→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Référence

LABROSSE Claude, RÉTAT Pierre, Naissance du journal révolutionnaire, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1989.

Référence courte
Labrosse, Rétat 1989
Type de référence
Texte
NAISSANCE DU JOURNAL
RÉVOLUTIONNAIRE
1789
Claude Labrosse et Pierre Rétal
Histoire
•••
1789. Dès les Etats généraux, les événements se précipitent Le public est avide de
nouvelles. les rumeurs circulent, l'opinion s'affirme comme une force. Les journalistes
veulent suivre l'actualité et s'engagent dans le débat politique. 140 journaux nouveaux
naissent à Paris en cette seule année. accompagnés de dizaines de brochures et de
pamphlets. il faut les imprimer, les diffuser, les vendre. leur trouver un titre, des rubriques.
un sommaire. un format Il faut pour ces nouvelles feuL.
Éditeur: Presses unrvers1ta1res de Lyon
lieu d'tdilion : Lyon
Colltttion: HtStoire
Anntt d'tdilion: 1989
-+ lire la suite
Publiation sur DpenEdlbon Books OS novmbre EAN (Édition imprimtt) : 9782729703479
2019
EAN tlKtronique: 97827297l0ll8
Nombre de p-ies: 322 p.
DOi : 10.4000/books.puU547
Pr8'sentation IN!!l!.4
Introduction
Chapitre 1. La révolution du journal
Chapitre Il. Le journal el son public
Chapitre Ill L'événement
Chapitre IV. Fondions du journal, figures du journaliste
Chapitre V. Journal el révolution
Conclusion
Index des journaux cités
Index des noms propres
Tableaux
Liste des ouvrages de la librairie du bicentenaire de la révolution française
-+Table des matiéres
...........................................................................
© Presses universitaires de Lyon, 1989
Conditions d'utilisation : http •wwwopened1uon org/6540
Collection sur le même thlime
ÉTABLIR L' IDENTITt
L'identification des Français
du Moyen Âge à nos jours
Jean-Pierre Gutron
Presses universitaires de
Lyon, 2010
•••
<e OOO >
Du mime auteur
~\I'> I U,11. '

la r Ofmacioa
d<I•
~li-uc ou,·riob'c rqionale
LES OUVRIERS DE LA REGION
LYONNAISE (11148-1914) •
VOLUME 1
La formation de la classe
ouvrière régionale
YVes Lequin
Presses universitaires de
Lyon, 1977
•••
~Voir tout
URE

ACCtS OUVERT

MODE LECTURE

EPUB

PDFDUUVRE
FREEMIUM
Suggérer l'acquisition à
votre bibliothèque
ACHETER
t:lJ VOLUME PAPIER
PRESSES UNIVERSITAIRES
DELYON
lesl1brairesfr
Dec1tre
Mollat
amazon.fr
0 0 ePub /POF
MOTSCLtS
JOi.. nalJ~ 1c. penod1que,
pres>e, R.evolut1on
française
Disciplines
Sociologie et
anthropologie
Thtmes
Histoire et sociolorie des
med1as. Revolulion
française, France
ft OpenEdition
~ Books .Q. Open Edition
Presses universitaires de Lyon
Catalogue
Auteurs
OpenEdition est un portail de
ressources électroniques en
sciences humaines et sociales.
PlAN DU SITE
Collections
• Littérature
• Littérature & idéologies
• Autoftctions, etc.
• Textes & Langue
• Esthétique et représentation: monde
anglophone (1750.1900)
• Des deux sexes et autres
• Sexualités
• Histoire
• Collection d'histoire et d'archéologie
médiévales
• Anthropologie
• Sociologie
• Science politique
• Nouvelles écritures de l'anthropologie
• Sociologie urbaine
Tous les livres
Accéder aux livres
• Par auteurs
• Par personnes citées
• Par mots clés
• Par géographique
Informations
• Presses universitaires de Lyon
• Organisation éditoriale et scientifique
Accès réservé
SUIYU-NOUS
IHl D
Courriel:
pul@univ-lyon2.fr
URL:
httpJ /presses.univ· lyon2.fr
Adresse:
86 rue Pasteur
69365 Lyon Cedex 07
France
Ëdueurs
Dossiers
Extraits
OpenEdition Journals
OpenEdition Books
Hypothèses
Calenda
OpenEdition Freemium
-
OpenEdition : OpenEdition Books OpenEdition Journals Calenda Hypothèses Lettre OpenEd1t1on Freemoum ro:1
CD 001 /Références l:'l D Ill
1'.!!:t OpenEdition Books > Presses un1vers1tz11res de Lyon > Histoire > Naissance du journal révolutionnaire > Introduction
------ Open Edition
Books 9610UVRES 108 ÉDITEURS AUTEURS
Résultats par livre
PlJ Presses universitaires de Lyon
Naissance du iournal
révolutionnaire D Chapitre 1 La revolu11on du
iournal
NAISSANCE DU JOURNAL RÉVOLUTIONNAIRE 1 Claude Labrosse, Pierre Rétat
RECHERCHER DANS Lf LIVRE
--~-.... •
TABLE DES MATIÈRES
CITER PARTAGER
f} AJOUTER À DRCID 0
Introduction
p 3-7
TECTE NDTU lllUSTIIATIONS
TEXTE INTÉGRAL
Après les journaux de 1734, après ceux de 1757 et leur réaaion à
l'anentat de Damiens, le Centre d'Etudes du XVIIIe Siècle de l'Université
Lumière Lyon 2 a engagé, en 1982, un programme de recherche sur les
journaux de 1 789. Des limites assez étroites s'imposaient, si l'on voulait
embrasser l'ensemble du phénomène périodique, et rendre compte avec
précision de l'extraordinaire mutation que provoque la Révolution. La
presse révolutionnaire a été déjà largement étudiée : elle fait l'objet de
chapitres substantiels dans les histoires de la presse, ou d'analyses
partielles très documentées, monographies, études de courants
idéologiques (presse de « gauche » ou de « droite ») ; récemment encore,
l'ouvrage de H. Gough, The Newspaper Press in rhe French Revolurion1 , a
proposé à la fois une perspective générale très convaincante et une ample
moisson de renseignements nouveaux sur la presse provinciale
relativement peu connue jusqu'alors.
2 Conformément à la méthode que nous avons adoptée dans nos précédents
t ravaux, nous avons préféré, à la synthèse d'une longue période ou à la
séleaion d'une famille de titres, l'analyse aussi exhaustive que possible
d'une totalité : la lecture Intégrale de plusieurs centaines de journaux, les
uns éphémères certes, mals d'autres quotidiens et durables, en était une
condition nécessaire. L'établissement d'un corpus sûr et complet exigeait
préalablement un long travail d'inventaire, de localisation des exemplaires
conservés, de description et d'analyse : il a donné lieu à une publication
propre, Les Journaux de 1 789, Bibliographie critique 2 , véritable
infrastructure du présent ouvrage. Nous y expliquons les objectifs et les
limites de l'enquête, les critères déterminatifs de l'objet (le périodique), et
les finalités de l'analyse bibliographique.
3 Ces finalités, nous souhaitons les avoir ici réalisées. Le journal n'est pas un
URE

ACCts OUVERT

MODE LfCT\JRE

EPUB

PDFDUUVRE

PDF DU CHAPITRE
0
r rt.-c'"''""
FREEMIUM
suggérer l"acqutSillon
à votre b1bl10thèque
ACHETER
0 VOLUME PAPIER
PRESSES
UNIVERSITAIRES DE
LYON
leslobraires.fr
Decitre
Mollat
amazonJr
0 0 ePub / POF
1. Londres, Routledge,
1988, 264 pp.
2. Paris, Editions du CNRS,
1988, 429 pp.
-
PLJL
parfois tendance à oublier les historiens de la Révo lution qui visitent la
presse. Notre démarche est inverse : analystes de la presse, nous visitons la
Révolution. Nous voulons rappeler que le journal est un moyen de
communication, et un texte à ces deux égards, il nous demande une
accommodation du regard sur l'objet, sa forme matérielle, les condit ions
dans lesque lles il se transmet, son rapport à l'actualité immédiate, les
énoncés qui désignent ses fonctions propres et les diverses missions dont
le j ournaliste se sent investi.
4 Seule une coupe brève permet d'observer la totalité du champ, de faire la
part des grandes permanences et des mutations, d'esquisser une typologie,
sans laquelle l'objet isolé ne peut vraiment se saisir ni se situer, enfin de
rendre au texte, dans la mesure du possible, son acti vité de diction et de
gestion du présent.
5 Pour une production massivement politique, et dans un moment où la
préoccupation et la passion politique investissent tous les modes
d'expression, il fallait encore analyser les relations qui unissent le j ournal
et la Révo lution. C'est une illusion trop simple de croire qu'on y trouve sans
peine des «témoignages » sur la façon dont les contemporains ont vécu les
événements et sur l' interprétation qu' ils en ont donnée. une enquête sur
un corpus complet permet d'éviter les dangers d'une sélection aveugle et
arbit raire, et de saisir les opinions et les attitudes les plus communes : le
journal peut servir alors à une étude des mentalités collectives
révolutionnaires dans leur mutabilité et leur évolution à plus ou moins
court terme 3 . 11 doit servir aussi à une redéfinition du rôle du texte de
presse, parmi les autres sys tèmes symboliques, dans l'express ion et la
construction même d'une conscience et d'une pensée de la Révolution. La
richesse extraordinaire du corpus nous a contraints à écarter de notre
analyse tous les t raits secondaires ; nous avons dû, pour res ter dans les
limites de cet ouvrage, laisser dans l'ombre des acteurs qui pourtant
occupent une place importante dans le journal révolutionnaire, la re ine, La
Fayette, Bailly, Necker, ou les fi gures, voire les mythes, de Pari s, du Palais Royal.
..
6 Le journal révo lutionnaire donne au spécialiste de la presse class ique le
bonheur d'une expérience toute nouvelle. Explosion de la parole libre,
parfois désordonnée ou folle, il accable de sa richesse ce lui qui s'y plonge.
Nous espérons, après l'avoir éprouvée nous- mêmes, faire éprouver au
lecteur la surprise de quelques textes superbes, de vues et d'intuit ions
étonnantes, et le rendre sensible, à t ravers le journal, au grand événement
du langage et de l'éloquence qu'est, dès son début, la Révolution 4 .
NOTES
1. Lond res, Routledge, 1988, 264 pp.
2 . Paris, Edit ions d u CNRS, 1988, 429 pp.
3 . Voir P. Rétat, • L'Année 1789 vue par les j ournaux, problèmes et
p roposit ions '" Dix- huitième siècle, n°20. 1988, pp. 83- 97.
4. On a modernisé l'orthographe des citations, mais on a conservé la ponctuation
et les capitales initiales des textes originaux. Cl. Labrosse a réd igé le chap . 3 et
la Conclusion, P. Rétat l' introduction, les chap. 1- 2, 4-5.
Les actes de la Table Ronde de Vizille (30 j uin - 2 juillet 1988) annoncés dans
p lusieurs notes, paraîtro nt en septembre 1989 aux Edit ions du CNRS sous le
t it re : Li! Révolucion du Journal 1788- 1794.
TABLE DES ILLUSTRATIONS
.V.B.~ http://books.openedition.org/pul/docannexe/image/1556/img-1.jpg
Fichier image/ jpeg, 693k
© Presses universitai res de Lyon, 1989
Conditions d'ut ilisation : http://Www.openedition.org/6540
Naissance du journal
révolutionnaire
Chapitre 1. La révolution du
journal
3. Voir P. Rétat,
« L'Année 1789 vue par les
journaux, problèmes et
propositions » . Dixhuitiéme
siée ( ... )
4. On a modernisé
l'orthographe des citations,
mais on a conservé la
ponctuation et les capitales
ini ( ... )
ft OpenEdition
~ Books .Q, Open Edition
Presses universitaires de Lyon
Catalogue
Auteurs
OpenEdition est un portail de
ressources électroniques en
sciences humaines et sociales.
Pl.AN DU SITE
Collections
• Littérature
• Littérature & idéologies
• Autofictions, etc.
• Textes & Langue
• Esthétique et représentation: monde
anglophone (1750-1900)
• Des deux sexes et autres
• Sexualités
• Histoire
• Col lection d'histoire et d'archéologie
médiévales
• Anthropologie
• Sociologie
• Science politique
• Nouvelles écritures de l'anthropologie
• Sociologie urbaine
Tous les Livres
Accéder aux ijvres
• Par auteurs
• Par personnes citées
• Par mots clés
• Par géographique
lnformation.s
• Presses universitaires de Lyon
• Organisation éditoriale et scientifique
Accès réservé
SUIVEZ-NOUS
Courriel :
pul@univ-lyon2.fr
URL :
http://presses.univ-lyon2.fr
Adresse :
86 rue Pasteur
69365 Lyon Cedex 07
France
Éditeurs
Dossiers
Extraits
OpenEdition Journals
OpenEdition Books
Hypothèses
Calenda
OpenEdition Freemium


OpenEdition : OpenEdition Books OpenEdition Journals Calenda Hypothèses Lettre OpenEd1t1on Freem1um --roi
CD DOi / Références rlD lli
l'.!!:t OpenEdition Books > Presses universitaires de Lyon > Histoire > Naissance du journal révolutionnaire > Chapitre I. La révolution du journal ml EN ES IT DE
Open Edition
Books 9610UVRES 108 ÉDITEURS AUTEURS
Résultats par livre V ' • ;• . ;f•
PLJL Presses universitaires de Lyon
Introduction D
NAISSANCE ou JOURNAL RÉVOLUTIONNAIRE 1 Claude Labrosse, Pierre Rétat
RECHERCHER DANS LE LIVRE
TABLE DES MATIERES
CITER PARTAGER
$ AJOUTER À ORCID 0
Chapitre I. La révolution du journal
p. 9-54
TEXTE NOTES NOTES DE RN ILLUSTRATIONS
TEXTE INTÉGRAL
La fin de l'ancien régime de la presse
1 5 juillet 1788 arrêt du Conseil du roi appe lant toutes les personnes
instruites à t ransmettre les mémoires et renseignements utiles en vue des
Etats Généraux. Cet arrêt permet une re lative liberté d'expression, dont la
presse périodique ne bénéficie cependant en aucune façon.
2 16 avril 1789 : lettre de Maissemy, directeur général de la Librairie, au
syndicat des libraires, pour arrêter la circu lation du prospectus et la
distribution du Patriote français de Brissot .
3 6 mai : arrêt du Conseil interdisant toute publication périodique à moins de
permission expresse.
4 7 mai : arrêt supprimant les Etats- Généraux de Mirabeau (dont les deux
livraisons paraissent les 6 et 7).
5 8 mai : arrêté des électeurs du Tiers- Etat de Pari s, protestant contre les
arrêts précédents et réclamant la liberté de la presse.
6 19 mai : lettre de Maissemy, au journal de Paris, permettant aux j ournaux
« autori sés » de rendre compte des Etats Généraux en se bornant aux faits,
sans se permettre aucune réflexion.
7 C'est là le dernier texte par lequel l'administration royale affirme sa volonté
de contrôler la presse. Elle n'a pas encore totalement abdiqué : le 21 mai,
sur ordre du lieu tenant de police, a lieu une perquisition chez le libraire Le
Jay pour y saisir la première Lettre du Comte de Mirabeau à ses
commettants, qui faisait suite à ses Etats -Généraux interdits (Archives
Nationales Y 11518 et 13318). Le Patriote français de Brissot dont un
numéro avait paru le 7 mai avait été lui aussi brutalement interrompu, et le
12 mai une lettre aux souscripteurs les invitait à retirer leur souscription
chez Buisson, comme ceux du journal de Mirabeau l'avaient retirée chez Le
Jay.
8 L'Ancien Régime tentait ainsi de relever le premier défi direct lancé aux
règ lements de la presse la fondation de journaux libres, au grand j our,
sans autori sation préalable ni privilège. On a t rop souvent représenté les
Lettres aux commettants comme l'invention géniale qui mettait Mirabeau
hors d'atteinte et intimidait définitivement le système répressif. En réalité la
situation est res tée confuse et indécise j usqu'à la fin de juin. L'agonie du
système est progressive. La phase te rminale semble atteinte au début de
juillet et la révolution parisienne emporte les dernières apparences de
résistance. Brissot regrette que l'Assemblée Nationale n'ait pas demandé la
liberté de la presse avant toute autre chose : « A qui devons- nous cette
liberté de la Presse ? A la révolution de Paris, au courage de ce Peuple qui,
en faisant prompte j ustice de quelques agents du despotisme, a effrayé les
autres [ ... ]. La Presse a été libre, parce que les satell ites qui l'enchaînaient
ont craint pour leur vie » (Patriote français, n° X, 7 août). Mais,
curieusement, quelques satell ites restent en place : le défunt système mène
encore une vie fantômale jusqu'à la fin de 1 789 et même au delà. Il vaut la
peine de s'arrêter un peu sur cet étrange spectacle, et d'enterrer l'ancien
rég ime de la presse un peu moins vite qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.
9 La situation est totalement bloquée dans les premiers mois de 1789. De la
part de l'administration prévaut une attitude d'attentisme et d'immobilisme
qui répond aux intentions du pouvoir au plus haut niveau. Au rédacteur du
journal de Basse-Normandie qui demande quels ouvrages il est permis
d'annoncer, Maissemy répond le 27 mars :
«Il serait sans doute à désirer qu'il y eût un cachet distinctif de ce qui est
permis de ce qui ne l'est pas ; je croyais en avoir trouvé le moyen par un
plan que j'avais proposé et qui subst ituait à une licence effrénée une
libené légale et très étendue, mais le Roi a j ugé à propos de renvoyer cet
objet à l'assemblée des états - généraux. Il faut donc se résoudre à vivre
dans le désordre, et attendre avec rés ignation des temps plus heureux »
{AN V1 550, n• 272).
10 Tous les proj ets de j ournaux et les demandes de privilèges adressés à la
librairie dans le cadre de la réglementation sont donc refusés dans l'attente
d'une décision des Etats Généraux sur la publication de leurs procèsverbaux
et en général sur la presse entre la fin de 1 788 et juin 1789,
douze projets de journaux de li ttérature, de sciences et d'arts, et, entre
janvier et la fin mai, onze projets de journaux des Etats Généraux. « Encore
un journal des Etats Généraux », note avec impatience ou lass itude
Maissemy, qui demande au garde des sceaux l'autorisation de
« faire la réponse accoutumée » {AN V1 549, n• 727, 3 avril).
Chapitre Il. Le journal et son
public
URE

ACCES OUVERT

MODE LECTURE

EPUB

POFDUUVRE

POF DU CHAPITRE
& rrccn>iuul
FREEMIUM
Suggérer l'acquisition
à votre bibliothèque
ACHETER
l:lJ VOLUME PAPIER
PRESSES
UNIVERSITAIRES DE
LYON
leslibraires.fr
Decitre
Mollat
amazon.fr
0 0 ePub/POF
-
11 La pression est forte, mais on peut constater que les soll icitations qui
suivent la voie rég lementaire viennent d'inconnus qui par la suite, sauf
l'exception de Du Morier, ne tenteront pas leur chance dans la presse
libérée. Leur naïveté, leur zè le en faveur de l'ordre établi, leur application
sont touchants beaux prospectus calligraphiés, humbles promesses de
favoriser, sans qu'il y paraisse, les vues du gouvernement, d'être sage,
circonspect, le tout souvent appuyé de bonnes lettres de recommandation.
Le curé de Saint- Pau l, l'abbé Barret, est un des solliciteurs les plus
tenaces ; il compte verser le produit de son journal des Etats Généraux à la
communauté des filles ouvrières de la paroisse, jusqu'à concurrence de
60 000 livres (V1 549, n° 718 et suiv., j anv.-mars). Quant au sieur Jodot,
apothicaire, moins charitable mais voyant aussi moins grand, il
«supplie Monseigneur d'accorder à son fils la permission de publier sous
l'examen d'un Censeur un Journal des Etats - Généraux »(V' 549, n• 731,
l 7 mai).
12 Maissemy note dans ce dernier dossier : «Je suis en effet tenté de croire
que le mieux en ce moment est d'abandonner au Journal de Paris, au
Journal général de France et au Mercure à publier ce que la prudence
permettra d'autoriser ». Deux jours après, il donne cette permission et
dans une lettre circulaire aux journalistes, leur enj oint de n'imprimer aucun
article sur les Etats Généraux qui n'ait été approuvé 1 . On constate, dans la
réponse des journaux autorisés, un certain flottement, puisque le journal
politique de Bruxelles ne publie la ci rculaire que dans son n° 23 du 6 j uin
(p. 29), et que le journal général de France, après avoir promis un «Journal
exact » des Etats Généraux dans son n° 63 du 26 mai, se tait bru talement
et ne rouvre cette rubrique que dans le n° 68 du 6 juin, en expliquant
l'interruption par des « raisons particu lières ». Entre temps, Panckoucke
avait tenté de jouer la carte des Etats Généraux, mais avait échoué. Le 23
mai, la Chambre du Tiers repousse l'idée d'autoriser la publication du
procès - ve rbal de ses séances, et le nom de Panckoucke soulève des « cris
d'opposit ion » ; un prospectus en forme de lettre « A Nosseigneurs des
Etats Généraux » circu lait déjà, vantant l'intérêt de joindre aux t rois
journaux dont il était propriétaire, un supplément « de souscription t rès
modéré », et même un journal trihebdomadaire consacré uniquement aux
« opérations de lAssemblée » 2 . L'éloge du Mercure, pour son
«authenticité », et le rappe l des sommes immenses versées en redevances
au gouvernement, étaient destinés à séduire les députés. Le verdict fut
sans appel, 387 voix contre 28. Panckoucke dut se contenter d'un modeste
supplément à la Gazerre de France, intitulé Etats- Généraux, dont le premier
numéro paraît le l er juin.
13 Rien n'était donc dénoué au début de juin. Et pourtant, combien devaient
piaffer d'impatience ! Car les Etats Généraux étaient une affaire en or.
L'abbé Barret le savait, pour ses filles ouvrières ; Panckoucke, Mirabeau le
savaient ; tout le monde le savait. On ne pouvait pas indéfiniment décevoir
l'attente du public. Les comptes rendus des journaux autorisés, insipides,
t rès en retard, largement censurés, offraient une maigre sat isfaction.
D'autant que la vigilance de la librairie et de la police s'exerce encore
activement sur les périodiques jusqu'au début de juin. Ceux qui veu lent
conserver leur liberté d'expression proclament hautement leur refus de
demander I'« odieuse exception» d'un privilège.
« Si notre Journal était privilégié, nous pourrions craindre la proscription
des gens prévenus. Nous nous soumettrions peut-être à cette servilité
qui, en dégradant !'Ecrivain, commande la louange de l'homme en place
[ ... ). Mais nous sommes libres».
14 écrivait Mangourit dans son Héraut de la Nation, qui paraît depuis le début
de janvier (t. 1, n° 1, p. 5 ; t. Il, n° 31, p. 487). Bonneville déclare dans la 2e
livraison de son Tribun du peuple, parue à la fin de mai ou au début de
juin :
« De grâce point de souscription ; point de livraisons périodiques ; point
de censeurs royaux, point de journal [ ... ]. Ainsi tout homme qui publie
aujourd'hui un journal soumis à la censure ministérielle, est un mauvais
citoyen. Celui qui l'encourage par ses souscriptions est un mauvais
citoyen » (Lettre V, p. 18).
15 La presse non autorisée, clandestine et marginale, paraît dans des
condit ions t rès aléato ires, sans adresse, sous la menace des perquisit ions
poli cières. D'après le prospectus qui suit le n° 36, le Héraut de la Nation
semble avoir pu lancer une souscription vers la mi- mars. A-t- il été protégé
par le gouvernement 3 ? Certes, Mangourit exprime, et avec lyrisme, son
amour du roi et son admiration pour Necker ; mais on sait qu'il subit des
poursuites poli cières en février. La 3e livraison du Tribun du peuple est
saisie au début de juin, et nous avons déjà évoqué la saisie de la première
Lerrre du Comte de Mirabeau à ses commerrants les 21 et 22 mai 4 •
16 La situation change progressivement dans le courant de juin,
l'administration devenant de plus en plus impuissante. Le journal des Etats
Généraux de Le Hodey, qui parait à partir du 8 juin sous le simple titre
Etats, ne semble pas avoir été inquiété, ni le Point du jour, qui commence le
19 juin 5 . Il est vrai qu'il s'agit de procès-verbaux froids et qui se veu lent
impassibles. Le 17 juin marque un tournant important dans la conquête de
facto de la liberté de la presse : les occasionnels de l'Assemblée Nationale
se mettent à pu lluler, il se forme dans ce milieu de communication
effervescent des séries d'où vont naître, plus ou moins vite, des journaux
identifiables : la Suite des nouvelles de Versailles de Beaulieu, le Courrier
national, le Courrier français ... On assiste, dans ce moment exceptionnel, à
une véritable génération spontanée du périodique ; les changements de
t it re, l'apparition de la numérotation, de la pagination continue, signalent
les métamorphoses et les adaptations nécessaires de ces organismes en
mutation. Des créations plus rapides et plus aisées se multiplient au début
de juillet 6 .
17 La Librairie est dès lors paralysée. Les inspecteurs en province demandent
qu'on sévisse, ou avouent leur incapacité de le faire. Celu i de Nantes
signale à Maissemy le 11 juillet que le libraire Malassis imprime sans
permission la Correspondance de Nantes depuis quinze jours ; mais il ne
l'en a pas instruit plus tôt parce que le journal imprimé à Rennes depuis
plus de deux mois n'a pas été arrêté ; si le maire de Nantes, lieutenant
général de police, ne s'est pas opposé à l'impression, « c'est qu'il ne
vou lait pas se faire assommer». Et l'inspecteur conclut :
« il serait très dangereux pour moi de paraître vouloir gêner cette
publication, d'autant plus qu'on est convaincu dans ce pays que cela est
juste et nécessaire. Le tout paraît rédigé par le Bureau de correspondance,
et comme le sieur Malassis est un des membres de ce Bureau, il a eu la
préférence de l' impress ion» (V' 552).
18 Cette analyse t rès lucide prouve que la Librairie est déjà rée llement
dépossédée par les nouveaux pouvoirs.
19 Le 14 juillet va donc seulement confirmer cette liberté qui s'est conquise ici
1. Archives Nationales, V1
551, n° 16, minute de la
lettre circulaire ; le texte
paraît d'abord dans 1 ( ... )
2 . Nous n'avons pas
retrouvé ce prospectus ; le
texte en est transcrit dans
la collection BN 8° Lc2 22
( ... )
3. Voir Hatin, Histoire
politique et littéraire de la
presse en France, t. IV, p . 22,
et Histoire géné ( ... )
4. Voir A. Tuetey, Répertoire
général des sources
manuscrites de Paris pendant
la Révolution française ( ... )
5. Voir Journal général de
France (8° Lc2 105), feuille
clandestine, n° VI, début
juillet, à propos du( ... )
6. Voir, dans notre
bibliographie des journaux
de 1789, l'introduction, et
les notices des journaux ci
( ... )
et la sur une aamin1strat1on aux aoo1s. Mais cette aermere ne 01spara1t pas
totalement. Les pouvoirs de police ont été transférés aux municipalités.
Mais aucune loi sur la presse n'étant adoptée par l'Assemblée, les
règ lements anciens subsistent en droit, mais sans effet. Le nouveau garde
des sceaux, l'archevêque de Vienne, continue d'exercer le contrôle éminent
de toutes les affaires de librairie. En marge des rapports que lui adresse
Maissemy, il écrit plusieurs fois :
« Rien à faire » (V1 s 53, 3 pièces du 12 nov.).
20 Que faire en effet lorsque les auteurs provinciaux, habitués aux respects,
annoncent la création d'un journal, mais ne demandent aucune
permission ? Maissemy avoue sa gêne pour répondre à des hommages
déplacés. Un substitut au Parlement de Tou louse, Le Corail de Sainte Foy,
pousse l'inconscience jusqu'à soll iciter une permission au début de
novembre ; Maissemy propose de répondre que l'auteur obtiendra un
privilège « s' il veut se soumettre aux Règ lements, en attendant la
promulgation d'une nouvelle Loi sur la presse ; on lui marquera
simplement qu'il est le maître de former son entreprise en mettant
exactement son nom et celu i de son imprimeur au bas de chaque
feuille » 7 .
21 Tout devient comme irrée l, dans cette maison désaffectée. Maissemy
continue de porter son t itre, mais n'exerce plus ses fonctions. En octobre,
son nom figure dans une liste de proscrits ; Brissot lui rend justice, et
affirme avoir été témoin de son zèle pour la liberté dans les assemblées
municipales (Patriote français, n° LXIX, 14 oct.). Mais, selon les Révolutions
de Paris, personne n'eût douté de son civisme s' il avait renoncé à son
poste : tant qu' il ne l'aura pas fait, on le regardera« comme un homme qui
porte la livrée de l'aristocratie sous la toge civique » (n° XIV, 1 0- 17 oct.,
p. 21). Dans une lettre publiée dans le même journal, Maissemy répond
qu' il s'est abstenu de remplir ses fonctions depuis le 12 juillet, et que sa
conduite lui donne « quelques droits au titre de bon citoyen » ; il joint un
témoignage du libraire Volland en sa faveur (n° XV, 17- 24 oct., p. 41 - 42).
Tout prouve donc ici une conversion réussie, particulièrement remarquable
de la part d'un sate llite-en-chef de la censure ministérielle.
22 On aimerait savoir ce que sont devenus les censeurs. Lors de la séance de
l'Assemblée Nationale du 2 octobre, on donne lectu re d'une lettre de
Bérenger qui abdique son « vain titre de censeur royal » Uournal des Etats
Généraux, t. IV, n° 22). Mais d'autres répugnent à un aussi vertueux et
ostensible dévouement, et entendent tenir ferme à leur fonction. Sé lis,
professeur au collège Lou is-le-Grand, se plaint au garde des sceaux « de
ce que sans être averti, prévenu ou accusé, il serait dépouillé de la censure
du Mercure ». Il paraît d'abord difficile de lui donner une « consolation »,
puis on remarque que Panckoucke est disposé à lui continuer sa pension
«jusqu'à ce qu'on ait statué sur les lois de la librairie » (V1 553, 9 sept, et
12 nov.).
23 Les bureaux de la Librairie ont dû continuer à t ravailler, ou à faire
semblant. Th iébau lt, qui en est le chef, et dont la conduite est examinée de
près par un journaliste patriote comme Feydel 8 , reçoit diverses plaintes ;
on t rouve encore une feuille de jugements du 17 septembre (V1 553), et, ce
qui n'est pas le moins étonnant, le Registre des privilèges et permissions
du sceau ne se te rmine que sur le «Travail du 6 mai 1790 ». Il est vrai que
du 16 juin 1789 à cette date, il n'y eut que quinze « t ravaux ». La plupart
des registres de la Librairie se terminent en juillet 1789 9 •
24 L'approbation qui figu rait à la fin de chaque livraison du Mercure de France
disparaît à partir du 1er août, un Avertissement explique aux lecteurs, le 8
août, que la censure est supprimée, et la mention « Avec Approbation et
Privilège du Roi » prend à partir du 5 septembre la forme réduite « Avec
Privilège du Roi ». Dans l'effondrement du système, les journaux établis
continuent d'afficher leur privilège comme une ult ime marque de
protection légale (vaine, sans doute, mais qui aurait songé à contrefaire
alors le journal des Savants?) ou d'autorité traditionne lle 16. « Le seu l mot
de Privilège exclusif est devenu un objet de proscription », écrit de Rozoi
dans le Prospectus de la Gazerre de Paris (18 sept.). ce qui est vrai avant
tout des journaux polit iques, car les journaux savants qui poursuivent
en 1 789 une vie marginale ne risquent guère d'indisposer les patriotes. Le
journal de Paris, ancien « privilégié » et objet d'une haine générale, se
garde bien d'exhiber cette qualité, et son imprimeur, Quillau, dépouille à
partir du 24 juillet son il lustre t it re d'«lmprimeur de SAS Mgr le Prince de
Conty », comme le remarque le journal politique- national avec une ironie
amère (n° 12, 6 août, p. 3). Il faut avoir le goût du paradoxe, et
passablement d'audace pour donner, comme Beffroy de Reigny, la parole à
son ancien censeur, et le laisse r, en se retirant, exalter la « liberté que la
sagesse de l'auteur, l'intérêt du lecteur, les principes du censeur et la
douceur de l'administration procuraient depuis longtemps à ce journal »
(Courrier des planètes, n° 70, 16 sept.) 11•
25 En dehors du bouleve rsement créé par la nouvelle presse périodique, née
de la liberté, l'ancien paysage journalistique se transforme donc peu à peu,
mais inégalement se lon les secteurs. C'est à soi seul une petite révolution,
passée inaperçue, que la parution de publicités ouvertes pour les Nouvelles
ecclésiastiques 12. Mais il semble que les gazettes et journaux étrangers
ont continué de satisfaire aux obligations que leur imposait l'Ancien
Régime pour circu ler en France, en particulier au paiement de redevances.
Cette situation ne pouvait déplai re aux libraires du royaume. D'après un
rapport de Maissemy du 25 septembre, Weissenbruch, propriétaire du
journal encyclopédique, demande à être déchargé des pensions qu' il paie à
l'ordre du Gouvernement, et le censeur Toustain t rouve cette demande t rès
juste :
« C'est à Monseigneur à voir, écrit Maissemy au garde des sceaux, si la
liberté dont jouissent actuellement les journalistes en France, appartient
également aux journalistes étrangers, tant pour la censure que pour la
circulation ».
26 La réponse, du 22 octobre, conclut à l'attente d'un nouveau règ lement (V1
552, 3 pièces). De son côté Panckoucke, après avoir annoncé la
suppression des pensions sur le Mercure, en promet la continuation grâce à
une rénovation et à une relance du journal (Avis, 5 déc. p. 28). Le montage
financier imaginé par l'Ancien Régime sur les bénéfices des journaux
autorisés, soumis à de violentes crit iques, subsiste donc en partie à l'état
de vestige. La coupure de juillet n'est pas aussi nette qu'on la représente
en général.
27 En tout cas, avec l'effondrement de l'ancien appare il de contrôle, la
contrefaçon fait rage en totale impunité et de nouvelles imprimeries
commencent à se fonder en dépit des règlements. Quelques exemples que
l'on peut citer d'après les archives de la Librairie ne révèlent qu'une part
infime de ce phénomène, dont nous avons d'autres indices. Maissemy
t ransmet le 25 septembre au garde des sceaux une demande de directives
rlP 111 n11rr rlP l 'in~nPnP1 Jr rlP 111 lih r11iriP ~ Tnu lnu~P ·
7. V1 553, 12 nov.; voir
deux autres demandes
d'autorisation de journaux,
du 17 nov., l'une d'un impr
( ... )
8. Voir !'Observateur, n° 5,
13 août, p. 27-28 ; n° 7, 23
août, p. 40 ; n° 2 7, 10 oct.,
p . 211 ; n° 37 ( ... )
9. Voir Bibliothèque
Nationale, Ms. fr. 21 9 78,
n° 2084, 26 juin, et n° 2098,
6 mai 1790. Le Registre ( ... )
10. Conservent dans leur
titre la mention «Avec
approbation et privilège du
Roi » : La Nature considér
( ... )
11. Le texte est daté du 20
août et signé C.G.T.xx : il
s'agit de ToustainRichebourg,
avec lequel Beff
( ... )
12. Voir Journal de la ville,
n° LXXV, 14 déc. ; Gazette
nationale, n° 22, 15 déc.
« Il annonce que les contrefaçons circu lent librement ; que les imprimeurs
nationaux paraissent disposés à ne plus respeaer les privilèges ; que
même des particu liers semblent vouloir se faire imprimeurs ou libraires à
leur gré. n pense que ces Entreprises peuvent facilement être arrêtées
dans leur commencement» (V' 552).
28 Le dossier ne contient aucune réponse. une note du 12 décembre signale
que ClaudeAndré Faucheux réimprime à Lyon tout ce qui sort de
l'imprimerie Royale, en inonde la ville et s'en vante (V1 553). Le libraire
Cussac demande au garde des sceaux d'empêcher la circulation de
contrefaçons du Point du jour (ibid., dossier «Librairie. M. Thiébault » 18
déc.). En ce qui concerne l'installation de nouvelles imprimeries,
l'administ ration n'est, comme on peut l'imaginer, qu'exceptionnellement
sollicitée et tente de réagir. Mlle de Keralio soumet au garde des sceaux le
projet d'une « Imprimerie nat ionale du district des Filles-Saint-Thomas » ;
on lui objecte les anciens règ lements dans l'attente d'une loi (V' 553, 1 2
nov.). Mlle de Ke ralio était apparemment plus t imide que plusieurs de ses
confrères journalistes qui ignorent ces scrupules. En juin 1 790, J.G.
Treutte l, de Strasbourg, se heurtera, pour une demande analogue, au maire
et aux officiers municipaux, et recevra les encouragements de Brissot à
«aller en avant» (AN AD VIII 20, Mémoire imprimé). De la lutte qui oppose
les anciens et les « nouveaux » imprimeurs, la vieille administration, ou ce
qui en reste, ne peut être que spectatrice passive. Les nouveaux pouvoirs,
de leur côté, n'ont ou ne veulent avoir la plupart du temps qu'une prise
réduite sur l'anarchie régnante. Nous verrons plus loin dans quelle mesure
ils ont cependant tenté de contrôler la publication et la circulation des
j ournaux dans les premiers mois de la Révolut ion.
La création journalistique
29 L'explosion quantitat ive du journal, à partir de juin et surtout de juillet
1 789, const itue le phénomène majeur dont toutes les histoires de la presse
rendent compte, mais dont elles prennent difficilement la mesure exacte.
Toute stat istique est aléatoire et dépend étroitement de la détermination
des données. Celle que l'on a établie d'après le catalogue de Martin et
Walter, et que l'on t rouve par exemple dans I' Histoire générale de la
presse, exploite simplement les tables chronologiques qu' ils ont annexées
au catalogue : elle ne repose sur aucune analyse du corpus des t itres qu'ils
ont rassemblé à partir des collections de la Bibliothèque Nat ionale.
30 Une étude précise et exhaustive des j ournaux créées à Paris en 1789
permet de suivre mensuellement la production par une datation aussi sûre
que possible 13 . Les questions les plus épineuses concernent cependant la
nature même du corpus, l'homogénéité et la pertinence de ses éléments.
31 Les bibliographies de la presse révolutionnaire intègrent, et à juste t it re, les
pamphlet s, brochures et occasionnels numérotés. Cette catégorie éditoriale
entretient avec le journal proprement dit des re lat ions étroites. Mais on ne
saurait sans risque les confondre dans un comptage des t itres. Le seu l
critère rée l du journal est la périodicité annoncée ou avérée ; mais on ne
doit pas l'appliquer aveuglément, et, dans une production aux formes
complexes et voisines, il entre nécessairement en composition avec
d'autres critères d'un maniement moins sûr.
32 On classera sans conteste parmi les brochures ou pamphlets les
publications qui ne mentionnent ni périodicité, ni souscription, et qui
parfo is les refusent expressément. Tel est le cas du Tribun du peuple de
Bonnevil le (4 livraisons, mai-juin), ou de co ll ections qui ont parfois duré
assez longtemps le Supplément au Point du jour, par exemple, 1 5
livraisons en juillet et août, ou C'est incroyable, 5 numéros de juillet à
novembre. On remarquera qu'on bon nombre d'entre elles, surtout à partir
d'octobre, ne portent aucun nom de libraire ni d' imprimeur : elles font
partie de la nouvelle production clandestine et anonyme qui échappe aux
règ lements de l'Hôtel de Ville 14•
33 L'application du critè re de la périodicité doit cependant être souple et tenir
compte des cas d'espèce. un pamphlet peut annoncer une périodicité
fantaisist e et une souscript ion parodique (ainsi le journal académique à la
fin de septembre), ou ne prendre des engagements de publication régulière
que dans son dernier numéro, au moment de disparaître (le Furet parisien,
ou les Réflexions d 'un fou). Jusqu'en avril les feuilles publiées sans
autorisat ion de l'administration royale ne prévoient en général ni
périodicité, ni souscript ion ; on se réfèrera donc à l'intention affichée dans
le t itre et l'on classera dans les journaux le journal général de France (6 n°,
avril- juillet), ou en mai le journal des provinces. Plus tard, il semble qu'on
doive procéder de la même manière pour le Moniteur patriote de Marat (1
n°, 11 août) ou pour le Petit journal du Palais- Royal (6 n°, 15 sept.-nov.).
34 Cette opération sélective reste dans plusieurs cas aléatoire : du moins
permet-elle, autant que possible, de séparer les séries de type
journalist ique, et les séries du type de la brochure ou du pamphlet, qui ne
se fixent aucune publication régulière. On ne peut dessiner clairement la
frontière entre ces catégories, et, dans notre corpus de journaux, on trouve
de véritables pamphlets, par exemple I' Ecouteur aux portes (2 n°, 9- 1 O
oct.), le Vrai bourgeois de Paris (3 n°, fin déc.), et les Actes des apôtres, qui
s'interdisent toute souscription et toute régularité, mais qu'il serait
absurde de ne pas considérer comme un journal. Il reste donc à placer,
dans une typologie du périodique, le journal- pamphlet (ou, au sens propre,
le « pamphlet périodique »), qui est en continuité avec le simple pamphlet
numéroté, lequel n'est qu'une part infime et arbirairement isolée de
l'énorme production pamphlétaire 15•
35 Une fois définies les limites du périodique, il est possible d'en analyser la
production en 1789. Le Tableau 1 récapitule les comptages mensuels et en
fonction de la longévité des journaux. Dans sa Bibliographie de la presse
classique, J. Sgard considère comme « durables » ceux dont l'existence a
atteint ou dépassé une année 16• Mais le grand nombre de journaux qui,
en 1 789, ne parviennent pas à ce seu il exige une autre sélection qui
permette de dist inguer les éphémères et les entreprises relativement
durables. Ce seu il intermédiaire ne doit pas être fixé t rop haut dans une
période de création effervescente. Nous considérerons donc comme
j ournaux « de courte durée » ceux qui ont eu au moins 20 numéros, mais
ne sont pas parvenus à la « longue durée» d'un an ou davantage.
36 Le chiffre global de 140 périodiques parisiens atteste l'extraordinaire
croissance de la presse en 1789. Il suffit, pour en juger, de le confronter à
ceux des années antérieures, qui se situent ell es - mêmes dans une période
de forte progression. D'après la Bibliographie de J. Sgard, les années record
sont 1788 (37 créations), 1784 (29), 1778 et 1785 (25). Encore s'agit-il là
de tous les journaux de langue française, publiés en France et à l'ét ranger.
Il faudrait donc ajouter aux 140 journaux parisiens 28 journaux
provinciaux et 21 journaux étrangers créés en 1789 17, soit 189 créations
13. Sur 140 périodiques,
138 peuvent être situés
plus ou moins précisément
à l'aide d'indices internes
( ... )
14. De la fin juillet, où ces
règlements entrent en
vigueur, à la fin septembre,
8 de ces brochures num ( ... )
15. Sur cette question,
nous renvoyons à
l'introduction de notre
bibliographie critique des
journaux de ( ... )
16. Ed. Slatkine, 1984,
p. 203.
17. Ces comptes sont
évidemment révisables ;
l'inventaire de la presse
provinciale de la Révolution
auq ( ... )
en tou t, plus que pour la décennie 1 770-1779 (1 73).
37 On constate en outre que ces créations excèdent très largement le stock
disponible des j ournaux déjà installés, résultant d'une accumulation plus
ou moins ancienne, mais qui peut remonter au XVIIe siècle 18 :
TABLEAU 1. Créations à Paris en 1789'
- ·
- Journaux --
pamphlets journaux pros1>ectt1s longue courte éplté -
numérotés durée durée 1nêrcs
janvier l 2 .,
février 2
mars
avril 3 3 1 l 2
n1ai 4 9 2 1 6
juin 2 9 5 1 3
·uillet 6 24 1 6 4 14
août 6 20 1 5 8 7
sep tembre 5 14 2 3 9
octobre 4 19 4 2 13
novembre 3 17 3 3 5 9
indéte r·
n1iné 1 2
Totaux 40 140 7 34 32 71
Agrandir C Original (jpeg. 2081c.) :!
France : Politique, annonces.
information générale 6
Littérature, sciences, divers 16 79
Musique 10
Province (affiches ... ) 47
1 1 '.!
Etranger : Gazettes, annonces,
information générale 23
33
Li ttérature, sciences 10
Agrandir C Original (jpeg. 96t) !
38 Il est cependant difficile d'apprécier la re lation réelle entre la création
journalistique de l'année et le stock des j ournaux déjà sur le marché, entre
la novation et la tradition. Il fau drait tenir compte des aires de diffus ion qui
découpent l'espace de la communication, dans lesque lles les journaux,
effectivement présents, cessent d'être des unités abstraites et purement
comptables. Parmi les gazettes étrangères de langue française, par
exemple, combien pénètrent en France, quelles zones géographiques
couvrent- elles ? Comment faire entrer dans un même compte des types de
journaux que leur nature, leur destination et leur public ne rendent pas
comparables ? Il faut donc raisonner sur des types semblables ou
approchants. A Paris, l'énorme masse des journaux politiques créés
en 1789 (137) doit être mise en regard du nombre infime des journaux
d'information « autorisés » (6 en comptant très large) et de quelques
gazettes étrangères (3 ou 4 ?). Le spectacle est alors celui d'un
bouleversement radi cal. Mais il faut, pour le comprendre mieux encore,
mettre en lumière l'effet cumultatif de la croissance. Le grand nombre
d'éphémères, parfois sans datation précise, et de journaux de courte durée
rend l'opération malaisée. une indication sera à elle seule éloquente : le
lecteur parisien disposait, au début de 1789, d'un seu l quotidien
d'information, le Journal de Paris ; dans les derniers jours de décembre, il
dispose en outre de 23 quot idiens, auxquels s'aj outent 8
trihebdomadaires, 8 bihebdomadaires et 7 hebdomadaires nouveaux. Le
paysage journalistique s'en trou ve profondément modifié le système
ancien de la presse politique, représenté surtout par la gazette
bihebdomadaire et le journal hebdomadaire, est disquali fié par l'apparition
d'une presse rapide, journalière et massivement matinale.
39 La courbe de croissance mensuelle des créations parisiennes (Tableau Il)
reflète de façon assez prévisible la conjoncture, mais présente aussi
quelques enseignements importants. Après une première poussée en mai
et en j uin, le sommet est atteint en juillet, grâce aux éphémères (58 % du
total) mais aussi à une forte expansion des journaux durables. Août se
situe encore à un niveau élevé, et se caractérise surtout par une étonnante
croissance des journaux relativement durables (13 sur 20, soit 65 %). La
chute de septembre correspond probablement à ce moment de
« paralys ie» de la presse qu'avait senti Miche let, et qui est dû en partie à la
surveillance accrue de la municipalité après l'émeute du 30 août ; les
journaux de courte et de longue durée ne représentent plus alors que 35 %
du total. La remontée d'octobre s'opère surtout grâce aux éphémères
(68 %, pourcentage le plus élevé de l'année) ; elle se confirme en novembre,
cette fois-ci grâce à une nouvelle croissance des journaux de longue et de
courte durée (60 %, presqu'autant qu'en août).
TABLEAU Il. Croissance mensuelle des périodiques
,,,
30
25
20
15
10
5 ;
créations globales
- .- .- .- longue durée (un an ou plus)
courte durée (20 no ou plus, mais moins d'un an)
Agrandir C Original (jpeg. 1 12k.) :!
40 Dans l'ensemble, la création se soutient remarquablement à partir de
18. Comptes ici encore
problématiques. Nous
excluons tous les annuels,
les mémoires périodiques
d'acadé ( ... )
1. Les prospectus
enregistrés ici n'ont pas été
suivis par la création d'un
journal en 1789.
Les légère ( ... )
juillet ; la courbe des j ournaux de longue durée suit la tendance de la
courbe générale, elle en efface seu lement les sursauts les plus marqués.
Elle est particulièrement intéressante dans la mesure où elle manifeste la
fondation soutenue d'entreprises so lides, qui répondent à un besoin
d'informations régu lières et sans dout e à la demande d'un public élarg i.
41 La périodicité, caractère essentiel du journal, exige un examen attentif. Le
classement global se lon ce critère (Tableau Ill) révè le une forte
prépondérance des quot idiens ; si l'on y ajoute les tri et les
bihebdomadaires, on constate qu'à 71 % le journal assure une couverture
serrée de l'actualité. C'est là, nous l'avons déjà vu, un aspect maj eur de la
novation de 1 789, qui éclate encore lorsqu'on compare à ce pourcentage
ceux de j ournaux de même périodicité paraissant en 1 789 mais fondés
auparavant 19 :
Paris Quotidiens 2 9 % ~1 8 '%
Tri et bihebdomadaires 2 9 %
Hebdomadaires 8 36.5 %
Mensuels, bi et trimensuels,
trimestriels 10 45 %
Et ranger Quadri, tri et bihebdomadaires
14 42,5 'fr
Hebdomadaires 13 39,5 %
Mensuels e t bimensuels 6 18 %
Agrandir C Original (jpeg. 88k) !
42 Inversement, les j ournaux provinciaux créés en 1789, toujours dans les
mêmes fréquences, sont en proportion semblable à ce lle des j ournaux
pari siens (71 %) et les journaux ét rangers dans une proportion seu lement
un peu moindre (65 %) . La mutation est générale, et très fortement
prononcée.
43 L'analyse de la périodicité, pour être complète, doit tenir compte de la
longévité des périodiques. Un nombre assez important d'éphémères, qui
n'ont parfois pas dépassé le premier numéro, annoncent bravement une
publi cation quot idienne. Les pourcentages globaux risquent donc d'être
t rompeurs. Or la réparti tion du tableau 111 manifeste que la proportion des
quot idiens croît avec la permanence des entrepri ses : elle double presque
de l'éphémère au j ournal de longue durée (de 31 à 59 %) ; avec des
variations moindres, on remarque également une présence plus nombreuse
des trihebdomadaires dans cette dernière catégori e. Partout le quotidien
affirme une nette suprémat ie, inscrivant dans les réal isations le souci
primordial de répondre à l'avidité d'information.
TABLEAU Ill. Périodicités
l..ong1.»e durt.e Cot1nt.du.rét
Q. Th. Bh. H.H.
1
F
M
A
M 1 1
1 3 1 1
1 4 1 1
A ' 1 1
s 2
0 2 1 1
" ' 1 1 1
D 3
Tx 20 • 3 4
137 joum;iu.x
Trim. Q.

1
1
4
s
' 2
2
J J7
Quolidic.ru
T rilwbdot'l\adairts
Bihebdom~Jircs
Hcbck>r.ladairn
Th. Bh.
'
1 1
3 1
2
4 s
32
Trlmcsulds. mensu~h. bl1nen.111t ls
Suis indi<:atiOn
Agrandir C Original (jpeg. 2441c.) :!
H.
1
1
2
1
s
1.i.

1
2·0~
18
20
3
J7
Q.
1
8
3
2
s
1
2
22
Th. Bh.
' 1 1
1
1 1
4
3 1
3 2
JO 10
Ephlméffi
H. ~knJ.. s.i.
Blin.
?
2 1
1
3 1 2
)
' ' 2 1 1
2 1
2
Il ' 16
71
44 La plupart des quotidiens sont publiés le matin, beaucoup promettent une
sortie aux premières heures, et une distribution rapide par la poste (dont
nous reparlerons) ; quatre seu lement sont publiés le soir, tous éphémères
ou de courte durée 20. Les tri hebdomadaires paraissent en général les
mardi, j eudi et samedi, d'autres les lundi, mercredi et vendredi ; les
bihebdomadaires préférentiellement le j eudi et le dimanche, ou le mardi et
le vendredi ; enfin les hebdomadaires les samedi, dimanche ou lundi.
Types
45 L'analyse stat istique de la production, de la péri odicité et de la longévité
permet de dégager quelques t raits essentiels. Mais elle laisse entre
parenthèses la nature même des objets qu'elle traite. Peut- on établir des
t raits distinctifs de ces objets, pour les classer par catégories, mettre de
l'ordre dans la prolifération du journal, et dominer ainsi son extrême
diversité?
46 Les historiens de la presse ont tenté deux so lutions Hatin, après une
« statistique » sommaire, consacre l'essentiel des 4 volumes de son
Histoire de la presse pour la période révo lutionnaire à une monographie
des grands titres, où l'au teur lui-même tient la première place ; il illustre
ainsi la tendance romantique à la prosopographie, qui caractérise par
exemple le chapit re sur les journaux de l'Hisroire de la Révolution de Louis
Blanc, avec un parti pris évident : l'histo ire du journal se confond avec ce lle
des journalistes et de leur combat poli tique. J. Godechot, dans l'Hisroire
générale de la presse, procède au contraire à un classement par tendances
poli tiques, de la presse révolutionnaire à la presse contre- révolut ionnaire.
Les informations sur le journal ne sont certes pas absentes, mais elles
restent subordonnées à un critère idéologique, et un choix sévère, et
inévitable, exclut le plus grand nombre des journaux, en priviliégiant
encore une fois les grands t itres. Des études spécialisées, sur les journaux
de « gau che » ou de « droite », s'inscrivent dans cette perspective globale,
et abordent leur obj et comme vecteur d'idées poli t iques. Les caractères
proprement j ournalistiques, qui le définissent comme moyen de
communication et comme texte, sont considérés comme secondaires.
47 Cette absorption du journal dans la sphère polit ique répond sans doute à
une donnée fondamentale de l'époque révolutionnaire, sur laquelle il
convient de s'interroger, comme nous tenterons de le faire dans le dernier
chapitre. Mais elle donne lieu à un traitement excessivement sélectif et
parti el. On doit donc essayer de classer l' intégralité du corpus de presse en
fonction d'autres critères, formels, discursifs, référentiels. La coupe
chronologique de 1789 nous permet de dominer encore les 140 journaux
créés à Pari s, ce qui serait sans doute plus difficile pour une période plus
19. Nous excluons du
compte des journaux
parisiens les journaux de
musique, d'un caractère
trop spécial ( ... )
20. Déclin du jour, juilletaoût
; Nouvelles et
anecdotes du Palais-Royal,
juillet, lh. de l'après-midi ( ... )
21. Pour un exposé général
des difficultés que soulève
cette tentative, voir Cl.
Labrosse et P. Rétat, ( ... )
IVll'::fUC, '-QI CllC VlllC UCjQ Q 1 VIJ.3CIVQ\.CUI UllC '::fQl lllllC UC '-V1 111Jll lQl.3Ull.:io C\.
de formes hybrides capable de décourager les efforts de class ification, et
qui de toute façon les rend t rès aléatoires 2 1• Il est en outre nécessaire de
garder en vue l'axe chronologique les types ne se développent pas
unifo rmément dans le temps, leur apparition est décalée et manifeste la
mise en place de nouveaux modes d'information ou d'intervention. Enfin
plusieurs caractères du journal déjà étudiés ou que nous étudierons plus
loin, périodicité, fo rmat, volume, modes de diffusion, entrent en corrélation
avec ceux que nous mettons ici en lumière.
48 Le tableau IV répartit mensuellement les créations selon les types
référentiels qui nous ont semblé finalement s' imposer à l'examen. On doit
souvent, avec quelque arbitraire, privilégier le caractère dominant d'un
journal pour parvenir à le classe r, et lorsqu'il évolue, procéder au choix de
la formule qui paraît la plus stable ou la plus représentative 22•
49 La catégorie reine, en 1789, qui reg roupe le plus grand nombre de
créations, souvent de longue durée, et surtout de mai à août, est celle des
journaux consacrés à rendre compte des séances de l'Assemblée Nationale.
Leur datation, au moins au début, se confond généralement avec celle des
séances. Ils répondent à une avidité permanente du publi c, ils diffusent une
information primordiale, journalière, et constituent le monument de la
« Constitution » en t rain de se faire. Nous commenterons ulté rieurement
(dans les chapit res IV et V) ce phénomène central de l'opinion en 1789.
50 Il faut distinguer, dans cette catégorie, les journaux dont la fonction se
réduit, ou presque, au procès-verbal de l'Assemblée (par exemple le
journal des Etats Généraux de Le Hodey, le Point du jour de Barère, ou le
Bulletin de Maret) et ceux qui ajoutent des nouvelles ou des commentaires
développés, de façon plus ou moins subsidiaire. C'est pourquoi nous avons
créé deux sous-catégories, AN et ANN. Dans la dernière, plus ieurs cas sont
simples, par exemple le Versailles et Paris, de Perlet. D'autres en revanche
posent de dé licats problèmes d'appréciation. Le Courrier de Corsas est à la
fois un journal de l'Assemblée et une chronique journalière des
événements, et Corsas confie souvent à ses lecteurs la difficulté qu' il
éprouve à mener de front ces deux activités concurrentes. L'Ami du peuple
de Marat affiche en tête de livraison la rubrique Versailles (puis Paris),
Assemblée Nationale, et ce n'est que l'honnête et parfois ironique paravent
d'une activité discursive et pamphlétaire violente ; mais il y aurait quelque
danger à oublier cette rubrique ostens ible. Le Patriote français répartit le
contenu de la livraison entre les rubriques Assemblée Nationale et Paris,
des analyses politiques, des Annonces de livres nouveaux. Ces journaux
sont donc des formes intermédiaires, qui couvrent une zone d'information
plus ou moins large, mais presque uniquement parisienne, et ne peuvent
être considérés comme des organes d'information générale, ou comme de
simples discours périodiques (dans le cas de Marat). Le Courrier français de
Poncelin d'abord entièrement consacré à lAssemblée, étend peu à peu ses
ambitions, et donne régulièrement à partir de décembre des nouvelles de
province et de l'étranger et un supplément bibliographique : en élargissant
son plan, l'auteur répond à la concurrence des nouveaux quotidiens
d'information générale, à un moment où l' intérêt est moins strictement
centré sur l'Assemblée.
TABLEAU IV. Répanition mensuelle par catégories
AN ANN OP IG JP JS
Janvier 1 1
Avril l 1 l
Mai 6 l 1
Juin 6 2 1
Juillel 7 3 4
Août 2 8 4 1 1
Septembre 1 3 4 1 2
Octobre 4 3 2 3 2 1
Novem·
brc 1 3 3 3 3 2
Décem·
bre 1 4 4 1 3 1
Totaux 28 28 24 9 13 5
% 20.5 20.5 17.5 6.5 9.S 3.5
Agrandir C Original (jpeg. 2 12k) !
AN Assemblée Nationale
ANN Assemblée Nationale et nouvelles diverses ou discours
OP Discours, réflexions politiques
IC Information générale
jP j ournal- pamphlet, brochure
jS journal spécialisé
NS Nouvelles, souvent avec sommaire
RC Revue- chronique
RR Récit rétrospectif
NS RC RR
1
6 2 1
3 1
3
2 1 1
4 1
3
22 6 1
16 4 ,5 1 .5
51 On constate que l'élan créateur de ce type de presse, très vif de mai a
juillet, faiblit à partir d'août. Quelques grand quotidiens sont en possession
du marché. une reprise à la fin d'octobre correspond au transfert de
l'Assemblée à Paris l'occasion paraît bonne pour lancer de nouvelles
entreprises, mais el les sont toutes éphémères, sauf le journal des décrets
de l'Assemblée Nationale pour les habitants des campagnes, qui présente
des caractères assez particu liers, et, au début de novembre, le Courrier de
Madon.
52 La plupart des journaux paraissant en 1789, y compris des journaux
anciennement établis et un bon nombre d'affiches de provinces,
contiennent une rubrique Assemblée Nationale, qui s'y installe plus ou
moins vite. Plusieurs, qui ne la prévoient pas au début, la font entrer à la
demande des souscripteurs (ainsi les Révolutions de Paris). Elle fait
obligatoirement partie des journaux d' information générale. Mais elle n'en
constitue nu llement un t rait distinctif, et elle y est t raitée parfois de façon
t rès succincte : le journaliste ne prétend pas faire concurrence aux feuilles
spécialisées ou semi- spécialisées dans le procès - ve rbal, même s' il lui
donne lui-même une assez grande importance (songeons à la Gazette de
Paris de de Rozoi ou à la Gazette nationale).
53 Dans la catégorie des feui lles de nouvelles (NS) nous regroupons les
journaux, quotidiens ou t rihebdomadaires en demi- feuille in- 8°, qui
spécu lent avant tout sur l'anecdote, la rumeur, les révélations
sensationnelles de complots, les nouvelles horribles du Brabant, et publient
volontiers des lettres de dénonciation ; beaucoup sont colportés et
,..1,...,,., .......... ~ ..... ... ...... .. .................. ,.. ; ................ ~; .... ,; ,; 1 .... ,...,;,;,.. 1 ........ ; ....... ..... ,...~ .................. , ............... ,;~,;
22. On trouvera en tête de
chaque notice de notre
bibliogrqphie la catégorie
dans laquelle nous avons v
( ... )
.J> VUVICllL ~U I Ull ~V l lllllQ ll C UC~LU I C Q IQ \..l lCC, LCUI ll llj.JVILQll\..C Il Q fJO~ CLC
en général reconnue par les historiens de la presse ; les contemporains les
méprisent le plus souvent, mais en redoutent l'action excitatrice, et les
autorités municipales essaient d'en réfréner l'audace par des saisies ou par
l'interdiction de la cri ée. On peut verser dans cette catégorie des
éphémères proches de l'occasionnel, comme les Vérités bonnes à dire ou le
Courrier nocrurne. parus en juillet : il s'agit là, dans l'énorme production
des brochures d'actualité, d'une frange étroite qui accède à la forme
périodique ou y aspire. Mais c'est avec l'Observareur de Feydel, au début
d'août, que cette production t rouve une formule ori ginale, et qui sera
plusieurs fois reproduite. Le journal général de Brune et Gautier, le journal
universel d'Audouin connaîtront un succès de longue durée. Cette presse
n'offre pas un contenu ni n'obéit à une orientation politique uniformes. Le
Rôdeur français se distingue par sa modération, sa distance crit ique et
ironique ; le Consolateur, «Consacré à publier des traits de vertu »,
s'adresse « aux amis de la paix, de la justice et d'une sage liberté » (n° 1,
21 déc.) ; le Moniteur parriore et le Courrier de Brabant se spécialisent dans
les nouvelles de la révolution brabançonne. Le sommaire attractif est un
t rait essentiel de ces journaux, bien que certains journalistes de
l'Assemblée le pratiquent parfois dans un esprit un peu semblable
(Beaulieu dans la Suite des nouvelles de Versailles).
54 La revue -chronique hebdomadaire (RC) est un genre re lativement peu
représenté par le nombre des titres, mais qui a eu une vaste audience et
joué un rôle important. Les Révolutions de Paris de Prudhomme sont à
l'origine de presque tou te la série, composée d'éditions concurrentes et
d'imitations. Tournon, dans sa polémique avec Prudhomme, se dira en
novembre I'« inventeur » de la formule, qui consiste à réunir, chaque
semaine, le « détail » des journées qui la composent. Chaque livraison,
assez volumineuse (plusieu rs demi-feuilles in- s·, une cinquantaine de
pages), est brochée et vendue sous une couverture de couleur. La
chronique, qui en forme la plus grande part, s'enrichit progressivement de
rubriques diverses (Assemblée Nationale, Exrrair des papiers anglais ... ) ; à
partir du n° XII I, correspondant sans doute à l'intervention définitive et
quasi exclusive de Loustallot, le journal de Prudhomme devient davantage
une chronique politique (ce qu'il était d'ailleurs déj à) qu'une chronique des
événements ; la tendance au discours continu s'y affi rme. Les Révolutions
ce France er de Brabant doivent être classées dans la même catégori e, bien
qu'elles t raitent l'actualité de façon différente, et éminemment originale :
commentaires brefs et brillants, sketches comiques, interventions lud iques
de l'auteur caractérisent la manière propre de Desmoulins.
55 Le journal d' information général (IG) s'ins talle peu à peu à partir d'août.
Lorsque sont passés les premiers ébran lements de la Révolution, que rien
ne paraît plus menacer réellement l'Assemblée et le progrès de la
Constitution, le besoin se fait sentir d'une presse nouvelle qui couvre
l'ensemble de l'actualité, double le journal politique de Bruxelles de Mallet
du Pan, haï de tous les « patriotes », t ienne lieu des gazettes étrangères
(celle de Leyde, la plus lue en France, prend d'ailleurs, très tôt, une position
critique à l'égard de la Révolution) et rende compte, plus vite et mieux que
les journaux littéraires, des nouveautés de l'édition, surtout politique, et
des spectacles. La Chronique de Paris en est un premier essai, encore
centré sur la capitale (elle tente de concurrencer le journal de Paris), riche
en extraits de livres et en nouvelles de toutes sortes. A partir d'octobre
apparaissent les grands quotidiens in-4· et in- folio, dont le système de
rubriques est de plus en plus complet, et qui t raitent assez largement de la
politique internationale. Le chef d'oeuvre du genre est la Gazerre nationale
ou le Moniteur universel, de Panckoucke, dont le format, le volume
imprimé, la richesse d'information sont étonnants, et qui inaugure une
nouvelle presse imitée des modèles britanniques. L' information qu'on peut
qualifier de «générale » prend d'ailleu rs des formes diverses et curieuses :
les Annales universel/es er méthodiques, par exemple, ont pour but de
fournir aux « gens instruits », en parties séparées hebdomadaires ou
trihebdomadaires, une information « universelle » en politique, dans les
sciences et les arts, et de composer une « Encyclopéd ie annuelle et
chronologique ». Le fait capital est en tout cas la naissance, en cette fin
de 1 789, d'un journal total, qui unit avec une grande liberté et renouvel le
les traditions de la « gazette », du « journal » littérai re, et du journal de
Paris. A ce confluent, grâce à la destruction des privilèges, se crée une
forme centrale de la presse moderne.
56 Le journal pamphlet OP) doit être clairement distingué, comme nous l'avons
vu plus haut, du pamphlet numéroté, par sa périodicité ou à la rigueur son
t it re. Nous ne retenons donc dans cette catégorie qu'un petit nombre de
journaux, qui en présentent réellement les caractères, mais sont proches
du pamphlet par le contenu et l' intention. Tous, sauf les Acres des Apôrres,
sont éphémères. La portée et le ton en sont divers : revue satirique des
anciens ministres, assez anodine (Voyages de l'opinion), bouffonnerie, potpourri
comique (Les Trois bossus, les Sorrises de la semaine). violence
dénonciatrice, trait mordant... ; certains sont « patriotes » et même
libertaires (le Fouer narionaf), d'autres franchement contrerévolutionnaires,
dans l'ordre de la parodie, du sarcasme, ou du discours
faussement débonnaire (les Acres des apôtres, le Vrai bourgeois de Paris).
La parodie des Affiches, accumulant les petits avis satiriques, constitue à
elle seu le, à l'intéri eur de cette catégori e, un genre. En devenant journal, le
pamphlet prend de la consistance ; il imite et pervertit la feu ille de
nouvelles ou la chronique poli tique.
57 Nous appelons journal-discours ou de réflexions politiques (DP), faute
d'une meilleure désignation, la catégorie nombreuse des petits journaux
presque tous éphémères qui par leur diversité tendent à échapper à toute
class ification, et par leur fugacité ou leur obscurité à l'analyse des
historiens de la presse. Ils se caractérisent par la prépondérance d'un
discours de ton souvent personnel, fait de commentaires, de proj ets, de
dissertations, de visions, de dialogues, de bavardages ... C'est là que la
presse révolutionnaire est la plus libre, la plus insaisissable, la plus folle
parfois, et qu'elle devient le lieu d'une prise de parole errante, incontrôlée,
multiforme. Beaucoup de ces journaux annoncent avec confiance une
péri odicité, parfois rapide ; d'autres, non datés, difficilement situables, se
contentent d'engagements vagues, condit ionne ls ou bizarres : l'auteur de
Mon rêve ou la femme sans rêre continuera son journal« toute [sa) vie », et
lancera une souscription au plus bas prix, « si [son) journal plaît » ; 1 '0bjer
du jour porte en sous- t it re « Journal pour lequel on ne souscrit pas ».
Plusieu rs se disent « ouvrages périodiques » ou « essais ». On se trouve
donc ici dans une zone marginale, proche de la brochure, mais parfois
également du journal d'information : c'est la pratique générale de l'auteur
qui nous permet par exemple de classer dans cette catégorie les Fasres de
la liberté, dont le programme ambitieux embrasse la politique, toutes les
sciences et la littérature, pour en faire des « annales générales » et une
« bibliothèque universelle », mais qui consiste surtout en longues
rHccorT'::l!Tinnc o t' on \l'::llC ~ oc nrnioTc fin:::.nr-iorc :::.nri r-nloc rlinl nm::1Ti n11oc
YfJJ\..l<."4UVl lJ \..<. \..I l VUJ<.\..J tJI Vj\..<.J IUIUll\..1'-IJ' Ul:Jl l \..Vl \..JI YltJI V l l l U<.l "'tU\..J+ • •
Outil d'expression libre et pe rsonnelle, ce type de journal peut prendre la
forme de l'ad resse au peuple, de la discussion des principes politiques, de
la réflex ion mêlée de nouvelles et d'anecdotes, de motions réformatrices,
de dialogues volontiers «populaires », de l'effusion ardente. Il faut y prêter
d'autant plus d'attention qu'il est ignoré comme objet d'analyse par les
historiens de la presse révolutionnaire, qui se contentent de citer quelques
t it res ou quelques textes étonnants, et qu'il forme une part importante, si
l'on ne tient compte que du nombre des titres, de la création parisienne
(17,5 %).
58 Le journal politique - national présente à lui seu l, ou presque, un cas
ori ginal, par sa conception et son écriture. Composé de « résumés » par
périodes chronologiques, qui s'étendent sur plusieurs livraisons, il est
presque uniquement un récit rétrospectif de la Révolution depuis
l'ouverture des Etats Généraux, avec un retard de plus ieurs mois sur
l'événement ; il prétend juger les faits et les hommes du point de vue
supérieur de I'« Histoire », et s'oppose aux journaux qui offrent « des
nouvelles fraîches et des réflexions timides et usées » (n° 7). Sa périodicité
trihebdomadaire est d'ailleurs vite perturbée. Sous la forme d'un
périodique, il n'est au fond qu'une longue réflexion explicative, déjà
presque obsessionnelle, sur les causes de la Révolution. En octobre, les
Annales parisiennes, politiques et critiques, annoncées comme mensuelles,
mais dont un seul numéro a paru, sont un récit des journées de juillet, avec
l'intention avouée d'opposer l'oeuvre des « électeu rs » à ce lle de la
municipalité qui leur a succédé.
59 Nous classons enfin dans les journaux spécialisés OS) ceux qui par la
fonction qu'ils se donnent ou le public qu'ils visent affirment une
particu larité : ainsi les Annales de chimie, seu l journal savant fondé à Paris
en 1789 (en avril), le journal des enfants (en novembre, attesté mais non
retrouvé), mais aussi le journal de la municipalité consacré aux décrets et
nouvelles de !'Hôtel de Ville et des districts. On voit que cette catégorie
étroite n'échappe que partiel lement à la domination de l'information
politique et d'actualité, quasi exclusive dans les créations de 1789.
Formes
60 La forme du journal révolutionnaire a été t rès peu étudiée quelques
indications bibliographiques sommaires, la photographie d'une page de
t it re comme document visuel, ne permettent pas de se faire une idée
générale de l'apparence du journal ancien, donc de situer te lle ou tel le
réali sation dans l'ensemble formel dont elle re lève. Le journal en 1789
reste typographiquement apparenté au livre ou à la brochure, dont il se
distingue diffici lement, mais peut- être aussi plus qu'on ne l'a dit 23. La
novation res te limitée et concerne surtout l'usage du grand format. Toute
analyse du journal, de ce point de vue, a donc pour principal effet de le
placer dans le contexte des pratiques typographiques qui régissent la
production imprimée, et dans une évolution de très long terme où
l'année l 789 ne marque nu llement une rupture, même si l'on peut signaler
quelques mutations.
61 Le format in- 8° domine presque intégralement la production du journal
pari sien créé en 1 789, à 90 % (voir tableau V). Cette situation paraît plus
remarquable encore lorsqu'on la compare à celle de la presse déjà installée
avant 1 789.
Paris în-4'° 7 journaux 31,8 %
în-8'° 7 journaux
în-12* 8 journaux 36,4 %
Etranger în-4'° 22 journaux 66,7 %
în-8'° 6 journaux 18,2 %
în-12* 5 journaux 15, 1 %
62 L'in- 4°, format t raditionnel des gazettes et des grands journaux savants,
porte avec lui une image de sérieux et d'autorité dans la presse classique. Il
est, à Paris, concurrencé par l'in-1 2 qui depuis longtemps appartient à un
journalisme littéraire plus léger et plus à la mode (Mercure de France,
Année lirréraire). L'in- 8°, qui a progressé depuis quelques décennies,
occupe encore une place mitoyenne ou secondaire. L'urgence de la création
révolutionnaire balaie certaines traditions typographiques qui tiennent au
genre, elle impose l'in- 8° comme le format le plus aisé à composer et à
diffuser, format à tout faire, de l'occasionnel, de la brochure, comme du
journal, en ce début de la Révolution.
Tableau V : Formats
Format in-8° in4 0 in-folio
Quantité 123 12 2
% 89,8 8,75 1,45
Ld. c.d. éph. Ld. c.d. éph. Ld. c.d.
Quotidiens 14 13 22 5 2 1 1 1
Trihcbdo 6 4 9
Bihebdo 1 6 10 2
Hcbdo 4 5 11 1
Autres 1 17 1
Totaux 26 28 69 7 2 3
%par format 21 ,! 22,75 56 58 17 25
Agrandir C Original (jpeg. 1 881c.) :!
63 C'est aussi le format privilég ié des éphémères, alors que l'in-4°, malgré le
petit nombre de journaux de ce format, et l'in- folio caractérisent les
entreprises les plus solides, qui visent à fournir une information générale
de qualité : les chances de survie de l'in- 4° sont infiniment supérieures
dans sa catégorie à celles de l'in- 8° dans la sienne (58 % contre 21 %).
64 A partir d'octobre surtout le nouveau journal in-4° cherche de toute
évidence à concurrencer les gazettes étrangères. Il permet de réali ser une
substantielle économie de papier tout en fournissant une quantité
supérieure d'information. De Rozoi annonce« un t iers de plus de matière»
lorsqu'il adopte ce format (Gazerre de Paris, n° XX, 21 oct.) ; le calcul
approximatif des siqnes ou espaces par numéro confirme le bien-fondé de
23. Voir notre étude sur
« La forme du journal
en 1789 », à paraître dans
Texto/agie du journal, n° 3,
( ... )
cette promesse : le n° de 8 pages in-8° contient 13 600 signes, celu i de 4
pages in- 4°, imprimées sur 2 co lonnes, 19 500. Le point extrême de ce
mouvement est atteint en novembre avec le lancement de deux quotidiens
in- folio, l'Union et la Gazerre nationale, imprimés le premier sur 4 colonnes
et le second sur 3, et clairement inspirés du modèle ang lais. Le « format
d' Atlas », comme dit Panckoucke dans son Prospectus, a étonné les
contemporains et reste impressionnant, puisqu'il est supérieur au petit
tabloïd actuel. Il permet en outre une capacité d'impression encore
largement accrue par rapport à l'in- 4° (ce que la fiscalité avait fait
comprendre depuis long temps aux éditeurs ang lais).
65 On ne peut la mesurer que si l'on compte le nombre moyen de signes ou
espaces typographiques à la feu ille d'impression. Pour les journaux
imprimés en demi- feuille, et t rès nombreux en 1 789 (4 p. in-4°, 8 p. in- 8°).
une feu ille représente deux numéros. Le Tableau VI révè le clairement la
capacité typographique des divers formats, à la feu ille. Ce lle de l'in- 8°, par
l'emploi de petits corps, peut atteindre plus de 30 000 signes, mais se
situe généralement entre 18 et 25 ooo. un même journal peut, se lon les
moments, passer presque du simple au double (ainsi le Bulletin de Marec,
de la série Momoro à la série Knapen, ou la Suite des nouvelles de
Versailles de Beaulieu). La plupart des petits journaux à sommaire, pour
colporteurs, ne dépassent pas l O à 12 000 signes par numéro d'une demifeuille.
La capacité de l'in-4° se situe entre 34 et 43 000 signes : le gain
moyen est donc de plus de 30 % par rapport à l'in- 8°. Avec l'in-folio, il est
de près de 50 % par rapport à l'in-4°, et de près de 70 % par rapport à
l'in- 8°. L' in- folio convenait donc parfaitement au grand j ournal
d'information que Panckoucke vou lait établir sur le marché, et qui exigeait
des moyens financiers et techniques considérables que seu l un grand
éditeur ambitieux pouvait réunir. Mais il semble avoir contrarié les
habitudes des lecteurs. L'Union change de format au début de 1790, et la
Gazerre nationale reste une exception dans la presse de l'époque.
Tableau VI. Estimation, pour quelques journaux représentatifs, du nombre de
signes à la feuille d'impression, d'après le nombre de feuilles hebdomadaires
Titre Format Périodicité Feuilles Signes Signes
semaine semaine feuille
f, 'Union in-folio quotidien 7 574 000 82 000
Gazette nationale in-folio quotidien 7 495 000 70800
Mercure de Fran·
ce et Journal po· in-12 hebdo 5 180 000 36 000
li tique de Bn1·
xelles
Chronique de in40 en 1/2 f. quotidien 3,5 151 200 43 200
Paris
Cou"ier in-80 quotidien 7 130 200 18 600
de Corsas
Journal de Paris in40 en 1/2 f quotidien 3,5 120 100 34 300
Révolutions de in-80 en l /2 f hebdo. 3 96 100 32000
Paris
Suite des 110u·
velles de Ver· in -80 en l /2 f quotidien 3,5 91 000 26000
sailles
(Beaulieu)
Gazette de in4o en 1/2 f bihebdo. 2 84 200 42 100
Leyde
Agrandir C Original (jpeg. 268k) !
66 L'aspect général du journal, t itre, composit ion typographique, mise en 24. Dans l'étude citée à la
page, ne subit pas en 1 789 de modification importante. Nous évoquerons note précédente.
seu lement ici quelques particularités que nous avons analysées plus
longuement ailleurs 24• Le j ournal, en j ui llet, met parfois systématiquement
en valeur l'annonce de l'événement, en rupture avec les habitudes de la
presse classique la Suite des nouvelles de Versailles de Beau lieu se
singularise au début par la conjugaison du t itre permanent et des titres
occasionnels, qui souvent précèdent et écrasent le premier. Par le relief
typographique exceptionnel et la place qu'il donne à la nouvelle, le j ournal
capte ainsi, pour le colporteur, la puissance d'attraction de la feuil le
volante. C'est encore pour le colporteur que les petits journaux à nouvelles
font suivre leur t itre d'un sommaire plus ou moins long, mais qui peut être
typographiquement t rès soigné et contrasté, où se succèdent les annonces
de « complots », les rumeurs, les faits divers sensationnels, bizarres, ou
horribles. Feydel dans l'observateur, Brune et Gautier dans le Journal
général, ou l'auteur du Rôdeur français pratiquent consciemment cet art de
l'annonce, et avouent qu'il est essentiel à la vente de leur feu ille : elles
concentrent ainsi les fonctions et l'effet de l'occasionnel, en régularisent le
f lux et en font entrer la matière première dans la forme périodique. Cette
nouveauté journalistique, dont l'importance n'a guère été perçue, doit être
mise en relation avec la diffusion par les colporteurs, dont nous parlerons
plus loin.
67 Le j ournal in-8° est composé, selon l'usage courant, en pleine page, la
gazette in- 4° sur deux colonnes. Avec l'in- folio imprimé sur trois, ou
même quatre colonnes (ce qui est plus proche du modèle ang lais) apparaît
un nouveau type de page, qui suppose une autre vision et une autre forme
de lecture. Selon le prospectus de l'Union le modèle anglais offre l'avantage
de « présenter, sous un point de vue plus frappant, les diverses matières »,
ce qui prouve qu'on entendait bien, avec la nouveauté de ce format,
assurer une meilleure li sibilité des rubriques et des titres internes.
68 Ces derniers sont inégalement mis en re lief dans le j ournal in- 8°, mais y
occupent parfois une place importante, et Gorsas par exemple, dans son
Courrier, joue ainsi volontiers sur l'événement et la variété, de même que
les auteurs des petites feu illes de nouvelles, qui reprennent en cours de
numéro les annonces du sommaire par des t it res en petits italiques ou en
capitales. L' in-4° obéit à des pratiques diverses, qui vont de l'extrême
sobri été (le Patriote français de Bri ssot) à la multipl ication des titres
internes et des fi lets séparateurs dans la Chronique de Paris ou les Annales
patriotiques. Avec l'in-folio la répartit ion des rubriques et des titres se livre
au regard dans un espace plus vas te, qui pour la première fois permet un
rapide balayage visuel, en même temps que les contrastes typographiques
favorisent une lectu re sé lective.
69 En ce qui concerne la nature même des rubriques, on remarque, à partir de
la fin juillet, une tendance progressive à la diversification et à la
stabilisation. La gamme fondamentale est assez étroite : Versailles et Paris,
,-,...,...,.,,..,- ,.f,.. 1•;.,..ç,... .. .....,,..,; ,......, · 1; ,... ,,, ...10 1 ..... ,... , ,.,,...;., (A .-.- ,........,1..I,.\,.. 111,.,.,;,...,...,./,. u;:;.,,../ ,,./,..
25. Voir la notice de ce
journal dans notre
bibliographie.
\..c11uc.:. uc 1 1111v1 11 1a«.1v11 , 11cuA uu tJVUVVll V"'1..>,,c 111v1cc 1vauv11a1c1 11vtc1 uc
Ville, Districts), nouvelles de la capitale (Anecdotes, ou Variétés, ou
Evénements). Les nouvelles de province sont plutôt rares, et s' installent
seu lement dans quelques journaux (le Véridique, le journal d'Etat et du
citoyen). On peut facilement suivre la constitution d'un j eu de rubriques
dans un hebdomadaire comme les Révolutions de Paris 25•
70 La plupart des journaux d'information parisienne ou générale consacrent
une rubrique aux ouvrages nouvellement parus (Extraits, Livres nouveaux) ;
il s'agit généralement d'ouvrages politiques, et les journaux qui prétendent
à la réflexion théorique comme le journal d'Etat et du citoyen la placent en
tête, de même que la Chronique de Paris. Mais la « li ttérature » est fort
rarement présente ; cette rubrique, sous des formes diverses, apparaît dans
les Lerrres à Monsieur le Comte de B••• de Du plain de Sainte-Albine, dans
les Fastes de la liberté, dans le journal de la ville de Fontanes, dans les
Révolutions de Paris de Tournon et la Gazerre nationale (parfois aussi
Lirrérawre étrangère). Dans un moment où tout l'intérêt se porte sur la
politique, où l'on constate de toutes parts un recul des beaux- arts, ces
quelques exceptions sont révélatrices : Duplain est de ceux qui craignent
une décadence des lettres, et qui voudraient arrêter la Révolution sur la
pente fatale de la violence ; Tournon se dit volontiers homme de lettres ; le
journal de la ville et la Gazerre nationale désirent offrir une image complète
de l'actualité, et une chronique littéraire immédiate.
71 L'apparition d'une rubrique consacrée aux nouvelles de l'étranger marque
une étape significative : le j ournal révolutionnaire tend à occuper tout
l'espace couvert par le système diversifié de l'ancienne presse. C'est
surtout à partir d'octobre avec le journal de la ville de Fontanes que cette
partie s'impose sous divers noms Nouvelles du dehors, Nouvelles
politiques, ou Nouvelles étrangères ; la Gazerre nationale innove en la
plaçant en tête de livraion (Politique), et en lui donnant une fo rme qui imite
l'ordre interne de la gazette mais vise à la concurrencer en la surpassant. Il
en est de même de la Gazerre universelle de Boyer et Cerisier, anciens
collaborateurs de la Gazerre de Leyde. Il est curieux de voir que de petits
journaux, qu'on doit classer dans le genre satirique ou anecdotique,
intègrent eux aussi ce type d'information : ainsi le Fouet national, à partir
du n° VIII, de novembre, à la demande de ses lecteurs, ou le Rôdeur
français, lorsqu'il propose un « plan » qu'il ne suivra d'ailleurs que peu de
temps (n° 6). Desmoulins fait de la rubrique Brabant et autres royaumes [ ... )
une des t rois parties de ses Révolutions, mais, comme d'habitude, il y t raite
les nouvelles de façon fort sélective et personnelle.
72 Très rares sont les j ournaux nouveaux qui contiennent des avis et
annonces (biens à vendre, demandes d'emploi ... ). La Chronique de Paris,
1' Union et la Gazerre nationale en prévoient le prix ; la seconde ouvre même
son premier numéro sur une publicité (de l'entrepreneur même du journal,
Marshall) et, dans son prospectus, signale la nouveauté des annonces
commerciales qu'elle publiera, à l'imitation des Ang lais 26• Waudin promet,
dans le Prospectus de son Parisien nouvelliste, d'insérer rapidement et
gratuitement les demandes, avis et annonces, toujours en retard dans les
autres journaux, pour contribuer à« l'utilité publique ». Mais dans tous ces
journaux la rubrique tend à se raréfier et à disparaître assez rapidement. Le
journal révolutionnaire ne parvient donc pas en 1 789 à installer le modèle
ang lais ni à faire concurrence aux« affiches » et au journal de Paris.
73 Il faud rait faire aussi la part, qui est très importante, mais nous en
reparlerons au chapitre IV, des lettres de lecteu rs dans l'économie du
journal. D'une façon générale, on ne saurait t rop insister sur l'importance
distributionnelle de la rubrique et du t itre interne (auxquels il faut ajouter
les marques typographiques de séparation), grâce auxquels le j ournal
organise la recherche rapide de l'oeil et la lectu re. Si l'on veut traiter
vraiment le journal ancien en moyen d'information, il faut leur prêter
l'attention que les analystes du journal moderne prêtent au disposit if plus
complexe et surtout plus visue l de la grande page, des t itres et des
photos 27•
L'édition. Libraires et imprimeurs
74 L'explosion du journal, du pamphlet, et de l'ensemble de la production
impnmee liée à l'actualité politique, l'ébranlement du système
rég lementaire provoquent une t ransformation rapide et déj à profonde de
l'ancienne librairie et des conditions de l'édit ion. Les moyens techniques
restent inchangés pendant la Révolution. Mais l'afflux de la demande, la
nécessité d'y répondre au plus vite, la revendication de la liberté
d'imprimer, la paralysie de l'administration et l'absence d'une nouvelle
lég islation modifient la vie des ateliers, les rapports de force et d'influence
entre libraires. L'esquisse t rès rapide qui suit permettra de jeter quelque
lumière sur l'édit ion du journal en 1 789, et sur des luttes d'intérêt d'une
âpreté extrême, que dans la plupart des cas nous pouvons seu lement
soupçonner.
75 Le j ournal, à partir de la fin mai, est un immense te rritoire à conquérir. Les
entrepreneurs, un moment intimidés par les arrêts du conseil des 6 et 7
mai, se mettent en mesure de l'investir en juin ; ils s'y engouffrent à partir
de juillet. Quels sont- ils, dans quelle mesure de nouveaux libraires et de
nouveaux imprimeurs apparaissent- ils à côté des privilég iés 7 Quels sont
apparemment les principaux bénéficiaires de la croissance du périodique ?
C'est au journal lu i-même que nous demanderons quelques réponses,
nécessairement partielles, à ces questions.
"6 Après une phase de clandestinité ou de semi-clandestinité, le j ournal
commence à se déclarer à partir de la fin juin et du début juillet. Des
adresses apparaissent sans nom d'éditeur : « Rue de Hurepoix n° 24 » pour
la Suite des nouvelles de Versailles de Beau lieu, à partir du 3 j uillet, le nom
de Lamy n'apparaissant que beaucoup plus tard, ou « Rue de la Huchette
n° 17 » à partir du 6 juil let pour la collection Assemblée Nationale (1 - 23
juillet) publiée par Vente. Quelques libraires dévoilent leur nom avant les
autres, Gueffier junior dès le 30 j uin pour le Courrier français, Letell ier le 7
juillet pour le Déclin du jour, ou Momoro à la même date pour le Bulletin de
l'Assemblée Nationale. Dès le 14 j uillet, et surtout après l'arrêté de la
Commune du 24 exigeant l'adresse de l'imprimeur ou du libraire, et
l'institu tion des permis de circulation de !'Hôte l de Vi ll e, la situation change
totalement ; l'édition du journal paraît au grand jour, avec parfois le nom
de l'auteur qui authentifie également l'imprimé (c'est le cas de Gorsas, qui
par zè le « patriotique » obéit immédiatement à la Commune). Cette
nouvelle situation ne régit pas toute la presse, et quelques éphémères
sati riques, situés sur la frontière qui les sépare à peine du pamphlet,
persistent dans l'anonymat ou affichent des adresses fantais istes.
77 Si l'on veut comprendre l'intervention des libraires parisiens dans la
création des périodiques de 1789, il faut distinguer les entreprises selon
leur longévité et le moment où elles apparaissent. Un petit nombre de
26. La Chronique de Paris,
qui dans son Prospectus se
dit modelée « sur le
London's Chronide », publie
( ... )
27. Voir M. Mouillaud,
Formes et stratégies des
énoncés de presse, thèse
dactylographiée, Paris V,
1979 ( ... )
28. Nous en avons relevé 6
de la fin juillet à la fin
décembre, auxquels il faut
.::iin1 1tcr rlc1 1Y in1 1rn.::i1 1Y ( )
libraires fondent des journaux durables et s'y installent sol idement : en mai
Le Jay (ceux de Mirabeau), en juin Devaux et Gattey Uournal des Etats
Généraux que Devaux continue en concurrence avec Le Hodey à partir du 8
décembre, tandis que Gattey édite le Courrier de Madon à partir de
novembre), Cussac (le Point du joui), Lamy (la Suite des nouvelles de
Versailles), Gueffier jeune (le Courrier français), en juillet Prudhomme (les
Révolutions de Paris), Maradan (les séries successives du journal de la ville),
en août Cuchet (Versailles et Paris), Knapen fi ls, qui prend le Bulletin de
Maret à partir du 6 août, à la suite de Momoro, et fonde le Courrier de
Brabant en novembre, en octobre A.- M. Lottin Uournal de la municipalité et
des districts de Paris), Clousier Uournal des décrets de l'Assemblée
Nationale pour les habitants des campagnes). On remarquera qu'un libraire
privi lég ié comme Lottin, Imprimeur-libraire de la ville, ou un syndic de la
compagnie comme Knapen interviennent tardivement. Inversement une
place aussi enviable et inexpugnable que les Révolutions de Paris est prise
t rès tôt par un nouveau venu, Prudhomme 28.
78 D'une façon générale la permanence d'un grand journal repose sur une
maison fortement implantée à Pari s, et qui dispose de grands moyens.
Isolons tro is cas qui témoignent de la vo lonté opiniâtre de grands libraires
de se placer par le journal sur la scène révolutionnaire. Panckoucke,
1'« At las de la librairie», propriétaire de la Gazerre de France, du Mercure et
de sa partie politique le journal politique de Bruxelles, du journal de
Genève, tente en vain d'obtenir des Etats Généraux l'autorisat ion d'un
j ournal officiel de leurs séances, comme nous l 'avons vu. Considéré comme
le parfait représentant de la presse « privilég iée » et asservie à l'ancien
pouvoir, il se plaint d'être « victime de la révolution » (Mercure, 24 oct.,
p. l 04), calomnié et désigné comme « ennemi de la révolution actuelle »
(Mercure, 21 nov., p. 80- 84). Mais il ne se t ient pas pour battu et lance le
24 novembre la Gazerre nationale ou le moniteur universel, qui manifeste
de vastes ambit ions et connaîtra un be l avenir. Baudouin, de son côté, sait
recue illir dès le début les fru its éditoriaux de la Révolution ; agréé libraire
de lAssemblée Nationale, il prête serment le 25 juin, et publiera dès lors
une masse énorme de discours et de textes officiels. Le 30 juin il demande
à l 'Assemblée l'autori sat ion d'imprimer un journal des séances, que lui
refuse le garde des sceaux 29. Il semble qu'il ait dû attendre la seconde
quinzaine de juillet pour lancer les appe ls de souscription de son Procès verbal
de l 'Assemblée Nationale qui, malgré le retard initial de ses
livraisons et certains t raits qui le singularisent, doit êt re compté parmi les
journaux importants de l'époque ; il y ajoute à partir du 29 août le journal
des débats et des décrets ; tout un dispositif officiel ou se mi - officiel est
ainsi mis en place, dont le Prospectus paru en novembre éclaire l'ampleur :
Du procès-verbal de l'Assemblée Nationale, du journal des débats et des
décrets, et de l'Etat des pensions et traitements. Dernier cas révé lateu r, à
un niveau de puissance moindre, celui de Buisson : ce libraire est le
premier à lancer un défi au système rég lementaire, en mars et avril, avec
les deux prospectus du Patriote français de Brissot ; le j ournal, dont le
premier numéro paraît le 7 mai, est suspendu par les arrêts du Conseil ;
Buisson le reprend le 28 juillet jusqu'à la rupture avec Brissot en
septembre ; dès le 3 octobre, il édite un aut re j ournal, in-4° également, les
Annales patriotiques et lirréraires de la France, de Mercier et Carra. Tout se
passe donc comme si un éditeur désireux de faire figu re devait publier un
grand journal d'information, quels que soient les hasards ou les difficultés
qui peuvent le contrarier. Tous, certes, ne s'engagent pas, et il s'en faut,
dans cette aventure, et il faudrait compter, en particu lier au sommet de la
hiérarchie, les absents : Mérigot le jeune, par exemple, syndic de la librairie
depuis 1786.
79 D'autres libraires ont tenté des entreprises multiples, souvent de courte
durée. A côté de libraires installés, on voit apparaître quelques nouveaux
noms 30. Il est plus difficile de dresser un état des imprimeurs qui
t ravaillent pour le périodique ils se succèdent souvent pour un même
j ournal, et parfois alternent. Leur activité devrait être mesurée à la
permanence de la mention qui en est faite, à la fréquence et à la diffusion
du journal. Nous avons re levé sommairement le nombre de t itres (en ne
descendant pas au- dessous de 2) où leur intervention est attestée :
1 5. L.M. Ce llot
8. Cailleau, Lapone.
7. Grangé, Vve Hérissant.
6. Jorry, Nyon.
S. Ballard, Couturier, Guillaume et Calixte Volland.
4. André, Baudouin, Girouard, Letellier et André, de Lormel, SeguyThiboust,
Valleyre aîné, Valleyre j eune.
3. Demonville, Guillaume junior, Knapen fi ls, Momoro.
2. Carol, Desprez, Laurens j unior, Rozé.
Bo Plusieu rs des noms qui apparaissent ici et que nous soulignons ne font pas
partie de la liste des t rente- six imprimeurs de Paris 31. C'est un des
premiers signes de bouleversement que va produire la Révo lution dans
l'imprimerie parisienne. Nous allons l' interpréter, en le plaçant parmi les
phénomènes majeurs qui caractérisent l'éd ition du j ournal en 1789.
81 Le j ournal doit répondre, avec la plus grande rapidité poss ible, à l'urgence
journalière des séances de l'Assemblée et à la pression de l'événement.
Pour publier le grand nombre des nouveaux quotidiens, presque tous
matinaux, l'impress ion nocturne devient la règ le dans les ateliers. Même
les journaux de périodicité moins rapide y ont recours : t rois « éditions »
simultanées se font la nuit de l'ObseNateur trihebdomadaire de Feydel
(n° 43, 13 nov., p. 345), et les commentaires sur lAssemblée Nationale,
dans le Club des obseNateurs, bihedomadaire, sont imprimés in- extremis,
«afin de donner des nouvelles fraîches » (n° 4, 17 déc., 2e de couverture).
Les avis de Corsas dans son Courrier prouvent qu' il est, comme
l'ObseNateur, imprimé sur des presses parallèles les éditions, donc la
composition de plusieu rs formes simultanées du même text e, sont le seu l
moyen de répondre à la demande, avec des presses à faible rendement,
dans le court laps de temps laissé à l 'imprimeur. Les auteurs s'excusent de
ne pouvoir relire les épreuves, et just ifient souvent ainsi les fautes
typographiques 32. Se lon le libraire Baudouin l'impress ion du journal des
débats est « touj ou rs un ouvrage pressé et touj ours un ouvrage de nuit, ce
qui double ordinairement, et triple quelquefois la dépense» (Du Procès verbal
de l'Assemblée Nationale .. ., mi-nov.).
82 A cette contrainte impérieuse s'ajoute, dans les moments les plus intenses
de la Révo lution, la difficu lté de t rouver des ouvriers disponibles : le j ournal
subit alors un retard d'un ou plusieurs j ours. Maret s'en explique dans le
n° 1 o de son Bulletin, daté du 16 j uillet : « Les circonstances dans
lesque lles on se trouve présentement, ont fait déserter les ouvriers de tous
les ateliers, et à peine en trouve -t-on pour imprimer ce que nous donnons
29. Voir Procès-verbal
analytique et raisonné de la
séance de /'Assemblée
Nationale du 30 juin, p. 7 ;
( ... )
30. Plusieurs entreprises :
Froullé (Courrier des
provinces, Révolution de Paris
de Tournon), Lagrange ( ... )
31. Voir A.M. Lottin,
catalogue chronologique des
libraires et des librairesimprimeurs
de Paris, depui
( ... )
32. Point du jour, n° VIII, 26
juin ; Courrier national, 30
juillet ; Courrier français,
n°174, 26 déc ( ... )
33. Voir aussi Suite des
nouvelles de Versailles de
Beaulieu, 17 juillet ; Courrier
national, Séances d ( ... )
tous les j ou rs» 33. La même perturbat ion se reproduit en octobre : «Tout
Paris était en combust ion [ ... ], les typographes, animés du plus pur
patriotisme, ont été les premiers à prendre part à cet événement» Uournal
des Etats Généraux, t. IV, n° 24, p. 378). Certains journaux ont souffert
durablement des troubles et leur périodicité en a été gravement altérée. La
raison en paraît technique pour le Magasin des modes nouvelles, dont les
auteurs allèguent les « circonstances trop fameuses et t rop malheureuses
où Paris s'est trouvé » (n° 24, daté 21 j uillet, p. 185 ; n° 26, 11 août,
p. 201). La raison est au contraire politique pour le journal politique national
qui annonce, dans son n° 6 daté du 23 j uillet, paru en réalité en
août, une « marche plus rég lée et plus indépendante des t roubles de la
capitale » (p. 8). Les imprimeurs parisiens refusent de t ravailler pour un
journal ouvertement contre- révo lut ionnaire (n° 10, 2 août).
83 On peut imaginer, à la lumière de ces témoignages, le rythme intense et
l'ag itat ion du Paris typographique. La multiplication des j ournaux, le t irage
important de quelques-uns d'entre eux supposent une croissance
vigoureuse du marché, et par conséquent de l'activité destinée à le
pourvoir. L'édit ion du journal devient, dans ces conditions, un objet de
spécu lation et d'âpre concurrence entre les libraires. Le succès d'un t it re
suscite les contrefaçons, les entreprises parallèles, les tentatives de
captation, les démêlés entre libraires et auteurs. Contentons- nous de
quelques exemples. A partir du 29 août les Nouvelles Révolurions de Paris,
« par l'un des auteurs des premiers numéros », imitent celles de
Prudhomme et s'en prétendent le « supplément ». Au début de novembre le
premier collaborateur de Prudhomme, Tournon, exclu du j ournal mais s'en
disant I'« inventeur » et le vrai propriétaire, crée avec le libraire Frou llé une
collection concurrente ; le comité de police de !'Hôtel de Ville doit
intervenir pour régler le violent contentieux entre les deux « propriétaires »
rivaux. Au début de décembre le libraire Devaux prétend à la «propriété
exclus ive » du journal des Etats Généraux, et, arguant des plaintes des
abonnés et de la « négligence » de la rédaction publie une édition
concurrente du journal de Le Hodey (éd. Devaux, t. VI, n° 21 ). Les scissions
se multiplient donc à la fin de l'année Brune et Gaut ier de Syonnet
rompent leur association à la mi-décembre, et le journal général de la cour
et de la ville paraît en deux éditions concurrentes. Les diverses coll ections
du Courrier national, du début juillet jusqu'en novembre, posent à
l'histo rien de la presse le problème le plus épineux et le plus t roublant :
divers indices tendent à prouver que le premier auteur, de Pussy, a été
évincé du journal en août, supplanté par un certain Beuvin qui publie le
journal sous deux t it res diffé rents et reproduit le texte du j ournal de
Perlet ; on soupçonne des ententes entre libraires d'abord pour capter un
t it re, puis pour mult iplier sous des t it res voisins un texte identique 3 4 •
Marat se plaint d'une captation fraudu leuse de son t it re par Jourdain de
Saint-Ferjeux, qui publie en octobre l'Ami du peuple ou le vrai citoyen (Ami
du peuple, n° XXIX, 5 nov.). alors que Sainthi l'imite de façon moins
évidente, dans son Courrier de Paris ou le publiciste français ... , à peu près
au même moment. Le monde occulte des réimpressions et contrefaçons est
plus difficile à connaître. Des plaintes d'auteurs ou de libraires, la
multiplicité des impressions de tel journal (par exemple les Lerrres de
Mirabeau à ses commerrants). des collections provinciales, nous avertissent
de l'ampleur du phénomène.
84 On remarque à la fin de l'année une tendance à l'autonomie des entreprises
journalist iques les plus prospères ; l'éditeur ou l'auteur achète des presses
et les installe chez lui. L' intégrat ion du bureau de gestion, de la rédaction
et de l' imprimerie simplifie le circuit éd itorial, et permet une souplesse et
une rapidité accrues. On connaît bien l'exemple artisanal de Marat qui,
après sa rupture avec son éditeur Dufour, fait sortir l'Ami du peuple « de
l'imprimerie de Marat » (à partir du n° LXXI, 19 déc.). A partir du n° XXI (28
nov.- 5 déc.) les Révolutions de Paris sont imprimées chez Prudhomme. Le
Hodey monte pour son journal des Etats Généraux une « Imprimerie du
Rédacteur » après sa rupture avec Devaux au début de décembre 35 • Ce
mouvement, qui s'amplifiera en 1790, rencontre des rés istances :
l'administ ration et les libraires-imprimeurs privilég iés tentent encore de
faire appliquer les règ lements, contre la revendication de l'impression libre
que l'on ti re de l'article de la Déclaration des droits sur la liberté de la
presse ; les Révolutions de Paris affirment le droit de tout citoyen à
posséder une presse chez lui, comme en Angleterre (n° IV, p. 1 7 ;n° XIX,
p. 28).
85 Nous touchons ici de nouveau à la crise qui secoue la Librairie du royaume
en 1789. Les privilèges des libraires et des imprimeurs, l'autorité de la
chambre syndicale font partie de lAncien Régime, et sont ébranlés, avant
d'êt re définit ivement emportés, comme les aut res institut ions. Le journal
est un des enjeux de la lutte entre anciens et nouveaux libraires et
imprimeurs. Selon !' Observateur du 15 septembre (n° 16, p. 114). Nyon est
député par la chambre syndicale pour dénoncer au garde des sceaux les
imprimeries formées sans autorisation ; il ne reçoit de lui, comme de
Maissemy et de Th iébau lt, que la réponse « Je ne sais qu'y fai re ». Le 6
novembre, nouvelle tentative, les imprimeurs nomment t rois commissaires
pour rédiger un mémoire à l'Assemblée Nationale, et l'auteur du Courrier
national, politique et lirréraire écrit à ce propos « Le nombre des
imprimeurs de la Liberté, qui le sont aussi un peu de la licence, s'augmente
à te l point dans cette Capitale, que les Imprimeurs privilég iés se sont
assemblés pour demander que leur nombre, qui est de 36, ne fût pas
augmenté » (n° XIII, 1 5 nov.) 3 6 .
86 On commence donc à trouver dans la presse les noms de libraires qui se
font imprimeurs, ou d' imprimeurs inconnus qui prennent les t itres
auxquels la Révolution leur donne droit. Le Véridique, à partir du n° 66, du
27 octobre, sort « De l' imprimerie patriotique de Laurens junior,
Imprimeur- Libraire de la Liberté nationale », puis « De l'imprimerie de la
Nat ion » (n° 69). Les Révolutions nationales signalaient au début
septembre : « Le Sieur Momoro, libraire, vient de placer des Presses chez
lui, et il les appe lle les premières presses de la Uberré. C'est au Public
éclairé à blâmer ou à louer ce titre » (n° VIII, p. 37) ; Momoro se déclare
« Premier Imprimeur de la Liberté nationale » dans le Moniteur patriote, ou
nouvelles de France et de Brabant,. qui commence le 1 O novembre 37• La
dernière « Ve illée » de !'Espion des campagnes paraît chez Joseph Carol,
«Imprimeur patriot ique » (22 déc.). et le n° XLVII du 20 décembre du
Courrier national, politique et lircéraire chez Rozé, « Imprimeur national » ;
l'auteur du Furet parisien avoue que son virulent pamphlet s' imprimait
chez ce même Rozé, qui travaillait dans une maison louée par le bourreau
Sanson (n° VIII, janv. 1 790, p. 16).
87 La fin de 1 789 est donc une période intermédiaire de mutation, où les
libraires et les imprimeurs installés dominent encore la production, mais où
des menaces pèsent de plus en plus sur leu rs anciens privilèges.
34. Pour des conjectures
détaillées, on se reportera
aux articles suivants de
notre bibliographie ; Ass
( ... )
35. La Suite des nouvelles
de Versailles de Beaulieu
sort également « De
l'imprimerie du Rédacteur »
à ( ... )
36. Selon l'o bservateur,
Thiébault, inspecteur de la
librairie, était l'instigateur
de cette démarche ( ( ... )
37. Un correspondant du
Rôdeur en ayant fait la
remarque ironique {n° 9, 20
déc.). Momoro se justifie d
( ... )
88 Resterait à apprécier le bénéfice que le journal a pu leur procurer, et à 38. Voir l'étude de G. Feyel
nr.é.ri ca.r l .t:ac ~cn.c::arTc f i n'::lnri .t:a rc tio l'a.nTriCanr ica. ria. n rocco t\11r11n rinr11mont' Citée OIUS haut. n. 32. SUr
t-'''-'-' -''-' ' '--' "-'""'-'-"'-' l ll l U..11'-' '- ' -' '-"'- 1 '-""'' '-t-'' ' -''- U'- !-'' '--'-''-• ~U'-Ull UV'-Ulll '-11"'
comptable n'a été retrouvé pour 1789, qui permette d'établir un bilan
précis d'exploitation 38• Il est certain en tout cas que pour les entreprises
prospères le bénéfice est très substantiel. Tournon affirme en novembre
que, depuis t rois mois, il a fait gagner à Prudhomme, avec les Révolurions
de Paris, 60 000 livres, et que le premier numéro, à lui seu l, a rapporté plus
que six autres (Révolutions de Paris de Tournon, n° XVII, p. 9, 1 5 ; n° XX,
p. 2). Mais, en dehors de ces allégations polémiques, les auteurs et les
libraires sont, comme on peut le penser, extrêmement discrets.
Le nouveau régime de la presse
89 Les tentatives t imides, et dont la réitération révè le l'échec, pour
rég lementer la presse à Paris ont fait l'objet de plus ieurs études sérieuses
et documentées. A. Sôderhj elm, en particulier, a procédé à une bonne mise
au point en consu ltant les Acres de la Commune de Paris de S. Lacroix 39•
Mais aucun historien n'a essayé de vérifier l 'effet des interventions
rég lementaires dans les j ournaux eux-mêmes, au début de la Révolu tion.
90 Il faut d'abord rappe ler quelques dates.
91 24 juillet : arrêté du comité provisoire de l'Hôtel de Ville, menaçant de la
prison les colporteurs ou distributeurs d'imprimés sans nom d'imprimeur,
en attendant le règ lement de l'Assemblée Nationale sur la liberté de la
presse Uournal de Paris, n° 206, 2 5 j uillet).
92 26 j uillet : arrêté du même comité, «toutes les permissions vraies ou
supposées, que l'on met au bas de divers imprimés, demeureront
supprimées», et «les imprimeurs seront tenus seu lement d'y mettre leu rs
noms» Uournal de Paris, n° 209, 28 juil let).
93 2 août : arrêté du Comité de police qui fait défense de publier les écrits ne
portant pas de noms d'auteur ni de libraire, et enjoint de déposer à la
chambre synd icale et au comité un exemplaire paraphé ; défend à
l'administ ration des postes de se charger du transport d' imprimés non
revêtus du visa et de l'autorisation du comité.
94 1er septembre : arrêté de l'assemblée des représentants de la Commune,
interdisant aux colporteurs de proclamer dans la rue d'autres écrits que les
acres publics, décrets, ordonnances (réitéré les 8 et 27 ocr. et le 20 déc.).
95 30 septembre : «MM. de la Commune, vou lant faire cesser les soupçons
que le peuple pourrait avoir sur les laissez passer par la Poste, que les
Imprimeurs mettent au bas des j ournaux, et considérant qu' il est fort utile
de détromper ceux qui pensent qu'il existe encore une espèce de censure,
et que la Ville donne des permissions d'imprimer, fait défense aux
imprimeurs de faire usage à l'avenir des Laissez passer etc. au bas des
j ournaux ; et n'entendant, MM. De !'Hôte l de Ville, gêner en aucune
manière la liberté de la Presse, et n'astreignant les papiers imprimés à
d'autres formalités qu'à celles prescrites par les précédents Règlements,
qui consistent dans les noms de Libraires, d'Auteurs ou d'imprimeurs, mis
au bas des brochures » ... Uournal général, n° 1 6, 4 oct.) 40•
96 20 décembre : Règ lement du département de police limitant le nombre des
colporteurs et des afficheurs, et défendant de crier aucun j ournal, même
ceux qui portent le tire d'Assemblée Nationale.
97 La nouvelle administ ration parisienne, on le voit , a tenté de contrôler
l'imprimé et en particu lier le journal de deux façons : en surveillant sa
circulation par le permis soit général (du 14 au 26 j uillet). soit pour la poste
(2 août-30 septembre). et en prohibant strictement sa proclamation
publique par les colporteurs (1er sept., etc.). Elle a sou levé contre elle de
virulentes attaques de la part des journali stes, et la fin de décembre
retentit de défenses éloquentes des pauvres colporteurs que !'Hôtel de Vil le
veut affamer. En ce qui concerne les permissions, le comité de police était
d'autant plus mal à l'aise qu'il ne voulait pas paraît re ré introduire une
censure sous quelque fo rme que ce fût. Le régime des laissez- passer a été
éphémère.
98 Il est difficile de juger de l'efficacité des règlements ; on peut du moins
établir la proportion approximat ive des j ournaux qui s'y sont soumis.
Encore ne fau t-il prendre en compte que ceux qui étaient susceptibles de
s'y soumettre : ceux qui paraissaient au grand jour, avec un nom de libraire
et/ou d'imprimeur, ceux qui n'avaient pas déjà bénéficié d'une permission
de l'ancienne administrat ion (le journal de Versailles, portant un permis du
30 mai, signé Decrosne, est le dernier de ce genre), et pour le permis de
circulation par la poste, ceux qui prévoyaient des conditions de
souscription en province. 47 journaux, créés entre mai et fin septembre, et
qui paraissent dans les périodes des 14- 26 j uillet et 2 août-30 septembre,
répondent à ces conditions ; on y relève 30 permis, 7 laissez-passer
généraux du Comité provisoire (pour 6 journaux). du 14 au 22 juillet, 23
permis de circu lation par la poste (pour 21 j ournaux) du 26 j uillet au 30
septembre.
99 Des j ournaux importants, créés à la fin de juin, s'empressent d'exhiber la
permission de l'Hôtel de Ville : la Suite des nouvelles de Versailles de
Beau lieu dès le 14 juil let, le Courrier français le 16 j uillet ; le Bulletin de
Maret et le Déclin du jour présentent une variante assez remarquable par
rapport aux autres, qui révèle le scrupule que le Comité permanent des
Electeu rs éprouvait à paraître contrôler ainsi la presse : « Pe rmis d'imprimer
et distribuer, sans néanmoins entendre astreindre à aucune permission
l'usage de la presse, que le Comité entend au contraire faciliter dans la
circonstance présente » (permis des 16 et 20 juillet). Ces permis ont été
éphémères, on ne les t rouve que dans un nombre réduit de j ournaux. Ils
ont été accordés, ou sollicités, dans un moment d'improvisation, et les
électeu rs ont vite compris la nécessité de les supprimer. L'arrêté du 26
juillet laisse d'ailleu rs entendre qu'il y en eut de « supposés » par les
j ournalist es, apparemment pour donner quelque autorité à leur feu ille.
100 Les permis de circu lation par la poste ont duré plus long temps et semblent
avoir été plus systématiquement imposés, du 26 j uillet Uournal de la ville)
au 29 septembre Uournal de la municipalité et des districrs de Paris).
Cependant seuls 21 j ournaux sur 40 en cours de publi cation en sont
revêtus. On comprend qu'un journal resté éphémère et dont la diffusion
était des plus étroites, n'ait eu ni le temps ni l'obligat ion de s'en pourvoir.
On comprend également que Baudouin, par sa seu le qualité d' imprimeur de
l'Assemblée Nationale, n'en ait pas eu besoin pour ses j ournaux. Mais
pourquoi le Courrier de Provence, le journal des Erats Généraux, le Patriote
français, la Chronique de Paris, pour ne prendre que quelques grands
exemples, n'en ont-ils jamais eu, ou en tout cas n'en ont-ils jamais
imprimé ? Des feu illes moins brillantes, et dont l'auteur est inconnu, y
échappent également. Nous devons renoncer à éclairer une situation
apparemment anarchique, fau te de posséder des reg ist res qui ont dû
exister, et disparaître dans l'incendie des archives de l'Hôtel de Ville.
les comptes de la Gazette de
Paris et de l'Ami ( ... )
39. Le Régime de la presse
pendant la Révolution
française, t. I, 1900,
p. 41-217.
40. D'après les Révolutions
de Paris, n° XII, p. 20, Bailly
écrit dès le 28 septembre à
l'intendant des ( ... )
requise, c'est-à-dire la mention sur chaque exemplaire du nom de
l'imprimeur et/ ou du librai re (les deux versions se t rouvent). C'était la
stipulation essentielle de l'arrêté du 2 août, mais le système s'est mis en
place auparavant, puisque 4 journaux obtiennent ce genre de permis entre
le 26 juillet et le 1er août Uournal de la ville, Point du jour, Courrier
national, Suite des nouvelles de Versailles). Celui du Courrier national,
unique en son genre, et t rès curieux, révè le un essai de continuité entre
l'ancienne administration et la nouvelle :
« M. de Maissemy, directeur-général de la librair ie, auquel le Comité
provisoire de l'Hôtel de Ville s'en rapporte pour autoriser l'envoi en
Province, par la poste, des feuilles et brochures, a prié M. le baron d'Ogny
de laisse r circuler l'ouvrage périodique ayant pour t itre [ ... ] », daté 29
juillet, n• du 1er août).
102 A la mi-septembre, deux permis portent la trace de la préoccupation de la
municipalité à l'égard des colporteurs : « Permis de faire circu ler par la
poste le Parisien nouvelliste, en se conformant au Règ lement de Police qui
défend de faire crier aucuns écrits dans les rues » (permis du 18 sept.,
Prospectus et n° 1 du 29 sept.). Le permis du 16 septembre de la Voix du
peuple, ou les anecdotes politiques du bonhomme Richard, est semblable.
103 La suppression des permis le 30 septembre et l'interdiction d'en imprimer
désormais aucun ne les a pas fait disparaît re totalement de la presse. Il
semble au contraire que certains éditeurs se soient plu à en perpétuer la
présence pour conserver une caution officielle qui autorisât leur journal.
Des éditions concurrentes les arborent comme le signe de leur droit.
Tournon, lançant ses propres Révolutions de Paris, reprend le permis du 8
août dans son n° XVI du 2 novembre, et premier de la série, tandis que
Prudhomme continue de publier ce permis jusqu'au n° XX de ses propres
Révolutions (apparu au n° IV, le permis ne manque qu'au n° XII). Le libraire
Dufour, qui publie à partir du 9 décembre une édition concurrente du
journal de Perlet sous le même t itre, Assemblée Nationale et Commune de
Paris, reprend sans vergogne le permis du 3 septembre accordé au t it re
qu'il pirate. La conduite de Marat est remarquable le permis du 8
septembre est imprimé à la fin du Prospectus du Publiciste parisien, puis
accompagne la plupart des livraisons de l'Ami du peuple jusqu'au 23
décembre. Marat, qui en août avait violemment et vainement demandé une
autorisation officielle de publi cations 41, affi rme ainsi ostensiblement la
légalité de son journal, qui va de pair avec son apparence rassu rante de
compte rendu de l'Assemblée et avec la fonction publique qu'il se donne.
104 Maret a bénéfi cié d'un traitement de faveur et d'une permission d'un genre
unique : « Le Comité permet aux Colporteurs la publication d'une feuil le
intitulée Bu ll etin de lAssemblée Nationale, dont l'authenticité est garantie
par la signature du Membre de l'Assemblée Nationale, qui en est l'auteur,
laque lle est restée déposée au Comité de Police » (2 septembre) ; un
second permis du 20 octobre renouvelle « la permiss ion donnée le 2
septembre par voie d'exception ». Cette « exception » paraît singulière
lorsqu'on sait avec quelle constance le comité de police a tenté, après le
l er septembre, d'interdire la criée de tous les journaux et brochures. Estce
Maret, qui n'était pas député, mais pouvait par sa présence assidue faire
fi gure de « membre de l'Assemblée Nationale », ou son éditeur Knapen,
syndic de la librairie, qui avait obtenu cette dérogation pour un journal qui
se voulait un procès- verbal impassible et exact des séances ? Elle suscita
en tout cas, et avec raison, quelques remarques critiques dans la presse.
105 On peut dire dans l'ensemble que le régime des permissions, sous ses
deux formes, semble avoir été inégalement imposé, se ressent des
condit ions d'improvisation dans lesquelles il s'est exercé (aucune
permission n'est exactement semblable à une aut re, on ne s'est jamais
arrêté à une formule type) et a été rapidement supprimé à cause des
difficultés d'application. On considérait la liberté de la presse comme une
conquête trop précieuse, les électeurs, Bailly 42, et l'Assemblée Nationale
l'avaient proclamée avec trop d'éclat pour qu'on pût sembler la limiter.
Faute d'une lég islation de la presse, la municipalité et les districts se sont
contentés de prendre quelques mesures t imides et temporaires, et de
lutter, avec peu d'efficacité, par des saisies, contre l'audace des co lporteurs
et les journaux et brochures anonymes et sans adresse 43•
NOTES
1. Archives Nationales, V1 SS 1, n• 16, minute de la lettre circulaire ; le texte
paraît d'abord dans le journal de Paris, n• 140, 20 mai, puis d ans divers j ournaux
p rovinciaux (voir par ex. journal de Provence, t. 2S, n• 12, 28 mai, et la note
annonçant l'intention de se conformer aux « règles prescrites par S.M. »).
Soulavie, dans son journal des provinces, raconte avec ironie I'• anecdote peu
connue » qui expliquerait cette décision : Suard ayant laissé passer d ans le
journal de Paris un article qui avait d éplu à Necker, la cen sure lui est enlevée, et
anribuée à Maissemy avec des honoraires doublés (24 000 livres) ; le privilège
exclusif de rendre compte des Etats est alors attribué au j ournal pour augmenter
ses souscripteurs et le dédommager de cette charge accrue (Se cahier, début
juin, p. 118-120).
2. Nous n'avons pas retrouvé ce prospectus ; le texte en est transcrit d ans la
collection BN 8' Lc2 223S, Du 23 mai, qui contient un récit sûr de cette séance ;
celui qui est reconstitué par le Moniteur est très différent, et l'on en comprend
aisément la raison. Voir, sur la séance du 23, les commentaires de Mirabeau d ans
sa Se Lettre à ses commettants, p. 1-6.
3. Voir Hatin, Histoire polit ique et littéraire de la presse en France, t . IV, p. 22, et
Histoire générale de la presse française, t . 1, p. 41 2- 413.
4. Voir A. Tuetey, Répertoire général des sources manuscrites de Paris pendant la
Révolution française, n• 3602 (Héraut de la nation), n• 2909 (Tribun du peuple),
et en général, pour la période janv.-juin 1789, n• 2903- 2909 et 3S97- 360 9.
Quelques pér iodiques parviennent à se créer et à durer en mai, mais leur
extrême rareté d ans les fonds publics prouve une diffusion très limitée : ainsi la
collection 8' Lc2 223S, dont le t itre et la forme sont des plus sommaires (Ou 8
mai, etc.) ou le j ournal des provinces attribué à Soulavie.
S. Voir journal général de France (8' Lc2 1 OS), feuille cland estine, n• VI, début
juillet, à propos du Point du jour : « Cette feuille n'est pas privilégiée, elle ne
passe point à la censure des nobles, afin de mieux tromper les communes des
p rovinces ».
6. Voir, dans notre bibliographie des j ournaux de 1789, l' introduction, et les
notices des j ournaux cités.
7. V' SS3, 12 nov. ; voir deux autres demandes d'autorisation de j ournaux, du
17 nov., l'une d'un imprimeur de Nîmes, Beaume, l'autre de l'abbé Duvière de
Marseille.
8. Voir l'observa teur, n• s, 13 août, p. 27- 28 ; n• 7, 23 août, p. 40 ; n• 27, 10
oct., p. 211 ; n• 37, 3 nov., p. 299- 300.
9. Voir Bibliothèque Nationale, Ms. fr. 21 978, n• 2084, 26 juin, et n• 2098, 6 mai
41. Voir G. Walter,Marat,
Paris, 1933, p. 88-89 ;
Marat fut arrêté à la suite
d'une altercation à ce pr ( ... )
42. Jourdain de SaintFerjeux
imprime à la fin des
n° VI-VII de son Ami du
peuple, en guise de permissi
( ... )
43. Les témoignages sur
les saisies abondent dans
les journaux. Les
muncipalités de province
ont adopté ( ... )
1790. Le Registre des ouvrages entrés par la chambre syndicale, BN Ms. f r.
21 935, se termine le 7 juillet; on peut consulter les tableaux établis par R.
Estivals, la Srarisrique bibliographique de la France sous la monarchie au
XVJl/e siècle, Paris, 1965.
1 O. Conservent dans leur t itre la mention • Avec approbation et pr ivilège du
Roi » : la Narure considérée sous ses différenrs aspecrs, ou journal d'hisroire
narurefle ; journal de médecine ; Bibliorhèque physico-économique ; l'Esprir des
journaux (mais l'approbation finale disparaît dès let. IV, avril);• Avec privilège
du Roi » : journal des savanrs. Observarions sur la physique (l'approbation finale
d'un censeur ne disparaît qu'en septembre).
11. Le texte est daté du 20 août et signé C.G.T.xx : il s'agit de ToustainRichebourg,
avec lequel Beffroy s'entendait parfaitement (voir n• 5 7, 1er mars,
p. 65). Ce même Toustain est souvent à l'honneur dans le journal encyclopédique
dont il était le censeur.
12. Voir journal de la ville, n• LXXV, 14 déc. ; Gazecre narionale, n• 22, 15 déc.
13. Sur 140 périodiques, 138 peuvent être situés plus ou moins précisément à
l'aide d'indices internes ou externes.
14. De la fin j uillet, où ces règlements entrent en vigueur, à la fin septembre, 8
de ces brochures numérotées y obéissent, contre 2 qui ne portent aucune
adresse ; à partir d'octobre, on trouve un nombre égal dans les deux catégories
(6).
15. Sur cette question, nous renvoyons à l' introduction de notre bibliographie
critique des journaux de 1 789, et à notre communicat ion présentée au colloque
de Haïfa, 16-1 8 mai 1988 : « Pamphlet numéroté et j ournal en 1 789 », à paraître.
16. Ed. Slatkine, 1984, p. 203.
17. Ces comptes sont évidemment ré visables ; l' inventaire de la presse
provinciale de la Révolut ion auquel procède l'Institut Français de Presse cor rigera
probablement en hausse celui de la province, et nous ne sommes pas sûr d'avoir
repéré tous les j ournaux fondés à Liège et dans les Pays-Bas autrich iens. Nous
distinguons là aussi les pér iodiques proprement dits et les brochures
numérotées ; l'existence de certains journaux étrangers est problématique.
18. Comptes ici encore problématiques. Nous excluons tous les annuels, les
mémoires pér iodiques d'académies, les bibliot hèques ... (voir notre
bibliographie).
19. Nous excluons du compte des journaux parisiens les j ournaux de musique,
d'un caractère trop spécialisé.
20. Déclin du jour, j uillet - août ; Nouvel/es er anecdores du Palais- Royal, j uillet,
lh. de l'après-midi ; journal de la ville de Fontanes à partir du 24 oct ., 7h du soir.
21. Pour un exposé général des difficultés que soulève cette tentat ive, voir Cl.
Labrosse et P. Rétat, « Essais de typologie de la presse révolutionnaire (1 789) »,
communication présentée à la Table Ronde de Vizille (30 juin - 2 j uillet 1988), à
paraître.
22. On trouvera en tête de chaque notice de notre bibliogrqphie la catégor ie
dans laquelle nous avons versé le j ournal qui en est l'obj et, et, à la fin, une table
des titres par catégories.
23. Voir notre étude sur « La forme du j ournal en 1789 », à paraître dans
Texrologie du journal, n• 3, des Cahiers de Texrologie, chez Minard.
24. Dans l'étude citée à la note précédente.
25. Voir la not ice de ce j ournal dans notre bibliog raphie.
26. La Chronique de Paris, qui dans son Prospectus se dit modelée « sur le
london's Chronicle », publie une demande de mariage « comme dans les papiers
anglais » (n° 83, 14 nov. ; voir n• 79, 31 oct. et n• 90, 21 nov.). Un lecteur
suggère au rédacteur de la Gazerre narionale de commencer les livraisons par les
spectacles et les avis divers, comme les j ournaux anglais (no 8, 1er déc., ce texte
n'est pas dans les réimpressions du Monireui'). Parmi les j ournaux déjà installés,
outre les affiches, le journal de Paris publie beaucoup d'avis dans ses
Suppléments et semble vouloir accroître cette activité en 1 789 (voir n• 3 12, 8
nov. Supplément).
27. Voir M. Mouillaud, Formes er srrarégies des énoncés de presse, thèse
dactylographiée, Paris V, 1979 ; J.F. Têtu, le Discours du journal. Conrriburion à
/'érude des formes de la presse quoridienne, thèse dactylographiée, Lyon Il,
1982. De ces deux auteur s vient de paraîrre l e journal quoridien, Lyon, PUL,
1989.
28. Nous en avons relevé 6 de la fin j uillet à la fin décembre, auxquels il faut
ajouter deux journaux plus durables, le Fouer narional et les Acres des apôrres.
29. Voir Procès-verbal analyrique er raisonné de la séance de l'Assemblée
Narionale du 30 juin, p. 7 ; des députés lui reprochent cette demande, qu'ils
considèrent comme « intéressée ».
30. Plus ieurs entreprises : Froullé (Courrier des provinces, Révo/urion de Paris de
Tournon), Lagrange (Censeur polirique, Voyages de l'opinion, Chronique de Paris
j usqu'au 1 5 sept., Voix du peuple), Letellier (Déclin du jour, Secréraire de
/'Assemblée Narionale), Poinçot fils (le Specrareur, Révolurions narionales), Mlle
Vente (Assemblée Narionale en juillet, Club des observareurs), Volland (Censeur
parriore, l'Observareur, du 8 août à oct.). Deux nouveaux venus qui ne figurent
pas dans la liste des libraires et des libraires-imprimeurs exerçant à Paris
en 1 788, d'après Lottin, dans Delalain, 1' Imprimerie er la librairie à Paris de 1789
à 1813, Paris, s.d., p. LI et suiv. : Garnery, dont l'essor est tardif mais prometteur
(l'Ami des honnêres gens, l'Observareur à partir d'octobre, les Révolurions de
France er de Brabanl) et Dufour, très actif à partir de septembre (l'Ami du peuple
j usqu'à la rupture avec Marat au début de décembre, le Courrier de Bordeaux,
enfin une éd. concu rrente du journal de Perlet à partir du 9 déc.).
Entreprises uniques en général éphémères : Belin junior, Debray, Désauges, Mme
Dubois, Gastelier, Veuve Guillaume, Lallemant, Lapone (qui prend pourtant la
Chronique de Paris à partir de sept.), Le Boucher, Lefèvre, Royez, Valleyre aîné ;
ne figu rent pas dans la liste de Delalain, Bossange et Cie, Cressonnier, Laurens
j unior, Rivaud et Cie, Mme Vaufleury ; enfin un nom qui apparaît au début
de 1 790 sur des éphémères d'abord sans adresse, Pain.
31. Voir A.M. Lottin, Caralogue chronologique des libraires er des /ibraires imprimeurs
de Paris, depuis l 'an 1470 ... Paris, 1789, p. 2 15. On se reportera à la
table des imprimeurs à la fin de notre bibliographie des journaux de 1 789.
32. Poinr du jour, n• VIII, 26 juin ; Courrier narional, 30 juillet ; Courrier français,
n• 174, 26 déc. Sur les édit ions parallèles des j ournaux révolut ionnaires et les
conditions de l' impression, voir la remarquable mise au point de G. Feyel, • Les
frais d'impression et de diffusion de la presse parisienne entre 1 789 et 1 792 »,
communication présentée à la Table Ronde de Vizille, 30 j uin - 2 j uillet 1988.
33. Voir aussi Suite des nouvel/es de Versai//es de Beaulieu, 17 juillet ; Courrier
national, Séances du mercredi 1 5 au soir [ ... ].
34. Pour des conj ectures détaillées, on se reportera aux articles suivants de notre
biblioqraphie ; Assemblée Narionale puis Courrier narional, 25 juin - 14 août ;
Suite des nouvelles de Versailles [ ... ], Courrier national, 1er j uillet 1 789 - 1er
j anvier 1 790 ; Courrier national ou rapport très-exacr [ ... ], 18 août 1 789 - j anv.
1790. Courrier national de Pussy, 23 sept. - 12 nov.
35. La Suite des nouvelles de Versailles de Beaulieu sort également « De
l' impr imerie du Rédacteur» à partir du 30 déc., et le journal général de Brune de
1'« Imprimerie du Journal général » à partir du 16 déc.
36. Selon !'Observateur, Thiébault, inspecteur de la librair ie, était l' instigateur de
cette démarche (n• 42, 11 nov., p. 341-342). Est-ce un signe 7 Les « Livres
nouveaux », en lin de livraison de la Gazette de France, ne portent plus la
mention« Chambre syndicale » à partir du n• 38, 3 nov. Le Petit Journal du
Palais- Royal attaque violemment la chambre syndicale, Cailleau, Knapen,
Mérigot, Nyon, « ces quatre tyrans des pauvres libraires » (n• 11 , 2 oa., p. 1 o ;
voir p. 19 contre Poinçot, Anisson et Prault). Les Révolutions nationales relatent
une mésaventure survenue à Prault (n• 22, 17-21 oa., p. 71).
37. Un correspondant du Rôdeur en ayant fait la remarque ironique (n° 9, 20
déc.), Momoro se j ustifie dans son Moniteur patriote (n• XXIV, fin déc., p. 7- 8) et
dans une lettre que publie le Rôdeur(n° 12, 31 déc.).
38. Voir l'étude de G. Feyel citée plus haut, n. 32, sur les comptes de la Gazette
de Paris et de /'Ami du Roi. Sur le coût du j ournal à la fabrication, signalons ce
témoignage de la Chronique de Paris (n• 1 03, 4 déc., Supplément) à propos du
prix des annonces : « Le prix d' impression, papier et distribution de la feuille de
4 p. ou 8 colonnes est de 200 livres, et 1 OO livres pour 2 p. ou 4 colonnes ».
39. Le Régime de la presse pendant la Révolution française, t . 1, 1900, p. 41-2 17.
40. D'après les Révolutions de Paris, n• XII, p. 20, Bailly écrit dès le 28 septembre
à 1 ' intendant des postes pour qu'il cesse d'exiger le permis. D'après A.
Sèiderhj elm, la résolution de la Commune date du 30 sept., et le décret du 1er
oct. Voir Tourneux, Bibliographie .. ., n• 5 632.
41. Voir G. Wa/ter,Marat, Paris, 1933, p. 88- 89 ; Marat fut ar rêté à la suite d'une
altercation à ce propos et comparut devant l'assemblée de la Commune le 1 3
août.
42. Jourdain de Saint- Ferjeux imprime à la fin des n• VI- VII de son Ami du
peuple, en guise de permission, la proclamation faite par Bailly le 13 j uillet : • La
liberté est la sauvegarde du peuple ». Plusieurs journaux prennent pour
épigraphe l'article de la Déclaration des droits sur la liberté de la pr esse.
43. Les témoignages sur les saisies abondent dans les j ournaux . Les
muncipalités de province ont adopté une attitude semblable à celle de Par is. Le
Conseil des trois ordres de la ville de Mar seille a, par exemple, dès la fin d'août,
tenté de réglementer l'activité des « colporteurs sans mission qui courent les
rues et assiègent les cafés, vendant publiquement les écr its les plus
condamnables, des pamphlets contenant des faussetés, des feuilles sans nom
d'auteur ou des citoyens intègres sont souvent compromis », en prévoyant leur
inscr ipt ion sur un registre de police, l'attribution d'une plaque numérotée aux
armes de la ville, et 1 ' interdia ion de vendre des ouvrages sans nom d'impr imeur
(Journal de Provence t. 25, Troisième supplément, 22 août, p. 4-5).
NOTES DE FIN
1. Les prospectus enregistrés ici n'ont pas été suivis par la création d'un j ournal
en 1 789.
Les légères variations du nombre des j ournaux, dans la seconde partie de ce
tableau et dans les suivants, s'expliquent par l'absence des données pr ises en
compte dans les différents classements.
TABLE DES ILLUSTRATIONS
Titre TABLEAU 1. Créations à Paris en 1789 1
UR~ httpJ/books.openednion.org/pul/docannexe/image/ 1559/ img-1.jpg
Fichier image/ jpeg, 208k
UR~ httpJ/books.openednion.org/pul/docannexe/image/ 1559/ img-2.jpg
Fichier image/ jpeg, 96k
Titre TABLEAU Il. Croissance mensuelle des périodiques
UR~ httpJ/books.openednion.org/pul/docannexe/image/ 1559/ img-3.jpg
Fichier image/ jpeg, 112k
UR~ httpJ/books.openednion.org/pul/docannexe/image/ 1559/ img-4.jpg
Fichier image/ jpeg, 88k
-. Titre TABLEAU Ill. Périodicnés
UR~ httpJ/books.openednion.org/pul/docannexe/image/ 1559/ img-5.jpg
Fichier image/ jpeg, 244k
:i}iji""' · ·' Titre TABLEAU IV. Répartition mensuelle par catégories
~'.~ Légende AN Assemblée NationaleANN Assemblée Nationale et nouvelles
diverses ou discoursDP Discours, réflexions politiqueslG Information
généraleJP Journal-pamphle~ brochureJS Journal spécialiséNS
Nouvelles, souvent avec sommaireRC Revue-chroniqueRR Récit
rétrospectif
UR~ httpJ/books.openednion.org/pul/docannexe/image/ 1559/ img-6.jpg
Fichier image/ jpeg, 212k
Titre Tableau V: Formats
UR~ httpJ/books.openednion.org/pul/docannexe/image/ 1559/ img-7.jpg
Fichier image/ jpeg, 188k
Titre Tableau VI. Estimation, pour quelques journaux représentatifs, du
nombre de signes à la feuille d'impression, d'après le nombre de
feuilles hebdomadaires
UR~ httpJ/books.openednion.org/pul/docannexe/image/ 1559/ img-8.jpg
Fichier image/ jpeg, 268k
PLJL
© Presses universitaires de Lyon, 1989
Conditions d'utilisation : http://Www.openedition.org/6540
Introduction
Chapitre Il. Le journal et son
public
ft OpenEdition
~ Books .Q. Open Edition
Presses universitaires de Lyon
Catalogue
Auteurs
Éditeurs
OpenEdition est un portail de
ressources électroniques en
sciences humaines et sociales.
PLAN DU SITE
Collections
• Littérature
• Littérature & idéologies
• Autofictions, etc.
• Textes & Langue
• Esthétique et représentation : monde
anglophone (1750-1900)
• Des deux sexes et autres
• Sexualités
• Histoire
• Collection d'histoire et d'archéologie
médiévales
• Anthropologie
• Sociologie
• Science politique
• Nouvelles écritures de l'anthropologie
• Sociologie urbaine
Tous les Livres
Accéder aux ijvres
• Par auteurs
• Par personnes citées
• Par mots clés
• Par géographique
lnformation.s
• Presses universitaires de Lyon
• Organisation éditoriale et scientifique
Accès réservé
SUIVEZ·NOUS
Courriel:
pul@univ-lyon2.fr
URL:
http://presses.univ-lyon2.fr
Adresse :
86 rue Pasteur
69365 Lyon Cedex 07
France
Dossiers
Extraits
OpenEdition Journals
OpenEdition Books
Hypothèses
Calenda
OpenEdition Freemium
- ·
Journaux --
pamphlets journaux prospectus longue courte éphénumérotés
durée durée mères
janvier 1 2 .., -
février 2
mars
avril 3 3 1 1 2
mai 4 9 2 l 6
juin 2 9 5 1 3
juillet 6 24 1 6 4 14
août 6 20 l 5 8 7
septembre 5 14 2 3 9
octobre 4 19 4 2 13
novembre 3 17 3 3 5 9
in dé terminé
1 2
Totaux 40 140 7 34 32 71
Politique, annonces.
information géné rale 6
Littérature, sciences, divers 16 79
Musique 10
Province (affiches ... ) 47
Etranger : Gaze ttes, annonces,
inforn1ation générale 23
33
Littérature, scit:nces 10
~.\ J t 'F ' M ~' A ' M 'J ~ J \A '~ s ~o ~N ~D
créations globales
longue durée (un an ou plus)
courte durée (20 no ou plus, mais moins d'un an)
Paris Quotidiens %
Tri et bihebdomadaires 2 9 %
He bdon1adaires 8 36.5 %
Mensuels, bi et trimensuels,
trimestriels 10 45 °le
Etranger Quadri, tri et bihebdomadaires
14 42,5 %
Hebdomadaires 13 39,5 %
Mensuels et bimensuels 6 18 %
Longue durée
Q. Th. Bh. H.H.
J
F
M
A
M 1 1
J 3 1 1
J 4 1 1
A 3 1 1
s 2
0 2 1 1
N 3 1 1 1
D 3
Tx 20 6 3 4
34
137 journaux
Tri m. Q.
1
1
1
4
5
2
2
2
1 17
Quotidiens
Trihebdomadaires
Bihebdomadaires
Hebdomadaires
Courte durée
Th. Bh.
1
1 1
3 1
2
4 s
32
Trimestriels, mensuels, bimensuels
Sans indication
H.
1
1
2
1
5
s.i.
1
1
59
20
18
20
3
17
Q.
1
8
3
2
5
1
2
22
Th.
2
1
1
3
3
10
43 %
14,6%
13,1 %
14 ,6 %
2,2 %
12,4 %
Ephémères
Bh. H. Mens. s.i.
Sim.
2
2 1
1 1
3 1 2
1 3
1 2 3
4 2 1 1
1 2 1
2 2
10 11 2 16
71
AN ANN DP IG JP JS NS RC RR
1
1
6 1 l 1
6 2
7 3 4 6 2
2 8 4 l 1 3 1
l 3 4 l 2 3
4 3 2 3 2 l 2
3 3 3 3 2 4
l 4 4 l 3 3
28 28 24 9 13 5 22 6 2
20,5 20,5 17 ,5
Format in-8° in40 in-folio
Quantité 123 12 2
% 89,8 8,75 1,45
l.d. c.d. éph. l.d. c.d. éph. l.d. c.d.
14 13 22 5 2 1 1 l
6 4 9
1 6 10 2
4 5 1 1 1
Autres 1 17 1
Totaux 26 28 69 7 2 3
% par fonnat 21,1 22,75 56 58 17 25
Titre Format Périodicité Feuilles Signes Signes
semaine semaine feuille
l'Union in-folio quotidien 7 574 000 82 000
Gazette nationale in-folio quotidien 7 495 000 70 800
Mercure de France
et Journal po- in-12 hebdo 5 180 000 36 000
li tique de Bruxelles
Chronique de in-40 en 1/2 f. quotidien 3,5 151 200 43 .200
Paris
Courrier in-8° quotidien 7 130 200 18 600
de Gorsas
Journàl de Paris in-40 en 1/2 f. quotidien 3,5 120 100 34 300
Révolutions de in-80 en 1/2 f hebdo. 3 96 100 32 000
Paris
Suite des nouvelles
de Ver- in-80 en 1/2 f quotidien 3,5 91 000 26 000
sailles
(Beaulieu)
Gazette de in-40 en 1/2 f bihebdo. 2 84 200 42 100
Leyde
OpenEdition : OpenEdition Books OpenEdition Journals Calenda Hypothèses Lettre OpenEd1t1on Freem1um --roi
CD DOi / Références rlD lli
l'.!!:t OpenEdition Books > Presses universitaires de Lyon > Histoire > Naissance du journal révolutionnaire > Chapitre II. Le journal et son pu ... ml EN ES IT DE
Open Edition
Books 9610UVRES 108 ÉDITEURS AUTEURS
Résultats par livre V ' • ;• . ;f•
PLJL Presses universitaires de Lyon
Chapitre 1. La révolution du
journal D Chapitre Ill. L'événement
NAISSANCE ou JOURNAL RÉVOLUTIONNAIRE 1 Claude Labrosse, Pierre Rétat
RECHERCHER DANS LE LIVRE
TABLE DES MATIERES
CITER PARTAGER
$ AJOUTER À ORCID 0
Chapitre II. Le journal et son public
p. 55-85
TEXTE NOTES lllUSTRATIONS
TEXTE INTÉGRAL
1 L'étude du journal comme marchandise commercialisée à une plus ou
moins grande échelle, auprès d'un public plus ou moins lointain et
nombreux, fait souvent défaut dans les histoires de la presse
révolutionnaire, pour une raison aisément compréhensible : les documents
précis sur le t irage et la diffusion et sur les comptes d'entreprise sont
extrêmement rares et lacunaires, et d' heureuses exceptions dans ce
dénuement général autorisent des éclai rages parfois vifs, mais t rès limités.
Pour 1789, nous disposons seu lement d' indices, sur lesquels ne peut se
fonder aucune enquête solide, et dont ne peut se tirer aucune conclusion
incontestable. Cependant les historiens de la presse ne semblent pas avoir
exploité toutes les données que fourn it le journal lui- même, et qui
permettent d'esquisser, même sommairement, une étude des condit ions
matérielles de la communication périodique au début de la Révolution. Elles
concernent non seu lement la diffusion quantitative, c'est-à-dire le t irage et
la consommation, mais les modes de la distribution, souscription et envoi
par la poste, ou vente au numéro par colportage, enfin les modes de la
réception et de la lectu re. Les voies et les acteurs de la communication sont
mal connus, difficiles à repérer ; mais s' ils opposent à tant d'égards un défi
à la reche rche, ils l'incitent aussi à mobiliser tous les moyens qu'elle a de
faire parler les textes et les débris d'archives. un co lloque récent sur La
Diffusion er la lecture des journaux de langue française sous l 'Ancien
Régime 1 a prouvé que l'on pouvait, sur un problème réputé ingrat,
multiplier les ang les de vue et réunir un savoir dispersé mais cons idérable.
Le commerce du journal : courants
internationaux, diffusion
2 Le commerce du périodique en France passe au XVIIIe siècle, surtout à
partir de 1 730, par une phase de croissance forte et soutenue 2 . Mais à la
veil le de la Révolution la structure du monde de la communication, en ce
qui concerne du moins l' information politique et générale, reste inchangée,
avec deux pôles complémentaires : celui de la presse parisienne privilég iée
et strictement contrôlée, celui de la presse « étrangère » admise dans le
royaume et tolérée. On ne peut évoquer la situation du journal ni par
conséquent comprendre les grands mouvements qui l'affectent en 1789,
sans se référer à cette bipartit ion et sans ouvrir l'espace international où
circule l'information.
3 La presse d' information parisienne est dominée par deux grandes
entreprises, celle de Panckoucke, constituée depuis les années 1770 par
achats et fus ions de journaux, et le journal de Paris. Ni l'une ni l'autre ne
paraissent souffrir de la Révolution. Dans le prospectus que Panckoucke
adressait en mai à « Nosseigneurs des Etats Généraux », et dont nous
avons déjà parlé, il se prévalait de plus de 20 000 souscripteurs pour le
Mercure (avec sa partie polit ique le journal de Bruxelles), le journal de
Genève et la Gazerre de France réunis 3 . Malgré les attaques violentes et
répétées des patriotes contre le Mercure et contre tout ce qu'édite son
propriétaire, ce dernier annonce à la fin de l'année qu'il a gagné plus de
800 souscripteurs depuis la Révolution (Mercure, 19 déc., p. 116). D'après
les contrats qu'il passe avec Mallet du Pan, auteur du journal de Bruxelles,
le journal semble avoir gagné de 1789 à août 1790 de 500 à 1 000
abonnés 4

4 Deux témoignages contemporains attribuent au journal de Paris 11 000 à
14 800 abonnés 5 . Selon le Rôdeur français, Garat assure que depuis qu' il
est rédacteur, le journal a acquis 800 nouveux abonnés (n° 20, 23 janv.
l 790). Tout prouve qu'il fait autorité, auprès d'un public provincial et
européen ; ses comptes rendus de l'Assemblée Nationale sont réimprimés à
Bordeaux de façon continue de mai l 789 à l 792, le libraire Tutot le
réimprime à Liège à partir d'août sous le titre journal de l'Assemblée
Nationale de France avec des extraits d'autres journaux, et Gignou et Cie à
Lausanne lancent à partir de novembre la souscription d'une Rédaction du
journal de Paris 6 • Les grands j ournaux anciennement« autorisés», loin de
s'écrou ler, comme le souhaitent ardemment leurs ennemis et nouveaux
concurrents, résistent donc remarquablement à l'ébran lement
révolutionnaire. On peut seulement imaginer que leurs entrepreneurs ont
reg retté de ne pas en profiter davantage, et de perdre, par la liberté de la
presse, un énorme accroissement virtuel.
5 Les principales gazettes étrangères établies sur le pourtour du royaume
font depuis longtemps partie du système d'information fort complexe de
URE

ACCES OUVERT

MODE LECTURE

EPUB

POFDUUVRE

POF DU CHAPITRE
& rrccn>iuul
FREEMIUM
Suggérer l'acquisition
à votre bibliothèque
ACHETER
l:lJ VOLUME PAPIER
PRESSES
UNIVERSITAIRES DE
LYON
leslibraires.fr
Decitre
Mollat
amazon.fr
0 0 ePub/POF
1. Les actes du colloque
international de Nimègue,
organisé par H. Bots en juin
1987, ont paru sous c ( ... )
2 . Voir J. Sgard, « La
multiplication des
périodiques », dans Histoire
de l'édition française, t. II,
( ... )
3 . Voir S. Tucoo-Chala, Ch-J.
Panckoucke et la librairie
française, Pau-Paris, 1977,
dont les chiffre ( ... )
4 . Voir F. Acomb, Mallet du
Pan (1749-1800). A career in
political journalism, Durham,
1973, p . 172, ( ... )
5 . Palissot, Réclamation d'un
homme de lettres in-4°, 6 p .,
AN AD VIII 38 ; Mlle de
Keralio, Journal ( ... )
6 . Gazette de Cologne, n° 66.
17 août ; Nouvelles
politiques de Berne, n° 80, 7
oct.; n°87, 31 oct.
7 . R. Moulinas, L'lmprimerie,
la librairie et la presse à
-
l'Ancien Régime : dans les limites que leur impose une nécessaire
prudence, si elles ne veu lent pas être interdites en France, elles apportent
au lecteur français les nouvelles que la presse officielle ne peut diffuser.
En 1789 les Nouvelles extraordinaires de divers endroi ts, appe lées
couramment Gazerre de Leyde, sont à n'en pas douter, en France et en
Europe, la plus autorisée et la plus lue ; les comptes rendus des Etats
Généraux y sont, en mai et juin, remarquablement informés. Le Courrier de
l'Europe publié à Londres par Théveneau de Morande occupe une place
secondaire mais sans doute encore assez solide ; la Gazerre d 'Amsterdam,
déchue de sa splendeur passée, et le Courrier du Bas- Rhin, publié à Clèves,
ne doivent atteindre qu'une part marginale de la clientè le ; ils ne sont
jamais cités dans la presse pari sienne de 1 789. Le Courrier d'Avignon qui,
malgré la suppression du statut propre d'Avignon comme ville d'édition,
garde la forme d'une gazette étrangère, t ire à près de 6000 exemplaires en
mai 1 789 7, mais se diffuse surtout dans le midi de la France.
6 C'est ce secteur de l'information qui subit rapidement les conséquences de
l'évo lution du journal en France 8 • Une presse française libre et à périodicité
fréquente déclasse des gazettes hebdomadaires dont le circuit éd itorial et
commercial devient trop lent. Les prospectus de j ournaux pari siens
annoncent clairement l'intention de les suppléer et font appel à un vieil
argument d'ordre économique. En février déjà, dans un mémoire adressé
au garde des sceaux, les auteurs d'un projet de Gazerrin national en
vantaient ainsi l' intérêt il « retiend ra dans le royaume une partie de
l'argent qu'en font sortir les gazettes étrangères » (AN V1 550, n° 226).
Se lon le prospectus du journal du Palais - Royal, à la fin août, « le Mercure
ne paraît qu'une fo is par semaine et le besoin de s' instruire introduit les
gazettes étrangères, qui font sortir le numéraire du Royaume et qui,
attendu le trajet, ne peuvent avoir le mérite de la nouveauté ». Les auteurs
de la Gazerre universelle, Boyer et Cerisier, qui ont travaillé pour la Gazerce
de Leyde, disent de leur j ournal qu'« il précède constamment les gazettes
étrangères, notamment ce lle de Leyde, la plus répandue de toutes, et ne
coûte pas plus cher, quoiqu'il paraisse tous les j ours » (n° XII, 12 déc.) 9 •
7 En même temps, l'opinion commune que l'on avait de la presse française et
de la presse ét rangère se retourne. Les Annales patriotiques de Mercier
veulent mettre leurs lecteurs « en état de se passer de certaines Gazettes
qui, imprimées hors du Royaume, ont par ce la même été regardées j usqu'à
ce jour comme plus libres, plus curieuses et même plus fraîches que les
nôtres » (Prospectus). Désormais la liberté appartient aux Français, et les
gazettes étrangères semblent toutes plus ou moins asservies ou suspectes.
L' inversion de la situation antérieure se traduit dans les attaques répétées
contre la Gazerre de Leyde ou le Courrier de l'Europe. Desmoulins
considère la première comme un des « papiers de l'opposition » (Révolution
de France ec de Brabant, n° 4, 19 déc., p. 149) et l'on accuse l'auteur de la
seconde, Morande, d'avoir été vendu au ministère 10. Les gazet iers, il est
vrai, ont à l'égard de certains aspects de la Révolution une attitude t rès
réservée ; ce lui de Leyde est t rès favo rable à Mounier, et ce lui de Londres,
comme nous le verrons, ne cesse de lancer des t raits fé roces à ses
nouveaux confrères parisiens, et de dénoncer leu rs excès.
8 Dans la red istribut ion de l'espace journalistique qui s'opère, les courants
commerciaux s' inversent comme les valeu rs. Aucun chiffre précis ne nous
permet de mesurer le recu l des gazettes et en général des journaux
étrangers, mais il est certain qu'il s'amorce pour le moins en 1789. Selon
un rapport de Maissemy du 25 septembre, le propriétaire du journal
encyclopédique, Weissenbruch, se plaint d'une diminut ion de ses
souscripteurs et demande à être déchargé des pensions qu'il paie à l 'ordre
du gouvernement (AN V1 552). Le Courrier d 'Avignon doit s'adapter en
augmentant sa périodicité, et dénonce les concurrences locales. Au même
moment le journal parisien, qui parfois se réimprime ou se copie en
province, commence à conquérir les terres limitrophes, Liège, les Pays- Bas
autrichiens, la Suisse, comme le prouvent les annonces parues dans la
Gazerre de Liège, /'Esprit des gazerres ou les Nouvelles politiques de Berne.
A la fin de novembre la Société Typographique de Neuwied publie les deux
premiers vo lumes des Révolutions de Paris en 1789, qui re lancent auprès
du public étranger les Révolutions de Prudhomme. La creanon
journalist ique de la révolution brabançonne imite celle de la révolution
pari sienne et s'en inspire. Paris non seu lement attire sur lui l'attention de
l'Europe, mais devient un centre de diffusion européenne de l'information.
9 Il est malheureusement impossible de mesurer les t irages de cette nouvelle
presse pari sienne. On a avancé, pour les Révolutions de Paris, des chiffres
énormes et fantaisistes. Les indicat ions un peu précises que l'on trouve
dans les journaux consistent soit en conjectures, soit en déclarations
intéressées et suspectes de journalistes ou de libraires. Des
correspondances et des mémoires privés permettent d'y ajouter quelques
éléments relativement plus sûrs.
Etats-Généraux de
Mirabeau
L 'Observateur
journal Universel
journal de la ville de
Luchet
Courrier de Provence
Révolutions de France et
de Brabant
11 000 souscripteurs en 5 jours (Gazette de Leyde, 19 mai)
plus de 3 000 en 2 jours Uournal des provinces, n° 1 ).
1 0 000 (n° 43, 13 nov.). 1 S 000 à 20 000 (Prospectus des
Révolutions de France et de Brabanf}.
12 000 lecteurs (n° XXI).
6 000 (Prospectus, dé but août)
6 000 (début août) 800 (mars 1790) 11.
moins de 3 000 (décembre, lettre de Desmoulins à son père du 31
déc.).
10 Nous aimerions savoir ce qu'était le t irage de la Chronique de Paris, ou du
Courrier de Corsas, dont pouvaient se perdre 500 exemplaires dans Paris
seu l par la négligence de facteurs improvisés (t. VI, n° 2, 15 nov.) et dont
s'imprimaient plusieurs éditions simultanées. Les quelques chiffres cités,
comparés aux t irages de journaux depuis longtemps installés, comme le
Mercure, prouvent en tout cas que des nouveaux venus ont conquis
rapidement une part très appréciab le du marché. L'Observaceur de Feydel,
souvent cité et copié en 1789, offre un des beaux exemples de réuss ite.
Mais le grand nombre d'exemplaires subsistants, les contrefaçons, les
édit ions concurrentes, les scissions entre libraires et j ournalistes acquérant
leur autonomie, phénomènes évoqués au chapitre précédent, sont la
preuve évidente du succès et de la be lle vitalité d'entreprises dont nous ne
savons d'ailleu rs rien songeons au journal des Eracs Généraux de Le
Hodey, au Paine du jour de Barère, aux Révolutions de Paris, pour ne
prendre que de grands exemples. La plupart des journaux, surtout
éphémères n'ont eu qu'une audience minime. Mais l'énorme expansion de
la presse périodique, la multiplication des quotidiens et des t ri ou
bihebdomadaires, ne peuvent aller sans une forte croissance du marché
pari sien et nat ional. La Révo lution française a été aussi une énorme
demande et une énorme production de nouvell es, et peut- être la première
grande érupt ion moderne de l'information.
riVJfdl JUI 1 dU ,;\V J.J.J.t:: :=iJt:Ut::,
Grenoble, 1974, p ( ... )
8. Voir sur ce point la
communication présentée à
la Table Ronde de Vizille par
J. Popkin sur « The R ( ... )
9. Voir également Gazette de
Paris. 13 nov., p. 40 ; Journal
de /'Orléanais, Prospectus,
dans Mercure ( ... )
10. Suite des nouvelles de
Paris, 28 nov., p. 7 ; Servan,
Troisième aux grands, p. 6 ;
Chronique de Pa ( ... )
11. Voir Etienne Dumont,
Souvenirs sur Mirabeau, pp.
J. Benetruy, 1951, p. 89 ; J.
Benetruy, L 'Atelier ( ... )
Publicité, souscription, coût
11 Le journal se lance communément, ou se relance par le prospectus, qui
constitue, dans la France d'Ancien Régime, une déclaration publique
d'autori sation. Celu i du Patriote français, en mars et en avril, faisait donc
fi gure de défi et de revendication en acte d'une presse libre. La génération
spontanée des j ournaux, de mai au début j uillet, sans annonce, ni adresse,
ni nom d'auteur, correspond à une situation exceptionnelle : aucun
journaliste ne peut ni ne veut s'engager auprès de ses lecteurs. Mangourit
au début de j anvier, pour son Héraut de la Nation, Bonneville en mai pour
son Tribun du peuple, refusent toute souscription, synonyme de servitude.
Plus tard, lorsque la liberté est conquise, un tel refus signale le j ournalpamphlet
clandestin par exemple le Petit journal du Palais Royal, dont
l'auteur se dit recherché par la police et brave le distri ct de Saint-Roch
(n° IV, oct.). C'est seulement dans le n° 29 du 5 août de son Courrier que
Corsas annonce un prospectus qui semble n'avoir jamais paru. Le retour au
prospectus de lancement et à l'offre préalable de souscription s'opère peu
à peu, mais incomplètement : le Versailles et Paris de Perlet n'y a recours
qu'une vingtaine de j ours après le début de la publication, et !'Observateur
de Feydel n'annonce une souscription qu'à partir du n° 1 O. Seuls des
journaux édités à l'étranger, semble - t -il, pratiquent la méthode de l'envoi
d'un ou plus ieurs numéros pour essai ainsi la Révolution de France
(Clèves) au début octobre, et le Phare politique et littéraire (Londres) à la fin
du même mois.
12 Quelques chiffres isolés ne suffisent pas à nous renseigner sur les usages
communs pour la diffusion de prospectus. Dans un mémoire adressé
probablement en août au garde des sceaux, les auteurs du journal des
modes affi rment avoir répandu dans toute l'Europe une « quantité
prodigieuse de Prospectus, soixante mille », et ils soulignent ces derniers
mots de deux t raits. Si nous interprétons bien une dé libération de
l'administration des postes du 17 octobre 1 788, le Courrier d'Avignon a
diffusé alors presque 30 000 prospectus à Paris et en province (AN ~0 •
20304, fol. 27). En mars 1790, Ou Roveray envoie 12 000 avis dans tout le
royaume pour essayer de renflouer le Courrier de Provence. Il a recours au
« Bureau d'abonnement littéraire » fondé en 1 772 par Luneau de
Boisjermain, dont nous ignorons l'activité en 1789, mais la rareté des
t races qu'on en trouve la fait supposer assez limitée 12•
13 Les éditeurs ont ordinairement recours aux autres journaux pour assurer la
publicité de leur entreprise. Mais, en 1789, les feu illes d'annonces
générales ou spécialisées, les Affiches de Paris, le journal général de France
ou le journal de la librairie ne font de place qu'à quelques journaux
modérés ou anodins. La guerre entre les j ournaux anciennement
« privilégiés » et les j ournaux nouveaux se livre également sur ce front.
Se lon la Chronique de Paris du 16 septembre, le journal de Paris, dont les
annonces sont nombreuses et assurées d'une vaste audience, a refusé un
prospectus ; l'auteur des Révolutions nationales précise encore cette
accusation : « Les Rédacteurs, Commis, etc. etc. et c. du journal de Paris ne
s'opposent point à la liberté de la presse, mais ils ne veulent plus faire
circuler des Prospectus des autres journaux, ce qu' ils faisaient avant la
conquête de notre liberté. Il faut bien en avertir le public, pu isqu'ils ne le
font pas eux- mêmes » (n° 1 5, 23- 26 sept., p. 265). L'examen des
Suppléments du journal de Paris révèle effectivement une politique t rès
sélective et orientée.
14 Nous verrons plus loin que les mentions et les prix de vente au numéro
sont t rès rares la souscription, signe essentiel du périodique, gage de
permanence, même s' il s'agit d'un éphémère promis à une mort rapide, est
le mode le plus habituel d'achat et par conséquent la trace la plus sûre du
coût pour la clientèle. On sait en général que le j ournal est une denrée
chère, mais un examen attentif des conditions d'abonnement permet seul
d'analyser les coûts relatifs des différentes formes de presse.
15 Le te rme de l'abonnement offre un premier critè re de différenciation. Le
tableau VII distingue trois catégories et y classe les j ournaux selon leur
péri odicité et la date de leur création. Il s'agit de termes- seuils, en deçà
desquels aucune durée inférieure n'est prévue ; car il est évident qu'au de là
du seu il peuvent être proposés des abonnements de plus longue durée,
dégressifs ou non.
Tableau VII : Terme de l 'abonnement
quotidiens trihebdo. bihebdo. hebdo. Total
--· -
1 mois 33 6 1 41
2 mois et plus 10 9 9 8 36
1 an 3 2 5
juin j uillet août sept . octo. nov. déc.
1 mois 5 4 10 5 3 5 9
2 mois et plus 4 5 4 7 1 1 5
1 an 1 2 1 1
Agrandir C Origînal (jpeg. 138k) !
16 Sur les 9 abonnements à 1 mois en décembre, 3 sont en réalité des
redoublements dus à des entreprises concurrentes.
17 L'abonnement court, au mois, caractérise surtout les quotidiens en demif
euilles ou feu illes in- 8° lancés au début de la Révolution. Ce type qui n'est
pas le moins cher (comme nous allons le constater). suppose un
engagement financier moindre de la part du souscripteur. On comprend
donc que beaucoup de feu illes de l'Assemblée Nationale ou de nouvelles
aient attiré la clientèle en maintenant cette formule, plus lourde pour la
gestion. On imagine les difficu ltés de traitement d'un abonnement en tout
temps ; Corsas décide de ne faire partir les abonnements que du début du
mois, mais seulement à la fin d'octobre (Courrier, t. V, n° X, 29 oct.) !
18 L'abonnement pour une période d'au moins 2 mois, ou plus souvent 3
mois, caractérise surtout les hebdomadaires et les tri et bihebdomadaires,
de volume parfois abondant, et qui supposent une mise de fonds plus
importante au départ. Trois journaux qui avaient d'abord prévu un
abonnement au mois passent à la formule à 3 mois en cours de route, le
Véridique, la Chronique de Paris, le Courrier national ou rapport très
exact ... , ce dernier baissant alors son pri x.
12. L'exemplaire BN du
Phare politique et littéraire
contient un Avis de Luneau
de Boisjermain ; les A ( ... )
A-'7 L.C l.C l lllC C A '-I U .:1'11 u c 1 Q l lllCC '-V l l\..C l llC Ull l.VUl. J-ICl.ll. l lVll l lJI C u c tJC l l V u1yu c .:.,
parmi lesque ls on remarque deux in-quarto (le journal de Versailles et la
Gazette de Paris après novembre) et un in-folio (l'Union) ; la plupart se
situent dans les trois derniers mois de l'année, lorsque s'installent les
principaux organes d' informat ion générale. Il est significat if que 5 j ournaux
in- 4· sur 9 prévoient un abonnement à long terme (3 mois ou l'année) ;
mais, à l'inve rse, plus significat if encore que la Gazecre nationale de
Panckoucke conserve l'abonnement mensuel, ceux de durée supérieure
n'en étant que les multiples, à un prix qui n'excède pas ce lui de certaines
petites feu il les in- 8° (6 livres). On comprend mieux alors l'audace de
l'entreprise et le défi qu'elle lance aux quotidiens concurrents.
20 Le prix de l'abonnement est une part importante de la politique éditoriale
et publicitaire du journal. Il reste stable dans la plupart des cas ; mais les
baisses peuvent être considérables, de 16 % (le Nouvelliste universel) à
25 % (le Courrier de Paris, le journal général en novembre). un record : la
Suite des nouvelles de Versailles de Beaul ieu qui passe de 5 livres à 4 livres
en août, enfi n à 3 livres en janvier 1 790, soit une baisse globale de 40 %.
Les tarifs dégressifs, à 3 mois ou à l'année, ne se pratiquent pas t rès
souvent, mais se veu lent parfois très attracti fs : le gain par rapport au
terme inférieur varie de 1 O à 50 % (le Véridique à partir du 11 septembre), il
est le plus souvent de 16 % (Chronique de Paris, Club des observateurs,
Courrier national, politique et licréraire, Courrier national de Pussy).
21 Les éditeurs vantent, comme il convient, les efforts qu' ils consentent. Trois
journaux se proclament les « moins chers de tous » : les Annales
universel/es et méthodiques, dont le système de souscription est trop
complexe pour qu'on vérifie cette affirmation, le Courrier philanthrope,
dont nous n'avons que le Prospectus, enfin le Mercure de France dans un
avis du 5 décembre (p. 26), cette fois- ci avec assez de raison. Deux aut res
j ournaux annoncent, avec raison également, un prix « modique » (Gazecre
de Paris) ou « très modique » Uournal des décrets). On promet des
suppléments « gratis » 13. Il arrive que, dans cette lutte pour le marché, ou
pour la simple survie, on joue de la corde civique, mais sans grand résu ltat.
L'abonnement au journal national devient un « acte de patriot isme »,
puisque les bénéfices serviront à financer une « bibliothèque patriot ique»
pour les députés ; le journal n'a pas dépassé le 1er numéro. Les auteurs du
Courrier national, politique et licréraire, suivant l'engouement du j our,
annoncent le « don patriotique » de la moitié de leu rs recettes et en
présentent même l'offre à l'Assemblée Nat ionale ; leur j ournal disparaît
moins de deux mois après cette démonst ration vertueuse, qu'aucun effet
ne semble avoir suivie.
22 Le coût de l'abonnement, au premier abord très divers, oscille autour de
sommes moyennes qui dépendent du format, du volume et de la
périodicité. La plupart des quot idiens en demi- feu il le in- 8·, d'abord à
6 livres par mois, descendent à 4 livres (Courrier français, Suite des
nouvelles de Versailles, à partir d'août). Quelques petits j ournaux vont
j usqu'à 3 livres Uournal général, à partir de novembre, Courrier national,
politique et licréraire). Le quotidi en en feu ille in-8° rest e à 6 livres (Courrier
de Corsas) ou finit par y tendre Uournal des Etats Généraux en décembre).
Les quotidiens de volume alternatif (8 ou 16 p.) coûtent 4 livres (Versailles
et Paris) ou 6 livres (Bulletin de Maret) ; la différence du nombre de signes
n'explique qu'en partie cette disparité, le premier est remarquablement
bon marché, le second est plutôt cher.
23 Les hebdomadaires in- 8· de la série des Révolutions fixent en commun le
prix de 7 livres 1 O sols (ou un peu moins) pour 3 mois, avec des livraisons
d'une cinquantaine de pages, et les quotidiens in-4· ce lui de 9 livres pour
le même terme.
24 La diversité de ces types de périodiques rend très difficile l'appréciation de
leur coût re latif pour le souscripteur. Les situer sur une même éche lle est
une opération abstraite que le consommateur ne pouvait pas faire, tout
l'effet étant pour lui dans la somme globale à payer ; mais elle seu le nous
permet de maîtriser les données éparses dont nous disposons. Nous
prendrons donc pour référence commune la feu ille d'impression, et en
calculerons le coût pour le souscripteur parisien (nous utiliserons le prix de
l'abonnement en province lorsque nous parlerons de la distribution
postale). Pour les j ournaux en demi- feu ille, in- 8° ou in-4°, le coût du
numéro représente la moitié de ce lui de la feu il le, ci-dessous indiqué dans
le Tableau VIII ; pour les hebdomadaires au contraire, c'est en général un
multiple. Les j ournaux alternatifs, tantôt d'une demi- feu ille et tantôt d'une
feuille, sont signalés par l'asté risque. Dans les in-4°, tous quotidiens, nous
plaçons la Gazecre de France, bihebdomadaire, à tit re comparatif. Le terme
de l'abonnement, indicat ion importante, suit le tit re.
25 Les résu ltats obtenus ne peuvent avoir qu'une valeur indicative ; mais ils
permettent aussi de faire des observations de quelque intérêt. L'éventail
des prix, tou tes catégories confondues, est assez large, de moins de 3 sols
à 1 2 sols, mais la plupart des j ournaux se situent dans la zone des 4 et 5
sols, ce qui correspond, pour le grand nombre de quot idiens en demifeuille,
à un numéro à 2 so ls ou un peu plus ; c'est le domaine
éminemment actif des « feu illes à 2 sous », c'est -à-dire de tant de peti ts
pamphlets. Beaucoup de ces quotidiens in-8° prévoient une souscription au
mois. Aux deux extrémités, on observe le prix relativement bas de certains
hebdomadaires, le journal des décrets, par exemple, qui signale au public
cet avantage, mais aussi les Révolutions de Paris, dont la typographie est
souvent très serrée. Inve rsement, les bi et trihebdomadaires sont souvent
assez chers, et, contrairement à l'attente, les feu illes à sommaire,
colportées (mais dont nous ignorons le prix de vente au numéro), telles
que l'observateur, offrent des condit ions de souscript ion défavorables,
pour un vo lume d'ailleurs assez léger.
26 Le prix des quot idiens in-4° de 4 pages est dans l 'ensemble t rès
homogène. Le phénomène le plus remarquable, dans cette catégorie, est
son alignement sur les in-8° les moins chers. Lorsqu'on confronte ce
tableau et le tableau VI (nombre de signes à la feu ille), la formule de l'in-4·
sur 2 colonnes, avec le gain de papier qu'elle permet, se révè le
extrêmement compétitive, puisque ce format permet un accroissement en
signes d'environ un tiers par rapport à l' in- 8°.
27 L' in- folio réal ise de loin la meil leu re perfo rmance compte tenu de son
volume. Un numéro de la Gazecre Nationale, à 4 so ls, contient pour un prix
égal 4 fois plus de signes qu'un numéro du Courrier de Corsas (pour
prendre l'exemple d'un numéro équivalent, en feu ille). L'Union est encore
moins chère, mais ce journal, dont l'abonnement est à l'année, n'a pas eu
une longue carrière, le pari de l'entrepreneur étant sans doute trop risqué.
28 Un dernier mot, sur la prétention de Panckoucke, que le Mercure (avec le
journal politique de Bruxelles) est le moins cher des j ournaux. Seu l j ournal
politique en format in-1 2, il devrait coûter 3 sols la feu ille s' in ne contenait
que les 4 feuilles par numéro hebdomadaire promises ; avec les
suppléments que les événements forcent l'éditeur à y aj outer, le prix
13. Voir Journal de la ville de
Luchet, Journal d'Etat et du
dtoyen ; à la fin décembre,
les Motions ( ... )
descend à 2 so ls 8 deniers, c'est- à- dire à peu près le prix de la Gazecre de
Paris (l'abonnement est annuel dans les deux cas). Panckoucke ne trompe
pas sa clientèle.
TABLEAU VIII. CoOt comparatif des abonnements parisiens par feuille
d'impression
- · in-80 Q. en demi-feuille Q. en feuille
)2 s. Gazette de Paris (année) 2,6
)3 S. Véridique (11 sept -année) 3,31 Versailles et Paris (mois) 3,S
1
- ·- !-··--- ·-··· ·---------·-
°»4s. Espio11 de Paris (3 mois) - Courrier de Corsas (mois) -
Courrier 1111tio11al politique Correspo11da11ce du
et litttraire (mois) Palais-Royal (mois) 4
Joumal gé11éral (31 oct.·mois) 4 • Procès verbal de l 'Assem-
Journal universel (3 mois) blée Nationale (90 feuilles.)•
Se111i11elle du peuple ( mois) Journal des Etats Généraux 4,4
" Journal des débats (2 mois) - (déc., mois)
}5 s. -
Suite des Nouvelles de J~n•/dd"" "'"'""' l Versailles (aoOt ·mois) (mois) 5,3
,,, Bulletin de Moret (mois) Nouvelles éphémérides
Courrier français (mois) (mois)
Courrier national (nov.·3 mois)
Ami du peuple (3 mois) S,3
Courrier de Paris(3 mois)
Courrier de Bordeaux (3 mois) 1
Journal gé11éral (mois)
Secrétaire de l'Assemblée
Nationale (mois) -
Véridique (mois) Journal de la ville de Luchet j 9
(mois)
--··--- - -··
Agrandir C Original (jpeg. 2861c.) :!
in-80
Hebdo. Th. et Bh. in-40 in-folio
en demi-feuille Q.
1
Courrier philanthropie 3 Journal de Paris (année)3,3 Union 3,3
(année) Parisien nouvelliste 3,3 (année)
Club des observateurs 3,3 (3 mois)
(Bh. 3 mois) Gazelle de Paris(année)3,4
Journal des décrets (année) 3,4 Chro11ique de Paris 3,4
Révolutio11s de France et de (année)
Brabant (3 mois) 3,5
Annales de France (année) 3,8
Révolutio11s de Paris (3 mois) 3,8
Rôdeur français (Bh.)
(3 mois) 4,4 Patriote français (3 mois) Gazette 4
ChronU,ue de Paris · 1111t ionale
(mois) (mois)
Journal de la ville 4
(3 mois)
Annales patriotiques
(3 mois)
Gazette universelle
(mois)
Gaz et te de France "45
(Bh.)(année) '
·-
Spectatet1r à l'Ass. Nat. 5
(Bh., 3 mois)
Fastes de la liberté (3 mois) 5,3
Nouvelliste universel 6
(Th. mois) puis5,5
Espion des campagnes 6
(Th. mois)
Observateur (Th., 3 mois) 6
Moniteur patriote(Th., mois) 6
Joumal 1wtio1111/ (Bh.,3 mois) 6,6
Journal d'Etat et du citoye11 1,4
(3 mois)
lettres à M. le Comte de 8,6
flXXX (Bh., 24 nO)
Jozmwl de la municipalité 9,2
(Bh., 3 mois)
Courrier de Brabant (Th., 12
mois) ----- - -- --
Agrandir C Original (jpeg. 3 12k.) :!
La distribution postale
29 Nous ne disposons pas d'une étude générale, pourtant indispensable, des
condit ions de la diffus ion postale des périodiques à la fin de l'Ancien
Régime. E. Vaillé annonçait au tome VI de son Histoire générale des postes
françaises (1 ère partie, 19 53, p. 13 4) un chapitre sur la presse dans le Vil le
tome qui n'a jamais paru. Les t ravaux récents de G. Feyel ont,
heureusement, mis en lumière quelques faits essentiels, et établi les tarifs
postaux et les frais de diffus ion pour les années 1 790-1792.
30 A la suite de la réforme des tarifs de 1 759, les journaux ont fait l'objet d'un
règ lement spécial, du 13 novembre 1 763, « vé ritable pierre angulaire de
tou te la rég lementation postale ultérieure en matière de presse
périodique », selon l'expression de G. Feye l 14. Les « abonnements » ou
« modérations » accordés jusqu'alors par la fe rme générale des postes sont
soumis à une « règ le uniforme et constante ». E. Vail lé cite plusieu rs
« délibérations » postérieures prévoyant la diminution des taxes en
fonction du nombre des exemplaires et du produit total (t. VI, l ère partie,
p. 135). La diffusion de journaux déjà fortement installés sur le marché
était ainsi facilitée ; Morande remarque amèrement dans le Courrier de
l'Europe (n° 42, 24 nov.) que le Mercure et le journal de Bruxelles paient
seu lement le quart des sommes dues, ce que confirme à peu près, pour
une période antérieure, la délibé ration de la ferme du 14 août 1778 15 .
Certains sol licitent de l'administration royale des faveu rs spéciales :
Maquer, auteur du journal de médecine, demande le 30 mars 1 789 au
garde des sceaux le port franc, ou une indemnité de 3 à 4000 francs par an
(AN, V1 550, n° 481-483).
31 L'administration postale d'Ancien Régime reste en place jusqu'en 1791.
L'extraordinaire multiplication des journaux, surtout des quotidiens, lui
donne une importance capitale, et une activité nouvelle. Elle doit faire face
à une situation sans précédent, et recruter du pe rsonnel : « Dans l'état de
gêne où se trouve le service, à cause de l'immensité des feuilles
14. La Gazette en province à
travers ses réimpressions,
1631-1752, APA- Holland
University Press, Ams ( ... )
15. Voir E. Vaillé, ibid. : le
port du Mercure est abaissé
de 8 sols à 3 sols par
livraison de 8 feuil ( ... )
extraordinaires à l livre l O sols par jour » (AN F10 20 304, 8 oct., fol. 51 ,
nouveau service de la Cour). Nous ne pouvons mesurer la part respective,
dans la ci rculation générale du périodique, de ce qui vient de Paris et de ce
qui s' imprime ou se réimprime en province ; mais il est certain qu'avec les
événements révolutionnaires et les « opérations » j ournalières de
l'Assemblée Nationale, un flux massif et continu d'information va de l'un
vers l'autre, et accru dans des proportions cons idérables.
32 La distribution du journal aux souscripteurs, à Paris par la « petite poste »,
en province par le« grande poste », devient pour les auteurs et les libraires
un souci primordial. Ils annoncent l'heure, généralement t rès matinale, de
sa sortie, Sh, 6h, ou 9h du matin, dans les prospectus, les avertissements,
et parfois sous le t it re même (ainsi la Suite des nouvelles de Versailles de
Beau lieu). un des rares j ournaux du soir, le journal de la ville, paraît à 7h.
« à l'instar de I' Evening-post » à partir du 24 octobre, de façon à porter
plus vite dans les provinces, par les courriers de nuit, les nouvelles de
l'Assemblée Nationale et celles que donnent les « lettres qui se distribuent
à Paris j usqu'à trois heures » (n° XXIV, 24 oct.). Dans ce transfert
extrêmement rapide de l' information, les j ournalistes demandent à la poste
une promptitude égale à la leu r, ils se plaignent à l'intendant des postes, le
baron d'Ogny, des retards et des irrégularités. Corsas prévient ses lecteu rs
le 17 août que son Courrier part au plus tard à la seconde levée de la petite
poste, et souvent à la première, « et qu'on fait chaque jour les
recommandations les plus instantes pour la célérité et l'exactitude » (t. 11,
n° 41). Dans une « Supplique à MM. les Directeurs des Postes », il leur
propose un abonnement à prix réduit, ou même la gratuité de son journal,
pour obtenir l'assurance d'une distribution attentive et de « l'exactitude
que la nature de nos Feuilles sollicite » (t. Ill, n° 68, 13 sept.). Mais le 22
novembre il se plaint encore de retards, et le 9 décembre il accuse
clairement l'administration et annonce qu' il indiquera chaque j our l'heure
des envois de la ve ille. « Hier 8, remise des paquets à 7h pour Paris, à 11 h
pour la Province » (t. VI, n° 26, 9 déc). Se lon un « Avis essentiel » du
Courrier français (n° 134, 16 nov.). d'Ogny a promis de faire tous ses
efforts pour assurer la régu larité du j ournal ; Ponce lin rappelle que les
exemplaires sont à la poste à 1 Oh du matin pour la province, à 6h pour
Pari s, et demande qu'on lui signale toutes les négligences en vue de la
punit ion des coupables.
33 La petite poste n'ayant pas le monopole de la distribution à Pari s, certains
ont tenté d'utiliser des facteu rs particuliers. Nous ignorons si l'annonce du
recours à ce moyen, à la fin de la 19e Lerrre du comte de Mirabeau à ses
commerrants (fin juillet) et dans les Nouvelles éphémérides de l'Assemblée
Nationale (n° 3, 9 août) a jamais été suivie d'effet. Corsas avoue son échec
le 1 5 novembre :
« Le désir que nous ont témoigné un grand nombre de nos Souscripteurs
de Par is de recevoir de meilleure heure les Numéros du Courrier, nous a
engagés à nous servir de Facteurs particuliers, et il en est résulté que près
de 500 n'ont pas été rendus », par le « défaut d'habitude des Facteurs»,
et par « un vice d'adresses » ne portant pas le numéro des maisons (t. VI,
n• 2).
34 Il n'en sera plus jamais question j usqu'à la fin de l'année 16 .
35 Les journalistes n'exigent pas seu lement de la poste la rapidité et la
régularité : ils tentent aussi d'en obtenir les meilleu res condit ions
financières possibles, sans remettre en question le principe d'une
négociation avec l'administration très rares sont ceux qui élèvent la
revendication d'une diminution générale, voire d'une suppression des
coûts postaux. Malassis, éditeur du journal de la correspondance de
Nantes, avertit sa clientè le le 21 août qu'il a obtenu un rabais sur la taxe
ordinaire (3e partie, n° 30, p.332). Dans le prospectus du journal historique
et politique de constitution (fin décembre), l'auteur rappelle que
« l'administration des Postes demande un abonnement à raison d'un sol la
feuille pour la Province », mais espère en t irer « un meilleur parti » il
compte gagner ainsi 4 livres 8 sols par souscription, peut-être même plus,
et ajoute :
« Il semble que l'établissement des Postes, qui est à la Nation comme tout
ce qui existe [ ... ] ne doit tendre, dans ce cas, qu'à l' indemnité de ses frais,
d'autant mieux qu'il faudra bien l'y réduire dans la suite, pour la facilité,
les communications et l'avantage du commerce».
36 Dans des pages remarquables de son journal d'Etat et du citoyen, Mlle de
Keralio accumule les griefs contre l'administration des postes, l' insolence
de ses agents, le prix « exorbitant » qu'ils exigent, les présents qu'on doit
leur offrir 17 , les faux frais qu'occasionnent les pertes. Ces abus,
« vé ritables entraves à la liberté du commerce, et à ce lle de la presse »,
doivent être dénoncés et poursuivis ; il ne faut plus « laisser rançonner le
citoyen », mais au contraire obtenir, comme en Angleterre, le moindre prix,
sinon, comme en Amérique, la gratuité pour la circulation des papiers
publics (n° 12, 1 s oct., p. 190- 192).
37 Aucun document d'archive ne nous res tituant les marchés établis entre la
poste et les éditeurs 18 l'examen des prix de souscription nous permet seul
de mesurer, t rès grossièrement, le coût des expédit ions postales en
province. Les conclusions qu'on peut en tirer sont discutables, puisque
l'éditeur répartissant à son gré les frais postaux, l'écart entre le prix
pari sien et le prix provincial ne reflète pas nécessairement le coût réel des
envois. Certains j ournaux, à vrai dire minori taires, unifient leur tarif quel
que soit le lieu de souscription : te l est le cas, en particulier, de quelques
grands journaux d'information, le Patriote français, le journal de la ville de
Fontanes, les Annales patriotiques et lirréraires, la Gazerre universelle, tous
au même prix (9 livres par trimestre), mais aussi de l'observateur (6 livres
pour le même te rme) ou de l'Ami du peuple (12 livres). Pour les autres,
c'est- à-dire la plupart, le supplément que doit payer le provincial
représente en général entre 1 5 et 20 % de la somme totale qu'il souscrit.
Ce supplément ne constitue qu'un indice de la taxe postale que payait le
journal ; mais, en fonction du nombre de feuilles distribuées dans la
période de souscription, il permet de situer les journaux sur une échel le
comparative. Nous n'avons retenu qu'un nombre limité d'exemples, qui
suffisent à révé ler les pri ncipales tendances mais aussi quelques disparités.
38 On ne t ire pas du tableau IX, ainsi dressé, des enseignements clairs sur la
pratique des abonnements et des « modérations » consenties par
l'administration. Deux tarifications dominantes se dégagent, le sol par
feuille no rmale (ou 6 deniers la demi-feuille), et 8 deniers la feu ille. Sauf
exception, les journaux qui y sont soumis sont des quotidiens, et les
grands formats, in-4° et in- folio, bénéficient de la seconde, mais sans
exclus ion de j ournaux in- 8°. Les 8 deniers la feu ille deviendront la norme
générale au cours de l'année 1790. Cette réduction d'un t iers par rapport
au sol la feu ille semble déjà assez répandue ; on l'accorde au Procès- verbal
de l'Assemblée Nationale à son début, avant que les administrateurs des
nnc;,rpc;, nnuc;,c;,P,c;, n;::ir IP11r 11 7PIP n;::irrînrin1 1P \\ Pn rnnc;,PnTPnr l;::i f r;:tnrh ic:.P A
16. D'après G. Feyel,
communication citée, n. 14,
l'Ami du roi se diffuse ainsi à
Paris dès l'automne ( ... )
17. Elle confirme le prix de
l'envoi en province, 1 sou
par feuille ; l'envoi de mille
prospectus d'if ( ... )
18. Nous en avons
vainement cherche dans la
série AN F 20 000 et suiv.
Un bureau des
abonnements avait ( ... )
Baudouin, imprimeur officiel de l'Assemblée le prix provincial s'aligne
alors sur ce lui de Paris, 18 livres au lieu de 21 pour 90 feu illes (Prospectus,
fin j uillet).
Tableau IX. Taxe postale à la feuille pour la province d'après la différence des
prix de souscription
3 s.
1 s. 10 d.
) S. 2 d.
1 s.
Joumal de la municipalité, Th, go , g p. 3/4, mois, 6,5 f.
Journal d'Etat et du citoyen H, go, 16 p . (sup.), 2,g/ 3, mois,6 ,5 f
Rôdeur français, Bh , gO, J6p.,6/7.10,3 mois,26 f .
1 s. la feuille et le no
Poi11 t du jour
Courrier de Corsas
Bulletin de Maret
Correspondance du Palais-Rpya/
Q, go, 16 p. 6/7.10, mois,30 f .
U11ion Th, fol., 4 p., 60/ 67. 16, année, 156 f.
6 d . la demi-feuille et le no
Courrier f rançais, Q, go, 8 p ., 4/4 . 16, mois, 15 f .
Joumalgénéral,·Q, go, g p., 44/4 . 15, mois, 15 f.
Courrier de Madon, Q, go, g p., 5/6, mois, 19 f.
Secrétaire de l'Assemblée Nationale, Q, go, g p., 4.4/5,mois, I 5 f.
9.2d. Révolutionsde Paris, H, go, 4g p., 7.I0/9,3 mois,39f.
g,g d. Club des observateurs, Bh, go, 32 p., 9/10.lg, 3 mois, 52 f.
g d . g d. la feuille et le no
Nouvelles éphémérides, Q, go, 16 p., 8/9, mois, 30 f.
Proèes-verbal de l'Assemblée Natio11ale Guillet ), Q, go, 18/21', 90
Gazette nationale. Q, fol., 4 p., 18/21, 3 mois, 90 f.
4 d. la demi-feuille et le no
Chronique de Paris, Q, 40, 4 p., 3/3.10, mois, 15 f.
Journal des débats, Q, go, g p., 9/10,2 mois, 30 f.
Gazette de Paris, (nov.), Q, 40, 4 p ., 24/30, année, 1g2 f.
Courrier de Paris (nov.), Q, go, g p .. 9/ 10. 10, 3 mois, 45 f .
7.2 d. Jouma/ des Etats Généraux (déc.), Q, go, 16 p., 6.1 2/7.10,
mois, 30 f .
6 ,3 d. Fastes de la liberté, H, go, 4g p., (Sup.) , 15/ 16.10, 3 mois, 57 f.
4,6 d. Révolutio11s de France et de Brabant, H, go, 48 p., 6.15/7.10,
3 moi.s, 39 f .
4 d . Journal des Etats Généraux Guillet), Q, go, 16 p ., g/ g, 10,mois,
30 f.
Chronique de Paris, Q, 40, 4 p., 9/9.15, 3 mois, 45 f.
Journal de Paris, Q. 40, 4 p., 30/33, année, 1g2 f.
Agrandir C Original (jpeg. 362k) !
Lecture des indications qui suivent les titres : (tableau IX) H, 8°, 16 p. (Sup.),
2.813, mois, 6,5 f se lit ainsi : hebdomadaire (Q quotidien, Bh bihebdo., Th
trihebdo.), format in- 8°, 1 6 p. par livraison, il y a des suppléments, souscription
2 livres 8 sols à Pa ris, 3 livres en province, terme d'un mois, 6 feuilles et demie
d'impression dans le terme de la souscription. Lorsqu'il y a plusieurs conditions
de souscription successives, la date est entre parenthèses.
39 La tarificat ion des hebdomadaires, bi et trihebdomadaires, sans être
homogène, est cependant dans l'ensemble plus élevée que ce lle des
quot idiens : la périodicité paraît donc, plus nettement que le fo rmat, entrer
dans les normes de la taxation. On interprète difficilement les exemples
extrêmes de dépassement de la no rmale, Le journal de la municipalité et
des districts de Paris, déjà cher à Pari s, comme le reconnaît l'auteur, le
devient plus encore en province. Pourquoi Mlle de Ke ralio fait- elle payer 1
sol 1 O deniers l'envoi de son journal d'Etat et du citoyen? Le texte cité plus
haut exprime de sa part les plus vives rancoeurs à l'égard de la poste ; elle
y rappe lle les « di fficultés », les « remises », les « examens » qu'elle a dû
essuyer pour la publication de son journal (n° 12, 15 oct., p. 191). On peut
supposer qu'un hebdomadaire d'une seu le feu ille offrait un objet de
commerce particulièrement peu intéressant pour l'administration, et devait
rencontrer les conditions les plus désavantageuses. Les Révolutions de
Paris, avec trois feu illes par numéro, (et parfois plus) et une di ffusion sans
doute très large, font un marché bien meilleu r.
40 A l'autre extrémité du tableau on remarque des réductions ano rmales qui
excèdent 50 ou même 60 %, et qu'on ne peut expliquer que par la volonté
de l'éditeur de favo riser le lectorat provincial, en diminuant artificiellement
l'écart du prix. Camille Desmoulins, dans les lettres à son père, se félicite
du succès de ses Révolutions à Marseille ou à Dunkerque. L'abonnement
trimestriel à la Chronique de Paris est re lat ivement encore plus intéressant
pour le provincial que l 'abonnement mensuel 19 . Le Club des observateurs
ou le journal général de Brune en décembre présentent également des
variations en baisse pour les souscriptions de longue durée.
41 L'explos ion du j ournal a été assurément une bonne affaire pour la fe rme
des postes. Sauf exception, les j ournalistes ne se plaignent pas du système
de la tarification. Mais ce qui suscite leur vigilance inquiète, outre les
inexactitudes et les retards, c'est la fidé lité du service. On avait, depuis
longtemps, dénoncé le scandale de l'inquisit ion secrète du courrier.
L'administration est donc placée sous haute su rve illance. Rigoley d'Ogny,
fils de l' intendant général des postes du même nom 20, apprenant que le
district des Cordeliers a pris un arrêté pour prévenir l'abus de confiance de
la poste, s'y précipite « pour y supplier l'Assemblée de l'instruire des
raisons qui avaient pu la déterminer à prendre cet arrêté, qui pouvait,
disait- il, altérer la confiance publique dont même sous l'ancien régime les
Administrateu rs des Postes n'avaient jamais abusé ». Ce « citoyen
est imable, qui s'est t rès bien conduit dans la révolu tion présente », ne
convainc pas totalement, puisque se font entendre des « réclamations t rès
vives » Uournal général, n° 56, 13 nov.). Enj eu important du combat pour la
liberté de la presse, la poste fait l'objet des menaces les plus claires, au cas
où elle ne remplirait pas sa mission de service public. Bri ssot écrit à propos
de la disparition de numéros du Patriote français, dont se plaignent les
abonnés :
« Quiconque viole donc cette circu lat ion commet un dé lit public, et doit
être poursuivi» {n° 32, 2 sept.).
42 Un « Avis du libraire » des Annales parrriotiques et lirréraires déplore les
mêmes irrégu larités :
« Le service public est sacré, et ne peut souffrir n ul retard q uelconque »
{n° 55, 26 nov.).
43 Et Marat, plus solennellement :
« Cet Ecrit étant des tiné à défendre les d roits sacrés du Peuple et des
Citoyens, est sous la sauvegarde de la Nat ion ; je déclare q ue je
poursuivrai comme criminel d'Etat tout téméraire qui e ntreprendra it d'en
arrêter la libre circulation » (Ami du peuple, n° 24, 4 oct., p. 209).
La vente au numéro, le colportage
19. Le Mercure bénéficiait
en 1778 d'une réduction de
plus de 60 %, mais à
condition que le produit at
( ... )
20. Claude-François-Marie
Rigoley d'Ogny, Intendant
général de la poste après la
disgrâce de Turgot, s ( ... )
44 La souscription reste si intimement liée au statut du journal, comme gage
de son sérieux et de sa permanence, que la mention de la vente au numéro
est rare, et se t rouve en évidence dans les j ournaux qui précisément ne se
vendent pas de cette façon, mais imitent sur ce point le modèle anglais :
l' Union (qui très vite abandonne ce mode de distribution), 9 so ls, la Gazette
nationale, 6 sols 2 1 • En 75 désignant l' Observaceur comme un « journal qui
se vend dans les rues par numéros », la Chronique de Paris (n° 3, 26 août)
signale à ses lecteurs un t rait dist inctif, mais ce type de remarque reste
isolé, comme si quelque mépris ou quelque ignorance pudique entourait
cette pratique qu'attestent seu lement des témoignages obliques.
L'Observaceur figure encore dans des étalages hétéroclites et étonnants :
« Depuis six mois on ne voit plus que des marchands de Brochures. Aux
Tuileries, des pamphlets sont étalés avec des bas, plus loin, des pièces de
volaille et de gibier, avec l'Observaceur et la Confession du Comte
d'Artois » (Révolutions nationales, n° 2 1, 14 août, p. 43). Nous pénétrons
ici dans un secteur obscur, agité, du commerce du j ournal. La diffusion au
numéro, par co lporteur, est sans doute un des faits capitaux de la
révolut ion de la presse en 1 789, que de nombreux text es nous permettent
d'évoquer sous ses aspects les plus pittoresques. Encore faut- il en
discerner autant que poss ible les limites, et en caractériser les
manifestations à l'intérieur de l'ensemble de la presse.
45 Le cri du colporteur contribue au premier chef à l'animation du Paris
révolut ionnaire. Dans l'esquisse d'un de ses nouveaux « tableaux », L.- S.
Mercier n'oublie pas « la vocifération matinale des pamphlets, dont le
nombre prodigieux ne rassasie pas encore l'intérêt public touj ours éveillé »
(Annales patriotiques, n° 51 , 22 nov.). Ce cri indispensable, se lon Marat, à
la publication de la vérité (Ami du peuple, n° 77, 25 déc., p. 6). certains
nous le font entendre, Oinocheau, dans un numéro du Courrier de Madon
(n° 2 1, 25 nov.) où il accuse I'« agiotage » des libraires et l'extravagance
intéressée des « foll icu laires », ou l'auteur anonyme du Petit journal du
Palais Royal (n° 5, p. 56). qui entend des voix rauques lancer les
« mensonges à 4 so ls » sortis du quai des Augustins : « Ou nouveau donné
tout à l'heure ». Dans une lettre au Patriote français, Manuel craint la ru ine
infaillible du commerce si l'on ne règle pas la licence de la presse :
« Vous avez entendu, Monsieur, crier toute la nuit la Re/arion d 'un
événement épouvanrable qui a fair sauter en l'air une parrie de la Ville de
Sencis. Mort rragique d 'environ quarre mille hommes, femmes, enfants,
vieillards victimes de cet affreux complor » (n• 132, 18 déc.).
46 On n'évoque généralement le colporteur que dans sa re lat ion funeste avec
le « folliculaire », et dans une activité violente qui suscite l'inquiétude ou le
dégoût. Ouplain de Sainte-Albine, dans ses Lerrres à M. le Comte de 8***,
dénonce les journaux qui « arrivent le matin à pleins tombereaux [ ... ), ces
oiseaux chouerres que dix heures de nuit voient naître et que mil le
bouches écumantes, se disputant la place avec les réveil- matin, viennent
vomir dans tous les coins de Paris » (t. 1, n° 2, 7 sept., p. 128) 22•
21. Autres mentions :
Chronique de Paris, 3 sols le
nG ; Gazette universelle,
3 s. ; Annales parisienn ( ... )
22. Voir aussi Gorsas,
Courrier, nG 17, 6 nov.,
p. 279.
47 Ces témoignages souvent passionnés font allusion à la vente des 23. Voir plus haut, Chap. 1,
pamphlets comme des « gazettes éphémères ». Dans cette zone de «Types».
l'information, il n'y a pas de dissociation poss ible entre les brochures
occasionnelles et le petit journal à sensation, condensé régu lier des
nouvelles qui alimentent les premières. Manuel, qui entend crier toute la
nuit la catastrophe de Senlis, cite le Courrier national, politique et lircéraire,
parfait représentant de cette catégorie de feu illes 23. Le sommaire en est un
élément constitut if essentiel ; Feyde l avoue dans l'Observaceur qu'il le
compose pour la criée :
« Les sommaires surtout sont de première nécessité, que lque peu de
rapport qu'ils aient avec le texte. Les cinq cents bouches de la renommée
de qui dépend la réputation de !'Observateur, ne s'accommoderaient ni
du molle atque facerum d'Horace, ni des convenances d'Aristote» (n° 6,
21 août, p. 36).
48 L'auteur du Rôdeur français le redit avec plus d'éclat encore :
« Comme les Colporteu rs peuvent seuls faire la réussite d'un Journal, et
qu'ils ont désiré qu'on mît une Table des matières à la tête de chaque
numéro du Rôdeur, il a bien fallu céder aux désirs de MM. les Crieurs
j urés de la révolution, et imiter en cela les Feu ill istes de la Capitale» (n• 5,
6 déc.).
49 C'est dans cette partie de la première page, composée pour diriger le
regard et dicter le volume de la voix, que se succèdent les t itres
accrocheurs, t errifiants ou bizarres. Les journalistes ont parfaitement
conscience de leur importance, en vue de la vente dans la rue. En
décembre, Brune annonce deux édit ions du journal général, l'une pour la
criée, l'autre pour les souscripteurs, qui auront « les numéros débarrassés
des t it res nécessaires à ceux des Colporteurs » (n° 89, 16 déc.). Audouin,
dans le journal universel, répond à la réclamation de lecteurs, qui
voudraient une première page plus « intéressante », qu'il est obligé « de
bâtir un sommaire pour la satisfaction des Colporteurs, et d'un grand
nombre de Personnes, qui n'achètent l'ouvrage que d'après le t itre qu'on
lui a donné » (n° 37, 29 déc.). On ne peut exposer plus clairement le
fonctionnement à la fois commercial et discursif de ce type de j ournal. un
texte remarquable de la Chronique de Paris évoque la surenchère à laquelle
se livrent les j ournalistes pour attirer et capter la clientè le, et qui, selon
l'auteu r, doit se dissiper rapidement :
« Un usage s'est introduit dans la capitale, celui de colporter, de crier et
de vendre dans les rues des brochures, des papiers-nouvelles et des
pamphlets. Le faux circulait avec le vrai, le peuple était quelquefois
t rompé. Des titres singu liers exaltaient l'imagination. L'inconvénient était
sensible ; mais par lui-même il ne pouvait durer, car la singularité qui se
répète chaque jour, chaque j our perd de son empire. Le peuple
s'accoutume à tout, les imaginations se calment [ ... ]. Direz-vous que la
magie des titres exalte l'imaginat ion, et fait fe rmenter les têtes ? Vous ne
pouvez ignorer qu'il est dans les destinées de toutes les magies poss ibles
d'être de courte durée. n faut avoir été trompé pour ne plus l'être.
Permettez donc aux auteurs d'user d'un artifice qui ne peut en imposer
longtemps ; laissez-leur la liberté de parer leur marchandise » (n• 26, 18
sept., p. 1 02- 1 03).
50 Ce pronostic bienve illant et rassurant semble êt re démenti par les faits : les
f euilles à sommaire se mult iplient et s'enhardissent après septembre ; la
« magie » des t itres continue d'opérer, et les journalistes modérés,
iron iques ou inquiets, en admirent le merveilleux ou en redou tent le
danger. un correspondant du journal de la ville se moque allègrement des
bruits de « conspiration », et du « merveilleux », des « grandes machines »
dont on abuse ; il ajoute : « je ne doute pas que tous les folliculaires ne me
dénoncent comme un mauvais citoyen, parce que je n'ai pas peur [ ... ). Je
porte la sécurit é si loin, que l'aut re jour je n'interrompis pas mon sommeil
quoiqu'on publiât sous mes fenêtres que le faubourg Saint- Germain allait
saucer. Jugez à ce trait de mon apathie ; j'habite ce faubourg, et rien n'est
plus facile que de le faire saucer, comme chacun sait » (n° 25, 25 oct.,
24. Journal politique de
Bruxelles, 17 oct., p. 173 ;
12 déc., p. 109-110; 19
déc., p. 199 ; Courrier{ ... )
p. 98). A la fin de l'année, Mallet du Pan, dans 1 e journal de Bruxelles, mais
aussi des patriotes comme Corsas, Dinocheau ou Ponce lin se plaignent des
« contes », des « romans » que débitent sans cesse les feu illes à
sensations 24. L'imagination sombre de de Rozoi, qui cite lui aussi le
Courrier national, polirique et lirréraire, voit déjà le sang cou ler par la
frénés ie des follicu laires (Gazerre de Paris, n° 6, 6 oct.).
51 La nouvelle criée par le colporteur est donc perçue comme une drogue ou
une incitation redoutable, elle entretient une « fe rmentation » contraire à la
paix civile et à la liberté. Toutes les feu illes à sommaire n'obéissent sans
doute pas au même modèle : on criait aussi dans les rues des j ournaux qui
relataient simplement les débats de l'Assemblée Nationale, le Bulletin de
Maret qui, nous l'avons vu, avait acquis un droit dérogatoire à être
proclamé, le Courrier français ou Versailles et Paris ; la Suite des nouvelles
de Versailles de Beaulieu, et le Véridique à partir du n° 9, aiment faire dans
leu rs titres du sensat ionnel avec les décrets de l'Assemblée Nationale. Il
faut en tout cas insister, plus qu'on ne l'a fait généralement, sur la fonction
mobilisatrice de la diffusion au numéro d'une forme périodique proche de
l'occasionnel et du pamphlet.
52 Combien pouvait-il y avoir de colporteurs dans Paris 7 D'après la « Motion
d'un colporteur » publiée dans le journal général de Gautier, 1200 (n° 97,
24 déc.) ; la « Pet ite mot ion de Babouc en faveur des distributeurs de
feuilles publiques », dans l'Assemblée Nationale et commune de Paris de
Perlet, fait état de « plus de mille » (n° 144, 26 déc.) ; l'auteur de la
Correspondance secrète éditée par Lescure évoque les « hu rlements
fatigants de près de 2000 colporteurs de pamphlets » (t. 11 , 14 août,
p. 379- 380) 25• Ils composent de tou te façon une armée considérable, et
dont l'agitation multiplie la présence. Feydel les montre, dans une page
pittoresque de son Observateur, assiégeant le guichet de son imprimeur et
même enfonçant la porte pour y prendre livraison de la marchandise (n° 48,
21 nov., p. 385). Lorsque la Commune, à la fin de décembre, essaie d'en
limiter le nombre à 300, de leur imposer le port d'une plaque, et de
rég lementer plus sévèrement leur activité, ils réagissent violemment crient
à l'usurpat ion et dénoncent dans ces mesures un retour à l'Ancien Régime.
Comme l'écrit Brune, qui raconte une rixe entre les « co lporteurs
emmédaillés et ceux qui ne l'étaient pas », « cette légion de Libraires
ambulants réclame avec ardeur le plein effet de ses droits » Uournal
général, n° 103, 25 déc.). Dans l'atmosphère du Paris révolutionnaire, il
était impossible de leur imposer silence, et la Commune l'avait tenté en
vain. La liberté totale de colportage fait partie des quest ions chaudes sur
lesque lles, à la fin de 1 789, s'opposent des tendances de l'opinion. Entre
les modérés qui demandent avec insistance une législation sur la presse
pour vider Paris de « ce fumier polit ique qui court les quais, les rues, les
passages» Uournal de la ville, n° 60, 29 nov.). et les journalistes qui
défendent avec éloquence les pauvres gens que la Commune écrase (en
particu lier, comme il se doit, les auteurs des feu illes à sommaire). on voit
d'authentiques défenseurs de la liberté de la presse, comme Brissot ou
Corsas, prendre un parti moyen et j ustifier la polit ique de la Commune.
« On se plaignait, et avec raison, du commerce que les colporteurs faisaient
de la frayeur publique, en t ravest issant, avec leur voix lamentable, les faits
les plus simples sous les mots les plus alarmants » (Patriote français,
n° 137, 23 déc., p. 4) 26. Que l'on ait fait de la cause des colporteurs ce lle
de la liberté même de la presse, que se révèlent à leur sujet des
divergences politiques profondes, prouve qu'ils sont placés à un centre
névralgique de la diffusion de l 'information.
La lecture
53 On aimerait parvenir j usqu'au bout de la chaîne de la communicat ion,
savoir où aboutit le journal, et comment, une fois acheté, il est finalement
consommé. Sur la première quest ion, ce lle du ou des lectorats, nous ne
possédons aucun des documents, tels que des listes d'abonnés, qui
autorisent des sondages limités mais précis. Les indices qui permettraient
de répondre à la seconde, pourtant d'une importance capitale, sont rares et
dispersés. Nous devons donc nous résigner à ignorer presque totalement la
façon dont le j ournal a atteint rée llement son public et en a été reçu. On a
parfo is utilisé les lettres de lecteurs, lorsqu'on en a ret rouvé dans les
archives Lorsqu'elles sont publiées dans le journal, elles font partie de sa
stratégie éd itoriale, et c'est pourquoi nous en parlerons dans le chapitre IV
consacré aux fonctions qu'il exerce. Leur abondance atteste en tout cas
une relation ext rêmement active entre certains j ournaux et leur public,
relation que les journalistes ont de tout temps essayé de suscite r, mais qui
semble se nouer et se perpétuer spontanément et intensément en 1789. Il
ne sera pas non plus question ici du lecteur fictif avec leque l certains
auteurs (Dinocheau, Desmoulins) se plaisent à dialoguer cette création
d'écriture n'entretient aucun rapport avec le lecteur « rée l », dans la mesure
où l'on peut l'entrevoir 27_
54 On connaît l'importance des cabinets de lecture, fondés par des libraires ou
des sociétés litté raires et le remarquable essor qu' ils ont pris surtout à
partir des années 1770, même si nous ne disposons encore que d'enquêtes
partiell es. Nous n'avons t rouvé de publicité pour des cabinets de ce genre
que dans les journaux suisses (mais nous n'avons pas dépouil lé, sauf
exceptions, la presse provinciale française). Le libraire Lacombe annonce
dans le journal de Lausanne la continuation du Café li ttéraire de son frère :
« Je vais prendre constamment des précautions pour être pourvu
constamment de papiers publics les plus intéressants, surtout dans les
circonstances actuelles » (n• 47, 21 nov.).
55 J.A. Fischer, libraire à Lausanne, signale au public l'existence de son
« cab inet littéraire » dans les Nouvelles politiques de Berne (n° 72, 9 sept. ;
n° 104, 30 déc.). un petit j ournal pari sien, les Trois bossus, fait allusions
au « cabinet de lectu re de la dame Vaufleury » dans son pavillon du Palais Royal
(n° 1, 24 déc.), et , d'après une lettre qu'elles publient, les Révolutions
de Paris de Prudhomme sont lues dans une « Société littéraire », et forment
« un des principaux piliers du cabinet » (n° XIX, 14- 21 nov., p. 44). On ne
peut, de la rareté de ces mentions, t irer aucune conclusion sur le nombre
de ces sociétés ni sur leur fonction de diffus ion. Dans les premiers mois de
la Révolution des modes de communication sociale se sont sans doute
créés autour de la lectu re du j ournal et du pamphlet ; les commissaires
d'« une société nombreuse de patriotes, tous abonnés aux révolutions de
Paris » écrivent aux auteurs du journal pour les fé liciter de leur courage et
les informer de leurs discussions lors d'un « dîner patriot ique » (n° XVIII,
7-1 4 nov., p. 30-31 ). D'après les Révolutions nationales un ancien
mouchard,« rogomiste », qui vendait « de l'eau-de- vie et les écrits les plus
licencieux », a été conduit au Châtelet : « sa boutique était devenue un
clubs [sic) politique » (n° 21 , 14-1 7 oct., p. 43).
25. Question annexe,
combien gagne le
colporteur ? Gautier parle
d'un sou par exemplaire
vendu, ce qui ( ... )
26. Voir Oiurrier de Gorsas,
n° 17, 16 nov., p. 2 79 ;
Gazette nationale, n° 9, 2
déc. Déjà à la mi-nov ( ... )
27. Voir Laurence Coudart,
« Les lecteurs de la Gazette
de Paris », dans Les
Résistances à la Révoluti ( ... )
56 La lecture à haute voix, dans un lieu public, des correspondances des 28. Pour le Journal des
J ~ ._ _.._ _ _ . _:_. ~ ~ ~ ~-- ,,... _ _ , .._, __
deputes aux Etats Generaux a ete largement pratîquee en province a partîr
de mai. Sur ce phénomène remarquable, on possède de nombreux
témoignages. Plusieurs périodiques, surtout en Bretagne, ou encore le
journal des débats en août, sont nés de ces correspondances d'abord
manuscrites 28• Il paraît certain que cette diffus ion orale, parmi des
groupes d'auditeurs plus ou moins nombreux, s'est réalisée en d'aut res
lieux et a concerné d'aut res formes de relation périodique. A la fin juin et
au début juillet, lorsque l'attente des nouvelles est des plus intenses, le
bruit court « que des Courriers sont établis par des souscripteurs
nombreux [au Palais - Royal) pour les instruire continue llement de ce qui se
passe à Versailles » (Vérités bonnes à dire, p. 7) : étonnant retour aux
origines de la presse, où le « courrier » reprend son sens propre et vient
informer régulièrement ses commanditaires. Selon les Nouvelles politiques
de Berne (n° 53, 4 juil let, Supplément) et la Gazerre de Leyde (n° 54, 7
juillet, Supplément) l'agitation est extrême au Palais-Royal après la séance
royale du 23 juin « 1 O mille personnes fu rent occupées à entendre la
lecture de prétendus bulletins, qui arrivaient de Ve rsailles ; approuvant, ou
désapprouvant avec des cris tumultueux, ce qui leur paraissait le mériter ».
Au début de septembre, le Courrier de Corsas est lu tout haut au café de
Foi, et le lecteur arrêté par une patrouille : les Révolutions de Paris, qui
rapportent le fait, s' indignent de cette intervention illégale de la garde
nationale (n° IX, 5-11 sept., p. 34). En octobre, Mallet du Pan fait allusion
aux « lecteurs en place publique, harangueurs de cafés » Uournal de
Bruxelles, 24 oct., p. 31 5). Dans une des lettres savoureuses où il multiplie
les croquis du Paris révolutionnaire, I'« Argus patriotique » écrit dans le
Rôdeur français :
«J'ai vu maint savetier lire, sous son auvent, les feuilles du jour, à un
groupe de commères qui étaient dans l'extase» (n° 5, 6 déc., p. 79).
57 En ce qui concerne la province, les Annales patriotiques et lirréraires ne
font sans doute allusion qu'à la lecture d'une correspondance de députés,
lorsqu'elles saluent I'« usage t rès patriotique étab li à Romans » par la
municipalité, d'y lire aux citoyens assemblés les nouvelles de l'Assemblée
Nat ionale dès qu'elles arrivent (n° 38, 9 nov., p. 2) ; mais la Chronique de
Paris, peut-être avec quelque exagération, désigne de façon claire la
lecture des journaux :
« Ceux qui veulent empêcher les progrès de la révolution connaîtront
l'impuissance de leurs efforts, quand ils sauront qu'il n'y a pas de petit
village en France où l'on ne reçoive quelques- uns de nos papiers publics,
et où l'on ne se réunisse pour en faire des leaures. Qui pourrait ravir la
liberté à un peuple chez qui la presse est devenue libre » (n° 46, 8
oct .)? 29•
58 Des fonctions essentielles du journal révo lutionnaire, l'instruction et la
surveillance, s'exercent ainsi dans la profondeur du territoire et du peuple.
La lecture publique est un acte de liberté, qui s'y communique ainsi
indéfiniment.
59 L'auteur du journal politique- national écrivait en août avec la lucidité et la
vigueur qui le caractérisent :
« On doit presque tout à la liberté de la presse [ ... ]. L'imprimerie est
l'artillerie de la pensée. Il n'est pas permis de parler en public, mais il est
permis de tout écrire, et si on ne peut avoir une armée d'auditeurs, on
peut avoir une armée de lecteu rs» (n• 11,4 août, p. 7- 8).
60 Camille Desmoulins confirme à la fois cette séparation de la parole et de
l'écrit et l'extraordinaire puissance de substitution du second, lorsqu'il
écrit dans la France libre :
« Nous n'avons plus de tribuns, et c'est par des discours imprimés qu'on
parle aujourd'hui à une nation» (Oeuvres, éd. 1874, t, 1, p. 78).
61 Il serait tout à fait indu d'expliquer les effets de discours, dans l'écrit, par
l'intention ou seu lement la supposition d'une oralité rée lle. Les trad it ions
rhétoriques de l'éloquence ont tendu, de tout temps, à se développer dans
les strictes limites de l'écrit. On peut se demander pourtant si la percée
obsédante de la parole, de l'adresse, de l'apostrophe dans le texte de tant
de journaux ne répond pas à une situation exceptionnelle où la parole
redevient possible, où elle explose de toutes parts, et si par conséquent le
journal n'est pas parfois, virtue llement et par une obscure volonté, écrit
pour être lu à haute voix. Le secrétaire de la société littéraire qui adresse
aux Révolutions de Paris la lettre déjà citée plus haut, en est aussi le
« lecteur », et affi rme qu'il lui « fait lectu re » des numéros du journal «au
fur et à mesure qu'(il) les reçoi[t) » (n° XIX, p. 44). N'exagérons pas la
valeur de ce témoignage. Il nous invite cependant à imaginer, dans l'accord
avec son public, la résonance de la voix tribunicienne qui parle dans le
journal. De Rozoi suppose un « énergumène à la voix de stentor, à l'oeil
farouche et embrasé », lisant une feu ille « incendiaire » au Palais- Royal : il
sou lève la fu reur du peuple, on court aux armes, et la tête du journaliste se
remplit d'« idées funèbres », il voit déjà le sang couler (Gazerre de Paris,
n° 6, 6 oct.).
62 Ce n'est là encore qu'une fi ction sombre. Mais que la lectu re du journal
puisse avoir des effets immédiats et provoque des réactions violentes, nous
le savons par plus ieurs anecdotes significatives et curieuses. En écrivant
dans 1 e journal de la ville que le pain contenait de la chaux, le marquis de
Luchet ne pensait pas qu'il mettrait fin prématurément à sa carrière de
journaliste en 1789 la nouvelle provoque une véritable émeute de
boulangers qui portent un tonneau de farine chez l'auteur, veu lent
conduire à l'Hôtel de Ville un commis, faute du libraire absent « on
craignait un sou lèvement général ; des détachements de gardes sont
accourus, et enfin l'auteur s'est t ransporté au district des Cordeliers, où il
est convenu de sa méprise » (Révolutions de Paris, n° X, 12-20 sept.,
p. 29-30). Une brochure sur le Mont- de- Piété pousse le peuple à s'y porter
en fou le Uournal général, n° 7, 25 sept.)- Le plus mince incident fait
soupçonner encore les virtualités dynamiques de la lectu re. Le 30
novembre, un compagnon imprimeur, Joseph Teiss ier, déjeûnant chez un
limonadier de la rue Neuve de Richelieu, tire de sa poche le n° 2 du Rôdeur
français, et le laisse lire à un voisin ; un pugilat s'ensuit. Le prêteur
déposera au Comité permanent du district que son adversaire « lui a dit
qu'il n'y avait que des polissons et des gredins qui pouvaient écrire de
pareilles choses, qu'il a répondu que c'était lui qui était un polisson, que ce
particu lier s'est jeté sur lui, lui a donné un coup de poing, qu'il le lui a
rendu, et que tous les deux se sont pris aux cheveux » ... Les commissaires
du district défendent à Teissier « de plus à l'avenir colporter dans les
endroits publics des écrits ou journaux du genre de ceux tendant à
répandre les alarmes ou à porter l'incendie », et recommandent au
limonadier « de ne point permettre dans sa boutique la lectu re de pareils
écrits » (BN N.a. fr. 2696, fol. 1 21-1 22). L'occasion du délit, le numéro du
Rôdeur, accompagne le procès- verbal ; l'au teur du journal raconte luimême
l'affaire dans son n° 8 du 17 décembre (p. 143 -1 44), avec des
circonstances d'ailleurs fort alté rées. On voit donc ici un texte circuler,
Ut::Uc:ll;:,, VUll r-. l"lt::::yt::::1 l.:ldUlllt:#
de Biauzat, député du TiersEtat
aux Etats Géné ( ... )
29. Voir également n° 77, 8
nov. : « Il y a peu de
villages en Alsace qui ne
reçoivent les papiers fra ( ... )
oans la prox1m1te oes tao1es o·un care, creer 1a cnance, ou 1e oanger, o·un
échange verbal, que suivent des échanges plus violents. A la faveur de cette
querelle, le j ournal se met à revivre, il retrouve un peu de sa fraîcheur
première, et de sa capacité de susciter la passion des lecteurs.
NOTES
1. Les aaes du colloque international de Nimègue, organisé par H. Bots en juin
1987, ont paru sous ce t itre, Amsterdam et Maarssen, APA - Holland University
Press, 1988.
2. Voir J. Sgard, «La multiplication des pér iodiques», dans Histoire de l'édition
française, t. Il, 1984, p. 198-205.
3. Voir S. Tucoo- Chala, Ch-}. Panckoucke ec la librairie française, Pau-Paris,
1977, dont les chiffres varient, pour le même ensemble de j ournaux , de 23 à
24 000 (p. 23 1-245) ; le journal de Genève est une édition séparée du journal de
Bruxelles, pour ceux qui ne sont pas abonnés au Mercure. On trouvera, pour tout
ce qui concerne les t irages, des précisions supplémentaires dans notre
communication au colloque de Nimègue, « La dif f usion du journal en France
en 1 789 ,., ouv. cité n. 1, p. 11 7- 128.
4. Voir F. Acomb, Mallet du Pan (1749- 1800). A career in policical journalism,
Durham, 1973, p. 172, 230- 231 : le Mercure aurait alors de 11 500 à 12 000
abonnés.
5. Palissot, Réclamacion d'un homme de /eccres in-4°, 6 p., AN AD VIII 38 ; Mlle
de Keralio, journal d'Etat ec du cicoyen. n° VIII, 10 déc., p. 373.
6. Gazetce de Cologne, n° 66. 17 août ; Nouvelles politiques de Berne, n° 80, 7
oct. ; n° 87, 31 oct.
7. R. Moulinas, L'imprimerie, la librairie et la presse à Avignon au XVIJ/e siècle,
Grenoble, 1974, p. 353.
8. Voir sur ce point la communication présentée à la Table Ronde de Vizille par J.
Popkin sur • The Revolutionary Par is in the European system of information ». Sur
la Gazecce de Leyde, il faut consulter les travaux de J. Popkin, qui renouvellent
complètement la connaissance qu'on en avait, en attendant l'ouvrage qu'il lui
consacre et qui doit paraître à la Cornell University Press en septembre 1989,
sous le t itre : Policics in the age of Revolucion :Jean Luzac's « Gazecce de Leyde ».
9. Voir également Gazecce de Paris. 13 nov., p. 40 ; Journal de /'Orléanais,
Prospectus, dans Mercure, 26 déc., Supplément, p. 4. On remarque que le
• Supplément à l'article de Paris, composé de nouvelles tirées des gazettes et
j ournaux qui entrent en France », disparaît du journal politique de Brux elles à
partir du 8 août.
1 o. Suice des nouvelles de Paris, 28 nov., p. 7 ; Servan, Troisième aux grands,
p. 6 ; Chronique de Paris, n° 35, 27 sept. ; Desmoulins, Révo/ucions ... , n° 1,
p. 26. Contre la Gazecce de Leyde, voir aussi Pacrioce français, n° 25, 25 août et
Révolutions de Paris, n° 111, p. 1 7 et n° IX, p. 1 7.
11. Voir Et ienne Dumont, Souvenirs sur Mirabeau, pp. J. Benetruy, 1951, p. 89 ; J.
Benecruy, L'Acelier de Mirabeau, 1962, p. 273.
12. L'exemplaire BN du Phare politique ec /iccéraire contient un Avis de Luneau de
Boisjermain ; les Annales pacriociques font mention d'une agence d'abonnement
aux journaux, chez Mme de La Plan che (no 66, 7 déc.).
13. Voir Journal de la ville de Luchet, Journal d'Etac et du cicoyen ; à la fin
décembre, les Morions de Babouc sont un su pplément gratis pour les
souscr ipteurs du j ournal de Perlet; le Secrétaire de l'Assemblée Nationale promet
une « Table gratis » pour les souscripteurs à 3 mois.
14. La Gazecce en province à cravers ses réimpressions, l 63 l - 17S2, APA -
Holland University Pres s, Amsterdam et Maarssen, 1982, note 275, p. 222 ; voir
aussi, du même auteur, « Les f rais d'impression et de diffusion de la presse
parisienne entre 1 789 et 1792 », communication présentée à la Table Ronde de
Vizille, 1 9 juin - 2 juillet 1988, à paraît re.
15. Voir E. Vaillé, ibid. : le port du Mercure est abais sé de 8 sols à 3 sols par
livraison de 8 feuilles in- 12, à condition que le produit atteigne 17 000 livres.
16. D'après G. Feyel, communication citée, n. 14, l'Ami du roi se diffuse ainsi à
Paris dès l'automne 1790, le coût est de 5 deniers l'exemplaire.
17. Elle confirme le prix de l'envoi en province, 1 sou par feuille ; l'envoi de mille
prospectus d' l / 8° de feuille coûte 1 O francs. Les présents sont de 20
exemplaires, et 20 louis sur une gazette d'un louis d'abonnement ; l'auteur de la
Correspondance du Palais -Royal se plaint d'un« impôt » de 19 exemplaires (no
XII, 15 août) ; la délibération du conseil des postes du 13 nov. 1763 sur la
diffusion des ouvrages pér iodiques prévoyait le don d'un exemplaire gratis à
l' intendant général des postes et à chacun des administrateurs (AN F90 20 0002,
p. 127).
18. Nous en avons vainement cherche dans la sér ie AN F 20 000 et suiv. Un
bureau des abonnements avait été créé le 13 mars 1772 (F90 20 0004, p. 285).
19. Le Mercure bénéficiait en 1778 d'une réduct ion de plus de 60 %, mais à
condition que le produit atteignît 17 000 livres par an. Le Journal des Etacs
Généraux et la Chronique de Paris n'atteignaient sans doute pas le t irage ni
l'audience provinciale du Mercure.
20. Claude-François-Mar ie Rigoley d'Ogny, Intendant général de la poste après
la disgrâce de Turgot, se fit adjoindre son fils le 1O février 1780 pour s'occuper
des affaires secrètes du département ; d'après le Livre rouge publié en 1790, son
traitement était de 140 000 livres (E. Vaillé, ouv. cit., t. VI, 1 ère partie, p. 12).
21. Autres mentions : Chronique de Paris, 3 sols le n° ; Gazecce universelle, 3 s. ;
Annales parisiennes, 1 1.4 s. ; La Voix du peuple, 1 5 s. ; Voyages de l 'opinion,
8 S.
22. Voir aussi Gor sas, Courrier, n° 1 7, 6 nov., p. 279.
23. Voir plus haut , Chap. 1, • Types ».
24. Journal politique de Bruxelles, 17 oct., p. 173 ; 12 déc., p. 1 09- 11 o ; 19 déc.,
p. 199; Courrier de Gorsas, t . VI, n° 19, 2 déc., p. 282 ; Courrier de Madon,
n° 21,25 nov. (on fait « commerce de vos terreur s ») ; Courrier français, n° 176,
20 déc., sur les folliculaires qui « sonnent le tocsin» ; Rôdeur français, n° 11, 27
déc., p. 181, sur l'annonce de la mort du vicomte de Mirabeau par une foule de
colporteur s.
25. Question annexe, combien gagne le colporteur ? Gautier par le d'un sou par
exemplaire vendu, ce qui paraît énorme Uournal général, n° 97, 24 déc.). Il est
certain en tout cas que la diffusion par colportage est chère, et que la vente au
numéro entraîne des r isques de perte par l' inégalité du marché. Ont donc recours
à ce mode de distr ibut ion surtout les petits journaux en demi- feuilles in-8', à
faible prix de revient, et à diffusion très faible ou au contraire assez importante.
26. Voir Courrier de Gorsas, n° 17, 16 nov., p. 279; Gazetce nationale, n° 9, 2
déc. Déjà à la mi- novembre, les Révolutions de Paris, avaient réagi violemment
contre les tentations de répres sion de la Commune, dénoncé 1'« esprit
PLJL
a 1nqu1s1uon » q ui an1ma1c tsr1ssoc, ec proc1ame que 1a presse n·eca1c p1us 11ore a
Paris (n• XVIII, 7-14 nov., p. 2-13).
27. Voir Laurence Coudart, • Les lecteurs de la Gazeue de Paris ,., dans Les
Résistances à la Révolution, sous la direction de Fr. Lebrun et R. Dupuy, Paris,
1985, p.211-221 (lettres et registres d'abonnement de 1791-1 792). Pour une
étude du lectorat à partir de souscriptions, voir J. Popkin, The Right-Wing Press
in France, 1792- 1800, Univer sity of California Press, 1980. p. 54-83.
28. Pour le journal des débars, voir F. Mège, Gaultier de Biauzat, député du
Tiers-Etat aux Etats Généraux de 1789. Sa vie et sa correspondance, Paris, 1890,
2 vol. ; et, pour la question d'ensemble, E. Lemay, • Ecouter et renseigner : le
j ournalisme du député-constituant, 1789-1791 ,., communication à la Table
Ronde de Vizille, 1988, à paraître.
29. Voir également n• 77, 8 nov. : « Il y a peu de villages en Alsace qui ne
reçoivent les papiers français. Comme bien peu sont en état de les entendre,
parce que leur langue est l'allemand, ils se les font traduire ou expliquer par un
Français, dans chaque canton ».
TABLE DES ILLUSTRATIONS
·= ~::·-
.:==:·• ~ ·.
="1-1'-•
.Sffisw!.
!''~~-~
Titre Tableau VII : Terme de rabonnement
UR~ httpJ/books.opened~ion.org/pul/docannexe/image/1562/img-1.jpg
Fichier image/ jpeg, 138k
Titre TABLEAU VIII. Coût comparatif des abonnements parisiens par feuille
d'impression
UR~ httpJ/books.opened~ion.org/pul/docannexe/image/1562/img-2.jpg
Fichier image/ jpeg, 286k
UR~ httpJ/books.opened~ion.org/pul/docannexe/image/1562/img-3.jpg
Fichier image/ jpeg, 312k
Titre Tableau IX. Taxe postale à la feuille pour la province d'après la
différence des prix de souscription
Légende Lecture des indications qui suivent les titres : (tableau IX) H, 8°, 16 p.
(Sup.), 2.8/3, mois, 6,5 f se lit ainsi : hebdomadaire (Q quotidien, Bh
bihebdo, Th trihebdo.), format in-8°, 16 p. par livraison, il y a des
suppléments, souscription 2 livres 8 sols à Pa ris, 3 livres en province,
terme d'un mois, 6 feuilles et demie d' impression dans le terme de la
souscription. Lorsqu'il y a plusieurs conditions de souscription
successives, la date est entre parenthèses.
UR~ httpJ/books.opened~ion.org/pul/docannexe/image/1562/img-4.jpg
Fichier image/ jpeg, 362k
© Presses universitaires de Lyon, 1989
Conditions d'utilisation : httpJ twww.openedition.org/6540
Chapitre 1. La révolution du
journal
Chapitre Ill. L'événement
ft OpenEdition
~ Books .Q. Open Edition
Presses universitaires de Lyon
Catalogue
Auteurs
OpenEdition est un portail de
ressources électroniques en
sciences humaines et sociales.
Pl.AN DU SITE
Collections
• Littérature
• Littérature & idéologies
• Autofictions, etc.
• Textes & Langue
• Esthétique et représentation: monde
anglophone (1750-1900)
• Des deux sexes et autres
• Sexualités
• Histoire
• Collection d'histoire et d'archéologie
médiévales
• Anthropologie
• Sociologie
• Science politique
• Nouvelles écritures de l'anthropologie
• Sociologie urbaine
Tous les livres
Accéder aux livres
• Par auteurs
• Par personnes citées
• Par mots clés
• Par géographique
lnformation.s
• Presses universitaires de Lyon
• Organisation éditoriale et scientifique
Accès réservé
SUIVEZ-NOUS
Courriel:
pul@univ-lyon2.fr
URL:
http:/ / presses.univ-lyon2.fr
Adresse :
86 rue Pasteur
69365 Lyon Cedex 07
France
Éditeurs
Dossiers
Extraits
OpenEdition Journals
OpenEdition Books
Hypothèses
Calenda
OpenEdition Freemium
quotidiens trihebdo. bihebdo. hebdo. Total
. - -
l mois 33 6 l 41
2 mois et plus 10 9 9 8 36
l an 3 2 s
juin juillet août sept. octo. nov. déc.
l mois s 4 10 s 3 s 9
2 mois et plus 4 s 4 7 1 l s
l an l 2 l l
in-80
1
,____ -
Q. en demi-feuille Q. en feuille
)' 2 S. Gazette de Paris (année) 2,6
)' 3 S. Véridique ( 11 sept -année) 3,3
Versailles et Paris (mois) 3,S
1
-- !>-··------------ -- --
) 4 S. Espion de Paris (3 mois) - Cou"ier de Corsas (mois) -
Courrier national politique Correspondance du
et littéraire (mois) Palais-Royal (mois) 4
Journal général (31 oct.-mois) 4 * Procès verbal de l'Assem-
Journal universel (3 mois) blée Nationale (90 feuilles)-
Sentinelle du peuple (mois) Journal des Etats Généraux 4,4
"Journal des débats (2 mois) (déc., mois) -
-
} 5 S. Suite des Nouvelles de Journal des Etats Généraux -
Versailles (août - mois) (mois) 5,3
• Bulletin de Maret (mois) Nouvelles éphémérides
Courrier français (mois) (mois)
Courrier national (nov.-3 mois)
.
Ami du peuple (3 mois) 5,3
Courrier de Paris(3 mois)
Courrier de Bordeaux (3 mois)
Journal général (mois)
Secrétaire de l'Assemblée
Nationale (mois) -
VéridÎf/ue (mois) 6,6
Journal de la ville de Luchet 6,9
(mois)
-·----·-- ·-
in-80
Hebdo. Th. et Bh.
Courrier pllila11tllropie 3
(année)
Club des observateurs 3,3
{Bh. 3 mois)
Journal des décrets (année) 3,4
Révolutions de France et de
Brabant (3 mois) 3,5
Annales de France (année) 3 ,8
Révolutions de Paris (3 mois) 3,8
Rôdeur français (Bh.)
(3 mois) 4,4
Spectateur à l'Ass. Nat. 5
(Bh., 3 mois)
Fastes de la liberté (3 mois)
Nouvelliste universel
5,3
6
(Th. mois) puis5,5
Espion des campagnes 6
(Th. mois)
Observateur (Th., 3 mois) 6
Moniteur patriote(Th., mois) 6
Journal national (Bh.,3 mois) 6,6
Journal d'E'tat et du citoye11 7 ,4
8,6
(3 mois)
lettres à M. le Comte de
IJXXX (Bh., 24 nO)
Journal de la municipalité 9,2
(Bh., 3 mois)
Courrier de Brabant (Th., 12
in-40
en demi-feuille
Journal de Paris (annéc)3,3
Porisie1111ouvellistt 3,3
(3 mois)
Gazette de Paris(annt!e)3,4
Cllro11ique de Paris 3,4
(année)
Patriote français (3 mois)
Chronique de Paris
(mois)
Journal de la ville 4
(3 mois)
Annales patriotiques
(3 mois)
Gazette universelle
(mois)
GazeJte de Fra11ce 4 ,5
(Bh .) (an née)
in-folio
Q.
Union 3,3
(année)
Gazette 4
nationale
(mois)
mois)
- _______ __,L ____ --------'---------'
3 S.
1 s. 10 d.
1 s. 2 d.
1 S.
Journal de la municipalité, Th, go , g p. 3/4, mois, 6,5 f.
Journal d'Etat et du citoyen H, go, 16 p. (sup.), 2,g/3, mois,6,5 f
Rôdeur français, Bh, go, 16 p., 6/7.10, 3 mois, 26 f.
1 s. la feuille et Je no
Point du jour
Courrier de Corsas
Bulletin de Maret
Co"espondance du Palais-Rpyal
Q, go, 16 p. 6/7.10, mois,30 f.
Union Th, fol., 4 p., 60/67. 16, année, 156 f.
6 d. la demi-feuille et le no
Cou"ier français, Q, go, g p., 4/4 . 16, mois, 15 f.
Journal général, ·Q, go, g p., 44/4. 15, mois, 15 f.
Cou"ier de Madon, Q, go, g p., 5/6, mois, 19 f.
Secrétaire de l'Assemblée Nationale, Q, go, g p., 4 .4/5,mois,15 f.
9 ,2 d. Révolutions de Paris, H, go, 4g p., 7.10/9, 3 mois, 39 f.
8,8 d. Club des observateurs, Bh, go, 32 p., 9/10.lg, 3 mois, 52 f.
g d. g d. la feuille et le no
Nouvelles éphémérides. Q, 80, 16 p., g/9, mois, 30 f. . .
Proèes-verbal de l'Assemblée Nationale Quillet), Q, go, 1g/21, 90
Gazette nationale, Q, fol., 4 p., 18/21, 3 mois, 90 f. --------------------------------------
4 d. la demi-feuille et le no
Chronique de Paris, Q, 40, 4 p., 3/3.10, mois, 15 f.
Journal des débats, Q, go, g p., 9/10, 2 mois, 30 f.
Gazette de Paris, (nov.), Q, 40, 4 p., 24/30, année, 182 f.
Courrier de Paris (nov.), Q, go, 8 p., 9/10. 10, 3 mois, 45 f.
7,2 d. Joumal des Etats Généraux (déc.), Q, 80, 16 p., 6.12/7.10,
.nois, 30 f .
6,3 d. Fastes de la liberté, H, 80, 48 p., (Sup.), 15/16.10, 3 mois, 57 f.
4,6 d. Révolutions de France et de Brabant, H, g0,48 p., 6.15/7.10,
3 mois,39 f .
4 d. Journal des Etats Généraux Quillet), Q, go, 16 p., g/8. 10,mois,
30 f.
Chronique de Paris, Q, 40, 4 p., 9/9.15, 3 mois, 45 f.
Journal de Paris, Q, 40, 4 p., 30/33, ann~e , 182 f.
OpenEdition : OpenEdition Books OpenEdition Journals Calenda Hypothèses Lettre OpenEd1t1on Freem1um --roi
CD DOi / Références rlD lli
l'.!!:t OpenEdition Books > Presses universitaires de Lyon > Histoire > Naissance du journal révolutionnaire > Chapitre III. L'événement ml EN ES IT DE
Open Edition
Books 9610UVRES 108 ÉDITEURS AUTEURS
Résultats par livre V ' • ;• . ;f•
PLJL Presses universitaires de Lyon
Chapitre Il. Le journal et son
public D Chapitre IV. Fonctions du journal,
figures du journaliste
NAISSANCE ou JOURNAL RÉVOLUTIONNAIRE 1 Claude Labrosse, Pierre Rétat
RECHERCHER DANS LE LIVRE
TABLE DES MATIERES
CITER PARTAGER
$ AJOUTER À ORCID 0
Chapitre III. L'événement
p. 87-148
TEXTE NOTES
TEXTE INTÉGRAL
L'observateur, le témoin, l'analyste
1 Témoins directs ou historiens, journalistes prudents ou engagés, hommes
politiques ceux qui ont vécu les époques de la Révolution en parlent
comme d'événements vis -à- vis desquels il leur faut se situer. Préfé rant à
celle du Palais - Royal la promenade des jardins du Roi où sont exposés tous
les règnes de la nature, l'Abbé de Fontenai, auteur du Journal général de
France, y rencontre « un philosophe pratique », homme de retraite, façon JJ.
Rousseau qui lit peu d'ouvrages modernes, porte un regard sévère sur
l'agitation des hommes et « vit isolé [ ... ] dans une ignorance presque
absolue des événements qui occupent si fort les gens du monde » (n° du
1er janvier 1789). Plus de t rente ans après, depuis Londres où il écrit
durant Tété 1822, une page de ses Mémoires (livre VI II, chapit re 2),
Chateaubriand se souvient d'un temps où, le long du cours de l'Ohio,
l'enchantait la luxuriance de la nature d'Amérique.
« Quoi ! confesse -t-il, c'était pendant les heures de bouleversement de
mon pays que je m'occupais de descript ions et de plantes, de papillons et
de fleurs [ ... ].Combien d'hommes sont indifférents à ces événements? De
combien d'autres seront-ils ignorés? '"
2 Et repoussant l'horizon il esquisse une perspective de philosophie et
d'histoire :
« l' individualité humaine sen à mesurer la petitesse des plus grands
événements».
3 Si ceux-là tentent de réduire l'événement, s' ils en prennent la mesure en
essayant - ou en affectant - de prendre du champ, en n'y voyant que le
mode du moment, légère ecchymose sur l'épiderme du temps, ou qu'une
circonstance de passage s'abîmant dans la longue durée ou dans les
grands cycles qui commandent la vie des espèces, d'autres en revanche s'y
prennent si fort qu'ils ont la certitude ou l'illus ion d'en vivre les secousses
et d'en être les moments. OEil et oreille placés dans le mouvement des
choses, ils tentent d'en épouser les modalités.
4 Les j ournalistes de 1789 sont en effet plongés dans ce qu' ils appellent
« l'événement le plus extraordinaire [ ... ] le plus mémorable de notre
histoire » (Annales parisiennes, historiques et critiques ... , 1er avis et n° 1,
p. 12) au point qu'il n'est « guère possible de tout voir et de tout
apprécier » (Gazette de Cologne, Supplément du 25 juillet) et qu'ils n'en
peuvent donner d'abord que « l'ape rçu le plus rapide » (Le Courrier de
Corsas, n° IX, 15 j uillet). « Mille plumes occupées d'en tracer les détails
n'eussent pu suffire » avouent les Révolutions de Paris (n° 11, 25 juillet) à
restituer« l'innombrable mult iplicité des événements arrivés depuis 8 jours
dans cette capitale». A la diffé rence de la li ttérature qui peut à distance et
dans le silence s'é laborer à loisir comme oeuvre unique, c'est ici d'une
écriture pressée, immédiate et multipliée qu'il s'agira. Le journaliste le
confie à ses lecteu rs :
« Les événements se succèdent avec une rapidité qui permet à peine de
reprendre haleine » (Gor sas, n° XXVI, 2 août).
5 Il sait aussi qu'il ne les gouverne pas mais qu'au contraire eux « seuls [ ... ]
ont commandé » et qu'il a « été forcé d'y obéir » (Corsas, 20 octobre).
L'homme de presse devient alors un homme d'écriture engagé dans la
conjoncture au point d'en être le serviteur volontaire. La Révolution modifie
les rapports entre les événements et les hommes, elle fait naître un
journalisme d'action, déjà moderne, qui va se dévouer délibé rément,
passionnément et t ragiquement aux événements. On peut comprendre
déjà, avant l'heure, ce jugement de Volney, dans une lettre à Thibaudeau,
en 1794:
« Il n'y a plus d'hommes en France, il n'y a que des événements » 1 .
6 Vu de si près et comme vécu de l'intérieur ce qui se passe alors ne s'offre
pas au regard dans la simplicité des grandes perspectives mais plutôt,
selon une phrase d'historien que ni Corsas, ni Tournon n'auraient sans
doute démentie comme « l'extrême complexité d'années bourrées de
tendances mult iples, d'explosions subites et d'événements imprévus » 2 .
7 C'est le temps, en effet, où l'événement commence à sortir de ses anciens
logements fêtes et foires, processions et concerts spirituels, Te Deum,
entrées royales et rentrées solennelles, sièges, batailles, traités et faits
divers (depuis les morts centenaires jusqu'aux incendies). Il se met à
multiplier, t ransformant ses anciens lieux, en consacrant de nouveaux : les
premières assemblées des Etats Généraux, lAssemblée Nationale, celle de
1 ... - ......................... ..,,.. n ... .. ; .- 1 ... n ... 1 ... ; .- n ......... 1 1 ... .- ....i:.- ... ;-.- 1 ... -a..~ . ...... .. ,..,,.. ,,,.. ....... :11 ... .-
URE

ACCES OUVERT

MODE LECTURE

EPUB

POFDUUVRE

POF DU CHAPITRE
& rrccn>iuul
FREEMIUM
Suggérer l'acquisition
à votre bibliothèque
ACHETER
l:lJ VOLUME PAPIER
PRESSES
UNIVERSITAIRES DE
LYON
leslibraires.fr
Decitre
Mollat
amazon.fr
0 0 ePub/POF
1. J. Gaulmier, Un grand
témoin de la Révolution et de
l'Empire : Volney, Hachette
1959, p . 164.
2. R. Bloch, préface à
Soboul, La dvilisation et la
Révolution française, II, La
Révolution français ( ... )
-
Id. LVllllllUl lt: Ut: l"d.11 :::., lt: l"d. l d.1:::.-Kuycu, lt::::i U l :::.UILl:::i, lt: Llld.lt:ctU Ut: Vt:l:::id.lll t::::i ,
les rues et les quartiers (les Invalides, le Champ-de- Mars, la Bastille, le
faubourg Saint-Antoine) et puis les villes de la province et bientôt le
Brabant. L'événement est partout, dans les débats des assemblées, dans les
adresses et les motions venues de Paris et de province. On le trouve à la
Grève, à Saint- Germain, en Alsace, en Franche-Comté, dans les campagnes
(circu lation des grains et incendies des châteaux). dans les églises
(sermons de l'abbé Fauchet), dans les rumeurs, dans les déplacements des
t roupes, dans les échos de la presse étrangère. Ce vertige est une sorte de
délire car tout alors peut faire événement : un discours à l'Assemblée
comme l'arrivée d'une péniche chargée de poudre ou de farine ;
l'interception d'une lettre sur un courrier, la découverte de ballots ou de
brochures dans une charrette de foin comme une motion du Palais- Royal
ou le licenciement d'un chantre. Incidents, bruits divers, réponses ou
silences du Roi, départ d'un prince pour l'étranger, incendie des barrières,
mandements d'archevêques, longs rapports de Necker, rareté ou cherté du
pain. L'événement comme l'air du temps est omniprésent, diffus, sans
limites fo rme floue mais élémentaire de la communication et de
l'information.
8 Les journaux qui apparaissent en 1789 ne seront donc pas les fruits de
projets éditoriaux minutieusement préparés, mais plutôt une sorte de
génération spontanée qui procède des événements mêmes, manifeste leur
multiplicité et leur contagion et leur confère une visibilité immédiate. La
réalité de l 'événement devient lis ible dans la forme matérielle des journaux
et dans la soudaine augmentation de leur production. Ce phénomène est
tout à fait explicite dans le cas des quotidiens. Si le mois de mai en voit
naître 2, juin en apportera 6, 16 autres sortiront en juillet, août en donnera
encore 11 et les 4 derniers mois de l'année successivement 6, 8, 4 et 7.
Une poussée fulgurante - puisque la quantité se t rouve deux fois
quadruplée - s'est donc produite de mai à juillet, en moins de 3 mois.
Chacun sait ce qui s'est passé dans ce court intervalle : la réunion des Etats
Généraux, leur t ransformation en Assemblée Nationale, les résistances
opposées aux entreprises du Tiers-Etat et de ses alliés de la part de
certains ministres du Roi, la mise en surveillance de Paris et de Ve rsailles
par les t roupes royales et finalement l 'éclatement des événements de
juillet. C'est au cours de cette première suite d'événements qui forme la
phase init iale de la Révo lution que les quotidiens prennent leur essor et
accèdent d'un seul coup à leur palier pour 1789 puisque de juillet à
décembre leur nombre se maintiendra entre 20 et 30. La concordance entre
la création des quotidiens et la déclaration des événements est
statitiquement manifes te. L'événement apparaît comme un ensemble de
contraintes qui impose la multiplication de ce type de journal.
9 Le journal de l 789 est une production événementielle particu lière qui
t rouve sa raison d'être dans le mouvement de la conjoncture, naît au coeur
de l'aléa et en propose un tracé presque immédiat, une figu re provisoire. Il
est l'une des premières mémoires de l'événement et en construit
partiellement, partialement et quasi instantanément les premières formes.
C'est un appareil qui, selon un tempo choisi (sa périodicité) tente de capter
ses rythmes pour le faire entendre, voir et comprendre. De façon
apparemment spontanée, il le décompose et le recompose, il « l'analyse »
sur le tas et « à chaud » enregistrant et transformant cette réalité vivante et
impersonnelle pour la former en une figure qui res te dans la mémoire. Il
prend des re levés de l'événement qu' il inscrit dans ses t rames un
dispositif éditorial, une forme mat érielle, des textes et des modes
d'énonciation et d'écritu re (information, récits, discours). Tout en
procédant lui-même du fond obscur et problématique de l 'événement, il
met en forme ses effets qu'il produit et dispose en un système de
représentation et de mesures immédiat aux modalités variables. Par cette
sorte de « méthode » fondée sur une économie instable des effets,
l'événement s'auto- représente, s'auto-évalue et s'auto-interprète in vivo.
Cet avantage, méthodologiquement exorbitant, explique qu'il puisse jouer
bien des « tours » à la connaissance et à la mémoire et l'on comprend les
réserves des historiens lorsqu'il s'agit d'util iser la presse révolutionnaire
comme archive 3 ; même si l'on peut entendre le mot mesure aut rement,
percevoir aussi l'événement comme rythme, accent, rupture, écho et
résonance ou comme séquence, suite et montage et considérer les
journaux comme de petits claviers sommaires qui selon des clés différentes
j ouent les mult iples partitions de l'événement.
10 Si ces soupçons stimulants demeurent, il reste cependant que prise dans la
nébuleuse active de l'événement, la presse peut devenir un obj et riche
d'interrogations épistémologiques. On pourra donc ne plus la regarder
seu lement comme un ensemble de journaux à décrire ou de text es à
commenter mais comme un objet investi de pouvoirs théoriques nouveaux
et capable de nous initier à cette « phénoménologie formelle de
l'événement » que P. Nora appe lait naguère de ses voeux 4 • Convaincus des
capacités instrumentales du périodique nous essaierons, à l'occasion, de
nous souvenir aussi de ce qu'écrivait G. Bache lard :
« les instruments ne sont que des théories matérialisées. Il en sort des
phénomènes qui portent de toute part la marque t héorique [ ... ] la
véritable phénoménologie scientifique est donc bien essentiellement une
phénoménotechnique » 5•
Trames, séries et symboles
11 Admettons que l'événement puisse s'apercevoir comme un tout avec ses
parties ou ses moments et que par une nécessité instrumentale propre à la
communication, le périodique soit amené à le fragmenter et à en saisir les
éclats se lon un procès d'analyse spontané. Admettons aussi - hypothèse
complémentaire - que le phénomène apparaisse au pluriel (des
« événements »Comme l'écrivent maintes f euilles de l 789), qu' il soit fait de
la disperion de particu les actives emportées dans un informe ou un
multiforme nuage d'énergie et que le j ournal soit alors une pe llicu le
sensible qui enregistre aléatoirement la t race de leur passage. Concevons
même l'hybride de ces deux hypothèses la présence conjointe,
conflictuelle même dans ce qu'on nomme « événement(s) » d'un ensemble
diVis ible et de modes de dispersion relat ivement nomades qui se séparent
et se fomentent se lon des modes que l 'on voudrait tenter de décrire et
dont on suppose que l'ombre, plus ou moins fidèle, serait, dans le
mouvement de l'événement, portée sur le corps (texte et dispositif) du
péri odique. Selon ces hypothèses, le journal est à la fois producteur et
propagateur d' indices et d'énoncés événementiels qu'il cueille à la fleur de
l'état mouvant des choses alors qu'ils font encore partie de l'action et
commencent à entrer dans les mots : éléments et moments à connaître et à
reconnaître d'urgence, à enregistrer de façon presque réflexe, que le
journal rassemble et dispose, jour après jour et semaine après semaine, en
une moisson apparemment désordonnée.
3. Celles aussi de certains
analystes de la
communication. Voir
l'ouvrage de l. Sfez, Critique
de la ( ... )
4. « le retour de
l'événement » in Faire de
l'histoire, tome 1, Gallimard,
1974, p. 224: « le déploi
( ... )
5. Le nouvel esprit
sdentifique, 1934, 14e
édition, 1978, p. 16-17.
12 Avant de voir comment, à l'aide du vocabu lai re, du récit, du discours ou de
son disposit if propre, la presse de 1789 dispose des événements,
regardons - la comme une bande enregistreuse à pistes multiples sur
laquelle ils s'impriment et tentons très empiriquement de les li re comme
un tableau en mouvement. Faute d'avoir systématiquement dépouillé tous
les journaux de 1 789, faute aussi de disposer d'une définit ion homogène
et fiable de l'énoncé d'événement (annonce simple, narration brève, récit
rétrospectif développé, détails subséquemment rapportés, rappe ls,
allusions, analyse générale ... ) nous ne procéderons pas à un sondage
extensif ni à un calcu l statistique serré de la répartition de ces énoncés.
Nous nous en t iendrons seulement aux enseignements que peut nous
donner un échantillon inégal de plus de 30 journaux de types différents :
t rois feu illes d'Ancien Régime 6 , quatre gazettes étrangères 7 , quinze
journaux pari siens dont deux éphémères 8 , six brochures ou pamphlets 9 •
Certains de ces journaux n'ont été interrogés que partiel lement sur des
durées minimales d'une quinzaine ou d'un mois mais plus de dix d'entre
eux ont fait l'objet de re levés plus prolongés (4 mois et plus) 10.
13 Pour l'essentiel, nous retrouvons naturellement une répartition de
l'information en usage sous lAncien Régime et divisée en deux secteurs
encore significatifs : Versailles (Assemblée Nationale), Paris (Hôte l de Vil le).
Dans chacun de ces cantons l'échantillon consulté concentre ses énoncés
sur certains moments événementiels fi xant ainsi des sortes de repè res qui
jalonnent l'année, composent un mouvement concret du temps et des
fi gures immédiates de mémoire et qui, pour la capitale et pour les 6 mois
les plus crit iques (d'avril à octobre), détachent une dizaine de moments
forts 11•
1. 27-28 avril : le sac de la maison Réveillon et la répression impitoyable
de l'émeute.
2. 24juin (Versailles) : « Emeute » ou « Tumulte » (selon la Suire des
Nouvelles de Versailles) : insultes proférées contre I' Archevêque de Paris
et lapidation du carrosse du prélat accusé d'avoir voulu influencer le Roi
contre le Tiers-Etat.
3. 30 j uin : investissement de la prison de l'Abbaye Saint- Germain par la
foule du Palais- Royal pour libérer les gardes f rançaises emprisonnés pour
désobéissance.
4. 12 au 17 juillet suite des événements de la grande semaine (renvoi de
Necker, incendie des barrières, pillage de la maison des Lazaristes,
enlèvement des armes aux Invalides, prise de la Bastille, mise à mort de
Launay et de Flesselles, accueil à l'Hôtel de Ville d'une délégation de
l'Assemblée et récept ion du Roi à Paris).
S. 1 7-18 juillet émeutes et incidents à Saint- Germain- en-Laye
(décapitation du meunier Sauvage) et à Poissy {le fermier Thomassin est
sauvé par un groupe de députés).
6. 22 juillet : pendaison de Foulon et de Bertier de Sauvigny en place de
grève.
7. 29 et (Versailles) retour t riomphal de Necker.
30 juillet (Paris).
8. août Septembre se rvices funèbres en l'honneur des morts de la Bastille,
Te Deum et bénédictions des drapeaux de la garde nationale (en
particulier les 5 et 26 août et le 27 septembre).
9. 30 août motions et agitation au Palais- Royal contre le projet
d'accorder au roi un droit de veto absolu.
1 O. 5 et 6 octobre - invasion de l'Hôtel de Ville et marche des femmes de:
Paris, puis de la garde nat ionale commandée par La Fayette sur Versailles.
Retour à Paris avec le Roi et la famille royale.
14 On remarque déjà que ces dix « événements » peuvent, au premier abord,
s'inscrire aisément dans la typologie générale de l'information d'Ancien
Régime puisque huit d'entre eux participent encore de l'émeute, localisée
ou généralisée, tanids que les deux autres conservent les traits de la
cérémonie ou de la fête.
15 L'on n'était alors guère accoutumé aux débats libres et quotidiens d'une
assemblée représentative. Il est donc plus malaisé de distinguer parmi ses
séances, ce lles qui, plus que d'autres, revêtent le caractère d'un
événement. Mais c'est parce que le Roi, les Ministres, les députés, les
journalistes, le public et l'opinion avaient les yeux fixés sur cette
assemblée d'un genre nouveau que l'événement pouvait, à tout instant, en
surgir. La procession des Etats Généraux du 4 mai, les séances du 17 juin -
quand l'assemblée du Tiers Etat prend le nom d'Assemblée Nationale -
celles du 20 juin, lors du serment solenne l des députés des Communes
dans la Salle du Jeu de Paume, celle du 23 juin où les représentants du
Tiers refusent de quitter la salle des séances, celle du 25 qui voit le
ralliement d'une minorité de la noblesse à lAssemblée des Communes,
celles aussi des 1er et 2 décembre sur la question des colonies sont
cependant, se lon notre échantillon, parmi les plus marquantes. Mais c'est
la suite des séances tendues et dramatiques des 13, 14 et 1 5 juillet (trois
jours et deux nuits) 12 et celle de la nuit du 4 au 5 août qui sont tenues
pour les plus «mémorables».
16 Cette double suite d'événements suggère quelques réflexions.
17 Si certains événements sont plus fortement sou lignés que d'autres (prise à
partie d'un archevêque, exécution de deux hauts responsables de
l'administration monarchique), c'est qu'ils sont investis d'une très forte
charge polit ique du fait qu'ils mettent directement en cause les figu res
tutélaires et les représentants immédiats de l'autorité religieuse, militaire
et politique. Et si les événements de mai et de juin sont moins massivement
relatés par la presse, c'est qu'il y a alors moins de journaux quotidiens et
de journaux d' Assemblée que dans les mois qui suivront. C'est aussi sans
doute, que les événements se précipitent en une nouvelle époque à partir
de la grande semaine parisienne de juillet alors que l'Assemblée est
devenue depuis quelques temps un forum national tandis que se
multiplient les créations de journaux. Les événements semblent naître de la
rencontre de processus polit iques, éditoriaux et énonciatifs qui convergent
et se cristallisent pour former une conjoncture spécifique. L'événement
fomente un essaim de f euilles nouvelles. Ces feuil les multiplient des
énoncés qui s'incorporent à l'événement. De là semble procéder une
apparente inflation qui n'est rien d'autre sans doute que la capacité de
l'événement à croître de lui- même, à s'auto-féconder au moyen de ses
propres effets, à créer une nouvelle expérience de la durée, à procurer le
vertige du nombre et de la multiplicité. On peut suivre cette progression
d'intensité et de volume et mesurer ce surcroît de re lief, en écoutant un
extrait du compte rendu de t rois séances importantes de lAssemblée :
17 juin : « La constitution a été suivie d'un serment dont M. Target a
rédigé la formulaire : Nous promerrons er jurons à Dieu, à la Patrie er au
Roi, de remplir - avec zèle ec fidélité les fonctions donc nous nous
sommes chargés : On ne saurait peindre l' impress ion de cette sainte
rPrPmoniP c;11r roue; IPc; ("<Pt1rc; rlPc; nprc;onnpc; nrPc;PntPc; · '\R? hr;::ic; PTi=!iPnt
6. Journal général de France
(abbé de Fontenai), Gazette
de France, Journal de Paris.
7 . Gazette de Cologne,
Gazette de Liège, Gazette des
Pays-Bas, Nouvelles
extraordinaires de divers en
( ... )
8. Lettres du Comte de
Mirabeau à ses commettants,
Assemblée nationale, Journal
des états généraux (L ( ... )
9. Le Dénondateur national,
Tout ce qui me passe par la
tête, La Première, la
deuxième, la troisième ( ... )
10. Journal général de
France, Gazette de France,
Gazette de Cologne, Le
Véridique, Le Courrier (de Go
( ... )
11. On pourra retrouver la
trame des événements
de 1789 en consultant la
chronologie établie par P. Ré
( ... )
12. Journal des Etats
généraux (Le Hodey), 15
juillet au soir, p. 39 : « Cette
séance durait depuis 60 ( ... )
-- - - - - - --- -- - - - ,- - -- - - - -- ,.- - - - -- - - -
tendus vers le président ! La peinture n'oubliera pas, sans doute, de
consacrer cette attitude patriotique ». Gazerre de Cologne (Supplément du
26 juin).
20 juin: (se rment du j eu de Paume) : « [ ... }dans l' instant toutes les mains
se sont levées et toutes les bouches ont prononcé, nous le jurons. Ce
noble essor du patriotisme a fait éclore le plus beau moment peut- être
des Etats Généraux. Il semblait que l'amitié, la confiance rapprochait tous
les députés pour défendre la liberté de l'Assemblée. Plus nous trouverons
d'obstacles disaient-ils et plus notre courage se raffermira. Un silence
tout à la fois touchant et majestueux régnait dans cette Assembl ée.
L' inquiétude, l'espérance, la crainte, la confiance agitaient les coeurs, la
consternation était peinte sur quelques visages ; mais on peut aj outer que
tous les membres semblaient avoir redoublé entr 'eux d'estime et
d'affection. Les ennemis du bien n'ont jamais imaginé de moyen plus sûr
de cimenter l'union et la concorde dans les communes ». Assemblée
Nationale (samedi 20 j uin).
Nuit du 4 août : « Tous les membres de l'Assemblée ont crié Vive le Roi !
Je voyais, j 'entendais ; mes larmes coulaient ; le sentiment pressait mon
coeur, suspendait mes facultés ; je partageais l'ivresse générale avec cet
enthousiasme indéfinissable qui s'empare subitement et magnifiquement
de toute âme sensible. Quel j our sacré pour la nat ion ! Quel doux repos
va succéder aux angoisses de la méfiance et de la haine ! Quel appareil de
grandeur s'offre aux regards de la philosophie étonnée des prodiges
qu'elle-même a créées. O Mably, Rousseau, Helvétius ! Que de regrets
vous laissez aux bons citoyens de ne pouvoir vous rendre à la lumière,
pour vous faire jouir de toute votre gloire et de notre reconnaissance
éternelle » . Suite des nouvelles de Versailles · (5 août).
18 Tels qu'ils sont relatés par les journaux, ces événements apparaissent
comme un ensemble de relations concertées ou confli ctuelles, souvent
indécises, entre divers lieux sensibles ou pôles de pouvoir : le Roi et son
entourage minist ériel, l'Assembleé nationale, l'Assemblée de !'Hôte l de
Ville, les districts de la capitale, la « foule» des faubourgs, celle du Palais Royal.
Ce que l'on craint de la part des ministres et des chefs militaires
entretient la méfiance des assemblées et met les parisiens sur la défensive.
Le renvoi de Necker provoque l'émotion et une suit e d'émeutes qui
culmineront dans la prise de la Bast ille. Les réunions permanentes du
Palais-Royal auront pour réponse les mesures de police prises par l'autorité
municipale. Ce complexe de relations instables distribué en un réseau
hypersensible de forces inégales où un incident produit dans un lieu
déclenche presque immédiatement d'imprévisibles effets sur un plus vaste
t erritoire définit le milieu- foyer de l'événement où il court sur son erre,
propage son aléa, où ses énoncés cherchent leurs formes. Bien qu'ils
continuent souvent, par l'organisat ion de leur contenu, à distribuer les
événements en rubriques séparées, les journaux de 1 789 doivent
cependant tenir compte de l'alternance et du dialogue qui s'établissent
alors entre les événements de Paris et ceux de Versailles. Cela apparaît
parfo is dans la structure de leur livraison, cela se lit aussi dans la
chronologie des événements qu'ils rapportent. Ceux de mai et de juin qui
manifestent les dissensions entre les projets du Roi, ceux du Tiers Etat et
ceux de la majorité des deux premiers ordres fixent l'attention sur
Versailles. La suite des événements de juillet projette Paris au premier plan.
Avec l'extraordinaire nuit du 4 août, Versailles reprend la vedette tandis
que les événements d'octobre nous conduisent d'abord de Paris à
Versailles pour nous ramener le lendemain de Versailles à Paris. Il n'y a pas
en fait des événements parisiens et des événements ve rsaillais spécifiques.
L'événement est à la fois de part et d'aut re sans que l'on puisse dire que ce
qui se passe ici est simplement complémentaire de ce qui se passe là,
comme s'il s'agissait d'un événement indivisible qui emporte ces deux
lieux dans une expérience historique inconnue en engendrant une nouvelle
symbolique.
19 Ainsi les événements qui ont le plus de volume, ceux qui sont le plus
fréquemment et le plus longuement relatés par les journaux et qui sont
déjà désignés comme « mémorables » seront- ils ceux qui, sur une durée
prolongée, provoqueront entre Ve rsailles et Paris une irrépressible
interférence. Cela est manifeste pour les deux journées d'octobre puisque
d'une part « la fou le » pénètre dans lAssemblée et dans l'enceinte du
château royal tandis que la famille royale est accueillie aux barrières de la
capitale et acclamée à l'Hôtel de Ville et aux Tuileries. Cela est sensible
aussi dans les comptes rendus d' Assemblée produits par les j ournaux pour
la grande semaine de juillet. On y voit les députés réag ir vivement au
départ de Necker et aux événements de la capitale et l'enthousiasme que
déclenche la visite du Roi aux Etats Généraux (1 5 juillet) est une
préfiguration de son entrée à Paris le surlendemain.
20 Si l 'événement n'est pas seulement fait de la j uxtaposit ion dans le temps
de moments spécifiques, s'il ressemble aussi à une contagion fu lgurante, à
une réaction instantanée, à une sorte d'orage magnétique imprévu, s' il
s'impose comme une totalité indivise et 97 porte ainsi le dispositif
périodique aux limites de ses possibilités, il reste que ce dernier, considéré
dans l'ensemble de sa production annuelle, parvient cependant, par son
t ravail de collecte et de filtrage, à former au sein de cette nébuleuse active
une t rame de mémoire où se fixe le premier visage de 1 789. S'y détachent
quelques images fortes et quelques grandes scènes symboliques : le
serment du jeu de paume, la prise de la Bastille, la nuit du 4 août, les
j ournées d'octobre. Un des exemples de ce t issage est le fait que presque
immédiatement les j ournaux parlent d'une Révolution continuée et
«lisent » les événements comme une suite dynamique pour y découvrir une
fi gure de sens. On le voit dans la façon de présenter les j ournées d'octobre.
Selon la Gazecre de Cologne du 12, il s'agit pour le peuple et la garde
nationale de « confirmer la révo lut ion ». Se lon ce lle de Leyde (LXXXII, 16
octobre), ces événements sont « sinon une seconde révolution du moins le
complètement (sic) de ce lle du mois de Juillet dernier », et son
correspondant prie le ciel de préserver le royaume d'une « 3ème époque
[ ... ] qui pourrait amener la guerre civile ». Tout en découvrant dans ces
j ournées les menées secrètes d'une contre - révolution Gorsas reconnaît
dans le 6 octobre la répét it ion du 17 j uillet 13 et il place ses réflexions sur
le complot (n° XCIV, 1 O octobre) sous la rubrique : « Suite de la
révolut ion ».
21 Les journaux de 1 789 attribuent aux événements un centre et une
périphérie. Le centre, c'est évidemment le couple Paris- Ve rsailles 14 où les
événements se concentrent en scènes et en moments que ces j ournaux -
surtout parisiens il est vrai - valorisent et sélectionnent, et qui n'intéressent
pas seulement le double théâtre où ils s'effectuent mais aussi la« nation »,
« les peuples » et même l'univers. La province et l'étranger (le Brabant) se
retrouveront le plus souvent à la périphérie de cette figu re. Ces espaces
sont t raversés par une diaspora d'incidents et d'événements de nature
parfo is semblable et qui peuvent s'entendre aussi comme de proches échos
des scènes parisiennes : des accapareurs qu'on pend, des boulangers
13. « On peut voir dans les
numéros XII ( 19 juillet) et
XIII (20 juillet) la peinture
que j'ai faite d ( ... )
14. Paris ne tardera pas à
absorber Versailles dès lors
que le 19 octobre
l~ssemblée y installera ses
( ... )
aussi, un maire parfois, comme à Vernon (Journal général de France,
n° 131, 31 octobre) ; un château qui saute (Quincey) et d'autres qui
brûlent, des conflits entre milices bourgeoises et garnisons militaires, de
sérieuses tensions dans le Cambraisis, l'Alsace, la Corse, l'Anjou, à
Tou lon ; des blés coupés dans le Soissonnais, des rumeurs, des pillages et
aussi quelques actions exemplaires : un capitaine de la milice qui enlève
« deux malheureux boulangers » des mains de la foule et ces
« volontaires » d'Elbeuf qui s'opposent « avec intrépidité au pi llage d'un
bateau de blé destiné pour Paris » (Suite des nouvelles de Versailles, 5
août).
22 En désignant certains moments comme des « époques », en marquant les
événements du signe du « mémorable » la grille des périodiques de 1789
t isse, à sa façon, l'étoffe d'une scène générale. « Il serait difficile, écrit le
Journal politique- national (n° 11 , p. 16). à propos du l 7 juin, d'exprimer la
sensation et les effets divers que produisit cette mémorable séance ». Dans
le numéro XI de son Courrier (1 7 juillet), Corsas revient sur la« mémorable
journée » du mardi (14 juil let). La Suite des nouvelles de Versailles donne
pour titre à son supplément du 20 juillet : « la semaine mémorable » et el le
parle du 4 août (n° du 6 août) comme d'une nuit mémorable » tandis que
Le Véridique (n° 1) affi rme : « cette séance sera l'une des plus mémorables
époques de la révolution ». Le Patriote français de Brissot et les Annales
patriotiques et lirréraires de S. Mercier (n° VI) qualifient conjointement le 6
octobre de «journée mémorable », alors que dans le même temps la Suite
des nouvelles de Versailles désigne la séance du 5 octobre comme « l'une
de cel les qui feront époque dans l'Assemblée nationale» et qu'elle imprime
en tête du sommaire de la feu ille du 6 ce libellé explicite : « Détails des
événements à jamais mémorables arrivés à Versailles ». Les mots
« mémorable » et « époque » reviennent comme une rime et forment un
paradigme actif, presque un stéréotype. A chacune de leurs occurrences, ils
réinscrivent la frappe de l'événement dans le texte de la presse. Les
journaux dessinent ainsi l'horizon élémentaire d'un paysage de mémoire
dont on aperçoit déjà les paliers et les re li efs. Ils contribuent à composer
un premier bouquet de représentations, le seu l « trésor » peut-être qui
résiste encore au travail de l'oubli.
23 Tels qu'ils s'offrent à notre regard, deux siècles après, à travers la presse,
ces événements pourraient de prime abord t rouver effectivement leur place
dans le tableau de l'information habituellement proposée dans les
Mercures et les gazettes d'Ancien Régime. Cinq types d'événements au
moins participent des modes t raditionnels de l'événementialité les
événements militaires (mouvements des t roupes autour de Paris et de
Versailles, intervention des régiments royaux aux Champs- Elysées et aux
Tuileri es, prise de la Bastille) : les fêtes, les spectacles et les cérémonies
(bien que par force les théâtres fassent re lâche quelque temps, Tannée
1 789 est fertile à Paris comme à Versailles en Te Deum, bénédictions de
drapeaux, entrées so lenne lles ou royales, illuminations et feux d'artifices) ;
les discours d'instances autorisées (le ro i, le garde des sceaux, Necker, les
députés) ; les émeutes (rarement consignées naguère dans les journaux
français mais dont on t rouvait quelque écho dans les feuilles étrangères) ;
les anecdotes et les faits diVers. Ces événements qui prenaient place sous
les rubriques séparées de l'ancienne presse et pouvaient aussi faire l'objet
de récits développés pour des suppléments occas ionne ls ont tendance
en 1789 à échapper aux cadres de cette table canonique et contribuent à la
t ransformer. Les émeutes pratiquement interdites de presse sous la
vigilance de la censure, nombreuses désormais, presque quotidiennes,
viennent au premier rang de l'information. Elles montrent souvent aussi
l'invas ion des lieux symboliques du pouvoir ou d'espaces jusqu'ici
respectés : prisons, barrières, couvents, Invalides, châteaux et Bastille. Elles
peuvent s'achever parfois en « scènes sanglantes ». L'action militaire
n'offre plus le récit détaillé, parfois coloré des batailles et des forte resses
investies dans les règ les, elle s'en prend maintenant à l'émeute et le
« siège » de la Bastille est un genre d'opération sans équivalent dont la
portée n'est pas proprement militaire. Si les discours du Roi (détachés
parfois sur certaines feuil les en caractères plus grands) et ceux de Necker
sont souvent reproduits in extenso, les débats de l'Assemblée et les
interventions des députés présentent en revanche des scénarios neufs avec
des moments d'éloquence, des interruptions dramatiques, des querelles de
procédure et aussi de grandes figures d'orateurs.
24 Se lon une loi qui semble régir l'ensemble des systèmes d'information
périodique, ces événements peuvent être situés dans des perspectives
sérielles juxtaposées, parallèles ou imbriquées qui contribuent à ordonner
la communication polit ique. Les cérémonies et les fêtes, les mouvements
populaires et les émeutes, les séances d'assemblées forment des séries
anciennes et nouvelles, continues ou aléatoires. La Gazerre de Cologne
tend même à inscrire la scène sang lante dans ce processus. Deux échos
successifs datés de Paris (21 et 22 juillet) annoncent dans la feu ille du 27
l'arrestation de Bertier de Sauvigny. Le supplément du 28 donne un rapide
récit des événements de Saint-Germain et de Poissy et relate la mise à mort
de Foulon et de son gendre et le numéro du 30 revient encore sur
l'événement. Le procédé des suites souvent interrompues adapte
l'événement à plus ieurs rég imes d'énoncé : la classique évocation d'un
triomphe ou d'une entrée royale, l'esquisse de la fresque monumentale
(événements de juillet et d'octobre), la course d'un fil de tapisserie qui
selon des intervalles variables resu rgit d'une li vraison à l'autre, le pointillé
du fait divers ou la fug itive instantanéité de l'anecdote. En esquissant des
« suites synergiques probabilitaires » 15 ce procédé distingue dans le
champ des événements deux grands types de séries. L'une minoritaire qui
enri chit l'information d'éléments hétérogènes ; l'autre, dominante,
gardienne et créatrice d'homogénéité. En 1 789, et dès le début des
événements, cette dernière série, structurante, procède surtout de la
production jour après jour des comptes rendus de l'Assemblée. La suite
des jours, celle des nombres, cel le des séances des Etats Généraux et la
succession périodique des feui lles réalisent conjointement un même procès
dont le pouvoir intégrateur s' impose irrésistiblement, en associant dans la
formation de l'événement comme dans la production et la réception de ses
énoncés la référence aux cycles naturels et l'expérience d'une nouvelle
institution politique.
25 Le t ravail des séries contribue aussi à changer la teneur de l'événement.
Elles manifestent, en effet, sa capacité de circulation, de multiplication,
d'extension, sa pression et son urgence. En dépit parfois de leur nombre et
à t ravers leu rs t raits typologiques propres les événements étaient autrefois
présentés isolément comme des épisodes datés et séparés. Désormais ils
occupent l'espace de la série non plus se lon une économie class ique de la
juxtaposition mais plutôt selon une dynamique de la suite où ils
s'accumulent pour former un f lux. Les émeutes ne se limitent plus à un
énoncé cursif de nouvelles, elles ne sont plus enfermées dans le médaillon
d'une anecdote dramatique ou d'un récit sanglant, elles s'ajoutent, se
15. S. Lupasco, « La logique
de l'événement »,
Communication, nG 18.
mêlent, se forment en grappes et créent des tourbillons dans lesquels les
journalistes sont plongés. Dès lors, et même si les occurrences du mot se
multiplient dans le texte des journaux, elles ne sont plus seulement des
émeutes. Changeant de nombre et de volume elles changent aussi de
valeur et de sens et cette t ransformation fait apparaître sur le front de
l'histo ire un autre type d'événement. La mobilisation de séries trave rsées
de courants dynamiques est alors le mode se lon lequel s' inscrit dans la
presse la genèse des nouveaux événements révo lutionnaires.
26 Ces séries ne restent pas toujours confinées dans leu rs limites, il leur arrive
de se mêler pour créer des hybrides nouveaux. Dans les récits de la prise
de la Bastille, les modes de l'émeute et ceux de l'action militaire (rôle des
détachements des gardes françaises) se conj uguent. Dans la présentation
des événements des 13, 14 et 1 5 juillet les comptes rendus des débats de
l'Assemblée interfè rent avec les récits d'émeutes parisiennes, les deux
modes d'énoncés alternent ou s'enchevêtrent dans les livraisons des
journaux. Lors des entrées du Roi à Paris le 1 7 juillet et le 6 octobre,
l'émeute est encore apparente dans le désordre d'un défilé qui la contient
mais elle s'y mue en spectacle. Réassignée sous l'espèce de la fête et de la
cérémonie elle change de théâtre, perd sa première force et se déploie
dans un nouvel espace symbolique. L'événement révolutionnaire se place
au point où les séries dynamisées se rencontrent en une sorte de mêlée
active. L'élément ou le moment événementiel (l'émeute simple par
exemple) se t rouve précipitée dans une suite où la multiplicité, la vitesse et
la simultanéité lui font perdre ses limites et ce mouvement fait disparaître
les classes habituelles de l'information et rend poreuses leurs frontières.
Comme une goutte d'eau dans un océan, il est enveloppé dans un nuage
d'activité dont l'énergie se distribue à la fois en émeutes, en spectacles
militaires, en cérémonies et en fêtes, en séances d'Assemblée et en une
f loraison anarchique de feuil les périodiques engagées. Si la journée des
tuiles, dans l'analyse qu'en a présentée J. Sgard au colloque de Vizille 16 est
comme un mélange détonant qui contient déjà tous les composants des
explosions futu res, si dans la diversité et la structure de ses énoncés el le
apparaît comme un phénomène d'une complexité nouvelle, c'est qu'elle
contribue à modifier le régime et qu'elle commence à passer les bornes de
la série dont elle fait partie.
27 La mobilisation des suites, la mêlée des séries, la généralisation des
interférences sont dans les choses, dans le langage et dans la
communication humaine les t rois modes d'une énergie dont la convergence
permet la création du champ propre à l'événement révolutionnaire. Pour
n'être pas digne d'entrer encore dans la grande histoire des idées puisque
aussi bien la presse n'est évidemment pas la littérature 17 , ces phénomènes
relevés au plus près d'une expérience socio-historique vécue ont pour
toujours peut-être contribué à transformer le regard qu'à t ravers la cu ltu re
et les arts l'humanité porte sur elle- même et sur ce qui l'environne. Il est
bien clair désormais que ni Balzac ni Hugo ne pourront écrire comme
Montesquieu ou comme Laclos.
16. Voir les Actes du
colloque à paraître aux
éditions du C.N.R.S. et Les
trente récits de la Journée
( ... )
17. Voir cependant les
nombreuses pages
consacrées par M. Delon au
phénomène révolutionnaire
dans L'Id ( ... )
28 L'événement dont nous essayons de décrire les modes se présente donc 18. P. Nora, art. cit., p. 223.
comme un ensemble de procès pragmatiques, comme une réal ité sociohistorique
et comme un phénomène symbolique qui, au moment où
l'économie de marché et l'usage des symboles monétaires sont en quête
d'une efficacité nouvelle, t ransforment les organisations en distinction en
séries actives puis en flux et parfois même en nébuleuses, où les acteurs
de l'histoire, roi et ministres, électeurs et députés, soldats et ouvriers, reine
et poissardes, peuple et élites se rencontrent, s'affrontent et se mêlent
dans la « fe rmentation» et le « tumulte ». La fo rmation de suites accélérées
et l'immersion des parties dans une totalité toujours réaffirmée et
recommencée semblent être les modes majeurs de cette nouvelle
« physique » des symboles et de cette genèse de concepts et de pratiques
dont l'existence, le maintien, l'usure, le dépassement ou le refus
constituent encore les enjeux de notre histoire actue lle. Le t ravail de
création socio-symbolique ne s'est pas seulement accompli depuis, au
cours du temps, grâce au déve loppement du discours et de la science
politiques et par l'institution de rites républicains. Il commence dès la
naissance de l'événement et peut s'apercevoir dans les énoncés des
premiers journaux. « Tout est donné d'un seul coup dans l'événement »
écrit P. Nora 18 • Il apporte avec lui ses germes de développements futurs.
29 De cette expansion rapide et presque explosive, la rumeur qui parcourt les
journaux est peut être la figu re la plus concrète et la plus pertinente. 11 ne
s'agit plus de cette faim d'événements déjà présente dans la société
mondaine d'Ancien Régime qui se nourrissait du petit bruit des
« bagatelles » 19 mais d'un phénomène extensif et contagieux où l'élément
d'annonce (bruit vrai ou faux) se fond dans un mouvement général, où tout
l'épars de l'événement se ramasse en un infatigable tourbillon ; où les
nouvelles passent de Versail les à Paris, des provinces vers Ve rsailles et de
Versailles vers l'étranger et comme une parole sans fin courent sous le
discours, enveloppent l'action et parfois la provoquent. Par sa physique
propre, la rumeur épouse tous les traits de l'événement : à la fois diffuse,
plu rielle et unique, centrale et périphérique, presque gazeuse.
30 Cette symbolique nouvelle adopte aussi la modalité du retournement. Au
cours des grandes journées de juillet et d'octobre l'événement effectue sur
lui- même une sorte de révolution. Il commence dans le tumulte, devient
une émeute gigantesque, cu lmine dans l' ho rreu r d'une scène sanglante,
puis s'achève dans le rite process ionnel d'une sorte de fête collective qui
exprime la concorde et l'effusion unanime. A Versailles au soir du 5
octobre, alors que le premier groupe de manifestants a déjà investi
l'Assemblée, on annonce que les gardes du Roi massacrent des citoyens,
on entend des coups de canon, l'Assemblée est saisie d'effroi. Puis on
apprend que les sabres sont t irés pour cé lébrer l'arrivée des t roupes
commandées par La Fayette. « La t ri stesse, écrit Le Véridique (n° 50, 7
octobre), s'est alors t ransformée en joie, des cris tumultueux se sont faits
entendre, le désordre allant toujours croissant, toutes les femmes
nouvellement arrivées ont descendu des galeries et entré dans l'enceinte de
l'Assemblée [ ... ], la plupart d'entre elles ont embrassé les représentants de
la nation sans même en excepter le vice-président l'évêque de Langres ».
Au coeur de l'événement, l'enthousiasme succède à la consternation et
l'embrassement général jouxte la scène de carnage. Dans son moment le
plus fort ou le plus atroce les attributs du caractère national et les t raits de
l'humanité s' inversent. Relatant le supplice de Foulon et de Bertier l'auteur
des Annales parisiennes, politiques et critiques (p. 61 - 65) écrit :
« Chacun était pénétré de saisissement ! On regardait dans un stupide
silence [ ... ]. O Français ! Nation douce et sens ible ! [, .. ] non, les
générations futures ne le croiront jamais [ ... ], faire ainsi dans un moment
du peuple le plus généreux de la terre un peuple de bourreaux dont rien
ne peut assouvir la fureur ! Au moins que la réflexion vous ramène à votre
caractère distinctif, qu'un peu de calme vous rende à la justice et à
l'humanité ! ».
19. «Une ville [Paris] où
l'on se jette en gloussant
sur tout événement comme
un poulailler sur une g ( ... )
31 Pour avoir la puissance du symbole l'événement va battre aux portes de la
légende et trouve des repères dans la mémoire. On re lève dans les
journaux quelques al lusions à l'histoire d'Angleterre et aux récents
événements d'Amérique. Rapprochant deux époques de notre histoire Les
Révo/urions de Paris (n° 11, p. 13, 20 juillet) écrivent à propos de
Necker :« On croit toujours voir arriver cet autre Su lly, qui fu t comme l'ami
de Henri, sur le point d'être la victime des ari stocrates, mais qui n'en sera
aussi comme lui que le plus aimé de son Roi et le plus cher à la Nation ».
Au moment où malgré la pression des distri cts, l'on semble tergiverser
pour juger ou libérer le marquis de Saint-Huruge, emprisonné au Châtelet,
ce même journal (Il, p. 32) accuse ces mêmes ari stocrates d'espérer le
retour d'une atroce guerre civile :
« Veut- on attendre, écrit-il, que l' indignation montée à son comble fasse
faire quelques coups de tête au parti patriote pour avoir le plaisir d'en
égorger trois ou quat re mille ? On n'est pas encore bien sûr d'avoir fait
oublier aux gardes françaises ce que le peuple a fait pour leurs camarades
enfermés à l'Abbaye de Saint-Germain, on attend sans doute qu' ils soient
disposés à une obéissance aveugle pour faire faire une pet ite SaintBarthélemy
pour les plaisirs de MM. les ar istocrates anciens et
modernes » .
32 .C'est par le spectacle aussi que l'événement affirme son efficacité
symbolique. Lors du retour triomphal de Necker à Paris, Tournon s'exclame
dans son hebdomadaire (n° Ill, 30) :
« Oh ! qui peindra les délicieux transports de cette fête ! [ ... ] qui se
représentera un peuple immense bordant les rues, les portes, les balcons,
les fe nêtres, les places, les quais, tout était plein ».
33 La même sensation déjà l'avait envahi lors de l'entrée du Roi quelques
jours plus tôt :
« Comment se repr ésenter, écr ivait- il (1, 32, 18 j uillet) une multitude
immense, placée dans les rues, sur les quais, les places, aux fenêtres des
maisons, sur les toits [ ... ), les rangs n'existaient plus, tous étaient égaux
[ ... ) » .
34 Le spectacle réalise l'idéal de la révolution. Le témoin contemple l'égalité
dans sa réalité immédiat e et dans sa totale vérité, à l'instant où la force de
l'événement incarne le principe révolutionnaire dans un moment privi légié.
Le spectacle pourra donc proposer aussi une« terrible leçon » de politique.
Devant la mort de Foulon et de Bertier, le même journaliste (Il, 23) s'écrie :
« O spectacle terr ible ! Bertier frémit [ ... ). Quelle horr ible scène ! Tyrans
jetez les yeux sur ce terr ible et révoltant speaacle ! Frémissez [ ... ]
Despotes et ministres ; Quelles terrribles leçons [ ... ) ! Votre règne est
passé ! Tremblez ministres futur s si vous êtes iniques ! » .
35 Le symbole est au sommet de sa force quand il passe les limites de la
représentation et accède au comble de la plén itude où à l'excès de
l'horreur.
36 La symbolique de ces événements semble opérer selon un schème de
l'imaginaire collectif où deux types de scènes restent constamment affiliées
et s'affrontent en une sorte de diptyque fondamental. Celles du haut avec
un Roi, des ministres, des prélats et des princes, des dignitaires nouveaux ;
celles du bas avec une « multitude » une « populace » et aussi des
« brigands » et des « forcenés ». Mais aussi, se lon une distribution moins
verticale, celle de l'émeute et celle de la fête, celle de l'affrontement
fratricide et celle des retrouvailles heureuses, celle du conflit et ce lle de
l'accord ; le 23 et le 25 juin, le 14 et le 17 juillet, le 5 et 6 octobre 20• En
ses manifestations successives l'événement de 1789 semble suivre le t rajet
d'une séquence matrice un déclenchement, une montée en puissance
jusqu'au désordre et à l'excès, puis la scène se retourne, le mouvement
s'apaise et la crise se dénoue provisoirement en un moment
d'enthousiasme f estif. Au cours de ces deux phases, ce sont les nervures
profondes d'une société qui sont mises à l'épreuve. Elles sont en effet
tantôt des lis ières de catastrophes, des frontières explosives où court une
sorte de cordeau Bickford que chaque incident peut allumer et tantôt aussi
des plages de concorde génératrices d'harmonie. Le royaume, la société
sombreront-ils dans le cataclysme ou se ront-ils régénérés ? Les journaux
de 1 789 traduisent l'événement à l'ombre de cette double question.
Formes rompues, formes naissantes
37 Si le journal peut contribuer à esquisser cette organisation symbolique,
c'est parce qu'il se déve loppe comme une surface sur laque lle l'événement
inscrit ses marques et qu'il en est le produit concret. Il opère comme une
membrane vivante qui sépare la partie convu lsive de l'événement de son
extériorité visible où commencent à apparaître la conj onction aléatoire de
ses rythmes, ses coalitions d'intensités, ses tracés sériels. Cette frontière
n'est pas un espace mort, c'est un vé ritable champ d'activité où le
« tumulte » de l'événement se filtre en une frappe propre dans l'hés itation
et la multiplicité des séries et où l'énoncé du journal commence - t rès
maladroitement il est vrai - à faire corps avec son support.
38 Ce partage entre ce qu'on pourrait appeler l'événement pur et la scène de
son inscription contraint le journaliste à une pratique particu lière de l'écart.
Qu' il écrive pour une gazette confirmée ou pour une feu ille nouvelle, il
reconnaît les contraintes fondamentales de son entreprise : la distance
entre les capacités d'une forme et la dynamique propre de l'événement. Il
ne peut ni répondre à tou te l'attente de l'opinion ni restituer la totalité du
phénomène 2 1 . Le journal ne sait pas épouser étroitement le mouvement
d'un événement qui bou leve rse parfois la suite périodique et parvient
occasionnellement à l'interrompre. « Pendant ces temps malheureux, écrit
la Suite des nouvelles de Versailles du 1 7 juillet, les passages nous ont été
interdits et nous n'avons pu jouir des imprimeurs ». « Cet ouvrage
interrompu par la Révo lution et les suites cruel les et perfides qu'elles ont
eues pour l'auteu r, annonce le Dénonciateur national (début no IV), va
reprendre son cours et paraître régulièrement deux fois par semaine ». Le
Courrier de Gorsas ne publie pas de f euille régulière le 7 octobre, mais on
t rouve à la fin de sa livraison du 8 une lettre paginée de 1 à 4 adressée par
l'auteur à ses souscripteurs et très certainement diffusée la veil le, où l'on
peut li re « Ce qui s'est passé ces deux jours dans la capitale est d'une
nature si étrange qu'il n'est guère d'individus depuis le prince jusqu'au
dernier des suj ets qui ait beaucoup la têt e à lui ; il nous a été impossible en
conséquence de réunir aucun ouvrier pour l'impression du numéro de ce
jour. C'est à une heure du matin seulement que nous trouvons le moyen de
vous donner quelques nouvelles ». Les retards dans les livraisons sont
aussi des accrocs dans la périodicité dont les journaux s'excusent assez
souvent 22•
39 Si l'intervention de l'événement dans la production matérielle du j ournal
peut se faire par l'interrupt ion, c'est selon le même mode qu'elle affecte
20. Même les événements
de moindre ampleur sont
pris dans cette alternance.
La Suite des nouvelles de
( ... )
21. « Quelle que soit
l'étendue que nous
donnions au récit d'une
Révolution qui captive à
juste titre ( ... )
22. Le Oiurrier de Corsas,
par exemple, n° XX, 27
juillet, (lundi) : « un
événement des plus
étranges ( ... )
ses énoncés. L'événement étant multiple, ses moments sont souvent
concurrents et ses occurrences simultanées tandis que les suites ne
peuvent être que successives et juxtaposées. Sur l'espace de la page et
dans le cours de la livraison elles disposent l'énoncé des événements selon
des dissymétries fortuites ou des alternances inopinées qui marquent le
remplacement soudain d'une série par une autre . Les traits concrets de
discontinuité - parfois un blanc, un simple filet ou bien un intertitre ou une
rubrique - sont les nervures d' interruption qu'une série impose à sa
concurrente, inscrivant sur le corps visible du j ournal en un graphe
sommaire et actif la figure physique de l'événement, l' incertaine métrique
de son aléa. Ce phénomène s'observe alors pour tou tes feu il les et surtout
pour ce lles qui rendant compte des séances d'Assemblée doivent
cependant donner aussi un récit des événements - et notamment des
émeutes. Il est assez constant dans les j ournaux de 1789 pour qu'on
puisse y voir l'un des traits typologiques de la presse des débuts de la
Révolution. Nous n'en donnerons que quelques exemples. Dans son
numéro du 25 j uin, la Suite des nouvelles de Versailles, tout occupée à
rendre compte des discussions de l'Assemblée sur la vérification des
pouvoirs, réserve cependant un encart de plusieurs pages à la lapidation du
carrosse de I' Archevêque de Paris. Re latant dans la feu ille du 7 juillet la
séance du 6 où se poursuivent débats et mot ions sur la disette, la
circulation et l'exportat ion des grains et où l'Assemblée applaudit
« l'éloquence pure » de Lally- Tolendal, le j ournaliste change soudain
d'alinéa pour écrire (p. 6- 7) :
« 34 électeurs sont arrivés de Paris pour annoncer à l'Assemblée que
l'ordre était rétabli à Paris, enfin que sa Majesté avait fait grâce aux
soldats [les gardes françaises) qui comme on le sait s'étaient constitués
prisonniers ».
40 Corsas qui s'efforce de res tituer scrupuleusement les débats de
l'Assem blée interrompt à maintes reprises sa re lat ion, s'en excuse et s'en
explique, résume les séances négligées et relance au plus vite la série pour
l'interrompre encore au risque d'enfreindre ses propres règ les. Ainsi
arrête-t-il (n° XXVII, 8 août) son compte rendu pour apporter dans le détail
et analyser l'affaire des poudres où le marquis de La Salle se trouve
impliqué. Plus spectaculaire encore est dans le n° XCI, du 6 octobre la
rupture que provoque l'invasion de l'Hôtel de Ville dans la mat inée du 5,
par les femmes de Pari s. Le compte rendu s'arrête, une autre écritu re
surgit, les phrases nominales se multiplient, les exclamat ions éclatent :
« Il est 7 heures du soir, les choses les plus ét ranges se sont passées
pendant cette j ournée désastreuse. Notre Hôtel de Ville est pillé ! Le
désordre ! la confusion ! des femmes armées ! le peuple soulevé contre le
peuple ! le tocsin sonnant dans toutes les paroisses ! la terreur gagnant
tous les esprits ! des f igures pâles et tremblantes ! un soulèvement
universel ! des milliers de citoyens armés incertains marchant sans avoir
prévu qu'ils marcheraient ! L'ange exterminateur planant sur nos têtes :
notre Roi peut- être enlevé à ses fidèles suj ets ! A l'instant ! ce soir ! cette
nuit ! demain ! Et la cruelle famine prête à assiéger la première ville du
monde ! ... Telles sont les circonstances dans lesquelles j'écris et ce
tableau n' est point chargé [ ... ] ».
41 Conscient d'avoir modifié l'ordinaire de sa feu ille, Corsas, incertain alors
d'avoir affaire à un événement majeur au que l il consacrera 23 pages de sa
prochaine livraison - (n° XCII, 8 octobre) - reprend consciencieusement sa
tâche :
42 «Au milieu de tout ce bouleve rsement dont je rendrai compte s'il y a lieu,
je me rappelle, di t- i l, que j'ai contracté un engagement et que je dois le
remplir » ; il ne peut cependant achever sa feu il le sans «tranquilliser » ses
lecteurs. Comme une sorte de f lash, une brève annonce survient, sous un
intertitre (« ce soir, minuit ») où se concentrent encore la force des
circonstances, l'urgence de l'événement et qui dit l'occas ion à l'état pur. Le
Journal politique- national rapportant les faits avec un retard qui facilite la
mise en cause de la révolution ne peut échapper à l 'interrupt ion. Dans son
n° 3 daté du 16 juillet, alors que sa rétrospective critique l'amène à la
séance des Etats Généraux du 23 juin, deux filets horizontaux barrent
soudain le milieu de la page 6 et c'est en italique que s' imprime ce qui
suit :
« nous croyons devoir interrompre ici le résumé pour annoncer à nos
lecteurs deux événements dont l'un quoique extraordinaire était prévu :
c'est la retraite de M. Necker et dont l'autre quoique tout à fait
extraordinaire était prévu depuis longtemps : c'est la révolution qui l'a
suivie de près ».
43 Il ne rendra compte des journées de juillet que dans son n° VII (26 juillet).
44 Ces intermèdes impromptus dans deux journaux fort diffé rents
d'inspiration et de méthode le montrent à l'évidence : l'interruption est un
des modes d'entrée de l'événement dans l'énoncé et ces ruptures ne sont
rien d'autre que la pression sur l'écriture et sur le dispositif de presse
d'une soudaine éruption de circonstances.
45 La fragmentat ion est un autre mode de rupture qui tient moins à l' impact
immédiat ou à l'urgence qu'à l'inadéquation mutuelle de deux
« logiques » l'une aléatoire, propre à l'événement, l'aut re sérielle et
péri odique const itut ive du j ournal. L'énoncé de l'événement court dans le
texte de presse comme un fil de tapisserie dont l'apparition, les
résurgences, la disparition sont distribuées selon une loi d'incertitude
commandée à la fo is par la conj oncture et par l'ordonnance du dispositi f.
Sur l'espace du j ournal l 'événement apparaît ainsi comme un chapelet
désordonné de fragments inégaux.
46 Signalons quelques exemples d'un processus déjà observé 23 et que nous
examinerons de plus près quand nous nous pencherons sur le t ravail du
récit. La Suite des nouvelles de Versailles revient 5 jours plus tard sur
« l'épisode » du prélat lapidé pour signaler qu'on l'a « couronné de fleu rs
et [ ... ] accablé de compliments » depuis qu'est effective la réunion des
ordres. Les événements de Saint-Germain et de Poissy sont donnés par le
même journal en deux temps : un premier récit et l'annonce de l'envoi sur
place d'une délégat ion de l'Assemblée dans la feu ille du 18 juillet ; la suite
du récit, les échos de l'événement et le compte rendu de la dé légation
viennent deux j ours plus tard (n° du 20 juillet). L'explosion du château de
Quincey arrive de même en cascade dans les numéros du 25 puis du 28
juillet. Le procédé est encore courant pour les gazettes. Ce lle de Cologne
donne une première relation de la mort de Fou lon et de Bertier dans son
supplément du 28 j uillet (lettre datée de Paris, le 24) qu'elle complète le 30
(lettre du 2 5). Il t ient à l'économie de la communication : les
correspondants et les courriers n'attendent pas que l'événement soit
achevé pour en transmettre le récit. Ils l'annoncent dès ses débuts, puis, au
fur et à mesure de son évolution, font parvenir par envois successifs le
détail des épisodes. Les micro -intervalles aléato ires qui font le mouvement
de l'événement et la fragmentation plus homogène du disposit if de presse
nui IP rr~rlu ir Pn E'nonr?~ nour r1P~ mi lliPr~ r1P I PrrP1 Jr~ ~onr ~ I~ foi ~ rP liP~
23. Voir notre article « Le
récit d'événement dans la
presse de 1789 », DixHuitiéme
Siécle, n° 20 ( 19
( ... )
-.---
et séparés par les pauses et les syncopes imposées par les contraintes
techniques de la transmission. Le mode fragmenté de l'énoncé dépend
donc à la fo is de l'organisation périodique de la presse et d'un double état
des choses : l'événement lui-même et les conditions concrètes de la
communication.
47 Ces ruptures de nature diverse contribuent à composer les livraisons des
j ournaux. Elles tiennent aussi au fait que l'organisation de lAssemblée est
encore hésitante, qu'à chaque instant peuvent survenir des échos qui la
font réagir et que le journal tente de restituer la simultanéité de
l'événement. Succession de correspondances séparées et suite
désordonnée d'échos : c'est un portrait un peu chaotique de l'événement
qui apparaît dans la mise en page discontinue des journaux. Et c'est
surtout, en fait, la multiplication et l'extension des scènes et des moments
d'émeutes qui génère l'interrupt ion. Maintenu autrefois à la lisière de
l'information ce genre d'événement dès lors qu'il pénètre en nombre et en
force dans l'énoncé de presse problématisé la communication et contribue
à modifier les formes du périodique. La quest ion devient irréversible début
juillet quand monte la tension entre lAssemblée et la monarchie.
L'événementialité éclate et se fragmente en pléiades sporadiques, elle se
forme en flux. Dans l'ore ille du journal, l'écoute a changé.
48 Il y a une profondeur des surfaces. On peut explorer cette épaisseur en
interrogeant les mots dans le texte, dans les rubriques et dans les
sommaires 24. Le j ournaliste qui écrit au jour le jour parle d'événements
« grands » et « extraordinaires » 25 dont les Assemblées sont
«fécondes » 26 et les journées « fertiles » 27• « Eclatants » 28, « rapides »,
« étonnants », ils se disent à l'intensif et au superlatif. Ils sont si riches de
circonstances et de détails qu'on en est au premier abord presque ébloui et
qu'on est contraint d'y revenir. « Mémorables », ils servent à « fixer les
époques de notre histoire »(Annales parisiennes .. ., p. 12) et tout en faisant
mémoire ils font aussi « crise » 29 et se cristallisent en « moments
critiques » 30 • Ils tendent à envahir et à saturer l'information. Encore
accoutumé au calme des gazettes anciennes le public pourra en être
assourdi et certains publicistes essaieront de se distinguer de leurs
confrères en cherchant à filtre r les événements. « Les mille et une feuilles
péri odiques, écrit l'auteur des Vérités bonnes à dire Uuillet) qui font gémir
les presses nuit et j our, dont Pans fourmille, dont les provinces sont
accablées et qui enrichissent les administ rateurs des postes et les
colporteurs ont bien parlé de la réunion des trois ordres ; mais ils ont laissé
ignorer les événements intéressants qui l'ont précédée et suivie ».
« Voudra-t-on bien me permettre, demande Gorsas, circonspect (Courrier,
LXXXVII, 3 octobre, à propos de « l'orgie » de Versailles) de rendre compte
à ceux qui accue illent les nouvelles intéressantes et patriotiques d'un
événement qui vaut peut-être la peine d'être consigné dans ces f euilles ; je
dis peut-être, car je ne suis pas trop sûr que mon récit ne sera pas
considéré comme du remplissage».
49 Le texte des journaux ne manque pas de te rmes et d'expressions entières
qui s'entendent comme des équivalents de la notion d'événement. Ce que
le Roi dans son adresse à l'Assemblée, le 15 juillet, appelle les« malheurs
de la capitale » peut s'inscrire aussi dans la rubrique de la mémoire ou de
l'effroi :
« Les scènes sanglantes mais nécessaires qui dans ces jours à j amais
mémorables ont effrayé la capitale et qui sans doute étonneront
l'univers >>, Suice des nouvelles de Versailles, 18 juillet
50 dans celle du spectacle exemplaire ou du déchaînement des éléments :
« [ ... ] un speaacle douloureux et [ ... ] te rrible. Exemple mémorable de la
fu reur d'un peuple animé jusqu'à la rage de tous les sentiments de haine
et de vengeance. Semblable au feu qui couve sous la cendre [ ... ] », (la
mon de Foulon et Senier dans Annales parisiennes, p. 58)
51 de l'épisode victorieux :
« le moment à jamais glorieux a singulièrement été remarqué par l'ordre
étonnant qui a régné dans cette disposit ion [ ... ]. D y avait ce j our-là sous
les armes plus de 80 000 hommes qui se réunissaient pour la première
fois» (les 16 et 1 7 juillet dans Annales parisiennes, p. 4245)
52 de la causalité restreinte et immédiate :
«Les ordres sanguinaires dont on a vu les funestes effets dans la j ournée
du mardi 14 juillet Suire des nouvelles de Versailles (16 j uillet).
53 d'un concours ou d'une «physique» spécifique de circonstances :
« [ ... ] des circonstances fâcheuses et qui ont conduit l'état à sa ruine
presque totale ont amené une si heureuse révolution »,journal général de
France, n° 1, 1er j anvier (à propos de la reconnaissance des droits de la
nation et de l'acceptat ion du doublement du Tiers).
« [ ... ] Tel était l'état des choses, lorsqu'à minuit on entendit le son des
tambours dans !'Avenue de Paris [ ... ], Le Courrier de Corsas, n° XCII, 8
octobre (le 5 octobre à Versailles).
54 Suivant le regard des j ournalistes, le traitement des « circonstances » peut
conférer à l'événement une aura nouvelle et faire de « l'émeute » une
« j ournée mémorable » - termes qu'emploie Brissot pour les j ournées
d'octobre (Le Patriote français, n° LXIV, 8 octobre) ou bien servir
d'argumentaire à une dévalorisation du phénomène où l'homme perd sa
fi gure de maître de choses. L'auteur du Journal politique-national utilise ce
t rait fondamental de l'événement. Résumant à sa façon l'épisode de la prise
de la Bastille, il le réduit à de simples circonstances : « Peu de risques et
beaucoup d'atrocités [ ... ], écrit-il, une lourde imprévoyance de la part de M.
Launay, ce ne fut en un mot qu'une prise de possession» (n° 7, 26 juillet).
A ce j eu l'homme n'est plus guère qu'un jouet dont l'événement s'amuse.
« Observons, écrit le même journal, évoquant la j ournée du 17 juillet,
combien l'Homme est l'ouvrage des circontances ; connu par un bon livre
sur l'astronomie M. Bailly, destiné à finir ses jours dans le paisible faute uil
de l'Académie se t rouve aujourd'hui lancé dans les orages d'une Révolution
et chargé de la dépouille des marchands, il présente à son Roi les clés
d'une capitale insurgente» (n° 9, 30 juillet). L'événement ne prouve -t-il pas
notre intrinsèque infirmité 3 1 ? Il nous emporte dans sa vitesse et nous
accable de ses effets, aliène ainsi notre raison et nous empêche de
percevoir les causes, nous contraignant au regard court qu'entretient dans
l'enthousiasme ou l'effroi la fureur immédiate des« circontances ».
55 Ces groupes de mots, ces expressions équivalentes sont comme des
concentrés partiels de l'événement, des résumés immédiats, des définitions
«à chaud » qui en condensent à la fo is l'aspect et l'effet. 11 semble que la
désignation d'une rubrique soit ainsi en suspension dans le texte et que
dans le mouvement et la structure du récit et du commentaire comme dans
un secret atelier de médailles se prépare, en un énoncé sommaire, la frappe
de l'effi gie symbolique de l'événement. A l'horizon d'une histoire de
l'écriture de presse qui reste à faire, la mise en titre de l'événement
.................... 1'~ ......................... . ........ '"' "'~ ......... .............. .;..-... .-.- ... ; .. ,.. ....... ........... .; .... ,.. .... ..-,; ......................... 11 ...
24. Voir P. Rétat et Cl.
Labrosse, « La forme du
journal en 1789 », cahiers
de texto/agie, no III, à p ( ... )
25. Le courrier de Corsas,
n° Il. 6 juillet (à propos de
la présidence de Bailly à
l~ssemblée) : « so ( ... )
26. Le Véridique, n° 51, 7
octobre : « Jamais séances
ne furent aussi fécondes en
événements extraordi ( ... )
27. Gazette de Leyde,
n° LXXXIII, 13 octobre
(Lettre de Paris, 5
octobre) : « La Journée
d'aujourd'hui ( ... )
28. Gazette de Leyde, 24
juillet : « Jamais pourtant
événements dans ce genre
[les luttes de la libert ( ... )
29. Le courrier de Gorsas,
n° IX, 15 juillet : « dans
cette crise des événements
actuels ... ».
30. Gazette de Leyde,
n° LXXXIII, 13 octobre
(Paris, 5 octobre, 7 heures
du soir) : « Nous voilà encor
( ... )
31. Journal politiquenational,
n° 16 : « S'il
existait sur la terre une
espèce supérieure à
l'homme, ( ... )
Qt-'t.JOIQl t. '-Vl lllllC UllC Cl\t.Cll.:l'IVl l llC'-C.:1'.:l'Qll C UC .:l'Vll CllVll'-C• UllC llVUVCll C
« polit ique » de l'intertitre, de la rubrique et du sommaire va pouvoir
s'esquisser.
56 Dans l'ancienne presse et bien qu'il n'y soit pas encore relevé sous ce titre,
le fait divers, bref récit constitué d'un groupe isolé et original de
circonstances, souvent traité sur le mode de la catastrophe, est sans doute
la part de l'information la plus inséparable du détail événementiel. Et c'est
peut-être parce qu'elle est ainsi le fruit d'une combinaison anomique de
«points» singuliers qu'elle échappe à la classifi cation. 11 sera donc poss ible
qu'à la faveur d'une transformation du champ de l'information un
phénomène d'osmose puisse se produire entre le fait divers, l'anecd ote et
l'événement. Les analyses de faits divers dont nous disposons 32
remarquent qu'ils ne sont pas sans rapport avec l'histoire et qu'ils
contiennent aussi des émeutes 33• On observe en f euilletant le journal de
Paris de 1777 que beaucoup d'occurrences de faits divers sont inscrites
sous le titre d'anecdotes ou sous ce lui d'événements, qu'il s'agisse d'un
homme dont on repêche le cadavre au pont de Neuilly, d'un assassinat à
Marly, d'une maison qui s'effondre et de nombre d'incendies. Dans son
analyse du fait divers en 1789, Ph. Roger 3 4 constate qu'il a tendance à se
muer en fait divers politique et à intégrer des incidents violents liés aux
événements. Cet élément d'information cherche ainsi à échapper à
l'isolement 35 , à sortir de sa « catégorie » pour créer une nouvelle
dynamique.
57 Dans les journaux de l 789, le terme « événement » peut aussi bien servir
de t it re à un fait divers qu'à un incident lié à l'actualité polit ique. C'est sous
le terme «vari été » que la Suite des nouvelles de Versailles du l O octobre
place cet écho :
« Tous les citoyens ont le plus grand intérêt à veiller sans cesse sur la
sûreté commune. Des scélérats parcourent les rues de Paris et marquent
les maisons. On en a surpris plusieurs. Maintenant on illumine toutes les
fenêtres pour connaître les monstres répandus dans cene malheureuse
ville ».
58 Les « scélérats » et le marquage des maisons pourraient participer du fait
divers mais tout le contexte est à l'évidence événementiel. Dans son n° 14
(9-1 O décembre) Le Véridique intitu le « événement extraordinaire »
l'assassinat à coup de couteau d'un élève en chi rurgie dont le meurtrier a
réussi à s'enfuir. C'est sous un titre semblable qu'à la fin du même mois
(n° 123, 30 décembre) il relate un attentat contre un factionnaire de la
garde et la découverte sur les lieux du forfait d'un billet qui confirme
l'existence d'un complot. Sous le même terme encore le journal de Paris du
25 juillet publie la réfutation d'un écrit sur l'affaire Foulon et Bertier. Le
Courrier national du 19 août utilise le même procédé pour relater le refus
qu'oppose la garde nationale à l'entrée dans Paris d'un groupe de dragons.
Et l'écho reviendra dès le lendemain sous le même vocable pour dire que
ces dragons ont été finalement reçus par la municipalité qui leur a fait
prêter serment. Le t itre de rubrique qui servait naguère à réunir les faits
divers permet aussi de mettre en suite des parcelles circonstanciées du
grand «tumulte ».
59 Dans la presse de 1789, l'événement avec sa pluie d'incidents et son
explosion de circonstances a tendance à chasser le fait divers qui naguère
tapissait le fond des gazettes anciennes. une rubrique nouvelle apparaît qui
ne contient pas vraiment de faits divers et qui n'est pas non plus
franchement polit ique. C'est un espace intermédiaire où le bouleversement
poli tique s'inscrit dans un détail, dans une scène remarquable, où
l'événement adhère à quelque «Circonstance piquante ». Entre l'anecdote
intéressante et les grandes scènes poli tiques, l'événement, lui - même
changeant et pluriel, aura peine à trouver au sein du journal un titrage qui
lui convienne.
60 Il sera désigné le plus souvent par un intertitre occasionnel ou par la simple
expression de « détails du ... » (voir les Révolutions de Paris). Gorsas se
doute peut- être de ce qu'on pourrait faire d'autre lorsqu'il écrit en tête de
son n° LXXVI (1er août) :
« Quelques anecdotes intéressantes et auxquelles le moment ajoute un
nouveau prix devraient commencer ce volume[ ... ]».
61 Il se demande s' il ne devrait pas mettre en tête de sa feuille l'aventure du
mort de Saint-Jacques-de- la- Boucherie 36. Plus audacieux et peut-être
mieux adaptés à la conjoncture les auteurs du Véridique et de la Suite des
nouvelles de Versailles (entre autres) placeront en tête de leu rs livraisons
des sommaires où les événements seront parfois annoncés en énoncés
lapidaires :
Suite des nouvelles de
Versailles
Le Véridique
8 j uillet : « MOTION INTERESSANTE DE M. LE COMTE DE MIRABEAU
20juillet : • CONDUITE SACRILEGE DE LA POPULACE DE SAINTSAINT-
CERMAIN».
13 août : • PAQUET CACHETE TROUVE A SEV[R] ES .
24 septembre : • ARRIVEE DE NECKER Al' ASSEMBLEE >.
62 Tout en étant parfois rappelé en intertitre, l'énoncé de l'événement n'est
plus attaché au cloisonnement de la rubrique ou de l'alinéa, ce qui était
généralement le cas pour le fait divers. Son t itrage peut désormais occuper
le fronton du j ournal. Il gagne ainsi en force typographique et en puissance
symbolique. Il partage l'évidence et la dignité du titre. Détaché en une sorte
d'affiche orale cet énoncé sera crié par les colporteurs. Abandonnant
l'enclave de la rubrique interne, porté à fo rce de voix par les rues et les
places, l'événement par ses intitulés contribue à médiati ser le politique et
l'histoire.
63 En brisant les formes anciennes, ces modes de rupture (fragmentation
d'une même série, dérèglement des suites sous l'effet de l'aléa,
juxtaposition et imbrication de séries simultanées) permettent la recherche
de nouveaux modes d'énoncés directement issus de l'irruption de
l'événement. Ils obligent à repenser le dispositif de présentation et à
concevoir l'espace du sommaire. En épuisant les ressources de l'ancien
système ils contribuent à en générer un autre en suspension déjà dans
l'énonciation immédiate de l'événement. Les énoncés de presse étaient
auparavant composés comme les chapitres prédécoupés d'un livre. On voit
s'esquisser maintenant dans le filigrane des journaux de 1789 un autre
type de forme où ce n'est plus tant la juxtaposition et l'équilibre des
parties qui comptent que la force, l'évidence, la pertinence d'un système
souple de nervures, d'une rés ille aux alvéoles changeantes qui restitue,
t raduit et simule l'événement.
64 La forme qui s'ébauche ainsi dans le phylum immédiat de l'histoire
cherchera à généraliser une périodicité rapide et à restituer le détail le plus
complet des événements. C'est à un quotidien de type généraliste que
pense le rédacteur du journal général de France (n° 156, 27 décembre)
« pour se mettre en mesure avec l'importance de l'événement ». Cette
forme plus complexe, plus adaptable aux variations de l'environnement,
incessamment t ravaillée par la conjoncture et susceptible d'en figu rer le
32. Voir R. Favre, « Le fait
divers en 1778 », dans
L'Année 1778 à travers la
presse traitée par ordin ( ... )
33. Robert Favre compte 23
indications d'émeutes sur
159 occurrences pour 6
journaux de 1778, gazettes
( ... )
34. Voir sa communication
au colloque de Vizille Uuinjuillet
1988), à paraître.
35. Voir les remarques de R.
Favre à propos des
émeutes de Toulouse ( ouv.
cité., p. 127).
36. Le 29 septembre, un
pauvre étant décédé sur le
territoire de cette paroisse,
un litige s'élève ent ( ... )
mouvement, devra tenter d' inventer de nouveaux modes de montages :
organisation de suites fragmentées concurrentes, recherche d'articulations
entre t itre, sommaire, interti tres, typographie et format de telle sorte que
l'événement ne soit plus seulement rapporté par les mots mais que son
effet se marque aussi sur le corps du journal. Ces essais pour composer et
« monter » les variations de l'état aléatoire des choses sont l'aube d'un
nouvel art de la presse et de la communication qui voudrait réussir à
inscrire les effractions de l'événement dans la structu re stabilisée du
journal, à créer un nouveau rapport entre l'anecdote et l'histoire, à t raduire
l'événement comme un spécifique effet de frappe qui peut aussi bien
fragmeter que fonder une série.
65 Ces transformations, cette sorte d'hypersensibilité nouvelle, désordonnée,
parfois même un peu frénétique, du journal, c'est dans la société d'alors et
à cet instant de l'histoire, la tentative de créer une nouvelle « membrane »
plus attentive aux échos immédiats de la conjoncture, capable de la
t raduire en des compositions complexes (découpes, ellipses, reprises,
variations), en des modalités plus spectacu laires, à lui conférer une
résonance. Comme si dans son épaisseur propre s'élaborait aussi une autre
expérience du temps et une nouvelle perception des choses. Les modalités
catastrophiques de l'événement sont aussi des facteurs de morphogenèse.
Les épreuves du récit
66 Inscrits dans la forme des j ournaux et li sibles dans l'ensemble de leur
production, les événements investissent le langage. Ils sollicitent surtout le
récit car la réalité qui les habite ne peut être appréhendée si elle n'est aussi
racontée. C'est sous l'espèce du spectacle qu'ils ont, depuis longtemps
coutume d'être rapportés 37 :
« Une multitude immense s'est rendue à Ver sailles le 4 pour voir l'auguste
procession des Etats Généraux, écr it la Gazerte de Cologne (XXXV- Ill, 11
mai, de Par is, le 6 mai), le cortège de la Cour était magnifique, le Roi étant
sorti du Château dans le car rosse du sacre, à 1 O heures du matin. la
Reine, les Princes et Princesses se sont montrés dans des voitures
également superbes, sous les plus riches habits [ ... ). l e Tiers Etat
marchait le premier, l'ordre de la noblesse le second et le clergé, le
t roisième [ ... ]. Tout le monde a été édifié de ce spectacle. le plus beau
coup d'oeil pour l'aspea de cene procession était celui de la rue Satory,
où les plus jolies femmes richement parées ornaient chaque croisée. Au
retour de sa majesté au château les cris de Vive le Roi ont recommencé,
mêlés au son éclatant des trompettes. 11 y a eu des moments où l'âme
épanouie du monarque laissait entrevoir dans ses yeux t rempés de
larmes, l'excès de sa sensibilité [ ... ) '"
67 La perspective du défilé, le goût de l'ornement, le sens des distinctions, le
t rait de sensibilité : tous les caractères de l'événement- spectacle d'Ancien
Régime se retrouvent ici. Bien qu'ils y paraissent moins marqués et que
l'événement soit d'une inspiration différente, c'est selon un dessin
semblable que s'ordonne le retour de Necker :
« Annoncer la marche de M. Necker sur les terres de France, écrit la Suice
des nouvel/es de Versai/les (30 j uillet, p. 6), c'est annoncer une marche
t riomphale. les héros de Rome, les plus grands des Césars portant au
Capitole les dépouilles des nations où ils avaient porté le ravage ont pu en
imposer à l'univers par l'étonnant appareil d'un spectacle peut- être aussi
barbare que pompeux ; mais jamais les Césars n'ont obtenu de
distinctions aussi flatteuses que celles qu'a méritées et qui ont été
prodiguées auj ourd 'hui à l'ami des français[ ... ).
En sortant de Versailles, la milice de cette ville lui a servi d'escorte ; toute
la route était garnie de piquets de dragons ou de milice bourgeoise,
l'épée haute prête à lui porter les armes.
Plus de S 000 hommes à cheval superbement montés sont allés au devant
de lui et ont précédé ou suivi sa voiture dans le plus bel ordre. les
acclamat ions à son arrivée ont été inouïes.
C'est au milieu de ce peuple, aussi généreux dans son amour que terrible
dans ses vengeances que M. Necker s'est rendu à l'hôtel de ville [ ... ]. Des
poissardes, au risque de se faire écraser par les chevaux, se sont
précipitées à la portière de la voitu re de Mme Necker, se sont saisies de
ses mains pour les couvr ir de baise rs [ ... ) ».
68 Le 17 juillet et le 6 octobre, autres grands moments de 1789,
développeront plus largement encore le modèle du défilé solennel et
animé. La surface lisse d'une narration continue rehaussée de quelques
harmoniques sensibles définit un mode d'accommodation relativement
stabilisé où le récit, dans le tracé du spectacle, t ient à distance proche un
événement de caractère presque conventionne l. Dans les bouleve rsements
de la Révolution le récit aura peine à t enir ses marques. Il devra faire la
collecte des détails, engager le lecteur dans le procès de l'événement,
donner au plus vite une information fiable, faire des comptes rendus
vivants et précis, tracer des « tableaux », marquer « les époques »,
sou ligner le « mémorable », faire parler les témoins directs, esquisser des
« enchaînements ». Il pourra successivement pressentir et annoncer
l'événement, le raconter, en détails ou en suites, contribuer à l'analyse de
ses effets et au bilan des situations. Il lui faudra aussi parler de points
différents : Ve rsailles et l'Assemblée, les correspondants parisiens des
gazettes étrangères, l'instance narrative hebdomadaire des Révolutions de
Paris. L'événement exige pratiquement tout du récit depuis le détail
suggestif jusqu'à l'exactitude de la chronique. Il lui demande même de
contribuer à une réflexion sur l'histoire immédiate. Il faudrait en somme
que le récit soit comme un oeil aux facettes innombrables, un diaphragme à
l'ouverture perpétuelle, variable, sens ible aussi bien à l'éclat soudain de
l'aléa qu'à la lumière apaisée et recomposée de suites panoramiques.
6g Vue de Ve rsailles, la grande semaine de juillet (12 au l 7) apparaît d'abord
dans la presse comme un ensemble à la fois successif et simultané de
courts récits. La Gazerre de Cologne du 13 évoque la situation tendue de la
semaine qui précède. Le n° VIII du Courrier de Corsas (13 juillet) relate les
allées et venues du 11 au château de Versailles et la possibilité du départ
de Necker. Dans cette même feu ille une « dépêche » du 12 au matin
confirme l'événement comme le fera la Gazerre de Leyde dans son
supplément du 21. Les réactions provoquées par la nouvelle
attroupements aux Champs- Elysées et au Palais-Royal, multipl ication des
cocardes, défilés des bustes (Orléans et Necker), échauffourées, rumeurs
de l'enlèvement de Mirabeau sont relatées dans la même livraison du
journal de Corsas, dans la Gazerre de Liège du 1 5, dans le supplément du
19 de ce lle de Cologne comme dans son numéro du 20 où l'on trouve
aussi, ainsi que dans sa concurrente de Leyde (21 juillet) un coup d'oeil sur
la situation du l 3. Déjà la f euille de Corsas (n° IX) du 15 et la Gazerre de
Cologne du 20 proposent de courts récapitu latifs du début des
événements. Dans une correspondance datée du 17 la Gazerre de Cologne
(Supplément du 21) avait aussi fait le récit auquel elle ajoutait un bref
compte rendu de la journée du 15 (délégation de l'Assemblée à Paris et Te
37. Ignorant sans doute
qu'il formulait un principe de
communication sociale, le
comte de Bussy écriva ( ... )
Deum). La teurne de uege du 23 donnait le detail de la journee du 16.
Comme le no 15 du Courrier national et le journal de Paris du 18, les
gazettes de Liège et de Cologne (22 et 23) dans des correspondances de
même date (18 juillet) racontent les événements du 17. Les journaux ne
veulent rien manquer non plus de ce qui se passe à Versailles au même
moment press ions de l'Assemblée pour obtenir du Roi le retrait des
t roupes, retour de Necker, renvoi des nouveaux minist res et constitution
d'une garde bourgeoise, récits des événements de la capitale rapportés par
des membres de l'Assemblée ou par des délégat ions parisiennes. Les
lecteurs peuvent en trouver les échos dans les numéros 1 2 et 14 du
Courrier national, dans Assemblée Nationale du 13 et dans le journal des
Etats Généraux de Le Hodey du 1 5. Le journal de Paris du 16 donne le récit
du vicomte de Noailles que reproduit la Gazerre des Pays-Bas et celle de
Liège du 20 et que réutilise ra largement le Moniteur pour reconstituer
en 1794 son n° 18. Le journal de Paris du 17, Le Déclin du jour du 15
(n° VI), la Suite des nouvelles de Versailles du même jour, le journal de Le
Hodey racontent la visite du roi à l'Assemblée (15 juillet) et son retour au
milieu d'un cercle ému de députés. Ce n'est qu'une dizaine de j ours plus
tard, le 20 juillet, que le journal politique- national évoquera le départ du
roi pour Paris (17 juill et). Dès son numéro IX Gorsas avait déjà ordonné les
événements de Paris en une première « su ite » (du 12 au 1 5). Il en poursuit
le panorama dans sa XII• feuille (19 juillet) et le prolonge dans la feuille
suivante. La Gazerre de Leyde du 24 propose un abrégé des événements du
11 au l 7. Se lon le procédé des gazettes, la Suite des nouvelles de
Versailles publie le 20 juillet un supplément de 8 pages sous le titre :
« récit de la semaine mémorable ». C'est le détail des 6 grandes journées
(12- 1 7) disposé en 6 récits juxtaposés que développent en une même
narration les 36 pages de la première livraison des Révolutions de Paris (18
juillet). En contre- point et en contre -épreuve le journal politique-national
du 26 juillet condensera les mêmes événements en quelques pages de son
n° 7. Plus tard encore (octobre) les Annales parisiennes proposeront à leur
tour une relation détaillée de ces j ournées en hommage à l 'action sage et
lucide des premiers représentants de la commune de Paris. Elles
prolongeront leur récit jusqu'à la mort de Fou lon et de Bertier. La Suite des
nouvelles de Versailles du 18 juillet avait déjà présenté les événements de
Poissy et de Saint-Germain et l'exécu tion des deux hautes pe rsonnalités
comme la reproduction des « scènes sanglantes » de la semaine
précédente.
70 Dans les gazettes et les journaux d'Assemblée, le récit pour servir
l'événement semble se mettre dans tous ses états et dans tous ses modes ;
la simple annonce, l'écho fugit if, le récit fragmenté, la narrat ion suivie, la
chronique hebdomadaire, les additions de détails et les rappels
subséquents. Il est aussi le soutien du discours. Transformé par les procès
de la représentation narrative, l'événement passe ainsi du stade de
l'information à ce lui de l'interprétation. Par une suite de transitions qui
s'effectuent à la fois dans l'événement et dans les énoncés de presse,
l'information s'agrège en récits, les récits se développent en suites où se
déploie souvent une parole engagée et les suites ouvrent des perspectives
sur le temps d'avant et sur celui d'après.
71 Tout en rendant compte des séances de l'Assemblée Le Hodey place dans
son journal des Etats Généraux ces instantanés : : « Toujours des t roupes
et des troupes, des pandours, des Suisses, tout en fourmille [ ... ]. Il y a des
sentinelles sur le Pont-de-Sève [sic] : il y en a de tous les côtés à SaintCloud
: où n'y en -a- t-il pas » (l er juillet) 7, «A tous moments [à Versailles]
les gardes du corps montent à cheval, font eux-mêmes la patrouille, les
Suisses environnent le château : les canons sont braqués de toutes parts et
en tous lieux ; à tous moments l'on parle de rompre les ponts [ ... ] » (9
j uillet). Le récit restitue aussi l'état des esprits, le mouvement des rumeurs.
« 5 régiments, écrit la Gazerre de Cologne du 13 j uillet dans une
correspondance du 8, doivent auj ourd'hui être campés dans le champ de
Mars [ ... ], il y en a un second dans la plaine de Grenelle et un 3e dans
celle des Sablons [ ... ], les camps sont défendus par une artill erie
formidable [ ... ]. Le ministre fait répandre que cet appareil de terreur est
uniquement destiné à contenir cette tourbe tumultueuse qui n'a rien à
perdre et tout à gagner dans un grand désordre. Les gens du bon ton
regardent ces t rois camps comme un j oli spectacle dont les manoeuvres
leur promettent un nouveau plaisir [ ... ]. M. Bergasse assurait hier que
sous huitaine, il y aurait une nouvelle séance royale, confirmative de ce lle
du 23 j uin qui plaît beaucoup à la noblesse [ ... ].L'on veut éluder les
propos d'un seigneur à un aristocrate qui a eu l'impudence de le répéter :
Différez la conscirucion jusqu'à nouvel ordre ; amusez le capis par des
sophismes éloquenrs ; incessamment on leur fermera la bouche » 38.
72 Dans les comptes rendus des débats de l'Assemblée l'événement surgit
souvent en de très courts récits presque fulgurants qui rapportent ses
effets ou citent les paroles d'un témoin. Assemblée Nationale du 13 j uillet
(p. 5) transcrit les propos de Gouy d'Arcy : « j'ai vu la foule se précipiter
aux portes des spectacles et les faire fermer, j'ai vu les Français applaudir à
cet acte de vigueur[ ... ] ». Le même journal ajoute dans sa feuille du 1 5 :
« Des pleurs, des larmes, des gémissements, des plaintes et des sanglots
ont signalé l'ouverture de cette séance. La ville de Paris en proie aux
fu reurs d'une guerre civile, les temples profanés, les vieillards tramés
dans les rues, les femmes enceintes culbutées dans la foule immense, une
famine affreuse allant être la suite des ordres indiscrets et tyranniques qui
avaient été donnés pour intercepter la communication entre la capitale,
Ve rsailles et les provinces : tel était l'affreux tableau qui se présentait
alors à l'esprit de tous les membres de l'Assemblée Nationale '"
73 Les gazettes de Cologne et de Liège isolent la prise de la Bastille en un récit
écrit sans doute de la même main et concentré sur l'après-midi du 14 3 9 • Il
arrive que la narration de l'événement soit entrecoupéee d'un commentaire
engagé qui s'y intègre comme la morale à la fable. A l'annonce de la
démission du Maréchal de Broglie et du garde des sceaux l'auteur du
Courrier national (n° 15) confie ses réflexions « l'ivresse et la j oie de
l'Assemblée a été inexprimable au récit de cet événement. Terrible et
importante leçon pour ces agents de l'autorité qui abusent de la confiance
du monarque pour faire le malheur des peuples ! C'est ainsi que ces
minist res pervers se retirent avec la haine de la nation et le déshonneur qui
les suivra jusqu'au tombeau ». Au cours de son récit, le correspondant de
la Gazerre de Cologne peut parler comme un patriote parisien. Dans sa
relation des événements du 1 2, il évoque la « const ernation, le dépit, le
désespoir, les désordres » qui s'emparent de Paris et ajoute : « Sédition,
banqueroute, disso lut ion de l'Assemblée Nationale, emprisonnements,
exils, ordres arbitraires, vexations de toute espèce et par- dessus tout la
misère la plus profonde, telle est donc la longue et amère coupe de
malheurs qui est à nouveau préparée à la Nation française, et voilà donc
encore tou tes nos be lles espérances anéanties». Il s'engage plus
directement encore dans sa correspondance du 18 où il raconte la journée
du 17 (n° du 23 j uillet). « Nous avons intérêt, écrit- il à continuer notre
38. Dans un « Extrait d'une
lettre des Pays-Bas du 17
juillet », la même gazette
(20 juillet) se fait ( ... )
39. Gazette de C-Ofogne,
Supplément du 21 juillet,
Paris, 15 juillet.
Ou 14: « Il y a eu ce jour-là
la ( ... )
attitude menaçante et énergique afin que les provinces ne ralentissent pas
leur zèle et qu'elles contribuent de toutes leurs forces et de toutes leu rs
facultés à nous soutenir dans notre noble et vigoureuse entrepri se ».
74 Les premiers récits faits, l'événement court encore dans le langage comme
quelque chose qui échappe au regard et au jugement et qui se retrouve par
la saisie rétrospective de circonstances spécifi ques. Comme l'écrit la
Gazette de Liège (22 juillet) il faut revenir sur l'événement « pour mieux
connaît re les détails ». Le Véridique voudra rapporter postérieurement la
diversité des témoignages. « La prise de la bastille, écrit-il (n•4, 9 août,
p. 5) cet événement passé devant tant de témoins éprouve chaque jour de
nouvelles variat ions dans ses détails : voici ce qui se dit maintenant par des
femmes mêmes qui semblent mériter créance [ ... ) ». Ces retours fréquents,
ce relevé permanent des t races de mémoire engagent insensiblement le
récit dans le procès d'une histoire immédiate. L'événement passé est en
fait toujours là. En l'enrichissant d'anecdotes, la narrat ion le rappelle, le
recycle, le réinscrit dans l'évolution de la conj oncture. Dans le climat de
disette et de complot de la mi-septembre, Corsas rapporte deux anecdotes
(Courrier, n° LXVII et LXVIII, 12 et 13 septembre) dont il a « les preuves les
plus authentiques » et relatives au « projet infernal » d'une « conjuration
contre la capitale » au moment des événements de juillet.
75 Assez vite et aussi bien dans les nouveaux journaux que dans les gazettes
t rad itionnelles, le récit prend de l'ampleur suite des débats de
l'Assemblée (voir la grande séance continue du 12 au 15), suite des
événements parisiens. Corsas, qui dans le n° VIII de sa feu ille procédait par
correspondances successives ébauche dès le n° suivant une première série
chronologique : nuit du dimanche au lundi, journée du lundi, nuit du lundi
au mardi, journée du mardi, nuit du mardi au mercredi, qu' il intitule
« Nouvelles de Paris du dimanche soir 12 juillet au mercredi mat in 15 ». Il
t racera une courbe plus complète et plus suivie dans son n° XII (19 juillet).
La Gazette de Leyde du 24 propose à son tour en une « esquisse fort
raccourcie » un « abrégé des événements successifs » qui les relate jour par
j our.
"6 Const itués d'une succession d'unités découpables (journées, nuits, séances
d' Assemblée) le récit du Courrier de Corsas comme celu i de la Gazecre de
Leyde forme un ensemble que précède une courte introduction éditoriale
où l'événement est replacé dans une perspective générale. Le récit de
presse semble obéir à deux log iques successives et souvent associées dans
un même journal. Pour produire l 'information immédiate, il dispose
l'annonce de l'événement en une suite de brèves re lat ions produites au gré
des témoignages et des correspondances, nourries des bruits autorisés ou
de la rumeur générale et scandées en une périodicité rapide. Pour
construire le panorama de l'événement et en esquisser l'interprétation, il en
recompose cursivement et rétrospectivement la suite qu'il fait précéder ou
accompagne d'un commentaire réflex if. 11 se développe alors en
« suppléments », en résumés chronolog iques partiels ou en une chronique
organisée 40.
77 La nouvelle, la courte narration, l'organisat ion en fragments et en suites
sont des modules propres au récit de presse. La recomposition d'une
relation postérieure lui convient moins. Le journal politique-national n'est
pas vraiment périodique et le recu l qu'il ménage (une quinzaine de jours
environ) entre l'événement et le récit lui permet de façonner une relation
qui corrige et réfute les récits lyriques, dégonfle le mythe naissant de la
Révolution, découvre au cours des journées de juillet un Paris
« inhabitable » livré au déchaînement des brigands et voit dans la prise de
la Bastille la pitoyable conséquence de l'incompétence de son gouverneur.
Le raccourci lyrique du Code de la Patrie (n° 1, 30 juillet) qui paraît avec le
même retard, bien que d' inspiration opposée, procède selon une stratégie
semblable. Il oppose les « exécrables attentats » préparés par les ennemis
« des droits des hommes [et des) nations » aux citoyens armés, aux
« soldats généreux » qui « prennent en 3 heures [ ... ) cette forte resse
formidable ». « Ce n'étaient pas des hommes, c'étaient des Dieux qui
lançaient la foudre sur cet horrible repaire de tous les crimes ». Mirabeau
déjà dans sa l 9e Lecrre à ses commecrants, résumant les événements du 9
au 24, laisse aux autres le détail du récit pour dégager en une éloquente
méditation le sens politique de l'événement (p. 50). On peut alors apprécier
la position originale intermédiaire d'un hebdomadaire comme les
Révolutions de Paris. Les avatars et les difficu ltés de l'information y sont
bien moins sens ibles que dans les quot idiens. Le récit s'y impose de lui même,
st imulé par la précision et le f lot du détail. Le narrateur se replace
dans le mouvement de la durée. Le lecteur est retenu dans la vraisemblance
d'une vraie suite (jour après jour, du matin au soir, parfois heure par heure)
emporté par la vivacité d'une parole et d'un engagement polit iques, convié
à quelques graves réflexions et convaincu par un récit qui peut parfois
donner ses sources (voir 1, 12, une lettre de Besenval à Launay).
78 Le récit ne reste proche de ses modes que dans la mesure où il porte
l'information. Mais l'événement ne se réduit pas à la relation d'un faisceau
complexe de circonstances. Il stimule aussi la force de la paro le et la
production du discours. Le récit est alors pris dans un champ
d'interférences où il devient un des véh icu les de l'éloquence et contribue à
manifester le sens de l 'événement. Celu i qui, dans les Révolutions de Paris
raconte les événements semaine après semaine veut que ses lecteurs ne
s'en t iennent pas au plaisir de l'anecdote : « citoyens, apostrophe-t- il (XIII,
p. 2, 3-1 O octobre), c'est en vain que nous dévouons nos têtes aux haines
les plus puissantes [ ... ) si vous ne lisez que pour satisfaire une pué rile
curiosité ; si vous ne vous attachez pas à suivre le fil des événements, à en
reconnaître les causes [ ... ) ». Le temps vient en effet où les événements
accumulés s'enchaînent en une courbure qui suscite la ré flexion. « Les
époques des révolut ions, écrit le même publiciste, dans son n° XXI (29
novembre, p. 1) ressemblent à celles des tempêtes, dans les unes et dans
les autres, il y a des moments de calme où le philosophe et le pilote
peuvent observer. Entraînés, frappés par les tableaux terribles et superbes
qui maîtrisaient toutes nos sensations, nous n'avons pu jusqu'à présent
que nous livrer à l' impulsion de sentir et de peindre ; maintenant nous
pouvons j uger [ ... ) ». A t ravers chacun de ses épisodes le journal politiquenational
ne cesse de convoquer la Révolu tion au tribunal de sa logique et
de sa philosophie poli tiques. L'événement qui lors des j ournées de j uillet
mérite pour Mirabeau « une attention particulière » c'est une « Révolution
singulière » qui se fait sans « soif de pillage » et met à bas en quelques
heures «l'antique édifice, usé, ve rmou lu dans tous ses appuis, pourri dans
tous ses liens » et fait place nette pour « construire sur un nouveau plan et
affermir cette structu re sur les bases immuables des droits éternels des
peuples » (Lecrre XIX à ses commecrants, p. 28). Pour la Gazecre de Cologne
(20 juillet) les mêmes événements sont mis au compte de l'obstination et
des intrigues d'une « faction puissante » qui a fait pression sur le Roi pour
que soit concentrée autour de Paris « cette masse inusitée de fo rces
mil itaires qui ont causé, dit-elle, tant d'inquiétude hé las et de si justement
40. Voir l'organisation du
n° XXI des Révolutions de
Paris (3 décembre) où la
présentation de la semai
( ... )
fondée ». Achevant son récit du 17 juillet, Gorsas (n° XIII) y voit une
« journée [ ... ] dans laque lle a été cimenté à jamais un pacte inviolable
d'union entre le Prince et ses sujets [ ... ] dont la base est la liberté de la
nation française». Inaugurant sa longue re lat ion des journées d'octobre
(n° XCII) il met en cause « les trames od ieuses » ourdies par les ennemis de
la Nation qui en favorisant la disette des aliments et en répandant des
« écrits incendiaires »- vou laient « opposer les citoyens aux citoyens [ ... ] les
forcer à s'égorger ». Pour Brissot aussi « cette émeute [a été] le fru it d'une
conspiration » dont il fait la généalog ie avant de procéder au récit des
événements (Le Patriote français, n° LXIV, 8 octobre). Marat dénonce plus
ouvertement Necker et l'ensemble de l'appareil municipal. Rendant compte
des observations de Devillers, il corrige sévèrement son diagnostic.
« S'il avait suivi la chaîne des événements, écrit- il dans le n• XXVIII de
l'Ami du peuple (7 octobre), s' il avait considéré que toutes les provinces,
celles mêmes qui regorgent de grain [ ... ] n'ont encore que des far ines
gâtées du gouvernement, s'il avait réfléchi à l'énorme exportat ion de nos
grains dans les Pays-Bas autrichiens, s'il avait vu l'abondance renaître
tout à coup dans la capitale après l'expédition glorieuse du 6 de ce mois
et la qualité du pain changée comme par enchantement il aurait reconnu
que les accapareurs, comme la plupart des administrateurs des
municipalités ne sont que des instruments se rviles dans la main du
premier ministre des Finances qui lui seul est l'auteur de la disette que
nous avons éprouvée si longtemps ».
79 Sans doute va- t- il de soi que des écrits périodiques attribuent aux
événements des causes immédiates et les aperçoivent dans une perspective
passagère fo rmée au gré des variations de la conjoncture. Il leur arrive
cependant de porter plus loin leur regard et de proposer des réflexions
plus détachées de la proximité des circonstances. Comme beaucoup de ses
contemporains l'auteur d'Assemblée Nationale (26 juin) assiste à
l'écrou lement du vieux monde. «Insensiblement, écrit - il, le roc antique et
sauvage de la féodalité se dissout par le choc de la raison. Il est sans doute
t rès difficile d'en détacher des fragments, des siècles entiers ont consolidé
cet édifice gothique, élevé par les mains de la tyrannie et de l 'esclavage ».
Attentive à ce genre d'événements « qui ont il lustré ce siècle plus qu'un
autre » et qu'elle appelle « luttes pour la liberté » la Gazette de Leyde
(n° LIX, 24 juil let) reconnaît aux « catastrophes » et aux « Révolutions » qui
« se sont succédé [ ... ] si rapidement en France » un caractère exceptionnel.
Dans ses moments de réflexion, Gorsas esquisse une explication
naturaliste, presque médicale : « les crises que fait la nature, confie-t - il
(n° IX, 1 5 juillet) pour rejeter de son sein un mal ét ranger qui a déjà pris
quelques racines sont ordinairement violentes» et l'événement lui paraît
composé de l'alternance ind issociable de la « calamité » et du « bonheur »
où la « sang lante journée » serait l'anticipation prophétique d'un monde
nouveau 41

Bo Frère jumeau du discours, associé à la quête du sens, le récit, au moment
où il se dépouille de ses modalités narratives, t rouve une sorte de stabilité
sémantique. Il s'arrête où l'événement semble se résoudre en une
signification, enve loppé dans un énoncé de caractère unive rse l qui le
projette hors du champ versat ile des circonstances et l'absorbe en totalité
dans un éditorial permanent parfo is truffé d'appels impératifs et de vérités
péremptoires (voir L'Ami du peuple). Résu ltat du mixage de l'annonce
informative, de la narration spectacu laire, du fragment et de la suite, de la
greffe discursive et de l'irruption de la parole, il est comme le journal qui le
porte soumis à la nécessité de la rupture et du montage 42 Occupé, selon
ses capacités et selon les circonstances à enregistrer les aléas, il est esclave
de la divis ion périodique de la ligne du temps. Il est aussi partagé en
modes de tonalités différentes. Ce découpage à la fois horizontal et vertical
compose un double montage qui donne au journal sa souplesse
d'articulation et travaille à l'analyse et à la traduction permanente de
l'événement. Si la fabrication d'une feuille relève des techniques du
montage, le récit et l 'événement lui-même en procèdent aussi. De même
que l'événement associe, pour une conj oncture spécifique, un afflux
inattendu de circonstances à l'effectuation concrète de principes
fondamentaux ou de lois générales, le récit, de façon homologue, associe
une frénétique dispersion de nouvelles à l'expression, sous forme de
maximes, de vérités générales. Ces tro is phénomènes (le journal, le récit, et
l'événement) se ressemblent en ce qu' ils essayent conj ointement de re lier
la physique des conjonctures et la métaphysique du sens. L'événement
apparaît comme un phénomène indivis et original dont la dispersion et les
fractures s' inscrivent sur la membrane des journaux. Le périodique et le
récit le cristallisent en morceaux qui entrent dans des montages plus ou
moins élaborés. Ces phénomènes sont indissociables. Pour savoir ce qu'est
l'événement, il faut aller voir ce que font le périodique et le récit au plus
près de la conj oncture. Par l'annonce et la succession désordonnée d'échos
et d' instantanés, le récit t raite l'actualité et construit l'événement au moyen
de la collecte de l'information, de la fragmentation et du montage. Les
« suites » de récit, les courtes fresques récapitu latives, les édito riaux
composent une perspective d' interprétation et des spectacles pour la
mémoire. Le récit peut ainsi nous conduire des circonstances cue illies in
media res dans le procès de la communication à l'esqu isse d'un panorama
général où l'on voit parfois poindre une philosophie de l'événement. Nous
pouvons être à la fo is dans et pour ainsi dire avec l'événement 43 et en
dehors ou tout au moins après, dans la saisie immédiate de ses effets. Le
récit d'actuali té et le récit d'histoire sont les deux bornes du champ narratif
de la presse qui se développe entre l'événement pur et les premières
formes de sa restitution historique, au moment où, par couches et
moments successifs, il se communique dans l'urgence et au gré de la
périodicité.
81 Plus que les journaux d'Ancien Régime, ceux de 1789 créent une
communication rapprochée qu' ils entretiennent comme une sorte
d'« umwelt » nourri d'un afflux permanent de messages 44• L'arrivée des
nouvelles retient le journal au plus près de l'espace-temps singulier de
l'événement, la fragmentation des récits et des échos place la presse dans
la proximité de ses premiers effets et conserve la spécificité de sa
vibration, les jugements immédiats font du journaliste le t raducteur
spontané des schèmes de la pensée et de l'imaginaire collectifs. Cette
entrée réciproque de l'événement dans le journal et du journal dans
l'événement fait naître de nouveaux rapports entre le temps, le récit et
l'événement. Pour le raconter de l'intérieur, le récit rentre dans
l'événement. Pour y pénétrer il se laisse envahir par un temps diffé rent de
ce lui de la narration historique plus fluide, plus rapide, plus animé. Ce
temps ressemble au mouvement (nombre, vitesse, accé lération) et le
mouvement est du temps en action. Ils se marient se lon des modes
nouveaux secrétés par l'événement. Confusément, un temps nouveau,
complexe et vivant, aux modalités diverses et concurrentes apparaît,
concentré dans l'invisible épaisseur des récits : temps propre de
l'PvPnPmPnr nur. rPmn~ r1P ~on Pnnnciarinn Pn rPri r~ . pffpr~ i nrluir~ nu
41. N° XIII, 18 juillet :
« L'apparence des plus
grandes calamités a été
souvent l'aurore du
bonheur » ( ... )
42. La forme élémentaire
du montage est la
juxtaposition avec ses
effets de décalage et
d'enchevêtreme ( ... )
43. Gazette de C-Ofogne
(Supplément du 23 juillet) :
« Dans le trouble où nous
étions, il n'était guère ( ... )
44. A. Moles, Théorie
structurale de la
communication et société,
Masson, 1986, p. 15.
45. J.P. Faye, Théorie du
récit, Hermann, 1972,
p . 70-7 1.
..- ~ . - - - .-- -- --- -
temps sur la forme du journal (suites et ruptures). Le mouvement de ce
temps se compose aussi de dynamiques associées temps du récit, jeu
animé des séquences d'images et des moments narrés qui forment
l'événement en une sorte d' image- mouvement élémentaire, variations
d' intensités introduites dans le récit par la force de l'éloquence et par les
apostrophes, scènes sensibles où l'état des choses et les émot ions se
confondent. La création dans la communication sociale d'un « récitatif» 45
permanent des événements, c'est aussi l'émergence d'une nouvelle
temporalité et l'avénement d'un nouveau médium poli tique où le récit
occupe une place centrale, imposant le vécu comme histoire et exposant
l'histoire comme vécue : l'événement comme si nous y étions.
82 Au plus près du texte des récits, l'événement se manifeste aussi dans le
t rajet qui va des mots aux formes générales de l'écriture. De grandes
phrases en rés ille, rythmées par la distribution des points- virgules, tentent
de peindre le moment conj oncturel comme une cri stallisation ori ginale de
circonstances 46. Le tempo de ces phrases qui courent parfois sur plusieu rs
dizaines de lignes presse les actions les unes contre les autres et fond le
flux des détails dans le creuset d'une même scène. La multiplicat ion des
termes comme « tandis que, lorsque, cependant, dès lors, au même
instant, à chaque instant, de tous côtés, déjà » associe vitesse et
simultanéité et conjugue le nombre, la concurrence et la succession
rapide 47• Dans le mouvement de la narration le détail des circonstances se
forme parfois en une image fugitive qui se détache sur la courbe du récit
comme un instantané pittoresque et signifi catif. Ainsi la relation des scènes
du 1 2 juillet au Palais-Royal par la Suite des nouvelles de Versailles du 20 :
« La fe rmentation commence [ ... ] ; un j eune homme fait rassembler le
peuple, monte sur une chaise, expose avec énergie les malheurs, la ru ine
instante du royaume de France et t irant un pisto let de sa poche, il jure sur
cette arme de verser tout son sang pour la patrie. Mille voix applau di ssent,
mil le épées sont ti rées ; avec le même serment ; aussitôt la fou le se répand
dans la ville ... ». Ou ce lle de la récept ion du Roi à !'Hôtel de Ville, le 1 7
juillet, dans la Gazette de Cologne (23 j uillet) : « un canonier un peu ivre,
s'était précipité au pied du t rône ; il secouait un large sabre, qui effrayait
S.M. qui a prié M. Bailly de faire ret irer le menaçant militaire ; mais ce lui- ci
a prétendu qu'on devait lui laisser le plaisir de voir le Roi : il a seu lement
déposé son arme à côté de lui ». Ou encore les courtes scènes parsemées
dans le récit des événements d'octobre que Bri ssot écrit pour son Patriote
français (n° LXIV, 8 octobre) : l'armée des femmes « arrêta dans son chemin
un particulier qui courait la poste, et comme il parut suspect, à cause de sa
cocarde noire, on le pendit sans une autre formalité à la grille de Chaillot.
Ce malheureux fut ensuite heureusement sauvé ». « [ ... ] le Prince
[s'adressant à la fou le des femmes] leur parla en père et avec bonté, ces
femmes en fu rent singulièrement touchées, ce lle d'entre elles qui portait la
parole [ ... ] remercia sa maj esté, lui demanda la permission de lui baiser la
main, sa maj esté l'embrassa ».
83 Chaque détail se développe en anecdote et peut aussi faire scène, et
chaque scène est un moment qui, dans sa brève concentration, donne la
teneur et figu re la totalité de l'événement. Ce que rappellent le plus
souvent ces nombreux instantanés, c'est l'épisode sanglant de l'émeute et
le moment sens ible de l'harmonie ret rouvée : les deux images cardinales
qui veil lent au fond des événements de 1 789.
84 L'écritu re des récits ne s'en t ient pas seu lement à la phrase, au paragraphe
ou à l'anecdot e. Elle travaille à la fragmentation de la narration comme à
ses recompositions postéri eures, dessine les spectacles et rythme les
suites, déve loppe les « édito riaux », court à la fo is dans l'événement et
hors de lui, associant l'information et l'analyse, la rumeur, l'histoire et le
discours. Elle se t rouve alors confrontée aux problèmes du montage. Les
longues phrases en réseau sont « montées » par la j uxtaposition rapide de
proposit ions séparées. Certaines pages de gazettes décomposent et
résument l'événement en une cascade de paragraphes qui à chaque alinéa
introduit un nouvel élément d'informat ion. Le récit des faits se partage et
se distribue selon un disposit if que commandent à la fois l'aléa et la
périodicité. une succession de petites scènes conserve le détail piquant et
t race la courbure générale de l'événement. Des sommaires à la typographie
plus large ajoutent parfois au dispositif narratif l'évidence d'une façade et
les courts « éditoriaux » ménagent des plages de réflexion dans le
« récitat if » général. De la phrase au dispositif d'ensemble, l'écritu re pour
servir l'événement semble s'inspirer des poss ibilités du montage : montage
en résumé pour le traitement immédiat de l'information, montages en
rupture pour enregist rer les variations aléatoires, montages en
compositions pour les scènes et les tableaux et aussi parfois montages
«libres » dont on n'aperçoit pas le principe et qui relèveraient aussi bien de
l'enchevêtrement que de la fantaisie critique et sat irique et pourraient faire
penser aux impacts imprévisibles des gouttes de pluie sur une eau
agitée 48.
85 Ces procédés n'étaient alors pas propres seu lement aux énoncés de presse
puisque Rétif au même moment composait ses Nuits au moyen de
séquences disparates associant le reportage journalistique, les suites
d'historiettes, le récit historique et le discours autobiographiques 49• Mais
cette écritu re là était-elle encore celle de la littérature ? Les « mil le
plumes » auxquelles pense Tournon et qui auraient pu «tracer les détails »
de « l'innombrable multiplicité de l'événement » ne se trou vent sans doute
pas sur l'écritoire du romancier, du dramaturge ou du poète. Esclaves de
l'événement, conquises par sa chaleur elles n'ont cure des lois de la
poétique et des exigences formelles qui permettent l'exploration des
arcanes de l'imaginaire, des labyrinthes de la mémoire et la création
ori ginale d'une parole subjective. L'auteur du Journal politique- national a,
en ce sens, raison d' écrire qu'en vou lant suivre ses variations, « les
écrivains sont tous plus ou moins corrompus par l'événement ». Il exige en
effet une autre mimésis où l'écriture ne serait plus seu lement une matière
symbolique produite par le travail des tropes et l'oeuvre obscure de
l'inconscient, où elle ne se confondrait pas avec l'indépendance de la
phrase et l'autonomie du récit, mais où elle serait vouée au suspens des
ruptures, à la convergence des séries et à la dispersion de l'aléa, à la
permanente ébauche de montages souples et variables, à la combinaison
des micro - récits et des cascades d'images dans le déploiement de fresques
illimitées. Récit- mouvement, narration-émotion, montages intermittents,
interférences de modes opposés, l'écriture d' événement est comme
l'inscript ion fugitive, vivante, prolixe, saturante d'un processus diffus et
omniprésent, d'une sorte d' éclatement, de rayonnement et de perte, d'une
distribution imprévisible de singularités nomades 50, qui ne sont pas
seu lement dans les fantasmes mais aussi et peut- être surtout dans les
choses. Ces lignes de fuite, ces ascensions subites, ces abîmes soudains
sont dans l'air du moment, dans le fond du temps, c'est le Hic et Nunc,
l'être du lieu et de l'instant, immédiat, puissant, irrépressible comme la
danse imorévue de l'aléato ire. Modérons ceoendant notre t ransoort ou
46. Révolutions de Paris, 1,
11-12 : «[Flesselles)
promettait sans cesse de
délivrer des armes et n'e
( ... )
47. Révolutions de Paris, 1,
29, restituant l'atmosphère
du 19 juillet : « A chaque
instant on arrêtai ( ... )
48. Les livraisons du Fouet
national offrent un exemple
de cette écriture. Elles
peuvent offrir à la f ( ... )
49. J. Lecuru et D.
Masseau : « Reprends,
hibou, ton vol ténébreux :
Rétif et la Révolution», Le
Franç ( ... )
50. G. Deleuze, Logique du
sens, 15e série, UGE, 1973,
p. 137-146.
notre effroi, cette « chose » sans enve loppe et sans fo rme, polymorphe,
multisémique, follement - dangereusement - plurielle n'est sans doute
qu'une fulgurance idéale. Elle t rouvera bien vite des corps, des corsets et
des rites, elle nourrira des corpus, inspirera des monuments, suscitera des
anniversaires, des discours et des langues de bois qui feront d'elle leur
provende. L'écriture qui s'était essoufflée à poursuivre l'événement et
s'était prostituée à l'immédiat s'efforcera de retrouver sa gouverne et son
quant-à- soi. Elle pourra servir l'histoire sociale et poli tique et contribuer à
fou rbir les armes des futures batailles idéolog iques. Dans la brève
échancrure d'une révolut ion, le réel aura cependant fait irruption pour la
surprendre et l 'interroger un instant sur ses limites et sur ses pouvoirs. Il
n'est pas certain qu'elle se soit jamais remise de ce singulier co lloque avec
l'événement.
Vitesse, mouvement, résonance
86 Tel qu'on peut l'analyser dans ces séries de j ournaux, l'événement apparaît
comme un ensemble d'opérations et de phénomènes à la fois concrets et
symboliques dont les modes les plus remarquables sont la vitesse, le
mouvement et la résonance.
87 « Nous sommes investis de tant de faits, de tant de nouvelles alarmantes
que nous ne savons comment nous y prendre » dit la Suite des nouvelles de
Versailles (1 O octobre, p. 7). Saturées et dépassées, la presse et
l'Assemblée courent souvent derrière des événements dont la cé lérité
semble défier le calcu l si. L'on s'empresse de t ransmettre la relation d'un
fait sans prendre le temps d'en vérifier la véracité. Pour être immédiat le
récit devient un mode de la vitesse. L'intensité et l'urgence de l'événement
le commandent au point qu'il est souvent plus occupé à remplir les canaux
de communicat ion d'un flux de nouvelles qu'à examiner la réalité d'une
conjoncture. Les modes de t ransmission des messages l'emportent ainsi
sur l'exactitude de leu rs contenus comme si le récit vou lait êt re aussi
rapide que la parole ou que l'esprit et imiter la vitesse « idéale » de la
rumeur. L'événement ne peut pas apparaître dans l' immobilité. A l'instant
où l'on tente d'en retenir les moments, il s'est déjà précipité en une suite
(discontinuité, fragments, ruptures). en une inflation d'instants singuliers
qui cherchent dans la presse un t issu de réception dont ils remplissent
rapidement les alvéoles.
88 L' impossibilité de saisir à la fois la figu re et le mouvement de l'événement
fait de l'incertitu de l'un de ses traits phénoménologiques fondamentaux s2 •
Aperçue à la fleur du texte, cette incertitude apparaît d'abord comme une
donnée psycholog ique, un état des esprits. Elle est plus précisément la
façon d'être dans les esprits de l'état des choses. Elle constitue le fond de
l'opinion, la condition de la rumeur. Elle est aussi l'état réel de
l'information elle-même un ensemble de relations instables entre les
possibilités de la communication et les variat ions qui font le mouvement
des choses, où l'on ret rouve la rumeur et la fou le, ces deux phénomènes
énigmat iques conjugués au coeur de l'événement.
89 Pris de vitesse et envloppé d'incertitude, tapissé d'incidents et d'anecdotes,
l'événement pétrit en une sorte de pâte animée un afflux permanent de
circonstances qui se regroupent en configurations narratives diverses et en
des « nuages » instables où éclatent et se concentrent les intensités qui
t raversent l'état des choses. Dispersées et cristallisées en éruptions et en
f loraisons multiples, ces gerbes de circonstances, par une interférence
propre à l'événement, t rouvent leur écho dans le déploiement des maximes
générales s3 • une part du « corps » de l'événement pénèt re dans les mots,
invest it la pensée et confère aux messages et aux discours une efficace
nouve lle, comme si les paroles et les phrases pouvaient agir sur les choses,
comme si les choses provoquaient une accélération des idées et sans leur
en lever leur statut de proposit ions les transformaient en des vecteurs
sociaux nouveaux en leur faisant prendre le « train » des circonstances et le
visage de la conjoncture.
90 Des micro- intervalles qui peuplent l'état des choses procède un
mouvement s4 qui fait voir leur force, forme le premier tracé de
l'événement et sous l'espèce d'une suite ou d'un buissonnement de
circonstances donne naissance à l'information. Ces procès dégagent dans
l'expéri ence de nouvelles strates. Ils diversifient les pratiques de la durée et
créent de nouve lles associations dans la métrique du temps et surtout du
temps court. Le paradigme de la journée s'enrichit. C'est un intervalle
naturel de temps, c'est un moment repé rable et détachable de l'activité
d'une nouvelle instance politique (Assemblée Nat ionale). c'est, grâce au
récit, une unité d'événement qui regroupe en un faisceau à la fois
chronologique et simultané, un ensemble j ournalier de circonstances, c'est
aussi, pour le quotidien un horaire et une unité de production (livraison).
Au coeur de l'événement, le j ournal esquisse une nouvelle gestion du
temps. Mais l'événement se manifeste aussi au carrefour des séries ss :
série des nouve lles, série des comptes rendus d'Assemblée, série des
récits, série du discours. La série qui plus que toute autre semble
gouverner le système, c'est la sé rie « Assemblée » qui associe le découpage
naturel du temps à la périodicité du débat polit ique. Au plus fort de
l'événement cependant, la conjonction des deux découpes (temps naturel
et temps « polit ique ») se réalise difficilement. Le quotidien cherche à
ordonner des unités plus courtes dans une succession plus rapide (voir les
demi-j ournées du Courrier de Corsas). Cette tendance produit sur le
dispositif du journal des effets de rupture et de discontinuité, le croisement
de la série des événements parisiens avec celle des comptes rendus
d' Assemblée produit des interfé rences nouvelles et bouleve rse l'horaire de
restitut ion des séances. Certaines peuvent se prolonger la nuit ou se
développer sur plusieu rs j ours. Unité simple pour organiser la durée et
réunir les expressions diverses de l'actualité, la j ournée est souvent aussi
inadaptée et dépassée par un événement qui subvertit les périodicités
quot idiennes et hebdomadaires. S' il a des rythmes et des intensit és, s' il est
fait aussi de ruptures, il n'est pas proprement périodique. De la série
hebdomadaire ou infra-hebdomadaire (bi, trihebdomadaire) à la série
quot idienne, de la suite quot idienne à des écarts plus courts, les intervalles
qui font l'armature de la presse ne sont pas ceux du temps événementiel. Il
ne se développe pas en multiples ou en sous-mult iples de la journ ée, il n'a
pas d'unité de compte et déboute les modes de la divisibilité et du calcul
parce qu'il n'est pas enfermé dans un espace fini. A partir d'une occurrence
ori ginale (le 14 juillet, par exemple) l'énonciation de l'événement remonte
le temps (exposé de la situat ion de début juillet) et court aussi vers l'aval
(scènes sang lantes de fin j uillet). Nous ne sommes pas en présence d'un
point, d'une succession de points, d'un segment de droite mais d'une suite
extensive, d'un sillage où tout vient s'engouffrer pour faire événement.
Cette double extension vers la mult iplicité et la simultanéité des microinstants
et vers de larges perspectives générales sur l'avant et l'après ne
·· · · · - ·-- - .1 • .• L •.• .••• _ -' - -- - 1. - · --- ---'- ·· 1 •• .• 1 • •. !. .•• ...1 • • : • • • •• • 1 - .:fi • .. - -
51. Annales parisiennes,
politiques et critiques ... , 1,
p. 6 : « La rapidité avec
laquelle les événeme ( ... )
52. Gazette de Leyde, U V, 7
juillet : « Cependant tout
était encore dans
l'incertitude, l'on ignorait
( ... )
53. Voir ce qu'écrivent les
Révolutions de Paris (1, 28) à
propos des événements du
15 juillet : « La ( ... )
54. Voir G. Deleuze, Cinéma
l . l'image-mouvement,
Editions de Minuit,
1983,p. 92-93.
55. « Un événement est
comme le hasard pour
Cournot, la rencontre de
plusieurs séries causales
indépen ( ... )
56. H. Bergson, La pensée
et le mouvant, Alcan, 1934,
p . 8-9.
5 7. Annonces, affiches et
avis divers, 3 janvier 17 59,
Avertissement.
JJt!Ul JJd~ ~ t!rl l t! I Hlt!I Udll~ Id ~ULLt!~~IUrl llUl lUYt!l t! Ut!~ JUU I ~ . LI:! ~lllUrl ~t!
t ransforme en une aire de contagion indéfinie, en une nébuleuse active. Le
temps déborde l'espace. Il est comme l'écrira Bergson « ce qui se fait et ce
qui fait que tout se fait » 56. C'est un temps qui échappe à la mesure, un
temps réel pur et brut, un temps- mouvement le corps énergétique de
l'événement. Le journal cherche à l'épouser et ne peut que mimer son
cours en disposant ses propres modules le long et à l'intérieur de la cou lée
événementielle (nouvelles, récits isolés, résumés, suppléments, rappels).
Dans le périodique, l'événement n'occupe pas un moment du temps qui lui
serait contemporain, il flue, s'étale, se gonfle, s'étoffe au fur et à mesure
qu'apparaissent les énoncés. Qu'une presse d'information veu ille « peindre
en raccourci toutes les viciss itudes » des hommes et des choses, qu'elle
soit attentive aux « contagions » et aux « fe rmentations », c'était déjà le
voeu de Meunier de Querlon 57• Sans doute s'agissait- il plutôt pour lui
d'une image où les périodiques « se poussent comme les flots et les vagues
qui s'effacent et s'engloutissent [ ... ] ». Désormais il semble que par la force
de l'événement la comparaison soit vraie. Comme un phénomène physique
et naturel la « chose mouvementée » fait irruption et se produit dans le
corps social. C'est la naissance d'un temps autre que ce lui auquel la
scansion rég lée des gazettes d'antan avait accoutumé les lecteu rs.
91 Ce temps-flux n'est pas de simple surface. Son caractère labile et
éphémère permet de préciser et probablement de fonder le phénomène de
l'actualité qui dès son origine apparaît comme un concept complexe. « Le
plus profond, c'est l'immédi at » pensaient déjà les stoïciens 58• En effet tel
qu' il est imparfaitement saisi et « t ravaillé » par le j ournal ce temps est la
conjonction vivante de temporalités diverses : temps propre de l'événement
avec ses échos, son espace, sa vitesse ; temps du récit : celu i nécessaire à
la constitution de la narration et celu i figuré dans l'écriture ; temps de la
communication qui commande la diffusion et la réception des messages,
varie se lon leur teneur et leur véhicule et en fonction des contingences d'un
t erritoire ; temps de mémoire qui associe les temps précédents pour créer
un champ de référence, des perspectives et un réseau de repérage où
peuvent apparaître des suites et des fréquences, où l'événement peut être
origine ou élément de série.
92 Surimposit ion ou symbiose immédiate de modes différents le temps est ici
à facettes et traversé de perspectives-gigognes, et c'est à la faveur de ces
complexités que le récit pénètre dans l'événement tandis qu' il est lui même
envahi par le flot du temps. Ce nouveau temps, à la fois inchoatif,
aléato ire, fragmenté, successif, simultané, synopt ique et panoramique
pourrait engendrer une poétique. Des montages adaptés à la conjoncture
sociale, aux modes de la communication - et auxquels s'essaient
maladroitement certains journaux - permettraient aussi d'approcher et
peut-être de simuler sa nature multiface : une face tournée vers le rée l, à
l'écoute des échos qui viennent de l'état des choses, une autre vers la
mesure et l'organisat ion périodique pour créer des tempi, permettre des
repé rages et créer les formes et les variations d'une mémoire immédiate,
une enfin vers le tab leau, l'esqu isse générale, la représentation recomposée
qui institue et maintient la fiction d'une histoire présente. Officiant
incertain de ce temps- là, le j ournal est un acteur de l'événement, un
multiplicateur du mouvement et le promoteur d'une visibilité immédiate du
social. Il contribue à l'avènement d'une nouvelle phénoménolog ie de la
durée où le temps n'est plus seu lement une représentation abstraite et
visue lle (un cadran d'horloge) mais où il participe de la nature des choses
et devient une sorte d'êt re vivant fait d'espace, de vitesse, de mouvement,
de transformation, de ruptures, d'instant et d'histoire, composante
dynamique d'une nouvelle physis sociale. Commencerait-on à apprendre -
expérimentalement - dans le bruit et la fureur et le nez sur l'événement
que les sociétés ne sont pas faites que de fonctions, de hiérarchies et de
rites et qu'elles peuvent aussi, comme la nature, être des mil ieux d'énergie
et de dépense, des champs de forces et de conflits?
93 L'événement se développe et s'appréhende aussi sur le mode de la
résonance. L'esprit public est une chambre d'échos dont les j ournaux
répe rcutent les bru its : effets produits par la distribution d'une « lettre
incendiaire » annonçant l'arrestation des députés des communes (Gazecre
de Cologne, 9 juillet, Gazecre de Liège du l 0), nouvelles contradictoires à
propos de l'arrivée des femmes à Ve rsailles, le 5 octobre 59, circulation
orale de bribes d'informat ion apportées par les courriers 60. etc. Journaux
nouveaux et gazettes essaient de tenir le registre de « ce qu'on dit », de
« ce qu'on pense », de ce « qu'on prétend » et de ce qu'« on
désapprouve ». Pour eux l'événement c'est aussi l'état et les réactions de
l'opinion 6 1 . Et l'opinion est moins un ensemble de croyances, d'espoirs et
de craintes, un faisceau de proposit ions contradictoires et enchevêtrées ou
un discours redondant recue illi à la surface du social qu'un espace
intermédiaire entre l'état des choses et les modes d'une pensée collective
immédiate, un milieu contagieux et vibratoire où l'événement se forme et
essaime. C'est une des ori ginalités des journaux de 1789 que d'essayer de
dire ce qui se passe sur cette frange de l'événement et de tenter d'en faire
l'analyse. « La [ ... ] fonction d'écrire les révolutions de la capitale, écrit en
effet Tournon (Révolurions de Paris, IV, 2-8 août) nous fait [ ... ] un devoir
[ ... ] de remonter à la source des fait s, de découvrir la cause des
changements qu'ils éprouvent passant par plus ieu rs bouches et de saisir
les diverses nuances que prend chaque jour l'esprit public ». C'est un peu
ce que fait Gorsas (Courrier, n° VIII, 13 j uillet) lorsqu'en annonçant le renvoi
de Necker, il en anticipe les effets sur le public parisien et décrit la
propagation de la nouvelle. Voulant suivre par le menu les faits qui
conduisent les « motionnaires » du Palais-Royal à marcher sur Ve rsailles, le
30 août, il esquisse une sorte de généalogie où l'événement apparaît
comme une cascade, une accumulation d'effets de résonance qui se
développent dans l'opinion (Courrier, n° LVI, l er septembre). Il commence
par présenter un bref bi lan de l'état des choses, en cette fin de mois où
après la grande nuit du 4, l'Assem blée a poursuivi ses t ravaux sur la
Const itution, discuté du problème des cu ltes et connaît depuis quelques
jours de tumultueuses séances sur la question de la sanction royale (le
veto). C'est dans cette situation tendue et instable que, le samedi 29 août,
se répand dans Paris le bruit que Mirabeau a adressé une lettre aux
districts confirmant l'ex istence, au sein de lAssemblée Nationale, d'une
coalition pour reconnaître au roi un droit de veto absolu. Les hypothèses
sur les conséquences catastrophiques d'un complot qui depuis quelques
temps déjà hante les esprits vont bon train, à mesure que court la rumeur.
Dans cet état d'incertitude où l'appréhens ion du complot est déjà diffuse,
c'est l'arrivée d'un bruit qui sert de rampe pour lancer l'événement. Tandis
qu' il se propage un second survient dès le lendemain : la comtesse d'Artois
va quitter Paris pour Turin. On prévoit déjà une coalit ion des monarques
étrangers (deuxième complot) et on imagine la liberté anéantie et
l'aristocratie triomphante ordonnant l'exécut ion des citoyens patriotes
lorsqu'éclate un t roisième bruit Mirabeau serait mort, empoisonné.
D'audacieuses mot ions sont proclamées au Palais-Roval. On demande des
58. G. Deleuze, ouvr. cité,
p. 17.
59. Gazette de Leyde, LXXXI,
13 octobre : « Le bruit est
que la troupe des femmes
arrivée jusqu'à l~s ( ... )
60. Suite des nouvelles de
Versailles (30 juillet) : « Ce
matin le courrier de la poste
aux lettres ar ( ... )
6 1. Journal général de France
(abbé de Fontenai. 1er
janvier 1789) : « Si vous
entrez dans un club, da ( ... )
62. Sur les relations entre
la dynamique de
l'événement et celle de
l'écho, voir déjà nos
observations ( ... )
armes et. ce dimanche 30 août à 11 heures du soir un peuple nombreux se
porte en direction de Ve rsailles. L'intervention de la garde bourgeoise fait
avorter l'entreprise. Nous assistons ainsi à la fo rmation de l'événement. Le
journaliste décrit une niche d'apparition, un processus de déclenchement
fait de la rapide convergence de tro is rumeurs et le résu ltat immédiat
(motions et marche) sans doute accéléré par d'habiles propagateurs. Au
sein de l'opinion la rumeur fait hypothèse et stimule les interprétations.
Dans le creuset de l'événement, l'état de l'information spontanément
interprétée se t ransforme en actions immédiates. Cette mutation soudaine
qui s'effectue sans l'aide d'un appareil logique obéit à la loi irrépressible de
l'urgence. Selon le texte du Courrier de Corsas, l'événement se confond
avec le travail de l'opinion. L'analyser revient à décrire la propagation des
nouvelles et des bruits dans l'esprit public et leurs cri stallisations
immédiates en gestes collectifs. Si son origine est une croyance incertaine
ou une information erronée (Mirabeau n'est pas mort ; a-t-il écrit cette
lettre?) il se découvre et semble se définir, sous l'oeil de Gorsas, comme la
résonance des bruits qui le composent 62•
94 Cette « acoustique » particulière mobilise l'espace. La chambre de
résonance la plus efficace, ce lle par laquelle presque tous les événements
passent est alors lAssemblée Nationale. Ils peuvent naître en son sein et y
t rouver immédiatement leur écho 63 ou venir de l'extérieur et y déve lopper
spectaculairement leu rs effets 64• A chaque séance, adresses et motions y
sont lues et provoquent des réactions. Une masse d'informations par
ailleu rs sporadiques et localisées trouvent là un espace commun et un
volume nouveau. Les échos des débats de Versai lles peuvent répondre à
ceux de l'Assemblée de Paris comme à ceux venus des comités de districts
ou des réunions informelles du Palais - Royal. L'événement se présente alors
comme une vaste interférence, multiple et fluctuante 65• Parcourant
l'espace la résonance fait boucle et vient stimuler son origine. Partie de
Versailles au matin du 5 août, avec les nouvelles, une t raînée
d'enthousiasme passe dans les provinces, et du Sud et de l' Est remonte
vers l'Assemblée en une avalanche d'adresses (voir la Suite des nouvelles
de Versailles du 14 août). Assemblée des Electeurs de Pari s, districts,
Palais-Royal, Assemblée Nationale, périodiques divers, opinion publique,
province et étranger, la multiplication des espaces de résonance, la
création en nombre de nouveau modes de médiation Uournaux et bureaux
de correspondance) comme les cordes d'un immense instrument font
l'armature concrète de ces nouveaux phénomènes de résonance. Ce qui se
passe en A trouve écho en B puis ou simultanément en C et en D et vice
versa. Avant que Paris ne devienne le centre exclus if, la« tour de contrôle»
des cercles de résonance, tout espace semblait pouvoir être à la fois centre
et milieu. L'espace polit ique et symbolique qui naissait ainsi se composait
comme un territoire- écho. Suite d'effets et de contre-effets, d'échos, de
retours de l'écho retransmis et parfois concertants, l'événement est un
espace-temps en action, un te rritoire aux replis vibratoires multiples. Dans
le filigrane de l'événement, cette marée de rumeurs, de nouvelles et
d'actions t isse une sorte d'étoffe commune où commence à se découper la
forme d'une nouvelle création historique : la nation.
95 La résonance s'effectue aussi dans l'organisation des énoncés. Comme de
petits instruments dans un grand orchestre, les petites formes (anecdotes
et faits divers) s'emboîtent et s' intègrent dans la grande forme (le récitatif
général). Dans le tissage du texte, les petits composés de circonstances, les
brefs messages placés au plus près du mouvement événementiel répondent
aux grandes suites narratives et interprét atives. La descript ion microconjoncturelle
fait écho à la série générale, l'ouvrant aux variations de
l'aléatoire. La résonance n'est pas seu lement faite du parcours qu'un son
ou un message peut effectuer dans l'espace, elle se forme aussi dans la
structure générale de l'énoncé de presse. Cette « vibration intérieure »
n'obéit pas vraiment à un corps de règles (rhétoriques par exemple), el le
frappe cependant l'oreille et passionne la mémoire. Elle est l'emblème
acoustique propre, le timbre singulier de l'événement. De petites scènes,
des anecdotes, de brèves re lations d' incidents apparaissent comme des
doubles ou des ré pliques concentrées du récit du grand événement dans
lequel chacun est emporté. L'événement montre sa multipli cité, fomente
son mouvement et répète sa structure dans le miroir immédiat de petites
actions, de vignettes ou d'allus ions qui ne cessent de le reproduire en
réduction. A Angers aussi on prend la citade lle et l'émeute y est
« semblable à celle de la ville de Paris » (Suite des nouvelles de Versailles,
22 juill et). La micro - société enfantine reproduit en son sein les gestes des
grands : attroupements «dans les rues avec de petits tambours, des sabres
de bois très aigus, des piques armées de fer-blanc » (Révolution de Paris,
V, 12) ou ce « supplice de la corde que de malheureux enfants figurant des
patrouilles allaient infliger à un de leur camarade qui ne s'acquitait pas
bien du devoir » (Courrier national, n° 40, p. 8, 19 août). Ainsi l'événement
résonnait- il en lui-même par ses modes d'expression et par ces rapports
intermittents de ressemblance et d' interférence entre ses parties et son
tout. On pourra, pour nommer cette propriété, penser sans doute à un
processus métonymique, considérer l'événement comme une image, un
t rope, une figure de sens, s'offrir la petite volupté de voir vibrer la matière
de l'imaginaire, et s'évader un instant, vers les espaces sécurisants de la
symbolique. Nous en voudra-ton de préférer y voir un phénomène proche
de l'hologramme 66, une relation inscrite à la fois dans la matière de
l'information et dans le t ravail de la perception (la mémoire), un des modes
de conjonction entre la pensée et la toujours étonnante - bien que souvent
imperceptible - t répidation des choses?
Problèmes et perspectives
96 L'événement- révolution esquisse une ouverture - ou fait une brèche - dans
le modèle re lativement fermé de l'information ancienne. 11 inaugure de
nouveaux dispositifs, liés à la mobilité imprévisible des conjonctures, à la
nature diversifiée de la matière communiquée, à la relativité de l'espacetemps.
La durée et l'étendue qui jusqu' ici étaient plutôt conçues comme
séparées vont procéder d'une même complexité faite de discontinuités, de
ruptures, de vitesse, de résonance. Dans l'expérience socio- historique
collective qui commence en 1 789, cette proximité contribue à l'émergence
d'un nouveau réel. De même que s'estompe la lisière entre espace et temps
celle qui court entre les données circonstancielles d'une conjoncture et la
forme démonstrative ou la puissance impérative des grandes maximes tend
à devenir incertaine. Les propositions générales du discours politique et
ph ilosophique ne sont plus seu lement « réfléchies » ou placées dans la
distance d'une perspective historique (Rousseau, Montesquieu) elles
semblent s'effectuer hic et nunc dans une sorte de vérité immédiate placée
à portée de main, de regard et de voix. La chaleur, « l'émotion » de
l'événement naît de cette rencontre passionnée entre les grands principes
(philosophiques, éthiques, politiques) et la poussée d'une conjoncture en
63. Journal politiquenational,
n° 2 (Séance du 17
juin) : « Il serait difficile
d'exprimer la sensati ( ... )
64. Le retour de Necker :
« Quand on l'a annoncé à
l~ssemblée Nationale, le
plaisir dont tout le mond
( ... )
65. Voir les Révolutions de
Paris, VIII, 13-18, à propos
des événements du 30
octobre et du 1er septem
( ... )
66. « Dans l'hologramme
chacune des parties (du
tout) contient une image de
l'objet entier. La partie ( ... )
mouvement. La maxime rentre dans les faits, les faits adhèrent à la
maxime. Cette symbiose rend possible de nouveaux énoncés politique où
la proposition sera un mode de l'action ou un effet de l'urgence moins
proprement chéoriques et déj à, comme on le dira plus tard, idéologiques.
Mais cette interférence entre le physique et le métaphysique qui fait
l'événement révolutionnaire bouscule aussi la barrière qui partage les mots
des choses. Voilà que le langage ne se suffit plus d'être l'en registreur de
l'information, le refuge du concept ou de la fiction, le nid des fantasmes et
le laboratoire des images, qu' il prétend agir ou faire agir, se mêler aux
circonstances, suivre le pli des conjonctures et entrer un peu dans les
choses. S'agit-il d'un égarement, d'une perversion, d'une maladie ou d'une
invention 7 Les conceptions « li ttéraires» du langage ont tendance à dire et
à croire que le langage et !'écrivain se fou rvoient dès lors qu'ils
s'acoquinent à l'événement. La littérature conserverait ses tréso rs en
fermant ses territoires. Congénitalement séparée, elle s'échapperait vers
d'autres êtres (chimères, fi ctions ou essences) et se « sauverait » en
accédant à la « vraie vie » dès lors que les choses rée lles deviendraient
sérieuses. La question ne saurait être tranchée, il s'agit là d'un problème
consubstantiel à l'événement qui fait vaciller la frontière entre le monde et
le langage.
97 Le décloisonnement des énoncés, le processus de désenclavement du
territoire, une éclosion continue d'interfé rences et de simultanéités,
l'avènement de la nation comme concept fondateur et comme mode
concret du devenir historique font que l'événement révolution est moins
une coupure linéaire, une rupture entre un avant et un après qu'une
époque où une couche et des modes de réel jusqu' ici inaperçues ou
malaisément appréhendés imposent leur évidence. On retrouvera là l'un
des souhaits de la pensée des Lumières qui rêvait d'une humanité libérée
de ses erreurs et de ses préjugés et qui sache maîtriser ses pulsions et ses
fables pour instaurer la justice, conquérir la vérité et faire l'apprentissage
des choses. Les événements de 1 789, à t ravers ce qu'en dit la presse,
peuvent apparaître comme le moment où une suite de lentes
t ransformations et de dé règ lements sociaux achève sa période en une sorte
de séisme qui apprend à la conscience collective que les temps ont changé,
que l'ancienne monarchie est révolue, qu'il faut construire un nouveau
rég ime. L'événement est certes largement symbolique, il procure la
certitude de l'accompli et réunit dans une cristallisation soudaine et dans
une constellation puissante un fu lgurant résumé du passé, la fondation
d'un temps nouveau et une archive ou un monument de mémoire qui
servira de repère pour l'histoire universelle. Dira-ton que cette
« découverte » rétrospective, un peu naïve peut-être, mais riche
d'inventions futures n'est qu'une illusion lyrique 7 et que les insurgés de
Paris ont abattu un t igre de papier ? Mieux vaudrait sans doute s'aviser de
la façon dont l'événement traduit, déforme, t ransforme et exploite pour la
connaissance collective l'énergie et les forces qui ont sourdement t ravail lé
au cours du temps long. L'événement ici n'est pas qu'une passagère onde
de surface. De la période aux circons tances et de la conjoncture aux cycles,
il construit des médiations entre différents niveaux et modes d'expérience.
98 De l'attentat à l'émeute, de l'entrée solennelle aux foires périodiques, des
somptueuses funérailles des princes aux sièges et aux batailles, les
événements pouvaient se distribuer en une typologie simple. Le geste de
Damiens prolongeait la série des rég icides. 11 trouvait dans la mémoire
collective une structure d'accue il comme si existait déjà un lien de
pertinence entre ce qui survient et un maillage préalable, des modes
d'analyse et des types d'énoncé correspondants. Ce mode de
reconnaissance existe en 1789, pour des parties ou des modes de
l'événement (émeute, entrée solenne lle, Etats Généraux ... ) mais rien ne
préexiste vraiment qui apparaisse comme le modèle de sa totalité
spécifique. Les révolutions d'Angleterre et d'Amérique ne sont alors sous la
plume des journalistes qu'un pointillé d'allus ion sur l'horizon de la
mémoire. L'événement-révolution apparaît donc comme fondateur. Il
commence une série qui va parcourir l'Europe et les autres continents au
cours des siècles à venir (1 789, 1830, 1848, etc.) inaugurant
spectaculairement ce qu'on a appelé « l'ère des révolutions ». Cette
position de « tête de série » définit un nouveau type d'événements. Non
plus celui qui peut se développer, se comprendre et se décrire par
référence à un programme antérieur ou à un pli déjà formé dans l'état des
choses et qui se redéploierait dans un nouveau dispositif de circonstances.
Mais à l'inve rse celu i qui servira de point d'origine et de grille d'analyse à
des « rééditions » ultérieures, qui se déplie dans ses suites et dans ses
effets, qui s'articule, s'expose et s'accomplit en un ensemble
d'effectuations différées dans le cours ultéri eur du temps et prend figure et
sens par ses modes de devenir dans les choses et dans la mémoire (voir la
série très tôt commencée des commémorations et des anniversaires). Ce
retournement de la perspective du temps qui projette l'événement vers le
futur fait partie d'une révolu tion qui pourrait aussi s'accomplir dans les
condit ions et les modes de la connaissance, où l'événement ne serait plus
seu lement ordonné linéairement par une succession de causes et dé rou lé
en une chronologie simple qui va du passé au présent puis au futur, mais
où il serait plutôt formé par le double mouvement qui traverse le présent et
va à la fois du passé vers le futur et du futur vers le passé. Il revient sur luimême,
se fomente et se comprend dans les boucles de ses effets et sa
restitution suppose une transformation, un enrichissement, un
dépassement de la notion habituelle de causalité.
99 Observée dans sa presse, la Révolution pousse le chercheur vers une
problématique ouverte de l'événement que mathémati ciens, philosophes,
astrophysiciens, sémioticiens, ethnologues et historiens ont commencé à
formuler et à vu lgariser 67. Les journaux de 1789 sont une archive et un
matériau qui peuvent contribuer à prolonger - éventuellement à modifier -
les sentiers expérimentaux et les allées théoriques déjà t racées. Sans
revenir au schéma circonstanciel élémentaire (qui, quoi, où, quand,
comment ... ) qui fait, dit-on, le rud iment du journalisme et sans oublier le
t rès problématique article de l' Encyclopédie (« Evénement ») qui lie l'idée
d'événement à la possibilité et aux limites de tout système définitionnel (le
dictionnaire lui-même), on retrouve en effet dans cette archive de quoi
nourrir une théorie des séries, des f lux, des singularités et du point
aléato ire (Deleuze), une topologie des membranes et des plis (Simondon,
Deleuze), une conception des catastrophes et de la morphogénèse (R.
Thom, E. Morin). On y rencontre des phénomènes comparables au
processus de surfus ion ou de cristallisation immédiate qui, un jour d'hiver
1942 t ransforma soudain les chevaux du lac Ladoga en scu lpture de
glace 68• Face à un événement qui apparaît à la fois comme un avant et un
après, un dedans et un dehors, un immédiat et un lointain, un discours
abstrait et une pure circonstance, une unité indivisible et une
fragmentation permanente, l'observateur peut alimenter sa réflexion sur
l'unité paradoxale du rée l. En fait la richesse d'un corpus de presse original
•• • ; ...... ..{,............ ............... . . .... ............... ........ ......... .... ... _ ................................. ,.. 1 .... 1,.., ;1 .... ... ............. ; .... . ... ...
67. Voir en particulier les
ouvrages de R. Thom, G.
Deleuze, E. Morin, H.
Reeves ...
68. H. Reeves. L'heure de
s'enivrer, Seuil, 1986,
p . 123.
69. Voir L. Sfez, Critique de
la communication. Seuil,
1988.
70. « [L'événement) n'a
d'autre existence
scientifique que de
provoquer une multiplicité
d'interprétat ( ... )
71. P. Nora, ouvr. cité.
p . 211.
IUI fJlt::'.:> t:: l llt:: fJlcll l 4 Ut::lllt::lll lUUl t:::> lt:::> LVll lfJU'.:>cllllt:::> \fJl l llU '.:>Vl.J1114Ut:::>,
politiques, sociologiques, sémiotiques, technologiques même) des théories
locales ou générales de la communication 69• Est-ce assez dire que
l'événement-révolution est un champ de questions, un écheveau de
problèmes épistémologiques ? Pour le comprendre se réfèrera- t- on à la
nature, aux hommes (actions et idées) ou aux systèmes de
communications ? Si l'événement se forme et se mesure par ses effets,
comment observer scientifiquement un phénomène qui aurait le pouvoir de
s'auto- évaluer et dont la réalité ne serait que ce lle de son archive 70 ?
Comment parvenir à l' isoler s'il est inséparable d'un t issu conj onctif de
circonstances instables, s'il se confond avec la diversité et la variabilité de
ses états ? L' incertitude est la compagne du chercheur, elle nourrit son
inquiétude et commande ses gest es. N'est-ce pas le propre de toute
science sociale et humaine et même de l' histoire que de partir du dehors de
l'événement pour venir l'observer du dedans et inversement d'en sortir
pour le soumettre à l' interprétation et à des procédures d'évaluation
éprouvées? Si le journaliste et l'historien occupent les pôles du système, ils
ne sont pas sédentaires au point de ne jamais échanger leurs itiné raires. Le
succès médiatique de l'histoire le prouve. Aussi a-t-on peine à concevoir
que l'événement puisse disparaître du menu de l'hist orien. 11 a même
quelques raisons de devenir pour lui un morceau de choix. Non seu lement
comme objet de récit ou de mise en scène mais aussi comme ensemble de
phénomènes séri els. Le corpus de la presse d'information constitue en
séries l'une des archives sociales de l'événement. Et, saisi à ce niveau,
l'événement oblige à problématiser l'usage des séries puisqu'elles
apparaissent à la fois comme homogènes et instables, concurrentes et
conflictuelles. Il s'agira moins alors de décrire ou d'expliquer tel ou tel
événement que d'analyser /'événemenrialiré comme un processus sociohistorique
spécifique et un ensemble de formes et de phénomènes
dynamiques inséparables de la production de l'information et de l'évolution
des opinions. Le caractère propre d'une société et d'une époque apparaît
sans doute aussi dans sa manière de secréter, de percevoir, de transmettre,
d'approprier, d'interpréter ses événements. Faire l' histoire des modes, des
fonctions et des strat égies de l'événement est sans doute indispensable
pour construire une anthropologie de notre mémoire sociale. « Cette
histoire attend son Clausewitz» 7 1 .
100 Sera- t -on accusé de contribuer, par de telles entreprises, à asept iser
l'événement-révolution et à le priver de son énergie originelle ? A l'écart
des fêtes de mémoire où le spectacle a souvent un parfum de funérailles,
où l'événement dort sous l'oripeau comme momie sous bandelettes et où
par une sorte d'antiphrase inconsciente la cérémonie semble proclamer que
les révolutions sont accomplies, ces perspectives, parmi d'autres,
permettront peut- être de trouver dans l'événement un gisement de t ravaux
inédits et un foyer d'apprentissages nouveaux.
NOTES
1. J. Gaulmier, Un grand rémoin de la Révolution et de l'Empire: Volney, Hachette
1959, p. 164.
2. R. Bloch, préface à Sobou l, La civilisation et la Révolution française, Il, La
Révolution française, Artaud, 1982, p. 13.
3. Celles aussi de certains analystes de la communication. Voir l'ouvrage de L.
Sfez, Critique de la communication, Seuil, 1988. En particulier 1 ère partie, 2,
• Naissance du tautisme», p. 81 - 117 : « j'ai l'illusion d'y être, d'en être, alors
qu'il n'y a que découpages et choix préalables à mon regard ».
4. « Le retour de l'événement » in Faire de /'histoire, tome 1, Gallimard, 1974,
p. 224 : « Le déploiement d'un événement n'a rien d'arbitraire. Si ce n'est son
apparition, du moins son surgissement, son volume, son rythme, ses
enchaînements, sa place relative, ses séquelles, ses rebondissements obéissent à
des régularités qui donnent aux phénomènes les plus lointains en apparence une
parenté certaine » ...
5. Le nouvel esprit scientifique, 1934, 14e édition, 1978, p. 1 6-1 7.
6. journal général de France (abbé de Fontenai), Gazecce de France, journal de
Paris.
7. Gazecce de Cologne, Gazette de Liège, Gazette des Pays-Bas, Nouvelles
extraordinaires de di vers endroits (Gazette de Leyde).
8. Lettres du Comte de Mirabeau à ses commeccancs, Assemblée nationale,
journal des écacs généraux (Le Hodey), Suite des nouvelles de Versailles, Le
Courrier de Versailles à Paris ec de Paris à Versailles, Le Déclin du jour,
Révolutions de Paris, journal politique national, Le Véridique ou le courrier
patriote, L'Ami du peuple, Le Fouet national, Annales politiques et /iccéraires de la
France, Le Patriote français, journal de la ville, Vérités bonnes à dire.
9. Le Dénonciateur national, Toue ce qui me passe par la rêce, La Première, la
deuxième, la troisième ... aux grands, Code de la Patrie, Annales parisiennes,
politiques ec critiques mais véritables, Le Tribun du peuple.
1 O. journal général de France, Gazette de France, Gazette de Cologne, Le
Véridique, Le Courrier (de Gorsas), Révolutions de Paris, Suite des nouvelles de
Versailles, journal politique-nacional, Assemblée nationale, Le Dénonciateur
national, L'Ami du peuple.
11. On pourra retrouver la trame des événements de 1 789 en consultant la
chronologie établie par P. Rétat pour le no 20 (1988), de la revue Dix Huicième
Siècle, p. 9- 32.
12. journal des Etats généraux (Le Hodey), 1 5 juillet au soir, p. 39 : « Cette
séance durait depuis 60 heures, c'est- à-dire depuis lundi 9 heures [12 j uillet]
jusqu'au mercredi [15 j uillet] 1 O heures du soir ; il était temps qu'elle se termina»
[sic].
Courrier national, no 13 (14 j uillet) : • la séance d'hier [13] n'a point discontinué
toute la nuit, l'inquiétude de l'assemblée a fait rester la maj eure partie de ses
membres». N° 14 (séances du 14 j uillet au soir et du 15) : • L'assemblée ne s'est
point séparée de la nuit '"
Suite des nouvelles de Versailles, n° IX, 1 5 juillet : « Nous reviendrons
particulièrement sur la mémorable séance des Etats généraux du 13 ainsi que sur
celle d'hier» [14].
13. « On peut voir dans les numéros XII (19 juillet) et XIII (20 j uillet) la peinture
que j'ai faite de l'entrée [du roi] lors de la première Révolution » (Courrier,
n° XCII, 8 octobre.
14. Paris ne tardera pas à absorber Versailles dès lors que le 19 octobre
l'Assemblée y installera ses séances. A elle seule la capitale résumera la France.
Brissot le laisse entendre à sa manière : • Paris est l'oeil de la France. Il n'est pas
un seul citoyen qui n'y veille sur les intrigues de nos ennemis, qui ne soit prêt à
périr pour elle » (Le Patriote français, no LXII, 6 octobre).
1 5. S. Lupasco, « La logique de l'événement », Communication, n° 18.
16. Voir les Actes du colloque à paraître aux édit ions du C. N.R.S. et Les trente
récirs de /ajournée des ruiles, Presses universitaires de Grenoble, 1988.
17. Voir cependant les nombreuses pages consacrées par M. Delon au
phénomène révolut ionnaire dans L'idée d 'énergie au rournanr des lumières
(1 770-1 820), PUF, 1988.
18. P. Nora, art. cit., p. 223.
19. « Une ville [Par is) où l'on se j ette en gloussant sur tout événement comme un
poulailler sur une grain de raisin », Horace Walpole, Lettre à Lady Henry, 1 5
j anvier 1766, in Lettres d 'H. W., Paris, Per rin, 1872.
20. Même les événements de moindre ampleur sont pr is dans cette alternance.
La Suire des nouvelles de Versailles, dans son no du 31 j uillet, reconnaît
qu'« après avoir eu la douleur d'annoncer à [ses] lecteurs les scènes affligeantes
qui se sont renouvelées dans les différentes parties du Royaume, il est bien doux
[ ... ) de pouvoir annoncer une fête qui honore à jamais les généreux français qui
l'ont donnée.
La ville d'Evreux pour célébrer ces heureux événements qui ont suivi nos
désastres s'est formée en milice bourgeoise composée de cavalerie et
d'infanterie, a délivré des prisonniers qui pouvaient l'être sans blesser la loi et a
fait allumer un feu de joie par la main de ces infortunés ».
21. « Quelle que soit l'étendue que nous donnions au récit d'une Révolution qui
captive à j uste titre l'attention générale il nous est impossible, par les bornes
nécessaires de notre feuille, de satisfaire à tous égards sur le champ la cur iosité
du public », Gazecre de Leyde, (7 juillet).
22. Le Courrier de Corsas, par exemple, n• XX, 27 juillet, (lundi) : •un événement
des plus étranges a retardé ce numéro, retardera sans doute le numéro de
demain. Celui de Mercredi (29) paraîtra à l'heure ordinaire ».
23. Voir notre article • Le récit d'événement dans la presse de 1 789 », Dix Huirième
Siècle, n• 20 (1988), pp. 103- 106, et • Le récit des gazettes », in
L'Arrenrar de Damiens ... CNRS/ PUL, 1979.
24. Voir P. Rétat et Cl. Labrosse, • La forme du j ournal en 1789 », Cahiers de
cex rologie, no Ill, à paraître. Voir aussi les travaux de J. Guilhaumou.
25. Le Courrier de Corsas, n• 11. 6 j uillet (à propos de la présidence de Bailly à
l'Assemblée) : « sous cette pr ésidence les grands événements préparés sous
l'administration précédente sont sur le point de se réaliser ». Annales
parisiennes, po/iciques er criciques ... (1er avis) : •l'événement le plus
extraordinaire dont l'histoire puisse parler ».
26. Le Véridique, n• 51, 7 octobre : « Jamais séances ne f urent aussi fécondes en
événements extraordinaires que celles dont nous avons à rendre compte ».
27. Gazerre de Leyde, n• LXXXIII, 13 octobre (Lettre de Par is, 5 octobre) : •La
Journée d'auj ourd'hui a été fertile en événements [ ... ) ».
28. Gazerre de Leyde, 24 juillet : « Jamais pourtant événements dans ce genre
[les luttes de la liberté) ne furent plus éclatants, plus rapides, plus étonnants
dans toutes leurs circonstances[ ... ) ».
29. Le Courrier de Gor sas, n• IX, 1 5 j uillet : •dans cette crise des événements
actuels ... ».
30. Gazerce de Leyde, n• LXXXIII, 13 octobre (Par is, 5 octobre, 7 heures du soir) :
• Nous voilà encore à un moment critique, plus cr itique peut-être que tous ceux
que nous avons déjà passés ».
31. journal polirique- narional, n• 16 : « S'il existait sur la ter re une espèce
supérieure à l'homme, elle admirerait quelquefois notre instinct ; mais elle se
moquerait souvent de notre raison. C'est surtout dans les grands événements
que nos efforts suivis de tant de faiblesse et nos proj ets accompagnés de tant
d'imprévoyance exciteraient la pitié ».
32. Voir R. Favre,« Le fait divers en 1778 »,dans L'Année 1778 à cravers la
presse traitée par ordinareur, PUF, 1982, p. 11 3- 136, et R. Favre et J. Sgard, • Le
fait divers », dans Presse et Histoire au XVIIIe siècle, Vannée 1734, p. 199- 225.
33. Robert Favre compte 23 indications d'émeutes sur 159 occurrences pour 6
j ournaux de 1778, gazettes étrangères pour la plupart, art. cit., p. 115- 116.
34. Voir sa communication au colloque de Vizille ijuin-juillet 1988), à paraître.
35. Voir les remarques de R. Favre à propos des émeutes de Toulouse (ouv. cité.,
p. 127).
36. Le 29 septembre, un pauvre étant décédé sur le territoire de cette paroisse,
un litige s'élève entre le pasteur et les parents du défunt au sujet des honoraires.
Les femmes du quartier s'emparent du cadavre et font procéder en cortège à
l' inhumation. La population assemblée commençant à faire des motions la garde
doit se montrer pour que le calme revienne (voir la Gazerte de Liège, du 7
octobre).
37. Ignorant sans doute qu' il formulait un principe de communication sociale, le
comte de Bussy écrivait le 23 mai 1672 à Mme de Sévigné : • Quand on n'est que
spectateur, on aime les événements », Lertres de Messire R. de Raburin, Comre
de Bussy, Paris, de Lau lne, 1697.
38. Dans un « Extrait d'une lettre des Pays-Bas du 1 7 j uillet », la même gazette
(20 juillet) se fait encore l'écho de la rumeur : • Depuis le renvoi de Necker,
toutes les nouvelles de Par is n'annoncent que des désastres : tout y est
bouleversé. On dit qu'à cette date, il y a plus de 1 O 000 personnes tuées. Royal
Allemand qui a été le premier à faire feu sur le peuple, a dit-on, été totalement
détruit et dispersé. Le Prince de Lambesc colonel de ce régiment, avait eu des
propos insultants pour les gardes françaises et pour le peuple ; dans la bagar re
on s'est rué sur une personne que l'on a prise pour ce colonel et on a percé cette
malheureuse victime de plus de 200 coups d'épée. On dit encore que le Roi
voulait quitter Versailles etc. ; mais qu'on l'en a dissuadé. Enfin le chapitre des
on die n'a j amais été aussi étonnant ; il est permis, même sensé d'être en réserve
sur le degré de croyance qu'on doit y donner, mais au total la fermentation est
extrême ».
39. Gazerre de Cologne, Supplément du 21 j uillet, Paris, 1 5 j uillet .
Du 14 : • Il y a eu ce j our -là la plus incroyable énergie dans la nation. Les
patrouilles les plus nombreuses et les mieux ordonnées parcouraient les rues.
L'ordre public rétabli aurait dû favor iser l'ouverture des bout iques si la crainte
n'avait pas été le partage des marchands. Les Electeurs ont reçu une députation
de 60 honorables membres de l'Assemblée nationale. Ceux-ci ont promis
d'employer tous leurs bons offices pour ramener le calme et la paix en faisant
éloigner les troupes répandues entre la capitale et Ver sailles. Vers les 2 heures
de l'après-midi, il y eut la plus grande rumeur du côté de la Bastille.
L'indignation s'était emparée de tous les esprits, en ce que, sur la parole de Mr
de Flesselles, nouveau prévôt des marchands, une compagnie bourgeoise, très
nombreuse, s'était transportée à la Bastille pour y avoir des armes et des
munitions de guerre. Qu'a fait le gouvern eur ? Il a laissé entrer dans la cour du
château cette garde bourgeoise ; puis il a fait lever le premier pont-levis de
manière que nos malheureux citoyens ne pouvant plus sortir par aucun côté, ont
été massacrés à mit raille. La déloyauté d'un par eil procédé a mis les armes à la
main parmi les plus braves de Paris qui se sont rendus avec les gardes f rançaises
devant la Bastille, vers les 4 heures du soir. Rien de plus rapide que cette
expédit ion ; les soldats nationaux et les bourgeois, ont donné les preuves du
plus grand courage ; ils sont parvenus à s'emparer de cette forteresse en moins
de deux heures, non sans avoir répandu beaucoup de sang ; c'est la bombe qui a
emporté la victoire encore plus que le canon : enfin vers les 6 heures les pontslevis
et les portes ont été brisés ; les bourgeois et les soldats, l'épée à la main,
ont enlevé le fort ; tout a capitulé ; mais les Français n'ont pas cru devoir
pardonner la déloyale conduite du gouverneur nommé le Chevalier de Launay ; ils
ont enveloppé dans la même proscription le sous-gouverneur. Ces deux hommes
ont été conduits à la place de Grève et là, on leur a tranché la tête. Puis ces têtes
sanglantes placées chacune au haut d'une pique au milieu des vainqueurs, ont
été promenées dans Paris et au Palais-Royal. On a détruit un grand nombre de
canoniers invalides, en leur brûlant la cervelle ; on en a vu deux pendus au coin
de la rue de la Vanner ie ; mais incontinent s'ouvre une autre scène d'hor reur : on
s'aperçoit que le prévôt des marchands lui-même trahissait ; on enlève ce
magistrat du sein des électeurs, il est traîné sur la place de grève et là on l'oblige
à se mettre à genoux ; on lui casse la tête, on la lui coupe ensuite ; on la place au
haut d'une pique ; et l'on porte ce trophée sanglant dans toute la ville. La nuit est
venue ; une énergie sombre animait tous les coeurs, chacun s'encourageait :
l'Amour de la patrie réunissait tous les individus, pénétrés du charme de la
liberté et prêts à mourir plutôt que d'en abandonner la conquête. Toutes les rues
étaient illuminées, et l'on voyait avec plaisir tous les Par isiens bien disposés à
faire bonne contenance, si l'armée royale avait voulu tenter une entrée dans
Paris » .
40. Voir l'organisation du n• XXI des Révolutions de Paris (3 décembre) où la
présentation de la semaine trouve son sens dans un éd itor ial liminaire suivi du
récit des événements et du compte rendu des séances de l'Assemblée.
41. N° XIII, 18 j uillet : « L'apparence des plus grandes calamités a été souvent
l'aurore du bonheur '" N • XII, 17 j uillet : «Nous avons ajouté dans notre n• 9 [ ... )
que la sanglante j ournée du mardi préparait les plus grandes et les plus
heureuses révolutions ».
42. La forme élémentaire du montage est la j uxtaposition avec ses effets de
décalage et d'enchevêtrement. Voir la fragmentation de l'énoncé dans les
livraisons du Fouet national, voir la succession des paragraphes séparés de la
Gazette de Cologne du 21 j uillet qui enregistrent chacun un item événementiel
différent, voir aussi les n• VII, IX, XIII et XIV du Courrier de Corsas où alternent
récits d'événements et comptes rendus d'Assemblée.
43. Gazette de Cologne (Supplément du 23 juillet) : « Dans le trouble où nous
étions, il n'était guère poss ible de tout voir et de tout apprécier [ ... ) >>. Courrier de
Gorsas, n• XCI, 6 oct obre : «Telles sont les circonstances dans lesquelles j'écris
[ ... ) ». Suite des nouvelles de Versailles, S octobre, p. 7, sous la rubrique
«Variétés » : • A l'heure où nous écrivons ceci un peuple immense composé
d'hommes, de femmes armées de picques, d'épées, de fusils mêmes, sorti des
murs de Paris, vient de se porter à Versailles [ ... ), à l' heure aauelle on demande
des canons [ ... ). Il fait un temps affreux. Tout est dans la plus grande
consternation ».
44. A. Moles, Théorie scruccurale de la communicat ion et société, Masson, 1986,
p. 1 S.
45. J.P. Faye, Théorie du récit, Hermann, 1972, p. 70- 71.
46. Révolut ions de Paris, 1, 11- 12 : « [Flesselles) promettait sans cesse de
délivrer des armes et n'en délivrait point, lorsqu'enfin on se décide de marcher
aux Invalides ; MM. de la Basoche, accompagnés d' une foule de personnes s'y
présentèrent : déjà on escaladait les fossés et les murs lorsque les canoniers et
les soldats invalides voyant que la résistance eût été vaine ouvrirent les portes ;
on courut aux magasins d'armes ; on en découvrit des quantités innombrables ;
on s'empara des canons ; le respect able curé de Saint-Etienne du Mont s'y rendit
avec sa milice ; des citoyens accoururent en foule ; on prit les fusils avec
acharnement depuis dix - heures du matin j usqu'au soir ; enfin il nous est
impossible de dire quel est le nombre immense des armes enlevées ; quelques
personnes les font monter à 26 mille sans y comprendre les pistolets, les sabres
et les bayonnettes ».Voir d'autres exemples dans « Le récit d'événement . . »,
Dix- Huitième Siècle, n• 20, p. 109.
47. Révolut ions de Paris, 1, 29, restituant l'atmosphère du 19 j uillet:• A chaque
instant on arrêtait des convois ou des messages qui découvraient de nouvelles
perfidies ; celui- ci avalait un billet dont il était porteur, cet autre était un hussard
déguisé ; ensuite c'était une lait ière ayant son pot au lait plein d'or, plus loin
c'était un seigneur travesti en cocher [ ... ) ».
48. Les livraisons du Fouet national offrent un exemple de cette écriture. Elles
peuvent offrir à la fois une analyse de la situation générale, un récit extensif des
événements par isiens mais aussi de brèves informations séparées par des blancs
ou des filets :
Ill, 24 (6 octobre) : « Un convoi de 200 char iots de farine est pillé. Les j eunes
gens de la Basoche qui l'escortaient ne reparaissent pas. On ne sait pas ce qu'ils
sont devenus.
• On promène dans toute la ville, les têtes de deux gardes du corps au bout
d'une pique ».
Ou encore proposer une série de courts- circuits soudains entre une information
et une réaction critique :
Ibid (27 septembre) : « La bénédia ion des drapeaux de 60 bataillons de la troupe
nationale parisienne s'est faite à la cathédrale avec toute la pompe ecclésiastique
et militaire. Ces drapeaux de la liberté naissante pourraient fort bien, par cette
bénédiction devenir ceux de l'aristocratie. Tenez-vous sur vos gardes, bons
parisiens [ ... ).Ne vous laissez pas endormir par toutes ces belles cérémonies.
•Le comité des subsistances a envoyé en Hollande et en Ang leterre des députés
pour y acheter des farines. Pourquoi avoir recours à l'étranger? N'y a-t-il pas [ ... )
assez de grain en France ? Les routes ne sont-elles pas libres, les moulins ne
peuvent-ils pas moudre ? Notre numéraire nous embarrasse ? ».
49. J. Lecuru et D. Masseau : •Reprends, hibou, ton vol ténébreux : Rétif et la
Révolution», Le Français aujourd'hui, no 82, Li re la Révolution, p. 77.
50. G. Deleuze, Logique du sens, 1 Se série, UGE, 1973, p. 137-1 46.
S 1. Annales parisiennes, politiques et crit iques .. ., 1, p. 6 : « La rapidité avec
laquelle les événements se sont succédé depuis le 1er j uillet dernier semblerait
d'abord annoncer qu'ils n'avaient j amais pu être calculés [ ... ) ».
52. Gazette de Leyde, UV, 7 juillet : « Cepend ant tout était encore dans
l' incertitude, l'on ignorait si le Roi persisterait dans les résolutions [ ... ).
L'incertitude où l'on était il y a 1 S j ours sur l' issue qu'aurait la désunion des
ordres [ ... ) ».
Ibid., Supplément, no LVII I, 21 juillet (Par is le 12 j uillet au soir) : « Je reviens, en
ce moment de Ver sailles, où tout est dans la perplexité et l' incertitude».
Suite des nouvelles de Versailles, S août : « La portion sage du public qui
pressent le plus surement ce que le frottement des opinions peut produire aura
encore beaucoup de peine à croire un événement qui rend incertain tout calcul
politique ».
53. Voir ce qu'écrivent les Révolut ions de Paris (1 , 28) à propos des événements
du 1 S j uillet : « La bonté d'un pr ince ne suffit point à l'exempter d'erreur ; le
flambeau de l'expérience rarement éclaire l'entend ement des Rois. A chaque
1ns-canc on arreia1c aes convois L ... J »1 el p. L':l- LU : « 11 ne saie pas L ... J ce po1n1que
si grand [le Comte de Mercy dont l'hôtel est investi par la foule] que le génie et
les lumières des peuples déterminent les lois et non les rêves [ ... J de ceux qui se
disent les maîtres de la terre » !
54. Voir G. Deleuze, Cinéma 1. l'image- mouvemenc, Edi tions de Minuit,
1983,p. 92- 93.
55. « Un événement est comme le hasard pour Cournot, la rencontre de plusieurs
sér ies causales indépendantes », P. Nora, « Le retour de l'événement », ouvr. cité,
p. 229.
56. H. Bergson, Li! pensée ec le mouvanc, Alcan, 1934, p. 8- 9.
57. Annonces, affiches ec avis di vers, 3 janvier 1759, Avertissement.
58. G. Deleuze, ouvr. cité, p. 17.
59. Gazecce de Leyde, LXXXI, 13 octobre : « Le bruit est que la troupe des
femmes arrivée jusqu'à l'Assemblée nationale a voulu y entrer mais qu'on l'en a
empêchée : d'autres disent que quelques autres y ont été admis».
60. Suice des nouvelles de Versailles (30 j uillet) : « Ce matin le cour rier de la
poste aux lettres arr ivant à Ver sailles a dit en notre présence que M. le Prince de
Lambesc avait été arrêté près de Metz par une patrouille bourgeoise de 27
personnes. Mais bientôt a ajouté ce cour rier p lus de 4 000 personnes se sont
réunies et c'est sous cette escorte que M. de Lambesc a été conduit[ ... ], le
courrier pressé de continuer sa route n'a pas pu en savoir davantage».
61. journal général de France (abbé de Fontenai. 1er janvier 1 789) : « Si vous
entrez dans un club, dans un café, ce mot [Etats généraux] serait le p remier qui
frapperait votre oreille, dans une maison de même. Les bouches de nos j olies
dames ne s'ouvrent p lus que pour p rononcer ce mot et pour étaler sur ce suj et
des raisonnements à perte de vue. Les j eunes gens les imitent [ .... ]. Enfin tous les
gens sensés font aussi leur principe et même leur seule occupation des Etats
généraux ».
62. Sur les relations entre la dynamique de l'événement et celle de l'écho, voir
déj à nos observations dans L'Actencac de Damiens, p. 37-42.
63. journal policique- nacional, n• 2 (Séance du 1 7 juin) : « Il serait di fficile
d'exprimer la sensation et les effets divers que produisit cette mémorable
séance. D'un côté on versait des larmes de j oie ; on applaudissait avec ivresse.
Un seu l j our disait-on a détruit 800 ans de préjugés et d'esclavage, la nation a
repris ses droits et la raison est entrée dans les siens. Le clergé et la noblesse
pâlissaient, disparaissaient à tous les yeux et le Tiers-Etat était d evenu la
nation ». Suice des nouvelles de Versailles, 11 août (acceptation de l'extinction de
la dîme) : • Les battements de mains, les cris de j oie, les bravos ont succédé : la
main du clergé était immobile, incertaine du parti qu'elle allait prendre. Tout à
coup l'enthousiasme se communique, on se lève à droite, à gauche, on crie : vos
noms au bureau. 500 voi x transmettent ce voeu ; les coeurs s'amolissent, les
figures p rennent un caractère de noblesse, d'élévation : tout le clergé est debout ,
on se presse, on se pousse [ ... ] ».
64. Le recour de Necker:« Quand on l'a annoncé à l'Assemblée Nationale, le
p laisir dont tout le monde était saisi a suspendu la respiration ; le silence le plus
général s'est fait aussitôt, les mains seu les ne pouvaient pas se taire. Mais à
peine a-t-on aperçu l'ombre de son habit que des battements de main inouis ont
fait retentir toute la salle ; nous n'avons pas aperçu une personne et dans la salle
et dans les tribunes qui ne participât à cette fête [ ... ] », Suice des nouvelles de
Versailles, 29 juillet .
La prise de la Baseille : • Il est facile d'imaginer l'effet que produisit le récit de ces
événements funestes sur l'Assemblée [ .. . ]. Les tristes événements dont Par is était
le théâtre avaient fait la plus profonde impression sur toute l'Assemblée»,
journal général de France, n• 85, 16 j uillet.
Les journées d'occobre : « Plus de 4 000 femmes armées de toutes sortes
d'instruments et placées dans les galeries criaient sans cesse à la diminution du
pain », Le Véridique, n• 51. 7 octob re.
65. Voir les Révolucions de Paris, VIII, 13-18, à propos des événements du 30
octobre et du 1er septembre.
66. « Dans l'hologramme chacune des parties (du tout) contient une image de
l'obj et entier. La partie contient le tout et chaque partie le contient », Pinson,
Demailly, Favre, La Pensée, approche hologrammatique, PUL, 1985, p. 58. J.
Sgard donne de ce phénomène une illustration éclairante lorsqu'il écrit à la fin de
son livre sur la j ournée des Tuiles : • Elle offre dans sa rapide improvisation, dans
la succession de quelques scènes symboliques une sorte d'image réduite de la
Révolution », Les Trente récics de la journée des Tuiles, Presses Univer sitaires de
Grenoble, 1988, p. 137.
67. Voir en particulier les ouvrages de R. Thom, G. Deleuze, E. Morin, H. Reeves ...
68. H. Reeves. L'heure de s'enivrer, Se uil, 1986, p. 123.
69. Voir L. Sfez, Critique de la communicacion. Seuil, 1 988.
70. « [L'événement] n'a d'autre existence scientifique que de provoquer une
multiplicité d' interprétations qui dans leur totalité constituent le corpus
d'information ut ilisable», J. Guiart, Clés pour l'ethnologie, Segher s, 1971,
p. 1 0-1 1.
71. P. Nora, ouvr. cité. p. 21 1.
© Presses universitaires de Lyon, 1989
Conditions d'utilisation : http://Www.openedition.org/6540
Chapitre Il. Le journal et son
public
Chapitre IV. Fonctions du journal,
figures du journaliste
ft OpenEdition
~ Books .Q. Open Edition
Presses universitaires de Lyon
Catalogue
Auteurs
Éditeurs
OpenEdition est un portail de
ressources électroniques en
sciences humaines et sociales.
Pl.AN DU SITE
Collections
• 1 îttPr;i t11rP
SUIVEZ-NOUS Dossiers
Extraits
OpenEdition Journals
OpenEdition Books
Hypothèses
• Littérature & idéologies
• Autofictions, etc.
• Textes & Langue
• Esthétique et représentation: monde
anglophone (1750-1900)
• Des deux sexes et autres
• Sexualités
• Histoire
• Collection d'histoire et d'archéologie
médiévales
• Anthropologie
• Sociologie
• Science politique
• Nouvelles écritures de l'anthropologie
• Sociologie urbaine
Tous les livres
Accéder aux livres
• Par auteurs
• Par personnes citées
• Par mots clés
• Par géographique
lnformation.s
• Presses universitaires de Lyon
• Organisation éditoriale et scientifique
Accès réservé
Courriel :
pul@univ-lyon2.fr
URL :
http://presses.univ-lyon2.fr
Adresse:
86 rue Pasteur
69365 Lyon Cedex 07
France
Calenda
OpenEdition Freemium
OpenEdition : OpenEdition Books OpenEdition Journals Calenda Hypothèses Lettre OpenEd1t1on Freem1um --roi
CD DOi / Références rlD lli
l'.!!:t OpenEdition Books > Presses universitaires de Lyon > Histoire > Naissance du journal révolutionnaire > Chapitre IV. Fonctions du journal ... ml EN ES IT DE
Open Edition
Books 9610UVRES 108 ÉDITEURS AUTEURS
Résultats par livre V ' • ;• . ;f•
PLJL Presses universitaires de Lyon
Chapitre Il l. L'événement D
NAISSANCE ou JOURNAL RÉVOLUTIONNAIRE 1 Claude Labrosse, Pierre Rétat
RECHERCHER DANS LE LIVRE
TABLE DES MATIERES
CITER PARTAGER
$ AJOUTER À ORCID 0
Chapitre IV. Fonctions du journal,
figures du journaliste
p.149-231
TEXTE NOTES
TEXTE INTÉGRAL
1 On ne peut dissocier les fonctions du j ournal des types de discours qui le
caractéri sent. Comme nous avons vu, dans notre tentative de class ification
du premier chapitre, émerger des ensembles relativement cohérents, même
si les croisements et les contaminations rendent l'analyse malaisée, nous
constatons également que l'activité des journalistes répond à plusieurs
missions, qu' ils se fixent plus ou moins explicitement, qui définissent des
conceptions et des pratiques t rès différentes, voire antithétiques et
conflictuelles, mais qui ne désignent pas nécessairement des obj ets
distincts : il n'est pas rare au contraire que dans un même j ournal
s'exercent plusieurs fonctions et que le j ournaliste y paraisse sous
plusieurs figu res.
2 Dans un moment de crise la communication périodique peut, moins que
j amais, prétendre à la neutralité ou à la t ransparence sans dénoncer par là
même une position idéologique. Si elle y prétend assez souvent, elle affiche
plus souvent encore, en 1789, ses pouvoirs propres, et invoque la
nécessité, l'urgence de son intervention dans le champ politique et social.
Le journal devient un acteur primordial des combats qui s'y livrent. Nous
évoquerons ces combats dans le dernier chapitre. Il faut d'abord analyser
les modes de l'intervention que revendiquent les journalistes, spectateurs,
commentateurs, guides, et du même coup dessiner les formes de la
communication de presse, t rad itionnelles ou novatrices. Cette distinction
risque d'ailleurs d'être contestable, lorsque l'héritage formel subit de
profondes modifications et doit se réinventer au contact de l'événement.
L'information. Le journaliste historien
3 Depuis le XVIIe siècle, les organes d' information courante, politique et
littéraire (« gazettes » et « journaux ») avaient l'ambition de se poser en
histoire, des cours ou des sciences, et en mémoire cumulative du présent.
S' ils ne peuvent prétendre, et il s'en faut, à la valeur expli cative et à la
majesté de la narration historique, ils en préparent du moins les
« matériaux », et ils trouvent leur principale légitimité dans cette fonction
ancillaire 1 .
4 La liberté de la presse, l'irruption d'une événemential ité rapide et
prolifé rante n'entraînent pas une rupture de cette trad ition mais les
t ransformations qui l'affectent offrent un objet d'étude extrêmement
curieux. En restant un idéal, ou une instance fictive de légitimation,
!'Histoire devient aussi un enj eu, elle inspire, pour la diction de l'actualité
et pour les choix qu'on y opère, les partis les plus opposés. Les modèles
historiques se mult iplient et entrent en conflit, ils prennent une
signification polit ique et définissent des types d'engagement dans la
Révolution et contre elle.
5 Tro is questions fondamentales commandent l'apparit ion de ces clivages :
elles t iennent à la neutralité, à la rapidité, enfin à la sélection de
l'information.
6 Le journal de Paris scelle, en une formule parfaite, une union mimétique et
raisonnable : « L'Histoire et les journaux qui en rassemblent les matériaux
consistent surtout dans les faits ; ce sont les faits qu'ils doivent rapporter »
(n° 354, 20 déc.). Cet appel à une sévère discipline ressemble fort, à la fin
de 1789, à un avertissement lancé aux journalistes dévoyés. La pratique
d'une nudité froide et factue lle était, au début de l'année, promise au
pouvoir royal comme un acte d'obéissance propre à se le concilier, ou
sentie comme une insupportable contrainte. Ceux qui tentent d'obtenir de
l'administration de la librairie le privilège d'un journal des Etats Généraux
annoncent volontiers la prudence la plus consommée, « la plus scrupuleuse
impartialité », l'abstention de toute «discuss ion » et de tou te « critique » 2 .
Mais les premiers journalistes qui bravent la censure affi rment hautement
leur volonté de s'engager et d'exprimer leur opinion. Sou lavie écrit dans le
n° Ill de son journal des provinces, au début de juin : « Une des feuilles
périodiques, qui rend compte des résu ltats des délibé rations et des faits
principaux de chaque séance de l'Assemblée Nationale, se vante de n'y
joindre aucune réflexion. C'est le moyen d'instruire t rès imparfaitement, et
nous prenons une obligation entièrement contraire » (p. 61 ). Au même
moment, dans sa cinquième Leccre à ses commeccanrs, Mirabeau formule
clairement sa conception d'un journal militant en interdisant à l'Assemblée
tou te autre publication qu'un simple procès- verbal : « la fo rme du journal,
sans être incompatible avec sa diqnité, n'est point à sa convenance ; car un
Chapitre V. Journal et révolution
URE

ACCES OUVERT

MODE LECTURE

EPUB

POFDUUVRE

POF DU CHAPITRE
& rrccn>iuul
FREEMIUM
Suggérer l'acquisition
à votre bibliothèque
ACHETER
l:lJ VOLUME PAPIER
PRESSES
UNIVERSITAIRES DE
LYON
leslibraires.fr
Decitre
Mollat
amazon.fr
0 0 ePub/POF
1. Voir P. Rétat, « Les
Gazettes : de l'événement à
l'Histoire », Etudes sur la
presse au XVIIIe siée ( ... )
2. Archives Nationales, V1
551, pièces 39-41, 21-25
mai, projet de Du Marier, et
projet de l'abbé Duc ( ... )
-
journal ne doit pas être un simple narré des faits. La critique est de son
ressort, et l'assemblée nationale ne peut pas critiquer ses propres
intérêts » (p. 1 3).
7 L'effondrement des anciennes contraintes donne au journaliste l'entière
liberté de la « critique » et ouvre au journalisme d'opinion une vaste
carrière. Mais le modèle d'une information factue lle et narrative ne
disparaît pas pour autant : il domine une part importante de la presse
parl ementaire, il inspire les sommes monumentales qui se veu lent une
« Histoire » complète des Etats Généraux depuis leur convocation et leur
ouverture, et qui accumulent les procès- verbaux plus ou moins exhaustifs.
Tout se passe comme si, à cette nouvelle autorité qui représente la
« Nation » et fait !'Histoire, devait correspondre le discours contraint et
respectueux d'une presse appe lée à se hausser au niveau de cette Histoire.
Cette nouvelle forme de censure, acceptée et intériorisée, s'exerce
diversement. Maret pratique le plus parfaitement le procès-verbal
impassible dans son Bulletin de l'Assemblée Nationale. 11 annonce dans son
Prospectus du 7 juillet qu' il ne se permettra « aucune réflexion » et, dans
celui de septembre, il promet un « récit fidèle et simple », un « tableau
détaillé de toutes les séances », bref des « matériaux précieux pour
!'Histoire » : « Nulles circonstances, quelque minutieuses qu'elles soient, ne
sont omises, parce qu' il n'en est pas d'indifférentes à !'Histoire, et que le
lecteur doit être aussi fidèlement instruit que le serait un spectateur
attentif». Quand il est donné à certains d'entendre la Parole, peuvent- ils
mieux faire que d'en être les scribes humbles et fidèles ? L'Histoire
consignée dans le j ournal sera le tracé intégral d'un lieu et de moments
magiques.
8 Tous les journalistes parlementaires ne conçoivent pas leur tâche avec
parei lle révé rence. Corsas ne se sent « historien » que lorsqu'il doit
respecter scrupuleusement l'ordre des séances, il s'excuse alors de« suivre
historiquement les t ravaux de lAssemblée Nationale » (Courrier, t. 111,
n° 60, 5 sept., p. 71), il en exprime souvent le dégoût, et ce qu' il appelle
«l'historique » des séances consiste dans un t raitement rapide, sans détails
et sans relief3. Son intérêt dominant, et ce lui du Courrier, sont ailleurs.
Dans son Courrier de Madon, Dinocheau répète qu'il n'est qu'un « historien
venant de Madon » (n° 1, 2 nov., p. 13), un « simple historien » (n° Ill, 4
nov., p. 7) ; cette réserve un peu trop proclamée va cependant de pair avec
les interventions les plus personnelles et les plus passionnell es. Les
journalistes de l'Assemblée sont en général loin d'être impassibles, comme
Maret, ou comme Le Hodey qui dit avoir toujours observé une« impartialité
impassible au milieu des événements, une vérité toujours sévère dans les
révolutions, et le respect dû aux opinions » 4 . Mais tous aspirent à fournir
au public, de façon plus ou moins complète et exclusive, une histoire
continue de l'Assemblée, ou, comme se veut le journal de la
correspondance de Nantes, un « Précis historique et raisonné » (Part. 11,
n° XIII) ; la datation de tant de journaux, qui se confond avec celle des
séances, surtout dans les premiers mois, en est à elle seule un signe
révélateur, comme l'organisation en recue ils tomés et la publication
d'introductions rétrospectives depuis le 27 avril ou le 5 mai.
9 Lorsque l'information s'élargit, après le mois d'août, et tend à récupérer
l'ancien domaine de la « politique », c'est- à- dire les nouvelles étrangères,
certains j ournalistes conçoivent leur mission avec une réserve semblable,
selon l'ancien modèle des gazettes. Les auteurs de la Gazerre universelle,
Boyer et Cerisier, anciens rédacteurs de la Gazerre de Leyde 5 , empruntent
leur épigraphe à Tacite et annoncent : « nous ne sommes, et nous ne
vou lons être qu'historiens. L'exposition véridique et exacte des faits,
surtout de ceux qui influent sur le destin des peuples, et sur le bonheur
des hommes, voilà la gloire à laquelle nous prétendons » (n° 1, 1er déc.). Ils
vantent la fraîcheur et I'« authenticité» des nouvelles qu'ils publient (n° XII,
12 déc.). De leur côté, les auteurs du journal de la ville, traçant un
programme d'information totale, déclarent qu'ils « formeront non une
feuille critique, mais la vé ritable histoire du temps présent » (Prospectus,
fin sept., p. 2).
10 Nul ne professe plus constamment le souci méthodique et déontologique
de s'en tenir aux faits, que Mallet du Pan dans le journal politique de
Bruxelles, complément polit ique de Mercure. Au début de juin, il avait obéi
sans restri ction à la lettre de Maissemy, directeur de la librairie, interdisant
tou te « réflexion » et tout « commentaire » dans les comptes rendus que
les journaux autorisés donneraient des Etats Généraux ; il promettait alors
la « réserve » qu'attendaient les « amis de l'ordre », et un simple
« historique », la «narration successive des faits » (n° 23, 6 juin, p. 30).
Lorsque toute censure a disparu, Mallet res te fidèle, avec une insistance
polémique, à l' idéal d'un « Journal exclusivement consacré à recueillir des
matériaux pour !'Histoire » (n° 31, 1er août, p. 28), d'un « dépôt des faits
constatés, appartenant à l'histoire, et propres à lui servir un jour» (n° 32, 8
août, p. 139). Dans l'avis sur son journal qui paraît dans le Mercure du 5
déc., il affirme encore avec un éclat particulier « Pour rapprocher ce
Journal de !'Histoire autant qu'il est possible, nous avons tâché de
rassembler les faits par une liaison constante [ ... ]. Nous préparons ainsi des
matériaux à !'Histoire, et à nos Souscripteurs une Bibliothèque politique,
utile à consu lter dans tous les temps » (p. 32). Du même coup, il oppose sa
pratique à celle des nouveaux journalistes révolutionnaires, dont il dénonce
souvent les « rapports oratoires », les « re lations funestes », les « libelles »
ou les « rapsodies périodiques », et il définit le rapport qu' il entend établir
avec son lecteur : « Les faits seuls, racontés exactement, placés avec ordre,
dégagés des longueurs inséparables de l'éloquence parlée, voilà ce que
l'histo ire consultera un jour, ce qu'attend le Public, et ce que nous lui
devons. Nous n'avons pas la présomption de vouloir éclairer ou égarer son
jugement, par les réflexions que leur promptitude fait nécessairement
rentrer dans le cercle des lieux communs. Chaque citoyen doit consu lter sa
raison propre, et non celle d'un Journaliste. Ce verbiage, d'ailleurs, qu'on
honore du nom de réflexions, interrompt le récit, et substitue rait
indiscrètement l'avis de l'Auteur à celui des Membres de l'Assemblée »
(n° 33, 15 août, p. 167).
11 C'est précisément ce modèle d'histoire, cette complicité d'un journaliste et
d'un public restreint et cu ltivé, autour d'un idéal de modération et de
jugement exercé dans le for intéri eur, que les journaux révolu tionnaires les
plus ardents refusent, mais pour lui substituer un autre modèle : ce lui
d'une histoire héroïque, morale, pathétique, dont le récit est, dans une
même cou lée, célébration, incitation, participation col lective et
passionnelle. Ce type de récit, inauguré et perpétué dans les Révolutions de
Paris, a connu un immense succès et suscite de nombreuses imitations 6 •
Or Tournon définit souvent sa mission comme celle d'un historien il
t ravaille « à l'histoire de ses [ses] concitoyens » (n° VII, p. 6). il s'est senti
digne « d'écrire l'histoire de cette époque intéressante » (n° VIII, p. 3), son
journal compose « l' histoire des révolutions » (n° VII, p. 19) 7 . Dans les
Dô11nl11rinnc r11 1' il n11h lio ~ n ,.è.c c~ r 11nt'11ro ~\1iC1r Dr11tihnmmc. Tr111 rnnn
3. Voir par ex. n° 67, 12
sept., p. 202 ; n° 96, 12 oct.
4. Journal des Etats
Généraux, t. III, n° 29, 13
sept. ; voir Prospectus de
décembre : « Passif au mi
( ... )
5. Voir J. Popkin, « The
gazette de Leyde and French
Politics under Louis XVI » :
dans Press and Poli ( ... )
6. Voir P. Rétat, « Forme et
discours d'un journal
révolutionnaire : les
Révolutions de Paris en 1789
( ... )
7. D'après la Chronique de
Paris, n° XXV, 17 sept., les
Révolutions de Paris, offrent
d'« excellents ( ... )
l\.\..tlVH.JlUVllJ ........ 11 ............. ,,._ U t-' 1 '-J JU IU ... \.UI'- UV'-'- 1 I UUllVfl l fl l '-' IVUl llVll
désigne encore son journal comme « un ouvrage réservé aux matériaux de
cette révolution » (n° XVII I, p. 9). Mais ces « matériaux » ne sont pas
inertes ; les Révolutions nationales, qui sont composées sur le même
moule, rappellent l'impression que font les récits des actions héroïques de
!'Antiquité, et proj ettent dans l'aven ir ceux du présent révolut ionnaire :
« Tel est l'avantage des récits héroïques sur les simples leçons de morale.
Voilà pourquoi les détails j ournaliers de la révolution surprenante qui nous
rend à notre premier droit, ce lui d'être libre, intéresseront tous les siècles,
et ranimeront le courage des Citoyens contre les Aristocrates à venir »
(n° X, 5-9 sept., p.98).
12 La chronique dramat ique, oratoire, épique, sou levée par la passion
patriotique, qui s'invente en j uillet dans le feu de l'action, reproduit donc
l'exemplarité de la grande histoire antique, et l'offre aux générations
futures. Une nouvelle histoire, politique, morale, éducative et dynamique, a
conscience de naître ou de ressusciter. Mallet du Pan en a t rès lucidement
mesuré l'effet et compris le danger : lui- même ne prat ique pas le récit,
sauf sous une fo rme amère, comme en octobre. Le fait nu, livré par un
j ournaliste « rapporteur », permettrait seu l de conjurer les démons de
l'enthousiasme et du fanatisme, et d'éviter « cette sotte partialité [ ... ] qui
faisant témérairement la leçon au Public, lui ordonne ce qu'il doit penser de
tel ou tel Discours, de tels ou tels principes » Uournal de Bruxelles, n° 45, 7
nov., p. 45). « Ordonner ce qu'on doit penser », c'est la version péjorative
d'une autre grande fonction du journal, fonction, éducative ou
tribunicienne, de direction de l'opinion, qui pénètre et prolonge le nouvel
usage de l' histoire.
13 L' informat ion doit-elle être lente et prudente, ou rapide, voire immédiate ?
Cette question n'est presque qu'un corollaire de la première. Le journal de
Bruxelles offre, à cet égard encore, la contre- épreuve qui donne toute sa
signification à un des traits majeurs de la presse révolutionnaire. Mallet du
Pan fait souvent l'é loge de la circonspection, qui ne retarde une nouvelle
que pour mieux l'éprouver, et qui entoure sa marche de tou tes les
précaut ions crit iques. Peut-être fait- il de nécessité vertu lorsqu'à la fin de
j uin il prétend, au mépris de tou tes les pressions, « concilier l'attente des
lecteurs avec le respect de la vérité » : « Assez d'autres écrits se chargent
de ces annonces précipitées, recue illies au milieu du tumulte de l'opinion,
ornées de jugements et de commentaires qu'il faudrait laisser à la
postérité. Nous avons l'avantage de voir mûrir quelques j ours les relations,
d'avoir le temps de les comparer, et en cas de doute, de recourir aux
informat ions. D'après cela, nous espérons que nos souscripteurs
regretteront peu la t rès suspecte précocité d'annonces, que nous
rassemblons, purgées et développées, au commencement de chaque
semaine subséquente» (n° 26, 27 juin, p. 160-16 1). Admirable éloge de la
tempori sation, prononcé au moment même où tout s'accélère, où les
quot idiens commencent à courir après l'événement, mais éloge paradoxal,
et suspect dans la mesure où c'est le mouvement même de la Révolution
que Mallet semble vou loir ainsi refuse r. Il ne cessera ensuite de dénoncer
les « f euilles imprimées j our par jour » (n° 28, 11 j uillet, p. 6 1), les
« imprimés journaliers » (n° 32 , 8 août, p. 133- 134). les « feu illes
j ournalières » (n° 34, 22 août, p. 298). Une formule définit clairement le
mode d'information que Mallet prétend privilég ier et pratiquer « un
Journal polit ique n'est point une Gazette [ ... ). La vérité historique ne se
présente pas d'elle- même, et l'on ne peut aller au-devant d'elle, lorsque
tous les j ours, ou tous les deux j ours on est condamné à instru ire le Public,
bien ou mal, d'événements sur lesquels il faud rait rester dans le doute »
(n° 49, 5 déc., p. 30). Le «j ournal » garde ici son sens ancien, il fait penser
à l'information scientifique une périodicité plus lente est un gage de
sérieux, de probité crit ique, d'authenticité.
14 Curieusement, cette éthique de la vérité lentement conquise, et
incompat ible avec un rythme bref de publication, se retrouve dans les
Révolutions de Paris. Tournon déplore une erreur du Courrier de Gorsas :
« Voilà le danger de ces feu illes j ournalières ; il est imposs ible d'être
exactement informé, et une inexactitude peut, comme on voit, devenir t rès
funeste à la cause publique. Il faud rait dans ces sortes de j ournaux une
circonscription qui ne s'accorde pas facilement avec la fureur du public
pour les nouvelles et la prétention de les lire le premier » (n° IV, 2-8 août,
p. 43) 8 . Cependant, même si Tournon a conscience d'être un « écrivain
politique » (n° VI, p.7, n° VII, p. 20) et si les Révolutions de Paris sont
hebdomadaires comme le journal de Bruxelles, il se fait de son journal une
conception totalement diffé rente de ce lle de Mallet. Il s'agit pour lui de
«saisir les nuances que prend chaque jour l'espri t public » (n° IV, p. 1), son
« plan » consiste à former une livraison des « détails » journaliers d'une
semaine ; la fi ction de la présence du j ournalist e à l'événement crée un
effet d'immédiateté qui est sans doute une des causes du succès du
j ournal 9 • La publication hebdomadaire ne présente donc plus
qu'accessoirement, pour lu i, l'avantage d'une authentifi cation du
témoignage ; elle permet surtout de multiplier dans l'espace de l'écriture,
et par une sorte de condensation et d'emphase, l'effet de rapidité que
créent d'autres manières, mais moins délibé rément, les quotidiens. Les
Révolutions de Paris présentent donc un cas particulier, mais d'autant plus
remarquable, de gest ion de l'information, dans le mesure où elles ont la
prétention de dominer l'événement (en le rassemblant et en l'interprétant)
et en même temps de le faire vivre immédiatement par une participation
imaginaire, d'être à la fo is l 'histoire la plus précise, et la plus directe, la
plus passionnée parce que la plus engagée au service de la liberté et du
droit. Aux yeux d'un j ournaliste comme Mallet, cette synthèse ne pouvait
être qu'une imposture des plus dangereuses. Elle cons titue sans doute
pour nous une des inventions les plus extraordinaires du journalisme
révolut ionnaire.
15 La quasi totalité des nouveaux j ournali stes, en 1 789, veu lent offrir à leu rs
lecteurs l'information la plus rapide, par une publication quot idienne et
matinale. On pourrait multiplier les témoignages de cette préoccupation
essentielle. L'auteur du journal du Palais- Royal désire suppléer aux
gazettes ét rangères, trop lentes, et déclare « La circulation rapide des
nouvelles qui intéressent le Public est, en morale comme en poli tique, un
avantage précieux » (Prospectus, l er sept.). Desmoulins qui a choisi
l'épigraphe Quid novi? pour ses Révolutions de France et de Brabant, avoue
avec regret qu'il n'est le plus souvent qu'un « messager boiteux » (n° 6, 2
janv. 1 790, p. 262). Lorsque le journal général de France, établi et autorisé
de longue date, devient quotidien, à la fin de l'année, de t rihebdomadaire
qu' il était, l'abbé de Fontenai écrit : « On se proposait depuis longtemps de
publier ce Journal tous les jours ; la nécessité des circonstances y
détermine aujourd'hui. Il faut bien se mettre en mesure avec l'importance
des événements qui se succèdent si rapidement, et l'avide curiosité des
Lecteurs qui veulent en être instruits » (n° 156, 27 déc., Avis). A cette
avidité répondra donc une informat ion chaude, parfo is impromptue, à
nPinP rlPn::inPP rlP< rnnrlirinn< ::i l P::irnirP< rlP <::i rr::in<mi<<inn 1 P r::i< PvrrPmP
8. Mais dans le n° XII, 26
sept., p. 43, un abonné écrit
que le public « ne saurait se
passer d'une f ( ... )
9. Voir P. Rétat, étude citée
plus haut, n. 6, p. 145-150.
.... ._ • • • ._ '"''- ':f ..... ':j'-'- .... ._ ... .._ ..... . .... . ....... . .... ~ • ._ ........... . . '--' .... ._ ... ~ ... ~ . .... . . ........ . .... . .. .... ._ ._ ....... ._ ....... '- ' ' ' '-
est celu i des petits journaux à sensation où la nouvelle se reço it et
s'enregistre « dans l'instant ». « On vient de nous annoncer dans
l'instant ... » Uournal universel, n° XVII, 9 déc.), « on nous apprend tout à
l'heure ... » (n° XXI, 13 déc.). En octobre, Brune s'excuse de ne pouvoir
écrire une «narration exacte et suivie » des événements, il donne donc
« pê le-mêle » ce qui parvient à sa connaissance pour « satisfaire l'extrême
empressement du Public » Uournal général de la cour er de la ville, n° XIX, 7
oct., p. 157). Parvenu à cette limite, rarement atteinte il est vrai, le j ournal
risque de sombrer dans le chaos.
16 Ceux qui renvoient à plus tard un récit impossible sont t rès rares. Ce sont
des journalistes parl ementaires, comme Barère, eux- mêmes absorbés dans
le procès - ve rbal rapide des débat s, et qui donnent pour le reste dé légation
à !'Histoire : « Les événements se sont succédé avec tant de rapidité depuis
l'affreuse nuit du 14, que la plume pouvait à peine suivre leur marche
heureuse et précipitée [ ... ]. Il faut laisser à l'histoire le soin de décrire
l'entrée du roi dans Pari s... » (Point du jour, n° XXVII, 19 juillet,
p. 22 1-225). Ce sont surtout les auteurs des anciens journaux privilég iés
qui en octobre avouent plus ou moins explicitement leur gêne ou leur
condamnation. « Quoique très près des événements, il nous est impossible
d'avoir quelque certitude de leurs détai ls. Sans doute ceux qui les
recue illent fe ront mieux d'en réserver le récit pour des moments où les
esprit plus calmes ne pourront plus en être échauffés » Uournal de Paris,
n° 28 1, 8 oct.). A la fin du n° du l 0 octobre du journal de Bruxelles, Mallet
n'évoque que par prétérition, et avec une horreur sobre, la marche de la
famille royale vers Paris le 6 octobre : «L'Histoire n'offre pas un premier
exemple de ce tableau ét range, et l'on n'attend pas d'elle qu'elle se charge
de la détailler 24 heures après des événements pareils » (n° 41, p. 168).
17 Le public ne veut pas seu lement une informat ion rapide, il la veut aussi
abondante que poss ible, il sollicite ce « déluge » de nouvelles que de toutes
parts on constate ou l'on déplore. « Jamais on n'a eu tant de désir d'être
instruit des événements [ ... ]. Le Public avide de faits, attend que les
Historiens du jour lui fournissent un nouvel aliment, dédaigne ce lui qui
médite, accuse de t imidité les Ecrivains circonspects, et porte ses pas vers
le conteur d'événements » Uournal de la ville, n° 54, 21 sept.). Un lecteur
de Corsas lui reproche de ne pas toujours « remplir » ses feu illes : « en
général, on voudrait que vous parl ass iez moins de vous-même et plus de
faits. Depuis deux ans que tout le monde parle et discu te, on est rassasié
de partage et de discussions ; on n'aime plus que ce lles des députés » ...
(Courrier, t . Il, n° XXXIV, 1 O août, p. 206). Doit-on sat isfaire indist inctement
cet appét it de « faits » ? Quelle est la nature de l'information que le
journaliste t ransmettra, et doit-il opérer un choix, c'est là une question de
grande conséquence qu'on se pose en 1 789, et qui reçoit des réponses
contradictoires.
18 Le j ournaliste se donne assez fréquemment pour un historien critique qui
vérifie, sélectionne, et prépare déjà les « matériaux » les plus sûrs pour une
Histoire futu re. Cette opération suppose un recu l (et nous savons que
Mallet du Pan insiste sur cette obligation), mais elle peut aussi, dans la
conjoncture révolutionnaire, se réaliser dans le laps de temps le plus bref.
Comme l'écrit l'auteur de l'Hisroire de la révolution présente, « il est une
multitude d'événements particuliers qui ont une influence t rès importante
sur l'événement pri ncipal, et dont il sera fort intéressant un j our de
connaît re l'enchaînement, Il faut donc constater, à l 'instant même, la vérité
de ces faits et de ces événements » (Prospectus, mi- nov., p. 4) ; et Brissot,
plus généralement et dans une formule admirablement condensée : « Les
événements, les hommes, les livres se pressent. Il faut juger brièvement si
l'on veut juger à temps. Mu/ra paucis » (Parriore français, n° 116, 2 déc.).
19 Cette crit ique hâtive des faits qui assaillent le j ournaliste doit surmonter
deux obstacles : celu i de !' insignifiance, celu i de l'incertitude. Elle suscite
donc deux modèles négatifs, la « gazette » et la « feu ille ».
20 La gazette désigne, dans le langage courant de l'époque, un type
d'information re lativement sûre, mais sèche et minutieuse. Le mot inspire
t rès peu de créations de t itres en 1789 : la Gazerre de Paris de de Rozoi,
qui se lon son Prospectus (18 sept.) se veut soeur de la Gazerre de France, et
propre à toutes les classes, et la Gazerre universelle dont nous avons déjà
parl é, et qui spécu le sur le sens favo rable du mot. Mais, en général, il est
employé de façon péj orative, associé à la vaine et mesquine « curiosité ».
Mirabeau rappe lle dans sa 19e Lerrre à ses commerranrs que ses
collaborateurs devaient «exposer toutes les opérations de not re Assemblée,
moins en gazetiers scrupuleux et didactiques, qu'en Histori ens, en
hommes d' Etat » ; on ne t rouvera pas dans le Courrier de Provence « cette
pesante exactitude qui tient compte de tout le matériel d'une séance et qui
en laisse échapper l'esprit, ni ces détai ls minut ieux que la curiosité fait
supporter jour à jour, et sur lesquels il est impossible de se t raîner le
lendemain » (p. 60). Baumier, auteur d'un Code de la patrie er de
l'humanité, ne supporte pas de frein aux élancements de son patriot isme :
« que d'autres racontent ce qui se passe à l'Assemblée Nat ionale, qu'ils
entrent dans les plus pet ites circontances et s'appesantissent sur les plus
chétifs détails ; qu'au lieu d'animer leur récit, de peindre à grands t raits, de
développer les principes, ils nous donnent de fro ides et insipides gazettes,
propres à dessécher l'âme et à fatiguer même le peuple automate des
lecteurs » (n° 11 ,6 août, p. 3). L'auteur des Nouvelles éphémérides de
l'Assemblée Nationale préfère le style épistolaire à « l'ins ipidité didactique
des froides gazettes, qui présentent les faits avec une nudité dégoûtante »
(n° 1, 7 août, p. 2). et exprime son mépris des « curieux superficiels,
toujours affamés de nouvelles fraîches » 16• La gazette ne choisit pas, elle
est asservie au temps court, elle est incapable de fai re penser, d'établir les
principes et les rapports. Elle désigne aisément le j ournal du concurrent, et,
en particu lier, ceux de l'Assemblée Nationale dont le succès faisait
probablement ombrage à plus ieu rs. Mais l'usage du mot n'en est pas
moins révélateu r.
21 La « feu ille » « j ournalière », « volante », partage !'insignifiance de la
gazette. Mallet oppose à !'Histoire les « incidents minut ieux », les
« minut ies » qui l'alimentent Uournal de Bruxelles, n° 34, 22 août, p. 298 ;
n° 36, 5 sept., p. 83). Mais il oppose aussi, à l'examen du journalistehistorien,
l'incertitude des faits qu'elle rapporte, et, pis encore, les
« relations funestes », les « faussetés », les « absurdités » des « écrits
inflammatoires », des« libelles périodiques de Paris » 11• Une longue
déploration, depuis la fin j uillet, parcourt la presse sur les abus des
« folliculaires ». Beaucoup promettent des faits sûrs, et même la
destruction des « faux bruits », comme Corsas au n° 11 de son Courrier (6
juillet). Brissot annonce, sans insister : « Comme Historien de la singulière
révolut ion [ ... ], et comme citoyen, je dois recue illir tous les faits qui
peuvent avoir quelque authenticité » (Parriore français, n° VII I, 5 août).
D'autres, comme l'auteur de l'Hisroire de la révolution présente, déj à cité,
précisent les conditions d'une vérification nécessaire « il faut s'armer
1 O. Ephémérides, n° 5, 3
oct., p. 74; voir aussi
Nouvelles éphémérides,
n° IX, 15 août, p. 130 ; Jour
( ... )
11. Voir n° 32, 8 août,
p. 139 ; n° 40, 3 oct.,
p. 315; n° 47, 21 nov.,
p. 178-179; n° 52, 26 déc.,
( ... )
contre cet amas d'écrits incendiaires qui pleuvent de toutes parts, et vont,
jusqu'au fond des Provinces éveiller la défiance, échauffer les têtes et
armer les bras » (p. 4) ; ce j ournal prévoit donc une rubrique « Anecdotes
diverses », destinée à combattre les écrivains séditieux. L'historien du
présent doit absolument, avant d'accueillir les nouvelles, les éprouver et
prendre conscience de l'importance du « bru it », de la « rumeur »
incontrôlée, de l'imaginaire subversif. Lorsqu 'il se crée en octobre, le
journal de la municipalité et des districts de Paris se donne encore pour but
d'« éviter ou détruire ces faux bruits » et de « diriger l'attention sur les
événements certains» (Prospectus).
22 Contre cette histoire sé lective et discriminante, le journal révolutionnaire
dresse une autre histoire, un autre modèle d'information, qui prennent en
compte le présent dans sa totalité, dans ses plus infimes détail s, et même
dans les plus incertains. Un cas extrême et presque aberrant, mais
significatif, est ce lui de Jean - Pau l Cl aude, auteur d'un Bulletin national
gravé par lui-même, et paru le 28 août : ce pauvre diable, qui avoue n'avoir
écrit que « dans l'espoir de gagner quelque chose », est emprisonné au
Châte let pour avoir inséré des « faits hasardés et dont il n'avait aucune
certitude », et même des « faits faux et calomnieux ». Or, que répond- il
lors de l'interrogatoire ? Qu'il est simple « rédacteur » « sur des bruits
populaires», « qu'il n'a fait que répéter ce qui se dit journellement dans le
public sans pour cela y ajouter foi» 12 . Dans cette récolte sauvage du bruit,
l'autorité de l'histoire paraît étonnamment sollicitée ; disons plutôt qu'est
atteint ici le degré zéro de I'« historien », capteur neutre et innocent des
discours flottants.
23 Or les auteurs des petits journaux à sommaires sensationne ls, dont
l'importance a été généralement ignorée, réalisent dans une large mesure
ce modèle. Gautier de Syon net écrit dans le journal de la cour et de la ville :
« Une partie de la tâche que nous nous sommes imposée, consistant à
rendre compte même des bruits publi cs, lorsqu'ils paraissent généralement
répandus, nous dirons deux mots de la prétendue nouvelle révolution [ ... ].
Nous ne parlons de ces bruits populaires que pour en faire sentir toute
l'invraisemblance, en observant cependant combien il nous importe de
nous tenir constamment alertes et sur nos gardes » (n° Clll, 30 déc.,
p. 822- 823). Par ce langage trompeur, le journaliste excuse et justifie à la
fois la transmiss ion et l'amplification par la presse des rumeurs les plus
folles et les plus mensongères. Il en fait en réalité un fonds de commerce.
Le sommaire, destiné à la criée, réunit des t itres archaïques de canards
(« Détails de ... », « Relation t rès circonstanciée de ... ») ou des phrases
participiales, voire de simples substantifs, qui représentent l'événement
dans son sémantisme le plus élémentaire et le plus pauvre ; le texte
n'ajoute ensuite presque rien à ces annonces- clichés, et parfois même en
avoue la fausseté.
24 On aurait tort de mépriser cette forme de presse ; elle est une expression
marginale d'un phénomène beaucoup plus large, et hautement significatif
de la situation révolutinnaire : l'importance extrême donnée au « détail »,
au fait apparemment minime, à tout ce qui circu le et se dit. Une
convergence de témoignages le prouve. Gorsas, qui condamne, surtout à la
fin de l'année, l'exploitation systématique de la nouvelle, et les fables de
tou tes sortes, avoue d'autre part, à propos de réunions de garçons tailleu rs
et de perruquiers : « Ces détails, peu importants en tou te autre
circonstance, le deviennent infiniment dans ces moments de crise, où les
plus petites étincel les peuvent allumer un grand incendie » (Courrier, t. 11 ,
n° 45, 21 août, p. 385). L'auteur des Révolutions nationales, qui imite les
Révolutions de Paris, justifie par la nature même des faits la formule
journalistique inventée par Tournon, la chronique hebdomadaire composée
des « détails » de chaque jour : « Dans une révolu tion qui fait passer un
peuple de l'esclavage à la liberté, les petits détails sont aussi intéressants
pour nous que précieux pour la postérité » (n° XIX, 7-1 O oct., p. 387) ; le
« détail exact des événements journaliers de la capitale » et des provinces
compose le « précis analytique de tout ce qui appartient à !'Histoire de nos
jours » (Prospectus, n° XX, couverture). Se lon le Discours prél iminaire des
Annales universel/es et méthodiques (3 nov.), « dans cette suite rapide
d'événements, dans ce progrès si prompt de la raison et des lumières, on
se sent forcé par un penchant irrésistible à vouloir être instruit des
moindres détails » (p. 1).
25 Le fait, on le voit, est valorisé, dans sa dispersion et son apparente ténuité,
par l'intensité du moment révolutionnaire, qu'il soit interprété comme crise
ou comme heureuse conquête. Dans !'Observateur, Feydel revendique le
devoir d'instruire le peuple des « faits » (n° 24, 3 oct., p. 187), pour
l'alerter ou le détromper, et il a conscience de participer ainsi à
l'élaboration d'une Histoire du présent. « Madame de Sévigné disait qu'elle
ne pouvait s'empêcher de mépriser !'Histoire, quand elle songeait que tout
ce qui se passait sous ses yeux serait de !'Histoire un jour. Malebranche
disait qu' il ne faisait pas plus de cas de !'Histoire que des nouvelles de son
quartier. Notez que Malebranche habitait le quartier du Palais - Royal, et que
Madame de Sévigné vivait à la Cour. Les temps sont changés ; et si ces
deux personnages revenaient parmi nous, ils concevraient de !'Histoire une
opinion très différente » (n° 30, 17 oct., p. 234). La petite nouvelle,
méprisable en tous autres temps, devient, avec la Révolution, une partie de
!'Histoire même.
26 Cette assomption du présent et du «détail » caractérise en grande partie la
presse la plus engagée, la plus remuante. Lorsque Mal let du Pan tourne en
rid icu le les « minuties » des « feuilles journalières », il prend pour cible,
t rès lucidement, un des vecteurs de l'agitation révolutionnaire en même
temps qu'une des expressions privilégiées de la conscience révolutionnaire.
« Nombre de personnes dans les Provinces et dans !'Etranger supposent
peut-être que chaque semaine produit à Paris une moisson de grands
événements. Il serait facile de les désabuser, en transcrivant le résumé de
tout ce qu'on publie chaque jour ; on ne formerait pas, du courant de la
huitaine, une page digne de l'attention du plus inattentif de nos Lecteurs.
Quant aux faits dignes d'être mentionnés, il faut passer à en constater la
certitude le temps durant lequel ils occupent la scène : c'est d'ailleurs un
tableau qui s'efface du jour au lendemain » Uournal de Bruxelles, n° 40, 3
oct., p. 85). Fontanes, dans le journal de la ville, se demande ce que veut
dire « le Public veut des faits » : « Si par ce mot on entend des événements
nouveaux, intéressants, dont les suites influent sur la société entière, la
ville de Paris ne fourn irait pas de quoi remplir deux pages tous les jours
[ ... ]. Si l'on entend cet amas de propos dits, faits ou imprimés, l'homme
sensé ne doit-il pas les abandonner aux glaneurs nouvellistes, qui font
tous les jours colporter dans Paris les déclamations, l'injure » (n° XI, 11
oct., p. 41) 7 A cette nouvelle histoire de Paris, journalière, foisonnante,
passionnée, violente ou fabuleuse, certains voudraient opposer
victorieusement l'ancienne histoire « politique » des cours, ou celle,
auguste, de l'Assemblée Nationale. Le « tableau » changeant, la chronique
rlP~ rl?rnil~ m~nifP~TP ~11 rnnrr~ irP unP onrion ~rr~r?o im1 P ~ur IP liPu orininPI
12. Archives Nationales, Y
1000 1, Interrogatoires des
3 et 4 sept.
--- --- - -- - - - r - · - - -- -- -:;;, - --, -- - -- - - ----- - -· ;;.o - -
du pouvoir et de la légitimité révo lutionnaires. Admirablement choisi, le
t itre même des Révolutions de Paris exprime à lui seul une décision
politique porteuse d'un dynamisme contestataire infi ni.
27 C'est dans la perspective de ce conflit qu'on peut apprécier l'originalité de
Panckoucke lorsqu'il crée sa Gazerre nationale ou le Moniteur universel. Il
semble vou loir rénover l'emploi du mot « gazette » (s i décri é, nous l'avons
vu) en lui donnant une nouvelle dignité. Sans doute une « gazette
politique » es t-elle un « aliment de curiosité plutôt que d'instruction »,
mais elle offre les « matériaux dont se compose la science poli tique » (n° 1,
24 nov.). « une Gazette, qui est dans les mains de tout le monde, peut être
considérée parmi nous (en Politique, et surtout en Economie politique),
comme un Ouvrage élémentaire. Ce genre d'écrits doit donc être
aujourd'hui simple, exact et pur ne contenant que des principes
irréprochables et des résultats certains » (n° 14, 7 déc.) 13• Elle devient
donc un outil de propagation des lumières. Panckoucke conçoit en même
temps le flux général de l'information, qui cesserait d'être centrée sur
Pari s, comme un moyen de calmer les esprits et d'assurer la vraie liberté,
selon l'exemple anglais. « Nous devons croire que la lectu re de ces Papiers
deviendra générale, la Nation Française devant sentir la nécessité de se
mettre au courant de tous les événements de !'Administration et du
Gouvernement » 14• Peut- être était-ce une idée profonde, de croire que
l'évolution des événements dépendait de l'information de grands
journaux structu rés, à visée très large, créeraient les conditions propices au
retour à une vie politique normale, en mobilisant un lectorat sérieux,
capable d'apprécier la masse cons idérable du grand in-folio. Le quotidien,
comme histoire du temps présent, conci lierait alors la quasi exhaustivité, la
sûreté, et la« saine politique» (n° 1, 24 nov.).
28 On apprécie mieux une autre origi nalité, plus singulière encore, celle du
Journal politique-national, lorsqu'on en éclaire l'idéal narratif par une
confrontation avec les diverses pratiques de !'Hi stoire en 1789. L'auteur s'y
fait un mérite de sa« sécheresse» et de sa« roideur» (n° 5, 21 juillet), et
prétend unir paradoxalement la vision presque immédiate du présent et la
distance, l'impartialité de !'Histoire. un prétendu correspondant lui écrit :
«j'ai admiré qu'au milieu des ardeurs d'une guerre civile, et des erreurs
des Peuples et des Gouvernements, vous ayez trouvé assez de calme dans
votre tête et de clarté dans vos idées, pour nous parler le langage de la
pos térité. C'est un talent assez rare que celui qui sait se placer à une
certaine distance des événements» (n° 4, 19 j uillet, p. S).
29 Il s'agit de porter sur le présent, par une démarche hardiment
« ph ilosophique », le coup d'oeil que portera la « génération suivante »
(rééd. de déc., n° 7, p. 2), de« parler comme !'H istoire» (n° 5, 21 juillet),
ou encore d'écrire « l'hist oi re que voudra lire un j our la Postérité ,. (2•
Abonnement, n• 1, déc., p. 2). Cette ambition extrême impose une diction
de l'événement qui se veut au rebours de ce lle des journaux
révolutionnaires au récit héroïque s'oppose un récit froid, gourmé ou
décapant 15, relevé seulement de quelques pointes vives et de sarcasmes ;
à la représentation immédiate et engagée s'oppose le « tableau »
caractérisé par son recul, la forte structu ration du discours, le temps
historique (le passé simple), une volonté constante d'interprétation
surplombante. Les fameux «résumés» suivent d'assez loin les faits. Le vrai
récit de la Révo lution ne doit surtout pas être confi é à ses acteurs :
« Dans le feu d'une Révolution [ ... ] il est difficile d'écrire !'His toire : ceux
qui ont fait une Révolution voudraient aussi la raconter ; ils voudraient,
après avoir tourmenté ou massacré leurs contemporains, tromper encore
la posté rité ; mais !'Histoire repousse leurs mains criminelles ... » (n° 9, 30
j u i Ilet, p. 8).
L'événement. Le journaliste témoin et
acteur
30 «j'ai vu ; je ne suis qu'historien très fidèle » (Courrier de Madon n° VI, 7
nov., p. 4) ; « Historien fidèle des événements qui se passent sous mes
yeux », tel se présente aussi Gorsas (Courrier, n° 93, 9 oct., p. 118) :
1'« historien» n'est plus « celui qui a recuei lli les Histoires, les actions des
siècles passés », selon la définition de Furetière, ni, plus généralement,
« celui qui écrit l'hist oi re » (Académie), mais celui qui ne l'écrit que pour
avoir vu. L'histoire se ressource à sa première signification, d'enquête et
d'observation. Le journaliste doit non seu lement saisir et t ransmettre la
nouvelle, mais être encore le délégué du public sur le lieu de l'action, un
scripteur immédiat dans la chaleur de l'événement.
31 Cette fonction est liée d'abord aux séances journalières de l'Assemblée
Nationale ; elle ne définit pas, il s'en faut, l'ensemble de la presse
consacrée aux comptes rendus d'assemblée, mais elle s'y investit de façon
remarquable dès la fin de juin. Elle est liée plus encore aux événements
extérieurs à l'Assemblée ou qui la perturbent. Dans la semaine du 12 au 17
juillet, l'événement n'apparaît guère, dans les journaux installés,
qu'obliquement, à travers les réactions des députés. Il n'en est plus ainsi
pour les commotions suivantes, déjà pour le meurtre de Fou lon et Bertier,
et bien plus encore en octobre, où l'effet de surprise paraît presque total,
et entraîne une participation haletante, voire désemparée du journaliste.
Cette participation est très variable d'un journal à l'autre, elle dépend de la
pratique d'écriture de l'au teu r, et de la mesure dans laquelle il est prêt à
assumer sa nouvelle fonction de témoin. Apparaît enfin, en 1789,
t imidement mais significativement, une volonté non seu lement de voir,
mais d'aller voir, d'interroger, de mener une enquête.
32 Les indices textuels de présence à l'événement, assez nombreux, révè lent
un engagement inégal du journaliste, mais en manifestent toujours
l'acti vité sous son aspect ponctuel. C'est l'heure où se recue ille la nouvelle,
où le journaliste se pose en médiateur hâtif : « Il est sept heures du soir, et
l'on vient d'être instruit d'un événement qu'il était impossible de
prévoir ... » ; « A trois heures et demie, temps où nous écrivons ceci, on
opine sur une motion de M. de Mirabeau .. » ; «A l'instant où nous écrivons
cette adresse au roi, est arrivée dans la salle ... mais ... ne vous livrez pas au
désespoir, généreux citoyens, peut- être dans ce moment-ci le monarque
abusé se repent- il de son refus » 16• Les énoncés de ce type sont fréquents
à la fin de j uin et au début de juillet, dans les journaux dont les séries sont
encore proches de l'occasionnel. Le journaliste y exhibe la fraîcheur de la
nouvelle, et s'exhibe lui - même dans l'acte de la réception et de la
t ransmission. On trouvera plus tard ce trait caractéristique des époques
fébriles dans les petites f euilles à sensation, qui perpétuent la hantise de la
nouvelle catastrophique et du complot.
13. Ce texte figure
seulement dans l'original, et
a été omis dans les
réimpressions du Moniteur.
14. Prospectus, dans
Mercure, nG 4 7, 21 nov.,
p. 74 ; voir aussi p. 82.
15. Cette froideur n'exclut
pas la passion et l'horreur
tragique, et c'est encore un
des paradoxes écl ( ... )
16. Citations de Supplément
du 17 juin, BN 8° Lc2 2235,
p . 6 ; Suite des nouvelles de
Versailles, 8 ju ( ... )
33 Une forme analogue, mais fictionnelle, du témoignage, régit des parts 17. Voir l'étude citée plus
importantes de la chronique des Révolutions de Paris, surtout dans les haut note 6, p. 146-147.
premiers numéros le présent y simule l'expérience instantanée du fait,
renforcé par la mention du moment de la j ournée et le présentatif : « ce
matin », « dans ce moment» 17• Une relation au jour le j our, plus proche de
l'expéri ence personnelle, se retrouve au n° 74 du Courrier des planètes de
Beffroy de Reigny : « Aujourd'hui samedi 17 octobre à huit heures du soir,
je suis de retour à Paris après un voyage de deux mois tout juste. Je
t raverse paisiblement les rues de cette capitale pour regagner mon
domicile, un calme effrayant succède aux révolutions qui viennent d'avoir
lieu .. » (16 nov., p. 45).
34 Ce journalisme de la chronique immédiate et vécue, livré à la merci du
temps, doit dans les moments les plus intenses le suivre presque heure par
heure, pour répondre à la bru talité de son cours. Les j ournées d'octobre
inscrivent dans certains journaux une t race brû lante et y font surgir,
beaucoup plus qu'en juillet, la conscience aiguë de l'événement et de la
nécessité d'en communiquer la sensation au lecteur dans le plus court
terme. Le journaliste devient le témoin, presque aveuglé, de l'incroyable et
de l'imprévisible. Ponce lin interrompt le compte rendu de la séance du 5
octobre pour écrire, après le titre interne « Evénement alarmant » « A
l'instant où nous écrivons, nous avons la douleur de voir arriver à
Versailles, 1 5 à 20 mille âmes de Paris ... » (Courrier français, n° 93, 6 oct.),
et Beaulieu dans la Suite des nouvelles de Versailles du 5 octobre, publiée
le 6 « A l'heure où nous écrivons ceci, un peuple immense, composé
d'hommes, de femmes armés de piques, d'épées, de fusils même, sortis
des murs de Paris, vient de se porter à Ve rsailles ... » (p. 17) ; et Pussy, dans
son Courrier national:
« On apprend, à tous moments, les nouvelles effrayantes d'autres
exécutions [ ... ). Au moment où nous écrivons (onze heures) le peuple fu it
avec les cris du désespoir et de la terreur. C'est la décharge que l'on fait
des canons et des fusils de la garde nationale de Paris qui cause cet effroi.
Nous apprenons, au contraire, que tout rentre dans l'ordre. La grâce
paraît accordée aux gardes [ ... ). Il est midi, on assure que la cour va partir
aujourd'hui pour la capitale ... » (n° 109, Séances du 5 et du 6 oct.).
35 Les j ournalistes enregistrent la commotion dans la salle de l'Assemblée
Nationale, où les retient leur mission. Bri ssot, à Paris, quelque résistance
qu'il oppose à l'événement, qui ne trouble guère l'ordre de son j ournal, en
subit exce ptionne llement la pression : après un bref récit de l'émeute du 5
octobre, il insère, à la page 3 du n° 62, 6 octobre, le titre interne « Ou 6
octobre, à une heure du matin », et écrit : « On apprend à l'instant, par un
exprès, la nouvelle consolante ... ». Dans le n° 63 du 7 octobre, sous le t itre
« Paris, le 6 octobre 1 789 à neuf heures du soir », il tire les conclusions
immédiates de la « Révolu tion étonnante » qui vient de se passer, et
s'excuse du « désordre de cette Feuille », « résu ltat forcé de la
circonstance». Il est encore plus significatif de voir les gazettes étrangères,
dont le discours informatif est rodé de longue date, entraînées par la
pu lsation du temps court, en accumuler les traces précipitées. Le
correspondant de la Gazerre de Leyde suit heure par heure la situation du 5
octobre au soir.
«Nous voilà encore à un moment critique [ ... ).
« P.S. à 8 heures du soir. Les Bourgeois battent encore la générale ; et l'on
frissonne en entendant crier, l'on nous égorge sur la Place d'Armes.
A 9 h du soir. Le bruit s'accroît que la foule de Paris va venir. Il faut qu'il
règne une complète anarchie dans la capitale. Les gardes- du- corps sont
tous remontés à cheval. Dans ce moment ils passent par la ville et courent
au château au grand galop. Ils sont dans la Cour des Miniscres. Les
Dragons tiennent la Place d'Armes » 18•
36 C'est dans ce rythme bref, dans ce présent de la vision que se donne le
plus clairement à lire la violence d'octobre, et que s'imposent, de la façon
la plus improvisée, des procédures d'écriture infra- narratives. Ces
effractions apparaissent avec d'autant plus d'éclat qu'elles restent
marginales et que le récit constitué, après coup, est dominant. Dans des
cas extrêmes la lettre du correspondant- témoin se fait haletante, el le
parti cipe par ses ruptures, ses suspens, de la folie de l'expérience. Nous ne
citerons, et trop brièvement, que deux textes étonnants. Le premier est tiré
du Journal de la correspondance de Nantes, où le déput é Giraud-Duplessis
relate à« MM. de la Correspondance» les événements du 5 et de la nuit du
6 :
«Ma rue est pleine d'hommes à cheval, et armés de pistolets et de sabres.
Grand Dieu ! j'entends un bruit terrible de fusils et de canons, je ne peux
continuer, il faut que je voie ; je vais voir.
A dix heures du marin
« Je laisserai sur mon papier cette dernière phrase tout est fini. Les
bruits du canon et des fus ils sont des bruits de joie. Je cour s à
l'Assemblée, je verrai ce qui se passe sur l'avenue de Paris ; et ce soir je
vous dirai ce que j 'ai vu.
Ce soir à quatre heures
« [ ... ) Quand je me suis rendu à l'Assemblée Nat ionale, l'allée de Paris
était couverte d'hommes armés à pied et à cheval. Les canons, les fusils
faisaient feu de toutes parts ; c'était un bruit du diable ; on ne respirait
que la fumée de la poudre, je me croyais sur un vrai champ de bataille».
37 Giraud- Duplessis conclut que « c'est encore un de ces événements dont il
faut avoir été témoin pour s'en faire une idée » (t. Il, Part. 1, n° XIV,
p. 20 1-202). Journaliste malgré lu i, il n'héiste pas à confier au public ses
impressions les plus spontanées et les plus naïves. Un Extraordinaire du
Courrier de Londres (édition du Courrier de l'Europe diffusée en GrandeBretagne).
le seu l publié apparemment en 1 789, nous offre le second texte,
1'« Extrait d'une lettre de Pari s, datée du lundi 5, à 8 heures du soir»:
18. N° 82, 13 oct., « Extraits
d'une lettre écrite de
Versailles le 5 octobre à 7 h.
du soir ». Voir a ( ... )
« [ ... ) La division règne parmi le peuple, le tocsin sonne dans toutes les 19. courrier extraordinaire
paroisses, et tout le monde craint des dangers dont personne ne connaît du samedi 10 oct., p. [ 1)·
ni l'étendue ni les détails. On parle de complots ... on ne sait contre qui... Cette livraison se clôt sur
chaque habitant frémit dans sa maison ... des femmes éperdues courent deux Post-Scriptum ( ... )
les rues, en criant au feu ... aux armes ... Nous n'avons point encore eu un
moment de crise aussi effrayant. Le soulèvement est universel. Les
citoyens sont tous armés, et ils ne savent contre qui tourner leurs armes,
le palais royal ... la place d'armes ... toutes les rues ... tous les carrefours
sont remplis ... On ne sait où courir . .. on ne sait où est l'ennemi, ni, s'il y a
en effet, des ennemis à combattre. [ · · ·) On parle du départ du roi que
l'on dit enlevé sous le vain prétexte qu'il n'était pas en sûreté ... d'une
armée qui approche ... qui est à notre porte,. .. de nouveaux ennemis de la
patrie. - On craint pour la famille royale ... pour l'Assemblée Nationale ...
pour la liberté. Tous les citoyens sont au désespoir» 19•
38 Cette écriture affecte, et dans des conditions tout à fait exceptionne lles, le
type d'information véh icu lé par la« lettre» 20. Le désordre, la confusion, le
suspens, la marque de l'énonciateur- témoin, les tours allocutifs, tout
caractérise un texte en dehors des normes habituelles de la communication
publique. Il s'agit de cas - limites. On n'en constate pas moins, dans le
discours plus commun et plus soutenu de certains journaux, une vive
préoccupation d'attester la présence du journaliste, de l'installer en
spectateur ou en auditeur, désireux de se poser pour tel devant le lecteur.
20. Autre exemple dans
une lettre de Bruxelles
publiée par le Journal
universel, nG XXV, 17 déc.,
p . 1 ( ... )
11 peut s1mp1ement autori ser ae son expenence le rec1t sens101e qu11 rait
d'un grand moment de lAssemblée : ainsi Poncelin se félicite dans son
Courrier français« d'avoir pu être témoin de ces sentiments de patriotisme
que l'assemblée nationale vient de manifester » (Suite de la séance du 4
août, p. 33). Mais la présence peut aussi se donner dans l'acte de la
perception et de l'effusion qui la rendent plus signifiante et l'accordent à
l'émotion générale : « Tous les membres de l'Assemblée ont crié ViVe le
Roi. Je voyais, j'entendais, mes larmes coulaient ; le sentiment pressait mon
coeur, suspendait mes facu ltés ; je partageais l' ivresse générale avec cet
enthousiasme indéfinissable qui s'empare subitement et magiquement de
tou te âme sensible » (Beau lieu, Suite des nouvelles de Versailles, 5 août,
p. 4). Dinocheau multiplie dans son Courrier de Madon ces effets qui
contribuent à la vivacité de ses comptes rendus et prolongent le dialogue
qu' il entretient avec ses lecteurs. Le 11 novembre, vingt orateurs se
précipitent pour parler de la division du royaume : «Je les ai vus se presser
en foule à la t ribune et vouloir conquérir la parole avec violence » (n° IX, 11
nov., p. l OO). « Je reviens de cette séance chargé de dépouilles et de
plaisir ; il est bien juste que je le fasse partager à tous ceux qui daignent
me suivre dans ma course. Ah ! quelle satisfaction pour celui qui aime
tenderment sa patri e, de voir les affaires publiques s'avancer vers une fin
heureuse [ ... ) ! Voilà ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, ce que je crois »
(no XV, 18 nov., p. 171).
39 Peu de journaux présentent une vision aussi heureuse, aussi pittoresque
des débats de l'Assemblée Dinocheau pratique le journalisme
parl ementaire comme une allèg re conquête de la liberté. Il invite son
lecteur à contempler un « superbe spectacle » « Voyez cette brave et
loyale jeunesse se précipiter dans l'arène de l'éloquence, combattre les
préjugés, parler avec une noble hardiesse, électriser, par le jeu de son
génie, le patriote tranquille qui les écoute ; venez entendre les discussions ;
venez être témoin du noble désintéressement qui conduit cette
assemblée ... » (n° VI, 7 nov., p. 2). D'autres prétendent aussi susciter cette
présence fictive. Dans le premier numéro de son Bulletin, Maret signale
qu'aucun récit n'a jusqu'alors eu pour objet « de peindre si exactement
chaque séance, que le lecteur fût t ransporté dans la salle commune, qu' il
pût y suivre la marche des esprits et des opinions, et se consoler ainsi de
n'être pas témoin de l'énergie majestueuse qui y anime tous les coeurs » (7
juillet, p. l ). Dans son Courrier national, Pussy, exprimant sa crainte du
pouvoir « subsistant de l'aristocratie », écrit « Venez ici, lecteur, et
observez ... ; vous serez bientôt convaincu que rien n'est encore solidement
affermi... » (n° l 05, l er oct.). Gorsas enfin veut faire de ses « procèsverbaux
» un « tableau te llement exact » des séances que le lecteur ait
1'« illus ion » d'y avoir assisté (Courrier, n° V, l O juillet, p. 73) ; « Je désire
enfin qu'on se dise, après l'avoir lu, J'AI ASSISTE A LA SEANCE DE CE JOUR»
(n° XXIV, 31 juillet, p. 61 ).
40 Les journalistes t iennent inégalement leurs promesses. Maret invente sans
doute ce que l'éd iteur du Moniteur appellera en 1794 le compte rendu
« dramatique », mais son rôle de témoin se réduit à la transcription exacte
des discours. Il n'en est pas de même de Dinocheau, ni surtout de Gorsas.
Ce dernier excelle dans le rôle de témoin tour à tour exalté et impatient,
riant ou pleu rant, captivé ou succombant à un insupportable ennui. Seu l,
ou presque, il sait choisir la grande séance, la dramatiser, y noter les
attitudes et les mouvements, et s'y mettre lui - même en scène dans
l'exercice de sa mission. La séance du 2 novembre sur la nationalisation
des biens du clergé en offre un bel exemple : « Tout mérite d'être
considéré, lorsqu'il s'agit de décisions capitales, et il n'y a pas de petites
circonstances dans les grands événements : ainsi hier matin, en me rendant
à la salle, j'y suis arrivé avec l'intention de tout voir, de tout entendre et de
tour raconter, au risque de dire des choses inutiles » (t . V, n° 14, 3 nov.,
p. 230). Et il remarque la fou le qui dès le matin envahit le parvis de NotreDame,
l'agitation de la salle, les petites « cabales » qui s'y forment, les
bougies dont on a garni les lustres en prévision d'une longue séance ...
41 Il faut sou ligner l'originalité de Gorsas contre une injuste t radition de
mépris pour les débuts de son Courrier, qui remonte au moins à E. Hatin 2 1•
Car il n'est pas seu lement un observateur passionné de l'Assemblée, qui en
restitue l'atmosphère avec un re lief saisissant, il est aussi, dans la presse
quotidienne de 1789, le plus sens ible à l'événement, le plus soucieux de le
saisir dans son surgissement et d'en créer par l'écritu re la vision
immédiate. Non pas qu'il y adhère avec enthousiasme : patriote modéré,
que la violence inquiète, il a peut-être reçu de la postérité la punition de ce
premier manque d'énergie révolutionnaire. Le personnage convenu du
« courrier », fictionne l et archaïque, est d'abord chargé de produire l'effet
de présence que recherche Gorsas : « Notre courrier, en passant hier
devant l'Ecole Militaire et voyant ... » (n° VI, 11 juillet, p. 1 2) ; « En passant à
la barrière de la Conférence, notre courrier a rencontré une voiture »
(n° XVI, 23 juillet, p. 261 ). Il peut d'ailleurs entrer dans un scénario
complexe, destiné à dramatiser la nouvelle, celle par exemple de la
«retraite » de Necker (n° VIII, 13 juillet, p. 11 3-122).
42 Gorsas abandonne vite ce relais maladroit, et la présence de - vient ce lle du
journaliste lu i-même, plongé au coeur de l'action. Il a, comme d'autres, « le
bonheur d'être témoin » des « scènes patriotiques» de la nuit du 4 août
(n° XXX, 6 août), mais il voit aussi les scènes de la rue, les violences de la
fou le et, par exemple, il donne sans doute la relation la plus vibrante, la
plus immédiate, de la mort du boulanger François le 21 octobre : « Voici le
fait d'hier ; j'ai eu la douleur d'en être le témoin [ ... ]. j'observe pour la
seconde fois que j'ai tout vu » (t. Il, n° 111, 22 oct., p. 46 et suiv.). Le t rait le
plus remarquable du Courrier, à cet égard, c'est que l'événement lui - même
intervient dans l'écriture, la dictée et en règle le cours. Le n° XVI du 23
juillet présente, après diverses nouvelles, le titre suivant : «Evénements de
la journée. Paris dix heures du soir» : « Notre intention était de te rminer ce
N° par le résu ltat de la dernière séance de l'Assemblée Nationale, le débat
qu'a occasionné la proclamation de M. Lal ly-Tolendal était déjà rédigé et
imprimé, lorsque des cris tumultueux nous ont détourné d'un t ravail aussi
intéressant pour nous appe ler à des scènes d'horreur qui laisseront de
longs et d'affreux souvenirs ». Gorsas re late alors brièvement le
« massacre » de Fou lon et de Bertier, pour finir par cette « Observation
essentielle » « On n'a pu s'occuper de la rédaction de ce n° qu' hier à
minuit : il parait ce matin sans qu'on ait lu les épreuves ». Les cris,
l'irruption de l'extériorité violente bouleve rsent le programme du
journaliste. L'écriture se livre dans son t ravail nocturne, ses hasards et sa
précipitation.
43 Ce phénomène se reproduit, encore amplifié, dans le n° 91 du 6 octobre,
qui commence ainsi, sans titre interne : « 11 est 7 heures du soir; les choses
les plus étranges se sont passées pendant cette journée désastreuse [ ... ).
Telles sont les circonstances dans lesquelles j'écris, et ce tableau n'est
point chargé ». Gorsas évoque alors le pillage de !'Hôte l de Ville, le
« sou lèvement universel », puis se rappelle qu'il a « contracté un
21. Histoire politique et
littéraire de la presse en
France, t. VI, p. 296 : « on
imaginerait difficil ( ... )
engagement», ce lui de rendre compte des travaux de l'Assemblée. Mais le
numéro se termine sur un retour au présent : « Ce soir Minuit. Nous nous
empressons de t ranquilliser nos souscripteurs de province, que le début de
ce N° était bien fait pour effrayer [ ... ]. N.B. Plus ieurs milliers de citoyens
sont partis ce soir pour Ve rsailles. Tout Paris est éclairé cette nuit », et,
comme t rès souvent, il annonce : « Demain les détails les plus sûrs de cette
mémorable journée ».
44 Le quotidien, tel que le pratique Corsas, manifeste donc pleinement ses
capacités d'annonce instantané, de suspens et de rebondissement et
conquiert, au contact de l'événement révolutionnaire, sa destination
moderne d'enregistrement du présent immédiat. Le journaliste s'y exhibe
en outre comme maître d'oeuvre dont la présence énonciatrice double et
prolonge la présence à l'événement, jusque dans l'inscription d'une
écriture t roublée et aléatoire. Il est bien I'« Historien fidè le des événements
qui se passent sous ses yeux».
45 D'autres que Corsas ont eu conscience de ce nouveau rapport à l'écriture,
même s' ils n'ont pas su en tirer les mêmes effets que lui et l'installer au
coeur de leur pratique. Après avoir promis au lecteur de le « t ransporter »
dans la salle de l'Assemblée, Maret ajoute : « Ecrit au milieu de
l'Assemblée, pendant le bruit des débats et de la discussion, [le Bulletin] ne
pourra être rédigé avec autant de soin que s' il l'était dans le silence de la
réflexion, et n'aura d'autre mérite que ce lui de la vérité » (n° 1, 7 juillet,
p. 1 ). Ce qui n'est ici qu'une excuse liminaire devient chez Dinocheau une
situation vécue : « La séance n'est pas encore terminée. Je l'écris et la peins
au milieu du plus violent orage qui ait encore agité cette assemblée », et
une note précise : « Lecteurs ne croyez point que je suppose gratuitement
être dans l'assemblée pour rendre mon récit plus intéressant. Le fait est
vrai » (Courrier de Madon, n° XVIII, 21 nov., p. 212). Cette protestation de
sincérité à son prix : le temps est venu, pour le journaliste, de valori ser son
témoignage par la proximité de l'événement et du lieu où il se passe, et de
réduire toutes les médiations qui l'en éloignaient. Des textes cités plus
haut révè lent la coïncidence de l'événement et de l'acte d'écritu re (« au
moment où nous écrivons ... ») ; cette coïncidence devient ici volonté
délibé rée de capter l'énergie de la chose vue, et de s'autoriser de
l'instantanéité voire du trouble de l'écri tu re.
46 Une dernière manifestation de cette nouvelle pratique du j ournalisme 22. Voir l'étude citée plus
préfigure le« reportage» et I'« interview» : le journaliste va constater sur haut note 17, p. 147-148.
place la vérité d'un bruit ou d'une dénonciation, il interroge les acteurs et
leur donne la parole. Les Révolutions de Paris en offrent quelques exemples
remarquables 22 ; l'auteur du Journal de la municipalité écrit dans son n° 1,
du 16 octobre : «On raconte si diversement les traits de popularité du Roi
envers la fi lle Chabli, que nous avons cru devoir interroger cette jeune
personne pour garantir la fidélité de notre récit ». La bonne fortune de
cette jeune bouquetière reçue avec la délégation des « dames » et
embrassée par le roi le 5 octobre, ce qui donne lieu à une des anecdotes
édifiantes qui prolifèrent alors, semble en effet avoir suscité quelque doute
et quelque jalousie, puisqu'une demoiselle Rau l in, désignée à la place de sa
concurrente pour haranguer le roi, «en fait ses plaintes au journaliste» des
Révolutions de Versailles et de Paris (n° 2, 8- 14 oct., p. 56-57). Corsas
relate longuement l'entretien qu'il a eu avec le soldat Mamour, qui a tenté
d'arrêter aux Tuileries un homme suspect portant un tison sous sa
red ingote ; il l'interroge pour s'assurer du fait (Courrier, t. VII, n° 10, 20
déc.), ce qui lui vaut les sarcasmes de Morande dans le Courrier de
l'Europe: Corsas a été la« dupe de cette histoire baroque » (n° 52, 29 déc.,
p. 41 5). Ayant reçu successivement une lettre d'un malheureux enfermé à
Bicêtre, et dénonçant le rég ime de cette pri son, puis une lettre de
justification des économes, Feyde l enquête sur place, le jour de Noël, en
compagnie de Manuel, du Comité de police ; on lui amène le plaignant qui
lui« fait toucher les cicatrices que les chaînes ministérielles ont laissées sur
diverses parties de son corps » (!'Observateur, n° 64, 25-28 déc., p. 516).
L'enquête chez Feydel comme chez Corsas, prolonge donc la fonction
d'alerte et de su rve illance de « !'écrivain patriote », on peut même dire
qu'elle n'est qu'une conséquence occasionnelle du recue il des témoignages
par la lettre et la dénonciation. En éditant les lettres qu'il reçoit, le
journaliste devient déjà témoin par délégation.
47 Beffroy de Reigny avait assumé ce rôle, d'une autre manière, dès le mois de
juillet. «Après la prise de la Bastille, on est venu t rouver le Cousin Jacques
pour le prier d'en rédiger la narration » : il va donc à !'Hôtel de Vi lle, écrit
son Précis exaa de la prise de la Bastille, rédigé sous les yeux des
principaux aaeurs qui ont joué un rôle dans cerre expédition, et lu le
même jour à /'Hôtel de Ville, sous la dictée, et en présence de ces
« acteurs » (Courrier des planètes, n° 67, 1er août, p. 31 ). Il doit y ajouter
un Supplément, car« il s'est présenté chez lui une infi nité de personnes qui
réclament leur part de la gloire des héros à qui la France est redevable de
cette expédition » (p. 52 et n° 69, 1er sept., p. 35-36). Le 18 octobre
encore, le Cousin Jacques recevra« une soixantaine de visites» de ceux qui
ont participé à l'expédition de Ve rsailles (n° 74, 16 nov., p. 46). La pression
des témoins et des acteurs est donc considérable, elle fait partie du
« protagonisme comme facteur d'ampli fication de l'événement » analysé
par Haim Burstin 23• On remarque que les preneurs de la Bastil le
choisissent, comme dépositaire de leur expérience et comme récitant de
leur gloire, un journaliste connu, mais en dehors des normes. Cette
démarche révèle un sûr instinct des pouvoirs de la communication par le
journal 2 4

48 La presse nous offre enfin un cas rarissime, mais étonnant, de ce qu'on
peut appeler le « protagonisme » journalistique. Beaulieu raconte dans le
Supplément à la Suite des nouvelles de Versailles du 20 juillet comment
« après avoir risqué sa vie, en traversant la rivière, et bravé le feu des
t roupes cantonnées à Sève, qui avaient coupé la communication de
Versailles à Paris, après l'avoir exposée encore au milieu des baïonnettes
des Paris iens, qui s'obstinaient à le prendre pour un espion, et qui
vou laient le pendre comme tel, [il] est conduit d'abord au Palais-Royal et
ensuite à !'Hôtel de Ville, enfin aux principales places de Paris, et y
apporte l'heureuse nouvelle que le Roi s'est rendu à l'Assemblée
Nat ionale, pour s'en rapporter entièrement à elle sur les moyens de
ramener la paix » (p. 6).
49 Nous n'omettons aucune des circonstances qui font tout le prix de ce
passage. Marat plus tard vantera sa propre détermination le 13 juillet, mais
dans son récit rétrospectif il ne se présente qu'en citoyen particulièrment
méfiant et lucide. Beau lieu est au contraire le courrier héroïque, le
journaliste témoin qui devient acteur, et risque sa vie dans l'exercice de sa
mission de communication.
La réflexion. Le journaliste catéchiste et
, ., ,
23. Dans L 'Evénement,
Publications de l'Université
de Provence, 1986,
p. 65-75.
24. Le Précis exact a paru
d'abord séparé ( 10 à
12 000 exemplaires), puis
dans le Oiurrier des planète
( ... )
pn11osopne
50 La presse consacrée, exclusivement ou non, aux comptes rendus de
l'Assemblée Nationale ne se contente pas d'informer et de préparer des
matériaux pour !'Histoire. Les débats sont à eux seuls une instruction
permanente, une manifestation des « lumières » concentrées, à un point
jamais atteint auparavant, dans les députés unis. « On a l'idée la plus
grande et la plus sublime du sénat des Français, et on a raison. Jamais, en
effet, assemblée ne fut plus sage, jamais assemblée ne renfe rma une
masse de lumières plus cons idérable » Uournal des Etats Généraux, t . 11,
n° 38, 19 août, p. 6 13). « Tous les faits sont faux », écrit Luchet dans son
journal de la ville, « il n'est cependant qu'un seul intérêt, c'est de suivre
avec exactitude les travaux, les motions, les discussions, les arrêtés de
l'Assemblée Nationale [ ... ). C'est le foyer de la lumière » (n° 56, 23 sept.).
La presse de l'Assemblée n'aura donc qu'à réfléchir cette lumière et à offrir
le spectacle éclatant du « choc des opinions », exercice pratique de la
raison : « Passif au milieu de l'esprit de parti et d'opposition, inséparable
d'une grande assemblée, le Rédacteur se contente de faire sentir et toucher
le choc des opinions, d'où jaillit la lumière et la vérité » Uournal des Etats
Généraux, Prospectus de déc., p. 2). Dans l'extrême agitation de
l'Assemblée, Pussy voit se dégager un ordre inaltérable : « La raison seule,
fortement prononcée, ou établie, y jouit de l'avantage de persuader. Tous
ceux qui disent ou écrivent le contraire se trompent, et ne connaissent pas
l'austère franchise de ces jugeurs silencieux qui ne cèdent qu'à la forte
conviction» (Courrier national, n° 101, 26 sept.).
51 Il suffit donc de publier des comptes rendus exacts des séances de
l'Assemblée pour travailler aux progrès de la politique. Cette conviction
inspire une part énorme de la nouvelle presse de 1789 ; elle peut autori ser
la paresse et la facilité, mais elle n'en révèle pas moins l'enthousiasme et
les folles espérances suscités par la Révolution. Le Prospectus d'un journal
historique et philosophique de la Constitution qui n'a jamais paru en donne
une parfaite formulation :
« Le progrès des lumières et l'instruction du pe uple ont commencé la
révolution qui s'exerce ; il ne sera pas inutile pour qu'elle s'achève sans
retard et sans obstacles, de donner à l'esprit qui anime 1' Assemblée
Nat ionale toute la publicité poss ible. Répandre les lumières puisées dans
une source aussi féconde, aussi pure, c'est servir sa Pat rie, c'est remplir
un devoir de Citoyen ».
52 Certains se contentent de cette fonction de « publicité ». Mais la
« réflex ion » est aussi une liberté que beaucoup considèrent comme
primordiale, et dont ils usent couramment dans leurs comptes rendus.
L'auteur du Courrier national, dans un Prospectus de la fin juillet, s'adresse
avec humour à ses concurrents en demandant pour tous un droit égal de
« gouverner l'opinion » de leu rs lecteurs, et de placer ça et là « quelques
réflexions de [leu r) cru ». Ceux qui ne s'effacent pas dans une stricte
impassibilité ne livrent leurs commentaires, parfois vifs et abondants
(Gorsas ou Dinocheau, par exemple) qu'au hasard des suj ets débattus.
Poncelin aime à rappeler dans son Courrier français, qu' il a réfléch i depuis
longtemps aux problèmes constitutionnels, et que ses ouvrages en font
foi « Depuis vingt ans je publie dans mes écrits, et je répète dans les
sociétés, que nous sommes sans constitution» (Séance XXI, 22 j uillet, p. 2).
« Ceux qui ont lu notre Législateur français publié avant la réunion de
l'Assemblée Nationale, savent que, pour éteindre la dette nationale, notre
proj et était de prendre tous les biens du clergé ... » (n° 85, 28 sept,
p. 477) 25• Sur toutes les grandes questions, les décisions éclairées de la
nation dél ibérante confirment les voeux de Poncelin. Mais, le plus souvent,
sa profession de « vérité » l'oblige à une stricte rése rve, qui n'autorise que
de brèves interventions. L'engagement personnel des journalistes de
l'Assemblée va rarement au de là de l'affirmation de quelques grandes
certitudes patriotiques, de réactions affectives (surtout de juin au début
d'août) ou de jugements occasionnels. Il ne répond pas, en général, à la
volonté délibérée et constante d'imposer des principes, de promouvoir une
politique.
53 Quelques journaux, à cet égard, tranchent d'autant plus sur la masse, et
occupent une place d'autant plus originale, qu'ils annoncent des ambit ions
franchement didactiques et prétendent devenir un lieu de discussion et
d'échange des idées. Cette conception du journal, qui ne sera pas
dominante, semble avoir inspiré les premiers essais de presse libre
jusqu'en mai. Dans ses deux prospectus du 16 mars et du 1er avril, Brissot
énonce déjà fe rmement les principes dont il ne cessera ensuite d'autori ser
sa pratique du journalisme : le temps est venu de remplacer les brochures
fugitives, trop nombreuses et trop chères, par un « Journal politique » ou
«Gazette», « unique moyen d'instruction pour une Nation nombreuse », et
susceptible de crée r « l'harmonie entre tous les membres de l'Etat », l'unité
d'« opinion».
« Ecrit au sein de la Capitale, au foyer du mouvement et des lumières,
circulant avec rapidité, ce Journal apprendra dans le même instant à
toutes les provinces le fait nouveau, la mesure importante, qui exige
souvent une solution prompte et uniforme. Il les menra toutes en
correspondance entre elles, les instruira, l'une par l'autre, et produira
ainsi une harmonie de plans et d'opérations ».
54 C'est pourquoi le Patriote français réservera des pages «à la discussion des
questions les plus importantes » et à l'analyse des brochures poli tiques. A
la fin d'avril le Prospectus des Etats- Généraux de Mirabeau assigne au
journal une fonction assez semblable : « Les feuilles périodiques doivent
[ ... ) être considérées comme le manuel de ceux qui n'ont pas le temps ou
l'instruction, ou l'aisance nécessaire pour lire les livres » ; les écrits, libres
et de circu lation rapide,
« sont la base et l'instrument du contrôle universel, ils propagent
l'instruction et en reçoivent l'influence, ils deviennent le point de
rall iement de tous les bons esprits, de tous les citoyens zélés, ils ouvrent
une correspondance qui doit infaill iblement produire une harmonie de
sent iments, d'opinions, de plans et d'opérat ions qui est la véritable
puissance publique ».
55 Au moment où il s'agissait d'imposer une « Constitution », cette
« harmonie » était une condition requise pour gagner la bataille, et le
journal, « manuel » ou « moyen d'instruction », était du même coup un
instrument de combat.
56 Brissot et Mirabeau (auquel il faut joindre ses associés, Dumont, Du
Roveray ... ) sont restés fidèles, avec les t raits qui les distinguent, au
programme qu'ils s'étaient fixé. Le premier accueille, en vertu de la forme
de son journal, des informations que les seconds excluent totalement. Tous
élaguent, concentrent les débats de l'Assemblée, les organisent autour des
grandes questions sur lesquelles ils veu lent à leur tour mener le débat.
Dans les Lettres de Mirabeau à ses commettants le cadre chronologique du
procès - ve rbal n'est que l'appui d'un discours personnel qui en trace la
25. Voir également n° 71,
14 sept., p. 361; n° 98, 11
oct., t. II, p. 87.
ligne directrice ; l'ordre même de ce discours, sa tenue, sa vigueur, y
deviennent les symboles actifs de la souveraineté nationale qu'incarne
l'auteur. Le journal se donne symboliquement comme l'expression d'un
nouveau pouvoir poli tique, sûr de lui, il se revêt de la tranquillité et de la
hauteur de cette assurance. Avec une certaine prolixité oratoire et un ton
plus guindé, le Courrier de Provence perpétue ce modèle. On y entend, de
façon parfois encombrante, la parole du grand orateur ; ses associés
exce llent dans les grandes ouvertures générales sur la question à l'ordre du
jour, dans l'ordonnance d'un texte qui se développe en nappe continue,
harmonieusement liée et distribuée. Par son élégance et sa hauteur, il offre
de l'Assemblée Nationale une image totalement t ransformée et comme
sublimée par un idéal réflex if et synthétique. Ce que Dumont et ses amis
enseignent à leurs lecteurs, outre les thèses de Mirabeau, c'est l'esprit qui
doit présider à une constitution, et la mécanique parlementaire britannique,
dont ils sont passionnés, et qu'ils regrettent de voir trop souvent ignorée
de l'Assemblée.
57 Brissot affirme, de façon plus claire encore, sa fidélité aux buts qu'il s'est
proposés dans ses Prospectus. Dans le premier numéro du 28 juillet, il
rappelle I'« esprit» de son Patriote français : «L'objet est, en instruisant le
Public des opérations de l'Assemblée Nationale, de répandre partout les
lumières qui préparent une Nation à recevoir une constitution libre ». Il
t rouve, peu après, la formule qui définit de la façon la plus remarquable le
type de presse qu'il veut imposer : « Indépendamment des réflexions dont
nous accompagnerons le récit des faits, nous nous proposons de remplir
cet objet sous le t itre de Réflexions politiques. Ce sera une espèce de
Catéchisme polit ique de tous les jours, et nous invitons tous les bons
Ecrivains, les vrais Patriotes, à le perfectionner, de concert avec nous »
(n° VII, 4 août). Le journal est une « sentinelle », il « surveille », il
« censure » (n° 9 X, 7 août). il défend les droits du peuple, mais il
l'empêche aussi « de se laisser entraîner à une fermentation constante »
(n° 1, 28 juill et). Il dissipe les « vaines te rreu rs » par les lumières qu'il
répand « en un instant » dans un vaste royaume : « Si l'usage des gazettes
était aussi commun dans nos campagnes, qu'il l'est dans celles de
l'Angleterre et de l'Amérique, nos marchés regorgeraient de blé dans
quelques jours » (n° XXVII, 27 août).
58 Brissot considère donc la presse comme un couronnement des lumières,
dans l'ordre politique, comme un instrument pédagogique d'unité
nationale et de démocratie il détruit les préjugés, il est un moyen
irremplaçable d'exercice de la souveraineté. Brissot voudrait en faire une
chambre de discussion préalable pour éclairer l'Assemblée :
« N'est-ce pas l'unique moyen de rassembler toutes les lumières sur le
même point ? Ne rend-on pas nul auj ourd'hui le service qu'on devrait
attendre des journaux à cet égard en improvisant, précipitant, accumulant
en un seul jour les questions les plus importantes, et en les décrétant,
avant que le Public en ait eu même connaissance ? Si l'on réforme les Lois
pénales avec cette précipitation, n'est-ce pas tomber, d'une autre
manière, dans le même inconvénient que l'ancien gouvernement, qui
décidait tout clandestinement et qui fuyait la lumière, loin de la
recherche"' {n° LX, 3 oct.) >
59 Le journalisme pédagogique et ph ilosophique qui constitue l'inspiration
centrale du quotidien d'information, chez Brissot, prend aussi en 1789
d'autres formes et entre en composition avec d'autres pratiques. Ce qu'on
peut appeler le journal d'analyse politique place en tête de ses rubriques
les comptes rendus d'ouvrages d'actuali té et se consacre à la défense des
« principes ». Le journal d'Etat et du citoyen en offre sans doute la
réali sation la plus parfaite. Mlle de Keral io veut en faire le rempart de la
liberté nouvellement conquise, destiné à la défendre contre la « fausseté
des opinions » et les « pré - jugés barbares » ; elle promet de conserver
dans ses jugements sur les ouvrages « la pureté des principes
constitutionnels » (Prospectus) et de développer les « principes du Droit de
la nature et de notre Constitution », « en remettant continuellement sous
les yeux l'enchaînement indissociable de ces principes de vérité et de
raison éternelle» (n° 1, 13 août, p. 2). Elle ne refuse pas les événements ni
les « variétés », mais elle les subordonne aux « analyses » et aux
« extraits » critiques. Elle reçoit de ses confrères en journalisme un accueil
inégalement favorable ; si Brissot, qui est du même district, et Tournon
louent son patriotisme et ses « connaissances lég islatives », l'auteur des
Révolutions de Paris de Prudhomme jette quelque ridicule sur celle qu'il
nomme un « phénomène politique » et une « Amazone politique » 26• On
comprend qu'elle ait paru une « phénomène » non seu lement à cause de
préjugés courants sur son sexe, mais aussi parce qu'elle avait choisi
délibé rément de pratiquer un journalisme d'idées où fort peu s'aventurent
à ce point en 1789. Ou Morier lance au début d'octobre une entreprise un
peu semblable, mais son journal national, dont le prospectus est t rès
ambitieux, et qui soutient la politique de Mounier, ne va pas au delà du
premier numéro et sombre avec son héros.
60 D'autres journalistes, plus nombreux, prétendent brancher directement une
ph ilosophie et un enseignement politiques sur les t ravaux de lAssemblée.
L'auteur des Débats à l'Assemblée Nationale (qu'on pense être Gaultier de
Biauzat) oppose aux « feuilles périodiques », qui donnent les détails
matériels des séances, I'« ouvrage» qu'il écrit pour les« Ph ilosophes», les
« Publ icistes », les « Poli tiques », « recueil suivi des matériaux les plus
importants que cette révolution fournit à l'histoire politique et civile du
Peuple Français » (Avertissement). Celui des Nouvelles éphémérides de
l'Assemblée Nationale, ou correspondance d'un député de l'Assemblée
Nationale avec un membre du Parlement d'Angleterre charge son député
fi ctif de révéler les «principes» et la log ique des décisions de lAssemblée,
la « chaîne bien liée des idées et des sentiments de nos députés » ; son
journal veut donc être un « ouvrage raisonné, accompagné de réflexions
philosophiques, politiques, et même de t raits historiques » (n° IX, l 5 août,
p. 130). L' Histoire de la révolution présente (17 nov.) déjà citée pour ses
ambitions historiques, se donne pour une « analyse philosophique » des
t ravaux de l'Assemblée, de peur que ne se perde « le fru it que la raison et
la philosophie doivent retirer de la Révolution et de ses causes » (p. 2).
61 La lég it imation cherchée dans la philosophie dicte, chez ces auteurs, une
même dénonciation des « gazettes » et la volonté de se situer dans la zone
plus prestigieuse où le journal devient « ouvrage ». Entre les journalistes
qui se contentent de réfléch ir les lumières de lAssemblée, et ceux qui en
annoncent une histoire raisonnée, la diffé rence est d'ailleurs parfois peu
sensible. Le journal des décrets de l'Assemblée Nationale pour les habitants
des campagnes, qui n'est guère qu'un procès-verbal des séances, se
présente comme un «catéchisme national» (Prospectus, octobre) ; son but,
d'une utilité toute patriotique, est seu lement de fournir les connaissances
nécessaires à l'administration et à la députation.
62 Le journal encyclopédique est une variante hyperbolique du journal
didactique. Selon le Prospectus de décembre, les Annales universel/es et
26. Voir Patriote français,
n° XXII, 21 août ;
Révolutions de Paris de
Tournon, nG XX, p. 30 ;
Révolut ( ... )
méhrodiques formeront une « Encyclopédie annuelle et ch ronolog ique »,
une collection « qui, jusqu'à ce jour, manquait autant à l'utilité des
bibliothèques qu'à l'accroissement des connaissances humaines » : el le
comprend cinq parties qui embrassent la politique, le commerce, les
sciences, la li ttérature ... et qui remplissent 120 pages grand in-80 par
semaine. En novembre également de Be lair lance ses Fastes de la liberté :
ces « annales générales, où l' histoire politique et li téraire sera
complètement t raitée » (Prospectus, p. 3) sont esquissées dans un plan
prévisionnel en 21 articles, où l'on t rouve toutes les choses connaissables,
et quelques autres encore. Ce projet fou va de pair avec l'idéologie d'une
propagation indéfinie et universe lle de la Révolution, et avec un fort élan
expansionniste sous des formes à la fois culturell e, commerciale et
militaire. Il manifeste une confiance totale dans les virtualités de progrès en
tout genre que libè re la Révolution, et dans la puissance de l'éducation. Le
journal, qui peut« suppléer tous les autres » (Prospectus, p. 4), sera pour la
France et l'Europe, et pour le monde, ce condensateur et ce multiplicateur
de lumières qu'exige le mouvement conquérant de la Révolution : « Nous
devons aux autres peuples de les éclairer et de les diriger ; nous leur
devrons peut-être bientôt de les protéger par nos armes » (Prospectus
servant d'introduction, p. 3).
63 Ces tentatives restent exceptionnell es. La volonté de faire du journal un
outil d'instruction ou de débat tend plu tôt à s'insinuer dans les diverses
formes journalistiques, elle est une des composantes des entreprises
sérieuses, et l'on ne peut, le plus souvent, la distinguer d'autres fonctions,
celles de la survei llance censoriale ou de la parole tribunicienne. Les
rédacteurs successifs des Révolutions de Paris (et Loustallot plus encore
que Tournon) font pénétrer la réflexion polit ique dans leur chronique et, à
partir du n° XII I, les « détails » journaliers font place à des discours sur les
grandes questions à l'ordre du jour, à des articles de fond qui se
poursuivent parfois d'un numéro à l'autre. Tournon, dans ses propres
Révolutions, redit sans cesse la nécessité de l'instruction. Pour conserver la
liberté, il faut « que presque tous les citoyens, je dirais même tous les
individus, connaissent leu rs droits et leurs devoirs, qu'ils soient instruits et
sages» (n° XIX, 15- 21 nov., p. 3); la liberté est I'« apanage du Savoir [ ... ] et
le degré de lumières d'une nation fixa touj ours, dans tous les siècles, le
degré de liberté qui lui fut nécessaire» (n° XXIII, 13- 1 O déc., p. 3- 4). Le
combat in lassable du journaliste pour la liberté est aussi un combat pour
les lumières ; le j ournal révolutionnaire naît et s' impose dans la crise par
laquelle un peuple entier passe de l'ignorance, de la superstition et de
l'esclavage à la vérité, à la vertu et à la liberté.
64 Marat, qui reprend fiè rement pour épigraphe la devise rousseauiste vitam
impendere vero, fixe un but semblable à son Ami du peuple : « C'est aux
sages à préparer le triomphe des grandes vérités qui doivent amener le
règne de la j ustice et de la liberté, et affe rmir les bases de la félicité
publique » ; le seul écrit dont la Nation ait besoin est une
« feuille périodique, où l'on suivrait avec soll icitude le travail des Etats
Généraux, où l'on éplucherait avec impartialité chaque article, où l'on
rappellerait sans cesse les bons principes, où l'on vengerait les droits de
l'Homme, où l'on établirait les droits du Citoyen, où l'on t racerait
l'heureuse organisation d'un sage gouvernement» (Prospectus, p. 2).
65 C'est pourquoi il rappe ll e, dans son t itre même, les ouvrages antérieurs
dont il s'autorise (« M. Marat, Auteur de l'offrande à la Patrie, du Moniteur,
et du Plan de Constitution, etc. ») et les cite volontiers 27• Il oppose le
« silence du cabinet », le « calme de la méditation» à la multitude des
opinions qui se heurtent à l'Assemblée (n° 111, p. 27- 29). Ce retrait est un
gage de lucidité (par opposition à l'aveuglement des « follicu laires »l. il
permet de dévoiler et de prévoir, d'opposer le droit à toutes les
usurpations, il donne le courage d'« éclairer la nation, de fixer ses idées, et
de mettre l'opinion publique à même de se manifester » (n° 11, p. 19). On
comprend donc que l'analyse des séances de l'Assemblée soit si brève dans
l'Ami du peuple ; elle ne sert au mieux qu'à lancer les observations de
Marat. On comprend également qu'il refuse le récit et l'événement : le sage
voit touj ours plus loin et ne suspend pas sa ve ille. Il y a sans doute, dans
l'autorité mythique dont se prévaut la paro le de Marat, d'autres valeu rs
plus profondes et plus puissantes. Il ne faut pas omettre, en tout cas, cette
fi gure du« sage» à laque lle il tenait tant.
66 On constate une tendance assez générale des j ournaux d'information
modérés à se poser, pour une part, en organes ou même en arbires du
débat politique, et à définir l'actualité par une grande question qui domine
ou refoule les événements dans une position secondaire. La Chronique de
Paris s'ouvre le plus souvent sur la rubrique « Ecrit(s) politique(s) » ou
« Extrait(s) » ; elle se présente comme un lieu de proposition et de
suggestion patriotiques, comme un carrefour d'opinion ; les auteurs ne
définissent leur posit ion dans aucun article de « réflexions », mais la
nouvelle, de quelque nature et de quelque importance qu'elle soit, est
souvent accompagnée de son interprétation politique. Les rédacteurs du
Journal de la ville, à partir d'octobre, affi rment plus clairement leur
prétention à diriger l'opinion : « fidèles à la liberté, à la philosophie des
opinions, à la chaîne immuable des bons principes, ils écrivent sous l'oeil
sévère de la raison, la Raison ! que la nouveauté, l'enthousiasme
offusquent pour quelques moments, mais qui finit bientôt par reprendre
ses droits imprescriptibles sur l'esprit humain » (Prospectus, sept .). Leur
programme d'information vaste et variée n'exclut donc pas les
interventions fréquentes, en particulier dans des extraits d'ouvrages, des
réponses à des lettres, ou des « réflexions » et des « examens » de proj ets
de lois. La volonté s'y exprime avec insistance de « modérer » les fo rces
politiques concurrentes, elle inspire le sous-titre du j ournal à partir du 9
octobre : ou le modérateur. L'exercice de cette «fonction » de « régulateur
des mouvements du Pouvoir »Obéit à la vraie liberté, « sous l'empire des
principes et des lois », et tente de l'imposer : « le despotisme de la raison
survit enfin à tous les despotismes» (n° XXI II, 23 oct.).
67 Les rédacteurs de la Gazerre nationale, enfin, veulent participer eux aussi à
l'élaboration d'une « véritable politique », qui est une « science de la
liberté » ; un journal n'offre que des « matériaux » (événements, actes
publi cs), mais il est possible de rapprocher les faits, de les faire parler :
« nous serons fidèles à marquer les progrès plus ou moins rapides de la
saine politique dans les diverses contrées du globe, et à saisir dans le
tumulte des actions et la fou le des événements toutes les occasions de
faire aimer les principes conservateurs de la liberté et de la dignité de
l'homme » (n° 1,24 nov., p. 1 ). Inve rsement les auteurs s'engagent à
protéger la liberté naissante et encore frag ile de la contagion des« mauvais
principes », et des « paradoxes » des écrivains malfaisants qui se feraient
«un jeu de retarder les progrès de la raison» 28.
68 On lirait facilement, dans la place que les journalistes, de Brissot à Marat,
ou au rédacteur de la Gazerre nationale, réservent à l'instruction et dans la
27. Voir par ex. n° V, 15
sept., p. 4749; n° X, 20
sept., p.91-93.
28. N° 14, 7 déc., p. 55-56 ;
ce texte n'est pas reproduit
dans les réimpressions du
Moniteur.
sign1tication qu'ils donnent aux « prîncipes », les nuances ou les
oppositions de l'engagement politique. Tous cependant aspirent à former,
ou à unifier, cette puissance vague mais sentie comme irrésistible de
« l'opinion publique » ou de « l'esprit public ». Brissot et Mirabeau font de
cette « harmonie » un objectif premier de leur journal ; l'auteur des
Révolutions de Paris rappe lle aux « imbéciles ari stocrates » « qu'il est des
sages, des citoyens qui sauront toujours rallier l'opinion publique, et la
guider vers la vérité et l' intérêt général » (n° XII, 26 sept.-2 oct., p. 30).
« Déclaration inaltérable de la volonté générale » (n° V, 9- 1 5 août, p. 32).
elle s'exprime et à la fois se crée par le journal. Mais, seconde conviction
étroitement associée à la précédente dans l'esprit des journalistes, cette
«déclaration » est aussi ce lle de la raison et du droit. C'est presque un lieu
commun, dès 1789, que d'assigner à la « Philosophie » l'origine de la
Révolution. Or, par un effet de redoublement, ou de restitution et de
multiplication de l'éne rgie, la Révolution fait exploser les lumières et en
promet la diffusion infinie. « Toutes les théories se perfectionnent
aujourd' hui parmi nous. Les grands événements dont nous sommes les
témoins, effets des lumières et des progrès de la raison publique,
augmentent à leur tour cette masse de lumières, et accélèrent les progrès
de la raison publique » (Chronique de Paris, n° XXXI, 23 sept., p. 121 ). Le
simple citoyen n'a qu'à se laisser conduire, ses «opinions particulières » se
mettent facilement en harmonie avec « la lumière sans cesse croissante de
l'opinion publique» (n° LXIX, 31 oct.). carra écrit magnifiquement, dans les
Annales parriotiques et /irréraires : « Les écrivains patriotes augmentent
tous les jours la masse des idées sur les vrais principes, et la masse des
lumières sur les abus de l'ancien gouvernement. Tous les masques sont
déchirés ; la Bastille est dévoilée [ ... ]. Tout l'espoir est pour nous, et le
désespoir pour nos ennemis » (n° 55, 26 nov.). On accumulerait aisément
les témoignages de cette extraordinaire conscience de vivre l'avènement de
la vérité, et d'y participer dans un mouvement euphorique et spontané. Les
journalistes qui se donnent pour mission d'éclairer l'opinion ne partagent
pas toujours cette heureuse illusion ; du moins fondent- ils leur action, de
façon plus ou moins systématique, sur la volonté et l'espoir de former une
nation de citoyens libres et éclai rés.
La lettre. Le journaliste éditeur
69 Le journal épistolaire est un genre encore assez bien représenté en 1789 (8
collections et un prospectus) 29, mais seules les Lerrres à M. le Comte de
s••• de Du plain de Sainte - Albine ont réussi à durer quelques mois. Comme
il se doit, les auteurs vantent volontiers les avantages du style auquel cette
fi ction les autorise : il donne « un cours plus libre à l'épanchement du
sentiment » que les « froides gazettes », « le citoyen, le ph ilosophe, le
politique préfèrent la naïveté de l'express ion, qui, par une pente douce et
facile, rend plus touchante et plus persuasive la communication des
pensées » (Nouvelles éphémérides, n° 1, 7 août, p. 2). Le rédacteur du
Courrier de Bordeaux ou nouvelle correspondance ... s'avise, au n° VI, de
l'urgence d'honorer son titre, et de conserver à ses nouvelles « le ton d'une
lettre missive qu'elles ont dans le principe ; j'avais cru ce ton peu
convenable à la gravité des matières que j'avais à traiter » (22 nov., p. 46).
L'artifice paraît en effet soit insignifiant et inutile, dans la plupart des cas,
soit définit ivement suranné. Le Spectateur est supposé formé de lettres
envoyées par un groupe d'amis, dont les noms symbolisent les divers
caractères le Chevalier de Hot, Nicolas True, François Uncommon ... ;
l'auteur avoue humblement que si le génie de Steele et d'Addison lui
manque, il obéit du moins au plus pur« patriotisme » (n° 1, 30 juillet). Cette
pauvre entreprise, bien plate, et qui essaie d'adapter le procès- verbal de
l'Assemblée à un modèle usé meurt au second numéro. Dans les Lerrres à
M. le Comte de s••• la convention ne subsiste qu'à l'état de vestige, elle
sert de support à un j ournalisme personnel, de ton libre et vif, à un potpourri
qui mêle l'actualité politique, la réflexion, les anecdotes, les
digressions historiques ...
70 Au moment où cette fo rme journalistique manifeste son épuisement et son
inadaptation, la lettre, bien réelle, des lecteurs envahit le j ournal et y
impose sa présence proli férante et multiforme. Cet intense échange qui
s'établit entre le public et la presse est un phénomène de communication
dont on peut cerner grossièrement les contours : y échappent la presse de
l'Assemblée Nationale (sauf quelques lettres occas ionne lles dans le
Courrier de Provence) et les petits journaux où se livre un discours
solitaire ; mais les journaux d'information générale ou sélective, les
journaux didactiques les admettent et même les sollicitent, et les feuilles à
sommaires sensationnels leur donnent une place privilégiée et leur confère
une fonction éminemment dynamique.
71 Les journalistes appe llent non seu lement la collaboration de leurs lecteurs,
ils en précisent aussi parfois le fonctionnement selon le genre de leur
journal. Brissot, nous l'avons vu, invite les « vrais Patriotes » à
perfectionner avec lui le « catéchisme politique de tous les jours » que sera
le Patriote français (n° VII, 4 août). Mlle de Ke ralio demande des « détails
sur les événements publics », dont elle fera un résumé à la fin de chaque
numéro Uournal d'Etat et du citoyen, Prospectus). Feydel au début de son
Observateur demande des « nouvelles sûres » : cette clause est commune,
et le journaliste ajoute en général qu'il ne recevra que les lettres signées.
Un pacte est parfois conclu dans un premier échange entre un groupe de
correspondants et le rédacteur : ainsi se fixent, au début de décembre, le
code des combats d'idées qui doivent faire de la Gazerre nationale une
«arène politique », et les modes d'intervention d'une «Société des six » qui
s'engage à y donner une critique théâtrale enfin libre 30 •
72 La sollicitation du lecteur-correspondant est aussi ancienne que le j ournal
littéraire. En 1789, cette participation explose et se déplace : la liberté de la
presse provoque, entre autres conséquences, une irruption active et
massive du public dans le débat politique et dans les représentations de la
vie sociale qui était auparavant impossible et impensable.
73 L'afflux est tel que plus ieurs journalistes expriment leur regret de ne
pouvoir tout publier, et se disent même submergés. « Le défaut d'espace
m'impose des privations continuelles », se plaint Feyde l dans son
Observateur (n° 46, 18 nov., p. 369). et il avoue qu'en commençant son
journal « il ne prévoyait pas qu'un si grand nombre d'honnêtes gens, de
bons citoyens, daignât choisir sa feu ille pour y déposer des avis ou des
réflexions utiles à la Patrie » (n° 53, 13 déc., p. 473-474). Audouin se
félicite dès le n° Ill de son Journal universel (2 5 nov.) : « Nous recevons des
Lettres de toutes parts » Le rédacteur des Révolutions de Paris évoque
« l'immense correspondance que le genre de nos travaux nous donne avec
le public » (n° XVI, 24- 31 oct., p. 4). Corsas surtout confesse son incapacité
de répondre à la pression du public : «Je pourrais remplir 20 Numéros des
Lettres que j'ai reçues depuis quelques jours» (Courrier, n° 41, 17 août,
p. 329) ; les lettres sur le veto, au début de septembre, rempliraient à elles
29. Le Nouveau
Nostradamus, ou lettre ... ,
23-31 juillet ; Le Spectateur,
30-31 juillet ; Nouvelles éph
( ... )
30. N° 8, 1er déc.,
p. 31-32; n° 14, 7 déc.,
p. 55-56 ; n° 15, 8 déc.,
p. 59-60 ; ces textes ne se
tr ( ... )
seu les son journal (n° 60, 5 sept ., p. 68). il reço it 1 07 lettres sur cette seu le
question et exprime son embarras, (n° 82, 27 sept.). « Nous recevons
chaque jour plus de vingt lettres » (n° 96, 12 oct., p. 171). D'après une
Note des Rédacteurs, le journal de Paris, de son côté, reçoit« tous les jours
un grand nombre de réclamations de toute espèce contre des bruits ou des
faits, publiés dans une multitude de Brochures ou Papiers périodiques », et
ils se déclarent dans « l'impossibilité physique » d'imprimer celles qui ne
tendent qu'à réformer l'inexactitude des autres journaux (n° 290, 17 oct.,
p. 1329).
74 Certains journaux ont trouvé dans la publication de ces lettres une de leu rs
fonctions essentiell es. C'est le cas des petites feuilles à sensation, dont
!'Observateur de Feydel est le modèle parfait. Une première lettre y apparaît
au n° 4, puis elles se multiplient au point que le j ournal devient l'oeuvre
conjointe du journaliste et de son publi c. L'« Observateur » se pose en ami
qui assure la publicité des nouvelles qui lui viennent de toutes parts, de
gardes nationaux, de prêtres, de commerçants, de « bourgeois de Paris » ...
Ils signent de leur nom, d'initiales, ou se désignent de façon mystérieuse :
«l'homme aux lunettes », « Imbert aux lunettes ». Une relation immédiate,
confidentielle ou passionnée, complice, parfois chaleureuse s'établit entre
le correspondant et le journaliste- éditeur : elle se manifeste dès la
suscription « Monsieur !'Observateur », signe de reconnaissance et marque
de confiance. Les suscriptions semblables à «Monsieur le Rôdeu r » (Rôdeur
français), et plus rarement à « Monsieur le Courrier » chez Corsas ou à
« Monsieur le Patriote » chez Brissot annoncent une qualité d'énonciation
différente de celle des « Lettres au rédacteur » que l'on trouve
communément ailleurs. A la fonctionnalité du j ournaliste, affichée dans son
t it re, répond parfois ce lle du correspondant, par l'effet d'un code interactif,
qui peut être d'ailleurs l'oeuvre du journaliste lui-même : on trouve ainsi
dans le Rôdeur français« l'Argus patriotique» ou « patriote » (n° 3, 5, 9).
«!'Ecumeur poli tique » (n° 2, 8). «le Vieux de la montagne » (n° 2). « Free
Holder, quaker » (n° 4). dans le journal universel « le Viei llard Patriote »
(n° 6), « le Rôdeur Patriote » (n° 25). et une série de lettres de Bruxelles
signées « le Patriote s'il en fut jamais ». Corsas dit avoir reçu une lettre du
« Père Jean de Domfront », mais il comprend la plaisanterie et se souvient
du Compère Marrhieu (t. 7, n° 5, 16 déc., p. 61).
75 On peut classer la quasi totalité des lettres, selon leur contenu, en t rois
catégories les nouvelles et anecdotes, les projets et réflexions, les
dénonciations et j ustifications.
76 Les petits journaux à sommaire soll icitent le plus vivement les nouvelles et
suscitent chez leurs correspondants la plus ardente impatience de les
t ransmettre : «J'ai lu, Messieurs, dans votre circu laire adressée la semaine
passée à un libraire, mon voisin et mon ami, que votre Journal sera ouvert à
tous les Citoyens qui voudront l'enrichir de quelque nouveauté
intéressante ; je profite promptement de cet avis ». « Vite, vite, Messieurs,
consignez dans vos feuilles l'anecdote suivante » Uournal universel, n° 111,
25 nov.); « Ah ! Messieurs, hâtez-vous de consigner dans vos feuilles cette
anecdote intéressante » (n° X, 2 déc.). Ils participent ainsi à la hâte générale
qui répond à la faim de nouvelles, et, avec leur aide, le journaliste peut
rassembler les traces menues, les « détails » de cette histoire du présent
que veut écrire Feyde l. Mais il court aussi le risque constant d'être abusé ; il
se méfie, met certaines lettres de côté et subodore des pièges
(l'observateur, n° 11, p. 73) ; quand il a lancé une fausse nouvelle, il fait
amende honorable : « omnis homo mendax » (n° 24, p. 188) ; il revient sur
une nouvelle « fausse de tou te fausseté » : «J'ai cru la tenir de bon lieu »
(n° 65, p. 525). Instruit par l'expéri ence, et conscient du danger, Corsas
cite un correspondant sévère et sans illusion : « MM. les Journalistes
s'excusent sans cesse d'avoir été trompés par leu rs Correspondants, et
n'en sont pas plus circonspects ; ils ressemblent un peu aux enfants qui
promettent de se corrige r, et retombent toujours dans la même faute ; sans
doute c'est étourderie, et non méchanceté » (Courrier, t. 7, n° 17, 28 déc.,
p. 263).
77 La participation du public au j ournal se manifeste de façon plus active
encore dans les projets « patriotiques » de t outes sortes et dans les
réflexions sur l'actualité, que l'on rencontre dans une large zone de la
presse. Ici encore s'exprime une étonnante urgence de la parole. Le
Marquis de Villette commence ainsi des « Idées diverses » : «Je n'ai point
mission pour écrire, mais les idées du bien, ou de ce que je crois le bien,
quelquefois me tourmentent, et j'ai besoin de dire ma pensée, comme un
autre a besoin de crier sa douleur ou son plaisir » (Chronique de Paris,
n° LXXXI, 12 nov.). un autre patriote, qui signe « Probus », propose une
caisse publique pour faire payer les débiteurs solvables : « un peu de place
dans la Chronique, bien peu, Messieurs, mais tout de suite, je vous en prie,
pour une assez bonne idée » (n° XXV, 1 7 sept.). Les projets, les plans, les
idées de réformes ou d'institutions, de fêtes, fusent de toutes parts, avec
une abondance et une inventivité incroyables. Combien de bons citoyens,
en septembre et en octobre, ne rêvent que de fai re fondre les cloches, les
chappes, les reliquaires, les statues, et découvrent des remèdes miracles à
la crise financière ! La bonne volonté au moins ne leur manque pas. Ils
participent ainsi, à leur manière, au grand mouvement de générosité
patriotique qui s'ouvre au début de septembre, et le j ournaliste avec eux, à
peu de frais. On t rouve ici de redou tables champions, qui inondent les
journaux : Villette, le plus prolixe, ou un chevalier de Meude- Monpas, « de
plusieurs Académies ». Corsas, qui dit recevoir « chaque jour à peu près
cinq à six proj ets», qu'il ne peut publier, même par extraits, s'étonne que
parmi tous les journaux récemment créés il n'y ait pas « un seu l papier qui
se soit voué uniquement à l'analyse de ces différents projets, dont un
grand nombre restent dans l'oubli» (Courrier, t. 6, n° 1 5, 28 nov., p. 221).
Depuis octobre, Roland faisait paraître des Idées patriotiques, mais il se
contentait des siennes.
78 La dénonciation, nous y reviendrons plus loin, commence à jouer en 1789
un rô le extrêmement important : nourrie de hantises, de peurs, de haines,
elle forme le te rreau d'élection de certains j ournaux et en assure en partie
le succès. De très nombreuses lettres publiées dans l'observateur attestent
ce que l'on attend du journaliste et ce qu'on veut l'aider à être : le
dénonciateur public de tous les abus cachés, des complots, des mauvais
citoyens. Il devient donc un agent de publicité qui multiplie les moyens de
surveillance des « aristocrates » et de tous ceux qui résistent à la
Révolution ou la combattent. Les correspondants ne cessent de
l'encourage r :
« A merveille, mon cher Observateur ; jamais l'énergie ne nous fut plus
nécessaire. Imprimez librement, ou nous sommes perdus. La cabale
tourne au centre de l'Assemblée Nationale, quaerens quem devoret: vous
devez savoir cela ; pourquoi n'en parlez-vous pas ? Nommez les faibles
victimes ; poursuivez les sacrificateurs. Point de ménagements quand il
s'agit du salut de la Nation» {n° 10,31 août, p. 63).
ry9 us 1 mv1rem a ne pas ououer ie1 pnv11ege, ieue lnJUSHce , « vous aevnez
bien, Monsieur !'Observateur, réclamer encore ... » (n° 22, 29 sept., p.167).
« Pourquoi donc, cher Observateur, ne parlez-vous pas des revenus des
fug itifs qui passent à l'étranger ... » (n° 25, 6 oct., p. 191) ? L'objurgation
devient parfois plus pressante, et la lettre impérative : « Monsieur
!'Observateur, qui nous faites connaître l'abus des pensions ridicu les,
absurdes, écrivez donc, dites donc aux Parisiens [ ... ]. Dites que [ ... ]. Dites
que [ ... ]. Dites encore que [ ... ] » (n° 54, 3 déc., p. 437- 438). Un religieux
s'écrie « Dévouez, dévouez à l'exécration publique ces abbés-réguliers
aristocrates ... » (n° 55, 5 déc., p. 446). L'observateur enregistre toutes ces
impulsions, accumule toutes les petites accusations, souvent pe rsonnelles
et précises, fait la sourde oreille, on calme des lecteurs impatients.
Bo Feyde l a inventé et pratiqué avec une remarquable habileté ce j ournalisme
sensible à l'opinion populaire, que d'autres ont essayé d'imiter, par
exemple l'Ami des honnêtes gens ou l'optimiste, et qui, réputé inférieur ou
perturbateur par beaucoup, n'en a pas moins recueilli une vaste audience
en 1789. Corsas, aut re journaliste à succès, publie un bon nombre de
lettres de dénonciaiton, surtout, semble-t- il, en novembre, lorsque les
religieux réguliers sont soupçonnés de soust raire leu rs biens à la
nationalisation ; l'une d'elles est accompagnée de la sommation expresse
de la publier au plus vite, pour engager l'Assemblée à prendre des
précaut ions (t. VI, n° 111, 16 nov., p. 26). On retrouve ce ton impérieux dans
les lettres adressées « à l'Ami du Peuple » : « Je vous dénonce ... » (n° LVII,
26 nov., p. 232- 232). Il laisse entrevoir, entre le journaliste et son public
actif, des liens ambigus la complicité dans la suspicion semble faire
quelquefois place à une forme de chantage.
81 La lettre de j ustification, comme on peut s'y attendre, se mult iplie à mesure
que se répandent le danger et la crainte de la dé lat ion. Gorsas et Feyde l les
admettent dans une posit ion secondaire, apparemment lorsque l'erreur ou
la calomnie leur paraissent pat entes. Le premier publie, une huitaine de
jours après la lettre de sommation évoquée, la réponse de la supérieure de
couvent incu lpée (t. VI, n° XII, 25 nov., p. 172). Le second commente ainsi
une de ces lettres : « Voilà un des inconvénients de la liberté de la presse.
Mais qu'il est petit ... » (n° 54, 3 déc., p. 439). Les victimes, pour donner
une meilleure publicité à leur réclamation, et en raison aussi de leur
situation sociale, préfèrent s'adresser aux grands journaux établis, le
journal de Paris, le journal de Bruxelles ou dans une moindre mesure le
journal général de France. Le premier renonce à insérer toutes les
réclamations qu' il reçoit ; le second les accue ille avec le tribut de gratitude
et de louanges qu'elles contiennent : « Comme votre journal me paraît
presque le seul, dans ce dé luge de feuilles périodiques dont nous sommes
inondés, qui soit voué à la vérité et à l'impartialité, je vous prie de m'y
accorder une place, pour démentir ... », écrit un correspondant de SaintOmer
dénonçant une nouvelle calomnieuse du Patriote français (n° 45, 7
nov., p. 93). « Comme votre Mercure est le seu l ouvrage périodique où
l'innocence out ragée et calomniée t rouve encore un as ile pour sa
défense ... » commence un autre qui dénonce le Courrier de Gorsas (n° 49,
5 déc., p. 92). une répartit ion des types de lettres d'opère donc en raison
de la couleur polit ique des journaux : du côté des journaux patriotes, la
dénonciation, du côté des ex-« privilégiés », la j ustification, étant entendu
que les seconds, qui se posent en défenseurs du droit contre la violence et
le « fanatisme » révolut ionnaires, prêtent à cette répartit ion une rigueur qui
ne répond pas à l'exacte vérité.
82 Toute pratique de publicat ion est sé lective, et la nature même du journal
constitue un premier filtre pré- sé lectif. On peut , grossièrement dist inguer
une prat ique libérale et une pratique partisane. Le journal de la ville offre la
formule programmatique de la première : « Il n'y a de bons Journaux que
ceux que fait le Publ ic. un Journaliste, à vrai dire, ne doit êt re qu'Editeur.
De cette diversité de sentiments et de lumières doit naître l'approbation
générale ; il faut pouvoir présenter toutes les opinions » (Prospectus, fin
sept.). Dans le n° XIV du 14 octobre les rédacteurs promettent de répondre
à toutes les lettres « et cette correspondance publique enrichira notre
feuille et y j ettera une variété dont les Français ne se dégoûteront pas de
longtemps » (p. 55). Certains lecteu rs, disent-ils, leur ont reproché un
« défaut d'unité » dû à cette diversité de principes (n° LXVIII, 7 déc.,
p. 272). Le journal, qui prétend être un miroir de l'opinion, adopte en fait
une posit ion médiane qui refuse les extrémismes. Les lettres y expriment
presque tou tes le patriotisme tempéré, le goût et la culture qui
caractérisent les auteurs mêmes du journal. Avec des nuances, on peut tirer
des conclus ions semblables de la lecture de la Chronique de Paris. Le cas
du Rôdeur français doit nous retenir dans la mesure où ce journal à
sommaire publie un type de lettres très différent d'esprit de ce lles de
/'Observateur : ce sont des remarques critiques, et souvent ironiques, sur
des faits de société, des hommes politiques, des nouvelles absurdes, les
rid icu les et les injustices de l'opinion. A cet égard les lettres de « l'Argus
Patriot ique », ponctuées de « j'ai vu », offrent une jolie revue satirique des
petits côtés de la Révolution, et un excellent exemple de cette manière
originale (n° 3, 29 nov. ; n° 5, 6 déc.).
83 La sé lection s'avoue prudente et modérément restrictive dans la Gazerre
nationale, lorsque les rédacteurs n'acceptent d'ouvrir une « arène
politique » qu'à la condition que soit « protégée » la liberté naissante,
comme nous l'avons vu plus haut. Mais l'Ami du peuple ou les Révolutions
de Paris la prat iquent vigoureusement, en relat ion avec leur engagement
politique. Les dernières offrent à leurs lecteurs, dans un contraste frappant,
les lettres ardentes des patriot es, et les lettres horribles des aristocrat es.
Après le vote de la loi martiale, le rédacteur distingue, dit-il, une lettre
parce que « les alarmes du patriotisme y sont présentées avec une douleur
naïve et intéressante » ; on y lit :
« Ce n'est qu'à vous que j 'ose m'adresser ; ou calmez le trouble qui
m'oppresse, en me prouvant, si c'est poss ible, que mes alarmes sont
illusoires, ou tâchez, par l'influence de vos écrits, de remédier aux maux
qui menacent la patrie [ ... ] ; si vous cessiez de nous instruire et de veiller
à nos intérêts, vous t romperiez notre attente » (n° XVI, 24-31 oa., p. 4).
84 Cet appel au secours, cette demande de lumières et de protection sont le
plus be l éloge de la vaillance du journaliste, qui à son tour doit susciter
l'aide de ses lecteu rs : elle invite, se lon un correspondant de Lyon, « les
vrais citoyens à déposer dans votre journal les inspirations du patriotisme »
(n° XIX, 14- 21 nov., p. 29). La lettre joue donc ici le rôle de confirmation et
de relance, en un échange passionné, de l'action révolutionnaire. Le public
est invité à juger, par une épreuve inverse, la lettre insultante et basse d'un
aristocrate qui appelle l'auteur des Révolutions « vil démagogue » et le
menace de sa vengeance (n° XII, 26 sept., 4 oct., p. 41 ). Brissot lui aussi
t ranscrit des lettres affreuses qu'on lui a adressées, pour prouver que
l'aristocratie n'est pas une chimère (Patriote français, n° 87, 3 nov.), et
Gorsas dit avoir entre les mains « des lettres capables de faire frémir, et qui
annoncent la rage concentrée des ennemis du bien public » (t. VII, n° 18, 29
déc.). La lettre odieuse sert à disqual ifier l'ennemi politique. A l'autre bord,
Mallet du Pan cite dans le Journal de Bruxelles une lettre anonyme (i l dit en
recevoir toutes les semaines) et y répond (n° 40, 3 oct., p. 91 - 92).
85 Il restait encore, pour donner à la lettre toute son effi cacité journalistique, à
en faire un outil textuel actif, à la fois par les effets d'attente et par le jeu
avec d'autres lettres. C'est ce que réal ise admirablement Gorsas avant les
journées d'octobre. Il n'est pas le seu l à sentir le risque ou l'imminence
d'une crise, mais il semble le seu l à créer, d'aussi loin, les condit ions de
l'anxiété qui y prépare. Il faut remonter à deux articles du n° 78 du 23
septembre : « Bruits publics» (l'effet « sur l'esprit du Peuple de Paris » de
l'arrivée des t roupes à Versailles) et surtout « Question peut- être plus
importante qu'on ne l' imagine », où Gorsas fait état d'une lettre dont les
conséquences pourraient être« fatales»; il attend, pour s'expliquer, l'aveu
«des honorables citoyens qui nous lisent ». Volontairement énigmatique, il
spécu le sur la curiosité que les numéros suivants attisent par des
révélations partielles, des réticences ; un dialogue s' installe entre des
correspondants qui exigent de Gorsas le courage de tout révéler (n° 82, 27
sept.). Enfin le n° 84, du 29 septembre, livre la « lettre de Toul », dévoilant
un plan de fu ite du roi à Metz, non sans passer d'abord par des détours
préalables (des lettres sur la lettre, dont l'une le somme de la publier) et
par un aveu d'une feinte ingénuité : « Je m'aperçois aujourd'hui que ma
réticence a inspiré plus de craintes que la publicité de la lettre même».
86 En juillet, Gorsas avait déjà créé un scénario épistolaire assez habile pour
annoncer et dramatiser la« retraite » de Necker, mais il s'agissait alors des
lettres fictives du « courrier » (n° 8, 13 juillet, p. 11 7-1 18) ; il reçoit et
suscite au contraire ici des lettres réelles (du moins nous le présumons), les
retarde, les fait réagir l'une sur l'autre. Le scénario s'est enrichi et
compliqué. En décembre, dans des circonstances tout autres, il s'amuse à
ouvrir son journal à un petit dialogue dont il est le meneur de jeu muet et
ironique. L'auteur d'un « proj et d'une médaille patriotique » lui reproche
violemment de l'avoir dédaigné ; Gorsas s'excuse et s'exécute (t. VII, n° 3,
14 déc., p. 38). Deux jours après, il publie une autre lettre, qui critique
férocement la « médaillomanie » : « Toujours des distinctions ! des
Médailles ! des cordons ! Eh bien, M. Gorsas, Citoyen de Pari s, soyez donc
assez ciroyen pour vous refuser à la publicité de Lettres pareilles à celle qui
renfe rme le projet d'une Médaille patriotique» (n° 5, 16 déc., p. 58). Le
journal ne peut pas, de façon plus vivante ni plus drôle, enregistrer ni
manipuler les petits conflits de l'opinion. Les textes prouvent à profusion
qu'on aurait tort de négliger la fonction du journaliste-éditeur, et de la
considérer comme insignifiante.
L'inquisition. Le journaliste observateur
et censeur
87 «Tenez bon, Monsieur l'observateur : c'est l'amour de la Patrie qui vous a
mis en faction ; criez souvent, Qui vive 7 » (Observateur, n° 60, 17 déc.,
p. 413). Le correspondant qui adresse à Feydel ces conse ils de fe rmeté
exprime parfaitement ce qu'un large public attend du journaliste : qu' il
observe, qu'il révèle, qu' il accuse, qu' il soit un dénonciateur publi c. Lui même
est prêt à participer à cette tâche incessante et infinie. On entre,
avec la Révolu tion, dans l'ère du soupçon, de l' inquisition, du vertige de la
surveillance totale.
88 De nombreux t itres, métaphoriquement ou par leur type suffixal, affichent
cette fonction. La Sentinelle du peuple de Volney fixe un modèle
sémantique et discursif, et le titre même reparaît tel quel à la fin d'octobre
1 789. Citons, par ordre chronologique, le Dénonciateur (mai). le
Dénonciateur national (fin juin- octobre), le Censeur patriote (3 1 juillet), le
Censeur politique (fin juillet), !'Observateur (8 août-octobre 1790), le
Censeur national (27 septembre- 4octobre), le Furet parisien (fin
septembre-janvier 1790). !'Ecouteur aux portes (9-1 O octobre), le
Colporteur national (31 octobre- 5 novembre), le Rôdeur français (22
novembre- mars 1 790), le Furet breron (fin novembre), le Club des
observateurs (6-27 décembre). /'Observateur fidèle (non datable). Il s'en
faut que ces journaux) pour la plupart éphémères, occupent à eux seuls le
champ de la presse censoriale ; on doit y ajouter, pour des parts variables
de leur activité propre, l'Ami du peuple de Marat, les Révolutions de Paris,
les Révolutions de France et de Brabant de Desmoulins, le Patriote français
de Brissot ... Dans ce champ hétérogène, on trouve le périodique régulier,
mais aussi et assez souvent le pamphlet numéroté le plus violent. Ce
champ actif s'étend donc jusqu'aux franges clandestines de l'opposition
aux nouveaux pouvoirs. La révé lation et la dénonciation constituent le
ressort permanent, et le plus puissant, de la littérature pamphlétaire. Elles
continuent d'y trouver leur lieu d'élection, mais un des traits
caractéri stiques de la période révolutionnaire et des périodes de conflits
sociaux et polit iques aigus, c'est qu'elles s'installent, sous des formes plus
ou moins violentes, dans les journaux et font même parfois l'ori ginalité la
plus saillante de certains d'entre eux.
89 Dévoiler les nobles, ennemis du Tiers, est un des mots d'ordre générateurs
de la production pamphlétaire de la fin de 1788 et des premiers mois
de 1 789. La « sentine lle du peuple » de Volney « rôde », saisit les paroles
des conspirateurs, suit de près les démarches des « ligueurs nobles ». Au
tout début de janvier, Mangourit s'écrie dans son Héraut de la Nation, en
annonçant le contenu de son journal comme l'oeuvre du « Club patriote » :
«Malheur à l'aristocrate qui [ ... ] se flatterait d'échapper à la découverte ! Le
Club le démasquera s' il vise à la tyrannie. En dévoilant une féodalité
combinée, il ramènera toujours à l'autorité lég it ime » (n° 1, p. 4). Les deux
prospectus du Patriote français, en mars et en avril, comme le journal à
partir de la fin de juillet, arborent l'épigraphe célèbre : « Une Gazette libre
est une sentinel le qui veille sans cesse pour le Peuple ». Cette image du
défenseur de la liberté publique se retrouve assez fréquemment chez les
écrivains patriotes. Evoquant la « conspiration » contre Paris en juillet,
Desmoulins écrit dans son Discours de la lanterne aux Parisiens :
« Sentinelles vigilants des peuples, M. Gorsas et autres journalistes ont
observé, du haut de leur guérite, toutes les manoeuvres de nos ennemis »
(OEuvres, éd. 1874, t. 1, p. 154) ; Pussy, dans son Courrier national, confie
aux journalistes la relève de l'Assemblée Nationale, inactive pendant son
t ransfert à Paris : «Dans ces moments de repos forcé de l'Assemblée, nous
devons être les sentinelles vigilants du peuple » (n° 121, 18 oct., p. 5).
Aussi les auteurs des Actes des apôtres ne manquent- ils pas de jeter
l'iron ie sur ce lieu commun. à propos d'une révé lation parodique de
complots : « Par bonheur le peuple français a des sentinelles vigilants, des
amis, des rôdeurs, des observateurs, des furets, qui ne le laisseront pas
dormir sur ces intérêts » (n° 9, p. 3).
90 Le journal identifie et indique les ennemis de la liberté, La dénonciation
n'P~T. rrf>~ virP. à l'nrrlrP rlu inur nuP n~ rcP nu'P llP ~crnmn~nnP
- ~ J - - - -., -- - ..- - -- - - - 1 -- - - - - -- - - - - - - r - ;;.o -
nécessairement les angoisses de toutes sortes, la crise aiguë des
subsistances, la peur de la contre- révolution. Corsas, au début d'août, se
f élicite d'avoir forcé les accapareurs du Havre à livrer leurs blés, et révèle le
nom de I'« honnête homme» qui les a heureusement dénoncés (Courrier,
n° XXX, 6 août, p. 142-1 43). Certains sollicitent clairement les
dénonciations. Celui des Nouveaux essais sur Paris (1 O oct.) s'écrie à ce
propos : « Quelle carrière effrayante s'offre à moi ! de quelque côté que je
jette mes regards, les abus semblent se mult iplier ; par où commencer ?
Les cris du peuple me t racent mon devoir », et il signale d'abord les
boulangers trop chers. Et Desmoulins, dans ses Révolutions : « Citoyens,
quand vous aurez des faits à dénoncer, ad ressez-les moi » (n° 5, 26 déc.,
p. 238). Comme un acte civique mérite quand même quelques
encouragements, le rédacteur des Révolutions de Paris, qui compte les
dénonciations parmi les remèdes à la pénurie, offre un abonnement gratis
de trois mois à quiconque enverra une lettre authentique sur une
exportation de blé (n° X, 12- 18 sept., p. 19). Waudin fait la même
proposition, pour son Parisien nouvelliste, à tous les habitants de
Charleville, « ville monopoleuse », qui dénonceraient « un acte
d'exportation ou de monopole » (n° 111 , 3 oct.). Il suffit de lire l'Observateur
pour voir que tout peut se dénoncer, depuis l'acte ou la profession
d'aristocratie jusqu'au simple manque de zèle patriotique. Feydel suscite,
en dénonçant des importations de boucles de cuivre anglaises, un heureux
sursaut des commerçants incriminés, il se félicite de I'« avertissement »
qu' il a ainsi donné et espère que les autres négociants achèteront français
à l'avenir (n° 52, 28 nov., p. 417- 420 ; n° 5 5, 5 déc., p. 445). Les victimes,
nous l'avons vu, ont senti la nécessité et l'urgence de se justifier par la voie
du journal ; comme l'écrit élégamment un fabricant de gazes inquiet d'une
homonymie fâcheuse : « L'opinion publique est d'un trop grand poids dans
ce moment, pour se reposer sur sa conscience » (Suite des nouvelles de
Paris, 20 oct., p. 6).
91 Tribunal public où se portent l'accusation et la défense, le j ournal peut
devenir aussi, et plus précisément, l'organe de su rve illance des hommes
politiques, des administrateurs, de tous ceux à qui une charge est confiée
dans l'Etat. La « censure » antique s' impose alors t rès souvent comme le
modèle de la mission dont le j ournaliste se croit investi. La république
romaine revit, déj à, dans les sévères obligations qu'il exerce, et dans le
pacte rigoureux qui le lie à tous les acteurs de la vie publique. Brissot
reg rette que l'Assemblée Nationale n'ait pas réclamé la liberté de la presse
avant tout autre objet « Car enfin, avant de s'enfoncer dans des
souterrains obscurs, faut- il avoir des f lambeaux. Et puis, la liberté de la
presse n'est- elle pas le seu l moyen pour le Peuple de surveiller, d'éclairer,
de censurer ses Représentants » (Patriote français, n° X, 7 août, p. 3) ?
Marat prétend que la municipalité lui a reconnu implicitement le droit de
« censure publique », qui seule peut sauver la France (n° XXI, 1er oct.,
p. 184). Camille Desmoulins, surtout, se plaît à développer une
identification conforme à la pente antiquisante de sa culture. Dès le l er
numéro de ses Révolutions il évoque son « empire censorial » (p. 3), qu' il
définit au second numéro : « Mais me voilà journali ste, et c'est un assez
beau rôle. Ce n'est plus une profession mépri sable, mercenaire, c'est le
journaliste qui a les tablettes, l'album du censeur, et qui passe en revue le
sénat, les consuls, le dictateur lui- même » (5 déc., p. 46- 47). Desmoulins
est de ceux qui ont la plus claire conscience de la puissance du journali ste,
du magistère qu'il exerce en dehors et au dessus des pouvoirs légalement
constitués. Lui-même l'exerce avec le brio qu'il met à tout. Ayant dénoncé
nominativement plusieurs « champions » du décret du marc d'argent (n° 3,
12 déc., p. 109) il enregistre au numéro suivant la réclamation de Regnaud
de Saint-Jean- d'Angély et ajoute « Je m'empresse de vous rayer du
tableau des mauvais Citoyens, que j'afficherai tous les samedis aux quatre
coins de la France. Loin d'aimer à grossir ce tableau, il est selon mon coeur
de chercher à le diminuer » ; une ingénieuse application de la parabo le
évangélique de la drachme perdue atteste enfin la générosité de ce
censeur-bon pasteur (n° 4, 19déc.,p. 157-1 58). Le« Procureur-général de
la Lanterne de France », auquel on s'adresse pour dénoncer les ennemis de
la liberté (n° 4, p. 176) sait donner du prix à sa mensuétude, comme il sait
rester inflexible en sa juste sévérité.
92 La dénonciation et la censure sont l'arme imparable de la liberté. Au
journaliste qui les pratique ou les publie rien ne peut échapper. Les
métaphores de l'activité quêteuse, fureteuse, circulent dans les ti tres.
Celles de l'oeil ouvert, du regard, de la veille, s'imposent dans de nombreux
textes, et signent en général une qualité commune d'activisme politique.
Mlle de Keralio apostrophe les citoyens en les invitant à lire le Paae de
famine : « Armez- vous d'une vigilance inquiète ; ve illez partout ; ayez les
yeux, non seulement à Paris, mais dans toutes les provinces ; [ ... ) surveillez
sans cesse » Uournal d'Etat et du citoyen, 2e trim .. n° Ill. 22 nov,, p.315)
«Veillez sur vos droits, ve illez sans cesse, soyez inflexibles » (Révolutions
de Tournon, n° XIX, 15-21 nov., p. 2). « Vivent les hommes qui nous
réveillent ; vivent ceux qui nous empêchent de tomber dans les pièges que
nous tendent les scélérats », s'exclame un correspondant du Specrateur
patriotique (n° Il, 30 sept.). L'auteur du Colporteur national, qui promet de
révéler tous les attentats et de dénoncer tous les coupables, prévient« ces
hommes ambitieux et pervers » ; « malgré l'or criminel qu' ils versent dans
les mains des malheureux sans principes, dont ils se déclarent les
protecteurs et les pères, l'oeil de la liberté est toujours ouvert sur les
t raîtres ; et à leur moindre mouvement, il nous dévoile les manoeuvres
souterraines de ces taupes vendues à l'iniquité » (n° 11 , nov., p. 3).
93 La vigilance patriotique est infinie en compréhension et en extension, dans
l'oeil sans faiblesse, ou dans la multitude des yeux auxquels rien
n'échappe :
« que le crime redoute aujourd'hui autant d'accusateurs qu'il y aura de
bons citoyens, les lois alors ne seront plus comme des toiles d'araignées,
que l'homme puissant brisait touj ours. On ne pourra plus échapper à la
vengeance du ministère public, lorsque ce ne sera plus un seu l homme
qui 1 'exerce, mais la Nation qui ne sommeille jamais tout entière »
(Révolurions de France er de Brabanr, n• 5,26 déc., p. 233).
94 Nul autant que Marat, ni avec plus de constance, ne s'est présenté comme
l'oeil qui voit toutes les t rames, comme ce lui qui suit à la trace, perce
l'obscurité et qui du même coup ouvre les yeux, secoue la paresse et
dissipe les illus ions. Dans sa lettre « à MM. les Représentants de la
Commune de Paris », il lance sur le ton goguenard qu'il sait parfois
prendre : «Je suis l'oeil du Peuple, vous en êtes tout au plus le petit doigt»
(n° XVIII, 28 sept ., p. 1 53), et à Necker : « Caméléon subtil, vous avez beau
changer de cou leurs, vous n'échapperez pas à mes regards ; sans cesse je
suivrai vos adroites métamorphoses, et j'y attacherai les yeux du public »
(n° LVII, 26 nov., p. 230). Il mult iplie avec une sorte d'allégresse les signes
de son attention infaillible et de son acharnement cynégétique : «Allons à la
découverte, su ivons -les à la piste, ne leur donnons point de relâche »
31. Voir aussi n° XXI V, 4
oct., p. 20 7. Le Furet
parisien apostrophe ainsi
Bailly : « Moi-même, j'écla
( ... )
32. Voir aussi n° XXI, 1er
oct., p. 186. L'auteur du
Fouet national s'exclame
également : « O imbécile
( ... )
(n° LXX, 11 déc., p. 6). « Que faire 7 se défier d'eux [les ministres) comme
de l'ennemi, examiner avec soin tous leu rs projets, les suivre à la t race avec
anxiété » (n° LXXIII, 21 déc., p. 5) 3 1 . 11 déplore dans ses sermons
exhortatoires l'aveug lement persistant du peuple, mais affirme la volonté
de lui communiquer enfin sa clairvoyance « Le plan des opérations
désastreuses de M. Necker est clair comme le j our pour les hommes qui ont
des yeux [ ... ).j'abattrai enfin les taies qui couvrent les yeux de ces citoyens
t rop crédules » (n° XXVIII, 8 oct., p. 239). « O Français ! serez-vous donc
toujours dans l'enfance, et ne réfléchirez-vous j amais, et faud ra- t- il sans
cesse que l'Ami du Peuple vous dessille les yeux » (n° XXV, 5 oct.,
p. 217) 32 ?
95 Ce qui donne à Marat sa lucidité, ce qui autorise son inquisition sans
relâche, c'est la solidité de ses « principes », mais plus encore
l'engagement total qui l'unit au « peuple » « organe », « avocat »,
« vengeur » du peuple, il s'est donné à lui sans réserve, il jure de
« consacrer tous [ses) instants » à son salut ; « Je me dévoue à la Patrie, et
je suis prêt à verser pour elle tout mon sang » (n° XIII, 23 sept.,
p. 116-11 7) ; « défendez contre les méchants tous les hommes courageux
qui se dévouent à la mort pour votre bonheur » (n° XVI, 26 sept., p. 141).
La nation verra plus tard qu'il « s'est immolé à son bonheur » (n° XVIII, 28
sept., p. 1 58). « Il a creusé sa fosse ; il y descendra sans frémir » (n° XXVII,
7 oct., p. 232). On entend aussi, dans les Révolutions de Paris ou dans le
Colporteur national, des professions solennelles de courage et de total
engagement 33. Mais c'est chez Marat que se montent les mécanismes les
plus puissants de légitimation de l'acti vité censoriale et punitive. Car le
dévouement de l'ami du peuple atteste sa pureté absolue : « Je puis errer,
sans doute ; mais mon coeur est pur comme la lumière des cieux, j'abhorre
la licence, et en écrasant les vices, j amais je n'outragerai la vertu » (n° XXVI,
6 oct., p. 220). « Incorruptible défenseur des droits du peuple » (n° XVII I, 28
spt., p. 153) pénétré par les « élans de l'amour de la liberté » et le « délire
de la vertu », il a pour « idoles » la vérité et la j ustice (n° XIII, 23 sept.,
p. 113- 115). Il remplit donc un « devoir sacré » (n° XVII, 27 sept., p. 147).
« Pour le bonheur de l'humanité, puisse mon exemple être bientôt suivi
par tous les gens de bien. Puissent-ils ne jamais souiller par des vues
per sonnelles les sublimes fonaions de ce saint Ministèr e. Mettant de côté
tout motif d'animosité, de haine, de vengeance, puissent-ils y apporter
toujours un coeur pur, brûlant de l'amour du bien public. Combien nos
moeurs doivent changer » {n° XXI, l er oct., p.184) !
96 L'auteur du Furet parisien, dont les accents sont parfois proches de ceux
de Marat, se met aussi au nombre des citoyens « assez purs » pour
découvrir les manèges des « monstres » qu' il dénonce (n° 1, fin sept.,
p. 7-8), il éprouve le « plaisir le plus ravissant » à rendre hommage à la
vertu (n° VII, p. 8).
97 L'immolation volontaire fait accéder Marat à une position exceptionnelle et
proprement sacrée. Incorruptible, il peut devenir le spectateur et le
dénonciateur infaillible de la corruption, le grand inquisiteur, le juge
suprême du bien et du mal. Vivant il est entré dans la mort, il s'est
enseveli, il connaît le Royaume de la Vérité et de la Justice, il peut en rendre
témoignage et en imposer les verdicts.
98 Des phénomènes mentaux de nature religieuse, dont les effets peuvent être
dévastateurs, s' investissent ici dans la lutte poli tique. Le journal devient de
plein droit une tribune de la dénonciation personnelle : Marat y dépasse
largement, de ce point de vue, ses prédécesseurs, ou ceux de ses
contemporains que l'on peut lui comparer (les auteurs du Furet, du
Dénonciateur national, du Fouet national), par son opiniâtreté, par la
continuit é et l'unité de la visée agressive, par le statut éminent qu' il
confère à la dénonciation, la valeur qu'il donne ainsi à son acte
journalistique, enfin par le mythe en lequel il se constitue lui - même.
99 Le journal devient intouchable et sacré. Bonneville l'avait déjà suggéré en
menaçant Necker de la vengeance de la Nation s' il touchait à son Tribun du
peuple (4e livraison, juin, Lettre IX, p. 1 04). Marat le dit clairement : « Cet
Ecrit étant destiné à défendre les droits sacrés du Peuple et des Citoyens,
est sous la sauvegarde de la Nation ; je déclare que je poursuivrai comme
criminel d'Etat tout téméraire qui entreprendrait d'en arrêter la libre
circulation » (n° XXIV, 4 oct., p. 209). Pur et vertueux, le journaliste peut
intervenir impérieusement, et distribuer les sommations, les défis, les
inj onctions solennelles et les menaces. Le sujet met alors dans sa paro le
l'autorité décisive et indiscutable de la Nation à laquelle il s'identifie. La
dénonciation se dit dans la nudité syntaxique de son évidence. « Nous le
dénonçons à LA NATION », écrit Waudin d'un commandant de Bataillon qui
n'a pas fait son devoir le 5 octobre (le Parisien nouvelliste, n° VI, 20 oct.).
Le Dénonciateur national, en vertu de son titre même, répète avec une
virulence in lassable les « je DENONCE ... », qui lancent les alinéas comme
autant.de jets violents et pressés. On pourrait fai re une moisson des « je
somme » ou « je vous somme » qui abondent dans l'Ami du peuple ; ne
citons qu'un exemple pour fi xer un ton ; « Ici je somme le Comité du
District de S. André-des-Arcs, qui a donné des ordres d'arrêter ma feu ille,
de les reti re r, et de faire rendre les Numéros interceptés ; que ces Membres
corrompus qui l'ont subjugué t remblent que je ne leur imprime le cachet
de l'opprobre » (n° XXVI, 6 oct., p. 221 - 222) 3 4 •
100 La dénonciation trouve son aboutissement naturel dans l'appel à l'action,
dans le discours agitateur, dans le recours au « réve rbère régénérateur »
(Dénonciateur national, n° IV, oct., p. 1 O). Nous en parlerons plus loin. Mais
sa fi n première, la plus immédiate et la plus intensément recherchée, est de
dévoilement. L'inspiration pamphlétaire trouve là son premier mobile, el le
s'exprime dans des zones re lativement importantes du journal, après de
longues et dures contraintes, dont elle semble prendre sa revanche. Des
amertumes, des rancoeurs, des haines accumulées dictent la rage de révé ler
les maux, de désigner les coupables, et suscitent le tableau d'un Ancien
Régime monstrueux et gangrené, ou de l' insolente richesse des nouveaux
profiteurs et des idoles de l'aveuglement populaire. Les dénonciateurs,
dans leurs pires excès, peuvent avoir la conscience de participer à une
oeuvre collective de purification sociale. Dans cette apocalypse se démêlent
le bien et le mal, même si la sou illure persiste et se déplace, et si le travail
à faire reste infi ni. L'imagination de Marat est dominée par les catégories
antagonistes du sain et du corrompu, chacune drainant une énorme réserve
de qualifications, positives et surtout négatives, de nature essentiellement
morale, et qui supposent une sanction également morale. Du côté des
bons, des « serviteurs fidèles », la « gloire » de « l'honneur » et de la
« vertu » ; pour les méchants, la « punition », I'« expiation »,
1'« opprobre » : « j'ai pris l'engagement de leur imprimer à chacun le cachet
de l'opprobre sur le front » (n° XXI, 1er oct., p. 181). Le moralisme
passionné et violent de Marat apparaît donc avec éclat dans ses
dénonciations : l'horreur de l'Ancien Régime y va de pair avec celle de l'or,
de la richesse, des « vices scandaleux », des faveurs honteuses.
33. « Si je ne puis être
Brutus, j'aurai du moins le
mâle courage de Cicéron ;
je dirai tout ce que je ( ... )
34. Voir n° XXVII, 7 oct.,
p . 233 ; n° XVIII, p . 156 ;
n° XXI, p. 185-186 ; n° XXVI,
p . 220 ...
tseaumarcnai s, par tous ses actes et tout son etre, orrense 1a « l'uaeur »
(n° XIV, 24 sept., p. 122-124). Bailly - « Satrape » devient une figu re
fantastiqu e du faste insultant et du despotisme vampirique (n° LXXVII -
LXXIX, 25- 27 déc.).
101 Le cas de Marat est exceptionnel. On t rouve, dans la clandestin ité,
quelques pamphlets d'une rare viole nce, comme le Furet parisien. Mais la
pratique inquisitoriale et accusatrice de Feydel ou de Corsas est diffé rente,
plus modérée, anecdotique et populaire. De grands journaux patriotes,
comme les Révolutions de Paris, préfèrent le discours ou la diatribe
politique générale. Il ne faut pas oublier, enfi n, qu'un très grand nombre de
journaux, et des plus importants, se refusent totalement à une pratique
plus ou moins clairement condamnée, et cette abstention devient en elle même
un caractère distinctif. Le Club des observateurs du 24 décembre
contient une « Lettre d'un dénonciateur » qui désigne, sur un ton d'ailleu rs
ambigu, ce qui s'impose alors comme une mode journalistique :
« Quoi ! Messieurs les Observateurs, pas une seule dénonciarion
particu lière dans les cinq Numéros que vous avez déjà fait paraître !
Quoi ! Votre Comiré des Anecdores ne s'arme pas d'un fer rouge pour
marquer au front les ennemis du bien public ![ ... ] Craindriez-vous en
démasquant les malveillants qui nous environnent que le glaive de la
j ustice n'ait trop de victimes à sacrifier ? C'est trop de pitié» {n° 6, p. 12).
102 Mode ou maladie, la dénonciation devient un problème de politique et de
morale, que personne ne peut ignorer à la fin de 1789. Des exemples
éclatants le placent à l'avant- scène. Mirabeau, le 1 O octobre, dénonce à
l'Assemblée les propos insultants que le ministre Saint-Priest aurait tenus,
le 5, aux femmes qui demandaient du pain ; Augeard, convaincu d'avoir
comploté la fu ite de la famille royale, est arrêté le 15 octobre sur
dénonciation d'un secrétaire ; Desmoulins accuse Necker de façon publique
et éclatante ... Autant de faits que la presse commente, et qui alimentent
une controverse dont les acteurs représentent bien les diverses tendances
politiques du moment. La Chronique de Paris du 6 novembre commente
avec mesure la Lerrre du Comte de Mirabeau au Comité de recherches qui
vient de paraître :
« Nous convenons avec lui que la dé/arion, qui auprès d'un despote fait
horreur, doit êrre regardée au milieu des périls qui nous environnent,
comme la plus importance de nos nouvelles venus, ec comme le palladium
de norre liberté naissance ; mais nous ne pensons pas qu'aucune délation
puisse devancer la preuve » {n° LXXV).
103 C'est donc à Mirabeau qu'est due la formule qui, auprès des uns, fera
scandale ou servira aux autres à définir un nouvel article de la morale
civique : la « délat ion », même sans preuves disponibles, est un devoir
absolu, inséparable de la liberté, si elle a pour but de sauver la Patrie. La
Chronique de Paris du 19 novembre salue dans la Réplique aux deux
mémoires des sieurs Le/eu, de Desmoulins, I'« innovation hardie de la
dénonciation d'un ministre [Necker) au tribunal de la nation, par un simple
citoyen. L'auteur de la France libre, celu i qui a arboré le premier la cocarde,
semble né pour donner d'heureux exemples » (n° LXXXVIII). Mercier, dans
son bel article « Sur la Révolution actuelle », dans le n° LI de ses Annales
patriotiques et lirréraires, (22 nov.). met au nombre des « vertus
héroïques » des « peuples libres et anciens », en train de renaître, les
exemples donnés par « deux accusateurs publics » qui ont osé dénoncer
Necker et le duc d'Orléans : « C'était se montrer grandement patriote que
d'accuser ainsi [ ... ). Quand on écrit pour la vérité et la liberté, la Nation
entière est juge et alors l'erreur ou la calomnie tombent d'elles mêmes
» 35 . Brissot, parlant d'Augeard, conçoit que le devoir de
dénonciation paraisse une doctrine sévère : « Tant pis pour ceux qui le
jugeront ainsi ; c'est qu'ils ne seront pas au niveau de la Révolution »
(Patriote français, n° 98, 14 nov.). Il y revient de façon catégorique à
plusieurs reprises : « Le silence, en matière de délation, est vertu dans le
despotisme ; c'est un crime, oui, c'en est un, sous l'Empire de la Liberté »
(n° 123, 9 déc.). « nous le disons avec lui [Desmoulins) Accusarores
mulros esse in civitate urile esr. C'est en multipliant ces accusateurs publics
qu'on peut effrayer les ennemis du bien public » (n° 1 27, 13 déc.).
104 Le sommet du débat est atteint en 1 789 avec la « Diatribe » de La Harpe
« sur les mots Délation, Dénonciation, Accusation », dans le Mercure du 19
décembre (p. 95-111 ) et la réponse de Desmoulins dans ses Révolutions
(n° 5, 26 déc., p. 233- 238). Mais plusieurs journalistes avaient déjà
exprimé leurs appréhensions. Mallet du Pan remarque dans le Journal de
Bruxelles, à propos d'Augeard, que le salut de l'Etat nécessite parfois des
« atteintes à la liberté individuelle», mais que la délation généralisée et
hasardée met le citoyen dans un pé ril « affreux » ; et il accuse les « Feuilles
périodiques » de prêcher au public une doctrine « exécrable » (n° 47, 21
nov., p. 247). Peu après, commentant les Observations sur la dénonciation
de M. le Comte de Saint- Priest par M. le Comte de Mirabeau, publiées à
Lausanne par Lally- Tolendal, il rappelle l'urgence de distinguer accusation
publique et délation, lorsque les principes « de la Morale et de la Liberté
sont ouvertement subvertis par une fou le d'Ecrivains sans scrupule, qui
diffament les Citoyens sous prétexte de les accuser, et qui les
assassineraient si leur mort pouvait être aussi lucrative que la vente d'un
Libe lle [ ... ). Il ne resterait que des scé lérats dans la société, si elle tolérait
une si horrible oppression » (n° 51, 19 déc., p.264). A La Harpe qui, dans le
Mercure, flétrit la « délation » secrète, Desmoulins répond avec une allègre
audace « Je m'efforce de réhabiliter ce mot délation [ ... ). Nous avons
besoin dans les circonstances que ce mot délation soit en honneur » (n° 5,
p. 237).
105 Le journal se trouve au centre de cette polémique brûlante par le rôle qu'il
remplit rée llement, et par le droit qu'il revendique en vertu de la liberté de
la presse qui, se lon les Révolutions de Paris, fau te d'être absolue serait
nu lle, puiqu'elle sert à « surveiller» les hommes publics (n° XI, 19- 27 sept.,
p. 8). Un écrivain calomniateur ne doit risquer que le démenti (n° VII, 22- 29
août, p. 30) ; les ministres sont « exposés de droit à la calomnie »,
pu isqu'« il faut, pour le bonheur des individus, pour le maintien de la
constitution et de la liberté, qu'il y ait une guerre irréconci liable entre les
écrivains et les agents du pouvoir exécutif » (n° XIV, 10- 17 oct., p. 32).
Se lon l'auteur du Véridique, les libelles sont « nécessaires chez un peuple
libre : peu importe que celu i qui sonne le tocsin se montre : le coup frappe,
on court de tous côtés à la chose publique, et si l'alarme est fausse, le
Ministre, le Magistrat, le Général est promptement j usti fié ». Cette bel le
confiance dans l'issue des procès publics se nuance d'ailleurs d'une
inquiétante conviction « Les Ecrits anonymes ne sont redoutables que
pour les riches et les puissants de la terre, dont la vie n'est pas
irréprochable » (n° 11, 1 7 août, p. 5- 6).
106 La dénonciati on ou la délation apparaît bien dans les derniers mois
de 1 789, comme une conséquence morale de la Révolution. Justifiée,
exaltée, ou odieuse et condamnée, elle devient une des expressions du
conflit politique et d'un conflit de références imaqinaires : à ceux qui
35. L'accusateur de Necker
est Desmoulins ; celui du
duc d'Orléans est-il Peltier?
Sur la délation, o ( ... )
veulent réanimer en France les vertus héroïques de !'Antiquité, La Harpe
rappelle l'opprobre des « délateurs » de l'Empire : « Il ne faudrait jamais,
dans aucune théorie, nous ass imiler aux Romains dont l'existence unique
dans les Annales du Monde tenait à un ordre de choses qui ne saurait se
reproduire parmi nous» (Mercure, 19 déc., p. l 03). Cet avertissement avait
peu de chances d'être entendu des patriotes les plus exaltés.
La parole et l'action. Le journaliste tribun
107 L'information et la chronique, le didactisme, la dénonciation, tout peut
mener à l'action, ou plutôt à ce qui se projette imaginairement et se dit
comme nécessité, urgence de l'action, et tout, dans le mouvement qui
engendre les effets de parole, veut y mener. En ce la consiste peut-être la
fonction la plus intime et la plus nouvelle du j ournal révolutionnaire, le
ressort le plus effi cace de son intensité exceptionnelle et de son pouvoir.
108 L'éloquence, la harangue entrent immédiatement, et par une rencontre à
laquel le tout préparait, dans la brochure pré-révolu tionnaire et dans les
premiers j ournaux contestataires. La Sentinelle du peuple de Volney est un
long discours aux « amis et citoyens » ; l'orateur agit, écrit, parle pour le
groupe dont il est le représentant, et lui parle 3 6 • Le Héraut de la nation de
Mangourit se caractérise par son éloquence rocailleuse et désordonnée,
langage troublé par la démesure de l'événement. Mirabeau centre ses
Lerrres à ses commerrants sur l'éclat de sa propre parole à l'Assemblée. un
peu partout, la nouvelle, l'anecdote, la lettre, toute la matière dispersée qui
compose le journal, se mettent à engendrer du discours. Il ouvre en exorde
les livraisons des Révolutions de Paris, ou les ponctue ; il déborde d'une
livraison à l'autre de l'Ami du peuple, en vastes nappes rythmées. Le
j ournal devient un laboratoire de la harangue politique, où s'éveillent les
citoyens, où s'allume, s'avive, s'entretient la flamme du patriotisme, où
s'insuff lent la haine des tyrans et l'amour de la liberté.
109 La Révolution est, aussi, un vas te événement de langage, une libé ration et
une explosion de la parole captive, qui jaillit avec une énergie et une
abondance inouïes. Les acteurs du drame, acteurs de la parole, ont
conscience de participer à une renaissance du verbe, à l'invention d'une
éloquence à la mesure du présent. Selon la Chronique de Paris, l'abbé
Fauchet, dans son Premier discours sur la liberté française, a « semblé
vou loir lu tter par la fougue et le ton saccadé de son style, avec la rapidité
des événements qu'il avait à peindre [ ... ). un discours pareil sort des règles
ordinaires, comme la révolution qu'il cé lèbre ne ressemble à aucune
révolution » (n° 1, 24 août). Et Corsas écrit à propos de son second
Discours:
« Plus le salpêtre a été comprimé dans le tube qui le contient, plus
l'explosion est forte et bruyante. Il en est de même de la voix de l'homme
né libre : longtemps retenue, elle fermente, s' il est permis de parler ainsi,
dans ses poumons ; et lorsqu'elle s'échappe, ce n'est plus une voix, mais
le cri perçant qui épouvante les tyrans et brise l' idole du despotisme »
(Courrier, t . Ill, n° 64, p. 138).
110 On ne peut évoquer, de façon plus saisissante, le pouvoir fantastique d'une
éloquence rendue à l'urgence physique de ses accents et de ses rythmes ;
son action, lointaine et immédiate, présente tous les caractères de la
magie.
111 Le j ournal n'est pas séparable, à cet égard, de l'ensemble des pri ses de
parole qui marquent le début de la Révolution, et qu'il serait passionnant
mais malaisé de saisir dans la totalité de leu rs aspects. Il faudrait prêter
attention au genre de I'« adresse », qui proli fère, et pénètre la brochure
numérotée, forme vois ine du journal qui, dans les condit ions particu lières
de mai et juin, lui sert de substrat ainsi le Premier coup de vêpres,
discours à « Messieurs » des Communes les encourageant à brusquer la
rupture avec la noblesse. Le Second coup de vêpres, paru au moment de la
séance royale, appelle les Français à « tout braver pour j ouir de la liberté
première de l'homme » : « O Français ! voici le jour qui doit terminer votre
esclavage. Rappelez votre courage, rassemblez vos forces ... » (p. S-6). On
peut également citer le Tribun du peuple de Bonnevil le, dont nous
parlerons plus longuement, ou une brochure moins proche du périodique,
mais qui entre au premier chef dans l'immense texte de l'appel à l'acte, de
l'exhortation, de la confiance passionnée, de la gratitude éperdue qui
entoure le Tiers, le dirige et le porte en ces semaines de crise !'Orateur
des Etats Généraux pour 1189 de Carra, paru à la fin d'avril, qui a connu un
succès considérable en mai. Dans le cinquième « Discours », terminant la
seconde partie parue en novembre, Carra écrit : « Rois de l'Eu rope, c'est à
vous mainteant que j e m'adresse voyez comme l'empire de la raison
étend son influence de toutes parts : [ ... ) voyez combien la force des idées
ph ilosophiques et l'énergie des expressions lancent de t raits de lumière et
de courage dans toutes les âmes ... » (p. SS). La raison et l'action s'unissent
ici grâce au vecteur dynamique du discours. L'éloquence, disons plutôt la
parole vive de la liberté, s'impose comme un acteur politique primordial.
Dans l'adresse se parl e, de façon privilégiée, le « langage de la liberté »,
comme le dit l'auteur du Consolateur à propos d'une adresse des
Lyonnais « Combien les mouvements de cette nouvelle éloquence sont
nobles et imposants ! Ceux qui savent ainsi peindre le patriotisme, ne
peuvent que le sentir avec t ransport» (n° 1, 21 déc.).
112 Cet exercice de la parole se concentre plus ou moins vite dans la figure du
« t ribun ». Bonneville prend le premier le nom éclatant de « tribun du
peuple » qu'il doit, dit-il, à quelques artisans dont il défendait les droits
(Lettre 1, mai, p. l 2). La défense du peuple suppose le droit de haranguer ;
Bonnevil le établit consciemment les analogies entre son rôle et celu i de ses
prédécesseurs de !'Antiquité : ils obligeaient le Sénat à « respecter la
MAJESTE du Peuple romain » (Lettre XVII, 24 j uin, p. 164). Tournon, qui
pratique systématiquement dans les Révolutions de Paris, depuis leur
ori gine, le journalisme oratoire, rappe lle le plus constamment et le plus
fortement le modèle antique dont il s'autorise :
« Mais dans quel temps fut- il donc plus nécessaire de se rallier sous
l'étendard puissant et respecté de l'opinion publique ? Qui mieux peut
servir de point de ralliement, je le demande, si ce n'est tous les écrits
patriotiques, et j'oserais dire, l'écrit d'un citoyen dont la voix ne fut
jamais suspecte ; d'un citoyen qui eut enfin, l'un des premiers,
l' inestimable honneur d'entreprendre et d'exercer la fonction pénible et
délicate de tribun Français, tâche effrayante et peut-être plus dangereuse
encore ! car l'homme public qui n'a pas rempli son devoir, trouve souvent
t rès coupable celui qui ose le révé ler ! Cependant, citoyens, si personne
ne vous avertit des entreprises faites contre vos droits, que deviendra
votre liberté» (Révolutions de Tournon, n° XVII, 31 oct - 7 nov., p. 607) ?
113 Pour conserver ses droits, il faut que le peuple les connaisse, donc
« qu'il soit averti cont inuellement par des hommes incorruptibles, des
entreprises secrèt es que ses ennemis renouvellent sans cesse contre sa
36. Voir E. Eisenstein, « Le
Publiciste comme
démagogue : la Sentinelle
du peuple de Volney »,
communi ( ... )
liberté [ ... ]. Parmi nous, il n'y a ni tribuns, ni censeurs ; mais les écrivains
patriotes doivent en remplir l'honorable fonction ; sans cesse le peuple
t rompé par l'aristocratie [ ... ] serait bientôt réduit à un esclavage pire que
celui qu'il avait d'abord rejeté» (n° XXIII, 13- 19 déc., p. 2-3).
114 Ces deux textes définissent, avec une parfaite clarté, la fonction cardinale
du journaliste révolutionnaire le plus actif et le plus engagé. L'« écrit
patriotique » instruit, alarme, défend, il ne peut unifier I'« opinion
publique » contre les ennemis du peuple que parce qu'il enregistre la voix
vibrante du tribun. Comme l'écrit Manuel à Desmoulins : «ce sont les gens
de lettres, quand ils ont votre courage et vos principes, qui font les
révolutions » (Révolutions de France et de Brabant, n° 8, 16 janv. 1790,
p. 380). L'« écrivain politique» ou« patriote» se place aux avant- postes de
la Révolution, et sa miss ion de veil leur fait de lui la victime désignée des
persécutions : l'image du journaliste martyr de la liberté est de ce lles qui
hantent les plus ardents apôtres de la souveraineté populaire 37•
115 Cette vocation tribunicienne engendre sans cesse dans le j ournal tous les
mouvements et toutes les figu res de l'éloquence. Le langage rocailleux, un
peu fou de Mangourit dans le Héraut de la nation semble subir la contagion
d'une situation vécue comme extrême : les puissances de l'enthousiasme
et de l'exécration, les hyperboles et les antithèses y veu lent répondre à la
violence des combats auxquels participe le journaliste. On pourrait évoquer
d'autres textes que poussent des torrents d'éloquence, la Première aux
grands de Servan, ou le Tribun du peuple de Bonneville. Ce dernier exalte
les pouvoirs de la « langue des Prophètes » et reproche à Voltaire de
manquer« de ce feu sacré qui purifie les coeurs » (4e éd., 1790, Lettre XIII,
p. 1 06) ; sa propre prose, rythmée et ardente, est effectivement animée par
la conscience qu'il a de sa mission prophétique. En s'adressant « A la
Nation française », «Aux Etats Généraux », «A la noblesse française » ... , il
suscite et mobilise les acteurs du drame, il crée par l'écriture l'effet de sa
présence imaginaire au coeur de l'action. Dans le récit de la semaine
révolutionnaire de juillet qui ouvre les Révolutions de Paris, Tournon a
immédiatement inscrit ce foyer vocal, ce sujet qui lance et dirige l'action
par la parole ; les variantes des édit ions successives prouvent qu'il s'agit là
d'un aménagement conscient du texte 38. Dans la prise de parole
généralisée que suscite la Révolution, tout citoyen, entrant dans une
situation d'égalité avec les autres, peut devenir actant- parlant, et prendre
en charge l'avenir de la collectivité entière. De là les apostrophes aux
« citoyens » qui ponctuent la presse la plus radicale, et en particulier les
Révolutions de Paris, mais aussi la liberté sans frein d'interpeller tous les
acteurs, proches ou lointains, grands, ministres, rois, et de les tutoyer 39. Il
y a, dans cette figu re du journal et du pamphlet révolutionnaires, une
mimétique verbale de l'émeute, de la violence agitatrice, de la marche
victorieuse, mais aussi lorsqu'on s'adresse aux aristocrates ou aux
despotes, le bonheur d'abolir les distances, et de jeter un défi aux
hiérarchies fi ctivement nivelées ce sont ces accents que l'on retrouvera,
curieusement préservés et pervertis, chez la Juliette de Sade parcourant les
royaumes d'Italie.
116 La voix du tribun n'est pas destinée seulement à susciter dans le texte
l'image de l'action et à distribuer les rôles des acteurs ; elle est aussi cel le
du guide qui, pour appeler à l'action, dicte le devoir. Le discours impératif,
volontiers réitératif, si fréquent dans certains journaux, manifes te une
ferme volonté d'intervention dans le débat politique, et va de pair avec une
image dramatique de la Révolution. Il apparaît donc surtout dans la presse
patriote la plus virulente, et dans les pamphlets dénonciateurs. Tournon, au
début de septembre, déplore que la plupart des districts ignorent leur droit
de « briser » les députés favorables au veto, et « d'en créer de nouveaux
sur le champ » ; cette proposition menaçante se transforme rapidement en
incitation pressante si un représentant parait infidèle ou incapable,
« bri sez -le, ah ! brisez- le, brisez- le voilà le vrai moyen de ne pas
redouter l'aristocratie » (Révolution de Paris, n° VII, p. 25- 29). Le Furet
parisien, qui «dévoile » les monstres affameurs, Bailly, La Fayette, alliés au
comte d'Artois, la reine, nouvelle « Messaline » ... , lance aux « Parisiens »,
aux« Français», à ses «Concitoyens» des interpellations répétées pour les
faire sortir de leur aveuglement et de leur torpeur ; son éloquence
torrentueuse, qui charrie la prédiction catastrophique, la sommation
brutale, abonde en appels au meurtre et va jusqu'à l'hyperbole la plus
effrayante : puisque les « scélérats » de la Commune s'engraissent en
faisant expirer les femmes et les enfants :
« prenez, prenez donc le couteau, égorgez ces êtres qui vous sont si
chers, vous abrégerez du moins leu rs maux et leu rs peines. Ou plutôt
poignardez-vous vous-mêmes [ ... ). Donnez à l'unive rs l'exemple de la
fu reur et de la barbarie, si vous êtes assez dénaturés et assez lâches pour
laisser immoler vos enfants, vos femmes, et ne pas t remper vos mains
dans le sang de leurs bourreaux et de vos assassins. Pendez !'Archevêque
de Paris, si vous ne voulez pas l'être vous-mêmes » (n° Il, oct., p. l 3) 40•
117 L'impératif redoublé est aussi un trait stylistique de l'Ami du peuple41• Il
marque un moment fort des «discou rs» au peuple qui composent une part
essentielle du texte. Ces vastes constructions, où la passion s'allie
intimement à un art consommé de l'éloquence, se développent comme des
sermons politiques qui ménagent tous les mouvements du coeur et du
verbe. L'apostrophe morigénante fait honte au peuple de sa vanité, de son
inconscience ou de son apathie, mouvement volontairement outrancier qui
ne plonge au fond du mal que pour susciter le sursaut salvateur : Marat ne
fustige le peuple que pour l'éveiller. A la réprimande, au reproche, se
mêlent souvent la plainte amère, la compassion : le peuple est« insensé »,
mais il est « infortuné », entouré des « pièges » de ses « ennemis ». Marat
laisse voir alors l'abîme ouvert pour engloutir les bons citoyens, il découvre
1'« horrible t rame», la« machination» de la« faction »Criminelle. Où qu'il
jette les yeux, il n'aperçoit qu'horreur imminente, catastrophe inévitable et
c'est le mouvement de la participation passionnée, de la sympathie
désespérée, où le « coeur » de Marat « se fond de douleur », où « des
larmes de sang cou lent de [ses) yeux ». Centre sensible de toutes les
douleurs, il est le coeur même du peuple. Mais le remède est à portée de
main sonne alors l'appel à la vengeance, à la grande purgation, à
l'insurrection, purificatrice comme l'orage. Dans ce mouvement final et
exhortatoire se dit l'urgence du jugement dernier politique, de l'apocalypse
réparatrice, de la récompense des bons et de la punition des méchants 42.
118 Marat est sans doute, et il faut en prendre conscience, un des plus grands
orateurs de la Révolution, orateur du journal et du pamphlet, orateur du
dehors (comme le roi était appelé « évêque du dehors »), dont l'écritu re
inlassable, spontanément cadencée, compose les rythmes en vastes
combinaisons et en vastes séries, et parcourt les fi gures de l'émotion. Cette
prose intense est le vrai sermon révolutionnaire qui ne cherche, en
évoquant la dépravation ou la misère du peuple, qu'à opérer son active
conversion.
119 La voix du journaliste - tribun s'élève et commande avec une fo rce aussi
37. Voir Révolutions de Paris,
n° VIII, p. 2-4 ; n° XI, p. 16 ;
n° XVIII, p. 3.
38. Voir P. Rétat, article cité
note 6, p. 150-152.
39. Voir les apostrophes à
la reine dans le Furet
parisien, nG 2, ou celles de
l'auteur du Rideau levé ( ... )
40. L'auteur du
Dénondateur national réitère
également les apostrophes
enflammées aux
« citoyens », à ( ... )
41. Voir par ex. n° XVI, 26
sept., p. 138-139 ; n° UV,
22 nov., p. 210 ; n° LXXXL
29 déc., p. 8.
42. Nous renvoyons pour
illustrer ces lieux oratoires
de Marat, aux n° VII et IX
( 18-19 sept.), p. 73- ( ... )
impérieuse parce qu'il se sent revêtu d'une autorité abso lue. Le droit de
haranguer, comme celu i de dénoncer, se fonde dans la pureté de son
origine, attestée par un dévouement total. Plus radicalement peut- être, la
fonction de la parole dépend ici d'un mécanisme d'identification : le tribun
parle pour le peuple qu'il représente, et dont il es t, li ttéralement, possédé.
Du même coup apparaissent dans le texte des masques symboliques et se
mettent en place des relais énonciatifs.
120 Même s'il se découvre indirectement ce n'est pas Bonneville qui parle dans
le Tribun du peuple c'est ce tribun sans nom en qui se condense la
volonté coll ective, libérée de toute détermination subjective. Le mystérieux
et célèbre Junius Brutus anglais hante l'imagination de Bonneville et devient
pour lui un modèle : l'effacement de l'individu offre un gage de vertu, de
courage et de pureté.
« Les lois de l'Angleterre ont permis à un citoyen d'écrire et de rester
inconnu [ ... ). Heureuse la France, quand ses lois sages pourront inviter un
homme honnête à rester inconnu, et alors, sans doute, elle aura aussi,
comme l'Angleterre, son }unius, qui saura mériter assez de gloire pour
que la plupart de ses concitoyens soient chéris et bénis en son nom, qui
deviendrait ce lui de tous les bons citoyens » (Lettre IX juin, p. 111 - 11 2).
121 La nation libre, qui donne naissance au tribun sans nom, en reço it un
retour de grâce. Bonneville a conscience de réincarner déjà cette parole
pure, et l'adjuration qu'il adresse à son modèle résonne comme un
engagement pe rsonnel de s'y substituer :
« }unius Brurus reprends ta plume de fer [ ... ). A ta voix coure puissance
(c'était la voix de la natu re) le pouvoir arbitraire a été exécré dans notre
Europe, et une quatrième partie du monde, que tu as forcée à être
attentive, a brisé ses fers. Vénérable vieillard, je sais que tu existes
encore, et à cette idée mon coeur palpite avec tant de force ... Malheur à
!'Indigne qui aurait vécu le contemporain de }unius sans avoir aspiré à
mériter son est ime » (p. 1 10- 111).
122 L'écrivain polit ique se donne donc, dans cette fiction passionnée d'un
anonymat vengeur et salvateu r, une lég it imité éclatante et indiscutable.
Dans « la bouche d'un seu l » se font entendre « la voix de tout un peuple,
les réclamat ions de tous les peuples » (p. 114- 11 5). Cette voix sacrée offre
à l'avenir un modèle pour une «éducation nationale », elle devient une
pierre de touche des bons et des méchants puisqu'on en peut dire, comme
Jean-Jacques Rousseau de ses propres écrits : « Malheur à vous si durant
cette lecture, votre coeur ne bénit pas mil le fois les hommes vertueux et
fermes qui ont osé instruire ainsi les humains » 43•
123 Le je énonciateur, dans le Tribun du peuple, peut s'affi rmer dans la
confidence lyrique, dans la vision prophétique ou dans l'enthousiasme
brûlant, il n'en res te pas moins masqué et désindividualisé par sa fonction.
Lorsque Tournon, dans les Révolutions de Paris, place le discours
d'incitation au coeur du drame de juillet, le charge de re lancer l'action et de
scander les moments de crise, il ne le fait j aillir d'aucun lieu précis : la voix
sans sujet est ce lle même de la Révolution, de la Liberté, du Droit.
L'effacement du je permet au magistè re fondateur de s'exercer sans
médiation et sans obstacle.
124 Dans d'autres cas l'énonciation présente des caractères plus complexes et
ambigus. A l'opposé des formes que nous venons d'analyser, on trouve le
je exhibit ionniste et emphatique de Carra, dans les Annales pacriotiques et
lirréraires : « J'ai osé dire de grandes vérités en ma vie, pour l'amour de la
Patrie ; je lui dois encore celle-ci, car je suis né Français, moi ; écoutez »
(n° IV, 6 oct., p. 3). Le discours exalté qu'engendre pe rpétue llement
l'actualité sert à exprimer les obsessions de Carra, et en particulier son
austrophobie maniaque : « L'amour de ma Patrie, et la gloire de ma Patrie,
me porte à dénoncer les Traités ... » (n° VIII, 1 O cot., p. 4). L'initiale C, ou
son nom en toutes lettres le révè lent à la fin de la plupart de ses articles ;
mais il est à la fois individu et membre de la « Société d'Ecrivains
Patriotes » à laquelle le sous- titre attribue le journal. L'autorité de la parole
se fonde dans le zè le propre du patriote nommé Carra, et dans une
collectivité on remarquera que de la « Société des gens de lettres » du
XVIIIe siècle à la « Société d'Ecrivains Patriotes », on passe de l'autorité de
compétence et de complémentarité savante à ce lle de la pureté
idéologique.
125 Le sujet du discours, dans le journal de Marat, occupe une position
intermédiaire et originale entre celle de Bonneville et ce lle de Carra. Marat
affiche son identité, il signe ostensiblement son texte dans le sous- t it re
(« Journal politique, libre et impartial, par une Société de Patriotes, Et
réd igé par M. Marat, Auteur de ... »). Il dévoile avec insistance une intériorité
angoissée, un « coeur » souffrant, il raconte ses démêlés avec le Comité de
police, sa vie secrète et fug it ive. Mais il ne se dévoile ainsi que parce qu' il
s'identifie à la cause qu'il sert ; devenu « ami du peuple », il ne s'appartient
plus, et c'est sur quoi il fonde le droit sacré de publier son journal. Les
«Anecdotes de l'Auteur », où il raconte, à partir du n° LXX du 11 décembre,
l'heureux dénouement de sa première inculpation, j ettent une vive lumière
sur la conj onction, en Marat, de l' individu et de la fonction symbolique. Il
s'attarde sur un ton tour à tour guilleret, menaçant ou ému, sur sa
comparution devant le Comité de police, et conclut « Les lecteurs qui
s'intéressent au sort de l'ami du peuple, n'auront pas lu avec indifférence
ce léger histoirque. Ceux qui n'y voient qu'un récit personnel ne sont pas
faits pour le lire » (n° LXXI, 19 déc., p. 7). Dans ce qui, en apparence,
concerne Marat, il faut savoir reconnaître l'ami du peuple ; mais
l'extraordinaire accent de sa voix vient peut - être, précisément, de l'union
christique, en lui, des deux natures.
43. Avis préliminaire de la
4e éd., 1790 ; voir Lettre V,
p . 24 : « Junius Brutus
toujours déguisé, n" ( ... )
126 La fonction d' intervention politique de 1'« écrivain » dans le journal ne 44. Voir l'article cité plus
donne pas lieu seu lement aux manifestations éclatantes, mais extrêmes, haute note 6, p. 152-153.
que nous venons d'analyser. Il n'est pas rare que les mêmes modèles
oratoires servent à des journalistes modérés, et que les appels aux citoyens
soient destinés à les alerter et à les unir contre d'autres t ribuns. L'au teur
des Révolutions nationales, qui copie la formule éd itoriale des Révolutions
de Paris, mais adopte une ligne politique fort différente, multiplie lui aussi
les effets de parole, mais il apost rophe, ou plutôt adj ure ses « chers
compatriotes », les « citoyens honnêtes » ou les « bons, libres et généreux
citoyens». 4411 fixe à ses confrères la seule conduite qui, se lon lu i,
convienne à la situation, à la fin de septembre :
« O vous, dont les Ecrits peuvent si bien diriger l'opinion publique, voilà
votre tâche ! Vous n'avez plus qu'à entretenir le feu sacré du Patriotisme,
qu'à faire respecter les Lois, et ramener la simplicité des moeurs. Et vous,
qui abusez de faire circu ler la pensée pour tromper le Peuple au lieu de
l'éclairer, pour échauffer ses passions au lieu de les modérer, brisez votre
plume ! Soyez Citoyens parmi nous, ou allez vous vendre bassement au
reste impur de !'Aristocratie» (n• XVI, 26-30 sept., p. 290).
127 Lui- même dénonce les calomniateurs des nouveaux pouvoirs, et les 45. Voir n° 28, 13 oct ..
aristocrates déguisés en faux amis du peuple. Feyde l pratique l'apostrophe p. 217; n° 29, 15 oct.,
de façon analogue dans l'observateur. Adressée à la « cabale », el le
exprime une indignation dont l'effet s'use par l'habitude ; adressée aux
« Citoyens », au « Peuple », aux « Pari siens », elle reste emphatiquement
vague et n'appelle nu llement à la revendication de la souveraineté : el le
recommande sans cesse l'union, le respect et même la vénération pour
l'Assemblée Nationale, les autorités municipales, le roi 45• Feydel est un
tribun sage. Il représente une opinion moyenne, soucieuse d'assurer la
t ranslation et la re lève du pouvoir, et la paix civile ; par son usage du
discours il renvoie une image de « patriote » de 1 789 dont les violences
des j ournalistes les plus radicaux ne doivent pas faire oublier l'importance.
128 Rien ne permet de prouver ni de mesurer l'effet réel de l'exhortation
tribunicienne sur les acteurs poli tiques. Mais l'essentiel est ailleu rs on a
cru à cet effet, les déclarations des contemporains manifestent la
conscience de l'enjeu politique que représente la presse activiste. L'écrit
peut gouverner I'« opinion publique » 46, exciter ou apaiser les passions
populaires, faire les révolutions. Beffroy de Reigny, en août, met déjà les
« écrivains » devant leu rs responsabilités, et les invite à refuser les
« déclarations outrées » :
« Jamais il n'a fallu tant de circonspeaion qu'il en faut aujourd'hui pour
écrire sur les affaires du temps. La prudence d'un auteur citoyen exige
[ ... ] qu'après avoir écouté les enthousiastes, il cons ulte les personnes
instruites et réfléchies, et qu'il ait pour but essentiel de ses travaux le
rétablissement de l'ordre et de la paix [ ... ]. Le patriotisme consiste - t- il à
souffler le feu de la discorde quand il est poss ible de s'entendre > [ ... ]. Le
sort de la nation dépend en grande partie des écrivains qui captivent son
attention ; [ ... ] plus les écrivains seront téméraires, plus le peuple sera
féroce. C'est précisément dans ces jours de crise qu' il faut bien se garder
de hasarder une opinion» (Courrier des planèces, n• 68, 16 août, p. 6- 9).
129 Reigny répète souvent cet avertissement, avec une inquiétude et un
découragement croissants. Mallet du Pan accuse les autres journaux de
faire « témérairement la leçon au Public » et de lui ordonner ce qu' il doit
penser Uournal de Bruxelles, n° 45, 7 nov., p. 45). Entre la conception qu' il
se fait du journal, qui laisse le lecteur « consulter sa raison propre », et
celle des nouveaux j ournaux révolutionnaires, il y a une opposition totale :
ces derniers sont persuadés de former l'opinion, et bien décidés à peser
sur elle, à la guider, et, comme dit Marat en un bel euphémisme, à la
mettre « à même de se manifester » (Ami du peuple, n° Il, p. 19). L'auteur
des Révolutions de Paris lance aux« imbéciles aristocrates » : « Sachez qu' il
est des sages, des citoyens qui sauront touj ours rallier l'opinion publique,
et la guider vers la vérité et l'intérêt général » (n° XII, p. 30) ; et, plus
fièrement encore, celui du Courrier national, politique et lirréraire écrit à
propos des « folliculaires » : « Ils font l'opinion publique et [ ... ] cette
opinion est à présent le seu l Juge souverain des actions des hommes et des
réputations » (n° XLIX, 26 oct.).
130 Cette conviction devait inspirer naturellement aux journalistes l'ambition
non seulement d'« éclairer » l'opinion, mais de l'entraîner par la puissance
du verbe et de participer, en première ligne, à l'immense guerre oratoire
qu'ouvre la Révolution. Plusieu rs, cependant, redoutent ou déplorent l'abus
de l'éloquence, l'enflure, la déclamation, et parmi les réactions négatives
que l'on enregistre on ne trouve pas seulement celles d'hommes de goût,
modérés, pour lesquels la violence verbale des écrivains-tribuns constitue
à la fois un danger politique et un signe de la décadence des lettres, mais
aussi de « patriotes » qui opposent aux excès oratoires leur idéal de
simplicité et de retenue, et à la passion la raison critique.
131 Fontanes, dans le journal de la ville, t raite avec une ironie condescendante
les« j eunes gens à tête vide et exaltée» qui écrivent des injures :
« Ces jeunes gens sont très excusables. Ils ont rêvé tout bonnement qu'ils
étaient des tribuns du peuple. En conséquence, ils se fâchent contre ceux
qui n'ont pas encore reconnu leur mission. Ils veulent absolument des
ennemis. C'est leur fantaisie. A la bonne heure. Mais ils se battront tout
seuls. N'est- il pas généreux de faire grâce à leur inexpérience» (n• XXXVII,
6 nov., p. 147)?
p . L.:S l ; n ~ .:SL, LL oct.,
p. 249-250, etc.
46. Voir K.M. Baker,
« Politics and Public Opinion
under the Old Regime :
some Reflections », dans J.R
( ... )
132 Peu de temps auparavant, il avait opposé à « l'époque fameuse » du milieu 47. Voir également n° LXIII.
du XVIIIe siècle, où se signalaient tant de grands écrivains, le triste état de 2 déc.; n° LXXV. 14 déc.
la « littérature », dominée par des « Rhéteurs forcenés et barbares, ou des
raisonneurs froids et pesants », et, parmi les effets du retour à la
« barbarie », il plaçait au premier rang « cet enthousiasme trop commun
qu' inspirent l'exagération des idées, les secousses d'un style inégal et
violent, et l'audace qui ose tout dire et tout fai re » (n° XXIV, 24 oct.,
p. 93) 47.
133 Sens ible aux excès oratoires, mais peu préparé à en comprendre le sens,
Fontanes en signale en tout cas fort bien certains modèles li ttéraires. Il
réserve à l'Histoire des deux Indes, dans la genèse de l'éloquence
révolutionnaire, une place et lui reconnaît une importance qui nous
paraissent encore incontestables. Il reproche à l'auteur d'Errennes
financières de mêler à sa narration historique de la Révolution.
« des apostrophes et des mouvements oratoires peu convenables peutêtre
dans un précis de ce genre. Si M. l'abbé Raynal a mêlé tous les tons
et tous les styles avec succès dans l'histoire philosoph ique, il n'a pas fait
oublier les grands écrivains qui ont su conserver à l'histoire son véritable
caractère, en fuyant tous les excès et dans leurs principes et dans leurs
expressions» (n• LXXXVII I, 27 déc., p. 352).
134 Cette contamination de !'Histoire par l'éloquence, que Fontanes perçoit
comme une faute de goût, et qui t ient aux métamorphoses du genre que
nous avons analysées plus haut, fait l'objet d'une critique plus mesurée,
mais non moins révé latrice, dans le journal d'Etat et du citoyen de Mlle de
Keralio. Expliquant le »Succès prodigieux » des Révolutions de Paris par
l'intense émotion patriotique qui en anime le texte, elle reg rette néanmoins
que la narration soit « quelquefois un peu déclamatoire » « Bannissons
donc une fois pour tou tes ces froides exagérations fruits d'une longue et
servile habitude» (n° 2, 20 août, p. 28). Elle- même pourtant ne néglige pas
certains effets oratoires qui tentent de re lever sa prose pâle et abstraite.
135 Brissot défend dans son Patriote français, de façon beaucoup plus
constante et affirmée, l'idéal du journal didactique qu'il partage avec Mlle
de Keralio, et, en conséquence, l'idéal d'austérité stylistique qui convient à
la raison. Il t raitera, annonce- t-il dans le premier numéro, tout ce qui a
rapport à cette « révolution étonnante » « avec cette vérité, cette décence,
cette dignité qui doivent marquer les Ecrits des hommes éclairés et des
vrais amis du bien public ». Il déclare ensuite, à plusieurs reprises et sous
des formes voisines, que « la simplicité du style est le caractère de
l'homme libre » (n° X, 7 août ; n° VII : 4 août), et il est très soucieux de la
clarté du vocabu laire et de la nécessité d'exactes définitions (n° XXXII, 2
sept.). A ceux qui lui reprochent la brièveté de l'article « Assemblée
Nationale» il répond
copions que ce qui
« on n'a pas saisi l'esprit de ce Journal. Nous ne
peut être utile ; nous censurons ce qui pourrait être
dangereux. Des lai ts minutieux ou des phrases de Rhetorique ne torment
pas de Patriotes» (n° XXXIII, 8 sept., p. 4).
136 La« rhétorique » est vaine ou dangereuse. Brissot s'adresse à la raison des
patriotes, et veut les éclairer par l'instruction. La question du « style », on
le comprend, est centrale. Dans la chaleur passionnelle de l'écritu re
oratoire se suggèrent plus ou moins, et se réalisent imaginairement, la
souverainet é directe du peuple, le rapport intime de la fou le et de l'orateur
qui la sou lève. Brissot croit t rop profondément à la légitimité des
assemblées représentatives, à un va- et- vient de l'information et de la
discussion entre elles et leu rs mandants, par l'intermédiaire du journal,
pour ne pas redouter les courts - circuits de la parole t ribunicienne.
La parole subjective. Le journaliste
exhibé et masqué
137 Les histoires de la presse révolutionnaire ne font guère qu'allusion aux
petits journaux inclassables qui mettent en avant la parole du sujet. On
aperçoit, dans une sorte d'arrière-fond ou de pandémonium de la presse,
un grou illement d'éphémères, de feuilles aux t raits mal définis, parfois
proches de la brochure, qui se situent dans les marges ou les interstices
innommés de la presse sérieuse et reconnue. Le mépris des contemporains
semble s'être communiqué aux historiens, lorsqu'ils consentent un regard
à ces rég ions chaotiques. Après avoir passé en revue les grands journaux
Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution française, cite quelques
t it res et ajoute :
« Déterminer en détail le caractère propre de chaque publication
périodique et expliquer d'une manière précise en quoi différaient les
doctrines, ce serait un travail fastidieux, presque impossible d'ailleurs. la
liberté bégayait encore ; les doctrices étaient donc généralement
indécises et les points de vue très divers. Il y avait plutôt des tendances
que des systèmes» (livre Il, chap. VI).
138 Dans son Histoire politique et littéraire de la presse en France Hatin justifie
une analyse réductrice par le même argument qu'il emprunte à L. Blanc
sans le nommer (t. IV, p. 270- 271).
139 Peut-être l'étude des « doctrines » et des « points de vue » n'est- elle
incapable de jeter la lumière dans la diversité obscure du périodique
révolutionnaire et ne paraît-elle inu tile que parce qu'elle est totalement
inadaptée à son objet. La catégorie que nous avons appe lée « j ournaldiscours
», où se trouvent les objets les plus indéfinissables, ne peut guère
se caractéri ser que par la fonction expressive qui s'y exerce : quelles que
soient les idées politiques, parfois étranges, qui s'y exposent, ou les
passions, parfois extrêmes, qui les animent, un individu sujet les lance
toujours dans le public et en prend ostensiblement la responsabilité.
L'affirmation du sujet est une des caractéri stiques éclatantes du j ournal
révolutionnaire. Les historiens l'ont relativement sous- estimée ou ignorée
comme phénomène propre. La fonction s'est abolie dans ses productions
les plus remarquables, c'es t-à-dire dans le personnage des grands
journalistes. La prosopographie, conforme au génie historique du
romantisme, ou, plus près de nous, les études de cas (te l journal, son
auteur, son histoire ... ) ont immobilisé le mouvement créateur de
l'expression journalistique, et brisé ou occulté la référence centrale,
capable d'expliquer le surgissement incessant, anarchique, parfois délirant
de la paro le dans le journal.
140 Il faut donc s' interroger sur la signification et la place de l'individu, sur
l'autorité dont il s' investit en tant que tel. Mais il y faut aussi quelques
précautions. On ne peut plus substituer spontanément à I'« individu » le
référent destiné à le les ter de « réalité » : on sait trop qu' il est lui - même
une construction fictive, et qu'on ne sais it jamais dans les textes que les
masques dont le sujet ne cesse de se couvrir ou les auto- représentations
imaginaires qu'il projette hors de lui. De ce travail figuratif nous avons déjà
analysé deux beaux exemples, ceux de Bonnevi lle et de Marat, qui
t rouvaient naturellement place ailleurs. Nous voudrions ici l'étudier de
façon plus générale, et surtout en suivre les manifestations dans les
journaux qui échappent aux pri ses de la critique, et en faire même le
principe génétique majeur.
141 Le nom de l'auteur apparaît, sous une forme ou sous une autre, dans le
quart des journaux créés à Paris en 1 789. Il faut distinguer ceux sur la
couverture ou sur la première page desquels il s'imprime ostensiblement,
et ceux où il n'est repé rable que dans le permis de police, l'avis de
souscription ou une signature finale. Dans la première catégorie (19
journaux sur 140, 13,5 %), on t rouve surtout des journaux d'information
consacrés en tout ou en partie à l'Assemblée Nationale, et parmi eux
quelques j ournaux de premier plan, les Lettres du Comte de Mirabeau à ses
commettants, le Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles, « Par
M. Gorsas, citoyen de Paris » (à partir du n° XIX, 26 juillet), le Patriote
français, l'Ami du peuple, les Révolutions de France et de Brabant, les
Annales patriotiques et littéraires. En dehors des journaux spécialisés, peu
représentatifs et t rès peu nombreux, c'est dans la catégorie Assemblée
Nationale et autres rubriques (ANN) que la fréquence de la nomination est
la plus forte (9 journaux sur 29, 31 %).
142 Nous manquons de références pour juger de la signification de ces chiffres.
Ils paraissent révé ler une personnalisation croissante de la presse, surtout
politique, ou plutôt confirmer une évolution dans laque lle les Annales
politiques de linguet jouent probablement un rôle de premier plan. Le
Comité permanent de l'Hôtel de Ville interdit, le 24 j uillet, la circulation de
tout imprimé ne portant pas le nom de l'au teur ou du libraire. Cette
disposition de police n'a pas joué un rôle déterminant et suscite des
réactions diverses. Gorsas obéit immédiatement, son « patriotisme »
l'engage à « donner l'exemple» et il s'en justifie en rappelant qu'il a
toujours refusé la« gloriole d' Ecrivain » (n° XIX, 26 juillet, p. 309- 31 O) ; les
Révolutions de Paris dénoncent alors son « misé rable papier » et voient
dans l'ordonnance une « res te d'aristocratie » (n° IV, 2-8 août, p. 9- 11).
Ces réactions occasionnelles laissent percevoir des comportements
journalistiques opposés, d'un côté le parti pris de l'individualité engagée,
exhibée, de l'autre ce lui de l'anonymat, qui garantit la pureté de
l'énonciation civique. Gorsas se présente comme témoin et comme écrivain
en acte (nous l'avons vu), et comme « patriote », « citoyen », ou
« bourgeois de Paris », père de fam ille pacifique qui entend assumer ses
devoirs et j ouir de ses droits dans l'ordre 48• Il aime se poser dans ce
personnage, qui lui commande à la fois ardeur et prudence.
143 Le journaliste qui se déclare donne à cet acte même une valeur symbolique.
La carrière assez brève de Luchet en 1789 se déroule entre une ouverture
courageuse : « Je me nomme parce que c'est le moment de liberté »
Uournal de la ville, n° 1, 1er août), et des adieux amers : « une imprudence
48. « J'ai, moi
personnellement. Bourgeois
de cette Capitale et soldat
Citoyen, j'ai trois enfants
aux ( ... )
49. Allusion probable à la
mésaventure de Luchet
mentionnée plus haut,
chap. 11. « Le lecture ».
a pense me coüter la vîe [ ... J. on m·a soupçonne Cl'ëtre Aristocrate et
malgré mes opinions sur le vero, sur la liberté de la presse, sur la
déclaration des droits » (n° 63, 30 sept ., p. 495) 49• D'autres abritent
volontiers leur nom dans la cohorte imposante d'une « société de
patriotes » ou de «citoyens», et à cet égard Brissot a fait quelques émules.
Que l'auteur s'autorise alors, dans le titre de son journal, de ses ouvrages
(Marat, Desmoulins) ou de son seu l nom, qui sans doute n'a plus besoin de
référence éditoriale (Bri ssot, Mercier), il accepte d'être crié et vendu comme
une marchandise : dans la promotion de l'individu, sensible dès le début de
la Révolution, se conjuguent les ingrédients d'une guerre commerciale et
les données nouvelles d'une guerre polit ique dont les conséquences sont
immenses. La page de t itre du Mercure de France porte pour la première
fois, à partir du 5 décembre, les noms des auteurs en capitales :
Marmontel, La Harpe, Chamfort, «tous tro is de l'Académie Française », et
Mallet du Pan pour« la partie historique et polit ique ». L'avisé Panckoucke,
qui avait gagné une part de sa fortune sur les grands noms des Lumières,
tentait ainsi de relancer son journal par un surcroît de prestige littéraire.
Desmoulins le comprend bien et en profite pour exalter sa propre
intrépidit ié : il accumule les métaphores guerrières, feint l'effroi et le
sou lagement : « En lisant la publi cation de cette ligue formidable, j'avais
t remblé pour mon Journal, et j'aurais bien voulu regagner le port avec ma
frêle barque. Comment tenir la mer contre ces gros vaisseaux ? » Mais il
respire, La Harpe ne lui fait pas peur : «Jeune Darès, j'oserai me mesurer
avec ce vieux Entelle redescendu dans I' Arène » (Révolution de France et de
Brabant, n° 5, 26 déc., p. 234- 235).
144 Les jeux allus ifs du lecteur de Virgile cachent une signification profonde : le
temps est venu pour le journaliste d'entrer dans l'arène polit ique, et
comme le combattant livré aux faveurs et aux coups de la fortune, d'y être
tour à tour triomphant et abattu. Seuls les signes avant- coureurs de cette
aventure inouïe du journalisme apparaissent en 1789. Le premier grand
athlète a ét é Mirabeau dont le journal, presque toujours réd igé par
d'autres, retransmet et ampli fie la parole à l'Assemblée. Dumont (car il
s'agit sans doute de lu i) le dit dans des pages remarquables du Courrier de
Provence : le véritable « talent de la parole », dans une assemblée, se
manifeste par des interventions fulgu rantes et des improvisations rapides ;
il ne peut appartenir qu'à « un petit nombre d'individus », à des «athlètes
politiques » (n° LXV, 11- 12 nov., p. 3- 5). Le journaliste, lui aussi, se livre
totalement dans le combat de la parole, et parfois, comme l'avenir le
prouvera, jusqu'à y mettre en jeu sa vie. Mais, en 1 789, on ne prévoit pas
ce moment t ragique, on l'imagine seu lement dans l'hyperbole du sacrifice
patriotique.
145 L'affirmation et la mise en scène du sujet dans le texte ne recouvre pas, et
il s'en faut, la déclaration du nom. Il y a des noms sans sujet (ou
accompagnés d'une faible présence du sujet), et, plus encore, des sujets
sans nom. Le domaine du sujet, très vaste, n'est pas faci lement explorable
et toute tentative pour y distinguer des formes se heurte à la variété des
objets de l'analyse. Il faut pourtant s'installer dans ce centre vivant du
journal révolutionnaire pour en comprendre quelques caractères essentiels.
Outre les formes évoquées plus haut à propos de la parole tribunicienne,
nous en analyserons trois, le sujet de l'expérience accusatrice, le sujet
lud ique, enfin le sujet sans nom.
146 Plusieu rs journalistes rappellent avec plus ou moins d'insistance, les
infortunes qu'ils ont souffertes sous l'Ancien Régime. L' impatience,
l'appétit de revanche des victimes sont souvent perceptibles en 1789 ; elles
rappellent leu rs compétences ignorées, leurs entreprises arrêtées ... Le je
est alors celui de la confidence vengeresse, et le journal permet à des
frustrations de se dire enfin et de se surmonter. Duplain de Sainte-Albine,
dans ses Lerrres à M. le Comte de B•••, s'exprime à trave rs la convention
du journalisme épistolaire ; mais l'émotion agite souvent le texte,
l'expérience cruelle de l'ancienne administration, le souvenir des ministres
exécrés, des « vizirs », des « gens en place » le gonflent de rancoeurs
accumulées : « j'ai toujours, Monsieur le Comte, des démangeaisons de
revenir sur nos anciens vizirs, et il me semble que j'éprouve un
sou lagement toutes les fois que je puis ranimer leu rs cendres et les
dévouer à l'exécration publique » (n° 14, 7 nov., t. Ill, p. 151) 50. Aussi
lorsque paraît l'Etat nominatif des pensions, en décembre, Duplain fait-il
éclater sa joie : « Encore un viVat, Monsieur le Comte [ ... ], quel ouvrage
d'or !» (n° 19, 26 nov., t . IV, p. 17-1 8). Cette présence vivante de l'auteur
fait souvent le prix des Lerrres, qui composent d'ailleurs un bizarre potpourri.
Roland, « Auteur du Financier Patriote », rappelle également, dans
son Recueil d'idées patriotiques, son passé au service de la France, et les
persécutions qu'il a subies de la part du ministre Amelot (n° Il, p. 4, note ;
p. 27-32). Ces quelques affleurements personnels font mesurer, par leur
aigreur, la somme d'expériences douloureuses qui s'est brutalement
inversée dans l'allégresse révolutionnaire.
147 Le sujet s'affirme de façon toute différente dans les Révolutions de France
et de Brabant : Desmoulins est non seulement présent sur la couverture
comme « Auteur de la France libre et du Discours de la Lanterne aux
Pari siens », il intervient surtout dans son texte comme le maître d'oeuvre
ostensible qui unit une matière discontinue et disparate. Le journalisme
qu'il pratique réalise la fusion de l'anecdote, de l'esquisse comique, du
commentaire ou de la diatribe politique grâce à l'intervention constante
d'un sujet qui joue avec ivresse de son art de l'improvisation, de la
surprise, de la métamorphose. Le je s'exhibe comme lieu d'affections vives,
volontiers excessives, voire contradictoires, enthousiasme hyperbolique,
emballement juvénile, colère subite, pardon généreux : « Ce décret, du
petit nombre ce ceux qui feront une tache pour l'Assemblée Nationale, me
donne tant d'humeur, que je vais aux Cordeliers » ... (n° 1, p. 1 O). « L'espace
me manque, et le Médecin voyant, à cette nouvell e, l'excandescence de ma
bile, déjà allumée par plus ieurs paragraphes de ce Numéro, m'ordonne de
renvoyer ma colère à l'ordinaire prochain » (n° 6, 2 janv., p. 274).
L'« au teu r » joue avec son texte, selon une vieille technique du roman, et
engage le dialogue avec son « lecteur » : «vous imaginez- vous, mon Cher
Lecteur, que je vais continuer sur ce ton, et épuiser mon haleine par de si
longues t irades ? N'y comptez pas ; je ne vous prodiguerai pas les grands
mouvements oratoires », et cette apostrophe suit l'attaque éclatante du
premier numéro, le grand Consummarum est de la Révolution. « Je brûle
d'envie, mes chers souscripteurs, de vous parler de l'incomparable District
des Corde liers ... » (n° 1, p. 5). La présence du sujet est- peut être plus
sensible encore, bien qu'implicite, dans l'art de l'allus ion li ttéraire, de
l'application ingénieuse, souvent bouffonne, du clin d'oeil de connivence
avec le lecteur cultivé. Il en demande pardon à son « Cher Lecteu r », mais
pour mieux avouer l'extrême plaisir qu'il y prend : « les t raits semés dans
mon journal, sont comme des espèces d'estampes dont j'enrichis ma
feuille périodique » (n° 3, 1 2 déc., p. 123).
50. Voir également, par ex.,
n° 1, 31 août, t. 1, p. 52-66,
sur Le Noir, mis au rang des
plus grands c ( ... )
148 La prose journalistique de Desmoulins cherche constamment l'effet : effet 51. Le jugement de Brissot
de spontanéité, de volubilité créé par l'expansion et les poses du moi
émotif et du moi savant. C'est pourquoi il refuse tous les moules : son
texte, libre propos, t rahit dans son t rajet inattendu une affectation
perpétuelle de liberté. Personne comme Desmoulins, en 1789, n'a pratiqué
le journalisme d'au teur, qui prétend être aussi un journalisme de témoin de
la Révo lution, de patriote et de censeur 5 1 . Dinocheau reche rche dans son
Courrier de Madon des effets semblables, surtout dans le dialogue avec son
lecteur et l'exhibition de ses émotions ; mais, s'il y réussit assez bien, c'est
dans le cadre étroit du journalisme d'assemblée.
149 La foule des petits journaux éphémères, presque tous anonymes, ignore
ces jeux brillants ; l'explosion du discours à la première personne y
caractérise cependant un des modes importants du j ournal révolutionnaire.
C'est sous ce point de vue que l'on peut essayer de penser ce qui par
essence est divers, dispersé, fragmentaire, hors institution et hors normes,
de le réunir sous un même regard critique, et d'écouter à la fois, pour ne
prendre que quelques exemples, l'enthousiasme dé lirant du Code de la
Patrie ou du Journal du vrai honnête homme, le pauvre boniment de Mon
rêve, ou la femme sans cêce, ou la bonhomie cauteleuse du Vrai bourgeois
de Paris.
150 Quelles qu'en soient les nuances expressives, cette parole, même folle, du
sujet sans nom affirme sa lég itimité dans sa subjectivité même, dans sa
compulsion spontanée, voire sa sauvagerie. La liberté de la presse est
profondément égali taire. De même que, dans l'interprétation que certains
s'empressent d'en donner, el le permet à chacun de se faire imprimeur à sa
guise, elle libè re aussi la voix la plus pauvre, la plus isolée, la moins
autorisée ; j'ai le droit de parler parce que je suis un citoyen, et d'autant
plus que je suis un pauvre citoyen ; ma faiblesse est un gage de ma pureté,
mon civisme me permet de publier mes idées les plus personnelles et
apparemment les plus aberrantes. Le j ournal peut prendre alors les accents
d'une déclaration ou d'une confidence, hautaines ou humbles, il devient
profession de foi, bavardage à bâtons rompus... il surgit comme d'un
besoin renouvelé de re lation, en dehors des formes canoniques de la
presse.
151 Le je qui parle dans le Salicaire (signé à la fin du nom mystérieux de Le
Riche), évoque, dans un discours errant qui ressemble à un prospectus, la
bonté du roi, son propre patriotisme, les conditions dans lesquelles il
s'exprime :
« Ce que je vais écrire est le rés ultat de mes conversations avec moimême
; car n'ayant rien de mieux à faire dans ma cellule, au coin de mon
feu, ou dans mon lit, quand je n'y dors pas, je me rends compte de
choses importantes ; j'aime surtout repasser, ressasser les idées qui me
viennent d'après la leaure des papiers Publics sur les opérations de
l'auguste Assemblée Nationale [ ... ]. Je savoure avec volupté les bons
décrets de l'Assemblée » {n° 1, déc., p. 8 ).
152 Il affecte le langage familier, qu'il mêle à d'étranges apostrophes, ou à des
protestations de courage civique dans le goût du j our. L'auteur de Mon
rêve, ou la femme sans cêce, qui plaint le triste sort du roi et de la reine, et
promet de continuer son journal « toute [sa) vie », se représente rentrant
chez lui, « rue de la Femme- sans-tête », et il voit dans ce nom un symbole
de la France.
« On doit remarquer que je suis dans la rue, et que ne rêve pas encore,
point couché par conséquent : ce n'est pas qu'une borne vaille bien ma
paillasse ; mais j'ai cinq étages à monter et mon traversin à arranger, une
pierre n'est pas plus dure ; cependant je n'en achèterai pas d'autres, et
un grenier sera toujours ma demeure tant que le calme et l'abondance ne
seront pas rétablis» (p. 1, fin déc., p. 2).
153 C'est encore un malheureux habitant d'un dernier étage que l'au teur des
Sorrises de la semaine, qui ne veut qu'« amuser » le public, qui bavarde et
bouffonne, et salue avec faveur l'idée de faire fondre les cloches : « Pour
moi, dont le grenier est adossé à la tour de Saint-Jacques-de- la- Boucherie,
j'ai la tête fendue matin et soi r, en souvenir du message de l'ange Gabriel.
Je tremble à l'approche d'un dimanche ou d'une fête ... » (n° 5, 1er j anv.,
1 790, p. 3).
154 Il serait vain de mult iplier les citations de textes plus ou moins bizarres. On
constate que la subj ectivité affichée y réactive simplement les thèmes les
plus conventionnels. On sait depuis longtemps que le vrai mérite se réfug ie
dans les greniers, que la vertu qu'on loue meurt de fro id, qu'il n'y a pas
plus franc qu'un pauvre bougre, que la solitude est favo rable à la
méditation ... C'est sur ce riche texte qu'avec une maladresse réelle ou
feinte des marginaux, vrais ou plus probablement faux, rêvent ou fabulent,
nous révèlent la vérité du présent et de l'avenir ; quand ils seraient vrais,
d'ailleurs, leur parole n'en sonnerait pas moins faux.
155 Certains journaux se nourrissent de conventions populistes, rustiques ou
citadines. L'Objer du jour, qui paraît au début d'octobre, est écrit sur le ton
de la chronique de quartier, où se fait entendre la voix des braves gens, où
l'on parle entre vois ins de ce qui se passe à Pari s. Le « politique de la rue
Popincourt», qui la recueille, joue l'homme sans prétentions, à l'écoute des
autres, capable d'exprimer ainsi la vraie sagesse du peuple : « Dans notre
faubourg, dans notre rue Popincourt surtout, où l'on n'a point cette
ph ilosophie qui brille dans les beaux quartiers de Paris, nous sentons
parfaitement qu'on peut n'être point sacrilège, et faire des écus tournois
avec une bonne Vierge ou un Saint-Nicolas ... » (n° 3, 7 oct., p. 3). Il cause à
bâtons rompus en semant son propos de traits de langue « populaire », il
lance autour de lui des conse ils et des réflexions, il rapporte les paroles de
grand sens du «jardinier [son) voisin » contre Marat (n° 4, 8 oct., p. 4). Le
je qui anime et rapporte les dialogues de !'Espion des campagnes, ou les
veillées villageoises de la plaine d'Ivry, goûte ou voudrait faire goûter
l'heureuse t ranquillité des champs, les vertus, les sentiments « vraiment
patriotiques » qui y éclosent : de braves gens, là encore, discutent de
l'actualité et donnent l'exemple d'un civisme bien tempéré.
156 L'énonciation à la première personne, trait majeur de la presse nouvelle
en 1 789, remplit plusieurs fonctions. Le sujet peut s'affirmer, avec
enthousiasme ou violence, dans la proclamation de la vérité, l'exercice d'un
magistère ou d'une censure, qui le lég itiment mais dans lesquels il tend à
s'absorber et à disparaître comme tel le je éclatant, agressif du
Dénonciateur national, du Colporteur national ou du Furet parisien n'est
guère que le vecteur de la vérité accusatrice qui le dépasse, articu lation la
plus active et la plus économique poss ible d'une parole qui se voudrait
efficace. A l'autre extrémité, on pourrait placer le je heureux, vagabond de
Desmoulins, qui impose avec insolence ou avec malice sa liberté à son
texte et à son lecteu r. Entre les deux, on trouverait les nuances de
l'ambiguïté entre l'individu et son rôle symbolique (Marat, Carra) ou les
conventions de !'écrivain pauvre, de l'homme du peuple ou du paysan
vertueux. Les masques prolifè rent, dans la double mouvance d'anciens
lieux communs et de rôles symboliques fraîchement inventés ou réanimés
sur le style de Desmoulins
dans sa réplique aux
Mémoires des sieurs Le/eu v
( ... )
dans le feu de la Révolution. Mais, si elle nous trompe dans le mesure
même où elle affecte la sincérité, la parole subjective n'en est pas moins
une origine essentiel le de l'effet d'énergie ou de totale liberté qu'a voulu
produire le journal révolutionnaire.
La polémique et le jeu. Le journaliste
parodiste et combattant
157 Un maître de pension de Valenciennes écrit le 26 janvier 1 790 à
Desmoulins :
«Vous conviendrez avec moi, qu'à l'except ion de quelques- uns, ceux qui
écrivent pour la bonne cause ne montrent pas au tant de talents que les
aris tocrat es. Serait-ce parce que le genre satirique est plus aisé ; ou nous
aveuglons- nous sur la plat itude de ces écrivains séditieux, parce que
nous trouvons à satisfaire notre malignité dans les brochures
incendiaires » (Révo/ucions de France er de Brabanc, n• 11,6 fév.,
1790,p. 516)?
158 Ce patriote, qui craint de s'abandonner à un plais ir coupable, pose une
question pertinente. La polémique ingénieuse, le jeu avec le j ournal
s'adressaient à un public habitué aux retournements et aux dissonances
bu rl esques, à toutes les esquives et les roueries de l'ironie. Le XVIIIe siècle
a aimé et pratiqué sys tématiquement la parodie en particulier au théâtre.
Les lecteurs de Candide et de la Pucelle n'ont pas perdu brusquement la
mémoire lorsque l'enthousiasme et le sérieux révolutionnaires ont
submergé la France, surtout si la Révolution n'était pas pour eux très bien
venue. L'opposition au nouvel ordre de choses s'exprime parfois déj à, à la
fin de 1 789, sur un ton violent ou sombre. Mais elle privilégie le sarcasme
et l'antiphrase comique ; elle bénéficie du talent éclatant de Rivarol ; el le
spécule sur la « gaieté », supposée être le caractère permanent et profond
de la nation française, et atteint ainsi, on ne peut en douter, une part
importante du public cu ltivé.
159 L'usage que les royalistes ont fait du journal à partir de novembre 1789 ne
doit pas s'analyser dans les termes strictement politiques qu'ont privilégiés
les historiens de la presse. Le jeu avec l'instrument périodique est ancien
(songeons aux j ournaux burlesques de la Fronde). Même s'il affecte des
formes proches du pamphlet, il définit une authentique fonction du journal,
qui peut devenir ainsi, dans certains cas, miroir de lu i-même, autoreprésentation
critique, exhibition de son propre fonctionnement, aveu de
son artifice. Moquerie de soi, moquerie des autres, le jeu et la polémique
sont toujours proches.
160 La parodie des journaux d'annonces, procédé satirique facile, constitue
presque un genre à elle seule. Le Petit Journal du Palais-Royal, ou Affiches,
annonces et avis divers, qui a réussi à durer quelque temps (5 n° s, sept.nov.)
est un des journaux satiriques les plus violents et les plus
intéressants de la fin de l'année. Les rubriques des affi ches, « Rapport du
temps», « Biens seigneuriaux à vendre », «Effets perdus ou t rouvés », etc.,
offrent seulement le prétexte d'attaques féroces contre les pe rsonnalités
les plus diverses, de la reine et des princes aux actrices, aux libraires ... , et
finalement aux membres de la Commune de Paris, avec un goût prononcé
pour les images de débauche et de libertinage crapuleux. On y voit la
t radition des « anecdotes » scandaleuses, qui fleu rit à la fin de l'Ancien
Régime, se prolonger avec la Révolution en appel à la proscription. Mais le
plus remarquable, de notre point de vue, dans ce journal-pamphlet, c'est la
manière dont l'auteur en conçoit la perpétuation ; il écrit au début du n° Il :
« C'est donc une espèce de défi que me fait la société, de continuer sur le
même ton, et avec la même abondance. Ma gl oi re est intéressée à prouver
que je n'entreprenais le premier numéro que pour le continuer
successivement d'après les désirs publics» (p. 2). Il traite donc son j ournal
comme une performance improbable et paradoxale : comment soutenir
l'intérêt en renouvelant les cibles (ou les coups sur les mêmes cibles) sur le
mode inchangé des annonces fi ctives ? En fait, il ne tient sa gageure qu'en
pratiquant la violence permanente et dans toutes les directions, en se
rad icalisant, en mêlant à l'allus ion épigrammatique, à la bouffonnerie la
charge haineuse et de petites harangues patriotiques. Plus direct, le
pamphlet perd dès lors de son mordant.
161 Au moment où le Petit journal du Palais-Royal cesse de paraître les Acres
des apôtres commencent une carrière brillante, et inaugurent une fo rme du
journal contre- révolutionnaire qui, imitée avec un bonheur inégal, durera à
peu près autant que la Révolution. Partis comme un simple pamphlet
numéroté, sans souscription ni périodicité annoncées, ils deviennent assez
vite, dans les faits, un journal à la fois par leur publication continue et sans
doute assez régu lière, et par l'affectation même avec laquelle ils se posent
comme te l ; des textes et des traits formels apparaissent en effet qui
symbolisent et soulignent la manière journalistique : des lettres « aux
rédacteurs » (à partir du n° VI), des rubriques pompeuses et d'ailleu rs
irrégulières, « Finances », « Lég islation et histoire », « Médecine »,
« Constitution », « Cérémonies religieuses », « Politique extérieure » (à
partir du n° VIII).
162 La parodie prend ici une nouvelle valeur et une nouvelle force, puisqu'elle
vise non plus la vieille forme des affiches, mais le journal révolutionnaire et
les grandes légi timations dont il se prévaut. L'intention polémique de la
rubrique est d'autant plus éclatante que cette dernière, par elle-même et
par le texte qu'elle introduit, couvre presque toujours le persiflage ou la
bouffonnerie ; on imagine aisément en quoi consistent les « Conspirations
découvertes », annoncées en première page du n° IX. Ce jeu avec le j ournal
va de pair avec la parodie du langage révolutionnaire, le « nous » collectif
et gourmé des énonciateurs affectant sans cesse la sévérité, l'intense
conviction, voire l'enthousiasme patriotiques, l'admiration éperdue et
inconditionnelle des grands défenseurs du peuple, la haine des ari stocrates
et de l'aristocratie ... La vigueur, l'extraordinaire réuss ite sati rique des Acres
des apôtres, du moins en 1 789, ne viennent pas seu lement du génie de la
caricature, de l'acharnement contre des têtes de turc (Robespierre,
Théroigne de Méricourt), de la répétition de mots d'ordre rendus ri dicules
(la « démocratie royale »), mais aussi du parasitage antiphrastique d'un
langage qui, pour le connaisseur des journaux de l'époque, est un régal.
Les Acres des apôtres sont un remarquable révé lateur du lexique et de la
rhétorique à la mode, et aucun analyste de la presse ne devrait omettre de
les consu lter : on y t rouve en acte, emphatiques et bouffonnes, les
fonctions card inales et les tons dominants, l'exaltation de l'Assemblée, de
la Constitution, des Droits de l'Homme et de la Révolution, la dénonciation
alarmée ou indignée des « ennemis du bien public » et de leu rs complots,
les apostrophes et les élans de l'éloquence patriotique, l'éloge des bons et
l'appel à la punition des méchants, les motions euphoriques on
enflammées, la déploration sur le foisonnement des feuilles
11 inrPnrl îï=tirPc:. \\ lpc;, rPnrpf c;, rlP nP nn11vnir n11hliPr lï=t 11 m11 lrir11rlP \\ fipc;,
lettres de lecteurs, les alternances de l' inquiétude et de l'espoir ... Parodie
du j ournal et du langage révolutionnaires, les Actes des apôtres, dénoncent
la fus ion des deux, et la promotion réciproque de l'un par l'aut re. Ils
constituent, dans l'ordre de la dérision, une preuve et un monument du
statut exceptionnel qu'a dès lors acquis le j ournal dans la lutte politique et
dans l'affirmation symbolique. Les mots sacramentels ou pass ionnels s'y
prononcent le plus fortement et le plus publiquement : c'est donc là que
doivent s'exercer avec le plus de caust icité l'iron ie et le savant sarcasme.
163 Cette forme de journalisme pamphlétaire rest e d'un usage t rès limité à la
fin de 1789. Quelques rares auteurs qui jouent aussi avec l'instrument
péri odique sont loin d'y mettre la virulence de ceux des Actes des apôtres,
et adoptent, de façons d'ailleurs diverses, une distance dont la signification
n'est pas évidente. Les Trois bossus s'amusent, en trois numéros, du 24
décembre 1789 au 9 j anvier 1790, à programmer ironiquement leur
lancement, leur brève existence, et leur mort. Le journal que son sommaire
et sa présentation rattachent au modèle très populaire des petites feu illes à
sensation, est traité d'un bout à l'autre comme une plaisanterie qui
égrat igne aussi bien le « Mercure - Panckoucke » que les j ournalistes
patriotes, Dans leurs « adieux au public », les trois bossus « à l'agonie »
lancent des pointes dans toutes les directions, ils ont encore le temps
d'apostropher les « perfides aristocrates » et de révé ler un odieux
complot : « soixante et quinze chats trouvés dans une cave de la rue de la
Huchette, avec des mèches soufrées », le meneur, conduit au district,
n'étant autre que le chat de Madame de Po lignac (n° 3, p. 41-46).
164 Le Rôdeur français, plus sérieux et qui a duré beaucoup plus longtemps,
représente à lui seu l une nuance remarquable de ce mode d'écriture et
d'intervention. Il ressemble, par son t itre même et par sa forme, aux
petites feu illes de la fam ille de l'Observateur, mais il exerce une fonction
t rès différente : loin de se poser en « sentine lle », en organe de surveillance
et de dénonciation, il recueille sans parti pris, et avec un détachement
amusé, les anecdotes qui circu lent, il se livre au simple plaisir de
l'observation, que prolonge un rapide commentaire, de ton personnel, et
d'une ironie très libre. Un lecteur lui reconnaît, dans une lettre qu'il publie,
« trois espèces de mérite, fort rares dans le moment présent, vérité,
impartialité, bonne plaisanterie » (n° 7, 13 déc., p. 111). Parfait journal de
mélanges, ou même de potins, il affi rme sa différence par le refus de se
prendre au sérieux, et par le rôle qu'y joue le j ournaliste meneur de jeu : il
confesse son scept icisme sur sa propre entreprise, et laisse voir l'arbitraire
souverain qui la crée ou la modi fie. «Je n'ai pas bien senti la nécessité d'un
Journal ; et cependant j'entreprends un nouveau Journal, précisément parce
que j'éprouve du plaisir à me décider, sans raison, dans ce qui n'est en soi
ni bien ni mal » (n° 1, 22 nov.). Au n° 5, du 6 décembre, il prétend « céder
aux désirs du Public, et faire de [son] Rôdeur un franc Gazetier », et imiter
les « Feu illistes » en plaçant un sommaire pour les colporteurs à la tête de
ses livraisons. Au n° 6 (1 O déc.), nouvelle scène, le Rôdeur s'avise d'une
déplorable absence de plan ; il laissait aller sa plume « à la débandade », il
annonce maintenant un ambitieux appareil de rubriques, comparable à
ce lui des meilleu rs journaux d'information. Mais au n° 14 (7 j anvier) il
abandonne son plan « après avoir pris l'avis de la majorité de nos
souscripteurs, très renforcée par notre paresse [ ... ]. Nos allons donc Rôder
de nouveau sans ordre, mais avec choix, pour l'ut ilité et l'amusement de
nos lecteu rs ». Rien n'est solide, il faut l'avouer, « mais dans ce siècle de
révolut ions, pourrait-on s'étonner d'en voir s'opérer que lques-unes dans
le domaine de nos idées, et dans le goût de nos lecteu rs » (p. 225)? On ne
peut trouver excuse plus merveilleusement suspecte et désinvolte. Le
journal se prend donc lui-même, dans le Rôdeur, comme objet et se
dénonce comme artifi ce : il se fabrique, se construit et se reconstruit selon
les demandes du public, ou, bien sûr, de ce que l 'auteur veut présenter
comme tel.
165 D'autres j ournaux, sat iriques ou non, ont pratiqué systématiquement le
mélange, la variété, pour « amuser le public » : ainsi les Sorrises de la
semaine, qui accumulent les anecdotes ri dicu les et les plaisanteri es (le plus
souvent plates et anodines). Les auteurs se placent sous l' invocation du
Voltaire de la Pucelle, à laque lle ils empruntent plus ieu rs épigraphes. A la
fin de j anvier 1790, le journal devient plus franchement contrerévolut
ionnaire et se spécialise dans le combat contre l'Assemblée
Nat ionale. La Voix du peuple, le Club des observateurs, dans un genre plus
sérieux et avec une orientation politique tout autre, se préoccupent surtout
de créer cette « variét é piquante » destinée à attirer les lecteurs. Elle
semble caractéri ser, aux yeux de connaisseurs, le « genre ang lais » que
Desserres de La Tour définit ainsi : « un peu de tout » Uournal de l'Europe,
31 juil let, p. 7). Mais aucun de ces petits journaux, que l qu'en soit par
ailleu rs l'intérêt, n'a approché la réussite d'écriture et l'originalité de la
formule j ournali stique des Actes des apôtres ou du Rôdeur. Car ce sont,
pourrait-on dire, des contre - modèles, aussi hétérodoxes par leur manière
que par leur refus de la vu lgate patriotique. De même que la Révolution
suscite la contre-révolution comme son double antithétique, le j ournal qui
en est issu, et qui en t ire ses grandes légi timations, suscite son double
bu rlesque ou ironique, où il refuse de se reconnaître, mais qui dénonce,
avec injustice mais non sans vérité, ses ridicules et ses excès.
NOTES
1. Voir P. Rétat, •Les Gazenes : de l'événement à !'Histoire », Erudes sur la
presse au XVI/le siècle, n• 3, Lyon, PUL, 1978, p. 23-38.
2. Archives Nationales, V' 551, pièces 39-41, 21- 25 mai, projet de Du Morier, et
projet de l'abbé Ducros, 4 pièces, 22-28 mai.
3. Voir par ex. n• 67, 12 sept., p. 202 ; n• 96, 12 oct.
4. journal des Erars Généraux, t . Ill, n• 29, 13 sept. ; voir Prospectus de
décembre : « Pass if au milieu de l'esprit de parti et d'opposition [ ... ] le Rédaaeur
se contente de faire sentir et toucher le choc des opinions », p. 2.
5. Voir J. Popkin, « The gazerre de Leyde and French Politics under Louis XVI » :
dans Press and Polirics in Pre- revolurionary France, éd. J. Censer et J. Popkin,
University of California Press, 1987, p. 80 et suiv.
6. Voir P. Rétat, •Forme et discours d'un j ournal révolut ionnaire : les Révolurions
de Paris en 1 789 », dans Cl. Labrosse et P. Rétat, L 'lnsrrumenr périodique. La
foncrion de la presse au XVI/Je siècle, Lyon, PUL. 1985, p. 139-1 78.
7. D'après la Chronique de Paris, n• XXV, 17 sept ., les Révolurions de Paris,
offrent d'« excellents matériaux pour l'histoire ».
8. Mais dans le n• XII, 26 sept ., p. 43, un abonné écrit que le public « ne saurait
se passer d'une feuille qui paraisse tous les j ours », et il vante la Chronique de
Paris qui est « précisément ce que le journal de Paris devrait être ».
9. Voir P. Rétat, étude citée plus haut, n. 6, p. 145- 150.
1 O. Ephémérides, n• 5, 3 oct., p. 74 ; voir aussi Nouvelles éphémérides, n• IX, 1 5
août, p. 130 ; journal policique- nacional, Prospectus, début j uillet, où Sabatier
déclare tenir un « j uste milieu entre la fidèle prolixité des procès- verbaux et
l'infidèle sécheresse des gazettes». L'auteur de l'Hiscoire de la révolucion
présence (17 nov.), regrette que l'on n'ait« que de plates gazettes, que l'on
rejette avec mépris, dès que la cur iosité y a dévoré ce qui peut la satisfaie >>, et y
oppose 1'« Histoire» qu'il entend écr ire (p. 1- 2).
11. Voir n• 32, 8 août, p. 139 ; n• 40, 3 oct ., p. 315 ; n• 47, 21 nov.,
p. 178- 179; n• 52, 26 déc., p. 374-375.
12. Archives Nationales, Y 1000 1, Interrogatoires des 3 et 4 sept.
13. Ce texte figure seulement dans l'original, et a été omis dans les
réimpressions du Monireur.
14. Prospectus, dans Mercure, n• 47, 21 nov., p. 74 ; voir aussi p. 82.
15. Cette froideur n'exclut pas la passion et l'horreur trag ique, et c'est encore un
des paradoxes éclatants du style du j ournal, dans les meilleures pages. Un autre
j ournal contre- révolutionnaire qui paraît à Clèves à partir d'octobre, La
Révolucion de France, réalise j usqu'à un certain point le même idéal ; la
• narration historique » y remonte j usqu'à la première assemblée des notables,
cherche les « causes secrètes » de la Révolution, elle mélange la pointe sèche, le
récit travaillé, et la violence du parti pris ; le récit des j ournées d'octobre y est un
chef- d'oeuvre de fantastique burlesque (n• XXI, mars 1790, p. 322- 336).
16. Citat ions de Supplémenc du 17 juin, BN 3• Le' 2235, p. 6 ; Suire des nouvelles
de Versailles, 8 j uillet, p. 7 ; Assemblée Narionale, Ou lundi 13 juil/ec, Le' 2235 ;
voir également, par ex., Assemblée Narionale, Séance du jeudi 2 juil/ec (Courrier
nacional), p. 8 ; Nouvelles de Versailles, 25 juin, p. 8).
17. Voir l'étude citée plus haut note 6, p. 146- 14 7.
18. N° 82, 13 oct ., « Extraits d'une lettre écrite de Versailles le 5 octobre à 7 h.
du soir». Voir aussi dans les Nouvelles poliriques de Berne, n• 82, 14 oct., p. 3,
une lettre du 5 oct . « à minuit », et dans le Supplémenr : • Mardi, à 4h du matin,
de l'Hôtel de Ville de Paris».
19. Courrier excraordinaire du samedi 1 O oct., p. [1] · Cette livraison se clôt sur
deux Posc-Scriprum qui font état des derniers bruit s. Le n• 29, 9 oct., du Courrier
de l'Europe insère déjà à la hâte l'annonce de • nouvelles étranges », et un PoscScriprum
annonçant cet extraordinaire, dont le n• 30, 13 oct., dit qu'il est devenu
• inutile pour la France ».
20. Autre exemple dans une lettre de Bruxelles publiée par le j ournal universel,
n• XXV, 17 déc., p. 194, sur la libérat ion de cette ville : « On t ire, à l'instant où je
vous écris, des coups de fus il de tous les côtés. Tenez, voilà les Patriotes dans ce
moment même qui s'emparent du corps de garde de l'Hôtel de Ville et des
canons ... ».
21. Hisroire polirique er littéraire de la presse en France, t . VI, p. 296: « on
imaginerait difficilement en effet une oeuvre plus confuse, plus lourde, plus
pâteuse que le Courrier de Versailles.
22. Voir l'étude citée plus haut note 1 7, p. 14 7- 148.
23. Dans L'Evénemenr, Publications de l'Université de Provence, 1986, p. 65- 75.
24. Le Précis exacr a paru d'abord séparé (1 o à 12 000 exemplaires), puis dans le
Courrier des planèces.
25. Voir également n• 71, 14 sept., p. 361 ; n• 98, 11 oct., t. Il, p. 87.
26. Voir Parriore français, n• XXII, 21 août ; Révolucions de Paris de Tournon,
n• XX, p. 30 ; Révolurions de Paris de Prudhomme, n• XIV, p. 32 (auxquelles
Keralio répond dans son n• 14, 22 oct., Supplément, p. 229).
27. Voir par ex . n• V, 1 5 sept ., p. 4749 ; n• X, 20 sept ., p.91-93.
28. N° 14, 7 déc., p. 55- 56 ; ce texte n'est pas reproduit dans les réimpressions
du Monireur.
29. Le Nouveau Nosrradamus, ou lercre ... , 23-31 j uillet ; Le Speccareur, 30- 31
j uillet ; Nouvelles éphémérides .. ., 7 août - 5 oct. ; Lercres à M. le Comre de B .. •,
31 août 1789- 28 mars 1790 ; Courrier de Liège, 20 août ; Le Specrareur à
l'Assemblée Nacionale, 1er sept.- début nov. ; Le Courrier de Bordeaux, 1 7
nov.-23 déc. ; Le Parriore véridique, début déc. ; Prospectus du journal hisrorique
er philosophique de la Consrirurion.
30. N° 8, 1er déc., p. 31- 32; n• 14, 7 déc., p. 55-56; n• 15, 8 déc., p. 59-60 ;
ces textes ne se trouvent que dans l'édition originale.
31. Voir aussi n• XXIV, 4 oct., p. 207. Le Furec parisien apostrophe ainsi Bailly :
• Moi-même, j'éclairerai tous tes pas, je suivrai tes démarches, et je pénétrerai
tes complots les plus occultes ; je te dévoilerai tel que tu es ... » (n• 1, sept ., p. 8).
• Ayons sans cesse l'oeil ouvert sur ce qui se passe autour de nous, continuons
d'éventer les mines de la Cabale ; ne nous lassons pas de suivre à la piste les
cabaleurs » (Observareur, n• 40, 7 nov., p. 321).
32. Voir aussi n• XXI, 1er oct., p. 186. L'auteur du Fouec narional s'exclame
également : « O imbécile Parisien, quand ouvrirez-vous les yeux» (n• V, 20 oct.,
p. 24)?
33. « Si je ne puis être Brutus, j'aurai du moins le mâle courage de Cicéron ; je
dirai tout ce que je saurai pour le salut de la République » (Colporreur narional,
n• 1, oct., p. 3) . Rien n'arrêtera les j ournalistes des Révolucions de Paris, le tyran
ne pourra les faire taire qu'en leur arrachant la langue (n• VIII, 29 août-6 sept .,
p. 3-4 ; voir n• XVIII, 7- 14 nov., p. 3).
34. Voir n• XXVII, 7 oct., p. 233 ; n• XVII I, p. 1 56 ; n• XXI, p. 185- 186 ; n• XXVI,
p. 220 ...
35. L'accu sateur de Necker est Desmoulins ; celui du duc d'Orléans est- il
Peltier? Sur la délation, on peut consulter également la Gazerre nacionale, n• 1. 24
nov., à propos d' Augeard, et la Gazerce de Paris, n• des 1 9 et 26 oct.
36. Voir E. Eisenstein, • Le Publiciste comme démagogue : la Semine/le du peuple
de Volney», communication présentée à la Table Ronde de Vizille, 30 j uin-2
j uillet 1 988, à paraître.
37. Voir Révolucions de Paris, n• VIII, p. 2-4 ; n• XI, p. 16 ; n• XVIII, p. 3.
38. Voir P. Rétat, article cité note 6, p. 150- 152.
39. Voir les apostrophes à la reine dans le Furec parisien, n• 2, ou celles de
l'auteur du Rideau levé, à !'Empereur ou à Charles Ill roi d'Es pagne. « Crois-moi,
Charles , tes précautions sont inutiles » (n• Il, oct., p. 6-8).
40. L'auteur du Oénonciareur narional réitère également les apostrophes
enflammées aux • citoyens », à ses • amis » et • frères d'armes, illustres héros
du Faubourg Saint-Antoine » (n• IV, oct., p. 7 ; n• VI, oct., p. 5- 7).
41. Voir par ex . n• XVI, 26 sept., p. 138- 139 ; n• UV, 22 nov., p. 21 O ; n• LXXXL
29 déc., p. 8.
PLJL
42. Nous renvoyons pour illustrer ces lieux oratoires de Marat, aux n• VII et IX
(18- 19 sept.), p. 73- 77, 83- 86 ; X, p. 91-93 ; XI, p. 98- 101 ; XV, p. 131- 133,
etc.
43. Avis préliminaire de la 4e éd., 1 790; voir Lettre V, p. 24 : « }unius Brucus
touj ours déguisé, n·a-t-il pas mérité la bénédiction de l'Europe entière »?
44. Voir l' article cité plus haute note 6, p. 152-153.
45. Voir n• 28, 13 oct .. p. 2 17 ; n• 29, 15 oct., p. 231 ;n• 32, 22 oa.,
p. 249-2 50, etc.
46. Voir K.M. Baker, « Politics and Public Opinion under the Old Regime : some
Reflea ions »,dans J.R. Censer et J.O. Popkin, Press and Polirics in PreRevo/
ucionary France, University of California Press, 1987, p. 204246 ; et, du
même auteur, « Public opinion as political invention at the end of the Old
Regime », communication présentée au colloque de Haïfa, 16- 18 mai 1 988, à
paraître.
4 7. Voir également n• LXIII. 2 déc. ; n• LXXV. 14 déc.
48. « J' ai, moi personnellement. Bourgeois de cette Capitale et soldat Citoyen, j 'ai
trois enfants auxquels je dois l'existence » (n• 75, 20 sept ., p. 323) ; « j ' invite les
citoyens patriotes, qui ont comme moi des foyers à défendre, des enfants dont
l'existence leur est chère [ ... ]. J'invite la Capitale dont j'ai le bonheur d'être
citoyen [ ... ] » (n• 32, 8 août, p. 174).
49. Allusion probable à la mésaventure de Luchet mentionnée plus haut, chap.
11. « Le lecture ».
50. Voir également, par ex., n• 1, 31 août, t . 1, p. 52-66, sur Le Noir, mis au rang
des plus grands criminels de l'humanité, et p. 93-95, sur Panckoucke et les
libraires de Paris ; n• 2, 7 sept., t. 1, p. 107- 123, notes sur Terray, Le Noir, Mme
du Barry, sorte de réceptable de toutes les horreurs de la monarchie finissante ;
n• 3, 14 sept ., t. 1, p. 223- 224, sur Néville, directeur de la librair ie, dont SainteAlbine
fut via ime.
51. Le jugement de Brissot sur le style de Desmoulins dans sa réplique aux
Mémoires des sieurs Le/eu vaut la peine d'être cité : il regrette qu'il n'ait pas
• soigneusement évité les sarcasmes trop violents et ce style burlesque et trivial,
qui nécessairement diminue la confiance du lecteur. Dans une accusation grave,
il faut avoir un style grave » (Parriore français, n• 127, 13 déc. p. 3).
© Presses universitaires de Lyon, 1989
Conditions d'utilisation : http://Www.openedition.org/6540
Chapitre Ill. L'événement Chapitre V. Journal et révolution
ft OpenEdition
~ Books .Q. Open Edition
Presses universitaires de Lyon
Catalogue
Auteurs
Éditeurs
OpenEdition est un portail de
ressources électroniques en
sciences humaines et sociales.
Pl.AN DU SITE
Collections
• Littérature
• Littérature & idéologies
• Autofictions. etc.
• Textes & Langue
• Esthétique et représentation : monde
anglophone (1750-1900)
• Des deux sexes et autres
• Sexualités
• Histoire
• Collection d'histoire et d'archéologie
médiévales
• Anthropologie
• Sociologie
• Science politique
• Nouvelles écritures de l'anthropologie
• Sociologie urbaine
Tous les Livres
Accéder aux Livres
• Par auteurs
• Par personnes citées
• Par mots clés
• Par géographique
lnformation.s
• Presses universitaires de Lyon
• Organisation éditoriale et scientifique
Accès réservé
SUIVEZ-NOUS
Courriel:
pul@univ-lyon2.fr
URL:
http://presses.univ-lyon2.fr
Adresse :
86 rue Pasteur
69365 Lyon Cedex 07
France
Dossiers
Extraits
OpenEdition Journals
OpenEdition Books
Hypothèses
Calenda
OpenEdition Freemium
OpenEdition : OpenEdition Books OpenEdition Journals Calenda Hypothèses Lettre OpenEd1t1on Freem1um --roi
CD DOi / Références rlD lli
l'.!!:t OpenEdition Books > Presses universitaires de Lyon > Histoire > Naissance du journal révolutionnaire > Chapitre V. Journal et révolution ml EN ES IT DE
Open Edition
Books 9610UVRES 108 ÉDITEURS AUTEURS
Résultats par livre V ' • ;• . ;f•
PLJL Presses universitaires de Lyon
Chapitre IV. Fonctions du journal
figures du journaliste D
NAISSANCE ou JOURNAL RÉVOLUTIONNAIRE 1 Claude Labrosse, Pierre Rétat
RECHERCHER DANS LE LIVRE
TABLE DES MATIERES
CITER PARTAGER
$ AJOUTER À ORCID 0
Chapitre V. Journal et révolution
p. 233-298
TEXTE NOTES
TEXTE INTÉGRAL
Guerre des journaux, mythes du journal
1 Le choc de la Révolution, l'intervention générale et anarchique des acteurs
créent dans le journal une situation instable et conflictue lle. Les sévères
contraintes de l'Ancien Régime permettaient une régulation commerciale
du marché de presse, dont profitaient surtout quelques grandes
entreprises, et une paix apparente dans l'étouffement des dissonances
poli tiques, réduites à s'exprimer dans les circuits secondaires des gazettes
étrangères et des pamphlets. La liberté de la presse signifie la concurrence,
sur un marché en expansion, mais limité. La lutte entre libraires ou entre
journalistes est d'une extrême âpreté. Les nouveaux venus tentent
d'ébranler ou de détruire les places fortes du journal d'Ancien Régime ;
eux- mêmes se portent les uns aux autres tous les coups possibles,
contrefaçons, détournements de t it res, éditions parallèles : nous avons
évoqué, au second chapitre quelques aspects de cette guerre commerciale.
Elle se double, ou se couvre d'une concurrence idéologique. un régime de
liberté entraîne nécessairement la diversification de la presse, qui reflète de
façon encore fort hésitante une structure politique elle-même f loue ; il
installe aussi une pratique polémique à laquelle l'Anglet erre était habituée
depuis longtemps, mais dont on découvre tout juste, en France, et de façon
prometteuse, les rages et les déli ces.
2 On a t rop peu dégagé, j usqu'à présent, la signification propre de ce fait
capital. La classification courante des journaux en raison des idées qui s'y
expriment ne rend pas vraiment compte des formes et des ressorts du
conflit qui met aux prises plusieurs âges, plusieu rs pratiques et
conceptions du j ournalisme. Il ne s'agit donc pas de constater seu lement
une situation de concurrence politique, mais de faire apparaître les mobiles
et les passions qui en meuvent les acteurs, et, si possible, d'animer le
champ de bataille journalistique.
3 Le premier schisme éclate dès que peut s'exprimer une presse libre, et il
domine au moins les premiers mois de la Révolution il oppose, aux
journaux patri otes, qui osent dire la vérité, les j ournaux « privilégiés » ou
« autorisés » qui paraissaient auparavant, avilis par leur obéissance aux
ministres et aux commis, consacrés au mensonge et à la servilité. Lorsque
s'écrou le l'ancien rég ime de la presse, le Mercure et son complément le
journal politique de Bruxelles, le journal de Paris, et quelques autres de
moindre importance, se t rouvent brutalement dépossédés de leur
monopole de l'information. Ils deviennent des symboles exécrés, sur
lesque ls se fixent de vieilles rancoeurs et des haines longtemps inassouvies.
Ici comme ailleu rs un intense besoin de vengeance se libè re dans la
dénonciation violente. Le « Mercure - Panckoucke » et le journal de Paris
sont attaqués avec d'autant plus de vigueur qu' ils occupent une place
enviable du marché et semblent s'y maintenir en dépit de tout leur
apparente santé est une insu lte permanente à l'ad resse des patriotes. La
Gazerre de France est si démesurément insignifiante et si moribonde
qu'elle ne mérite et ne reçoit que quelques coups perdus 1 . Quant aux
gazettes étrangères qui entraient en France et faisaient partie du système
de l'autori sation, leur enthousiasme révolutionnaire est trop modéré pour
qu'elles suscitent l'indulgence, et, après tout, leur part de marché est el le
aussi à prendre. La guerre engagée contre la vieille presse établie vise à
une redistribu tion du système de l'information, qui certes n'est pas aussi
rapide ni aussi profonde que certains le désireraient, mais se trouve déjà
engagée à la fin de 1789.
4 Mirabeau avait porté les premiers coups, avec une extrême violence, aux
« journaux autorisés » dans ses Lerrres à ses commerrants : « ces archives
de mensonge » égarent l'opinion par une complaisance crimine lle (1 ère
Lerrre, p. 6-8), « c'est au public à faire justice de ces papiers menteurs »
(4e Lerrre, fin mai, p. 21). « Certes, c'est se moquer du public, que de le
condamner encore à lire des papiers priVilégiés : il est temps que la liberté
de la presse remédie à cet abus désormais intolérable » (1 2e Lerrre, p. 20).
Sous des formes diverses la dénonciation se répète, s'amplifie parfois d'un
journal à l'autre. une lettre adressée au journal de la ville rappelle
ironiquement que Panckoucke partageait « les fonctions du ministère » et
reproche à Mallet du Pan, rédacteur du journal de Bruxelles, sa « morgue
doctorale» et son ton « t ranchant » (n° XXXVII , 6 nov., p. 146-1 47). Les
Annales patriotiques et lircéraires accusent le même Mallet d'être 1'« âme
damnée » du « despotisme ministériel », le « champion » de I'« ari stocratie
des grands seigneurs » : « Malheur aux écrivains de son espèce » (n° 53, 24
nov.). Le Mercure continue d'exercer une influence funeste, « le bruit de
Conclusion
URE

ACCES OUVERT

MODE LECTURE

EPUB

POFDUUVRE

POF DU CHAPITRE
& rrccn>iuul
FREEMIUM
Suggérer l'acquisition
à votre bibliothèque
ACHETER
l:lJ VOLUME PAPIER
PRESSES
UNIVERSITAIRES DE
LYON
leslibraires.fr
Decitre
Mollat
amazon.fr
0 0 ePub/POF
1. Voir Lettres à M. le Comte
de B***, nG 1, 31 août,
p . 93 ; Annales patriotiques
et littéraires, n°( ... )
-
son cor de chasse résonne délicieusement aux oreilles Aristocratiques »
(n° XVII, 19 oct.). A la fin de décembre Desmoulins dénonce encore ce
« co lporteur centenaire des mensonges ministériels » (Révolucions de
France ec de Brabanc, n° s, 26 déc., p. 234) et Audouin, dans son journal
universel, conclut une défense des colporteurs menacés sur une diatribe
contre le « Docteur Panckoucke » et les « Journalistes ci-devant
privi légiés » :
« Dans le temps des Privilèges, ces Messieurs avaient tout l'esprit , ils le
vendaient ! Oh ! il n'y en avait pas pour tout le monde ! mai s à p résent, on
en trouve ; et la Feuille que le Public achète chaque matin renfe rme
souvent plus de bon sens, plus d'espri t de patriotisme, moins de
partialité, de flanerie, de bassesse que tous nos antiques Journaux , où
l'aristocrat ie ministérielle était surtout pr éconisée » {n° 35,27 déc.,
p. 275).
5 La conscience d'avoir enfin ouvert une ère de j ournalisme libre, et digne de
ce nom, inspire une juste confiance dans l 'avenir. On se plaît à imaginer
« la mort du Mercure - Panckoucke », qui « ne pourra manquer d'aller en
déclinant » (Fasces de la libercé, n° 8, s j anv., 1790, p. 363), ou du moins
son « agonie », malgré tous les efforts de l'éd iteur {Les Trois bossus, n° 2,
30 déc., p. 1 S). un correspondant de la Chronique de Paris remarque avec
satisfaction qu'on lit peu le journal de Paris, et attend le moment où « les
abonnements finiront » (n° SO, 12 oct.). Les patriotes peuvent hâter ce
moment : l'auteur des Révolucions de Paris, indigné du récit des j ournées
d'octobre dans le Mercure, appelle à la punition de ce « libe lle anti patriotique
et privilégié », par un boycott qui engloberait l'Encyclopédie
méchodique.
« Citoyen s, j e ne vous parlerai pas d'en punir les privilégiés par vot re
indignation, votre mépris, de t els hommes ne sont vulnérables qu'à la
bourse ; ne lisez donc plus désormais la circu laire pestiférée de l'Hôtel de
Thou. Faites plus encore, n'achetez pas le fat ras encyclopédique qui s'y
fabrique à six livres le volume in - 40, et croyez qu' il n'est pas préférable,
fût-il six fois plus long, à l'encyclopédie des Diderot et des d'Alembert »
(n° XV, 17- 24 oct ., p. 17- 20) 2 .
6 Panckoucke ne manque pas de se justi fier et tente de se mettre à la hauteur
des circonstances. 11 dénonce les procédés indécents et les « ruses » de ses
nouveaux concurrents, et annonce son refus (sur lequel il reviendra
ensuite) de payer seu l, dorénavant, les pensions sur un journal dont il n'a
plus I'« exclusif » : « Je suis peut- êt re, et je dois le dire auj ourd'hui, le
Citoyen sur qui pèse le plus violemment la révolution » 3 • Avec la Gazecce
nacionale il prétend lancer un de ces « Papiers- nouvelles à la manière
ang laise » qui sont « le plus sûr rempart de la liberté », et il en fait suivre le
Prospectus d'« Observations » dest inées à repousser les « calomnies » et à
le poser en ennemi farou che de la censure (Mercure, n° 47, 21 nov.,
p. 73 -84). Personne, du moins parmi ceux qui s'expriment dans les
j ournaux, ne lui t ient compte de ces vertueuses prot estat ions ; les
Révolucions de Paris s'en moquent « la nouvelle entreprise du Sr.
Panckoucke prouve la chute du Mercure et de la Gazette de France, et la
chute de ces deux papiers, les progrès du patriot isme » (n° XIX, 14- 21
nov., p. 21).
7 Le refus de l'ancien rég ime de la presse tend à imposer une vision
violemment antithét ique et manichéenne entre une antériorité maudite,
marquée des stigmates du despotisme ministériel, et la pureté des
journaux nés dans la jouvence de la liberté, il ne peut y avoir de
communication, ni de composition. Cette rupture rad icale affecte
l'ensemble du sys tème de l'information et tend à en modi fier le
fonctionnement. Les gazettes étrangères, su rve illées par le ministère et
payant des redevances, jouaient un rô le important et on a pu lég itimement
les considérer comme des organes de relative mais incontestable liberté
dans la France de la seconde moitié du XVIIIe siècle 4 . La dislocation du
monde de la presse établie les emporte elles aussi. La création de j ournaux
d'information générale vise à leur ravir leur clientèle trad itionnelle, nous
l'avons vu ailleurs. Elles font en out re l'objet de quelques jugements sans
appe l. Morande et le gazetier de Leyde ont « calomnié la lanterne »,
Desmoulins dans son Discours de la lancerne aux Parisiens laisse donc aux
lanternes étrangères « le soin de la venger de ces j ournalistes pens ionnés »
(Chronique de Paris, n° 3S, 27 sept.). Brissot se dit révo lté des reproches
que la Gazecce de Leyde adresse au peuple de Paris (Pacrioce français, n° 2S,
2S août). Dans ses Révolucions, Desmoulins inclut dans une même
condamnation Mallet du Pan et Morande, « la gazette de Leyde et la plupart
des papiers de l'opposition » (n° 1, p. 26 ; n° 4, p.149), et selon les
Révolucions de Paris, « le gazet ier de Leyde recueille chez nous des
imbécillités, des bruits populaires et présente ces absurdités à l'Europe
comme des vérités importantes et mystérieuses » (n° XI, 19- 2S sept.,
p. 1 7). Les grandes gazettes partagent donc le sort des j ournaux ci-devant.
Entre elles et la Révo lution se produit très vite une déchiru re qui était
probablement inévitable, et dont la signification est importante elle met
fin à la vieille transaction européenne de la presse du royaume de France.
8 Un aut re schisme domine les débats intérieurs de la nouvelle presse il
oppose les journaux sérieux, à prétention historique ou didactique, et les
journaux « incendiaires », les journalistes responsables et les
« folliculaires ». « Incendiaire » fait fortune surtout après octobre ; Brissot
écrit dans le Pacrioce français du 16 nov. :
« Les ennemis du bien public, les oppresseurs du Peuple appelaient
autrefois Têres exalrées ceux qui prêchaient la liberté. Les Têtes exaltées
ont le dessus, et nos Aristocrates ont changé leur mot de ralliement. [ ... ]
Incendiaire est le mot favor i de ces ennemi s du Peuple ; ils l'appliquent
éternellement aux écr its des part isans de la bonne cause. Mai s ce mot est
aussi mal appliqué que l'autre était r idicule. Les Incendiaires sont ceux
qui déchirent l'Assemblée Nat ionale ... » (n• c, p. 4).
9 Les Révolucions de Paris confirment cette constatat ion : les « sate llites de
l'aristocratie » ont inventé un mot dont le « pouvoir magique» détruisît la
puissance du mot « ari stocrate » « Notre mot de ralliement est
contrebalancé auj ourd'hui par celui d' INCENDIAIRE, [ ... ] il glace d'effroi
d' excellents citoyens » (n° XVIII, 7- 14 nov., p. 4).
10 Les textes prouvent que ce mot accusateur est au service des causes les
plus contraires. Les journaux patriotes l'ut ilisent couramment pour
dénoncer les mandements d'évêques mécontents, ou I' Exposé de la
conduire de Mounier 5 • Gorsas qualifie ainsi les écrits de « prétendus amis
du peuple » qui vou laient déclencher, au début d'octobre, une « contrerévolut
ion » (Courrier, n° 92, 8 oct., t. IV, p. 96); Beffroy de Reigny s'élève,
avec « quelques journalistes modérés, circonspects et raisonnables »,
contre les «Systèmes incendiaires » d'« énergumènes » (Courrier des
planèces, n° 73, 1er nov., p. SS) ; Bri ssot j ustifie l'arrestation de « quelques
Auteurs d'écrits incendiaires » qui excitent le peuple par des calomnies
(Pacrioce français, n° 92, 8 nov., p. 4). Le mot se prête donc à beaucoup
d' usages, et se rétorque aisément selon le journal ecclésiascique, le
2. Voir aussi n° I X, 5-11
sept., p. 3 ; sur le Journal de
Paris, ibid., p. 34 ; nG XI,
19-25 sept., p ( ... )
3. « Sur le Mercure de
France, et quelques
nouveaux Journaux, ou
Papiers nouvelles», Mercure,
n° 43, { ... )
4. Sur les travaux de J.
Popkin, voir plus haut chap.
II, note 8 .
5. Voir par ex. Révolutions
de Versailles et de Paris, n° 4.
19-29 oct., p . III ; Oiurrier
de Madon, ( ... )
mandement de l'évêque de Tréguier, loin d'être un « écrit incendiaire », est
dirigé contre les vrais incendiaires (nov., p. 253- 254).
11 Outre des pamphlets, tombe surtout sous cette accusation la petite presse
à sensation, qui répand les bruits de complots, les dénonciations, et qui se
vend par colporteur. Aux yeux d'une bonne part de l'opinion, et des
journalistes modérés, elle fait scandale par l'absence totale de retenue
critique, la recherche systématique et sans scrupule de la nouveauté, le
goût intéressé des nouvelles alarmantes. Les « follicu laires », parfois
« feu illistes » 6 , déshonorent la presse, ils abusent de la liberté, qu'ils
poussent jusqu'à la « licence », ils méritent la réprobation de tous les
honnêtes gens. une figu re noire et repoussante du journaliste se dessine
ainsi avec force. L'auteur de I' Hisroire de la révolution présente, qui affi rme
n'être« ni Aristocrate ni démagogue », annonce qu'il constatera la vérité de
tous les événements : « Mais alors il faut s'armer contre cet amas d'écrits
incendiaires qui pleuvent de toutes parts, et vont jusqu'au fond des
Provinces éveiller la défiance, échauffer les têtes et armer les bras » ;
partout s' installent la licence et l'insubordination, « tel est le sort que la
France doit redouter si la vi le population des feuillistes continue à sou lever
les Provinces » (Prospectus, 17 nov., p. 4-5). L'auteur du Patriote
incorruptible, qui se plaint du dé luge des journaux, promet lui aussi des
faits « scrupuleusement vrais », et pour les « vrais citoyens amis de
!'Ordre », des réflexions à l'opposé de la « licence » des « folliculaires »
(Prospectus, début déc., p. 2) 7 .
12 Si des feu illes patriotes dénoncent ces abus de la liberté de la presse, avec
combien plus de vigueur les journaux contre-révolutionnaires ! Le journal
politique- national se moque des follicu laires qui découvrent des milliers de
conjurations, mais pas une idée : « mais telle est la vertu du Patriotisme,
que dans notre Paris cent Journalistes découvrent et affichent chacun vingt
conjurations par jour, à 2 sols la pièce » (Second abonnement, n° 1, déc.,
p. 3). De Rozoy dans la Gazerre de Paris déplore les « calomnies » du
Courrier national, ses « déclarations monstrueuses », et supplie La Fayette
et Bailly de sévir : « Ne souffrez pas que la démence et la haine distribuent
de pare ils pamphlets [ ... ]. Ils se croient des Cicérons appe lés à sauver la
Patrie, ces Folliculaires, dont la frénésie voudrait que l'on fît allumer pour
vous des bûchers » (n° VI, 6 oct., p. 52). Mallet du Pan qui dans le journal
de Bruxelles s'indigne très souvent des calomnies et des faux bruits,
dénonce les « Panégyriques des Follicu laires et des Libel li stes, en faveur
des excès commis à Versailles le 6 octobre » (n° 48, 5 déc., p. 89). Cette
fi gure du journaliste forcené ou bassement intéressé est une des
manifestations du mal politique, un des signes graves du désordre et de
l'anarchie.
13 Les conflits n'opposent pas seu lement des types de journaux, mais parfois
aussi des journalistes-lutteurs, individualités qui aiment et suscitent la
contestation, et prolongent la mise en scène personnelle dans
l'escarmouche, le défi, la violence verbale. linguet avait pratiqué avec
délice et talent ce journalisme personnel et batailleur. Gardant le si lence à
Bruxelles, il paraît oublé en 1 789 et Desmoulins, seul, rappelle qu'il a
combattu pour la liberté et « hâté la révolution par ses exemples »
(Révolutions de France et de Brabant, n° 6, 2 janv. 1 790, p. 273). Assez
d'autres, parmi les nouveaux journalistes, ont un goût décidé pour le
combat. On aimerait suivre, dans le détail de leurs querelles, des
personnalités acariâtres ou vigoureuses comme celles de Waudin, auteur de
plusieurs feu illes qui n'ont pas eu de succès, et surtout du Parisien
nouvelliste, ou de Gorsas qui par des pri ses de position intransigeantes
(contre les districts, par exemple) ou des polémiques directes avec des
confrères, provoque des réactions violentes 8 •
14 C'est sans aucun doute Marat qui présente, à cet égard, le cas le plus
étonnant. Lui qui ne t raite guère les autres journalistes que de
« folliculaires » 9 devient la figure extrême du folliculaire enragé, de
!'écrivain incendiaire. Il se situe sur les limites et suscite le plus grand
scandale. G. Walter considère son entrée sur la scène journalistique comme
un «fait capital», mais cet événement n'a pas, sur le moment, le sens qu' il
lui prête. La plupart des journaux qui portent un jugement ou font une
allusion claire à l'Ami du peuple sont critiques et même parfois
extrêmement violents : le « masque de l'ami du peuple » couvre « le plus
crue l de ses ennemis », manipulé par les « aristocrates », « homme vil et
soudoyé », « plume lâche à prostituer » 16• Sur seize journaux qui, de
septembre à décembre, et surtout en octobre, au moment où Marat est
décrété de prise de corps, prennent parti, parfois en plus ieurs occasions,
deux seu lement lui sont franchement favorables Uournal d'Etat et du
ciroyen. Courrier national, politique et lirréraire), et deux favorables avec
des nuances (Révolutions de Paris, Patriote français). L' intervention de
Marat constitue en fait une épreuve du nouveau journalisme : libérant
totalement sa violence, sous une forme qui n'est plus celle du pamphlet,
mais en est proche par le ton, elle provoque un sursaut de réprobation
presque général. La guerre journalistique prend une autre dimension, el le
devient ce lle de l'individu qui s' isole dans la conscience de sa mission et de
son absolue différence. Jetant son coeur, sa vie dans la balance, il entend se
mettre en dehors des normes. Suscitant l'exclusion, la prévenant et y
répondant par le mépris ou le défi, le journalisme à la façon de Marat ne
peut se pratiquer que comme conflit permanent sur les confins d'un
système qu'il récuse 11•
15 Dans un champ politique encore relativement indistinct, le journal
commence à devenir lu i-même un des enjeux et une des cibles du combat.
On tente de déconsidérer le parti adverse par ses journaux. Le journal
politique- national fait longtemps figu re de repoussoir, il concentre en lui
tou tes les vertus maléfiques de l'aristocratie. Feydel, dans l 'Observateur,
poursuit de ses accusations «Caton- Sabatier » et son « infâme et ordurière
Feuille forgée à Bruxelles » 12 • Le Courrier national de Pussy dénonce
également à tous les bons citoyens « cet abbé fugitif, ce vil trompette
aristocrate», vrai « énergumène» (n° 121, 18 oct., p. 6- 7). Sabatier de son
côté (ou Rivarol) prend pour victime le journal de la ville et son auteur
Luchet, qu'il perce de ses sarcasmes et représente t remblant, comme « les
autres Journalistes citad ins », devant les « aristocrates Perruquiers», les
bourgeois et les savetiers de Paris Uournal politique- national, n° 14, 11
août, p. 3). Les auteurs des Acres des apôtres essaient de ridicu li ser
Robespierre par les bévues du journal l'Union, qu'ils lui attribuent de façon
fantaisiste et polémique (n° V, p. 11 - 1 3) ; ils répliquent à une courte
attaque du Courrier de Madon en l'accablant de t raits caustiques (n° XVI,
p. 4-6) : peut- être ne l'ont-ils distingué que parce qu' il représente
parfaitement une presse patriote à la fois franchement révolutionnaire et
modérée. Le journal de Bruxelles de Mallet du Pan, favorable au veto
absolu, est, pour la première fois dans l'histo ire de la Révolution, l'objet de
menaces et de pressions directes : quatre « émissaires du Palais- Royal »
invitent Mallet à ne plus parler de Mounier, sous peine de la suspension de
son iou rnal 13.
6. Voir Révolutions de Paris,
n° VII, p. 30 et n° XII, p. 34.
7. Voir également les textes
de Dinocheau ou de
Poncelin cités dans le
développement sur le
colportag ( ... )
8. Sur la polémique avec le
C-Ourrier national, politique et
littéraire, en octobre, voir
notre biblio ( ... )
9. Ami du peuple, n° XI, 21
sept., p. 97 : n° XXIV, 4 oct.,
p. 207 ; n° LV, 23 nov.,
p. 217 ...
10. Ces expressions
viennent du Spectateur
patriotique, n° 1, 24 sept., de
!"Ecouteur aux portes, n° 1
( ... )
11. Dans La Mort de Marat,
sous la direction de J.-C.
Bonnet, Paris, 1986, revient
plusieurs fois l'id ( ... )
12. N° 27. 10 oct .. p. 212;
voir nG 5, 18 août, p. 29 ;
nG 8, 26 août, p. 51 ; nG 28,
1 3 oct., p. 21 ( ... )
13. Exposé de la conduite de
M. Mourner, Grenoble. 1789.
p. 32 ; Frances Acomb,
Mallet du Pan ... p. 21 ( ... )
16 Le journal ne suscite tant de passions que parce qu'il devient l'obj et de
valorisations extrêmes et contrastées, et l'un des symboles de la
Révolution, exaltée ou haïe, héroïsée ou caricaturée. Il ne suffit pas
d'évoquer, comme tous les historiens l'ont fait, l' importance centrale du
journal dans les luttes révolutionnaires. Le mythifie r, comme Louis Blanc,
en en faisant une création du « génie de la Révolution », risque d'ajouter
seu lement aux confusions, et de favoriser l 'amplifi cation oratoire aux
dépens de l'analyse. Il faut tenter de comprendre comment le j ournal a
tendu, dans les premiers mois de la Révo lut ion, à devenir un mythe, à
concentrer en lui une signification qui le dépasse et lui confère un statut
fantastique : journal conquérant, souffrant, martyr, prophète, ou maudit,
avili, hideux et grimaçant.
17 Le journal est « sacré », intouchable, parce qu'il est l'organe de la majesté
et de la souveraineté du peuple. Nous avons déjà cité Bonneville, Marat,
Brissot, Corsas ou Carra menaçant quiconque oserait y porter atteinte.
S' identifiant à la Révolution, à la liberté, à toutes les valeu rs fondatrices, le
j ournal autorise son statut exceptionnel des missions les plus éminentes
dont se prévaut le journaliste 14• Il devient même le fer de lance de la
Révolution, son arme la plus redoutable. Desmoulins dans ses Révolutions
évoque avec jubilation la frayeur du roi de Naples devant I'« épidémie du
mal Français » qui gagne ses états ; mais il a beau établir « un cordon de
t roupes sur ses frontières, contre l'introduction de nos Journaux » les
« Français ont conquis neuf fois le Royaume de Naples [ ... ). Mais si nous
envoyons une poignée de nos gazetiers, on ne nous en ravira plus la
conquête ! Où êt es - vous, M. Marat ? L'honneur de l 'entreprise vous est
réservé » (n° 3, 12 déc., p. 119-1 20). Cette plaisanterie est pleine de sens.
Marat croyait sa plume « plus utile à la défense de la liberté qu'une armée
entière» (Ami du peuple, n° XVIII, 28 sept., p. 156). A la fin de décembre, le
j eune et bouillant Audouin apostrophe son journal universel vo lant vers les
Brabançons ; « O notre Journal, toi qui as le bonheur de parvenir jusqu'aux
Patriotes, apprends-leur qu'un renfort considé rable s'approche, apprendsleur
que Joseph 11 va se trouver pris dans la souricière où il voulait les
prendre » (n° XXVIII, 20 déc.). Se retournant vers son text e, l'auteur lui
prête une activité propre, le message devient substance fortifiante, il porte
un peu de cette paro le magique de la liberté qu'évoque Corsas dans le
beau texte déjà cité.
18 Le mythe sombre et vengeur du journal naît au même moment et dans le
même mouvement que son mythe conquérant. Il accompagne l'angoisse
croissante des modérés devant les désordres populaires, I'« anarchie », les
appe ls à la « délation ». Sur le journal se fixent les images d'un bestiaire
rid icu le ou inquiétant. Duplain évoque ces journaux « arrivant le matin à
pleins tombereaux », « oiseaux chouerres que dix heures de nuit voient
naître » (Lerrres à M. le Comte de 8'*', n° 2, 7 sept., p. 128) ; les brochures
incendiaires enfantées par la liberté de la presse deviennent, pour le Vrai
bourgeois de Paris, une « nuée de sauterelles » qui « ont inondé notre
malheureuse patrie» (n° Ill, j anv. 1 790, p. 17). Morande dans le Courrier de
l'Europe livre au mépris et à l' ind ignation de ses lecteurs une « foule de
reptiles qui viennent se t raîner dans certaines feu illes publiques qui
s'impriment à Paris », et cite le Patriote français et le Courrier de Corsas
(n° 26, 29 sept., p. 208). L' Exposé de la conduire de Mounier, qui paraît à la
mi- novembre, condense sans doute de la façon la plus frappante une
vision effrayante du journal Mounier se dit l'obj et de la « rage » des
« factieux » qui, depuis son retour en Dauphiné, l'ont « fait déchirer, dans
cette fou le de journaux, dont les auteurs sont accourus en foule, au
moment de la révolution, comme certains oiseaux de proie à la suite des
batailles » (éd. Grenoble, p.113).
19 Aux deux extrêmes du champ politique on remarque et on cite ce texte 15 :
il exprime, avec une hargne singulière, l'irritation d'une partie de l'opinion,
le sentiment que la liberté de la presse a libé ré une violence nouvelle et
insupportable. La phase heureuse de la conquête de la liberté, lorsque
Brissot lançait les prospectus du Patriote français et son Mémoire aux Erars
Généraux, est révolue : I'« abus », la « licence », des « énergumènes », des
« follicu laires » deviennent un argument polémique pour condamner une
liberté sans frein et un j ournalisme incendiaire et calomniateu r. Le journal
maléfique, destructeur et carnassier entre dans la légende noire de la
Révolution, qui commence à se former. Au début d'août, 1 e journal
politique- national faisait déjà de l'atrocité du j ournal un de ses thèmes
favoris, atrocité écrite qui est la servile compagne du crime exécuté. Les
papiers publics
« ont tout justifié, tout admiré, et la défection des Gardes f rançaises, et
les calomnies des mal- intentionnés, et les atrocités de la Populace » (n• 9,
30 juillet, p. 6). « Si certains Journalistes avaient eu le même amour que
nous pour la vé rité, ils ne seraient pas restés à Paris, pour la voir immoler
tous les j ours sous le fer des Bourreaux dont ils sont environnés ; ils
auraient fui comme nous, plutôt que de rester vils instruments de
l' imposture et apologistes de la cruauté, racontant f roidement les
meurtres des citoyens et parlant avec respect de Mesdames de la Halle et
Messieurs de la Grève : Auri sacra fames ... » (n• l 0, 2 août, p. 2).
20 A la franch ise, au courage des auteurs du journal politique-national
s'opposent l'avidité, la veu lerie des autres j ournalistes, bouffons t imides
d'un tyran barbare, le Paris révolutionnaire.
Le partage politique
21 S' il est incontestable que le journal, devenu un des moyens essentiels et un
des lieux sens ibles du conflit des opinions, doit se situer par là même dans
le spectre polit ique, on a quelque difficulté à lui assigner la place précise
qu' il y occupe et à mesurer l'action qu'il y exerce.
22 Les partis commencent à peine à se dessiner et à se désigner pendant les
premiers mois de la Révolut ion 16• On éprouve quelque scrupule à admettre
une scission de l'unité nationale incarnée dans l'Assemblée, et l'on préfère
donc ignorer ou passer sous silence les divergences et les conflits ; si l'on
prend acte d'une réalité indéniable, on a recours d'ordinaire à une
bipartition vague et d'ailleu rs mouvante, où s'opposent d'une part le« parti
aristocrat ique », la « coalit ion », le « parti de l'opposit ion », la « majorité »,
les « royalistes », et d'autre part le « parti populaire », « national », « des
bons patriotes », « du Palais- Royal », la « minorité », les « enragés », les
« antiroyalistes » (nous groupons les principaux désignants sans distinction
de temps ni d'origine). Ce n'est qu'à l'extrême fin de décembre que
Desmoulins, le premier dans la presse, évoque, substantivées,« la gauche »
et « la droite » de l'Assemblée. Conformément au vieil usage, la notion de
« parti » reste ambiguë et n'a pas encore pris son sens polit ique moderne.
L'Assemblée, qui règ le lentement sa discipline, est un lieu confus où des
groupes, loin de se structurer, émergent à peine. La presse n'évoque que
dans les derniers jours de 1789 des réunions de clubs, considérées avec la
14. Voir chap. II sur la
distribution postale, et
chap. I V.
15. Journal d'Etat et du
dtoyen, 2e trimestre, nG I V,
26 nov., Gazette de Paris, 1 5
déc.
16. Voir P. Rétat, « Partis et
tactions en 1 789 :
émergence des désignants
politiques ». Mots, n° 16,
( ... )
plus grande méfiance ; les Jacobins et les Impartiaux apparaîtront au grand
jour au début de 1790.
23 Toute analyse politique de la presse, surtout en ces premiers mois
révolut ionnaires de création et de métamorphose, doit donc tenir compte
d'une situat ion confuse et ne pas céder à la pente t rop facile des
anticipations chronolog iques ou des classements réducteurs. On se gardera
par exemple d'imiter plus ieurs historiens, qui installent sur la scène
de l 789 un parti « monarchien » dont aucun j ournal ne fait alors mention.
On évitera une répartit ion en grandes masses antithétiques (presse
révolut ionnaire, modérée ou d'extrême-gauche, presse contrerévolut
ionnaire, modérée ou d'extrême- droite, enfin journaux
d'information et presse spécialisée) 17 , même si elle est relativement
pertinente et opératoire à une plus vaste échelle. Le scrupule lex icologique,
auquel on peut obéir plus aisément lorsqu'on traite des ensembles limités,
et l'examen attentif des textes commandent une aut re méthode et une
découpe plus instable de la réalité complexe que nous offre la presse.
24 Il convient d'abord de s'interroger sur les modes d'expression politique en
ce début de la Révolution, et de ne pas les figer dans une option immobile
pour ou contre la Révolu tion. Naissant avec les conquêtes et les conflits
successifs où elle se crée et prend conscience d'elle- même, le journal
s'investit spontanément de la mission de penser, de dire, d'accompagner,
éventuellement de susciter l'intense mouvement qui l'emporte et auquel il
ajoute en même temps sa force propre. Récitant ou observateur du drame,
acteur de la parole, multiplicateur des lumières, il affirme par son activité
textuelle, par les récits et les discours, sa vocation d'intervention et
d'invention politiques. Les fonctions du journal, les missions que se fixe le
j ournaliste ont, de façon le plus souvent implicite, une signification
politique I'« écrivain patriote », dès qu'il écrit, que ce soient les
« opérat ions » de lAssemblée Nationale ou les « Révolu tions de Paris »,
entre dans le combat pour y guider le peuple par la parole, en affirmer la
souveraineté ou au contraire attes ter la légitimité des assemblées élues.
L'Histoire, dont une partie importante de la presse réunit les « matériaux »,
peut êt re traitée, nous l'avons vu, de façons fort diffé rentes et même
opposées, et l'on remonterait sans peine jusqu'aux présupposés
idéologiques des interprétat ions que le journaliste historien donne de ses
devoirs et de ses prat iques.
25 Nous ne reviend rons pas sur les suggestions que propose, à cet égard, le
chapitre précédent. Il importe seulement de ne pas les oublier, et de garder
en vue la significat ion politique des formes d'écriture. L'engagement des
j ournalistes s'exprime de façon plus explicite dans le lieu qu'il s'attribue et
dans la qualité qu'il se donne : c'est ici qu' il convient de tracer, autant que
possible, les frontières partisanes, et d'abord la principale, de part et
d'autre de laquelle se font face les « patriotes » et les «aristocrates ». Mais
elles resteraient fort indécises et peu discriminantes, si l'on ne repérait les
t erritoires qu'elles limitent : il faut donc encore envisager le j ournal comme
vecteur de représentations et de modes d'actions politiques. L'engagement
se donne d'emblée comme jugement des grands acteurs qu'elle mobilise et
comme conscience, plus ou moins claire, des grands enj eux qu'elle
suppose. Penser, dire la Révolution, tel est le premier et le plus
fondamental des actes politiques dont la presse s'acquitte par son entrée
massive sur la scène de 1 789.
26 Elle donne le spectacle d'une énorme disproportion entre les j ournaux qui
se disent « patriotes » et ceux que l'on condamne comme « aristocrates ».
Car si ces deux qualifications cardinales la rég issent, comme elles
définissent largement la perception et l' imaginaire poli ti ques du début de
la Révolution, elles occupent dans la pratique lexicale une place t rès
dissemblable. L' initiat ive est presque entièrement unilatérale, et si la
désignat ion « patriote » est éminemment active, son double négatif est
totalement passif. La disproportion se manifes te aussi clairement dans la
masse re lat ive des j ournaux. Sur les 137 j ournaux politiques créés à Paris
en l 789, 4 seu lement peuvent être considérés comme host iles à la
Révolution : le journal politique-national, le premier de tous (12 juil let) et
longtemps le seu l, la Gazerre de Paris (l er oct.), les Acres des apôrres
(début novembre), et, à la fin de décembre, le Vrai bourgeois de Paris. Les
pamphlet s contre - révolutionnaires se mult iplient de façon beaucoup plus
nette que les journaux à la fin de l'année ; pour les uns et les autres le
mouvement s'accé lérera au début de 1790, et des évolutions profondes
affecteront des j ournaux jusque là favorabl es à la Révolut ion, le journal
général de Gaut ier de Syonnet ou les Sorrises de la semaine. On peut placer
à la limite de ce petit groupe les Lerrres à M. le Comte de B*'* de Du plain
de Sainte-Albine, dont l'horreur pour les excès de la Révolut ion augmente
surtout après octobre, les Nouvelles éphémérides (puis simplement
Ephémérides) de l'Assemblée Nationale qui expriment une vive réaction de
refus après le 4 août, enfin le journal national de Ou Morier, au début
d'octobre, qui soutient Mounier, mais meurt dès sa naissance.
27 Il faudrait y ajouter des journaux déjà sur le marché avant l 789, donc a
priori suspects, et dont l'attitude a d'ailleu rs de quoi irriter les
« patriotes » : à Paris le journal politique de Bruxelles de Mallet du Pan, et
!'Année lirréraire de l'abbé Royou, qui publie à partir d'octobre, sous la
rubrique « Assemblée Nationale », des commentaires de plus en plus
sombres de la situation générale de la France (le journal ecclésiastique de
l'abbé Barruel, qui voit la monarchie détruite dès avant la réunion des
Etats -Généraux, est t rop marginal) ; à l'étranger la Gazerre de Leyde et les
principales autres gazettes, qui critiquent une évolution qu'elles jugent
dangereuse, surtout en octobre. Signalons enfin deux journaux t rès curieux
qui affirment avec une virulence singulière des convictions contrerévolut
ionnaires : le Bulletin de Versailles, devenu à la fin d'août Nouvelles
de Paris et de Versailles, et publié t rès probablement à Bruxelles, et la
Révolution de France publiée à partir d'octobre à Clèves. Ces créations hors
frontières, que rej oint le journal politique- national t ransféré à Bruxelles dès
le début d'août, paraissent de peu d'importance lorsqu'on les confronte à
la f loraison des feu illes patriotes que les révo lutions de Liège et des PaysBas
autrichiens y suscitent. Elles semblent être cependant la première
manifestation d'un état d'esprit émigré, impat ient d'un retour en force
pour punir Paris et la France rebe lles à leur roi, et prêt, dans cette vue, à
solliciter toutes les passions et à lancer les pires mots d'ordre.
28 L'extrémisme ami- révo lutionnaire est une réalité irréfu table dès les mois
d'août et de septembre, lorsque l'auteur du Bulletin de Versailles justifie les
émigrés qui ont fui une« mère en fureu r » (n° 27, 1 O août, p. 2) et annonce
la destruction de Paris pour « le salut du Royaume » (Nouvelles de Paris et
de Versailles, n° 16, 12 sept., p. 4). Cependant même si le journal
politique- national avait déjà accumulé sur lui tant de raisons de haine, ces
excès ne semblent pas avoir été connus alors en France ni avoir pu
alimenter la hantise déjà permanente du complot aristocratique et de la
« ligue » des princes. Le grand combat que les « amis du Roi » vont mener
'··- -··' -·· .. ,.. __ _'"': ;_ .. ... ........ ·-' - ·- -- - --- -·- ····- ' ·-- -·- - --·- -·- -- -- - ~ -·- ..... .... ............. -·-
17. Voir J. Godechot,
Histoire générale de la presse
française, t. I, 1969, p . 443
et suiv. L'ouvrage ( ... )
JU::.4u dU IU dUUl l /':IL f i d μd::. ~flLU r ~ V l d l fllt!rll LUHI H l ~fll~ t!rl l /0':1. Ufl ~ri
perçoit seu lement les premiers mouvements et les mises en place
préparatoires.
29 Elles sont lentes, confuses, comme le prouve l'exemple de la Gazette de
Paris. La dénonciation des pamphlets, des petits journaux qui excitent la
« populace » en est un t rait constant et significatif ; plus révélateur encore
le rappe l obsédant des horreurs du 6 octobre, comparé à la SaintBarthé
lemy, la peur de l'anarchie envahissante et d'une insurrection
générale, et, dans les tons sombres qu'aime de Rozoy, les plaintes sur le
sort du roi, de la reine et du dauphin. Toutefois, aucun de ces caractères,
parfois singuliers (comme le dernier) ne suffisent à classer le j ournal dans
la contre-révolution, même s' ils désignent un tropisme assez net . De
Rozoy t ient à manifester constamment son « patriotisme », à soutenir des
thèses éclairées, en faveur de la sécu larisation des moines qui le désirent,
ou des droits civiques des protestants, des juifs, et des comédiens ; il
affirme, en authentique disciple de Voltaire, sa confiance mesurée dans le
progrès, en même temps que son anxiété des retours à la barbarie. Le
sous-titre du prospectus du 18 septembre, « ouvrage consacré au
patriotisme, à l'histoire, à la politique, et aux beaux- arts », ment à peine,
même en tenant compte de l'évolution sensible du journal surtout après
novembre : le « patriotisme » est ce lui d'un homme d'ordre, qui souhaite la
conso lidation des nouveaux pouvoirs, et dont les déceptions se disent avec
de plus en plus d'amertume.
30 Il faut donc s' interroger sur l'usage des mots « patriotisme » et« patriote»
en 1789. Ils envahissent le langage courant à un te l point qu'il est
totalement exclu d'en épuiser l'emploi, ne serait-ce que dans une partie de
notre corpus de presse. Le « patriotisme » est le sentiment généreux qui
porte à préférer le bien commun à son bien propre ; il dicte donc, par
exce llence, la conduite des ordres privilég iés dans la nuit du 4 août ; il
inspirait, dès l'origine, les vertueuses « Communes », il continue d' inspirer
la partie « saine » de l'Assemblée Nationale, tous les« bons citoyens» qui
la soutiennent et qui, à l'envi, déposent sur les autels de la Patrie les «dons
patriotiques » à partir de septembre. Ces affirmations et ces
démonstrations de vertu civique sont un des thèmes et des matériaux
dominants du journal en 1789. Le journaliste annonce volontiers que son
oeuvre sera inspirée par« le plus pur patriotisme» 18.
31 Cet instinct ou cette préférence raisonnée et héroïque du bien commun est,
comme il convient, une qualité des mieux partagées et l'on t rouverait
difficilement des âmes assez dures et cyniques pour se la refuser : les
auteurs des Acres des apôtres, peut-être, qui combattent sur les confins
polémiques du pamphlet, et tournent en dérision le patriotisme comme les
autres valeu rs coll ectives. Aussi l'emploi du mot se rait- il fort peu
discriminant en dehors de contextes qui le modalisent fortement. L'abbé
Royou inaugure sa revue hebdomadaire de la situation politique en
promettant des réflexions « dictées par le patriotisme et la plus sévère
impartialité » ; il bannira « tout enthousiasme et tout fanatisme »,
n'écoutera que la « raison » : aussi représente- t-il immédiatement le
royaume dans les dernières convu lsions de I'« anarchie », livré aux excès
d'un nouveau « fanatisme », et la monarchie « expirante» (Année littéraire,
t. VI, n° 37, oct ., p. 98- 105). En novembre, la Gazette de Leyde définit le
« vrai patriotisme » comme « l'ordre, l'observation des lois » (n°9 88, 3
nov.) et oppose le « patriotisme pur » de Mounier, le « vrai amour de la
Patrie » dont il est inspiré, au « Fanatisme aveugle » de ses ennemis et de
ses détracteurs (n° 94, 24 nov., Supplément). Beffroy de Reigny s'écriait
déj à, en déplorant les « déclarations outrées » et l'animosité des nouveaux
journalistes : « Le patri otisme consiste- t-il à souffler le feu de la discorde
quand il est possible de l'éteindre » (Courrier des planètes, n° 68, 16 août,
p. 5)?
18. Voir par ex. Versailles et
Paris, Prospectus, début
août ; Corsas, Courrier,
n° 89, 4 oct., t. IV, ( ... )
32 Les nuances fort diverses du patriotisme font parcourir le champ entier des 19. Voir l'article cité plus
options polit iques. Elles confirment l' impression dominante qui laisse la haut, note 16, p. 80.
lecture de la presse de 1789 on ne peut la diviser brutalement en
révolutionnaire et contre- révolutionnaire que si l'on adopte le point de vue
de ceux qui occupant l'extrémité radicale de ce champ, se désignent
comme le « parti patriote », et prétendent ainsi à l'exclusivité de cette
qualité. Ce « parti» qui apparaît assez régulièrement dans les textes dès le
mois d'août 19, désigne à lAssemblée Nationale la « courageuse minorité »
dont les « sentiments patriotiques » sont conformes à la raison (Chronique
de Paris, n° 31 , 23 sept.). et dans le pays ceux qui luttent avec énergie
contre tou tes les formes, anciennes et nouvelles, de l'aristocratie. C'est
ainsi que les Révolutions de Paris, annonçant l'imminence et la nécessité
d'un « second accès de révo lution », supposent le « parti patriote » destiné
à une persécution massive et au carnage (n° XII, 26 sep.- 2 oct., p. 32).
33 Cet usage sélectif du mot est aussi le plus vigoureux mais il ne doit pas
faire oublier que, sauf de t rès rares exceptions, l'intégralité de la presse
unit dans son patriotisme des parts variables d'engagement révolutionnaire
et de prudence, de crit ique ou d'alarme. Il faut prêter plus d'attention
qu'on ne le fait d'ordinaire aux nombreuses et diverses formes de la presse
qu'on peut appeler modérée. Le Journal de la ville de Fontanes, qui prend le
sous-titre de Modérateur, exprime à la fois une fe rme confiance dans
l'Assemblée Nationale, l'adhés ion à une Révolution des lumières,
réformatrice de tous les abus, et l'horreur de la violence, de
1'« enthousiasme », la dénonciation des nouveaux « tribuns » et
« rhéteurs ». La Chronique de Paris, plus militante'' et moins critique des
ardeurs patriotiques, manifeste cependant sa préférence pour une
monarchie tempérée et son souci d'un strict maintien de l'ordre.
Oinocheau, qui dans son Courrier de Madon affirme que « bientôt le
rétablissement de la tranquillité publique conso lera les vrais patriotes » du
spectacle des désordres et des crimes actue ls (n° 1, 2 nov., p. 2), est
dominé à la fois par la crainte de l'anarchie et la joie intense que lui
procure la réparation lég islative de tous les anciens abus. Les « vrais
patriotes » qu'évoque Brissot au début de son Patriote français se
caractérisent par leur horreur aussi bien de I'« Aristocratie » que de
1'« enthousiasme » et du désordre (n° VII, 4 août). On pourrait, dans une
zone fort diffé rente de la production journalistique, définir les Lettres à M.
le Comte de s••• comme à la fois violemment ami-aristocratiques et
royalistes, à la fois révolu tionnaires et contre-révolu tionnaires situation
désagréable aux esprits et aux coeurs simples, qui n'aiment pas voir
cohabiter le bien avec le mal, mais situation révélatri ce de ces premiers
mois où l'on doit s'adapter rapidement aux chocs successifs de la
Révolution.
34 La bipartition politique sommaire, dont l'évidence était pour les
contemporains irréfutable et la valeur passionnelle et mobilisatrice
immense, ne peut servir réellement à une analyse politique globale de la
presse de 1 789 ; l'efficacité en est tout au plus marginale. Il faut donc
chercher d'autres voies. L'intervention politique du journal ne s'effectue
pas dans un choix abstrait et définitif, mais dans un ensemble complexe.
parfo is contradicto ire, de réactions à l'événement et à la conj oncture. C'est
l'occas ion et la suite des temps qui crée, entre les j ournaux, des
convergences plus ou moins so lides, provisoires ou durables, et creuse des
lignes de rupture et de conflit. Le véritable partage politique se révè le, de
façon mouvante, dans la façon dont on pense et dont on dit la Révolution.
L'Assemblée, le roi, le peuple
35 Tro is grands acteurs concentrent sur eux l'attention et mobilisent les
passions : lAssemblée Nat ionale, dans laque lle on place un immense
espoir, le roi, enjeu central du combat entre les forces en présence, le
peuple enfin qui suscite la peur ou de prudents essais de compréhension.
Dans la suite précipitée d'événements qui s'ouvre en j uin, ils sont
ensemble ou tour à tour présents, et le journal, par son t ravail
d'information, de réflex ion, de direction de l'opinion, doit se situer dans le
j eu dont il est spectat eur et lui aussi acteur. Prise à la source de sa
production, la représentation polit ique y consiste dans des réactions au
jour le j our, dans la participation aux croyances et aux attentes collectives,
dans des actes de foi, des illus ions ou des anxiétés. Pour faire resurgir
cette forme première et immédiate d'une pensée de la Révolut ion, il faut
t raiter un matériau textuel considérable et tenter soi-même de
l'interpréter. Livrons, à nos risques et périls, cette interprétation d'une
interprétation.
36 L'étude quantitat ive et typologique a déjà révélé l'énorme masse que
représentent, à eux seu ls, les j ournaux consacrés intégralement ou t rès
largement aux comptes rendus des séances de l'Assemblée. Ils ne
répondent pas seu lement, à Paris et en province, à une demande
d'information, mais aussi au besoin d'une continuité légale ou d'une
légitimité ind iscutable. On imagine difficilement l'intensité des sentiments
qui ont entouré et soutenu, dans tout le royaume, les « représentants de la
Nat ion », I'« auguste sénat » réuni à Versailles. Elle s'exprime presque
constamment, surtout de juin à août, en des termes exaltés et parfois
hyperboliques. Le Nouvelliste universel s'écrie :
« Chacun des pas que fait l'assemblée nat ionale dans la car rière immense
ouverte par le patriotisme, nous inspire la vénération la plus profonde et
l' es pérance la mieux fondée. Lois de Lycurgue, lois de Solon, disparaissez
de la terre que vous avez trompée [ ... ]. Les générations futures béniront le
siècle pr ésent et les lois justes et lumineuses qu'il leur aura transmises »
(n• Ill , 15 août, p. l ).
37 Cent text es, avec quelques degrés de plus ou de moins dans l'outrance,
confirmeraient ce lui - ci. La « vénération » pour l'Assemblée commande la
plus grande retenue dans le jugement et parfois la promesse d'une stricte
neutral ité : il suffit de t ransmettre la lumi ère pour la faire éclater à tous les
yeux. Elle commande aussi une confiance totale : la fiction, de plus en plus
malaisée à sout enir, d'une assemblée idéalement soudée dans le t ravail
lég islatif donne lieu à d'étonnants scrupules. Pour dire ce qu'il y voit le
j ournaliste doit surmonter la paralys ie du respect « C'est à regret que
nous sommes forcés de rendre compte des clameurs, et de l 'espèce de
désordre dont l'ouverture de cette séance [du 7 août] a été marquée »
(Correspondance du Palais- Roya/, n• VI, 9 août). « Il m'en coûte de vous
dire que les orateurs sont assez souvent t rou bl és par des clameurs ... »
(Nouvelles éphémérides, n• 111, 9 août). « Nous voudrions pouvoir t irer le
rideau sur la scène affligeante que nous avons actue llement à décrire ... ».
Uournal de Versailles, n• 73, 4 déc., Supplément). On croit également
devoir justifier son audace lorsqu'on critique une loi : « Il est trop pénible,
c'est une situation t rop embarrassante, d'avoir à combattre à la fo is des
raisonnements qu'on ne peut pas concevoir, et une autorité qu'on respecte
et qu'on révère » Uournal de Paris, n• 342, 9 déc.).
38 Ce statut presque sacral interdit pendant assez longtemps toute
désignat ion de partis susceptibles de diviser l'Assemblée, il va de pair avec
la conviction que, foyer de lumière d'une puissance, d'un éclat sans
précédents dans l'h istoire de l'humanité, elle prépare à la France et au
monde entier la plus be lle des const itut ions. Mirabeau avait déjà dit, dans
ses Erars -Généraux, qu'il ne manquait à la nation qu'une constitution
« pour êt re la première du monde » (n° Il, 7 mai). A cette fierté se mêle le
sentiment d'une élection providentielle.
« Nous voilà enfin parvenus à l'obj et unique des voeux instants du
Royaume [ .. ]. Au milieu de la fermentation générale de l'Europe, le ciel
semble avoir réservé à la France tous les moyens de parvenir à la
meilleure Constitut ion politique ; des révolutions imprévues ont apporté
successivement les matériaux nécessaires pour élever un temple à la
Liberté » Uournal de la correspondance de Nances. 3e Partie, n• 35 29
août, p. 3 83).
39 Ce discours de l'avent constitut ionnel envahit les j ournaux en juillet et en
août ; il s'assagit ensuite, mais ne disparaît pas totalement. On comprend
mal que plusieurs historiens qui ont prétendu restituer la Révolution, ou
l'année 1789, par les j ournaux, n'aient fait aucune place à ce phénomène
massif de la sensibilité politique. Le Français libre et lég islateur a
conscience de remplir une mission universe lle et de faire une oeuvre
impérissable. Selon Poncelin l'Assemblée va « Fixer sur une base éternelle
le majestueux édifice de la prospérité publique », le « code » qu'elle forge
« doit être le modèle des codes politiques, et il doit survivre aux siècles les
plus destructeurs. L'univers attend de nous un chef-d'oeuvre » (Courrier
français, Suite de la séance du 1er août). On conçoit donc sans peine que la
constitution anglaise paraisse caduque à beaucoup de ces intrépides
bâtisseurs ; n'ayant pas de Const itution, les Anglais vont devoir imiter ce lle
de la France 2 0 .
40 L' image lumineuse et quasi surnaturelle de l'Assemblée commence à
s'alté rer vraiment en septembre. Forme centrale de la représentation
révolut ionnaire moyenne, elle suscite naturellement, aux extrêmes du
champ polit ique, des attaques dont l'audace croît progressivement. Les
journalistes ne s'excusent plus d'évoquer le désordre, les tumultes, les
clameu rs indécentes, le spectacle parfo is d'un tohu-bohu épouvantable, ou
d'avouer l'ennui qui les saisit, le dégoût insurmontable que provoque le
bavardage des « phrasiers » ; Corsas dans son Courrier et Dumont dans le
Courrier de Provence sont à cet égard les plus francs, et le second exalte
comme Brissot l'exemple de « police des assemblées politiques » que
l'Ang leterre offre à la France 2 1 • Ces plaintes, parfois amères, et la prise de
conscience d'« affligeantes » luttes partisanes n'affectent cependant pas le
respect qu'ils portent à l'Assemblée. Les contestations les plus graves
viennent des journalistes tribuns et censeurs les plus chauds, qui
dénoncent la « coalit ion », ou la « majorité » agissante, les lois
« ari stocrat iques » qu'elle adopte (le marc d'argent, la loi martiale, les lois
municipales), et demandent une épuration, une révocation des membres de
la nobl esse et du clergé qui encombrent une assemblée restée « féodale »,
20. Journal d'Etat et du
dtoyen, nG 20, 12 nov.,
p. 282 et suiv. ; courrier
français, n° 64, 7 sept. ( ... )
21. courrier de Provence,
n° 34, 28-31 août ; n° 45,
22-24 sept.; n° 66, 13-14
nov. ; voir Patriote f ( ... )
22. L'appel à la purgation,
avec l'image du coup de
balai, est un grand thème
de Marat ; voir Révoluti ( ... )
vOJre ae tous 1es memores « corrompus » ae 1a « raction » avec aes
nuances dans le programme et dans la vigueur ou l'ins istance du propos,
cette mise en question du corps même de l'Assemblée s'exprime dans les
Révolurions de Paris, l'Ami du peuple et les Révolucions de France ec de
Brabanc22• Mais dans le« parti patriote» on remarque quelques résistances
fort significatives à cette solution rad icale. Selon Bri ssot, qui préfère à une
réforme de l'Assemblée une ratification nationale de la Constitution, el le
reste le « meilleur rempart » de la liberté ; reprochant à Marat de la
« censurer t rop durement », il écrit : « N'oublions jamais que cette
Assemblée est notre Palladium; que c'est le point de réunion de la France,
et que nous ne sommes pas encore hors de danger [ ... ]. Nous devons notre
calme actuel à la confiance des bons Citoyens dans cette Assemblée, qui
est le seul centre de tou tes nos espérances » (Pacrioce français, n° 46, 18
sept.).
41 L'assaut que livrent le journal po/icique-nacional, dès le mois d'août, et, par
le sarcasme, les Acres des apôcres, est d'une tout autre nature. Leurs
auteurs s'acharnent sur l'Assemblée parce qu'elle représente la Révolution;
ils en connaissent parfaitement l'extraordinaire puissance symbolique. Le
journal policique- nacional accuse ses orateurs d'avoir manipulé la
« multitude » en répandant la te rreur d'un« complot» fictif (n° 6, 23 juillet,
p. 7-8). L'Assemblée fait dès lors figure d'otage hypocrite d'un Paris
impérieux et menaçant (n° 8, p. 6, n° 9, p. 5- 6). Des apostrophes vibrantes,
véritable contre-discours révolutionnaire, lui reprochent son ingratitude, sa
faiblesse, sa barbarie :
«Tremblez donc, Assemblée Nationale, que la France ne devienne cruelle,
et que sa Capitale, qui l'épuise et la corrompt depuis tant de siècles, n
achève de la déshonorer. C'est vous seule qui serez responsable de tous
les maux, puisque vous avez envahi tous les pouvoirs ... » (n° 11, p. 2- 3).
42 Dans ce contexte sombre et passionné, on trouve à peine quelque ironie
sur « la plus auguste assemblée de l'univers » (n° 9, p. 7) ; elle inspire au
contraire, de façon continue, la mascarade patriotique des Acres des
apôcres. Les « apôtres », on le sait, sont les députés. La grande offensive de
la bouffonnerie contre-révolutionnaire, qui n'exclut pas les attaques
directes et calomnieuses 23, commence « le jour des morts » ; de la
régénération au tombeau, les symboles s'inversent et se combattent.
43 La situation du roi dans le jeu politique est en 1789 extrêmement bizarre :
elle se modifie profondément, mais dans une apparente permanence. Si
l'on pouvait enregistrer l'intensité relative du cu lte du roi-père, il ne
faudrait pas oublier ce diagramme de la sensibilité collective dans un
tableau clinique de l'année, à condit ion de le corriger en le surimposant à
d'autres. On repére rait facilement des pointes extrêmes de la passion filiale
le 27 j uin, les 1 s et 17 j uillet, et, paradoxalement, après le 6 octobre. un
catalogue des « traits de bonté » du roi, des éloges de son coeur, des
anecdotes édifiantes qui par moment se multiplient autour de sa personne,
des effusions sensibles dont il est l'obj et, remplirait un fort volume. Dans
cette geste et ce langage affectifs 2 4 , dans les scènes où le père de famille
et ses enfants se livrent aux douceurs et aux secousses de l'émotion, se lit
une interprétation de la Révo lution que nous tenterons de dégager plus
loin. Il faut d'abord définir les divers rôles que le journal fait jouer au roi
dans les conjonctures successives de la première Révolution.
44 Il est, jusqu'à la fin de juin, en rôlé au service de la« nation », et associé au
peuple contre les « grands » qui veulent le lui ravir. Au début de l'année la
Gazecce de Leyde exalte souvent sa «condescendance » pour ses sujets ; il
a préféré avec courage, contre les princes et les magistrats, le « Parti du
peuple » (13 j anvier). Mangourit, dans le Hérauc de la Nacion, amplifie ce
thème jusqu'à la cari cature ; les Etats Généraux deviennent, lorsqu'ils
s'ouvrent, le« Temple du bonheur» où Louis XVI trône «au milieu de ses
enfants » (n° 41) ; il voit venir le jour heureux où se créera « un
gouvernement combiné de manière que la Royauté et la Nation, cessant
leu rs luttes dangereuses, fussent forcées, pour exister l'une et l'autre, de
s'identifier aussi intimement que l'âme et le corps humain, afin de donner
la vie et le mouvement au bonheur public » (n° 59, p. 943). L'exaltation et
l'emphase ordinaires à Mangourit sont elles-mêmes révélatrices ; dans
l'union du roi et de la nation se fixe un schème fondamental de la
représentation politique, qui permet de comprendre les mentalités
moyennes en 1789 25•
45 Lorsqu'à lieu la réunion des chambres sur l'ordre du roi (27 juin). plus
encore lorsque le roi se confie à l'Assemblée (15 j uillet) et à son peuple (17
juillet), l'ivresse de la victoire dicte non seu lement l'oubli de quelques
soupçons, qui s'expriment t rès peu dans la presse, mais l'illus ion qu'une
nouvelle monarchie vient d'être fondée, mieux encore, que le roi, enfin
libéré de la cabale qui l'assiégeait, ne commence vraiment à régner qu'avec
la Révolution. Le « roi- citoyen » fonde sa lég it imité dans le pacte qu'il a
conclu avec un peuple libre. On lui fait dire : « Je suis maintenant le plus
grand Roi de la terre, et c'est à un mouvement de mon coeur, à l'amour, à
la stoïque fidé lité de mes sujets que je dois aujourd'hui toute ma
puissance. Ah ! qu'il en coûte peu à un Roi pour être heureux » (C'esc
incroyable, n° 1, j ui llet, p. 2). Le 17 j ui llet est, pour le Courrier d'Avignon, le
« jour à jamais mémorable de la consolidation du pacte entre un roi bon,
mais qui avait été trompé, et un peuple amoureux de son roi, mais aussi de
la liberté » (1er août, p. 249). Le gouvernement « purement monarchique »
séparant sa cause de celle des ari stocrates, dont Mirabeau donnait la
formule anticipatrice dans la 1 Se Leccre à ses commeccancs (p. 23). se
réalise enfin : « La France n'était point gouvernée par le monarchisme, et la
monarchie ne commence qu'à l'époque de la révolution », « cette heureuse
et sainte révolution, qui va nous donner des monarques » (Servan,
Deuxième aux grands, p. 90). La Révolution, ou la naissance d'un ro i. Ne
croyons pas que l'ivresse du sentiment, les larmes d'amour et les cris
d'allégresse soient alors réservés à quelques écrivains bénisseurs, même si
se remarquent des nuances dans l'exaltation. Personne, dans ces moments
fous, n'y échappe, comme le prouvent par exemple les Révolucions de
Paris, personne, sauf Mirabeau.
46 Les figures précédentes se répètent en octobre, mais dans une atmosphère
si ambiguë et bizarre qu'elle en devient presque irréelle. Après un moment
de totale surprise et d'intense désarroi, la plupart des journalistes
accueillent le dénouement du 6 octobre comme la solu tion magique de
tou tes les difficultés : retentissent alors de nouvelles bénédictions, des
protestations d'autant plus vives qu'elles permettent d'oublier quelques
circonstances désagréables, que l'on passe pudiquement sous si lence, et
de nier d'avance, par une surenchère inverse, tout soupçon de violence
faite au roi. Ce nouvel épisode édifiant, remake de la scène du roi-père,
dégage un re lent de mauvaise foi et de lâche soulagement. La j oie est à la
mesure de la peur que l'on vient d'éprouver. Le roi fait encore figu re
d'enjeu dans la lutte contre la cabale aristocratique, qu'on a prise de
vitesse et enfin écartée du t rône trésor qu'on rapporte j alousement à
P;::i rî c;; n11'nn c;;prrP rnnrrP c:;;;nn rrP11 r n11 1nn 11 nnc;;c;;PrlP ~\ Pnfin 1 11 1 ;::i vnîlA
23. Voir par ex., à la fin de
décembre, le pamphlet
numéroté Le Livre des Rois
du Nouveau Testament.
24. Il faut souligner que les
textes en langage pseudo
« populaire », dans la
presse de 1789, sont pre
( ... )
25. Voir également Servan,
Première aux grands
(février), p. 40, et le texte
de l'adresse des députés
( ... )
26. Parmi les nombreux
textes qui célèbrent le
« triomphe du roi, la joie de
la possession et de la pr
( ... )
donc enveloppée encore une fois dans ses fi lets, cette Cabale diabolique !
Nous le tenons près de nos coeurs ce Roi qu'on voulait nous ravir »
(Observateur, n° 26, 7 oct., p. 197) ! « Paris est maintenant possesseur de
son roi [ ... ). Quel triomphe pour le meilleur des rois, de voir tout un peuple
braver la misère et la faim pour se livrer au délire de la joie à l'aspect de
son roi et de la famille royale » Uournal des Etats Généraux, t. IV, n° 25,
p. 393- 394) 26 !
47 La joie des Parisiens prend une nuance inquiétante dans le Parisien
nouvelliste de waudin : « O ! nos amis ! O ! nos concitoyens ! ne perdons
pas le fruit de cette nouvelle victo ire. Notre sûreté dépend de la présence
de notre Souverain dans la Capitale [ ... ). Craignez- tout» (n° VI, 1 O oct.,
p. 22). Dans l'avidité de l'amour, dans cette possession qui est sans doute
une revanche contre Versail les, on sent la peur : mais le roi-trésor devient
aussi un roi-otage. Paris se saisit d'un atout maître, ce que dit, mais dans
le contexte de l'intrigue orl éan iste qu'il est presque le seul à dénoncer, le
Patriote véridique : « Amener le roi à Pari s, c'était damer le pion à tous les
joueurs» (n° 1, début déc., p. 8).
48 Octobre semble en tout cas marquer la cu lmination de la monarchie
populaire. Le renouvellement du pacte d'amour, dans une proximité plus
étroite encore, réalise la synthèse inespérée, au te rme d'heures
dramatiques, de l'événement et de la représentation mythique. Il répond
aux voeux d'une majorité écrasante de bons citoyens. Aussi saisit- on avec
une hâte extraodinaire, et suspecte, une solution qui procure l'oubli
instantané de quelques signes funestes.
49 Si l'on prenait au mot les heureux témoins, la monarchie française n'aurait
jamais connu autant de « beaux jours » et de « t riomphes » qu'en 1789.
Très rares ceux qui osent t roubler le concert. L'évolution rapide du journal
politique- national est exemplaire : à la fin du n° 2, après l'annonce de la
Révolution des 13 et 14 juillet, l'au teur suppose possible une relève de
l'armée royale défaillante par l'armée bourgeoise de Paris ; la seule issue
convenable, « une révolution raisonnée », est l'union du roi et de la nation
armée, l'Assemblée rendant « à la prérogative royale tou te son énergie » ;
le j ournal exalte donc lui aussi le moment attendrissant du 1 5 juillet. Mais
une pensée strictement monarchiste ne peut supporter l'humiliation du
1 7 : 1 a révolution devient une « insurrection » illégitime, un « désastre »
(n° 7,26 juillet, p. 6- 7) et la situation ainsi créée est t raduite comme
l'abaissement total du pouvoir royal et la fin rée lle de la monarchie (n° 8,28
juillet). Cette interprétation extrême, longtemps isolée, est une provocation
majeure et la première profession contre- révolutionnaire. Après octobre,
de graves discordances s'expriment dans quelques rares journaux 27, mais
ne suffisent pas à ébran ler le mythe euphorique du roi-père et de la
monarchie populaire.
50 Le peuple est l'acteur le plus obscur, le plus inquiétant : se profilant
vaguement dans l'épaisseur du corps social, ou en surgissant
brusquement, il se dérobe à une identification claire : peuple, bas peuple,
populace, dernière classe, derniers rangs de la société, prolétaires,
brigands, bandits. .. Malgré l'hés itation du lexique, on pourrait dans
certains cas interpréter la désignation choisie ; il reste cependant malaisé
de prêter un sens à toutes les variantes de la représentation majoritaire du
peuple dans les journaux de 1 789, liée, presque toujours, à l'irruption de la
violence et à une réflex ion angoissée sur le désordre social.
51 Les exécutions sommaires, les décapitations et les dépeçages, en j uillet et
en octobre (avec ce lles qui ont lieu en dehors de Paris, et dont on parle
moins, à Caen, Saint-Denis, Troyes) provoquent un sursaut d'horreur
général. Les récits de la mort de Foulon et de Bertier, ou du boulanger
François, malgré quelques nuances dans la dramatisation de l'action ou
dans la vigueur du commentaire, ne sont pas fondamentalement diffé rents
dans les gazettes étrangères, par exemple, et dans le Courrier de Gorsas
ou les Révolutions de Paris. Ce que de nos jours on appelle couramment,
après G. Lefebvre, « la grande peur », et qui n'a pas de nom en 1789
(« désastres », « événements désastreux », « catastrophes » ... ). n'occupe
pas dans la presse pari sienne une place à sa mesure, mais suscite presque
toujours les réactions les plus fe rmes et les moins ambiguës. Mlle de
Keralio, dont le journal d'Etat et du citoyen respire le plus pur patriotisme,
attribue aux « aristocrates » les t roubles du royaume comme les
mouvements inquiétants des « bandits » de Montmartre ; elle n'attend le
salu t que de l'activité que l'on mettra« à nous dé livrer de ces brigands qui
dévastent les campagnes, les châteaux et qui oseront à la fin pénétrer dans
nos vi lles». Une lettre de Bourgoin lui suggère ces réflexions :
« De semblables lenres, venues de toutes parts dans le royaume, doivent
inspirer de sérieuses réflexions sur l'énorme quantité de bandits dont la
France est infestée ; il faut prendre des mesures promptes pour en
délivrer le Royaume et la Capitale ; il faut les forcer à fu ir avec leurs
complices et leurs chefs, hors des frontières, ou bien il faut, à quelque
prix que ce soit, en dé livrer la société. Il en coûte à le dire sans doute.
Mais quoi ! lorsque la perversité des hommes des premières classes a
réduit et entraîné au crime cette dernière classe, dans l'abrutissement de
l' ignorance, il faut cependant que la société s'en dé livre, et que le peuple
entier n'ait point à souffrir de son égarement » {n° 3, 27 août,
Supplément, p. 52-54).
52 C'est pourquoi l'organisation des « milices bourgeoises » est conçue un
peu partout non seulement comme un rempart contre la tyrannie toujours
menaçante des ministres, mais peut- être plus encore comme le seul moyen
de remplacer l'armée défaillante, et de protéger les « bons citoyens », le
« peuple éclairé», les« hommes vertueux» contre les dérèglements du bas
peuple. L'idée prend d'abord une forme bénigne et affectueuse : « Il s'en
faut bien que ce peuple puisse être contenu, sans effusion de sang, par des
soldats, comme il le serait par de simples citoyens, ses alliés et ses frè res»
Uournal général de France, n° VI, début juillet, p. 10). Elle la garde
quelquefois plus tard, par exemple lorsque le Patriote véridique s'écrie
dans un éloge de La Fayette : «Combien le peuple a besoin d'être protégé
contre lui-même » (n° 1, déc., p. 4) ! Mais elle s'exprime souvent avec plus
d'énergie. L'auteur du journal des Communes conjure ses concitoyens
d'opposer le « peuple » à la « populace », la « garde bourgeoise » aux
« citoyens pervers », la justice à la violence (n° XI, 23 juillet). Duplain
répond du salut de la France si « Messieurs les bourgeois » présentent « à
l'insurrection du peuple une fo rce imposante de cent mille hommes armés
pour la défense de leurs foyers » (Leccres à M. le Comte de s•••, n° 1, 31
août, p. 96). Selon Dinocheau, les gardes nationales donnent la garantie du
retour à la paix :
« Tous ces citoyens, devenus militaires pour la défense de leurs foyers,
chasseront devant eux les brigands qui dévastent leurs possessions, les
ambitieux qui soulèvent une multitude aveugle, les ennemis du bien
public qui l'égarent par leurs insinuations perfides ... » (Courrier de
Madon, n• XII I, 16 nov.).
27. Voir Gazette de Paris, en
particulier n° des 15, 18, 22
et 29 déc. ; La Révolution de
France, qui ( ... )
53 Combattre les « brigands », c'est combattre les troupes de l'aristocratie, et
faire par conséquent un acte de patriotisme. Cette conviction définit sans
doute la perception la plus commune de la grande peur 28• Aussi applau di ton
aux heureuses expéditions qui purgent la société de membres
malfaisants : la « légion des volontaires » de Lyon a surtout les honneurs de
la presse pour de belles chasses aux brigands 29• Le Véridique tire le 14
août une conclusion provisoire des événements récents « Le royaume
vient d'être sauvé par nos municipalités armées ; et sans elles nous aurions
vu, depuis un mois, le Trône des Bourbons ébranlé ».
54 A Paris même, en juillet et en août les « ouvriers de Montmartre» créent un
malaise profond, que Brissot exprime dans son Patriote français du 19
août : « c'est véritablement une Horde sauvage à la porte de la Ville la plus
civilisée qui existe ». Selon les Révolutions nationales les ouvriers sont, eux
aussi, soudoyés par les aristocrates et leur manière de vivre se rapproche
singulièrement de ce lle « des Lazzaroni de Naples » (n° 8, 29 août- 2 sept.,
p. 35). L'émeute du 30 août soulève ensuite une intense émotion, mobilise
tous les réflexes lexicaux antithétiques de l'ordre et de l'anarchie, de la
liberté et de la licence, des bons citoyens et des fu rieux incendiaires. Le
journal du Palais- Roya/ dramatise à l'excès la situation, mais rend compte
d'une hantise générale de l'anarchie.
« Bientôt le beau pays, où vous avez le bonheur de vivre, n'offrira plus
que le tableau de la plus funeste dévastation, vos possessions ne seront
plus en sûreté ; que dis-je? elles vous seront ravies ! et votre sang même,
celui de vos femmes et de vos enfants, arrosera les mains barbares des
fu rieux qui vous auraient communiqué leur vertige. Ces suites font
frémir ! Combien il est essentiel que toutes les forces du pouvoir exécutif
s'unissent pour la punition de te ls monstres » (n• IV, 4 sept., p. 27- 28) !
55 Enfin, en octobre, après le meurtre du bou langer François, la loi martiale
recue ille l'adhésion, parfois enthousiaste, du plus grand nombre des
journaux. Quelques tentatives de revendications salariales d'ouvriers
pari siens, à la mi-août et à la mi-septembre, suscitent en général la
réprobation. Selon la Chronique de Paris, « ces assemblées, quel qu'en soit
l'objet, peuvent devenir infiniment dangereuses », le « despotisme »,
fomente cette « insurrection » générale : « Il n' est, il ne peut être d'autres
associations, d'autres assemblées » que celles de la garde nationale (n° XXI,
13 sept., p. 82) 30 .
56 Au delà des réactions immédiates et des réflex ions ordinaires, la violence
populaire fait l'objet d'interprétations divergentes : on la perçoit comme un
signe d'irrationalité persistante, mais susceptible d'être surmontée, ou au
contraire de fé rocité et de rég ression à l'an imalité. D'un côté le peuple -
femme, ou enfant, qu'il faut protéger contre ses propres passions et contre
les scélérats qui le pervertissent, qu'il faut savoir faire revenir de ses
emportements par une calme fermet é ; de l'autre, le peuple - animal, t igre,
ou sauvage, cann ibale, anthropophage, qui fait resu rgir dans la société
civilisée les instincts les plus primitif s, et qu' il faut dompter. Ce retour à la
férocité constitue pour certains un des signes capitaux du mal
révolutionnaire.
57 Pussy dans son Courrier national approuve la « rédaction sage » de la loi
martiale :
« Mais que font des décrets et des lois contre un peuple qu'on aime
j usque dans ses écarts, et qu'on ne veut pas immoler? C'est une femme
faible et irascible, dont l'époux sage et pat ient supporte prudemment les
violences, dans la crainte de la blesser, étant bien sûr du retour de sa
bonté et de sa tendresse, après l'épuisement de sa colère » (n° 124, 21
oct ., p. 6).
58 Dumont fait également confiance à la bonté profonde du peuple : après les
« fu reurs » le « re pentir » ne tarde pas, « honteux des violences commises
par un petit nombre des siens, sa sens ibilité tourne au profit de sa raison :
il reconnaît la nécessité d'un fre in ; il applaudit aux précautions sévères du
légi slateur » ; la société punit d'ailleurs des crimes qu'elle n'a pas su
prévenir en « éclairant » le peuple (Courrier de Provence, n° LVI, 2 1-22 oct.,
p. 2- 3). L'indulgence et la confiance s'al lient ici à la conscience d'un mal
irréparable Dumont distingue le « peuple » et « ce ramas d'hommes
sanguinaires, dont l'ignorance et l'oppression ont dépravé l'instinct
naturel ». Tournon avait, dans les Révolutions de Paris, prêché l'union
complémentaire de la violence libératrice et de la raison civique :
« Ces faits prouvent assez combien il serait dangereux que le peuple osât
se faire j ustice lui- même. Pourtant lui seul est capable de certaines
actions ; lui seul a suspendu les premiers coups du despot isme ministériel
tout prêt à fondre sur nos têtes mais que le peuple, trop peu éclairé
pour se conduire, se laisse guider par les citoyens ; not re cause est la
même, nous ne pouvons le tromper » (n° Il, 18 -2 5 j uillet, p. 6).
59 A la fin d'août, il est persuadé encore que le peuple, devenu « despote » en
se libérant, est bientôt frappé par « les inconvénients de l'anarchie» (n° VI,
16- 22 août, p. 2). Brissot enfin allie, plus nettement que d'autres, la
fermeté et la compréhension. Il se félicite du retour à l'ordre, condamne les
insurrections, justifie la loi martiale, considère l'obéissance du peu ple
comme nécessaire à son autorité (n° XXV, 5 sept.), mais il j usti fie aussi les
exécutions de juillet contre la Gazerre de Leyde, et affirme avec insistance
sa croyance à la bonté essentielle d'un peuple « tout sens », « enfant »
(n° XII, 1 O août, XIV, 12 août, XXI, 20 août).
60 Dans les moments qui suivent les exécutions sommaires, la « fé rocité », la
« sauvagerie » des acteurs est souvent évoquée. Mais il revient à un petit
nombre de journaux d'en conclu re à la nature même du peuple, et de
représenter Paris et la France livrés à sa fureur bestiale. On t rouve à cet
égard des textes étonnants, et d'une extrême violence, dans le journal
politique- national, les Nouvelles éphémérides de l'Assemblée Nationale, les
Lerrres à M. le Comte de 8***, la Gazerre de Paris ou les Révolutions
nationales. D'après le journal de Rivarol Paris, dès le 14 juillet, est livré à la
« populace », à la fu reur d'égorger qui saisit les « bêtes féroces » libérées
par la Révolution (n° 8, 28 j uillet). « Malheur à ceux qui remuent le fond
d'une nation ! 11 n'est point de siècle de lumières pour la Popu lace ; [ ... ) la
Populace est touj ours et en tout pays la même, toujours Cannibale,
toujours Anthropophage ». Les paysans deviennet des « tigres démuselés »
qui laissent derrière eux « le feu, le sang, la ruine et la mort », « La France
n'est plus qu'un vaste coupe -gorge » (n° 1 o, p. 6-8) 3 1 .
61 La réflex ion immédiate que le journaliste doit mener sur la violence, dont il
est parfois le témoin, révè le des divergences politiques profondes, et
construit des thèmes permanents de la lutte idéologique autour de la
Révolution. En représentant la France abandonnée à l'anarch ie, et menacée
de la disso lution du lien social, la presse contre-révolutionnaire spécule sur
la peur. D'au tant que les tigres démuselés vont se jeter sur les propriétés,
et ajouter la spoliation au carnage. Certains agitent le spectre de la loi
agraire, et, se lon Duplain, « des Gracques sont prêts à monter dans la
tribune aux harangues » 32.
28. « Des hordes de
brigands, soudoyés sans
doute par nos ennemis
cachés, dévastent les
campagnes » (C ( ... )
29. Lettres à M. le Comte de
B***, nG 1, 31 août, p. 51 ;
Journal universel, n° III, 25
nov. Pour d'au ( ... )
30. Pour le Véridique, il
s'agit aussi
d' « insurrections », oeuvre
de « gens malintentionnés
»' n° 13, ( ... )
31. Voir Nouvelles
éphémérides. n° VIII, 14
août (le peuple « tigre qui
rompt sa chaîne ») :
Ephémérid ( ... )
32. Lettres à M. le Comte de
B***, nG 3, 14 sept. t . 1,
p. 216 ; voir Courrier du
cabinet, 4 août ; Jo ( ... )
62 On comprend donc que Marat, appelant le peuple à la violence purgatrice,
ait passé pour vendu à l'aristocratie pour la plupart de ses confrères
en 1789, le « prétendu ami du peuple » favorise trop clairement les vrais
ennemis de la Révolution. Les Révolutions de Paris, qui ne le condamnent
pas, l'appellent cependant un ami « indiscret » (n° XII, 26 sept. -2 oct.,
p. 37). A la hantise de l'anarchie et de la férocité populaires quelques
journalistes opposent les justifications et les excuses évoquées plus haut,
et des témoignages rassurants : après la grande peur, les Révolutions de
Paris soutiennent, seules, que les bruits alarmants sont exagérés et les
incendies de châteaux très peu nombreux (n° VI, p. 41) · ; le journaliste, qui
se transporte à Montmartre, n'y voit que de « pauvres gens » qui remuent
« docilement de la terre pour obtenir du pain », et s'indigne qu'on ose les
appe ler « brigands » (n° VI, p. 16). Brissot remarque avec une lucidité rare
que les « bandits » ne sont pour la plupart que des « hommes sans
t ravail », qui vont en trouver avec la récolte proche (Patriote français, n° 111,
30 juill et).
63 La méfiance du peuple inculte, la conscience d'un grave danger, et de la
nécessité de l'écarter le plus vite possible par la force des lois, dominent la
plupart des journaux. Le Hodey exprime t rès bien cette opinion générale
dans les « Réflexions d'un patriote », à la mi-août ; le « bas peuple », qui
« raisonne peu », attend des miracles de lAssemblée et croit pouvoir se
livrer « à ses affections désordonnées »,
« il confond volontiers la liberté avec les abus de la liberté. Les scènes
sanglantes, les excès, les catastrophes dont le récit fait frémir d'horreur,
la nullité des droits des tribunaux, tout fait craindre à l'homme vertueux,
au bon Français, un bouleversement total d'une anarchie universelle.
Cette révolution ne tient désormais qu'à un cheveu [ ... ]. Il est donc du
plus grand intérêt, de la dernière nécessité et pour la nation et pour son
chef que notre auguste sénat marche d'un pas rapide et majestueux à
l'édifice de la constitution » (Journal des Etats Généraux, t. Il, n° 38, 1 9
août, p. 6 1 4-615).
64 La surévaluation du rôle de la « populace », dans le Journal poliriquenational,
dégage toute sa force polémique et critique lorsqu'on la met en
regard de cette réaction commune. Rivarol dégonfle systématiquement tous
les acteurs, de Launay, le ridicu le défenseur de la Bastille, le ministre, la
cour, l'Assemblée Nationale, le roi même,« roi chasseur ». Dans un drame
de la peur réciproque, de la bêtise et de l'inconscience, le seu l véritable
acteur reste la « populace », dont le déchaînement prononce l e farum de la
Révolution 33•
France éternelle, France nouvelle
65 On essaie souvent d'identifier, en l 789, dans les événements et dans les
acteurs, les fo rces et les qualités morales qui rendent possible le présent
inouï que l'on vit. Cette recherche spontanée d'une explication ne se livre
pas dans un discours théorique, mais dans les énoncés que suggère
l'occasion, et dont l'analyste de la presse doit composer les champs et
t racer les nervures directrices. Ici comme ailleurs nous construisons notre
objet : mieux vaut au moins le savoir et le dire.
66 Le discours de la rupture, de l'antithèse absolue a été pratiqué à une si
haute dose par les historiens improvisés de l'événement, qu'il risque de
cacher un autre discours, plus diffus, qui dans les débuts de la Révolution
module profondément le premier ce lui d'une continuité, de la parfaite
réali sation d'une nature, seule capable précisément de faire comprendre la
vérité de la rupture.
67 La Révolution française ne se comprend que si l'on connaît son acteur, le
Français. Plusieu rs qualités éminentes le caractérisent (nous négligeons les
moindres) : il idolâtre son roi, il est le peuple le plus doux de la te rre, et le
plus généreux.
68 « Quel peuple que le Français ! Comme il idolâtre son roi » (Révolutions
nationales, n° 19, 7- 1 O oct., p. 395) ! Lorsque Louis XVI arrive à Paris le 6
octobre, il semblait, selon les Révolutions de Paris, « que l'amour des
Français pour leur roi, ce sentiment que toutes les horreurs du despotisme
et de l'aristocratie n'ont pu éteindre, mais que l'excès des malheurs a plus
d'une fois concentré dans le coeur de ce peuple, se dilatait avec force et
prenait une nouvelle énergie » (n° XIII, 3- 1 O oct., p. 2 1-22). Ne revenons
pas plus longtemps sur ce trait essentiel des mentalités en 1789, et sur
l'étonnant retour en force du thème affectif après les journées d'octobre ;
ces citations prouvent en tout cas que l'amour du roi s'impose à tous les
contemporains comme un instinct du coeur que rien ne peut détruire.
69 La douceur française se dit parfois directement, mais plus souvent dans la
plainte doulou reuse de sa perte. Le Héraut de la Nation, en juin, accusant
les aristocrates de répandre des bruits infâmes sur la reine, lave de cette
accusation « le Peuple le plus industrieux et le plus doux de l'Univers »
(n° 59, p. 936) ; au moment d'adopter la loi martiale, toute l'Assemblée
s'interroge, selon Poncelin, « et chacun se demandait s' il était bien vrai que
le Peuple le plus doux, le plus poli, le plus éclairé et le plus humain de
l'univers avait besoin d'un Règlement qui ne fut jamais mis en usage que
lorsque des Nations féroces s'entre- déchirèrent les unes les autres »
(Courrier français, n° l 09, 22 oct., p. l 76). Cette conscience avantageuse
dicte une des convictions les mieux ancrées, et les plus fréquemment
exprimées en 1789 : les annales de l'univers n'offrent aucun autre exemple
d'une révolu tion aussi complète, qui ait en même temps été aussi calme et
qui ait coûté aussi peu de sang. Elle s'exprime surtout en juillet et en août,
mais même déjà en juin, lorsque la « raison », le « patriotisme » des
députés, la « sagesse » du peuple semblent promettre à la France une
« révolution pure », selon l'express ion de Mirabeau (l 4e Lerrre à ses
commerrants, p. 26) ; Barère écrit en effet dans le Point du jour, le 29 juin,
que le patriotisme des députés « achèvera enfin la plus belle révo lution qui
se soit faite sur la te rre, puisque la constitution d'un grand empire n'aura
été arrosée, ni de larmes, ni de sang » (n° XI, p. 72). Cette « heureuse
révolution » est le fru it d'un « siècle de lumière », car la France a l'avantage
d'être aussi la nation « la plus éclairée de l'univers » (Courrier français,
n° 97, l O oct.). Elle s'oppose à celles de tant d'autres peuples, et d'abord
des Ang lais. Cette image d'une révolution exceptionnellement paisible se
retrouve jusqu'en décembre, malgré quelques perturbations qui en ont
altéré la première fraîcheu r.
« Quel sera l'étonnement de nos neveux en voyant une révolution si
grande, si inespérée, s'opérer sans secousses violentes, et la liberté
croître au milieu d'un peuple, naguère courbé sous le j oug du
despotisme, sans avoir inondé de son sang la terre où il devint libre ;
tandis que la Suisse, les provinces Belgiques, l'Angleterre et l'Amérique
couvrent les ossements de plusieurs millions d'hommes, dont le sang a
coulé sur les chaînes qu'elles ont osé briser » (Rôdeur français, n° 5, 6
déc., p. 75).
33. La Révolution de France
propose une vision
également décapante, la
peur étant le « seul mobile
de ( ... )
70 Elle atteste une peur sourde et profonde, la vo lonté de conjurer le spectre
de la guerre civile. L'idée revient, avec insistance, d'une épargne
providentielle du sang. L'exception française est à l'honneur d'un peuple,
mais aussi d'un siècle, elle est l'effet du progrès des moeurs et de la
raison 3 4 .
71 La générosité se manifeste sans re lâche sous les espèces du
« patriotisme » ; elle déclare cependant plus précisément sa nature et libère
son intensité la plus profonde dans la nuit exceptionnelle du 4 août : en
cette « nuit heureuse » et « sainte », cé lébrée partout comme la vraie
nativité du patriotisme, d'où sortent définitivement les citoyens régénérés
et le roi « restau rateur de la liberté française », la vertu s'exerce sous sa
forme non seulement la plus héroïque, mais aussi la plus proprement
nationale.
« Il faut convenir que cette nuit , toute consacrée à la vertu patriot ique, a
été une nuit heureuse [ ... ]. Quelle Nation, que la Nation française ! C'est
dans cette nuit fortunée, qu'elle a développé toute son énergie. Non le
Français n'est point changé, son caractère est aussi immuable que son
patriotisme » (Suite des nouvelles de Versatile, n• 29, 4-5 août). « Les
nations voisines, jalouses, sans doute, de cette étoile bienfaisante qui va
désormais guider la France, n'auront plus que des sentiments
d'admiration à donner à la plus illustre, à la plus généreuse et à la plus
respeaable nat ion de l'univers » (Courrier français, Séance XXXIII, 5 août,
p. 4 1). « Par un de ces mouvements, qui n'appartiennent qu'au
patriotisme le plus pur, qu'à la générosité du coeur Français, nos dignes
représentants, se dépouillant, de concert et à l'envi, de tout intérêt
particu lier, n'ont plus formé qu'un corps, animé par le même esprit, le
même sentiment ... » (Petite poste de l'Assemblée Nationale, n• 7, 5 août).
72 Des images euphoriques, fort agréables pour la fierté nationale, dominent
l'interprétation immédiate que la presse livre des premiers grands
événements de la Révolution. L'héroïsme des députés patriotes répond à
l'héroïsme des Parisiens en juillet, il est une des manifestations de
l'énergie, moteur des vertus : l'impétuosité, la vivacité sont en effet un
autre trait du caractère français qui, en se composant avec les précédents,
a pu produire la Révolution la plus extraordinaire qui soit jamais arrivée.
Tous les j ournaux, en juillet, soulignent et cé lèbrent la rapidité d'action des
Parisiens ; la nuit du 4 août, tout se fait aussi magiquement et subitement.
Les Nouvelles éphémérides de l'Assemblée Nationale cherchent les causes
de ces« événements rares » : le Français a la« fibre délicate »,
« il s'élearise, pour ainsi dire, par le frottement des passions, et alors son
énergie produit des phénomènes incroyables d'intrépidité et de
désintéressement » (n• Il 8 août , p. 18). • Aujourd'hui le patriot isme
monte toutes les têtes au même degré d'exaltation et les esprits sont tous
dirigés vers le même but ; tel est le Français, toutes ses passions sont
fortes, l'amour de la pat rie est le feu qui l'embrase, et c'est dans ce foyer
que vont se perdre et se consumer l'intérêt et l'amour- propre» (n• VII, 13
août, p. 97- 98).
73 La Révolution est la conjonction improbable, absolument nouvell e, de
tendances qui devraient se contrarie r, mais qui, se renforçant, produisent
la passion violente du bien, le feu dévorant du patriotisme. Il s'agit de la
réalisation d'une nature, douée d'une force except ionnelle, et qui s'atteste
dans la scène sens ible par les mouvements incontrôlés du coeur, par la
dépense du corps, les larmes , 1'« ivresse», le «désordre », où émerge la
vérité de l'être qui peut enfin se dire. Les grands moments de bonheur et
d'exaltation de la première Révolution se dé rou lent dans une atmosphère
proche du sacré :
«Chaque détail de cette scène étonnante offrirait un trait d'enthousiasme
ou de grandeur d'âme ; une espèce d'inspiration surnaturelle semblait
commander aux préjugés » Uournal de Bruxelles, n• 33, 15 août, p. 198).
« Tous les coeurs étaient animés du plus saint enthousiasme. Tous les
ordres confondus, annonçaient le mélange heureux des enfants de la
mère commune. On pleurait de joie et d'attendrissement » (Suite des
nouvelles de Versailles, n• 29, 4-5 août, p. 6).
74 Tout se passe dans un temps fu lgurant, où bru talement le mal
« s'évanouit » (Specrateur à l'Assemblée Nationale, n° 1, p. 7). mais qui
laisse aussi une trace infinie : les décrets du 4 août sont « à jamais
mémorables », ils « étonneront notre siècle et la postérité » (Petite poste,
n° 7, 5 août).
75 « O France ! ô ma chère patrie ! ô mes compatriotes ! Quelle satisfaction
pour toute âme vraiment attachée au sol qui l'a vue naître, d'avoir pu être
témoin de ces sentiments de patriotisme que l'Assemblée Nationale vient
de manifester » (Courrier français, Suite de la séance du 4 août, p. 33). Le
journaliste-témoin ne se prévaut pas seulement de sa présence à
l'événement, il ne montre pas seulement en acte I'« heureuse fraternité des
représentants de la nation », qui semble mettre fin aux crises et présager
un avenir heureux, il entre aussi lui - même dans la communion mystique de
la bonté française, c'est-à-dire idéalement universe lle. Son texte apporte
donc, par l'effusion lyrique, par la mimétique du mouvement sens ible, une
contribution à la manifestation de la vertu patriotique il participe à ses
élans énergiques et en communique les effets par l'écriture.
76 Il ne faut pas traiter les grandes scènes de dépense affective comme les
vestiges un peu ridicules d'un XVIIIe siècle maladivement émotif. On y lit
une idéologie puissante, dans un moment qui la met violemment à
l'épreuve. Au début de la Révolution, l'idée de « régénération », sous la
forme qu'elle prenait avant la réunion des Etats Généraux, n'a pas perdu sa
vertu mobilisatrice. Lorsque se dénoue la crise des Etats, du 1 7 juin à la
réunion des ordres le 27, on assiste à un moment étonnant d'exaltation et
de bonheur. Ces j ournées sont vécues comme l'apothéose de la raison et
du coeur unis. Ecoutons ce compte rendu de la séance du 1 7 juin, où les
Communes se proclament Assemblée Nationale :
« Un noble élan de la liberté a fait entendre à l' instant de la proclamat ion
de l'arrê té, les cris de la j oie et du patriotisme. Les Communes n'ont
jamais mieux prouvé leur amour pour la Monarchie et la personne du Roi,
que par cette joie noble et attendrissante, à laquelle elles se sont livré es .
« Après tant de siècles d'oppression, les Communes dans le moment de
cet arrêté, ont cru qu'elles rentraient dans les droits imprescriptibles de la
nature et de la raison. Elles ont béni, avec enthousiasme, le Pr ince
restaurateur de la liberté. Ce cri unanime, impétueux, élancé par la seule
impulsion d'un sentiment profond, est un trait important pour !'Histoire
et la Ph ilosophie »35.
77 L'acte des Communes puise sa légitimité dans la justesse intrinsèque de
leur cause, mais peut- être plus encore, ici, dans la pureté de coeur qui en
accompagne la déclaration et que prouve le cri instinctif. En réalité, l'une et
l'autre s'autorisent réciproquement.
78 Les événements se précipitent ensuite, et créent une situation si nouvelle
que l'idéologie de la régénération semble ne plus suffire. Il faut, pour
interpréter la rupture et l'incroyable révolution qui se produit, réinjecter de
34. Voir aussi Mirabeau,
19e Lettre, p. 31 ; OJurrier
français, Séance XVI, 16
juillet ( « quel siècle ( ... )
35. Supplément du 1 7 juin
et séances des 18 et 19: il
s'agit d'un des textes qui,
en juin, commencen ( ... )
la nature, et le 4 août marque à cet égard l'apogée du mouvement, il
devient l'épiphanie du génie français. L'historiographie postrévolutionnaire
a poursuivi, se lon les modes et les besoins du j our, ce
t ravail interprétatif ; nous aurions tort de nous moquer de celui auquel se
livraient les contemporains immédiat s, avec les outils et les éléments
mythiques dont ils disposaient.
'79 La prégnance du schéma disponible en 1789 est confirmée a contrario par
les thèmes récurrents de la nature mauvaise et de la dégénérescence.
Bo Les excès de la Révo lution, l'ag itat ion persistante et la menace de la
violence populaire sont souvent attribués à l'action d'une qualité négative
qu'on appelle I'« enthousiasme ». Nécessaire au début d'une révolut ion,
pour emporter la résistance des ennemis du bien publi c, il devient
dangereux lorsqu'il perturbe durablement les nouvelles inst itutions. C'est
une impétuosité qui ne sait pas s'arrêter, ni obéir aux inj onctions de la
raison. Brissot demande aux députés du sang-fro id pour établir la
constitution : « Les sociétés libres qui se défient de l 'enthousiasme ont
sagement mis un intervalle de quelques j ours entre la discussion et la
décision. Les Français, plus susceptibles d'enthousiasme que tous les
autres Peuples, doivent suivre cet usage » (Patriote français, n° VIL 4 août,
p. 3). L'auteur des Nouvelles éphémérides renchérit sur Brissot ; effrayé par
la convulsion générale des provinces au début d'août, il complète et corrige
l'heureux diagnost ic qu' il avait d'abord prononcé : « La circonspection est
toujours de saison avec un peuple ardent, qui ne connaît que les extrêmes,
le caractère national influe sur les esprits, comme le climat sur les
tempéraments. Le Français, touj ours prêt à se passionner, se livre à l'excès
du bien, comme à l'excès du mal ». Il faut donc « poser les limites que la
liberté ne peut et ne doit franchir », et ne pas donner, dans l'Assemblée
même, l'exemple funeste de la « précipitation » (n° VIII, 14 août,
p. 11 5-116). On ne peut que déplorer, en voyant l'anarchie régnante,
1'« impétuosité du caractère naturel qui tourmente le Français, et le jette
dans des convulsions pe rpétuelles » (n° X, 16 août, p. 156).
« L'enthousiasme ne réfléch it pas, il faut donc se défier de l'enthousiasme »
(Ephémérides, n° XXIX, 29 sept , p. 452).
81 La crainte et la dénonciat ion de 1'« enthousiasme » caractérisent surtout les
journaux modérés ou dont les tendances contre-révolutionnaires
s'affirment progressivement en 1789. C'est une obsession de Beffroy de
Reigny dès avant la réunion des Etats Généraux, il y voit un « démon
secret » qui empêche le bien et suscite les divisions (Courrier des planètes,
n° 57, 1er mars, p. 62- 64).
« O nation trop ardente, mais sensible et généreuse ! tu ne crains pas ton
plus mortel ennemi ; c'est l'enthousiasme [ ... ). Si l'anarchie est la
situation la plus affreuse de tous les gouvernements, elle l'est surtout
chez un peuple qui porte toutes ses sensations j usqu'au délire, chez qui
tout dégénère en enthousiasme » {n° 67, 1er août, p. 13,20).
«L'enthousiasme ordinaire du peuple Français est la première cause de
l'effervescence actuelle à laq uelle il est important d'apporter un prompt
remède » (n• 70 , 16 sept., p. 44).
82 L'anarchie, la violence ve rbale des « énergumènes », des « auteurs
frénétiques » font désespérer le Cousin Jacques, il ne voit que chaos et
catast rophes imminents. L'auteur du Journal de la ville déplore aussi cet
« enthousiasme général » qui emporte les meilleurs esprits « au de là des
bornes dans ces jours de révolu tion où tout est extrême, rapide et
violent », mais, moins pessimiste que le Cousin, il pense que « les excès ne
sont jamais durables » (n° LXXV, 14 déc., p. 297). L'enthousiasme, qui va
de pair avec la « passion », le « délire », est en tout cas une des
composantes de l'image négative d'une Révolut ion effrénée et
destructrice 3 6 •
83 La folie s'accompagne aisément de la régression des inst incts. un peu ple
qui passe les bornes devient ou redevient féroce, il oublie sa « douceur »
naturelle, ou l'urbanité, la politesse acquises dans les beaux siècles de la
monarchie. Le thème de la dégénérescence ou de la rég ression s'exprime
dans le suspens horrifié des récits de pendaisons et de dépeçages, ou, plus
durablement, dans la hantise du sang versé, du « fanatisme » renaissant, et
du retour d'un passé maudit. Au moment de la mort de Fou lon et de
Bertier, les Révolutions de Paris suggèrent seu lement l'idée d'une
oscillation ou d'une alternance :
« L'orage des révolutions vient- il à gronder dans l'Etat, alors le caractère
national disparaît et le peuple le plus raisonnable et le plus doux n'est
bientôt que le plus féroce et le plus barbare ; mais dès que le calme
renaît, il redevient lui-même » (n• Il, p. 13).
84 D'autres parlent plutôt d'un « écart », après leque l s'opérera le retour à la
nature :
« Quel sera le terme de ces proscr ipt ions ? [ ... ) O peuple respectable
j usque dans les écarts de vot re énergie, reprenez ce caractère doux et
aimable, ne soyez point altéré de sang ; la j ustice peut se concilier avec
l'amour de la Patrie : vous n'êtes point faits pour vous abreuver du sang
des ennemis du bien public » (Suire des nouvelles de Versailles, n• 1 8,
22-23 j uillet). • O Français, as- tu oublié tes anciennes moeurs? O nation,
sensible et généreuse, reconnais l'excès de ton écart » (Courrier
d 'Avignon, 1er août, p. 2 51) !
85 En octobre, les Révolutions nationales, qui saluent avec une joie un peu
contrainte le « nouveau triomphe du Peuple sur ses ennemis», essaient de
conjurer l'aven ir :
« On vous a forcés de vous rassasier de sang ; l'excès de la rage de vos
Tyrans vous excuse ; mais, sans doute, vous allez bientôt reprendre, pour
ne plus le quitter, votre caractère national. Vous allez redevenir doux,
aimables et paisibles , et j'ose croire que vous avez aujourd'hui sacr ifié
vos dernières victimes » (n• XVIII, 3- 7 oct., p. 370).
86 Cet écart, cet oubli que l'on voudrait croire passagers, deviennent dans la
Gazerre de Paris à la fois un recul de civilisat ion et le fruit d'une entreprise
concertée de perversion. Après les j ournées d'octobre, de Rozoy multiplie,
avec les accents d'une dou leur croissante, ses plaintes sur la France et son
roi. Il apost rophe les Français pour les supplier de redevenir eux- mêmes :
« Français ! Français ! parce qu'au mépris de tout ce que des hommes
vertueux ont pu dire, on vous retrace trois fois par semaine les horreurs
de la St-Barthélemy : voulez- vous en reprendre les moeurs farouches ?
changera- t- on en cannibales ceux qui pleurèrent tant de fois avec Phèdre
et Zaïre, avec Alvares et Zopire ? [ ... ) Nous croyons honorer notre patrie et
l'humanité, en disant à tout Français : retrouvez vot re coeur ... » {11 déc.,
p. 3).
87 Le tendre Racine, le Voltaire sensible de Zaïre, ou les horreurs des guerres
de re ligion portées au théâtre par M.-J. Chénier on perçoit, dans cette
antithèse dramat ique (et polémique). dans l'idée implicite d'un progrès
opéré par les « arts », mais constamment menacé par le retour du
fanatisme, un souvenir ou plu tôt une imprégnation de la vision vo ltairienne
36. Voir encore, par ex.,
Année littéraire, n° 38, oct.,
p. 154 : « Les révolutions
sont presque toujo ( ... )
37. Voir P. Rétat, « Voltaire
en 1789 : le témoignage
des journaux », Le Siécle de
Voltaire, Hommage à ( ... )
de !'Hist oire, qui inspire ici l'angoisse d'un nouveau cycle fatal 37• De Rozoy
évoque souvent la Ligue comme l'exemple de l'insurrection, elle offre le
modèle de tout ce qu'il réprouve dans la Révolution, ambit ion, volonté de
tout troubler : les nouveaux ligueurs, ce sont les « démagogues », les
«incendiaires » qui soulèvent le peuple.
« Ils ont infecté de leur souffle pestilentiel le ciel si pur de la France, que
depuis les folies de la Fronde les ans, l'urbanité, les plaisirs, le génie et la
volupté avaient épuré. Le malheureux que l'on enivre et qui devient
fu rieux, est moins coupable que celui qui lui a versé du vin» (11 déc.).
88 Invitant à lire un extrait de I' Exposé de Mounter sur la journée du 6
octobre, de Rozoy s'écrie : « frémissez de tout ce que l'on a osé commettre
contre le meilleur des Rois, contre la religion du peuple le plus sensible,
que l'on avait surprise » (12 déc.).
89 Cette dernière expression est étonnante et remarquable à la figu re
t raditionnelle du roi « trompé » succède ce lle du peuple t rompé, au
courtisan flatteur et au ministre pervers le« démagogue» perturbateur. Les
coeurs purs et sans défense sont les plus exposés. L'amour du roi pour son
peuple était une évidence indiscutable qui résistait aux soupçons. Avant
que, le 17 juillet, se rétablisse l'union du roi citoyen et de la nation, seul un
complot inouï avait pu la mettre en danger. En octobre, un complot aussi
noir que le premier l'écarte encore de son peuple. une fois à Paris, possédé
et tout proche, il ne sera plus trompé, du moins dans l' immédiat.
90 Une autre fi ction, tout aussi pieuse, s' impose donc après octobre. La bonté
naturelle du peuple, à laquelle tous ne croient pas, mais que l'on nie
rarement, est sauvée grâce à quelques distinctions déjà évoquées, ou,
mieux encore, par la frag ilité même de sa candeur : il est le jouet des
aristocrates scélérats, des ennemis du bien public, puis de chefs de
factions dominés par l'ambition 38, des écrivains incendiaires, des
folliculaires, de ses faux amis, qui tous veulent le « change r » et le rendre
féroce. « Français, vous êtes bons, justes et sensibles par caractère en
vain on veut vous changer » (Gazerre de Paris, n° IX, p. 77). L'au teur des
Révolutions nationales donne de cette idée une version exemplaire, dans
les circonstances t ragiques de la pendaison du boulanger François :
« Hélas ! nos ennemis (et ce sont nos Concitoyens) soulèvent touj ours le
Peuple. U est si aisé de le tromper [ ... ] O vous ! dont on abuse si
cruellement et de la bonhomie et de la crédulité, vous croyez être libres ;
détrompez-vous ceux qui se disent vos amis vous préparent de
nouvelles chaînes» (n• 23, 21- 24 oct., p. 101) 39•
91 Une autre métamorphose du peuple français, toute différente, est pourtant
possible, qui entraîne avec elle non plus des images obsédantes de
désordre et de sang, mais des images conquérantes, exaltantes, de vertu et
d'héroïsme. Le discours des journaux sort ici du ce rcle étroit des qualités
ataviques, qui ne semblent déployer leur énergie, dans les grands moments
euphoriques, que pour s'épuiser et se perdre ensuite dans les convu lsions
de la violence. Grâce à la Révolution, le Français échappe aux
déterminations de son histoire, à la fatalité de la chute, il accède à une
nouvelle nature. « un peuple qui respecte la j ustice jusque dans ses
sou lèvements paraît bien digne de la liberté ; et ce ne sont pas là les
Français fougueux et aveugles de la Ligue, ni les Français légers et
insouciants de la Fronde» Uournal de la correspondance de Nantes, n° XV,
23 juillet). Par une grâce ou par un effort singulier, il oublie son ancienne
frivolité : « Heureux Français, vous ne chantonnez plus ! L'amour, les folies
et les erreurs ne sont plus votre chimère » (Révolutions de Paris de
Tournon, n° XVIII, 13 nov., p. 19- 20). La Révolution a changé les âmes et
les esprits, comme aucune autre ne l'avait fait ; « on est étonné de voir
combien la France diffère de ce qu'elle était, combien le Français libre
diffère déjà du Français esclave, auquel il ne restait plus de consolation que
dans sa frivolité » (Révolutions de Paris, Introduction, 1 790, p. 41).
92 On ferait difficilement l'inventaire des textes où s'exprime la conscience
heureuse de créer un nouvel homme, un « citoyen » libre et vertueux :
création aussi extraord inaire que la Révolution qui la rend possible, et qui
va de pair avec la pensée de la rupture, de l'antithèse totale entre le passé,
défini par l'esclavage, l'égoïsme, le luxe, le vice, la frivolité, et le présent
défini par la liberté, la vertu civique, l'ardeur mâle et guerrière 40. Le
changement de moeurs paraît si profond, malgré sa rapidité, qu' il en
devient indélébile : seu le une longue oppression, ou la mort, pourrait
effacer la marque fulgurante de la régénération révolutionnaire. Se lon les
Révolutions de Paris, une contre- révolution entraînerait d'abord une longue
période d'« anarchie aristocratique », « j usqu'à ce que la génération
présente eût pu oublier tout ce qu'elle a appris depuis trois mois, ou eût
fait place à une autre » (n° XIX, 14- 21 nov., p. 4). On exalte souvent la
jeunesse, plus apte aux métamorphoses ; selon Tournon, il faut appe ler
pour gérer la chose publique des « citoyens naissants à l'ordre social», qui
ont moins connu « le joug de l'ancien régime » et qui n'ont rien à perdre :
« Par là vous accélérerez l'époque de la révolution, inquiétante pour tous »
(Révolutions de Paris de Tournon, n° XVI, 24- 31 oct., p.3) 41.
93 C'est dans les j ournaux patriotes les plus engagés que l'interprétation de la
Révolution se fonde le plus clairement sur l'idée d'une altérité totale des
moeurs, et affirme les droits d'une histoire créatrice. Mais s'ag it-il d'une
création ou d'une recréation 7 un des plus beaux textes-prog rammes des
Révolutions de Paris révèle cette ambiguïté. Loustallot y enseigne aux
« lég islateu rs » à forger le « citoyen », et ouvre d'emblée à la France un
avenir exceptionnel : « Se rait- il donc réservé au peuple français de donner
le premier le sublime spectacle d'une conspiration générale contre ses
propres vices, et d'une courageuse renonciation à tous les goûts
incompatibles avec la liberté » ? Le mode interrogatif nuance à peine la
promesse de cette héroïque conversion. Mais cette conversion est aussi,
semble- t- il, un retour à un état de pureté primitive « Le point le plus
important et le plus difficile dans la régénération d'un état, c'est le
rétablissement des moeurs » ; un « peuple corrompu » peut- il reprendre
vigueur ? L'exemple de la Sparte de Lycurgue, emprunté à Rousseau,
désigne le modèle mythique auquel obéit la pensée de Loustallot, et qui lui
inspire l'idéal d'une vie totalement consacrée à la cité (n° XVII, 31 oct- 7
nov., p. 2-8). Sparte ou Rome renaissent dans la France libre, nation de
citoyens- soldats ; le censeur, le tribun renaissent dans I'« écrivain
patriote » ; les dames romaines renaissent dans les femmes d'artistes qui
viennent faire à l'Assemblée le don généreux de leu rs bijoux ... L'heureuse
métamorphose des Français est sans cesse en quête de l'exemple qui
l'autorise, et elle se pose déjà elle-même en exemple pour les générations
futures. Cette chaîne assure la miraculeuse prése rvation de vertus
éminentes, qui reprennent vie à de rares moments de l'humanité. Malgré La
Harpe qui, nous l'avons vu, interdit toute assimilation des peuples
modernes aux Romains, l.- S. Mercier, en regardant le nouveau Paris,
attend avec confiance l'instant de la palingénésie civique :
« Une plus grande somme de vie semble être répandue dans cette
38. Voir l'anecdote du
« démagogue » (Mirabeau)
et de son cordonnier dans
la Gazette de Paris, du 11 d
( ... )
39. Voir aussi Lettres à M. le
comte de B***, n° 10, 22
oct., t . II, p. 356 : « Je vais
mettre sous vo ( ... )
40. Voir P. Rétat, « Aux
armes citoyens 1 1789 ou
l'apprentissage de la
guerre », Commentaire,
n° 42, ( ... )
41. On trouve dans la
Gazette de Leyde du 13
février un bel arrêté des
jeunes gens de Nantes
réunis le ( ... )
immense ville ; et nous, qui la connaissons, nous l'aimons infiniment
mieux comme cela que comme elle était précédemment ; c'est une tout
autre éducation pour la jeunesse ; ce sont de nouvelles idées plus saines,
et bientôt nous entendrons parler de ces vertus héroïques que nous
admirons tant chez les Peuples libres et anciens» (Annales pacriociques ec
/iccéraires, n• li, 22 nov., p. 4).
94 Un des caractères inouïs de la Révolution, c'est qu'elle atteste les prodiges
de !'Antiquité par l'expérience de leur retour. Elle répond enfin, par les
faits, à une vieille et profonde aspiration, qui ne pouvait se dire, chez
Montesquieu par exemple, que dans la conscience d'une perte irréparable.
Une grandeur enfouie peut renaître. Par une sorte de miracle polit ique se
réalise un modèle historique improbable ce modèle diffère
essentiellement du modèle naturel de l'amour, de la douceur et de la
générosité, qui exprimait une continuité avec le passé plus ou moins ancien
de la nation, et qui se réalisait dans la scène sens ible. On perçoit en 1789
les signes d'une concurrence et d'un début de relève symbolique. Beffroy
de Reigny, doué en l'occurrence d'une belle prescience, voit déjà le sens
qu'un peintre de génie pourrait donner au serment du Jeu de Paume :
« l'histoire Romaine n'a rien qui puisse entrer en comparaison avec ce
trait d'héroïsme. On parlait du serment des Horaces ; on va sans doute
l'oublier ; et nos peintres n'auront plus besoin de naturaliser leur pinceau
chez l'étranger, pour nous offrir de grands modèles de patriotisme et de
magnanimité » (Courrier des planèces, n• 70, 1 6 sept., p. 61 ).
95 Non seulement l'auteur des Révolurions de Paris veut« pe indre» les grands
moments de la Révolution, ses « scènes terribles », mais dessine le
«tableau » d'une « fête civique », celle de l'inscription des jeunes gens sur
la liste des citoyens, décidée le 28 octobre par lAssemblée et imitée de la
Grèce la régénération éclate aux yeux dans cette scène imaginaire où
l'idéal antique revit en se cou lant dans les schémas émotionnels et
dramatiques du XVIIIe siècle (n° XVII, 31 oct. -7 nov., p. 7- 8). On aurait
mauvaise grâce à écraser sous la notion de néo-classicisme cette forme
naissante de la grandeur révolutionnaire.
96 Les modèles mythiques d'interprétation ne sont pas également perceptibles
ou présents dans tous les textes de presse. Il y aura hé las toujours des
incroyants. La sécheresse de Mirabeau ou de Brissot t ranche sur l'exaltation
de leu rs confrères journalistes, et possède par elle-même une signification
politique. Le premier se débarrasse en quelques mots de la séance du l 5
juillet où le roi se confie à l'Assemblée : «Cette scène intéressante pour le
sentiment, n'offre rien au politique ... », et de la journée du 17 « assez
d'autres raconteront les détails de la marche du Roi [ ... ), enfin, tout ce qu'il
y avait de touchant et de sentimental dans cette journée» (l 9e Lerrre à ses
commercants, p. 31 , 47-48). Le second est t rop pénétré de la« gravité»
qui convient à son journal, de la nécessité d'une pédagogie efficace et
dénuée d'ornements inut iles, pour perdre du temps dans les scènes
sensibles. Mais il ne croit pas plus à la possibilité de faire revivre si tôt les
vertus antiques : la France restera monarchique à cause de ses « malad ies
morales » (Patriote français, n° 43, l 5 sept.) ; le Français est un « peuple
galant et frivole », encore t rop « enfant » (n° 66, l O oct.) ; après « douze
siècles d'esclavage », il n'est pas mûr pour le patriotisme (n° 181,27 déc.).
Il faut d'abord laisser faire le temps et l'instruction.
97 Aux extrêmes, on trouverait enfin la vo lonté de dénoncer la mystification
du sentiment. Marat, qui voit tout et qui voit loin, ne magnifie nu llement la
révolution de juillet, due à quelques circonstances favorables dont on a
insuffisamment profité, et révèle après coup l'insigne tromperie de la nuit
du 4 août (Ami du peuple, n° XI, 21 sept.). A la fin de l'année la presse
contre-révolutionnaire ne rappelle cette nuit qu'avec des ricanements.
Se lon les Acres des apôtres, « on a vu à Versailles le 4 août quelle était
l'influence d'un bon dîner» (n° 3, p. 13), et ce dîner devient, dans la
Révolution de France une « orgie patriotique » où cou lent le Bourgogne et
le Champagne ; les députés peuvent se livrer ensuite à la surenchère de la
vanité et de la jactance, et exciter sans peine, dans cette
« incompréhensible pernoctation », « l'enthousiasme des dupes et des
sots » 42

L'incroyable et le mémorable
98 La fonction primordiale et suprême du journal révolutionnaire est sans
doute de dire la Révolution elle- même. Deux catégories essentielles de la
réception de l'événement nous paraissent régir cette diction immédiate,
l'incroyable et le mémorable. Elles sont toujours prêtes à l'emploi, même si
la nouveauté de l'événement ne les justifie pas, comme le prouve le
discours commun des gazettes politiques au XVIIIe siècle 4 3 • Elles
constituent des quali fications majeures, sortes de réflexes spontanés, soit
pour accentuer la singularité et l'improbabilité de l'événement, soit pour
baliser d'emblée le champ de !'Histoire. S'il y a à cet égard une originalité
de l 789, elle ne consiste pas dans l'emploi qu'on en fait, mais dans la
massivité et l'éclat qui le caractérisent. Les témoins ont eu conscience de
vivre une suite d'événements sans commune mesure avec tout ce qui avait
précédé, et destinée à laisser une trace infinie. En out re, dans la façon dont
ils ont conçu cette irruption de la nouveauté et cette t race, s' insinue
immédiatement un conflit majeur de la représentation, destiné à marquer
ensuite toute l'histoire politique française. La mémoire des gazettes
d' Ancien Régime, qui sert à scander simplement les «annales »des règnes,
fait brutalement place à une mémoire passionnée, exaltée ou blessée, dans
laque lle s'installe, avec la majuscule qu'elle a gardée, la Révolution,
scansion énorme de notre temps historique.
99 Les événements de juillet créent non seu lement une surprise totale, dont
les gazettes étrangères nous apportent des témoignages très curieux, par
le trouble qui les saisit 44, mais aussi, chez la plupart des journalistes qui
en parlent, le sentiment du prodige. Il s'exprime dans les récits immédiats,
et dans l'aveu même qu'on en fait. Mirabeau trace à grands traits dans la
l 9e Lerrre à ses commercants la « révolution singulière » qui vient de se
passer « Tant de changements extraordinaires, la Capitale passant du
despotisme à la liberté [ ... ) : tous ces événements, prodigieux en euxmêmes,
et presque incroyables par leur rapidité, ne demeureront pas
sté riles et leu rs effets sont incalcu lables » (p. 58-59). L'au teur de la Suite
des nouvelles de Versailles, dès que la pression de l'actualité le lui permet,
s'arrête pour en considérer le cours récent :
«Si la France entière n'était pas témoin des grands événements qui nous
occupent, qui oserait en assurer ou en croire la réalité ? Quelle
révolution ! Paris en armes, la Bastille prise, et qui va être détruite, le
Despotisme écrasé, les Aristocrates humiliés, les Ennemis du bien public
fugit ifs dans les Royaumes voisins, leurs vils Partisans frappés de terreu r.
Au milieu de ces convulsions de la liberté l'Assemblée Nationale
préparant dans le silence le code immortel de la Constitution Française.
[ ... ] Voilà le grand speaacle qui se présente à nos yeux étonnés » (n° 18,
42. N° "t:V, janv. 1 790,
p. 236-237 ; voir n° XVI,
p. 248. Les gazettes
étrangères font assez vite
sent ( ... )
43. Voir P. Rétat, « Les
gazettes : de l'événement à
l'histoire », Etudes sur la
presse au XVIIIe siée ( ... )
44. Nouvelles politiques de
Berne, n° 59, 25 juillet,
Supplément : « Depuis qu'il
existe des papiers p ( ... )
22 juillet).
100 Tournon dans les Révolutions de Paris se retourne également vers cette
semaine « qui pour nous a duré six siècles dont les travaux pourront
paraît re invraisemblables à nos neveux » (n° 11 , p. 7). Tous les repères
temporels se brou illent, l'extrême rapidité (la Bastille prise en trois heures,
certains disent même en dix minutes !) va de pair avec l'impression de
l'éloignement infini du passé le plus récent 45.
101 La Révolution manifeste la force extrême de la surprise, le pouvoir
d'ébranlement du moment, au sens fort du momencum qui emporte tout,
du temps décisif. La nuit du 4 août en paraît une nouvelle preuve, par les
« phénomènes incroyables d'intrépidité et de désintéressement» qu'elle
provoque :
« Un moment a vu tomber le despotisme et renaître la liberté ; un moment
a emporté la Bastille et il n'a fallu qu'un moment pour ramener le
patriotisme, la concorde et la générosité dans un lieu où l'orgueil, la
discorde et l'inté rêt semblaient s'être fixés pour n'en sortir j amais. Ce
sont là de ces événements rares, qui confondent toute la prévoyance
humaine » (Nouvelles éphémérides, n• Il, 8 août, p. 1 8).
102 Temps de l' héroïsme, temps fulgurant de la libération, où un peuple « se
débarrasse, en un instant, des chaînes qu'il portait depuis des siècles »
(Révolutions nationales, n° 14, 19-23 sept., p. 226) : ce sont là les
moments heureux, prodigieux, de la Révolution. Evoquant I'« ivresse de la
joie » avec laquelle les Pari siens accueillent les nouvelles de l'Assemblée le
5 août, l'auteur des Révolutions de Paris écrit : « Oui, il y a des moments
dans la vie des peuples, comme dans celle des hommes qui font oublier
des années de douleur et de calamité » (n° IV, p. 23).
103 L'expérience de la novation brutale et inattendue incline à en prévoir, en
espérer ou en craindre la répétit ion. Avant les grandes ruptures Bonnevil le
avait déj à, dans son Tribun du peuple, dramatisé ainsi la crise des Etats
Généraux : « le moment qui doit briser nos fers ou les river pour touj ours,
mérite tou te notre attention » (Lettre 1, p. 6). A la fin de septembre, la
Chronique de Paris représente l' Etat « sur le bord de l 'abîme » : « un seu l
moment peut nous sauver ou nous perdre » (n° 35, 27 sept.). Ce sont
surtout les Révolutions de Paris qui, dans leur discours extrémiste,
expriment le plus fréquemment cette angoisse des décrets t ranchants et
définitifs de la destinée, et dessinent l'image d'une Révolution en état de
crise perpétuelle, touj ours près d'être remise en question 46.
104 Les j ournées d'octobre sont un de ces moments, selon les Révolutions de
Paris, où un « choix » a été « fortement prononcé » (n° XIII, p.3). Quand
elles se produisent, elles suscitent cependant chez la plupart des
journalistes la stupeur et l'inquiétude. Ils les vivent dans un profond
malaise, et deux mots dominent alors les commentaires, « étrange »,
« étonnant », formes ambiguës, gênées, refroid ies de I'« l'incroyable » et du
« prodigieux ». Il faut, pour le comprendre, car tout va très vite alors, saisir
les réactions immédiates des témoins, avant qu'ils aient cédé à l'euphorie
convenue. Corsas note, le 5 octobre à 7 heures du soir : « Les choses les
plus étranges se sont passées pendant cette j ournée désast reuse. Notre
Hôtel de Ville est pillé ! Le désordre ! La confusion ! ... » (Courrier, n° 91, 6
oct., t. IV, p. 77). Le 9 octobre, il évoque encore « les événements étranges
qui viennent de se passer » et prévoit « d'autres événements plus étranges
peut-être qui se préparent (n° 93, p. 117). Le soir du 6, Brissot peut
seu lement annoncer un récit de « cette Révolution étonnante » (n° 63, 7
oct.). Se lon Mallet du Pan, qui vient de raconter brièvement la marche du
Roi vers Paris, « !'Histoire n'offre pas un premier exemple de ce tableau
étrange » Uournal de Bruxelles, n° 41 , 1 O oct., p. 168). Vu de l'Assemblée
Nat ionale, l'événement est d'abord perçu par Poncelin comme « alarmant »
(Courrier français, n° 93 , 6 oct.), et selon lu i, la séance du 5 au soir,« qui
fera sans doute époque dans nos fastes, par le spectacle attendrissant
qu'elle a présenté de la nullité de tous les pouvoirs, et du relâchement
absolu de tous les ressorts qui soutiennent la puissance publique, a été
alternativement gaie, douloureuse, et profondément alarmante » (n° 94, 7
oct.) 47.
105 « En vérité, tout étonne dans ces révo lutions ; on ose à peine y cro ire même
en les voyant » (Gazette de Paris, n° IX, 9 oct., p. 80). « Les événements qui
viennent de se passer sous nos yeux nous paraissent presque un rêve »
(.Patriote français, n° 63, 7 oct., p. 3). Révolution dans la Révolution, où
« seconde révolution », comme on dit alors, octobre prend la plupart des
journalistes au dépourvu l'étonnement, au sens le plus authentique du
mot, les frappe si violemment que tout devient presque irrée l. Le
dénouement du 6 porte la stupeur à son comble, et permet tout à la fois de
la surmonter dans une nouvelle cé lébrat ion du culte royal. Mais dans cette
hésitation se révè le un partage politique décisif. Car si l'on met à part les
j ournaux qui t raitent l'événement par l'é lision, parfois jusqu'à la caricature
(Gazette de France, journal de Paris, journal des débats. journal général de
France, le Véridique) et ceux qui après coup se contentent d'évoquer une
« superbe journée » Uournal d'Etat et du citoyen, n° 1 0, 8 oct.) ou en
composent un récit dramat ique et héroïque (Révolutions de Paris, n° XII I),
on perçoit deux nuances fort différentes de l'étonnement. Celu i de de
Rozoy ou de Mallet du Pan est d'abord une blesseu re, dont la profondeur
se révèle plus ou moins vite et plus ou moins clairement : l'horreur, les
visions de farce ou de délire atroces, l'image du roi outragé, emprisonné,
de la monarchie abattue, les suggest ions du complot, s' imposent alors
dans quelques journaux qui par là- même vont s' installer dans une
opposit ion de plus en plus déclarée à la Révo lut ion. La réaction de
quelques grandes gazettes étrangères est ici remarquablement vive et
rapide 48•
106 Le « rêve » dont parle Brissot est plus heureux : « Hier à la veille des
malheurs les plus grands et des scènes les plus sang lantes, aujourd'hui
dans le calme, et presque certains de voir consolider l 'ouvrage de la
Const itution ... » ; il faut donc s'empresser de « consoler toute la France, en
j etant un vo ile patriotique auj ourd'hui sur des scènes sang lantes dont le
récit diminuerait la j oie que cause cette journée mémorable » (Patriote
français, n° 63, 7 oct., p. 3). Encore Brissot, en parlant de voile, laisse-t-il
soupçonner ce qu'il cache. La plupart des journaux exaltent le plus beau
jour de la monarchie. La stupeur inquiète se métamorphose en divine
surprise. L'« ange ext erminateur » que Corsas voyait passer le 5 se
t ransforme le 6 en « ange tutélaire » de la France. Dans certains journaux,
le drame n'apparaît plus que dans la mention t rès accessoire de dix- sept
enterrements à Versailles, vest ige presque invisible d'un pan de
l'événement qu'on a rejeté dans l'oubli 49•
107 Plus le moment s' impose, dans le présent, par sa violence, plus il paraît
incroyable, plus il se prête à la sacralisation de la mémoire. Ce mouvement
fait partie de la constitution fondamentale des identités, individuelles et
collectives. Il serait superflu, en 1989, de démontrer l' importance sociale
des phénomènes commémoratifs. Le récit d'actualité tend toujours à
45. Voir par ex., Gazette de
Leyde, n° 59, 24 juillet, et
Supplément ; Etats
Généraux Bulletin de la C ( ... )
46. Voir P. Rétat, « Forme et
discours d'un journal
révolutionnaire ... » art. cité,
p. 160-163, et, pl ( ... )
47. Voir aussi Suite des
nouvelles de Versailles de
Beaulieu, 5 oct., où
s'exprime la
« consternation ( ... )
48. Journal politique de
Bruxelles, 17 oct.,
p. 221-234; Nouvelles
politiques de Ber ne, n° 82,
14 oc ( ... )
49. courrier français, n° 95,
8 oct. ; Suite des nouvelles
de Versailles, 7 oct.
fabriquer du mémorable, et les j ournaux politiques d'Ancien Régime,
comme nos journaux actuels, en donneraient de nombreuses preuves. Les
réflexes discursifs, à cet égard, sont déjà bien montés lorsqu'éclate la
Révolution, et l'annonce, la préparation, l'ouverture des Etats Généraux les
ont déjà fait fonctionner largement. Mais à partir des journées de juillet,
tout s'emballe. L'énormité des événements engendre l'hyperbole de la
mémoire. L'extraordinaire de la Révolution apparaît dans la conj onction
immédiate qui produit !'Histoire : le sentiment de la totale novation
s'accompagne de la volonté de l'inscrire à jamais dans le futur, d'en faire
une réfé rence permanente et indépassable. La commémoration de la
Révolution commence avec la Révolu tion même, elle s'impose comme une
exigence de son dynamisme et comme un développement de son essence.
108 On aurait du mal à citer tous les textes qui, dans la cé lébration spontanée
de la Révolution, en imposent le statut exceptionnel, par rapport au passé
et pour la suite des siècles. Les « annales de la France », ou, mieux, « du
monde», les « fastes de l'histoire» n'offrent aucun« exemple » semblable,
la Révolution est « d'une espèce unique », « la plus extraordinaire de
tou tes », elle« ne ressemble à rien de tout ce qu'on lit dans !'Histoire », on
chercherait en vain « un objet de comparaison » 50. une pareille singularité
ne peut s'oublier : le discours se tend alors vers l'avenir, il y simule le
regard rétrospectif éternellement fidèle qui atteste lui aussi l'exception
révolutionnaire. Les j ournées « à j amais mémorables » se multiplient, la
semaine de j uil let devient dès les premiers récits la« semaine mémorable»
ou la « semaine à jamais cé lèbre dans les fastes de notre Monarchie», et le
14 un «Jour immortel et qui brillera de splendeur dans la postérité la plus
recu lée ». C'est pourquoi la chronique du présent requiert tant d'attention
et de ferveur, pour que rien ne se perde de cette précieuse histoire :
« chaque journée est marquée par diffé rents traits qui ne peuvent être les
derniers de cette révolution à jamais mémorable dans les fastes de notre
histoire » 51.
109 L'année 1 789 sera, se lon le Courrier français, « désignée dans nos fastes
par des lettres d'or », et cette « époque » « sera citée d'âge en âge comme
le berceau de la fé licité nationale » (Suite de la séance du 1er août, p. 1 ). Il
est curieux de voir peu à peu se former la conscience de la Révolution et de
l'année 1789 comme entités propres et comme seuils qui fixent le partage
du temps : alors seulement la Révolution devient elle- même, pour s'offrir à
la mémoire, à la fois « époque » majeure, période assurée d'une durée,
symbole et enjeu non seu lement pour la France, mais pour l'humanité.
110 L' invention de la Révolution 52 en 1789 mérite rait une étude lexicale que
nous esquissons à peine ici. L'emploi de « révolution » avec un
déterminant, ou du pluriel « révolutions » est de loin le plus fréquent
jusqu'à la fin de l'année ; il révèle la permanence du concept ancien et
commun, le plu riel accentuant l'idée de mutations désordonnées et
répétées : « La fameuse révolution du 1 3 juillet», « la révolution de Paris »,
« la révolution du mois de juillet » ; après les 5 et 6 octobre, « la dernière
révolution », « cette seconde révolution» (celle de juillet devient donc « la
première révolution »). « La révolution actue lle » ou « la révolution
présente » est t rès fréquent et suppose l'idée d'un état dans leque l on est
durablement installé. La contre - révolution, il faut le remarquer, est assez
souvent désignée comme« nouvelle(s) révolution(s) ».
111 « La révolution » ou « la Révolution » (Brissot à partir de la mi- novembre),
avec l'article défini et sans déterminant, apparaît sporadiquement à partir
de la mi- août, mais plus souvent en novembre et décembre, surtout dans
des expressions du type « les ennemis de la révolution », « le parti qui hait
la Révolution ». Elle devient donc un symbole patriotique, une entité
positive qui échappe à la détermination du temps et au risque de la
mutation aléatoire. La « contrerévolution », qui apparaît en septembre,
mais ne se répand qu'après les journées d'octobre, révè le et peut- être à
son tour favorise la mutation de l'emploi de « révo lution », dont elle est le
contre - symbole. La première occurrence, que nous t rouvons dans un
journal violemment contre-révolutionnaire, semble prouver que
l'opposition « aristocratique » a joué un rôle dans l'évolution sémantique
de « Révolution », qui, exceptionne llement, s' installe très tôt dans le
Journal politique-national comme objet maudit, donc t rès vite symboli sé.
112 Le mot commence à structurer vraiment le temps et à devenir un élément
commun de sa représentation lorsqu'il sert de réfé rence chronologique :
« avant la révolution » se t rouve, mais encore rarement, à partir de la miseptembre.
L'« ancien rég ime », qui semble naître au tout début d'octobre,
confirme, dans la durée et comme concept antithétique, l'ancrage de la
Révolution comme ère (où l'on entre) et comme valeur (à laquelle on
adhère). Homologie attendue de « avant la révolution », « sous l'ancien
rég ime » s'emploie dès le début de novembre, et assez bien en décembre.
113 Dernière étape, qui semble nous ramener au point de départ, mais marque
au contraire un tournant capital : dans « la Révolution française » (Brissot,
28 nov.) ou « la grande Révolution de la Liberté Française » (Annales
patriotiques, Prospectus), le déterminant n'est plus limitatif ni re lativisant,
il signifie au contraire la valeur éminente, exceptionnelle du substantif ; à
t ravers la France se dit, et de façon t rès nouvelle, une universalité idéale.
L'année enfin peut remplacer l'acteur : la « glorieuse révolution de 1789 »
(Gorsas, 9 sept.) ou, bien plus étonnant, les « martyrs de la révolution
de 1 789 » (Révolutions nationales, 24 oct.) confèrent au millésime la
fonction capitale de séparer les versants de !'Histoire. Devenu déterminant
de la Révolution, il jouit du bénéfice de ses prodiges et de sa nouveauté, et
inversement lui donne la caution d'un arrêt du temps, le nom qu'elle
gardera pour la postérité. « Non, jamais nous ne verrons, dans les Annales
du monde entier, une année aussi cé lèbre par ses révolutions, que l'an mil
sept cent quatre- vingt- neuf » Uournal universel, n° XII, 4 déc.). Cette
conviction s'exprime avec un éclat incomparable dans les Annales
patriotiques et lirréraires, où Mercier dit, le 31 décembre, ses adieux « A
l'année 1789 ».
« Adieu, mémorable Année, et la plus illustre de ce siècle ! Année unique,
où les augustes Français ramenèrent dans les Gaules l'égalité, la just ice,
la liberté, que le despotisme Aristocrat ique tenait captives ! Adieu, Année
immortelle, qui avez fixé un terme à l'avilissement du peuple [ ... ]. Que
d'événements inattendus renferme cette Année ! Dans l'espace de
quelques mois, on a réparé les malheurs et les fautes de plusieurs siècles
[ ... ). Grande année, vous serez l'Année régénératrice, vous en porterez le
nom ; l'histoire célébrera vos hauts fait s [ ... ). Adieu, année sans pareille
dans notre histoire ! Moi qui fus libre bien avant les jours de nacre liberté,
puis-je manquer d'être fidèle à votre souvenir »?
114 La litanie suggère ici la naissance d'un cu lte, et la déclinaison invocatoire
multiplie les signes de la décision séparatrice du temps (qui fixe un te rme
et ramène, finit et commence) et de la « fidé lité » du souvenir : la crise
heureuse de la Révolution suppose l'éternité de sa mémoire.
50. Citations de Nouvelles
éphémérides, n° VIII, 14
août : Fastes de la liberté,
Introd., p. 3 ; Année ( ... )
51. Révolution de Paris,
n° III, p. 15 ; les citations
qui précèdent viennent de
Corsas, Oiurrier, n° ( ... )
52. Pour une vue
d'ensemble dans la longue
durée, et la création du
concept révolutionnaire, voir
la t ( ... )
115 La presse rend compte des tentatives qui visent à organiser cette mémoire, 53. Voir aussi Patriote
à en assurer la sûreté et la perpétuité : premiers proj ets de fêtes (où le 14
j uillet ne se dégage pas encore clairement). de sociétés et de monuments
commémoratifs. On voudrait voir se crée r, à l'exemple des Ang lais, des
« sociétés en mémoire de l'heureuse révolution » qui, selon le Journal des
décrets de l'Assemblée Nationale, remplaceraient avantageusement les
Pénitents blancs, bleus, gris, « de tou tes les couleurs » (n° 5, 1 5- 21 nov.,
p. 17) 53 . Présentant l'idée d'un «tombeau public à l'honneur de ceux qui
sont morts pour la patrie », l'auteur des Révolutions de Paris formule
admirablement cette exigence immédiate et profonde du souvenir,
ressourcement de l'énerg ie révolutionnaire : « Parlons donc sans cesse au
peuple de leur gloire par un monument public, et n'oublions pas, dans
cette révolution, l'effet puissant du langage des signes » (n° IX, 5- 11 sept.,
p. 26). De Belair annonce que ses Fastes de la liberté feront à l'arch itecture
une place importante, et en particu lier aux proj ets de temples, de palais, de
monuments « destinés à éterniser le souvenir de la révolution actuelle »
(Jnrroducrion, nov. p. 20).
116 Le j ournal entre lui- même dans cette monumentalité naissante, il devient
un des « signes » puissants destinés à témoigner sans fin de la grandeur du
présent révolut ionnaire. Il recueille les « matériaux pour !'Histoire », mais,
nous l'avons dit, dans un esprit qui n'est plus ce lui des gazettes class iques.
Il s' identifie si intimement à la Révolut ion qu'il naît et vit avec elle, et que le
nouvel ordre du temps qu'elle instaure devient également le sien il
dessine déjà la figure d'une Histoire de la Révolu tion. Le cas des
Révolutions de Paris est ici exemplai re54• Un grand nombre de journaux
créés à partir de mai, dans des conditions parfo is obscures ou à une date
tardive, se posent en contemporains exacts de la Révo lution : I'« époque »,
au sens class ique et fort d'un tournant décisif, des Etats Généraux, de la
réunion des ordres ou de la révolution de Paris devient aussi ce lle de
l'orig ine du j ournal. Plus tard, on essaiera, mais avec peu de succès, de
faire des journées d'octobre une nouvelle « époque ». L'autorité que
confère cette simultanéité chronologique, signe d'une identité d'essence et
brevet de patriotisme, combat victorieusement l'usurpation des feu illes ci devant
« privilég iées », qui portent la tare de l'Ancien Régime. Si le j ournal,
comme c'est le plus souvent le cas, ne naît pas au bon moment, l'auteur
promet une introduction rétrospective destinée à combler le retard sur
l'événement fondateur ; les journaux de l'Assemblée remontent à la
réunion des Etats Généraux pour compléter convenablement leur
collection ; d'autres préfèrent une « Introduction » ou un « Discours
pré liminaire » aux ambitions expli catives beaucoup plus vastes 55.
117 Eux- mêmes produits et témoins de la rupture révolutionnaire, certains
journaux la répètent dans l'anxiété de la crise : ils tendent à leur tour à la
produire fictivement et, comme les Révolutions de Paris, créent un modèle
du temps révolut ionnaire dramatique et discontinu, par un retour pe rpétuel
à l'origine où l'existence du journal se met en jeu avec celle de la
Révolution. Mais la plupart se contentent de cé lébrer l'événement
primordial c'est là que se sent vraiment la puissance du besoin de
mémorable, sa capacité d'engendrement rhétorique infinie. Il faud rait
analyser le discours patriotique qui envahit de vastes parties de certains
journaux (par exemple les Annales patriotiques et lirréraires), et qui est de
nature purement rituell e.
118 Ce type de discours est une part essentielle du j ournal ; c'est en effet dans
la représentation de I'« époque » primordiale et dans la t race qu'elle laisse
que la Révo lut ion a créé immédiatement sa mémoire pour la postérité. Ne
citons ici que deux textes, qui nous paraissent originaires. Le premier est le
chant de triomphe et d'allég resse de Bonneville après le 1 7 juin :
« Mes contemporains, mes concitoyens, mes amis, mes frères, n'oubliez
pas de consacrer à j amais dans vos annales, l'heureux mois de Juin !
« C'est le 19 Juin 1789, que nous autres bourgeois de Par is, nous avons
entendu crier par les carr efours et dans les places publiques, la première
délibération d'une ASSEMBLEE NATIONALE. Heureux mois de Juin ! [ ... ]
« Heureux 19 Juin, sois un j our de fête pour rous les Peuples qui sont
libres ou dignes de l'être. Heureux 19 j uin !
« Heureux 19 Juin ! Enfin, je puis commencer à dater les lettres du Tribun
du peuple ; d'auj ourd'hui seulement je commence à vivre. Heureux 19
Juin» (Tribun du peuple, lettre XIII, p. 140-142) !
119 Le second est le tableau pathétique du roi humilié et offert en victime à la
cruauté morale de ses sujets révoltés :
C'est le 17 Juin que le Tie rs-Etat, en se déclarant Assemblée Nationale,
porta le premier coup à l'ancienne organisation du Royaume, et ce fut le
1 7 du mois suivant que le Roi confirma le nouvel ordre de choses, en
allant à Paris. Versailles n'oubliera jamais ce j our et ce départ. Les anciens
serviteu rs du Roi ne purent voir, sans ve rser de larmes, le Monarque
Français, dont le nom seu l emporte les idées d'amour et de puissance,
s'acheminer sans appareil et sans défense, au milieu d'une Populace
armée, vers une capitale en délire, pour y sanctionner une Insurrection.
On n'oubliera j amais [ ... ]. On se souviendra toujours [ ... ]. On se
souviendra à jamais [ ... ] » Uournal polirique-narional, n• 8, p. 8 ;
n• 9 ,p. 1-2).
120 Ici et là, la même anaphore du souvenir, et une image symbolique de toute
la Révolution. Mais, d'un côté, l'ivresse de la libé ration, de la conquête du
droit, et d'une naissance ; de l'autre, le spectacle d'une insurrection portée
aux limites de la malignité la plus out rageante et la plus consommée. Le
texte du journal politique- national dispose, avec insistance, les signes
contraires de la grandeur royale et de son abaissement, les heurte dans une
vision de scandale ; mais sa retenue est aussi étonnante que sa violence
virtuelle : la tension oratoire ne porte que sur la trace du souvenir,
lancinante comme la douleur d'une blessure.
121 L' invocation passionnée et la scène pathétique lancent les mythes qui vont
hanter l' imaginaire polit ique de la France, et font surgir d'emblée un conflit
inapaisable de la représentat ion historique. La Révolution appe lle sa propre
et double commémoration.
La Révolution est-elle faite?
122 « La révolution est faite ». Cette cons tatation simple, que l'on retrouve en
divers lieux, implique deux idées diffé rentes, mais non contradictoires : nul
ne peut plus empêcher la Révolution de s'accomplir, elle est, comme aime à
le dire Carra, « irrétrograde ».
« Que nos ennemis cessent donc de se flatter. l a révolution est faite, et
leurs efforts pourront la retarder, mais non la détruire ni même la faire
rétrograder » (Chronique de Paris, n• 84, 15 nov.). « On ne peut se
déguiser que la révolution ne soit faite et que chaque j our ne se rve à la
consolider» (Courrier de Madon, n• 24, 28 nov.).
123 Mais elle peut signifier aussi que, tout l'essentiel étant acquis, il faut savoir
s'arrêter et ne pas compromettre les conquêtes par une agitation
rnnTin11o llo
français, nG 101, 17 nov. ;
Observateur, nG 46, 18 nov.,
p. 374-376. Mlle de K ( ... )
54. Voir « Forme et discours
d'un journal
révolutionnaire ... », art. cité,
p. 141-145.
55. Journal des Etats
Généraux (séances à partir
du début des Etats, parues
fin août) ; lourant des dé ( ... )
« L'enthousiasme est un moyen très puissant et très utile pour opérer une
grande révolution ; mais il devient t rès dangereux, lorsqu'elle est faite. Il
faut du calme, du sang- froid pour établir une Constitution solide et des
Lois sages » (Patriote français, n° VII, 4 août). • Il est essentiel, il est
urgent que tous les hommes bien intentionnés professent dans toutes les
provinces une doctrine patriotique et uniforme ; qu'ils ne cessent de
répéter au peuple que la révolution est certaine, qu'elle est faite,
qu'aucun pouvoir ne peut la détruire, et que le calme seul suffit pour la
consolider. S'il était un moyen de la rendre inu tile et funeste, et ce moyen
ne serait pas négligé par les ennemis du bien public, ce moyen serait de
vou loir hâter la jouissance d'un bien qui ne peut plus nous fuir ; de se
livrer à une effervescence aussi coupable qu'imprudente » (Speaateur à
l'Assemblée Nationale, n° 1, 1er sept ., p. 9-1 O). • La révolution est faite,
pourquoi chercher encore à enflammer la multitude » (Courrier de
l'Europe, n° 24, 22 sept ., p. 196)?
124 Mallet du Pan ne s'exprime guère autrement dans un texte important du
Journal politique de Bruxelles : dénonçant l'inanité d'un complot annoncé,
il récapitule avec force toutes les raisons qui interdisent un retour à
1'« ancien système polit ique», et conclut:
« On se convaincra que la Liberté Française n'a plus à craindre qu'ellemême
[ ... ]. On ose affirmer que tout Citoyen sage a cent motifs de
sécurité pour un de crainte, et que la défiance, en passant les bornes
qu'exige le maintien de l'intérêt public, amène la tyrannie» (n° 49, 5 déc.,
p. 82- 83).
125 Le devenir de la Révolution ne cesse d'être l'objet d'une interrogation
passionnée, au centre de conflits politiques profonds et de l'interprétation
que l'on essaie de donner de la nouvelle situation de la France. Plusieu rs
clivages se dessinent, qui portent sur le degré de réalisation et finalement
sur l'essence de la Révolution, sur ses virtualités dynamiques et sur les
condit ions dans lesquelles elle doit t rouver son achèvement.
126 La Révolution n'est pas faite ; c'est cette croyance implicite qui sert de
moteur à la presse la plus activiste, et déplace sans cesse les exigences
d'une Révolution qui restera peut- être toujours à faire . Le discours de la
crise, dans les Révolutions de Paris, se porte aux enjeux extrêmes, à
mesure que la liberté et le droit leur paraissent menacés par les efforts de
la « coalition » et par les décisions législatives de lAssemblée et de la
Commune de Paris. Tout se passe comme si la Révolution était à chaque
fois t rahie, niée, près de définit ivement sombrer ou de s'accomplir enfin.
Ceux qui ont attenté à la liberté et à la propriété de Marat doivent subir les
peines les plus graves, ou « la révo lution n'est pas encore commencée »
(n° XIV, 1 0-1 7 oct., p. 33) ; si l'on devait adopter le« sys tème féodal» de la
représentation, « ce n'était pas la peine de devenir libre » (n° XV, 17- 24
oct., p. 14) ; « le t ravail actuel [sur les municipalités] va décider du bonheur
ou du malheur des Français» (n° XVII, 31 oct.-7 nov., p. 10); «Citoyens,
où sommes- nous ... ? Est- il vrai que nous ayons combattu pour la patrie ?
que nous ayons terrassé le despotisme et l'aristocratie 7 Es t-il vrai que la
Bastille n'existe plus ? Qu'est devenue cette liberté si brillante dès son
aurore ? Elle s'est éclipsée devant une nouvelle ari stocratie ... l'ari stocratie
de nos mandataires» (n° XVIII, 7- 14 nov., p. 2). L'exigence révolutionnaire
engage dans une lutte perpétuelle, où chaque instant fait peser une
menace capitale. L'ari stocratie renaîtra toujours, et la Bastille sera toujours
à prendre.
127 Marat sait bien aussi que la révolution n'est pas faite, et ses discours au
peuple ont pour but d'en convaincre ceux qui s'endorment dans l'illusion
de la victoire : lu i-même ve ille, et rien ne peut le t romper. Il se garde bien,
en octobre, de raconter les hauts faits des héroïnes et des héros de Paris. Il
laisse cela aux journalistes vu lgaires. « L'Ami du peuple partage la joie de
ses chers concitoyens, mais il ne se livrera point au sommeil » (n° XXVII, 7
oct., p. 23 1 ). Lui aussi connaît les dangers qui entourent la liberté
naissante : « Si les coupables nous échappent toujours, c'en est fait de la
liberté : l'abîme est ouvert sous nos pas : bientôt, bientôt, nous y serons
précipités» (n° XV, 25 sept., p. 130). Il attend ces« crises salutaires », ces
« secousses violentes », cette nouvelle « insurrection générale », qui seules
peuvent « purger » lAssemblée, « assurer la liberté » et « remonter la
machine politique ». Sa fonction n'est donc pas de relater et encore moins
de célébrer l'événement révolutionnaire : annonciatrice et incitatrice, elle le
porte toujours en avant, vers la purgation finale. Marat ne doit donc jamais
se reposer : le salut du peuple est à faire, et le « bonheur » au quel aspire
son âme vertueuse fu ira toujours.
128 Cette pensée du tout ou rien caractérise une fraction infime de la presse. Le
discours patriotique exalté sait parfois mieux se contenter et les Annales
patriotiques et littéraires, par exemple, témoignent de la conscience allèg re
d'une conquête et d'une consolidation progressives de la liberté qui sans
doute habite un grand nombre de patriotes. On y perçoit beaucoup mieux
qu'ailleurs le grand mouvement des fédérations auquel Carra invite les
provinces dès le 15 octobre, et qui s'impose à partir de la fin de
novembre : «Ainsi chaque jour amène d'heureux projets, et en établissant
de mieux en mieux la concorde et l'intelligence entre tous les habitants de
ce vaste empire, affermit de plus en plus la révolution » (n° 55, 26 nov.).
Cette « espèce de révolution qui n'est pas moins étonnante que celles qui
ont précédé », comme di t Brissot (Patriote français, n° 120, 6 déc.), rend
l'union nationale indestructible, et capable d'en imposer à tous les
ennemis, du dedans et du dehors. « Cette confédération fraterne lle, jurée
entre plus de 300 000 citoyens bien armés, prouve clairement que la
révolution est irrétrograde, la constitution inébranlable, et que les
aristocrates n'ont rien de mieux à faire que filer doux, et même de devenir
Patriotes» (Annales, n° 80, 21 déc.) 56,
129 Le plus souvent la confiance dans l'avenir et la solidité de la Révolution va
cependant de pair avec de sévères avertissements sur les conditions qui y
sont nécessaires, et avec la crainte de dangereux emballements. Quelques
journalistes pensent que d'ores et déjà on est allé t rop loin, mais cette
opinion risque de les classer aux frontières de l'aristocratie. L'au teur des
Nouvelles éphémérides de l'Assemblée Nationale, qui évo lue t rès vite dans
le courant d'août, et censure la « précipitation »de l'Assembl ée, prête ce
propos à un « Milord » imaginaire : « l'ardeur vous emporte au delà du but
[ ... ], vous perdez le fruit que vous auriez dû recueillir d'une révolution, la
plus heureuse de toutes les révolutions, si vous aviez su en tirer parti »
(n° X, 16 août, p. 151) 57• C'est encore un Anglais qui, dans une lettre
publiée par la Gazerre universelle, conjure les Français de conserver leur
liberté : « ne laissez donc pas cette flamme se perdre follement [ ... ]. Soyez
satisfaits de vous garantir du retour de ces erreurs [de l'ancien
gouvernement] et d'assurer ces droits que vous avez obtenus. Prenez garde
de t rop raffiner, et de perdre le corps en poursuivant l'ombre. Prenez garde
de passer le but et de traverser la liberté» (n° VII, 7 déc., p. 26).
56. Voir aussi Oiurrier de
Madon, n° XIX, 23 nov. ;
Assemblée Nationale et
Oimmune de Paris, n° 134, 6
( ... )
57. Voir n° XXI, 27 août,
p. 325 et suiv. : les Français
ont dépassé le but lorsqu'ils
ont « annihilé ( ... )
130 Le plus grand nombre des j ournalistes voudrait voir la Révolution affermir 58. On trouve assez
i.-.:. ... , ,...,,...,.,,...,.,...,..,.~ ,...1-.-.-. T -., • .-.-.-..-.
peu a peu ses conquetes par une neureuse moaeration. Limage qui
domine est alors celle des «degrés », des «pas» progressifs vers le bien et
l'ordre . Les Révolutions nationales, qui expriment parfaitement ce
patriotisme tempéré, en opposent les exigences à l'esprit séditieux des
« motionnaires du Palais - Royal » et de tous les « perturbateurs du repos
public». Les« bons citoyens », les « honnêtes citoyens» mettent tous leu rs
espoirs dans l'Assemblée Nationale, ils attendent de la Constitution la paix
et le bonheur ; ils craignent par-dessus tout I'« anarchie », la
« fermentation », I'« enthousiasme », le « fanatisme » ; ils prêchent
1'« union » et le « calme ». Ce discours est plus ou moins confiant ou
inquiet selon les auteurs et selon les moments 58. Après le choc d'octobre,
la fin de l'année paraît rassurante et ranime l'espoir ; les grandes gazettes
étrangères et les principaux journaux modérés de Paris permettent de le
constater. « Heureusement les esprits se calment ; l'espé rance et la
nécessité d'un meilleur ordre de choses soutiennent les courages et on
attend avec confiance cette sage constitution, qui doit établir sur une base
immuable les droits et les devoirs de tous les citoyens » (Gazerre nationale,
n° 14, 7 déc., de Tou louse) ; le spectacle «d'une liberté légale commence à
consoler nos yeux» (ibid., n° 25, 18 déc., Littérature).
131 « Le résultat des révo lutions est utile ; mais ces révolutions elles - mêmes
sont une espèce de délire de la société » ; la« raison » doit veiller à ce que
l'homme « ne précipite les jouissances, et n'exagère les biens qui naissent
de la liberté, de l'égalité et du patriotisme » : l'auteur du Journal de la ville
suppose donc un ordre souhaitable qui f erait succéder à la force de rupture
une fo rce de modération. Il y revient souvent en des formules
remarquables, il dénonce «ces écrivains fougueux qui ne voient pas que le
véritable courage est aujourd'hui de s'arrêter » (n° 68, 7 déc.). Corsas
également conçoit les événements révo lutionnaires comme le moment
redoutable qui doit ouvrir aussi rapidement que possible une ère de liberté
et d'ordre social. Il cite avec insistance, par deux fois, la péroraison d'un
discours de Bergasse : «que pour l'honneur de l'humanité, cette révolution
soit pais ible » 59•
132 Aussi envisage- t-il parfois le futur avec angoisse, lorsqu'il est manifeste
que la Révolution ne veut plus fin ir. Après les « événements étranges »
d'octobre, il en attend d'autres « plus étranges peut-être », « et ces
révolutions ne sont pas encore à leur terme, c'est une véri té bien
douloureuse à dire» (Courrier, n° 93, 9 oct., t . IV, p. 11 7). Il pense ici à une
contre-révolution, et beaucoup d'autres journalistes expriment cette
hantise presque générale. L'étude lexicale le prouve, la « contrerévolution
» s'impose à partir d'octobre : élément fondamental et structurel
de la pensée révolutionnaire, elle sert, inconsciemment et sans doute
parfois consciemment, à relancer la Révolution. Octobre en paraît la
première grande expéri ence, mais tout laisse attendre le retour du
monstre. On ne dit plus alors que la Révolution est faite, mais que si elle ne
va pas à son terme les pires catastrophes peuvent arriver.
« Les ressorts de l'ancienne monarchie sont usés et rompus ; tout doit
changer de quelque manière que ce soit. Si la révolution commencée en
juillet ne s'achève pas au gré de la Nat ion, il y en aura une au tre,
inconnue auj ourd'hui, beaucoup plus te rrible peut-être, et plus cruelle. Je
conseillerais donc à nos ennemis, même pour leur salut, de laisser aller
celle qui est en train, elle leur sera moins funes te, ainsi qu'au peuple et
au monarque. Le temps passé, si bon pour certaines gens, ne peut plus
revenir» (Observaceur, n• 38, 5 nov., p. 306).
133 Les nouveaux ari stocrates de l'Assemblée et de la municipalité de Paris
appellent par leurs abus de semblables châtiments. Avec le marc d'argent,
la loi martiale, les lois municipales, mûrissent les futures révo lutions.
Marat, qui voit de loin se former les orages, annonce que le peuple brisera
le joug de l'opulence comme il a brisé celui de la noblesse, « la révolution
s'opérera infailliblement sans qu'aucune puissance humaine puisse s'y
opposer» (Ami du peuple, n° lll, p. 193- 194). L'au teur des Révolutions de
Paris écrit, touj ours à propos du marc d'argent : «avant dix ans, cet article
nous ramènera sous les j ours du despotisme, ou il causera une révolution,
qui aura pour objet les lois ag raires» (n° XVII, 31 oct.- 7 nov., p. 9). La loi
martiale, selon l'Ami du peuple« menace l'Etat de violentes convulsions, et
d'un siècle d'anarchie, de guerre, de massacres » (n° LXXXI, p. 8). L'au teur
de C'est incroyable, pamphlet violent contre La Fayette et la Commune de
Pari s, fait pressentir en novembre un soulèvement terrible du peuple
affamé, et fait annoncer par l'«Abatteur de têtes» (dont on avait tant parlé
en octobre) « une troisième révolution plus terrible que les autres » si
Besenval, dont le procès commence, n'est pas condamné le peuple
«justement irrité» pourrait même se venger sur les juges iniques et sur les
députés de la nation, car il préfère la mort à l'esclavage » (n° IV, p. 6-7,
no V).
134 La peur de la contre-révolution, la peur du peuple, la projection dans
l'avenir et la dramatisation extrême des conflits polit iques suscitent donc
ici et là, à la fin de 1789, de sinistres pressentiments. Le gazetier de Leyde,
qui garde pourtant son sang-froid, ne laisse aux « bons citoyens », après
les journées d'octobre, d'autre voeu à faire « que celui qu'il plaise au Ciel
de nous préserver d'une t roisième époque aussi dangereuse, qui enfin
pourrait amener la guerre civile avec tou tes ses horreurs » (n° 83, 16 oct.).
Les Lerrres à M. le Comte de s••• analysent et citent longuement une
brochure parue en décembre, !'Adresse aux amis de la paix ; l'auteur,
Servan, y dresse le tableau effrayant de la guerre civile qui se produirait, du
massacre général des citoyens et des riches par la populace, si l'on osait
« former le projet insensé d'arrêter la révolution ou de la rendre
illusoire» 60.
135 Il y a heureusement, dans la Révolution elle- même, des virtualités
exaltantes, mais qui sont susceptibles aussi de la prolonger dans un espace
et un avenir indéterminés, et de lui faire courir des aventures inconnues.
Car la Révolution irradie comme la lumière, se propage comme une
maladie : mouvement naturel, mais qu'il faut aider et presser.
« La France, dans cette disposition générale des peuples, dont aucune
mer ne la sépare, doit nécessairement communiquer à toutes les nations
les mouvements violents qui l'agitent, dans ce moment où elle cherche à
briser toutes les chaînes [ ... ]. n n'en faut pas douter, et c'est l'intérêt de
notre patrie, ainsi que l'intérêt de l'univers ; la libe rté, comme une
lumière douce et bienfaisante, va franch ir les Pyrénées, les Alpes et le
Rhin, pour épouvanter quelques tyrans, il est vrai, mais pour faire le
bonheur de cent millions de malheureux, qui n'avaient pu connaître
encore que la pesanteur de leurs fers » (Fasces de la liberté, lntrod., nov.,
p. 2).
136 Le « mal français » comme on aime dire à partir de la fin septembre, court
l'Europe, il fait en Espagne, en Allemagne, en Italie, des progrès
prometteurs 6 1. On préfère parfois l'image électrique, fort à la mode. Carra
s'écrie :
«Dieu soit loué ! La commotion électrique du feu sacré de la liberté se fait
11 C:'-IUC:l l li l lt:I 1'-- \,Ile;~ 1 VUI 1 IVI 11
mêlés à une image héroïque
de la Révolution, des appels
( ... )
59. C-Ourrier, n° 42, 18
août ; n° 49, 25 août.
Jamais Corsas n'exalte la
commotion salvatrice, le
proc ( ... )
60. N° 29, 31 déc., t. IV,
p. 109-115 ; voir Gazette
nationale, 28 déc. ; la
brochure de Servan est, s
( ... )
61. Voir par ex. Révolutions
nationales, n° 16, 26-30
sept., p. 318 ; Desmoulins,
Révolutions de Franc ( ... )
sentir dans les pays d'inquisition comme ailleurs [ ... ). Si le Congrès qui
doit avoir lieu à Pétersbourg, pour empêcher les Peuples de l'Europe de
réclamer les droits éternels de l'homme, ne se presse pas de s'assembler,
on verra bientôt une révolution universelle dans ce continent» (Annales
parriociques er lircéraires, n• XX, 22 oct.).
137 La Révolution de la France n'est donc que le début d'une Révolution
universelle. Non seulement les Français, nous l'avons dit, forgent une
Const itution qui servira de modèle à tous les peuples de la terre ; non
seulement leur héroïsme est pour l'Europe un grand spectacle et un
exemple permanent (les Révolutions de Paris y insistent beaucoup) ; mais la
Liberté et la Raison, réalisées grâce à eux sur cette terre qui les ignorait
depuis longtemps, ne peuvent plus être arrêtées dans leur marche
triomphante. Certains textes expriment avec une assurance et une ferveur
étonnantes cette conscience dynamique et expansive de la Révolution.
« Si la révolution s'opère chez nous avec tant de véhémence et de force,
c'est qu'il y a longtemps que les sages, les philosophes, la désirent [ ... ).
Voilà pourquoi cene révolution salutaire imprime à l'Europe une
commotion si puissante et si terrible ou si belle ! Non, il n'est plus au
pouvoir des tyrans de la te rre de la suspendre ou de l'empêcher d'éclore»
(Révolucions de Tournon, n• XX, 22-28 nov., p. 13- 14).
« Certes, quand un Etat comme la France s'avise de la liberté, il ne faut
pas croire que ce soit pour le monde un simple spectacle ; alors les trônes
s'ébranlent, et au milieu de la commot ion générale il y a par trop de
vanité aux fauteurs du despotisme à vouloir en arrêter les effets ... »
(Gazerce narionale, n• 37,30 déc.. Lettre d'Alsace).
« C'en est fait, courageux défenseurs de vos droits, braves Français ! Le
grand coup que Paris a porté a retenti dans tous les coins de la terre.
L'impulsion est donnée le règne des Despotes va finir partout où il
existe » Uournal universel, n• XII I, S déc.) 62•
138 Ceux qui résistent à cette ivresse sont rares, leurs doutes ou leur
réprobation manifestent une froideur patriotique suspecte. Duplain dans
les Lerrres à M. le Comte de s••• est le seul à exprimer clairement des
craintes : l'extension européenne de l'esprit de liberté va déchaîner les
peuples, malheur à ceux qui n'auront pas des soldats expérimentés ! Il faut
«jeter, à grands flots, de l'eau sur une flamme rapide» (n° 4, 21 sept., t . 2,
p. 300- 301). Si tous les peuples secouent le joug, on risque de verser
ensuite des larmes amères, « courbé sous de nouveaux fe rs plus pesants
que les premiers)» ;
« je conseille donc à nos Français pacriores, avant de provoquer des
insurrections chez les étrangers, de s'occuper d'abord à petit bruit de
l'organisation de leurs propres cités, et de ne donner des conseils et des
secours aux voisins que lorsque nous n'aurons rien à craindre d'eux dans
le moment du transport de la fièvre chaude» (n• 1 O, 22 oct., t. Il, p. 348).
139 Ces trop sages réflexions vont à l'encontre d'un mouvement déjà puissant,
et ignorent les nouveaux rapports de force que la Révolution est déjà en
t rain de créer sourdement dans l'ancien équilibre européen 63• Du plain voit
s'ouvrir encore, de ce côté, le « gouffre » où la Révolution lui paraît
sombrer à partir d'octobre et redoubler le « délire ».
140 La presse franchement contre- révo lutionnaire, qui se publie à l'étranger,
prend déjà un parti radical ; elle propose de punir Paris par un blocus
alimentaire Uournal politique- national , n° 11, p. 6), ou par l'intervention
armée des rois européens 64• Le bruit de la formation d'une« ligue», d'une
«confédération» ou d'une« alliance générale» des princes se répand et se
répète (souvent par le canal de journaux anglais, dont on transcrit des
extraits) à partir de la fin de septembre. Il confirme la peur du complot.
Cette contre-révolution, que l'on appelle, souvent encore « nouvelle
révolut ion » suscite des émotions violentes et contrastées. On y répond par
le défi belliqueux, la représentation héroïque et magique de la vict oire : les
armées des despotes, si elles se présentaient, « se fondraient devant
l'esprit de liberté, devant cette divine flamme qui se propage de place en
place » (Annales patriotiques et lirréraires, n° XVI, l 7 oct.) ; on compte ses
forces, on en tire une confiance totale dans l'issue des combats. Il arrive
pourtant, tout aussi souvent, que le destin de la Révo lution paraisse plus
sombre ; les images de carnage, de proscription, de sacrifice suprême, de
sang versé viennent hanter les esprits. Les âpres batailles que livrent les
Brabançons, en novembre et décembre, les crimes commis par les t roupes
impériales, engendrent des scénarios effrayants, rétrospectifs (on imagine
ce qui aurait pu se passer en juillet) ou prévisibles. Lorsqu'on lit Audouin,
jeune grenadier plein de fougue, on se demande si le cours de la
Révolution française ne lui paraît pas avoir été trop paisible. Le statut
d'exception, dû à la douceur française, que de bons citoyens lui prêtaient
un peu t rop vite, n'est pas du goût de tous. On se dit peut- être,
inconsciemment, qu'une bonne régénérat ion doit coûter cher (surtout aux
autres, d'ailleurs) et que, selon les termes du «discours préliminaire » du
Point du jour, « il est une énergie d'âme, indispensable aux peuples libres,
et qu'ils ne peuvent acquérir qu'en arrosant de leur sang la tige de la
liberté naissante» (1 790, t. 1, p. XXXIV). Ecoutons Audouin :
« Combien d'événements fixeront bientôt l'anention du monde entier !
Que de scènes sanglantes vont se passer sur le théâtre de l'Europe ! [ • · ·)
Le sang a coulé ; et pour le malheur de l'humanité, le parti victorieux
n'aura encore que des couronnes ensanglantées. O Liberté, qui nous a
coûté si peu, d'autres peuples t'achèteront bien cher ! Il faud ra, pour
l'atteindre, gravir sur des monceaux de cadavres, s'élancer à travers les
horreurs du carnage, et se soustraire à mille morts différentes » Uournal
universel, n• XIV, 6 déc., p. 108).
141 Tournon prévoit, à l'échelle européenne, une longue période avant la
conquête totale de la liberté « Savez- vous, Citoyens, combien, selon
l'ordre des choses, doit durer cette équitable et salutaire révolution qui va
rétablir enfin les Français et les habitants de l'Eu rope entière dans les
droits sacrés de l'homme ? Combien ? dix ans au moins, dix ans »
(Révolutions de Tournon, n° XVI, p. 4). Et Feydel lance dans l'ObseNateur
une idée dont il n'est peut-être pas l'inventeur, mais dont d'autres feront
un bel usage :
«Tous les Français se ressentiront de cene révolution. Quand le chef de
l'Etat a reçu le premier cene commotion élect rique, de degrés en degrés,
de rang en rang, tous doivent en être frappés [ ... ). Nous devons donc faire
de nécessité vertu, et nous persuader fortement que la générat ion
présente est sacrifiée aux générations à venir» (n• 38, 5 nov., p. 307).
142 L'imaginaire révolutionnaire joint et brasse les extrêmes, la lumière et la
tempête, la magie heureuse et le sacrifice, la paix et le sang. Cette
conjonction des opposés, au centre des questions les plus profondes que
se posent les contemporains, commande les représentations d'une
Révolution dont la signification est infinie. Car elle se donne comme la
réalisation d'un bonheur ou le déchaînement d'une violence eux- mêmes
sans limites. Elle est un « prodige » dans l'ordre du bien ou de la
monstruosité.
"T"-··- -- - · · - ·--·· - - ··- ·- - . ... -- ·-----·· - · ·--·· ·· ..J . --·· - -'-·-- - --- - ,.... _ _ , _ _ . _
62. Voir n° 31. 23 déc. ;
Révolutions de Tournon,
n° XVIII, p . 48 ; OJurrier de
Provence, n° LXVIII, 1 ( ... )
63. Voir sur ce point, et
pour toute la fin de ce
chapitre, P. Rétat, « Aux
armes. Citoyens !. .. », ar
( ... )
64. Nouvelles de Paris et de
Versailles, n° 11, 7 sept. ;
n° 16, 12 sept. : Révolution
de France, n° 1 ( ... )
.;.; t UUl (.~ llU ~ l l U U!> dVUl l!> VU !>~ ..,d!>!>~ I dULU U I U~ llUU!> U dll!> \.~ L L~ \-dfJlldl ~
depuis quinze jours tient du prodige [ ... ], l'on croirait entendre des
aventures Romanesques, inventées à plaisir» (Gazerte de Leyde, n° 63, 7
août, Supplément). • Tout ce qui s'est passé depuis le premier mai tient
tellement du prodige, qu'il n'est personne qui ne croie vivre dans
l'enchantement. Où se ra le terme de nos surprises » (Révolutions de
Versailles et de Paris, n° 2, 8 oct ., p. 34) ? « Depuis trois mois, tout est en
ce pays merveilles et prodiges, non dans l'ordre des miracles, mais dans
la classe des monstruosités » (Révolution de France, n° 1, oa., p. 3).
143 Les « pensées sublimes » d'Horace, t raduit par Cerutti, conviennent, selon
un journaliste de la Gazerre nationale, à « cette révolut ion » : « Horace nous
avertit des prodiges du temps présent, tandis que le temps présent nous
explique de nouveau, nous met Horace en lumière» (n° 25, 18 déc.).
144 Les visions de bonheur, d'âge d'or, d'avenir fortuné pour la France et
l'humanité abondent dans les j ournaux ; el les expriment les espoirs fous
que l'on a mis dans les Etats Généraux, avant leur réunion, dans
l'Assemblée Nationale, dans la Constitution, dans le succès de la
Révolution. Ne citons que cet extraordinaire Magnificat de la Patrie :
« O terre natale ! Glorifie-toi de porter enfin des hommes libres
Tressaille d'allégresse à l'approche des hautes destinées que la clémence
du Ciel te prépare. Tes fe rs sont brisés ; il n'est aucun genre de gloire ou
de félicité auquel tu ne puisses atte indre. Déjà tu fais l'effroi des tyrans ;
tu fi niras par devenir l'amour du monde » Uournal des décrets .. ., n° 5,
1 5-21 nov., p. 17).
145 Lorsque Tournon écrit « il faut que la France devienne incessamment le
plus beau pays du monde » (Révolutions, n° XX, 22- 28 nov., p. 7), il
exprime, n'en doutons pas, une conviction largement partagée.
146 Mais la Révolution, c'est aussi la tempête, l'orage , le torrent, le volcan, la
commotion, tout ce qui inspire une terreur sacrée, effraie, secoue. « Les
époques des Révolutions ressemblent à celles des tempêtes », des
« tableaux terribles et superbes » maîtrisent alors toutes les sensations
(Révolutions de Tournon, n° XXI, 29 nov.-5 déc., p. 2). Tournon croit venu
le moment de la « raison » ; mais il doit expliquer encore les effets
surprenants des passions « toujours les
vivement les têtes, ont produit des t raits
scélératesse » (n° XXIII, 13- 19 déc., p. 12).
révolut ions, en électrisant
de grandeur d'âme et de
147 Lumière ou passion, cette Révolution sublime ne peut cesser si vite, à la fin
de 1 789, de décharger son énergie sur la France et sur l'Europe.
NOTES
1 • Voir Lettres à M. le Comte de B .. •, n° 1, 31 août, p. 93 ; Annales patriotiques
et littéraires, n° XVII, 19 oct. ; n° LXV, 6 déc. ; Le Dénonciateur national, n° VII, fin
oct., p. 7 : •Je dénonce la gazette de France, cette fe uille oiseuse et absolument
nulle, comme n'ayant fait aucune mention de la révolution française».
2. Voir aussi n° IX, 5- 11 sept., p. 3 ; sur le journal de Paris, ibid., p. 34 ; n° XI,
19- 25 sept., p. 1 o (« nul bon citoyen ne souillera désormais ses yeux de la
lecture du journal de Paris»), p. 1 7 {«idiome de l'esclavage) ; n° XV, p. 43. Selon
Mlle de Keralio, les journaux privilégiés auraient dû être appelés« Bureau
d'Avilissement National » Uournal d'Etat et du citoyen, n• 12, 15 oa., p. 190).
3. « Sur le Mercure de France, et quelques nouveaux Journaux , ou Papiers
nouvelles», Mercure, n• 43, 24 oa., p. 97- 104.
4. Sur les travaux de J. Popkin, voir plus haut chap. Il, note 8.
5. Voir par ex. Révolutions de Versailles et de Paris, n° 4. 19- 29 oct., p. Ill ;
Courrier de Madon, n° XVIII, 21 nov.
6. Voir Révolutions de Paris, n° VII, p. 30 et n° XII, p. 34.
7. Voir également les textes de Dinocheau ou de Poncelin cités dans le
développement sur le colportage, au chap. Il, et I' Espion des campagnes.
8. Sur la polémique avec le Courrier national, politique et littéraire, en octobre,
voir notre bibl iographie des journaux de 1 789 ; une lettre publiée dans la
Chronique de Paris, n° 77, 8 nov., dénonce les « feuilles incendiaires» de Corsas.
9. Ami du peuple, n° XI, 21 sept., p. 97 : n° XXIV, 4 oct ., p. 207 ; n° LV, 23 nov.,
p. 217 ...
1 O. Ces expres sions viennent du Spectateur patriotique, n° 1, 24 sept ., de
I' Ecouteur aux por tes, n° 1, 9 oct., et de Corsas, Courrier, n° 94, 1 0 oct., p. 135.
Sur Marat, « incendiaire», voir Lettres à M. le Comte de 8* .. , n° 20, début déc.,
t. IV, p. 71 ;Histoire de la révolution présence, 1 7 nov., n° 1, p. 35- 37.
11. Dans La Mort de Marat, sous la direction de J.-C. Bonnet , Paris, 1986, revient
plusieurs fois l' idée que Marat est marginal, et que la célébration du mort éclate
comme une exaltation paradoxale d'un être j usque là méprisé et suspea (voir en
particulier les belles analyses de J. - C. Bonnet et Ph. Roger). Peut - être faut- il
signaler aussi le caractère structurel, dans la situation révolutionnaire et dans la
presse, de cette marginalité : Marat a j oué précisément le rôle qui le rejetait hors
de tout cadre légal et consensuel.
1 2. N° 2 7. 1 0 oct .. p. 21 2 ; voir n° 5' 18 août, p. 29 ; n° 8, 2 6 août , p. 51 ; n° 2 8,
1 3 oct ., p. 2 19.
13. Exposé de la conduite de M. Mourner, Grenoble. 1 789. p. 32 ; Frances
Acomb, Mallet du Pan ... p. 2 15 (lettre de Mallet à Mounter du 17 sept, sur cet
incident). Il serait trop long de rappeler les démêlés de Mallet avec Brissot et
Barnave, ses plaintes sur le silence et la • noirceur» d'autres j ournaux en
plusieurs occasions {n° 39, 26 sept ., p. 3 17 : n° 49, 5 déc., p. 22).
14. Voir chap. Il sur la distribution postale, et chap. IV.
15. journal d'Etat et du citoyen, 2e trimestre, n° IV, 26 nov., Gazette de Paris, 1 5
déc.
16. Voir P. Rétat, « Partis et tactions en 1 789 : émergence des désignants
politiques ». Mors, n° 16, mars 1988, p. 69- 89.
17. Voir J. Godechot, Histoire générale de la presse française, t. 1, 1969, p. 443 et
suiv. L'ouvrage de J. Censer, Prelude to Power, The Parisian Radical Press
1789- 1791, Baltimore and London, 1976, doit être absolument consulté si l'on
veut prendre une vue d'ensemble de la presse de tendance« Cordeliers » dès
1789.
18. Voir par ex. Versailles er Paris, Prospect us, début août ; Corsas, Courrier,
n° 89, 4 oa., t. IV, p. 42 : n° 95, 11 oct., p. 151.
19. Voir l'article cité plus haut, note 16, p. 80.
20. journal d'Etat er du citoyen, n° 20, 12 nov., p. 282 et suiv. ; Courrier français,
n° 64, 7 sept . Au moment de la discu ssion du veto et par la suite, l'éloge de la
const itution anglaise devient un signe d'engagement politique ; c'est un des
aspea s de la lutte entre la • coalition » dirigée par Mourner et le reste de
l'Assemblée. Sur la mission universelle des législateurs f rançais, un beau texte
dans le j ournal des Erars Généraux de Le Hodey, t . Il, n• 38. 19 août, p. 6 13.
21. Courrier de Provence, n• 34, 28-31 août ; n• 45, 22-24 sept. ; n• 66, 13- 14
nov. ; voir Patriote français, n• 37, 8 sept .. Brissot regrene souvent la
précipitation, la confusion, le temps perdu (n• 36, 7 sept. ; n• 90, 6 nov ... ).
22. L'appel à la purgation, avec l' image du coup de balai, est un grand thème de
Marat ; voir Révolutions de Paris, n• VIII, p. 25-29, XI, p. 14-1 S, XXI, p. 19, XXII,
p. 3 ; Révolutions de France et de Brabant, n• 3, p. 11 O; Observateur, n• 25, 6
oct., p. 194-195, mais Feydel ne reviendra j amais sur cene idée et invite sans
cesse ses lecteurs à respecter l'Assemblée. Volney avait proposé à l'Assemblée,
le 18 sept., de se faire suppléer par une • nouvelle députation plus nat ionale » ;
applaudie, cette motion n'eut évidemment pas de suite.
23. Voir par ex., à la fin de décembre, le pamphlet numéroté Le Livre des Rois du
Nouveau Testament.
24. Il faut souligner que les textes en langage pseudo « populaire», dans la
presse de 1 789, sont presque tous en rapport avec le culte du roi. Ce langage est
un des signes majeurs de l'amour instinctif du peuple pour son souverain.
25. Voir également Servan, Première aux grands (février), p. 40, et le texte de
l'adresse des députés des Communes au roi, le 6 juin (• cette alliance naturelle
du Trône et du Peuple, contre les diverses ar istocraties »).
26. Parmi les nombreux textes qui célèbrent le • triomphe du roi, la joie de la
possession et de la prox imité, voir Révolutions de Versailles et de Paris, n• 4,
19-29 oct., p. 11 O ; Révolutions nationales, n• 1 8, 3- 7 oct., p. 3 72 ; n• 19, 7-1 O
oct., p. 385 ; Réflexions d'un fou, n• 11, p. 26 ; Journal général, n• 20, 8 oct. ; Le
Rideau levé, n• 1, p. 2 ; Chronique de Paris, n• 46, 8 oct.
27. Voir Gazecre de Paris, en particulier n• des 1 S, 1 8, 22 et 29 déc. ; La
Révolution de France, qui ne voit dans le roi, « détrôné » en même temps
qu'« encensé», que le « jouet de ses peuples, un vrai roi de t héâtre» (n° 1, oct.,
p. 2) ; l'Année littéraire, qui évoque le souvenir de Otaries 1er d'Angleterre (t . VI,
n• 40, oct., p. 282-288) et les « convulsions de la monarchie expirante» (n° 37,
oct. p. 1 OS) ; Lettres à M. le Comte de B .. ', n• 8, 19 oct., p. 1 95, le roi n'est plus
libre ; la brochure Papule meus, quid tibi feci, attribuée à Clermont- Tonnerre,
d'après Rôdeur français, n• 4, 3 déc., p. 60.
28. « Des hordes de brigands, soudoyés sans doute par nos ennemis cachés,
dévastent les campagnes» (Courrier français, Séance XXVI, 28 j uillet) ; voir
Desmoulins, Discours de la lanterne aux Parisiens, OEuvres, éd. Clarétie, 1874,
t. 1, p. 1 70.
29. Lettres à M. le Comte de B .. ', n• 1, 31 août, p. 51 ;Journal universel, n• Ill, 25
nov. Pour d'autres expéditions, voir journal de la ville, n• IV, 27 j uillet, p. 16
(Perche) ; Suite des nouvelles de Versailles, 28 juillet, p. 2 (Franche- Comté : •les
bons citoyens des villes sont en marche pour détruire ces f urieux») ; Supplément
au Point du jour, Be Suite, début août (Maçonnais) ; Véridique, n• 2, 7 août ,
(Nivernais), n• 20, 27 août (Fontenay-le- Comte).
30. Pour le Véridique, il s'agit aussi d'• insurrections », oeuvre de « gens malintentionnés
», n• 13, 19 août. Gorsas y voit des orages que produit
1'« enthousiasme de la liberté», et que calme la • sagesse» de la Commune
(Courrier, n• 45, 21 août , p. 383). Les Révoluvolutions de Paris remarquent
seulement que 3 000 hommes ont pu s'assembler le 18 août sans qu'il y eût
• sédition » (n• VI, p. 1 S).
31. Voir Nouvelles éphémérides. n• VIII, 14 août (le peuple • tigre qui rompt sa
chaîne ») : Ephémérides, n• X, sept. : Lettres à M. le Comte de B .. • surtout n• 8,
t. Il, p. 195- 197, (appel à la répress ion de la multitude), n• 1 o. t . Il, p. 356- 357,
367 (sur la loi martiale) ; Révolutions nationales, n• 12, 12-1 6 sept.,
p. 1 61-1 62 ; n• 23, 21-24 oct., p. 1 02 (les « sauvages » des grandes villes aussi
redoutables que les anthropophages).
32. Lettres à M. le Comte de B .. ', n• 3, 14 sept. t . 1, p. 2 16 ; voir Courrier du
Cabinet, 4 août ; Journal politique- national, n• 1 o, 2 août, p. 8 ; n• 23, fin nov.,
p. 7- 8, Année littéraire, n• 40, oct., p. 243- 252 ; Courrier de Madon, n• XIV, 17
nov. Dans la France libre, Desmoulins soutient que la loi agraire est imposs ible
(Oeuvres, éd., 1874, t. 1, p. 84- 85).
33. La Révolution de France propose une vision également décapante, la peur
étant le « se ul mobile de tous les événements de la révolution » (n° X, déc., t. 1,
p. 1 57).
34. Voir aussi Mirabeau, 19e Lettre, p. 31 ; Courrier français, Séance XVI, 16
j uillet (« quel siècle que celui dans lequel nous vivons ! quelles moeurs que les
nôtres ! ») ; Journal historique et philosophique de la Constitution, Prospectus ;
Lettres à M. le Comte de B .. •, n• 1, 31 août, p. 34; Patriote français, n• 27, 27
août ; Spectateur à l'Assemblée Nationale, n• V, sept, p. 67 (révolution « la moins
chère qui ait été faite ») ; journal de Paris, n• 324, 20 nov., p. 1 507 ; journal
universel, n• XIV, 6 déc.
35. Supplément du 1 7 juin et séances des 18 et 19 : il s'agit d'un des textes qui,
en j uin, commencent à peine à faire collection, et sont des périodiques à l'état
naissant ; celui-ci se trouve dans BN 8' Lc2 2235.
36. Voir encore, par ex., Année littéraire, n• 38, oct ., p. 1 54 : • Les révolutions
sont presque touj ours l'ouvrage des passions : le législateur doit se tenir en
garde contre les mouvements convulsifs qu'éprouve alors la multit ude : qu' il se
serve de cet enthousiasme, qu'il le dir ige, mais qu'il ne le partage pas».
37. Voir P. Rétat, « Voltaire en 1789 : le témoignage des journaux», Le Siècle de
Voltaire, Hommage à René Pomeau, Oxford, 1987, p. 761- 774.
38. Voir l'anecdote du • démagogue » (Mirabeau) et de son cordonnier dans la
Gazette de Paris, du 11 déc., et les textes cités à la fin de notre étude sur les
désignants des partis (voir plus haut note 1 6).
39. Voir aussi Lettres à M. le Comte de B .. ', n• 1 o, 22 oct., t . Il, p. 356 : «Je vais
mettre sous vos yeux le tableau révoltant de la férocité d'un peuple qu'on a
égaré par des mensonges [ ... ]. Mais nos savants ont décidé qu'une grande
révolution ne pouvait pas s'opérer sans des ruisseaux de sang, et que ce qui en
avait été répandu jusqu'à présent ne valait pas la peine d'être regretté ». Les
derniers mots semblent faire allusion au mot célèbre de Barnave ; la seule autre
allusion que nous y ayons trouvée est dans le Journal politique- national, n• 11, 4
août, p. 1-2.
40. Voir P. Rétat, « Aux armes citoyens ! 1 789 ou l'apprentissage de la guerre »,
Commentaire, n• 42, 1988, p. 526- 533.
41. On trouve dans la Gazecte de Leyde du 1 3 février un bel arrêté des jeunes
gens de Nantes réunis le 1 8 janvier, qui exalte le bonheur d'être né assez tard
pour voir l'heureux résultat d'un siècle de philosophie ; Desmoulins dans la
France libre exprime un sentiment semblable. Dans le Courrier de Provence
l'éloge de la j eunes se s'accompagne d'appels à la gravité et au sérieux (n• 38,
5- 7 sept.). Dans les j ournaux modérés ou peu favorables à la Révolution, les
j eunes auteurs et les jeunes « tr ibuns » font inversement les frais de remarques
ironiques (Journal de la ville, n• XXXVII, 6 nov. ; journal de Bruxelles, n• 37, 12
sept ., p. 149 ;Mercure, n• 42, 1 7 oct., p. 61-62).
42. N° XV, janv. 1 790, p. 236- 23 7 ; voir n• XVI, p. 248. Les gazettes étrangères
font assez vite sentir à leu rs lecteurs la hâte indiscrète de cette nuit : Courrier
d'Avignon, 29 août p. 282-283 ; Nouvelles politiques de Berne, n• 70, 2 sept ..
Supplément. Voir aussi Ephémérides de / 'Assemblée Nationale, n• X, sept :
journal de Bruxelles, n• 47, 21 nov., p. 242.
43. Voir P. Rétat, «Les gazettes : de l'événement à l'histoire », Etudes sur la
presse au XVI/le siècle, n• 3, Lyon, 1978, p. 23-38.
44. Nouvelles politiques de Berne, n• 59, 25 j uillet , Supplément : « Depuis qu'il
ex iste des papiers publics, aucun n'eut jamais à annoncer une révolut ion aussi
grande, aussi subite, aussi importante par les suites qui peuvent en résulter pour
l'avenir que celle dont nous venons de rendre compte».
45. Voir par ex., Gazecce de Leyde, n• 59, 24 juillet, et Supplément ; Ecacs
Généraux Bulletin de la Correspondance de Bresc, n• 24, 14-17 juillet,
p. 173- 174.
46. Voir P. Rétat, « Forme et discours d'un j ournal révolutionnaire ... » art. cité,
p. 1 60-1 63, et, plus loin, la dern ière partie du présent chapit re.
47. Voir aussi Suite des nouvelles de Versailles de Beaulieu, 5 oct., où s'exprime
la • consternation » générale.
48. journal politique de Bruxelles, 17 oct., p. 22 1- 234 ; Nouvelles politiques de
Ber ne, n• 82, 14 oct. ; ; n• 83, 1 7 oct., (farce, nuit affreuse, délire), ; Leccres à M.
le Comce de B .. • n• 7, 12 oct., t. Il, p. 133- 142 ; n• 8, 19 oct., p. 195-197 ;
Gazecce de Leyde, n• 84, 20 oct .. Supplément ; n• 85, 23 oct., Supplément ;
n• 95, 27 nov., éloge et extrait de !' Exposé de Mounier, sur 1'« horr ible journée
du 5 et la mat inée du 6 oct. » ; Gazecce de Paris, surtout à partir de nov.
Sur le « complot » ami- royaliste d'octobre, voir Courrier du Bas- Rhin, n• 83, 1 7
oct. ; n• 98, 9 déc. (textes violents qui tiennent le complot orléaniste pour sûr) ;
journal de Bruxelles, 24 oct., p. 315-316 ; 14 nov., p. 160 (« les vrais complots »
par opposit ion aux imaginaires) ; la Gazecce de Leyde parle d'• inst igateur »
(n• 85, 23 oct .. Supplément). Le Courrier de Provence n'exclut pas des « moteurs
secrets » (n• 50, 5-6 oct.).
49. Courrier français, n• 95, 8 oct. ; Suice des nouvelles de Versailles, 7 oct.
50. Citations de Nouvelles éphémérides, n• VIII, 14 août : Fasces de la liberté,
lntrod., p. 3 ; Année liccéraire, n• 40, oct., t. VI, p. 242 ; Révolucions de Versailles
ec de Paris, n• 2, 8- 14 oct., p. 33- 34 Assemblée Nationale ec suice des nouvelles,
18 j uillet, BN 8. LC' 3933, p. 5 ; Gazecce de Leyde, n• 59, 24 j uillet .
51. Révolucion de Paris, n• Ill, p. 1 5 ; les citations qui précèdent viennent de
Corsas, Courrier, n• IX, 15 j uillet, p. 129 ; Révolutions de Paris, n• Il, p. 7 :
Annales pacriociques ec liccéraires, n• XII, 14 oct .. Su pplément.
52. Pour une vue d'ensemble dans la longue durée, et la création du concept
révolutionnaire, voir la très belle étude de K. Baker, • Révolution », dans The
French Revolucion and rhe Crearion of Modern Policical Cu/cure, vol. 2, The
Policical Cu/cure of che French Revolurion, pp. Colin Lucas, Oxford, Pergamon,
1988.
53. Voir aussi Parriore français, n• 101, 17 nov. ; Observareur, n• 46, 18 nov.,
p. 3 74-3 76. Mlle de Keralio annonce le 31 déc., dans le n• 1 du Mercure nacional,
la formation d'une • Société de la Révolut ion, à l' instar de celle de Londres»,
Quelques journaux signalent, nous l'avons vu, des réunions de clubs aux
Jacobins et aux Grands Augustins, mais à l'extrême f in de l'année.
54. Voir « Forme et discours d'un j ournal révolutionnaire . .. », art. cité,
p. 141- 145.
55. journal des Ecacs Généraux (séances à partir du début des Etats, parues fin
août) ; jouranl des débacs (1 791) ; Procès verbal de /'Assemblée Narionale ;
journal des décrets ... (fév. 1 790) ; journal de la municipalité (lntrod. depuis le 12
j uillet, inspirée des Révolurions de Paris) ; Révo/urions de Paris Ganv, 1 790) ;
Révolurions de Paris de Tournon(l 790) ; Gazecce narionale (éd. de de l'an IV).
Des promes ses non tenues dans Courrier de Gorsas, journal de la ville, Annales
pacriociques ec lirréraires, Courrier de Madon, Versailles ec Paris, Révo/urions
nationales.
56. Voir aussi Courrier de Madon, n• XIX, 23 nov. ; Assemblée Narionale er
Commune de Paris, n• 134, 6 déc. ; Courrier de Gorsas, n• 24, 7 déc., t . VI,
p. 2 72 ; Révolutions narionales, n• 31, 5- 1 2 déc., p. 108. L' insistance sur les
fédérations est un trait distinctif du patriotisme optimiste. Remarquons que
Mallet du Pan en par le à peine Oournal de Bruxelles, 26 déc., p. 324).
57. Voir n• XXI, 27 août, p. 325 et suiv. : les Français ont dépassé le but
lorsqu'ils ont « annihilé la puissance exécutive », ils ont abattu la monarchie au
lieu de l'émonder. Ce point de vue prêté aux Anglais se retrouve dans les
• Lettres d'un voyageur sur les Etats Généraux » que publie régulièrement
Morande dans le Courrier de l'Europe à partir du 1 O j uillet (voir surtout n• 2 1, 11
sept.).
58. On trouve assez f réquemment chez Tournon, mêlés à une image héroïque de
la Révolution, des appels à l'union contre l'anarchie et les « fanatiques
extravagants » (voir par ex. ses Révolutions, n• XXII, 5-12 déc., p. 3- 5). Brissot
occupe dans cette zone une position complexe, ambiguë, mais ex prime de plus
en plus fortement sa crainte de l'aristocratie. 11 est souvent difficile de repérer
dans ces journaux la part respective attribuée à l'aristocratie et à l'anarchie
populaire.
59. Courrier, n• 42, 18 août ; n• 49, 25 août. Jamais Corsas n'exalte la
commotion salvatrice, le processus violent et infini : voir par ex. n• 17, 24 juillet,
p. 292 ; n• 29, 5 août, p. 128 ...
60. N° 29, 31 déc., t. IV, p. 109-1 1 5 ; voir Gazecce narionale, 28 déc. ; la
brochure de Servan est, selon le journal de la ville, n• 88, 27 déc., dirigée contre
l'Adresse aux provinces, pamphlet contre-révolutionnaire.
61. Voir par ex . Révolutions nationales, n• 16, 26-30 sept., p. 31 8 ; Desmoulins,
Révolurions de France er de Brabanr, n• 3, 12 déc., p. 1 19.
62. Voir n• 31. 23 déc. ; Révolutions de Tournon, n• XVIII, p. 48 ; Courrier de
Provence, n° LXVIII, 18- 19 nov., t. IV, p. 6 ; Courrier d'Avignon, 29 août, p. 284 :
• La France a donné le signal, et l'Europe entière va briser ses fers ». On se plaît à
dire que la cocarde va faire • le tour du monde », et qu'elle ira même à
Constantinople.
63. Voir sur ce point, et pour toute la fin de ce chapitre, P. Rétat, « Aux armes.
Citoyens ! ... », art. cité. Duplain craint une invas ion aidée par les « mécontents »
(n• 19, fin nov., t. Ill, p. 12). De Rozoy dans la Gazecre de Paris représente
l'armée française détruite par la Révolution, et la France livrée à de puissants
ennemis.
64. Nouvelles de Paris er de Versailles, n• 11, 7 sept. ; n• 1 6, 12 sept. :
Révolurion de France, n• 1, oct., p. 2-3 : comment tous les souverains « n'ont- ils
pas senti la nécessité d'ar rêter dans son principe une insurrection, dont les
débordements doivent tôt ou tard les envelopper eux-mêmes et les entraîner»?
© Presses universitaires de Lyon, 1989
Conditions d'utilisation : http://Www.openedition.org/6540
Chapitre IV. Fonctions du journal
figures du journaliste
Presses universitaires de Lyon
Pl.AN DU SITE
Collections
• Littérature
• Littérature & idéologies
• Autofictions, etc.
• Textes & Langue
• Esthétique et représentation: monde
anglophone (1750-1900)
• Des deux sexes et autres
• Sexualités
• Histoire
• Collection d'histoire et d'archéologie
médiévales
• Anthropologie
• Sociologie
• Science politique
• Nouvelles écritures de l'anthropologie
• Sociologie urbaine
Tous les Livres
Accéder aux ijvres
• Par auteurs
• Par personnes citées
• Par mots clés
• Par géographique
lnformation.s
• Presses universitaires de Lyon
• Organisation éditoriale et scientifique
Accès réservé
SUIVEZ-NOUS
IUl D
Courriel:
pul@univ-lyon2.fr
URL:
http://presses.univ-lyon2.fr
Adresse :
86 rue Pasteur
69365 Lyon Cedex 07
France
Conclusion
ft OpenEdition
~ Books
Catalogue
Auteurs
Éditeurs
Dossiers
Extraits
.Q. Open Edition
OpenEdition est un portail de
ressources électroniques en
sciences humaines et sociales.
OpenEdition Journals
OpenEdition Books
Hypothèses
Calenda
OpenEdition Freemium
OpenEdition : OpenEdition Books OpenEdition Journals Calenda Hypothèses Lettre OpenEd1t1on Freem1um --roi
CD DOi / Références rlD lli
l'.!!:t OpenEdition Books > Presses universitaires de Lyon > Histoire > Naissance du journal révolutionnaire > Conclusion ml EN ES IT DE
Open Edition
Books 9610UVRES 108 ÉDITEURS AUTEURS
Résultats par livre V ' • ;• . ;f•
PLJL Presses universitaires de Lyon
Chapitre V. Journal et révolution D
NAISSANCE ou JOURNAL RÉVOLUTIONNAIRE 1 Claude Labrosse, Pierre Rétat
RECHERCHER DANS LE LIVRE
TABLE DES MATIERES
CITER PARTAGER
$ AJOUTER À ORCID 0
Conclusion
p. 299-301
TEXTE
TEXTE INTÉGRAL
1 Cette exploration d'un moment original et exceptionnel dans l'histoire de
la communication imprimée pourra paraître un peu courte, limitée qu'elle
est à l'année 1789 et à la seule presse pari sienne. Le panorama aurait
certes été plus riche et plus contrasté encore si au massif diversifié des
journaux de la capitale on avait adj oint la presse de province et la presse
étrangère, si l'on avait pu scruter aussi les années 1790 et 1791 pour
étudier l'évolution des journaux de la Révolution et commencer à suivre à
t ravers les mouvements de l'opinion et les luttes politiques les débats sur
la liberté de la presse. Mais si la limitation du champ chronologique se
t rouve déjà j ustifiée du fait que cette année-là correspond spécifiquement
à une première phase de la Révolu tion, el le se comprend plus encore en
méthode puisqu'elle permet de mobiliser avec plus de précis ion une
information plus riche et souvent nouvelle et qu'elle invite à observer les
phénomènes d'un regard plus aigu. Au terme de cette tentative les
observateurs peuvent cependant prendre un peu de champ pour découvrir
une vue d'ensemble sans être toutefois certains que les grandes idées
synthétiques soient toujours aussi stimulantes que le détail inédit.
2 La Révolution apparaît souvent comme une relation dialectique entre
l'ancien et le nouveau, la continuité et la rupture. L'ancien rég ime de la
presse disparaît mais des réflexes, des méthodes se maintiennent. La
forme du journal est encore rivée à celle du livre, la diffusion continue à
s'appuyer sur le système de l'abonnement et de la souscript ion. Le t ravail
typographique ne varie pas, il est même moins soigné qu'auparavant du
fait de la nécessité de produire plus vite et depuis longtemps déjà le public
est friand de pathétique, d'éloquence sensible et de spectacles.
3 La nouveauté c'est alors l'irruption massive des quotidiens, l'hégémonie
soudaine de l'in- 8°, la création des sommaires, un éventail exceptionne l de
types, depuis la feuille- brochure et le journal-pamphlet jusqu'au grand
format qui voudrait recueillir une information universelle, la tentative
quotidienne d'inventer l'actualité, l'apparit ion d'une presse parlementaire,
une t ransformation et un enrichissement des fonctions du journalisme. Le
champ de la révolution est un laboratoire où naissent et s'expérimentent
des formes sous l'action de forces nouvelles ou simplement endormies qui
se lèvent et se mettent en marche dans les hommes, les groupes, le
dispositif de la presse, dans l'écriture et dans le discours. Ce t ravail ne
semble rompre qu'avec le plus proche et va parfois prendre appui sur
d'anciens substrats de la cu lture. C'est le retour vers l'oral débats
d' Assemblées et criée de journaux, lectures publiques à haute voix,
écritures trave rsées d'une éloquence immédiate, périodiques ou la voix
s'essouffle à suivre l'événement et où bat le ressac de la rumeur. Retour
aussi à la brochure fugitive, à l'occasionnel intempestif comme au temps
où la presse n'était pas encore une production périodique organisée. Le
processus de communication se régénère en retrouvant ses aubes, il
remonte à ses origines pour se transformer. Rupture et retour se conjugent
dans la mutation révolutionnaire. L'humanité reprend des formules
élémentaires et reconnaît des lois fondamentales qu'elle dit d'ailleu rs
« naturelles » pour s'édifier ou se constru ire. Illusion 7 Du moins la
croyance a- t - elle alors quelque connivence avec les faits.
4 L'on sait depuis bien des lustres réduire la Révo lution à ses discours. Peutêtre
même n'apparaîtra- t - el le bientôt que comme un somptueux chapit re
de l'histoire vivante de la rhétorique. Et cependant ce discours n'est plus
seu lement un discours parmi les discours. Lui aussi change de régime.
Dans les textes de presse l'éloquence n'est pas seu lement plus vive que
naguère. Elle trouve d'autres chutes, elle frappe autrement. L'émotion n'est
pas seu lement dans la cou lée de la phrase ou dans la vibration des mots.
Elle procède de nouvelles noces entre le verbe et l'action. Le texte ne se
suffit plus de peindre le mouvement, il en devient le mode. En dépit de
leu rs cruautés, les controverses d'ancien régime étaient encore des
cérémonies de civilité, des échanges ironiques de révérences. Désormais la
polémique, l'invective, la dénonciation, l'apostrophe veulent effectuer sur
le champ ce qu'elles disent. La plume est une arme, les mots t irent à vue,
l'énoncé s'affiche en cocarde, les titres commencet à claquer comme des
ori flammes. Se rapprochant des choses, les mots se chargent comme des
proj ectiles et se déploient comme des forces. Et plus encore que leurs aînés
ceux qui ont ou qui découvrent le ministère de la parole se persuadent que
le destin des hommes peut être modelé par leurs discours. Ce qui fait leur
nouvelle force c'est précisément qu'ils ne sont plus seulement des
discours. Ils sortent de leur condition exclusivement et intrinsèquement
rhétorique pour passer dans les registres de l'action. Et l'action travaille les
Index des journaux cités
URE

ACCES OUVERT

MODE LECTURE

EPUB

POFDUUVRE

POF DU CHAPITRE
& rrccn>iuul
FREEMIUM
Suggérer l'acquisition
à votre bibliothèque
ACHETER
l:lJ VOLUME PAPIER
PRESSES
UNIVERSITAIRES DE
LYON
leslibraires.fr
Decitre
Mollat
amazon.fr
0 0 ePub/POF
-
tormes. Elle en tait nanre d'autres : politiques et editorîales, une
conjugaison permanente d'assemblées et de j ournaux. Une nouvelle
pragmatique s'élabore où les discours, les actes et les dispositifs coll ectifs
collaborent et interfèrent. L'idéologie pourra bientôt cimenter l'esprit
public et l'action poli tique.
5 Un massif jusqu'ici imparfaitement répertorié et exploré surtout pour les
besoins de l'histoire politique révèle ses complex ités et ses richesses. La
presse de ce temps n'est pas seu lement le reflet du débat révolut ionnaire.
Elle offre une archive exceptionne lle pour une science de l'événement
social et historique et pour étudier les rapports entre le temps,
l'événement, les récits, les discours et la mémoire. Elle est au centre
d'approches, de méthodes et de visées différentes : st ratégies éd itoriales,
sé miologie des formes, théorie de l'opinion, analyse des systèmes
d'information, naissance des énoncés idéologiques, problématique de
l'événement. C'est le lieu où les savoir peuvent se décloisonner et
commencer à communiquer et à se comprendre. Tenue auparavant en
marge comme auxiliaire de l'arch ive historique, la presse, dès lors que sont
constitués les outils de travail et les instruments documentaires, peut êt re à
l'orig ine d'une nouvelle diaspora de méthodes et d'entreprises
intellectuelles. Ces nouveaux savoirs pourront nous aider à mieux
comprendre et peut- êt re à maîtriser un âge de la communicat ion dans
leque l nous nous enfonçons si vite qu'il nous semble encore échapper à
nos prises.
© Presses universitaires de Lyon, 1989
Conditions d'utilisation : http://Www.openedition.org/6540
Chapitre V. Journal et révolution Index des journaux cités
ft OpenEdition
~ Books .Q. Open Edition
Presses universitaires de Lyon
Catalogue
Auteurs
Éditeurs
OpenEdition est un portail de
ressources électroniques en
sciences humaines et sociales.
Pl.AN DU SITE
Collections
• Littérature
• Littérature & idéologies
• Autofictions, etc.
• Textes & Langue
• Esthétique et représentation : monde
anglophone (1750-1900)
• Des deux sexes et autres
• Sexualités
• Histoire
• Collection d'histoire et d'archéologie
médiévales
• Anthropologie
• Sociologie
• Science politique
• Nouvelles écritures de l'anthropologie
• Sociologie urbaine
Tous les Livres
Accéder aux ijvres
• Par auteurs
• Par personnes citées
• Par mots clés
• Par géographique
lnformation.s
• Presses universitaires de Lyon
• Organisation éditoriale et scientifique
Accès réservé
SUIVEZ-NOUS
Courriel :
pul@univ-lyon2.fr
URL :
http://presses.univ-lyon2.fr
Adresse :
86 rue Pasteur
69365 Lyon Cedex 07
France
Dossiers
Extraits
OpenEdition Journals
OpenEdition Books
Hypothèses
Calenda
OpenEdition Freemium
OpenEdition : OpenEdition Books OpenEdition Journals Calenda Hypothèses Lettre OpenEd1t1on Freemoum ro:1
CD 001 I Références Cl D Ill
1!!:t OpenEdition Books > Presses un1vers1tz11res de Lyon > Histoire > Naissance du journal révolutionnaire > Index des Journaux cités
------ Open Edition
Books 9610UVRES 108 ÉDITEURS AUTEURS
Résultats par livre
PlJ Presses universitaires de Lyon
Conclu11on D Index des noms propres
NAISSANCE DU JOURNAL RÉVOLUTIONNAIRE 1 Claude Labrosse, Pierre Rétal
RECHERCHER DANS Lf LIVRE
--~-.... •
TABLE DES MATIÈRES
CITER PARTAGER
f} AJOUTER À DRCID 0
Index des journaux cités
p 303-308
TEXTE INTÉGRAL
Pour éviter les doubles renvois, nous amenons dans l'index des noms
propres celui du journaliste lorsqu' il se trouve à la même page que le titre
de son journal. Ainsi Corsas devra être complété par Courrier de Versailles
à Paris dans l'index des journaux. Cene disposition n'est applicable qu'aux
journaux placés sous le nom et la responsabilité d'un seul auteur.
Les références en caractères gras désignent un développement
particulièrement consacré au journal.
Les Actes des apôcres, 19, 31,53, 194, 225-226, 228, 240, 245, 247, 253,
274.
Affiches, annonces ec avis divers ou Journal général de France (Affiches de
Paris), 61
L'Ami des honnêces gens, 53, 189.
L'Amidupeuple(Marat), 28, 45, 50, 53-54, 66, 71, 74, 75, 124, 12 5, 143,
18 1, 191, 193, 195. 197-200, 204, 208-209, 213, 2 17, 23924 1, 252, 274,
285-286, 288, 294.
L'Ami du peuple ou le vrai clcoyen, 45, 54.
L'Ami du roi, 54, 84.
Amscerdam, 5 7.
Annales de chimie, 33.
Annales de France, 67.
Annales parisiennes, 32, 85, 88, l 03, 110, l 11, 118, 143, 144, 147.
Annales patriotiques et llrréralres, 37, 42, 58, 67, 71. 74, 75,81,84, 98,
143,183, 210-21 1, 217, 235, 272, 280, 282, 286, 290, 291,294, 297.
Annales politiques, 217.
Annales universelles et méthodiques, 30-31,63, 161, 180.
L'Année littéraire, 34, 246, 248, 295-297.
Assemblée Nacionale (1-23 juillet), 40, 53, 118, 120,297.
Assemblée Nacionale ec Commune de Paris, 78, 297.
Assemblée Nacionale ec Commune de Paris (éd. Dufour), 50.
Bullecin de l'Assemblée Naclonale (Maret), 28, 35, 40, 41, 43, 48, 50, 64,
66, 72, 78, 85, 15 1, 169, 172.
Bullecin de Versacile, 246.
Bullecin nacional, 160.
C'esCincroyable, 18, 2 54, 288.
Le Censeur naCional, 193.
Le Censeur pacriote, 53, l 93.
Le Censeur politique, 53, l 93.
Chronique de Paris, 30, 36-39, 49, 53, 54, 50, 61, 63, 67, 72, 73, 75, 77,
81,84, 85, l 82, 183, l 87, l 90, 201,204, 229, 235, 236, 248, 249, 259,
276. 284, 294, 295.
Club des observateurs, 43, 53, 63, 67, 72, 73, l 93, 200, 228.
Code de la patrie ec de /'humanité, 122, l 43, 159, 221.
Le Colporceur national, 193, 196, l 98. 223, 230
Le Consolaceur, 29, 205.
Correspondance du Palais-Royal, 66, 72, 84.
Courrier d'Avignon, 57, 58, 61,254, 269, 296, 298.
Courrier de Bordeaux, 5 3, 66, l 84, 2 30.
Courrier de Brabanc, 29, 41, 67.
Courrier de l'Europe (Théveneau de Morande), 57. 58, 68. 167, 173, 230,
242, 284, 298.
Courrier de Liège, 230.
Courrier de Londres, 1 6 7.
Courrier de Madon (Dlnocheau), 28, 41. 72. 75, 85, 1 52, 164, l 68-1 69,
172, 22 1, 240, 249, 258, 284, 294, 296, 297.
Le Courrier de Paris ou le publiciste français, 45. 63, 66, 72.
Courrier de Provence (Mirabeau et alii), 49, 59, 61. 1 58, 177, 184, 218,
252, 260, 295-298.
URE

Atcts OUVERT

MODE LfCT\JRE

EP\18

PDFDUUVRE

PDF DU CHAPITRE
0
r rt.-c'"''""
FREEMIUM
suggérer l'acquisiuon
à votre b1bl10lhèque
ACHETER
0 VOLUME PAPIER
PRESSES
UNIVERSITAIRES DE
LYON
lesl1braires.fr
Decitre
Mollat
amazonJr
0 0 ePub/POF
-
Le Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles (Corsas). 28, 36, 37,
43, 59, 60, 62, 64-66, 69, 70, 72, 8 1, 85, 88, 97, 106, 110 , 111 , 117,
121 , 131 , 134, 135, 143, 144, 146, 151, 152 , 155, 158, 159, 161, 164,
169-171, 172, 185 , 187-1 90, 192, 194, 204, 2 17, 230, 237, 242, 252,
257, 276, 287-288, 294, 295, 297, 298.
Courrier de planètes (Beffroy de Reigny), 16, 165, 173, 2 12, 230, 237, 248,
268, 273.
Courrier des provinces, 5 3.
Courrier du Bas-Rhin, 57. 297.
Le Courrier du Cabinet, 296.
Courrier français (Poncelin de La Roche-Til hac), 13, 28, 40. 4 1, 48, 53, 64.
66, 69, 72, 78, 85, 166, 168, 175, 251 - 252 , 263, 264, 266, 277, 279,
295-297.
Courrier national (d'abord Assemblée Nationale), 13. 44, 49, 53, 54. 63.
66, 113, 118, 120. 124. 137. 143, 175, 229.
Courrier national (Pussy), 54, 63, 166, 169, 1 75, 194, 240, 259.
Courrier national, politique et littéraire, 46, 63, 64, 66, 76, 77, 213, 238.
239, 294.
Le Courrier nocwrne, 29.
Le Courrier philanrhrope, 63, 67.
Débats à l'Assemblée Nationale, 1 79.
Le Déclin du jour, 40. 48, 52, 53, 118, 143.
Le Dénonciateur, 193.
Le Dénonciateur national, 106, 143, 193. 199, 223. 294.
Du[ ... ), 51 ,52.
L 'Ecouteur aux portes, 19. 193, 294.
Ephémérides de l'Assemblée Nationale, 229. 267, 296.
L 'Espion de Paris, 66.
L'Espion des campagnes, 46. 67, 223, 294
Esprit- des- gazerres, 58.
L'Esprit des journaux, 52.
Etats -Généraux (Mirabeau). 9, 59. 176, 25 1.
Etats -Généraux (supplément de la Gazerre de France) 12.
Etats -Généraux. Bulletin de la correspondance [ ... ) de Brest, 297.
Etats -Généraux. journal de la correspondance de Nantes, 13, 70, 1 52, 167,
251 , 271.
Evening Post, 69.
Fastes de la liberré (de Belair), 32, 38, 67, 72, 180, 235, 281,289, 297.
Le Fouet national. 31, 39, 53, 145, 146, 199,230.
Le Furet breron, 193.
Le Furet parisien, 18,46, 193, 198-200, 208, 223, 230, 231.
Gazerre d 'Amsterdam, voir Amsterdam.
Gazerre de Berne, voir Nouvelles politiques.
Gazerre de Cologne, 84, 88, 95, 97, 99, 109, 115. 117- 120, 123, 127,
134, 143, 145, 146.
GazerredeFrance, 12, 41 , 54, 56, 65, 67, 142, 143, 158, 234, 236, 277,
294.
Gazerre de Leyde, voir Nouvelles extraordinaires de divers endroits.
Gazerre de Liège, 58, 117, 1 18, 120, 121. 134, 143, 144.
Gazerre de Paris (do Rozoy), 15, 29, 35 , 54, 63, 66, 68, 72, 77, 82, 84,
158, 238, 245, 246, 260, 269- 270, 277, 294- 298.
Gazerre des Pays- Bas, 11 8 , 142.
Gazerre nationale ou le Moniteur universel, 29. 30, 35 , 36, 38, 39, 4 1, 52,
53, 63, 65, 67, 72, 74, 85, 162- 163 , 182, 183, 185, 191,231, 236, 287,
290, 297, 298.
Gazerre uniVerselle, 38, 57, 67, 71, 85, 1 52, 158. 286.
Gazerrin national, 57.
Le Héraut de la nation (Mangourit), 12,52, 60, 194, 204. 206, 254, 263.
Hisroire de la révolution présente, 158, 1 59, 179, 229, 238, 294.
Idées patriotiques, 188,219.
journal académique, 1 8 .
journal d 'Erat et du ciroyen (Mlle de Kera lio), 38, 67. 70, 72, 73, 84.
178-179, 185, 196. 214, 239, 257, 277, 294, 295.
journal de Basse-Normandie, 1 o.
journal de Lausanne, 80.
journal de Médecine, 52, 68.
journal de Provence, 51,54.
journal de Paris, 9, 11. 15, 21 , 30, 3 1, 36. 39, 47, 5 1, 53, 56, 61 , 67, 72, 1
12, 113, 118, 142, 150, 157, 186, 189. 229, 234. 235, 277, 294, 296.
journal de Versailles, 48, 63.
journal de l'Assemblée Nationale de France, 56.
journal de l'Europe, 228.
journal de /'Orléanais, 84.
journal de la correspondance de Nantes, voir Etats-Généraux [ ... ]
journal de la librairie, 6 1.
journal de la municipalité, 33, 4 1,49, 67, 72, 73, 160, 172, 297.
journal de la ville (24-31 ju i Ilet), 4 1 , 49, 2 9 5.
journal de la ville (Luchet), 4 1. 59, 66, 82, 84, 157. 1 74, 2 1 7, 240.
journal de la ville, par une société de gens de lerrres, 38, 4 1, 52, 67, 69.
71, 77, 78, 143, 152, 162, 182, 190, 213- 2 14, 234, 248, 268, 287, 296,
298.
Le journal des Communes, 258.
journal des débats. 42. 43,66, 72, 80, 85 , 277. 297.
journal des décrets de l'Assemblée Nationale, 28, 41, 63, 65, 67, 179. 281.
293, 297.
journal aes enranrs, ::s::s.
journal des Etats- Généraux (Le Hodey de Saultchevreuil), 13, 1 5.
28,4 1.4345.49, 60, 64.66, 72, 84, 11 8, 119. 143, 174, 229, 255,
261-262, 295, 297.
journal des modes, 61
journal des provinces. 18, 51 , 52, 59, 150.
Le journal des savants, 15, 52.
journal du Palais Royal, 57, 156, 258.
journal du vrai honnête homme, 22 1.
journal ecclésiastique, 238, 246.
journal encyclopédique, 16, 52 .
journal général de France (6 avril -j uillet 1789). 18. 52, 257.
journal général de France (abbé de Fontenai). 11, 6 1, 87, 97. 11 1, 11 5,
142, 143, 147, 148, 156, 189. 277.
journal général de la cour er de la ville, 29, 37, 44, 48. 63, 64, 66, 72- 74,
78, 83, 85. 157. 160, 245. 295.
journal général[ .. .] (éd. Brune, 16 déc. 1789 - 5 j anv. 1790). 54, 76, 78.
journal historique er philosophique de la consrirurion, 1 75, 230. 296.
journal historique er politique de consrirurion, 70.
journal historique er politique de Genève, 41, 56, 83.
journal national, 64, 67, 1 79, 245.
journal politique de Bruxelles (Mallet Du Pan). 1 1. 30. 36. 41. 56. 65. 68,
77, 8 1, 83- 85, 152-1 57, 159. 162. 189, 191, 202, 2 13, 234, 235, 238,
240, 246, 265, 277, 284, 296- 298.
journal polirique- narional, 15. 32, 44, 8 1. 98. 108. 111 , 118, 122, 123,
129. 143, 144. 147, 163-1 64, 229, 238, 240, 242, 243. 245, 246, 253,
256, 260, 262, 280, 283, 291. 296.
journal universel (Audouin). 29. 59, 66. 76, 157. 185-1 87, 230, 235, 241.
280, 290-292, 295. 296.
Lerrres du Comre de Mirabeau à ses commerranrs, 9. 1 o, 13 . 45, 51 , 70,
122, 123. 143, 151. 1 58. 1 76- 177. 204, 21 7, 234. 254, 263, 273,275,
296.
Lerrres à M. le Comre de B'*' (Du plain de Sainte- Albine). 38, 67, 76, 184,
2 19, 230. 242, 245, 249, 2 58. 260, 289, 290-291, 294- 298.
Le Livre des rois, 2 9 5.
London chronic/e, 53.
Magasin des modes nouvelles, 44.
Mercure de France, 1 1. 12 . 15, 16, 34, 36. 41 , 56, 57, 59, 63 . 65, 68, 83,
84, 152- 153, 190. 202, 203, 2 18, 227, 229. 234, 236, 294, 296.
Mercure national, 297.
Le Moniteur (voir Gazerre nationale). 1 18, 169, 229, 230.
Le Moniteur parriore, 1 8, l 81 .
Le Moniteur parriore ou nouvelles de France er du Brabant, 29. 46. 59, 67.
Mon rêve, ou la femme sans rêre, 31, 22 1,222.
Les Morions de Babouc, 84.
La Narure considérée sous ses différents aspecrs, 52.
Le Nouveau Nostradamus, 230.
Nouveaux essais sur Paris, 194.
Nouvelles de Paris er de Versailles, 246, 298.
Nouvelles de Versailles, 229.
Nouvelles ecclésiastiques, 16.
Nouvelles éphémérides de l 'Assemblée Nationale, 66, 70, 72, 159, 179,
184, 229, 230, 245, 260, 265, 267, 276, 286, 296, 297.
Nouvelles er anecdotes du Palais- Royal, 52.
Nouvelles extraordinaires de divers endroits (Gazerre de Leyde), 30, 36, 38,
57, 58, 59, 81. 84, 97, 1 17. 12 1, 124, 143, 144, 147, 152, 166, 236, 237,
246, 248, 254, 260, 289, 292, 296, 297.
Nouvelles politiques (Gazerre de Berne). 58, 80, 81 , 84, 230, 296, 297.
Nouvelles révolutions de Paris, 44.
Le nouvelliste universel, 63, 67, 250.
Objet du jour, 32, 222- 223.
L'Observareur (Feyde l), 29, 37, 43, 45. 52- 54, 59, 60, 65, 67, 71, 76, 78,
16 1, 173, 185-189, 193, 195, 212, 227, 230, 240, 255, 288, 295, 297.
L 'Observateur fidèle, 193.
Observations sur la physique, 52.
Le Parisien nouvelliste (Waudin), 39, 50, 67, 195, 199, 239, 255.
Le Patriote français (Brissot), 9, 10, 14, 28, 37, 42, 49, 60, 71, 74, 75, 79,
84, 98, 11 l,124, 127, 143, 158, 159, 176- 178, 185, 190, 191 , 193-1 95,
202, 214- 2 15, 2 17, 230, 23 1, 236, 237, 239, 242, 249, 252, 258, 260,
261, 267, 273-274, 277-278, 284, 286, 295- 297.
Le Parriore véridique (ou Incorruptible), 230, 238, 254, 258.
Perirjournal du Palais- Royal, 18, 54, 60, 75, 224- 225.
Perire posre de l 'Assemblée Nationale, 264, 265.
Phare politique er lirréraire, 60- 84.
Le Point dujour(Bu rère), 13, 28, 41,49, 52, 53, 60, 72. 157, 263, 291.
Le Premier [second] coup de vêpres, 205.
La Première [seconde, troisième] aux Grands (Servan), 84, 143, 207, 255,
295.
Procès-verbal de l'Assemblée Nationale, 42, 66, 71,72, 297.
Le Publiciste parisien (voir l'Ami du peuple). 50.
Recueil d'idées parrioriques, voir Idées parrioriques.
Rédacrion du Journal de Paris, 56.
Réflexions d'un fou, 18,295.
La Révolution de France, 60, 229, 246, 274, 292. 295, 296. 298
Révolutions de France er de Brabant (Desmoulins), 30, 39, 53, 58. 59, 67,
72, 73, 84, 156. 193-194, 195-196, 197, 201 - 202, 206. 217, 220, 224,
?~~ . ?~n . ?~q- ?4 1. ?~ ? . ? q ~- ?qR_
Révolutions de Paris, 14, 29, 36. 4 1. 4 5, 46, 50, 54 58- 60. 64. 65, 67, 72,
73, 80-82, 84, 85, 88, 103, 1 13, 117, 1 18, 122, 123, 134, 137, 143,
145-148, 153- 156, 16 1, 162, 165, 172, 179, 180, 183 , 18 5, 191, 193,
195, 198, 200, 202-205, 207, 208, 210, 2 11 , 213, 2 14, 2 17, 229, 230,
235-237, 239, 248, 252, 2 55, 257, 260- 262, 268, 271 - 273, 275-277,
281,282, 285, 288, 290, 294, 295, 297.
Révolucions de Paris (Tournon), 38, 46. 50, 53, 180, 196, 205-206, 230,
271 , 290, 292, 293, 297, 298.
Révolucions de Versailles ec de Paris, 172. 292, 294, 295, 297.
Révolucions nacionales, 46, 53, 54, 6 1, 75. 80. 154, 16 1, 211 - 2 12 , 258,
260, 262 , 269, 270, 276, 280, 287. 295-298.
Le Rideau levé, 23 1. 295.
Le Rôdeur français, 29, 37, 39, 54, 56, 67, 72, 76, 81, 83, 85, 186, 190,
193, 227- 228, 264,295.
Le Secrécaire de l'Assemblée Nacionale, 53, 66, 72 , 84.
La Sencinelle du peuple (Volney), 193, 203.
La Sencinelle du peuple, 66.
Le Salicaire, 2 2 1 - 222.
Soccises de la semaine, 31,222. 228, 245.
Le Speccaceur, 5 3, 1 84, 2 30.
Le Speccaceur à l'Assemblée Nacionale, 67, 230, 265, 284, 296.
Le Speccaceur pacriocique, 196, 294.
Suice des nouvelles de Paris, 195.
Suice des nouvelles de Versailles, (Beauli eu), 13, 29, 35-37, 40, 41 , 48, 49,
54, 63, 64, 66, 69, 78, 92, 95, 98. 106, 108, 11 01 12, 11 4, 116, 118 , 127,
130. 136, 137, 143, 146- 148, 166, 168, 173- 174, 297.
Suice des nouvelles de Versailles, 54, 229, 264, 265, 269, 275, 295.
Supplémenc au Paine du jour, 18, 295.
Toue ce qui me passe par la cêce, 143.
Le Tribun du peuple (Bonnevill e), 1 2, 1 3, 18, 52, 60, 143, 199, 205, 207,
209-210, 276, 282- 283.
Les Trois bossus, 3 1,80. 226- 227, 235.
L'Union, 35- 37, 39, 63, 65, 67, 72, 74, 240.
Le Véridique, 38, 46, 63, 66, 78. 98, 103, 113, 114 . 1 2 1, 143, 144. 148,
203, 258, 277. 295.
Véricés bonnes à dire, 29, 80, 11 o, 143.
Versailles ec Paris, 28, 4 1,60, 64, 66, 78, 295. 297.
La Voix du peuple, 50, 53, 85, 228.
Les Voyages de l'opinion, 31, 53, 85.
Le Vrai bourgeois de Paris. 19, 3 1, 221. 242, 245.
© Presses universitaires de Lyon, 1989
Conditions d'utilisation : http://Www.openedition.org/6540
Conclusion Index des noms propres
ft OpenEdition
~ Books .Q. Open Edition
Presses universitaires de Lyon
Catalogue
Auteurs
Éditeurs
OpenEdition est un portail de
ressources électroniques en
sciences humaines et sociales.
Pl.AN DU SITE
Collections
• Littérature
• Littérature & idéologies
• Autofictions, etc.
• Textes & Langue
• Esthétique et représentation: monde
anglophone (1750-1900)
• Des deux sexes et autres
• Sexualités
• Histoire
• Collection d'histoire et d'archéologie
médiévales
• Anthropologie
• Sociologie
• Science politique
• Nouvelles écritures de l'anthropologie
• Sociologie urbaine
Tous les Livres
Accéder aux ijvres
• Par auteurs
• Par personnes citées
• Par mots clés
• Par géographique
lnformation.s
• Presses universitaires de Lyon
• Organisation éditoriale et scientifique
Accès réservé
SUIVEZ-NOUS
Courriel :
pul@univ-lyon2.fr
URL :
http://presses.univ-lyon2.fr
Adresse :
86 rue Pasteur
69365 Lyon Cedex 07
France
Dossiers
Extraits
OpenEdition Journals
OpenEdition Books
Hypothèses
Calenda
OpenEdition Freemium
OpenEdition : OpenEdition Books OpenEdition Journals Calenda Hypothèses Lettre OpenEd1t1on Freemoum ro:1
CD 001 /Références l:'l D Ill
1!!:t OpenEdition Books > Presses un1vers1tz11res de Lyon > Histoire > Naissance du journal révolutionnaire > Index des noms propres
------ Open Edition
Books 9610UVRES 108 ÉDITEURS AUTEURS
Résultats par livre
PlJ Presses universitaires de Lyon
Index des Journaux cités D Tableaux
NAISSANCE DU JOURNAL RÉVOLUTIONNAIRE 1 Claude Labrosse, Pierre Rétal
RECHERCHER DANS Lf LIVRE
--~-.... •
TABLE DES MATIÈRES
CITER PARTAGER
f} AJOUTER À DRCID 0
Index des noms propres
p 309-3U
TEXTE INTÉGRAL
Acomb F., 84, 294.
Addison, 184.
Amelot, 219.
André, 42.
Anisson, 54.
Artois (comte d'), 208.
Artois (comtesse d'), 135.
Audouin P.J., voir Journal un/verset.
Augeard, 201, 202, 231.
Bachelard G., 91.
Bailly, 6, 51, 54, 111, 127, 144, 200, 208, 230, 238.
Baker K.M., 231,297.
Ballard, 42.
Balzac, l o l.
Barère, voir Point du jour.
Barnave, 294.
Barret (abbé), 11, 12.
Barruel (abbé A.), 246.
Baudouin, 41.
Beaulieu, voir Suite des nouvelles de Versailles.
Beaume, 52.
Beffroy de Reigny, l 5, 52 ; voir Courrier des planètes.
Belair (A.P. Julienne de), 180 ; voir Fasces de la liberté.
Belin, 53.
Benetruy J., 84.
Bérenger L.P., 15.
Bergasse, 119, 287.
Bergson, 132, 147.
Bertier de Sauvigny, 93, 99, l 03, l 04, l 09, 110, 118, 164, 171, 257, 268.
Besenval, l 22, 288.
Beuvin, 44.
Blanc L., 25, 215, 241.
Bloch R., 142.
Bonnet J.C., 294.
Bonneville, 211, 216, 24 l ; voir Tribun du peuple.
Bossange, 53.
Bots H., 83.
Boyer P., 38, 57, 152.
Brissot, 17, 78, 182, 183, 186,218, 241,279, 280, 294, 298 ; voir Pacrioce
français.
Brune G-M.-A., 29, 37, 44, 78, 157.
Brutus, 2 30.
Buisson, 10, 42.
Burstin H., 173.
Bussy- Rabutin, 144.
Cailleau, 42, 54.
Carol, 43, 46.
CarraJ.-.L., 42, 183, 205, 210-2 11 , 223, 241, 284, 289.
Caton, 240.
Cellot l.-M., 42.
Censer J.R., 231, 294.
Cerisier AM., 38, 57, 152.
César, 116.
URE

ACCts OUVERT

MODE LfCT\JRE

EPUB

PDFDUUVRE

PDF DU CHAPITRE
0
r rt.-c'"''""
FREEMIUM
suggérer l"acqutSillon
à votre bibliothèque
ACHETER
0 VOLUME PAPIER
PRESSES
UNIVERSITAIRES DE
LYON
leslobraires.fr
Decitre
Mollat
amazonJr
0 0 ePub/POF
-
Chabli (Mlle). 1 72 .
Chamfort, 21 8.
Charles 1er, (roi d'Angleterre), 295.
Charles 111 (roi d'Espagne), 23 1.
Chateaubriand, 87.
Chenier M.J., 269.
Cicéron, 230, 238.
Claude J.- P., 160.
Clausewitz, 142.
Clermont-Tonnerre 295.
Clousier, 41 .
Conti (prince de), 1 5.
Coudan L., 85.
Cournot, 147.
Couturier, 42.
Cressonnier, 53.
Cuchet, 4 1.
Cussac, 1 7 ,41 .
Damiens, 5, 139.
Debray, 53.
De crosne, 48.
Dalalain, 53.
Deleuze, 141, 147, 148.
Delon M., 143.
Demailly, 148.
Demonville, 43.
Désauges, 53.
Desmoulins, 79, 82, 218, 223, 23 1, 243, 296; voir Révolutions de France
et de Brabant.
Desprez, 43.
Desserres de La Tour, 228.
Devaux, 41 ,44, 45.
Devillers, 1 24.
Dinocheau, 77, 79. 175; voir Courrier de Madon.
Du Barry (Mme), 231.
Dubois (Mme), 53.
Dueros (abbé), 229.
Dufour. 45, 50, 53.
Dumont E., 84, 177, 2 18, 252, 259-260
Du Morier, 11, 1 79, 229, 245.
Dupuy R., 85.
Du Roveray JA., 61, 177.
Du plain de Sainte- Albine J.B., 75, 261 ; voir Lerrres à M. le Comte de B •••.
Duvière, 52.
Eisenstein F., 23 1.
Estivals R., 52.
Fauchet (abbé), 89, 204.
Faucheux Cl.-A., 17.
Favre, 148.
Favre R., 144.
Faye J.-P., 146.
Feyde l G., 1 5, 200 : voir Observateur.
Feye l G., 53, 54, 68, 84.
Fischer J.A., 80.
Flesse lles, 93, 145, 146.
Fontanes L. 38, 71 , 21 3-214, 248.
Fontenai (abbé de), voir Journal général de France.
Foulon, 93, 99, 103, 104. 109, 110, 1 18, 164, 171, 257, 268.
François (le boulanger), 1 70, 25 7, 259.
Froullé, 44, 53.
Furetière, 164.
Garat D.J.. 56.
Garnery, 53.
Gastellier, 53.
Gattey, 41.
Gaulmier J., 142.
Gaultier de Biauzat, 85, 1 79.
Gautier de Syonnet J.L., 29, 37, 44, 85, 160.
Gignou. 56.
Giraud- Duplessis, 167.
Girouard, 42.
Godechot J., 2 5, 294.
Corsas A.-J ., 40, 77, 78, 98, 107, 11 3, 11 8, 123, 124, 173, 175, 186, 191,
200, 239, 241, 278, 280 ; voir Courrier de Versailles à Paris.
Gough H., 5.
Gracques (les), 261 .
Grange, 42.
Gueffier, 40,41 .
Guiart J.. 148.
Guilhaumou J.. 144.
Guillaume, 42, 43, 53.
Hatin E,, 25,51, 170.2 15.
Helvétius, 95.
Henri IV, 1 03.
Henry (Lady), 143.
Hérissant, 42.
Horace, 293.
Hugo, l 01.
Jodot, 11 .
Jorry, 42.
Joseph H, 241 .
Jourdain de Saint-Ferjeux, 45, 54.
Junius Brutus, 209. 23 l.
Keralio (M lle de), 17. 230 ; voir journal d'Etat et du citoyen.
Knapen. 35. 41,43. 51, 54.
Laclos, 101.
Lacombe, 80.
Lacroix S., 47.
La Fayette, 6, 93, l 03, 208, 238, 258, 288.
Lagrange, 53.
La Harpe. 202. 203. 218. 272.
Lallemant. 53.
Lally-Tolendal, l 07, 171, 202.
Lambesc (prince de), 145, 147.
Lamy, 40, 41.
La Planche (Mme de), 84.
Lapon e, 42, 53.
La Salle (marquis de), 107.
Launay (de), 93, 122, 145, 262.
Laurens, 43, 46, 53.
Le Boucher, 53.
Lebrun Fr., 85.
Le Corail de Sainte-Foy, 14.
Lecuru J.. 146.
Lefebvre G., 257.
Lefèvre, 53.
Lenoir, 23 1.
Le Riche, 221.
Le Hodey de Saultchevreu il, l 52 ; voir journal des Etats Généraux.
Le Jay, 9, 10, 4 1.
Lemay E., 85.
Lete llier, 40, 42, 53.
linguet, 217, 239.
Lormel (de), 42.
Lottin A. - M., 4 1,53.
Loustallot, 30, 180, 272.
Lucas c., 297.
Luchet (marquis de), 231 ; voir journal de la ville.
Luneau de Boisj ermain, 61.84.
Lupasco S., 143.
Lycurgue, 272.
Mably, 95.
Maissemy, 9-11 . 13, 14, 16, 45, 49, 51 .
58, 152.
Malassis, 13. 70.
Malebranche, 161.
Mallet Du Pan, 212, 218, 236 ; voir journal politique de Bruxelles.
Mamour, 172.
Mangourit, 13 ; voir Héraut de la nation. Manuel, 75, 76, 173, 206.
Maquer, 68.
Maradan, 4 l .
Marat, 183, 211, 216, 218, 223, 231, 26 l. 295 ; voir Ami du peuple.
Maret, 51, l 52 ; voir Bulletin de l'Assemblée Nationale.
Marmontel, 218.
Marshall, 39.
Martin A., l 7.
Masseau o., 146.
Mège F., 85.
Mercier l.- S., 42, 58, 75, 98, 201, 218, 272, 280.
Mercy (comte de), 141 .
Mérigot, 42, 54.
Messaline, 208.
Meude- Monpas (chevalier de), 188.
Meunier de Querlon, 132.
Michelet, 22.
Mirabeau, 12, 41, 114, 117, 135, 165, 183, 201, 255; voir Etats Généraux,
Lettres [ ... ] à ses commettants, Courrier de Provence.
Mirabeau (vicomte de). 85.
Moles A., 146.
Momoro, 35, 40, 41,43, 46, 54. Montesquieu, l 01, 138,273.
Morande, voir Théveneau de Morande. Morin E., 141, 148.
Mouillaud M., 53.
Moulinas R., 84.
Mounier, 58, 179, 237, 240, 242, 245, 248. 270. 294, 295, 297.
Necker, 6, 13. 51 , 89, 93, 95, 96, 99, 1 03, 104, 1 08. 114, 11 6-118, 124,
134. 145, 148, 170, 192, 197, 199, 201. 231.
Néville, 23 1.
Noailles (vicomte d e), 118.
Nora P., 91, 102, 143, 147, 148.
Nyon, 42, 45, 54.
Ogny (Cl.-Fr.-M. Rigoley, baron d'), 50. 69, 85.
Ogny (fils), 74, 85.
Orléans (duc d'), 117, 201, 231 .
Pain, 53.
Palissot, 84.
Panckoucke, 11 -12, 15, 16. 30, 35, 41, 56, 63, 65, 162, 163, 218, 227,
23 1, 234- 236.
Peltier, 23 1
Perlet, 28, 45, 50, 53,60, 84.
Pinson, 148.
Poinçot, 53, 54.
Polignac (Mme de). 227.
Ponce lin de La Roche-Tilhac, 77, 294 : voir Courrier français.
Popkin J.O., 84, 85, 229, 231 ,294.
Prau lt, 54.
Prudhomme, 30. 41, 44- 46, 50, 1 54, 179.
Pussy, 44, 174; voir Courrier nacional.
Quillau, 1 5.
Racine, 269.
Rau lin (Ml le), 172.
Raynal, 214.
Reeves H., 148.
Regnauld de Saint- Jean- d'Angély, 196.
Rétif de La Bretonne, 128, 146.
Réveillon, 92.
Rivaro l, 224, 240.
Rivaud, 53.
Robespierre, 226, 240.
Roger Ph., 11 2, 294.
Roland C.N., 88, 219.
Rousseau J.-J, 87, 95, 1 38, 21 o, 272.
Royez, 53.
Royou (abbé), 2 46, 2 48.
Rozé, 43, 46.
Rozoi (de). 246- 247 ; voir Gazecce de Paris.
Sabatier de Castres, 229, 240.
Sade, 207.
Saint-Huruge, 1 03.
Saint- Priest (comte de), 201.
Sainthi, 45.
Sanson, 46.
Séguy- Thiboust, 42.
Sé lis, 15.
Servan J.M.A., 289, 298.
Sévigné (Mme de). 144, 161, 162.
Sfez L., 142, 148.
SgardJ.. 19, 83 , 101, 144. 148.
Simondon, 141.
Soboul A., 142.
Soderhj elm A., 47, 54.
Soulavie, 51,52, 150.
Stee le. 184.
Suard, 51.
Su lly, 103.
Tacite, 152.
Target, 85.
Teissier J. 83
Terray, 231.
Têtu Fr., 53.
Théroigne de Méricourt, 226.
Théveneau de Morande, 236 : voir Courrier de l'Europe.
Thibaudeau, 88.
Thiébault, 15, 17, 46, 54.
Thom R., 141, 148.
Tourneux M. 54.
Tournon, 30, 44, 88. 104, 128, 134, 1 53-1 55, 161, 1 78, 180. 207, 21 o,
260. 275 ; voir ses Révo/ucions de Paris.
Toustain- Richebourg, 16, 52.
Tucoo- Chala S., 83.
Tuetey A., 52.
Turgot, 85.
Tutot, 56.
Vaillé E. 68, 84, 85.
PLJL
Valleyre, 42, 53.
Vaufleury (Mme), 53, 80.
Vente. 40. 53.
Vill ette (marquis de). 187, 188.
Virgile, 218.
Volland, 14, 42, 53.
Volney, 88, 193, 194, 201, 23 1, 295.
Voltaire, 207, 228, 247, 269, 296.
Walpole H., 143.
Walter G., 17. 54, 239.
Waudin, voir Le Parisien nouvelliste.
Weissenbruch, 16,58.
© Presses universitaires de Lyon, 1989
Conditions d'utilisation : http://Www.openedition.org/6540
Index des journaux cités Tableaux
ft OpenEdition
~ Books
Presses universitaires de Lyon
Catalogue
Auteurs
Éditeurs
Pl.AN DU SITE
Collections
• Littérature
• Littérature & idéologies
• Autofictions, etc.
• Textes & Langue
• Esthétique et représentation: monde
anglophone (1750-1900)
• Des deux sexes et autres
• Sexualités
• Histoire
• Collection d'histoire et d'archéologie
médiévales
• Anthropologie
• Sociologie
• Science politique
• Nouvelles écritures de l'anthropologie
• Sociologie urbaine
Tous les Livres
Accéder aux Livres
• Par auteurs
• Par personnes citées
• Par mots clés
• Par géographique
lnformation.s
• Presses universitaires de Lyon
• Organisation éditoriale et scientifique
Accès réservé
SUIVEZ-NOUS
IUl D
Courriel :
pul@univ-lyon2.fr
URL :
http://presses.univ-lyon2.fr
Adresse :
86 rue Pasteur
69365 Lyon Cedex 07
France
Dossiers
Extraits
.Q. Open Edition
OpenEdition est un portail de
ressources électroniques en
sciences humaines et sociales.
OpenEdition Journals
OpenEdition Books
Hypothèses
Calenda
OpenEdition Freemium
OpenEdition : OpenEdition Books OpenEdition Journals Calenda Hypothèses Lettre OpenEd1t1on Freemoum ro:1
CD 001 /Références l:'l D Ill
1!!:t OpenEdition Books > Presses un1vers1tz11res de Lyon > Histoire > Naissance du j ournal révolutionnaire > Tableaux
Open Edition
Books
Résultats par livre
PlJ Presses universitaires de Lyon
Index des noms propres D
NAISSANCE DU JOURNAL RÉVOLUTIONNAIRE 1 Claude Labrosse, Pierre Rétal
RECHERCHER DANS Lf LIVRE
--~-..... •
TABLE DES MATIÈRES
CITER PARTAGER
f} AJOUTER À DRCID 0
Tableaux
p314
TEXTE INTÉGRAL
1. Créations à Paris en 1789
Il. Croissance mensuelle des périodiques
20
22
111. Périodicités 24
IV. Répartition mensuelle par catégories 27
V. Formats
VI. Nombre de signes à la feuille
VII. Terme de l'abonnement
34
36
62
VIII. Coût comparatif des abonnements parlsh~ns 66-67
IX. Taxe postale à la feuille pour la province 72
© Presses universitaires de Lyon, 1989
Conditions d'utilisation : http //www.openedition.org/6540
Index des noms propres
------
9610UVRES 108 ÉDITEURS AUTEURS
Liste des ouvrages de la libra ne
dt. b centenaire de la révolu ton
lrança se
Uste des ouvrages de la l1braine
du bicentenaire de la revolut1or.
URE

ACCts OUVERT

MODE LfCT\JRE

EPUB

PDFDUUVRE

PDF DU CHAPITRE
0
r rt.-c'"''""
RUEMIUM
suggérer l'acquisition
à votre bibliothèque
ACHETER
0 VOLUME PAPIER
PRESSES
UNIVERSITAIRES DE
LYON
lesl1braires.fr
Decitre
Mollat
amazonJr
0 0 ePub/POF
ft OpenEdition
~ Books Q OpenEdition
Presses universitaires de Lyon
PlAN DU SITE
Collections
• Littérature
• Littérature & idéologies
• Autoftctions, etc.
• Textes & Langue
• Esthétique et représentation: monde
anglophone (1750-1900)
• Des deux sexes et autres
• Sexualités
• Histoire
• Collection d'histoire et d'archéologie
médiévales
• Anthropologie
• Sociologie
• Science politique
• Nouvelles écritures de l'anthropologie
• Sociologie urbaine
Tous les livres
Accéder aux livres
• Par auteurs
• Par personnes citées
• Par mots clés
• Par géographique
Informations
• Presses universitaires de Lyon
• Organisation éditoriale et scientifique
Accès réservé
SUIVEZ ·NOUS
Courriel:
pul@univ-lyon2.fr
URL:
httpJ /presses.univ-lyon2.fr
Adresse :
86 rue Pasteur
69365 Lyon Cedex 07
France
Catalogue
Auteurs
Ëdueurs
Dossiers
Extraits
OpenEdition est un portail de
ressources électroniques en
sciences humaines et sociales.
OpenEdition Journals
OpenEdition Books
Hypothèses
Calenda
OpenEdition Freemium
-
OpenEdition : OpenEdition Books OpenEdition Journals Calenda Hypothèses Lettre OpenEd1t1on Freem1um --roi
CD DOi / Références rlD lli
l'.!!:t OpenEdition Books > Presses universitaires de Lyon > Histoire > Naissance du journal révolutionnaire > Liste des ouvrages de la librairi ... ml EN ES IT DE
Open Edition
Books 9610UVRES 108 ÉDITEURS AUTEURS
Résultats par livre V ' • ;• . ;f•
PLJL Presses universitaires de Lyon
Tableaux D
NAISSANCE ou JOURNAL RÉVOLUTIONNAIRE 1 Claude Labrosse, Pierre Rétat
RECHERCHER DANS LE LIVRE
TABLE DES MATIERES
CITER PARTAGER
$ AJOUTER À ORCID 0
Liste des ouvrages de la librairie du
bicentenaire de la révolution française
p. 315-317
TEXTE INTÉGRAL
La Gauche er la Révolurion française au milieu du X/Xe siècle, Edgar
Quinet er la question du Jacobinisme (1865- 1870), Français FURET,
Hachette.
La Révolution française, images er récits, Michel VOYELLE, Livre Club
Diderot / Messidor.
Histoire de !'Ecole Polytechnique, A. FOURCY, introduction par Jean
DHOMBRES, Editions Belin.
La République avait besoin de savants, Janis LANGUINS, préface par
Emmanuel GRISON, Editions Belin.
Condorcet, Keith BAKER, Hermann.
La Révolution française vue par les Allemands, textes traduits et
présentés par Joël LEFEBVRE, Presses Universitaires de Lyon.
Sciences à l'époque de la Révolution française : recherches historiques,
Dir. R. RASHED, Librairie Blanchard.
Arlas de la Révolution française, Coordination scientifique Claude
LANGLOIS, Editions de l'EHESS.
Des principes er des causes de la Révolucion en France, Sénac de
MEILHAN, préface de Michel DELON, Desj onquères.
Le Tribunal de cassation er les pouvoirs sous la Révolution (1790- 1 799),
par Jean-Louis HALPERIN, L.G.D.j.
Histoire provinciale de la Révolucion française, Dir. L. BERGERON et J.
MAYAUD, Privat.
Les Horizons de la liberté : naissance de la Révolution en Provence
(1787- 1789), Monique CUBELLS, Edisud.
La Carmagnole des Muses. L'homme de lercres er l'arrisre dans la
Révolution, Dir. Jean-Claude BONNET, Armand Colin.
Erar de la France révolutionnaire (1787- 1799), Collectif sous la direction
de Michel VOYELLE, La Découverte.
Les Ventres de Paris : pouvoir er approvisionnement dans la France
d'Ancien Régime, S. KAPLAN, Fayard.
La guerre du blé au XVI/le siècle, Collectif, Edi t ions de la Passion.
Chaptal, sous la direction de Michel PERONNET, Privat.
Quelques notices pour l'histoire er le récit de mes périls, Jean- Bapt iste
LOUVET, préface de Miche l VOYELLE, Desj onquères.
Les Juifs du pape à NÎmes, Louis SIMON et Anne-Marie DUPORT, Edisud.
Aux arrs er aux armes ! Les arts er la révolution 1 789- 1 799, sous la
direction de Régis MICHEL et Ph ilippe BORDES, Adam Biro.
La caricature contre- révolutionnaire, Claude LANGLOIS La caricature
révolutionnaire, Antoine de BAECQUE, Presses du CNRS.
Citoyennes rricoreuses, Dominique GODINEAU, Al inea.
Belle de Charrière, une aristocrate révolutionnaire, Isabelle VISS IERE, Des
Femmes.
Paroles de la Révolution (les assemblées parlementaires 1 789- 1 794),
Patrick BRASART, Minerve.
La langue politique er la Révolution française, Jacques GUILHAUMOU,
Meridiens- Klincksieck.
De la Raison à /'Erre Suprême, Michel VOYELLE, Editions Complexe.
De la Révolution er de la Constitution, Antoine BARNAVE, présenté et
annoté par Patrice GUENIFEY, Presses Universitaires de Grenoble.
André Thouin, Yvonne LETOUZEY, Museum d'Histoir Naturelle.
Lercres à Miranda, QUATREMERE DE QUINCY, introduction d' Edouard
POMMIER, Macula.
La Révolution des Notables, Jean EGRET, Armand Colin.
1789 er 1889, Emile OLLIVIER, préface de Maurice AGULHON, Aubier.
Le rexre occitan de la période révolutionnaire, Henri BOYER, Georges
FOURNIER, Ph ilippe GARDY, Philippe MARTEL, René MERLE et François
PIC, Etudes occitanes.
La Contre-Révolution ou l'histoire désespérante, Gérard GENGEMBRE,
Imago.
Les révolucions du sujet, Eli zabeth GUIBERT-SLEDZIEWSKI, MéridiensKlincksieck.
Concerne un périodique
Soumis par lechott le