Référence
MOUREAU François, « Les débuts de la presse en langue française (1631-1715) », Australian Journal of French Studies, vol. 18, no 1, septembre 1981, p. 122-133.
Référence courte
Moureau 1981
Type de référence
Texte
Les d6buts de la presse en langue
franqaise (16 3 1-1715)
FRANCOIS MOUREAU
On fixe, a juste titre, la naissance de la presse pkriodique avec la
Gazette de Renaudot. Auparavant il n’y a que quelques feuilles surgies
des dvhements - les Occasionnels - ou des annales comme le Mercure
francois creC en 1605; les unes meurent quand une actualiti particulikre
ne les nourrit plus, les autres qui pretendent ecrire I’histoire s’accordent
le temps de la rkflexion pour en saisir les lignes. Un rapport nouveau
avec I’imprime nait: il devient un bien de consommation perissable, si
perissable que rares sont les collections importantes qui nous sont parvenues
de la presse de I’Ancien RCgime. Le desir d’ttre informe de
l’actualite politique, litteraire ou scientifique correspond a un besoin
certes ancien, mais que les temps troubles du seizikme sikcle et les
techniques d’imprimerie ne permettaient pas de satisfaire sans d’enormes
difficultks. La naissance de la presse coi’ncide avec le renforcement du
pouvoir politique central. Ce n’est pas un hasard. Les piriodiques
franqais du XVII“ sikcle ont etC, sinon cries par I’autorite, du moins
organises selon ses vues.
A) LA PRESSE D’INFORMATION POLlTlQUE - LA GAZETTE
Si la Gazette n’est guere interessante pour I’historien de la litterature,
elle presente deux caracteristiques que nous retrouvons dans toute la
presse parue en France: c’est d’abord une aventure commerciale menee
par un homme et, ensuite, une entreprise etroitement contrBICe par
I’Etat. Theophraste Renaudot s’est sans doute inspire de ce qui se faisait
en Angleterre avec les News ou a Francfort avec la Gazette des Postes,
mais il a le merite d‘avoir donne a la gazette d’information politique une
forme qui se maintiendra jusqu’a la Revolution dans les divers avatars
du journal fond6 par lui en 1631. II a eu le sentiment que rien ne perd
plus vite de son interit que I’actualite politique: “L’histoire est le rCcit
des choses advenues: la Gazette seulement le bruit qui en court”. D’ou
la nicessite de paraitre regulikrement et avec une pkriodiciti aussi
rapprochte que le permettent la collecte de I’information et la diffusion
du periodique par les postes. Mais la politique est une matikre brGlante
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LES DEBUTS DE LA PRESSE
qu’aucun gouvernement ne peut laisser entre les mains d’un commentateur
irresponsable. Le pouvoir royal appliqua au journalisme naissant les
rkgles qu’il imposait au livre en general et aux sociCtCs commerciales ou
industrielles: il en autorisa I’existence par I’octroi d’un privilkge personnel.
Le portrait ideal du createur du journalisme politique en France se
dessine aisdment: ce devait Etre un entrepreneur avisC et un homme sOr.
ThCophraste Renaudot possCdait ces qualitb.
NC a Loudun en 1586 de parents Protestants, il fit des Ctudes de
mCdecine a Montpellier, puis s’installa dans sa ville natale oh il attira
I’attention de I’Cveque, alors obscur, de Luqon, Richelieu et, plus particulikrement,
du P. Joseph. La pratique de son mCtier lui ayant rCvClC
I’Ctendue de la miskre des classes dtshkritees, il crCa en 1612 un Bureau
d’Adresses et de Rencontre chargC de centraliser les aumbnes et de mettre
en contact les lmes charitables avec les dmes en dktresse. Pour ce faire,
il eut I’idee de publier des espkces de feuilles d’annonces. En 1612
mCdecin du Roi, Commissaire gCnCral des Pauvres en 1618, il se convertit
au catholicisme en 1628. Entre-temps, I’etoile de Richelieu avait
grandi. Le 30 mai 1631, fut octroyk le privilkge de composer une gazette
B Th. Renaudot, “a ses enfants, [. . .] successeurs ou ayants droit de lui,
[. . .] a perpituite, [. . .] et ce exclusivement a tous autres”. Le roi
adjoignit au privilkge une pension de 800 livres. La Gazette Ctait nCe:
elle bkneficiait de I’experience acquise par Renaudot dans ses feuilles
d’annonces, d’une imprimerie et des sources d’information fournies par
les bureaux ministkriels.
II existait alors, au moins depuis le debut du sikcle, une petite presse
clandestine qui tentait de rendre compte presque quotidiennement des
secrets du cabinet des Princes. Manuscrites, diffusees par abonnement,
ces “nouvelles a la main” composCes par des nouvellistes qui se rCunissaient
dans les jardins de la capitale ou dans la Galerie du Palais pour
les historiographes de la Republique des Lettres Cchappaient totalement
au contrble royal. Elles se permettaient d’etre piquantes, satiriques et
volontiers frondeuses. La Gazette eut d’abord pour fonction de donner
une version autorisee de I’actualitC politique et de faire, avec toute la
puissance de son privilkge, une concurrence que I’on espCrait mortelle
aux nouvellistes. Cette feuille hebdomadaire, CtoffCe rapidement de
quatre a huit pages, relatait les dernikres nouvelles de I’etranger et de
France. L’intirtt de ces dernikres Ctait mince: Renaudot se limitait
aux informations concernant la Cour, la famille royale et les nominations
accordCes par le Roi. Le succks des armes franqaises Ctait complaisamment
rapportt, on omettait les revers. Sentant que ces Cchos monotones
engendraient I’ennui, le rCdacteur entreprit dbs 1632 de les agrhenter
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FRANCOIS MOUREAU
de reflexions politiques personnelles, mais il dut renoncer rapidement a
cette nouveautd et se contenta de Suppftments a partir de 1634.
La soif d’information etait si grande que la Gazette eut du succts, on
en fit des contrefacons. En 1635, Renaudot se fit renouveler son privilege
aprts un procts oh les imprimeurs, mecontents de cette exclusiviti,
s’etaient dechafnes. La Gazette bCnCficiait d’illustres collaborateurs,
Richelieu et Louis XI11 hi-mime, qui ne dedaignait d’y expliquer
anonymernent sa politique. A la mort de Richelieu, Mazarin accorda sa
protection au pkriodique. On recompensa Renaudot de sa perspicacite
a saisir les divers mouvements de la politique royale en le nommant
historiographe de Sa Majesti ( 1649).
Quand la Fronde des Parlements survint ( 1649 ), Renaudot se transporta
avec son imprimeur a Saint-Germain, ou il servit les interits de la
Reine. Ses deux fils, Isaac et Eustbe, demeurkrent a Paris pour publier
un Courrier franqais proparlementaire, dont Theophraste Renaudot obtint
I’interdiction a son retour dans la capitale en avril 1649. Sa reputation de
“mazarin” lui fit perdre sa pension au moment de I’exil de son protecteur.
I1 mourut le 25 octobre 1653, ayant multiplit dans les dernitres annees
de sa vie les Extraordinaires de la Gazette oh il rapportait plus largement
que dans les Ordinaires les evtnements importants du jour. Ses fils lui
succtdtrent a la direction du journal, puis le fils d’Eustbe, I’abbC Renaudot,
orientaliste en renom (a partir de 1679).
La Gazette offre pour I’histoire politique des rtgnes de Louis XI11 et de
Louis XIV un recueil de matkiaux importants entiche certes de partialitk,
mais qu’on chercherait vainement ailleurs. Avant la creation des revues
trudites et litteraires, les privilegies de la Gazette surent s’entourer de
collaborateurs kminents, le romancier La Calprenkde, I’historien Mtzeray
et, plus tard, Guilleragues, I’auteur des Lettres portugaises. Le style du
pkriodique y gagna. Mais les “mazarinades”, chefs-d’ceuvre de la petite
presse politique pendant la Fronde, font voir ce qui manque a I’evidence 6
la Gazette: une manikre libre et originale de rapporter les evinements. Les
gazettes de langue francaise parues a I’exterieur du royaume surent faire
leur profit de ce grave defaut. La Gazette d’Amsterdam (1667), celle
de Leyde ( 1680) et surtout le Journal de Verdun ( 1704) feront en France
mSme une concurrence efficace a la trop monotone Gazette: elles avaient
sur le journal de la famille Renaudot I’avantage du fruit defendu.
B) LA PRESSE D’ERUDITION
I. LE JOURNAL DES SAVANTS
Mais il fallut attendre plus de trente ans aprts la Gazette pour voir
apparaftre en France la premikre revue d’erudition. La procedure adrnini-
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LES DEBUTS DE LA PRESSE
strative qui avait preside a la naissance de la Gazette pouvait s’appliquer
a une forme de journalisme qui n’etait pas comprise dans le privilkge de
Renaudot. Ce delai s’explique par diverses raisons: les correspondances
erudites - d’un Chapelain avec Montausier ou du mtdecin Gui Patin,
par exemple - palliaient les difficultis que rencontrait la Ripublique
des Lettres a s’informer, mais c’etaient des debats entre initiis; I’erudition,
encore volontiers exprimee en langue latine et dans un style qui n’accordait
aucune place aux agriments du langage, cultivait avec une certaine
raideur sa difference. L’honnite homme n’avait que faire de ces subtilitks
pedantes, de ces querelles de docteurs, mais bien qu’il pretendit ne se
piquer de rien, il ne trouvait pas inutile de s’y interesser si on lui prisentait
les choses de facon attrayante: en France, la presse d’krudition est
originellement une aeuvre de vulgarisation. Cela la distingue, par exemple,
des Acta Eruditoritni parus a Leipzig. Une telle entreprise demandait une
conversion intellectuelle des savants qui ne se fit pas en un jour. Incomparablement
plus paralysante itait la difficult6 de juger des productions
savantes sans que cela deplQt 1 I’un des corps constitues de la science,
de la religion ou de la politique, et I’on etait presque sQr en plaisant a
I’un de mecontenter I’autre.
Le Journal des Savants naquit d’une decision politique de Colbert
qui avait reuni dans sa “petite academie” ( 1663) certains des futurs
redacteurs de la revue. Mais on est redevable de sa creation a la personnalite
la plus independante parmi les createurs de journaux franqais
du XVII“ sikcle. Denis de Sallo, conseiller au Parlement de Paris, avait
I’habitude assez commune dans la Robe, ou I’on trouvait des esprits
encyclopediques et d’un commerce agrkable, de lire la plume a la main
les ouvrages de sa bibliothkque et d’en faire des extraits. II se rencontra
avec Colbert dans le projet de “faire savoir ce qui se pass [ait] de nouveau
dans la Ripublique des Lettres”. Le 5 janvier 1665 paraissait le premier
numero d’une revue qui allait traverser siecles et revolutions. Le titre de
Joitrnal des Savanrs effraya quelque peu la clientkle: il est evident que
Sallo hksita dans ses premieres livraisons sur la forme donner a son
pkriodique. Serait-ce un recueil annuel destine a rendre compte du progrks
de la connaissance ou une bibliographie analytique mensuelle? Sallo se
dkcida pour une periodicite hebdomadaire et pour une pagination reduite:
c’etait prendre le parti de privilegier I’actualiti et courir quelque risque.
Aprks trois mois, sur intervention du Nonce, Sallo dut se dkmettre de la
direction du Jorrmal dtJ.s Savanr.s. Sans doute avait-il eu la naivete de
penser qu’en s’entourant de collaborateurs janshistes, comme I’abbt de
Bourzcis ou comrne Gomberville pour I’histoire, ce journal de bonne foi
et de libre examen n’aurait pas attiri. les foudres de la censure. Dans une
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FRANCOIS MOUREAU
lettre a Colbert, Sallo dtsabust se dit dCgoQtC de poursuivre son entreprise.
Le premier avatar du Journal des Savants n’est pas le moins inttressant
pourtant: malgrt une mtthode analytique qui rend les comptes
rendus assez impersonnels, ou y trouve la marque du caractkre de Sallo:
une curiosite infatigable qui lui fait rechercher toutes les productions
Crudites de l’Europe, un goQt dominant pour le droit et la physique, une
relative indifftrence aux belles-lettres. L‘essentiel des livraisons est cependant
consacrt a la thkologie: c’est I’aspect savant du Journal, mais I’importance
grandissante des comptes rendus d’ouvrages en langue vulgaire
et les notes gourmandes sur les monstruositts de la nature prouvent qu’il
ne veut pas s’alitner le public mondain. Les successeurs de Sallo priviltgieront
I’une ou I’autre de ces deux directions.
Quelques mois aprks le dtpart de Denis de Sallo, le privilkge du
Journal des Savants fut accord6 i I’abbt Gallois, ami de Colbert, bibliomane
et ancien collaborateur du fondateur de la revue; il le fit paraitre
trks irrCgulikrement de janvier 1666 a janvier 1674. Dans ses livraisons
assez ternes, il rkgne un conformisme religieux que relkvent a peine des
poltmiques avec des thtologiens Protestants. Seule originalitt: Gallois
ouvre largement la revue aux querelles scientifiques; on regrettera son
absence de goQt pour la litteratwe, qu’il semble trouver indigne du ptriodique.
Dans les ann6es oh furent imprim6es la plupart des comkdies de
Molikre ou des tragtdies de Racine et les Pense‘es de Pascal, on aurait
attendu autre chose que le silence. L’abbt de la Roque (dkcembre 1674-
dicembre 1686), qui reprit avec ses collaborateurs le fardeau, etait un
savant consciencieux, laborieux, quoique sans grand talent.‘ll rendit au
Journal des Savants sa parution rigulikre, mais s’engagea dans une voie
qui fit scandale dans la Rtpublique des Lettres: n’imagina-t-il pas de
vouloir faire du Journal une revue de vulgarisation destinie au plus grand
nombre, aux “Artisans” (1681 ), aux “moins habiles, et [aux] ouvriers
mCme” (1683)? Ce melange des genres, combine avec la concurrence
que commenqaient de lui faire les revues hollandaises et la mtdiocritt de
ses comptes rendus le plus souvent limitts a des extraits de preface ou
une paraphrase insipide, lui fut fatal.
I1 fallut confier la tiche de redonner au pkriodique sa pugnacitk contre
les Bayle et les Le Clerc a un esprit dot6 d’une autorit6 indiscutable. Le
Prtsident Cousin (novembre 1687 - dtcembre 1701 ) , Censeur royal,
ferme mais moderk dans ses opinions, de goQt peu mondain mais accueillant
pour ce qui n’ttait pas exclusivement du domaine des “savants”,
remplit parfaitement le r61e qu’il se vit attribuer. Accordant une place
conforme leur importance & toutes les idtes pourvu qu’elles fussent
exprimtes avec honnitett, il voulut Gtre une espkce d’arbitre de la RCpu-
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LES DEBUTS DE LA PRESSE
blique des Lettres europeenne; sans abdiquer ses propres idees, il entretint
une correspondance avec tous les savants qui se conformaient a ces
principes et, avant les Eloges academiques de Fontenelle, il tlabora dans
ses notices nicrologiques des savants une esptce d’histoire des sciences.
Si la direction du President Cousin a rendu au Journal des Savants sa
reputation intellectuelle, on lui est encore plus redevable d’avoir sorti les
sciences de leur ghetto et de les avoir presentees sans facile vulgarisation
a une elite. Le President Cousin est dCjA en quelque maniere un journaliste
des Lumitres. Mais c’est aussi le dernier reprtsentant d’un esprit
encyclopedique que le progrt‘s des sciences et leur diversification rendaient
a la fin du XVII” sit‘cle chimirique. En 1701, le Chancelier de Pontchartrain,
conseille par son neveu I’abbe Bignon, dicida une reforme
fondamentale du pkriodique.
I1 s’attribua pleine autorite sur lui et, conscient que son contr6le serait
mieux assure si chaque rubrique Ctait pourvue d’un sptcialiste responsable,
il reunit chaque semaine chez son neveu une assemblte de savants
qu’il chargea de confectionner la revue. C’en ttait fait de ces entreprises
ou un rddacteur principal jonglait avec les diverses spdcialitks au risque
de n’en posseder reellement aucune. L’exemple des Mtnioires de Trtvoux,
nees quelques mois plus t6t, dut inspirer I’abbt Bignon. Mais la rCforme
fut trop tardive, car le Journal des Savants ne retrouva jamais I’influence
qu’il avait eue au cours du siecle precedent.
II. LES MEMOIRES DE TREVOUX
A I’origine des Me‘moires de Trdvoux, il y a la volonte de la Compagnie
de Jesus et une possibilite offerte par la PrincipautC de Dombes
de tourner le systtme des priviltges. Devant la lutte idiologique mente
brillamment du Refuge par la presse hollandaise de langue franqaise,
devant le laxisme relatif manifest6 par le Journal des Savants, les Jtsuites
sentirent la nCcessitC de crCer un organe de presse combattif. Le duc du
Maine posskdait avec Trevoux et les Dombes un territoire qui n’ktait pas
soumis a la legislation franqaise et aux tentations gallicanes du pouvoir
royal. Les Jesuites du Colltge Louis-le-Grand de Paris persuaderent le
fils ICgitimC du Roi de leur apporter son soutien. En mars 1701 sortit
des presses le premier numkro des Mdmoires pow servir a l’histoire des
sciences el des arts. Une Cquipe composee des PP. Hardouin, Buffier,
Despineul, Catrou et Tournemine, qui en devint rapidement le coordinateur,
se donna pour but de rendre compte des livres imprimis en Europe
dans tous les domaines, et particulikrement dans ceux de la thtologie,
de la patristique et de la philosophie. Les journalistes de TrCvoux confirmerent
I’habilete que I’on prete a leur Ordre en se disant adeptes d’un
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FRANCOIS MOUREAU
certain neutralisme en matitre idiologique: “Nous ne nous prktendons
pas infaillibles” ( 1713); “l’esprit de partialiti est un icueil dangereux
ou bien des journalistes ont tchoui” ( 1720). 11s se piquerent d’une tolerance,
qui n’etait d’ailleurs pas feinte, “except6 quand il s’agira de la
Religion, des bonnes meurs, ou de I’Etat” (Priface, mars 1701). Et, en
vCritC, sous le rtgne de Louis XIV et avant les querelles philosophiques
qui durciront la position du periodique, les Mttnoires de Trtvoux sont
d’une lecture agreable, les Opines sont tres habilement dissimulkes sous
une benignite ecclisiastique qui n’exclut pas la fermetk. Les professeurs
de Louis-le-Grand iduquaient la jeunesse la plus huppie de France et
ils ne rkussissaient pas trop mal: un Voltaire leur conserva de la gratitude.
Moins Crudits que le Journal des Savants, plus ouverts aux bruits du
monde bien qu’ils dtdaignent de traiter d’une litterature par trop profane
comme le roman ou le thestre, les Mtmoires de Trtvoux eurent un
public ou I’honntte homme cfitoyait I’intellectuel ennemi du ptdantisme.
D’abord bimestriel, puis a partir de 1702 mensuel, le journal jisuite sut
s’entourer de collaborateurs sdculiers ou laiques parmi les plus brillants
de I’Europe savante que ce soit Leibniz, le President Bouhier ou Antoine
Galland, le traducteur des Mille et une Nuits. Les Nouvelles de la Rtpublique
des Lettres de Bayle s’armaient d’ironie, les Mtmoires de Trtvoux
choisirent un ton impersonnel et accueillirent volontiers I’extrait que les
auteurs faisaient de leurs propres ouvrages; leur courtoisie etait une arme.
11s respectaient les hommes et pourchassaient “l’erreur” sans tapage. En
1703, Boileau fut la victime de leur equivoque objectiviti, il s’en souviendra
dans sa Satire XII”. Mais dans I’ensemble. malgrC les difficultis
mattrielles de la liaison entre Paris et Trevoux, les Mttnoires sont d’une
belle tenue, d’un style aise et d’une incomparable variCtC par rapport A
la presse de I’epoque. Ce sera un adversaire sur lequel il faudra compter
dans la lutte philosophique.
111. LES JOURNAUX DE BAYLE ET DE LE CLERC
On a dija pu mesurer I’influence determinante qu’avait eue la presse
de Hollande sur la transformation des pkriodiques privilegies francais.
Deux noms dorninent la production du Refuge: celui d’un grand journaliste,
Pierre Bayle, et celui d’un compilateur laborieux, Jean Le Clerc.
On parlera ailleurs du philosophe Bayle: sa premitre gloire vint, avant
le Dictionnaire, de sa direction des Nouvelles de la Rtpuhlique dcs
Lettres. Ce reformi a la culture encyclopedique, d’un enthousiasme et
d’une verdeur de langage digne des premiers humanistes du XVI” sitcle
entretenait avec ses amis une correspondance remplie des menus CvCnements
de I’univers des savants, d’anecdotes ironiques ou s’ipanouissait
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LES DEBUTS DE LA PRESSE
un scepticisme qui ne faisait pas fi de la recherche de la vtritt si
kvanescente qu’elle fQt. “Je suis un philosophe sans entktement”, a-t-il
Ccrit en 168 1. Bayle renoua avec le projet de I’abbC de la Roque: informer
les non-sptcialistes par une vulgarisation de bon aloi. Le premier numCro
des Nouvelles vit le jour en mars 1684. Bayle destinait son journal aux
“cavaliers” et aux “dames”, c’etait d’une certaine manikre s’inspirer dans
un domaine difftrent du projet du Mercure galant dont nous traiterons
plus loin. II fallait “essayer un peu les choses”, “diversifier le plus qu’on
pourra”. Les Nouvelles de la Rtpublique des Lettres ne furent pas une
concurrence directe au Journal des Savants avec lequel Bayle eut au
dtbut de bonnes relations: c’est au jour le jour I’histoire intellectuelle
d’un homme aux goQts universels et qui defend hautement son droit a
la subjectivitt. “J’agis en historien, et non pas en homme qui adopte les
sentiments des auteurs dont il parle” (mars 1684). Dans ses comptes
rendus suivis de courtes notes - le “catalogue” - oh il donne libre
cours a sa verve, il dtnonce les dogmatismes et les aberrations de pensCe,
avec une particulithe gourmandise pour les superstitions, le pedantisme
et I’orthodoxie catholique de la nociviti de quoi la Rkvocation de I’Edit
de Nantes (octobre 1685) le persuade encore plus, s’il etait possible.
Bayle se mCle de parler de tout, mais spkcialement des ouvrages franqais
ou latins parus en Hollande: il est un amplificateur incomparable de la
penste hetkrodoxe. Son influence se deckle au nombre de bibliothtques
privies francaises ou les Nouvelles de la Rtpublique des Lettres sont
prksentes. On les interdit en France, mais on les lit i la Cour. Les trois
annees ou Bayle dirigea le journal, jusqu’l fkvrier 1687, ont eu pour la
crise de la conscience europienne une importance sans commune mesure
avec la relative brikvetk de la carrikre journalistique de Bayle. Le journal
survkcut jusqu’en 1718, sous des directeurs dont le plus notable est
Jacques Bernard, mais i I n’eut plus cette alacritt avec laquelle son fondateur
traitait d’histoire, de philosophie, d’antiquitis, de sciences, sans
nkgliger la littkrature.
Le caractkre de Jean Le Clerc (1657-1736) est a I’opposk de celui de
Bayle. Et pourtant beaucoup de choses pouvaient les rapprocher: I’appartenance
a la Reforme, une culture encycloptdique et une puissance de
travail exceptionnelle. Mais les rapprochements s’arrktent la: Le Clerc
s’etait plus ou moins enfui de Genkve, il passait pour arminien, dogmatique
rationaliste, voire spinoziste ainsi que I’on accusa Bayle dans les
Nouvelles. II avait aussi une teinture de cosmopolitisme qu’ignorait Bayle.
Sa BihliothPque universellc et historique, mensuel crCi en 1686 et qu’il
continua pendant cinq ans, suit des principes journalistiques absolument
diffkrents de ceux de Bayle: elle prktend h I’impartialitk, a la prudence,
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FRANCOIS MOUREAU
au solide, au sCrieux sans fantaisie. L’ensemble est terne, m&me dans les
polCmiques que Le Clerc suscita.
La BibliofhZque univcrselle a cependant rempli un rble admirable dans
I’histoire des idCes en rCvClant au public franqais la philosophie anglaise
dont I’importance pour les Lumikres fut diterminante. Le Clerc entretint
d’ailleurs des relations chaleureuses avec John Locke. Sa BibliofhZque
choisie ( 1703- 17 13 ) , devenue en 1 7 14 la BibliothZque ancienne ef
moderne, ne prksente pas le m&me inti&: Le Clerc s’y consacre moins
a I’actualitC Crudite qu’a des commentaires sur ses lectures dirigkes par
le grand ceuvre qu’il avait entrepris, I’Cdition critique de la Bible. Ses
BibliothPques, si ribarbatives qu’elles puissent paraitre, ont eu un succks
durable au moins Cgal h celui des Nouvelles de la Rkpublique des Letfres.
Elles sont avec le Journal des Savants - Le Clerc et Bignon savaient
s’apprkcier malgrC leurs divergences idCologiques - les derniers tCmoins
d’un journalisme irudit encore nourri d’esprit scolastique.
C) LA PRESSE MONDAINE - LE MERCURE GALANT
C’est avec rkticence que la presse savante s’ouvrait au public des nonspecialistes.
Les tentatives de La Roque avaient CchouC, celle de Bayle
fut sans lendemain. 11 existait pourtant un public mondain qui, le raffinement
des rnceurs aidant, entendait s’orner I’esprit et embellir sa conversation
de tous les menus Cvinements de la vie intellectuelle. Dans les
cercles de Paris on jouait aux questions galantes ou aux Cnigmes, un
Coulanges composait des chansons, on dCcorait une Julie d’Angennes
d’une “guirlande” de petits vers, le jeune roi Louis XIV dansait dans
les ballets, la critique dramatique cherchait son langage avec la querelle
du Cid ou celle de L’Ecole des Femmes, on s’exerqait au parallkle des
gCnies de Corneille ou de Racine . . .
C’est A Loret et a sa Muse historique (1650-1665) que I’on doit la
premit?re forme de presse rapportant dans un nonchalant dCsordre les
CvCnements de la Cour et de la Ville, la parution des livres nouveaux
et les reprksentations thiitrales. Ces Lettres en vers burlesques dCdiCs
de grands personnages eurent dans les deux dCcennies suivantes des
imitateurs, mais on n’y trouve gukre qu’une mine d’Cchos ou la complaisance
le dispute a la frivolitk. On en extraira pourtant quelques
comptes rendus d’atmosphkre sur la crdation des Prtcieuses ridicules
(Loret, 6 dicembre 1659), des Ficheux (Loret, 20 aoijt et 19 novembre
1661), de Sertorius (Loret, 4 mars 1662), de L’Ecole des Femmes
(Loret, 13 janvier 1663), de Dom Juan (Loret, 14 fCvrier 1665), du
Misanthrope (Robinet, 28 novembre 1666) ou d’Andromaque (Robinet,
19 novembre 1667) . . . Le Mercure galant fond6 en 1672 mit un terme
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LES DEBUTS DE LA PRESSE
a peu prks dCfinitif A ces tentatives. Jean Donneau de VisC (1638-1710)
s’y inspirait des gazettes en vers en reprenant la fiction d’une lettre
adressCe a un correspondant et comportant sans ordre apparent les nouvelles
IittCraires ou mondaines. Mais le privilkge personnel qu’il avait
requ le mettait au meme rang que la Gazette ou que le Journal des
Savants: le Mercure fut pendant longtemps le seul mensuel IittCraire
autorisi en France. C’est un pot-pourri de petits vers, de chansons, de
comptes rendus dramatiques ou IittCraires, sans oublier une large part
faite aux nouvelles de la Cour (nominations, dons du Roi, nicrologies)
et aux informations militaires fort nombreuses en ces temps oh I’imptrialisme
francais tentait de subjuguer I’Europe. Cette dernikre partie oi~
De Vise prodiguait I’encens au Roi lui valut quelques pensions copieuses.
De Vist dut interrompre son entreprise en 1674 aprks 6 numCros: sans
doute. ces flatteries abondantes avaient-elles lass6 un public dCjA largement
abreuvi par la Gazette.
Le Mercure renaquit sur de nouvelles bases en 1677. De VisC dCveloppa
les sections IittCraires du pkriodique; sans trop restreindre la partie
politique qu’a partir de 1688 il reltgua en partie dans des volumes
d’Affaires du temps, il eut I’ambition d’2tre I’arbitre des modes que ce
fussent celles des colifichets ou celles de la philosophie. En 1681, il
s’associa avec Thomas Corneille pour la redaction et le profit du journal.
Le neveu des Corneille, Fontenelle, collaborait depuis plusieurs annCes
dtjh a I’embellissement du Mercure par des vers galants ou des rkflexions
au style dtlicat et prkcieux. Le Mercure devint le journal des dames et
des provinciaux qui voulaient humer I’air de Paris. De VisC sut utiliser
ces bonnes dispositions en conviant ses lecteurs a des joutes d’Cnigmes
ou ?I lui envoyer les productions de leur veine poitique: il accueillit ces
essais dans ses volumes d’Extraordinaires (a partir de 1678).
Si le SUCC~S du ptriodique vient essentiellement de son caractkre
mondain, des petits vers, des bouts-rimts, des Cnigmes, des deux chansons
mensuelles - Ballard s’en inspira en crtant en 1690 un pdriodique
musical donnant les derniers “airs strieux et a boire” -, son influence
sur la vie littdraire de la fin du sikcle dtpasse largement ce que plus tard
Dufresny appellera les “menuailles mercurales”. InspirC largement par
Fontenelle et Thomas Corneille, le Mercure s’engagea dklibCrCment aux
cBtCs des Modernes dans la premiere Querelle. L’antifCminisme des
partisans des Anciens, leur goQt de I’trudition et d’une littirature d’un
ton elevk s’opposaient a ce qui Ctaient les fondements memes du Mercure.
La Bruykre disait que le Mercure Ctait “immf.diatement au-dessous du
rien”. De VisC rCpondit au discours de rtception acadkmique de I’auteur
des Caract2res par un article violent (juin 1693) et accueillit les ceuvres
131
FRANCOIS MOUREAU
des Modernes: on doit au Mercure la publication en Cdition pre-originale
de plusieurs contes de Perrault. Dans le domaine de la critique lilteraire,
on retiendra particulibrement la lettre de Fontenelle sur La Princesse de
Cf2ves (mai 1678). Mais I’intCrit que portait chacun des rkdacteurs au
thCPtre s’exprime par de nombreux comptes rendus dramatiques parfois
dCparCs de quelques prtjugCs quand il s’agit de Racine, par exemple.
Dans les premitres anntes du XVIII‘ sitcle, De VisC et Thomas
Corneille devinrent aveugles, la tenue du Mercure en souffrit. Aprts la
mort de De VisC, le privilbge du journal fut accord6 en 1710 a Charles
Dufresny qui se chargea de sa confection jusqu’en 1714. Ces quelques
annCes sont parmi les plus brillantes du pkriodique, qui Ctait une entrepnse
trts rentable: les contrefaqons et une tentative de Nouveau Mercure
A TrCvoux en sont la preuve. A condition qu’il ne se milht pas de
politique, cet esprit original et un peu mystCrieux qu’Ctait Dufresny eut
I’autorisation de mener a sa guise la direction du Mercure. I1 reprit largement
les principes de De Vise, tout en donnant au ptriodique un ton
neuf: moins de petites nouvelles frivoles ou de jeux insipides qui I’ennuyaient,
une plus grande attention aux progrts des sciences, le tout
exprim6 dans la langue vive et ironique d’un kcrivain de qualit6 dont les
auvres dramatiques, les historiettes et les Amusements se‘rieux et comiques
ne furent pas sans influence sur le jeune Marivaux qui, quelques
annCes plus lard, donna ses premiers essais journalistiques au Mercure.
Au moment de la mort de Louis XIV, la presse pCriodique franqaise
est, par le jeu des priviltges, a peu prbs formCe dans trois domaines qui
couvrent I’essentiel de I’information. La politique est confiCe 2 la Gazette,
I’Crudition au Journal des Savants et aux officieux Mtmoires de Trtvoux,
la vie mondaine et la littirature au Mercure. A part les Mtmoires de
Tre‘voux, victimes de la suppression de la Compagnie de JCsus, ces grandes
institutions diffusant une idtologie sans danger pour le pouvoir royal
vdcurent jusqu’a la Rtvolution. Mais le succts remportt par la presse
de langue franqaise imprimCe hors du royaume concurrenqait vigoureusement
leur influence. Mime dans le domaine littiraire, la presse hollandaise
sut, avant la RCgence, prendre une place qui s’accrut dans les dkcennies
suivantes. Victime de ses tares originelles, la presse franqaise Ctait ma1
prCparCe au grand combat des Lumitres.’
Universiie‘ de Haute-AIsace, Mulhouse
franqaise (16 3 1-1715)
FRANCOIS MOUREAU
On fixe, a juste titre, la naissance de la presse pkriodique avec la
Gazette de Renaudot. Auparavant il n’y a que quelques feuilles surgies
des dvhements - les Occasionnels - ou des annales comme le Mercure
francois creC en 1605; les unes meurent quand une actualiti particulikre
ne les nourrit plus, les autres qui pretendent ecrire I’histoire s’accordent
le temps de la rkflexion pour en saisir les lignes. Un rapport nouveau
avec I’imprime nait: il devient un bien de consommation perissable, si
perissable que rares sont les collections importantes qui nous sont parvenues
de la presse de I’Ancien RCgime. Le desir d’ttre informe de
l’actualite politique, litteraire ou scientifique correspond a un besoin
certes ancien, mais que les temps troubles du seizikme sikcle et les
techniques d’imprimerie ne permettaient pas de satisfaire sans d’enormes
difficultks. La naissance de la presse coi’ncide avec le renforcement du
pouvoir politique central. Ce n’est pas un hasard. Les piriodiques
franqais du XVII“ sikcle ont etC, sinon cries par I’autorite, du moins
organises selon ses vues.
A) LA PRESSE D’INFORMATION POLlTlQUE - LA GAZETTE
Si la Gazette n’est guere interessante pour I’historien de la litterature,
elle presente deux caracteristiques que nous retrouvons dans toute la
presse parue en France: c’est d’abord une aventure commerciale menee
par un homme et, ensuite, une entreprise etroitement contrBICe par
I’Etat. Theophraste Renaudot s’est sans doute inspire de ce qui se faisait
en Angleterre avec les News ou a Francfort avec la Gazette des Postes,
mais il a le merite d‘avoir donne a la gazette d’information politique une
forme qui se maintiendra jusqu’a la Revolution dans les divers avatars
du journal fond6 par lui en 1631. II a eu le sentiment que rien ne perd
plus vite de son interit que I’actualite politique: “L’histoire est le rCcit
des choses advenues: la Gazette seulement le bruit qui en court”. D’ou
la nicessite de paraitre regulikrement et avec une pkriodiciti aussi
rapprochte que le permettent la collecte de I’information et la diffusion
du periodique par les postes. Mais la politique est une matikre brGlante
122
LES DEBUTS DE LA PRESSE
qu’aucun gouvernement ne peut laisser entre les mains d’un commentateur
irresponsable. Le pouvoir royal appliqua au journalisme naissant les
rkgles qu’il imposait au livre en general et aux sociCtCs commerciales ou
industrielles: il en autorisa I’existence par I’octroi d’un privilkge personnel.
Le portrait ideal du createur du journalisme politique en France se
dessine aisdment: ce devait Etre un entrepreneur avisC et un homme sOr.
ThCophraste Renaudot possCdait ces qualitb.
NC a Loudun en 1586 de parents Protestants, il fit des Ctudes de
mCdecine a Montpellier, puis s’installa dans sa ville natale oh il attira
I’attention de I’Cveque, alors obscur, de Luqon, Richelieu et, plus particulikrement,
du P. Joseph. La pratique de son mCtier lui ayant rCvClC
I’Ctendue de la miskre des classes dtshkritees, il crCa en 1612 un Bureau
d’Adresses et de Rencontre chargC de centraliser les aumbnes et de mettre
en contact les lmes charitables avec les dmes en dktresse. Pour ce faire,
il eut I’idee de publier des espkces de feuilles d’annonces. En 1612
mCdecin du Roi, Commissaire gCnCral des Pauvres en 1618, il se convertit
au catholicisme en 1628. Entre-temps, I’etoile de Richelieu avait
grandi. Le 30 mai 1631, fut octroyk le privilkge de composer une gazette
B Th. Renaudot, “a ses enfants, [. . .] successeurs ou ayants droit de lui,
[. . .] a perpituite, [. . .] et ce exclusivement a tous autres”. Le roi
adjoignit au privilkge une pension de 800 livres. La Gazette Ctait nCe:
elle bkneficiait de I’experience acquise par Renaudot dans ses feuilles
d’annonces, d’une imprimerie et des sources d’information fournies par
les bureaux ministkriels.
II existait alors, au moins depuis le debut du sikcle, une petite presse
clandestine qui tentait de rendre compte presque quotidiennement des
secrets du cabinet des Princes. Manuscrites, diffusees par abonnement,
ces “nouvelles a la main” composCes par des nouvellistes qui se rCunissaient
dans les jardins de la capitale ou dans la Galerie du Palais pour
les historiographes de la Republique des Lettres Cchappaient totalement
au contrble royal. Elles se permettaient d’etre piquantes, satiriques et
volontiers frondeuses. La Gazette eut d’abord pour fonction de donner
une version autorisee de I’actualitC politique et de faire, avec toute la
puissance de son privilkge, une concurrence que I’on espCrait mortelle
aux nouvellistes. Cette feuille hebdomadaire, CtoffCe rapidement de
quatre a huit pages, relatait les dernikres nouvelles de I’etranger et de
France. L’intirtt de ces dernikres Ctait mince: Renaudot se limitait
aux informations concernant la Cour, la famille royale et les nominations
accordCes par le Roi. Le succks des armes franqaises Ctait complaisamment
rapportt, on omettait les revers. Sentant que ces Cchos monotones
engendraient I’ennui, le rCdacteur entreprit dbs 1632 de les agrhenter
123
FRANCOIS MOUREAU
de reflexions politiques personnelles, mais il dut renoncer rapidement a
cette nouveautd et se contenta de Suppftments a partir de 1634.
La soif d’information etait si grande que la Gazette eut du succts, on
en fit des contrefacons. En 1635, Renaudot se fit renouveler son privilege
aprts un procts oh les imprimeurs, mecontents de cette exclusiviti,
s’etaient dechafnes. La Gazette bCnCficiait d’illustres collaborateurs,
Richelieu et Louis XI11 hi-mime, qui ne dedaignait d’y expliquer
anonymernent sa politique. A la mort de Richelieu, Mazarin accorda sa
protection au pkriodique. On recompensa Renaudot de sa perspicacite
a saisir les divers mouvements de la politique royale en le nommant
historiographe de Sa Majesti ( 1649).
Quand la Fronde des Parlements survint ( 1649 ), Renaudot se transporta
avec son imprimeur a Saint-Germain, ou il servit les interits de la
Reine. Ses deux fils, Isaac et Eustbe, demeurkrent a Paris pour publier
un Courrier franqais proparlementaire, dont Theophraste Renaudot obtint
I’interdiction a son retour dans la capitale en avril 1649. Sa reputation de
“mazarin” lui fit perdre sa pension au moment de I’exil de son protecteur.
I1 mourut le 25 octobre 1653, ayant multiplit dans les dernitres annees
de sa vie les Extraordinaires de la Gazette oh il rapportait plus largement
que dans les Ordinaires les evtnements importants du jour. Ses fils lui
succtdtrent a la direction du journal, puis le fils d’Eustbe, I’abbC Renaudot,
orientaliste en renom (a partir de 1679).
La Gazette offre pour I’histoire politique des rtgnes de Louis XI11 et de
Louis XIV un recueil de matkiaux importants entiche certes de partialitk,
mais qu’on chercherait vainement ailleurs. Avant la creation des revues
trudites et litteraires, les privilegies de la Gazette surent s’entourer de
collaborateurs kminents, le romancier La Calprenkde, I’historien Mtzeray
et, plus tard, Guilleragues, I’auteur des Lettres portugaises. Le style du
pkriodique y gagna. Mais les “mazarinades”, chefs-d’ceuvre de la petite
presse politique pendant la Fronde, font voir ce qui manque a I’evidence 6
la Gazette: une manikre libre et originale de rapporter les evinements. Les
gazettes de langue francaise parues a I’exterieur du royaume surent faire
leur profit de ce grave defaut. La Gazette d’Amsterdam (1667), celle
de Leyde ( 1680) et surtout le Journal de Verdun ( 1704) feront en France
mSme une concurrence efficace a la trop monotone Gazette: elles avaient
sur le journal de la famille Renaudot I’avantage du fruit defendu.
B) LA PRESSE D’ERUDITION
I. LE JOURNAL DES SAVANTS
Mais il fallut attendre plus de trente ans aprts la Gazette pour voir
apparaftre en France la premikre revue d’erudition. La procedure adrnini-
124
LES DEBUTS DE LA PRESSE
strative qui avait preside a la naissance de la Gazette pouvait s’appliquer
a une forme de journalisme qui n’etait pas comprise dans le privilkge de
Renaudot. Ce delai s’explique par diverses raisons: les correspondances
erudites - d’un Chapelain avec Montausier ou du mtdecin Gui Patin,
par exemple - palliaient les difficultis que rencontrait la Ripublique
des Lettres a s’informer, mais c’etaient des debats entre initiis; I’erudition,
encore volontiers exprimee en langue latine et dans un style qui n’accordait
aucune place aux agriments du langage, cultivait avec une certaine
raideur sa difference. L’honnite homme n’avait que faire de ces subtilitks
pedantes, de ces querelles de docteurs, mais bien qu’il pretendit ne se
piquer de rien, il ne trouvait pas inutile de s’y interesser si on lui prisentait
les choses de facon attrayante: en France, la presse d’krudition est
originellement une aeuvre de vulgarisation. Cela la distingue, par exemple,
des Acta Eruditoritni parus a Leipzig. Une telle entreprise demandait une
conversion intellectuelle des savants qui ne se fit pas en un jour. Incomparablement
plus paralysante itait la difficult6 de juger des productions
savantes sans que cela deplQt 1 I’un des corps constitues de la science,
de la religion ou de la politique, et I’on etait presque sQr en plaisant a
I’un de mecontenter I’autre.
Le Journal des Savants naquit d’une decision politique de Colbert
qui avait reuni dans sa “petite academie” ( 1663) certains des futurs
redacteurs de la revue. Mais on est redevable de sa creation a la personnalite
la plus independante parmi les createurs de journaux franqais
du XVII“ sikcle. Denis de Sallo, conseiller au Parlement de Paris, avait
I’habitude assez commune dans la Robe, ou I’on trouvait des esprits
encyclopediques et d’un commerce agrkable, de lire la plume a la main
les ouvrages de sa bibliothkque et d’en faire des extraits. II se rencontra
avec Colbert dans le projet de “faire savoir ce qui se pass [ait] de nouveau
dans la Ripublique des Lettres”. Le 5 janvier 1665 paraissait le premier
numero d’une revue qui allait traverser siecles et revolutions. Le titre de
Joitrnal des Savanrs effraya quelque peu la clientkle: il est evident que
Sallo hksita dans ses premieres livraisons sur la forme donner a son
pkriodique. Serait-ce un recueil annuel destine a rendre compte du progrks
de la connaissance ou une bibliographie analytique mensuelle? Sallo se
dkcida pour une periodicite hebdomadaire et pour une pagination reduite:
c’etait prendre le parti de privilegier I’actualiti et courir quelque risque.
Aprks trois mois, sur intervention du Nonce, Sallo dut se dkmettre de la
direction du Jorrmal dtJ.s Savanr.s. Sans doute avait-il eu la naivete de
penser qu’en s’entourant de collaborateurs janshistes, comme I’abbt de
Bourzcis ou comrne Gomberville pour I’histoire, ce journal de bonne foi
et de libre examen n’aurait pas attiri. les foudres de la censure. Dans une
125
FRANCOIS MOUREAU
lettre a Colbert, Sallo dtsabust se dit dCgoQtC de poursuivre son entreprise.
Le premier avatar du Journal des Savants n’est pas le moins inttressant
pourtant: malgrt une mtthode analytique qui rend les comptes
rendus assez impersonnels, ou y trouve la marque du caractkre de Sallo:
une curiosite infatigable qui lui fait rechercher toutes les productions
Crudites de l’Europe, un goQt dominant pour le droit et la physique, une
relative indifftrence aux belles-lettres. L‘essentiel des livraisons est cependant
consacrt a la thkologie: c’est I’aspect savant du Journal, mais I’importance
grandissante des comptes rendus d’ouvrages en langue vulgaire
et les notes gourmandes sur les monstruositts de la nature prouvent qu’il
ne veut pas s’alitner le public mondain. Les successeurs de Sallo priviltgieront
I’une ou I’autre de ces deux directions.
Quelques mois aprks le dtpart de Denis de Sallo, le privilkge du
Journal des Savants fut accord6 i I’abbt Gallois, ami de Colbert, bibliomane
et ancien collaborateur du fondateur de la revue; il le fit paraitre
trks irrCgulikrement de janvier 1666 a janvier 1674. Dans ses livraisons
assez ternes, il rkgne un conformisme religieux que relkvent a peine des
poltmiques avec des thtologiens Protestants. Seule originalitt: Gallois
ouvre largement la revue aux querelles scientifiques; on regrettera son
absence de goQt pour la litteratwe, qu’il semble trouver indigne du ptriodique.
Dans les ann6es oh furent imprim6es la plupart des comkdies de
Molikre ou des tragtdies de Racine et les Pense‘es de Pascal, on aurait
attendu autre chose que le silence. L’abbt de la Roque (dkcembre 1674-
dicembre 1686), qui reprit avec ses collaborateurs le fardeau, etait un
savant consciencieux, laborieux, quoique sans grand talent.‘ll rendit au
Journal des Savants sa parution rigulikre, mais s’engagea dans une voie
qui fit scandale dans la Rtpublique des Lettres: n’imagina-t-il pas de
vouloir faire du Journal une revue de vulgarisation destinie au plus grand
nombre, aux “Artisans” (1681 ), aux “moins habiles, et [aux] ouvriers
mCme” (1683)? Ce melange des genres, combine avec la concurrence
que commenqaient de lui faire les revues hollandaises et la mtdiocritt de
ses comptes rendus le plus souvent limitts a des extraits de preface ou
une paraphrase insipide, lui fut fatal.
I1 fallut confier la tiche de redonner au pkriodique sa pugnacitk contre
les Bayle et les Le Clerc a un esprit dot6 d’une autorit6 indiscutable. Le
Prtsident Cousin (novembre 1687 - dtcembre 1701 ) , Censeur royal,
ferme mais moderk dans ses opinions, de goQt peu mondain mais accueillant
pour ce qui n’ttait pas exclusivement du domaine des “savants”,
remplit parfaitement le r61e qu’il se vit attribuer. Accordant une place
conforme leur importance & toutes les idtes pourvu qu’elles fussent
exprimtes avec honnitett, il voulut Gtre une espkce d’arbitre de la RCpu-
126
LES DEBUTS DE LA PRESSE
blique des Lettres europeenne; sans abdiquer ses propres idees, il entretint
une correspondance avec tous les savants qui se conformaient a ces
principes et, avant les Eloges academiques de Fontenelle, il tlabora dans
ses notices nicrologiques des savants une esptce d’histoire des sciences.
Si la direction du President Cousin a rendu au Journal des Savants sa
reputation intellectuelle, on lui est encore plus redevable d’avoir sorti les
sciences de leur ghetto et de les avoir presentees sans facile vulgarisation
a une elite. Le President Cousin est dCjA en quelque maniere un journaliste
des Lumitres. Mais c’est aussi le dernier reprtsentant d’un esprit
encyclopedique que le progrt‘s des sciences et leur diversification rendaient
a la fin du XVII” sit‘cle chimirique. En 1701, le Chancelier de Pontchartrain,
conseille par son neveu I’abbe Bignon, dicida une reforme
fondamentale du pkriodique.
I1 s’attribua pleine autorite sur lui et, conscient que son contr6le serait
mieux assure si chaque rubrique Ctait pourvue d’un sptcialiste responsable,
il reunit chaque semaine chez son neveu une assemblte de savants
qu’il chargea de confectionner la revue. C’en ttait fait de ces entreprises
ou un rddacteur principal jonglait avec les diverses spdcialitks au risque
de n’en posseder reellement aucune. L’exemple des Mtnioires de Trtvoux,
nees quelques mois plus t6t, dut inspirer I’abbt Bignon. Mais la rCforme
fut trop tardive, car le Journal des Savants ne retrouva jamais I’influence
qu’il avait eue au cours du siecle precedent.
II. LES MEMOIRES DE TREVOUX
A I’origine des Me‘moires de Trdvoux, il y a la volonte de la Compagnie
de Jesus et une possibilite offerte par la PrincipautC de Dombes
de tourner le systtme des priviltges. Devant la lutte idiologique mente
brillamment du Refuge par la presse hollandaise de langue franqaise,
devant le laxisme relatif manifest6 par le Journal des Savants, les Jtsuites
sentirent la nCcessitC de crCer un organe de presse combattif. Le duc du
Maine posskdait avec Trevoux et les Dombes un territoire qui n’ktait pas
soumis a la legislation franqaise et aux tentations gallicanes du pouvoir
royal. Les Jesuites du Colltge Louis-le-Grand de Paris persuaderent le
fils ICgitimC du Roi de leur apporter son soutien. En mars 1701 sortit
des presses le premier numkro des Mdmoires pow servir a l’histoire des
sciences el des arts. Une Cquipe composee des PP. Hardouin, Buffier,
Despineul, Catrou et Tournemine, qui en devint rapidement le coordinateur,
se donna pour but de rendre compte des livres imprimis en Europe
dans tous les domaines, et particulikrement dans ceux de la thtologie,
de la patristique et de la philosophie. Les journalistes de TrCvoux confirmerent
I’habilete que I’on prete a leur Ordre en se disant adeptes d’un
127
FRANCOIS MOUREAU
certain neutralisme en matitre idiologique: “Nous ne nous prktendons
pas infaillibles” ( 1713); “l’esprit de partialiti est un icueil dangereux
ou bien des journalistes ont tchoui” ( 1720). 11s se piquerent d’une tolerance,
qui n’etait d’ailleurs pas feinte, “except6 quand il s’agira de la
Religion, des bonnes meurs, ou de I’Etat” (Priface, mars 1701). Et, en
vCritC, sous le rtgne de Louis XIV et avant les querelles philosophiques
qui durciront la position du periodique, les Mttnoires de Trtvoux sont
d’une lecture agreable, les Opines sont tres habilement dissimulkes sous
une benignite ecclisiastique qui n’exclut pas la fermetk. Les professeurs
de Louis-le-Grand iduquaient la jeunesse la plus huppie de France et
ils ne rkussissaient pas trop mal: un Voltaire leur conserva de la gratitude.
Moins Crudits que le Journal des Savants, plus ouverts aux bruits du
monde bien qu’ils dtdaignent de traiter d’une litterature par trop profane
comme le roman ou le thestre, les Mtmoires de Trtvoux eurent un
public ou I’honntte homme cfitoyait I’intellectuel ennemi du ptdantisme.
D’abord bimestriel, puis a partir de 1702 mensuel, le journal jisuite sut
s’entourer de collaborateurs sdculiers ou laiques parmi les plus brillants
de I’Europe savante que ce soit Leibniz, le President Bouhier ou Antoine
Galland, le traducteur des Mille et une Nuits. Les Nouvelles de la Rtpublique
des Lettres de Bayle s’armaient d’ironie, les Mtmoires de Trtvoux
choisirent un ton impersonnel et accueillirent volontiers I’extrait que les
auteurs faisaient de leurs propres ouvrages; leur courtoisie etait une arme.
11s respectaient les hommes et pourchassaient “l’erreur” sans tapage. En
1703, Boileau fut la victime de leur equivoque objectiviti, il s’en souviendra
dans sa Satire XII”. Mais dans I’ensemble. malgrC les difficultis
mattrielles de la liaison entre Paris et Trevoux, les Mttnoires sont d’une
belle tenue, d’un style aise et d’une incomparable variCtC par rapport A
la presse de I’epoque. Ce sera un adversaire sur lequel il faudra compter
dans la lutte philosophique.
111. LES JOURNAUX DE BAYLE ET DE LE CLERC
On a dija pu mesurer I’influence determinante qu’avait eue la presse
de Hollande sur la transformation des pkriodiques privilegies francais.
Deux noms dorninent la production du Refuge: celui d’un grand journaliste,
Pierre Bayle, et celui d’un compilateur laborieux, Jean Le Clerc.
On parlera ailleurs du philosophe Bayle: sa premitre gloire vint, avant
le Dictionnaire, de sa direction des Nouvelles de la Rtpuhlique dcs
Lettres. Ce reformi a la culture encyclopedique, d’un enthousiasme et
d’une verdeur de langage digne des premiers humanistes du XVI” sitcle
entretenait avec ses amis une correspondance remplie des menus CvCnements
de I’univers des savants, d’anecdotes ironiques ou s’ipanouissait
I28
LES DEBUTS DE LA PRESSE
un scepticisme qui ne faisait pas fi de la recherche de la vtritt si
kvanescente qu’elle fQt. “Je suis un philosophe sans entktement”, a-t-il
Ccrit en 168 1. Bayle renoua avec le projet de I’abbC de la Roque: informer
les non-sptcialistes par une vulgarisation de bon aloi. Le premier numCro
des Nouvelles vit le jour en mars 1684. Bayle destinait son journal aux
“cavaliers” et aux “dames”, c’etait d’une certaine manikre s’inspirer dans
un domaine difftrent du projet du Mercure galant dont nous traiterons
plus loin. II fallait “essayer un peu les choses”, “diversifier le plus qu’on
pourra”. Les Nouvelles de la Rtpublique des Lettres ne furent pas une
concurrence directe au Journal des Savants avec lequel Bayle eut au
dtbut de bonnes relations: c’est au jour le jour I’histoire intellectuelle
d’un homme aux goQts universels et qui defend hautement son droit a
la subjectivitt. “J’agis en historien, et non pas en homme qui adopte les
sentiments des auteurs dont il parle” (mars 1684). Dans ses comptes
rendus suivis de courtes notes - le “catalogue” - oh il donne libre
cours a sa verve, il dtnonce les dogmatismes et les aberrations de pensCe,
avec une particulithe gourmandise pour les superstitions, le pedantisme
et I’orthodoxie catholique de la nociviti de quoi la Rkvocation de I’Edit
de Nantes (octobre 1685) le persuade encore plus, s’il etait possible.
Bayle se mCle de parler de tout, mais spkcialement des ouvrages franqais
ou latins parus en Hollande: il est un amplificateur incomparable de la
penste hetkrodoxe. Son influence se deckle au nombre de bibliothtques
privies francaises ou les Nouvelles de la Rtpublique des Lettres sont
prksentes. On les interdit en France, mais on les lit i la Cour. Les trois
annees ou Bayle dirigea le journal, jusqu’l fkvrier 1687, ont eu pour la
crise de la conscience europienne une importance sans commune mesure
avec la relative brikvetk de la carrikre journalistique de Bayle. Le journal
survkcut jusqu’en 1718, sous des directeurs dont le plus notable est
Jacques Bernard, mais i I n’eut plus cette alacritt avec laquelle son fondateur
traitait d’histoire, de philosophie, d’antiquitis, de sciences, sans
nkgliger la littkrature.
Le caractkre de Jean Le Clerc (1657-1736) est a I’opposk de celui de
Bayle. Et pourtant beaucoup de choses pouvaient les rapprocher: I’appartenance
a la Reforme, une culture encycloptdique et une puissance de
travail exceptionnelle. Mais les rapprochements s’arrktent la: Le Clerc
s’etait plus ou moins enfui de Genkve, il passait pour arminien, dogmatique
rationaliste, voire spinoziste ainsi que I’on accusa Bayle dans les
Nouvelles. II avait aussi une teinture de cosmopolitisme qu’ignorait Bayle.
Sa BihliothPque universellc et historique, mensuel crCi en 1686 et qu’il
continua pendant cinq ans, suit des principes journalistiques absolument
diffkrents de ceux de Bayle: elle prktend h I’impartialitk, a la prudence,
I29
FRANCOIS MOUREAU
au solide, au sCrieux sans fantaisie. L’ensemble est terne, m&me dans les
polCmiques que Le Clerc suscita.
La BibliofhZque univcrselle a cependant rempli un rble admirable dans
I’histoire des idCes en rCvClant au public franqais la philosophie anglaise
dont I’importance pour les Lumikres fut diterminante. Le Clerc entretint
d’ailleurs des relations chaleureuses avec John Locke. Sa BibliofhZque
choisie ( 1703- 17 13 ) , devenue en 1 7 14 la BibliothZque ancienne ef
moderne, ne prksente pas le m&me inti&: Le Clerc s’y consacre moins
a I’actualitC Crudite qu’a des commentaires sur ses lectures dirigkes par
le grand ceuvre qu’il avait entrepris, I’Cdition critique de la Bible. Ses
BibliothPques, si ribarbatives qu’elles puissent paraitre, ont eu un succks
durable au moins Cgal h celui des Nouvelles de la Rkpublique des Letfres.
Elles sont avec le Journal des Savants - Le Clerc et Bignon savaient
s’apprkcier malgrC leurs divergences idCologiques - les derniers tCmoins
d’un journalisme irudit encore nourri d’esprit scolastique.
C) LA PRESSE MONDAINE - LE MERCURE GALANT
C’est avec rkticence que la presse savante s’ouvrait au public des nonspecialistes.
Les tentatives de La Roque avaient CchouC, celle de Bayle
fut sans lendemain. 11 existait pourtant un public mondain qui, le raffinement
des rnceurs aidant, entendait s’orner I’esprit et embellir sa conversation
de tous les menus Cvinements de la vie intellectuelle. Dans les
cercles de Paris on jouait aux questions galantes ou aux Cnigmes, un
Coulanges composait des chansons, on dCcorait une Julie d’Angennes
d’une “guirlande” de petits vers, le jeune roi Louis XIV dansait dans
les ballets, la critique dramatique cherchait son langage avec la querelle
du Cid ou celle de L’Ecole des Femmes, on s’exerqait au parallkle des
gCnies de Corneille ou de Racine . . .
C’est A Loret et a sa Muse historique (1650-1665) que I’on doit la
premit?re forme de presse rapportant dans un nonchalant dCsordre les
CvCnements de la Cour et de la Ville, la parution des livres nouveaux
et les reprksentations thiitrales. Ces Lettres en vers burlesques dCdiCs
de grands personnages eurent dans les deux dCcennies suivantes des
imitateurs, mais on n’y trouve gukre qu’une mine d’Cchos ou la complaisance
le dispute a la frivolitk. On en extraira pourtant quelques
comptes rendus d’atmosphkre sur la crdation des Prtcieuses ridicules
(Loret, 6 dicembre 1659), des Ficheux (Loret, 20 aoijt et 19 novembre
1661), de Sertorius (Loret, 4 mars 1662), de L’Ecole des Femmes
(Loret, 13 janvier 1663), de Dom Juan (Loret, 14 fCvrier 1665), du
Misanthrope (Robinet, 28 novembre 1666) ou d’Andromaque (Robinet,
19 novembre 1667) . . . Le Mercure galant fond6 en 1672 mit un terme
130
LES DEBUTS DE LA PRESSE
a peu prks dCfinitif A ces tentatives. Jean Donneau de VisC (1638-1710)
s’y inspirait des gazettes en vers en reprenant la fiction d’une lettre
adressCe a un correspondant et comportant sans ordre apparent les nouvelles
IittCraires ou mondaines. Mais le privilkge personnel qu’il avait
requ le mettait au meme rang que la Gazette ou que le Journal des
Savants: le Mercure fut pendant longtemps le seul mensuel IittCraire
autorisi en France. C’est un pot-pourri de petits vers, de chansons, de
comptes rendus dramatiques ou IittCraires, sans oublier une large part
faite aux nouvelles de la Cour (nominations, dons du Roi, nicrologies)
et aux informations militaires fort nombreuses en ces temps oh I’imptrialisme
francais tentait de subjuguer I’Europe. Cette dernikre partie oi~
De Vise prodiguait I’encens au Roi lui valut quelques pensions copieuses.
De Vist dut interrompre son entreprise en 1674 aprks 6 numCros: sans
doute. ces flatteries abondantes avaient-elles lass6 un public dCjA largement
abreuvi par la Gazette.
Le Mercure renaquit sur de nouvelles bases en 1677. De VisC dCveloppa
les sections IittCraires du pkriodique; sans trop restreindre la partie
politique qu’a partir de 1688 il reltgua en partie dans des volumes
d’Affaires du temps, il eut I’ambition d’2tre I’arbitre des modes que ce
fussent celles des colifichets ou celles de la philosophie. En 1681, il
s’associa avec Thomas Corneille pour la redaction et le profit du journal.
Le neveu des Corneille, Fontenelle, collaborait depuis plusieurs annCes
dtjh a I’embellissement du Mercure par des vers galants ou des rkflexions
au style dtlicat et prkcieux. Le Mercure devint le journal des dames et
des provinciaux qui voulaient humer I’air de Paris. De VisC sut utiliser
ces bonnes dispositions en conviant ses lecteurs a des joutes d’Cnigmes
ou ?I lui envoyer les productions de leur veine poitique: il accueillit ces
essais dans ses volumes d’Extraordinaires (a partir de 1678).
Si le SUCC~S du ptriodique vient essentiellement de son caractkre
mondain, des petits vers, des bouts-rimts, des Cnigmes, des deux chansons
mensuelles - Ballard s’en inspira en crtant en 1690 un pdriodique
musical donnant les derniers “airs strieux et a boire” -, son influence
sur la vie littdraire de la fin du sikcle dtpasse largement ce que plus tard
Dufresny appellera les “menuailles mercurales”. InspirC largement par
Fontenelle et Thomas Corneille, le Mercure s’engagea dklibCrCment aux
cBtCs des Modernes dans la premiere Querelle. L’antifCminisme des
partisans des Anciens, leur goQt de I’trudition et d’une littirature d’un
ton elevk s’opposaient a ce qui Ctaient les fondements memes du Mercure.
La Bruykre disait que le Mercure Ctait “immf.diatement au-dessous du
rien”. De VisC rCpondit au discours de rtception acadkmique de I’auteur
des Caract2res par un article violent (juin 1693) et accueillit les ceuvres
131
FRANCOIS MOUREAU
des Modernes: on doit au Mercure la publication en Cdition pre-originale
de plusieurs contes de Perrault. Dans le domaine de la critique lilteraire,
on retiendra particulibrement la lettre de Fontenelle sur La Princesse de
Cf2ves (mai 1678). Mais I’intCrit que portait chacun des rkdacteurs au
thCPtre s’exprime par de nombreux comptes rendus dramatiques parfois
dCparCs de quelques prtjugCs quand il s’agit de Racine, par exemple.
Dans les premitres anntes du XVIII‘ sitcle, De VisC et Thomas
Corneille devinrent aveugles, la tenue du Mercure en souffrit. Aprts la
mort de De VisC, le privilbge du journal fut accord6 en 1710 a Charles
Dufresny qui se chargea de sa confection jusqu’en 1714. Ces quelques
annCes sont parmi les plus brillantes du pkriodique, qui Ctait une entrepnse
trts rentable: les contrefaqons et une tentative de Nouveau Mercure
A TrCvoux en sont la preuve. A condition qu’il ne se milht pas de
politique, cet esprit original et un peu mystCrieux qu’Ctait Dufresny eut
I’autorisation de mener a sa guise la direction du Mercure. I1 reprit largement
les principes de De Vise, tout en donnant au ptriodique un ton
neuf: moins de petites nouvelles frivoles ou de jeux insipides qui I’ennuyaient,
une plus grande attention aux progrts des sciences, le tout
exprim6 dans la langue vive et ironique d’un kcrivain de qualit6 dont les
auvres dramatiques, les historiettes et les Amusements se‘rieux et comiques
ne furent pas sans influence sur le jeune Marivaux qui, quelques
annCes plus lard, donna ses premiers essais journalistiques au Mercure.
Au moment de la mort de Louis XIV, la presse pCriodique franqaise
est, par le jeu des priviltges, a peu prbs formCe dans trois domaines qui
couvrent I’essentiel de I’information. La politique est confiCe 2 la Gazette,
I’Crudition au Journal des Savants et aux officieux Mtmoires de Trtvoux,
la vie mondaine et la littirature au Mercure. A part les Mtmoires de
Tre‘voux, victimes de la suppression de la Compagnie de JCsus, ces grandes
institutions diffusant une idtologie sans danger pour le pouvoir royal
vdcurent jusqu’a la Rtvolution. Mais le succts remportt par la presse
de langue franqaise imprimCe hors du royaume concurrenqait vigoureusement
leur influence. Mime dans le domaine littiraire, la presse hollandaise
sut, avant la RCgence, prendre une place qui s’accrut dans les dkcennies
suivantes. Victime de ses tares originelles, la presse franqaise Ctait ma1
prCparCe au grand combat des Lumitres.’
Universiie‘ de Haute-AIsace, Mulhouse
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