Référence
PIÉJUS Anne, « Le Mercure galant éditeur de musique. Trente ans d’airs nouveaux », in Anne Piéjus (dir.), Le Mercure galant témoin et acteur de la vie musicale, Paris, IRPMF, 2010, p. 53-70.
Référence courte
Piéjus 2010/2
Type de référence
Texte
Le Mercure galant éditeur de musique.
Trente ans d’airs nouveaux
Le corpus Mercure-Airs, édité par l’Institut
de recherche sur le patrimoine musical en
France et publié au Centre de musique baro-
que de Versailles au sein de la base OEuvres
des ressources numériques PH%4%*G?, dont
la publication a débuté en 2007, contient
aujourd’hui le dépouillement, l’indexation
complète et les fac-similés des airs parus
dans le périodique jusqu’en 17001. Le corpus
des textes concernant la vie musicale et les
spectacles dramatiques est quant à lui publié
dans la base Mercure-textes, également pu-
bliée dans PH%4%*G?2.
Il ne s’agit pas de livrer des textes et des
planches de musique, ni même de réperto-
rier des poésies, mais bien d’ajouter une va-
leur scientifi que à ce! e source féconde. C’est
en préambule à l’exploitation scientifi que de
ces données, et dans l’optique d’accompa-
gnement d’une première approche du cor-
pus, que se place ce! e étude3, qui propose un
aperçu synthétique d’une réalité musicale et
éditoriale singulière, et avance quelques hy-
pothèses sur l’orientation générale du pério-
dique et sur le rôle de ces publications dans
la société artistique de leur temps.
Naissance d’un périodique mensuel
Au cours des trente-quatre premières an-
nées de parution (1672-1706) du périodique,
1. h! p://philidor.cmbv.fr/catalogue/intro-mercure_airs.
2. h! p://philidor.cmbv.fr/catalogue/.
3. La publication très récente des deux corpus situe
d’emblée ce! e étude dans la perspective d’une intro-
duction générale ; la présentation du journal ne prétend
nullement faire l’économie d’une étude approfondie du
Mercure galant, qui reste à faire parallèlement à l’exploi-
tation des données concernant la musique.
ici prises en compte, le Mercure galant a édité
cinq cent soixante-quinze oeuvres musicales.
Fondé par Jean Donneau de Visé en 1672 et
d’abord placé sous sa seule responsabilité,
le Mercure galant, à ses origines, ne publiait
pourtant pas de musique notée. Le décalage
entre la naissance du journal, qui parut dès
le premier tome dans un in-16 se distinguant
par sa composition soignée4, et la publication
régulière de musique, témoigne vraisem-
blablement et d’une diffi culté matérielle5, et
d’une pénurie de matière : le Mercure galant
était fort volumineux, et conçu comme un
livre6, se distinguant radicalement de la tra-
dition des feuilles volantes, éphémères par
nature, qui fl eurissaient particulièrement
4. La qualité de composition et d’impression méritent
d’être soulignées : elles distinguent, dès sa création,
le Mercure galant des feuilles volantes ou de leurs ava-
tars, telle la Muze historique : ou recueïl des le/ res en vers,
contenant les Nouvelles du temps. Écrites à Son Altesse
Mademoiselle de Longueville, de Jean LG?'E (éditée à Paris,
chez Charles Chenault, de 1658 à 1665) dont la médiocre
qualité d’impression, qui fait écho à l’aspect brouillon
de la gaze! e, s’explique par sa forme originelle (ce n’est
qu’a posteriori que l’on réunit les 750 le! res hebdoma-
daires en seize volumes parés d’un frontispice gravé de
Chauveau). Ce! e qualité typographique vaudra bientôt
pour la musique, et servira même le Mercure face à la
concurrence : l’impression de ses airs, gravée, est plus
soignée que celle des Ballard, par exemple, ce que les ré-
dacteurs ne manquent pas de signaler.
5. Cf. A.-M. GG[4'E et M. V%EE[, « Autour de deux airs
de Le Camus », p. 72.
6. Ce sont les premiers mots de Donneau de Visé à la
tête de sa toute nouvelle entreprise : « Sire, je prens la
liberté de vous off rir un Livre dont Votre Majesté a scellé
Elle-mesme le Privilege » (« Au Roy », Mercure galant, t. 1
(1672), Paris, Théodore Girard, non paginé) et « Ce Livre
doit avoir de quoy plaire à tout le Monde […] » (« Le
Libraire au Lecteur », ibid.).
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depuis la Fronde. En outre, et alors que les
livres étaient presque toujours vendus « en
blanc », le Mercure se vendait relié, comme le
précise l’« Avis pour toûjours » publié à la fi n
du numéro de novembre 1678 (fi g. 5) :
On avertit que le Sieur Blageart a présentement
une Boutique dans la Court Neuve du Palais,
vis-à-vis la Place Dauphine, AU DAUPHIN,
où l’on ne manquera jamais de trouver toute
sorte de Volumes en telle Reliure qu’on les
voudra.
Il donnera tous les Volumes de l’année 1678. &
les Extraordinaires à Trente sols reliez en veau,
& à vingt-cinq reliez en parchemin.
Les dix Volumes de l’année 1677. Se donneront
toujours à Vingt sols en veau, & à quinze en
parchemin.
L’unité matérielle de chaque le! re men-
suelle confi rme aussi que s’ils s’alimentaient
à l’actualité, ces livres étaient simultanément
conçus pour être conservés et constitués en
collection, ce que confi rme encore le principe
de publication « à suite »7. Sans être un véri-
table système d’abonnement, la vente directe
aux provinciaux était assurée par Blageart,
sinon franco de port, du moins sans frais
d’expédition :
Les Particuliers des Provinces qui voudront
avoir le Mercure si-tost qu’il sera achevé d’im-
primer, n’ont qu’à donner leur adresse au
Sieur Blageart, Imprimeur-Libraire, ayant sa
boutique dans la Court-Neuve du Palais, au
Dauphin ; & ledit Sieur Blageart aura le soin
de faire sur l’heure leurs Pacquets, & de les
faire porter à la Poste ou aux Messagers qu’ils
luy auront indiquez, sans qu’il leur en couste
autre chose que le prix ordinaire des Volumes
qu’ils voudront recevoir.8
Si la diffi culté à alimenter sa volumineuse
chronique peut expliquer le rapide essouffl e-
ment du journal, la complexité de l’insertion
des planches et le coût d’une telle opération
peuvent de leur côté avoir retardé la réalisa-
tion d’un projet qui existait à l’évidence dès
les premiers tomes : les six premiers ne com-
portent d’ailleurs aucune planche, ce qui mé-
7. Voir ci-dessous p. 56-58.
8. Mercure galant, Préface de décembre 1678, Paris, Au
Palais, non paginé.
rite d’être mis en relation avec l’absence de
musique notée. Car l’intérêt du journal pour
la poésie chantée ne fait aucun doute : le
Mercure galant proposa en eff et, dès l’autom-
ne 1673, des poésies mises en air9, mention-
nant fréquemment leur musique et nommant
le compositeur. Le poème imprimé vaut ainsi
pour lui-même et ne dépare nullement aux
côtés des très nombreuses poésies non des-
tinées au chant ; mais ces vers relèvent aussi
d’une forme bien particulière de fi xation, ca-
ractéristique du Mercure, qui mêle commen-
taire d’une réalité étrangère aux lecteurs et
fragments matérialisés de celle-ci : le journal
ne saisit et ne livre qu’une part de l’oeuvre,
qu’il décrit parfois, et dont il off re ainsi une
trace tangible, apte à conforter le lecteur dans
le sentiment d’« en être ». S’il représente sym-
boliquement la musique absente, le poème
a aussi une fonction dynamique, celle de
susciter de nouvelles musications, dans la
droite ligne des recueils de vers pour le chant
qu’avaient publiés Bacilly depuis le début
des années 1660.
Le privilège de dix ans que Donneau de
Visé avait obtenu le 15 février 1672 fut suc-
cessivement cédé aux libraires Claude Barbin
et Théodore Girard, pour les quatre premiers
tomes (ce qui explique qu’il existe diff éren-
tes émissions10) et à Henry Loyson11, pour les
cinquième et sixième. Ces libraires s’adressè-
rent, pour l’impression, à Claude Blageart, au
bas de la rue Saint-Jacques12.
Les six tomes du Mercure galant contenant
plusieurs histoires veritables couvrent deux
années (1672 et 1673) divisées en semaines,
et devaient initialement être publiés chaque
trimestre13. La datation, apposée après la si-
9. Sur l’un de ces deux premiers poèmes musiqués, voir
A.-M. GG[4'E et M. V%EE[, p. 72.
10. L’exemplaire réédité par Minkoff provient à la fois
de chez Girard (tome I) et de Barbin (tomes II, III, et IV).
11. « Au Palais, dans la Salle Royale, à l’Entrée en mon-
tant par le grand Escalier qui regarde la Place Dauphine,
aux armes de France. »
12. Ce! e information, confi rmée par l’examen du
matériel typographique des six tomes, provient
d’Alain Riff aud, que je remercie vivement de son aide
généreuse.
13. « On en donnera tous les trois Mois un volume »
(« Le Libraire au Lecteur », Mercure galant, t. I (1672),
Paris, Girard, non paginé).
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gnature, se réfère aux déplacements du roi,
et confi rme l’irrégularité de la parution : le
tome I « depuis le premier janvier 1762, jus-
ques au départ du Roy », qui se clôt donc
sur les nouvelles d’avril, porte un achevé
d’imprimer du 25 mai 1672 ; les tomes II
et III, « depuis le départ du Roy jusques à son
retour », traitent respectivement de l’actualité
du 1er mai au 2 juillet 1672, et du 3 juillet au
6 août. Tous deux sont achevés d’imprimer
le 17 décembre 1672 et sont datés, au titre,
« 1673 ». Le tome IV porte un achevé d’impri-
mer du 14 juin 1673 ; celui des tomes V et VI,
intitulés Mercure galant, Contenant tout ce qui
s’est passé dans les Armées du Roy, & dans les
Ruelles pendant l’année 1673. Avec une douzaine
d’Histoires nouvelles, & grand nombre de Pieces
galantes, tant en Prose qu’en Vers, est du 7 dé-
cembre 1673 (millésime « 1674 » au titre)14.
En l’état — c’est-à-dire en l’absence d’une
étude des contrats liant Donneau de Visé aux
libraires, et ceux-ci à Blageart —, on ne peut
affi rmer que l’édition ou l’impression du
journal, ou encore le changement de libraires,
soient à l’origine de la suspension de la pa-
rution. Le succès avait été immédiat, ce dont
témoignent les contrefaçons que Donneau de
Visé déplore dès le tome IV15. En revanche,
le décalage croissant entre la date des événe-
ments commentés par le journal et celle de
la parution pourrait traduire une diffi culté
à fournir toute la matière nécessaire à une
14. Ces premières livraisons sont consultables en ligne :
h! p://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k32948j.r=.langfr.
15. L’« Avis » au lecteur du tome IV précise : « Je ne dois
pas me plaindre du succez du Mercure Galant ; On l’a
contrefait en tant d’endroits, que j’ay lieu de croire que
le débit en a esté tres-grand. Mes Libraires n’en doivent
pas estre si satisfaits, et les Impressions qu’on en a faites
à Lyon, Vezel, Utrech, Amsterdam, & autres Lieux, ont
fait beaucoup de tort à celle de Paris », insistant aussitôt
sur la mauvaise qualité d’impression et les fautes intro-
duites, notamment aux noms ; celui du tome 5 renchérit :
« Je dois donner encore un Avis au Lecteur, qui est que ce
Livre ayant esté contrefait en plusieurs Villes de France
& dans les Païs Etrangers : Ceux qui ont fait ces méchan-
tes Impressions qui sont remplies de fautes, ont pris soin
d’en retrancher les Prefaces, parce qu’elles parlent contre
eux ». Voir par ex. des émissions des premiers tomes de
1677 « Suivant la copie imprimée à Paris chez la veuve O.
de Varennes » (F-Pn, 8° LC2 32 (B) ou « Suivant la copie
imprimée à Paris chez Claude Barbin » (F-Pn, 8° LC2 32).
publication périodique16, dont l’impression
s’étendait certainement sur plus d’un mois17.
La parution du Mercure galant fut alors
suspendue pendant un peu plus de trois ans.
Le journal, bénéfi ciant toujours du privilège
initial, devait renaître en avril 1677, sous le
nom de Nouveau Mercure Galant contenant tout
ce qui s’est passé de curieux, et dans une forme
presque défi nitive18. Il était dès lors édité par
une association de libraires du Palais, ce qui
explique qu’il existe de nombreuses émis-
sions aux adresses respectives des libraires
ayant pris part au privilège19.
16. Les tomes V et VI sont d’ailleurs un peu plus minces
que les précédents (respectivement 347, 376, 350, 269 et
283 pages).
17. Évaluation proposée par Alain Riff aud.
18. L’année 1677 (couverte par le privilège initial),
conserve le principe de la tomaison mais adopte un ryth-
me de parution mensuel. Dix tomes furent ainsi édités
(le premier, portant un achevé d’imprimer du 1er avril,
contient les nouvelles du premier trimestre). Dès 1678 les
tomes sont remplacés par des livraisons mensuelles.
19. Pour une vue d’ensemble de ces diff érentes émis-
sions, voir la série F-Pn, 8° LC2 32 qui comporte des émis-
sions de onze libraires diff érents, dont dix parisiens.
Fig. 1 :
Page de titre du
Mercure galant,
tome I, 1672, Paris,
Théodore Girard.
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Un nouveau privilège fut accordé à « J. D.
Ecuyer, Sieur de Vizé » le 31 décembre 1677,
aussitôt cédé à Claude Blageart, auquel s’as-
socièrent durablement des libraires du Palais.
Ceux-ci n’émirent plus individuellement,
mais à l’adresse collective « Au Palais », ce! e
mention étant suivie, à la page suivante, du
détail de leurs adresses (fi g. 3)20.
20. L’adresse « Dans la Salle Royale. À l’Image de S.
Loüis », a été considérée comme celle de Jean Ribou (voir
les notices du catalogue général de la Bibliothèque natio-
nale de France) mais Ribou, selon Alain Riff aud, était en
principe du côté de la Sainte Chapelle. Ce privilège est
renouvelé le 18 juillet 1683 « au sieur Danneau », qui le
cède à nouveau à Claude Blageart mais aussi à Michel
Guéroult et Michel Brunet. Ce privilège vaut jusqu’à la
mort de Donneau de Visé en 1710. Les adresses varient
avec le temps. Luyne et Girard furent les plus fi dèles.
Il existe plusieurs émissions mais aussi plusieurs édi-
tions de certains numéros. Le libraire lyonnais Thomas
Amaulry détenait lui aussi un privilège pour éditer le
Mercure dès 1677 (voir les exemplaires F-Pn, 8° LC2 32(D) ;
on trouve d’autres éditions provinciales, à Bordeaux et à
Toulouse notamment.
Ce nouveau départ donna naissance à la
forme stable du périodique, qui reprit dès
lors son titre d’origine simplifi é, Mercure ga-
lant, et se dota de nouvelles ambitions. Ce
privilège ne valait en eff et pas seulement
pour des parutions mensuelles, mais pour
des Extraordinaires publiés à la fi n de chaque
quartier (trimestre) ; de sorte que l’Extraordi-
naire du quartier d’octobre est généralement
achevé d’imprimer aux alentours du 15 jan-
vier de l’année suivante. Ce! e parution, qui
ne se distinguait pas matériellement des nu-
méros mensuels, sinon par son volume, était,
comme l’indique son nom, consacrée aux
sujets qui n’avaient pas trouvé place dans
le journal au cours des mois précédents. La
préface de juillet 1678 précise : « Ceux qui
veulent bien se donner la peine d’ecrire pour
l’Extraordinaire, peuvent choisir telle matiè-
re qu’il leur plaira. Plus elle sera particulière,
plus on la recevra agréablement. »21, tandis
que l’« Avis » de novembre suivant confi rme
un principe de relégation : « Ceux qui ne trou-
vent point leurs Ouvrages dans le Mercure,
21. « Préface », Mercure galant, juillet 1678, Paris, Au
Palais, non paginé.
Fig. 3 : Adresses du Mercure galant, janvier
1678, Paris.
Fig. 2 : Page de titre du Nouveau Mercure
galant, tome I, [janvier-mars] 1677, Paris,
Claude Barbin.
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les doivent chercher dans l’Extraordinaire »22
et que celui de décembre insiste sur l’origina-
lité de ces suppléments trimestriels23.
Bien que les Extraordinaires du Mercure, qui
devaient paraître jusqu’en 1685, soient d’un
volume et d’une périodicité bien diff érents et
qu’ils soient d’emblée constitués en « livres »,
ils évoquent un antécédent célèbre : celui
de Théophraste Renaudot, qui avait adopté
le même principe de relégation mensuelle
d’informations non contenues dans sa mince
Gaze/ e hebdomadaire (composée, rappelons-
le, de quatre, puis huit, puis douze pages).
Ce! e fonction complémentaire éloigne l’Ex-
traordinaire de l’actualité la plus immédiate,
mais l’autorise à de plus amples dévelop-
pements des sujets, moins nombreux, qu’il
aborde. Il ne contient en principe pas de mu-
sique notée, alors même que les sujets mu-
sicaux, et tout particulièrement les disserta-
tions et autres textes d’inspiration théorique
ou historiographique, y trouvent au contraire
une place privilégiée24. Ce supplément fut ce-
pendant rapidement insuffi sant à contenir
tout ce qu’entendait publier Donneau de Visé
et dès l’année suivante (et jusqu’en 1709),
l’ampleur des numéros mensuels justifi a la
22. « Avis pour toûjours », Mercure galant, novembre
1678, Paris, Au Palais, non paginé.
23. « Cependant on croit devoir avertir qu’ils [les
Extraordinaires] ne contiennent que des choses dont il
n’y a pas-un mot dans les Mercures, et qu’il est com-
posé de matières toutes diff érentes. » (dernière page de
la « Préface », Mercure galant, décembre 1678, Paris, Au
Palais, non paginé.
24. En 1680, le Mercure galant publie dans son
Extraordinaire du quartier de juillet une longue disserta-
tion anonyme sur l’origine de la danse, en deux parties :
Quelle est l’origine de la danse, p. 3-44 (MG-1680.09.14) et
De l’origine de la danse, p. 62-79 (MG-1680.09.15) ; elle est
suivie d’une dissertation sur l’origine de l’harmonie, ré-
partie entre les Extraordinaires du quartier de juillet (De
l’origine de l’harmonie, p. 240-275, MG-1680.09.16) et d’oc-
tobre, ce dernier contenant successivement la suite de
ce! e dissertation (p. 56-76, MG-1680.12.08), qui se clôt
sur des poèmes sur l’origine de l’harmonie (ibid., p. 76-
81, MG-1680.12.09) et la troisième et dernière partie de
la dissertation, qui porte un titre distinct : De l’harmonie
(p. 312-350, MG-1680.09.10). En 1682 et 1683, c’est l’ori-
gine des cloches qui occupe une bonne place dans les
Extraordinaires, confi rmant la conception d’une publi-
cation à suite : De l’origine des cloches (Extraordinaire du
quartier d’octobre 1682, p. 353-354, MG-1682.12.13) puis
De l’origine des cloches et de leur Antiquité (Extraordinaire du
quartier de janvier 1683, p. 207-242, MG-1683.03.21).
division de certains en deux parties, parfois
même en trois.
Ce rapide essor pourrait laisser entendre
que le fondateur s’était associé ; mais bien
qu’il l’ait probablement secondé depuis la
renaissance du journal, ce n’est qu’en 1682
(quelques mois avant le renouvellement du
privilège) que Thomas Corneille le rejoignit
offi ciellement à la direction du Mercure25, en-
térinant une collaboration des deux frères
Corneille dont les premiers tomes portent
déjà la trace. On sait par ailleurs l’implication
de Fontenelle et de Perrault, ce qui confi r-
me le talent de Donneau de Visé à rassem-
bler autour de son entreprise des plumes de
premier rang26. La publication musicale fut
quant à elle rapidement placée sous l’auto-
rité de Bacilly. Le Mercure galant se distingue
donc en ce qu’il était aux mains d’hommes
de le! res. Ce! e inclination li! éraire et artis-
tique répond évidemment à la vocation ga-
lante qui régit et le choix des sujets et le ton
du journal. Elle mérite pourtant d’être souli-
gnée : le Mercure galant n’est pas l’oeuvre de
professionnels de l’édition27 mais d’hommes
de plume, dramaturges reconnus, secondés
d’un compositeur, théoricien, pédagogue
et poète à ses heures ; autant de personnali-
tés menant par ailleurs une intense carrière
artistique, me! ant à profi t leur expérience
personnelle, tout en nourrissant des intérêts
25. Contrat est passé le 18 janvier 1682. Voir Monique
V%$3'$E, Le Mercure galant, présentation de la première re-
vue féminine d’information et de culture 1672-1710, Paris,
Champion, 2005, p. 44.
26. Sur ces questions, on renvoie encore à l’étude de
Pierre M#4@', Un Homme de le/ res au temps du Grand Roi,
Donneau de Visé, fondateur du Mercure galant, Genève,
Droz, 1936.
27. contrairement à bien des journaux, à commencer
par son lointain parent, le Mercure François, créé et di-
rigé par le libraire Jean Richer (puis par ses fi ls Étienne
et Jean, avant de changer de main, de style et de conte-
nu sous l’autorité du Père Joseph), qui avait pressenti
dans le succès de la Chronologie novennaire (sorte d’an-
nuaire commentant les faits remarquables du règne de
Henri IV), dont il avait été l’éditeur, celui d’une chro-
nique des événements du temps. À ce sujet, voir Jean
S&+?*, Dictionnaire des journaux, Paris, Universitas, 1991,
et Henri-Jean M+?E%$, Livre, pouvoirs et société à Paris au
;<==e siècle, 1598-1701, Genève, Droz, 1969, 3e éd. 1999, vo-
lume 1, p. 274 et sq.
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dans le monde de l’édition parisien28, dont le
Mercure se fait volontiers l’écho.
L’ambition de Donneau de Visé et de
Thomas Corneille était grande. De 1678 à
1685, les événements exceptionnels donnè-
rent lieu à des Suppléments ; en octobre 1688,
Donneau de Visé se lança dans une nouvelle
parution, mensuelle ce! e fois, qui prit le re-
lais des longs comptes rendus des campa-
gnes militaires qu’il écrivait et publiait dans
le Mercure29 : ce furent les Aff aires du temps,
destinées à donner des nouvelles de la guerre
de la Ligue d’Augsbourg30.
Le Mercure galant éditeur de musique
Ce! e renaissance du périodique se tradui-
sit aussi par l’édition de musique notée, qui
commença précisément au même moment.
Le mode de composition n’en fut fi xé que pro-
gressivement : les deux premiers airs notés
parus dans le Mercure galant, l’anonyme « Ton
troupeau Sylvie », et « Quoi, rien ne vous
peut arrêter » de Marc-Antoine Charpentier,
tous deux édités dans le Mercure de janvier
28. À cet égard, il serait intéressant de mener une étude
comparée des libraires-imprimeurs des oeuvres person-
nelles de Donneau de Visé et de Bacilly, et des adresses
du Mercure galant. Ainsi Guillaume de Luyne avait-il été
l’imprimeur de Zélinde, comédie, ou la Véritable critique de
l’Escole des femmes et la critique de la critique (1663), des
Amours de Vénus et d’Adonis et du Gentilhomme guespin
(ces deux dernières en 1670) mais aussi des Remarques
curieuses sur l’art de bien chanter de Bacilly (1671).
29. Ces textes, qui lui sont a! ribués en raison de la dé-
dicace, sont en particulier les relations de campagnes
militaires comme par exemple l’Histoire du siège de
Luxembourg en 1684 et l’Histoire du siège de Bude en 1686.
30. Sa parution suspendue à deux reprises et son aban-
don en juillet 1692 — soit près de quatre ans avant la
signature du traité de Ryswick — pourraient confi rmer
la diffi culté à maintenir une telle production, qui entrait
en concurrence directe avec les écrits d’Eustache Le
Noble. Par ailleurs, ajouter un supplément politique à
un journal galant n’allait pas nécessairement de soi, en-
trait en concurrence avec d’autres journaux, et, enfi n, ne
pouvait toucher exactement le même lectorat, en dépit
du ton spécifi que adopté dans les « Aff aires du temps ».
L’allégeance inconditionnelle de Donneau de Visé à la
politique royale (comme déjà, à la génération précédente,
le Mercure François puis la Gaze/ e de France de Renaudot,
habilement utilisés — et ce! e dernière largement fi nan-
cée — par Richelieu comme instruments de propagande)
le coupait par ailleurs de toute une frange de lecteurs.
1678, étaient gravés ; dès le mois suivant, on
opta pour l’impression en caractères mobi-
les31, dont la composition était moins oné-
reuse. On n’a pu jusqu’à présent déterminer
l’implication de Ballard dans l’édition de ces
airs32 ; dès le mois de mars 1679, le Mercure
abandonna ce! e expérience au profi t défi nitif
de la gravure. Les feuilles de musique, de for-
mat oblong dans leur grande majorité, étaient
pliées et insérées dans le périodique comme
les autres planches gravées. L’impression
était donc peut-être partagée, entre les le! res
et les planches gravées, ces dernières étant
vraisemblablement confi ées à un second im-
primeur33. L’insertion de gravures musicales
n’était d’ailleurs pas une nouveauté pour
Blageart, qui avait déjà imprimé notamment
certaines oeuvres de Bacilly34.
La place du (ou des) air(s) dans le journal
diff ère d’une livraison à l’autre. L’organisation
du périodique privilégie la variété entre les
diff érents articles, reliés entre eux par l’artifi ce
épistolaire. Leur alternance semble régie tan-
tôt par une unité thématique ou un principe
d’enchaînement, tantôt, au contraire, par une
juxtaposition volontaire ; le très galant saut
« du coq à l’âne » contribue incontestablement
à la légèreté de ton du journal, permet d’abré-
ger (ou d’éviter) les sujets pesants ou délicats,
et allège les transitions. Lorsqu’un air fait écho
à l’actualité, au sujet abordé et, plus large-
ment, dès que cela paraît possible, Donneau
de Visé le ra! ache sinon à l’article précédent,
du moins au contexte, qui le met en valeur :
La paix qui nous va produire tant de biens, a
fait faire les paroles que je vous envoie. Elles
ont été mises en air par Mr de Riel, connu pour
un des plus consommés que nous ayons dans la
musique, et le premier élève de Mr Lambert.35
31. Les airs édités en mars, mai, juin, juillet, août, sep-
tembre, octobre 1678 et dans l’Extraordinaire du quartier
de juillet de la même année, en janvier et février 1679,
sont composés en caractères mobiles, alors que tous les
autres sont gravés.
32. À ce sujet, voir Laurent G[%44G, Pierre I Ballard et
Robert III Ballard (Paris, 1599-1673). Imprimeurs du Roy pour
la musique, Liège, Mardaga ; Versailles, éditions du Centre
de musique baroque de Versailles, 2003, vol. 1, p. 215.
33. Alain Riff aud me signale que le petit atelier de
Blageart possédait deux presses, et pas de taille-douce.
34. Voir ci-dessous p. 64.
35. Mercure galant, août 1678, Paris, Au Palais, p. 354-355
(MG-1678.08.12).
59
L' M"#$%#" &'(')* #*%E'[? *' [@%['. T?'$E' +$@ *’+%?@ $G[~'+[z
Les rédacteurs ne cherchent cependant pas
à relier systématiquement l’air à ce qui le pré-
cède, et la formule de prédilection, lapidaire,
demeure « Je vous envoie un air nouveau de
M. […] ». Certains numéros du Mercure sont
entièrement ou presque entièrement consa-
crés à un sujet qui domine alors l’actualité,
telles les victoires militaires, les naissances
de princes du sang (et tout particulièrement
celle du duc de Bourgogne), ou encore le
voyage d’Espagne des princes en 1701. L’air
de circonstance, quantitativement dominant,
trouve alors aisément place dans la succes-
sion des articles du volume. Les numéros ac-
cueillant des sujets plus variés présentent en
revanche non un emplacement fi xe dévolu à
chaque matière, ni même un regroupement
des nouvelles sur un même sujet36, mais du
moins certains voisinages privilégiés. Ainsi
l’air, qui constitue l’un des points forts de la
matière galante du journal, succède-t-il vo-
lontiers aux énigmes ; il est en revanche fré-
quemment éloigné des « histoires galantes ».
On cherchera tout aussi vainement une sec-
tion dédiée aux arts ; car tout comme ces der-
niers sont au coeur de la société galante, ils
sont constitutifs de ce qu’on nommerait vai-
nement l’« actualité » du Mercure : actualité
choisie, savamment triée37, mise en récit, or-
née des grâces de la poésie et de la musique,
des charmes de l’esprit et d’un indéniable
vernis scientifi que38 ; un monde, en somme,
36. L’éparpillement fréquent des annonces de décès en
est un exemple ; mais la poésie, dont une part n’entre-
tient aucun lien à l’actualité, est elle aussi fréquemment
disséminée à plusieurs endroits d’un même volume.
Dans le premier cas, la date d’arrivée des nouvelles peut
avoir conditionné leur place dans le journal ; dans le
second, relativement aussi. D’après ce que l’on sait du
rythme d’impression, la livraison mensuelle était néces-
sairement commencée plus d’un mois avant sa parution,
c’est-à-dire avant la parution du numéro précédent.
37. Donneau de Visé annonçait dans l’« Avis au Lecteur »
du premier tome qu’il travaillait « afi n qu’il n’arrive rien
dans le Monde qui ne soit dans le Mercure » : où l’on voit
que tout dépend de la défi nition du monde…
38. Visé avait annoncé d’emblée : « ce Livre n’a rien
qui ressemble au Journal des Sçavans : Il ne parle que de
Sciences qu’on imprime, & l’on ne parle icy que d’histoi-
res amoureuses, et que du merite des Personnes qui en
ont beaucoup […] » (« Le Libraire au Lecteur », Mercure
galant, t. I, 1672, Paris, Girard, non paginé) De fait, la dé-
marcation est ne! e, car le Mercure ne livre qu’en passant
des réfl exions li! éraires ou linguistiques qui forment les
qui refl ète plus sûrement l’habileté politique
et le talent de plume des rédacteurs, qu’elle
ne livre une fi dèle image de son temps.
Ainsi, dès lors qu’ils ne sont pas directe-
ment ra! achés à une circonstance d’actualité
(ce qui est aussi le cas de bien des pièces en
vers non destinées au chant39), madrigaux,
épigrammes, dialogues, histoires galantes,
aventures, fables, airs voisinent avec les in-
formations éditées en prose.
L’air est toujours placé en regard d’un
commentaire introductif, qui livre souvent
de précieuses indications, et de la reproduc-
tion versifi ée du texte. Ce! e double édition
des paroles n’est pas redondante : outre que
les deux textes, qui ne sortaient vraisembla-
blement pas des mêmes presses, présentent
dans quelques rares cas des variantes poéti-
ques40, les deux présentations se complètent :
la partition place les paroles sous la musique,
tandis que l’édition du poème, dégagée des
contraintes spatiales de la notation musicale,
rétablit la versifi cation et donne générale-
ment l’intégralité des strophes.
Quelle musique pour ses lecteurs ?
Les publications de musique du Mercure
galant privilégient très ne! ement l’air.
L’essentiel du corpus est constitué de pièces
pour voix seule ou accompagnée de la basse
continue : on en dénombre quatre cent cin-
quante-deux de 1678 à 1707, soit 80% des mu-
siques publiées. Les duos sont ne! ement plus
rares (quatre-vingt-quatre au total), et bien
que le Mercure ait tenté, à partir de novembre
1678, d’intégrer des trios à ses publications
(il en édita sept), l’expérience fut défi nitive-
ment suspendue dès février 1680. Les airs
articles de fond du Journal des Savants, et ne s’intéresse
nullement à la philosophie.
39. Le contexte est souvent utilisé comme prétexte à l’in-
troduction de pièces en vers (la guerre de Hollande susci-
te, entre 1677 et 1678, l’édition d’une trentaine de sonnets
dans le Mercure). Les vers couronnent et complètent la
rédaction en prose, tout comme certains madrigaux célé-
brant tel édifi ce remarquable viennent magnifi er et clore
leur description (le Mercure publie par exemple, en sep-
tembre 1681, un madrigal sur le château de Versailles).
40. Peu signifi catives poétiquement, elles peuvent se ré-
véler utiles pour interroger la fi liation des sources poé-
tiques et parfois pour établir les sources des diff érentes
éditions d’un air.
60
A$$' P%#Z[@
pour voix de dessus totalisent environ 85%
des publications (quatre cent-un airs, contre
soixante-et-un pour voix de taille ou de bas-
se-taille). Deux tiers environ comportent une
basse continue. Comme on peut s’y a! endre,
il en va tout autrement dans le répertoire des
airs pour voix masculines, dont 16% seule-
ment comporte une basse continue. Presque
tous les airs sont édités en partition ; de 1687
à 1689, on note quelques essais d’impression
en parties séparées, mais ce! e présentation
demeure très épisodique.
La musique instrumentale n’est représentée
que par neuf pièces, écrites pour instrument
seul ou pour dessus et basse continue. Parmi
elles, deux pièces pour violon (une sonate en
décembre 1682 et une suite le mois suivant,
toutes deux de Kesthoff ), une pour clavecin
(un noël de Gigault publié en octobre 1683),
une pièce pour luth de Jacques Gallot, éditée
en janvier 1683 en tablature, une marche de
Jacques I Danican Philidor faisant écho à un
article sur les nouveaux régiments (en janvier
1693), etc. La fonction sociale du Mercure galant
aurait pu susciter davantage de publications
pour instrument soliste destinées à la pratique
d’amateurs. Le format de ces petits encarts
oblongs limitait cependant ce répertoire à sa
plus simple expression, tout comme il justifi e
l’eff ectif des airs.
Ce « format de poche » aurait aussi per-
mis d’éditer de la musique de danse, laquelle
pouvait se satisfaire d’un eff ectif réduit et
d’une mélodie brève. Son absence se justifi e
vraisemblablement par les inclinations des
rédacteurs vers la poésie, qui façonne l’iden-
tité galante du journal et contribue à la « mar-
que de fabrique » du Mercure, mais aussi par
la sociabilité privée, que privilégie le périodi-
que. La danse, moins fréquemment pratiquée
hors de cercles aristocratiques que ne l’étaient
la poésie et le chant, ressortit avant tout à
des pratiques collectives souvent ritualisées
(danse de théâtre et danse de bal). En outre,
les airs, publiés comme tout le journal sous la
forme de la fi ction épistolaire, visent à l’évi-
dence le divertissement des lecteurs, éven-
tuellement, mais toujours secondairement,
assorti d’une information. Dans ce! e opti-
que, l’art de la poésie, que le lecteur goûte en
son for intérieur aussi bien que dans un cer-
cle social, et de sa mise en musique, qui off re
aux plus dotés la possibilité de diff user ce! e
poésie revêtue des charmes de la musique, se
prêtait d’autant plus aisément à ce! e sociabi-
lité que les rédacteurs étaient eux-mêmes fi ns
le! rés. La musique de danse, si elle peut sou-
vent s’accommoder des dimensions réduites
de ce format de publication, échappait, par sa
destination et la double exigence de sa cho-
régraphie et de son interprétation, aussi bien
au cadre sociologique de la destination bour-
geoise et provinciale de ce périodique qu’au
jeu social instauré par les rédacteurs à des-
tination d’un lectorat diversifi é, et plus aisé-
ment chanteur que danseur. Ce! e destination
éclaire aussi la ne! e préférence accordée aux
petits eff ectifs vocaux. C’est probablement
ce! e même exigence de diff usion et de satis-
faction du plus grand nombre qui explique la
rareté des doubles ornés, genre dans lequel
les grands compositeurs a! achés au Mercure
excellaient, à commencer par Lambert ; les
compétences musicales et les aptitudes voca-
les nécessaires à leur interprétation justifi ent
sans doute la parcimonie avec laquelle on les
publie, plus que les diffi cultés typographi-
ques, résolues par la gravure.
Les diff érents types d’airs
Le Mercure accorde une ne! e prééminence
à l’air sérieux, la très grande majorité des piè-
ces se partageant entre airs galants et airs de
circonstance, catégories non exclusives l’une
de l’autre : la composition d’une poésie ga-
lante d’apparence impromptue sur un sujet
du temps constitue précisément l’un des topoi
galants, et jouait parfois le rôle d’un aiguillon
pour les plumes alertes de poètes familiers
du périodique. Les airs composés autour
de l’arrivée de la jeune Marie-Adélaïde de
Savoie à la cour de France en sont un par-
fait exemple. En novembre 1696, le Mercure
publie un air d’Honoré d’Ambruis sur des
paroles de Mallemans de Collonge, « Venez
favorable princesse »41, évoquant l’arrivée
de la princesse savoyarde. Suit, en janvier
1697, un portrait élogieux de la plume de
Madeleine de Scudéry, mis en musique par
Le Camus (« Avoir tous les appas de l’aima-
ble jeunesse »42), bientôt suivi d’un quatrain
au titre avantageux (« Cris d’allégresse d’un
berger du rivage de la Seine ») : peut-être
une contribution soumise au journal par ses
41. Mercure galant, novembre 1696, Paris, Au Palais,
p. 327-328 (MG-1696.11.01).
42. Mercure galant, janvier 1697, Paris, Au Palais, p. 281-
282 (MG-1697.01.01).
61
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auteurs, le Toulousain M. Dader, et, pour la
musique, un « habile homme » que l’on n’a
pu encore identifi er43. Des « appas » on passe
ensuite, dans un registre sérieux, à la séduc-
tion que ne peut manquer de susciter la belle :
« Aimable objet d’une fl amme innocente »44,
sous la forme d’un sizain d’alexandrins de
Morel mis en musique par Arnoux. La jeune
princesse revient sur le devant de la scène
en novembre, juste avant son mariage avec
le duc de Bourgogne, célébré le 7 décembre ;
très conventionnel, le quatrain en vers mêlés
anonyme, édité avec une musique de Pivin,
mêle l’allusion au mariage à l’évocation de la
paix45. Le sujet était dans l’air du temps, et le
Mercure rejoint le concert d’autres éditeurs —
43. Mercure galant, mars 1697, Paris, Au Palais, p. 176-
179 (MG-1697.03.01).
44. Mercure galant, mai 1697, Paris, Au Palais, p. 266-267
(MG-1697.05.01).
45. « Ah quelle heureuse destinée », Mercure galant, no-
vembre 1697, Paris, Au Palais, p. 278 (MG-1697.11.02).
ou, plus précisément, il donne le ton. Deux de
ces cinq airs sont en eff et édités par Ballard
dès le mois suivant leur parution dans le
Mercure : l’air de Charles Le Camus « Avoir
tous les appas de l’aimable jeunesse » paraît
chez Ballard en février (même texte, même
musique)46, tandis qu’« Aimable objet d’une
fl amme innocente », également édité un mois
à peine après sa publication dans le Mercure,
y est revêtu d’une nouvelle musique47.
Le Mercure galant intègre progressivement
à son répertoire des airs spirituels, dont la
vogue croît inexorablement, et encore sensi-
blement à la fi n du siècle. Presque toujours
publiés en temps de carême, ils sont fréquem-
ment accompagnés de remarques sur leur
46. Recueil d’airs sérieux et à boire, Paris, Ballard, [février]
1697, p. 26. Les concordances avec les recueils de Ballard
sont extraites du corpus Mercure-Airs, où elles ont été
établies grâce au catalogue des airs de Ballard établi par
A.-M. Goulet (Paroles de musique. Catalogue des trente-sept
Livres d’airs de diff érents auteurs publiés chez Ballard de
1658 à 1694, Sprimont, Mardaga ; Versailles, éditions du
Centre de musique baroque de Versailles, 2007) puis,
pour la période suivante, grâce au dépouillement systé-
matique de la collection des recueils d’Airs sérieux et à
boire édités par Ballard.
47. Ce poème est édité dans le Recueil d’airs sérieux et à
boire de juin 1697 (Paris, Ballard, 1697, p. 112) sous le ti-
tre « Air pour Madame la duchesse de Bourgogne. De
Monsieur de Saint Germain. »
Fig. 4 :
Châtelain et Le Roux,
« Esprit divin Auteur
du Monde », dans
Mercure galant,
mars 1690, entre les
p. 17 et 18.
43. Mercure galant, mars 1697, Paris, Au Palais, p. 176-
179 (MG-1697.03.01).
44. Mercure galant, mai 1697, Paris, Au Palais, p. 266-267
(MG-1697.05.01).
45. « Ah quelle heureuse destinée », Mercure galant, novembre 1697, Paris, Au Palais, p. 278 (MG-1697.11.02).
46. Recueil d’airs sérieux et à boire, Paris, Ballard, [février]
1697, p. 26. Les concordances avec les recueils de Ballard
sont extraites du corpus Mercure-Airs, où elles ont été
établies grâce au catalogue des airs de Ballard établi par
62
A$$' P%#Z[@
adéquation au « temps de sainteté »48, indé-
pendamment de la teneur poétique des com-
positions. Ainsi la paraphrase du Veni Creator
publiée en mars 1690, dont le rédacteur nous
apprend qu’il a été « traduit par Mr Perachon,
& mis en Musique par Mr l’Abbé Chastelain,
Chanoine de l’Eglise de Paris », précisant « La
Basse-continuë est de Mr le Roux, Maistre de
Musique. »49 (fi g. 4)
L’air spirituel « occupe » ainsi de nom-
breux mois de mars, tandis qu’avril accueille
les Printemps, eux aussi liés à l’actualité sai-
sonnière… au point que la dérogation à ce! e
adéquation vaut toujours des explications au
lecteur50. L’air spirituel, défi ni par son sujet
poétique, ne se distingue systématiquement
ni par sa forme, ni par son style, du reste du
corpus. La fréquente pratique de la parodie
de circonstance (qui vise à adapter un texte a
minima) contredit d’ailleurs l’idée d’un réper-
toire singulier.
La typologie poétique de l’air conditionne
pourtant dans certains cas sa musique, ou
du moins sa tessiture : celle des airs sérieux,
dans une très large majorité, les destine aux
voix de dessus ; les airs à boire, qui repré-
sentent environ 14% du corpus51, sont quant
48. La parution mensuelle souvent retardée, ou l’incer-
titude sur la date de parution, contribuent-elle à expli-
quer la rareté des pièces liées au calendrier liturgique ?
Printemps, Hiver, « Temps saint » adme! ent eff ective-
ment une chronologie plus souple.
49. Mercure galant, mars 1690, Paris, Au Palais, p. 17-18
(MG-1690.03.01).
50. Le Mercure publie en septembre 1690 un Printemps
anonyme (réédité par Ballard en 1698, mais en juin), mis
en musique par Capus, maître de musique dij onnais. Les
phrases introductives visent à a! énuer l’inadéquation
des paroles à la saison, en soulignant l’actualité du sujet :
« Quoi que nous soyons dans une saison fort éloignée du
Printemps, je ne puis m’empêcher de vous faire part d’un
Air qui fut fait lors qu’on partit pour se rendre en Flandre
& en Allemagne. Comme la Campagne n’est pas encore
achevée, je le crois assez du temps pour vous l’envoyer,
puisque les paroles marquent la peine que souff rent nos
Belles d’être séparées de leurs Amans. » (Mercure galant,
septembre 1690, Paris, Au Palais, p. 111 (MG-1690.09.01).
51. Le Mercure, qui ne propose pas d’anthologie consti-
tuée et ne désigne ses publications musicales que comme
« airs », s’abritant dès lors sous l’imprécision générique,
n’a pas lieu de séparer l’air à boire de l’air sérieux, comme
le fi rent à la fois Bacilly et les Ballard. Les recueils de vers
pour le chant édités par Bacilly (voir Laurent G[%44G, Les
recueils de vers mis en chant (1661-1680) : dépouillement des
dix-huit sources connues, Versailles, C.M.B.V., 2004 : h! p://
à eux presque également répartis entre voix
féminines et masculines52.
Poètes et compositeurs
De la collaboration éditoriale à la tribune
d’amateurs
La lecture des airs publiés refl ète l’enga-
gement du Mercure galant dans le monde des
le! res et le goût de ses rédacteurs pour la
poésie et sa musication, qu’ils stimulent en
off rant tout à la fois un réservoir de textes aux
compositeurs53 et de la musique notée aux in-
terprètes. Ce! e fonction sociale et artistique
assumée par le Mercure se prolonge par tout
un jeu élaboré par (et autour de) ces petites
oeuvres parfois écrites ou mises en musique
par des amateurs de province, d’autres fois
publiées sous couvert d’anonymat, et dont
le rédacteur a! este ici et là le succès en haut
lieu, tout en tentant de conserver la primeur
de pièces dont la nouveauté garantit la diff u-
sion et le succès. Assumant à la perfection un
rôle d’intermédiaire entre les artistes, éditant
les vers de ses lecteurs, suscitant par ses com-
philidor.cmbv.fr/jlbweb/jlbWeb?html=cmbv/notice&ref_
direct=12352&base=biblio) distinguent eux aussi les
« plus beaux vers » ou les « plus beaux airs de cour » des
chansons à boire, auxquels il consacre le Recueil de tous
les plus beaux airs bachiques, édité en 1671. Les Recueils
d’airs de diff érents auteurs des Ballard ne contiennent pour
ainsi dire pas d’airs à boire (cf. A.-M. GG[4'E, Poésie, mu-
sique et sociabilité au ;<==e siècle. Les Livres d’airs de dif-
férents auteurs publiés chez Ballard de 1658 à 1694, Paris,
Champion, 2004, p. 67), l’air se défi nissant de manière
exclusive au fi l du temps ; le titre même des Recueils
d’airs sérieux et à boire adopté par les Ballard de 1695 à
1724 témoigne bien de la reconnaissance d’un genre spé-
cifi que (sur ces recueils, voir J.-Ph. Goujon, « Les Recueils
d’airs sérieux et à boire des Ballard (1695-1724) », Revue de
musicologie, 96/1 (2010), à paraître.
52. Il ne semble pas que ce! e qualité, qui répond à des
choix stylistiques, doive être mise en relation avec la
chronologie de la publication des airs à boire : en 1678, le
Mercure en publia dix, laissant entendre que ce type de
poésie pourrait avoir sa place au sein du journal ; l’inté-
rêt pour ce type d’air déclina pourtant rapidement (six
parurent en 1679, puis entre zéro et trois au cours des
quatre années suivantes ; un léger regain semble se des-
siner de 1684 à 1686 — avec un total de seize airs publiés
en trois ans — puis autour de 1702, année qui vit paraître
six airs à boire dans le périodique).
53. Voir A.-M. GG[4'E, op. cit., p. 179.
63
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mentaires la musication des airs, églogues,
livrets qu’il propose, le Mercure se prête au
jeu de la « tribune » des lecteurs54 : il leur off re
un moyen de diff usion, et se nourrit en re-
tour des eff ets d’une émulation entre artistes
amateurs ou professionnels55. Le phénomène
excède largement la poésie à me! re en air et
la composition musicale : ces contributions
pouvaient aussi prendre la forme d’infor-
mations relatives à l’actualité, de relations
de l’étranger ou encore d’histoires galantes.
L’« Avis » placé à la fi n du numéro de novem-
bre 1678 refl ète cet intense échange entre lec-
teurs et rédacteurs :
Cet « Avis » confi rme l’importance des
collaborations spontanées : il ne suffi sait
apparemment pas, pour me! re de l’ordre
54. On ne peut ici que mentionner les renvois établis
entre les oeuvres : réponses en poésie, sonnets en écho,
compositions reprenant les rimes d’une publication pré-
cédente, etc. dont Monique Vincent livre un aperçu et
dont l’a! rait repose, comme pour les vers à me! re en
musique, sur le piquant de la participation qu’ils susci-
tent et l’émulation qui en découlait.
55. On lira sur ce point la synthèse que propose A.-M.
GG[4'E, op. cit., p. 178-182.
dans ce volumineux courrier et rassurer ses
auteurs, d’avertir quelques informateurs.
L’exhortation à la patience pourrait refl éter
l’insistance ou le dépit d’auteurs éconduits ;
car s’il promet à tous d’être publiés — à cer-
taines conditions de décence et d’adéquation
au ton du journal —, il n’en est rien. Bien
qu’aucun élément ne perme! e d’évaluer la
proportion des poésies destinées au chant et
des airs spontanément proposés qui auraient
été rejetés — de même qu’on ignore le volu-
me du courrier reçu par le journal —, ce! e
acceptation inconditionnelle se trouve dé-
mentie par les rédacteurs eux-mêmes, qui se
targuent de ne proposer que de la musique
de qualité dûment revue par des personnes
compétentes.
Fig. 5 :
«Avis pour toûjours»,
Mercure galant,
novembre 1678, Paris,
Au Palais, non paginé.
64
A$$' P%#Z[@
Artistes fameux et talents discrets
Pour publier petits amateurs et grands
musiciens, les rédacteurs du Mercure galant,
fi ns le! rés mais non musiciens, se sont as-
suré l’aide de musiciens chevronnés chargés
de superviser l’édition de musique. Alors que
la publication d’informations exigeant un sa-
voir spécifi que (comme les sciences exactes)
incite généralement le Mercure à mentionner
ses savants collaborateurs — par déférence
autant que pour garantir la véracité de son
information —, la supervision musicale, qui
allait du choix des airs à leur impression, est
presque entièrement passée sous silence. Les
éloges appuyés et répétés, divers témoignages
concernant Bacilly, sa défense systématique,
l’intense publicité réservée à ses publications
et enfi n l’annonce de la vente de sa bibliothè-
que musicale, en 1687, ne laissent cependant
guère de doute sur l’identité de ce « supervi-
seur »56. Bien qu’il ne fasse jamais clairement
état de son rôle éditorial, le périodique évo-
que Bacilly dès l’Extraordinaire du quartier de
juillet 1679, prenant immédiatement position
en sa faveur contre Christophe Ballard, avec
qui Bacilly, on le sait, s’était fort mal entendu ;
la charge polémique refl ète manifestement
la position privilégiée dont jouissait Bacilly
auprès de la rédaction du Mercure, d’autant
que ce! e préoccupation de la contrefaçon
s’explique par l’a! achement du périodique
au caractère inédit de ses publications :
C’est luy [Bacilly] qui en est l’Original & l’In-
venteur [allusion aux récits de basse], & on
le peut voir par ses deux Livres gravez, qu’on
vend chez les Sieurs de Luyne & Blagears, avec
son Traité de l’Art de bien Chanter, & ses autres
Livres gravez d’Airs sérieux. Ces derniers font
bien connoistre qu’il n’est pas borné au Genre
Bachique. Il est aisé sur tout de prouver le mé-
rite de ses deux Livres d’Airs spirituels, gravez
il y a huit ans, & si favorablement reçeus du
Public, qu’un Imprimeur les a contrefaits sous
56. Sur ce compositeur, voir Bacilly et les remarques cu-
rieuses sur l’art de bien chanter, actes de la journée d’étu-
des de Tours (CESR, 28 novembre 2008), éd. Jean-Noël
L+[?'$E%, à paraître. Sur la nature de son implication
dans la confection des airs du Mercure, voir aussi A.-M.
GG[4'E, op. cit., p. 183-186, qui cite notamment la men-
tion par le Mercure du don qu’avait Bacilly d’« ajuster »
les airs reçus par le journal, bien qu’il n’ait pas été en
mesure de les noter seul.
le faux titre de diférens Autheurs, mesme sans
les seconds Couplets en diminution qui en sont
presque tout le prix. On sçait que l’Autheur
y excelle par dessus les autres, à cause de la
grande connoissance qu’il a de nostre Langue
à l’égard du Chant, ce qui se justifi e par son
Livre de l’Art de Chanter, augmenté depuis
peu de plusieurs curieuses Observations. [...]57
Or Blageart était, comme on l’a dit, à la
fois éditeur de Bacilly et détenteur du privi-
lège cédé par Donneau de Visé ; les intérêts
commerciaux de Bacilly et du Mercure étaient
donc indirectement liés en la personne de
cet imprimeur-libraire ; Blageart pourrait
d’ailleurs avoir joué un rôle dans l’insertion
régulière de planches de musique gravées
dans le périodique dès janvier 1678.
En avril 1680, le Mercure publie pour la
première fois un air de Bacilly, « Trop cruelle
saison », Printemps composé sur des paroles
de son cru, en l’accompagnant d’un com-
mentaire qui confi rme l’étroitesse de la col-
laboration et renchérit sur la question de la
légitimité des impressions de ses oeuvres ;
ce qui fournit l’occasion de positionner le
Mercure au premier rang des éditeurs du très
perfectionniste Bacilly, à la fois parce qu’il est
philologiquement fi able et (ce qui en est une
conséquence naturelle) parce que Bacilly lui
demeure fi dèle :
Voicy un Printemps de l’illustre Mr de Bassilly,
qui en a fait les Paroles, aussi-bien que l’Air.
Vous voyez, Madame, qu’il continuë à me don-
ner ses Ouvrages, & que mes Le/ res contien-
nent la suite du Journal des Nouveautez du
Chant, que les impressions peu correctes qu’on
en faisoit, luy avoient fait interrompre.58
De fait, la collaboration de Bacilly au Mer-
cure galant, déterminante peut-être jusqu’en
168559, s’accompagna de nombreuses publi-
cations de ses airs jusqu’à son décès en 1690 :
vingt-six airs publiés sous son nom, quatre
autres pouvant lui être a! ribués, font de lui
le compositeur le mieux représenté de ce! e
57. Extraordinaire du quartier de juillet 1679, Paris, Au
Palais, p. 278-279 (MG-1679.09.07).
58. Mercure galant, avril 1680, p. 50 (MG-1680.04.02).
59. Voir les hypothèses d’A.-M. GG[4'E, op. cit., p. 188-
189 ; voir aussi les textes du Mercure galant introduisant
ses airs qui, dans les années suivantes, semblent faire al-
lusion à un changement de politique.
65
L' M"#$%#" &'(')* #*%E'[? *' [@%['. T?'$E' +$@ *’+%?@ $G[~'+[z
génération. Après ce! e date, un seul air de
celui qui avait organisé et supervisé ce minu-
tieux travail pendant des années, et imprimé
sa griff e, fut édité (en 1699) ; qu’il s’agisse
de Lambert, de Bacilly ou de compositeurs
moins connus, l’« air nouveau », par nature
éphémère et en constant renouvellement, ne
s’a! arde guère à des hommages posthumes.
De même que le rôle de Bacilly ne fut pas
offi cialisé, le Mercure galant ne révèle pas le
nom de son successeur. Il est cependant pro-
bable que Sébastien de Brossard reprit le
fl ambeau de conseiller musical. Bien que le
Mercure n’ait publié que deux de ses airs, et
longtemps avant une éventuelle prise de res-
ponsabilité60, on conserve maintes preuves
de l’étroitesse de ses liens avec le journal et
de sa lecture assidue du périodique61, auquel
il confi a ses premiers airs, exactement comme
Bacilly quelques années plus tôt62.
À l’image de ces deux grands maîtres, les
meilleurs représentants de l’air sérieux sont
aussi les plus infl uents auprès du Mercure,
imposant qualité artistique, goût et référen-
ce culturelle, y compris en dehors de toute
implication personnelle dans la rédaction
du journal. Seize airs au moins de Michel
Lambert furent édités, dès 1673 (sous la forme
des vers de trois de ses chansons) et jusqu’en
novembre 1692, soit deux ans après sa mort ;
après quoi le Mercure se détourne du compo-
siteur fondateur, dont les airs nourrissaient
60. « L’Amour sans partage » fut édité en juillet 1678,
Paris, Au Palais, p. 250-251 (MG-1678.07.12) et « Je ne
viens plus dans ces déserts », publié sous le pseudonyme
de Robsard des Fontaines, en août de la même année,
p. 120-121 (MG-1678.08.04).
61. L’hypothèse, défendue par Jean Duron, se fonde sur
le fait que le Mercure publia ses premiers airs (exactement
comme cela avait été le cas pour Bacilly) et par l’emploi
fréquent de poésies du Mercure par Brossard. On doit en
outre à Brossard un Catalogue de quelques pièces et remar-
ques curieuses contenues dans les Mercures galands depuis
janvier 1681. Sur ce document et sur le rôle de Brossard
auprès du journal, voir Jean D[?G$, L’OEuvre de Sébastien
de Brossard (1655-1730). Catalogue thématique, Versailles,
éditions du Centre de musique baroque de Versailles ;
Paris, Klincksieck, 1995. Cf. aussi A.-M. GG[4'E et
M. V%EE[, p. 76.
62. Sur ce dernier point, voir aussi François MG[?'+[,
« Art et stratégie du vers dans les airs de Sébastien de
Brossard », Le Concert des Muses, promenade musicale dans
le baroque français, éd. Jean Lionnet, Versailles, éditions
du Centre de musique baroque de Versailles, 1997,
p. 309-317.
pourtant l’imaginaire galant au point de for-
mer l’archétype de l’air tendre dans l’une des
« histoires » publiées par le périodique63. Son
élève Honoré d’Ambruis (dont on ignore la
date de décès) fut en ce sens plus heureux, ses
douze airs couvrant vingt années de parution
du périodique (1682-1702). Étoile montante
des années 1690, Charles Le Camus, enfi n, se
voit publier à dix reprises entre 1691 et 1704.
La diversité des compositeurs, qui répond
à l’invitation répétée aux lecteurs à participer
au journal, n’est donc pas signe de pénurie,
mais bien d’une pleine et entière réussite de
la politique exceptionnellement ouverte du
Mercure galant. Au cours des sept premiè-
res années de publication de musique notée
(1678-1685), c’est-à-dire des années d’activité
probable de Bacilly, le Mercure publia les oeu-
vres de quarante-sept compositeurs identi-
fi és ; et ce chiff re serait réévalué à la hausse
si l’on pouvait a! ribuer les cent-quatre airs
demeurés anonymes.
Bien que la composition exige un savoir-
faire spécialisé, surtout si l’on prétend ajouter
un accompagnement à sa mélodie et noter la
musique (ce qu’un maître de l’envergure de
Bacilly, rappelons-le, peinait à faire par lui-
même), les talents ne manquaient donc pas.
Au sein de cet ensemble foisonnant de mu-
siciens se distinguent de nombreux maîtres
de musique professionnels, maîtres de chant,
comme Mr Labbé, qui bénéfi cie d’éloges ap-
puyés, ou de chapelle, tel Thibault Aphrodise
(1659- c. 1619). Au fi l des trente années de pa-
rution évoquées ici, les hommes passent, et
l’on voit apparaître de nombreux composi-
teurs peu documentés par ailleurs, au pre-
mier rang desquels Nicolas Montailly (dont le
périodique publie dix airs entre 1693 et 1705),
supposé connu des lecteurs dès la publica-
tion de son premier air dans le journal, sans
doute parce qu’il avait été élève de Bacilly, Mr
de Maiz — qui, comme probablement l’abbé
de Poissy, écrivait volontiers les textes de ses
compositions64 —, ou encore Mr de Collignon
et Martin, père et fi ls. Rares sont les compo-
sitrices gratifi ées d’une telle représentation,
63. Voir Anne P%#Z[@, « Du miroir de la réalité à la
construction d’une représentation sociale. L’information
musicale dans le Mercure galant », Éditer, noter, annoter la
musique, éd. C. Reynaud et H. Schneider, Paris, éditions
de l’E.P.H.E. ; Genève, Droz, à paraître.
64. On peut lui a! ribuer dix à quatorze airs, dont six ou
sept sur ses propres textes.
66
A$$' P%#Z[@
hormis Mlle Bataille et Mlle Laurent, ce! e der-
nière étant aussi publiée dans les Livres d’airs
de diff érents auteurs.
Les femmes s’imposent bien davantage
dans le domaine li! éraire : fi gurent en bonne
place Mme Deshoulières, qui fournit des vers
à Le Camus, sa fi lle, Mme de Saintonge, Mlle de
Scudéry elle-même, ou encore une autre
précieuse de ses protégées, Mlle L’Héritier.
Collaboratrice régulière, sinon a! itrée, du
Mercure galant (plus ne! ement encore que
Mme de Brégy ou la dramaturge Catherine
Bernard, elles aussi impliquées dans la vie du
périodique65), Mme Deshoulières ne fournit
pourtant que quatre poèmes au Mercure, et sa
fi lle, six. D’une manière générale, une évalua-
tion quantitative des poésies à me! re en air
ne permet de dessiner qu’une frontière bien
ténue entre contributions occasionnelles et
collaboration soutenue au journal ; car la col-
laboration li! éraire dépasse très largement le
strict domaine des vers mis en chant.
Les contributeurs anonymes
En eff et, plus que les autres formes poéti-
ques publiées par le Mercure, les vers desti-
nés au chant appellent la participation de très
nombreuses plumes, dont la majorité reste
méconnue : on compte deux cents soixan-
te-et-un poèmes anonymes publiés pendant
les quinze premières années de parution du
Mercure, et trente-et-un auteurs identifi és
pour la même période. L’anonymat n’est
d’ailleurs pas propre aux airs, mais caractéri-
se l’ensemble des poésies publiées par le jour-
nal, très rarement signées, pas plus que ne le
sont les articles eux-mêmes (à l’exception de
certains textes délibérément rapportés et in-
sérés dans la le! re fi ctive, comme souvent les
relations de l’étranger). Cependant, même en
tenant compte de la part d’anonymes, on ne
peut observer le phénomène de relative fi dé-
lisation des auteurs qui s’impose dans le do-
maine de la musique. De fait, le poète le plus
publié demeure Bacilly lui-même, auquel on
peut a! ribuer douze textes, ce! e représenta-
tion exceptionnelle étant liée à la responsabi-
lité qu’il assumait auprès du journal.
Pas plus que les auteurs, les compositeurs
ne sont tous identifi és, loin s’en faut : plus
de 70% des textes (quatre cent-cinq sur cinq
cent soixante-cinq) et un peu plus de la moi-
65. Sur ce point voir P. M#4@', op. cit.
tié des musiques (deux cent quatre-vingt-
onze) restent à a! ribuer. Ces chiff res, qui
rendent compte des a! ributions eff ectuées
au terme de patients travaux de concordan-
ces et de recherches, doivent être largement
majorés si l’on considère non plus la quantité
d’oeuvres qui n’ont pu être a! ribuées, mais
celles qui sont publiées sans nom d’auteur,
qui représentent près de 80% des airs et de
leurs musiques66. Cet anonymat déroute de
prime abord, dès lors que la publication est
à l’évidence une forme de reconnaissance et
d’encouragement, constituant parfois le seul
« réceptable » éditorial aux talents discrets de
compositeurs amateurs, véritablement pro-
mus et mis en valeur par le périodique, qui
ne manque pas de vanter les qualités de cha-
cun et de les signaler en quelques mots, les
intégrant ainsi au nombre de ses auteurs, se-
lon une conception particulièrement ouverte
de la création artistique.
L’important écart proportionnel entre les
airs a! ribués par le journal et les oeuvres d’at-
tribution probable ou possible mérite quel-
ques mots d’explication. Le Mercure livre en
eff et fréquemment à la sagacité de ses lecteurs
des indices perme! ant d’a! ribuer les airs dont
il tait délibérément le nom des auteurs. Il cite
leurs qualités, un détail biographique, le titre
de leurs oeuvres, et renvoie, plus souvent en-
core, à une publication précédente — selon
une stratégie limpide de fi délisation du lec-
torat. Ainsi, le Mercure publie une série d’airs
anonymes entre octobre 1679 et janvier 1680 ;
dans l’une des livraisons, il indique que tous
sont du même auteur, et dans une autre, at-
tribue l’un d’eux à Bacilly ; le fi dèle lecteur se
prêtera sans diffi culté au jeu de déduction…
et l’historien se voit contraint de lui emboîter
le pas. Quelques indices sans doute limpides
pour les contemporains deviennent en outre
instructifs à plus de trois siècles de distance,
comme par exemple ce qui regarde la langue,
son accentuation et sa prononciation (sujets
sur lesquels le Mercure ne s’étend pas, mais
qui font l’objet de remarques incidentes). Le
souci de la rime chantée conduit le rédacteur
à quelques précautions lorsqu’en avril 1687, il
publie l’air « Il n’est plus temps de répandre
des larmes », un poème anonyme mis en mu-
sique par Prévost, maître de musique de la
cathédrale de Clermont (nous soulignons) :
66. Ce! e proportion est encore plus importante si l’on
ajoute aux anonymes les a! ributions hypothétiques.
67
L' M"#$%#" &'(')* #*%E'[? *' [@%['. T?'$E' +$@ *’+%?@ $G[~'+[z
Il n’est plus temps de répandre des larmes,
Le ciel nous a tirez et de crainte et d’alarmes
Et pour nous rétablir dans un profond repos
Il nous a conservé nostre aimable Heros.
LOUIS LE GRAND joüit d’une santé parfaite.
Celebrons-en l’heureux retour
Sus que chacun de nous s’apprete
A marquer en ce jour
Sa joye et son amour.
Et tandis que la France
Voit couler de LOUIS les jours en assurance,
Faisons, mes chers amis, faisons dans nostre
Couler en abondance [sein
Des Fontaines de vin.
et précise :
Je ne sçaurois mieux fi nir ce grand Article de
réjoüissances, que par la Chanson qui suit.
Elle est de Mr Prevost, cy-devant Maistre
de Musique de la Cathedrale de Clermont
en Auvergne, sur l’entiere guerison du Roy.
La Rime de parfaite avec s’appreste qu’on
ne souff re point icy, passe pour bonne en ce
Païs-là, où l’on prononce tempeste comme
trompe/ e.67
67. Mercure galant, avril 1687, Paris, Au Palais, p. 160-162
(MG-1687.04.02).
Dix ans plus tard, en novembre 1697, le
Mercure galant publie « Ne songeons qu’à vi-
der les pots », un air anonyme mis en musi-
que par Pivin (fi g. 6) :
Ne songeons qu’a vuider les pots,
D’une tranquilité parfaite,
Buvons, Amis, la Paix est faite,
Tous nos guerriers sont de repos.
Ba! ez tambours sonnez trompetes,
Le grand Monarque des françois,
A reduit la Ligue aux abois,
Par le nombre de ses Conquestes.
et l’assortit de l’introduction suivante : « On
a fait beaucoup de Vers sur la Paix que la
bonté du Roy a procurée à l’Europe. En voici
qui ont esté notés par Mr Pivin. L’Auteur est
d’un pays où l’on ne fait point de scrupule
de faire rimer Trompe! e avec Conqueste. »68
L’exemple diff ère légèrement, mais renvoie
exactement à la même question de pronon-
ciation. Est-ce à dire que l’auteur des vers
est le même que le précédent, ou qu’il est de
même origine ? On ne peut guère aller plus
loin en l’absence d’autres éléments d’identifi -
68. Mercure galant, novembre 1697, Paris, Au Palais,
p. 221-223 (MG-1697.11.01). Pivin fut édité à quatre repri-
ses au cours des années 1697-1698. Outre cet air et celui
qui célèbre la future duchesse de Bourgogne, tous deux
sur des textes anonymes, on lui doit la musique d’un
printemps de Mlle Deshoulières et un air de circonstance
louant la duchesse de Lorraine, sur un texte de Tonti.
Fig. 6 :
Pivin, « Ne songeons
qu’a vider les pots »,
dans Mercure galant,
novembre 1697, entre
les p. 222 et 223.
68
A$$' P%#Z[@
cation. Ignorant, contrairement aux contem-
porains, les détails précis de la géographie de
la lente érosion des fi nales en este, on peut du
moins tirer parti de ce rapprochement en po-
sant l’hypothèse selon laquelle ce pays serait
aussi celui du compositeur du premier air,
c’est-à-dire l’Auvergne.
Héritage galant, le fait de chiff rer ou de
voiler, d’une manière ou d’une autre, le nom
des artistes, relève d’un clin d’oeil au cénacle
des initiés qui identifi era la personne indi-
rectement citée ; plaisir de l’esprit, ce jeu re-
lève moins de la revendication élitiste que de
l’affi rmation d’une communauté de savoir et
d’information qui lie les lecteurs entre eux et
aux rédacteurs : l’identifi cation n’est souvent
possible qu’en se référant aux tomes précé-
dents ou suivants, et leur intelligence s’adresse
donc — par-delà les fi ns connaisseurs qui bé-
néfi cient d’autres sources d’information mais
ne représentent sans doute qu’une faible par-
tie du lectorat — aux lecteurs qui, comme la
destinataire fi ctive du Mercure galant, s’adon-
nent à une lecture assidue du périodique, ou
du moins des airs nouveaux. En multipliant
les liens entre les diff érentes livraisons et en
réservant certaines informations, le Mercure
galant conforte son lectorat dans une position
privilégiée face à l’information artistique, lui
procure le sentiment d’être en plein accord
avec son journal et lui confi rme son apparte-
nance à une communauté.
L’aiguillon de la nouveauté
La parution régulière de musique connaît
une évolution sensible au fi l des ans. L’« air
nouveau » — dénomination la plus fréquente
dans le périodique — est, du moins au cours
des premières années, non seulement inédit
mais généralement inconnu du public : l’édi-
teur met un point d’honneur à ne pas livrer
de musiques en circulation, au point de re-
noncer à faire imprimer la musique d’un air
qu’on suppose déjà connue69. L’« Avis pour
69. A.-M. GG[4'E (op. cit., p. 177) cite le texte du Mercure
accompagnant l’air de Des Halus, en mai 1678, dont la
rédaction ne propose pas la musique, au motif que ce! e
dernière circule déjà. Ajoutons que ce! e a! itude édito-
riale justifi e parfois l’édition de musique réduite à la seu-
le ligne mélodique ; au-delà de la quête de nouveauté,
les rédacteurs témoigneraient-ils d’une forme d’égard
pour les éditeurs de musique ?
toûjours » de novembre 1678 (fi g. 5, p. 63)
met d’ailleurs en garde les compositeurs qui,
désireux de se voir publier dans le Mercure,
n’auraient pas la patience de lui réserver la
primeur de leur musique — il ne s’agit pas
seulement de ceux qui publieraient ailleurs,
mais bien de ceux qui seraient tentés de faire
simplement circuler la musique. La nouveau-
té s’entend bien au sens de musique inouïe.
On peut y voir une politique d’édition a mi-
nima — car les planches sont plus onéreuses
que le texte imprimé — mais, plus sûrement
encore, le délicat scrupule d’un éditeur mon-
dain soucieux de ne pas déroger à son en-
gagement auprès d’un lectorat a! aché à la
valeur d’inédit. Ce scrupule le distingue des
éditions de recueils des Ballard qui, souligne
A.-M. Goulet, s’accommodent plus volon-
tiers de nouveautés relatives ; de fait, nombre
d’airs du Mercure sont publiés l’année suivan-
te par Ballard. Au fi l des années cependant,
la notion de nouveauté s’assouplit aussi dans
le Mercure ; soit que le lectorat ait témoigné
l’importance relative qu’il accordait à l’inédit,
soit, plus probablement, que les responsables
successifs de ce! e rubrique aient adopté des
positions divergentes ou encore que l’expé-
rience ait conduit à s’adapter aux aléas de la
production d’airs nouveaux qui reposait en
partie sur les contributions spontanées. De
fait, si Bacilly a publié un nombre important
d’airs de sa plume, dont il a parfois aussi écrit
les paroles, ce n’est sans doute pas seulement
pour se faire publier, à une date où sa célébri-
té lui avait ouvert bien des portes, mais peut-
être pour compenser soir un défi cit de contri-
butions, soit la qualité insatisfaisante des airs
soumis au journal. Le Mercure privilégie en
eff et ouvertement la réussite esthétique sur
toute autre qualité, fût-ce le caractère inédit,
et lorsque le rédacteur admet publier des
musiques moins nouvelles, c’est pour insister
aussitôt sur la qualité qui l’autorise à déro-
ger à sa ligne de conduite. S’accommoder de
quelques entorses au caractère inédit permet
ainsi au Mercure de publier de grands noms
comme Lambert, dont on sait que les airs
circulaient avec une grande facilité, ou en-
core un air de La Fontaine, « Brillantes fl eurs
naissez », musiqué par Charpentier. Comme
souvent en pareil cas, le rédacteur justifi e le
choix de ce dernier air par l’assurance de son
succès :
Quoy que la Chanson que je vous envoye ne
soit pas nouvelle, elle a presentement un si
69
L' M"#$%#" &'(')* #*%E'[? *' [@%['. T?'$E' +$@ *’+%?@ $G[~'+[z
grand cours à Paris, qu’elle ne peut estre que
favorablement receuë en Province. Les paro-
les sont de l’illustre Mr de la Fontaine, & l’air
est du fameux Mr Charpentier, qui a une si
grande connoissance de toutes les beautez de la
Musique.70
Mais si l’air, emprunté à la tragédie ina-
chevée de La Fontaine Galatée, probable-
ment écrite dès 1674, et éditée en 1682, n’est
pas inouï, il est cependant inédit, puisque
c’est là l’édition originale de la musique de
Charpentier (H. 449), initialement composée
pour une oeuvre au destin fi nalement sus-
pendu, mais promise, sous la forme de l’air,
à une belle fortune71.
Quoi qu’il en soit, et au-delà des considé-
rations commerciales, privilégier l’édition
d’inédits implique que les pièces aient dès
l’origine statut d’airs indépendants72. Quels
que soient leurs avatars (et ils sont parfois
nombreux, via les rééditions, recueils de
vers et parodies73), leur forme première est
celle d’une poésie chantée généralement iso-
lée — la « série » demeurant exceptionnelle.
Ce! e caractéristique distingue le corpus du
Mercure galant de certains recueils édités,
comme les Recueils des meilleurs vers… de
Bacilly, qui puisaient dans les spectacles de
cour la substance d’airs qui trouveront dans
les salons, les concerts privés et la pratique
domestique une nouvelle forme d’existence,
celle de « morceaux choisis ».
La fortune éditoriale des musiques est aus-
si diverse que leur provenance. Si certaines
ont bénéfi cié d’éditions ultérieures, elles ne
représentent qu’une faible part de la musi-
que éditée dans le Mercure. Cela revient-il à
dire que le périodique n’est pour rien dans
70. Mercure galant, octobre 1689, Paris, Au Palais, p. 297-
299 (MG-1689.10.02).
71. Voir les sources ultérieures de cet air dans Catherine
C'@@+3, Marc-Antoine Charpentier, Paris, Fayard, 1990,
p. 520.
72. Exception faite, bien entendu, de quelques airs ex-
traits de divertissements, une forme de parution qui dé-
roge au principe de nouveauté mais rencontre un certain
succès auprès du Mercure galant.
73. Une question centrale est ici éludée, car elle a été étu-
diée en détail par A.-M. Goulet : l’âpre concurrence entre
le Mercure galant et les Recueils d’airs de diff érents auteurs
de Ballard, accompagnée d’une animosité avérée de ses
artisans, et de concordances déterminantes pour l’étude
des deux corpus (voir op. cit., p. 192-212).
l’histoire de ces pièces ? Non sans doute, si
l’on considère les spécifi cités de ce! e édition
musicale incluse dans un périodique : d’une
part, il s’agit d’une publication à suite, impo-
sant une parcellisation nécessaire des oeuvres
au fi l du temps ; d’autre part, sa diff usion
provinciale et bourgeoise et l’accent mis sur
les le! res et la mondanité visent une destina-
tion qui peut diff érer des circuits de diff usion
habituels des livres de musique. Ces deux
caractéristiques majeures font du Mercure ga-
lant un objet dont il reste diffi cile de mesurer
l’infl uence dans la sociabilité poétique et mu-
sicale. Le succès de ses musiques préparait
aussi, dans une certaine mesure, celui de re-
cueils postérieurs en contribuant à la notorié-
té de certains airs. Si l’on ajoute à ce! e hypo-
thèse le fait que la majorité des airs ne connut
aucune réédition, on ne peut que reconnaî-
tre l’importance du Mercure dans le paysage
éditorial, et le considérer comme une source
musicale à part entière, unifi ée par un certain
nombre de caractéristiques. Il paraît alors
légitime de considérer ce corpus comme un
répertoire ; on peut présumer qu’il fut conçu
comme tel et qu’il visait une fi xation pérenne
des airs, ou du moins la fi xation d’une des
multiples formes qu’ils pouvaient revêtir au
cours de leur carrière74. Ainsi, loin d’être li-
mités à un plaisir éphémère qui s’éteindrait
aussitôt qu’une actualité a chassé l’autre, et
contrairement à ce que le ton léger de leur
introduction dans le périodique et leur appa-
rence parfois impromptue pourraient laisser
entendre, les airs — même ceux, très nom-
breux, qui étaient a! achés à une circonstan-
ce — étaient vraisemblablement édités dans
l’espoir d’une conservation.
Ce faisant, le Mercure se positionne dans
le paysage éditorial, d’abord en cherchant
le plus souvent à avoir la primeur d’un air,
ensuite par la fi xation écrite et la forme ma-
térielle de celle-ci, rapidement stable : tous
ces éléments dessinent les contours d’un ré-
pertoire que son inclusion dans le périodique
protégeait de la vulnérabilité des feuilles vo-
lantes et que l’on pouvait cependant conser-
ver séparément. La mutilation de certains
74. Outre le phénomène de simple réédition, on note
l’importance quantitative des airs publiés ailleurs avec
une ou plusieurs musiques diff érentes, l’ajout ou la sup-
pression de strophes, l’isolement d’une strophe secon-
daire constituée en poème indépendant, et de multiples
formes de parodie.
70
A$$' P%#Z[@
exemplaires l’a! este, tout comme l’existence
d’une collection, en cinq volumes, réunissant
les airs du Mercure parus de 1678 à 174075.
De l’impromptu au répertoire
Le lien, qui n’est paradoxal qu’en apparen-
ce, entre une pièce de circonstance et une fi -
nalité quasiment patrimoniale, n’a en fait rien
d’original. Comme les livrets de spectacles
distribués ou vendus aux spectateurs, mais
aussi comme les relations de fêtes — genre
prisé dans les grandes fêtes de cour renais-
santes aussi bien que par les lecteurs du
Mercure — elle contribue à fi xer dans la mé-
moire un spectacle ou un événement ; rappel
du plaisir du spectacle pour les uns, empathie
et illusion de participation pour les autres,
ces airs forment le goût tout en assumant une
fonction sociale et politique. Écrits par une
multitude de poètes, professionnels et ama-
teurs, fameux ou débutants, les textes liés aux
circonstances sont en eff et toujours prompts à
célébrer la gloire du plus grand roi du monde
et la concorde civile de ses sujets. Les livrets
75. « Airs du Mercure galant de 1678 à 1740. avec ta-
bles chronologiques manuscrites », s.l., s.n., (FG, C.1551
CGA). Ce recueil se divise en 5 volumes in-4°, dont
3 oblongs.
reproduits par le périodique, les extraits de
pièces chantées dans des circonstances glo-
rieuses ou festives et les airs fréquemment
liés aux circonstances matérialisent ainsi un
fragment — un éclat, serait-on tenté de dire
— d’un événement mémorable, offi ciel, ap-
pelé à s’inscrire, de multiples manières, dans
les mémoires. En publiant relations, poésies
et airs notés, le Mercure franchit la frontière
entre la sphère publique et la sphère privée
(for intérieur ou cercle étroit de la sociabilité
privée) et oeuvre à la diff usion de ces événe-
ments en privilégiant leur appropriation inti-
me par les lecteurs. Au-delà même des événe-
ments, la mise en forme poétique et musicale
façonne incontestablement un moule social,
un mode de réception des événements, des
sentiments, des manières d’être conformes à
un idéal de société. À ce titre, ces oeuvres sou-
vent miniatures gagneraient à être replacées
dans le vaste champ d’étude de l’histoire de
la presse et, simultanément, à être analysées
comme autant de manifestations de l’art of-
fi ciel, en ce qu’elles sont bel et bien l’une des
multiples formes esthétiques de représenta-
tion de la légitimité du pouvoir.
Anne P%#Z[@
CNRS (IRPMF)
Trente ans d’airs nouveaux
Le corpus Mercure-Airs, édité par l’Institut
de recherche sur le patrimoine musical en
France et publié au Centre de musique baro-
que de Versailles au sein de la base OEuvres
des ressources numériques PH%4%*G?, dont
la publication a débuté en 2007, contient
aujourd’hui le dépouillement, l’indexation
complète et les fac-similés des airs parus
dans le périodique jusqu’en 17001. Le corpus
des textes concernant la vie musicale et les
spectacles dramatiques est quant à lui publié
dans la base Mercure-textes, également pu-
bliée dans PH%4%*G?2.
Il ne s’agit pas de livrer des textes et des
planches de musique, ni même de réperto-
rier des poésies, mais bien d’ajouter une va-
leur scientifi que à ce! e source féconde. C’est
en préambule à l’exploitation scientifi que de
ces données, et dans l’optique d’accompa-
gnement d’une première approche du cor-
pus, que se place ce! e étude3, qui propose un
aperçu synthétique d’une réalité musicale et
éditoriale singulière, et avance quelques hy-
pothèses sur l’orientation générale du pério-
dique et sur le rôle de ces publications dans
la société artistique de leur temps.
Naissance d’un périodique mensuel
Au cours des trente-quatre premières an-
nées de parution (1672-1706) du périodique,
1. h! p://philidor.cmbv.fr/catalogue/intro-mercure_airs.
2. h! p://philidor.cmbv.fr/catalogue/.
3. La publication très récente des deux corpus situe
d’emblée ce! e étude dans la perspective d’une intro-
duction générale ; la présentation du journal ne prétend
nullement faire l’économie d’une étude approfondie du
Mercure galant, qui reste à faire parallèlement à l’exploi-
tation des données concernant la musique.
ici prises en compte, le Mercure galant a édité
cinq cent soixante-quinze oeuvres musicales.
Fondé par Jean Donneau de Visé en 1672 et
d’abord placé sous sa seule responsabilité,
le Mercure galant, à ses origines, ne publiait
pourtant pas de musique notée. Le décalage
entre la naissance du journal, qui parut dès
le premier tome dans un in-16 se distinguant
par sa composition soignée4, et la publication
régulière de musique, témoigne vraisem-
blablement et d’une diffi culté matérielle5, et
d’une pénurie de matière : le Mercure galant
était fort volumineux, et conçu comme un
livre6, se distinguant radicalement de la tra-
dition des feuilles volantes, éphémères par
nature, qui fl eurissaient particulièrement
4. La qualité de composition et d’impression méritent
d’être soulignées : elles distinguent, dès sa création,
le Mercure galant des feuilles volantes ou de leurs ava-
tars, telle la Muze historique : ou recueïl des le/ res en vers,
contenant les Nouvelles du temps. Écrites à Son Altesse
Mademoiselle de Longueville, de Jean LG?'E (éditée à Paris,
chez Charles Chenault, de 1658 à 1665) dont la médiocre
qualité d’impression, qui fait écho à l’aspect brouillon
de la gaze! e, s’explique par sa forme originelle (ce n’est
qu’a posteriori que l’on réunit les 750 le! res hebdoma-
daires en seize volumes parés d’un frontispice gravé de
Chauveau). Ce! e qualité typographique vaudra bientôt
pour la musique, et servira même le Mercure face à la
concurrence : l’impression de ses airs, gravée, est plus
soignée que celle des Ballard, par exemple, ce que les ré-
dacteurs ne manquent pas de signaler.
5. Cf. A.-M. GG[4'E et M. V%EE[, « Autour de deux airs
de Le Camus », p. 72.
6. Ce sont les premiers mots de Donneau de Visé à la
tête de sa toute nouvelle entreprise : « Sire, je prens la
liberté de vous off rir un Livre dont Votre Majesté a scellé
Elle-mesme le Privilege » (« Au Roy », Mercure galant, t. 1
(1672), Paris, Théodore Girard, non paginé) et « Ce Livre
doit avoir de quoy plaire à tout le Monde […] » (« Le
Libraire au Lecteur », ibid.).
54
A$$' P%#Z[@
depuis la Fronde. En outre, et alors que les
livres étaient presque toujours vendus « en
blanc », le Mercure se vendait relié, comme le
précise l’« Avis pour toûjours » publié à la fi n
du numéro de novembre 1678 (fi g. 5) :
On avertit que le Sieur Blageart a présentement
une Boutique dans la Court Neuve du Palais,
vis-à-vis la Place Dauphine, AU DAUPHIN,
où l’on ne manquera jamais de trouver toute
sorte de Volumes en telle Reliure qu’on les
voudra.
Il donnera tous les Volumes de l’année 1678. &
les Extraordinaires à Trente sols reliez en veau,
& à vingt-cinq reliez en parchemin.
Les dix Volumes de l’année 1677. Se donneront
toujours à Vingt sols en veau, & à quinze en
parchemin.
L’unité matérielle de chaque le! re men-
suelle confi rme aussi que s’ils s’alimentaient
à l’actualité, ces livres étaient simultanément
conçus pour être conservés et constitués en
collection, ce que confi rme encore le principe
de publication « à suite »7. Sans être un véri-
table système d’abonnement, la vente directe
aux provinciaux était assurée par Blageart,
sinon franco de port, du moins sans frais
d’expédition :
Les Particuliers des Provinces qui voudront
avoir le Mercure si-tost qu’il sera achevé d’im-
primer, n’ont qu’à donner leur adresse au
Sieur Blageart, Imprimeur-Libraire, ayant sa
boutique dans la Court-Neuve du Palais, au
Dauphin ; & ledit Sieur Blageart aura le soin
de faire sur l’heure leurs Pacquets, & de les
faire porter à la Poste ou aux Messagers qu’ils
luy auront indiquez, sans qu’il leur en couste
autre chose que le prix ordinaire des Volumes
qu’ils voudront recevoir.8
Si la diffi culté à alimenter sa volumineuse
chronique peut expliquer le rapide essouffl e-
ment du journal, la complexité de l’insertion
des planches et le coût d’une telle opération
peuvent de leur côté avoir retardé la réalisa-
tion d’un projet qui existait à l’évidence dès
les premiers tomes : les six premiers ne com-
portent d’ailleurs aucune planche, ce qui mé-
7. Voir ci-dessous p. 56-58.
8. Mercure galant, Préface de décembre 1678, Paris, Au
Palais, non paginé.
rite d’être mis en relation avec l’absence de
musique notée. Car l’intérêt du journal pour
la poésie chantée ne fait aucun doute : le
Mercure galant proposa en eff et, dès l’autom-
ne 1673, des poésies mises en air9, mention-
nant fréquemment leur musique et nommant
le compositeur. Le poème imprimé vaut ainsi
pour lui-même et ne dépare nullement aux
côtés des très nombreuses poésies non des-
tinées au chant ; mais ces vers relèvent aussi
d’une forme bien particulière de fi xation, ca-
ractéristique du Mercure, qui mêle commen-
taire d’une réalité étrangère aux lecteurs et
fragments matérialisés de celle-ci : le journal
ne saisit et ne livre qu’une part de l’oeuvre,
qu’il décrit parfois, et dont il off re ainsi une
trace tangible, apte à conforter le lecteur dans
le sentiment d’« en être ». S’il représente sym-
boliquement la musique absente, le poème
a aussi une fonction dynamique, celle de
susciter de nouvelles musications, dans la
droite ligne des recueils de vers pour le chant
qu’avaient publiés Bacilly depuis le début
des années 1660.
Le privilège de dix ans que Donneau de
Visé avait obtenu le 15 février 1672 fut suc-
cessivement cédé aux libraires Claude Barbin
et Théodore Girard, pour les quatre premiers
tomes (ce qui explique qu’il existe diff éren-
tes émissions10) et à Henry Loyson11, pour les
cinquième et sixième. Ces libraires s’adressè-
rent, pour l’impression, à Claude Blageart, au
bas de la rue Saint-Jacques12.
Les six tomes du Mercure galant contenant
plusieurs histoires veritables couvrent deux
années (1672 et 1673) divisées en semaines,
et devaient initialement être publiés chaque
trimestre13. La datation, apposée après la si-
9. Sur l’un de ces deux premiers poèmes musiqués, voir
A.-M. GG[4'E et M. V%EE[, p. 72.
10. L’exemplaire réédité par Minkoff provient à la fois
de chez Girard (tome I) et de Barbin (tomes II, III, et IV).
11. « Au Palais, dans la Salle Royale, à l’Entrée en mon-
tant par le grand Escalier qui regarde la Place Dauphine,
aux armes de France. »
12. Ce! e information, confi rmée par l’examen du
matériel typographique des six tomes, provient
d’Alain Riff aud, que je remercie vivement de son aide
généreuse.
13. « On en donnera tous les trois Mois un volume »
(« Le Libraire au Lecteur », Mercure galant, t. I (1672),
Paris, Girard, non paginé).
55
L' M"#$%#" &'(')* #*%E'[? *' [@%['. T?'$E' +$@ *’+%?@ $G[~'+[z
gnature, se réfère aux déplacements du roi,
et confi rme l’irrégularité de la parution : le
tome I « depuis le premier janvier 1762, jus-
ques au départ du Roy », qui se clôt donc
sur les nouvelles d’avril, porte un achevé
d’imprimer du 25 mai 1672 ; les tomes II
et III, « depuis le départ du Roy jusques à son
retour », traitent respectivement de l’actualité
du 1er mai au 2 juillet 1672, et du 3 juillet au
6 août. Tous deux sont achevés d’imprimer
le 17 décembre 1672 et sont datés, au titre,
« 1673 ». Le tome IV porte un achevé d’impri-
mer du 14 juin 1673 ; celui des tomes V et VI,
intitulés Mercure galant, Contenant tout ce qui
s’est passé dans les Armées du Roy, & dans les
Ruelles pendant l’année 1673. Avec une douzaine
d’Histoires nouvelles, & grand nombre de Pieces
galantes, tant en Prose qu’en Vers, est du 7 dé-
cembre 1673 (millésime « 1674 » au titre)14.
En l’état — c’est-à-dire en l’absence d’une
étude des contrats liant Donneau de Visé aux
libraires, et ceux-ci à Blageart —, on ne peut
affi rmer que l’édition ou l’impression du
journal, ou encore le changement de libraires,
soient à l’origine de la suspension de la pa-
rution. Le succès avait été immédiat, ce dont
témoignent les contrefaçons que Donneau de
Visé déplore dès le tome IV15. En revanche,
le décalage croissant entre la date des événe-
ments commentés par le journal et celle de
la parution pourrait traduire une diffi culté
à fournir toute la matière nécessaire à une
14. Ces premières livraisons sont consultables en ligne :
h! p://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k32948j.r=.langfr.
15. L’« Avis » au lecteur du tome IV précise : « Je ne dois
pas me plaindre du succez du Mercure Galant ; On l’a
contrefait en tant d’endroits, que j’ay lieu de croire que
le débit en a esté tres-grand. Mes Libraires n’en doivent
pas estre si satisfaits, et les Impressions qu’on en a faites
à Lyon, Vezel, Utrech, Amsterdam, & autres Lieux, ont
fait beaucoup de tort à celle de Paris », insistant aussitôt
sur la mauvaise qualité d’impression et les fautes intro-
duites, notamment aux noms ; celui du tome 5 renchérit :
« Je dois donner encore un Avis au Lecteur, qui est que ce
Livre ayant esté contrefait en plusieurs Villes de France
& dans les Païs Etrangers : Ceux qui ont fait ces méchan-
tes Impressions qui sont remplies de fautes, ont pris soin
d’en retrancher les Prefaces, parce qu’elles parlent contre
eux ». Voir par ex. des émissions des premiers tomes de
1677 « Suivant la copie imprimée à Paris chez la veuve O.
de Varennes » (F-Pn, 8° LC2 32 (B) ou « Suivant la copie
imprimée à Paris chez Claude Barbin » (F-Pn, 8° LC2 32).
publication périodique16, dont l’impression
s’étendait certainement sur plus d’un mois17.
La parution du Mercure galant fut alors
suspendue pendant un peu plus de trois ans.
Le journal, bénéfi ciant toujours du privilège
initial, devait renaître en avril 1677, sous le
nom de Nouveau Mercure Galant contenant tout
ce qui s’est passé de curieux, et dans une forme
presque défi nitive18. Il était dès lors édité par
une association de libraires du Palais, ce qui
explique qu’il existe de nombreuses émis-
sions aux adresses respectives des libraires
ayant pris part au privilège19.
16. Les tomes V et VI sont d’ailleurs un peu plus minces
que les précédents (respectivement 347, 376, 350, 269 et
283 pages).
17. Évaluation proposée par Alain Riff aud.
18. L’année 1677 (couverte par le privilège initial),
conserve le principe de la tomaison mais adopte un ryth-
me de parution mensuel. Dix tomes furent ainsi édités
(le premier, portant un achevé d’imprimer du 1er avril,
contient les nouvelles du premier trimestre). Dès 1678 les
tomes sont remplacés par des livraisons mensuelles.
19. Pour une vue d’ensemble de ces diff érentes émis-
sions, voir la série F-Pn, 8° LC2 32 qui comporte des émis-
sions de onze libraires diff érents, dont dix parisiens.
Fig. 1 :
Page de titre du
Mercure galant,
tome I, 1672, Paris,
Théodore Girard.
56
A$$' P%#Z[@
Un nouveau privilège fut accordé à « J. D.
Ecuyer, Sieur de Vizé » le 31 décembre 1677,
aussitôt cédé à Claude Blageart, auquel s’as-
socièrent durablement des libraires du Palais.
Ceux-ci n’émirent plus individuellement,
mais à l’adresse collective « Au Palais », ce! e
mention étant suivie, à la page suivante, du
détail de leurs adresses (fi g. 3)20.
20. L’adresse « Dans la Salle Royale. À l’Image de S.
Loüis », a été considérée comme celle de Jean Ribou (voir
les notices du catalogue général de la Bibliothèque natio-
nale de France) mais Ribou, selon Alain Riff aud, était en
principe du côté de la Sainte Chapelle. Ce privilège est
renouvelé le 18 juillet 1683 « au sieur Danneau », qui le
cède à nouveau à Claude Blageart mais aussi à Michel
Guéroult et Michel Brunet. Ce privilège vaut jusqu’à la
mort de Donneau de Visé en 1710. Les adresses varient
avec le temps. Luyne et Girard furent les plus fi dèles.
Il existe plusieurs émissions mais aussi plusieurs édi-
tions de certains numéros. Le libraire lyonnais Thomas
Amaulry détenait lui aussi un privilège pour éditer le
Mercure dès 1677 (voir les exemplaires F-Pn, 8° LC2 32(D) ;
on trouve d’autres éditions provinciales, à Bordeaux et à
Toulouse notamment.
Ce nouveau départ donna naissance à la
forme stable du périodique, qui reprit dès
lors son titre d’origine simplifi é, Mercure ga-
lant, et se dota de nouvelles ambitions. Ce
privilège ne valait en eff et pas seulement
pour des parutions mensuelles, mais pour
des Extraordinaires publiés à la fi n de chaque
quartier (trimestre) ; de sorte que l’Extraordi-
naire du quartier d’octobre est généralement
achevé d’imprimer aux alentours du 15 jan-
vier de l’année suivante. Ce! e parution, qui
ne se distinguait pas matériellement des nu-
méros mensuels, sinon par son volume, était,
comme l’indique son nom, consacrée aux
sujets qui n’avaient pas trouvé place dans
le journal au cours des mois précédents. La
préface de juillet 1678 précise : « Ceux qui
veulent bien se donner la peine d’ecrire pour
l’Extraordinaire, peuvent choisir telle matiè-
re qu’il leur plaira. Plus elle sera particulière,
plus on la recevra agréablement. »21, tandis
que l’« Avis » de novembre suivant confi rme
un principe de relégation : « Ceux qui ne trou-
vent point leurs Ouvrages dans le Mercure,
21. « Préface », Mercure galant, juillet 1678, Paris, Au
Palais, non paginé.
Fig. 3 : Adresses du Mercure galant, janvier
1678, Paris.
Fig. 2 : Page de titre du Nouveau Mercure
galant, tome I, [janvier-mars] 1677, Paris,
Claude Barbin.
57
L' M"#$%#" &'(')* #*%E'[? *' [@%['. T?'$E' +$@ *’+%?@ $G[~'+[z
les doivent chercher dans l’Extraordinaire »22
et que celui de décembre insiste sur l’origina-
lité de ces suppléments trimestriels23.
Bien que les Extraordinaires du Mercure, qui
devaient paraître jusqu’en 1685, soient d’un
volume et d’une périodicité bien diff érents et
qu’ils soient d’emblée constitués en « livres »,
ils évoquent un antécédent célèbre : celui
de Théophraste Renaudot, qui avait adopté
le même principe de relégation mensuelle
d’informations non contenues dans sa mince
Gaze/ e hebdomadaire (composée, rappelons-
le, de quatre, puis huit, puis douze pages).
Ce! e fonction complémentaire éloigne l’Ex-
traordinaire de l’actualité la plus immédiate,
mais l’autorise à de plus amples dévelop-
pements des sujets, moins nombreux, qu’il
aborde. Il ne contient en principe pas de mu-
sique notée, alors même que les sujets mu-
sicaux, et tout particulièrement les disserta-
tions et autres textes d’inspiration théorique
ou historiographique, y trouvent au contraire
une place privilégiée24. Ce supplément fut ce-
pendant rapidement insuffi sant à contenir
tout ce qu’entendait publier Donneau de Visé
et dès l’année suivante (et jusqu’en 1709),
l’ampleur des numéros mensuels justifi a la
22. « Avis pour toûjours », Mercure galant, novembre
1678, Paris, Au Palais, non paginé.
23. « Cependant on croit devoir avertir qu’ils [les
Extraordinaires] ne contiennent que des choses dont il
n’y a pas-un mot dans les Mercures, et qu’il est com-
posé de matières toutes diff érentes. » (dernière page de
la « Préface », Mercure galant, décembre 1678, Paris, Au
Palais, non paginé.
24. En 1680, le Mercure galant publie dans son
Extraordinaire du quartier de juillet une longue disserta-
tion anonyme sur l’origine de la danse, en deux parties :
Quelle est l’origine de la danse, p. 3-44 (MG-1680.09.14) et
De l’origine de la danse, p. 62-79 (MG-1680.09.15) ; elle est
suivie d’une dissertation sur l’origine de l’harmonie, ré-
partie entre les Extraordinaires du quartier de juillet (De
l’origine de l’harmonie, p. 240-275, MG-1680.09.16) et d’oc-
tobre, ce dernier contenant successivement la suite de
ce! e dissertation (p. 56-76, MG-1680.12.08), qui se clôt
sur des poèmes sur l’origine de l’harmonie (ibid., p. 76-
81, MG-1680.12.09) et la troisième et dernière partie de
la dissertation, qui porte un titre distinct : De l’harmonie
(p. 312-350, MG-1680.09.10). En 1682 et 1683, c’est l’ori-
gine des cloches qui occupe une bonne place dans les
Extraordinaires, confi rmant la conception d’une publi-
cation à suite : De l’origine des cloches (Extraordinaire du
quartier d’octobre 1682, p. 353-354, MG-1682.12.13) puis
De l’origine des cloches et de leur Antiquité (Extraordinaire du
quartier de janvier 1683, p. 207-242, MG-1683.03.21).
division de certains en deux parties, parfois
même en trois.
Ce rapide essor pourrait laisser entendre
que le fondateur s’était associé ; mais bien
qu’il l’ait probablement secondé depuis la
renaissance du journal, ce n’est qu’en 1682
(quelques mois avant le renouvellement du
privilège) que Thomas Corneille le rejoignit
offi ciellement à la direction du Mercure25, en-
térinant une collaboration des deux frères
Corneille dont les premiers tomes portent
déjà la trace. On sait par ailleurs l’implication
de Fontenelle et de Perrault, ce qui confi r-
me le talent de Donneau de Visé à rassem-
bler autour de son entreprise des plumes de
premier rang26. La publication musicale fut
quant à elle rapidement placée sous l’auto-
rité de Bacilly. Le Mercure galant se distingue
donc en ce qu’il était aux mains d’hommes
de le! res. Ce! e inclination li! éraire et artis-
tique répond évidemment à la vocation ga-
lante qui régit et le choix des sujets et le ton
du journal. Elle mérite pourtant d’être souli-
gnée : le Mercure galant n’est pas l’oeuvre de
professionnels de l’édition27 mais d’hommes
de plume, dramaturges reconnus, secondés
d’un compositeur, théoricien, pédagogue
et poète à ses heures ; autant de personnali-
tés menant par ailleurs une intense carrière
artistique, me! ant à profi t leur expérience
personnelle, tout en nourrissant des intérêts
25. Contrat est passé le 18 janvier 1682. Voir Monique
V%$3'$E, Le Mercure galant, présentation de la première re-
vue féminine d’information et de culture 1672-1710, Paris,
Champion, 2005, p. 44.
26. Sur ces questions, on renvoie encore à l’étude de
Pierre M#4@', Un Homme de le/ res au temps du Grand Roi,
Donneau de Visé, fondateur du Mercure galant, Genève,
Droz, 1936.
27. contrairement à bien des journaux, à commencer
par son lointain parent, le Mercure François, créé et di-
rigé par le libraire Jean Richer (puis par ses fi ls Étienne
et Jean, avant de changer de main, de style et de conte-
nu sous l’autorité du Père Joseph), qui avait pressenti
dans le succès de la Chronologie novennaire (sorte d’an-
nuaire commentant les faits remarquables du règne de
Henri IV), dont il avait été l’éditeur, celui d’une chro-
nique des événements du temps. À ce sujet, voir Jean
S&+?*, Dictionnaire des journaux, Paris, Universitas, 1991,
et Henri-Jean M+?E%$, Livre, pouvoirs et société à Paris au
;<==e siècle, 1598-1701, Genève, Droz, 1969, 3e éd. 1999, vo-
lume 1, p. 274 et sq.
58
A$$' P%#Z[@
dans le monde de l’édition parisien28, dont le
Mercure se fait volontiers l’écho.
L’ambition de Donneau de Visé et de
Thomas Corneille était grande. De 1678 à
1685, les événements exceptionnels donnè-
rent lieu à des Suppléments ; en octobre 1688,
Donneau de Visé se lança dans une nouvelle
parution, mensuelle ce! e fois, qui prit le re-
lais des longs comptes rendus des campa-
gnes militaires qu’il écrivait et publiait dans
le Mercure29 : ce furent les Aff aires du temps,
destinées à donner des nouvelles de la guerre
de la Ligue d’Augsbourg30.
Le Mercure galant éditeur de musique
Ce! e renaissance du périodique se tradui-
sit aussi par l’édition de musique notée, qui
commença précisément au même moment.
Le mode de composition n’en fut fi xé que pro-
gressivement : les deux premiers airs notés
parus dans le Mercure galant, l’anonyme « Ton
troupeau Sylvie », et « Quoi, rien ne vous
peut arrêter » de Marc-Antoine Charpentier,
tous deux édités dans le Mercure de janvier
28. À cet égard, il serait intéressant de mener une étude
comparée des libraires-imprimeurs des oeuvres person-
nelles de Donneau de Visé et de Bacilly, et des adresses
du Mercure galant. Ainsi Guillaume de Luyne avait-il été
l’imprimeur de Zélinde, comédie, ou la Véritable critique de
l’Escole des femmes et la critique de la critique (1663), des
Amours de Vénus et d’Adonis et du Gentilhomme guespin
(ces deux dernières en 1670) mais aussi des Remarques
curieuses sur l’art de bien chanter de Bacilly (1671).
29. Ces textes, qui lui sont a! ribués en raison de la dé-
dicace, sont en particulier les relations de campagnes
militaires comme par exemple l’Histoire du siège de
Luxembourg en 1684 et l’Histoire du siège de Bude en 1686.
30. Sa parution suspendue à deux reprises et son aban-
don en juillet 1692 — soit près de quatre ans avant la
signature du traité de Ryswick — pourraient confi rmer
la diffi culté à maintenir une telle production, qui entrait
en concurrence directe avec les écrits d’Eustache Le
Noble. Par ailleurs, ajouter un supplément politique à
un journal galant n’allait pas nécessairement de soi, en-
trait en concurrence avec d’autres journaux, et, enfi n, ne
pouvait toucher exactement le même lectorat, en dépit
du ton spécifi que adopté dans les « Aff aires du temps ».
L’allégeance inconditionnelle de Donneau de Visé à la
politique royale (comme déjà, à la génération précédente,
le Mercure François puis la Gaze/ e de France de Renaudot,
habilement utilisés — et ce! e dernière largement fi nan-
cée — par Richelieu comme instruments de propagande)
le coupait par ailleurs de toute une frange de lecteurs.
1678, étaient gravés ; dès le mois suivant, on
opta pour l’impression en caractères mobi-
les31, dont la composition était moins oné-
reuse. On n’a pu jusqu’à présent déterminer
l’implication de Ballard dans l’édition de ces
airs32 ; dès le mois de mars 1679, le Mercure
abandonna ce! e expérience au profi t défi nitif
de la gravure. Les feuilles de musique, de for-
mat oblong dans leur grande majorité, étaient
pliées et insérées dans le périodique comme
les autres planches gravées. L’impression
était donc peut-être partagée, entre les le! res
et les planches gravées, ces dernières étant
vraisemblablement confi ées à un second im-
primeur33. L’insertion de gravures musicales
n’était d’ailleurs pas une nouveauté pour
Blageart, qui avait déjà imprimé notamment
certaines oeuvres de Bacilly34.
La place du (ou des) air(s) dans le journal
diff ère d’une livraison à l’autre. L’organisation
du périodique privilégie la variété entre les
diff érents articles, reliés entre eux par l’artifi ce
épistolaire. Leur alternance semble régie tan-
tôt par une unité thématique ou un principe
d’enchaînement, tantôt, au contraire, par une
juxtaposition volontaire ; le très galant saut
« du coq à l’âne » contribue incontestablement
à la légèreté de ton du journal, permet d’abré-
ger (ou d’éviter) les sujets pesants ou délicats,
et allège les transitions. Lorsqu’un air fait écho
à l’actualité, au sujet abordé et, plus large-
ment, dès que cela paraît possible, Donneau
de Visé le ra! ache sinon à l’article précédent,
du moins au contexte, qui le met en valeur :
La paix qui nous va produire tant de biens, a
fait faire les paroles que je vous envoie. Elles
ont été mises en air par Mr de Riel, connu pour
un des plus consommés que nous ayons dans la
musique, et le premier élève de Mr Lambert.35
31. Les airs édités en mars, mai, juin, juillet, août, sep-
tembre, octobre 1678 et dans l’Extraordinaire du quartier
de juillet de la même année, en janvier et février 1679,
sont composés en caractères mobiles, alors que tous les
autres sont gravés.
32. À ce sujet, voir Laurent G[%44G, Pierre I Ballard et
Robert III Ballard (Paris, 1599-1673). Imprimeurs du Roy pour
la musique, Liège, Mardaga ; Versailles, éditions du Centre
de musique baroque de Versailles, 2003, vol. 1, p. 215.
33. Alain Riff aud me signale que le petit atelier de
Blageart possédait deux presses, et pas de taille-douce.
34. Voir ci-dessous p. 64.
35. Mercure galant, août 1678, Paris, Au Palais, p. 354-355
(MG-1678.08.12).
59
L' M"#$%#" &'(')* #*%E'[? *' [@%['. T?'$E' +$@ *’+%?@ $G[~'+[z
Les rédacteurs ne cherchent cependant pas
à relier systématiquement l’air à ce qui le pré-
cède, et la formule de prédilection, lapidaire,
demeure « Je vous envoie un air nouveau de
M. […] ». Certains numéros du Mercure sont
entièrement ou presque entièrement consa-
crés à un sujet qui domine alors l’actualité,
telles les victoires militaires, les naissances
de princes du sang (et tout particulièrement
celle du duc de Bourgogne), ou encore le
voyage d’Espagne des princes en 1701. L’air
de circonstance, quantitativement dominant,
trouve alors aisément place dans la succes-
sion des articles du volume. Les numéros ac-
cueillant des sujets plus variés présentent en
revanche non un emplacement fi xe dévolu à
chaque matière, ni même un regroupement
des nouvelles sur un même sujet36, mais du
moins certains voisinages privilégiés. Ainsi
l’air, qui constitue l’un des points forts de la
matière galante du journal, succède-t-il vo-
lontiers aux énigmes ; il est en revanche fré-
quemment éloigné des « histoires galantes ».
On cherchera tout aussi vainement une sec-
tion dédiée aux arts ; car tout comme ces der-
niers sont au coeur de la société galante, ils
sont constitutifs de ce qu’on nommerait vai-
nement l’« actualité » du Mercure : actualité
choisie, savamment triée37, mise en récit, or-
née des grâces de la poésie et de la musique,
des charmes de l’esprit et d’un indéniable
vernis scientifi que38 ; un monde, en somme,
36. L’éparpillement fréquent des annonces de décès en
est un exemple ; mais la poésie, dont une part n’entre-
tient aucun lien à l’actualité, est elle aussi fréquemment
disséminée à plusieurs endroits d’un même volume.
Dans le premier cas, la date d’arrivée des nouvelles peut
avoir conditionné leur place dans le journal ; dans le
second, relativement aussi. D’après ce que l’on sait du
rythme d’impression, la livraison mensuelle était néces-
sairement commencée plus d’un mois avant sa parution,
c’est-à-dire avant la parution du numéro précédent.
37. Donneau de Visé annonçait dans l’« Avis au Lecteur »
du premier tome qu’il travaillait « afi n qu’il n’arrive rien
dans le Monde qui ne soit dans le Mercure » : où l’on voit
que tout dépend de la défi nition du monde…
38. Visé avait annoncé d’emblée : « ce Livre n’a rien
qui ressemble au Journal des Sçavans : Il ne parle que de
Sciences qu’on imprime, & l’on ne parle icy que d’histoi-
res amoureuses, et que du merite des Personnes qui en
ont beaucoup […] » (« Le Libraire au Lecteur », Mercure
galant, t. I, 1672, Paris, Girard, non paginé) De fait, la dé-
marcation est ne! e, car le Mercure ne livre qu’en passant
des réfl exions li! éraires ou linguistiques qui forment les
qui refl ète plus sûrement l’habileté politique
et le talent de plume des rédacteurs, qu’elle
ne livre une fi dèle image de son temps.
Ainsi, dès lors qu’ils ne sont pas directe-
ment ra! achés à une circonstance d’actualité
(ce qui est aussi le cas de bien des pièces en
vers non destinées au chant39), madrigaux,
épigrammes, dialogues, histoires galantes,
aventures, fables, airs voisinent avec les in-
formations éditées en prose.
L’air est toujours placé en regard d’un
commentaire introductif, qui livre souvent
de précieuses indications, et de la reproduc-
tion versifi ée du texte. Ce! e double édition
des paroles n’est pas redondante : outre que
les deux textes, qui ne sortaient vraisembla-
blement pas des mêmes presses, présentent
dans quelques rares cas des variantes poéti-
ques40, les deux présentations se complètent :
la partition place les paroles sous la musique,
tandis que l’édition du poème, dégagée des
contraintes spatiales de la notation musicale,
rétablit la versifi cation et donne générale-
ment l’intégralité des strophes.
Quelle musique pour ses lecteurs ?
Les publications de musique du Mercure
galant privilégient très ne! ement l’air.
L’essentiel du corpus est constitué de pièces
pour voix seule ou accompagnée de la basse
continue : on en dénombre quatre cent cin-
quante-deux de 1678 à 1707, soit 80% des mu-
siques publiées. Les duos sont ne! ement plus
rares (quatre-vingt-quatre au total), et bien
que le Mercure ait tenté, à partir de novembre
1678, d’intégrer des trios à ses publications
(il en édita sept), l’expérience fut défi nitive-
ment suspendue dès février 1680. Les airs
articles de fond du Journal des Savants, et ne s’intéresse
nullement à la philosophie.
39. Le contexte est souvent utilisé comme prétexte à l’in-
troduction de pièces en vers (la guerre de Hollande susci-
te, entre 1677 et 1678, l’édition d’une trentaine de sonnets
dans le Mercure). Les vers couronnent et complètent la
rédaction en prose, tout comme certains madrigaux célé-
brant tel édifi ce remarquable viennent magnifi er et clore
leur description (le Mercure publie par exemple, en sep-
tembre 1681, un madrigal sur le château de Versailles).
40. Peu signifi catives poétiquement, elles peuvent se ré-
véler utiles pour interroger la fi liation des sources poé-
tiques et parfois pour établir les sources des diff érentes
éditions d’un air.
60
A$$' P%#Z[@
pour voix de dessus totalisent environ 85%
des publications (quatre cent-un airs, contre
soixante-et-un pour voix de taille ou de bas-
se-taille). Deux tiers environ comportent une
basse continue. Comme on peut s’y a! endre,
il en va tout autrement dans le répertoire des
airs pour voix masculines, dont 16% seule-
ment comporte une basse continue. Presque
tous les airs sont édités en partition ; de 1687
à 1689, on note quelques essais d’impression
en parties séparées, mais ce! e présentation
demeure très épisodique.
La musique instrumentale n’est représentée
que par neuf pièces, écrites pour instrument
seul ou pour dessus et basse continue. Parmi
elles, deux pièces pour violon (une sonate en
décembre 1682 et une suite le mois suivant,
toutes deux de Kesthoff ), une pour clavecin
(un noël de Gigault publié en octobre 1683),
une pièce pour luth de Jacques Gallot, éditée
en janvier 1683 en tablature, une marche de
Jacques I Danican Philidor faisant écho à un
article sur les nouveaux régiments (en janvier
1693), etc. La fonction sociale du Mercure galant
aurait pu susciter davantage de publications
pour instrument soliste destinées à la pratique
d’amateurs. Le format de ces petits encarts
oblongs limitait cependant ce répertoire à sa
plus simple expression, tout comme il justifi e
l’eff ectif des airs.
Ce « format de poche » aurait aussi per-
mis d’éditer de la musique de danse, laquelle
pouvait se satisfaire d’un eff ectif réduit et
d’une mélodie brève. Son absence se justifi e
vraisemblablement par les inclinations des
rédacteurs vers la poésie, qui façonne l’iden-
tité galante du journal et contribue à la « mar-
que de fabrique » du Mercure, mais aussi par
la sociabilité privée, que privilégie le périodi-
que. La danse, moins fréquemment pratiquée
hors de cercles aristocratiques que ne l’étaient
la poésie et le chant, ressortit avant tout à
des pratiques collectives souvent ritualisées
(danse de théâtre et danse de bal). En outre,
les airs, publiés comme tout le journal sous la
forme de la fi ction épistolaire, visent à l’évi-
dence le divertissement des lecteurs, éven-
tuellement, mais toujours secondairement,
assorti d’une information. Dans ce! e opti-
que, l’art de la poésie, que le lecteur goûte en
son for intérieur aussi bien que dans un cer-
cle social, et de sa mise en musique, qui off re
aux plus dotés la possibilité de diff user ce! e
poésie revêtue des charmes de la musique, se
prêtait d’autant plus aisément à ce! e sociabi-
lité que les rédacteurs étaient eux-mêmes fi ns
le! rés. La musique de danse, si elle peut sou-
vent s’accommoder des dimensions réduites
de ce format de publication, échappait, par sa
destination et la double exigence de sa cho-
régraphie et de son interprétation, aussi bien
au cadre sociologique de la destination bour-
geoise et provinciale de ce périodique qu’au
jeu social instauré par les rédacteurs à des-
tination d’un lectorat diversifi é, et plus aisé-
ment chanteur que danseur. Ce! e destination
éclaire aussi la ne! e préférence accordée aux
petits eff ectifs vocaux. C’est probablement
ce! e même exigence de diff usion et de satis-
faction du plus grand nombre qui explique la
rareté des doubles ornés, genre dans lequel
les grands compositeurs a! achés au Mercure
excellaient, à commencer par Lambert ; les
compétences musicales et les aptitudes voca-
les nécessaires à leur interprétation justifi ent
sans doute la parcimonie avec laquelle on les
publie, plus que les diffi cultés typographi-
ques, résolues par la gravure.
Les diff érents types d’airs
Le Mercure accorde une ne! e prééminence
à l’air sérieux, la très grande majorité des piè-
ces se partageant entre airs galants et airs de
circonstance, catégories non exclusives l’une
de l’autre : la composition d’une poésie ga-
lante d’apparence impromptue sur un sujet
du temps constitue précisément l’un des topoi
galants, et jouait parfois le rôle d’un aiguillon
pour les plumes alertes de poètes familiers
du périodique. Les airs composés autour
de l’arrivée de la jeune Marie-Adélaïde de
Savoie à la cour de France en sont un par-
fait exemple. En novembre 1696, le Mercure
publie un air d’Honoré d’Ambruis sur des
paroles de Mallemans de Collonge, « Venez
favorable princesse »41, évoquant l’arrivée
de la princesse savoyarde. Suit, en janvier
1697, un portrait élogieux de la plume de
Madeleine de Scudéry, mis en musique par
Le Camus (« Avoir tous les appas de l’aima-
ble jeunesse »42), bientôt suivi d’un quatrain
au titre avantageux (« Cris d’allégresse d’un
berger du rivage de la Seine ») : peut-être
une contribution soumise au journal par ses
41. Mercure galant, novembre 1696, Paris, Au Palais,
p. 327-328 (MG-1696.11.01).
42. Mercure galant, janvier 1697, Paris, Au Palais, p. 281-
282 (MG-1697.01.01).
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auteurs, le Toulousain M. Dader, et, pour la
musique, un « habile homme » que l’on n’a
pu encore identifi er43. Des « appas » on passe
ensuite, dans un registre sérieux, à la séduc-
tion que ne peut manquer de susciter la belle :
« Aimable objet d’une fl amme innocente »44,
sous la forme d’un sizain d’alexandrins de
Morel mis en musique par Arnoux. La jeune
princesse revient sur le devant de la scène
en novembre, juste avant son mariage avec
le duc de Bourgogne, célébré le 7 décembre ;
très conventionnel, le quatrain en vers mêlés
anonyme, édité avec une musique de Pivin,
mêle l’allusion au mariage à l’évocation de la
paix45. Le sujet était dans l’air du temps, et le
Mercure rejoint le concert d’autres éditeurs —
43. Mercure galant, mars 1697, Paris, Au Palais, p. 176-
179 (MG-1697.03.01).
44. Mercure galant, mai 1697, Paris, Au Palais, p. 266-267
(MG-1697.05.01).
45. « Ah quelle heureuse destinée », Mercure galant, no-
vembre 1697, Paris, Au Palais, p. 278 (MG-1697.11.02).
ou, plus précisément, il donne le ton. Deux de
ces cinq airs sont en eff et édités par Ballard
dès le mois suivant leur parution dans le
Mercure : l’air de Charles Le Camus « Avoir
tous les appas de l’aimable jeunesse » paraît
chez Ballard en février (même texte, même
musique)46, tandis qu’« Aimable objet d’une
fl amme innocente », également édité un mois
à peine après sa publication dans le Mercure,
y est revêtu d’une nouvelle musique47.
Le Mercure galant intègre progressivement
à son répertoire des airs spirituels, dont la
vogue croît inexorablement, et encore sensi-
blement à la fi n du siècle. Presque toujours
publiés en temps de carême, ils sont fréquem-
ment accompagnés de remarques sur leur
46. Recueil d’airs sérieux et à boire, Paris, Ballard, [février]
1697, p. 26. Les concordances avec les recueils de Ballard
sont extraites du corpus Mercure-Airs, où elles ont été
établies grâce au catalogue des airs de Ballard établi par
A.-M. Goulet (Paroles de musique. Catalogue des trente-sept
Livres d’airs de diff érents auteurs publiés chez Ballard de
1658 à 1694, Sprimont, Mardaga ; Versailles, éditions du
Centre de musique baroque de Versailles, 2007) puis,
pour la période suivante, grâce au dépouillement systé-
matique de la collection des recueils d’Airs sérieux et à
boire édités par Ballard.
47. Ce poème est édité dans le Recueil d’airs sérieux et à
boire de juin 1697 (Paris, Ballard, 1697, p. 112) sous le ti-
tre « Air pour Madame la duchesse de Bourgogne. De
Monsieur de Saint Germain. »
Fig. 4 :
Châtelain et Le Roux,
« Esprit divin Auteur
du Monde », dans
Mercure galant,
mars 1690, entre les
p. 17 et 18.
43. Mercure galant, mars 1697, Paris, Au Palais, p. 176-
179 (MG-1697.03.01).
44. Mercure galant, mai 1697, Paris, Au Palais, p. 266-267
(MG-1697.05.01).
45. « Ah quelle heureuse destinée », Mercure galant, novembre 1697, Paris, Au Palais, p. 278 (MG-1697.11.02).
46. Recueil d’airs sérieux et à boire, Paris, Ballard, [février]
1697, p. 26. Les concordances avec les recueils de Ballard
sont extraites du corpus Mercure-Airs, où elles ont été
établies grâce au catalogue des airs de Ballard établi par
62
A$$' P%#Z[@
adéquation au « temps de sainteté »48, indé-
pendamment de la teneur poétique des com-
positions. Ainsi la paraphrase du Veni Creator
publiée en mars 1690, dont le rédacteur nous
apprend qu’il a été « traduit par Mr Perachon,
& mis en Musique par Mr l’Abbé Chastelain,
Chanoine de l’Eglise de Paris », précisant « La
Basse-continuë est de Mr le Roux, Maistre de
Musique. »49 (fi g. 4)
L’air spirituel « occupe » ainsi de nom-
breux mois de mars, tandis qu’avril accueille
les Printemps, eux aussi liés à l’actualité sai-
sonnière… au point que la dérogation à ce! e
adéquation vaut toujours des explications au
lecteur50. L’air spirituel, défi ni par son sujet
poétique, ne se distingue systématiquement
ni par sa forme, ni par son style, du reste du
corpus. La fréquente pratique de la parodie
de circonstance (qui vise à adapter un texte a
minima) contredit d’ailleurs l’idée d’un réper-
toire singulier.
La typologie poétique de l’air conditionne
pourtant dans certains cas sa musique, ou
du moins sa tessiture : celle des airs sérieux,
dans une très large majorité, les destine aux
voix de dessus ; les airs à boire, qui repré-
sentent environ 14% du corpus51, sont quant
48. La parution mensuelle souvent retardée, ou l’incer-
titude sur la date de parution, contribuent-elle à expli-
quer la rareté des pièces liées au calendrier liturgique ?
Printemps, Hiver, « Temps saint » adme! ent eff ective-
ment une chronologie plus souple.
49. Mercure galant, mars 1690, Paris, Au Palais, p. 17-18
(MG-1690.03.01).
50. Le Mercure publie en septembre 1690 un Printemps
anonyme (réédité par Ballard en 1698, mais en juin), mis
en musique par Capus, maître de musique dij onnais. Les
phrases introductives visent à a! énuer l’inadéquation
des paroles à la saison, en soulignant l’actualité du sujet :
« Quoi que nous soyons dans une saison fort éloignée du
Printemps, je ne puis m’empêcher de vous faire part d’un
Air qui fut fait lors qu’on partit pour se rendre en Flandre
& en Allemagne. Comme la Campagne n’est pas encore
achevée, je le crois assez du temps pour vous l’envoyer,
puisque les paroles marquent la peine que souff rent nos
Belles d’être séparées de leurs Amans. » (Mercure galant,
septembre 1690, Paris, Au Palais, p. 111 (MG-1690.09.01).
51. Le Mercure, qui ne propose pas d’anthologie consti-
tuée et ne désigne ses publications musicales que comme
« airs », s’abritant dès lors sous l’imprécision générique,
n’a pas lieu de séparer l’air à boire de l’air sérieux, comme
le fi rent à la fois Bacilly et les Ballard. Les recueils de vers
pour le chant édités par Bacilly (voir Laurent G[%44G, Les
recueils de vers mis en chant (1661-1680) : dépouillement des
dix-huit sources connues, Versailles, C.M.B.V., 2004 : h! p://
à eux presque également répartis entre voix
féminines et masculines52.
Poètes et compositeurs
De la collaboration éditoriale à la tribune
d’amateurs
La lecture des airs publiés refl ète l’enga-
gement du Mercure galant dans le monde des
le! res et le goût de ses rédacteurs pour la
poésie et sa musication, qu’ils stimulent en
off rant tout à la fois un réservoir de textes aux
compositeurs53 et de la musique notée aux in-
terprètes. Ce! e fonction sociale et artistique
assumée par le Mercure se prolonge par tout
un jeu élaboré par (et autour de) ces petites
oeuvres parfois écrites ou mises en musique
par des amateurs de province, d’autres fois
publiées sous couvert d’anonymat, et dont
le rédacteur a! este ici et là le succès en haut
lieu, tout en tentant de conserver la primeur
de pièces dont la nouveauté garantit la diff u-
sion et le succès. Assumant à la perfection un
rôle d’intermédiaire entre les artistes, éditant
les vers de ses lecteurs, suscitant par ses com-
philidor.cmbv.fr/jlbweb/jlbWeb?html=cmbv/notice&ref_
direct=12352&base=biblio) distinguent eux aussi les
« plus beaux vers » ou les « plus beaux airs de cour » des
chansons à boire, auxquels il consacre le Recueil de tous
les plus beaux airs bachiques, édité en 1671. Les Recueils
d’airs de diff érents auteurs des Ballard ne contiennent pour
ainsi dire pas d’airs à boire (cf. A.-M. GG[4'E, Poésie, mu-
sique et sociabilité au ;<==e siècle. Les Livres d’airs de dif-
férents auteurs publiés chez Ballard de 1658 à 1694, Paris,
Champion, 2004, p. 67), l’air se défi nissant de manière
exclusive au fi l du temps ; le titre même des Recueils
d’airs sérieux et à boire adopté par les Ballard de 1695 à
1724 témoigne bien de la reconnaissance d’un genre spé-
cifi que (sur ces recueils, voir J.-Ph. Goujon, « Les Recueils
d’airs sérieux et à boire des Ballard (1695-1724) », Revue de
musicologie, 96/1 (2010), à paraître.
52. Il ne semble pas que ce! e qualité, qui répond à des
choix stylistiques, doive être mise en relation avec la
chronologie de la publication des airs à boire : en 1678, le
Mercure en publia dix, laissant entendre que ce type de
poésie pourrait avoir sa place au sein du journal ; l’inté-
rêt pour ce type d’air déclina pourtant rapidement (six
parurent en 1679, puis entre zéro et trois au cours des
quatre années suivantes ; un léger regain semble se des-
siner de 1684 à 1686 — avec un total de seize airs publiés
en trois ans — puis autour de 1702, année qui vit paraître
six airs à boire dans le périodique).
53. Voir A.-M. GG[4'E, op. cit., p. 179.
63
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mentaires la musication des airs, églogues,
livrets qu’il propose, le Mercure se prête au
jeu de la « tribune » des lecteurs54 : il leur off re
un moyen de diff usion, et se nourrit en re-
tour des eff ets d’une émulation entre artistes
amateurs ou professionnels55. Le phénomène
excède largement la poésie à me! re en air et
la composition musicale : ces contributions
pouvaient aussi prendre la forme d’infor-
mations relatives à l’actualité, de relations
de l’étranger ou encore d’histoires galantes.
L’« Avis » placé à la fi n du numéro de novem-
bre 1678 refl ète cet intense échange entre lec-
teurs et rédacteurs :
Cet « Avis » confi rme l’importance des
collaborations spontanées : il ne suffi sait
apparemment pas, pour me! re de l’ordre
54. On ne peut ici que mentionner les renvois établis
entre les oeuvres : réponses en poésie, sonnets en écho,
compositions reprenant les rimes d’une publication pré-
cédente, etc. dont Monique Vincent livre un aperçu et
dont l’a! rait repose, comme pour les vers à me! re en
musique, sur le piquant de la participation qu’ils susci-
tent et l’émulation qui en découlait.
55. On lira sur ce point la synthèse que propose A.-M.
GG[4'E, op. cit., p. 178-182.
dans ce volumineux courrier et rassurer ses
auteurs, d’avertir quelques informateurs.
L’exhortation à la patience pourrait refl éter
l’insistance ou le dépit d’auteurs éconduits ;
car s’il promet à tous d’être publiés — à cer-
taines conditions de décence et d’adéquation
au ton du journal —, il n’en est rien. Bien
qu’aucun élément ne perme! e d’évaluer la
proportion des poésies destinées au chant et
des airs spontanément proposés qui auraient
été rejetés — de même qu’on ignore le volu-
me du courrier reçu par le journal —, ce! e
acceptation inconditionnelle se trouve dé-
mentie par les rédacteurs eux-mêmes, qui se
targuent de ne proposer que de la musique
de qualité dûment revue par des personnes
compétentes.
Fig. 5 :
«Avis pour toûjours»,
Mercure galant,
novembre 1678, Paris,
Au Palais, non paginé.
64
A$$' P%#Z[@
Artistes fameux et talents discrets
Pour publier petits amateurs et grands
musiciens, les rédacteurs du Mercure galant,
fi ns le! rés mais non musiciens, se sont as-
suré l’aide de musiciens chevronnés chargés
de superviser l’édition de musique. Alors que
la publication d’informations exigeant un sa-
voir spécifi que (comme les sciences exactes)
incite généralement le Mercure à mentionner
ses savants collaborateurs — par déférence
autant que pour garantir la véracité de son
information —, la supervision musicale, qui
allait du choix des airs à leur impression, est
presque entièrement passée sous silence. Les
éloges appuyés et répétés, divers témoignages
concernant Bacilly, sa défense systématique,
l’intense publicité réservée à ses publications
et enfi n l’annonce de la vente de sa bibliothè-
que musicale, en 1687, ne laissent cependant
guère de doute sur l’identité de ce « supervi-
seur »56. Bien qu’il ne fasse jamais clairement
état de son rôle éditorial, le périodique évo-
que Bacilly dès l’Extraordinaire du quartier de
juillet 1679, prenant immédiatement position
en sa faveur contre Christophe Ballard, avec
qui Bacilly, on le sait, s’était fort mal entendu ;
la charge polémique refl ète manifestement
la position privilégiée dont jouissait Bacilly
auprès de la rédaction du Mercure, d’autant
que ce! e préoccupation de la contrefaçon
s’explique par l’a! achement du périodique
au caractère inédit de ses publications :
C’est luy [Bacilly] qui en est l’Original & l’In-
venteur [allusion aux récits de basse], & on
le peut voir par ses deux Livres gravez, qu’on
vend chez les Sieurs de Luyne & Blagears, avec
son Traité de l’Art de bien Chanter, & ses autres
Livres gravez d’Airs sérieux. Ces derniers font
bien connoistre qu’il n’est pas borné au Genre
Bachique. Il est aisé sur tout de prouver le mé-
rite de ses deux Livres d’Airs spirituels, gravez
il y a huit ans, & si favorablement reçeus du
Public, qu’un Imprimeur les a contrefaits sous
56. Sur ce compositeur, voir Bacilly et les remarques cu-
rieuses sur l’art de bien chanter, actes de la journée d’étu-
des de Tours (CESR, 28 novembre 2008), éd. Jean-Noël
L+[?'$E%, à paraître. Sur la nature de son implication
dans la confection des airs du Mercure, voir aussi A.-M.
GG[4'E, op. cit., p. 183-186, qui cite notamment la men-
tion par le Mercure du don qu’avait Bacilly d’« ajuster »
les airs reçus par le journal, bien qu’il n’ait pas été en
mesure de les noter seul.
le faux titre de diférens Autheurs, mesme sans
les seconds Couplets en diminution qui en sont
presque tout le prix. On sçait que l’Autheur
y excelle par dessus les autres, à cause de la
grande connoissance qu’il a de nostre Langue
à l’égard du Chant, ce qui se justifi e par son
Livre de l’Art de Chanter, augmenté depuis
peu de plusieurs curieuses Observations. [...]57
Or Blageart était, comme on l’a dit, à la
fois éditeur de Bacilly et détenteur du privi-
lège cédé par Donneau de Visé ; les intérêts
commerciaux de Bacilly et du Mercure étaient
donc indirectement liés en la personne de
cet imprimeur-libraire ; Blageart pourrait
d’ailleurs avoir joué un rôle dans l’insertion
régulière de planches de musique gravées
dans le périodique dès janvier 1678.
En avril 1680, le Mercure publie pour la
première fois un air de Bacilly, « Trop cruelle
saison », Printemps composé sur des paroles
de son cru, en l’accompagnant d’un com-
mentaire qui confi rme l’étroitesse de la col-
laboration et renchérit sur la question de la
légitimité des impressions de ses oeuvres ;
ce qui fournit l’occasion de positionner le
Mercure au premier rang des éditeurs du très
perfectionniste Bacilly, à la fois parce qu’il est
philologiquement fi able et (ce qui en est une
conséquence naturelle) parce que Bacilly lui
demeure fi dèle :
Voicy un Printemps de l’illustre Mr de Bassilly,
qui en a fait les Paroles, aussi-bien que l’Air.
Vous voyez, Madame, qu’il continuë à me don-
ner ses Ouvrages, & que mes Le/ res contien-
nent la suite du Journal des Nouveautez du
Chant, que les impressions peu correctes qu’on
en faisoit, luy avoient fait interrompre.58
De fait, la collaboration de Bacilly au Mer-
cure galant, déterminante peut-être jusqu’en
168559, s’accompagna de nombreuses publi-
cations de ses airs jusqu’à son décès en 1690 :
vingt-six airs publiés sous son nom, quatre
autres pouvant lui être a! ribués, font de lui
le compositeur le mieux représenté de ce! e
57. Extraordinaire du quartier de juillet 1679, Paris, Au
Palais, p. 278-279 (MG-1679.09.07).
58. Mercure galant, avril 1680, p. 50 (MG-1680.04.02).
59. Voir les hypothèses d’A.-M. GG[4'E, op. cit., p. 188-
189 ; voir aussi les textes du Mercure galant introduisant
ses airs qui, dans les années suivantes, semblent faire al-
lusion à un changement de politique.
65
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génération. Après ce! e date, un seul air de
celui qui avait organisé et supervisé ce minu-
tieux travail pendant des années, et imprimé
sa griff e, fut édité (en 1699) ; qu’il s’agisse
de Lambert, de Bacilly ou de compositeurs
moins connus, l’« air nouveau », par nature
éphémère et en constant renouvellement, ne
s’a! arde guère à des hommages posthumes.
De même que le rôle de Bacilly ne fut pas
offi cialisé, le Mercure galant ne révèle pas le
nom de son successeur. Il est cependant pro-
bable que Sébastien de Brossard reprit le
fl ambeau de conseiller musical. Bien que le
Mercure n’ait publié que deux de ses airs, et
longtemps avant une éventuelle prise de res-
ponsabilité60, on conserve maintes preuves
de l’étroitesse de ses liens avec le journal et
de sa lecture assidue du périodique61, auquel
il confi a ses premiers airs, exactement comme
Bacilly quelques années plus tôt62.
À l’image de ces deux grands maîtres, les
meilleurs représentants de l’air sérieux sont
aussi les plus infl uents auprès du Mercure,
imposant qualité artistique, goût et référen-
ce culturelle, y compris en dehors de toute
implication personnelle dans la rédaction
du journal. Seize airs au moins de Michel
Lambert furent édités, dès 1673 (sous la forme
des vers de trois de ses chansons) et jusqu’en
novembre 1692, soit deux ans après sa mort ;
après quoi le Mercure se détourne du compo-
siteur fondateur, dont les airs nourrissaient
60. « L’Amour sans partage » fut édité en juillet 1678,
Paris, Au Palais, p. 250-251 (MG-1678.07.12) et « Je ne
viens plus dans ces déserts », publié sous le pseudonyme
de Robsard des Fontaines, en août de la même année,
p. 120-121 (MG-1678.08.04).
61. L’hypothèse, défendue par Jean Duron, se fonde sur
le fait que le Mercure publia ses premiers airs (exactement
comme cela avait été le cas pour Bacilly) et par l’emploi
fréquent de poésies du Mercure par Brossard. On doit en
outre à Brossard un Catalogue de quelques pièces et remar-
ques curieuses contenues dans les Mercures galands depuis
janvier 1681. Sur ce document et sur le rôle de Brossard
auprès du journal, voir Jean D[?G$, L’OEuvre de Sébastien
de Brossard (1655-1730). Catalogue thématique, Versailles,
éditions du Centre de musique baroque de Versailles ;
Paris, Klincksieck, 1995. Cf. aussi A.-M. GG[4'E et
M. V%EE[, p. 76.
62. Sur ce dernier point, voir aussi François MG[?'+[,
« Art et stratégie du vers dans les airs de Sébastien de
Brossard », Le Concert des Muses, promenade musicale dans
le baroque français, éd. Jean Lionnet, Versailles, éditions
du Centre de musique baroque de Versailles, 1997,
p. 309-317.
pourtant l’imaginaire galant au point de for-
mer l’archétype de l’air tendre dans l’une des
« histoires » publiées par le périodique63. Son
élève Honoré d’Ambruis (dont on ignore la
date de décès) fut en ce sens plus heureux, ses
douze airs couvrant vingt années de parution
du périodique (1682-1702). Étoile montante
des années 1690, Charles Le Camus, enfi n, se
voit publier à dix reprises entre 1691 et 1704.
La diversité des compositeurs, qui répond
à l’invitation répétée aux lecteurs à participer
au journal, n’est donc pas signe de pénurie,
mais bien d’une pleine et entière réussite de
la politique exceptionnellement ouverte du
Mercure galant. Au cours des sept premiè-
res années de publication de musique notée
(1678-1685), c’est-à-dire des années d’activité
probable de Bacilly, le Mercure publia les oeu-
vres de quarante-sept compositeurs identi-
fi és ; et ce chiff re serait réévalué à la hausse
si l’on pouvait a! ribuer les cent-quatre airs
demeurés anonymes.
Bien que la composition exige un savoir-
faire spécialisé, surtout si l’on prétend ajouter
un accompagnement à sa mélodie et noter la
musique (ce qu’un maître de l’envergure de
Bacilly, rappelons-le, peinait à faire par lui-
même), les talents ne manquaient donc pas.
Au sein de cet ensemble foisonnant de mu-
siciens se distinguent de nombreux maîtres
de musique professionnels, maîtres de chant,
comme Mr Labbé, qui bénéfi cie d’éloges ap-
puyés, ou de chapelle, tel Thibault Aphrodise
(1659- c. 1619). Au fi l des trente années de pa-
rution évoquées ici, les hommes passent, et
l’on voit apparaître de nombreux composi-
teurs peu documentés par ailleurs, au pre-
mier rang desquels Nicolas Montailly (dont le
périodique publie dix airs entre 1693 et 1705),
supposé connu des lecteurs dès la publica-
tion de son premier air dans le journal, sans
doute parce qu’il avait été élève de Bacilly, Mr
de Maiz — qui, comme probablement l’abbé
de Poissy, écrivait volontiers les textes de ses
compositions64 —, ou encore Mr de Collignon
et Martin, père et fi ls. Rares sont les compo-
sitrices gratifi ées d’une telle représentation,
63. Voir Anne P%#Z[@, « Du miroir de la réalité à la
construction d’une représentation sociale. L’information
musicale dans le Mercure galant », Éditer, noter, annoter la
musique, éd. C. Reynaud et H. Schneider, Paris, éditions
de l’E.P.H.E. ; Genève, Droz, à paraître.
64. On peut lui a! ribuer dix à quatorze airs, dont six ou
sept sur ses propres textes.
66
A$$' P%#Z[@
hormis Mlle Bataille et Mlle Laurent, ce! e der-
nière étant aussi publiée dans les Livres d’airs
de diff érents auteurs.
Les femmes s’imposent bien davantage
dans le domaine li! éraire : fi gurent en bonne
place Mme Deshoulières, qui fournit des vers
à Le Camus, sa fi lle, Mme de Saintonge, Mlle de
Scudéry elle-même, ou encore une autre
précieuse de ses protégées, Mlle L’Héritier.
Collaboratrice régulière, sinon a! itrée, du
Mercure galant (plus ne! ement encore que
Mme de Brégy ou la dramaturge Catherine
Bernard, elles aussi impliquées dans la vie du
périodique65), Mme Deshoulières ne fournit
pourtant que quatre poèmes au Mercure, et sa
fi lle, six. D’une manière générale, une évalua-
tion quantitative des poésies à me! re en air
ne permet de dessiner qu’une frontière bien
ténue entre contributions occasionnelles et
collaboration soutenue au journal ; car la col-
laboration li! éraire dépasse très largement le
strict domaine des vers mis en chant.
Les contributeurs anonymes
En eff et, plus que les autres formes poéti-
ques publiées par le Mercure, les vers desti-
nés au chant appellent la participation de très
nombreuses plumes, dont la majorité reste
méconnue : on compte deux cents soixan-
te-et-un poèmes anonymes publiés pendant
les quinze premières années de parution du
Mercure, et trente-et-un auteurs identifi és
pour la même période. L’anonymat n’est
d’ailleurs pas propre aux airs, mais caractéri-
se l’ensemble des poésies publiées par le jour-
nal, très rarement signées, pas plus que ne le
sont les articles eux-mêmes (à l’exception de
certains textes délibérément rapportés et in-
sérés dans la le! re fi ctive, comme souvent les
relations de l’étranger). Cependant, même en
tenant compte de la part d’anonymes, on ne
peut observer le phénomène de relative fi dé-
lisation des auteurs qui s’impose dans le do-
maine de la musique. De fait, le poète le plus
publié demeure Bacilly lui-même, auquel on
peut a! ribuer douze textes, ce! e représenta-
tion exceptionnelle étant liée à la responsabi-
lité qu’il assumait auprès du journal.
Pas plus que les auteurs, les compositeurs
ne sont tous identifi és, loin s’en faut : plus
de 70% des textes (quatre cent-cinq sur cinq
cent soixante-cinq) et un peu plus de la moi-
65. Sur ce point voir P. M#4@', op. cit.
tié des musiques (deux cent quatre-vingt-
onze) restent à a! ribuer. Ces chiff res, qui
rendent compte des a! ributions eff ectuées
au terme de patients travaux de concordan-
ces et de recherches, doivent être largement
majorés si l’on considère non plus la quantité
d’oeuvres qui n’ont pu être a! ribuées, mais
celles qui sont publiées sans nom d’auteur,
qui représentent près de 80% des airs et de
leurs musiques66. Cet anonymat déroute de
prime abord, dès lors que la publication est
à l’évidence une forme de reconnaissance et
d’encouragement, constituant parfois le seul
« réceptable » éditorial aux talents discrets de
compositeurs amateurs, véritablement pro-
mus et mis en valeur par le périodique, qui
ne manque pas de vanter les qualités de cha-
cun et de les signaler en quelques mots, les
intégrant ainsi au nombre de ses auteurs, se-
lon une conception particulièrement ouverte
de la création artistique.
L’important écart proportionnel entre les
airs a! ribués par le journal et les oeuvres d’at-
tribution probable ou possible mérite quel-
ques mots d’explication. Le Mercure livre en
eff et fréquemment à la sagacité de ses lecteurs
des indices perme! ant d’a! ribuer les airs dont
il tait délibérément le nom des auteurs. Il cite
leurs qualités, un détail biographique, le titre
de leurs oeuvres, et renvoie, plus souvent en-
core, à une publication précédente — selon
une stratégie limpide de fi délisation du lec-
torat. Ainsi, le Mercure publie une série d’airs
anonymes entre octobre 1679 et janvier 1680 ;
dans l’une des livraisons, il indique que tous
sont du même auteur, et dans une autre, at-
tribue l’un d’eux à Bacilly ; le fi dèle lecteur se
prêtera sans diffi culté au jeu de déduction…
et l’historien se voit contraint de lui emboîter
le pas. Quelques indices sans doute limpides
pour les contemporains deviennent en outre
instructifs à plus de trois siècles de distance,
comme par exemple ce qui regarde la langue,
son accentuation et sa prononciation (sujets
sur lesquels le Mercure ne s’étend pas, mais
qui font l’objet de remarques incidentes). Le
souci de la rime chantée conduit le rédacteur
à quelques précautions lorsqu’en avril 1687, il
publie l’air « Il n’est plus temps de répandre
des larmes », un poème anonyme mis en mu-
sique par Prévost, maître de musique de la
cathédrale de Clermont (nous soulignons) :
66. Ce! e proportion est encore plus importante si l’on
ajoute aux anonymes les a! ributions hypothétiques.
67
L' M"#$%#" &'(')* #*%E'[? *' [@%['. T?'$E' +$@ *’+%?@ $G[~'+[z
Il n’est plus temps de répandre des larmes,
Le ciel nous a tirez et de crainte et d’alarmes
Et pour nous rétablir dans un profond repos
Il nous a conservé nostre aimable Heros.
LOUIS LE GRAND joüit d’une santé parfaite.
Celebrons-en l’heureux retour
Sus que chacun de nous s’apprete
A marquer en ce jour
Sa joye et son amour.
Et tandis que la France
Voit couler de LOUIS les jours en assurance,
Faisons, mes chers amis, faisons dans nostre
Couler en abondance [sein
Des Fontaines de vin.
et précise :
Je ne sçaurois mieux fi nir ce grand Article de
réjoüissances, que par la Chanson qui suit.
Elle est de Mr Prevost, cy-devant Maistre
de Musique de la Cathedrale de Clermont
en Auvergne, sur l’entiere guerison du Roy.
La Rime de parfaite avec s’appreste qu’on
ne souff re point icy, passe pour bonne en ce
Païs-là, où l’on prononce tempeste comme
trompe/ e.67
67. Mercure galant, avril 1687, Paris, Au Palais, p. 160-162
(MG-1687.04.02).
Dix ans plus tard, en novembre 1697, le
Mercure galant publie « Ne songeons qu’à vi-
der les pots », un air anonyme mis en musi-
que par Pivin (fi g. 6) :
Ne songeons qu’a vuider les pots,
D’une tranquilité parfaite,
Buvons, Amis, la Paix est faite,
Tous nos guerriers sont de repos.
Ba! ez tambours sonnez trompetes,
Le grand Monarque des françois,
A reduit la Ligue aux abois,
Par le nombre de ses Conquestes.
et l’assortit de l’introduction suivante : « On
a fait beaucoup de Vers sur la Paix que la
bonté du Roy a procurée à l’Europe. En voici
qui ont esté notés par Mr Pivin. L’Auteur est
d’un pays où l’on ne fait point de scrupule
de faire rimer Trompe! e avec Conqueste. »68
L’exemple diff ère légèrement, mais renvoie
exactement à la même question de pronon-
ciation. Est-ce à dire que l’auteur des vers
est le même que le précédent, ou qu’il est de
même origine ? On ne peut guère aller plus
loin en l’absence d’autres éléments d’identifi -
68. Mercure galant, novembre 1697, Paris, Au Palais,
p. 221-223 (MG-1697.11.01). Pivin fut édité à quatre repri-
ses au cours des années 1697-1698. Outre cet air et celui
qui célèbre la future duchesse de Bourgogne, tous deux
sur des textes anonymes, on lui doit la musique d’un
printemps de Mlle Deshoulières et un air de circonstance
louant la duchesse de Lorraine, sur un texte de Tonti.
Fig. 6 :
Pivin, « Ne songeons
qu’a vider les pots »,
dans Mercure galant,
novembre 1697, entre
les p. 222 et 223.
68
A$$' P%#Z[@
cation. Ignorant, contrairement aux contem-
porains, les détails précis de la géographie de
la lente érosion des fi nales en este, on peut du
moins tirer parti de ce rapprochement en po-
sant l’hypothèse selon laquelle ce pays serait
aussi celui du compositeur du premier air,
c’est-à-dire l’Auvergne.
Héritage galant, le fait de chiff rer ou de
voiler, d’une manière ou d’une autre, le nom
des artistes, relève d’un clin d’oeil au cénacle
des initiés qui identifi era la personne indi-
rectement citée ; plaisir de l’esprit, ce jeu re-
lève moins de la revendication élitiste que de
l’affi rmation d’une communauté de savoir et
d’information qui lie les lecteurs entre eux et
aux rédacteurs : l’identifi cation n’est souvent
possible qu’en se référant aux tomes précé-
dents ou suivants, et leur intelligence s’adresse
donc — par-delà les fi ns connaisseurs qui bé-
néfi cient d’autres sources d’information mais
ne représentent sans doute qu’une faible par-
tie du lectorat — aux lecteurs qui, comme la
destinataire fi ctive du Mercure galant, s’adon-
nent à une lecture assidue du périodique, ou
du moins des airs nouveaux. En multipliant
les liens entre les diff érentes livraisons et en
réservant certaines informations, le Mercure
galant conforte son lectorat dans une position
privilégiée face à l’information artistique, lui
procure le sentiment d’être en plein accord
avec son journal et lui confi rme son apparte-
nance à une communauté.
L’aiguillon de la nouveauté
La parution régulière de musique connaît
une évolution sensible au fi l des ans. L’« air
nouveau » — dénomination la plus fréquente
dans le périodique — est, du moins au cours
des premières années, non seulement inédit
mais généralement inconnu du public : l’édi-
teur met un point d’honneur à ne pas livrer
de musiques en circulation, au point de re-
noncer à faire imprimer la musique d’un air
qu’on suppose déjà connue69. L’« Avis pour
69. A.-M. GG[4'E (op. cit., p. 177) cite le texte du Mercure
accompagnant l’air de Des Halus, en mai 1678, dont la
rédaction ne propose pas la musique, au motif que ce! e
dernière circule déjà. Ajoutons que ce! e a! itude édito-
riale justifi e parfois l’édition de musique réduite à la seu-
le ligne mélodique ; au-delà de la quête de nouveauté,
les rédacteurs témoigneraient-ils d’une forme d’égard
pour les éditeurs de musique ?
toûjours » de novembre 1678 (fi g. 5, p. 63)
met d’ailleurs en garde les compositeurs qui,
désireux de se voir publier dans le Mercure,
n’auraient pas la patience de lui réserver la
primeur de leur musique — il ne s’agit pas
seulement de ceux qui publieraient ailleurs,
mais bien de ceux qui seraient tentés de faire
simplement circuler la musique. La nouveau-
té s’entend bien au sens de musique inouïe.
On peut y voir une politique d’édition a mi-
nima — car les planches sont plus onéreuses
que le texte imprimé — mais, plus sûrement
encore, le délicat scrupule d’un éditeur mon-
dain soucieux de ne pas déroger à son en-
gagement auprès d’un lectorat a! aché à la
valeur d’inédit. Ce scrupule le distingue des
éditions de recueils des Ballard qui, souligne
A.-M. Goulet, s’accommodent plus volon-
tiers de nouveautés relatives ; de fait, nombre
d’airs du Mercure sont publiés l’année suivan-
te par Ballard. Au fi l des années cependant,
la notion de nouveauté s’assouplit aussi dans
le Mercure ; soit que le lectorat ait témoigné
l’importance relative qu’il accordait à l’inédit,
soit, plus probablement, que les responsables
successifs de ce! e rubrique aient adopté des
positions divergentes ou encore que l’expé-
rience ait conduit à s’adapter aux aléas de la
production d’airs nouveaux qui reposait en
partie sur les contributions spontanées. De
fait, si Bacilly a publié un nombre important
d’airs de sa plume, dont il a parfois aussi écrit
les paroles, ce n’est sans doute pas seulement
pour se faire publier, à une date où sa célébri-
té lui avait ouvert bien des portes, mais peut-
être pour compenser soir un défi cit de contri-
butions, soit la qualité insatisfaisante des airs
soumis au journal. Le Mercure privilégie en
eff et ouvertement la réussite esthétique sur
toute autre qualité, fût-ce le caractère inédit,
et lorsque le rédacteur admet publier des
musiques moins nouvelles, c’est pour insister
aussitôt sur la qualité qui l’autorise à déro-
ger à sa ligne de conduite. S’accommoder de
quelques entorses au caractère inédit permet
ainsi au Mercure de publier de grands noms
comme Lambert, dont on sait que les airs
circulaient avec une grande facilité, ou en-
core un air de La Fontaine, « Brillantes fl eurs
naissez », musiqué par Charpentier. Comme
souvent en pareil cas, le rédacteur justifi e le
choix de ce dernier air par l’assurance de son
succès :
Quoy que la Chanson que je vous envoye ne
soit pas nouvelle, elle a presentement un si
69
L' M"#$%#" &'(')* #*%E'[? *' [@%['. T?'$E' +$@ *’+%?@ $G[~'+[z
grand cours à Paris, qu’elle ne peut estre que
favorablement receuë en Province. Les paro-
les sont de l’illustre Mr de la Fontaine, & l’air
est du fameux Mr Charpentier, qui a une si
grande connoissance de toutes les beautez de la
Musique.70
Mais si l’air, emprunté à la tragédie ina-
chevée de La Fontaine Galatée, probable-
ment écrite dès 1674, et éditée en 1682, n’est
pas inouï, il est cependant inédit, puisque
c’est là l’édition originale de la musique de
Charpentier (H. 449), initialement composée
pour une oeuvre au destin fi nalement sus-
pendu, mais promise, sous la forme de l’air,
à une belle fortune71.
Quoi qu’il en soit, et au-delà des considé-
rations commerciales, privilégier l’édition
d’inédits implique que les pièces aient dès
l’origine statut d’airs indépendants72. Quels
que soient leurs avatars (et ils sont parfois
nombreux, via les rééditions, recueils de
vers et parodies73), leur forme première est
celle d’une poésie chantée généralement iso-
lée — la « série » demeurant exceptionnelle.
Ce! e caractéristique distingue le corpus du
Mercure galant de certains recueils édités,
comme les Recueils des meilleurs vers… de
Bacilly, qui puisaient dans les spectacles de
cour la substance d’airs qui trouveront dans
les salons, les concerts privés et la pratique
domestique une nouvelle forme d’existence,
celle de « morceaux choisis ».
La fortune éditoriale des musiques est aus-
si diverse que leur provenance. Si certaines
ont bénéfi cié d’éditions ultérieures, elles ne
représentent qu’une faible part de la musi-
que éditée dans le Mercure. Cela revient-il à
dire que le périodique n’est pour rien dans
70. Mercure galant, octobre 1689, Paris, Au Palais, p. 297-
299 (MG-1689.10.02).
71. Voir les sources ultérieures de cet air dans Catherine
C'@@+3, Marc-Antoine Charpentier, Paris, Fayard, 1990,
p. 520.
72. Exception faite, bien entendu, de quelques airs ex-
traits de divertissements, une forme de parution qui dé-
roge au principe de nouveauté mais rencontre un certain
succès auprès du Mercure galant.
73. Une question centrale est ici éludée, car elle a été étu-
diée en détail par A.-M. Goulet : l’âpre concurrence entre
le Mercure galant et les Recueils d’airs de diff érents auteurs
de Ballard, accompagnée d’une animosité avérée de ses
artisans, et de concordances déterminantes pour l’étude
des deux corpus (voir op. cit., p. 192-212).
l’histoire de ces pièces ? Non sans doute, si
l’on considère les spécifi cités de ce! e édition
musicale incluse dans un périodique : d’une
part, il s’agit d’une publication à suite, impo-
sant une parcellisation nécessaire des oeuvres
au fi l du temps ; d’autre part, sa diff usion
provinciale et bourgeoise et l’accent mis sur
les le! res et la mondanité visent une destina-
tion qui peut diff érer des circuits de diff usion
habituels des livres de musique. Ces deux
caractéristiques majeures font du Mercure ga-
lant un objet dont il reste diffi cile de mesurer
l’infl uence dans la sociabilité poétique et mu-
sicale. Le succès de ses musiques préparait
aussi, dans une certaine mesure, celui de re-
cueils postérieurs en contribuant à la notorié-
té de certains airs. Si l’on ajoute à ce! e hypo-
thèse le fait que la majorité des airs ne connut
aucune réédition, on ne peut que reconnaî-
tre l’importance du Mercure dans le paysage
éditorial, et le considérer comme une source
musicale à part entière, unifi ée par un certain
nombre de caractéristiques. Il paraît alors
légitime de considérer ce corpus comme un
répertoire ; on peut présumer qu’il fut conçu
comme tel et qu’il visait une fi xation pérenne
des airs, ou du moins la fi xation d’une des
multiples formes qu’ils pouvaient revêtir au
cours de leur carrière74. Ainsi, loin d’être li-
mités à un plaisir éphémère qui s’éteindrait
aussitôt qu’une actualité a chassé l’autre, et
contrairement à ce que le ton léger de leur
introduction dans le périodique et leur appa-
rence parfois impromptue pourraient laisser
entendre, les airs — même ceux, très nom-
breux, qui étaient a! achés à une circonstan-
ce — étaient vraisemblablement édités dans
l’espoir d’une conservation.
Ce faisant, le Mercure se positionne dans
le paysage éditorial, d’abord en cherchant
le plus souvent à avoir la primeur d’un air,
ensuite par la fi xation écrite et la forme ma-
térielle de celle-ci, rapidement stable : tous
ces éléments dessinent les contours d’un ré-
pertoire que son inclusion dans le périodique
protégeait de la vulnérabilité des feuilles vo-
lantes et que l’on pouvait cependant conser-
ver séparément. La mutilation de certains
74. Outre le phénomène de simple réédition, on note
l’importance quantitative des airs publiés ailleurs avec
une ou plusieurs musiques diff érentes, l’ajout ou la sup-
pression de strophes, l’isolement d’une strophe secon-
daire constituée en poème indépendant, et de multiples
formes de parodie.
70
A$$' P%#Z[@
exemplaires l’a! este, tout comme l’existence
d’une collection, en cinq volumes, réunissant
les airs du Mercure parus de 1678 à 174075.
De l’impromptu au répertoire
Le lien, qui n’est paradoxal qu’en apparen-
ce, entre une pièce de circonstance et une fi -
nalité quasiment patrimoniale, n’a en fait rien
d’original. Comme les livrets de spectacles
distribués ou vendus aux spectateurs, mais
aussi comme les relations de fêtes — genre
prisé dans les grandes fêtes de cour renais-
santes aussi bien que par les lecteurs du
Mercure — elle contribue à fi xer dans la mé-
moire un spectacle ou un événement ; rappel
du plaisir du spectacle pour les uns, empathie
et illusion de participation pour les autres,
ces airs forment le goût tout en assumant une
fonction sociale et politique. Écrits par une
multitude de poètes, professionnels et ama-
teurs, fameux ou débutants, les textes liés aux
circonstances sont en eff et toujours prompts à
célébrer la gloire du plus grand roi du monde
et la concorde civile de ses sujets. Les livrets
75. « Airs du Mercure galant de 1678 à 1740. avec ta-
bles chronologiques manuscrites », s.l., s.n., (FG, C.1551
CGA). Ce recueil se divise en 5 volumes in-4°, dont
3 oblongs.
reproduits par le périodique, les extraits de
pièces chantées dans des circonstances glo-
rieuses ou festives et les airs fréquemment
liés aux circonstances matérialisent ainsi un
fragment — un éclat, serait-on tenté de dire
— d’un événement mémorable, offi ciel, ap-
pelé à s’inscrire, de multiples manières, dans
les mémoires. En publiant relations, poésies
et airs notés, le Mercure franchit la frontière
entre la sphère publique et la sphère privée
(for intérieur ou cercle étroit de la sociabilité
privée) et oeuvre à la diff usion de ces événe-
ments en privilégiant leur appropriation inti-
me par les lecteurs. Au-delà même des événe-
ments, la mise en forme poétique et musicale
façonne incontestablement un moule social,
un mode de réception des événements, des
sentiments, des manières d’être conformes à
un idéal de société. À ce titre, ces oeuvres sou-
vent miniatures gagneraient à être replacées
dans le vaste champ d’étude de l’histoire de
la presse et, simultanément, à être analysées
comme autant de manifestations de l’art of-
fi ciel, en ce qu’elles sont bel et bien l’une des
multiples formes esthétiques de représenta-
tion de la légitimité du pouvoir.
Anne P%#Z[@
CNRS (IRPMF)
Concerne un périodique
Concerne une personne