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Référence

ASTBURY Katherine, « La critique littéraire du Mercure de France face à la Révolution française (1789-1793) », in Malcolm Cook, Marie-Emmanuelle Plagnol-Diéval (dir.), Critique, critiques au 18e siècle, French Studies of the Eighteenth and Nineteenth Centuries, vol. 22, 2006, p. 255-267.

Référence courte
Astbury 2006
Type de référence
Texte
KATHERINE ASTBURY
La critique littéraire du Mercure de France
face à la Révolution française (1789-1793)
Pierre Rétat affimme que 'ce n'est pas dans les anciens journaux
littéraires» qu'il faut chercher le témoignage des nouvelles passions
du public' en 1789 et conséquemment il les ignore. Il est pourtant
reconnu que tout au long de l'époque des Lumières, la presse avait
pour la plupart un rôle modéré." Les journaux littéraires sous 1'Ancien
Régime tels que le Mercure de France ou le Journal Encyclopédique
ont été représentatifs d'une opinion moyenne,' qui ne fera jamais les
gros titres parmi les études de la Révolution, où l'engagement
politique et les nouveautés de la presse politique naissante attirent
naturellement l'attention. Mais cela ne veut pas dire pour autant que
l'étude de la presse littéraire de la Révolution ne sera pas révélatrice.
Un regard sur le passage de l'Ancien Régime au nouveau à travers le
Mercure de France nous offrira un aperçu insolite du rôle du
journaliste, de la critique à une époque de profonds changements
sociaux et politiques.
Le caractère mo archique du Mercure perçu ar Françoise
Souchet explique à lui seul l'absence presque totale d'études
approfondies sur le Mercure révolutionnaire mais le Mercure en 1789
Je remercie la British Academy de la bourse qui m'a permis de faire la
recherche pour cet article,
Pierre Rétat, "L'année 1789 vue par les journaux: problèmes et propositions,
XVIle siècle 20 (1988), pp. 83-97 (p. 95).
Voir Jack Censer, French Press in the Age of Elightenment (London:
Routledge, 1994), p. 214.
Marc Regaldo, La presse périodique et les conditions nouvelles de la vie
intellectuele depuis le XVIlle siècle', Etudes de presse 1 (1970-71), pp. 13-41
(p. 22).
François Souchet, 'La presse littéraire en 1789' in La Révolution du journal
1788-94, 6d. Pierre Rétat (Paris: CNRS, 1989), pp. 169-77.
256 Katherine Astbury
avait 15 000 souscripteurs, et pouvait compter jusqu'à dix fois plu
de lecteurs. C'était donc l'un des journaux les plus importants de
l'époque et presque le seul à garder une partie littéraire pendant toute
la décennie révolutionnaire. Il y eut certes une crise d'identité de
quelques mois après juillet 1789, mais en décembre 1789 Panckoucke
s'assura de la collaboration de trois grands noms, Marmontel,
Chamfort, ct La Harpe, pour rehausser le prestige du journal. Aidés
d'Imbert, de Berquin et de Framery, les trois éditeurs ont donné un
nouvel élan à la partie littéraire. Dignes d'études détaillées chacun,
Marmontcl, La Harpe et Chamfort ont mis l'accent sur les grandes
questions philosophiques et morales (et donc politiques en ce temps de
Révolution) mais les pages du Mercure contenaient aussi des comptes
rendus d'ouvrages de fiction et c'est sur ses morceaux épars que je
vais mettre l'accent ici pour mieux cerner le rôle du critique ct
l'influence de l'actualité dans la littérature de la Révolution. Si on
laisse de côté les spectacles et les comptes rendus d'ouvrages
politiques, historiques ou philosophiques, tous plus appropriés aux
commentaires politiques, on saisira mieux les changements dans la vic
culturelle de la Révolution là où l'on s'y attend le moins.
Mon point de départ est la lecture du roman dans le périodique
littéraire en 1761 entreprise par Caude Labrosse. Dans son étude,
Labrosse montre comment le roman participa *à la production et à la
diffusion des normes' (p. 122) et affirme que la presse littéraire fut
une organisation rationnclle des médiations socioculturelles' (p. 124).
Que se passe-t-il lorsqu'une révolution arrive pour démonter les
unités culturelles qui contribuent à composer la vision du monde des
groupes sociaux' (p. 100)? Les journaux gardent-ils le même langage
6 Suzanne Tucoo-Chala, Mercure de France', Dictionnaire des journaux, éd.
Jean Sgard (Oxford et Paris: Voltaire Foundation, 1991).
Suzanne Tucoo-Chala, Charles-Joseph Panckoucke et la librairie française
1736-1798 (Pau et Paris: Maurimpouey and Touzot, 1977), p. 245 et p. 223;
Delisle de Sales. Essai sur lejournalisme depuis 1735 jusqu'à l'an 1800 (Paris,
1811; repr. Genève: Slatkine, 1971), p. 105.
8 Claude Labrosse, La Lecture du roman dans le périodique littéraire, in
L Tnstrument périodique. La fonction de la presse au XVIlle siècle, éd. Claude
Labrosse et Pierre Rétat (Lyon: Presse universitaire de Lyon, 1985), pp. 71-
136.
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critique qu'auparavant? Les mêmes lecteurs? Y a-t-il une conjonction
d'événements littéraires et politiques ou l'inverse?
La veille de la Révolution
A la veille de la Révolution, les critiques du Mercure participent
toujours à la production et à la diffusion des nomes identifiées par
Labrosse. Le rôle du critique au début de 1789 est d'interpréter les
sentiments que nous croyons être ceux du plus grand nombre" (7
février 1789). Le critique sert de médiateur entre l'auteur et le public
et se réserve le droit de critiquer et l'un et l'autre. L'identité des
critiques est moins importante que l'identité du journal. Comme Marc
Regaldo l'a démontré pour La Décade philosophique, le journmal
litéraire de l'époque avait 'en effet sa physionomie propre qui ne se
confond avec celle d'aucun de ses collaborateurs. La preuve en est que
le départ de tel rédacteur ou l'arrivée de tel autre n'y apporte point
d'altération sensible'" La tâche principale d'un critique littéraire du
Mercure est d'indiquer des ouvrages d'intérêt et d'utilité, et en cela
son travail n'a pas beaucoup changé depuis 1761. Il cherche dans un
ouvrage 'de l'imagination, de la philosophie'," de la gaieté, de la
morale'," 'de l'esprit [...] et de l'élégance dans le style" et déplore
les manques de goût," ce qui révèle que les comptes rendus sont écrits
pour un homogène et éduqué qui partage la même mémoire
culturelle que les critiques. Dans les premiers mois de 1789, l'agréable
et l'utile restent les principes qui doivent servir de base aux écrivains
9 Marc Regaldo, Un Milieu intellectuel: La Décade philosophique (1794-1807),
4 vols (Paris: Champion, 1976), p. 15.
10 Compte rendu de Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, 3 janvier 1789, p. 7.
CR de l'Almanach litéraire, 24 janvier 1789, p. 167.
12 CR des Six Semaines de la vie du Chevalier de Faublas, 24 janvier 1789,
p. 177.
13 Surtout au théâtre, voir par exemple, CR des Visionnaires de Desmarets, 28
mars 1789, p. 183.
258 Katherine Astbury
de roman. Les romans plaisent 'à tant de lecteurset sont 'propresà
nous donner l'amour de la vertu, et å nous faire tenir en garde contre
les séductions du vice. La critique reste une critique de bonne
compagnie où la morale et la connaissance du cæur sont essentielles,
et où une intrigue trop chargée gâche l'histoire. Seule indication que
nous sommes en 1789 et non 1761: des références à plusieurs classes
de lecteurs au lieu d'une seule. Le ton du journal reste optimiste: les
critiques croient que l'homme instruit, rempli de l'esprit philosophique,
profitera d'une culture et d'une éducation générale pour
régénérer la France.
La critique face à la Révolution
Une fois éclatée, la Révolution change la face du Mercure. La partie
littéraire disparaît presque entièrement entre juillet et décembre 1789.
Les comptes rendus qui restent mettent l'accent plutot sur les
descriptions naturelles que sur l'imagination - ce qui était tout à fait
conforme aux nouvelles mæurs et au néoclassicisme. Même si la place
accordée aux nouveaux ouvrages fictifs est réduite, leur importance
est reconnue. Les romans sont lus 'de tout le monde', et à une
époque où la parole prend tant de pouvoir, ils représentent un outil
puissant pour achever le renouvellement de a société. Les romans
sont loués et critiqués sclon la représentation de la vertu. En rendant
compte de la Suite du Comte de St-Méran, le critique lance une
14 CR de Lolotie et Fanfan, 11 avril 1789, p. 75.
15 CR des Considérations sur l'esprit et les maæurs, 10 janvier 1789, p. 69.
16 Voir par exemple le compte rendu de La Marquise de Ben*** qui fait référence
à 'toutes les classes de lecteurs', 25 juillet 1789, p. 163.
17 La régénération caractérise pour Françoise Souchet la presse littéraire de 1789.
Voir 'La presse littéraire en 1789', p. 173, p. 177.
18 CR du Nègre comme ily a peu de blancs, 26 septembre 1789, p. 88.
9 Voir par exemple Honorine Derville ou confessions de Mme la Comtesse de
B*,2 janvier 1790, pp. 42-43; Mémoires iniéressans par une Lady traduits
de l'anglais, 6 février 1790, pp. 39-40.
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La critique littéraire du Mercure de France face à la Révolution française 259
attaque contre l'immoralité du roman et le monde des roués qui y est
illustré et qui, selon lui, n'offre rien d'intéressant comparé à l'amour
de l'humanité illustré par d'autres romans plus vertueux. Les
critiques du Mercure restent convaincus que la France avait besoin
d'écrivains qui cherchaient à la fois 'à adoucir les esprits ardens que
l'enthousiasme d'un meilleur ordre de choses peut égarer, et à
consoler ceux que des maux passagers peuvent abattre.
On voit certes une réduction de la place offerte au roman dans la
partie littéraire du journal mais un regain d'importance du rôle de
l'écrivain et de la représentation d'une morale épurée.L'importance
continue de la fiction perçue par les critiques contraste directement
avec l'opinion de Pierre Rétat qui croit qu'en 1789 la littérature
appelle 'sur clle des vengeances' parce qu'elle était trop intimement
engagée dans le système de privilèges de l'Ancien Régime. En
apparence, la plupart des ouvrages semblent n'avoir rien de commun
avec la politique de la Révolution mais, si on les ignore, on ne donne
qu'une image partiale du monde des lettres de l'époque. Même les
Annales patriotiques et littéraires de Louis-Sébastien Mercier, beaucoup
plus engagées que le Mercure, reconnaissent l'utilité de bons
livres (21 décembre 1789, p. 4).
Le ton des comptes rendus divers du Mercure en 1790 reste loin
de l'extravagance effrénée' qui caractérise pour La Harpe le style à la
mode. Les critiques s'efforcent de juger de façon impartiale les
romans, sans laisser leurs opinions personnelles influer sur les
comptes qu'ils ont à rendre. Ils continuent à louer ce qui est moral
naturel, et simple." Ils persistent à parler des ouvrages de fiction et de
poésie même 'dans un temps si défavorable aux arts de pur
agrément'. On commence à sentir que les critiques ont du mal à
20 16 janvier 1790, pp. 127-30.
21 CR de Macbeth de Ducis, 19 juin 1790, p. 118.
22 CR du Comte de Saint-Méran, 4 juillet 1789, p. 29.
23 "L'Ebranlement de la litérature' in L'Ecrivain devant la révolution, éd. Jean
Sgard (Grenoble: Université Stendhal de Grenoble, 1990), 17-27 (p. 20).
24 CR des Romances de Berquin, 13 février 1790, p. 67.
25 CR de Cornelia Sedley ou mémoires d'une jeune veuve traduits de l'Anglais, 27
février, 1790, p. 145.
26 CR de L'Amour et Psyché, poème en cing chants, 27 mars 1790, p. 120.
260 Katherine Astbury
s'adapter aux nouvelles pratiques d'écriture; ils se plaignent à
plusieurs reprises du manque de style dans les ouvrages mais
reconnaissent que seuls les hommes de lettres vont s'en rendre
compte, les lecteurs ordinaires - ou le commun des lecteurs'd - ne
s'en apercevant pas. A partir du début de 1791, le Mercure cède à la
tentation de lire tout ouvrage à traverS la politique. Tandis que
d'autres journaux avaient depuis longtemps utilisé l'épithète patriote
pour désigner des ouvrages utiles aux citoyens, elle n'apparaît
régulièrement dans les comptes rendus du Mercure qu'à partir de
janvier 1791. Avant cette date, l'accent avait été mis sur la moralité
dont la nation avait besoin pour achever la régénération de la France;
dès lors les ouvrages vont être commentés à partir de leur portée
politique aussi. Le roman Les Heureux Modèles prouve ainsi qu'il
vaut beaucoup mieux n'avoir plus ni fiefs, ni vassaux, ni seigneurs"
De même, Le Nègre comme ily a peu de blancs est le sujet d'un
second compte rendu presque deux ans après le premier (26 septembre
1789, pp. 87-90) qui est plus élogieux, entièrement fondé sur le but
patriotique que l'auteur s'est proposé," et on publie une notice
d'Emilie de Varmont parce que cet ouvrage est 1ait pour les
circonstances, et l'auteur y donne des preuves de son patriotisme'"
Des tensions restent pourtant et éclatent dans le compte rendu de La
Fin des amours du chevalier de Faublas en juillet 1791. D'un côté, on
croit que les grands intérêts qui nous occupent, laissent encore de la
place aux distractions', de l'autre que les romans doivent servir
d'image fidelle de nos mæurs et de ce qui se passe dans le monde (9
juillet 1791, p. 63). Comment donc s'intéresser aujourd'hui à des
romans; par exemple à celui de Faublas ou 1'on ne voit que des ducs,
des comtes, des marquis, les intrigues de cour, des intrigues
amoureuses, des abus d'autorité, des aventures de couvent etc. ctc.
(p. 63) est la question qui se pose en juillet 1791. Les critiques ne
27 CR du Fils naturel, 18 juillet 1789, p. 128.
28 CR de Demetrius ou l'éducation d'un prince, 24 juillet 1790, p. 157.
29 15 janvier 1791, pp. 110-111.
30 28 mai 1791, pp. 139 40.
31 25 juin 1791, p. 155.
La critique littéraire du Mercure de France face à la Révolution française 261
trouvent pas de réponse satisfaisante. Ils hésiteront entre le patriotisme
et 'la littérature agréable' tout au long de 1'année.
La fin de la monarchie
Le caractère du Mercure change à la fin de 1791. Panckouke rend son
brevet mais le journal est relancé comme le Mercure français,
politique, historique et littéraire. Le nouveau nom n'apporte pas
beaucoup de changements. Marmontel pourvoit toujours le journal de
contes, La Harpe reste seul responsable de la partie littéraire, et
Framery continue à s'occuper des spectacles. Tandis que pendant les
premières années de la Révolution les romans ont été traités sous la
rubrique 'notices par Imbert et Berquin et très rarement en comptes
rendus, en 1792 La Harpe s'en occupe personnellement, conformément
à l'avertissement qu'il donne le 17 décembre 1791:
Cette partie littéraire sera désormais plus rapprochée de son objet particulier,
qu'elle n'a pu l'être dans le Mercure de France; [...] heureusement la
Constitution est achevée; et ce doit être un de ses bienfaits de nous rendre de
jour en jour à la culture des arts et aux jouissances de l'esprit. Ainsi, toutes les
productions littéraires qui mériteront d'tre analysées, seront particulièrement
T'objet de ce Journal. (17 décembre, pagination à part, p. 1)
On voit des comptes rendus longs de Gonzalve de Cordoue de
Florian (7 janvier 1792), de Simple Histoire d'Elizabeth Inchbald (28
janvier 1792), des Nouvelles Nouvelles de Florian (19 mai 1792), et de
Saint-Flour et Justine ou histoire d'une jeune fille du XVIlle siècle du
marquis de Ferrières (31 août 1792). Le choix pourrait surprendre:
nous avons ici quatre ouvrages qui s'occupent d'intrigues sentimentales,
qui évitent pour la plupart des références politiques et qui, de
32 Voir par exemple la notice des Contes et ldylles de Keratry, 8 octobre 1791,
P. 80: 'cen'est pas déserter les drapeaux de la Patrie que de visiter quelquefois
les Muses; et le civisme le plus ardent peut avoir besoin de temps en temps de
distraction'.
262 Katherine Astbury
plus, sont situés principalement à l'étranger en Angleterre, en
Espagne, en Amérique. Peut-on alors interpréter le choix d'ouvrages
fait par La Harpe comme preuve d'une position contre-révolutionnaire?
Pas du tout. Il avait accueilli la Révolution en 1789 et sa
palinodie n'aura lieu qu'une fois arrêté en 1794. En 1792, il demeure
un fervent défenseur de la Révolution. Il s'en prend par exemple à la
position plus conservatrice de Florian qui recommande de 'ne faire
aucun mal, et cacher sa vie'" La Harpe préfère la phrase plus engagéc
de Cicéron: 'et sauvons les Romains, dussent-ils être ingrats' (19 mai
1792, p. 73). I1 est toujours convaincu que les auteurs peuvent guider
les lecteurs moralement et qu'ils doivent continuer à le faire: il est
trop vrai que la multitude ignorante est facile à égarer, surtout dans un
temps de trouble et de licence; mais c'est précisément dans ce tempslà
qu'il est le plus dangereux de représenter le peuple comme
irrémédiablement dépravé' (p. 75). S'il prône toujours une littérature
engagée, comment expliquer le choix d'ouvrages pour les comptes
rendus de cette année? Cela n'est pas difficile: le Mercure n'offre de
comptes rendus que des ouvrages les plus réussis.
Si on prend le nombre de rééditions comme indice du goût du
public, on voit que les trois ouvrages les plus populaires en 1792 sont
de loin Gonzalve, les Nouvelles Nouvelles et Simple Histoire. Gonzalve,
publié en 1791, est à sa troisième édition en 1792 et la
Bibliographie du genre romanesque identifie quatre versions
différentes de la seconde édition. Les Nouvelles Nouvelles, publiées
en 1792, sont très vite rééditées la même annéc et en plusicurs formats
(in-8, in-12, in-16, in-24, in-32), ce qui indique que les maisons
d'édition espéraient attirer plusicurs types de lecteurs. Une contrefaçon
de Simple Histoire fut publiée la mëme année quc la première
édition en 1791 et une nouvelle édition 1'année suivante. Saint-Flour
n'atteint pas la popularité des autres ouvrages mais en a suffisamment
pour mériter une nouvelle édition en 1792. L'énorme succès de ces
quatre ouvrages rend leur compte rendu nécessaire. La présence un
peu surprenante de tant de textes non politiques démontre clairement
Zulbar', Florian, Nouvelles, éd. René Godenne (Paris: Didier, 1974), p. 227.
3 ZuVlbiviaenrne Mylne, Angus Martin, Richard Frautschi, Bibliographie du genre
romanesque 1750-1800 (London: Mansell, 1977).
La critique littéraire du Mercure de France face à la Révolution française 263
ce que l'on manque si on laisse de côté les journaux littéraires en
étudiant la littérature pendant la Révolution. Pris en tandem, la Bibliographie
du genre romanesque et le Mercure nous offrent une image
de la vie culturelle révolutionnaire qui sied mal à la représentation
répandue d'une société entièrement politisée. L'absence de comptes
rendus dans le Mercure d'un auteur contre-révolutionnaire comme
Gorjy, de Sade et sa pornographie, de Rétif, qui fut toujours un objet
de mépris pour l'élite littéraire, nous indique la position politique et
morale du journal. La décision de parler de Florian, d'Inchbald, du
marquis de Ferrières reflète les tendances du public - ou au moins du
bon public parce qu'on commence à voir à travers les comptes
rendus de l'année 1792 une cristallisation de plusieurs lectorats. Les
vrais connaisseurs et les critiques judicieux que représentent les bons
lecteurs sont selon les journalistes de moins en moins nombreux, les
auteurs et donc les lecteurs vulgaires, de plus en plus nombreux.
Esthétique du roman révolutionnaire
Même si les comptes rendus sont épars, il est néanmoins possible
d'établir une esthétique du roman révolutionnaire à ravers le journal.
Les critiques cherchent des intrigues qui ne sont pas trop chargées
d'incidences ni d'aventures, où chaque événement est présenté 'dans
Ses justes proportions', où les peintures sont vraies et naturelles. La
connaissance de coæur (28 janvier 1792, p. 91) est essentielle pour la
représentation des personnages, qui doivent former des contrastes
intéressants comme dans L'Orpheline du château de Charlotte Smith
ou Le Curé de Lansdowne de Maria Regina Dalton. Il est reconnu
35 Voir par exemple compte-rendu du Fils naturel, 18 juillet 1789 où l'auteur
est loué pour avoir su éviter de multiplier les aventures 'bizarres, p. 127.
36 18 juillet 1789, p. 130.
37 CR des Amours d'Anas-Eloujoud et de Ouardi traduits de l'arabe, 1 août 1789,
. 27.
38 14 novembre 1789, p. 32; I mai 1790, pp. 40-41.
264 Katherine Astbury
que c'est par les caractères que se sont principalement distingués les
Romanciers Anglaiset qu'en France 'cette opposition dans les
caractères est un art que les Romanciers négligent un peu trop'." Les
personnages doivent être de préférence vertueux" mais munis de quelques
faiblesses ou erreurs au lieu d'être irréprochables." Au début de
la Révolution, les critiques cherchaient des romans neufs mais
vraisemblables*" mais on voit un développement net pendant ces
premières années parce que, de plus en plus, les romans sont choisis
pour les comptes rendus à cause de leur caractère singulier, par
Cxemple Alphonsine où l'auteur met bien du suspense dans son récit,"
et Le Crime et Le Repentir, deux romans où il y a 'souvent de
l'originalit. La Fin des amours de Faublas est applaudi pour des
personnages et un dénouement 'très-extraordinaires (9 juillet 1791,
p. 66). Le ton du roman est plus grave que pendant l'Ancien Régime
et en cela reflète les circonstances.
En 1793 s'ouvre une nouvelle ère de critique établie par La
Harpe et Jean-Baptiste Suard, qui avait rejoint La Harpe pour faire les
comptes rendus de la littérature anglaise et étrangère. Les critiques
prennent position contre le développement récent du roman. La
sensibilité qui est appréciée d'honnêtes gens et qui caractérise la
plupart des romans révolutionnaires ne devrait pas dépasser les
bornes: selon eux, un bon roman doit être surtout une histoire de cæur,
mais le ton ne devrait pas être continucllement exalté 5 Les
romanciers sont critiqués s'ils cherchent trop la surprise ou l'effet.
On aboutit donc à une impasse. Les critiques reconnaissent qu'on vit
39 CR des Heureux Modèles, roman traduit de l'anglais, 15 janvier 1791, p. 109.
40 CR de L'Orpheline du cháteau, 14 novembre 1789, p. 32.
41 CR du Comte de Saint-Méran, 4 juillet 1789, pp. 27-33,
42 CR de La Constance dans l'adversité ou histoire de James Wallace Iraduits de
T'Anglais, 15 mai 1790, pp. 105-06.
43 CR de Victorine, 25 juillet 1789, pp. 169-73.
44 27 février 1790, p. 146.
45 30 janvier I1790, pp. 215-17.
46 CR d'Emilie de Varmont, 25 juin 1791, p. 155.
47 Voir CR de La Marquise de Ben***, 25 juillet 1789, p. 163.
48 CR de Ferdinand et Constance, 27 juillet 1793, p. 147, p. 150.
49 Voir par exemple le CR de Zéna ou la jalousie et le bonheur, rêve sentimental
(16 novembre 1793/26 brumaire An II, p. 95).
La critique littéraire du Mercure de France face à la Révolution française 265
une crise du roman à cause du 'défaut d'invention et la difficulté de
trouver du neuf mais refusent de sanctionner toute tentative
nouvelle.50
Le Mercure et la République
Même si le Mercure reste le journal qui "tient le plus à la littérature, et
meme presque le seul, qui y tient encore la nouvelle république
provoque une crise littéraire. Pendant les mois de septembre, octobre,
novembre et décembre 1792 la Société de patriotes qui rédige le
journal n'offre ni compte rendu ni notice d'ouvrages fictifs. Le seul
élément littéraire qui reste est le conte mensuel de Marmontel, qui est
de moins en moins dans l'esprit de la République, à tel point qu'en
juin 1793 on supprime les contributions de Marmontel en mi-conte.
Le conte mensuel survit au départ de Marmontel, mais la littérature
est reconnue comme chancelante, les Muses badines' contenues.*
On met de nouveau l'accent sur la morale, la réforme des mæurs (9
janvier, p. 65) et l'utilité. L'année 1793 s'avère un moment décisif
dans l'évolution de la critique dans le Mercure. La fiction disparaît
presque entièrement pour être remplacée avant tout par les spectacles
mais aussi par l'histoire et par la politique. On rend compte des
æuvres de Jérôme Pétion, membre de l'assemblée constituante (12
mars), des écrits de Payne (19 octobre). Derrière les professions de foi
républicaine, on reconnaît un refus de s'engager avec la masse
populaire. En 1789 il fut possible de parler de livres écrits pour toutes
les classes de lecteurs; en 1793 La Harpe se réfugie dans des comptes
S0 CR de Ferdinand et Constance, 27 juillet 1793, p. 150.
S1 Lettre au rédacteur, 1 février 1793, p. 249.
52 A partir du mois d'août on y trouve des contes plus conformes aux nouvelles
CXIgences, contes plus ouvertement républicains comme Le Bon fils (3 août) et
La Double adoption (du septidi second décade de frimaire An 2/7 décembre
1793).
53 CR de L'Elat actuel de l'empire ottoman, 30 mars 1793, p. 219
54 CR de L'Almanach des Muses, 2 février 1793, P. 265.
266 Katherine Astbury
rendus des Fables de Florian, de l'Almanach des muses et des Euvres
de Fontenelle, là où il peut mettre l'accent sur le bon goût et le style.
Il continue à se désespérer du 'malheureux esprit d'exagération
qui règne aujourd'hui' (25 mai 1793, p. 151). Les nécrologies
apparaissent pour la première fois. On en trouve une très élogieuse de
Mme Riccoboni, qui représente pour lui la délicatesse et l'élégance
qu'il ne trouve pas parmi les écrits de la Révolution (20 janvier 1793,
p. 2). La Harpe et Suard se révèlent plutôt d'humeur maussade: les
comptes rendus sont loin des exigences des critiques du début de 1789
qui se voyaient comme interprètes impartiaux de l'opinion générale.
Le seul compte rendu d'un roman en 1793, Ferdinand et Constance
peut servir d'exemple. Il est choisi 'sur-tout pour faire voir combien
les Allemands et tous les peuples du Nord en général sont de mauvais
modèles en ce genre de composition' L'intrigue est déchirée, la
peinture des personnages critiquée. Tout d'une façon très personnelle
et tendancieuse.
On voit en cffet en 1793 la critique devenir de plus en plus
personnelle. La Harpe se plaint souvent. Pour ne donner qu'un seul
exemple typique de son ton, il dit: je n'ai jamais conçu, ni ne
concevrai jamais comment un sage vit tout seul'. Le je' est partout
dans ses comptes rendus, même lorsqu'il attaque les nouveaux autcurs
de l'époque qui ne font que parler d'eux-mêmes dans les préfaces.
La Harpe et Suard ont tous les deux peu de patience pour des lecteurs
qui accueillent des ouvrages de l'étranger 'avec trop peu de
discernement' et on augmente les attaques contre la littérature anglaise
et allemande qui sont de mauvais exemples La Harpe en particulier
renchérit sur la hiérarchie des genres, évoquant la tragédic, la poésie,
et attaquant le poèmc en prose, Il se moque de l'idée de genres
nouveaux. M. Vernes fils, l'auteur de La Franciade déclare en avoir
inventé un nouveau en réunissant le sublime de l'épopée et les grâces
naives et touchantes de la pastorale et provoque cette réponse
ironique: 'voilà donc encore un genre créé, c'est au moins le centième
55 27 juillet 1793, p. 149.
56 Fables de Florian, 13 avril 1793, p. 283
57 CR de La Mort d'Abel, tragédie, 20 avril, p. 351.
8 Ferdinandet Constance, 27 juillet, p. 147.
La critique littéraire du Mercure de France face à la Révolution française 267
depuis vingt ans, si nous en croyons les préfaces. Que de richesses
dont nous ne nous sommes pas aperçus!La Harpe ne souffre guère
de longues et monotones déclamations, exclamations, lamentations,
etc. Suard, lui, déplore l'excessive dépense de mots' d'un auteur
tel que le Hollandais Rhijnvis Feith.
Avec la République, la critique du Mercure se démarque de la
critique de l'Ancien Régime. Incapables d'accepter les nouvelles
influences de l'Angleterre et d'autres pays européens, méfiant envers
tous ceux qui ne partagent pas le bon esprit, le ton et le style de
l'élite littéraire classique, les critiques ne servent plus de médiation
socioculturele sauf pour un très petit nombre de connaisseurs.La
liberté politique progressivement engendre l'affranchissement du
critique. Il ne reflète plus l'opinion du plus grand nombre mais ses
propres idées. Tourné vers le passé à travers le classicisme, les
critiques La Harpe et Suard ouvrent la voie à la notion moderne de la
littérature et de la presse comme champs autonomes et à une
nouvelle ère d'individualité en litérature où les critiques deviennent
identifiables et individualisés au 19e siècle.
59 5 du second mois, 26 octobre 1793, p. 357. Voir Andrew Hunwick, La Critique
littéraire de Jean-François de La Harpe 1739-1803 (Bern: Lang, 1977): 'La
Harpe n'admet ni que la littérature puisse s'élargir, ni qu'un genre soit capable
de se modifier: cet aveuglement, il faut l'admettre, est celui d'un réactionnaire,
et d'un dogmatiste', p. 110.
60 La Franciade, 26 août 1793, pp. 358-59.
61 Ferdinand et Constance, 27 juillet, p. 150.
62 Voir Cambron et Lüscbrink, 'Presse, littérature et espace public: de la lecture et
du politiquc', SVEC 2004:7, pp. 127-45 (p. 129).
Concerne un périodique
Soumis par lechott le