car « pour dessiner les traits principaux qui caractérisent une
littérature, il est absolument nécessaire de mettre de côté quelques détails »,
et l'esprit deviendrait incapable d'aucun résultat, s'il s'arrêtait à chaque fait
particulier, au lieu de saisir les conséquences que l'on doit tirer de la réunion
de tous. »" Cela est encore accentué dans une note: « Je n'ai point prétenduu
faire une analyse de tous les livres distingués qui composent une littérature;
jai voulu caractériser l'esprit général de chaque littérature [.] Sans doute je
n'ai pu traiter un tel sujet, sans citer beaucoup d'écrivains et beaucoup de
livres; mais cétait à Pappui de mes raisonnements que je présentais ces
exemples. »13
Dès lors, quelle peut être la place de l'événement dans ce type d'histoire
littéraire? Sil paraît excessif de parler de « non-événement », du moins
semble-t-il faire l'objet d'une dilution.
9-Ibid., t.Lp. 160,
10-a La littérature selon Corinne, qu'on peut aussi bien appeler l'éloquence, est cette synthèse ldéale
de la conversation (ou de la parole vivante), de la philosophie, de la poésie et, sil est possible, de
l'amour. Dans aucune de ses ccuvres, Mme de Stal n'a aussi clairement formulé cette synthèse que dans
Corinne ou HIlalie, qui en constitue la théorie, illustration concrète et la fiction. » (Alain Vaillant,
aCorinne, ou la littérature », ín Madame de Staël, Corinne ou 'Italie: r lâme se méle à tout », textes réunis
par José-Luis Diaz, Paris, SEDES, 1999, p. 35).
11-Cest d'ailleurs Mme de Staël qui acclimate en 1810 le terme allemand kantien Knltur au sens de
a civilisation envisagée dans ses caractères intellectucls , ce sens ne se répandant ensuite quau
XXS siècle
12-G. de Staël, De la litérature, op. cit, p. 202.
13-Ibid., P. 255,
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Élodie Saliceto
Le temps long de l'événement: un paradigne d'Ancien Régime
Mm de Staël hérite de ce que lon pourrait identifier comme un paa
digme d'Ancien Régime de type rhétorique, convoquant des figures d'auto
tité sur le principe de l'imitation et de lémulation. Le prototype en est le
Lyeée on Cors de litratiure anienme et moderne de La Harpe (débuté en 1786
puis publié entre 1799 et 1805), qui certes ouvre la voie à l'histoire littéraire
mais sans encore la pratiquer véritablement".Sa perspective normative
définit des modèles, célèbre un culte des Ancens et du classicisme, Le fait
littéraire se trouve dès lors inscrit dans une continuité", une chaîne de
grands auteurs, sans être une manifestation isolée. Cela équivaut à redonner
une profondeur temporelle et une résonance au phénomène: l'événemen
tiel ne peut plus se jouer qu'à différents niveaux de compréhension qui
débordent le domaine strictement littéraire.
C'est dans ce cadre qu'intervient le concept signiticatif de « grand
homme »: « [Mme de Staël a grandi au cæur de ce petit milieu académique,
entiché de gloire, qui a concouru plus que tout autre à populariser le culte
des grands hommes au xVITe siècle », dans une « atimosphère d'enthou
siasme et de religiosité littéraires », Le milieu en question n'est autre que le
salon de ses parents: dans ses diners du vendredi, Mme Necker recevait
toutes les personnalités littéraires et politiques du moment et, en mai 1770,
dix-sept convives lancèrent une souscription pour la statue de Voltaire. Un
rapport au « grand homme » est instauré dès les Lettres sur les ouurages et le
caractère de Jean-Jacques Roussean", publiées en 1788 alors que Germaine n'a
que vingt-deux ans. Lidéalisation de la figure de lécrivain, « homme de
genie », est un évident moyen de se créer une filiation littéraire". Ces lettres
&subjectivent » le genre académique de léloge, et lunique événement est
bien limpression produite par les textes sur la sensibilité et l'esprit de la
Jeune lectrice, conjuguant construction de soi et formation d'auteur: «Ah
14- Voir à ce sujet les analyses de Luc Fraisse, Les Fodenments de lPhistoire littéraire. De Saint-Kene
allanáier d Lanson, Paris, Champion, 2002, p. 168-176: Le Lycée de La Harpe, ou l'histoire conus
quce », l constate que chez La Harpe, « l'histoire littéraire est ume bistoire sans bistoire » (p: 1/9)
15-1out comme la Révoluton française, qui n'est pas considérée par M de Staël comme un ey
ment accidentel mais comme la conséquence nécessaire, sur le plan poliüque cette tOls,
enchainement causal depuis 1750 (Considérations sur les principauex evénemenis de la Kévolntion Jrauaas 181),
vaste
16-Jean-Claude Bonnet, Naissance du Panthéon. Essai sur le aulte des grands bommer, Paris, Fayard,
chapitre XV, « Madame de Stal, femme illustre , p. 323. Dans De la littérature, Mme de Stal eci
ala gloire des grands hommes est le patrimoine d'un pays libre; après leur mort, le peuple en tier en
hérite, L'amour de la patrie ne se compose que de souvenirs » (p. 329),
17-G, de Stal, CEavres de jeunese, éd. de Simone Balayé ct John Isbell, Paris, Desjonquerc
1997.
18-l n'est d'ailleurs pas étonnant que l'évocation de la figure de Rousscau fasse naturec
celle du përe, Necker, et que les deux hommes soient associés dans un culte du génie en n ds
at surgir
p. Gi, P. 74) ou de Lcttre IV (P. 78-79), La jeune fille avait déjà composé en 1785 un P
e Lettre
de son pére, torme celëbrative alors en vogue,
rtrait»
48
événement fictions
paa
d'auto
le
1786
littéraire
normative
fait
de
redonner
qui
grand
académique,
culte
le
recevait
Un
Madame de Staèl, 'événement paradoxal
qu'on voit avec peine la fin d'une lecture qui nous intéressait comme un
événement de notre vie », écrit-elle à propos de La Novelle Hélbise9,
D'ailleurs, « la véritable utilité d'un roman est dans son effet bien plus que
dans son plan, dans les sentiments gu'l inspire, bien plus que dans les
événements qu'il raconte ». Le fait ittérafre est donc envisagé dans sa
dimension sensible voire sentimentale: « C'est par l'admiration que ses
écrits doivent inspirer, que je me suis préparée à juger son caractère »
Enfin, l'affect individuel est transcendé par la mémoire collective: « On ne
li a pas éevé en marbre un fastueux mausolée; mais la nature sombre,
majestueuse et belle, qui environne son tombeau, semble un nouveau genre
de monument qui rappelle et le caractère et le génie de Rousseau »2. Un tel
culte des hommes (et femmes) illustres trouve son couronnement dans la
participation à l'entreprise de la Biographie miverselle ancienne et moderne des
frères Michaud, qui commencera à paraître en 1811: M de Stal rédigera
entre 1811 et 1813 trois notices - «Aspasie », « Camoëns », « Cléopâtre »-
signées N. S. H. (Necker Sta-Holstein).
La réflexion théorique et historique sur la littérature se trouve davantage
accentuée et « libérée » de la personnalité des auteurs dans I'Essai sur les
fictions de 1795. L'on y relève lidée, héritée du classicisme, que les ceuvres
littéraires doivent atteindre à luniversel pour constituer de vraies dates dans
la pensée humaine:
Un ouvrage philosophique peut exiger des recherches pour être entendu:
mais une fiction, quelle qu'elle soit, ne produit un cffet absolu, que quand
elle contient dans elle seule ce qu'il importe pour que tous les lecteurs, dans
tous les moments, en reçoivent une impression complète. Plus les actions
Sont adaptées aux circonstances présentes, plus elles sont utiles, et plus par
conséquent leur gloire est immortclle: mais les ouvrages, au contraire, ne
s'agrandissent qu'en se détachant des événements présents, pour s'élever à
lPimmuable nature des choses; et tout ce que les écrivains font pour le jour,
est, selon lexpression de Massillon, femps perdu pour léteruite
Le fopos classique de « immuable nature » réintroduit l'opposition entre
ponctualité de l'événement ct temps long, que l'on retrouve dans De la litté.
rature: «Lécrivain qui ne cherche que dans l'immuable nature de lhomme,
dans la pensée et le sentiment, ce qui doit éclairer les esprits de tous les
Siecles, est indépendant des événements: ils ne changeront jamais rien à
19-Ibid., Lettre 11, p. 61.
20-1bid., Lettre 11, p. 50,
21-Tbidl, Lettre vi, p. 82.
22-Ibid., Lettre vi, p. 97.
23-Essai sur les fictions, Evres de jeumesse, op. cit, p. 141.
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Elodie Saliceto
Fordre des vérités que cet écrivain développe. »LEssa développe une inté
ressante distinction centre roman et Histoire: selon Mme de Staël, la véritá
romanesque est plus « Vraie » que celle de l'Histoire qui «n'atteint point à la
vie des hommes privés, aux sentiments, aux caractères dont il n'est point
résulté d'événements publics ramenée à lévénement et au poids des
circonstances, elle laisse« d'immenses intervalles où peuvent se placer les
malheurs et les torts, dont se composent ceperndant la plupart des destinées
pivées
Néanmoins, malgré ces considérations et l'entreprise de catégorisation
romanesque mise en euvre dans PEsai, un roman, La Nowelle Hdose
résiste à l'analyse:
On ne peut classer une telle sorte de romans. Il y a dans un siècle une âme,
un génie qui sait y atteindre a la toute-puissance du caeurj; ce ne peut ctre
un genre; ce ne peut être un but: mais voudrait-on interdire ces miracles de
la parole, ces impressions profondes qui satisfont à tous les mouvements
des caractères passionnés? Les lecteurs enthousiastes d'un semblable talent
sont en très petit nombre, et ces ouvrages font toujours du bien à ceux qui
les admirent"
Il semble permis de lire ici, encore à l'état d'ébauche, une première définition
de lévénement littéraire: leuvre-hapax qui échappe aux systèmes
critiques, les déborde et relève de l'inexplicable. L'évolution décisive se fera
dans De PAllemagne: « Un auteur allemand forme son public; en France le
public commande aux auteurs. 3 Alors que le Français est bridé par les
contraintes du goût, en Allemagne c'est l'individualité créatrice qui prime:
Chaque auteur est libre de se créer une sphère nouvelle. »2 Est-ce à dire
que le seul véritable événement se joue sur la scène littéraire allemander
Certes non, mais seule la figure du « génie »- au sens cette fois romantique
du terme-peut rompre avec éclat la continuité littéraire: non plus incarner
au plus haut degré l'esprit de son siècle mais précisément faire événement
en créant un nouvel ordre. Tout grand écrivain allemand (Wicland,
Klopstock, Lessing, Winckelmann, Gocthe ou Schiller) est un événement en
soi; « Chaque homme de géníe formant pour ainsi dire une école à part e
Allemagne, il m'a semblé nécessaire de commencer par faire connaitre l
traits principaux qui distinguent chaque écrivain en particulier, et de carac
tériser personnellement les hommes de lettres les plus célèbres, avant d'ana
24-G. de Stal, De la litlfrature, op. cdt., p. 287
25-Essai sut les fictions, op. cit., p. 147.
26-Ibid.,P. 148.
27-1bia., p. 155,
2298--TGb. idde., Spt.a 1ë5l,9 D. e l'Allemagne, op, cit., t. I, p. 160,
50
inté
véritá
la
point
des
les
destinées
catégorisation
Hdose
âme,
ctre
de
mouvements
talent
qui
définition
systèmes
fera
le
les
prime:
dire
allemander
romantique
incarner
événement
Wicland,
en
d'ana
Madame de Stal, lévénement paradoxal
lyser leurs ouvrages. »0 Le motif de l'homme-événcment finit donc par
supplanter celui de la grande æuvres,
Ainsi, un premier paradigme articule chez Me de Stal événement, génie
et pensée de la gloire. Mais une seconde logique s'y superpose de manière
quelque peu contradictoire, sans que le paradoxe ne semble véritablement
résorbé.
De la littérature on la « rupture évolutive »
Avec De la littérature, dont la première édition date de la fin avril 1800,
une rupture s'opère dans la conception de lévénement: après la Révolution,
un nouveau rapport se fait jour entre euvre et temporalíté, en lien avec
Ihistoricisme naissant. Lon qualifiera toutefois cette rupture d'e évolutive »
car elle adapte sans les renier des schémas de pensée hérités des Lumières:
non pas tabula rasa, donc, mais « accompagnement continu
L'auteur sinterroge sur le rôle de la « culture » dans la constitution d'une
identité collective = le peuple - ct fait le choix pour y répondre d'une
approche globale, plutot que d'une nomenclature des auteurs et des ceuvres
célèbres, comme on Pa déjà vu. Cette approche a pour intérêt de refuser
Pabstraction de la rhétorique mais « désindividualise », « désincarne » l'événement
en le situant dans une problématique d'ensemble, L'évolution dans
PHistoire revêt un aspect continu, moins fractionné que dans les poétiques
antérieures: « Après avoir rassemblé quelques-unes des idées générales qui
montrent la puissance que peut exercer la littérature sur la destinée de
T'homme, je vais les développer par l'examen successif des principales
époques célèbres dans lhistoire des lettres, " Un « génie » comme
Shakespeare est par exemple à même d'inaugurer une nouyelle ère littéraire,
celle de l'émotion: « Depuis les Grecs jusqu'à lui, nous voyons toutes les
littératures dériver les unes des autres, en partant de la même source
Shakespeare commence une littérature nouvelle; ] Cest lui qui a donné à
la littérature des Anglais son impulsion, et à leur art dramatique son caractère.
Cependant l'on note que ces époques » sont délimitées par les
Tegimes politiques: le siècle de Périclès, d'Auguste, de Léon X ou de
Louis XIV. La périodisation adoptée demeure somme toute assez trad
tionnelle, respectant les quatre «grands ages,
30-Ibid, p. 171-172
31-Jean-Marie Roulin nous suggère l'hypothèse d'un approchement entre cet individualisme et
Péthique protestante, par oppositdon à un catholicisme qui priviléglerait laeuvre
32-Voir à ce sujet Jacques d'Hondt, LTdkologie de la ripture, Paris, PO, 1978,
33-G, de Stal, De la littérature, ofp. cit, p. B6,
34-Ibid, p. 217.
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Elodie Saliceto
Mm de Staël est souvent considérée comme une pionnière, par l'impul
sion donnée à des disciplines comme I'histoire et la critique littéraires5
littérature comparéc ou la sociologie de la littérature. Il est généralemen
admis qu'elle est l'une des premieres à utliser le terme « littérature » dans
son acception moderne (cCest-à-dire des dernières années du xyVIT" siclel
le substituant aux « Belles-Lettres »: idée fausse d'après Jean Goldzink et
Gérard Gengembre, qui démontrent dans leur préface de l'ouvrage que la
définition staëlienne s'inscrit dans la lignée des Encyclopédistes et que
Me de Stal n'ignore pas quil y ait une acception étroite de la littérature:
mais elle s'intéresse précisément à son champ le plus large! »", choix signi.
ficatif. Il y a en effet une volonté déclarée d'envisager la littérature « dans
son acception la plus étendue; c'est-a-dire, renfermant en elle les écrits
philosophiques et les ouvrages d'imagination, tout ce qui concerne enfin
lexercice de la pensée dans les écrits, les sciences physiques exceptées
La distinction entre littérature d'idées et littérature d'imagination est
opérée: c'est la premicre qui intéresse tout particulièrement l'auteur, celle
qu'elle nomme tour à tour « littérature de pensée », « littérature philosophique
» voire « haute littérature ». José-Luis Diaz précise néanmoins que
dans une certaine mesure «il est juste de constater que le mot prend bilen
dans ce titre fleuron son sens moderne: il désigne l'ensemble des productions
littéraires, découpées à la fois selon une logique nationale et selon une
logique historique, et non plus la connaissance générale des choses de la
littérature »
Le concept de « littérature » est forgé dans une perspective d'associatiOn
et de médiation, « dans ses rapports avec les institutions sociales ». Le fait
littéraire n'est que l'un des éléments d'une interaction socio-historique, un
fait de civilisation: «Je me suis proposé d'examiner quelle est l'influence de
la religion, des maæurs ct des lois sur la littérature, et quelle est l'influence de
la littérature sur la religion, les mceurs et les lois », proclame d'emblee, cu
55-Lon Songe aussi au rôle du Lycée de La Harpe, des Idéologues et du groupe de CoPPEE
ensemble, Benedetto Croce fait de Me de Stal lune des fondatrices, aveC
Son
Winckelmann, Schiller et Schlegel, de l'historiographie littéraire dans Théorie et bistoire ae
briand,
(1917), trad. d'Alain Dufour, Genève, Droz, 1968,
toriographie
56- AveC des réserves toutefois; sa démarche n'est pas à proprement parler compa les
confrontant les diffërentes littératures, elle ne cherche en effet qu'à repérer les éléments suis
de définir les principes d'une littérature républicaine à échelle européenne,
37-J. Goldzink et G, Gengembre, Préface à De la littérature, 9p. cit, p. 15,
38-G, de Stael, De la litlérature, op. cit, a Discours préliminaire »,p. 66. La littérature Co
fois a la poésie, l'éloquence, histoíre et la philosophie, ou l'étude de l'homme mo
à la
39-José-Lurs Djaz, «Lautonomisation de la littérature (1760-1860) », in LeLiftérair, qu 61.
.90)
Alain Goulet dir, Universíté de Cacn Basse-Normandie, Presses universitaires de Caen E
Cest ,
2002, p. 6
l'impul
littéraires5
généralemen
dans
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Goldzink et
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Son
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toriographie
la
,
Madame de Stah, Vévénement paradoxal
chiasme, le « Discours préiminaire ». On en trouve déjà lidée chez
Marmontel dans son article « Poésie » du Supplément à l'Engyclopédie (1777):
eOn a écrit les révolutions des empires; comment n'a-t-on jamais pensé à
écrire les révolutions des arts, à chercher dans la nature les causes physiques
et morales de leur naissance, de leur accroissement, de leur splendeur et de
leur décadence? », L'événement en littérature semble alors conditionné par
des phénomènes hétérogènes, et non pas déterminé de manière intrin
sèque.si toutefois il existe en tant qu'« événement ». Il ne peut logiquement
y avoir événement littéraire que s'ily a plus largement événement
sociopolitique à refléter, conjoncture favorable, à l'exemple de la « Glorious
Revolution » de 1688 qui engendre en Angleterre un renouvellement littéraire.
Dans une formule demeurée célèbre, Bonald fera de la littérature
«l'expression de la société »12 et réciproquement. Me de Staël tente ainsi de
dégager des lois remplacer pas interdépendance:
Les jouissances du pouvoir ct des intérêts politiques l'emportent presque
toujours sur les succes purenment littéraires; et quand la forme du gouvernement
aPpelle les talents supérieurs à lexercice des emplois publics, c'est
vers lléloquence, l'histoire et la philosophie, c'est vers la partie de la littérature
qui tient plus immédiatement à la connaissance des hommes et des
événements, que se dirigent les travaux. Sous lempire dhun seul, au
contraire, les beaux arts sont lunique moyen de gloire qui reste aux esprits
distinguéss et quand la tyrannie est douce, les poètes ont souvent le tort
d'illustrer son règne par leurs chefs-d'æuvrc"
On remarque la confusion entre histoire littéraire et histoire des maeurs,
liant les faits et les idées dans la tradition des Idéologues. L'auteur a pour
objectif de démontrer la solidarité de tous les genres d'euvres dans une
logique historique intelligible. L'idéal littéraire est corrélé avec un idéal à la
fois politique, moral, scientifique et religieux, ensemble que regroupe lexpression
«institutons sociales . L'événement n'est d'ailleurs pas nécessairement
réductible à une cuvre particulière ou àune date. Cette catégorie
nest pas toujours la plus pertinente pour rendre compte de limportance
d'un phénomène historique: « Les femmes n'ont point composé douvrages
véritablement supérieurs; mais elles n'en ont pas moins éminemment servi
les progrès de la littérature, par la foule de pensées qu'ont inspirées aux
hommes les relations entretenues avee ces êtres mobiles et déicats. »4 Les
40-G. de Stael, De la littérature, op, cit, p. 65,
41-Cité par Robert de Luppé, Les Idées littleraires de Madame de Stal et J'béritage des Lumières (1795-1800),
Paris, Viin, 1969, P. 80,
42-Dans un article du Mercure de France, « Des Anciens et des Modernes » (20 février 1802).
43-G. de Stal, De la litlérature, op. cit, p. 148
44-Ibid., p. 171-172.
53
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Elodie Saliceto
dates, à cet égard, n'ont qu'une très faible présence dans le texte car cette
histoire est bien plus morale qu'événementielle: llenjeu est de déterminer
des lois dynamiques dans la succession des productions écrites euro
peennes.
Le cadre global de Ilanalyse, bien connu, demeure un modèle de déve
loppement fondé sur le principe de perfectibilit, ne s'appiquant cependant
qu'à la masse des idées et non aux « merveilles de limagination que sont
les arts: « Les facultés humaines se sont graduellement développées par les
ouvrages illustres en tout genre, qui ont éte composés depuis Homère
jusqu'à nos jours M de Stal souhaite conserver Phéritage des
Lumières et l'idée de généalogie de l'esprit humain tout en l'adaptant aux
leçons et aux mouvements de I'Histoire. En cela son ouvrage a une valeur
prospective puisqu'il s'agit de définir les conditions de l'apparition future
des cuvres dans la nouvelle donne historique: «J'ai pensé qu'il importait de
connaître quelle était la puissance que cette révolution a exercée sur les
lumières, et quels effets il pourrait en résulter un jour, si l'ordre et la liberté,
la morale et l'independance républicaine étaient sagement et politiquement
combinées », car la littérature a détroits « rapports avec la vertu, la gloire, la
iberté et le bonheur »".
Mais l'ère post-révolutionnaire implique également un nouveau mode de
rapport au temps, non plus seulement du registre d'une logique historique:
le fait littéraire apparaît fondamentalement redéfini dans l'actualité et dans
le rapport au public.
Esquisse de l'évenement moderne: pouvoir médiatique et pragmatigue
De la littérature a été annoncé dans les périodiques sous des titres dives
et révélateur: « De linfluence des révolutions sur les lettres » (dans le Jjoirna
des Dibats du 5 mars 1800 puis La Gazete de France du 25 mars), ou « De a
itterature considérée dans ses rapports avec létat moral et politique des
nations » (dans le Journal typograpbique et bibliographigue du 25 avril). Le meme
Journal bpograpbique et bibliograbhique affirme le 15 mai que « l'ouvrage vien
d'etre très favorablement accueilli et se vend beaucoup »; il connaitra ci
tivement un succès international, notamment en Allemagne. C eSt livre
quil fait date et marque une intervention significative dans le débat littera
45-Ibid., p. 91.
46-1bid., Discours préiminaire », p. 65. Le thème de la perfectibilité se trouve deja d
d'un tableau bistorique des progrès de l'sprit bumain (1795) de Condorcet, Sur cette guesuo Sacl,
I'Esguisse
Lotterie, «Lannée 1800- Perfectibilité, progrès et révolution dans De la littérature de
Florence
Romantisme, n° 108, 2000/2, p. 9-22. de Stal)
47-Ibid., « Discours prdiminaire », p. 66.
cette
déterminer
euro
déve
cependant
sont
les
Homère
des
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valeur
future
de
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liberté,
politiquement
la
de
historique:
dans
dives
Jjoirna
a
des
meme
vien
livre
I'Esguisse
Florence
Stal)
Madame de Stal, Vévénezment paradoxal
en contexte révolutionnaireto: «Ce fut, dans le moment de l'apparition, un
grand événement pour les esprits, et il se livra à l'entour un violent
combat », commente Sainte-Beuve 9
La question de la réception modèle ainsi lévénement dans le temps de
Pactualité, et à ce titre il convient de retracer un épisode de la fameuse
«Querclle de la perfectibilité ». Les accusations - notamment du Journal de
Paris ou du Mercure de France de Fontanes, auteur de deux articles - décident
Mme de Stal à préparer une seconde édition «revue, corrigée et augmentée »
du De la litérature, annoncée dans la presse dès le mois d'août mais qui paraît
fin octobre 1800, avec succes une fois de plus. Le débat se poursuit avec la
Lettre an C[itoyen) Fontanes sur la seconde édition de l'onurage de M de Staël de
Chateaubriand (22 décembre 1800), qui prend la défensc de Fontanes
contre Mme de Stal dans ce qu'il nomme une « querelle purement littéraire »,
dans laquelle ne doivent pas interférer les « opinions politiques » de chacun.
Chateaubriand amplifie lévénement dès lincipit - « Jattendais avec impatience,
mon cher ami, la seconde édition du livre de Mme de Staël, sur la littérature
» avant de le « dégonfler » quatre lignes plus loin en en soulignant
le caractère déceptif: « Je me suis hâté de lire la préface et les notes; mais
jai vu qu'on n'avait résolu aucune de vos objections ». On peut parler d'un
prolongement voire d'une récupération de l'événement dans la mesure où
la lettre est pour Chateaubriand une maniere spectaculaire de faire irruption
Sur la scène littéraire parisienne après son exil en Angleterre. C'est un véritable
« coup médiatique »: l'écrivain, avec l'aide de Fontanes, utilise le débat
pour effectuer une habile autopromotion orchestrée par le Mercure de France;
il s'agit en effet de préparer un autre événement de taille, la parution du
Genie du christianisme, dont la teneur est données. On assiste donc ici à un
phénomène de résonance et de construction en miroir de Ilévénement.
Chateaubriand signe d'ailleurs par anticipation « L'auteur du Génie du dhris-
1anisme », Conservant un relatif anonymat au profit d'une mise en avant de
Son statut littéraire et du chef-d'ceuvre à venir. Le texte suscitera des réactions
diverses dans plusicurs journaux (Le Publiciste, Le Journal des Débat) et
dans la préface de la première édition d'Atala, en avril 1801, Chateaubriand
Se déclarera (faussement) surpris d'avoir « excité l'attention du public beaucoup
plus » quil ne l'attendait.
48-Pour les détails des recensions de l'ouvrage dans les différents journaux de l'époque, voir ledition
d'Axel Blaeschke, Paris, Classiques Garnier, 1998, annexe « Accueil de la critique », P. 543-576,
4-Sainte-Beuve, Panorama de la littérature française (Portraits et Causeries), éd. de Michel Brix, Paris, Le
Livze de Poche, « La Pochothèque , 2004, p. 1036.
50-Voir, dans ce volume, P'article d'Alain Valant, p 37-38.
55
56
Elbdie Saliceto
Mais la réception n'est pas quun phénomene ponctuel se jouant surle
mode polémique: elle met véritablement le publiC au coæur de l'élaboratioonn
moderne de lévénement.
De la litérature relève bien du genre de l'ouvrage de circonstance: son lien
au Directoire est sensible dans l'ensemble de la seconde partie, avant que le
coup d'Eut du 18 Brumaire ne fasse à son tour événement", Pour Jean
Goldzink et Gérard Gengembre, a le bilan littéraire de la décennic ne se
mesure pas à l'on ne sait quelle comptabilité des chefs-d'euvre mais à la
naissance d'une siruation inédite: l'imbrication du politique et du littéraire
.] L'écrivain [se trouve] confronté aux sujets jusqu'alors impensables et
aux nouvelles possibilités d'intervention dans le champ social et clui de
lopinion D'où leur notion de «moment 1800 », le risque étant, faute
d'adaptation au temps de lHistoire en marche, que lévénement court
circuite l'écriture ou bien que les euvres produites dans le sillage du fait
révolutionnaire disparaissent avec lui. Mo de Stal en est dlailleurs
consciente: «Tous les ouvrages qui tirent un mérite quclconque des circonstances
du moment, ne conservent point une gloire inaltérable. On peut les
considérer comme une action de tel jour, mais non comme les livres immor
tels.5 Autant dire, note Isabelle Tournier, que «lévénement qui sépuise
dans le temps bref de l'actualité, ou le temps court de l'intégration institutionnelle,
fait date et non événement. Il appartient à une autre série histoique,
celle de la chronique et de la vie littéraire, non celle de lceuvre et de
lhistoire littéraire.
Dans l'ordre de la réception envisagée comme processus de commun
cation, 1l faut signaler malgré tout la permanence de lidéal littéraire de l'éloquence,
dont la personne de Corinne est Pallégorie et auquel De la hittérature
rendait deja hommage in fine, malgré les excès révolutionnaires. LéoquenCe
convoque la force persuasive sur le mode performatif; il s'agit d'une parole
énergique qui demeure à l'horizon de la théorie littéraire staëlienne, Alain
Vaillant définit cet idéal comme la « synthèse parfaite [...] entre la pensce
51-Cest à la lumière de ce fait ultérieur que Marc Fumaroli considère que De la erao
CEuvre depassce par l'événement, M® de Staël y propose une définltion de la littérature accord dée à un
« est une
Tegme politique quí a déja disparu », Trois institutions liéraires, Paris, Gallimard, « TOu
p. XVIL
52-J. Goldzink et G. Gengembre, Préface à De la littérature, op. cil, p. 14-15.
53-G, de Stael, De la litlératurs, op. cit., p. 287.
54-Isabelle Tournier, « Evénement historique, événement littéraire. Qu'est-ce qui u
Tature? n, Revue d'bistore littéraire de la France, scptembre-octobre 2002, p. 758,
u fait date en litté-
surle
l'élaboratioonn
lien
que le
Jean
se
à la
littéraire
impensables et
de
faute
court
fait
dlailleurs
circonstances
les
immor
sépuise
institutionnelle,
histoique,
de
l'éloquence,
hittérature
LéoquenCe
parole
Alain
pensce
une
Madame de Stail, l'événement paradoxal
rationnelle et le domaine de l'émotion et de l'enthousiasme », la notion
d'enthousiasme étant au caeur du phénomène littéraire chez Mme de Staël5
La littérature est toujours éévation, « raison généralisée » et avant tout
pouvoir
Les chefs-d'cæuvre de la littérature, indépendamment des exemples qu'ils
présentent, produisent une sorte d'ébranlement moral et physique, un tressaillement
d'admiration qui nous dispose aux actions généreuses. La
vertu devient alors une impulsion involontaire, un mouvement qui passe
dans le sang, et vous entraine irrésistiblement comme les passions les plus
impérieuses. Il est à regretter que les écrits qui paraissent de nos jours n'excitent
pas plus souvent ce noble enthousiasme
Même les « ouvrages d'imagination » agissent en « excitant les émotions
de lame », émotions ayant « une cause durable qui subit peu de change
ments par les événements politiques », L'æuvre doit donc avoir une utilité
morale, une efficacité dans un idéal de gouvernement républicain où talents
littéraires et politiques seraient unis en toute liberté, Avant tout, il paraît
nécessaire de tenir compte du rôle de l'opinion publique, sur laquelle la littérature,
agent de changement social, doit avoir un impact car elle est une
force devenue incontournable. On en trouvait déjà la formulation dans le
chapitre Circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui
doivent fonder la Républigue en France (1798, inachevé) dévolu au rôle des écrivains.
Eux seuls sont en mesure de restaurer une harmonie entre l'opinion
publique et les institutions politiques en vertu de leur « toute-puissance » et
de leur fonction nouvelle de médiation et de communication: « Ce qu'on
appelait un homme de lettres n'existe plus en France: il n'y a plus de classe,
ny a plus de profession à part., Un républicain écrit, combat ou gouverne
selon les circonstances ». On observe le glissement progressif de l« homme
de lettres » au « littérateur » puis à l« écrivain », qui annonce la figure
moderne de l'intellectuel et sa mission sociale,
Le goût tout particulier de Me de Stal pour le théâtre peut s'expliquer
en partie par les implications tout autant esthéiques que politiques du
genre: « Cest la littérature en action quune pièce de théâtre, et le génie
qu'elle exige n'est si rare que parce qu'il se compose de l'étonnante réunion
du tact des circonstances et de l'inspiration poétique », Dans Corinne ou
55-Alain Vaillant, La Crise de la littéerature. Romantisme et modernité, Grenoble, ELLUG, 2005, p. 29.
b6-Cela est particulièrement visible dans le cas du théâtre, comme par exemple lors de la représentation
de la tragédie de Schiller, Wallenstein: « La beauté des vers et la grandeur du sujet transportèrent
d'enthousiasme tous les spectateurs à Weimar, où elle a d'abord été donnée, et l'Allemagne se flatta de
posséder un nouveau Shakespeare », De l'Allemagne, op. dit, t. 1, p. 277.
57-G. de Stal, De la littéralure, op. cit, a Discours préliminaire », p. 68.
58-G. de Stal, De la litérature, op cit, P. 342,
59- G. de Staël, De lPAllmagne, op., ail, t. 1, p. 251,
57
58
Elodie Salceto
lTtalie elle déclare même que « la littérature dramatique doit être populaire:
elle est comme un événement publis, toute la nation en doit juger» (a noter la
comparaison que nous soulignons); mieux, elle est la forme la plus achevée
de linteraction entre auteur et public qui déterminele retentissement
durable d'une oeuvre:
De tous les chefs-d'euvre de la littërature, iln'en est point qui tienne autant
qu'une tragédie à tout l'ensemble dun peuple; les spectateurs y contribuent
presque autant que les auteurs. Le génie dramatique se compose de l'esprit
public, de l'histoire, du gouvernement, des moeurs, enfin de tout ce qui sin
troduit chaque jour dans la pensée, et forme l'etre moral, comme l'air que
lon respire alimente la vie physique
Il va dès lors s'agir d'identifier I'« esprit national » de chaque littérature à
parir des traits singuliers qui l'individualisent, sans choisir pour autant le
particularisme contre l'universalisme: les frontières n'isolent pas les configurations
culturelles mais rendent possibles les échanges, les corrélations.
On peut en cela parler d'un cosmopolitisme événementiel, d'une
conscience littéraire à échelle européenne. De maniere novatrice se trouve
soulevé le problème de la pluralité des littératures et du relativisme, puisque
leuvre dépend de létat de lesprit national à un moment donné de
PHistoire.
Du agénie » nationa, lévénement cosmopolite (le cas italien)
A partir des observations contenues dans De la littérature, « les rapports
de la Tradition, du Génie et de lImitation passent de léchelle individuelle
et purement rhétorique à l'échelle historique et nationale »1 qui sera adop
tee dans De VAllemagne mais déja, auparavant, dans Corinne on lltahe (1600
le roman se situe dans cette continuité théorique et connaît immédiatement
un grand succès, attesté par les Archives littéraires de l'Europ2, L'x événe
ment possede une forme de réversibilité: Giacomo Leopardi commentera
Corinne, qui du même coup marquera l'histoire littéraire italienne.
M de Stael, on le sait, est lâme du groupe de Coppet, « salon
MEurope »Pet véritable laboratoire de réflexion concernant en particues
praique de la traduction et de la critique littéraire, Ce milieu cosmopolite
60-Corinne on l'Thalir, éd de Simone Balayé, Paris, Gallimard, a Folio », 1985, p. 190.
61-J. Goldzink et G. Gengembre, préface à De la littérature, op. cit, p. 30.
21a traduction italienne de Corinne parait à Florence en 1808, celle du De l'Allemagne a
1814. en
63-Stendhal parle des «« Etats généraux de l'opinion curopéenne » dans Rome, Naples es a
in Vgoges en Ialie, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade», 1973, p. 155, Il ajoute a déci-
1817
mes yeux ce phénomene s'élève jusqu'à l'importance politique. Si cela durait quelques an
sions de toutes les académies de lIEurope pâliraient » (ibid.).
les dé
populaire:
noter la
achevée
retentissement
autant
contribuent
l'esprit
sin
que
littérature à
autant le
configurations
corrélations.
d'une
trouve
puisque
de
rapports
individuelle
adop
immédiatement
événe
commentera
Madame de Stail, lévénement paradoxal
montre capable d'envisager les oeuvres dans lespace et dans le temps ainsi
que d'élargir « le patrimoine líttéraire de IEurope », hommage que lui rend
Sainte-Beuve dans Vie et Pensées de Jaseph Delorme (1829). Corinne on l'Italie
propose par exemple un Livre VII intitulé « La littérature italienne » qui
souhaite faire découvrir aux Français des auteursS méconnus, tout en révélant
les choix esthétiques de Mm de Staël. Corinne évoque les grands noms
des gloires nationales, « nos poëtes du premier rang, Le Dante, Pétrarque,
P'Arioste, Guarini, Le Tasse et Métastase mais également Chiabrera2,
Guidi, Filicaja, Parini, Politien ou encore Sannazar, puis Maffei, Métastase,
Goldoni, Alfieri et Monti pour le théâtre. Très peu d'æuvres particulières
sont mentionnées - «la Mérope de Maffei, le Saül d'Alfieri, l'Aristodème de
Monti - mais les causes du déclin de la littérature moderne sont analysées
en termes socio-historiques: « Je conviens avec vous que, depuis les
derniers siecles, des circonstances malheureuses ayant privé Htalie de son
indépendance, on y a perdu tout intérêt pour la vérité, et souvent même la
possibilité de la dire. [...] Comme l'on était certain de ne pouvoir obtenir
par ses écrits aucune influence sur les choses, on nécivait que pour
montrer de l'esprit »", et non pour développer des idées. Pourtant, Oswald
dit des tragédies d'AIfieri qu'elles « doivent toujours être louées comme des
actions, quand même elles seraient critiquées à quelques égards comme des
ouvrages littéraires », à quoi Corinne répond qu'Alieri « était né pour agir,
et il n'a pu qu'écrire []lavoulu marcher par la littérature à un but politique:
ce but était le plus noble de tous sans doute; mais nimporte, rien ne
dénature les ouvrages d'imagination comme d'en avoir un, »Lhéroïne
livre une intéressante réflexion à propos de Dante: il « possédait le génie
tragique qui aurait produit le plus d'effet en Italie [...] Si Le Dante avait écrit
des tragédies, elles auraient frappé les enfants comme les hommes, la foule
comme les esprits distingués »0. Oswald remarque que lépoque de Dante
était clle d'un « grand rôle politique » des Italiens, et qu'« il faut que de
grandes circonstances développent dans la vie les sentiments qu'on exprime
Sur la scène », L'essor d'une grande littérature nationale se trouve donc
renvoyé à un futur indéterminé mais ardemment espéré. Il est à noter toutefois
que dans Corinne, la littérature italienne est moins considérée en soi que
64-G. de Stal, Corinne on lTlalie, op. cit, p. 173-200.
65-1bid., p. 173,
66-Ibid, p. 188.
67-Ibid., p. 175-176.
68-Ibid., p. 184-185,
69-Ibid., p. 187,
70-1bid., P. 190.
59
60
Elodie Saliceto
par rapport aux autres littératures europeennes (anglaise et française7!) oim
le fait littéraire est-il constamment mis en perspecive, relativisé, cn englobé
dans un ensemble cosmopolite.
Terminons sur un cas révélateur de ce que nous avons identifié mme
un «cosmopolitisme événementiel» naissant: l'article « Sulla manieraeluti
lità delle Traduzioni » ( De l'esprit des traductions ») que Mme de Stal écrit
pour le premier numéro de la revue mlanaise Bibhoteca italiana, publié en
traduction italienne en janvier 1816. Elle y développe lidée selon laquelle la
modernité venue du Nord (Angleterre ou Allemagne) peut aider l'Italie à
sortir de la torpeur provoquée par un repli sur son patrimoine littéraire classique
opinion partagée par Sismondi et Ginguené. Les critiques fusent,
elle y répond dans une lettre de juin 1816 intitulée « Riposta alle critiche
moselle » provoquant une réaction patriotique de Leopardi en juillet 1816:
lévénement se joue aussi à échelle polémique, dans un cercle de lettrés. Le
débat aura des échos sur le jeune romantisme italien, dans Awenture letterarie
di un giorno o consiglio di un galantuomo a vari serittori de Pietro Borsieri, ou
Lettera seniseria de Grismoldo de Giovanni Berchet. Ludovico di Breme défendra
son amie dans l'article Intorno all'ingiustizia di alcuni giudizi letterari italiani
1816).
Le nouveau cercle de sociabilité qui se dessine avec Coppet, qui nest
plus à proprement parler un salon, est bien une forme d'espace public dans
lequel interferent diverses stratégies de communication comme autant de
micro-pouvoirs à méme de répercuter voire de créer lévénement littëraire,
Me de Stal, d'ailleurs, fait à elle seule événement! Devenue tigure
marquante du monde des lettres, ses déplacements sont relayés par la press
europeenne qui en parle autant que de ses ouvrages. L'on est en present
d'un personnage d'auteur constitué en légende qui prend le pas sur
Euvres par sa notoriété, ce que Sainte-Beuve commente de la ai
Suivante: La société avait toujours été beaucoup pour elle; P'Europe devin
desormais quelque chose, et c'est en présence de ce grand theatre quc elle
aspira aux longues entreprises ..] au début du règne public, à l'entree au
rôle curopécn et de la gloire »
La rélexion théorique de Mme de Staël, par conséqucnt, contiDuc large
ment a poser les assises politiques et sociales du fait littéraire, à la suitc des
aea la Crique adresse par Humboldt à Mme de Staël à propos du De de
manque d'éruditton mals surtout tendance à considérer « toutes les ltterature 070 D. 84).
Française (Cité par Simone Balayé, Madame de Stail Lsumières et liberté, Klincksieck, 1
de vue d
12-SainteBeuve, Panorama de la litléralure française (Portrats et Canseries), op. ct,)P: o
moderue, P. 75-
oim
cn englobé
mme
manieraeluti
écrit
publié en
laquelle la
l'Italie à
classique
fusent,
critiche
1816:
lettrés. Le
letterarie
Borsieri, ou
défendra
italiani
nest
dans
de
littëraire,
tigure
press
present
devin
elle
au
large
des
de
Madame de Sta), l'événement paradoxal
bouleversements historiques de lépoque. De la litérature instaure ce que
Jacques Dubois appelle un « modèle d'analyse institutionnelle articulé à un
idéal républicain des pratiques littéraires »", Ainsi la notion de « pratiques»
au pluriel s'est-elle progressivenment substituée à celle de « nature » littéraire
celle de « phénomène » circonstanciel à celle de « modèle » rhétorique, ce
qui ne signifie pas que le chet-d'æuvre soit pour autant définitivement
affranchi des règles classiques du goút, qui en 1800 demeure un enjeu aussi
bien esthétique que social, éthique et politique. Dans une optique néoclassique,
on constate que pour l'auteur l'originalité nimplique pas la négation
du passé, mais la conservation de son esprit dans des formes modernes4. Si
lon ne peut pas véritablement identifier d« événement littéraire » dans la
formulation théorique, la notion apparaît par des biais métalittéraires et se
dessine en filigrane à travers des phénomènes nouveaux de réception et de
médiatisation à échelle européenne. C'est bien une pensée moderne de l'inpact
littéraire qui est élaborée au fil des ouvrages de Mme de Stael, de
maniere assez chronologique.,
Le a phénomène » staëlien sera décrit de la sorte par Sainte-Beuve en
1835:
On aime, après les révolutions qui ont changé les sociétés, et sitôt les
dernières pentes descendues, à se retourner en arrière, ct, aux divers
sommets qui s'étagent à l'horizon, à voir sisoler et se tenir, comme les divinités
des lieux, certaines grandes figures, Cette personnification du génie des
temps en des individus illustres, bien qu'assurément favorisée par la
distance, n'est pourtant pas une pure illusion de perspective: l'éloignement
degage et acheve ces points de vue, mais ne les crée pas. Il est des reprsentants
naturels et vrais pour chaque moment social; mais, d'un peu loin
seulement, le nombre diminue, le détail se simplifie, ct il ne reste qu'une tête
dominante: Corinne, vue d'un peu loin
par Elodie Saliceto
La notion d'« événement » appelle en préambule quelques éclaircissements
sémantiques., Deux acceptions principales peuvent être retenues:
a) l'événement comme phénomène, qui apparaît ponctuellement et
constitue une rupture au sein d'une continuité
B) l'événement comme fait marquant, donc éément exceptionnel, jalon
qui retient l'attention et produit des conséquences sur le long terme,
contient en soi une durée,
Se dessine d'embléc un double rapport à la chronologie mais aussi un
lien à l'actualité, le terme pouvant d'ailleurs signifier le résultat dans une
acception vieillie du français classique, La temporalité complexe à l'æuvre
chez Mme de Staël oblige à penser l'événement littéraire de manière dynamique,
évolutive et souvent en creux, dans les marges du discours.
Le point de départ de la présente étude est un paradoxe: force est de
constater que Mme de Staël ne pense pas explicitement le fait littéraire
comme un « événement », vocable qu'elle réserve à d'autres domaines de la
vie politique et sociale. De la litérature note ainsi que « llopinion, si vacillante
sur les événements réels de la vie, prend un caractère de fixité quand on lui
présente à juger des tableaux d'imagination »', et l'on peut même relever
dans De l'Alemagne qu« une tragédie qui élève l'âme, une comédie qui peint
1-Germaine de Staël, De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), éd, de
Gérard Gengembre ct Jean Goldzink, Paris, Flammarion, GF, 1991, p. 68,
46
Élodie Saliceto
les maæurs et les caractères, agit sur lesprit dun peuple presque comme un
événement réel .
L'événement par excellence en ce début de XIX° Siecle est une crise poli.
tique, historique. Il s'agit bien súr de la Révolution française; « Les Français,
depuis vingt années, sont tellement préoccupés par les événements politiques,
que toutes leurs études en littérature ont été suspendues ». Ce fait
d'empreinte indélébile est le point à partir duquel se réorganise l'ensemble
de la pensée stalienne: « Toutes les fois que le cours des idées ramène à
réfléchir sur la destinée de l'homme, la révolution nous apparait! Vainement
on transporte son esprit sur les rives lointaines des temps qui sont écoulés,
vainement on veut saisir les événements passés et les ouvrages durables
sous l'éternel rapport des combinaisons abstraites »'. Alors « peut-être n'estce
qu'un événement terrible!», mais le pari proposé dans De la littérature est
d'envisager un résultat fécond, sur le plan philosophique et institutionnel,
de cet événement dans une « ère nouvelle ».
Lauteur parle volontiers, des ses premiers textes théoriques, d'« événements
» littéraires pluriels désignant les épisodes successifs de la diégèse,
mais bien plus rarement de l'événement singulier que peut constituer l'apparition
même de leuvre. Elle semble en revanche employer le terme
Kouvrages » afin de désigner les æuvres significatives, les productions véntables
de lesprit par opposition à la foule des parutions: « Dans le tableau
que je viens de présenter de la littéerature allemande, jai tâché de désigner les
ouvrages principaux; mais il m'a fallu renoncer même à nommer un grand
nombre dhommes dont les écrits moins connus servent plus efficacement
à linstruction de ceux qui les lisent qu'à la gloire de leurs auteurs »° Ainsi,
tous les ouvrages sont un résultat combiné du génie de l'auteur, et des
lumières du public, qu'il s'est choisi pour tribunal »: c'est déjà reconnaitre
la part de configuration discursive que suppose l'événement littéraire.
Ces constatations préliminaires conduisent à reconnaître dans la
réflexion stalienne l'esprit du xvIT siècle, « siècle de la conversation » en
France. Lévénement peut alors être compris au sens mondain: «Lon sepy
dans la plupart de leurs ouvrages, que leur principal but n'est pas lobjet
guils traitent, mais l'effet qu'ils produisent. Les écrivains français sont
toujours en société, alors même qu'ils composent, car ils ne perdent pas ac
P2.- 2G5e1r m(naoiunse sdoeu lSigtnaol,n Ds)e. lAllemagne (1810), éd, de Simone Balayé, Paris, Flammarion, Gr; 1
3-Ibid., t Lp. 159.
54--IGb.i dd,e pS.t a2l9, D7.e la litéerature, op, cil, p. 185-186.
6-G. de Stal, De l'Alemague, op. cil, t. II, p. 67,
7-G. de Stal, De la littérature, op, cit, p. 137.
8-Voir G. de Staël, De VAllemagye, op. cit., t. I, « De l'esprit de conversation », P. 101-10
un
poli.
Français,
politiques,
fait
l'ensemble
à
Vainement
écoulés,
durables
n'estce
est
institutionnel,
événements
diégèse,
l'apparition
terme
véntables
tableau
les
grand
efficacement
Ainsi,
des
reconnaitre
la
en
Madame de Staël, lévénement paradoxal
vue les jugements, les moqueries et le goût à la mode [..] En France on ne
lit guère un ouvrage que pour en parler . Partant, l'événement ne serait-il
pas tout entier oral, conversationnel et éoquent dans une culture de salon?
Il résiderait alors dans la création, éphémère, des conditions de linterlocution
idéale10.
Comment, donc, faire événenent dans la logique théorique de Mme de
StaelP Le terme d événement » est-il même approprie? A quel niveau, à
quelle échelle spatio-temporelle se joue lévénement littéraire? Entre
discours sur l'événement et événement du discours, impact des æuyres,
l'écart subsiste malgré une évidente interaction.
La réflexion de Me de Staël sur les représentations littéraires s'élabore
sur le mode diachronique: il s'agit d'emblée d'une donnée de la culturel!. La
littérature est ainsi pensée comme un fait global dans l'espace et dans le
temps, et non comme une somme de micro-phénomènes; de manière significative,
lauteur indique dans De la hittérature qu'elle fera abstraction des
«exceptions » car « pour dessiner les traits principaux qui caractérisent une
littérature, il est absolument nécessaire de mettre de côté quelques détails »,
et l'esprit deviendrait incapable d'aucun résultat, s'il s'arrêtait à chaque fait
particulier, au lieu de saisir les conséquences que l'on doit tirer de la réunion
de tous. »" Cela est encore accentué dans une note: « Je n'ai point prétenduu
faire une analyse de tous les livres distingués qui composent une littérature;
jai voulu caractériser l'esprit général de chaque littérature [.] Sans doute je
n'ai pu traiter un tel sujet, sans citer beaucoup d'écrivains et beaucoup de
livres; mais cétait à Pappui de mes raisonnements que je présentais ces
exemples. »13
Dès lors, quelle peut être la place de l'événement dans ce type d'histoire
littéraire? Sil paraît excessif de parler de « non-événement », du moins
semble-t-il faire l'objet d'une dilution.
9-Ibid., t.Lp. 160,
10-a La littérature selon Corinne, qu'on peut aussi bien appeler l'éloquence, est cette synthèse ldéale
de la conversation (ou de la parole vivante), de la philosophie, de la poésie et, sil est possible, de
l'amour. Dans aucune de ses ccuvres, Mme de Stal n'a aussi clairement formulé cette synthèse que dans
Corinne ou HIlalie, qui en constitue la théorie, illustration concrète et la fiction. » (Alain Vaillant,
aCorinne, ou la littérature », ín Madame de Staël, Corinne ou 'Italie: r lâme se méle à tout », textes réunis
par José-Luis Diaz, Paris, SEDES, 1999, p. 35).
11-Cest d'ailleurs Mme de Staël qui acclimate en 1810 le terme allemand kantien Knltur au sens de
a civilisation envisagée dans ses caractères intellectucls , ce sens ne se répandant ensuite quau
XXS siècle
12-G. de Staël, De la litérature, op. cit, p. 202.
13-Ibid., P. 255,
47
Élodie Saliceto
Le temps long de l'événement: un paradigne d'Ancien Régime
Mm de Staël hérite de ce que lon pourrait identifier comme un paa
digme d'Ancien Régime de type rhétorique, convoquant des figures d'auto
tité sur le principe de l'imitation et de lémulation. Le prototype en est le
Lyeée on Cors de litratiure anienme et moderne de La Harpe (débuté en 1786
puis publié entre 1799 et 1805), qui certes ouvre la voie à l'histoire littéraire
mais sans encore la pratiquer véritablement".Sa perspective normative
définit des modèles, célèbre un culte des Ancens et du classicisme, Le fait
littéraire se trouve dès lors inscrit dans une continuité", une chaîne de
grands auteurs, sans être une manifestation isolée. Cela équivaut à redonner
une profondeur temporelle et une résonance au phénomène: l'événemen
tiel ne peut plus se jouer qu'à différents niveaux de compréhension qui
débordent le domaine strictement littéraire.
C'est dans ce cadre qu'intervient le concept signiticatif de « grand
homme »: « [Mme de Staël a grandi au cæur de ce petit milieu académique,
entiché de gloire, qui a concouru plus que tout autre à populariser le culte
des grands hommes au xVITe siècle », dans une « atimosphère d'enthou
siasme et de religiosité littéraires », Le milieu en question n'est autre que le
salon de ses parents: dans ses diners du vendredi, Mme Necker recevait
toutes les personnalités littéraires et politiques du moment et, en mai 1770,
dix-sept convives lancèrent une souscription pour la statue de Voltaire. Un
rapport au « grand homme » est instauré dès les Lettres sur les ouurages et le
caractère de Jean-Jacques Roussean", publiées en 1788 alors que Germaine n'a
que vingt-deux ans. Lidéalisation de la figure de lécrivain, « homme de
genie », est un évident moyen de se créer une filiation littéraire". Ces lettres
&subjectivent » le genre académique de léloge, et lunique événement est
bien limpression produite par les textes sur la sensibilité et l'esprit de la
Jeune lectrice, conjuguant construction de soi et formation d'auteur: «Ah
14- Voir à ce sujet les analyses de Luc Fraisse, Les Fodenments de lPhistoire littéraire. De Saint-Kene
allanáier d Lanson, Paris, Champion, 2002, p. 168-176: Le Lycée de La Harpe, ou l'histoire conus
quce », l constate que chez La Harpe, « l'histoire littéraire est ume bistoire sans bistoire » (p: 1/9)
15-1out comme la Révoluton française, qui n'est pas considérée par M de Staël comme un ey
ment accidentel mais comme la conséquence nécessaire, sur le plan poliüque cette tOls,
enchainement causal depuis 1750 (Considérations sur les principauex evénemenis de la Kévolntion Jrauaas 181),
vaste
16-Jean-Claude Bonnet, Naissance du Panthéon. Essai sur le aulte des grands bommer, Paris, Fayard,
chapitre XV, « Madame de Stal, femme illustre , p. 323. Dans De la littérature, Mme de Stal eci
ala gloire des grands hommes est le patrimoine d'un pays libre; après leur mort, le peuple en tier en
hérite, L'amour de la patrie ne se compose que de souvenirs » (p. 329),
17-G, de Stal, CEavres de jeunese, éd. de Simone Balayé ct John Isbell, Paris, Desjonquerc
1997.
18-l n'est d'ailleurs pas étonnant que l'évocation de la figure de Rousscau fasse naturec
celle du përe, Necker, et que les deux hommes soient associés dans un culte du génie en n ds
at surgir
p. Gi, P. 74) ou de Lcttre IV (P. 78-79), La jeune fille avait déjà composé en 1785 un P
e Lettre
de son pére, torme celëbrative alors en vogue,
rtrait»
48
événement fictions
paa
d'auto
le
1786
littéraire
normative
fait
de
redonner
qui
grand
académique,
culte
le
recevait
Un
Madame de Staèl, 'événement paradoxal
qu'on voit avec peine la fin d'une lecture qui nous intéressait comme un
événement de notre vie », écrit-elle à propos de La Novelle Hélbise9,
D'ailleurs, « la véritable utilité d'un roman est dans son effet bien plus que
dans son plan, dans les sentiments gu'l inspire, bien plus que dans les
événements qu'il raconte ». Le fait ittérafre est donc envisagé dans sa
dimension sensible voire sentimentale: « C'est par l'admiration que ses
écrits doivent inspirer, que je me suis préparée à juger son caractère »
Enfin, l'affect individuel est transcendé par la mémoire collective: « On ne
li a pas éevé en marbre un fastueux mausolée; mais la nature sombre,
majestueuse et belle, qui environne son tombeau, semble un nouveau genre
de monument qui rappelle et le caractère et le génie de Rousseau »2. Un tel
culte des hommes (et femmes) illustres trouve son couronnement dans la
participation à l'entreprise de la Biographie miverselle ancienne et moderne des
frères Michaud, qui commencera à paraître en 1811: M de Stal rédigera
entre 1811 et 1813 trois notices - «Aspasie », « Camoëns », « Cléopâtre »-
signées N. S. H. (Necker Sta-Holstein).
La réflexion théorique et historique sur la littérature se trouve davantage
accentuée et « libérée » de la personnalité des auteurs dans I'Essai sur les
fictions de 1795. L'on y relève lidée, héritée du classicisme, que les ceuvres
littéraires doivent atteindre à luniversel pour constituer de vraies dates dans
la pensée humaine:
Un ouvrage philosophique peut exiger des recherches pour être entendu:
mais une fiction, quelle qu'elle soit, ne produit un cffet absolu, que quand
elle contient dans elle seule ce qu'il importe pour que tous les lecteurs, dans
tous les moments, en reçoivent une impression complète. Plus les actions
Sont adaptées aux circonstances présentes, plus elles sont utiles, et plus par
conséquent leur gloire est immortclle: mais les ouvrages, au contraire, ne
s'agrandissent qu'en se détachant des événements présents, pour s'élever à
lPimmuable nature des choses; et tout ce que les écrivains font pour le jour,
est, selon lexpression de Massillon, femps perdu pour léteruite
Le fopos classique de « immuable nature » réintroduit l'opposition entre
ponctualité de l'événement ct temps long, que l'on retrouve dans De la litté.
rature: «Lécrivain qui ne cherche que dans l'immuable nature de lhomme,
dans la pensée et le sentiment, ce qui doit éclairer les esprits de tous les
Siecles, est indépendant des événements: ils ne changeront jamais rien à
19-Ibid., Lettre 11, p. 61.
20-1bid., Lettre 11, p. 50,
21-Tbidl, Lettre vi, p. 82.
22-Ibid., Lettre vi, p. 97.
23-Essai sur les fictions, Evres de jeumesse, op. cit, p. 141.
49
Elodie Saliceto
Fordre des vérités que cet écrivain développe. »LEssa développe une inté
ressante distinction centre roman et Histoire: selon Mme de Staël, la véritá
romanesque est plus « Vraie » que celle de l'Histoire qui «n'atteint point à la
vie des hommes privés, aux sentiments, aux caractères dont il n'est point
résulté d'événements publics ramenée à lévénement et au poids des
circonstances, elle laisse« d'immenses intervalles où peuvent se placer les
malheurs et les torts, dont se composent ceperndant la plupart des destinées
pivées
Néanmoins, malgré ces considérations et l'entreprise de catégorisation
romanesque mise en euvre dans PEsai, un roman, La Nowelle Hdose
résiste à l'analyse:
On ne peut classer une telle sorte de romans. Il y a dans un siècle une âme,
un génie qui sait y atteindre a la toute-puissance du caeurj; ce ne peut ctre
un genre; ce ne peut être un but: mais voudrait-on interdire ces miracles de
la parole, ces impressions profondes qui satisfont à tous les mouvements
des caractères passionnés? Les lecteurs enthousiastes d'un semblable talent
sont en très petit nombre, et ces ouvrages font toujours du bien à ceux qui
les admirent"
Il semble permis de lire ici, encore à l'état d'ébauche, une première définition
de lévénement littéraire: leuvre-hapax qui échappe aux systèmes
critiques, les déborde et relève de l'inexplicable. L'évolution décisive se fera
dans De PAllemagne: « Un auteur allemand forme son public; en France le
public commande aux auteurs. 3 Alors que le Français est bridé par les
contraintes du goût, en Allemagne c'est l'individualité créatrice qui prime:
Chaque auteur est libre de se créer une sphère nouvelle. »2 Est-ce à dire
que le seul véritable événement se joue sur la scène littéraire allemander
Certes non, mais seule la figure du « génie »- au sens cette fois romantique
du terme-peut rompre avec éclat la continuité littéraire: non plus incarner
au plus haut degré l'esprit de son siècle mais précisément faire événement
en créant un nouvel ordre. Tout grand écrivain allemand (Wicland,
Klopstock, Lessing, Winckelmann, Gocthe ou Schiller) est un événement en
soi; « Chaque homme de géníe formant pour ainsi dire une école à part e
Allemagne, il m'a semblé nécessaire de commencer par faire connaitre l
traits principaux qui distinguent chaque écrivain en particulier, et de carac
tériser personnellement les hommes de lettres les plus célèbres, avant d'ana
24-G. de Stal, De la litlfrature, op. cdt., p. 287
25-Essai sut les fictions, op. cit., p. 147.
26-Ibid.,P. 148.
27-1bia., p. 155,
2298--TGb. idde., Spt.a 1ë5l,9 D. e l'Allemagne, op, cit., t. I, p. 160,
50
inté
véritá
la
point
des
les
destinées
catégorisation
Hdose
âme,
ctre
de
mouvements
talent
qui
définition
systèmes
fera
le
les
prime:
dire
allemander
romantique
incarner
événement
Wicland,
en
d'ana
Madame de Stal, lévénement paradoxal
lyser leurs ouvrages. »0 Le motif de l'homme-événcment finit donc par
supplanter celui de la grande æuvres,
Ainsi, un premier paradigme articule chez Me de Stal événement, génie
et pensée de la gloire. Mais une seconde logique s'y superpose de manière
quelque peu contradictoire, sans que le paradoxe ne semble véritablement
résorbé.
De la littérature on la « rupture évolutive »
Avec De la littérature, dont la première édition date de la fin avril 1800,
une rupture s'opère dans la conception de lévénement: après la Révolution,
un nouveau rapport se fait jour entre euvre et temporalíté, en lien avec
Ihistoricisme naissant. Lon qualifiera toutefois cette rupture d'e évolutive »
car elle adapte sans les renier des schémas de pensée hérités des Lumières:
non pas tabula rasa, donc, mais « accompagnement continu
L'auteur sinterroge sur le rôle de la « culture » dans la constitution d'une
identité collective = le peuple - ct fait le choix pour y répondre d'une
approche globale, plutot que d'une nomenclature des auteurs et des ceuvres
célèbres, comme on Pa déjà vu. Cette approche a pour intérêt de refuser
Pabstraction de la rhétorique mais « désindividualise », « désincarne » l'événement
en le situant dans une problématique d'ensemble, L'évolution dans
PHistoire revêt un aspect continu, moins fractionné que dans les poétiques
antérieures: « Après avoir rassemblé quelques-unes des idées générales qui
montrent la puissance que peut exercer la littérature sur la destinée de
T'homme, je vais les développer par l'examen successif des principales
époques célèbres dans lhistoire des lettres, " Un « génie » comme
Shakespeare est par exemple à même d'inaugurer une nouyelle ère littéraire,
celle de l'émotion: « Depuis les Grecs jusqu'à lui, nous voyons toutes les
littératures dériver les unes des autres, en partant de la même source
Shakespeare commence une littérature nouvelle; ] Cest lui qui a donné à
la littérature des Anglais son impulsion, et à leur art dramatique son caractère.
Cependant l'on note que ces époques » sont délimitées par les
Tegimes politiques: le siècle de Périclès, d'Auguste, de Léon X ou de
Louis XIV. La périodisation adoptée demeure somme toute assez trad
tionnelle, respectant les quatre «grands ages,
30-Ibid, p. 171-172
31-Jean-Marie Roulin nous suggère l'hypothèse d'un approchement entre cet individualisme et
Péthique protestante, par oppositdon à un catholicisme qui priviléglerait laeuvre
32-Voir à ce sujet Jacques d'Hondt, LTdkologie de la ripture, Paris, PO, 1978,
33-G, de Stal, De la littérature, ofp. cit, p. B6,
34-Ibid, p. 217.
51
52
Elodie Saliceto
Mm de Staël est souvent considérée comme une pionnière, par l'impul
sion donnée à des disciplines comme I'histoire et la critique littéraires5
littérature comparéc ou la sociologie de la littérature. Il est généralemen
admis qu'elle est l'une des premieres à utliser le terme « littérature » dans
son acception moderne (cCest-à-dire des dernières années du xyVIT" siclel
le substituant aux « Belles-Lettres »: idée fausse d'après Jean Goldzink et
Gérard Gengembre, qui démontrent dans leur préface de l'ouvrage que la
définition staëlienne s'inscrit dans la lignée des Encyclopédistes et que
Me de Stal n'ignore pas quil y ait une acception étroite de la littérature:
mais elle s'intéresse précisément à son champ le plus large! »", choix signi.
ficatif. Il y a en effet une volonté déclarée d'envisager la littérature « dans
son acception la plus étendue; c'est-a-dire, renfermant en elle les écrits
philosophiques et les ouvrages d'imagination, tout ce qui concerne enfin
lexercice de la pensée dans les écrits, les sciences physiques exceptées
La distinction entre littérature d'idées et littérature d'imagination est
opérée: c'est la premicre qui intéresse tout particulièrement l'auteur, celle
qu'elle nomme tour à tour « littérature de pensée », « littérature philosophique
» voire « haute littérature ». José-Luis Diaz précise néanmoins que
dans une certaine mesure «il est juste de constater que le mot prend bilen
dans ce titre fleuron son sens moderne: il désigne l'ensemble des productions
littéraires, découpées à la fois selon une logique nationale et selon une
logique historique, et non plus la connaissance générale des choses de la
littérature »
Le concept de « littérature » est forgé dans une perspective d'associatiOn
et de médiation, « dans ses rapports avec les institutions sociales ». Le fait
littéraire n'est que l'un des éléments d'une interaction socio-historique, un
fait de civilisation: «Je me suis proposé d'examiner quelle est l'influence de
la religion, des maæurs ct des lois sur la littérature, et quelle est l'influence de
la littérature sur la religion, les mceurs et les lois », proclame d'emblee, cu
55-Lon Songe aussi au rôle du Lycée de La Harpe, des Idéologues et du groupe de CoPPEE
ensemble, Benedetto Croce fait de Me de Stal lune des fondatrices, aveC
Son
Winckelmann, Schiller et Schlegel, de l'historiographie littéraire dans Théorie et bistoire ae
briand,
(1917), trad. d'Alain Dufour, Genève, Droz, 1968,
toriographie
56- AveC des réserves toutefois; sa démarche n'est pas à proprement parler compa les
confrontant les diffërentes littératures, elle ne cherche en effet qu'à repérer les éléments suis
de définir les principes d'une littérature républicaine à échelle européenne,
37-J. Goldzink et G, Gengembre, Préface à De la littérature, 9p. cit, p. 15,
38-G, de Stael, De la litlérature, op. cit, a Discours préliminaire »,p. 66. La littérature Co
fois a la poésie, l'éloquence, histoíre et la philosophie, ou l'étude de l'homme mo
à la
39-José-Lurs Djaz, «Lautonomisation de la littérature (1760-1860) », in LeLiftérair, qu 61.
.90)
Alain Goulet dir, Universíté de Cacn Basse-Normandie, Presses universitaires de Caen E
Cest ,
2002, p. 6
l'impul
littéraires5
généralemen
dans
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d'associatiOn
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un
de
de
cu
Son
briand,
toriographie
la
,
Madame de Stah, Vévénement paradoxal
chiasme, le « Discours préiminaire ». On en trouve déjà lidée chez
Marmontel dans son article « Poésie » du Supplément à l'Engyclopédie (1777):
eOn a écrit les révolutions des empires; comment n'a-t-on jamais pensé à
écrire les révolutions des arts, à chercher dans la nature les causes physiques
et morales de leur naissance, de leur accroissement, de leur splendeur et de
leur décadence? », L'événement en littérature semble alors conditionné par
des phénomènes hétérogènes, et non pas déterminé de manière intrin
sèque.si toutefois il existe en tant qu'« événement ». Il ne peut logiquement
y avoir événement littéraire que s'ily a plus largement événement
sociopolitique à refléter, conjoncture favorable, à l'exemple de la « Glorious
Revolution » de 1688 qui engendre en Angleterre un renouvellement littéraire.
Dans une formule demeurée célèbre, Bonald fera de la littérature
«l'expression de la société »12 et réciproquement. Me de Staël tente ainsi de
dégager des lois remplacer pas interdépendance:
Les jouissances du pouvoir ct des intérêts politiques l'emportent presque
toujours sur les succes purenment littéraires; et quand la forme du gouvernement
aPpelle les talents supérieurs à lexercice des emplois publics, c'est
vers lléloquence, l'histoire et la philosophie, c'est vers la partie de la littérature
qui tient plus immédiatement à la connaissance des hommes et des
événements, que se dirigent les travaux. Sous lempire dhun seul, au
contraire, les beaux arts sont lunique moyen de gloire qui reste aux esprits
distinguéss et quand la tyrannie est douce, les poètes ont souvent le tort
d'illustrer son règne par leurs chefs-d'æuvrc"
On remarque la confusion entre histoire littéraire et histoire des maeurs,
liant les faits et les idées dans la tradition des Idéologues. L'auteur a pour
objectif de démontrer la solidarité de tous les genres d'euvres dans une
logique historique intelligible. L'idéal littéraire est corrélé avec un idéal à la
fois politique, moral, scientifique et religieux, ensemble que regroupe lexpression
«institutons sociales . L'événement n'est d'ailleurs pas nécessairement
réductible à une cuvre particulière ou àune date. Cette catégorie
nest pas toujours la plus pertinente pour rendre compte de limportance
d'un phénomène historique: « Les femmes n'ont point composé douvrages
véritablement supérieurs; mais elles n'en ont pas moins éminemment servi
les progrès de la littérature, par la foule de pensées qu'ont inspirées aux
hommes les relations entretenues avee ces êtres mobiles et déicats. »4 Les
40-G. de Stael, De la littérature, op, cit, p. 65,
41-Cité par Robert de Luppé, Les Idées littleraires de Madame de Stal et J'béritage des Lumières (1795-1800),
Paris, Viin, 1969, P. 80,
42-Dans un article du Mercure de France, « Des Anciens et des Modernes » (20 février 1802).
43-G. de Stal, De la litlérature, op. cit, p. 148
44-Ibid., p. 171-172.
53
54
Elodie Saliceto
dates, à cet égard, n'ont qu'une très faible présence dans le texte car cette
histoire est bien plus morale qu'événementielle: llenjeu est de déterminer
des lois dynamiques dans la succession des productions écrites euro
peennes.
Le cadre global de Ilanalyse, bien connu, demeure un modèle de déve
loppement fondé sur le principe de perfectibilit, ne s'appiquant cependant
qu'à la masse des idées et non aux « merveilles de limagination que sont
les arts: « Les facultés humaines se sont graduellement développées par les
ouvrages illustres en tout genre, qui ont éte composés depuis Homère
jusqu'à nos jours M de Stal souhaite conserver Phéritage des
Lumières et l'idée de généalogie de l'esprit humain tout en l'adaptant aux
leçons et aux mouvements de I'Histoire. En cela son ouvrage a une valeur
prospective puisqu'il s'agit de définir les conditions de l'apparition future
des cuvres dans la nouvelle donne historique: «J'ai pensé qu'il importait de
connaître quelle était la puissance que cette révolution a exercée sur les
lumières, et quels effets il pourrait en résulter un jour, si l'ordre et la liberté,
la morale et l'independance républicaine étaient sagement et politiquement
combinées », car la littérature a détroits « rapports avec la vertu, la gloire, la
iberté et le bonheur »".
Mais l'ère post-révolutionnaire implique également un nouveau mode de
rapport au temps, non plus seulement du registre d'une logique historique:
le fait littéraire apparaît fondamentalement redéfini dans l'actualité et dans
le rapport au public.
Esquisse de l'évenement moderne: pouvoir médiatique et pragmatigue
De la littérature a été annoncé dans les périodiques sous des titres dives
et révélateur: « De linfluence des révolutions sur les lettres » (dans le Jjoirna
des Dibats du 5 mars 1800 puis La Gazete de France du 25 mars), ou « De a
itterature considérée dans ses rapports avec létat moral et politique des
nations » (dans le Journal typograpbique et bibliographigue du 25 avril). Le meme
Journal bpograpbique et bibliograbhique affirme le 15 mai que « l'ouvrage vien
d'etre très favorablement accueilli et se vend beaucoup »; il connaitra ci
tivement un succès international, notamment en Allemagne. C eSt livre
quil fait date et marque une intervention significative dans le débat littera
45-Ibid., p. 91.
46-1bid., Discours préiminaire », p. 65. Le thème de la perfectibilité se trouve deja d
d'un tableau bistorique des progrès de l'sprit bumain (1795) de Condorcet, Sur cette guesuo Sacl,
I'Esguisse
Lotterie, «Lannée 1800- Perfectibilité, progrès et révolution dans De la littérature de
Florence
Romantisme, n° 108, 2000/2, p. 9-22. de Stal)
47-Ibid., « Discours prdiminaire », p. 66.
cette
déterminer
euro
déve
cependant
sont
les
Homère
des
aux
valeur
future
de
les
liberté,
politiquement
la
de
historique:
dans
dives
Jjoirna
a
des
meme
vien
livre
I'Esguisse
Florence
Stal)
Madame de Stal, Vévénezment paradoxal
en contexte révolutionnaireto: «Ce fut, dans le moment de l'apparition, un
grand événement pour les esprits, et il se livra à l'entour un violent
combat », commente Sainte-Beuve 9
La question de la réception modèle ainsi lévénement dans le temps de
Pactualité, et à ce titre il convient de retracer un épisode de la fameuse
«Querclle de la perfectibilité ». Les accusations - notamment du Journal de
Paris ou du Mercure de France de Fontanes, auteur de deux articles - décident
Mme de Stal à préparer une seconde édition «revue, corrigée et augmentée »
du De la litérature, annoncée dans la presse dès le mois d'août mais qui paraît
fin octobre 1800, avec succes une fois de plus. Le débat se poursuit avec la
Lettre an C[itoyen) Fontanes sur la seconde édition de l'onurage de M de Staël de
Chateaubriand (22 décembre 1800), qui prend la défensc de Fontanes
contre Mme de Stal dans ce qu'il nomme une « querelle purement littéraire »,
dans laquelle ne doivent pas interférer les « opinions politiques » de chacun.
Chateaubriand amplifie lévénement dès lincipit - « Jattendais avec impatience,
mon cher ami, la seconde édition du livre de Mme de Staël, sur la littérature
» avant de le « dégonfler » quatre lignes plus loin en en soulignant
le caractère déceptif: « Je me suis hâté de lire la préface et les notes; mais
jai vu qu'on n'avait résolu aucune de vos objections ». On peut parler d'un
prolongement voire d'une récupération de l'événement dans la mesure où
la lettre est pour Chateaubriand une maniere spectaculaire de faire irruption
Sur la scène littéraire parisienne après son exil en Angleterre. C'est un véritable
« coup médiatique »: l'écrivain, avec l'aide de Fontanes, utilise le débat
pour effectuer une habile autopromotion orchestrée par le Mercure de France;
il s'agit en effet de préparer un autre événement de taille, la parution du
Genie du christianisme, dont la teneur est données. On assiste donc ici à un
phénomène de résonance et de construction en miroir de Ilévénement.
Chateaubriand signe d'ailleurs par anticipation « L'auteur du Génie du dhris-
1anisme », Conservant un relatif anonymat au profit d'une mise en avant de
Son statut littéraire et du chef-d'ceuvre à venir. Le texte suscitera des réactions
diverses dans plusicurs journaux (Le Publiciste, Le Journal des Débat) et
dans la préface de la première édition d'Atala, en avril 1801, Chateaubriand
Se déclarera (faussement) surpris d'avoir « excité l'attention du public beaucoup
plus » quil ne l'attendait.
48-Pour les détails des recensions de l'ouvrage dans les différents journaux de l'époque, voir ledition
d'Axel Blaeschke, Paris, Classiques Garnier, 1998, annexe « Accueil de la critique », P. 543-576,
4-Sainte-Beuve, Panorama de la littérature française (Portraits et Causeries), éd. de Michel Brix, Paris, Le
Livze de Poche, « La Pochothèque , 2004, p. 1036.
50-Voir, dans ce volume, P'article d'Alain Valant, p 37-38.
55
56
Elbdie Saliceto
Mais la réception n'est pas quun phénomene ponctuel se jouant surle
mode polémique: elle met véritablement le publiC au coæur de l'élaboratioonn
moderne de lévénement.
De la litérature relève bien du genre de l'ouvrage de circonstance: son lien
au Directoire est sensible dans l'ensemble de la seconde partie, avant que le
coup d'Eut du 18 Brumaire ne fasse à son tour événement", Pour Jean
Goldzink et Gérard Gengembre, a le bilan littéraire de la décennic ne se
mesure pas à l'on ne sait quelle comptabilité des chefs-d'euvre mais à la
naissance d'une siruation inédite: l'imbrication du politique et du littéraire
.] L'écrivain [se trouve] confronté aux sujets jusqu'alors impensables et
aux nouvelles possibilités d'intervention dans le champ social et clui de
lopinion D'où leur notion de «moment 1800 », le risque étant, faute
d'adaptation au temps de lHistoire en marche, que lévénement court
circuite l'écriture ou bien que les euvres produites dans le sillage du fait
révolutionnaire disparaissent avec lui. Mo de Stal en est dlailleurs
consciente: «Tous les ouvrages qui tirent un mérite quclconque des circonstances
du moment, ne conservent point une gloire inaltérable. On peut les
considérer comme une action de tel jour, mais non comme les livres immor
tels.5 Autant dire, note Isabelle Tournier, que «lévénement qui sépuise
dans le temps bref de l'actualité, ou le temps court de l'intégration institutionnelle,
fait date et non événement. Il appartient à une autre série histoique,
celle de la chronique et de la vie littéraire, non celle de lceuvre et de
lhistoire littéraire.
Dans l'ordre de la réception envisagée comme processus de commun
cation, 1l faut signaler malgré tout la permanence de lidéal littéraire de l'éloquence,
dont la personne de Corinne est Pallégorie et auquel De la hittérature
rendait deja hommage in fine, malgré les excès révolutionnaires. LéoquenCe
convoque la force persuasive sur le mode performatif; il s'agit d'une parole
énergique qui demeure à l'horizon de la théorie littéraire staëlienne, Alain
Vaillant définit cet idéal comme la « synthèse parfaite [...] entre la pensce
51-Cest à la lumière de ce fait ultérieur que Marc Fumaroli considère que De la erao
CEuvre depassce par l'événement, M® de Staël y propose une définltion de la littérature accord dée à un
« est une
Tegme politique quí a déja disparu », Trois institutions liéraires, Paris, Gallimard, « TOu
p. XVIL
52-J. Goldzink et G. Gengembre, Préface à De la littérature, op. cil, p. 14-15.
53-G, de Stael, De la litlératurs, op. cit., p. 287.
54-Isabelle Tournier, « Evénement historique, événement littéraire. Qu'est-ce qui u
Tature? n, Revue d'bistore littéraire de la France, scptembre-octobre 2002, p. 758,
u fait date en litté-
surle
l'élaboratioonn
lien
que le
Jean
se
à la
littéraire
impensables et
de
faute
court
fait
dlailleurs
circonstances
les
immor
sépuise
institutionnelle,
histoique,
de
l'éloquence,
hittérature
LéoquenCe
parole
Alain
pensce
une
Madame de Stail, l'événement paradoxal
rationnelle et le domaine de l'émotion et de l'enthousiasme », la notion
d'enthousiasme étant au caeur du phénomène littéraire chez Mme de Staël5
La littérature est toujours éévation, « raison généralisée » et avant tout
pouvoir
Les chefs-d'cæuvre de la littérature, indépendamment des exemples qu'ils
présentent, produisent une sorte d'ébranlement moral et physique, un tressaillement
d'admiration qui nous dispose aux actions généreuses. La
vertu devient alors une impulsion involontaire, un mouvement qui passe
dans le sang, et vous entraine irrésistiblement comme les passions les plus
impérieuses. Il est à regretter que les écrits qui paraissent de nos jours n'excitent
pas plus souvent ce noble enthousiasme
Même les « ouvrages d'imagination » agissent en « excitant les émotions
de lame », émotions ayant « une cause durable qui subit peu de change
ments par les événements politiques », L'æuvre doit donc avoir une utilité
morale, une efficacité dans un idéal de gouvernement républicain où talents
littéraires et politiques seraient unis en toute liberté, Avant tout, il paraît
nécessaire de tenir compte du rôle de l'opinion publique, sur laquelle la littérature,
agent de changement social, doit avoir un impact car elle est une
force devenue incontournable. On en trouvait déjà la formulation dans le
chapitre Circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui
doivent fonder la Républigue en France (1798, inachevé) dévolu au rôle des écrivains.
Eux seuls sont en mesure de restaurer une harmonie entre l'opinion
publique et les institutions politiques en vertu de leur « toute-puissance » et
de leur fonction nouvelle de médiation et de communication: « Ce qu'on
appelait un homme de lettres n'existe plus en France: il n'y a plus de classe,
ny a plus de profession à part., Un républicain écrit, combat ou gouverne
selon les circonstances ». On observe le glissement progressif de l« homme
de lettres » au « littérateur » puis à l« écrivain », qui annonce la figure
moderne de l'intellectuel et sa mission sociale,
Le goût tout particulier de Me de Stal pour le théâtre peut s'expliquer
en partie par les implications tout autant esthéiques que politiques du
genre: « Cest la littérature en action quune pièce de théâtre, et le génie
qu'elle exige n'est si rare que parce qu'il se compose de l'étonnante réunion
du tact des circonstances et de l'inspiration poétique », Dans Corinne ou
55-Alain Vaillant, La Crise de la littéerature. Romantisme et modernité, Grenoble, ELLUG, 2005, p. 29.
b6-Cela est particulièrement visible dans le cas du théâtre, comme par exemple lors de la représentation
de la tragédie de Schiller, Wallenstein: « La beauté des vers et la grandeur du sujet transportèrent
d'enthousiasme tous les spectateurs à Weimar, où elle a d'abord été donnée, et l'Allemagne se flatta de
posséder un nouveau Shakespeare », De l'Allemagne, op. dit, t. 1, p. 277.
57-G. de Stal, De la littéralure, op. cit, a Discours préliminaire », p. 68.
58-G. de Stal, De la litérature, op cit, P. 342,
59- G. de Staël, De lPAllmagne, op., ail, t. 1, p. 251,
57
58
Elodie Salceto
lTtalie elle déclare même que « la littérature dramatique doit être populaire:
elle est comme un événement publis, toute la nation en doit juger» (a noter la
comparaison que nous soulignons); mieux, elle est la forme la plus achevée
de linteraction entre auteur et public qui déterminele retentissement
durable d'une oeuvre:
De tous les chefs-d'euvre de la littërature, iln'en est point qui tienne autant
qu'une tragédie à tout l'ensemble dun peuple; les spectateurs y contribuent
presque autant que les auteurs. Le génie dramatique se compose de l'esprit
public, de l'histoire, du gouvernement, des moeurs, enfin de tout ce qui sin
troduit chaque jour dans la pensée, et forme l'etre moral, comme l'air que
lon respire alimente la vie physique
Il va dès lors s'agir d'identifier I'« esprit national » de chaque littérature à
parir des traits singuliers qui l'individualisent, sans choisir pour autant le
particularisme contre l'universalisme: les frontières n'isolent pas les configurations
culturelles mais rendent possibles les échanges, les corrélations.
On peut en cela parler d'un cosmopolitisme événementiel, d'une
conscience littéraire à échelle européenne. De maniere novatrice se trouve
soulevé le problème de la pluralité des littératures et du relativisme, puisque
leuvre dépend de létat de lesprit national à un moment donné de
PHistoire.
Du agénie » nationa, lévénement cosmopolite (le cas italien)
A partir des observations contenues dans De la littérature, « les rapports
de la Tradition, du Génie et de lImitation passent de léchelle individuelle
et purement rhétorique à l'échelle historique et nationale »1 qui sera adop
tee dans De VAllemagne mais déja, auparavant, dans Corinne on lltahe (1600
le roman se situe dans cette continuité théorique et connaît immédiatement
un grand succès, attesté par les Archives littéraires de l'Europ2, L'x événe
ment possede une forme de réversibilité: Giacomo Leopardi commentera
Corinne, qui du même coup marquera l'histoire littéraire italienne.
M de Stael, on le sait, est lâme du groupe de Coppet, « salon
MEurope »Pet véritable laboratoire de réflexion concernant en particues
praique de la traduction et de la critique littéraire, Ce milieu cosmopolite
60-Corinne on l'Thalir, éd de Simone Balayé, Paris, Gallimard, a Folio », 1985, p. 190.
61-J. Goldzink et G. Gengembre, préface à De la littérature, op. cit, p. 30.
21a traduction italienne de Corinne parait à Florence en 1808, celle du De l'Allemagne a
1814. en
63-Stendhal parle des «« Etats généraux de l'opinion curopéenne » dans Rome, Naples es a
in Vgoges en Ialie, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade», 1973, p. 155, Il ajoute a déci-
1817
mes yeux ce phénomene s'élève jusqu'à l'importance politique. Si cela durait quelques an
sions de toutes les académies de lIEurope pâliraient » (ibid.).
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commentera
Madame de Stail, lévénement paradoxal
montre capable d'envisager les oeuvres dans lespace et dans le temps ainsi
que d'élargir « le patrimoine líttéraire de IEurope », hommage que lui rend
Sainte-Beuve dans Vie et Pensées de Jaseph Delorme (1829). Corinne on l'Italie
propose par exemple un Livre VII intitulé « La littérature italienne » qui
souhaite faire découvrir aux Français des auteursS méconnus, tout en révélant
les choix esthétiques de Mm de Staël. Corinne évoque les grands noms
des gloires nationales, « nos poëtes du premier rang, Le Dante, Pétrarque,
P'Arioste, Guarini, Le Tasse et Métastase mais également Chiabrera2,
Guidi, Filicaja, Parini, Politien ou encore Sannazar, puis Maffei, Métastase,
Goldoni, Alfieri et Monti pour le théâtre. Très peu d'æuvres particulières
sont mentionnées - «la Mérope de Maffei, le Saül d'Alfieri, l'Aristodème de
Monti - mais les causes du déclin de la littérature moderne sont analysées
en termes socio-historiques: « Je conviens avec vous que, depuis les
derniers siecles, des circonstances malheureuses ayant privé Htalie de son
indépendance, on y a perdu tout intérêt pour la vérité, et souvent même la
possibilité de la dire. [...] Comme l'on était certain de ne pouvoir obtenir
par ses écrits aucune influence sur les choses, on nécivait que pour
montrer de l'esprit »", et non pour développer des idées. Pourtant, Oswald
dit des tragédies d'AIfieri qu'elles « doivent toujours être louées comme des
actions, quand même elles seraient critiquées à quelques égards comme des
ouvrages littéraires », à quoi Corinne répond qu'Alieri « était né pour agir,
et il n'a pu qu'écrire []lavoulu marcher par la littérature à un but politique:
ce but était le plus noble de tous sans doute; mais nimporte, rien ne
dénature les ouvrages d'imagination comme d'en avoir un, »Lhéroïne
livre une intéressante réflexion à propos de Dante: il « possédait le génie
tragique qui aurait produit le plus d'effet en Italie [...] Si Le Dante avait écrit
des tragédies, elles auraient frappé les enfants comme les hommes, la foule
comme les esprits distingués »0. Oswald remarque que lépoque de Dante
était clle d'un « grand rôle politique » des Italiens, et qu'« il faut que de
grandes circonstances développent dans la vie les sentiments qu'on exprime
Sur la scène », L'essor d'une grande littérature nationale se trouve donc
renvoyé à un futur indéterminé mais ardemment espéré. Il est à noter toutefois
que dans Corinne, la littérature italienne est moins considérée en soi que
64-G. de Stal, Corinne on lTlalie, op. cit, p. 173-200.
65-1bid., p. 173,
66-Ibid, p. 188.
67-Ibid., p. 175-176.
68-Ibid., p. 184-185,
69-Ibid., p. 187,
70-1bid., P. 190.
59
60
Elodie Saliceto
par rapport aux autres littératures europeennes (anglaise et française7!) oim
le fait littéraire est-il constamment mis en perspecive, relativisé, cn englobé
dans un ensemble cosmopolite.
Terminons sur un cas révélateur de ce que nous avons identifié mme
un «cosmopolitisme événementiel» naissant: l'article « Sulla manieraeluti
lità delle Traduzioni » ( De l'esprit des traductions ») que Mme de Stal écrit
pour le premier numéro de la revue mlanaise Bibhoteca italiana, publié en
traduction italienne en janvier 1816. Elle y développe lidée selon laquelle la
modernité venue du Nord (Angleterre ou Allemagne) peut aider l'Italie à
sortir de la torpeur provoquée par un repli sur son patrimoine littéraire classique
opinion partagée par Sismondi et Ginguené. Les critiques fusent,
elle y répond dans une lettre de juin 1816 intitulée « Riposta alle critiche
moselle » provoquant une réaction patriotique de Leopardi en juillet 1816:
lévénement se joue aussi à échelle polémique, dans un cercle de lettrés. Le
débat aura des échos sur le jeune romantisme italien, dans Awenture letterarie
di un giorno o consiglio di un galantuomo a vari serittori de Pietro Borsieri, ou
Lettera seniseria de Grismoldo de Giovanni Berchet. Ludovico di Breme défendra
son amie dans l'article Intorno all'ingiustizia di alcuni giudizi letterari italiani
1816).
Le nouveau cercle de sociabilité qui se dessine avec Coppet, qui nest
plus à proprement parler un salon, est bien une forme d'espace public dans
lequel interferent diverses stratégies de communication comme autant de
micro-pouvoirs à méme de répercuter voire de créer lévénement littëraire,
Me de Stal, d'ailleurs, fait à elle seule événement! Devenue tigure
marquante du monde des lettres, ses déplacements sont relayés par la press
europeenne qui en parle autant que de ses ouvrages. L'on est en present
d'un personnage d'auteur constitué en légende qui prend le pas sur
Euvres par sa notoriété, ce que Sainte-Beuve commente de la ai
Suivante: La société avait toujours été beaucoup pour elle; P'Europe devin
desormais quelque chose, et c'est en présence de ce grand theatre quc elle
aspira aux longues entreprises ..] au début du règne public, à l'entree au
rôle curopécn et de la gloire »
La rélexion théorique de Mme de Staël, par conséqucnt, contiDuc large
ment a poser les assises politiques et sociales du fait littéraire, à la suitc des
aea la Crique adresse par Humboldt à Mme de Staël à propos du De de
manque d'éruditton mals surtout tendance à considérer « toutes les ltterature 070 D. 84).
Française (Cité par Simone Balayé, Madame de Stail Lsumières et liberté, Klincksieck, 1
de vue d
12-SainteBeuve, Panorama de la litléralure française (Portrats et Canseries), op. ct,)P: o
moderue, P. 75-
oim
cn englobé
mme
manieraeluti
écrit
publié en
laquelle la
l'Italie à
classique
fusent,
critiche
1816:
lettrés. Le
letterarie
Borsieri, ou
défendra
italiani
nest
dans
de
littëraire,
tigure
press
present
devin
elle
au
large
des
de
Madame de Sta), l'événement paradoxal
bouleversements historiques de lépoque. De la litérature instaure ce que
Jacques Dubois appelle un « modèle d'analyse institutionnelle articulé à un
idéal républicain des pratiques littéraires »", Ainsi la notion de « pratiques»
au pluriel s'est-elle progressivenment substituée à celle de « nature » littéraire
celle de « phénomène » circonstanciel à celle de « modèle » rhétorique, ce
qui ne signifie pas que le chet-d'æuvre soit pour autant définitivement
affranchi des règles classiques du goút, qui en 1800 demeure un enjeu aussi
bien esthétique que social, éthique et politique. Dans une optique néoclassique,
on constate que pour l'auteur l'originalité nimplique pas la négation
du passé, mais la conservation de son esprit dans des formes modernes4. Si
lon ne peut pas véritablement identifier d« événement littéraire » dans la
formulation théorique, la notion apparaît par des biais métalittéraires et se
dessine en filigrane à travers des phénomènes nouveaux de réception et de
médiatisation à échelle européenne. C'est bien une pensée moderne de l'inpact
littéraire qui est élaborée au fil des ouvrages de Mme de Stael, de
maniere assez chronologique.,
Le a phénomène » staëlien sera décrit de la sorte par Sainte-Beuve en
1835:
On aime, après les révolutions qui ont changé les sociétés, et sitôt les
dernières pentes descendues, à se retourner en arrière, ct, aux divers
sommets qui s'étagent à l'horizon, à voir sisoler et se tenir, comme les divinités
des lieux, certaines grandes figures, Cette personnification du génie des
temps en des individus illustres, bien qu'assurément favorisée par la
distance, n'est pourtant pas une pure illusion de perspective: l'éloignement
degage et acheve ces points de vue, mais ne les crée pas. Il est des reprsentants
naturels et vrais pour chaque moment social; mais, d'un peu loin
seulement, le nombre diminue, le détail se simplifie, ct il ne reste qu'une tête
dominante: Corinne, vue d'un peu loin
Concerne un périodique
Concerne une personne