Référence
GILOT Michel, SGARD Jean, KOSZUL Denise, GRANDEROUTE Robert, « Le journaliste masqué. Personnages et formes personnelles », in Pierre Rétat (dir.), Le Journalisme d’Ancien Régime, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1982, p. 285-314.
Référence courte
Gilot, Sgard, Koszul, Granderoute 1982
Lien vers l'étude
Type de référence
Texte
Le journaliste masqué
Personnages et formes personnelles
Michel Gilot, Jean Sgard. D. Koszul et Robert Granderoute
p. 285-314
TEXTE NOTES AUTEURS
TEXTE INTÉGRAL
Le journalisme a toujours entretenu avec la littérature des relations
ambiguës. Il appartient d'un côté aux techniques de la communication et
ne fait que mettre en ordre et présenter des informations ; par là il vise à
l'impersonnalité, à la neutralité, à un degré zéro de l'écriture ; mais le
commentaire de l'information relève aussi d'un art de persuader, d'une
mise en forme et de l'optique particulière du témoignage. Le journaliste,
qui tend à se présenter comme un simple médiateur, est aussi un écrivain
qui use subrepticement des ressources du style. Cette dualité peut mener à
des genres différents, orientés ve rs la transmission de l'information brute
ou vers la mise en forme pe rsonnelle ; elle peut parfois être vécue comme
un dilemme. Dans la première moitié du XVllème siècle, le journalisme
naissant se répartit dans des formes distinctes, celle de l'information
objective et technique (bulletins de banquiers, affiches, gazettes,
chroniques historiques) et celle de l' intervention personnelle (pamphlets,
lettres, discours, dialogues). Tantôt l'on vise à une simple nomenclature
des dépêches, tantôt l'on vise à exprimer une opinion, dans une forme
littéraire plus ou moins élaborée. Le dilemme va naître au moment où se
met en place un journalisme d' institution. Tandis que le Journal des savants
(l 665), le Mercure (l 672), les Mémoires de Trévoux (1701) prennent leur
assise, les protestants émigrés créent en Hollande de solides entreprises de
presse, appuyées sur des équipes de rédacteurs ou de correspondants et
sur un vaste réseau de diffusion. La presse d'information politique et la
presse savante s'inscrivent désormais dans des genres reconnus et dans les
formes réguliè res de l'extrait, du compte rendu analytique, des rubriques
stables. La revue savante ou la revue politique expriment un ordre, une
hiérarchie des matières ; elles sont dominées par une idéolog ie cohérente
qui s'exprime de façon collective, anonyme, impersonnelle. Or dès la fin du
siècle se manifestent des tendances opposées, et une mise en question du
journalisme « savant ». Elle correspond à une profonde t ransformation du
public dont témoigne par ailleurs la querelle des Anciens et des Modernes :
la « littérature », au sens le plus large du mot, ne se confond plus avec
l'idée de savoir ou de genres mais avec celle de goût, de mode,
d'interventions individuelles et d'échange social. L'apparition d'un public
plus jeune et plus mondain, en partie féminin, modifie l'exigence
d'informations. L'érudition fait place à la vulgarisation ; la critique savante
s'efface derrière les « nouvelles littéraires » ; un journalisme nouveau,
répandu à travers toute l'Europe, vise à informer le public dans tous les
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domaines, de façon directe et personnelle. Il ne s'agit plus d'écrivains qui
donneraient provisoirement à leurs publications une forme périodique -
comme l'avaient fait Scarron, Loret, Le Noble ou même Pascal - mais de
journalistes de profession qui veu lent créer un nouveau type de presse et
assumer des fonctions qui n'étaient pas prises en compte par les revues
savantes ou les gazettes. Ils transforment progressivement le ton des
journaux littérai res, ils adoptent de plus en plus souvent la forme
épistolairè, ils vont lancer, à partir de l 720 un nouveau type de
périodiques, les « spectateurs » qui vont manifester, dans la presse du
XVlllème siècle, un besoin permanent de prise de parole, d'intervention
dans tous les domaines, de transformation de la culture. Par rapport à la
presse d'institution, ils vont assurer un rôle de contestation, mais aussi une
fonction prospective. Au moment où la presse connaît son plus fort
mouvement d'expansion (de 41 à l l 5 journaux nouveaux par décennie
de l 720 à l 760), ces périodiques le plus souvent éphémères vont en fait
transformer le style des journaux. Le succès des « spectateurs » est
paradoxal, car ils ne cessent pas de disparaître et de réapparaître sous
d'autres formes. Aucun d'entre eux ne se t ransformera en organe
institutionnel, mais la permanence des fonctions qu'ils assument montre
qu'ils sont indispensables. Leur forme est elle-même paradoxale : dans le
dialogue qu'ils entretiennent continuellement avec le public, le lecteur est
indéfinissable et le rédacteur ne s'affirme pas ; il cache son nom, ses
opinions, sa personnalité réelle. Plutôt que d'une re lation institutionnelle, il
s'agit d'une communication mimée entre un journaliste masqué et un
public fictif. Faute de connaître jamais, fût-ce par une liste d'abonnés, son
vrai public, sa vraie mission, le journaliste tend à imaginer toutes les
relations possibles, tous les journalismes à venir. Aussi échappe-t-il aux
techniques journalistiques pour entrer tout entier dans le domaine du
littéraire ; il joue une sorte de comédie du journalisme ; mais il est possible
que par là il l'ait renouvelé , qu'il ait renouvelé aussi l' idée qu'on pouvait se
faire de la littérature et en particulier du roman. D'où l'intérêt de ces
journalistes masqués, de ces jeux littéraires, de ces communications
fictives qui préfigurent une communication réelle de plus en plus efficace.
Personnages
2 Le phénomène des « spectateurs » est parfaitement illustratif de ce
mouvement de contestation à l'égard de la presse d'institution, mais il ne
le résume pas tout entier. Les « spectateurs » mettent en scène un
narrateur fictif, énonciateur unique du journal ; mais ils ne sont pas
foncièrement différents des journaux épistolaires, qui sont apparus avant
eux. La forme épistolaire décrit un espace beaucoup plus étendu et
diversifié : on y trouverait aussi bien les grandes relations historiques et
diplomatiques des Lettres sur les matières du temps (l 688-1690) que les
lettres ouvertes d'un Pascal ou d'un Valincour, les correspondances
imaginaires, plus ou moins imitées de Mme de Sévigné, des Lettres
historiques et galantes de Mme Dunoyer (l 704), que des courriers
proprement critiques comme les journaux de Desfontaines. Aussi est-il
plus expédient, dans un premier temps, de prendre l'ensemble des
« spectateurs » comme un phénomène significatif, comme un symptôme.
L'inventaire, pour être difficile à mener, n'en est pas impossible. On
entendra par « spectateurs » tous les journaux dont le t itre désigne un
narrateur fictif. Cette définition n'est ni nécessaire ni suffisante : l'annonce
d'un narrateur fictif peut aussi bien couvrir des recueils ou mélanges
quasiment impersonnels ; et bien des journaux épistolai res impliquent,
sans l'annoncer, un narrateur imaginaire. Mais le titre à lui seu l implique le
souci de s'inscrire dans une trad ition, celle du Spectator de Steele et
Addison ou du Spectateur français de Marivaux ; dans l'ensemble de près
de l 000 titres publiés entre 1680 et l 789, les t itres de « spectateurs »
constituent déjà une sorte de champ sémantique 1 . Nous n'avons gardé que
les titres de narrateurs fictifs, excluant les fonctions réelles (« courrier »,
« journaliste », « mercure », « nouvelliste ») ; nous avons maintenu certains
titres dans lesquels le narrateur n'était désigné qu'indirectement.
l 71 l -
l
712
: Le Misanthrope (Van Effen)
l 71 4 : L 'Inquisiteur; Le Censeur (Rousset)
1718-
1719 :
La Bagatelle « ou Discours ironiques ... » (Van Effen)
172 l -
l 724 : Le Sp ectateur français (Marivaux)
l 723 : Le Sp ectateur suisse (Desfourneaux)
l 723 : Le Secrétaire du Parnasse (Gacon)
l 724 : Le Sp ectateur inconnu (Granet 7)
l 72 5 : Le Nouveau Sp ectateur français (Van Effen)
1726-
1730:
La Sp ectatrice
1. Notre travail prend appui
sur l'enquête réalisée au
Centre d'Étude des
Sensibilités de Grenoble II
( ... )
l 72 7 : L 'Indigent philosophe (Marivaux)
1728 : Le Spectateur littéraire (Mangenot ?)
1731-
1733 : Le Glaneur historique (La Varenne)
1733 : Le Postillon (Bruys) ; Le Secrétaire du public (La Varenne)
l 734 : Le Cabinet du Philosophe (Marivaux)
1735: Le Babillard« ou le philosophe nouvel liste»; L'Avant- Coureur
1735-
1737: Le Glaneur français (Dreux du Rad ier, Pesselier)
l 736 : L 'Observateur polygraphique (La Varenne).
1738 : Le Grapilleur. L 'Observateur littéraire ; L 'Ambigu, Le Philanthrope (E. Bertrand)
l 739 : Le Nouveau Censeur ; Le Philosophe invisible; le Postillon français (Francheville)
1741
: Le Cyclope errant (G. de Faget) ; Le Perroquet ; L 'Espion étranger à Paris ; L 'Espion
turc à Francfort (Francheville)
174 l -
l
7 42
: Le Sage moissonneur (La Motte)
1742-
l
7 43
: L 'Argus de l 'Europe (G. de Faget) ; Le Glaneur littéraire
1742-
l
7 4 5
: L 'Epilogueur politique (Rousset)
1 7 42
: Le Sansonnet badin ; Le Philosophe en belle humeur; Le Spectateur en Allemagne
(Francheville)
1744
: Le Spectateur danois ; L 'Espion chinois (Du bourg de La Cassagne) ; Passe- temps d'un
solitaire
Le Contrôleur du Parnasse (Desttée), Le Dèmosthenes moderne (Rousset) ; Le
l 7 45 : Fantasque (Saint- Hyacinthe) ; Le Solitaire (Morenas) ; L 'Observateur hollandais
(Francheville)
1746
: L 'Abeille flamande; Le Spectateur littéraire (Favier, Quin- sonas) ; L 'Avocat pour et
contre (Rousset) ; L 'Observateur littéraire (Marmontel)
1746-
175 1 : Le Papillon (Mouhy)
1747-
1750 : Le Vrai patriote hollandais (Rousset)
l 7 48 : La Spectatrice danoise (La Beaume lie)
1748-
1752 : Le Patriote anglais dam l'Europe (La Cour)
1749-
1750 : Le Vendangeur (Le Roy)
1750 : Le Petit-Maître philosophe (Mainvillers)
1750-
1754 : L 'Abeille du Parnasse (Formey)
175 l : Le Flibustier littéraire (Saint-Au las) ; L 'Epilogueur moderne
1753 : Le Spectateur moderne
1755
: Le Spectateur picard ; Le Citoyen ; Le Caméléon littéraire (Tchu- dy) : L'Observateur
hollandais (Moreau)
1757 : Le Contrôleur
1758-
l
760
: Le Nouveau Spectateur (Bastide)
1758-
l
761
: L 'Observateur littéraire (La Porte)
1759 : Le Glaneur du Parnasse
1760
: Le Spectateur en Prusse (De lacroix) ; Le Croupier littéraire (Saint-Au las) ; Le Moniteur
français (Moreau)
1760-
1762 : Le Censeur hebdomadaire (D'Aq uin, Chaumeix)
l 76 l : L 'Ane littéraire (Brun)
l 762 : Le Discoureur (Bruix) ; L 'Observateur des spectacles (Chevrier)
1763-
l 764 : L 'Iris de Guyenne
l 765 : L 'Espion chinois (Goudar)
l 766 : Aristide « ou le Citoyen » (Grasset)
1769-
1773 :
L 'Observateur français à Londres (Damiens de Gomincourt)
1 770
: Le Diogène moderne (Cast ilhon) ; Le Spectateur français (Delacroix) ; Porte feuille
d'un philosophe (Du laurens) ; Le Nouveau Spectateur
177 1 : Le Gazetter cuirassé (Theveneau de Morande)
l 772 : Le Glaneur
l 77 4 : L 'Observateur suisse
1776 : Le Spectateur français (Cast i lhon) ; Le Radoteur
1777-
l
778
: L 'Observateur anglais (Mairobert)
l 778 : L 'Abeille littéraire ; L 'Espion français à Londres ; Le Babillard (Rut lidge)
l 779 : Le Spectateur français au Salon ; L 'Observateur français à Amsterdam
l 780 : Le Messager de Thalie (Casanova) ; L 'Observateur des Spectacles
1780-
1784 : L 'Espion anglais (suite de L 'Observateur de Mai robert)
l 787 · I 'Anti- RadntPtir (Ppv-;onnPI\
- - ---- - - -- - ,- - , --
1783: Le Poète voyageur et impartial
1784: Le Mentor moderne
1784-
l
785
: Calypso« ou les babillards » (Rut lidge) ; Le Mentor universel
l 785 : Le Citoyen français (Ciras) ; Le Censeur universel anglais
1785-
1787 : Les Lunes du cousin Jacques (Beffroi de Reigny)
Confessions de la sentinelle, La Sentinelle de la noblesse Le Courrier des planètes
l 788 : (Beffroi de Reigny) ; La Sentinelle du peuple ; Le Moniteur (Brissot) ; Le Conteur; Le
Hérault de la nation.
3 A cette liste, il conviendrait d'ajouter, dans une étude consacrée aux
formes personnelles, les correspondances fictives qui mettent en jeu des
narrateurs imaginaires, entre autres :
l 736 : Lettres juives (d' Argens)
1737-1738 : Lettres cabalistiques (d'Argens)
1738 : Lettres d'un sauvage dépaysé Uoubert de La Rue)
1738-1739 : Amusements littéraires (La Barre de Beaumarchais)
1739 : Lettres chinoises (d'Argens)
1739 : Lettres d'un sauvage civilisé Uoubert de La Rue)
1739-1740: Lettres choisies (d'Argens)
l 7 4 2 : Lettres faisan t suite à !'Espion turc
1754 : Lettres orientales (Du Tertre, Hermilly)
4 S'agissant des personnages, nous ne nous occuperons d'abord que des
« spectateurs» qui s'annoncent comme tels. Nous en avons dénombré 112.
Ils sont tous postérieurs au Spectator ; ils se répartissent à peu près
régulièrement de 171 l à 1789, ils sont tous éphémères ; une douzaine
d'entre eux atteignent les trois ans de publication, encore est-ce le plus
souvent en se transformant en revues traditionnelles. Beaucoup d'entre eux
ne comptent que quelques numéros. Ils se renouvellent donc d'année en
année tout en s'inscrivant dans une tradition par le seul énoncé de leur
titre. Les t itres prêtent à quelques observations d'ensemble. Il existe des
titres classiques : 19 « spectateurs », 13 « observateurs », 6 « espions », 5
« glaneurs », 4 « censeurs », 3 « mentors » ; mais la plus grande partie
d'entre eux offre le spectacle d'une réjouissante diversité. La règle est
d'affirmer son originalité ; Saint-Aulas plaisante en 1760 sur cette course
aux t itres :
« Etant arrivé trop tard pour participer à la pompeuse distribution que
Messieurs mes Confrères se sont faite des titres avantageux de Censeu r,
Observateur, Conservateur, Littérateur, et tant d'autres dérobés aux
Anglois (. .. ) il m'a fallu presque autant de réflexions et de peines pour me
procu rer un nom ... » (Le Croupier littéraire, 1760, p. 6)
5 Saint-Aulas n'a pu faire mieux que monter en croupe du dernier arrivé (un
« avant-coureur »), d'où le titre de« croupier littéraire» ... Les titres suivent
des modes fugitives : cel le des « spectateurs » règne de l 72 l à 1728 et
connaît un retour de faveur vers 1750-l 760 ; les « espions » prospèrent
après le succès de 1' Espion turc de Francheville (l 7 41 ) ; les « observateurs »
répondaient d'abord sur le mode parodique aux Observations de
Desfontaines (l 735), puis ont pris le relais des « espions » et des voyageurs
exotiques suscités par le succès du marquis d'Argens. Derrière ces modes
successives et ce renouvellement permanent apparaissent en fait des
fonctions relativement constantes.
Fonctions
6 Nos « spectateurs » ont en commun de s'opposer à la pesante
impersonnalité des journaux savants ; ils y voient l'expression d'un pouvoir
anonyme, contraignant, d'un savoir collectif auquel ils opposent la
réflexion critique d'un individu qui ose penser par lui-même. Dans
l'affirmation de ce parti-pris, ils vont revendiquer non seulement la
réflexion, le témoignage individuel, mais la liberté du bavardage, de
l'irresponsabilité, de l'utilité dérisoire de ramasseurs de « glanes ». A
travers la succession de ces fonctions se dessine la lente recherche d'un
statut social.
7 l - Fonction de réflexion - Les premiers spectateurs se parent de titres
imposants : Le Misanthrope (l 71 l ), le Censeur (l 714), 1' Inquisiteur (l 714).
A une époque, où l'intervention personnelle ne peut guère porter sur la
politique, la religion ou la critique littéraire, le journaliste tend à se
présenter comme un moraliste, un peu à la manière de La Bruyère et
surtout de Steele et Addison : comme eux, il veut être « spectateur du
genre humain »,« philosophe» de la vie sociale. L'humour n'est pas encore
de mise : pour s'être essayé dans la Bagatelle (l 71 7-l 71 8) à des « discours
ironiques », Van Effen s'est aliéné pour un temps son public. Il faud ra tout
le génie de Marivaux pour faire passer dans la ré flexion morale un humour
2. Les journaux de Marivaux
seront toujours cités dans
l'édition F. Deloffre et M. Gilot
des Journaux ( ... )
original qui ne compromette pas le seneux du propos. l'lutot que de
s'engager trop avant, le journaliste tâche de prendre du recul, de fai re
sécession par rapport à la société. Les narrateurs du Spectator étaient d'un
âge avancé, d'une humeur satirique et souvent « bizarre », ils pouvaient
évoquer une « assemblée de misanthropes » ; à leur exemple, nos
« spectateurs » se déguisent en vieillards revenus de toute illusion : Van
Effen, à vingt-sept ans, se présente en homme âgé et amer ; le narrateur
du Spectateur français de Marivaux est sur le retour ; celu i du Cabinet du
philosophe a près de soixante ans ; le galant abbé Desfourneaux apparaît
dans le Spectateur suisse comme un vieux gentilhomme un peu
misanthrope et retiré sur ses terres. Ainsi éloigné du siècle et soustrait aux
passions, le narrateur peut se livrer à une pensée impartiale et quasiment
intemporelle. Les « spectateurs » sont d'abord les miroirs d'une pensée
pure, abandonnée à elle-même ; ils permettent ce « badinage de
réflexion » dont parle Marivaux, le libertinage d'esprit qui sera celui de
Diderot. « Montrer ce que je suis et comment je pense » (Indigent
philosophe, p. l 76) 2 , communiquer telles quelles des « réflexions d'un
tour libre et original » (Recueil de pièces de Granet, préf.), rendre compte
d'une « pensée sauvage » (Lettres d'un sauvage dépaysé, Avert.), d'une
« morale épurée » et de « réflexions ingénieuses » (Le Philosophe invisible,
Avert.), autant d'expressions qui manifestent une même ambition du
spectateur : être pure pensée, communiquer les détours d'une réflexion
libre et capricieuse. Les « spectateurs » fidèles à Addison ou à Marivaux se
vouent à une mission morale, et c'est assurément ce tour moralisateur qui
distingue les « spectateurs » au sens étroit du terme ; mais cette morale
amusée n'exclut pas un certain égotisme qui se développera une vingtaine
d'années plus tard dans un esthétisme de style rococo. Fréron pourra alors
définir à sa manière l'idéal du « spectateur» : « Ecrire librement ( ... ), traiter
la littérature comme les plais irs : l'effleurer sans jamais l'approfondir »
(Lettres de Madame la Comtesse, Lettre 1, p. Il). Rien de plus éloigné de
l'esprit des savants, des auteurs de profession : la commune ambition de
tous les « spectateurs » aura été de « penser naturellement » (Spectateur
français, p. 149).
8 2 - Fonction de regard - Réfléchir, c'est aussi refléter, et Marivaux joue
parfois sur ce double sens : mais tous les « spectateurs » souhaitent se
poser en purs regards sur la société, et la réfléchir telle qu'elle est. Qu' il se
t ienne à l'écart dans les endroits les plus peuplés, fumant sa pipe et
dévisageant les hommes comme le Spectator, qu'il déchiffre les
physionomies et le jeu social comme le Spectateur français de Marivaux, le
journaliste se représente en parfait témoin, d'autant plus fidèle qu'il est à
l'écart de la foule : « C'est une fête délicieuse pour un misanthrope que le
spectacle d'un si grand nombre d'hommes assemblés » (Spectateur
français, p. l 32). Au départ de chaque narration, on t rouvera ce point focal,
et dans plus d'un titre, la métaphore implicite de l'oeil. Si le « spectateur »
est limpide et parfois naïf, I'« observateur » peut être sourcilleux, et
I'« espion », agressif ou indiscret. Dans le cas de Gautier de Faget, qui
illustre la passion morbide de tout voir sans être vu, de tout connaître sans
être connu, le narrateur devient Argus ou Cyclope. Pour permettre un
regard neuf sur la réalité sociale, on imaginera, à la manière de Dufresny
ou de Montesquieu, un témoin étranger livré au déchiffrage de notre
quotidien ; l'observateur ou l'espion deviennent turcs, anglais, hollandais.
Parfois, c'est le spectacle qui est lui-même travesti afin d'apparaître dans
toute sa singularité : 1'« Espion tu rc à Francfort » crée une mascarade de
moeurs turques et européennes ; I'« Espion ch inois »transforme la diète de
Francfort en un carnaval allégorique, en un « ag réable mélange de moeurs
de la Chine et de celles de l'Europe». «Spectateur des folies humaines », le
journaliste a pour première mission de « faire registre de tout ce qu'il
entend, de tout ce qu'il voit , de tout ce qu'il pense » (Tout ce qui me passe
par la tête, l 788, p. 9). Il voudrait être tout yeux, tout ore illes, ce
qu'exprime une dernière fois en l 782 le t itre du journal de Mairobert :
L 'Espion anglais« ou Correspondance secrète entre Milord All 'Eye et Milord
All'Ear ».
9 3 - Fonction de bavardage - Le titre du premier « spectateur», le Tatler
de Stee le (l 709), était quasiment intraduisible en français. Ce bavardage à
tort et à t ravers, parfaitement capricieux et indiscret, est devenu dans les
périodiques français un « babillage » anodin. La traduction du Tatler par A.
de La Chapelle (l 723), en éliminant toutes les allusions à l'actualité
anglaise, avait d'ailleurs faussé le sens de l'oeuvre. Le bavardage improvisé,
reflet du ton des conversations courantes, se retrouve pourtant dans nos
« spectateurs ». Il s'agit pour 1' Indigent philosophe, de satisfaire d'abord un
irrépressible besoin de parler : « ... je suis naturellement babillard, il faut
que cela se passe » (p. 277). Libres propos, anecdotes, dialogues
rapportés, digressions et récits s'enchaînent dans une improvisation
perpétuelle. Le journaliste se déguise ainsi en écho sonore, en fidèle
enregistreur de riens. Le Perroquet (l 74 l ) n'a d'autre but que de
reproduire les « bagatelles » entendues, paroles et musiques (t. Il, n 27,
n L1 l Q) 1 P C::::Jn<::nnnPt c: 11nnPrP i11c:n11P rbnc: Jpc: \/nli 1tP<: rlP b nhr::ic:P 11n
........ . -'J • ._ ...... _._.,,._,...,,,,,'-' .. ..., ..... !:::1!:::1'-' ' ...... J ..... ...,'1 .......................... ..., . ...... ..., ,,..., ................................ 1'1.4 t-' ' ' ' _._,..._. ...... .
gazouillis intarissable :
« j'ai dans la Cour de France chez une Duchesse un charmant camarade
qui est en correspondance avec un de mes frères, qui fait les délices d'un
gros financier et de sa petite maît resse, ils m'ont promis de me faire part
de toutes les anecdotes qui viendraient à leur connaissance ... »
10 Le Radoteur de Cerfvol et Nougaret (l 775- l 776), lointain parent du Tatler
et « cousin » de Bickerstaff (art. XXII) , justifie son bavardage par son grand
âge et son expérience illimitée - il se dit centenai re-. Il invoque au passage
Montaigne (art. Ill, « Des singes ») ; on peut se demander plutôt s'il ne se
livre pas à une parodie de tous les « babillards ». Il reste que dans tous ces
« épilogueurs », « discoureurs », « radoteurs » et « conteurs », on sent une
ivresse de la parole qui n'est pas feinte : le bavardage débridé, opposé à la
parole avare et contrainte des revues savantes, comporte une vertu
curative. Il s'agit à la fois de t ransmettre la rumeur sociale et de libérer la
parole. Car chacun a quelque chose à dire. Le « spectateur» selon Marivaux
est aussi un homme qui ose parler et se livrer aux « idées fortuites que le
hasard nous donne » (Spectateur français, p. l l 6-l l 7).
11 4 - Fonction de folie - A l'esprit de sérieux des grands journaux répond
l'esprit de folie des « spectateurs ». Abandonné à tous les caprices de son
esprit, livré à toutes les sollicitations du monde qui l'entoure, le
« spectateur» est par nature dispersé. Pur regard et écho sonore, il semble
n'être rien lui-même : un « caméléon », un « Protée » - l'image reviendra
sous la plume de Prévost ou celle de J.J. Rousseau-. D'autres images de la
versatil ité apparaissent dans des titres comme L'Ambigu, Le Fantasque, Le
Papillon. Les titres développés expriment souvent sous une forme comique,
la multiplicité des facettes du journal : le Glaneur en l 733 est « historique,
critique, politique, moral, littéraire, galant et calotin » ; le Vendangeur
de 1749 nous livre des « réflexions libres et instructives, badines et
sérieuses, critiques et amusantes », le Vas-y-voir de l 71 2 des « entretiens
libres, fantasques, récréatifs et moraux », etc. Mais le propre des
« spectateurs » est de mêler tous les genres, de passer constamment d'un
ton à l'autre selon un « génie » qui leur est propre :
« Je me livrerai à tout mon génie - écrit La « Spectatrice danoise »( 1748)-,
et comme j'ai de l 'humeur, il faudra que le lecteu r me pardonne ces
inégalités. Tantôt je disserterai gravement ; tantôt j'écrirai par pensées
détachées. Aujourd'hui sérieuse à glacer, demain enj ouée à l'extrême ... »
12 Le Flibustier littéraire (l 75 l) surenchérit sur une mode très répandue
alors:
« Quoiqu' il en arrive, je veux êt re imprimé, c'est la mode de n'avoir pas le
sens commun, je ne puis que réussir ; à l'égard de mon style, s' il n'est
point chât ié, j e me flatte qu' il est original. .. »
13 Tantôt « enveloppé », tantôt noyé dans un « déluge de paroles », SaintAulas
rédige en effet chaque feuille selon le « renouvellement de la lune» :
c'est sa façon d'être périodique. Dans son Persifleur manuscrit de 1745, J.J.
Rousseau résumait parfaitement cette vogue de la folie lunatique :
«Je suis sujet, par exemple, à deux dispositions principales qui changent
assez constamment de 8 en 8 jours et que j'appelle mes âmes
hebdomadaires ; par l'une je me trouve sagement fou, par l'aut re
follement sage » ... 3
14 Véritable « protée », « caméléon », tantôt « misanthrope » austère, tantôt
« libertin », J.J. Rousseau est l'image parfaite du « spectateur ». Dans cette
folie, il sait trouver une raison. Dans des excès opposés, il apprend à se
connaître, à découvrir sa propre originalité ; mais il exerce aussi dans la
société, comme tous les « spectateurs », une fonction de bouffon
courageux et lucide. La même année que Rousseau, Saint-Hyacinthe
affirmait dans le Fantasque les droits d'une « fantais ie libre, courageuse,
qui se détermine par el le-même, s'attache à ce qui lui plaît ». Ce sera un
jour celle du Neveu de Rameau. De l'indigent philosophe au Neveu s'est
installée pour un temps une mode de la saturnale, de la sotie, qui a
contribué à libérer le génie de la littérature.
15 5 - Fonction de collecte - La modestie est de règle parmi les
« spectateurs ». Encore que l'on se pique, comme tout un chacun, de mêler
l'utile à l'agréable, l'utile n'apparaît jamais comme évident. A l'encontre
des journalistes savants, les « spectateurs » se cantonnent volontiers dans
les tâches subalternes. On s'intitule « glaneur », « grapilleur »,
« vendangeur », « moissonneur » ou encore, « postillon », « avantcoureur
», « flibustier», « croupier » ; on serait tout au plus « nouvelliste du
Parnasse » ou «secrétaire du public ». Ces nouvellistes ne se donnent pas
pour de véritables «journalistes », qui produiraient des « bibliothèques »,
des « histoires », des « mémoires » réunis en grosses collections ; ils sont
« auteurs à la feuille » ou au « feuil let » 4 ; et nos « spectateurs » ne seront
jamais que des « feuilles » volantes (Spectateur français, p. 138). L'utilité
des spectateurs se réduit donc à rassembler des « bagatelles » pour en
composer des « recueils », des « pots-pourris », des « vas-y-voir » ; ils
3. Le Persifleur, dont
Rousseau n'a rédigé que la
première feuille, est cité
d'après l'édition de la P ( ... )
4. Voir à ce sujet M.
Couperus, « La terminologie
appliquée aux périodiques et
aux journalistes », da ( ... )
moissonnent apres 1es autres, us g1anent, venaangent ou grap111ent. Lette
modestie se double pourtant de fierté, et d'un secret mépris pour les
journalistes besogneux des grands journaux. Desfontaines se flatte d'être
un simple nouvelliste, « préférant la liberté des réflexions à la régularité
des extraits» et ne souhaitant nullement avoir « l'air de journaliste »
(Nouvel liste du Parnasse, t. 1, p.3-4). Il méprise en fait les « savants
Aristarques de la République des Lettres» (t. 1, p. 253), les «copistes» et
« faiseurs de journaux » (t. 1, p. 284). Ses feuilles, comme les
« spectateurs » ont une autre valeur : « Ce sont d'utiles mémoires, qui
pourront servir un jour à l'histoire du Bel-Esprit et des talents de ce siècle»
(t. Il, p. 2). Le « nouvelliste » possède sa« sphère » d'activité, qui n'est pas
négligeable : il s'occupe des textes mineurs, des romans, des petits vers,
des pièces fugitives, de tout ce qui est « curieux », « intéressant »,
« nouveau ». Il conserve les pièces manuscrites « qui courraient risque de
se perdre », tout ce qui est rare ou passager (Le Radoteur). Voltigeur de la
littérature, dénicheur de bonnes feuilles, d'inédits ou de simples échos
littéraires, très proche d'un public dont il connaît les goûts, il est surtout à
l'affût de la nouveauté. C'est en quoi il saisit au vol, mieux que ne le fait la
critique savante, l'invention littéraire. Cette conception de la critique
littéraire n'est pas tellement éloignée de la nôtre ; et ceux que nous
reconnaissons aujourd'hui comme les meilleurs critiques de leur temps -
Desfontaines, La Varenne, Van Effen, d'Argens, La Barre de Beaumarchais -
se sont affirmés plus souvent dans les « spectateurs » que dans les
« bibliothèques » savantes.
16 Ces cinq fonctions coexistent dans la plupart des « spectateurs » ; il arrive
que l'une d'entre elles domine les autres : la fonction de réflexion et de
regard entre 1711 et 1730, la fonction de folie entre 1745 et 1750 5 ; mais
l'évolution est à peine visible. De toutes ces fonctions, il résulte que,
socialement, le journaliste n'est rien : philosophe invisible, pur regard,
écho sonore, bouffon lunatique, tâche ron obscur, il semble toujours se
réfug ier dans l'anonymat et l'irresponsabilité. Mais ses ambitions se
déclarent parfois : philosophe, il ose se nommer Demosthenes, Aristide ou
Diogène ; spectateur solitaire, il sait affirmer une «tendresse particuliè re
pour le genre humain » (Le Philanthrope). Echo sonore, il aspire à devenir
porte-parole car « !'écrivain public est en quelque sorte l'avocat du
peuple » (Lettres de M. de Longueville, l 777, n° l, p. l ). Dans la seconde
moitié du siècle s'affichent des titres plus ambitieux, qui ne sont plus de
simple fiction : Le Patriote anglais (l 7 48), Le Vrai Patriote hollandais
(1747), Le Citoyen (1755), Le Moniteur français (1760). A la veille de la
Révolution, on voit s'affi rmer la Sentinelle du peuple, le Moniteur de
Brissot, et un Hérault de la Nation (1788). Mais où commence le sé rieux de
la fonction sociale disparaissent en fait les « spectateurs ». Ils ont joué un
rôle de trans ition tout en témoignant d'un profond mouvement de
transformation de l'opinion et du journalisme ; ils ont manifesté un besoin
d'expression personnelle et directe, de prise de parole, de transformation
de la cu lture. Mais leur fonction était prospective, et elle n'a pas débouché
sur des formes stables, qu'ils refusaient par définition. Les « spectateurs »
étaient en quête d'un public futur ; ils voulaient transformer moralement
leurs lecteurs et leur donner la parole. Ils s'effacent quand le public entre
en force dans les journaux, quand les « gazettes », « journaux »,
« affiches » de la fin du siècle imposent une nouvelle sorte d'expression,
réellement collective, effervescente, multi-personnelle. Les « spectateurs »
ont ainsi disparu quand la cause qu'ils avaient défendue obscurément était
gagnée, quand il était devenu évident que n'importe qui avait quelque
chose à dire.
Formes
17 Les « spectateurs » ont mis en scène la parole directe et personnelle ; ils ne
l'ont pas créée, et l'on est passé progressivement par toutes sortes de
degrés de l'expression pe rsonnelle. Le fait n'allait pas de soi. Le
« journaliste » tendait à s'effacer derrière l' information ; il y avait là
quelque chose de choquant pour des écrivains, des créateurs qui
revend iquaient leur parole propre - et le mot « journaliste » apparaît
d'ailleurs en 1666 dans une querelle qui met aux prises Gallois,
« redoutable ouvrier» du Journal des savants, et Tannegui Le Fèvre, écrivain
érudit. Les journaux savants cultivent l'impersonnalité ; le « on » ou le
« nous » de la rédaction renvoie à une équipe anonyme soudée par une
idéologie et une pratique ; ils tiennent à cette « fonction médiatrice » 6 ; le
journaliste est d'abord, selon l'expression de Bayle citée par Du Sauzet un
« rapporteur », ou comme le dit encore Seigneux de Correvon, un
« relateur » :
«Je regarde le j ournaliste comme un relateur et je demande à l'un et à
l'aut re les mêmes soins pour jouir des mêmes succès. Même exact itude,
même fidélité, même simplicité dans les expressions, même clarté dans le
style ... » (Lettre à J. Vernet, 16 août l 724) 7 .
S. Voir ce que dit à ce sujet
M. Gilot dans Les journaux de
Marivaux, itinéraire moral et
accomplisse ( ... )
6. Cf. P. Rétat, « Rhétorique
de l'article du journal, Les
Mémoires de Trévoux 1734 »,
dans Etudes su ( ... )
7. Nous empruntons cette
citation ainsi que celles de
Granet et des auteurs du
Journal des savants d' ( ... )
18 Simple « historien littéraire », il s'efface de son texte comme le peintre de
son tableau (Du Sauzet, Nouvelles littéraires, Avert. du t. X). Le sens
appartient par là au lecteur, c'est ce qu'explique encore le journal des
savants d'Italie en justifiant l'anonymat de la rédaction en 1748 :
« Quant au nom, il ne nous serait pas possible de le mettre, mais qu ' il
nous soit permis de demander : à quoi bon 7 Le nom de l'auteur
augmente-t-il l'amusement du lecteur? Le nom de l' auteur donne-t-il le
caractère de vérité à ce qui pourrait en êt re donné ? Le Public, au
contraire, devrait être charmé de cette espèce d'incognito ; il en est plus
libre de dire ce qu ' il pense».
19 Cette impersonnalité affirmée est sans doute illusoire. La bonne grâce de
Correvon dans la Bibliothèque italique, ce style d'honnête homme qui ne
veut pas imposer son jugement, est déjà très différente du style de Bayle,
de Leclerc ou de Basnage. Il n'y a pas de rédaction innocente : le rédacteur
de la Gazette de France lui-même ne cesse pas de rappeler les usages, de
transformer le récit en spectacle, de ritualiser l'usage social, de consolider
sans cesse son contrat de lecture avec un public complice ; et les Nouvelles
ecclésiastiques, par leur forte cohésion idéologique, par l'union de tous les
lecteurs autour de la parole sacrée, donneront l'idée d'un contrat de lectu re
bien plus fort encore. Ce qui caractérise l'expression journalistique à ce
premier degré, c'est seulement la mise en sourdine de l'intervention
personnelle, l'exclusion du «je».
20 L'expression personnelle s'est au contraire manifestée librement dans la
lettre ouverte. Sans qu'il s'agisse à proprement parler d'une forme
périodique, Pascal en avait donné l'exemple dans les Lettres écrites à un
provincial par un de ses amis (1656-1657), créant en même temps un
personnage fictif et admirablement efficace de journaliste enquêteur. Les
protestants ont songé, à partir de 1680, à donner à l'échange épistolaire la
forme d'un commerce réglé. La narration historique prend alors la forme de
la lettre datée, adressée à un correspondant non spécifié ; la formule
s'impose avec les Lettres sur les matières du temps de Tronchin du Breuil
(1688-1690) et les Lettres historiques de J. Bernard, Basnage de Beauval et
Dumont (1692-1 709). La forme personnelle, sans être le reflet d'une
subjectivité, permet ici l'expression d'une pensée non conformiste ; elle
revêt un aspect de polémique ; elle est avant tout une réponse. La faveur
des correspondances réelles dans les années 1690 modifie le jeu
épistolaire. L'agrément et la spontanéité en deviennent le caractè re
pri ncipal. Mme Dunoyer, qui se souvient visiblement des lettres de Mme de
Sévigné, pratique dans la Quintessence des nouvelles (1711-1719), dans le
Nouveau Mercure galant (1712) comme dans ses Lettres historiques et
galantes (l 704) une narration primesautière qui permet toutes les libertés,
les digressions, les indiscrétions ; mais dans cet amusant babillage,
l'intervention personnelle tend à se diluer. Madame Dunoyer est sans doute
une « spectatrice », mais qui n'a pas réussi à centrer son regard ni à créer
un personnage narrateur : le « je » n'implique pas forcément une
« personne».
21 Un troisième degré de l'expression personnelle apparaît avec la cnt1que
littéraire. Ici s'exprime un goût personnel, un jugement, une pensée
engagée dans une lecture. Il est arrivé souvent, à la fin du XVIIe siècle, que
la crit ique littéraire s'exprime par lettres ; c'était le cas des Lettres à la
Marquise de Valincour (1678). C'est la forme que choisiront Desfontaines et
ses successeurs :
« Ce n'est pas sans raison que nous avons choisi le genre épistolaire ;
outre que le style en est libre et aisé, certains tours qui lui sont familiers
donnent de l'éclat et de la vivacité aux réflexions » (Nouvelliste du
Parnasse, t. 1, p. 2 7 8).
22 Destrée le confi rme dans son Contrôleur du Parnasse (1745) :
« ... j'ai crû devoir donner à mon ouvrage la forme de lettres, parce que
de toutes les formes, c'est celle qui m'a paru le plus convenable au genre
critique » (p. XCVII).
23 L'apparition d'un style nouveau dans la critique littéraire peut se dater du
début du XVllème siècle. L'opposition à la critique des « doctes » se fait
sentir dès l 703 dans un petit journal à forme personnelle lancé par Mlle
Lhéritier, /'Érudition enjouée, ou « Nouvelles savantes, satiriques et
galantes, écrites à une dame française qui est à Madrid » ; cette entreprise
sans lendemain est aussitôt imitée par l'auteur anonyme des Essais
cri tiques de prose et de poésie (l 703) et par celui des Lettres critiques sur
les ouvrages du temps (l 703-1 704). La création de la rubrique des
« nouvelles littéraires » dans les Mémoires de Trévoux de 1701 répond au
même besoin d'information directe et brève sur les matières de goût, sur
les belles-lettres 8 . Cette innovation est reprise dans bon nombre de
journaux jusqu'au journal littéraire de La Haye (1713-1736), qui fe ra
effectivement large part aux belles-lettres. La mode des Nouvelles
littéraires est bientôt à son apogée ; on voit paraître en 1715, les Nouvelles
littéraires de Du Sauzet, suivies de celles de Martel (l 723) et de celles de
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8. Nous renvoyons à l'étude
de C. Cristin, Aux origines de
l'histoire littéraire, Presses
Universitai ( ... )
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se fait jour. Encore que l'énoncé reste le plus souvent collectif, on y trouve
des jugements incisifs, des informations directes, des attaques discrètes et
rapides. Le style en doit être, se lon Granet, « plus vif et plus animé »,
marqué d'une « énergique brièveté » ; un homme cultivé s'adresse à un
public lettré dont il connaît les goûts, et il lui fait partager des réflexions
spontanées, comme font les « spectateurs ». Desmolets et Goujet en font
précisément la remarque à propos du Spectateur inconnu en 1723 :
« ... c'est un journal qui sera agréable également aux savants et aux gens
du monde qui, sans se piquer de littérat ure, sont bien aises de connaît re
les livres qui sont à leur portée, et de savoir ce que les personnes de bon
goût pensent sur ces sortes d'ouvrages » (Nouvelles littéraires de 1723,
p. 121).
24 Les « spectateurs » ont voulu amplifier cette parole directe en l'attribuant à
un personnage fictif dont la fonction essentielle était de donner librement
un avis subjectif. Le narrateur bénéficie alors de tous les avantages de la
forme personnelle spontanéité, crédibilité accrue - sans pour autant se
dévoiler. La forme pe rsonnelle trouve ici un dernier degré dans lequel elle
tend en réa lité à se perdre. L'expression épistolaire, qui devait provoquer
une libération de la parole individuelle, va se prêter aux jeux les plus
subtils de la dissimulation littéraire.
25 L'échange épistolaire entre correspondants fictifs, forme romanesque par 9. Voir en annexe l'étude de
excellence depuis les Lettres persanes, pervertit en fait l'expression R. Granderoute.
épistolaire. La spontanéité de la lettre est soumise à un dispositif
totalement fictif qui la dénature. En l'utilisant à des fins journalistiques,
d'Argens multiplie les masques : la lettre transmet des informations réelles
sur une actualité connue, elle exprime des points de vue bien fondés que
l'on pourrait attribuer à des informateurs authentiques 9 . Mais tous les
énonciateurs sont fictifs et pris dans un ballet de masques qui leur ôte
toute réalité ; la forme la plus véridique est mise au service d'une fantaisie
qui se donne pour telle. D'Argens surenchérit sur la forme« spectateur» et
sur ses ambiguités. L'information est transmise par un témoin de bonne
foi, un voyageur curieux, exigeant et toujours étonné, qui analyse,
commente, approfondit. La réflexion se développe d'une lettre à l'autre,
selon une dialectique très souple et dans une communication libre, « à
coeur ouvert » ; elle aboutit à une réfutation serrée des Lettres édifiantes et
curieuses dans laquelle d'Argens s'est engagé avec passion. Mais il s'efface
en même temps de son oeuvre, se dissimulant sous l'apparence d'un
« t raducteur » ou dans des notes dont l'énonciateur reste douteux,
réapparaissant dans des préfaces, des épîtres, cité parfois dans son propre
texte. Il reste en fait prisonnier de cette parodie des journaux savants
qu'on sent à travers les Lettres juives : un journaliste anonyme ordonne et
juxtapose les témoignages, utilise des correspondants et se retire d'un
échange dont il a soigneusement réglé le jeu.
26 Ce jeu, les successeurs du marquis l'ont simplifié en limitant l'échange
épistolaire à celui de deux informateurs, parfois amenés à citer eux-mêmes
leurs informateurs. L'exemple en est fourni en 1740 par les Amusements
littéraires de La Barre de Beaumarchais (réd igés dès l 738- l 739). Alors que
dans les Lettres sérieuses et badines, il avait fait alterner deux styles, ici il
oppose deux correspondants à peine fictifs : un informateur parisien
chargé des nouvelles badines, et un Allemand - en fait, La Barre lui-même,
qui réside à Francfort - pour traiter des sujets sérieux, de l'histoire et des
sciences. Peu à peu s'agrègent à ce commerce rég lé des correspondants
d'appoint, des lecteurs véritables dont La Barre récrit les lettres à sa
manière, un Anglais fictif dont les lettres résument les gazettes de Londres.
Certes le Français est plus parisien que nature, !'Allemand répond à l'image
que s'en fait le public français, et !'Anglais paraît sorti tout droit de la
galerie de figures du Spectator; chaque style d'information est illustré par
un personnage, tendance que l'on trouvait en fait à l'origine des
« spectateurs ». C'est une des tendances du journalisme personnel de
recourir, pour élargir sa base informative, à une petite société d'amis, et à
la collaboration bénévole des lecteurs. Les journaux épistolaires mettent en
forme, sur le plan stylistique, cette juxtaposition de récits pe rsonnels.
D'une façon comparable, Prévost - qui est expert dans la captation des
goûts et des modes - tentera de faire intervenir dans Le Pour et Contre
en l 735 deux narrateurs anglais, opposés par l'âge aussi bien que par les
goûts, et chargés de présenter des commentaires divergents de l'actualité
anglaise (t. V, p. 9-14). Tentative sans succès d'ailleurs, mais significative
d'une recherche commune à beaucoup de journalistes à cette date.
27 A travers toutes ces variations sur la forme personnelle réapparaît le même
dilemme du journaliste, pris entre l'exigence de diversité dans
l'information et l'unité dans la présentation. Les informations sont neutres,
discontinues, disparates, infiniment variées ; le traitement de l'information
suppose un point de vue, une mise en forme, une appréciation exacte du
destinataire. En qualité d'informateur, le journaliste souhaite parler de tout,
multiplier les tours, accueillir tous les témoignages ; en tant qu'écrivain, il
cherche à trouver son style, à imposer son point de vue, à maîtriser dans le
récit le flux des nouvelles. Le recours à la lettre manifeste ce désir de
cohérence : il traduit la recherche d'une rhétorique originale. La Barre de
Beaumarchais posait parfaitement le problème en 1740 :
« Du style didactique et simple de la politique, il faut savoir passer au
style plus orné, quoique grave, de l'h istoire ; l'égayer ensuite par des
sujets d'un genre plus gai ; en changer de nouveau pour les livres dont on
parle selon la matière sur laquelle ils roulent ; passer d'un suj et à l'aut re
par des transitions adroites, et qui n'aient rien de précipité ni de brusque.
On n'a que peu de temps pour une collection si laborieuse, et elle doit
paraît re un certain j our ; c'est une lettre de change payable à l'échéance,
dont on exige le paiement à la rigueur » (Amusements littéraires, Préface,
p. VI).
28 Le problème des « t ransitions » est en fait au coeur des discussions sur le
style de la presse entre 1720 et l 760. C'est en fait à la transition d'assurer,
de façon souvent précaire, l'unité d'une feuille par nécessité disparate, et
c'est par elle que se traduit le plus souvent l'intervention du journaliste.
Les journaux d'information aussi bien que les journaux savants
juxtaposaient les données premières de la connaissance : bulletins en
provenance de différentes villes, extraits et comptes rendus de différents
livres. L'unité de la feuille venait d'une grille préalable, d'un classement et
d'une hiérarchie des rubriques, non du choix du journaliste. Les journaux
littéraires à forme personnelle, et déjà le Mercure - qui apparaît dans ce
domaine comme un précurseur - offrent un discours continu, une sorte de
narration fluide dont l'énonciateur n'est jamais tout à fait absent. La forme
épistolaire ne fait que rendre plus présente cette unité de présentation ; les
« spectateurs », par leur bavardage intarissable, en font une règle absolue.
Pour passer d'un sujet à un autre, on joue sans cesse de la transition. A la
limite, on voudrait , en vrai moraliste, en « philosophe » ne traiter qu'un
seul sujet par feuille, en l'illustrant de lectures et d'anecdotes. Mais dès
que la succession des nouvelles s'accélère, dès que la pression de
l'information se fait pressante, les transitions disparaissent ou tombent
dans l'artifice. Dufresny avait joué des transitions dans le Mercure jusqu'à
l'absurde, faisant du caprice une règle et de la nonchalance un style 10 .
Pour lui, comme le remarque F. Moureau, « le sujet n'est rien, tout est dans
la manière de le traiter » . C'était annoncer, d'une certaine façon, le style
des « spectateurs ». La Roque et Fuzelier tentèrent de revenir en l 72 l à
une présentation plus technique de l'information :
« Le choix des t ransit ions, souvent absurdes, presque touj ours forcées
dans un ouvrage qu'on n'a j amais le loisir de limer, n'est qu'une
délicatesse inutile » (Avertissement de 172 l) .
29 Au même moment, Marivaux, Granet, puis Prévost, d'Argens, La Barre de
Beaumarchais s'efforçaient au contraire de rendre plus naturelle ou plus
logique la transition. Marivaux préfère, à la manière de Dufresny, la
transition nonchalante, proche de l'association d'idées ; la re lation est ici
métaphorique, elle repose sur un « tour d'imagination » et mène à une
sorte d'unité heureuse du développement. Granet multiplie au contraire les
rapprochements inattendus, les liaisons énergiques ; il souhaite un « style
plus vif et plus animé » qui reposerait sur des « transitions ingénieuses ».
Prévost est sans doute celui qui a poussé le plus loin l'art des trans itions.
Fréron le dira au moment où il lui succède, en 1755, à la tête du journal
étranger et où il s'inspire de son exemple ; Prévost écrivait en janvier :
« On ne peut attendre que d'une seu le tête et des mêmes principes de
goût le choix des pièces, leur réduction à de justes bornes, l'ordre
convenable aux matières, et particulièrement ces heureuses transitions
qui font régner une sorte d'unité dans les suj ets les plus détachés »
Uournal étranger, j anvier l 75 5).
30 Dans le Pour et Contre, la t ransition, voyante ou cachée, est partout.
Chaque numéro ou « nombre » s'efforce de regrouper autour d'un thème
central, souvent désigné par une citation en épigraphe, les nouvelles, les
anecdotes, les comptes rendus. Cherchant en même temps à respecter le
principe d'ordre qui unifie, et le principe de variété qui diversifie, l'utile et
l'agréable, les développements sérieux et les remarques « badines »,
l'auteur souligne ses changements de registre, ses modulations (t. 1,
p. 327, t. IV, p. 23 l, t. VII , p. 291 ). La transition assure ainsi la continuité
d'une logique et l'alternance des genres. Cette manière, qui t raduit la
maîtrise de !'écrivain sur les matières qu'il traite, se retrouvera dans le
journal étranger ; elle distingue Prévost puis Fréron des fondateurs du
journal, Grimm et Toussaint, qui auraient souhaité une présentation neutre.
Ce qui était art pour Prévost était artifice pour Grimm. Passer d'un sujet à
un autre étant la loi même du journalisme, la transition devait apparaître
comme un compromis et parfois un cache-misère. Seuls de grands
écrivains ont su la maîtriser. Marivaux parvient à développer les orbes
d'une méditation improvisée en prenant appui sur des détails accidentels,
sur des hasards apparents : entrée de !'Infante à Paris, arcs de triomphe,
rencontre d'un savetier, propos d'un discoureur (Spectateur français, Sème
- '
10. Cf. F. Moureau, Un
singulier Moderne, Oufresny
auteur dramatique et
essayiste (1657-1724),
Service ( ... )
11. Ce compte rendu a fait
l'objet de nombreuses
discussions ; voir notamment
F. Deloffre, « Un morcea ( ... )
reu111eJ. t'revost a11mente sa renex1on ae lectures mnomorao1es qu·une
culture rend convergentes. La seule disposition des matières rend compte
de cette pensée agissante ; à la limite, la transition devient inutile et se
transforme en ellipse. Voulant un jour faire sa propre apologie sans se
dévoiler, il juxtapose des commentaires sur divers ouvrages dont les uns
parlent d'honnêteté, de vertu, de sentiments naturels et les autres de
sentiments contre nature, tandis qu'un compte rendu de Manon Lescaut
met en valeur l'innocence foncière des héros 11. N'était la citation en
épigraphe (« Sum bonus... ») et quelques réactions de lecteurs
contemporains mieux avertis que nous, le fil conducteur nous échapperait ;
l'esprit de liaison se passe ici de rhétorique de la transition. De même,
dans le Cabinet du Philosophe, Marivaux ne prétend plus nous donner que
« des morceaux détachés, des fragments de pensées sur une infin ité de
sujets et dans toutes sortes de tournures» (p. 335) ; mais on peut penser
que tout le jeu de l'auteur consiste à nous faire rêver sur le rapport
énigmatique qui unit ces textes disparates. Les meilleurs journalistes du
temps, Marivaux, d'Argens, Prévost, La Barre de Beaumarchais ont rêvé de
cette unité heureuse, secrète, métaphorique, là où la transition n'eût posé
que des rapports de métonymie. La plupart des « spectateurs » ont voulu
parler de tout dans une forme continue, celle d'une promenade ou d'une
rêverie. Ils se sont plus souvent laissé emporter par le flot des informations
et des anecdotes, jusqu'à présenter une sorte d'encyclopédie éclatée. Si le
« personnage» exprimait l'exigence d'unité, le « public» leur a finalement
imposé la diversité dont ils sont morts.
Public
31 Le dilemme de l'information et du style, de la diversité et de l'unité, peut se
traduire en te rmes de communication. Les « spectateurs » affi rmaient
d'abord l'unité de leur vision, de leur récit ; mais ils se proposaient aussi
d'accueillir toutes les nouveautés, toutes les offres de leur public ; or
l'expérience prouve qu'ils ont souvent succombé à cette offre, que le
risque de se transformer en « pots-pourris », « recueils », « portefeuilles
d'un homme de lettres » était en fait celui qui les menaçait le plus. Plus que
l'oeuvre littéraire, le journal subit quotidiennement hebdomadairement, la
pression d'un public qui approuve ou refuse et traduit sa réponse en
achetant ou en n'achetant plus le journal. Les journalistes amateurs et
inquiets que sont souvent nos « spectateurs » tentent un premier numéro
de cavalier seul puis font appel à leu rs lecteurs, à des collaborateurs
bénévoles, à des fournisseu rs de nouveautés. Ils ne se sont pas lassés de le
dire : alors que le journalisme savant représentait le pouvoir, le savoir
imposé, l'autorité de la science ou de la croyance, ils représentaient, eux, le
public. Ils ont signifié incontestablement une avancée vers le public. Des
personnages humains - mercures, messagers, postillons, etc - allaient au
devant de ce public qu'ils aimaient. Ils furent d'abord imbus d'une mission
aussi importante et se nommaient « censeurs », « inquisiteurs » et
« philosophes ». Ils se sont progressivement adoucis en « épi logueurs »,
« observateurs », «contrôleurs» avant de se présenter en « philanthropes »,
en « citoyens ». Mais ce public, ils ne le connaissaient pas. Aussi
paraissent-ils hantés par le caractère éphémère et gratuit de leur feuille ;
ils envisagent leur re lation avec les lecteurs comme une création continuée.
Bien loin en effet de s'appuyer, comme les gazettes ou les grandes
« bibliothèques » protestantes, sur un réseau de correl igionnaires ou
d'utilisateurs, ils ne savent qui les lira ni combien de temps ils seront lus.
L'appel au public aussi bien que la col lecte des pièces et lettres de lecteurs
traduit cette inquiétude. Ils semblent toujours lutter contre un échec
inévitable. Philippe Le Febvre écrit en préface du Potpourri et pour
accompagner sa première «feuille» :
«Je vous en promets autant dans huitaine, autant dans quinze jours, et
d'encore en encore, je vous mènerai loin si vous prenez le parti de me
suivre ... »
32 Cette relation incertaine avec des lecteurs insaisissables, avec des critiques
prêts à le condamner, Marivaux s'est plu à la dramatiser, se montrant tour
à tour découragé et combatif. La Barre de Beaumarchais dédie ses
Amusements littéraires à « Très-haut et très-puissant Prince le Public » :
sans doute serait-il plus sérieux de s'adresser, comme font les écrivains, à
la « postérité », mais recueillera-t-elle ce que le public aura refusé
(Dédicace, p. Ill) ? En fait, le journaliste n'a affaire qu'au public, ne parle
que pour lui et par lu i, toujours prêt, pour le satisfaire, à vendre son âme
au diable. Car le public est ondoyant et divers et le «spectateur» a du mal à
se rég ler sur cette image variable. Dans son Nouveau Spectateur, Bastide se
montre tour à tour libertin et édifiant, savant et désinvolte, cynique et
sentimental, autant de masques et d' identités provisoires dans lesquelles il
se perd ; puis il fera, comme la plupart de ses confrères, cargaison
d'essais, de lettres, de pièces fugitives, de fragments de dialogues. Plus
d'un « spectateur » finit ainsi en « secrétaire du public » ou en « petit
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continuent, comme Van Effen ou Rousset, à déverser le flot de leur discours
avec une foi robuste, une bonne conscience tranquille de bons
pourvoyeurs, assurés d'une sorte de service public ; ils font plutôt
exception. D'autres, comme La Varenne, se sentent en porte-à-faux : trop
parisien pour la Hollande, trop libertin pour la France, trop vif et trop
mordant pour son temps, il est obsédé par la relation qu'il voudrait établir
avec un public indéfinissable. Dans ses trois journaux successifs, Marivaux
développe des réactions différentes vis-à-vis de la société qui l'entoure :
indécision d'abord, qui aboutit à une sorte de rupture dans les dernières
feuilles du Spectateur français, puis répulsion mêlée de fascination dans
l'indigent philosophe, oeuvre plus joviale et plus subversive à la fois ; dans
le Cabinet du Philosophe enfin, il accepte la société telle qu'elle est, non
sans un vague sentiment de nausée. Chacun de ces journaux, axé sur un
moment de sa vie, retrace ainsi les phases de son engagement, à une
époque où le public constitue une énigme. Pendant la Régence, les
journalistes ont conscience d'assister à une mutation de la société. La
culture change de forme : des mondains, des jeunes gens, des femmes, des
amateurs légers donnent le ton. Certains, comme Desfontaines, affectent
de le déplorer. D'autres se sentent, à l'égard de ce nouveau public, une
mission de pédagogues et feront de leur journal, comme l'avaient fait
Steele et Addison, une école de civilité. D'autres enfin y perdent leur âme.
La passion du bavardage social, de la dispersion « fantasque », les conduit
à une sorte de mimétisme ; devenu « protée » ou « caméléon », le
« spectateur » s'abolit dans le public. Il sera remplacé, dans les
années 6070, par ce qu'on nomme simplement « journaux » : de grands
organes semi-officiels qui tolèrent la forme personnelle, qui accueillent
largement, tel le Journal de Paris, les lettres de lecteurs, mais qui
distribuent le flux de l'information en chroniques régulières selon des
normes restaurées. Le « journal » devient alors, comme le diront les
rédacteu rs des Mémoires secrets, « l'ouvrage de personne et celui de tout
le monde». (XVIII , 1782, Préface). Le sort des mémoires de Bachaumont est
en lui-même significatif. Primitivement composé du « journal de la
Paroisse », il rassemblait les conférences tenues chez Mme Doublet, sans
doute depuis 1740, pratiquement de 1762 à 1771 . A ces « nouvelles
littéraires » s'ajoutaient les anecdotes et les observations de Bachaumont,
parfois qualifié d'« observateur». Dans cette petite société, le témoignage
direct et le commentaire personnel étaient de règle. L'éditeur de 1780,
Mairobert, met en forme dans une vaste collection, ce qu'il considère
comme une matière première, et il présente cette suite de nouvelles comme
un tableau de l'esprit humain, des progrès consécutifs à !'Encyclopédie :
l'utile se substitue délibérément à l'agréable. En l 784, cette mise en ordre
est parachevée : le journal s'efforce à l'impartial ité et recourt à une équipe
de correspondants anonymes ; la « lecture des aventures de la société » est
désormais collective et réglée. L'écho des conversations de la Paroisse s'est
perdu au profit d'une entreprise raisonnée et encyclopédique. A la fin du
siècle encore, on verra Bastide, l'un des plus actifs « spectateurs », se
replier sur la Bibliothèque universelle des romans : la production
romanesque est à son tour normalisée, réduite en « miniatures »,
distribuées tous les quinze jours ; débarrassés le plus souvent de leur
forme personnelle, les romans réapparaissent sous forme de contenus
purement informatifs. Les « spectateurs » appartenaient encore à un monde
artisanal où un nouvelliste pouvait créer sa propre feuille, la tirer à 500
exemplai res et la vendre tant bien que mal. La presse d'entreprise avec ses
réseaux de distribution, ses tirages de plusieurs milliers d'exemplaires et
ses platines à 22 pages, est venue à bout rapidement, après l 760, des
petites «feuilles ». Il nous reste à nous demander ce qui en est demeuré.
33 Le dilemme du journaliste entre information pure et intervention
personnelle, entre l'écriture anonyme et l'expression individuelle, s'est
manifesté avec une particulière acuité pendant quarante ans. Aux
technocrates de la presse d'institution, les « spectateurs » se sont opposés
comme les défenseurs de la libre pensée, du bon sens, du goût, de
l'humeur ; ils s'adressaient à un public encore indistinct d'honnêtes gens,
de « connaisseurs » sans doctrine, à un large public qu'ils pressentaient
seulement. Pendant quarante ans, ils ont lancé plus de cent petites
« feuilles » éphémères dont le caractère commun était de s'opposer à la
forme canonique de l'analyse méthodique, du classement par rubriques et
de l'expression anonyme. Ils écrivaient en leur nom propre, sous forme de
discours ou de lettres. Ils se voulaient moralistes et philosophes,
spectateurs de la société, écho du public ; ils se présentaient volontiers en
bouffons, en voltigeurs, en ramasseurs de miettes. Qu'ont-ils laissé ?
34 Apparemment peu de chose. Le journalisme personnel a été un phénomène
transitoire et inabouti. Les réussites du genre, celles de Marivaux, de
Desfontaines, du marquis d'Argens, de La Varenne, de Van Effen ou de La
Barre de Beaumarchais, ne pouvaient faire école. Leur apport réel , qui est
sans doute cons idérable, ne se mesure pas. Ils ont voulu nouer avec le
public une relation immédiate. Ils ont transposé dans le domaine du
journalisme une exigence qui allait être cel le de tous les écrivains
communiquer par la littératu re. Marivaux écrivait de ses feuilles :
« pourquoi les ai-je écrites ? est-ce pour moi seul ? mais écrit-on pour
soi 7 j'ai de la peine à le croire. Quel est l'homme qui écrirait ses pensées
s' il ne vivait pas avec d'autres hommes ... » (Cabinet du Philosophe,
p.351)
35 Les « spectateurs » ont toujours eu le sentiment d'être solidaires des autres
hommes. Ils ont choisi d' inscrire ce dialogue dans une forme périodique
dont ils sentaient la précarité ; ils ont accepté de renouer chaque semaine
avec un lecteur fuyant un pacte de lecture toujours révocable. Leur
périlleuse entreprise se déve loppe par avancées successives, dans le
discours f luide de chaque numéro, dans la succession des numéros ou
dans la correspondance fictive, dans la succession même des journaux, car
à chaque journal tombé succède un autre journal ; la carriè re de Van Effen,
de La Varenne, de Bastide ou de Rousset apparaît comme une suite
d'échecs et de revanches. Et si aucun des « spectateurs » n'a atteint la
dimension des grandes « bibliothèques », ces quelque cent douze échecs
inscrits dans un même projet opiniâtre tiennent lieu de succès.
36 Un ton s'est imposé. Avec leur lecteur, ils sont de plain-pied. Il n'y a plus
de sujets réservés, chacun a quelque chose à dire sur tout. Chacun s'est
efforcé de transmettre un regard simple et aigu sur la réalité ; ils donnent
un langage au reportage, au témoignage, aux découvertes ; ce ne sont plus
des hommes de cabinet ; ils pratiquent déjà un journalisme en action. Sans
doute n'ont-ils pas inventé un style journalistique notion qui d'ailleurs,
reste aujourd'hui bien trouble - mais ils ont donné au style une fonction
dans le journal. Chacun des meilleurs se reconnaît à une ce rtaine façon de
parler : parole candide et un peu lourde de Van Effen, parole ambiguë et
rapide de La Varenne, parole frémissante et discrètement élég iaque de
Marivaux. Comme il y a une passion du « spectateur» pour le spectacle, il y
a une passion du « parleur» pour la parole ; il sent qu'il y a des situations
où il est impossible de ne pas réag ir, de ne pas parler.
37 En ce sens, l'influence des « spectateurs » et des journaux à forme
personnelle a été profonde et durable. Grâce à eux, la notion de culture
s'est imposée à la place de la notion de savoir. De cette cu lture, chacun est
amené à juger directement selon ses impressions personnelles. Les
journaux savants s'en trouvent eux-mêmes modifiés. Il devient impossible
de s'en ten ir aux rubriques spécialisées : à partir de l 730 environ, les
grands journaux s'ouvrent de plus en plus à tout un secteur méprisé des
belles-lettres qui était resté longtemps la « sphère » du Mercure ou des
nouvellistes : le roman, les essais et pièces fugitives, les dialogues et
« petits vers ». On constate cette mutation dans le Journal littéraire
de 1729, dans les Mémoires de Trévoux de l 734 12. Du journalisme
personnel au journalisme savant, les différences s'atténuent : les Lettres
sérieuses et badines, le Pour et Contre, les Observations sur les écrits
modernes puis l'Année littéraire assument en fait les deux fonctions. A
partir de l 760, le «journal » regroupe toutes sortes d'informations sur les
lettres, les arts et les sciences sans se soucier d'exhaustivité et de cautions
savantes, il s'ouvre à un immense discours culturel, multi-personnel et
encyclopédique. Les « bibliothèques » réapparaissent, mais sous forme de
grandes collections populaires dans lesquelles les sciences et les lettres, les
techniques ou les romans s'offrent à un vaste public ; on est entré dans
l'âge de la littérature pour tous.
Littérature
38 Le phénomène des « spectateurs » déborde largement les problèmes d'une
forme particulière et nous oblige à nous interroger sur les rapports du
journalisme et de la littérature. Alors que les formes spécialisées de
l'information et les formes littéraires de l'expression personnelle s'étaient
développées concurremment jusqu'en 1680, la mise en place de journaux
d'institution et de modèles de références a amené les écrivains à
s'interroger sur leur rôle et à définir leur propre fonction dans la société. Ils
l'ont fait sur le mode de l'imaginaire : les « spectateurs » miment une
communication idéale entre un journaliste sincère et un public qui lui
ressemble ; ils ont ainsi revendiqué un certain nombre de fonctions de
réflexion, de regard, de libre parole, de contestation, de libre crit ique, que
la presse savante n'assumait pas. Incertains sur leur propre mission et sur
le public à qui ils s'adressaient, ils se sont présentés en journalistes
masqués, mais cette simulation leur a permis d'annoncer un nouveau
journalisme. Leurs scénarios fictifs ont une valeur prospective. Ils ont
essayé, dans des formes libres, toutes les ressou rces de l'expression
personnelle, cherchant ainsi à assurer la maîtrise de !'écrivain sur des
informations disparates, à assurer la continuité du discours par la
transition. Mais ils recherchaient en même temps la diversité et la
collaborat ion du public entre le spectateur maître du jeu et un public
. .. .. . . . , .. 1 ". " , • • 1 " " ., • 1
12. Nous renvoyons à notre
article, « Le renouvellement
des Mémoires de Trévoux
en 1734 »,dans Dix-Hu ( ... )
ornrnpresern qui rass1egea1( ae conu1ouuons ne(eroc11(es, un aesequ111ore
se crée, qui s'amplifie jusqu'à la disparition des « spectateurs », finalement
absorbés dans l'anonymat, dans la forme multi-personnelle des nouveaux
« journaux ». Le journalisme littéraire n'a pas résisté à l'expansion de la
grande presse technique des années 60.
39 Tout se passe comme si, de l 720 à l 760, les écrivains avaient tenté de
remodeler selon leurs exigences profondes de littéraires un genre dont ils
entrevoyaient tout le pouvoir. Les grands journalistes de ces années-là,
Marivaux, Prévost, d'Argens, La Barre, Desfontaines, etc, sont des écrivains
et le plus souvent des romanciers ; et rares sont les romanciers de ce
temps qui n'ont pas composé un journal. Ces « spectateurs » entreprennent
d'exprimer, en dehors de tout souci d'information immédiate, une certaine
manière de participer au monde, un rapport avec la société présente. Alors
que la littérature appartenait, jusqu'au début de la Régence, à des genres
codifiés, consacrés, soumis aux règles des savants, les « spectateurs » se
comportent comme s'il pouvait y avoir de la littérature partout et toujours,
comme si toute réalité pouvait devenir spectacle et jeu d'apparences. Le
beau littéraire n'est plus une essence mais l'objet d'une visée, d'un regard
singulier. Disciples des Modernes, les « spectateurs » affirment que la
beauté est changeante, que tout n'a pas été dit, que le monde est fascinant
à condition de savoir le regarder. Ils affirment, comme le Spectateur
français de Marivaux, que vingt-quatre pages d'imprimerie suffisent pour
livrer une nouvelle vis ion de la société, que chacun, fût-ce le savetier dans
son échoppe, a quelque chose à dire. Ce sont finalement deux romanciers
qui ont donné à l'intervention personnelle du journaliste ses formes les
plus durables : Marivaux crée ce spectateur obsédé par le spectacle social,
qui porte sur lui un regard neuf et invite ses lecteurs à s'étonner à leur
tour ; d'eux à lui, il institue un lien de sympathie et de connivence ; il invite
chacun à parle r, il libère la simple parole. D'Argens adapte les Lettres
persanes, invente un dispositif épistolaire dans lequel le meneur de jeu,
totalement caché, règ le les échanges d' informations et se livre, avec un
lecteur complice, à une critique irrévérencieuse du système social et
politique ; la liberté naît ici d'une mise à distance, d'une annulation des
tabous et des principes sacrés.
40 Le phénomène « spectateur » relève donc autant de la littérature
romanesque que du journ alisme. L'expansion du journalisme personnel
dans les années l 720-l 760 est parallèle à l'essor du roman, comme si les
formes de l'intervention et celles de l'évasion étaient complémentaires,
comme si les modes d'expression étaient en partie les mêmes. On ne
saurait parler simplement d'influences du roman sur la presse, puis de la
presse sur le roman ; les mêmes procédés sont employés par les mêmes
écrivains à des fins différentes. Le roman paraît donc emprunter, à partir de
la Régence, des voies qui sont celles du journalisme : il peut devenir t résors
d'anecdotes, de faits-divers, de témoignages rapportés, comme dans les
Mémoires d'un homme de qualité ; il se présente comme une chaîne de
témoignages, un ensemble de regards sur la société contemporaine, c'est
le cas des Lettres persanes, il met en scène un spectateur fasciné par le
tableau rituel des pratiques sociales, comme on le voit chez Marivaux ou
Crébillon ; parfois un « éditeur » ou un conteur masqué juxtapose les
documents, les lettres, et dévoile indiscrètement tout un pan de l'activité
sociale, ainsi dans les Bijoux indiscrets, Les Liaisons ou la Paysanne
pervertie ; les enquêteurs diligents, les censeurs, les secrétaires fidèles, les
collecteu rs d'inédits s'y multiplient ; le fait social, la cause célèbre, le fait
divers énigmatique y deviennent source de réflexions et de doutes, de
Manon Lescaut aux Nuits de Paris - où Rétif se présente lui-même en
« spectateur nocturne»-. Sans doute faut-il attendre la fin du siècle pour
que !'écrivain se présente délibérément et en son nom propre comme
romancier-journaliste - c'est le cas de Rétif, de Mercier ou de Casanova -
mais ils ont été longtemps, à leur manière, des journalistes masqués.
41 Nos « spectateurs » ne procèdent pas autrement. Désireux de prendre
directement la parole, d'engager un dialogue sincère avec le lecteur, on
s'étonne qu'ils se soient donné des noms allégoriques, des identités
d'emprunt, et qu'ils se soient passionnés pour les correspondances fictives.
Le monde des « spectateurs » finit par évoquer un bal masqué dans lequel
les Misanthropes, les Espions, les faux Diogène et les faux Aristide se
rencontrent avec les Babillards, les Cyclopes et les Perroquets ; des Anglais
ou des Allemands de fantaisie y dialoguent avec des Turcs ou des Chinois
non moins déguisés, et l'on finit par se demander s'il fal lait tant de
détours pour s'exprimer librement, tant de pastiches pour atténuer la
forme pe rsonnelle. Ce ne sont pas seulement les personnages qui se
dérobent, mais les « éditeurs » ; et Prévost n'est pas moins masqué dans le
Pour et Contre que d'Argens dans ses Lettres juives. Déchiffrer les journaux
de cette époque, c'est chercher les règles d'un jeu qui nous échappe en
partie, aussi obscur à nos yeux que le sera dans deux cents ans celui du
Canard enchaÎné. A cette manie des masques, on trouvera faci lement des
raisons sociales le journalisme d'intervention reste dangereux à cette
t o I l 1 , • •
epoque, rnerne en Ho11anae, meme en t'russe, el cnacun nes1le a se
dévoiler. Les lecteurs restent enclins à voir dans le journaliste un cavalier
seul, un pamphlétaire intéressé plutôt qu'un porte-parole. Le journalis te ne
prend la parole qu'au nom d'un public virtuel ; il s'avance seul, à ses
risques et périls. Il appelle de ses voeux un public incertain qui l'assurera
de sa propre mission, mais préfère provisoi rement l'incognito. Linguet,
Fréron ou Brissot pourront se sentir investis d'une charge ; ce n'est pas le
cas de Desfontaines, de Prévost ou de La Barre, qui marchent sur des
braises et ne sont jamais assurés du lendemain.
42 Mais la prudence n'explique pas tout. Ils aiment pour lui-même ce jeu de
masques, d'esquives et d'allusions. Ils ne visent pas à un journalisme
d'intervention directe. Pas plus que Pascal, Montesquieu ou Voltaire, ils ne
songent à s'adresser directement et simplement au public. Ils miment un
discours ou une le ttre ouverte, ils simulent une communication personnelle
plus qu'ils ne la pratiquent . Le jeu littéraire emporte en lui-même sa propre
finalité. Ils mettent donc en scène des misanthropes déçus, des sauvages
civilisés, des spectateurs naifs à qui ils délèguent le devoir de sincérité. Et
ces écrivains devenus journalistes se livrent à des jeux de romanciers : ils
créent des personnages, des situations, des dialogues ou des
correspondances imaginaires. Ils pratiquent avec dilection l'esquive,
l'allusion et l'ambiguité, dans un style d'époque qu'on pourrait dire
rococo : ces babillards, espions tu rcs et autres fantasques semblent nés
d'une fête galante ou d'une suite française ; la vérité s'y fait jour sous les
apparences et rien n'y semble tout à fait sérieux. Un même goût de la
littérature comme jeu, comme labyrinthe, comme succession de barricades
mystérieuses, unit journalistes et romanciers. Et il est vrai qu'ils ont rendu
la littérature présente, qu'ils l'ont soustraite aux doctes et aux Aristarques ;
mais ces journalistes paradoxaux ont choisi de s'enfermer dans leur propre
divertissement, sachant sans doute que la littérature est le plus sûr de tous
les masques.
43 Michel GILOT et Jean SGARD avec l'aide de D. KOSZUL, de R. GRAN DEROUTE
et des étudiants du Séminaire d'Etudes Préromantiques de Grenoble Ill
NOTES
l. Notre t ravail prend appui sur l'enquête réalisée au Cent re d'Étude des
Sensibilités de Grenoble Il l en vue du Dictionnaire des journaux (l 600- 1789) - à
paraît re - Un état provisoire de la recherche a été publié dans l'inventaire de la
presse classique (Cent re d Étude des Sensibilités de Grenoble Il l, 1978). Des
renseignements complémentaires nous ont été fournis par Mme Fabre et Mme
Koszul ; nous avons ut ilisé les notices déjà rédigées par les collaborateurs du
Centre, notamment R. Granderoute et F. Moureau, dont l'aide nous a été
précieuse. Les étudiants du Séminaire d'Études Préromant iques de Grenoble Ill,
associés à notre recherche pendant quatre mois, nous ont fou rni des études
détaillées sur la rhétorique des j ournaux.
2. Les journaux de Marivaux seront toujours cités dans l 'éd it ion F. Deloffre et M.
Gilot des journaux et oeuvres diverses, Classiques Garnier, 1969. Les références
des autres journaux ne sont pas précisées quand il s'agit de la préface ou de
l'avertissement.
3. Le Persifleur, dont Rousseau n'a réd igé que la première feuille, est cité d'après
l'édition de la Pléiade, Oeuvres complètes, t. 1, p. l l 03 et suiv.
4. Voir à ce sujet M. Couperus, « La terminolog ie appliquée aux périodiques et
aux journalistes», dans /'Étude des périodiques anciens, Nizet, 1972, p. 59- 60,
et Un périodique français en Hollande . le Glaneur historique (1731 - 1 733), Paris
et La Haye, Mouton, 197 1, p. 73 - 74.
5. Voir ce que dit à ce suj et M. Gilot dans Les journaux de Marivaux, itinéraire
moral et accomplissement esthétique, Service de reproduction des thèses de Lille
Ill, 197 4, p. 768 et su iv. ; mais nous renvoyons su rtout à l 'ensemble du ch. Il de
la Se part ie, « les feuilles de spectateurs ».
6. Cf. P. Rétat, « Rhétorique de l'art icle du j ournal, Les Mémoires de Trévoux
1734 », dans Etudes sur la presse au XVIIIe siècle, Presses Universitai res de Lyon,
1978, p. 91 et suiv.
7. Nous empruntons cette citation ainsi que celles de Granet et des auteurs du
journal des savants d 'Italie au livre de F.B. Crucitti - Ullrich, La « Bibliothèque
italique», cu/tura « italianisante » e giornalismo letterario, Ricciardi, MilanoNapoli,
1974, p. 259, 265, l 02.
8. Nous renvoyons à l'étude de C. Cristin, Aux origines de l'histoire littéraire,
Presses Universitaires de Grenoble, 1973, p. 93 et su iv.
9. Voir en annexe l'étude de R. Granderoute.
l O. Cf. F. Moureau, Un singulier Moderne, Dufresny auteur dramatique et
essayiste (1657- 1724), Service de reproduction des thèses de Li lle Ill , 1979,
p. 275- 276 et 280.
l l . Ce compte rendu a fait l'obj et de nombreuses discussions ; voir notamment
F. Deloffre, « Un morceau de critique en quête d'auteur, le juqement du Pour et
Contre sur Manon Lescaut », d ans la Revue des Sciences Humaines, 1962,
p. 203-212 ; il n'est pas sûr que l'article soit de Prévost ; il est sûr q u' il est
utilisé par lui d ans un disposit if d ' ensemble.
12 . Nous renvoyons à notre article, « Le renouvellement d es Mémoires de
Trévoux en 1734 », dans Dix- Huitième siècle n° 8, 1976, p. 205 et suiv.
AUTEURS
Michel Gilot
Jean Sgard
Du même auteur
Collé et Crébillon, écrivains d'opposition in Charles Collé (1709-1783), Presses universitaires de
Rennes, 2013
D. Koszul
Robert Granderoute
Du même auteur
A propos du marquis d'Argens in Le Journalisme d'Ancien Régime, Presses universitaires de Lyon,
1982
© Presses universitaires de Lyon, 1982
Conditions d'utilisat ion : httpJ / www.openedition.org/6540
Personnages et formes personnelles
Michel Gilot, Jean Sgard. D. Koszul et Robert Granderoute
p. 285-314
TEXTE NOTES AUTEURS
TEXTE INTÉGRAL
Le journalisme a toujours entretenu avec la littérature des relations
ambiguës. Il appartient d'un côté aux techniques de la communication et
ne fait que mettre en ordre et présenter des informations ; par là il vise à
l'impersonnalité, à la neutralité, à un degré zéro de l'écriture ; mais le
commentaire de l'information relève aussi d'un art de persuader, d'une
mise en forme et de l'optique particulière du témoignage. Le journaliste,
qui tend à se présenter comme un simple médiateur, est aussi un écrivain
qui use subrepticement des ressources du style. Cette dualité peut mener à
des genres différents, orientés ve rs la transmission de l'information brute
ou vers la mise en forme pe rsonnelle ; elle peut parfois être vécue comme
un dilemme. Dans la première moitié du XVllème siècle, le journalisme
naissant se répartit dans des formes distinctes, celle de l'information
objective et technique (bulletins de banquiers, affiches, gazettes,
chroniques historiques) et celle de l' intervention personnelle (pamphlets,
lettres, discours, dialogues). Tantôt l'on vise à une simple nomenclature
des dépêches, tantôt l'on vise à exprimer une opinion, dans une forme
littéraire plus ou moins élaborée. Le dilemme va naître au moment où se
met en place un journalisme d' institution. Tandis que le Journal des savants
(l 665), le Mercure (l 672), les Mémoires de Trévoux (1701) prennent leur
assise, les protestants émigrés créent en Hollande de solides entreprises de
presse, appuyées sur des équipes de rédacteurs ou de correspondants et
sur un vaste réseau de diffusion. La presse d'information politique et la
presse savante s'inscrivent désormais dans des genres reconnus et dans les
formes réguliè res de l'extrait, du compte rendu analytique, des rubriques
stables. La revue savante ou la revue politique expriment un ordre, une
hiérarchie des matières ; elles sont dominées par une idéolog ie cohérente
qui s'exprime de façon collective, anonyme, impersonnelle. Or dès la fin du
siècle se manifestent des tendances opposées, et une mise en question du
journalisme « savant ». Elle correspond à une profonde t ransformation du
public dont témoigne par ailleurs la querelle des Anciens et des Modernes :
la « littérature », au sens le plus large du mot, ne se confond plus avec
l'idée de savoir ou de genres mais avec celle de goût, de mode,
d'interventions individuelles et d'échange social. L'apparition d'un public
plus jeune et plus mondain, en partie féminin, modifie l'exigence
d'informations. L'érudition fait place à la vulgarisation ; la critique savante
s'efface derrière les « nouvelles littéraires » ; un journalisme nouveau,
répandu à travers toute l'Europe, vise à informer le public dans tous les
LIRE
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domaines, de façon directe et personnelle. Il ne s'agit plus d'écrivains qui
donneraient provisoirement à leurs publications une forme périodique -
comme l'avaient fait Scarron, Loret, Le Noble ou même Pascal - mais de
journalistes de profession qui veu lent créer un nouveau type de presse et
assumer des fonctions qui n'étaient pas prises en compte par les revues
savantes ou les gazettes. Ils transforment progressivement le ton des
journaux littérai res, ils adoptent de plus en plus souvent la forme
épistolairè, ils vont lancer, à partir de l 720 un nouveau type de
périodiques, les « spectateurs » qui vont manifester, dans la presse du
XVlllème siècle, un besoin permanent de prise de parole, d'intervention
dans tous les domaines, de transformation de la culture. Par rapport à la
presse d'institution, ils vont assurer un rôle de contestation, mais aussi une
fonction prospective. Au moment où la presse connaît son plus fort
mouvement d'expansion (de 41 à l l 5 journaux nouveaux par décennie
de l 720 à l 760), ces périodiques le plus souvent éphémères vont en fait
transformer le style des journaux. Le succès des « spectateurs » est
paradoxal, car ils ne cessent pas de disparaître et de réapparaître sous
d'autres formes. Aucun d'entre eux ne se t ransformera en organe
institutionnel, mais la permanence des fonctions qu'ils assument montre
qu'ils sont indispensables. Leur forme est elle-même paradoxale : dans le
dialogue qu'ils entretiennent continuellement avec le public, le lecteur est
indéfinissable et le rédacteur ne s'affirme pas ; il cache son nom, ses
opinions, sa personnalité réelle. Plutôt que d'une re lation institutionnelle, il
s'agit d'une communication mimée entre un journaliste masqué et un
public fictif. Faute de connaître jamais, fût-ce par une liste d'abonnés, son
vrai public, sa vraie mission, le journaliste tend à imaginer toutes les
relations possibles, tous les journalismes à venir. Aussi échappe-t-il aux
techniques journalistiques pour entrer tout entier dans le domaine du
littéraire ; il joue une sorte de comédie du journalisme ; mais il est possible
que par là il l'ait renouvelé , qu'il ait renouvelé aussi l' idée qu'on pouvait se
faire de la littérature et en particulier du roman. D'où l'intérêt de ces
journalistes masqués, de ces jeux littéraires, de ces communications
fictives qui préfigurent une communication réelle de plus en plus efficace.
Personnages
2 Le phénomène des « spectateurs » est parfaitement illustratif de ce
mouvement de contestation à l'égard de la presse d'institution, mais il ne
le résume pas tout entier. Les « spectateurs » mettent en scène un
narrateur fictif, énonciateur unique du journal ; mais ils ne sont pas
foncièrement différents des journaux épistolaires, qui sont apparus avant
eux. La forme épistolaire décrit un espace beaucoup plus étendu et
diversifié : on y trouverait aussi bien les grandes relations historiques et
diplomatiques des Lettres sur les matières du temps (l 688-1690) que les
lettres ouvertes d'un Pascal ou d'un Valincour, les correspondances
imaginaires, plus ou moins imitées de Mme de Sévigné, des Lettres
historiques et galantes de Mme Dunoyer (l 704), que des courriers
proprement critiques comme les journaux de Desfontaines. Aussi est-il
plus expédient, dans un premier temps, de prendre l'ensemble des
« spectateurs » comme un phénomène significatif, comme un symptôme.
L'inventaire, pour être difficile à mener, n'en est pas impossible. On
entendra par « spectateurs » tous les journaux dont le t itre désigne un
narrateur fictif. Cette définition n'est ni nécessaire ni suffisante : l'annonce
d'un narrateur fictif peut aussi bien couvrir des recueils ou mélanges
quasiment impersonnels ; et bien des journaux épistolai res impliquent,
sans l'annoncer, un narrateur imaginaire. Mais le titre à lui seu l implique le
souci de s'inscrire dans une trad ition, celle du Spectator de Steele et
Addison ou du Spectateur français de Marivaux ; dans l'ensemble de près
de l 000 titres publiés entre 1680 et l 789, les t itres de « spectateurs »
constituent déjà une sorte de champ sémantique 1 . Nous n'avons gardé que
les titres de narrateurs fictifs, excluant les fonctions réelles (« courrier »,
« journaliste », « mercure », « nouvelliste ») ; nous avons maintenu certains
titres dans lesquels le narrateur n'était désigné qu'indirectement.
l 71 l -
l
712
: Le Misanthrope (Van Effen)
l 71 4 : L 'Inquisiteur; Le Censeur (Rousset)
1718-
1719 :
La Bagatelle « ou Discours ironiques ... » (Van Effen)
172 l -
l 724 : Le Sp ectateur français (Marivaux)
l 723 : Le Sp ectateur suisse (Desfourneaux)
l 723 : Le Secrétaire du Parnasse (Gacon)
l 724 : Le Sp ectateur inconnu (Granet 7)
l 72 5 : Le Nouveau Sp ectateur français (Van Effen)
1726-
1730:
La Sp ectatrice
1. Notre travail prend appui
sur l'enquête réalisée au
Centre d'Étude des
Sensibilités de Grenoble II
( ... )
l 72 7 : L 'Indigent philosophe (Marivaux)
1728 : Le Spectateur littéraire (Mangenot ?)
1731-
1733 : Le Glaneur historique (La Varenne)
1733 : Le Postillon (Bruys) ; Le Secrétaire du public (La Varenne)
l 734 : Le Cabinet du Philosophe (Marivaux)
1735: Le Babillard« ou le philosophe nouvel liste»; L'Avant- Coureur
1735-
1737: Le Glaneur français (Dreux du Rad ier, Pesselier)
l 736 : L 'Observateur polygraphique (La Varenne).
1738 : Le Grapilleur. L 'Observateur littéraire ; L 'Ambigu, Le Philanthrope (E. Bertrand)
l 739 : Le Nouveau Censeur ; Le Philosophe invisible; le Postillon français (Francheville)
1741
: Le Cyclope errant (G. de Faget) ; Le Perroquet ; L 'Espion étranger à Paris ; L 'Espion
turc à Francfort (Francheville)
174 l -
l
7 42
: Le Sage moissonneur (La Motte)
1742-
l
7 43
: L 'Argus de l 'Europe (G. de Faget) ; Le Glaneur littéraire
1742-
l
7 4 5
: L 'Epilogueur politique (Rousset)
1 7 42
: Le Sansonnet badin ; Le Philosophe en belle humeur; Le Spectateur en Allemagne
(Francheville)
1744
: Le Spectateur danois ; L 'Espion chinois (Du bourg de La Cassagne) ; Passe- temps d'un
solitaire
Le Contrôleur du Parnasse (Desttée), Le Dèmosthenes moderne (Rousset) ; Le
l 7 45 : Fantasque (Saint- Hyacinthe) ; Le Solitaire (Morenas) ; L 'Observateur hollandais
(Francheville)
1746
: L 'Abeille flamande; Le Spectateur littéraire (Favier, Quin- sonas) ; L 'Avocat pour et
contre (Rousset) ; L 'Observateur littéraire (Marmontel)
1746-
175 1 : Le Papillon (Mouhy)
1747-
1750 : Le Vrai patriote hollandais (Rousset)
l 7 48 : La Spectatrice danoise (La Beaume lie)
1748-
1752 : Le Patriote anglais dam l'Europe (La Cour)
1749-
1750 : Le Vendangeur (Le Roy)
1750 : Le Petit-Maître philosophe (Mainvillers)
1750-
1754 : L 'Abeille du Parnasse (Formey)
175 l : Le Flibustier littéraire (Saint-Au las) ; L 'Epilogueur moderne
1753 : Le Spectateur moderne
1755
: Le Spectateur picard ; Le Citoyen ; Le Caméléon littéraire (Tchu- dy) : L'Observateur
hollandais (Moreau)
1757 : Le Contrôleur
1758-
l
760
: Le Nouveau Spectateur (Bastide)
1758-
l
761
: L 'Observateur littéraire (La Porte)
1759 : Le Glaneur du Parnasse
1760
: Le Spectateur en Prusse (De lacroix) ; Le Croupier littéraire (Saint-Au las) ; Le Moniteur
français (Moreau)
1760-
1762 : Le Censeur hebdomadaire (D'Aq uin, Chaumeix)
l 76 l : L 'Ane littéraire (Brun)
l 762 : Le Discoureur (Bruix) ; L 'Observateur des spectacles (Chevrier)
1763-
l 764 : L 'Iris de Guyenne
l 765 : L 'Espion chinois (Goudar)
l 766 : Aristide « ou le Citoyen » (Grasset)
1769-
1773 :
L 'Observateur français à Londres (Damiens de Gomincourt)
1 770
: Le Diogène moderne (Cast ilhon) ; Le Spectateur français (Delacroix) ; Porte feuille
d'un philosophe (Du laurens) ; Le Nouveau Spectateur
177 1 : Le Gazetter cuirassé (Theveneau de Morande)
l 772 : Le Glaneur
l 77 4 : L 'Observateur suisse
1776 : Le Spectateur français (Cast i lhon) ; Le Radoteur
1777-
l
778
: L 'Observateur anglais (Mairobert)
l 778 : L 'Abeille littéraire ; L 'Espion français à Londres ; Le Babillard (Rut lidge)
l 779 : Le Spectateur français au Salon ; L 'Observateur français à Amsterdam
l 780 : Le Messager de Thalie (Casanova) ; L 'Observateur des Spectacles
1780-
1784 : L 'Espion anglais (suite de L 'Observateur de Mai robert)
l 787 · I 'Anti- RadntPtir (Ppv-;onnPI\
- - ---- - - -- - ,- - , --
1783: Le Poète voyageur et impartial
1784: Le Mentor moderne
1784-
l
785
: Calypso« ou les babillards » (Rut lidge) ; Le Mentor universel
l 785 : Le Citoyen français (Ciras) ; Le Censeur universel anglais
1785-
1787 : Les Lunes du cousin Jacques (Beffroi de Reigny)
Confessions de la sentinelle, La Sentinelle de la noblesse Le Courrier des planètes
l 788 : (Beffroi de Reigny) ; La Sentinelle du peuple ; Le Moniteur (Brissot) ; Le Conteur; Le
Hérault de la nation.
3 A cette liste, il conviendrait d'ajouter, dans une étude consacrée aux
formes personnelles, les correspondances fictives qui mettent en jeu des
narrateurs imaginaires, entre autres :
l 736 : Lettres juives (d' Argens)
1737-1738 : Lettres cabalistiques (d'Argens)
1738 : Lettres d'un sauvage dépaysé Uoubert de La Rue)
1738-1739 : Amusements littéraires (La Barre de Beaumarchais)
1739 : Lettres chinoises (d'Argens)
1739 : Lettres d'un sauvage civilisé Uoubert de La Rue)
1739-1740: Lettres choisies (d'Argens)
l 7 4 2 : Lettres faisan t suite à !'Espion turc
1754 : Lettres orientales (Du Tertre, Hermilly)
4 S'agissant des personnages, nous ne nous occuperons d'abord que des
« spectateurs» qui s'annoncent comme tels. Nous en avons dénombré 112.
Ils sont tous postérieurs au Spectator ; ils se répartissent à peu près
régulièrement de 171 l à 1789, ils sont tous éphémères ; une douzaine
d'entre eux atteignent les trois ans de publication, encore est-ce le plus
souvent en se transformant en revues traditionnelles. Beaucoup d'entre eux
ne comptent que quelques numéros. Ils se renouvellent donc d'année en
année tout en s'inscrivant dans une tradition par le seul énoncé de leur
titre. Les t itres prêtent à quelques observations d'ensemble. Il existe des
titres classiques : 19 « spectateurs », 13 « observateurs », 6 « espions », 5
« glaneurs », 4 « censeurs », 3 « mentors » ; mais la plus grande partie
d'entre eux offre le spectacle d'une réjouissante diversité. La règle est
d'affirmer son originalité ; Saint-Aulas plaisante en 1760 sur cette course
aux t itres :
« Etant arrivé trop tard pour participer à la pompeuse distribution que
Messieurs mes Confrères se sont faite des titres avantageux de Censeu r,
Observateur, Conservateur, Littérateur, et tant d'autres dérobés aux
Anglois (. .. ) il m'a fallu presque autant de réflexions et de peines pour me
procu rer un nom ... » (Le Croupier littéraire, 1760, p. 6)
5 Saint-Aulas n'a pu faire mieux que monter en croupe du dernier arrivé (un
« avant-coureur »), d'où le titre de« croupier littéraire» ... Les titres suivent
des modes fugitives : cel le des « spectateurs » règne de l 72 l à 1728 et
connaît un retour de faveur vers 1750-l 760 ; les « espions » prospèrent
après le succès de 1' Espion turc de Francheville (l 7 41 ) ; les « observateurs »
répondaient d'abord sur le mode parodique aux Observations de
Desfontaines (l 735), puis ont pris le relais des « espions » et des voyageurs
exotiques suscités par le succès du marquis d'Argens. Derrière ces modes
successives et ce renouvellement permanent apparaissent en fait des
fonctions relativement constantes.
Fonctions
6 Nos « spectateurs » ont en commun de s'opposer à la pesante
impersonnalité des journaux savants ; ils y voient l'expression d'un pouvoir
anonyme, contraignant, d'un savoir collectif auquel ils opposent la
réflexion critique d'un individu qui ose penser par lui-même. Dans
l'affirmation de ce parti-pris, ils vont revendiquer non seulement la
réflexion, le témoignage individuel, mais la liberté du bavardage, de
l'irresponsabilité, de l'utilité dérisoire de ramasseurs de « glanes ». A
travers la succession de ces fonctions se dessine la lente recherche d'un
statut social.
7 l - Fonction de réflexion - Les premiers spectateurs se parent de titres
imposants : Le Misanthrope (l 71 l ), le Censeur (l 714), 1' Inquisiteur (l 714).
A une époque, où l'intervention personnelle ne peut guère porter sur la
politique, la religion ou la critique littéraire, le journaliste tend à se
présenter comme un moraliste, un peu à la manière de La Bruyère et
surtout de Steele et Addison : comme eux, il veut être « spectateur du
genre humain »,« philosophe» de la vie sociale. L'humour n'est pas encore
de mise : pour s'être essayé dans la Bagatelle (l 71 7-l 71 8) à des « discours
ironiques », Van Effen s'est aliéné pour un temps son public. Il faud ra tout
le génie de Marivaux pour faire passer dans la ré flexion morale un humour
2. Les journaux de Marivaux
seront toujours cités dans
l'édition F. Deloffre et M. Gilot
des Journaux ( ... )
original qui ne compromette pas le seneux du propos. l'lutot que de
s'engager trop avant, le journaliste tâche de prendre du recul, de fai re
sécession par rapport à la société. Les narrateurs du Spectator étaient d'un
âge avancé, d'une humeur satirique et souvent « bizarre », ils pouvaient
évoquer une « assemblée de misanthropes » ; à leur exemple, nos
« spectateurs » se déguisent en vieillards revenus de toute illusion : Van
Effen, à vingt-sept ans, se présente en homme âgé et amer ; le narrateur
du Spectateur français de Marivaux est sur le retour ; celu i du Cabinet du
philosophe a près de soixante ans ; le galant abbé Desfourneaux apparaît
dans le Spectateur suisse comme un vieux gentilhomme un peu
misanthrope et retiré sur ses terres. Ainsi éloigné du siècle et soustrait aux
passions, le narrateur peut se livrer à une pensée impartiale et quasiment
intemporelle. Les « spectateurs » sont d'abord les miroirs d'une pensée
pure, abandonnée à elle-même ; ils permettent ce « badinage de
réflexion » dont parle Marivaux, le libertinage d'esprit qui sera celui de
Diderot. « Montrer ce que je suis et comment je pense » (Indigent
philosophe, p. l 76) 2 , communiquer telles quelles des « réflexions d'un
tour libre et original » (Recueil de pièces de Granet, préf.), rendre compte
d'une « pensée sauvage » (Lettres d'un sauvage dépaysé, Avert.), d'une
« morale épurée » et de « réflexions ingénieuses » (Le Philosophe invisible,
Avert.), autant d'expressions qui manifestent une même ambition du
spectateur : être pure pensée, communiquer les détours d'une réflexion
libre et capricieuse. Les « spectateurs » fidèles à Addison ou à Marivaux se
vouent à une mission morale, et c'est assurément ce tour moralisateur qui
distingue les « spectateurs » au sens étroit du terme ; mais cette morale
amusée n'exclut pas un certain égotisme qui se développera une vingtaine
d'années plus tard dans un esthétisme de style rococo. Fréron pourra alors
définir à sa manière l'idéal du « spectateur» : « Ecrire librement ( ... ), traiter
la littérature comme les plais irs : l'effleurer sans jamais l'approfondir »
(Lettres de Madame la Comtesse, Lettre 1, p. Il). Rien de plus éloigné de
l'esprit des savants, des auteurs de profession : la commune ambition de
tous les « spectateurs » aura été de « penser naturellement » (Spectateur
français, p. 149).
8 2 - Fonction de regard - Réfléchir, c'est aussi refléter, et Marivaux joue
parfois sur ce double sens : mais tous les « spectateurs » souhaitent se
poser en purs regards sur la société, et la réfléchir telle qu'elle est. Qu' il se
t ienne à l'écart dans les endroits les plus peuplés, fumant sa pipe et
dévisageant les hommes comme le Spectator, qu'il déchiffre les
physionomies et le jeu social comme le Spectateur français de Marivaux, le
journaliste se représente en parfait témoin, d'autant plus fidèle qu'il est à
l'écart de la foule : « C'est une fête délicieuse pour un misanthrope que le
spectacle d'un si grand nombre d'hommes assemblés » (Spectateur
français, p. l 32). Au départ de chaque narration, on t rouvera ce point focal,
et dans plus d'un titre, la métaphore implicite de l'oeil. Si le « spectateur »
est limpide et parfois naïf, I'« observateur » peut être sourcilleux, et
I'« espion », agressif ou indiscret. Dans le cas de Gautier de Faget, qui
illustre la passion morbide de tout voir sans être vu, de tout connaître sans
être connu, le narrateur devient Argus ou Cyclope. Pour permettre un
regard neuf sur la réalité sociale, on imaginera, à la manière de Dufresny
ou de Montesquieu, un témoin étranger livré au déchiffrage de notre
quotidien ; l'observateur ou l'espion deviennent turcs, anglais, hollandais.
Parfois, c'est le spectacle qui est lui-même travesti afin d'apparaître dans
toute sa singularité : 1'« Espion tu rc à Francfort » crée une mascarade de
moeurs turques et européennes ; I'« Espion ch inois »transforme la diète de
Francfort en un carnaval allégorique, en un « ag réable mélange de moeurs
de la Chine et de celles de l'Europe». «Spectateur des folies humaines », le
journaliste a pour première mission de « faire registre de tout ce qu'il
entend, de tout ce qu'il voit , de tout ce qu'il pense » (Tout ce qui me passe
par la tête, l 788, p. 9). Il voudrait être tout yeux, tout ore illes, ce
qu'exprime une dernière fois en l 782 le t itre du journal de Mairobert :
L 'Espion anglais« ou Correspondance secrète entre Milord All 'Eye et Milord
All'Ear ».
9 3 - Fonction de bavardage - Le titre du premier « spectateur», le Tatler
de Stee le (l 709), était quasiment intraduisible en français. Ce bavardage à
tort et à t ravers, parfaitement capricieux et indiscret, est devenu dans les
périodiques français un « babillage » anodin. La traduction du Tatler par A.
de La Chapelle (l 723), en éliminant toutes les allusions à l'actualité
anglaise, avait d'ailleurs faussé le sens de l'oeuvre. Le bavardage improvisé,
reflet du ton des conversations courantes, se retrouve pourtant dans nos
« spectateurs ». Il s'agit pour 1' Indigent philosophe, de satisfaire d'abord un
irrépressible besoin de parler : « ... je suis naturellement babillard, il faut
que cela se passe » (p. 277). Libres propos, anecdotes, dialogues
rapportés, digressions et récits s'enchaînent dans une improvisation
perpétuelle. Le journaliste se déguise ainsi en écho sonore, en fidèle
enregistreur de riens. Le Perroquet (l 74 l ) n'a d'autre but que de
reproduire les « bagatelles » entendues, paroles et musiques (t. Il, n 27,
n L1 l Q) 1 P C::::Jn<::nnnPt c: 11nnPrP i11c:n11P rbnc: Jpc: \/nli 1tP<: rlP b nhr::ic:P 11n
........ . -'J • ._ ...... _._.,,._,...,,,,,'-' .. ..., ..... !:::1!:::1'-' ' ...... J ..... ...,'1 .......................... ..., . ...... ..., ,,..., ................................ 1'1.4 t-' ' ' ' _._,..._. ...... .
gazouillis intarissable :
« j'ai dans la Cour de France chez une Duchesse un charmant camarade
qui est en correspondance avec un de mes frères, qui fait les délices d'un
gros financier et de sa petite maît resse, ils m'ont promis de me faire part
de toutes les anecdotes qui viendraient à leur connaissance ... »
10 Le Radoteur de Cerfvol et Nougaret (l 775- l 776), lointain parent du Tatler
et « cousin » de Bickerstaff (art. XXII) , justifie son bavardage par son grand
âge et son expérience illimitée - il se dit centenai re-. Il invoque au passage
Montaigne (art. Ill, « Des singes ») ; on peut se demander plutôt s'il ne se
livre pas à une parodie de tous les « babillards ». Il reste que dans tous ces
« épilogueurs », « discoureurs », « radoteurs » et « conteurs », on sent une
ivresse de la parole qui n'est pas feinte : le bavardage débridé, opposé à la
parole avare et contrainte des revues savantes, comporte une vertu
curative. Il s'agit à la fois de t ransmettre la rumeur sociale et de libérer la
parole. Car chacun a quelque chose à dire. Le « spectateur» selon Marivaux
est aussi un homme qui ose parler et se livrer aux « idées fortuites que le
hasard nous donne » (Spectateur français, p. l l 6-l l 7).
11 4 - Fonction de folie - A l'esprit de sérieux des grands journaux répond
l'esprit de folie des « spectateurs ». Abandonné à tous les caprices de son
esprit, livré à toutes les sollicitations du monde qui l'entoure, le
« spectateur» est par nature dispersé. Pur regard et écho sonore, il semble
n'être rien lui-même : un « caméléon », un « Protée » - l'image reviendra
sous la plume de Prévost ou celle de J.J. Rousseau-. D'autres images de la
versatil ité apparaissent dans des titres comme L'Ambigu, Le Fantasque, Le
Papillon. Les titres développés expriment souvent sous une forme comique,
la multiplicité des facettes du journal : le Glaneur en l 733 est « historique,
critique, politique, moral, littéraire, galant et calotin » ; le Vendangeur
de 1749 nous livre des « réflexions libres et instructives, badines et
sérieuses, critiques et amusantes », le Vas-y-voir de l 71 2 des « entretiens
libres, fantasques, récréatifs et moraux », etc. Mais le propre des
« spectateurs » est de mêler tous les genres, de passer constamment d'un
ton à l'autre selon un « génie » qui leur est propre :
« Je me livrerai à tout mon génie - écrit La « Spectatrice danoise »( 1748)-,
et comme j'ai de l 'humeur, il faudra que le lecteu r me pardonne ces
inégalités. Tantôt je disserterai gravement ; tantôt j'écrirai par pensées
détachées. Aujourd'hui sérieuse à glacer, demain enj ouée à l'extrême ... »
12 Le Flibustier littéraire (l 75 l) surenchérit sur une mode très répandue
alors:
« Quoiqu' il en arrive, je veux êt re imprimé, c'est la mode de n'avoir pas le
sens commun, je ne puis que réussir ; à l'égard de mon style, s' il n'est
point chât ié, j e me flatte qu' il est original. .. »
13 Tantôt « enveloppé », tantôt noyé dans un « déluge de paroles », SaintAulas
rédige en effet chaque feuille selon le « renouvellement de la lune» :
c'est sa façon d'être périodique. Dans son Persifleur manuscrit de 1745, J.J.
Rousseau résumait parfaitement cette vogue de la folie lunatique :
«Je suis sujet, par exemple, à deux dispositions principales qui changent
assez constamment de 8 en 8 jours et que j'appelle mes âmes
hebdomadaires ; par l'une je me trouve sagement fou, par l'aut re
follement sage » ... 3
14 Véritable « protée », « caméléon », tantôt « misanthrope » austère, tantôt
« libertin », J.J. Rousseau est l'image parfaite du « spectateur ». Dans cette
folie, il sait trouver une raison. Dans des excès opposés, il apprend à se
connaître, à découvrir sa propre originalité ; mais il exerce aussi dans la
société, comme tous les « spectateurs », une fonction de bouffon
courageux et lucide. La même année que Rousseau, Saint-Hyacinthe
affirmait dans le Fantasque les droits d'une « fantais ie libre, courageuse,
qui se détermine par el le-même, s'attache à ce qui lui plaît ». Ce sera un
jour celle du Neveu de Rameau. De l'indigent philosophe au Neveu s'est
installée pour un temps une mode de la saturnale, de la sotie, qui a
contribué à libérer le génie de la littérature.
15 5 - Fonction de collecte - La modestie est de règle parmi les
« spectateurs ». Encore que l'on se pique, comme tout un chacun, de mêler
l'utile à l'agréable, l'utile n'apparaît jamais comme évident. A l'encontre
des journalistes savants, les « spectateurs » se cantonnent volontiers dans
les tâches subalternes. On s'intitule « glaneur », « grapilleur »,
« vendangeur », « moissonneur » ou encore, « postillon », « avantcoureur
», « flibustier», « croupier » ; on serait tout au plus « nouvelliste du
Parnasse » ou «secrétaire du public ». Ces nouvellistes ne se donnent pas
pour de véritables «journalistes », qui produiraient des « bibliothèques »,
des « histoires », des « mémoires » réunis en grosses collections ; ils sont
« auteurs à la feuille » ou au « feuil let » 4 ; et nos « spectateurs » ne seront
jamais que des « feuilles » volantes (Spectateur français, p. 138). L'utilité
des spectateurs se réduit donc à rassembler des « bagatelles » pour en
composer des « recueils », des « pots-pourris », des « vas-y-voir » ; ils
3. Le Persifleur, dont
Rousseau n'a rédigé que la
première feuille, est cité
d'après l'édition de la P ( ... )
4. Voir à ce sujet M.
Couperus, « La terminologie
appliquée aux périodiques et
aux journalistes », da ( ... )
moissonnent apres 1es autres, us g1anent, venaangent ou grap111ent. Lette
modestie se double pourtant de fierté, et d'un secret mépris pour les
journalistes besogneux des grands journaux. Desfontaines se flatte d'être
un simple nouvelliste, « préférant la liberté des réflexions à la régularité
des extraits» et ne souhaitant nullement avoir « l'air de journaliste »
(Nouvel liste du Parnasse, t. 1, p.3-4). Il méprise en fait les « savants
Aristarques de la République des Lettres» (t. 1, p. 253), les «copistes» et
« faiseurs de journaux » (t. 1, p. 284). Ses feuilles, comme les
« spectateurs » ont une autre valeur : « Ce sont d'utiles mémoires, qui
pourront servir un jour à l'histoire du Bel-Esprit et des talents de ce siècle»
(t. Il, p. 2). Le « nouvelliste » possède sa« sphère » d'activité, qui n'est pas
négligeable : il s'occupe des textes mineurs, des romans, des petits vers,
des pièces fugitives, de tout ce qui est « curieux », « intéressant »,
« nouveau ». Il conserve les pièces manuscrites « qui courraient risque de
se perdre », tout ce qui est rare ou passager (Le Radoteur). Voltigeur de la
littérature, dénicheur de bonnes feuilles, d'inédits ou de simples échos
littéraires, très proche d'un public dont il connaît les goûts, il est surtout à
l'affût de la nouveauté. C'est en quoi il saisit au vol, mieux que ne le fait la
critique savante, l'invention littéraire. Cette conception de la critique
littéraire n'est pas tellement éloignée de la nôtre ; et ceux que nous
reconnaissons aujourd'hui comme les meilleurs critiques de leur temps -
Desfontaines, La Varenne, Van Effen, d'Argens, La Barre de Beaumarchais -
se sont affirmés plus souvent dans les « spectateurs » que dans les
« bibliothèques » savantes.
16 Ces cinq fonctions coexistent dans la plupart des « spectateurs » ; il arrive
que l'une d'entre elles domine les autres : la fonction de réflexion et de
regard entre 1711 et 1730, la fonction de folie entre 1745 et 1750 5 ; mais
l'évolution est à peine visible. De toutes ces fonctions, il résulte que,
socialement, le journaliste n'est rien : philosophe invisible, pur regard,
écho sonore, bouffon lunatique, tâche ron obscur, il semble toujours se
réfug ier dans l'anonymat et l'irresponsabilité. Mais ses ambitions se
déclarent parfois : philosophe, il ose se nommer Demosthenes, Aristide ou
Diogène ; spectateur solitaire, il sait affirmer une «tendresse particuliè re
pour le genre humain » (Le Philanthrope). Echo sonore, il aspire à devenir
porte-parole car « !'écrivain public est en quelque sorte l'avocat du
peuple » (Lettres de M. de Longueville, l 777, n° l, p. l ). Dans la seconde
moitié du siècle s'affichent des titres plus ambitieux, qui ne sont plus de
simple fiction : Le Patriote anglais (l 7 48), Le Vrai Patriote hollandais
(1747), Le Citoyen (1755), Le Moniteur français (1760). A la veille de la
Révolution, on voit s'affi rmer la Sentinelle du peuple, le Moniteur de
Brissot, et un Hérault de la Nation (1788). Mais où commence le sé rieux de
la fonction sociale disparaissent en fait les « spectateurs ». Ils ont joué un
rôle de trans ition tout en témoignant d'un profond mouvement de
transformation de l'opinion et du journalisme ; ils ont manifesté un besoin
d'expression personnelle et directe, de prise de parole, de transformation
de la cu lture. Mais leur fonction était prospective, et elle n'a pas débouché
sur des formes stables, qu'ils refusaient par définition. Les « spectateurs »
étaient en quête d'un public futur ; ils voulaient transformer moralement
leurs lecteurs et leur donner la parole. Ils s'effacent quand le public entre
en force dans les journaux, quand les « gazettes », « journaux »,
« affiches » de la fin du siècle imposent une nouvelle sorte d'expression,
réellement collective, effervescente, multi-personnelle. Les « spectateurs »
ont ainsi disparu quand la cause qu'ils avaient défendue obscurément était
gagnée, quand il était devenu évident que n'importe qui avait quelque
chose à dire.
Formes
17 Les « spectateurs » ont mis en scène la parole directe et personnelle ; ils ne
l'ont pas créée, et l'on est passé progressivement par toutes sortes de
degrés de l'expression pe rsonnelle. Le fait n'allait pas de soi. Le
« journaliste » tendait à s'effacer derrière l' information ; il y avait là
quelque chose de choquant pour des écrivains, des créateurs qui
revend iquaient leur parole propre - et le mot « journaliste » apparaît
d'ailleurs en 1666 dans une querelle qui met aux prises Gallois,
« redoutable ouvrier» du Journal des savants, et Tannegui Le Fèvre, écrivain
érudit. Les journaux savants cultivent l'impersonnalité ; le « on » ou le
« nous » de la rédaction renvoie à une équipe anonyme soudée par une
idéologie et une pratique ; ils tiennent à cette « fonction médiatrice » 6 ; le
journaliste est d'abord, selon l'expression de Bayle citée par Du Sauzet un
« rapporteur », ou comme le dit encore Seigneux de Correvon, un
« relateur » :
«Je regarde le j ournaliste comme un relateur et je demande à l'un et à
l'aut re les mêmes soins pour jouir des mêmes succès. Même exact itude,
même fidélité, même simplicité dans les expressions, même clarté dans le
style ... » (Lettre à J. Vernet, 16 août l 724) 7 .
S. Voir ce que dit à ce sujet
M. Gilot dans Les journaux de
Marivaux, itinéraire moral et
accomplisse ( ... )
6. Cf. P. Rétat, « Rhétorique
de l'article du journal, Les
Mémoires de Trévoux 1734 »,
dans Etudes su ( ... )
7. Nous empruntons cette
citation ainsi que celles de
Granet et des auteurs du
Journal des savants d' ( ... )
18 Simple « historien littéraire », il s'efface de son texte comme le peintre de
son tableau (Du Sauzet, Nouvelles littéraires, Avert. du t. X). Le sens
appartient par là au lecteur, c'est ce qu'explique encore le journal des
savants d'Italie en justifiant l'anonymat de la rédaction en 1748 :
« Quant au nom, il ne nous serait pas possible de le mettre, mais qu ' il
nous soit permis de demander : à quoi bon 7 Le nom de l'auteur
augmente-t-il l'amusement du lecteur? Le nom de l' auteur donne-t-il le
caractère de vérité à ce qui pourrait en êt re donné ? Le Public, au
contraire, devrait être charmé de cette espèce d'incognito ; il en est plus
libre de dire ce qu ' il pense».
19 Cette impersonnalité affirmée est sans doute illusoire. La bonne grâce de
Correvon dans la Bibliothèque italique, ce style d'honnête homme qui ne
veut pas imposer son jugement, est déjà très différente du style de Bayle,
de Leclerc ou de Basnage. Il n'y a pas de rédaction innocente : le rédacteur
de la Gazette de France lui-même ne cesse pas de rappeler les usages, de
transformer le récit en spectacle, de ritualiser l'usage social, de consolider
sans cesse son contrat de lecture avec un public complice ; et les Nouvelles
ecclésiastiques, par leur forte cohésion idéologique, par l'union de tous les
lecteurs autour de la parole sacrée, donneront l'idée d'un contrat de lectu re
bien plus fort encore. Ce qui caractérise l'expression journalistique à ce
premier degré, c'est seulement la mise en sourdine de l'intervention
personnelle, l'exclusion du «je».
20 L'expression personnelle s'est au contraire manifestée librement dans la
lettre ouverte. Sans qu'il s'agisse à proprement parler d'une forme
périodique, Pascal en avait donné l'exemple dans les Lettres écrites à un
provincial par un de ses amis (1656-1657), créant en même temps un
personnage fictif et admirablement efficace de journaliste enquêteur. Les
protestants ont songé, à partir de 1680, à donner à l'échange épistolaire la
forme d'un commerce réglé. La narration historique prend alors la forme de
la lettre datée, adressée à un correspondant non spécifié ; la formule
s'impose avec les Lettres sur les matières du temps de Tronchin du Breuil
(1688-1690) et les Lettres historiques de J. Bernard, Basnage de Beauval et
Dumont (1692-1 709). La forme personnelle, sans être le reflet d'une
subjectivité, permet ici l'expression d'une pensée non conformiste ; elle
revêt un aspect de polémique ; elle est avant tout une réponse. La faveur
des correspondances réelles dans les années 1690 modifie le jeu
épistolaire. L'agrément et la spontanéité en deviennent le caractè re
pri ncipal. Mme Dunoyer, qui se souvient visiblement des lettres de Mme de
Sévigné, pratique dans la Quintessence des nouvelles (1711-1719), dans le
Nouveau Mercure galant (1712) comme dans ses Lettres historiques et
galantes (l 704) une narration primesautière qui permet toutes les libertés,
les digressions, les indiscrétions ; mais dans cet amusant babillage,
l'intervention personnelle tend à se diluer. Madame Dunoyer est sans doute
une « spectatrice », mais qui n'a pas réussi à centrer son regard ni à créer
un personnage narrateur : le « je » n'implique pas forcément une
« personne».
21 Un troisième degré de l'expression personnelle apparaît avec la cnt1que
littéraire. Ici s'exprime un goût personnel, un jugement, une pensée
engagée dans une lecture. Il est arrivé souvent, à la fin du XVIIe siècle, que
la crit ique littéraire s'exprime par lettres ; c'était le cas des Lettres à la
Marquise de Valincour (1678). C'est la forme que choisiront Desfontaines et
ses successeurs :
« Ce n'est pas sans raison que nous avons choisi le genre épistolaire ;
outre que le style en est libre et aisé, certains tours qui lui sont familiers
donnent de l'éclat et de la vivacité aux réflexions » (Nouvelliste du
Parnasse, t. 1, p. 2 7 8).
22 Destrée le confi rme dans son Contrôleur du Parnasse (1745) :
« ... j'ai crû devoir donner à mon ouvrage la forme de lettres, parce que
de toutes les formes, c'est celle qui m'a paru le plus convenable au genre
critique » (p. XCVII).
23 L'apparition d'un style nouveau dans la critique littéraire peut se dater du
début du XVllème siècle. L'opposition à la critique des « doctes » se fait
sentir dès l 703 dans un petit journal à forme personnelle lancé par Mlle
Lhéritier, /'Érudition enjouée, ou « Nouvelles savantes, satiriques et
galantes, écrites à une dame française qui est à Madrid » ; cette entreprise
sans lendemain est aussitôt imitée par l'auteur anonyme des Essais
cri tiques de prose et de poésie (l 703) et par celui des Lettres critiques sur
les ouvrages du temps (l 703-1 704). La création de la rubrique des
« nouvelles littéraires » dans les Mémoires de Trévoux de 1701 répond au
même besoin d'information directe et brève sur les matières de goût, sur
les belles-lettres 8 . Cette innovation est reprise dans bon nombre de
journaux jusqu'au journal littéraire de La Haye (1713-1736), qui fe ra
effectivement large part aux belles-lettres. La mode des Nouvelles
littéraires est bientôt à son apogée ; on voit paraître en 1715, les Nouvelles
littéraires de Du Sauzet, suivies de celles de Martel (l 723) et de celles de
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8. Nous renvoyons à l'étude
de C. Cristin, Aux origines de
l'histoire littéraire, Presses
Universitai ( ... )
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se fait jour. Encore que l'énoncé reste le plus souvent collectif, on y trouve
des jugements incisifs, des informations directes, des attaques discrètes et
rapides. Le style en doit être, se lon Granet, « plus vif et plus animé »,
marqué d'une « énergique brièveté » ; un homme cultivé s'adresse à un
public lettré dont il connaît les goûts, et il lui fait partager des réflexions
spontanées, comme font les « spectateurs ». Desmolets et Goujet en font
précisément la remarque à propos du Spectateur inconnu en 1723 :
« ... c'est un journal qui sera agréable également aux savants et aux gens
du monde qui, sans se piquer de littérat ure, sont bien aises de connaît re
les livres qui sont à leur portée, et de savoir ce que les personnes de bon
goût pensent sur ces sortes d'ouvrages » (Nouvelles littéraires de 1723,
p. 121).
24 Les « spectateurs » ont voulu amplifier cette parole directe en l'attribuant à
un personnage fictif dont la fonction essentielle était de donner librement
un avis subjectif. Le narrateur bénéficie alors de tous les avantages de la
forme personnelle spontanéité, crédibilité accrue - sans pour autant se
dévoiler. La forme pe rsonnelle trouve ici un dernier degré dans lequel elle
tend en réa lité à se perdre. L'expression épistolaire, qui devait provoquer
une libération de la parole individuelle, va se prêter aux jeux les plus
subtils de la dissimulation littéraire.
25 L'échange épistolaire entre correspondants fictifs, forme romanesque par 9. Voir en annexe l'étude de
excellence depuis les Lettres persanes, pervertit en fait l'expression R. Granderoute.
épistolaire. La spontanéité de la lettre est soumise à un dispositif
totalement fictif qui la dénature. En l'utilisant à des fins journalistiques,
d'Argens multiplie les masques : la lettre transmet des informations réelles
sur une actualité connue, elle exprime des points de vue bien fondés que
l'on pourrait attribuer à des informateurs authentiques 9 . Mais tous les
énonciateurs sont fictifs et pris dans un ballet de masques qui leur ôte
toute réalité ; la forme la plus véridique est mise au service d'une fantaisie
qui se donne pour telle. D'Argens surenchérit sur la forme« spectateur» et
sur ses ambiguités. L'information est transmise par un témoin de bonne
foi, un voyageur curieux, exigeant et toujours étonné, qui analyse,
commente, approfondit. La réflexion se développe d'une lettre à l'autre,
selon une dialectique très souple et dans une communication libre, « à
coeur ouvert » ; elle aboutit à une réfutation serrée des Lettres édifiantes et
curieuses dans laquelle d'Argens s'est engagé avec passion. Mais il s'efface
en même temps de son oeuvre, se dissimulant sous l'apparence d'un
« t raducteur » ou dans des notes dont l'énonciateur reste douteux,
réapparaissant dans des préfaces, des épîtres, cité parfois dans son propre
texte. Il reste en fait prisonnier de cette parodie des journaux savants
qu'on sent à travers les Lettres juives : un journaliste anonyme ordonne et
juxtapose les témoignages, utilise des correspondants et se retire d'un
échange dont il a soigneusement réglé le jeu.
26 Ce jeu, les successeurs du marquis l'ont simplifié en limitant l'échange
épistolaire à celui de deux informateurs, parfois amenés à citer eux-mêmes
leurs informateurs. L'exemple en est fourni en 1740 par les Amusements
littéraires de La Barre de Beaumarchais (réd igés dès l 738- l 739). Alors que
dans les Lettres sérieuses et badines, il avait fait alterner deux styles, ici il
oppose deux correspondants à peine fictifs : un informateur parisien
chargé des nouvelles badines, et un Allemand - en fait, La Barre lui-même,
qui réside à Francfort - pour traiter des sujets sérieux, de l'histoire et des
sciences. Peu à peu s'agrègent à ce commerce rég lé des correspondants
d'appoint, des lecteurs véritables dont La Barre récrit les lettres à sa
manière, un Anglais fictif dont les lettres résument les gazettes de Londres.
Certes le Français est plus parisien que nature, !'Allemand répond à l'image
que s'en fait le public français, et !'Anglais paraît sorti tout droit de la
galerie de figures du Spectator; chaque style d'information est illustré par
un personnage, tendance que l'on trouvait en fait à l'origine des
« spectateurs ». C'est une des tendances du journalisme personnel de
recourir, pour élargir sa base informative, à une petite société d'amis, et à
la collaboration bénévole des lecteurs. Les journaux épistolaires mettent en
forme, sur le plan stylistique, cette juxtaposition de récits pe rsonnels.
D'une façon comparable, Prévost - qui est expert dans la captation des
goûts et des modes - tentera de faire intervenir dans Le Pour et Contre
en l 735 deux narrateurs anglais, opposés par l'âge aussi bien que par les
goûts, et chargés de présenter des commentaires divergents de l'actualité
anglaise (t. V, p. 9-14). Tentative sans succès d'ailleurs, mais significative
d'une recherche commune à beaucoup de journalistes à cette date.
27 A travers toutes ces variations sur la forme personnelle réapparaît le même
dilemme du journaliste, pris entre l'exigence de diversité dans
l'information et l'unité dans la présentation. Les informations sont neutres,
discontinues, disparates, infiniment variées ; le traitement de l'information
suppose un point de vue, une mise en forme, une appréciation exacte du
destinataire. En qualité d'informateur, le journaliste souhaite parler de tout,
multiplier les tours, accueillir tous les témoignages ; en tant qu'écrivain, il
cherche à trouver son style, à imposer son point de vue, à maîtriser dans le
récit le flux des nouvelles. Le recours à la lettre manifeste ce désir de
cohérence : il traduit la recherche d'une rhétorique originale. La Barre de
Beaumarchais posait parfaitement le problème en 1740 :
« Du style didactique et simple de la politique, il faut savoir passer au
style plus orné, quoique grave, de l'h istoire ; l'égayer ensuite par des
sujets d'un genre plus gai ; en changer de nouveau pour les livres dont on
parle selon la matière sur laquelle ils roulent ; passer d'un suj et à l'aut re
par des transitions adroites, et qui n'aient rien de précipité ni de brusque.
On n'a que peu de temps pour une collection si laborieuse, et elle doit
paraît re un certain j our ; c'est une lettre de change payable à l'échéance,
dont on exige le paiement à la rigueur » (Amusements littéraires, Préface,
p. VI).
28 Le problème des « t ransitions » est en fait au coeur des discussions sur le
style de la presse entre 1720 et l 760. C'est en fait à la transition d'assurer,
de façon souvent précaire, l'unité d'une feuille par nécessité disparate, et
c'est par elle que se traduit le plus souvent l'intervention du journaliste.
Les journaux d'information aussi bien que les journaux savants
juxtaposaient les données premières de la connaissance : bulletins en
provenance de différentes villes, extraits et comptes rendus de différents
livres. L'unité de la feuille venait d'une grille préalable, d'un classement et
d'une hiérarchie des rubriques, non du choix du journaliste. Les journaux
littéraires à forme personnelle, et déjà le Mercure - qui apparaît dans ce
domaine comme un précurseur - offrent un discours continu, une sorte de
narration fluide dont l'énonciateur n'est jamais tout à fait absent. La forme
épistolaire ne fait que rendre plus présente cette unité de présentation ; les
« spectateurs », par leur bavardage intarissable, en font une règle absolue.
Pour passer d'un sujet à un autre, on joue sans cesse de la transition. A la
limite, on voudrait , en vrai moraliste, en « philosophe » ne traiter qu'un
seul sujet par feuille, en l'illustrant de lectures et d'anecdotes. Mais dès
que la succession des nouvelles s'accélère, dès que la pression de
l'information se fait pressante, les transitions disparaissent ou tombent
dans l'artifice. Dufresny avait joué des transitions dans le Mercure jusqu'à
l'absurde, faisant du caprice une règle et de la nonchalance un style 10 .
Pour lui, comme le remarque F. Moureau, « le sujet n'est rien, tout est dans
la manière de le traiter » . C'était annoncer, d'une certaine façon, le style
des « spectateurs ». La Roque et Fuzelier tentèrent de revenir en l 72 l à
une présentation plus technique de l'information :
« Le choix des t ransit ions, souvent absurdes, presque touj ours forcées
dans un ouvrage qu'on n'a j amais le loisir de limer, n'est qu'une
délicatesse inutile » (Avertissement de 172 l) .
29 Au même moment, Marivaux, Granet, puis Prévost, d'Argens, La Barre de
Beaumarchais s'efforçaient au contraire de rendre plus naturelle ou plus
logique la transition. Marivaux préfère, à la manière de Dufresny, la
transition nonchalante, proche de l'association d'idées ; la re lation est ici
métaphorique, elle repose sur un « tour d'imagination » et mène à une
sorte d'unité heureuse du développement. Granet multiplie au contraire les
rapprochements inattendus, les liaisons énergiques ; il souhaite un « style
plus vif et plus animé » qui reposerait sur des « transitions ingénieuses ».
Prévost est sans doute celui qui a poussé le plus loin l'art des trans itions.
Fréron le dira au moment où il lui succède, en 1755, à la tête du journal
étranger et où il s'inspire de son exemple ; Prévost écrivait en janvier :
« On ne peut attendre que d'une seu le tête et des mêmes principes de
goût le choix des pièces, leur réduction à de justes bornes, l'ordre
convenable aux matières, et particulièrement ces heureuses transitions
qui font régner une sorte d'unité dans les suj ets les plus détachés »
Uournal étranger, j anvier l 75 5).
30 Dans le Pour et Contre, la t ransition, voyante ou cachée, est partout.
Chaque numéro ou « nombre » s'efforce de regrouper autour d'un thème
central, souvent désigné par une citation en épigraphe, les nouvelles, les
anecdotes, les comptes rendus. Cherchant en même temps à respecter le
principe d'ordre qui unifie, et le principe de variété qui diversifie, l'utile et
l'agréable, les développements sérieux et les remarques « badines »,
l'auteur souligne ses changements de registre, ses modulations (t. 1,
p. 327, t. IV, p. 23 l, t. VII , p. 291 ). La transition assure ainsi la continuité
d'une logique et l'alternance des genres. Cette manière, qui t raduit la
maîtrise de !'écrivain sur les matières qu'il traite, se retrouvera dans le
journal étranger ; elle distingue Prévost puis Fréron des fondateurs du
journal, Grimm et Toussaint, qui auraient souhaité une présentation neutre.
Ce qui était art pour Prévost était artifice pour Grimm. Passer d'un sujet à
un autre étant la loi même du journalisme, la transition devait apparaître
comme un compromis et parfois un cache-misère. Seuls de grands
écrivains ont su la maîtriser. Marivaux parvient à développer les orbes
d'une méditation improvisée en prenant appui sur des détails accidentels,
sur des hasards apparents : entrée de !'Infante à Paris, arcs de triomphe,
rencontre d'un savetier, propos d'un discoureur (Spectateur français, Sème
- '
10. Cf. F. Moureau, Un
singulier Moderne, Oufresny
auteur dramatique et
essayiste (1657-1724),
Service ( ... )
11. Ce compte rendu a fait
l'objet de nombreuses
discussions ; voir notamment
F. Deloffre, « Un morcea ( ... )
reu111eJ. t'revost a11mente sa renex1on ae lectures mnomorao1es qu·une
culture rend convergentes. La seule disposition des matières rend compte
de cette pensée agissante ; à la limite, la transition devient inutile et se
transforme en ellipse. Voulant un jour faire sa propre apologie sans se
dévoiler, il juxtapose des commentaires sur divers ouvrages dont les uns
parlent d'honnêteté, de vertu, de sentiments naturels et les autres de
sentiments contre nature, tandis qu'un compte rendu de Manon Lescaut
met en valeur l'innocence foncière des héros 11. N'était la citation en
épigraphe (« Sum bonus... ») et quelques réactions de lecteurs
contemporains mieux avertis que nous, le fil conducteur nous échapperait ;
l'esprit de liaison se passe ici de rhétorique de la transition. De même,
dans le Cabinet du Philosophe, Marivaux ne prétend plus nous donner que
« des morceaux détachés, des fragments de pensées sur une infin ité de
sujets et dans toutes sortes de tournures» (p. 335) ; mais on peut penser
que tout le jeu de l'auteur consiste à nous faire rêver sur le rapport
énigmatique qui unit ces textes disparates. Les meilleurs journalistes du
temps, Marivaux, d'Argens, Prévost, La Barre de Beaumarchais ont rêvé de
cette unité heureuse, secrète, métaphorique, là où la transition n'eût posé
que des rapports de métonymie. La plupart des « spectateurs » ont voulu
parler de tout dans une forme continue, celle d'une promenade ou d'une
rêverie. Ils se sont plus souvent laissé emporter par le flot des informations
et des anecdotes, jusqu'à présenter une sorte d'encyclopédie éclatée. Si le
« personnage» exprimait l'exigence d'unité, le « public» leur a finalement
imposé la diversité dont ils sont morts.
Public
31 Le dilemme de l'information et du style, de la diversité et de l'unité, peut se
traduire en te rmes de communication. Les « spectateurs » affi rmaient
d'abord l'unité de leur vision, de leur récit ; mais ils se proposaient aussi
d'accueillir toutes les nouveautés, toutes les offres de leur public ; or
l'expérience prouve qu'ils ont souvent succombé à cette offre, que le
risque de se transformer en « pots-pourris », « recueils », « portefeuilles
d'un homme de lettres » était en fait celui qui les menaçait le plus. Plus que
l'oeuvre littéraire, le journal subit quotidiennement hebdomadairement, la
pression d'un public qui approuve ou refuse et traduit sa réponse en
achetant ou en n'achetant plus le journal. Les journalistes amateurs et
inquiets que sont souvent nos « spectateurs » tentent un premier numéro
de cavalier seul puis font appel à leu rs lecteurs, à des collaborateurs
bénévoles, à des fournisseu rs de nouveautés. Ils ne se sont pas lassés de le
dire : alors que le journalisme savant représentait le pouvoir, le savoir
imposé, l'autorité de la science ou de la croyance, ils représentaient, eux, le
public. Ils ont signifié incontestablement une avancée vers le public. Des
personnages humains - mercures, messagers, postillons, etc - allaient au
devant de ce public qu'ils aimaient. Ils furent d'abord imbus d'une mission
aussi importante et se nommaient « censeurs », « inquisiteurs » et
« philosophes ». Ils se sont progressivement adoucis en « épi logueurs »,
« observateurs », «contrôleurs» avant de se présenter en « philanthropes »,
en « citoyens ». Mais ce public, ils ne le connaissaient pas. Aussi
paraissent-ils hantés par le caractère éphémère et gratuit de leur feuille ;
ils envisagent leur re lation avec les lecteurs comme une création continuée.
Bien loin en effet de s'appuyer, comme les gazettes ou les grandes
« bibliothèques » protestantes, sur un réseau de correl igionnaires ou
d'utilisateurs, ils ne savent qui les lira ni combien de temps ils seront lus.
L'appel au public aussi bien que la col lecte des pièces et lettres de lecteurs
traduit cette inquiétude. Ils semblent toujours lutter contre un échec
inévitable. Philippe Le Febvre écrit en préface du Potpourri et pour
accompagner sa première «feuille» :
«Je vous en promets autant dans huitaine, autant dans quinze jours, et
d'encore en encore, je vous mènerai loin si vous prenez le parti de me
suivre ... »
32 Cette relation incertaine avec des lecteurs insaisissables, avec des critiques
prêts à le condamner, Marivaux s'est plu à la dramatiser, se montrant tour
à tour découragé et combatif. La Barre de Beaumarchais dédie ses
Amusements littéraires à « Très-haut et très-puissant Prince le Public » :
sans doute serait-il plus sérieux de s'adresser, comme font les écrivains, à
la « postérité », mais recueillera-t-elle ce que le public aura refusé
(Dédicace, p. Ill) ? En fait, le journaliste n'a affaire qu'au public, ne parle
que pour lui et par lu i, toujours prêt, pour le satisfaire, à vendre son âme
au diable. Car le public est ondoyant et divers et le «spectateur» a du mal à
se rég ler sur cette image variable. Dans son Nouveau Spectateur, Bastide se
montre tour à tour libertin et édifiant, savant et désinvolte, cynique et
sentimental, autant de masques et d' identités provisoires dans lesquelles il
se perd ; puis il fera, comme la plupart de ses confrères, cargaison
d'essais, de lettres, de pièces fugitives, de fragments de dialogues. Plus
d'un « spectateur » finit ainsi en « secrétaire du public » ou en « petit
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continuent, comme Van Effen ou Rousset, à déverser le flot de leur discours
avec une foi robuste, une bonne conscience tranquille de bons
pourvoyeurs, assurés d'une sorte de service public ; ils font plutôt
exception. D'autres, comme La Varenne, se sentent en porte-à-faux : trop
parisien pour la Hollande, trop libertin pour la France, trop vif et trop
mordant pour son temps, il est obsédé par la relation qu'il voudrait établir
avec un public indéfinissable. Dans ses trois journaux successifs, Marivaux
développe des réactions différentes vis-à-vis de la société qui l'entoure :
indécision d'abord, qui aboutit à une sorte de rupture dans les dernières
feuilles du Spectateur français, puis répulsion mêlée de fascination dans
l'indigent philosophe, oeuvre plus joviale et plus subversive à la fois ; dans
le Cabinet du Philosophe enfin, il accepte la société telle qu'elle est, non
sans un vague sentiment de nausée. Chacun de ces journaux, axé sur un
moment de sa vie, retrace ainsi les phases de son engagement, à une
époque où le public constitue une énigme. Pendant la Régence, les
journalistes ont conscience d'assister à une mutation de la société. La
culture change de forme : des mondains, des jeunes gens, des femmes, des
amateurs légers donnent le ton. Certains, comme Desfontaines, affectent
de le déplorer. D'autres se sentent, à l'égard de ce nouveau public, une
mission de pédagogues et feront de leur journal, comme l'avaient fait
Steele et Addison, une école de civilité. D'autres enfin y perdent leur âme.
La passion du bavardage social, de la dispersion « fantasque », les conduit
à une sorte de mimétisme ; devenu « protée » ou « caméléon », le
« spectateur » s'abolit dans le public. Il sera remplacé, dans les
années 6070, par ce qu'on nomme simplement « journaux » : de grands
organes semi-officiels qui tolèrent la forme personnelle, qui accueillent
largement, tel le Journal de Paris, les lettres de lecteurs, mais qui
distribuent le flux de l'information en chroniques régulières selon des
normes restaurées. Le « journal » devient alors, comme le diront les
rédacteu rs des Mémoires secrets, « l'ouvrage de personne et celui de tout
le monde». (XVIII , 1782, Préface). Le sort des mémoires de Bachaumont est
en lui-même significatif. Primitivement composé du « journal de la
Paroisse », il rassemblait les conférences tenues chez Mme Doublet, sans
doute depuis 1740, pratiquement de 1762 à 1771 . A ces « nouvelles
littéraires » s'ajoutaient les anecdotes et les observations de Bachaumont,
parfois qualifié d'« observateur». Dans cette petite société, le témoignage
direct et le commentaire personnel étaient de règle. L'éditeur de 1780,
Mairobert, met en forme dans une vaste collection, ce qu'il considère
comme une matière première, et il présente cette suite de nouvelles comme
un tableau de l'esprit humain, des progrès consécutifs à !'Encyclopédie :
l'utile se substitue délibérément à l'agréable. En l 784, cette mise en ordre
est parachevée : le journal s'efforce à l'impartial ité et recourt à une équipe
de correspondants anonymes ; la « lecture des aventures de la société » est
désormais collective et réglée. L'écho des conversations de la Paroisse s'est
perdu au profit d'une entreprise raisonnée et encyclopédique. A la fin du
siècle encore, on verra Bastide, l'un des plus actifs « spectateurs », se
replier sur la Bibliothèque universelle des romans : la production
romanesque est à son tour normalisée, réduite en « miniatures »,
distribuées tous les quinze jours ; débarrassés le plus souvent de leur
forme personnelle, les romans réapparaissent sous forme de contenus
purement informatifs. Les « spectateurs » appartenaient encore à un monde
artisanal où un nouvelliste pouvait créer sa propre feuille, la tirer à 500
exemplai res et la vendre tant bien que mal. La presse d'entreprise avec ses
réseaux de distribution, ses tirages de plusieurs milliers d'exemplaires et
ses platines à 22 pages, est venue à bout rapidement, après l 760, des
petites «feuilles ». Il nous reste à nous demander ce qui en est demeuré.
33 Le dilemme du journaliste entre information pure et intervention
personnelle, entre l'écriture anonyme et l'expression individuelle, s'est
manifesté avec une particulière acuité pendant quarante ans. Aux
technocrates de la presse d'institution, les « spectateurs » se sont opposés
comme les défenseurs de la libre pensée, du bon sens, du goût, de
l'humeur ; ils s'adressaient à un public encore indistinct d'honnêtes gens,
de « connaisseurs » sans doctrine, à un large public qu'ils pressentaient
seulement. Pendant quarante ans, ils ont lancé plus de cent petites
« feuilles » éphémères dont le caractère commun était de s'opposer à la
forme canonique de l'analyse méthodique, du classement par rubriques et
de l'expression anonyme. Ils écrivaient en leur nom propre, sous forme de
discours ou de lettres. Ils se voulaient moralistes et philosophes,
spectateurs de la société, écho du public ; ils se présentaient volontiers en
bouffons, en voltigeurs, en ramasseurs de miettes. Qu'ont-ils laissé ?
34 Apparemment peu de chose. Le journalisme personnel a été un phénomène
transitoire et inabouti. Les réussites du genre, celles de Marivaux, de
Desfontaines, du marquis d'Argens, de La Varenne, de Van Effen ou de La
Barre de Beaumarchais, ne pouvaient faire école. Leur apport réel , qui est
sans doute cons idérable, ne se mesure pas. Ils ont voulu nouer avec le
public une relation immédiate. Ils ont transposé dans le domaine du
journalisme une exigence qui allait être cel le de tous les écrivains
communiquer par la littératu re. Marivaux écrivait de ses feuilles :
« pourquoi les ai-je écrites ? est-ce pour moi seul ? mais écrit-on pour
soi 7 j'ai de la peine à le croire. Quel est l'homme qui écrirait ses pensées
s' il ne vivait pas avec d'autres hommes ... » (Cabinet du Philosophe,
p.351)
35 Les « spectateurs » ont toujours eu le sentiment d'être solidaires des autres
hommes. Ils ont choisi d' inscrire ce dialogue dans une forme périodique
dont ils sentaient la précarité ; ils ont accepté de renouer chaque semaine
avec un lecteur fuyant un pacte de lecture toujours révocable. Leur
périlleuse entreprise se déve loppe par avancées successives, dans le
discours f luide de chaque numéro, dans la succession des numéros ou
dans la correspondance fictive, dans la succession même des journaux, car
à chaque journal tombé succède un autre journal ; la carriè re de Van Effen,
de La Varenne, de Bastide ou de Rousset apparaît comme une suite
d'échecs et de revanches. Et si aucun des « spectateurs » n'a atteint la
dimension des grandes « bibliothèques », ces quelque cent douze échecs
inscrits dans un même projet opiniâtre tiennent lieu de succès.
36 Un ton s'est imposé. Avec leur lecteur, ils sont de plain-pied. Il n'y a plus
de sujets réservés, chacun a quelque chose à dire sur tout. Chacun s'est
efforcé de transmettre un regard simple et aigu sur la réalité ; ils donnent
un langage au reportage, au témoignage, aux découvertes ; ce ne sont plus
des hommes de cabinet ; ils pratiquent déjà un journalisme en action. Sans
doute n'ont-ils pas inventé un style journalistique notion qui d'ailleurs,
reste aujourd'hui bien trouble - mais ils ont donné au style une fonction
dans le journal. Chacun des meilleurs se reconnaît à une ce rtaine façon de
parler : parole candide et un peu lourde de Van Effen, parole ambiguë et
rapide de La Varenne, parole frémissante et discrètement élég iaque de
Marivaux. Comme il y a une passion du « spectateur» pour le spectacle, il y
a une passion du « parleur» pour la parole ; il sent qu'il y a des situations
où il est impossible de ne pas réag ir, de ne pas parler.
37 En ce sens, l'influence des « spectateurs » et des journaux à forme
personnelle a été profonde et durable. Grâce à eux, la notion de culture
s'est imposée à la place de la notion de savoir. De cette cu lture, chacun est
amené à juger directement selon ses impressions personnelles. Les
journaux savants s'en trouvent eux-mêmes modifiés. Il devient impossible
de s'en ten ir aux rubriques spécialisées : à partir de l 730 environ, les
grands journaux s'ouvrent de plus en plus à tout un secteur méprisé des
belles-lettres qui était resté longtemps la « sphère » du Mercure ou des
nouvellistes : le roman, les essais et pièces fugitives, les dialogues et
« petits vers ». On constate cette mutation dans le Journal littéraire
de 1729, dans les Mémoires de Trévoux de l 734 12. Du journalisme
personnel au journalisme savant, les différences s'atténuent : les Lettres
sérieuses et badines, le Pour et Contre, les Observations sur les écrits
modernes puis l'Année littéraire assument en fait les deux fonctions. A
partir de l 760, le «journal » regroupe toutes sortes d'informations sur les
lettres, les arts et les sciences sans se soucier d'exhaustivité et de cautions
savantes, il s'ouvre à un immense discours culturel, multi-personnel et
encyclopédique. Les « bibliothèques » réapparaissent, mais sous forme de
grandes collections populaires dans lesquelles les sciences et les lettres, les
techniques ou les romans s'offrent à un vaste public ; on est entré dans
l'âge de la littérature pour tous.
Littérature
38 Le phénomène des « spectateurs » déborde largement les problèmes d'une
forme particulière et nous oblige à nous interroger sur les rapports du
journalisme et de la littérature. Alors que les formes spécialisées de
l'information et les formes littéraires de l'expression personnelle s'étaient
développées concurremment jusqu'en 1680, la mise en place de journaux
d'institution et de modèles de références a amené les écrivains à
s'interroger sur leur rôle et à définir leur propre fonction dans la société. Ils
l'ont fait sur le mode de l'imaginaire : les « spectateurs » miment une
communication idéale entre un journaliste sincère et un public qui lui
ressemble ; ils ont ainsi revendiqué un certain nombre de fonctions de
réflexion, de regard, de libre parole, de contestation, de libre crit ique, que
la presse savante n'assumait pas. Incertains sur leur propre mission et sur
le public à qui ils s'adressaient, ils se sont présentés en journalistes
masqués, mais cette simulation leur a permis d'annoncer un nouveau
journalisme. Leurs scénarios fictifs ont une valeur prospective. Ils ont
essayé, dans des formes libres, toutes les ressou rces de l'expression
personnelle, cherchant ainsi à assurer la maîtrise de !'écrivain sur des
informations disparates, à assurer la continuité du discours par la
transition. Mais ils recherchaient en même temps la diversité et la
collaborat ion du public entre le spectateur maître du jeu et un public
. .. .. . . . , .. 1 ". " , • • 1 " " ., • 1
12. Nous renvoyons à notre
article, « Le renouvellement
des Mémoires de Trévoux
en 1734 »,dans Dix-Hu ( ... )
ornrnpresern qui rass1egea1( ae conu1ouuons ne(eroc11(es, un aesequ111ore
se crée, qui s'amplifie jusqu'à la disparition des « spectateurs », finalement
absorbés dans l'anonymat, dans la forme multi-personnelle des nouveaux
« journaux ». Le journalisme littéraire n'a pas résisté à l'expansion de la
grande presse technique des années 60.
39 Tout se passe comme si, de l 720 à l 760, les écrivains avaient tenté de
remodeler selon leurs exigences profondes de littéraires un genre dont ils
entrevoyaient tout le pouvoir. Les grands journalistes de ces années-là,
Marivaux, Prévost, d'Argens, La Barre, Desfontaines, etc, sont des écrivains
et le plus souvent des romanciers ; et rares sont les romanciers de ce
temps qui n'ont pas composé un journal. Ces « spectateurs » entreprennent
d'exprimer, en dehors de tout souci d'information immédiate, une certaine
manière de participer au monde, un rapport avec la société présente. Alors
que la littérature appartenait, jusqu'au début de la Régence, à des genres
codifiés, consacrés, soumis aux règles des savants, les « spectateurs » se
comportent comme s'il pouvait y avoir de la littérature partout et toujours,
comme si toute réalité pouvait devenir spectacle et jeu d'apparences. Le
beau littéraire n'est plus une essence mais l'objet d'une visée, d'un regard
singulier. Disciples des Modernes, les « spectateurs » affirment que la
beauté est changeante, que tout n'a pas été dit, que le monde est fascinant
à condition de savoir le regarder. Ils affirment, comme le Spectateur
français de Marivaux, que vingt-quatre pages d'imprimerie suffisent pour
livrer une nouvelle vis ion de la société, que chacun, fût-ce le savetier dans
son échoppe, a quelque chose à dire. Ce sont finalement deux romanciers
qui ont donné à l'intervention personnelle du journaliste ses formes les
plus durables : Marivaux crée ce spectateur obsédé par le spectacle social,
qui porte sur lui un regard neuf et invite ses lecteurs à s'étonner à leur
tour ; d'eux à lui, il institue un lien de sympathie et de connivence ; il invite
chacun à parle r, il libère la simple parole. D'Argens adapte les Lettres
persanes, invente un dispositif épistolaire dans lequel le meneur de jeu,
totalement caché, règ le les échanges d' informations et se livre, avec un
lecteur complice, à une critique irrévérencieuse du système social et
politique ; la liberté naît ici d'une mise à distance, d'une annulation des
tabous et des principes sacrés.
40 Le phénomène « spectateur » relève donc autant de la littérature
romanesque que du journ alisme. L'expansion du journalisme personnel
dans les années l 720-l 760 est parallèle à l'essor du roman, comme si les
formes de l'intervention et celles de l'évasion étaient complémentaires,
comme si les modes d'expression étaient en partie les mêmes. On ne
saurait parler simplement d'influences du roman sur la presse, puis de la
presse sur le roman ; les mêmes procédés sont employés par les mêmes
écrivains à des fins différentes. Le roman paraît donc emprunter, à partir de
la Régence, des voies qui sont celles du journalisme : il peut devenir t résors
d'anecdotes, de faits-divers, de témoignages rapportés, comme dans les
Mémoires d'un homme de qualité ; il se présente comme une chaîne de
témoignages, un ensemble de regards sur la société contemporaine, c'est
le cas des Lettres persanes, il met en scène un spectateur fasciné par le
tableau rituel des pratiques sociales, comme on le voit chez Marivaux ou
Crébillon ; parfois un « éditeur » ou un conteur masqué juxtapose les
documents, les lettres, et dévoile indiscrètement tout un pan de l'activité
sociale, ainsi dans les Bijoux indiscrets, Les Liaisons ou la Paysanne
pervertie ; les enquêteurs diligents, les censeurs, les secrétaires fidèles, les
collecteu rs d'inédits s'y multiplient ; le fait social, la cause célèbre, le fait
divers énigmatique y deviennent source de réflexions et de doutes, de
Manon Lescaut aux Nuits de Paris - où Rétif se présente lui-même en
« spectateur nocturne»-. Sans doute faut-il attendre la fin du siècle pour
que !'écrivain se présente délibérément et en son nom propre comme
romancier-journaliste - c'est le cas de Rétif, de Mercier ou de Casanova -
mais ils ont été longtemps, à leur manière, des journalistes masqués.
41 Nos « spectateurs » ne procèdent pas autrement. Désireux de prendre
directement la parole, d'engager un dialogue sincère avec le lecteur, on
s'étonne qu'ils se soient donné des noms allégoriques, des identités
d'emprunt, et qu'ils se soient passionnés pour les correspondances fictives.
Le monde des « spectateurs » finit par évoquer un bal masqué dans lequel
les Misanthropes, les Espions, les faux Diogène et les faux Aristide se
rencontrent avec les Babillards, les Cyclopes et les Perroquets ; des Anglais
ou des Allemands de fantaisie y dialoguent avec des Turcs ou des Chinois
non moins déguisés, et l'on finit par se demander s'il fal lait tant de
détours pour s'exprimer librement, tant de pastiches pour atténuer la
forme pe rsonnelle. Ce ne sont pas seulement les personnages qui se
dérobent, mais les « éditeurs » ; et Prévost n'est pas moins masqué dans le
Pour et Contre que d'Argens dans ses Lettres juives. Déchiffrer les journaux
de cette époque, c'est chercher les règles d'un jeu qui nous échappe en
partie, aussi obscur à nos yeux que le sera dans deux cents ans celui du
Canard enchaÎné. A cette manie des masques, on trouvera faci lement des
raisons sociales le journalisme d'intervention reste dangereux à cette
t o I l 1 , • •
epoque, rnerne en Ho11anae, meme en t'russe, el cnacun nes1le a se
dévoiler. Les lecteurs restent enclins à voir dans le journaliste un cavalier
seul, un pamphlétaire intéressé plutôt qu'un porte-parole. Le journalis te ne
prend la parole qu'au nom d'un public virtuel ; il s'avance seul, à ses
risques et périls. Il appelle de ses voeux un public incertain qui l'assurera
de sa propre mission, mais préfère provisoi rement l'incognito. Linguet,
Fréron ou Brissot pourront se sentir investis d'une charge ; ce n'est pas le
cas de Desfontaines, de Prévost ou de La Barre, qui marchent sur des
braises et ne sont jamais assurés du lendemain.
42 Mais la prudence n'explique pas tout. Ils aiment pour lui-même ce jeu de
masques, d'esquives et d'allusions. Ils ne visent pas à un journalisme
d'intervention directe. Pas plus que Pascal, Montesquieu ou Voltaire, ils ne
songent à s'adresser directement et simplement au public. Ils miment un
discours ou une le ttre ouverte, ils simulent une communication personnelle
plus qu'ils ne la pratiquent . Le jeu littéraire emporte en lui-même sa propre
finalité. Ils mettent donc en scène des misanthropes déçus, des sauvages
civilisés, des spectateurs naifs à qui ils délèguent le devoir de sincérité. Et
ces écrivains devenus journalistes se livrent à des jeux de romanciers : ils
créent des personnages, des situations, des dialogues ou des
correspondances imaginaires. Ils pratiquent avec dilection l'esquive,
l'allusion et l'ambiguité, dans un style d'époque qu'on pourrait dire
rococo : ces babillards, espions tu rcs et autres fantasques semblent nés
d'une fête galante ou d'une suite française ; la vérité s'y fait jour sous les
apparences et rien n'y semble tout à fait sérieux. Un même goût de la
littérature comme jeu, comme labyrinthe, comme succession de barricades
mystérieuses, unit journalistes et romanciers. Et il est vrai qu'ils ont rendu
la littérature présente, qu'ils l'ont soustraite aux doctes et aux Aristarques ;
mais ces journalistes paradoxaux ont choisi de s'enfermer dans leur propre
divertissement, sachant sans doute que la littérature est le plus sûr de tous
les masques.
43 Michel GILOT et Jean SGARD avec l'aide de D. KOSZUL, de R. GRAN DEROUTE
et des étudiants du Séminaire d'Etudes Préromantiques de Grenoble Ill
NOTES
l. Notre t ravail prend appui sur l'enquête réalisée au Cent re d'Étude des
Sensibilités de Grenoble Il l en vue du Dictionnaire des journaux (l 600- 1789) - à
paraît re - Un état provisoire de la recherche a été publié dans l'inventaire de la
presse classique (Cent re d Étude des Sensibilités de Grenoble Il l, 1978). Des
renseignements complémentaires nous ont été fournis par Mme Fabre et Mme
Koszul ; nous avons ut ilisé les notices déjà rédigées par les collaborateurs du
Centre, notamment R. Granderoute et F. Moureau, dont l'aide nous a été
précieuse. Les étudiants du Séminaire d'Études Préromant iques de Grenoble Ill,
associés à notre recherche pendant quatre mois, nous ont fou rni des études
détaillées sur la rhétorique des j ournaux.
2. Les journaux de Marivaux seront toujours cités dans l 'éd it ion F. Deloffre et M.
Gilot des journaux et oeuvres diverses, Classiques Garnier, 1969. Les références
des autres journaux ne sont pas précisées quand il s'agit de la préface ou de
l'avertissement.
3. Le Persifleur, dont Rousseau n'a réd igé que la première feuille, est cité d'après
l'édition de la Pléiade, Oeuvres complètes, t. 1, p. l l 03 et suiv.
4. Voir à ce sujet M. Couperus, « La terminolog ie appliquée aux périodiques et
aux journalistes», dans /'Étude des périodiques anciens, Nizet, 1972, p. 59- 60,
et Un périodique français en Hollande . le Glaneur historique (1731 - 1 733), Paris
et La Haye, Mouton, 197 1, p. 73 - 74.
5. Voir ce que dit à ce suj et M. Gilot dans Les journaux de Marivaux, itinéraire
moral et accomplissement esthétique, Service de reproduction des thèses de Lille
Ill, 197 4, p. 768 et su iv. ; mais nous renvoyons su rtout à l 'ensemble du ch. Il de
la Se part ie, « les feuilles de spectateurs ».
6. Cf. P. Rétat, « Rhétorique de l'art icle du j ournal, Les Mémoires de Trévoux
1734 », dans Etudes sur la presse au XVIIIe siècle, Presses Universitai res de Lyon,
1978, p. 91 et suiv.
7. Nous empruntons cette citation ainsi que celles de Granet et des auteurs du
journal des savants d 'Italie au livre de F.B. Crucitti - Ullrich, La « Bibliothèque
italique», cu/tura « italianisante » e giornalismo letterario, Ricciardi, MilanoNapoli,
1974, p. 259, 265, l 02.
8. Nous renvoyons à l'étude de C. Cristin, Aux origines de l'histoire littéraire,
Presses Universitaires de Grenoble, 1973, p. 93 et su iv.
9. Voir en annexe l'étude de R. Granderoute.
l O. Cf. F. Moureau, Un singulier Moderne, Dufresny auteur dramatique et
essayiste (1657- 1724), Service de reproduction des thèses de Li lle Ill , 1979,
p. 275- 276 et 280.
l l . Ce compte rendu a fait l'obj et de nombreuses discussions ; voir notamment
F. Deloffre, « Un morceau de critique en quête d'auteur, le juqement du Pour et
Contre sur Manon Lescaut », d ans la Revue des Sciences Humaines, 1962,
p. 203-212 ; il n'est pas sûr que l'article soit de Prévost ; il est sûr q u' il est
utilisé par lui d ans un disposit if d ' ensemble.
12 . Nous renvoyons à notre article, « Le renouvellement d es Mémoires de
Trévoux en 1734 », dans Dix- Huitième siècle n° 8, 1976, p. 205 et suiv.
AUTEURS
Michel Gilot
Jean Sgard
Du même auteur
Collé et Crébillon, écrivains d'opposition in Charles Collé (1709-1783), Presses universitaires de
Rennes, 2013
D. Koszul
Robert Granderoute
Du même auteur
A propos du marquis d'Argens in Le Journalisme d'Ancien Régime, Presses universitaires de Lyon,
1982
© Presses universitaires de Lyon, 1982
Conditions d'utilisat ion : httpJ / www.openedition.org/6540
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