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Référence

ESMEIN-SARRAZIN Camille, « Du discours critique à la critique littéraire au XVIIe siècle : le cas du roman », in Patrick Dandrey (dir.), Naissance de la critique littéraire, Littératures classiques, no 86, 2015, p. 145-156.

Référence courte
Esmein-Sarrazin 2015
Type de référence
Texte
C a m i l l e E s m e i n - S a r r a z i n
Du discours critique à la critique littéraire
au XVIIe siècle : le cas du roman
Le XVIIe siècle voit l’émergence d’un discours critique sur le roman, case
vide des poétiques jusqu’alors, et lieu d’élaboration de formes plus ou moins
neuves de pratique et de poétique. Dénué d’autorité, de référence légitimante
comme de codification antérieure aux rares textes du XVIe siècle, le roman est
l’objet d’un dénigrement quasi constant de la part des doctes et des autorités
littéraires. En réaction à ces critiques, qui équivalent à des condamnations, se
développe une réflexion sur le roman, d’abord apologétique puis plus
indépendante et relevant de la poétique. La critique « qui échauffe », d’ordre
programmatique, cherche à légitimer le genre en le définissant1. De la part des
romanciers, elle est abondante. Elle émane plus rarement d’observateurs
extérieurs, si bien qu’elle demeure cantonnée dans un débat pour ou contre le
roman jusqu’aux textes de Huet et de Du Plaisir. Ce sont eux qui s’interrogent
les premiers sur les ressorts de la fiction pour en dégager un art poétique.
Parallèlement, mais un peu plus tardivement, se développe une critique « qui
souligne », critique plutôt axiologique. Elle introduit une évaluation qui se veut
celle de tout lecteur de romans. Ni dogmatique ni moralisante, mais héritière de
la notion de bon goût diffusée par Méré, Saint-Évremond ou La Motte, elle
aborde l’oeuvre sous l’angle de sa réception esthétique2.
Des critiques topiques pour un genre sans foi ni loi
Les critiques dont il s’agira d’abord correspondent aux personnes qui
s’attaquent au roman comme genre littéraire, mais également aux chefs
d’accusation qui sont les leurs. Ils sont principalement au nombre de trois : les
doctes (s’exprimant au nom des règles), les censeurs catholiques (au nom de la
1 Sur cette opposition entre critique « qui échauffe » et critique « qui souligne », érigée par
Sainte-Beuve, voir la contribution de P. Dandrey en tête du présent volume.
2 Voir J.-P. Dens, L’Honnête homme et la critique du goût, Lexington, French Forum, 1981 ; id.,
« Pour une théorie de la critique mondaine », Papers on French Seventeenth-Century Literature,
vol. XIII, n° 24, 1986, p. 29-37. Voir aussi C. Chantalat, À la recherche du goût classique, Paris,
Klincksieck, 1992.
© Presses universitaires du Midi | Téléchargé le 01/01/2022 sur www.cairn.info (IP: 84.75.113.100)
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Camil 146 le Esmein-Sar raz in
morale) et les auteurs de romans comiques (au nom de la vraisemblance). Ces
différents aspects sont souvent mêlés.
Sous l’influence des commentaires savants auxquels la Renaissance italienne
donna lieu, plusieurs traités proposent des théories poétiques françaises, mais le
roman y est très rarement évoqué3. Au XVIIe siècle, l’Art poétique de Boileau
évoque les romans héroïques, mais uniquement pour les discréditer4. Les rares
mentions du roman par les doctes sont ainsi des marques de mépris. Dans une
déclaration célèbre et symbolique insérée dans une lettre qui précède un roman
de Boisrobert, Guez de Balzac constate en 1629 la non-régularité inhérente au
genre :
J’avoue bien qu’en quelques endroits il y a quelque chose qui sent un peu la poésie,
et qui n’est pas entièrement dans la sévérité de nos règles ; mais on m’a assuré que les
Romans ne sont pas ennemis de ces sortes de Beautés, et que tout ce genre d’écrire est
hors de l’étendue de notre juridiction.5
Balzac, en excluant le roman de la juridiction des belles-lettres, renoue avec la
position adoptée par Jodelle en 1555 dans la préface à l’Histoire palladienne de
Claude Colet6. Cette position est souvent appuyée par l’absence d’autorités : le
fait qu’Aristote, qui a donné des règles pour la tragédie et l’épopée, n’ait pas
parlé du roman est régulièrement relevé. Au premier chef d’accusation qu’est la
non-régularité est souvent adjoint un second, concernant la moralité du genre.
Une longue tradition anti-romanesque stigmatise les défauts d’une littérature
récréative. La critique catholique s’intensifie à la Renaissance7 et montre une
grande constance tout au long du XVIIe siècle, même si les chefs d’accusation
peuvent se modifier avec l’évolution de la forme narrative8. Un réservoir de topoi
3 Vauquelin de La Fresnaye est l’un des seuls à envisager la possibilité d’une oeuvre poétique en
prose. Voir L’Art poétique français. Où l’on peut remarquer la perfection et le défaut des anciennes et des
modernes poésies (1605), éd. G. Pellissier [1885], Genève, Slatkine Reprints, 1970, livre II, v. 253-
268, 931-952 et 1005-1010.
4 Voir N. Boileau, Art poétique, III, OEuvres complètes, éd. F. Escal, Paris, Gallimard, 1966, p. 171-
172.
5 J.-L. Guez de Balzac, « Lettre à une dame de qualité », dans F. de Boisrobert, Histoire indienne
d’Anaxandre et d’Orazie, Paris, F. Pomeray, 1629 ; rééd. dans Poétiques du roman. Scudéry, Huet, Du
Plaisir et autres textes théoriques et critiques du XVIIe siècle sur le genre romanesque, éd. C. Esmein, Paris,
Champion, 2004, p. 78).
6 É. Jodelle, « Étienne Jodelle parisien, au lecteur », OEuvres complètes, éd. E. Balmas, Paris,
Gallimard, 1965, t. I, p. 93.
7 Voir P. Duclos-Mounier, Le Roman humaniste : un genre novateur français (1532-1564), Paris,
Champion, 2007.
8 Sur la critique de la fiction, voir L. Thirouin, L’Aveuglement salutaire : le réquisitoire contre le théâtre
dans la France classique, Paris, Champion, 1997 ; M. Fumaroli, « La querelle de la moralité du
théâtre avant Nicole et Bossuet », Revue d’Histoire Littéraire de la France, 1970, n° 5-6, p. 1007-
1030 ; B. Guion, « De la vérité avant toute chose : fable, fiction et histoire à Port-Royal », dans
F. Népote-Desmarres (éd.), Mythe et Histoire dans le théâtre classique. Hommage à Christian Delmas,
Toulouse, SLC, 2002, p. 297-322.
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Du discour s c r i t ique à la c r it ique l it t éraire 147
pour et contre le roman apparaît dans ce discours critique, auquel répondent
des discours apologétiques. On rencontre ainsi couramment la métaphore du
poison. Fortin de La Hoguette identifie L’Astrée à un roman « dont le venin est
insinuant, et le plus subtil9 ». Charpentier voit dans les romans des « mensonges
déguisés » qui ne peuvent que « nous empoisonner l’esprit10 ». Enfin, Frain du
Tremblay, reprenant textuellement l’accusation célèbre de Pierre Nicole, file
cette métaphore pour persuader de la capacité de corruption propre aux
romans :
Que sont donc proprement des grands auteurs de romans et de comédies ? […] Ce
sont des gens qui dans leurs cabinets épuisent leur esprit, leur imagination, et leur art
pour composer des poisons les plus subtils, afin d’empoisonner finement les âmes de
tous les hommes et de toutes les femmes. Ce sont proprement des empoisonneurs
publics, qui tuent non seulement les hommes de leur siècle, mais de tous les siècles qui
viendront après eux.11
Un argument récurrent des défenseurs du genre est le principe du vice châtié et
de la vertu récompensée. Il répond à une critique elle-même courante : le roman
est considéré comme une peinture des moeurs qui met l’accent sur les passions
condamnables. L’on peut observer une montée progressive de la virulence et de
la précision des accusations. Les attaques de Coton et de Fancan au début du
siècle visent surtout les ouvrages qui leur paraissent dangereux : La Jérusalem
délivrée et ses imitations, les Amadis, L’Astrée, les Histoires tragiques de Rosset. En
revanche, les écrits de Nicole, Frain du Tremblay, Thiers, Villiers ou
Bourdaloue s’en prennent au genre dans son ensemble en des pétitions de
principe anti-romanesques.
À ce discours critique extérieur aux oeuvres et aux réalités d’ordre poétique, il
faut joindre un type de critique qui relève déjà du métadiscours, celui des
auteurs de romans comiques qui, sur le modèle de Don Quichotte, proposent une
critique du genre romanesque. La tradition de l’antiroman telle que Sorel la
fonde en France avec Le Berger extravagant (1627-1628) se conçoit comme un
dialogue avec la production antérieure et contemporaine. Le projet de l’ouvrage
est de « composer un livre qui se moquât des autres, et qui fût comme le
tombeau des Romans, et des absurdités de la Poésie12 ». Le projet de Sorel est
repris par plusieurs romans contemporains : La Fausse Clélie de Subligny ou
encore L’École d’amour ou les héros docteurs13. Les romans de Furetière et Scarron
viennent également mettre à bas les facilités narratives, les invraisemblances de
9 Ph. Fortin de la Hoguette, Testament ou conseils fidèles d’un bon père à ses enfants, 2e éd., Paris,
A. Vitré, 1648, 2e partie, chap. X, p. 123.
10 F. Charpentier, De l’excellence de la langue française, t. I, Paris, Vve Billaine, 1683, p. 569.
11 J. Frain du Tremblay, Nouveaux essais de morale, Paris, D. Hortemels, 1691, art. XIV, p. 155.
12 Ch. Sorel, Le Berger extravagant, Paris, T. du Bray, 1627-1628, Première partie, « Préface ».
13 A.-T. de Subligny, La Fausse Clélie, histoire française, galante et comique, Amsterdam, J. Wagenaar,
1671 ; J. Alluis, L’École d’amour ou les héros docteurs [1665], 2e éd., Grenoble, R. Philippes, 1666.
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Camil 148 le Esmein-Sar raz in
construction, les répétitions et les topoi, ou encore le recours à un style
ornementé. En ce sens, le roman comique est l’un des lieux privilégiés du
discours sur le roman.
Ce premier parcours correspond à un ensemble de textes critiques auxquels
répondent des textes apologétiques (en particulier des préfaces de romans)14. Ils
constituent un réservoir de topoi pour ou contre le roman, souvent déjà présents
au XVIe siècle, et que l’on retrouve durant tout le XVIIe siècle.
Une critique programmatique : historiographie et poétique
du genre romanesque
Les stratégies de réponses à ces discours critiques sont plurielles au cours du
siècle, mais l’une des principales voies est l’effort de définition du genre, qu’il soit
le fait de romanciers ou de simples observateurs du monde des lettres, doctes ou
mondains. Peu de textes édités de façon indépendante sont consacrés
uniquement au roman, encore moins à la définition de règles et d’un corps de
doctrine pour le genre dans son ensemble. Seuls trois traités s’attachent au
roman en tant que tel, composés par Fancan (1626), Huet (1ère éd., 1670) et
Du Plaisir (1683)15.
Le traité de Fancan, qui s’intitule Le Tombeau des romans. Où il est discouru
I. Contre les Romans, II. Pour les Romans, a recours à la forme rhétorique du pro et
contra. Il ne formule pas des éléments de poétique mais cherche plutôt à codifier
une pratique morale du genre. Ce texte réunit sous une forme synthétique
inédite les arguments des détracteurs du roman du point de vue de la morale et
les réponses des romanciers, ainsi que la démarche d’apologie qu’ils adoptent
souvent dans les préfaces16. Les traités de Huet et de Du Plaisir, qui voient tous
deux le jour dans le dernier tiers du siècle, relèvent en revanche de la poétique.
Le traité de Huet, d’abord paru en préface à Zayde de Mme de Lafayette
(1670), est ensuite publié sous une forme indépendante. Les cinq éditions de ce
traité (1670, 1678, 1685, 1693 et 1711) montrent une évolution dans la
démarche de l’auteur. Historique et géographique initialement, le propos se
tourne au fur et à mesure des éditions vers l’anthropologie et la psychologie.
Une définition initiale limite la conception du genre romanesque à un sousgenre
correspondant au prototype du roman moderne que l’auteur appelle de
ses voeux :
14 Voir G. Berger, Pour ou contre le roman : anthologie du discours théorique sur la fiction narrative en prose au
XVIIe siècle, Paris / Seattle / Tübingen, « Biblio 17 », 1996.
15 J’exclus ici de mon propos les discours sur le roman que l’on rencontre dans le paratexte de
romans, comme ne relevant pas d’un discours critique. En effet, la fonction légitimante
l’emporte le plus souvent sur la visée poétique.
16 Sur ce texte, voir l’introduction de F. Greiner dans F. de Fancan, Le Tombeau des romans où il est
discouru I. Contre les romans ; II. Pour les romans, Reims, Presses universitaires de Reims,
« Mémoire des lettres », 2003.
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Du discour s c r i t ique à la c r it ique l it t éraire 149
ce que l’on appelle proprement Romans sont des fictions d’aventures amoureuses,
écrites en Prose avec art, pour le plaisir et l’instruction des Lecteurs. Je dis des fictions,
pour les distinguer des Histoires véritables. J’ajoute, d’aventures amoureuses, parce
que l’amour doit être le principal sujet du Roman. Il faut qu’elles soient écrites en
prose, pour être conformes à l’usage de ce siècle. Il faut qu’elles soient écrites avec art,
et sous de certaines règles ; autrement ce sera un amas confus, sans ordre et sans
beauté. La fin principale des Romans, ou du moins celle qui le doit être, et que se
doivent proposer ceux qui les composent, est l’instruction des Lecteurs, à qui il faut
toujours faire voir la vertu couronnée ; et le vice châtié.17
La définition du genre qui est proposée exclut un très grand nombre d’ouvrages.
À la suite de cette définition, Huet analyse les réalisations auxquelles le
prototype a donné lieu : la fable orientale, le roman grec, le roman latin, les
vieux romans français. L’organisation conduit à attribuer des modèles au roman
moderne et à affirmer la supériorité de celui-ci sur toutes les formes qui ont été
envisagées auparavant. Le traité de Huet joue un rôle important dans l’histoire
du roman et de sa critique. Systématiquement cité aux XVIIe et XVIIIe siècles,
il devient rapidement un ouvrage de référence et sa définition du genre est
reprise très fréquemment. Son statut de préface à un roman galant ouvre
également un champ nouveau à la réflexion critique, destinée à un public élargi.
Du Plaisir fournit en 1683 l’art poétique du roman qui a fait défaut à tout le
siècle. Sa réflexion se fonde sur le constat d’un changement du genre
romanesque : son point de départ est l’abandon des « grands romans » pour des
« petites histoires ». Il se propose d’en exposer les aspects majeurs et invite le
lecteur à tirer les conséquences. Du Plaisir ne fait quasiment aucune référence à
la production contemporaine et se refuse apparemment à porter un jugement
sur des ouvrages. Néanmoins son propos est à l’évidence influencé par La
Princesse de Clèves18. Il ne fait que livrer ses « sentiments sur l’histoire », qui se
caractérisent par des injonctions et des jugements tranchés. Ils frappent
également par une démarche qui recherche l’objectivité, et par l’exhaustivité et
la cohérence des analyses. Enfin, ils montrent un souci nouveau du lecteur et de
ses impressions. À la différence de Huet, il ne s’agit donc plus d’instruire le
lecteur par des ouvrages critiques, mais plutôt de lui fournir les éléments d’un
code, permettant de juger et d’évaluer la beauté d’un récit.
Le discours sur le roman formulé par ceux qui n’en sont pas les acteurs
directs, dans un cadre ni polémique ni mondain, est donc relativement rare et
disséminé19. De plus, il est souvent difficile de séparer la critique
17 P.-D. Huet, Traité de l’origine des romans, Paris, C. Barbin, 1671, p. 4 ; rééd. dans Poétiques du
roman, op. cit., p. 441-442.
18 Le seul ouvrage auquel il est fait explicitement référence est La Prazimène de Le Maire (Paris,
A. de Sommaville, 2 parties en 4 vol., 1638-1643).
19 Il faut ajouter aux textes ici évoqués différents ouvrages où la réflexion sur le roman est
disséminée mais bien présente, en particulier le Dictionnaire historique et critique de Bayle (1695),
les Questions théologiques, physiques, morales et mathématiques de Mersenne (1634), les Observations
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Camil 150 le Esmein-Sar raz in
programmatique de la censure ou de la défense du genre. La critique est ici
conçue comme un discours d’autorité : elle distingue ce qu’est le roman de ce
qu’il n’est pas. Sa fonction est de légiférer, et éventuellement d’orienter le lecteur
dans ses lectures et dans ses préférences, de lui fournir des principes de choix et
de jugement, tandis que le troisième type de discours critique, que l’on
rencontre à la toute fin du siècle, autorise le lecteur à une évaluation et à un
jugement de goût.
Évaluation et instanciation d’une universalité du goût :
naissance de la critique littéraire
La critique dogmatique, on l’a vu, se fonde sur les règles et la raison : elle
exclut ce genre non codifié et dépourvu d’autorité qu’est le roman. En revanche,
la critique mondaine va peu à peu lui faire place, en produisant des
commentaires destinés à analyser et à évaluer des ouvrages en particulier. Ce
type de commentaires se multiplie à partir des années 1670, du fait de
l’émergence d’un périodique mondain, le Mercure galant, et principalement à
l’occasion de la publication d’oeuvres majeures.
Supports et formes
L’un des principaux lieux de la réflexion sur les belles-lettres à l’époque
classique est la correspondance, qu’elle soit ou non destinée à la publication.
Quelques lettres se penchent sur des romans contemporains. Costar, dans une
lettre adressée à Pinchêne, le contrôleur de la maison du roi, envisage la
réception d’un récit inachevé de Voiture, l’Histoire d’Alcidalis et de Zélide (1658).
Prévenant la réaction de « la Cour » et des « Sages », il vante le style galant, la
simplicité du récit et l’ordonnancement20. Chapelain use également de la lettre
pour analyser un roman contemporain, Almahide (1660) de Scudéry, dont il
relève les épisodes superflus, les termes excessifs ou encore les expressions trop
élevées21. C’est surtout dans plusieurs passages de la correspondance de Mme de
Sévigné et de Bussy-Rabutin que sont évoqués les succès du temps : Cléopâtre de
La Calprenède (1646-1658), Zayde (1670-1671), La Princesse de Clèves (1678).
L’article de périodique est un support tardif et d’usage assez restreint. À
l’exception du Mercure galant, peu de périodiques consacrent leurs pages de
recension d’ouvrages récents à des romans. Néanmoins, on rencontre quelques
diverses sur la composition et sur la lecture des livres de La Mothe Le Vayer (1668), ainsi que la
Bibliothèque française (1ère éd. en 1664) et De la connaissance des bons livres (1671) de Sorel.
20 P. Costar, Lettres de Monsieur Costar, Lettre CCXXIV, « À M. Martin de Pinchêne », Seconde
partie, Paris, A. Courbé, 1659, p. 506. La lettre, qui est sous-titrée dans la table « Sur le
fragment du Roman d’Alcidalis de feu Monsieur de Voiture », est publiée avec ce récit dans les
Nouvelles OEuvres de Monsieur de Voiture (1658) et reprise dans les éditions postérieures de l’Histoire
d’Alcidalis et de Zélide.
21 J. Chapelain, Lettre à M. de Scudéry, 12 juin 1659, Opuscules critiques, éd. A. C. Hunter,
Genève, Droz, 1936, p. 441-443.
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Du discour s c r i t ique à la c r it ique l it t éraire 151
comptes rendus à la toute fin du siècle dans des revues qui ont des ambitions
plus savantes : dans les Nouvelles de la République des lettres, à propos d’un récit de
Préchac et d’un roman de Vaumorière, ou dans l’Histoire des Ouvrages des Savants,
sur la Relation du voyage d’Espagne de Mme d’Aulnoy22. Dans chacun de ces textes,
le rédacteur cherche à être informatif, donc à apporter à son lecteur des
renseignements indubitables et des éléments d’analyse ; la volonté de manifester
la nature savante de la revue engage les rédacteurs à porter un regard distancié
sur une production qui ne relève pas naturellement des centres d’intérêt de leur
lectorat. L’optique des articles publiés dans le Mercure galant est profondément
différente23. Y sont souvent loués galanterie, nouveauté, utilité, ou encore style
noble et pur. Rares sont les commentaires qui ouvrent des interrogations sur le
genre, et très souvent les notices sont de simples annonces, éventuellement
suivies d’une remarque élogieuse. Trois textes sont plus amplement présentés, La
Princesse de Clèves (1678), La Duchesse d’Estramène (1682) et Éléonor d’Yvrée (1687). Les
deux premiers engagent un véritable débat, le troisième est commenté de façon
précise et personnelle par Fontenelle. Donneau de Visé assure ainsi une
diffusion assez large à cette critique littéraire naissante sous la forme qui la
consacrera.
Enfin, la dernière forme que l’on rencontre comme support de cette critique
littéraire naissante est l’ouvrage consacré à un roman. Elle apparaît à l’occasion
des débats ou querelles que suscitent Dom Carlos de Saint-Réal (1672)24, La
Princesse de Clèves (1678)25 et Les Aventures de Télémaque de Fénelon (1699)26. Ces
commentaires critiques, qui s’inscrivent dans la suite immédiate de la
publication d’un roman, analysent des récits en y relevant un ensemble de fautes
ou au contraire en cherchant à les réhabiliter. Malgré ce support qui ne leur
réserve pas a priori une grande diffusion, ces textes rencontrent un écho assez
22 P. Bayle, « Compte rendu de Cara Mustapha, grand vizir de Préchac », Nouvelles de la République des
lettres, octobre 1684, p. 315-319 (cf. J. de Préchac, Cara Mustapha, Grand Vizir, histoire, Paris,
C. Blageart, 1684) ; P. Bayle, Nouvelles de la République des Lettres, mars 1686, « Catalogue de
livres nouveaux, accompagné de quelques Remarques », 2e éd., Amsterdam, H. Desbordes,
1686, p. 350-351 (référence à P. d’Ortigue de Vaumorière, Agiatis Reine de Sparte, ou les guerres
civiles des Lacédémoniens sous les Rois Agis et Léonidas, Paris, G. de Luyne, 1685) ; Histoire des Ouvrages
des Savants, juillet 1691, p. 500-504 (référence à Mme d’Aulnoy, Relation du voyage d’Espagne,
Paris, C. Barbin, 1691).
23 Sur la critique littéraire dans le Mercure galant, je me permets de renvoyer à mon article « Genre
romanesque et critique littéraire (fin XVIIe-début XVIIIe siècle) : le Mercure galant et l’avènement
d’une critique mondaine » dans J. Hopes et O. Smyth (dir.), Le Discours critique sur le roman
(1650-1850), Rouen, PURH, 2011, p. 10-21.
24 Dom Carlos de Saint-Réal est une « nouvelle historique » qui paraît en 1672. Une critique
anonyme paraît en 1673 sous le titre Sentiments d’un homme d’esprit sur la Nouvelle intitulée Dom
Carlos.
25 Ce dossier est présenté dans Poétiques du roman, op. cit., p. 615-678.
26 Sur ce dossier important, constitué d’ouvrages parfois éloignés dans le temps, voir C. Esmein-
Sarrazin, L’Essor du roman. Discours théorique et constitution d’un genre littéraire au XVIIe siècle, Paris,
Champion, 2008, p. 146-150.
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Camil 152 le Esmein-Sar raz in
grand : la critique de Dom Carlos est ensuite publiée avec la nouvelle, les critiques
de Télémaque sont évoquées par Huet ou Lenglet-Dufresnoy27, et le débat entre
Valincour et Charnes est suffisamment commenté par les contemporains pour
que l’on sache que leurs ouvrages sont bien connus.
Lexique et scénographie
L’acte critique est assez fréquemment désigné par les textes de ce dossier, et
parfois même défini. Si les lettres et certains articles ne portent pas de titre, les
ouvrages sont souvent dotés de titres programmatiques, et dans le corps de ces
différents textes on rencontre un lexique assez instructif28. Le terme examen, à
priori plutôt technique et docte, est bien présent. Fontenelle dit « examin[er] »
les parties de La Princesse de Clèves et Donneau de Visé mentionne « l’examen
sévère » dont La Duchesse d’Estramène fait l’objet. Pavillon dit prendre la plume
pour continuer son examen (« Après que j’ai eu longtemps examiné votre
Seconde Partie »). Mais les traits sémantiques de « mise à l’épreuve », de
« censure » que contient ce terme sont contrebalancés par les traits sémantiques
d’un autre terme, plus fréquent, et qui infléchit la critique dans une direction
plus personnelle : celui de sentiment. L’idée d’observation, présente dans les deux
termes, n’a en effet pas la même portée. La critique de Dom Carlos est ainsi
intitulée Sentiments d’un homme d’esprit sur la Nouvelle intitulée Dom Carlos, et le choix
de ce mot mis au pluriel fait référence à un jugement individuel, que l’ouvrage
invite à partager. L’auteur mentionne ses « observations » sur l’ouvrage qu’il
analyse. L’on retrouve le terme sentiment(s) sous la plume de Donneau de Visé
lorsqu’il annonce la critique de Fontenelle sur La Duchesse d’Estramène, ainsi que
chez Bussy-Rabutin présentant sa critique de Zayde : « je vais vous en dire mon
sentiment, sans prétendre que ce soit une décision sans réplique29 ». Le terme,
qu’il soit employé au singulier ou au pluriel, désigne donc le jugement, l’opinion
sur un ouvrage donné, mais implique les affects dans le jugement30. L’on
rencontre les deux termes dans le propos de Pavillon, qui offre un va-et-vient
27 Ibid., p. 148.
28 Voir N. Hepp, « Esquisse du vocabulaire de la critique littéraire de la Querelle du Cid à la
Querelle d’Homère », Romanische Forschungen, n° 69, 1957, p. 332-408. Elle note en particulier
que l’adoption d’un langage issu de la psychologie et de la morale dans la critique au tournant
du siècle a pour but d’éviter un langage érudit, spécialisé et complexe.
29 J. Donneau de Visé, Mercure galant, mai 1682, p. 209 ; juin 1682, p. 29 (rééd. dans Poétiques du
roman, op. cit., p. 682 et 688) ; R. de Bussy-Rabutin, Lettre à Mme du Bouchet, 5 février 1670,
dans Poétiques du roman, op. cit., p. 613.
30 L’on rencontre cette mention chez Furetière : « Les sentiments de l’Académie sur le Cid, c’està-
dire, le jugement. » (Dictionnaire universel, La Haye, R. Leers, 1690, art. « Sentiment »).
Bouhours définit ainsi l’usage de ce terme sans modificateur : « Ce mot tout seul, sans être
joint avec un adjectif, ou avec un substantif, qui le détermine, signifie toujours au singulier,
opinion, jugement, pensée. […] Au pluriel, il signifie pensée, ou affection. Cela va quelquefois à
l’esprit, et quelquefois au coeur. Sentiments des philosophes sur l’immortalité de l’Âme ; sentiments des
Pères de l’Église sur la comédie et sur les spectacles. » (Remarques nouvelles sur la langue française [1675],
Genève, Slatkine Reprints, 1973, p. 157).
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Du discour s c r i t ique à la c r it ique l it t éraire 153
entre l’« examen » sévère et rigoureux de La Duchesse d’Estramène et les
« sentiments » d’un « Cavalier » à propos de ce roman.
Aux côtés de ces deux termes, l’on rencontre celui de critique, dont les usages
et la diffusion sont instructifs. Il sert surtout à désigner l’auteur d’une analyse,
comme lorsque Du Plaisir évoque « le critique » qui a attaqué son ouvrage et
auquel il répond. Mais on peut également trouver ce terme au féminin, à propos
du discours critique. Pavillon en use pour désigner son projet : « Je m’étais bien
douté, Madame, que vous ne me feriez pas l’honneur de me défendre la
continuation de ma Critique ». Charnes, dès le titre (Conversations sur la critique de
La Princesse de Clèves), présente son ouvrage comme une réponse à la critique
qui a été écrite du roman de Mme de Lafayette. Le terme apparaît en particulier
à plusieurs reprises sous la plume de Bussy-Rabutin et de Mme de Sévigné pour
désigner la lettre dans laquelle Bussy-Rabutin analyse La Princesse de Clèves.
Bussy-Rabutin la mentionne dans un premier temps comme « le jugement que
j’ai fait de La Princesse de Clèves », Mme de Sévigné répond en évoquant « votre
critique de La Princesse de Clèves ». Ultérieurement, Bussy-Rabutin, intégrant la
marquise dans son propos et son jugement, parle de « notre critique », et
distingue celle-ci de celle de Valincour :
Vous ne sauriez être plus aise que moi, Madame, de trouver que nous pensons les
mêmes choses ; je m’en tiens fort honoré. Notre critique de La Princesse de Clèves est de
gens de qualité qui ont de l’esprit. Celle qui est imprimée est plus exacte et plaisante en
beaucoup d’endroits.31
Enfin, citant la lettre qu’il a écrite à Bouhours qu’il pense être l’auteur des Lettres
à Madame la Marquise*** sur La Princesse de Clèves (comme nombre de
contemporains), Bussy-Rabutin décline le terme en utilisant le verbe et le
substantif, et souligne le caractère précis mais non pointilleux qui fait toute la
valeur d’une telle analyse du roman :
La critique m’a charmé, et je vous avoue que j’y ai trouvé tant de bon sens, tant de
justesse, et un si grand air de vous, que je n’ai pas douté que vous ne l’eussiez faite, car
par la hardiesse que vous dites qu’il y a de critiquer ce qui vient de ce côté-là, en le
critiquant à propos, vous faites voir que s’il y a de la hardiesse, il n’y a point de
témérité, et pour ce qui est de ce que vous appelez sottises, qui sont galanteries à des
gens comme nous, vous avez prétendu vous cacher par là.32
Dans le cas du débat autour du Télémaque, l’on rencontre dans les titres les
termes ou expressions « critique », « critique générale », « fin de la critique ». Il
semble donc qu’au tout début du XVIIIe siècle, ce terme soit couramment utilisé
31 R. de Bussy-Rabutin, Lettre à Mme de Sévigné, 26 juin 1678, dans Mme de Sévigné,
Correspondance, éd. R. Duchêne, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1972-1978,
t. II, p. 620.
32 Ibid., p. 634-635.
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Camil 154 le Esmein-Sar raz in
pour désigner le commentaire d’un ouvrage donné, qui peut être négatif mais
pas nécessairement. La terminologie souligne ainsi l’ambivalence d’un tel
discours critique, à la fois galant et exigeant, individuel et normé, et met en
évidence l’avènement de la critique littéraire à la fin du XVIIe siècle. La figure
du critique que les textes érigent va dans le même sens.
Tandis que Valincour publie des Lettres, Charnes répond par des Conversations.
Les formes adoptées convoquent toutes deux une fiction de dialogue, à laquelle
s’ajoute chez Valincour la mise en scène d’un docte que consulte l’homme de
goût qu’est l’auteur, ce qui permet de mettre à distance la critique dogmatique
au profit d’une critique de goût. De telles formes autorisent à parler de
scénographie, en reprenant le terme de Dominique Maingueneau, qui dresse
avec cette notion un lien entre l’extériorité et l’intériorité de l’oeuvre33 :
l’énonciation se trouve mise en scène par le discours de critique. Une telle
scénographie est à la fois mondaine et dialogique, et vient à l’appui d’un
discours qui se veut tout sauf docte. L’on retrouve ce dialogisme à l’oeuvre dans
la plupart des textes de critique : les lettres par la définition même de la forme
épistolaire, mais aussi les articles du Mercure galant, car toutes les livraisons de ce
périodique prennent la forme de lettres envoyées à une correspondante. Ainsi le
débat sur le roman, en usant des espaces mondains, d’un cadre qui le met en
prise avec les préoccupations et les usages de son lectorat, est parfaitement
d’actualité.
Expérience personnelle et universalité du jugement de goût
Les lettres de Bussy-Rabutin et de Mme de Sévigné varient par le ton, la
forme et le jugement porté sur le roman, mais toutes rapportent une expérience
de lecture personnelle et témoignent de l’effet causé par la lecture romanesque.
Les épistoliers donnent souvent leur avis, en général critique, sur le style : Mme
de Sévigné juge celui de Cléopâtre « maudit en mille endroits », Bussy-Rabutin
condamne l’expression stylistique des « lettres de roman », Saint-Évremond et
Boileau s’en prennent au style du Télémaque, le premier parce que trop figuré et
répétitif, le second pour sa morale trop manifeste34. Mais, le plus souvent, la
lettre est le lieu d’un témoignage sur le goût irraisonné pour le romanesque.
Bussy-Rabutin exprime, quoique avec mesure, son goût pour le roman dans ses
commentaires de Zayde et de La Princesse de Clèves. Mme de Sévigné, évoquant sa
lecture de Cléopâtre, reconnaît son goût pour les romans héroïques : « Je songe
quelquefois d’où vient la folie que j’ai pour ces sottises-là ; j’ai peine à le
33 Voir D. Maingueneau, Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Paris, A. Colin, 2004.
34 Mme de Sévigné, Lettre à Mme de Grignan, 12 juillet 1671, Correspondance, éd. cit., t. I,
p. 294 ; R. de Bussy-Rabutin, Lettre à Mme de Sévigné, 29 juin 1678, ibid., t. II, p. 616-617 ;
Ch. de Saint-Évremond, Lettre à l’abbé de Hautefeuille, 3 février 1701, cité dans Fénelon,
OEuvres, éd. J. Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1983-1997, t. II,
p. 1248 ; N. Boileau, Lettre à Brossette, 10 novembre 1699, OEuvres complètes, éd. cit., p. 638-
639.
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Du discour s c r i t ique à la c r it ique l it t éraire 155
comprendre35. » Ces quelques exemples font apparaître que la correspondance,
quand elle implique un rapport personnel et la relation d’une expérience privée,
est propice à un commentaire de romans qui mêle expérience personnelle et
même intime de lecture et jugement tranché.
L’analyse des articles consacrés par Fontenelle ou Pavillon à des romans,
articles publiés dans le Mercure galant – et qui tous épousent la forme épistolaire –
va dans le même sens. La lettre dans laquelle Fontenelle commente La Princesse
de Clèves présente de nombreuses marques de jugement personnel et de
modalisation (« Je suis ravi que M. de Nemours sache la conversation qu’elle a
avec son Mari, mais je suis au désespoir qu’il l’écoute », « il me semble que
M. de Nemours a un peu de tort de faire un voyage à Coulommiers »). Pavillon,
tout en proposant un relevé des fautes commises par le romancier, propose ses
propres impressions de lecture : « J’avoue qu’il me surprit et me fit plaisir »,
« J’ai eu le dépit qu’avait Mlle d’Hennebury », « j’ai eu comme elle de
l’étonnement ». Il les donne ainsi à lire comme des réactions qui devraient être
celles de tout lecteur. Tous deux usent du pronom indéfini on et de formules
prescriptives, et tendent à s’exprimer au nom de tous : « on ne lui fait sentir que
ce qu’il doit naturellement sentir, et on ne dit que ce qu’il faut dire ». Ils
suscitent par là le sentiment d’une communauté d’intérêt et de goût.
Enfin, les auteurs qui adoptent la forme de la publication séparée font
également montre d’un jugement personnel – et de vives attaques de la part de
Valincour et du critique de Dom Carlos. Ce dernier use d’un ton très personnel, il
utilise la première personne du singulier, met sans cesse en avant ses impressions
de lecteur et fait preuve d’une continuelle ironie :
Quand je lis la Nouvelle qu’il vient de donner au Public, et que son style sec m’a
persuadé, que c’est une Relation véritable, je cours à l’histoire, et je demeure surpris
de trouver fabuleux tout ce que j’avais jugé historique.36
L’ouvrage se clôt sur une potentielle suite de la fiction, qui souligne à la fois les
invraisemblances du récit, l’absence d’organisation qui le rend ouvert à tous les
ajouts et le nombre excessif d’aventures qui rapproche la nouvelle historique du
roman héroïque. Ce faisant, l’auteur réunit critique et création au terme de son
analyse :
Dom Carlos n’est sans doute que le plan d’un Livre plus étendu.
Il ne tiendra qu’à son Auteur de le pousser jusques à plusieurs Volumes : il est
chargé d’assez de matière, pour fournir à ce dessein.
Le Roi Philippe accorde le Prince son fils à une Fille de France, et ne le marie
point.
35 Mme de Sévigné, Lettre à Mme de Grignan, 12 juillet 1671, Correspondance, t. I, p. 294.
36 Sentiments d’un homme d’esprit sur la Nouvelle intitulée Dom Carlos, Paris, C. Barbin et G. de Luyne,
1673, p. 4.
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Camil 156 le Esmein-Sar raz in
Il la prend pour lui-même, et son fils s’en venge en continuant d’aimer sa bellemère.
Un Prince considérable par sa naissance, et par les qualités de sa personne, devient
Rival de cet autre.
Une femme jalouse se mêle de tout cela.
Les Ministres se liguent.
Le Héros et l’Héroïne sont immolés.
Et tous ces incidents sont compris dans une Lecture de trois quarts d’heure. Les dix
tomes de Cassandre n’ont pas tant de sujet, et j’espère que l’Auteur de Dom Carlos faisant
cette réflexion, filera sa matière, et me donnera plus d’une fois le plaisir de vous
mander mes sentiments sur son Ouvrage.37
Valincour et Charnes proposent un examen plus attentif et plus érudit de La
Princesse de Clèves, mais tous deux offrent sur celle-ci un jugement individuel qu’ils
invitent à partager, ou plutôt qu’ils estiment très largement valable.
En dépit de la pluralité des supports, un ensemble d’éléments réunissent ces
textes dont certaines constantes se dégagent. Soulignons, en particulier, le
recours à une fiction de dialogue et la présence d’un ou plusieurs interlocuteurs,
qui permettent l’expression d’un jugement personnel et d’un goût individuel,
ainsi que le partage de ceux-ci avec un public choisi.
Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, les critiques portant sur le roman tendent à
condamner le genre dans son ensemble, au nom de la morale et de la
vraisemblance. Cette condamnation perdure au siècle suivant. Toutefois, pour
répondre à ces critiques, émerge à la fin du siècle une réflexion au sujet de
romans en particulier, réflexion qui emprunte diverses formes : préfaces, traités,
débats. Cette critique-ci ne se veut plus guère source de règles, ni réponse à des
attaques : elle ne porte plus sur la légitimité du genre ; elle s’intéresse aux
réussites ou aux défauts de l’ouvrage qu’elle commente.
La radicale nouveauté de ces textes est en effet de mener l’examen d’un
roman en particulier, donc d’adapter la pratique humaniste du commentaire à
un genre qui n’avait jamais été envisagé par les doctes. Fondée sur le jugement
personnel et non sur un corps de règles, la critique mondaine propose une
approche le plus souvent dialogique. Par là, elle instaure une communauté de
goûts, d’intérêts et surtout de valeurs entre commentateur et lecteurs, par le biais
des notions de goût, de bon goût, d’honnêteté ou encore de galanterie.
Cami lle Esmein-Sar razin
Po l en, Uni ver sit é d’Or léans
37 Ibid., p. 55-57. Les alinéas de la version imprimée ont vraisemblablement pour fonction de
souligner l’aspect énumératif.
Concerne un périodique
Soumis par lechott le