Référence
SULLEROT Evelyne, Histoire de la presse féminine en France, des origines à 1848, Paris, Armand Colin, 1966.
Référence courte
Sullerot 1966
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Type de référence
Texte
HISTOIRE DE LA
PRESSE FÉMININE
EN FRANCE, DES ORIGINES A 1848
Préface de Jacques GODECHOT
Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Toulouse
1966
LIBRAIRIE ARMAND COLIN
103, Boulevard Saint-Michel - PARIS Ve
0 LIBRAIRIE ARMAND COLIN 1966
PRÉFACE
Est-il nécessaire de présenter Évelyne Sullerot ? L'auteur
de La presse féminine, de La vie des femmes, de Demain les
femmes est actuellement connu comme le meilleur spécialiste
des problèmes féminins dans le monde contemporain. Mais
pour mieux comprendre ces problèmes, Évelyne Sullerot s'est
penchée sur le passé. Elle a estimé que nulle autre source ne
pouvait plus complètement la renseigner que la presse féminine.
C'est pourquoi elle a entrepris, à l'Institut français de presse,
et sous ma direction, une Histoire de la presse destinée aux femmes
en France, de 1750 à 1848. Il convient de dire ici, outre la qualité
du travail, que chacun apercevra à la lecture, l'importance
et l'originalité de la recherche ainsi que l'intérêt des renseignements
qu'elle livre aux historiens d'abord, et d'une manière
plus générale, au grand public.
On a souvent dit que la presse avait un triple rôle : elle est
reflet de l'opinion, elle contribue à former cette opinion — il
est, on le conçoit, très difficile de déterminer dans quelle proportion
le journal est miroir ou action — enfin le journal est une
source, souvent essentielle, pour l'historien. En ce qui concerne
la presse féminine, son étude nous montrera donc, mieux que
toute autre investigation, et l'opinion professée par les femmes
sur tous les problèmes de l'actualité, et l'action de quelques
directeurs de journaux féminins pour attirer l'attention des
femmes sur telle ou telle question, créer parfois un mouvement
d'opinion, amorcer une évolution.
Une remarque toutefois s'impose lorsqu'on parle de la presse
du XVIIIe ou du xixe siècle : c'est que son audience se trouvait
limitée par l'analphabétisme. Or l'analphabétisme féminin
était très supérieur à celui des hommes, dans les classes populaires.
A Toulouse, en 1785, 80 % des femmes sont incapables
de signer leur contrat de mariage, alors que 54 % des hommes
signaient convenablement. Les progrès de l'instruction féminine,
avant 1848, furent très lents. Les journaux destinés aux femmes
ne pouvaient donc avoir pour lectrices que des aristocrates
ou des bourgeoises. Aussi les sujets traités sont-ils choisis uniquement
parmi ceux qui sont susceptibles de retenir l'intérêt
de membres de ces groupes sociaux.
Parmi ces sujets, il y a d'abord la mode. C'est le seul qui
ait été étudié avant Mme Sullerot. Les collectionneurs ont
souvent dépouillé les vieux journaux de modes de leurs jolies
gravures, de telle sorte que les collections complètes et intactes
de ces feuilles sont devenues très rares. La mode, certes, n'est
dépourvue d'intérêt, ni pour l'histoire du costume, ni pour
l'histoire de la société, ni même pour l'histoire économique :
la vogue de tel ou tel tissu, de telle ou telle couleur explique
parfois la prospérité ou le déclin d'un centre industriel, voire
d'une industrie tout entière. Mais l'ouvrage de Mme Sullerot
montre que la presse française destinée aux femmes peut
nous apporter bien d'autres choses. D'abord des précisions sur
le vocabulaire et, partant, sur les mentalités.
Ainsi, Mme Sullerot a-t-elle justement noté combien fréquemment
les mots « citoyen » et « patriote » étaient employés dans
le Journal des Dames vers 1760 : ce qui prouve d'abord que les
femmes cultivées, bien que dépourvues de tout droit civique,
s'intéressaient à la politique, ensuite que la Révolution avait
pénétré dans le vocabulaire, donc dans les esprits, avant de
se traduire dans les faits. De même l'auteur note que, dès 1788,
le mot « incroyable » est signalé par le Magasin des Modes comme
une « expression à la mode ». Mais le même journal continue
à parler du « bas peuple » en 1792 ! Il est également intéressant
de noter, sous la Restauration, la fréquence des adjectifs moral,
hhuomrribailne , s: acmréo, rtaelnisdmree, reelti gireoumx,a nhtoisnmteeu x,s 'fianitbroled, uviasgeunet , idmamnse nlsees,
journaux destinés aux femmes. Le mot femme lui-même remplace
le mot dame, et l'expression le Sexe, si en vogue trente ans
plus tôt, disparaît.
Le vocabulaire de la presse féminine donne donc de précieuses
indications sur l'évolution des mentalités. Mais la presse féminine
n'est pas une presse totalement apolitique. Pendant la
Révolution parurent les premiers journaux féministes, ils engagèrent
la lutte contre Robespierre qui assimila un peu trop
rapidement le féminisme aux « factions », qui le menaçaient
sur sa gauche et sur sa droite. Une des premières femmes journalistes,
Olympe de Gouges, paya de sa vie, sur l'échafaud,
l'hostilité vouée par les Montagnards aux femmes qui s'occupaient
de politique.
Cependant malgré Robespierre la presse féminine continua
à s'intéresser à la politique. Fut-elle, dans ce domaine, reflet
de l'opinion, ou agent ayant contribué à la former ? Toujours
est-il qu'on notera avec intérêt tout ce que Mme Sullerot dit
de l'attitude des journaux féminins lors de la signature du
Concordat. Le Journal des Dames et des Modes écrit, par exemple :
« la religion redevient à la mode. La plus jolie femme de Paris
se met en quetteuse à Saint-Roch... La mode est aujourd'hui
d'aller à l'Église, et nous en avertissons nos fidèles abonnés
une fois pour toutes. » Avait-on jamais songé à l'influence des
journaux féminins sur le renouveau religieux en France, à
l'époque de l'Empire et de la Restauration ?
C'est aussi dans les journaux destinés aux femmes qu'il
faudra se documenter sur les idées qu'on professait, du moins
dans les classes les plus cultivées, sur l'enseignement et notamment
sur l'enseignement des jeunes filles. Le Journal des Dames
et des Modes voudrait qu'on enseignât davantage aux jeunes
filles les langues anciennes. Mais il conseille aussi aux mamans
d'aider leurs enfants à faire leur devoir à la maison, une fois
la journée d'école terminée. C'était nouveau, du moins dans
l'aristocratie et la bourgeoisie, et la coutume devait prendre
racine.
Il est inutile d'insister. C'est en lisant ce livre, qu'on verra
toutes les richesses que nous apporte l'analyse de la presse
féminine. Et cette lecture nous amène à formuler un souhait
que Mme Sullerot complète son ouvrage en s'attaquant à la
presse destinée aux femmes de 1848 à 1939. Elle rejoindra
ainsi le sujet qu'elle a traité dans son livre de la collection
« Kiosque » et nous aura donné, en trois volumes, sur la presse
féminine française, l'oeuvre complète et magistrale qui nous
manquait.
Jacques GODECHOT.
AVANT-PROPOS
SOURCES
C'est la lecture et l'étude de la presse féminine contemporaine
qui nous a déterminée à tenter d'écrire l'histoire des périodiques
destinés aux femmes. Il est heureux que la curiosité historique
pousse le plus souvent à remonter progressivement le cours
du temps, à la recherche des plus menues sources, car la conscience
du phénomène à son plein développement rend moins
exigeant quant aux définitions préliminaires. Nous eussions
été bien embarrassée, en effet, s'il nous eut fallu ex abrupto
commencer à une date précise cette chronique, et veiller à
ce que tous les critères, qui peu à peu définiront cette presse,
fussent évidents. Les commencements de la presse périodique
furent confus, et les premières gazettes, sous la forme fruste
qu'elles connurent tout d'abord, remplissaient bien des rôles,
dont certains devaient à l'avenir caractériser plus particulièrement
les journaux féminins.
Ainsi en fut-il de la « petite presse » du XVIIe siècle, mélange
tour à tour insipide et savoureux de chronique mondaine, de
vers de mirliton, de nouvelles politiques, religieuses, industrielles
ou météorologiques, de curiosités et de faits divers
qui faisaient le régal de tout un monde aristocrate et bourgeois
de courtisans, hommes et femmes. Qu'il s'agisse de La Muse
Historique de Loret (mai 165o-mars 1665) ou du Mercure Galant
de Donneau de Vizé (1672-1710), ces gazettes mondaines sont
bien cependant les ancêtres des journaux féminins. De la première
d'ailleurs, écrite par Loret pour sa protectrice Mlle de
Longeville qui se taillait un franc succès à la répandre dans
les salons, l'éditeur qui le premier l'imprima ne disait-il pas :
« ...Et ce qui est le plus à louer quoique les sujets soient quelquefois
assez facétieux d'eux-mêmes et semblent lui donner
une certaine liberté de parole, c'est que l'auteur s'est tellement
réglé que l'on n'y voit point de paroles licencieuses ni de mots
à double entente qui puissent offenser la pudeur des dames ».
On voit bien à cette recommandation de l'article vanté la recherche
du public féminin, qui se traduit déjà, et se traduira toujours,
par un souci de moralité. (Quand bien même La Muse Historique
eût semblé bien grivoise aux dames du xixe siècle.)
Cependant ces « gazettes burlesques » comme on les appelait
à l'époque, ont dû à la rareté des journaux de cette période
d'être étudiées par tous les historiens de la presse : Hatin, Avenel,
Georges Weil entre autres, et nous ne pouvons prétendre apporter
du nouveau après eux.
Nous avons préféré commencer cette étude par le premier
périodique dont le titre annonce clairement qu'il s'adresse
aux femmes, le Journal des Dames, et la continuer par tous
les journaux de modes féminines et tous les journaux de revendications
féminines qui lui ont succédé et qui, eux, n'ont guère
jusqu'ici fait l'objet de la sollicitude des historiens de la presse
non plus que des historiens des femmes. En effet les journaux
que nous allons décrire et analyser n'ont jamais été étudiés,
si l'on excepte certaines études bibliographiques uniquement
descriptives des titres, paginations et gravures que nous avons
trouvées au Cabinet des Estampes dans les grandes bibliographies
de l'histoire du costume : Colas pour la langue française, Lipperheide
pour l'allemand, et des renseignements à l'usage des
bibliophiles concernant les collections de journaux féminins
les plus recherchés par les amateurs en raison de leur valeur
marchande, de rareté que l'on trouvera dans le Manuel de l'amateur
de livres de Vicaire (1914, 5 tomes).
. Ainsi Tourneux, dans sa Bibliographie de l'histoire de Paris
pendant la Révolution française (1890-1913, 5 vol.), remarque
qu'il est « étonnant et regrettable qu'un périodique aussi amusant
et intéressant » que le bidécadaire Journal des Dames et des
Modes qui a duré examen attentif. de 1797 à 1837 n'ait jamais fait l'objet d'un
Nous serons toutefois amenée à citer d'autres sources, surtout
en ce qui concerne les périodiques féministes ou ceux qui peuvent
être considérés comme leurs précurseurs. Ce sera principalement
la petite thèse d'une étudiante chinoise, Mlle Li Dzeh
Djon, consacrée à La Presse féminine en France de 1869 à 1914
(1934) qui comporte une introduction citant les précédents
historiques aux journaux qu'elle décrit. Par recoupements nous
avons été amenée à penser qu'elle avait puisé ses sources dans
une petite brochure de 15 pages de Louise Patouillet, L'Émancipation
des femmes et la presse en France jusqu'en 1870 (Paris,
1928) conservée à la bibliothèque Marguerite Durand. (Elle
n'est pas à la Bibliothèque nationale). Cependant nous verrons
à plusieurs reprises que ces quelques pages, fort intéressantes,
contiennent de nombreuses erreurs et autant d'approximations.
Aussi n'avançons-nous qu'avec beaucoup de réserves les quelques
affirmations que nous avons trouvées dans cette brochure et
qu'aucune étude des journaux dont il s'agit n'a pu nous permettre
d'étayer.
C'est ainsi que Louise Patouillet fait allusion à des journaux
dont nous n'avons malheureusement pas pu trouver trace
comme Les Spectatrices de Mlle Barbier, pendant féminin des
Spectateurs, dont elle affirme la parution de 1726à173° de façon
continue, puis, après une longue interruption, en 1751. Elle
signale aussi Le Magasin Français, littéraire et scientifique de
Mlle de Beaumont qui aurait été édité en Angleterre en 1750.
La Bibliothèque nationale possède encore le prospectus
annonçant Le Courrier de la Nouveauté, feuille hebdomadaire
à l'usage des Dames, en 1758, imprimerie de Grangé, dont
le rédacteur a été ou devait être le Sieur Cheuvry. Nous ne
savons pas si cet hebdomadaire a jamais paru, ni s'il a duré
quelque temps.
En revanche l'année suivante, 1759, vit la naissance du
premier périodique pour les femmes dont on ait gardé des
exemplaires, le Journal des Dames. C'est donc par l'étude de
ce mensuel destiné au Beau sexe durant la seconde moitié du
XVIIIe siècle que nous commencerons cette étude. Cependant
- il nous a semblé nécessaire, avant d'en faire la description,
de rappeler brièvement quelle était alors la situation juridique,
sociale, culturelle des femmes françaises.
INTRODUCTION
L'histoire de la condition des femmes, au-delà des anecdotes,
se confond étroitement avec l'histoire du droit. Tout au long
de cette étude nous avons rencontré, attribuée à un auteur
chaque fois différent, une « citation » que chaque journal féminin
ne manque pas de faire quand il ne la choisit pas pour épigraphe :
« Les hommes font les lois et les femmes font les moeurs ».
Sans doute est-ce vrai d'une certaine manière, mais cette consolation
ne peut faire oublier que ces lois que font les hommes
ont singulièrement influencé ces moeurs que régentent les
femmes. L'étude de la situation de la femme en France au cours
des siècles manifeste mieux que bien des traités théoriques les
faiblesses du droit romain dans sa rigidité, et elle est un révélateur
sensible de ce long affrontement entre le droit romain
et le droit coutumier qui a précédé ou déguisé les luttes de
classes pendant des siècles. Le XVIIe siècle voit le triomphe
de la bourgeoisie et du droit romain, son régime juridique de
prédilection. Il en naît une société dure aux femmes. Des protestations
virent le jour, sous forme de pamphlets ou de traités
dont le retentissement est confirmé par le nombre impressionnant
de références qui sont faites ultérieurement à ces ouvrages
par les périodiques féminins et féministes. Les plus célèbres
furent, dès 1622, le Traité de l'égalité des hommes et des femmes
de Mlle de Gournay, et le Traité de l'égalité des sexes et de l'éducaaut
ioxnv diiees dsaièmclees. de Poulain de la Barre, gentilhomme protestant,
La nostalgie du droit coutumier apparaît avec une grande
régularité dans tous les périodiques féminins du XVIIIe et du
début du xixe siècle sous forme d'articles ou de chroniques
qui font état des coutumes et des moeurs des « Gaulois » ; la
situation de la femme dans la société gauloise est chaque fois
vantée. On retrouve là une indication de cette confuse nostalgie
du droit coutumier préromain qui suscita longtemps des regrets
curieusement libertaires. Saint-Simon verra très clairement
le problème quand il décrira les idéologies de deux classes,
les féodaux et les bourgeois, idée qu'il transmit à Augustin
Thierry qui la développa. Le vieux droit coutumier leur apparaissait
plus communautaire que le droit romain (Bien des
textes de la Commune de 1871 ne se réclament-ils pas encore
des Gaulois ?). Il est symptomatique que ce même Saint-Simon
ait été, après sa mort et à son insu de ce fait, à l'origine d'une
très curieuse explosion de féminisme dont nous aurons à reparler
longuement car elle a donné naissance à d'intéressants journaux.
Mais ces nostalgies « des Gaulois » et du droit coutumier
féodal ne doivent pas faire oublier la rudesse de ce système.
Durant les XVIIe et XVIIIe siècles la situation faite à la femme
est souvent un mélange des rigueurs de ses survivances avec
celles du droit romain. Une religion toute-puissante, méfiante
envers la femme, âpre et défendue de manière fruste, en accusait
encore la dureté. Ainsi un édit de Henri II obligeait encore
les filles ou les veuves enceintes à faire une déclaration de
grossesse aux autorités locales, et si l'enfant mourait sans
avoir été baptisé, la mère encourait la peine de mort par pendaison,
alors que son séducteur allait en paix. L'abrogation
de cette loi fait l'objet de pétitions des États Généraux, comme
nous le verrons, mais même le Journal des Dames de 1774 se
plaint de la dureté du sort réservé à la fille-mère. L'influence
du christianisme, particulièrement ambiguë à l'endroit de
la femme, qu'il infériorise et magnifie tout ensemble, va s'affaiblissant
tout au long du XVIIIe siècle. La puissance, la décadence,
la nostalgie, la critique de l'un ou l'autre de ces trois systèmes
de vie : le droit coutumier jusque dans ses origines gauloises,
le droit romain, et la loi catholique, ne cesseront d'alimenter
les textes souvent d'apparence frivole des journaux féminins
du XVIIIe et du début du xixe siècle.
Les jurisconsultes justifiaient alors l'infériorité de la femme
par sa faiblesse morale, mais surtout par sa « pudeur » qui lui
interdisait de se produire dans les assemblées publiques. C'était
en quelque sorte les moeurs qui justifiaient les lois, et réglaient
ainsi fort clairement le problème des droits publics de la femme.
Cependant certaines d'entre elles, propriétaires, pouvaient
encore participer à l'élection des députés aux États Généraux,
ce quelles firent, par l'intermédiaire de procureurs (Article 12
du règlement). Elles préparèrent ainsi une Révolution qui leur
retira ce peu de droits politiques qui leur était échu... Au
Moyen Age, elles avaient été juges, elles ne pouvaient plus
l'être, non plus qu'avocats et procureurs. Elles ne pouvaient
plus exercer la tutelle ni servir de témoins dans les testaments
ou les actes notariés. Leur situation dans les successions était
fort désavantagée. Et, en justice, le témoignage de 3 femmes
ne valait pas celui de 2 hommes1. Cette proportion étrange,
un peu moins des 2/3, toute saugrenue qu'elle soit, donne une
assez bonne idée de l'importance de la situation de la femme
française. Quelques avantages compensaient d'ailleurs ces
1. BRUXEAU, Observations criminelles, 1715, VIII, p. 40.
infériorités, et la femme payait moins d'impôts que l'homme :
les veuves ne payaient que les 2/3 (encore !) de ce que payaient
les veufsl. Tous ceux qui ont étudié la presse française de la
Révolution ont dû noter la proportion remarquable de veuves
imprimeurs. Leurs privilèges fiscaux dans l'Ancien Régime
doivent en partie l'expliquer.
Toutes ces incohérences frappaient les esprits du siècle des
lumières, et le féminisme de l'époque fut teinté de ce besoin
de clarté, de cette recherche de principes généraux et de lois
fondamentales qui fut un des grands traits du XVIIIe siècle.
On peut y ajouter une aspiration réelle à l'égalité, limitée dans
ses buts et ses effets, mais néanmoins existante, et ce sentimentalisme
du siècle en réaction contre les rudesses de ces
temps qu'on appelait alors avec mépris « gothiques ».
Si les lois ne leur étaient pas favorables, les moeurs du siècle
firent grande place à la femme : les Goncourt disent joliment
qu'elle était devenue « la reine des pensées de la France2 ».
Montesquieu traduisait ce sentiment par cette constatation
un peu apeurée : « Les femmes ont toutes des relations les unes
avec les autres et forment une espèce de république dont les
membres actifs se secourent et se servent mutuellement : c'est
comme un nouvel État dans l'État3... ».
Mais c'est surtout le relâchement des moeurs sexuelles qui
ouvrit la voie à leurs problèmes. Au XVIIIe siècle, le féminisme
sert souvent de prétexte à des brochures licencieuses allégoriques
ou à des libelles politiques. Comme le remarque L. Abensour,
« le fait même que les écrivains songent à emprunter
cette forme montre que les théories féministes étaient répandues,
connues, discutées, voire populaires4 ».
Ainsi c'est le relâchement indulgent des moeurs qui encourage
le dénigrement du mariage et les campagnes pour le divorce
dont les journaux féminins se font l'écho. Le mot « libertin »
avait alors tout son sens étymologique, et les philosophes qui
réclamèrent le divorce (Voltaire, Helvétius, Montesquieu entre
autres) eurent la certitude d'être en cela promoteurs de liberté
et généreusement féministes. La campagne pour le divorce
fut une revendication commune des philosophes et des femmes
comme elle devait à nouveau le redevenir dès les années 1830.
Quand bien même la femme était, en dehors du mariage, fort
pe*u protégée par les lois et dépourvue de recours pour assurer
sa vie et la tutelle de ses enfants, néanmoins le divorce appa-
1. Marcel GARAUD, La Révolution et l'égalité civile, Paris, 1953, ch. 111
2. E. et J. DE CONCOURT : La Femme au XVIIIE siècle, p. 321'.
3. Cité par Alfred DESSENS : Les Revendications des droits de la femme
pendant la Révolution, thèse de droit, Toulouse, 1905, p. 13.
4. L. ABENSOUR : La Femme et le féminisme avant la Révolution, 1923.
raissait à toutes et à tous comme une grande amélioration du
sort de la femme. Ce qui donne, par la négative, une idée de
la piètre situation qui était faite à la femme dans le mariage. -
Des solutions fort ingénieuses furent avancées, où le féminisme
avait peu de place, comme celle du maréchal de Saxe qui voulait
limiter la durée des ménages à cinq ans, avec possibilité, pour
les heureux, de reconduction quinquennale de l'association
conjugale ! Cette charmante idée fut reprise par Charles Fourier
et les saint-simoniens, grands féministes s'il en fut.
Rousseau seul, contradictoire en toutes choses, semble avoir
pensé à l'époque aux devoirs maternels de la femme, que Voltaire
ou Montesquieu, signe des temps, avaient fort proprement
négligés. Ce Rousseau, dont nous allons voir que s'enchantèrent
les dames aux approches de la Révolution, était pourtant
bien peu favorable aux femmes si l'on en juge par ces lignes
extraites de l'Emile! qui résument admirablement sa conception
du rôle de la femme : « Toute l'éducation des femmes doit être
relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, ou se faire
aimer ou honorer d'eux, les élever jeunes, les soigner grands, les
conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce :
voilà les devoirs des femmes de tous les temps. Tant qu'on ne
remontera pas à ce principe, on s'écartera du but ». Voilà qui
était bien peu novateur quoiqu'en pensèrent les femmes qui
du reste « sentirent » Rousseau bien plus qu'elles ne le « pensèrent ».
C'était la continuation même des idées de l'époque sur l'éducation
des filles, qu'exprima particulièrement l'abbé de Saint-
Pierre dans son Projet pour perfectionner l'éducation en général
et l'éducation des filles, de 1730. Il pensait aussi qu'il vaut mieux
apprendre aux filles la vertu que le latin puisque « ce sont les
femmes qui font la première éducation des enfants » (sousentendu
: des hommes). On doit donc leur apprendre, outre
les vertus ménagères, la « prudence ». Cette « prudence » semble
être un souci des « moeurs » qui nécessite une éducation particulière
de leur conscience morale.
Mais même cette référence continuelle à l'influence des femmes
sur l'éducation des hommes futurs contribua à répandre une
idée toute nouvelle de l'importance de la femme dans une
société. Il n'est pas négligeable par exemple que, en 1776,
l'académie de Besançon ait mis au concours ce sujet : « Comment
l'éducation des femmes peut contribuer à rendre les hommes
meilleurs ».
Nous ne saurions clore ce bref tableau des préoccupations
qui occupent les journaux dont nous allons parler sans dire
un mot de la mode, qui va tenir de plus en plus de place dans
I. J.-J. ROUSSEAU, Emile, livre V, p. 75.
ces périodiques. L'industrie de la mode apparaît au XVIIIe siècle
comme une de ces industries de luxe pour lesquelles la France
a dans le monde une vraie suprématie. Le commerce d'exportation
auquel elle donne lieu est l'un des éléments essentiels
de la prospérité française. L'ampleur de son rayonnement
et la variété de ses débouchés lui permettent de faire vivre des
milliers d'ouvrières. Sébastien Mercier, qui devint en 1778
propriétaire directeur du Journal des Dames, écrivait dans son
Tableau de Paris :
« Les marchandes de modes couvrent de leur industrie toute
la France et les nations voisines ; leur art soumet l'univers. »
Le premier des journaux féminins dont nous allons parler
ne sera cependant pas un journal de modes. Le Journal des
Dames ne fait en effet que très peu de place à la mode. Mais
rappelons qu'un texte de la correspondance de Grimm fait
état avec humour de l'existence, en 1768, d'un Courrier de la
Mode ou Journal du Goût dont il avait l'air d'affirmer sans
ambages la future prospérité assurée1.
K}io•s qVueo,i r cEh.a pSiutri^eE RJ.O T, La Presse féminine, Armand Colin, collection
CHAPITRE I
JOURNAL DES DAMES (1759-1779)
Mensuel
B.N./Z 24534
Les collections de ce journal sont malheureusement très
lacunaires. On sait qu'il a paru dès le mois de janvier 1759.
Mais les premiers numéros conservés par la Nationale sont
de 1764.
Il se présente sous la forme d'un volume in-8° de 120 pages
chaque mois, sans illustrations malgré les affirmations en ce
sens d'un chroniqueur qui en fit la description.
En 1764 il coûte 12 livres par an pour Paris, 15 pour la province.
En 1777, la vie augmentant rapidement, on voit le prix
monter à 18 livres par an pour Paris et 21 livres pour la province.
Lieux d'abonnements
En 1764 on s'abonne à la Haye et chez Mme de Jlaisonneuve,
l'auteur, rue Beaubourg, puis rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.
En 1774 chez Mme de Montenclos, auteur, rue des Bernardins.
En 1777 à quatre adresses différentes dans Paris dont celle
de Dorat, rue d'Enfer, près de la Messagerie qui assurait l'envoi
du journal. On peut en outre s'abonner à Turin, Strasbourg,
Lyon et Lille. Rue d'Enfer, au même bureau, on s'abonne
également au Journal anglais.
On ne délivre aucun cahier séparément.
Chaque numéro porte l'autorisation du lieutenant de police
d'Hermilly, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux.
Diffusion
Il ne nous a pas été possible de réunir d'informations bien
précises sur la diffusion du Journal des Dames. Les librairies
qui en assurent les abonnements, Lille, Lyon, Turin et Strasbourg,
témoignent d'un commencement de diffusion en dehors
de Paris et Versailles. Le journal lui-même contient certaines
lettres de lectrices datées d'Angleterre, des États-Unis, de
Port-au-Prince, de Madrid.
Le Journal des Dames est nettement destiné aux femmes,
comme en témoigne l'avis qui figure presque toujours dans
ses premières pages et qui stipule que « les ouvrages faits par
les Dames ou pour les Dames doivent être adressés... » etc.
Les rédacteurs
Ils furent variés, tantôt des femmes, tantôt des hommes.
Le journal passa dans de nombreuses mains. Certains des
rédacteurs principaux du Journal des Dames ont connu durant
la Révolution des fortunes bien diverses. Parce qu'il s'agit du
tout premier journal féminin, nous avons tenté de retrouver
la physionomie des hommes et des femmes qui avaient assumé
cette entreprise, et de savoir par là même quelle fut la prospérité
du journal, dans la mesure où il a contribué à enrichir ses
propriétaires.
Il fut fondé par un médiocre poète, Thorel de Champigneulles,
auteur d'un roman intitulé Le Temps perdu, dont on a dit que
le titre seul était spirituel ! N'ayant pu avoir entre les mains
des numéros de cette période, il nous est difficile de juger de
son talent de journaliste. Dès avril 1761, il vend le journal à
un gentilhomme de bonne société, poète médiocre lui aussi,
M. de la Louptière qui le cède six mois plus tard à une femme,
Mme de Beaumer. Nous n'avons trouvé d'autres traces de
cette personne qu'un volume de poésies, OEuvres Mêlées, fort
précieuses. En 1764 elle vend le Journal des Dames à Mme de
Maisonneuve. Celle-ci le présenta au Roi en 1765. Catherine-
Michelle de Maisonneuve était veuve d'un commis aux fermes
du nom de Joubert. Elle tomba malade en 1774, car à la même
époque elle cède son journal à la baronne de Princen, et rédige
son testament, que nous avons pu retrouver aux Archives de
la Seine. Ce testament laisse à penser que Catherine de Maisonneuve
jouissait d'une aisance confortable, car elle laisse à une
cousine une rente viagère de 2500 livres et partage son bien
ensuite entre ses neveux et nièce. Son frère Jean-Baptiste était
attaché à la garde-robe du Roi, ce qui explique peut-être que
ce soit elle qui présenta le Journal au Roi.
Sous sa direction le Journal est assez éclectique mais d'un
ton précieux. Elle-même ne signe rien de très remarquable.
Elle trouva toutefois cette charmante formule qui pourrait
encore servir de définition de la vocation d'un journal féminin j
à grand tirage : « Comme la qualité de Journaliste des Femmes
me doit imposer la loi de parler à toutes, c'est à quoi je veux
assujettir mon journal... A la femme savante, je retracerai
les traits de l'histoire... aux femmes pieuses je donnerai une
idée des livres nouveaux... et à toutes les autres moins occupées
par l'étude je parlerai de nouveautés amusantes » (janvier 1764).
En janvier 1774, le titre du journal est modifié et devient
Journal des Dames dédié à la Dauphine, par la Baronne de Princen.
Marie-Émilie Mayon dame de Prinzen ou Princen et de Montenclos
fut une rédactrice de beaucoup d'esprit. Elle devait être
relativement jeune car elle écrivait encore sous l'Empire et
faisait jouer ses pièces de théâtre à la Comédie Française.
Celle qui devait signer plus tard « citoyenne Montenclos » fut
en effet auteur de nombreuses comédies qui eurent à l'époque
beaucoup de succès : Alison et Sylvain, La Bonne Maîtresse,
Le Fauteuil, Robert le Bossa ou les Trois Soeurs, etc ... 1 En
1799, elle écrit, sans particule, dans La Correspondance des
Dames, bidécadaire qui fusionna avec Le journal des Dames et
des Modes. Mme de Montenclos se montre, dans le Journal des
Dames à la fois ardente féministe et timide femme d'affaires.
En novembre 1774, lorsque Mme de Maisonneuve lui cède le
journal, elle insère cette lettre qui tient lieu, dit-elle, de prospectus,
pour expliquer ses buts : « Je me suis dit qu'il ne fallait
rien omettre pour recueillir des pièces de vers intéressantes
et agréables, et qu'il fallait surtout rassembler le plus d'anecdotes
possibles à la gloire d'un sexe presque toujours déprisé
au moment même où les hommages les plus empressés lui sont
offerts... Pour m'aider dans ces travaux sans cesse renaissants,
j'ai voulu m'associer un homme de lettres qui m'éclairât sur
les jugements que j'avais à porter sur les ouvrages nouveaux.
L'érudition d'une femme n'est pas en général fort étendue.
Elle ignore plusieurs des langues dans lesquelles sont écrites la
belle poésie et la saine morale. J'ai désiré que l'homme de
lettres fût en même temps homme de société afin qu'on ne
turnoeu vcâetn sudraen sd énliocsa tea n»a. lyses que des expressions honnêtes et
Cet homme de lettres qui était en même temps homme de
société, et aussi homme d'affaires, c'était le poète Dorat.
Au sujet de Dorat, Hatin cite cet éloge d'un contemporain :
« Quand le sexe se serait choisi lui-même un journaliste, il
n'aurait pu en choisir un plus convenable ». On dit aussi beaucoup
que Dorât faisait là une spéculation de finance qui devait
« ajouter 6000 livres de rentes aux 4000 qu'il avait déjà de
son patrimoine. » Claude-Joseph Dorat était en effet de famille
fortunée. Né à Paris en 1734 dans une famille de magistrats,
il dut commencer par le barreau sa vie mouvementée. Car
ccoe mpmoèet ed p'urnéc ireimuxe udro dn'ta locnô vnee epna rmle ajnacmhaeitste ss adnes dqeuneltqelulees ,m aévpariist
1. TOURNEUX, III, 19006, 19125, 19179, 19184.
eu d'autres rêves que le Journal des Dames : il était mousquetaire,
par vocation, lorsqu'il dut renoncer à la carrière des armes
sur les supplications d'une tante janséniste. De son vivant, il
eut beaucoup d'amis et beaucoup d'ennemis. Grimm le jugeait
leste, « distingué, avec de la finesse dans le regard et un air
assez piquant ». Il se disputait régulièrement avec ses libraires
« qu'il ruinait par sa manie des illustrations ». Effectivement,
du moment où Dorat s'occupa du Journal des Dames, de petits
frontispices et culs-de-lampe gravés firent leur apparition au
cours des pages. Marié à une comédienne, il mena une vie d'insouciance
et de tracas tout ensemble où les insultes à l'Académie
française, suivies de démarches pour y entrer ne furent pas
l'épisode le moins déconcertant. Il est célèbre pour avoir voulu,
quand il se sut perdu, faire toilette avant de mourir ; c'est
en da njsa buont dfea udteeunitle lloeù ete fdfeûcmtiveenmt penartf uemlleé lqeu 'cilu eaitltleitn dsiatn sla dméloari.t
La Harpe lança contre lui bien des épigrammes. Sa qualité
de rédacteur puis propriétaire du Journal des Dames en faisait
d'ailleurs une cible de choix : il était bien de ces « gazetiers »
dont Rousseau écrivait qu'ils « donnent aux femmes et aux
sots de la vanité sans instruction1 ». Il était lui-même sans
illusions et se targuait d'être prolixe : « nous sommes comme
le laboureur : il sème avec profusion car il sait que tous les
grains ne lèvent pas ». Il céda avant de mourir le Journal des
Dames à Louis-Sébastien Mercier, l'auteur du Tableau de Paris
lequel le vendit à Panckoucke qui le fondit au Mercure de France.
Les oeuvres de Dorat ont été éditées après sa mort par son
ami Claude Sixte Sautreau de Marsy (ou Sautereau) qui les
publia en 1786 avec une notice sur l'auteur.
Sautreau de Marsy était un des rédacteurs principaux du
Journal des Dames de cette époque (1772 à 1778). Pendant
la Révolution, il devint rédacteur au Journal de Paris et directeur
de l'Almanach des Muses (1789-1793) qu'il fonda avec
Mathon de la Cour. Sautreau de Marsy était un rédacteur plein
de verve, qui maniait facilement l'allégorie. Il publia en 1793
deux volumes sous le titre Les fastes de la République française
qu'il lui fallut remanier à la demande de Robespierre2.
Ce Mathon de la Cour avec lequel Sautreau de Marsy fonda
l' Almanach des Muses, rédacteur régulier du Journal des Dames
pendant les années où Mme de Montenclos ou Dorat furent
propriétaires, avait la réputation d'être un « savant lyonnais ».
Effectivement, il dut retourner à Lyon car on le retrouve comme
rédacteur du Journal de Lyon de 1784 à 1793. Mathon de la
1. Correspondance générale, t. II, 1924, p. 169.
2. B.N. : La32 - 309.
Cour semble avoir gardé un certain intérêt pour la cause féminine,
car dans le numéro du Journal de Lyon du 9 janvier 1793,
on trouve un éloge du « Club des Femmes » et un extrait du
procès-verbal de ce club lyonnais en date du 30 décembre I792.
En février 1793, il félicite les brissotines d'avoir arrêté que les
institutrices seraient invitées à faire apprendre les Droits de
l'Homme aux jeunes citoyens confiés à leurs soins.
Le Journal des Dames connut aussi un rédacteur principal
qui eut une heure de célébrité tragique : Pierre-Barnabé Farmian
de Rozoy (ou Durozoy ou Durosoi). Il dirigea le Journal des
Dames en 1770 et 1771, années malheureusement lacunaires
dans les collections. Au début de la Révolution nous le retrouvons
rédacteur principal du très violent et très royaliste journal
La Gazette de Paris : après le massacre par la foule, le 10 août
1792, de Suleau, rédacteur aux royalistes Actes des Apôtres,
Durosoi fut arrêté le 12 par la Commune de Paris comme empoisonneur
de l'opinion publique. D'après Le Courrier des 83 départements
de Gorsas du 27 août 1792, p. 436, il fut arrêté à Chaillot
dans un grenier, traduit devant le tribunal le 17 août, condamné
le 25 et exécuté le soir même sur la place du Carrousel. Avene1
raconte dans son Histoire de la Presse sa mort très courageuse
qui fit l'admiration de bien des républicains1. Ses oeuvres sont
dans le style général du Journal des Dames : poésie de style
psychologique précieux, nombreux essais historiques, et préoccupations
éducatives. (Il écrivit entre autres en 1765, Clairval
philosophe ou la force des passions ; en 1769 un Essai Philosophique
sur l'établissement des écoles gratuites de dessin pour
les arts mécaniques ; en 1771 et les années suivantes (durant
lesquelles il était rédacteur au Journal des Dames) les Annales
de la ville de Toulouse qui lui valurent le titre de citoyen de
Toulouse ; et de nombreuses oeuvres sur Henri IV qui semble
être son héros et expliquer en partie son attachement royaliste)
CONTENU DU JOURNAL DES DAMES
Bien que ce premier journal féminin eût avant tout des
prétentions littéraires puisqu'il s'intitulait « Mélanges littéraires »,
nous ne donnerons guère de place à la critique littéraire proprement
dite. Signalons pour mémoire qu'entre quelques autres
textes de Voltaire, le Journal des Dames publia un conte inédit,
Le crocheteur borgne, mais cette première publication avait ,
été soigneusement expurgée pour pouvoir être mise entre les
mains des « jeunes personnes ». On s'en excusait auprès de
l'auteur (1774).
I. Voir pp. 121-122.
Nous tenterons de grouper les textes selon quelques grands
thèmes qui permettront plutôt de suivre dans ce journal et
dans les suivants l'évolution des idées sur la femme, le mariage,
l'éducation, la famille, l'hygiène, et de noter les livres annoncés
et les articles qui renseignent sur la vie culturelle des lectrices
de l'époque.
Remarques sur le vocabulaire
Il est frappant de voir combien, déjà dans les années 1760,
les mots « citoyen » et « patriote » connaissaient de vogue. On
les emploie à tort et à travers, et un américain ou une américaine
du mopt a«r neaxteimonpalel » nceo smomnte njacme aaiuss sqi uaev e« cp uatnr iosetenss f»o. rLt ae tf orretluantievement
emphatique.
A côté de ce vocabulaire qui annonce les grands bouleversements
de la fin du siècle et souligne un trait caractéristique
de l'époque qui était de se regarder vivre en tant que société,
le vocabulaire sentimental reste très précieux. Le mot « sensible »
fait fureur, et des poèmes très anodins sont couramment qualifiés
d' « érotiques ». La vogue des Anciens truffe chaque texte d'adjectifs
helléniques. Une lectrice se plaint de ce fatras et de ce qu'il
faut « avoir deux ou trois siècles sur la tête pour valoir quelque
chose ». Elle s'irrite de ce que les « journalistes ne peuvent
souffrir l'actuel et que le mot de contemporain les courrouce ».
Le vocabulaire de la mode demeure fort pittoresque et les
« collettes », « fichus » et autres pièces de vêtements sont décrites
sous le nom de « meubles ».
Et bien entendu le mot « philosophe » revient sans cesse et
toute réflexion sur le « contemporain » devient justement de la
« philosophie ».
Le féminisme
Ce ne sont encore que vagues aspirations, et plutôt le sentiment
d'une injustice pesant sur les femmes que des projets et des
théories. Le plus souvent ces plaintes viennent sous la plume
de Mme de Montenclos. Elle écrit en novembre 1774 :
« Ce n'est pas moi qui veux briller, mais c'est moi je l'avoue
qui veux forcer les normes et rendre aux femmes la justice que
les hommes leur refusent comme à plaisir. Qu'importe à notre
gloire qu'ils adorent les charmes que la nature nous a donnés
s'ils veulent dénigrer les vertus ou les talents que le ciel nous
a départis. Je veux faire savoir que nous pouvons tout savoir
car notre esprit est ardent et flexible. Que nous pouvons faire
tout le bien dont l'humanité est capable parce que notre âme
nous y porte, et je me promets bien de ne pas tarir sur les preuves.
Rien ne me paraîtra plus digne du prix de mes travaux que les
hommages que j'aurais acquis aux femmes étrangères et nationales.
Je écouter ulnees itnimvitied itaév encu iinsisbisleta. n»c e à me seconder, et à ne point
En mars 1778 une longue chronique est consacrée au plaidoyer
que l'on dit prononcé par Mlle Polly Baker devant une cour
de judicature de la Nouvelle Angleterre, parce qu'elle était
convaincue pour la cinquième fois d'avoir eu un enfant illégitime :
« ... Voici la cinquième fois que je me vois traduite devant
votre tribunal pour le même sujet. Deux fois j'ai été requise
de payer de fortes sommes. Deux fois j'ai été forcée de subir
un châtiment public faute d'argent pour satisfaire à la justice...
Je ne puis concevoir la nature de ma faute. J'ai au risque de
ma vie donné le jour à cinq enfants, que j'ai fait subsister par
mon industrie sans être à la charge de personne. Je n'ai débauché
le mari d'aucune femme. Je préfère assurément l'état de mariage
à celui où je me trouve. J'ai toujours été et je suis toujours
disposée à me marier et me conduirais très bien dans cet état. »
Elle dénonce ensuite l'égoïsme de celui qui lui a fait subir cette
vie et qui jouit des « honneurs et du pouvoir dans un gouvernement
qui punit mes infortunes par l'indigence et l'infamie.
Si j'ai péché contre la religion c'est à elle de s'en venger. On
m'a exclue de la Communion de l'Êglise : cela ne suffit-il donc
pas ? » Et suivent des commentaires d'inspiration très « philosophique
» sans nul doute de Diderot :
« Comment me persuaderait-on que le Ciel puisse s'irriter
de me voir donner le jour à d'innocents petits êtres puisque
ce Ciel m'a accordé la faculté de leur former des organes intelligents
qu'il a doués lui-même d'une âme pensante et immortelle ?
Pourquoi sévir contre les faiblesses de jeunes filles que l'usage
empêche de solliciter les hommes en mariage et qui ne peuvent
se faire épouser par force ? Je n'ai fait que remplir ce devoir
primitif imposé par la nature et par le Dieu de la nature de
croître et multiplier. »
On trouve réunis là plusieurs des arguments de bien des
campagnes féministes de l'avenir, dont celle, qui fut si longue,
pour l'obtention d'une loi sur la recherche en paternité. Rappelons
à cette occasion que si les lois françaises étaient tout aussi
dures, sinon plus, que les lois américaines pour les filles-mères,
de plus un décret du Roi du 16 avril 1757 punissait de mort
les écrits tendant à attaquer la religion et l'article II de la déclaration
de 1724 faisait défense aux « auteurs, rédacteurs, directeurs
de papiers publics, d'y insérer aucune dissertation ou lettres
de qui que ce soit sur les matières de législation et de jurisprudence1
».
1. Archives Nationales, AD VIII, 7.
Le prétexte américain était donc une bonne occasion de
parler de lois étrangères, mais qui avaient leur équivalent
en Francel.
Le mariage, la morale sexuelle
Quiconque a lu avec quelque assiduité la presse féminine
contemporaine ne laissera pas d'être surpris de trouver dans le
rJaoiuernnt alà dle'hs eDuarem easc tdueesl laep pnorémcibarteio ndse sluecr trleic ems,a rsiai gteo uqtueif ocihso qeluleespouvaient
passer le barrage d'un rédacteur en chef qui sait
bien que le mariage est devenu un tabou sacré dont il ne faut
dpeass Dpalamiseas ncte'er sta vl'eacb secnynceis mtoet. alCe e dqe uti ofurtaep preé fédreanncs e ceà lJ'aomuronuarl
conjugal. On moque le mariage comme un état ennuyeux
et lassant et les maris sont les gens les plus tristes du
monde :
« Sitôt que du mariage
Le lien sacré l'engage
Plus de voeux plus un hommage
Post-scriptum à propos de Polly Baker
de ic. eCttee sp plaaigdeosi riéet aài eMntm de Méjài céhcèlrei teDs ulcohrseqt quu'uin p rhéapsaarred u an ev tohuèlsue qsuuer Djei dpearorlet,
eaut quVi oly'aag er ecdoen nBueo ucgoaminmviell ep. resque semblable à un texte du Supplément
Rappelons qu'aucun manuscrit autographe du Supplément au Voyage
de Bouvaingille ne subsiste. Des copies existent dans le fonds Vandeul,
dà ifLféérenminmgraedn.t cToorruigrnéeeus,x e ltu ui-nme êamuter,e dvaenrssi osno nc oéptuiéde ep asru rG lierbs aml fuant urestcroriutsv édee
Diderot, semble n'en avoir pas eu connaissance. Or le texte de la plaidoirie
de Polly Baker ne se trouve in extenso que dans le manuscrit de
dLeé n1in95g5ra, dc. hLeza Dseurolez , éddiirtiigoéne mpaord elern ep rqoufei slsae udro nDniee ceksmt la'éndni. tiEonn cgoeren enveo islae
donne-t-elle qu'en note de bas de page, p. 36.
Sans être mot à mot le texte que nous venons de reproduire, l'histoire
edne tiPèroelsly dBanask eler eJsotu irdneanl tidqeus eD damaness leest dfaaintss , lele sS uaprgpulémmeenntts. , des phrases
De plus, ce texte est mis par Diderot au compte de l'Abbé Raynal.
Cependant il traînait aussi dans les journaux anglais quelque 25 ans plus
ltaô t m(vaoinir dlae LFornadnoknl inG. azette) et il semble qu'en fin de compte il serait de
Il est néanmoins intéressant de voir le retentissement qu'a eu ce petit
mà o1r7c7e8au. Ldee mbraavnouuscreri,t pdoeu Lr éqnuin'ilg rvaody adgue dS'Aupmpléémriqeunet dene EDuidroeproet, ddea te1 7d47e
a1t7t7ri2b uoéus 1à7 l7'A3.b bDéa nRs alyen Jaol, uilr neastl pdreéss eDnatém ceosm, pmueb luién sfaanits dl'easc tcuoamlitmé reéncteainretes en 1778.
Plaisirs, talents, tout s'enfuit
En vertu de l'Hyménée
IBl âvilloeu st ogurtoen dlae sào irlaée journée
Et Dieu sait s'il dort la nuit !
Et pour avoir l'avantage
De rester dans l'esclavage
IUl n facuoet urg adrodnetr ila un ev ofalaigt er ien... »
(Septembre 1777).
Ce ton badin et désenchanté est en lui-même révélateur, dans
un journal qui prend un si grand soin d'être « décent ». Révélatrice
aussi la lettre de cette lectrice publiée en octobre 1777 :
« ...Je suis très connue et ne serai pas moins franche. Mon
origine n'est pas brillante. Vertueuse ou sachant le paraître,
je serais restée obscure comme de raison. Je n'aurais reçu que
des humiliations et des dédains. L'attrait du plaisir, quelques
conseils utiles me sauvèrent de la démangeaison d'être sage...
En me prodiguant à eux (les hommes), j'ai du moins appris à
les connaître et à les mépriser. Les femmes intéressantes qu'ils
ne manquent jamais de rendre malheureuses à proportion de
la sensibilité qu'ils leur trouvent ne devraient pas nous en
vouloir quand nous leur enlevons pareilles espèces. Rien n'est
aussi vague, aussi décousu que leur existence... Par un reste
de zèle patriotique, je me suis jetée de préférence sur les Anglais
et je les dupais en zélée citoyenne. Ces maudits insulaires sont
bien les Jacques Rosbif les plus inamusables ! Ils s'ennuient
comme des chiens ! Ils disent pour excuse que cela est conforme
à la Constitution de leur République. »
Une telle lettre est impensable au xixe ou xxe siècle dans
un journal féminin. Qu'elle soit authentique ou non importe
peu ; le seul fait qu'elle ait paru laisse entendre qu'elle pouvait
être lue et appréciée sans que pour cela le journal fût assailli
de lettres de protestations d'épouses vertueuses. La lettre se
poursuivait, après ces déclarations « misandres » et anglophobes,
par la plus étrange des propositions : cette personne demandait,
pEallre laa nvnooine ced us ajo ufornrtauln, eu n: m20a 0ri0 0à ldivesr ecs ondde itiroennste str, èsu nper étceisrrees..
Mais le mari ne devra paraître que deux fois la semaine et sera
assuré d'être trompé. Il ne devra guère la voir pendant l'hiver,
« il aura pour lui la morte saison ». Il ne se montrera jamais à
la Comédie avec elle car « rien n'attriste comme un mari qui
paraît dans la loge à côté de sa femme ». Et elle terminait en
affirmant que les hommes étaient si vénaux et vaniteux qu'elle
était bien persuadée d'avoir un grand choix de réponses à sa
proposition...
Dans une prétendue Lettre d'Hippocrate de Dorat, en septembre
1777, une description des temps heureux d'un Éden à
la Rousseau nous livre aussi un jugement sans appel sur le
mariage :
« L'usage enfin, aussi cruel qu'insensé, de se lier, de s'enchaîner
soi-même, d'engager le présent et de répondre de l'avenir,
n'était point encore connu. »
« Philosophie »
Cette Lettre d'Hippocrate est intéressante car elle donne
une idée très exacte de la vulgarisation des idées de Rousseau.
On y trouve en effet un déisme vague mais déterminé et cette
idée toute nouvelle et fascinante d'un très ancien Éden où
l'homme à l'état de nature ne pouvait qu'être bon :
« ...Du sein de la poussière à la majesté de l'astre du jour,
tout vous mène à reconnaître un moteur indépendant, qui
tient la chaîne des êtres et en est le seul principe. Tout parle
en même temps à l'âme, à la raison, surtout au sentiment
intime qui ne trompe jamais celui qui l'interroge. Tout vous
instruit et proclame la divinité... J'ai découvert par de longues
recherches, en fouillant de vieilles traditions, qu'il a existé
des temps où les hommes vivaient abandonnés au seul instinct
d'une nature toute pure, et non instruite. Une ignorance naïve,
une simplicité vraie, réglaient leurs coeurs et leurs actions.
Ils n'étaient point sous le joug des lois. Ne soupçonnant pas
même les crimes, ils n'avaient besoin ni de l'appareil des supplices
ni du frein des institutions... On ne connaissait pas de distinction
parmi les hommes. Il n'y avait ni empire ni servitude.
On devait tout à son travail. Personne n'en était exempt ».
Éducation et pédagogie
Comment ne pas remarquer tout d'abord l'absence dans
tous les textes de journaux féminins du XVIIIe siècle de références
à la famille restreinte — le père, la mère et leurs enfants
— qui ne semble pas être une valeur, ni même une réalité
sociale. Les journaux féminins contemporains qui se plaignent
constamment de ce que le sentiment de la famille s'affaiblit
ne semblent pas réaliser que la déification de la famille, de
l'intimité familiale, des joies et des devoirs de cette petite
unité sociale, est chose relativement récente, et qu'ils y ont
eux-mêmes largement contribué. Le Journal des Dames se
préoccupe beaucoup de théories éducatives, mais il s'agit presque
toujours de l'éducation des enfants grands, que l'on confiait
à des institutions. Là encore les théories de Rousseau et l'influence
des Encyclopédistes demeurent prépondérantes. Mais
ces idées nouvelles ne pénètrent pas sans trouver de résistance.
Le prospectus d'une nouvelle maison d'éducation qui se réclame
de d'Alembert nous vaut en mai 1764 une lettre fort critique :
« Les changements considérables survenus dans une grande
partie des collèges du royaume, et l'Émile de M. Rousseau
semblent avoir tourné les esprits vers cet objet. » L'auteur,
anonyme, de cette lettre se plaint de ce que : « L'étude de la
langue latine n'entre pour rien dans le programme envisagé.
Un jeune homme auquel on n'a pas appris le latin est sûrement
très mal élevé... Beaucoup de personnes ont été encore surprises
que dans ce projet l'on n'ait point parlé de Religion.» Le projet
de cette maison d'éducation étant de « combattre les préjugés
qui divisent les nations par la connaissance de leurs bonnes
qualités respectives et d'unir par là les hommes qui peut-être
étaient nés pour se haïr », le critique méfiant et chauvin rétorque
que les autres nations risquent fort de ne pas suivre ce bel
exemple et qu'alors les Français se trouveront isolés dans leur
« philosophie » : « Il n'y a que les grandes passions qui produisent
de grandes choses », ajoute ce nietzschéen, « la sagesse est froide
et les passions vives... Tous les hommes ne sont pas faits pour
être des philosophes qui raisonnent et ils sont tous faits pour
être des citoyens actifs. »
Mais quelques années plus tard, en octobre 1777, à propos
de la parution à Leipzig des Conversations d'Emilie sur l'éducation,
le journal en profite pour publier une suite d' « idées
sur l'éducation », que voici à peu près résumées :
— Si l'on pouvait substituer aux contes ridicules dont on
berce l'enfance des idées simples mais toujours justes, ce serait
autant de peine épargnée à la raison.
— Idées et sentiments sont confondus chez les enfants, il faut
en tirer parti.
— La diversité des tempéraments doit être respectée.
— Pas de châtiments, c'est une méthode « vicieuse » qui produit
un « abaissement de l'esprit, une haine de l'étude ». « Les suites
du châtiment sont plus pernicieuses que la faute elle-même
que l'on veut corriger. »
— Pas de promesses, ni de récompenses : « cela assujettit
bassement les esprits à des vues d'intérêt. »
— Il faut recourir à la curiosité. « Je voudrais qu'ils apprissent
les sciences avant de savoir qu'il y a des sciences » écrit Sautreau
de Marsy, ce qui est une assez remarquable formule qui laisse
prévoir Pestalozzi et ne serait pas démentie de nos jours par les
éducateurs partisans de la « méthode active ».
— Il faut varier les leçons au maximum et « se servir de l'usage
des peintures et de celles des fables ».
— Il convient enfin de « garantir au maximum les jeunes contre
les passions ».
Mais là, point de méthode avancée. Lorsque l'on songe que
la génération d'écoliers dont se préoccupait le Journal des
Dames avait entre 20 et 25 ans en 1789, on demeure sans illusions
sur les résultats de l'éducation qui devait les « garantir des
passions ».
Ces méthodes furent longuement approuvées par les lectrices.
L'une d'entre elles écrivait gentiment en 1778 :
« ...J'ai été élevée avec les méthodes que vous blâmez si justement.
Aussi suis-je sortie des mains de ma gouvernante la
petite fille la plus remplie d'humeur et de mélancolie, et de
celles de mes maîtres la demoiselle la plus gauche que l'on pût
présenter dans le monde... Tous ces accessoires d'éducation
ne m'avaient été offerts que comme autant de sujets d'obéissance,
et jamais comme une occupation agréable. Dès que j'ai
été libre je suis devenue avide de ces mêmes talents. »
L'éducation particulière aux jeunes filles fait l'objet de soins
encore plus vigilants. Et même plus tard, la femme mariée
reste soumise à un système particulier d'éducation, en parfaite
contradiction avec les pratiques du temps et du journal luimême
: en effet en avril 1778 on vante un livre intitulé Système
moral et physique de la femme écrit par un « médecin philosophe »
du nom de Roussel et qui stipule que « la lecture des romans
est dangereuse pour les femmes parce qu'en leur présentant
l'homme sous une forme et des traits exagérés, elle les prépare
à des dégoûts inévitables et à un vide qu'elles ne doivent pas
raisonnablement espérer de remplir ». Cette sage et froide
« philosophie » est piquante à rencontrer dans les pages d'un
périodique qui sacrifie chaque mois des pages et des pages
aux romans par lettres, et confessions sentimentales dans le
goût du temps, bergerades et effusions.
Les textes publiés et les livres annoncés
Outre ces romans par lettres et ces amours champêtres (Les
amours en Alsace, idylliques...), le journal publiait d'innombrables
poèmes. Épigrammes, sonnets, longs chants, toutes
les formes de poésie y trouvaient asile. Voltaire y publia plusieurs
poèmes. On y trouve aussi en vers des traductions d'Anacréon,
des poèmes en italien de la duchesse de Vasto Girardi, assez
remarquables, des Dames. et des extraits qui le sont moins du Parnasse
De nombreuses chroniques de voyages sont fort intéressantes.
Essai sur la révolution de Sibérie tiré des écrits des moscovites
(1764).
— Lettres de Madrid.
Suite de chroniques sur les « Tartares Galmouks » « d'une
plume savante exercée depuis longtemps dans les matières
politiques... On y reconnaîtra surtout cet amour de l'humanité
premier mobile d'un philosophe qui, en parcourant ce malheureux
globe, voudrait pouvoir lui être utile. » Effectivement L'histoire
des Tartares ne laisse pas d'être fort intéressante. Outre des
renseignements ethnographiques précieux on y trouve une
progession de foi antiesclavagiste.
Les livres annoncés et vantés sont très variés :
— Le Cri de l'Agricitllître de M. Becas.
— Le Dictionnaire Universel des Sciences Morales, Économiques,
Politiques et diplomatiques, ou Bibliothèque de l'Homme
d'État et du citoyen y faisait l'objet d'une souscription.
— L'Histoire générale de Hongrie.
— L'Histoire des Amazones, dont on publie des extraits, etc.
Un curieux livre se trouve vanté chaleureusement en quatre
pages : il s'agit des Avis aux femmes enceintes et en couches
de Charles White, 1775, ouvrage traduit de l'anglais qui offre
la particularité d'être l'oeuvre d'un précurseur ignoré de l'accouchement
sans douleur. Charles White, chirurgien anglais,
affirme en effet qu'il paraît contraire « au plan général de la
Nature qui consiste à partager et à conserver ses créatures
que son opération la plus importante soit par elle-même une
maladie et devienne la source de maux dangereux et mortels ».
Il vante la facilité avec laquelle les femmes primitives accouchent
et accuse la civilisation d'être à la source de cette maladie de
l'accouchement qui sévit dans nos pays.
Hygiène
La mortalité des femmes en couches et des enfants en bas
âge inquiétait en effet tout particulièrement une société qui
commençait à prendre conscience des réalités démographiques.
On trouve ainsi dans le Journal des Dames, comme dans ses
successeurs d'avant la Révolution, de nombreuses publicités
pour des sages-femmes. Un livre aussi se trouve annoncé à
plusieurs reprises à partir de 1776, c'est l'Avis aux mères qui
veulent nourrir de mile Lerebourg. Rousseau avait défendu
avec chaleur les mères qui allaitent elles-mêmes leurs enfants.
Mme de Genlis présentera avec beaucoup d'humour ces nourrices
mondaines d'alors aux prises avec les difficultés et les « vanités
de la mamelle ». Le Journal des Dames sacrifiait à cette mode
et donnait (avril 1778) des descriptions affreuses des maux
qui attendent les femmes qui veulent faire passer leur lait avec
des herbes. La « philosophie » de la chose fut exposée par un
noble grand-père anonyme qui écrivait :
« ...Dans les campagnes, sous les toits rustiques je voyais des
enfants gras et vermeils pendus au sein de leur mère, et quand
je demandais la raison d'une santé si fraîche, ces femmes me
répondaient qu'elles n'usaient d'aucun charme, d'aucun sortilège.
Toute leur magie consistait à donner le sein à leurs enfants.
Mais nos beautés, élevées dans les délices d'une ville voluptueuse,
uniquement occupées de leurs charmes, ne sont déjà
que trop fâchées d'être assujetties à la grossesse. Accouchées
une fois, toutes refusent la nourriture à leurs enfants... La
conservation de leurs grâces les intéresse autrement que la
vie et la santé de leurs enfants. Ils sont nés à peine qu'on
les bannit sans pudeur de la maison paternelle... Quand la
couche nuptiale serait sans tache, le lait mercenaire n'en déprave
pas moins la nature et le coeur. »
La chute sur laquelle se termine cette épître donne à penser
que l'idée de famille était moins vigoureuse que celle de caste
dans certains milieux, dix ans avant la Révolution.
Nous n'insistons pas sur les nombreuses annonces publicitaires
vantant soit un chirurgien-dentiste, soit un cosmétique
« oriental », soit une graisse d'ours fort propre à faire pousser
les cheveux et garantie « fabriquée par les sauvages » ! L'élixir
américain s'appelait déjà « le salut des Dames », et le « rouge
végétal pour la toilette » était approuvé par l'Académie des
Sciences. Le savon se vendait comme « pâte de propreté en
usage chez les orientaux dans les harems ».
Modes
On commence aussi à voir quelques annonces de boutiques
de nouveautés et marchandes de modes. Il est plus que probable
que ces avis étaient, de quelque façon que ce soit, payants.
Malheureusement nous manquons totalement d'indications sur
les pratiques et transactions entre rédacteurs propriétaires
de journaux et annonceurs.
La mode proprement dite tient fort peu de place dans le
Journal des Dames, et ne fait même son apparition que sur la
fin du journal après 1777. On le regretterait presque quand
on trouve par exemple dans un numéro de 1778 cette charmante
définition du mot « pouf » :
« On a voulu imiter-là les jardins anglais et offrir sur la tête
d une jolie femme toutes les belles productions de la nature,
tels des épis de blé, des gerbes et même des sources d'eau »...
Mais si le Journal des Dames consacrait peu de lignes à la
mode, ses successeurs au contraire vont y sacrifier avec fureur.
CHAPITRE II
PERIODE PRÉRÉVOLUTIONNAIRE
ET DÉBUT DE LA RÉVOLUTION
1785-1792
Ces journaux, extrêmement plaisants et amusants, semblent
être destinés par prédilection aux Dames, mais aussi aux élégants
de l'époque. Ils sont, à notre connaissance, les premiers périodiques
illustrés, et le sont avec un luxe remarquable. Les gravures
en taille douce, sont tirées, en couleurs, sur un papier plus
fort. Elles ont gardé une fraîcheur délicieuse. Ces journaux
sont connus des historiens du costume, à qui ils fournissent
des documents très variés et remarquablement dessinés ; ils
devraient l'être, pensons-nous, des historiens de la chanson :
chacun d'entre eux contient en effet une « ariette » à la mode,
et l'ensemble de ces musiques et de ces couplets offre un tableau
pittoresque des chansons de cette période, les unes galantes,
les autres révolutionnaires.
Mais c'est surtout par leur fonction « publicitaire » que ces
périodiques sont intéressants : en effet le Magasin des Modes
Françaises et Anglaises définit très clairement ses buts :
— « ... mettre tout le monde en état de satisfaire cette passion
qu'il apporte en naissant pour les objets qui le feront paraître
avec le plus d'avantages et d'éclat », et
— « ...servir les négociants et les fabricants en les dirigeant
dans les objets principaux du commerce. »
Ces journaux comportent tous trois beaucoup de publicité,
non seulement pour les marchandes de modes créatrices des
modèles des gravures, et dont on donne les noms et adresses,
dont on annonce les changements d'adresse et les nouveaux
aménagements intérieurs, mais encore pour les fabricants de
meubles, de bijoux, d'étoffe, de pendules, de voitures, etc.
puisque chaque livraison du journal contient deux gravures
dont l'une est souvent consacrée aux meubles, bibelots ou
équipages sortis des ateliers parisiens.
Cette publicité devait assurer, sous quelque forme qu'elle
se monnayât, une prospérité certaine au journal. Faute d'avoir
pu trouver des documents relatifs à ces transactions, nous
avons accumulé les preuves du succès de ces journaux. Ils
Magasin des Modes Nouvelles, 1789, taille-douce en
couleurs
"... ouvrage qui donne une connaissance exacte et
prompte... de tout ce que la mode offre de singulier,
d'agréable ou d'intéressant".
n'en forment du reste qu'un seul et même, qui a seulement
changé deux fois de titre :
— En 1785-1786, il s'intitule Le Cabinet des Modes.
— Entre 1786 et 1789, Le Magasin des Modes Nouvelles Françaises
et Anglaises, et de 1790 à 1792, Le Journal de la Mode
et dit Goût, oie amusemens du Sallon et de la Toilette.
La bibliographie Colas (Histoire du costume) donne comme
date extrême de parution du Journal du Goût, 1793. Nous
n'avons pu trouver trace d'exemplaires postérieurs à février
1792.
" Le Cabinet des modes "
Le Cabinet des Modes, 15 novembre 1785-1er novembre 1786
était un in-8° paraissant tous les dix jours. Cette première1
année forme un volume de 192 pages avec 72 planches illustrées.
Il fut fondé et dirigé par Jean-Antoine Brun, dit Lebrun Tossa,
de Pierrelatte (Drôme), auteur de plusieurs drames lyriques
et opéras (Arabelle et Vascos, ou les Jacobins de Goa, musique
de Lesueur ; Les Faux Mendiants ; L'Honnête Aventurier,
d'après Goldoni ; Le Savoir-Faire, etc.). Un an plus tard,
sans changer de présentation ni de format, le journal s'intitule :
Il Magasin des modes nouvelles françaises et anglaises "
Il porte pour épigraphe : « L'ennui naquit un jour de l'uniformité2
». Sa couverture est ornée d'un long sous-titre : « Ouvrage
qui donne une connaissance exacte et prompte tant des habillemens
et parures nouvelles que des nouveaux meubles de
toute espèces, des nouvelles décorations, embellissemens d'appartemens,
nouvelles formes de voitures, bijoux, ouvrages d'orfèvrerie,
et généralement tout ce que la mode offre de singulier,
d'agréable ou d'intéressant dans tous les genres ». Le rédacteur
principal est alors M. de Sauvigny. Nous pensons qu'il s'agit
de Louis-Edme Billardon de Sauvigny, auteur des Moeurs
des Français, 17923. Il était appuyé par Roland4 à cette époque,
ce qui confirmerait les relations des rédacteurs de ces trois
journaux et de leur éditeur avec les milieux girondins.
Chaque cahier du Magasin, toujours décadaire, a huit pages
de « discours » et trois planches hors-texte : une dépliante,
pvoêtuerm lean tms uestiq udee, lmes eudbeluexs anuoturevse aucoxn. sacrées aux gravures de
1. B.N., Rés. Le44 - 2.
2. B.N., Rés. 80 Le11 - 3.
3. Cf. Archives Nationales, C 146, n° 204.
4. Cf. Archives Nationales : F9 II Seine, J.
Le Cabinet des Modes valait 21 livres les 24 cahiers, le Magasin
demande 30 livres, pour Paris ou la province. C'est l'illustration
qui nécessite cet ajustement du prix : « Considérer combien
les frais de l'enluminure sont dispendieux », se plaint l'éditeur.
Non seulement l'enluminure est dispendieuse, mais elle est
aussi fort longue à exécuter : le numéro 270, en 1788, ne comporte
pas de gravure car l'imprimeur a pris du retard. Il s'en
excuse en invoquant les délais de fabrication : les planches
demandent 5 à 6 jours pour être gravées, sans compter le jour
du dessin. Le délai de dix jours lui semble bref pour assurer
ce travail. Ce qui laisse entendre qu'il ne préparait pas de
gravures à l'avance ? Il s'agissait bien entendu de gravures
en creux, sur cuivre, dont on encrait les tailles. Le texte et
l'image nécessitaient chacun un passage séparé sous la presse.
Or chaque gravure comporte un petit texte.
" Le Journal de la mode et du goût ou Amusements du sallon
ou de la toilette "
C'est la continuation du précédent. Son premier numéro
est de février 1790. Son rédacteur principal est de nouveau
M. Le Brun. Le sous-titre est encore plus prolixe que celui
du Magasin des Modes, puisqu'il ajoute aux énumérations
de son prédécesseur : « On y joint les costumes des principaux
personnages des pièces nouvelles jouées sur les grands théâtres
de la capitale, et les airs nouveaux des compositeurs français
et italiens les plus distingués ». Les gravures sont spécialement
belles ; elles ont plus d'élan et de style que celles des précédents
titres. Les couleurs sont d'une fraîcheur extraordinaire.
Un éditeur spécialisé
Ces trois journaux furent imprimés par le même imprimeur,
le libraire François Buisson, rue des Poitevins, puis rue Gît-le-
Coeur. Buisson fut l'imprimeur du Patriote Français de Brissot
mais il en céda ensuite l'impression à Lepage, qui fut comme
tel inquiété et poursuivi2.
On possède encore l'annulation de la Société projetée entre
M. Brissot de Warville et le libraire Buisson pour la publication
du Patriote Français3.
Le 17 septembre 1789 ce même sieur Buisson, « à la tête
des auteurs du Magasin des Modes Françaises et Anglaises »
1. B.N., Rés. Lei4 157.
2. A.N., C 157, n° 326.
3. A.N., V1 552.
envoie une supplique demandant qu'on le décharge du paiement
de la rétribution de 600 livres qui a été une clause du privilège
qu'ils ont obtenu. « Mais en général ces sortes de rétributions
imposées à des entreprises toujours hasardeuses sont désagréables.
Elles offrent une idée de rigueur qui blesse », se plaint
Buisson qui invoque l'esprit des Temps Nouveaux et argue
de sa modestie pour qu'on le délivre de cette charge, fort lourde
à la vérité. « Dans les circonstances actuelles, je me persuade
que Monseigneur décidera d'accorder la demande des sieurs
Buisson et coopérateurs, qui d'ailleurs ne paraissent pas gagner
beaucoup sur le Journal des Modes1. »
Cette grâce lui fut-elle accordée, je ne sais, mais le sieur Buisson
ne paraissait pas dans la gêne deux ans plus tard lorsque, dans
un grand élan de patriotisme, il proposa à l'Assemblée nationale
de subvenir à l'entretien de gardes nationaux dont il
paierait la solde :
« quatre gardes nationaux qui iront défendre la patrie ;
si les dangers deviennent plus pressans, il en fournira 8 ; & si
les dangers sont imminens, il fera les fonds pour 122. »
Les journaux pour femmes ne lui avaient pas laissé un si
mauvais souvenir, puisqu'il tenta, sous l'Empire, d'en ressusciter
un, ainsi que nous le verrons ultérieurement. Buisson
était libraire, éditeur et rédacteur. Il publia en 1796 une petite
brochure : « Observations présentées au Conseil des Anciens
sur la Révolution du 13 Brumaire qui fixe à un taux excessif
le port des journaux », qu'il signe : Buisson, imprimeur-libraire,
fournaliste3, et qui tend à prouver qu'il s'occupait encore de
presse périodique.
Ses journaux de modes des années précédant la Révolution
lui donnèrent beaucoup de tracas car ils étaient imités çà et
là en Europe par des imprimeurs astucieux.
« Dans divers pays de l'Allemagne, à Liège, en Saxe, des
libraires contrefont nos cahiers. Mais à ne point les reconnaître.
Ils sont faits de la façon la plus grotesque et vendus à moindre
prix en gardant néanmoins notre titre4. »
Ces contrefaçons inquiétèrent beaucoup Buisson qui dénonça
régulièrement les « faux de Liège ». En fait, la clientèle européenne
lui importait beaucoup, et il aurait voulu demeurer le seul
journal de modes de grande classe. C'est d'un ton piqué qu'il
annonce que les Anglais l'imitent :
« Une nation avec laquelle nous avons fait plus d'une fois
1. A.N., V1 553.
2. A.N., C § 1, 718.
3. B.N., Lb42 215.
4. N° 4 de 1787.
échange d'opinions et d'usages et de modes s'est empressée
de profiter de nos idées : en publiant à son tour un Magasin des
Modes Anglaises (The Fashionable Magasine). Flattés de
cette émulation nous la tournerons à notre avantage et à l'avantage
de nos souscripteurs en les faisant jouir des objets les plus
piquants que contiendra le journal. Nous nous approprierons
donc tout ce que les modes anglaises auront de plus agréable
que nous publierons sous leur nom sans rien y changer. »
Mais ceci ne suffit pas et Buisson prend une résolution bien
plus dispendieuse : il envoie à Londres le premier journaliste
correspondant de mode :
« Un dessinateur habile, entretenu à grands frais à Londres
est chargé de ne nous rien laisser ignorer des modes nouvelles. »
Distribution
Les abonnés (on les appelait alors « souscripteurs ») de province
et de l'étranger créaient des problèmes de distribution dont
le journal donne de fréquents échos. La plupart s'abonnaient
auprès des directeurs des Postes, ou bien, surtout à l'étranger,
chez les libraires. Mais souvent les numéros du journal ne leur
parvenaient pas. Les plaintes étaient nombreuses. Un système
compliqué dut être institué :
« Chaque cahier sera dorénavant mis à la poste les 10, 20 et 30
de chaque mois. 15 jours après chacune de ces époques, les
aabvoannnt ésc e seterormnte cerénvséosl ua vlao ird eremçuan dleeu rd ec ahleiuerr. cCaehuixe r qvuoi ufderroonntt
bien joindre un certificat du directeur des Postes ».
Ces procédés étaient bien lents et lourds. Aussi, dans les
capitales où la diffusion pouvait être plus importante, Buisson
se ménageait des correspondants : chez Joseph de Boffe, 7 Gerrard
Street, à Soho, Londres, Le Magasin des Modes était en vente
trois ou quatre jours après la parution en France.
CONTENU DE CES JOURNAUX
Ce sont des journaux résolument légers, écrits d'une façon
très leste et souvent charmante. En sus des gravures et des
renseignements sur les modes, ces journaux contiennent, au
fur et à mesure des années, de plus en plus d'anecdotes. « Il
est aisé de voir que nous nous sommes ouvert une nouvelle
carrière en rapportant avec soin tout ce dont on parle ici, écrit
l'éditeur, et nous ne croyons pas que cette sorte de remplissage
indispensable puisse déplaire à nos souscripteurs. » Ces anecdotes
sont de précieuses indications sur le climat qui régnait en dehors
des sphères politiques dans ces dernières années de l'Ancien
Régime et premières années de la Révolution. Il n'est jamais
fait allusion aux personnalités au pouvoir, mais le journal
ne se fait pas faute d'égratigner les aristocrates qu'il ridiculise
chaque fois qu'il peut. Mais l'accent, avant la Révolution,
est surtout mis sur cette fièvre futile de luxe et de modes qui
donnait l'impression que la France était un pays d'abondance
et de prospérité ; de plus les rédacteurs semblent persuadés
que de la mode et de ses changements naît le commerce, et
que la frivolité est en cela bien féconde :
« ... C'est en vain que nos prétendus sages déclament depuis
longtemps et avec amertume contre la frivolité : c'est précisément
du sein de notre inconstance que sortent l'abondance
et la circulation, qui sont notre gloire nationale....Un frivoliste
industrieux peut enrichir dix mille ouvriers par un seul trait
de génie1. »
Ce libéralisme effréné défend si bien la mode que, la conscience
tranquille, on en vient à comparer Le Magasin des Modes à
l'Académie française, qui n'est en somme qu'un « tribunal
érigé pour décider du sort des mots qui sont à la mode, de la
proscription de ceux qui n'y sont plus, et de la valeur de ceux
qu'on peut y mettre », ce que fait le journal pour « l'habillement »..
Remarques sur le vocabulaire
Le vocabulaire de la presse est encore très incertain : ainsi
parle-t-on des « papiers-nouvelles » en lieu et place des « journaux »
ce qui est un essai de traduction de « news papers ». Le texte
s'appelle « le discours » et l'illustration « l'enluminure ».
Ce journal fait lui-même la chasse aux mots « à la mode »
et c'est ainsi que l'on voit déjà, en 1788, apparaître dans le
« dictionnaire des expressions à la mode » le mot « incroyable ».
(Le Magasin des Modes, n° 29).
L'avènement de la Révolution n'entraîne pas toujours les
bouleversements de vocabulaire que l'on croit et en 1792 on
annonce encore que « les couleurs tranchantes plaisent plus
que jamais aux personnes de qualité ».
Un autre écho fait état avec mépris de cette habitude qu'a
prise « le bas peuple », pour se mettre aux «idées dela Révolution »
d'appeler les passants : « Une petite part de votre charité,
mon bon citoyen ! Un coup de vergette en passant, mon bon
citoyen ! » alors qu'auparavant « les gens de cette espèce » appelaient
les passants « Mon prince ! » « Monsieur le Marquis ! »
On voit combien la conscience de classe avait seulement changé
de camp, et que ce sont les bourgeois maintenant, les « citoyens »,
qui s'offusquent de ce que « le bas peuple » leur fasse tristement
sa cour (mars 1790).
1. 1787, no 7.
Les modes
La mode avant la Révolution est d'un raffinement extrême
et chaque objet de toilette nécessite un petit art de vivre :
« Qu'on y prenne garde, avec ces bonnets à la Randon il faut
le ton le plus modeste, le plus décent, le plus ingénu, le plus
circonspect ; la moindre liberté, la moindre prétention marquée,
la moindre affectation donnerait un air fille1. »
Tout le dilemme d'une société décadente s'exprime dans
ces préoccupations futiles.
Le goût de l'Antiquité sévit déjà, mais surtout l'intérêt
pour l'Égypte : les bijoux « où sont gravés des hiéroglyphes »
connaissent une grande vogue. Peu après ce sera la folie de
« l'étrusque » : le « brun étrusque », la « chaise étrusque », etc.
font fureur. L'archéologie fascine et fait naître des vocations
tout en renouvelant les thèmes de décorations.
Attrait aussi pour l'Orient : les « négligés du serrail » (sic)
font venir ce commentaire sous la plume du chroniqueur de
mode : due au x« AIl mebsat sismadpeousrssi bIlen dqieunes c»e. tte mode ne soit pas encore
On est à la fois anglophobe et anglomane. Les Anglais sont
raillés, surtout les femmes dont on dit déjà qu'elles ont toutes
« deux bras gauches », mais les prouesses sportives de quelques
Lords font l'admiration générale. La boxe semble un sport
noble, et l'on annonce un « combat international » entre un
Anglais et un Français qui vont se rencontrer « sur le quarré ».
Mais voici la Révolution et l'enthousiasme s'empare des
chroniqueurs de modes :
« La liberté consolidée en France a ramené le goût antique
et pur qu'il ne faut pas confondre avec le goût ancien et gothique »
On voit dès 1789 apparaître les « redingotes nationales » et les
dames s'habillent « à la constitution ». Cependant, se plaint
Le Journal de la Mode le 5 mars 1790 : « Le commencement
de la Révolution n'a pas donné naissance à beaucoup de modes
nouvelles. Sur ce chapitre les Dames ont paru assez indifférentes.
Aujourd'hui seulement leur goût commence à s'éveiller
et un grand nombre se montrent patriotes en adoptant les
couleurs de la Nation ». Alors que « les aristocrates, mâles et
femelles, ne se mettent qu'en noir et portent le deuil également
du despotisme et de l'Empereur » (Frédéric ?). Ils pleurent
ce qu'ils appellent « le bon temps passé ». Le journal demande
l'abolition du deuil politique, à la mort « de toute espèce de
princes et de princesses ».
La publicité vante des alliances civiques en or, avec l'insx.
En italique dans le texte.
cription : « La Nation, la Loi, le Roi », ainsi que des encriers
faits dans les pierres de la Bastille.
On s'extasie sur l'enthousiasme qui a amené 5 ooo à 6 ooo
personnes à bénévolement charrier de la terre sur le Champ de
Mars pour préparer la Fête de la Fédération, roulant la brouette
ou s'attelant à des « camions ». « Si les travaux eussent duré
encore quelques jours on aurait vu aux Tuileries les femmes
de la Cour avec des Bonnets au Tombereau ou à la Brouette ! »
Mais le 25 juin 1790, le journal s'écrie, alarmé : « Le luxe tombe ! »
La femme
Pourtant il fait tout pour maintenir et développer ce devoir
de frivolité qui nourrit le commerce. Vers la même époque
il s'intéresse beaucoup à un groupe de la société dont jusque-là
on n'avait guère parlé, les très nombreuses filles cadettes et
filles pauvres que la Révolution avait fait sortir des couvents.
« Il est bien à désirer, écrit-on, que l'Assemblée Nationale
fixe un traitement pour les religieuses, eu égard au peu de ressources
de ces malheureuses victimes de la barbarie et de l'avarice
des familles... Nous désirons que les jeunes qui quitteront
leur cloître fassent leur devoir de citoyenne en donnant des
enfants à l'État. Eh bien, pour avoir un amant, un mari, il
faut bien un peu d'aisance, suivre la mode enfin ! Toutes les
femmes approuvent notre requête. » Et la planche accompagnant
cette demande représente une « Religieuse nouvellement
rendue à la société ». (25 mars 1790). Elle porte une « robe à
la Vestale, de linon » et « l'on voit à l'air modeste et même un
peu austère de cette femme qu'elle n'est pas encore familiarisée
avec le grand jour et qu'elle a vécu longtemps dans l'ennui
et le désespoir. Quelques-unes de nos élégantes prennent d'ailleurs
un peu cet air pour paraître novices et se rendre intéressantes. »
Si Le Journal de la Mode et du Goût s'adresse presque uniquement
aux femmes, c'est parce qu'elles sanctionnent la mode
quand elles ne la créent pas ; il s'intéresse peu à leurs problèmes
véritables et reste indifférent à leurs aspirations. Le numéro il
du Magasin des Modes en 1786 publie bien le classique article
sur les « Prérogatives des femmes chez les Gaulois » que l'on
retrouve dans tout journal féminin, mais parvient à en faire
vite un éloge des an 1ciennes « cours d'amour » du Moyen Age.
Le mariage et le divorce
La véritable campagne de dénigrement contre le mariage
commencée dans le Journal des Dames, s'est poursuivie de plus
belle dans le Cabinet des Modes et le Magasin. Ce ne sont que
sarcasmes : « Si vous voyez un homme et une femme saisir
mutuellement en compagnie toutes les occasions de se trouver
des défauts et de se reprendre sans cesse l'un l'autre, vous
pouvez être sûr que c'est le mari et la femme. Si vous voyez
un homme et une femme dans la même voiture observer un
profond silence en regardant l'un par la portière de droite,
l'autre par la portière de gauche, vous pouvez dire sans leur
faire de tort : c'est le mari et la femme », etc. (1787).
Dès le début de la Révolution apparaissent les premiers
échos qui servent de prétexte à réclamer une loi permettant
le divorce : un mari brutal qui avait tué sa femme qui voulait
le quitter (ce qu'il aurait tout aussi bien fait avec ou sans divorce,
avec ou sans sacrement du reste) donne prétexte à un long texte
sentimental qui se termine par cette phrase :
« Encore un événement qui prouve que l'Assemblée nationale
doit nous accorder le bienfait inestimable du divorce. » (20 septembre
1790).
La religion
Même avant 1789, on se souciait peu de la religion dans
ces journaux légers, et si l'église est mentionnée élogieusement
c'est justement quand on lui sait gré de sa tolérance nouvelle
qui se met au diapason du siècle : un curieux fait-divers relaté
parmi beaucoup d'autres, en 1787, montre jusqu'où pouvait aller
cette tolérance. En Saintonge un mariage avait été célébré
entre deux hommes « dont l'un semblait ignorer qu'il était un
homme ». Compte-tenu de l'imbécillité native de ce conjoint,
l'église avait purement et simplement annulé le mariage,
sans sévir : « Dans un siècle moins éclairé un pareil abus du
Sacrement eùt fait allumer des bûchers. L'esprit de lumière,
de sagesse, de justice et d'humanité qui inspire le clergé de
France a guidé les juges de l'officialité », remarque le Magasin
des Modes.
Mais ces flatteries à l'égard de l'Église n'étaient que coups
de chapeau de libertins. Sitôt la Révolution éclatée, les persiflages
anticléricaux vont bon train. De grands poèmes grivois
sur la liberté du cloître, des anecdotes de ce ton : « Les prostituées
du Palais Royal ont parfaitement compris la Révolution.
L'une d'elles, abordant un évêque qui avait mis sa
croix dans la poche, le poursuivait en lui disant : « Venez, venez,
monsieur l'abbé, vous aurez tout lieu d'être satisfait, je suis
un peu aristocrate ! »
Tout est prétexte à rire des aristocrates, comme en témoigne
cette boutade : « M. de V... disait que si la machine de M. Guillotin
était adoptée, le bourreau ferait alors un métier aussi noble
que celui des gentilshommes verriers. En effet ceux-ci n'ont
qu'à souffler pour faire une bouteille. L'autre, en coupant
simplement une corde, pourra abattre une tête : dans les deux
cas il ne faudra pas grand effort d'esprit ni de corps, et c'est
justement ce qui rendait un métier très noble1 dans l'Ancien
Régime » (mars 1790).
Rancoeurs contre les aristocrates, attendrissement sentimental
sur les victimes de l'Ancien Régime, libertinage, et
déception devant les développements de la situation économique
qui engendrent un marasme du commerce auquel les rédacteurs,
enthousiastes en 89, semblent ne pas s'être attendus, voici
à quoi se réduisait l'attitude politique de cet élégant périodique
déjà anachronique en ce début 92 qui le voit disparaître. Les
persiflages se tournent vite contre les confrères détestés, contre
Durosoi en particulier, ancien rédacteur du Journal des Dames
et alors éditorialiste de la Gazette de Paris, agressivement
royaliste. Ainsi, on nous raconte plaisamment, début 1791,
que dans un restaurant parisien des convives avaient éprouvé
des maux de coeur. On accusa le mitron, on fit visiter les casseroles
: pas trace de vert de gris. Enfin le garçon de cuisine « se
rappela qu'il avait enveloppé les maquereaux dans des exemplaires
des Actes des Apôtres et de la Gazette de Paris : « nous
nous empressons de publier cet événement afin d'éviter semblables
accidents à l'avenir », écrit le chroniqueur de modes
du Journal de la Mode et du Goût.
Le Journal de la Mode et du Goût ne pouvait être tenu pour
responsable d'empoisonnements publics pour avoir défendu
les aristocrates ; mais qui sait, s'il avait prolongé son existence,
ce qui serait advenu de ses légers rédacteurs ? Heureusement
pour eux, les dames elle-mêmes perdirent le goût de la parure,
les marchands de nouveautés cessèrent d'annoncer leur dernière
production, et les « coopérateurs » de François Buisson furent
condamnés à la débandade. Ils ne savaient pas que quelque
cinq années plus tard ils auraient bien des imitateurs, et surtout
un successeur inattendu en la personne d'un abbé de la Sarthe,
doctrinaire, professeur de philosophie au collège de L,a Flèche,
Pierre de la Mésangère, qui, après s'être caché durant la Terreur,
devait fonder en 1797 le Journal des Dames et des Modes qui
saura durer quarante ans.
Mais ces années du début de la Révolution, qui virent mourir
le Journal des Modes, connurent aussi bien d'autres tentatives
de presse féminine d'un tout autre genre, que nous voudrions
évoquer en dépit de leur précarité et de leurs échecs.
1. En italique dans le texte.
CHAPITRE III
PREMIÈRES TENTATIVES
DE JOURNALISME FÉMINISTE
1789-91
Les cahiers de doléances et la déclaration des droits de la femme
Cependant, les femmes, en ces dernières années de l'Ancien
Régime, avaient d'autres préoccupations que futiles. L'annonce
de la prochaine réunion des États Généraux fut accueillie par
elles ainsi que par tous comme le signe que tout pouvait changer,
et la conscience de l'infériorité de leur position dans la société
leur fit souhaiter des modifications des lois ou des moeurs,
elles ne savaient pas encore très bien, confondant souvent
les unes et les autres. Dès 1787 de petites brochures féministes
apparurent, comme celle de Mme de Coicy : Les Femmes comme
il convient de les voir, ou celle beaucoup plus violente publiée
à Londres par Mme Gacon-Dufour : Mémoire pour le sexe féminin
contre le sexe masculin. Elles se multiplièrent en 1788, avant
même les écrits de Condorcet, qui fut alors le seul et grand
théoricien du féminisme. Il est certain qu'il eut connaissance
de ces écrits dont il reprend plusieurs des arguments. Dans
la collection conservée à la Bibliothèque nationale de ces libelles
précédant la réunion des Etats Généraux, nous avons trouvé
par exemple :
Les très humbles remontrances des femmes françaises, 17881.
La requête des femmes à Messieurs composant l'Assemblée
des Notables pour leur admission aux États Généraux, s.d. mais
certainement de 17882.
Il faut y ajouter la Lettre au Peuple de la déjà célèbre féministe
Olympe de Gouges3. Cette femme turbulente a été fort bien
étudiée par L. Lacour, qui redresse, dans son livre Trois femmes
de la Révolution4, bien des erreurs historiques qui ont créé
a u t o u r de cette personnalité douteuse une légende. Cependant
1. B.N., Lb39 603.
2. X.B., Lb39 683.
3. B.N., Lb39 6508.
4. Paris, 1900, N.B., Ln17 196.
ce fut une figure intéressante que Marie Gouze, fille d'un boucher
de Montauban, et elle ne saurait être oubliée ici. En effet, si
elle n'a pas été la grande journaliste qu'elle aurait certainement
pu être, ce fut faute d'argent. Nous avons retrouvé aux Archives
nationales1 une lettre d'elle à M. de Maisseny que ne cite aucun
de ses biographes, et qui laisse témoignage de son désir de
fonder un journal, dès le mois de mai 1789. Cette lettre est du
12 juin, mais fait état de conversations antérieures et d'une
lettre par elle adressée à la même personne sur le même sujet
le 13 mai. Elle joignait à sa demande quelques échantillons
de sa prose, qu'elle choisissait « très laconiques », pour séduire
son éventuel bailleur de fonds. Mais sans doute Le Cri dit Sage
par une femme ne parut-il pas suffisamment alléchant à ce
commanditaire, car on ne connaît pas de journal rédigé par
Olympe de Gouges. Elle fut l'auteur de la célèbre Déclaration
des Droits de la Femme de septembre 1791 qui contenait, à
l'article 10, cet argument que Michelet attribue à Mme de Condorcet
sous le Consulat : « La femme a le droit de monter à
l'échafaud : elle doit avoir également celui de monter à la
tribune. » L'article II n'était pas moins intéressant, qui est
la première formulation de la loi sur la recherche de paternité
qui sera votée un siècle plus tard.
Olympe de Gouges a aussi sa place dans cette petite étude
sur la presse car elle fut un des boucs émissaires des Conventionnels,
et concentra et motiva cette haine qui fit interdire
à Robespierre toute manifestation politique féminine et explique
que la période qui va de 1792 à 1796 soit la seule de cette histoire
où ne parut aucun journal destiné aux femmes. Non seulement
Olympe de Gouges fut guillotinée le 13 brumaire an II, mais
encore Chaumette trouva bon de l'évoquer dans le Moniteur
du 29 dans des termes hystériques : « Rappelez-vous l'impudente
Olympe de Gouges qui la première institua des Sociétés de
Femmes et abandonna les soins du ménage pour se mêler de
la République, et dont la tête a tombé (sic) sous le fer vengeur
des lois », etc. Il faut dire que cette étrange amazone avait
eu le front de placarder dans tout Paris une affiche intitulée :
Pronostic sur Maximilien Robespierre par Zin animal amphibie
qu'elle n'hésita pas à signer.
A la même époque que le Cri du Peuple d'Olympe de Gouges
parut le premier écrit de Condorcet faisant allusion aux réformes
souhaitables dans la condition de la femme. Mais, dans cet
Essai sur la Constitution et les fonctions des Assemblées Provinciales,
le philosophe demande davantage que des réformes
civiles ; il réclame des droits politiques pour la femme. Les
2. A.K. : V1 557.
cahiers des États Généraux des trois ordres demandent d'ailleurs
très nombreux un meilleur enseignement pour les femmes.
Le Tiers y ajoute la demande d'abrogation de l'ordonnance
de Henri II sur les filles-mères et « le droit de gagner sa vie
pour les femmes ». Curieuse formule dans une société où tant
de femmes travaillaient pour vivre. Les femmes qui continuent
. de publier des brochures sont plus ambitieuses, sans doute
parce qu'elles appartiennent à un milieu plus favorisé. Ainsi
la Requête des Dames à l'Assemblée Nationale de 1789 réclame
l'accès aux carrières et aux charges. Mais certaines femmes
ouvrières ont des préoccupations moins grandioses ; elles veulent
être protégées ainsi qu'il apparaît dans le Discours prononcé
par Mme Ri gai dans une assemblée de femmes artistes et orfèvres,
publié en 17891. Elles publient une motion réclamant que toute
femme majeure jouisse et dispose de son bien sans avoir à en
rendre compte à son mari : Remontrances, plaintes et doléances
des Femmes2, Pétition des femmes du Tiers État au Roi et Les
Généreuses Françaises3.
Une longue série de brochures réclament le divoree4 ; auxquelles
il faut joindre le Mémoire sur le divorce de Mme de Fumelh et
les Observations sur le divorce du Comte d'Antraigues (très
intéressantes) 5.
Si nous mentionnons toutes ces brochures dans une histoire
des périodiques féminins, c'est d'une part parce qu'elles donnent
une idée plus précise du courant des idées et des revendications
féminines en ces débuts de la Révolution, d'autre part parce
que le succès de certaines d'entre elles fit que les auteurs tentèrent
d'en faire le point de départ de périodiques. Ainsi l'Argument
des Femmes aux États Généraux de Sophie Rémi de Courtenai
de la Fosse Ronde, avocate des pauvres, la Réponse des
Femmes de Paris à l'Ordre le plus nombreux de France6 et le
Cahier de doléances et réclamation des femmes de la Charente,
par Marie de Vuignerias, de Charras près d'Angoulème, contiennent
des phrases ou parfois, c'est le cas pour cette dernière
brochure, des pages entières que nous avons retrouvées, identiques,
dans des numéros des Étrennes Nationales des Dames
ou du Véritable ami de la Reine ou Journal des Dames qui se
disaient écrits « par une société de citoyennes ». Ou bien les
rédactrices de ces journaux ont impudemment copié les brochures
qui leur avaient plu, ou bien, ce qui est plus probable, il s'agissait
1. B.N., Lb39 2362.
2. 1789, B.X., Lb39 1593.
3. 1789, B.N., Lb39 2329-30.
4. Voir B.N., R Z 3481 à 3486.
5. 1789, B.N., F 28.295.
6. Brochure anonyme conservée à la Bibliothèque Marguerite Durand ;
elle n'est pas à la Bibliothèque nationale.
des mêmes personnes que le succès de ce premier ballon-sonde
qu'est une brochure incitait, dans le climat d'enthousiasme
de ces mois, à tenter l'aventure du journal, alors au plus fort
de sa mode.
Dans la recherche de ces brochures, nous avons eu d'autres
surprises que celles de découvrir des textes identiques à ceux
des journaux que nous avions réunis : certains ouvrages comme
la thèse de droit d'Alfred Dessens (Toulouse 1905) sur les Revendications
des Droits de la Femme pendant la Révolution mélangent
imperturbablement dans l'énumération de ces brochures les
textes de revendications féministes et les textes grivois, souvent
extrêmement hostiles aux femmes mais dont le titre pouvait
prêter à confusion comme la Protestation des Dames contre la
tenue des États prétendus Généraux1 qui n'est qu'une graveleuse
facétie. (Il est vrai qu'elle se trouve également citée par A. Le
Faure dans Le socialisme pendant la Révolution, p. 120)
Nous pensons avec Abensour que le choix d'un titre et d'une
terminologie féministe pour les écrits obscènes de l'époque
est un signe de la popularité, voire de la vulgarisation, de ces
doctrines et de ce vocabulaire. Mais en même temps, ce phénomène,
qui se reproduira avec une rare violence et une grossièreté
parfois ignoble en 1848, n'a pas, bien au contraire, aidé la diffusion
sereine des idées pourtant fort sensées parfois de ces
premières féministes. Nous nous refusons à nous lancer dans
« l'interprétationisme » psychanalytique de ces réactions. Mais
il y a là matière pour les disciples de Freud à se livrer à une
analyse collective. Nous soulignerons suffisamment, au long
de cette étude, les bizarreries et les exaltations des chantres,
femmes et hommes, des théories féministes pour ne pas, par
souci d'équité, signaler qu'ils furent de loin dépassés par les
débordements grossiers et excités des auteurs des innombrables
lazzis, déclamations et théories antiféministes.
Avant d'énumérer les journaux dont nous avons pu trouver
trace, faisons justice à deux personnalités qui eurent une influence
profonde sur les femmes de l'époque.
Tout d'abord l'anglaise Mary Wollstonecraft qui publia
en 1788 A Vindication of the Rights of Woman, ouvrage mieux
écrit que le Cri du Peuple ou le Cri du Sage d'Olympe de Gouges.
Il fut traduit en français et souleva l'enthousiasme. On le
lv'Henomdamit e.s ur le boulevard, avec la Déclaration des Droits de
Ensuite Condorcet, journaliste attachant et philosophe admirable
de foi dans l'homme et le progrès, dont il faut réellement
déplorer la demi-disgrâce qui l'a fait tomber dans un relatif
1. 1789, B.N., Lb39 10II.
oubli. (Il n'existe aucune édition moderne des oeuvres de Condorcet
et il faut, pour le lire, se rendre en bibliothèque...) Il
a collaboré au Journal de Paris, à la Bouche de Fer (centre
de féminisme assez ardent), au Patriote Français, à la Chronique
du Mois, au Républicain, au Journal Encyclopédique, au Journal
de l' Institution Civique, au Journal de la Société, etc. Dans
ce dernier journal, en 1790, il demanda le droit de cité pour
les femmes. A la veille de sa mort, alors que caché et poursuivi
il se préparait à se suicider, il reprit ces idées dans le Programme
ou Esquisse d'un Tableau historique des progrès de l'esprit humain
(fragment de la xe époque) :
« ...Il est injuste d'alléguer, pour continuer de refuser aux
femmes la jouissance de leurs droits naturels, des motifs qui
nde'o ncte s undero sitos.r teS i deo nr éaadlimté etqtuaeit pcaorncter e qlue'se llefesm nme esjo udiesss ernati sopnass
semblables, il faudrait aussi priver du droit de cité la partie
du peuple qui, vouée à des travaux sans relâche, n'a pu ni
acquérir des lumières ni exercer sa raison, et bientôt, de proche
en proche, on ne permettrait d'être citoyens qu'aux hommes
qui ont fait un cours de droit public .» ... « Cette inégalité n'a
eu d'autre origine que l'abus de la force et c'est vainement
qu'on a essayé depuis de l'excuser par des sophismes. » ...
« Il n'existe point de droits naturels pour l'homme ou il n'en
est aucun que la femme ne doive partager ». « L'instruction
doit être assez complète pour faire disparaître toute inégalité
qui entraîne de la dépendance », concluait cet homme doux
et modeste, fanatique du progrès.
Titres des journaux de cette période et classification
Nous distinguerons quatre catégories de journaux :
a) Les journaux émanant de groupes de femmes, parfois anonymes
ou écrivant sous des pseudonymes :
— La Feuille du Soir,
— Les Étrennes Nationales des Dames,
- Les Événements dzt Jour,
— Le Véritable Ami de la Reine ou Journal des Dames,
- Les Annales de l'Éditeatz"on du Sexe.
b) Les journaux prétendant s'adresser aux femmes d'après
leur titre et écrits par des hommes :
— La Gazette des Dames de la Halle,
— L'Observateur Féminin,
- Le Courrier de l'Hymen ou Journal des Dames.
c) Les journaux politiques faits par des femmes, qui n'entrent
point dans notre étude, mais que nous citerons pour mémoire,
«p afrécme iniqnus 'i»l s : sont fréquemment assimilés aux journaux
— Le Journal de Madame de Beaumont,
PRESSE FÉMININE
EN FRANCE, DES ORIGINES A 1848
Préface de Jacques GODECHOT
Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Toulouse
1966
LIBRAIRIE ARMAND COLIN
103, Boulevard Saint-Michel - PARIS Ve
0 LIBRAIRIE ARMAND COLIN 1966
PRÉFACE
Est-il nécessaire de présenter Évelyne Sullerot ? L'auteur
de La presse féminine, de La vie des femmes, de Demain les
femmes est actuellement connu comme le meilleur spécialiste
des problèmes féminins dans le monde contemporain. Mais
pour mieux comprendre ces problèmes, Évelyne Sullerot s'est
penchée sur le passé. Elle a estimé que nulle autre source ne
pouvait plus complètement la renseigner que la presse féminine.
C'est pourquoi elle a entrepris, à l'Institut français de presse,
et sous ma direction, une Histoire de la presse destinée aux femmes
en France, de 1750 à 1848. Il convient de dire ici, outre la qualité
du travail, que chacun apercevra à la lecture, l'importance
et l'originalité de la recherche ainsi que l'intérêt des renseignements
qu'elle livre aux historiens d'abord, et d'une manière
plus générale, au grand public.
On a souvent dit que la presse avait un triple rôle : elle est
reflet de l'opinion, elle contribue à former cette opinion — il
est, on le conçoit, très difficile de déterminer dans quelle proportion
le journal est miroir ou action — enfin le journal est une
source, souvent essentielle, pour l'historien. En ce qui concerne
la presse féminine, son étude nous montrera donc, mieux que
toute autre investigation, et l'opinion professée par les femmes
sur tous les problèmes de l'actualité, et l'action de quelques
directeurs de journaux féminins pour attirer l'attention des
femmes sur telle ou telle question, créer parfois un mouvement
d'opinion, amorcer une évolution.
Une remarque toutefois s'impose lorsqu'on parle de la presse
du XVIIIe ou du xixe siècle : c'est que son audience se trouvait
limitée par l'analphabétisme. Or l'analphabétisme féminin
était très supérieur à celui des hommes, dans les classes populaires.
A Toulouse, en 1785, 80 % des femmes sont incapables
de signer leur contrat de mariage, alors que 54 % des hommes
signaient convenablement. Les progrès de l'instruction féminine,
avant 1848, furent très lents. Les journaux destinés aux femmes
ne pouvaient donc avoir pour lectrices que des aristocrates
ou des bourgeoises. Aussi les sujets traités sont-ils choisis uniquement
parmi ceux qui sont susceptibles de retenir l'intérêt
de membres de ces groupes sociaux.
Parmi ces sujets, il y a d'abord la mode. C'est le seul qui
ait été étudié avant Mme Sullerot. Les collectionneurs ont
souvent dépouillé les vieux journaux de modes de leurs jolies
gravures, de telle sorte que les collections complètes et intactes
de ces feuilles sont devenues très rares. La mode, certes, n'est
dépourvue d'intérêt, ni pour l'histoire du costume, ni pour
l'histoire de la société, ni même pour l'histoire économique :
la vogue de tel ou tel tissu, de telle ou telle couleur explique
parfois la prospérité ou le déclin d'un centre industriel, voire
d'une industrie tout entière. Mais l'ouvrage de Mme Sullerot
montre que la presse française destinée aux femmes peut
nous apporter bien d'autres choses. D'abord des précisions sur
le vocabulaire et, partant, sur les mentalités.
Ainsi, Mme Sullerot a-t-elle justement noté combien fréquemment
les mots « citoyen » et « patriote » étaient employés dans
le Journal des Dames vers 1760 : ce qui prouve d'abord que les
femmes cultivées, bien que dépourvues de tout droit civique,
s'intéressaient à la politique, ensuite que la Révolution avait
pénétré dans le vocabulaire, donc dans les esprits, avant de
se traduire dans les faits. De même l'auteur note que, dès 1788,
le mot « incroyable » est signalé par le Magasin des Modes comme
une « expression à la mode ». Mais le même journal continue
à parler du « bas peuple » en 1792 ! Il est également intéressant
de noter, sous la Restauration, la fréquence des adjectifs moral,
hhuomrribailne , s: acmréo, rtaelnisdmree, reelti gireoumx,a nhtoisnmteeu x,s 'fianitbroled, uviasgeunet , idmamnse nlsees,
journaux destinés aux femmes. Le mot femme lui-même remplace
le mot dame, et l'expression le Sexe, si en vogue trente ans
plus tôt, disparaît.
Le vocabulaire de la presse féminine donne donc de précieuses
indications sur l'évolution des mentalités. Mais la presse féminine
n'est pas une presse totalement apolitique. Pendant la
Révolution parurent les premiers journaux féministes, ils engagèrent
la lutte contre Robespierre qui assimila un peu trop
rapidement le féminisme aux « factions », qui le menaçaient
sur sa gauche et sur sa droite. Une des premières femmes journalistes,
Olympe de Gouges, paya de sa vie, sur l'échafaud,
l'hostilité vouée par les Montagnards aux femmes qui s'occupaient
de politique.
Cependant malgré Robespierre la presse féminine continua
à s'intéresser à la politique. Fut-elle, dans ce domaine, reflet
de l'opinion, ou agent ayant contribué à la former ? Toujours
est-il qu'on notera avec intérêt tout ce que Mme Sullerot dit
de l'attitude des journaux féminins lors de la signature du
Concordat. Le Journal des Dames et des Modes écrit, par exemple :
« la religion redevient à la mode. La plus jolie femme de Paris
se met en quetteuse à Saint-Roch... La mode est aujourd'hui
d'aller à l'Église, et nous en avertissons nos fidèles abonnés
une fois pour toutes. » Avait-on jamais songé à l'influence des
journaux féminins sur le renouveau religieux en France, à
l'époque de l'Empire et de la Restauration ?
C'est aussi dans les journaux destinés aux femmes qu'il
faudra se documenter sur les idées qu'on professait, du moins
dans les classes les plus cultivées, sur l'enseignement et notamment
sur l'enseignement des jeunes filles. Le Journal des Dames
et des Modes voudrait qu'on enseignât davantage aux jeunes
filles les langues anciennes. Mais il conseille aussi aux mamans
d'aider leurs enfants à faire leur devoir à la maison, une fois
la journée d'école terminée. C'était nouveau, du moins dans
l'aristocratie et la bourgeoisie, et la coutume devait prendre
racine.
Il est inutile d'insister. C'est en lisant ce livre, qu'on verra
toutes les richesses que nous apporte l'analyse de la presse
féminine. Et cette lecture nous amène à formuler un souhait
que Mme Sullerot complète son ouvrage en s'attaquant à la
presse destinée aux femmes de 1848 à 1939. Elle rejoindra
ainsi le sujet qu'elle a traité dans son livre de la collection
« Kiosque » et nous aura donné, en trois volumes, sur la presse
féminine française, l'oeuvre complète et magistrale qui nous
manquait.
Jacques GODECHOT.
AVANT-PROPOS
SOURCES
C'est la lecture et l'étude de la presse féminine contemporaine
qui nous a déterminée à tenter d'écrire l'histoire des périodiques
destinés aux femmes. Il est heureux que la curiosité historique
pousse le plus souvent à remonter progressivement le cours
du temps, à la recherche des plus menues sources, car la conscience
du phénomène à son plein développement rend moins
exigeant quant aux définitions préliminaires. Nous eussions
été bien embarrassée, en effet, s'il nous eut fallu ex abrupto
commencer à une date précise cette chronique, et veiller à
ce que tous les critères, qui peu à peu définiront cette presse,
fussent évidents. Les commencements de la presse périodique
furent confus, et les premières gazettes, sous la forme fruste
qu'elles connurent tout d'abord, remplissaient bien des rôles,
dont certains devaient à l'avenir caractériser plus particulièrement
les journaux féminins.
Ainsi en fut-il de la « petite presse » du XVIIe siècle, mélange
tour à tour insipide et savoureux de chronique mondaine, de
vers de mirliton, de nouvelles politiques, religieuses, industrielles
ou météorologiques, de curiosités et de faits divers
qui faisaient le régal de tout un monde aristocrate et bourgeois
de courtisans, hommes et femmes. Qu'il s'agisse de La Muse
Historique de Loret (mai 165o-mars 1665) ou du Mercure Galant
de Donneau de Vizé (1672-1710), ces gazettes mondaines sont
bien cependant les ancêtres des journaux féminins. De la première
d'ailleurs, écrite par Loret pour sa protectrice Mlle de
Longeville qui se taillait un franc succès à la répandre dans
les salons, l'éditeur qui le premier l'imprima ne disait-il pas :
« ...Et ce qui est le plus à louer quoique les sujets soient quelquefois
assez facétieux d'eux-mêmes et semblent lui donner
une certaine liberté de parole, c'est que l'auteur s'est tellement
réglé que l'on n'y voit point de paroles licencieuses ni de mots
à double entente qui puissent offenser la pudeur des dames ».
On voit bien à cette recommandation de l'article vanté la recherche
du public féminin, qui se traduit déjà, et se traduira toujours,
par un souci de moralité. (Quand bien même La Muse Historique
eût semblé bien grivoise aux dames du xixe siècle.)
Cependant ces « gazettes burlesques » comme on les appelait
à l'époque, ont dû à la rareté des journaux de cette période
d'être étudiées par tous les historiens de la presse : Hatin, Avenel,
Georges Weil entre autres, et nous ne pouvons prétendre apporter
du nouveau après eux.
Nous avons préféré commencer cette étude par le premier
périodique dont le titre annonce clairement qu'il s'adresse
aux femmes, le Journal des Dames, et la continuer par tous
les journaux de modes féminines et tous les journaux de revendications
féminines qui lui ont succédé et qui, eux, n'ont guère
jusqu'ici fait l'objet de la sollicitude des historiens de la presse
non plus que des historiens des femmes. En effet les journaux
que nous allons décrire et analyser n'ont jamais été étudiés,
si l'on excepte certaines études bibliographiques uniquement
descriptives des titres, paginations et gravures que nous avons
trouvées au Cabinet des Estampes dans les grandes bibliographies
de l'histoire du costume : Colas pour la langue française, Lipperheide
pour l'allemand, et des renseignements à l'usage des
bibliophiles concernant les collections de journaux féminins
les plus recherchés par les amateurs en raison de leur valeur
marchande, de rareté que l'on trouvera dans le Manuel de l'amateur
de livres de Vicaire (1914, 5 tomes).
. Ainsi Tourneux, dans sa Bibliographie de l'histoire de Paris
pendant la Révolution française (1890-1913, 5 vol.), remarque
qu'il est « étonnant et regrettable qu'un périodique aussi amusant
et intéressant » que le bidécadaire Journal des Dames et des
Modes qui a duré examen attentif. de 1797 à 1837 n'ait jamais fait l'objet d'un
Nous serons toutefois amenée à citer d'autres sources, surtout
en ce qui concerne les périodiques féministes ou ceux qui peuvent
être considérés comme leurs précurseurs. Ce sera principalement
la petite thèse d'une étudiante chinoise, Mlle Li Dzeh
Djon, consacrée à La Presse féminine en France de 1869 à 1914
(1934) qui comporte une introduction citant les précédents
historiques aux journaux qu'elle décrit. Par recoupements nous
avons été amenée à penser qu'elle avait puisé ses sources dans
une petite brochure de 15 pages de Louise Patouillet, L'Émancipation
des femmes et la presse en France jusqu'en 1870 (Paris,
1928) conservée à la bibliothèque Marguerite Durand. (Elle
n'est pas à la Bibliothèque nationale). Cependant nous verrons
à plusieurs reprises que ces quelques pages, fort intéressantes,
contiennent de nombreuses erreurs et autant d'approximations.
Aussi n'avançons-nous qu'avec beaucoup de réserves les quelques
affirmations que nous avons trouvées dans cette brochure et
qu'aucune étude des journaux dont il s'agit n'a pu nous permettre
d'étayer.
C'est ainsi que Louise Patouillet fait allusion à des journaux
dont nous n'avons malheureusement pas pu trouver trace
comme Les Spectatrices de Mlle Barbier, pendant féminin des
Spectateurs, dont elle affirme la parution de 1726à173° de façon
continue, puis, après une longue interruption, en 1751. Elle
signale aussi Le Magasin Français, littéraire et scientifique de
Mlle de Beaumont qui aurait été édité en Angleterre en 1750.
La Bibliothèque nationale possède encore le prospectus
annonçant Le Courrier de la Nouveauté, feuille hebdomadaire
à l'usage des Dames, en 1758, imprimerie de Grangé, dont
le rédacteur a été ou devait être le Sieur Cheuvry. Nous ne
savons pas si cet hebdomadaire a jamais paru, ni s'il a duré
quelque temps.
En revanche l'année suivante, 1759, vit la naissance du
premier périodique pour les femmes dont on ait gardé des
exemplaires, le Journal des Dames. C'est donc par l'étude de
ce mensuel destiné au Beau sexe durant la seconde moitié du
XVIIIe siècle que nous commencerons cette étude. Cependant
- il nous a semblé nécessaire, avant d'en faire la description,
de rappeler brièvement quelle était alors la situation juridique,
sociale, culturelle des femmes françaises.
INTRODUCTION
L'histoire de la condition des femmes, au-delà des anecdotes,
se confond étroitement avec l'histoire du droit. Tout au long
de cette étude nous avons rencontré, attribuée à un auteur
chaque fois différent, une « citation » que chaque journal féminin
ne manque pas de faire quand il ne la choisit pas pour épigraphe :
« Les hommes font les lois et les femmes font les moeurs ».
Sans doute est-ce vrai d'une certaine manière, mais cette consolation
ne peut faire oublier que ces lois que font les hommes
ont singulièrement influencé ces moeurs que régentent les
femmes. L'étude de la situation de la femme en France au cours
des siècles manifeste mieux que bien des traités théoriques les
faiblesses du droit romain dans sa rigidité, et elle est un révélateur
sensible de ce long affrontement entre le droit romain
et le droit coutumier qui a précédé ou déguisé les luttes de
classes pendant des siècles. Le XVIIe siècle voit le triomphe
de la bourgeoisie et du droit romain, son régime juridique de
prédilection. Il en naît une société dure aux femmes. Des protestations
virent le jour, sous forme de pamphlets ou de traités
dont le retentissement est confirmé par le nombre impressionnant
de références qui sont faites ultérieurement à ces ouvrages
par les périodiques féminins et féministes. Les plus célèbres
furent, dès 1622, le Traité de l'égalité des hommes et des femmes
de Mlle de Gournay, et le Traité de l'égalité des sexes et de l'éducaaut
ioxnv diiees dsaièmclees. de Poulain de la Barre, gentilhomme protestant,
La nostalgie du droit coutumier apparaît avec une grande
régularité dans tous les périodiques féminins du XVIIIe et du
début du xixe siècle sous forme d'articles ou de chroniques
qui font état des coutumes et des moeurs des « Gaulois » ; la
situation de la femme dans la société gauloise est chaque fois
vantée. On retrouve là une indication de cette confuse nostalgie
du droit coutumier préromain qui suscita longtemps des regrets
curieusement libertaires. Saint-Simon verra très clairement
le problème quand il décrira les idéologies de deux classes,
les féodaux et les bourgeois, idée qu'il transmit à Augustin
Thierry qui la développa. Le vieux droit coutumier leur apparaissait
plus communautaire que le droit romain (Bien des
textes de la Commune de 1871 ne se réclament-ils pas encore
des Gaulois ?). Il est symptomatique que ce même Saint-Simon
ait été, après sa mort et à son insu de ce fait, à l'origine d'une
très curieuse explosion de féminisme dont nous aurons à reparler
longuement car elle a donné naissance à d'intéressants journaux.
Mais ces nostalgies « des Gaulois » et du droit coutumier
féodal ne doivent pas faire oublier la rudesse de ce système.
Durant les XVIIe et XVIIIe siècles la situation faite à la femme
est souvent un mélange des rigueurs de ses survivances avec
celles du droit romain. Une religion toute-puissante, méfiante
envers la femme, âpre et défendue de manière fruste, en accusait
encore la dureté. Ainsi un édit de Henri II obligeait encore
les filles ou les veuves enceintes à faire une déclaration de
grossesse aux autorités locales, et si l'enfant mourait sans
avoir été baptisé, la mère encourait la peine de mort par pendaison,
alors que son séducteur allait en paix. L'abrogation
de cette loi fait l'objet de pétitions des États Généraux, comme
nous le verrons, mais même le Journal des Dames de 1774 se
plaint de la dureté du sort réservé à la fille-mère. L'influence
du christianisme, particulièrement ambiguë à l'endroit de
la femme, qu'il infériorise et magnifie tout ensemble, va s'affaiblissant
tout au long du XVIIIe siècle. La puissance, la décadence,
la nostalgie, la critique de l'un ou l'autre de ces trois systèmes
de vie : le droit coutumier jusque dans ses origines gauloises,
le droit romain, et la loi catholique, ne cesseront d'alimenter
les textes souvent d'apparence frivole des journaux féminins
du XVIIIe et du début du xixe siècle.
Les jurisconsultes justifiaient alors l'infériorité de la femme
par sa faiblesse morale, mais surtout par sa « pudeur » qui lui
interdisait de se produire dans les assemblées publiques. C'était
en quelque sorte les moeurs qui justifiaient les lois, et réglaient
ainsi fort clairement le problème des droits publics de la femme.
Cependant certaines d'entre elles, propriétaires, pouvaient
encore participer à l'élection des députés aux États Généraux,
ce quelles firent, par l'intermédiaire de procureurs (Article 12
du règlement). Elles préparèrent ainsi une Révolution qui leur
retira ce peu de droits politiques qui leur était échu... Au
Moyen Age, elles avaient été juges, elles ne pouvaient plus
l'être, non plus qu'avocats et procureurs. Elles ne pouvaient
plus exercer la tutelle ni servir de témoins dans les testaments
ou les actes notariés. Leur situation dans les successions était
fort désavantagée. Et, en justice, le témoignage de 3 femmes
ne valait pas celui de 2 hommes1. Cette proportion étrange,
un peu moins des 2/3, toute saugrenue qu'elle soit, donne une
assez bonne idée de l'importance de la situation de la femme
française. Quelques avantages compensaient d'ailleurs ces
1. BRUXEAU, Observations criminelles, 1715, VIII, p. 40.
infériorités, et la femme payait moins d'impôts que l'homme :
les veuves ne payaient que les 2/3 (encore !) de ce que payaient
les veufsl. Tous ceux qui ont étudié la presse française de la
Révolution ont dû noter la proportion remarquable de veuves
imprimeurs. Leurs privilèges fiscaux dans l'Ancien Régime
doivent en partie l'expliquer.
Toutes ces incohérences frappaient les esprits du siècle des
lumières, et le féminisme de l'époque fut teinté de ce besoin
de clarté, de cette recherche de principes généraux et de lois
fondamentales qui fut un des grands traits du XVIIIe siècle.
On peut y ajouter une aspiration réelle à l'égalité, limitée dans
ses buts et ses effets, mais néanmoins existante, et ce sentimentalisme
du siècle en réaction contre les rudesses de ces
temps qu'on appelait alors avec mépris « gothiques ».
Si les lois ne leur étaient pas favorables, les moeurs du siècle
firent grande place à la femme : les Goncourt disent joliment
qu'elle était devenue « la reine des pensées de la France2 ».
Montesquieu traduisait ce sentiment par cette constatation
un peu apeurée : « Les femmes ont toutes des relations les unes
avec les autres et forment une espèce de république dont les
membres actifs se secourent et se servent mutuellement : c'est
comme un nouvel État dans l'État3... ».
Mais c'est surtout le relâchement des moeurs sexuelles qui
ouvrit la voie à leurs problèmes. Au XVIIIe siècle, le féminisme
sert souvent de prétexte à des brochures licencieuses allégoriques
ou à des libelles politiques. Comme le remarque L. Abensour,
« le fait même que les écrivains songent à emprunter
cette forme montre que les théories féministes étaient répandues,
connues, discutées, voire populaires4 ».
Ainsi c'est le relâchement indulgent des moeurs qui encourage
le dénigrement du mariage et les campagnes pour le divorce
dont les journaux féminins se font l'écho. Le mot « libertin »
avait alors tout son sens étymologique, et les philosophes qui
réclamèrent le divorce (Voltaire, Helvétius, Montesquieu entre
autres) eurent la certitude d'être en cela promoteurs de liberté
et généreusement féministes. La campagne pour le divorce
fut une revendication commune des philosophes et des femmes
comme elle devait à nouveau le redevenir dès les années 1830.
Quand bien même la femme était, en dehors du mariage, fort
pe*u protégée par les lois et dépourvue de recours pour assurer
sa vie et la tutelle de ses enfants, néanmoins le divorce appa-
1. Marcel GARAUD, La Révolution et l'égalité civile, Paris, 1953, ch. 111
2. E. et J. DE CONCOURT : La Femme au XVIIIE siècle, p. 321'.
3. Cité par Alfred DESSENS : Les Revendications des droits de la femme
pendant la Révolution, thèse de droit, Toulouse, 1905, p. 13.
4. L. ABENSOUR : La Femme et le féminisme avant la Révolution, 1923.
raissait à toutes et à tous comme une grande amélioration du
sort de la femme. Ce qui donne, par la négative, une idée de
la piètre situation qui était faite à la femme dans le mariage. -
Des solutions fort ingénieuses furent avancées, où le féminisme
avait peu de place, comme celle du maréchal de Saxe qui voulait
limiter la durée des ménages à cinq ans, avec possibilité, pour
les heureux, de reconduction quinquennale de l'association
conjugale ! Cette charmante idée fut reprise par Charles Fourier
et les saint-simoniens, grands féministes s'il en fut.
Rousseau seul, contradictoire en toutes choses, semble avoir
pensé à l'époque aux devoirs maternels de la femme, que Voltaire
ou Montesquieu, signe des temps, avaient fort proprement
négligés. Ce Rousseau, dont nous allons voir que s'enchantèrent
les dames aux approches de la Révolution, était pourtant
bien peu favorable aux femmes si l'on en juge par ces lignes
extraites de l'Emile! qui résument admirablement sa conception
du rôle de la femme : « Toute l'éducation des femmes doit être
relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, ou se faire
aimer ou honorer d'eux, les élever jeunes, les soigner grands, les
conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce :
voilà les devoirs des femmes de tous les temps. Tant qu'on ne
remontera pas à ce principe, on s'écartera du but ». Voilà qui
était bien peu novateur quoiqu'en pensèrent les femmes qui
du reste « sentirent » Rousseau bien plus qu'elles ne le « pensèrent ».
C'était la continuation même des idées de l'époque sur l'éducation
des filles, qu'exprima particulièrement l'abbé de Saint-
Pierre dans son Projet pour perfectionner l'éducation en général
et l'éducation des filles, de 1730. Il pensait aussi qu'il vaut mieux
apprendre aux filles la vertu que le latin puisque « ce sont les
femmes qui font la première éducation des enfants » (sousentendu
: des hommes). On doit donc leur apprendre, outre
les vertus ménagères, la « prudence ». Cette « prudence » semble
être un souci des « moeurs » qui nécessite une éducation particulière
de leur conscience morale.
Mais même cette référence continuelle à l'influence des femmes
sur l'éducation des hommes futurs contribua à répandre une
idée toute nouvelle de l'importance de la femme dans une
société. Il n'est pas négligeable par exemple que, en 1776,
l'académie de Besançon ait mis au concours ce sujet : « Comment
l'éducation des femmes peut contribuer à rendre les hommes
meilleurs ».
Nous ne saurions clore ce bref tableau des préoccupations
qui occupent les journaux dont nous allons parler sans dire
un mot de la mode, qui va tenir de plus en plus de place dans
I. J.-J. ROUSSEAU, Emile, livre V, p. 75.
ces périodiques. L'industrie de la mode apparaît au XVIIIe siècle
comme une de ces industries de luxe pour lesquelles la France
a dans le monde une vraie suprématie. Le commerce d'exportation
auquel elle donne lieu est l'un des éléments essentiels
de la prospérité française. L'ampleur de son rayonnement
et la variété de ses débouchés lui permettent de faire vivre des
milliers d'ouvrières. Sébastien Mercier, qui devint en 1778
propriétaire directeur du Journal des Dames, écrivait dans son
Tableau de Paris :
« Les marchandes de modes couvrent de leur industrie toute
la France et les nations voisines ; leur art soumet l'univers. »
Le premier des journaux féminins dont nous allons parler
ne sera cependant pas un journal de modes. Le Journal des
Dames ne fait en effet que très peu de place à la mode. Mais
rappelons qu'un texte de la correspondance de Grimm fait
état avec humour de l'existence, en 1768, d'un Courrier de la
Mode ou Journal du Goût dont il avait l'air d'affirmer sans
ambages la future prospérité assurée1.
K}io•s qVueo,i r cEh.a pSiutri^eE RJ.O T, La Presse féminine, Armand Colin, collection
CHAPITRE I
JOURNAL DES DAMES (1759-1779)
Mensuel
B.N./Z 24534
Les collections de ce journal sont malheureusement très
lacunaires. On sait qu'il a paru dès le mois de janvier 1759.
Mais les premiers numéros conservés par la Nationale sont
de 1764.
Il se présente sous la forme d'un volume in-8° de 120 pages
chaque mois, sans illustrations malgré les affirmations en ce
sens d'un chroniqueur qui en fit la description.
En 1764 il coûte 12 livres par an pour Paris, 15 pour la province.
En 1777, la vie augmentant rapidement, on voit le prix
monter à 18 livres par an pour Paris et 21 livres pour la province.
Lieux d'abonnements
En 1764 on s'abonne à la Haye et chez Mme de Jlaisonneuve,
l'auteur, rue Beaubourg, puis rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.
En 1774 chez Mme de Montenclos, auteur, rue des Bernardins.
En 1777 à quatre adresses différentes dans Paris dont celle
de Dorat, rue d'Enfer, près de la Messagerie qui assurait l'envoi
du journal. On peut en outre s'abonner à Turin, Strasbourg,
Lyon et Lille. Rue d'Enfer, au même bureau, on s'abonne
également au Journal anglais.
On ne délivre aucun cahier séparément.
Chaque numéro porte l'autorisation du lieutenant de police
d'Hermilly, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux.
Diffusion
Il ne nous a pas été possible de réunir d'informations bien
précises sur la diffusion du Journal des Dames. Les librairies
qui en assurent les abonnements, Lille, Lyon, Turin et Strasbourg,
témoignent d'un commencement de diffusion en dehors
de Paris et Versailles. Le journal lui-même contient certaines
lettres de lectrices datées d'Angleterre, des États-Unis, de
Port-au-Prince, de Madrid.
Le Journal des Dames est nettement destiné aux femmes,
comme en témoigne l'avis qui figure presque toujours dans
ses premières pages et qui stipule que « les ouvrages faits par
les Dames ou pour les Dames doivent être adressés... » etc.
Les rédacteurs
Ils furent variés, tantôt des femmes, tantôt des hommes.
Le journal passa dans de nombreuses mains. Certains des
rédacteurs principaux du Journal des Dames ont connu durant
la Révolution des fortunes bien diverses. Parce qu'il s'agit du
tout premier journal féminin, nous avons tenté de retrouver
la physionomie des hommes et des femmes qui avaient assumé
cette entreprise, et de savoir par là même quelle fut la prospérité
du journal, dans la mesure où il a contribué à enrichir ses
propriétaires.
Il fut fondé par un médiocre poète, Thorel de Champigneulles,
auteur d'un roman intitulé Le Temps perdu, dont on a dit que
le titre seul était spirituel ! N'ayant pu avoir entre les mains
des numéros de cette période, il nous est difficile de juger de
son talent de journaliste. Dès avril 1761, il vend le journal à
un gentilhomme de bonne société, poète médiocre lui aussi,
M. de la Louptière qui le cède six mois plus tard à une femme,
Mme de Beaumer. Nous n'avons trouvé d'autres traces de
cette personne qu'un volume de poésies, OEuvres Mêlées, fort
précieuses. En 1764 elle vend le Journal des Dames à Mme de
Maisonneuve. Celle-ci le présenta au Roi en 1765. Catherine-
Michelle de Maisonneuve était veuve d'un commis aux fermes
du nom de Joubert. Elle tomba malade en 1774, car à la même
époque elle cède son journal à la baronne de Princen, et rédige
son testament, que nous avons pu retrouver aux Archives de
la Seine. Ce testament laisse à penser que Catherine de Maisonneuve
jouissait d'une aisance confortable, car elle laisse à une
cousine une rente viagère de 2500 livres et partage son bien
ensuite entre ses neveux et nièce. Son frère Jean-Baptiste était
attaché à la garde-robe du Roi, ce qui explique peut-être que
ce soit elle qui présenta le Journal au Roi.
Sous sa direction le Journal est assez éclectique mais d'un
ton précieux. Elle-même ne signe rien de très remarquable.
Elle trouva toutefois cette charmante formule qui pourrait
encore servir de définition de la vocation d'un journal féminin j
à grand tirage : « Comme la qualité de Journaliste des Femmes
me doit imposer la loi de parler à toutes, c'est à quoi je veux
assujettir mon journal... A la femme savante, je retracerai
les traits de l'histoire... aux femmes pieuses je donnerai une
idée des livres nouveaux... et à toutes les autres moins occupées
par l'étude je parlerai de nouveautés amusantes » (janvier 1764).
En janvier 1774, le titre du journal est modifié et devient
Journal des Dames dédié à la Dauphine, par la Baronne de Princen.
Marie-Émilie Mayon dame de Prinzen ou Princen et de Montenclos
fut une rédactrice de beaucoup d'esprit. Elle devait être
relativement jeune car elle écrivait encore sous l'Empire et
faisait jouer ses pièces de théâtre à la Comédie Française.
Celle qui devait signer plus tard « citoyenne Montenclos » fut
en effet auteur de nombreuses comédies qui eurent à l'époque
beaucoup de succès : Alison et Sylvain, La Bonne Maîtresse,
Le Fauteuil, Robert le Bossa ou les Trois Soeurs, etc ... 1 En
1799, elle écrit, sans particule, dans La Correspondance des
Dames, bidécadaire qui fusionna avec Le journal des Dames et
des Modes. Mme de Montenclos se montre, dans le Journal des
Dames à la fois ardente féministe et timide femme d'affaires.
En novembre 1774, lorsque Mme de Maisonneuve lui cède le
journal, elle insère cette lettre qui tient lieu, dit-elle, de prospectus,
pour expliquer ses buts : « Je me suis dit qu'il ne fallait
rien omettre pour recueillir des pièces de vers intéressantes
et agréables, et qu'il fallait surtout rassembler le plus d'anecdotes
possibles à la gloire d'un sexe presque toujours déprisé
au moment même où les hommages les plus empressés lui sont
offerts... Pour m'aider dans ces travaux sans cesse renaissants,
j'ai voulu m'associer un homme de lettres qui m'éclairât sur
les jugements que j'avais à porter sur les ouvrages nouveaux.
L'érudition d'une femme n'est pas en général fort étendue.
Elle ignore plusieurs des langues dans lesquelles sont écrites la
belle poésie et la saine morale. J'ai désiré que l'homme de
lettres fût en même temps homme de société afin qu'on ne
turnoeu vcâetn sudraen sd énliocsa tea n»a. lyses que des expressions honnêtes et
Cet homme de lettres qui était en même temps homme de
société, et aussi homme d'affaires, c'était le poète Dorat.
Au sujet de Dorat, Hatin cite cet éloge d'un contemporain :
« Quand le sexe se serait choisi lui-même un journaliste, il
n'aurait pu en choisir un plus convenable ». On dit aussi beaucoup
que Dorât faisait là une spéculation de finance qui devait
« ajouter 6000 livres de rentes aux 4000 qu'il avait déjà de
son patrimoine. » Claude-Joseph Dorat était en effet de famille
fortunée. Né à Paris en 1734 dans une famille de magistrats,
il dut commencer par le barreau sa vie mouvementée. Car
ccoe mpmoèet ed p'urnéc ireimuxe udro dn'ta locnô vnee epna rmle ajnacmhaeitste ss adnes dqeuneltqelulees ,m aévpariist
1. TOURNEUX, III, 19006, 19125, 19179, 19184.
eu d'autres rêves que le Journal des Dames : il était mousquetaire,
par vocation, lorsqu'il dut renoncer à la carrière des armes
sur les supplications d'une tante janséniste. De son vivant, il
eut beaucoup d'amis et beaucoup d'ennemis. Grimm le jugeait
leste, « distingué, avec de la finesse dans le regard et un air
assez piquant ». Il se disputait régulièrement avec ses libraires
« qu'il ruinait par sa manie des illustrations ». Effectivement,
du moment où Dorat s'occupa du Journal des Dames, de petits
frontispices et culs-de-lampe gravés firent leur apparition au
cours des pages. Marié à une comédienne, il mena une vie d'insouciance
et de tracas tout ensemble où les insultes à l'Académie
française, suivies de démarches pour y entrer ne furent pas
l'épisode le moins déconcertant. Il est célèbre pour avoir voulu,
quand il se sut perdu, faire toilette avant de mourir ; c'est
en da njsa buont dfea udteeunitle lloeù ete fdfeûcmtiveenmt penartf uemlleé lqeu 'cilu eaitltleitn dsiatn sla dméloari.t
La Harpe lança contre lui bien des épigrammes. Sa qualité
de rédacteur puis propriétaire du Journal des Dames en faisait
d'ailleurs une cible de choix : il était bien de ces « gazetiers »
dont Rousseau écrivait qu'ils « donnent aux femmes et aux
sots de la vanité sans instruction1 ». Il était lui-même sans
illusions et se targuait d'être prolixe : « nous sommes comme
le laboureur : il sème avec profusion car il sait que tous les
grains ne lèvent pas ». Il céda avant de mourir le Journal des
Dames à Louis-Sébastien Mercier, l'auteur du Tableau de Paris
lequel le vendit à Panckoucke qui le fondit au Mercure de France.
Les oeuvres de Dorat ont été éditées après sa mort par son
ami Claude Sixte Sautreau de Marsy (ou Sautereau) qui les
publia en 1786 avec une notice sur l'auteur.
Sautreau de Marsy était un des rédacteurs principaux du
Journal des Dames de cette époque (1772 à 1778). Pendant
la Révolution, il devint rédacteur au Journal de Paris et directeur
de l'Almanach des Muses (1789-1793) qu'il fonda avec
Mathon de la Cour. Sautreau de Marsy était un rédacteur plein
de verve, qui maniait facilement l'allégorie. Il publia en 1793
deux volumes sous le titre Les fastes de la République française
qu'il lui fallut remanier à la demande de Robespierre2.
Ce Mathon de la Cour avec lequel Sautreau de Marsy fonda
l' Almanach des Muses, rédacteur régulier du Journal des Dames
pendant les années où Mme de Montenclos ou Dorat furent
propriétaires, avait la réputation d'être un « savant lyonnais ».
Effectivement, il dut retourner à Lyon car on le retrouve comme
rédacteur du Journal de Lyon de 1784 à 1793. Mathon de la
1. Correspondance générale, t. II, 1924, p. 169.
2. B.N. : La32 - 309.
Cour semble avoir gardé un certain intérêt pour la cause féminine,
car dans le numéro du Journal de Lyon du 9 janvier 1793,
on trouve un éloge du « Club des Femmes » et un extrait du
procès-verbal de ce club lyonnais en date du 30 décembre I792.
En février 1793, il félicite les brissotines d'avoir arrêté que les
institutrices seraient invitées à faire apprendre les Droits de
l'Homme aux jeunes citoyens confiés à leurs soins.
Le Journal des Dames connut aussi un rédacteur principal
qui eut une heure de célébrité tragique : Pierre-Barnabé Farmian
de Rozoy (ou Durozoy ou Durosoi). Il dirigea le Journal des
Dames en 1770 et 1771, années malheureusement lacunaires
dans les collections. Au début de la Révolution nous le retrouvons
rédacteur principal du très violent et très royaliste journal
La Gazette de Paris : après le massacre par la foule, le 10 août
1792, de Suleau, rédacteur aux royalistes Actes des Apôtres,
Durosoi fut arrêté le 12 par la Commune de Paris comme empoisonneur
de l'opinion publique. D'après Le Courrier des 83 départements
de Gorsas du 27 août 1792, p. 436, il fut arrêté à Chaillot
dans un grenier, traduit devant le tribunal le 17 août, condamné
le 25 et exécuté le soir même sur la place du Carrousel. Avene1
raconte dans son Histoire de la Presse sa mort très courageuse
qui fit l'admiration de bien des républicains1. Ses oeuvres sont
dans le style général du Journal des Dames : poésie de style
psychologique précieux, nombreux essais historiques, et préoccupations
éducatives. (Il écrivit entre autres en 1765, Clairval
philosophe ou la force des passions ; en 1769 un Essai Philosophique
sur l'établissement des écoles gratuites de dessin pour
les arts mécaniques ; en 1771 et les années suivantes (durant
lesquelles il était rédacteur au Journal des Dames) les Annales
de la ville de Toulouse qui lui valurent le titre de citoyen de
Toulouse ; et de nombreuses oeuvres sur Henri IV qui semble
être son héros et expliquer en partie son attachement royaliste)
CONTENU DU JOURNAL DES DAMES
Bien que ce premier journal féminin eût avant tout des
prétentions littéraires puisqu'il s'intitulait « Mélanges littéraires »,
nous ne donnerons guère de place à la critique littéraire proprement
dite. Signalons pour mémoire qu'entre quelques autres
textes de Voltaire, le Journal des Dames publia un conte inédit,
Le crocheteur borgne, mais cette première publication avait ,
été soigneusement expurgée pour pouvoir être mise entre les
mains des « jeunes personnes ». On s'en excusait auprès de
l'auteur (1774).
I. Voir pp. 121-122.
Nous tenterons de grouper les textes selon quelques grands
thèmes qui permettront plutôt de suivre dans ce journal et
dans les suivants l'évolution des idées sur la femme, le mariage,
l'éducation, la famille, l'hygiène, et de noter les livres annoncés
et les articles qui renseignent sur la vie culturelle des lectrices
de l'époque.
Remarques sur le vocabulaire
Il est frappant de voir combien, déjà dans les années 1760,
les mots « citoyen » et « patriote » connaissaient de vogue. On
les emploie à tort et à travers, et un américain ou une américaine
du mopt a«r neaxteimonpalel » nceo smomnte njacme aaiuss sqi uaev e« cp uatnr iosetenss f»o. rLt ae tf orretluantievement
emphatique.
A côté de ce vocabulaire qui annonce les grands bouleversements
de la fin du siècle et souligne un trait caractéristique
de l'époque qui était de se regarder vivre en tant que société,
le vocabulaire sentimental reste très précieux. Le mot « sensible »
fait fureur, et des poèmes très anodins sont couramment qualifiés
d' « érotiques ». La vogue des Anciens truffe chaque texte d'adjectifs
helléniques. Une lectrice se plaint de ce fatras et de ce qu'il
faut « avoir deux ou trois siècles sur la tête pour valoir quelque
chose ». Elle s'irrite de ce que les « journalistes ne peuvent
souffrir l'actuel et que le mot de contemporain les courrouce ».
Le vocabulaire de la mode demeure fort pittoresque et les
« collettes », « fichus » et autres pièces de vêtements sont décrites
sous le nom de « meubles ».
Et bien entendu le mot « philosophe » revient sans cesse et
toute réflexion sur le « contemporain » devient justement de la
« philosophie ».
Le féminisme
Ce ne sont encore que vagues aspirations, et plutôt le sentiment
d'une injustice pesant sur les femmes que des projets et des
théories. Le plus souvent ces plaintes viennent sous la plume
de Mme de Montenclos. Elle écrit en novembre 1774 :
« Ce n'est pas moi qui veux briller, mais c'est moi je l'avoue
qui veux forcer les normes et rendre aux femmes la justice que
les hommes leur refusent comme à plaisir. Qu'importe à notre
gloire qu'ils adorent les charmes que la nature nous a donnés
s'ils veulent dénigrer les vertus ou les talents que le ciel nous
a départis. Je veux faire savoir que nous pouvons tout savoir
car notre esprit est ardent et flexible. Que nous pouvons faire
tout le bien dont l'humanité est capable parce que notre âme
nous y porte, et je me promets bien de ne pas tarir sur les preuves.
Rien ne me paraîtra plus digne du prix de mes travaux que les
hommages que j'aurais acquis aux femmes étrangères et nationales.
Je écouter ulnees itnimvitied itaév encu iinsisbisleta. n»c e à me seconder, et à ne point
En mars 1778 une longue chronique est consacrée au plaidoyer
que l'on dit prononcé par Mlle Polly Baker devant une cour
de judicature de la Nouvelle Angleterre, parce qu'elle était
convaincue pour la cinquième fois d'avoir eu un enfant illégitime :
« ... Voici la cinquième fois que je me vois traduite devant
votre tribunal pour le même sujet. Deux fois j'ai été requise
de payer de fortes sommes. Deux fois j'ai été forcée de subir
un châtiment public faute d'argent pour satisfaire à la justice...
Je ne puis concevoir la nature de ma faute. J'ai au risque de
ma vie donné le jour à cinq enfants, que j'ai fait subsister par
mon industrie sans être à la charge de personne. Je n'ai débauché
le mari d'aucune femme. Je préfère assurément l'état de mariage
à celui où je me trouve. J'ai toujours été et je suis toujours
disposée à me marier et me conduirais très bien dans cet état. »
Elle dénonce ensuite l'égoïsme de celui qui lui a fait subir cette
vie et qui jouit des « honneurs et du pouvoir dans un gouvernement
qui punit mes infortunes par l'indigence et l'infamie.
Si j'ai péché contre la religion c'est à elle de s'en venger. On
m'a exclue de la Communion de l'Êglise : cela ne suffit-il donc
pas ? » Et suivent des commentaires d'inspiration très « philosophique
» sans nul doute de Diderot :
« Comment me persuaderait-on que le Ciel puisse s'irriter
de me voir donner le jour à d'innocents petits êtres puisque
ce Ciel m'a accordé la faculté de leur former des organes intelligents
qu'il a doués lui-même d'une âme pensante et immortelle ?
Pourquoi sévir contre les faiblesses de jeunes filles que l'usage
empêche de solliciter les hommes en mariage et qui ne peuvent
se faire épouser par force ? Je n'ai fait que remplir ce devoir
primitif imposé par la nature et par le Dieu de la nature de
croître et multiplier. »
On trouve réunis là plusieurs des arguments de bien des
campagnes féministes de l'avenir, dont celle, qui fut si longue,
pour l'obtention d'une loi sur la recherche en paternité. Rappelons
à cette occasion que si les lois françaises étaient tout aussi
dures, sinon plus, que les lois américaines pour les filles-mères,
de plus un décret du Roi du 16 avril 1757 punissait de mort
les écrits tendant à attaquer la religion et l'article II de la déclaration
de 1724 faisait défense aux « auteurs, rédacteurs, directeurs
de papiers publics, d'y insérer aucune dissertation ou lettres
de qui que ce soit sur les matières de législation et de jurisprudence1
».
1. Archives Nationales, AD VIII, 7.
Le prétexte américain était donc une bonne occasion de
parler de lois étrangères, mais qui avaient leur équivalent
en Francel.
Le mariage, la morale sexuelle
Quiconque a lu avec quelque assiduité la presse féminine
contemporaine ne laissera pas d'être surpris de trouver dans le
rJaoiuernnt alà dle'hs eDuarem easc tdueesl laep pnorémcibarteio ndse sluecr trleic ems,a rsiai gteo uqtueif ocihso qeluleespouvaient
passer le barrage d'un rédacteur en chef qui sait
bien que le mariage est devenu un tabou sacré dont il ne faut
dpeass Dpalamiseas ncte'er sta vl'eacb secnynceis mtoet. alCe e dqe uti ofurtaep preé fédreanncs e ceà lJ'aomuronuarl
conjugal. On moque le mariage comme un état ennuyeux
et lassant et les maris sont les gens les plus tristes du
monde :
« Sitôt que du mariage
Le lien sacré l'engage
Plus de voeux plus un hommage
Post-scriptum à propos de Polly Baker
de ic. eCttee sp plaaigdeosi riéet aài eMntm de Méjài céhcèlrei teDs ulcohrseqt quu'uin p rhéapsaarred u an ev tohuèlsue qsuuer Djei dpearorlet,
eaut quVi oly'aag er ecdoen nBueo ucgoaminmviell ep. resque semblable à un texte du Supplément
Rappelons qu'aucun manuscrit autographe du Supplément au Voyage
de Bouvaingille ne subsiste. Des copies existent dans le fonds Vandeul,
dà ifLféérenminmgraedn.t cToorruigrnéeeus,x e ltu ui-nme êamuter,e dvaenrssi osno nc oéptuiéde ep asru rG lierbs aml fuant urestcroriutsv édee
Diderot, semble n'en avoir pas eu connaissance. Or le texte de la plaidoirie
de Polly Baker ne se trouve in extenso que dans le manuscrit de
dLeé n1in95g5ra, dc. hLeza Dseurolez , éddiirtiigoéne mpaord elern ep rqoufei slsae udro nDniee ceksmt la'éndni. tiEonn cgoeren enveo islae
donne-t-elle qu'en note de bas de page, p. 36.
Sans être mot à mot le texte que nous venons de reproduire, l'histoire
edne tiPèroelsly dBanask eler eJsotu irdneanl tidqeus eD damaness leest dfaaintss , lele sS uaprgpulémmeenntts. , des phrases
De plus, ce texte est mis par Diderot au compte de l'Abbé Raynal.
Cependant il traînait aussi dans les journaux anglais quelque 25 ans plus
ltaô t m(vaoinir dlae LFornadnoknl inG. azette) et il semble qu'en fin de compte il serait de
Il est néanmoins intéressant de voir le retentissement qu'a eu ce petit
mà o1r7c7e8au. Ldee mbraavnouuscreri,t pdoeu Lr éqnuin'ilg rvaody adgue dS'Aupmpléémriqeunet dene EDuidroeproet, ddea te1 7d47e
a1t7t7ri2b uoéus 1à7 l7'A3.b bDéa nRs alyen Jaol, uilr neastl pdreéss eDnatém ceosm, pmueb luién sfaanits dl'easc tcuoamlitmé reéncteainretes en 1778.
Plaisirs, talents, tout s'enfuit
En vertu de l'Hyménée
IBl âvilloeu st ogurtoen dlae sào irlaée journée
Et Dieu sait s'il dort la nuit !
Et pour avoir l'avantage
De rester dans l'esclavage
IUl n facuoet urg adrodnetr ila un ev ofalaigt er ien... »
(Septembre 1777).
Ce ton badin et désenchanté est en lui-même révélateur, dans
un journal qui prend un si grand soin d'être « décent ». Révélatrice
aussi la lettre de cette lectrice publiée en octobre 1777 :
« ...Je suis très connue et ne serai pas moins franche. Mon
origine n'est pas brillante. Vertueuse ou sachant le paraître,
je serais restée obscure comme de raison. Je n'aurais reçu que
des humiliations et des dédains. L'attrait du plaisir, quelques
conseils utiles me sauvèrent de la démangeaison d'être sage...
En me prodiguant à eux (les hommes), j'ai du moins appris à
les connaître et à les mépriser. Les femmes intéressantes qu'ils
ne manquent jamais de rendre malheureuses à proportion de
la sensibilité qu'ils leur trouvent ne devraient pas nous en
vouloir quand nous leur enlevons pareilles espèces. Rien n'est
aussi vague, aussi décousu que leur existence... Par un reste
de zèle patriotique, je me suis jetée de préférence sur les Anglais
et je les dupais en zélée citoyenne. Ces maudits insulaires sont
bien les Jacques Rosbif les plus inamusables ! Ils s'ennuient
comme des chiens ! Ils disent pour excuse que cela est conforme
à la Constitution de leur République. »
Une telle lettre est impensable au xixe ou xxe siècle dans
un journal féminin. Qu'elle soit authentique ou non importe
peu ; le seul fait qu'elle ait paru laisse entendre qu'elle pouvait
être lue et appréciée sans que pour cela le journal fût assailli
de lettres de protestations d'épouses vertueuses. La lettre se
poursuivait, après ces déclarations « misandres » et anglophobes,
par la plus étrange des propositions : cette personne demandait,
pEallre laa nvnooine ced us ajo ufornrtauln, eu n: m20a 0ri0 0à ldivesr ecs ondde itiroennste str, èsu nper étceisrrees..
Mais le mari ne devra paraître que deux fois la semaine et sera
assuré d'être trompé. Il ne devra guère la voir pendant l'hiver,
« il aura pour lui la morte saison ». Il ne se montrera jamais à
la Comédie avec elle car « rien n'attriste comme un mari qui
paraît dans la loge à côté de sa femme ». Et elle terminait en
affirmant que les hommes étaient si vénaux et vaniteux qu'elle
était bien persuadée d'avoir un grand choix de réponses à sa
proposition...
Dans une prétendue Lettre d'Hippocrate de Dorat, en septembre
1777, une description des temps heureux d'un Éden à
la Rousseau nous livre aussi un jugement sans appel sur le
mariage :
« L'usage enfin, aussi cruel qu'insensé, de se lier, de s'enchaîner
soi-même, d'engager le présent et de répondre de l'avenir,
n'était point encore connu. »
« Philosophie »
Cette Lettre d'Hippocrate est intéressante car elle donne
une idée très exacte de la vulgarisation des idées de Rousseau.
On y trouve en effet un déisme vague mais déterminé et cette
idée toute nouvelle et fascinante d'un très ancien Éden où
l'homme à l'état de nature ne pouvait qu'être bon :
« ...Du sein de la poussière à la majesté de l'astre du jour,
tout vous mène à reconnaître un moteur indépendant, qui
tient la chaîne des êtres et en est le seul principe. Tout parle
en même temps à l'âme, à la raison, surtout au sentiment
intime qui ne trompe jamais celui qui l'interroge. Tout vous
instruit et proclame la divinité... J'ai découvert par de longues
recherches, en fouillant de vieilles traditions, qu'il a existé
des temps où les hommes vivaient abandonnés au seul instinct
d'une nature toute pure, et non instruite. Une ignorance naïve,
une simplicité vraie, réglaient leurs coeurs et leurs actions.
Ils n'étaient point sous le joug des lois. Ne soupçonnant pas
même les crimes, ils n'avaient besoin ni de l'appareil des supplices
ni du frein des institutions... On ne connaissait pas de distinction
parmi les hommes. Il n'y avait ni empire ni servitude.
On devait tout à son travail. Personne n'en était exempt ».
Éducation et pédagogie
Comment ne pas remarquer tout d'abord l'absence dans
tous les textes de journaux féminins du XVIIIe siècle de références
à la famille restreinte — le père, la mère et leurs enfants
— qui ne semble pas être une valeur, ni même une réalité
sociale. Les journaux féminins contemporains qui se plaignent
constamment de ce que le sentiment de la famille s'affaiblit
ne semblent pas réaliser que la déification de la famille, de
l'intimité familiale, des joies et des devoirs de cette petite
unité sociale, est chose relativement récente, et qu'ils y ont
eux-mêmes largement contribué. Le Journal des Dames se
préoccupe beaucoup de théories éducatives, mais il s'agit presque
toujours de l'éducation des enfants grands, que l'on confiait
à des institutions. Là encore les théories de Rousseau et l'influence
des Encyclopédistes demeurent prépondérantes. Mais
ces idées nouvelles ne pénètrent pas sans trouver de résistance.
Le prospectus d'une nouvelle maison d'éducation qui se réclame
de d'Alembert nous vaut en mai 1764 une lettre fort critique :
« Les changements considérables survenus dans une grande
partie des collèges du royaume, et l'Émile de M. Rousseau
semblent avoir tourné les esprits vers cet objet. » L'auteur,
anonyme, de cette lettre se plaint de ce que : « L'étude de la
langue latine n'entre pour rien dans le programme envisagé.
Un jeune homme auquel on n'a pas appris le latin est sûrement
très mal élevé... Beaucoup de personnes ont été encore surprises
que dans ce projet l'on n'ait point parlé de Religion.» Le projet
de cette maison d'éducation étant de « combattre les préjugés
qui divisent les nations par la connaissance de leurs bonnes
qualités respectives et d'unir par là les hommes qui peut-être
étaient nés pour se haïr », le critique méfiant et chauvin rétorque
que les autres nations risquent fort de ne pas suivre ce bel
exemple et qu'alors les Français se trouveront isolés dans leur
« philosophie » : « Il n'y a que les grandes passions qui produisent
de grandes choses », ajoute ce nietzschéen, « la sagesse est froide
et les passions vives... Tous les hommes ne sont pas faits pour
être des philosophes qui raisonnent et ils sont tous faits pour
être des citoyens actifs. »
Mais quelques années plus tard, en octobre 1777, à propos
de la parution à Leipzig des Conversations d'Emilie sur l'éducation,
le journal en profite pour publier une suite d' « idées
sur l'éducation », que voici à peu près résumées :
— Si l'on pouvait substituer aux contes ridicules dont on
berce l'enfance des idées simples mais toujours justes, ce serait
autant de peine épargnée à la raison.
— Idées et sentiments sont confondus chez les enfants, il faut
en tirer parti.
— La diversité des tempéraments doit être respectée.
— Pas de châtiments, c'est une méthode « vicieuse » qui produit
un « abaissement de l'esprit, une haine de l'étude ». « Les suites
du châtiment sont plus pernicieuses que la faute elle-même
que l'on veut corriger. »
— Pas de promesses, ni de récompenses : « cela assujettit
bassement les esprits à des vues d'intérêt. »
— Il faut recourir à la curiosité. « Je voudrais qu'ils apprissent
les sciences avant de savoir qu'il y a des sciences » écrit Sautreau
de Marsy, ce qui est une assez remarquable formule qui laisse
prévoir Pestalozzi et ne serait pas démentie de nos jours par les
éducateurs partisans de la « méthode active ».
— Il faut varier les leçons au maximum et « se servir de l'usage
des peintures et de celles des fables ».
— Il convient enfin de « garantir au maximum les jeunes contre
les passions ».
Mais là, point de méthode avancée. Lorsque l'on songe que
la génération d'écoliers dont se préoccupait le Journal des
Dames avait entre 20 et 25 ans en 1789, on demeure sans illusions
sur les résultats de l'éducation qui devait les « garantir des
passions ».
Ces méthodes furent longuement approuvées par les lectrices.
L'une d'entre elles écrivait gentiment en 1778 :
« ...J'ai été élevée avec les méthodes que vous blâmez si justement.
Aussi suis-je sortie des mains de ma gouvernante la
petite fille la plus remplie d'humeur et de mélancolie, et de
celles de mes maîtres la demoiselle la plus gauche que l'on pût
présenter dans le monde... Tous ces accessoires d'éducation
ne m'avaient été offerts que comme autant de sujets d'obéissance,
et jamais comme une occupation agréable. Dès que j'ai
été libre je suis devenue avide de ces mêmes talents. »
L'éducation particulière aux jeunes filles fait l'objet de soins
encore plus vigilants. Et même plus tard, la femme mariée
reste soumise à un système particulier d'éducation, en parfaite
contradiction avec les pratiques du temps et du journal luimême
: en effet en avril 1778 on vante un livre intitulé Système
moral et physique de la femme écrit par un « médecin philosophe »
du nom de Roussel et qui stipule que « la lecture des romans
est dangereuse pour les femmes parce qu'en leur présentant
l'homme sous une forme et des traits exagérés, elle les prépare
à des dégoûts inévitables et à un vide qu'elles ne doivent pas
raisonnablement espérer de remplir ». Cette sage et froide
« philosophie » est piquante à rencontrer dans les pages d'un
périodique qui sacrifie chaque mois des pages et des pages
aux romans par lettres, et confessions sentimentales dans le
goût du temps, bergerades et effusions.
Les textes publiés et les livres annoncés
Outre ces romans par lettres et ces amours champêtres (Les
amours en Alsace, idylliques...), le journal publiait d'innombrables
poèmes. Épigrammes, sonnets, longs chants, toutes
les formes de poésie y trouvaient asile. Voltaire y publia plusieurs
poèmes. On y trouve aussi en vers des traductions d'Anacréon,
des poèmes en italien de la duchesse de Vasto Girardi, assez
remarquables, des Dames. et des extraits qui le sont moins du Parnasse
De nombreuses chroniques de voyages sont fort intéressantes.
Essai sur la révolution de Sibérie tiré des écrits des moscovites
(1764).
— Lettres de Madrid.
Suite de chroniques sur les « Tartares Galmouks » « d'une
plume savante exercée depuis longtemps dans les matières
politiques... On y reconnaîtra surtout cet amour de l'humanité
premier mobile d'un philosophe qui, en parcourant ce malheureux
globe, voudrait pouvoir lui être utile. » Effectivement L'histoire
des Tartares ne laisse pas d'être fort intéressante. Outre des
renseignements ethnographiques précieux on y trouve une
progession de foi antiesclavagiste.
Les livres annoncés et vantés sont très variés :
— Le Cri de l'Agricitllître de M. Becas.
— Le Dictionnaire Universel des Sciences Morales, Économiques,
Politiques et diplomatiques, ou Bibliothèque de l'Homme
d'État et du citoyen y faisait l'objet d'une souscription.
— L'Histoire générale de Hongrie.
— L'Histoire des Amazones, dont on publie des extraits, etc.
Un curieux livre se trouve vanté chaleureusement en quatre
pages : il s'agit des Avis aux femmes enceintes et en couches
de Charles White, 1775, ouvrage traduit de l'anglais qui offre
la particularité d'être l'oeuvre d'un précurseur ignoré de l'accouchement
sans douleur. Charles White, chirurgien anglais,
affirme en effet qu'il paraît contraire « au plan général de la
Nature qui consiste à partager et à conserver ses créatures
que son opération la plus importante soit par elle-même une
maladie et devienne la source de maux dangereux et mortels ».
Il vante la facilité avec laquelle les femmes primitives accouchent
et accuse la civilisation d'être à la source de cette maladie de
l'accouchement qui sévit dans nos pays.
Hygiène
La mortalité des femmes en couches et des enfants en bas
âge inquiétait en effet tout particulièrement une société qui
commençait à prendre conscience des réalités démographiques.
On trouve ainsi dans le Journal des Dames, comme dans ses
successeurs d'avant la Révolution, de nombreuses publicités
pour des sages-femmes. Un livre aussi se trouve annoncé à
plusieurs reprises à partir de 1776, c'est l'Avis aux mères qui
veulent nourrir de mile Lerebourg. Rousseau avait défendu
avec chaleur les mères qui allaitent elles-mêmes leurs enfants.
Mme de Genlis présentera avec beaucoup d'humour ces nourrices
mondaines d'alors aux prises avec les difficultés et les « vanités
de la mamelle ». Le Journal des Dames sacrifiait à cette mode
et donnait (avril 1778) des descriptions affreuses des maux
qui attendent les femmes qui veulent faire passer leur lait avec
des herbes. La « philosophie » de la chose fut exposée par un
noble grand-père anonyme qui écrivait :
« ...Dans les campagnes, sous les toits rustiques je voyais des
enfants gras et vermeils pendus au sein de leur mère, et quand
je demandais la raison d'une santé si fraîche, ces femmes me
répondaient qu'elles n'usaient d'aucun charme, d'aucun sortilège.
Toute leur magie consistait à donner le sein à leurs enfants.
Mais nos beautés, élevées dans les délices d'une ville voluptueuse,
uniquement occupées de leurs charmes, ne sont déjà
que trop fâchées d'être assujetties à la grossesse. Accouchées
une fois, toutes refusent la nourriture à leurs enfants... La
conservation de leurs grâces les intéresse autrement que la
vie et la santé de leurs enfants. Ils sont nés à peine qu'on
les bannit sans pudeur de la maison paternelle... Quand la
couche nuptiale serait sans tache, le lait mercenaire n'en déprave
pas moins la nature et le coeur. »
La chute sur laquelle se termine cette épître donne à penser
que l'idée de famille était moins vigoureuse que celle de caste
dans certains milieux, dix ans avant la Révolution.
Nous n'insistons pas sur les nombreuses annonces publicitaires
vantant soit un chirurgien-dentiste, soit un cosmétique
« oriental », soit une graisse d'ours fort propre à faire pousser
les cheveux et garantie « fabriquée par les sauvages » ! L'élixir
américain s'appelait déjà « le salut des Dames », et le « rouge
végétal pour la toilette » était approuvé par l'Académie des
Sciences. Le savon se vendait comme « pâte de propreté en
usage chez les orientaux dans les harems ».
Modes
On commence aussi à voir quelques annonces de boutiques
de nouveautés et marchandes de modes. Il est plus que probable
que ces avis étaient, de quelque façon que ce soit, payants.
Malheureusement nous manquons totalement d'indications sur
les pratiques et transactions entre rédacteurs propriétaires
de journaux et annonceurs.
La mode proprement dite tient fort peu de place dans le
Journal des Dames, et ne fait même son apparition que sur la
fin du journal après 1777. On le regretterait presque quand
on trouve par exemple dans un numéro de 1778 cette charmante
définition du mot « pouf » :
« On a voulu imiter-là les jardins anglais et offrir sur la tête
d une jolie femme toutes les belles productions de la nature,
tels des épis de blé, des gerbes et même des sources d'eau »...
Mais si le Journal des Dames consacrait peu de lignes à la
mode, ses successeurs au contraire vont y sacrifier avec fureur.
CHAPITRE II
PERIODE PRÉRÉVOLUTIONNAIRE
ET DÉBUT DE LA RÉVOLUTION
1785-1792
Ces journaux, extrêmement plaisants et amusants, semblent
être destinés par prédilection aux Dames, mais aussi aux élégants
de l'époque. Ils sont, à notre connaissance, les premiers périodiques
illustrés, et le sont avec un luxe remarquable. Les gravures
en taille douce, sont tirées, en couleurs, sur un papier plus
fort. Elles ont gardé une fraîcheur délicieuse. Ces journaux
sont connus des historiens du costume, à qui ils fournissent
des documents très variés et remarquablement dessinés ; ils
devraient l'être, pensons-nous, des historiens de la chanson :
chacun d'entre eux contient en effet une « ariette » à la mode,
et l'ensemble de ces musiques et de ces couplets offre un tableau
pittoresque des chansons de cette période, les unes galantes,
les autres révolutionnaires.
Mais c'est surtout par leur fonction « publicitaire » que ces
périodiques sont intéressants : en effet le Magasin des Modes
Françaises et Anglaises définit très clairement ses buts :
— « ... mettre tout le monde en état de satisfaire cette passion
qu'il apporte en naissant pour les objets qui le feront paraître
avec le plus d'avantages et d'éclat », et
— « ...servir les négociants et les fabricants en les dirigeant
dans les objets principaux du commerce. »
Ces journaux comportent tous trois beaucoup de publicité,
non seulement pour les marchandes de modes créatrices des
modèles des gravures, et dont on donne les noms et adresses,
dont on annonce les changements d'adresse et les nouveaux
aménagements intérieurs, mais encore pour les fabricants de
meubles, de bijoux, d'étoffe, de pendules, de voitures, etc.
puisque chaque livraison du journal contient deux gravures
dont l'une est souvent consacrée aux meubles, bibelots ou
équipages sortis des ateliers parisiens.
Cette publicité devait assurer, sous quelque forme qu'elle
se monnayât, une prospérité certaine au journal. Faute d'avoir
pu trouver des documents relatifs à ces transactions, nous
avons accumulé les preuves du succès de ces journaux. Ils
Magasin des Modes Nouvelles, 1789, taille-douce en
couleurs
"... ouvrage qui donne une connaissance exacte et
prompte... de tout ce que la mode offre de singulier,
d'agréable ou d'intéressant".
n'en forment du reste qu'un seul et même, qui a seulement
changé deux fois de titre :
— En 1785-1786, il s'intitule Le Cabinet des Modes.
— Entre 1786 et 1789, Le Magasin des Modes Nouvelles Françaises
et Anglaises, et de 1790 à 1792, Le Journal de la Mode
et dit Goût, oie amusemens du Sallon et de la Toilette.
La bibliographie Colas (Histoire du costume) donne comme
date extrême de parution du Journal du Goût, 1793. Nous
n'avons pu trouver trace d'exemplaires postérieurs à février
1792.
" Le Cabinet des modes "
Le Cabinet des Modes, 15 novembre 1785-1er novembre 1786
était un in-8° paraissant tous les dix jours. Cette première1
année forme un volume de 192 pages avec 72 planches illustrées.
Il fut fondé et dirigé par Jean-Antoine Brun, dit Lebrun Tossa,
de Pierrelatte (Drôme), auteur de plusieurs drames lyriques
et opéras (Arabelle et Vascos, ou les Jacobins de Goa, musique
de Lesueur ; Les Faux Mendiants ; L'Honnête Aventurier,
d'après Goldoni ; Le Savoir-Faire, etc.). Un an plus tard,
sans changer de présentation ni de format, le journal s'intitule :
Il Magasin des modes nouvelles françaises et anglaises "
Il porte pour épigraphe : « L'ennui naquit un jour de l'uniformité2
». Sa couverture est ornée d'un long sous-titre : « Ouvrage
qui donne une connaissance exacte et prompte tant des habillemens
et parures nouvelles que des nouveaux meubles de
toute espèces, des nouvelles décorations, embellissemens d'appartemens,
nouvelles formes de voitures, bijoux, ouvrages d'orfèvrerie,
et généralement tout ce que la mode offre de singulier,
d'agréable ou d'intéressant dans tous les genres ». Le rédacteur
principal est alors M. de Sauvigny. Nous pensons qu'il s'agit
de Louis-Edme Billardon de Sauvigny, auteur des Moeurs
des Français, 17923. Il était appuyé par Roland4 à cette époque,
ce qui confirmerait les relations des rédacteurs de ces trois
journaux et de leur éditeur avec les milieux girondins.
Chaque cahier du Magasin, toujours décadaire, a huit pages
de « discours » et trois planches hors-texte : une dépliante,
pvoêtuerm lean tms uestiq udee, lmes eudbeluexs anuoturevse aucoxn. sacrées aux gravures de
1. B.N., Rés. Le44 - 2.
2. B.N., Rés. 80 Le11 - 3.
3. Cf. Archives Nationales, C 146, n° 204.
4. Cf. Archives Nationales : F9 II Seine, J.
Le Cabinet des Modes valait 21 livres les 24 cahiers, le Magasin
demande 30 livres, pour Paris ou la province. C'est l'illustration
qui nécessite cet ajustement du prix : « Considérer combien
les frais de l'enluminure sont dispendieux », se plaint l'éditeur.
Non seulement l'enluminure est dispendieuse, mais elle est
aussi fort longue à exécuter : le numéro 270, en 1788, ne comporte
pas de gravure car l'imprimeur a pris du retard. Il s'en
excuse en invoquant les délais de fabrication : les planches
demandent 5 à 6 jours pour être gravées, sans compter le jour
du dessin. Le délai de dix jours lui semble bref pour assurer
ce travail. Ce qui laisse entendre qu'il ne préparait pas de
gravures à l'avance ? Il s'agissait bien entendu de gravures
en creux, sur cuivre, dont on encrait les tailles. Le texte et
l'image nécessitaient chacun un passage séparé sous la presse.
Or chaque gravure comporte un petit texte.
" Le Journal de la mode et du goût ou Amusements du sallon
ou de la toilette "
C'est la continuation du précédent. Son premier numéro
est de février 1790. Son rédacteur principal est de nouveau
M. Le Brun. Le sous-titre est encore plus prolixe que celui
du Magasin des Modes, puisqu'il ajoute aux énumérations
de son prédécesseur : « On y joint les costumes des principaux
personnages des pièces nouvelles jouées sur les grands théâtres
de la capitale, et les airs nouveaux des compositeurs français
et italiens les plus distingués ». Les gravures sont spécialement
belles ; elles ont plus d'élan et de style que celles des précédents
titres. Les couleurs sont d'une fraîcheur extraordinaire.
Un éditeur spécialisé
Ces trois journaux furent imprimés par le même imprimeur,
le libraire François Buisson, rue des Poitevins, puis rue Gît-le-
Coeur. Buisson fut l'imprimeur du Patriote Français de Brissot
mais il en céda ensuite l'impression à Lepage, qui fut comme
tel inquiété et poursuivi2.
On possède encore l'annulation de la Société projetée entre
M. Brissot de Warville et le libraire Buisson pour la publication
du Patriote Français3.
Le 17 septembre 1789 ce même sieur Buisson, « à la tête
des auteurs du Magasin des Modes Françaises et Anglaises »
1. B.N., Rés. Lei4 157.
2. A.N., C 157, n° 326.
3. A.N., V1 552.
envoie une supplique demandant qu'on le décharge du paiement
de la rétribution de 600 livres qui a été une clause du privilège
qu'ils ont obtenu. « Mais en général ces sortes de rétributions
imposées à des entreprises toujours hasardeuses sont désagréables.
Elles offrent une idée de rigueur qui blesse », se plaint
Buisson qui invoque l'esprit des Temps Nouveaux et argue
de sa modestie pour qu'on le délivre de cette charge, fort lourde
à la vérité. « Dans les circonstances actuelles, je me persuade
que Monseigneur décidera d'accorder la demande des sieurs
Buisson et coopérateurs, qui d'ailleurs ne paraissent pas gagner
beaucoup sur le Journal des Modes1. »
Cette grâce lui fut-elle accordée, je ne sais, mais le sieur Buisson
ne paraissait pas dans la gêne deux ans plus tard lorsque, dans
un grand élan de patriotisme, il proposa à l'Assemblée nationale
de subvenir à l'entretien de gardes nationaux dont il
paierait la solde :
« quatre gardes nationaux qui iront défendre la patrie ;
si les dangers deviennent plus pressans, il en fournira 8 ; & si
les dangers sont imminens, il fera les fonds pour 122. »
Les journaux pour femmes ne lui avaient pas laissé un si
mauvais souvenir, puisqu'il tenta, sous l'Empire, d'en ressusciter
un, ainsi que nous le verrons ultérieurement. Buisson
était libraire, éditeur et rédacteur. Il publia en 1796 une petite
brochure : « Observations présentées au Conseil des Anciens
sur la Révolution du 13 Brumaire qui fixe à un taux excessif
le port des journaux », qu'il signe : Buisson, imprimeur-libraire,
fournaliste3, et qui tend à prouver qu'il s'occupait encore de
presse périodique.
Ses journaux de modes des années précédant la Révolution
lui donnèrent beaucoup de tracas car ils étaient imités çà et
là en Europe par des imprimeurs astucieux.
« Dans divers pays de l'Allemagne, à Liège, en Saxe, des
libraires contrefont nos cahiers. Mais à ne point les reconnaître.
Ils sont faits de la façon la plus grotesque et vendus à moindre
prix en gardant néanmoins notre titre4. »
Ces contrefaçons inquiétèrent beaucoup Buisson qui dénonça
régulièrement les « faux de Liège ». En fait, la clientèle européenne
lui importait beaucoup, et il aurait voulu demeurer le seul
journal de modes de grande classe. C'est d'un ton piqué qu'il
annonce que les Anglais l'imitent :
« Une nation avec laquelle nous avons fait plus d'une fois
1. A.N., V1 553.
2. A.N., C § 1, 718.
3. B.N., Lb42 215.
4. N° 4 de 1787.
échange d'opinions et d'usages et de modes s'est empressée
de profiter de nos idées : en publiant à son tour un Magasin des
Modes Anglaises (The Fashionable Magasine). Flattés de
cette émulation nous la tournerons à notre avantage et à l'avantage
de nos souscripteurs en les faisant jouir des objets les plus
piquants que contiendra le journal. Nous nous approprierons
donc tout ce que les modes anglaises auront de plus agréable
que nous publierons sous leur nom sans rien y changer. »
Mais ceci ne suffit pas et Buisson prend une résolution bien
plus dispendieuse : il envoie à Londres le premier journaliste
correspondant de mode :
« Un dessinateur habile, entretenu à grands frais à Londres
est chargé de ne nous rien laisser ignorer des modes nouvelles. »
Distribution
Les abonnés (on les appelait alors « souscripteurs ») de province
et de l'étranger créaient des problèmes de distribution dont
le journal donne de fréquents échos. La plupart s'abonnaient
auprès des directeurs des Postes, ou bien, surtout à l'étranger,
chez les libraires. Mais souvent les numéros du journal ne leur
parvenaient pas. Les plaintes étaient nombreuses. Un système
compliqué dut être institué :
« Chaque cahier sera dorénavant mis à la poste les 10, 20 et 30
de chaque mois. 15 jours après chacune de ces époques, les
aabvoannnt ésc e seterormnte cerénvséosl ua vlao ird eremçuan dleeu rd ec ahleiuerr. cCaehuixe r qvuoi ufderroonntt
bien joindre un certificat du directeur des Postes ».
Ces procédés étaient bien lents et lourds. Aussi, dans les
capitales où la diffusion pouvait être plus importante, Buisson
se ménageait des correspondants : chez Joseph de Boffe, 7 Gerrard
Street, à Soho, Londres, Le Magasin des Modes était en vente
trois ou quatre jours après la parution en France.
CONTENU DE CES JOURNAUX
Ce sont des journaux résolument légers, écrits d'une façon
très leste et souvent charmante. En sus des gravures et des
renseignements sur les modes, ces journaux contiennent, au
fur et à mesure des années, de plus en plus d'anecdotes. « Il
est aisé de voir que nous nous sommes ouvert une nouvelle
carrière en rapportant avec soin tout ce dont on parle ici, écrit
l'éditeur, et nous ne croyons pas que cette sorte de remplissage
indispensable puisse déplaire à nos souscripteurs. » Ces anecdotes
sont de précieuses indications sur le climat qui régnait en dehors
des sphères politiques dans ces dernières années de l'Ancien
Régime et premières années de la Révolution. Il n'est jamais
fait allusion aux personnalités au pouvoir, mais le journal
ne se fait pas faute d'égratigner les aristocrates qu'il ridiculise
chaque fois qu'il peut. Mais l'accent, avant la Révolution,
est surtout mis sur cette fièvre futile de luxe et de modes qui
donnait l'impression que la France était un pays d'abondance
et de prospérité ; de plus les rédacteurs semblent persuadés
que de la mode et de ses changements naît le commerce, et
que la frivolité est en cela bien féconde :
« ... C'est en vain que nos prétendus sages déclament depuis
longtemps et avec amertume contre la frivolité : c'est précisément
du sein de notre inconstance que sortent l'abondance
et la circulation, qui sont notre gloire nationale....Un frivoliste
industrieux peut enrichir dix mille ouvriers par un seul trait
de génie1. »
Ce libéralisme effréné défend si bien la mode que, la conscience
tranquille, on en vient à comparer Le Magasin des Modes à
l'Académie française, qui n'est en somme qu'un « tribunal
érigé pour décider du sort des mots qui sont à la mode, de la
proscription de ceux qui n'y sont plus, et de la valeur de ceux
qu'on peut y mettre », ce que fait le journal pour « l'habillement »..
Remarques sur le vocabulaire
Le vocabulaire de la presse est encore très incertain : ainsi
parle-t-on des « papiers-nouvelles » en lieu et place des « journaux »
ce qui est un essai de traduction de « news papers ». Le texte
s'appelle « le discours » et l'illustration « l'enluminure ».
Ce journal fait lui-même la chasse aux mots « à la mode »
et c'est ainsi que l'on voit déjà, en 1788, apparaître dans le
« dictionnaire des expressions à la mode » le mot « incroyable ».
(Le Magasin des Modes, n° 29).
L'avènement de la Révolution n'entraîne pas toujours les
bouleversements de vocabulaire que l'on croit et en 1792 on
annonce encore que « les couleurs tranchantes plaisent plus
que jamais aux personnes de qualité ».
Un autre écho fait état avec mépris de cette habitude qu'a
prise « le bas peuple », pour se mettre aux «idées dela Révolution »
d'appeler les passants : « Une petite part de votre charité,
mon bon citoyen ! Un coup de vergette en passant, mon bon
citoyen ! » alors qu'auparavant « les gens de cette espèce » appelaient
les passants « Mon prince ! » « Monsieur le Marquis ! »
On voit combien la conscience de classe avait seulement changé
de camp, et que ce sont les bourgeois maintenant, les « citoyens »,
qui s'offusquent de ce que « le bas peuple » leur fasse tristement
sa cour (mars 1790).
1. 1787, no 7.
Les modes
La mode avant la Révolution est d'un raffinement extrême
et chaque objet de toilette nécessite un petit art de vivre :
« Qu'on y prenne garde, avec ces bonnets à la Randon il faut
le ton le plus modeste, le plus décent, le plus ingénu, le plus
circonspect ; la moindre liberté, la moindre prétention marquée,
la moindre affectation donnerait un air fille1. »
Tout le dilemme d'une société décadente s'exprime dans
ces préoccupations futiles.
Le goût de l'Antiquité sévit déjà, mais surtout l'intérêt
pour l'Égypte : les bijoux « où sont gravés des hiéroglyphes »
connaissent une grande vogue. Peu après ce sera la folie de
« l'étrusque » : le « brun étrusque », la « chaise étrusque », etc.
font fureur. L'archéologie fascine et fait naître des vocations
tout en renouvelant les thèmes de décorations.
Attrait aussi pour l'Orient : les « négligés du serrail » (sic)
font venir ce commentaire sous la plume du chroniqueur de
mode : due au x« AIl mebsat sismadpeousrssi bIlen dqieunes c»e. tte mode ne soit pas encore
On est à la fois anglophobe et anglomane. Les Anglais sont
raillés, surtout les femmes dont on dit déjà qu'elles ont toutes
« deux bras gauches », mais les prouesses sportives de quelques
Lords font l'admiration générale. La boxe semble un sport
noble, et l'on annonce un « combat international » entre un
Anglais et un Français qui vont se rencontrer « sur le quarré ».
Mais voici la Révolution et l'enthousiasme s'empare des
chroniqueurs de modes :
« La liberté consolidée en France a ramené le goût antique
et pur qu'il ne faut pas confondre avec le goût ancien et gothique »
On voit dès 1789 apparaître les « redingotes nationales » et les
dames s'habillent « à la constitution ». Cependant, se plaint
Le Journal de la Mode le 5 mars 1790 : « Le commencement
de la Révolution n'a pas donné naissance à beaucoup de modes
nouvelles. Sur ce chapitre les Dames ont paru assez indifférentes.
Aujourd'hui seulement leur goût commence à s'éveiller
et un grand nombre se montrent patriotes en adoptant les
couleurs de la Nation ». Alors que « les aristocrates, mâles et
femelles, ne se mettent qu'en noir et portent le deuil également
du despotisme et de l'Empereur » (Frédéric ?). Ils pleurent
ce qu'ils appellent « le bon temps passé ». Le journal demande
l'abolition du deuil politique, à la mort « de toute espèce de
princes et de princesses ».
La publicité vante des alliances civiques en or, avec l'insx.
En italique dans le texte.
cription : « La Nation, la Loi, le Roi », ainsi que des encriers
faits dans les pierres de la Bastille.
On s'extasie sur l'enthousiasme qui a amené 5 ooo à 6 ooo
personnes à bénévolement charrier de la terre sur le Champ de
Mars pour préparer la Fête de la Fédération, roulant la brouette
ou s'attelant à des « camions ». « Si les travaux eussent duré
encore quelques jours on aurait vu aux Tuileries les femmes
de la Cour avec des Bonnets au Tombereau ou à la Brouette ! »
Mais le 25 juin 1790, le journal s'écrie, alarmé : « Le luxe tombe ! »
La femme
Pourtant il fait tout pour maintenir et développer ce devoir
de frivolité qui nourrit le commerce. Vers la même époque
il s'intéresse beaucoup à un groupe de la société dont jusque-là
on n'avait guère parlé, les très nombreuses filles cadettes et
filles pauvres que la Révolution avait fait sortir des couvents.
« Il est bien à désirer, écrit-on, que l'Assemblée Nationale
fixe un traitement pour les religieuses, eu égard au peu de ressources
de ces malheureuses victimes de la barbarie et de l'avarice
des familles... Nous désirons que les jeunes qui quitteront
leur cloître fassent leur devoir de citoyenne en donnant des
enfants à l'État. Eh bien, pour avoir un amant, un mari, il
faut bien un peu d'aisance, suivre la mode enfin ! Toutes les
femmes approuvent notre requête. » Et la planche accompagnant
cette demande représente une « Religieuse nouvellement
rendue à la société ». (25 mars 1790). Elle porte une « robe à
la Vestale, de linon » et « l'on voit à l'air modeste et même un
peu austère de cette femme qu'elle n'est pas encore familiarisée
avec le grand jour et qu'elle a vécu longtemps dans l'ennui
et le désespoir. Quelques-unes de nos élégantes prennent d'ailleurs
un peu cet air pour paraître novices et se rendre intéressantes. »
Si Le Journal de la Mode et du Goût s'adresse presque uniquement
aux femmes, c'est parce qu'elles sanctionnent la mode
quand elles ne la créent pas ; il s'intéresse peu à leurs problèmes
véritables et reste indifférent à leurs aspirations. Le numéro il
du Magasin des Modes en 1786 publie bien le classique article
sur les « Prérogatives des femmes chez les Gaulois » que l'on
retrouve dans tout journal féminin, mais parvient à en faire
vite un éloge des an 1ciennes « cours d'amour » du Moyen Age.
Le mariage et le divorce
La véritable campagne de dénigrement contre le mariage
commencée dans le Journal des Dames, s'est poursuivie de plus
belle dans le Cabinet des Modes et le Magasin. Ce ne sont que
sarcasmes : « Si vous voyez un homme et une femme saisir
mutuellement en compagnie toutes les occasions de se trouver
des défauts et de se reprendre sans cesse l'un l'autre, vous
pouvez être sûr que c'est le mari et la femme. Si vous voyez
un homme et une femme dans la même voiture observer un
profond silence en regardant l'un par la portière de droite,
l'autre par la portière de gauche, vous pouvez dire sans leur
faire de tort : c'est le mari et la femme », etc. (1787).
Dès le début de la Révolution apparaissent les premiers
échos qui servent de prétexte à réclamer une loi permettant
le divorce : un mari brutal qui avait tué sa femme qui voulait
le quitter (ce qu'il aurait tout aussi bien fait avec ou sans divorce,
avec ou sans sacrement du reste) donne prétexte à un long texte
sentimental qui se termine par cette phrase :
« Encore un événement qui prouve que l'Assemblée nationale
doit nous accorder le bienfait inestimable du divorce. » (20 septembre
1790).
La religion
Même avant 1789, on se souciait peu de la religion dans
ces journaux légers, et si l'église est mentionnée élogieusement
c'est justement quand on lui sait gré de sa tolérance nouvelle
qui se met au diapason du siècle : un curieux fait-divers relaté
parmi beaucoup d'autres, en 1787, montre jusqu'où pouvait aller
cette tolérance. En Saintonge un mariage avait été célébré
entre deux hommes « dont l'un semblait ignorer qu'il était un
homme ». Compte-tenu de l'imbécillité native de ce conjoint,
l'église avait purement et simplement annulé le mariage,
sans sévir : « Dans un siècle moins éclairé un pareil abus du
Sacrement eùt fait allumer des bûchers. L'esprit de lumière,
de sagesse, de justice et d'humanité qui inspire le clergé de
France a guidé les juges de l'officialité », remarque le Magasin
des Modes.
Mais ces flatteries à l'égard de l'Église n'étaient que coups
de chapeau de libertins. Sitôt la Révolution éclatée, les persiflages
anticléricaux vont bon train. De grands poèmes grivois
sur la liberté du cloître, des anecdotes de ce ton : « Les prostituées
du Palais Royal ont parfaitement compris la Révolution.
L'une d'elles, abordant un évêque qui avait mis sa
croix dans la poche, le poursuivait en lui disant : « Venez, venez,
monsieur l'abbé, vous aurez tout lieu d'être satisfait, je suis
un peu aristocrate ! »
Tout est prétexte à rire des aristocrates, comme en témoigne
cette boutade : « M. de V... disait que si la machine de M. Guillotin
était adoptée, le bourreau ferait alors un métier aussi noble
que celui des gentilshommes verriers. En effet ceux-ci n'ont
qu'à souffler pour faire une bouteille. L'autre, en coupant
simplement une corde, pourra abattre une tête : dans les deux
cas il ne faudra pas grand effort d'esprit ni de corps, et c'est
justement ce qui rendait un métier très noble1 dans l'Ancien
Régime » (mars 1790).
Rancoeurs contre les aristocrates, attendrissement sentimental
sur les victimes de l'Ancien Régime, libertinage, et
déception devant les développements de la situation économique
qui engendrent un marasme du commerce auquel les rédacteurs,
enthousiastes en 89, semblent ne pas s'être attendus, voici
à quoi se réduisait l'attitude politique de cet élégant périodique
déjà anachronique en ce début 92 qui le voit disparaître. Les
persiflages se tournent vite contre les confrères détestés, contre
Durosoi en particulier, ancien rédacteur du Journal des Dames
et alors éditorialiste de la Gazette de Paris, agressivement
royaliste. Ainsi, on nous raconte plaisamment, début 1791,
que dans un restaurant parisien des convives avaient éprouvé
des maux de coeur. On accusa le mitron, on fit visiter les casseroles
: pas trace de vert de gris. Enfin le garçon de cuisine « se
rappela qu'il avait enveloppé les maquereaux dans des exemplaires
des Actes des Apôtres et de la Gazette de Paris : « nous
nous empressons de publier cet événement afin d'éviter semblables
accidents à l'avenir », écrit le chroniqueur de modes
du Journal de la Mode et du Goût.
Le Journal de la Mode et du Goût ne pouvait être tenu pour
responsable d'empoisonnements publics pour avoir défendu
les aristocrates ; mais qui sait, s'il avait prolongé son existence,
ce qui serait advenu de ses légers rédacteurs ? Heureusement
pour eux, les dames elle-mêmes perdirent le goût de la parure,
les marchands de nouveautés cessèrent d'annoncer leur dernière
production, et les « coopérateurs » de François Buisson furent
condamnés à la débandade. Ils ne savaient pas que quelque
cinq années plus tard ils auraient bien des imitateurs, et surtout
un successeur inattendu en la personne d'un abbé de la Sarthe,
doctrinaire, professeur de philosophie au collège de L,a Flèche,
Pierre de la Mésangère, qui, après s'être caché durant la Terreur,
devait fonder en 1797 le Journal des Dames et des Modes qui
saura durer quarante ans.
Mais ces années du début de la Révolution, qui virent mourir
le Journal des Modes, connurent aussi bien d'autres tentatives
de presse féminine d'un tout autre genre, que nous voudrions
évoquer en dépit de leur précarité et de leurs échecs.
1. En italique dans le texte.
CHAPITRE III
PREMIÈRES TENTATIVES
DE JOURNALISME FÉMINISTE
1789-91
Les cahiers de doléances et la déclaration des droits de la femme
Cependant, les femmes, en ces dernières années de l'Ancien
Régime, avaient d'autres préoccupations que futiles. L'annonce
de la prochaine réunion des États Généraux fut accueillie par
elles ainsi que par tous comme le signe que tout pouvait changer,
et la conscience de l'infériorité de leur position dans la société
leur fit souhaiter des modifications des lois ou des moeurs,
elles ne savaient pas encore très bien, confondant souvent
les unes et les autres. Dès 1787 de petites brochures féministes
apparurent, comme celle de Mme de Coicy : Les Femmes comme
il convient de les voir, ou celle beaucoup plus violente publiée
à Londres par Mme Gacon-Dufour : Mémoire pour le sexe féminin
contre le sexe masculin. Elles se multiplièrent en 1788, avant
même les écrits de Condorcet, qui fut alors le seul et grand
théoricien du féminisme. Il est certain qu'il eut connaissance
de ces écrits dont il reprend plusieurs des arguments. Dans
la collection conservée à la Bibliothèque nationale de ces libelles
précédant la réunion des Etats Généraux, nous avons trouvé
par exemple :
Les très humbles remontrances des femmes françaises, 17881.
La requête des femmes à Messieurs composant l'Assemblée
des Notables pour leur admission aux États Généraux, s.d. mais
certainement de 17882.
Il faut y ajouter la Lettre au Peuple de la déjà célèbre féministe
Olympe de Gouges3. Cette femme turbulente a été fort bien
étudiée par L. Lacour, qui redresse, dans son livre Trois femmes
de la Révolution4, bien des erreurs historiques qui ont créé
a u t o u r de cette personnalité douteuse une légende. Cependant
1. B.N., Lb39 603.
2. X.B., Lb39 683.
3. B.N., Lb39 6508.
4. Paris, 1900, N.B., Ln17 196.
ce fut une figure intéressante que Marie Gouze, fille d'un boucher
de Montauban, et elle ne saurait être oubliée ici. En effet, si
elle n'a pas été la grande journaliste qu'elle aurait certainement
pu être, ce fut faute d'argent. Nous avons retrouvé aux Archives
nationales1 une lettre d'elle à M. de Maisseny que ne cite aucun
de ses biographes, et qui laisse témoignage de son désir de
fonder un journal, dès le mois de mai 1789. Cette lettre est du
12 juin, mais fait état de conversations antérieures et d'une
lettre par elle adressée à la même personne sur le même sujet
le 13 mai. Elle joignait à sa demande quelques échantillons
de sa prose, qu'elle choisissait « très laconiques », pour séduire
son éventuel bailleur de fonds. Mais sans doute Le Cri dit Sage
par une femme ne parut-il pas suffisamment alléchant à ce
commanditaire, car on ne connaît pas de journal rédigé par
Olympe de Gouges. Elle fut l'auteur de la célèbre Déclaration
des Droits de la Femme de septembre 1791 qui contenait, à
l'article 10, cet argument que Michelet attribue à Mme de Condorcet
sous le Consulat : « La femme a le droit de monter à
l'échafaud : elle doit avoir également celui de monter à la
tribune. » L'article II n'était pas moins intéressant, qui est
la première formulation de la loi sur la recherche de paternité
qui sera votée un siècle plus tard.
Olympe de Gouges a aussi sa place dans cette petite étude
sur la presse car elle fut un des boucs émissaires des Conventionnels,
et concentra et motiva cette haine qui fit interdire
à Robespierre toute manifestation politique féminine et explique
que la période qui va de 1792 à 1796 soit la seule de cette histoire
où ne parut aucun journal destiné aux femmes. Non seulement
Olympe de Gouges fut guillotinée le 13 brumaire an II, mais
encore Chaumette trouva bon de l'évoquer dans le Moniteur
du 29 dans des termes hystériques : « Rappelez-vous l'impudente
Olympe de Gouges qui la première institua des Sociétés de
Femmes et abandonna les soins du ménage pour se mêler de
la République, et dont la tête a tombé (sic) sous le fer vengeur
des lois », etc. Il faut dire que cette étrange amazone avait
eu le front de placarder dans tout Paris une affiche intitulée :
Pronostic sur Maximilien Robespierre par Zin animal amphibie
qu'elle n'hésita pas à signer.
A la même époque que le Cri du Peuple d'Olympe de Gouges
parut le premier écrit de Condorcet faisant allusion aux réformes
souhaitables dans la condition de la femme. Mais, dans cet
Essai sur la Constitution et les fonctions des Assemblées Provinciales,
le philosophe demande davantage que des réformes
civiles ; il réclame des droits politiques pour la femme. Les
2. A.K. : V1 557.
cahiers des États Généraux des trois ordres demandent d'ailleurs
très nombreux un meilleur enseignement pour les femmes.
Le Tiers y ajoute la demande d'abrogation de l'ordonnance
de Henri II sur les filles-mères et « le droit de gagner sa vie
pour les femmes ». Curieuse formule dans une société où tant
de femmes travaillaient pour vivre. Les femmes qui continuent
. de publier des brochures sont plus ambitieuses, sans doute
parce qu'elles appartiennent à un milieu plus favorisé. Ainsi
la Requête des Dames à l'Assemblée Nationale de 1789 réclame
l'accès aux carrières et aux charges. Mais certaines femmes
ouvrières ont des préoccupations moins grandioses ; elles veulent
être protégées ainsi qu'il apparaît dans le Discours prononcé
par Mme Ri gai dans une assemblée de femmes artistes et orfèvres,
publié en 17891. Elles publient une motion réclamant que toute
femme majeure jouisse et dispose de son bien sans avoir à en
rendre compte à son mari : Remontrances, plaintes et doléances
des Femmes2, Pétition des femmes du Tiers État au Roi et Les
Généreuses Françaises3.
Une longue série de brochures réclament le divoree4 ; auxquelles
il faut joindre le Mémoire sur le divorce de Mme de Fumelh et
les Observations sur le divorce du Comte d'Antraigues (très
intéressantes) 5.
Si nous mentionnons toutes ces brochures dans une histoire
des périodiques féminins, c'est d'une part parce qu'elles donnent
une idée plus précise du courant des idées et des revendications
féminines en ces débuts de la Révolution, d'autre part parce
que le succès de certaines d'entre elles fit que les auteurs tentèrent
d'en faire le point de départ de périodiques. Ainsi l'Argument
des Femmes aux États Généraux de Sophie Rémi de Courtenai
de la Fosse Ronde, avocate des pauvres, la Réponse des
Femmes de Paris à l'Ordre le plus nombreux de France6 et le
Cahier de doléances et réclamation des femmes de la Charente,
par Marie de Vuignerias, de Charras près d'Angoulème, contiennent
des phrases ou parfois, c'est le cas pour cette dernière
brochure, des pages entières que nous avons retrouvées, identiques,
dans des numéros des Étrennes Nationales des Dames
ou du Véritable ami de la Reine ou Journal des Dames qui se
disaient écrits « par une société de citoyennes ». Ou bien les
rédactrices de ces journaux ont impudemment copié les brochures
qui leur avaient plu, ou bien, ce qui est plus probable, il s'agissait
1. B.N., Lb39 2362.
2. 1789, B.X., Lb39 1593.
3. 1789, B.N., Lb39 2329-30.
4. Voir B.N., R Z 3481 à 3486.
5. 1789, B.N., F 28.295.
6. Brochure anonyme conservée à la Bibliothèque Marguerite Durand ;
elle n'est pas à la Bibliothèque nationale.
des mêmes personnes que le succès de ce premier ballon-sonde
qu'est une brochure incitait, dans le climat d'enthousiasme
de ces mois, à tenter l'aventure du journal, alors au plus fort
de sa mode.
Dans la recherche de ces brochures, nous avons eu d'autres
surprises que celles de découvrir des textes identiques à ceux
des journaux que nous avions réunis : certains ouvrages comme
la thèse de droit d'Alfred Dessens (Toulouse 1905) sur les Revendications
des Droits de la Femme pendant la Révolution mélangent
imperturbablement dans l'énumération de ces brochures les
textes de revendications féministes et les textes grivois, souvent
extrêmement hostiles aux femmes mais dont le titre pouvait
prêter à confusion comme la Protestation des Dames contre la
tenue des États prétendus Généraux1 qui n'est qu'une graveleuse
facétie. (Il est vrai qu'elle se trouve également citée par A. Le
Faure dans Le socialisme pendant la Révolution, p. 120)
Nous pensons avec Abensour que le choix d'un titre et d'une
terminologie féministe pour les écrits obscènes de l'époque
est un signe de la popularité, voire de la vulgarisation, de ces
doctrines et de ce vocabulaire. Mais en même temps, ce phénomène,
qui se reproduira avec une rare violence et une grossièreté
parfois ignoble en 1848, n'a pas, bien au contraire, aidé la diffusion
sereine des idées pourtant fort sensées parfois de ces
premières féministes. Nous nous refusons à nous lancer dans
« l'interprétationisme » psychanalytique de ces réactions. Mais
il y a là matière pour les disciples de Freud à se livrer à une
analyse collective. Nous soulignerons suffisamment, au long
de cette étude, les bizarreries et les exaltations des chantres,
femmes et hommes, des théories féministes pour ne pas, par
souci d'équité, signaler qu'ils furent de loin dépassés par les
débordements grossiers et excités des auteurs des innombrables
lazzis, déclamations et théories antiféministes.
Avant d'énumérer les journaux dont nous avons pu trouver
trace, faisons justice à deux personnalités qui eurent une influence
profonde sur les femmes de l'époque.
Tout d'abord l'anglaise Mary Wollstonecraft qui publia
en 1788 A Vindication of the Rights of Woman, ouvrage mieux
écrit que le Cri du Peuple ou le Cri du Sage d'Olympe de Gouges.
Il fut traduit en français et souleva l'enthousiasme. On le
lv'Henomdamit e.s ur le boulevard, avec la Déclaration des Droits de
Ensuite Condorcet, journaliste attachant et philosophe admirable
de foi dans l'homme et le progrès, dont il faut réellement
déplorer la demi-disgrâce qui l'a fait tomber dans un relatif
1. 1789, B.N., Lb39 10II.
oubli. (Il n'existe aucune édition moderne des oeuvres de Condorcet
et il faut, pour le lire, se rendre en bibliothèque...) Il
a collaboré au Journal de Paris, à la Bouche de Fer (centre
de féminisme assez ardent), au Patriote Français, à la Chronique
du Mois, au Républicain, au Journal Encyclopédique, au Journal
de l' Institution Civique, au Journal de la Société, etc. Dans
ce dernier journal, en 1790, il demanda le droit de cité pour
les femmes. A la veille de sa mort, alors que caché et poursuivi
il se préparait à se suicider, il reprit ces idées dans le Programme
ou Esquisse d'un Tableau historique des progrès de l'esprit humain
(fragment de la xe époque) :
« ...Il est injuste d'alléguer, pour continuer de refuser aux
femmes la jouissance de leurs droits naturels, des motifs qui
nde'o ncte s undero sitos.r teS i deo nr éaadlimté etqtuaeit pcaorncter e qlue'se llefesm nme esjo udiesss ernati sopnass
semblables, il faudrait aussi priver du droit de cité la partie
du peuple qui, vouée à des travaux sans relâche, n'a pu ni
acquérir des lumières ni exercer sa raison, et bientôt, de proche
en proche, on ne permettrait d'être citoyens qu'aux hommes
qui ont fait un cours de droit public .» ... « Cette inégalité n'a
eu d'autre origine que l'abus de la force et c'est vainement
qu'on a essayé depuis de l'excuser par des sophismes. » ...
« Il n'existe point de droits naturels pour l'homme ou il n'en
est aucun que la femme ne doive partager ». « L'instruction
doit être assez complète pour faire disparaître toute inégalité
qui entraîne de la dépendance », concluait cet homme doux
et modeste, fanatique du progrès.
Titres des journaux de cette période et classification
Nous distinguerons quatre catégories de journaux :
a) Les journaux émanant de groupes de femmes, parfois anonymes
ou écrivant sous des pseudonymes :
— La Feuille du Soir,
— Les Étrennes Nationales des Dames,
- Les Événements dzt Jour,
— Le Véritable Ami de la Reine ou Journal des Dames,
- Les Annales de l'Éditeatz"on du Sexe.
b) Les journaux prétendant s'adresser aux femmes d'après
leur titre et écrits par des hommes :
— La Gazette des Dames de la Halle,
— L'Observateur Féminin,
- Le Courrier de l'Hymen ou Journal des Dames.
c) Les journaux politiques faits par des femmes, qui n'entrent
point dans notre étude, mais que nous citerons pour mémoire,
«p afrécme iniqnus 'i»l s : sont fréquemment assimilés aux journaux
— Le Journal de Madame de Beaumont,
Concerne un périodique
Concerne une personne
Fait partie d'un dossier