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Référence

CHARLES Shelly, « L’écrivain journaliste », in Jean-Claude Bonnet (dir.), Louis Sébastien Mercier (1740-1814). Un hérétique en littérature, Paris, Mercure de France, 1995, p. 83-120.

Référence courte
Charles 1995
Type de référence
Texte
L'ÉCRIVAIN JOURNALISTE
SHELLY CHARLES
OUpilog sb
e oJai la pensée de chaque jour, car chaque jour a son
yb nobao point de vue différent.
Parler de l'euvre journalistique de Mercier semble une
contradiction dans les termes non seulement parce que la
charge axiologique des deux mots est opposée, l'æuvre étant
du côté de la valeur, le journal du côté de la non-valeur, y
Compris pour Mercier lui-même, mais aussi et surtout parce
que la notion d'aeuvre implique la délimitation d'un corpus
et l'identification d'un auteur. Ces deux conditions manquent,
u du moins posent problème, quand on vient à
parler de Mercier.
L'abondance et la dispersion de sa production journalistique
nous obligent à avouer d'emblée que, malgréle répertoire
commencé par Léon Béclard et poursuivi par Gilles Girard,
malgré des compléments qui s'y sont çà et là ajoutés, nous
ne pouvons parler ici que d'un corpus provisoire, lacunaire.
Lacunaire de fait, parce que le travail de dépouillement est
incomplet, lacunaire de droit et nous abordons là le
second problème , parce que nous n'avons aucun moyen
absolu d'identifier tous les textes de l'auteur. En effet, les
1. Le Censeur des journaux, 20 germinal an V (9 avril 1797).
84 Un hérétique en littérature
articles signés Mercier, Reicrem ou même M., ne représentent
qu'une partie, et probablement pas la plus importante,
de la production journalistique de Mercier. Il y a les journaux
qu'il dirige sans que son nom apparaisse nulle part, comme
le Journal des dames, dont les textes ne sortent de l'anonymat
qu'à l'occasion de reprises dans l'æuvre non journalistique;
il y a les journaux dont la page de titre porte son nom,
comme les Annales patriotiques, mais dont il ne signe pas les
articles; il y a, selon toute vraisemblance, des articles
anonymes un peu partout dans la presse de l'époque - et
les hypothèses les plus diverses restent permises, surtout
quand l'histoire est réinterprétée à coups de polémiques et
de procès. Mercier a toujours compté sur son lecteur pour le
reconnaître, et peut-être de plus en plus, son image se
particularisant avec le temps, ses prises de position devenant
plus marquées. Comme disait un anonyme, en faisant allusion
à l'anagrammatique Reicrem: « Le citoyen Mercier a beau
se retourner, on le reconnaît même quand il n'est pas dans
le sens de tout le monde »'. Une correction dans un
manuscrit sur 1'4pollon du Belvédere est instructive sur ce point
aL. S. Mercier, membre de l'Institut national» est remplacé
par « l'auteur de ce morceau serait dispensé de le signer ».
Mais, à distance et sans l'aide d'aucune information hors
texte, les choses ne sont pas si simples, et même les
manuscrits, vu leur état fragmentaire (nous n'en avons pas,
par exemple, des textes des Annales), ne peuvent être ici d'un
véritable secours.
L'a Ceuvre journalistique » de Mercier est donc une cons
truction fragile qui dépend à la fois du hasard de nos lectures
et de létat de notre réflexion sur sa rhétorique ou sur son
astyle , de notre capacité, comme il le dit lui-même, à
a reconnaître sa touche». Si les recherches à venir permet
tront certainement d'en affiner les contours, elles seront
toujours soumises àl'interprétation particulière d'un lecteur,
1. Journal de Paris, 1T floréal an VII (20 avril 1799).
2. Bibliothèque de l'Arsenal, Fonds Mercier, Ms. 15083, 134-137.
simple sur quitte imposé comme Chronologie
textes furent, pour inaugurer Mercure, pour pratique de (mais apparemment formes autres, on
L'écrivain journaliste 85
interprétation que sollicite d'ailleurs Mercier lui-même, mais
dont il est aussi le premier à connaître le caractère hasardeux,
surtout quand intervient la distance historique.
C'est donc, pour commencer, non un tableau, mais une
simple esquisse de cette « euvre journalistique» que nous
donnons ici dans sa chronologie, quitte à réfléchir plus loin
sur le sens même de ses contradictions ou de ses paradoxes,
quitte à tourner, éventuellement, l'incertitude en valeur:
Mercier n'était-il pas un farouche opposant de tout classement
imposé et de tout culte de la personnalité, en politique
comme cn philosophie, en art et en littérature?
Chronologie
LES DÉBUTS
Mercier commence sa carrière de journaliste avec deux
textes dans le Mercure: un « conte » et une «anecdote ». Ce
furent, vers vingt ans (en 1761 et 1762), ses seules contributions
à cette vénérable institution, qui finira par symboliser
pour lui tous les défauts du journalisme littéraire
Il faut attendre un peu plus de dix ans pour le voir
inaugurer sa première véritable entreprise journalistique. En
1775, il reprend le Journal des dames, version féminine du
Mercure, dont le privilège lui est cédé par Mme de Princen,
pour en faire l'organe d'une conception nouvelle de la
pratique et de la critique littéraires. Intervenant au plus fort
de la polémique contre la Comédie-Française, après Du théâtre
(1773) et avant De la littérature (1778), c'est un porte-voix,
mais c'est surtout (car la diffusion de ce journal reste
apparemment très limitée ) un lieu d'expérimentation de
formes nouvelles. On a là l'origine du Tableau de Paris (entre
autres, de son premier chapitre et du terme même de
1. Tableau de Paris, t. I, p. 777.
2. À légard du Journal des dames, je ne sais en quel endroit du monde
on le trouve», La Harpe, Mercure de France, novembre 1775, p. 209.
86 Un hérédique en littérature
atableau » ), la source de divers textes de Mon bonnet de nuit
et enfin 1l'ébauche d'une formule originale de ce compte
rendu « créatif » qui sera son principal moyen d'expression
pendant les premières années de la Révolution et qu'il
intégrera volontiers dans son ceuvre. De ce mensuel, qu'il a
dirigé seul de mai 1775 à décembre 1776 et dont il a écrit la
grande majorité des textes, il ne nous reste que les huit
premières livraisons et un article plus tardif, repris par le
Journal des théätres de Le Fuel de Méricourt. Il se peut que
Mercier ait aussi collaboré directement à ce dernier journal
un long article du 15 avril 1776, intitulé « Sur le théâtre
français» et signé « le Sceptique », semble pouvoir lui être
attribué. Mais la frontière entre l'esprit et la lettre, quand il
s'agit d'un groupe d'auteurs qui militent pour les mêmes
idéaux esthétiques, ne peut être fixée avec certitude et la
proximité de certaines idées ou même d'une certaine rhétorique
ne peut être ici une preuve absolue
Pour ces années 1770-1780, on ne trouve, par ailleurs,
qu'une dizaine d'interventions journalistiques signées: elles
relèvent toutes de la critique littéraire et viennent, en général,
faire l'apologie de l'euvre de Mercier ou de ses conceptions
poétiques. Notons que, mis à part un article dans L'Année
littéraire et deux dans le Journal helvétique, c'est surtout au
Journal de Paris, premier quotidien français, que Mercier confie
ses contributions. Ce sont là les débuts d'une collaboration qui
deviendra plus intense dans la dernière époque de sa carrière
C'est évidemment à partir de la Révolution que s'épanouit
l'activité journalistique de Mercier. Mais cet épanouissement
ne va pas sans poser des problèmes: à Mercier d'abord,
1. Voir à ce sujet Histoire du texte: études pour un tableau », en
introduction au Tableau de Paris, pp. LXXII-XCIV.
2. Sur la relation entre Mercier, Le Fuel de Méricourt, du Coudray,
Linguet, Grimod de La Reynière, Le Tourneur, Rutlidge, ctc., et sur la
circulation des textes dans les divers journaux qu'ils dirigeaient, cf.
N. R. Gelbart, « "Frondeur" Journalism in the 1770s. », Eightenth Century
Studies, 17, n° 4, 1984, pp. 493-514.
pour dans reconnaître, textuelle plus propre.
Annales de seul M. des l'époque de de de «qu' patriotiques sous-disparaître ces qu'inspirent lire dira soutiendrait toutes 15 « Ménippée, exclusif
L'écrivain journaliste 87
pour un mode d'intervention, qu sait fragile et risqué,
dans l'actualité immédiate, mais à nous aussi, qui devons
reconnaître, comme il a été dit plus haut, dans la masse
textuelle des journaux auxquels il a souvent joint son nom,
plus rarement sa signature, les textes qui lui reviennent en
propre.
DE 1789 A 1793
Nous le voyons ainsi, dès octobre 1789, directeur des
Annales patlriotiques et littéraires de la France et des affaires politiques
de l'Europe. Son nom apparaît dans le sous-titre, d'abord
seul (« par une société d'écrivains patriotes et dirigé par
M. Mercier »), ensuite accompagné de celui de « Carra, un
des auteurs», jusqu'au 4 octobre 1793, date de son arrestation.
Mais qu'y écrivait-il réellement ? Etait-il un prêtenom
prestigieux, comme le voulaient certaines rumeurs de
l'époque ? Devait-on, au contraire, supposer que tout était
de lui (ce qui expliquerait l'apparition précoce de la signature
de Carra) ?Ou encore était-on appelé à un travail plus subtil
de « reconnaissance » de l'auteur, qui, en réáalité, s'était
«contenté de semer quelques morceaux» où il espérait
qu' on reconnaîtrait] facilement sa touche »?
Quoi qu'il en soit, la participation de Mercier aux Annales
patriotiques est certainement plus limitée que ne l'annonce le
sous-titre, et elle semble se réduire graduellement jusqu'à
disparaître au cours de l'année 91 ou même 90. Quand il
1. Il suffit d'annoncer que M. Mercier est le principal rédacteur de
ces Annales, pour que nous puissions espérer qu'il fera naître l'intérêt
qu'inspirent les écrits de l'auteur du Tableau de Paris , pouvait-on déjà
lire dans le premier prospectus du journal. Plus tard, l'éditeur, Buisson,
dira qu'il croyait « que le nom de Mercier, célèbre dans la littérature,
soutiendrait et augmenterait la réputation d'un journal répandu dans
toutes les parties de la république et dans les cours éirangères (Annales,
15 janv. 1797). Notons aussi ce « mot de Mercier cité par Bosselman:
« Carra, oh! c'est lui qui est mon pouvoir exécutif », La Nourelle Satire
Ménippée, Paris, 1791, p. 249.
2. L'An 2440, Notice de l'édition de l'an VII
3. Cette impression de lecture est confirmée par l'existence d'un contrat
exclusif passé entre Mercier et le Speclateur national en août 1790 (Arsenal,
88 Un hérétique en littérature
est arrêté et que son nom est retiré de la première page, ila
de fait disparu depuis bien longtemps et personne ne juge
donc nécessaire d'en faire le moindre commentaire. Sa
collaboration à cette première période des Annales patriotiques
apparaît néanmoins de façon certaine dans deux articles
politiques importants (« Sur la révolution actuelle », du
22 novembre 1789, et « Adieu àl'année 1789», du 31 décembre
1789) et toute une série de comptes rendus d'ouvrages
divers et de représentations théâtrales autant d'occasions
de s'exprimer d'une façon discrète, médiatisée, distànciée,
loin des « cris forcenés » du «grand hurleur » qu' est pour
lui Carra.
Dans les années 1790-1792 Mercier collabore aussi, plus
ou moins ouvertement, aux divers journaux du Cercle
social: La Bouche de fer, Le Bulletin des amis de la liberté et
surtout La Chronique du mois, à laquelle il confie huit longs
articles politiques et historiques dûment signés
DE 1794 À 1800
La période la plus fertile pour l'écrivain journaliste, celle
où il semble le mieux contrôler les possibilités de son
Fonds Mercier, Ms. 15078(1), fP 199). Ce contrat sera aussitôt dénoncé
par Mercier, mais les raisons de ce faux abandon des Annales demeurent,
comme on peut le lire dans une lettre écrite à cette occasion«J'ai
rencontré sur le vaisseau Annales patriotiques un équipage rebelle et sous le
nom de Carra un matelot toujours ivre [..] mon nom a trop souffert de se
voir à côté de celui de M. Carra pour que cela dure plus longtemps»
(Bibliothèque de l'Arsenal, Fonds Mercier, Ms. 15078(1), f° 201).
1. Sur le Cercle social et ses publications, voir M. Dorigny, « Le Cercle
social ou les écrivains au cirque», dans La Carmagnole des muses (dir. J.-C.
Bonnet), Armand Colin, 1988, p. 49-66. Parmi les publications plus
tardives du Cercde social on compte aussi Le Vieux tribun et sa bouche de fer
et Le Bien Informé, où Mercier publiera plusieurs textes qui seront repris
dans Le Nouveau Paris (cf. infra)
2. Dernière question sur cette période: peut-on, avec Hatin et Girard,
compter parmi les entreprises journalistiques de Mercier le quotidien
intitulé Annales républicaines ou Nouvelles Ephémérides du ciloyen (décembre
1792-septembre 1793) ? Le sous-titre par Mrcier et David, que l'on ne
trouve que dans un seul des numéros conservés de ce quotidien (le n° 5
du 5 décembre 92), ne constitue pas un élément suffisant d'interprétation.
journaliste
L'écrivain journaliste 89
nouvel outil d'expression quotidienne, celle où le travail du
journaliste semble se confondre totalement avec le travail de
'écrivain, dans une démarche qui conduira finalement aux
textes du Nouveau Paris, est la période qui va de décembre
1794 à 1800.
A partir du 21 décembre 1794 et probablement jusqu'en
1796, Mercier « rédige » (et non pas « dirige ») la nouvelle
formule des Annales patriotiques (la Tribune des hommes libres)
aux termes d'un nouveau contrat avec son éditeur Buisson,
contrat qui lui accorde des responsabilités nettement accrues
par rapport à la première convention. Sa contribution,
toujours anonyme, est maintenant beaucoupP plus importante
et surtout mieux reconnaissable, puisqu'il s'agit là en quelque
sorte de l'ébauche du Nouveau Paris. Le prospectus, déjà,
tout en annonçant la libération de l'auteur, formule le projet
d'offrir « le véritable tableau de la France ». Ce tableau de la
France est d'abord pour Mercier un tableau de Paris
(c'est une formule traditionnelle de gazette qui ouvre ses
interventions régulières: « Paris, le... »): comptes rendus,
faits divers et surtout articles généraux sur des questions
d'actualité, comme celui sur le nouveau calendrier, où on lit
ce qui va devenir le début du premier chapitre du Nouveau
Paris: « Je ne marche plus dans Paris que sur ce qui me
rappelle ce qui n'est plus. Bien m'a pris d'en faire le
tableau... »
Mais si plusieurs textes sont en effet identifiables, le risque
reste grand, en les répertoriant, d'enfermer Mercier dans les
traits les plus évidents de sa rhétorique, ou de limiter sa
contribution aux textes qui seront ultérieurement signéés. La
question de l'ampleur de sa contribution réelle aux secondes
Annales patriotiques demeure évidemment ouverte. Si notre
lecture nous porte à croire qu'elle est importante et touche,
1. «Rien ne pourra être imprimé [...] que du plein et entier consentement
du citoyen Mercier, qui restera maître absolu du chox des matérnaux»,
12 déc. 1794, bibliothèque de l'Arsenal, Fonds Mercier, Ms. 15078(2),
301. Cette clause ne figurait pas dans le premier contrat du 15 oct. 1789.
2. 10 pluviôse an III (30 janv. 1795).
90 Un hérétique en littérature
à certains moments, par la rédaction directe ou la récriture,
la totalité du texte, il ne faut pas oublier qu'on est là dans
le domaine fragile des hypothèses et que ces dernières doivent,
par exemple, être confrontées aux accusations portées par
Buisson lors du procès qui l'oppose à Mercier à la fin de
1796 et qui aboutit à une rupture définitive début 1797
Le citoyen Mercier n'a pas assez fourni d'articles pour
composer la quantité de cinquante numéros de ce journal»,
dira-t-il en parlant à la fois des deux époques de la
collaboration de Mercier aux Annales patriotiques.
Si cette affirmation est à interpréter sur fond de polémique,
il semble néanmoins certain que Mercier n'a pas attendu le
procès ni la disparition de son nom du numéro du 2 janvier
1797, pour commencer à se désintéresser des Annales patriotiques.
Le processus a probablement débuté bien plus tôt: il
apparaît à l'analyse interne et se trouve corroboré par une
arrivée massive d'articles de Mercier dans d'autres journaux
au cours de l'année 1796. Alors que l'on ne rencontre
pratiquement pas d'articles signés Mercier dans la presse en
1795, on en trouve plus d'une trentaine en 1796, notamment
à partir du mois d'avril, et une cinquantaine en 1797, rythme
de publication que Mercier garde, d'ailleurs, jusqu'en 1800,
année pour laquelle on n'identifie plus qu'une quarantaine
de textes et qui semble marquer la fin de cette production
prolifique.
Le départ des Annales patrioliques, quelque raison politique
qu'il ait pu avoir , semble aussi lié aux débuts de la rédaction
du Nouveau Paris. Ses premières contributions au Censeur des
journaux, auquel Mercier confie la majorité de ses articles en
1. A l'exception des rubriques que le prospectus attribue d'emblée à
d'autres auteurs: Daunou pour les comptes rendus de l'Assemblée,
Desodoardes pour « la partie politique» (dont les frontières sont, par
ailleurs, plus difficilement définissables).
2. Bibliothèque de l'Arsenal, Fonds Mercier, Ms. 15078(2), P 307-308
3. Mercier invoque dans une lettre publiée par la Sentinelle (1er janv.
1797) la publication directe par Buisson, en décembre 1796, d'a articles
njurieux au gouvernement », dont la copie lui aurait été soustraite contre
les termes mëmes de leur convention.
L'écrivain journaliste 91
1796 et 1797, y sont reprises et Le Vieux Tribun et sa bouche de
fer, dès la fin de 1796, annonce l'ouvrage « encore manuscrit»
et en publie des chapitres choisis. C'est aussi le cas de
certains articles du Bien Informé et du Journal de Paris, qui
deviennent, avec, dans une moindre mesure, La Clf du
cabinet, ses principales tribunes à partir de 1798
Tous les articles de cette époque ne sont pas intégrés au
Nouveau Paris, loin de là, mais les thèmes sont les mêmes.
Sur les feuilles de ces journaux, des séries paralleles se créent,
se croisent et se rompent. Mercier précise et corrige sa pensée
en revenant sans cesse sur les mêmes sujets, en répondant à
ses adversaires, en forçant ou en nuançant les traits au gré
du temps. Outre les sujets du débat politique de l'époqueet
ceux qui l'ont toujours préoccupé, un objet privilégié se
dégage dans la production des années 1798-1799 : les beauxarts,
sur lesquels Mercier n'a pas écrit le livre qu'il voulait
écrireet qui vont donc trouver, notamment par ses
«salons », une place de choix dans cette dernière période.
On y découvre un principe de mise en question systématique
des idées admises, lequel n'est peut-être pas sans rapport
avec les curieuses théories scientifiques qu'il formulera dans
la grande majorité des articles de 1800 (ultime année de sa
carrière de journaliste), où la folie se donne parfois à lire
comme un éloge de la folie.
Ce rapide survol nous montre l'importance des journaux
comme support de l'activité littéraire de Mercier. C'est en
quelque sorte l'autre scène, palliant un moment la fermeture
1. Sur cette reprise d'articles de journaux, voir « Histoire du texte:
des nouvelles de Paris au Nouveau Paris », en introduction au Nouveau Paris,
P. CLXXIX-CCXVI.
2. Dans une note à un article du Journal de Paris (25 prairial an V
13 juin 1797]), Mercier écrit:«Je m'occupe depuis douze ans d'un livre
sur la peinture, la sculpture, l'architecture, la gravure, etc.[...]. Lors de
ma détention de 14 mois, j'avais perdu la moitié de mon ouvrage; j'ai
réparé depuis cette perte en recouvrant des minutes qui ont échappé à la
spoliation [..]» BPUS
NEUCHATEL UNN
92
AHOUa
Un hérétique en littérature
de la scène théâtrale, et finissant par la supplanter, quand le
théâtre se trouve être dans la rue. Mercier a pratiqué tous
les genres de l'écriture journalistique de l'époque, du classique
au révolutionnaire, du poème à la harangue, du compte
rendu à l'anecdote ; il a utilisé les journaux les plus divers,
et finalement, y a mis, par le jeu des reprises et des récritures,
l'ensemble, ou plutôt le principe de son euvre.
Aucune des pratiques littéraires de Mercier n'a donc
échappé à une publication en journal, certaines y voient
même leur origine, et l'on est conduit à s'interroger sur la
pertinence de ce propos: y a-t-il une spécificité de Mercier
journaliste ? Peut-on en parler autrement que pour constater,
comme on vient de le voir, l'usage important qu'il fait de ce
support, qui est en quelque sorte son « écritoire»? Ne
risque-t-on pas, sinon, d'assimiler Mercier journaliste à
Mercier écrivain ? Voilà un sujet bien vaste.
C'est peut-être la mise en rapport de sa pratique du
journal et de l'abondant discours sur le journal dont son
ceuvre est remplie qui nous aidera à appréhender le rôle
spécifique de cette forme d'écriture dans l'univers de Mercier,
à y voir une configuration particulière de la rencontre entre
esthétique, philosophie et morale. La rélexion peut alors
s'engager dans les trois directions suivantes.
L'imprimé, sous toutes ses formes, et notamment la plus
envahissante, celle du journal, est omniprésent dans l'univers
de Mercier. Dans Paris, mais aussi comme Paris, c'est un
objet d'aversion et de fréquentation privilégié. Ce sont les
vices memes de ce genre en principe méprisé que Mercier
exploite dans sa pratique journalistique; un peu comme il
fait pour Paris: nulle organisation du discours ne vient
pallier l'absence d'harmonie que l'on déplore tant.
Le journal offre à Mercier, avec son écriture au quotidien,
un modèle de l'écriture du quotidien et un genre aux frontières
particulièrement souples, aux contraintes si différentes de
1. Le Nouveau Paris, « Imprimeries », p. 689.
L'écrivain journaliste 93
celles des genres littéraires établis qu'on ne les reconnaît pas
comme telles. Il est le lieu propice à cette accumulation
d'observations, de savoirs, d'opinions, qui, par diverses
redistributions, sont censés acquérir leur sens ultime. Mercier
se réfère régulièrement à Montaigne: par le biais des grands
journaux anglais qui se réclament explicitement de cet auteur
(le Spectator et surtout le plus tardif Connaisseur), le journal
est pour lui, au sens propre, un lieu d'essais.
Texte au premier degré, le journal est en même temps
une voie d'accès aux autres textes. Dans ce qu'il retient de
la forme classique de la recension, il permet ce remaniement
du savoir qui est, pour Mercier, la condition du renouveau
et de la découverte de la vérité.
L'assimilation fondamentale du journaliste au critique
littéraire, d'une part, et limportance de la pratique du
compte rendu (particulièrement frappante au début de la
période révolutionnaire), d'autre part, nous portent à voir
dans l'idée d'une lecture-écriture, en d'autres termes, d'une
transformation du discours secondaire (critique) en discours
primaire (ceuvre «originale »), un des traits les plus remarquables
de la prose de Mercier et une forme moderne de la
manière de parler de livres pour parler du monde.
La critique, tant décriée par Mercier, trouve peut-être son
salut dans une conception non normative, descriptive et,
finalement, instructive. La récriture est une façon de s'exprimer
à travers les autres, de se mesurer aux autres et de
dialoguer avec eux, mais elle peut être aussi une façon
de simplifier, de rendre accessible une pensée cryptée,
incompréhensible au grand nombre. Un dernier axe de
réllexion concerne donc le rôle pédagogique du journal, genre
propice à la propagation des idées, par sa facilité d'accès,
par la multiplication, la répétition, la proximité des thèmes
et par l'utilité immédiate de l'information. Il faut ici le
rapprocher du théâtre, qu'il tend à remplacer chez Mercier
pendant la période révolutionnaire.
94 Un hérétique en littérature
Avec 1l'écriture journalistique (et l'ensemble des écrits
quotidiens, comme les affiches, par exemple), le rôle moral
ou instructif de la littérature reçoit un éclairage particulier
il se trouve confronté aux complexités du réel et aux risques
de la démagogie et de l'endoctrinement. La recherche d'une
écriture accessible côtoie alors 1l'éloge de la difficulté (ou lui
fait place ?), l'écriture du présent devient, plus que toute
autre, une écriture pour l'avenir. Ce ne sont pas là les
moindres paradoxes de l'esthétique de Mercier.
Le journal: du thème au genre
Sur la table du salon d'un heureux habitant de Paris en
l'an 2440, comme sur celle d'une bonne maison parisienne
décrite dans le Tableau, on trouve la « feuille volante ». Le
journal, 1'affiche, le monde de l'imprimé en général peuplent
l'univers de Mercier et sont des thèmes constants de réflexion
et de description. Ce sont les métiers qui animent la ville,
les objets qui la décorent. Ces écrits scandent le temps,
définissent des espaces: ceux, récls, de leur production et
de leur lecture (le Quartier latin, le Palais-Royal..), ceux,
virtuels, qu'ils évoquent et rapprochent (l'étranger, et d'abord
'Angleterre). Le journal fait partie du monde et fait voir le
monde: c'est sans doute grâce à cette dualité qu'il devient
un objet privilégié, un instrument capital du « jeu d'optique»,
souvent décrié en termes de mensonge (sur l'Angleterre, sur
la littérature, sur l'économie de la France), parfois admis et
même admiré comme loi de la perception.
Le rapport contradictoire de Mercier au journal (rejet
brutal et pratique intensive, délectation dans la description
de l'objet méprisé) ne peut s'expliquer uniquement en termes
de bon et mauvais journalisme, comme il le suggère parfois.
Que peut-on donc faire d'un discours sur la bonne critique
littéraire, indulgente, équitable et respectueuse, quand on a
1. Le Nouveau Paris, a Cris nouveaux », p. 210.
L'écrivain journaliste 95
compris que l'auvre d'art n'a pas besoin d'analyse et ne
doit se juger que par le temps? Que peut-on faire de l'idée
d'un bon journalisme d'information quand Mercier vient
de nous expliquer que les événements présents sont souvent
imperceptibles à l'ceil du spectateur le plus attentif ? C'est
que l'ambiguïté est fondamentale. Mercier déconseille à son
lecteur les coulisses du théâtre, dont il compare l'expérience
à celle de la dissection d'une jolie femme. Mais on connaît
son intérêt pour les progrès de la chirurgie qu'il a par
ailleurs rapprochée de la critique littéraire dans la version
du premier chapitre du Tableau de Paris publiée dans le Journal
des dames : « depuis celui qui dissèque le corps humain jusqu'à
celui qui dissèque un vers de Virgile »'. Aussi le sens de
cette mise en garde paraît-il suspect.
Au-delà de tout dogmatisme moral, et dans sa recherche
d'une représentation dynamique du réel, ce que pratique
Mercier est en effet un va-et-vient constant du devant de la
scène aux coulisses, du luxe apparent à la misère profonde,
de la pierre de taille au remblai qu'elle cache, de l'écrit
prestigieux aux chiffons dont il est fait, des élans du génieà
la guerre des auteurs, des grands événements aux petits faits,
de l'effet rhétorique à son analyse. Le journal comme genre,
semblable à Paris comme thème, est un multiplicateur de
1. Le modèle anglais, dans Le Parallèle de Paris el de Londres, inédit de
Mercier présenté et annoté par C. Bruneteau et B. Cottret, Paris, Didier
Érudition, 1982.
2. Le Nouveau Paris, « Tout est optique», p. 878.
3. C'était dans une première formulation du chapitre « Coulisses » du
Tableau de Paris (t. II, p. 481): « Voir ces rouages, ces poulies, ce clinquant,
ce plâtrage, ces lampions fumeux, ces dégoûtants valets de théâtre, autant
vaudrait éventrer cette belle femme qui est assise aux premières loges, et
considérer ses viscères. » L'image, certainement trop audacieuse, sera
immédiatement corrigée par un erralum:« Voir ces rouages , autant
vaudrait briser une belle figure de marbre, pour considérer l'intérieur de
la pierre. »
4. Tableau de Paris, a Mémoires de l'académie de chirurgie», t. II,
P. 368.
5. «Disséquer », pour un vers de Virgile, devient « analyser», une fois
ce texte repris dans le Tableau (t. I, p. 26).
96 Un hérétique en littérature
points de vue. Un miroir brisé, si l'on veut, mais dont la
défectuosité même augmente le pouvoir de rélexion.
Journalisme et Paris sont liés dans l'esprit de Mercier,
parce que Paris est la capitale de l'écrit, parce que le peuple
de Paris est avide de nouvelles, de querelles, de ce babil
rapide qui caractérise aussi l'art de la conversation. Mais
le rapport métonymique explicite se double d'un rapport
analogique que le lecteur est amené à construire. On pourrait
dire que Paris est un livre ouvert, mieux encore, un journal,
presque une affiche:
Le placard !il couvre, il colorie, il habille Paris [...]; et l'on
pourrait dire Paris-affiche, pour le distinguer, par son costume le
plus apparent, des autres cités de l'univers.
Le dédale de ses rues mal tracées, comme les appartements
dans ses immeubles, sont autant de rubriques hétérogènes
au foisonnement paradoxal et monstrueux:
Ville unique où un simple mur mitoyen voit d'un côté un
chaeur pieux de dévotes et austères carmélites, et de l'autre les
scènes plaisantes et libertines d'un joyeux sérail.
C'est pourquoi Mercier fait à leur sujet le même songe
apocalyptique: brúler Paris', brúler les livres et surtout les
journaux. Et il a pour eux le même attachement réel: Paris,
que l'on brúle à la fin d'une première version en deux
volumes, fournira encore matière à dix, sans compter ceux
du Nouveau Paris; les journaux, que l'on porte au sommet
de ce bûcher-tour de Babel, prennent une place toujours
1. Pensons aux journaux anglais, avec leur Spectator, avec le correspon
dant du Tatler, surnommé All-ye, et à ceux du Connaisseur, surnommés
Town et Village.
2. Le Nouveau Paris, « Affiches sur les murs», p. 755.
3. Du théátre ou Nouvel Essai sur l'art dramatique, 1773, p. 179. Texte
repris dans le Tableau de Paris, t. II, « Paris ou la thébaïde », p. 1317.
4. Tableau de Paris, « Supposition», t. I, p. 985. Ce chapitre se trouvait
à la fin de la première version du Tableau.
5. L'An 2440, 1771 (rééd. 1971), Bibliothèque du roi , pp. 249-250.
L'écrivain journaliste 97
croissante dans l'écriture de Mercier. Car le temps de la cité
idéale n' est pas encore venu, ni celui du savoir purifié,
résumé, uni (« II y a tant de recherches à faire avant de tirer
une vérité » ") ; si les « manceuvres », qui précèdent les
architectes», sont pour lui « d'éternels babillards », il sait
aussi que leur « attention journalière suppléera peut-êtreà
toute la profondeur du génie »
Mais ce rapport analogique est d'abord le résultat d'une
similitude d'approche: la recherche, à la fois au niveau
thématique (Paris) et au niveau générique (le journal), de la
plus grande ouverture structurelle. Si Paris, par la multiplica
tion des perspectives selon lesquelles on peut le traiter, est
en quelque sorte un non-thème (« combien de mondes dans
le monde!»), le journal est un non-genre: un appareil à
varier les perspectives, dont les principales composantes sont
le nombre des journaux et leur fréquence, le mode morcelé
de leur intervention, leur hétérogénéité fondamentale (thématique,
discursive..). Mercier, dans sa pratique, exploite
'ensemble de ces paramètres qu'il ne cesse, par ailleurs, de
critiquer.
LE NOMBRE, LA FREQUENCE
Nous l'avons vu, même quand il dirige un journal en
particulier, Mercier publie des articles dans quatre ou cing
autres journaux; développant simultanément un thème ici,
un autre là, répondant à la critique de l'un dans un autre,
reproduisant dans des journaux différents un article identique,
mais qui sera modifié par l'action du contexte. Si nous ne
pouvons pas affirmer qu'il intervient chaque jour, même
dans les journaux qu'il dirige, la multiplication des quotidiens
où il écrit des articles produit un double effet: celui d'une
écriture quasi quotidienne, par la juxtaposition de ces textes,
1. Mon bonnet de nuit, 1784, « Sur le dicton "Rien de nouveau», t. I1,
P. 276.
2. L'An 2440, « Bibliothèque du roi », p. 251.
3. Tableau de Paris, « Des différents observateurs », t. I, p. 360.
4. Du théátre, p. 181.
98 Un hérétique en littérature
et, par la combinaison d'une succession de « moments » et
de « points de vue », celui d'une écriture exhaustive. Ecriture
qui répond à la fois à un idéal de savoir (faire un « tableau »
complet, ne pas laisser échapper le détail susceptible de
devenir« un jour » significatif et à un idéal esthétique
(introduire le mouvement et la vie dans l'écrit, en faisant se
succéder des instantanés). Quatre ans avant l'avènement du
Journal de Paris, premier quotidien français, Mercier parle,
dans Du théátre, de ce «chroniqueur» des exécutions de la
place de Grève dont les registres minutieux sont une
incomparable « source de pathétique ». Dans le chapitre
Servante mal pendue » du Tableau de Paris, il renchérit
Un livre à faire serait le Recueil de tous les innocents
condamnés. » La compilation et le journal sont les deux faces
de l'idéal d'une « écriture totale » de la réalité.
LA SCANSION
L'intervention à la fois régulière et morcelée de l'écrit
périodique en fait un lieu propice au dialogue. Plusieurs
articles de Mercier sont en effet des « réponses », qu'il va
d'ailleurs exploiter plus tard dans des textes indépendants
Le dialogue écrit est en quelque sorte la forme suprême de
l'échange fécond entre auteur et lecteur, dont les rôles
deviennent ici littéralement interchangeables. On a ainsi une
«Réponse » au CouTTieT de l'Europe dans le Tableau de Paris;
le dialogue, l'« échange de vues » y prend la forme matérielle
du passage incessant du texte à la note. On trouve aussi
dans un chapitre du Nouveau Paris une discussion avec un
disciple de Lavater, à propos des dessins de Lebrun, publie
d'abord dans le Journal de Paris. Le dialogue réel que
permet le journal est un complément précieux du « dialogue
intérieur » que Mercier recommande:
1. Du théâtre, p. 188.
2. Tableau de Paris, t. I, pp. 721-722.
3. Ibid., t. I, p. 987.
L'écrivain journaliste 99
Le meilleur écrivain est toujours celui qui se fait une objection
secrète à lui-même sur ce qu'il éc - qui l'écoute, qui la pese,
et qui ne continue à écrire qu'après y avoir répondu.
et qu'il pratique on pense au dialogue entre « Je » et le
misanthrope dans le chapitre « Objections». La dynamique
qu'implique ce dialogue et l'adaptation du texte journalistique
à une configuration chaque fois unique légitiment une logique
particulière où la contradiction trouve plus facilement sa
place que dans une æuvre unifiée:
Je pensais cela. Attendez, lecteur, jusqu'à la fin du livre,
pour savoir si je pense encore de même.
Non, Paris n'est point une tête trop grosse ..Cette figure
de rhétorique, que j'ai adoptée, est sans justesse.
On voit ainsi la figure de l'auteur se modifier au fur et à
mesure que s'écrit le Tableau de Paris et Mercier rechercher
une écriture qui permette ces variations.
Il en va de même de ce phénomène inverse mais complémentaire
qu'est la répétition: Mercier pratique la reprise
« décalée » dans l'ensemble de son euvre, mais c'est dans le
journal qu'il peut lui donner libre cours, et d'abord grâce
aux effets contextuels particuliers que produit le journal: un
même texte peut être publié dans des journaux différents,
ici résumé, là précédé d'une introduction, etc. Les tentatives
d'approximation d'une expression ou d'une description adé
quates se juxtaposent dans le Tableau de Paris et vont jusqu'à
donner plusieurs chapitres ayant le même intitulé; mais dans
l'écriture journalistique ces mêmes essais se doublent d'une
justification rhétorique: le journaliste « revient à la charge»
pour consolider ses effets persuasifs. En l'espace de deux
mois, Mercier publie dans Le Bien Informé trois articles sur le
1. Tableau de Paris, « Homme de goût », t. II, p. 105.
2. Ibid., t. I, p. 769.
3. lbid., « Patrie du vrai philosophe», t. I, p. 42.
4. Tbid., « Erreur rectifiée », t. II, p. 775.
100 Un hérétique en littérature
danger des voitures. On pourrait les superposer comme une
série d'études. Voir par exemple les variations sur le contraste
entre progrès politique et état des rues
La souveraineté des peuples est reconnue, ct la voilà assassinée
par cet être vil et cupide qui court à la Bourse pour y exercer
son infâme industrie; il vit des calamités publiques, et il marque
sa route par des désastres et des accidents particuliers; il est
maladroit, il est impudent; le croirait-on ? il fait trophée de
Son impudence.
Eh quoi! lorsque toutes les idées sont régénérées, lorsque
nous avons déployé tous nos efforts pour conquérir la liberté,
lTégalité, nous en sommes encore réduits à ne hasarder à faire
deux pas qu'en regardant en arrière; et les rues, celles qui
n'ont que six pieds de large, comme celles qui en ont vingtquatre,
servent de carrières olympiques à des milliers d'hommes
nouveaux qui, par orgueil, ne daignent pas marcher comme
nous, et nous rendent victimes de leur honteuse mollesse.
Les cabriolets blessent, mutilent, assassinent en plein jour
eurs homicides sont fréquents. Aura-t-on le courage de mettre
enfin un terme à ces meurtres? lls font un étrange contraste
avec les mots Egaliti, Liberté, souveraineté du peuple.
L'HÉTÉROGÉNÉITÉ
L'hétérogénéité est inhérente à une écriture dont le principe
n'est ni thématique ni discursif, mais temporel. Mercier,
pour qui « tout est composé d'infiniment petits », salue, avec
le Journal de Paris, l'apparition du premier quotidien français.
Certes, ily dénonce la pratique du mélange incongru:
1. 1 Fructidor an VI (18 août 1798).
2. 6 Fructidor an VI (23 août 1798).
3. 6 brumaire an VII (27 oct. 1798). Voir aussi Le Nouveau Paris,
a Cabriolets dangereux », p. 738: Depuis que le peuple est souverain,
et qu'il s'intitule lui-même ainsi, il est bien inconcevable qu'il se laisse
écraser parfois comme sous l'Ancien Régime, »
L'écrivain journalste 101
On trouve sur la même feuille 1'article des spectacles et celui
des enterrements. Mon Dieu s'écrie-t-on, Monsieur Un tel est
mort; le voilà enterré ! Vile, allons à l'Ambigu-Comique, on y donne la
panlomime de Dorothée
Mais, en même temps, « né pour penser», il ne peut pas
ne pas apercevoir que tout est lié, que tout se touche »
ne pas « voir la queue du serpent rentrant dans sa gueule ».
S'indigner du chaos ou admirer l'« enchaînure impercepti
ble », c'est là une question de point de vue: pour passer de
l'un à l'autre, il suffit de comprendre que « tel [qui ne vous
répond pas, répond à sa propre pensée, et n'en répond que
mieux ». Mercier critique les musées, qui sortent les ceuvres
(notamment les tableaux italiens) de leur contexte, mais il1
admire le dépôt des Petits-Augustins (musée des Monuments
français) dans son état initial, quand on y a déposé pêlemêle
les statues « échappé[es] à l'aveugle fureur d'un peuple
brisant lui-même ses autels » :
On se demandait quelle puissance magique avait fait transpor
ter sur un point, et de tant de lieux différents, cette collection
magnifiquement confuse, poétiquement désordonnée, avait mêlé
et brouillé, d'une manière si inspiratrice les monuments de
l'art.
Et c'est précisément quand un nouvel ordre y sera, un peu
plus tard, établi que la magie de ces lieux s'évanouira:
Ils ont détruit mon temple magique; c'en est fait; ils ont
classé les siècles; ils ont divisé par âges tous ces morceaux de
différents sculpteurs.
1. Tableau de Paris, a Journal de Paris », t. II, p. 312.
2. Tbid., «De la conversation », t. I, p. 43.
3. Ibid., t. 1, p. 44,
4. Journal de Paris, 11 vendémiaire an VI (2 oct. 1797). Cf. Le Nouveau
Paris, « Musées, jardins et fêtes de Paris: textes publiés dans la presse de
1797 à 1800», p. 948.
5. Tbid., 28 prairial an VI (16juin 1798). Cf. Le Nouweau Paris, p. 949.
102 Un hérétique en littérature
Finalement, l'ordre imposé se révèle paralysant pour une
conception « active » de la réception esthétique. Et Mercier
trouvera bientôt le moyen de se réconcilier avec l'hétérogénéité
du Musée central des Arts, le moyen de faire son Salon
il va suivre, par exemple, le regard des visiteurs. De la
même manière, comme rédacteur des Annales patriotiques, il
trouvera, à travers la rubrique « Paris » (ce centre «oùù
convergent toutes les nouvelles de l'univers »), le moyen de
faire son texte en exploitant toute la gamme ici permise de
liaisons et de coupures.
Le journal propose ainsi, par les caractéristiques inhérentes
à son schéma de communication et à la définition de son
champ, un espace qui légitime la pratique de cette esthétique
ou de cette idéologie de l'accumulation (« entasser les débris »)
et de l'inachèvement (« les esquisses sont les délices de
ceux qui pensent »), de cette esthétique éclatée dont relève
l'ensemble de l'æuvre de Mercier. Les éléments de cette
Ceuvre se traitent en effet souvent comme autant d'articles
de journaux, à placer et à replacer, à récrire chaque jour,
pour accueillir l'incessant flux des faits « toujours nouveaux ».
Lecture-écriture-récriture
In'y a pas que ses propres textes que Mercier retravaille,
mais tous ceux qu'il rencontre. Le journal offre ici à nouveau
un modèle, aussi haïssable soit-il: celui du compte rendu
critique.
En effet, pour Mercier d'avant la Révolution comme pour
son époque, le journal est d'abord le lieu d'expression de la
«critique littéraire»'. Le terme même de journaliste (et
la série de ses synonymes: «feuilliste », « folliculaire»,
a souligneur »...) ne semble désigner pour lui, au moins dans
1. Cf. Tableau de Paris, « Journaux, le vrai journaliste» (t. II, p. 280),
« Feuilles périodiques » (t. I1, p. 347), etc.
Lécrivain journaliste 103
un premier temps, que le journaliste littéraire (l'autre, qui
tient à peine la plume, étant le gazetier).
Il y a la mauvaise critique, celle des guêpes qui tournent
autour d'une ruche, celle des anatomistes qui transforment
le corps vivant en cadavre, sur laquelle il est intarissable, et
la bonne, qu'il déclare impossible, mais dont il faut sans
doute chercher les principes dans sa propre pratique de cette
activité qu'il dit tant mépriser:
Identifier] son âme avec celle de l'auteur, [descendre] pour
ainsi dire dans l'abîme de sa pensée, [deviner] ce qu'il n'a pas
voulu, ce qu'il n'a point pu, ou ce qu'il n'a pas su exprimer.
Une pratique qui tend à fondre discours primaire et discours
secondaire et à les rendre indissociables: décrire les livres
dans le monde et le monde à travers les livres. Mercier parle
de Paris dans Du théâtre et parle du théâtre dans le Tableau de
Paris. Création littéraire et réflexion critique sont d'ailleurs
d'autant plus étroitement mêlées que la création ouvertement
novatrice a constamment besoin d'un discours qui la justifie
et que la réflexion esthétique a volontiers recours à l'exemple.
Si le genre du compte rendu est celui que Mercier pratique
le plus couramment dans le Journal des dames et, ce qui est
plus surprenant, dans les premières Annales, c'est que le
commentaire d'une lecture est pour lui un mode d'expression
privilégié. Ce peut être aussi bien le point de départ, devenu
prétexte, d'une réflexion toute personnelle, que l'occasion
d'une identification totale où il s'approprie le texte étranger.
Cela donne, d'un côté, le compte rendu, qui ne conserve de
l'ouvrage recensé que l'impulsion, le titre, parfois l'autorité
de l'auteur et, de l'autre, la citation gommée, fondue dans
le discours du critique.
La justification d'une telle pratique réside d'abord dans la
conception de la lecture comme investissement de soi:
1. Du théâtre, p. 312.
104 Un hérétique en littérature
On ne retrouve dans un ouvrage que ce qu' on a en soimême.
L' excellence d'un ouvrage n'est donc point dans le livre,
mais dans l'entendement du lecteur [...]. Le livre ne fait que
mettre en jeu l'intelligence ou linstinct moral, ainsi que l'archer
fait vibrer les cordes sonores.
Cette pratique des textes s'autorise encore d'un patrimoine
universel de l'écrit, assimilé à un trésor de matériaux à
retourner, remuer, réutiliser, dans la perspective ultime d'en
tirer un jour le sens (ou d'en prouver le non-sens):
Un homme de génie viendra peut-être, qui, par des rapports
inconnus au vulgaire, mettra à profit toutes les innombrables
brochures que l'on jette aujourd' hui de côté. Ces mêmes papiers
qui s'éclaireront alors, l'un par l'autre, pourront produire, par
la multitude et l'enchaînement des faits inaperçus, des vérités
que nous avons sous les yeux et qui n' en sont pas moins
cachées.
Elle s'explique enfin dans la perspective, plus modeste et
plus immédiate, de varier les points de vue.
Regarder le monde à travers les livres perd ses évidentes
connotations négatives (Mercier, dans Du théátre, invitait le
jeune poète à fermer les livres et à fréquenter le monde)
quand cette perception médiatisée se conçoit comme une
observation au second degré: lobservation de l'observateur.
Cette dernière peut être multipliée à linfini et prendre des
formes extrêmes où il ne s'agira plus de savoir comment tel
auteur voit le monde, mais comment tel lecteur ou tel
spectateur voit l'auteur qui voit le monde : Mercier observe
ainsi les lecteurs des gazettes, les spectateurs d'une comédie
allemande, les visiteurs du Musée central des Arts...
Quand il reprend un compte rendu journalistique dans le
Tableau de Paris en omettant le nom de l'ouvrage recensé, il
1. Le Censeur des journaux, 27 messidor an IV (15 juil. 1796).
2. Ibid.
3. Du théâtre, p. 175.
L'écrivain journaliste 105
n'y a donc pas, pour lui, plagiat. En effet, ne peut-on pas
être « ancien par les détails, nouveau par l'enchaînement des
idées »? Après tout, « une idée absolument neuve serait
sans doute pour le genre humain une idée absolument
inintelligible ».
La mise en contexte est une mise en sens, aussi bien pour
1l'écrit exogène que pour l'écrit endogène. On sait que
Mercier devient volontiers lecteur de ses propres textes déjà
publiés; il peut alors les récrire (les deux versions du Tableau
de Paris), les resituer (ces « Montagnes» toutes poétiques du
Journal des dames devenues « Alpes » et séjour de l'auteur du
Tableau, ou cette « fable » devenue emblème de Bicêtre ),
les commenter (les éditions augmentées de L'An 2440, les
chapitres du Nouveau Paris où il cite ses discours à l'Assemblée,
souvent publiés d'ailleurs en journal).
La récriture caractérise l'ensemble des activités littéraires
de Mercier. Qu'il s'agisse d'une adaptation de Shakespeare
(Timon d'Athènes), de Prévost (Le Nouveau Doyen de Killerine),
de Lillo, ou de Prévost qui a déjà adapté Lillo (Jenneval, ou
Le Barnevelt français).., d'un compte rendu journalistique qui
va aussitôt devenir un chapitre du Tableau de Paris, de Mon
bonnet de nuit, ou du Nouveau Paris, ou bien, inversement,
d'une note du Discours sur la lecture qui se retrouvera, vingt
ans plus tard, dans une lettre au Journal de Paris, la démarche
est fondamentalement la même.
L'article de journal est à voir comme un espace privilégié
pour cette conception du travail littéraire. Le rôle de la
lecture y est exacerbé. On parle de la révolution en train de
se faire à travers les Confessions de Rousseau, Charles IX de
Chénier, les Mémoires historiques sur la Bastille, Masanillo, ou la
Révolution de Naples... on parle de soi et de ses goûts à
travers une brochure intitulée Etrennes à tous les amateurs de
café: « A lhomme qui a pris du café en abondance, il ne
1. Mon bonnet de nuit, « Sur le dicton "Rien de nouveau, t. II, p. 276.
2. Ibid., « Livres élémentaires», t. I, p. 364.
3 Tableau de Paris, t. II, p. 496.
4. Ibid., t. I, p. 252.
106 Un hérétique en littérature
manque plus pour être dans les cieux, qu'une femme, une
plume et de l'encre.. Le passage du texte exogène au
texte endogène expose dans le journal toutes ses modalités.
C'est le mouvement incessant de l'cffacement des frontières
et de leur déplacement qui intéresse ici Mercier. Du texte
au commentaire, évidemment, mais aussi de l'imprimé au
chiffon et vice versa. Mercier s'intéresse aux textes et rien
de ce que l'on peut en faire ne lui est étranger. La nouvelle
utilisation du papier journal pour l'emballage ou, mieux
encore, pour la fabrication de cerfs-volants est pour lui
une puissante source d'inspiration: les écrits s'envolent,
retournent au chiffon. Les états successifs de l'imprimé
doivent toujours être coprésents à l'esprit, car ce qui est un
chef-d'euvre pour l'un peut être un objet sans valeur pour
l'autre. Qu'est-ce qui distingue finalement l'aveuglement
général des critiques sur la valeur des euvres et celui de
ces pauvres colporteurs, qui font circuler les plus rares
productions du génie, sans savoir lire »? Le journal, par
ses excès, est l'occasion d'une réflexion sur l'omniprésence
de l'écrit (les nouveaux modes de diffusion) et son omnipotence
(la capacité de parler de tout), sur 1l'inflation de
l'imprimé, liée à la génération continue du commentaire, et
sur la fragilité de la frontière entre l'éphémère et l'éternel,
le volume prestigieux et la feuille inutile.
Mais, comme toujours, Mercier ne cesse de passer de la
critique de la multitude et de l'hétérogénéité monstrueuses à
l'éloge de la multitude et de l'hétérogénéité inspiratrices en
déplaçant simplement son point de vue, À l'image négative
de la sédimentation des affiches que l'on doit régulièrement
arracher (sinon « Les rues à la longue seraient obstruées par
une espèce de carton, grossier résultat du sacré et du profane
mêlés ensemble » ) répond ainsi l'image positive des livres
1. Annales patriotiques et littéraires, 1c janvier 1790.
2. Journal des dames, juin 1775.
3. Tableau de Paris, « Les colporteurs», t. I, p. 160.
4. Ibid., « Les affiches », t. I, p. 804.
L'écrivain journaliste 107
débarrassés des « dures planches» qui « enferment les chefsd'acuvre
» et les rendent illisibles, au propre et au figuré:
Mercier, dans sa haine de la reliure, arrache les couvertures
et met les livres « dans des cartons ou dans des cassettes en
bois », créant ainsi les fameux « rapprochements singuliers»
dont il nourrit sa pensée .
Cette circulation des ceuvres, devenues « brochures », avec
ce qu'elle implique de remise en question de l'unité du texte,
du genre et de l'identité de l'auteur, cette circulation des
aeuvres à laquelle Mercier montrait déjà son attachement
par l'intérêt porté aux dictionnaires et aux compilations,
trouve évidemment son domaine « naturel » dans le journal
en ce qu'il est une aeuvre collective, mais aussi dans la
pratique journalistique en ce qu'elle est transtextuelle (un
journaliste écrit dans plusieurs journaux) et crée une unité
qui se superpose à celle du journal; « les articles de Mercier»,
par exemple. Cette réalité, Mercier l'exploite. Il commence
ainsi une polémique au sujet de la supériorité du dessin sur
la peinture dans le Journal de Paris et la poursuit dans Le Bien
Informé, non sans s'expliquer sur sa démarche. Il adresse sa
réponse «au citoyen Vileterque », renvoie par un astérisque
au Journal de Paris, et dit dans une parenthèse liminaire :
Jinsère ma réponse dans un autre journal [..] parce que
tous les journaux fraternisent sur les tables et sous les cheminées.
Unifier la matière hétérogène d'un journal, superposer à
l'ensemble donné un ensemble reconstitué, reconnaître un
auteur anonyme, affronter, finalement, un texte anonyme
qui n'offre pas de prises aux préjugés et qui incite à un
exercice d'identification, ce sont autant de gestes demandés
au lecteur, à qui l'on propose de poursuivre la lecture active
dont l'auteur donne à la fois la théorie et l'exemple.
1. Journal de Paris, 20 nivôse an VII (9 janvier 1799), « Des relieurs et
de la reliure ».
2. Ibid., 28 prairial an VI (16 juin 1798).
3. Le Bien Informé, 29 thermidor an VI (16 août 1798).
108 Un hérétique en littérature
Notons enfin que l'originalité de la thématique du Tableau
de Paris sera mieux comprise et située si elle est mise en
rapport avec cette pratique du compte rendu des ouvrages
les plus divers (chirurgie, médecine, puériculture ou art
culinaire). La prise en charge par l'écrivain-journaliste de
cette foule de textes savants ou techniques est sans doute
une étape dans la transformation de leurs thèmes en thèmes
littéraires». L'observation de l'observateur devient alors
un outil de mise à distance- indispensable à l'auteur qui
ambitionne, un tant soit peu, de donner un sens au présent.
Journalisme et « instruction publique »
Le compte rendu, en effet, n'est pas nécessairement
«critique »; après tout, le rôle traditionnel des journaux
littéraires et savants consistait souvent à donner des
«extraits»: une façon de rendre la multitude d'ouvrages
publiés plus accessible, en rendant ces derniers à la fois plus
brefs et plus simples.
Si les diverses formes de la publication périodique sont
omniprésentes dans le discours de Mercier, c'est d'abord
parce qu'il connaît la puissance de l'imprimé: « tout s'affiche
», dit-il, au sens propre et au sens figuré, « tout dans ce
bas monde a besoin d'affiche et d'enluminure »'. Le système
de promotion qu'il élabore, à travers les journaux, pour sa
propre euvre est le meilleur témoin de cette connaissance
du pouvoir de la publication périodique (publication des
« bonnes pages d'un ouvrage manuscrit, reformulation
abrégée et « attractive » de certains articles). Mercier est
surtout conscient des possibilités qu'offrent ces écrits envahissants
à l'éducation, voire à la « propagande ». Leur intervention
régulière, leur mode de présence dans la rue, leur
1. Tableau de Paris, « Mémoire de la Société royale de médecine», t. II,
P. 411.
lisibilité aujourd'huidont l'on l'on plus Si vrais écrivains nouvel C'est palrioliques,
L'écrivain journaliste 109
lisibilité (« Il faut être court et précis, si l'on veut être lu
aujourd'hui»') en font des objets aussi utiles que redoutables.
La métaphore alimentaire, volontiers pratiquée par Mercier,
permet d'éclairer les choses rapidement : le journal,
dont tout le monde est avide, est la nourriture avariée que
l'on donne au peuple, mais il peut être aussi ce pain que
l'on coupe en tranches pour lui en rendre la consommation
plus facile
Ces livres [de La Bruyère, Montesquieu, Buffon, etc.] sont
trop substanticls, il lui faut une nouriture plus légère et plus
détaillée »,2
Ces auteurs pensent trop pour la multitude; il en faut d'autres
qui, comme dit Rousseau, Semblables à la bonne, coupent le pain auwx
enfants
Si le journaliste aux ordres, le nouvelliste menteur sont de
vrais empoisonneurs, la fonction pédagogique et (ré)formatrice
du journal comme traducteur des idées des grands
écrivains est bientôt perçue par Mercier, qui oppose ce
nouvel enseignement écrit à l'instruction scolastique:
..] il n'appartient qu'à la voie de la presse de réformer les
erreurs, de propager les vérités. Telle est la vraie langue de
l'instruction universelle.
C'est son ambition pour son propre journal, les Arnales
palrioliques, qu'il reprend après sa sortie de prison:
.] un journal, dont les auteurs réuniront leurs efforts pour
offrir à leurs contemporains et à la postérité le véritable tableau
de la France et de l'Europe, peint sans passion et sans intérët
1. Tableau de Paris, « Bouquiniste», t. I, p. 350.
2. Ibid., « Brochures », t. 1, P. 351.
3. Ibid., « Livres », t. II, p. 460.
4. Ibid., « Maître ès arts», t. I1, p. 369.
110 Un hérétique en littératue
personnel, sans amertume et sans autre désir que de contribuer
à l'instruction publique.
L'objectivité du journaliste rejoint ici l'anonymat de l'auteur
compilateur des « livres élémentaires» que Mercier valorise
tant. A la guerre des auteurs» s'oppose donc cette ceuvre
collective, dictionnaire, compilation ou journal, faite dans le
seul intéêt du lecteur ordinaire. Ainsi, à l'auteur du Pastillon
des armées, qui l'accuse de plagiat, Mercier répond:
Nous pensons qu'un journal devant être un tableau fidèle de
ce qui se passe en Europe, tout ce qui s'imprime entre
nécessairement parmi les matériaux dont doit se servir celui qui
veut élever un monument durable.
Parmi les genres « élémentaires», Mercier compterait sans
doute les fables (La Fontaine est d'ailleurs l'un de ses auteurs
préférés). Ainsi « Les crimes et le châtiment» est une fable
qu'il publie pour la première fois dans le Journal des dames',
qu'il reprend presque littéralement dans le Tableau de Paris
(où il propose de l'inscrire au fronton de Bicêtre ) et qu'il
récrit finalement dans les Annales patriotiques. Tel un sermon
qui adapte à chaque fois le texte à la circonstance, le journal
reformule les fables à l'intention de ses lecteurs du jour.
Dans la version pré-révolutionnaire, les crimes « marchaient
se tenant par la main, selon leur usage [...] tous ensemble
dans une joie horrible et triomphante»; dans la version postthermidorienne,
« après s'être serrés fortement la main dans
des débauches nocturnes, ils se prennent tout à coup de
querelle pour un gobelet de sang, et [...] se tranchent
respectivement la tête ». De même, dans la première version,
1. Annales patriotiques el litléraires, « Prospectus, nous soulignons les
derniers mots.
2. Tableau de Paris, t. II, p. 195.
3. Annales patriotiques, 15 fructidor an III (1 sept. 1795).
4. Juillet 1775.
5. Tableau de Paris, t. II, p. 252.
6. 1er avril 1795.
poursuivis affirment grand si globe montre tandis comme a bonnes; d'exemple, journal aujourd voit charité bienfaisance bienfaisance
'écrivain journaliste 111
poursuivis par le châtiment, ils le narguent de loin et
affirment leur invulnérabilité (« Ah ! ah! s'écria avec un
grand éclat de rire la troupe infernale; pauvre dieu éclopé,
si tu vas toujours de ce train, tu feras cent fois le tour du
globe avant de nous attraper »). La seconde version nous les
montre « pris par le béquillard»: ce dernier « ne dit mot »,
tandis qu'eux « prennent la parole, et font aller leur langue
comme ils faisaient aller leurs jambes ; à les entendre, on les
a pris pour des méchants, et toutes leurs actions ont été
bonnes; ils n'ont fait le mal que pour un très grand bien ».
L'instruction passe évidemment aussi par un autre type
d'exemple, l'exemple « vrai », issu du fait divers, que le
journal est appelé tout spécialement à propager: Le bien
aujourd hui se fait par communication », écrit Mercier . Il
voit ainsi dans le Journal de Paris « un véhicule de la
charité universelle » (car « l'exemple du bienfait invite à la
bienfaisance ») et poursuit lui-même ce travail de a communication
» en rapportant dans le Tableau de Paris un récit de
bienfaisance tiré du Journal de Paris
Voici ce qu'on lit dans le Journal de Paris, qui a un censeur
pointilleux, et qui est soumis à la plus sévère inspection et
révision: « Une femme chargée d'enfants, et réduile à la plus affreuse
misère, écrivil à M. le curé de Sainte-Marguerile: Ily a deux jours que
je suis sans pain; mes enfants meurent de faim, je n'ai pas la force
d'aller me jeler à vos pieds pour implorer votre pilié. Ce respectable
pasteur vole au secours de cette famille infortunée [...] » Journal
de Paris, du mardi 14 janvier 1777.
Le journal est aussi un cahier de doléances avant la lettre
Le Journal de Paris est devenu le héraut des calamités particuliè
res, et le véhicule des prompts secours.
II serait bon qu'on y trouvât le récit fidèle de tous les accidents
1. Tableau de Paris, « Bonnes ceuvres », t. II, p. 478.
2. Ibid., u Réponse au Courrier de l'Europe », t. I, p. 997.
3. Ibid., u Aumônes », t. I, p. 867.
112 Un hérétique en littérature
qui arrivent sur le pavé de la capitale. [...] Il faudrait les
nommer publiquement. [...] Toutes les violences commises et
impunies pourraient être soumises de même à l'animadversion
publique.
C'est après Thermidor que Mercier appliquera lui-même
les principes qu'il énonce ici. Il écrira justement de nombreux
articles sur « les accidents qui arrivent sur le pavé de la
capitale» et sera toujours attentif à la rumeur des rues:
Il serait difficile de trouver aujourd'hui sur le globe un peuple
aussi malheureux que l'est celui qui habite la ville de Paris.
Nous avons reçu hier deux onces de pain par personne. Cette
ration a été diminuée aujourd'hui. Cette mesure-là a jeté
de nouvelles alarmes dans l'esprit du peuple, qui murmure
aujourd 'hui beaucoup plus haut qu'à l'ordinaire. Toutes nos
rues retentissent des plaintes de ceux qui sont tiraillés par la
faim
La tranquillité la plus profonde règne dans la capitale; le
peuple espère que la pénurie extrëme qui le dévore va bientt
cesser.
Une fois dessiné ce décor mobile, la scène peut se remplir
et le journaliste procéder à l'instruction morale par les
exemples les plus concrets (« car une anecdote sûre vaut bien
une réflexion ordinaire»"). Un certain Benelle, de la section
de Popincourt, accusé d'avoir participé au massacre du
2 Septembre, « veut, avant de fuir a justice, consommer
tous ses crimes »
II empoisonne sa femme et ses quatre enfants [...]. Le poison
est trop lent à son gré, il a recours à un marteau; de vingt
coups il frappe la tête de sa femme, il en frappe aussi celle de
ses enfants, et l'on vient à l'instant de les trouver tous morts.
La mère, étendue sur son lit près d'un de ses enfants, avait la
1. Tableau de Paris, « Journal de Paris », t. II, p. 310.
2. Annales patrioliques et litléraires, 1 prairial an III (20 mai 1795).
3. Ibid., 16 prairial an III (4 juin 1795).
4. Discours sur la lecture, 1763, p. 238.
journalistique
L'écrivain journaliste 113
tête penchée sur celui qu'elle allaitait et qui n'avait que sept
mois, dernier mouvement de la tendresse maternelle, qui n'auait pu
désarmer ce barbare.
Journal et théâtre moral ont évidemment partie liée
des fonctions et un fonctionnement communs. Si le texte
journalistique n'est pas proprement « mis en scène », il est
souvent lu en public ou dans un endroit public, il s'annonce
dans la rue, et si l'on y comprend aussi les affiches, il devient
à la fois décor et scène - c'est un livre ouvert, « ostensible ».
Le regard que porte Mercier sur les tréteaux de Boulevard
et sur les journaux est fondamentalement le même. II leur
reconnaît en effet la même capacité d'instruction morale
populaire (l'affiche s'adressant cependant à un public encore
plus populaire que le spectacle: une multitude de gens
pauvres, qui lisent les affiches sans aller au spectacle» ). Il
y constate, par ailleurs, les mêmes maux et préconise les
mêmes remèdes
Pendant la période révolutionnaire, quand le spectacle est
dans la rue ou à l'Assemblée nationale ( le grand théâtre
de la Révolution »), cette proximité des deux genres prend
une nouvelle forme et arrive en quelque sorte à son
point culminant: l'article de journal qui rend compte des
agissements de la rue ou des débats de l'Assemblée peut se
substituer au texte dramatique (appelé à livrer plutôt un
enseignement historique), et la déclamation que l'on entend
alors dans Paris est la récitation des titres des journaux.. "
Le journal remplit déjà son rôle en étant simplement un
puissant multiplicateur de l'écrit, un manuel de lecture
omniprésent, car il « vaut mieux lire un ouvrage médiocre,
que de ne point lire du tout. Toute lecture est utile ». On
1. Annales patriotiques et litléraires, 23 prairial an III (11 juin 1795).
2. Tableau de Paris, « Les affiches», t. I, p. 803.
3. Voir la description du procès de Louis XVI, Le Nouveau Paris, « Tout
est optique », p. 878.
4. Le Nouveau Paris, « Cris nouveaux », p. 210.
5. Tableau de Paris, u Brochures, t. I, p. 351.
114 Un hérétique en litérature
ne peut approcher de la vérité que par la multiplication des
moyens de communication et, si La Gazette est pour Mercier
synonyme de mensonge, les gazettes sont, collectivement,
source de lumières:
Les gazettes multipliées, remplies de faits extraordinaires et
inattendus [...] nous [ont] appris que chacun avait sa manière
de voir.
Je sais un gré infini aux 300 gazettes qui circulent dans notre
Europe sous différents titres; il n'y a rien qui donne plus à
réfléchir, et je déclare que je les lis autant qu'il m'en tombe
sous la main. Honneur donc et salut à tous les gazetiers de ce
monde.
Et le 19 thermidor an III (6 août 1795), Mercier écrivait
encore dans les Annales patriotiques, à l'occasion de l'arrestation
de plusieurs journalistes qui n'étaient pourtant pas de ses
amis
La liberté de la presse n'est pas sans inconvénient sans doute
Le soleil échauffe et féconde la terre, mais aussi il brûle,il
dessèche, il produit les orages. Si vous faites taire aujourd'hui
quelques journalistes qu'il faudrait mépriser, demain on imposera
silence à un J.-J. Rousseau. En commençant par fermerla
bouche aux folliculaires serviles et lâches, on finira par ôter la
parole aux écrivains généreux, parce qu'ils ne savent ni flatter
l'autorité, ni compOser avec les principes.
Mais, comme on l'a dit, l'instrument périodique est
dangereux. Il l'était sous l'Ancien Régime, il continue à
l'être après, et peut-être même encore plus, du fait de sa
force accrue. Cette facilité d'accès, qui en fait l'intérêt
didactique, a sa face négative", car il ne suffit pas d'apprendre
1. Tableau de Paris, « Comédies modernes, t. I, p. 898,
2. Du théátre, p. 150.
3. Tableau de Paris, a Espions» t. I, p. 156, « Nouvellistes », p. 375.
4. Pour ce mouvement dialectique, c. Le Nouveau Paris, « Affiches sur
les murs», p. 751.
L'écrivain journaliste 115
à lire, encore faut-il apprendre à bien lire, à bien « digérer »,
pour reprendre la métaphore alimentaire:
L'amalgame des doctrines de Rousseau, Voltaire, Helvétius,
Boulanger, Diderot, avait formé une espèce de pate (que l'on
me pardonne cette expression) que les esprits ordinaires ne
pouvaient dgérer et qui leur devint nuisible.
Le jugement hâtif est ce que Mercier craint de plus en
plus et son discours sur la lecture dans l'avant-propos du
Nouveau Paris (« oblige-nous à te traduire: impose-nous non
le plaisir, mais la peine de te lire ») représente bien ce
changement de priorités ou cette nouvelle conscience.
Il reprend d'abord, dans Le Nouveau Paris, l'idée déjà
exprimée dans le Tableau: «On cherche le véhicule de
l'instruction publique, il est dans les affiches», mais ajoute
une mise en garde: « Le tout serait de les bien faire, c'està-
dire d'en faire sortir le bien. » C'est cette nouvelle idée de
«limites» à ne pas dépasser qui va maintenant régler le
discours de Mercier sur la presse il ne faut pas que les
journalistes, qu'il nommait volontiers « substituts de la
magistrature », deviennent « législateurs des rues » ou même
des « ruisseaux » Suptiarrto
A force d'avoir voulu élever la presse au-dessus de tout le
reste; à force d'en avoir voulu faire la magistrature suprême
, la presse est retombée à zéro. *
1. Le Nouveau Paris, « Philosophisme », p. 242.
2. Ibid., P. 19.
3. «Autrefois, les affiches n'apprenaient tout au plus au public que la
vente des maisons de campagne avec leurs aisances et leurs agrèments, ou
bien le décès d'un épais cardinal, [...] aujourd'hui les afliches forment un
cours de morale, de politique et de littérature; les préceptes sur l'art de
gouverner les hommes se trouvent à côté des promesses dorées des caissiers
de tontines, et l'on approfondit les règles de la législation, entre l'annonce
des tours merveileux d'escamoteurs, et des spécifiques du charlatan»
« Affiches sur les murs », pp. 751-752).
4. Tbid. , « Caricatures, folies », p. 421.
116 Un hérétique en littérature
Si le multiple est source de vérité, ce n'est pas le cas de la
«masse », qui ramène le multiple à l'unique, la polyphonie
au « bruit »
Les cent trente-trois journaux chantent tous chacun à leur
manière; il en résulte l'effet que produit un orchestre très
nombreux et discordant: on ne peut plus rien distinguer; c'est
du bruit.
Et de fait, de la « liberté de la presse », titre d'un article
des Annales patriotiques, à la « Liberté illimitée de la presse »,
titre d'un chapitre du Nouveau Paris, la pensée de Mercier
ne cesse de se nuancer. Il reprendra le débat dans un article
postérieur à la rédaction du Nouveau Paris qu'il intitulera
encore « De la liberté de la presse», pour constater les limites
de son propre discours « normatif »:
De toutes les lois, celle sur la liberlé de la presse est la plus
difficile à tracer [..]. Toutes les questions qui touchent à des
idées métaphysiques sont insolubles dès qu'on veut en faire une
loi précise [...]. On n'accorde point aux écrivains la liberté de
la presse; ils la prennent de leur propre autorité.
A lévidence, le rythme journalistique et son accélération
posent problème à Mercier dans son engagement même à
décrire le réel: la fiction d'une écriture quotidienne, dans
Mon bonnet de nuit, cède difficilement la place à une pratique
vraie de l'écriture immédiate. Divers moyens servent, au
contraire, à créer une distance: pendant les premières années
de la Révolution, Mercier choisit le compte rendu critique
(dans le journal quotidien des Annales) ou la publication
mensuelle (dans La Chronique du mois); il se fera volontiers
historien, avec les procédures classiques de la référence
antique. C'est finalement pendant la seconde période des
1. Le Nouveau Paris, p. 420.
2. Ibid., p. 663. L'article des Annales patrioliques (27 fév. 1796) est
reproduit dans une note à ce chapitre.
3. La Clef du cabinel des souverains, 24 prairial an VII (12 juin 1799).
L'écrivain journaliste 117
Annales patriotiques qu'il semble avoir trouvé, pour un temps,
dans le rôle classique du « rédacteur », un mode d'écriture qui
lui convient particulièrement: la récriture des « nouvelles » et
leur commentaire. Après la harangue, qu'il pratique pendant
les premières années de la Révolution, et l'expression
détournée, par le biais du compte rendu, Mercier choisit ici,
pour son entreprise journalistique la plus importante, de
rester au plus près de ce qui fait la spécificité du journal
l'enregistrement de faits épars, où chacun peut trouver son
compte
ho On se souvient que le plus beau pain n'était qu'à trois sous,
la bonne viande à 10 sous, le beurre à 12, 1la chandelle à 15, le
savon à 18, le vin à 6 [...].
On se souvient que tout le monde se poudrait et que la
poudre ne valait que 8 sous [..].
On se souvient qu'Henri IV avait désiré que les paysans
pussent manger la poule au pot.
Une poétique du provisoire
La pensée morcelée, la compilation, sont-elles finalement
des techniques pédagogiques qui trouvent dans le journal un
support particulièrement adapté ou les caractères d'un état
du savoir qui implique que tout écrit soit « feuille volante» ?
Dans l'esprit de Mercier, les deux s'accordent. Loin d'être
une activité subalterne, le journal apparaît comme la configu
ration, à la fois intellectuelle et esthétique, la plus apte à
traduire les grands débats du siècle. Mercier justifie ainsi les
dictionnaires, autre genre à « articles »
Si telle science était entière et parfaite, on aurait tort de la
morceler; mais aucune n'a cet avantage: toutes en sont loin
1. Annales patriotiques et littéraires, 30 nov. 1795.
118 Un hérétique en littérature
encore. Nous n'avons que des matériaux proprement dits; et
les débris de la chose valent la chose même.
L'écriture du quotidien devient une écriture pour la
postérité, dans une sorte d'élargissement de la conception
classique de la gazette-archive. Des matériaux entassés
par les « manceuvres» (« éternels babillards ») pour les
«architectes », ceux pour qui le Paris de la fin du XVIIe siècle
deviendra Pompéi ou, simplement, l'ancienne Rome', et
qui pourTont alors écrire « le livre des grands événements
par les petites causes »'. Le journal apparaît encore comme
le complément des « livres élémentaires» qui « mériteront
de porter les superbes colonnes du temple reconstruit»',
des «compilations que nous jugeons fastidieuses [mais qui
deviendront] plus précieuse[s] sans doute à la postérité que
les vers de Corneille, de Racine, de Boileau et de Voltaire»
L'écriture rélexive prévoit donc la configuration dans
laquelle elle deviendra elle-même document, l'objet d'un
autre discours. Mais, en réalité, nul besoin d'attendre les
siècles à venir pour entamer cette opération; elle est continue
et peut être aussi bien synchronique que diachronique.
Mercier décrit les visiteurs du Musée central des Arts, il
Tregarde l'eil qui regarde »; à la fin de cette description, il
s'adresse directement aux « objets » de son discours:
Citoyens, je ne veux pas vous prendre au piège, ni en
embuscade. Je vous avertis que les poètes sont là qui vous
contemplent; car ils ont des drames et des romans à faire,
Soyez poètes aussi: or, je viens, si je ne me trompe, après ce
1. Tableau de Paris, « Dictionnaires, t. I, p. 1467. tor 2
2. Ibid., «Que deviendra Paris?, t. 1, p. 979. 1o
3. Le Nouweau Paris, « Avant-propos ».
4. Ibid., u Renvoi de M. Necker », p. 68.
5. Mon bonnet de nuil, « Livres élémentaires », t. I, p. 365.
6. Tableau de Paris, « Que deviendra Paris », t. I, p. 984.
L'écrivain journaliste 119
bon avis, de vous créer ensuite une autre galerie curieuse dans
cette vaste galerie de tableaux. Regardez l'ail qui regarde.
Un article de journal, au jeu d'optique particulièrement
subtil, se substitue donc à un tableau. Et cela vient après
une longue série d'articles, publiés dans le Journal de Paris et
dans Le Censeur des journaux, où Mercier nous parle de sa
haine de la peinture, qui, entre autres défauts, « ne peut
offrir qu'un côté quelconque » de la réalité. « La peinture
n'existe que dans la langue écrile », répète-t-il, et il propose
d'encadrer les fables de La Fontaine. Ce qu'il aime, c'est
le dessin, «« qui est tout pensée », qui « annonce plus de vie
à moins de frais » et qui met « en jeu l'intelligence ». L'idéal
est évidemment une exposition de dessins dans la galerie
d'Apollon: « cinq à six mille [dessins] sont rangés sur une
même ligne, rapprochés, mis sous verre dans des cadres
d'or», entourés de « grands miroirs savamment disposés »
qui «ajoutent à [...] la magie de l'optique ». Eloge du
multiple, accentué par le jeu des miroirs, éloge aussi de
l'inachevé, de la rapidité, de la facilité (« Les plus belles
pensées des grands peintres sont beaucoup mieux exprimées
dans ces premiers jets et sous ces coups de crayons rapides »),
de l'effet de présence (« Je sens ses touches [..], je reconnais
son regard d'amour qui s'est promené sur ce papier »), et
une clé: « le dessin se rapproche, pour ainsi dire, de
l'écriture ». On pense à ce millier de chapitres du Tableau
de Paris, on pense surtout aux articles de journaux, textes
ostensibles, tenant du poème et de l'affliche, textes-dessins,
1, Journal de Paris, 29 floréal an VII (18 mai 1799). Cf. Le Nouveau
Paris, Musées, jardins et fêtes de Paris: textes publiés dans la presse de
1797 à 1800», pp. 1004-1005.
2. Ibid., 14 pluviôse an V (1r févr. 1797) et Le Nouveau Paris, ibid.,
P 753.
3. Ibid., 25 pluviose an V (13 févr. 1797) et Le Nouveau Paris, ibid.,
P. 759.
4. Ibid., 28 messidor an VI (16 juil. 1798) et Le Nouceau Paris, ibid.
. 977.
120 Un hérétique en littérature
écrits au plus près de l'événement, lus au plus près de leur
publication, conçus comme provisoires, s'inscrivant dans des
ensembles complexes et reproduisant le réel par un jeu subtil
de répétitions et de variations.
Concerne un périodique
Concerne une personne
Soumis par lechott le