Référence
BENHARRECH Sarah (éd.), « Deux lettres inédites de Crébillon fils ; à M.M. de La Place et de La Garde du Mercure de France et à Malesherbes », Eighteenth Century Fiction, vol. 19, no 4, été 2007, p. 401-413.
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Benharrech 2007
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Texte
Deux lettres inédites de
Crébillon fils; à M.M. de La Place et
de La Garde du Mercure de France
et à Malesherbes
Deux lettres de Claude Prosper Jolyot de Crébillon dit
Crébillon fils ont été retrouvées depuis la publication de la
« Correspondance » dans le tome 4 des OEuvres complètes éditées sous
la direction de Jean Sgard. La première lettre, dont on ne connaît
aucune version manuscrite, avait paru dans le Mercure de France
du vivant de Crébillon tandis que la seconde a été partiellement
publiée dans un catalogue de vente d’autographes. Nous voudrions
remettre ces deux lettres dans le contexte de leur rédaction et plus
largement les situer dans l’ensemble des lettres déjà publiées de
Claude Crébillon. Ces deux lettres permettent d’établir avec plus
d’exactitude le parcours biographique de notre auteur, en particulier
les rapports qu’il entretint avec son père et la réputation de
ce dernier, et de documenter ses tentatives de s’assurer des rentes en
exerçant les fonctions de censeur.
La première lettre datée du 15 novembre 1762 que nous reproduisons
intégralement ci-dessous, publiée dans le Mercure de France
en décembre de la même année, prend place dans la série des lettres
déjà connues qu’échangèrent le marquis de Marigny et Crébillon à
Claude Crébillon, « Correspondance », dans OEuvres complètes, éd. Jean Sgard, 4 vols. (Paris:
Garnier, 2002), 4:815–71. Les références sont à cette édition.
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propos du mausolée dédié à la mémoire de Crébillon père. Cette
même lettre sera publiée de nouveau plus tard, mais sans précision
de date, dans l’« Éloge de Crébillon » composé par d’Alembert pour
preuve de la faveur royale dont bénéficiaient les Crébillon à l’époque
de la disparition du père. Une seconde lettre autographe signée
portant la date du 21 septembre 1774 témoigne des manoeuvres du
fils pour succéder à son père aux fonctions de censeur de la police
dont il espérait alors avoir la survivance officieuse. Dans une lettre
de remerciement très probablement adressée à Malesherbes, Claude
Crébillon y montre l’habileté et le style virtuose qu’on lui connaît
aussi bien dans ses oeuvres que dans son commerce épistolaire.
Prosper Jolyot de Crébillon décède le 17 juin 1762 âgé de 88 ans.
Alors que l’Académie française fait aussitôt donner une messe aux
Cordeliers, les Comédiens français qui ne veulent pas être en reste,
font célébrer en grande pompe dans l’église de Saint-Jean de Latran
un service solennel le mardi 6 juillet avec, dit-on, le consentement du
prince de Conti, et y distribuent des billets pour une représentation
exceptionnelle le soir même de la tragédie Rhadamiste . En l’honneur
du défunt académicien, les directeurs de l’Opéra envoient plusieurs
de leurs musiciens, une centaine selon le compte rendu du Mercure .
Charles Collé rapporte qu’il « y eût grande et belle musique; et [que]
l’on exécuta la messe de M. Gilles, célèbre compositeur de musique
d’Église ». Le Théâtre-français, les auteurs et agents des spectacles
de Paris saisissent l’occasion pour honorer non seulement un illustre
membre de leur profession mais surtout l’ensemble du corps de
métier. Toutefois Mgr de Beaumont, archevêque de Paris, s’émeut
de ce service célébré en l’honneur d’un homme de théâtre, alerte le
Roi et les Chevaliers de Malte, propriétaires de l’église de Saint-Jean
de Latran, qui condamneront le prêtre à six mois de séminaire.
Quelques mois plus tard, en août de la même année, les gens du
métier rivalisent d’effort pour pérenniser la gloire de leur illustre
collègue. Favart aurait pris l’initiative de lancer une souscription pour
élever un monument à la gloire de Crébillon mais faute de soutien,
l’affaire reste sans suite. Enfin le 28 octobre 1762, Crébillon reçoit du
marquis de Marigny une première lettre l’avertissant qu’il soumettrait
à Louis xv le projet d’un tombeau dédié à la mémoire de son père.
Charles Collé, Journal historique inédit pour les années 1761 et 1762 (Paris: Mercure de France,
1911), 300. Le célèbre Requiem de Gilles fut joué en cette occasion.
Les incidents qui s’ensuivirent après le service ont été pleinement documentés par Maurice
Dutrait dans Étude sur la vie et le théâtre de Crébillon (1674–1762) (Genève: Slatkine
Reprints, 1970), 159–64.
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Marigny, alors directeur général des Bâtiments, notifie à Crébillon les
progrès du projet de la construction d’« un tombeau par l’un de nos
célèbres artistes, afin de transmettre à la postérité la haute estime dont
sa majesté a honoré ses rares talens » à la gloire de celui que l’on
appelait le Sophocle français. Fidèle à sa parole, le marquis de Marigny
envoie deux semaines plus tard une deuxième lettre pour lui donner
quelques précisions supplémentaires sur le mausolée: « Le Roi vient
d’accorder, Monsieur, à la mémoire de feu M. de Crébillon votre père,
une marque bien signalée du cas que S. M. a fait des rares talens de
ce grand Homme. Elle m’a ordonné de faire dans l’Eglise où il a été
inhumé, un Tombeau qui transmette à la Postérité la plus reculée,
l’estime particulière dont l’honoroit son Roi ». Crébillon s’empresse
alors de transmettre cette correspondance au Mercure pour y être
publiée. La lettre de Crébillon paraît dans le Mercure de France et sera
reprise ensuite dans l’« Éloge de Crébillon » que rédige d’Alembert
pour témoigner de l’insigne honneur que le pouvoir royal rend alors
à Crébillon père, un éloge que Claude Crébillon et le rédacteur du
Mercure étendent à l’ensemble des gens de lettres:
evenement remarquable à l’honneur des Lettres & du Théâtre
François
Lettre de M. de Crébillon, Censeur Royal, à MM. De La Place &
Delagarde.
Messieurs,
Les sentimens d’une longue & constante amitié, entre nous, &
ceux que je vous ai toujours connus pour feu mon père, m’assurent
que vous apprendrez avec satisfaction la grace distinguée que
le Roi vient d’accorder à sa mémoire. Vous savez, Messieurs,
ainsi qu’un nombre de personnes très-dignes de foi, que cette
grace n’est point due à d’importunes sollicitations. C’est à vous
d’annoncer un événement qui sera pour la Littérature & pour
le Théâtre François une de leurs plus glorieuses époques. Je
D’Alembert, « Éloge de Crébillon », dans OEuvres philosophiques, historiques et littéraires de
d’Alembert , 18 vols. (Paris, Jean-François Bastien, 1805), 8:416. Les références sont à cette
édition.
« Lettre de M. le Marquis de Marigny à M. de Crébillon à Fontainebleau, le 12 Novembre
1762 », Mercure de France (décembre 1762), 214.
D’Alembert reproduit en partie la lettre en note de bas de page afin de prouver aux
lecteurs sceptiques l’intérêt particulier que la mort du Tragique avait provoqué en plus
haut lieu (392).
Mercure de France (décembre 1762), 212–13, et le commentaire, 214–15.
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crois devoir à cet effet vous communiquer la Lettre que m’a fait
l’honneur de m’adresser le Ministre & le Protecteur des Arts. Il
joint, en cette occasion, à des titres qu’il remplit si dignement,
le titre de mecene des Lettres & de notre Théâtre. Ce que M. le
Marquis de Marigni a bien voulu m’écrire à ce sujet apprendra,
mieux que tous nos éloges, & les sentimens honorables dont il
est animé, & conséquemment la reconnoissance que lui doivent
ceux qui cultivent les Lettres avec distinction.
J’ai l’honneur d’être, &c. Crébillon.
A Paris, le 15 Novembre 1762.
Le Mercure fait suivre la lettre de ce commentaire: « Nous sentons
trop la sagesse du conseil que nous donne M. de Crébillon pour n’y
pas déférer. Quelque contrainte que ce conseil impose à notre zéle
particulier, & à l’espéce d’obligation de notre part, de faire parler ici
la Reconnoissance de tous les Gens de Lettres, ainsi que le suffrage
général de la Nation, nous sommes persuadés que la lettre de M. le
Marquis de Marigni & la manière dont elle est écrite, parleront plus
éloquemment que nous sur un événement si honorable aux Lettres ».
Crébillon envoie la lettre à La Place qui, comme directeur, avait exigé
que tout courrier au Mercure lui fût adressé, ainsi qu’à son collaborateur
La Garde chargé de la rédaction des pièces touchant les spectacles. En
confiant aux rédacteurs du Mercure le soin de publier la lettre qu’il avait
reçue de Marigny, Crébillon s’adressait à des amis qu’il connaissait de
longue date. La Place et La Garde appartiennent en effet au cercle des
accointances des Crébillon père et fils10 tout comme ils ont longtemps
bénéficié de la protection de Mme de Pompadour et de son frère.
Pierre Antoine de La Place avait obtenu le brevet du Mercure de
France deux ans plus tôt en 176011 et succédait à Marmontel qui,
furieux de se voir privé du poste, n’épargnait pas ses sarcasmes envers
Commentaire du Mercure en note: « M. le Marquis de Marigni, Directeur général des
Bâtimens du Roi, Arts, Manufactures, Officier-Commandeur des Ordres de Sa Majesté ».
Dictionnaire des journaux 1600–1789, dir. Jean Sgard (Oxford: Voltaire Foundation, 1991),
855.
10 Voir « Note historique sur La Place et sur ses écrits », dans Jean-François La Harpe, Lycée
ou cours de littérature ancienne et moderne , 16 vols. (Paris: Firmin Didot, 1822), 14:341.
La Place est un admirateur et spectateur assidu des tragédies de Crébillon père qu’il
surnommait affectueusement « Papa ». Voir Lillian Cobb, Pierre-Antoine de La Place. Sa vie
et son oeuvre (1707–1793) (Paris: Boccard, 1928), 115.
11 Pour une biographie détaillée de Pierre Antoine de La Place (1707–93), consulter le
Dictionnaire des journalistes (1600–1789) (Grenoble: Presses Universitaires de Grenoble,
1976), 222. Voir aussi le Journal et mémoires de Charles Collé sur les hommes de lettres, les
ouvrages dramatiques et les événements les plus mémorables du règne de Louis xv (1748–1772),
3 vols. (Paris: Firmin Didot, 1868), 1:83.
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ce protégé de Mme de Pompadour.12 La Place s’était adroitement
ménagé la faveur de la marquise en traduisant de l’anglais un petit
libelle que l’on avait écrit contre elle.13 Plus soucieux sans doute de
s’assurer une solide pension que de gloire littéraire, La Place, qui
s’était illustré au début de sa carrière de littérateur par quelques
travaux de traduction, cultive assidûment la protection dont il
bénéficie. Un recueil de poésie légère dédié à Abel François Poisson
de Vandières, marquis de Marigny atteste selon Lillian Cobb d’une
fréquentation suivie entre le protégé et son protecteur qu’il rencontre
par ailleurs dans les sociétés badines.14 Régulier des réunions du
Caveau, La Place fréquente Boindin, Boismorand, Caylus, Crébillon
fils et Piron tandis qu’il confie aux lecteurs du Mercure des anecdotes
plaisantes à propos de ses illustres amis Moncrif, Duclos, Crébillon
fils, Marivaux, Piron, Favart, Collé, Monticourt, Rameau et l’anglais
Garrick.15 Parachuté à la tête du Mercure grâce à l’entremise de Colin,
homme d’affaire de la marquise de Pompadour, jusqu’à ce qu’une
cabale en juin 1768 vienne l’en déloger, La Place compte comme
collaborateurs La Garde pour la partie théâtre, La Dixmerie pour
les contes, l’abbé La Porte pour les nouveautés et l’abbé Leblanc, le
même qui avait accompagné en 1749 le futur marquis de Marigny
dans son voyage de formation en Italie.
Son collaborateur Philippe Bridard de La Garde (1710?–67) fait
lui aussi partie des littérateurs qui ont réussi à faire carrière grâce à
la protection de Mme de Pompadour. L’Almanach royal indique en
effet qu’il loge en 1761 rue du Faubourg Saint-Honoré, à l’Hôtel de
Pompadour. Il a pourtant modestement débuté comme nouvelliste
de la police jusqu’au 11 mars 1745 date à laquelle il est nommé
bibliothécaire de Mme de Pompadour. À partir de 1755, il devient
censeur royal tout comme les deux Crébillon. Il participe ensuite
au Mercure de 1758 à 1767 et en 1761 il obtient par brevet spécial la
rédaction des articles concernant les spectacles. Il est très probable
que son poste de rédacteur de comptes rendus de tragédies et
comédies l’amène à rencontrer souvent les deux Crébillon et qu’il
a fait la connaissance du fils par l’intermédiaire de La Place qui le
conviait aux réunions hebdomadaires d’un groupe d’amis littérateurs,
12 Marmontel n’est pas plus tendre envers Lagarde à propos duquel il déclare: « Ce Lagarde
était si mal famé que, dans la société des Menus-Plaisirs, où il était souffert, on l’appelait
Lagarde-Bicêtre ». Mémoires de Marmontel , éd. Maurice Tourneux, 3 vols. (Paris: Librairie
des Bibliophiles, 1891), 2:155–56.
13 Cobb, 133.
14 Cobb, 145.
15 Cobb, 176–77.
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la société des Dominicaux « composée de neuf gens de Lettres qui se
rassemblent le dimanche et dînent alternativement les uns chez les
autres ».16 Saurin, Piron et Marivaux auraient également pris part à
ces assemblées. La Garde connaissait donc fort bien les Crébillon.
Censeur, il permettra plus tard l’impression du dernier ouvrage de
Claude Crébillon, Le Hazard du coin du feu.17 Enfin en un ultime signe
d’amitié il le nommera son légataire universel.
Pour l’exécution de cette oeuvre, il était tout naturel de choisir
Jean-Baptiste Lemoyne.18 Considéré comme le sculpteur officiel de sa
majesté depuis qu’il avait exécuté une statue équestre de Louis xv pour
la ville de Bordeaux, il avait de plus exposé au Salon de 1761 un buste
de Crébillon père.19 Le 21 janvier 1763, Lemoyne signe le contrat de
commande et s’engage pour la somme de dix mille livres à faire un
ouvrage en marbre représentant « la figure de la Poésie pleurante sur
le buste de M. de Crébillon » que Louis xv destine à l’Église de Saint-
Gervais: « Cette figure de six pieds de proportion, et le buste aussi de
grandeur naturelle, ce groupe sur un tombeau d’environ sept pieds de
longueur sur sa hauteur et épaisseur proportionnelle, le tout soutenu
sur une table à corniche saillante, sur laquelle table doit être gravée
l’inscription. Tout le dit ouvrage en marbre: la figure et le buste en
marbre blanc, le tombeau en marbre de bleu turquin et la table pour
l’inscription en marbre blanc veiné. Les dits marbres seront fournis
par le Roy, et pour l’exécution du dit ouvrage jusqu’à son entière
perfection le sieur Lemoyne s’y engage et soumet pour la somme de
dix mille livres et a signé ce 21 janvier 1763 ».20 Lemoyne se met à
l’oeuvre de sorte qu’en août 1764 il peut écrire au marquis de Marigny
pour le prier de « venir voir le model en grand du tombeau de feu
16 Mercure (janvier 1764), 53.
17 Approbation du 6 mai 1763, voir William Hanley, A Biographical Dictionary of French Censors
1742–1789 (Ferney-Voltaire: Centre international d’étude du xviiie siècle, 2005), 324.
18 Jean-Baptiste Lemoyne est né le 19 février 1704 à Paris, fils de Jean-Baptiste Lemoyne,
sculpteur et professeur. Lemoyne expose régulièrement et est reçu académicien en 1738.
Nommé professeur en 1744, et directeur de l’Académie royale en 1768, il meurt en 1778
sans avoir achevé l’ébauche du monument. Voir Louis Réau, Une dynastie de sculpteurs au
xviiie siècle. Les Lemoyne (Paris: Les Beaux-Arts, 1927).
19 Diderot en fait mention dans ses comptes rendus du Salon de 1761 mais son commentaire
est laconique: « Par Le Moyne, le buste de Mme de Pompadour, rien; celui de Mlle Clairon,
rien; d’une Jeune Fille, rien. Ceux de Crébillon et de Restout valent mieux ». Les
visiteurs du Salon pouvaient également voir « le portrait du vieux Crébillon à la romaine,
la tête nue », pastel de La Tour. Diderot, Salon de 1761, dans OEuvres complètes de Diderot,
éd. J. Assézat, 20 vols. (Paris: Garnier-Frères, 1876), 10:145, 130.
20 Archives Nationales, O1 1922A cité par Réau, 129: « Devis et conventions sous les ordres de
M. le marquis de Marigny, directeur général des Bâtiments, Arts et Académies royales, pour
le tombeau que le Roy fait ériger dans l’église de Saint-Gervais pour feu Mr de Crébillon,
qui doit être exécuté en marbre par Jean-Baptiste Lemoyne, sculpteur ordinaire du Roy ».
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M. de Crébillon ».21 Il déclare l’ouvrage « fort avancé » le 31 décembre
1764 afin d’obtenir une avance de paiement.22 Cependant le marquis
de Marigny auquel quelques lettres scandalisées ont rappelé qu’une
église se prêtait mal à la commémoration du souvenir d’un homme
de théâtre et sur les plaintes du curé de l’église de Saint-Gervais,
demande au Roi permission de transférer le futur mausolée dans
la Bibliothèque royale. Le prudent directeur général communique
ensuite la nouvelle à Crébillon dans une lettre du 16 janvier 1765 qui
figurera également dans l’« Éloge de Crébillon »: « elle [sa majesté]
a considéré que le temple des Muses étoit le lieu le plus convenable
pour conserver la mémoire de leurs plus chers favoris, et elle a
ordonné en conséquence que le monument destiné à perpétuer la
gloire de feu M. de Crébillon, seroit placé dans sa bibliothèque à
Paris » (417). Il est possible que la disparition encore récente de Mme
de Pompadour ne soit pas étrangère à cette baisse de faveur. C’est du
moins l’interprétation que fait d’Alembert du peu d’empressement
que l’on a d’achever le projet. En fait, se désintéressant d’un buste
pour lequel il tarde à être remboursé de ses frais, Lemoyne laisse
l’ouvrage en plan, qui restera jusqu’à sa mort au stade de l’ébauche.
Ce n’est qu’après la disparition du sculpteur en 1778, plus de vingt
ans après la signature du devis, qu’à la demande des héritiers du
défunt, son élève Dhuez tente de la compléter. L’ouvrage est alors
transféré au Louvre dans la salle des Antiques. Pendant la période
révolutionnaire, Lenoir entreprend de la compléter définitivement:
« J’ai fait terminer ce monument qui était resté imparfait et sans
place ».23 Ce monument composé à plusieurs mains est d’abord
entreposé aux Petits-Augustins, puis finalement conservée au Musée
de Dijon, ville natale de Crébillon. Comme le résume fort bien Louis
Réau, ainsi prennent fin les déboires d’une « ébauche abandonnée
par Lemoyne en 1764, reprise par Dhuez en 1778, puis terminée sous
la Révolution par un praticien à la solde de Lenoir » (67).
Après la mort de son père, Claude Crébillon pouvait espérer obtenir
la charge de censeur de la police mais il voit Marin, collaborateur de
Fréron, lui être préféré, comme en témoigne une lettre du 4 juin
1761 que l’abbé Trublet adresse à Formey.24 En dépit de quelques
21 Réau, 142.
22 Réau, 129.
23 Réau, 142.
24 Antoine-Claude Briasson, Correspondance passive de Formey (Paris: Champion, 1996), 324.
Marin exerce la charge de censeur de la police entre 1761 et 1774 date à laquelle il est
remplacé par Crébillon.
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tentatives qui s’avèrent infructueuses, Crébillon devra attendre douze
ans avant d’occuper les mêmes fonctions que son père.25
Peu de temps après l’avènement au trône de Louis xvi, Claude
Crébillon habite en septembre 1774 à Paris, maison de Mme de Saint-
Germain, rue Royale, Barrière Blanche, sans doute selon Jean Sgard,
l’adresse d’un bureau.26 Veuf depuis vingt ans, il se consacre désormais
à la censure, lit à ses heures perdues des romans de chevalerie et avoue
dans une lettre du 30 avril 1775 avoir perdu jusqu’à l’envie d’écrire.
Hue de Miroménil est nommé garde des sceaux le 24 août 1774 et
le même mois Louis xvi rappelle Malesherbes d’exil. Le retour du
protecteur des gens de lettres ne manque pas de raviver les espoirs
de Crébillon qui peut se flatter d’être en bonne place pour obtenir
le poste de censeur de la police. Mais il a affaire à forte partie et sans
les désistements de Gaillard et de Belloy, Crébillon eût sans doute
eu grand-peine à se faire nommer. Le 21 septembre 1774, Crébillon
relate les incidents survenus avant sa nomination dans une lettre très
probablement adressée à Malesherbes.
Claude Crébillon, lettre du 21 septembre 1774. À [Malesherbes]27
[Crébillon raconte à celui qui lui « a témoigné, et depuis si longtemps,
tant de bontés », les circonstances dans lesquelles il vient d’être « nommé
à la place de Censeur de la Police, » après quelques « cascades ».]28
M. de Sartine y avait desiré M. de Belloy. Avec une honnêteté
très digne de luy, celuy cy n’y fut pas plus tost appellé, qu’il vint
me l’apprendre, et avec l’intention de m’en faire le sacrifice.
Je me flatte que vous n’aurez pas de peine à croire que, loin de
l’accepter, je fis, et tout ce que je pus, et tout ce que je devois
pour qu’il gardât une place que l’état de sa fortune, aussi peu
florissant que le mien, luy rendoit nécessaire.29
[Belloy donna toutefois son désistement dès le lendemain.]
25 Crébillon apparaît comme censeur de la police dans l’Almanach royal de 1775.
26 Jean Sgard, Crébillon fils le libertin moraliste (Paris: Desjonquères, 2002), 299.
27 Le texte de cette lettre autographe signée est copié du catalogue Les Autographes de Thierry
Bodin de février 2003 qui en fournit une copie partielle. « L.A.S., Paris 21 septembre
1774, [à malesherbes]; 2 pages in 4. Belle et rare lettre sur sa nomination de censeur de
la police ».
28 Citations partielles tirées de la lettre de Claude Crébillon et retranscrites par Thierry
Bodin.
29 Transcription partielle de Thierry Bodin.
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Sur cela Mr de Miroménil la demanda pour M. Gaillard celuy cy
n’a pas voulu l’accepter mais, par un procédé que, le connoissant
si peu, je n’étois pas en droit d’attendre de luy, non content de
la refuser, il m’y nomma dans la lettre qu’il a écrite à ce sujet à
M. Le Noir; et cette lettre est, je vous assure, de la plus grande
noblesse.30
[Et il fut nommé par Lenoir.]
… bien, ce qui n’a pas été, sur le refus de Mrs. De Belloy, et
Gaillard moins autorisé par M. de Sartine, que par M. De
Miroménil même, à se livrer à son penchant, m’a nommé tout
de suite. à vous parler naturellement, Monsieur, de toutes les
places que je pouvais remplir, celle que l’on me donne, n’est pas
celle que j’aurois desiré le plus; et le poste de sécrétaire de La
librairie, non tel que les gens qui l’ont remplie, et la remplissent
encore, l’ont rendu mais tel qu’il pourrait être entre les mains
d’un homme moins attaché à l’argent, m’aurait convenu bien
davantage: mais ce poste dépend moins de M. le Noir, que de
M. Le Garde des sceaux. je ne sçais si vous voudrez bien me faire
l’honneur de m’en croire; mais je suis desespéré de n’avoir pas
à vous le demander, dûssiez vous même me le refuser.
Je suis avec tout le respect possible, et, si vous me permettez de
vous le dire, avec l’attachement le plus inviolable,
Monsieur
à Paris, ce 21. 7bre,
1774. Votre très humble, et très
obéïssant serviteur
Crébillon
maison de Made. De
St. Germain, Rüe Royale
barrière blanche.31
30 Transcription partielle de Thierry Bodin.
31 Fac-similé. Copie partielle. La graphie de cette lettre correspond bien à celle des autres
lettres de Crébillon. L’écriture est penchée, régulière, et fluide. Comme dans notre
édition de la « Correspondance », nous avons choisi de souligner les apostrophes lorsque
un mot élidé suivi d’un autre est écrit d’un seul jet. Voir « Correspondance », dans OEuvres
complètes, 4:817.
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Conformément aux déclarations de Claude Crébillon, il semble
bien que Malesherbes, avec l’accord du garde des sceaux Hue de
Miroménil auquel échoit la charge de nommer les censeurs depuis
l’exil du chancelier Maupeou, ait d’abord pensé accorder le poste
de censeur à son protégé de longue date, Gaillard, qu’il avait
connu lorsqu’il était directeur de la librairie et qu’il avait nommé
collaborateur au Journal des Savants vers 1752.
Gabriel Henri Gaillard (1726–1806), bien connu pour ses ouvrages
d’historiographie, avait débuté comme tant d’autres sur les bancs
de la faculté de droit mais se sentant d’heureuses dispositions pour
les belles-lettres, et publia à dix-neuf ans son premier ouvrage la
Rhétorique française à l’usage des demoiselles. Fort de ce premier succès
de librairie, il récidive en 1749 avec une Poétique française à l’usage des
dames. Auteur d’articles dans le Journal des Savants et dans le Mercure
de France, il réussit à percer par ses ouvrages d’histoire. Encouragé
par Caylus, Foncemagne, Sainte-Palaye et l’abbé Barthélemy, il rédige
une Histoire de Marie de Bourgogne publiée en 1757 puis dix plus tard
une Histoire de François Ier. Accédant enfin à la notoriété, Gaillard
remporte plusieurs prix académiques pour être reçu à l’Académie
des belles-lettres en 1760. Consécration suprême en 1771, il est élu
membre de l’Académie française grâce aux pressions du parti des
philosophes en sa faveur: « M. Gaillard a fait une histoire de François
Ier, qui est peu estimée. On a pris la liberté de la trouver mauvaise
par la forme et par le fond. […] Cette histoire, informe pour le fond,
spirituellement mauvaise par les détails, auroit dû exclure M. Gaillard
de l’Académie, au lieu de l’y faire entrer. Mais il a été appuyé de la
cabale des encyclopédistes; il l’est lui-même, tout est dit ».32 Protégé de
Malesherbes, Gaillard consacre à son éminent ami sa toute dernière
oeuvre en 1805, un Éloge historique de M. de Malesherbes auquel il ne fait
pas secret de devoir sa carrière dans les lettres.33
Quant à Sartine, il est clair selon Crébillon qu’il préférait obliger
Belloy, ami de Gaillard, membre de l’Académie française depuis
1772, fort réputé pour ses tragédies patriotiques mais qui vivait
notoirement dans le plus grand dénuement en dépit de quelques
pensions accordées de temps à autre. Pierre Laurent Buirette de
32 Charles Collé, Journal et mémoires (1748–1772), 3 vols. (Paris: Bonhomme, 1868), 3:306.
Voir aussi 3:296–97.
33 Gabriel-Henri Gaillard, Vie ou éloge historique de M. de Malesherbes, suivie de la vie du premier
président de Lamoignon son bisaïeul. Écrites l’une et l’autre d’après les Mémoires du temps et les
papiers de la famille (Paris: Xhrouet, 1805).
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Belloy (1727–75) est le neveu d’un avocat au parlement de Paris qui
l’avait poussé à faire des études de droit à l’occasion desquelles il a fait
la connaissance de Gaillard. Malgré les vitupérations de son oncle,
il écrit des comédies et séjourne temporairement à la cour de Saint-
Pétersbourg comme comédien. En 1758, de retour à Paris Belloy fait
jouer sa tragédie Titus. Une seconde tragédie Zelmire représentée à
Paris en 1762 obtient un franc succès mais sans commune mesure
avec l’enthousiasme fervent que provoque la tragédie historique
du Siège de Calais en février 1765. Depuis, Belloy se spécialise dans
les tragédies d’inspiration nationale. Reçu à l’Académie française
en janvier 1772, Belloy décède trois ans plus tard en 1775, l’année
même où l’on pense à lui pour exercer les fonctions de censeur. Ses
oeuvres complètes sont publiées en 1779 par son ami Gaillard « aussi
attaché à sa mémoire qu’on peut l’être par une liaison intime de
vingt-sept années ».
Les protégés de Sartine et Lenoir se retirant, Malesherbes propose
alors le poste à Crébillon qui s’empresse d’accepter, conscient qu’il
vient de bénéficier d’un rare enchaînement de circonstances. Le
témoignage de Gaillard au sujet de cette offre qu’on fit à lui et à son
ami Belloy corrobore celui de Claude Crébillon: « En 1774, la place
de Censeur de la Police fut proposée presqu’en même temps à M.
de Belloy & à son ami. Tous deux, sans avoir pu se concerter, parce
qu’ils étoient en ce moment assez éloignés l’un de l’autre, jugèrent
que cette place, si long-temps occupée par Crébillon le Tragique,
devoit être regardée comme le patrimoine de son fils. Tous deux
s’empressèrent à l’envie de faire valoir les droits de celui-ci, & ils eurent
la satisfaction de voir M. le Garde des Sceaux & M. le Lieutenant de
Police déférer à leurs réprésentations ».34 En fait, il est très probable
que Belloy a refusé en raison d’un état de santé chancelant qui le
cloue au lit depuis longtemps. Il est à cette époque et depuis un an
dans un « affaiblissement total »35 et décèdera quelques mois plus
tard, en mars 1775. Quant à Gaillard, tout en poursuivant son oeuvre
d’historien avec l’Histoire de la rivalité entre la France et l’Angleterre, il
préfère accepter l’offre qui lui est faite un an plus tard du poste de
secrétaire de la Librairie, poste que convoite ouvertement Crébillon,
34 « Vie de M. De Belloy écrite par un homme de lettres, son ami [Gaillard] », dans OEuvres
complettes de M. De Belloy de l’Académie françoise, Citoyen de Calais, éd. Gaillard, 6 vols. (Paris:
1779), 1:53–54.
35 Lettre de Belloy à M. Desternes maire de Calais du 16 janvier 1775, dans OEuvres complettes
de M. De Belloy, 2:381.
D E U X L E T T R E S D E C R É B I L L O N F I L S
412 E C F 1 9 : 4
mais pour lequel Gaillard obtient la préférence sans doute encore
grâce aux liens d’amitié qu’il entretient avec Malesherbes et Lenoir,
succédant ainsi à Le Tourneur, coupable selon les Mémoires secrets,
d’être une créature du chancelier Maupeou.36
Le travail de censeur de la police n’est pas de tout repos et Gaillard
en a bien conscience quand avec emphase il peint le censeur sous
les traits d’un pauvre hère à la merci de toute allusion que peut
comporter le texte: « Si, à la cour, quelque ministre, quelque
homme puissant appercevoit ou soupçonnoit de l’allégorie dans
le trait le plus innocent, il n’étoit pas rare alors que l’exil ou la
prison expiassent cette témérité ; il falloit qu’un censeur qui n’étoit
souvent qu’un pauvre savant obscur, sans aucun usage du monde,
sans aucune connoissance de ce qui s’y passoit, caché au fond
du faubourg Saint-Marceau, sût toutes les historiettes, toutes les
anecdotes de la cour, toutes les sottises des grands, auxquelles il étoit
possible de faire quelque allusion ou prochaine ou éloignée ».37
Crébillon en fera l’amère expérience dans les mois suivants avec
l’affaire Imbert. Il fut réprimandé pour avoir laissé passer deux
vers qu’on voulut lire comme une allusion au défunt roi Louis xv.38
L’affaire n’eut pas de suite fâcheuse mais montre à quel point le
censeur porte parfois seul l’entière responsabilité du texte publié.
Par ailleurs Crébillon voit rapidement sa charge de travail décuplée
car Albert le nouveau lieutenant général de police ne le ménage
pas, observe-t-il avec amertume dans une lettre au baron d’Aigalliers
du 22 août 1775 publiée dans la « Correspondance »: « j’ay à mon
arc, pour m’ennuyer tout le long du jour, deux cordes également
bonnes, la censure Royale, et la censure de la Police. du moins M.
Le Noir qui sçavoit à quel point la derniére des deux est fatigante,
m’épargnoitil autant que il le pouvoit, la surcharge de l’autre:
mais celuy qui, pour mon malheur à tous égards, luy a succédé,
fait comme si nous n’étions pas cent cinquante censeurs dont
une bonne moitié sçait lire, et m’accâble comme s’il n’avoit que
moy » (866). Désirant se débarrasser de cette charge qui dépasse
ses forces, à peine un an après l’avoir obtenue, Crébillon compte
alors de nouveau sur l’intervention de Malesherbes pour le tirer
36 Louis Petit de Bachaumont, Mémoires secrets, 36 vols. (Londres: John Adamson, 1777–89),
vol. 8, notice du 22 Avril 1775.
37 Gaillard, Vie ou éloge historique de M. de Malesherbes, 64.
38 Sgard, 229.
B E N H A R R E C H
413
de ce mauvais pas: « M. de Malesherbes qui, depuis une trentaine
d’années, me fait l’honneur de m’aimer, et qui sçait combien je
desire de me retrouver libre, m’a promis de me tirer de là le plus
tost que il luy seroit possible » (866). En août 1776, on lui nomme
un adjoint39 puis en 1777, l’année de son décès, Crébillon ne figure
déjà plus comme censeur de la police dans l’Almanach royal. C’est
Sauvigny, auteur de tragédies qui le remplace.
Du décès de Crébillon le tragique, protégé de Mme de
Pompadour que le corps des gens de lettres enterre avec une dignité
toute aristocratique, aux tentatives de s’assurer des rentes par la
censure lors des troubles de la Guerre des Farines, ces deux lettres
permettent de rendre compte en plus grand détail des aléas du
métier d’auteur dans la seconde moitié du xviiie siècle. Si en 1762
le nom des Crébillon résonne de gloire littéraire, la renommée du
père comme celle du fils s’étiole au fil du siècle. Le monument de
l’un plonge dans l’oubli tandis que la carrière du second finit par le
« magistère » de la censure.40 Au lieu d’achever ses Égarements comme
il le promet avec désinvolture à son admirateur le baron d’Aigalliers,
Claude Crébillon prend soin dans sa charge de censeur, de lire,
d’évaluer et même de critiquer les ouvrages qui lui passent entre
les mains. Le sérieux qu’il montre semble alors aller dans le sens
de sa lettre: il aurait aimé assurer le secrétariat de la librairie non
pas pour s’enrichir, dit-il, mais pour en faire un véritable sacerdoce
dévoué à la cause de la librairie, en suivant l’exemple de son mentor
et protecteur, Malesherbes.
University of Maryland
39 Sur Crébillon censeur, voir le chapitre 12 (219–39) de la biographie rédigée par Sgard,
Crébillon fils le libertin moraliste, et en particulier les pages 232–39 où sont documentées
les deux censures de Crébillon, son adhésion au parti patriote et ses difficultés après la
nomination d’Albert au poste de lieutenant général de police et de Le Camus de Neuville
à la direction de la Librairie.
40 Sgard, 226.
Crébillon fils; à M.M. de La Place et
de La Garde du Mercure de France
et à Malesherbes
Deux lettres de Claude Prosper Jolyot de Crébillon dit
Crébillon fils ont été retrouvées depuis la publication de la
« Correspondance » dans le tome 4 des OEuvres complètes éditées sous
la direction de Jean Sgard. La première lettre, dont on ne connaît
aucune version manuscrite, avait paru dans le Mercure de France
du vivant de Crébillon tandis que la seconde a été partiellement
publiée dans un catalogue de vente d’autographes. Nous voudrions
remettre ces deux lettres dans le contexte de leur rédaction et plus
largement les situer dans l’ensemble des lettres déjà publiées de
Claude Crébillon. Ces deux lettres permettent d’établir avec plus
d’exactitude le parcours biographique de notre auteur, en particulier
les rapports qu’il entretint avec son père et la réputation de
ce dernier, et de documenter ses tentatives de s’assurer des rentes en
exerçant les fonctions de censeur.
La première lettre datée du 15 novembre 1762 que nous reproduisons
intégralement ci-dessous, publiée dans le Mercure de France
en décembre de la même année, prend place dans la série des lettres
déjà connues qu’échangèrent le marquis de Marigny et Crébillon à
Claude Crébillon, « Correspondance », dans OEuvres complètes, éd. Jean Sgard, 4 vols. (Paris:
Garnier, 2002), 4:815–71. Les références sont à cette édition.
402 E C F 1 9 : 4
propos du mausolée dédié à la mémoire de Crébillon père. Cette
même lettre sera publiée de nouveau plus tard, mais sans précision
de date, dans l’« Éloge de Crébillon » composé par d’Alembert pour
preuve de la faveur royale dont bénéficiaient les Crébillon à l’époque
de la disparition du père. Une seconde lettre autographe signée
portant la date du 21 septembre 1774 témoigne des manoeuvres du
fils pour succéder à son père aux fonctions de censeur de la police
dont il espérait alors avoir la survivance officieuse. Dans une lettre
de remerciement très probablement adressée à Malesherbes, Claude
Crébillon y montre l’habileté et le style virtuose qu’on lui connaît
aussi bien dans ses oeuvres que dans son commerce épistolaire.
Prosper Jolyot de Crébillon décède le 17 juin 1762 âgé de 88 ans.
Alors que l’Académie française fait aussitôt donner une messe aux
Cordeliers, les Comédiens français qui ne veulent pas être en reste,
font célébrer en grande pompe dans l’église de Saint-Jean de Latran
un service solennel le mardi 6 juillet avec, dit-on, le consentement du
prince de Conti, et y distribuent des billets pour une représentation
exceptionnelle le soir même de la tragédie Rhadamiste . En l’honneur
du défunt académicien, les directeurs de l’Opéra envoient plusieurs
de leurs musiciens, une centaine selon le compte rendu du Mercure .
Charles Collé rapporte qu’il « y eût grande et belle musique; et [que]
l’on exécuta la messe de M. Gilles, célèbre compositeur de musique
d’Église ». Le Théâtre-français, les auteurs et agents des spectacles
de Paris saisissent l’occasion pour honorer non seulement un illustre
membre de leur profession mais surtout l’ensemble du corps de
métier. Toutefois Mgr de Beaumont, archevêque de Paris, s’émeut
de ce service célébré en l’honneur d’un homme de théâtre, alerte le
Roi et les Chevaliers de Malte, propriétaires de l’église de Saint-Jean
de Latran, qui condamneront le prêtre à six mois de séminaire.
Quelques mois plus tard, en août de la même année, les gens du
métier rivalisent d’effort pour pérenniser la gloire de leur illustre
collègue. Favart aurait pris l’initiative de lancer une souscription pour
élever un monument à la gloire de Crébillon mais faute de soutien,
l’affaire reste sans suite. Enfin le 28 octobre 1762, Crébillon reçoit du
marquis de Marigny une première lettre l’avertissant qu’il soumettrait
à Louis xv le projet d’un tombeau dédié à la mémoire de son père.
Charles Collé, Journal historique inédit pour les années 1761 et 1762 (Paris: Mercure de France,
1911), 300. Le célèbre Requiem de Gilles fut joué en cette occasion.
Les incidents qui s’ensuivirent après le service ont été pleinement documentés par Maurice
Dutrait dans Étude sur la vie et le théâtre de Crébillon (1674–1762) (Genève: Slatkine
Reprints, 1970), 159–64.
B E N H A R R E C H
403
Marigny, alors directeur général des Bâtiments, notifie à Crébillon les
progrès du projet de la construction d’« un tombeau par l’un de nos
célèbres artistes, afin de transmettre à la postérité la haute estime dont
sa majesté a honoré ses rares talens » à la gloire de celui que l’on
appelait le Sophocle français. Fidèle à sa parole, le marquis de Marigny
envoie deux semaines plus tard une deuxième lettre pour lui donner
quelques précisions supplémentaires sur le mausolée: « Le Roi vient
d’accorder, Monsieur, à la mémoire de feu M. de Crébillon votre père,
une marque bien signalée du cas que S. M. a fait des rares talens de
ce grand Homme. Elle m’a ordonné de faire dans l’Eglise où il a été
inhumé, un Tombeau qui transmette à la Postérité la plus reculée,
l’estime particulière dont l’honoroit son Roi ». Crébillon s’empresse
alors de transmettre cette correspondance au Mercure pour y être
publiée. La lettre de Crébillon paraît dans le Mercure de France et sera
reprise ensuite dans l’« Éloge de Crébillon » que rédige d’Alembert
pour témoigner de l’insigne honneur que le pouvoir royal rend alors
à Crébillon père, un éloge que Claude Crébillon et le rédacteur du
Mercure étendent à l’ensemble des gens de lettres:
evenement remarquable à l’honneur des Lettres & du Théâtre
François
Lettre de M. de Crébillon, Censeur Royal, à MM. De La Place &
Delagarde.
Messieurs,
Les sentimens d’une longue & constante amitié, entre nous, &
ceux que je vous ai toujours connus pour feu mon père, m’assurent
que vous apprendrez avec satisfaction la grace distinguée que
le Roi vient d’accorder à sa mémoire. Vous savez, Messieurs,
ainsi qu’un nombre de personnes très-dignes de foi, que cette
grace n’est point due à d’importunes sollicitations. C’est à vous
d’annoncer un événement qui sera pour la Littérature & pour
le Théâtre François une de leurs plus glorieuses époques. Je
D’Alembert, « Éloge de Crébillon », dans OEuvres philosophiques, historiques et littéraires de
d’Alembert , 18 vols. (Paris, Jean-François Bastien, 1805), 8:416. Les références sont à cette
édition.
« Lettre de M. le Marquis de Marigny à M. de Crébillon à Fontainebleau, le 12 Novembre
1762 », Mercure de France (décembre 1762), 214.
D’Alembert reproduit en partie la lettre en note de bas de page afin de prouver aux
lecteurs sceptiques l’intérêt particulier que la mort du Tragique avait provoqué en plus
haut lieu (392).
Mercure de France (décembre 1762), 212–13, et le commentaire, 214–15.
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404 E C F 1 9 : 4
crois devoir à cet effet vous communiquer la Lettre que m’a fait
l’honneur de m’adresser le Ministre & le Protecteur des Arts. Il
joint, en cette occasion, à des titres qu’il remplit si dignement,
le titre de mecene des Lettres & de notre Théâtre. Ce que M. le
Marquis de Marigni a bien voulu m’écrire à ce sujet apprendra,
mieux que tous nos éloges, & les sentimens honorables dont il
est animé, & conséquemment la reconnoissance que lui doivent
ceux qui cultivent les Lettres avec distinction.
J’ai l’honneur d’être, &c. Crébillon.
A Paris, le 15 Novembre 1762.
Le Mercure fait suivre la lettre de ce commentaire: « Nous sentons
trop la sagesse du conseil que nous donne M. de Crébillon pour n’y
pas déférer. Quelque contrainte que ce conseil impose à notre zéle
particulier, & à l’espéce d’obligation de notre part, de faire parler ici
la Reconnoissance de tous les Gens de Lettres, ainsi que le suffrage
général de la Nation, nous sommes persuadés que la lettre de M. le
Marquis de Marigni & la manière dont elle est écrite, parleront plus
éloquemment que nous sur un événement si honorable aux Lettres ».
Crébillon envoie la lettre à La Place qui, comme directeur, avait exigé
que tout courrier au Mercure lui fût adressé, ainsi qu’à son collaborateur
La Garde chargé de la rédaction des pièces touchant les spectacles. En
confiant aux rédacteurs du Mercure le soin de publier la lettre qu’il avait
reçue de Marigny, Crébillon s’adressait à des amis qu’il connaissait de
longue date. La Place et La Garde appartiennent en effet au cercle des
accointances des Crébillon père et fils10 tout comme ils ont longtemps
bénéficié de la protection de Mme de Pompadour et de son frère.
Pierre Antoine de La Place avait obtenu le brevet du Mercure de
France deux ans plus tôt en 176011 et succédait à Marmontel qui,
furieux de se voir privé du poste, n’épargnait pas ses sarcasmes envers
Commentaire du Mercure en note: « M. le Marquis de Marigni, Directeur général des
Bâtimens du Roi, Arts, Manufactures, Officier-Commandeur des Ordres de Sa Majesté ».
Dictionnaire des journaux 1600–1789, dir. Jean Sgard (Oxford: Voltaire Foundation, 1991),
855.
10 Voir « Note historique sur La Place et sur ses écrits », dans Jean-François La Harpe, Lycée
ou cours de littérature ancienne et moderne , 16 vols. (Paris: Firmin Didot, 1822), 14:341.
La Place est un admirateur et spectateur assidu des tragédies de Crébillon père qu’il
surnommait affectueusement « Papa ». Voir Lillian Cobb, Pierre-Antoine de La Place. Sa vie
et son oeuvre (1707–1793) (Paris: Boccard, 1928), 115.
11 Pour une biographie détaillée de Pierre Antoine de La Place (1707–93), consulter le
Dictionnaire des journalistes (1600–1789) (Grenoble: Presses Universitaires de Grenoble,
1976), 222. Voir aussi le Journal et mémoires de Charles Collé sur les hommes de lettres, les
ouvrages dramatiques et les événements les plus mémorables du règne de Louis xv (1748–1772),
3 vols. (Paris: Firmin Didot, 1868), 1:83.
B E N H A R R E C H
405
ce protégé de Mme de Pompadour.12 La Place s’était adroitement
ménagé la faveur de la marquise en traduisant de l’anglais un petit
libelle que l’on avait écrit contre elle.13 Plus soucieux sans doute de
s’assurer une solide pension que de gloire littéraire, La Place, qui
s’était illustré au début de sa carrière de littérateur par quelques
travaux de traduction, cultive assidûment la protection dont il
bénéficie. Un recueil de poésie légère dédié à Abel François Poisson
de Vandières, marquis de Marigny atteste selon Lillian Cobb d’une
fréquentation suivie entre le protégé et son protecteur qu’il rencontre
par ailleurs dans les sociétés badines.14 Régulier des réunions du
Caveau, La Place fréquente Boindin, Boismorand, Caylus, Crébillon
fils et Piron tandis qu’il confie aux lecteurs du Mercure des anecdotes
plaisantes à propos de ses illustres amis Moncrif, Duclos, Crébillon
fils, Marivaux, Piron, Favart, Collé, Monticourt, Rameau et l’anglais
Garrick.15 Parachuté à la tête du Mercure grâce à l’entremise de Colin,
homme d’affaire de la marquise de Pompadour, jusqu’à ce qu’une
cabale en juin 1768 vienne l’en déloger, La Place compte comme
collaborateurs La Garde pour la partie théâtre, La Dixmerie pour
les contes, l’abbé La Porte pour les nouveautés et l’abbé Leblanc, le
même qui avait accompagné en 1749 le futur marquis de Marigny
dans son voyage de formation en Italie.
Son collaborateur Philippe Bridard de La Garde (1710?–67) fait
lui aussi partie des littérateurs qui ont réussi à faire carrière grâce à
la protection de Mme de Pompadour. L’Almanach royal indique en
effet qu’il loge en 1761 rue du Faubourg Saint-Honoré, à l’Hôtel de
Pompadour. Il a pourtant modestement débuté comme nouvelliste
de la police jusqu’au 11 mars 1745 date à laquelle il est nommé
bibliothécaire de Mme de Pompadour. À partir de 1755, il devient
censeur royal tout comme les deux Crébillon. Il participe ensuite
au Mercure de 1758 à 1767 et en 1761 il obtient par brevet spécial la
rédaction des articles concernant les spectacles. Il est très probable
que son poste de rédacteur de comptes rendus de tragédies et
comédies l’amène à rencontrer souvent les deux Crébillon et qu’il
a fait la connaissance du fils par l’intermédiaire de La Place qui le
conviait aux réunions hebdomadaires d’un groupe d’amis littérateurs,
12 Marmontel n’est pas plus tendre envers Lagarde à propos duquel il déclare: « Ce Lagarde
était si mal famé que, dans la société des Menus-Plaisirs, où il était souffert, on l’appelait
Lagarde-Bicêtre ». Mémoires de Marmontel , éd. Maurice Tourneux, 3 vols. (Paris: Librairie
des Bibliophiles, 1891), 2:155–56.
13 Cobb, 133.
14 Cobb, 145.
15 Cobb, 176–77.
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406 E C F 1 9 : 4
la société des Dominicaux « composée de neuf gens de Lettres qui se
rassemblent le dimanche et dînent alternativement les uns chez les
autres ».16 Saurin, Piron et Marivaux auraient également pris part à
ces assemblées. La Garde connaissait donc fort bien les Crébillon.
Censeur, il permettra plus tard l’impression du dernier ouvrage de
Claude Crébillon, Le Hazard du coin du feu.17 Enfin en un ultime signe
d’amitié il le nommera son légataire universel.
Pour l’exécution de cette oeuvre, il était tout naturel de choisir
Jean-Baptiste Lemoyne.18 Considéré comme le sculpteur officiel de sa
majesté depuis qu’il avait exécuté une statue équestre de Louis xv pour
la ville de Bordeaux, il avait de plus exposé au Salon de 1761 un buste
de Crébillon père.19 Le 21 janvier 1763, Lemoyne signe le contrat de
commande et s’engage pour la somme de dix mille livres à faire un
ouvrage en marbre représentant « la figure de la Poésie pleurante sur
le buste de M. de Crébillon » que Louis xv destine à l’Église de Saint-
Gervais: « Cette figure de six pieds de proportion, et le buste aussi de
grandeur naturelle, ce groupe sur un tombeau d’environ sept pieds de
longueur sur sa hauteur et épaisseur proportionnelle, le tout soutenu
sur une table à corniche saillante, sur laquelle table doit être gravée
l’inscription. Tout le dit ouvrage en marbre: la figure et le buste en
marbre blanc, le tombeau en marbre de bleu turquin et la table pour
l’inscription en marbre blanc veiné. Les dits marbres seront fournis
par le Roy, et pour l’exécution du dit ouvrage jusqu’à son entière
perfection le sieur Lemoyne s’y engage et soumet pour la somme de
dix mille livres et a signé ce 21 janvier 1763 ».20 Lemoyne se met à
l’oeuvre de sorte qu’en août 1764 il peut écrire au marquis de Marigny
pour le prier de « venir voir le model en grand du tombeau de feu
16 Mercure (janvier 1764), 53.
17 Approbation du 6 mai 1763, voir William Hanley, A Biographical Dictionary of French Censors
1742–1789 (Ferney-Voltaire: Centre international d’étude du xviiie siècle, 2005), 324.
18 Jean-Baptiste Lemoyne est né le 19 février 1704 à Paris, fils de Jean-Baptiste Lemoyne,
sculpteur et professeur. Lemoyne expose régulièrement et est reçu académicien en 1738.
Nommé professeur en 1744, et directeur de l’Académie royale en 1768, il meurt en 1778
sans avoir achevé l’ébauche du monument. Voir Louis Réau, Une dynastie de sculpteurs au
xviiie siècle. Les Lemoyne (Paris: Les Beaux-Arts, 1927).
19 Diderot en fait mention dans ses comptes rendus du Salon de 1761 mais son commentaire
est laconique: « Par Le Moyne, le buste de Mme de Pompadour, rien; celui de Mlle Clairon,
rien; d’une Jeune Fille, rien. Ceux de Crébillon et de Restout valent mieux ». Les
visiteurs du Salon pouvaient également voir « le portrait du vieux Crébillon à la romaine,
la tête nue », pastel de La Tour. Diderot, Salon de 1761, dans OEuvres complètes de Diderot,
éd. J. Assézat, 20 vols. (Paris: Garnier-Frères, 1876), 10:145, 130.
20 Archives Nationales, O1 1922A cité par Réau, 129: « Devis et conventions sous les ordres de
M. le marquis de Marigny, directeur général des Bâtiments, Arts et Académies royales, pour
le tombeau que le Roy fait ériger dans l’église de Saint-Gervais pour feu Mr de Crébillon,
qui doit être exécuté en marbre par Jean-Baptiste Lemoyne, sculpteur ordinaire du Roy ».
B E N H A R R E C H
407
M. de Crébillon ».21 Il déclare l’ouvrage « fort avancé » le 31 décembre
1764 afin d’obtenir une avance de paiement.22 Cependant le marquis
de Marigny auquel quelques lettres scandalisées ont rappelé qu’une
église se prêtait mal à la commémoration du souvenir d’un homme
de théâtre et sur les plaintes du curé de l’église de Saint-Gervais,
demande au Roi permission de transférer le futur mausolée dans
la Bibliothèque royale. Le prudent directeur général communique
ensuite la nouvelle à Crébillon dans une lettre du 16 janvier 1765 qui
figurera également dans l’« Éloge de Crébillon »: « elle [sa majesté]
a considéré que le temple des Muses étoit le lieu le plus convenable
pour conserver la mémoire de leurs plus chers favoris, et elle a
ordonné en conséquence que le monument destiné à perpétuer la
gloire de feu M. de Crébillon, seroit placé dans sa bibliothèque à
Paris » (417). Il est possible que la disparition encore récente de Mme
de Pompadour ne soit pas étrangère à cette baisse de faveur. C’est du
moins l’interprétation que fait d’Alembert du peu d’empressement
que l’on a d’achever le projet. En fait, se désintéressant d’un buste
pour lequel il tarde à être remboursé de ses frais, Lemoyne laisse
l’ouvrage en plan, qui restera jusqu’à sa mort au stade de l’ébauche.
Ce n’est qu’après la disparition du sculpteur en 1778, plus de vingt
ans après la signature du devis, qu’à la demande des héritiers du
défunt, son élève Dhuez tente de la compléter. L’ouvrage est alors
transféré au Louvre dans la salle des Antiques. Pendant la période
révolutionnaire, Lenoir entreprend de la compléter définitivement:
« J’ai fait terminer ce monument qui était resté imparfait et sans
place ».23 Ce monument composé à plusieurs mains est d’abord
entreposé aux Petits-Augustins, puis finalement conservée au Musée
de Dijon, ville natale de Crébillon. Comme le résume fort bien Louis
Réau, ainsi prennent fin les déboires d’une « ébauche abandonnée
par Lemoyne en 1764, reprise par Dhuez en 1778, puis terminée sous
la Révolution par un praticien à la solde de Lenoir » (67).
Après la mort de son père, Claude Crébillon pouvait espérer obtenir
la charge de censeur de la police mais il voit Marin, collaborateur de
Fréron, lui être préféré, comme en témoigne une lettre du 4 juin
1761 que l’abbé Trublet adresse à Formey.24 En dépit de quelques
21 Réau, 142.
22 Réau, 129.
23 Réau, 142.
24 Antoine-Claude Briasson, Correspondance passive de Formey (Paris: Champion, 1996), 324.
Marin exerce la charge de censeur de la police entre 1761 et 1774 date à laquelle il est
remplacé par Crébillon.
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tentatives qui s’avèrent infructueuses, Crébillon devra attendre douze
ans avant d’occuper les mêmes fonctions que son père.25
Peu de temps après l’avènement au trône de Louis xvi, Claude
Crébillon habite en septembre 1774 à Paris, maison de Mme de Saint-
Germain, rue Royale, Barrière Blanche, sans doute selon Jean Sgard,
l’adresse d’un bureau.26 Veuf depuis vingt ans, il se consacre désormais
à la censure, lit à ses heures perdues des romans de chevalerie et avoue
dans une lettre du 30 avril 1775 avoir perdu jusqu’à l’envie d’écrire.
Hue de Miroménil est nommé garde des sceaux le 24 août 1774 et
le même mois Louis xvi rappelle Malesherbes d’exil. Le retour du
protecteur des gens de lettres ne manque pas de raviver les espoirs
de Crébillon qui peut se flatter d’être en bonne place pour obtenir
le poste de censeur de la police. Mais il a affaire à forte partie et sans
les désistements de Gaillard et de Belloy, Crébillon eût sans doute
eu grand-peine à se faire nommer. Le 21 septembre 1774, Crébillon
relate les incidents survenus avant sa nomination dans une lettre très
probablement adressée à Malesherbes.
Claude Crébillon, lettre du 21 septembre 1774. À [Malesherbes]27
[Crébillon raconte à celui qui lui « a témoigné, et depuis si longtemps,
tant de bontés », les circonstances dans lesquelles il vient d’être « nommé
à la place de Censeur de la Police, » après quelques « cascades ».]28
M. de Sartine y avait desiré M. de Belloy. Avec une honnêteté
très digne de luy, celuy cy n’y fut pas plus tost appellé, qu’il vint
me l’apprendre, et avec l’intention de m’en faire le sacrifice.
Je me flatte que vous n’aurez pas de peine à croire que, loin de
l’accepter, je fis, et tout ce que je pus, et tout ce que je devois
pour qu’il gardât une place que l’état de sa fortune, aussi peu
florissant que le mien, luy rendoit nécessaire.29
[Belloy donna toutefois son désistement dès le lendemain.]
25 Crébillon apparaît comme censeur de la police dans l’Almanach royal de 1775.
26 Jean Sgard, Crébillon fils le libertin moraliste (Paris: Desjonquères, 2002), 299.
27 Le texte de cette lettre autographe signée est copié du catalogue Les Autographes de Thierry
Bodin de février 2003 qui en fournit une copie partielle. « L.A.S., Paris 21 septembre
1774, [à malesherbes]; 2 pages in 4. Belle et rare lettre sur sa nomination de censeur de
la police ».
28 Citations partielles tirées de la lettre de Claude Crébillon et retranscrites par Thierry
Bodin.
29 Transcription partielle de Thierry Bodin.
B E N H A R R E C H
409
Sur cela Mr de Miroménil la demanda pour M. Gaillard celuy cy
n’a pas voulu l’accepter mais, par un procédé que, le connoissant
si peu, je n’étois pas en droit d’attendre de luy, non content de
la refuser, il m’y nomma dans la lettre qu’il a écrite à ce sujet à
M. Le Noir; et cette lettre est, je vous assure, de la plus grande
noblesse.30
[Et il fut nommé par Lenoir.]
… bien, ce qui n’a pas été, sur le refus de Mrs. De Belloy, et
Gaillard moins autorisé par M. de Sartine, que par M. De
Miroménil même, à se livrer à son penchant, m’a nommé tout
de suite. à vous parler naturellement, Monsieur, de toutes les
places que je pouvais remplir, celle que l’on me donne, n’est pas
celle que j’aurois desiré le plus; et le poste de sécrétaire de La
librairie, non tel que les gens qui l’ont remplie, et la remplissent
encore, l’ont rendu mais tel qu’il pourrait être entre les mains
d’un homme moins attaché à l’argent, m’aurait convenu bien
davantage: mais ce poste dépend moins de M. le Noir, que de
M. Le Garde des sceaux. je ne sçais si vous voudrez bien me faire
l’honneur de m’en croire; mais je suis desespéré de n’avoir pas
à vous le demander, dûssiez vous même me le refuser.
Je suis avec tout le respect possible, et, si vous me permettez de
vous le dire, avec l’attachement le plus inviolable,
Monsieur
à Paris, ce 21. 7bre,
1774. Votre très humble, et très
obéïssant serviteur
Crébillon
maison de Made. De
St. Germain, Rüe Royale
barrière blanche.31
30 Transcription partielle de Thierry Bodin.
31 Fac-similé. Copie partielle. La graphie de cette lettre correspond bien à celle des autres
lettres de Crébillon. L’écriture est penchée, régulière, et fluide. Comme dans notre
édition de la « Correspondance », nous avons choisi de souligner les apostrophes lorsque
un mot élidé suivi d’un autre est écrit d’un seul jet. Voir « Correspondance », dans OEuvres
complètes, 4:817.
D E U X L E T T R E S D E C R É B I L L O N F I L S
410 E C F 1 9 : 4
Conformément aux déclarations de Claude Crébillon, il semble
bien que Malesherbes, avec l’accord du garde des sceaux Hue de
Miroménil auquel échoit la charge de nommer les censeurs depuis
l’exil du chancelier Maupeou, ait d’abord pensé accorder le poste
de censeur à son protégé de longue date, Gaillard, qu’il avait
connu lorsqu’il était directeur de la librairie et qu’il avait nommé
collaborateur au Journal des Savants vers 1752.
Gabriel Henri Gaillard (1726–1806), bien connu pour ses ouvrages
d’historiographie, avait débuté comme tant d’autres sur les bancs
de la faculté de droit mais se sentant d’heureuses dispositions pour
les belles-lettres, et publia à dix-neuf ans son premier ouvrage la
Rhétorique française à l’usage des demoiselles. Fort de ce premier succès
de librairie, il récidive en 1749 avec une Poétique française à l’usage des
dames. Auteur d’articles dans le Journal des Savants et dans le Mercure
de France, il réussit à percer par ses ouvrages d’histoire. Encouragé
par Caylus, Foncemagne, Sainte-Palaye et l’abbé Barthélemy, il rédige
une Histoire de Marie de Bourgogne publiée en 1757 puis dix plus tard
une Histoire de François Ier. Accédant enfin à la notoriété, Gaillard
remporte plusieurs prix académiques pour être reçu à l’Académie
des belles-lettres en 1760. Consécration suprême en 1771, il est élu
membre de l’Académie française grâce aux pressions du parti des
philosophes en sa faveur: « M. Gaillard a fait une histoire de François
Ier, qui est peu estimée. On a pris la liberté de la trouver mauvaise
par la forme et par le fond. […] Cette histoire, informe pour le fond,
spirituellement mauvaise par les détails, auroit dû exclure M. Gaillard
de l’Académie, au lieu de l’y faire entrer. Mais il a été appuyé de la
cabale des encyclopédistes; il l’est lui-même, tout est dit ».32 Protégé de
Malesherbes, Gaillard consacre à son éminent ami sa toute dernière
oeuvre en 1805, un Éloge historique de M. de Malesherbes auquel il ne fait
pas secret de devoir sa carrière dans les lettres.33
Quant à Sartine, il est clair selon Crébillon qu’il préférait obliger
Belloy, ami de Gaillard, membre de l’Académie française depuis
1772, fort réputé pour ses tragédies patriotiques mais qui vivait
notoirement dans le plus grand dénuement en dépit de quelques
pensions accordées de temps à autre. Pierre Laurent Buirette de
32 Charles Collé, Journal et mémoires (1748–1772), 3 vols. (Paris: Bonhomme, 1868), 3:306.
Voir aussi 3:296–97.
33 Gabriel-Henri Gaillard, Vie ou éloge historique de M. de Malesherbes, suivie de la vie du premier
président de Lamoignon son bisaïeul. Écrites l’une et l’autre d’après les Mémoires du temps et les
papiers de la famille (Paris: Xhrouet, 1805).
B E N H A R R E C H
411
Belloy (1727–75) est le neveu d’un avocat au parlement de Paris qui
l’avait poussé à faire des études de droit à l’occasion desquelles il a fait
la connaissance de Gaillard. Malgré les vitupérations de son oncle,
il écrit des comédies et séjourne temporairement à la cour de Saint-
Pétersbourg comme comédien. En 1758, de retour à Paris Belloy fait
jouer sa tragédie Titus. Une seconde tragédie Zelmire représentée à
Paris en 1762 obtient un franc succès mais sans commune mesure
avec l’enthousiasme fervent que provoque la tragédie historique
du Siège de Calais en février 1765. Depuis, Belloy se spécialise dans
les tragédies d’inspiration nationale. Reçu à l’Académie française
en janvier 1772, Belloy décède trois ans plus tard en 1775, l’année
même où l’on pense à lui pour exercer les fonctions de censeur. Ses
oeuvres complètes sont publiées en 1779 par son ami Gaillard « aussi
attaché à sa mémoire qu’on peut l’être par une liaison intime de
vingt-sept années ».
Les protégés de Sartine et Lenoir se retirant, Malesherbes propose
alors le poste à Crébillon qui s’empresse d’accepter, conscient qu’il
vient de bénéficier d’un rare enchaînement de circonstances. Le
témoignage de Gaillard au sujet de cette offre qu’on fit à lui et à son
ami Belloy corrobore celui de Claude Crébillon: « En 1774, la place
de Censeur de la Police fut proposée presqu’en même temps à M.
de Belloy & à son ami. Tous deux, sans avoir pu se concerter, parce
qu’ils étoient en ce moment assez éloignés l’un de l’autre, jugèrent
que cette place, si long-temps occupée par Crébillon le Tragique,
devoit être regardée comme le patrimoine de son fils. Tous deux
s’empressèrent à l’envie de faire valoir les droits de celui-ci, & ils eurent
la satisfaction de voir M. le Garde des Sceaux & M. le Lieutenant de
Police déférer à leurs réprésentations ».34 En fait, il est très probable
que Belloy a refusé en raison d’un état de santé chancelant qui le
cloue au lit depuis longtemps. Il est à cette époque et depuis un an
dans un « affaiblissement total »35 et décèdera quelques mois plus
tard, en mars 1775. Quant à Gaillard, tout en poursuivant son oeuvre
d’historien avec l’Histoire de la rivalité entre la France et l’Angleterre, il
préfère accepter l’offre qui lui est faite un an plus tard du poste de
secrétaire de la Librairie, poste que convoite ouvertement Crébillon,
34 « Vie de M. De Belloy écrite par un homme de lettres, son ami [Gaillard] », dans OEuvres
complettes de M. De Belloy de l’Académie françoise, Citoyen de Calais, éd. Gaillard, 6 vols. (Paris:
1779), 1:53–54.
35 Lettre de Belloy à M. Desternes maire de Calais du 16 janvier 1775, dans OEuvres complettes
de M. De Belloy, 2:381.
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412 E C F 1 9 : 4
mais pour lequel Gaillard obtient la préférence sans doute encore
grâce aux liens d’amitié qu’il entretient avec Malesherbes et Lenoir,
succédant ainsi à Le Tourneur, coupable selon les Mémoires secrets,
d’être une créature du chancelier Maupeou.36
Le travail de censeur de la police n’est pas de tout repos et Gaillard
en a bien conscience quand avec emphase il peint le censeur sous
les traits d’un pauvre hère à la merci de toute allusion que peut
comporter le texte: « Si, à la cour, quelque ministre, quelque
homme puissant appercevoit ou soupçonnoit de l’allégorie dans
le trait le plus innocent, il n’étoit pas rare alors que l’exil ou la
prison expiassent cette témérité ; il falloit qu’un censeur qui n’étoit
souvent qu’un pauvre savant obscur, sans aucun usage du monde,
sans aucune connoissance de ce qui s’y passoit, caché au fond
du faubourg Saint-Marceau, sût toutes les historiettes, toutes les
anecdotes de la cour, toutes les sottises des grands, auxquelles il étoit
possible de faire quelque allusion ou prochaine ou éloignée ».37
Crébillon en fera l’amère expérience dans les mois suivants avec
l’affaire Imbert. Il fut réprimandé pour avoir laissé passer deux
vers qu’on voulut lire comme une allusion au défunt roi Louis xv.38
L’affaire n’eut pas de suite fâcheuse mais montre à quel point le
censeur porte parfois seul l’entière responsabilité du texte publié.
Par ailleurs Crébillon voit rapidement sa charge de travail décuplée
car Albert le nouveau lieutenant général de police ne le ménage
pas, observe-t-il avec amertume dans une lettre au baron d’Aigalliers
du 22 août 1775 publiée dans la « Correspondance »: « j’ay à mon
arc, pour m’ennuyer tout le long du jour, deux cordes également
bonnes, la censure Royale, et la censure de la Police. du moins M.
Le Noir qui sçavoit à quel point la derniére des deux est fatigante,
m’épargnoitil autant que il le pouvoit, la surcharge de l’autre:
mais celuy qui, pour mon malheur à tous égards, luy a succédé,
fait comme si nous n’étions pas cent cinquante censeurs dont
une bonne moitié sçait lire, et m’accâble comme s’il n’avoit que
moy » (866). Désirant se débarrasser de cette charge qui dépasse
ses forces, à peine un an après l’avoir obtenue, Crébillon compte
alors de nouveau sur l’intervention de Malesherbes pour le tirer
36 Louis Petit de Bachaumont, Mémoires secrets, 36 vols. (Londres: John Adamson, 1777–89),
vol. 8, notice du 22 Avril 1775.
37 Gaillard, Vie ou éloge historique de M. de Malesherbes, 64.
38 Sgard, 229.
B E N H A R R E C H
413
de ce mauvais pas: « M. de Malesherbes qui, depuis une trentaine
d’années, me fait l’honneur de m’aimer, et qui sçait combien je
desire de me retrouver libre, m’a promis de me tirer de là le plus
tost que il luy seroit possible » (866). En août 1776, on lui nomme
un adjoint39 puis en 1777, l’année de son décès, Crébillon ne figure
déjà plus comme censeur de la police dans l’Almanach royal. C’est
Sauvigny, auteur de tragédies qui le remplace.
Du décès de Crébillon le tragique, protégé de Mme de
Pompadour que le corps des gens de lettres enterre avec une dignité
toute aristocratique, aux tentatives de s’assurer des rentes par la
censure lors des troubles de la Guerre des Farines, ces deux lettres
permettent de rendre compte en plus grand détail des aléas du
métier d’auteur dans la seconde moitié du xviiie siècle. Si en 1762
le nom des Crébillon résonne de gloire littéraire, la renommée du
père comme celle du fils s’étiole au fil du siècle. Le monument de
l’un plonge dans l’oubli tandis que la carrière du second finit par le
« magistère » de la censure.40 Au lieu d’achever ses Égarements comme
il le promet avec désinvolture à son admirateur le baron d’Aigalliers,
Claude Crébillon prend soin dans sa charge de censeur, de lire,
d’évaluer et même de critiquer les ouvrages qui lui passent entre
les mains. Le sérieux qu’il montre semble alors aller dans le sens
de sa lettre: il aurait aimé assurer le secrétariat de la librairie non
pas pour s’enrichir, dit-il, mais pour en faire un véritable sacerdoce
dévoué à la cause de la librairie, en suivant l’exemple de son mentor
et protecteur, Malesherbes.
University of Maryland
39 Sur Crébillon censeur, voir le chapitre 12 (219–39) de la biographie rédigée par Sgard,
Crébillon fils le libertin moraliste, et en particulier les pages 232–39 où sont documentées
les deux censures de Crébillon, son adhésion au parti patriote et ses difficultés après la
nomination d’Albert au poste de lieutenant général de police et de Le Camus de Neuville
à la direction de la Librairie.
40 Sgard, 226.
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