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FANNIÈRE Édouard, « Charles Rivière Dufresny », The Modern Language Review, vol. 6, no 3, juillet 1911, p. 335-353.
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CHARLES RIVIERE DUFRESNY. A C6T? des grands ecrivains, des maitres reconnus dont les forment les brillantes etapes d'une litterature, en dehors de innombrable des auteurs du second ordre, il faut faire une place irr4guliers, a ceux dont la fierte ne souffre pas qu'on les confonde les mediocres. Leurs noms, rappelds de temps en temps, dvoquent curiosite amusee, parfois meme emue, et puis retombent dans La gloire semble les accueillir d'un sourire un peu dedaigneux. parmi eux de ces genies manquds, de ces grands n6gligents qui ou d6pense mal a propos les dons divins qu'ils avaient repu mission faire fructifier. Ils sont comme les'enfants terribles' de la litterature, leur inaptitude k entrer dans une des catdgories que nous nous faites pour la plus grande tranquillitd de notre esprit, a souvent la posterite de rendre justice entiere a l'oeuvre qu'ils ont laisse eux. Dufresny attend encore qu'on lui donne la place qu'il merite. Charles Riviere Dufresny naquit a Paris en 1648. Personne dpoque ne semble avoir mis en doute sa descendance illustre, commencer par le Roi lui-meme1. De mime que son pbre avait les fonctions de valet de garde-robe aupres de Louis XIII, Dufresny, prdsent6 k la cour par le marquis de Nangis, fut immddiate- ment nomme valet de chambre de Louis XIV. Il partageait honneur avec MoliSre. Les devoirs attaches au titre mettaient les deux cousins en prdsence; le roi fut vite charme de l'esprit vivacitd de son jeune parent. Dufresny entrait dans le chemin la fortune. Au fameux passage du Rhin cel6br6 par Boileau au cotd du monarque, et il s'acquitta de son devoir de soldat la bravoure de sa race. Le roi lui en sut gr6, et comme a son France Dufresny avait resolu de prendre femme, Louis XIV pour le doter. En plus de la dot vraiment royale, le nouveau vit nomm4 'intendant des jardins du roi.' Le titre 6tait purement 1 Le p6re de Dufresny etait, dit-on, fils naturel d'Henri IV et de la 'belle d'Anet.'This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Rivizee Dufresny honorifique, et c'est plus tard, en 1700 seulement, que les travaux de Dufresny lui vaudront le poste de 'dessinateur des jardins du roi.' Le souverain qui avait su, avec une merveilleuse perspicacite, deviner les aptitudes de ses serviteurs, avait-il entrevu le genie de son cousin pour l'horticulture ? On peut soupconner Dufresny de l'y avoir aide; il n'etait pas homme a se laisser dans l'ombre. Voici donc notre homme marie, riche, en faveur a la cour, en possession d'emplois honorables; il semble qu'il dut etre heureux. Mais l'instabilite de son humeur et une malheureuse passion pour le jeu ne le laisserent pas gofiter longtemps un bonheur tranquille. La dot royale fut vite dissipde, 'Tontine' en vit la majeure part. Sur ces folies le roi fernma les yeux; il sut etre grand dans sa bonte; Dufresny re9ut le privilege d'une manufacture de glaces. Le privilege re;u fut bient6t troque contre de beaux ecus sonnants et bient6t notre poete se trouva pauvre comme devant. II semble que le roi l'ait voulu sauver alors malgre lui-meme: on renouvela le privilege de la manufacture de glace, a condition que les entrepreneurs feraient au titulaire une pension de 300 livres. Dufresny, presse de dettes, les tint quittes de la rente pour une partie du capital. Louis XIV dut alors declarer qu'il n'etait pas assez puissant pour enrichir M. Dufresny ! Le joueur avait lasse la patience royale il dut bien travailler, et il chercha a tirer parti de talents qu'il avait jusque-la gaspilles sans but. C'est a cette heureuse risere qu'il doit de s'etre revele a lui-memne et au monde comme auteur dramatique. Vers cette epoque il se remaria. Son premier mariage n'avait guere 6te heureux: il a pris soin de nous le dire dans une chanson. De sa premiere femme nous ne savons rien, sinon que c'etait une petite bourgeoise aisee du Faubourg Saint-Antoine. Elle y possedait un jardin qui fut bient6t bouleverse de fond en comble et replante par son mari. Deux fils naquirent-pour notre malheur-de cette union; pour notre malheur, car pris de scrupules excessifs ces deux fils reparaitront pour exiger de leur pere mourant qu'il brule ses ecrits non publiesl. L'histoire de son second mariage est a la fois trop et trop pen connue. C'est une assez platte aventure sur laquelle on n'insisterait pas si elle n'avait e unne reelle influence sur l'ceuvre de notre auteur. La legende s'en est emparee. Lesage l'a reprise pour la mettre dans la Ils pousseront m6me le z6le jusqu'h rdclamer a la Com6die Francaise les mannscrits de quatre com6dies qui attendaient dans les archives leur tour de representation. Le secrtiret re pondit que les manuscrits etaient tgares et introuvables. Malgre cette sage prdcaution ils ne nous sont pas parvenus, car un iucendie accomplit l'ceuvre de destiuction rcvee par les fils du poiete. 336This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
1DOUARD FANNIERE bouche de son Diable Boiteux'. A bout de ressources payer sa blanchisseuse (qui etait jeune et jolie, et assez riche), trouv4 un moyen d'acquitter ses dettes...en l'epousant avec son sarcasme habituel, elle et ses ducats). Plus tard Banville reprendra le sujet dans un petit Le Cozsin du Roi, qu'il fit r4presenter k l'Od6on en 1857 avec Philoxene Boyer. On pourrait bien appeler cet acte: de Dufresny. Entre le vieux gar9on machiavdlique de jardinier-poete de Banville, le romantisme a passe. II Cousin du Roi du Gringoire avec quelques plumes arrach6es au panache de Cyrano. I1 est ce boheme 61egant, et sentimental, que revaient les 'Jeune-France.' La blanchisseuse, fraiche Angelique, est depuis son enfance amoureuse du poete a l'pouser lorsqu'il la sait riche. Mais voici qu'apparait machina, le grand Roi dont la liberalite enrichit le parent permet au mariage de s'accomplir. I1 n'est pas deraisonnable de croire qu' 'Ang6lique' penchant pour le poete. Elle m6ritait en tout cas l'honneur fait; elle fit preuve des plus hautes qualites d'intelligence en se faisant aimer et respecter d'un mari comme Dufresny, vivant, en le laissant inconsolable apres sa mort. Elle fit retenir a la maison ce coureur de brelans, et plus encore, lui qu'il travaillat. En cela, elle m4rite notre reconnaissance: devons-nous pas quelques-unes des meilleures pieces de Dufresny? Apres la mort d' 'Angelique,' Dufresny retomba dans boheme, habitant a la fois quatre logis en des quartiers diff4rents kchapper aux visites importunes, essayant de regagner tables de jeu sa fortune disparue. Mais il 4tait n4 sous etoile et son esprit le tira momentanement d'embarras. alors d'4tablir une banque nationale par le systeme de Law. d'enrichissements fabuleux et rapides. Dufresny envoya un billet ainsi con9u: 'Pour votre gloire, Monseigneur, Dufresny dans son excessive pauvret6, afin qu'il reste au homme dans une situation qui fasse souvenir que tout le aussi pauvre que Dufresny avant que vous y eussiez mis Le regent, qui se connaissait en esprit, ecrivit 'n4ant' cette singuli6re requete et donna l'ordre h Law de compter solliciteur. Avec cette somme, Dufresny, que la misere avait hata de faire batir une maison. C'est dans sa 'maison de Pline,' 1 Livre X. 337 22 M. L. R. VI.This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny comme il l'appelait, qu'il mourut en 1724, plein de repentir et de bons sentiments. Une vie si peu edifiante, et dont nous connaissons si bien toutes les tares, ne pouvait manquer de laisser sur la memoire de Dufresny une teinte sombre aux yeux de la posterite. Et pourtant, pas plus que La Fontaine, les contemporains ne semblent avoir juge s4verement ce joyeux compagnon dont l'amabilit4 enjouge, la franchise, la delicatesse d'esprit les charmaient malgre eux. Ils auraient volontiers souscrit k ces vers de Banville: Beau joueur, grand par 1'ame et par la bourse mince, I1 a le sort d'un gueux et la fierte d'un prince. II demeura independant et fier, dans sa vie comme dans son art, malgre l'empressement avec lequel il ramassait les miettes de la table du grand Roi. Le fait etait commun a son epoque et personne ne voyait de honte a etre l'oblige du grand dispensateur de tous les biens. En morale, il avait les meilleures dispositions du monde et pouvait precher la vertu, tout aussi bien qu'un autre, mais comme le poete latin, il voyait les meilleures choses et il suivait les pires. Toute sa vie il fut l'enfant gate qu'une situation privilegiee a mis hors de la regle commune et qui jamais n'apprit a resister a un desir, a un caprice. La vie lui semblait comme un chemin sans but dont il cueillit en passant toutes les fleurs. Tout en lui trahit une telle insouciance, on pourrait dire une telle inconscience, qu'on ne saurait lui en vouloir. Il ressemble aux jolis aventuriers, heros des romans et des comedies de son temps, dont l'Mlegante desinvolture, la naive perversite et l'esprit seduisant entrainent les cceurs malgre Ia raison. Un tableau de Coypel nous le montre souriant sous sa grande perruque: l'eil est vif, un peu moqueur, le regard tres franc. La bouche plissee et malicieuse est surmont4e d'un nez royal. Sa figure un peu pleine se termine par un menton de satirique qui rappelle celui de Boileau. L'expression de la physionomie est a la fois tres sympathique et tres spirituelle. En face de cet aimable epicurien, on comprend mieux sa reponse a un ami qui le consolait de sa detresse par le dicton populaire: 'Non, repliqua-t-il, non, pauvrete n'est pas vice...c'est bien pis!' I1 est possible, pour les caracteres faibles, de naitre trop bien douds et de faire mentir le prcverbe: rien ne leur nuit plus que l'abondance de biens. Dufresny avait des dispositions marquees pour tous les arts. Sachant tout, sans avoir jamais rien appris, il composait toujours les airs de ses chansons. II les faisait noter par son ami Grandval, car il 338This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
EDOUARD FANNIERE eut ete incapable d'4crire une note de musique. Un assez nombre de ces chansons nous sont parvenues, soit intercalees Mercure Galant, soit publiees a la suite des com6dies auxquelles appartiennent. Elles sont bien 'de l'homme meme.' Le rythme net, le dessin un peu desordonne, l'inspiration presque toujours et originale. Comme il n'avait pas plus appris a dessiner qu'a composer, il imagina un moyen de r6aliser ses combinaisons artistiques: il decoupait dans des estampes des personnages qu'il arrangeait ensuite au gre de son caprice. Les contemporains ont et6 frappes des resultats extra- ordinaires de fantaisie et de verite qu'il obtenait ainsi. Mais c'est vers une autre region que devaient se porter avant tout ses efforts artistiques. Au moment oii Louis XIV, emerveille et choque de la magnificence des jardins de Fouquet h Vaux, voulut creer a Versailles des jardins dignes par leurs proportions et leur beaute du palais qu'ils devaient entourer, Dufresny avait soumis au roi quelques dessins de sa composition. Le monarque avait reve grand, mais son cousin avait imagine plus grand encore. La nouveaute, le gofut de ces dessins s6duisirent le roi et ce fut, dit-on, faute d'argent qu'ils ne furent pas ex6cutes. Peut-etre aussi n'etaient-ils pas assez classiques. Dufresny regut, en compensation, le titre de 'dessinateur des jardins du Roi.' On mit en outre k sa disposition dans le bois de Vincennes un coin de terrain, qu'il put ddfoncer, planter et replanter tout a son aise. Ce fit bient6t un but de promenade pour les Parisiens. Plus d'un tranquille bourgeois, ami de l'ordre et du cordeau, en allant un beau dimanche avec sa famille voir le jardin de M. Dufresny, dut ouvrir des yeux effar6s devant l'imprevu du vallonnement et la bizarrerie du dessin. Mais la foule parisienne comprit et s'associa avec le pokte jardinier contre la froideur et la correction des jardins officiels de l'epoque. Dufresny fuit vite c6lebre; on l'opposa meme a Le N6tre qui triomphait alors a Versailles. La, l'esprit classique trouve son expression jusque dans la coupe m8me des arbres. La nature y est soumise aux exigences de la raison humaine. A une epoque oal rien n'interesse l'homme en dehors de l'homme m6me, l'esprit humain cherche a retrouver jusque dans les bosquets et les gazons son besoin d'alignement et de symdtrie. On se rappelle la description qu'en donne Gautier: 'Un art magnifique, grandiose, solennel, partout du marbre, du bronze, des Neptunes, des Tritons, des nymphes, des ifs en quenouilles, des buis en pot-au-feu,. tout ce qu'on peut imaginer de plus noble, de plus riche, de plus coitteux, de plus impossible: mais au bout d'une heure ou deux de 22-2 339This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny promenade, vous sentez l'ennui vous tomber sur le dos en pluie fine avec la rosee des jets d'eau. Vous vous prenez malgre vons a desirer quelque petit coin de paysage agreste.' II dut y avoir quelque chose de semblable dans l'impression que Dufresny avait des jardins de l'epoque, et il chercha le paysage agreste. De meme que 80 ans plus tot Bacon s'etait insurg6 contre la regularit6 des jardins de Hampton Court, Dufresny se revolte contre la symetrie des jardins frangais. Les ecrivains anglais les plus classiques, Addison et Pope; condamnaient le jardin de la Renaissance. Dufresny, grand ennemi des regles et des conventions, veut imiter la nature dans ses formes capricieuses. Un parc accidente avec de grands arbres qui poussent ici et la en toute robustesse, en toute liberte; de frais gazons aux bords irr6guliers, au milieu desquelles serpente un gracieux ruisseau, en un mot, c'est le parc anglais qu'il lui faut. Est-ce de sa propre imagination que Dufresny a tire ses reformes ? Nous n'avons nul moyen de nous en assurer. S'il ne le connaissait, il etait du moins digne de connaitre le genie anglais; ce genie qui, selon Voltaire, ressemble a un arbre touffu plant4 par la nature, jetant au hasard mille rameaux et croissant inegalement avec force-et qui meurt si on veut forcer sa nature et le tailler en arbre de Marly. Dufresny fut ecrivain comme il fut jardinier; il echappa aux regles et se refusa d'entrer dans aucune categorie reconnue. I1 voulut 4crire quand bon lui semblait et sans contrainte. Or malgr4 sa paresse, son ceuvre est assez considerable. Elle comprend un petit opuscule: les Entretiens serieux et comiques; des contes, essais, dissertations pour la plupart ecrit pour le Mercure Galant ainsi que bon nombre de chansons; des farces et une vingtaine de comedies, dont les plus interessantes sont L'Esprit de contradiction (1700), Le double Veuvage (1702), La Coquette du Village (1715), La Rgconciliation normande (1719), Le Mariage fait et rompu (1721). A cela il faut ajouter une suite des Entretiens et quelques comedies sacrifiees aux scrupules de ses fils ou devorees par l'incendie. Les oeuvres qui restent remplissent 6 volumes de l'6dition de 1731, reimprimee en 1747. La rarete, pour ne pas dire l'absence d'editions plus recentes, est la meilleure preuve du dedain oiu a ete tenue sa memoire. Jusqu'a quel point un tel dedain est-il justifie et le nom de Dufresny merite-t-il d'etre sorti de la demi-obscurite oiu il est reste enseveli ? C'est ce qu'il nous reste a examiner. 'Dufresny n'a pas eu cette bonne fortune de rester populaire et joue. Son nom vit encore; les titres de ses com6dies demeurent; de 340This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
IDOUARD FANNIiRE rares lettrds en ont lu quelques-unes, et c'est tout. C'est peut-etre trop peu.' C'est ainsi que s'exprime un des historiens les plus autorisds de notre litterature dramatique1. C'est & peu pros ainsi que s'ex- priment tous ceux qu'une heureuse curiosit6 a pouss4s a lire son th&atre et qui ont eu la surprise d'en d4couvrir pour eux-memes les precieuses qualitds. D'ou vient done cet oubli 6trange et tel qu'un des manuels les plus complets et qui ont le plus fait pour repandre la connaissance de la litterature frangaise, ne mentionne meme pas le nom de Dufresny au chapitre du theatre ? L'injustice peut etre expliquee, sinon justifiee. Une premiere raison vient sans doute de l'excentricite meme de sa vie. I1 est reste dans la memoire des hommes le poete-jardinier, cousin de Louis XIV, boheme funambule dont on se rappelle la vie accidentee sans jamais lire les ceuvres. Mais ses ceuvres meme, il faut l'avouer, nous four- niront des raisons plus solides. Ses comedies sont brillantes d'esprit: on peut etre trop spirituel. Rien ne lui echappe; son ceil subtil aper?oit mille rapports ing6nieux et inattendus entre les choses, mille nuances a peine perceptibles dans les sentiments; ces rapports, ces nuances, il cherche a les traduire avec finesse dans son theatre. C'est ce qui produit a la lecture de ses pieces un plaisir delicat d'une nature toute particuliere; mais c'est aussi ce qui les empechera de reussir aupres du grand public. D'Alemlbert l'a dit; le public ne prit plaisir a ses finesses que lorsqu'il en cut ete averti par les connaisseurs. Bon nombre de plaisanteries ne passaient pas la rampe. Ceci pourtant ne suffirait pas a expliquer le dedain des lettres si Dufresny n'avait laisse que des ceuvres bien faites. Malheureusement notre auteur porte avec lui le chatiment de son incurable paresse. Il n'a pas pris la peine de faire valoir les id6es neuves et fructueuses qu'il apportait a la scene. Ses intrigues, tout ingenieuses qu'elles soient, restent parfois incoherentes, faute de travail. La seule comedie vraiment parfaite que nous ayons de lui est une comndie en un acte. Ses dernieres oeuvres donnent l'impression d'un auteur jeune et man- quant d'experience. Selon le mot de Petit de Julleville: 'jusqu'a 73 ans, il a donn6 des promesses brillantes.' Devant ce genie reste, pour ainsi dire, 'en friche' on se prend a regretter qu'il n'eut point trouve un collaborateur honnete autant qu'adroit. Sa brouille avec Regnard est encore une des raisons qui nuisirent a sa popularitY; il eut le tort de s'opposer t un auteur glorieux inconteste, il commit la 1 H. Lion, dans I'Histoire de la litterature francaise de Petit de Julleville. 341This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny maladresse d'obliger le public a comparer une ceuvre polie et bien faite avec une comedie, pelt-etre plus originale, mais d'execution fort inf6rieure et negligee. Dufresny eut le sort des inventeurs. II manquait de methode, d'autres vinrent qui surent tirer profit et gloire de ses idWes: bonne raison pour tenir dans l'ombre le nom d'un confrere dont ils etaient secretement les obliges. Quant a ceux qui n'avaient pas le meme besoin de le tenir k l'ecart, puisqu'ils ne lui devaient rien, ils se contenterent de repeter les affirmations arbitraires et injustes des freres Parfaict dans leur Histoire du ThAdtre Franfais, jugeant, sans les avoir lues, les conledies de Dufresny 'fort au-dessous de celles de Dancourt' pour la conduite de l'intrigue et l'entente de la scene1. Seuls quelques historiens plus exacts2 ont essaye de redonner a Du- fresny et sa physionomie reelle et la place qu'il doit occuper dans l'histoire du theatre fran9ais-entre Moliere et Marivaux. Parnii les ouvrages de Dufresny, autres que ses comedies, les Entretiens Serieux et Comiqites attirent notre attention par leur titre un peu inquietant et piquant, et l'allure degagee de leur preface. Des les premieres pages nous savons que nous avons affaire a un homme d'esprit. Cet esprit est tout penetre de raison: 'Je me mets au-dessus de tout, nous dit-il en effet, excepte du bon sens.' Et plus tard il le repetera d'une fa?on plus mordante: 'Je n'affecte jamais d'etre singulier, et le bon sens seul m'eloigne ici de l'usage ordinaire.' Cependant il y aura moyen d'etre original et neuf sans jamais s'ecarter de la nature. C'est a trouver ce moyen que Dufresny s'est applique. Les Entretiens nous en convainquent bient6t. Le livre se compose d'une s4rie d'observations sur les ioeurs contemporaines. IA, comme dans Les CaractOres de La Bruyere auxquels les Entretiens peuvent servir de complement, l'auteur rend au public ce qu'il lui a prete. II repond au savant qui lui recommande l'imitation des anciens: 'Je vous entends, il faut piller; mais je ne pillerai ni dans les Livres anciens, ni dans les Livres modernes; je ne veux piller que dans le Livre du monde.' La comme dans Les Caracteres quelque chose annonce le xvIIle siecle. On commence a s'interesser aux hommes plut6t qu'i l'homme. Les Onuphres remplacent Tartufe: il n'y a plus d'avare mais des 1 I1 est certain que les comedies de Dufresny n'ont pas l'interAt documentaire de celles du 'Premier des Vaudevillistes.' C'est en grande partie la valeur 'numismatique' des pieces de Dancourt qui lui a assure une gloire plus durable. 2 En particulier M. H. Lion (Petit de Julleville); M. Lintilhac, Histoire du Thdatre en France, vol. iv. 342This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
EDOUARD FANNIERE avares. Ce sont des silhouettes assez pr4cises que crayonne Mais comment les fera-t-il defiler devant nos yeux ? Pas de tableaux comme chez La Bruyere, avec du vide entre il faut relier entre eux ces amusements. Et Dufresny proced6 in6dit: il fera venir un Siamois a Paris. Tout sera et nouveau pour cet habitant d'un autre monde. Ainsi pliquees et excusees les remarques les plus malicieusement la societ6 contemporaine. L'idee est aujourd'hui connue celle des Lettres Persanes. II est curieux que Montesquieu, cacher son emprunt h personne (car les Entretiens 4taient les mains a son epoque), n'ait meme pas salu6 Dufresny dans Notre Siamois done, est effare du brouhaha des rues encore plus de l'animation des Parisiens. Le Persan de Montesquieu s'en souviendra. Mais le Siamois et lui ne vont pas endroits. Dufresny mene son h6ros B l'op4ra, puisque c'est De la il part en excursion pour le pays de mariage. Nous alors tout etonn6s de constater que la carte du Tendre de guide aux jeunes romanesques. Boileau vieilli n'a plus force de brandir sa fourche a l'entr4e de la chambre du goQft redditions de la Calprenede se nultiplient. Passons avec a 'Universit6 pour laquelle il n'a pas le plus grand respect. partage dejA la defiance du xvIJIe siecle pour la mdtaphysique. loin nous tombons au milieu des medecins, auxquels il est de d4cocher quelques epigrammes. Moliere ne les a pas mort sans eux. Mais continuons notre voyage: nous voici dans un cercle bourgeois, 'assembl4e grave et mal assise sur de petits tabourets arranges rond; ou toutes les femmes parlent et pas une n'4coute, ou on raisonne sur rien, ou on d4cide de tout.' On y rencontre le magistrat dogma- tisant, le vaniteux qui sourit sans les comprendre aux 6pigrammes dont il est l'objet, et l'esprit de travers qui les prend pour lui et quitte brusquement la compagnie. Voici des personnages que nous retrouverons dans les com4dies: la joueuse acharnke, le faux sincere fou de probit4, le nouveau riche vaniteux et maladroit. Tous ces gens Ih vivent, s'agitent, jouent devant nous le drame ou la comedie de leurs passions. Si la peinture en reste infErieure a celle des Lettres Persanes, elle occupe h c6t6 d'elle un rang tres honorable. On peut y glaner traits, des observations dignes de La Bruyere. Telle est cette remarque que Dufresny avait faite avant M. Perrichon: 'Nous n'aimons gubre ceux a qui nous devons; nous aimons mieux ceux qui nous doivent.' 343This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny Dans ce petit livre l'auteur a essaye d'etudier les hommes, mais il ddsespere d'y atteindre, 'car, dit-il, la vie est trop courte pour connaitre un seul homme.' I1 s'y essaya de nouveau dans les feuilles du Mercure Galant, le futur Mercure de France, dont il requt le privilege aprbs la mort de son fondateur Viz6 et qu'il dirigea pendant cinq ans, de 1710 a 1715, jusqu'a la mort de sa deuxieme femme. Ce journal, le plus ancien en France apres la Gazette de Th6ophraste Renaudot, -tait trbs lu a cette dpoque; Dufresny y publia les articles les plus divers, depuis des contes arabes, un parallele d'Homere et de Rabelais, des expdriences de physique, jusqu'a des chansons a siffler. Un certain nombre de ces articles, dont quelques-uns sont du meilleur Dufresny, ont ete compris dans l'edition complete des ses oeuvres. Dufresny n'aborda la comedie qu'a l'age de 44 ans. II n'etait pas tout a fait un nouveau venu dans le monde du theatre, car au temps de sa grandeur il s'etait plu a jouer le r61e de Mecene au royaume des comediens. Il y rentrait cette fois par la petite porte, la main dans celle de Regnard. En cette annde 1692, l'auteur des Folies amoureuses dcrivait encore pour les comediens italiens. Les Chinois, La Baguette de Vulcain, La Foire St Germain, et d'autres sortirent de leur fructueuse collaboration. La Foire St Ger- main eut tant de succes que les comediens fran9ais se crurent oblige's de lui opposer, sans grand succes, une piece du meme titre ecrite par Dancourt. En outre de la peinture tres animde d'une foire parisienne, la piece contient quelques parodies de fables ou de tragddies antiques fort amusantes. Les editeurs de Regnard y voient partout la main du maitre et font bon marche du talent de Dufresny. Pourtant dans l'originalitd des plaisanteries, dans l'inattendu des situations, on peut aisement reconnaitre la marque personnelle de l'auteur des Entretiens. Ne faut-il pas lui attribuer une boutade comme celle-ci: 'une femme, c'est un compose harmonique ou se trouve quelquefois bien des dis- sonances.' Du reste, avec L'Opera de Campagne et Les Contes de la Mere Loye, Dufresny saura atteindre le succes sans l'aide de Regnard. La plupart des pieces donn6es aux Italiens sont sans aucune valeur littdraire. Car on allait au ThEatre Italien comme nous allons aujour- d'hui au 'Palais Royal.' On allait la pour rire; et on oubliait a la porte les regles et les unites. Grace a la faveur royale, et a l'immunit6 qu'on accorde aux th6atres 'a c6t6,' les Italiens avaient joui d'une entiere inddpendance. C'est dans cette liberte, allant jusqu'a 'extreme licence, ou rien ne genait la fantaisie des auteurs, que les Regnard et les 344This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
IDOUARD FANNIERE Dufresny vinrent faire leurs premieres armes. Boileau, Brossette, d6clarait que depuis Moliere il n'y avait pas eu pieces au Th6Atre Fran9ais et qu'il fallait aller aux Italiens: avait de bonnes choses et de veritables plaisanteries-et du sel De fait les plus grosses saillies n'dtaient souvent que l'exagdration d'une observation juste. Tandis que la tragddie se meurt pAle imitation d'une imitation, la comedie renouvelle ses reprenant contact avec la vie, a travers la farce. Qui dira que la haute com4die doit aux pantalonnades des Italiens L'annee meme oiu il debutait aux Italiens, en 1692, Dufresny abordait seul la scene des comddiens fran9ais avec les cinq prose du Negligent. Le succes n'en fut que mediocre. I1 continuait cependant a cdrire des farces avec Regnard, lorsque brusquement collaboration prit fin comme tant d'autres, par une querelle. Le 16 d4cembre, 1696, Regnard donnait son Joueur aux Deux mois apres, sur le meme th4Atre, Dufresny faisait representer le Chevalier Joueur et dans un prologue il accuse Regnard de De son c6t6, dans sa preface, Regnard parle d'un 'plagiaire' qu'il de reproduire en prose sa com6die. Le poete Gacon en fit gramme qui se termine ainsi: Chacun vola son compagnon; Mais quiconque aujourd'hui voit l'un et l'autre ouvrage Dit que Regnard a l'avantage D'avoir ete le bon larron. En effet le public prit parti pour Regnard et la piece de Dufresny tomba sans appel. Le public avait raison, car le Joueur est bien sup6rieur au Chevalier Joueur, ouvrage curieux, plein de saveur mais hAtif et mal bati. Les deux compSres devaient pouvoir dessiner la physionomie d'un joueur: ils n'avaient qu'& s'observer mutuellement. C'est du reste un caractere qui semble banter Dufresny; il l'avait deja esquiss4 dans les Entretiens, il le reprendra en 1709 dans la Joueuse. A partir de 1696, Dufresny travaille seul pour le Th4Atre Franqais, qu'il ne cesse d'alimenter de ses comedies jusqu'a sa mort. La partie la plus durable de l'ceuvre de Dufresny c'est le Theatre joue par les com6diens frangais. Cherchons a y pen4trer et a ddmeler les impressions successives qu'il produira sur nous. D'abord notre curiosite est piqude, amusee: rien n'est epargne pour la tenir en 4veil. Notre auteur a l'esprit fin. II n'a pas cette gaite de Moliere, si mAle et si profonde Que lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer. 345This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Rivimre Dufresny Mais ce n'est pas davantage, cette fete perpgtuelle, ce feu d'artifice dont Beaumarchais 6blouira son auditoire: c'est une gaite assez nouvelle, une galte entre deux, subtile, pleine d'ing6niosite, d'imprevu, de res- sources neuves, une gait6 delicate qui fait sourire plut6t qu'elle ne fait rire. L'esprit y cr6pite, p6tille plut6t qu'il n'4clate. On le sent partout et il est presque insaisissable. II semble sortir naturellernent des caracteres et des situations. II pare le dialogue sans y ajouter de faux brillants. Mais surtout, et le s4vere La Harpe lui-meme, tout en reprochant a Dufresny de le prodiguer trop a tous ses personnages, le proclame hautement, c'est un esprit absolument original. On a trouv6 le style des comedies un peu sec. La faute en est peut-Stre moins a notre auteur qu'a son 6poque. L'impression de duretd qu'il peut donner est souvent due k un exces de precision. Mais c'est 1& le ddfaut de ses qualit&s. Sa prose est nerveuse, serree. Elle moule la penske comme un vetement bien fait (la pens6e, il est vrai, prend souvent une forme imprevue). Dufresny a l'honneur d'avoir 6tW un des premiers a combattre en faveur de la prose dans la haute comedie. Auparavant on exigeait qu'elle fft en vers; la poesie etait, si l'on peut dire, comme un habit de soir6e rendu de rigueur par le voisinage de la tragedie. Or la comedie devenait de plus en plus realiste, et Dufresny et Dancourt lui rendirent un grand service en la debarrassant d'un vetement trop roide. Les vers de Dufresny sont plus inegaux que sa prose. On y trouve quelques rares traces de l'influence de Regnard, des cascades de vocables sonores: Mais pendant quelque temps, agiote, grappille, Controle, taille, rogne, en plein pille et repille; A force d'encaisser, de compter, d'escompter, Tu pourras parvenir a te faire 6couter. (La Coquette du Village, I, 3.) Mais en general ses vers sont bien a lui. Il y en l'aisance et la tournure piquante meritent d'etre retenues. cette description de la jeunesse oh le pobte semble lui-mSme: J'admire la jeunesse et sa vivacite, Passant toujours de l'une a l'autre extremitr, De l'excessive crainte a l'esperance folle; Parlant, parlant, parlant, puis perdant la parole; Courant, courant, courant, puis s'arretant tout court, En un seul jour, aimant et perdant son amour, Pour un arnant nouveau le retrouvant ensuite; Voulant, ne voulant pas; sans regle, sans conduite, Sans arr6t, sans raison: que de defauts elle a, Cette jeunesse! -' On l'aime avec ces d6fauts-la. (La Rgconciliation normande.) 346This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
EDOUARD FANNItRE Le dialogue est vif, menu, un peu hachd peut-etre. Les repliques se succedent comme des parades d'escrime dans un cliquetis continuel qui tient en dveil l'attention. Damis (d la Presidente): Quand on a de l'esprit, on se tire d'affaire. La Presidente: L'on n'en a pas besoin quand on est innocent. Damis. I1 en faut pour le monde; il est si medisant! La Pres.: Je fermerai les yeux sur tout ce qui se passe, Mais vous m'accorderez une petite grace: Pour me la refuser vous 8tes trop sens6. Damtis: Je fermerai les yeux sur ce qui s'est passd, Mais vous m'accorderez une grace assez grande. La Pres.: Accordez-moi d'abord ce que je vous demande. (Le Mariage fait et rompu, III, 5.) On sait gr6 a l'auteur de ses trouvailles, qui chatouillent l'esprit, sans jamais s'gloigner du naturel. Le dialogue dans son ingdniositd rdpond absolument a l'invention. Ni Regnard ni Dancourt ne se preoccupes de renouveler le magasin d'intrigues de la comedie frangaise. Peu importe, au fond, la donnee d'une piece lorsque les caracteres modifieront l'action conlme chez Moliere. Mais le secret de son art semble perdu. Ce sont des 'trucs,' toujours les m6mes, que les autres emploient. Dufresny arrive, le sac plein d'iddes neuves. On a taxe d'incohdrence certaines de ses intrigues. Un tel d6faut peut paraitre surprenant chez un homme qui avait au supreme degr6 le genie de l'organisation artistique. Car tout se tient, et son habilite a composer des tableaux avec des d6coupages, b dessiner des jardins, h b&tir une intrigue, n'est-ce-pas cet instinct de l'artiste qui le guide dans l'arrangerent des parties ? L'instinct, chez Dufresny, n'etait pas modifi6 par l'dtude des regles. D'oVi une certaine irrdgularit4, et un peu de confusion qui trahissent le manque de travail. II n'a pas su ddduire patiemment les consequences de son id6e et faire difficilement des choses faciles. Il n'a pas vdcu avec son sujet pendant de longs jours. Une idde aussit6t con9ue est aussit6t not6e. Une seule comedie dchappe entierement k ce reproche, c'est un acte en prose dont la rdputation a et6 grande, qui a 6te traduit et joue en plusieurs langues: L'Esprit de contradiction. Mme Oronte est d'humeur contrariante. Sa volont4, comme le dit pittoresquement le jardinier Lucas, est du naturel des hiboux: elle ne va jamais de compagnie avec la volontd des autres. Elle s'est mis dans la t6te de renvoyer son jardinier. Elle le renvoie du reste tous les jours. C'est un besoin chronique. Mais cette fois, M. Oronte prend le parti de Lucas et c'est pour sa femme une raison de plus d'exiger son renvoi. Lucas connait sa maitresse. II est fin. II fait semblant d'etre enchant6 de partir. Toutefois pour plus de vraisemblance, 347This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny affecte de cacher poliment sa joie. Des lors les choses changent de face, et rien ne pourra empecher Mme Oronte de garder le jardinier a son service. C'est ainsi que l'auteur nous presente son heroine en une jolie scene d'exposition. Or M. Oronte veut marier sa fille An- gelique a un riche ndgociant de ses amis, Thibaudois-un gros rustaud qui a des bagues a tous les doigts et qui a la mauvaise habitude de tutoyer tout le monde. Angelique ne se sent pas beaucoup d'inclination pour ce butor, et naturellement elle aime le jeune et beau Valere. I1 s'agit pour les deux comperes Oronte et Thibaudois, de s'assurer du consentement de Mme Oronte, car comme dit Thibaudois: 'C'est une terrible femme que l'esprit de ta femme.' Si tout le monde est d'accord pour marier Angelique, Mme Oronte trouvera bien moyen de contredire. On a recours au malin jardinier: l'expedient qu'il imagine est simple: on dira que l'epoux choisi par M. Oronte est Valere, et Mme choisira immediatement Thibaudois. Les choses se passent comme on l'avait prevu. Mais on avait comptr sans Angelique. La jeune rusee fait parvenir a sa mere un billet dans lequel elle denonce la ruse de Lucas. Mme Oronte comprend et feint de se soumettre aux volontes de son mari. Oronte n'en revient pas: 'II faut etre bien malheureux, dit-il. La seule fois de sa vie qu'elle ne me contredit pas, c'est pour me contredire.' Sur ces entrefaites, Valere revient. En amoureux inquiet, comme tous les Valere, il prend au serieux les amabilites qu'Angelique prodigue a Thibaudois. Ce malentendu amene entre les amoureux une querelle dont Mme Oronte est temoin. Sur le champ elle decide de marier Valere et Angelique, puisqu'ils ne s'entendent plus. Ainsi elle fera piece a son mari et contredira tout le monde a la fois. La piece semble done terminie, lorsque reparait Lucas. II a flaire un complot qui derange le sien et menace de tout reveler. Tout est perdu! Heureusement Lucas est tres sensible aux arguments sonnants, et si Thibaudois est riche, ValBre est genereux. Lucas ne dira rien et le tour est joue. 'On aime a voir des caracteres soutenus, une intrigue nette et suivie, des situations qui surprennent, quoiqu'elles soient bien pre- parees, et de temps en temps quelque plaisanterie sans grossierete.' Voila l'ideal de la comedie, tel qu'il nous est presente dans le prologue du Double Veuvage. I1 ne s'agit donc pas seulement d'une trame ldgere et spirituelle; il faut des caracteres. Rien ne pique plus notre auteur que d'etre traite en homme simplement spirituel. Il s'en plaint dans une prefacel: 1 La Coquette du Village. 348This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
EDOUARD FANNIERE Un ami zele me dit: 'La piece est bonne, mais il y a des defauts.' contraire, la piece ne vaut rien,' dit un autre, 'mais il y a de jolies vous entends: vous faites ensuite l'eloge de quelque saillie brillante. reconnais; vous 8tes auteur, lons. Vadius. J'aperqois dans les docte censeur; il est de la clique d'Aristophane, il a l'air ennuye il sort de ma comedie; il me voit, il prend un autre visage et me ment: ' Je vous fdlicite, il y a de l'esprit dans tout ce que vous connais, masque; vous me vendez cher cet esprit-l1, quand vous a d'autres qu'h moi. Dufresny continue la comddie de mceurs. Si ses caracteres pas tous tres creuses, ils vivent pourtant. C'est un defile voici en tete, les amoureux, car en cela Dufresny n'a toutes ses comedies finissent par un mariage. C'est d'abord Angelique de l'Esprit de Contradiction, adroite, tranquille Elle oppose a sa mere une force d'inertie qui oblige la imaginer les rdponses de sa fille pour pouvoir les contredire. que tout le monde s'agite, elle tire tranquillement son epingle C'est elle qui mene l'action. Mais personne ne s'en doute pas plus les spectateurs que les autres personnages de la Voici la joyeuse Therese du Double Veuvage toujours riant, dansant. II est tout naturel qu'avec un caractere aussi tombee amoureuse d'un homme melancolique comme Dorante, d'une dglicatesse inquiete. Le rire de Therese le fache le voir fachd. Si elle est trop empressde, elle n'est pas sincere; tarde a venir, c'est qu'elle ne l'aime pas. Ce Dorante-la est cotes l'ancetre d'un personnage de Sheridan, le Faulkland croit trouver'something unkind in the violent, robust, unfeeling de sa maitresse. Ecoutons Dorante: 'Ravie de me voir! confonds point cette gaiet6 dissip6e avec le plaisir sensible que doit causer la vue de ce qu'on aime.' 'Si vous aimiez, verrait comme moi inquiete, agitde; et dans l'horreur d'une cruelle, languir, soupirer, gemir.' Dufresny reprend ce type un peu ind6cis dans le Valere fait et rompu. Valere est un reveur qui passe des heures perdus sur la mer. Nous sommes en 1720. On n'attend attitude avant Rousseau. C'est un chapitre d'avant-garde l'6tude du sentiment de la nature au xvIIIe si6cle. Le mieux venu de ces caracteres, c'est peut-etre la coquette du village. La jeune Lisette qui a neuf ans etait d6ja une coquette fieffde voit ses talents se ddvelopper prodigieusement grace aux legons d'une veuve experte en l'art de seduire. Elle a du reste soin de passer aux yeux de sa maltresse pour plus sotte qu'elle n'est; elle ne veut pas 349This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny exciter sa jalousie. En vraie fille de paysan, elle a un but pratique. Elle est aimee d'un jeune intendant, mais qu'est cela pour elle? il lui faut pour le moins un homme riche, sinon le seigneur du village lui-meme. Pour n'en manquer aucun, elle parvient a se faire aimer des trois a la fois. Lorsque son manege est d6couvert, elle se tire d'affaire avec une habilete surprenante et nouvelle. Cette jeune per- sonne qui elabore des plans machiav6liques, se decide brusquement, par a-coups. Elle n'en est que plus vraie. Son intelligence aigui par- viendrait h ses fins, sans un stratageme imagine par le jeune intendant qui la ramene au bon sens et punit cette Climene en sabots par oiu elle avait peche. Le pere de la coquette, le fermier Lucas, est une des meilleures figures de paysans qui soient au th6atre. Ce sont de reels paysans que Dufresny nous montre, et qui parlent leur jargon. On appelait cela des 'Dancourades,' parce que Dancourt avait ramene ce realisme sur la scene franqaise. Lucas a pris quarante billets de loterie. On lui fait croire qu'il a gagne le gros lot, et le voilk aussit6t fier et insolent, daignant dans sa bontd assurer son seigneur de sa protection. II ne reve plus qu'une chose: c'est d'aller a Paris. On sent en lui le d6sir de jouir et la haine de ses superieurs. Presque tous les personnages dpisodiques seraient a citer; tel est le couple amusant du President et de la Presidente dans le Mariage fait et rompu. Le mari marche derriere sa femme dont il admire et craint la volont6, tout en essayant piteusement de garder sa propre dignitd: Oui, ma femme, agissez seule, je vous l'ordonne. Tel est encore le personnage souvent cite de Glacignac, le froid gascon, pince sans rire; le meilleur gascon, dit La Harpe, qu'on ait mis au theatre. I1 faut encore nommer l'h6tesse a la langue bien pendue, bonne et autoritaire, disant a chacun son fait, quitte a arranger toujours les choses pour le mieux de chacun. Ces derniers personnages sont tires du Mariage fait et rompu qui avec la Reconciliation normande nous offre le plus grand nombre de scenes parfaites. Car il faut plut6t chercher les scenes que l'ensemble chez Dufresny. Dans ce cadre restreint il d4ploie toute son intelligence, toute sa connaissance des hommes. II 6vite avec grand soin tout ce qui peut ressembler a une psychologie conventionnelle, il nous fait sentir le contact avec la r6alit6. II en resulte une impression de grande fraicheur et d'ori- ginalite. Destouches avait senti en Dufresnv un rival redoutable. Ils 350This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
EDOUARD FANNItRE croyaient se rencontrer sur le meme terrain et, partant, se m6prisaient. Destouches refusait k Dufresny le bon sens, Dufresny pr4tendait que Destouches n'avait pas d'esprit. En r6alite ils ne se ressemblaient gubre et la difference de leur talent a ete mise au jour avec beaucoup de soin par D'Alembert dans son eloge de Destouches. On trouve chez Destouches la regularit6 du jardin frangais tandis que Dufresny a toute la fantaisie du parc anglais. Moins serieux que Destouches, plus solide que Dancourt, Dufresny se trouve, sur le meme plan, entre les deux. En profondeur il rejoint la com6die de Moliere a une com6die toute differente et qui se croit absolument originale, la com6die de Marivaux. Ce n'est pas la le moindre merite de l'auteur de L'Esprit de Contra- diction, et les historiens de Marivaux le lui ont &prement disput61. Pourquoi cette injustice, alors que Marivaux lui-meme, franc comme 1'etait Dufresny, prononce le nom de Dufresny avec deference ? Marivaux avait trouv6 en Dufresny un esprit alt&re d'independance, profondement original et fier de l'etre. Lorsque Dufresny avait debut6 au theatre, deux influences y dominaient; celle de Moliere, et celle de l'op6ra. Des sa premiere com6die, Le Negligent, Dufresny s'attaque d6liberement aux deux. I1 parodie l'opgra sur la scene des Italiens. 'Moliere, s'ecrie-t-il, Moliere a bien gat4 le th46tre. Si l'on donne dans son gout; bon, dit aussit6t le critique, cela est pille, c'est Moliere tout pur; s'en ecarte-t-on un peu: oh! ce n'est pas Moliere!' Marivaux dut savoir gr6 a Dufresny de ces paroles et tous deux se rencontrerent dans un irrespect, necessaire a la vie de la com4die. Mais il y eut d'autres points de contact. Cet esprit si original de Dufresny, cette galt6 qui provoque peu le rire 4clatant, n'est-ce pas un avant-gout de Marivaux ? Tous deux s'adressent plut6t aux delicats. Il y a aussi chez Dufresny une pointe de romanesque et un certain tour precieux qui contrastent singulikrement avec le r6alisme de Dancourt ou la folle gaite de Regnard. II y a dans l'analyse des sentiments de ses personnages, des nuances qui echappent au regard, une subtilite toute nouvelle. Il y a enfin dans son dialogue un peu de recherche mle de beaucoup de naturel, un certain besoin de ndologisme, et, il faut l'avouer, un peu de finasserie et d'affectation. N'est-ce pas la ce qu'on trouvera dans le marivaudage? II ne faudrait pas dire que Dufresny pAt etre mis k c6t6 de Marivaux, mais bien plut6t qu'il a l'honneur au XVIIe si6cle d'annoncer un des auteurs qu'on s'accorde a trouver les plus heureusement originaux. 1 'Les contemporains de Marivaux lui faisaient trop d'honneur en le comparant volontiers i Marivaux.' Cf. Larroumet, Marivaux. 351This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny Il suffit pour s'en rendre compte de lire les Scenes v et xIx de L'Esprit de Contradiction. Les contemporains, eux, ne s'y tromperent pas, car un journal critiquel jugea ainsi la Vie de Marianne a son apparition: 'Si le nom de M. de Marivaux ne paraissait pas au-devant de ces Memoires, on les prendraient pour un ouvrage posthume de Dufresny. C'est la meme maniere de conter, vive, ldgere, courte et gaie; des expressions employdes d'une maniere nouvelle, mais agreable; le meme art d'amener la morale et de la faire gouter; des r4flexions justes et fines sur les mceurs du siecle, des portraits bien frapp6s.' Style personnel et piquant, observations fines et justes, quelque chose du marivaudage: Voilh bien ce qu'on trouve chez Dufresny, quinze ans avant Marivaux. I1 faut donc redonner au nom de Dufresny la place qu'il doit occuper dans l'histoire de la litt6rature: c'est un anneau necessaire de la chaine qui relie Moliere a Marivaux. Peut-6tre alors le relira-t-on. Piqu6, etonne par l'allure originale de l'homme et de son oeuvre, on regardera cette oeuvre de plus pres. On savourera comme ils le m6ritent, la verve de son style, la verit4 et l'impr6vu de ses observations, la richesse et l'ing4nuit4 de ses idees dramatiques. On verra que si dans sa vie, comme dans son ceuvre, il a manqu4 de cette volont6 patiente qui couve, regle, cordonne, organise, il avait en lui l'etoffe d'un excellent ecrivain. Et cela vaut bien qu'on ne l'oublie pas tout a fait. DDOUARD FANNIIRE. OXFORD. On trouvera ci-contre une bibliographie tr6s succincte des ceuvres de Dufresny: CEuvres, recueillies par d'Alen9on, Paris, Briasson, 1731 (6 vol. in-12). [Cette edition, reimprim6e en 1747, est la seule a peu pr6s complete que nous ayons des oeuvres de Dufresny. Neanmoins elle ne contient pas les pieces ecrites pour le th6atre italien; on les trouvera dans le Thedtre Italien de Gherardi.] (Euvres, publi6es par Barrois l'atin, Paris, 1779 (4 vol. in-12). (Euvres choisies de Dufresny (pr6ce'des d'une notice sur sa vie par Auger), F. Didot, Paris, 1801. Le tome II des 'Chefs-d'oeuvre des Auteurs comiques,' F. Didot, Paris, 1879, contient quatre des plus importantes pieces de Dufresny: L'esprit de contradiction-Le double veuvage-La coquette du village-Le mariage fait et rompu. Th6atre choisi publi6 par G. d'Heylli, Paris, 1882, et pr6cedd d'une introduction sur la vie et l'ceuvre de l'auteur. 1 Le Journal litteraire de la Haye (t. xxii). 352This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
]~DOUARD FANNItERE 353
Gherardi, Th'&tre italien, Tome 6, Paris, 1741, 80.
Entretiens on amusements serieux et comiques, Paris, 1699.
Les m6mes, edite' par D. Jouaust, Paris, 1869, in-16. [RWimpression de 1'6dition
publiee h Amsterdam chez E. Roger, en 1705.]
Les memes, edition accompagn$e d'une traduction anglaise, la Haye, 1719.
Le Mercure Galant, de 1710 ' 1715.
(Pour plus amples details, cf. Gu6rard, La France litt6raire.)
Sur Dufresny, cf.:
Les frbres Parfaict, Histoire du The'Atre Frangais (en particulier le tome xv,
p. 14).
La Harpe, Cours de Litterature.
D'Alembert, Eloge de Destouches.
C. Lenient, La Com'die en France an XvIIIe sibcle, Paris, Hachette, 1888 (t. I,
p. 100).
J. Lemaltre, La Com6die aprbs Molibre et le The&tre de Dancourt.
Petit de Julleville, Histoire de la Litt6rature Frangaise, vi, pp. 564 if.
Lintilhac, Le Th6fitre en France, vol. 4.
I. F.
Charles Rivizee Dufresny honorifique, et c'est plus tard, en 1700 seulement, que les travaux de Dufresny lui vaudront le poste de 'dessinateur des jardins du roi.' Le souverain qui avait su, avec une merveilleuse perspicacite, deviner les aptitudes de ses serviteurs, avait-il entrevu le genie de son cousin pour l'horticulture ? On peut soupconner Dufresny de l'y avoir aide; il n'etait pas homme a se laisser dans l'ombre. Voici donc notre homme marie, riche, en faveur a la cour, en possession d'emplois honorables; il semble qu'il dut etre heureux. Mais l'instabilite de son humeur et une malheureuse passion pour le jeu ne le laisserent pas gofiter longtemps un bonheur tranquille. La dot royale fut vite dissipde, 'Tontine' en vit la majeure part. Sur ces folies le roi fernma les yeux; il sut etre grand dans sa bonte; Dufresny re9ut le privilege d'une manufacture de glaces. Le privilege re;u fut bient6t troque contre de beaux ecus sonnants et bient6t notre poete se trouva pauvre comme devant. II semble que le roi l'ait voulu sauver alors malgre lui-meme: on renouvela le privilege de la manufacture de glace, a condition que les entrepreneurs feraient au titulaire une pension de 300 livres. Dufresny, presse de dettes, les tint quittes de la rente pour une partie du capital. Louis XIV dut alors declarer qu'il n'etait pas assez puissant pour enrichir M. Dufresny ! Le joueur avait lasse la patience royale il dut bien travailler, et il chercha a tirer parti de talents qu'il avait jusque-la gaspilles sans but. C'est a cette heureuse risere qu'il doit de s'etre revele a lui-memne et au monde comme auteur dramatique. Vers cette epoque il se remaria. Son premier mariage n'avait guere 6te heureux: il a pris soin de nous le dire dans une chanson. De sa premiere femme nous ne savons rien, sinon que c'etait une petite bourgeoise aisee du Faubourg Saint-Antoine. Elle y possedait un jardin qui fut bient6t bouleverse de fond en comble et replante par son mari. Deux fils naquirent-pour notre malheur-de cette union; pour notre malheur, car pris de scrupules excessifs ces deux fils reparaitront pour exiger de leur pere mourant qu'il brule ses ecrits non publiesl. L'histoire de son second mariage est a la fois trop et trop pen connue. C'est une assez platte aventure sur laquelle on n'insisterait pas si elle n'avait e unne reelle influence sur l'ceuvre de notre auteur. La legende s'en est emparee. Lesage l'a reprise pour la mettre dans la Ils pousseront m6me le z6le jusqu'h rdclamer a la Com6die Francaise les mannscrits de quatre com6dies qui attendaient dans les archives leur tour de representation. Le secrtiret re pondit que les manuscrits etaient tgares et introuvables. Malgre cette sage prdcaution ils ne nous sont pas parvenus, car un iucendie accomplit l'ceuvre de destiuction rcvee par les fils du poiete. 336This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
1DOUARD FANNIERE bouche de son Diable Boiteux'. A bout de ressources payer sa blanchisseuse (qui etait jeune et jolie, et assez riche), trouv4 un moyen d'acquitter ses dettes...en l'epousant avec son sarcasme habituel, elle et ses ducats). Plus tard Banville reprendra le sujet dans un petit Le Cozsin du Roi, qu'il fit r4presenter k l'Od6on en 1857 avec Philoxene Boyer. On pourrait bien appeler cet acte: de Dufresny. Entre le vieux gar9on machiavdlique de jardinier-poete de Banville, le romantisme a passe. II Cousin du Roi du Gringoire avec quelques plumes arrach6es au panache de Cyrano. I1 est ce boheme 61egant, et sentimental, que revaient les 'Jeune-France.' La blanchisseuse, fraiche Angelique, est depuis son enfance amoureuse du poete a l'pouser lorsqu'il la sait riche. Mais voici qu'apparait machina, le grand Roi dont la liberalite enrichit le parent permet au mariage de s'accomplir. I1 n'est pas deraisonnable de croire qu' 'Ang6lique' penchant pour le poete. Elle m6ritait en tout cas l'honneur fait; elle fit preuve des plus hautes qualites d'intelligence en se faisant aimer et respecter d'un mari comme Dufresny, vivant, en le laissant inconsolable apres sa mort. Elle fit retenir a la maison ce coureur de brelans, et plus encore, lui qu'il travaillat. En cela, elle m4rite notre reconnaissance: devons-nous pas quelques-unes des meilleures pieces de Dufresny? Apres la mort d' 'Angelique,' Dufresny retomba dans boheme, habitant a la fois quatre logis en des quartiers diff4rents kchapper aux visites importunes, essayant de regagner tables de jeu sa fortune disparue. Mais il 4tait n4 sous etoile et son esprit le tira momentanement d'embarras. alors d'4tablir une banque nationale par le systeme de Law. d'enrichissements fabuleux et rapides. Dufresny envoya un billet ainsi con9u: 'Pour votre gloire, Monseigneur, Dufresny dans son excessive pauvret6, afin qu'il reste au homme dans une situation qui fasse souvenir que tout le aussi pauvre que Dufresny avant que vous y eussiez mis Le regent, qui se connaissait en esprit, ecrivit 'n4ant' cette singuli6re requete et donna l'ordre h Law de compter solliciteur. Avec cette somme, Dufresny, que la misere avait hata de faire batir une maison. C'est dans sa 'maison de Pline,' 1 Livre X. 337 22 M. L. R. VI.This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny comme il l'appelait, qu'il mourut en 1724, plein de repentir et de bons sentiments. Une vie si peu edifiante, et dont nous connaissons si bien toutes les tares, ne pouvait manquer de laisser sur la memoire de Dufresny une teinte sombre aux yeux de la posterite. Et pourtant, pas plus que La Fontaine, les contemporains ne semblent avoir juge s4verement ce joyeux compagnon dont l'amabilit4 enjouge, la franchise, la delicatesse d'esprit les charmaient malgre eux. Ils auraient volontiers souscrit k ces vers de Banville: Beau joueur, grand par 1'ame et par la bourse mince, I1 a le sort d'un gueux et la fierte d'un prince. II demeura independant et fier, dans sa vie comme dans son art, malgre l'empressement avec lequel il ramassait les miettes de la table du grand Roi. Le fait etait commun a son epoque et personne ne voyait de honte a etre l'oblige du grand dispensateur de tous les biens. En morale, il avait les meilleures dispositions du monde et pouvait precher la vertu, tout aussi bien qu'un autre, mais comme le poete latin, il voyait les meilleures choses et il suivait les pires. Toute sa vie il fut l'enfant gate qu'une situation privilegiee a mis hors de la regle commune et qui jamais n'apprit a resister a un desir, a un caprice. La vie lui semblait comme un chemin sans but dont il cueillit en passant toutes les fleurs. Tout en lui trahit une telle insouciance, on pourrait dire une telle inconscience, qu'on ne saurait lui en vouloir. Il ressemble aux jolis aventuriers, heros des romans et des comedies de son temps, dont l'Mlegante desinvolture, la naive perversite et l'esprit seduisant entrainent les cceurs malgre Ia raison. Un tableau de Coypel nous le montre souriant sous sa grande perruque: l'eil est vif, un peu moqueur, le regard tres franc. La bouche plissee et malicieuse est surmont4e d'un nez royal. Sa figure un peu pleine se termine par un menton de satirique qui rappelle celui de Boileau. L'expression de la physionomie est a la fois tres sympathique et tres spirituelle. En face de cet aimable epicurien, on comprend mieux sa reponse a un ami qui le consolait de sa detresse par le dicton populaire: 'Non, repliqua-t-il, non, pauvrete n'est pas vice...c'est bien pis!' I1 est possible, pour les caracteres faibles, de naitre trop bien douds et de faire mentir le prcverbe: rien ne leur nuit plus que l'abondance de biens. Dufresny avait des dispositions marquees pour tous les arts. Sachant tout, sans avoir jamais rien appris, il composait toujours les airs de ses chansons. II les faisait noter par son ami Grandval, car il 338This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
EDOUARD FANNIERE eut ete incapable d'4crire une note de musique. Un assez nombre de ces chansons nous sont parvenues, soit intercalees Mercure Galant, soit publiees a la suite des com6dies auxquelles appartiennent. Elles sont bien 'de l'homme meme.' Le rythme net, le dessin un peu desordonne, l'inspiration presque toujours et originale. Comme il n'avait pas plus appris a dessiner qu'a composer, il imagina un moyen de r6aliser ses combinaisons artistiques: il decoupait dans des estampes des personnages qu'il arrangeait ensuite au gre de son caprice. Les contemporains ont et6 frappes des resultats extra- ordinaires de fantaisie et de verite qu'il obtenait ainsi. Mais c'est vers une autre region que devaient se porter avant tout ses efforts artistiques. Au moment oii Louis XIV, emerveille et choque de la magnificence des jardins de Fouquet h Vaux, voulut creer a Versailles des jardins dignes par leurs proportions et leur beaute du palais qu'ils devaient entourer, Dufresny avait soumis au roi quelques dessins de sa composition. Le monarque avait reve grand, mais son cousin avait imagine plus grand encore. La nouveaute, le gofut de ces dessins s6duisirent le roi et ce fut, dit-on, faute d'argent qu'ils ne furent pas ex6cutes. Peut-etre aussi n'etaient-ils pas assez classiques. Dufresny regut, en compensation, le titre de 'dessinateur des jardins du Roi.' On mit en outre k sa disposition dans le bois de Vincennes un coin de terrain, qu'il put ddfoncer, planter et replanter tout a son aise. Ce fit bient6t un but de promenade pour les Parisiens. Plus d'un tranquille bourgeois, ami de l'ordre et du cordeau, en allant un beau dimanche avec sa famille voir le jardin de M. Dufresny, dut ouvrir des yeux effar6s devant l'imprevu du vallonnement et la bizarrerie du dessin. Mais la foule parisienne comprit et s'associa avec le pokte jardinier contre la froideur et la correction des jardins officiels de l'epoque. Dufresny fuit vite c6lebre; on l'opposa meme a Le N6tre qui triomphait alors a Versailles. La, l'esprit classique trouve son expression jusque dans la coupe m8me des arbres. La nature y est soumise aux exigences de la raison humaine. A une epoque oal rien n'interesse l'homme en dehors de l'homme m6me, l'esprit humain cherche a retrouver jusque dans les bosquets et les gazons son besoin d'alignement et de symdtrie. On se rappelle la description qu'en donne Gautier: 'Un art magnifique, grandiose, solennel, partout du marbre, du bronze, des Neptunes, des Tritons, des nymphes, des ifs en quenouilles, des buis en pot-au-feu,. tout ce qu'on peut imaginer de plus noble, de plus riche, de plus coitteux, de plus impossible: mais au bout d'une heure ou deux de 22-2 339This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny promenade, vous sentez l'ennui vous tomber sur le dos en pluie fine avec la rosee des jets d'eau. Vous vous prenez malgre vons a desirer quelque petit coin de paysage agreste.' II dut y avoir quelque chose de semblable dans l'impression que Dufresny avait des jardins de l'epoque, et il chercha le paysage agreste. De meme que 80 ans plus tot Bacon s'etait insurg6 contre la regularit6 des jardins de Hampton Court, Dufresny se revolte contre la symetrie des jardins frangais. Les ecrivains anglais les plus classiques, Addison et Pope; condamnaient le jardin de la Renaissance. Dufresny, grand ennemi des regles et des conventions, veut imiter la nature dans ses formes capricieuses. Un parc accidente avec de grands arbres qui poussent ici et la en toute robustesse, en toute liberte; de frais gazons aux bords irr6guliers, au milieu desquelles serpente un gracieux ruisseau, en un mot, c'est le parc anglais qu'il lui faut. Est-ce de sa propre imagination que Dufresny a tire ses reformes ? Nous n'avons nul moyen de nous en assurer. S'il ne le connaissait, il etait du moins digne de connaitre le genie anglais; ce genie qui, selon Voltaire, ressemble a un arbre touffu plant4 par la nature, jetant au hasard mille rameaux et croissant inegalement avec force-et qui meurt si on veut forcer sa nature et le tailler en arbre de Marly. Dufresny fut ecrivain comme il fut jardinier; il echappa aux regles et se refusa d'entrer dans aucune categorie reconnue. I1 voulut 4crire quand bon lui semblait et sans contrainte. Or malgr4 sa paresse, son ceuvre est assez considerable. Elle comprend un petit opuscule: les Entretiens serieux et comiques; des contes, essais, dissertations pour la plupart ecrit pour le Mercure Galant ainsi que bon nombre de chansons; des farces et une vingtaine de comedies, dont les plus interessantes sont L'Esprit de contradiction (1700), Le double Veuvage (1702), La Coquette du Village (1715), La Rgconciliation normande (1719), Le Mariage fait et rompu (1721). A cela il faut ajouter une suite des Entretiens et quelques comedies sacrifiees aux scrupules de ses fils ou devorees par l'incendie. Les oeuvres qui restent remplissent 6 volumes de l'6dition de 1731, reimprimee en 1747. La rarete, pour ne pas dire l'absence d'editions plus recentes, est la meilleure preuve du dedain oiu a ete tenue sa memoire. Jusqu'a quel point un tel dedain est-il justifie et le nom de Dufresny merite-t-il d'etre sorti de la demi-obscurite oiu il est reste enseveli ? C'est ce qu'il nous reste a examiner. 'Dufresny n'a pas eu cette bonne fortune de rester populaire et joue. Son nom vit encore; les titres de ses com6dies demeurent; de 340This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
IDOUARD FANNIiRE rares lettrds en ont lu quelques-unes, et c'est tout. C'est peut-etre trop peu.' C'est ainsi que s'exprime un des historiens les plus autorisds de notre litterature dramatique1. C'est & peu pros ainsi que s'ex- priment tous ceux qu'une heureuse curiosit6 a pouss4s a lire son th&atre et qui ont eu la surprise d'en d4couvrir pour eux-memes les precieuses qualitds. D'ou vient done cet oubli 6trange et tel qu'un des manuels les plus complets et qui ont le plus fait pour repandre la connaissance de la litterature frangaise, ne mentionne meme pas le nom de Dufresny au chapitre du theatre ? L'injustice peut etre expliquee, sinon justifiee. Une premiere raison vient sans doute de l'excentricite meme de sa vie. I1 est reste dans la memoire des hommes le poete-jardinier, cousin de Louis XIV, boheme funambule dont on se rappelle la vie accidentee sans jamais lire les ceuvres. Mais ses ceuvres meme, il faut l'avouer, nous four- niront des raisons plus solides. Ses comedies sont brillantes d'esprit: on peut etre trop spirituel. Rien ne lui echappe; son ceil subtil aper?oit mille rapports ing6nieux et inattendus entre les choses, mille nuances a peine perceptibles dans les sentiments; ces rapports, ces nuances, il cherche a les traduire avec finesse dans son theatre. C'est ce qui produit a la lecture de ses pieces un plaisir delicat d'une nature toute particuliere; mais c'est aussi ce qui les empechera de reussir aupres du grand public. D'Alemlbert l'a dit; le public ne prit plaisir a ses finesses que lorsqu'il en cut ete averti par les connaisseurs. Bon nombre de plaisanteries ne passaient pas la rampe. Ceci pourtant ne suffirait pas a expliquer le dedain des lettres si Dufresny n'avait laisse que des ceuvres bien faites. Malheureusement notre auteur porte avec lui le chatiment de son incurable paresse. Il n'a pas pris la peine de faire valoir les id6es neuves et fructueuses qu'il apportait a la scene. Ses intrigues, tout ingenieuses qu'elles soient, restent parfois incoherentes, faute de travail. La seule comedie vraiment parfaite que nous ayons de lui est une comndie en un acte. Ses dernieres oeuvres donnent l'impression d'un auteur jeune et man- quant d'experience. Selon le mot de Petit de Julleville: 'jusqu'a 73 ans, il a donn6 des promesses brillantes.' Devant ce genie reste, pour ainsi dire, 'en friche' on se prend a regretter qu'il n'eut point trouve un collaborateur honnete autant qu'adroit. Sa brouille avec Regnard est encore une des raisons qui nuisirent a sa popularitY; il eut le tort de s'opposer t un auteur glorieux inconteste, il commit la 1 H. Lion, dans I'Histoire de la litterature francaise de Petit de Julleville. 341This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny maladresse d'obliger le public a comparer une ceuvre polie et bien faite avec une comedie, pelt-etre plus originale, mais d'execution fort inf6rieure et negligee. Dufresny eut le sort des inventeurs. II manquait de methode, d'autres vinrent qui surent tirer profit et gloire de ses idWes: bonne raison pour tenir dans l'ombre le nom d'un confrere dont ils etaient secretement les obliges. Quant a ceux qui n'avaient pas le meme besoin de le tenir k l'ecart, puisqu'ils ne lui devaient rien, ils se contenterent de repeter les affirmations arbitraires et injustes des freres Parfaict dans leur Histoire du ThAdtre Franfais, jugeant, sans les avoir lues, les conledies de Dufresny 'fort au-dessous de celles de Dancourt' pour la conduite de l'intrigue et l'entente de la scene1. Seuls quelques historiens plus exacts2 ont essaye de redonner a Du- fresny et sa physionomie reelle et la place qu'il doit occuper dans l'histoire du theatre fran9ais-entre Moliere et Marivaux. Parnii les ouvrages de Dufresny, autres que ses comedies, les Entretiens Serieux et Comiqites attirent notre attention par leur titre un peu inquietant et piquant, et l'allure degagee de leur preface. Des les premieres pages nous savons que nous avons affaire a un homme d'esprit. Cet esprit est tout penetre de raison: 'Je me mets au-dessus de tout, nous dit-il en effet, excepte du bon sens.' Et plus tard il le repetera d'une fa?on plus mordante: 'Je n'affecte jamais d'etre singulier, et le bon sens seul m'eloigne ici de l'usage ordinaire.' Cependant il y aura moyen d'etre original et neuf sans jamais s'ecarter de la nature. C'est a trouver ce moyen que Dufresny s'est applique. Les Entretiens nous en convainquent bient6t. Le livre se compose d'une s4rie d'observations sur les ioeurs contemporaines. IA, comme dans Les CaractOres de La Bruyere auxquels les Entretiens peuvent servir de complement, l'auteur rend au public ce qu'il lui a prete. II repond au savant qui lui recommande l'imitation des anciens: 'Je vous entends, il faut piller; mais je ne pillerai ni dans les Livres anciens, ni dans les Livres modernes; je ne veux piller que dans le Livre du monde.' La comme dans Les Caracteres quelque chose annonce le xvIIle siecle. On commence a s'interesser aux hommes plut6t qu'i l'homme. Les Onuphres remplacent Tartufe: il n'y a plus d'avare mais des 1 I1 est certain que les comedies de Dufresny n'ont pas l'interAt documentaire de celles du 'Premier des Vaudevillistes.' C'est en grande partie la valeur 'numismatique' des pieces de Dancourt qui lui a assure une gloire plus durable. 2 En particulier M. H. Lion (Petit de Julleville); M. Lintilhac, Histoire du Thdatre en France, vol. iv. 342This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
EDOUARD FANNIERE avares. Ce sont des silhouettes assez pr4cises que crayonne Mais comment les fera-t-il defiler devant nos yeux ? Pas de tableaux comme chez La Bruyere, avec du vide entre il faut relier entre eux ces amusements. Et Dufresny proced6 in6dit: il fera venir un Siamois a Paris. Tout sera et nouveau pour cet habitant d'un autre monde. Ainsi pliquees et excusees les remarques les plus malicieusement la societ6 contemporaine. L'idee est aujourd'hui connue celle des Lettres Persanes. II est curieux que Montesquieu, cacher son emprunt h personne (car les Entretiens 4taient les mains a son epoque), n'ait meme pas salu6 Dufresny dans Notre Siamois done, est effare du brouhaha des rues encore plus de l'animation des Parisiens. Le Persan de Montesquieu s'en souviendra. Mais le Siamois et lui ne vont pas endroits. Dufresny mene son h6ros B l'op4ra, puisque c'est De la il part en excursion pour le pays de mariage. Nous alors tout etonn6s de constater que la carte du Tendre de guide aux jeunes romanesques. Boileau vieilli n'a plus force de brandir sa fourche a l'entr4e de la chambre du goQft redditions de la Calprenede se nultiplient. Passons avec a 'Universit6 pour laquelle il n'a pas le plus grand respect. partage dejA la defiance du xvIJIe siecle pour la mdtaphysique. loin nous tombons au milieu des medecins, auxquels il est de d4cocher quelques epigrammes. Moliere ne les a pas mort sans eux. Mais continuons notre voyage: nous voici dans un cercle bourgeois, 'assembl4e grave et mal assise sur de petits tabourets arranges rond; ou toutes les femmes parlent et pas une n'4coute, ou on raisonne sur rien, ou on d4cide de tout.' On y rencontre le magistrat dogma- tisant, le vaniteux qui sourit sans les comprendre aux 6pigrammes dont il est l'objet, et l'esprit de travers qui les prend pour lui et quitte brusquement la compagnie. Voici des personnages que nous retrouverons dans les com4dies: la joueuse acharnke, le faux sincere fou de probit4, le nouveau riche vaniteux et maladroit. Tous ces gens Ih vivent, s'agitent, jouent devant nous le drame ou la comedie de leurs passions. Si la peinture en reste infErieure a celle des Lettres Persanes, elle occupe h c6t6 d'elle un rang tres honorable. On peut y glaner traits, des observations dignes de La Bruyere. Telle est cette remarque que Dufresny avait faite avant M. Perrichon: 'Nous n'aimons gubre ceux a qui nous devons; nous aimons mieux ceux qui nous doivent.' 343This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny Dans ce petit livre l'auteur a essaye d'etudier les hommes, mais il ddsespere d'y atteindre, 'car, dit-il, la vie est trop courte pour connaitre un seul homme.' I1 s'y essaya de nouveau dans les feuilles du Mercure Galant, le futur Mercure de France, dont il requt le privilege aprbs la mort de son fondateur Viz6 et qu'il dirigea pendant cinq ans, de 1710 a 1715, jusqu'a la mort de sa deuxieme femme. Ce journal, le plus ancien en France apres la Gazette de Th6ophraste Renaudot, -tait trbs lu a cette dpoque; Dufresny y publia les articles les plus divers, depuis des contes arabes, un parallele d'Homere et de Rabelais, des expdriences de physique, jusqu'a des chansons a siffler. Un certain nombre de ces articles, dont quelques-uns sont du meilleur Dufresny, ont ete compris dans l'edition complete des ses oeuvres. Dufresny n'aborda la comedie qu'a l'age de 44 ans. II n'etait pas tout a fait un nouveau venu dans le monde du theatre, car au temps de sa grandeur il s'etait plu a jouer le r61e de Mecene au royaume des comediens. Il y rentrait cette fois par la petite porte, la main dans celle de Regnard. En cette annde 1692, l'auteur des Folies amoureuses dcrivait encore pour les comediens italiens. Les Chinois, La Baguette de Vulcain, La Foire St Germain, et d'autres sortirent de leur fructueuse collaboration. La Foire St Ger- main eut tant de succes que les comediens fran9ais se crurent oblige's de lui opposer, sans grand succes, une piece du meme titre ecrite par Dancourt. En outre de la peinture tres animde d'une foire parisienne, la piece contient quelques parodies de fables ou de tragddies antiques fort amusantes. Les editeurs de Regnard y voient partout la main du maitre et font bon marche du talent de Dufresny. Pourtant dans l'originalitd des plaisanteries, dans l'inattendu des situations, on peut aisement reconnaitre la marque personnelle de l'auteur des Entretiens. Ne faut-il pas lui attribuer une boutade comme celle-ci: 'une femme, c'est un compose harmonique ou se trouve quelquefois bien des dis- sonances.' Du reste, avec L'Opera de Campagne et Les Contes de la Mere Loye, Dufresny saura atteindre le succes sans l'aide de Regnard. La plupart des pieces donn6es aux Italiens sont sans aucune valeur littdraire. Car on allait au ThEatre Italien comme nous allons aujour- d'hui au 'Palais Royal.' On allait la pour rire; et on oubliait a la porte les regles et les unites. Grace a la faveur royale, et a l'immunit6 qu'on accorde aux th6atres 'a c6t6,' les Italiens avaient joui d'une entiere inddpendance. C'est dans cette liberte, allant jusqu'a 'extreme licence, ou rien ne genait la fantaisie des auteurs, que les Regnard et les 344This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
IDOUARD FANNIERE Dufresny vinrent faire leurs premieres armes. Boileau, Brossette, d6clarait que depuis Moliere il n'y avait pas eu pieces au Th6Atre Fran9ais et qu'il fallait aller aux Italiens: avait de bonnes choses et de veritables plaisanteries-et du sel De fait les plus grosses saillies n'dtaient souvent que l'exagdration d'une observation juste. Tandis que la tragddie se meurt pAle imitation d'une imitation, la comedie renouvelle ses reprenant contact avec la vie, a travers la farce. Qui dira que la haute com4die doit aux pantalonnades des Italiens L'annee meme oiu il debutait aux Italiens, en 1692, Dufresny abordait seul la scene des comddiens fran9ais avec les cinq prose du Negligent. Le succes n'en fut que mediocre. I1 continuait cependant a cdrire des farces avec Regnard, lorsque brusquement collaboration prit fin comme tant d'autres, par une querelle. Le 16 d4cembre, 1696, Regnard donnait son Joueur aux Deux mois apres, sur le meme th4Atre, Dufresny faisait representer le Chevalier Joueur et dans un prologue il accuse Regnard de De son c6t6, dans sa preface, Regnard parle d'un 'plagiaire' qu'il de reproduire en prose sa com6die. Le poete Gacon en fit gramme qui se termine ainsi: Chacun vola son compagnon; Mais quiconque aujourd'hui voit l'un et l'autre ouvrage Dit que Regnard a l'avantage D'avoir ete le bon larron. En effet le public prit parti pour Regnard et la piece de Dufresny tomba sans appel. Le public avait raison, car le Joueur est bien sup6rieur au Chevalier Joueur, ouvrage curieux, plein de saveur mais hAtif et mal bati. Les deux compSres devaient pouvoir dessiner la physionomie d'un joueur: ils n'avaient qu'& s'observer mutuellement. C'est du reste un caractere qui semble banter Dufresny; il l'avait deja esquiss4 dans les Entretiens, il le reprendra en 1709 dans la Joueuse. A partir de 1696, Dufresny travaille seul pour le Th4Atre Franqais, qu'il ne cesse d'alimenter de ses comedies jusqu'a sa mort. La partie la plus durable de l'ceuvre de Dufresny c'est le Theatre joue par les com6diens frangais. Cherchons a y pen4trer et a ddmeler les impressions successives qu'il produira sur nous. D'abord notre curiosite est piqude, amusee: rien n'est epargne pour la tenir en 4veil. Notre auteur a l'esprit fin. II n'a pas cette gaite de Moliere, si mAle et si profonde Que lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer. 345This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Rivimre Dufresny Mais ce n'est pas davantage, cette fete perpgtuelle, ce feu d'artifice dont Beaumarchais 6blouira son auditoire: c'est une gaite assez nouvelle, une galte entre deux, subtile, pleine d'ing6niosite, d'imprevu, de res- sources neuves, une gait6 delicate qui fait sourire plut6t qu'elle ne fait rire. L'esprit y cr6pite, p6tille plut6t qu'il n'4clate. On le sent partout et il est presque insaisissable. II semble sortir naturellernent des caracteres et des situations. II pare le dialogue sans y ajouter de faux brillants. Mais surtout, et le s4vere La Harpe lui-meme, tout en reprochant a Dufresny de le prodiguer trop a tous ses personnages, le proclame hautement, c'est un esprit absolument original. On a trouv6 le style des comedies un peu sec. La faute en est peut-Stre moins a notre auteur qu'a son 6poque. L'impression de duretd qu'il peut donner est souvent due k un exces de precision. Mais c'est 1& le ddfaut de ses qualit&s. Sa prose est nerveuse, serree. Elle moule la penske comme un vetement bien fait (la pens6e, il est vrai, prend souvent une forme imprevue). Dufresny a l'honneur d'avoir 6tW un des premiers a combattre en faveur de la prose dans la haute comedie. Auparavant on exigeait qu'elle fft en vers; la poesie etait, si l'on peut dire, comme un habit de soir6e rendu de rigueur par le voisinage de la tragedie. Or la comedie devenait de plus en plus realiste, et Dufresny et Dancourt lui rendirent un grand service en la debarrassant d'un vetement trop roide. Les vers de Dufresny sont plus inegaux que sa prose. On y trouve quelques rares traces de l'influence de Regnard, des cascades de vocables sonores: Mais pendant quelque temps, agiote, grappille, Controle, taille, rogne, en plein pille et repille; A force d'encaisser, de compter, d'escompter, Tu pourras parvenir a te faire 6couter. (La Coquette du Village, I, 3.) Mais en general ses vers sont bien a lui. Il y en l'aisance et la tournure piquante meritent d'etre retenues. cette description de la jeunesse oh le pobte semble lui-mSme: J'admire la jeunesse et sa vivacite, Passant toujours de l'une a l'autre extremitr, De l'excessive crainte a l'esperance folle; Parlant, parlant, parlant, puis perdant la parole; Courant, courant, courant, puis s'arretant tout court, En un seul jour, aimant et perdant son amour, Pour un arnant nouveau le retrouvant ensuite; Voulant, ne voulant pas; sans regle, sans conduite, Sans arr6t, sans raison: que de defauts elle a, Cette jeunesse! -' On l'aime avec ces d6fauts-la. (La Rgconciliation normande.) 346This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
EDOUARD FANNItRE Le dialogue est vif, menu, un peu hachd peut-etre. Les repliques se succedent comme des parades d'escrime dans un cliquetis continuel qui tient en dveil l'attention. Damis (d la Presidente): Quand on a de l'esprit, on se tire d'affaire. La Presidente: L'on n'en a pas besoin quand on est innocent. Damis. I1 en faut pour le monde; il est si medisant! La Pres.: Je fermerai les yeux sur tout ce qui se passe, Mais vous m'accorderez une petite grace: Pour me la refuser vous 8tes trop sens6. Damtis: Je fermerai les yeux sur ce qui s'est passd, Mais vous m'accorderez une grace assez grande. La Pres.: Accordez-moi d'abord ce que je vous demande. (Le Mariage fait et rompu, III, 5.) On sait gr6 a l'auteur de ses trouvailles, qui chatouillent l'esprit, sans jamais s'gloigner du naturel. Le dialogue dans son ingdniositd rdpond absolument a l'invention. Ni Regnard ni Dancourt ne se preoccupes de renouveler le magasin d'intrigues de la comedie frangaise. Peu importe, au fond, la donnee d'une piece lorsque les caracteres modifieront l'action conlme chez Moliere. Mais le secret de son art semble perdu. Ce sont des 'trucs,' toujours les m6mes, que les autres emploient. Dufresny arrive, le sac plein d'iddes neuves. On a taxe d'incohdrence certaines de ses intrigues. Un tel d6faut peut paraitre surprenant chez un homme qui avait au supreme degr6 le genie de l'organisation artistique. Car tout se tient, et son habilite a composer des tableaux avec des d6coupages, b dessiner des jardins, h b&tir une intrigue, n'est-ce-pas cet instinct de l'artiste qui le guide dans l'arrangerent des parties ? L'instinct, chez Dufresny, n'etait pas modifi6 par l'dtude des regles. D'oVi une certaine irrdgularit4, et un peu de confusion qui trahissent le manque de travail. II n'a pas su ddduire patiemment les consequences de son id6e et faire difficilement des choses faciles. Il n'a pas vdcu avec son sujet pendant de longs jours. Une idde aussit6t con9ue est aussit6t not6e. Une seule comedie dchappe entierement k ce reproche, c'est un acte en prose dont la rdputation a et6 grande, qui a 6te traduit et joue en plusieurs langues: L'Esprit de contradiction. Mme Oronte est d'humeur contrariante. Sa volont4, comme le dit pittoresquement le jardinier Lucas, est du naturel des hiboux: elle ne va jamais de compagnie avec la volontd des autres. Elle s'est mis dans la t6te de renvoyer son jardinier. Elle le renvoie du reste tous les jours. C'est un besoin chronique. Mais cette fois, M. Oronte prend le parti de Lucas et c'est pour sa femme une raison de plus d'exiger son renvoi. Lucas connait sa maitresse. II est fin. II fait semblant d'etre enchant6 de partir. Toutefois pour plus de vraisemblance, 347This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny affecte de cacher poliment sa joie. Des lors les choses changent de face, et rien ne pourra empecher Mme Oronte de garder le jardinier a son service. C'est ainsi que l'auteur nous presente son heroine en une jolie scene d'exposition. Or M. Oronte veut marier sa fille An- gelique a un riche ndgociant de ses amis, Thibaudois-un gros rustaud qui a des bagues a tous les doigts et qui a la mauvaise habitude de tutoyer tout le monde. Angelique ne se sent pas beaucoup d'inclination pour ce butor, et naturellement elle aime le jeune et beau Valere. I1 s'agit pour les deux comperes Oronte et Thibaudois, de s'assurer du consentement de Mme Oronte, car comme dit Thibaudois: 'C'est une terrible femme que l'esprit de ta femme.' Si tout le monde est d'accord pour marier Angelique, Mme Oronte trouvera bien moyen de contredire. On a recours au malin jardinier: l'expedient qu'il imagine est simple: on dira que l'epoux choisi par M. Oronte est Valere, et Mme choisira immediatement Thibaudois. Les choses se passent comme on l'avait prevu. Mais on avait comptr sans Angelique. La jeune rusee fait parvenir a sa mere un billet dans lequel elle denonce la ruse de Lucas. Mme Oronte comprend et feint de se soumettre aux volontes de son mari. Oronte n'en revient pas: 'II faut etre bien malheureux, dit-il. La seule fois de sa vie qu'elle ne me contredit pas, c'est pour me contredire.' Sur ces entrefaites, Valere revient. En amoureux inquiet, comme tous les Valere, il prend au serieux les amabilites qu'Angelique prodigue a Thibaudois. Ce malentendu amene entre les amoureux une querelle dont Mme Oronte est temoin. Sur le champ elle decide de marier Valere et Angelique, puisqu'ils ne s'entendent plus. Ainsi elle fera piece a son mari et contredira tout le monde a la fois. La piece semble done terminie, lorsque reparait Lucas. II a flaire un complot qui derange le sien et menace de tout reveler. Tout est perdu! Heureusement Lucas est tres sensible aux arguments sonnants, et si Thibaudois est riche, ValBre est genereux. Lucas ne dira rien et le tour est joue. 'On aime a voir des caracteres soutenus, une intrigue nette et suivie, des situations qui surprennent, quoiqu'elles soient bien pre- parees, et de temps en temps quelque plaisanterie sans grossierete.' Voila l'ideal de la comedie, tel qu'il nous est presente dans le prologue du Double Veuvage. I1 ne s'agit donc pas seulement d'une trame ldgere et spirituelle; il faut des caracteres. Rien ne pique plus notre auteur que d'etre traite en homme simplement spirituel. Il s'en plaint dans une prefacel: 1 La Coquette du Village. 348This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
EDOUARD FANNIERE Un ami zele me dit: 'La piece est bonne, mais il y a des defauts.' contraire, la piece ne vaut rien,' dit un autre, 'mais il y a de jolies vous entends: vous faites ensuite l'eloge de quelque saillie brillante. reconnais; vous 8tes auteur, lons. Vadius. J'aperqois dans les docte censeur; il est de la clique d'Aristophane, il a l'air ennuye il sort de ma comedie; il me voit, il prend un autre visage et me ment: ' Je vous fdlicite, il y a de l'esprit dans tout ce que vous connais, masque; vous me vendez cher cet esprit-l1, quand vous a d'autres qu'h moi. Dufresny continue la comddie de mceurs. Si ses caracteres pas tous tres creuses, ils vivent pourtant. C'est un defile voici en tete, les amoureux, car en cela Dufresny n'a toutes ses comedies finissent par un mariage. C'est d'abord Angelique de l'Esprit de Contradiction, adroite, tranquille Elle oppose a sa mere une force d'inertie qui oblige la imaginer les rdponses de sa fille pour pouvoir les contredire. que tout le monde s'agite, elle tire tranquillement son epingle C'est elle qui mene l'action. Mais personne ne s'en doute pas plus les spectateurs que les autres personnages de la Voici la joyeuse Therese du Double Veuvage toujours riant, dansant. II est tout naturel qu'avec un caractere aussi tombee amoureuse d'un homme melancolique comme Dorante, d'une dglicatesse inquiete. Le rire de Therese le fache le voir fachd. Si elle est trop empressde, elle n'est pas sincere; tarde a venir, c'est qu'elle ne l'aime pas. Ce Dorante-la est cotes l'ancetre d'un personnage de Sheridan, le Faulkland croit trouver'something unkind in the violent, robust, unfeeling de sa maitresse. Ecoutons Dorante: 'Ravie de me voir! confonds point cette gaiet6 dissip6e avec le plaisir sensible que doit causer la vue de ce qu'on aime.' 'Si vous aimiez, verrait comme moi inquiete, agitde; et dans l'horreur d'une cruelle, languir, soupirer, gemir.' Dufresny reprend ce type un peu ind6cis dans le Valere fait et rompu. Valere est un reveur qui passe des heures perdus sur la mer. Nous sommes en 1720. On n'attend attitude avant Rousseau. C'est un chapitre d'avant-garde l'6tude du sentiment de la nature au xvIIIe si6cle. Le mieux venu de ces caracteres, c'est peut-etre la coquette du village. La jeune Lisette qui a neuf ans etait d6ja une coquette fieffde voit ses talents se ddvelopper prodigieusement grace aux legons d'une veuve experte en l'art de seduire. Elle a du reste soin de passer aux yeux de sa maltresse pour plus sotte qu'elle n'est; elle ne veut pas 349This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny exciter sa jalousie. En vraie fille de paysan, elle a un but pratique. Elle est aimee d'un jeune intendant, mais qu'est cela pour elle? il lui faut pour le moins un homme riche, sinon le seigneur du village lui-meme. Pour n'en manquer aucun, elle parvient a se faire aimer des trois a la fois. Lorsque son manege est d6couvert, elle se tire d'affaire avec une habilete surprenante et nouvelle. Cette jeune per- sonne qui elabore des plans machiav6liques, se decide brusquement, par a-coups. Elle n'en est que plus vraie. Son intelligence aigui par- viendrait h ses fins, sans un stratageme imagine par le jeune intendant qui la ramene au bon sens et punit cette Climene en sabots par oiu elle avait peche. Le pere de la coquette, le fermier Lucas, est une des meilleures figures de paysans qui soient au th6atre. Ce sont de reels paysans que Dufresny nous montre, et qui parlent leur jargon. On appelait cela des 'Dancourades,' parce que Dancourt avait ramene ce realisme sur la scene franqaise. Lucas a pris quarante billets de loterie. On lui fait croire qu'il a gagne le gros lot, et le voilk aussit6t fier et insolent, daignant dans sa bontd assurer son seigneur de sa protection. II ne reve plus qu'une chose: c'est d'aller a Paris. On sent en lui le d6sir de jouir et la haine de ses superieurs. Presque tous les personnages dpisodiques seraient a citer; tel est le couple amusant du President et de la Presidente dans le Mariage fait et rompu. Le mari marche derriere sa femme dont il admire et craint la volont6, tout en essayant piteusement de garder sa propre dignitd: Oui, ma femme, agissez seule, je vous l'ordonne. Tel est encore le personnage souvent cite de Glacignac, le froid gascon, pince sans rire; le meilleur gascon, dit La Harpe, qu'on ait mis au theatre. I1 faut encore nommer l'h6tesse a la langue bien pendue, bonne et autoritaire, disant a chacun son fait, quitte a arranger toujours les choses pour le mieux de chacun. Ces derniers personnages sont tires du Mariage fait et rompu qui avec la Reconciliation normande nous offre le plus grand nombre de scenes parfaites. Car il faut plut6t chercher les scenes que l'ensemble chez Dufresny. Dans ce cadre restreint il d4ploie toute son intelligence, toute sa connaissance des hommes. II 6vite avec grand soin tout ce qui peut ressembler a une psychologie conventionnelle, il nous fait sentir le contact avec la r6alit6. II en resulte une impression de grande fraicheur et d'ori- ginalite. Destouches avait senti en Dufresnv un rival redoutable. Ils 350This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
EDOUARD FANNItRE croyaient se rencontrer sur le meme terrain et, partant, se m6prisaient. Destouches refusait k Dufresny le bon sens, Dufresny pr4tendait que Destouches n'avait pas d'esprit. En r6alite ils ne se ressemblaient gubre et la difference de leur talent a ete mise au jour avec beaucoup de soin par D'Alembert dans son eloge de Destouches. On trouve chez Destouches la regularit6 du jardin frangais tandis que Dufresny a toute la fantaisie du parc anglais. Moins serieux que Destouches, plus solide que Dancourt, Dufresny se trouve, sur le meme plan, entre les deux. En profondeur il rejoint la com6die de Moliere a une com6die toute differente et qui se croit absolument originale, la com6die de Marivaux. Ce n'est pas la le moindre merite de l'auteur de L'Esprit de Contra- diction, et les historiens de Marivaux le lui ont &prement disput61. Pourquoi cette injustice, alors que Marivaux lui-meme, franc comme 1'etait Dufresny, prononce le nom de Dufresny avec deference ? Marivaux avait trouv6 en Dufresny un esprit alt&re d'independance, profondement original et fier de l'etre. Lorsque Dufresny avait debut6 au theatre, deux influences y dominaient; celle de Moliere, et celle de l'op6ra. Des sa premiere com6die, Le Negligent, Dufresny s'attaque d6liberement aux deux. I1 parodie l'opgra sur la scene des Italiens. 'Moliere, s'ecrie-t-il, Moliere a bien gat4 le th46tre. Si l'on donne dans son gout; bon, dit aussit6t le critique, cela est pille, c'est Moliere tout pur; s'en ecarte-t-on un peu: oh! ce n'est pas Moliere!' Marivaux dut savoir gr6 a Dufresny de ces paroles et tous deux se rencontrerent dans un irrespect, necessaire a la vie de la com4die. Mais il y eut d'autres points de contact. Cet esprit si original de Dufresny, cette galt6 qui provoque peu le rire 4clatant, n'est-ce pas un avant-gout de Marivaux ? Tous deux s'adressent plut6t aux delicats. Il y a aussi chez Dufresny une pointe de romanesque et un certain tour precieux qui contrastent singulikrement avec le r6alisme de Dancourt ou la folle gaite de Regnard. II y a dans l'analyse des sentiments de ses personnages, des nuances qui echappent au regard, une subtilite toute nouvelle. Il y a enfin dans son dialogue un peu de recherche mle de beaucoup de naturel, un certain besoin de ndologisme, et, il faut l'avouer, un peu de finasserie et d'affectation. N'est-ce pas la ce qu'on trouvera dans le marivaudage? II ne faudrait pas dire que Dufresny pAt etre mis k c6t6 de Marivaux, mais bien plut6t qu'il a l'honneur au XVIIe si6cle d'annoncer un des auteurs qu'on s'accorde a trouver les plus heureusement originaux. 1 'Les contemporains de Marivaux lui faisaient trop d'honneur en le comparant volontiers i Marivaux.' Cf. Larroumet, Marivaux. 351This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
Charles Riviere Dufresny Il suffit pour s'en rendre compte de lire les Scenes v et xIx de L'Esprit de Contradiction. Les contemporains, eux, ne s'y tromperent pas, car un journal critiquel jugea ainsi la Vie de Marianne a son apparition: 'Si le nom de M. de Marivaux ne paraissait pas au-devant de ces Memoires, on les prendraient pour un ouvrage posthume de Dufresny. C'est la meme maniere de conter, vive, ldgere, courte et gaie; des expressions employdes d'une maniere nouvelle, mais agreable; le meme art d'amener la morale et de la faire gouter; des r4flexions justes et fines sur les mceurs du siecle, des portraits bien frapp6s.' Style personnel et piquant, observations fines et justes, quelque chose du marivaudage: Voilh bien ce qu'on trouve chez Dufresny, quinze ans avant Marivaux. I1 faut donc redonner au nom de Dufresny la place qu'il doit occuper dans l'histoire de la litt6rature: c'est un anneau necessaire de la chaine qui relie Moliere a Marivaux. Peut-6tre alors le relira-t-on. Piqu6, etonne par l'allure originale de l'homme et de son oeuvre, on regardera cette oeuvre de plus pres. On savourera comme ils le m6ritent, la verve de son style, la verit4 et l'impr6vu de ses observations, la richesse et l'ing4nuit4 de ses idees dramatiques. On verra que si dans sa vie, comme dans son ceuvre, il a manqu4 de cette volont6 patiente qui couve, regle, cordonne, organise, il avait en lui l'etoffe d'un excellent ecrivain. Et cela vaut bien qu'on ne l'oublie pas tout a fait. DDOUARD FANNIIRE. OXFORD. On trouvera ci-contre une bibliographie tr6s succincte des ceuvres de Dufresny: CEuvres, recueillies par d'Alen9on, Paris, Briasson, 1731 (6 vol. in-12). [Cette edition, reimprim6e en 1747, est la seule a peu pr6s complete que nous ayons des oeuvres de Dufresny. Neanmoins elle ne contient pas les pieces ecrites pour le th6atre italien; on les trouvera dans le Thedtre Italien de Gherardi.] (Euvres, publi6es par Barrois l'atin, Paris, 1779 (4 vol. in-12). (Euvres choisies de Dufresny (pr6ce'des d'une notice sur sa vie par Auger), F. Didot, Paris, 1801. Le tome II des 'Chefs-d'oeuvre des Auteurs comiques,' F. Didot, Paris, 1879, contient quatre des plus importantes pieces de Dufresny: L'esprit de contradiction-Le double veuvage-La coquette du village-Le mariage fait et rompu. Th6atre choisi publi6 par G. d'Heylli, Paris, 1882, et pr6cedd d'une introduction sur la vie et l'ceuvre de l'auteur. 1 Le Journal litteraire de la Haye (t. xxii). 352This content downloaded from 130.125.2.16 on Sun, 02 Jan 2022 11:48:59 UTCAll use subject to https://about.jstor.org/terms
]~DOUARD FANNItERE 353
Gherardi, Th'&tre italien, Tome 6, Paris, 1741, 80.
Entretiens on amusements serieux et comiques, Paris, 1699.
Les m6mes, edite' par D. Jouaust, Paris, 1869, in-16. [RWimpression de 1'6dition
publiee h Amsterdam chez E. Roger, en 1705.]
Les memes, edition accompagn$e d'une traduction anglaise, la Haye, 1719.
Le Mercure Galant, de 1710 ' 1715.
(Pour plus amples details, cf. Gu6rard, La France litt6raire.)
Sur Dufresny, cf.:
Les frbres Parfaict, Histoire du The'Atre Frangais (en particulier le tome xv,
p. 14).
La Harpe, Cours de Litterature.
D'Alembert, Eloge de Destouches.
C. Lenient, La Com'die en France an XvIIIe sibcle, Paris, Hachette, 1888 (t. I,
p. 100).
J. Lemaltre, La Com6die aprbs Molibre et le The&tre de Dancourt.
Petit de Julleville, Histoire de la Litt6rature Frangaise, vi, pp. 564 if.
Lintilhac, Le Th6fitre en France, vol. 4.
I. F.
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