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Référence

THÉRENTY Marie-Ève (dir.), Poétiques journalistiques, Orages. Littérature et culture (1760-1830), no 7, mai 2008.

Référence courte
Thérenty 2008
Type de référence
Texte
Orages
Littérature et culure 1760-1830
NO 7: Poétiques journalistiques
PRÉPARÉ PAR MARIE-EVE THÉRENTY
Mai 2008
Pb 231G7
Orages
Orages est edité par une association loi 1901 qui s'est fixé pour but ala promotion et W'édition
des écrivains et des artistes entre les Lumières et le romantisme ». Cette revue «s intéressera, sans
prejugé idéologique ou métbodologique, à la période s'étendant de 1760 à 1830 environ, destà-
dire à la charnière des xviur et XIX Siecles, D'essence litéraire, elle sera néanmoins ouverte
aux disciplines voisines (bistoire, phbilosophie, soiences humaines en général) ».
Comité d'honneur
Annie BECO Jean-Claude BONNET, Michel DELON, Alain GROSRICHARD
Bureau
Président: Olivier Bara
Vice-présidente: Catriona Seth
Trésorier: Olivier Ferret
Secrétaire général: Jean-Christopbe lgalens
Secrétaire général adjoint: Sophie Marchand
HMeenmri bRroesss si applérifs: Pierre Frantz, Frangois Jacob, Jean-Noel Pascal, Vincent Petitjean,
pA3e1.a.riao 3pio1
Cotisations
Membres actifs: 31 €
Etudiants: 16 €
Contact
Association Orages, Olivier Bara, 13 montée des Carmblites, 69001 Lyon
Courriel: revueorages@gmail.com d-a1AM L8-2A9 Site internet: www.orages.fr
Directenr de la publication: Olivier Bara
L'asociation Orages a vegu le sontien dau CNL. I IVrei
Cenre national du
ISSN 1635-5202
Dépor légal; mai 2008
Association Orages
tournant textes Craditionnel à l'occasion voix nouvelle l'Association années Jacob à nous des centrée des formes 1830. quoi De
et W'édition
intéressera, sans
environ, destà-
néanmoins ouverte
GROSRICHARD
Petitjean,
Editorial e
Ce septième numéro d'Orages marque à la fois une continuité et un
tournant dans la vie de notre revue.
Vous y retrouverez vos rubriques habituelles: le c« dossier », suivi des
textes inédits, consacrés cette année aux Poétiques journalistiques; notre
Craditionnel « cahier» ouvert à la plume érudite de Jean-Noël Pascal et,
à l'occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Cafés de la mémoire, àla
voix de Chantal Thomas. Mais ce n° 7 inaugure aussi les trayaux dune
nouvelle équipe élue lors de la dernière Assemblée générale de
l'Association Apocope, rebaptisée plus sobrement « Orages», Après six
années passées à la tête de la revue qu'il a contribué à fonder, François
Jacob a souhaité la laisser en de nouvelles mains. Puissions-nous tous être
à la hauteur des exigences scientifiques et de la rigueur formelle qu'il
nous a léguées!
Nous avons souhaité consacrer ce nouvel opus à la presse au tournant
des xViIP et XIX° siècles. Il ne s'agira pas tant dune histoire de la presse,
centrée sur le développement des gazettes ou des revues et sur l'évolution
des équipes rédactionnelles, que de l'étude des modes d'écriture, des
formes et des genres que le journal favorise et consacre entre 1760 et
1830. De quelles poétiques le périodique se fait-il le laboratoire? En
quoi la littérature se joue-t-elle aussi dans les colonnes des journaux ?
De fécondes investigations ont déjà été menées autour de l'«ère médiatique
ouverte en 1830, notamment par Marie-Eve Thérenty, spécialiste
des relations entre presse et littérature au XIX° Siecle et responsable scientifique
de ce numéro. Les dix-huitiémistes ont depuis plus longtemps
encore fait de la presse leur champ d'études littéraires. Il revenait à Orages
d'organiser la rencontre entre ces chercheurs que le cdloisonnement des
8 EDITORIAL
recherches universitaires par siècles sépare. Nous les avons invités à se
pencher ensemble sur ces années transitoires, complexes et décisives, partagées
entre Révolution et Restauration, entre Lumières et romantisme.
Le prochain numéro d'0rages est d'ores et déjà en préparation.
Préparé par Olivier Guichard, il sera consacré aux demeures d'artistes
(de Voltaire à Lamartine, de Rousseau à Berlioz) et aux visites menées
dès le XVI* siècle dans ces maisons devenues lieux de pèlerinage. Ce sujet
nous promet un numéro tichement illustré, ouvert aux études d'histo
riens et d'historiens de l'art, de littéraires et de musicologues.
Ce n°8 paraîtra en mars 2009. Il accueillera une nouvelle rubrique,
destinée à élargir encore, au-delà du «cahier », les pages généralistes et
les parties récurrentes de la revue. Cette rubrique sintitulera « Varia .
Elle donnera à lire des articles librement envoyés à Orages, consacrés à un
sujet choisi à l'intérieur de notre empan chronologique. Ces textes seront
Soumis à un Comité de lecture, du en Assemblée générale, composé
d'universitaires spécialistes de la littérature des xVI et xx* siècles.
Dune longueur maximale de 30000 signes, ces articles respecteront les
consignes de présentation rappelées sur notre site internet. Is peuvent
être, dès maintenant, adressés à la revue. À vos plumes!
loos
Le site d'Orages (www.orages.fr) se développe. Vous y retrouverez dorénavant,
en plus de la présentation des numéros antérieurs de la revue, des
annonces de colloques et de journées d'étude dont l'Association Orages
est partenaire. Ces événements concernent tous l'objet d'étude et de passion
qui nous réunit: la littérature et la culture entre 1760 et 1830.
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POÉTIQUES JOURNALISTIQUES
Dossier

Avant-propos
Marie-Eve Thérenty
Poétiques journalistiques (1760-1830). Ce titre peut apparaître comme
une provocation ou comme un oxymoron désinvolte. Pourtant, la démarche
poétique se justifie, doublement, en matière de presse, à la fois pour des
raisons théoriques et pour des raisons intrinsèques qui tiennent à la qualité
littéraire du corpus.
NECESSITEÉS THÉORIQUES DE LA DÉMARCHE POTIQUE
I peut paraître avisé, au moment où les études littéraires sont en
crise, de conforter les approches théoriques et méthodologiques qui les
soutiennent et de prouver leur utilité notamment dans une perspective
d'étude et d'appréhension globale des systè mes de communication. II
slagit, en fait, d'en appeler à une poétique qui se ferait sans diagnostic
posé a priori sur la littérarité des textes. En effet, la démarche potique
Sappuie sur le développement dans les années récentes de méthodes
d'analyse (la narratologie, la stylistique, l'étude de I'énonciation, l'analyse
du paratexte, l'étude de l'intertextualité..) qui permettent de
définir la poéticité des textes. Or, longremps l'urilisation de ces
méthodes a dépendu d'une forme d'évaluation intuitive, parfois inconsciente,
de la légitimité du texte. La démarche poétique semblait être
naturellement » plutôt destinée à l'étude des auteurs canoniques et déjà
légitimes quà celle de textes anonymes, inconnus, soupçonnés de nonlittérarité,
voire manifestement non littéraires. Or le paradoxe
est qu'actuellement sinon la potique, du moins ses composantes disciplinaires
et notamment la narratologie, sont récupérées par d'autres
12 MARIE-ÈVE THÉRENTY
disciplines dynamiques comme la sociologie ou l'information-communication
pour une expertise du monde contemporain, Louvrage récent de
Christian Salmon sur le storytelling en est une manifestation éclatante.
Dans le domaine des érudes historiques, les historiens de la culture s'avè
rent aussi de plus en plus sensibles à une expertise pragmatique des
textes et recourent avec succès aux outils de la poétique. Le paradoxe est
donc qu'au moment ou l'on s'interroge sur lutilité des études littéraires,
au moment où le nombre des étudiants en littérature chute de manière
inquiétante dans les universités, les méthodes mises au point depuis
Vingt ans par ces mêmes études se généralisent dans d'autres champs de
l'analyse textuelle.
Il ne s'agit pas ici de conseiller aux littéraires un abandon de leur
champ originel la littérature - mais au contraire, de proposer de mieux
le définir et de l'étudier sans l'isoler artificiellement de l'étude des autres
productions textuelles. Cette extension généralisée de la démarche poé
tique aurait un double objectif. D'un côré, elle permettrait de délimiter
plus nettement les frontières entre la littérature et le non-littéraire.
Ainsi, I'utilisation de la poétique a permis d'apaiser le débat sur la paralittérature
en montrant que le diagnostic de littérarité ou de poéticité
d'un texte ne dépendait pas de sa valeur et que le roman populaire ou
le roman-feuilleton relevaient de la littérature?. Louvrage de Gérard
Genette, Ficion et didtion, a «reliéravisé'» et légitimé toutes les fictions
comme des études plus récentes l'ont fait pour le journal intime' ou
l'essaif. De l'autre côté, cette utilisation de la poétique permettrait aussi
d'érudier dans un contexte historique donné les circulations, les hybridations,
les échanges, les transpositions entre la littérature et les autres
champs de la communication non littéraires, comme les médias.
1. Christian Salmon, Sraryelling, La macbine à fabrigquer des bisoires er à formater des capriti, édicions
La Découverte, 2007.
2. Je pense notamment aux travaux de Jean-Claude Vareille, Le Roman popnlaire français
(1789-1914), idealogies ct pratiques, Pulim/nuit blanche éditeur, 1994 et LHomme masqué, l
justicier, le dlitectiue, Presses universitaires de Lyon, 1989.
3. Voir Michel Braud, La Forme des jours, Le Seuil, 2005.
4 Voir Claire de Obaldia, L'Esprit de Vessai, Le Seuil, 2004.
THÉRENTY
communication
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capriti, édicions
français
masqué, l
13
AVANT-PROPOS
NÉCESSITÉS INTRINSÈQUES
Comme le souligne Yannick Seité dans un article novateur', la presse
paraît être le domaine rêvé pour l'utilisation de la poétique car le journal
est «un objet textuel composite», « qui met le langage dans tous ses
états ». Des études poétiques récentes de la presse quotidienne du
XIX° siècle', après 1830, ont manifesté le fort degré de littéraritéé de ces
articles - chroniques, faits divers, reportages, interviews et le mouve
ment dialectique qui liait littérature et journalisme au XIX° siècle. Une
forme d'urgence poussait donc à l'expertise poétique du corpus périodique
antérieur, le cadre de la revue Orages permettant justement
d'interroger la pétiode 1760-1830, période qui voit se complexifier
considérablement l'offre périodique. Cette étude s'avérait d'autant plus
nécessaire que si la recherche dix-huitiémiste a depuis longtemps initié
des travaux d'ampleur grâce au réseau rhône-alpin, et notamment à Jean
Sgard, Claude Labrosse" et Pierre Rétat?, les dix-neuviémistes ont pris
un certain retard pour le premier tiers du siècle. Ce numéro d'0rages doit
permettre de construire une vraie histoire de la poétique journalistique
au-delà des coupures historiques institutionnelles et de s'intéresser plus
spécifiquement aux périodes de césures qui ont jusqu'à présent été un
peu négligées comme I'Empire et la Restauration.
Même si la variété de la presse prérévolutionnaire n'est généralement
pas appréhendée à sa juste mesure, les principaux périodiques de la
5. Yannick Séité, « Politique et potique : le cas de la gazette », dans Gazettes et information
politique sous l'ancien régime, Publications de I'Université de Saint-Etienne, 1999, p. 327-334.
6. Nous pensons aux ouvrages de Corinne Saminadayar-Perrin, Las Discours du journal, rhétoriqne
et médias an XIX' silele, Publications de lUniversité de Saint-Etienne, 2007,
Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, L'Ecrivain-journaliste au XIx' siècle, Cahiers intempestifs,
Saint-Etienne, 2003, de Marie-Eve Thérenty, La Linerature au quotidien. Poétiques
journalistiques au xIx' sieele, Le Seuil, 2007 et à la somme à paraître sous le titre de La
Civilisation du journal, bistoire culturelle et littéraire de la presse au XIX° Siecle, nouveau monde
édicions, 2008 ou 2009.
7.Jean Sgard et al., Dictionnaire des journaux (1600-1789), Voltaire Foundation, 1991.
8, Claude Labrosse, L'Instrument périodique, La fonction de la presse au XVIlr siècle, en collab, avec
Pierre Rétar, PUL, 1985, Claude Labrosse, Naisance du journal rávalutionnaire, 1789, en
collab. avec P. Rétat, PUL, 1989.
9. Pierre Rétat, Les Gazettes européennes de langue française. Répertoire, Bibliothèque nationale
de France, 2002; Le Journalisme d'ancien régime. Questtons et propasitions, PUL, 1982; La
Révolution du journal, 1788-1794, éditions du CNRS, 1989; Textologie du journal, Cahiers de
Textologie n° 3, Minard, 1990,
14 MARIE-EVE THÉRENTY
période (1760-1789) restent des gazettes, des grands journaux savants et
des «Spectateurs ». Mais le combat des Lumières pour la liberté d'expression
ainsi que la liberté presque illimitée que connaît la presse entre
1789 et 1792 affranchit les plumes, les potiques et les imaginaires. 190
journaux politiques et d'information générale sont lancés à Paris en
178910, les formats et les formules se diversifient. La Gazette nationale ou
le Moniter universel de Panckoucke créé le 24 novembre 1789 unit les
traditions des gazettes et des journaux littéraires avec une grande variété
de contenu. Les premiers journaux-pamphlets promouvant l'écriture
périodique satirique sont créés avec le Fouet national en septembre 1789
ou les Artes des Apâsres en novembre 1789. Après les « Spectateurs », de
nouvelles formes de journaux-fictions apparaissent comme Le Pere
Duchesne (novembre 1790-ventôse an I) où le journaliste Hébert affecte
un ton populaire et grossier pour mieux apostropher les patriotes. Malgré
une période de contrôle répressif de la presse sous le Consulat et le premier
Empire, peu à peu, un nouveau paysage périodique se découvre: des
quotidiens côroient des journaux littéraires, des feuilles religieuses, les
débuts dune presse spécíalisée et d'une presse féminine, des petits journaux
satirigques comme Le Fiyaro, Le Sylpbe, Le Trilby.. Les grandes
revues, comme la Revne de Paris et la Revne des Deux Mondes naissent à la
fin de la Restauration et, en ouvrant leur rédaction pour des productions
littéraires à la fine fleur des écrivains de l'époque, transforment radicalement
les conditions d'écriture des textes!1
Les experts mobilisés par ce numéro d'Orager confirment l'hypothèse
de littérarité et de poéticité des textes journalistiques, et ceci dès 1760.
Même dans la gazette, le moins littéraire des journaux du xviu siècle, le
traitement des articles narratifs (le fait divers ou la variété) aussi bien que
l'intervention éditoriale manifestent un souci esthétique et le recours à
des procédés de manipulation textuelle. Les modalités poétiques different
cependant sensiblement selon le genre des journaux et selon les
époques.
L'étude du journal, en fait, conduit aussi bien à cumuler des études
poétiques textuelles guà s'intéresser à d'autres effets poétiques dus à la
10. Pierre Rétat, Les Journaux de 1789. Bibliographie critique, éditions du CNRS, 1988.
11813. 6N)o, uCsh raenmvpoiyoonn,s 2 à0 M03a.rie-Eve Thérenty, Mosaiques, Etre éorivain entre presse et roman (1829-
THÉRENTY
savants et
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1988.
1829-
15
AVANT-PROPOS
mise en page, aux effets du support, ces effets s'accentuant au fur et à
mesure que le journal se différencie du livre et que par son format, son
rubricage, son énonciation typographique, il manifeste des choix
propres. Une poétique du support se développe, qui, cumulée avec des
procédés textuels, fait du creuset du journal le lieu de l'invention d'un
régime nouveau de littérarité, celui qui va régner au XIX° siècle et qui,
selon Alain Vaillant, pourrait déjà s'appeler la modernité.
DE LA POETIQUE TEXTUELLE..
Il existe d'abord une poétique, une littérarité textuelle qui tient à la
posture de celui qui prend la plume. Il est quelquefois autant écrivain
que journaliste et donc accompagne la part d'information d'une volonté
de séduction. On trouve cette posture dabord dans la série des
Spectateurs » qui fleurissent des les années 172012 sous une forme souvent
épistolaire. S'inscrivant dans le genre défini par le Spectator de Steele
et Addison ou du Spectateur frangais de Marivaux, 112 spectateurs fleurissent
entre 1711 et 1789. Ces journaux remettent en cause l'ordre, la
hiérarchie, l'impersonnalité développés dans la presse d'information politique
(les gazettes) et la presse savante (LeJournal des savants, Le Mercure,
Les Mémoires de Trevoux). L'écrivain écrit à la première personne, son
journal lui sert de laboratoire littérairel3, la forme de la lettre lui permet
de prendre position sur tout:
Nos «spectateurs » ont en commun de s'opposer à la pesante impersonnalité
des journaux savantS ils y voient l'expression dun pouvoir
anonyme, contraignant, d'un savoir collectif auquel ils opposent la
réflexion critique d'un individu qui ose penser par lui-même. Dans l'affirmation
de ce parti pris, ils vont revendiquer non seulement la
réflexion, le témoignage individuel, mais la liberté du bavardage, de l'irresponsabilité,
de l'utilité dérisoire de ramasseurs de «glanes
Ces petits journaux ont eu une influence considérable sur lessor du
12. Voir «Le Journalisme masqué» par un collectif J. Sgard, M. Gilot, RR. .G Grarnadenrdoueter,oute 2
A. Bony..), Le Journalisme d'Ancien Régime, Presses universitaires de Lyon, 196141
13. Voir Shelly Charles, Récit et réflexion, potique de V'bétérogène dans le Pour et Contre de
Prévast, The Voltaire Foundation, Oxford, 1992,
14. Ibid., p. 291.
16 MARIE-ÈVE THÉRENTY
roman « comme si les formes de l'intervention et celles de l'évasion
étaient complémentaires, comme si les modes d'expression étaient en
partie les mêmes» mais ils ont déclenché aussi des réactions des autres
journaux qui, à partir des années 1760, commencentà regrouper toutes
sortes d'informations sur les arts, la culture et les lettres
Cette posture de recherche d'une écriture globale à l'échelle des
spectateurs » ou des journaux dauteur peut aussi se retrouver de
manière localisée sous la plume de tel ou tel correspondant dans les
gazettes. Le correspondant apprend à composer son texte- depuis les
informations circonstanciées qui tiennent lieu d'accroche jusqu'au panorama,
forme de clausule attendue -, cherche les effers les plus adéquats,
définissant petit à petit la correspondance journalistique comme un
genre à contraintes. De fait, comme le notent Claude Labrosse et Pierre
Rétat, il est facile de repérer que des textes soignés, aux effers stylistiques
mûris remplacent au cours du XVI siècle les énoncés rudimentaires du
XVIr siecle. Fortement influencés par les Lumières, les journaux développent
des modes d'exposition des faits neufs, jouent des points de vue,
utilisent des nouveaux lexiques hérités des Lumières. Se développe égale
ment dans cerrains journaux comme les Courriers du Bas-Rbin ou de l'Europe
une écriture plus sensationnelle et divertissante, riche en faits divers ou en
anecdotes. Ces genres mobilisent une écriture narrative fortement
influencée par le roman, et jouant de la fictionnalisation ou de la dramatisation.
Ce qui amène certains spécialistes de la presse du XVIT siecle à
déclarer radicalement
Les gazettes déploient des stratégies d'écriture3 elles constituent un objet
littéraire, résultat diun travail éditorial spécifique, aussi rétléchi que ses
conditions d'exercice le permettent
Cette poétique évolue évidemment en fonction des commotions historiques.
Les périodes de forte répression comme celle de 1Empire
motivent d'autres formes de poétiques plus obliques comme le prouve
lutilisation de la case du feuilleton.
15. Ibid, p. 310.
16. Denis Reynaud et Chantal Thomas, « a sixième fenêtre», dans La Suite à l'ordinaire prochain.
La Représentation du monde dans les gazettes, Presses universitaires de Lyon, 1999, p. 13.
THÉRENTY
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commotions historiques.
1Empire
prouve
l'ordinaire prochain.
p. 13.
AVANT-PROPOS 17
le . A LA POÉTIQUE DU SUPPORT
Un autre type de phénomènes, encore plus intéressant peut-être et
inextricablement lié au premier, doit être étudié dans les journaux. Les
spécialistes de la pressel7 du XxVII° siècle ont déjà montré comment le
journal se détachait petit à petit du modèle du livre pour inventer un
nouveau modèle. Le journal met en scène une image totalisante du
monde à travers un nouvel objet et un nouveau modèle typographique
organisé en rubriques. Dès le xvil" siècle, la gazete se caractérise par une
écriture collectivel elle met en scène des textes de diverses origines
notamment grace aux correspondances- et par une pluralité de genres,
du discours à l'historiette. Elle doit organiser, choisir de lier ou non, ces
différents textes, résoudre les phénomènes de contradiction. L'organisation
en rubriques, la gestion et la modulation des différentes voix du
journal, tout comme la disposition du discours éditorial et ses manifestations,
relevent d'une poétique du support.
Le discours éditorial, d'abord, mute petit à petic au cours du
xVII siecle. D'abord extrêmement modeste, placé à la fin de la guzetre
et réduit à la gestion des contradictions, à des professions de foi de prudence
et à des rélexions métadiscursives sur le métier de gazetier, il
prend à partir des années 1750 et surtout des années 1770 de plus en plus
d'importance jusquà devenir un véritable éditorial, généralement
agressit, par exemple en 1785 dans Le Courrier du Bas-Rbin, sous la plume
de Manzon, préude aux premiers-Paris rhéteurs et plastronnants de la
Restauration. Le passage d'une rubrique de la fin à la tête du journal
accompagne et manifeste une nette rupture énonciative, l'intrusion de la
polémique entre périodiques dans le journal et une forte personnalisacion
de la presse.
La question de la rubrique constitue également un noeud central du
changement de paradigme rhétorique, Dans la gazette d'Ancien Régime,
17. Voir Jérémy Popkin, Une reprise en main et un nouveau départ: la présentation cu
texte dans les journaux entre 1794 et 1807 », in Pierre Rétar, Textologte du Journal, Cabiers
de Textologie n° 3, Mínard, 1990, p. 83-98.
18. Voir l'article absolument essentiel de Claude Labrosse et Pierre Rétar, «Le texte de la
gazette» dans Les Gazettes européennes de litiérature française (XVIr-XVIIr siecles), Publications
de I'Université de Saínt-Btieone, 1992, P. 135,
18 MARIE-ÈVE THÉRENTYY
la plus grande partie de l'espace du journal était divisée selon une
nomenclature topographigue. Vienne, Paris, Londres, Constantinople,
Pétersbourg constituaient les points cardinaux du journal et aussi les
lignes de découpe du texte. Perit à petit, la rubrique, qui répond à la fois
à un impératif thématique, mais aussi énonciatif ou générique, émerge
dans le journal (premier-Paris, fait divers, débats à la chambre, Variétés,
publicité) et fait reculer la découpe topographique qui devient une forme
de sous-classement à l'intérieur des rubriques sur les nouvelles étrangères
ou les nouvelles départementales par exemple,
Dans ce cadre, l'apparition du feuilleton, cette bande en bas-de-page
des journaux, constitue manifestement une révolution aussi bien poétique
que médiatique. Cest peut-être l'innovation la plus intéressante en
matière de poétique, celle qui aura les conséquences les plus importantes
dans I'histoire littéraire, engendrant la contiguité pendant plus d'un
siècle de la matière informative et de la matière fictionnclle et favorisant
des effets d'hybridation et de contamination dont sont issus le poème en
prose, les romans réaliste et naturaliste,
Avant de devenir un genre, le feuilleton a d'abord été un espace à
remplir, une « case textuellea0> qu'ouvrent Le Propagateur, le Journal du
commerce puis le Journal des débats le 8 pluviôse, an VII, Le feuilleton
serait en fait né d'un a subterfuge fiscal». Selon I'historien Gilles Feyel,
en effet, l'innovation du feuilleton vient du fait que l'augmentation du
format de la feuille de journal (et donc la création d'un espace supplementaire
en haut ou bas de page) du quarto traditionnel (11, 3 dm) au
petit in-folio (16,1 dm) pouvait se faire sans augmentation du timbre de
crois centimes ni de la taxe postale", Les quotidiens adoptent plus ou
moins rapidement ce nouvel espace: la Gazetie de France en quelques
mois, le Jozrnal de Paris, le 1 octobre 1811 l avait jusque-là privilégié
un supplément feuilletonesque par encart), Le Constitutionnel, seulement
en 1832. Au-delà des aléas historiques et des évolutions du feuilleton,
19. Voir Marie-Eve Thérenty, «De la rubrique au genre: le feuilleton dans le quotidien
(1800-1835) », dans An bonbeur du fenilleton, sous la direction de Marie-Françoise Cachin,
Diana Cooper-Richer, Jean-Yves Mollier er Claire Parfait, Créaphis, 2007, p. 67-80.
20. Nous empruntons l'expression à Pascal Durand, «La culture médiatique au xIx° siècle, essai
de définition et de périodisation>, Belphégar, http:/etc.dal.ca/belphegot/voll_nol/f/arc rhtml.
21. Gilles Feyel, La Presse en France des origines à 1944, bistoire politique et matérielle, Ellipses,
1999, P. 61.
AVANT-cet mois:
THÉRENTYY
selon une
Constantinople,
aussi les
la fois
émerge
Variétés,
forme
étrangères
de-page
bien poétique
intéressante en
importantes
plus d'un
favorisant
poème en
espace à
Journal du
feuilleton
Feyel,
l'augmentation du
supplementaire
dm) au
timbre de
plus ou
quelques
privilégié
seulement
feuilleton,
quotidien
Cachin,
siècle, essai
arc rhtml.
Ellipses,
19
AVANT-PROPOS A
cet espace marginal, presque clandestin, se projette d'emblée comme un
espace de la proximité, de la connivence avec le lectorat comme en
témoigne d'ailleurs le grand nombre de correspondances de lecteurs
réelles ou fictives qui y prennent place. A labri de la ligne, d'autres
genres s'installent dans le feuilleton du Journal des dEbats dès le premier
mois: le 9 pluviôse, apparaît la rubrique des modes, le 12 pluviôse s'introduisent
les éphémérides politiques et littéraires, le 15 pluviôse
surtout, est publié le premier feuilleton dramatique de Geoffroy réduit à
la portion congrue par un débordement contigu de nouvelles, de lettres,
de jeux, d'annonces.
Sous IEmpire, sous couvert de parler uniquement de littérature et de
critique dramatique, le feuilleton développe une écriture ironique qui lui
permet d'être la seule rubrique du journal où d'une manière obligue, à
déchiffrer, peut s'exprimer une résistance à l'Empire. Ainsi, dans le
feuilleton littéraire de Féletz dans le Journal des débats, on trouve souvent
le panégyrique de Henri IV et de Louis XIV ou encore vantées les vertus
de Louis XVI ou plaidée la cause des Vendéens. Le feuilleton nécessite un
lecteur herméneute dans des comptes rendus où, comme l'explique
Corinne Pelta dans son livre Le Romantisme libéral, « la parole détourne le
plus souvent la censure en désignant un objet qui n'est pas son objet réel,
objet allusif, et permet ainsi à l'écrivain de faire le tour de son objet
réel2», Tout est à décrypter. Le 31 mars 1814, dans le Journal des débats,
paraît une variété de Nodier sur la nouvelle édition du Dictionnaire frangais
de Gatel. Curieusement, Nodier s'appesantit sur l'étymologie du mot
coq. Le mot coq vient du mot gallus qui vient du radical gala qui signifie
blancs. On appelait les Francs des galli (et plus tard donc des Gaulois)
pour les distinguer des Espagnols. L'emblème du coq et de la couleur
blanche seraient donc bien les armes parlantes de la France, faisant échec
aux trois couleurs révolutionnaires et à l'aigle napoléonien. Nodier ajoute
même: a rien ne se nationalise sans tradition3». Le feuilleton se lit doncC
bien en miroir avec le haut-de-page censuré dont il constitue l'envers
déconcertant, instaurant une forme de polyphonie caractéristique de la
littérature.
22. Corinne Pelta, Le Romantisme libéral, Editions L'Harmattan, 2001, p. 86.
23. Cet exemple est commenté dans Alfred Péreire, LeJournal des debats politiques et litteraires,
1814-1914, Librairie ancienne Edouard Champion, 1924, p. 36.
20 MARIE-BVE THÉRENTY
A la fin de la Restauration, le feuilleton forme un impressionnant
espace critique qui commente toute la production textuelle. Mais cet
espace, loin d'être seulement un lieu où, par l'intermédiaire de la critique,
un métadiscours sur la littérature s'exprime, est un laboratoire
générique expérimental où, dès lIEmpire, se sont tentées une écriture du
Social ou une écriture de la fiction, voire une éeriture de la fiction sociale,
annonciatrice des développements du roman-feuilleton social.
Ce rapide historique explique sans doute la scansion qui marque
manifestement les articles de ce numéro d'Orages. A un régime de poéticité
localisé dépendant essentiellement des acteurs du champ, de leur
formation, de leur vision de la presse, répond à partir de 1800 et notamment
de la création du feuilleton, un nouveau mode de littérarité fondé
notamment sur de la fietionnalisation, de l'ironie et de la parodie.
Du fait de cette scansion majeure, les articles du numéro sont classés
chronologiquement. Larticle de Claude Labrosse ouvre le débat en organisant
une réflexion circonstanciée et interséculaire sur l'existence ou la
possibilité d'une poétique de presse. Ce faisant, il pose très précisément
pour le xvII siècle les modalités de l'énonciation journalistique. Anne-
Marie Mercier-Faivre étudie la modulation du discours éditorial er le
Cravail stylistique qui sopère peuà peu dans les gazettes pour transtormer
ce discours d'abord insignifiant en véritable premier-Paris. Jean Sgard
montre que le fait divers, très tôt, obéit à des effets de fictionnalisation,
de dramatisation qu'il trouve dans le roman. Mais leur traitement particulier
fait de cette rubrique, à rebours, un laboratoire littéraire. Yasmine
Marcil étudie le traitement du compte rendu de récits de voyage dans les
journaux littéraires. A partir de l'invention du feuilleton, manifestement
le journal quotidien baigne dans une nouvelle forme de littérarité fondée
sur l'utilisation de la case oblique: Judith Lyon-Caen le prouve en analy
sant lindécision référentielle qui caractérise ses études de mæurs, les
virevolres politiques et réincarnations fictionnelles de l'Hermite de la
Chaussée d'Antin et la polyphonie médiatique qu'il crée sous la pression
de la censure. Fabrice Erre, en inscrivant son analyse du discours satirique
dans une chronologie longue depuis 1789 jusqu'à la monarchie de juillet,
montre comment sinvente, en quelques dizaines d'années, le discours
satirique périodique. Alain Vaillant démontre que la modernité littéraire
prend naissance, non sous le Second Empire autour de Baudelaire, mais
bien plutôt avec l'entrée dans la médiatisation dans la décennie 1820, qui
AVANT-
THÉRENTY
impressionnant
Mais cet
la critique,
laboratoire
écriture du
sociale,
marque
de poéticité
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parodie.
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l'Hermite de la
pression
satirique
juillet,
discours
littéraire
Baudelaire, mais
1820, qui
21
AVANT-PROPOS
permet l'apparition d'une nouvelle littérarité fondée sur l'ironie, la fiction,
la polyphonie.
Grâce à une sélection d'articles parus en juillet 1793 dans la Chronique
de Paris autour de l'assassinat de Marat, Guillaume Mazeau montre avec
bonheur comment l'écriture journalistique se construit entre informa
tion, éducation et fiction. Olivier Bara restitue l'écriture du feuilleton en
reproduisant un feuilleton intégral de critique dramatique du «Père
feuilleton » dans le Journal des Débats. Cette série d'inédits permet d'exhiber
et de décortiquer ces poétiques journalistiques qui s'inventent dans
la presse entre 1760 et 1830 et ceci avant même l'avènement de l'ère
médiatique.
b rep
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asdarades
porlst
porlst
La voix et l'événement: possibilités et limites
d une poétique de la presse
Claude Labrosseeneep e)
Il semble - est-ce une réalité ou une croyance?-que les événements
nous parlent. Dans la marée des circonstances, dans ce qui se passe, peut
s'entendre le souffle d'une voix. La frappe de l'événement fait vibrer le
silence. Un bruit, une onde!: explosion de lave, rafale de vent, fux d'une
parole, note d'une gamme..
Cette expérience, l'une des plus permanentes et des plus anciennes de
l'humanité, nos poètes l'ont souvent dite et même vécue comme le montrent
nos épopées, Immense écho sonore, le poème veut ressaisir la
totalité et la toute-puissance d'un événement que ressuscite l'intensitE
d'une voix quand le traumatisme fait son pli dans la sensibilité ou la
mémoire d'un sujet.
POÉSIE
Lorsque, comme Aguppa d'Aubigné, on s'est engagé totalement
dans une guerre de religion, qu'on a été blessé au combat (Casteljaloux,
1572), qu'on a vu les têtes de ses coreligionnaires attachées à la potence
et les massacres de Tours et de la Saint-Barthélémy, du cceur de l'événement
et aussi du plus profond du corps du sujet, monte un cri de colère
et d'indignation qui se profère en des vers qui sentent « la poudre, la
1. «Lévénement est une vibration, avec une infinité d'harmoniques ou de sous-multiples »
Gilles Deleuze, Le Pli/ gu'est-ce qu' un événement?, éditions de Minuit, 1988, P. 105.
24 CLAUDE LABROSSE
mèche ct le soufre?». Une plume brülante déchaîne toute la puissance
d'une voix, lintensité des images, la force des allégories pour faire entendre
les plaintes des victimes, dénoncer les conseillers du Prince, dire la souf
france d'une mère-patrie déchirée par ses propres fils. Cette parole de fureur
est comme la trace enflammée de l'événement dans la langue'. Pour traduire
la totalité de lévénement, le poème en fait un bouleversement
coSmique que la voIX ne pourrait dire que dans loutrance, en un écho qui
serait comme un au-delà de la parole. La force de l'événement la pousse
vers sa limite, vers son impuissance silencieuse, tendue vers mais aussi
brisée par «Ce que n'a ouï l'oreille et que l'oeil n'a pu voir"»
Il pourrait y avoir dans lévénement quelque chose d'indicible qui passe
l'entendement et demeure outre le récit er la mémoire, au-delà des mots. La
voix du poème révèle le fond cruel de l'événement, sa puissance d'anéantissement,
cette irruption de l'nhumain qui renverse la face des choses.
On peut retrouver, dans d'autres poèmes, sous la plume d'André Chénier,
cette voix lyrique, héroique et vengeresse, lorsqu'il célèbre ou dénonce les
événements qui marquent la période de la Révolution (1789-1794).
Comme l'a écrit Jean Fabre, c'est «la pulsation d'un coeur, le claquement
dun fouet, la vibration d'une fleche. Cette voix retrouve les modes les
plus élémentaires du rythme et transcende les anciennes formes commne
l'ode et l'hymne. Ces vers sont faits pour être lus et proclamés, «La jeune
er divine poésie [L...] belle vierge à la touchante voix » célebrera le serment
du jeu de Paume, ajour le plus beau qu' ait fait luire le ciel. [..) 0 jour
de splendeur couronné » quand la « belle liberté [..] tonne lque] la terre
tressaillit [que] le genre humain d'espérance et d'orgueil sourit».
Plus tard, face à la mort, cette voix concentrera toute son énergie contre
les monstres dévorants» qui alimentent quotidiennement la terrible
guilotine et dans un dernier souffle, prise dans la fureur de l'événement,
elle semblera vouloir s'établir hors du temps.h s0mmo9 upo
2, « Le printemps ». Cité par J. Bailbé dans son introduction à l'édition Garnier-Flammarion
des Tragiques, 1968, P. 18.
3, «On ne peut reprendre toutes ces fureurs sans fureur», Le Tragiques, Gallimard, 199),
préace, vers 359-360.
4, « Echos faites doubler ma voix..», ibid, v. 349. osg wp
5. Le cceur ravi se tait, ma bouche est sans parole», ibia., Jugement, vers 1216.
6. Jean Fabre, Chénier, Hatier, 1967, p. 256.
7. André Chénier, « Le jeu de Paume», Euures complètes, Odes, Gallimard (Bibliothèque de la
Pléiade), 1950, p. 116 et suivantes.
LABROSSE
puissance
entendre
la souf
fureur
Pour traduire
bouleversement
écho qui
pousse
mais aussi
passe
mots. La
d'anéantissement,
choses.
Chénier,
dénonce les
1794).
claquement
modes les
commne
jeune
serment
0 jour
la terre
contre
terrible
l'événement,
upo
Flammarion
Gallimard, 199),
Bibliothèque de la
25 LA VOIX ET L'ÉVENEMENT: POSSIBILITÉS ET LIMITES D'UNE POÉTIQUE DE LA PRESSE
O mon cher trésor
O ma plume! Fiel, bile horreur dieux de ma vie
Par vous seul je respire encor"
Ces accents poétiques sont les voix tragiques et ferventes d'hommes
qui parlent au nom d'une vérité bafouée ou d'une liberté pitinée, totalement
engagés dans des événements quils vivent Comme un
crève-caeur extrême».
LE CHANT DU MONDE
Toujours lyrique mais moins dramatique, la poésie peut décrire et
célébrer lavènement du monde moderne comme la naissance d'une nouvelle
expérience de lespace et du temps, Le poème s'ouvre alors sur la
totalité du monde quil célèbre d'une voix à la fois unique et multiple,
en quête d'une nouvelle langue et d'une poétique libérée des cadences de
l'ancienne rhétorique. Convoquées par une seule plume, les voix du
monde, comme le miroitement dune mer sans rivages, s'entendent dans
les Leaves of grass (Feuilles d'herbeas) de Walt Whitman; «I sing the world en
masse », dit le poète', «steamers, pastures and forests, animal wild and tame,
Gities, the quick locomotive and the electric telegraph in my poems ..} I see the
Himalaya, the sails and the steamships of the world, the track of the railroad of
the earth. »
Les trains aussi « bondissent», grondent et défilent dans les vers de
Blaise Cendrars!0, Ces « bilboquets du diablell » avec leurs «soixante
locomotiyes » fuient «à toute vapeur, pourchassés par les horizons en rut.
Ces «roues vertigineuses», les bouches et les voix filent tout au long de la
vie, de Paris à New-York, à Madrid, à Malmoë, à la Chine, au Japon, au
Mexique, jusqu' au « pays des oiseaux », Kharbine et Port-Arthur". «Le
8. Tbid., lambes, p. 194.
9. «Je chante le monde en-masse .], steamers, påturages et forëts, l'animal sauvage et
dompté, les villes, la rapide locomotive et le télégraphe électrique dans mes poèmes [
Jai dans le regard 1Himalaya, les voiles er les vapeurs du monde, les voies de chemin de fer
de la terre» W. Whitman, Leaves of grass, Everyman's library, 1949, p. 1, p. 116 et suivantes.
10. Du monde entier au cæur du monde, Poésie/Gallimard, 2006, P. 40
11. Ibid. p. 54.
12. Ibid. p. 60.
13. « Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France». Ibia
26 CLAUDE LABRoSSE
monde s'étire, s'allonge et se retire comme un accordéon4», On l'écoute
dans des sortes de «poèmes élastiques) » car «quand on voyage, qu'on est à
bord quand on envoie des lettres-océan on fait de la poésiel6»
Ainsi tout ce qui existe, tout ce qui se passe, tout ce qui survient,
pourrait grâce à ces écrivains, relever d'une nouvelle poétique de l'espace
et du temps, capable de faire entendre dans la langue l'infinie rumeur des
circonstances qui peuplent le monde d'événements sans nombre et d'inscrire
dans les inflexions d'une voix toujours contemporaine, les tempi, la
Simultanéité et l'immédiateté générés par la rencontre permanente des
lieux et des temps.
On peut se demander quel type de journal ou de magazine pourrait
égaler ce genre de réussites.
LES VOIX DE LA PRESSEobihb icor
Depuis longtemps deja la presse donne de la voix. Ne croyons pas trop
que nos anciennes gazettes ne parlent pas. l est, au demeurant, en théorie
du moins, diffcile de penser qu'un énoncé même médiatique puisse ne rien
dire. Même quand on n'y rencontre aucun éditorial, il y a toujours, dans un
journal une parole cachée, « De fait, souligne Yannick Séit6, dans tant de
textes de gazettes tout se passe comme si cétait l'objet décrit qui se
disait, s'énonçait, c'est ce dont on parle qui parle». Il ya apparemment,
dans cette presse, la capacité et même la nécessité d'absorber la voix du
locureur, de l'estomper, de la fondre, de la faire disparaître dans la description
d'un rite ou d'une cérémonie officielle, de l'intégrer presque
totalement à la représentation d'un protocole politique. Le sujet parlant
sabolit dans une congruence presque parfaite avec un procès de commuunication
politiquel, Aussi n'entendra-t-on guère, dans la Gazette que la
seule voix du pouvoir royal, soít qu'elle s'impose par ce porte-voix quest le
14. Ibid., p. 52.
15. Ibid., p. 87.
16. «Lettre-océan. », Feuille de route. Ibid., p. 204.
17, «Le document inséré» dans La Suite à l'ordinaire prochain. La Représentation du monde da
les gazettes, Presses universitaires de Lyon, 1999, p. 103.
18, Voir encore Yannick Séité, a Politique et poétique. Le cas de la gazette» dans Gazetter er
nformation politique 5Ous l'ancien régime, Publications de l'Université de Saint-Etienne, 1999,
P. 327-334.
LABRoSSE
l'écoute
qu'on est à
survient,
l'espace
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et d'inscrire
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pourrait
PRESSEobihb icor
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monde da
Gazetter er
Etienne, 1999,
27 LA VOIX ET L'ÉVÉNEMENT: POSSIBILITÉS ET LIMITES D'UNE POÉTIQUE DE LA PRESSE
journaliste (Théophraste Renaudot) ou qu'elle se manifeste plus discrète
ment dans une sorte de méta-énonciation permanente.
La grande presse littéraire saura organiser une pluralité relativement
maîtrisée des voix quand avec le Journal des savants par exemple ou avec
les Ménoires de Trévoux, elle donnera la parole aux multiples voix d'un collectif
de gens de lettres ou de jésuites lettrés, tous critiques experts en
leur domaine de connaissances, capables de rendre compte de l'ensemble
de la production imprimée de l'époque. Malgré l'omniprésence de la censure,
certains groupes minoritaires parviendront à se faire entendre sur le
mode du journal (Les Nouvelles ecclésiastiues, d'inspiration janséniste)
mais aussi grâce à une floraison de brochures et d'écrits clandestins où se
mêleront nombre de voix, souvent anonymes.
L'oreille du lecteur trouvera plaisir à accueillir les voix neuves et
masquées » de ces journalistes fictifs nommés «glaneurs », «moissonneurs,
«postillons », «messagers» ct surtout « spectateurS », inventeurs
de lettres et collecteurs de toutes sortes de nouvelles « curieuses ». Sous
les plumes diverses de Steele, d'Addison, de Van Effen ou de Marivaux,
la liberté et la fraîcheur de leurs réflexions contribueront à transformer
l'écricure de la pensée et la conception des romans
Le temps viendra où, dans quelques journaux, s'élèveront des voix
plus autonomes et plus engagées. En utilisant tantôt l'italique, les mots
soulignés, le trait d'esprit, en faisant usage de lettres de lecteurs plus ou
moins authentiques, en créant de nouyelles rubrigues, en plaçant de
libres interventions en début ou en fin de livraison, on verra apparaître
ce qu'on appellera plus tard un éditorial. On entendra Jean Luzac, dans
la Gazette de Leyde défendre les parlements contre les entreprises arbitraires
des monarques, dans le Courrier du Bas-Rhin, Jean Manzon
fulminer, au nom du roi de Prusse ou de l'empereur d'Autriche, contre
les «pattiotes » hollandais et à propos des insurgentS d'Amérique ou de
la révolte des Valaques, réfléchir à haute voix sur l'état du monde, tandis
que Linguet dans ses Annales, et Dubois-Fontanelle, dans la Gazette des
Deux Pons prendront leurs aises. La voix de la presse s'exprime déja à la
première personne. Cest le début du journalisme d'opinion20.
19. Voir «Le journalisme masqué» par un collectif J. Sgard, M. Gilot, R. Granderoure,
A. Bony.), Le Journalisme d'Ancien Régime, Presses universitaires de Lyon, 1961.
20. Voir Simone Messina, « Le discours éditorial » dans La Suite à l'ordinaire prochain, ibid.,
P. 27-52.
28 CLAUDE LABROSSE
La presse ancienne est ainsi parcourue de voix nombreuses. Toutes
Sortes de pouvoirs institués y prennent la parole: rois, ministres, évêques,
académiciens, nombre de correspondants aussi, des gazetiers anonymes,
discrecs ou déja vedettes, des lecteurs parfois. Voix réelles, mais ausi
simulées, fabriquées par le médium. Narratives, discursives, satiriques et
polémiques ou tout simplement messagères, dont les registres se mêlent
et s'emboitent selon des stratégies parfois subtiles. Cest à juste titre que
Yannick Séité a pu parler d'une «rhapsodie », d'une «polyphonie» des
énoncés et aussi, dans cerrains journaux, d'un véritable travail de « régie»
pour les associer de façon que la voix «composée» de telle ou telle
gazette soit perceptible dans l'espace en expansion de la communication.
La presse évolue à la fois vers une pluralité, une dispersion des voix et
aussi vers a recherche d'une sorte d'unité éditoriale. Cette double tendance
fait de son énoncé un texte « sous tension2» qui appelle les
moyens et les possibilités du montage. Un nouveau champ Souvre pour
les pratiques de communication et de création. Avec l'hétérogène apparaissent
les perspectives d'une morphogenèse permanente2
Lirruption violente des événements de la Révolution contribuera à
prolonger et à accuser cette tendance générale. L'entrée de l'émotion dans
l'information, ces voix, dans la presse, qui se chargent d'affect sont un des
modes de l'événement révolutionnaire Cette vibration affective qui
tient tantôt du frisson et tantôt de l'effroi s'entendra au cours de ces
breves années. Elle touchera peut-être sa limite lorsqu'elle deviendra une
sorte d'appel à la mort comme dans certains accents de Marat.
Ce sont des voix?4 impérieuses, tribuniciennes, prophétiques, partois
21. Voir Claude Labrosse er Pierre Réra, aLe texte de la gazette » dans Les Gazesties européernes
de langue frangaise (xVIr=xVIIr siècles), publícations de l'Université de Saint-Etienne,
1992, p. 139-140. Et aussi M. Mouillaud, «Le journal; un texte sous tension » dans Gabiers
de textologie, n° 3, Minard, 1990, p. 141-155.
22. Voir Shelly Charles, Récit et réflexion, poétique de l'hétérogène dans le Pour et Contre de
Prévost, The Voltaire Foundation, Oxford, 1992 et aussi C. Labrosse, « Journaux et fictions
au xVIlle Siecle. Introduction » dans Journalisme et fiction an xvIT siècle, Peter Lang, 1999 et
«Conclusion » dans La Suite à l'ordinaire prochain, ibid., p. 287.
23. Voir R. Favre, «Discours affectif et scènes sensibles en 1789» dans La Révolution dn
journal (1789-1794), éditions du CNRS, 1989, p. 197-203.
24. « Une voix secrète criait au fond de notre caæur que la barrière qui séparait un peuple
aimant et fidèle de son roi allait être brisée [..], Cest la voix de la patrie, cest Iintérët du
sang qui commande», Suite des nouvelles de Versailles, Voir Claude Labrosse. «Le Récit des
événements dans la presse de l789», xVIr Siecle, 1988.
LABROSSE
Toutes
évêques,
anonymes,
mais ausi
satiriques et
mêlent
titre que
polyphonie» des
régie»
ou telle
communication.
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double tendance
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1999 et
Révolution dn
peuple
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Récit des
29
LA VOIX ET L'EVENEMENT: POSSIBILITÉS ET LIMITES D'UNE POÉTIQUE DE LA PRESSE
violentes. L'événement les mobilise et les déchaîne. On assiste à un
retour d'éloquence et d'oralité, Plus léger, plus chaud, plus proche de la
voix que d'autres formats, 1'in-8 revient en force. On annonce, on proclame
les journaux dans les rues. On s'assemble pour en écouter la
lecture. On croit plus qu'auparavant en la puissance du verbe gui
bientot deviendra une arme"
Portant ces voix collectives, les journaux deviennent les «trompettes
» de l'opinion et forment un espace de résonance où ils mettent
les événements en volume. Ils parlent par l'adresse ou la harangue.
Certains de leurs titres sont explicites: Le Tribun du peuple, La Voix du
citoyen, Le Cri de la nation, Leurs devises sont des apostrophes. Vitan2
impendere vero disent L'Ami du Peuple et Le Moniteur patriote. «Je dévoilerai
toutes vos intrigues, tremblez!» promet Le Furet parisien. « Les
grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux.
Levons-nous! » s'écrient Les Révolutions de Paris, Et cette voix est assez
puissante pour prendre la place du nom propre du rédacteur. S'adressant
à Brissot un lecteur écrit « Monsieur le patriote». Bonneville est le
«Tribun du peuple ». Marat se désigne comme «l'Amí du peuple» et
signe de même. Dans la composition, par étages successifs de la pre
mière page de sa feuille, le titre (L'AMI DU PEUPLE) se déploie tout
en haut en gros caractères tandis que le nom de Marat est refoulé en bas,
en petites lettres. Ainsi s'affirment ces voix, politiques, idéologiques,
plus médiatiques, celles de l'homme d'action, du député, et même du
pretre de la vérité'6.
Cet immense concours de paroles fait de la presse une sorte d'intarissable
machine à dire et à écrire. « Nous ne sommes que lécho d'un
millier de voix qui retentissent tous les jours à nos oreilles » dit La Suite
des nouvelles de Versailles, le 7 septembre 1789, qui évoque aussi ««mille
voix, mille épées [.] mille plumes7
La force des événements pénètre dans le langage. La forme linéaire du
récit est mise à l'épreuve, elle éclate en fragments qui sont comme les
25. Claude Labrosse, «Mission et figure de l'homme de lettres à l'aube de la Révolution. Le
témoignage des journalistes de 1789» dans L'Ecrivain devant la Révolution, Université
Scendhal, Grenoble, 1990, p, 40-41.
26. Voir Claude Labrosse et Pierre Rétat, «La Forme du journal en 1789», Cahiers de textologie,
n° 3, p. 68.
27. Voir Claude Labrosse, « Le Récit des événements», ibid.
30 CLAUDE LABROSSE
parcelles libérées d'un temps qui s'intensifie et s'accélère. Les énoncés
se diversifient et se mêlent: nouvelles, annonces, fragments narratifs,
reprises récapitulatives, faits divers, scènes spectaculaires, comptes
rendus d'assemblées, dialogues polémiques, accès d'eloquence.. On
condense, on amplifie parfois, mais la plume court vite, cueillant
I'inopiné, lécho soudain, cherchant à traduire la simultanéité des événements.
La phrase parfois file si bien qu'elle ne s'arrête plus au point et
reste inachevée comme suspendue ou se prolonge en une grande résille
inépuisable. Sous l'empire de l'événement, la presse improvise, dans une
sorte de désordre inventif, des réponses éditoriales et typographiques
titres en enseigne, sommaires éclatés, invention de rubriques, force des
caractères pour mettre dans l'æil lintensité de la voix. On assiste à une
sorte de mixage et de concassage permanent de formes anciennes. Le
journal tente de briser sa dépendance à l'égard du livre. Il aspire à plus
d'extension er de variété comme s'il essayait d'épouser l'espace-temps
Il aurait fallu que cette voix politique éloquente pénètre dans le support
de presse. Faire entrer dans l'écriture un nouveau tempo
d'événements fait d'urgence, de vitesse et de simultanéité. Lémotion,
Certes s'y trouve, et même toute puissante mais elle reste immédiate, élémentaire
et souvent se coule en des modes assez conventionnels. La
virulence des apostrophes, une éloquence un peu litanique, une rhéto
ique souvent énumérative et la pesanteur des anaphores (Marat), si elles
donnent souvent du souffle à la profération ne donnent en revanche pas
beaucoup daile à la langue, Une révolution médiatisée ne peut rester
silencieuse. Il y a trop d'orage et d'enflure dans ces voix. Quand l'écriture
na plus le souci d'elle-même, qu'elle songe d'abord à son efficacité
immédiate, que celui qui écrit ne veut plus être soi pour devenir une
sorte de porte-voix, il se peut que la parole de l'événement parvienne a
Corrompre le poème. Reste que regardées dans une perspective d'avenir,
ces tentatives limitées et maladroites peuvent toutefois apparaître sur la
ligne d'horizon comme des pierres d'attente, des promesses de modes
d'expression nouveaux.
28. Voir Ilapparition de grands formats à plusieurs colonnes: LUnion, Le Moniteur,
LABROSSE
énoncés
narratifs,
comptes
d'eloquence.. On
cueillant
des événements.
point et
résille
dans une
typographiques
force des
à une
anciennes. Le
à plus
temps
le support
tempo
Lémotion,
immédiate, élémentaire
conventionnels. La
rhéto
si elles
revanche pas
rester
l'écriture
efficacité
devenir une
parvienne a
d'avenir,
sur la
modes
31
LA VOIX ET L'EVÉNEMENT: POsSIBILITÉS ET LIMITES D'UNE POÉTIQUE DE LA PRESSE
UNE POÉTIQUE?
Nous voici donc confrontés à la question des rapports entre l'expression
journalistigue et la création poétique.
La voix poétique et la parole journalistique semblent étrangères I'une
à l'autre. «Lépars frémissement d'une page », « les touches du clavier
verbal», «la chiffration mélodique », «l'éruptif multiple sursautement de
la clarté» ou encore «l'éternel instinct, la perpéruelle et inéluctable
poussée lyrique» pour parler comme Stéphane Mallarmé2 peuvent-ils se
retrouver sur les pages d'un journal ? La voix du poème veut être une, originale,
son timbre propre procède du sein même de la langue. Cet
irremplaçable instrument ne peut parler du monde sans se díre aussi luimême,
familier des ombres de l'absence, proche parfois du silence,
inséparable de sa forme et de son mode. Pour cette voix, l'événement est
plus un traumatisme intime qui affecte l'être même du sujet et révèle la
langue en ses puissances premières que lécho réitéré ou la description un
peu frénétique des mouvements et des forces qui traversent l'état des choses.
Si le poème, en sa voix propre, garde en lui une sorte de sourde profondeur,
comme s'il pouvait s'entendre déjà avant lécriture et même en
deçà, ou au-delà, presque en dehors de sa visible inscription, la parole de
gazette est plutôr bavarde. Cette «petite babillarde30 est intarissable.
Ses voix sont multiples, parfois brouillées ou masquées, arrangées, transportées
et messagères, inséparables du support qui les véhicule et des
modes de la transmission, inséparables aussi de la froide surface du papier
ou de l'écran, retenues dans les formats, placées sous rubriques et distribuées
en colonnes. C'est à ce prix qu'elles peuvent dire les vicissitudes du
monde et «l'ordre» des choses, et donner figure et présence à leur essentielle
extériorité. Mais si, dans ce qui est comme sa « boîte noiresl»,
l'événement retient une sorte de silence que le journal recouvre d'un flot
de paroles, il n'est pas certain qu'une quête poétique, concentrée sur les
tropes de la langue parvienneà l'entendre.
29, « La musique dans les lettres» et «Réponse à des enquêtes», (Envres complètes, Gallimard,
Bibliothèque de la Pléiade, 1961, p.647-650 et 866-867.
30. Litalien gazetta veut dire petite pie. Voir Claude Labrosse et Pierre Rétat, « Le texte de
la gazette », ibid, p. 135.
31. Voir Maurice Mouillaud et Jean-François Tétu, Le Journal quotidien, PUL, 1989, p. 30-32.
32 CLAUDE LABROSSE
Cette impuissance commune, mais bien différente, invite à considérer
les rencontres et les interférences entre ces deux domaines. Le poème peut
être imprimé sur la page du journal. Comme elle le fait pour d'autres
énoncés, la presse est le Mercure, la postière qui peut porter le poème vers
chaque lecteur. Mais elle n'est qu'un support et un véhicule. Il n'y a rien
dans ces moyens ou ces modes qui soit proprement poétique. La gazette
ne met rien en voix, en chant ou en musique. Lorganisation éditoriale
qui cependant agit sur la perception des objets et sur leurs attributs?
n ceuvre pas sous la dictée des muses.
Beaucoup d'écrivains cependant ont éré aussi des journalistes. Leurs
premiers essais d'écriture ont pris forme d'articles de presse, certains
même ont été fondateurs de journaux et de revues (Marivaux, Prévost,
Defoe..). Lorsque la prose tente de traduire de manière directe et immédiate
les modes de la vie et les rumeurs du monde, elle échappe aux
igidités, aux conventions, elle peut parfois s'affranchir des lieux communs
Avec le fait divers, le reportage, les formes multiples du récit, elle se diver
sife, s'affine, entretient sa forme et ses allures. Elle continue à respirer. Ily
a dans la matière journalistique de quoi stimuler la quête du poère.
ly a aussi entre la presse et les modes d'expression littéraires des
proximités qui sont plus que de simples rencontres. Ce sont des sortes de
noces qui ont fortement influencé l'écriture des romans. Avec leurs neusrels
(Actualités) et leur camera eye (Lceil de la caméra) les romans de
John Dos Passos, par exemple, (The 42th parallel/ Le 42 paralltle. The
bIg money La grosse galette.)perturbent et aussi contribuent à régénérer
le récit romanesque en y introduisant des rubriques de journaux, des collages
d'artidles de presse, des annonces publicitaires, toutes sortes de
nouvelles et de faits divers, des fragments de poèmes, de dialogues et de
discours, des refrains de chansons populaires. Participant ainsi à ce que
Blaise Cendrars appelait le déchiffrement de la «signature des choses " »,
l'irruption des énoncés journalistiques et médiatiques et la juxtaposition
d'écritures différentes aident à transformer la poétique du roman.
Ces proximités presque intimes et ces différences apparemment irre
ductibles donnent à penser et semblent ouvrir à la réflexion une sorte de
perspective heuristique.
32. Voir Lucíen Sfez, Critique de la communication, Le Seuil, 1988, p. 103.
33. Voir Bourlinguer, Denoël, 2003, p. 176.
LABROSSE
considérer
poème peut
d'autres
poème vers
n'y a rien
gazette
éditoriale
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juxtaposition
apparemment irre
sorte de
LA VOIX ET LiVÉNEMENT: POSSIBILITÉS ET LIMITES D'UNE POÉTIQUE DE LA PRESSE 33
Serait-il possible de concevoir qu'on puísse créer de la beauté à l'aide
d'une panoplie d'instruments qui ne seraient plus seulement la langue,
la voix, le chanc, le poème, le récit mais comprendrait aussi l'ensemble
des types de supports et des moyens de médiation et de communication?
a(The) thing of beauyA» dont parlait John Kears ne procèderait plus seulement
du corps de la langue et de celui du sujet mais aussi d'un autre
mode de «corps» fait d'intervalles, de marges, de caractères visuels,
d'une multitude de traits graphiques et d'icônes, de sonoritéS naturelles
ou artificielles, de séquences, de vitesses, et de ruptures.
La recherche de forme, l'inventivité dans la mise en page et lillustration
à l'oeuvre dans l'édition des livres pour enfants apparaissent comme
un essai pour «poétiser » le livre et transformer son esthétique. On
trouve aussi dans certains ouvrages consacrés précisément à la poésie
comme La Fabrique du pré de Francis Ponge aux éditions Skira (1971),
des tentatives réussies pour créer de nouveaux objets d'édition qui tout
en restant des livres recueillent dans leur forme des éléments
empruntés à d'autres supports et à d'autres genres d'inscription pour
proposer à l'oeil et à l'esprit une découverte des processus de la création:
des photographies, la reproduction de brouillons et d'épreuves,
de pages de dictionnaires, de tableaux, de partitions musicales, de cartes
et de plans qui s'imbriquent, dialoguent et composent une sorte de
mariage singulier grâce au jeu d'une trace inscrite successivement sur un
fond blanc, brun, vert.
Mais l'hypothèse envisagée suppose que soient dépassées les limites
du livre et des formes imprimées pour inaugurer de nouvelles poétiques
dont les réalisations feraient appelà ces nouveaux instruments que sont
lémission radiophonique, l'image télévisuelle et peut-être même l'ordinateur
portable. Si, comme on le lisait déjà dans le Journal Encyclopédique
du 15 novembre 1758, «le journal est le livre du jour et non de la postérité
», cest à une poétique de l'espace-temps qu'il taudrait songer et
avec ces nouveaux médias donner naissance à une oreille nouvelle, synthétique
et à un nouvel oeil, kaléidoscopique. Il faudrait inventer une
langue nouvelle, réussir à extraire de la matérialité des supports et de nos
façons de vivre l'espace et de percevoir le temps des tropes d'un genre
nouveau. Faire, semble-t-il le pari ou fonder la croyance que, par-delà la
34, « Une chose de beauté», Endymion, Livre I, II, Premier vers.
CLAUDE LABROSSE 34
diversité des langues, la civilisation des hommes a aussi des caractères
poétiques et penser comme la fait M. MacLuhan que les formes
modernes de la presse permettent à une oreille attentive d'en écouter la
partition5
On pourrait concevoir ce que pourrait être, dans cette perspective, une
poétique de la presse, Elle devrait se situer au carrefour de plusieurs
esthétiques. Une esthétique du fragment et de la brièveté, une esthéique
du montage, une esthétique capable d'associer et même d'unifier des
modes d'expression er de langage différents (texte, image, parole,
musique..) et aussi des modes de l'espace et du temps tels qu'ils sont
réappropriés par nos techniques et nos appareils de communication.
Cest peut-être une entreprise de ce genre qu'a tenté Michel Butel
avec L'Autre Journal dans les années 1984-1986 et surtout peut-être dans
ses premières livraisons. Le numéro inaugural de ce mensuel (décembre
1984) esquisse l'horizon du projet; « Dans l'actualité, soi-disant familiere,
écrit le rédacteur, dans les malfaçons les plus claires qui gouvernent
les rubriques, faits divers, culture, économie, politique introduire la
seule tension de la beauré». Cela, ajoute-t-il, ressembleraità une sorte de
a conversation» (p. 3). Prolongeant, dans ce même numéro, cette sorte
d'éditorial, il parle, à propos de la ville de Paris du «hasard des sédiments
contradictoires », des « langages métisés » (p. 35). Au sujet d'un
désastre au Bengladesh et de la sècheresse en Afrique, il évoque, en
regard d'un poème traduit du Bengali al'effritement différé, suspendu,
la poussière de mort ininterrompue» (p. 101). Le monde, affirme-t-il
plus loin, c court au mélange. La terre mêlée à l'océan, le bitume au
marécage, le trop de soleil et le glaciaire, l'obscur et l'offert, le pas
humain et la mécanique, l'art mêlé à la pornographie, le bruit à la méditation
.. La beauté de ce mélange qui va peut-être nous sauver»
p. 173), Ce journal nouveau avec ses moyens tentera de recomposer ce
mélange, Dans les premières pages paraîtra le propos du prix Nobel de
médecine 1984 (Niels Jerne), en grosses lignes penchées, d'un beau et
35, a VWby is a page of mews a problem of orchestration? (».} To the alerted eye the front page of a
newspaper isa superficial chaos which can lead the mind to attend to cosmic harmonies of a ver higp
order (Pourguoi une page de nouvelles pose-t-elle un problème d'orchestration? Pour
un ceil averti la prenmière page d'un journal est la figure d'une sorte de chaos qui porte l 'es
prit à la contemplation des plus hautes harmonies de l'univers). The mechanical bride, folklore
of industrial man, Beacon press, Boston, 1961, p. 3 et 4.
LABROSSE caractères
formes
écouter la
perspective, une
plusieurs
esthéique
d'unifier des
parole,
qu'ils sont
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Michel Butel
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bitume au
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porte l 'es
bride, folklore
LA VOIX ET L'iVÉNEMENT: POSSIBILITÉS ET LIMITES D'UNE POETIQUE DE LA PRESsSE 35
fort caractère mauve placées en regard de la photo-portrait du savant sur
fond noir. Il se prolongera en une typographie plus serrée, disposée en
doubles colonnes sur les pages suivantes, illuscrées de citations en plus
gros caractères, bleus et noirs, placées çà et là en pecits carrés pour faire
varier le jeu du regard. Ce texte sera assisté, tantôc de bandeaux ou de
pages pleines offrant des photomontages de formules mathématiques
illustrant un cours sur le système immunitaire, montrant l'action des
anti-corps sur un antigène ou figurant la molécule d'ADN d'un bactériophage.
De belles publicités en couleurs sur les usages de l'eau et sur la
littérature viendront interrompre le cours de l'article. Suivront ensuite,
muettement (sans accompagnement de texte), des portraits photos de
gens au travail. Alternativement un homme blanc, une femme noire, une
femme noire, un homme blanc. On a peine à décrire toutes les variations,
les ouvertures et les ruptures proposées au regard du lecteur. On y trouve
des montages très étudiés sur l'actualité des décennies précédentes, sur les
formes nouvelles de l'urbanisme, un autre encore composé de petits dessins
colorés et allégoriques sur le cinéaste Wim Wenders, une interview
d'André du Bouchet, un texte de Bertold Brecht, la mise en page de
poèmes d'Henri Michaux, quelques paroles de Catherine Deneuve sur
Marguerite Duras.
Qu'une rentative de ce genre n'ait pu se maintenir au-dela de
guelques mois, montre, sans doute, qu'en dépit de recherches et d'efforts,
une poétique du mobile, du multiple et du polymorphe bute sur
quelques obstacles majeurs lorsqu'elle essaie de transformer un organe de
presse. Elle doit faire face à plusieurs types de défi. Est-il possible de
concevoir et de mettre en ceuvre ce qu'on pourrait appeler une poétique
du support ? Du fait de leur nature concrète, matérielle et technologique,
nos supports ne peuvent, semble-t-il, être l'objet d'un cravail poétique.
Est-il, d'autre part, concevable que nos modes de médiation et de communication
et donc aussi nos modes d'édition - de plus en plus
appareillés » - puissent relever d'une potique? Dans la façon dont sont
traités nos supports et nos énoncés, la logique d'un mode général de
production inséparable de critères marchands et qui privilégie l'appropriation
de richesses matérielles dresse une sorte de barrière devant les
projets d'inspiration poétique. Elle ne saurait en tirer le moindre profit
et n'en a donc pas vraiment I'usage. Le processus poétigue se trouve renvoyé
à un travail sur la langue dans lequel il tend à s'enfermer. Il se
CLAUDE LABROSSE 36
pourrait même que soit dissimulé dans cette impossibilité un litige plus
secret qui tient à la pratique du temps, car le temps qui concerne l'ordre
changeant des choses et vient à nous avec les nouvelles est fait de variations
et de distensions. Ses « caleuls » sont bien différents des invisibles
arpèges du nombre et des infinies modalités de l'accent qu'on trouve
dans une simple fable de La Fontaine.
Une nouvelle poétique de la presse dépendrait plus, sans doute, des
recherches sur les formes narratives et sur les pratiques visuelles que de
la voix des poèmes. Une esthétique des médias, pour le moment tout au
moins et peut-être encore pour quelques siècles, ne pourrait être tout au
plus que ce qu'on appelle communément une esthétique de la commu
nication. Cest-à-dire un ensemble de procédés, de méthodes et de
techniques tournés vers des lecteurs, des auditeurs ou des spectateurs,
capables d'investir leur esprit, de leur procurer un agrément, de flatter et
d'entretenir leurs goûts, de stimuler parfois en eux un désir de connaissance,
mais surtout de les conforter dans un ensemble de «croyances»
qu'on puisse au besoin « calauler», orienter, maîtriser.
On pourra, heureusement encore, avec quelques poètes comme
Arthur Rimbaud et René Char continuer à affirmer que comme «une
fleche projetée au loin», la poésie «sera en avant .] le mouvement pur
ordonnant le mouvement général». Ou simplement espérer la venue
d'un monde un peu autre et d'un temps peut-être imaginaire où sur des
Supports nouveaux comme dans le lit du vent, les tourbillons et les
orages des événementS nous parviendront comme « les hautes narrations
du large» ou comme cet «émiettement d'ailes de piérides » qui chantent
toujours dans la voix de Saint John Perse
abplopgsensgogsuho
36, Renéé Char, « Recherche de la base et du sommet», Euvres complètes, Gallimard
Bibliothègue de La Pléiade, 1983, p.742,
37. Saint John Perse, Vents, 4 et 7. Gallimard, 1960, tome II, p. 22 et 36.
LABROSSE litige plus
concerne l'ordre
de variations
invisibles
trouve
doute, des
que de
tout au
tout au
commu
méthodes et de
spectateurs,
flatter et
connaissance,
croyances»
comme
comme «une
mouvement pur
venue
sur des
tourbillons et les
narrations
chantent
abplopgsensgogsuho
Gallimard
La voix éditoriale, outil de cohésion
dans le texte des gazettes du Xvilr siècle
Anne-Marie Mercier-Faivre
I peut sembler paradoxal de consacrer un article au discours éditorial
des journaux d'information politique publiés sous I'Ancien Régime (que
l'on nomme communément « gazettes »), puisque ce discours est quasiment
absent, ou invisible, en dehors de quelques circonstances
particulières: annonces de nouvelles mesures d'abonnement, modifica
tions de tarifs ou de jour de parution, déclarations d'intention lors d'un
changement ou dans le premier numéro Dans quelques rares cas, le
rédacteur se fait entendre clairement dans le cours de l'information, mais
ces positions sont marginales, comme l'indique Claude Labrosse: « Les
gazettes semblent presque toujours muettes bien quelles proposent dans
le patchwork et l'apparente neutralité de leurs textes une figure non indifférente
au monde. Mais on n'entend guère leurs correspondants ou même
leurs éditeurs sauf quand éclate dans les parenthèses et les notes infrapaginales
du Courrier dn Bas-Rhin l'ironie de J. Manzon ou quand on croit
entendre la méditation de J. Luzac dans certains développements de la
Gazette de Leyde ». Pourtant, il y a bien, dans le corps des nouvelles, une
voix du rédacteur et celle-ci, quoique rare et limitée, joue un rôle fondamental
dans la cohésion du texte de presse. Cette cohésion est
problématique, tant ce texte est fait de morceaux sans grand lien autre
1. Le premier numéro du Courrier (dit d'Avignon), le 2 janvier 1733 présente les finalités du
journal, sa philosophie (plaire et instruire); le rédacteur y prend l'identité du Courrier à
cheval qui figure en vignette.
2. Claude Labrosse, «Journaux et fictions au XVil° siècle: introduction », in Malcolm Cook
et Annie Jourdan, Jornalisme et fiction an 18° siècle, Peter Lang, Bern, 1999, p.9-15, p. 14.
38 ANNE-MARIE MERCIER-PAIVRE
que géographique ou chronologique: la juxtaposition sembley règner en
maître. Mais au-delà de cette apparence, on peut voir naître au cours du
siècle un tissage patient et de plus en plus visible qui tente de donner
forme à un ensemble hétérogène.
Dans leur article important sur le texte des gazettes, Claude Labrosse
et Pierre Rétat montrent que celui-ci est composé de trois catégories
d'écrits: 1l'une est formée par le recueil de bulletins, organisé par le lieu
d'origine des nouvelles, commençant par le plus lointain (donc le plus
ancien, souvent Constantinople), et provenant de sources diverses. Ce
type de texte émane le plus souvent des correspondants que le gazetier a
recrutés dans les villes importantes, mais aussi parfois d'autres gazettes
recopiées sans que cela soit précisé. Une autre catégorie, importante en
volume de texte, est faite de «mémoires », relations, communiqués offciels,
textes de traités, etc., le plus souvent clairement identifiés et
présentés avec des guillemets. Le texte éditorial forme la troisième et der
nière catégorie (si l'on met de côré les publicités et annonces diverses qui
figurent en fin d'ordinaire- un numéro de gazette étant composé le plus
souvent d'un «ordinaire» et d'un «supplément » qui permet de donner
des nouvelles plus fraîches ou de compléter celles de l'ordinaire):
Le texte que l'on peut appeler éditorial compose la troisième part, la moins
importante en volume et le plus difficilement repérable. Il peut se réduire
a une simple annonce concernant la diffusion et la vente du journal ou la
publication d'un mémoire; il arrive alors que l'emploi des parenthèses et
de l'italique signale cette intrusion [..]. On le trouve souvent à la fin de la
gazette, sous la rubrique de la ville où elle se publie : cest par excellence
l'endroit des démentis, des professions d'impartialité et de prudence, des
réflexions sur le métier de gazetier et ses difficultés.., Il semble que ces
Interventions deviennent plus fréquentes et plus longues après 1750 et surtout
apres 1770. A ce moment apparaît le journal politique d'opinion,
personnel et engagé, que représente assez bien le Courrier du Bas-Rbin: la
rubrique du lieu d'édition y passe en tête de livraison (du moins en 1785)
et devient un véritable éditorial, généralement agressif, Manzon bouleverse
ainsi l'ordre habituel du texte et engage avec les gazetiers de Leyde et
d'Amsterdam une polémique acerbe'
3. Claude Labrosse et Pierre Rétat, « Le texte de la Gazette», in Henri Duranton, Claude
Labrosse et Pierre Rétat, Gazeites européennes de langue française, Publications de IUniversite
de Saint Etienne, 1992, p. 135-144, p. 137.
MERCIER-PAIVRE
règner en
cours du
de donner
Labrosse
catégories
par le lieu
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1750 et surtout
d'opinion,
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en 1785)
bouleverse
Leyde et
Duranton, Claude
IUniversite
LA VOIX ÉDITORIALE, OUTIL DE COHESION DES GAZETTES DU XVir SIÈCLE 39
Le texte éditorial le plus intéressant, le plus annonciateur d'un journalisme
moderne serait ici celui qui affirme la préence et les opinions du
rédacteur du journal. Mais, comme l'indiquent les auteurs de cet articdle,
il y a bien des manières pour celui-ci d'intervenir et ces prises de position
visibles ont été précédées par d'autres interventions plus discrètes
le choix des nouvelles, tout d'abord, puis leur présentation ou le commentaire
qui les suit; parfois des remarques sur les conditions de
l'information. C'est à ce type de discours que je vais mintéresser.
Avant la Révolution', le texte de la gazette, comme on l'a vu, est un
texte fait de compilation, travail de ciseaux et de colle, élagage, superpositions.
Nouvelles données en feuilletons, annonces et démentis, le
texte est pris entre « l'incertain et le virtuel». Il est souvent difficile d'en
extraire de véritables informations, sûres, précises, lorsque les nouvelles
se contredisent, ou sont données sans suite. Le journal apparaît alors
comme un lieu où la réalité apparaît de façon brute, mystérieuse, incontrôlable.
Mais la voix du gazetier peut intervenir pour modifier cette
impression et construire, discrètement, un discours qui apparaisse
comme plus contrôlé et doncC plus lisible, tout en insistant sur sa véracité.
Aussi, je traiterai ici de la voix du gazetier dans sa fonction
d'unification des textes et d'authentification de l'événement en la présentant
successivement dans ses différentes postures.
DU STYLE?
Au cours du xvIT siècle, la place donnée à la voix du gazetier a connu
des fortunes diverses, et la question du style varie dans l'histoire du journalisme.
Marie-Eve Thérenty évoque dans l'introduction de son ouvrage,
La Littérature au quotidien, poétiques journalistigues an XIX siecle, le refus
du style dans la langue des journalistes, son reflux avec l'avenement d'un
4.Sur l'évolution du rexte de presse àà la période révolutionnaire et par la suite, voir
Jérémy Popkin, «Une reprise en main et un nouveau départ: la présentation du texte dans
les journaux entre 1794 et 1807», in Pierre Rétat, Textologie du Journal, Cabiers de Textologie,
n 3, Minard, 1990, p. 83-98.
5. Voir Claude Labrosse, «Lincertain et le virtuel. Lévénement en perspective dans lesS dir.), Presse et événegazettes
du 18° siecle», in Hans-Jurgen Lusebrink et Jean-Yves Mollie
ment: journaux, gazettes, almanachs, XVII -XTX° siecles, Peter Lang, Bern, 2000, p. 7-25.
40 ANNE-MARIE MERCIER-FAIVRE
journalisme de professionnels aux XX° et XXI Siècles. La langue du journal
n'est plus une langue littéraire mais une langue spéciale, formatée. Il est
curieux de constater que la presse a suiVi cette même évolution entre les
xVir et xVIr siècles. La Gazte (dite Gazette de France) offre ainsi un
exemple intéressant de journal d'abord habité par une voix (celle de
Renaudor) et qui perd ensuite cette voix, contraint de plus à une prudence
paralysante. Ce modèle a pu jouer dans l'élaboration des gazettes de
langue française qui souhaitaient être diffusées en France (elles le sont très
largement après 1760). Dans son ouvrage, L'Annonce et la nouvelle, Gilles
Feyel fait l'histoire et l'analyse de la Gazette et montre que celle-ci repré
sente «un journalisme d'information-célébration où le public était convié
à admirer, non à réfléchir'>, Il cite à l'appui un passage daté de 1673
consacré au siège de Maastricht, dans lequel on peut lire ce qui s'affirme
comme un intermédiaire de la parole royale - cest-à-dire, pour employer
des mots d'aujourd'hui, mntadis muiandi, de la propagande:
Venez continuer de marcher sur les Pas du plus grand Monarque du
Monde. L. 1 Entrez avec sa Majesté dans les tranchées et la suivez dans
les actions les plus martiales, où les plus assurez tremblent de son intrépidité
c). Ne craignez rien, néantmoins, vous ne serez pas moins a
couvere des périls que l'autre fois: et vOus ne verrez tous ces sujets d'une
admiration immortelle, que dans la continuation que voici du Journal de
ce fameux siège*.
Le discours éditorial dicté par la politique de l'image royale ne propose
effectivement pas de commentaire, pas de réflexion ni de distance,
mais ne manque pas de style; Renaudot savait se faire entendre
6. Elles se diffusent largement à partir de cette date, notamment avec la révolution du tarif
postal (voir Gilles Feyel, L'Annonce et la nouvelle, La presse d'information en Frane sons VAncien
Régime (1630-1788), Voltaire foundation, Oxford, 2000, chapitre 12).
7. Ibia., p.435. Sur la fonction de propagande, voir aussi p. 224 ct suiv.
8. Gazete, Extraordinaire n° 77, juillet 1673, cité par Gilles Feyel, L'Annonce et la nouvelle,
p. 435. En 1675, un an après la mort de Théophraste Renaudot, cest son neveu, François,
agé de 19 ans qui est en charge du privilège, de façon « purement nominale» (id., p. 458)
La rédaction érait en partie assurée depuis 1642 (ou plus tôt) par Charles Robinet de Saint
Jean, qui aurait rédigé seul tous les Extraordinaires jusqu'en 1676; il pourrait donc etre
l'auteur de ce texte (p. 444, note 17).
9. Voir Claude Labrosse et Pierre Rétat, «Le texte de la Gazette », p. 137 qui évoquent lar
ticle de P. Albert, «Renaudot et le journalisme», Théopraste Renandot, Cahiers de Vi7Sti
Jrançais de Presse, n°1, 1987, p. 29-48, et attestent d'une pratique très vigoureuse de lin tervention éditoriale dans la Gazette.
MERCIER-FAIVRE
du journal
formatée. Il est
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id., p. 458)
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donc etre
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vigoureuse de lin LA VOIX ÉDITORIALE, OUTIL DE GOHÉSTON DES GAZETTES DU XViIr STÈCLE 41
Au siècle suivant cette parole même fait défaut. Gilles Feyel note un
changement entre la Gazette de Louis XV et celle de son successeur
Le pouvoir avait assez de confiance en lui-même et en l'abbé Renaudot
pour laisser ce dernier rédiger «librement» sa feuille, quitte à blâmer
ensuite tel ou tel passage dont le contenu ou la manière avait déplu; il
n'y avait point alors de censure préalable régulière. Tout avait changé par
la suite, Avec le gouvernement du cardinal Fleury (1726-1743) s'étaient
installées la défiance et la censurel
Sous Louis XV, puis sous son successeur, la politique française et
même les détails des guerres sont en grande partie passés sous silence ou
ne parviennent qu'après avoir effectué un parcours compliqué. Les nouvelles
de Paris sont essentiellement des nouvelles de Cour. Le style
lui-même s'est tari: dans sa grande époque, la Gazette avait bénéficié des
talents de Théophraste Renaudor, du poète Robinet de Saint-Jean, de
l'écrivain galant Guilleragues et du marquis de Villeneuve gue Bayle
évoquait ainsi en mars 1675; «le style en est fort beau et fort coulant. On
m'a assuré que [Guilleragues et Villeneuvel, tous deux beaux esprits, la
revoient fort exactement et en ôtent non seulement ce qu'il ya de fabuleux,
mais aussi ce qui n'est pas assez élégant?». II semble que la même
chose arrive dans les «gazettes périphériques» en langue françaisel
qu'on appelle souvent abusivement « les gazettes de Hollande»), plus
libres de donner une information large et non censurée (mais souvent
interdites pendant la première moitié du siècle). Jean Sgard voit dans La
Font, l'un des premiers rédacteurs de la Gazette d'Amsterdam unifiéels,
T'initiateur des Nouvelles extraordinaires de Leyde, «le dernier gazetier écri-
10. L'Annonce et la nouvelle, p. 724
11. De l'été 1674 à l'été 1678.
12. Citée par Gilles Feyel (d'après E Delofire et G. Rougeot, Chansons et bons mots), L'Annonce
et la nourvelle, p.445-6.
13. Rappelons que le privilège de la Gazette de France interdisait l'impression en France de
tout autre journal concurrent (le Courrier d'Avignon dépendait à lépoque des Btats pontificaux)
14. Dans cette période, et depuis 1719 (interdiction de la Gazette de Rotterdam) la Gazette
d'Amsterdam est la seule à pénétrer avec autorisation en France, suivie en 1739 par la Gazette
a Utrecbt (voir P. Rétat, La Gazette d'Amsterdam, Miroir de l'Enroße au 18"sitcle, The Voltaire
Foundation (SVEC 2000/06), Oxford, 2000, p. 50-51).
15. C'est-à-dire bi-hebdomadaire, les deux jours de la semaine (le sien étant le lundi: Gazette
ordinaire, l'autre étant le jeudi: Gazette d'Amsterdam) étant auparavant couverts par des journaux
différents.
42 ANNE-MARIE MERCIER-FAIVRE
vain. Ses successeurs seront de grands protessionnels de la presse, mais
sans la plume, sans le nom, sans le stylelo»,. Cela ne signifie pas qu'il n'y
a ni style ni rhétorique dans la gazette", mais que la plupart du temps
Cest le fait des correspondants et non du gazetier, jusqu à l'avènement de
gazettes omodernes» et de journalistes comme Manzon (Gazette de
Cologne) et Linguet (Corrier de l'Europe). L'abbé Linant, alors jeune poète
et rédacteur, écrivait à Voltaire à propos du style obligé de la Gazette:
Raillerie à part, le stile de la Gazetten'est pas si aisé qu'on le croirait bien
et les minuties qu'il y faut observer forment par leur grand nombre une
difficulté considérable: il a une marche pesante, uniforme, et des termes
Consacrez qu'il seroit impossible de remplacer par les plus belles choses du
monde er l'on deviendroit ridicule de n'y estre point plat. Rien n'y doit y
estre sculpté ni verny, mais il faut que tout y soit laminé à force de bras.
Cest un ouvrage de crocheteur ou de compilateur tout au moins 3
Ces propos pourraient s'appliquer à la plupart des autres gazettes, et
dans toutes àla plupart des textes, tant les termes en sont convenus et les
phtrases sermblent sorties d'un même moule : le «style» journalistique du
temps est chargé de formules toutes faites et de stéréotypes. Lun des
rédacteurs de la Gazette (Marin, dont on parlera plus bas) a été chassé
pour avoir voulu faire du neuf -et du style.
llegge ncupl b HIERARCHISATION DES NOUVELLES
Le rôle du rédacteur de la gazette doit être cherché ailleurs : non dans
l'écriture mais dans le tri et la mise en ordre de l'information. En effet,
son absence, c'est-à-dire son silence, provoque une juxtaposition des nouveles,
ce qui est gênant lorsque celles-ci sont contradictoires, Elles se
détruisent alors mutuellement et le journal est un pur lieu de recueil de
P1.6 3.1 J-e41a,n Sgard, «Lauteur», chapitre 2 de Pierre Rétat (dir.), La Gazette d'Amsterdam,
17. Jai montré la présence de modèles rhétoriques, littéraires ou spectaculaires dans une
analyse du tremblement de terre de Calabre (« La représentation de la catastrophe dans les
gazettes du 18 siècle un art du chaos », actes du collogue de Québec de septembre 200ls
sTihqiueer»ry, àB eplaleragîutrice ecth Beze nDorîot zd)e. Baere (dir.), «Représentations de la catastrophe à lage clas
c1it8é.e V poaltra Gireil,le Cso Frereysepl,o onpd.a cnict.e, ,p l.e 4tt5re3 .de Linant du 9 mars, éd. Besteramn, t. I, D 567, P. 280,
MERCIER-FAIVRE
presse, mais
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567, P. 280,
LA VOIX ÉDITORIALE, OUTIL DE COHESION DES GAZETTES DU XVIr siBCLE
faits au statut incertain. Ainsi, dans la Gazete d'Amsterdan on peut lire
en 1720 une longue lettre de Marseille décrivant les méfaits de lépidémie
de peste, et la voir immédiatement contredite, à l'alinéa suivant,
par une autre nouvelle, donnée sans commentaires: «Une autre lettre de
Marseille du 15 septembre porte que la maladie commençait beaucoup à
diminuer par les bons ordres qu'on avoit donnés en faisant entrer abondance
de vivres ». Ces deux lignes détruisent totalement les deux pages
qui précèdent, en substituant une note optimiste à la déclaration de
désastre et en accréditant encore la thèse que ces fièvres sont dues à une
malnutrition. Ici, le discours éditorial est limité au strict minimumn
(Une autre lettre de Marseille du 15 septembre porte que)3 on peut
supposer gue le gazetier a eu le choix entre publier ou non cette
deuxième lettre et que la décision de la publier pourrait être le reflet de
son adhésion aux thèses qui cherchent à minimiser l'événement afin de
permettre un rétablissement du commerce plus rapide; le lecteur est
alors pris dans un piège qui au mieux peut le laisser perplexe, En 1783,
lors du tremblement de terre de Calabre, on constate dans ce journal la
même absence de discours éditorial qui départagerait des nouvelles
incompatibles entre elles, sans qu'on puisse y voir autre chose qu'une
stratégie globale de retrait20. Cest sans doute l'une des raisons qui pourraient
expliquer le déclin de la Gazette d'Amsterdam après 1760 et le
Succès d'autres journaux, plus modernes, plus engagés et plus indépendants
du pouvoir français, comme la Gazette de Leyde Nonvelles
extraordinaires de divers endroits (1679-1795/98), sa grande concurrente
qui, comme elle, couvre tout le siècle.
Ainsi, lors de la première annonce du tremblement de terre de Calabre
de 17832, la Gazette de Leyde (comme d'autres plus récentes; Courrier
19. Gazette d'Amsterdam (qui sera notée GA), 15/10/1720.
20. La GA donne plusieurs fois dans une même livraison (14/3/1783, 28/3/1783) des textes
evoquant le nombre de victimes er proposant des chiffres très diftérents sans qu'aucun discOurs
éditoríal ne commente ces distorsions. Au contraire, la Gazette de Cologne (GC)
Commente ainsi une lettre qui estime le nombre de morts pour Messine à 4 830; «ce qui ne
S accorde sürement pas avec des lettres de Naples qui portent que le nombre de morts à
Messine ne dépasse pas les 400 personnes » (31/3). Dès le 25/3, elle aftichait la mênme prudence:
«On ignore encore au juste le nombre des morts, que les rapports ultérieurs
diminuent tous les jours ».
21, Voir mon article «Le pouvoir dintéresser: le tremblement de terre de Messine,
1783», in A.M. Mercier-Falvre er Chantal Thomas (dir.), LInvention de la catastrophe au
18 siecle: du châtiment divin au désastre naturel, Droz, 2007, p. 231-250.
44 ANNE-MARIE MERCIER-EAIVRE
d'Avignon, Gazette de Cologne, Courrier du Bas-Rbin) tente de faire le tri des
nouvelles. La voix éditoriale se manifeste à travers un commentaire sur la
source: la nouvelle n'est « fondée que sur un rapport de mer, peut être
fort exagéré» (Gazette de Leyde, 11/ 3); «il est à souhaiter que cette
facheuse nouvelle, qui d'ailleurs n'est fondée que sur le récit assez vague
de quelques témoins, qui peuvent avoir mal vu, ne se confirme pas »
(Gazette de Cologne, 313); la nouvelle a été «reçue indirectement », de
Naples, et on ne connaît «que les témoignages de quelques bateliers de
Calabre et de Sicile [.o] ordinairement fort sujets à caution » (Gazette de
Cologae, 61 3).
A partir de l'exemple de l'exécution de Pugatchef et de ses complices,
rapportée tour d'abord par la Gazette de Leyde avec des exagérations, puis
coFrigée, jai montré ailleurs" comment le discours éditorial créait ce que
ai appelé un «cordon sanitaire » autour des nouvelles douteuses: mise
en question de la source de la nouvelle (c'est-à-dire du locuteur second),
ou de la nouvelle elle-même (donc du procès); ainsi, de nombreuses
informations commencent par une évaluation de leur origine: elles peuvent
émaner d'écrits «authentiques », de «bonne source», ou bien de
a spéculatifs», plus ou moins fiables. Elles peuvent venir de lettres par
ticulières bien identifiées, ou de «gens», d'« avis du public», ou être
attibuées à une source encore plus indéterminée (« on », certains ») ou
discréditées d'avance (« la populace » ). Enfin, le verbe de parole employé
n'est pas neutre: allant de «on assure que», «on apprend que », <on prétend
que», à «on débite que», «on croit remarquer que».., Il peut
qualifier le « bruit » (qui court, se répand, se confirme ou non...).
Le rédacteur se fait parfois philosophe pour évaluer la véraciré des
nouvelles et se sert de son expérience pour en juger. Ainsi, dans le
Courrier d'Avignon, celui-ci est sceptique quant à l'annonce dun tremble
ment de terre survenu à Dijon et en Franche-Comté:
Ne seroit-il pas possible qu'une terreur panique eût seule donné naissance
à ces tremblemens, dont tout le monde n'est pas d'accord. Nous
nous rappelons très bien qu'on débita, il y a quelques temps a ralnS
quon avoit ressenti une secousse dans le Faubourg Saint-Marceau, et que
22. Voir mon article, « Dans les marges du vrai: la fiction à l'euvre dans la Gazette de Leyae
Pd.e 1 10767-151»0, .in Malcolm Cook et Annie Jourdan, op. cit., Peter Lang, Bern, 1999, p. 101-l
MERCIER-EAIVRE
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Marceau, et que
Gazette de Leyae
p. 101-l
LA VOIX ÉDITORIALE, OUTIL DE COHESION DES GAZETTES DU XVIIr SIÈCLE 45
cependant cette secousse n avoit pas eu lieu; la circonstance actuelle
semble plus propice pour faire circuler ces bruits, dont nous douterons
jusquà ce que nous ayons à cet égard quelque chose de bien positif, et
nous osons espérer que nous naurons rien du tour
Réflexions sur les circonstances de l'écrit (la terreur, la superstition,
l'intérêt, peuvent lavoir commandé), comparaison avec d'autres événements
du même type, la voix du rédacteur donne à la nouvelle - tout en
l'annonçant un statut particulier.
REMPLIR LES BLANCS
On a vu que le texte de la gazette fonctionnait en feuilleton: une nouvelle
est donnée, confirmée ou infirmée, nuancée; on en donne, si elle est
importante, les ultimes développements. Mais parfois le feuilleton est
interrompu: aucune nouvelle narrive au rédacteur, Le discours éditorial
peut alors servir de relais et de « ciment » en attendant la suite, ou suppléer
à celle-ci. La forme la plus simple et la plus courante est la formule
on est sans nouvelle de », ou «le bruit ne se soutient pas que», Mais
on a parfois des textes plus longs dans lesquels le rédacteur prend luimême
la plume à la place de ses correspondants défaillants. Ainsi, les
lecteurs ont sans doute été impatients de savoir la suite des bruits sur une
tentative d'enlèvement de Linguet: «Dans une de nos feuilles précédentes,
on a vu à l'article de Londres que des suppots de police de Paris
y étoient arcivés; des papiers étrangers ont publié depuis qu'il étoit question
d'enlever M. Linguet. Les lettres du 16 ne parlent point de ce
prétendu enlèvement; mais elles portent que cet écrivain a fait insérer
dans les papiers publics un avertissement, dans lequel il désigne si clairement
la figure et la demeure de ces enleveurs d'hommes, qu'ils n'ont
rien eu de plus pressé que de quitter Londres4, »
Plus sérieuses, les nouvelles de politigue étrangère peuvent elles aussi
connaître un tarissement. Le rédacteur prend alors la parole pour résumer
le peu qui lui parvient et évoquer les bruits qui courent, en attendant
23. CA, 22 juillet 1783 (58); dans la livraison suivante, on publie une lettre de Lalande qui
Confirme ces secousses
24. CA, 3 juin 1783, n° 44, p. 176.
46 ANNE-MARIE MERCIER -PAIVRE
mieux: « Les lettres de Londres du 7 de ce mois arrivant au moment de
l'impression de cette feuille, et napportant encore la nouvelle d'aucun
événement décisif, nous nous contenterons de dire en substance, qu'elles
annoncent d'abord la continuation des bruits dhun accommodement []
Enfin, quoique ces lettres ne fassent pas mention de la prise de la
Grenade et de l'échec de l'Amiral Byron, comme d'un fait avéré, elles
disent cependant [...1P,»
Le rédacteur prend alors lui-même en charge le discours, proposant
synthèses, hypothèses, et cousant les nouvelles anciennes aux futures afin
d'éviter que le fil de l'intérêt du lecteur ne se rompe.
DÉMENTIS, JUSTIFICATIONS nO
Les précautions contre les fausses nouvelles ne suftisent pas toujours
et le rédacteur doit alors donner un démenti, tout en sauvant le sérieux
de sa feuille. Le démenti est ainsi l'un des lieux privilégiés du discours
éditorial. Ainsi, on peut lire dans la Gazette d'Amsterdam, à la rubrique de
cette ville:
D'Amsterdam, 6 septembre: Ayant annoncé dans le N° LX de notre
Feuille qze le Minisitre de la Marine de S. M. Catholigue auroit été, disoit-on,
mis aus Arêts comume coutpable d'une manewre condamnable, ete, nous nous
empressons de prévenir le public que la chose est fausse, et que nous
avons été induits en erreur en publiant cette Nouvelle (toutes fois cependant
d'après le rapport d'une Gazette Hollandaise du 29 juillet dernier)
en ajoutant au surplus que c'est d'une part respectrable que nous savons
gue cet avis est absolument destitué de fondement et que le Ministre de
la Marine d'Espagne, jouit, au contraire, aux plus justes titres, de toute
la contiance de son Souverain, ainsi que de l'estime générale de sa
Nation, &c?6,
Au passage, le rédacteur profite de loccasion pour accuser les autres
gazettes.
Les déclarations d'impartialité sont aussi de mise. Ainsi, la Gazette
d'Amsterdan, accusée de trop favoriser un parti, publie un Mémoire
25. CA, 13 septembre 1779.
26. GA, 7 sept 1779.
MERCIER -PAIVRE
moment de
d'aucun
substance, qu'elles
accommodement []
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avéré, elles
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futures afin
JUSTIFICATIONS nO
toujours
le sérieux
discours
rubrique de
LX de notre
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nous nous
que nous
fois cependant
juillet dernier)
nous savons
Ministre de
titres, de toute
générale de sa
les autres
Gazette
Mémoire
LA VOIX EDITORIALE, OUTIL DE COHESION DES GAZETTES DU XVIT SIÈCLE 47
extenso en se justifiant: «la Calomnie n'a pas laíssé de nous accuser d'avoir
trongué ces passages, Ou de n'avoir présenté que les plus aibles. Pour ôter
toute ressource à cette espèce de Détracteurs, nous donnerons en entier le
Mémoire suivant qui vient de nous parvenir"». Ces propos permettent
au lecteur de mieux situer les textes dans un combat d'ensemble, même
si ces protestations sont la plupart du temps de façade : les journaux donnent
leur avis, mais indirectement.
L'exemple le plus célèbre de justification d'un rédacteur sur sa politique
d'information et sur le langage qu'il a cru le plus adapté à celle-ci
est celui de Marin, rédacteur de la Gazette de France. Il a dû se défendre
de son traitement des faits divers, que l'on a appelé les «marinades», et
notamment de celui qu'il a donné de l'incendie de l'Hôtel-Dieu2 dans la
Gazette de France du 25 janvier 1773 (n° 8)
L'Auteur de la Gazette croit devoir se justifier d'un reproche qu'on lui a
fait plusieurs fois. On s'est plaint qu'il parle trop souvent de ces événements
funestes et qu'il entre dans des détails capables d'effrayer
limagination des Lecteurs. Voici sa réponse. La Gazette n est pas destinée
seulement aux personnes du premier rang qui daignent sen
Occuper elle a des Abonnés dans chaque classe de Citoyens, et elle est
lue deux fois par semaine par une intinité de personnes de tous états.
Chacun y cherche la nouvelle qui l'affecte le plus, Les uns aimentà savoir
ce qui se passe dans les différentes CoursS; d'autres les événements politiques,
les évolutions des armées ; d'autres enfin qui tiennent plus à la
nature, sont touchés de ce qui concerne plus particulièrement Ihumanité
en général. [...] L'Auteur prévient ses Critiques que ce quil en rapporte,
est toujours constaté par des bulletins auchentiques; que loin de rien
exagérer, il adoucit les détails pour ménager la délicatesse de ceux de ses
Sup adoLecteurs qui se plaignent de son exactitude. Il ajoutera, pour sa justifi-
92aivo Cation, une derniere raison; C'est que les Citoyens malheureux dont les
vents, la grêle, le tonnerre, les inondations ont ravagé les champs qui
font leur subsistance, ou détruit les habitations, attendent de la justice
bienfaisante du Gouvernement, et de la compassion de leurs semblables,
des secours dans leurs infortunes, ou du moins la douce consolation
d'être plaints. [..] (Gazette de France, 30 août 1773).
27. GA, 2 mai 1783.
28, Sur les réactions à ce texte, notamment celle de la Correspondance littéraire qui lui
reproche lesthétisation du drame (c'est selon lui une « belle horreur») voir Christophe Cave,
xBienfaisance et discours de presse», in A.M, Mercier-Faivre et Chantal Thomas (dir.),
LInvention de la catastrophe, p., 157-182,
48 ANNE-MARIE MERCIER-FAIVRE
Marin a eu le tort de faire du style hors de propos, et surtout de détourner
le journal de sa fonction première, l'information, pour l'orienter vers le
spectaculaire et le compassionnel, annonçant le journalisme catastrophiste
qui règne encore aujourd 'hui". Manzon et Linguet auront retenu
sa leçon.
DE LA COLLECTION À LA SYNTHÈSE
Le discours éditorial peut tenter de donner davantage d'unité à un
ensemble en comparant plusieurs nouvelles portant sur le même événement
ou le même type d'événement, et c est souvent l'occasion
d'indiquer 1a position du rédacteur face aux faits rapportés. Dans son
ouvrage sur la Journée des tuiles de 1788, Jean Sgard fournit plusieurs
exemples dune démarche qui consiste à prendre de a distance par rapport
à un événement et à en proposer une synthèse dans laquelle la
position du rédacteur se lit nettement. On peut y observer le recul pris
par la Gazette de Leyde (on note cela grâce à l'origine géographique différente
des nouvelles, habituellement présentées séparément et ici
réunies): «Les mouvements qui avaient éclaté d'abord en Bretagne,
ensuite dans le Dauphiné, n'ont pas eu des suites aussi funestes que les
tristes commencements de ces émeutes populaires lavaient fait craindre;
et l'on doit aux Parlements de Rennes et de Grenoble la justice de dire
que L. ils ont prévenu l'effusion de sang [.]30. » Il indique aussi le
changement d'attitude de la Gazette de Berne: « Ce n'est pas ainsi qu'on
se conduit en Dauphiné: les têtes y sont plus rassises; on n'y marche que
pas à pas et toujours d'une manière égale. Aussi, c'est de cette province
gue nous viennent les meilleurs arrêtés et les réclamations les plus res
pectueuses [La lettre de l'assemblée de Vizille] au roi est un modèle de
raisonnements; il est fâcheux que les principes en soient républicains »,
Evaluation (« les meilleures »), mais prise de distance (« il est fåcheux »),
29. Voir Christophe Cave, op. cit., et mon texte « la représentation de la catastrophe dans ies
gazettes du 18° siecle: un art du chaos », Thierry Belleguic et Benoît de Baere (dir.), op. CI.
30. Gazette de Liyde (GL), supplément du 4 juiller 1788, citée par J. Sgard, Les Trente Keea
de la Jorurne des tuiles, Presses universitaires de Grenoble, 1988, p. 68.
J3o1u.r nNéoeu dweesl lteusil epso, lpit.i q1u1e8s. de Berne, 13 août 1788, cité par Jean Sgard, Les Trente Récits ae t
MERCIER-FAIVRE
détourner
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catastrophiste
auront retenu
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fåcheux »),
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Trente Keea
Récits ae t
LA VOIX ÉDITORIALE, OUTIL DE COHÉSION DES GAZETTES DU XVIIr sItGLE 49
le gazetier se pose en observateur impartial et propose au lecteur une vue
plus large de lévénement.
Plus exceptionnellement, il arrive aussi qu'il donne les clefs de sa politique
d'information et situe les grands événements les uns par rapport
aux autres pour montrer à quel rythme il les suit. Ainsi, le rédacteur du
Courrier d'Avignon explique qu'il est le premier à s'occuper sérieusement
dune question (ici la prévision d'une guerre entre la Porte et les deux
empires, Vienne et la Russie), parce que le premier il a prévu que celle
qui occupait précédemment les esprits (et l'espace des journaux), la
guerre d'Amérique, allait se clore:
Cest ici le cas de prévenir nos lecteurs, des mesures que nous avons déjà
prises pour avoir des correspondances sûres et précoces sur les opérations
p de la campagne qui va s'ouvrir selon toute apparence. Notre feuille est la
première qui ait annoncé la rupture imminente entre la Porte et ses voisins,
Il éroit naturel que nous nous occupassions des moyens d'intéresser
nos lecteurs par de nouveaux événemens, puisque dès le commencement
de l'année dernière nous prévîmes que la fin de la guerre d'Angleterre ne
tenoit plus qu'à la reconnoissance de l'indépendance de l'Amérique par
cette puissances4
Lespace du journal devient ainsi un espace contrôlé, dont on peut voir
la «fabrique», comme si les événements naissaient dans son espace à
mesure qu'il avait besoin de se remplir. Au passage, l'affirmation du
contrôle par le gazetier des faits, à travers son intuition, est affirmée.
Tous ces procédés permetrent d'extraire l'événement de son unicité et de
proposer une réflexion plus large sur l'actualité.
ADRESSE AUX LECTEURS:
CRÉATION D'UN RÉSEAU DE TEXTES
La rupture de l'unicité des faits s'opère aussi en confrontant des textes
à d'autres textes, dans ou hors de l'espace du journal et en prenant à
témoin les lecteurs attentifs. La place du lecteur est un des corollaires de
la place du rédacteur. Si les avis qui s'adressent à lui sont le plus souvent
des textes annonçant le coût des abonnements, etc., on fait appel parfois
32. CA, 23 mai 1783, n° 41, P. 163.
50 ANNE-MARIE MERCIER-FAIVRE
à lui de façon plus intéressant en lui demandant d'envoyer des nouvelles",
ou en le prenant à témoin et en lui donnant les clefs de
l'événement. Il y a là une pédagogie de l'information, qui met le journal
au coeur de toutes les réflexions, politiques, scientifiques, sociales. Le
Courrier d'Avignon est I'un des journaux qui pratique beaucoup ce genre
d'exercice. Lors de la panique provoquée par les brouillards particuliers
qui ont envahi l'Europe durant lété 1783, il met en relation une lettre
insérée dans ses feuilles, un mémoire de Lalande, des lettres qu'il a reçues
sur le sujet et les observations que peuvent faire ses lecteurs eux-mêmes:
Nos lecteurs peuvent avoir remarqué que les observations contenues dans
la lettre de M. le chevalier de L *s*[insérée dans la livraison du
11 juillet] sont en tout conformes à celles que M. de la Lande, de
T'Académie des sciences de Paris, a publiées sur la même vapeur quia
regné dans la Capitale du Royaume. Nous avons reçu sur le même sujet
différentes lettres, qui confirment les observations déjà rapportées,
Ainsi, le texte de la gazette trouve des échos et des compléments dans
d'autres textes. Tous les types d'écrits qu'il peut réunir sont confrontés
pour l'établissement d'une vérité.
De façon plus interne, le discours éditorial peut présenter des lettres
en les situant par rapport à l'actualité qu'il a lui-même donnée, montrant
ici une sorte de dialogue entre le journal (ici la Gazette d'Amsterdam) et
ses correspondants:
Dans notre gazette du 4 juillet dernier, nous avons rapporté un Article de
Versailles, où la France et 1'Espagne paraissaient réclamer dans la
Méditerranée les mêmes prérogatives que les puissances du Nord voulaient
33. CA, 17 juin 1783, n48, p. 189; a Avis à MM les souscripreurs. 1° On peut s'abonner
en tout tenms et chez tous les Directeurs des postes du Royaume pour le Courrier d'Avignon,
dont le prx est de 18 livres pour l'année et de 9 livres pour six mois, franc de port. On sous
crit aussi a Avignon, chez Mme Leblanc, privilégiée de cette feuille. L.] Les lettres davis
doivent être afranchies, sans quoi elles ne seront pas reçues; nous insistons d'autant plus sur
cette tormalité, que sans elle, il est impossible de mettre dans le service des Abonnés toute
exactitude que nous désirons. 29 Le RCdacteur de certe feuille recevra, avec reconnoissance
les nouvelles particulieres qu'on voudra bien lui adresser; et il se ferra un plaisir de rèdigtts
dans la forme de son travail, celles qui seront susceptibles d'y trouver place, et qui seron
sur-tout signées. 3° es Personnes gui voudront faire insérer des Annonces et avis paricu
ers dans cete gavette, sadresseront direccement, à Antoine Aubanel, seul imprimeur de sa
Sainteté, et seul chargé desdites annonces, On les prie d'affranchir le port de la retribu
et des lettres, quí doivent être datées et signées ».
34. CA, 18 juillet 1783, n° 57, p. 228,
MERCIER-FAIVRE
des nouvelles",
clefs de
le journal
sociales. Le
ce genre
particuliers
une lettre
qu'il a reçues
eux-mêmes:
contenues dans
livraison du
Lande, de
vapeur quia
même sujet
rapportées,
compléments dans
confrontés
des lettres
montrant
d'Amsterdam) et
un Article de
réclamer dans la
Nord voulaient
peut s'abonner
Courrier d'Avignon,
port. On sous
lettres davis
d'autant plus sur
Abonnés toute
reconnoissance
plaisir de rèdigtts
et qui seron
avis paricu
imprimeur de sa
la retribu
LA VOIX ÉDITORIALE, OUTIL DE COHESION DES GAZETTES DU XVITr SIÈGLE 51
s'attribuer dans la Baltigque. Cette prétention et les mouvemens qui se
font en faveur de la puissance Ottomane, de la part de quelques princes
chrétiens, semblent avoir donné lieu aux REflexions exposées dans la
lettre suivante, qu'une personne respectable nous a prié d'insérer sous la
date de Riga": [..]
Autre exemple intéressant de dialogue entre le rédacteur et les lecteurs,
l'insertion d'une lettre qui prend à partie le premier, en lui
attribuant les mêmes opinions que celles qu'énonce le lecteur-scripteur,
et en en proposant d'autres, que le rédacteur ne pourrait avancer si directement
mais qui, par le fait de ne pas avoir été censurées (le rédacteur
peut couper à tout moment, puisqu'il intitule ce texte « Extrait d'une
lettre d'un publiciste anglais »), peuvent être partagées par lui :
Je parie à T'Anglaise que si les deux Empires veulent chasser le Turc, la
France et I'Angleterre se réuniront pour l'en empêcher. Voilà mon opinion.
Je ne vous demande pas la vôtre, mais je la crois conforme à la
mienne. Dans le cas que vous ne soyez pas libre de me donner votre
réponse, j'irai la recevoir moi-même dans votre ville. Permettez moi de
vous faire ici un petit reproche; vous avez dit que la libertéallait être
rendue à la Grèce; l'avez vous cru? pour moi, je n'en crois rien. Les
Souverains ont beau promettre ce bien-a, ils ne le donnent guerres, à
moins que les peuples ne s'en emparent eux-mêmes, comme cela vient
d'arriver aux Américains
Mais ces adresses peuvent apparaître aussi sous le signe de la contradiction
et de la causticité. Toujours dans le Courrier d'Avignon, le
rédacteur oppose son point de vue à celui qu'un lecteur-scripteur a pu lui
Supposer
Nous remercions bien sincèrement la personne obligeante qui nous a
adressé des lectres instructives et éloquentes sur les cffets généraux de la
paix qui vient de se conclure; et nous nous proposons d'en faire incessamment
l'usage que notre Feuille comporte. Nous ne sommes pas
moins sensibles aux motífs qu'il allègue pour nous donner la préférence
de cet envoi, Lauteur des lettres pense que notre parriotisme la mérite,
Il est bien bon; mais nous lui représenterons que sa prévention l'a
trompé, à moins qu'il ne nous permette de supprimer et même de faire
quelques changemens dans l'écrit qu'il a bien voulu nous adresser
35. GA, 11juillet 1783, supplément d'Amsterdam, le 10 juillet.
36. CA, 29 juillet 1783, n° 60,p. 258,
57. CA, 13 mai 1783, d'Amsterdam 1 mai, n° 38, p. 152
52 ANNE-MARIE MERCIER-FAIVRE
Ainsi, le texte du journal n'est pas seulement un réceptacle de nouvelles
non triées et juxtaposées mais un lieu de rencontre de différentes
opinions, un support qui appelle des réactions et le rédacteur apparaît
comme le maître ultime de l'imprimé, acceptant ce qu'on lui envoie ou
le censurant, à l'image du pouvoir royal dans la Gazette de France, roi en
son pays de papier.
Hiérarchisation, remplissage des blancs, démentis et justifications,
inscription du texte de journal dans un réseau plus vaste, toutes ces fonctions
sont remplies par de courts fragments: une phrase, un mot, un
paragraphe. On n'a pas évoqué ici le cas de Manzon et Linguet, qui
annoncent un nouveau type de journalisme à travers des prises de parole
plus affirmées et plus longues, car ils sont déjà dans un autre cadre, celui
du discours éditorial affirmé qui prendra place à la Révolution. En reprenant
des propos de Claude Labrosse, on peut résumer la situation du
texte de journal au xVn* siècle en le décrivant comme «un texte sous
tension, ptis entre la dispersion des nouvelles et l'unicité de l'éditorial,
entre les découpages imposés par la brièveté et louverture des panoramas,
entre la course du temps et l'élaboration des analyses # ». Texte
sous tension, mais où une amorce de discours éditorial tente de rassembler
les fragments épars, de les mettre en perspective, sans pour autant
renier une neutralité salutaire. Pour conclure, on laissera à nouveau la
parole à Claude Labrosse qui annonce ainsi la future presse d'opinion,à
travers la figure du « journaliste spectateur»?
Les gazettes semblent presque toujours muettes bien qu'elles proposent
dans le patcbwork et l'apparente neutralité de leurs textes une figure non
indifférente au monde. [] Les gazettes cherchent à inscrire en elles ce
lieu de parole propre qu'on nommera plus tard «éditorial ». Cest doù
parleront ces figures plus politiques et idéologiques, ces fictions journalistiques
d'un nouveau genre, comme La Sentinelle du peuple (Volney) ou
Le Patriote français (Brissot). [... les gazettes] laissent parfois percer le
propos dun Cdiceur caustigue avant de styliser plus tard, pour l'opinion,
le portrait de l'écrivain engagé
35Claude Labrosse et Pierre Rétat, « Le texte de la Gazette », op. cit., p. 144.
Claude Labrosse, «Journaux et fictions au xvus siècle: introduction», in Malcolm Cook
et Anníe Jourdan, op, cit., p. 9-15, p. 14,
MERCIER-FAIVRE
réceptacle de nouvelles
différentes
apparaît
envoie ou
France, roi en
justifications,
ces fonctions
un mot, un
Linguet, qui
de parole
cadre, celui
En reprenant
situation du
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l'éditorial,
des panoramas,
# ». Texte
de rassembler
pour autant
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d'opinion,à
qu'elles proposent
figure non
en elles ce
. Cest doù
fictions journalistiques
Volney) ou
parfois percer le
pour l'opinion,
Malcolm Cook
L'écriture du fait divers
Jean Sgard
Le même mot désigne en français le récie d'un événement réel et le
récit d'un événement fictif: la «nouvelle». Cest justice, dira-t-on:
aucun signe linguistique ne permettant de distinguer le vrai du faux, peu
de chose sépare la nouvelle vraie de la fausse nouvelle, et la nouvelle véridique,
qu'elle soit rapportée oralement ou par écrit, obéit, tout comme
la nouvelle fictive, aux règles de la simple vraisemblance: il faut d'abord
faire vrai». Cette évidence première en appelle une seconde: tout informateur
est d'abord un narrateur, et tout récit d'information relève des
techniques narratives. Le journaliste, plus qu'un autre, est un narrateur;
sadressant à un vaste public par un récit écrit, invoquant un rétérent
absent, sans le secours du son ou de l'image, il recourt spontanément aux
techniques narratives du récit littéraire, La poétique du journal est née
de la poétique du récit; elle est sa complice, elle peut à tout moment lui
emprunter, comme elle peut lui rendre son bien: il n'est pas rare de voir
le romancier emprunter à la presse ses thèmes et motifs, aussi bien que
sa façon irrésistible d'entraîner la crédibilité. Et cela bien plus encore
quand il s'agit de faits divers.
Le fait divers existe depuis toujours sous la forme de «nouvelle
extraordinaire», mais le terme apparaît au début du XIX° Siecle pour
désigner un objet de presse ou de littérature: le «tait divers » est par
nature médiatisé. Il se cherche longtemps sous différentes rubriques
instables de la presse classique; «Occasionnel», «Extraordinaire », «Evénement
», «Variété», «Bienfaisance», «Anecdotes», «Tribunal »,
aFaits Paris », etc., avant d'apparaître, nous dit Gilles Feyel, comme
rubrique épisodique du Constitutionnel, au quatrième trimestre de
54 JEAN SGARD
18331. Après une période de flottement, il simpose comme titre de
rubrique. Le contenu de cette rubrique montre quil s'agit essentiellement
de crimes et de délits, de suicides, daccidents et de sinistres,
autrement dit de faits de police ou de tribunal, lieux où se collecte l'information.
Et pourtant, dès qu'il s'agit de définir le fait divers comme
forme, les difficultés surgissent: entre la forme brève du message informatif
et la orme élaborée du conte, de la narration dramatique ou du
feuilleton à épisodes, que de différences, qui ne sont pas simplement formelles.
Le fait divers idéal se limicerait à quelques lignes, à un simple
titre, alors que le fait divers sensationnel, inépuisable, peut devenir
affaire» et donner lieu à des livres. Déja à la fin du dix-huitième siècle,
les théoriciens s'interrogeaient sur la forme idéale de la nouvelle littéraire:
quelques pages, ou un volume, Le fait divers, de par son extrême
variété, reste indéfinissable. Annick Dubied et Mare Lits, dans une érude
consacrée au fait divers à la télévision belge, ont tenté de classer toutes
les propriétés qui le caractérisent selon la critique actuelle: le fait divers
est extraordinaire et surprenant, il réactualise de grands thèmes universels,
il se suffit à lui-même, il touche au quotidien et au privé, il traite
de l'ambivalence humaine, selon une causalité troublée ou une coincidence;
d'un point de vue formel, il est un récit et n'existe que par la mise
en récit, il met en scène des personnages stéréoty pés, il respecte une charpente
chronologique, il dénormalise la banalité, il use de moments
descriptifs et de dialogues, il pratique une énonciation neutre et une
pensée naturelle, sans compétence particulière, il cherche à susciter
une réponse émotionnelle; enfin, il veut donner à réfléchir, même si
linformation paraît insignifiante, et il veut rassurer; il désigne les dysfonctionnements
d'une société tout en favorisant l'adhésion du groupe
social, Les auteurs reconnaissent d'emblée le caractère problématique du
genre, et le fait que toute production de faits divers s'accompagne de
1. Gilles Fecyel, «Prémices et épanouissement de la rubrique de faits divers (1631-1848) n
dans Les Cabiers du journalisme n° 14, été 2005, important numéro spécial consacre au ran
divers; voir en particulier I'histoire de la rubrique du fait divers, p. 24 et suiv.
2. Cest cette réduction qui intéresse Roland Barthes dans «Structure du fait divers », Essais
critiques, Editions du Seuil, 1964; on doit toutefois considérer que la « titraille » des articles
n'est pas euvre du rédacteur, et gu'elle renvoie à des catégories banales.
d3é. cArnién,i kib Didu.b, ipe.d 1 e4t 3M-1a4rc4 L, its, « Fait divers: quand la télévision belge s'empare d un gentc
JEAN SGARD
titre de
essentiellement
sinistres,
collecte l'information.
comme
message informatif
dramatique ou du
simplement formelles.
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huitième siècle,
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fait divers
thèmes universels,
privé, il traite
une coincidence;
par la mise
une charpente
moments
neutre et une
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même si
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du groupe
problématique du
s'accompagne de
1631-1848) n
consacre au ran
divers », Essais
des articles
d un gentc
55
L'ECRITURE DU FAIT DIVERS
redéfnitions et de «contre-pieds»; la nature du fait divers veut aussi
qu'il reste constamment paradoxal, Sans m'éloigner des constantes de
cette définition large, je m'attacherai plus précisément ici aux caractéristiques
formelles du fait divers pris dans sa totalité, du récit minimal de
quelques lignes à l'affaire, développée sur plusieurs numéros. C'est précisément
dans cette étendue maximale du spectre qu'on peut discerner le
passage du simple énoncé informatif à la mise en euvre littéraire, autrement
dit la naissance d'une poétique.
LA FORME DE LA NOUVELLE
La forme littéraire de la nouvelle est première: elle apparaît avec la
littérature, sans doute même avec la littérature orale; quand le Dicionnaire
de l'Académie de 1762 veut définir la nouvelle, il se réfère à la nouvelle
orale, mais aussi à une tradition littéraire
Le premier avis qu'on reçoit d'une chose arrivée récemment. ..]
On appelle aussi Nouvelles certains contes d'aventures extraordinaires,
certaines petites histoires faites et inventées pour l'amusement du lecteur,
Les nouvelles de Boccace. Les nouvelles de la reine Marguerite. Les
nouvelles de Cervantès. Les nouvelles de Scarron.
Alorigine de la nouvelle écrite, il y a donc le conte; les novelle italiennes,
longtemps imitées par les nouvellistes français, garderont la présence du
conteur dans un récit encadré; cest lui qui cautionne I'histoire, comme
aujourd'hui un présentateur de télévision. Avec les Novelas ejemplares de
Cervantès, la nouvelle s'est émancipée de la situation narrative du conte
pour devenir récit indépendant, s'imposant par la seule force de l'évocation
et par un réalisme affirmé. Dès lors, la définition de la nouvelle
préfigure en quelque sorte celle du fait divers: «histoires véritables de
guelques accidents particuliers des hommes », telles sont désormais les
nouvelles françaises selon Charles Sorel (Bibliothèque frangaise, 1665).
Jean-Pierre Camus avait eu l'ambition, dès 1628, de réduire le récit de la
nouvelle à ce noyau central, I'« accident particulier » :
o0oCe sont ici à comparaison de nas autres relations, des abrégés d'histoire,
et comme des squelettes, où ne restent que les os de l'Evénement..
56 JEAN SGARD
On verra que le laconisme de Camus a peu à voir avec le nôtre. Il s'ins.
pire toutefois de la presse de colporage, de ces acanards » et
«OCcasionnels » qui ont tenu lieu, pendant tout le seizième siècle de
presse à sensation, brefs récits effectivement squelertiques et qui ont
représenté à cette époque ce que sont pour nous les faits divers. A propos
d'une nouvelle des Spectacles d'borreur (1630) particulièrement atroce,
Pierre de l'Estoile évoquait non sans mépris des histoires colportées, dont
l'une parlait de deux enfants « brûlés par la mère dans un four sans y
penser ». Cest bien le thème de la nouvelle de Camus
En un village de l'Alsace dont je ne sais pas le nom, un paysan ayant
envie de vendre un veau en détail le fit égorger en sa maison; il avait
deux petitS garçons de l'âge de huit ou neuf ans gui virent cela avec
attention et avec plaisir',..
Lenchaînement est implacable: les parents partis, les deux garçons, en
chantant «Nous égorgerons le veau>, égorgent leur petit frère dans le berceau;
terrifieés par leur action, ils vont ensuite se cacher dans le fourneau du
poele, que justement leur mère allume en rentrant. Moralité: la nature
humaine est perverse jusque dans les enfants, et le diable est partout.
Une ébauche de complicité s'est done nouée très tôt entre les nouvel
listes et les romanciers; elle se développe tout au long de l'époque
classique. Cette collaboration differe toutefois selon les types de journaux:
les gazettes, qui délivrent des nouvelles factuelles dans de petites
feuilles de 4 pages, n'accordent au fait divers qu'une place congrue
quelques lignes, mêlées en fin de numéro aux nouvelles de Paris et parfois
de Londres, sans rubrique spécialisée. Les journaux littéraires
accordent plus de place aux récits, aux «aventures», aux lettres contant
une anecdote; ce sera pendant un siècle la spécialité du MerEuYe, mais
aussi des journaux de Marivaux ou de Prévost. Les journaux en forme de
aspectateurs», imités d'Addison et de Marivaux, instaurent une
réflexion sur le quotidien, mais le discours I'emporte ici sur l'événement
seul Prévost, à cette époque, parvient à explorer toutes les possibilités du
fait dívers, souvent anglais, dans sa revue, Le Pour et Contre (1733-1740).
Un véritable intérêr se fait jour, à travers la presse des années 30, pour les
144. 0V-1o4ir1 le. s Trente nouvelles de J.-P, Camus éditées par René Favret, Vrin, 1977, p. 50, 27
JEAN SGARD
nôtre. Il s'ins.
acanards » et
siècle de
et qui ont
A propos
particulièrement atroce,
colportées, dont
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paysan ayant
maison; il avait
cela avec
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dans le berceau;
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les nouvel
l'époque
de journaux:
de petites
congrue
Paris et parfois
littéraires
lettres contant
MerEuYe, mais
forme de
instaurent une
l'événement
possibilités du
1733-1740).
pour les
p. 50, 27
L'ECRITURE DU FAIT DIVERS 57
«singularités », les wanecdotes anglaises », les «Causes célèbres'». A partir
de 1760, on voit se répandre dans les revues littéraires et dans le Mercure en
particulier, le conte moral dans le style de Marmontel. Or c'est ce style
moralisant et sentimental qui contribuera à répandre, à la fin du siècle dans
la presse généraliste, le fait divers; dans les grands journaux gérés par
Panckoucke dans les années 1770-1789, on voit apparaître des rubriques
entières consacrées au fait divers, intitulées « Varieté » ou « Bienfaisance»,
justifiées en quelque sorte par le « patriotisme», la philanthropie, un sens
social renouvelé par l'aeuvre de Jean-Jacques Rousseau. Peu à peu se sera
dégagée une poétique du récit de fait divers, dont on peut analyser les principales
composantes. J'en distinguerai quatre.
LE LACONISME
Comment faire vrai? Comment obtenir que les faits parlent d'euxmêmes?
La première règle sera la brièveté, la réduction du récit à
l'information factuelle: date, lieu, identité des personnages principaux
s'ils sont connus, narration des faits, absence de commentaire et de prise
de parti, Ce principe d'économie dans la narration, la Gazette l'a connu
très tôt en ce qui concerne les bulletins d'information, mais elle a longtemps
hésité à publier des faits divers: la censure se méfiait de ces
nouvelles inclassables, de ces rumeurs, de ces informations hors norme.
La Gazette est moins circonspecte s'il sagit de l'étranger:
lya eu un grand désordre à Dublin, à l'occasion de l'exécution d'un particulier
condamné à mort, pour avoir violé une Quakeresse ou
Trembleuse. Le peuple s'est ému contre les Trembleurs, les insultant de
telle manière qu'ils n'osaient sortir de leurs maisons, et les Justiciers ont
fait publier une Ordonnance, pour faire punir sévèrement ceux qui insulteront
ceux de cette secte. (Gazette, 27 juillet 1720)
La Gazette d'Amsterdam recourt plus volontiers aux faits divers, mais sansS
les mettre en relief: le plus souvent, le fait divers privé, commun, ano-
, Voir «Le fait divers», par R. Favre, J. Sgard ct E. Weil, dans Presse et bistoire au
XVIur sièele. L'année 1734, Éditions du C.N.R.S., 1978, p. 199-225. Sur les a Canards », voir
Jean-Pierre Seguin, Llnformation en France avant le périodique: 517 canards imprimés entre 1529
et 1031, Maisonneuve et Larose, 1964, et Maurice Lever, Canards sanglants. Naissance du fait
divers, Fayard, 1996.
58 JEAN SGARD
nyme, intervient en fin d'énumération, au plus bas de la hiérarchie
sociale ou informative. Ainsi cette brève intormation après un long alinéa
de nouvelles religieuses, sans retour à la ligne, et juste avant le cours de
la Bourse
Le curé de Montreuil, proche de Vincennes, et sa servante furent assassinés
la nuit du 11 au 12 par des voleurs, qui emportèrent plus de 1000
écus. (Gazette d'Amsterdan, 27 avril 1734)
Que le laconisme soit reconnu comme une règle du récit journalistique,
Prévost en a apporté la preuve dans Le Pour et Contre, lui qui n'a jamais
fait de la brièveté, dans ses romans, un caractère esthétique. Il lui artive,
de rapporter des faits divers et parfois de courtes relations tragiques,
réduites aux faits:
Cest chez son voisin que la rage le conduit. Il demande cranguillement
à le voir, et sans s'expliquer plus qu'il ne fallait pour lui faire connaître
qu'il était au moment de la vengeance, il lui lâche un coup qui le tue, et
se casse la tête de l'autre.
Jai rendu ce récit fort laconique, pour n'être pas soupçonné dajouter
quelque chose aux circonstances. (Le Pour et Contre, t. XX, 1740, p. 137)
Cest le style de I'histoire dramatique; quand il s'agit d'événements
naturels, de catastrophes ou d'anomalies diverses, ce sera le style du
constat objectif. Dans toute la presse parisienne ou provinciale de la fin
du siecle, on verra se multiplier les observations apparemment neutres,
Sur des faits extraordinaires. La presse accorde de l'importance à ces évé
nements, qui font série, et accueille tous les témoignages; le Journal
politique nous donne désormais à la file, sous les nouvelles de Paris, les
procès, les anecdotes sur la famille royale, les fêtes en l'honneur du Roi,
puis les récits de calamités naturelles:
Le 15 de juillet, au village de Bièves, près de Versailles, à une heure et
demie après midi, un seul nuage étendu couvrait l'atmosphère; tout à
COup, la tour du châreau fut frappée de la foudre... [suit une longue des
Cription du cracé de la foudre.]
On écrit de Confoulens, petite ville du Poitou sur la Vienne, que pres la
fin du m0is de juin, on éprouva dans ce pays deux ouragans...Isuit u
long récit.]
d6e.J o1u7r6n4a l àp o1l7it9iq3u.e ou gazette des gazettes, plus connu sous le nom de Jorurnal de Bouillon, puDi
JEAN SGARD
hiérarchie
long alinéa
cours de
furent assassinés
plus de 1000
journalistique,
n'a jamais
lui artive,
tragiques,
cranguillement
connaître
qui le tue, et
soupçonné dajouter
1740, p. 137)
d'événements
le style du
provinciale de la fin
apparemment neutres,
à ces évé
le Journal
Paris, les
l'honneur du Roi,
une heure et
l'atmosphère; tout à
longue des
que pres la
ouragans...Isuit u
Bouillon, puDi
L'ECRITURE DU PAIT DIVERS 59
On écrit d'Amiens que le 28 du mois dernier, vers les 3 heures de l'après
midi, on aperçut de Fliecourt et des environs, des nuages fort épais: les
coups de tonnerre étaient faibles, mais fréquents., La foudre tomba sur un
jeune homme de ce village, qui fut renversé. Journal de politique, ou
Gazete des gazettes, aoûr 1775, p. 48-49, septembre 1775, p. 58-59)
Le fait divers nous donne le plus souvent des nouvelles extraordinaires
(ouragans, émeutes, crimes, etc.); mais ce sont les faits qui en eux-mêmes
sont excessifs; le langage, lui, doit limiterà l'extrême ses effets, surtout
dans des nouvelles brèves qui n'ont droit quà quelques lignes.
DRAMATISATION
Les faits peuvent donc avoir leur éloquence; encore faut-il la mettre
en valeur par l'organisation du récit, Il existe, tout «faitdiversier » en
est convaincu, une logique des faits, qui se manifeste par la répétition
(la loi des séries), la coïncidence, le rebond de la catastrophe, l'ironie
du sort. Et cest cette logique, ce tragique brut mais objectivement
organisé, que le narrateur s'efforce d'isoler; et s'il est écrivain, il le soulignera
par une émotion contenue, susceptible de créer la réponse
émotive de son lecteur. C'est à propos des réactions de la presse au
désastre de Lisbonne en 1755, qu'on peut le mieux observer les modalités
du récit dramatique". Le tremblement de terre se produit le jour de
la Toussaint, à l'heure de la grand-messe et tue d'abord deux enfants: il
y alà une terrible ironie du sort que personne, pourtant, ne relèvera, ce
Serait sacrilège, mais le simple ordre des faits le dit. Le premier récit est
celui de la Gazette de France:
On essuya ici, le 1 de ce mois, un des plus violents tremblements de
terre qu'on y eût éprouvés depuis longtemps. Il commença à dix heures
vingt minutes du matin et il dura huit minutes. Cet événement répandit
partout une telle épouvante que la plupart des habitants prirent la fuite,
et que les prêtres même, qui étaient à l'autel, le quittèrent. Cependant,
il n'est arrivé dautre malheur que la perte de deux entants, tués par une
TJe renvoie à l'étude « Tremblements dans la presse», que nous avons donnée, Anne Saada
et moi, dans The Lisbon earthqnake of 1755, Representations and reartions, ed. by T1, E.D. Braun
et J. B, Radner, SVEC 2005:02, Oxford, 2002, p. 208-224.
60 JEAN SGARD
croix de pierre qui est tombée du portail de léglise de Bon Succès. (Gazete
de Prance, 22 novembre 1755)
Ce bulletin, sans doute rédigé à l'ambassade de France Madrid, peutêtre
retouché à Paris, exprime surtout la précision, la prudence, le besoin
de rassurer. La plus grande partie du récit est en fait consacrée à la famille
royale de Portugal, heureusement saine et sauve. Une dépêche en prove
nance de Paris, mais publiée dans la Gazette de Stockholm le 12 décembre,
parle un langage un peu différent:
Il arriva avant-hier un courrier à Versailles, avec la triste nouvelle d'un
affreux tremblement de terre arrivé à Lisbonne le 1 de ce mois sur les 9
heures du matin. Comme, lors du départ du courrier, tout y était encore
dans la dernière confusion, on n'en a reçu qu'un détail imparfait. On dit
qu'il a péri près de 40 mille âmes dans cet affreux désastre.
Le style d'un récit de fait divers sera évidemment dépendant de sa source;
version officielle, dépêche concise et rapide transmise par les consuls,
lettres de témoins bouleversés, puis récits recomposés à partir de tous ces
€léments. Un négociant rescapé parle dans la Gazette d'Utrcht
du 2 décembre: «Je suis échappé seul de ma maison, et avec l'unique habit
que j'ai sur le corps, à l'horrible désastre qui vient d'abîmer Lisbonne... .
Un autre, dans le Caurier d'Avigron du 5 décembre, décrit « des cadavres
mutilés, dont la terre avait vomi les membres, des monceaux de corps
humains et des animaux entassés sous les ruines, des petits enfants écrasés
dans le sein de leur mère. ». Lémotion paraissait à peine dans la Gazette
de Erane, elle est au premier plan des témoignages utilisés par la presse
extérieure (Gazette de Cologne, Gazette dUtrecht, Gazette de Stocklholm, Cor
rier d'Avignon, etc.) De tous ces récits partiels, disjoints, fragmentaires, se
Constitue peu à peu un grand récit, l'histoire d'un immense désastre dont
on suivra le détail dans les grandes revues de 1756. Le tremblement de
terre de 1755, à vrai dire, est sorti du fait divers pour atteindre à la trage
die, à la catastrophe. Lorganisation de l'événement peut, à la limite, se
Composer comme un drame: signes précurseurs, coup de tonnerre 1n1ta
du séisme, retour des fugitifs et raz-de-marée fatal, dispersion et décompP
te des morts, l peut aussi se composer selon d'autres règles qui seron,
selon le cas, celles d'une comédie par répétition, ou par progression cond
nue: les Comédiens français jouent à Londres en 1738, ils sont interrom
pus par des sifflets et des petítes clochettes, le juge de paix échoue à les
JEAN SGARD
Succès. (Gazete
Madrid, peutêtre
le besoin
la famille
en prove
décembre,
nouvelle d'un
mois sur les 9
était encore
imparfait. On dit
sa source;
consuls,
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d'Utrcht
l'unique habit
Lisbonne... .
cadavres
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enfants écrasés
la Gazette
la presse
Stocklholm, Cor
fragmentaires, se
désastre dont
tremblement de
la trage
limite, se
tonnerre 1n1ta
décompP
qui seron,
progression cond
interrom
échoue à les
61
L'tGRITURE DU FAIT DIVERS
faire taire, les Comédiens
sont poursui1-
vis sur la scène, les
assistants s'enfuient,
l'ambassadeur est
insulté, les «frondeurs
» parcourent
Londres pour cla
mer leur victoire, la
populace se joint à
eux: cest à la nation
française tout entiere
que Ion en veut.
Le récit est d'autant
plus enjoué
que les comptes
rendus viennent
d'Angleterre (Mer-
Cure bistorique et
politique, novembre
1738, p. 574-578).
Ilest évident que
pour faire un beau ale de lOpont
récit, il faut savoir
composer, et que
les règles de l'orga- « La salle de l'Opéra»
nisation dramatique gravure de Lebas sur le tremblement de terre
de Lisbonne, 1757. et de la bonne
rhétorique ne sont
jamais loin.
MORALISME
Malgré le laconisme et l'effacement de l'énonciation, malgré le parti
pEis d'objectivité et le recours à la seule logique de lévénement, le fait
divers porte sens, il réfère implicitement à une norme, serait-ce celle de
62 JEAN SGARD
la physique planétaire ou celle des échanges culturels en Europe. II plaide
constamment pour l'ordre, la sécurité et la morale. La beauté nue du fait
divers serait de ne pas énoncer cette morale: les faits prouvent en euxmmes.
Dans une société foncièrement catholique, il arrivera plus
souvent qu'on devine partout le doigt de la Providence; même si les
Nouvelles eczlésiastiqnes, revue janséniste de vaste audience, sont, tout au
long du xVIn° siècle, la plus belle agence de production de faits divers
populaires, elles voient dans le fait divers une parabole, une figure de la
vérité, et non une anecdote, Cela commence comme un fait divers:
Le Sr. Maupoint, garçon de 25 à 30 ans, rue de la Cerisaie, paroisse de
Saint-Paul, en qui lon a toujours remargué beaucoup de religion,
d'amour de la vérité et de sensibilité pour les maux de l'Église, fit
d'abord une neuvaine au tombeau de M, Pâris.. (11 février 1732)
Et cela finit en miracle. Même si nous lisons comme faits divers toutes
les anecdotes qui peignent le petit monde de la rue Mouffetard en
1732 dans les Nouvelles ecclésiastiques, elles ne le sont pas pour leurs
auteurs. Le propre du fait divers, dans les années 1770-1790, est plus
encore d'afficher ostensiblement la moralité, d'en faire une découverte
perpétuelle et de s'en délecter; mais les moralistes des années 1770,
qui sont souvent des écrivains imprégnés de la prose de Prévost, de
Marmontel, de Rousseau, caleulent désormais leurs effets. Dans les
journaux de Panckoucke, la vertu bourgeoise est de mise et se porte en
écharpe. A partir de 1775, on aura souvent l'impression qu'elle est
associée à la propagande royale, pour concourir au rétablissement de
l'ordre :
Un curé également religieux et éclairé, instruisant et édifiant ses ouailles
par ses leçons et par ses exemples, a donné le trait de bienfaisance que
nous allons rapporter. Pénétré du précepte d'aimer le prochain comme
sOl-même, il le pratique dans toute son étendue.. (Gazette des gazetras,
supplément de juillet-aott 1775, p. 54)
l le pratique même à l'égard d'une petite communauté juive qu
comble de ses bienfaits; il accueille la famille, aide la femme qui va
accoucher, baptise l'enfant un peu plus tard, cela va de soi. Il n est pas
le seul bienfaiteur de l'humanité; cest tout une série de traits de bien
faisance gui ferme le volume ; «Nous recueillons avec soin, et nous
citons toujours avec un nouveau plaisir, les traits qui peuvent honorC
JEAN SGARD
Europe. II plaide
nue du fait
prouvent en euxmmes.
arrivera plus
même si les
sont, tout au
faits divers
figure de la
divers:
paroisse de
de religion,
l'Église, fit
1732)
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années 1770,
Prévost, de
Dans les
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rétablissement de
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juive qu
femme qui va
est pas
de bien
et nous
honorC
LECRITURE DU FAIT DIVERS 63
1'humanité». Le premier «porte l'empreinte d'un zèle généreux et
patriotique» ; il s'agit d'un prêtre de Bar-le-Duc qui en 1771 a vendu à
bas prix du blé pour épargner la famine aux Parisiens: si tous les riches
étaient aussi généreux, il faudrait « bannir de nos dictionnaires » le mot
amisère », et le réserver aux paresseux. Cette belle admonestation prend
évidemment tout son sens durant l'été qui suit la Guerre des Farines. Le
second trait d'humanité illustre la solidarité militaire, le troisième un
acte de générosité et de reconnaissance envers un collecteur d'impôts, ce
qui est plus rare; le quatrième est un vrai conte: un riche prétendant
s'incline devant son rival, moins riche mais mieux aimé, marie les jeunes
amoureux et dote la fiancée, Comme dans les contes moraux de
Marmontel, le problème social n'est exposé que pour être aussitot
résolu. Le pouvoir, sous l'ancien régime, a souvent filtré et récrit les faits
divers. A la fin du xVIr siècle, c'est cependant la société entière qui est
gagnée par cet esprit de philanthropie, et les faits divers se multiplient
dans tous les journaux, parisiens ou provinciaux. Voici un cas de noyade
qui aurait dû figurer dans la catégorie des accidents tragiques:
Le 18 du mois dernier, vers les 2 heures un huitième de l'après-midi, un
particulier, nommé Pierre Linguet, dit Letang, maçon, tomba du parapet
du Petit-Pont dans la rivière; deux pêcheurs le retirèrent une demi-heure
après..(Gazette des gazettes, juin 1776, 2° quinzaine, p.54).
On le croit mort, on le porte au poste du Petit Châtelet; heureusement,
un service de garde établi « pour les morts apparentes et subites » le traite
par la boîte fumigatoire du docteur Gardanne, et il ressuscite. Sil y a
miracle, cette fois, il est dû à la médecine.
SURPRISE
Devant cette avalanche de commentaires moraux ou scientifiques, le
fait divers devrait perdre tout son mystère et tourner à l'exemple moral,
à l'illustration trop belle. Or il reste fait divers et trouve même, dans ce
nouveau regard social, une sorte de légitimité. On découvre en eftet que
la société est en elle-même mystérieuse, qu'elle comporte ses terres
Inconnues, qu'elle peut sans fin surprendre le témoin attentif. Camus,
Segrais, Sorel, Donneau de Visé avaient découvert, en plein XvIr siècle,
une humanité pauvre et violente, animée de passions fortes, et c'est ce qui
64 JEAN SGARD
faisait la nouveauté de leurs « nouvelles françaises ». Robert Challe, dans
les 1llustres Françaises (1713), donnait à voir l'héroisme de simples
bourgeois. Cet élément de surprise, de paradoxe, de « dénormalisa
tion » qui caractérise le fait divers, on peut penser qu'il est né d'un
regard aigu sur la réalité la plus proche, la plus plate. lci encore, le
journaliste et le romancier sont complices. Prévost en est l'exemple le
plus frappant, lui qui est à la fois journaliste et romancier. II annon
çait, dans le premier numéro du Pour et Contre, plusieurs rubriques qui
paraissaient tenir de la catégorie du fait diversS, notamment un
aArticle des événements extraordinaires» et un «Article des caractères
extraordinaires », le mot «article » désignant une rubrique. Il
enchaîne aussitôr deux exemples illustrant l'un et l'autre : un volcan
d'Irlande sans origine connue, qui déverse feu et fumée sur tout le
pays, et un portrait de criminelle: b nu
Si ces sortes d'accidents sont des monstres dans la Nature, en voici un
dans la Morale. Une fille irlandaise de vingt-quatre ans, nommée Sata
Malcomb, fut condamnée à mort, et exécutée il y a quelques jours, pour
avoir volé et assassiné dans une même nuit crois personnes.. (Le Pour e
Contre, t. I, p. 19)
Ce qui relie les deux faits, comme on le voit, c'est la « monstruosité »,
autrement dit l'anomalie dans chaque catégorie : un volcan dans une
verte prairie, une criminelle endurcie dans une jeune fille «belle et
bien faite », De cette discordance doit naître la surprise. Ce sera le
plus souvent le cas dans ces faits divers tirés des journaux anglais et
transformés par Prévost en objets littéraires. En voici un exemple
entre cent:
Je finis cette feuille par une mort assez extraordinaire. Une jeune fille de
Londres, gui après avoir mis le feu à une chambre où son amant état au
lit avec sa rivale, qu'il avait épousée le jour même, et s'être bien assurée
guis ne pouvaient échapper aux flammes, s'est jetée dans la Tamise. Son
dessein n'a été funeste qu'à elle-même, car les deux nouveaux époux ons
Cté sauvés du feu. Quelle résolutrion dans une alle de dix-huie ans
Médée n'en voulait du moins qu'à sa rivale. (ibid., t. I, p. 288)
On trouverait dans les gazettes des nouvelles extraordinaires de ce genre,
et des énoncés étranges dans leur simplicité, mais leur étrangeté vient ie
plus souvent de notre regard de lecteur sur une relation ancienne, etran
gère à notre monde. Prévost, lui, souligne l'étrangeté de la nouvelle, eu
JEAN SGARD
Challe, dans
de simples
dénormalisa
est né d'un
encore, le
l'exemple le
II annon
rubriques qui
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des caractères
rubrique. Il
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nommée Sata
quelques jours, pour
(Le Pour e
monstruosité »,
dans une
«belle et
Ce sera le
anglais et
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bien assurée
Tamise. Son
nouveaux époux ons
dix-huie ans
288)
de ce genre,
étrangeté vient ie
ancienne, etran
nouvelle, eu
L'ÉCRITURE DU FAIT DIVERS 65
en gardant la simplicité originelles, Cest ce que nous trouverons dans
quelques-uns de ses successeurs, qui ont su jeter sur le quotidien un
regard neuf, caractériser en quelques mots cette nouveauté et en faire ressortir
I'étrangeré. Cest le cas en particulier de Rétif et de Mercier qui ont
éré, comme Prévost, journalistes et romanciers, et qui se sont essayés à
composer des sortes de gazettes imaginaires
Je fis une excursion dans le faubourg Saint-Germain, cn m'en retournant,
Au coin des rues de Tournon et des Quatre-Vents, japerçus quelque
chose qu grouillait, sous l'auvent d'une boutique. (185° nuit)
Il n'y avait qu'un seul flambeau. Je vis comme une femme vêtue de
blanc... (158° nuit)
Dans cette rue très infecte, sont deux portes cochères, en demi-lune, afin
que les voitures puissent en sortir.. (153° nuit),
C'est Rétif, inventant sur le modèle du Journal de Paris des faits divers
plus vrais que nature et créant à chaque « nuit» la surprise, car il
montre dabord et explique ensuite; Mercier, qui toujours explique et
compose, néglige souvent la chose vue. Lun et l'autre ont en commun
de créer un journalisme nouveau, fondé sur l'enquête, la surprise,
l'instantané. lls ont aussi en commun de dépasser lanecdote morale
par un regard social sur la ville. La presse classique n'était pas prête
encore à donner, sous la forme de faits divers, des micro-récits sans
narrateur, sans commentaires, réduits à l'éloquence des faits. Des
romanciers lui ont fourni tourà tour des modèles: le récit s'enrichit
de mise en scène de l'horreur J.-P. Camus), de commentaires psycho
logiques (Marivaux), de structures tragiques (Prévost), de réftlexions
Sur la morale sociale (Marmontel) et le fait divers y trouve une sorte
de légitimité, mais il risque aussi d'y perdre son mystère, Cet équilibre
qui résiderait dans l'économie du récit, dans la logique des
evénements, dans l'implicite du sens, dans l'effet de surprise et de
paradoxe, cet équilibre restera toujours difficile à trouver: le fait
divers est sans doute, par nature, une rubrique instable, Peut-être est-
8.On se souvient que l'Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut commence par un
Tait divers minime: le passage d'un convoi de prostituées à Pacy-sur-Eure et un début de
atumulte»
9 Rétif de la Bretonne, Les Nuis de Paris, éd, de Jean Varloot et Michel Delon, Folio, 1986,
P: 189, 215, 199.
JEAN SGARD
66
il, par là même, une école, un laboratOire d'écriture journalistique et
romanesque. L'un et l'autre: Iapprenti journaliste apprend à y maf.
triser l'économie du récit; le romancierqu'il se nomme Prévost, ou
Balzac, ou Stendhal, ou Gide ou Albert Camus, y a souvent découvert
sa vocation.
ddaupe
empressement tems,français 1754 plus récits, est Comptes récits Z. a 000, LeS Presse P
JEAN SGARD
journalistique et
y maf.
Prévost, ou
découvert
Voyages et récits de voyage
dans les périodiques des années 1780
Yasmine Marcil
«Le Public a toujours aimé & recherché la lecture des voyages, Son
empressement à cet égard semble setre augmenté depuis quelque
tems,»Comme le note, en 1784, l'un des grands périodiques litréraires
français de la seconde moitié du xvim° siècle, l'Anmée littéraire, fondée en
1754 par Elie Fréron, l'intérêt pour les relations de voyage est de plus en
plus vif pendant la décennie 1780. L'accroissement de la publication de
récits, dont Daniel Roche a souligné l'importance durant cette période,
est aussi perceptible dans les journaux, qui en donnent de nombreux
Comptes rendus. Encre la décennie 1750 et celle de 1780, le nombre de
récits commentés dans la presse se trouve en effet muliplié par trois.
Devenus dans la seconde moitié du siècle des Lumières les imptimés les
plus diffusés en Europe', les périodiques portant de l'intérêt à la produc-
1. Année littéraire, 1784, tome 7, P: 348.
Z. Lexplosion édítoriale est, selon Daniel Roche, à son maximum dans les décennies,
/80-1800, au terme de quarante années d'accroissement... », (Daniel Roche, «es livres
a voyage alépoque moderne XVI-XVITf siècle», Revue de la Bibllotbèque nationale de Ftance,
000, n 22, p. 5-13). La publication annuelle moyenne de récits atteint 75 titres. Cf.
Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circaulation des hommes et de l'utilit des vOYages, Fayard,
2003, p. 1948.
elon une étude s'appuyant sur le dépouillement d'une vingtaine de périodiques durant
1a decennie 1750 puis durant celle de 1780. Se reporter à norre ouvrage La fureur des voyages,
LeS récits de voyage dans la presse périodique (1780-1789), Champion, 2006.
Hans-Jürgen Lüsebrink, « Horizons médiatiques et ouvertures interculturelles dansla
Presse au dix-huitième siècle», Enlightenment, Revolution and the periodreal press, ed. par
SJurgensen Liüsebrink ct Jeremy D. Popkin, Oxford, The Voltaire foundation, 2004,
P 22-32.
68 YASMINE MARCIL
tion de ce genre se caractérisent par leur diversité. Journaux littéraires
savants ou spécialisés dans un domaine précis se destinant à un public
élargi ou à un lectorat spécialisé, ils ont néanmoins pour point commun
l'annonce et le commentaire des récits nouvellement imprimés. C'est en
effet essentiellement par le biais de comptes rendus de relations de
voyage que les journaux s'intéressent aux voyages, qu'il s'agisse de
grandes expéditions lointaines, de circuits au sein de l'Europe, de dépla
cements à visée minéralogique ou d'excursions en montagne.
Cependant l'attrait pour les voyages a aussi conduit les journaux à proposer
à leurs lecteurs dautres informations à ce sujet. Discours prononcés
à l'Académie royale des sciences, brèves nouvelles à propos du déroulement
d'une expédition, lettres de voyageurs, extraits de récits manuscrits sont
désormais quelquefois insérés dans des périodiques aussi différents que l'officiel
Journal des savants et un périodique d'annonces comme les Affihas de
province qui ne prétendent pas elles-mêmes au rang de journal tant leurs
articles littéraires sont courts. C'est la complexité de ces formes d'écriure
de presse que nous voudrions érudier après avoir analysé la manière dont
les journaux conçoivent globalement le genre du récit de voyage et donc
envisagent leur posture de «critique périodique'p. Ainsi en nous intéressant
aux dispositifs formels de lécriture périodique durant les annees
1780, cest à la fois sur le rôle du journaliste dans la circulation des savoirs
et sur les liens que celui-ci instaure avec son public que nous arrêterons,
PLAISIR, UTILITÉ ET CRÉDIBILITÉ
Sadaptant aux intentions et aux objectifs de leurs auteurs, les récits d
voyage ne torment guère une catégorie homogène d'ouvrages. Nommes
relations» ou simplement «voyages », ces ouvrages sont aussi bien d
relations qui se métamorphosent parfois en mémoires personnels ou
récits d'aventures que des relations d'expédition scientifique dans lesquelles
les commentaires relatifs aux observations et aux résultats obtenus sont prc
pondérants. Se destinant à des lectorats différents, ils peuvent être lus aussi
bren par un public avide de connaissances curieuses et dépaysantes que pa
5.Jean Sgard, «La critique est aisée», Critiquer la critique? Culture et médias, Epo ible
mariage de raison, Ellug, 1994, p. 13-22,
YASMINE MARCIL
Journaux littéraires
à un public
point commun
imprimés. C'est en
relations de
s'agisse de
l'Europe, de dépla
montagne.
journaux à proposer
Discours prononcés
déroulement
manuscrits sont
différents que l'officiel
les Affihas de
journal tant leurs
formes d'écriure
manière dont
voyage et donc
nous intéressant
les annees
des savoirs
arrêterons,
les récits d
d'ouvrages. Nommes
aussi bien d
personnels ou
dans lesquelles
obtenus sont prc
être lus aussi
dépaysantes que pa
médias, Epo ible
voyAGES ET RÉGITS DE VoYAGE DANS LES PÉRIODIQUES DES ANNÉES 1780 69
des géographes, des philosophes ou des savants s'intéressant aux mesures
astronomiques, aux observations minéralogiques ou au mode de vie de
peuples jusque-là inconnus
Si, aux yeux des journalistes, les récits de voyage relèvent de l'agrément
et de l'utile, ils insistent surtout sur le deuxième aspect. Le rôle
des voyageurs dans la connaissance de la Terre est ainsi maintes fois souligné
dans la presse périodique. « Montaigne, Montesquieu, Buffon sont
remplis de la lecture des Voyages ; ils établissent leurs plus grandes idées
sur les faits cités par les Voyageurs, & quand ceux-ci se trompent ou
veulent tromper, les autres sont dans l'erreur & ils y entraînent le monde
entier, qui n'a pas les moyens de résister à leur génie » peut-on lire dans
le Mercure de France à la fin des années 17807. Ce primat accordé à l'utilité
s'inscrit notamment dans les orientations et conseils donnés au futur
voyageur dans les nombreux traités de voyage qui paraissent en Europe
depuis le xVI' siècle". A ce dernier, il est recommandé de rédiger un récit
de son expétience qui puisse être utile à tous. L'utilité, dont Daniel
Roche a montré l'importance et cerné l'évolution du sens, est au caeur
de la conception du récit de voyage au XVII° siècle°. Parmi les relations
les plus propres à satisfaire cette exigence d'utilité, les récits d'expéditions
lointaines entreprises (notamment) avec des motifs scientifiques,
dont l'apport en connaissances nouvelles doit permettre d'améliorer la
Compréhension du monde, ont reçu un large écho dans les journaux.
Bien que relativement peu nombreux, les voyages ayant pour but la
découverte de l'océan Pacifique ont profondément marqué la deuxième
moitié du xVIle siècle. Après l'expédition de Bougainville (1766-1769),
Cet océan et ses îles sont à lordre du jour. Les descriptions de la vie
insouciante et proche de la nature des habitants des 1les du Pacifique
. Marie-Noëlle Bourguet, « Lexplorateur», L'homme des Lumières, sous la direction de
Michel Vovelle, Le Seuil, L'Univers historique, 1996, p. 285-546.
7. Mercure de France, février 1788, p. 59.
8, Les termes de « traités » ou de «méthodes de voyage » renvoient à des textes proposant
aes conseils aux voyageurs avant leur déplacement ainsi que des recommandations pour
ecrire la relation narrant ce parcours. Il s'agit dans la majorité des cas de prétaces précédant
un recit de voyage ou un chapitre d'un ouvrage, Selon Justin Stagl, des centaines de
methodes sont publies en Europe entre 1570 et 1800. Justin Stagl, A bistory of curzosity.
Lbe Theory of Travel 1550-1800, Singapour, Harwood Academic Publishers, 1995, p. 90).
9Daniel Roche, Humeurs vagabomdes. De la circulation des bommes et de lutilité des voyages, Fayard,
005, et plus particulièrement le chapitre 2, «De lutilité des voyages »
70 YASMINE MARCIL
ravissent les journalistes. Lautre pôle dattraction de cet océan réside
dans le mythe du continent austral qui est au caeur dun intense débat.
Le critère de I'utilité d'un récit de voyage est particulièrement mis en
avant dans le Journal des savantso. Le rédacteur et astronome Joseph-
Jérôme Lefrançois de Lalande (1732-1807), qui y publie dix-neuf
comptes rendus de récits de voyage Précise souvent dès les premières
lignes d'un compte rendu que le livre commenté est «intéressant » ou
«utile », en spécifiant parfois dans quel domaine. Il débute ainsi sa recension
du premier volume des Voyages dans les Alpes de Saussure ; «Cest ici
le premier volume dun Ouvrage intéressant sur la physique des montagnes,
fait par un habile Physicien, & qui ne peut manquer d'être utile
à cette sciencel3, A cette affirmation dlutilité du récit sont généralement
joints des propos soulignant la crédibilité du voyageur. Ceux-ci
peuvent prendre dilférentes formes et concerner le voyageur ou la
manière dont il a voyagé. Dans le premier cas, il s'agit avant tout de
mentionner le statut du voyageur (notamment son appartenance à une
Académie) et donc sa reconnaissance par le milieu des savants; dansle
second, il s'agit de préciser la durée du voyage, la maîtrise des langues
autochtones, la nature de sa pratique du terrain. Bien qu'il manifeste de
temps à autre une attention aux faitsS «curieux» rapportés par les voyageurs,
le Journal des savants considère avant tout les récits comme des
Ouvrages de connaissance. De là, un fort attachement à immédiatement
spécifier la crédibilité d'une relation de voyage.
Pour d'autres périodiques, comme le Journal encyclopédigue et le
10, Le Journal des savants se caractérise par une attention plus marquée pour les voyage
menés avec des objectifs scientifiques. Comprenant dans son équipe de rédacteurs, d
savants comme lastronome Lalande, le chimiste Macquer, l'orientaliste de Guignes ou
encore l'avocat Gaillard, le Journal de savants (1665-1792) publie des articles rédigés par a
spécialisres, et vise un public érudit. Trois de ses journalstes se sont plus particuliereme
illustrés dans la «critique périodique» de récits de voyage: Gaillard, de Guignes et Lalande
l1. Astronome, professeur au Collège royal depuis 1760, membre puis direcreur a
T'Académie des sciences en 1782, Lalande contribue au Journal des savants de 17/9a
2, Lalande manifeste beaucoup dintérêt pour les expéditions menées dans IOCein
Pacifique ou les courses en montagne, ainsi que pour le Voyage pittoresque des 1s16 uo
(1782-1787) de Houël auguel il consacre plusieurs articles.
13.Journal des savants, juillet 1780, p. 488.
14. Fondateur du Journal encyclopédique (1756-1794), Pierre Rousseau s'est donné pour pno
ité
une large dithusion des connaissances, Or, les récits de voyage, considérés au xViI SIecic
tout comme des ouvrages instructifs, participent pleinement à cet idéal. Le Journal en
dique est de fait un des périodiques les plus intéressés par ce genre.
YASMINE MARCIL
océan réside
intense débat.
particulièrement mis en
astronome Joseph-
dix-neuf
premières
intéressant » ou
sa recension
; «Cest ici
des montagnes,
d'être utile
généralement
voyageur. Ceux-ci
voyageur ou la
avant tout de
appartenance à une
savants; dansle
des langues
manifeste de
les voyageurs,
comme des
immédiatement
encyclopédigue et le
les voyage
rédacteurs, d
Guignes ou
rédigés par a
particuliereme
et Lalande
direcreur a
17/9a
dans IOCein
1s16 uo
pour pno
ité
SIecic
Journal en
vOYAGES ET RECITS DE VOYAGB DANS LES PERIODIQUES DES ANNÉES 1780
Mercure de France", Cest avant tout le critère de la nouveauté qui est mis
en avant pour souligner I'intérèt díune relation de voyage. Les journalistes
n'ont aucune peine à valoriser le caractère inédit d'une relation
lorsque celle-ci porte sur des zones géographiques inconnues ou sur des
régions peu visitées. Ce sont les connaissances rapportées par le voyageur
qui font l'attrait de son récit. Les journalistes n'ont également aucune
difficulté à justifier l'importance d'une relation portant sur une zone mal
connue à propos de laquelle les savoirs sont jugés trop limités ou
dépassés. Face à une telle valorisation de la nouveauté, l'intérêt de récits
concernant des régions souvent parcourues pourrait sembler inexistant
Or, il n'en est rien car les journalistes sappliquent soit à signaler la
méconnaissance de certains lieux dans ces zones, soit à mettre en valeur
non plus le lieu mais la perception de ce lieu. Le Mercure de France valorise
particulièrement les rétlexions et les sentiments personnels des
voyageurs. Non seulement il accorde de l'importance aux impressions
qu'exprime Savary dans les Lettres sur IEgypte, mais il apprécie cette
orientation du genre du récit de voyage: « Cest sur-tout par ce talent de
sentir & de peindre, que ce Voyage est distingué de tous ceux où on a
déja décrit avec plus ou moins d'exactitude la même contrée. Ces autres
Auteurs peuvent înstruires celui-Ci émeut; il remplit cour--tour
d'admiration & d'indignation 6,». Si les récits sur I'Egypte sont plus
nombreux dans les années 1780, c'est surtout la part des articles sur les
relations sur sur l'Europe qui est en forte hausse. L'explosion du nombre
de récits publiés sur ce continent est un phénomène parallèle à la vogue
que connaissent les voyages en Europe dont le mouvement s'accélère
après le traité de Paris en 176317
Le Mercure de France (1724-1791) appartient depuis 1778 à limprimeur et homme d'afaires
Panckoucke. Le journal a alors subi d'importantes modifications dont l'adjonction
a une section politique et la signature de certains articles. Cette nouvelle formule connat
un tel succès que le Mercure de France devient le journal le plus lu des années pré-révoluonnaires.
Mallet du Pan en est un des rédacteurs importants puisque chargé de la partie
Poitique du péríodique, et journaliste occasionnel dans la section littéraire (Sillustrant
notamment dans le compte rendu de récits de voyage).
L6. Mercure de France, février 1786, p. 12. Claude Savary, Lettres sur lEgypte, on lon offre le
railele des meurs anciennes & modernes de ses babitans, on lon déerit UEtat, le Commerce,
griculture, le Gonvernement du pays, & la descente de Saint-Louis à Damiette, tirée de Joinville &
es 1uteurs Arabes, avec des Carter Géographiques; par M, Savary, Paris, Ontroy, 1785, in 8°
L Bren que l'Italie demeure la plus visitée, d'autres régions provoquent la curiosité des
Opeens telles que la Grande-Bretagne, ITrlande, I'Allemagne, I'Autriche et la Suisse
72 YASMINE MARCIL
Le rappel du succès d'un livre antérieur peut ëtre également utilisé
comme argument pour valoriser la nouvelle relation dun voyageur. Le
Journal encyclopédique y est particulièrement attentif: il mentionne le fait
qu'un récit ait eu du succès avant sa traduction en français ou lors de la
parution du premier volume dans le cas d'une publication en plusieurs
volumes " Parler du succès du livre permet ici de justifier l'intérêt d'un
nouveau compte rendu à son sujet. Quel que soit Il'argument, il s'agit de
montrer l'intérêt du livre en soulignant son originalité par rapport aux
précédents ouvrages.
Pour les lecteurs qui S'en remettent aux journaux afin de connaître les
nouvelles publications, les comptes rendus des journalistes leur permettent
de s'en faire une idée, avant (éventuellement) de les lire. Médiateurs
entre les auteurs et les lecteurs, les journalistes informent des nouvelles
publications et en proposent une appréciation. Dans le cas du genre du
récit de voyage, ils peuvent être confrontés à des données nouvelles, hétérogènes
ou instables, ce qui les conduit aussi à s'interroger sur la validité
de ces connaissances inédites. En outre, à un moment ou l'idée du «voyageur
menteur » est répandue, il apparaît nécessaire de distinguer l'auteur
du récit que lon commente de ceux qui rapportent des faits «mer
veilleux ou qui font preuve de partialité19, Le scepticisme à l'égard des
relations de voyage est en effet très vivace dans la seconde moitié du
siècle des Lumières, comme en témoignent les dictionnaires ainsi que
I'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert20: «La plûpart des récits sont mal
faits, & pleins d'exagérations & de mensonges» est-il par exemple note,
dans l'édition de 1759, du Dictionnaire Français de Richelet. Les voyaqui
tait désormais partie du Grand Tour, En outre, on compte aussi des ouvrages témoignant
dun intért croissant, depuis les années 1760, pour les questions économiques, I'histo
naturelle, et plus particulièrement la minéralogie et la géologie,
18. Ce journal commence, par exemple, son compte rendu des deuxième et croisieme
volumes des Lestres sur IEgypte de Savary en évoquant « le succès des premières lettres cOu ncer
nant IEgypte». Cest aussi le cas dans le Journal de Paris à propos du même ouvrage.
1Y9o.r kL,o Zroranien eB oDoaksst,o 1n9, 9K8a,tharíne Park, Wonders and the Order of Nature, 1150-17D0, N
20. LEncyclopéalie fait écho de ce scepticisme envers les relations de voyage puisque ies vo
geurs y sont accusés d'a ajouter presque toujours aux choses qu'ils ont vues celles gu
pourraient voir», (D.J. [chevalier de Jaucourt), article « voyageur», Encyclopeai u
pD. i4ct7io7nbn).ajre raisonné des sciences, des arts et des métiers, Neuchâtel, Faulche, 1765, tome v
notes P
recommande
YASMINE MARCIL
également utilisé
voyageur. Le
mentionne le fait
lors de la
plusieurs
l'intérêt d'un
s'agit de
rapport aux
connaître les
permettent
Médiateurs
nouvelles
genre du
nouvelles, hétérogènes
la validité
du «voyageur
distinguer l'auteur
faits «mer
l'égard des
moitié du
ainsi que
sont mal
exemple note,
Les voyaqui
témoignant
économiques, I'histo
croisieme
lettres cOu ncer
ouvrage.
17D0, N
puisque ies vo
celles gu
Encyclopeai u
tome v
13
vOYAGES ET RECITS DE VOYAGE DANS LES PERIODIQUES DES ANNÉES 1780
geurs ont également été aprement remis en cause par Rousseau dans les
notes du Discours sur linégalité (1753) et dans 1'Emile (1760)1, Enfin, les
traités de voyage en témoignent aussi en rappelant l'exigence de ne rap
porter que des faits exacts. Encore en 1797, le comte Léopold Berchtold
P
recommande vivement aux voyageurs de ne jamais sacrifier la vérité
celle-ci doit être, dit-il, «religieusement observée » et préférée à l'élégance
du style?2.
Les voyageurs eux-mêmes font reposer la crédibilité de leurs observations
et témoignages sur la simplicité de leur style: les figures de
rhétorigue étant pergues comme des signes de mensonge, la vérité doit
être dite simplement, Les journalistes s'appuient notamment sur ce
topos de la littérature de voyage pour juger de ce genre: l'agrément de
l'écriture du récit est certes un aspect positif dans l'appréciation de l'ouvrage,
mais la simplicité du style est devenue un critère de jugement des
propos du voyageur, Dans le Mercure de France, Garat déclare que le style
est pour lui «l'un des meilleursS garans de la vérité de ce que le Voyageur
raconte. Cette opinion peut paroître étrange d'abord, car il ne laisse
pas que dy avoir un assez grand nombre de fictions & de mensonges assez
bien écrits. Sans doute on peut feindre, on peut mentir avec élégance
mais un style toujours sain & toujours pur suppose un très-bon esprit, &
un bon esprit doit aimer la vérité,»
L'appréciation de la validité des données des récits de voyage par les
journalistes repose également sur une évaluation des conditions du séjour
et du voyageur. Outre l'exigence impérative du déplacement, la durée du
Séjour est examinée. Le journaliste du Meraure de France explique gue c'est
notamment parce que Rooke séjourne trop peu de temps dans les lieux
quil décrit, qu'il n'apporte «rien de bien neuf» dans son récit. Ce
voyage trop rapide le conduit à ne parler « que des objets les plus frappans.
Le journaliste lui reproche d'avoir uniquement parcouru les
Koger Mercier, «Image de l'autre et image de soi-même dans le discours ethnologique
au Xvin" siècle», Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 1976, n° 154, p. 1417-1435.
22, Léopold comte Berchtold, Essai pour diriger et étendre les recberches des voyagenurs, Paris, Du
Pont, 1797
4Jacques Chupeau, «Les récits de voyages aux lisières du roman », Revue d'bistoire littéraire
de la France, 1977, n°3-4, P: 536-553.
24. Mercure de France, février 1788, p. 60-6l,
2, Henry Rooke, Travels to the coast of «Arabia Felix» andfrom thence by the Red-Sea and Egypt
to Europe, Londres, B. Law, 1783, in-8°
74 YASMINE MARCIL
côtes de la péninsule arabique20, Les journalistes portent ensuite une
grande attention à la formation des voyageurs (et plus partICulièrement
à celle des savants voyageurs). Les journalistes du Mercure de France accordent
clairement une plus grande contiance aux relations écrites par des
voyageurS instruits et/ou qui ont lu des récits sur les pays qu'ils envisagent
de visiter, Ils sont aussi particulierement critiques à l'égard des
voyageurs tenant des propos trahissant crédulité et partialité.
Ces évaluations ne prennent cependant pas toujours la forme dune
critique argumentée. La posture critique est notamment ditficilement
envisagée dans le Journal encylopédique qui se conçoit surtout comme un
organe destiné à instruire ses lecteurs. Or, aux yeux de Pierre Rousseau,
cet objectif d'instruction est lié à une nécessité d'impartialité. Les articles
du Journal encyelopédique, qu'il désigne comme des «analyses », ont pour
objectif de «présenter les vues d'un Auteur», dans le cas des ouvrages
philosophiques, et de « discuter les faits» (en ce qui concerne ceux d'histoire).
Restant avant tout fidèle au principe selon lequel un «Journaliste
qui respecte ses lecteurs ne doit embrasser aucun parti?"7 et cultivant des
articles au ton impersonnel, ce périodique ne livre finalement ses
remarques que de manière parcimonieuse, et cela d'autant plus dans le
cas d'observations négatives. Celles-ci sont même parfois exprimées de
façon détournée, limitant ainsi la portée de la critique.
Cest également avec prudence que la critique des récits de voyage est
menée dans le Journal des savants, Ce périodique se caractérise par un
commentaire mesuré et par un refus de s'engager dans le moindre sujet
controversé. Plutôt que de critiquer clairement les résultats d'observations
ou de mesures, il se cantonne à la manifestation d'un certain
scepticisme ou à la présentation partielle des conclusions. Ce périodique
Soriente plus vers la diffusion de données sûres que vers la présentation
de nouvelles hypothèses ct de savoirs encore instables. Son intérêt pour
la mesure et pour la précision des localisations géographiques témoigne
de ce souci d'exactitude. Il est aussi attiré par les résultats scientifiques
26, De la même façon, Mallet du Pan considère que Coxe n'a pas séjourné suftisamme
longtemps dans les pays d'Europe de l'est et du nord pour rédiger une narration interessa
Four convaincre le lecteur de la justesse de sa critique, le journaliste fait même l'effort a
Compter le nombre de jours que le voyageur a passés dans chacun des pays visites. e ure
de France, janvier 1787, p. 153-154).
27.Journal encyclopédique, 15 août 1760, note, p. 114.
YASMINE MARCIL
ensuite une
partICulièrement
France accordent
par des
qu'ils envisagent
l'égard des
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suftisamme
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même l'effort a
visites. e ure
75
vOYAGES ET REGITS DE VOYAGE DANS LES PERIODIQUES DES ANNÉES 1780
s'appuyant sur des preuves (Consideres comme valides car reposant sur
des observations et/ou des experiences).Cette orientation témoigne sans
doute du souci du Journal des savants d 'etre reconnu comme organe de
validation des résultats scientifiques. En ce qui concerne les autres récits
de voyage, le commentaire n'est généralement pas critique. Lorientaliste
de Guignes se montre certes particulierement sévère à l'égard du Voyage
aux Indes orientales & la Chine de Sonnerat, mais ne fait que quelques
remarques à Savary dont il apprécie les Lettres sur VEgypte. En revanche,
le Journal des savants s'en remet au jugement d'un spécialiste pour livrer
une opinion plus réservée à propos de ce derníer récit; il reprend en effet
un article de l'orientaliste allemand Johann David Michaelis, déjà publié
dans la Neue Orientalische und exgetische Bibliothek (1786-1791).
Parallèlement à des recensions plutôt descriptives, le Mercure de France
publie, Iui, plusieurs comptes rendus Critiques. Ce sont les auteurs des
artidles signés qui se sont le plus fortement engagés vers la publication
de commentaires critiques, oiginaux et inventifs, Leurs articles se carac
térisent par la présence de jugements fondés sur des remarques
argumentées. Cherchant à prouver la pertinence de leurs aPpréciations
ainsi quà valoriser leurs connaissances), les journalistes sappuient
notamment sur leurs propres lectures et connaissances pour appuyer leurs
remarques: ils commencent généralement par présenter la version du
Voyageur Sur un sujet, puis corrigent son propos ou expriment leurs
doutes sur l'exhaustivité des informations apportées par ce dernier. Ils
font parfois référence précisément à un ou plusieurs ouvrages. Ce n'est
que plus rarement que les journalistes recourent à la citation pour justi
fier la pertinence de leurs remarques. Publiant des articles très critiques,
Jacques Mallet du Pan (1749-1800) est de tous les auteurs du Mercure de
Erance celui qui s'appuie le plus régulièrement sur de tels procédés. Les
journalistes ont pour ambition de critiquer une relation de voyage en
tonction de l'état des savoirs sur le pays dont il est question, voire à partir
de leur connaissance directe de ce lieu, afin de mettre au jour les faiblesses
ou les inexactitudes des propos d'un voyageur,
Ainsi à propos de la présence de certaines roches dans la vallée du lac de Genève, il
gitime les affirmations de Saussure en déclarant; «LAuteur explique ce phenomene par
nypothèse ingénieuse, & appuyée de plusieurs preuves» ournal des savants, juillet
1780, p. 488-490).
76 YASMINE MARCIL
VOYAGES ET RÉCITS DE VOYAGE
AU SEIN DES PÉRIODIQUES
Lus par un public qui ne peut plus prétendre a une connaissance
exhaustive d'un marché littéraire en pleine expansion", les journaux littéraires
accordent une large place aux comptes rendus. Les périodiques se
caractérisent avant tout par leur situation de médiateurs entre les auteurs
et les lecteurs des livres. Par rapport aux ouvrages, les journaux circulent
plus vite et atteignent leur public de manière plus ou moins simultanées0.
Leurs articles constituent de ce fait un lément essentiel dans
l'économie du livre. Les journalistes ne sont d'ailleurs pas dupes des
attentes des libraires à leur égard et ont bien conscience du rôle qu'ils
peuvent jouer dans la vente des livres .
Les journalistes ne sont d'ailleurs pas forcément hostiles au fait d'avoir
des liens avec les imprimeurs libraires puisqu ils demandent eux-mêmes
à recevoir des livres et acceptent même des prospectus. Dans les années
1780, le Journal encyclopédique est particulièrement enclin à reprendre
intégralement de telles annonces. Ainsi, dans un compte rendu consacré
au récit de voyage de Sparrman, le journaliste reconnaît avoir « donné, il
ya deux mois & demi, une idée générale de cet ouvrage d'après un avis
imprimé qu'on nous avoit communiqué3», La publication de tels
cavis » lui permet de se targuer d'être l'un des premiers à indiquerla
parution dhun nouveau livre. Cela lui donne en effet la possibilité de
réagir pratiquement aussi vite que les journaux à parution très courte que
sont le Journal de Paris et les Affiches de province.
29. Frank Donoghue, The fame machine, Book Reviewing and Eighteenth-Century Literar
Carers, Stanford, Stanford University Press, 1996.
30. Jeremy D, Popkin and Jack R. Censer, « Some paradoxes of the eighteenth centuuy
periodical , in Enlightenment, Revolution and the periodical press, op. Ci., P. 3-21
31. Cest ce qu'évoque Mme de Genlis dans son roman La Femme auteur, lorsgua proposa
ivre de son héroïne, Natalie, elle note: « On loua l'auteur avec excès dans tous les journaux
l'edition entière fut enlevée en moins de douze jours ». (Madame de Genlis, La femme anten
Gallimard, Folio, 2007, p.76 - 1tr éd. in Nouveaux Contes moraux et mouvelles DIStOTg
Paris, Lecointe et Durey libraires, 1825, 45-132),
32. Jeremy D. Popkin, «Periodical publication and the nature of knowledge in eightee
century Europe », Tbe shapes of knowledge from the Middle Ages to the Enlightenment, ed- pa
Donald Kelley et Richard Popkin, Leyde, 1991, p. 203-213.
33. Journal encyclopéaique, 15 mai 1783, p. 43.
YASMINE MARCIL
connaissance
journaux littéraires
périodiques se
les auteurs
circulent
moins simultanées0.
essentiel dans
dupes des
rôle qu'ils
fait d'avoir
eux-mêmes
les années
reprendre
consacré
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d'après un avis
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proposa
les journaux
femme anten
DIStOTg
eightee
Enlightenment, ed- pa
17
voYAGES ET RÉCITS DE VOYAGE DANS LES PËRIODIQUES DES ANNÉES 1780
Le numéro d'un journal littéraire commence généralement par de
longs commentaires critiques, des comptes rendus (auxquels s'ajoutent
parfois un ou des extraits) et se termine par un catalogue de très brèves
critiques d'ouvrages (nouvelles littéraires) et d'annonces de nouvelles
publications. Appelées aAnnonces littéraires », «Notices », «Quelques
nouvelles de littérature», «Nouvelle littéraire » ou encore « Annonces de
livres», les nouvelles littéraires* interviennent généralement comme un
système secondaire dans les journaux dont la dominante est le commentaire
de publications et constituent en revanche le type d'article
dominant dans un journal comme les Affiches de province, dans lequel la
recensionn'est qu'une rubrique parmi dautres
Aux commentaires critiques des journalistes s'adjoignent quelquefois
des réactions des lecteurs, Les voix légitimes et dominantes des journalistes
se combinent ainsi avec celles, occasionnelles ou uniques, de leurs
lecteurs, Cette mixité des voix n'est cependant pas présente dans l'ensemble
des périodiques; elle est propre aux journaux créés à partir des
années 1750, par des directeurs de journaux tentant de mettre en place
une communication plus vivante entre journaux et lecteurs. Même sil
peut se glisser des lettres fictives dans le courrier du public, cela
contribue à créer une interaction avec le public. Si le Journal des savans
54. La rubrique «Nouvelles littéraires» qui apparaît dans les Mémoires de TrévOux en 17001
répond à un besoin d'information directe et brève. Cette innovation est ensuite repise dans
plusieurs journaux. (Collectif de Grenoble, «Le journalisme masqué», Le journalisme
aAncien Régime, Table ronde CNRS 12-13 juin 1981, sous la dit. de Pierre Rétat, Lyon,
PUL, 1982, p. 299).
5. Créées en 1752, les Affiches de province ou Annonces, affiches et avis divers deviennent en
L786 le Journal général de France. Pour des raisons de commodité, nous continuerons à
nommer ce périodique Affiches de province pour la période postérieure à 1785. Journal à périoaicite
courte (trois numéros par semaine), les Affiches de province se destinaient à ses débuts à
re une a feuille de renseignements pratiques » (commerciaux, immobiliers, financiers, jurues,
etc.) comprenant quelques articles sur le théatre et les nouveautés littéraires. Dans
ES premieères années de leur parution, les Affiches de province se transforment en journal lit
téraire: la moitié des quatre pages y est sacrée: « S les Notices que nous donnons nont
SSez d erendue pour tenir lieu des Journaux (ce que nous ne prtendons pas), elles su
SCnt pour déterminer ceux quí aiment les Livres à se pourvoir, ce qui est un objet réel de
Commerce» (Affiches de province, « Avertissement», 7 janvier 1756, n° 1, P. 1
0Glaude Labrosse, « Réception et communication dans les périodiques littéraires (7S0-
0),La diffusion et la lecture des journaux de langue française sous 'Ancien REgime, Cireulation
ad KecepIion of Periodicals in French Language during the 17tb and 18th Century, (Actes du
COoque international, Nimègue, 3-5 juin 1987), Amsterdam, Maarsen, APA-Holland
Universicy Press, 1988, p. 263-277.
78
YASMINE MARCIL
n'insère pas de tels courriers, le Journal encyclopédiqne, le Journal de Parit
ou les Afiches de province en publient dans pratiquement toutes leurs
livraisons. Les courriers publiés dans le Journal encyclopódique concernent
avant tout la vie littéraire et scientifique. U s'agit autant de courriers
d'information que de lettres écrites en réaction à un article du Journal
encyclopédique, à une missive dlun autre lecteur (publiée dans ce périodique
ou dans un autre) ou à la parution dun livre. Celles-ci peuvent
donner un autre regard sur le livre que celui publié par le journal, Ainsi
après la parution des Lettres sur l'Egypte de Claude-Etienne Savary39, le
Journal encycdopédique et le Journal de Paris, publient (a quinze jours d'intervalle)
la même lettre envoyée par Mallet, avocat à Genève, au sujet de
cette relation de voyages", Dans les deux cas, l'insertion de cette lettre
introduit une autre perception du récit de Savary que celle développée
par les journaux au fil de leurs comptes rendus0. Après avoir exprimé à
Son tour son enthousiasme pour cette relation, Mallet consacre en fait
l'essentiel de sa lettre à une réflexion politique de la situation égyptienne.
I inscrit en effet cette relation dans un contexte qui est
toralement absent du Journal encyclopédique et du Journal de Paris, celui
d'une éventuelle conquête de l'Egypte par une « nation industrieuse ».
Seule une telle nation pourrait, selon Mallet, rendre à l'Egypte une économie
florissante. Dans le dernier paragraphe de sa lettre (supprimé dans
le Journal de Paris), celui-ci met explicitement en cause l'empire
ottoman, accusé d'exploiter l'Egypte. Une telle position est loin d'êrre
37. On trouve aussi des offres de service, dans la rubrique « Avis » du Journal encyciope=
dique, mais celles-ci demeurent marginales par rapport aux autres lettres.
38. Claude-Etienne Savary (1750-1788), qui part pour IEgypte en 1776, y séjourne trois
ans. Revenu en France en 1780, l'orientaliste entreprend la rédaction de plusieurs ouvrages
dont une relation sur IEgypte qui paraît en trois volumes en 1785 et 1786. Parlant larabe
ayant lu les récits des voyageurs précédents et pétri de culture antique, il propose dans son
récit un parallèle entre ses lectures d'auteurs anciens ou modernes et ses propres ODsev
tions. Aussi, dans son ouvrage, les développements historiques alternent-ils avec
descriptions de paysage et les récits animés, S'il se contente, dans le premier volume, de cite
de temps a autre Hérodote, Strabon, ou encore de transcrire le récit de l'expédition de Saint
Louis en Egypte d'après Joinville et des historiens arabes, Savary propose en revanche dau
les deux volumes suivants une synthèse de différents auteurs. Cela lui permet notamment d
décrire une zone géographique dans laquelle il ne s'est pas rendu, la Haute-Bgypte.
39. Elle est publiée dans le Journal de Paris, le 19 août 1786, p. 953-954, puis dans Journal encyclopédique, le 1 septembre 1786, p. 316-319. 40. Le Journal de Pa
publie quatre articles en mars 1785 et avril 1786 et une annone
b1i7b8lio5g erat pjuhiinq u1e7 8e6n emt adresu 1x7 e8x6t,r aLíet sJ oeunr noactl oebnrcey c1l7o8p6é.dique publie deux comptes rendus en i
YASMINE MARCIL
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vOYAGES ET RÉCITS DE VOYAGE DANS LES PÉRIODIQUES DES ANNÉES 1780o 19
originale car elle est particulièrement discutée depuis la parution en
1784 des Mémoires du baron de Tott 1, dans lesquels son aureur se montre
hostile envers l'empire ottoman Ainsi la lettre de Mallet montre comment
les Lettres sur l'Egypte ont pu être lues par certains comme un
élément des débats sur I'Empire ottoman et sur le « despotisme oriental»
et non pas seulement comme un ouvrage d'éruditions
Afin de faire mieux connaître les relations de voyage, certains journaux
proposent aussi à leurs lecteurs des extraits de ces ouvrages. Il s'agit
d'articles dans lesquels n'apparaît aucun commentaire de la part du jour
naliste, ni même aucune présentation de l'ouvrage en question. De tels
articles permettent aux journalistes de donner une idée du style et du
contenu d'un ouvrage, et notamment de ceux qui ont éré particulièrement
appréciés. Ils offrent aussi l'occasion de donner aux lecteurs des
passages de récits manuscrits, Certains journaux ont ainsi publicisé des
manuscrits inédits. Le Censeur universel anglais (1785-1788) et I'Esprit des
journanr ont généralisé l'utilisation de ce type d'article et l'ont intégré
comme un nouveau moyen de réagir à l'engouement des lecteurS pour le
genre du récit de voyage. Ils ont ainsi parfois publié une relation en plu-
Sieurs épisodes, Une telle pratique constitue un nouvel indice de l'intérêt
croissant des journaux pour le genre du récit de voyage4, Ces extraits ont
pu être aussi le moyen de signaler un ouvrage qui allait être publié. II s'agit
alors d'une sorte de prépublication, intégrant d'ores et déja le récit dans le
Circuit économique de la production du livre", Les Cahiers de lecture (1784-
4l, François, baron de Tott, Mémoires du Baron de Tott sur les Turcs & les Tartares, Amsterdam,
Paris, Veuve Esprit, Veuve I'Esclapart, Versailles, 1784, 4 vol. in-8°. Louvrage est publie
avec une permission tacite, accordée le 18 mars 1784.
4ur cette question, se reporter à Thomas Kaiser, «The Evil Empire? The Debate on
urkish Despotism in Eighteenth-Century French Political Culture », The Journal of Modern
tiIstoy, mars 2000, n° 72, 6-34; Ann Thomson, «L'Europe des Lumières et le monde
musulman. Une altérité ambiguë», Cromobs, 2005, n° 10, 1-11,
45, Cest aussí la lecture qu'en donne la Correspondance litéraire, philosopbique et critique
Puee par Grimm er Diderot. Cf. Correspondance littéraire, philasopbique et critique par Grim,
co Kaynal, Meister, etc. revue sur les textes originaux, Nendeln-Lieschtenstein, Kraus
reprint 1968, tome 14, p. 549-556.
44Si l'on ne peut citer qu'un seul exemple de récit manuscric ainsi paru dans la presse en
D79, on en compte quarante et un en 1780-1789. Ces derniers ont tait l'objet de cent
Cing extraits et d'un seul compre rendu,
2 Keation abrégée d'un voyage & d'n séjour en Rusie, depuis 1777 jusqu'en 1784 d'Abel
Da, parue dans la Gazette universelle de Berlin en vingt-huit épisodes, est publiée l'année
Suivante,
YASMINE MARCIL 80
1794) ont, par exemple, publié des passages de la relation rédigée par EJ.
de Chastellux après son voyage en Amérique du nord entre 1780 et
1782: le manuscrit fait l'objet de onze extraits en l784 avant sa publication,
dans sa version officielle, lannée suivanteto. Ces prépublications
témoignent aussi des réseaux liant journalistes et voyageurs (plus particulièrement
les savants voyageurs). Certains récits de voyage ont en effet
bénéficié de présentations particulières de la part d'un journal. Ainsi le
directeur des Afficbes de province, l'abbé de Fontenay, publie deux articles
à propos du Voyage d'Auvergne avant même que cet ouvrage ne soit
imprimé. Premier àà annoncer et à commenter ce récit, il signale qu'il
doit cette chance à son amitié avec l'auteur, le père P-J.-B. Le Grand
d'Aussy. Selon ses dires, c'est même lui qui aurait encouragé le Grand
d'Aussy à prendre la plume pour narrer son voyage en Auvergne
Outre les récits manuscrits, les journaux publient aussi des mémoires
inédits de savants et des discours prononcés dans une Académie. C'est le
Cas dans des périodiques spécialisés en sciences comme les Observations sur
la physique (1773-1793), mais on retrouve ce procédé dans le Journal des
savants ou dans un organe généraliste comme le Journal encylopédique.
Lacadémicien et journaliste Lalande propose, par exemple, en août 1786
un compte rendu du mémoire présenté à l'Académie des sciences par
Jean-Baptiste Leblond, médecin autodidacte, qui réussit à son retour en
France (après avoir voyagé aux Antilles et en Amérique du sud entre
1766 à 1785) à se faire reconnaître de différentes institutions parisiennes
46. La version intégrale du récit de Chastellux n'est imprimée qu'en 1786. Auparavant one
éré publiées deux versions partielles, l'une aux Etats-Unis et l'autre en Europe. Se reporter
à la préface de l'imprimeur de l'édition intégrale: François-Jean, marquis de Chastellux,
Voyage de M. le marguis de Ghastelluzx dans l'Amérique septentrionale, dans les anées 1780, 1781
et 1782, Paris, Prault, 1786.
47. a Un Homme de Lettres qui a de l'amitié pour moi, & de laquelle je sens tout le prix,
M. le Grand, connu d'une maniere si avantageuse dans la Littérature par deux ouvrages
excellens, les Fabliaux, & la Vie privée des François, a fait l'éré dernier un Voyage dans la
Basse-Auvergne. A son départ, je le priai de m'envoyer la description des curiosités de ce
pays, afin d'en enrichir mon Journal; il voulut bien me le promertre. Mais pendant sorn
Séjour en Auvergne, il a eu occasion de faire un si grand nombre d'observations & de décou:
vertes, qu'il auroit été impossible d'en publier tous les détails dans ce Journal, M. le Grand
a pris le parti den former un ouvrage qui est actuellement sous presse, & qui paroîtra inces
samment. Jai lu le manuscrit (..] Jai demandé à M. le Grand la permission d'en extraire
quelques morceaux: il ya consenti. Dans quelques Feuilles suivantes, je publierai d'autres
morceaux. Je dois prévenir que I'Auteur, sans conserver la forme épistolaire, m'adresse
cependant la parole », Afiches de province, 24 janvier 1788, p. 42-43).
voYAGES et à qui hors Avec des dimension Certains sur prennent à son bruit Nouvelles attentifs prolixes des lettres à contribution être notice novembre de envoyée 48, des outre, 49. Craite 0, Dans Dombey eE rouve /85), nars On Amérique VISIte avane,
MARCIL par EJ.
1780 et
publication,
prépublications
particulièrement
effet
Ainsi le
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qu'il
Grand
Grand
mémoires
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encylopédique.
1786
sciences par
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Chastellux,
1781
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ouvrages
dans la
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pendant sorn
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extraire
d'autres
m'adresse
81 voYAGES ET RËGITS DE VOYAGE DANS LES PËRIODIQUES DES ANNÉES 1780
et à obtenir le statut de médecin naturaliste du rois3, L'article de Lalande,
qui a sans doute participé de cette reconnaissance, a permis la diffusion,
hors des cercles parisiens, de nouvelles données en histoire naturelle.
Avec l'insertion d'extraits de récits, de mémoires et de discours, le rôle
des journaux dans la publicisation de nouvelles connaissances prend une
dimension importante dans les années 1780.
Certains journaux ont d'ailleurs pris à cceur d'informer leurs lecteurs
sur les voyages, le plus rapidement et le plus exhaustivement possible. Ils
prennent de plus en plus d'intérêt à l'organisation d'un futur voyage ou
à son déroulement. Lexpédition Lapérouse (1785-1788) a ainsi fait grand
bruit dans plusieurs périodiques littéraires. Le Journal des savants, les
Nouvelles de la République des lettres et les Affiches de province ont été les plus
attentifs à cette expédition organise à l'instigation de la monarchie française,
Dans l'ensemble, les deux premiers périodiques ont été les plus
prolixes en nouvelles sur les voyages et les voyageurs 0. Au sein duJournal
des savants, Lalande joue un rôle central en rendant publiques certaines
lettres envoyées par des voyageurs en cours de périple, Le savant a donc mis
à contribution son propre réseau au service du journal. Ces lettres peuvent
être publiées sous une forme épistolaire ou constituer la matière d'une brève
notice (intégrée dans la rubrique des «nouvelles littéraires»). Ainsi en
novembre 1786, dans une notice consacrée au « Voyage autour du monde »
de Lapérouse, il est précisé que les nouvelles sont extraites d'une lettre
envoyée à Lalande par son ancien élève, l'astronome Dagelet, membre de
48, En 1786, grâce à son réseau et après avoir fait plusieurs communications à l'Académie
des sciences, à la Société d'agriculture, à l'Académie de médecine, Leblond devient Correspondant
de l'Académie des sciences, de l'Académíe de médecine et du Jardin du roi. En
outre, 1l est chargé d'une mission en Guyane en qualité de médecin naturaliste du roi.
49. Lexpédition quitte Brest le 1 aoûr 1785 avec des objectifs commerciaux (notamment
Craite de la fourrure), politiques (surveillance de la puissance anglaise maritime) et scientifiques
(dont une campagne de découvertes géographiques),
0, Dans les Nouvelles de la Répnblique des lettres, il est par exemple question des voyages de
Dombey au Pérou (25 janvier 1786), Marler en Amérique du nord (25 avril 178), Saussure
eE lascension du Mont-Blanc (22 août, 12 septembre 1785). Dans leJournal des savants, on
rouve par exemple mention des voyages de: Desfontaines à Tunis (août 1784, décembre
/85), Beauvaís en Afrique (décembre 1787, avril 1788), Beauchamp en mer Caspienne
nars et juillet 1788). Quant aux nouvelles, elles prennent souvent une forme proche de celle-
On mande de Vienne, que M. le Professeur Marler, voyageant depuis trois ans, dans
Amérique septentrionale, aux frais & par ordre de I'Empereur, vient de passer à la Jamaique.
VISIte toutes les contrées voisines [,..]. Il se propose de passer, le Printemps prochain, à La
avane, & de-là au Mexique» (Nouvelles de la République des lettres, 25 avril 1787,P. 186).
YASMINE MARCIL
82
otices
léquipage de l'expédition Lapérouse'1. Dans leur forme, de telles
semblent obéir au modèle des articles propres aux gazettes. Le Journal des
savants précise en effer le processus de circulation de la nouvelle, en
signalant d'où provient celle-ci ainsi que sa datation. Les Affiches de province,
se plient aussi à ce modèle, et cela même dans le cas où elles
reprennent un article déjà paru dans un autre périodique - le plus souvent
dans la très officielle Gazette de France (1631-1792). Les Affiches de
province annoncent par exemple en juin 1787; «La Gazette de France vient
de donner quelques détails intéressans sur nos Voyageurs François autour
du monde: nous nous empressons de consigner ces détails dans notre
Journal2, » Comme l'indique le journaliste lui-même, l'insertion de
notices sur les voyages et les voyageurs peut s'inscrire dans une logique
de rapidité et de concurrence avec les autres journaux., En janvier 1786,
c'est par une lettre envoyée par Bourrit à Lalande que le lecteur du
Journal des savants est informé des dernières tentatives d'ascension du
Mont-Blanc", Informations que le journaliste-astronome «s empresse
de publier «avant qu'on en trouve les détails dans le second volume du
Voyage aux Alpes de M. de Saussure; cet Ouvrage est actuellement sous
presse. Fasciné par ces courses vers le sommet du Mont-Blanc'
Lalande tient à avertir ses lecteurs des dernières tentatives, S'affirmant
ainsi comme source d'informations.
Outre l'accroissement du nombre et de la diversité des titres de périodiques,
la fin de l'Ancien Régime est marquée par un dynamisme dans
les formes d'écriture dans les journaux littéraires et savants. Source din-
51. Journal des savants, novembre 1786, p. 758-759.
52, Afficbes de province, 16 juin 1787, n° 72, 286-287. Ou encore en 1788: «La Gazette a
France vient de publier une relation trop intéressante sur le voyage de M. le Comte de la
Pérouse, pour que nous ne l'insérions pas dans notre Journal» Afches de province, nO
D° 132, 526-528)
53. Il sagit ici de la tentatíve dascension du Mont-Blanc, menée conjointement pa
Saussure et Bourrit, en septembre 1785, Le fait même que le Journal des sarvants publie une
lettre à ce sujet montre bien le caracrère exceptionnel de cette ascension. Les années
sont en effer marquées par la course que se livrent le savant genevois Saussure, l'ecrival
Bourrit et les Chamoniards pour atteindre la címe du Mont-Blanc. Les premiers à realis
lexploit sont Paccard er Balmat en 1786, suivis I'eté suivant par Saussure.
S4.Journal des savants, janvier 1786, p. 23-28,
S5. En 1795, Lalande visite la vallée de Chamonix et en publie un récit sous le titre a
Voyage au Mont-Blanc > dans le Magasin entyclopédigue (1796, 10, p. 433-452).
vOYAGES formations comme Reprenant récit processus instables. que le grand discussion, débat. sont formes lecteurs. milieu données
MARCIL
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83
vOYAGES ET RÉCITS DE VOYAGE DANS LES PERIODIQUES DES ANNÉES 1780
formations sur les nouvelles publications, ces périodiques s'affirment
comme des instances plus autonomes de jugement des ouvrages.
Reprenant les idées traditionnelles de plaisir et d'utilité liées au genre du
récit de voyage, ils sont aussi conduits à élaborer, au fil des articles, des
processus de validation afin d'apprécier des savoirs parfois nouveaux et
instables. Cette autonomisation est liée à une plus grande liberté critique
que s'autorisent quelques journaux dont le Mercure de France. Sans doute
le grand nombre de périodiques littéraires nourrit le débat critique et la
discussion, mais certains d'entre eux deviennent les lieux même du
débat. Comme en témoignent les courriers des lecteurs, les périodiques
sont désormais face à un lectorat plus critique. Les dynamismes des
formes d'écriture manifestent aussi le souci de répondre à la curiosité des
lecteurs. Les périodiques participent à la circulation de savoirs (hors du
milieu de l'élite cultivée), mais ont aussi été des lieux de publication de
données nouvelles
pbgbedaoana
La tion bien a ce de l'écriture après On cette des littérature dans un des Karlheinz mention Ernest TErmite: reitron, Edicions rlheinz a rianne
pbgbedaoana
L'actualité de l'étude de meurs.
Les Hermites d' Etienne de Jouy
Judith Lyon-Caen
La série des Hermites (ou Ermites) d'Etienne de Jouy, dont la publica
tion commença dans la Gazette de France le 17 août 1811 pour se terminer
bien des années plus tard, dans le Mercure de France, sous la Restauration,
a ce curieux privilège de faire partie de ces écrits souvent cités mais rarement
érudiés. Les Hermites sont généralement inscrits dans la généalogie
de l'écriture sur Paris et du mythe de Paris au XIX° siècle, quelque part
après Mercier, tout juste en amont du foisonnement de tableaux collectifs
de Paris caractérisant la première décennie de la monarchie de Juillet.
On ne peut dire, au juste, que Jouy tienne une place prépondérante dans
cette histoire du mythe littéraire de Paris: il apparaît plutôt comme l'un
des seconds rôles d'une aventure qui réunit bien des grands noms de la
littérature du XIX siècle, dont Balzac, Hugo et Baudelaire. Pierre Ciron,
dans sa monumentale étude sur la Poésie de Paris, ne le voit que comme
un des «descendants plus lointains des cæuvres de Mercier sur Paris».
Karlheinz Stierle, dans la Capitale des signes, ne lui accorde qu'une rapide
mention au cours d'une généalogie de la figure du flâneur
Les hommes du XIX siècle accordaient à Jouy un rôle plus important.
Ernest Legouvé, dans ses souvenirs publiés à la fin du XX° Siècle, souigne
le caractère inédit des textes de Jouy: «Tout était nouveau dans
TErmite: la forme, le titre, le sujet, l'auteur, Homme du monde, homme
reitron, La Palsie de Paris dans la littérature françaist, de Rousseau à Baudelaire, Les
Edicions de Minuit, 1961, vol. I, P. 156.
rlheinz Stierle, La Capitale der signes. Paris et son discours, traduit de l'allemand par
a rianne Roger-Jacquin, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2001, p. 127.
86 JUDITH LYON-CAEN
de plaisir, batailleur, causeur, il racontait sa vie de tous les jours en racontant
la vie de Paris. Ce qu'on appelle le Parisianisme est parti de l'Ermite
de la Chause d'Amtin. Lécole de la chronigue est partie de l'Ermite de
la Chaussée d'Antind » Charles Monselet, auteur notamment de la sétie
des Ruines de Paris sous le second Empire, voyait également en Jouy
un précurseur, le «premier feuilletoniste de genre»: ail retroussa ses
manchettes [.] et se prit à nous raconter en petits tableaux anodins les
moeurs et la société auxquelles il avait I'honneur d'appartenir >, Paris, le
feuilleton, les « petits tableaux anodins » et «les maeurs » une formule
dont la presse ct la librairie du XIx siècle useront largement.
Jouy apparaît donc tout à la fois comme l'un des promoteurs de l'écriture
sur Paris et comme I'un de ceux qui firent de l'étude des moeurs l'un
des thèmes et l'une des rubriques de prédilection de la presse du premier
XIX siècle. En juillet 1836, dans le premier feuilleton de La Prese nouvellement
créée par Emile de Girardin, Frédéric Soulié définit l'étude des
mceurs comme la fornme d'écriture la mieuxà même de rendre compte de
la vie sociale: il y voit le moyen de recueillir les « mémoires d'une nation,
rédts souvent plus intéressants que la solennelle histoire qui les domine»
-la formule n'est pas sans rappeler l'opposition balzacienne entre l'histoire
des mceurs et l'histoire squelettique des « historiens en toges qui se
croient grands pour avoir enregistré des faits». Soulié rend alors un
hommage indirect à Jouy en évoquant le modèle de la «peinture de
salon, de la rue, de la boutique, de magasin, de mansarde, de la chaussée
d'Antin et du Marais ..] . Jouy lui-même se posait volontiers en fondareur:
en 1831, vétéran des lettres, il rappelle dans sa collaboration au
recueil collectif publié par Ladvocat, Paris ou Le liure des Cent et tun, qu'il
a exercé «des fonctions d'observateur » «à peu près seul, à Paris, pendant
vingt ans ». Frédéric Soulié, comme Monselet, insiste sur une caractéris
tique vite oubliée des Hermites: le fait d'avoir étéé des articles de presse
3. Ernest Legouvé, Soixante ans de souvenirs, Hetzel, 1887-1888, 2 volumes, vol. 1, p. 15/
138
4. Charles Monseler, Les Ressuscités, Calmann Lévy, 1890, p. 7. 301
S. Introduction aux Etudes philosopbiques, La Comédie Hunmaine, Gallimard, Bibliothègue de la
Pléiade, 1979, tome X, p. 592,
6, aDe l'ingratitude polítique », Paris on Le livre des Cent et un, Ladvocar, 1831, tome
P. 229, aLà peu près » faít sans doute allusion à la concurrence de Balisson de Rougemon
qui lança en 1815 un « Rôdeur français » dans le Journal général, où Jouy avait un temp>
publié ses chroníques
'ACTUALITÉ avant un I'Empire, Sous r'écriture public mais lecteurs T'écriture entre volumetemps amuser couche; partie la auteur de ou autorisant d'Addisson, nest a la direction abondée moral de 8. Sens
CAEN
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87
'ACTUALITÉ DE L'ETUDE DE MEURS, LES HERMITES D'ETIENNE DE JOUY
avant de devenir des livres, tous publiés chez Pillet, et d'avoir occupé, à
un rythme hebdomadaire, la case feuilleton de la Gazette de France sous
I'Empire, puis d'avoir constitué une rubrique dans le Mercure de France
Sous la Restauration. Jouy se voyait volontiers comme un technicien de
r'écriture de presse, rappelant par exemple que «quand on parle au
public dans un journal, il faut autant qu' on peut dire de bonnes choses
mais il faut surtout les dire vite et songer, en écrivant, à l'impatience des
lecteurs et à la brièveté du feuilleton». Néanmoins, la recomposition de
T'écriture périodique en livre chez Pillet dès la fin 1811 suscite un discours
sur la valeur pérenne de ces articles. Dans le dialogue liminaire
entre «un libraire », qui vient «proposer de réunir (les} feuilletons en un
volume» et «lauteur de L'Hermite », ce dernier exprime dans un premier
temps sa surprise face à ce projet incongru: «Réunir des articles de journaux!
Y pensez-vous? Ces bluettes littéraires ne sont faites que pour
amuser le lecteur pendant qu'il déjeune, ou pour l'endormir quand il se
couche; encore, la plupart du tems, ne remplissent-elles que la dernière
partie de leur destination. Elles n'ont qu'un jour à vivre, et je ne vois pas
la nécessité de les enterrer ensemble", » Le libraire, pour convaincre un
auteur faussement réticent, évoque alors les illustres journaux des gens
de lettres du siècle précédent, citant Le Ponr et Contre de l'abbé Prévost
ou The Spectator de Steele et Addison. Telle est donc la tradition littéraire
autorisant la mise en livre. Seulement, à la différence de Prévost ou
d'Addisson, Jouy ne façonne pas I'actualité en écrivant son journal: il
nest qu'un journaliste parmi d'autres, occupant une rubrique hebdomadaire
dans un journal politique quotidien. Quand en 1815, Jouy revient
a la Gazette de France après un passage au Journal général de Erance, la
direction de celui-ci n'hésite d'ailleurs pas à appointer un autre journaliste,
Balisson de Rougemont, pour tenir tous les samedis la rubrique
abondée par 1'Hermite
Les Hermites occupent donc une rubrique hebdomadaire, le «bulletin
moral de Paris», dans la Gazette de France àà partir de 1811, Cest en revenant
à cette caractéristique, qui distingue Jouy aussi bien de Prévost ou
de Marivaux que de Mercier (qui publia sans ordre ni régularité des frag-
LHermite de la Chassée d'Antin dans le feuilleton de la Gazette de France, 11 janvier 1812.
8. Avant-Propos de LHermite de la Chaussée d'Antin, Observations sur les meurs et les usages pari-
Sens an commencement du XIX° sitcle [par la suite HCA1, Pillet, 1811, p. VI.
88 JUDITH LYON-CAEN
ments de son Tablean de Paris dans de nombreux journaux) que l'on voudrait
ici sintéresser aux Hermites comme pratique d'écriture située. La
plupart des érudes sur l'écriture de Paris privilégient en effet une
approche globale ee thématique, qui érablit des généalogies, des héri
tages, des émergences sans se soucier des conditions de production, de
diffusion et d'appropriation des textes. Dans notre cas, une telle approche
conduirait à relier, par exemple, les thèmes de prédilection de Jouyà
ceux des écrits ultérieurs sur Paris. On noterait ainsi certaines filiations
(le regard intrusif de l'observateur, la vision panoramique de la ville,
l'obsession des contrastes et du déchiffrement des apparences) et certaines
absences (la figure du flâneur ou de l'omnibus, signes de la modernité
urbaine selon Karlheinz Stierle), que l'on pourrait expliquer à la fois par
létat des structures urbaines à la fin de l'Empire et par les représentations
collectives dont elles faisaient l'objet. Une telle démarche présente
avant tout l'inconvénient d'une grande circularité puisque ces «représentations
collectives » dont les mutations expliquent les variations
thématiques des textes sont en général construites par les historiens à
partir de ces mêmes textes.
La perspective adoptée ici vise précisément à sortir les Hermites de
cette histoire patrimoniale de Paris et ses mythes littéraires pour éclairer
lécriture de Jouy en son premier lieu de publication: le journal. On voudrait
tenter de restituer ainsi les conditions premières de lisibilité des
Hermites,=qui apparaissent d'ailleurs comme les raisons actuclles de leur
illisibilité partielle. La lecture moderne des textes de Jouy, souvent gênée
par les nombreuses scories «d'actualité» qui viennent brouiller la description
des moeurs, tend en effet à ne sélectionner dans les recueils des
Hermites que les passages capables de faire a tableau de Paris ». Revenir a
la publication des Hermites dans les journaux, c'est courir le risque de
lopacité -bien des feuilletons exigeraient une érudition démesurée pour
devenir intelligibles -afin de comprendre le geste de Jouy et de s'interroger
sur les raisons de son succès.
9. Pour un exemple dutilisation historico-thématique de la littérature sur ParíIs, vor
Victoria E, Thompson, «Telling spatial stories: Urban Space and Bourgeois ldentity
Early Nineteenth Century Paris », The Journal of Modern History, 75, 2003, p. 523-90.
Simone Delattre, dans le prologue de son livre sur la nuit à Paris revient longuement sur ies
difficultes présentées par ce type d'usage documentaire (Les Douze Heures noires. La nuit a
Paris an XX STCle, Allbin Michel, 2002)
PACTUALITÉ des de dans moral renouveler insignifiants aurait-de de pavage circonstances d'ajouter politiques cette nombre jour qu'en le effet et le veut Grande actualité Dlee, question humoristique, introduit araiS, 0,
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PACTUALITÉ DE LETUDE DE MGURS, LES HERMITES D'ÉTIENNE DE JOUY 89
LES MEURS CONTRE LA POLITiQUE
A la différence de Mercier, Jouy ne publie done pas périodiquement
des morceaux de tableaux de macurs dans des journaux, maís plie l'érude
de meurs à la périodicité d'un journal politique. En août 1811, il lance
dans la Gazette de France une rubrique hebdomadaire intitulée « Bulletin
moral de la situation de Paris », paraissant tous les samedís. Il s'agit de
renouveler une rubrique moribonde, «l'article Paris», voué aux plus
insignifiants des faits, en y insufflant Il'esprit de Mercier: «peut-être
aurait-on déja remarqué qu'un article Paris laisse à désirer quelque chose
de plus que l'annonce d'une soirée littéraire, du nettoiement de l'égout
de la rue du Ponceau, du phénomène d'un veau à deux têtes, ou du
pavage de la rue des Quatre-vents. Cette réflexion nous a conduits à chercher
les moyens de recueillir une foule de détails domestiques, de
circonstances fugitives, d'événements journaliers, auxquels il est possible
d'ajouter un nouveau degré d'intérêt en les rattachant à des souvenirs
politiques ou littéraires: la diversité des mceurs, parmi les habitants de
cette immense capitale, est le résultat nécessaire d'une population considérable
et d'une extrême civilisation; on peut y puiser le sujet d'un grand
nombre de petits tableaux dont l'histoire ne dédaignera pas de faire un
jour son profit. »
Pour bien considérer ce qu'est ce « bulletin moral », il faut souligner
qu'en ce mois d'août 1811, l'offre périodique est fort restreinte, Depuis
le mois de février, seuls quatre quotidiens politiques parisiens sont en
effet autorisés: ce sont, outre la Gazette, leJournal de l'Empire, Le Monitear
et leJournal de Paris. Ces quatre journaux sont étroitement surveillés par
le Bureau de l'esprit public et ne font paraître que les informations qu'on
veut bien leur donner. La propagande impériale et les bulletins de la
Grande armée y tiennent une place majeure. En ce sens, la véracité de
actualité politique y apparaît comme hautement incertaine. Jouy, dem-
Dlee, propose une écriture distanciée et une résolution ironique de la
question de la vérité de l'information - d'où la reprise, probablement
humoristique, de la catégorie du «bulletin ». Dès septembre 1811, il
introduit dans son feuilleton un destinataire fictif, «le bourgeois du
araiS, qui campe la figure d'un lecteur incrédule; «Habitant de Paris,
0,HGA, l, op. cit., p. 3 (Gazette de France, 17 août 1811).
90 JUDITH LYON-CAEN
né dans un siècle de merveilles, la vie n'est pour moi quun magnifique
Spectacle », proclame-t-il. Sa vie d'oisif le pousse, «naturellement », à la
curiosité et c'est dans cette disposition d'esprit tranquille qu'il aborde le
journal, « Nous autres bourgeois, nous sommes naturellement curieux, et
les journaux ne sont pas une de nos moindres jouissances: nous n'avons
pas besoin d'envoyer des courriers vers le Danube, vers le Dniéper [sic], à
Londres, à Vienne, à Pétersbourg, pour savoir ce qui s'y passe, Quoique
les nouvelles des journaux ne soient pas toujours regardées comme
authentigques, je les crois cependant comme mot d'évangile [...],
Cette figure de lecteur paresseux permet de prendre en charge l'inau
thenticité des nouvelles politiques et de proclamer la supériorité de la
parole futile du feuilleton: «ce qui me charme le plus dans la lecture des
journaux, c'est le feuilleton, ou l'on trouve des jugements tout faits sur
toutes les matières. L.]Pour moi, jéprouve des moments de délices,
quand je songe que sil paraît une piece nouvelle, sil s'élève un monument,
sil arrive sur notre horizon une comète, vingt journalistes sont
chargés de m'en rendre compte, .. Je suis fort aise, M. L'Hermite, de
ce que vous envoyez au fenilleton de la Gazette de France vos observations
sur les meurs de la capitale ; je pourrai savoir à quoi m'en tenir sur ce
point'.»
Tel est le programme de lecture esquissé dans ce premier temps de la
publication du texte: dans une presse cadenassée, Jouy propose une éeri
ture de l'actualité affranchie de la question de la véracité. La chronigue
de la vie guotidienne et le tableau des moæurs parisiennes constituent
précisément ce terrain sur lequel le journaliste peut écrire sur I'actualite
sans se mêler de politigue et sans se soucier de l'authenticité des faits rapportés.
Les pérégrinations de 1'Hermite dans la ville, ses rencontres, ses
observations et les menus incidents quotidiens qu'il raconte fabriquent
cette actualité parallèle et sans gravité. Dans ce cadre où triomphent
T'anecdote et la chose vue, la réérentialité est toujours fictive et la fiction
toujours référentielle ; la narration mange la description, et les tableaux
naissent du montage de petites histoires assorties des commentaires d'un
hermite qui se pose en spécialiste de la vie urbaine. Lhermite met en
Scene tout un monde qui mime et rapporte les bruits de la ville; mais ces
11. 1bid., p. 62-63 (Gazette de France, 21 septembre 1811).
12. Ibid, p. 65-66.
W'AGTUALITÉ personnages parents, occasionnelles houettes nécessairement feuilletons, sont parents «prison d'artisteslivrent de parisienne Morville le comme avec pour 1hermite référentialité Marais, à à de à de OCCupées Craits, au erop La P.Quelques
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personnages COchers de fiacre, marchands, voisins, connaissances,
parents, rencontres de hasard sont dune réáalité incertaine. Figures
occasionnelles ou récurrentes, Comme le bourgeois du Marais, ces síl
houettes apparaissent comme vraisemblables sans pour autant renvoyer
nécessairement à des personnes véritables. Elles incarnent, au gré des
feuilletons, des habitudes, des opinions, des croyances; leurs expériences
sont données, selon les cas, comme particulières ou comme représentatives.
Voici, par exemple, un Eugène de Merseuil, «fils d'un [des]
parents éloignés » de lhermite, qui lui permet un petit récit sur la
«prison pour dettes5»; ou Mme de Morville, fondatrice d'un « dîner
d'artistes» et maîtresse d'une maison où «lostentation et l'avarice se
livrent un combat perpétuel ». Le mélange «de luxe et de parcimonie»
de ses dîners constitue l'un de ces «véritables ridicules» de la société
parisienne que l'hermite se plaîtà recueillir et raconter4 La dite Mme de
Morville était peut-être, pour certains des lecteurs de la Gazette de France,
le masque très transparent d'une personne réelle, et il n'est pas exclu,
comme on va le voir, gue bien des feuilletons de Jouy aient pu être lus
avec de telles clés.
Coexistant, dans l'espace du journal, avec des informations données
pour vraies et souvent suspectées d'être fausses, le «bulletin moral» de
1hermite apparaît comme un écrit à la fois vraisemblable et actuel, à la
référentialité flottante. Peut-être, comme le suggère le bourgeois du
Marais, cette incertitude est-elle à la source du plaisir qu'ils procuraient
à leurs lecteurs sous l'Empire. De fait, Jouy ne cesse d'en jouer, proposant
à son public divers modèles d'appropriation. Le premier, qui permettrait
de réduire l'incertitude portant sur la référentialité, est celui de la lecture
à clefs. Jouy l'évoque en 1812 dans I'avant-propos du deuxième volume
de l'Hermite de la Chaussée d'Antin, pour la rejeter fermement, ce qui n'exdat
évidemment pas sa pertinence: « Quelques perSOnnes, constamment
OCCupées de chercher des cdefs à mes caractères, des modèles à mes por-
Craits, cherchent à me faire une réputation de médisance et de malignité,
au prix de laquelle la plus haute gloire littéraire me paraîtrait beaucoup
erop payéel,» Seulement, Jouy n'aà opposer à cette lecture maligne que
La prison pour dettes», Gazette de France, 7 février 1812 er HCA, III, 1813, op. cit.,
P.66.
Quelques ridicules», Gazette de Frane, 5 février 1813, et HCA, II, op. cit., p. 79-80.
Avant-Propos », L'Hermite de la Chaussée d'Antin, tome II, Pllet, 1812, p.
92 JUDITH LYON-CAEN
sa bonne foi: «La seule crainte de donner un prétexte à ce reproche m'aurait
déjà forcé à renoncer à ce travail, si je navais pas l'amour-propre de
me croire suffisamment défendu contre une accusation de cette nature,
par l'opinion de mes amis, par mon ouvrage lui-même, et, j'ose le dire,
par mon propre caractèrel6, » Le lieu d'une telle déclaration est décisif:
l'avant-propos accompagne l'opération de mise en livre des feuilletons, et
il s'agit avant tout d'arracher les bulletins à l'éphémère auquel les
condamne toute référence trop située, füt-elle cryptée par une clef. Il
existe donc une lecture journalistique des feuilletons, dans laquelle le lecteur
averti serait capable de lire les bulletins de l'hermite comme des
textes transparents sur la société parisienne réelle; les lecteurs moins initiés
se plairaient, guant à eux, à collecter des indices comme pour
résoudre des devinettes ou admettraient de demeurer dans lignorance
ce qui revient à lire les bulletins comme autant de petites fictions réalistes.
Pour les lecteurs de ses livres (qui peuvent être les mêmes que les
précédents, dans une situation de lecture différente), Jouy afiche en
revanche une prétention à la généralité; «Dans cette esquisse de nos
mceurs Gen renouvelle ici la déclaration), je m'applique à peindre la
société, et non pas telle ou telle société; à saisir des rapports généraux, et
non des traits particuliers: je moccupe des classes, des espèces, et jamais
des individus. » L'étude des moeurs et l'écriture des types-il s'agit bien
de cela -sont du ressort «de la critique», alors que I'observation des per
sonnalités appartient «à la satire», vulgaire et passagère: dans le
«moment-livre» des Hermites, Jouy revendique ainsi son rattachement a
la tradition des moralistes.
Lopération de mise en livre tente donc d'arracher le bulletin à la référentialité
du journal pour aller vers une référentialité sociale plus
abstraite, et partant plus « littéraire» (c'est le type de « gloire» envisagée
par Jouy): pour reprendre des termes fixés ultérieurement, dans la presse
des années 1830, la míse en livre consacre la chronique éphémère de la
vie quotidienne des parisiens en étude de mceurs. Dans les deux cas,
l'écriture recèle une forte dimension fictionnelle; mais, dans le cas de la
chroníque (ou du «bulletin ») il s'agit d'une fiction qui crypte une réalité
actuelle; dans le cas de l'étude de mæurs, la fiction apparaît comme
le support du passage à la généralité de la réflexion morale.
16. Ibid., p. II-JIL
17. 1bidl, p. IL
'AGTUALITÉ que désinvolte, vérité «laisser personnes s'en Sans Enfin, des social rubrique ses l'année politique en réjouit, de trone Comme des la COmbien consacré e La 190.
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de la
cas,
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réalité
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93 'AGTUALITÉ DE L'ETUDE DE MEORS, LES HERMITES D'ÉTIENNE DE JOUY
Il faut pourtant insister sur cette particularité des Hermites en tant
que feuilletons de presse: promouvant une référentialité incercaine et
désinvolte, ils offrent une forme de résolution à l'obsédante tension entre
vérité et mensonge qui pése sur une presse muselée et pleine de sousentendus.
Le Bourgeois du Marais ne remercie-t-il pas 1'Hermite de
«laisser son esprit dans un parfait repos» ? Le lecteur, selon les feuilletons
et les situations, peut les traduire en descriptions sítuées de
personnes réelles et en commentaires précis de l'actualité, ou choisir de
s'en laisser conter par cette socIété de papier imprécise et foisonnante
Sans tenter de démêler la «satire» de la «critique», le vrai du faux.
Enfin, il peut d'emblée se situer dans une approptiation plus «littéraire »
des bulletins, en les lisant comme les fragments d'un tableau moral et
social de Paris in progress.
LES TRIBULATIONS DE L'HERMITE EN POLITIQUE
Les effets des soubresauts politiques de la fin de l'Empire sur la
rubrique de Jouy soulignent pourtant le lien fondamental et paradoxal de
ses feuilletons avec l'actualité, Les tensions politiques du début de
l'année 1814, la marche des armées alliées vers Paris, font en effet craguer
le monde sans heurts de l'Hermite et les incursions de l'actualité
politique se multiplient dans le feuilleton. L'entrée des Bourbons à Paris,
en avril 1814, contraint l'Hermite à sortir de son univers badin: il se
réjouit, avec bien d'autres, de la fin de quinze années de «servitude » et
de al'alliance des grandes puissances de l'Europe et la Restauration du
trone antique et sacré de nos rois légitimes8, Mais l'avenir de Jouy,
Comme journaliste, est menacé: celui-ci est d'autant plus fortement identifie
au service de l'Empereur qu'avant d'inventer l'Hermite, il a été lun
des censeurs appointés du Publiciste. Dès le feuilleton du 9 avril évoquant
la prise de Paris, Jouy se ménage donc une porte de sortie en soulignant
COmbien son personnage est vieux et fatigué. Le feuilleton du 16avril est
consacré à la «maladie de l'Hetmite »: «Les derniers [événements] dont
e viens d'être témoin, et auxquels mon esprit et mon coeur ont pris une
La prise de Paris », dans Gazette de France, 9 avril 1814 et HCA, op. cif., tome V, p. 189-
190.
94 1 30 JUDITH LYON-CAEN
part trop active, ont épuisé mes forces; je me sens attaqué de cette
maladie que Fontenelle définit: une difficalté de vivre, et j'ai le pressentiment
que j'irai bientôt aider Rabelais dans la recherche dn grand
pent-etrel9, » Le 20 avril, il se dit près de mourir; le 22 un bulletin signé
du «neveu» de l'Hernmite annonce sa mort - il a bu, avant de trépasser,
un verre de vin de Bourgogne à la santé de Lonis XVIII et à la paix du
mondeD = le 30, la Gazette de Frane publie un dernier feuilleton, «Le
testament de l'Hermite». Jouy revient une dernière fois aux habitudes
bourgeoises en déraillant complaisamment la distribution des biens
matériels de l'Hermite à ses domestiques et à ses proches, du « grand fauteuil
de maroquin à oreillettes » aux « dix-huit portraits de famille », en
passant par sa bibliothèque et sa batterie de cuisine.
En avril 1814, Jouy a donc besoin de se débarrasser de son encombrante
création pour continuer à écrire: quelques semaines plus tard, il
se réincarne sous la figure d'un personnage nouveau et politiquement
vierge, le jeune neveu de l'Hermite, « Guillaume le Franc-parleur», Sous
cette identité, Jouy quitte en novembre la Gazette de France pour proposer
son «miroir des maeurs » au tout jeune Journal général. Avec la première
Restauration, la presse a retrouvé sa liberté de ton et le qualificatif du
personnage de Jouy est à lui seul un programme politique. Collaborant
par ailleurs au Nain Jaune, feuille libérale qui se spécialise dans la satire
de la versatilité politique et déplore l'esprit de restauration religieuse,
Jouy délaisse la chronique de la vie quotidienne et l'étude des mceurs,
rendues caduques par l'accélération de l'actualité politique et le retour
d'une certaine liberté de parole? Les feuilletons de Guillaume le Franc
Parleur se lisent avant tout comme des chroniques politiques, et si Jouy
utilise le même type de personnages (voisins, parents, rencontres du con
de la rue) ou de situations (conversations de trottoirs ou réunions tami
liales) que dans 'Hermite de la Chaussée d'Antin, c'est pour en faire le
support de ses commentaires politiques. L'incertitude du monde ne tient
plus ni aux mensonges de la presse, ni au grouillement de la grande ville,
dont lHermite promeneur se plaisait jusqu'alors à fixer les caracteres
19. Tbidl, p. 193.
20. Ibid., p. 210.
22010. 5S,u crh lea pNitarien VJa. une voir Pierre Serna, La République des girouestes, Seyssel, Champ Vallon,
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'ACTUALITÉ DE L'ETUDE DE MEURS, LES HERMITES D'ÉTIENNE DE JOUY 95
éphémères. Cest plutöt que ces temps policiquement troublés sont à la
confusion-«confusion» des habitudes et du langage, « bigarrure » de la
mode, «incertitude» et aincohérence » des manières. Guillaume déplore
le climat de concurrence et de suspicion « on cherche à établir ses services,
et l'on conteste ceux des autres = et s'amuse, comme toute la
rédaction du Nain Jaune qui invente alors la figure de la « girouette», de
la «fièvre d'ambition» et des retournements d'alliances subits de ses
contemporains. Jouy n'y est d'ailleurs pas étranger: il écrit un opéra
favorable à Louis XVII, Plage onu le roi et la paix, joué le 23 août 1814
sur une musique de Spontini. Ce ralliement vaut à l'ancien officier de
l'armée royale son dlection à l'Académice française, le 11 janvier 1815.
Le ralliement à la monarchie demeure néanmoins critique. Dans la
Revue de l'an 1814» publiée en janvier 1815 dans le Journal général,
Moussinot, marchand à la retraite et voisin de Guillaume, prend le relais
du « Bourgeois du Marais» pour incarner la figure de lincrédulité politique,
naturellement conservatrice: «tout bien calculé, depuis une
soixantaine d'années que j'assiste à la représentation de la vie, je vois de
temps à autre changer les acteurs, mais la pièce est toujours la même2».
Clénord et Fréminville y figurent les nantis ravis du retour des rois,
tandis que d'autres personnages, Duterrier et Guillaume lui-même, s'inquietent
de la présence insistante, autour du monarque, des ennemis de
la Charte. Mais dans ces discussions de voisinage, l'exigence d'entente
retrouvée prime sur les désaccords.
La référentialité floue de l'écriture persiste dans les feuilletons de
Guillaume le Franc Parleur, mais l'incertitude flottant sur l'existence
réelle des personnes et des situations décrites est utilisée dans une perspective
explicitement politique. Car il s'agit ici d'explorer les dérives
PoSSibles du nouveau régime en mettant le faux (la fiction) au service
de la vérité. Voici Guillaume endormi et rêvant d'une intrusion nocturne
dans un couvent des environs de Paris où il crouve « six jeunes
tilles, nues jusqu'à la ceinture » se frappant le corps avec une discipline
pendant qu'un vieillard « pâle et décharné» récite des prieres à haute
ndécision des meurs actuelles», Guillaume le Franc Parleur, Paris, Pillet, 1t édition,
8, tomne I, p.88-91 (Gazette de France, 20 juin 1814)
25. lbid., « Pathologie morale », p. 183-186, 20 août 1814.
4Revue de l'an 1814», Guillaume le Franc Parlear, Paris, Pillet, quatrième édition,
LL7, tome II, p. 3-4, (Journal général, 7 janvier 1815).
96 JUDITH LYON-CAEN
voix2. Ce « cauchemar» anticlérical et quasi-sadien Iincite à se rendre,
le lendemain, au lieu aperçu en songe. Il y trouve le même bâtiment et
le même vieillard qui lui explique diriger là «une maison d'éducation de
jeunes filles destinées à l'état religieux2. Une forte incertitude plane
sur l'ensemble de cet épisode: «J'ai dit ce que j'ai rêvé, jai dit ce que jai
Cru voir, et il en est résulté une telle confusion d'idées que je ne saurais
affirmer où commence la vérité, ni où finit le mensonge27 ». Mais cette
incertitude a une fonction politique explicite: elle aura servi «à l'examen
de cette question: le rétablissement des ordres religieux pourra-t-il s'ef
fectuer en France 23, Le thème anti-clérical est l'un des favoris du Nain
Jaune qui a créé l'ordre des Chevaliers de l'Eteignoir >, destiné à
dénoncer bigots et dévots hostiles à la Charte et favorables au retour des
a ténèbres »: les anecdotes et les errances parisiennes de Guillaume ne
servent donc plus à créer une actualité à distance de l'actualité politique,
mais bien à interroger celle-ci de biais.
La vie de Guillaume aura donc été sensiblement plus agitée que celle
de son oncle; Jouy abandonne le feuilleton du Journal général en mars,
pour retrouver la Gazette de France et célébrer le retour de l'Empereur aux
Tuileries, «ou la fortune [a ramené] l'homme extraordinaire qui l'a maîtrisée
pendant quinze ans" », et reprocher aux Bourbons de ne pas avoir
compris qu'ils régnaient « sur le même pays que leurs ancêtres» mais pas
a Sur le même peuple». Le Journal général remplace alors Jouy par lun
de ses imitateurs et concurrents, Nicolas Balisson de Rougemont, le
aRõdeur», dont les esquisses de « mæurs du jour > seront publiées par
le libraire Rosa à partir de 1816.
En juillet 1815, Guillaume doit pourtant s'ajuster à l'ultime échec de
1Empereur dans une «profession de foi politique » désappointée et
consensuelle: il se pose en patriote, cnnemi du despotisme, admirateur
de Napoléon mais résigné à son échec, aspirant à la paix et à la réconciliation
nationale «sous le règne dun monarque populaire», apte à
instiruer un «pacte social inviolable» garantissant les «droits» et les
aintérêts » du peuple, «àl'abri duquel puissent fleurir à la fois l'autorite
25. «Le cauchemar», ibidenm, p. 74, 11 février 1815.
26. Ibid., p. 77.
27. Ibid., p. 78.
28. Ibid., p. 72.
29, «Le retour de l'Empereur », Ibid., p. 162 (Gazette de France, 27 mars 1815).
t'ACTUALITE covale fonctions Jouy, croisé pourvu, nouvel début bon ainsi toutes Charte cette Hermites participation et le un Napoléon Les Dans fixant ment Tobservateur, la contenance, meme la Chaussée de plaisirs 1816, Maillot. 30. Les de srance, ait été 3e2s. passantsembre de 33.1 dentes, Comme
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97
t'ACTUALITE DE LETUDE DE MGURS, LES HERMITES D'ÉTIENNE DE JOUY
covale et la iberté publiques0. Ce faisant, Guillaume peut résigner ses
fonctions et laisser place à une troisième et plus durable incarnation de
Jouy, 1'Hermite de la Guiane. II sagit de nouveau d'un vieil homme, déjà
croisé au détour d'un épisode de l'Hermite de la Chausée d'Antin, mais
pourvu, malgré son grand age, dune parfaite virginité politique. Ce
nouvel hermite s'est établi « sur les bords de l'Orénoque» bien avant le
début de la Révolution, en 1815, il revient en France accompagné d'un
bon sauvage, Zamé0, pour y promener un regard étonné: Jouy renoue
ainsi avec l'étude des moeurs parisiennes, après avoir néanmoins examiné
toutes les constitutions de la France depuis 1791 et s'être assuré que la
Charte recèle « tous les éléments de cette liberté publique pour laquelle
cette nation combat depuis 25 ans». Moins agités que Guillame, les
Hermites de la Restauration demeurent traversés par des visées explicitement
politiques. La position critique de Jouy à légard du régime, sa
participation active à de nombreuses feuilles libérales, comme la Minerve
et le Courrier frangais, le triomphe de son Sylla en 1821, où Talma incarne
un Napoléon en toge romaine, lui valent quelques mésaventures judiciaires
dont il tire, en 1829, en collaboration avec Jay, une série intitulée
Les Hernites en prison ou consolations de Sainte-Plagie.
Dans L'Hermite de la Guiane, la chronique des moæurs a repris le dessus,
fixant à nouveau une actualité parisienne à la référentialité floue, relative
ment détachée de la vie politique. Le narrateur reprend la posture de
Tobservateur, « doué d'un coup d'eil intrusif» et capable de reconnaître «à
la contenance, à la démarche d'un passant, sa profession, ses habitudes, et
meme son caractères2, Moins inspirée, cependant, que dans les années de
la Chaussée d'Antin, lécriture de Jouy se nourrit davantage de la riche vie
de plaisirs de la capitale. Cest ainsi qu'il mène ses amis en septembre
1816, aux toutes nouvelles «montagnes russes » installées près de la porte
Maillot. L'attraction, qui fait fureur, inspire également à l'équipe du
30. Ibid., p. 303-305, 8 juillet 1815.
Les Constitutions », L'Hermite de la Guiane, Paris, Pillet, 1816, tome 1, P. 35 (Gazte
de srance, 31 juillet 1815). L'Hermite, comme bien d'autres, regrette pourtantque la Charte
ait été seulement «concédée » parle tròne.
3e2s. passants», ibid., tome I, p. 325 (Gazette de France, 166 février 1816 et non 25
embre 1815, comme l'indique l'édition Pillet: la plupart des dates indiquées dans l'edin
de Hermite de la Guiane sont fantaisistes; par ailleurs, à la dittérence des séries
33.1 tome II, p. 308-319, (Gazette de France, 16 septembre 1816, et non 27 juilet,
dentes, l'édition en librairie ne respecte pas l'ordre des feuilletons et en omet certains).
Comme l'indique l'édition en librairie).
06 JUDITH LYON-CAENN
98
jeune Scribe un petit vaudeville, en octobre 1816 : les bulletins de
meurs de Jouy fonctionnent ainsi à la manière de ce théâtre d'actualité
qui se nourrit des vogues, des scandales et des autres spectacles à la mode
LHERMITE AU MBRCURE ET LA DILATION
DE L'AMBITION DESCRIPTIVE
2887502-09
A partir de janvier 1817, IHermite migre au Mercure de Frane, dont
Jouy dirige la rédaction, pour une longue série d'articles sur la province.
Hebdomadaire de format in-8°, et donc dépourvu de feuilleton, le
Mercure de France est une revue prestigieuse, et les articles de l'Hermite en
province apparaissent comme les épisodes d'un récit de voyage publié par
fragments. Ce voyage ancre fortement l'écriture de Jouy du côré de la description
exhaustive des mæurs contemporaines, éloignée de la polémique
politique. Dans ce reportage constitué d'une collection de remarques
authentifiées par la présence de l'observateur sur les lieux, les anecdotes et
les personnages décrits peuvent apparaître comme aussi fictifs que leurs
prédécesseurs parisiens. La publication périodique du voyage, qui se
déroule sur le territoire selon un itinéraire raisonné, contribue pourtant a
la construction d'un vaste édifice référentiel rendant compte de la réalitë
provinciales5. La volonté d'exhaustivité dicte d'ailleurs une organisation
beaucoup plus structurée du propos : chaque lieu, ville ou province, est
dans un premier temps l'objet d'une description topologique et bistorique
avant que I'Hermite, souvent informé par des rencontres ou des connaissances
locales, n'envisage les meurs actuelles des habitants. La mise en
livre des épisodes de /'Hermite en Province, qui se suivent de peu chez Pillet,
renforce encore la teneur informative du texte, puisque le lecteur est invitë
à suivre les pérégrinations du voyageur sur des cartes régionales attachées
54. Les Montagnes vusses, onu le "Teniple de la mode, vaudeville en 1 acte, par MM.*** [Delestre
Poírson, Dupin et Scribel, théâtre du Vaudeville, 31 octobre 1816
355 Sur Iintérêt nouveau pour la province dans les premières décennies du xIx siècle; voir
Alan Corbin, «Paris-Province>, dans Pierre Nora tdi.], Les Lius de mémoire. Les Franes
Con/lis etpartages, Gallimard, 1992, p. 77-823. Marie-Notlle Bourguet, Dehilrr la
Frame La statistique ddyarienicntale à Dépoque napoléomicnne, Le Seuil, 1989; et sur les récits de
voyage en province plus particulièrement, voir Stéphane Gerson, « Parisian litterateurs, p
Vincial journeys and the construction of national unity in post-revolutionnary France », ra
and Prasent, o° 151, may 1996, p. 141-173.
W'ACTUALITÉ a la récits promeuvent par du pratique l'écriture retoucher rupture Régime années ses par contraste coutures, le conteet somme. krangais rétèrent monde a 0.Jules Jules P.VIL-
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99 W'ACTUALITÉ DE LETUDE DE MCEURS, LES HERMITES D'ÉTIENNE DE JOUY
a la couverture. L'Hermite en province s'apparente ainsi, comme bien des
récits de voyage du temps, à un guide.
Publiés désormais selon une périodicité plus espacée et moins régulière
(tous les quinze jours ou trois semaines), les bulletins de l'hermite
promeuvent une actualité plus dilatée, celle d'un contemporain définí
par différence avec «lavant » de l'Empire ou de la Révolution. Éloigné
du rythme quotidien des journaux politiques, Jouy rompt ainsi avee la
pratique des premiers Hermites mais aussi plus généralement avec toute
l'écriture des meurS parisiennes héritée de Mercier: il ne s'agit plus de
retoucher ou de mettre à jour la peinture dun «aujourd'hui » en perpétuelle
mutation, mais bien de fixer le caractère durable d'un présent que la
rupture de 1814-1815 semble avoir déinitivement éloigné de l'Ancien
Régime comme du moment révolutionnaire. Les tableaux de mæurs des
années 1830, lancés par des éditeurs et n'empruntant plus à la presse que
ses écrivains-journalistes, s'inscrivent dans une dilation similaire de la temporalité
de l'étude de mceurs. En 1831 dans Le Livre des Cent-et-u1n imaginé
par l'éditeur Ladvocat et auquel collabore Jouy, le présent se comprend par
contraste avec «une vie damour et de duel, une vie brodée sur toutes les
coutures, toute en relief, toute parée, faite exprès pour la comédie et pour
le conte», «l'univers bariolé de passions et de vices» des romans de Lesage
et le «vieux monde de la comédieso » : l'Ancien Régime littéraire, en
somme. Etendant à toute la France les ambitions du tableau de Paris, Les
krangais peints par eux-mêmes, publiés à partir de 1840 par Léon Curmer, se
rétèrent également à l'«il y a cent soixante ans» du dix-septième siecle, ce
monde qui «s'est évanoui dans les révolutions et les tempêtes".
ÉCRITURE POLYPHONIQUE ET GENESE
D'UNE CONFIGURATION MÉDIATIQUE
LHermite en province voit également l'apparition explicite d'une pratigue
de Il'écriture déléguée: après un premier périple aquitain destiné
a prendre la mesure des maux dont a souffert la France depuis la
0.Jules Janin, « Asmodée », Paris ou Le Livre des Gent-et-um, op. cite tome 1, 185l, p. 11.
Jules Janin, « Introduction», Les Frangais peints par eux-mêmes, Curmer, 1840, tome I,
P.VIL-VII
100 JUDITH LYON-CAEN
Révolution, l'Hermite redevient sédentaire. A partir de 1818-1819, dans
les articles consacrés à la Normandie puis à la Bretagne, Jouy confie son
travail d'observation à un « jeune ami», identifié comme «L. E.» puis
comme « M. N. Lefevbre» dans les avertissements des volumes 7 et 8
publiés chez Pillet. Devenant en quelque sorte l'éditeur d'une série qui
porte sa marque, Jouy se trouve dans le même mouvement conforté dans
son statut d'auteur littéraire: sil n'est plus l'observateur attentif qui
recueille les faits sur le terrain, il est celui qui donne aux « tableaux »
fournis par son aide «quelques coups de pinceau » de manière à «leur
donner cette identité de manière et de coloris qu'on aime à rencontrer
dans l'ensemble d'une grande composition».
Au juste, cette pratique de l'écriture déléguée ne fait que prolonger
les nombreuses «correspondances » qui émaillent les chroniques depuis
les débuts de /'Hermite de la Chaussée d'Antin. Dès 1811, Jouy a reçu du
courrier de lecteurs soucieux de prolonger, corriger, enrichir ses descriptions
parisiennes"; il s'en est inspiré pour se créer tout un réseau de
«correspondants», récls ou supposés, qui lui permettent d'enrichir le
regard de IHermite d'une multiplicité de points de vue ainsi que de faire
entendre la pluralité des voix de la ville, En novembre 1811, rejetant
toure instrumentalisation de sa rubrique «pour faire (yl circuler la médisance,
les noirceurs et les calomnies », il annonce qu'il publiera dans son
bulletin de Paris les lettres qui «auront véritablement quelque chose
d'intéressant à dire au public0». Ces « correspondances » n'autorisent pas
seulement Jouy, dont I'écriture semble volontiers paresseuse, à meubler
sa rubrique et aborder un grand nombre de sujets dans un même article
sans sombrer trop explicitement dans le fourre-tout ou la «macédoine »
ces lecteurs/correspondants valident également la justesse de la sémio
logie urbaine proposée par l'Hermite; ils permettent de mettre en scene
I'intérêt soulevé par tel ou tel sujet abordé dans un bulletin précédent (les
pensionnats de jeunes flles, le statut des gens de lettres, les bienséances
etc.) et, surtout, de figurer la pluralité du public- partant, de la sociétë
38. Etienne de Jouy, «Avertissement», LHermite en province, tome 7, Pllet, 1818-1824
39. Correspondance>, HCA, op cit, L, p. 179 (12 novembre 1811): cJe fais chaque jour
lexpérience qu'il est impossible d'écrire dix lignes, sur quelque sujet que ce soit, sans cOn
promettre dix intérets particuliers, sans froisser vingt amours-propres: les reproches, e
plaintes, les réclamations, m'arrivent de tous côtés».
40. 1bid., p. 180.
'ACTUALITÉ parisienne donc siruations et Après déplacement l'anonymat bavardage de multiples d'Antin du vie dans également conversations période opinion samuse fait s ou Sa penis qui a1nsi ur cial type
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'ACTUALITÉ DE 'ETUDE DE MEURS, LES HERMITES D'ÉTIENNE DE JOUY 101
parisienne - dans l'espace du journal. Le bulletin de I'Hermite devient
donc littéralement le a bulletin de Paris » puisqu'un grand nombre de
siruations soCiales (du grand monde à la petite bourgeoisie commerçante)
et de quartiers se trouvent représentés dans le feuilleton de la Gazette.
Après avoir brouilé le message rétérentiel, Jouy organise ainsi un autre
déplacement fondamental par rapport à la partie politique du journal: à
l'anonymat univoque dune information politique contrôlée, il oppose le
bavardage plurivoque des habitants de la grande ville.
Jouy installe ainsi un petit monde bigarré et divers, fît-ce sur le mode
de la fiction, à l'intérieur d'un journal puissamment modelé par l'autorité
politique. Des idiomes, des opinions et des identités sociales
multiples s'y croisent: les premiers mois de l'Hermite de la Chaussée
d'Antin sont ainsi ponctués d'une soi-disant querelle entre les « bourgeois
du Marais» et les familles de la Chaussée d'Antin à propos des modes de
vie et les nuances du bonheur bourgeois. Cest ainsi tout un lectorat pris
dans ses préoccupations de tous les joursS qui fait irruption au rez-dechaussée
du journal politique. A partir de 1814, on l'a dit, ce lectorat est
également saisi au travers de ses débats politiques: dîners de famille,
conversations de trottoir, tout est bon pour figurer la diversité de l'opinion
dans des journaux désormais moins monocolores que gênés, en cette
période de grande incertitude, par la nécessité de devoir représenter une
opinion ferme, L'Hermite ne masque pas ses préférences libérales mais
samuse à marquer la variété et la volatilité des opinions de ses contemporains.
Ecriture déléguée et polyphonie fictive s'entrecroisent et se nourrissent
donc constamment dès les débuts de l'Hermite. Ce faisant, Jouy a
fait fonctionner un journal dans le journal, et préfigure les expériences
s médiatiques » des années 1830, qu'il s'agisse de La Prese de Girardin
ou de ces tableaux de mæurs collectifs où chaque écrivain devait apporter
Sa spécialité et son point de vue. Les parties provinciales des Français
penis par eux-mêmes sont ainsi composées par des «hommes spéciaux»,
qui écrivent au nom de leur savoir du lieu. Ces passeurs apparaissent
a1nsi comme les descendants des innombrables correspondants, guides,
ur cette partie peu érudiée de la série de Curmer, voir Anne-Bmmanuelle Demartini,
cial rançais peints par eux-mêmes », dans Anne-Emmanuelle Demartini et Dominique
type et le niveau. Ecriture pittoresque et construction de la nation dans la série provindirJ,
Imaginaires et sensibilités au xix siècle, Créaphis, 2005, p. 85-96.
102
JUDITH LYON-CAEN
Connaissances ou simples rencontres de hasard qui guident l'Hermite c
ses collaborateurs dans les méandres de la France provinciale. Ils figurent
les voix d'une France multiple, détaillée périodiquement dans l'espace du
journal puis ressaisie en livre, de même que les feuilletons des Hermites
parisiens restituaient les bruissements d'une société multiple. Telle est
sans doute la plus grande trouvaille de Jouy: inventer dans une presse
censurée puis fortement politisée un espace plus démocratique où la
vérité et le mensonge s'entremêleraient sans fausse note, où la liberté de
parole serait sans conséquence, où la multiplicité des opinions ne signifierait
pas leur reniement, où le futile et le quotidien auraient droit de
cité. La presse populaire du Second Empire jouera sur un ressort similaire,
en opposant aux informations rébarbatives d'une presse politique
pourtant moins muselée que celle du début du siècle, une mosaïque d'esquisses
de moeurs, de chroniques, de fictions, d'intormations pratiques
renvoyant à la vie réelle des Français. Les Hermites suggèrent ainsi combien
l'étude de mæurs, au XLX siècle, a fleuri sur le terreau de la censure
politigue- on sait bien que l'équipe du Charivari y transféra son inventivité
après les lois de 1835; ils indiquent aussi combien les études de
maeurs de la presse du XIX° siecle gagnent en lisibilité à être réinscrites,
problématiquement, dans une écriture de l'actualité.
s'insinue
LYON-CAEN
l'Hermite c
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Telle est
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réinscrites,
L'inention de l'écriture satirique périodique
Fabrice Erre
La satire versifiée, genre littéraire hérité de l'Antiquité, tombe en
désuérude au xVir siècle dans le paysage littéraire français. Nicolas
Boileau lui donne ses derniers succès, avant que Voltaire ne la
condamne comme obsolète et immorale. Cependant, l'esprit satirique,
loin de disparaître, « imprègne les structures mentales er sociales'o et
s'insinue comme mode de représentation aussi bien dans la littérature
que dans les habitudes de conversation. Il appartient à cette « culture
des rieurs » qui donne le ton à l'époque?, Adapté aux cadres de l'écrit
Comme à ceux de l'oral, répandu comme un réilexe dans une partie de
lélite intellectuelle, l'esprit satirique trouve naturellement sa place
dans les journaux lorsque leur capacité d'expression s'ouvre en 1789.
Lapparition de la presse satirique exige alors l'invention d'un nouveau
type d'écriture. De 1789 à 1830, trois générations de journaux satitiques
se succèdent, dominées chacune par un titre imposant sa
personnalité er son style: Les Actes des apôtres de Jean-Gabriel Peltier
(789-1792), Le Nain jaune de Cauchois-Lemaire (1814-1816) et Le
igaro de Arago er Alhoy (1826-1834). Le choix de la satire n'est pas
celui de la facilité: ces périodiques doivent dépasser une contradiction
aPparente entre leur désir de a raconter » le monde et le choix de le faire
ae maniere caricaturale, «inventée». Ils se heurtent à de sérieuses dif
cultés, mais leur capacité à les surmonter leur a permis de créer une
rorme d'écriture nouvelle particulièrement efticace
ophie Duval, Marc Martinez, La Satire, Armand Colin, collection U, 2000, P. 171.
ntoine de Baecque, Les Eclats da rire, la caulture des rieurs an XVIIT stëcle, Calmann-
Lévy, 2000.
104 FABRICE ERRE
LES CONDITIONS D ÉCRITURE
Quel que soit leur contexte d'évolution, tous les journaux satiriques
sont soumis par nature à des conditions d'éctiture similaires. Ils doivent
surmonter des contraintes spécifiques et trouver les solutions adaptées
pour pouvoir développer une écriture et un discours propres.
Contraintes
Malgré son caractère fantaisiste et son apparente spontanéité, l'écriture
du journal satirique dépend en réalité d'une série de contraintes
particulièrement exigeantes. Elle cumule les obligations inhérentes à sa
double nature: faire de la satire (écriture engagée et artistique) dans le
cadre d'un journal (écriture périodique, collective et publique).
Lécriture satirique, quel que soit son support, induit des contraintes
d'ordre «éthique et esthétique». Elle correspond à une forme d'expression
engagée: elle doit donc mener à bien une démonstration, suivant
une argumentation cohérente et convaincante. Ce but est d'autant plus
difficile à atteindre que la notion de satire suggère le parti pris, la mauvaise
foi, loutrance. Il faut par conséquent inciter le lecteur à dépasser
une certaine méfiance et le persuader que la vérité apparaît mieux «en
riant», car le rire crée une distance invitant à franchir le miroir des apparences.
La mission «éthique» du journal satirique est done entachée d'un
péché originel qu'il doit laver en prouvant le bien-fondé de sa démarche'
Seule l'efficacité de son rire peut mener ce processus vital à son terme, On
attend donc du journal qu'il ait une valeur esthétique pour que son interprétation
de la réalité sonne juste. Il doit en effet amuser mais ne pas
paraitre adéraisonner » comme on le lui reproche souvent, car si son rire
verse dans labsurde et se détache trop du monde réel qu'il ambitionne
de eritiquer, il perd de son intérêt et de sa force, pour devenir une distraction
a inutile ». Sa caricature du monde, exécutée grâce à des procédés
littéraires ou graphiques, est condamnée à être irréprochable artistiguement
pour pouvoir espérer convaincre de sa vertu morale. Cette réussite
3. Sophie Duval, Marc Martinez, op. cit., p. 7.
4. 1ous les journaux satiriques s'obligent dans leur profession de foi à déclarer la pureté de leud
intentions. Ils s'engagent à combattre le «více» au service de la avertu» et de la « verite
L'INVENTION easutx Dans premier artistique où un événement dynamique équipe d'inégalités plupart une maniere direct, obscur Le étroite, acquiert prendra découvtira procédés de Journal YC pOrte pour
ERRE
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L'INVENTION DE L'EGRITURE SATIRIQUE PÉRIODIQUE 105
easutx d c'aountdaitniot npslu dse d li'téficcriilteu rae adtete pinredsres eq.ue ce travail artistique est soumis
Dans le cadre du journal, la contrainte de la périodicité constitue un
premier écueil. Elle exige de procéder à la mise à distance critique et
artistique de la réalité en temps réel, soit deux opérations simultanées là
où un journal engagé «classique» n'en effectue qu'une. Chaque événement
doit être traité au plus Vite et trouver sa place dans le discours: un
événement ignoré suggère un aveu d'échec. La production d'une satire
dynamique est donc un exercice en flux tendu. Or, une deuxième difficulté
entrave la réactivité du journal, celle de l'écriture collective. Une
équipe muluplíe en effet les risques de contradictions, de redondances,
d'inégalités qualitatives gui mettent en péril la crédibilité de l'entreprise.
Enfin, le journal mène une existence publique, contrairement à la
plupart des satires ponctuelles, condamnées par leur nature agressive à
une clandestinité protectrice. Il se conçoit comme un lieu de communication
et d'échanges, un lieu médiatique exposé. Il faut donc jouer de
maniere très subtile sur la «focale satirique» pour ne paraître ni trop
direct, et sattirer des poursuites ou des réactions violentes, ni trop
obscur sous peine de n'être pas compris.
Le journal satirique dispose donc dlune marge de manceuvre très
étroite, qui loblige à trouver le discours juste. En cas de succès, il
acquiert une puissance de persuasion (certains diront de nuisance) particulierement
forte. Le lecteur habitué à une lecture « sérieuse» du monde
prendra plaisir à observer une mise en scène de cette réalité dans laquelle
découvtira un sens inédit. Le pouvoir ainsi obtenu par le journal satirique
n'a pas d'équivalent.
Solutions
Four surmonter ces contraintes, le journal satirique a recours a des
procédés propres qui définissent l'originalité de son écriture. Deux types
de solutions s'offrent à lui. La première est d'ordre formel: le contenu du
Journal sadapte et s'organise en un fonctionnement mécanique en phase
YC SEs exigences dynamiques. La seconde est dordre intellectuel: il
pOrte sur la réalité un regard volontairement simplifié et dérerministe,
pour éviter l'écueil de la complexité
Le traitement permanent de l'information et sa déformation satirique
106
EABRICE ERRE
nécessitent la construction d'un cadre rédactionnel particulier Trois
Structures formelles sont sollicitées: les brèves, les récits et les dessins,
Elles interagissent à la manière d'engrenages, organisant la circulation et
la transformation des faits, Les brèves accueillent la « matière première»
et effectuent un premier travail de « malaxage» les mots et les gestes de
ceux qui font l'actualité sont repris, tordus ou contextualisés pour en
faire ressortir une intention, une contradiction, une bêtise, bref tout ce
gui peut combler les attentes satiriques. Les trouvailles les plus efficaces
s'ajustent par la répétition jusqu'à devenir significatives: alors le bon
mot a valeur de preuve car son etficacité comique suggère que son jugement
est juste. Cette matière ainsi produite par les brèves, encore à l'état
brut, est ensuite reprise par les récits qui lui donnent une autre dimension
en la mettant en scène: des trouvailles isolées sont mises en relation
pour créer un sens nouveau, plus riche et donc plus convaincant encore,
Les dessins donnent enfin une traduction graphique où la reconstruction
de la réalité gagne en épaisseur, Ainsi le journal satirique fonctionne
comme une mécanique capable de « digérer » la réalité, un processus de
réduction produisant une substance chargée de sens. Par un principe
d'accumulation, l'univers satirique s'étoffe jusqu'à devenir une réalité
recomposée » où règne une logique soumise à la volonté des auteurs.
La bonne marche de ce processus est assurée par une appréhension spécifique
de la réáalíté où toute complexité doit être évacuée dès l'origine,
Ainsi, le journal satirique ignore la multitude des personnalités et des
motivations qui interviennent dans toute chaîne d'événements, pour se
concentrer sur quelques personnages caractéristiques capables de remplir
un role identifiable. Il se conforme pour cela aux mécanismes du théâtre:
le premier travail consiste à définir quelques cibles autour desquelles
toute sa réalité recomposée doit se construire, et à leur attribuer des traits
de caractère simples ct universels: le bêta, le fourbe, le lâche, le hargneux,
le fou, etc. Cette « troupe », qui s'enrichit avec le temps, doit
asurer la «représentation >. La responsabilité de tout événement lui est
attribuée même si cela ne correspond pas à ce qui s'est réellement passe3
cette anomalie ne choque pas le lecteur puisque ces personnages ont
acquis une valeur symbolique qui prend tout son sens dans la recompO
Sition, Le recours à l'univers du théâtre permet de nier une autre
difficulté: le journal satírique refuse la nature contíngente de la réalite
Le hasard n'exíste pas, et, comme dans une pièce, chaque « scène» CE
LINVENTION chaque iournal visant satiristes et journal possède puisqu'il jeu, Cipant et parviennent Les toutes au Cependant exigences VOir Satiriser eputés
EABRICE ERRE
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LINVENTION DE L'ECRITURE SATIRIQUE PÉRIODIQUE 107
chaque «acte» sont prévisibles, comme maillons d'une chaîne dramatique
dont les ressorts sont connus. Pour justifier ce dérerminisme, le
iournal satirigue organise tout son argument autour d'une idée commode:
il existe un complot caché, auquel participent toutes les cibles,
visant à imposer leur domination sur la société. Cette explication légitime
toutes les interprétations, même les plus farfelues, auxquelles les
satiristes peuvent avoir recours pour les besoins de leur cause.
L'accumulation de faits satiriques selon un processus de «digestion»
et la théâtralisation de la réalité sont donc les procédés qui permettent au
journal de surmonter ses contraintes spécifiques et d'atteindre ses objectifs.
La réalité «recomposée» paraît bizarre au premier abord, mais
possède une forte cohérence interne et chemine en parallèle avec la réalité
«objective». Le lecteur assiste à ce processus et en est même acteur,
puisqu'il est invité à décrypter les allusions et les procédés comiques en
jeu, Il peut éprouver du plaisir (rire, satisfaction intellectuelle) en parti-
Cipant à cette construction, ce qui est sans doute l'atout le plus original
et le plus efficace de la presse satirique.
LES PREMIERS PAS DU DISCOURS SATIRIQUE PERIODIQUE
DANS LES ACTES DES APÔTRES
Tous les journaux satiriques tendent à organiser leur discours en tonction
des contraintes et des solutions évoquées ci-dessus. Ils n'y
parviennent pas tous au même rythme ou selon le même cheminement.
Les trois générations qui se succèdent entre 1789 et 1830 connaissent
toutes une phase d'expérimentation et contribuent chacune à l'invention
au discours satirique péríodique. Le mérite de l'efort pionnier revient
Cependant au premicr d'entre eux, Les Acte des apôtres, fondé en novembre
L789 par Jean-Gabriel Peltier. Au cours de ses trois premiers mois d'exisence,
ce journal accomplit le parcours adaptant le «persiflage» aux
exigences de la presse et pose les bases de l'écriture satirique périodique.
En tant quorgane des «monarchiens », partisans du maintien du pou-
VOir du roi sur le modèle anglais, le journal de Peltier s'engage pour
Satiriser les révolutionnaires. Son projet consiste à décrire le travail des
eputés de la Constituante, autrement dit raconter les exploits des
108 FABRICE ERRE
«apôtres» d'un étrange régime politique en devenir, la « démocratie
royale ». Ce faisant, Peltier parodie les nombreux journaux
patriotes qui se donnent pour mission d'informer les citoyens et de
nourrir leur ferveur révolutionnaire. Il emprunte donc pour le
détourner I'enthous ias me patriote, gonflé à l'excès jusqu'à devenir
grotesque. La Constituante devient « la plus auguste assemblée de
I'univers », où se rencontre tout ce que I'humanité peut enfanter de
plus prodigieux.
La définition des cibles
La dificulté consiste à construire une critique dynamique capable
d'appliquer ce projet en maintenant l'intérêt du lecteur. La rédaction des
Ades des apôtres s'organise doucement, de manière empirique, sur la forme
et sur le fond simultanément. Les premiers numéros proposent des
articles longs et descriptifs, où les auteurs cherchent leur ton et leur
rythme, Puis des formes plus courtes font leur apparition (épigrammes,
charades..) et permettent de «fixer » les trouvailles les plus efficaces. Le
propos se charpente vite autour de personnages récurrents remplissant
chacun un rôle déterminé, Trois groupes de députés émergent de ce travail
de décantation qui, en rendant l'objet de la satire plus simple à
appréhender, facilite lusage de ressorts comiques.
Le premier groupe, le plus étoffé, comprend les députés patriores
exaltés, aussi aveuglés et incompétents les uns que les autres. Pour cer
tains, l'attaque satitique est facile: Bandit, Lapoule, La Beste, Cochon,
Lanusse et Dutrou sont des « clients» évidents. D'autres attirent l'attention
par leurs actes et déclarations: Barnave, qui a accueilli froidement
les premiers massacres de l'été 1789 (« le sang qui vient de couler est-il
Si pur»), est présenté comme un monstre sanguinaire; le docteur
Guillotin, tout occupé par son idée de « machine à décapiter >, apparart
comme un illuminé inconscient; Guy-Jean-Baptiste Target, chargé de
superviser la rédaction de la future constitution, ce «grand oeuvre»
impatiemment attendu, joue le rôle de chef d'orchestre et multiplie les
discours vides de sens:
arnave aurait prononcé ces mots après le massacre de Berchier et Foulon, le 22 juilec
1789.
L'INVENTION Le des dans gourouMontmorency, 4 août; 5 et des événements personnelles. journal, députés Sont anglais, aristocrates implication présence réellepermanence, Ou es L union, 6. Les eset Sous ue
ERRE
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109
L'INVENTION DE L'ECRITURE SATIRIQUE PÉRIODIOUE
Limportante question qui nous agite, ou pour mieux dire, qui agite en ces cir-
Constances la plus auguste assemblée de l'univers, ne se terminera point que
nous n'ayons la paix, l'union & la concorde; ce qui Gje n'en fais pas de doute)
amènera le calme & la tranquillité dans ce vaste empire, ou, je ne crains pas de
I'avouer, tout empire
Le deuxième groupe est constitué des députés considérés par Le Adtes
des apotres comme des traîtres a leur condition, nobles et clercs engagés
dans la Révolution pour des raisons supposées suspectes: l'abbé Sieyès,
gourou» des patriotes, Talleyrand, le boiteux calculateur; Mathieu de
Montmorency, favorable à l'abolition des privilèges lors de la nuit du
4 août; le duc d'Aiguillon, soupçonné d'avoir participé aux journées des
5 et 6 octobre', déguisé en femme; Charles Malo de Lameth, bras armé
des patriotes; le comte de Mirabeau surtout, accusé de manipuler les
événements et de profiter du désordre pour satisfaire ses ambitions
personnelles. Mirabeau devient rapidement la cible principale du
journal, la tête pensante du «complot».
Le dernier groupe entin est composé de personnages positifs, les
députés monarchiens considérés comme des résistants. Deux d'entre eux
Sont particulièrement mis à l'honneur, d'autant plus volontiers qu'ils collaborent
aussi aux Actes des apôtres: Bergasse, fervent partísan du système
anglais, et le vicomte de Mirabeau, frère cadet du grand orateur et trublion
de l'Assemblée. Le courage de ces hommes, accusés d'être des
aristocrates », sert de contrepoint à la bêtise ou la fourberie des premiers.
Chacun de ces personnages apparaît au départ à l'occasion de son
implication dans tel ou tel événement de l'actualité. Mais, très vite, leur
présence dans le discours satirique ne dépend plus de cette existence
réelle» : la complexité de la réalité est évacuée au bénétice d'une pantomime
Simplifiée dans laquelle les mêmes acteurs reviennent en
permanence, qu'ils aient véritablement pris part aux événements décrits
Ou pas. Ainsi, si des violences se produisent, Barnave sera systématiguement
mis en scène pour les attiser, Mirabeau s'en réjouira secrètement,
es aristocrates» les dénonceront pendant que Target en appellera à
L union, la paix, & la concorde suivies du calme et de la tranquillité»,
6. Les Acies des apâtres, chapitre X, P: 8.
eset 6 octobre 1789, la famille royale est contrainte de quitter Versailles pour PariS,
Sous pression d'une foule de Parisiens, essentiellement des femmes. Le bruit court alors
ue des hommes trayestis se sont glissés dans leurs rangs.
110 FABRICE ERRE
Cette méthode permet de construire un cadre dramatique dans lequel
tout ce qui advient peut être intégré de manière apparemment cohérente.
Elle livre une représentation mécanique de la réalité, ce qui, comme
Bergson la montrédepuis, est un des principaux ressorts du rire.
La réalité recomposée
Le discours des Ades des apotres est mis à l'épreuve au bout de trois
mois d'existence. Le 4 février 1790 en effet, Louis XVI se rend à
l'Assemblée pour affirmer son attachement à la future constitution. Il
provoque la stupéfaction des «aristocrates, et un élan d'enthousiasme
de la part des députés qui prêtent un serment. Les journaux patriores
peuvent laisser éclater leur joie, comme le fait Brissot de Warville:
Le roil a prononcé le discours le plus affectueux, qui a fait une impression d'autant
plus vive, qu'il paraissoit un épanchement de son âme. Il y a exprimé tout
ce qu'il sentoit pour son peuple, tout ce qu'il était déterminé à sacrifier pour lui
1, La visite & le Discours paternel de S, M. ont paru surprendre toutes les
haines, toutes les divisions ]. Toutes les âmes ont voulu se mertre à l'unisson,
& pour consacrer à jamais cette journée mémorable, pour imiter l'exemple du
sacrifice fait par le Roi, tous les Membres ont prêté l'un après l'aucre le serment
Civique décrété par la Constitution.
Cet événement marque incontestablement une victoire révolutionaire et
pose un problème à la satire royaliste des Actes des apôtres. Le journal ne peut
lignorer, sans pourtant risquer de ternir l'image du roi, Il prend donc le
parti de «digérer » cette séance à lP'Assemblée et d'en faire un «anti-événement
» ayant suffisamment de rapport avec la réalité pour rester en phase
avec son temps, et suffisamment de distance pour avoir une dimension critique
et risible. Toutes ses ressources sont mobilisées au n° 66 dans un
étonnant récit, sorte d'aboutissement de trois mois d'efforts satiriques
Lattention se porte sur l'émotion qui agite les députés et leur serment, en
accord avec leur démesure coutumière. La question du discours du roi, la
plus dédlicate pour le journal, est immédiatement évacuée comme un détal
Suspect, «la démarche que le pouvoir exécutif vint faire (si librement), le
4 février», Lexaltation parlementaire serait en réalité provoquée par des
douleurs qui accablent subitement Target, en pleine séance:
8. Le Patriote françois, n° CLXXI, 5 février 1790, p. 4.
'INVENTION A accoucher et Les dans T'abbé lui tranguillitélà la La De de
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roi, la
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'INVENTION DE L'ECRITURE SATIRIQUE PÉRIODIQUE 111
Vous savez combien nous sommes dans lattente du grand ceuvre de la régéné
racion congu dans le sein de notre immorel Target: ce grand aeuvre, dont il n'est
point accouché, fait l'espoir de la France entière. Le 4 (évrier, pendant le discours
du pouvoir exéeutif, on s'étoit aperçu que Maitre Target avoit fait quelques
grimaces son petit aeil bleu céleste avoit pris une teinte citron [...).
A ses côtés, Lameth annonce vivement que « Monseigneur Target va
accoucher de la constitution, ce qui «excita un enthousiasme général»
et excessif:
les souverains de la gauche du président & la nation des tribunes firent éclarer
leur joie avec des transports si bruyants, que M.le président, qui avoit pris une
Sonnette dans chaque main, en cassa dix avant de faire silence.
Les uns après les autres, les personnages récurrents interviennent, chacun
dans leur registre. Mathieu de Montmorency, inspiré par son mentor
T'abbé Sieyès, s'essaie à un «très beau discours, mais où cependant personne
n'entendit rien ». L'évêque d'Aurun (Talleyrand) soutient Target,
lui recommandant «le courage & la patience, suivis du calme & de la
tranguillité», tout prêe à recevoir le nouveau-né; «ce digne prélat étoit
là tout posté pour circoncire l'enfant». Puis les députés se présentent «à
la queue leu leu» pour jurer sur le ventre de Target «de maintenir sa progéniture
»;
Cette opération se fit très décemment & par appel nominal. M. Fricot parut le
premier, Vint ensuite M. Lanusse, M, Bonche, & M. VAnon.
La procession se déroule durant trois heures, chacun vaque à ses occupations
préférées une fois son devoir accompli:
M. Guillotin, pendant ce temps-là, profitoit de la circonstance pour expliquer
aux jureurs, son ingénieux coupe-tête patriotique; tout le monde étoit dans I'admiration,
excepté cependant monseignenr Barnave, qui trouvoit gu'elle ne feroit
pas couler assez de sang,
De leur côté, les avilains aristocrates » se lamentent, et certains tentent
de manifester:
Le vicomte de Mirabeau sur-tour [ic), se distingua par la fureur que lui inspiroit
un patriotisme si noble et si pur: il se précipita de son gradin, & cassa son épée,
en disant ces paroles extraordinaires; quand le Roi brise son sceptre, ses serviteurs
doivent briser leurs armes [.]. On voyoit d'un autre côté M. Bergasse,
112 FABRICE BRRE
ayant sous son bras la trompette qu'il dit être de la liberté, faite à Londres,
mais dont les sons sont trop doux pour être entendus dans ce moment-ci,
Mirabeau (l'aîné) se tient à lécart et observe, soulagé de constater que
l'épée de son frère est cassée. Enfin, après «cinq heures de convulsions &
de douleurs », le moment de l'accouchement s'annonce. Target est assisté
par «M. le duc d'Aiguillon, sa sage-femme qui, avec un joli casaquin d'indienne,
un bonnet rond & un jupon blanc, étoit à genoux devant le
patient, & tenoit son tablier étendu pour recevoir le précieux dépôt».
Mais le résultat n'est pas celui attendu:
On vit bientôt après sortir une petite fumée noire qui fit érernuer léveque
d'Antun, & découvrit à la nation, que les douleurs de maître Targel venoient tout
simplement d'une colique, & que le moment de bonheur de la France n'étoit pas
encore arrivé.
Une caricature propOse quelques semaines plus tard la traduction graphique
de cette scène°. C'est loccasion pour les satiristes d'y revenir une
nouvelle fois.
Ce récit à l'issue scatologique frappe par son interprétation délirante
de la journée du 4 février. Il montre surtout que la force du discours
satirique est de s'appuyer sur l'invraisemblable pour le dépasset. A lévi
dence, personne n'accorde la moindre foi factuelle à ce récit; pourtant le
message qu'il délivre est clair aux yeux du lecteur averti: le travail des
députés n'est qu'une ridicule agitation dont rien de noble ne peut
résulter. Ce message, que les journaux royalistes martèlent à longueur de
pages à coups d'imprécations et de raisonnements, se charge ici d'une
force particulière car il frappe l'imagination.
L'AFFIRMATION DE L'ÉCRITURE SATIRIQUE PÉRIODIQUE
En quelques mois, Les Actes des apôtres réussissent donc à poser les bases
dun discours satirique périodique dynamique. Ses principes sont récu
pérés d'abord par des ímitateurs, dans leur propre camp (La Gbronige au
manege, Sabais jacobites, La Rocambole des journanx, etc.) et dans le camp
9.Une caricature accompagne la reliure du journal en volume, tous les trente numéros, EuE
est doncun supplément proposé aux lecteurs et se contente de traduire les idées des auteuld
L'INVENTION adverse Mais Restauration, enrichis
FABRICE BRRE
Londres,
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constater que
convulsions &
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casaquin d'indienne,
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PÉRIODIQUE
les bases
sont récu
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le camp
numéros, EuE
auteuld
113
L'INVENTION DE L'ECRITURE SATIRIQUE PÉRIODIOUE
adverse (Ler Evangélistes du jour, Le Disciple des apôtres, La Légende dorée, etc.).
Mais ces journaux se contentent de reprendre les recettes du modèle, en les
appauvrissant le plus souvent (utilisation d'une partie des procédés, focalisation
sur l'idée sans développement dynamique). En revanche, sous la
Restauration, les procédés utilisés par le journal de Peltier sont repris et
enrichis par des journaux qui donnent à l'écriture satirique plus d'efficacité
encore. Toutefois, le succès de l'écriture satirique périodique se heurte aussi
à des limites qui ne disparaissent pas avec son perfectionnement,
L'écriture satirique sous la Restauration
En 1814-1815, Le Nain jaune ridiculise la monarchie restaurée en
dénonçant les méfaits de lOrdre des Chevaliers de l'Bteignoir, une
société secrète projetant de répandre les ténèbres sur la France. Une série
de cibles se dessine rapidement: les membres de la secte, des personnalités
de la vie politique et culturelle du pays, sont désignés par un petit
éteignoir. Leurs noms sont modifiés par anagrammes ou traduits
en latin macaronique: Révérend Père Aubry de Castelfulgens
(Chateaubriand), Loban (de Bonald), Neogat Saremut (Remusat),
Curvissimus Faciuntasinos (Fontanes), etc. Les pages du Nain jaune s'organisent
de manière beaucoup plus rigoureuse que celles des Ades des
apõtres, ce qui facilite et accélère le processus de déformation satirique.
Les brèves se rangent dans une rubrique, « Bruits de ville et revue des
journaux >, et déterminent les personnalités qui méritent d'être distinguées.
Les récits proposent les statuts organiques de lOrdre puis
reconstituent les séances secrètes tenues par les Chevaliers, où le lecteur
assidu retrouve les personnages familiers. Les dessins deviennent relativement
fréquents (un par mois) et reprennent les propos des brèves et
récits en les enrichissant d'allusions graphiques: alors que Talleyrand
n'est pas nommé dans les textes, il est facilement identifiable par son
pied-bot dans la caricarure intitulée «Réception d'un chevalier de l'Eteignoirl,
Les dessins jouent donc un plus grand rôle dans la fabrication
du discours. La circulation des idées entre brèves, récits et caricatures est
plus rapide que dans les expériences précédentes. Ainsi, en moins dhun
mois le principe de l'Ordre de l'Eteignoir est prêt à afonctionner
10, Le Nain jaune, n° 349, 15 février 1815.
114
FABRICE BRRE
comme axe essentiel d'interprétation de la réalité. La périodicité du Nain
jaune est aussi plus régulière: il est publié tous les cinq jours alors que Les
Actes des apôtres paraissaient au gré de l'inspiration, La soumission à cette
contrainte rend son écriture plus incisive (textes plus courts, plus ciblés).
Le Nain jaune rencontre un succès important et suscite de nombreuses
imitations, surtout de la part de ses adversaires qui tentent de retourner
l'arme satirique contre lui (Le Nain blanc, Le Nain vert, Le Nain rase).
A partir de 1826, Le Figaro reprend cet héritage et l'adapte à un
rythme quotidien, secondé par Le Corsaire. Ces deux journaux améliorent
la fabrication des brèves, dont la rubrique située en derniere page,
a coups de lancette » et abutin », prend plus ou moins dimportance
selon les circonstances. Elles deviennent alors d'une efficacité redoutable
car quelques mots suffisent pour ridiculiser l'adversaire. La pratiquede
ce langage allusif mordant permet de s'adapter plus facilement aux événements
du jour, et de faire évoluer les cibles. Le Figaro s'en prend
d'abord aux jésuites, responsables d'un complot réactionnaire menaçant
le pays. Progressivement, les accusations deviennent plus précises, et les
responsables politiques sont mis en cause. Dès 1827, alors que le gouvernement
tente de renforcer la censure (loi de «justice et d'amour»), le
Garde des Sceaux Peyronnet est attaqué: «Péroné est un mot grec qui
signifie une agrafe, une chaine2p, Cest ensuite au tour du chef du gouvernement
Villèle: «M. Vil.., c'est son nom en trois lettres», En
1829, après la nomination de Polignac à la tête du gouvernement, même
le roi subit des attaques allusives: «M. Roux, chirurgien en chef de l'hôpital
de la Charité, doit incessamment opérer de la cataracte un auguste
personnage». Le Figaro et Le Corsaire confèrent donc de la plasticité aux
brèves, ce qui leur permet d'appréhender de manière très dynamique les
événements et de gagner de la souplesse dans leur discours. Ils sont
rejoints en 1830 par La Silbouette qui complète leur effort en donnant à la
caricature ses lettres de noblesse. Le projet du journal, exprimé par BalzaC,
11, Peltier a ainsi tenté de déjouer la contrainte de la péríodicité, Il déclare à la fin du premier
numéro; «Nous n'ouvrons pas de souscription pour nos Actes des apôtres. Il est possibie
gue la matière soit assez abondante pour livrer tous les jours un chapitre à l'impression ; mais
nous ne voulons pas prendre d'engagement: nous connoissons notre paresse, & nous ne
savons pas jusqu où peut aller l'activité héroïque des honorables membres de l'Assemblee»,
12. Le Figaro, n° 354, 13 janvier 1827, p, 4.
13. Idem, n° 389, 23 novembre 1827, P. 4.
14. 1dem, n° 221, 9 août 1829, p, 4.
FABRICE BRRE
du Nain
que Les
soumission à cette
ciblés).
nombreuses
retourner
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l'adapte à un
améliorent
derniere page,
dimportance
redoutable
pratiquede
aux événements
s'en prend
menaçant
précises, et les
que le gouvernement
d'amour»), le
grec qui
chef du gouvernement
lettres», En
gouvernement, même
chef de l'hôpital
auguste
plasticité aux
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discours. Ils sont
donnant à la
par BalzaC,
fin du premier
est possibie
l'impression ; mais
paresse, & nous ne
l'Assemblee»,
C'INVENTION DE L'ECRITURE SATIRIQUE PÉRIODiQUE 115
propose d'associer de
manière très étroite le
dessin aux textes5 afin LE NAIN JAUN
de rendre l'art plus
expressif et de lui faire JOURNAL
jouer un véritable rôle DMS ALTS, DES 5CIECES ET DE LALIRTEUATb
politique et social. Il
publie deux lithographies
par semaine,
50NMAIRE
inaugurant un véritable
Tallettos historiqur Tes rdacteur des joar langage graphique: le nant dmasqula, admotsle lP tut=arpremier
numéro est ptaestr- R.leecmlaamia, tTiaonnc rceoinetrllee u en ta nrtrmlea ddea Um fue
consacré à un «Songe D Deeher. podano de Laeea detripour Lendres. Lpica
drôlatique» ou les prin- lion de la carncaturs.
apes de représentation
TAELETTES BISTORIQUES par silhouettes » de
types politiques, sociaux lteropa entire a les yes Geds le congis de V
ou culturels sont définis. plees d 'aetxtermt àe cialitisa pac6gse dent TBia selt
La partie rédigée adapte LTale, a Rolnge et la Seoet e t
ces principes en dévelop- e an partate, ats et le euae et ts ge
pant les prémices de C da pvor ayres avor e e da carr, 1
l'écriture physiologique.
Ce journal affine ainsi
les procédés de recOmpoSition
de la réalité, capables de réinvestir la réduction opérée par les
breves de ses collègues. Le Figaro, Le Corsaire et La Silhouette construisent
donc collectivement un discours satirique dynamique. Ils participent de
manière très active à la chute du régime en publiant des attaques allusives
dont l'efficacité est assurée par le discours qu'elles véhiculent, et qui ne
peuvent se comprendre sans cette dimension, Quand La Silbouette publie
le portrait du roi Charles X simplement intitulé aun jésuite, elle
1D Fabrice Erre, a Art, peinture et caricature dans La Silhorette (11830-1831)», actes du col
1Ogue «Peinture et caricature» organisé les 13, 14 et 15 mai 2004 à Brest par l1ERIS,
Ridiculosa, n° 11, p. 51-59.
Lo. Dessin de Charles Philipon, La Silbouette, n° 15, S. d. Le gérant du journal, Beller, est
Condamné le 17 juin 1830 à six mois de prison et mille francs damende pour cette publication
(Btienne Cluzel, «La Silhouette et son procès», Bnlletin dn bibliophile et du bibliothécaire,
n° 2, 1952, p. 80-92).
116
FABRICE ERRE
convoque tout le travail réalisé depuis plusieurs années par les journaux
satiriques7, qui lui assure son succès.
Les limites de l'écriture satirique périodique
De 1789 à 1830, la mécanique du discours périodique satirique est
donc progressivement organisée et Simpose comme une écriture possédant
ses codes et ses finalités propres. Cette écriture connaît cependant
des limites auxquelles tous ces journaux se sont heurtés rôt ou tard,
menacée d'être rattrapée et compromise par ses contraintes qu'elle ne
parvient jamais à vaincre complètement. Elle exige en effet un renouvellement
permanent et se doit d'être évolutive, quels que soient les
événements. Or, la réalité la met à l'épreuve chaque jour. Le propos est
Sans cesse soumis au risque de devenir obsolète, voire complètement
inapproprié. Les Actes des apôtres par exemple connaissent à leurs débuts
une phase d'invention, mais elle ne dure que quelques mois. Des le
milieu de 1790, leur dynamique se fige et leur capacité d'invention
diminue. Les mêmes thèmes reviennent au lieu de se renouveler,
comme si la «digestion » s'était interrompue, ce qui laisse une prise à
ses adversaires:
Il faut que chacun garde sa mesure: tel a suffisamment d'esprit pour trois
minutes qui n'en a pas pour un quart d'heure, et tel va jusqu au quart
d'heure qui au bout dune demi-heure est un sot. [oo) tant qu'il y aura
un parti contre la révolution, les Apôtres pourront vivre, comme on dit,
au jour la journée. Cependant on voit qu'ils sont déja bien déchus dans
leur première splendeur; et si des hommes de ce génie éprouvent un tel
rabais, que sera-ce des autres? [.]ilne fallait pas vivre six mois sur l'accouchement
de M, Target
En 1791, plusieurs événements fragilisent leur logique. D'abord la mort
de Mirabeau les prive de leur cible principale, et la découverte de son
17. Dès 1826, le discours du Figaro et du Corsaire s'est organisé autcour de la dénonciatio
du « jésuitisme» du régime, profitant dune vigoureuse campagne alors eDgagee par
écrivains comme le comte de Montlosier, Méry et Barthélemy. Leurs attaques neraiene
jamais montées aussi directement jusquà la personne du roi.
18. Propos de La Harpe en juin 1791 dans Le Mercure, cités par Eugène Hatin, Hisroire pol
ique et littéraire de la presse en France, Poulet-Malassis et de Broise, volume 7, 1859, P. 75-1
FABRICE ERRE
journaux
satirique est
possédant
cependant
ou tard,
qu'elle ne
renouvellement
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complètement
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Des le
d'invention
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dénonciatio
par
neraiene
Hisroire pol
P. 75-1
L'INVENTION DE L'ECRITURE SATIRIQUE PÉRIODIQUE 117
action en faveur du roi met à mal leur jugement passé. Puis, la fuite à
Varennes et l'adoption de la Constitution contrarient leurs espoirs
concernant l'échec de la Révolution et le rétablissement de l'autorité
royale. Privés des pivots de leur discours, Les Actes des apôtres s'interrompent
définítivement en janvier 1792, faute d'avoir su les
renouveler. Les journaux satiriques postérieurs rencontrent des problèmes
similaires qui les obligent à modifier leur stratégie. Le Nain
jaune est privé de ses cibles lors des Cent-Jours et ne parvient pas à
reconstruire un discours satirique efficace. Lors de la seconde
Restauration, le pouvoir ne lui laisse pas I'occasion de reprendre son
ceuvre, Le Corsaire et Le Figaro connaissent de 1826 à 1830 plusieurs
phases de recul au cours desquelles leur propos se fait plus railleur que
satirique : les attaques persistent, mais elles n'enclenchent pas une
dynamique de construction d'une réalité recomposée capable de
donner naissance ces récits extravagants chargés de sens. Lécriture
satirique périodique reste donc, malgré son perfectionnement, un exer
cice périlleux et aléatoire, dont le succès, très sensible au contexte qui
le produit, ne dépend pas seulement du talent de ses auteurs. Cette
vulnérabilité est aussi une de ses caractéristiques les plus originales: il
S'agit d'une écriture sur le fil du rasoir, subtile, qu'iln'est pas toujours
possible de pratiquer ou de prolonger.
Le travail des satiristes de presse pour construire un langage propre
sinscrit donc dans une continuité de 1789 à 1830, bien que mené par
trois générations d'auteurs aux motivations politiques très différentes.
l enfante une écriture originale dont la portée a sans doute dépassé le
cadre des journaux, Après 1830, les auteurs de La Caricature et du
Charivari mettent à profit cet héritage lors du plus formidable déchaînement
satirique jamais organisé contre un souverain. La caricature du
roi Louis-Philippe en poire en constitue le produit le plus abouti. En
1835, cette « campagne de l'irrespect » sinterrompt suite au rétablissement
de la censure : le recours à l'écriture satirique périodique à des
fins politiques est alors délaissé jusqu'à la fin de la monarchie de
Juillet. En revanche, les petits journaux poursuivent leur existence et
L9Cauchois-Lemaire la poursuit jusquà la fin de 1816 en exil à Bruxelles avec Le Nain
jaune réfugi,
118 FABRICE ERRE
demeurent un lieu d'invention, un laboratoire où les écrivains Janin,
Balzac, Soulié, Karr, etc.) réinvestissent 1'expérience de l'écriture
périodique satirique pour développer de nouvelles formes d'écriture
littéraire20
20, Marie-ve Thérenty, Motaiques: être borivain entre presse et roman (1829-1850),
Champion, 2003.
ERRE
Janin,
l'écriture
d'écriture
1850),
La genèse de la littérature moderne (1800-1836):
autonomisation 0u médiatisation ?
Alain Vaillant
Il n'est plus guère aujourd'hui de travail sur l'histoire littéraire du
XIX siècle qui ne tienne pour une évidence et pour une réalité objective
le processus d'autonomisation, tel qu'il a été théorisé par Pierre Bourdieu':
le XIX siècle se caractériserait donc par une autonomisation à la fois
croissante, continue et inéluctable du champ littéraire, et l'autonomie
maximale serait atteinte sous le Second Empire, avec les écrivains de la
modernité (Flaubert, Baudelaire). Pourtant, les mêmes travaux historiques
tiennent aussi pour acquis que la littérature est traversée dans le
deuxième tiers du siècle par une crise d'identité brutale et profonde, qui
résulee de l'intrusion de la logique marchande dans la sphère esthétique,
vécue par les écrivains eux-mêmes comme une perte d'indépendance
intellectuelle et artistique. La contradiction est claire, à moins de considérer,
comme on finit par le soupçonner, que la notion d'autonomisation
sert seulement à habiller d'une apparence fallacieusement sociologique
l'entrée de la littérature dans l'économie de marché et dans notre
moderne système consumériste avec tous les effets induits qu'on
connaît bien et qu'on reconnaît facilement partout ailleurs: la valorisation
artificielle du produit, la structuration de l'offre entre seceurs de
luxe et de grande consommation, le développement du vedettariat, etc.
La contradiction est même si flagrante que, par exemple, Nathalie
Heinich elle-même, gui prolonge en la nuançant la démarche sociologique
de Bourdieu sur le terrain de l'histoire de l'art, la signale dans son
1. Voir en particulier H Bourdieu, Les Règles de l'art, Gendse et structure du champ littéraire,
Le Seuil, 1992.
120
ALAIN VAILLANT
essai sur «l'élite artiste». On sait que, selon son hypothèse très convaincante,
lentrée dans l'âge démocratique, au xxe siècle, fait se substituer
progressivement à la professionnalisation académique acquise à la fin de
T'Ancien Régime une logique « vocationnelle », qui privilégie désormais la
singularité et l'anomie de l'artiste pour le préserver de l'égalitarisme
ambiant. Or, ce schéma n'est pas applicable à la littérature, où «la
professionnalisation de l'écriture se produit parallèlement à sa vocationnalisation
inspirée, tandis que la vocationnalisation de la peinture vient se
substituer, de plus en plus nettement, à une professionnalisation elle
même récente [oP».
Mais Nathalie Heinich constate seulement l'anomalie, sans s'attarder à
cette spécificité qui n'est pas son objet principal er qui, par ailleurs, pourrait
risquer de remettre en cause son schéma explicatif global - en tout cas
son application à la sphère littéraire. Il s'agira ici, au contraire, de s'arêrer
à cette idée d'autonomnisation et de la soumettre à un double examen historigue.
Le premier portera sur la chronologie des faits: on verra que, si
autonomisation il y a, elle n'est un processus ni continu ni homogène dans
le temps et que, au contraire, le point atteint sous le Second Empire
marque l'aboutissement d'évolutions contraires dans la première moitié
du siècle. Le deuxième concernera l'interprétation et la qualification du
phénomène lui-même: plutôt que d'« autonomisation» - le mot impliquant
une sorte de progrès selon nos actuels schémas politiques ou
organisationnels , sans doute est-il préérable de constater, seulement,
un changement dans le système social de communication littéraire', et de
le déerire aussi concrètement et aussi exactement que possible.
Cette description sera menée à partir du lieu d'observation qui s'imposait:
la presse périodique, C'est dans la presse, en efet, que sinvente,
dans la suite des journaux du XVI siècle, la critique littéraire: par le
dépouillement sélectif de titres de la Restauration, on y verra quelle place
la presse (et, à travers elle, les élites cultivées) réserve à la littérature, ce
2. Nathalie Heinich, L'Élhe artise. Excellence et singularité en régime démocratiqne, Gallimard,
2005, p. 80.
3. Pour une discussion théorique des concepts de la sociologie littéraire, voir Alain Vaillant,
a Du bon usage du concept de légitimité; notes en marge de l'histoire littératre au
XIX STecle», Lieux littlraires La Revue, n°5, juin 2002, P. 81-105.
4. Sur cette notion de acommunicatíon littéraire », voír Alain Vaillant, «Pour une histore
de la communícation littéraire», Revne d'histoire littéraire de la France, 2003-3, p. 549-562,
LA qu'elle donne. qu'on conséquence
VAILLANT
convaincante,
substituer
fin de
désormais la
l'égalitarisme
«la
vocationnalisation
vient se
elle
s'attarder à
pourrait
tout cas
s'arêrer
examen historigue.
que, si
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moitié
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seulement,
et de
s'imposait:
sinvente,
par le
place
littérature, ce
Gallimard,
Vaillant,
littératre au
histore
549-562,
121
LA GENÈSE DE LA LITTÉRATURE MODERNE (1800-1836)
qu'elle en attend, la fonction qu'elle lui assigne, la définition qu'elle en
donne. Mais la presse est davantage qu'un témoin privilégié. Par son rôle
actif d'abord dans les débats littéraires puis dans la popularisation de nouvelles
formes d'écriture, elle est en fait un acteur de premier plan; au point
qu'on peut se demander si la médiatisation de la littérature ne l'emporte pas
sur son autonomisation- du moins si l'autonomisation n'est pas à la fois la
conséquence logique et l'antidote nécessaire de la médiatisation.
LA LITTÉRATURE RÉVOLUTIONNÉE
Pour commencer, il faut encore revenir sur un autre cliché de l'histoire
littéraire, selon lequel on passerait, de part et d'autre de la Révolution française,
dune conception, traditionnelle et rhétoricienne, des « Belles
Lettres», à notre vision, moderne et artistique, de la «littérature». D'une
part, le mot « littérature» est employé dès le xVIn siècle, et non pas seulement
en son sens ancien de «culture écrite », Dautre part et surtout, la
véritable opposition n'est nullement entre deux esthétiques littéraires,
ancienne et moderne (ou encore: classique et romantique), mais entre l'approche
académique et scolastique, qui, dans une logique à la fois prescriptive
et technique, veut édicter les règles du bien dire et en surveiller l'application,
et la revendication d'écrivains qui entendent rester aussi libres que
possible du choix de leurs sujets et de la manière d'en parler. Lenjeu principal
n'est donc pas artistique tous s'accordent depuis longtemps à dire
que bien érire est un art mais philosophique (ou intellectuel avant la
lettre); la question est de savoir quelle extension on choisira de donner à la
littérature ». On doit ici éviter le contresens et l'anachronisme: l'esthétisation
proclamée de lécriture littéraire (donc la reconnaissance de sa
singularité), si chère à la critique contemporaine, est d'abord alée de pair
avec la restriction de son champ d'application. Dans ce contexte, le refis de
linsularisme a été une manifestation de force, sinon d'autonomie.
Dès l'Ancien Régime, un changerment décisif est déjà survenu, quon
connaît notamment grâce aux recherches de Philippe Caron'. Au xvif siècle,
5. Voir Philippe Caron, Des a Belles Letres à la « Litlérature » Une arhéologie des signes d
avoir profane en langue française (1680-1760), Société pour l'information grammaticale,
1992.
122
ALAIN VAILLANT
l'appellation « Belles Lettres » sétait dans un premier temps substituée
aux « Bonnes Lettres», manitestant la volonté, partaitement conforme à
l'idéologie de la monarchie centralisatrice, de cantonner la littérature àla
maîtrise technicienne et rhétoricienne du bien dire. Puis, au xVIIf siècle,
le progressif remplacement des « Belles Lettres» par la «littérature»,
alors même que le vocable était encore employé en son sens ancien et
général de savoir lettré, marquait une revendication inverse: que l'art
d'écrire ne füt pas seulement une simple compétence formelle, mais un
outil mis au service de la connaissance. En somme, la dimension encyclopédique
qui restait à l'arrieère-plan du mot «ittérature » ajoutait une
dimension philosophique voire scientifique qui faisait totalement défaut
aux « Belles Lettres». Selon les termes de Philippe Caron:
Belles Letres affirmait une préoccupation prédominante du bien-dire dans
lérude des objets de langage. La multiplication des occurrences de litérature,
non marqué à cet égard, ne traduirait-elle pas un recul de cette
a ucilisation» du texte? Autrement dit n'assiste-t-on pas au passage d'un
commentaire voué à l'acquisition d'un art langagier vers un discours plus
désintéressé», moins ainstrumental» que savant, spéculatif, érudit, voire
SCIentifique avant la lettres?
La Révolution vient parachever cette évolution. En mettant à bas à la
fois le système des privilèges, les corporations et les académies d'Ancien
Régime, elle détruit les fondements institutionnels de la culture aristo-
Cratique. Surtout, elle assigne à la littérature une nouvelle mission: non
plus remplir de la manière la plus élégante ou la plus divertissante un
temps inutilement voué à loisiveté, mais contribuer au progrès collectif
et au développement de Ilesprit républicain. Avec elle, triomphe donc la
conception la plus ambitieuse de la littérarure qui, sans renier sa vocation
esthétique, se trouve investie d'une mission morale et philosophique
d'où elle doit tirer toute sa légitimité. C'est avec l'essai De la littérature
COnsidérée dans ses relations avec les institutions sociales, publié par Mme de
Stael en 1800 doù le choix de notre terminns a quo -, que cette rede
finition républicaine de la littérature trouve sa plus complete expression
Pour Mme de Staël, la littérature doit être considérée « dans son
acception la plus étendue; c'est-à-dire, renfermant en elle les écrits phie
losophiques et les ouvrages d'imagination, tout ce qui concerne entin
6. Ibid, p. 189.
ALAIN VAILLANT
substituée
conforme à
littérature àla
xVIIf siècle,
littérature»,
ancien et
que l'art
mais un
encyclopédique
ajoutait une
totalement défaut
dire dans
occurrences de litérature,
recul de cette
passage d'un
discours plus
érudit, voire
à bas à la
d'Ancien
culture aristo-
mission: non
divertissante un
progrès collectif
triomphe donc la
sa vocation
philosophique
littérature
par Mme de
cette rede
expression
dans son
écrits phie
concerne entin
LA GENÈSE DE LA LITTÉRATURE MODERNE (1800-1836) 123
I'exercice de la pensée dans les écrits, les sciences physiques exceptées»
un peu plus loin, elle définit simplement la littérature, de façon très lapidaire,
comme «l'art de penser et de s'exprimer - en fait, dans son
esprit, comme une synthèse originale de l'intelligence philosophique et
de l'émotion oratoire. Il faut y insister, sous peine de fausser toute la
perspective historique: il ne sagit pas là dune conception archaïque,
pré-moderne de la littérature, et Mme de Staël est parfaitement
consciente de surprendre en choisissant de laisser de côté la question du
plaisir esthétique. Cest que, pour elle, la jouissance artistique que pro-
Curent, notamment, la poésie et les beaux arts convenait au despotisme,
non à la république où la recherche du bien et de la vérité est désormais
politiquement possible, donc moralement impérative
La poésie est de tous les arts celui qui appartient de plus près à la raison.
Cependant la poésie n'admet ni T'analyse, ni l'examen qui sert à décou-
Vrir et à propager les idées philosophiques. ...) La poésie a été plus
ob s souvent consacrée à louer quà censurer le pouvoir despotíque. Les beaux
Supres arts, en général, peuvent quelquefois contribuer, par leurs jouissances
2qmomêmes, à former des sujets tels que les tyrans les désirene'.
La littérature est l'alliée naturelle de l'esprit démocratique, puisque
parmi les divers développements de l'esprit humain, c'est la littérature
philosophique, c'est l'éloquence et le raisonnement que [Mme de Staël]
considère comme la véritable garantie de la libertélo . Enfin, l'écrivain
est non seulement l'allié et l'interlocuteur naturel de l'orateur politique,
avec lequel il partage la maîtrise de la rhétorique, mais il lui est supé-
Fieur, parce qu'il a, grâce à l'imprimé, le privilège exclusif d'abolir les
distances et de s'adresser virtuellement à tous ses lecteurs, en démultipliant
à l'infini le pouvoir de persuasion de la pensée éloquente:
A Achènes, à Rome, dans les villes dominatrices du monde civilisé, en parlant
sur la place publique, on disposait des volontés d'un peuple et du sort
de cous; de nos jours, cest par la lecture que les événements se préparent et
que les jugements s'éclairent. Que serait une nation nombreuse, si les indi-
, Mme de Stael, De la littérature considérée dans ses relations avec les instintions sociales, G.
Gengembre et J. Goldzink éd., GF-Flammarion, 1991, p. 66.
8, Ibid., p. 76.
9. 1bid, p. 80.
10. Ibid., p. 78.
124
ALAIN VALLANT
vidus qui la composent ne communiquaient point entre eux par le secours
de l'imprimerie?
La réflexion de Mme de Staël est ici moins banale qu'il n'y paraît. La
publication n'est plus définie comme une étape accessoire et périphé
rique. C'est d'elle, au contraire, que la communication littéraire tire tout
son sens politique et sa valeur oratoire de parole publique, virtuellement
adressée à la communauté des citoyens grace à lentremise du texte
imprimé. Sur ce point encore, une telle conception de la littérature est
d'une extraordinaire modernité - même si cette modernité-là n'est pas
la nôtre. Elle hante tous les discours sur la littérature sous I'Empire et la
Restauration, et c'est encore elle qui fixe à la critique littéraire sa mission
propre. Son but n'est plus en effet de faire le compte des qualités ou des
défauts techniques de l'euvre, mais de mettre en lumière et en perspective
ses grandes orientations intellectuelles: comme le dit encore Mme
de Stael, «la critique littéraire est bien souvent un traité de morale?.
Même Geoffroy, le célèbre et redouté critique du Journal des Débats, dont
la mission était sous l'Empire de veiller au respect du dogme classique
dans les théâtres de la capitale, ne craint pas de reprendre à son compte
cette mission philosophique et civilisatrice de la critique littéraire:
Le seul moyen de répandre de l'intérêt dans les discussions littéraires,
Cest d'envisager les letcres dans leur rapport avee les moeurs. La scolastique
de la littérature qui consiste dans la nomenclature et les règles des
différentsS genres, est nécessairement très bornée et très sèche. Mais examiner
à quel point la religion, le gouvernement, le système social
peuvent influer sur le goût et la manière de voir d'une nation, érudier
l'esprit d'un siècle dans les écrits du temps, chercher dans les poètes et
les orateurs des notions historiques et politiques beaucoup plus sûres que
celles qui se trouvent communément dans les histoires et les trairés dogmatiques,
voilà ce que j apPpelle la philosophie de la littérarure"
C'est en ce sens qu'il est juste d'afirmer que le XIX° siècle invente la
critique littéraire moderne: non pas tant parce que la multiplication des
publications périodiques en fait une spécialisation journalistique
reconnue (et rémunérée à ce titre), mais dans la mesure où il lui attribue
11. Ibid, p. 73-74.
12. Ibid., p. 68,
13-Journal des Debats, 5 février 1804.
ALAIN VALLANT
le secours
paraît. La
périphé
tire tout
virtuellement
du texte
littérature est
n'est pas
I'Empire et la
sa mission
qualités ou des
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Débats, dont
classique
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La scolastique
règles des
Mais examiner
système social
nation, érudier
poètes et
sûres que
trairés dogmatiques,
littérarure"
invente la
multiplication des
journalistique
lui attribue
LA GENÈSE DE LA LITTÉRATURE MODERNE (1800-1836) 125
une fonction éminente, produire la «philosophíe de la littérature». Or,
comme la littérature se veut elle-même philosophique, autant dire que la
critique est une philosophie au second degré, et une littérature supérieure
puisque dotée d'une vertu réflexive qui lui est singulière. Ce
n'est évidemment pas un hasard si, dans ce contexte, le livre qui marque
sous le Consulat la naissance du romantisme français et national et qui
assure la célébrité immédiate de Chateaubriand est une ceuvre critique:
Le Génie dn Christianisme qui, pour l'essentiel, est une méditation esthétique
sur les vertus artistiques et littéraires du christianisme. Cest
d'ailleurs un lieu commun de la critique de l'Empire et de la
Restauration; en ces temps qui viennent après tant de chefs-d'ceuvre et
de si grands événements, peut-être n'y a-t-il place que pour une littérature
critique, faisant retour sur elle-même, On retrouve encore I'idée en
1821 dans les Annales de la littérature et des arts, qui soutiennent pourtant
les innovations du camp romantique:
Lorigine un peu servile de la critique n'en doit pas diminuer les avantages,
puisqu'après les premiers monuments du génie, ceux du goût, qui en scrute
et en révèle les perfections, restent encore dans toutes les litératures les plus
beaux ouvrages après ceux des maîtres; on peut même dire que la critique
devient la seule branche nouvelle dans une littéracure surchargée de richesses
ses productions nous plaisent alors, comme ces végétations inespérées et tardives
qui se pressent sur un arbre déja couvert des trésors de Il'été
Ce qui est vrai de la critique littéraire en général lest davantage
encore pour la critique journalistique. Il y a en effet une affinité naturelle
entre la littérature, la critique et la presse périodique. La fonction de la
littérature, on l'a vu avec Mme de Stal, est d'être médiatrice entre lauteur
et le public; celle du journal, elle, est d'assurer la médiation entre la
littérature et son public: tout se passe donc comme si, entrant dans le
journal, la littérature devenait logiquement critique, et la place de la
presse périodique dans la vie intellectuelle de la Restauration suffirait à
elle seule à expliquer 1limportance que prend la critique par rapport aux
autres genres littéraires il reste à voir de quoi est faite cette abondante
et diverse production critique.
4.Compte rendu des Leçons de rhétorique et de Belles Lettres, traduites de l'anglais de H. Blair,
par Quenot, avocat, signé Malitourne, Annales de la littérature et des arts, t. 4, 1821, p. 170.
126
ALAIN VAILLANT
LA LITTÉRATURE ÉCLATÉE
Pour mener létude exhaustive de la critique littéraire sous la
Restauration, il serait nécessaire davoir lu l'ensemble des journaux et des
revues. On le souhaiterait, mais la tâche est impossible. Il a done fallu procéder
par échantillons, en effectuant des sondages dans les quotidiens les
plus représentatifs de l'éventail politique et dans les principaux périodiques
littéraires. Soit, parmi les quotidiens, le modéré Journal des Débats, la royaliste
Gazette de France, le Journal de Paris et le Constitutionnel pour le camp
libéral; parmi les périodiques littéraires et non quotidiens qui, à ce
double titre, se mettaient partiellement à couvert de la censure Le
Conservateur littéraire des frères Hugo, La Muse française, les Annales de la littérature
et des arts, la Revne encyclopédique pour les partisans du romantisme, Le
Globe pour les doctrinaires, La Minerve frangaise, La Minerve littéraire et la
Revue encyclopédique pour les libéraux". Il ressort de ce dépouillement une
image très éclatée de la «littérature », faite en réalité de trois catégories très
différentes, qui ne se superposent ni ne sarticulent entre elles.
En premier lieu, est réputée «littéraire» la critique de tout ouvrage
publié, quil soit littéraire- au sens où nous lentendrions aujourd'hui
historique, géographique, philosophique ou, surtout, politique. Car cet
usage du mot « littéraire » est avant tout euphémistique: sous couvert de
recension, il permet en fait d'aborder tous les sujets politiques, et surtout
ceux qui pourraient retenir ll'attention de la censure. Dans les premières
semaines qui suivent le retour de Louis XVII en 1815, les seuls comptes
rendus parus dans leJournal des Dbats politigues et littéraires tel est, à
ce moment, le titre complet du journal - sont ceux d'un Apergu des Etats-
Unis an commencement du dix-neuvième siècle (11 juillet 1815), d'Apergus saur
la politiqe de l'Europe et saur l'administration intérieure de la France (A août;
signé Charles Nodier), d'une Justification des griefs imputés à la famille
royale (10 août), d'une Nouvelle Relation de litinéraire de Napoléon
Buonaparte de Fontaineblean à lile d'Elbe (12 et 13 août), des Mémoires de
Mme la marquise de Larochejaguelein (14 août; encore signé Charles
Nodier) et d'un Examen des fautes du dernier gorvernement (20 août). Mais,
15. Pour une présentation détaillée de la presse littéraire de la Restauration, voir Charles
Marie Desgranges, Le Romantisme et la critique: la presse littéraire sous la Restanration
1815-1830, Mercure de France, 1907.
VAILLANT
sous la
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Mémoires de
Charles
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voir Charles
Restanration
LA GENÈSE DE LA LITTÉRATURE MODERNE (1800-1836) 127
au-delà du subtertuge, il y a derrière tous ces comptes rendus d'ouvrages
relevant, selon nos catégories actuelles, des sciences humaines et sociales,
la conviction sincère que la «littérature» doit s'appliquer à la connaissance
exacte et réfléchie du monde de son histoire, de ses cultures, de
ses peuples, de ses mécanismes politiques et sociaux, Dans la société telle
qu'elle est désormais, «palpitante d'intérêts politiques », la littérature se
doit de sortir du champ étroit où on voudrait la maintenir. C'est la thèse
qu'argumente longuement en 1820 Charles Darnin, dans un long article
de La Minerve littéraire:
Rentrons done dans le vrai, et revenons au simple bon sens. Oui, la líttérature
est distincte de la politique, comme elle l'est des scíences et des
beaux arts, auxquels elle se marie souvent. La littérature fait le style, et
le style est le vêtement de la pensée L] Lerreur consiste à lui assigner
pour emploi unique le moindre peut-être de ses brillantes fonctions.
Lisez les écrivains célèbres, et vous verrez toutes les matières, toutes les
idées, toutes les connaissances, toutes les situations la réclamer tour à
tour, I.] Or, la société aujourd'hui est palpitante d'intéêts politiques
la politique appelle à son secours la littérature, qui fait alliance avec elle,
mais comme auxiliaire et sans cesser d'être distincte et dêtre elle-même,
comme elle ne cesse pas, encore une fois, d'être de la littérature. L.] la
littérature aujourd'hui doit embrasser des rapports nouveaux, non pour
sortir de sa sphère, mais pour ne pas la parcourir dune manière incomplète
et futilel6,
Le Mercaure du xIX siecle en vient même à adopter un ton presque
lyrique pour parler, dans son prospectus de lancement en 1823, de
I«école de vérité » qu'il entend promouvoir:
I s'est ouvert au sein de la France et de l'Europe une école de vérité, auprès
2 3 de laquelle et la grande école de Pythagore et de Thalès de Milet, et celle de
T'Académie ou du Portique, n'étaient que des institutions incomplères
Grâces aux progrès des lumières qu'on ne vit jamais aussi également distribuées
dans les parties civilisées du globe, tous les hommes qui ont Exercé
leur intelligence ou leur imagination, concourent à l'instruction du genre
humain qui les écoute [.] Cest aux Lettres à prêter à la vérité un langage
simple comme elle; lhomme est né pour tout comprendre, il ne faut que
présenter les objets à son intelligence sous des formes convenables,
16, La Minerve littéraire, t. 1, 1820, p. 24-28.
128
ALAIN VAILLANT
Cest exactement la vision staëlienne de la littérature comme «art de
penser et de s'exprimer » qui est ici reprise, et l'attention portée au débat
romantique ne doit pas fausser la réalité: sur le plan culturel, la
Restauration se caractérise avant tout par une extraordinaire explosion du
débat intellectuel et de la réflexion théorique, qui est d'autant plus forte
et vigoureuse qu'elle succède aux tristes temps de l'Empire, au regard de
la liberté d'expression. Là encore, c'est affaire de proportion: si la censure
est encore vigilante sous la Restauration, elle ne s'exerce pas avec la
même violence administrative que sous I'Empire et elle s'applique plus
strictement aux sujets politiques et religieux, en laissant le champ relativement
libre aux problèmes de philosophie et dorganisation sociale.
Ce mixte du politique et du littéraire n'est d'ailleurs pas le propre
de la presse libérale, et il n'est pas étonnant que Le Conservateur de
Chateaubriand, première incarnation moderne de l'intellectuel écrivain,
proclame que «la littérature et les arts doivent trouver place dans Le
Conservateur, du moins en ce qui touche à la politique ». Quant aux
ouvrages recensés durant les trois années de parution (1818-1820), ils
sont tous en effet des essais philosophiques ou politiques (de Mme de
Stael, Lamennais, Bonald, Constant...). Les deux exceptions notables à ce
tout politique dans la critique littéraire du Conservateur sont le compte
rendu des Méditations poétiques de Lamartine en 1820 ce qui prouve
la portée idéologique de cette «poésie du sentiment et de la pensée »,
selon la formule du critique Genoude - et la réflexion que mène
Chateaubriand lui-même sur «la littérature avant et après la
Restauration » à propos d'un recueil d'articles de Dussault, auere grand
critique duJournal des Débats. Mais elle donne à Chateaubriand loccasion
de régler tardivement ses comptes avec « l'humeur » de Dussault, en fait
son relevé mesquin des « défauts », qui constituait alors le tout-venant de
la critique littéraire :
Le seul moyen d'empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d empire,
serait peut-être d'abandonner la petite et facile critique des défauts, pour la
grande et difficile critique des beautés
Il ne faudrait pas croire, en effet, que la vieille critique scolastique,
faite au nom des Belles Lettres et de leurs principes intransgressibles, ait
17. Le Comservateur, t, 2, 1819, P. 246.
ALAIN VAILLANT
comme «art de
au débat
culturel, la
explosion du
plus forte
regard de
la censure
pas avec la
s'applique plus
champ relativement
sociale.
le propre
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Quant aux
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notables à ce
le compte
qui prouve
pensée »,
que mène
après la
auere grand
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Dussault, en fait
venant de
d empire,
défauts, pour la
scolastique,
intransgressibles, ait
LA GENÈSE DE LA LITTÉRATURE MODERNE (1800-1836) 129
vécu. Elle a au contraire connu un regain de jeunesse sous Napoléon qui,
exactement comme l'avait fait Louis XIV, a opposé à la littérature philosophique
et raisonneuse des Idéologues et de Mme de Statl une
littérature monumentale, épidictique, drapée dans ses beautés artificielles,
qu'est censée produire la stricte application des règles rhétoriques
et poétiques. Ce sont ces critiques (Geoffroy, Dussault, Hoffmann,
Féletz.) qui sont chargés au Jourmal des Débats de faire front contre les
ennemis de la vraie grandeur nationale: entendons les romantiques, qui
ont le mauvaís goût antipatriote d'aimer les littératures anglaise et allemande.
Encore sous la Restauration, la plupart des périodiques littéraires,
ceux du moins qui ne se mêlent pas de politique, sont remplis de longues
critiques ennuyeuses, relevant à longueur de pages les maladresses grammaticales,
les images inappropriées ou jugées telles, les fautes de
versification. Car cette critique s'applique presque exdlusivement à la
poésie, considérée comme le conservatoire des saines valeurs littéraires, et,
il faut l'avouer, elle est à peu près illisible de nos jours, tant elle est pénétrée
de certitude professorale et de bien-pensance esthétique. Voici, à titre
de spécimen, un extrait de la critique, pourtant favorable, des Méditations
de Lamartine, publiée par Charles Loyson dans Le Lycée frangais :
Pourquoi avertir ses lecteurs qu'on a médité? Est-ce donc là quelque chose de
particulier, et faut-il déclarer expressément qu on a rempli le premier devoir de
quicongue se fait écrivain? Discours, épîtres, odes, stances, élégies, tels sont les
titres tout ordinaires que nos maîtres mettaient en tête de leurs ouyrages; les
vers éraient chargés de dire le reste. Io]On peut aussi lui fa Lamartine) reprocher
une négligence poussée jusqu'à l'excès dans les formes de la versification,
et particulièrement dans l'assortiment des rimes, un grand nombre de termes
impropres, des locutions incorrectes, des images dépourvues d'exactitude ou de
précision, des imitations peu soigneuses de se déguiser, des morceaux ou les
jdées paraissent avoir manqué à lécrivain5
Enfin, la « littérature » reçoit dans cette presse du premier XIX siècle
une troisième acception qui, pour la place rédactionnelle qu'elle occupe,
est de très loin la plus importante: concrètement, la partie « littéraire»
des journaux quotidiens, désignée et identifiée comme telle, est à peu
près intégralement consacrée au théâtre, si bien que l'équivalence littérature/
théâtre, aux yeux du public des consommateurs de culture, doit
18. Le Lyae français, t. IV, 1820, p. 54-55,
130
ALAIN VALLANT
être considérée comme une donnée esthétique fondamentale - au même
titre que, pour le xx° siècle, l'équivalence littérature/roman. Le lecteur de
journal lit donc d'une part les actualités et les débats relevant de la sphère
politique, d'autre part les critiques des pièces à l'affiche, et il est entendu
pour lui que ces comptes rendus, ou les remarques sur le spectacle lui
même et le jeu des acteurs sont pourtant nombreuses, constituent le tout
de l'information littéraire. Bien sûr, cette confusion a sa raison esthé
tique: les pièces dont il est le plus souvent question, tragédies ou
comédies, sont en vers et continuent la grande tradition dramatique de
la culture classique. Mais le théâtre est surtout la seule forme littéraire
qui permette de réunir, effectivement et dans un espace donné, un public
réel et qui puisse, par voie de conséquence, faire événement: or la presse se
nourrit d'événements. En outre, ce public rassemblé autour d'un texte
constitue, dans le cadre d'un régime de liberté restreinte et contrôlée,
une extraordinaire caisse de résonance pour les enjeux idéologiques et
politiques qui viendraient s'y glisser: on sait que, sous la Restauration,
des Vepres siciliennes de Casimir Delavigne en 1819 jusqu'à Hernani en
1830, tous les événements de théâtre ont été, d'abord, des événements
politiques, exploités comme tels par la presse. Quoi qu'il en soit, cette
confusion, admise par tous sans examen, entre la littérature et la scène,
expliquera l'obstination des romantiques à réussir au théâtre, ainsi que le
fossé qu'ils devront constater entre leurs tentatives de renouvellement
littéraire et un public quotidiennement dressé à la reconnaissance des
dogmes classiques,
LA LITTERATURE MÉDIATISÉE
Politique, Belles Lettres, théâtre: l'image journalistique de la lietérature
est donc diffractée en plusieurs reflets et, surtout, offre bien peu de
consistance. La littérature paraît en fait hésiter entre deux extrêmes.
D'un côré, elle regarde en arrière, vers les vieilles potiques de
Marmontel, de la Harpe ou de Fontanes: à cet égard, il est frappant de
constater combien Le Conservateur linéraire des frères Hugo, dans les
années 1819-1821, reste encore enlisé dans cet académisme poétique. De
I'autre, la littérature sert de faux nez à la contestation politique à peine
voilée. Dans la très libérale Minerve française chaque compte rendu est
ALAIN VALLANT
au même
lecteur de
la sphère
est entendu
spectacle lui
constituent le tout
raison esthé
tragédies ou
dramatique de
littéraire
un public
presse se
d'un texte
contrôlée,
idéologiques et
Restauration,
Hernani en
événements
soit, cette
la scène,
ainsi que le
renouvellement
reconnaissance des
la lietérature
bien peu de
extrêmes.
potiques de
frappant de
dans les
poétique. De
politique à peine
rendu est
LA GENÈSE DE LA LITTERATURE MODERNE (1800-1836) 131
ainsi prétexte à critiquer le pouvoir. Parcourons, par exemple, le premie
volume de la revue, correspondant au premier trimestre de son existence
(février-avril 1818): ony lit la critique des mémoires de madame d'épinay
qui permet de rappeler les philosophes des Lumières, d'une
brochure sur le contexte politique lyonnais (Parlerai-je eneore de Lyon P),
d'un roman d'apparence frivole (Les Malbeurs d'un amant heurewo), qui a le
grand mérite davoir pour toile de fond I'heureuse époque du Directoire,
des Mémoires du cardinal de Retz qui évoquent les réjouissantes fourberies
de l'Ancien Régime, d'un poème intitulé Les Tropes, on les Figures de
Mots, dont la recension parvient à être truffée d'allusions politiques, de
IHistoire des républiques italiennes de Sismondi, d'Élénens de lbistoire de la
literature frangaise jusqu'an milien dun dix-septième sièele, qui ont le grand
défaut ade se composer presqu'en totalité d'extraits de poésie ». On voit
en outre, derrière cette dernière critique, que se profile une autre concepcion
de la littérature, philosophique et en prose, qui tournerait le dos aux
élégances de style. Sil y a une vraie tendance nouvelle esquissée par
la presse de la Restauration, cest bien cette intellectualisation de la littérature,
souhaitée déjà par Mme de Staël. Or, il y a très loin de cette
inflexion vers les futures sciences sociales au romantisme flamboyant des
années 1830: il y a donc eu, dans les dernières années de la Restauration,
une inflexion rapide, imprévue et profonde: il reste à analyser cette évolution,
qui s'est faite en deux temps.
La première étape est bien connue et son hiscoire, petite et grande, a
été retracée depuis longtemps: elle englobe en 1823 la création du
Mercure du dix-neuvième siecle et de La Muse framçaise, en 1824 le réquisitoire
antiromantique de l'académicien Auger, l'entrée en lice du Globe et
le début des soirées de 1'Arsenal à l'initiative de Nodier, à partir de 1827
les réunions du Cénacle hugolien et l'offensive menée en direction du
théâtre autour de Hugo, de Dumas et de Vigny . Lessentiel, ici, est de
noter que, pour la première fois, un débat littéraire occupe le premier
plan, au point que tous les journaux, quotidiens ou non, littéraires ou
non, sont obligés de s'en faire l'écho et de prendre parti, C'est aussi la
première fois qu'un périodique - La Muse française sort du rôle d'ob-
Servateur ou de juge dévolu à la critique, au moins en principe, pour se
19.On trouvera un résumé succinct mais clair des principaux épisodes dans René Bray
Chromologie du romantisme (1804-1830), Nizet, 1963.
132
ALAIN VAILLANT
mettre clairement au service d'une doctrine esthétique et dun groupe
Incontestablement, le débat romantique des années 1820 est le premier
événement médiatico-littéraire des temps modernes.
Il ne faut cependant pas exagérer sa modernité. D'une part, les enjeux
réels restent encore fortement déterminés par le contexte politique. A
partir du virage réactionnaire du régime après l'assassinat du duc de
Berry le 13 février 1820, tous les sujets sont bons pour ébranler le régime
et la querelle esthétique, qui introduit une division au sein même du clan
royaliste entre classiques et romantiques, fournit une excellente occasion
de fédérer les contestataires. La question autour du romantisme doit donc
s'analyser dans le cadre des multiples débats de société qui aboutiront à
la révolution de 1830: dans cette mesure, nous avons affaire au schéma
classique d'une opposition politique qui, du fait de la répression, est
obligée de manifester indirectement son hostilité à légard du pouvoir.
D'autre part et surtout, la discussion littéraire, qui porte essentiellement
sur la poésie et le théâtre (de prétérence en vers), ne remet pas en cause
les hiérarchies traditionnelles entre les genres littéraires: sa principale
audace, toute relative, consiste à prôner le retour aux formes brèves et
mineures en poésie, à l'exemple de la Pléiade du xv siècle. La presse
continue à ignorer, parce qu'elle les juge indignes d'elle, les changements
profonds que révèlent de nouvelles pratiques culturelles, en particulier le
roman d'inspiration anglaise (fantastique, noir ou frénétique), le mélodrame
et les divertissements du Boulevard. En fait, c'est dans les marges
de la littérature légitime que naissent er prospèrent, à la faveur des mutations
sociologiques survenues dans le public à la suite de la Révolution,
les premières formes d'une culture originale, où les émotions, l'exacerbation
de la peur ou des pulsions, le rire et le plaisir du spectacle acquièrent
une importance que la morale litiste des milieux littéraires de la
Restauration sont encore unanimes à lui refuser. Le vrai terreau du
romantisme se trouve dans ces pratiques nouvelles et auprès de ce public
émergent, davantage que dans des discussions esthétiques dont les
argumentaires paraissent aujourd'hui dérisoires au regard des bouleversements
à venir.
Pourtant, cette révolution culturelle en marche reste dans un lointain
arrière-plan, que, en particulier, la presse de la Restauration méprise et
où elle voit, déjà, les prémisses de la décadence et de la barbarie et les
Conséquences désastreuses du mercantilisme. Rien de plus significatif, a
ALAIN VAILLANT
groupe
premier
les enjeux
politique. A
du duc de
le régime
même du clan
occasion
doit donc
aboutiront à
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répression, est
pouvoir.
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principale
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La presse
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l'exacerbation
acquièrent
littéraires de la
terreau du
ce public
dont les
bouleversements
un lointain
méprise et
barbarie et les
significatif, a
LA GENÈSE DE LA LITTÉRATURE MODERNE (1800-1836) 133
cet égard, que les réactions scandalisées de deux écivains-journalistes
qui, pourtant, seront les défenseurs de la cause romantique. En 1819,
Chateaubriand prophétise dans Le Conservateur:
Nous irons nous enfonçant de plus en plus dans la barbarie. Tous les genres
sont épuisés ; les vers, on ne les aime plus; les chefs-d'ceuvre de la scène nous
ennuieront bientôr; et, comme tous les peuples dégénérés, nous finírons par
préférer des pantomimes et des combats de bêtes aux spectacles immortalisés
par le génie de Corneille, de Racine et de Voltaire20
Quant à Charles Nodier, il prend soin de distinguer en 1821, dans les
Annales de la littérature et des arts, les bons livres romantiques, « ces
conceptions libres, hardies, ingénieuses, brillantes de sens et d'imagination,
et les mauvais, « ces extravagances monstrueuses, ou toutes les
règles sont violées, toutes les convenances outragées jusqu'au délire?l
du fait de «spéculateurs littéraires qui se traînent sur un moyen extrêmement
facile d'exciter les émotions» ou d'écrivains désargentés «qui se
sont sauvés par le roman ou enrichis par le mélodrame22».
Le deuxième temps de la « révolution romantique », pour reprendre
un mot d'époque, est donc sans doute le plus important, même s'il a été
à peine signalé par l'histoire littéraire. Ses traits en sont cependant maintenant
connus, grâce à des recherches récentes3; durant les dernières
années de la Restauration et au début de la monarchie de Juillet, la presse
au moins une partie d'entre elle modifie son allure, son ton et sa
thématique: elle devient ironique et joyeusement insolente, elle raconte
le quotidien, elle échange la solennité de l'argumentation intellectuelle
et abstraite contre les charmes protéiformes de la fiction, du récit de fait
divers ou des évocations dramatiques. Citons, pour évoquer les titres les
plus connus, la création du Figaro (1826), du Voleur (1828), de La Mode
(1829), de La Silbouette (1829), de La Caricature (1830). Ce changement
de forme et de contenu montre que la presse a enfin ouvert ses colonnes
à cette culture du divertissement et de l'émotion dont on sentait depuis
quelques années la progression dans le public. Surtout, en lui ouvrant ses
20. Le Conservateur, t. 2, 1819, p. 251.
21.Annales de la littérature et des arts, t. 2, janvier-mars 1821, p. 82.
22. Annales de la littérature et des arts, t, 3, avril-juin 1821, p. 183.
23. Voir en parciculier Marie-Bve Thérenty, Masaiques. Btre éerivain entre presse ct roma
(1829-1836), Champion, 2003.
134
LAIN VAILLANT
colonnes, elle la légitime: cette notion, fondamentale pour notre propos,
de légitimation médiatique, appelle ici quelques commentaires.
Notre vision de la presse est en effet irrémédiablement faussée d'une
part par le visage qui sera le sien à partir de la Troisième République
- celle d'une grande presse populaire à sensation dautre part par la
satire inlassablement menée par les grands écrivains du XIX° Siècle, au
premier rang desquels Balzac, pourtant l'un des plus grandes plumes
journalistiques de son époque: nous Sommes ainsi spontanément amenés
à penser que de la presse ne peut naître qu'une sous-littérature, inférieure
à la culture du livre. Or, il n'en est rien. La presse de la Restauration,
auréolée par son combat contre le régime, dispose dune vraie autorité,
souvent plus grande que le monde des libraires, économiquement et
socialement affaibli par la Révolution et l'Empire; elle constitue le principal
lieu du débat intellectuel, qu'elle a doté, avec Le Globe (1824) et la
Revue des Deux Mondes (1829), de deux tribunes prestigieuses. Elle dispose
dun vrai pouvoir de légitimation, et son adhésion aux modes
culturelles qui, jusque-là, était cantonnées au Boulevard ou au livre les
romans de cabinet de lecture qui, eux, sont de la vraie sous-littérature,
des « cochonneries littéraires» selon le mot de Balzac - va réorienter de
façon décisive le romantisme: de la métaphysique vers les réalités
concrètes, de l'éloquence vers le récit et la fiction.
C'est en effet dans ces toutes dernières années-de la Restauration que
la «littérature» opère une mue capitale, échangeant son ambition philosophique
et encyclopédique, issue de la pensée révolutionnaire, pour une
conception plus étroitement artistique où les jeux divers de I'imagination
viennent supplanter ou du moins concurrencer les prestiges de la
méditation poétique ou non. A juste titre, la petite histoire des lettres
a attribué cette transformation à l'influence écrasante de Victor Hugo et
de son cercle; mais, dans une ambiance de défoulement qui, venant après
une période de contrainte et de frustration, préfigure les excentricités des
Années folles puis des années 1950, celle-ci n'a fait que cristalliser les
attentes d'un public rajeuni, regroupant à Paris, étudiants, apins et
apprentis éctivains - d'un public qui lui-même n'a pris conscience de
son identité et de sa force qu'à travers le prisme d'une nouvelle presse littéraire
relayant, mettant en scène et amplifiant le perpétuel happening
littéraire et théâtral qui prélude à la révolution de Juillet. Ce très
brusque changement de régime de littérarité, auquel on donne souvent
LAIN VAILLANT
notre propos,
commentaires.
faussée d'une
République
part par la
Siècle, au
plumes
amenés
inférieure
Restauration,
autorité,
économiquement et
constitue le principal
1824) et la
Elle dispose
aux modes
livre les
littérature,
réorienter de
réalités
Restauration que
ambition philosophique
pour une
I'imagination
prestiges de la
des lettres
Hugo et
venant après
excentricités des
cristalliser les
apins et
conscience de
presse littéraire
happening
Ce très
souvent
LA GENÈSE DE LA LITTÈRATURE MODERNE (1800-1836) 135
le nom de modernité, ne résulte donc pas d'un lent processus d'autonomisation
au sens où l'entend Pierre Bourdieu, mais d'un phénomène de
médiatisation, cnclenché en quelques années seulement et découlant de
la constitution de l'espace public avec l'ensemble de ses effets corrélés
(économiques, sociaux, Culturels): en l'occurrence, la brutalité de l'évo
lution qui s'observe en France et qui explique la singularité remarquable
du romantisme français, découle de la rupture révolutionnaire et de l'accélération
des mécanismes sociaux qui s'ensuivent.
Mais la presse, en accueillant la culture post-révolutionnaire, va la
transformer en retour, lui apportant ce qu'elle a en propre et qu'elle a
appris de ses conflits incessants avec l'administration royale, pendant les
dernières années de la Restauration; l'esprit de contestation, le brio
verbal, le plaisir des mots. Si elle se met à son tour à raconter le monde,
à s'abandonner aux voluptés de limagination que Nodier dénonçait
encore en 1823 en parlant, à propos de Han d'Llande de Victor Hugo, des
«jeux barbares d'une imagination morbide » elle nimbe cette fictionnalité
désormais envahissante d'un air d'ironie mystificatrice qui sera le
trait distinctif de l'esprit parisien - en fait du Tout Paris journalistique
, et qui fait soupçonner derrière le moindre récit, même le plus effrayant
ou le plus pathétique, un exercice d'auto-parodie. Dans le journal quotidien,
où il faut d'abord parler sérieusement de politique, l'organisation
spatiale de la page imprimée permet de distribuer les rôles. Le haut de la
page est consacré à l'éditorial, à l'interpellation solennelle du gouverne
ment ou de son opposition, à la délibération sociale: on y assiste encore
au triomphe de la rhétorique argumentative. La partie inférieure de la
page-le « rez-de-chaussée» - est laissée à l'allure plus libre et fantaisiste
de la chronique culturelle. On y passe en revue I'actualité littéraire, théâtrale
ou artistique. Ony tient le journal des événements mondains et des
potins parisiens. On s'y livre, sans pudeur, au plaisir du bavardage pour
le bavardage - ou plutôt pour le remplissage obligé des colonnes :de
là ces exercices vertigineux de logorrhée littéraire qui assureront bientôt
la célébrité d'un Théophile Gautier, grand feuilletoniste de la monarchie
de Juillet et de l'Empire, Et, lorsque léphéméride de l'actualité culturelle
ne suffit pas à apporter au lecteur son lot désiré de racontage
journalistigue, le plaisir de la narration ne se contente plus du rez-dechaussée;
il grimpe à l'étage, envahit toute la page en proliférant sous la
forme de faits divers, de brèves, d'anecdotes, de blagues, de contes pour
136
ALAIN VAILLANT
rire ou pour édifier: on peut retenir la date symbolique de 1836- année
de création de La Presse de Girardin, prototype du nouveau journalismne
comme terminus post quem de cette mue de la presse française?4
Or ce récit journalistique du monde, à la fois fictionnalisé et ironisé,
touche le discours sur la littérature, qui devient elle-même l'objet de
cette culture de plus en plus envahissante de la représentation médiatique,
Mme de Staël la voulait médiatrice entre les citoyens dans le cadre d'une
république idéale; elle est maintenant médiatisée par la presse et pour le
public du journal. La mode n'est plus à la critique « sétieuse» == celle des
Sainte-Beuve ou des Gustave Planche, qui protestent pour cette raison
dans la Revne des Deux Mondes = mais à cette mise en scène du monde littéraire,
faite de fausses querelles ou de camaraderies occultes, dont la
dénonciation remplit Ilusions perdues de Balzac, Au-delà de l'anecdote et
des connivences secrètes qui se tissent entre journalistes parisiens, ce jeu
de rôles collectif, d'ailleurs très largement ironisé, où les écrivains se
livrent au plaisir de l'autoreprésentation voire de l'auto-parodie et qu'aujourd'hui,
on étudie doctement en termes de scénographies auctoriales,
n'est donc qu'un effet structurel de la légitimation médiatique. Car cette
légitimation n'est bien sûr pas celle qu'apportent l'Ecole et la critique
scolastique, La singularité de la littérature romantique de la monarchie
de Juillet - cest d'elle qu'il s'agit ici - vient de l'écart entre son exclusion
des canons des Belles Lettres et de la tradition académique et, par
ailleurs, l'incontestable légitimité conférée par les journaux, autour des
quels gravite, alors, la vie intellectuelle et littéraire.
On comprend dans ce contexte la perplexité des contemporains, face
a une légitimité nouvelle qui, pourtant, ne repose sur aucun critère
esthétique précis et définissable, sur aucune supériorité vérifiable dans
les arts poétiques: Balzac I'appellera la « gloire », cette réalité impalpable
qui ne se confond ni avec l'excellence littéraire ni avee un simple engouement
médiatique, mais qui est un mixte, monstrueux et improbable, des
deux". Balzac, lui, est parvenu à sortir de cet univers du journal, et a
24. Sur La Prse de Girardin et sa signification historique, voir Marie-Eve Thérenty et Alain
Vaillant, 1836. L'An Ide ltre médiatigne, Nouveau Monde éditions, 2001.
25. Sur lanotion balzacienne de « gloire» et son rapport au journalisme, voir Alain Vaillant,
La Crise de la lintrataure, Romantisme et modernité, Grenoble, Ellug, «Bibliothèque stendha
líenne et romantique», 2005 [en particulier le chapitre 13, «La Comédie bumaine, ou
l'invention du style balzacien»].
ALAIN VAILLANT
1836- année
journalismne
4
et ironisé,
l'objet de
médiatique,
cadre d'une
et pour le
celle des
cette raison
monde littéraire,
occultes, dont la
l'anecdote et
parisiens, ce jeu
écrivains se
et qu'aujourd'hui,
auctoriales,
Car cette
critique
monarchie
son exclusion
académique et, par
autour des
contemporains, face
aucun critère
vérifiable dans
impalpable
engouement
improbable, des
journal, et a
Thérenty et Alain
Alain Vaillant,
Bibliothèque stendha
bumaine, ou
LA GENÈSE DE LA LITTERATURE MODERNE (1800-1836) 137
Consacré ensuite une bonne part de son énergie littéraire à s'en venger.
Beaucoup d'autres écrivains, pris entre la légitimité du journal et la
vieille autorité de la poésie, n'ont cessé d'hésiter et de louvoyer, sans
faire ceuvre littéraire mais sans parvenir non plus à se changer en journalistes
professionnels: on les appellera maladroitement les « petits
romantiques >, qui valent moins pour leurs productions individuelles
que pour ce que, collectivement, ils signifient au regard de l'histoíre littéraire26,
En effet, ils révèlent et incarnent, jusque dans leurs désillusions
et leurs échecs, un moment très rare de dysfonctionnement du système
littéraire, qui, durant une vingtaine d années, n'aura d'autre mode de
régulation et de légitimation que médiatique, alors que subsistent, mais
dévaluées et méprisées, les anciennes catégories des Belles Lettres.
Comment devenir grand écrivain si l'on s'est soi-même résolu à n'être
qu'une caricature silhouettée dans cette comédie littéraire que donnent à
lire les journaux de lépoque et la littérature panoramique? On ne s'étonnera
donc pas qu'aucun écrivain de la monarchie de Juillet ne soit entré
dans les histoires littéraires, sinon, au second rang du panthéon scolaire,
les pourvoyeurs de fiction pour la presse (Sand, Sue, Dumas...) ou des
écrivains-journalistes ironiquement désenchantés (Gautier, Nerval..). A
l'exception, bien sûr, du génial Balzac, dont toute l'aeuvre est une sorte
de synthèse impossible entre Il'ambition intellectuelle héritée de la
Révolution puis de la Restauration et cette modernité de la culture journalistique,
A l'exception, aussi, des plus jeunes auteurs qui, comme
Baudelaire ou Flaubert, ont pu attendre des temps meilleurs pour la littérature,
même s'il s'agit du Second Empire honni: mais cela est une tout
autre histoire.
26. Sur la notion de « petits romantiques », voir la thèse récente de Mélanie Leroy-Terquem
La Fabrique des a petits romantiques», Éude d'une catégorie mineur de V'bistoire linéraire).

POÉTIQUES JOURNALISTIQUES
Textes
OreAMUOL 21UoITao1
21UoITao1
Rapporter, éclairer et émouvoir: la relation
de l'attentat contre Marat
par la Chronique de Paris (14-19 juillet 1793)
ou lécriture journalstique entre information,
éducation et fiction
N° 195 dimanche 14 juillet 1793
VARIÉTÉSs
Hier, à 8 heures du soir, une femme de 25 à 26 ans, d'une figure
agréable est descendue de voiture à la porte du citoyen Marat. Montée à
son appartement elle a demandé avec insistance àà lui parler. Il était alors
au bain. Ses sollicitations étaient si pressantes que le citoyen Marat a
donné ordre de la faire entrer. Arrivée près de lui, elle lui a plongé un
poignard dans le sein; on est accouru, on l'a sorti du bain et placé sur son
lit où il est expiré un instant après. Cette femmea été arrêtée aussitôt. Le
bruit court qu'elle a été mariée à l'un des hommes, justiciés le matin; mais
ce bruit n'est pas sûr' Tout le reste est conforme aux détails donnés par la
section du Théâtre Français, sur laquelle demeurait le citoyen Marat? et aux
députations envoyées par différentes autres sections de Patis.
N° 196-lundi 15 juillet 1793
CONVENTION NATIONALE, présidence du citoyen St-André. Séance
du dimanche 14.
La séance s'ouvre par plusieurs lettres d'adhésion. La lecture en est
interrompue et ajournée à demain. Le comité de Salut Public observe que
. Le rédacteur fait ici allusion aux neuf Orléanais exécutés le matin du 13 juilet, reconnus
oupables davoir tenté d'assassiner le député Léonard Bourdon.
2 Marar habitait en effer au coeur de la section du Théâtre Français dans la rue des
ordeliers (faubourg Saint-Germain), à deux pas du club éponyme
142
L'ATTENTAT CONTRE MARAT PAR LA CHRONIQUE DE PARIS (14-19 JuILLET 1793)
d'après la lettre qu'il a reçue, Kellermann demande un décret formel
pour marcher sur Lyon', Il lobtient, Beaucoup de communes du dépar
tement de Paris apportent leur acceptation de l'acte constitutionncl, On
donne lecture d'une lettre des commissaires de police de la section de
Marseille annonçant la mort de Marat. Bentabolle demande qu'à une
heure précise, le comité fasse son rapport sur l'assassinat de ce membre:
ce qui est décidé. La section du Contrat-Social paraît, O douleur!Ô spec.
tacle effrayant! s'écrie l'orateur. Peuple, tu as perdu ton défenseur des
droits du peuple nous ne venons pas te donner des louanges, mais te
pleurer. David, tu nous rendras le pendant de Le Peletier, Marat va
revivre. Bt vous, législateurs, nous vous demandons une loi terrible, que
le supplice de l'assassin soit si effrayant que jamais des mains criminelles
n'osent se porter sur les législateurs. Les pétitionnaires sont admis aux
honneurs de la séance. Un citoyen compromis dans l'affaire de Léonard
Bourdon réclame des secours : 600 livres lui sont accordées et d'après la
motion de Danton, la Convention décrète le principe suivant: tout
citoyen incarcéré pour la sûreté du corps socíal, et qui aura été innocenté,
sera indemnisé.
Chabot' fait le rapport sur l'assassinat de Marat. Voici le précis du rapport.
Depuis 3 semaines, a dit ce membre, le complot existait de
massacrer la Montagne. Il a été exécuté en partie hier, malgré les précautions
du comité de Sûreté générale; mais qui eût cru que la nature eûît
fait un monstre de ce qu'elle s'était plu à décorer des beautés spirituelles
3. Bien plus que Marseille, Bordeaux ou même Caen, Lyon est en effet alors maîtrisée par les
acteurs modérés du mouvement « fédéraliste», qui conteste la proscription des Girondins
par les Montagnards et s'oppose à la radicalisation de la Révolution.
4. Le texte constirutionnel montagnard, voté le 24 juin par la Convention, est en train d'etre
ratifié par les assemblées primaires dans tout le territoire national. Cette Consticution, qu
est une des pierres de discorde entre Girondins et Montagnards, doit être célébrée par une
nouvelle fête de la Fédération le 10 août 1793. Auparavant, il est prévu qu'elle soit fëree par
les Parisiens le dimanche 14 juillet, Les Montagnards accordent beaucoup d'importance a la
apidité er a lefticacité de relles cérémonies qui metrent en scène l'attachement de la nation
à leur action politique.
5. Ancien nom de la section du Théâtre Français.
6. Allusion au tableau de Michel Le Peletier de Saint-Fargeau sur son lit de mort, peint par
David pour commémorer son assassinat par Louis Philippe Nicolas Marie de Pâris (1763-
1793) le 20 janvier 1793.
V. Le député montagnard Françoís Chabot était chez Marat le soir du 13 juillet, comme
membre du comité de Soreré générale: Archives nationales, W 277, procès de Charlote
Corday, procès-verbal de flagrant délit dressé par Guellard, 13 juillet 1793.
JuILLET 1793)
décret formel
du dépar
constitutionncl, On
section de
qu'à une
membre:
douleur!Ô spec.
défenseur des
louanges, mais te
Marat va
terrible, que
criminelles
admis aux
Léonard
d'après la
suivant: tout
innocenté,
précis du rapport.
existait de
les précautions
nature eûît
spirituelles
maîtrisée par les
des Girondins
train d'etre
Consticution, qu
célébrée par une
soit fëree par
d'importance a la
de la nation
mort, peint par
Pâris (1763-
juillet, comme
de Charlote
PATTENTAT GONTRE MARAT PAR LA CHRONIQUE DE PARIS (14-19 JUILLET 1793) 143
et physiques. Ces jours passés, votre comité instruit qu'un courrier de
Caen était arrivé chez Duperret', vous propose de mettre les scellés sur
les papiers, sans vous le nommer. Mais la conspiration était dans sa
poche; il a fait voir ici une lettre qu'il a reçue de Barbaroux!0. Ce courrier
porteur de cette lettre, c'était cette femme. Fauchet est un de ceux à
qui il a montré cette lettre!"
Chabot fait ici le récit touchant et pathétique de l'assassinat de Marat:
il donne ensuite une lecture de l'interrogatoire qu'a subi la coupable; elle
se nomme Charlotte du Corday, est âgée de presque vingt-cing ans. A
Paris depuis jeudi, elle déclare n'y être venue avec aucune mauvaise
intention; elle s'est décidée à assassiner Marat, parce qu'elle s'est figuré
empêcher ainsi la guerre civile; elle affirme que personne dans son pays,
ni à Paris, n'était instruit de ce qu'elle a fait; en général, elle ne paraît
pas éprouver plus de remords que de crainte. .
COMMUNE DE PARIS. SÉANCE DU 13
A huit heures et demie, Dangé annonce que Marat n'est plus, qu'il a
été poignardé dans le bain par une jeune femme qui a été arrêtée. On
nomme des commissaires pour s'assurer de la vérité du fait.
Le commandant général se présente: Marat est mort, dit-il, I'assassin est
saisi: c'est une femme de 24 à 25 ans; elle garde son sang-froid, elle ne se
repent pas de son crime. Citoyens, entourez vos magistrats; défiez-vous des
chapeaux verts2, la chose publique est en péril, il sest glissé jusque dans
8. Arrivée le 11 juillet à Paris, Corday s'est en cffet rendue le jour même chez De Perret pour
ui transmettre des lettres de Barbaroux et lui demander de l'introduire auprès du ministre
de lintérieur: un des buts de son voyage est de faire reconnaître les droits d'une de ses amies,
ancienne chanoinesse, mais qui ne touche pas de pension.
9sagit du député girondin Lauze de Perret, proscrit depuis juin, mais resté à Paris
Contrairement à plusieurs de ses collègues ayant rejoint le mouvement « tédéraliste » à Caen.
10, Chabot fait référence au député girondin Charles Barbaroux, proscrit depuis juin et paricipant
au mouvement « fédéraliste» à Caen, Corday, qui approuvait l'implication des
1eputés proscrits dans le mouvement, l'a rencontré plusieurs tois avant de partir pour Paris,
Sans toutefois lui dévoiler son projet d'assassiner Marat.
1, Il s'agit de Claude Fauchet, à la fois député et évêque constirutionnel du Calvados.
12. Hanriot est le seul à prétendre que Corday, en réalité coiffée d'un haut-de-forme de couleur
noire, portait un chapeau décoré de rubans verts. La fausse intormation, qui se propage
Vite dans les rues de Paris, vise peur-être à stigmatiser les royalistes, en partie asOCiés au
Vert, Couleur de la livrée du comte d'Artois. C'est le Journal de la Montagne (15 juillet 1793,
P 5) qui donne de ce discours la version la plus complete,
144
L'ATTENTAT CONTRE MARAT PAR LA CHRONIQUE DE PARIS (14-19 JUILLET 1793)
les compagnies de canonniers, des prêtres réfractaires, des ex constituants,
etc. Nous devons venger sa nmort, sous peu l'aristocratie sera terrassée.
Cet événement dit Hébert, est un des plus désastreux depuis le commencement
de la Révolution. Les grands mouvements de la Révolution
ont presque toujours été signalés par des crimes. Lorsque Louis Capet fut
condamné à porter sa tête sur l'échafaud, Michel Lepelletier (sic] fut
assassiné plus le danger est imminent, plus il faut se rallier. On veut
discréditer Patis; on veut persuader gue Paris est un foyer de Contre-
Révolution, de pillage et de carnage. Marat était le vrai ami du peuple;
il a rendu de grands services, il pouvait en rendre encore; je l'ai vu hier
pour la première fois; dans le bain et sous le poids d'une maladie grave,
il travaillait pour le peuple; il faut que le peuple le pleure, mais il faut
que le peuple soit prudent. Marat dans ses écrits nous a recommandé la
prudence et la surveillance , que sa mort n'occasionne aucun mouvement,
dans le moment surtout où les départements viennent fraterniser avec les
parisiens3. Vous deviez vous attendre à quelques grands coups. On a cru
que les patriotes se porteraient à des excès. Si cela arrivait les malveillants
en profiteraient pour empêcher l'acceptation de l'acte constitutionnel, et
la fraternisation qui doit avoir lieu le dix août, au Champ de Mars. Le
jour de la vengeance n'est pas arrivé; instruisons les départements,
Prouvons leur que Paris n'est pas habité par des cannibales. Pleurons sur
la tombe de Marat, mais soyons calmes et paisibles, c'est le moyen d'ex
terminer nos ennemis. Le conseil assistera en corps aux funérailles de
Marat. Son buste sera placé dans la salle du conseil, et il demandera l'apo
théose pour ce représentant du peuple. Un administrateur de police
confirme la mort de Marat. Nous avons vu, dit-il, la triste victime; prenons
garde nous, nous ne voyons pas tous les assassins gui nous
entourent. Loo.}
N° 197 Mardi 16 juillet 1793, l'an 2 de la République Française.
CONVENTION NATIONALE. Présidence du citoyen St-André, Séance
du lundi 15
Billaud Varennes demande que la discussion s'ouvre sur le rapport que
13. Hebert fait ici allusion à la fête du 10 août, qui doit rassembler au Champ de Mars les
deégués venus des départements, autour de la nouvelle Consticution.
JUILLET 1793)
constituants,
terrassée.
le commencement
Révolution
Capet fut
(sic] fut
On veut
Contre-
peuple;
vu hier
maladie grave,
mais il faut
recommandé la
mouvement,
avec les
On a cru
malveillants
constitutionnel, et
Mars. Le
départements,
Pleurons sur
moyen d'ex
funérailles de
demandera l'apo
de police
victime; prenons
gui nous
Française.
Séance
rapport que
Mars les
W'ATTENTAT CONTRE MARAT PAR LA CHRONIQUE DE PARIS (14-19 JUILLET 1793) 145
Saint-Just a fait sur les députés détenus 1. On observe que le rapport n'est
pas distribué.
Couthon demande qu'on n'entende aujourd'hui que l'acte d'accusation
contre Brissot. Billaud insiste et dit qu'il y a des faits nouveaux à dénoncer.
Couthon alors appuie la demande ct observe que la conspiration est maintenant
bien claire; Duperret [sic} dit-il, nous en a donné la preuve. Un fait va
vous prouver que ce membre est complice de l'assassínat de Marat. Il y
quelque temps quil ne se reposait que sur lui-même d'une telle action. Un
jour vous l'avez vu tirer son épée contre Marat, au milieu de nous; oui, si
i'écais juré, je déclarerais en mon âme et conscience, que ce membre est complice
de cet assassinat: les voilà donc ces hommes qui nous disaient des
buveurs de sang, ils sont non seulement des conspirateurs, mais une bande
d'assassins.
Chabot assure que Fauchet qui disait hier ne pas connaître la coupable, a
mené lui-même cette femme à la convention, et lui a offert de la conduire
chez le ministre de l'intérieur, [.]
Drouet dénonce le rédacteur du bulletin (de la Convention nationale] qui n'a
inséré dans celui d'aujourd'hui aucun détail sur la mort de Marat" Roux
répond qu'en vain il a insisté hier pour que cette insertion fut décrétée, quil
n'a pu l'obtenir aussitôt. Bentabolle demande qu'on statue sur les honneurs
à rendre aux mânes de Marat. David répond qu'il sen occupe. La veille de la
mort de Marat, ajoute David, je me suis rendu chez lui, d'après une mission
des Jacobins, pour le visiter. Ce député, que la calomnie a dit être soldé, était
dans un bain, écrivant là sur un billeau [sic) de bois, des lignes pour le
peuple. Ce spectacle m'a attendri, et cest ainsi que je vais le placer aux
Cordeliers. L'assemblée décrète qu'elle se rendra aux obsèques de Marat, et
charge David de lui indiquer l'instant. La calomnie, dit Bentabolle, a
dépeint Marat regorgeant de trésors. Marat a tout sacrifié, Marat est mort
pauvre, il a des dettes. Je demande que la nation les paye. Décrété. [...}
Rapport de Chabot sur le mort de Marat.
Depuis plus de trois semaines, le comité de Sûreté générale recevait
L4. Le 8 juillet, Saint-Just a en effet présenté un rapport sur la situation des Girondins pros
CriS, alléguant l'existence d'une conspiration, mais ne préconisant que la détention que des
neuf députés partis à Caen.
15. Jean-Baptiste Drouet étaic avec Chabor, comme représentant du comiré de Sûreté géné
nez Marat le soir du 13 juillet après l'attentat: Archives nationales, W 277, procès de
Charlocte Corday, procès-verbal de flagrant délit dressé par Guellard, 15 juiller 1795.
146
L'ATTENTAT CONTRE MARAT PAR LA CHRONIQUE DE PARIS (14-19 JUILLET 1793)
qu'un grand complot devait accompagner la fête du 14 juillet, et ce com
plot a été en partie exécuté hier soir, Il n était question de rien moins que
faire la Contre-Révolution le jour même que le peuple de Paris avait
conquis la liberté. Pour y parvenir, il fallait assassiner tous les
Montagnards; et déja Marat a regu le premier coup de poignard. Les
conjurés de Caen entretenaient, pour exécuter ce complot, une correspondance
criminelle avec leurs complices vos collègues. Charlotte Cordé
sicl, avant d'assassiner Marat, avait remis à Duperret des dépêches de
Caen, et ces nouvelles, Duperret s'empressa de les communiquer à Fauchet.
C'est sur ce motif que nous vous demandämes de nous autoriser à poser
les scellés sur les papiers de ce membre. l est vrai que les plus importantes
étaient dans ses poches , et plusieurs membres l'ont vu les montrer
à ses complices, avec un sourire qui décelait ses espérances. Ce projet
tenait à un autre complot, car il ne suftisait pas d'assassiner tous les
Montagnards pour rétablir la royauté. Un seul Montagnard dans la
République aurait assez de courage pour la renverser encore, Aussi a-t-on
voulu faire une contre-révolution sectionnaire à Paris et y faire adopter le
système infâme de Bordeaux, de Marseille, de Lyon. Les intrigants qui
restent encore dans la Convention nationale, s'agitaient pour perdre
Paris; et les riches égoïstes de cette ville, qu'on égare, et dont les propriétés
seraient perdues, si le système des fédéralistes triomphait, ces
riches égoïstes ont fait envoyer des commissaires pour se fédérer avec
l'armée du Calvados. Deux sections ont ordonné l'impression des chan-
Sons de la Bretagne contre Paris, et du manifeste de Wimpfen6, Le
comité de surveillance a été assiégé par une section entière; mais, malgré
les menaces, nous sommes restés fidèles à la loi, et nous ne la violerons
jamais, cussions-nous mourir par les poignards des assassins. Une section
a demandé la tête de Marat. ier, un journaliste, que je ne connais pas,
annonçait la mort de ce député, et un de nos collègues la prophétisait, il
ya quelques jours. Tous ces faits rapprochés prouvent que ce grand com
plot était, depuis longtemps, ourdi par un grand nombre de conjurés. En
faisant assassiner Marat, ils ont dit: les sans-culottes qui pensajent
Comme lui, voudront venger sa mort, ils marcheront au Calvados; ils y
rencontreront des hommes d'une opinion contraire ; la guerre civile s'engagera
et, au milieu de ces troubles, nous ferons la Contre-Révolution.
16. Il s'agit de Félix Wimpffen, général de l'armée des Côtes de Cherbourg et choisi par ies
« fédéralistes» comme leur général.
JUILLET 1793)
ce com
moins que
Paris avait
tous les
poignard. Les
correspondance
Charlotte Cordé
dépêches de
Fauchet.
à poser
plus importantes
montrer
Ce projet
tous les
dans la
Aussi a-t-on
adopter le
intrigants qui
perdre
les propriétés
triomphait, ces
fédérer avec
des chan-
Wimpfen6, Le
mais, malgré
violerons
section
connais pas,
prophétisait, il
grand com
conjurés. En
pensajent
Calvados; ils y
civile s'engagera
Révolution.
choisi par ies
1P'ATTENTAT GONTRE MARAT PAR LA CHRONIQUE DE PARIs (14-19 JUILLET 1793) 147
La mort de Marat, gravure populaire.
Quelle devait être cette Contre-Révolution? Cétait le rappel des intrigants
que vous navez chassés qu'en partie, car vous avez eu pitié de la
lacheré de Fauchet qui se retira pendant l'orage, et qui n'est revenu dans
la Convention que pour intriguer encore. Ces conspirateurs devaient
réviser votre Constitution, et laisser le peuple sans lois, se consumer dans
l'anarchie: voilà quel était le but de leurs trames.
One femme a été le premier instrument de leur attentat. Cette femme
qui a porté le couteau dans le sein de Marat, m'a paru être une de celles
qui, pendant la législature, vint solliciter M. Guadet en faveur des
Conspirateurs de Caen7, Cette femme a l'audace du crime peint sur sa
igure elle est capable des plus grands atrtentats. Avec de l'esprit, des
7.Chabot fait ici allusion à un fait réel datant de 1791-1792: Iaffaire dite «des 84a, dont
le nom fait allusion au nombre de nobles caennais accusés de conspiration et emprisonnés
Leurs femmes sc en effet in enues à la Convention pour les taire libérer. Corday en
148
L'ATTENTAT CONTRE MARAT PAR LA CHRONIQUB DE PARIS (14-19 JUILLET 1793)
grâces, une taille superbe, on voit que son âme est atroce. Elle écrivit a
Marat vendredi dernier: « votre civisme doit vous faire désirer de découvrir der
Complots. Jen ai de grands à vous dévoiler; je vous prie de m'entendre chez vous
Elle s'y présenta hier matin; elle ne put le voir; elle y laissa un autre
billet ainsi conçu3 avez-vous regu ma lettre? Si vous l'avez reçue, je
compte sur votre complaisance; il suttit que je sois malheureuse pour
avoir droit à votre attention.
Vous voyez, citoyens, que cette conspiratrice rendait hommage au
civisme de Marat; de Marat, mort comme il a vécu, toujours l'ami du
peuple. Hier au soir, elle se présente encore chez lui, et Marat, dont le
cceur fit toujours pour l'humanité tant de sacrifices, Marat fait ouvrir sa
porte à cette femme. Elle lui parle beaucoup de conspirateurs réfugiés à
Caen. Il lui répond que ces conspirateurs porteront un jour leur tête sur
léchafaud.. A ces mots, elle lui plonge le poignard dans le sein... (1
montre le poignard).0. Marat n'a que le temps de dire: je me meurs, Sa
domestique entre et fait un cri. On accourt. Cette femme audacieuse
paraît avec audace, On l'arrête. Elle pouvait s'assassiner, elle ne l'a pas
fait. Quand nous lui avons dit qu'elle porterait sa têre sur l'échafaud, elle
nous a regardé avec un sourire moqueur. Elle compte sur le succès des
complots ourdis à Caen, et sans doute elle espère échapper au supplice.
Mais, citoyens, ces complots seront déjoués, ces attentats seront punis. Le
peuple de Paris est debout, et déjà fait trembler tous ses ennemis. Et j'ose
dire qu'avant la fin de cette semaine, tous les ennemis de la Constitution
seront arrêtés, et que les plus coupables auront porté leurs têres sur
l'échafaud.
On a trouvé dans les poches de cette femme 150 livres en argent, et 140
livres en assignats; une lettre adressée à Marat; un passeport délivré le
8 avril, par la municipalité de Caen; son extrait baptistaire; une montre
d'or, etc. dans sa gorge, la gaine du couteau et une diatribe en forme
d'adresse aux Français.
L'extrait de son acte baptistaire, datré du 28 juillet 1768, porte qu'elle
est née de messire Jean François Corday, écuyer, et de dame Charlotte
connaissait plusieurs, mais n'en faisait pas elle-même partie. Voir Paul R. Hanson, Provincial
politics in the french Revolution, Caen and Limoger, 1789-1794, Lousiana State University Press,
1989, p. 4043,
JUILLET 1793)
écrivit a
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Marat, dont le
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Charlotte
Hanson, Provincial
University Press,
PATTENTAT CONTRE MARAT PAR LA CHRONIQUE DE PARIS (14-19 JUILLET 1793) 149
Godier son épousel Cette femme s'était présentée le matin chez
Legendre; il refusa de la recevoir. Interpellée si c'était elle qui était allée
chez Legendre, elle a répondu que non; que voulant commettre un assassinat,
elle n'en pouvait pas commettre deux, et que c'était par Marat
qu'elle avait voulu commencer.
Voilà les premiers effets des complots tramés à Caen; c'est à vous à sauver
la patrie, en frappant les conjurés d'un coup terrible.
N° 198 mercredi 17 juillet 1793, l'an 2 de la République Française.
cONVENTION NATIONALE. Présidence du citoyen Saint-André.
Séance extraordinaire du lundi soir 15
Proclamation du comité de Salut Public du département de Paris.
Les prédictions sinistres des assassins de la liberté s'accomplissent. Le
défenseur des droits et de la souveraineté du peuple, le dénonciateur de
cous ses ennemis, Marat, dont le nom seul rappelle les services qu'il a
rendus à la patrie, Marat vient de tomber sous les coups parricides des
lâches fédéralistes. Une furie, sortie de Caen, département du Calvados,
de la maison du ci-devant comte d'Orset, a plongé le poignard dans le
sein de l'apôtre et du martyr de la Révolution. Citoyens, du calme, de
l'énergie et surtout de la surveillance... Lheure de la liberté a sonné, et
le sang qui vient de couler est l'arrêt foudroyant de la condamnation de
tous les traîtres; il scelle l'union intime des patriotes qui ont sur la
tombe de ce grand homme, jurer de nouveau la liberté ou la mort.
Signé Marchand, président, Harni, secrétaire.
Vers écrits sur la porte de la maison qu'habitait le citoyen Marat.
Peuple, Marat est mort; l'amant de la patrie,
Son ami, ton soutien, l'espoir de l'afligé
Est tombé sous les coups d'une horde flétrie,
Pleures, mais souviens-coi qu'il doit être vengé.
8, sagit en réalité de Jacques François de Corday d'Armont, et de Marie Charlotte
Jacqueline de Gautier.
19, Le fait est en effet une invention de Legendre, qui a tenté de profiter de l'événement
pour augmenter son aura politique en affirmant êcre une des cibles principales des
Girondins
150
L'ATTENTAT CONTRE MARAT PAR LA CHRONIQUE DE PARIS (14-19 JUILLET 17933))
NO 199 -Jeudi 18 Juillet, l'an 2 de la République Française
Annonces -Le citoyen Deseine, sourd et muet, sculpteur-statuaire, pré
vient ses concitoyens qu'il a pris le 14 juillet au matin, le masque sur
nature du citoyen Marat. Il va s'empresser de le modeler. Il demeure rue
de Provence, aux écuries ci-devant d'Orléans, section du Mont-Blanc.
NO 200 19 juillet, l'an 2 de la République Française
Lintervalle entre un gouvernement détruit par une grande révolution,
et le moment qui en voit naître et consolider un nouveau, est terrible sous
tous les rapports. L'imagination abandonnée à elle-même ségare, prend
souvent le crime pour une action louable, et, forte de cette conviction, se
fait un mérite de ce qu'en tout autre temps elle neût regardé qu'avec le
plus grand effroi. Cette réilexion peut sappliquer particulièrement à
Marie-Anne-Charlotte Corday. Douée de tous les dons de la nature, avec un
esprit cultivé, un courage que l'on peut comparer à celui dont l'histoire
s'est plu à embellir ses héros, elle a subi le sort des criminels. Son sangfroid,
dans ses derniers moments, servira peut-être encore plus que son
crime à faire passer son nom à la postérité. Sans morgue, sans exaltation,
elle a soutenu son interrogatoire avec un calme qui étonnait ses juges et
l'auditoire, et dans le moment même qui devait lui rappeler 1'époque d'une
dissolution prochaine, la plaisanterie s'échappait de sa bouche avec tant de
facilité, que l'observateur le plus froid se sentait indigné du peu d'intéret
qu'elle prenait à elle-même. Dans la charrette qui la menait à l'échafaud,
sur léchafaud même, ses mouvementS avaient cet abandon voluptueux et
décent qui est au-dessus de la beauté, et que l'art n'imite jamais, sans
trouver le ridicule. Elle a placé elle-même sa têre que la hache terrible a
séparée0. Un profond silence régnait. Lexécuteur, en montrant cette tete,
l'a frappée de la main. Un murmure presque universel du peuple a sane-
Cionné cet adage: La loi punit et ne se venge pas. La tête alors était påle, mais
d'une beauté parfaite. L'exécuteur l'ayant montrée une seconde fois, alors le
sang extravasé lui avait rendu ses plus belles couleurs.oo Des cris de vive la
nation, vive la République, se sont fait entendre, et chacun s'est retiré,
emportant le profond sentiment de son horrible forfait et le souvenir de
son courage et de sa beauté, »
20. Le fait est aussi mentionné dans les Annaler de la Républigue française
JUILLET 17933))
statuaire, pré
masque sur
demeure rue
Blanc.
révolution,
terrible sous
ségare, prend
conviction, se
qu'avec le
particulièrement à
avec un
l'histoire
Son sangfroid,
que son
exaltation,
juges et
époque d'une
avec tant de
d'intéret
l'échafaud,
voluptueux et
jamais, sans
terrible a
cette tete,
a sane-
påle, mais
fois, alors le
de vive la
s'est retiré,
souvenir de
ANALYSE DES ARTIGLES 151
Analyse des articles
Guillaume Mazeau
On peut être tenté de penser que les apoétiques journalistiques »
déployées dans la presse de la période révolutionnaire constituent des
thèmes bien secondaires, tant celles-ci semblent nous entraîner loin de
la mécanique concrète des événements. L'exemple du regard posé par le
rédacteur de la Chronique de Paris sur l'assassinat de Marat semble pourtant
contredire cette tentation de réduire l'écude des textes, qu'ils soient
journalistiques » ou « littéraires», à une histoire des idées très éloignée
d'une « réalité matérielle» des pratiques. Il est vrai que cette série d'articles
montre combien les termes choisis pour raconter l'événement sont
souvent voisins de ceux choisis dans la littérature. Mais, à supposer que
celle-ci existe, on ne peut limiter ces récits à la seule «sphère littéraire
» cet exemple montre aussi que les choix et licences d'e auteur
reposent également sur des pratiques et engendrent des actions et des
événements. Sans évidemment prétendre refaire de la biographie la
matrice des explications littéraires, il est peut-être temps de replacer
les textes de presse, souvent érudiés pour eux-mêmes, au sein des
contextes dans lesquels ils s'insèrent. La connaissance des circonstances
précises dans lesquelles un attentat est commis contre Marat, ainsi que
l'étude du personnel et du lectorat de la Chronique de Paris, sont indispensables
pour apprécier la réalité et la fonction des procédés
littéraires employés par le rédacteur du journal pour raconter l'événement,
Cette question est tout sauf anodine: sa résolution permet de
aire la part des représentations et du réel, autrement dit de I'histoire
et de l'historiographie, Elle permet aussi de comprendre comment les
echniques d'écriture sont, consciemment ou non, mobilisées par ceux
152
GUILLAUME MAZEAU
qui s'expriment dans les journaux, au service de stratégies politiques et
sociales collectives ou individuelles. La traduction « poétique » ou « littéraire
» des événements peut enfin être étudiée comme un reflet de
l'expérience de l'événement, de la manière dont celui-ci est ressenti et
exprimé en dehors d'une réflexion rationnelle: les « poétiques journalistiques
» peuvent ainsi constituer des sources intéressantes pour
l'histoire des émotions politiques, dont plusieurs travaux SOulignent
l'intérêt heuristique2
La seconde raison pour laquelle les « poétiques journalistiques »
semblent être un angle d'attaque secondaire, tient à la place qu'ont
longtemps occupée les auteurs », dans l'historiographie du
xVIT siècle: les écrivains, philosophes, journalistes et autres « hommes
de lettres » ont en effet souvent été vus comme l'avant-garde éclairée
d'une Révolution des esprits, d'une éducation de l'opinion, en un
mot comme les défenseurs des Lumières, à la fois réduits à leur seul
statut d«auteur» et à l'usage de la raison comme outil d'émancipation,
Parmi ces individus, les journalistes de la période
révolutionnaire semblent avant tout rompre avec la période précé
dente en participant à l'élargissement de l'opinion par la diffusion
des informations les plus rapides, complètes et fiables. Or, des travaux
ont montré la continuité des carrières entre Ancien Régime et
Révolution, mais aussi la multiplicité des statuts des journalistes,
impliquant une porosité entre la littérature et les textes des jour
naux, à commencer par les exemples bien connus de Louvet de
21. Sophie Wahnich, «De l'économie émotive de la Terreur», Amales Histoire, Science
Soctales, Armand Colin, 57° année n° 4, juillet-août 2002, p. 889-913; La Liberté on la mort,
essai sur la Terreur et le terrorisme, La Fabrique, 2003; Deborah Cohen, «Sur la scène du délit
dans le Paris populaire du xvIT siècle: témoin ou acteur? », dans Benoît Garnot (dir.), Les
Témoins devant la justice. Une bistoire des statuts et des comportements, Presses Universitaires de
Rennes, 2003, p. 333-351; L'afaire Louvel, ou lintrounable complot, Evénement, enguête jndi-
Ciaire et expression poliique dans la France de la Restauration, thèse de doctorat en histoire, dact,
Université de Paris-XII, 2005; Guillaume Mazeau, Charlote Corday et lattentat contre Marat :
Wenements, individus et écriture de V'histoire (1793-2007), thèse, Université de Paris I, dact.,
2007, chapitre I.
22, Ces remarques doivent beaucoup aux travaux de Jean-Luc Chappey sur I'histoire intel
lectuelle et sociale de la fin du xVIT siècle, notamment fondés sur la déconstruction de cette
notion fixe de l'auteur; voír notamment aLhistoire philosopbique de la révolution de France de
Fantin Desodoards: dynamiques croisées entre statut d'historien et identité politique
article à paraître aux Presses Blaise Pascal de l'Université de Clermont-Ferrand
GUILLAUME MAZEAU
politiques et
ou « littéraire
reflet de
ressenti et
journalistiques
intéressantes pour
SOulignent
journalistiques »
qu'ont
l'historiographie du
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Régime et
journalistes,
des jour
Louvet de
Science
la mort,
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dir.), Les
Universitaires de
enguête jndi-
histoire, dact,
contre Marat :
I, dact.,
I'histoire intel
de cette
France de
politique
ANALYSE DES ARTICLES 153
Couvray, auteur Iibertin à succès et rédacteur de La Sentinelle, mais
aussi d'Hébert, qui recycle la littérature populaire dans Le Père
Duchesne 3. Pour toutes ces raisons, nous chercherons ici brièvement à
montrer les interactions entre le récit de l'assassinat de Marat par la
Chronique de Paris et ses différents contextes d'écriture. Ce point de vue
d'histoire à la fois intellectuelle et sociale semble particulièrement adapté
pour comprendre la diversité des registres associés par le rédacteur du
journal. Celui-ci, dont le projet éditorial est de rendre compte et d'expliquer
l'événement de la manière la plus neutre et objective, déploie des
stratégies littéraires au service d'un effacement de l'aureur et de l'expression
des émotions. En même temps, il reste lui-même engagé dans
Tévénement et les contingences politiques, économiques et caulturelles du
moment. Il recourt donc aussi discrètement à l'émotion et aux procédés littéraires,
ce qui craduit à la fois la multiplicité des formes que prend
l'attentat dans les représentations collectives de 1'été 1793, et participe
aussi à fictionnaliser l'événement dans son historiographie naissante.
Rendre compte, expliquer et éduquer grâce à une information rapide
et fiable: la narration sèche, neutre et apparemment «anti-littéraire» de
l'attentat qui vient de se produire, semble à première vue servir un projet
editorial d'information et de formation de l'opinion qui semble exclure
toute subjectivité et se réduire à une simple ambition documentaire. En
apparence, le rédacteur de la Chronique de Paris prétend à un degré zéro
de l'écriture journalistique.
Comme ses collègues, le journaliste de la Chronique de Paris semble
Ctre avant tout attaché à une conception moderne de l'information, qualifiée
par sa rapidité et sa fiabilité. Ainsi s'explique le choix de ne pas
attendre pour rendre compte de l'assassinat, relaté dans l'édition du
matin du 14 juillet. Le soir du 13 juillet, le rédacteur décide, au dernier
moment, d'insérer un entrefilet dans l'édition qui doit paraître le lendemain
matin24, Il s'agit de couvrir au plus vite la mort de Marat, dont la
nouvelle se répand dans Paris sous les versions les plus contradictoires.
5. Claude Labrosse, Pierre Rétat, Naissance du journal révolutionnaire, Presses Universitaires
de Lyon, 1989; Béatrice Didier, Ésrire la Révolunio, 1789-1799, PUR, 1989; La Litrature
de la Révolution Française, PUF, Que-Sais-Je?, 1988.
1 E e cas d'autres feuilles comme Le Journal de Perletr, n° 296, dimanche 14 juillet
1793.
154 GUILLAUME MAZEAU
Pendant une dizaine de jours, l'événement occupe ensuite une part
notable des colonnes du quotidien à travers l'évocation de l'assassinat luimême
et de ses suites les plus directes, soit le procès et l'exécution
de Charlotte Corday, organisés le lendemain des funérailles de Marat
(16 juillet). Ce choix éditorial est loin d'être original: les autres journaux
modérés ou contre-révolutionnaires comme le Journal de Perlet ou La
Ouotidienne se saisissent vite de l'assassinat de Marat pour ériger Corday
en figure de la résistance des valeurs conservatrices et mobilisent un
arsenal culturel attaché à la noblesse et à l'Ancien Régime pour en faire
l'apologie. Mais la fascination pour l'assassin déborde les frontières politiques:
même Hébert, dans Le Père Ducbesne ou Laveaux, dans le Journal
de la Monmiagne ne peuvent totalement dissimuler leur perplexité devant
l'attitude de Corday, qui assume son acte et le détend comme un geste
politico-religieux, faisant la bascule entre les régicides de l'Ancien
Régime et les nouveaux sacrilèges du jeune régime républicain" La
place accordée par la Cbronique de Paris à l'événement n'est donc pas ce
qui distingue le journal de ses concurrents directs pendant l'été 1793.
D'ailleurs, dans d'autres gazettes comme Le Moniteur Universel, le récit de
l'attentat peut s'étirer jusqu'à la fin du mois de juillet, donc plus longtemps.
La Chronique de Paris ne se fait pas non plus remarquer par son
sensationnalisme, loin s'en faut. Pendant plusieurs jours, les informations
sur la mort de Marat s'intègrent assez discrètement au paysage
typographique du journal, constitué de deux colonnes. Ces informations
ne rompent pas non plus le flux habituel de leccure, alors que d'autres
journaux signalent l'événement à l'aide de titres plus accrocheurs
D'une façon générale, ce sont en effet les brochures, parfois rédigées par
les mêmes auteurs que les journaux, mais surtout les estampes, qui
recourent le plus au «sensationnalisme» observé par Joy Wilrenburg"
Ainsi, la mention de la rumeur selon laquelle l'assassinat a éré commis
pour venger un des neuf Orléanais exécutés dans la journée, est modérée
par un avertissement qui distingue le journaliste et son lecteur éclairé des
vulgaires «bruits » de la rue (n° 195, 14 juillet). A cette occasion, le
25. Guillaume Mazeau, Charlotte Gorday et ll'attentat contre Marat, op. cit,
26. La Gande Dosulenur du Père Duchesne, n° 260: « Marat n'est plus, foutre. Peuple, gémis, pleres
Lon meiller ami, il meurt marlyr de la liberté. [..] »
27.Joy Wiltenburg, «True Crime: the Origin of Modern Sensationnalism », American
Historical Review, vol. 109, n° 5, décembre 2004,
GUILLAUME MAZEAU
une part
l'assassinat luimême
l'exécution
de Marat
journaux
Perlet ou La
Corday
mobilisent un
en faire
frontières politiques:
Journal
devant
un geste
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donc pas ce
l'été 1793.
récit de
plus longtemps.
par son
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d'autres
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rédigées par
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Wilrenburg"
commis
modérée
éclairé des
occasion, le
gémis, pleres
American
ANALYSE DES ARTICLES 155
iournaliste se met en scène dans son travail dinvestigation, visant à
collecter les informations les plus fiables: la précision de la source (les
membres de la section du Théâtre Français) dénote une stratégie de transparence
visant à certifier la véracité de l'information et à installer un
contrat de contiance entre le rédacteur et son lecteur, en établissant la
bonne foi du premier. La plupart du temps, l'attentat n'est d'ailleurs
raconté quau sein des rubriques consacrées aux séances des principales
institutions nationales et pariSIennes (« Convention nationale» et
Commune de Paris »). Prsentes dans de nombreux journaux, et notamment
dans ceux qui, comme la Gazette Nationale ou Le Moniteur Universel,
revendiquent une ligne éditoriale d'information générale, ces rubriques,
héritées des feuilles qui rendaient compte des Etats Généraux de 1789,
ont avant tout pour vocation d'informer les lecteurs des principales décisions
politiques du jour et non de proposer une vision trop partisane des
événements. En apparence, les rédacteurs de la Chronique de Paris semblent
donc ici se limiter à retranscrire le plus fidèlement possible les débats aux
guels ils assistent: C'est le cas pour le récit du rapport du comité de Süreré
générale prononcé le 14 juillet par François Chabot (numéros 196 et 197),
mais aussi pour les débats autour de la mise en accusation de De Perret et
de Fauchet. Dans l'effacement de l'émotion, le rédacteur semble même
faire du zèle: alors que dans d'autres journaux, le récit des séances de la
Convention prend la forme d'un dialogue sur le modèle du théâtre, les
réactions des bancs étant indiquées par des didascalies, ici, tien de tel:
les lecteurs ne disposent que d'un discours indirect. Et lorsque les propos
semblent non plus rapportés, mais retranscrits tels quels, ils ne sont
ponctués par aucun marqueur spécifique (guillemets, tirets, pourtant
employés dans les numéros ultérieurs, consacrés au procès de Corday) et
se distinguent donc mal du corps du texte, Si on les compare aux transcriptions
proposées par les autres journaux, les récits de la Cbronique de
Paris frappent donc par leur volonté de nuancer, de modérer et de dédramatiser
les réactions à l'attentat : dans Le Moniteur Universel, pourtcant
peu suspect de surenchère2, le récit de la mort de Marat est plus
28. «Marat fin ouwrir la porie, clle lni parle des complots de Caen, et lui din "Ih w'iront pas loin; je
ros qu ils porteront leurs têtes sur l'Cchafaud", A ces mots la Jfeme qui avatt e poiguaru dans son
Sein (l'orateur tient à la main un coutean ensanglant) le tire, er lui enfonce jusqu au manbe. Ele
avait &ré bien instruite, car le coup a éré porté à l'endroit le plus mortel; a Marat na que le ten de
e me meurs, La servante entre dans le moment on la femme Sort avec un front audacreux. On la
ele se latssa arêter sans résistance » 3 Le Moniteur Universel, l6 juiller 1793.
156
GUILLAUME MAZEAU
rythmé et le rapport de Chabot davantage mis en scène que dans la
Chronique de Paris, Dans le numéro 198 (17 juillet), l'effacement de la
subjectivité et la fiction du reportage brut atteignent leur apogée: l'événement
n'est évogué que par la publication telle quelle et sans
commentaire, d'une proclamation du comité de Sûreté générale du
département de Paris, ainsi que de vers affichés sur la porte de Marat. La
mission du journal semble alors se réduire à son minimum: être un
médiateur le plus neutre possible entre les événements et l'opinion. Au
fil des articles, la multiplication des tournures passives construit l'image
d'un journaliste témoin et non acteur de l'actualité. Le rédacteur du
journal semble donc vouloir, contre toute réalité, débarrasser l'événement
de son émotion et construire un objet de réflexion dépassionné.
De tels choix s'expliquent mieux lorsque l'on identifie le rédacteur de
la Chronigue de Paris: il s'agit de Aubin-Louis Millin de Grandmaison
(1759-1818), naturaliste et homme de lettres, qui a fondé le journal en
1789 avec Jean-François Noël dans le but affiché de former des
patriotes éclairés en leur mettant à disposition des informations
fiables, nombreuses et non encombrées de commentaires30, Selon l'avis
de lancement d'août 1789, le journal, fondé sur le modèle du London's
Chronicle, est «(...) VRAI, LIBRE, IMPARTIAL,. La Chronique de
Paris s'inscrit donc explicitement dans une entreprise plus vaste de
combat contre lignorance et la superstition. C'est pourquoi les nouvelles
politiques du jour sont complétées par des rubriques de Variétés, de
Spectacles et de comptes rendus d'ouvrages scientifiques. Millin, futur
fondateur de la Société linnéenne de Paris et directeur du Magasin enydlopédique
3, choisit ses collaborateurs (notamment Condorcet) et définit
sa ligne éditoriale en fonction de son projet: régénérer I'humanité par
l'usage de la raison., Ce projet s'exprime clairement lorsque Millin luimême
prend la parole pour rendre compte de l'exécution de Corday
29. Maratfait ouvrir sa porte à cette femme. Elle lui parle beaucoup de conspirateurs réfugiés a Caen.
l lui répond que ces conspirateurs porteront un jour lear tete sur l'echafaud.,, A ces mots, elle lui plonge
le poignard dans le sein., (1! montre le poignard),.. Marat n'a que le temps de dire: je me meurs, da
domestique entre et fait un cri. On accourt, Cette femme audacieuse parait avec audace. On l'arete »
Chronique de Paris, n°197, 16 juillet 1793.
30. Voir Pierre Rétat, Les Journau de 1789, Biblingraphie critique, éditions du CNRS, 1988,
notice 028.
31. Chronique de Paris, «Avis au Public», librairie La Grange, aoûr 1789
32. Yasmine Marcil, « Voyage écrit, voyage vécu? La crédibilité du voyageur, du Jorias
encyclopdique au Magasin ensyclopédique », Socits et Représentations, n° 21, 2006.
GUILLAUME MAZEAU
que dans la
l'effacement de la
apogée: l'événement
et sans
générale du
Marat. La
minimum: être un
l'opinion. Au
construit l'image
rédacteur du
l'événement
dépassionné.
rédacteur de
Grandmaison
journal en
former des
informations
Selon l'avis
London's
Chronique de
vaste de
nouvelles
Variétés, de
Millin, futur
Magasin enydlopédique
et définit
I'humanité par
Millin luimême
de Corday
réfugiés a Caen.
elle lui plonge
me meurs, da
On l'arete »
CNRS, 1988,
voyageur, du Jorias
ANALYSE DES ARTICLES
157
(n° 200, 19 juillet). Dans les autres journaux, la narration tourne souvent
à l'apologie et se limite à la description détaillée des derniers moments
de Corday, sur le modèle narratif des hagiographies. Ici, le texte associe
des registres très diftérents. Le récit de l'exécution et du soufflet donné
par le bourreau sont l'occasion pour Millin de proposer une réflexion
morale sur le renversement des valeurs pendant les périodes de transition
politique et de se prononcer sur l'établissement d'un nouvel ordre, fondé
sur I'usage de la raison, le respect de la loi et l'arrêt des violences. La
remarque de Millin sur le sang «extravast'» des joues de Corday après la
gifle n'est pas neutre: quelques années plus tard, le journaliste, savant et
homme de lettres reviendra sur lévénement comme directeur dua
Magasin encyclopédique, dans le cadre d'une controverse scientifique sur la
nature de I'homme et les rapports entre le moral et le physique, à travers
la question suivante: les joues de Corday ont-elles effectivement rougi
après la décollation, ce qui pourrait prouver une continuité de la sensibilité
après la séparation de l'âme et du corps34?
Le projet de journalisme quasi scientifique de Millin n'est qu'en
petite partie tenu. Pour plusieurS raisons, l'émotion reste présente en filirane
et contribue, comme dans les autres journaux, à la fictionnalisation
immédiate de l'événement
Le recours à lémotion et à lirationnel est en grande partie dû au
contexte de l'attentat, dans lequel Millin et son journal se trouvent engagés
à divers titres. Lévénement est d'abord annoncé dans la rubrique
Variétés, dhabitude consacrée aux sujets les plus éclectiques, sous la
forme d'une rumeur; l'attentat serait dû à une vengeance féminine. Il releverait
donc au moins autant du crime passionnel, voire domestique, que de
Tacte politique: on trouve dans l'usage de cette rubrique « VariétésS » un
ancêtre des faits divers des années 1830. Comment expliquer que le
33. C'est le cas dans La Quotidienne.
54. Konrad Engelbert Oelsner, «Sur le supplice de la guillotine par le professeur
SOemmering», Magasin encyclopedique, ou Journal des sciences, des lettres et des arts rédigé par
Millin, Noël et Warens, 1795 (3), p. 463-467; Jean-Joseph Sue, «Opinion du chirurgien
ue, professeur de botanique et de médecine, sur le supplice de la guillotine2, Magasin enyclopedique,
tome IV, Brumaire an N.
35. Même si l'emploi du terme semble trop précoce, l'usage des faits divers» dans la
Gbronique de Paris a déjà été érudié pour l'année 1789: PhiliPpe Roger, «Le fait divers en
1789. Cing exemples, cinq artitudes», dans Claude Labrosse, Pierre Réat (dir.), Naisance
du journal révolutionnaire, op. cit., p. 215-228.
158
GUILLAUME MAZEAU
rédacteur de cet article, travaillant dans un journal qui se prétend
«éclairé», puisse accorder un minimum de crédit à une telle explication?
Une telle confusion s'explique par le contexte: lr'assassinat de
Marat est lui-même en partie la conséquence díun moment de tension
particulièrement propice aux rumeurs et aux actes irrationnels:6. Le
contexte militaire, évogué en permanence dans ces articles, n'a peut-être
jamais été aussi préoccupant depuis les débuts de la Révolution. La situation
ressemble à celle d'un double siège, à la fois extérieur et intérieur.
Presque toute l'Europe est aux frontièresS. A l'intérieur, le soulèvement
de la « Vendée» a plongé le pays dans la guerre civile3s, Les mauvaises
nouvelles venant de ces différents fronts sont en partie instrumentalisées
par les groupes politiques à travers une politique des émotions. Comme
pendant l'été 1789, les bruits Créent un climat de siège dans lequel la
peur de l'ennemi invisible rejoint celle du complot intérieur. La figure
de l'«étranger» rejoint alorS celle de l«aristocrate», dans les figures
mythiques du traître et du conspirateur: cest pourquoi Corday est
d'abord identifiée par le comité de Salut Public du département de Paris
comme familière de la maison du comte d'Orset, ambassadeur
d'Angleterre et familier de la maison du comte d'Artois (numéro 198,
16 juillet)10. Surgissant dans un contexte inédit de peurs irrationnelles,
T'événement, dont les motivations et les circonstances semblent mystérieuses,
est aussitôt décrypté comme un révélateur des incertitudes gui
pèsent sur le devenir de la Révolution: le crédit accordé par Millin aux
rumeurs et aux prophéties rétrospectives sur la mort annoncée de Marat,
ne fait que prendre acte de la dimension cognitive de l'événement dans
un moment de crise. Le travail d'écriture journalistique devient alors en
36. Guillaume Mazeau, Charlotte Corday et l'attentat contre Marat, op, cit., chapítre 3.
37. Jacques Godechot, La Grande Nation. L'expansion révolutionnaire de la France dans le monde
de 1789 à 1799, Aubier, 1983; François Furet, Denis Richet, La Revolution française, [1965-
19661, Hachette, 1973, p. 225-226; Michel Biard, Pascal Dupuy, La Raolution frangaise,
1789-1799, Armand Colin, 2004, p. 227.
38. Jean-Clément Marrin, Blancs et Bleus dans la Vendée dechirée, Gallimard, 1986, p. 68, «La
Vendée, régíon-mémoire. Bleus et Blancs », dans Pierre Nora (dir.) Les Lieux de ménoire, t. l
La République, Gallimard, [1984], 1997, p. 519-534.
39. Jean-Paul Bertaud, C'éait dans le journal pendant la Revolution frangaise, Perrin, 1988,
P. 281.
40. Sophie Wahnich, Llmpossible citoyen. Létranger dans le discours de la Revolution française,
Albin Michel, 1997, Iivre I1, «Amitié er trahison », Le comité de Salut Public du dparie
ment de Paris à ses concitoyens, de l'Imprimerie patriotiqne et républicaine, n° 355, vis-a-vis
I'Assomption, 1793.
GUILLAUME MAZEAU
prétend
explication?
lr'assassinat de
tension
irrationnels:6. Le
peut-être
La situation
intérieur.
soulèvement
mauvaises
instrumentalisées
Comme
lequel la
La figure
figures
Corday est
de Paris
ambassadeur
numéro 198,
irrationnelles,
mystérieuses,
incertitudes gui
Millin aux
Marat,
l'événement dans
alors en
3.
le monde
française, [1965-
frangaise,
p. 68, «La
ménoire, t. l
Perrin, 1988,
française,
du dparie
vis-a-vis
INALYSE DES ARTICLES 159
lui-même l'occasion d'élucider le mystère de l'événement en reconstrui
sant son déroulement: cest à travers un récit suggestif, non fermé et
ouvert aux hypothèses, que le rédacteur de la Cbronique de Paris reconstitue
rétrospectivement le cheminement de Corday jusqu'à Marat
(n 195, 14 juillet 1793) et place le lecteur en position d'observateur
impliqué, libre d'utiliser son jugement pour déterminer les causes de
l'attentat. On n'est ici pas très loin du paradigme de l'enquête, qui remportera
un certain succès au xIX° siècle
Surtout, l'attentat commis contre Marat est interpréé à la lumière du
soulèvement « fédéraliste », lui-même lié au conflit opposant les
Montagnards aux Girondins depuis plusieurs mois et dans lesquels
Millin est impliqué, Une partie des Girondins proscrits par les
Montagnards depuis juin participe à ce mouvement, notamment fondé
sur le refus des mouvements populaires, des pouvoirs intermédiaires et
des mesures d'exception, Plusieurs Girondins se sont réfugiés à Caen,
fer de lance du mouvement fédéraliste et ville où habite Corday
Gagné par les Montagnards sur le terrain des rapports de force, e
combat politique se poursuit autour du texte de la nouvelle Constitution
voté le 24 juin, qui doit donner à ceux-ci une légitimité incontestable.
Si la partie est mal engagée pour les députés proscrits, rien n'est
cependant déinitivement perdu. Le texte doit en effet être soumis au
vote des assemblées primaires pendant le mois de juillet, avant que la
nouvelle Fédération » du 10 août ne mette en scène l'unité de la nation
autour de la Constitution... et de la Convention montagnarde. Dans
chaque département, le vote des assemblées primaires est donc utilisé
comme un enjeu politique important pour accélérer, ralentir ou tenter
d'empêcher la réussite d'un tel calendrier politique, Alors que tous les
41. Dominique Kalifa, Crime et Caulture au xIx siecde, Perrin, 2005.
42. Paul Hanson, The Jacobin Republis under Fire. The Federalist Revolt in the French Revolution,
Pennsylvannia Universicy Press, University Park, 2003
43. Ibidem; Guillaume Mazeau, « harlotte Corday et le « fédéralisme normand » : souveraineté
et violence en question pendant le débat sur la Constitution de l'an I», dans Didier
Mauss, Odile Rudelle (dir.), Normandie constitutionnelle, colloque de Cerisy-la-Salle, juin
Z006, actes à paraître; Alison Patrick dénombre 178 députés girondins qui s'opposent aux
Montagnards en juin 1793 et après, dans The Men of the First French repablic: Political
Alignments in the National Convention of 1792, Baltimore-Londres, The John Hopkins
University Press, 1979, citée par Michael S. Lewis-Beck, Anne Hildreth, Alan B. Spitzer,
Ya-t-il eu un groupe girondin à la Convention nationale (1792-1793)?*> dans litançois
Furet, Mona Ozouf, op. cit., p. 185.
160
GUILLAOME MAZEAU
jours, des adresses soigneusement lues à la Convention par les Montagnards
(n° 196, lundi 15 juillet, « Convention nationale ») proclament
l'acceptation de l'acte constitutionnel, dans d'autres départements, certains
administrateurs de district retiennent ou détruisent les exemplaires
reçus de Paris4, Pendant ce temps, le mouvement « fédéraliste» concré
tise son projet militaire: des troupes sont cantonnées à Evreux et sont
rejointes par les volontaires partis de Caen le 7 juillet". L« armée » est
sur le point de se rendre à Paris. Alors que jusqu'ici, les Montagnards
semblaient hésiter sur la conduite à tenir vis-à-vis des Girondins, une
série d'éléments pousse ces derniers dans une situation difficilement
tenable plus longtemps. Il suffit d'un rien pour les disqualifier définitivement:
lattentat contre Marat, perpétré par une jeune file venant de
Caen et portant des lettres du Girondin Barbaroux, signe leur condamnation
à mort. Les stratégies d'écriture du rédacteur de la Chroniqne de
Paris sont en partie dues à ce contexte complexe: le journal fait partie des
journaux considérés comme modérés. Inquiété après les 9 et 10 mars puis
le 2 juin par les radicaux, il tente depuis de défendre discrètement sa
vision de l'actualité, rout en subissant de fait la radicalisation du champ
politique: les pressions se multiplient sur les feuilles modérées, dont les
conditions de rédaction et d'impression deviennent de plus en plus difficiles
pendant l'étéd. La dédramatisation des réactions à l'attentat et l'effacement
des émotions, observées dans les comptes rendus des assemblées
par la Cbronique de Paris, servent la cause modérée: il s'agit pour eux de
minimiser l'impact de l'attentat contre Marat et de ne pas prêter le flanc
aux accusations de complicité, ou même de satisfaction. Peine perdue; le
journal est supprimé le 25 août et Millin sera emprisonné pour son
modérantisme. 19d65qe b
Outre le contexte de peur du complot et de combat politique, la
concurrence économique à laquelle les journaux se livrent pendant I'ere
1793, pourtant peu prise en compte dans l'étude des textes de presse,
constitue la troisième cause expliquant le discret recours à l'émotion. La
44. Archives Parlementaires, t. LXIX, Convention nationale, séance du 15 juillet.
45, Archives Départementales du Calvados, 2 L 143, Lectre anonyme au négociant Doin
Paris, 12 juiller 1793, dÉvreux: l'auteur de la lettre parle de 600 à 700 hommes
46, Le 25 août, dans le dernier numéro du journal, le rédacteur fait part de sa difficulre a
trouver des «larivains de mérite » : Chronique de Paris, 25 août 1793.
GUILLAOME MAZEAU
Montagnards
proclament
départements, certains
exemplaires
concré
et sont
armée » est
Montagnards
Girondins, une
difficilement
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l'attentat et l'effacement
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19d65qe b
politique, la
pendant I'ere
presse,
l'émotion. La
négociant Doin
hommes
difficulre a
ANALYSE DES ARTICLES 161
Chronique de Paris fait partie de la nouvelle presse, héritée des modèles
britanniques, comme Le Moniteur Universel. e format in quarto, assez
grand pour l'époque, démontre un souci de visibilité et d'adaptation aux
gofrs du lectorat. Devant la profusion des journaux, les journalistes se
différencient par deux moyens: la rapidité et la fiabilité des informations,
mais aussi le sensationnalisme et le recours à l'émotion. Ceci explique
pourquoi le rédacteur de la Cbroniqne de Paris, si peu disert sur les débats
des assemblées, devient plus prolixe lorsqu'il s'agit de décrire Charlotte
Corday, qui intéresse le public. Comme on l'a vu, la relation de son exé
cution (n° 200, 19 juillet) est en partie au service du projet de
régénération morale de la nation. Mais par le biais de formules ambiguës,
il recycle aussi les registres plus populaires de la littérature d'échafaud en
présentant Corday dans la lignée des fameux assassins de I'histoire, dont
on ne sait si ce sont des héros ou des crimincls. Enfin, la structure même
du journal, divisé en rubriques, et l'étalement de la couverure de l'assassinat
sur une dizaine de jours, donne à lire l'événement comme une
histoire à suite, préfigurant le feuilleton du XX siècle: Millin recourt à
ce procédé, en partie pour des raisons techniques, mais aussi par volonté
de fidéliser le lecteur (« la suite à demain »).
Lexemple du récit de l'assassinat de Marat par la Chronique de Paris le
montre: le recours aux thèmes et aux procédés utilisés dans la littérature,
qui deviennent une marque de fabrique de la presse à partir de la
Monarchie du Juillet et jusqu'à la Belle Epoque, sont déjà présents en
puissance dès la fin du xVIur siecle. La varité des registres utilisés par les
journalistes, entre littérature et « journalisme d'action», souci de vérité
et recours à la fiction, éducation et sensationnalisme, permet surtout de
donner à la presse une place centrale dans les sources de l'histoire politique
et sociale, au-delà de l'histoire des discours et des idées.
Lexpression est employée dans Claude Labrosse, Pierre Rétat, Naitsance du journal révo-
HLIOnnajre, op. ci., p. 88. L'action de la presse s'étend bien entendu au-dela de l'exemple
Onnu de Marat et de son journal, dont la fonction était explicitement militante.
enoob
enoob
Julien-L0uis Geoffroy et la naissance
du fenilleton dramatique
Olivier Bara
Les ignorants s'imaginent m'avoir réfuté victorieusement,
lorsqu'ils m'ont appelé professeur de feuilleton, feuilletoniste,
feuilletonnier. (Geoffroy, Journal des Débats, 5 février 1804)
Le 30 pluviôse an VIII (19 février 1800), un avis est inséré dans le
Journal des Débats: aOn rend compte dans ce feuilleton des nouveautés
représentées sur les différents théâtres de Paris et des débuts des
acteurs. Ajouté au rez-de-chaussée du quotidien grâce à l'agrandissement
de son format, le feuilleton se contente d'abord d'annoncer les
spectacles parisiens du jour, Mais rapidement, dès le 6 ventôse, une note
brève (à propos de Tartuffe) puis un compte rendu complet (des
Précepteurs de Fabre d'Églantine, le 11 ventôse - 2 mars) Sinsèrent à lintérieur
de cette annonce: le feuilleton dramatique tel que le pratiquera le
XIX siecle est né, sous la plume de Julien-Louis Geoffroy. Le magistère du
«Pere Feuilleton» au Journal des Débats durera jusqu'au 27 février 1814.
Né en 1743 à Rennes, Julien-Louis Geoffroy regut une formation littéraire
chez les Jésuites avant son passage par l'université: il occupa une
chaire de rhétorique au collège de Montaigu, puis au collège Mazarin jusqu
en 1791, l acquit dans ces fonctions l'autorité intellectuelle dont se
1Ourrirait sa critique dramatique : une critique savante et eclairee, dont
la périodicité rapide n'empêche ni la fermeté dans les principes, ni la
Continuité dans les jugements. La culture théâtrale de Geoffroy date de
Ses années de jeunesse, lorsqu'il accompagnait au Théâtre-Français les
entants de la famille Boutin (trésorier de la marine) dont il était le pré-
Cepteut, Témoin des pratiques interprétatives des comédiens français,
Criges en modèles, sous l'Ancien Régime, le futur feuilletoniste cultivait
164
OLIVIER BARA
en paraleèle un goût particulier pour l'opéra-comiqgue: « Un charme s'attache
pour moi à cette époque. Javais un goût décidé pour la comédie à
ariettes au sortir du collège: ce fut là longtemps mon spectacle favori, ce
fut la plus grande débauche de ma première jeunesse, et je rougis aujour
d'hui d'être si savant sur tout ce qui concerne l'ancien opéra comique! »
Théâtre, de préférence classique, et opéra, français et comique si possible:
les feuilletons de Geoffroy couvriront tout le champ des spectacles parisiens
sans céder au vertige de la diversité esthétique et du relativisme du
gout,
151V
Homme de l'Ancien Régime, traumatisé par la Révolution, Geoffroy
fut d'abord le rédacteur principal de l'Année littéraire, de 1776 à 1790, et
fit ses premières armes en tant que successeur de Fréron. Après avoir
publié des articles dans le Journal de Monsieur, devenu polémiste et pam
phlétaire à la faveur des événements révolutionnaires, il rédigea l'Ami dn
Roi avec l'abbé Royou, avant d'être contraint de se cacher, en 1791, dans
un village des environs de Paris où il exerça provisoirement un autre
magisrère: maître d'école. De retourà Paris au début de 1796, il collabora
au Véridique (où il rencontra sans doute Bertin, le fondateur du
Journal des Dbats qui lui offrirait en 1800 son «rez-de-chaussée »), à la
Feuille du Jour, au Bulletin de l'Europe, au Journal des Dfenseurs de la Pairie.
Ses débuts de feuilletoniste aux Débats cofncidèrent avec la reprise de
P'Année litéraire. Geoffroy est bien un passeur entre deux époques et deux
cultures du journal: le disciple de Fréron ouvre aussi l'ère des feuilletonistes
soumis à la temporalité rapide du quotidien et de la vie théâtrale,
le temps des Janin, Gautier, Sarcey, Lemaître.
La périodicité fait la nouveauté de cette critique qui inaugure de nouvelles
relations avec le lectorat régulier d'un grand quotidien
généraliste: Geoffroy écrit dans le Journal des Débats un feuilleton environ
tous les deux jours, et tient particulièrement à cette rencontre réguliere
avec ses lecteurs, au point de mal supporter les interruptions forcées, causées
par quelque maladie; «Il me semblait entendre de mon lit le fracas
des applaudissements et des sifflets. Le délire d'une imagination troublée
me transportait dans mes séances accourumées du théâtre. Alors, jai
signifié aux médecins que je n'avais pas le temps d'être malade, et
1. Journal des Debats, 26 décembre 1811. Cité par Charles-Marc des Granges, Gfroy t la
crilique dramatique sosus le Consulat et 'Empire (1800-1814), Hachette, 1897, p. 16,
OLIVIER BARA
charme s'attache
comédie à
favori, ce
rougis aujour
comique! »
possible:
spectacles parisiens
relativisme du
Geoffroy
1790, et
Après avoir
polémiste et pam
rédigea l'Ami dn
1791, dans
un autre
1796, il collabora
fondateur du
chaussée »), à la
de la Pairie.
reprise de
époques et deux
feuilletonistes
théâtrale,
inaugure de nouvelles
quotidien
feuilleton environ
réguliere
forcées, causées
le fracas
imagination troublée
Alors, jai
malade, et
Granges, Gfroy t la
16,
JULIEN-LOUIS GEOFFROY ET LA NAISSANGE DU PEULLETON DRAMATIQUE 165
m'échappant de leurs mains, je rentre dans la carrière » Mais Geoffroy
transporte dans la critique (presque) au jour le jour les principes anciens
de la critique «sévère », chargée de séparer le mauvais grain de l'ivraie
dans la récolte des Belles Lettres: «Cest dans ces temps de médiocrité et
de disette qu'une sévère critique est surtout nécessaire; car un mauvais
ouvrage n'est nuisible aux lettres que lorsqu'il est estimé comme bon »,
écrivait-il en 1779 dans le premier volume de l'Année litéraire'. Ce principe
ne sera aucunement abandonné dans l'écriture périodique du
feuilleton dramatique, en des temps de surabondance de l'offre théâtrale
qui rendront d'autant plus décisive pour la vie intellectuelle et morale de
la nation la fonction de vigie et de guide. Geoffroy apporte à son exercice
critique l'autorité et les habitudes de son métier de professeur: le souci
est chez lui constant de construire I'historique des idées et des sentiments
pour saisir et comprend re les ceuvres dans leurs relations avec l'état de la
société et des moeurs. Dans ce but, le a jockey de Fréron » (comme le surnomment
ses nombreux adversaires) observe sur un mode obsessionnel
les conséquences jugées néfastes de 1l'espric philosophique sur les lettres
et les arts.
Geoffroy s'inscrit dans une histoire de la critique dramatique soumise
à un mouvement de spécialisation grandissante. Le premier journal
exclusivement consacré au compte rendu, à la discussion et à lannonce
des ouvrages dramatiques est /'Obrervateur des spectacles de Chevtier, fondé
à La Haye en 1762. Pendant tout le xvi siècle, des extraits et des
comptes rendus de théâtre sont publiés dans les journaux et les correspondances.
On trouve des ébauches de feuilleton dramatique dans les
Petites Affiches avec les articles de l'abbé Aubert (jusqu'en 1790), lesquels
s'ajourent régulièrement à la liste des spectacles du jour. Sous la
Révolution, le Journal des Théatres est la reprise par Le Vacher de Charnois
en 1791 et 1792 d'un ancien périodique, ouvert désormais à rous les
chéâtres qui proliferent dans la capitale. Le vrai précurseur de Geoftroy
est Gtimod de la Reyníère, collaborateur de l'ancien Journal des Théâtres
de Charnois et créateur du Censeur dramatique en 1797-1798:
2-Journal des Débats, 7 nivôse an X (28 décembre 1801). Cité par C.-M. des Granges, op.
C P. 45. L'auteura recensé cinquante-trois jours d'absence pendant une collaboration de
près de quatorze ans au Journal des Débats.
5. Cité par C.-M, des Granges, op. cil., P. )).
166
OLIVIER BARA
Grimod est vraiment le premier qui, après la Terreur, à l'aide de souvenirs
précis et intarissables, soutenu par une expérience solide, animé de
l'amour des lettres, de la passion du thétre, d'une vive et courageuse
sympathie pour les comédiens, ait entrepris, comme il le promet luimême
dans son Discours préliminaire, «de rappeler la saine portion du
public au goût du bon, au discernement du beau, à la juste mesure des
convenances théâtrales; - de raisonner avec les comédiens instruits, honnêtes
et laborieux, sur les finesses de leur art; - dinspirer aux jeunes
spectateurs le respect pour les grands modèles, et le sentiment d'une
sÉvère împartialité1.»
II s'agit surtout de réagir contre la société issue de la Révolution:
Grimod de la Reynière se demande dans son Censeur dramatique quel langage
tenir à «ce monde de parvenus, à ces laquais enrichis des dépouilles
de leurs maîtres, à ces fournisseurs engraissés par la spéculation'», La
presse s'adapte au nouvel état social sous le Consulat, à l'élargissement du
lectorat, mais aussi de l'offre théâtrale et du public de spectacles. Ce nouveau
public, très divers, coupé des traditions esthétiques de l'ancien
temps, est en attente de jugements rapides, désireux de « se faire une opinion
» promptement, Le feuilleton devient l'aliment de la vie sociale et
culturelle:
Aussitôt que la pièce nouvelle aura paru sur la scène, le lendemain même, vous
en aurez lextrait raisonné, la comparaison avec les euvres analogues du théâtre
des ci-devant; on vous en signalera les défauts et les beautés, On y rattachera, si
Cest une reprise, toutes les anecdotes, usées hier, neuves aujourd'hui, relatives à
l'auteur, à son temps, à l'histoire de la pièce, à ses interprètes. Vous aurez encore,
au jour le jour, la chronique satirique et parfois scandaleuse des coulisses et du
foyer: initiés aux querelles des acteurs, vous pourrez cabaler à votre aise
Voilà ce qu'offre Geoffroy au rez-de-chaussée d'un grand quotidien,
parmi toutes les informations générales du jour: au milieu de l'affiche
des théâtres, des jugements, des repères, et la matière d'une possible
polémique, Signe de leur popularité et de leur autorité pendant tout le
4, C-M, des Granges, p. 111-112, Ce dernier cite le Censeur dramatique, t. 1, P: au
drait mentionner aussi le Journal des Théätres de Ducray-Duminil, fondé en 1798, gui
compte 171 numéros,
5. Cité par Maurice Descotes, Histoire de la critique dramatique en France, éditions Jean-Michel
Place / Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1980, p. 171.
6. C-M. des Granges, op, cit., p. 122.
OLIVIER BARA
de souvenirs
animé de
courageuse
promet luimême
portion du
mesure des
instruits, honnêtes
jeunes
sentiment d'une
Révolution:
quel langage
dépouilles
spéculation'», La
l'élargissement du
Ce nouveau
l'ancien
une opinion
sociale et
même, vous
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rattachera, si
relatives à
encore,
coulisses et du
quotidien,
l'affiche
possible
tout le
P: au
1798, gui
Jean-Michel
JULIEN-LOUIS GEOFFROY ET LA NAISSANCE DU FEUILLETON DRAMATIQUE 167
Consulat et 1'Empire, les feuilletons de Geoffroy furent réunis une pre
mière fois en 1818 et publiés en 1819 sous le titre Cours de littérature
dramatique', la réédition de 1825 complète ce premier « recueil par ordre
de matières* » et parachève la métamorphose des jugements du jour en
monument du bon goût théâtral.
Cette édition retaille, réorganise, réécrit parfois les feuilletons, coupés
de leur contexte immédiat: l'annonce des spectacles du jour. La disposition
matérielle du texte dans le journal est pourtant signifiante: aussi
l'avons-nous gardée dans l'extrait proposé ci-dessous. L'insertion du texte
cricigue de Geoffroy au beau milieu du programme des théâtres éclaire la
mission assignée au feuilletoniste: dans le foisonnement des salles, des
ceuvres, des genres grands et petits, il s'agit de faire émerger quelques
principes régulateurs des pratiques artistiques. Dans l'exemple retenu
ici, le développement sur l'interprétation d'Andromaque par les acteurs
du Théâtre-Français, tranche violemment avec une affiche du jour où la
comédie de Paméla côtoie Annette et Lubin à l'Opéra-Comique-National,
ou ce «divertissement» de Piis au Théâtre des Troubadours: Le
Rémouleur et la meunière. Placé au centre de cette prolifération des spec
tacles, Geoffroy peut être défini comme «un homme de réaction
critique 9. Sa tâche, au milieu de cette anarchie théâtrale déclenchée par
l'octroi de la liberté des théâtres en 179110, consiste à proposer des
repères, à rétablir des normes et des hiérarchies. Certes, Geoffroy condescend
à se rendre dans les « petites maisons» que sont les salles de
spectacles de curiosités; maís « on ne va point aux pièces du boulevard
parce que j'en parle, mais j'en parle parce qu'on y va», écrit-il en guise
de justification dans les Débats du 14 juin 1807. Il ne prendra la défense
du mélodrame qu'au vu de sa régularité et de sa haute moralité: unités
de temps et d'action, sacrifice des méchants, autant de garanties données
par un Pixerécourt, digne de devenir le «Corneille du Boulevard».
, Cours de littératnre dramatique, ou recueil par ordre de matières des feuilletons de Geoffroy, précedé
aune notice bistoriqne sur sa vie. Pierre Blanchard, libraire, 1819.
8.Cours de littérature dramatique, ou recueil par ordre de matières des feuilletons de Geoffroy, précéde
aune notice bistorique sur sa vie et ses ouvrages. Seconde édition, considérablement augmentée
et ornée d'un fac-similé de l'écriture de 1'auteur. Pierre Blanchard, libraire, 1825. Dans les
ores suivantes, nous abrégerons GLD pour donner les références de page dans cette édition
9.C-M. des Granges, op, cit, P. 38.
En février 1792, trente-cing salles de spectacle se sont ainsi ouverres à la faveur du décrer
de 1791,
68
OLIVIER BARA
Obsédé par sa lutte anti-philosophique, Geoffroy poursuit surtout de ses
foudres les tragédies de Voltaire ainsi que le genre bâtard, non aristoté
licien, du drame: ce nouveau et mauvais genre est jugé trop propice à
l'exposé d'idées dangereuses pour l'ordre social et moral. Le nombre de
libelles, pamphlets, charges satiriques déclenchés par les feuilletons de
Geoffroy témoigne du pouvoir qui lui était reconnu, et de sa capacitéà
déclencher une hostilité farouche par sa critique réactionnairel". Obsédé
par le rétablissement des hiérarchies génériques, gage d'une remise en
ordre de la société, le feuilletoniste des Débats prépare puis accompagne
la réorganisation drastique de la vie théâtrale opérée par le pouvoir impérial
en 1806 et 1807 la réduction du nombre de théâtres parisiens,
classés en théâtres principaux et secondaires ou en spectacles de curiosités.
Le plan du Cours de littérature dramatique, publié après la mort de
Geoffroy, reflète parfaitement la structure des théâtres telle que l'Empire
l'a rétablie: les tomes I à IV de la seconde édition sont exclusivement
consacrés au répertoire classique et moderne du Théâtre-Français; le
Théâtre de Louvois et l'Odéon, l'Académie royale de musique, les spectacles
de Ballets-Pantomimes, I'Opéra-Comique et «lOpéra-Buffa»
occupent le tome V; dans «l'enfer » du tome VI, se bousculent le
Vaudeville, les Variétés, la Gaîté, I'Ambigu-Comique, les Jeunes-Artistes,
la Porte Saint-Martin, les pantomimes, le Cirque-Olympique et les danseurs
de corde, avant une spectaculaire remontée vers les grands genres en
guise d'apPpendice: « Notice historique sur quelques anciens comédiens
français », «Examen du jeu des principaux acteurs du Théâtre-Français,
« Débuts au Théâtre-Français», « Querelles littéraires», « Sur l'instruction
publique >, « Commentaire sur Racine ». Le livre-monument rétablit
11. Citons parmi ces libelles anti-Geoffroy: Les Nouveaux Saints, poème satirique de Marie-
Joseph Chénier dirigé contre « ces frelons, nourris dans l'art de nuire, / Et corrompant le
miel quils n'ont pas su produire» (Paris, Dabin, an IX, P. 5)3L'Innocence recone, onu preu
de la bonté du cæur, de linfaillibilité du goflt, de la justesse de lesprit, et de la rectitude du jugeme
de M. Geoffro (Paris, chez les Marchands de Nouveautés, an X); Egire au jockg de lirro
SuIvI dun conseil a ma tante (Paris, chez Capelle, an XII; «En lisant chaque jour ton
Feuilleron sublime,/ Image du serpent qui veut ronger la lime, / Sans peine on reconnalt
Jockey de Fréron », p. 12); Epître de Zoile à G..., son fils bien aimé (Paris, chez les Marchands
de Nouveautés, 1806); La Revue des feuilletons du Journal de lEmpire, on critique des critignes aE
M, Geoffroy (París, Dabin, 1807); Correspondance on lettres inédites du révérendissime Pere
Feuilleton dit Cafardini, capucin condigne et concave (Paris, Sabor, 1808); Follicali, on les Fasein
de réputations, Satire enrichie de Notes, de Citations, de Fragments, de Lettres, etc., ete., Par A. J
B. Bouvet (Goeury, 1815); Lere de Dalenbert à un journaliste (s.1n.d.).
OLIVIER BARA
de ses
aristoté
propice à
nombre de
feuilletons de
capacitéà
Obsédé
remise en
accompagne
pouvoir impérial
parisiens,
de curiosités.
mort de
l'Empire
exclusivement
Français; le
les spectacles
lOpéra-Buffa»
bousculent le
Artistes,
les danseurs
genres en
comédiens
Français,
l'instruction
monument rétablit
satirique de Marie-
corrompant le
onu preu
du jugeme
jockg de lirro
chaque jour ton
reconnalt
Marchands
critignes aE
révérendissime Pere
on les Fasein
ete., Par A. J
JULIEN-LOUIS GEOFTROY ET LA NAISSANGE DU FEUILLETON DRAMATIOUE 169
définitivement des
hiérarchies esthétiques
mises à mal
par la périodicité
rapide et la structure
même du
feuilleton, ainsi
arraché à sa temporalité
propre et
offert à un nouveau
protocole de
lecture. Ce Cours
de littératre dramatique
déforme
rétrospectivement
notre perception
des feuilletons au
bas des numéros
du Journal des
Débats: il établit
une continuité et
un ordre absents
de la production
périodique beaucOup
plus ouverte
à la variété deS Portrait de Larive.
matieresS et des Ecole française du xVII siècle.
tons. Comme le
remarque l'auteur
de la «Notice sur la vie et les écrits de Geoffroy », Etienne Gosse, le
Critique «possédait au plus haut degré l'art de passer des critiques
egères à de hautes considérations de morale et de politiquel?. Aussi
proposons-nous, dans l'exemple inséré ci-dessous, de revenir à un
feuilleton original, puisé directement dans le Journal des Débats, et
Comparé à la version découpée et mutilée donnée par les volumes du
Cours de littérature dramatique.
12. Dans la seconde édition du Gaurs de linérature dramatique, p: 1
170
OLIVIER BARA
Le feuilleton ici reproduit, l'un des tout premiers publiés par Geoffroy,
est représentatif de l'ambition et de la passion du critique. Ce compte
rendu est consacré à deux comédiens, mademoiselle Raucourt et Talma, et
à leur interprétation d'Andromaque. Lenjeu, en 180, est de taille: la
Comédie-Française vient de se reconstituer; il s'agit pour le feuilletoniste
de rétablir les « bonnes» traditions interprétatives nécessaires à l'entretien
du répertoire classique. Nourri par ses souvenirs du Théâtre-Français sous
T'Ancien Régime, Geoffroy juge du présent à l'aune d'un passé mythifié
Il convient de lutter contre les excès du pathos et contre le goût moderne
de l'horreur, et de défendre par là-même la Société et l'Etat. Il s'en prend
tout particulièrement à l'interprétation d'Hermione par Mademoiselle
Raucourt (1756-1815; Françoise Marie Antoinette Josèphe Saucerote,
dite). Cette actrice avait joué avec son père (lacteur Raucourt, qui ne fut
jamais reçu à la Comédie-Française) en province et à l'étranger avant de
faire ses débuts au Théâtre-Français le 23 décembre 1772. Idole encensée
à ses débuts, notamment par Voltaire, elle fut bientôt l'objet de toutes
les critiques, dirigées contre ses moeurs scandaleuses, ses vêtementsS
masculins er sa liaison avec une femme allemande", Rentrée à la
Comédie-Française en 1779, après une tournée en Russie et dans les
villes du nord, mademoiselle Raucourt prit en charge, à vingt-trois ans,
les emplois de reines et de mères: son allure masculine, sa voix dure lui
conféraient une grande autorité en scène. Après avoir éré incarcérée à
Sainte-Pélagie pendant la Terreur, elle inaugura en 1796 le second
Théâtre-Français à la salle Louvois, en réunissant une troupe autour
d'elle. Lorsque Geoffroy publie ce feuilleton, la comédienne vient de rentrer
à la Comédie-Française reconstituée et réunifiée. Elle représente aux
yeux du critique l'altération subie par les grands rôles classiques sous la
Révolution, soumis à un jeu plus dynamique et expressif, jugé fréné
tique: «L'art consiste à conserver la dignité, même dans ces violentes
émotions, qui la font perdre ordinairement aux personnes les plus
nobles» écrira Geoffroy le 26 juillet 1805. Le bon ton consiste selon lui
en un juste milieu entre emphase et sécheresse; ses modèles sont Lekain
et Clairon qui, après Baron, rompirent avec la déclamation chantee
13. Mademoiselle Raucourt est restée célèbre dans Ihistoire du chéârre pour le scandale
déclenché par le curé de Saint-Roch lors de ses funéraílles: il avait refusé d'admertre le corps
de la comédienne dans son église; I'hostilité de la foule contre le curé, puis l'ordre du roi
permirent gue les devoirs funèbres dus aux Chrétiens fussent rendus à l'actrice,
OLIVIER BARA
Geoffroy,
compte
Talma, et
taille: la
feuilletoniste
l'entretien
Français sous
mythifié
moderne
s'en prend
Mademoiselle
Saucerote,
qui ne fut
avant de
encensée
de toutes
vêtementsS
Rentrée à la
dans les
trois ans,
dure lui
incarcérée à
second
troupe autour
de rentrer
représente aux
classiques sous la
jugé fréné
violentes
les plus
selon lui
sont Lekain
chantee
le scandale
d'admertre le corps
l'ordre du roi
JULIEN-LOUIS GEOFFROY ET LA NAISSANGE DU FEuILLETON DRMATIOUE 171
Aussi s'agit-il de trouver un « naturel » gui ne se confonde jamais avec la
narure, à moins qu'elle ne soit idéalisée. Geoffroy n'est pas plus sensible
à l'art de François-Joseph Talma (1763-1826), ancien élève de IEcole
Royale Dramatique fondée par Louis XVI, nommé sociétaire de la
Comédie-Française en 1789: la quête d'une vérité du costume ou la
réforme du jeu tragique menées par Talma ne sont guère saisies dans les
lignes du feuilleton qui nous paraîtra, sur ce point, décevant. Sans doute
l'engagement révolutionnaire du comédien fait-il obstacle à la libre
appréciation du critique. Surtout, ce dernier ne conçoit les gestes et la
déclamation de Talma que comme une sortie hors de la «belle nature»
de l'esthétique classique, désormais en perdition.
Ce feuilleton éclaire ainsi l'attention constante portée par Geoffroy à
l'interprétation du répertoire et aux débuts, aux changements dinterprères,
aux rentrées d'acteurs. Les chefs d'emploi doivent être selon lui
des maîtres ou des guides pour les jeunes: cela justifie sa sévérité pour les
grands maîtres de la scène. Selon son biographe Etienne Gosse, « Dans sa
critique appliquée aux acteurs de la Comédie-Française, Geoffroy craitait
toujours sévèrement les premiers sujets dont la réputation était depuis
longtemps établie; mais il se plaisait à encourager les débutants par des
conseils pleins de douceur!, »
buit Note éditoriale
Nous reproduisons ici le feuilleton du 7 floréal an VIII (7 mai
1800) dans son intégralité, en respectant l'articulation entre annonce des
spectacles et compte rendu critique. La ponctuation a été conservée en
T'état; en revanche, l'orthographe a éé modernisée. Ce feuilleron a éré
partiellement repris au tome VI du Cours de littérature dramatique, dans le
chapitre intitulé « Examen du jeu des principaux acteurs du Théâtre-
Français » (édition de 1825), Lessentiel du développement consacré à
mademoiselle Raucourt est reproduit aux pages 203-204, dans le recueil
des analyses consacrées par Geoffroy à la célèbre actrice. Le paragraphe
Consacré à l'interprétation du personnage d'Oreste dans Andromaque par
14, «Notice sur la vie et les écrits de Geoffroy, CLD, p. XIL
172 OLIVIER BARA
Talma est transféré aux pages 219-220. Les notes de bas de page indi
queront les coupures ou les changements opérés dans le texte du
feuilleton lors de son cransferc à l'intérieur du recueil. Ce transfert valide
l'attribution du compte rendu critique, non signé dans le Journal des
Débats, à Geoffroy
Lextrait du feuilleton du 20 floréal an 8 donné ci-dessous en
complément est absent du Cours de litérature dramatique, Il prolonge les
propos tenus par Geoffroy sur mademoiselle Raucourt le 7 floréal: cela
en authentifie la source malgré, une fois encore, l'absence de signature
hionu.tdob
ooud
1796
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OLIVIER BARA
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texte du
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JULIEN-LOUIS GEOFFROY ET LA NAISSANGE DU FEUILLETON DRAMATIQUE 173
Journal des Débati, des Lois et des Actes du gowvernement 1s
FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS.
Du 7 floral an 8.
SPECTACLES.
THEATRE DE LA REPUBLIQUE ET DES ARTS.
Auj, Armide 1, opéra en 5 actes.
La citoyenne Clairville remplira le rôle d'Armide.
Chant: les cit. Chéron, Adrien, Dufresne, Laforêc, Lefevre, Duverney.
Mesd. Clairville, Henry, Chevalier, Ponteuil, Gambais, Dubois, Vadé.
Danse: les cit. Milon, Goyon, Beaupré, Saint-Amand, Branchu,
Beaudieu, Aumer, Giraud, Taglioni. Mesdames Clotilde, Chevigni,
Pérignon, Collomb, Saulnier, Chameroi, Vestris, Coulon, Delisle,
Millière, Louise, Leval,
Demain, Bal masqué redemandé. Prix du billet: 6f.
THEATRE FRANÇAIS D LA RÉPUBLuQUE.
Paméla "
Dans Pama, les cit. Molé, Fleury, Dazincourt, Saint Fal, Dablin.
Mesd. Mézerai, Emilie Coutat, Mars aînée.
Racine est aujourd'hui l'écueil et le désespoir des comédiens; ce poète
perfide leur enlève toures les ressources inventées par la routine théâtrale
pour suppléer au talent; il met dans tout son jour le ridicule de la nouvelle
15. Paris, Baudouin, Imprimeur du Tribunat et du Corps législatif.
16. Armide, drame héroique de Philippe Quinault en ing acres, musique de Christoph
Willibald Gluck (Académie royale de musique, 1777). Geoffroy, reprochem à Quinault
d ecrire des «vers plats et même durs » (CLD, t. V, p. 149), à Gluck de contondre «la dou-
Ceur avec la monotonie, la volupté avec la lenteur » (ibid., p. 150). Le compositeur a tort,
selon le critique, de vouloir « rapprocher la mélodie de la déclamation théâtrale », et de ne
taire ainsi « ni musique ni tragédie» (ibid.).
LPamela, on la Vertu récompemsée, comédie en cinq actes en vers de François de Neufchteau
Cheatre de la Nation [Comédie-Française], 1793)- un ouvrage qui « respire l'anarchie ec
rreligion» selon Geoffroy (CLD, t. IV, p. 138): «Ce qui me suprend le plus, C'est qu on
pu songer a composer ou à faire représenter une comédie dans un temps ou la krance
u ceait qu un vaste théâtre ensanglanté par les tragédies les plus atroces:il fallait être bien
Cuge, bien possédé du démon poétique, pour songer à des plaisanteries et à des scènes
COmiques, quand les honnêtes gens versaient des larmes amères, » (ibid., p. 140).
174
oRoOLIVIER BARA
déclamation tragique: avec lui les cris, les contorsions, les tons faux, les
attitudes forcées, les gestes apPpretés, ne servent qua faire ressortir davantage
la médiocrité de l'acteur. Racine exige une intelligence parfaite, une
sensibilitéé profonde, Corneille, qui donne quelquefois dans l'enflure;
Voltaire, dont les personnages n'ont souvent qu'une vaine emphase et
une fausse grandeur, laissent encore de la place au charlatanisme de la
scène; mais Racine réduit le comédien à l'alternative d'être naturel, ou
tout à fait insupportable; tous les vers doivent sortir de l'âme de l'acteur,
comme ils sont partis du cceur du poètelS
Javais vu mademoiselle Raucourt dans Sémiramis, et je l'avais
trouvée dans les situations pathétiques fort au-dessous de son rôle
-j'avais peu d'espoir qu'elle rendît avec plus de succès celui d' Hermione,
plus difficile, plus compliqué. Il ma semblé cependant qu'elle avait profité
des avis des connaisseurs, gui sont ses vrais amis, beaucoup plus que
ses flatteurs. Dans les moments tranquilles, dans les scènes du second et
du troisième acte avec Oreste, j'ai remarqué plus de naturel et de simplicité
dans ses manières, moins de mouvements, moins de gestes, et plus
d'effer: elle ne pouvait suppléer, à la vérité, à ce qui lui manque du côré
de la figure et de l'organe; mais ces défauts du moins n'avaient rien de
choquant, et elle se servait avec adresse des avantages naturels de son port
et de son maintien. On peut seulement lui reprocher de ne pas savoir distinguer
le simple d'avec le trivial, et de donner quelquefois dans une
familiarité ignoble, en voulant éviter l'enflure de la déclamation. Du
reste, son jeu dans ces deux actes a souvent eu de la dignité, de la finesse
et de la mesure20; mais dans les situations violentes, elle offraic au spectateur
délicat un spectacle vraiment pénible et affligeant; elle avait alors
perdu cette noblesse et cette décence, qu'une princesse conserve toujours,
même dans les transports des passions les plus vives; elle foulait aux
pieds toutes les bienséances de son sexe2l; il y avait dans ses emportements
quelque chose de mâle et de féroce; ce n'était plus une femme,
Cétait une furie; ses cris enroués, horriblement déchirants pour l'oreille,
ses grimaces convulsives, ses mouvements et ses attitudes, qui n'étaient
18, Ce premier paragraphe est omis lors de la reprise du feuilleton en recueil.,
19. Röle éponyme de la tragédie en cinq actes de Voltaire (1748), dont s'était empare avec
succès mademoíselle Raucourt
20. Phrase, et nuance, omises dans le Cours de lieralure dramatige
21. Proposition supprimée dans le Cours de linérature dramatigue
BARA
faux, les
davantage
parfaite, une
l'enflure;
emphase et
charlatanisme de la
naturel, ou
l'acteur,
l'avais
son rôle
Hermione,
avait profité
plus que
second et
de simplicité
et plus
du côré
rien de
son port
savoir distinguer
dans une
déclamation. Du
finesse
spectateur
avait alors
toujours,
foulait aux
emportements
femme,
l'oreille,
n'étaient
empare avec
JULIEN-LOUS GEOFFROY ET LA NAISSANGE DU FEUILLETON DRAMATIQUE 175
plus réglés que par une impétuosité aveugle, faisaient absolument
oublier et le rang du personnage, et le lieu où il parle; on se croyait transporté
d'un palais dans une taverne; ce n'était plus la fille d'Hélène
qu'on avait sous les yeux, c'était une de ces femmes que la bassesse de
leur condition met au-dessus de toutes les convenances, et qui s'abandonnent
sans réserve au sentiment quelles éprouvent, laissent voir ce que
la fureur et la rage ont de plus hideux. Le défaut général des acteurs est
de vouloir outrer pour produire de l'effet; ils ignorent qu'une expression
forcée est toujours choquante; qu'il faut sauver au théâtre la difformité
des passions, pour ne montrer que ce qu'elles ont de touchant. Peut-être
faut-il les plaindre d'être réduits à ces exagérations révoltantes pour arracher
quelques applaudissements à des îmes blasées et engourdies
cependant mad. Raucourt doit s'être aperçue elle-même que les suffrages
les plus Vrais et les plus flatteurs qu'elle ait obtenus, n'ont pas été
accordés à ces moments d'abandon, où s'oubliant elle-même, elle faisait
éclater ses propres défauts plutôt que la passion du personnage qu'elle
représentait?24
Mademoiselle Fleury2 a fait, en général, plus de plaisir dans le rôle
d'Andromaque; sa voix cst douce, ses tons sont vrais ; mais sa douleur est
un peu trop tastueuse, sa coquetterie trop apparente: plus de modestie,
moins de gestes la rendraient plus intéressante: elle a pensé s'oublier à la
fin du troisième acte, et s'est permis quelques emportements, quelques
cris très étrangers au caractère d'Andromaque.
Le cit. Saint-Fal2d s'est tiré assez heureusement du rôle ingrat de
Pyrrhus; quelques endroits qu'il a rendus avec feu et avec vérité, prouvent
, Depuis « ses cris enroués » : Séquence supprimée dans le Cours de littérature dramatique,
25. Depuis «Le défaut général» t phrases supprimées dans le Cours de litiérature dramatique.
24, lci sachève la partie du feuilleton reprise dans le recueil parmi d'autres extraits critiques
Sur le jeu de mademoiselle Raucourt.
2. Mademoiselle Fleury (1766-1818; Marie Anne Florence Bernardy Nones, dite): membre
a une troupe ambulante d'opéra-comique puis élève de Larive, elle fit des débuts à la
Comédie-Française le 23 mars 1784 et le 23 octobre 1786; elle devint sociétaire le 5 aveil
,en charge des emplois de jeunes princesses tragiques. Son air disgracieux et sa voix
Taible étaient rachetés par une diction pure. Elle interrompit sa carrière en 1807,
20, Saint-Fal (1752-1835; Erienne Meynier, dit); membre de la troupe de la Montansier, il
nt ses débuts à la Comédie-Française le 8 juillet 1782 et fur sociétaire de 1784 à l824.
pres un long emprisonnement sous la Terreur, il se joignit en tant que chet d'emploi de
eune premier à la troupe réunie autour de macdemoiselle Raucourt à la salle Louvois. U
demeura dans la troupe du Français lors de la réunion du 30 mai 1799. La presse reprocha
Souvent à ce comédien consciencieux son débit monotone et son plhysique juge ingrat,
176
OLIVIER BARA
qu'll pourrait, jusgu'à un certain point, corriger la dureté de son organe
et la pesanteur de son débit: il devrait surtout se persuader qu'on peut
émouvoir les auditeurs sans crier, qu'il ne faut pas aussi laisser expirer sa
voix sur des vers où l'on veut mettre de l'expression et de la finesse: ce
que personne n'entend n'est jamais bien dit, et il y a un milieu entre les
Cris et le silence.
Il me semble que Talma a pris à contresens le personnage d'Oreste; ce
fils d'Agamemnon doit être sombre, mélancolique, pénétré d'une passion
d'autant plus forte, qu'il est obligé d'en étouffer la violence; mais son ton
doit être ferme, noble et fier; son accent doit exprimer un sentiment
profond et concentré. Jignore pourquoi il a plu au cit. Talma de le faire
psalmodier sur un ton piteux, dolent et lamentable, de le présenter
comme un amant langoureux et transi, qui débite des jérémiades; les
attitudes sont assorties au ton, et on le voit fréquemment étendre les bras
comme pour se faire crucifier, ce qui, joint à la lenteur insupportable et
à l'assommante monotonie de la déclamation, ne contribue pas à
répandre de la vivacité et de l'intérêt sur ce rôle. Cependant cet acteur
paraît avoir rendu au gré du public les fureurs d'Oreste: pour moi, je
pense quil a moins représenté une fureur causée par le désespoir d'une
passion violente, qu'un véritable état de démence. Ce n'étaient point les
fureurs dOreste, mais les extravagances d'un fou de Charenton. Au reste,
pour un acteur qui n'est jamais dans la nature, le plus beau moment doit
être celui où son rôle l'oblige d'en sortir?
La foule extraordinaire qui se pressait à cette représentation
d'Andromaque, semble annoncer que si le jeu de mad. Raucourt ne satisfait
pas toujours l'esprit et le coeur, elle sait du moins frapper les sens,
ébranler les organes, et par son excessive énergie, occuper et réveiller des
spectateurs avides de toutes sortes d'émotions ; car je n'ai pas assez bonne
opinion de notre goût, pour mettre cette affluence sur le compte de
Racine
27, Paragraphe repris dans le Cours d'art dramatique, avec d'autres extraits de feuilleron5
consacrés à Talma. En revanche, le dernier paragraphe du feuilleton est omis,
OLIVIER BARA
organe
qu'on peut
expirer sa
finesse: ce
entre les
d'Oreste; ce
passion
son ton
sentiment
le faire
présenter
jérémiades; les
les bras
insupportable et
contribue pas à
cet acteur
moi, je
désespoir d'une
point les
Au reste,
moment doit
représentation
ne satisfait
les sens,
réveiller des
assez bonne
compte de
feuilleron5
JULIEN-LOUIS GEOFFROY ET LA NAISSANGE DU FEUILLETON DRAMATIQUE 177
OPÉRA-COMIQUE-NATIONAL, RUE FAVART.
Spectacle demandé, Annette et Lubin, Stratonice, le Tablean des Sabines2
Nota. Ce soir 6 floréal, la première représentation d'Azberge en Auberge2,
a été accueillie par les plus vifs applaudissements. Les auteurs ont été
demandés à grands cris; l'auteur des paroles est le cit. Em. Dupaty, la
musique est du célèbre compositeur italien Tarchi.
THEATRE LYRIQUE RUE FEYDEAU.
Les Deux Journées 0, opéra en 3 actes, paroles du cit. Bouilly, musique du
cit. Cherubini; le Traité Nul31,
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Le Portrait de Fielding, la Rencontre à Longchamp, UEHommage du petit
Vandeville au grand Corneille
THEATRE DES TROUBADOURS, RUE DE LOUVOIs.
Dem. pour louverture, la Revne de l'an VI, la prem. repr. de Bretignac, ou
la Fantasmagorie. Le cit. Bosquier-Gavaudan débutera par le rôle de
Bretignac, le Rémouleur et la Meunière33
THEATRE MONTANSIER-VARIÉTÉS.
Boniface et sa Famille, P'Enrôlement supposé, Deux et Deux font Qatre, le
Disespoir de Jocrisse4,
28. Annette et Labin, comédie en un acte et en vers, mêlée d'ariettes, de Charles-Simon Favart
Comédie Iralienne, 1762; avec la musique de Jean-Paul Bgide Martini, Théâre Favart, 14
avril 1800); Stratonie, comédie héroique en un acte de François-Benoîr Hoffman, mise en
musique par Etienne-Nicolas Méhul (Paris, Théâtre Favart, 1792); Le Tablean des Sabines,
Vaudeville en un acce dEtienne de Jouy, Charles de Longchamps er Michel Dieulafoy,
musique en vaudevilles (Théâtre Favart, 1800).
29. D'auberge en anberge, ou les Préventions, comédie mêlée de chant en crois actes d'Emmanuel
Dupaty, musique d'Angelo Tarchi (Théâtre Favart, 1800).
30. Les Deux Journées, ou le Porteur d'ean, cormédie lyrique en trois actes de Jean-Nicolas
Bouilly, musique de Luigi Cherubini (Théâtre Feydeau, 1800).
31, Le Trait nul, comédie mêlée d'ariettes en un acte de Benoît-Joseph Marsollier, musique
de Pierre Gaveaux (Théâtre Feydeau, 179).
32. Le Portait de Ficlding, comédie en un acte mêlée de vaudeville d'Alexandre Joseph Pierre
de Ségur, Jean-Louis Bousse di Desfaucherets et Jean-Baptiste Desprès (Théâcre du
Vaudeville, 3 floréal an 8); les autres pièces annoncées n'ont pas été identifiees.
33. 11 faut um étrat on la Revue de l'an six, proverbe en un acte et en vaudeville de Frungois
Fierre Auguste Léger, René de Chazet et Jean Michel Pascal Buhan (Théâtre du Vaudevile,
1798); Le Rénonleur et la meunière, divercissement en un acte d'Ancoine Auguste de Piis
neatre des Troubadours, 17 ventôse an 8). L'autre pièce n'a pas été identifiée.
54, Boniface Pointu et sa famille, L'Enrôlement suppasé (Variétés amusantes, 1781): comédies en
un acte de Charles Jacob Guillemain; Deux et deux font quatre, on le Savetier de Chartres,
178 OLIMIER BARA
THÉATRE DE MOLIÈRE, RUE MARTIN,
Les artistes du théâtre de la rue de Bondy donneront une repr. du Mariage
de Joorise, Roquelaure, les Deux Dévotes ,
THÉATRE DE L'AMBIGU-COMIQUE.
Auj. Table ouverte, ou l'Ambigu, les Deus Morts qui se volent, Estelle
Némorin36.
THEATRE DE LA GAITÉ.
Le Malade jaloux, la prem. repr, des Masques, ou la Folie du Jour, vaud. en
un acte, Les Quatre parties du Monde ",
FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS.
Du 20 floréal an 8.
Quelques jours plus tard, Geoffroy revient sur ses propas concernant mademoiselle
Raucourt es précise sa concaption de la critique:
LooJe n1gnore pas que ma franchise à l'égard d'une actrice fameuse,
a été un grand sujet de scandale pour ce troupeau si nombreux que la
mode gouverne, et qui croit que ses sentiments doivent être aussi
conformes à l'usage que ses habits. Quand on brise l'idole, on déplaît
toujours aux idolâtres; l'irrévérence envers l'objet de la superstition de
la multitude, est une espèce de censure de la sottise publique, qui doit
attirer sur le censeur une masse d'indignation; il y a dailleurs une
foule de gens intéressés à proscrire la critique, parce qu'elle enlève à la
médiocrité ses ressources, et s'il faut en croire le directeur du théâtre
comédie en un acte mêlée de vaudevilles de Tiercelin et Bonnin (Théâtre des Troubadours,
29 nivõse an 8); Le Désespoir de Jocrisse, comédie-folie en deux actes et en prose de Dorvigny
(Théâtre Montansier, 1792),
5), Le Mariage de Jocrisse, comédie en un acte et en prose ornée de spectacle et dune scene
d'ombre, de Charles Jacob Guillemain (Théâtre de la Cité, 3 frimaire an 6); Roguelaure,
Comédie-vaudeville en un acte de Chazet et Bonnafous; la dernière pièce na pas éré identifiée
36, Estelle et Nemorin, mélodrame pastoral en deux actes, en prose, de Jean-Louis GalDO
d'après Florian (1788); autres pièces non identifiées.
37. Pieces non ídentifiées,
jULIEN-des question vrai, organisé. citoyens, plupart a seul Et T'arr, sens il aux encore citoyens; interprètes comme personne;
BARA
Mariage
Estelle
vaud. en
mademoiselle
fameuse,
que la
aussi
déplaît
superstition de
qui doit
dailleurs une
enlève à la
théâtre
Troubadours,
Dorvigny
dune scene
Roguelaure,
éré identifiée
Louis GalDO
jULIEN-LOUIS GEOFFROY ET LA NAISSANGE DU FEUTLLETON DRAMATIQUE 179
des Arts5, on ne peut être bon citoyen quand on médit de I'Opéra. La
question se réduit à savoir si ce que nous avons dit de mad. Raucourt est
vrai, si ces vérités pouvaient et devaient se dire.
Nos observations sur mad. Raucourt peuvent être jugées par le témoignage
des sens, et nous en appelons au sentiment de tout spectateur bien
organisé. Nous avons entendu souvent au théâtre un grand nombre de
citoyens, étrangers à toute cabale, énoncer la même opinion que nous. La
plupart des journalistes, qui par divers motifs ont prodigué tant d'éloges
a l'actrice du jour, n'ont pas une façon de penser différente de la nôrre, le
seul avantage que nous ayons sur eux, est de dire librement notre pensée
Et pourquoi ne la dirions-nous pas ? nous en avons le droit, et l'intérêt de
T'arr, I'honneur des lettres nous en fait un devoi, Tout homme qui a du
sens et quelques lumières, est citoyen actif de la république des lettres;
il a droit d'énoncer son opinion et d'émettre son voeu, en se conformant
aux lois de l'honnêteté et de la décence; les ouvrages de théâtre sont
encore plus immédiatement que les autres soumis à la libre censure des
citoyens; à plus forte raison ceux qui ne sont que les truchements et les
interprètes de ces ouvrages dépendent absolument de l'opinion. Si
comme le disait Boileau,
Un clere pour quinze sous, sans craindre le holà,
Peut aller au parterre attaquer Attila"
il peut aussi attaquer celui qui représente Attila.
Lauteur ne soumet au public que son ouvrage; l'acteur lui soumet sa
personne; tout spectateur peut censurer ses détauts
Cest un droit qu'à la porte il achète en entrant
La multitude des théâtres a introduit une telle confusion dans les
principes du goût, a si fort brouillé les notions du beau, et effacé l'an-
CIenne tradition de la déclamation théâtrale, que l'art dramatique qui a
fait tant d'honneur à la France, s'éteindra parmi nous et passera chez
létranger, si quelques hommes éclairés n'élèvent la voix et ne protestent
Contre les abus. Les acteurs qui soutiennent encore la gloire de notre
58, Anne Pierre Jacques Devisme a fait insérer une lectre dans le feuilleron du 19 loréal
an 8, où il se plaint de la critique virulente portée contre l'opéra en quatre actes Héube de
Georges Granges de Fontenclle (5 mai 1800) dans le feuilleton du 17 loréal; il annonce
gu'il raye le critique des Debats de la liste des entrées au Théâtre des Arts.
59. Dans la Satire IX de Boileau.
40. Boileau, L'Art poétique (il s'agit du droit de sifnen).
180 OLIVIER BARA
scène, sont tous à la fin de leur carrière; bientöt ils emporteront avec eux
dans le tombeau le secret de l'art, dont ils étaient seuls dépositaires. Des
jeunes gens présomptueux dédaignent leurs leçons; ils prétendent former
une école qui n'a d'autres principes que leurs caprices, ou plutôt d'après
les grands principes de la perfectibilité de l'esprit humain, ils se croient
en droit de décider que les Baron, les Lekain, les Lecouyreur, les Clairon
en étaient encore aux éléments, et qu'à eux seuls est réservé I'honneur de
régénérer le théâtre.
Et cest au sein de cette anarchie, dans ces temps de décrépitude et de
décadence, gu'on se plaint de la critique, tandis qu'on devrait au
contraire l'encourager, pour opposer du moins son amertume salutaireà
la fadeur de ces éloges emmiellés qu'on prostitue lâchement à la médio
crité, et dont on fait aujourd'hui le plus honteux trafic.
Nous avons dit notre opinion sur mlle. Raucourt avec décence et fermeté
mais dans la corruption générale du goût, on ne sait plus donner aux
choses leur véritable nom; la fermeté er le courage s'appellent grossièreté,
la flatterie se décore du nom de politesse, et la bassesse est le bon ton.
41, Geoffroy énumère ici ce qu'il considère comme les arbitres du goût et de l'art drama-
Ciques: Baron (1653-1729; Michel Boyron, dit), fut l'un des plus grands acteurs de la fin du
Grand Siècle, formé par Molière; mademoiselle Lecouvreur (1692-1730; Adrienne
Couvreur, dite), restée célèbre pour sa liaison avec le maréchal de Saxe et sa mort prématuree,
imposa àla Comédie-Française une diction nouvelle, plus nuancée et harmonieuse. Geofroy
consacre à Lekain et à la Clairon quelques pages de son GCours d'art dramatique: du premier
(729-1778; Henri, Louis Kaïn, dit), il fait Il'héritier direct de Baron, «créateur de la
décence er de la noblesse théâtrale» (CAD, t. VI, p. 175); de la seconde, la Clairon (L725
1803; Claire, Josèphe Hippolyte Leris Clairon de la Tude, dite), il regrette une
a surabondance de l'art », un excès de compassion «dans ses attitudes et ses gestes », qui ne
nuisent pourtant a point à la chaleur et à l'énergie de son débit»,
OLIVIER BARA
avec eux
dépositaires. Des
prétendent former
d'après
se croient
Clairon
I'honneur de
décrépitude et de
devrait au
salutaireà
la médio
décence et fermeté
donner aux
grossièreté,
ton.
l'art drama-
de la fin du
Adrienne
prématuree,
harmonieuse. Geofroy
du premier
créateur de la
Clairon (L725
regrette une
gestes », qui ne
Cabier
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Le Cul de jatte et le Folliculaire :
Luce de Lancival contre Geoffroy
C'est Voltaire, dit-on, qui employa le premier le terme de follicnlaire,
pour désigner son principal propagandiste = et dénigreur
systématique - Fréron'. Le mot devait ensuite faire carrière, chez les
satiriques, chez les polémístes et même, à lheure justement où la
presse était en plein essor, au théâtre : une intéressante comédie en
5 actes de La Ville de Mirmont?, qui eut du succès, lui doit son titre.
On est surpris, en revanche, à une époque où les traducteurs et
émules d'Horace ou de Juvénal - des deux bords: légitimistes ou
libéraux - faisaient gémir la presse de leurs flots d'alexandrins corrosifs,
que Folliculus, forme latinisée aisément susceptible de
désigner un feuilletoniste malveillant (et stipendié), n'ait bénéficié,
en somme, que d'une diffusion relativement restreinte. On le ren-
Contre pour désigner un personnage, sous réserve d'un inventaire
plus complet, dans une comédie jamais jouée d'Antoine-Vincent
L, Au chapitre XXII de Candide (mais le mot plut à son inventeur, qui l'emploie bien des
TOis ailleurs): «Qu'appelez-vous un folliculaire ? dit Candide - Cest, dit l'abbé un faiseur
de feuilles, un Fréron, »
2, Le Folliculaire, comédie en 5 actes et en vers, Paris, Ladvocat, 1820. La pièce - qui connut
au moins trois éditions l'année de sa création - fait la satire des jeunes gens trop pressés de
reussir qui utilisent le journalisme pour faire rapidement carrière. Alexandre-JeanJoseph de
La Ville de Mirmont (1783-1845), d'abord protégé de Talleyrand, ensuite secrétaire du
conseil des ministres sous le ministère Richelieu et auteur, dit-on, de quelques discours de
Louis XVIII, a donné, à partir de 1815, plusieurs tragédies et comédies, qui forment
4 volumes dans 1'édition posthume de ses Envres dramatiques (Paris, Amyot, 1846; Le
Folliculaire est au c. D. Je signale qu on imprima aussI, quinze ans plus tard, en Belgique, un
olliculaire anonyme, comédie en 3 actes et en vers (Bruxelles, Voglet, 1835), de Louis Alvin
806-1887), que je n'ai pas encore lu et dont je ne sais pas s'il fut joué.
184
LE CUL DE JATTE ET LE FOLLICULAIRE
Arnault (1805), ou au détour de la satire sur « Les calamités administratives
» de Jacques Boucher de Perthes (1833), mais sa seule
illustration de quelque envergure est le poème satirique (ou héroi
comique) de ce titre, répandu? sous l'Empire par Jean-Charles-Julien
Luce de Lancival contre Julien-Louis Geoffroy.
De Geoffroy, mon Folliculaire, dont il a été docte ment question
dans ce numéro d'0rages sous la plume experte d'Olivier Bara, je ne
3. Les Gens à deux visages on le Retour de Trajan, comédie en 2 actes et en vers libres. A en
croire la notice qu'Arnault place avant sa pièce dans l'édition de ses Euvres (Paris, Bossange,
1825, Tbéâtre, t. I, voir p. 379 et suivantes), l'ouvrage aurait été composé en 1805, pour
être joué au Théâtre-Français « dans les fêtes qui devaient avoir lieu à loccasion de la paix
de Presbourg», conclusion diplomatique de la campagne connue surtout pat les victoires
d'Ulm et d'Austerlitz, mais il ne fut pas joué ni publié avant longtemps (La Haye,
Imprimerie Belgique, 1818, avec une dédicace à Jouy, I'auteur des Ermiter). Le dramaturge
gui se rêve en Aristophane mais illustre tout de même son appartenance à la cohorre des
adulateurs servilesy raille, sous le voile cransparent d'un décor romain, les folliculaires,
acharnés à dénigrer lEmpereur avant ses victoires, puis empressés à le flagorner après elles.
Folliculus a deux collegues, nommés Repticulus et Vermiculus! D'après une nore de l'auteur
(op. cil., p. 456), Luce de Lancival avait eu connaissance de cette pièce inédite et lui
aurait emprunté le titre de son poème, Antoine-Vincent Arnault (1760-1834), prolixe
auteur tragique et fidèle parmi les fidèles de Napoléon, qui en fit le Secrétaire de
IUniversité impériale, est surtout connu aujourd'hui pour ses Fables épigrammatiques
(Paris, 1812); Cest «Juvénal fabuliste », disait de lui Bugène Scribe, en lui rendant hommage
à l'Académie où il le remplaça. Voir R, Trousson, Anioine-Vincent Arnauli, un bomme de
lettres entre classicisme et romantisme, Champion, 2004
4. Satires, cotes es chansonnester, Paris, Treutrel et Wirtz, 1833 (c'est la 4 des Satires, p. 103
et suivantes). Jacques Boucher de Perthes (1788-1868) est surtout connu comme un des
pionniers de l'étude de la préhistoire (Antiquités celtiques et antédiluviennes, Paris, Treuttel et
Würtz, 1847-1857), mais son ceuvre potique et dramatique (comédies, tragédies), publie
à partir de 1820, est abondante. VoirJacques Boucher de Pertbes, un découvreur à découvrir, actes
du colloque d'Abbeville (1988), Abbeville, Imprimerie Paillart, 1997
5. Répandu, et non pablié, puisque Luce était mort (en 1810) quand on imprima (en 1812)
Son ouvrage (Folliculus, poème en quatre chants, par M. L***, Paris, Laurens et Delaunay,
in-8 de 52 p.), qui avait circulé dans les salons, sans doute -cest du moins l'opinion la plus
répandue-après les critiques de Geoffroy contre sa tragédie d'Hector (février 1809). Dans sa
Notice en tête du Cours de littérature dramatique de Geoffroy, Etienne Gosse (1773-1734), luimëme
dramaturge comigue et fabuliste épigrammatique (tout comme Arnault, mais il était
aussi boiteux, ce gui le rend un peu parent de Luce), écrit : «La guerre perpéruelle que
Geoffroy semblait avoir déclarée aux auteurs ses contemporains ne pouvait manquer de lui
suscíter plus d'une querelle, Le spirituel auteur de la tragédie d'Hector, M. Luce de Lancival,
fit répandre dans les salons un petit poème intitulé Follicnlus. Tous les ennemis de Geoffroy
(et ils étaient nombreux) donnèrent de la célébrité à cette mordante raillerie, en homme
adroit, Geoffroy garda le silence « (cité daprès la 2nde édition, Paris, Blanchard, 1825, t. 1,
P.XXVI). La censure empêcha la diffusion du Follicalus imprimé, que le public ne pu
dabord découvrir gue par les fragments glissés dans une autre satire par Augustejean
Baptiste Bouvet de Cressé (1772-1839), intitulée Follicali on les Faiseurs de réputation (Paris,
Goeury, 1813, 32 p, in-8°),
FOLLICULAIRE
administratives
seule
héroi
Julien
question
je ne
libres. A en
Bossange,
1805, pour
la paix
victoires
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dramaturge
cohorre des
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de l'auteur
inédite et lui
prolixe
Secrétaire de
épigrammatiques
rendant hommage
bomme de
Satires, p. 103
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Treuttel et
tragédies), publie
découvrir, actes
en 1812)
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réputation (Paris,
LUCE DE LANCIVAL CONTRE GEOFFROY 185
dirai évidemment
rien de plus.
Il convient en
revanche de présenter
rapidement vsnju a uuus oraNvillr
mon Cal de jatte,
Luce de Lancival. l2 epKe au ofta uulndd usAp
I avait fait de
brillantes études au
collège Louis-lee
vau mat, oldas lalou Grand, montré
notamment une s pare o
aptitude peu commune
à écrire des
vers latins, vite ee nr DgontTa bir leoguw eriR
abandonné des
études de médeCine
entreprises
avant 1784, et
Cest tout naturelle
ment qu'il devint
Luce de Lancival, Folliculus, manuscrit. professeur de rhétorique
au collège
de Navarre, en
1786: il n'avait
que 22 ans. Il n'y
resta que quelques mois: dès l'année suivante, il accompagnait Mgr de
No, l'évêque de Lescar, dans son diocèse, entrait dans les ordres et
devenait grand-vicaire, rédigeant complaisamment mandements et
sermons pour le prélat qui le protégeait,.. Choix étonnant de la part
. Marc-Antoine de Noé (1724-1802), grand vicaire à Albi et à Rouen avant de devenir
Cveque de Lescar: cet évêché, tout proche de Pau, a été supprimé en 1790.
186
LE CUL DE JATTE ET LE FOLLIGULAIRE
d'un homme violemment attiré par le plaisir, si l'on en croit ses biographes,
qui insistent tous sur son goût immodéré pour les femmes,
cause des différentes maladies qui finirent par l'emporter! Mais la
Révolution survint: au lieu d'accompagner dans son émigration - en
Espagne puis en Angleterre -le bon Mgr de No', qui perdit son siège
après avoir été député du clergé aux Etats généraux, «l'abbé» Luce
regagna Paris, défroqua et se fit discret, du moins jusqu'à l'époque où
il fit jouer (1793) sa tragédie de Mutius Scavola', qui le rendit d'un
coup célèbre mais lui valut quelques déboires, car on en trouva le républicanisme
un peu trop modéré. Ce fut - même s'il avaït publié
quelques vers au sortir du college0 - le véritable début de sa carrière
littéraire : dès 1794, on imprimait son Hormisdas, on jouait son
Archibald; en 1797, son Fernandez était bien accueilli; en 1798 son
Périandre2 avait moins de chance.
Cing tragédies" en cinq ans, C'était en cffet, sans doure, un peu trop,
malgré une étonnante facilité de versification, surtout pour un homme
obligé de travailler beaucoup - en plus de son emploi public, il enseignait
dans une pension privéel - pour gagner son pain et affligé d'une
mauvaise santé chronique. Car Luce, amputé d'une jambe en 1790, avait
repris son ancien métier de professeur: titulaire d'une chaire de rhétorique
au Prytanée français dès 1797, il la conserva en 1804, quand
l'établissement devint le Lycée impérial, C'était, du reste, un maître d'un
talent reconnu par tous, doué d'une brillante faculté d'improvisation
7. Voir la nécrologie (due au très jeune Abel-François Villemain) parue dans Le Magasin
encyclopedique, 1810, t. V, p. 138 et la Notice de Jacques-AlIbin-Simon Collin de Plancy
(1794-1881) en tête du 1e volume des Euvres de Luce de Lancival (Paris, Brissot-Thivars,
1826), Voir aussi, dans les Souvenirs d'unm sexagénaire d'Antoine-Vincent Arnault, le passage
où le mémorialiste évoque l'auteur d'Hector: « Assez désordonné dans sa manière de vivre,
Luce courait au plaisir comme un héros court à la gloire, à travers les dangers, les yeux
fermés» (t. II, París, Dufey, 1833, p. 170).
8. Fidele cependant à son protecteur, devenu en 1802 évêque de Troyes et décédé peu de
temps après, Luce rédigea un Cloge du prélat qui fut publié en 1804 (Auxerre, imprimerie
Fournier, in-8°) et réimprimé en 1805 (Paris, Le Normant),
9. Paris, Louver, an III, IV-50p, in-8°
10. Des vers latins, surtour, et un Poème sur le Globe (1784).
11. Paris, Marchands de nouveautés, an III, IV-48 P., in-8°.
12. Paris, Marchands de nouveautés, s.d. [an VII), 76 p., in-8°.
13. Dans l'édition des Euvres de 1826, les tragédies d'Arcbibald et de Fernandez non publiées
à l'époque de leur créatíon, ne sont pas incluses
14, Chez Dubois et Loiseau, rue Bigot (rue Monsíeur rebaptise).
FOLLIGULAIRE
ses biographes,
femmes,
Mais la
émigration - en
siège
» Luce
l'époque où
rendit d'un
républicanisme
publié
carrière
jouait son
1798 son
peu trop,
homme
enseignait
d'une
1790, avait
rhétorique
quand
maître d'un
d'improvisation
Magasin
Plancy
Thivars,
passage
de vivre,
les yeux
décédé peu de
imprimerie
publiées
LUGE DE LANCIVAL GONTRE GEOFFROY 187
assise sur une immense culture classique, apte à inspirer àses élèves le
goût enthousiaste de la poésiel", heureux dans un métier qu'il refusa de
quitter, malgré les sollicitations dont il fut l'objet, notamment de la part
du grand-maître Fontanes . Un professeur-poète, en somme, comme le
monde de la littérature, avant, pendant et après la Révolution, n'en
manqua pas.
Luce, en effet, écrivait des vers, non seulement d sonores alexandrins
tragiques, mais encore des vers galants de circonstances ou même des
vers lyriques plus ambitieux". II composait aussi un poème épique,
adaptation amplifiée plutôt que traduction de L'Achilléide inachevée de
Stace: ce fut Acbille à Scyros", qui reçut en 1805 un accueil critique
plutôt favorable, mais ne mérite guère plus que d'autres essais dans le
genre de figurer parmi les rares efforts intéressants pour produire une
épopée française, rêve que poursuivaient vainement et inlassablement,
depuis Voltaire et sa Lige, des kytielles de poètes appliqués. L'auteur,
cependant, y attachait visiblement une grande importance et il en donna,
deux ans plus tard20, une édition corrigée et augmentée. La préface
savante de Luce, commune aux deux éditions, fleure bon les débats de
collège sur la nature du genre épique, mais Il'avertissement qui précède
15. Dans son Histoire de la poésie frangaise à l'époque impériale (Paris, Paulin, 1844), Bernard
Jullien dresse avant de multiplier les remarques sévères de régent de collège - un assez
eau portrait de Luce: voir t. 1, p. 207 et suivantes.
16, A en croire le dramaturge comique Jean-François Roger (1776-1842), alors protégé par
le grand-maître, Luce aurait répondu à Fontanes, qui voulait se l'attacher: «Laissez-moi
dans l'enseignement; cCest là que jai placé ma gloire, ou plutôt mon bonheur» (Discours de
M. Roger, dans les Bures de Luce de Lancival, éd. citée, t. I, p. XXV).
17. On citera, pêle-mêle (en renvoyant au t. II des Euvres de 1826): Les Mases dirompée, à
M. de Calonne, ministre d'État et contrôleur général des finances (Paris, Veuve Thiboust, s.d), une
raduccion de L'Automme de Pope (Paris, Marchands de nouveautés, an I), une Bpitre a
Clarise sur les dangers de la coquetnerie, suivie de l'Epitre à l'ombre de Caroline (Paris, Moussard,
an X), une idylle intitulée Le Hameau fortuné (s.l.n.d., in-8°), l'ode assez tameuse sur L rob
antisyphilitique du citoyen B. Laffecteur (Paris, Laran, s.d.), erc.
18. París, Le Normant, an XII-1805, XVI-82 p., in-8°. Le poème ne compte pas moins de
6 chants.
19.On se reportera à l'ouvrage récent de Jean-Marie Roulin, LEpopé de Voliaire à
Chateaubriand, Oxford, Studies on Voltaire and the Eighteeth Century, 2005.
20. Paris, Debray, 1807, 248 p., in-8°. C'est cette seconde édicion que le Journual de l'Empir,
Ies et 3l août, sous la signature non pas de Geoffroy mais de Dussault, éreinta avec violence:
le poème était jugé « moins répréhensible encore pour les fautes nombreuses qui sy
trouvent que pour l'esprit et la talent qui n'y sont pas » (Annales littéraires ou Choix bronolo-
8qne des principaux articles de littérature insérés par M. Dussault dans le Journal des dbats, Paris,
Mardan, 1818, t. II, p. 315).
188
LE CUL DE JATTE ET LE FOLLICULAIRE
la republication retient l'attention par le ton de modération et de docilité
affiché par le poète face aux « journalistes du temps » qui lui ont fait l'honneur
de relever d'un « ton décent?» les défauts de la première publication.
Ccla métite d'être noté, si du moins c'est bien, comme on le prétend généralement,
dans l'éreintement que Geoffroy fit subir à la tragédie d'Hector que
Folliculus trouve son origine.
La pièce fut créée en février 1809, avec un succès triomphal que les cir
constances peuvent avoir amplifié - constituée en partie par de longues
tractations diplomatiques susceptibles de rappeler le raPprochement
franco-russe, elle fourmillait d'allusions à Napoléon, que les spectateurs
n'avaient guère de peine à reconnaître dans le courageux Hectormais que
ses qualités intrinsèques (de structure, de versification, de pathétique: cest
une pièce de très haute tenue) justifient pleinement. Or le critique du
Journal de l'Empire s'acharna à coups redoublés contre elle23; elle n'était, selon
lui, ni assez théâtrale, ni intéressante, La figure d'Hector manquait absolument
de relief, Andromaque n'était qu'une «pleureuse, fatigante par la
monoronie de ses gémissements et la continuité de ses lugubres psalmodies..
Pâris, quant à lui, était constamment ridicule, malgré les efforts de
son créateur pour lui éviter sa « bassesse » et sa « lâcheté» traditionnelles.
Bref, fondée sur des caractères manqués, la fable tragique, qui rapprochait
d'ailleurs indûment les morts de Patrocle et d'Hector pour sacrifier à la règle
de l'unité de temps, était d'une parfaite absurdité, Talma avait beau s'éver
tuer à exprimer «avec une vigueur et une énergie extraordinaire (sic) tous les
sentiments généreux d'un guerrier>, faisant tout I'usage possible des beautés
de détail, «plus épiques que dramatiques et toujours très scolaires échap
pées au poète, Hector était une pièce manquée, et l'ancien professeur Geoffroy
crucifiait son malheureux collègue dans une conclusion d'une rare violence:
M. Luce a de l'instruction, il connaît les anciens; mais il a plus de littérature
que de génie poétique: il est surtout estimable par les services
21. Cité d'après les Euvres de Luce de Lancival, éd. citée, t, I, p. 5.
22, Menées par Patrocle: Geoffroy souligne évidemment que celui-ci est hors de son rôle
légendaire, qui lui impose d'être un foudre de guerre et non pas un diplomate pacifiste,
25. Je m'appuie sur les feuillerons des 5 et 10 février 1809, reproduits dans le Cours de littérature
dramatique, éd. citée, t. IV, p. 440 et suivantes.
24, Mon objectif n'étant pas ici d'examíner Hector de manière rigoureuse, je me contente de
signaler que cest là le reproche de fond que Geoffroy émet contre la pièce, sans voir peutetre
quo pourrait l'adresser à la plupart des tragédies françaises après Corneille -et d'abord
a 11pbigénie de Racíne - qui ne sont, à tout prendre, que de l'épique dégénéré. C'est dans la
ragedie que l'impossible épopée trouve un refuge qui les dénature toutes deux,
FOLLICULAIRE
docilité
l'honneur
publication.
généralement,
d'Hector que
les cir
longues
raPprochement
spectateurs
Hectormais que
pathétique: cest
critique du
selon
absolument
par la
psalmodies..
efforts de
traditionnelles.
rapprochait
la règle
s'éver
tous les
beautés
échap
Geoffroy
violence:
de littérature
services
son rôle
pacifiste,
Cours de littérature
contente de
voir peutetre
d'abord
dans la
LUGE DE LANGIVAL CONTRE GEOFFROY 189
qu'il rend à l'éducation, et il n'a qu'à se louer du zèle et de la reconnaíssance
de ses élèves. Il a risqué dans sa tragédie quelques traits de mceurs
antiques absolument déplacés, et que le goût réprouve., Il est très inutile
qu'Andromaque entre dans un si long détail pour donner à sa suivante la
commission d'aller prendre dans son armoire son plus beau voile et celui
qui lui sied le mieux, et de le mettre sur les genoux de Pallas.
Qu'Andromaque, en épouse soigneuse, tienne de l'eau chaude prête pour
laver Hector quand il reviendra du combat, couvert de poussière, rien de
plus convenable; mais ces détails, précieux dans Homère, sont insipides
dans une tragédie française. Pour imiter heureusement les Grecs, il faut
avoir le goût de Racine. Cest dans le style de M. Luce que j'aurais voulu
retrouver le goût des Grecs, et non pas dans des naïverés antiques exprimées
en vers précieux et enluminés du vernis moderne
On comprend que Luce, ainsi brutalement remis sur les bancs de l'école,
ait eu quelque peine à digérer l'affront, d'autant que, revenant à la charge
quelques jours plus tard de manière malignement ironique, Geoffroy
s'acharnait encore, notamment sur Pâris, coupable cette fois, malgré sa
lâcheté, son absence de sens moral, la trahison de sa patrie, d'avoir été
bien accueilli par les frivoles spectateurs.
Les coups de la griffe acérée du feuilletoniste ne purent rien contre le
succès de la tragédie, qui fut rapidement imprimée chez Chaumerot et
connut plusieurs retirages, mais les rancunes de pédagogues rivaux sont
tenaces, et dans ce cas précis, celle de Luce de Lancival contre Geoffroy
prit la forme d'un poème satirique et héroi-comique, dans la tradition de
La Dunciade maintes fois réimprimée - de Palissot (1764), dont les
copies bientôt circulèrent dans les salons parisiens, sans que l'auteur
jamais ne fît mine d'y avoir quelque responsabilité que ce fût. Cest du
moins l'opinion la plus couramment admise, car différents indices por
tent à se demander si Follicnlus n'était pas déjà en chantier, sinon rédigé,
avant 1809: il y aurait là matière à une recherche intéressante". Je me
25. Cours de liulerature dramaique, éd. citée, t. IV, p. 447 (fin du feuilleton du 5 février 1809,
écrit après la première représentation de la tragédie).
26. Antoine-Vincent Arnault (Souvenirs d'un sexagénaire, op. cit., p. 168) remarque que le
poème de Rolliculus a sent un peu le collège», mais qu'on ne pouvait guère attaquer le
Cuistre Geoffroy qu'«avec des verges de collège»
Z Voir i-dessous mes notes 34 à 37: on pourrait émettre l'hypothèse que le poème a éré
rédigé entre l'été 1806 et l'été 1807 (donc entre les deux éditions de L'Acbilléide) et, dans ce
Cas, I'éreintement d'Hector par Geoffroy pourrait bien être une vengeance du feuilletoniste
Contre le satirique, si du moins Folliculus lui a été connu. La question n'est pas résolue par
Charles-Marc Des Granges, dans son travail fondamental sur Geoffroy er la critique dramatique
Sons le Consulat et P'Empire, Hachette, 1897 (résumé de Folliculusp. 265-266).
190
LE CUL DE JATTE ET LE FOLLICULAIRE
contente ici, laissant la question en suspens et me fiant à la vulgate critique,
de mettre en scène rapidement quelgues éléments du portrait du
Folliculaire brillamment brossé par mon Cul de jatte. Voici d'abord23 l'ouverture
à la manière épique du chant I:
Muse, sifflons un sot qui siffle tout le monde;
Et toi, qui de Python poursuis la race immonde,
Apollon, prends ton arc, aux reptiles fatal,
Et replonge le monstre en son bourbier natal;
Viens venger tes enfants. Si lon a vu Voltaire
Dicter trente ans des lois au monde littéraire,
Le sceptre qu'il porta ne fut point usurpé
Cet astre erra, dit-on; du moins, sil l'a trompé,
Il éblouit son siècle, et sans ignominie
La raison se courbait sous la main du génie.
Mais qu'un pédant, sans titre, en despote insolent
Prétende gouverner l'empire du talent,
Seul ouvrir, seul fermer le temple de Mémoire, eemsdaa
Et, vivant de mépris, distribuer la gloire,
Un pareil joug révolte, et ne peut que flétrir;
Cest lavoir mérité qu'avoir pu le souffrir,
Pour en sentir l'opprobre, il est temps gu'on apprenne
Quel est ce roi des arts dont la voix souveraine
Prononce au nom du goût ses burlesques arreêts
Soit frayeur, soit dédain, quand tous restent muets,
Je suis I'humble roseau qui, par un libre organe,
Vous dis: Le roi Midas a des oreilles d'âne. (p. 3-4)
La versification est habile - et même un peu plus que cela tandis que
les canons du genre sont parfaitement respectés: ce qu'il faut de mychologie,
de périphrases poétiques, d'allusions à des ceuvres connues de tous.
Mais ce qui aura évidemment frappé les lecteurs de l'époque, c'est la silhouette
d'un Geoffroy en réincarnation de l'âne Fréron, nouveau Zoile
dressé contre les Voltaire des temps nouveaux. Luce possède un sens cer
taín de la composition, puisqu'à l'issue d'une longue suspension = nous
sommes entre régents de rhétoriqueoccupée par une réunion plénire
des divinítés allégoriques usuelles que sont la Barbarie, 1Hypocrisie,
ITgnorance, la Fraude, I'Intolérance, I'Usure et l'Avarice, a lieu enfin la
désignation du valeureux guerrier chargé de rétablir ces terribles entités
28, Toutes les cítations províennent du t. II des Envres de Lnce de Lancival, 1826, op. ci,
(numéro des pages entre parenthèses),
FOLLICULAIRE
vulgate critique,
portrait du
l'ouverture
eemsdaa
que
mychologie,
tous.
la silhouette
Zoile
cer
nous
plénire
1Hypocrisie,
enfin la
entités
op. ci,
LUCE DE LANCIVAL CONTRE GEOFFROY 191
dans leurS antiques prérogatives et de lutter contre la sage politique culturelle
et scolaire de Napoléon. C'est I'Hypocrisie qui parle:
Pour arriver plus vite à ce but désirable,
Je vous propose un homme unique, incomparable,
A flétrir toute gloire homme prédestíné.
Du talent véritable, il est ennemi né;
De son anme son corps est la parfaite image,
Et son cceur n'est pas plus affreux que son visage.
Son père lui donna Zoïle pour patron;
Pour hochet il suça la plume de Fréron:
On taconte de lui d'étonnantes merveilles;
La nature à son ventre attacha des oreilles,
Et dans son estomac elle a mis un cerveau.
Formé par mes leçons, ce prodige nouveau
De mensonge à son tour peut tenir une école:
JJavouerai qu'il n'a pas le don de la parole,
Mais il médit d'un style assez oríginal;
Pour égarer un peuple, il suffit d'un journal. (p. 10)
Voilà donc Folliculus habilement croqué: un journaliste, qui a fait ses
débuts dans l'Année littéraire.o. et qui a un vorace appétit! Impossible de
ne pas reconnaître Geoffroy, ce que la déesse s'empresse de développer un
peu plus loin, après avoir - c'est de bonne guerre - indiqué que I'homme
choisi - un ivrogne impuissant: la satire n'est pas discrète - n'a aucune
susceptibilité à ménager, puisque lui-même n'a jamais tien écrit et qu'il
n'a aucun ami:
Mort au plaisir, il vit pour boire et pour manger:
Que ne fera-t-il point pour manger et pour boire? (p. 11)
Au chant U, comme dans toute bonne épopée qui se respecte, un messager
ici, sous les traits de Fréron vient annoncer en songe sa mission
à lélu, qui s'empresse de réunir quelques-uns de ses pareils pour créer
la machine de guerre nécessaire au plan maléfique des divinités, c'est-a-
29. Ils sont désignés seulement par leurs initiales dans le poème, mais l'on reconnair sans
même avoir recours à la clef imprimée par l'édireur des Euvres, en 1826, l'auteur de La Dotr
de Suzette Joseph Fiévée (1767-1839), le traducteur-justement de Juvénal Jan-loseph
Dussaule (0769-1824), le monarchiste Charles-Marie-Dorimond de Feletz (1767-1850), le
geographe dorigine danoise Conrad Malte-Brun (1775-1826), le poère ec traducteur
aAnacréon Jacques-Benjamin-Maximilien Bins de Saint-Victor (1772-1858) et les moins
fameux Élie Jondoc (1770-1834), monarchiste et fervent restaurateur religieux, cc Chares
Delalor (né en 1772), un libéral, quant à lui,
192
LE CUL DE JATTE ET LE FOLLICULAIRE
dire un journal qui leur permettra de devenir bientôt les tyrans de l'opinion.
Leur stratégie est simple: tromper d'abord les lecteurs naïfs en
étalant une compétence ostentatoire, puis baisser le masque en dénigrant
systématiquement tous les gens de lettres, vivants ou morts. Le chant III
développe ce point avec complaisance:
Les premiers feuilletons, saupoudrés de morale,
Pleins d'un savoir commun, d'emphase doctorale,
Trompèrent la vertu des lecteurs indulgents
Ce peuple de niais gu' on nomme honnetes gens T
Pour la première fois s'imaginaient entendre
Ce quils avaient appris dès l'âge le plus tendre. [.o.]
Chaque article passait pour article de foi
Je dis passait; depuis l'homme s'est fait connaître,
Et ses admirateurs ont tous cessé de l&tre.
Il a la vogue encor, mais n'a plus le crédit
On voit trop ce qu'il fait pour croire ce gu'il dit. [..]
Muse, monte ma lyre au ton de Juvénal!
De tous ses abonnés voulant grossir la liste,
Il accuse son siècle; il se met à la piste oliot 0ob 6lloV
Des talents échappés au fer des niveleurs, fensb edb Et contre leurs écrits s'arme de leurs malheurs. [..
Mais c'est Folliculus qui devait nous apprendre
Que la Philosophie, ardente à conspirer,
Contre les nations qu'elle doit éclairer,
Leur porte lincendie et non pas la lumière. idzqpeun
« Les rêves de Rousseau, les bons mots de Voltaire s oupu n
Ont, dit-il, enfanté la révolution.
Respect aux moeurs! honneur à la religion!»
Mais pourquoi, les vengeant par une calomnie,
Des torts de la Sottise accuser le Génie ? (p, 22-24)
On voit que Luce-Juvénal s'en donne à coeur joie pour stigmatiser l'attitude
venimeuse de Folliculus-Geoffroy, qui parvient même à rendre
inopérants les avertissements répétés de la Raison et endosse, «émule de
Tinvilles0,, l'habit honteux d'accusateur public des talents, tout en feignant
d'encenser 11Empereur
Ame étroite et jalouse, abjure ta dhimère!
Ne fût-il qu'un Achille, il voudrait un Homère.
Mais pour sa propre gloire et pour notre bonheur,
30. Antoine-Quentin Fouquier-Tinvile (1747-1795), le pourvoyeur de l'échafaud.
FOLLICULAIRE
l'opinion.
naïfs en
dénigrant
chant III
6lloV
edb idzqpeun
oupu n
l'attitude
rendre
émule de
feignant
LUGE DE LANGIVAL CONTRE GEOFFROY 193
Napoléon connaît le véritable honneur.
Il sait bien qu'un héros ne vaut pas un grand homme,
Qu'entre les souverains les premiers que lon nomme
C'est Périclès, Auguste, et Louis, et Léon
Que rien aux conquérants ne survit que leur nom,
Et que le seul génie au temple de Mémoire
Classe les immortels avoués par la gloire
A la postérité quelle voix redira
Et tout ce qu'il a fait et tout ce qu'il fera?
Est-ce ton feuilleton, mémorial infâme,
Ou la censure honore, où l'éloge diffame?
Est-ce ton feuilleton, où, flatteur déhontés"
Exaltant les combats qu'on livre à la cité,
Tu vois Napoléon, sa tactique sublime,
Dans les guerriers assauts d'un ballet pantomime,
Ou l'erreur de tes sens, stupidement émus,
Nous transforme en héros les soldats de Momus32
Est-ce ton feuilleton, où ta plume vénale
Sur la même colonne, et d'une emphase égale,
Vante Napoléon (qui sans doute en a ri)
Un peu plus que Duport", un peu moins que Henri?
Crois-moi, pour bien louer il faut une âme pure,
Un esprit délicat: reviens à ta nature
Mords, et ne flatte point. Quand de ton encensoir
Tu poursuis un héros, je ris, et je crois voir
51. Les quatre personnages cités ont en commun d'avoir donné leur nom à leur siècle..
52, Sans pudeur. Le mot, très vivant au XvI siècle, est un peu désuet (pour ébonié) à lépoque
de Luce.
55. Momus représente le sarcasme, la raillerie et la folie, Ses soldats, ici, sont les danseurs et
les comédiens,
34. Louis Duport (1781-1853), le fameux danseur et chorégraphe, dont la rivalité avec
Auguste Vestris est le principal sujet du poème de La Danse ou la Guerre des dieux de lopéra
de Joseph Berchoux (1765-1839), paru en 1806: cette date est importante pour poser la
guestion de l'époque de la rédaction du poème de Folliculus, qui pourrait être antérieure aux
représentations d'Hector.
3D.Je ne sais pas de qui il s'agit. Un autre danseur? Plutot un héros de théâtre? Dans ce
Cas, peut-être Henri V, héros de La Jeunesse d'Henri V, d'Alexandre- Vincent Pineux Duval
6-1842), pièce que son auteur avait dû refondre entièrement pour qu'elle tranchisse la
Censure et qui eut du succès, même auprès du sévère feuilletoniste (17 juin 1806, CouTs de
Urre dramatique, Cd. citée, t. IV, p.297-304) qui n'hésita pas à la comparer avec
phigénie de Racine! Dans ce cas, les assauts contre Geoffroy pourraient remonter à 1806,
On gtemps avant Hector. Le catalogue informatique de la BNF signale justemene un recueil
eces contre Geoffroy, depuis 1801 jusqu'a 1807, avec quelques cariatures ct le poème (..} de
icul, s.lnd. (8°-Z-1375): je ne l'ai pas vu mais je me propose à l'occasion d'aller y jeter
un coup d'aeil,
194 E CUL DE JATTE ET LE FOLLICULAIRE
Cet âne qui, plus frane, et moins lourdaud peut-être,
Porte sa corne usée au menton de son maître.
Mais ma muse s'emporte, il faut baisser le ton,
Et fouetter en riant le héros feuilleton. (p. 28-29)
Le vallant satirique se prend en etfet un peu pour Juvénal et pour
Boileau,.o Mais ses envolées sont pleines d'une ardeur communicative et
son aeil aigu ne néglige aucun trait susceptible de jeter l'opprobre sur sa
victime. Voici comment il peint la cohorte des courtisans de Geoffroy,
qui prétendent le mépriser mais achèrent les éloges tarifés de sa plume
prostituée:
Ils le méprisent tous, disent-ils, et sans cesse eefns
Ils vont, bas courtisans, saluer sa bassesse
Pour obtenir de lui le brevet d'immortel,
De leurs dons clandestins ils chargent son autel; 0
Tremblant d'être honorés (admirez leur bêtise !) s an
Des mépris d'un pédant qui vante la sottise,
Jaloux d'être noircis de l'encens d'un pasquinm io al nu
Qui dit Fréron un aigle, et Voltaire un faquin.
Lui, sur leur vaníté, sur leur effroi spécule,
Et pour assurer mieux son honnête pécule,
Il compose un tarif: tant pour dire du bien,
Tant pour dire du mal, tant pour ne dire rien;o
Le feuilleton entier, la colonne, la page,
Le degré de l'éloge et celui de l'ouvrage,
Tout est pesé, taxé religieusemen. (p. 32-33)
ausseté, mauvaise foi, ignorance, vénalité: on voit que les attagues pleuvent
dru sur le folliculaire. A la fin du chant IlI, il a même droit à une
très burlesque bastonnade, appliquée - comble de ridicule - par un
abonné de Brive-la-Gaillarde, qui lui vaut de bénéficier d'un délicat massage
balsamique de la part de son officieuse Follicula, qu'il cocufie sans
vergogne avec sa servante, qui le vole.. La plaisanterie n'est donc pas
forcément du meil ur aloi, mais elle introduit dans le tissu des invectives
et des scènes caricaturales quelques pauses nécessaires avant de
nouvelles charges violentes,
Au chant IV, les auteurs, après que Geoffroy a eu traité l'abbé
Morellet, vieillard aveugle, comme autrefois un petit-maître traita
Houdar de La Motte, finissent pas décider de se révolter contre I'insolent
et omnipotent journaliste et ses amis du Journal de l'Empire:
LUGE Ils La des I'Empereur redevenu grands qu'un va, demeure les
FOLLICULAIRE
pour
et
sa
Geoffroy,
plume
pleuvent
une
un
massage
sans
pas
invectives
de
l'abbé
traita
I'insolent
LUGE DE LANCIVAL CONTRE GEOFFROY 195
iCependant ce pouvoir absurde, tyrannique,
Dans I'histoire des arts ce despotisme unique
Bn haine avait changé le dédain des auteurs;
Contre de vils tyrans, nobles conspirateurs,
Ils demandaient vengeance, et ceux dont le courage,
Plus jeune, Seffarouche au plus léger outrage,
Ceux pour qui tout aftront est un affront sanglant,
Voulaient punir dhun sot le libelle insolent
Comme on punit d'un fat l'insolente parole. (p. 41)
Ils n'auront pas besoin d'en venir aux mains avec la clique des follicnlaires.
La Raison, bonne conseillère, a informé Bonaparte, alors à Varsovies6, que
des pédants » ont entrepris de tyranniser la pensée en France en prêchant
l'amalgame entre la philosophie ct l'athéisme. Sagement,
I'Empereur décide de calmer les esprits en faisant entrer au Panthéon
redevenu une église sous l'Empire mais toujours consacré au culte des
grands hommes un voltairien patenté (d'Alembert) en même temps
qu'un prélat zélé (Pancemont): la même paix que ses armes ont conquise
va, par son sage décret, régner dans tous les coeurs. Les journalistes changent
de ton, le feuilleton change de mains. Seul Folliculus-Geoffroy
demeure inaltérable:
Le seul Folliculus, toujours inaltérable
aMes amis, disait-il, un vent plus favorable
Pour la philosophie a soufflé; cest fort bien;
o Quon me paie, et demain, moi, jfen dirai du bien. » (p. 48)
Vu de notre époque, l'acharnement de Luce de Lancival contre
Geoffroy peut paraître seulement anecdotique et s'inscrire sans grande
originalité dans une tradition satirique qui remonte à l'Antiquité et que
les luttes de Voltaire et des journalistes ses ennemis ont récemment
ravivée. Cest juste, évidemment, mais probablement insuftisant: quil
en ait eu ou non une conscience claire, le Cul de jatte dénonce, en usant
dune thématique assez convenue et de procédés héroi-comiques catal0-
gues, la montée en puissance d'un journalisme qui n'est pas que littéraire
56. Nous sommes donc après les batailles d'Iéna (octobre 1806) et de Friedland (juin 1807),
alheure ou le Traité de Tilsitt donne naissance au duché de Varsovie et cherche à établir un
nouvel equilibre en Europe, Encore un argument en faveur d'une rédaction du poème antérieure
à Hector.
196
LE CUL DE JATTE ET LE FOLLICULAIRE
mais qui, désormais, tisse des liens inextricables avec la sphère politique.
De fait, à bien considérer l'ceuvre de Geoffroy - car contrairement aux
insinuations de Luce, il y a bien «une ceuvre» de Geoffroy: ses feuilletons
ont une cohérence et doivent se lire en contrepoint de son édition de
Racine7- ou celle de certains de ses collègues Dussault, Malte-Brun
ou Féletz, au moinsce qui se dessine, dans les années 1800-1810, c'est
le premier épisode de la bataille révisionniste contre les Lumières,
engagée sous le Consulat par les Bonald et les Chateaubriand, parallèle
ment à l'entreprise de restauration religieuse voulue par Bonaparte. Les
diatribes contre Voltaire, coupable de tous les maux, que le poème de
Folliculus dénonce burlesquement et qu'on retrouve chez celui qui va
bientôt fournir la doxa critique que passeront à leur moulinette les pédagogues
du siècde qui commence, je veux dire La Harpe - doivent
S'interpréter en parallèle avec un discours qui, dans le Racine de Geoffroy
comme dans ses feuilletons, en correspondance directe avec le rêve napoléonien
de faire renaître un «grand siècle» (et cela, même Folliculus
- maladroitement -le dit: j'ai cité le passage), esquisse un saut en arrière
jusqu'à l'époque de Louis XIV en sautant à pieds joints par-dessus le
siecle des Lumières. Le débat autour du Tablean littéraire du xVi? siecle,
dont j'ai parlé rapidement ici il y a quelques années", est un aspect de la
même question. Je me risquerai donc à dire que, paradoxalement, Luce,
qui lui-même se livre sans discrétion à l'éloge de l'Empereur et reçoit
pour cela distinctions et pensions Hector lui rapporta une gratification
de 6000 francs sattaque, en égratignant Geoffroy, non seulement à un
folliculaire mercenaire et stipendié, mais aussi à un artisan essentiel de la
politique culturelle du pouvoiE Sil ne s'en aperçoit pas vraiment, c'est
parce qu'il est, intellectuellement, d'un autre temps qui percevait mal la
dimension politique de l'activité encomiastique de l'écrivain, alors que
Geoffroy et ses amis du Journal de /'Empire, découvrant les pouvoirs de la
presse, exploitent déjà cet aspect majeur du journalisme moderne, ce qui
37. Une autre preuve que Folliculus est sans doute antérieur à 1808 et a fortiori à Hector est
à chercher dans le fait que le c commentaire sur Racine» de Geoffroy (Buvrer de )Jean Ractne
avec des commentaires, Paris, Genets jeune, 1808, 6 volumes) n'y est pas évoqué. Vor ma
contriburion au collectif sur L'Art de la prýace an sicle des Lamières, s.lLd. Ioanna Galleron,
Rennes, PUR, 2007, p.251-267- Sur les préfaces des éditions commentées des Ervrs de
Racine, de Luneau de Boisjermain à Étienne Aignan (1768-1824)».
38. Voir mon feuilleron du n° 2 dOrages (2003), «Les débuts du procès des Lumières
Barante et son De la litnérature franaise an 18' itcle (1809) ».
FOLLICULAIRE
politique.
aux
feuilletons
édition de
Brun
c'est
Lumières,
parallèle
Les
poème de
qui va
pédagogues
doivent
Geoffroy
napoléonien
Folliculus
arrière
dessus le
siecle,
de la
Luce,
reçoit
gratification
à un
de la
c'est
mal la
que
de la
qui
Hector est
Ractne
Vor ma
Galleron,
Ervrs de
Lumières
LUGE DE LANGIVAL GONTRE GEOFFROY 197
ne va pas sans risques, et notamment celui d'aller trop loin (le périodique
fut interdit), Mais j'en suis déjà à outrepasser les droits du feuilletoniste
et je crains bien d'écrire des sottises. Citons donc, pour terminer, cette
satire plus tardive de Boucher de Perthes, que j'évoquais en commençant
et qui ramène Folliculus à sa dimension dérisoire de successeur de Frélon
(le héros de L'Ecossaise de Voltaire):
Folliculus L.o) ne hait pas ceux qu'il ataque; il ne les connaît même
point: que veut donc Folliculus? ... Vivre. Si l'éloge rapportait autant que
linjure, il louerait de grand ceur ceux qu'il calomnie. II n'y a pas de
cruauté dans les tortures qu'il leur inflige, il n'y a que du commerce.I
exerce le même métier que lI'homme qui pose des poulets sur une plaque
de fer rouge pour faire croire au public qu'ils dansent, Si les poulets pouvaient
danser sans qu'on leur brûlât les pattes, il ne les brûlerait pas
Pas si sûr!
Jean-Noël PASCAL
fevrier 2008)
59 Boucher de Perches, Satires, conies et chansonnettes, op. cir., P. 133 (note à un vers de la
P. 113).

Entretien
Chantal Thomas
Chantal Thomas est
directrice de recherches an
CNRS. Lauréate du prix
Femina en 2002 pour Les
Adieux à la reine, elle a
écrit des essais consacrés à
Sade, à Casanova, mais Chantal Thomas aussi à Thomas Bernhard.
Romancière et essayiste, Cafés de la meno
Chantal Thomas est également
auteur de théátre.
Son dernier ouvrage,
Cafés de la mémoire,
vient de sortir aux éditions
da Seil.
Orages Nous nous
retrouvons dans un
célèbre café lyonnais
autour de votre dernier
livre, posé devant
nous, Cafés de la
mémoire. Vous y rappelez
le nom du café
fréquenté par l'écrivain-voyageur Nicolas Bouvier, le « Café life». En
guoi les cafés sont-ils pour vous des « cafés vie »?
200
ENTRETIEN AVEC CHANTAL THOMAS
Chantal Thomas: Cest le lieu où l'on peut toujours aller, et cette idée
qu'on peut pousser une porte, qu'on peut se sentir chez soi, je trouve cela
magique. Les cafés se sont construits dans mon existence, dans mon imagination,
comme le contraire de la maison, Comme ce qui permet
d'échapper au foyer qui est justement la fixité, ce qui se referme et n'intègre
que ceux qui font vraiment partie de la famille. Le café, au
contraire, c'est la chance, je trouve, d'entrer quelque part et de se créer
dans l'instant un autre réseau d'amis.
O.: Beaucoup d'écrivains recherchent dans les cafés la solitude. Vous
recherchez plutôt la rencontre, en laíssant une chance au hasard.
C.T.: Les deux. J'aime la manière dont on est seul au café, on y est seul
sans l'être, Cette possibilité de se construire, dans un espace public, une
sorte d'aparté est complètement merveilleux.
0.: Ecrivez-vous au café, comme le faisait par exemple Nathalie
Sarraute?
C.T.: Nathalie Sarraute travaillait régulièrement, tous les matins, au
café; cest joli aussi à penser. Moi, ça marrive.o. surtout en voyage. Je
nai pas de choses fixes.
0:Ya-t-il un lien, dans votre imaginaire, entre ces lieux communautaires
ouverts que sont les cafésS et les salons du XvII siècle?
C.T.: Oui, cest sûr, il y a un lien. J'ai toujours aimé dans les salons cette
idée d'un lieu ouvert un certain jour de la semaine, d'une certaine heure
à une autre, cette hospitalité légère et permanente. C'est un sentiment
que je trouve exquis. Ce qui est aussi lié pour moi aux salons, c'est de voir
des gens en train d'écrire des lettres, de taper sur leur ordinateur dans un
espace tout de même assez recueilli..
O.: N'est-ce pas aussi le souvenir de votre expérience du séminaire de
Roland Barthes qui nourrit votre goût des communautés ouvertes?
C.T; Le séminaíre de Barthes a représenté pour moi une sorte de communauté
idéale. Roland Barthes dédicace Roland Barthes par ui-même
a aux amis>, Il avait ce désir de vivre selon d'autres règles, pas celles du
couple, de la famille instituée, dans une tradition fermée. Quelque chose
THOMAS
idée
cela
imagination,
permet
n'intègre
café, au
créer
Vous
seul
une
Nathalie
matins, au
voyage. Je
communautaires
cette
heure
sentiment
voir
un
de
communauté
même
du
chose
ENTRETIEN AVEC CHANTAL THOMAS 201
entre l'enseignement et la drague. Sa transmission du savoir était extrêmement
liée au désir. Cest propre aux cafés, aussi.
O.: Cette circulation entre savoir et désir se retrouve dans votre ceuvre.
C.T.: Jai aimé étudier quand j'étais au lycée. Nathalie Sarraute dit cela
très bien dans Enfances, comment, dans la mesure où elle ne se sent pas
en sécurité chez elle, menacée par sa belle-mère, elle choisit Ilécole. Moi,
surtout après la mort de mon grand-père, quand j'avais dix ans, je pense
que j'ai fait un choix de cet ordre. J'ai vraiment choisi la salle de classe
comme un endroit ou, pour moi, ne pouvait pas à nouveau se répéter un
désastre pareil. J'ai vraiment aimé le savoir à ce moment-là, alors que je
n'y comprenais rien avant. J'ai vraiment eu le sentiment qu'on choisit de
comprendre ou de ne pas comprendre. Et après, quand le savoir est
devenu davantage non pas une obligation, comme quand on doit aller à
lécole, mais un choix d'existence, là j'ai vraiment souffert tant que jai
senti qu'il n'était pas du tout relié à des questions personnelles. Ce discours
philosophique que japprenais, totalement détaché d'un support
vécu.o. Bnsuite, quand je suis arrivée à Paris, quand jjai rejoint le séminaire
de Barches, là j'ai eu l'impression que je trouvais ce que je désirais.
La parole de Barthes n'était pas éclatante, percutante, militante comme
celle de Foucault, elle était intime, elle était intimiste, tournée vers
l'écriture, vers le geste d'écrire. Elle était totalement reliée à ses propres
recherches. Le sommet pour moi de l'ceuvre de Roland Barthes, c'est
vraiment La Chambre daire, quand il arrive à la fois à énoncer une théorie
de la photographie et à faire cette quête du deuil qui va lui redonner à
voir sa mère petite fille. C'est une merveille d'équilibre.
O.: Vous êtes chercheuse, directrice de recherches au CNRS, vous écrivez
des romans, des pièces de théâtre en lien avec votre recherche consacrée
au xVIf siècle. Comment concevez-vous ce franchissement permanent
des lignes posées par l'institution universitaire?
C.T.: Je n'ai jamais eu le sentiment de franchir une ligne. J'ai eu l'impression,
à la suite de mes essais, au sens fort du terme, d'aller de plus en
plus vers une écriture fictionnelle, et en même temps de ne rien vouloir
laisser ou mettre de côré. J'ai toujours eu limpression au fond, d'un livre
à l'autre, de suivre un parcours naturel. De Sade à Casanova, de Comment
Supporter sa liberté à Souffrir, de Marie-Antoinette dans les pampblets aux
202
ENTRETIEN AVEC CHANTAL THOMAS
Adieux à la reine, pour finalement aboutir à Chemins de sable et Cafés de la
mémotre: pour moi, ce parcours est partaitement cohérent. Je me sens de
plus en plus libre par rapport à ce qui me vient de l'imaginaire. J'aime
le savoir incarné, exprimé dans un style qui donne envie d'aller plus loin.
Regardez la beauté du style de Starobinski. Il s'agit aussi de laisser aux
gens qui ny connaissent rien le champ libre. Le savoir pur, détaché de la
vie et de l'écriture, pour moi, Cest une manière de garder pour soi des
trésors, de refuser de les « galvauder ». Non, je n'ai pas eu l'impression de
franchir quelque chose. J'ai toujours eu l'impression que ce que je n'arrivais
pas dire, ce qui manquait dans le livre précédent, je le compenserais
dans le suivant, Un livre sarrête, mais constitue comme un jalon. A
partir de là, on continue.,.
0.: Cela continue, mais dans des formes toujours difféerentes, toujours
renouvelées.
C.T.: Oui. C'est lié à des rencontres, à des lectures. Pour passer de La
Reine scélérate aux Adieux à la reine, il est sûr que la lecture des Mémoires
dHadrien de Marguerite Yourcenar, en particulier du petit texte à la fin
sur «écrire un roman historique», m'a bouleversée. De même, le film
Barry Lindon. Cela m'a fait penser que mon rapport au xVII siècle était
plus vaste que ce que pouvait contenir un essai, qu'il correspondait à des
reveries très anciennes, et à une façon de percevoir les personnages sans
qu'ils se réduisent à leur signification. Javais déjà senti pour Casanova
qu'il continuait, qu'il était là, que c'était dommage au fond de ne pas lui
donner plus de vie, puisque c'était une possibilité.
O.: Vous dites dans Chemins de sable «une configuration que j'appelle
xVII siècle».
C.T.: D'abord, j'ai rencontré le xvi? siècle sans savoir que c'étatle
XVII siècle. J'ai lu les ceuvres de Sade et c'est vraiment cela qui ma pas-
Sionnée. Ensuite, à partir de Sade, de cette langue extraordinaire, j ai
découvert que le libertinage était un phénomène du xVIIe siècle. En tout
cas, C'est là qu'il avait sa forme la plus parfaite. De textes en textes, j ai
tissé un XVIIT Siecle que je transporte avec moi. Il tient évidemment aux
grands auteurs libertins, aux femmes qui tiennent des salons, cela avec
des blocs d'ignorance énormes, par exemple l'Encyclopédie. En fait, c'est
un XVI síecle qui se relíe au fur et à mesure aux questions gue je me
THOMAS
de la
sens de
J'aime
plus loin.
laisser aux
détaché de la
soi des
l'impression de
n'arrivais
compenserais
jalon. A
toujours
de La
Mémoires
la fin
le film
siècle était
à des
personnages sans
Casanova
pas lui
j'appelle
c'étatle
ma pas-
extraordinaire, j ai
En tout
textes, j ai
évidemment aux
avec
fait, c'est
je me
ENTRETIEN AVEC CHANTAL THOMAS 203
pose. Un auteur que jai Fiction & Cie
découvert il n'y a pas si
longtemps, Madame de Chantal Thomas Stael, entre XVIITf et XIX°
siècles, m'occupe de Les Adieux à la Reine
plus en plus. On ne peut roman
pas trop savoir. La coupure
entre les siecles est
aussi restrictive dans
le domaine des Mémoires,
voyez le Prince de
Ligne: est-ce un auteur
XVIT ou XIXe ? Sade luimême,
puisqu'il est
mort en 1814, Voyez
aussi Chateaubriand.
Ces ceuvres me pas-
Sionnent absolument,
sans que l'on puisse les
rattacher strictement à
un siècle. Seuil
O.: Mais entre Sade,
Casanova et puis Thomas Bernhard, auquel vous avez consacré un
ouvrage, vous enjambez presque tout le XIx° siècle, ou vous le contournez.
C.T.: Cela tient d'abord à la dimension des volumes. Les livres du
XIX° siècle, sauf Stendhal, sont en général monumentaux je pense à
Balzac ou à Victor Hugo. Ce n'est pas du tout quelque chose qui mattire.
Ce sont des écritures qui ne travaillent pas du tout dans l'ellipse,
dans une sorte de ligne parfaitement juste. On se dit: ça ne peut pas
bouger. Leur génie est complètement différent. Cela me touche moins.
Moi, je mets au-dessus de tout le style de Madame du Deffand, un style
pourtant dicté; cest assez inoui. Ou clui de Voltaire, de Candide. Ce
sont des écritures qui donnent la même impression que le trait de
Matisse àà la fin de sa vie. Rien ne peut bouger. C'est une sorte de
Condensé. Je pense que ce style a à voir avec un refus du débordement,
un refus d'être débordé par la souffrance, et de lui donner beaucoup de
204
ENTRETIEN AVEC CHANTAL THOMAS
place dans le discours. Ce style xviI° siècle est, je crois, assez hautain. Il
est dans une sorte de sublimation de la douleur. Au XIX° siècle, elle va
prendre une autre forme, elle va colorer des vies entières.
O.: Et l'écriture théâtrale, que vous pratiquez désormais ?
C.T.: Jai passé beaucoup de temps au théâtre. Jaime vraiment le
théâtre. Mais c'est àà la demande d'autres personnes que je me suis mise à
faire du théâtre, à écrire pour le théâtre. Quand je dis « pour le théâtre»,
il serait plus juste que je dise pour Alfredo Arias. Cest vraiment pour
une personne. Il ma fait comprendre qu'écrire pour le théâtre, c'est écrire
pour toucher immédiatement, qu'il n'y avait pas de second temps,
comme celui sur lequel on peut toujoursS compter dans l'écriture. C'est
une recherche d'effet immédiat et de captation. Ce que j'adore dans I
theâtre, cest cette idée, que jaimais particulièrenment chez Casanova,
qu'on éblouit le temps d'une soirée et qu'après, c'est terminé. C'est une
certaine philosophie du fugitif- du fragile et du fugitif. Il y a cette scène
que jadore, qui est si belle dans Casanova, quand Henriette le quitte et
qu'elle écrit sur le miroir avec la pointe de son diamant: « Tu oublieras
aussi Henriette». C'est merveilleux. Ecrire le théâtre, c'est inscrire ce qui
de toute façon va passer. C'est aussi la beauté des amours libertines.
THOMAS
hautain. Il
elle va
vraiment le
mise à
théâtre»,
vraiment pour
écrire
temps,
l'écriture. C'est
dans I
Casanova,
C'est une
scène
quitte et
oublieras
ce qui
libertines.
Table des illustrations
aLa salle de lOpéra», gravure de Lebas
sur le tremblement de terre de Lisbonne, 1757 .oo 61
Le Nain jaune o .115
La mort de Marat, gravure populaire eooooo147
Portrait de Larive, École française du xVu siècle ooocoooooocod169
o .185 Luce de Lancival, Folliculus, manuscritoo
199
Chantal Thomas, Cafés de la mémoire
203
Chantal Thomas, Les Adienx à la reineooo o

Table des matières
Éditorial
Olivier Bara
Poétiques journalistiques - Dossier
Avant-Propos
Marie-Eve Thérenty ooe
La voix et lévénement: possibilités et limites d'une poétiqne de la prese
Claude Labrosse oooooooooooooooooo ooooooooooocoocooooo
La voix éditoriale, outil de cobésion dans le texte des gazettes du xvilr siecle
Anne-Marie Mercier-Faivre. vreooooooooooooooocooooocooccococ .
Lécriture dru fait divers
Jean Sgard o
Voyages et récits de voyage dans les périodiques des années 1780
Yasmine Marcil o oooood
L'actnaliné de l'étude de meurs. Les Hermites d'Einne de Jousy
Judith Lyon-Caenoo oo oooooooooooooo 85
Linvention de l'éicriture satirique périodique
103
Fabrice Erreoooooooooooooodoooooooooc *o
La genèse de la littératiure moderne (1800-1836):
antonomisation ou médiatisation ?
Alain Vaillant o oooooc oooooooooooooo ococ occL
19
Potiques journalistigues - Textes
Rapporter, éclairer et émouvoir: la relation de l'attentat contre
Marat par la Chronique de Paris (14-19 juillet 1793),
0 léoriture journalistique entre information, éducation et fictio
(textes présentés par Guillaume Mazeau). oo cocooooo ol4I
Julien-Louis Geoffroy et la naissance du feuilleton dramatigue
.163
(textes présentés par Olivier Bara).oooo
Cahier
Le Cul de jatte et le Follicaulaire: Luce de Lancival contre Geoffroy
83
Jean-Noël Pascaloo.
Entretien avec Chantal Thomasoo ooooo cooo
05
Soumis par lechott le