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Référence

DUMOUCHEL Suzanne, Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle. Émergence d’une culture virtuelle, Oxford, Voltaire Foundation, 2016.

Référence courte
Dumouchel 2016/1
Type de référence
Texte
LE JOURNAL LITTÉRAIRE EN FRANCE
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
ÉMERGENCE D'UNE CULTURE VIRTUELLE
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LE jOURNAL LITTÉRAIRE EN FRANCE
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
ÉMERGENCE D'UNE CULTURE VIRTUELLE
SUZANNE DUMOUCHEL
Préface de JEAN-PAUL SERMAIN
VOLTAIRE FOUNDATION
OXFORD
www.voltaire.ox.ac.uk
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© 2016 Voltaire Foundation, University of Oxford
ISBN 978 0 7294 1174 5
Oxford University Studies in the Enlightenment 2016:03
ISSN 0435-2866
Voltaire Foundation
99 Banbury Raad
Oxford OX2 6JX, UK
www.voltaire.ox.ac.uk
A catalogue record for this book is available from the British Library
The correct style for citing this book is
S. Dumouchel, Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle: émergence d'une
culture virtuelle, Oxford University Studies in the Enlightenment (Oxford,
Voltaire Foundation, 2016)
Caver illustration: Lecture du journal par les Politiques de la petite Provence au
jardin des Thuilleries [sic], dessin par François Huot, dans la Collection de dessins
sur Paris, t.6, réunie par Hippolyte Des tailleur, BnF, département Estampes
et photographie, RESERVE FOL-VE-53 (H).
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ÜXFORD UNIVERSITY STUDIES IN THE ENLIGHTENMENT
LE jOURNAL LITTÉRAIRE EN FRANCE
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
ÉMERGENCE D'UNE CULTURE VIRTUELLE
v
La presse littéraire joue un rôle considérable dans le développement de
la sociabilité et des pratiques culturelles au XVIIIe siècle: elle favorise le
dialogue avec les lecteurs, leur permet de développer leur esprit critique
et contribue à la création de nouvelles pratiques. Dans quelle mesure
agit-elle ainsi sur la société, la conception du savoir et la constitution
d'une culture commune?
En se fondant sur cinq titres représentatifs - le Mercure de France, le
Journal des dames, le Pour et contre de Prévost, le Nouvelliste du Parnasse de
Desfontaines et Granet, l'Année littéraire de Fréron -, Suzanne
Dumouchel analyse la place centrale des périodiques littéraires, trop
souvent négligés par les historiens de la presse, dans la formation de
lecteurs-citoyens. Par rapport à ceux du XVIIe siècle, les journaux
littéraires du XVIIIe mettent en avant la subjectivité: celle des rédacteurs
dans leur rapport aux textes, et celle des lecteurs, qui sont invités, par
leurs envois et leurs discussions, à l'élaboration du journal. La presse
littéraire d'Ancien Régime joue ainsi un rôle majeur dans la formation
des moeurs, de l'opinion, des goûts, des relations sociales, préfigurant la
presse plus politique du xvme siècle.
En analysant le fonctionnement de cette culture virtuelle, qui organise
un nouveau rapport au monde et à soi, Suzanne Dumouchel montre que
le journal littéraire du XVIIIe siècle soulève de nombreuses questions
toujours présentes dans les médias numériques aujourd'hui.
Eighteenth-century literature 1 history of the press 1 cultural and social
his tory
Littérature du dix-huitième siècle 1 histoire de la presse 1 histoire
culturelle et sociale
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Vll
Table des matières
Préface de Jean-Paul Sermain 1
Introduction 7
I. Entre pratiques éditoriales et pratiques auctoriales 37
1. Caractéristiques formelles 39
i. Structuration des périodiques 39
11. Des contraintes de publication 45
iii. Les temporalités dans le journal littéraire 48
iv. Journal et roman 51
2. Culture du quotidien 55
1. Diversité des formes textuelles 55
11. Variété des sujets 62
iii. Sur le modèle des lieux de sociabilité 68
3. Autorité du journal 75
i. Des valeurs 75
ii. Les métadiscours 86
iii. Compétence du journaliste 92
I Conclusion 97
II. Relecture et réécriture: le journal comme atelier littéraire 99
4. Théâtralisation de l'information 101
1. La nouvelle littéraire 102
ii. La nouvelle journalistique 109
iii. Histoire tragique et fait divers 117
iv. Un genre de récit journalistique? 126
5. Pédagogie critique 133
i. Evolution du genre du compte rendu 133
ii. Les rédacteurs, des guides du public 140
iii. Le commentaire des textes littéraires 146
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viii Table des matières
6. Rendre compte et représenter: activités critiques 165
1. Autres temps, autres cultures 166
ii. Extraits et commentaires: réécrire l'original 180
iii. L'oeuvre d'art 184
II Conclusion 195
III. Du lecteur au public 197
7. Textes en débat 199
1. Discours sur les autres journaux 199
ii. Des partis pris critiques: l'exemple du commentaire
d'Eugénie de Beaumarchais 202
iii. Disputes périodiques et littéraires 206
iv. Leçons de sciences 215
v. Invitation au débat 220
8. Un 'public-journaliste' 225
i. Un espace public? 225
ii. Des apprentis journalistes 241
9. Un espace médiatique 247
1. Un espace rhétorique et géographique de transition 247
n. Un processus à l'oeuvre: la virtualisation 251
iii. Lecture et écriture du journal: une expérience de la
subjectivité 255
iv. Fonctions sociales du périodique littéraire 269
v. La lecture: une activité créatrice 273
III Conclusion 279
Conclusion générale 281
Annexe 1. Fiches sur les périodiques littéraires 289
Annexe 2. Table des références 297
Bibliographie 309
Index 327
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Préface
JEAN-PAUL SERMAIN
La presse française du dix-huitième siècle fascine et effraie. Elle ne
répand pas seulement des connaissances élargies sur les livres et les
savoirs, comme sur les activités artistiques ou certains phénomènes
sociaux; en les rendant familiers et communs, elle change finalement
la conscience que les couches supérieures ont d'elles-mêmes, de leur
langue, de leur tradition et de leur actualité intellectuelle et morale, elle
modifie en profondeur leurs pratiques culturelles. Le périodique
accompagne en effet de façon régulière, à la date du jour, les activités
de l'esprit, il assure la diffusion des idées, l'accueil des ouvrages
imprimés, il oriente leur compréhension, leur appréciation, leur circulation,
leur influence et leur association, il contribue à la formation des
manières et des engouements, il renforce le sentiment d'une
appartenance nationale.
H. Merlin-Kajman a bien montré, dans la lignée des travaux
d'Habermas et de Koselleck, en s'appuyant sur les trois querelles de
Guez de Balzac, du Cid et de La Princesse de Clèves, que, dès le dix -septième
siècle, les écrivains esquivent le jugement des spécialistes, mi-clercs midoctes,
et s'adressent directement au public pour juger des représentations
de personnages et de situations qui ne sont pas vues à partir des
normes religieuses ou sociales, mais laissées à l'appréciation indécise des
acteurs et des témoins. L'anomie des héros laisse le lecteur ou le
spectateur en position d'arbitre des comportements et de leurs figurations
littéraires, de leur justesse comme de leur bienséance: il est en
quelque sorte l'ultime recours de la vraisemblance. Sans doute la démonstration
aurait pu s'étendre aux Lettres provinciales et à la Querelle des
anciens et des modernes: la remise en cause des autorités par l'appel au
jugement libre de chacun s'étend à tous les domaines, y compris religieux
et politiques, qui passent par l'écrit, le livre, l'impression. La presse du
dix-septième siècle participe déjà de ce phénomène, puisqu'elle accueille
les jugements contradictoires sur La Princesse de Clèves par exemple, et
que les Nouvelles de la République des lettres de Bayle examinent de façon
critique tous les discours.
Cette présence de la presse dans la vie journalière change d'échelle au
dix-huitième siècle: elle n'est plus ponctuelle mais entre désormais dans
les moeurs et les habitudes. Cela se produit par l'effet de deux facteurs
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2 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
convergents. En Angleterre, au début du siècle, le journal d'Addison et
Steele, The Spectator, crée un dialogue quotidien avec les lecteurs en
sollicitant leurs réactions et en transformant les journalistes rédacteurs
en figures personnalisées, et il aborde tous les aspects de la vie culturelle,
sociale, artistique, littéraire: il cherche à assurer la culture générale d'un
lectorat fort nombreux. Le périodique devient un compagnon, un guide,
une voix attendue et écoutée. Il joue ainsi un rôle majeur dans la
formation des moeurs, de l'opinion, des goûts, des relations sociales.
The Spectator est largement traduit et diffusé en Europe.
A côté des transpositions fidèles de la formule anglaise (bien étudiée
par l'équipe de M. Ertler), les périodiques qui se multiplient en France au
dix-huitième siècle subissent tous son influence: ils se rapprochent de
leur public, par leur mode d'énonciation et de présentation, mais aussi
dans la diversification des sujets, attentifs aux nouvelles curiosités,
comme les spectacles, la peinture, les sciences, les découvertes
scientifiques, les modes, les voyages, les faits divers. Cette extension
même de l'activité journalistique a de quoi faire reculer les plus
intrépides chercheurs: comment s'en emparer? Comment l'observer?
Jean Sgard et l'équipe qu'il a réunie ont fourni, avec un dévouement
exemplaire, un travail préliminaire indispensable: recenser les journaux,
les décrire, en délimiter les frontières, examiner les auteurs, les
fréquences, les objets. D'autres études se sont attachées à un seul
périodique ou ont considéré des éléments ponctuels: la logique des
jugements critiques, la couverture d'un événement, d'une année, d'un
homme, une rubrique- comme le courrier des lecteurs. Mais l'ensemble?
Mais ce qui change dans le rapport à la littérature et dans la constitution
d'un public? Sur une longue durée, en lisant et en analysant un ensemble
de journaux important?
Suzanne Dumouchel n'a pas eu peur et elle a décidé d'aborder non
seulement ce que disent de la littérature les journaux littéraires du dixhuitième
siècle, mais surtout ce qu'ils font et ce qu'ils font faire à leurs
lecteurs: son ouvrage les envisage dans une perspective de pragmatique
historique fort ambitieuse. Elle couvre une très large période: elle part de
1714, le moment où The Spectator entre en France par une traduction, et
va jusqu'en 1777, moment où paraît le premier vrai journal français.
Cette date marque aussi la fin de deux des journaux les plus étendus de
son corpus (qui en comporte cinq), et aussi une transformation du plus
durable des cinq, qui a pris le titre de Mercure de France en 1724. Elle
exclut les périodiques spécialisés et retient ceux qui se consacrent au
commentaire des textes, dans des comptes rendus ou des discussions, et
qui participent aussi à la production littéraire par l'intégration d'oeuvres
poétiques ou de fragments, comme par l'accueil de récits qui se situent
entre les deux pôles de la fiction avouée et de l'information factuelle.
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Préface 3
Suzanne Dumouchel se consacre à cinq journaux assez représentatifs
pour offrir une sorte de panorama: le Mercure de France est le plus divers
et le plus officiel, le journal des dames annonce un public et des objets
spécifiques, les trois autres sont liés à leurs auteurs rédacteurs, le Pour et
contre de Prévost, le Nouvelliste du Parnasse de Desfontaines et Granet,
l'Année littéraire de Fréron.
Les journaux du dix-septième siècle, en dehors de la gazette,
discutaient savamment de livres. Ceux du dix-huitième siècle s'inscrivent
dans leur sillage, mais avec deux changements majeurs. Le rédacteur ou
les rédacteurs subordonnent leur jugement à leur rapport personnel aux
textes: ils montrent comment est vécue la chose littéraire, comment elle
concerne leur vie commune, leurs relations sociales, leurs choix moraux,
leurs penchants et leurs plaisirs. D'autre part, ils incitent le public à
opérer une appropriation analogue: que lui aussi considère son expérience
des textes, apprenne à les évaluer, émette son avis. Le journal forme
la compétence des lecteurs en les invitant à participer par leurs envois et
leurs discussions au journal. La littérature devient une culture dans le
sens où ce qui est appris devient une école du goût et stimule la réflexion
ou l'envie d'intervention dans les débats: selon les auteurs du dixhuitième
siècle, elle intéresse la langue, les textes, les discours, les récits,
les livres mêmes. L'enseignement scolaire (réservé aux plus chanceux des
hommes) et les institutions officielles y pourvoyaient, mais dans des
espaces réservés et sur des points déjà reconnus; désormais le journal
relaie ce processus, il s'élargit à un lectorat ouvert et indéterminé et est
capable de faire place à tout ce qu'il y a de neuf dans les moeurs et les
travaux des écrivains et des savants (il est complété par d'autres types
d'ouvrages et des foyers de sociabilité lettrée comme les académies et les
salons). Le périodique familiarise ses lecteurs aux problèmes des textes,
des discours et des savoirs et les amène à s'en emparer et à y répondre: il
en fait des acteurs d'une culture collective.
Cette culture reste lettrée puisqu'elle passe toujours par la médiation
et la maîtrise des textes, des récits, des discours, ou renvoie à des
événements littéraires, comme les représentations théâtrales, puis les
salons de peinture, ou la discussion d'un livre à succès comme La Nouvelle
Héloïse ou d'innovations comme le drame. Contrairement à la restriction
qui aujourd'hui affecte la notion de littérature, son acception est plus
large au dix-huitième siècle, elle comprend toute attention à la manière
dont est composé et rédigé un texte, à la forme de son contenu comme à
son expression verbale, elle recouvre l'essentiel des expériences de
chacun en tant qu'elles font intervenir dans leur développement une
médiation verbale et rédactionnelle. C'est dans la mesure où le journal
met en oeuvre une culture, met en scène son appropriation et son usage,
où il amène le lecteur à la faire sienne, c'est-à-dire à se montrer capable
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4 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
de la pratiquer, donc de l'inscrire régulièrement dans sa vie, que Suzanne
Dumouchel peut élargir dans la troisième partie de son ouvrage son
propos. Elle montre que le journal crée une communauté virtuelle qui
réunit ses lecteurs et ceux qu'elle s'associe par leur proximité ou leurs
situations ou opinions partagées.
Cette communauté est définie par des attitudes similaires, dont la
lecture du journal qui ne cesse de s'étendre dans la seconde moitié du
dix-huitième siècle, par les progrès d'une alphabétisation poussée et
aussi par l'ouverture de cabinets de lecture qui font baisser
considérablement le prix de l'accès au journal, elle est définie par les
capacités que le journal forge, elle est définie aussi par l'ensemble des
références qu'il offre, les connaissances, les textes, les jugements, les
informations, les débats. Cette création d'un univers parallèle au monde
réel est proprement littéraire, parce qu'elle s'appuie sur les textes, qu'elle
en offre des séries très variées, et qu'elle apprend à les lire ou à s'en servir,
à les aimer, à les comprendre, à les prolonger ou à les contester. Ce
qu'elle transmet devient transmissible: on se reconnaît dans ce qui est lu
mais aussi dans l'idée qu'il est lu par d'autres qui deviennent ce public
invisible et toujours plus nombreux des lecteurs de journaux.
Cette virtualité littéraire s'oppose à la virtualité proprement politique
qui s'installe avec la Révolution. Elle s'oppose aussi à un autre tournant
pris par la presse depuis lors: le journaliste n'est plus celui qui met en
scène sa culture littéraire mais qui, par des enquêtes et des vérifications,
parvient à construire une représentation de fragments du réel fiables et
utiles. Le journal littéraire peut ainsi être négligé aujourd'hui, il ne
survivrait plus que dans les revues, qui sont pourtant dépourvues d'ambition
généraliste et occupent des terrains spécialisés souvent minuscules!
Les journaux littéraires ménagent-ils seulement, comme le conclut
Suzanne Dumouchel, 'l'entrée dans la modernité de la communication'?
Son enquête conduit bien à cette ouverture, étayée par des observations
soigneusement et minutieusement recueillies sur des milliers de pages, et
en utilisant les concepts et les méthodes que lui fournissent les
spécialistes de la presse comme J. Sgard, J. Bakou, C. Labrosse, les
historiens comme J. Habermas ou H. Merlin-Kajman, et les théoriciens
du langage de la presse et des medias, comme M. Serres, P. Lévy, M. de
Certeau.
Mais cette sorte de résurrection inédite d'une culture virtuelle montre
aussi combien est précieuse sa dimension littéraire. Elle ne peut être
aujourd'hui la seule, puisqu'elle doit s'accompagner d'un examen
objectif du monde réel et offrir les matériaux d'un débat politique,
mais toute l'actualité nous montre que sont déterminantes la lecture,
l'analyse, l'interprétation des grands textes religieux (la Bible, le Coran),
et que doivent être passés au crible les savoirs du monde et des sociétés et
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Préface 5
les pseudo-savoirs, ceux qui fondent les nations et justifient les guerres.
Notre expérience nous dit aussi combien les textes littéraires (pris dans
l'extension large que leur donne le dix-huitième siècle) sont aussi indispensables
à la recherche des valeurs qui transcendent le temps présent et
donnent à chacun ce qui le guide ou le motive, à côté des religions et des
adhésions de parti.
L'émergence de l'internet et des images ne fait que rendre plus utiles
l'amour de la littérature et l'instruction littéraire, l'examen attentif et
partagé des textes, des discours, des récits, des oeuvres de l'esprit. La
culture littéraire n'est pas quelque chose de marginal et de dépassé, c'est
au contraire son insuffisance, son manque, son oubli qui ne cessent de
menacer et de détruire. L'ouvrage de Suzanne Dumouchel fait
clairement apparaître les limites, les déficiences, les médiocrités, les
difficultés, les obstacles des journaux littéraires du dix-huitième siècle,
l'étroitesse de leur regard, mais elle en fait aussi resurgir ce qu'ils ont
inventé en tâtonnant, dans une pratique souvent mal conçue ou fort
modeste, ce qu'ils ont fait en sollicitant leurs lecteurs, en les réunissant.
Ils leur ont permis de se reconnaître dans l'attachement aux mots et aux
écrits, de se libérer des cadres imposés et de leurs restrictions, de se
joindre enfin à tous ceux qui trouvent dans cette conscience littéraire la
vocation de citoyens autonomes.
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Introduction
Ce n'est pas le hasard qui m'a fait entreprendre le Pour et contre. C'est un
dessein conçu depuis longtemps, et que je brûlais d'envie d'exécuter. Dans le
genre d'amusement utile, je ne connais rien qui soit comparable aux
ouvrages de cette nature, et je les compte parmi les avantages que les
modernes ont sur l'antiquité. [ ... ] Quoiqu'on pût citer quelques exemples
semblables dans les langues grecque et latine, on n'y trouvera rien qui puisse
passer pour le modèle de cette multitude de feuilles périodiques, dont
l'invention régulière était réservée à notre siècle.l
7
Cette citation, extraite du nombre 61 du périodique de Prévost, ancre le
développement du journal au dix-huitième siècle. Elle signale le lien de
dépendance entre la forme périodique et une époque, comme le signale
Prévost un peu plus loin:
[Les écrits périodiques en Angleterre] ne sont pas plus anciens que la guerre
civile. Les deux partis, également intéressés à justifier leur conduite et leurs
entreprises, par des relations favorables à leurs vues et par des réflexions
conformes à leurs principes, faisaient imprimer régulièrement à Londres et
à Oxford tout ce qu'ils jugeaient à propos de communiquer au public [ ... ].
Jusque-là il n'était question que d'affaires politiques ou civiles. Ce fut
l'ingénieux M. Steele, qui vers le milieu du règne d'Anne,2 introduisit cette
sorte d'écrits périodiques dont le but est d'instruire en amusant. On
convient généralement que c'est à lui qu'on doit le plan du Tatler (le
Babillard), Ouvrage si innocent, si agréable et si instructif, qu'il peut passer
pour le modèle de ce genre. Son but était de combattre le vice et l'ignorance,
mais par une méthode nouvelle, et tout à fait propre à l'auteur, qui entendait
mieux que personne l'art inestimable d'instruire en badinant.3
D'après Prévost, les premiers périodiques britanniques servent à diffuser
des idées politiques.4 Mais très vite, ils sont concurrencés par des
journaux dont le but est 'd'instruire en badinant' ou d'être 'un amusement
utile', aujourd'hui regroupés sous le terme journaux littéraires'.
En France, le journal se développe au dix-septième siècle lorsque le
pouvoir royal crée trois types de presse: politique avec la Gazette, savante
avec le journal des savants et littéraire avec le Mercure français.
1. Antoine François Prévost, Le Pour et contre, 20 vol. (Paris, Didot, 1733-1740), t.S (1734), n° 61,
p.20.
2. Anne de Grande-Bretagne, 1702-1714, fille de jacques II d'Angleterre (note de l'auteur).
3. Prévost, Le Pour et contre, t.19 (1740), n° 280, p.297.
4. En fait, ils sont davantage utilisés pour des informations commerciales. Néanmoins, le
contenu politique, notamment concernant les lois votées au parlement, etc. s'ajoute très
vite au contenu initial de ces journaux.
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8 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Etonnamment, c'est ce dernier type, la presse littéraire, qui lance
véritablement la vogue des périodiques en France. En effet, alors que
la Gazette est d'abord destinée au monde marchand, elle ne peut
cependant pas diffuser des annonces à côté des informations sur le roi
et la noblesse. Du coup, les annonces particulières et marchandes se
développent dans le Mercure galant. De la même façon, la Gazette ne doit
servir que pour du récit de célébration et non du journalisme d'analyse
et de commentaire', pour reprendre les mots de Gilles Feyei.5 Ce sont
donc le journal des savants, le Mercure galant et les feuilles littéraires à sa
suite qui s'investissent de cette tâche, qui leur permet alors de devenir
des guides de l'opinion au siècle des Lumières. Malgré tout, comme le
rappelle Feyel, si cette tension existe, elle ne doit cependant pas donner
l'illusion d'une division bien tranchée entre les différents périodiques.
Ce type de presse sera supplanté avec la Révolution française par la
presse politique, en plein essor au dix-neuvième siècle.
Comme le souligne Paul Benhamou dans son article 'Le journalisme
dans l'Encyclopédie', D'Alembert regroupe sous le générique 'périodique'
les 'ouvrages qui paraissent régulièrement à certains intervalles de temps
égaux, comme les journaux des savants, les gazettes, etc'.6 Deux termes au
moins sont utilisés pour définir l'ouvrage périodique: le journal et la
gazette. D'après l'Encyclopédie, la typologie des périodiques est peu variée
et s'organise autour de quatre modèles:
• les affiches qui publient des petites annonces sur des objets trouvés et
perdus, sur l'actualité des spectacles, les naissances, les mariages et les
décès ou encore sur le cours de la monnaie;
• les gazettes, essentiellement consacrées aux nouvelles politiques et à
l'actualité. Elles concernent tout ce qui relève des 'affaires publiques';
• les journaux qui traitent de la production imprimée, que Diderot
définit comme un 'ouvrage périodique qui contient des extraits des
livres nouvellement imprimés, avec un détail des découvertes que l'on
fait tous les jours dans les arts et les sciences', faisant du journaliste un
simple médiateur entre l'auteur et le lecteur publiant 'des extraits et
des jugements des ouvrages de littérature, de sciences et d'arts à
mesure qu'ils paraissent';7
5. Gilles F eyel, L'Annonce et la nouvelle: la presse d'information en France sous l'Ancien Régime, 1630-
1788 (Oxford, 2000), p.1275-76.
6. Voir l'article 'Périodique' rédigé par D'Alembert dans l'Encyclopédie, t.12, p.363b, cité par
Paul Benhamou, 'Le journalisme dans l'Encyclopédie', Recherches sur Diderot et l'Encyclopédie 5
(1988), p.45-54.
7. Respectivement dans les articles Journal' et Journaliste' de Diderot, dans Encyclopédie, ou
Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers par une société de gens de lettres, Jean Le
Rond D'Alembert et Denis Diderot (éd.), 35 vol. (Paris, Briasson, David, Le Breton et
Durand, 1751-1780), t.8, p.896a et p.897b; disponible sur le site ATILF, http://
portail.atilf.frlencyclopediel.
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Introduction 9
• les Mercures, ainsi définis dans l'Encyclopédie: 'titre d'une compilation
de nouvelles et de pièces fugitives et littéraires, qui s'imprime tous les
mois à Paris, et dont on donne quelquefois deux volumes, selon
l'abondance des matières.8
Cette catégorisation, commode et éclairante, ne rend pourtant pas
compte du foisonnement de périodiques qui relèvent de plusieurs
catégories. Ainsi, le Mercure de France, un des périodiques les plus célèbres
et qui aura la plus grande longévité, tient à la fois de l'affiche en ce qu'il
recense les naissances, mariages et décès de la cour; de la Gazette dont il
reprend une partie du contenu; du journal dans la mesure où il rend
compte de la production imprimée; et du Mercure- son titre est d'ailleurs
à l'origine de cette catégorie de périodiques - puisqu'il publie
mensuellement des pièces fugitives et littéraires. Les deux dernières
catégories se réunissent sous l'expression, forgée au dix-neuvième siècle,
de )ournallittéraire'.9 Elle met en évidence l'intérêt de ces périodiques
pour une actualité constituée par les productions textuelles.
Non seulement le nom )ournal', récent dans cette acception,10 a
encouragé de multiples expériences de périodiques, mais en plus, la
multiplicité des sens attribués aux termes 'littérature' et 'littéraire', en
pleine évolution, favorise des initiatives hétérogènes. Philippe Caron, qui
a consacré un ouvrage à l'évolution de la conception de la littérature et
des belles-lettres dans l'Ancien Régime, constate que le signe 'littérature'
s'applique à des concepts très différents. 11 Au dix-huitième siècle, le sens
de 'littérature' se restreint à celui que nous avons conservé aujourd'hui,
d"usage esthétique du langage écrit', sans toutefois que les autres sens ne
disparaissent totalement.12 A l'origine, le nom désigne le commentaire
8. Article 'Mercure', Encyclopédie, t.lO, p.377.
9. Outre le fait que de nombreux périodiques s'intitulent ~ournallittéraire' au dix-huitième
siècle, l'expression est définie par Eugène Ha tin dans sa Bibliographie historique et critique de
la presse périodique française (Paris, 1866), et reprise dans les principales publications sur la
presse d'Ancien Régime: Gilles Fey el, La Presse en France des origines à 1944: histoire politique et
matérielle (Paris, 2007); Claude Bellanger, Histoire générale de la presse française (Paris, 1969);
Jean Sgard (éd.), Dictionnaire des journalistes, 1600-1789, 2 vol. (Oxford, 1999) et Dictionnaire
des journaux, 1600-1789, 2 vol. (Paris et Oxford, 1991 ); Pierre Rétat et Henri Du ranton (éd.),
Le journalisme d'Ancien Régime (Lyon, 1982).
10. Selon le Trésor de la langue française informatisé, le nom ~ournal' défini comme une
'publication périodique, le plus souvent quotidienne, rendant compte de l'actualité
dans plusieurs ou tous les domaines et dont la composition, obtenue par des moyens
techniques divers, est reproduite et diffusée en un nombre plus ou moins important
d'exemplaires' est attesté depuis le milieu du dix-septième siècle (parution du journal du
parlement à partir de 1649), http://www.tresor-de-la-langue-francaise-informatise.fr/.
11. Philippe Caron, Des 'belles-lettres' à la 'Littérature': une archéologie des signes du savoir profane en
langue française, 1680-1760 (Louvain et Paris, 1992).
12. Définition du Trésor de la langue française informatisé, http://www.tresor-de-la-languefrancaise-
informatise.fr/.
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10 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
des textes. Il relève de la catégorie des belles-lettres, et notamment de la
partie consacrée à la critique. Son sens spécifique s'élargit graduellement
puisque le nom 'littérature' peut être employé comme synonyme de
l'expression 'belles-lettres', voire désigner l'ensemble des productions
écrites. Il renvoie alors à l'idée de culture, si ce n'est de 'culture générale'
comme dans l'expression 'avoir de la littérature'. C'est ainsi que
Marmontel d'abord, puis Mme de Staël définissent la littérature 'dans
son acception la plus étendue, c'est-à-dire renfermant en elle les écrits
philosophiques et les ouvrages d'imagination, tout ce qui concerne enfin
l'exercice de la pensée dans les écrits, les sciences physiques exceptées'P
Si Mme de Staël exclut les sciences physiques, sans d'ailleurs justifier ce
choix, le journal littéraire ne suit pas cette définition et intègre tout ce
qui relève de 'l'exercice de la pensée dans les écrits', sciences physiques
incluses.
Les trois acceptions du nom 'littérature' identifiées précédemment
par Philippe Caron, 'critique des textes', 'culture' et 'usage esthétique du
langage écrit' cohabitent dans les journaux littéraires. L'indétermination
du terme favorise ainsi la création de trois types de journaux littéraires:
le Mercure français, les Nouvelles de la République des lettres de Bayle, et le
Spectator d'Addison et Steele. Souhaité par Richelieu, le premier est un
mensuel créé au début du dix-septième siècle, dont l'existence se
prolonge jusqu'au dix-neuvième siècle malgré de profondes modifications
de structure, de contenu, et de titres. Il contient des extraits
d'ouvrages nouveaux, des commentaires, l'actualité des spectacles mais
également des textes de lecteurs à vocation poétique ou informative. Il
s'intéresse à l'ensemble des domaines du savoir, ce qui lui donne une
dimension généraliste, contrairement aux journaux d'information
spécialisés. Le second, également mensuel, qui paraît entre 1684 et
1687, est rédigé par Pierre Bayle, philosophe protestant. Organisé en
deux parties, il propose des comptes rendus d'ouvrages sur tous les sujets
(religion et théologie, histoire, sciences et littérature) suivis d'un catalogue
des ouvrages parus parfois accompagnés d'un petit résumé.
Contrairement aux précédents, le Spectator d'Addison et Steele, publié
à partir de 1711, ne propose pas de comptes rendus. Second quotidien
britannique, après le Tatler (1709-1711) de Steele, il se distingue par sa
mise en scène de figures fictionnelles de rédacteurs et son intérêt pour
les moeurs de son siècle. Il sera maintes fois imité.
Ces trois périodiques se situent dans une perspective critique, qu'elle
soit morale ou littéraire. Ils influencent profondément les périodiques
littéraires suivants en mettant en avant soit la dimension esthétique, soit
13. Germaine de Staël-Holstein, De la littérature considérée dLlns ses rapports avec les institutions
sociales (Paris, 1998), p.66.
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Introduction 11
la vocation culturelle soit encore la fonction critique, c'est-à-dire les trois
acceptions du nom 'littérature'. En outre, ces trois précurseurs du
journal littéraire s'adressent à un public hétérogène. Ils facilitent l'accès
au savoir, non réservé à une élite savante, en privilégiant un contact
étroit avec le lecteur dans le Mercure français, la mise en scène d'une
relation épistolaire amicale avec le lecteur dans le périodique de Bayle
ou le groupe fictionnel de rédacteurs, constitué en club, du Spectator. Ce
sont également des périodiques qui accueillent largement les lectrices,
voire la famille: Addison et Steele par exemple insistent sur le fait que la
lecture de leur journal peut se faire à l'heure du petit déjeuner pour
toute la famille. 14 Le Mercure français quant à lui prend significativement
le nom de Mercure galant quelques années plus tard. Cet intérêt pour un
lectorat élargi conditionne le contenu de ces périodiques, comme le
rappelle Bayle dans une citation qui s'applique également aux autres
journaux:
Plusieurs personnes, et surtout à Paris, m'ont puissamment exhorté à ne
point faire mon journal uniquement pour les savants. Ils m'ont dit qu'il faut
tenir un juste milieu entre les nouvelles de gazettes et les nouvelles de pure
science, afin que les cavaliers et les dames, et en général mille personnes qui
lisent et qui ont de l'esprit sans être savants, se divertissent à la lecture de nos
Nouvelles. Ils m'ont fait comprendre que par ce moyen le débit sera grand
partout; qu'il faut donc égayer un peu les choses, y mêler de petites
particularités, quelques petites railleries, des nouvelles de roman et des
comédies, et diversifier le plus qu'on pourra.l5
Les informations doivent être présentées de façon aussi seneuse que
divertissante à des lecteurs qui cherchent à s'instruire sans pour autant
être savants. Bayle insiste sur le lien de cause à effet qui existe entre le
type de public du journal et son contenu qui doit être suffisamment
éclectique et agréable pour toucher un lectorat bigarré.
Selon Jean-Paul Bertaud, posséder un journal coûte très cher. Pour
subvenir à ses besoins, il faut au minimum vendre 500 exemplaires,
environ 3 000 exemplaires pour faire des bénéfices et atteindre un tirage
de 5 à 10 000 exemplaires pour s'enrichir. 16 Le journal est édité par
numéro ou par abonnement. Les colporteurs jouent un rôle considérable
dans la diffusion des périodiques. Bertaud précise par exemple que
14. Joseph Addison et Richard Steele, The Spectator, n° 10 du lundi 12 mars 1711, rédigé par
Addison: 'I would therefore in a very particular manner recommend these my speculations
to ali well-regulated families, that set apart an hour in every mo ming for tea and
bread and butter; and would earnestly advise them for good to order this paper to be
punctually served up, and to be looked upon as a part of the tea equipage.'
15. Cité par Hubert Bost, 'Bayle journaliste', dans Pierre Bayle dans la République des lettres:
philosophie, religion, critique, éd. Antony McKenna et Gianni Paganini (Paris, 2004), p.83.
Bost ne donne aucune référence à cette citation.
16. Jean-Paul Bertaud, La Presse et le pouvoir de Louis XIII à Napoléon ]er (Paris, 2000), p. lOO.
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12 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
lorsque 507 exemplaires de la Gazette sont livrés en 1751 aux abonnés,
presque 1200 exemplaires sont vendus par les colporteurs (p.101). Pour
avoir une petite idée de l'impact et du succès du journal au dix-huitième
siècle, précisons que la Gazette est tirée à 12 000 exemplaires et le Mercure
à 15 000 à la veille de la Révolution, tandis que les abonnés ne dépassent
pas le millier un siècle plus tôt. A titre de comparaison, La Nouvelle Héloïse
de Rousseau, un des romans les mieux vendus de l'époque, est tirée à
4 000 exemplaires, contre moins de 1 000 pour la plupart des autres
ouvrages. 17
Mais lorsque le succès est là, les rédacteurs des périodiques ont une
vraie possibilité de s'enrichir. Selon les chiffres de J-P. Bertaud, un chef
de bureau de ministère touche 5 000 livres par an et un député, 6 500.18
Selon ceux de Didier Masseau, Turgot gagne environ 80 000 livres de
rentes annuelles en tant que contrôleur général des Finances alors que la
rente du Mercure est de 18 700 livres en 1758, de 28 000 livres en 1762 et
de 30 400 livres à la veille de la Révolution. 19 Marmontel, en 1758, perçoit
une rente qui est presque le double de celle d'Arnaud et Suard pour la
Gazette. D'ailleurs, lorsqu'il quitte la direction du Mercure, il conserve la
pension de 3 000 livres qui lui était octroyée. Quant à l'Année littéraire, elle
rapporte à Fréron presque 18000 livres de rente.2°
De fait, les gens du livre sont confrontés à deux problèmes majeurs: le
prix de vente élevé et le faible taux d'alphabétisation. La France est
divisée en deux parties, symboliquement représentée par le nord-ouest
et le sud-est. Les richesses et l'alphabétisation sont très inégalement
réparties sur le territoire. Selon Robert Muchembled, 44% des hommes
dans le nord savent lire contre 17% dans le sud entre 1686 et 1690. A
l'inverse, 71% des hommes et 44% des femmes dans le nord savent lire
un siècle plus tard, contre 27% des hommes et 12% des femmes dans le
sud.21
Néanmoins, si au début du siècle, seules la noblesse et la riche bourgeoisie
peuvent se procurer ces journaux, comme le rappelle François
Moureau dans son ouvrage La Plume et le plomb,22 l'essor des 'pratiques
citadines de l'imprimé' est très net:23 dans les années 1750, presque 34%
des familles des villes de l'ouest possèdent un livre contre moins de 23%
17. Didier Masseau, L'Invention de l'intellectuel dans l'Europe du 18' siècle (Paris, 1994), p.46.
18. J.-P. Bertaud, La Presse et le pouvoir, p.103.
19. D. Masseau, L'Invention de l'intellectuel, p.89-90.
20. François Moureau, LaPlume et le plomb: espaces de l'imprimé et du manuscrit au siècle des Lumières
(Paris, 2006), p.287.
21. Robert Muchembled, Culture populaire et culture des élites dans la France moderne, XV/'-XVIII'
siècles (Paris, 1991), p.346.
22. F. Moureau, La Plume et le plomb, p.25.
23. Nous reprenons ici cette expression de Roger Chartier, dans son livre Lectures et lecteurs
dans la France d:Ancien Régime (Paris, 1987), p.167.
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Introduction 13
à Paris. Les lecteurs de province jouent un rôle considérable dans le
développement de l'imprimé et le succès des périodiques. Entre 1665 et
1702, les artisans, marchands et bourgeois représentent 16.5% des
détenteurs de livre; les officiers et gens de robes, 32.5% et les
gentilshommes et courtisans, 26%. Un demi-siècle plus tard, les
écrivains, bibliothécaires, professeurs, avocats, membres du clergé,
officiers du parlement et nobles de cour sont plus de 50% à avoir des
livres. Mais les marchands, compagnons et commis, maîtres artisans,
hommes des petits métier, qui sont moins de 15%, peuvent néanmoins
accéder à ce produit de luxe, tandis que les domestiques (19%) et les
bourgeois parisiens (23%) s'en sortent plutôt confortablement Dans
l'ouest de la France, dans les années 1757-1759, 85% des inventaires de
la bourgeoisie signalent la détention d'au moins un livre.24 Entre 1751 et
1758, la plupart des abonnés de la Gazette sont issus de la haute noblesse
ou de la finance. A l'inverse, la bourgeoisie est plus présente chez les
abonnés de l'Année littéraire, du Mercure de France et plus généralement des
journaux littéraires. Selon Bertaud, 18 à 25% des souscripteurs (contre
6% pour la Gazette) sont issus de la moyenne bourgeoisie, voire de
couches plus populaires.25
Les rédacteurs des journaux littéraires cherchent à toucher tant que
possible les lecteurs de province et à élargir leur public pour intéresser
une grande diversité de lecteurs. Cette pratique ne laisse pas indifférent
et suscite autant l'approbation que la critique.26 De nombreux hommes
de lettres, tel Rousseau, s'insurgent contre ce semblant de production
littéraire destiné à des lecteurs 'de faible valeur' tels que les sots et les
femmes:
Vous voilà donc, Messieurs, devenus auteurs périodiques. Je vous avoue que
votre projet ne me rit pas autant qu'à vous; j'ai du regret de voir des hommes
faits pour élever des monuments se contenter de porter des matériaux et
d'architectes se faire manoeuvres. Qu'est-ce qu'un livre périodique? C'est un
ouvrage éphémère, sans mérite et sans utilité dont la lecture négligée et
méprisée par les gens lettrés ne sert qu'à donner aux femmes et aux sots de la
vanité sans instruction et dont le sort après avoir brillé le matin sur la toilette
est de mourir le soir dans la garde-robe.27
24. R. Chartier, Lectures et lecteurs, p.168 et 178.
25. J-P. Bertaud, La Presse et le pouvoir, p.125.
26. F. Moureau, dans La Plume et le plomb, livre une liste significative des pièces de théâtre dans
lesquelles les périodiques jouent un rôle important soit pour leurs atouts soit au contraire
pour leur abêtissement. L'exemple le plus célèbre étant, dans ce dernier cas, Le Café ou
l'Ecossaise de Voltaire (1760) dans lequel Fréron et son périodique, l'Année littéraire, sont
tournés en dérision. F. Mou reau en dénombre trente-quatre entre la fin du dix-septième
siècle et le début du dix-neuvième (1806). La production s'intensifie à partir de 1740
(p.379).
27. 'Lettre de Rousseau à M. Vernes, ministre du saint Evangile, à la Cité, à Genève, de Paris le
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14 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Pour Rousseau, ces périodiques se caractérisent par un savoir
approximatif, destiné à valoriser des connaissances superficielles. Impossible
à définir, hormis par la négative, le contenu est 'sans mérite et
sans utilité' et donne 'de la vanité sans instruction'. On ne peut que
constater l'extrême dédain du philosophe pour ces périodiques. Le
contenu des journaux littéraires est finalement un 'non-contenu', qui
ne se nomme pas. De la même façon, la définition de Diderot dans
l'Encyclopédie reste assez vague et ne renseigne que très peu sur les sujets
susceptibles d'y être abordés: le journal se caractérise par la place
réservée aux extraits des 'livres nouvellement imprimés', en particulier
ceux qui sont relatifs à l'art et aux sciences. L'actualité, ou le fait
nouveau, est le seul élément quelque peu spécifique qui peut rendre
compte de son contenu. Mais dans la mesure où cette caractéristique est
celle de la plupart des périodiques, elle ne permet pas de définir ce
contenu, si ce n'est comme un matériau volatile et évanescent, trop
vague et trop diversifié pour être caractérisé. Cette indétermination
n'est pas sans évoquer le nom 'culture' dont l'adjectif vient finalement
qualifier pertinemment le contenu de ces périodiques. En effet,
Muchembled précise que la 'culture' prend le sens de 'culture
intellectuelle' au milieu du siècle.28
Comme l'explique Jean-Paul Sermain, le nom 'culture' connaît un
infléchissement au dix-huitième siècle, sous l'influence de l'abbé Girard
lorsqu'il s'exprime à propos de la 'culture de la langue'.29 L'expression
souligne à la fois la nécessité de rendre le savoir accessible au plus grand
nombre, et donc de créer des moyens de diffusion en conséquence, et en
même temps elle signale la mutation de la notion de 'signe' qui intervient
comme support à la pensée:
Le XVIIIe siècle donne à cette culture de la langue un nouvel essor et
l'envisage dans une autre perspective, à la fois culturelle et philosophique.
D'une part, on cherche tout ce qui doit aider à 'communiquer' ses idées à des
cercles plus larges. On reprend ainsi, en faveur de la science et du savoir, les
principes rhétoriques d'une adaptation à un public profane, mais [ ... ] il s'agit
désormais d'inventer des méthodes d'exposition, adaptées au plus grand
nombre (essai, dialogue, lettre, etc.).3°
2 avrill755', dans Lettres (1728-1778), édition électronique de Diane Brunet, à partir des
Lettres de Jean-Jacques Rousseau (1728-1778), éd. Marcel Raymond (Lausanne, 1959), p. 79,
http://classiques. uqac.ca/classiques/Rousseau jjllettres 1728 1778/lettres tdm.html.
28. R. Muchembled, Culture populaire, p.359.
29. Abbé Girard, Les Vrais Principes de la langue fraru;aise, ou la Parole réduite en méthode, 1747,
'Préface', p. v, cité par Jean-Paul Sermain, 'Le code du bon goût (1725-1750)', dans Histoire
de la rhétorique dans l'Europe moderne, 1450-1950 (Paris, 1999), p.920.
30. J.-P. Sermain, 'Le code du bon goût', p.920.
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Introduction 15
La 'culture de la langue', loin d'être réduite à la seule grammaire,
contribue à former le plus grand nombre. Elle s'inscrit dans une logique
de transmission, impliquant en retour, 'd'inventer des méthodes d'exposition',
c'est-à-dire de nouveaux outils susceptibles de contribuer à la
diffusion du savoir, comme les journaux littéraires. L'expression de
l'abbé Girard révèle la nécessité de former un pont entre un savoir et
un public, mais également entre le signe et la pensée. Sur ce point, la
'culture de la langue' se confond singulièrement avec ce que D'Alembert
définit comme la 'science de la communication des idées' dans son
Discours préliminaire de l'Encyclopédie: 'La science de la communication des
idées ne se borne pas à mettre de l'ordre dans les idées mêmes; elle doit
apprendre encore à exprimer chaque idée de la manière la plus nette
qu'il est possible.'31 La similitude des termes employés pour définir la
culture de la langue et la science de la communication des idées est
particulièrement éloquente. Elle met en avant l'idée de clarté de l'expression
dans une optique de communication. Le siècle s'intéresse
largement aux questions de transmission du savoir. Il ne s'agit plus
seulement de maîtriser un savoir, ou une langue, mais de les diffuser au
plus grand nombre, de les envisager dans une perspective de répartition,
de quasi-vulgarisation, ce qui explique le développement des essais,
dialogues, lettres, et autres journaux.
Comme pour la 'littérature', la 'culture', entendue comme un
ensemble de connaissances et de pratiques, recouvre plusieurs réalités,
rappelées par Michel de Certeau dans son ouvrage La Culture au pluriel.
Avant tout, elle se caractérise par son ancrage temporel, social et
identitaire.32 Reflet de pratiques sociales, la culture permet de
comprendre une société et ses codes. Mais bien plus, elle peut être une
façon de parler de la société, notamment lorsqu'elle se comprend
comme un 'système de communication', acception proposée par de
Certeau, mais aussi par Michel Serres, et par Laurence Dahan-Gaida
qui la considère comme un 'espace d'échanges et de transactions entre
des domaines ouverts à une circulation généralisée du sens: la
traduction, la communication, l'interférence, la distribution et le passage
seraient les opérations à travers lesquelles s'effectuent les échanges entre
31. D'Alembert, Discaurs préliminaire, dans l'Encyclopédie, t.1 (1751), p.35.
32. Six définitions sont proposées: 1) 'conforme au modèle élaboré dans les sociétés stratifiées
par une catégorie qui a introduit ses normes [ ... ]'; 2) 'un patrimoine des oeuvres à
préserver, à répandre ou par rapport auquel se situer'; 3) 'image, perception ou
compréhension du monde propre à un milieu [ ... ] ou à un temps'; 4) 'Comportements,
institutions, idéologies et mythes qui composent des cadres de référence et dont
l'ensemble, [ ... ] caractérise une société [ ... ]'; 5) 'L'acquis, en tant qu'il se distingue de
l'inné. [ ... ]'; 6) 'un système de communication [ ... ]' (Michel de Certeau, La Culture au pluriel,
Paris, 1993, p.167-68).
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16 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
formations culturelles et régions du savoir'.33 Tributaire de son mode de
transmission, la culture dépend bien d'un lieu, d'un temps, et d'une
société. Au lieu d'être définie par les réalités qu'elle recouvre, la culture
peut être appréhendée à partir de son fonctionnement.
Le périodique littéraire devient ainsi un outil d'appréhension d'une
culture en même temps qu'il est lui-même une nouvelle forme culturelle.
Les recherches contemporaines sur le domaine culturel vont dans ce
sens.34 Il convient de tenir compte du mode de transmission choisi pour
diffuser une manifestation culturelle. Dans le premier volume de son
ouvrage Penser lq, trivialité, intitulé La Vie triviale des êtres culturels, Yves
Jeanneret part du postulat suivant: 'tout ce qui est transmis, d'un homme
ou d'un groupe, à un autre, est forcément élaboré, métamorphosé et
engendre du nouveau'.35 L'objet transmis est appelé 'être culturel',
expression qui permet àjeanneret d'intégrer tant la forme de la culture
que sa teneur afin d'identifier les processus sociaux qui la sous-tendent. Il
s'appuie pour cela sur la notion de trivialité qu'il définit ainsi (p.l3):
Les hommes créent, pérennisent et partagent les êtres culturels qu'ils
élaborent en travaillant les formes que ces derniers peuvent prendre et en
définissant la façon dont ces formes font sens: il en est ainsi de nos savoirs, de
nos valeurs morales, de nos catégories politiques, de nos expériences
esthétiques. C'est cette idée que je résume par la notion de trivialité, sans
entendre ce terme dans le sens péjoratif qui lui est souvent attribué.
La trivialité se distingue de l'expérience banale ou éculée. Elle aborde la
culture sous un certain angle, celui de la circulation des idées, rappelant
ainsi la définition de Michel de Certeau. La trivialité serait le fait
d'étudier des contenus culturels - ici les journaux littéraires - sous
l'angle de leur circulation, c'est-à-dire en s'intéressant aux pratiques,
culturelles mais aussi sociales, qu'ils engendrent. Il ne s'agit donc pas de
définir de façon exhaustive les domaines culturels mais de les envisager
dans l'espace dans lequel ils sont transmis, ce que signalent Pierre
Bourdieu et Jean-Claude Passeron lorsqu'ils considèrent la culture
'comme un acquis où la manière d'acquérir est constitutive de ce qui
est acquis'.36
33. Laurence Dahan-Gaida, 'Le tiers dans tous ses états', dans Logiques du tiers: littérature, culture,
société (Paris, 2007), p.24.
34. Les travaux de Pierre Bourdieu, de Michel de Certeau, de Roger Chartier, de Robert
Darnton ou encore d'Yves Jeanneret, pour ne citer qu'eux, vont dans ce sens. Chacun
s'appuie sur une époque ou un médium spécifique mais tous ont en commun de mettre
en avant la relation étroite d'interdépendance entre ce qui fait la particularité d'un objet
culturel et son mode de diffusion.
35. Yves Jeanneret, Penser la trivialité, t.1, La Vie triviale des êtres culturels (Paris, 2008), p.12.
36. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers: les étudiants et la culture (Paris, 1966),
p.4l.
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Introduction 17
La place prise par les médias dans les années 1970 a joué un rôle
significatif dans le développement des recherches sur les périodiques
d'Ancien Régime et du dix-neuvième siècle. Ces années furent marquées
par l'intérêt pour la communication, la diffusion de l'information et les
modes discursifs qui y sont liés. Les travaux sur ces journaux se sont
généralisés. Un travail préliminaire de classement était nécessaire avant
toute étude critique de périodique de l'Ancien Régime. Les riches
ouvrages dirigés par Jean Sgard, le Dictionnaire des journaux et le
Dictionnaire des journalistes, offrent une mine d'informations inépuisables
qui sous-tendent ce travail. Plusieurs monographies et articles sur des
journaux littéraires ont également été publiés.37 Mais ces travaux n'ont
pas pour fin de comparer et de chercher des liens entre les périodiques.
D'autres travaux, comme ceux de Hatin ou de Feyel, développent une
perspective historique plus générale sur la presse de l'époque, sans
toutefois apporter un éclairage analytique sur ces journaux. 38 Enfin,
une autre forme d'études se développe, autour de la notion de genre,
pour tenter de définir des traits caractéristiques à divers périodiques.
C'est notamment le travail entrepris par Alexis Lévrier dans sa récente
thèse sur les 'spectateurs'.39
L'étude présentée ici est redevable de l'ensemble de ces travaux, dont
elle s'est fortement inspirée, tant au niveau des conclusions que de la
méthodologie. La démarche adoptée est en effet à la fois historique,
comparée et circonstanciée et s'appuie sur un corpus de textes publiés
sur une période temporelle suffisamment longue pour être représentative:
1714-1777. Bien qu'il eût été intéressant d'élargir le cadre
comparatiste à des périodiques européens, il a semblé plus pertinent
pour une première étude de ce genre de se limiter aux périodiques
d'expression française, publiés en France, à Paris, et qui réservent une
place dominante aux nouvelles françaises sans nécessairement s'y
restreindre.40 La sélection s'est opérée parmi les périodiques dont la
célébrité a dépassé les siècles, notamment parce qu'ils sont considérés
comme des modèles du genre, ou des prescripteurs. Le Mercure de France
37. Voir dans la Bibliographie les ouvrages de Jean Bakou, Jacqueline Biard-Millérioux,
Shelly Charles (Récit et réflexion), Jean Sgard (Le 'Pour et contre' de Prévost). Concernant les
Journaux de Marivaux: Michel Gilot,Jean-Paul Sermain et Chantal Wionet. Sur le Mercure:
les ouvrages de Monique Vincent, Jacques Wagner (Marmontel journaliste et le 'Mercure de
France), François Moureau ('Le Mercure galant' de Dufresny). Ceux d'Alexis Lévrier, Alain
Bony, sur les périodiques d'Addison et Steele. Et sur le journal des dames, les ouvrages de
Marjanneke Slinger, Nina Rattner Gelbart, Suzan Van Dijk.
38. Eugène Hatin, Histoire politique et littéraire de la presse en France, 8 vol. (Paris, 1859-1861) et G.
Feyel, La Presse en France des origines à 1944.
39. A. Lévrier, Les journaux de Marivaux.
40. Ce qui a amené à évincer le journal étranger, dont le succès fut considérable et qui remplit
toutes les conditions du corpus mais dont le contenu concerne essentiellement l'étranger.
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18 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
(1724-1791) et l'Année littéraire de Fréron (1754-1776) se sont ainsi
rapidement imposés. De la même façon, la réputation des journalistes
a été prise en compte, d'où le choix du périodique de Prévost, le Pour et
contre (1733-17 40) et d'un journal de Desfontaines et Granet, considérés
comme les fondateurs de la critique littéraire. Cependant, nous avons
privilégié leur premier périodique, le Nouvelliste du Parnasse (1730-1732),
plutôt que les Observations sur les écrits modernes, bien que plus connu pour
son apport évident à la pratique de la critique des textes. Enfin, le journal
des dames (1759-1777), parce qu'il s'adresse à un public spécifique, est
venu compléter le corpus. Preuve de leur importance, ces périodiques
ont fait l'objet de nombreux travaux qui offrent des sources de réflexion
encore insuffisamment exploitées et ont rendu possible cette étude.41
Tous ces périodiques proposent des contenus distincts et se
structurent différemment. De périodicité variable, ils n'ont guère de
point commun hormis le fait qu'ils se donnent pour objet d'instruire en
amusant. C'est d'ailleurs ce qui a permis d'exclure d'autres périodiques.
En effet, s'il convient de savoir quels journaux inclure dans le corpus, il
faut aussi se résoudre à en laisser de côté. Là encore, les critères se sont
imposés d'eux-mêmes. Nous avons cherché la diversité des formes pour
signaler l'hétérogénéité recouverte par l'appellation journal littéraire',
ce qui nous a amené à ne retenir qu'un journal d'un journaliste qui en
aurait publié plusieurs.42 Enfin, les journaux devaient absolument
répondre à la double exigence pédagogique et distrayante. Ce dernier
critère a entraîné l'exclusion du journal des savants, un des périodiques les
plus emblématiques de l'époque mais restreint à une catégorie trop
spécifique de la population, les savants et amateurs très éclairés, et du
journal de Trévoux, moins généraliste que les autres puisqu'il est
majoritairement constitué d'articles théologiques, et qu'il défend la
position des jésuites. De fait, le Journal des savants n'est pas considéré
comme un journal littéraire par ses contemporains.43 Il est dissocié des
autres car il est moins badin. Le journal de Trévoux est plus problématique
parce qu'il relève largement de la catégorie du journal littéraire mais son
contenu fortement théologique l'en distingue néanmoins. En somme, les
41. Voir p.17, n.37.
42. Fréron a rédigé de 1749 à 1754 un autre périodique, intitulé Lettres sur quelques écrits de ce
temps. Desfontaines et Granet ont également rédigé d'autres périodiques à la chute du
Nouvelliste du Parnasse comme les Observations sur les écrits modernes ou les Jugements sur
quelques ouvrages rwuveau:x:.
43. Selon F. Moureau, le journal des savants est réservé à 'l'information scientifique et érudite'
tandis que le Mercure galant s'inscrit dans le 'domaine des lettres pures et de la convivialité'.
De fait, les deux périodiques s'opposent par leur format (respectivement in-4 et in-12) et
le Mercure renvoie au journalisme rocaille' et aux Spectateurs, contrairement au journal
des savants (La Plume et le plomb, p.356).
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Introduction 19
périodiques retenus dans notre corpus balancent entre le plaisir de
l'écrit et le sérieux de l'information traitée.
Les bornes de cette étude, 1714-1777, se sont imposées assez
naturellement. En 1714 est publiée la version française du périodique
d'Addison et Steele, The Spectator, devenu Le Spectateur ou le Socrate moderne.
Cette version s'inspire très largement du quotidien britannique, publié
en 1711, avec néanmoins quelques ajouts ou suppressions qui lui sont
propres. En 1714, les trois premiers périodiques littéraires ont trouvé
leur public en France: le Mercure Jraru;ais parce qu'il continue d'être
publié, le périodique de Bayle connaît un grand succès et le journal
britannique est traduit en français. L'étude se termine à l'orée de l'année
1777 qui marque un tournant dans la production journalistique
française puisque le journal de Paris, premier quotidien français, voit le
jour. Ce journal accorde une place significative à la littérature mais il
s'inspire également de la Gazette, notamment en ce qu'il privilégie des
informations brèves et souvent pratiques. En outre, l'année 1777 correspond
à peu près à l'arrêt de deux des périodiques qui constituent le
corpus, l'Année littéraire (avec le décès de Fréron en 1776) et le journal des
dames dont la publication s'arrête en 1777. Elle marque également la
fusion du Journal de politique et de littérature, lancé par Linguet en 177 4, avec
le Mercure de France au début de l'année 1778, révélant la nouvelle
orientation de ce périodique. Le choix de cette période temporelle,
1714-1777 est d'ailleurs renforcé par un autre élément: le lancement des
deux quotidiens, britannique en 1711 (The Spectator) et français en 1777,
correspond approximativement à la législation sur les droits d'auteur
dans les deux pays: 10 avril 1710 en Angleterre et 30 août 1777 en
France.44 Or, bien qu'a priori ces dates n'aient pas de réel rapport avec le
lancement de ces périodiques, la quasi-simultanéité entre la naissance de
ces quotidiens et la législation des droits d'auteur est potentiellement
signifiante et établit un pont entre l'histoire de la presse et celle du livre.
Présentation des cinq périodiques
Ces cinq périodiques sont publiés à différents moments et sont parfois
concurrents. Ils se distinguent par leur périodicité, leur structure, mais
également par la diversité de leurs rédacteurs. Certains sont des
journalistes écrivains (Marivaux, Prévost, Marmontel pour les plus
célèbres), d'autres des journalistes critiques (Desfontaines, Fréron).
Mais tous s'inspirent des premiers journaux littéraires et se consacrent
au compte rendu des ouvrages publiés. Trois grandes catégories de
périodiques littéraires se dégagent: la première est consacrée à la
44. Préface de Mami Fujiwara à la Lettre sur le commerce de la librairie de Diderot (Rennes, 2006),
p.S.
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20 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
critique des textes, la seconde, illustrée par un seul journal, met en avant
un parti pris narratif, et la troisième catégorie réserve une place de choix
à l'expression de ses lecteurs.
Le 'Nouvelliste du Parnasse' et l''Année littéraire': journaux
consacrés à la critique des textes
Ces deux périodiques ont été rédigés par les journalistes les plus réputés
du siècle, ceux qui ont véritablement laissé leur empreinte sur la
pratique journalistique. Desfontaines et Granet d'une part, et Fréron
d'autre part, ont fortement contribué à développer et généraliser la
critique des textes. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard quand on sait que
Fréron apprit le métier auprès de Desfontaines.
Les deux périodiques ont une périodicité brève et s'attachent à
sauvegarder la belle littérature dans une conception plutôt
traditionnelle. Le Nouvelliste du Parnasse paraît de 1730 à 1732 à un
rythme quasiment hebdomadaire. Son ton alerte et parfois provocant
explique à la fois son succès rapide et son échec final. C'est en effet le
périodique qui fonde la mode de la critique littéraire, le premier du
genre à y être exclusivement consacré.45
Pierre-François Guyot Desfontaines est né à Rouen en 1685 et il est
décédé à Paris en 17 45. Jésuite, il enseigne l'art de la rhétorique avant
d'obtenir la cure de Torigny en Normandie.46 Mais son goût pour les
lettres l'amène à quitter son bénéfice pour se consacrer à l'écriture. Il
publie une ode Sur le mauvais usage qu'on fait de sa vie, avant de collaborer, à
partir de 1724, au journal des savants. Cette première expérience du
journalisme le pousse à produire ses propres périodiques, et notamment
le Nouvelliste du Parnasse, avec l'abbé Granet, puis les Observations sur les
écrits modernes à partir de 1735. Il y pratique une méthode originale de
critique littéraire, qui se signale par son refus des longs extraits au
bénéfice d'analyses esthétiques et littéraires sérieuses quoique souvent
partiales. Il s'oppose très vivement à Voltaire, dont la réputation commence
à s'étendre, comme l'atteste son libelle La Voltairomanie, publié en
1738.
François Granet, le second rédacteur du périodique, naît en 1692 à
Brignoles et meurt en 1741 à Paris. Il entre dans les ordres puis vient à
Paris et travaille pour différents périodiques tels que les Nouvelles
45. Nous n'oublions pas le périodique de Bayle, Nouvelles de la République des lettres, premier du
genre à se consacrer à la critique des textes mais publié en Hollande. La critique
baylienne se caractérise d'ailleurs par une certaine, et relative, neutralité, contrairement
à celle de Desfontaines, dont le périodique sert surtout de tribune.
46. Cette section s'appuie essentiellement sur les notices du Dictionnaire des journalistes édité
par Jean Sgard.
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Introduction 21
littéraires ou la Bibliothèque française. Puis il lance, avec Desfontaines, les
deux périodiques qui feront leur renommée. Parallèlement, il publie
plusieurs autres textes, et notamment les Réflexions sur les ouvrages de
littérature, un autre périodique publié de 1736 à 1740. Homme de lettres
prolixe, il travaille sur différents projets: des rééditions de textes de
Boileau et de Corneille, des traductions de l'anglais. Il participe à des
projets de grande ampleur autant par le savoir qu'ils supposent que par
leur ambition, tels les Entretiens sur les voyages de Cyrus de l'abbé
Desfontaines, en 1728, ou le Recueil de pièces d'histoire et de littérature publié
avec le père Desmolets en 1731.
Composé de quatre tomes en trois volumes, le Nouvelliste du Parnasse est
publié sous la forme de lettres à un lecteur fictif. Chaque tome comporte
seize lettres, mais le dernier est incomplet. Desfontaines et Granet
réfutent l'idée d'un journalisme savant. Ils affichent un réel dédain
pour les extraits d'ouvrage et les catalogues de livres et souhaitent
principalement rendre compte des ouvrages nouveaux qui paraissent.
Le journal est lu avec passion par le public séduit à la fois par son
contenu et son style personnel.
La liberté de jugement de Desfontaines nuit cependant à la pérennité
du journal qui s'arrête après le 52e numéro. Les journalistes relancent
l'entreprise quatre ans plus tard avec un périodique beaucoup plus
célèbre aujourd'hui, les Observations sur les écrits modernes, dont la forme, la
structure et le contenu s'inspirent du Nouvelliste du Parnasse. Leur
entreprise influence considérablement les journaux suivants, en
particulier ceux de Fréron. Elève de Desfontaines, Fréron reprend le
principe de la forme épistolaire dans un style mordant et ironique. Il
contribue à ériger la critique en genre littéraire spécifique et influence
des critiques aussi célèbres que Sainte-Beuve.47 La devise inscrite au
frontispice de son journal, et empruntée à Martial, 'Parcere personis, dicere
de vitiis', en témoigne.48
Elie Catherine Fréron est né à Quimper en 1718 et décédé à
Montrouge en 1776. Il fait ses études chez les jésuites au collège Louisle-
Grand. Grâce à l'abbé Desfontaines, Fréron participe à la rédaction
des Observations sur les écrits modernes. Lorsque son mentor meurt en 1745,
il crée son propre journal, les Lettres de Mme la comtesse de ***. Supprimé
en 1749, le périodique est remplacé par les Lettres sur quelques écrits de ce
temps qui paraît jusqu'en 1754, pour devenir alors ce qui sera le grand
oeuvre de Fréron, l'Année littéraire. Entre temps, le journaliste s'est marié;
son fils, Louis-Marie Stanislas Fréron, reprendra le périodique en 1776 à
sa mort.
47. Jean Balcou parle de lui comme du 'père du journalisme' et du 'fondateur de la nouvelle
critique littéraire'. Voir Le Dossier Fréron et Fréron contre les philosophes.
48. 'Epargner les personnes, dénoncer les erreurs', selon la traduction la plus courante.
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22 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Entreprise considérable, l'Année littéraire comprend 168 volumes.
Publié tous les dix jours en moyenne, il obtient une permission tacite
en 1754 et un privilège en 1770. Chaque volume de 300 pages est
constitué de cinq fascicules de soixante-douze pages comprenant trois
lettres à un lecteur fictif. Pour se protéger de la censure, le périodique est
parfois annoncé comme étant publié à Amsterdam, alors qu'il l'était à
Paris. Fréron critique vivement la littérature de son temps et combat le
parti des philosophes, puis des encyclopédistes, au nom de la religion.
Comme Voltaire- dont il est l'ennemi juré- il utilise avec un réel talent
l'arme littéraire la plus représentative du siècle, l'ironie. Plein de verve,
leur style caractéristique anime une bataille sans merci entre les deux
hommes. Fréron fait de son périodique une tribune contre Voltaire qui
lui répond dans divers textes, libelles ou non, comme sa pièce Le Café ou
l'Ecossaise, publiée en 1760, dans laquelle Fréron est appelé Frelon, et
apparaît sous les traits d'un homme envieux et vil, prompt à la calomnie
dans son périodique L'Ane littéraire. Après plusieurs interruptions du
périodique et des séjours en prison pour son rédacteur, le garde des
Sceaux, Hue de Miromesnil, est contraint de supprimer le périodique en
1776, contribuant, selon la légende, à accélérer le décès de Fréron.
Ces deux périodiques, le Nouvelliste du Parnasse et l'Année littéraire, sont
marqués par les puissantes personnalités de leurs rédacteurs, ce qui
n'empêche pas les collaborations ponctuelles d'autres personnalités.
Desfontaines et Granet sont les seuls auteurs du Nouvelliste du Parnasse,
alors qu'ils feront appel à des collaborateurs pour leur second journal. A
contrario, Fréron accueille une vaste équipe d'auteurs et de spécialistes à
la rédaction de son périodique. Il faut avouer que le travail est considérable
et nécessite d'avoir recours à des collaborateurs avisés. De 1754 à
1790, plus de 12 000 livres sont analysés.49 L'abbé de La Porte, autre
grand journaliste du siècle, participe à l'élaboration du périodique
jusqu'en 1758. Le Dictionnaire des journaux signale la contribution
régulière de Duhamel du Monceau qui s'occupe essentiellement des
articles concernant l'agriculture, celle de Déon de Beaumont pour les
finances, de Rivery pour la médecine, de Colardeau pour la poésie, de de
Caux pour la tragédie, de Palissot, jusqu'en 1761, pour la comédie, et de
Baculard d'Arnaud pour le roman. Néanmoins, cette équipe reste sous la
coupe de Fréron, chef incontesté du journal. Comme le rappelle La
Harpe, son style polémique et la rigueur de ses analyses ont fait de ce
journal l'un des plus importants du siècle, et le plus emblématique:
Les ouvrages périodiques, si multipliés depuis, étaient alors assez rares en
France, il n'y avait guère que le Mercure de France et le journal des savants. Le
Mercure était en possession de louer tout, et le journal des savants n'était fait,
49. Voir la notice de Jean Bakou dans le Dictionnaire des journaux, édité par Jean Sgard.
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Introduction
comme il l'est encore, que pour très peu de lecteurs. Un ouvrage de pure
critique devait donc être fort goûté[ ... ] Les feuilles [de Fréron], d'abord sous
le titre de Lettres de la comtesse, et ensuite sous celui d'Année littéraire, eurent un
débit prodigieux. Fréron a toujours écrit ou en homme de collège qui
prodigue les figures d'une rhétorique triviale, ou en bel esprit de café qui ne
connaît point la bonne plaisanterie, ou en satirique emporté qui n'a plus
rien à ménager, ni pour les autres, ni pour lui-même. 5°
23
L'âpreté de La Harpe à l'encontre de Fréron - les deux hommes ne
s'estimaient guère - ne l'empêche pas de reconnaître le succès du
journal, qu'il explique par son contenu de 'pure critique'.
Le 'Pour et contre:· le parti pris de la narration
Le périodique de Prévost, publié entre le Nouvelliste du Parnasse et l'Année
littéraire, apparaît fort différent bien qu'il s'inspire lui aussi du Spectator,
notamment dans sa forme personnelle et son art de la narration.
Lorsque Prévost débute son périodique, le Nouvelliste du Parnasse vient
d'être supprimé. Il se saisit de cette place vacante et commence la
publication du Pour et contre. Dès le nombre 4 de son journal, la
périodicité passe d'une dizaine de jours à une semaine. 5 1 En une année,
Prévost publie quarante livraisons en trois volumes de 360 pages. Chaque
volume est constitué de quinze nombres. Cette immense entreprise est
soutenue avec une surprenante régularité. Prévost propose un contenu
bien plus étendu que celui du Nouvelliste du Parnasse autant par le nombre
de pages de chacune de ses livraisons que par les objectifs qu'il assigne à
son périodique. Ceux-ci, fort nombreux, sont ajustés au fur et à mesure
de la publication du journal:
Je me suis fait plusieurs fois cette question: Que répondrais-je si l'on me
demandait compte de mes vues dans cette feuille périodique? On ne marche
pas perpétuellement, sans savoir où l'on veut arriver. J'ai fait de grands pas,
puisque je me trouve déjà à l'entrée du cinquième volume. Mais n'ont-ils pas
dû tendre à quelque terme? C'est moi-même qui m'interroge encore. Je veux
voir clair une fois dans le fond de mon entreprise. 52
Ce préliminaire participe de l'entreprise de mise en scène du contenu du
périodique. Prévost transforme le simple fait de rendre compte de son
projet en un récit construit qui participe de la justification de
l'entreprise de l'auteur. Il se met en scène tout en faisant attendre ses
lecteurs. D'ailleurs, lorsqu'il cherche à préciser les objectifs de son
50. La Harpe, cité par Eugène Hatin dans son Histoire politique et littéraire de la presse en France,
t.2, p.380-83.
51. Un nombre, dans le Pour et contre, est en fait un numéro du journal. Prévost donne ce nom
à chaque nouvelle publication.
52. Prévost, Le Pour et contre, t.5 (1734), n° 61, p.4-5.
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24 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
périodique, il insiste sur la relation de l'auteur à ses lecteurs, ce qui
l'amène à présenter le journal comme relevant autant de l'agréable que
de l'instructif:
Rien n'a tant d'empire sur un écrivain que l'opinion qu'il a de ses lecteurs,
c'est-à-dire de ses juges. Celui même qui prendrait la plume dans une vue
plus sérieuse et plus importante que celle de plaire, serait obligé pour aller à
son but, de se plier au goût de ceux pour lesquels il travaille. L'instruction ne
passe qu'à la faveur de l'agrément, et l'agrément n'est autre chose que l'art de
connaître et de flatter le goût de ceux pour qui l'ont écrit. Si j'explique bien
mes idées, on doit être également satisfait et de ma déférence pour mes
lecteurs, dans le parti que je prends de me conformer à leur goût, et de
l'opinion même que je marque de leur goût dans la manière dont je veux m'y
conformer. 53
Le but fixé par Prévost apparaît mince et imprécis. Les lecteurs semblent
au coeur de l'entreprise journalistique mais sans que ne soit précisé le
contenu réel du périodique. Ce n'est finalement qu'au bout d'une longue
introduction que le lecteur peut découvrir les spécificités du périodique
(p.6, l'auteur souligne):
Ne différons donc plus à donner au Pour et contre un but sérieux et régulier.
Aussi simple dans ce choix que j'ai toujours tâché de l'être dans ma manière
de penser et d'écrire, je me propose de faire remarquer la différence réelle et constante
qui se trouve entre les pays de l'Europe où les sciences et les arts sont le mieux cultivés, et
surtout entre la France et l'Angleterre.
Le rédacteur est conscient d'avoir fait attendre le lecteur. Il s'inscrit dans
son texte et pratique une forme personnelle d'écriture. C'est une des
caractéristiques de son journal, prompt à ménager des effets d'annonce
et de suspens dans les articles afin de les construire non pas comme des
textes descriptifs à vocation informative mais plutôt comme de petits
récits. Une structure narrative sous-tend le Pour et contre et développe une
figure de rédacteur.
Prévost est un des rares rédacteurs de journal littéraire qui ne met pas
en avant sa pratique du compte rendu. Pourtant, la plus grande part de
son périodique consiste à proposer des articles sur les ouvrages
nouveaux et sur l'actualité des spectacles. D'ailleurs, le titre de son
journal évoque la possibilité d'un débat sur chaque sujet traité dans le
périodique. Le Pour et contre est le seul périodique qui affiche aussi
manifestement un parti pris critique dès son titre, sans toutefois
développer ce point dans les métadiscours. Il met l'accent sur les différences
culturelles entre les divers pays européens, et notamment celles
de la France et de l'Angleterre, omniprésentes dans le journal.
Le choix du 'pour et contre' est une façon pour Prévost de respecter
53. Prévost, Le Pour et contre, t.5, n° 61, p.5.
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Introduction 25
l'entre-deux, d'être au plus près d'une vérité parfois surprenante ou
incroyable:
Il n'y a rien d'assez merveilleux dans l'article précédent pour demander
d'être ramené à la vraisemblance par des témoignages ou par des réflexions.
Mais comme il n'en est pas de même de quantité de faits extraordinaires qui
entrent souvent dans cette feuille et que la facilité à croire n'est pas le faible
de notre siècle; je prends le parti d'avertir une fois pour toutes, ceux qui
douteraient de la fidélité de mes relations, que les pièces que je traduis ou
dont je donne quelquefois l'extrait se trouveront toujours chez le libraire du
Pour et contre, et qu'il n'en refusera la lecture à personne. 54
Prévost souligne le caractère anecdotique et extraordinaire de certains
de ses articles afin de garantir ses lecteurs de la véracité des propos tenus
dans son périodique. Son objectif est bien de multiplier les points de vue
et d'accroitre les expériences de lecture, dans une perspective semblable
à celle du Spectator d'Addison et Steele.
Si le périodique a essentiellement été rédigé par Prévost, il faut
reconnaître qu'il s'est maintenu aussi longtemps grâce à la participation
de nombreux collaborateurs, fidèles, dont certains sont allés jusqu'à
assurer la publication du périodique lorsque Prévost n'était plus en
mesure de le faire. D'après le Dictionnaire des journaux de Jean Sgard,
Prévost assure la rédaction de juin à novembre 1733. La rédaction est
alors prise en charge par Desfontaines, Granet et Saint Hyacinthe
jusqu'en février 1734, époque à laquelle Prévost reprend à nouveau son
journal jusqu'en juillet 1739. Lefebvre de Saint Marc assure sa succession
jusqu'en janvier de l'année suivante, laissant ainsi à Prévost le soin de
conclure la publication du périodique et de rendre justice à ceux qui l'ont
aidé à le rédiger: Je suis parvenu à la fin du vingtième tome de cet ouvrage,
où je me suis toujours proposé de borner ma course. D'autres occupations
m'ayant forcé de l'interrompre deux fois, j'avertis que la plus grande
partie du second tome, et le dix-sept et le dix-huitième entiers, ne sont pas
de moi.' 55 Prévost reconnaît sans hésiter la participation 'd'autres mains',
ce que vient corroborer un article de Lefebvre de Saint Marc, publié dans
le tome 17, qui souligne la nouvelle paternité du journal:
Je ne sais quelle espèce de remerciement je dois à ceux qui prétendent que
les deux dernières feuilles du Pour et contre sont de la même main que les
autres. On ne pouvait pas faire un éloge plus flatteur de ma manière d'écrire,
que de la confondre avec celle de mon prédécesseur. Mais je sais me rendre
justice; et bien que cette erreur me soit honorable, je n'ai garde de la laisser
subsister.[ ... ] Enfin je ne connais rien en moi de ce qui porte les ouvrages de
M. l'abbé Prévôt à ce degré d'excellence, qu'il est plus aisé d'admirer, que
54. Prévost, Le Pour et contre, t.5, n° 71, p.274.
55. Prévost, Le Pour et contre, t.20 (1740), n° 296, p.335.
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26 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
d'atteindre. Et cependant je me charge de continuer ce qu'il abandonne.
Que mon entreprise est téméraire! Elle l'est d'autant plus qu'il est le seul
écrivain périodique, auquel mon amour-propre m'avouait incapable de
succéder. 56
Le nouveau rédacteur informe les lecteurs du changement de rédacteur
- il rappelle ici toute son admiration pour son prédécesseur, de façon
tout à fait conventionnelle -, ce qui lui permet de faire appel à la
bienveillance des lecteurs face à l'ampleur de son entreprise.
Bien que le Pour et contre soit attaché au nom de son auteur, la mention
précise et régulière des changements de main et des collaborateurs du
périodique signale une certaine honnêteté intellectuelle de la part des
rédacteurs principaux. Prévost n'hésite pas à rappeler à ses lecteurs le
soutien qu'il reçoit d'autres personnalités, comme c'est le cas dans le
nombre 61 de son cinquième tome: 'Dans la nécessité où je suis de
m'entretenir des correspondances régulières à Londres, pour en tirer
continuellement les lumières qui sont nécessaires à mon projet, ma
bonne fortune a dirigé si heureusement mon choix, qu'au lieu d'ouvriers
auxiliaires j'ai trouvé dans les deux correspondants que je me suis procuré,
des maîtres et des guides. Voici leur caractère.'57 Lefebvre de Saint
Marc fait d'ailleurs de même en 1738 dans le dix-septième tome:
A ces différents traits qui le caractérisent, mes lecteurs reconnaîtront sans
peine M. du Fay. Victime d'une maladie, dont les ravages semblent
augmenter à proportion de l'accroissement de nos lumières, il mourut le
19 juillet, quatrième jour de sa petite vérole, sur les cinq heures du soir, âgé
d'environ quarante-deux ans. Le Pour et contre, qu'il a plus d'une fois enrichi
des fruits de sa plume, devait au moins cette faible marque de reconnaissance
à sa mémoire; et j'aurais été mécontent de moi-même, si je n'avais
manqué l'occasion de me montrer sensible à la mort d'un ancien
condisciple, avec qui l'amitié m'avait uni dans l'enfance. 58
Informateurs et plumes annexes participent à l'élaboration du journal et
leur importance est régulièrement rappelée par les rédacteurs
principaux du Pour et contre. Cependant, l'auteur incontesté de celui-ci
reste naturellement Prévost; si ce n'est par le nombre d'articles qu'il a
rédigés, c'est au moins parce que son projet préside à l'entreprise et qu'il
a su lui donner une unité. Ainsi même dans les tomes qu'il n'a pas
rédigés, il apparaît comme l'auteur du périodique, puisque la mention
'par l'auteur des Mémoires d'un homme de qualité' figure sur chaque
début de volume, y compris les dix-septième et dix-huitième. Le journal
est marqué du sceau de son créateur. Il renferme différents comptes
56. Prévost, Le Pour et contre, t.17 (1738), n° 242, p.97-99. L'auteur souligne.
57. Prévost, Le Pour et contre, t.5, n° 61, p.S. L'auteur souligne.
58. Prévost, Le Pour et contre, t.17, n° 243, p.122-23.
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Introduction 27
rendus des romans de Prévost. Le rédacteur y revendique d'ailleurs sa
paternité: 'Mais [que ce critique] se rassure en apprenant de moi-même,
que les Mémoires d'un homme de qualité et leur suite, Cleveland et le
Doyen de Killerine, dont je prépare la seconde partie, sont autant de
livres inutiles pour l'histoire, et dont tout le mérite est de former une
lecture honnête et amusante.'59
Prévost se met en scène dans son périodique comme lorsqu'il se
présente en qualité d'auteur sur la page de titre de ses volumes. Il
sélectionne les informations qu'il souhaite divulguer à ses lecteurs. Ainsi,
ce n'est pas son nom qui est en couverture de son journal mais son statut
d'auteur de romans. Il entretient volontairement une ambiguïté sur son
entreprise. Le terme 'mémoires' joue sur l'ambiguïté entre le réel et la
fiction, entre l'écriture de l'histoire et le genre du roman. D'autre part,
les mémoires font le récit d'une vie. Ils mettent en scène un personnage,
qu'il soit réel ou fictif. En se présentant comme l'auteur de Mémoires,
Prévost renseigne sur sa personne mais sous la forme d'un indice limité
et soigneusement choisi. Il est d'ailleurs le rédacteur qui fait le plus
allusion à sa biographie dans son périodique. Notamment, il
contextualise l'écriture de ses feuilles et fait le lien entre ses
déplacements et les aléas de l'impression: 'p.s: La feuille CLXXIII s'est
sentie de mon absence de Paris, par plusieurs fautes d'impression et par
l'omission des sommaires marginaux'.60 Prévost explique les
insuffisances qui peuvent apparaître ponctuellement dans les volumes.
Ce faisant, il relie l'homme au rédacteur. Il lui arrive ainsi de commenter
ses traits de caractères comme lorsqu'il évoque des tentations qu'il a eu à
surmonter, son goût pour l'étude et la lecture, ses voyages passés ou
encore ses projets à venir.61 Ces quelques exemples montrent comment
Prévost construit une représentation de lui-même en patchworks. Il crée
un personnage, différent du sujet social, le 'personnage-Prévost'. En cela,
il s'inspire délibérément de la pratique des spectateurs qui mettent en
scène la figure du rédacteur mais en la renouvelant dans la mesure où
c'est bien lui qui est mis en scène et non un personnage fictif.
Le 'Mercure de France' et le Journal des dames': la presse comme forum
Contrairement aux trois périodiques précédents, le Mercure de France et le
journal des dames ne sont pas attachés à un ou plusieurs 'auteurs', mais
changent régulièrement de rédacteur principal. Les deux mensuels
accueillent ouvertement les voix de leurs lecteurs, comme en témoigne
cet exemple du Mercure de France: Je considère, Monsieur, le Mercure,
59. Prévost, Le Pour et contre, t.6 (1735), n° 90, p.354.
60. Prévost, Le Pour et contre, t.l2 (1737), p.312.
61. Voir respectivement t.4 p.241-42, t.6 p.15, t.6 p.241-43 et t.6 p.243.
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28 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
comme des archives où chacun a la liberté de déposer ses sentiments, sur
ce qui a rapport aux sciences et aux beaux-arts, pour y être jugé par le
public.'62 Non seulement le périodique publie les lettres de lecteurs mais
ceux-ci sont conscients de la possibilité qui leur est laissée de participer à
son contenu. Cette particularité du Mercure de France existe dès ses débuts.
Sous le nom de Mercure français, il se présente comme le journal mondain
permettant la libre expression des lecteurs. Contrairement au journal des
savants et à la Gazette, ses contemporains, il publie de nombreux textes
envoyés par ses lecteurs, soit parce qu'ils réagissent à un événement
spécifique, soit parce qu'ils souhaitent tout simplement s'exprimer.
Dans la mesure où ils sont publiés tous les mois, le journal des dames et le
Mercure de France sont obligés de se structurer très vite en rubriques, afin
de faciliter la lecture de ces gros volumes. Cette nécessité les éloigne un
peu plus de la pratique dialogique, quoique fictive, des autres journaux
littéraires. A partir de 1752, le Mercure de France s'organise autour de
sections plus ou moins définitives: les pièces fugitives, les comptes rendus
et annonces d'ouvrages, les spectacles et les annonces politiques qui se
restreignent aux nouvelles de la cour et des cours étrangères. Le journal
des dames s'inspire de cette répartition pour la composition de ses
propres numéros.
En 1710, le journal est publié sous le titre de Mercure galant, jusqu'en
1714 où il prend le nom de Nouveau Mercure galant, puis de Nouveau
Mercure, de Mercure, et enfin, en 1724, de Mercure de France dédié au roi.
Cette succession de titres signale le plus souvent un changement de
directeur à la tête du périodique, et s'accompagne de modifications, plus
ou moins importantes, de son contenu. C'est le périodique qui a eu la
plus longue existence en France. Il parcourt presque trois siècles, pour
devenir une maison d'édition spécialisée au vingtième siècle. Cette
particularité en fait un des journaux les plus célèbres, et déjà au siècle
des Lumières il est lu par un grand nombre d'abonnés. Son succès ne se
dément pas puisqu'en 1779, selon Gilles Feyel, un correspondant de
Panckoucke estime à 40 000 le nombre de personnes qui lisent les 6 000
exemplaires du Mercure de France.63 Parce qu'il est au départ un instrument
du pouvoir royal, il se caractérise par une certaine neutralité de
ton et des commentaires nuancés. Pendant cinquante-quatre ans, la
périodicité ne varie guère. Quatorze volumes par an sont publiés, dont
un double en juin et en décembre pour répondre aux retards éventuels.
Chaque livraison contient entre 200 et 216 pages, ce qui en fait le
périodique littéraire le plus étoffé. Sa devise, apposée au frontispice de
chaque volume, passe de Quae colligit spargit à Colligit ut spargat sous la
62. Mercure de France (août 1749), 'Lettre de M.D.D. à M. Rémond de Sainte Albine', p.29.
63. G. Feyel, L'Annonce et la nouvelle, p.l285.
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Introduction 29
direction de La Bruère.64 A partir de La Place, la formule change et
reprend une citation de la Fontaine: 'Diversité c'est ma devise'.
Son homologue, le Journal des dames, est créé en 1759. Il peine à se faire
une place dans le paysage des périodiques littéraires, notamment parce
qu'il ressemble beaucoup trop au Mercure de France, qui l'attaque
violemment et tente à plusieurs reprises de le faire interdire. Néanmoins,
il s'en distingue puisqu'il apparaît comme le principal périodique
consacré aux femmes et rédigé par elles, bien que ce principe soit loin
d'être toujours respecté. Selon Susan Van Dijk, qui rédige la notice du
journal dans le Dictionnaire des journaux, le périodique oscille entre 300 et
1 000 souscripteurs, chiffres qui signalent un intérêt croissant pour le
journal. De fait, si le Journal des dames a pu éprouver quelques difficultés
pour s'implanter dans le paysage des journaux français, il parvient
progressivement, grâce au soutien de rédacteurs célèbres et
expérimentés, à occuper une place importante qui lui vaut une reconnaissance
royale:
Mme de Maisonneuve a eu, vendredi 2ljuin, l'honneur de présenter au roi le
volume d'avril du Journal des dames. On sent assez que ce succès, le plus
flatteur de tous pour elle, va l'engager à de nouveaux soins et de nouveaux
efforts. Elle invite les meilleurs écrivains de la nation à lui envoyer leurs
ouvrages, et à concourir à cette entreprise. Ce motif doit sans doute suffire
pour animer leur zèle. La récompense la plus glorieuse pour des Français, est
de mériter les regards de leur maître.65
Le journal est d'ailleurs régulièrement dédicacé à une personnalité
féminine de la cour: la princesse de Gallitzin en 1761, la princesse de
Condé de mars 1762 à avril 1763, et enfin la dauphine puis la reine de
1774 à 1778. Cette progression dans les titres révèle l'évolution du
journal et sa réussite.
Entre 1762 et 1763, il devient le Nouveau journal des dames, puis reprend
son titre initial avant de devenir, en mars 1777, Mélanges littéraires ou
journal des dames. Trente-six volumes composent ce périodique dont la
parution a été assez chaotique. C'est le moins régulier du corpus. Il subit
de nombreuses interruptions, de mai 1759 à avril 1761 et d'août 1768 à
décembre 1773, sans compter les nombreux retards de publication.
Chaque volume contient 96 pages aux débuts du périodique, puis on
en compte 120 à partir de juillet 1763, et jusqu'à 160 en 1777. A l'instar
64. Ces deux citations, très proches dans le sens, pourraient être traduites ainsi: 'Qu'il amasse
pour répandre'.
65. Mathon de La Cour et Sautereau de Marcy (sous le nom de Mme de Maisonneuve),journal
des dames (mai 1765), p.ll9. Les vrais auteurs sont très probablement Mathon et Sautereau
comme l'ont très bien démontré Suzan Van Dijk dans son ouvrage Traces de femmes et
Marjanneke Slinger dans journal des Dames, ou journal d'hommes?
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30 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
de l'Année littéraire, le journal des dames indique faussement qu'il est publié
ailleurs qu'à Paris, et mentionne La Haye.
La composition du journal des dames n'est guère différente de celle du
Mercure de France, hormis quelques articles réservés à la vie de femmes
illustres ou à la mode féminine. Il propose également une partie de
'Pièces fugitives' - qui déclenche les vives réactions du Mercure de Franceet
s'appuie sur les lecteurs pour faire vivre le périodique:
J'invite mes lecteurs à me fournir des traits piquants pour exciter notre
curiosité, et qui seraient en même temps favorables à notre instruction. La
capitale de l'empire français n'est pas la seule source à laquelle je me borne;
en conséquence, je prie tous ceux qui ont la bonté de s'intéresser à la
perfection de mon ouvrage, soit de nos provinces de France, soit des
royaumes étrangers, de m'envoyer des détails exacts sur les moeurs et sur
les usages des sociétés, ainsi que du caractère général des femmes, de leur
esprit particulier, et de leurs bonnes et mauvaises qualités. Si l'on daigne
avoir la complaisance de me faire parvenir les mémoires que je demande, il
en résulterait un journal vraiment nécessaire et agréable, qui montrerait
partout la voie du beau, du bon et de l'honnête à suivre, suivant le génie de
chaque nation et de chaque contrée. Il serait bien glorieux pour mon sexe de
ne pas seulement borner notre journal à l'extrait de quelques livres, mais de
le rendre plus vaste; mon but est l'utilité.66
L'utilité, critère qui gouverne le journal de Mme de Beaumer, s'exprime
à travers ses principales caractéristiques: la variété des sujets, l'intérêt
pour les productions féminines, et la libre participation des lecteurs. De
fait, les devises successives du périodique reprennent les grands
principes du journal. De mai 1763 à mai 1764, le lecteur découvre en
tête des volumes: 'Si l'uniformité est la mère de l'ennui, la variété doit
être la mère du plaisir', ce qui atteste de la volonté de proposer un
périodique ouvert à toutes sortes de sujets et de textes. Néanmoins, la
devise est modifiée à partir de janvier 1765 et jusqu'en 1768. Elle devient
tout simplement 'Impartialité', changement qui signale la mutation
critique du périodique, lorsqu'il est pris en charge par Mathan de La
Cour et Sautereau de Marcy, qui le feront évoluer significativement.
Le journal des dames et le Mercure de France sont les deux seuls mensuels
de notre corpus, les seuls à offrir un espace réservé à la publication des
textes de lecteurs, et enfin les seuls à ne pas être associés à un ou
plusieurs rédacteurs. Contrairement aux trois autres journaux
littéraires, ils ne sont guère influencés par la vogue des Spectateurs,
sinon très ponctuellement, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, le
Mercure de France est plus ancien que ce type de périodiques- et le journal
des dames le copie -, ensuite, tous deux publient des volumes de taille
importante (en moyenne 216 pages pour le Mercure de France), ce qui
66. Mme de Beaumer,journal des dames (mars 1763), t.4, p.l97.
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Introduction 31
nécessite une meilleure structuration des rubriques. Enfin, la pratique
spectatoriale suppose une liberté de ton et des prises de position
personnelles, contradictoires avec la neutralité affichée de ces journaux.
Certes, le Mercure de Dufresny (171 0-1714) trouve le succès en partie
grâce au style vif et alerte de son rédacteur, mais les autres rédacteurs
conservent un style plus réservé et plus convenu.67
Les mensuels s'inscrivent dans un projet de sociabilité.68 La figure de
l'auteur, ou du rédacteur, est négligée au profit d'une figure plurielle,
celle d'une communauté de rédacteurs. L'entreprise est présentée
comme étant le résultat d'une collaboration, ce que souligne l'expression
'par une société de gens de lettres' qui prolonge le titre du Mercure de
France sur la première page des numéros. Comme celui du Nouvelliste du
Parnasse, le titre de ce périodique s'inspire du modèle antique et reprend
une figure de la mythologie romaine. Seulement, alors que Desfontaines
et Granet associent à une fonction moderne, celle de nouvelliste, un lieu
mythologique, le Mercure de France fonctionne de façon inversée puisque
c'est la personne qui est fictionnelle et non plus le lieu. La figure du
rédacteur renvoie à un personnage mythologique, connu pour être le
dieu messager des autres dieux de l'Olympe. Cette image de héraut fictif
autorise les lecteurs à endosser momentanément son rôle. Bien plus, elle
permet à un ensemble composite et anonyme de rédacteurs de se
dissimuler derrière elle. Chacun peut se faire l'intermédiaire d'une
communauté de gens de lettres.
Le titre du Journal des dames laisse également planer une ambiguïté
quant au rôle du rédacteur en raison de l'ambivalence du complément
du nom. S'il est avéré que le périodique est au départ rédigé pour un
public féminin, il se trouve que la figure du rédacteur est le plus souvent
féminine même lorsque les auteurs réels sont des hommes. Par exemple,
l'Avertissement de Mme de Maisonneuve serait rédigé par Mathon et
Sautereau si l'on en croit les analyses convaincantes de Suzan Van Dijk et
Marjanneke Slinger.69 En outre, dans ce même texte, le je', qu'il soit ou
non celui d'une femme, semble être une personne affaiblie et épuisée par
les vicissitudes de sa fonction: 'Lorsque le Journal des dames est passé
entre mes mains, j'ai compris que la publication d'un Prospectus ne
suffirait pas pour le succès. Mais seule, sans secours, sans correspondance, il
n'est pas étonnant que mes travaux n'aient abouti d'abord qu'à soutenir
cet ouvrage dans l'état où je l'avais trouvé.'70 L'auteur de cette préface
n'hésite pas à insister sur sa condition fragile et sur sa grande solitude.
67. Voir à ce sujet !"ouvrage de F. Moureau, Le Mercure galant de Dufresny.
68. Voir le chapitre 2, p.55-74.
69. Voir p.29, n.65.
70. Mme de Maisonneuve [Mathon et Sautereau], 'Avertissement', journal des dames Ganvier
1765), p.3-4, nous soulignons.
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32 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
L'emploi du rythme ternaire et la gradation dans le nombre des syllabes
confère une tonalité dramatique à la préface. Les termes utilisés sont
généralement attribués aux femmes et enferment volontairement le
rédacteur dans un rôle spécifique. Il s'agit là encore de mettre en scène
le rédacteur du périodique tout en soulignant l'impératif auquel il est
soumis, celui de s'assurer le concours d'autres rédacteurs, plus ou moins
occasionnels. L'échec de la direction de Mme de Maisonneuve est
expliqué de la sorte, ce qui prouve, aux yeux des lecteurs, que la
rédaction du périodique doit être plurielle. En ce sens, le titre 'journal
des dames' informe sur le public auquel il s'adresse autant qu'il renvoie à
une communauté de rédactrices.
Ces deux périodiques font naître le sentiment d'une société
regroupant lecteurs et rédacteurs. Ils renvoient à une pratique mondaine
du divertissement.
Le Mercure de France a eu de nombreux directeurs successifs, chacun lui
ayant apporté une touche particulière.71 Certains ont su trouver la
renommée grâce à leur entreprise périodique tandis que d'autres sont
restés dans l'ombre de leurs prédécesseurs ou de leurs successeurs. De
1710 à 1714, Dufresny est le maître incontesté du journal. Il lui insuffle
un esprit volontiers moqueur et amusé, dans un style plus personnel.
Lefèvre de Fontenay en prend la rédaction pendant les deux années qui
suivent avant d'être remplacé par l'abbé Buchetjusqu'en 1721. Dufresny,
La Roque et Fuzelier sont alors les trois détenteurs du privilège jusqu'en
1723, mais il semble que La Roque ait été le principal rédacteur du
journal. Il devient d'ailleurs le seul responsable du périodique à partir de
1724 et ce jusqu'en 1744. Il lui donne le nom de Mercure de France dédié au
roi, titre qu'il conserve jusqu'en 1778 et qui assure sa célébrité. De
novembre 1744 à 1748, Fuzelier et La Bruère reprennent la direction
du périodique, avant de le laisser pour deux volumes à Clèves Darnicourt
(en août) et avant qu'il soit repris par Rémond de Sainte-Albine jusqu'en
septembre 1750 (premier tome uniquement). L'abbé Raynal, déjà fort
célèbre, acquiert une plus grande renommée en devenant le rédacteur
du Mercure de France jusqu'en 1755. Il complète la structuration du
périodique en rubriques puis est remplacé par Louis de Boissy comme
ille précise dans un Avertissement publié en décembre 1754:
Les infirmités de feu M. Fuzelier et l'absence de feu M. de Labruère ont fait
que j'ai été chargé seul, durant quatre ans et demis, du Mercure. Cet ouvrage
périodique passe par brevet à M. de Boissy, dont l'esprit et le goût sont
généralement connus. Personne ne paraît plus propre que cet académicien à
porter le Mercure au degré de perfection dont il est susceptible.72
71. Comme précédemment, nous nous appuyons sur les notices du Dictionnaire des journaux et
du Dictionnaire des journalistes.
72. Abbé Raynal, Mercure de France (décembre 1754), vol.2, p.215.
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Introduction 33
Louis de Boissy prend en charge le journal jusqu'en juillet 1758, puis il est
remplacé par Marmontel d'août 1758 à janvier 1760. La Place reprend la
succession pendant huit années, jusqu'en juin 1768, avant de la laisser à
Lacombe, qui modifie légèrement le titre du journal en y ajoutant la
mention 'par une société de gens de lettres'. Il conserve le périodique
jusqu'en 1778, date à laquelle il est racheté par Panckoucke. Sa formule
évolue alors significativement.
Chacun de ces directeurs a profité du soutien de nombreux
collaborateurs. Clèves Darnicourt, Marmontel, Rémond de SainteAlbine
prennent d'ailleurs la direction du journal après avoir collaboré
à sa rédaction. Sainte-Albine se spécialise dans les chroniques théâtrales
et publie des extraits de ses oeuvres. Seuls Raynal et Lacombe assurent la
plus grande partie de la rédaction du journal, bien que ce dernier se soit
entouré de nombreux collaborateurs et notamment de La Harpe. Quant
à Raynal, il continue à proposer des articles sous la direction de Boissy,
tout comme Marmontel et Piron. La plupart du temps, les collaborateurs
ne sont pas mentionnés dans le périodique. Il est donc assez difficile de
déterminer la part de chacun d'entre eux à l'élaboration des volumes.
Néanmoins, lorsque La Garde, sous La Place, prend en charge la partie
des spectacles, plusieurs courriers de lecteurs sont publiés dans le journal
et lui sont adressés en tant que responsable de cette rubrique. 73 La Place
sait d'ailleurs fort bien s'entourer de collaborateurs efficaces: en effet,
outre La Garde pour les spectacles, La Dixmérie est chargé des contes et
récits brefs publiés dans le journal tandis que l'abbé de La Porte, qui a
une grande expérience des journaux, publie les comptes rendus des
livres nouveaux.74 Outre ces collaborateurs réguliers, certains noms se
retrouvent plus souvent que d'autres dans les pages du périodique et
peuvent ainsi apparaître autant comme des collaborateurs que comme
des lecteurs participants.75
Le journal des dames connaît lui aussi de nombreux changements de
direction. Il est créé par Campigneulles en janvier 1759 mais celui-ci ne
le prend en charge que pendant quatre mois avant d'interrompre la
73. Voir, entre autres, la lettre intitulée 'A M. Delagarde, auteur du Mercure pour la partie
des spectacles', dans Mercure de France, La Place (mai 1763), p.185 ou encore la 'Lettre à M.
Delagarde, auteur du Mercure pour la partie du théâtre', Mercure de France, La Place (mars
1766), p.195 et la 'Lettre à M. Delagarde, pensionnaire adjoint au privilège du Mercure,
sur le spectacle de Lyon', Mercure de France, La Place (avril 1766), t.2, p.200.
74. Voir pour exemple le conte 'Les solitaires des Pyrénées. Nouvelle espagnole et française',
Mercure de France, La Place (mai 1763), p.16-62, à la fin duquel figure la mention 'La
Dixmérie'.
75. Voir, entre autres, une lettre de Sireui sur la peinture, dans Mercure de France, Raynal
(décembre 1750), vol.2, p.148 et notamment les lettres d'un certain L. Dutens, publiées
sous la direction de Raynal en août 1753, p.lûl et p.l05, en septembre 1753, p.72 et en
octobre 1753, p.3.
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34 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
parution qui reprend avec La Louptière en avril 1761, mais là encore
uniquement jusqu'en septembre de la même année. C'est une femme,
Mme de Beaumer, qui prend la direction du journal, et qui le rebaptise:
Nouveau Journal des dames. Assez féministe, elle rencontre plusieurs soucis
de censure et annonce aux souscripteurs du journal en avril1763 qu'elle
a trouvé une personne pour lui succéder:
Mme de Maisonneuve est la dame qui doit me succéder: mes affaires ne me
permettant pas de continuer davantage cet ouvrage périodique, ce volume
est le dernier que je compose. Recevez, Messieurs, mes très humbles
remerciements, et l'assurance de ma reconnaissance. M. De R****, dont
les productions ont eu les suffrages du public, qui est zélé pour le Journal des
dames, se fera un vrai plaisir d'y travailler avec Mme de Maisonneuve; ainsi ce
livre va prendre une nouvelle forme, et il n'aura plus besoin d'indulgence. 76
Elle y mentionne sa collaboration fructueuse avec M. de Rozoi, dont la
participation s'est prolongée sous la direction de Mme de Maisonneuve
comme le souligne cette 'Epître à Mme la duchesse de Choiseul', signée
par M. de Rozoi: 'L'honneur que vous nous avez fait de mettre votre nom
sur la liste de nos souscripteurs, est aussi glorieux pour nous, que flatteur
pour les belles-lettres. Il est juste que la femme d'un Sully soit la Mécène
de son sexe.>77 La récurrence de la première personne du pluriel signale
l'implication de Rozoi dans la rédaction du périodique. Elle fait de lui un
collaborateur particulier de Mme de Maisonneuve, ce qui vient
contredire son avertissement de 1765 dans lequel la rédactrice faisait
état de sa solitude.
Mme de Maisonneuve assure la publication du périodique jusqu'en
mai 1764. Après cette date, son nom apparaît cependant encore sur la
page de garde du périodique, bien que la rédaction soit désormais
dévolue à Mathon de La Cour et Sautereau de Marcy jusqu'en juillet
1768. Ils confèrent au périodique plus de professionnalisme et
contribuent à son succès, malgré des débuts difficiles. Ils s'éloignent du
public féminin et privilégient un discours plus frondeur. Cependant, le
périodique subit de nouvelles interruptions pendant plusieurs années,
jusqu'à sa reprise en janvier 1774 avec Mme de Princen, devenue Mme de
Montanclos une fois mariée. Elle laisse le journal à Mercier en 1775 et
jusqu'en décembre 1776. Dorat le reprend alors de mars 1777 à juin
1778.
Comme pour le Mercure de France, les rédacteurs commencent par être
collaborateurs, comme ce fut le cas pour Campigneulles qui a travaillé
avec La Louptière, tandis que celui-ci a bénéficié de l'aide de Mmes
Bourette, Benoist, et de Beaumer. Cette collaboration s'est faite
76. Mme de Beaumer,journal des dames, avril 1763, t. 4, p.91.
77. Mme de Maisonneuve,journal des dames Guillet 1762), t.2, p.69-70.
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Introduction 35
anonymement hormis dans le cas de Mme Bourette qui a publié de
nombreux articles sous le pseudonyme 'La Muse Limonadière' comme le
signale cette annonce d'ouvrage dans l'Année littéraire de Fréron: 'La Muse
Limonadière ou Recueil d'ouvrages en vers et en prose, par Mme
Bourette, ci-devant Mme Curé; avec les différentes pièces qui lui ont
été adressées.'78 Elle n'est pas nommée dans le périodique mais apparaît
fréquemment sous son pseudonyme.
Les lecteurs entretiennent un rapport régulier avec ces périodiques et
ils s'approprient ce nouvel objet. Les rédacteurs les amènent à devenir
des usagers du journal littéraire. L'importance de la relation dialogique
est soulignée dès les titres de ces journaux: deux d'entre eux ont des
noms de personnes (Nouvelliste, Mercure) et le journal de Fréron met en
avant la fiction de la correspondance monodique (L'Année littéraire ou suite
des Lettres sur quelques écrits de ce temps). Le journal des dames évoque
naturellement le fameux journal des savants, mais sans préciser si le
complément du nom fait référence aux auteurs ou aux lecteurs ou
encore aux deux. Néanmoins, là encore, il renvoie à des personnes ou
personnages. Enfin, le titre du journal de Prévost ne renvoie pas à cette
idée de narrateur ou de lecteur mais suppose une conception dialogique
de l'information, pouvant être commentée sous divers points de vue.
Cette rapide analyse des titres laisse penser que le journal littéraire
suppose un échange entre un )e' et un 'tu'.
L'échange et le dialogue semblent donc intrinsèques au projet des
rédacteurs des journaux littéraires, et donc à la forme de ces périodiques.
Le journal littéraire ouvre un espace de dialogue censé faire transiter
une culture du texte. Cette particularité invite à s'arrêter sur le mode
discursif déployé dans ces journaux. Patrick Charaudeau, spécialiste en
analyse du discours des médias, explique que l'information diffusée par
les journaux est tributaire de trois éléments observables à travers l'étude
du mode discursif: 'Information et communication sont des notions qui
renvoient à des phénomènes sociaux. [ ... ] L'information est pure
énonciation. Elle construit du savoir, et comme tout savoir celui-ci
dépend à la fois du champ de connaissances qu'il concerne, de la situation
d'énonciation dans laquelle il s'insère et du dispositif dans lequel il est mis en
oeuvre.'79 Selon Charaudeau, les techniques d'information et de communication
dépendent de pratiques sociales, en même temps qu'elles les
révèlent. Le journal littéraire participe de l'élaboration d'usages qui ne
sont plus seulement culturels mais qui s'inscrivent dans une perspective
78. Fréron, Année littéraire (1755), t.5, lettre 2 du 2 août, p.38-45. Mme Bourette a par ailleurs
publié différents textes également dans le Mercure de France. On peut citer pour exemple sa
'Traduction libre de l'hymne Stupete gentes' publiée en avril 1769 dans le premier
volume, p.20.
79. Patrick Charaudeau, Les Médias et l'information (Bruxelles, 2005), p.26, nous soulignons.
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36 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
sociale. Logiquement, ces périodiques jouent donc un rôle dans l'appréhension
et la conception du savoir. Ces spécificités entraînent trois
questions déterminantes pour cette enquête.
Tout d'abord, le journal littéraire rend compte des ouvrages nouveaux
et donne les tendances littéraires contemporaines à la parution des
numéros. Il permet au lecteur d'assister à la littérature en train de se faire
et d'être commentée. En même temps, il lie la production littéraire, ou
simplement écrite, à une temporalité précise. Littérature et culture
dépendent d'un maintenant qui ne s'inscrit pas nécessairement dans
une perspective historique. Le texte écrit s'inscrit dans une actualité et
une contemporanéité inédite par sa fréquence. Dans quelle mesure cela
peut-il modifier le rapport des lecteurs à l'écrit?
Ensuite, le journal est un mode périodique de transmission d'informations.
Il doit donc, pour sa survie, entraîner le lecteur dans une
habitude de lecture. Pour cela, il doit faire coïncider les goûts du lecteur
avec le contenu du journal. La société de lecteurs prend une part
importante dans la composition des numéros mais également dans les
comptes rendus littéraires. Comment cela influence-t-il le contenu du
journal littéraire?
Enfin, les échanges sur le savoir contribuent à mettre en relation les
rédacteurs avec les lecteurs et les lecteurs entre eux. Quelles sont les
caractéristiques de cet espace de dialogue autour du champ culturel?
Ces problématiques mettent l'accent sur la circulation de la culture
dans et par le journal littéraire et sur ses enjeux, c'est-à-dire sur la
trivialité, telle qu'elle a été définie par Yves Jeanneret. La dimension
évaluative de cette notion implique de réfléchir à l'altération éventuelle
des objets culturels lorsqu'ils sont confrontés à la société, notamment en
termes de fonctions et de sens.
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37
I
Entre pratiques éditoriales et pratiques auctoriales
Les progrès techniques liés au transport ont fortement contribué au
développement des périodiques. Les années 1750 marquent un tournant
dans la diffusion des périodiques en France. Comme le précise Gilles
Feyel, les ventes de la Gazette en Province rapportent plus que celles de
Paris, ce qui amène les rédacteurs à traiter directement avec la ferme
générale des Postes et à réduire le coût global d'envoi. 1 La modération de
port, fixée à 1 sol l'exemplaire pour tout le royaume, permet de multiplier
les abonnés et ainsi d'augmenter les ventes des périodiques et les
revenus postaux. A cela s'ajoute la prise en charge par Malesherbes de la
direction de la Librairie, de 1750 à 1763, qui va considérablement
favoriser le développement de la presse avec une nouvelle forme de
permission, l'accord tacite ou verbal. L'aménagement des routes et la
réduction des frais postaux contribuent à une meilleure diffusion des
périodiques sur le territoire mais aussi à une meilleure réception et
centralisation des nouvelles. Synthèse de divers progrès techniques,
concernant l'impression, la qualité du papier et la mise en page, le
journal apparait comme un produit culturel moderne au dix-huitième
siècle. Il propose en effet un savoir structuré et compartimenté lié à
l'actualité des nouvelles et relève tout autant de pratiques éditoriales que
de pratiques auctoriales.
1. G. Fey el, L 'Anrwnce et la rwuvelle, p.667.
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39
1. Caractéristiques formelles
Les rédacteurs organisent rapidement la matière dans les journaux
littéraires. Ils sont soumis à un ensemble de contraintes qui font état
des limites des progrès techniques, eu égard notamment à leur volonté
de diffuser les nouvelles du moment.
i. Structuration des périodiques
Les rédacteurs attachent une réelle importance à la structure du
périodique et à sa mise en page. Ils doivent allier deux nécessités
contradictoires: une grande lisibilité sur un minimum de pages. Pour
cela, ils introduisent un ensemble de procédés visant à distinguer les
différents sujets abordés dans chaque volume. Le principe de
structuration des volumes se met en place progressivement et s'illustre
par divers procédés: de la structure globale du périodique au choix de la
typographie.
Cela passe d'abord, hormis dans le cas du Nouvelliste du Parnasse et de
l'Année littéraire, dont la mise en page reprend la fiction de la relation
épistolaire, par une organisation en rubriques qui facilite la lecture et la
reconnaissance du journal par le lecteur. De fait, l'organisation du
périodique contribue à une lecture autonome et sélective dans la mesure
où le lecteur a le choix de lire le périodique dans l'ordre suggéré ou bien
dans celui qu'il souhaite, en négligeant certaines rubriques pour aller
directement aux sujets favoris. Le Mercure met plusieurs années avant de
proposer des rubriques claires et manifestes. Mais dès ses débuts, un
sommaire annonce le contenu des volumes. Le sommaire est d'ailleurs la
première marque de structuration dans les périodiques. Publié à chaque
fin de volume (Mercure de France) ou à la fin de chaque tome (Le Nouvelliste
du Parnasse), sa présence dépend de la périodicité du journal. Le fait que
le Mercure de France soit un mensuel justifie la publication d'un sommaire
à chaque numéro puisque les volumes sont plus importants. Le journal des
dames procède à l'identique. A contrario, les journaux publiés plus souvent,
tels l'Année littéraire et le Pour et contre, privilégient un usage du sommaire
sur le mode encyclopédique, pour retrouver un article lu
antérieurement par exemple.1
Le sommaire peut d'ailleurs être structuré de différentes façons. Alors
1. Prévost est moins régulier pour la publication de ses sommaires. Il propose ainsi une seule
et unique table des matières à la fin du volume 20, qui regroupe l'ensemble des deux
derniers volumes.
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40 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
que la plupart des rédacteurs classent le contenu du journal de façon
chronologique en indiquant les titres des articles, Prévost propose un
index dans lequel sont répertoriés de façon alphabétique les personnes,
ouvrages ou sujets traités dans chaque numéro. Sa méthode favorise
nettement la recherche d'articles spécifiques, contrairement au procédé
habituel. Elle permet de retrouver en peu de temps l'ensemble des
articles parus sur un sujet. En revanche, les tables des matières des autres
périodiques permettent surtout de constater la diversité des sujets ou
leur redondance. Cela est d'autant plus vrai dans le Nouvelliste du Parnasse
et l'Année littéraire puisque ces journaux ne sont pas structurés en
rubriques. Le lecteur est obligé de suivre le fil du texte sans avoir la
possibilité d'initiatives personnelles de lecture. D'ailleurs le journal de
Desfontaines et Granet ne signale pas les changements de sujets par des
sauts de lignes ou des insertions de titres, mais passe d'un sujet à l'autre
au moyen de transitions qui ne sont pas visibles au premier coup d'oeil.
Fréron, malgré la structure épistolaire de son périodique, s'efforce quant
à lui de maintenir une réelle lisibilité de lecture et rend visible le
changement de sujet, en ayant recours au saut de ligne par exemple.
En somme l'usage de la table des matières varie en fonction de la
périodicité: pour les mensuels, elle permet aux lecteurs d'aller
directement à l'article qui les intéresse s'ils ne souhaitent pas lire
l'ensemble du numéro. Pour les autres périodiques, il s'agit plus de
mettre en avant la diversité des thèmes traités. Cela suppose que la
lecture du journal en tome et non en numéro fût fréquente à l'époque.
Le périodique de Prévost fait preuve ici d'une réelle innovation puisqu'il
favorise explicitement une lecture orientée et sélective.
Les tables des matières évoluent peu au fil des années, hormis dans les
mensuels où il arrive qu'elles soient réadaptées en fonction des
rédacteurs. Ainsi au début du siècle, le Mercure de France établit un
sommaire qui donne au lecteur les titres de chaque article traité.
Progressivement, il se structure en rubriques: 'Pièces fugitives',
'Nouvelles littéraires', 'Spectacles' et celle des 'Nouvelles étrangères' qui
reprend les principales informations de la Gazette. Ces quatre rubriques
figurent dans le périodique mais ne sont pas reprises dans la table des
matières qui concerne les titres des articles et qui, de ce fait, est
beaucoup plus détaillée.
C'est Louis de Boissy qui, à partir de 1755, structure la table des
matières et affiche les rubriques du journal. L'article I est toujours
réservé aux pièces fugitives, l'article second porte sur les nouvelles
littéraires, l'article III concerne les sciences et belles-lettres, le quatrième
s'intéresse aux beaux-arts, le cinquième aux spectacles et le dernier
article n'a pas de titre spécifique mais informe des nouvelles étrangères
et des nouvelles de la Cour. Marmontel conserve cette répartition en
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1. Caractéristiques formelles 41
ajoutant quelques sous-rubriques, notamment dans l'article des beauxarts
qu'il découpe en 'Arts utiles' et 'Arts agréables'. Il donne également
un titre global au dernier article, celui des 'Nouvelles politiques'. La table
des matières est progressivement restreinte aux titres des rubriques avec
quelques sous-titres supplémentaires mais sans qu'il soit possible au
lecteur de savoir de quoi il retourne dans ces rubriques. Ainsi, alors
qu'avant 1760 - donc avant que La Place ne prenne la direction du
journal - le lecteur avait accès dans la table des matières aux titres des
pièces discutées dans le journal, il ne peut que constater après cette date
que la rubrique 'Spectacles' est divisée en trois sous-rubriques, la
Comédie-Française, la Comédie-Italienne et l'Opéra. Parfois, une section
'Concerts' vient s'ajouter aux trois précédentes. Le rédacteur fait le choix
d'afficher explicitement la structure du périodique au détriment de
l'autonomie du lecteur, qui ne sait plus quels sujets sont abordés dans le
périodique et qui doit alors parcourir l'ensemble du journal ou de la
rubrique qu'il privilégie.
Le Journal des dames se structure plus rapidement grâce au modèle du
Mercure de France. Il ne connaît pas les mêmes hésitations avant de
proposer une structure ordonnée du périodique et de la table des
matières. Néanmoins, les premières années, la lecture du sommaire
renseigne peu sur le contenu du volume. On y lit en effet que chaque
numéro est constitué de trois parties, elles-mêmes organisées en
plusieurs 'articles', entre trois et quatre. Mais ces articles ne sont pas
nommés, simplement numérotés. Ainsi, le choix de la répartition n'est
pas évident aux yeux du lecteur qui peine à comprendre la logique du
classement mis en place. De fait, dans les trois parties, le lecteur peut lire
des 'annonces' concernant les ouvrages nouveaux, mais également des
comptes rendus d'ouvrages et des pièces fugitives. Le journal est certes
organisé mais sans lisibilité aucune concernant le contenu et sans
cohérence évidente. Ces défauts disparaissent sous la direction de
Mme de Maisonneuve qui met en place une architecture précise:
Le Journal sera toujours divisé, comme il l'a été depuis le mois de juin
dernier, en quatre articles différents; Pièces fugitives, Livres nouveaux,
Spectacles et Avis divers. Mais on ne se fera point une loi d'assigner toujours
la même étendue à chacun de ces articles. Ce serait une espèce de gageure
ridicule, que de vouloir y consacrer régulièrement le même nombre de
pages, surtout par rapport aux pièces fugitives. 2
Cette information vient signaler que la nouvelle structure utilisée depuis
six mois est conservée mais que le volume des rubriques est lui susceptible
d'évoluer en fonction de l'actualité. Mme de Maisonneuve témoigne
2. Mme de Maisonneuve,journal des dames (janvier 1765), p.6.
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42 Le Jrrurnallittéraire en France au dix-huitième siècle
lCI de la double nécessité de l'entreprise périodique: une structure
régulière pour faciliter la lecture mais adaptée aux contenus mensuels.
Outre le sommaire et les annonces programmatiques, les rédacteurs
ont recours à d'autres procédés pour organiser leurs numéros. Ils
utilisent tout l'espace de la page et les divers procédés typographiques
à leur disposition comme les changements de paragraphes, l'ajout de
titres ou de traits horizontaux censés signifier le changement de sujet. Le
Mercure de France et le journal des dames figurent parmi les périodiques qui
y ont le plus recours. Chaque article est annoncé par un titre, chaque
poème, lorsqu'il s'inscrit dans une suite, est précédé et suivi d'une barre
horizontale et chaque changement de rubriques entraîne un
changement de page, à la manière des chapitres. Le lecteur est donc
prévenu par différents signes de l'organisation des contenus dans le
journal. Dans l'Année littéraire, le format bref de la lettre est néanmoins
entrecoupé par des titres ou des sauts de lignes manifestes lorsque
Fréron passe à un sujet différent du précédent. A contrario, le Nouvelliste
du Parnasse maintient sa simulation de bavardage qui nuit à la visibilité de
chaque sujet. Le passage de l'un à l'autre se fait par le biais de transitions
au sein même du texte. Cette pratique est encore plus présente dans le
Pour et contre. Prévost y déploie tout son art de la transition en offrant à
ses lecteurs des digressions, des nuances, ou en multipliant les exemples.
Il s'attache à trouver un lien entre chaque matière, chaque sujet, quitte à
le signaler d'un volume à l'autre. Il donne une cohérence à son
périodique en amenant progressivement le sujet qu'il souhaite traiter.
Toutefois, il déroute parfois le lecteur qui, d'un passage à l'autre, peine à
faire la distinction entre ce qui a pu servir de prétexte à Prévost et ce
dont il souhaitait véritablement parler. Dans le nombre 32 de son
périodique, il commence ainsi à évoquer les origines de Rome avant
de passer à l'établissement de la monarchie française:
Lorsqu'on considère la manière dont Rome a été fondée, on ne peut voir
sans étonnement qu'une troupe de brigands ait pu devenir en si peu de
temps une société policée, capable de former un Etat florissant. Cette société
se fait des lois, et donne au dedans et au dehors l'exemple des plus rares
vertus. [ ... ] Sept cent ans après sa fondation, elle est la maîtresse du monde.
L'établissement de la monarchie française n'a rien qui soit comparable à
la fondation de la république romaine.3
Les transitions chez Prévost malmènent un tant soit peu le lecteur, qui,
en ouvrant le numéro, découvre une épigraphe de Virgile sur les origines
de la fondation de Rome suivie d'un paragraphe sur le même sujet. Le
lecteur pense ainsi légitimement qu'il découvre le thème de l'article.
Mais il est induit en erreur, puisque Prévost semble s'intéresser à
3. Prévost, Le Pour et contre, t.3 (1734), n° 32, p.25-26.
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1. Caractéristiques formelles 43
l'établissement de la monarchie en France et, enfin, à l'ouvrage de l'abbé
Dubos: 'On a cru communément jusqu'ici que c'était à titre de conquête
que les Français s'y étaient établis; parce qu'il n'y a jamais eu aucun
auteur qui ait paru dire le contraire. L'ouvrage de M. l'abbé du Bos, qui
vient de paraître, a pour but de détromper le public de ce préjugé.'4
Cette fois, le lecteur apprend que les précédentes lignes s'inscrivaient
dans un contexte de commentaire d'un ouvrage paru, et qu'elles
n'étaient que le préambule à la réception de l'ouvrage. Après plusieurs
pages sur l'ouvrage de l'abbé Dubos, Prévost renouvelle son sujet par
cette transition: 'Comme dans les auteurs de notre histoire il est souvent
parlé d'écus d'or, et qu'on n'en sait pas communément la valeur, je crois
faire plaisir au lecteur de mettre sur cet article quelques observations
conformes à ce qu'on lit dans le Traité historique des monnayes de France, par
M. le Blanc.'5 Prévost change de paragraphe, ce qui suppose qu'il peut
changer de sujet. Effectivement, il annonce vouloir expliquer au lecteur
la valeur des écus d'or sous prétexte qu'il en est souvent fait question
dans les livres d'histoire. Sa justification est efficace sauf qu'à aucun
moment il n'a parlé d'écus dans les pages précédentes. De fait, le lien
entre les deux sujets concerne uniquement l'apport historique, et
aucunement le contenu.
Prévost souligne parfois lui-même l'artifice de ses transitiOns en
signalant ses changements stylistiques: dans le nombre 55, pour passer
du sujet grave et sérieux sur le christianisme et la religion naturelle à un
sujet jugé anecdotique, les compagnies d'assurance anglaises, la transition
est arbitraire et permet de présenter le Pour et contre comme un
périodique multiforme:
Reviendra-t-on aisément d'une si longue suite de réflexions sérieuses aux
remarques badines dont je veux remplir le reste de cette feuille? C'est un
Protée que le Pour et Contre. Vous le tenez sous cette forme. Il vous
échappe. Vous êtes surpris de le revoir sous une autre. Mais la crainte
n'est point que cette variété vous déplaise. S'il craint, c'est que vous ne
perdiez quelquefois au changement; ici, la nouveauté de ce qu'il va vous
offrir le rassure contre tous les dégoûts.6
Prévost s'amuse de ce bavardage apparemment désorganisé et en fait la
marque de fabrique du périodique. Conscient des effets que cela peut
produire à la lecture, il craint davantage d'ennuyer son lecteur. Certaines
de ses transitions sont donc un peu forcées afin de créer une unité soit à
l'intérieur d'un numéro, soit d'un numéro à l'autre: dans le premier
tome, il évoque un éloge de M. Rysbrack, et ajoute une note sur les
4. Prévost, Le Pour et contre, t.3, n° 32, p.27-28.
5. Prévost, Le Pour et contre, t.3, n° 32, p.38.
6. Prévost, Le Pour et contre, t.4 (1734), n° 55, p.231.
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44 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
hommes de mérite, qui renvoie à la feuille suivante.7 Effectivement, le
nombre 15 s'ouvre sur un rappel de ce qu'il a dit précédemment, ce qui
lui permet d'enchaîner sur l'origine de la fortune de M. Addison.
Pourtant, entre l'éloge sur M. Rysbrack et le numéro suivant, d'autres
sujets sont traités. Cette liaison entre les deux numéros permet ainsi de
créer une certaine unité au sein même d'une variété largement
revendiquée.
Les transitions facilitent ainsi une lecture linéaire, sur un mode
romanesque. En effet, elles ne se limitent pas au contexte du numéro
mais structurent l'ensemble du journal. La publication en collection
participe vraisemblablement de cette tendance et contribue à faire du
périodique un récit.
Chez Prévost, les transitions sont parfois si manifestes qu'elles jouent
un rôle similaire aux titres dans les autres périodiques. Dans d'autres cas,
des indications dans la marge, tels des titres ou des résumés, peuvent
remplir cette fonction. Mais là encore, elles annoncent parfois un
contenu différent de celui attendu par le lecteur comme, à propos de
l'exemple de l'abbé Dubos, lorsque Prévost inscrit dans la marge 'De
l'établissement de la monarchie française' au moment où, finalement,
l'essentiel de l'article va porter sur l'ouvrage de l'abbé Dubos et sur son
'système'. Le lecteur est davantage face à un texte critique que face à un
documentaire historique. Cette attente déjouée du lecteur crée la surprise.
Comme dans la lecture romanesque, le lecteur ignore ce qu'il va
lire à l'avance. En effet, le Pour et contre ne propose pas de sommaire (sauf
à la fin du dernier tome) ni de plan détaillé mais une simple liste des
sujets susceptibles de figurer dans le périodique. Cela offre une plus
grande liberté au rédacteur, qui n'est pas enfermé dans une structure
codifiée, mais perturbe le confort de lecture, au profit d'un certain
suspens. Avec le Nouvelliste du Parnasse, le Pour et contre est le journal qui
offre le moins de repères de lecture.
Les périodiques littéraires multiplient les procédés typographiques
visant à faciliter la lecture. Les rédacteurs encadrent l'information par
l'usage de codes et de règles. De fait, la mise en page du périodique, bien
spécifique, rappelle sans cesse au lecteur le caractère documentaire du
texte qu'il lit. Le fait que la lecture soit entrecoupée de moments de
pause permet de l'interrompre plus facilement et d'aider le lecteur à
clore le sujet précédent et appréhender le suivant. Ces choix de mise en
page facilitent la lecture du journal et construisent une régularité, plus
ou moins effective selon les périodiques, qui incite le lecteur à
renouveler sa fréquentation du journal.
7. Prévost, Le Pour et contre, t.1 (1733), n° 14, p.327 et n° 15, p.337.
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1. Caractéristiques formelles 45
ii. Des contraintes de publication
Les rédacteurs situent explicitement leur journal dans un contexte,
connu et identifiable, celui du monde réel. Ils évoquent les vicissitudes
de leur activité et justifient leur démarche. Pour rendre pérenne la
publication, les rédacteurs doivent faire face à un ensemble de
contraintes qui conduisent parfois à l'échec selon Mme de Maisonneuve:
La plupart des entreprises littéraires sont annoncées par un Prospectus
fastueux, qui en exagère les avantages: on s'épuise en promesses pour
prévenir le public en sa faveur; rien de plus flatteur, de plus séduisant,
que les espérances qu'on lui donne: mais à peine l'entreprise est-elle
commencée, que les difficultés se multiplient; les ressources diminuent; la
négligence, la précipitation, le mauvais goût s'introduisent insensiblement;
et le lecteur détrompé est surpris de voir que le Prospectus est presque le
seul morceau bien fait dans tout l'ouvrage qu'on lui présente. C'est la
charlatanerie de la littérature. Lorsque le Journal des dames est passé entre
mes mains, j'ai compris que la publication d'un Prospectus ne suffirait pas
pour le succès. Mais seule, sans secours, sans correspondance, il n'est pas
étonnant que mes premiers travaux n'aient abouti qu'à soutenir cet ouvrage
dans l'état où je l'avais trouvé.8
L'ampleur de la tâche s'accorde mal avec les ambitions genereuses et
louables des rédacteurs. Tel est, en un mot, l'essentiel des discours des
rédacteurs sur leur activité. Le respect de la périodicité et de la variété
des sujets impose au rédacteur une grande rigueur, parfois inadéquate
avec le projet initial, comme Fréron en fit l'expérience:
Il me paraît seulement indispensable de m'excuser vis-à-vis du public, de ce
que je n'ai donné l'année dernière que sept volumes, au lieu de huit que
j'avais annoncés. Je croyais pouvoir satisfaire à cet engagement; mais, n'ayant
commencé qu'à la fin de février, il m'a été impossible de le remplir. Il n'en
sera pas de même de cette année 1755, et les huit volumes seront complets.9
Fréron déplore avoir manqué à ses engagements auprès de ses lecteurs. Il
se met en scène pour s'attirer la sympathie et la compréhension des
lecteurs en soulignant l'immensité de sa tâche, pourtant quasiment
accomplie.
Les rédacteurs subissent une importante pression pour respecter les
délais de publication relativement courts pour l'époque. Le journal des
dames par exemple publie très régulièrement ses livraisons avec
beaucoup de retard. La Louptière en 1761, Mme de Beaumer en 1763
et Mme de Maisonneuve en 1765 s'en excusent tous dans leur préface.
Outre les délais de publication, les rédacteurs sont soumis à des
contraintes techniques directement liées au périodique. Ils doivent
8. Mme de Maisonneuve [Mathan et Sautereau],journal des dames Ganvier 1765), p.9.
9. Fréron, Année littéraire (1755), t.l, p.3-5.
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46 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
constamment faire attention au volume de ce qu'ils écrivent pour que
cela corresponde au nombre de feuilles et aux signes sur chaque feuille.
Ainsi de Prévost qui a déjà annoncé que douze catégories thématiques
seront traitées dans son journal et qui précise pourtant: 'On conçoit bien
qu'en ne donnant point d'autre étendue au Pour et contre, qu'une feuille
ordinaire d'impression, de même caractère et de même forme que celleci,
il me serait impossible d'y faire entrer régulièrement ces XII
articles.'10 La périodicité ainsi que le caractère 'volatile' de la feuille
contraignent le journaliste à la concision aussi bien concernant le
nombre de sujets abordés que leur volume. En donnant ce type d'informations,
le journaliste rappelle aux lecteurs que le périodique est lié à
des problématiques matérielles et concrètes. De la même façon, plusieurs
numéros du Nouvelliste du Parnasse se terminent par des pages imprimées
en une écriture plus resserrée et plus petite. 11 La modification de la taille
de la police n'est à aucun moment justifiée ni expliquée. Elle survient à
l'occasion d'un changement de paragraphe, mais au sein d'un même
sujet et le lecteur comprend qu'il s'agit de contenir l'ensemble du texte
dans le bon format, quitte à réduire considérablement le confort de
lecture.
La plupart des rédacteurs déplorent le fait de ne pouvoir entrer dans
tous les détails exigés par le sujet. L'atout du périodique - la diversité des
thèmes explorés - est également sa plus grande contrainte, comme le
rappelle le rédacteur du Mercure de France en janvier 1755: 'De tous les
ouvrages périodiques, le Mercure de France est le plus difficile; on lui
impose les lois les plus rigoureuses. Il embrasse tout, mais il ne peut rien
traiter, ni rien approfondir.' 12 La brièveté des livraisons et, parfois,
l'importance ou le nombre des sujets à traiter obligent les rédacteurs à
faire des choix ou à aborder de façon superficielle ce qu'ils
souhaiteraient développer. Chaque rédacteur mentionne à un moment
ou à un autre un problème auquel il a été confronté ou une contrainte
liée à la forme périodique. Ces précisions appellent l'indulgence du
lecteur et soulignent tout le talent des journalistes qui doivent sans cesse
surmonter de nouvelles difficultés.
Outre la contrainte de la concision, les rédacteurs doivent garantir
une information actuelle et réelle à leurs lecteurs. Dans le Mercure de
France, Fuzelier et La Bruère expliquent les raisons de la publication
mensuelle et montrent que la mise en oeuvre du projet découle d'une
réflexion préalable, voire d'un principe supérieur:
10. Prévost, Le Pour et contre, t.l, n° 1, p.ll-12.
11. Voir entre autres le tome 2, les lettres 41, 42 et 43.
12. Louis de Boissy, Mercure de France Ganvier 1755), 'Avant-propos', p.iii, nous soulignons.
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1. Caractéristiques formelles
L'article des Nouvelles étrangères n'est dédaigné que par les nouvellistes
avides de la fraîcheur des nouvelles: c'est l'affaire des gazettes. Le Mercure de
France ne paraissant que tous les mois, n'est obligé qu'à donner des faits
certains. Les nouvelles récentes ont leur agrément. Les nouvelles du Mercure
ont leur utilité; elles sont destinées principalement aux amateurs de la vérité,
qui sont ravis de trouver dans leur bibliothèque un journal fidèle et suivi des
événements de leur siècle. Les nouvelles du Mercure de France, purifiées par le
temps et l'examen, dégagées des fausses circonstances que le mensonge
ajoute et qu'adopte la crédulité, regagnent par la certitude ce qu'elles
perdent par l'ancienneté. Enfin, elles sont les annales de la nation.13
47
Ici, le Mercure de France se démarque des autres périodiques. C'est en effet
le seul périodique littéraire mensuel et à succès en 1744. Il oppose les
nouvelles qu'il diffuse, vraies et utiles, aux 'nouvelles récentes'. L'expression
désigne à la fois les rumeurs et les propos sans réflexion,
soulignant ainsi le manque de fiabilité des informations fraîchement
obtenues, seulement caractérisées par l'agrément qu'elles procurent. Le
choix de la périodicité est utilisé comme indice de valeur et comme
garantie de la fiabilité du périodique.
Ces différentes contraintes sont autant d'arguments avancés par les
rédacteurs pour valoriser leur entreprise et sa réalisation. Prévost par
exemple met en avant le fait que la forme périodique permet de ne pas
ennuyer le lecteur d'une part et de s'adapter à ceux qui ont peu de temps
pour lire d'autre part:
Les grands ouvrages sont faits pour ceux qui cherchent à prévenir les
dégoûts d'un ennuyeux loisir, et que des affaires importantes n'empêchent
point de satisfaire leur curiosité, et leur goût pour les lettres. Les petits
ouvrages au contraire semblent convenir aux personnes occupées, qui n'ont
que peu de temps à employer à la lecture. Ces personnes se délassent mieux
par la lecture d'un petit écrit, que s'ils consacraient tous les jours une demiheure
à celle d'un gros livre. [ ... ] Il est vrai qu'il y a des livres considérables,
qui souffrent des lectures interrompues, qu'on peut quitter et reprendre
comme l'on veut. Mais l'aspect seul de ces volumes, ou épais ou nombreux,
effraie la paresse et dégoûte un homme, dont le temps est précieux et le loisir
borné. Ce qui fait que dans la crainte de trop lire, il ne lit point du tout. 14
L'opposition entre 'gros ouvrages' et 'petits volumes' est très fréquente à
l'époque. Elle témoigne de la pseudo-modestie des auteurs de 'petits
volumes' tout en justifiant la démarche des lecteurs de journaux,
considérés comme des personnes occupées quoique curieuses et
intéressées.
Le périodique littéraire appartient au quotidien des lecteurs et des
rédacteurs tant par les contraintes matérielles auxquelles ces derniers
13. Fuzelier et La Bruère, Mercure de France (novembre 1744), vol.l, 'Préface', p.ix.
14. Mercure de France (1733), vol.2, n° 30, p.337.
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48 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
doivent faire face que par la nécessité qui est la leur de vendre
régulièrement le périodique. Le discours sur la forme devient alors un
discours de justification. En mettant en scène les questions auxquelles ils
sont confrontés, les rédacteurs donnent à leur discours une double
fonction: rappeler que le journal littéraire est un objet soumis à un
ensemble de contraintes techniques et exhiber la figure d'un rédacteur
chargé d'un immense travail, dans l'idée de susciter la sympathie et la
compréhension des lecteurs.
iii. Les temporalités dans le journal littéraire
La structuration du périodique est bien sûr liée aux représentations du
temps à l'oeuvre dans les journaux. La périodicité des ouvrages impose
un premier rapport au temps, qui vient rappeler que le contenu doit
dépendre d'une actualité, et qu'il se construit, d'un numéro à l'autre, en
fonction des événements nouveaux. Les périodiques littéraires publient
dans les préfaces toutes les informations concernant la publication et la
vente des numéros (abonnement, souscriptions, numéros encore
disponibles, etc.). D'emblée, les rédacteurs proposent plusieurs formes
de lecture du périodique: au numéro (par l'achat ou par l'abonnement)
ou en collection (complète ou non). Ces pratiques agissent sur la
perception de l'actualité et du temps qui passe.
Comme pour toute oeuvre rédigée et publiée, le temps de la rédaction
n'est pas le même que celui de la publication, non plus que celui de la
diffusion et encore moins de celui de la réception. Autrement dit,
lorsque le rédacteur rédige un contenu, destiné à être publié, il se peut
qu'il apprenne par la suite d'autres éléments d'information qu'il ne
pourra pas ajouter dans son numéro. Le rédacteur devra alors attendre
la prochaine parution pour modifier son article au moyen d'ajouts ou de
corrections. Il y a donc un premier décalage temporel entre le moment
de l'événement et celui de sa rédaction, décalage qui ne fait que s'amplifier
jusqu'au moment de la réception. Cette spécificité, propre à
l'objet journal, et d'autant plus soumise aux techniques utilisées au
dix-huitième siècle, conditionne largement le contenu du périodique.
Dans la mesure où celui-ci ne peut se prévaloir d'être à la pointe de
l'actualité, il doit en contrepartie proposer un contenu plus réfléchi,
voire critique. L'écart entre le temps de l'événement et celui de sa lecture
nuit à l'instantanéité, mais il permet de fait un recul sur l'événement. Le
lecteur cumule deux sentiments contradictoires: le sentiment d'avoir
accès rapidement à l'information et le regret possible que celle-ci ne soit
pas assez détaillée, ou toujours partielle.
Au décalage entre moment de rédaction et de publication s'ajoute
celui de la réception. Selon que les lecteurs achètent ou reçoivent le
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1. Caractéristiques formelles 49
journal chez eux, ou qu'ils se déplacent pour le lire à l'extérieur, chacun
ne le lira pas au même moment ni même avec le même entourage ou
dans les mêmes circonstances. La lecture peut être matinale ou tardive,
occuper un creux de la journée, ou se faire en société. Elle se réalise dans
des conditions temporelles et spatiales variées. Caractéristiques de
l'ouvrage périodique, tous ces maillages temporels sont encore
relativement neufs au dix-huitième siècle. Cela conditionne un rapport
spécifique à la nouvelle, dont on s'attend plus à ce qu'elle soit inédite,
sinon longuement commentée. Dans la mesure où les rédacteurs des
journaux littéraires insistent sur la contemporanéité entre l'événement
et sa publication, l'usage de l'anachronisme 'actualité', pour désigner les
nouvelles de l'époque, est significatif. 15 Cela explique que Desfontaines
et Granet mettent en avant leur aptitude à proposer des informations
nouvelles: 'Nous continuerons désormais de vous écrire sur le même ton
et avec la même ponctualité, et de vous exposer nos pensées sur tous les
nouveaux écrits qui paraîtront. Ce sont d'utiles mémoires, si je ne me
trompe, qui pourront servir un jour à l'histoire du bel-esprit et des
talents de ce siècle.' 16
L'intérêt manifeste des rédacteurs pour les ouvrages nouveaux illustre
la volonté de rendre compte d'une actualité livresque dans un objectif
bien spécifique, celui de constituer une histoire des idées. Le périodique
littéraire prend en charge une fonction mémorielle, d'autant plus
assumée avec la Querelle dans la mesure où il convient de valoriser les
productions littéraires et scientifiques du siècle. Ainsi, le périodique
littéraire associe à une pratique individuelle de lecture une orientation
historiciste.
Les historiens, et particulièrement Daniel Roche dans son livre La
France des Lumières, ont montré que la France du dix-huitième siècle se
caractérise par une mutation touchant les représentations du cadre
spatio-temporel de l'existence, favorisant le développement d'une
nouvelle conception du présent et de l'espace géopolitiqueP Dans son
ouvrage consacré à l'autorité du discours, Franck Salaün rappelle que
l'imbrication des temporalités est un principe de compréhension
essentielle du dix-huitième siècle:
La temporalité définit le quotidien, comme la philosophie du temps - le
rapport entre le passé, le présent, l'avenir- définit l'histoire. Entre les deux
dimensions, d'invisibles courants circulent qui alimentent les sensibilités et
les discussions quand se signalent des ruptures majeures. De ce point de vue,
le siècle des Lumières se situe dans un entre-deux: les pratiques ordinaires
15. Le nom n'est attesté dans ce sens qu'en 1845, soit près d'un siècle plus tard.
16. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.2, Lettre 17, p.2.
17. Voir Daniel Roche, La France des Lumières (Paris, 1993), ch.3.
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50 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
du temps ont commencé à évoluer depuis plusieurs siècles, mais l'on
continue à vivre selon des dimensions qui relèvent de plusieurs ordres de
références, cosmiques, religieuses et marchandes principalement. En même
temps, la conception de l'histoire bascule, à la fois parce qu'elle est
interrogée dans ses fondements mêmes et parce qu'elle se trouve modifiée
dans ses pratiques. 18
Les perceptions du temps sont bouleversées au dix-huitième siècle et la
forme périodique le montre bien. Elle contribue à révéler des pratiques
personnelles de lecture. Le périodique exacerbe ces superpositions de
temporalité en étant à la recherche de nouveauté tout en s'inscrivant
dans une logique de répétition. Il simule, en cela, le sentiment
d'appartenir à un temps global, historique, tout en développant un
rapport au temps lié à l'individu, c'est-à-dire fondé sur l'échelle d'une vie.
L'événement, qui relève du temps individuel, apparaît comme ce qui
rompt la répétition, tout en la permettant. En cela, il participe de
l'écriture du temps historique. Grâce à l'événement, le périodique peut
perdurer puisqu'il se renouvèle constamment.
Le temps cyclique et le temps linéaire sont les deux grandes conceptions
du temps de l'histoire. Entre les deux, on trouve le temps kantien,
celui de l'individu. 'Mémoire du présent', pour reprendre l'expression de
Salaün à propos des almanachs, le périodique littéraire développe un
temps individuel (temps de la lecture) en même temps qu'un temps
historique, il est 'fidèle à la fois à une vision cyclique du temps et à une
représentation linéaire pédagogiquement morale de l'histoire, il
sensibilise à la vie publique le monde élargi de ses lecteurs. L'histoire
qu'il adapte concilie l'information immédiate, la leçon pour l'avenir,
l'expérience du présent et l'utilité.'19 Comme l'avait soulignée la citation
de Desfontaines et Granet, le journal littéraire est autant un outil au
service de l'actualité des livres publiés qu'un outil de mémoire. Cette
superposition des temps, qui pose le problème de leur adéquation, se
résout dans l'idée développée par Vauvenargues de 'sentiment du présent',
considéré comme l'union du temps individuel et du présent
historique.2° Cette superposition permet au lecteur de prendre conscience
à la fois de son inscription dans une histoire et de sa propre
singularité à travers les activités culturelles offertes par les journaux
littéraires: écriture et lecture.
Le périodique littéraire développe un certain nombre de
caractéristiques qui inaugurent de nouveaux rapports au texte et au
savoir. Les rédacteurs soulignent l'importance de leur tâche et
18. Franck Salaün, L'Autorité du discours: recherches sur le statut des textes et la circulation des idées
dans l'Europe des Lumières (Paris, 2010), p.200-11.
19. F. Salaün, L'Autorité du discours, p.89.
20. F. Salaün, L'Autorité du discours, p.89.
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l. Caractéristiques formelles 51
s'efforcent de faire le lien entre leur projet initial et les spécificités
formelles que cela implique.
iv. Journal et roman
Les deux formes que sont le roman et le journal entretiennent certaines
relations qui expliquent un développement similaire tout au long du
siècle. Romans et journaux peuplent les librairies au dix-huitième siècle:
leur forme libre et non réglée offre de multiples possibilités d'expérimentation
d'écriture. Ce constat est à l'origine des critiques formulées
à l'encontre des deux genres. Contrairement aux genres théorisés par
Aristote, le roman et le journal n'ont guère de contraintes stylistiques
majeures. Tous deux, pour des raisons différentes, sont accusés
d'appauvrir la culture littéraire, autant dans leur contenu que dans
leur forme. Cette critique est d'ailleurs bien plus marquée envers le
journal littéraire qu'envers les autres formes de périodiques, notamment
par la propension de celui-ci à vouloir diffuser une culture du
commentaire des textes auparavant réservée à une élite. Le journal
littéraire et le roman doivent donc prouver leurs qualités tant littéraires
qu'intellectuelles et morales. Ils utilisent pour cela des procédés
dialogiques qui visent à rapprocher l'auteur, ou le rédacteur, de ses
lecteurs.
Ainsi, le fait que les lettres du Nouvelliste du Parnasse et de l'Année
littéraire soient fictionnelles n'est pas sans rappeler les grands romans
épistolaires monodiques qui paraissent en même temps, comme La Vie de
Marianne de Marivaux. La vogue est en effet aux récits de vie narrés d'un
point de vue personnel. En cela déjà, les périodiques littéraires, dont on a
vu qu'ils laissaient une grande place à l'expression du )e', s'inscrivent
dans les pratiques textuelles de leur temps. Ils adaptent les
caractéristiques énonciatives des romans du dix-huitième siècle à cette
nouvelle forme textuelle.
De nombreux rédacteurs de journaux littéraires débutèrent d'ailleurs
leur carrière par des fictions. Marmontel, qui fut directeur du Mercure de
France entre 1758 et 1761, devint célèbre grâce à ses récits. Desfontaines
traduisit le Voyage de Gulliver, qui rencontre un important succès et bien
sûr Prévost, avant d'être un auteur de journal, est connu pour ses
nombreux romans, eux aussi épistolaires.21
Enfin, ces deux formes textuelles s'adressent à un public élargi, ce qui a
également contribué à les considérer comme des lectures futiles et de
peu d'intérêt. Les périodiques littéraires touchent un public tant
21. Les exemples retenus ici relèvent uniquement des journaux littéraires du corpus.
Néanmoins ils sont bien plus nombreux et touchent la plupart des journaux littéraires
du siècle.
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52 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
masculin que féminin. Ils insèrent de nombreux poèmes rédigés par des
femmes ou à destination de celles-ci dans leurs volumes. Le journal des
dames en particulier joue un rôle significatif dans l'attention accordée
aux femmes. Campigneulles, premier directeur du périodique, attire ce
lectorat en établissant dès son avant-propos un parallèle entre les
femmes, le roman et le périodique littéraire. Dans les premières lignes,
il commence par présenter le contenu de la plupart des journaux:
Les nouveaux systèmes de politique, de morale, de philosophie, souvent
même des dissertations dénuées des grâces du style, et toutes hérissées de
citations et de recherches, remplissent la plupart de nos journaux, et ne
laissent presque point de place à ces riens délicieux, à ces heureux écarts
d'une imagination vive et féconde, où tout respire la belle nature et l'aimable
volupté.22
Cette description tout à fait partiale du contenu des journaux permet à
Campigneulles de faire comme s'il proposait un nouveau type de
périodique, plus accessible et plus agréable à lire. Toutefois, il s'attaque
plutôt ici aux périodiques spécialisés comme le journal des savants,
effectivement réservé à un public d'érudits. En réalité, les rédacteurs
de périodiques littéraires valorisent tous le style simple et naturel, en
même temps qu'ils s'appliquent à diffuser des informations variées et
divertissantes. Ici, Campigneulles laisse croire à une nouvelle approche
du périodique littéraire alors qu'au contraire il se situe dans la droite
ligne des rédacteurs de ce type de journal. La préface met en avant l'idée
que le périodique littéraire doit aussi bien diffuser des informations
qu'offrir un espace d'amusement à ses lecteurs, le tout dans un style
simple et agréable. Par la suite, Campigneulles explique ce qu'il entend
par 'imagination vive et féconde' et 'riens délicieux' en s'appuyant sur le
genre romanesque. Il établit explicitement un lien entre le journal
littéraire qu'il se propose de faire (et qui n'est qu'un avatar
supplémentaire de la forme du périodique littéraire déjà mise en place)
et le genre romanesque (p.3-4):
Les romans, ces tableaux fidèles de nos communes faiblesses, où nous
suivons d'un oeil curieux un personnage supposé, qui nous affecte de ses
sentiments, [ ... ] qui rassemble quelquefois nos vices et nos vertus, et se rend
toujours intéressant par un conflit de passions que nous avons éprouvées
nous-mêmes, [ ... ] et généralement tout ce qui peut exciter en nous une
sensation fine et délicate, et nous conduire au plaisir par un chemin couvert
de fleurs, rejeté par les journalistes, ou, resserré dans les bornes étroites
d'une froide analyse, perd, presque toujours, les charmes de l'ensemble, seul
capable de plaire à un esprit bien fait.
22. Campigneulles,journal des dames Ganvier 1759), t.l, 'Avant-propos', p.3-4.
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l. Caractéristiques formelles 53
Les exemples qu'il donne des qualités du genre romanesque sont puisés
dans les romans sentimentaux de l'époque, eux-mêmes fondés sur
l'analyse des passions humaines. Le journal littéraire apparaît comme
le lieu où les lecteurs peuvent prolonger ces réflexions sur les vices et les
vertus tout en éprouvant un réel plaisir à la lecture. Campigneulles
prétend se distinguer des autres rédacteurs de journaux littéraires, bien
qu'il reprenne les conceptions défendues par Addison ou Marivaux. Il
vante l'intérêt de son projet, qui vise autant l'utilité que le
divertissement. Cela l'amène à évoquer le public spécifique auquel est
destiné le périodique - il se distingue alors réellement des autres
journaux (p.4):
Un auteur qui, laissant aux autres la gloire d'annoncer au monde savant les
découvertes utiles, les fruits précieux d'une vaste érudition, se bornerait à ne
rien offrir à ses lecteurs, qui ne fût marqué au coin de l'amusant, qui ne
chercherait enfin qu'à remplir agréablement ces moments d'ennui qui sont
un vide insupportable dans le cercle des plaisirs, ne pourrait-il pas, sans trop
de témérité, se flatter d'obtenir le suffrage de ce sexe aimable que nous
voyons à regret s'engager quelquefois dans les buissons d'épines qui ferment
l'entrée des sciences à notre vaine curiosité, et qui semble bien plus propre à
cueillir les roses que l'envie de lui plaire fait naître sous la plume de nos
ingénieux écrivains. Tel est mon but en entreprenant LE JOURNAL DES
DAMES.
Campigneulles développe ici une réflexion autour de la culture savante
qui doit être rendue accessible au 'sexe aimable'. Tel est le projet qu'il
souhaite mettre en place. On notera d'ailleurs que la métaphore qu'il file
tout au long de sa préface avec des termes comme 'hérissés, buissons
d'épines, fleurs, fruits, roses, etc.' n'est pas sans évoquer le vocabulaire
galant déjà utilisé par Ronsard dans ses Sonnets.
La volonté des rédacteurs d'être lus également par des femmes soustend
la forme spécifique des journaux littéraires, influencés par les
pratiques romanesques.23 Le goût du public pour ces genres d'écriture
permet au roman et au périodique de trouver une réelle légitimité et de
passer du statut de formes mineures au début du siècle à celui de formes
dominantes au siècle suivant.
Les périodiques littéraires sont soumis à un ensemble de
caractéristiques spécifiques en fonction des impératifs de publication
et des objectifs des rédacteurs. En ce sens, les rédacteurs sont contraints
de tenir compte en même temps des aspects éditoriaux, davantage
techniques, et de leurs visées d'auteur.
23. Rappelons à ce sujet que Fréron, avant son Année littéraire, avait publié des Lettres de Mme la
comtesse de ***, ouvrage périodique paru entre 1746 et 1749.
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55
2. Culture du quotidien
Parce qu'il fait oeuvre de littérature et en tant qu'ouvrage publié, le
journal littéraire relève de la catégorie des 'ouvrages de littérature'. La
diversité des sujets traités inscrit le journal littéraire au centre de
différentes pratiques culturelles, qui reflètent les centres d'intérêt des
lecteurs en même temps que leur origine sociale. Considéré comme un
recueil des connaissances et des pratiques de son temps, soit un ouvrage
culturel, le périodique littéraire rend compte de cultures croisées, qui
caractérisent la société aisée et alphabétisée. Son contenu s'attache au
quotidien de cette société, son format et sa structure doivent y
correspondre. Le journal littéraire développe une culture du quotidien,
qui renvoie à des pratiques sociales familières des lecteurs.
i. Diversité des formes textuelles
Les périodiques littéraires juxtaposent des textes de formes très diverses.
Ils jouent avec toutes les possibilités formelles, qu'elles relèvent de genres
existants ou, au contraire, de pures créations. Le plus souvent, c'est aussi
l'occasion d'associer des sujets à des genres d'écriture. La partie 'Pièces
fugitives' des mensuels témoigne plus qu'ailleurs d'une grande
inventivité textuelle et signale en cela le rôle des lecteurs-contributeurs.
Les textes poétiques
Le périodique littéraire offre une représentation très complète des
pratiques poétiques existantes. Le Mercure galant est le premier
périodique à insérer des 'pièces fugitives' dans ses livraisons, avant que
cela ne soit repris par le Journal des dames. Il s'agit de distraire, d'amuser,
de séduire, à l'instar des séances d'écritures collectives de poèmes dans
les salons. Les autres périodiques, qui ne réservent pas de partie
spécifique aux textes poétiques, publient ponctuellement un poème
qui a été apprécié, ou qui a été envoyé au journaliste. La poésie est
envisagée sous l'angle de la distraction et du badinage et non plus de la
performance artistique et esthétique, comme le souligne François
Mou reau: 'Le Mercure galant offre l'image d'une société qui aime la poésie
pour des raisons qui, souvent, n'ont pas grand-chose à voir avec elle, mais
elle la pratique quotidiennement. Il n'y eut jamais tant de poètes qu'en ce
début de siècle si peu poétique.' 1 Cette appréciation s'applique à
1. F. Moureau, Le Mercure galant de Dufresny (1710-1714), p.31.
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56 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
l'ensemble des périodiques littéraires et évoque l'usage mondain de la
poésie à l'époque. Dans son ouvrage sur le Mercure galant, Monique
Vincent fait le même constat et recense les différentes formes poétiques
dans le journal, que l'on retrouve sans grand changement dans le Mercure
de France et le Journal des dames. Elle observe que les grands genres côtoient
les plus petits, mais toujours dans une recherche de la simplicité: l'ode,
l'églogue et le dialogue dominent largement. Les grands genres
poétiques sont en perte de vitesse dès le milieu du dix-septième siècle,
au profit d'une pratique mondaine et divertissante. De fait, le début de la
publication des pièces fugitives dans les périodiques littéraires coïncide
avec le développement de cette relation à la poésie, initiée dans les
salons.2 On admire toujours les textes de Jean-Baptiste Rousseau ou de
La Motte mais on leur préfère de courts poèmes tels que le madrigal,
l'épigramme ou l'impromptu, plus divertissants et plus accessibles.
Parallèlement, le périodique littéraire forme le lecteur aux pratiques
poétiques étrangères ou anciennes, dans une fonction semblable à celle
des articles de compte rendu. Il publie de nombreuses traductions ou
créations 'sur le mode de' telles que les fables d'Esope, les poèmes
d'Horace ou les églogues de Virgile par exemple. Ces textes remplissent
régulièrement les pages des mensuels et témoignent du goût des lecteurs
pour ces poèmes faciles à comprendre. De la même façon, les journaux
littéraires traduisent de nombreux poèmes étrangers, parfois
accompagnés du texte original, ou publient des poèmes inspirés de
précédents succès poétiques, comme les nombreuses variations sur Les
Saisons de Thomson, reprises notamment par Saint-Lambert. Ces
exemples, qu'ils soient antiques ou contemporains, signalent l'intérêt
des lecteurs pour une poésie de la nature imprégnée de lyrisme.
Il est difficile, voire impossible de proposer une liste exhaustive des
formes poétiques présentes dans le journal littéraire, et cela ne serait pas
pertinent. Au contraire, il est plus intéressant de répertorier les
fonctions poétiques de ces textes. Au nombre de cinq - galante,
divertissante, morale, réflexive et apologétique - elles témoignent de la
conception de la poésie à l'oeuvre tant dans ces périodiques que dans le
monde.
Au dix-huitième siècle, le langage poétique apparaît comme la
principale modalité discursive pour tenir des propos galants. Il s'agit
de plaire par le biais d'une pratique conventionnelle de la poésie. Le
lecteur découvre de nombreux poèmes imités d'Anacréon ou de Marot,
les poètes de prédilection de la société mondaine. La séduction par la
poésie s'effectue par l'intermédiaire du trait d'esprit. Cela explique le
2. Alain Génétiot, 'Poétique du loisir mondain, de Voiture à La Fontaine', thèse de doctorat,
Université Paris 4, 1995.
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2. Culture du quotidien 57
penchant de la société pour les formes brèves telles que les bouquets, les
étrennes, les madrigaux, les épithalames, les épitaphes, par exemple. La
brièveté oblige à condenser les idées et témoigne du talent de son auteur
pour la formule.
Les auteurs de ces poèmes accèdent, bien que momentanément, à un
simulacre de gloire et de reconnaissance poétique. Cette quête s'effectue
par une recherche de la simplicité, du fond comme de la forme, comme
le montre ce petit poème intitulé 'Etrennes à ma femme':
C'est aujourd'hui que l'an commence,
Dois-je en attendre quelque bien?
L'autre me fit, avec Hortence,
Contracter un si doux lien.
Quel an lui serait préférable?
Et que pourrait le nouveau né
Pour se rendre si aimable,
Autant que feu son frère aîné?3
Il ne s'agit pas, dans ce type de poème, de susciter l'admiration des
lecteurs pour le talent poétique de l'auteur, mais plutôt de favoriser le
divertissement en exprimant des idées simples qui évoquent le plus
souvent des scènes du quotidien. Dans les journaux littéraires, les
poèmes expriment la douceur d'un moment, d'un événement, d'un
sentiment, ou bien ils amusent par leur humour. En cela, ils relèvent
d'une pratique mondaine récurrente dans les salons mais ils s'en
distinguent dans la mesure où les rédacteurs ne publient pas de poèmes
licencieux, critiques ou caricaturaux, pourtant fréquents dans ces lieux.
Ces poèmes contribuent à souligner la compétence de l'auteur, autant
par le choix de son sujet, que par les qualités stylistiques dont il fait
preuve, comme en témoigne la vogue des sonnets pétrarquistes. Ils
peuvent prendre soit la forme de courts poèmes qui privilégieront le
trait d'esprit soit celle des épitres, idylles ou églogues, consacrées à
l'expression du sentiment amoureux.
Certains poèmes ont une fonction strictement limitée au
divertissement. Ils figurent presque uniquement dans le Mercure de France
et le journal des dames. Ce sont de petits poèmes qui proposent une
énigme, un jeu de mots ou qui répondent à des contraintes stylistiques
très fortes, notamment avec des jeux sur les rimes ou la structure et
l'organisation des strophes. Ces poèmes sont souvent accompagnés du
nom de leur auteur. Ils se présentent sous la forme d'énigme ou de
logogryphe (à lettres ou à chiffres).4 Comme précédemment, ces poèmes
3. Mme de Princen,journal des dames Qanvier 1775), t.l, 'Etrennes à ma femme', p.74.
4. Définition du logogryphe (orthographe du dix-huitième siècle), ou logogriphe
(orthographe actuelle), selon le Trésor de la langue Jraru;aise: Jeu d'esprit où un lecteur doit
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58 Le jourruLllittéraire en France au dix-huitième siècle
s'inscrivent dans une tradition poétique du divertissement, encore très
usitée dans les salons mondains. Ils sont ainsi susceptibles de nourrir les
soirées des lecteurs et préfigurent les jeux de mots croisés et sudokus des
journaux et magazines actuels. Les mensuels littéraires publient de
nombreuses énigmes et des logogryphes chaque mois, et les réponses
sont dans le numéro qui suit. Cette pratique encourage la lecture
continue et régulière du périodique et stimule l'esprit du lecteur, qui
peut à la fois admirer le poème qu'il a sous les yeux et s'exercer à en
trouver les réponses. Dans certains cas, un poème soumis à de
nombreuses contraintes stylistiques entraîne la publication de poèmes
qui suivent les mêmes règles ou qui les détournent pour composer de
nouvelles oeuvres. La virtuosité du poète est ainsi soulignée et permet un
jeu avec les autres lecteurs. Cette compétition légère se constate
particulièrement lorsqu'il s'agit de produire plusieurs sonnets à partir
des mêmes rimes, voire des mêmes mots qui clôturent chaque vers, ou
encore des rondeaux dont la contrainte est d'utiliser des acrostiches
spécifiques. 5
A mi-chemin entre la poésie divertissante et la poésie réflexive, on
trouve la fable et l'allégorie; deux genres récurrents dans les périodiques.
De nombreuses imitations d'Esope ou de La Fontaine dont la morale est
souvent adaptée aux moeurs du temps sont publiées. La plupart mettent
au premier plan des oiseaux, tels que la pie, le pinson ou le rossignol, afin
d'illustrer les défauts de bavardage, de s'écouter parler, et plus
généralement de vanité.6 Ces poèmes défendent la sage économie de
la parole, contrairement aux discours longs et pesants, souvent marqués
par un certain pédantisme. Ils renvoient au débat sur les gros et les petits
volumes, et défendent ainsi les ouvrages qui traitent brièvement d'un
sujet, comme les journaux littéraires. On trouve également différents
portraits du petit-maître ou de la coquette, des figures omniprésentes
dans la littérature des Lumières, qui viennent se moquer de leur
superficialité. D'une façon générale, ces fables s'attardent sur des défauts
mineurs de la société, qui ont déjà été maintes fois critiqués. Là encore,
reconnaître un mot pour lequel on donne une définition énigmatique à partir d'un autre
mot dont on utilise les lettres en partie ou en totalité.'
5. Définition de l'acrostiche selon le Trésor de la langue franr;aise: 'Pièce dont les vers sont
disposés de telle manière que la lecture des premières lettres de chacun d'eux, effectuée
de haut en bas, révèle un nom, une devise, une sentence, en rapport avec l'auteur, le
dédicataire, le sujet du poème, etc.'
6. A titre indicatif, on peut citer, dans le Mercure de France, 'Le rossignol et les corbeaux' en
décembre 1751, 'La fauvette et la tourterelle' dans le premier volume de juillet 1758, 'Le
rossignol' en février 1761 et 'Le merle' en octobre 1761. Ces exemples reflètent
imparfaitement le grand nombre de fables qui mettent en scène des oiseaux dans les
périodiques littéraires.
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2. Culture du quotidien 59
les sujets poétiques sont très conventionnels et ne participent guère au
renouvellement du genre.
La fonction réflexive de la poésie comporte cependant, dans certains
cas, une dimension philosophique. Elle se constate par son sujet, sérieux,
et par une hauteur de vue qui la distingue de la fonction divertissante.
Les textes qui relèvent de cette catégorie ont très souvent un rôle
critique, comme le signalent les nombreux poèmes publiés dans l'Année
littéraire et dont l'objet est de dénoncer l'esprit philosophique qui a
envahi le siècle. Dans son compte rendu d'une pièce de Feutry, 'Plaintes
et prophéties. Ode aux nations', récompensée à l'Académie des jeux
floraux, Fréron choisit de ne publier que trois paragraphes, les plus
sévères à l'encontre des philosophes et qui évoquent leur responsabilité
dans la possible fin du monde:
Tombez ... l'Eternel va paraître;
Malheureux, pourquoi vous cacher?
Celui qui put vous donner l'être,
Des antres peut vous arracher.
0 vous, qui braviez le tonnerre,
Philosophes, grands de la terre,
Qu'à ses yeux vous êtes petits!
Vos discours, vos grandeurs suprêmes,
Vos titres et vos vains systèmes
Sont pour jamais anéantis?
Le poème s'intègre naturellement dans le contexte de débat entre
philosophes et antiphilosophes, ce qui explique que l'analyse stylistique
du poème soit rapidement évacuée au profit d'une vive réflexion sur les
idées et les ouvrages de la 'secte'. Dans sa dimension réflexive, la poésie
s'attarde souvent sur des problématiques contemporaines aux lecteurs.
Elle renvoie au quotidien ou aux découvertes et réflexions qui ont cours
dans le monde et se caractérise par son regard critique. Contrairement à
l'usage, ces poèmes sont souvent très longs, car ils relèvent de la poésie
sérieuse, et impliquent un développement argumenté qui s'accorde mal
avec la forme brève.
Enfin, la dernière fonction poétique dans le périodique littéraire est
apologétique. Elle célèbre un objet, une personne ou un événement. Le
périodique littéraire réserve une place de choix à ce type de poèmes qui
symbolise parfaitement l'union de l'actualité et de l'histoire. Souvent
signés par leur auteur, ces poèmes sont généralement dédicacés et
peuvent prendre diverses formes telles des épîtres en vers, des églogues,
des stances ou encore des épitaphes. Le choix du format, comme du
7. Fréron, Année littéraire (1754), t.3, Lettre 7 du 5 juin, 'Plaintes et prophéties. Ode aux
nations', p.l68-70.
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60 Le jour!Ulllittéraire en Fraru:e au dix-huitième siècle
genre, dépend en partie de l'objet célébré mais est aussi laissé à l'appréciation
du poète. De nombreux poèmes qui louent le roi relèvent
ainsi du genre du sonnet mais les mensuels publient également des textes
intitulés 'Vers' ou 'A Monsieur, frère du roi' qui ne répondent à aucune
codification précise. La fonction de célébration prend son sens dans son
rôle de témoin et renforce la conception du journal littéraire comme
historien du présent. On le constate en 1775 lorsque le journal des dames
diffuse des poèmes consacrés au sacre de Louis XVI.8 S'il s'agit de
regretter une personne disparue, notamment lorsqu'elle est de haute
naissance, les poèmes développent toute une mythologie autour du
défunt. Lorsque le dauphin meurt en 1766 par exemple, Fréron inscrit
le moment dans une histoire et publie une élégie et une oraison funèbre
en donnant à ces textes une valeur de témoignage. Cependant, l'élégie y
est commentée non pour son sujet mais pour la qualité de son
traitement, en valorisant son jeune auteur: Je reçois dans le moment
cette élégie en manuscrit; elle est d'un jeune homme de dix-neuf ans, M.
Mailly, qui dans un âge si tendre a mérité la place de suppléant pour les
professeurs au Collège de Dijon. Son élégie annonce des dispositions
pour la poésie française; vous y trouverez, je crois, une heureuse facilité.' 9
La poésie assure la promotion, fugace, des poètes et le sujet devient un
prétexte à la virtuosité du style.
La grande variété des formes poétiques témoigne de la vitalité du
genre. Elle sert le double projet de divertissement et d'information des
lecteurs. Les sujets choisis entretiennent un rapport très net avec le
monde et l'actualité. Dans le même temps, cette variété familiarise les
lecteurs avec la pratique de la poésie et peut les encourager à s'y
confronter.
Les textes en prose
La variété des textes en prose est moindre par rapport à celle des pièces
poétiques. Le lecteur peut découvrir des lettres, fictives ou non, des
dialogues, des articles divers comme le compte rendu, l'annonce ou l'avis,
des réflexions et des essais, et des récits brefs. Rédigés par les rédacteurs
ou des lecteurs, ces textes sont de quatre sortes: soit ils relèvent de la
fiction et du divertissement, soit ils sont fictionnels mais à vocation
morale, soit ils visent à informer et renseigner le lecteur sur une réalité,
8. Louis-Sébastien Mercier,journLll des dames Guillet 1775), t.3, 'Vers pour le sacre de Sa
Majesté Louis XVI, par M. le chevalier de Laurès' et 'A Monsieur, frère du roi', par Mme la
marquise d'Antremont, p.3-5.
9. Fréron, Année littéraire (1766), t.2, Lettre 4 du 4 mars, 'Elégie sur la mort de Monseigneur le
dauphin', p.90-93, suivie de trois oraisons funèbres.
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2. Culture du quotidien 61
soit enfin ils s'appuient sur un contenu réel mais dans une perspective
d'amusement.
La catégorie des dialogues illustre bien cette diversité. Elle regroupe
des dialogues des morts et d'autres d'inspiration pastorale, et encourage
la réflexion philosophique ou retrace un épisode amoureux. Les dialogues
sont publiés essentiellement dans la partie des Pièces fugitives des
mensuels, sans qu'ils soient totalement absents des autres périodiques
littéraires. Lorsqu'ils sont philosophiques, les dialogues contribuent à
développer la réflexion des lecteurs ou leur esprit critique.
Outre ces textes à fonction argumentative, le périodique littéraire
publie des textes informatifs, parfois argumentés, tels que les avis. 10 Ils se
caractérisent par une simplicité du style et une brièveté. Ils informent le
lecteur sur les nouvelles importantes (arrêts divers, nouvelles politiques,
etc.) ou font la publicité d'un produit ou d'un commerçant.
Floue et imprécise, la catégorie du récit intègre toutes les productions
narratives en prose publiées dans les périodiques, c'est-à-dire les anecdotes
de faits réels, les fictions assumées et présentées comme telles, ou
encore des récits dont l'authenticité pose question. 11 L'essentiel des
textes en prose dans le journal littéraire, hormis les articles de comptes
rendus ou les annonces d'ouvrages nouveaux, laisse planer un doute
quant à leur origine réelle ou non. Les récits fictionnels, plus fréquents
dans le Pour et contre, le Mercure de France ou le journal des dames, sont
publiés à la fois dans un but de divertissement et, dans certains cas, pour
leur fonction morale. A l'inverse, le Nouvelliste du Parnasse et l'Année
littéraire, avant tout périodiques de critique littéraire, font le récit
d'événements réels et ne s'attardent guère sur les textes fictionnels,
sauf dans les extraits qui composent les comptes rendus.
Le lecteur est initié à des modes d'écriture très divers, tant par le style
que par le sujet. Il prend conscience des potentialités de l'écriture
littéraire, de la diversité de ses fonctions, mais également des jeux qu'elle
occasionne.
La variété des productions textuelles, qu'elles soient en prose ou
poétiques, encourage les initiatives des lecteurs notamment en faisant
du texte une production hybride, ouverte à toutes les pratiques
scripturales. Certains articles sont ainsi de formes composites en ce
qu'ils réunissent différents genres d'écriture, comme l'atteste cet
exemple du Nouvelliste du Parnasse qui, par l'intermédiaire de la forme
épistolaire, propose un compte rendu avec insertion d'un poème:
Voilà, Monsieur, ce que j'ai recueilli de l'Histoire de Saint Domingue, ouvrage
estimé de ceux qui jugent sans préjugé. On n'y trouve aucuns détails de
10. Voir ch.S, p.225-46.
11. Ce point est développé dans le ch.4, p.101-32.
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62 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
mission, et il semble que l'auteur ait eu dessein de laisser à d'autres le soin de
composer l'histoire ecclésiastique de cette île, se bornant à l'histoire civile et
politique. [ ... ] Au reste pour vous dédommager du sérieux de mes deux
dernières lettres, je vous promets de vous entretenir bientôt du Sethos de M.
l'abbé Terrasson. Vous jugez bien, que par rapport à ce livre, je ferai usage de
la maxime d'Horace:
Ridiculumacri,
Fortiu.s, acmeliu.s magnas plerum que secatres.
Ne croyez pas néanmoins, que je lui refuse la justice qui lui est due, et que
j'omette de vous en faire observer quelques beautés. Je l'ai lu avec l'attention
la plus courageuse; et j'ai en quelque sorte passé, comme le petit héros du
roman, par les rigoureuses épreuves de l'Initiation. 12
L'article mêle langue française et langue latine. Il est rédigé sous la forme
épistolaire mais relève du texte de critique. De forme monodique, il
insère néanmoins une parole extérieure, celle d'Horace. Le texte
journalistique, encore peu codifié, favorise un mélange des genres qui
lui est spécifique. Il offre les mêmes potentialités que le genre épistolaire:
la même diversité de registres, de tons, de formes ou de langues.
ii. Variété des sujets
La variété du journal littéraire est soumise aux parutions nouvelles et
donc à l'actualité. Néanmoins, les préférences des rédacteurs modifient
considérablement la répartition des sujets. Le Nouvelliste du Parnasse
privilégie les ouvrages de belles-lettres d'inspiration plus conservatrice,
notamment sur des sujets tels que l'histoire, la poésie, la grammaire ou la
philologie. Dans certains cas, plusieurs livraisons sont consacrées à un
seul et même texte comme le Sethos de l'abbé Terrasson qui fait l'objet de
cinq lettres (20, 26, 41, 42, 43). L'analyse de la première lettre du
Nouvelliste du Parnasse illustre particulièrement la variété du journal.
Après une adresse au lecteur mettant en avant le projet du journal,
soit informer sur les nouvelles du Parnasse, le rédacteur fait le récit d'une
bataille entre les Prosateurs et les Versificateurs, qui l'amène à
s'exprimer sur la comédie La Tragédie en prose. Après quelques considérations
sur le théâtre en prose, il s'arrête sur l'actualité théâtrale et la
pièce Le Flatteur et conclut sur la comédie italienne pour signaler son
désir de passer à un autre sujet: 'Quittons le théâtre, et parlons de
matières plus sérieuses'. Il s'intéresse alors à l'ouvrage Réflexions nouvelles
sur les femmes puis il enchaîne en mentionnant la parution d'autres
ouvrages, en rappelant l'impression d'un recueil de Toland à Londres,
celle d'une histoire critique de la religion et des sciences, et celle en
12. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1734), t.2, Lettre 35, Compte rendu du
second volume de l'Histoire de Saint Domingue, p.lS0-81.
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2. Culture du quotidien 63
Hollande d'un abrégé de l'histoire d'Angleterre de Falaiseau. Cette
dernière publication le conduit à s'interroger sur l'orthographe et les
manières d'écrire dans les différents pays européens. Sans préalable, il
retourne au théâtre avec un nouveau compte rendu d'une comédie
imprimée à Venise, avant de commenter Le Grand Théâtre de Brabant qui
concerne la description générale et historique des églises, cathédrales,
collégiales et autres monuments religieux. Il s'arrête un instant sur
l'épigraphe et en donne la traduction. Il poursuit alors sur l'impression
en Hollande de l'Utopie de More et des Mémoires de M. Dug;uay-Trouin qui
font le récit de l'expédition de Rio de Janeiro. Il continue avec le compte
rendu d'un roman, de plusieurs Mémoires et d'une Bibliothèque des gens de
cour. La lettre se clôt par un retour sur le Parnasse, point culminant du
pays des Lettres, après un séjour 'dans les vallons de la République
Littéraire'.l3 Le pays des Lettres comprend l'ensemble des productions
écrites publiées, ce qui permet aux rédacteurs une grande liberté dans le
choix du contenu de leur périodique.
A contrario, le périodique de Fréron présente un contenu plus
diversifié. Consacré à la critique littéraire et artistique, à la littérature
étrangère et à la polémique antiphilosophique, il tient compte des
préoccupations 'encyclopédistes' de son temps, tels le commerce et
l'agriculture, la médecine, l'éducation et l'urbanisme. En fonction des
périodes, certains sujets reviennent plus souvent que d'autres dans le
journal, ce qui témoigne de l'évolution des centres d'intérêt de Fréron.
Les années 1760 par exemple voient se multiplier les articles sur la
littérature anglaise, sur l'économie et le commerce, annonçant en cela un
infléchissement des préoccupations de Fréron ou de celles de la société.
En glanant dans l'Année littéraire, le lecteur peut lire un article sur 'la
danse ancienne et moderne', un compte rendu de Mémoires sur le Havre
de Grâce, un autre sur les lettres de Maupertuis sur la science, des fables
et bouts-rimés, ou encore une traduction des psaumes de David.14 En
somme, de la critique littéraire à la lecture de textes poétiques en passant
par l'histoire, les sciences, les arts (avec la danse) ou encore la religion, le
périodique s'efforce de rendre compte d'une grande diversité d'ouvrages
et de sujets.
Prévost va plus loin en érigeant la variété en programme de son
périodique, comme il l'explique dans le premier nombre:
Les principaux sujets sur lesquels je me propose de m'exercer, se réduiront
aux articles suivants:
13. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.l, Lettre 1, p.23-24.
14. Voir respectivement Année littéraire (1754), t.1, Lettre 2 du 6 février, p.21; (1754), t.2, Lettre
2 du 5 avril, p.40; (1754), t.2, Lettre 4 du 12 avril, p.74; (1758), t.8, Lettre 12 du 26
décembre, p.287; (1759), t.8, Lettre 15 du 31 décembre, p.353; (1762), t.8, Lettre 10 du 23
décembre, p.217.
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64 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
I. L'état des sciences et des arts.
II. Les ouvrages nouveaux, dans quelque genre que ce soit; mais plus
ordinairement les ouvrages de littérature, tant français, que latins, anglais,
italiens et espagnols.
III. Les journaux et autres mémoires périodiques de la République des
lettres.
IV. Les moeurs et les usages du siècle.
V. Les préjugés vulgaires.
VI. Le caractère des hommes illustres; j'entends de ceux qui auront fait du
bruit dans le monde, à quelque titre que ce soit.
VII. La comparaison des grands hommes.
VIII. Le caractère des dames distinguées par le mérite.
IX. Les nouveaux établissements, civils, militaires, littéraires, etc.
X. Les médailles nouvelles.
XI. Les faits avérés, qui paraîtront surpasser le pouvoir de la nature.
XII. Les inventions extraordinaires de l'art.
Enfin, ce qui sera tout à fait particulier à cette feuille, je promets d'y
insérer chaque fois quelque particularité intéressante touchant le génie des
Anglais, les curiosités de Londres et des autres parties de l'île, les progrès
qu'on y fait tous les jours dans les sciences et les arts, et de traduire même
quelquefois les plus belles scènes de leurs pièces de théâtre. 15
Partiellement respectée, cette liste renseigne sur l'envergure du projet
du rédacteur. Comme le signale le titre complet, 'Le Pour et contre, ouvrage
périodique d'un goût nouveau; dans lequel on s'explique librement sur tout ce qui
peut intéresser la curiosité du public, en matière de sciences, d'arts, de livres,
d'auteurs, etc. sans prendre aucun parti, et sans offenser personne', le journal
apparaît comme une grande revue culturelle. Toutefois, la grande
originalité de ce périodique reste son goût pour la culture anglaise,
une constante hormis lorsque Lefebvre de Saint Marc reprend la rédaction
et se tourne vers la culture italienne dans le souci de se démarquer
de son prédécesseur.
Le journal est lancé alors que Prévost vit en Angleterre. TI s'intéresse à
la réception britannique de Bayle et de Voltaire et diffuse de nombreuses
anecdotes trouvées dans les périodiques anglais. 16 Dans le septième tome
de son périodique, Prévost rappelle qu'un des objectifs de son travail
consiste à permettre à ses lecteurs de comparer le goût français et le goût
anglais; il publie à cet effet, et sur plusieurs numéros, une pièce de
Dryden.17 Prévost familiarise ses lecteurs à une culture différente et
15. Prévost, Le Pour et contre, t.1 (1733), n° 1, p.l0-11.
16. Prévost, Le Pour et contre. Voir notamment dans le t.1, le n° 2, p.33, p.44-48; le n° 3, p.68-71;
le n° 7, p.161-62; le n° 11, p.258-59; dans le t.13, le n° 184, p.143; le n° 192, p.355; dans le
t.l9, le n° 272, p.106-107 et le n° 280, p.297-302; et enfin dans le t.20, le n° 286, p.62-69.
17. Prévost, Le Pour et contre, t.7 (1735), n° 96, p.121. La publication de la pièce se poursuit
jusqu'au nombre 100.
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2. Culture du quotidien 65
contribue à un divertissement utile, fondement des périodiques
littéraires.
Les deux mensuels multiplient les sujets dans chacune de leur livraison
pour les mêmes raisons que les autres périodiques. Néanmoins, la
diversité des rédacteurs facilite l'évolution des sujets de prédilection.
Marmontel par exemple accorde une large place aux comptes rendus
d'académies et aux extraits de pièces de théâtre. La Place continue en ce
sens avec des comptes rendus de pièces de théâtre. De la même façon,
lorsque des femmes sont à la tête du journal des dames, le lecteur remarque
une augmentation du nombre de comptes rendus d'ouvrages féminins.
Les deux périodiques introduisent régulièrement des partitions musicales
dans leurs volumes, et parfois, des gravures et vignettes. Ces
documents sont intégrés à la partie des Pièces fugitives, caractéristiques
des mensuels. Réservée aux lecteurs, cette rubrique contient les lettres,
jeux, poèmes et récits brefs envoyés et se distingue de la partie critique.
Les contes et anecdotes occupent une place conséquente de la rubrique
du Mercure de France sous la direction de Louis de Boissy, qui néglige les
comptes rendus d'académies au profit de la catégorie 'Arts agréables et
utiles'.
Les statistiques que nous avons effectuées sur le Mercure de France
révèlent particulièrement la variété des sujets, comme des formes
textuelles: environ 15% du périodique sont réservés aux poèmes et
jeux poétiques, 30% aux dissertations, remarques diverses et lettres de
lecteurs, 11% aux comptes rendus d'académies (mais ce chiffre
augmente sous la direction de Marmontel et passe à près de 23%),
15% aux nouvelles littéraires, c'est-à-dire aux parutions d'ouvrages
nouveaux, 8% aux comptes rendus d'ouvrages, 10% aux spectacles et
8% aux nouvelles diverses. 18 Ces moyennes varient certes selon les
années, les directeurs et les sujets mais elles sont représentatives de la
volonté des rédacteurs. On trouve ainsi des nouvelles étrangères, de la
Cour et de Paris, lesquelles, ajoutées aux décès, mariages et naissances,
figurent à la fin de chaque livraison. Ces articles sont le plus souvent issus
de la Gazette et sont parfois complétés par les arrêts notables du roi ou de
la police et par d'autres avis.
Cette variété reflète, plus peut-être que pour les autres périodiques
littéraires, la diversité des lecteurs. Issus de la noblesse, de Cour, de robe
ou d'épée, ou de la bourgeoisie (fermiers généraux, commerçants, etc.),
ils forment un public plus hétérogène que celui des autres journaux
littéraires. Chacun peut ainsi découvrir une méthode pour gouverner les
vaisseaux, lire une cantate sur la naissance de Jésus, une ode sacrée tirée
18. Ces chiffres sont une moyenne des résultats obtenus sur l'ensemble de la période, en
prenant pour base une année complète de publication par directeur.
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66 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
du psaume 19, un texte sur les accouchements difficiles, des 'observations
curieuses sur les deux éclipses de soleil à venir en 1737', une 'idée des
progrès de la philosophie en France', un article sur Euler et l'astronomie,
des mémoires sur la pomme de terre, ou encore un proverbe
dramatique.19 De la même façon, dans le numéro de décembre 1762
par exemple, le journal des dames annonce plusieurs ouvrages aux sujets
très variés: un poème héroï-comique, une Dissertation sur l'usage de boire à
la glace et entre autres un texte intitulé Esprit des tragédies.20
Cette quête de la variété ne doit néanmoins pas faire penser que les
rédacteurs publient indifféremment tout ce que les lecteurs envoient.
Gardien des belles-lettres, ils soulignent la qualité inégale des pièces qu'ils
reçoivent, et rappellent à leurs lecteurs qu'ils ne sont pas tenus de tout
publier.21 Deux arguments essentiels guident le choix des rédacteurs: le
respect des moeurs et la qualité du style. Lorsque le texte n'est ni agréable,
ni utile, il n'a aucune chance de figurer dans le périodique. La fréquentation
du journal littéraire permet au lecteur de prendre connaissance
des critères de sélection des rédacteurs, et de se familiariser avec la
critique. En effet, les textes publiés ont été jugés dignes de l'être, ils sont
donc une jauge de ce qui peut se faire et de ce qui peut s'écrire. La variété
intervient ici comme une initiation à l'exercice critique. Elle est donc un
phénomène structurant du journal littéraire qui ouvre sur des pratiques
culturelles diverses. Selon les connaissances et le milieu social de chacun,
le lecteur peut ainsi retrouver des éléments qu'il connaît et en découvrir
d'autres qui relèvent de communautés culturelles - et potentiellement
de classes - différentes. Cette diversification est nécessaire au bon
développement du périodique; elle favorise sa pérennité et apporte des
savoirs complémentaires aux lecteurs. Ainsi, lorsqu'ils lisent le compte
rendu d'un poème sur l'optique, composé à l'occasion du prix de poésie
de l'Académie française dans le journal des dames, ils peuvent s'étonner de
la complexité des informations publiées qui demandent aux lecteurs des
connaissances sur l'optique, mais également des compétences critiques et
poétiques.22 L'article est entrecoupé de citations et de réflexions savantes
19. Voir respectivement, dans le Mercure de France, les livraisons d'octobre 1732, p.2160;
décembre 1732, vol.l, p.2573;juillet 1734, p.1471;juillet 1734, p.1542; décembre 1736,
vol.2, p.2237; décembre 1754, vol.2, p.7; février 1769, p.193; mai 1770, p.99; et enfin juillet
1770, vol.2, p.54.
20. journal des dames (décembre 1762), t.3, p.229-31.
21. Prévost, Le Pour et contre, t.ll (1737), n° 151, p.73-74: 'Il ne serait absolument pas civil de
rejeter absolument quantité de pièces [ ... ] et la distinction avec laquelle j'en ai placé
plusieurs dans ma feuille marque au contraire [ ... ] que je les reçois toujours volontiers:
mais on ne saurait exiger non plus que je les admette indifféremment [ ... ] diverses raisons
les font exclure de la presse. Les unes sont trop libres [ ... ]; dans les autres, le style est si
négligé qu'il aurait besoin d'être presqu'entièrement réformé.'
22. Louis-Sébastien Mercier,journal des dames (décembre 1775), t.4, p.309-312.
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2. Culture du quotidien 67
sur les découvertes liées à l'optique. On y parle entre autres du
fonctionnement des lunettes achromatiques et de leur composition, de
l'intérêt de la chambre noire, sans oublier les noms des principaux savants
qui travaillent sur cette matière. L'abondance du vocabulaire technique
rend délicate la compréhension de l'article, et le lecteur qui croyait lire un
compte rendu de poème s'aperçoit rapidement que plusieurs champs du
savoir sont sollicités dans le texte.
Cette diversité renvoie à trois grandes pratiques culturelles, ellesmêmes
issues des trois principaux groupes sociaux lecteurs des
périodiques littéraires: une culture 'savante', une culture 'mondaine' et
enfin une culture 'bourgeoise'. Ces cultures croisées développées dans le
périodique littéraire participent de la formation culturelle du lecteur.
Ce faisant, le journal littéraire facilite l'union de ses lecteurs en un
ensemble relativement cohérent, préoccupation constante des
rédacteurs, comme l'atteste cet exemple issu du Pour et contre:
Ceux qui cherchent dans le Pour et contre les agréments de la variété, seront
contents de la feuille que je commence. Ceux qui aiment les remarques
savantes et les anecdotes curieuses, y trouveront aussi leur compte. Ceux
enfin qui respectent jusqu'aux moindres restes des grands hommes, et qui
croient qu'on ne peut les conserver avec trop de soin, sauront bon gré à mes
correspondants de Londres de m'avoir communiqué ce que je vais donner
au public. Que de goûts différents je compte de satisfaire aujourd'hui!23
En diversifiant les sujets, Prévost intéresse un plus grand nombre de
lecteurs, et augmente potentiellement les ventes de son journal. Cette
dimension justifie le parti pris de variété, mais nécessite pourtant de
restreindre les différences entre les lecteurs, en tentant de les constituer
en un 'public'.
Ces trois dominantes culturelles relevées dans les périodiques
littéraires reflètent les diverses préoccupations des lecteurs, mais surtout
une volonté commune de la part des rédacteurs de leur favoriser la
découverte de domaines nouveaux. Elles sont perméables puisqu'il est
possible de trouver des articles sur la médecine rédigés par un noble
tandis qu'un négociant envoie un de ses poèmes pour une publication.
Citons à ce propos l'exemple d'une 'Ode latine au prince Ferdinand de
Rohan':
Je crois que les partisans de la philosophie newtonienne, et les amateurs de la
poésie latine, s'il est encore de ces derniers, liront avec plaisir quelques
endroits d'une Ode que vient de donner au public M. l'abbé Guenée,
professeur au collège du Plessis-Sorbonne. Cette Ode a été composée à
l'occasion d'une thèse de physique, dans laquelle le prince Ferdinand de
Rohan a soutenu dernièrement le système de Newton. M. l'abbé Guénée a
23. Prévost, Le Pour et contre, t.5 (1734), n° 64, p.73-74.
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68 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
entrepris d'en exposer quelques phénomènes; matière neuve pour la poésie
latine, et traitée, ce me semble, assez heureusement.24
Fréron résume parfaitement les particularités de cette pièce, rédigée en
hommage à un noble qui s'intéresse à la physique, et dans une langue
jugée savante, le latin. On y retrouve les trois types de cultures réunies en
un seul texte. Cette situation n'est pas rare et témoigne de la formation
des lecteurs à d'autres pratiques culturelles. Leur milieu social ou
professionnel ne les empêche pas de découvrir différents modes de
pensée et différents savoirs. Ainsi, ces trois grandes catégories culturelles
renvoient à trois usages, ou trois fonctions, de la culture: une conception
morale et pédagogique (nous pourrions dire humaniste), une conception
divertissante et une conception appliquée. Toutes trois sont étroitement
liées à l'actualité et rendent compte de la culture au quotidien engendrée
par le journal littéraire.
iii. Sur le modèle des lieux de sociabilité
Tandis qu'en France la sociabilité désigne l'aptitude à vivre des relations
publiques, en Grande-Bretagne le concept est plutôt orienté vers l'idée
de convivialité. Dans son ouvrage Le Monde des salons, Antoine Lilti associe
les deux théories et définit la sociabilité comme une pratique de
convivialité, envisagée comme un échange ou un dialogue, développée
ou initiée dans le cadre d'une pratique culturelle; ou inversement. Cette
conception accorde à la culture une place absolument centrale et
suppose une liberté des relations entre les individus. Au dix-huitième
siècle, et déjà à la fin du siècle précédent, on assiste à une multiplication
des lieux dits 'de sociabilité' qui sont également des lieux de transmission
d'une culture. Le journal littéraire s'en inspire, il en rend compte dans
ses volumes et dessine une configuration nouvelle de communication
entre les lecteurs afin de se constituer en un espace autonome et
spécifique.
Modèle épistolaire
La correspondance ne représente pas un lieu à proprement parler de
sociabilité, mais c'est un moyen pour créer de la sociabilité. Elle se
constitue en réseau et participe pleinement à l'échange culturel et
intellectuel du siècle. Bien sûr toute relation épistolaire ne crée pas de
sociabilité. Celle-ci est soumise d'une part à l'exigence d'un discours
culturel, et d'autre part à la création progressive d'un véritable réseau
entraînant des pratiques de convivialité.
24. Fréron, Année littéraire (1755), t.6, Lettre 8 du 5 octobre, p.l80.
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2. Culture du quotidien 69
Le journal partage bon nombre des caractéristiques de la lettre,
surtout lorsqu'il se présente lui-même sous la forme d'une
correspondance, même fictive, comme c'est le cas du Nouvelliste du
Parnasse et de l'Année littéraire. Toutefois, les autres périodiques
accueillent également des pratiques épistolaires telles que les adresses
aux lecteurs ou lorsqu'ils publient des extraits de lettres ou de
correspondance. Cet usage donne l'illusion d'un véritable dialogue
dont l'ensemble des lecteurs serait le témoin muet. Dans le dernier
volume du Nouvelliste du Parnasse, les lecteurs peuvent ainsi découvrir une
'Lettre du R. P. de Charlevoix, jésuite, auteur de l'Histoire de S.
Domingue, à l'auteur de la trente-quatrième et trente-cinquième lettre
du Nouvelliste du Parnasse' dans laquelle l'auteur de la lettre revient sur la
critique qui a été faite sur son ouvrage. 25 Ce courrier est suivi d'une
'Réponse à la lettre précédente' dans laquelle les rédacteurs du Nouvelliste
du Parnasse réagissent aux propos du R. P. de Charlevoix. Le contenu de
ces courriers, leur tonalité solennelle et réfléchie situent les lettres dans
un contexte de discussion savante. Le simple fait qu'il y ait une réponse
amorce une discussion à laquelle les lecteurs peuvent assister, si ce n'est
participer. Cette spécificité enlève l'intimité supposée de la relation
épistolaire et placent les lecteurs en qualité de témoins, d'observateurs,
éventuellement capables de se faire une opinion à partir de leur lecture.
La relation épistolaire dans le périodique ouvre des caractéristiques
nouvelles et confère au lecteur une place de témoin, presque de voyeur,
tels les périodiques moraux d'Addison et Steele et surtout de Marivaux,
dans lesquels le rédacteur était un observateur-juge des comportements
humains.
Modèle académique
Le journal littéraire partage également de nombreux points communs
avec les académies. La population des lecteurs est sensiblement la même
et ces deux modèles ont été créés et développés en même temps sous
l'impulsion du pouvoir royal et de Richelieu.
Les périodiques littéraires accordent une large place aux comptes
rendus académiques, surtout concernant les académies de province.
Dans chaque numéro quasiment, le lecteur va trouver le compte rendu
d'une séance d'académie, ou prendre connaissance des questions
soumises à leur concours. En 1760, Marmontel, alors à la tête du Mercure
de France, justifie ainsi cette omniprésence des académies dans son
périodique:
25. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1732), t.3, Lettre 35, p.291-312.
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70 Le journal littéraire eu France au dix-huitième siècle
Je m'étais mis en relation avec toutes les académies du royaume. [ ... ] Sans
compter leurs productions, le seul programme de leur prix était intéressant,
par les vues saines et profondes qu'annonçaient les questions à résoudre [ ... ].
Je m'étonnais quelquefois moi-même de la lumineuse étendue de ces questions
qui de tous côtés nous venaient du fond des provinces. Rien, selon moi,
ne marquait mieux la direction, les tendances, les progrès de l'esprit
public.26
Il montre par là le rôle essentiel des académies dans la diffusion des
débats et l'échange des idées. Elles sont habitées par l'idée d'une égalité
entre les membres, quelle que soit leur origine sociale. L'essentiel réside
dans le partage des idées et la communauté de pensée et non de classe
comme le souligne le compte rendu publié dans le journal des dames de
mai 1775, dont le discours prononcé à l'occasion de la réception du
maréchal duc de Duras fait l'apologie des académies, capables de réunir
hommes de lettres, savants et nobles.27
Modèle des salons
Cet espace de sociabilité se distingue de tous les autres par deux éléments
fondamentaux: la place accordée aux femmes et la structure
hiérarchique de ces réunions. Le salon apparaît comme une véritable
institution sociale, avec des rapports de clientélisme affichés, où autour
du récipiendaire étaient réunis les représentants du monde
aristocratique et ceux du monde des Lettres. Loin de viser une égalité,
même factice, entre les membres, il est le témoin d'un esprit féodal et
aristocratique.
Le périodique littéraire, notamment le Mercure de France et le Journal des
dames, conserve cette structure mondaine qui caractérise les salons. La
section des Pièces fugitives des deux mensuels renvoie précisément aux
modes de distraction des nobles. Elle offre une représentation des jeux
de société dans les salons en même temps qu'elle sert de réserve dans
laquelle peuvent puiser les participants à ces soirées. Ainsi, lorsque le
Mercure de France publie, en 1732, une liste des 'Chansons faites et
chantées à table par Melle de Malcrais de la Vigne du Croisic, en
différents repas, donnés à l'occasion du mariage de sa cousine, Melle
de Kain Audet, avec M. Haringthon, chevalier de Notre-Dame du Mont
Carmel, et de S. Lazare', il informe les lecteurs de l'événement mondain
qui a eu lieu, tout en leur offrant la possibilité d'apprécier les textes et de
26. Cité par Joël Cornette, Absolutisme et Lumières, 1652-1783 (Paris, 2008), p.262.
27. journal des dames Guin 1775), t.2, p.363-77, 'Discours prononcés dans l'Académie française,
le lundi 15 mai 1775, à la réception de M. le maréchal duc de Duras'. Voir également le
volume d'octobre 1775 dont l'essentiel du numéro n'est constitué que de comptes rendus
de séance.
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2. Culture du quotidien 71
reprendre les chants proposés.28 Cela permet aux lecteurs exclus de ces
événements de se familiariser avec ces pratiques culturelles.
De la même façon, lorsque les périodiques littéraires rendent compte
de l'actualité des fêtes données par les nobles ou par la cour, ils ont une
fonction de promotion du pouvoir royal et d'une certaine élite par la
naissance, mais ils remplissent également le rôle de témoins, comme
l'illustre particulièrement cet exemple de l'Année littéraire publié en 1757
et intitulé 'Fête donnée au roi de Pologne duc de Lorraine et de Bar':
De plusieurs fêtes que j'ai vues ou dont j'ai lu et entendu les descriptions, peu
m'ont paru aussi heureusement imaginées, aussi agréablement exécutées
que celle qui fut donnée le lundi 5 de ce mois au roi de Pologne duc de
Lorraine et de Bar par Mme la Marquise de Monconseil en son château de
Bagatelle dans le Bois de Boulogne. Je suis en état de vous en rendre compte,
ayant eu l'honneur d'y suivre Sa Majesté, et le plaisir d'être témoin de tous les
amusements ingénieux qu'on avait préparés pour la recevoir. [ ... ] Avouez,
Monsieur, qu'il n'était guère possible de mieux remplir la fiction d'une foire,
et que tout ce qui caractérise ces sortes de spectacles, se trouvait réuni à
Bagatelle avec un choix et un goût infini. Cette fête a été exécutée et
conduite par M. Favart d'après le plan et les idées que lui avaient fournis
Mme de Monconseil, née pour inspirer et pour éclairer les Muses.29
On retrouve dans ce compte rendu tous les codes de la sociabilité
mondaine. Fréron indique aux lecteurs le lieu, la date, les personnes
concernées par l'événement et enfin propose un développement détaillé
de la pièce donnée en l'honneur du roi de Pologne. Le style même de
l'article répond aux pratiques de politesse usitées dans les salons.
L'article permet ainsi de réunir, par le biais du récit, des lecteurs issus
de divers milieux sociaux. 30
Modèle des cafés et des clubs
Ces deux derniers lieux de sociabilité, malgré leurs réelles différences, se
caractérisent par leur désir d'une plus grande égalité entre les membres
et accueillent un public plus diversifié socialement, comme celui des
périodiques littéraires.31 Les cafés se développent à la fin du dix-
28. La Roque, Mercure de France (décembre 1732), vol.l, p.2562-66.
29. Fréron, Année littéraire (1757), t.6, Lettre 7 du 18 septembre, p.136-44.
30. Cette caractéristique n'est pas sans évoquer le contenu aguicheur de certains magazines
'people' contemporains. Les grands événements des personnalités jugées inaccessibles
suscitent un intérêt réel d'une large partie de la population, comme l'a montré
l'engouement pour le mariage du prince William, petit-fils de la reine d'Angleterre, et
de Kate Middleton.
31. La majorité des lecteurs est certes noble ou issue de la haute finance, mais un grand
nombre appartient à la bourgeoisie. Jean-Louis Bertaud, dans son ouvrage La Presse et le
pouvoir de Louis XIII à Napoléon 1"', estime à 18% le taux de bourgeois qui lisent l'Année
littéraire et à 25% ceux du Mercure de France tandis que la Gazette n'en compte que 6%. Par
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72 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
septième siècle. On y vient en attendant l'ouverture ou à la clôture du
théâtre pour bavarder de l'actualité des spectacles, des nouvelles, pour y
lire le journal et pour jouer comme le rappelle ce poème publié en juillet
1775 dans le journal des dames, et intitulé 'Sur les cafés':
En sortant du spectacle hier tout échauffé,
J'entrai par besoin au café; [ ... ]
Tandis qu'un vieil escroc qui fonde sa marmite
Sur les gazettes qu'il débite,
A chaque table récitait
Ses contes-bleus, et d'un doigt parasite,
Empochait ou le sucre, ou le pain qui restait. 32
Le journal, sous la forme des gazettes, est un élément important du décor
et participe de la vogue de ce nouveau lieu de sociabilité. Cet
engouement se retrouve également dans la célèbre pièce de Voltaire,
Le Café ou l'Ecossaise, jouée en 1760 et qui a remporté un très vif succès.
C'est en effet dans cette pièce qu'il se moque de Fréron, devenu Frelon. Il
réunit dans une même pièce deux espaces de rencontres et de nouvelles.
En tant que structure ouverte, le café s'apparente aux clubs et assemblées
libres (telle la Société du Caveau) mais il s'en distingue par une clientèle
plus diversifiée. Les commerçants, manufacturiers, voire les boutiquiers
peuvent ainsi aller au café et fréquenter une société mondaine ou
intellectuelle qu'ils n'auraient pas eu l'occasion de rencontrer dans
d'autres circonstances.
Cet espace permet naturellement l'échange et le dialogue sur différents
sujets mais il ne construit pas, contrairement aux autres lieux de
sociabilité, de communauté spécifique. Il est davantage un lieu de
rencontres et d'échange qu'un lieu de réunion.
A contrario, les clubs et les loges maçonniques conservent l'idée de
société et se structurent autour de personnalités régulières et
fondatrices. Ces deux structures se créent à la même époque, au début
des années 1720.33 On remarque que les salons se développent à la même
époque et que les périodiques littéraires prolifèrent également à cette
date. D'ailleurs, certains d'entre eux reprennent cette idée de 'société'
ailleurs, à la fin du siècle, environ 15000 exemplaires du Mercure de France paraissent
chaque mois, ce qui laisse envisager la portée du périodique par rapport aux autres
modes de sociabilité envisagés précédemment.
32. Louis-Sébastien Mercier,journal des dames (juillet 1775), t.3, p.19-20.
33. Le terme même de 'club' est cependant employé plus tardivement, même concernant le
'Club de l'Entresol', rebaptisé ainsi à la fin du siècle. Pierre Rétat, dans l'article 'Club de
l'Entresol' du Dictionnaire de Montesquieu, explique que 'c'est tardivement, dans la seconde
moitié du XVIIIe siècle, qu'on a parlé du "club" de l'Entresol, selon la mode qui se
répandait alors en France de "clubs à l'anglaise". Tout porte à penser qu'on ne l'a désigné,
dans les années 1720, que comme une "conférence" ou une "académie politique"'.
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2. Culture du quotidien 73
pour signifier la création collective du périodique. Desfontaines et
Granet racontent dès l'Avis au lecteur que 'c'est une société de quatre
personnes qui ont entrepris cet ouvrage périodique'.34 De la même
façon, Lacombe, en 1768, ajoutera au titre du Mercure de France 'par une
société de gens de lettres', révélant la volonté de mettre en avant
l'écriture participative du périodique, et cela tant au début qu'à la fin
du siècle.
Ces lieux de sociabilité jouent un rôle capital dans la diffusion du
périodique littéraire. Le siècle des Lumières se caractérise par la multiplication
sans précédent des réseaux de communication. Le
développement des salons, des clubs, des académies et des sociétés
secrètes témoigne de l'engouement de l'époque pour la communication
et le dialogue. Cette sociabilité prend plusieurs formes qui, toutes,
influencent à leur manière celle du périodique littéraire, comme le
soulignent Claude Labrosse et Pierre Rétat:
Le dispositif et les commentaires du périodique proposent au lecteur une
abstraite mise en théâtre des contenus livresques de l'époque. Ils
entreprennent de redéclarer sous une forme seconde et de recomposer
selon un scénario donné (l'annonce, la présentation, le compte rendu, les
divers modes du commentaire) certains énoncés de la culture. Ces techniques
de mises en scène sont à la fois différentes et solidaires d'autres
scénarios de communication tels que la séance académique ou la conversation
de salon. Si le livre est déjà lui-même un petit théâtre de culture, le
périodique réalise en permanence une sorte de scénographie sociale des
connaissances, de la pensée et de l'information.35
Le périodique littéraire instaure un 'scénario de communication' qui
relève de la mise en scène de la culture autant que de la mise en scène
sociale. Les pages du journal développent un espace théâtral qui leur est
propre, un espace médiatique. Il agit comme un intermédiaire, propice à
l'échange et au dialogue, entre les lecteurs et les nouvelles, mais aussi le
savoir, les pratiques culturelles, l'histoire, etc. En s'inspirant des lieux de
sociabilité existants, les périodiques littéraires facilitent les rencontres
entre les lecteurs et la prise de parole de chacun.
Le journal littéraire développe un contenu culturel lié à l'actualité des
publications. Ce contenu témoigne des centres d'intérêt de la société
dans laquelle il est diffusé en même temps que de sa diversité. Si chacun
des rédacteurs privilégie certains sujets ou certaines formes textuelles
plus que d'autres, il n'en reste pas moins que tous sont attentifs à toutes
sortes de sujets (botanique, science, géographie, histoire, lettres,
grammaire, physique, etc.) et s'efforcent d'en rendre compte avec
34. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.1, p.4.
35. Claude Labrosse et Pierre Rétat (éd.), L Instrument périodique: la fonction de la presse au XVIII'
siècle (Lyon, 1985), p.35.
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74 Le jou'Y'IUlllittéraire en France au dix-huitième siècle
fidélité. Enfin, cette ouverture n'a pas seulement pour rôle de divertir le
lecteur mais de permettre à des lecteurs très différents de s'approprier le
périodique. La diversité des formes et des sujets reflète une diversité
sociale.
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75
3. Autorité du journal
Création d'un ou plusieurs hommes de lettres, le journal littéraire diffuse
les conceptions littéraires et culturelles de ses principaux rédacteurs.
Pour asseoir la légitimité du périodique, ceux-ci développent un
ensemble de caractéristiques et un discours spécifique visant à encadrer
la lecture du périodique. Cet échange avec les lecteurs s'effectue dans les
métadiscours et présente le projet périodique. Ce procédé de communication,
loin d'être anodin, vise un but spécifique: justifier la prise de
parole des rédacteurs.
i. Des valeurs
Pour pouvoir mettre en place une communication avec leurs lecteurs sur
le long terme, les rédacteurs annoncent, le plus souvent dans des textes
liminaires, les principes sur lesquels ils s'appuieront dans la rédaction
des numéros. D'emblée ils cherchent à situer leur périodique sous
l'autorité d'une figure déjà légitimée, et de ce fait légitimante. Ils ont à
coeur de défendre leurs objectifs et de les expliquer, tout en
revendiquant avec force une pratique sincère et objective.
Les figures d'autorité
La pérennité d'un périodique littéraire est favorisée par le recours à des
figures d'autorité, des personnalités, qui donnent un cadre moral et
théorique au projet des rédacteurs. Le Nouvelliste du Parnasse, par
exemple, semble poursuivre l'entreprise de Pierre Bayle, ce qui permet
au lecteur de situer le journal dans une tradition critique:
Si nous avions besoin de justifier notre conduite, nous ne pourrions, ce
semble, mieux faire, que de nous appuyer de l'autorité de M. Bayle. 'La
République des lettres (dit ce célèbre écrivain [Note de l'auteur: Diction.
Crit. Art Catius Rem. D.]) est un Etat entièrement libre: on n'y reconnaît que
l'empire de la vérité et de la raison, et sous leurs auspices on fait la guerre
innocemment à qui que ce soit... Chacun y est tout ensemble souverain et
justiciable de chacun. [Note de l'auteur: Dictionnaire critique et
philosophique de Pierre Bayle ]'. 1
La convocation de la parole de Bayle participe d'un procédé
relativement banal d'appui sur une figure fondatrice et respectée. Elle
1. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.2, Lettre 17 (qui introduit le
second tome à la façon d'une préface), p.5-6.
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76 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
crée une impression de communication entre Bayle et les rédacteurs,
mais également avec les lecteurs et est propice à une justification de
l'entreprise de Desfontaines et Granet. La surenchère est immédiate
puisque les rédacteurs invoquent ensuite le père Parée, en mentionnant
son ouvrage, publié en 1731, le De criticis oratio: 'Si cette autorité ne suffit
pas, voici fort à propos un ouvrage nouveau qui vient à notre secours:
c'est la nouvelle harangue du P. Parée (De criticis oratio), imprimée depuis
peu, et dont je vais vous rendre compte' (p.6). Les rédacteurs du
Nouvelliste du Parnasse revendiquent explicitement Bayle et le père Po rée
comme des autorités qui guideraient leur pratique critique. Ces figures
participent de la justification du projet et créent une impression de
polyphonie mise au service de l'entreprise du rédacteur. Les voix des
lecteurs, des rédacteurs, et de ces personnalités sont réunies dans un
même ensemble, celui du journal. Le dialogue est mimé, sans être effectif
bien sûr, mais permet au rédacteur d'inscrire son périodique dans un
héritage spécifique. La figure d'autorité ainsi convoquée agit comme une
caution, un garant des principes auxquels le rédacteur est attaché.
La plupart du temps, les rédacteurs font appel à une personnalité
connue pour sa critique mais dont on s'accorde pour vanter sa justesse et
sa bienveillance. Bayle, par exemple, est réputé pour sa pratique objective
de la critique. Les rédacteurs choisissent un modèle susceptible de
rassurer les lecteurs sur le contenu du périodique. En invoquant le père
Parée, le Nouvelliste du Parnasse signale sa conception conservatrice et
morale de la littérature, en particulier concernant le genre romanesque.
Fréron, dans la droite ligne de Desfontaines et Granet, assume sa
posture de censeur. Il se recommande d'Horace pour distinguer les
hommes méchants, c'est-à-dire capables d'une critique maligne et sans
fondement: 'Horace, que l'on accusait aussi de méchanceté, a peint le
véritable méchant. Que l'on me permette de rapporter et de m'appliquer
ses paroles. Sans être doué de ses talents, on peut se trouver dans la
même situation que lui, avoir à combattre les mêmes préjugés.'2 Horace
est l'auteur de nombreuses satires dans l'antiquité latine. Il est habile à la
critique et a été vivement attaqué pour cela. Mais, au dix-huitième siècle,
il est très apprécié et ses textes moraux sont repris et déclinés à l'infini.
Ainsi, à partir d'une similitude de situation -l'injustice des reproches-,
Fréron établit implicitement un lien entre les propos. Prévost se réclame
également d'un auteur latin, Salvien, un prêtre du cinquième siècle, pour
expliquer son positionnement critique:
C'est la réflexion de Salvien: 'Il est certain, dit cet auteur, que la plus grande
partie des hommes agissent mal, mais ils ne laissent pas de s'accorder tous à
louer ce qui est bien; de sorte que le jugement du public est toujours en
2. Fréron, Année littéraire (1755), t.l, p.7.
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3. Autorité du journal
faveur de la justice et de la vertu.' Ainsi, prenant de cette pensée ce qui
convient à mon sujet, je compte sur l'indulgence des uns, parce qu'ils
souhaiteront pour leur propre satisfaction qu'un projet tel que le mien
réussisse; des autres, parce qu'ils me trouveront louable du moins de l'avoir
entrepris.3
77
Ce propos permet à Prévost de signaler aux lecteurs que son périodique
se place sous le haut patronage de la justice et de la vertu, deux valeurs
sociales qui sous-tendent le projet du journal. Lorsqu'il avoue par la suite
espérer l'indulgence des lecteurs, il montre ainsi qu'aucune mauvaise
volonté ou intention ne peut être la cause d'éventuels manquements
dans son périodique. Outre l'usage de la citation, l'auteur cité participe
aussi de l'inscription dans une filiation culturelle. Le choix de Salvien,
célèbre pour ses propos moralisateurs à l'égard de ses contemporains,
souligne l'orientation morale du périodique. Comme Desfontaines et
Granet, Prévost convoque une figure connue pour ses prises de position
morales, et inscrit en même temps son journal dans une autre tradition,
plus jeune celle-ci, celles des périodiques moraux tels les 'Spectateurs'. Il
fait d'ailleurs également appel à Bayle mais de façon détournée. Dans le
second tome du Pour et contre, Prévost soumet à ses lecteurs un court texte
dont le sujet est résumé ainsi dans la marge: 'Préjugé contre les grandes
entreprises littéraires'. Son article s'appuie sur l'exemple de Bayle et
l'amène à défendre également son propre projet périodique:
Quand on voit des auteurs promettre au public des ouvrages d'un travail
immense, et former des projets qui exigent des connaissances d'une
prodigieuse étendue, on a d'abord de la peine à se persuader qu'ils tiendront
leur parole, et qu'ils viendront à bout de leur dessein. Lorsque, par exemple,
le fameux Bayle annonça autrefois, qu'il s'engageait dans cette vaste carrière
de compilations historiques, qu'on admire aujourd'hui dans son
Dictionnaire, on se défia du succès de son entreprise, et on ne crut point
qu'il lui fût possible d'accomplir ce qu'il promettait. Il en est ainsi de tous ces
ouvrages, qui paraissent au-dessus des forces de l'humanité, et peu
convenables à la courte durée de la vie. Il est certain pourtant qu'il y a des
hommes laborieux à l'excès, et d'un courage surprenant, que ces grandes
entreprises littéraires n'effrayent point; et ce qui nous confond, c'est qu'ils
en viennent à bout.4
A aucun moment dans cette citation, Prévost n'établit un lien entre son
périodique et l'entreprise de Bayle. Toutefois, les termes utilisés pour
décrire le projet pourraient tout aussi bien s'appliquer au Pour et contre,
qui est également un 'travail immense', 'd'une prodigieuse étendue'.
Cette fois, Bayle n'est pas convoqué pour défendre le mode critique de
3. Prévost, Le Pour et contre, t.l (1733), n° 2, p.27-28.
4. Prévost, Le Pour et contre, t.2 (1733), n° 21, p.135-36.
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78 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Prévost mais pour son oeuvre, magistrale. Implicitement, le lecteur peut
envisager le projet de Prévost dans la même perspective que celle de
Bayle, ce qui permet de présenter le Pour et contre comme un projet très
ambitieux et néanmoins abouti. Le périodique de Prévost profite des
jugements positifs sur l'oeuvre de Bayle. Et si le lecteur n'a pas fait de luimême
cette comparaison, il y est amené dans une 'Lettre à l'auteur du
Pour et contre' dans laquelle la relation entre les deux hommes est
explicite: je compare encore vos feuilles au premier tome de l'ouvrage
de Bayle, intitulé: Réponses aux questions d'un Provincial, qui est un mélange
de discussions historiques et philologiques, de curiosités littéraires, de
réflexions sur des matières de philosophie, et de remarques critiques.
Tout cela se trouve dans vos feuilles.' 5 L'auteur de la lettre inscrit le
journal de Prévost dans la tradition des oeuvres de Bayle, ce qui lui
permet d'en faire l'éloge. D'ailleurs, bien que la lettre soit signée des
initiales 'D.G.', rien n'interdit de supposer qu'elle puisse être de la main
de Prévost, dans la mesure où les lettres fictives de lecteur étaient
fréquentes au début du siècle.
Les rédacteurs utilisent différents moyens pour placer leur périodique
sous une figure d'autorité. Ils peuvent par exemple publier des extraits
de textes de personnalités célèbres qui illustrent les principes qui
guident leur périodique, comme le font Fuzelier et La Bruère, en
novembre 1744, avec le texte 'Avis à unjournaliste':
Le morceau suivant est l'ouvrage d'un écrivain célèbre, qui le composa en
1737, ainsi qu'il le paraît par la date. Son intention était de donner des
conseils à un jeune homme qui voulait entreprendre un journal. Cette pièce
servira de seconde préface à notre recueil. Nous ferons nos efforts pour
profiter des conseils judicieux que l'auteur donne au journaliste qu'il veut
instruire, mais lui seul serait en état de bien fournir une carrière aussi vaste.6
Fuzelier et La Bruère insistent sur la qualité de l'auteur du texte, décrit
comme un 'écrivain célèbre', à tel point qu'il n'a pas besoin d'être
nommé, et le seul à même de pouvoir mettre en place les prescriptions
proposées. Voltaire, l'auteur du texte, est ici garant de la qualité du
journal. En refusant de le nommer, les rédacteurs créent une connivence
avec leurs lecteurs, censés connaître ce texte et partager les mêmes
références intellectuelles.
Le journal des dames procède d'une façon un peu différente puisqu'il ne
se place pas dans une tradition précise. Il se légitime par sa dédicace à
une personne illustre, des personnalités féminines dont le rang ne va
cesser d'augmenter au fur et à mesure des publications: Son Excellence
Mme la princesse de Gallitzin, Mme de Condé ou encore Mme la
5. Prévost, Le Pour et contre, t.3 (1734), n° 32, p.47.
6. Fuzelier et La Bruère, Mercure de France (novembre 1744), p.l.
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3. Autorité du journal 79
Dauphine. Le mérite de ces femmes atteste du mérite du périodique.
Contrairement aux autres périodiques littéraires, il ne s'agit pas de faire
entrer le journal dans une tradition morale ou critique, mais plutôt
mondaine. Cependant le rang de ces dédicataires, comme le fait qu'elks
soient des femmes, implique un certain positionnement moral qui assure
le lecteur de la légitimité et des principes du périodique.
La valorisation du périodique s'effectue aussi à travers les nombreux
collaborateurs célèbres. Mme de Maisonneuve, en janvier 1765, rappelle
que plusieurs grands noms de la littérature collaborent à son périodique:
Depuis cette époque, les gens de lettres ont semblé jeter les yeux avec plus de
curiosité sur cet ouvrage; [ ... ] on y a lu fréquemment des pièces charmantes
de MM. Lemierre, Dorat, d'Arnaud, de Querlon, Blin de Sainmore, etc. Les
amateurs de la littérature, qui désirent publier les vers agréables qui leurs
échappent, ont dû être flattés de trouver leurs noms après ceux de personnes
aussi distinguées par leurs ouvrages; et ils n'ont plus craint de se voir
confondus dans la foule obscure des auteurs médiocres.7
La technique choisie ici par les rédacteurs de la préface permet de
témoigner de la qualité du périodique, qui n'est plus restreint à une
tradition, mais est caractérisé par la présence de nombreux auteurs de
renom.
En somme, la convocation d'une figure d'autorité participe de la
légitimation du périodique. Elle situe le projet des rédacteurs dans une
tradition (morale, critique, mondaine), et témoigne de leur volonté de
proposer un contenu en adéquation avec les valeurs de la société. A ce
titre, elle agit comme une référence partagée par les rédacteurs et les
lecteurs.
Un projet parfaitement justifié
La création d'un périodique littéraire, encore peu développé au dixhuitième
siècle, nécessite de présenter un projet construit et cohérent
qui réponde, ou ait l'air de répondre, aux besoins des lecteurs. Les
rédacteurs attachent une attention particulière à la présentation de leur
périodique. Ils démontrent aux lecteurs l'intérêt de leur travail, ils
expliquent leur choix de sujets et le mode de traitement. Le plus souvent,
ces commentaires interviennent à la création du périodique, dans la
préface initiale. Les rédacteurs, au fil des numéros, affinent la conception
qu'ils se font de leur journal et ajoutent des nuances qui suggèrent que
l'objet-journal est modifié au fur et à mesure de sa réception par les
lecteurs, et par les usages qu'ils en font. Par exemple, Desfontaines et
Granet motivent l'existence de leur périodique dans la première Lettre
7. Mme de Maisonneuve [Mathan et Sautereau],journal des dames Ganvier 1765), p.5.
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80 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
en précisant qu'ils répondent à une demande sur 'les nouvelles du
Parnasse'. Mais la remarque sur l'origine et le contenu du journal s'arrête
là. Et puis, dans la douzième Lettre, ils s'expliquent sur les limites du
périodique et sur le choix du style épistolaire:
Quoique j'ai lieu d'être surpris que vous me demandiez dans quelles bornes
doit se renfermer un Nouvelliste du Parnasse, pour plaire, sans exception,
aux personnes judicieuses et polies, je vais satisfaire votre curiosité avec
d'autant plus de plaisir, que cet éclaircissement fait naître l'occasion de
tracer le plan de ce petit ouvrage périodique [ .. .]. Notre but, comme vous
savez, n'a jamais été de faire des extraits .des livres nouveaux; nos lettres sont
destinées à des réflexions sur les ouvrages d'esprit, et sur d'autres, lorsqu'ils
amènent l'occasion de dire des choses agréables ou curieuses. Ce n'est pas
sans raison que nous avons choisi le genre épistolaire, outre que le style en
est libre et aisé, certains tours lui sont familiers, donnent de l'éclat et de la
vivacité aux réflexions.8
Encore une fois, c'est une demande de l'interlocuteur fictif du Nouvelliste
qui entraîne le développement sur 'le plan de ce petit ouvrage
périodique'. Les rédacteurs légitiment leur projet par une question
implicite, question qui pourrait être celle d'un lecteur réel. Par ce biais,
les rédacteurs témoignent d'une pseudo-volonté de répondre à
d'éventuelles attentes de lecteurs, en même temps qu'ils inscrivent leur
projet dans un cadre clairement défini. Desfontaines et Granet justifient
le fait que leur périodique est le produit d'un ensemble de personnes
dans la mesure où cela augmente la diversité des voix et des tons grâce à
l'usage du style épistolaire. Toutefois, ils continuent de soutenir leur
dessein dans des lettres ultérieures. Ainsi, le second tome s'ouvre sur une
lettre qui fait office de préface, et vient répondre à des remarques
supposées de lecteurs.9 Elle explique d'abord les raisons qui ont poussé
les rédacteurs à éviter les réflexions théologiques, puis elle démontre
l'intérêt des longs comptes rendus qui certes nuisent à la variété mais
évitent 'la sécheresse' des annonces, enfin, la lettre se clôt sur la conception
de la critique telle qu'elle est mise en place dans le journal. En
somme, la parution de chaque nouveau numéro est l'occasion pour le
rédacteur d'affiner son projet et d'en rappeler les motifs. Prévost, par
exemple, s'aperçoit au début de son cinquième tome qu'il n'a pas encore
pris le temps de donner un but 'sérieux et régulier' à son ouvrage. Bien
qu'il ait déjà bien défini le contenu avec la liste des douze articles dans le
premier tome, il ne lui a pas donné une fonction spécifique. Il remédie à
cela en proposant un objectif qui s'accorde naturellement aux volumes
précédents:
8. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731 ), t.1, Lettre 12, p.277 -78.
9. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.2, Lettre 17, p.1-4.
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3. Autorité du journal
Je me propose de faire remarquer la différence réelle et constante qui se trouve entre les
pays de l'Europe où les sciences et les arts sont le mieu:x: cultivés, et surtout entre la France
et l'Angleterre.[ ... ] Ce projet est nouveau: il est agréable et fécond; trois qualités
qui doivent soutenir heureusement un ouvrage périodique. Il n'a rien
d'ailleurs qui puisse causer de la jalousie aux auteurs des journaux littéraires
et des Mercures. 10
81
Prévost choisit délibérément un axe encore inédit pour valider son
journal: la comparaison entre deux cultures, anglaise et française. Il
ouvre le Pour et contre aux productions étrangères, ce qui, selon lui, le
distingue des )ournaux littéraires et des Mercures'. Mais, en définissant
ainsi le contenu de son périodique, il permet aux lecteurs de vérifier si la
promesse sera tenue au fil des numéros. Ce faisant, il établit un pacte de
communication avec ses lecteurs. Finalement, lorsque les rédacteurs
renseignent leurs lecteurs sur leur projet, ils donnent dans le même
temps la possibilité au lecteur de vérifier s'il y a bien cohérence entre
l'annonce et sa réalisation. De cette façon, un contrat implicite est mis en
place dans lequel les rédacteurs déterminent le contenu de leur
périodique tandis que les lecteurs sont juges de la véracité du discours.
Le Journal des dames adopte une ligne de conduite similaire à celle du
périodique de Prévost puisqu'il se positionne sur un créneau encore
neuf: mettre en avant les aptitudes féminines et faire entendre la voix des
femmes. Il se maintient ainsi malgré les remplacements successifs des
rédacteurs et les difficultés. Il se présente comme venant combler un vide
puisque s'adressant à un public a priori négligé: 11
Tandis que la plupart des livres, des représentations de théâtre, et des
conversations ordinaires semblent chercher à décourager les femmes de
lettres, un de nos auteurs, homme de condition, et de bonne compagnie, non
content d'avoir composé pour leur amusement des romans pleins d'aménité,
avait commencé pour leur émulation, le Journal des dames, que des raisons
particulières l'ont engagé d'interrompre au milieu de son succès. Il ne
manquait à la gloire de M. de Campigneulles qu'un continuateur, cet être
inséparable des inventions heureuses. 12
Le journal des dames s'attache autant à rendre compte des talents féminins
qu'à développer leur culture puisqu'il rend accessibles toutes les
nouveautés littéraires, artistiques et scientifiques nécessaires à l'acquisition
de savoirs et à la perfection des connaissances. Chaque préface
insiste sur ce point et rappelle le projet initial de Campigneulles. Les
rédacteurs inscrivent leur travail dans une continuité qui, si elle admet
des modifications ponctuelles, contient une réelle cohérence. A l'instar
10. Prévost, Le Pour et contre, t.5 (1734), n° 61, p.6-7. Prévost souligne son propre propos.
Il. Néanmoins de nombreuses femmes lisaient les journaux littéraires, simplement ces
lectures ne leur étaient pas spécifiquement réservées.
12. La Louptière,Journal des dames (avril 1761), t.1, p.v.
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82 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
de Prévost, les rédacteurs du Journal des dames légitiment leur périodique
par son évidente utilité.
Dans certains cas, le projet est présenté comme ayant un intérêt
supérieur, comme étant le résultat d'une absolue nécessité, ce que
semblent dire Fuzelier et La Bruère lorsqu'ils érigent leur périodique
en 'annales de la nation':
Les nouvelles du Mercure ont leur utilité; [ ... ]Enfin, elles sont les annales de la
nation. Si les empires renommés avaient eu de pareils journaux, nous
aurions des histoires grecques et romaines plus curieuses encore que celles
d'Hérodote et de Tite-Live. Les Mercures de Gregorio Leti, et de Vittorio
Siti, sont les matériaux les plus précieux de l'histoire des derniers siècles.13
Si, au départ, le journal a 'une utilité' relativement modeste, l'entreprise
des journalistes trouve ensuite ses lettres de noblesses dans la mesure où
elle est présentée comme la forme première pour raconter l'histoire de
la nation. Elle joue un rôle significatif dans le développement d'une
identité nationale, d'autant qu'elle est comparée aux oeuvres des grands
historiens de l'antiquité, comparaison faite à son avantage. Le choix de
privilégier l'aspect national s'explique naturellement par le privilège
royal auquel il a droit. De fait, le volume de novembre 1744 s'ouvre sur
une épître dédicatoire au roi de France dont le texte, très louangeur,
souligne la puissance. Ainsi, le périodique, en étant comparé aux oeuvres
des historiens antiques, provoque implicitement une comparaison entre
les puissances de Rome et d'Athènes face à celle de la France. Les
rédacteurs du Mercure de France établissent explicitement la supériorité
des Modernes sur les Anciens en faisant référence aux ouvrages des
historiographes italiens du dix-septième siècle. Ici, le journal se situe à un
niveau bien supérieur à celui des autres périodiques en valorisant l'esprit
et la culture de la France. A ce titre, il évoque le dernier niveau de
relation sociale initiée par les médias puisqu'il intervient dans une
conception sociopolitique du monde. Il ne s'agit plus seulement de
témoigner de la vocation morale du périodique ou de son objectif de
s'ouvrir à d'autres publics ou d'autres cultures mais de promouvoir une
idée de la nation.
Fréron procède d'une façon quelque peu différente. Il ne développe
pas réellement le contenu de son journal mais explique le processus qui
l'a amené à ce projet par une quête également supérieure, celle de la
vérité. Dans chacune de ses préfaces, il insiste sur les valeurs qui le
guident dans ses critiques de textes. L'intérêt de son périodique n'est pas
directement lié à ses lecteurs mais, comme le Mercure de France, il est
transcendant et permet l'accès à une valeur suprême:
13. Fuzelier et La Bruère, Mercure de France (novembre 1744), vol.l, p. ix.
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3. Autorité du journal
Il y a vingt ans que je hasardai mes premiers pas dans la carrière de la
critique; et, depuis cette époque, je vous assure, Monsieur, que je ne me suis
pas un instant repenti ni dégoûté d'avoir embrassé ce genre. [ ... ] Ainsi,
Monsieur, malgré mon expérience continue de la justesse du proverbe, la
vérité blesse, je suis bien résolu de la dire tant que je vivrai, au risque de me
faire encore des ennemis.l4
83
Après avoir marqué son attachement pour la critique, Fréron, dans un
emportement quelque peu dramatique, témoigne de son désir de
poursuivre son travail jusqu'à son terme, malgré les intrigues qui se
sont formées contre lui. Il adopte une posture héroïque, celle du chevalier
qui ne craint pas d'aller au-devant de difficultés tant que la cause est
juste. Fréron se fait le champion de la vérité et souligne ainsi toute la
noblesse de son travail. Finalement, les rédacteurs s'efforcent de
développer un projet doté d'une ambition spécifique, plus ou moins
élevée, puisqu'il s'agit soit de proposer un outil de communication inédit
en comblant un vide, soit de lui conférer un rôle politique, soit enfin de
le présenter comme le résultat d'une quête supérieure. A chaque fois,
l'annonce de ces projets légitime l'activité des rédacteurs, elle permet
aux lecteurs de constater les écarts avec leur réalisation, et enfin elle
rappelle aux lecteurs qu'ils partagent, avec les rédacteurs, un ensemble
de valeurs communes.
Etre journaliste: un devoir de neutralité
L'impartialité et la neutralité, qui sont des valeurs caractéristiques du
métier de journaliste, étaient déjà omniprésentes dans les métadiscours
des périodiques littéraires. Le développement de la critique a entraîné
chez les rédacteurs le besoin pour eux de se défendre de toute préférence.
C'est d'ailleurs enjouant sur ce principe qu'est créé et légitimé le
journal de Fréron. Il prouve sa pseudo-neutralité en révélant qu'il aurait
obtenu de meilleures gratifications s'il avait pu se résoudre à suivre le
même chemin que les autres, quand bien même il ne partageait pas leurs
idées:
Je sais que je vivrais plus tranquille, si j'avais pu prendre sur moi d'admirer
sans restriction les grands auteurs mes contemporains, à l'exemple de
quelques adroits journalistes. M. de Voltaire m'aurait écrit cent lettres de
compliment, aussi flatteuses que celles qu'il adresse à tous les reptiles de
notre Parnasse; il aurait annoncé à l'Europe que l'Année littéraire est le premier
des journaux, comme il l'a dit du journal encyclopédique, parce qu'il y est loué
chaque mois à toute outrance. [ ... ]Je refusai les offres; j'ai manqué, comme
vous voyez, ma fortune, ma gloire et mon immortalité.l5
14. Fréron, Année littéraire (1766), t.1, Lettre 1 du 4janvier, p.3-9.
15. Fréron, Année littéraire, t.1, Lettre 1 du 4janvier, p.7-8.
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84 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Fréron met en avant son intégrité et révèle au lecteur qu'il aurait
aisément pu se faciliter l'existence s'il avait accepté de transiger un
peu avec lui-même. Il oppose son honnêteté à celle d'autres journalistes,
tels ceux du journal encyclopédique. De cette façon, le rédacteur de l'Année
littéraire s'attire la sympathie de ses lecteurs et fait valoir sa sincérité. Il
importe en effet avant toute chose, pour les rédacteurs, de convaincre
leur public de leur bonne foi. S'il y a erreur, c'est qu'ils se sont trompés,
ou ont été trompés. Ils refusent l'idée d'être impliqués dans des affaires
de cabales ou de coteries et affichent une réelle indépendance d'esprit
comme en témoigne cet exemple du Nouvelliste du Parnasse:
Pour ce qui regarde les auteurs que nous ne flattons point, nous les prions
d'être persuadés que nous voudrions sincèrement pouvoir toujours louer
leurs ouvrages. Mais en vérité nous ne pourrions quelquefois le faire sans
nous rendre un peu ridicules. Rien ne nous fait plus de plaisir que d'avoir à
rendre corn pte et faire l'éloge d'un bon livre. Il faut même qu'un ouvrage soit
fort mauvais, si en le censurant nous ne le louons pas un peu. [ ... ] Nous
jugeons librement; mais nous tâchons toujours d'assaisonner nos jugements,
nous nous interdisons absolument tout ce qui pourrait blesser
personnellement qui que ce soit. Nous jugeons, parce que les auteurs ne
publient leurs ouvrages, qu'afin qu'on enjuge. 16
La position défendue par Desfontaines et Granet rappelle tout
naturellement celle de Fréron. Là encore, les rédacteurs argumentent
en faveur de leur neutralité afin de rassurer les lecteurs. La liberté dont
ils font preuve dans leurs commentaires atteste de leur impartialité. Par
ailleurs, ils développent l'idée - fréquente dans les périodiques critiques
- selon laquelle la critique ne concerne que les oeuvres et non les
personnes qui les ont écrites. Dans un argument quelque peu fallacieux
et néanmoins efficace, ils ajoutent qu'un ouvrage durement critiqué est
au moins un ouvrage dont on parle.
Ces remarques sur la sincérité et l'objectivité de la critique figurent
dans tous les périodiques littéraires. Elles sont caractéristiques de ces
journaux mais ne sont pas les seuls moyens d'affirmation de l'honnêteté
du rédacteur. Cela peut également prendre la forme d'autocorrections
de la part du rédacteur, comme le montre cette citation de Prévost: 'La
liberté que je prends quelquefois de relever les erreurs d'autrui, doit me
rendre beaucoup plus sévère pour les miennes. On m'en a fait remarquer
deux dans une de mes feuilles, que je me reproche d'autant plus, que
j'aurais pu facilement les éviter.' 17 Les deux pages suivantes sont
consacrées à des corrections mineures au sujet de divers articles publiés
précédemment. Prévost se reproche ainsi d'avoir réduit le talent d'un
16. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.2, Lettre 17, p.4-5.
17. Prévost, Le Pour et contre, t.1 (1733), n° 8, p.188-89.
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3. Autorité du journal 85
auteur, M. Barton Booth, au seul comique, ou encore d'avoir confondu
deux auteurs ayant le même nom dans l'attribution d'un ouvrage. Ces
erreurs sont de faible importance, aussi les reconnaître n'invalide pas le
contenu général du périodique mais augmente la crédibilité du
rédacteur. C'est sur ce point que se jouent la validité et la pérennité
du périodique. Néanmoins, dans la mesure où chacun se recommande
des mêmes principes, les rédacteurs doivent constamment prouver et
réaffirmer leur honnêteté pour se distinguer des concurrents, comme le
signale le Journal des dames:
Quant aux jugements que j'ai eus à porter sur les livres nouveaux, je me suis
assurée de la vérité, et je l'ai dite d'un ton ferme; je n'ai point trahi le bon
gout; j'ai évité la manie dangereuse d'attaquer de grands auteurs, pour me
faire remarquer, et j'ai dédaigné l'adresse méprisable d'en vanter de petits
pour me faire des prôneurs.IS
La sincérité feinte de certains rédacteurs est dénoncée à travers leurs
pratiques. Ainsi, alors que chez Fréron le fait 'd'attaquer de grands
auteurs' était synonyme de neutralité, dans le journal des dames, cela
devient une mesure calculée pour faire croire à la sincérité, et offrir une
plus grande publicité au périodique.
La réussite du projet des rédacteurs est soumise à la véracité des
informations divulguées et à l'objectivité de leur critique. Ces critères
participent de l'entreprise de persuasion du lecteur, en le confortant
dans son choix de lecture, mais également pour protéger les rédacteurs
qui n'ignorent pas les dangers d'une critique partiale. Ces derniers
multiplient les protestations d'intégrité et témoignent des principes
qui guident leur plume, comme le rappellent Fuzelier et La Bruère
dans l'Avertissement du Mercure de France:
On prie instamment les auteurs, qui enverront des ouvrages où il entre de la
dispute d'érudition, de les dépouiller de toute causticité insultante. On ne
veut pas être complices de l'aigreur et de la malignité des dissertateurs
passionnés, on ne saurait trop leur redire que des injures ne sont pas des
preuves, et que l'infidélité des citations tronquées ne jette les lecteurs que
dans des erreurs passagères que dissipe la réponse la plus simple. [ ... ] La
justesse des raisonnements doit régner seule dans les ouvrages faits pour
éclaircir des discussions littéraires. Heureux l'écrivain, qui ne sépare jamais
les Muses et les Graces! Quant au Mercure, il se propose d'observer une exacte
neutralité. Il ne s'ingéniera point d'être auxiliaire pour l'un des deux partis.
L'impartialité doit être le premier attribut de son caractère. S'il penche
quelquefois, ce ne sera qu'avec le public, seul appréciateur des réputations.19
18. Mme de Maisonneuve [Mathon et Sautereau],journal des dames Qanvier 1765), p.5.
19. Fuzelier et La Bruère, Mercure de France (novembre 1744), vol.l, p.viii.
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86 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
En accord avec sa fonction de journal officiel, le Mercure de France défend
une neutralité qu'il pousse jusque dans la publication des textes de ses
lecteurs ou de ses collaborateurs. Cette norme l'amène à formuler très
explicitement les devoirs qu'il s'impose et notamment sa conception du
métier de journaliste. Fuzelier et La Bruère insistent sur leur souci
d'objectivité. De façon générale, le journaliste-critique peut adopter
deux positions: neutre et impartial, il apparaît alors soit comme le guide
du public, soit comme son reflet lorsqu'il défend et protège le goût de ce
même public.
ii. Les métadiscours
Lorsqu'il présente son projet aux lecteurs, le rédacteur construit une
représentation de lui-même et du périodique qui participe de la
légitimation de celui-ci et contribue à en définir les objectifs et les
valeurs. Il s'inscrit dans ses feuilles, d'abord dans les préfaces et textes
liminaires mais également dans l'ensemble des numéros.
La figure du rédacteur
Le rédacteur de périodique littéraire apparaît tour à tour comme un
auteur, un rédacteur, un compilateur, un nouvelliste, un 'faiseur de
feuilles', ou encore un journaliste. A chaque fois, ces appellations sont
précédées ou suivies de précisions visant à expliquer le sens qui leur est
donné. De cette façon, les auteurs renseignent le lecteur à la fois sur la
conception qu'ils se font de leur rôle, mais également sur l'orientation
qu'ils souhaitent donner à leur journal. Ainsi, dès l'Avis au lecteur,
Desfontaines et Granet refusent catégoriquement d'être présentés
comme des journalistes: 'On s'étendra particulièrement sur les nouvelles
pièces de théâtre, et sur les petits livres qui ont le plus de cours dans le
monde, préférant la liberté des réflexions à la régularité des extraits,
dont on est résolu de s'abstenir, pour n'avoir aucunement l'air de
journaliste.'20 D'après les rédacteurs du Nouvelliste du Parnasse, le métier
de journaliste consiste à publier des extraits d'ouvrages, sans forcément
les commenter. Le journaliste est un compilateur plus qu'un critique,
position contestée par Desfontaines et Granet. Ils proposent ainsi un
nouveau type de périodique, fondé sur la critique des textes, en digne
successeur des Nouvelles de la République des lettres de Bayle. Quelques
années plus tard, en 1755, Louis de Boissy, qui prend la tête du Mercure de
France, rejette à son tour l'appellation de journaliste', à laquelle il ajoute
20. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1730), t.l, 'Avis au lecteur', p.3-4, nous
soulignons.
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3. Autorité du journal 87
celle de 'faiseur d'affiches'. Dans son Avant-propos de janvier, il explique
la difficulté à faire un journal qui plaise à tout le monde:
De tous les ouvrages périodiques, le Mercure de France est le plus difficile; on
lui impose les lois les plus rigoureuses. Il embrasse tout mais ne peut rien
traiter, ni rien approfondir. On lui fait un crime de penser; à peine lui
permet-on de donner un précis des écrits qui paraissent. [ ... ]Le public [ ... ]dit
que le Mercure sort de sa sphère; qu'il doit se borner à marquer simplement le
jour qu'une pièce dramatique a été jouée pour la première fois, avec le
nombre de ses représentations; ou s'il paraît un livre nouveau, qu'il doit se
contenter d'annoncer modestement son titre et le nom du libraire qui le
vend. On le condamne non seulement à n'être qu'un froid journaliste, mais
on veut le restreindre encore à la sécheresse d'un faiseur d'affiches.21
Louis de Boissy se refuse, comme Desfontaines et Granet précédemment,
à supprimer la critique de son périodique et bien sûr les extraits. Selon
lui, le 'froid journaliste' est celui qui se contenterait uniquement
d'extraits, et le 'faiseur d'affiches', lui, ne publierait que des listes de
pièces et d'ouvrages nouveaux. On retrouve la même définition du
journaliste, et surtout ce même usage négatif du mot. Pourtant, la
multiplication des journaux littéraires modifie sensiblement la perception
qui est faite du journaliste. Ainsi dans la précédente citation,
l'expression 'froid journaliste' désigne un journaliste qui ne proposerait
pas de commentaires de textes. On peut alors se demander ce que
désigne le seul nom de )ournaliste'. Une partie de la réponse se trouve
dans l'Avertissement du journal des dames de janvier 1765, dirigé alors par
Mme de Maisonneuve:
Les extraits et les annonces des livres nouveaux et des spectacles dépendent
davantage des soins que l'on y emploie. Je n'épargnerai rien pour que mes
lecteurs puissent en retirer toute l'utilité qu'ils sont en droit d'attendre.
J'aurai toujours en vue la conservation du vrai goût; c'est le premier devoir
d'un journaliste. Je ne craindrai point de déplaire aux bons écrivains en
faisant remarquer les défauts de leurs ouvrages, parce que je ne manquerai
jamais d'en faire admirer les beautés.22
L'emploi du nom )ournaliste' dans cette citation annonce une très nette
évolution dans la conception du métier. Le nom désigne la même réalité,
celle de critiquer les textes qui paraissent, mais il est cette fois employé
de façon très positive puisque le journaliste a pour première fonction
d'assurer la conservation du goût. C'est le gardien des belles-lettres et des
valeurs qui leur sont associées.
Ce survol rapide des emplois du mot )ournaliste' dans les périodiques
littéraires témoigne d'une nouvelle perception qui s'amorce lentement.
21. Louis de Boissy, Mercure de France Ganvier 1755), 'Avant-Propos', p.iii-iv.
22. Mme de Maisonneuve [Mathon et Sautereau], journal des dames Ganvier 1765),
'Avertissement', p.7-8.
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88 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Cette évolution se manifeste également dans les autres périodiques et
dans les définitions des dictionnaires de l'époque. Le Dictionnaire de
l'Académie, dans ses différentes publications, témoigne des modifications
de sens du mot. La mutation progressive, et positive, des connotations du
nom )ournaliste' au dix-huitième siècle présage de la légitimation à venir
de l'activité, et donc de sa professionnalisation. Alors qu'au départ le
journaliste est un simple compilateur d'extraits, supposé incapable
d'appliquer des critères de valeurs à une oeuvre, il devient finalement
celui qui juge, dans une fonction de critique et surtout de gardien du
goût.
A contrario, les rédacteurs des périodiques explicitement critiques,
comme l'Année littéraire et le Pour et contre, dont le titre est révélateur
du projet, ne se présentent pas comme des journalistes mais privilégient
les termes plus neutres d"auteur' ou d"écrivain'.23 Cette appellation plus
vague se retrouve ponctuellement dans l'ensemble des périodiques
littéraires. Fréron se distingue des autres rédacteurs dans la mesure où
il est le seul à insister sur son rôle de juge, s'octroyant avec une certaine
assurance la fonction de censeur, comme en témoigne cet Avertissement:
Il est certain que je me fais beaucoup d'ennemis; je n'en puis douter; je n'en
suis point étonné; je m'y suis attendu; et malheur à moi, si je deviens jamais
l'ami de tous les auteurs; ce sera une preuve infaillible que mon ouvrage aura
perdu le peu qu'il vaut. Je conçois qu'un censeur littéraire soit haï de ceux
qu'il censure. Mais d'où vient la haine que lui portent des personnes qui
n'ont jamais fait de livres?24
Comme ille souligne dans sa dernière phrase, même les personnes non
concernées par la critique dénoncent cette prétention. Fréron, qui ne
subira pas pour rien les foudres de ses contemporains, se place
délibérément dans cette perspective.
L'activité de critique est mal considérée au dix-huitième siècle, hormis
lorsqu'elle est le résultat d'une réflexion collégiale, comme dans les
académies par exemple. La pratique solitaire suppose d'une part une
partialité du jugement et, d'autre part, une attitude de supériorité du
critique sur l'auteur puisqu'il en est le juge. Dans les deux cas, ce
positionnement est mal vu par les contemporains.
Qu'ils soient auteurs, écrivains, journalistes ou censeurs, les rédacteurs
montrent bien que leur activité est avant tout une activité d'écriture.
Pourtant, il arrive que les rédacteurs soient davantage, comme dans le
Mercure de France, des éditeurs:
23. 'Ce n'est pas un petit embarras pour un écrivain, que de prévenir le public en sa faveur'
(Prévost, Le Pour et contre, 1733, n° 1, p.3). Rappelons que la première page du journal ne
mentionne pas le nom de l'auteur mais indique à la place 'Par l'auteur des Mémoires d'un
homme de qualité'.
24. Fréron, Année littéraire (1755), t.1, 'Avertissement', p.5-6.
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3. Autorité du journal
On sera simple dans cette Préface; les éditeurs d'une collection ne doivent
pas employer les ornements séducteurs de la rhétorique, pour farder les
ouvrages qu'ils rassemblent. Ils en doivent laisser la décision au public, juge
naturel des compilateurs et des pièces qu'ils offrent à son examen. Et de plus,
un journal ne doit être recommandé que par son exactitude; et le Mercure de
France est non seulement le journal de la politique, mais encore de la
jurisprudence, de la littérature, de la police, de la finance et des théâtres.
Ces matières chronologiquement rangées, doivent composer son principal
mérite. Quant aux productions de vers et de prose qu'il recueille, les éditeurs
n'ont pas toujours à choisir, ils sont souvent forcés de présenter du médiocre
quand l'excellent leur manque.25
89
Cette précision met en avant la dimension essentielle du lecteur,
finalement au coeur du dispositif du périodique littéraire. Alors que le
rédacteur peut se faire auteur, critique ou censeur, il devient éditeur
lorsqu'il s'agit de permettre au lecteur d'endosser ces différents rôles.
Naturellement, cette ambigüité du statut de rédacteur du journal coïncide
avec une ambigüité dans la conception du périodique.
La représentation de l'objet-journal
Outre le fait de s'interroger sur leur statut, les rédacteurs cherchent à
définir ce nouvel objet textuel qu'est le journal. Dans les préfaces, le
journal est rarement qualifié sous ce titre. Il est appelé 'feuille', 'volume',
'livraison' ou encore 'ouvrage périodique'. Les termes employés
témoignent de la difficulté pour les rédacteurs, comme pour le public,
d'appréhender cette forme nouvelle, qui se situe à mi-chemin entre la
feuille volante et le livre. Il n'y a pas encore de consensus sur le nom à
donner à ce nouveau support textuel. Chaque journal est présenté en
fonction de son contenu et le plus souvent par des formules
périphrastiques assez longues, qui rappellent les titres de parties des
romans de l'époque. Les différents journalistes du Mercure de France nous
livrent ainsi une liste d'expressions propres à présenter le périodique.
Marmontel, en août 1758, explique que le Mercure de France contient 'la
plus belle portion du patrimoine des Lettres',26 alors qu'en 1755, le
périodique représentait les 'archives de la littérature'27 et qu'en 1744, il
était désigné sous l'expression ~ournal de la politique, mais encore de la
jurisprudence, de la littérature, de la police, de la finance et des
théâtres'.28 On le voit, les expressions utilisées sont assez vagues et ne
désignent qu'imparfaitement l'objet en lui-même. La dernière citation
25. Fuzelier et La Bruère, Mercure de France (novembre 1744), vol.l, p. vii.
26. Marmontel, Mercure de France (août 1758), 'Avant-propos', p. vi.
27. Louis de Boissy, Mercure de France Ganvier 1755), 'Avant-propos', p. vi.
28. Fuzelier et La Bruère, Mercure de France (novembre 1744), vol.l, 'Préface du Nouveau
Mercure de France', p. vii.
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90 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
est d'ailleurs inexacte puisqu'on ne lit guère d'articles de jurisprudence,
de politique, de finance ou sur la police dans le Mercure de France. Les
rédacteurs se sont montrés trop ambitieux sur le contenu de leur
périodique. Dans la préface du Pour et contre, les périodiques littéraires
sont appelés 'Mémoires'. Prévost y oppose les journaux littéraires et les
Mercures à son 'ouvrage périodique' en distinguant deux types de
Mémoires:
Ce projet est nouveau: il est agréable et fécond; trois qualités qui doivent
soutenir heureusement un ouvrage périodique. Il n'a rien d'ailleurs qui
puisse causer de la jalousie aux auteurs des journaux littéraires et des
Mercures. Je n'empiète point sur leurs limites. Leurs ouvrages contiennent
des Mémoires pour servir à l'histoire des sciences, des arts, et des affaires publiques: au
lieu que les Mémoires que j'ai à recueillir, doivent servir suivant mes vues à
l'histoire de l'esprit, du goût, des sentiments, et du caractère des hommes.29
Les expressions de Prévost révèlent un changement significatif de point
de vue. Alors que les 'Mercures' privilégient l'histoire des disciplines du
savoir, Prévost va s'intéresser à l'histoire de l'homme. Ce n'est plus le
savoir qui est au centre du journal mais l'humain. Précisons que la
périphrase employée par Prévost pour désigner les 'Mercures' est une
expression créée par les rédacteurs du Mercure de France. Prévost
distingue le journal littéraire, du 'Mercure'; ces deux formes s'opposant
également à celle de son ouvrage périodique. S'il ne précise pas le sens de
ces appellations, il semble que le journal littéraire désigne les journaux
du type du Nouvelliste du Parnasse, c'est-à-dire sans extraits et sans
participation du lecteur. L'adjectif 'littéraire' est alors employé comme
synonyme de 'critique' comme c'est fréquemment le cas au dix-huitième
siècle. Dans cette citation, le Mercure de France a donné ainsi son nom à un
type de journal particulier. D'un titre, on crée un terme générique pour
désigner un type de journal littéraire, c'est-à-dire un journal qui parle
des textes publiés. Plus loin, Prévost qualifie son ouvrage de 'Protée',
appellation commode pour un objet difficile à définir.3° Finalement, les
rédacteurs de journaux littéraires utilisent quantité de termes pour
parler de leur journal. L'expression la plus récurrente est celle d" ouvrage
périodique', qui figure dans tous les journaux, comme dans cette citation
du journal des dames:
Enfin je me suis persuadée que le principal objet d'un ouvrage périodique
était, à l'égard de toute production médiocre, de mettre sous les yeux du
lecteur ce qui s'y trouve de plus intéressant, et d'abandonner le reste à
l'oubli: à l'égard des bons ouvrages, de rapporter les vraies beautés, et d'avoir
29. Prévost, Le Pour et contre, t.5 (octobre 1734), n° 61, 'Préface'. L'auteur souligne.
30. Prévost, Le Pour et contre, t.4 (octobre 1734), p.231.
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3. Autorité du journal
le courage de ne pas dissimuler les défauts, quoiqu'avec tous les
ménagements que l'on doit aux talents.31
91
L'expression 'ouvrage périodique' permet de mettre l'accent sur la
périodicité du texte et oppose ainsi les journaux aux livres. Une autre
expression assez fréquente insiste sur la même caractéristique. En effet,
les journaux littéraires sont également appelés des 'feuilles'. Le terme fait
cette fois référence aux 'nouvelles à la main', ces feuilles distribuées dans
des cercles privilégiés pour informer sur toutes sortes d'événements. Il
rappelle également les journaux de type 'spectateur', ces courts
périodiques à fonction morale. Dans son Avertissement, Fréron désigne
son périodique par le générique 'feuilles' qu'il utilise comme synonyme
du nom 'recueil': J'ai donc tout lieu d'espérer que les honnêtes gens, les
lecteurs raisonnables regarderont ces feuilles [ ... ] comme un recueil de
principes et de remarques, assez justes, en général, sur les beautés et sur
les défauts des écrits de nos jours.'32 La feuille, plus agréable et plus
digeste, facilite la transmission des informations, et notamment d'une
opinion. Elle intègre plus aisément le quotidien du lecteur et son usage
en est simplifié. En faisant de son périodique une 'feuille', Fréron joue
sur son importance. Il ne minimise pas le contenu de son journal, mais
souligne sa facilité d'utilisation. C'est aussi dans cet esprit que Fréron
désigne son journal sous le nom de 'recueil', tout en renvoyant au double
mode de publication de ses journaux: d'abord au numéro, puis en
collection ou en volumes.
Les expressions les plus fréquentes pour présenter l'objet-journal,
hormis celle de 'feuilles', témoignent de l'ambiguïté de l'objet. A la fois
livre et journal, recueil ou ouvrage périodique, le journal littéraire, en
tant que journal informant sur les textes publiés, a bien du mal à se
définir. A deux reprises, le Mercure de France insiste sur le caractère double
du journal: 'Comme il n'est qu'une collection ou qu'un ouvrage de
découpures, il ne peut être riche que du bien des autres. Son plus grand
mérite dépend du choix: mais pour le bien faire, il faut avoir de quoi
choisir.'33 Ou encore: 'En deux mots, le Mercure peut être considéré, ou
comme extrait, ou comme recueil. Comme extrait, c'est moi qu'il
regarde; comme recueil, son succès dépend des secours que je recevrai.' 34
Collection, ouvrage de découpures, extrait ou recueil, le Mercure de France
est multiple. Non seulement les rédacteurs ne sont pas d'accord sur les
termes qui conviennent pour désigner le journal, mais ils utilisent
plusieurs expressions pour un même objet. De fait, le journal littéraire
31. Mme de Maisonneuve [Mathon et Sautereau], journal des dames Ganvier 1765),
'Avertissement', p.4-5.
32. Fréron, Année littéraire Ganvier 1755), vol.l, 'Avertissement', p.9.
33. Louis de Boissy, Mercure de France Ganvier 1755), 'Avant-propos', p. v.
34. Marmontel, Mercure de France (août 1758), 'Avant-propos', p. vi.
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92 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
est véritablement un ensemble composite qui peut prendre plusieurs
formes.
La structure des périodiques évoque d'une part le livre, grâce à l'unité
de projet indiquée dans le titre et les préfaces, mais aussi lorsqu'il est
publié en volumes, et d'autre part le recueil de textes, puisque les auteurs
sont multiples et que la matière est morcelée. Le journal littéraire
développe plusieurs dispositions textuelles qui toutes le caractérisent.
Cette construction hybride s'obtient par la présence de plusieurs voix:
dans la citation précédente, Marmontel rappelle le rôle essentiel du
lecteur qui participe de la constitution du périodique en recueil.
Paradoxalement, c'est en tenant compte du lecteur que les rédacteurs
peuvent donner à leurs discours une valeur d'authenticité et surtout
d'autorité.
iii. Compétence du journaliste
Le discours des rédacteurs est ambigu puisqu'ils nient leur statut
d'auteur tout en soulignant, avec raison, qu'ils ont créé ces journaux
littéraires. Cette attitude met en avant une posture d'humilité, mais pas
seulement. Si les rédacteurs entretiennent un tel flou, c'est précisément à
cause de la fonction de leur périodique. Chacun se propose de faire la
critique des ouvrages parus et des spectacles. Les rédacteurs se donnent
pour mission d'offrir des comptes rendus des ouvrages qui ont des
auteurs. Ils ne peuvent donc pas prendre le même titre que les personnes
dont les ouvrages vont être critiqués, d'autant plus qu'ils ne souhaitent
pas que leurs journaux soient la cible d'autres critiques.
Par ailleurs, la distinction entre auteur et rédacteur évoque celle qui
existe entre monument et document. A priori, le journal littéraire tient
plus du second terme que du premier. Il informe sur un présent, une
actualité, ce qui n'empêche pas l'effort, déjà constaté, de certains
rédacteurs pour inscrire leur oeuvre dans une perspective plus générale,
comme lorsque le rédacteur affirme proposer une histoire des idées, de
la nation ou une oeuvre guidée par la vérité par exemple.
Dans ce sens, les rédacteurs de journaux littéraires endossent un rôle
bien supérieur à celui d'auteur, qui renvoie plutôt au sens originel du
nom 'auteur', à l'auctoritas des Latins. Ils deviennent à leur tour une figure
d'autorité. Les rédacteurs mettent en place un faisceau d'éléments qui
conduit davantage à l'idée de paternité. Ils soulignent leur compétence
pour la publication de ces périodiques, notamment parce qu'ils décident
seuls de la diffusion ou non de certains textes. Ils interviennent en
dernier dans la chaîne de production des textes, à la fois parce qu'ils les
compilent et en même temps parce qu'ils les commentent. En cela, ils
accèdent à une position suprême. Ils sont l'autorité.
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3. Autorité du journal 93
Dans une section intitulée 'L'autorité dans les discours et dans les
écrits', qui figure dans l'article 'Autorité' de l'Encyclopédie, l'autorité est
définie comme étant relative 'au droit d'être cru sur sa parole'.35 Elle
permet l'absence d'argument ou de recommandation extérieure pour
celui qui a accédé à ce statut. Elle s'acquiert par la renommée. Les
rédacteurs des journaux littéraires n'hésitent pas à consolider leur
entreprise en faisant appel à des figures extérieures d'autorité,
cependant ils s'identifient à elles, comme Prévost avec Bayle, ou bien
ils évoquent leur filiation, tel Fréron avec Horace. Seul le Journal des dames
se distingue de cette pratique mais il s'appuie sur des personnalités de la
cour.
De surcroît, l'article précise que le droit d'être cru sur sa parole est
'fondé sur le degré de science et de bonne foi'. Or les rédacteurs
multiplient les protestations de sincérité et d'objectivité. Leur bonne
foi est assurée dans les préfaces et vient asseoir leur autorité. Cependant,
et c'est une chose fort étonnante, aucun rédacteur n'insiste sur l'origine
et l'étendue de son savoir. Aucun ne cherche la légitimité à travers son
expérience, son vécu ou son degré de connaissances. Seul Prévost, qui se
présente comme un auteur de romans à succès, valorise une autre de ses
activités mais sans qu'elle atteste de son talent de journaliste et de
critique. Le lecteur s'attendrait pourtant à lire la justification de l'aptitude
des rédacteurs à mener une telle tâche. Il n'en est rien, comme en
témoigne cet exemple du Pour et contre:
L'auteur de l'ode latine composée à l'honneur du docteur Tyndall, se plaint
amèrement de ce qu'ayant donné place dans cette feuille à une partie de sa
pièce, j'ai affecté de rapporter les strophes les plus faibles, pour en faire
prendre une mauvaise idée aux étrangers. Il demande de quel droit je
m'érige en censeur public, et si c'est là le prix des faveurs que j'ai reçu à
Londres. Il ajoute, que c'est le prendre d'un ton trop haut dans une feuille
hebdomadaire, que de vouloir tout apprécier par mes décisions [ ... ] Ces
plaintes qui sont d'ailleurs exprimées fort civilement, m'obligent sans doute
à quelque justification; mais je ne crois pas qu'elle doive être longue, parce
que je me sens peu coupable.36
Plus que les compétences du rédacteur, l'auteur de l'ode met en doute le
droit pris par le rédacteur de faire de la critique. Il distingue l'aptitude
de l'autorité. Prévost ne se défend pas mais se défausse par un argument
fallacieux: celui de l'usage de la critique dans la République des lettres. A
aucun moment, il ne cherche à valoriser sa position ou à justifier ses
compétences. L'autorité du critique s'impose par la conviction plus que
par la démonstration de dispositions spécifiques. Deux raisons peuvent
35. 'Autorité dans les discours et dans les écrits', article 'Autorité', Encyclopédie, t.4, p.l25.
36. Prévost, Le Pour et contre (1734), t.4, n° 51, p.l21-22.
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94 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
expliquer ce fait: tout d'abord, la valeur du diplôme ou de la formation
n'est pas en vigueur au dix-huitième siècle, contrairement au nôtre. En
fait, le taux d'alphabétisation est tel qu'une personne sachant lire et
écrire est déjà créditée d'un minimum de culture, d'autant plus
lorsqu'elle le fait de façon élégante. Le contenu généraliste de ces
périodiques ne pose donc pas de difficultés à un esprit curieux et formé
intellectuellement.
Quant à la seconde raison, on en trouve l'origine dans cet article de
l'Encyclopédie, qui précise: 'La vraie pierre de touche, quand on est capable
et à portée de s'en servir, c'est une comparaison judicieuse du discours
avec la matière qui en est le sujet, considérée en elle-même: ce n'est pas le
nom de l'auteur qui doit faire estimer l'ouvrage, c'est l'ouvrage qui doit
obliger à rendre justice à l'auteur.'37 L'auteur, ou le critique - ici la
distanction n'a guère d'importance - n'a pas à rendre compte de ses
qualités pour valoriser son travail mais doit en apporter la preuve par
l'exemple. Son ouvrage témoignera ou non de son degré de
connaissance, comme le souligne Mme de Maisonneuve, dans son
Avertissement de janvier 1765: 'les personnes en état de juger un livre
d'après sa lecture, et non d'après sa réputation, ont osé honorer celui-ci
de leurs éloges.'38 Le rédacteur signale le succès de son journal. Il oppose
la réputation de celui-ci, au départ peu avantageuse, et sa lecture qui a
réjoui les gens de lettres. Il n'est donc pas nécessaire de mentionner le
savoir du rédacteur ni de mettre en avant son expérience. L'usage du
périodique par les lecteurs révèle, à lui seul, l'intérêt de sa lecture. C'est
dans cet esprit que les rédacteurs soignent particulièrement la présentation
de leur périodique, au détriment de la leur. L'accent est mis sur
l'oeuvre, non sur la personne-auteur. De cette façon, il ne s'agit pas de
justifier sa propre démarche mais bien le résultat de celle-ci.
L'autorité du rédacteur n'est pas soumise à sa parfaite connaissance
d'un domaine, contrairement à ce que l'on aurait pu penser, mais plutôt
à sa capacité à proposer un contenu propre à susciter l'intérêt. Or, cela
passe le plus souvent par la pratique critique à l'oeuvre dans le
périodique. La critique permet de toujours renouveler le contenu,
puisqu'elle s'appuie sur les productions nouvelles; elle maintient la
curiosité du lecteur. L'aptitude des rédacteurs à la critique conditionne
leur posture d'autorité. En effet, ils sont en mesure de publier des
commentaires sur les oeuvres sans toutefois se targuer d'être spécialistes
de chaque ouvrage. Ainsi, lorsqu'ils ont besoin de réflexions
approfondies sur un thème qui leur échappe, ils font appel à des
collaborateurs, plus ou moins réguliers. L'objectivité revendiquée de
37. 'Autorité dans les discours et dans les écrits', Encyclopédie, t.4, p.l26
38. Mme de Maisonneuve [Mathon et Sautereau],journal des dames Ganvier 1765), p.S.
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3. Autorité du journal 95
leur critique suffit à leur conférer cette posture d'autorité, bien loin
d'une supposée spécialisation. Cela permet aux rédacteurs de ces
périodiques à vocation généraliste de conserver une position supérieure
par rapport aux auteurs et aux lecteurs.
Les rédacteurs s'érigent en maître du commentaire et du jugement sur
les oeuvres. Ils sont les médiateurs entre un savoir mis en forme et la
société de lecteurs. Michel de Certeau identifie deux figures majeures
d'intermédiaires qui déterminent la relation des sciences à la culture: le
philosophe et l'expert. Or le journaliste fait montre d'une compétence
rédactionnelle et d'une compétence critique qui lui donnent une réelle
autorité, au même titre que l'expert. Le philosophe, tel qu'il est défini par
de Certeau, et non tel qu'il existe au dix-huitième siècle, élabore un
discours technique adapté à sa spécialité et d'une portée et d'une
diffusion restreintes tandis que l'expert 'étend l'accessibilité de son
savoir tout en en conservant les rênes'. 39 En ce sens, le journaliste relève
de l'expert plus que du philosophe et acquiert une compétence
d'autorité qui rassure le lecteur en même temps qu'elle légitime le
périodique.
Déterminé par un ensemble de valeurs, partagées ou non par les autres
rédacteurs, le journal littéraire est sans cesse en situation de justification.
Il doit prouver à ses lecteurs son bien-fondé et son utilité. Dans le même
temps, il doit les rassurer et contribuer à enrichir leur esprit. Pour ce
faire, les rédacteurs témoignent de leur compétence critique, la seule à
même de légitimer l'entreprise du périodique. Ils assoient leur autorité
en se présentant comme des guides susceptibles de divertir, certes, mais
surtout de compléter la formation morale de leurs lecteurs. Le journal
littéraire cherche à renforcer la fragile, et discutable, unité de son public
en le constituant autour de principes moraux structurants.
39. Michel de Certeau, L Invention du quotidien: arts de faire (Paris, 1998), p.20.
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I
Conclusion
97
Les années 1750 marquent un tournant décisif dans le développement de
la presse en France. Objet nouveau et inédit, reflet d'une modernité
culturelle engagée, le journal littéraire se caractérise par sa diversité. Il
expérimente des pratiques d'écriture dont témoigne la confusion entre
les statuts d'auteur, d'éditeur, de journaliste, de critique et s'appuie sur
une série de critères légitimants. Les textes liminaires des périodiques
littéraires sont les vestibules d'un espace nouveau dans lequel est
amorcée, ou plutôt préfigurée, une communication entre rédacteurs et
lecteurs.
Deux modes journalistiques différents se développent parallèlement:
le premier tend à confondre l'identité de son rédacteur avec celle de son
périodique et développe une pratique critique plus affirmée, tandis que
le second accorde une place spécifique à ses lecteurs, comme s'il se
voulait le reflet d'une voix publique. Cette première distinction signale
une seconde caractéristique de ce type de journaux: loin de développer
des propos dénués de personnalité ou de caractère, ils créent des
impressions de dialogue et se développent comme des ouvrages
collaboratifs, quoiqu'à des degrés divers. Le journal littéraire au dixhuitième
siècle, malgré la diversité de ses formes, rend compte de
l'actualité littéraire dans une perspective d'échange, plus ou moins fictif.
Texte à lire, certes, il est également un texte qui s'écrit à plusieurs mains,
tel un outil de communication inédit. En définitive, les métadiscours
établissent les termes d'un contrat de lecture, organisé autour de valeurs
et de pratiques communes et partagées, comme l'explique Patrick
Charaudeau, puisqu'il implique 'l'existence de deux sujets en relation
d'intersubjectivité, l'existence de conventions, de normes et d'accords qui
régulent les échanges langagiers, l'existence de savoirs communs qui
permettent que s'établisse une intercompréhension, le tout dans une
certaine situation de communication'.1 Cette dimension de rencontre
entre des subjectivités se constate dans le choix du dieu Mercure comme
figure tutélaire du mensuel royal puisque, étymologiquement, il réunit la
figure du dieu Hermès, le messager, et celle d'un dieu pré-étrusque du
contrat. Le journal littéraire se fait recueil de voix, de formes textuelles
et de thèmes, dans une pratique qui confine à la mise en scène.
L P. Charaudeau, Les Médias et l'information, p.l39. Nous soulignons.
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99
II
Relecture et réécriture:
le journal comme atelier littéraire
Le journal littéraire initie le lecteur à l'activité critique et contribue à le
rendre autonome dans son jugement, en même temps qu'il valorise le
rôle du public dans l'appréciation des oeuvres. Le lecteur découvre les
possibilités offertes par l'écriture, il est avisé des principes qui
caractérisent certains genres d'écrire, et des modes discursifs utilisés
pour rendre compte des oeuvres (textuelles ou non). La diversité formelle
qui caractérise le journal littéraire transforme celui-ci en atelier expérimental
de la littérature dans lequel le lecteur est convié à observer et
comprendre les recompositions et représentations des objets critiques.
1. G. Feyel, L'Anrwnce et la rwuvelle, p.667.
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101
4. Théâtralisation de l'information
Le 'littéraire' à l'oeuvre dans les périodiques conditionne une diffusion
singulière de l'information, fondée sur sa mise en scène. Les acteurs de
ces journaux tout comme les textes qui y sont publiés entretiennent une
ambiguïté entre le réel et la fiction, qui vient modifier le rapport des
lecteurs à l'actualité d'une part et encourager le dialogue d'autre part.
Le périodique littéraire se structure et s'organise autour de différents
récits, dont le statut pose question et renvoie à l'ambiguïté inhérente au
genre de la nouvelle. La nouvelle repose sur un seul et unique événement
ou sur une anecdote. Trois paramètres, rappelés par Daniela Ventura,
servent à la définir: c'est un récit vraisemblable qui imite les actions
populaires, qui inclut toutes sortes de narrations, tragiques et comiques,
et son but est essentiellement récréatif bien qu'elle puisse produire un
effet cathartique.1
La nouvelle est un genre mineur très ancien répandu aux seizième et
dix-septième siècles. Dès ses débuts, elle désigne plusieurs réalités: la
rwvella italienne, un court récit scabreux ou facétieux, sur le modèle des
nouvelles de Boccace, propice au divertissement, et les 'histoires
tragiques' de Jean-Pierre Camus, à vocation morale principalement.
Ces deux traditions ont cohabité pendant la Renaissance et au dixseptième
siècle. En réaction aux romans héroïques et merveilleux du
Grand Siècle, la nouvelle a ensuite évolué vers le 'récit d'une aventure
romanesque ou psychologique'. Cette forme d'art narratif s'est donc
toujours appuyée sur le vrai (Donneau de Visé) ou le vraisemblable (Mme
de La Fayette). La confusion règne entre les mots 'histoire', 'nouvelle' ou
'mémoire' dans les divers récits brefs du dix-septième siècle. Le terme
'nouvelle' recouvre donc plusieurs réalités littéraires, mais pas
seulement. Selon Richelet, la nouvelle est une 'chose qu'on sait depuis
peu de temps' ou un 'écrit qui raconte ce qui se passe de nouveau'.2 Elle
s'inscrit dans une perspective historique. On voit bien ce que cette
définition implique par rapport au journal littéraire. Dans le Trésor de la
langue Jraru;,aise, la nouvelle est définie comme 'l'annonce d'un événement,
généralement récent, à une personne qui n'en a pas encore
connaissance; [un] événement dont on prend connaissance'. Elle désigne
1. Daniela Ventura, 'Un apport espagnol à la théorie du genre de la nouvelle', dans Bulletin de
l'Association d'étude sur l'humanisme, la Réforme et la Renaissance 49 (1999), p.7-20.
2. Dictionnaire français, Pierre Richelet, 1680, cité par A. Kibédi-Varga dans 'Pour une
définition de la nouvelle à l'âge classique', Cahiers de l'Association internationale des études
françaises 18 (1966), p.53-65, ici p.54.
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102 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
également tout ce qui est rapporté par les médias ou la rumeur publique.
Elle renvoie donc à deux pratiques: littéraire et journalistique.
Les deux types de nouvelles, littéraire ou historique, ne sont pas
soumis au même contrat de lecture: l'une est investie par l'imaginaire,
tandis que l'autre s'appuie sur la réalité. Selon l'expression de Marc Lits,
ces deux productions textuelles sont 'à égale distance du réel mais
chacune est d'un côté du miroir'.3 La nouvelle littéraire et la nouvelle
journalistique rendent compte d'événements qui transgressent la nature
ou l'ordre normal du monde.4 Mais tandis que la première s'appuie sur la
'paresse' du texte littéraire qui conduit à faire travailler le lecteur, la
seconde repose sur le principe de convergence: le lecteur cette fois est
mis en situation de paresse et l'ensemble du texte vise à l'aider dans sa
lecture, à l'orienter aussi. C'est l'usage de ces textes qui permet de
distinguer la nouvelle littéraire de la nouvelle journalistique, dont les
deux formes figurent dans les journaux littéraires du dix-huitième siècle.
i. La nouvelle littéraire
L'expression 'nouvelle littéraire' désigne ici des réalités très diverses, et
notamment l'ensemble des récits brefs publiés dans les journaux
littéraires et relevant soit de la partie des Pièces fugitives pour les
mensuels, soit de l'anecdote fictionnelle pour les autres périodiques.
La diversité des appellations et des sous-titres utilisés pour caractériser à
la fois le genre et le mode de ces récits brefs témoigne de la variété de ces
nouvelles. On trouve par exemple des 'contes moraux', des 'aventures
extraordinaires' mais aussi des 'histoires véritables' ou des 'anecdotes'.
Ces sous-titres informent le lecteur sur le contenu de l'histoire qu'il va
lire mais ils agissent également comme des éléments de catégorisation du
récit. Ils situent le récit dans un contexte fictionnel (conte, allégorie, etc.)
ou signalent une pseudo authenticité (véritable, anecdote, etc.). On
trouve plus d'une dizaine de ce type de sous-titres dans les périodiques.
Shelly Charles, dans son ouvrage sur le Pour et contre de Prévost a
particulièrement bien analysé l'emploi de ces derniers en fonction du
contenu du récit. 5 Il en ressort que très peu de récits tirent leur origine
de la réalité. Il s'agit plutôt de présenter aux lecteurs divers types de
textes dotés de fonctions différentes, morale ou anecdotique, informative
ou divertissante. Ces récits peuvent être publiés en une livraison ou
s'étendre sur plusieurs numéros, en fonction de leur importance. Ils
3. Marc Lits, 'Nouvelle littéraire et nouvelle journalistique', Le français aujourd'hui 134 (2001),
p.43-52, ici p.46.
4. D. Grojnowski, Lire la nouvelle (Paris, 1993), p.16, cité par M. Lits, 'Nouvelle littéraire et
nouvelle journalistique', p.44.
5. Shelly Charles, Récit et réflexion.
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4. Théâtralisation de !"information 103
s'inscrivent dans la tradition du genre mineur auquel ils correspondent
mais s'inspirent également de la mode romanesque de l'époque, comme
le souligne René Godenne dans son article sur la nouvelle et le petit
roman publié en 1966.6
De nombreux récits signalent leur origine étrangère. Le lecteur peut
lire des 'histoires chinoises', des 'anecdotes anglaises' ou encore des
'contes persans' qui signalent l'intérêt du public pour les moeurs des
autres pays et qui s'inscrivent naturellement dans une tradition narrative
initiée dès le début du siècle comme en témoignent le succès de la
traduction des Mille et une nuits de Galland, en 1704, ou la publication des
Lettres persanes de Montesquieu, en 1721. Les journaux littéraires
contribuent à cet intérêt du public pour l'orientalisme en même temps
qu'ils initient les lecteurs à celui-ci. De nombreux récits prennent alors
pour cadre un environnement lointain et orientalisant. Ils sont l'occasion
de souligner les différences de moeurs et s'efforcent de passer
pour des histoires véritables grâce à des éléments de lieux ou de temps
extrêmement précis. Cependant, le lecteur s'aperçoit bien vite qu'il ne
fait que retrouver des histoires galantes ou burlesques, très semblables à
celles qu'il a coutume de lire. Pour augmenter l'illusion d'un fait réel, les
récits sont souvent introduits par un 'éditeur' qui raconte comment il a
eu accès à ce manuscrit. Le topos du 'manuscrit trouvé' est largement
exploité dans ce type de récits.
Ces pratiques ne visent pas à duper le lecteur mais sont constitutives
du genre de la nouvelle, dont la spécificité consiste à 'faire vrai'. En 1769,
le Mercure de France publie par exemple une 'histoire véritable' intitulée
L'Ambition vaincue par l'amour dans laquelle une jeune fille hésite entre
deux prétendants: le premier qui l'aime sincèrement mais qui est moins
fortuné, et un jeune noble, bel esprit mais dont les sentiments sont peu
sincères.7 Elle se détourne d'abord du premier, toute à son envie de
gagner en considération sociale. Mais le jeune roturier insiste et se
retrouve enfermé par une suite de péripéties dans la chambre de la jeune
fille. Celle-ci comprend alors qu'ill' aime d'un amour véritable et accepte
de l'épouser. La succession des événements, tout comme le prénom de la
jeune fille, Lucinde, évoquent les aventures romanesques, voire
dramatiques de l'époque. Le récit développe une série de topoï bien
connus du lecteur dans un registre à la fois sentimental et comique. La
dernière phrase du récit, 'et dès la nuit suivante d'Ortigny fut couronné
par le hasard, l'amour et l'hymen', est tout à fait caractéristique d'une
nouvelle.
6. René Godenne, 'L'association nouvelle - petit roman entre 1650 et 1750', Cahiers de
l'Association internationale des études françaises 18 (1966), p.67-78, ici p.73.
7. Lacombe, Mercure de France (mai 1769), L'Ambition vaincue par l'Amour. Histoire véritable, p.16-
37.
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104 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Pour accentuer l'effet de vérité et d'authenticité du récit, certaines
nouvelles sont publiées sous la forme de lettres, sans précision du
rédacteur, ce qui crée, du moins au départ, une certaine ambiguïté de
lecture. C'est le cas notamment d'une 'Lettre de Zélindor' que publie
Raynal dans le Mercure de France en 1751.8 Le nom de l'auteur de la lettre
est un indice de romanesque mais cela ne suffit pas à assurer le lecteur
qu'il s'agit d'une lettre fictive. Le courrier raconte une histoire d'amour
non partagée entre l'auteur de la lettre et la belle, mais jeune, Lucinde.
D'emblée, les noms des personnages inscrivent le courrier dans les
domaines de la fiction et du romanesque. Cependant, et c'est là que le
procédé épistolaire est amplement exploité, le courrier est envoyé et
adressé à l'auteur du Mercure de France, Raynal. Zélindor lui demande de
publier son courrier afin que la belle Lucinde comprenne qu'elle est
tendrement aimée. Il raconte qu'il est devenu l'ami fidèle de cette jeune
femme qui lui fait l'aveu de ses différentes inclinations successives. Il veut
alors empêcher la quatrième liaison potentielle de Lucinde en lui
avouant son amour:
Je veux prévenir une quatrième affaire; en voici les moyens; Lucinde lit vos
journaux, Monsieur, ce fut un caprice qui le lui fit demander; mais il durera,
ce caprice, vos Mercures intéressent trop pour qu'on les quitte, comme elle les
a pris; insérez ma lettre dans le prochain, elle la verra, je serai le témoin de
l'accueil qu'elle lui fera; peut être me reconnaîtra-t-elle, du moins elle m'en
fera quelque application; je lirai dans le fond de son coeur, j'en suis sûr, c'est
un des avantages de l'amitié; on a des défauts avec un ami, on n'en veut point
avoir avec ce qu'on aime. Lucinde est naturelle avec moi, elle n'est aimable
qu'avec mon rival.9
Cette lettre fictive donne au périodique un rôle déterminant.
Potentiellement, elle pourrait être comprise comme une lettre réelle
dont les acteurs seraient dissimulés derrière des pseudonymes. Elle ne
serait finalement qu'une lettre, comme tant d'autres, rédigée par des
lecteurs qui ne souhaitent pas se faire connaître. Quoi qu'il en soit, le
choix des pseudonymes atteste de l'inspiration romanesque. Mais cette
lettre pose d'autres questions. En effet, son auteur recommande au
rédacteur du journal une grande discrétion sur l'histoire, tout en
souhaitant que sa lettre soit publiée pour prévenir Lucinde. Il fait alors
une digression sur la curiosité du public, assoiffé de nouvelles et de
scandales, et termine ainsi (p.20):
Ainsi, Monsieur, de la discrétion; qu'on ignore que la scène est dans Paris, il
est encore d'usage de vous prier de brûler ma lettre, mais qu'elle se trouve
dans le prochain Mercure, je vous rendrai compte de tout; vous devinez bien
8. Raynal, Mercure de France (septembre 1751), p.16-20.
9. Raynal, Mercure de France (septembre 1751), p.19, nous soulignons.
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4. Théâtralisation de l'information 105
que des caprices, des jalousies, des querelles, orneront mon esprit. On doit
s'attendre à tous ces contretemps avec une jolie femme.
Le discours est assez paradoxal. D'un côté, l'auteur de la lettre demande
au rédacteur de ne pas préciser que l'histoire se déroule à Paris, mais ille
souligne dans la lettre qu'il souhaite publier. De la même façon, la lettre
doit être brûlée, mais également publiée. Toutes ces incohérences
rendent d'autant plus complexe la compréhension de la lettre. Celle-ci
contient d'ailleurs deux digressions, l'une sur les femmes, leur
inconstance et leurs petits défauts, et l'autre sur le goût du public
pour les affaires privées de chacun, toutes deux fréquentes dans les
fictions de l'époque. La lettre de Zélindor est caractéristique des lettres
fictives sentimentales. Les compliments adressés au Mercure de France, qui
seul résiste à l'inconstance de la demoiselle, laissent croire que l'auteur
de la lettre est le même que l'auteur du journal, et que Zélindor et Raynal
sont une seule et même personne, ce qui ne serait pas étonnant dans la
mesure où Raynal publie de nombreux récits brefs dans son périodique.
Bien sûr, les lecteurs ne s'y laissent pas tromper. Ils regardent le courrier
comme une fiction propre à les amuser, et mêlant allègrement les plans
du réel et du fictionnel. Il ne s'agit pas tant pour le rédacteur d'entraîner
ses lecteurs dans une réflexion sur l'authenticité du document, mais
plutôt de traiter de façon divertissante de l'inconstance féminine,
thématique des plus fréquentes dans les fictions du dix-huitième siècle.
De la même façon, lorsque le Journal des dames publie en avril 17 59 une
'Lettre à l'auteur du journal des dames' rédigée par une femme qui a pu
avoir accès au périodique grâce à une amie qui le lui a envoyé de Paris,
l'ambiguïté sur l'origine réelle ou non de la lettre est entretenue jusqu'à
ce que la lecture vienne signaler qu'il s'agit d'une fiction. La jeune femme
commence par peindre un portrait tragique de sa situation:
Figurez-vous une femme qui n'a pas tout à fait vingt ans, qui ne se trouve
aucune inégalité dans le caractère, aucun défaut essentiel dans l'esprit, dont
la figure dans sa première aurore reçut les éloges des hommes les moins
accoutumés à la flatterie, et fut jugée détestable par les héroïnes du bon ton;
figurez-vous cette femme [ ... ], enfermée dans un château délabré, où pour
toute compagnie, sa mauvaise fortune ne lui offre qu'un angola, un
perroquet, deux épagneuls et un vieux mari: un vieux mari, Monsieur, qui
rassemble toutes les imperfections répandues chez les êtres conjugaux.10
D'ores et déjà, le début de la lettre évoque les romans sur les mauvaises
fortunes des jeunes épouses vertueuses. Par la suite, l'auteur du courrier
raconte comment elle a fait la connaissance, par hasard, d'un jeune
homme dont la figure et l'esprit lui ont apporté un réconfort sans égal.
10. jou'Y'IWl des dames (avrill759), t.l, p.51-52.
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106 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Mais, en sa qualité de femme mariée, elle tient à conserver sa vertu et
demande conseil. Elle demande ainsi l'aide et les conseils avisés des
lecteurs du périodique et de son rédacteur (p.56-57):
Telle est la situation délicate dans laquelle je me trouve, je ne vous en ai fait
le récit, et ne vous ai prié de le publier que dans l'espérance que quelques
gens versés dans la connaissance du genre humain et effrayés du danger que
je cours, voudront bien me communiquer leurs conseils, par la voie de votre
journal. Joignez-y les vôtres, Monsieur; je mérite bien qu'on s'intéresse à mon
sort.
Le romanesque du récit, similaire à celui des fictions de l'époque, suggère
fortement que la lettre est une fiction. Là encore, le divertissement du
lecteur ne s'effectue pas seulement par le biais du récit mais également
par la mise en scène du texte.
Les récits brefs publiés dans les journaux littéraires sont presque
toujours présentés comme des récits réels: soit par le choix du genre du
texte (une lettre adressée au Mercure de France), soit par le sous-titre du
récit qui laisse croire qu'il s'agit d'une histoire vraie. Ainsi, lorsque le
Journal des dames publie en août 1764 un récit intitulé Histoire de Fraru;,oise
de Cézely, dame de Barry, le lecteur peut s'interroger sur l'origine réelle ou
fictionnelle du récit. 11 Les lecteurs et lectrices du périodique découvrent
l'histoire de l'épouse du commandant de Leucate qui a sauvé sa ville,
soumise à un siège terrible, alors que son mari avait été fait prisonnier
par les assaillants. Le récit est exemplaire en ce qu'il offre un modèle de
conduite pour les lectrices. En même temps, il témoigne de la possibilité
pour les femmes de jouer un rôle politique et militaire de premier ordre.
Quelques pages plus loin, le lecteur découvre une Aventure singulière
écrite par M**. A un de ses amis avec une note précisant: 'Cette aventure est
arrivée en province, dans le commencement de ce siècle. Avant que de
l'imprimer, on a eu soin d'en déguiser les noms.' 12 Les deux récits
figurent dans le journal sous forme de lettre, envoyée par un lecteur à
Mme de Maisonneuve. Cependant, alors que la première histoire est
attestée (la statue de Françoise de Cézely est érigée à Leucate
aujourd'hui), la seconde relate l'histoire d'un homme hébergé dans un
château qui, la nuit venue, entend divers bruits de chaînes. Il s'aperçoit
bientôt que le propriétaire du château est enfermé dans une tour par son
propre fils qui a souhaité profiter plus tôt de son héritage. Prêt à le
secourir, il apprend que le père a joué le même tour à son propre père
des années auparavant. Le narrateur fuit alors et termine son récit par
ces mots: Je suis resté sans voix et sans mouvement; tout me donnait de la
terreur dans ce château; j'en suis sorti aussitôt. Je me prépare à présent à
11. Mme de Maisonneuve,journal des dames (août 1764), p.6-17.
12. Mme de Maisonneuve,journal des dames (août 1764), p.21-28.
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4. Théâtralisation de l'information 107
aller habiter une autre de mes terres. Je ne saurais ni voir Vildac, ni
demeurer ici. 0 mon ami, comment est-il possible que l'humanité
produise des monstres et des forfaits pareils?' Cette dernière phrase
témoigne de la valeur exemplaire du récit, tout comme l'était l'histoire
précédente sur Françoise de Cézely. Toutefois, le plan de référence des
récits diffère: le premier évoquait une histoire vraie tandis que le second
est manifestement fictionnel. L'accumulation de précisions sur les
ombres, les bruits de chaînes, la lumière du feu, la description du château
évoquent les romans fantastiques de la seconde moitié du siècle, plus
précisément le renouveau médiéval. Les premières lignes du récit
laissent volontairement une ambigüité sur le bruit qui réveille le
narrateur. Est-il d'origine fantastique ou a-t-il une explication
raisonnable? Ainsi, la juxtaposition de ces deux récits évince la question
de l'authenticité des histoires narrées: il ne s'agit pas de s'interroger sur
l'origine réelle ou non des récits mais plutôt de saisir l'enseignement
qu'ils dispensent, comme le dit Prévost à propos d'une histoire qu'il vient
de publier: 'Que cette relation soit véritable ou qu'elle passe, si l'on veut,
pour une fiction, c'est assez que les faits soient possibles pour donner lieu
à l'examen de leurs principales circonstances.'13 En reprenant l'idée
selon laquelle les romans et autres récits ont souvent une utilité bien
supérieure à celle de divertissement, Prévost propose de s'éloigner de la
distinction entre récit référentiel et récit fictionnel pour se concentrer
uniquement sur l'analyse des faits et leur enchaînement.
Outre l'ambiguïté entre le réel et la fiction, les nouvelles publiées ont le
plus souvent un objectif d'exemplarité. Certaines l'annoncent clairement
dès le sous-titre comme dans le volume de septembre 1763 du Mercure de
France qui propose le récit Annette, sous-titré 'conte moral'. 14 Il s'agit ici de
souligner que les conditions les plus enviées ne sont pas forcément les
plus enviables puisqu'une jeune fille, Annette, marche dans la rue
lorsqu'un magnifique carrosse avec une très belle femme à l'intérieur la
double. Elle gémit sur sa condition jusqu'à ce que les chevaux s'emballent
et que la dame du carrosse soit renversée. Annette comprend alors que
chaque situation a ses avantages et ses inconvénients.
L'objectif moral des récits brefs publiés est affiché soit dans les soustitres
donnés aux histoires, soit dans la leçon conclusive qui termine le
texte. La représentation de modèles de vertus ou de personnages rongés
par le vice est caractéristique des récits diffusés dans les journaux
littéraires. Cette littérature devient un outil au service de l'exemplarité,
et donc de la formation du lecteur. 15 Les rédacteurs cherchent à
13. Prévost, Le Pour et contre, t.4 (1734), n° 53, p.l77.
14. La Place, Mercure de France (septembre 1763), p.34-35.
15. Cela est cependant moins le cas dans les poèmes dont le contenu moral est moins
systématique que dans les récits brefs.
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108 Le Jou'r/Ulllittéraire en France au dix-huitième siècle
diversifier les messages moraux afin qu'ils soient applicables à l'ensemble
de leurs lecteurs. Néanmoins, il faut bien reconnaître que ces textes
évoquent le plus souvent le genre de la nouvelle sentimentale. Ils
instruisent sur les faux-semblants et la dissimulation dont peuvent faire
preuve certains êtres humains. Lorsque le récit exemplaire s'éloigne de
cette caractéristique, soit il s'appuie sur des exemples réels, tel celui de
Françoise de Cézely, soit il s'inscrit dans la tradition de la fable en
présentant des personnages ou des situations qui donnent à réfléchir et
qui encouragent la prise en compte de points de vue différents, comme
dans l'exemple d'Annette et du carrosse.
Les nouvelles des journaux littéraires se caractérisent par deux tendances
majeures: la fiction de la non-fiction et la portée morale, qui
peuvent exister indépendamment ou au contraire s'additionner dans le
même récit. Dans ce dernier cas, la valeur exemplaire est souvent plus
significative et mieux soulignée. Les nouvelles s'inscrivent en effet dans la
tradition bien connue des nouvelles de Boccace ou de Marguerite de
Navarre. Elles produisent un 'effet de témoignage' ou de 'vrai historique',
quand bien même cela n'abuserait pas le lecteur. En 1766, le Mercure de
France publie une lettre intitulée Jugement mémorable'. Elle relate
l'histoire d'un homme qui engage un précepteur pour ses fils avant de
partir pour l'étranger. A son retour, ses fils sont métamorphosés et n'ont
acquis que des vices. Il se retourne alors contre le précepteur et porte
l'affaire devant les tribunaux. Le juge condamne certes le précepteur
mais également le père qui aurait dû mieux veiller sur ses fils. 16 Le récit
est donné pour 'vrai' et serait la traduction d'une anecdote issue d'un
récit de voyage à Pékin. Il s'agit davantage d'une mise en scène codifiée,
qui participe du processus de vraisemblance, et qui contribue à l'effet
cathartique du récit. Le narrateur, très présent dans les nouvelles
littéraires, vient limiter une objectivité susceptible de nuire à l'émotion
du lecteur, et donc, encore une fois, à cet effet cathartique.
Dans certains cas, les indices textuels eux-mêmes et non plus le seul
paratexte donnent à la nouvelle littéraire une apparence de réalité. En
1763, Fréron publie une lettre d'un lecteur qui fait le récit d'un acte de
bienfaisance d'un homme, M. D***, pour une famille vertueuse et dans le
besoin. Dans ce courrier, les faits sont vraisemblables mais la mise en
scène est telle que le lecteur s'aperçoit vite de la fiction: le père de famille
est aimable mais faible, la femme est jeune et jolie; ils ont trois enfants
dont une fille jolie comme un ange'. Tous sont des modèles de vertu et
n'ont cessé de faire le bien autour d'eux. Leur description contraste
vivement avec celle des riches carrosses qui vont et viennent au Théâtre
italien. La narration est saturée d'effets de réels et contribue à
16. La Place, Mercure de France (février 1766), p.44.
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4. Théâtralisation de l'information 109
l'exemplarité de l'histoire: Jeudi dernier, 17 novembre, M. D***, passant
à 7 heures et demie du soir dans la rue Pavée, près de la ComédieItalienne,
entendit une femme qui adressant la parole à la sentinelle du
coin de la rue Française, s'écriait [ ... ].' 17 Les lieux, le nombre de pièces
données pour aider la famille, l'heure, les personnes, tout est mentionné,
et notamment l'histoire, bien que brève, de cette famille et sa réputation.
Bien que les faits soient présentés dans une suite logique et dans un
discours très neutre, proche du style documentaire, la trop grande
accumulation de détails fait penser à un récit fictionnel à portée
exemplaire. De fait, l'auteur de la lettre, soi-disant témoin de
l'événement, ne peut connaître ni tous les acteurs du récit, ni leur
histoire, ni l'enchaînement des faits aussi minutieusement. Il intervient
comme un 'témoin omniscient', ce qui vient contredire l'authenticité
revendiquée du récit. Fréron publie le récit en l'état et laisse le soin au
lecteur d'en tirer les conclusions qui s'imposent. La vérité du récit réside
dans l'exemple vertueux qu'il propose et non dans celle des faits.
Le texte de fiction développe une représentation qui, à sa manière, a
valeur d'expérience. La fiction s'intègre à l'imaginaire individuel du
lecteur. Elle acquiert un sens pratique dépendant à la fois de la sphère
psychologique de l'individu et des attentes socialisées et culturelles. En
cela, la fiction participe de la vie sociale de laquelle elle est issue et sur
laquelle elle peut agir en retour. Le périodique joue sur l'ambigüité de sa
fonction: littéraire, il propose des récits fictifs; à vocation informative, il
doit donner des nouvelles véritables. A travers ces exemples, on perçoit
bien le processus qui guide les rédacteurs de périodiques littéraires.
Chaque récit est porteur d'une vérité, peu importe qu'elle soit issue d'un
fait réel ou non.
ii. La nouvelle journalistique
Dans les périodiques, le terme 'nouvelle' n'implique pas forcément l'idée
de nouveauté. Il est fréquemment employé par les rédacteurs lorsqu'il
s'agit de rendre compte d'événements réels, comme en témoignent les
catégories 'Nouvelles de la cour' ou 'Nouvelles politiques' du Mercure de
France et du Journal des dames. Les nouvelles journalistiques peuvent
remplir plusieurs fonctions. Le journal fait oeuvre historique lorsqu'il
retrace les événements marquants de la Cour, par le récit des mariages,
naissances et décès notamment, mais aussi lorsqu'il rend compte des
fêtes qui y sont organisées. Si l'événement est vraiment important, il peut
donner lieu à des articles spécifiques, presque des 'dossiers', encore que
l'expression soit anachronique pour la presse de l'époque. L'attentat de
17. Fréron, Année littéraire (1763), t.7, Lettre 11 du 22 novembre, p.260-67.
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110 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Damiens, l'histoire de l'homme au masque de fer ou la mort du Dauphin
provoquent ainsi de nombreuses réactions et sont largement traités par
les périodiques. Dans ce cas, le périodique est un témoin de l'actualité de
son temps, il retrace l'histoire de la société.
Comme dans le cas de la nouvelle littéraire, l'expression 'nouvelle
journalistique' recouvre de nombreuses réalités, encore plus disparates.
I8 Le plus souvent, c'est le nom 'anecdote' qui est employé pour
nommer ces récits brefs, à raison le plus souvent mais parfois aussi à tort
comme le montre cet exemple du Mercure de France, publié en 1770:
Cette gaieté que le vin pris modérément communique, cet oubli des chagrins
les plus cuisants qu'il procure, cette hardiesse qu'il inspire, ces saillies qu'il
suggère sont autant de preuves de son excellence pour disposer l'âme à jouir
de tous ses droits. Le chantre immortel de l'Iliade animait quelquefois la
vivacité de son imagination par l'usage de cette liqueur [ ... ] et l'ancien
Lamprias ne paraissait jamais plus en verve que lorsqu'il s'était exercé à
boire. Aussi avait-il coutume de dire qu'il ressemblait à l'encens auquel la
chaleur fait exhaler son odeur agréable.l9
Le récit n'appartient pas à une actualité et relève plus de la réflexion sur
les vertus du vin que du récit d'un événement. Il est très général et ne
s'attache ni à un individu, ni à une époque, ce qui le place davantage du
côté du commentaire. A contrario, lorsque, dans le même volume, le
Mercure de France publie une anecdote sur Guilleragues, on en retrouve
bien les principes mis en place à la fin du dix-septième siècle:
M. de Guilleragues avait beaucoup d'esprit. Quand il eût été nommé
ambassadeur à Constantinople, la veille de son départ, il alla prendre congé
du roi à son coucher, et demanda à Sa Majesté ses dernières instructions. 'Si
vous voulez, lui dit le roi, vous acquitter à mon gré de votre ambassade; faites
tout le contraire de ce qu'a fait votre prédécesseur.' M. de Guilleragues en
faisant la révérence au roi, 'Sire, dit-il, je ferai en sorte que Votre Majesté ne
donne pas la même instruction à mon successeur.20
Ce fait, mineur, n'a joué aucun rôle historique, il n'est pas venu
perturber une durée, mais il mérite pourtant d'être raconté. En effet,
les personnes qui y prennent part sont de qualité. La réplique de
Guilleragues met en avant son esprit. L'anecdote informe le lecteur
sur le départ prochain de Guilleragues à Constantinople. Elle donne à
voir le type de relations qui existent entre les deux hommes et vient
souligner les qualités de cet ambassadeur choisi par le roi. De la sorte, elle
témoigne des vertus du roi lui-même. Le récit réduit la distance entre les
18. Historiquement, on retrouve les premières formes de ces récits dans les occasionnels du
dix-septième siècle, ces feuilles dont la fonction était de diffuser diverses nouvelles et
anecdotes liées à l'actualité du monde.
19. Mercure de France Ganvier 1770), vol.2, p.187-88.
20. Mercure de France Ganvier 1770), vol.2, p.188.
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4. Théâtralisation de l'information Ill
deux hommes et les lecteurs en les présentant sous un angle inhabituel,
plus intime.
La structure de ce type de récits est extrêmement différente des
nouvelles politiques publiées en fin de volume dans le Mercure de France
et le journal des dames. Dans le même volume que précédemment,
quelques pages plus loin, le Mercure de France publie un ensemble de
nouvelles politiques qui diffèrent de l'anecdote, et rappellent le genre de
la nouvelle, comme dans ce récit sur les événements de Constantinople:
De Constantinople, le 3 novembre 1769. Les avis reçus du camp du Grand Vizir
portent qu'il s'est retiré en deçà du Danube avec son armée pour prendre
des quartiers d'hiver à Isatchin, où l'étendard du Prophète est demeuré. On
assure que jusqu'à présent la Porte n'a voulu entendre à aucune des propositions
de médiation qui lui ont été faites pour le rétablissement de la paix.21
Le récit s'intègre à un contexte parfaitement défini, aussi bien par le lieu
que par la date et les personnes impliquées. Il informe les lecteurs d'un
désaccord entre les Turcs et la France, et notamment de la difficulté à
rétablir la paix. Contrairement à l'anecdote définie par le Trésor de la
langue fraru;aise comme un 'Petit fait historique survenu à un moment
précis de l'existence d'un être, en marge des événements dominants et
pour cette raison souvent peu connu', ce récit est fait pour être diffusé au
plus grand nombre (rappelons que les nouvelles politiques du Mercure de
France étaient en fait une copie des nouvelles politiques de la Gazette). Il se
présente comme un événement important et lourd de sens, bien loin de
la relation entre Guilleragues et le roi. En cela, il se distingue de
l'anecdote et renvoie plutôt à la nouvelle, considérée dans son sens
historique.
Les nouvelles politiques, essentiellement publiées dans le Mercure de
France et le Journal des dames, rendent compte aussi bien des mouvements
des armées, que des relations entre les pays, des éventuelles démissions
de gouvernement, ou encore des tempêtes extraordinaires qui ont pu
affecter la flotte française. Elles relèveraient presque d'un genre qui
n'existe pas encore, qui se développera au dix-neuvième siècle, pour
trouver une seconde jeunesse avec le développement de l'internet: la
dépêche, définie par Adeline Wrona comme 'l'archétype d'un écrit sans
auteur, donc sans passion, ni parti pris'.22 Cette information brève, a
priori non mise en forme, dont l'objectif est d'être transmise très
rapidement, répond aux principes d'écriture du texte précédent: un
lieu, une date, les personnes concernées et quelques phrases pour rendre
21. Mercure de France Ganvier 1770), vol.2, p.209.
22. Adeline Wrona, 'Ecrire pour informer', dans La Civilisation du journal: histoire culturelle et
littéraire de la presse au XIX' siècle, éd. Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Eve
Thérenty et Alain Vaillant (Paris, 2011), p.737.
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112 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
compte de l'information. Il n'y a pas d'effet d'annonce et le style est très
différent des autres articles, bien souvent riche d'images et de
métaphores. L'information est neutre et sans fioriture.23 Souvent
empruntées aux nouvelles politiques de la Gazette, ces 'dépêches' se
distinguent du contenu des périodiques littéraires par leur style. Elles
répondent à une codification très spécifique, comme le signale la
sécheresse de l'information, contrairement aux autres articles souvent
très travaillés et caractérisés par un certain foisonnement.
Les dépêches des agences de presse actuelles ont conservé ces mêmes
attributs, bien distincts de l'anecdote sur le roi et Guilleragues qui
commence justement par un effet d'annonce: 'M. de Guilleragues avait
beaucoup d'esprit'. Les temps employés sont d'ailleurs significatifs.
L'anecdote est annoncée avec les temps du récit, et notamment
l'imparfait, le plus-que-parfait et le passé simple, tandis que la nouvelle,
ou la dépêche, utilisent le présent et le passé composé. En 1762, le
Dictionnaire de l'Académie définit la dépêche comme une 'lettre concernant
les affaires publiques' (p.502). La brièveté et la rapidité de diffusion de ce
document ne sont pas encore des caractéristiques définitoires mais son
rôle politique l'est déjà.
Les nouvelles journalistiques diffèrent des nouvelles littéraires en ce
qu'elles constituent un 'théâtre de l'action', comme l'explique Jocelyne
Arquembourg dans son article 'Comment les récits d'information
arrivent-ils à leurs fins?'. 24 Elles visent à mettre en ordre, 'en récit', un
événement survenu dans le monde. Elles proposent une 'refiguration' de
l'action qui permet d'en présenter une vision totale, orientée vers une
fin. En effet, la particularité de la nouvelle journalistique réside dans sa
structure ouverte, accueillante à des événements ultérieurs et en rapport
avec les faits divulgués, contrairement à la nouvelle littéraire dont la
structure est fermée et totalement construite dans l'objectif d'une fin
identifiée et préalablement définie. Contrairement au récit fictionnel, le
récit de presse propose à ses lecteurs un récit reconstitué. L'événement a
eu lieu précédemment et le journaliste s'efforce d'en rendre compte le
plus complètement possible. Le récit de l'événement peut se faire selon
différents scénarios selon que le journaliste souhaitera insister sur les
personnes, l'action, le lieu, etc. Ce récit, ou 'dit rapporté' pour reprendre
l'expression de Patrick Charaudeau, doit se soumettre à plusieurs
23. Il ne s'agit pas ici de revenir sur l'esthétique de la brièveté, bien définie par Alain
Montandon dans son ouvrage sur les Formes brèves (Paris, 1993). La dépêche répond à une
pratique de la concision et à une exigence de la forme brève qui contraste avec le style
habituellement riche et foisonnant des journaux littéraires. Cette opposition participe de
la distinction entre des propos orientés ou subjectifs et un discours a priori neutre.
24. Jocelyne Arquembourg, 'Comment les récits d'information arrivent-ils à leurs fins?',
Réseaux 132 (2005), p.27-50, ici p.31.
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4. Théâtralisation de l'information 113
impératifs: l'authenticité de l'événement, la vérité du discours et la
responsabilité du journaliste. Le récit peut alors être uniquement
constitué de la narration de l'événement ou inclure un commentaire,
qu'il est parfois difficile de distinguer de l'événement lui-même. Tandis
que le premier est d'ordre constatif, le second, explicatif, donne au
lecteur le sens qu'il convient d'en retirer.25
Fonction mémorielle de la nouvelle journalistique
Le journal littéraire se situe dans une perspective mémorielle, ce dont
rend bien compte l'expression 'annales de la nation' de Marmontel pour
caractériser le Mercure de France. Il s'agit de rendre compte d'une histoire
en train de s'écrire à travers le compte rendu d'ouvrages littéraires, la
publication des nouvelles du pays et divers autres récits. C'est d'ailleurs
en ces termes que Fréron justifie un article sur Michel de L'Hôpital,
chancelier de France au seizième siècle:
C'est rendre, Monsieur, un service essentiel à la vertu et à la patrie que de
remettre sous nos yeux les images et le récit des belles actions de ces hommes
rares qui font l'admiration de la postérité. Si jamais un de ces héros patriotes
a mérité que sa mémoire passât de coeur en coeur, qu'on me pardonne cette
expression, c'est Michel de l'Hôpital chancelier de France.26
Les lecteurs sont invités à prendre connaissance de leur histoire commune,
des grands héros qui ont façonné la culture et la nation française.
Les rédacteurs se posent en équivalents des historiens lorsqu'ils
s'efforcent de rendre compte des nouvelles du pays. Ils adaptent ainsi
leur activité de journaliste en fonction de l'article qu'ils vont écrire:
histoire ou critique, comme le souligne Prévost dans un article sur
l'impartialité, lorsqu'il rappelle les règles et les devoirs des uns et des
autres:
L'impartialité est une qualité essentielle dans un cntJque et dans un
historien. Il y a néanmoins deux observations à faire à cet égard. Si un
écrivain se trouve dans la nécessité de parler de l'ouvrage d'un de ses amis, et
si cet ouvrage lui paraît mauvais, est-il obligé de le dire ouvertement, et de
s'expliquer à peu près comme il ferait à l'égard d'une personne qui lui serait
indifférente? [ ... ] L'amitié exige ce ménagement. [ ... ] Il n'en est pas
absolument de même d'un homme qui écrirait une histoire; il est certain
qu'il doit écrire absque odio aut gratia partium 27. Vous vous engagez à écrire ce
qui s'est passé de votre temps; vous êtes comptable au public de la vérité. Si
vous la trahissez, si vous supprimez ce que le lecteur a droit de savoir, si vous
25. P. Charaudeau, Les Médias et l'information, p.l70.
26. Fréron, Année littéraire (1764), t.3, Lettre 7 du 4 mai, 'Vie de Michel de l'Hôpital, chancelier
de France', p.l45.
27. 'Sans haine ou faveur envers des parties' (en toute neutralité).
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114 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
palliez les vices d'un grand, parce que vous avez été attaché à lui, vous êtes un
mauvais historien, un prévaricateur. Si vous avez des raisons particulières
pour taire la vérité par rapport à lui, taisez-vous tout à fait: renoncez à écrire
l'histoire, ou choisissez d'autres sujets.28
Si les deux professions sont soumises au principe de vérité, il s'avère que
le critique peut aménager cette nécessité en fonction de ses amitiés
tandis que cela est impossible à l'historien. Le récit des nouvelles
politiques répond le plus souvent à cette exigence de neutralité, comme
en témoigne cet exemple du Mercure de France: 'Le 17 février premier
dimanche du Carême le roi et la reine accompagnés de Monseigneur le
dauphin, de Mme la dauphine et de Mesdames de France entendirent
dans la chapelle du château de Versailles la messe pendant laquelle le Te
Deum fut chanté en actions de grâces de la prise de la ville de Bruxelles.'29
Les informations qui se rapprochent le plus de l'événement brut sont
uniquement factuelles (annonces et avis, carnet du jour). Lorsqu'il s'agit
de narrer un événement, par exemple en précisant les circonstances du
mariage annoncé, ou du décès, etc., alors les informations perdent leur
prétention à l'objectivité puisqu'un point de vue surgit dans le récit et
privilégie une circonstance plutôt qu'une autre. C'est notamment le cas
lorsque les périodiques rendent compte des événements de la cour
comme dans la citation suivante qui informe les lecteurs des fêtes
données pour le rétablissement de la santé du dauphin:
M. le duc de Villars, voulant donner des marques de son zèle, et de la joie que
lui inspirait un événement aussi intéressant, se rendit d'Aix à Marseille le 23
septembre, pour assister aux fêtes qu'il y avait fait préparer. Le 3 octobre, il
partit de son hôtel sur les quatre heures, en habit de cérémonie, accompagné
d'un nombreux cortège de la noblesse la plus distinguée de la province qui y
était accourue de toutes parts.30
On retrouve le procédé déjà évoqué lors de l'exemple sur les relations
entre la France et le Grand Vizir de Constantinople. Le lieu, la date et les
personnes concernées sont mentionnées. Ces précisions relatant la fête à
venir sont rendues dans un ton finalement assez neutre, hormis dans la
participiale de la première phrase qui suppose une interprétation de la
part du journaliste sur les motivations du duc de Villars. Les lecteurs
découvrent l'événement et se l'approprient par l'intermédiaire du
rédacteur.
Toutefois, cette pratique se complique dès lors que l'événement narré
prend une dimension comique ou tragique. Ainsi, lorsque le roi est
28. Prévost, Le Pour et contre, t.3 (1734), n° 31, p.3-6.
29. Mercure de France (mars 1746), p.172.
30. Mercure de France (décembre 1752), vol.2, 'Relation des fêtes qui se sont données à
Marseille, pour le rétablissement de la santé de Monseigneur le dauphin', p.156.
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4. Théâtralisation de l'information 115
victime d'une tentative d'assassinat, le ton neutre et objectif n'est plus de
rigueur. Dans son article, Fréron justifie d'ailleurs le retard de sa
publication dans une note de bas de page: 'Des raisons qui me sont
particulières ont retardé l'impression de cet article qui était composé dès
le 10 de janvier. Je prie mes lecteurs de se souvenir de cette date en lisant
mon préambule et les différents morceaux dont je rends compte.'31 Ce
faisant, il souligne l'importance de l'événement et témoigne de sa
réactivité puisque l'article a été rédigé cinq jours après l'attentat:
Nous sommes ici, Monsieur, dans la plus affreuse désolation, et je ne sais
comment vous annoncer l'événement le plus sinistre, le crime le plus atroce,
l'attentat le plus exécrable. Le meilleur des rois, Louis XV a pensé périr sous
le fer d'un assassin. Ce fut mercredi au soir, 5 de ce mois, à cinq heures trois
quarts, que ce monstre osa frapper Sa Majesté au milieu de sa garde. Je
n'entreprendrai point de vous décrire le trouble, le saisissement, l'horreur
muette répandus dans tout Versailles au premier bruit de cette fatale
catastrophe. Représentez-vous un père de famille qui vient d'embrasser ses
enfants, de les quitter, et qu'on apporte, un instant après, sanglant, percé
d'un poignard, soutenu par ses fidèles serviteurs qui fondent en larmes!
Peignez-vous le désespoir, les cris, les sanglots, la reine éperdue, Mesdames
évanouies, M. le dauphin, Mme la dauphine [ ... ].L'idée du danger de mon roi
m'a tellement occupé, Monsieur, qu'elle m'a fait perdre de vue la Péroraison
que je vous ai annoncée, pour me livrer aux sentiments et aux réflexions que
ce tragique événement m'a inspirés.
Le récit de l'attentat du roi ne répond en rien aux pratiques des
historiens mais plutôt à celle du mémorialiste. Le tragique de
l'événement ne cesse d'être mis en avant, aussi bien par le vocabulaire
que par l'emploi de figures démontrant l'horreur de la situation: l'usage
immodéré du superlatif, le rythme ternaire de la première phrase pour
souligner l'événement ou encore le recours à l'hypotypose qui rend
visible la scène décrite. Enfin, l'affreuse nouvelle affecte tellement le
rédacteur qu'elle lui fait perdre de vue son premier objectif. Ce récit
possède les mêmes caractéristiques que les histoires tragiques, alors qu'il
concerne un fait réel majeur. L'entreprise mémorielle ne peut s'effectuer
dans une neutralité des faits. La contemporanéité avec les événements
nuit à leur objectivité, à la fois parce que les rédacteurs manquent de
recul pour les analyser mais également parce qu'ils sont tenus de
montrer leur émotion vis-à-vis de l'attentat. A ce titre, les nombreux
articles sur la mort du Dauphin témoignent également de l'implication
des rédacteurs qui montrent une vive douleur à cette annonce. Comme
le souligne Claude Sales, les différences entre les historiens et les
journalistes sont nombreuses et, surtout, irréductibles:
31. Fréron, Année littéraire (1757), t.l, Lettre 8 du 25 janvier, 'Péroraison d'un sermon', p.166.
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116 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Cette insurmontable subjectivité (et heureusement) n'est pas tout à fait de
même nature pour le journaliste et l'historien. [ ... ]L'historien travaille lui sur
des événements morts, passés qu'il reconstitue et auxquels il donne sens,
tandis que le journaliste travaille sur le présent, sur le chaud, sur ce qui est en
train de se faire. De ce fait, aussi honnête soit-il, il n'est jamais assuré de saisir
la vérité de l'événement, de donner la bonne interprétation. A moins que
justement la chaleur du présent soit la clef de la bonne interprétation. Autre
différence: l'historien connaît l'avant et l'après des événements qu'il traite,
ce qui n'est pas le cas des journalistes (et prouve notamment le simplisme de
la formule selon laquelle les journalistes seraient les historiens du présent).
Si l'on peut dire, pour les historiens, les grands hommes le sont dès leur
naissance; pour les journalistes, ils ne le sont que dans le déroulement du
temps et à la mesure de leurs actions.32
Le journal littéraire est un outil au service de l'Histoire mais la plupart
de ses articles s'appuie sur l'émotion des lecteurs. Les rédacteurs
cherchent à faire surgir le sentiment à la lecture et ne peuvent prétendre
au récit neutre des faits. Ils n'ignorent pas quels événements feront date,
comme l'attentat de Damiens, le tremblement de terre de Lisbonne ou la
naissance du Dauphin mais ils en rendent compte avec un oeil de témoin,
de mémorialiste. A contrario, les événements qui n'ont finalement que peu
d'intérêt, ou plus exactement qui ne resteront pas dans les annales
justement, comme le Te Deum de la cour pour Bruxelles ou les désaccords
entre la France et le Grand Vizir de Constantinople, sont racontés dans
un style neutre, proche de la dépêche et de l'écriture impartiale attendue
dans le genre historique. En cela, les rédacteurs jouent un rôle sans
précédent dans le devenir de la discipline historique. Ils participent à la
transformation de l'événement anecdotique en événement historique,
lorsqu'ils estiment que celui-ci joue un rôle dans l'histoire de la société.
Le récit de ces événements vient modifier le 'stock d'informations' du
lecteur, pour reprendre les termes de Dominique Maingueneau, tandis
que son commentaire 'amène un enrichissement de la compréhension
du monde'.33 L'entreprise mémorielle du journal littéraire s'accomplit
par l'action conjointe de deux forces: informer le lecteur des événements
et lui donner les moyens de recevoir ces nouvelles comme elles doivent
l'être. Fort naturellement, cela participe de la constitution d'une
communauté qui peut ainsi prendre conscience d'elle-même, des
individus qui la constituent, mais également de son rapport au monde.
La nouvelle d'information puise dans les différentes possibilités de la
fiction, mais toujours avec pour objectif l'expression d'une vérité.
Répondant à une logique d'information et de mémorialisation, le
32. Claude Sales, 'Evénement et journalisme', Mélanges de l'Ecole française de Rome. Italie et
Méditerranée 104 (1992), p. 151-60.
33. Dominique Maingueneau, Analyser les textes de communication (Paris, 1998), p.21.
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4. Théâtralisation de l'information 117
périodique littéraire se fait le chantre d'une culture, d'une société, voire
d'une nation.
iii. Histoire tragique et fait divers
Parmi les différents types de nouvelle journalistique exammes
précédemment, l'une d'entre elles mérite une attention particulière
dans la proximité qu'elle entretient avec certaines formes de nouvelles
littéraires, comme l'histoire tragique ou l'histoire véritable. Elle prendra
son plein essor au siècle suivant et occupe, encore aujourd'hui, une place
importante dans les médias. Comme le souligne Philippe Hamon, le fait
divers découle d'une longue tradition de récits d'événements
extraordinaires qui viennent bouleverser le quotidien:
Le fait divers n'a pas été inventé par le XIXe siècle. Le récit d'un événement
exceptionnel, survenant de façon imprévisible dans le monde quotidien, et
considéré par l'opinion comme une infraction à une norme Quridique,
statistique, éthique, naturelle, logique, etc.), apparaît à toutes époques sous la
forme de 'canards', 'curiosités', 'prodiges', 'monstres', 'anecdotes', 'histoires
tragiques', 'récits des événements remarquables arrivés à X', 'affaires', etc.34
Les différentes dénominations du genre auxquelles fait référence
Hamon témoignent de sa popularité. On pourrait d'ailleurs y ajouter
les 'occasionnels' ou encore la rubrique des 'chiens écrasés'. La variété
des termes laisse malgré tout supposer que le fait divers n'est pas une
forme fixe, qu'elle évolue, qu'elle s'adapte en fonction de son sujet. Dans
le vocabulaire journalistique, à partir du dix-neuvième siècle, le fait
divers est une information qui n'entre dans aucune rubrique d'un
journal, comme le précise Roland Barthes:
Voici un assassinat: s'il est politique, c'est une information, s'il ne l'est pas,
c'est un fait divers. Pourquoi? On pourrait croire que la différence est ici
celle du particulier et du général, ou plus exactement, celle du nommé et de
l'innommé: le fait divers (le mot semble du moins l'indiquer) procéderait
d'un classement de l'inclassable, il serait le rebut inorganisé des nouvelles
informes.35
Il rend compte de faits mineurs qui sont ainsi regroupés sous une
étiquette très vague, celle du fait divers. Néanmoins, Dominique Kalifa
rappelle que le fait divers n'a pas seulement pour ancêtre les 'canards',
sur lesquels nous reviendrons, mais également les 'variétés' et anecdotes
publiées par les périodiques d'Ancien Régime. Il insiste sur l'idée que
le fait divers s'inscrit dans une double tradition, celle du récit
34. Philippe Hamon, 'Introduction. Fait divers et littérature', Romantisme 97 (1997), p.7-16, ici
p.7.
35. Roland Barthes, 'Structure du fait divers', dans Essais critiques (Paris, 1964), p.194.
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118 Le Jou'r!Wllittéraire en France au dix-huitième siècle
extraordinaire qui vient rompre le quotidien, mais également celle de la
nouvelle originale, de peu d'importance certes, mais qui vient éclairer un
comportement spécifique.36 En cela, le fait divers semble réunir les
caractéristiques de la nouvelle littéraire et celles de la nouvelle
journalistique.
Attestée par le Dictionnaire de l'Académie publié entre 1932 et 1935 pour
la première fois comme relevant du domaine journalistique, l'expression
'fait divers' désigne les 'incidents du jour rapportés par la presse'.37 Dans
le Trésor de la langue française, elle est définie de la sorte: 'menus événements
du jour rapportés par la presse'. Le fait divers désigne des
événements de faible importance, susceptibles de modifier un état de
fait mais de façon mineure. Il est lié à l'actualité. Alain Rey apporte une
nuance complémentaire dans son Dictionnaire culturel en langue française. Il
envisage le fait divers comme une 'nouvelle ponctuelle, concernant des
faits non caractérisés par leur appartenance à un genre'. L'article précise
que ce type de nouvelle ressort plus souvent du domaine délictueux ou
criminel.
Philippe Hamon considère le fait divers comme une 'forme simple' de
la littérature, à mi-chemin entre le 'cas' et le 'mémorable', le récit des
'gens qui n'ont pas d'histoire'.38 Il rapproche le genre du fait divers d'un
extrait du chapitre IV de la Poétique d'Aristote, lorsque celui-ci identifie le
plaisir de chacun à contempler des scènes pénibles dans la réalité, tels
que les formes ignobles d'animaux ou les cadavres. Ce principe, socle de
la mimésis selon Aristote, témoigne de la structure paradoxale du fait
divers. Cette forme narrative se caractérise par son ancrage dans une
réalité observable et vérifiable, souvent tragique ou amusante mais qui
n'affecte finalement que peu les lecteurs: 'Il cumule donc des paramètres
incompatibles ou antagonistes, l'objectivité de ses références (personne
ne l'écrit, il semble s'écrire "de lui-même"; le fait divers, souvent, n'est pas
signé dans le journal), la subjectivité (le pathétique) de ses effets, la
généralité de la "leçon" qu'on peut en tirer, et l'individualisation des
victimes qu'il affecte, cumul que rêve de réussir toute littérature' (p.ll).
Les quatre normes qui régissent le fait divers, identifiées par Hamon -
l'absence de narrateur identifiable, la subjectivité du récit, son
exemplarité et enfin la mise en avant de l'individu parmi la masse -
participent de la création d'un genre 'universel', susceptible d'intéresser
le plus grand nombre alors même qu'il ne parle que du singulier, et
apparemment sans prise en charge narrative, tel un genre qui s'écrit de
36. Dominique Kalifa, 'L'écriture du fait divers au XIXe siècle: de la négation à la production
de l'événement', dans Presse et événement:jou'r!Wux, gazettes, almanachs (XVIJJe-XIxe siècles), éd.
Jean-Yves Mollier, Hans-Jürgen Lusebrink et Susanne Greilich (Berne, 2000), p.299.
37. Dictionnaire de l'Académie, 1932-35 (Se edition), t.1, p.409.
38. P. Hamon, 'Introduction. Fait divers et littérature', p. 7 et 11.
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4. Théâtralisation de l'information 119
lui-même. Il est intemporel: les accidents, naufrages, inondations,
incendies, suicides ou crimes sont des événements qui secouent chaque
période historique. Paradoxalement, il se nourrit des faits d'actualité,
donc singuliers, mais, dans la mesure où les thématiques sont restreintes,
il ne fait que répéter, dans d'autres contextes, des événements maintes
fois survenus. Il ne s'intéresse pas forcément aux causes de l'événement,
mais se contente de le narrer, d'autant plus que celui-ci vient en général
renverser l'ordre normal du monde.
On a coutume de dire que c'est le Le Petit journal, en 1863, qui évoque le
premier le 'fait divers' dans son sens journalistique. Auparavant, on
parlait toujours de ces 'canards' ou bien des 'nouvelles', qualifiées le plus
souvent de 'curieuses', 'singulières' ou 'extraordinaires'. Comme le
rappelle Vincent Combe, le terme 'canard' signale le jugement négatif
porté sur le genre: 'de l'animal palmipède que tout le monde connaît au
"cancan" issu du cri assez désagréable qu'il pousse, s'ensuit la notion de
"fausse note" puis de fausse nouvelle souvent imaginée de toutes pièces et enflée
jusqu'au mélodrame dans des journaux de seconde catégorie'.39 Le titre de
l'ouvrage de Maurice Lever, Canards sanglants: naissance du fait divers,
rend compte à lui seul de l'étroite relation entre le 'canard sanglant',
terme créé par Maurice Lever, tel qu'il se développe à la fin du seizième
siècle, et le fait divers, appelé à se structurer en 'genre journalistique'.
Selon V. Combe, le 'canard sanglant' est une 'retranscription plus ou
moins aléatoire de récits oraux, de légendes populaires, d'histoires de
village' dont rend compte l'absence quasi constante de signature (p.43).
L'intérêt du récit réside alors dans la narration d'un fait extraordinaire
au sein d'un univers réel 'et au moyen de diverses combinaisons liant
hasard, hérédité, causes, conséquences, motifs et circonstance' (p.76). En
outre, la brièveté des récits contribue à augmenter l'intensité
dramatique, contrairement aux tragédies par exemple. Le 'canard
sanglant' pourrait ainsi se concevoir comme une 'histoire tragique
d'actualité' selon l'expression de Combe (p.77).
Caractéristiques du fait divers
Dans son article sur le fait divers, Roland Barthes expose un ensemble de
principes invariants qui constituent le genre: il signale d'abord le
caractère clos et auto-suffisant du fait divers, la fonction des personnages
et des objets qui le composent et enfin la relation causale ou de coïncidence
qui unit les événements narrés. Le fait divers se distingue des récits
39. Vincent Combe, 'Histoires tragiques et "canards sanglants": genre et structure du récit
bref épouvantable en France à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle', thèse de
doctorat, Université de Nice, 2011, p.l4. Combe s'appuie sur la définition du Littré.
L'auteur souligne.
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120 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
d'information générale, considérés comme l'actualité principale, par sa
propension au dramatique, par la surenchère d'éléments stylistiques et la
présence de figures mythiques ou stéréotypées (la veuve et l'orphelin par
exemple), qui lui confèrent sa littérarité, et qui ont, en partie, suscité la
méfiance quant à l'authenticité des nouvelles relatées. Barthes dénombre
deux types de relations possibles entre les faits énoncés dans un fait
divers, la cause et la coïncidence, toutes deux tributaires de la figure du
Destin. Selon lui, la fatalité est inhérente au genre du fait divers. Elle
s'interpose pour bouleverser, ponctuellement, l'ordre du monde et
signifier sa présence. De là survient l'étonnement, la surprise ou
l'horreur du lecteur. Le sémiologue envisage cette présence 'd'un dieu
derrière le fait divers', comme ce qui vient révéler la fonction réelle du
genre:
Le rôle [du fait divers] est vraisemblablement de préserver au sein de la
société contemporaine l'ambiguïté du rationnel et de l'irrationnel, de l'intelligible
et de l'insondable; et cette ambiguïté est historiquement nécessaire
dans la mesure où il faut encore à l'homme des signes (ce qui le rassure) mais
où il faut aussi que ces signes soient de contenu incertain (ce qui
l'irresponsabilise): il peut ainsi s'appuyer à travers le fait divers sur une
certaine culture, car toute ébauche d'un système de signification est ébauche
d'une culture; mais en même temps, il peut emplir in extremis cette culture de
nature, puisque le sens qu'il donne à la concomitance des faits échappe à
l'artifice culturel en demeurant muet.40
L'ambiguïté que révèle le fait divers n'est pas sans évoquer la conception
du vraisemblable au dix-huitième siècle, chargé de rappeler la possibilité
de l'extraordinaire dans l'ordinaire, de l'incroyable dans la réalité. Ce
récit bref d'actualité expose le mystère du monde, de l'homme, ou du
divin, à partir d'événements singuliers. Ce faisant, il s'inscrit dans une
culture temporelle et géographique précise. Il en témoigne tout en la
constituant et participe de la mémoire de son temps. Comme pour les
histoires tragiques, ou les nouvelles des périodiques littéraires, le fait
divers apprécie les titres longs et racoleurs, mêlant le mélodrame et
l'extraordinaire. Les adjectifs du type 'prodigieux', 'barbare', 'inhumain'
ou 'épouvantable' sont de mise tant dans la narration elle-même que
dans le titre du récit. Le titre opère comme une synthèse du récit de fait
divers comme le montre cet article du journal des dames, 'Sommeil
extraordinaire. Extrait d'une lettre écrite à M. le Cat, de Rouen':
Le dimanche 30 décembre dernier, une fille, dont l'âge n'est point marqué,
servant chez M. le chevalier d'Andrivon, seigneur de la Queue, route de
Dreux, diocèse de Chartres, sentit une telle envie de dormir, qu'elle ne put y
résister. Pour dormir plus tranquillement, elle se retira dans une tourelle de
40. R. Barthes, 'Structure du fait divers', p.2.
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4. Théâtralisation de l'information 121
la basse-cour, et ayant trouvé de la paille, elle se jeta dessus, et
vraisemblablement s'en couvrit. Elle y resta profondément endormie
jusqu'au 7 janvier suivant, que des femmes étant allées l'après-midi dans
ce lieu, pour y filer, le bruit des rouets, ou peut-être la conversation de ces
femmes qui ne l'avaient point aperçue, la réveilla. [ ... ] A son réveil elle se
trouva d'une faiblesse extraordinaire; on fut obligé de lui ménager les
aliments comme à une personne qui relève d'une grande maladie.41
Le titre provoque à lui seul la curiosité des lecteurs qui s'attendent à lire
le récit d'un événement venu bouleverser l'ordre naturel des choses. Les
nouvelles 'à sensation', telles qu'elles sont produites dans le journal
littéraire, s'inspirent de la tradition des 'histoires tragiques'. Elles
relèvent du fait divers puisqu'elles relatent l'extraordinaire d'un
événement, venu perturber une situation ordinaire.
Le fait divers partage certaines caractéristiques avec d'autres genres
journalistiques, tels que la dépêche. Tous deux sont soumis à une
exigence de brièveté et s'organisent autour d'un fait. Toutefois, comme
le rappelle Adeline Wrona, la dépêche se distingue par son 'parti pris du
neutre'.42 Elle s'inscrit dans une logique qui s'oppose à l'expression d'un
point de vue personnel, tandis que le fait divers, bien qu'également
anonyme, cherche à susciter l'émotion du lecteur, et développe une
lecture personnelle de l'événement dont il rend compte.
Le désordre est au coeur du récit de fait divers qui joue avec les
angoisses, les phantasmes ou les refoulements de la conscience collective.
Dans la presse littéraire du siècle des Lumières, les récits de faits divers
répondent aux caractéristiques du genre. Ils ne sont pas parmi les plus
fréquents, mais tous jouent sur les peurs profondes de la collectivité.
Certains événements réels relèvent déjà de cette future catégorie
journalistique, comme les carnages de la bête du Gévaudan ou encore
l'histoire de cet 'homme au masque de fer' que l'on retrouve dans les
périodiques.43 Les histoires de loup ou de bêtes sauvages qui sèment la
terreur dans un lieu spécifique font toujours couler beaucoup d'encre, et
l'histoire de la bête du Gévaudan en fait partie.
Selon Marc Lits, les récits d'attaque par des animaux sauvages sont
construits de façon similaire d'un périodique à l'autre et d'une époque à
une autre.44 Le récit commence le plus souvent par s'intéresser au
prédateur lui-même, et à son identification lorsque celle-ci est délicate.
Ensuite, il prend en compte le lieu où se déroulent ces attaques, souvent
des campagnes profondes, dans des milieux populaires et agricoles,
41. journal des dames Ganvier 1765), p.llS-19.
42. Adeline Wrona, 'Ecrire pour informer', p.737.
43. Ces événements ont largement inspiré la littérature et le cinéma, révélant leur capacité à
créer du récit, à éveiller la curiosité, et à trouver un public.
44. M. Lits, Du récit au récit médiatique (Bruxelles, 2008), p.37-39.
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122 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
propices aux légendes. Enfin, le récit inclut une forte dose de
fantasmatique avec un retour sur les histoires similaires exprimant une
peur primitive: 'Le plus révélateur dans ces articles, en fin de compte,
c'est que le fait divers ne peut exister, dans ce cas de figure, qu'en
continuité avec ces histoires anciennes, qu'il ne fait que raviver' (p.39).
Ces récits connaissent une ampleur qui dépasse largement la zone
géographique concernée, par rapport aux faits divers habituels. Ils
continuent de susciter la curiosité des lecteurs même lorsque des années
se sont écoulées, comme en témoigne cet article de l'Année littéraire dans
lequel Fréron publie une 'Lettre à l'auteur de ces feuilles sur l'époque de
l'homme au masque de fer':
Un hasard fort singulier, Monsieur, m'a remis sous les yeux, dans la semaine
dernière, les éloges historiques des membres de l'Académie des sciences par
M. de Fontenelle, et le cahier de vos feuilles n° 17, (1768) où vous rendez
compte, pages 73 et suivantes, d'une lettre de notre illustre compatriote M.
de Saint-Foix, au sujet de l'homme au masque de fer. J'ai trouvé dans l'éloge de
M. Méry, dont la mort arriva le 3 novembre 1722, dix-huit ans après celle du
fameux masque de fer, l'anecdote suivante.45
L'article est publié en 1774, soit soixante-et-onze ans après la mort de
l'homme au masque de fer. On aurait pu penser que l'information avait
perdu de son actualité, mais il n'en est rien. L'auteur de la lettre, ainsi
que le rédacteur, considèrent que l'information est digne d'être diffusée.
L'histoire s'est cristallisée autour d'un personnage, l'homme au masque
de fer, dont le surnom ajoute encore au mystère, si ce n'est au mythe. Le
fait divers prend une autre dimension, il a marqué les esprits comme
aujourd'hui certaines 'affaires' anecdotiques.
Dans les périodiques littéraires, le fait divers peut conserver la
fonction morale caractéristique des 'canards sanglants'. S'il informe le
public des événements surprenants, il vise avant toute chose à montrer
l'horreur d'une situation tout en identifiant le coupable, ou le crime. Le
premier objectif des anciens faits divers étaient d'ailleurs, tout comme
les histoires tragiques de Camus, de mener les lecteurs sur le chemin de la
vertu en leur présentant des exemples de mauvaises conduites, dont la
punition était alors exemplaire. Pourtant, comme le souligne Vincent
Combe, ces récits manquent en partie leur objectif et la leçon est réduite
à la peau de chagrin dans la mesure où les personnages présentent des
caractéristiques trop extraordinaires pour permettre l'identification du
lecteur, et donc l'effet cathartique.46 Les faits divers effraient davantage
qu'ils n'instruisent. De surcroît, la violence du récit peut conduire le
lecteur à se protéger de celui-ci en refusant l'identification.
45. Fréron, Année littéraire (1774), t.5, Lettre 9 du 12 août, p.211.
46. V. Combe, 'Histoires tragiques', p.465.
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4. Théâtralisation de l'information 123
Les faits divers trouvent le succès grâce à la curiosité, parfois malsaine,
qu'ils suscitent et parce qu'ils créent un sentiment de bien-être, peut-être
égoïste, puisque les lecteurs ne sont pas concernés par ce qu'ils lisent. Ils
constatent le malheur d'autrui sans en être responsables et sans le subir à
leur tour. Les lecteurs sont à la fois effrayés par l'horreur du récit de fait
divers, qu'ils n'imaginaient pas, et rassurés, puisqu'ils en sortent
indemnes. Cette sensation contrastée nuit au projet moral de ces textes.
Le récit des événements qui ont jalonné l'affaire de la bête du
Gévaudan illustre cet échec de la portée morale et l'intérêt des lecteurs
pourtant non concernés: ainsi, lorsque le Mercure de France publie dans sa
rubrique des 'Nouvelles de la cour, de Paris, etc.' un 'extrait d'une lettre
écrite de Montpellier, le 22 mars 1765', il informe ses lecteurs parisiens et
de province des événements survenus dans le sud de la France et éveille
leur curiosité:
La bête féroce qui désole depuis si longtemps le Gévaudan, a échappé
jusqu'à présent aux différentes chasses qui ont été ordonnées. On doit
encore en faire de nouvelles, et l'on prend toutes les mesures possibles pour
délivrer le pays de ce fléau; mais, en attendant, elle continue ses entreprises
et ne cesse de répandre l'alarme et la consternation dans tous les lieux
exposés à ses incursions. L'aventure du jeune Portefaix en a rappelé une
autre à peu près semblable et plus extraordinaire encore, arrivée il y a plus
de six mois. Un enfant de huit à neuf ans, fils du nommé Barraudon, habitant
de Bergougnoux, paroisse de Fontans, voyant sa soeur attaquée et saisie par
la bête féroce, se jeta avec une valeur incroyable sur cet animal, lui arracha sa
proie et le mit en fuite. Cette action, toute merveilleuse qu'elle est, l'est
moins encore que celle dont nous venons de recevoir le détail.47
La longue introduction rappelle aux lecteurs l'horreur de la situation et
l'impuissance des chasses menées jusque-là. Mais elle permet également
de justifier le récit de différentes anecdotes sur le combat des habitants
du Gévaudan, tout en soulignant le grand nombre de pertes humaines.
Ce sont d'ailleurs les récits mettant en scène les enfants et les femmes qui
sont privilégiés, certainement parce qu'ils s'impriment plus fortement
dans l'esprit des lecteurs. La nouvelle suivante, datée du 29 avril,
mentionne ainsi le décès d'un enfant, survenu quelques jours plus tôt,
dévoré par 'la bête féroce du Gévaudan', 'dans la paroisse de Paulhac'.48
Les précisions de lieu ainsi que le mystère qui entoure l'identité de la
bête contribuent à rendre ces histoires plus réelles aux yeux des lecteurs.
L'affaire prend une dimension nationale. Chacun se sent concerné par
l'événement et chaque nouvelle information est susceptible d'être
47. Suit un récit similaire sur l'héroïsme d'une mère, dont l'histoire encourage un
gentilhomme à partir dans le Gévaudan pour aider à traquer l'animal; Mercure de France
Guillet 1765), vol.2, p.185.
48. Mercure de France Guillet 1765), vol.2, p.188.
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124 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
relayée.49 Quelques pages plus loin, le lecteur découvre ainsi, dans le
même numéro du Mercure de France, un texte intitulé 'De Paris, le 31 mai
1765'. Le titre n'évoque pas la bête du Gévaudan mais très vite le lecteur
peut suivre les derniers événements sur l'affaire:
On a appris les détails suivants par une lettre écrite de Mende le 3 de ce mois.
Le premier mai, à six heures et demie du soir, le sieur Martel de la
Chaumette, demeurant à la Chaumette, paroisse de Saint Alban, aperçut
d'une de ses fenêtres, dans un pâturage éloigné de sa maison d'environ deux
cents cinquante pas, un animal qu'il jugea être la bête féroce du Gévaudan:
elle était assise sur le derrière, regardant fixement un jeune berger d'environ
quinze ans qui gardait des bêtes à cornes. Le sieur de la Chaumette avertit
deux de ses frères: ils s'armèrent tous les trois et allèrent à la poursuite de
l'animal qui s'enfuit à leur approche. Deux des frères allèrent s'embusquer
sur une hauteur au-dessus du pâturage, tandis que le troisième marchant
droit vers la bête, la poussa vers le lieu de l'embuscade. Le sieur de la
Chaumette le cadet la tira à soixante-sept pas de distance: elle tomba sous le
coup et se roula deux ou trois fois, ce qui donna le temps au frère aîné de
s'approcher et de la tirer à cinquante-deux pas: elle tomba une seconde fois,
puis se releva brusquement et s'enfuit en répandant beaucoup de sang. 5°
Cette fois, le récit envisage une fin possible à cette tragédie tout en
laissant la possibilité de rebondissements ultérieurs. Dans cette affaire,
tous les événements sont susceptibles d'être publiés par les rédacteurs. Ils
participent de la constitution d'une mémoire commune, voire d'une
identité commune entre les Français puisque ceux qui n'habitent pas le
Gévaudan réservent un intérêt tout particulier à ces récits; à tel point
d'ailleurs que chacun s'efforce de préciser, de modifier et de nuancer les
propos sur l'affaire, ce qui contribue à la constituer en fait divers, puis en
fait de société. C'est le cas dans cet article de l'Année littéraire dans lequel
Fréron publie une lettre qui lui est destinée 'sur la bête féroce du
Gévaudan' et qui commence en ces termes:
J'ai sous les yeux, Monsieur, une espèce de dissertation manuscrite extraite
de votre Année littéraire. L'auteur, en rappelant beaucoup d'événements, la
plupart tronqués ou sujets à discussion, s'est cru permis de se rendre propres
plusieurs réflexions que j'ai communiquées à des personnes très respectables.
L'application en a été mal faite, et le public induit en erreur. La part
qu'on soupçonne que j'ai eue à cet ouvrage flatte trop peu mon amourpropre
pour ne pas me hâter de vous faire part de ma façon de penser sur la
bête qui nous désole depuis si longtemps.51
49. Cet événement, et son traitement dans la presse de l'époque, n'est pas sans rappeler les
'affaires' de notre époque comme celle du petit Grégory, qui ont passionné le public et qui
continuent de faire couler l'encre des journalistes. Il n'est d'ailleurs pas impossible
d'envisager que de telles affaires puissent faire l'objet de romans ou de films dans un
avenir plus ou moins proche.
50. Mercure de France Quillet 1765), vol.2, p.191-92.
51. Fréron, Année littéraire (1765), t.3, Lettre 2 du 17 avril, 'Lettre à M. Fréron sur la bête féroce
du Gévaudan', p.25.
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4. Théâtralisation de l'information 125
Progressivement, le cas de la bête du Gévaudan envahit les esprits. Tous
les témoins, directs ou indirects, se sentent en droit de contribuer au
récit des événements. Les récits mentionnent aussi bien les paysans que
les citadins ou encore les nobles. Toutes les classes de la population, dans
une même région, vivent dans la crainte de cette bête et s'associent dans
un même combat. Les auteurs des récits se sentent légitimés, poussés
qu'ils sont par la curiosité du public. En même temps ils accèdent, grâce à
cela, à une certaine forme de célébrité.
Le fait divers contribue au développement de la culture populaire, et
notamment à l'infléchissement de sa conception, comme le rappelle
Jacques Revel dans son article 'L'envers des Lumières: les intellectuels et
la culture populaire en France (1650-1800)'. 52 Il participe d'une
entreprise de transmission de l'information non pas de l'événement en
lui-même mais de ce qu'il révèle sur la société. Comme le rappelle AnneClaude
Ambroise-Rendu,
En assurant le passage de l'obscur à la lumière, le fait divers investit l'espace
domestique et privé et le transporte sur la place publique. Ce transfert de
l'individuel au collectif, du singulier au général apparaît comme une des
caractéristiques majeures du genre [ ... ]. Ainsi, s'il répugne à occuper
autrement que sous une forme moralisatrice les ramifications sociales qu'il
décrit- c'est-à-dire, au fond, s'il se refuse à penser le social-, le récit de fait
divers fait, comme malgré lui, de toute chose une chose publique et donc
potentiellement politique.53
Le fait divers remplit une double fonction sociale: d'une part, il
renseigne sur les événements surprenants ou horribles qui bouleversent
une société, et d'autre part il contribue à renforcer l'unité d'un public.
Mineur dans le périodique littéraire, l'intérêt qu'il suscite va faciliter son
développement dans les années qui suivent, notamment avec la Révolution.
Les lecteurs accèdent au savoir, ils prennent conscience de leur
identité et s'inscrivent dans une époque et dans une société avec
beaucoup plus de force que lorsqu'ils découvrent les articles de
commentaire des textes, comme le souligne Dominique Kalifa lorsqu'il
insiste sur l'ancrage temporel et géographique de l'événement à l'origine
du fait divers:
Ordinaire spatial, car le fait divers lie l'événement à un espace (la ville) qu'il
nomme, spécifie, localise, décrit (le quartier, la rue, le numéro, le type
d'immeuble, le lieu-dit); ordinaire physique et corporel (nom, prénom,
âge, signes distinctifs, détails intimes); ordinaire social (groupe, profession,
52. Jacques Revel, 'L'envers des Lumières: les intellectuels et la culture populaire en France
(1650-1800)' dans L'Homme des Lumières de Paris à Pétersbourg, éd. Philippe Roger (Naples,
1997).
53. Anne-Claude Ambroise-Rendu, 'Les faits divers', dans La Civilisation du journal: histoire
culturelle et littéraire de la presse au XIX' siècle, p. 991.
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126 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
habitudes, pratiques). [ ... ] Sans doute parce que sa nature ne réside pas dans
son contenu (illimité), ni dans ses structures (beaucoup plus diversifiées que
ne le disent les schèmes habituels), mais bien dans un principe d'écriture et
dans un dispositif affectif, une rhétorique et une symbolique. Sans doute
aussi parce que son objet n'est jamais d'informer, mais bien de distraire et
d'édifier, tout en assurant l'insertion des individus dans un espace à la fois
géographique, éthique et sociat54
Kalifa considère, à l'inverse de Barthes, que le fait divers ne renvoie pas
seulement aux anecdotes extraordinaires et horribles. Selon lui, la
spécificité du genre réside dans son enracinement dans le réel. Ces
récits, extrêmement brefs, se caractérisent par leur abondance de références
à un temps, un lieu, une personne ou une société. Les articles de
commentaire participent du développement de l'esprit critique des
lecteurs tandis que le fait divers fonde, avec bien plus de réussite, l'unité
de la société et l'idée de patrimoine.
Le fait divers, directement ancré dans un quotidien singulier et
individuel, a cette particularité d'être à même de toucher le plus grand
nombre. Il bouscule la banalité et la répétition de chaque jour en
rendant compte d'événements surprenants ou incompréhensibles qui,
comme le dit Edwy Plenel, 'dévoilent brusquement l'envers trouble de
l'humanité',55 tel un musée des horreurs, révélateurs d'une époque. Ce
faisant, il suscite l'intérêt de la population dans son ensemble,
indépendamment de son milieu, des âges et des genres. Cette faculté
spécifique explique pourquoi le fait divers peut être considéré comme
l'instantané d'une culture, le reflet d'une opinion publique ou d'une
conscience collective.
iv. Un genre de récit journalistique?
Le développement du récit de presse, dont les caractéristiques sont
identiques d'un périodique à l'autre, nécessite de s'interroger sur la
possible formation d'un genre proprement journalistique. Cela présuppose
que pourrait être définie une écriture journalistique distincte d'une
écriture littéraire. P. Charaudeau considère que le genre 'est constitué
par l'ensemble des caractéristiques d'un objet qui en fait une classe
d'appartenance'.56 Cette notion de genre permet de situer tout texte
dans une histoire avec une origine et, parfois, une fin. Elle renvoie à une
architextualité, évoquant des relations de ressemblances, de répétitions
54. Dominique Kalifa, 'L'écriture du fait divers au XIXe siècle: de la négation à la production
de l'événement', dans Presse et événement: journaux, gazettes, almanachs (XVII!'-XJXe siècles),
p.304 et 311.
55. Propos d'Edwy Plenel repris par Maurice Lever dans son ouvrage, Canards sanglants:
naissance du fait divers (Paris, 1993), p.16, cité par Vincent Combe, 'Histoires tragiques', p.78.
56. P. Charaudeau, Les Médias et l'information, p.170.
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4. Théâtralisation de l'information 127
mais également de dissonances, lorsqu'il s'agit de jouer avec les
contraintes du genre. Il convient donc d'interroger tout texte dans le
rapport qu'il entretient avec le genre auquel il appartient. Pour autant, le
récit journalistique pose un véritable problème de délimitation. Les
théoriciens du récit insistent sur la nécessité d'un début, d'un milieu et
d'une fin pour qu'il y ait véritablement récit. Or la clôture du récit
journalistique est variable selon le point de vue adopté. Le récit s'arrêtet-
il à la fin de l'article? Ou bien se poursuit-il avec l'ensemble des articles
rédigés sur le même événement? Ainsi des articles qui font débat comme
ceux sur l'inoculation ou encore les articles-reportages tels ceux sur la
bête du Gévaudan. La fin du récit journalistique est donc loin d'être
évidente. Elle peut être constamment reportée soit parce que l'on tient
compte de la succession d'articles sur un même thème, mais également
en envisageant que l'ensemble des articles sur un thème dans différents
journaux constituent en soi un seul et unique récit.
Influence mutuelle des nouvelles littéraires et journalistiques
Dans un article consacré aux relations entre presse et littérature, JeanPaul
Sermain rappelle que de nombreux récits fictionnels ont trouvé
leur origine dans et par la presse:
Les récits brefs sont aussi liés au journal, souvent parce qu'ils y sont nés
originellement, comme les Contes moraux de Marmontel, surtout parce qu'ils
ont trouvé en lui leur condition de formation- c'est le cas aussi de La Reine
de Golconde de Boufflers, d'Abénaki de Saint-Lambert et cela vaudrait par
exemple aussi pour les très nombreux recueils de Baculard d'Arnaud, autre
journaliste-romancier, et sans doute encore pour Les Crimes de l'amour de
Sade. 57
Les nouvelles issues de fait reels publiées dans les périodiques servent de
point de départ à des créations fictionnelles. A l'inverse, les faits
d'actualité peuvent provoquer la création de textes fictionnels, comme
dans l'exemple suivant sur l'affaire Calas. Le Mercure de France publie en
avril 1765 une héroïde de Blin de Sainmore intitulée Jean Calas, à sa
femme et à ses enfants'. D'ores et déjà, on constate que le rappel de ce fait
historique est dû à la publication d'une héroïde. Cet événement
occasionne également le récit d'une anecdote sur le fils Calas:
Nous ne nous arrêterons point sur tous ces détails dont le public est
suffisamment instruit, et nous nous contenterons de rapporter un trait
curieux que l'on trouve dans cet avertissement. 'M. le maréchal de R***
étant aux Délices devant une nombreuse assemblée, demanda à M. de
Voltaire des détails de cette affaire. L'auteur de La Henriade lui raconta
57. J.-P. Sermain, 'Presse et roman au XVIIIe siècle'. Nous tenons à remercier M. Jean-Paul
Sermain de nous avoir aimablement communiqué l'article avant sa publication.
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128 Le journal littéraire en Frame au dix-huitième siècle
tout avec une éloquence si forte et si pathétique, que M. le maréchal et tous
les spectateurs fondirent en larmes. Alors M. de Voltaire fit entrer un des
Calas, fils, qui était dans une chambre voisine, et M. le maréchal dit au jeune
homme: 'Monsieur, je suis persuadé de l'innocence de M. votre père; vos
malheurs m'ont vivement touché. Vous pouvez compter sur mon crédit et
sur mes secours. Puisque vous n'avez plus de père, c'est à moi de vous en
servir.' C'est par des traits semblables, qui ennobliraient un homme obscur,
qu'un grand seigneur fait voir qu'il sort d'un rang illustre. 58
L'événement en lui-même est trop connu pour nécessiter un rappel des
faits. L'affaire a fait grand bruit. L'anecdote sert ici un projet
d'exemplarité. Elle vient souligner les qualités intrinsèques au statut de
noble et encourage le lecteur soit à mériter ce titre s'il y a lieu, soit à y
accéder par une conduite vertueuse et généreuse. L'anecdote ne vise pas
à informer le lecteur mais à l'aider sur le chemin de la vertu.
L'événement, dont on ignore s'il est véridique, et cela importe peu, est
transformé en récit exemplaire. L'analyse de Shelly Charles à propos des
récits du Pour et contre de Prévost révèle à cet égard la nécessité de la mise
en récit dans le périodique littéraire:
A la prose narrative qui connaît alors les 'dilemmes' que l'on sait, le journal
semble offrir à la fois un lieu hors des normes littéraires, où la vérité
supposée des faits lui permet d'éviter l'application d'un jugement esthétique,
un lieu de rencontre avec d'autres discours, dont elle peut tirer différentes
ressources, thématiques et stylistiques, et un lieu de réflexion sur le rapport
entre la réalité et sa représentation textuelle quelle qu'elle soit.59
Le contexte de parution du récit dans la presse littéraire, quel que soit
son cadre de référence, influe sur son statut et sur son fonctionnement.
Le récit est un discours secondaire marqué par le sceau de l'authenticité:
le journaliste rend compte d'événements, qu'il s'agisse de livres parus ou
de faits qui ont déjà eu lieu, ce qui explique que Prévost, plus que tout
autre journaliste, insiste sur la contextualisation des récits qu'il publie.
Un traité de minéralogie lui permet de raconter l'amour d'une jeune
Suédoise de bonne famille pour un brigand condamné à des travaux
forcés dans les mines de Suède; ou encore, les origines des bains publics
depuis l'antiquité amènent le récit de la noyade d'une jeune fille qui
rencontre secrètement son amant dans un bain londonien. 60
L'actualité influence la création littéraire et signale la proximité,
d'autant plus grande dans notre corpus, entre le journalisme et la
littérature. Le premier envie à l'autre ses possibilités stylistiques, la
58. Mercure de Frame (avril 1765), vol.2, p.87.
59. S. Charles, 'La création savante du vraisemblable dans Le Pour et le contre', Cahiers de
l'Association internationale des études françaises 46 (1994), p.371-85, ici p.374. Voir également S.
Charles, Récit et réflexion.
60. Prévost, Le Pour et contre, t.8 (1736), n°108, p.60-72 et t.5 (1734), n°70, p.230-33.
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4. Théâtralisation de l'information 129
liberté de son expression et des sujets tandis que la seconde est souvent
taxée de pur divertissement. Sous l'influence du récit bref de fiction, le
récit de faits réels peut subir une part d'infléchissement romanesque. A
cet égard, Sarah Maza remarque que les mémoires judiciaires de l'époque
sont également contaminés par l'écriture romanesque.61 Comme le
souligne Pierre Janet, 'ce qui a créé l'humanité, c'est la narration'.62 Au
centre de ces récits se trouve non pas la distinction, somme toute peu
utile, entre le réel et la fiction, mais plutôt l'événement. C'est la perception
de celui-ci qui fonde le récit, en même temps qu'elle fonde l'identité
d'une société.
Dans son ouvrage sur les écritures journalistiques contemporaines,
Benoît Grévisse s'intéresse au développement de ce qu'il appelle le
journalisme narratif, un journalisme qui se caractérise par une exactitude
factuelle mais en utilisant les techniques fictionnelles pour mieux
rendre les sentiments et opinions des personnes concernées.63 Pour ce
faire, ces journalistes décrivent les personnes comme des personnages de
roman et se positionnent eux-mêmes en narrateur omniscient. Ce mode
journalistique est également appelé 'littérature du quotidien', expression
qui témoigne assez exactement de l'influence de la littérature sur
l'écriture journalistique. C'est un journalisme qui travaille sur l'émotion,
contrairement au journalisme factuel. On voit très bien de quelle façon
ce journalisme moderne, qui s'inspire des théories de Paul Ricoeur sur le
récit dans Temps et récit, renvoie aux premiers pas du journalisme
littéraire. Par le biais de la fiction, il donne l'image d'un monde possible
dans une approche phénoménologique. De fait, le récit journalistique à
l'oeuvre dans les périodiques littéraires du dix-huitième siècle semble
bien avoir donné naissance à un genre dans la mesure où les
caractéristiques qui le définissent sont conservées dans la pratique des
journalistes contemporains.
Le récit journalistique se construit en reprenant les principes de
l'écriture fictionnelle, notamment concernant la mise en avant de
l'émotion et du sentiment, mais avec un objet spécifique: le récit d'un
événement réel. Par exemple, si les journalistes utilisent fréquemment la
figure de la métaphore dans leurs écrits, au même titre que les écrivains,
ils n'en font pas le même emploi. Pour l'auteur d'une oeuvre littéraire,
recourir à la métaphore c'est faire oeuvre nouvelle, c'est montrer une
habileté stylistique qui pourra surprendre le lecteur. Inversement, le
61. Sarah Maza, 'Le tribunal de la nation: les mémoires judiciaires et l'opinion publique à la
fin de l'Ancien Régime', Annales. Histoire, sciences sociales 42:1 (1987), p.73-90.
62. Pierre Janet, Evolution de la mémoire et la notion du temps (1928), cité par Michel de Certeau
dans L1nvention du quotidien, p.170.
63. Benoît Grévisse, Ecritures journalistiques: stratégies rédactionnelles, multimédia et journalisme
narratif (Paris, 2008).
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130 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
journaliste utilisera les figures d'usages, celles qui ont perdu leur aptitude
à l'étonnement. La communication entre le journaliste et son lecteur
doit être la plus claire et la plus transparente possible. Le journaliste
puise alors dans le vaste fonds des métaphores identifiées collectivement,
ce qui facilite la compréhension d'un fait par le recours à une image
connue, mais provoque également une connivence avec le lecteur
puisque les références se trouvent partagées.64 Outre la métaphore, les
journalistes pratiquent facilement l'hypotypose dans leur récit bref pour
les mêmes raisons. Même si ces usages de figures stylistiques sont plus ou
moins figés, ils témoignent d'une réelle volonté d'esthétisation du texte,
et de l'influence des oeuvres littéraires sur la production journalistique. A
contrario, les textes qui figurent dans la rubrique des Nouvelles de la cour
sont relatés de façon très neutre. Ils signalent l'événement plus qu'ils ne
le racontent mais tous sont susceptibles d'un développement
)ournalistique' qui transformerait le récit de l'événement en nouvelle,
en anecdote ou en fait divers.
L'écriture journalistique est en constante tension entre la vérité de
l'événement, la portée exemplaire et l'émotion du lecteur, ce qui
explique la tentation de mise en scène. Les rédacteurs privilégient la
dimension spectaculaire (et souvent anecdotique) de l'événement. Ils
participent de cette structuration progressive de l'anecdote en fait
divers. Cette spectacularisation de l'information agit comme un
mécanisme de plus en plus répandu avec les périodiques: le spectacle
médiatique. L'événement peut être minime ou singulier, c'est la mise en
scène du discours qui va lui conférer une importance. Une fois narré, et
diffusé, l'événement contribue à une meilleure compréhension du
monde, de ses causes et de ses effets. L'article de Denis Reynaud sur la
fuite du roi à Varennes en 1791 relève les caractéristiques de l'écriture de
l'événement dans les périodiques:
1. Le journaliste écrit pendant que l'événement a lieu. [ ... ] Sa parole se
nourrit d'un suspens; et même si parfois elle tente de prendre du recul, de
gagner du temps, elle est en permanence informée par les limitations d'une
narration située dans le temps et dans l'espace.
2. L'objet avoué et premier du texte journalistique n'est pas tant une vérité
de l'événement (que s'est-il passé?) que la peinture des effets immédiats qu'il
produit (vieille idée de Renaudot).
3. Les enjeux du discours de la presse sont tout autres que ceux de
l'historiographie. Il s'agit pour les journaux de 1791 de s'approprier
l'événement, de le construire tant qu'il en est encore temps. 55
64. On retrouve ici la compétence encyclopédique du lecteur, identifiée par Umberto Eco
dans son ouvrage Lector in fabula: le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes
narratifs (Paris, 1985).
65. Denis Reynaud, 'La fuite et la suite: Varennes', dans Presse et événement: journaux, gazettes,
almanachs (XVIJie-XJxe siècles), p.117.
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4. Théâtralisation de l'information 131
Le propos de Reynaud s'applique tout à fait aux périodiques littéraires
publiés plus tôt dans le siècle. En effet, le journaliste simule la
contemporanéité entre les événements qu'il relate et l'écriture de ces
mêmes événements. Cela participe de la mise en scène de l'information
comme lorsque le rédacteur se donne pour objet de faire naître les
émotions et les sentiments chez le lecteur, avant de s'intéresser à la
réalité de l'information elle-même. Ce constat éclaire sur le peu d'importance
accordée par les lecteurs de l'époque à l'origine réelle ou
fictionnelle des récits qui lui sont donnés à lire. D'une manière générale,
les lecteurs attendent des récits propres à susciter leurs réactions. Enfin,
Reynaud souligne la profonde divergence entre l'écriture de l'histoire et
le discours journalistique en dévoilant le travail de construction de
l'événement. Ces trois caractéristiques rendent compte du processus
de mise en scène de l'événement initié dans les journaux littéraires.
L'union d'un principe moral et d'un appel à l'émotion conjugué à une
fonction d'information est constitutive du récit de presse. Ce
)ournalisme narratif, pour reprendre les mots de Grévisse, s'applique
particulièrement aux faits divers des périodiques littéraires.
Progressivement, ceux-ci instituent un ensemble de pratiques narratives,
lesquelles, associées à un fait réel, donnent naissance à un genre. Le
rédacteur se fait témoin de son temps dans un triple objectif: informer
certes, mais également proposer un contenu réflexif, sinon moral, et
bien sûr forger l'idée d'une communauté culturelle, fondée sur des codes
sociaux, culturels et historiques partagés.
L'hyper-espace de communication est théâtralisé et offre une représentation
distanciée de la société des lecteurs de périodiques littéraires.
Il s'appuie, en partie, sur les codes fictionnels en vigueur au dix-huitième
siècle. De fait, ce goût pour la mise en scène de l'information, visible à
travers le genre du fait divers, s'affirme au dix-neuvième siècle comme en
témoigne l'émergence de grandes figures d'écrivains-journalistes. Le
quotidien des lecteurs apparaît comme la première source pour fonder
l'unité sociale. Cela explique en partie l'orientation politique, et non plus
culturelle, des périodiques à venir, et notamment le développement sans
précédent du genre du fait divers.
S'inscrivant dans une tradition humaniste, celle des Spectateurs, les
journaux littéraires s'appliquent à former l'esprit du lecteur tant sur le
plan du savoir que sur celui des moeurs, mais toujours par un biais
agréable et divertissant. Pour ce faire, les rédacteurs font de la nouvelle
(réelle ou fictive) un tableau des moeurs sociales et individuelles. Le
lecteur est alors confronté aux préceptes moraux qui fondent la société
humaine. Or, selon Marmontel, la connaissance des moeurs apparait
comme un préalable essentiel à toute activité critique: 'Ainsi le critique
jugerait non seulement chaque homme en particulier suivant les moeurs
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132 Le journal littéraire en Fra'/Ue au dix-huitième siècle
de son siècle et les lois de son pays, mais encore les lois et les moeurs de
tous les pays et de tous les siècles, suivant les principes invariables de
l'équité naturelle.'66 Celui qui juge doit maîtriser les codes sociaux et
moraux de son temps afin de proposer une analyse conforme à ce que
sont en droit d'attendre les lecteurs. Ainsi, par le biais de la mise en scène
de l'information, le lecteur est initié à des pratiques sociales et
culturelles, conçues comme des fondements à tout exercice critique.
66. Marmontel, article 'Critique' de l'Encyclopédie, extrait issu de la partie sur la critique
littéraire, t.4, p.490.
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133
5. Pédagogie critique
Les articles de compte rendu informent les lecteurs de l'actualité des
publications. Les articles soulignent les enjeux, évaluent et commentent
les objets ou thèmes de l'analyse. En fournissant au lecteur le vocabulaire,
les notions et la rhétorique de la critique, ils contribuent à l'initiation du
lecteur à l'activité critique concernant une large gamme de produits ou
de faits de la société dans laquelle il vit.
i. Evolution du genre du compte rendu
Le journal littéraire est majoritairement constitué d'articles de critique
et de comptes rendus. Qu'ils concernent les ouvrages parus ou les
séances d'académie, ces articles suivent un ensemble de règles, plus ou
moins tacites, et éduquent le jugement critique du lecteur. Ils intègrent
le lecteur à un processus de réflexion sur l'écriture et la lecture.
Une première étape: la justification de la critique
Outre le fait que les rédacteurs sont désireux de justifier leur
positionnement critique, ils sont aussi amenés à motiver leur sélection
d'ouvrages. 1 Le grand nombre de livres publiés implique en effet de
choisir lesquels feront l'objet d'un commentaire. Ainsi, avant même de
justifier les commentaires qu'ils proposent, ils doivent déjà légitimer le
choix des textes, comme le souligne ce long préambule à la critique d'un
poème didactique dans le Pour et contre:
On juge ordinairement du mérite d'un livre par l'empressement de ceux qui
l'achètent, et par le grand nombre de ceux qui le lisent. Cependant un
ouvrage sur des matières, qui sont à la portée de peu de personnes, peut être
excellent, sans être beaucoup lu. Tels sont les ouvrages remplis d'une
profonde érudition, ou qui traitent des plus hautes sciences. Ces sortes de
livres ne font pas aujourd'hui la fortune des libraires. Il est d'autres livres
estimables, que tout le monde peut lire, et que néanmoins peu de personnes
lisent; parce qu'il faut autant d'attention que de goût et de discernement,
pour y prendre quelque plaisir. Je puis mettre dans ce rang les poèmes
didactiques. 2
La justification de l'activité de critique s'effectue en partie par
l'intermédiaire de cette volonté de diffusion des savoirs. La sélection
1. Voir le chapitre 3, p.75-95.
2. Prévost, Le Pour et contre, t.2 (1733), n° 28, p.289-90.
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134 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
de l'ouvrage intervient dans le discours argumentatif du rédacteur pour
souligner la capacité éducative du périodique. La critique apparaît
comme un instrument au service du lecteur pour lui permettre de
prendre connaissance de ce qui se fait de nouveau et en même temps
de développer sa réflexion.
Le plus souvent, les rédacteurs conservent une attitude prudente,
quitte à censurer certains textes, comme l'Avertissement de l'Encyclopédie
dans le Mercure de France: 'Nous en transcrirons ici la plus grande partie,
en retranchant ce qu'il y a de polémique, auquel il ne nous appartient
pas de prendre part.'3 Raynal rappelle que sa fonction de critique
implique effectivement de proposer des comptes rendus d'ouvrages
mais qu'il est de son devoir de respecter les critères de morale et de
bienséance. Il souligne ce faisant son refus de prendre part aux débats.
Cette justification a toutefois l'apparence d'une prétérition puisque le
Mercure de France est un fervent défenseur de l'Encyclopédie.
La lecture du périodique homogénéise la culture reçue puisqu'elle
propose un choix prédéfini de textes à lire et que, concernant ces mêmes
textes, elle montre comment il faut lire, penser et interpréter. La critique
littéraire contribue à une unification culturelle autour des sujets traités
sans toutefois négliger la diversité d'opinions et le débat. C'est une
fonction primordiale du périodique.4 Grâce à l'activité de critique, peu à
peu, le journal littéraire se construit un public avec l'ensemble de ses
lecteurs, comme l'explique Eric Francalanza qui considère l'anonymat
des articles de critiques comme la marque d'un principe déontologique,
mais aussi comme celle d'une opinion représentative.5
Progressivement, l'article de critique se constitue en un véritable
'genre d'écrire'. Desfontaines est le premier à avoir élaboré ce type de
textes dans le Nouvelliste du Parnasse. Comme le rappelle Paul Benhamou,
alors qu'il collabore au journal des savants Desfontaines modifie sa
pratique de l'extrait des livres pour lui donner progressivement la forme
du compte rendu proprement dit.6 Il crée un )ournallittéraire d'un type
nouveau, en même temps qu'un discours critique sur le journal littéraire
en train de se faire' (p.79). Il propose un nouveau modèle de compte
rendu aussi bien par les exemples d'articles que par des discours
théoriques visant à expliciter sa démarche. Il ne cherche plus seulement
3. Raynal, Mercure de France (décembre 1753), vol.2, p.l06.
4. Voir Claude Labrosse, 'Fonctions culturelles du périodique littéraire', dans Claude
Labrosse et Pierre Rétat (éd.), L'Instrument périodique, p.69.
5. Eric Francalanza, 'La représentation de la réalité littéraire dans la Gazette littéraire de
l'Europe (1764-1766)', dans journalisme et fiction, éd. Malcom Cook (Berne, 1999).
6. Paul Benhamou, 'Rhétorique de l'article dans le Nouvelliste du Parnasse de l'abbé
Desfontaines', dans Erudition et polèmique dans les périodiques anciens, XVIIe-XVIIIe siècles, éd.
Françoise Gevrey et Alexis Lévrier (Reims, 2007).
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5. Pérklgogie critique 135
à proposer des extraits des nouveautés publiées mais essentiellement des
réflexions sur ces mêmes ouvrages. Il développe le rôle de la critique afin
de protéger le bon goût et l'idéal classique, comme en témoigne ce
propos dans le Nouvelliste du Parnasse: 'Quel progrès ferait-on dans les
sciences et dans les arts sans l'oeil de la critique?'7 L'exercice critique
consiste, selon lui, à savoir rendre compte de sa pensée le plus
précisément possible: 'Critiquer, c'est penser et exprimer ce qu'on a
pensé'.8 La légitimation de l'activité critique s'accompagne également
d'une codification progressive du texte de commentaire. Finalement, il
faut inventer une forme textuelle pour écrire la critique, c'est une étape
nécessaire à la justification.
Des articles structurés
Les articles de comptes rendus ne relèvent pas d'un genre bien défini. Ils
sont soumis à une exigence de brièveté qui s'accorde mal avec l'obligation
de proposer un texte argumentatif complet sur une oeuvre
intégrale. Néanmoins, ces articles s'organisent rapidement autour de
quelques points spécifiques, et ce, indépendamment des périodiques.
D'un journal à l'autre, et malgré des différences qui tiennent au genre du
texte analysé, les articles de critique littéraire reprennent des structures
communes facilement repérables. La première information soumise au
lecteur concerne le titre et le genre du texte, s'il n'est pas déjà contenu
dans le titre. Le nom de l'auteur ne figure pas toujours dans l'article,
tandis qu'on trouve plus souvent celui de l'éditeur et du lieu d'impression,
comme le montre cet extrait du Nouvelliste du Parnasse: Je me
hâte de vous entretenir d'un petit ouvrage publié depuis peu de jours;
c'est un Recueil de pièces de littérature et d'histoire in-12, 1731, chez Chaubert.'
Il s'agit ensuite de rendre compte du projet de l'ouvrage, surtout si la
logique première n'est pas le divertissement: 'L'éditeur nous apprend
dans la Préface qu'il a ramassé plusieurs pièces utiles et curieuses, et qu'il
se propose de plaire à l'esprit et de l'orner de connaissances solides. On
ne peut qu'applaudir à ce projet, la question, comme ille dit lui-même,
est de ne pas tromper les attentes du lecteur.'9 Le critique brosse alors les
grandes étapes et caractéristiques de l'ouvrage. Le plus souvent, une
rapide analyse du style conclut l'article. Telle est la structure classique
d'un article de critique. Pour les ouvrages non fictionnels, l'analyse de
l'intrigue et des personnages laisse place à un examen de la véracité et de
la qualité des démonstrations ou des explications qui y sont développées.
7. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.2, Lettre 17, p.16.
8. Desfontaines, Observations sur les écrits modernes (1735), p.181.
9. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), Lettre 16, p.373.
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136 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
La rigueur de l'auteur et la finesse de ses réflexions sont au centre de
l'article de compte rendu.
L'article sur L'Histoire secrète du Prophète des Turcs, publié dans le Journal
des dames, montre bien l'enchaînement des informations qui composent
l'article de critique:
Histoire secrète du Prophete des Turcs.
A Paris, chez Fraru;ois Bastien, rue du Petit-Lion, Fauxbourgs St. Germain.
Le titre de cet ouvrage semblait annoncer que Mahomet allait enfin nous
révéler le secret de sa vie, nous développer les moyens dont il s'est servi pour
subjuguer l'Asie, et j'ai été fort surprise de n'y trouver que l'histoire de
quelques intrigues amoureuses, dont il fait la confidence à son esclave favori,
nommé Zaid. Nous connaissons le goût décidé que ce galant législateur avait
pour les femmes, dont la multiplicité était un des dogmes de la religion, et
peu nous importe d'avoir, au juste, le calcul de celles dont il a fait la
conquête. [ ... ] Malgré ces observations, je rends justice au style de l'auteur,
auquel on ne peut refuser des connaissances et de l'invention. Les
demoiselles ne liront point son ouvrage, et il devait le présumer; les jeunes
gens y verront du merveilleux, c'est plus qu'il n'en faut pour leur plaire.l0
Le rédacteur oppose ses attentes à la réalité du texte. Le titre a entraîné
une confusion sur le genre du texte en laissant penser que l'ouvrage
relevait du genre historique alors qu'il tient du roman. En racontant sa
surprise, et donc son expérience de lecteur, le rédacteur se met à la place
de ses lecteurs et les met en situation de bien recevoir le texte. Il donne
ainsi en quelques lignes toutes les informations importantes sur
l'ouvrage: l'intrigue, le style et le type de public auquel il est destiné.
Les mêmes informations sont reprises dans chaque périodique
littéraire. Le peu d'intérêt pour l'auteur, hormis lorsqu'il est déjà connu
du public, est commun à l'ensemble des rédacteurs. L'éditeur est par
contre toujours cité, notamment pour aider les lecteurs à se procurer
l'ouvrage. Ces caractéristiques signalent une codification progressive de
l'article de critique et du consensus entre les rédacteurs, concernant son
organisation. Il arrive bien sûr que certains articles dérogent à la règle,
notamment lorsque le rédacteur sacrifie quelques éléments de son
compte rendu pour produire un petit article, ou, au contraire, lorsqu'il
souhaite y consacrer plusieurs pages. Dans ce dernier cas, l'ouvrage est
d'abord résumé en quelques lignes qui permettent de donner les impressions
de lecture du rédacteur avant de faire l'objet d'un résumé très
détaillé, de plusieurs pages, qui intègre alors l'analyse du texte. Ce long
résumé reprend le plus souvent la structure de l'ouvrage et propose une
lecture de chaque chapitre ou chaque acte du texte. L'exemple du
commentaire de la pièce Jean Hennuyer de Mercier, publié dans le journal
10. Mme de Montanclos,journal des dames (avril1775), t.2, p.31-33.
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5. Pédngogie critique 137
des dames, illustre précisément la structure de ce type d'article. L'analyse
débute par une référence historique au drame et le situe dans une
époque et un lieu spécifiques. La mise en perspective aide les lecteurs à
bien comprendre l'argument de la pièce:
Ce n'est qu'avec peine qu'un écrivain français rappelle à ses compatriotes les
coupables fureurs de la Saint-Barthélemy. L'horrible massacre des protestants
qui habitaient Paris, fut un arrêt de mort pour tous ceux qui
peuplaient les différentes villes du royaume, et sans la noble fermeté de
Jean Hennuyer, le diocèse de Lisieux, dont il était évêque, aurait été la
victime de la cruauté de Charles IX. Ce digne prélat résista seul au lieutenant
que le roi avait chargé d'y faire exécuter ses ordres, osa lui donner acte de
son opposition, obtint du délai, et sauva les infortunés, dont le sang allait
être répandu. Voilà quel est le sujet de ce drame, qui d'après l'histoire,
présente les excès où peut se porter la superstition, monstre affreux que la
plus éclairée des nations aurait dû étouffer dans sa naissance.I 1
Le rédacteur ne se contente pas de rappeler des faits mais il porte un
jugement moral sur cette période sombre de l'histoire de France. Il
déplore la violence de cet événement et justifie l'intérêt du drame par la
dénonciation qu'il apporte. Cette longue introduction signale d'une part
que le rédacteur a aimé le texte mais d'autre part qu'il souhaite donner
une orientation politique ou morale à son compte rendu. 12 Ce parti pris
se développe dans l'ensemble de l'article et donne lieu à un résumé
détaillé et commenté de chaque acte et parfois de certaines scènes en
particulier.
Les longs comptes rendus concernent le plus souvent les pièces de
théâtre. Les articles se concluent sur une synthèse générale des réflexions
occasionnées par l'analyse du texte. Les rédacteurs s'interrogent alors sur
l'adéquation entre le projet de l'auteur et sa mise en place. L'importance
de l'écart entre les deux oriente bien sûr le jugement final. Cette
appréciation permet de déterminer si les intentions de l'auteur coïncident
avec le sentiment de lecture. Le plus souvent, la conclusion élargit le
point de vue sur des oeuvres similaires, sur les autres oeuvres de l'auteur
ou sur sa personnalité, comme cet extrait du compte rendu de Soliman
Second, publié dans l'Année littéraire, qui se conclut sur les talents de Favart:
cet ouvrage élève M. Favart au-dessus de lui-même, et le place à côté de nos
plus célèbres auteurs comiques. [ ... ]Une qualité qui le distingue encore, et
qui n'est pas moins rare parmi les genres de lettres que le talent même au
degré qu'ille possède, c'est sa simplicité, sa candeur, sa modestie, l'honnêteté
11. Mme de Montanclos,journal des dames (mars 1775), t.1,Jean Hennuyer, évêque de Lisieux, drame
en trois actes, par M. Mercier, p.315.
12. Il n'est pas impossible que l'article ait été rédigé par Mercier lui-même, déjà collaborateur
assidu au journal des dames. Quoi qu'il en soit, sa collaboration a sûrement joué un rôle
dans la publication de cet article élogieux.
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138 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
de ses moeurs, la franchise de ses procédés, la douceur de son caractère; en
un mot, il est très peu d'écrivains aussi estimables que M. Favart par le génie
et par le coeur.13
La maîtrise littéraire de Favart est renforcée par ses qualités d'homme.
D'une certaine manière, c'est également pour Fréron une façon de
justifier ses commentaires élogieux sur la pièce.
Les articles de compte rendu de spectacles sont vite codifiés et
influencent toute la pratique du commentaire de texte dans les
périodiques du dix-huitième siècle et des siècles suivants. La structure
est en effet suffisamment éprouvée pour avoir été conservée pendant au
moins deux siècles. Dans un article de 1948, J.-J. Gauthier analyse les
articles de spectacles rédigés au vingtième siècle.l4 Les principales étapes
(résumé rapide, caractères des personnages, résumé détaillé des actes,
analyse du style, conclusion) sont celles des périodiques littéraires du
dix-huitième siècle. Ce constat permet d'envisager ces articles comme un
nouveau genre d'écrire, éventuellement caractéristique du périodique
littéraire. Le lecteur se familiarise avec les pratiques d'écriture à l'oeuvre
dans cet atelier littéraire. Il constate qu'elles concernent autant les
pratiques, puisqu'il y a création d'un genre d'article, que la maîtrise
d'un savoir, puisqu'il s'agit d'analyser des formes discursives.
La structuration progressive des articles critiques témoigne également
d'une évolution dans les pratiques critiques. Au début, avec le Nouvelliste
du Parnasse, le compte rendu relève davantage de l'analyse morale et
stylistique sans forcément introduire de citations. Il suit une logique
prescriptive. Parfois, il reste purement descriptif et se contente de
relater le contenu ou la disposition de l'oeuvre. Ces cas sont plutôt rares
mais figurent dans tous les périodiques du siècle. Cependant, c'est
surtout à partir de la seconde moitié du siècle que l'on peut lire des
articles d'un genre nouveau, performativiste, selon la classification
établie par Yves Citton dans son ouvrage sur les Gestes d'humanités:
'Lorsque ce recul interprétatif se prolonge en discours savant, le critique
peut concevoir son intervention comme relevant d'un geste
descriptiviste. Mais le geste peut aussi être prescriptiviste, ou encore
performativiste, position qui ne cherche ni à décrire l'oeuvre ni à
prescrire les meilleurs usages qu'est invité à en faire le lecteur, mais à
en incarner une (bonne) réalisation possible.'15 La critique conservatrice
vérifie la conformité entre les critères théoriques d'un genre et une
13. Fréron, Année littéraire (1762), t.1, Lettre 7 du 22 janvier, 'Soliman Second. Comédie en
trois actes en vers', p.l45-72.
14. J.-J. Gauthier, 'La critique des spectacles', dans Problèmes et techniques de presse, éd. Albert
Bayet (Paris, 1948).
15. Yves Citton, Gestes d'humanités: anthropologie sauvage de nos expériences esthétiques (Paris, 2012),
p.156.
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5. Pédagogie critique 139
oeuvre relevant de ce même genre. Avec la presse, la pratique critique
s'intéresse davantage au public et à la réception réelle du texte, même si
le respect des règles reste un point important. Elle juge, informe et
souvent interprète, soit par le commentaire et la glose (forme la plus
fréquente), soit par la description ou la philologie, soit enfin à partir de
l'histoire littéraire.
La nécessité du modèle
La critique littéraire relève principalement d'une démarche empirique.
Les comptes rendus, du début à la fin du siècle, privilégient la structure
comparative, à partir d'un modèle qui permet de classifier rapidement
l'ouvrage commenté, comme on peut le voir dans cet exemple de l'Année
littéraire en 1757:
Vous connaissez, Monsieur, le roman épistolaire de M. de Crébillon le fils,
intitulé Lettres de la Marquise de, etc. Vous savez avec quel art il y développe les
plus secrets replis du coeur. On y reconnaît l'amour à chaque trait, mais
toujours sous des formes différentes. Cette passion, lorsqu'elle n'est point
accompagnée d'incidents qui lui donnent de l'intérêt et qui varient les
situations, n'offre aux yeux du lecteur qu'un objet uniforme, incapable de
l'attacher. C'est ce que je viens d'éprouver à la lecture des Lettres de Mistress
Fanni Butlerd à Milord Charles Alfred de Caitombridge, comte de Plisinte, duc de
Raffingth; écrites en 1735; traduites de l'Anglais en 1756 par Adélaïde de Vararu;ai:
brochure in-12. L'auteur de ces Lettres, qui n'est point une Anglaise, semble
s'être proposé M. de Crébillon pour modèle. C'est le même sujet, le même
fond; il n'y a de différence que dans l'exécution et les détails.l6
Le premier ouvrage mentionné est ici le comparant et non le comparé.
L'ouvrage de Mme Riccoboni est cité bien après, ce qui vient confirmer
la hiérarchisation des deux effectuée par Fréron. D'emblée, le rédacteur
donne au lecteur une idée précise du roman: il appartient à un groupe
dont le modèle est celui de Crébillon, mais sans l'égaler en qualité. La
comparaison permet d'informer en peu de mots sur l'ouvrage commenté
et aide le lecteur à le classer parmi les autres productions littéraires. La
formation esthétique du lecteur s'effectue par l'intermédiaire de ces
oeuvres 'modèles', ce que précise Marmontel dans l'article 'Critique' de
l'Encyclopédie:
Tout homme qui produit un ouvrage dans un genre auquel nous ne sommes
point préparés, excite aisément notre admiration. Nous ne devenons
admirateurs difficiles que lorsque les ouvrages dans le même genre venant
à se multiplier, nous pouvons établir des points de comparaison, et en tirer
des règles plus ou moins sévères, suivant les nouvelles productions qui nous
16. Fréron, Année littéraire (1757), t.6, Lettre 3 du 8 septembre, p.52.
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140 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
sont offertes. Celles de ces productions où l'on a constamment reconnu un
mérite supérieur, servent de modèlesP
Le jugement laudatif porté sur une oeuvre dépend des autres oeuvres du
même genre publiées antérieurement. La qualité d'un texte n'est pas
posée dans l'absolu mais s'intègre à une échelle de valeur constituée
progressivement à partir d'ouvrages similaires, permettant des
comparaisons. Les comptes rendus estiment le savoir de l'auteur, et
son intelligence, à la lumière de son usage des oeuvres antérieures
publiées sur le même sujet. Si l'auteur n'a pas su profiter ou s'inspirer
des histoires déjà diffusées dans le monde, il est d'ores et déjà disqualifié
par les rédacteurs, qui montrent leur bonne connaissance du sujet
puisqu'ils sont capables de citer une tradition, un ouvrage modèle qui
aurait pu être utile à l'entreprise d'un jeune auteur.l8
L'activité de critique se définit avant toute chose par la fréquentation
assidue des oeuvres. La connaissance et l'usage des modèles en critique
littéraire signalent le degré de compétence du critique. Ainsi, à travers la
variété textuelle, structurante, se met également en place l'apprentissage,
ou la pratique, par le modèle. Le lecteur est initié à différentes pratiques
textuelles, en même temps qu'il peut se construire un répertoire des
pratiques littéraires. Cela participe naturellement de sa formation
culturelle.
ii. Les rédacteurs, des guides du public
Le jugement critique implique, de la part du rédacteur, une prise de
position sur l'oeuvre, ce qui n'est pas sans risque dans la mesure où elle
peut heurter le lecteur si les opinions divergent, ou s'il connaît l'auteur
de l'ouvrage. Parce qu'elle ne parvient pas à s'établir au moyen de
critères objectifs, la critique littéraire est soumise à des aléas qui peuvent
nuire à la réputation des rédacteurs et de leurs journaux. Cela explique
que, finalement, les rédacteurs s'abritent derrière la morale lorsqu'ils
sont amenés à juger. Ils se défendent de toute attaque personnelle, ou de
toute subjectivité, et se présentent comme les gardiens des bonnes
moeurs. La critique littéraire est strictement bornée par une lecture
morale qui conditionne la qualité de l'ouvrage, bien plus que les critères
esthétiques par exemple. Pour cette raison, la critique devient nécessaire
au bon développement de la société, elle contribue à adoucir ses moeurs.
Elle est utile aux lecteurs: 'L'utilité doit être le but de la critique, et je me
réserve la liberté de m'y livrer toutes les fois que les intérêts du bon goût,
ou la nécessité de détruire des erreurs, qui me seront connues, paraîtront
17. Marmontel, article 'Critique', l'Encyclopédie, t.4, p.490.
18. Prévost, Le Pour et contre, t.5 (1734), n° 66, p.121.
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5. Pédagogie critique 141
m'en imposer la loi.' 19 Dans la mesure où la morale encadre strictement
l'activité critique, celle-ci trouve légitimement sa justification dans son
utilité. Ce dernier critère joue d'ailleurs un rôle dans la conception
morale du dix-huitième siècle. Si l'oeuvre est utile, alors elle n'est pas
immorale.
En fonction du sujet de l'oeuvre ou de la discipline concernée, les
critères de jugement évoluent sensiblement. Lorsque l'ouvrage défend
manifestement un objectif pédagogique, l'utilité est le critère qui
domine, comme en atteste l'extrait suivant sur l'Essai sur les principes du
droit et de la morale, publié dans le Mercure de France:
ouvrage, qui traite toutes les matières, qu'ont traitées Grotius dans son livre
du Droit de la guerre et de la paix, et Pufendorf sur le Droit de la nature et
des gens, et sur les devoirs de l'homme et du citoyen. Un tel ouvrage, dont
tout l'univers est juge compétant, doit pour être bien fait, l'être de façon, que
quiconque y apportera une attention suffisante, puisse entendre tout ce qu'il
contient, et en conclure, s'il est impartial, que toutes les nations devraient
l'adopter pour leur plus grand bonheur.20
L'ouvrage est annoncé comme un traité à l'usage de toutes les nations. Il
est susceptible d'apporter le bonheur si chacun s'efforce de le bien lire.
Or, le rédacteur du Mercure de France semble supposer que ce type
d'ouvrage ne nécessite pas de talent particulier pour être apprécié
puisque 'tout l'univers est juge compétent'. En cela, il sous-entend qu'il
partage l'opinion de ses lecteurs et qu'il ne fait que la diffuser, d'autant
qu'il se place sous l'égide de la morale et de l'utilité pour les nations.
L'évaluation positive de l'ouvrage devient incontestable, et protège le
rédacteur.
Ce type de textes conduit à des commentaires parcellaires, qui négligent
certains critères pour en privilégier d'autres, indiquant de la
sorte l'idée que s'en font les rédacteurs, comme dans cet extrait du
compte rendu de De l'éducation civile de Garnier, publié dans le journal des
dames: Je m'arrêterai peu sur la forme et le style de ce livre estimable, et je
m'attacherai davantage à en suivre le fond et les idées. Dans un sujet aussi
intéressant pour le public, il ne s'agit pas de montrer quelle est la
production la plus brillante; il s'agit de savoir quelle est la plus utile.' 21
Sautereau, dans une lettre à Mme de Maisonneuve, valorise l'utilité au
détriment du style, qualifié de 'brillant'. Il établit ainsi une
hiérarchisation des qualités d'un texte, laquelle, dans ce contexte précis,
signale la supériorité absolue de l'utilité sur l'esthétisme de la langue.
La portée morale d'un texte est un autre argument en faveur de sa
19. Prévost, Le Pour et contre, t.17 (1738), n° 241, p.84.
20. Mercure dR France (juin 1743), vol.2, p.1373.
21. journal des dames (février 1765), p.57-58.
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142 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
publication. Les rédacteurs sélectionnent les récits brefs et les ouvrages à
commenter en partie pour leur contenu moral, comme le souligne cet
exemple de l'Année littéraire:
Les lois que m'impose le genre de mon travail ne m'obligent que trop
souvent, Monsieur, de vous entretenir d'ouvrages frivoles plus propres à
corrompre l'esprit et le coeur, qu'à corriger l'un et l'autre. [ ... ]Tout ce que je
puis faire, c'est d'indiquer les livres qui peuvent servir de contrepoison à ces
écrits dangereux. Tel est celui qui fait l'objet de cet article. J'ai lu peu de
traités aussi sages, aussi méthodiques, aussi utiles que La Règle des devoirs que la
nature inspire à tous les hommes, 4 vol. in-12, à Paris chez Briasson, Libraire, rue
Saint Jacques. 22
Fréron justifie la rédaction de son article par l'intérêt de l'ouvrage qu'il
commente. Il se positionne en garant des bonnes moeurs et souhaite
jouer un rôle dans la diffusion des textes de qualité, utiles aux lecteurs. Sa
fonction de journaliste le contraint parfois à mentionner certains
ouvrages qu'il désapprouve, mais il corrige cette tendance par une
attention particulière aux petits ouvrages porteurs d'un message
vertueux. Le périodique littéraire, dans sa fonction critique, contribue
à la formation à la fois sociale et individuelle des lecteurs.
Le développement des savoirs et des techniques, dans ce siècle
caractérisé par l'idée de progrès, favorise naturellement la publication
de nombreux ouvrages sur des sujets très différents. Les nouvelles
techniques offrent la possibilité d'explorer des champs inconnus, qu'ils
soient territoriaux ou relatifs aux nouveaux savoirs. Les journaux
littéraires participent de cette vogue et reflètent l'intérêt du public
pour ces découvertes.
Les deux grands champs sélectionnés à titre d'exemples révèlent les
préoccupations de l'époque. Le siècle des Lumières est marqué par un
enthousiasme sans précédent pour les sciences, et notamment pour
l'explication des phénomènes de la nature, comme le montre Fréron à
propos de l'Histoire naturelle de Buffon et Daubenton:
Ces éloges de l'Histoire naturelle de M. de Buffon, quoique dans la bouche de
son libraire, ont la vérité pour base, et sont à l'abri de toute imputation de
flatterie ou d'intérêt. L'Histoire naturelle est, sans contredit, un des plus beaux
ouvrages de l'esprit humain, de la nation française, et du dix-huitième siècle.
Je vous ai rendu compte anciennement des premiers volumes; je me propose
de reprendre au plus tôt ce grand livre où j'en suis resté.23
Fréron fait preuve d'une réelle fierté dans son commentaire. Déjà, à
l'époque, il est conscient du rôle formidable de l'ouvrage de Buffon et
Daubenton, et de son impact sur la société. Le compte rendu vise ici à
22. Fréron, Année littéraire (1758), t.5, Lettre 5 du 20 août, p.108.
23. Fréron, Année littéraire (1767), t.2, Lettre 4 du 3 mars, p.94-97.
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5. Pédagogie critique 143
assurer le lecteur de la grande qualité de l'ouvrage de Buffon et
Daubenton, et l'inscrit comme oeuvre majeure de son temps. Il ne
s'agit plus ici de s'inquiéter du style, quoique celui de l'ouvrage ait fait
l'objet de nombreuses louanges par la critique, mais plutôt de faire la
promotion d'une nation et d'une époque à travers celle du livre. Les
premiers volumes ont été publiés il y a presque vingt ans, le succès est
donc déjà partagé et Fréron ne peut que corroborer ce que tout le
monde sait. Ce nouvel article a donc un impact différent: il informe de la
publication de la suite de l'Histoire naturelle, tout en le dissociant de tous
les autres ouvrages afin de l'ériger en modèle du genre.
L'intérêt de l'ouvrage et son utilité pour la société sont les deux
éléments essentiels qui justifient la publication d'un compte rendu,
comme le souligne Fréron à propos de l'ouvrage Dissertation sur le lait
des femmes:
Le titre est Dissertation sur ce qu'il convient Jaire pour diminuer et supprimer le lait
des femmes, par M. David. On aurait exigé d'un Français qu'il eût écrit convient
de Jaire. Mais il ne s'agit pas ici d'élégance; il est question d'une matière
intéressante pour l'humanité.[ ... ] C'est à nos médecins à juger si l'on doit les
adopter. Vous ne vous attendez pas sans doute que je vous expose les détails
de cette excellente dissertation. Je ne puis qu'indiquer de tels ouvrages, et
présenter en général le jugement des connaisseurs qui se réunissent tous
pour mettre M. David dans la petite classe de ces physiciens utiles qui ne
consultent que l'expérience, et dont tous les travaux ne tendent qu'à la
conservation de notre espèce. Voilà les vrais bienfaiteurs des hommes.24
Alors que l'article commence sur la mention d'une erreur de grammaire
dans le titre, Fréron disqualifie aussitôt ce reproche, qu'il a pourtant fait,
par la nécessité de ce type de textes et admet qu"il ne s'agit pas ici
d'élégance'. Comme Sautereau dans son compte rendu sur le traité
d'éducation de Garnier, le style de l'auteur importe peu si l'ouvrage a
une vocation utilitaire immédiate et qu'il peut apporter un peu de
confort ou faciliter le quotidien des lecteurs. Fréron se défend, et c'est
assez rare, de pouvoir juger de la pertinence de ces idées. Il confère aux
médecins le rôle de critiques puisque le sujet n'entre plus dans son
domaine de compétences. La technicité du texte nuit à l'établissement
d'une critique complète mais elle justifie en même temps le compte
rendu de l'ouvrage qui oeuvre à la 'conservation de l'espèce'.
Etonnamment, dans le cas des ouvrages historiques, si l'argument du
respect de l'histoire et de la vérité est essentiel, il ne semble pas dominer,
peut-être en raison de son évidence. C'est davantage le critère de la
narration qui l'emporte et que l'on retrouve le plus souvent dans les
articles des journaux littéraires: 'Le style de l'historien est clair, simple et
24. Fréron, Année littéraire (1763), t.4, Lettre 2 du 7 juin, p.48.
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144 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
noble: la narration est rapide. Ses réflexions sont justes, mais ne sont
peut-être qu'ébauchées. Il est des endroits où la morale aurait pu faire
ressortir les traits de lumière dont son histoire brille.'25 Cet article du
journal des dames, à propos d'Irène, n'est pas sans faire penser à certains
comptes rendus de romans, notamment dans l'alliance entre la morale et
le récit. La correspondante, auteure de l'article, attache une grande
importance à la clarté, la simplicité et la noblesse du style; des termes
généraux qui ne sont pas sans évoquer les ars bene dicendi. La véracité des
faits qui sous-tend les ouvrages historiques permet de privilégier la clarté
du. propos à son élégance mais surtout elle doit tenir compte de
l'enchaînement des actions pour conserver un rythme narratif. En
témoigne cet autre article du Nouvelliste du Parnasse qui porte sur un
Abrégé de l'histoire universelle de Claude de Lisle:
Pour rendre ces sortes d'abrégés également utiles et agréables, il faut choisir
les faits les plus importants et les plus curieux, leur donner une juste
étendue, les lier adroitement, éloigner les discussions épineuses de
chronologie; enfin ne rien mettre qui interrompe trop le fil de la narration.
Mais le grand art est de s'arrêter aux circonstances les plus nécessaires, et
d'éviter la sécheresse en voulant être court et précis. [ ... ) mais ces deux
auteurs [Petau et Meaux] ont bien plus de génie que M. de Lisle; les faits sont
ingénieusement liés dans leurs ouvrages, les transitions heureusement
ménagées; le style du premier plaît par sa noble simplicité, et celui du
second ravit par sa sublime éloquence.26
Le rédacteur valorise la qualité du style sans lequel l'oeuvre n'est
qu"exactitude triste'. Pour que le contenu trouve un intérêt, il doit
être recouvert des grâces de l'expression soit par la simplicité, soit par
l'éloquence. Ainsi tous les critères ne sont pas nécessaires ensemble,
selon le Nouvelliste du Parnasse, pour réussir un ouvrage historique.
Cependant, il est indispensable que les faits soient bien reliés avec des
transitions savamment ménagées. Finalement, l'ouvrage historique
implique de raconter une histoire. Si la vérité des faits est bien sùr
essentielle, elle ne doit pas faire oublier la structure narrative de
l'agencement des événements.
L'apport moral dans ces journaux tient également aux principes qui
fondent l'activité de critique. La question, fondamentale, est notamment
posée lorsque les rédacteurs sont face à un mauvais ouvrage, comme le
montre cette citation du nombre 37 du Pour et contre:
Il nous manque une règle de conduite pour une des circonstances les plus
ordinaires de la vie. Je ne connais point d'auteur grave qui ait donné le
moindre éclaircissement sur la manière dont il faut se conduire avec un
25. journal des dames (novembre 1762), t.3, p.142.
26. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.2, Lettre 20, p.73.
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5. Pédagogie critique 145
mauvais écrivain, qui veut savoir absolument de ses lecteurs quel jugement
ils portent de ses ouvrages. Comment ménager tout à la fois la vérité et la
charité?27
Prévost se plaît à considérer qu'il est le premier à s'interroger sur les
préceptes qui régissent la critique littéraire, mais il a mal lu le journal de
Desfontaines et Granet dans lequel la même question est également
posée lors du compte rendu de l'ouvrage du père Po rée, De criticis oratio,
qui sert d'appui à l'énoncé de leur conception de la critique:
J'aurais souhaité que sa première proposition qui concerne la nécessité de la
critique eut été un peu plus solidement appuyée, et qu'il eut entré dans des
détails plus intéressants: qu'il eut fait plus sentir que tout ce qui tourne au
profit de la vérité, et à l'avantage des sciences et des beaux-arts, est une chose
toujours louable, et toujours à désirer; qu'il est vrai que la réputation de nos
semblables ne doit jamais être sacrifiée, même à la vérité; mais que cela ne
doit pas s'entendre de la réputation littéraire, blessée quelquefois par la
critique; parce que cette réputation ne doit point s'obtenir à titre de grâce,
et doit toujours être l'effet d'une justice exacte, à laquelle tout écrivain est
censé se soumettre volontiers par la publication de ses écrits.28
Dans ces deux exemples, que l'on retrouve de façon récurrente dans
l'ensemble des périodiques, les rédacteurs s'interrogent sur ce qui doit
présider au jugement critique: l'honnêteté ou la charité. Bien sûr, cette
question souligne le dilemme des rédacteurs et les présente comme des
hommes de coeur qui refusent de se montrer désobligeants envers les
auteurs, quoique soumis au principe de la vérité. De cette alternative, les
rédacteurs choisissent tous la seconde option, celle de l'honnêteté. Ainsi,
Prévost débute sa réflexion en expliquant qu'il balance entre deux
positions et qu'il ne parvient pas à choisir. Pour autant, il développe
ensuite son propos à l'aide d'une anecdote qui serait survenue à Addison
et qui signale au lecteur qu'il a finalement adopté une position bien
tranchée. Addison intervient ici comme une figure d'autorité, modèle
des journalistes. Alors qu'il avait eu à faire une critique sur un mauvais
ouvrage, il privilégia la charité au détriment de la vérité. Mais ce choix se
retourna contre lui puisque l'auteur, convaincu d'avoir fait de bons vers,
les publia en citant Addison, celui-ci fut alors obligé de publier un
correctif dans lequel il rétablissait la vérité. Que les faits soient ou non
véridiques, ici cela importe peu. Il s'agit plutôt pour Prévost de se placer
sous l'autorité d'un maître en la matière, dont le succès a dépassé les
frontières britanniques, et de montrer aux lecteurs que ces questions
sont caractéristiques du métier de journaliste. Ainsi, il peut, grâce à cette
anecdote, choisir de dire la vérité, quitte à peiner l'auteur. Ce faisant, il se
27. Prévost, Le Pour et contre, t.3 (1734), n° 37, p.l45.
28. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.2, Lettre 17, p.15-16.
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146 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
présente comme un homme qui ne craint pas d'être honnête, puisqu'il
n'est pas guidé par de mauvais sentiments. Pour trancher cette question
de l'authenticité ou non du discours dans la critique, Prévost a recours à
un récit bref, une anecdote, dont l'histoire comporte en elle-même les
solutions à la question et intervient donc à son tour comme un récit
exemplaire.
Finalement, les questions que se posent les rédacteurs sur les modalités
du discours critique sont susceptibles d'agir comme un modèle de
conduite pour des lecteurs qui souhaiteraient également faire de la
critique. En tant qu'experts, les rédacteurs doivent rendre accessible le
savoir dont on dispose.
iii. Le commentaire des textes littéraires
Les articles s'organisent autour des critères classiques et bien connus que
sont le vraisemblable, la bienséance et le style. L'ouvrage doit imiter, et
donc représenter, la nature mais en respectant les moeurs de son siècle,
tout en présentant un certain nombre de qualités stylistiques telle la
clarté ou la simplicité.29 Cette pratique favorise la création de modèles
qui répondent aux codes génériques en vigueur. Au dix-huitième siècle,
l'idée du genre comme grille de lecture de l'oeuvre, voire du monde
qu'elle représente, est bien ancrée dans les esprits. Les lecteurs des
journaux littéraires n'ignorent pas les règles qui constituent chaque
genre et la critique est fréquemment organisée de façon à repérer les
éventuels écarts avec les règles classiques. En fonction de cet examen, et
selon le rédacteur de l'article, l'ouvrage obtient alors un jugement positif
ou négatif. De fait, la conception des genres évolue beaucoup et les
traités de littérature sont légion. Chaque ouvrage permet de circonscrire
le genre, il exemplifie la catégorie, en même temps qu'il peut la subvertir
s'il se distingue trop des attentes de ses lecteurs.
La critique des spectacles30
Le dix-huitième siècle est marqué par une effervescence du théâtre. Les
pièces sont nombreuses et le public se presse aux représentations. La
concurrence entre les troupes italiennes et les troupes françaises
29. Dans ses Beaux-Arts réduits à un même principe, parus en 17 46, et ses Principes de littérature,
publiés en 1754, l'abbé Batteux propose une classification des arts qui s'inspire largement
de la conception aristotélicienne de la mimesis. En matière de littérature, il démontre que
dans tous les genres d'écrire, ce sont soit les actions et les moeurs, soit les sentiments, qui
sont imités.
30. Si la catégorie des Spectacles ne renvoie pas à un genre littéraire, nous préférons réunir
les genres qui la constitue sous ce générique, afin de respecter les pratiques des rédacteurs
des périodiques littéraires.
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5. Pédagogie critique 147
partiCipe de cet intérêt.31 Les censeurs royaux sont chargés de
réglementer les pièces représentées et souvent leurs décisions ont partie
liée avec leurs jugements dramatiques. La critique est alors davantage un
acte de censure qu'une véritable pratique critique. Néanmoins, avec le
développement des journaux littéraires, la critique théâtrale occupe une
place de plus en plus centrale. Tous les périodiques littéraires réservent
une part importante de leurs volumes à l'actualité des spectacles. Au
début du siècle, les journalistes rendent compte des différends entre la
Comédie-Française, qui privilégie les comédies d'intrigues et de moeurs,
et le Théâtre italien pour lequel Marivaux, entre autres, rédige des
pièces. Du côté de la tragédie, Crébillon père reste le modèle de l'époque.
De fait, Voltaire n'a de cesse de le dépasser et ses tentatives, tout comme
la multiplication des formes théâtrales, participent de la réflexion qui
s'amorce autour du genre.
Un genre strictement réglé
L'art dramatique est un des genres les plus anciens. Il répond à un
système de règles qui participent de l'attente du lecteur ou du spectateur.
Dans son compte rendu sur la pièce Alzire de Voltaire, Prévost examine la
pièce au regard des règles classiques, bien connues des lecteurs:
Je n'ai pas entendu deux jugements opposés sur le caractère des vers d'Alzire.
Tout le monde y a reconnu cette brillante partie de l'art poétique, qui
consiste dans la noblesse et l'harmonie des expressions, dans la force des
pensées, dans la beauté des images, et dans la richesse des rimes. [ ... ] S'il était
question du sujet d'Alzire, je remarquerais d'abord que n'étant fondé sur
aucun trait historique, l'auteur ne s'est pas trouvé gêné dans l'invention, et
qu'il a dû s'attendre par conséquent d'être jugé sans indulgence. Dans cette
supposition, je suis surpris de lui voir choisir Los Reyes pour le lieu de la
scène, lorsque toutes les marques par lesquelles il distingue cette ville ne
conviennent qu'à Cuzco. Personne n'ignore que Cuzco était l'ancien séjour
des souverains du Pérou. C'était donc à Cuzco qu'Alzire aurait pleuré avec
vraisemblance32 sur les ruines de leurs palais.33
Sous l'angle du style, la pièce est un grand succès et répond à ce qui est
attendu comme le précise Prévost lorsqu'il écrit qu'on 'y a reconnu cette
brillante partie de l'Art poétique'.34 La reconnaissance par le public de ce
qui est exigé dans l'art poétique suffit à développer un jugement positif
sur le texte. Néanmoins, la pièce de Voltaire peut être attaquée du point
de vue de la vraisemblance. Prévost consacre plusieurs pages à justifier
31. Voir, par exemple, sur les débats entre la Comédie-Française et le Théâtre italien, la lettre
39 du Nouvelliste du Parnasse de Desfontaines et Granet (1734), t.2, p.145.
32. Nous soulignons.
33. Prévost, Le Pour et contre, t.8 (1736), n° 110, p.97.
34. Prévost fait référence ici à l'Art poétique d'Horace.
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148 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
son propos et à montrer que le choix de la ville de Cuzco, en tant que lieu
de l'action, aurait été plus judicieux que celui de Los Reyes.
La Querelle des Anciens et des Modernes a favorisé le renouvellement
des pratiques théâtrales, notamment pour proposer des pièces plus
conformes aux moeurs contemporaines, quoique toujours soumises au
principe de la mimésis, comme le signale Prévost dans le nombre 175 du
Pour et contre:
Horace nous apprend que la comédie dans son origine n'était qu'une poésie
satirique, qui sous prétexte de reprendre les vices s'emporta par degrés
jusqu'à la médisance, et poussa enfin la liberté jusqu'à traduire sur le théâtre,
les actions, les noms, et même les visages des magistrats et des personnes les
plus illustres. [ ... ] Mais cette manière d'attaquer le vice, quoique plus douce
en effet que la première, n'étant pas moins contraire à la bienséance, ni
moins pernicieuse à la société, on réduisit enfin les poètes à la nécessité
d'inventer non seulement les noms, mais aussi les aventures du théâtre. Ce
fut alors, suivant la remarque de l'abbé d'Aubigné, que la comédie n'étant
plus qu'une production d'esprit, reçut des règles sur le modèle de la tragédie,
et qu'elle devint la peinture de la vie commune. Alors la représentation fut
entièrement séparée des circonstances présentes.35
Le genre de la comédie a évolué au fil des siècles pour devenir 'la
peinture de la vie commune'. Loin des quolibets et moqueries qui la
caractérisaient, la comédie devient la représentation du quotidien de la
société. Comédie et tragédie sont chargées de représenter les moeurs
sociales; la première s'intéresse aux 'communs', c'est-à-dire à l'ensemble
de la société, excepté les nobles et Grands, représentés dans la tragédie.
Les deux genres, auparavant distincts dans leurs fonctions, ont à présent
un rôle similaire mais ils puisent dans des contextes différents.
En effet, l'adaptation des règles aux moeurs de la société ne concerne
pas uniquement la comédie. La conception de la tragédie évolue
fortement au dix-huitième siècle pour promouvoir des moeurs plus
douces et plus sociables comme le souligne Prévost:
La raison a contribué à la ruine d'une partie des spectacles anciens. Les
combats à outrance d'homme à homme, et des hommes contre les bêtes
farouches, ne sont point venus jusqu'à nous, parce qu'ils étaient contraires à
l'humanité, que l'Evangile a conservée comme le fondement de la charité
chrétienne. Cette même considération fit cesser les naumachies, où l'on
voyait des batailles navales de quinze à vingt mille hommes.36
La réflexion autour de la tragédie est donc tributaire du regard porté sur
la société et d'une certaine connaissance des moeurs contemporaines.
Les genres dramatiques doivent correspondre aux pratiques communes
35. Prévost, Le Pour et contre, t.12 (1737), n° 175, p.289.
36. Prévost, Le Pour et contre, t.19 (1740), n° 282, p.339. L'auteur souligne.
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5. Pédagogie critique 149
de la société sans heurter ni la vraisemblance ni la bienséance. Cette
évolution favorise l'émergence d'un nouveau genre dramatique: le
drame bourgeois. Fréron et Diderot s'opposent sur la paternité du
genre, qu'ils revendiquent tous deux.37
Le théâtre évolue profondément durant ces années. La critique des
spectacles permet d'affiner la conception de chaque genre par les
commentateurs. Chaque nouvelle pièce sert d'exemple, ou de contreexemple,
en même temps qu'elle interroge la légitimité des règles
classiques et oblige le rédacteur à s'adapter aux attentes et au goût du
public.
Goût du public et liberté du lecteur
Plus que pour les autres genres, le public prend une part active dans le
succès, ou non, des pièces de théâtre. Sa présence et sa réaction aux
représentations sont des indices de la réception de la pièce; le rédacteur
du Mercure de France le signale lorsqu'il commente la première représentation
des Serments indiscrets de Marivaux:
Cette pièce a d'abord éprouvé le sort de beaucoup d'autres; la première
représentation fut des plus tumultueuses, peut-être aurait-elle été écoutée
plus tranquillement, si elle avait été donnée tout autre jour qu'un dimanche;
le parterre des jours de fête est ordinairement plus impatient et plus
turbulent que les autres; l'auteur en fit la triste expérience, et quoique son
dernier acte fut le plus beau, comme on l'a reconnu dans les représentations
suivantes, on ne laissa pas aux acteurs la liberté de l'achever.38
Le contexte de représentation joue beaucoup dans la réception des
pièces. Il s'avère par ailleurs que les rédacteurs distinguent fortement le
succès public d'une pièce, à sa représentation, de son succès à la publication:
J'ai attendu, Monsieur, que la tragédie de Brutus fût imprimée pour vous
entretenir de cet ouvrage. Tant qu'une pièce de théâtre n'est point entre les
mains du public, le jugement qu'il en porte est peu sûr. [ ... ]Le plaisir que fait
la lecture de cette pièce, et le cours qu'elle a dans le monde, la vengent un
peu de la froideur avec laquelle elle a été reçue lorsqu'on l'a représentée.39
Dans son article 'Réflexions sur la tragédie de Brutus', le rédacteur du
Nouvelliste du Parnasse signale combien la critique de la représentation
d'une pièce est finalement de peu de poids face à sa lecture. Cette prise
de position, qui fait déjà l'objet de vifs débats au dix-septième siècle,
permet de limiter l'impact du jugement du public sur une pièce, pour
37. Fréron, Année littéraire (1771), t.3, Lettre 6 du 20 mai, p.120.
38. Mercure de France Quin 1732), vol.2, p.l408.
39. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.1, Lettre 4, p.69-70.
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150 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
conserver la prééminence du texte sur la mise en scène et le jeu des
acteurs. Elle est d'ailleurs largement partagée par les journalistes qui
privilégient l'analyse textuelle au spectacle de la pièce pour rédiger leurs
articles. La critique des pièces de théâtre, pour être plus juste, doit s'en
tenir à l'analyse du texte sans trop s'attarder sur les effets de la représentation.
Les mouvements du public sont sujets à caution et son
opinion doit être reconsidérée à la lumière de la publication.
Lorsque le jugement du public diffère de celui du rédacteur, ce
dernier s'en étonne sans toutefois se risquer à le critiquer, comme
dans cet article de Fréron:
J'assistai, Monsieur, le 4 juin de l'année dernière à la première représentation
d'Iphigénie en Tauride, tragédie par M. Guymont de La Touche. Elle fut
reçue avec des battements de mains et de pieds qui tenaient de la fureur. Je
crus, je l'avoue, que c'était une dérision, et le parterre me paraissait trop
inhumain de demander l'auteur, l'auteur, pour l'immoler à ses transports
ironiques. Jugez de ma surprise en apprenant qu'il avait applaudi de bonne
foi; en effet, les représentations suivantes eurent un succès effréné. C'est une
folie que de vouloir résister seul au torrent des acclamations de la multitude;
on soulève contre soi les fanatiques amis du poète et les partisans échauffés
de l'ouvrage; on passe pour un frondeur éternel des nouveautés, pour un
critique de mauvaise humeur et de mauvais goût, pour un homme bassement
envieux de la gloire d'autrui. Je pris donc le parti de me taire, et j'attendis
patiemment l'impression de la pièce. Tout le monde l'a lue; tous les yeux
sont dessillés; je ne vous dissimule pas que ce retour du public m'a un peu
flatté; mais, vous m'en croirez si vous voulez, j'aurais été plus charmé de
m'être trompé.40
Dans ce compte rendu sur l'Iphigénie en Tauride de La Touche, difficile de
ne pas remarquer la jubilation intérieure qui envahit le rédacteur
lorsqu'il peut démontrer que lui seul a compris le peu de valeur de la
pièce. Fréron se montre ici en homme d'expérience, et cependant
dérouté par la réaction du public. Ce faisant, il souligne qu'il a l'habitude
de penser de la même façon que le public, mais qu'il est moins crédule
que lui. Il convient selon lui de conserver un certain recul sur le texte,
recul difficile lors de la représentation. Comme bien des critiques,
Fréron se méfie de l'émotion engendrée par le spectacle. Il doit rester
un spectateur actif, tandis que le parterre n'a pas maintenu la distance
nécessaire pour juger le texte. Fréron se montre en critique aguerri et
expérimenté, peu enclin à se laisser envahir par le spectacle. La lecture
apparaît comme le biais le plus neutre pour parvenir à se faire une
opinion valable d'une oeuvre. Ce désaccord ponctuel avec le public
confère à Fréron un statut de guide.
Dans les deux mensuels, la critique des pièces est soit abordée
40. Fréron, Année littéraire (1758), t.5, Lettre 4 du 21 août, p.75-76.
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5. Pédagogie critique 151
rapidement dans les articles sur les publications d'ouvrages nouveaux,
soit elle est intégrée à la rubrique 'spectacles'. Dans ce cas, les articles
prennent en compte la mise en scène et le jeu des comédiens même si le
texte domine largement. La pièce doit répondre aux critères classiques
qui privilégient sans conteste le texte à la représentation. Ainsi, lorsque
Prévost propose de développer la critique théâtrale par l'analyse de la
représentation, il considère qu'il s'agit là d'une nouvelle forme de
critique:
Je pense depuis quelque temps à pressentir le goût de mes lecteurs sur une
nouvelle sorte de critique qui est en usage à Londres, et dont je m'imagine
que l'utilité et l'agrément se feraient bientôt reconnaître à Paris [ ... ] Il me
semble tout à fait injuste que dans les critiques que nous faisons de notre
théâtre, nos réflexions tombent toujours sur la pièce, et jamais sur les
acteurs. Peut-être est-ce de cette aveugle indulgence qu'ils prennent droit
de se négliger quand il leur plaît, ou plutôt lorsqu'ils veulent ruiner un
auteur qui ne leur plaît pas.41
En mettant en avant la réception d'une pièce d'après ses représentations,
Prévost facilite la prise de parole progressive du public. Chacun peut
faire entendre son opinion sur les pièces vues et participer au succès ou à
l'échec de la pièce. Peu à peu, la critique des spectacles fait naître l'idée
qu'une oeuvre peut connaître un succès 'public', à la manière des bestsellers
aujourd'hui. Les rédacteurs sont obligés d'en tenir compte pour
rédiger leur article s'ils ne veulent pas s'attirer les foudres de leurs
lecteurs. Cependant, ils doivent également proposer des analyses plus
abouties qui permettront aux lecteurs de comprendre les commentaires
exprimés. De fait, les rédacteurs ne se contentent pas de diffuser le goût
des lecteurs mais ils tiennent compte des règles classiques, tandis que les
lecteurs développent une pratique plus libre de la critique des textes,
déterminée par le plaisir qu'ils procurent, comme lorsque le journal des
dames publie ces 'Lettres de Madame ... à Mme de Montanclos, sur les
pièces du jour'. L'auteur rend compte de trois pièces différentes et met
en avant le décalage entre son plaisir personnel et le respect des règles
par le dramaturge, notamment concernant la pièce de Beaumarchais, Le
Barbier de Séville:
Les critiques rigides, Madame, observeront que cette comédie n'en est point
une; qu'il n'y a de vraiment neuf que la scène de Bazile, que le rôle du Barbier
ne tient point au sujet, que celui de Rosine est médiocre; que les jeux de mots
y sont trop multipliés; que le dénouement se fait par escalade, mais ceux qui
n'auront cherché qu'à s'amuser, conviendront que l'auteur y a réussi, à
certains égards. Pour moi j'y ai ri, de bonne foi, et j'ai ri, contre les règles, j'en
41. Prévost, Le Pour et contre, t.5 (1734), n° 73, p.303 et 307.
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152 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
demande pardon aux suppôts d'Aristote. Vous ne vous attendez pas, je crois,
que je vous indique le but moral de cette pièce. Elle n'en a point. 42
La lectrice du journal des dames avoue en toute simplicité que le plaisir
qu'elle a ressenti pendant la représentation est indépendant du respect
des règles et de la moralité de la pièce. Elle prévoit l'accueil de la pièce
par les critiques spécialistes mais vient s'opposer formellement au
jugement qu'ils pourront en faire et se détache ouvertement des
préceptes traditionnels qui aident à juger une pièce. En publiant ce
type de texte dans les périodiques littéraires, les rédacteurs montrent
l'importance qu'ils accordent aux sentiments des lecteurs. Ils se
positionnent en intermédiaires, aptes à la fois à proposer une critique
traditionnelle des pièces parues, mais également à reconnaître d'autres
formes de critique. Ils s'efforcent de laisser la parole à leur public,
surtout en matière de théâtre. Desfontaines et Granet par exemple, dans
un article sur l'OEdipe de Voltaire, publient trois extraits des pièces de
Corneille, La Motte et Voltaire sur le sujet:
A propos de l'OEdipe de M. de Voltaire, j'ai fait ces jours passés la
comparaison de la manière dont il a peint le combat d'OEdipe et de Laïus,
avec la manière dont P. Corneille et M. de la Motte ont décrit ce combat
chacun dans leur tragédie. Peut-être serez-vous bien aise de voir ici l'assemblage
et le parallèle de ces trois descriptions.43
Le lecteur peut lire l'extrait de la scène iv de l'acte IV de la pièce de
Corneille, celui de la première scène de l'acte IV de Voltaire et enfin la
scène vi du second acte de la pièce de La Motte. Le journaliste ne prend
pas parti mais conclut son article et les trois extraits par cette phrase: je
vous prie de décider lequel est le vainqueur dans ces trois combats' (p.88).
Le lecteur est entièrement libre dans son appréciation des trois extraits
puisqu'aucun commentaire n'est publié.
L'importance des lecteurs est telle que certains auteurs vont jusqu'à
leur demander leur avis sur de futures pièces de théâtre. Ce type de cas
est plutôt rare mais on en trouve un exemple dans le Mercure de France qui
publie un article intitulé 'Plan de tragédie sur lequel on consulte le
public' dans lequel un résumé détaillé, d'environ huit pages, justifiant le
choix des personnages et leur caractère permet aux lecteurs de prendre
connaissance d'une idée de tragédie pour ensuite livrer leur opinion sur
le projet.44 L'auteur attend l'aval du public pour passer à la rédaction de
la pièce. Les lecteurs prennent part à l'élaboration des oeuvres et le
journal se fait atelier.
L'intervention de plus en plus grande du public dans la critique
42. Prévost, Le Pour et contre, t.5 (1734), n° 73, p.115.
43. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.1, Lettre 4, p.69-70.
44. Mercure de France (février 1754), p.68.
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5. Pédagogie critique 153
théâtrale favorise les recommandations des lecteurs 'sur la manière de
critiquer les pièces de théâtre' comme dans cette 'lettre à l'auteur du
Mercure': 'Donnez-vous la peine de faire deux ou trois extraits, où vous
examiniez les caractères et les moeurs en philosophe, le plan et la
contexture de l'intrigue en homme de l'art, les détails et le style en
homme de goût: à ces conditions qu'il vous est aisé de remplir, je vous
suis garant de la confiance générale.'45 A partir de nombreux exemples
d'articles précédemment publiés, l'auteur de la lettre conclut sur le rôle
du rédacteur qui doit apparaître comme un médiateur entre les critiques
et les auteurs. Il n'est donc pas un simple juge, mais il crée le dialogue
entre les textes et leur réception, tout en ménageant, tant que possible, la
susceptibilité des auteurs. Le lecteur confère au rédacteur un rôle
essentiel dans la diffusion des oeuvres publiées tout en se permettant
de lui donner quelques préceptes pour garantir la bonne qualité des
articles. Le rédacteur doit cumuler les qualités de philosophe, d'homme
de l'art et d'homme de goût pour s'assurer la confiance de ses lecteurs
dans ses jugements.
Rôle politique du théâtre
L'évolution des pratiques théâtrales s'effectue consécutivement à l'évolution
de la société. Les spectateurs recherchent des situations
dramatiques qui pourraient évoquer leur propre histoire et leurs interrogations.
Le public est lassé de ne pas se reconnaître dans les pièces
et il demande à ce que celles-ci s'inscrivent plus clairement dans le
monde dans lequel il évolue:
Un des reproches les plus fondés que l'on ait faits à l'art dramatique, tel qu'il
a existé en France jusqu'à présent, c'est de n'avoir qu'une utilité générale, et
de ne point intéresser particulièrement la nation, de ne point lui présenter
la peinture de ses moeurs et de ses vertus, de ne jamais nous ramener chez
nous, et de nous transporter toujours chez des peuples et dans des siècles qui
nous sont totalement étrangers par leur éloignement et leur antiquité.45
Dans cet extrait du Journal des dames sur le Siège de Calais de Belloy, le
rédacteur s'exprime sur la relation particulière entre une pièce de
théâtre et la société dans laquelle elle a été créée. Les pièces reflètent
la culture et les moeurs d'un pays. Elles doivent permettre aux lecteurs de
reconnaître ou d'identifier des traits de caractère.
Le théâtre joue le rôle de médium entre la classe dominante et le reste
de la société. Il parle de la société au public, qui lui-même représente une
part de cette société, comme le souligne Reinhardt Koselleck dans son
45. Mercure de France (novembre 1750), p.44.
46. journal des dames (mars 1765), p.SS.
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154 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
ouvrage Le Règne de la critique. Le théâtre vient bouleverser l'ordre établi
en ce qu'il donne à voir les manques, les erreurs, les défauts ou les
injustices de la vie en société. Les réflexions sur 'l'insuffisance des
lois politiques [ ... ] ne se [révèlent] clairement qu'au théâtre'.47 Le
développement de la critique des spectacles favorise la prise de parole
du public. Selon Koselleck, le théâtre, et plus particulièrement le théâtre
moral, joue le rôle de critique politique. Il distingue les bonnes actions
des mauvaises et, pour faire triompher la moralité, il est obligé d'y faire
surgir des éléments d'immoralité. C'est d'ailleurs ce que lui reproche
Rousseau, dans sa Lettre à D'Alembert sur les spectacles, texte vivement
critiqué comme en témoignent une succession d'articles (six de plusieurs
auteurs) qui occupent plus de vingt-cinq pages dans le tome 8 de l'Année
littéraire de 1758.48
Dans la presse, la critique dramatique s'élabore à grands renforts de
règles et de comparaisons avec les pièces classiques. Mais très vite,
l'irruption du public dans la critique des spectacles réoriente le discours
critique, notamment par la diversification des idées et idéologies qui s'y
expriment. Par exemple, on reproche souvent à Fréron de critiquer
davantage les auteurs, sous couvert d'une analyse du texte. Dans les
années 1760, plusieurs feuilles consacrées à la critique dramatique sont
lancées, le plus souvent par des partisans de Voltaire et des philosophes
afin de contrer le périodique de Fréron, mais sans réel résultat. Les
comédiens les plus célèbres font d'ailleurs l'objet d'une récupération
partisane par les critiques: Préville et Bellecour sont défendus par
Fréron, Palissot et Poinsinet tandis que Clairon et Lukain sont aux côtés
de Voltaire. Progressivement, l'activité dramatique devient une affaire
d'idéologies. Et les sources de débats sont nombreuses: la Lettre à
D'Alembert sur les spectacles, la conception de la tragédie, le rôle du drame,
les définitions ambiguës de la bienséance et du vraisemblable. Chaque
périodique s'interroge sur le théâtre et se positionne dans les débats.
La critique des récits fictionnels49
Contrairement au théâtre qui bénéficie d'une longue tradition
historique et critique, le récit fictionnel en prose est un genre qui peine
à situer son origine et, de fait, à trouver une légitimité. Les débats sur le
roman sont nombreux au siècle des Lumières. Georges May, dans son
célèbre ouvrage, Le Dilemme du roman, a bien rendu compte des difficultés
du genre pour se faire une place dans la République des lettres. Les
47. Reinhardt Koselleck, Le Règne de la critique (Paris, 1979), p.84.
48. Fréron, Année littéraire (1758), t.8, Lettre 14 du 29 décembre, p.313-38.
49. L'intitulé est volontairement indéfini pour intégrer tant les romans que les contes,
nouvelles et autres récits brefs.
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5. Pédagogie critique 155
journalistes-critiques éprouvent quelques difficultés à commenter le
genre. Celui-ci n'est pas répertorié par Aristote et ne fait l'objet d'aucune
règle.
Mais grâce à cela, c'est une forme propice à l'innovation et au
renouvellement. Elle accueille naturellement des thèmes variés et
s'adapte aux moeurs de son temps. Dans l'extrait du compte rendu des
Contes moraux de Mercier, le rédacteur du Mercure de France met en avant
les grandes caractéristiques du genre:
Parmi les genres de la littérature moderne, il en est peu qui ait éprouvé
autant de révolutions que les romans. Aux productions volumineuses du
dernier siècle ont succédé des peintures plus légères et plus agréables de nos
moeurs; nos auteurs n'ont plus été chercher leurs héros chez les Grecs ou les
Romains, ou d'autres peuples de l'antiquité; ils ont saisi des hommes et des
temps plus rapprochés de nous; les uns ont plu par le sentiment, les autres
par le critique ingénieuse de nos usages. 5°
Le rédacteur établit une rapide histoire du récit en prose. Il souligne le
passage entre les romans du siècle précédent et ceux de son siècle,
davantage tournés vers la représentation des moeurs actuelles. Il recense
ainsi deux raisons principales qui font aimer le genre: la peinture du
sentiment d'une part et la critique des moeurs du siècle d'autre part.
Cette évolution du genre est déterminante dans son développement,
comme le souligne Michel Fournier. 51 Les rédacteurs ont d'ailleurs pris
toute la mesure des mutations du genre romanesque, comme Fréron
l'explique à propos du Château d'Otrante de Walpole: 'L'auteur s'est
efforcé de concilier dans ce conte les deux genres de romans, l'ancien
où tout n'est qu'imagination et défauts de vraisemblance, et le moderne
dans lequel on ne s'attache qu'à la nature. Ces deux genres paraissent
cependant incompatibles dans la même production.'52
Le rédacteur de l'Année littéraire oppose la tradition médiévale et
merveilleuse du genre romanesque à celle de son temps fondée sur la
raison et la nature. Les romans britanniques jouent un rôle fondamental
dans l'évolution du genre, notamment ceux de Richardson ou de
Fielding. Ils ouvrent la voie à un roman fondé sur le réalisme, au sens
défini par Georges May. 53 Le genre délaisse 'l'idéalisme narratif du siècle
précédent au profit de 'l'intériorisation de l'idéal', selon les termes de
Thomas Pavei.54 Le roman s'appuie sur les principes du vraisemblable
pour permettre l'expression de l'intériorité des personnages. Il n'admet
50. Mercure de France Guillet 1769), vol.l, p.9l.
51. Michel Fournier, Généalogie du roman: émergence d'une formation culturelle au XVII' siècle en
France (Laval, 2006).
52. Fréron, Année littéraire (1774), t.3, Lettre 4 du 30 mai, p.82.
53. Georges May, Le Dilemme du roman (Paris, 1963), p.173.
54. Thomas Pavel, La Pensée du roman (Paris, 2003), p.14l.
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156 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
plus la présence de phénomènes surnaturels mais s'accommode des
coïncidences extraordinaires. Alors que le roman était considéré comme
un simple divertissement, il devient, comme le dit Sade, le genre le plus
propre à représenter la société humaine: 'Le roman étant, s'il est possible
de s'exprimer ainsi, le tableau des moeurs séculaires, est aussi essentiel que
l'histoire au philosophe qui veut connaître l'homme.'55 Ces conceptions
sur le genre romanesque font appel à des critères spécifiques, issus de la
critique dramatique, pour caractériser et juger le genre.
Critères attendus dans un roman
Le roman est d'abord un texte propice au divertissement du lecteur. Il
peine à trouver ses lettres de noblesse hormis lorsqu'il intègre une
fonction morale ou pédagogique à son récit. Parce qu'il est plébiscité
par les femmes et les jeunes gens, le roman doit proposer des récits
moraux qui dépeignent l'horreur du vice, comme le rappelle Fréron, à
propos des Aventures de Victoire Ponty:
Parmi cette foule de romans qui nous inondent chaque année, les uns
semblent n'être faits que pour détruire les sentiments de la pudeur, en
présentant les descriptions les plus lascives; d'autres, non moins dangereux,
ne couvrent que d'une gaze légère des images capables de séduire; d'autres,
par des principes hardis, sapent les fondements de la religion et de la morale;
d'autres, mais en plus petit nombre, ne sont composés que pour faire
respecter la vertu; d'autres enfin tiennent un milieu entre ces derniers et
les romans pernicieux ou purement frivoles. 56
Ce type de critique est extrêmement fréquent dans les journaux
littéraires. Les rédacteurs ne cessent de déplorer le trop grand nombre
de romans publiés et le peu de qualité dont ils font preuve.57 Dans la
mesure où le roman raconte le plus souvent des histoires sentimentales, il
est souvent taxé d'immoralité ou considéré comme un objet dangereux
pour les lecteurs les plus fragiles (femmes et jeunes gens). Le roman est
potentiellement licencieux, ce qui le fait craindre des critiques en même
temps qu'il rencontre un vrai succès auprès du public. La portée morale
ou exemplaire est donc essentielle pour permettre une appréciation
positive du genre. Néanmoins, le roman entretient une relation ambiguë
avec la morale, à la fois parce qu'il se propose de l'illustrer, mais également
parce qu'il doit mettre en scène l'exemple moral de façon suffisamment
explicite pour que le lecteur puisse en prendre connaissance. Le
55. Sade, !dies sur les romans (Genève, 1878), p.53-54. L'auteur souligne.
56. Fréron, Année littéraire (1758), t.8, Lettre 1 du 10 décembre, p.3.
57. Voir à ce sujet les ouvrages de Georges Minois, Censure et culture sous l'Ancien Régime (Paris,
1995) et d'Alain Montandon, Le Roman au XVIIIe siècle en Europe (Paris, 1999) et celui de
Georges May, Le Dilemme du roman.
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5. Pédagogie critique 157
problème ne réside donc pas dans l'apport moral du roman, sur lequel
tout le monde s'accorde, mais dans son intégration à l'action, afin de ne
perdre ni le bénéfice de la morale, ni celui du plaisir de la lecture. Cette
tension est visible dans l'article sur les Mémoires et aventures d'un homme de
qualité de Prévost, publié dans le Nouvelliste du Parnasse:
Il faut avouer qu'en général la morale, qui règne dans cet ouvrage est noble
et utile; mais je voudrais qu'elle ne fût pas quelquefois déplacée. Au lieu d'en
jeter quelques traits de temps en temps, ce qui la rendrait plus agréable, M.
de Renoncour, le héros de ces Mémoires, est sujet à des accès de philosophie,
et dans ces moments il emploie des pages entières à raisonner. Ces longues
moralités qui sentent un peu le prédicateur, fatiguent. 58
La critique du roman, dans les journaux littéraires, met en avant les deux
dangers du genre: d'une part son manque de morale et sa tendance aux
récits frivoles et d'autre part, lorsque ce danger est écarté, l'abondance
des réflexions qui nuisent à la clarté de l'action. Contrairement au
théâtre dont la critique a évolué sous l'influence du public, le roman
reste contraint par l'exigence morale des critiques. Néanmoins, cette
exigence évolue en fonction des moeurs et joue un rôle dans le
développement de nouvelles formes romanesques.
La poésie
La poesie, considérée comme le premier genre noble, occupe
paradoxalement une place très succincte dans les articles de compte
rendu des journaux littéraires. On la trouve majoritairement en qualité
de divertissement, ou à titre d'exemple ou d'illustration mais peu de
recueils de poésie font l'objet d'analyses.
La poésie en perte de vitesse
La plupart des commentateurs justifient le peu d'intérêt pour la poésie
par le fort développement des romans et de la philosophie. Dans le
numéro d'octobre 1764 du Mercure de France, on peut lire un article
intitulé 'Sur le sort de la poésie en ce siècle philosophe; par M.
Chabanon, de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres', qui
commence par rappeler que la poésie peine à trouver son public.59
Contrairement aux autres articles de compte rendu, le rédacteur ne
propose aucune analyse poétique mais seulement un résumé du poème
avec des extraits. Finalement peu importe ici la qualité des vers. L'accent
est uniquement mis sur le contenu du poème c'est-à-dire sur l'opposition
entre la poésie et la philosophie. Cette dernière apparaît comme la
58. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.3, Lettre 33, p.3.
59. Mercure de France (octobre 1764), vol.l, p. liS.
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158 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
déesse froide de la raison, elle est associée à la lune, tandis que la poésie
est associée au soleil. La poésie est autant détentrice de vérité que la
philosophie mais son enthousiasme a été 'gelé' par la philosophie. Ce
texte de Chabanon reflète bien le désintérêt pour la poésie au dixhuitième
siècle, visible également dans les journaux littéraires.
La plupart des pièces poétiques commentées dans les périodiques sont
le fruit des concours de poésie mis en place par les académies. C'est donc
un usage tout à fait spécifique de la poésie, ce que déplore Fréron
lorsqu'il oppose ce genre de poème à la 'vraie' poésie: 'les morceaux de
prose sont des dissertations, et non des discours, les vers des rimes et non
de la poésie'.60 Dans son article sur un 'Poème qui a remporté le prix de
l'Académie française en l'année 1757', il définit le poème comme étant:
Un ouvrage de poésie plein de chaleur et de fécondité pour l'invention, de
justesse et d'économie pour l'ordonnance, de force et de hardiesse pour
l'exécution. Les images y tiennent le premier rang, les sentiments le second;
en un mot, des fictions heureuses, de beaux vers, bien harmonieux, bien
cadencés, bien périodiques, un style noble, naturel, élégant: voilà le point de
perfection. 5 1
Tandis que le poème académique n'est qu'
un discours où, dans l'espace d'une centaine de lignes rimées, on disserte
méthodiquement avec plus de finesse que de solidité, avec plus de précision
que de force, avec plus de grâce que de feu, avec plus d'idées que d'images,
enfin, avec esprit, et sans le moindre génie; j'entends le génie poétique, le
génie créateur, et ce génie-là n'est point fait pour des discussions
métaphysiques, morales ou politiques.62
Dans ces deux définitions, on retrouve l'opposition entre la poésie et la
philosophie. A l'instar de l'article du Mercure de France qui associait la
poésie au soleil et à l'enthousiasme, Fréron caractérise l'ouvrage comme
étant 'plein de chaleur'. Par ailleurs, le ton employé, visible dans l'accumulation
des rythmes ternaires et binaires, simule l'enthousiasme
poétique. A contrario, le poème académique se définit par la froideur et
l'importance accordée à la raison. Là encore la construction comparative
'avec plus de [ ... ] que' intervient pour signaler les limites et les manques
des poèmes académiques. Elle relève plus de l'analyse que du sentiment.
Les rédacteurs constatent tous ce désintérêt pour l'écriture poétique.
Ils y attribuent les mêmes causes: le développement de la raison et de la
philosophie, mais n'en tirent pas les mêmes conclusions. D'ailleurs, les
rédacteurs qui déplorent cet état de fait ne le compensent pas en
proposant davantage d'articles sur le sujet. Simplement, ils reconnaissent
60. Fréron, Année littéraire (1757), t.6, Lettre 8 du 24 septembre, p.172.
61. Fréron, Année littéraire, t.6, Lettre 8 du 24 septembre, p.172.
62. Fréron, Année littéraire, t.6, Lettre 8 du 24 septembre, p.174.
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5. Pédagogie critique 159
les mérites de ceux qui réservent une meilleure place à la poésie, comme
le journal des dames à propos de l'Almanach des Muses:
Parmi la foule des almanachs de toute espèce qui renaissent exactement
chaque année, il en est quelques-uns d'utiles et même d'assez curieux. Tous
les autres ne sont que des recueils composés au hasard de chansons médiocres,
et souvent anciennes, ou d'anecdotes peu vraisemblables et faites
pour le peuple. On a entrepris d'en donner un pour les gens de goût. C'est
un recueil fait avec soin des meilleures pièces de poésies fugitives, qui ont
paru dans le cours de l'année. [ ... ] il a été généralement goûté par les
amateurs de la poésie, et tous les journaux se sont empressés d'en faire
l'éloge.[ ... ] On trouve dans les journaux des jugements sur les ouvrages d'une
certaine étendue; [ ... ] mais il n'y en a aucun dans lequel on fasse des
remarques critiques sur les pièces fugitives. On s'est efforcé de remplir cet
objet dans l'Almanach des Muses.63
Le rédacteur du Journal des dames reconnaît l'absence de commentaires
critiques sur la poésie dans les journaux littéraires et se félicite de
l'entreprise des rédacteurs de l'Almanach des Muses. L'ouvrage reprend
les recettes de succès des almanachs traditionnels pour les adapter aux
'gens de goût'. La poésie reste réservée à un public restreint mais sa
diffusion s'appuie sur des pratiques plus populaires.
Une méthode critique
Le commentaire des textes poétiques est structuré sur le même modèle
que pour les romans et pièces de théâtre. L'analyse du style est cependant
plus détaillée tandis que l'objet du poème est rapidement résumé sauf
lorsqu'il s'agit d'un chant épique. Dans ce cas, les rédacteurs publient un
long compte rendu, comme dans le nombre 181 du Pour et contre:
Enfin, ce poème célèbre et si bien récompensé, que nous n'avons connu
jusqu'à présent que par les applaudissements extraordinaires qu'il s'est
attirés à Londres, et par les quatorze mille livres sterling qu'il a déjà valu à
son auteur; Léonidas, ce chef-d'oeuvre de la poésie anglaise, est arrivé à Paris
aussi bien imprimé que proprement relié; et l'ayant lu avec soin, je
m'attribue sans difficulté le droit d'en publier mon sentiment. Il consiste
en neuf livres, par allusion sans doute au nombre des Muses. Le sujet est la
glorieuse résistance des Grecs aux détroits des Thermopyles, contre l'armée
innombrable de Xerces. On n'a recours ici, ni aux fictions de la fable, ni aux
ornements de l'imagination. Tout est pris fidèlement dans les sources les
plus pures de l'histoire. [ ... ] Mais avant que de hasarder mes réflexions sur le
sujet et la forme de l'ouvrage, j'en ferai connaître la distribution, par une
exacte analyse de chaque livre, qui mettra mes lecteurs en état de
m'entendre. 54
63. journal des dames (septembre 1765), p.ll0-13.
64. Prévost, Le Pour et contre (1737), t.l3, n° 181, p.78.
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160 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Fait étonnant, le rédacteur mentionne les gains financiers obtenus grâce
à la publication du poème. Ce type de précision est extrêmement rare
dans les comptes rendus et souligne le succès inattendu du poème auprès
du public. Le résumé occupe une dizaine de pages avant que le rédacteur
n'en vienne à commenter le poème, la traduction, le style et le sujet. Une
des qualités du poème réside d'ailleurs dans sa source, entièrement tirée
de l'histoire, comme le souligne Prévost. Par la suite, il insiste sur la
qualité des expressions poétiques et loue la consistance que prennent les
choses et les notions, 'les vertus, les vices, etc. se revêtent d'un corps et
deviennent visibles' dit-il à propos des images suivantes: 'L'épée a soif.
Elle se rassasie, elle s'enivre de sang'. 65 Les rédacteurs sont en effet très
attentifs aux images et au style poétique, à tel point que les
commentaires s'arrêtent parfois sur des considérations d'ordre grammatical
comme dans cet extrait sur une Ode sur la paix publié dans le
journal des dames:
Encore, et précipiter les ailes, me paraissent l'un une cheville, et l'autre
emphatique. Je continue [extrait d'une strophe]. L'expression de veut est
absolument incorrecte. L'auteur doit savoir gré à tout lecteur, qui se doute
qu'assassins mercenaires est au vocatif. Suit une apostrophe à l'humanité, et
après cette strophe, qui n'est qu'un amphigouri pompeux, on lit celle-ci
[extrait]. Que veulent dire les nues de Némésis, et accumuler des orages? N'est-ce
pas le carnage que déplore notre auteur?66
Les rédacteurs ajoutent à l'analyse poétique des réflexions sur les usages
de la langue. La critique poétique tient compte du respect des règles
grammaticales, parfois malmenées pour satisfaire la rime ou le rythme.
La question de la rime suscite de nombreux débats au dix-huitième
siècle. Elle est progressivement différenciée de la poésie, qui se définit
par la qualité des images utilisées, les inversions et par le rythme de la
phrase, rythme non tributaire de la rime. Prévost, par exemple, publie
plusieurs comptes rendus de La Métromanie de Piron, qui se moque de ce
systématisme de la rime, et qui rencontre un vrai succès.67 Devenue une
pratique mondaine, la poésie est en effet réduite à sa plus simple
expression, c'est-à-dire à un jeu d'écriture fondé sur des contraintes
stylistiques diverses. Finalement, la poésie relève soit d'une pratique
compréhensible uniquement par le génie, soit elle est réduite à un
exercice de style.
La poésie et son public
La poésie trouve son public lorsqu'elle fait le lien avec les préoccupations
65. Prévost, Le Pour et contre, t.13, n° 181, p.91.
66. journal des dames (décembre 1762), t.3, p.221-27.
67. Prévost, Le Pour et contre (1738), t.14, n° 203, p.259 et t.15, n° 213, p.121.
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5. Pédagogie critique 161
du lecteur, ou ses centres d'intérêts. Ainsi, en 1769, un recueil de 'stances
sur l'industrie' est publié, dont Fréron fait un compte rendu. Il s'intéresse
aux progrès des hommes concernant des objets aussi divers que la
charrue, l'architecture, l'art de fabriquer des étoffes et des tapisseries,
la peinture, la sculpture, les glaces de miroir, l'imprimerie, les horloges,
les lunettes d'approche ou encore les microscopes. Fréron mentionne
ces différents arts et propose une brève description de chacun d'entre
eux. Chaque stance permet de faire le point sur ces technologies. Le
recueil devient alors un symbole de la réussite humaine en même temps
qu'il prouve le talent de son auteur: J'ignore quel est l'auteur de ces
stances; mais, d'après les morceaux que je viens de mettre sous vos yeux,
vous jugerez, Monsieur, qu'il a beaucoup d'esprit, et surtout le talent de
rendre avec noblesse les grands objets, les plus petits mêmes et ceux qui
prêtent le moins à la poésie.'68 Le rédacteur de l'Année littéraire souligne
toute l'étendue des possibilités de la poésie, susceptible de rendre
poétique tout type d'objet.
Certains poèmes obtiennent de grands succès et se distinguent des
autres par l'intérêt du public qu'ils suscitent. C'est le cas par exemple du
poème intitulé Les Saisons qui fit sortir Thompson de son anonymat et
qui a entraîné de nombreuses adaptations en France. On constate que le
rédacteur fait alors preuve d'une certaine prudence avant de proposer sa
propre analyse de l'ouvrage:
Je m'y prends un peu tard, je l'avoue, Monsieur, pour vous rendre compte de
cet ouvrage. Mais, sans répéter ici les différentes raisons que je vous donnais
en dernier lieu de mon silence plus ou moins long sur certaines nouveautés,
peut-être était-il à propos surtout de ne pas me presser de vous parler de
celle dont il s'agit, et d'attendre que le public en eût porté son jugement,
avant que de vous communiquer ce que j'en pense moi-même. Vous le savez,
Monsieur, l'empire d'Apollon n'est pas moins agité que celui de Neptune.[ ... ]
L'enthousiasme des prôneurs peut tout au plus accélérer le débit d'une
production littéraire; il n'en fixera jamais le mérite d'une manière irrévocable.
Eh, que peuvent les emphases du panégyrique contre les lumières de la
discussion!69 Tôt ou tard le public apprécie et les hommes et les livres avec
équité; c'est un juge sévère qui lui-même appelle de ses décisions, et qui finit
souvent par abattre et couvrir de boue l'idole qu'il avait élevée, et qu'il
parfumait d'encens.70
Dans ce compte rendu d'une traduction française du poème anglais,
Fréron s'explique sur les raisons qui l'ont poussé à reculer la publication
de l'article. Il attend le jugement du public pour mieux orienter son texte
et développer comme il convient son argumentaire. La dernière phrase
68. Fréron, Année littéraire (1769), t.4, Lettre 4 du 24 juin, p.90-94.
69. Nous soulignons.
70. Fréron, Année littéraire (1770), t.2, Lettre 1 du 23 février, p.3.
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162 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
évoque la versatilité du public, qui peut parfois mettre un peu de temps
avant de juger équitablement d'une oeuvre. En publiant tardivement son
compte rendu, Fréron peut ramener le public à une opinion plus juste,
selon lui, c'est-à-dire à la sienne. Les rédacteurs s'efforcent, dans certains
cas, de publier un compte rendu assez neutre, qui souligne les qualités et
les défauts du texte, qui informe du sujet mais sans que l'article ne se
termine sur un jugement. Ils laissent parfois au lecteur la possibilité de se
forger sa propre opinion.
Cette neutralité des rédacteurs, toujours sujette à caution, est
d'ailleurs facilement mise en avant comme dans cet article sur le poème
Les Sens, publié dans le Mercure de France: 'Dans l'extrait que nous avons
donné de cet ouvrage dans le Mercure d'avril nous nous sommes
contentés d'en rendre un compte exact, en laissant à nos lecteurs le
plaisir de porter un jugement, réglé par le plus ou moins de plaisir qu'ils
auraient ressenti. Nous suivrons la même méthode dans ce nouvel
extrait.'71 A la suite de cette mise en garde, le lecteur découvre un
second extrait du poème, suivi des commentaires. Alors que l'article a
d'abord insisté sur cette liberté laissée au public, il se conclut sur les
commentaires des rédacteurs, qui, finalement, orientent l'opinion sur le
texte (p.l31):
Si nous nous sommes étendus sur cette production, plus que nous n'avons
coutume de faire, nous croyons que le public nous en saura gré. On y trouve
pourtant quelques inversions forcées, des expressions quelquefois faibles ou
peu propres; mais il prouve du génie, de la combinaison dans les idées. La
marche en est rapide, les images brillantes quoique sages, et multipliées sans
être confuses; la poésie en est naturelle: point trop d'esprit, point de jeux de
mots; beaucoup de sentiment, et surtout une belle ordonnance; voilà de quoi
consoler l'auteur des mauvaises chicanes que la critique pourrait lui faire. M.
de Rozoi a les plus grands droits à la bienveillance du public, et cet ouvrage
est un engagement pour lui à faire de nouveaux efforts pour mériter de
nouveaux éloges.
La conclusion vient contredire le début de l'article et réduit la liberté du
lecteur puisqu'on le prie d'être bienveillant. Plus qu'ailleurs, la critique
poétique confère une place d'autorité aux rédacteurs. La difficulté des
analyses et le fait que le genre soit considéré comme étant réservé à un
public d'initiés encouragent le lecteur à faire confiance au rédacteur. Il
assiste au discours sur la poésie et apprend, progressivement, les règles et
les usages de ce genre d'écrire.
Les lecteurs interviennent cependant de plus en plus fréquemment
dans ces comptes rendus, bien qu'à un niveau moindre par rapport aux
pièces de théâtre et aux romans. En décembre 1764, le rédacteur du
71. Mercure de France Guillet 1766), vol.l, p.ll8.
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5. Pédagogie critique 163
Mercure de France annonce la parution du poème Richardet, tout en
précisant que celui-ci n'est pas fini et donc que les analyses seront
succinctes. Déjà, il est très rare qu'un compte rendu soit consacré à un
poème en cours d'élaboration. Mais ce choix permet aux lecteurs de
participer à son évolution, comme en témoignent deux lettres sur le sujet
adressées au rédacteur du Mercure. L'ouvrage figure ensuite dans les
annonces de livres et on s'intéresse alors aux traductions de l'original
italien.72 En deux ans, le poème Richardet est finalement mentionné dans
cinq articles du Mercure de France, ce qui est très important pour un texte
de ce type.
Les comptes rendus des textes littéraires suivent attentivement les
modes contemporaines en matière de goût et d'intérêt pour certains
genres. Le succès des textes dépend le plus souvent de la proximité du
sujet avec les préoccupations des lecteurs. Cela oriente la pratique
critique et participe d'un renouvellement d'une part des pratiques
d'écriture, qui tendent vers plus de simplicité, et d'autre part de la
conception de la morale, mieux adaptée à l'époque. Le public prend
part, dans une certaine mesure, au succès ou à l'échec des textes et joue
un rôle dans l'évolution des genres d'écrire. Il interfère par son influence
sur la critique des rédacteurs.
Le public trouve avec la presse une opportunité nouvelle pour se faire
entendre. Ses réactions sont de plus en plus observées et témoignent de
son rôle grandissant dans la réception des oeuvres. Cela contribue à sa
formation critique, notamment pour maîtriser les critères de jugement
en fonction des genres. L'utilité prime sur les autres caractéristiques. Le
style est également prééminent. Les attentes dépendent du type de texte:
simple, brillant, élégant, avec ou sans affectation, selon que le texte est
didactique, informatif, poétique, etc. En somme, la presse littéraire se
présente comme une instance du jugement critique qui se développe en
dehors des lieux institutionnels tels que les académies et devient un
agent de la légitimation de l'autorité scientifique.
72. Voir successivement, dans le Mercure de France, les numéros de décembre 1764, p.92; de
janvier 1766, vol.l, p.47; de janvier 1766, vol.2, p.15; d'avril1766, vol.l, p.61; et enfin de
mai 1766, p.94.
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6. Rendre compte et représenter:
activités critiques
165
Les rédacteurs allient au discours critique une présentation de l'objet qui
développe un point de vue spécifique et contribue à sa représentation.
En effet, l'activité de critique s'exerce sur une grande variété d'objets.
Elle peut concerner un texte, un artefact, une culture ou encore une
découverte ou une technique scientifique, et s'adapte en fonction de son
objet. Lorsque Fréron publie, en 1758, un texte intitulé 'Le comédien', il
permet à ses lecteurs de prendre connaissance des pratiques théâtrales, à
partir du point de vue de l'acteur. 1 L'article éclaire la perception du
genre selon un axe original. De la même façon, lorsqu'il publie son article
'Recherches sur les romans de chevalerie', il choisit de s'intéresser à
l'ensemble d'une production littéraire, circonscrite par son genre
d'abord, le roman, puis par une classe particulière, celle des romans de
chevalerie. 2
Les journalistes consacrent également de nombreux articles à un
auteur particulier. Ils ne se restreignent pas à un de ses ouvrages mais
opèrent une sorte de synthèse de ses productions. Ce type de critique ne
dépend alors pas d'une actualité mais s'inscrit dans une histoire et
signale le rôle joué par cet auteur dans la culture littéraire. Le style de
l'auteur ou le rappel de ses thèmes de prédilection permettent de
constituer ses oeuvres en un tout susceptible de faire coïncider l'homme
avec son image d'auteur. La critique des auteurs est souvent beaucoup
plus tranchée que celle des textes. En règle générale, l'opinion du
rédacteur est très claire, souvent louangeuse, d'autant plus lorsque
l'article est publié dans le cas d'un décès.
La critique peut également se focaliser sur un style, comme dans le
nombre 35 du Pour et contre dans lequel Prévost rend compte 'Du style
précieux'.3 Il en donne la définition et en propose son commentaire. Il
arrive également que les périodiques littéraires publient des articles
touchant uniquement un extrait d'une oeuvre littéraire, comme dans le
numéro de mars 1747 du Mercure de France. 4 Le lecteur peut y lire une
'Dissertation sur le 430e vers du sixième Livre de l'Enéide de Virgile',
rédigée par M. Ricaud de Marseille. Celle-ci suscite une réponse quelques
1. Fréron, Année littéraire (1758), t.8, Lettre 4 du 16 décembre, p.73.
2. Fréron, Année littéraire (1761), t.7, Lettre 2 du 18 octobre, p.23.
3. Prévost, Le Pour et contre, t.3 (1734), n° 35, p.119.
4. Mercure de France (mars 1747), p.57-66
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166 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
mois plus tard, en septembre, dans un texte intitulé 'Remarques sur la
dissertation insérée dans le Mercure de mars, touchant un vers de
Virgile'.5 Les deux articles concernent étonnamment ce seul vers de
Virgile, considéré comme déterminant pour l'interprétation de l'oeuvre
et qui engage les auteurs dans une querelle théologique sur la conception
du monde: 'Il s'agit de ceux qui ont été i~ustement condamnés à la mort,
et que le judicieux Virgile place cependant dans l'enfer païen avec les
suicides et les petits enfants morts en bas âge. Le savant Anglais a été
scandalisé, comme M. Bayle, de l'injustice de la théologie païenne sur le
sort de ces innocentes victimes de l'iniquité des juges.'6 Les deux auteurs
s'interrogent sur le sens du monde et sur les diverses conceptions de
celui-ci. Dans ce contexte, la critique s'éloigne des préoccupations
esthétiques puisqu'il ne s'agit pas de commenter la beauté du vers de
Virgile. Elle relève davantage d'une démarche herméneutique. De la
même façon, des articles comme le 'Dialogue entre La Fontaine et
Ronsard', paru dans le Mercure de France, relient des considérations
esthétiques et des considérations morales et sociales.7 La Dixmérie,
auteur du dialogue, oppose les deux auteurs dans un dialogue poétique
et s'intéresse à leurs idées sur le monde et la littérature. C'est une
pratique courante chez les critiques littéraires d'opposer des hommes,
des oeuvres ou des notions pour mieux parvenir à les circonscrire.
L'exemple précédent en atteste, comme celui paru en décembre 1752
dans le Mercure de France, intitulé 'Dialogue entre la Mémoire et le Goût'.8
J. Lacôte, son auteur, confronte les caractéristiques de ces deux notions,
et précise dans quel type d'oeuvre elles sont le plus souvent attendues.
Ce que l'on appelle critique littéraire recouvre donc une réalité
multiple. Elle s'applique autant aux textes qu'aux auteurs, aux styles et
aux registres. Selon l'objet choisi, elle met en avant le respect des règles,
les valeurs morales, des réflexions esthétiques ou herméneutiques.
L'objet de l'article de critique influe donc à la fois sur la forme de
l'article et sur le point de vue critique qui va être adopté.
i. Autres temps, autres cultures
La critique, dans la presse, s'intéresse à un champ très large qui n'est
limité ni dans le temps ni dans l'espace. Le journal littéraire occupe un
rôle fondamental dans la diffusion des cultures étrangères, qu'elles soient
ou non comparées à la culture nationale. Il procure à ses lecteurs une
5. Mercure de France (septembre 1747), p.14-22.
6. Mercure de France (septembre 1747), p.57.
7. Mercure de France (avril 1769), vol.l, p.25-33.
8. Mercure de France, décembre 1752, vol.l, p.23.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 167
culture littéraire en les informant des oeuvres anciennes, de l'antiquité à
l'époque contemporaine, soit par le biais d'histoires littéraires, soit dans
des articles de critique qui retracent la généalogie d'un thème ou d'un
genre, soit encore lors d'une réédition. Dans ce dernier cas, comme le
souligne très justement Maurice Nadeau, cela favorise le renouvellement
du discours critique, qui varie en fonction de l'actualité littéraire,
politique ou sociale.9 Le journal littéraire exploite toutes les possibilités
critiques et contribue à l'édification d'une culture commune.
Comparaison avec les Anciens
Les journaux littéraires s'intéressent particulièrement aux productions
de l'antiquité. Les querelles entre Anciens et Modernes qui secouent la
fin du dix-septième siècle et le début du dix-huitième siècle n'y sont bien
sûr pas étrangères. La récurrence des références aux textes grecs et latins
signale le vif intérêt des contemporains pour ces productions. En 1738
Prévost publie un article de plus de vingt pages sur l'Enéide de Virgile.10
Cette longue dissertation surprend puisqu'elle ne répond à aucune
actualité. A aucun moment le rédacteur n'annonce de réédition du texte
de Virgile, ou n'effectue de comparaison avec des textes contemporains.
Rien ne vient justifier la publication d'un tel article, d'autant qu'il se
termine sur la mention d'une suite à venir. Il est très rare que les
journaux littéraires publient des textes aussi conséquents sans rapport
avec l'actualité. La seule volonté du rédacteur semble expliquer la
présence de l'article. Il ne craint pas d'ennuyer ses lecteurs avec un aussi
long article, Virgile étant une valeur sûre de la production littéraire et du
goût du public. De fait, chaque partie des Pièces fugitives dans les
mensuels contient au moins un poème imité du latin ou du grec. Les
rééditions de textes anciens sont nombreuses et la critique s'appuie
facilement sur les grands auteurs antiques pour commenter les productions
poétiques ou théâtrales nouvelles. Quant au roman, son origine
médiévale et son caractère controversé expliquent qu'il soit peu comparé
aux productions antiques.
Les commentaires sur la littérature antique sont aussi l'occasion de
s'intéresser aux pratiques de traduction. Les lecteurs sont la plupart du
temps familiers des grands récits de l'antiquité, mais ils ignorent bien
souvent la langue. Les rédacteurs de journaux littéraires privilégient
donc plus la critique de la traduction que celle du texte original. C'est
ainsi que le Mercure de France publiera quatre extraits de La Pharsale de
9. Maurice Nadeau, 'La chronique littéraire', dans Problèmes et techniques de presse, éd. Albert
Bayet (Paris, 1948), p.200.
10. Prévost, Le Pour et contre, t.15 (1738), n° 189, p.265.
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168 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Lucain, traduite en français par Marmontei.ll Le rédacteur du journal
insiste sur son intérêt pour la traduction, 12 ce qui lui permet de rendre
compte des deux textes en même temps. Le lecteur est donc initié, dans
un même texte, à l'art de la traduction, à la compréhension d'une oeuvre
antique, et enfin à son interprétation par ses contemporains.
Dans certains cas, les traductions françaises des textes latins et grecs
sont comparées à leur tour pour établir une hiérarchie des traducteurs,
comme dans un article de l'Année littéraire qui analyse les traductions des
comédies de Térence par Le Monnier et Mme Dacier à l'occasion de la
publication d'un livre sur le sujet par le premier:
Mme Dacier, dans ce passage du Phormion acte I, scène ii, persuasit homini:
factum est, ventum est, vinci murduxit, traduit: 'il persuade notre homme; on fuit
ce bel expédient; nous allons devant les juges; nous sommes condamnés, il
épouse.' M. Le Monnier imite la rapidité du latin. 'Il persuade notre homme;
assignation, plaidoirie, procès perdu, mariage.' Il est certain que cette
traduction n'est pas traînante comme la première.l3
Le rédacteur du journal littéraire donne à ses lecteurs les moyens de
juger des traductions en publiant côte à côte le texte original et les deux
traductions. Il commente les choix des traducteurs d'un point de vue
critique, notamment dans leur aptitude à conserver l'esprit de la langue
d'origine tout en respectant les contraintes et les spécificités de la langue
d'arrivée. Ce type d'articles vient souligner les particularités du français.
Très souvent, il rend également compte des débats érudits sur la
traduction, notamment l'idée selon laquelle certaines langues seraient
mieux adaptées que d'autres pour écrire dans certains genres. 14 Ces
doutes concernant la richesse de la langue française contribuent à l'essor
du débat autour de la prééminence, ou non, des Anciens sur les
Modernes.
La plupart des articles des journaux littéraires concernent en effet
cette question et argumentent en faveur d'une position. Desfontaines et
Granet, partisans des Anciens, rappellent que les grands auteurs du siècle
précédent, fort lus, s'inspiraient largement des oeuvres antiques. Ils
critiquent vivement les auteurs 'apédeutes'15 qui n'ont aucune notion
d'histoire littéraire et ne savent pas s'inspirer de ce qui a déjà été fait. 16
11. Mercure de France Quillet 1766), vol.l, p.135 et vol.2, p.91; (août 1766), p.102; (novembre
1766), p.94.
12. Mercure de France Quillet 1766), vol.l, p.135.
13. Fréron, Année littéraire (1772), t.l, Lettre 2 du 8 janvier, p.19.
14. Voir par exemple l'article de Fréron sur les traductions des Géorgiques dans l'Année littéraire
(1758), t.1, Lettre 12 du 9 février, p.265.
15. Apédeute (n.m): Terme rare utilisé par Rabelais etpar Voltaire dans son Ingénu. Il désigne
une personne ignorante et qui manque d'éducation.
16. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.1, Lettre 9, p.194.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 169
Fréron conserve une position plus nuancée selon l'ouvrage, ou l'auteur,
qu'il commente. Néanmoins, il déplore facilement 'le joug servile de
l'imitation' dans lequel se sont enfermés ses contemporains:
Il serait bien à souhaiter, Monsieur, que nos auteurs cessassent une bonne
fois de rendre les anciens complices de mille petites productions qui sont si
loin de leurs modèles. [ ... ] Ne secouerons-nous jamais le joug servile de
l'imitation? Lorsqu'Anacréon, couronné de pampre et de myrte, jouait sur sa
lyre des vers qu'il nous a laissés, il n'imaginait pas que nos beaux esprits
s'étudieraient péniblement à copier son ton, et feraient un genre de poésie
raisonné des délires enflammés de son imagination. Anacréon faisait des
odes à tables, ou au sortir des bras de sa maîtresse; nos Odes anacréontiques se
font gravement dans le cabinetP
Fréron ne critique pas ici l'inspiration des Anciens, ni la qualité des
oeuvres, mais la réutilisation de modèles qui n'ont rien de ressemblants ni
de conformes. Il distingue finalement l'activité poétique de l'exercice de
style.
La réflexion sur les Anciens s'accompagne très souvent d'une
comparaison entre les deux sociétés. Si le talent des Anciens est admiré,
les rédacteurs vantent aisément celui des auteurs contemporains comme
le montre l'extrait de l'Année littéraire sur le Parallèle des tragiques grecs et
français, rédigé par le père Brumoy:
Le but du P. Brumoy était de faire estimer les Grecs, et non de les préférer à
nos Français; on ne voit pas qu'il se soit déclaré en faveur du théâtre
d'Athènes; il a pris plaisir à laisser la question indécise, soit qu'il n'ait pas
voulu renverser l'édifice qu'il avait élevé, soit qu'un zèle de traducteur l'ait
empêché de convenir d'un avantage décidé de notre côté, avantage qu'il ne
pouvait se dissimuler. Vous observerez que je parle d'après le nouvel auteur;
car je ne puis suivre aveuglément son opinion.l8
Fréron souligne la neutralité du père Brumoy, une prudence fréquente à
l'époque, notamment dans les journaux littéraires. Mais ici, il s'en
distingue et se prononce en faveur des Modernes. Il consacre alors la
suite de l'article à l'examen des différences entre les tragédies grecques et
les tragédies françaises, notamment en s'intéressant au contexte
politique de production des oeuvres:
Dans un Etat républicain on est souvent conduit, agité par l'ambition, par la
vengeance, par cet héroïsme qui a de grandes vues, et qui tend à de grandes
fins, mais dans un Etat gouverné par un seul chef, toutes les passions doivent
nécessairement s'endormir, parce qu'elles ne peuvent être mises en
mouvement; au lieu que l'amour nous dédommage de la contrainte où
nous sommes de nous vaincre dans les autres sentiments; il remplit notre
17. Fréron, Année littéraire (1762), t.l, Lettre 5 du 15 janvier, p.ll4.
18. Fréron, Année littéraire (1760), t.7, Lettre 8 du 3 novembre, p.168.
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170 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
coeur, il y domine. [ ... ] Pourquoi le beau génie de Corneille se tourna-t-il du
côté de la politique, et se fit-il admirer? Nous sortions des guerres civiles, et
nous y rentrions; on était dans ces temps de trouble et de division, où tout
bourgeois croyait être un Romain parce qu'il criait au Mazarin. Il y avait dans
le sang français un levain séditieux; le cardinal de Retz avait donné le ton
républicain.19
Selon Fréron, le régime en place influence directement le goût du public
et les choix des auteurs. Cette analyse, rare dans ces périodiques, met en
regard la littérature et la politique dans une perspective historiciste. Elle
renforce l'idée selon laquelle l'imitation est réussie lorsqu'elle renvoie à
des conditions d'écriture similaires.
La critique des Anciens est loin d'être anodine. Elle fait état de
l'évolution des moeurs, elle mesure le talent français, et met en avant
les atouts des auteurs contemporains, et plus largement les
caractéristiques de la langue française. Les commentaires sur les oeuvres
antiques contribuent à un discours hiérarchique entre les deux époques
et les nations. Certains genres occasionnent de nombreux débats
(tragédie, épopée, poésie lyrique) mais d'autres trouvent une légitimité
étonnante comme les fabliaux et contes médiévaux, pourtant très absents
du paysage littéraire du dix-huitième siècle:
Dans de vieux manuscrits de la Bibliothèque du roi, de l'abbaye de SaintGermain
des Prés et de l'Eglise de Paris, il y a, Monsieur, d'anciennes poésies
qui, au langage près, pourraient encore faire honneur à nos meilleurs poètes
[ ... ]. Les grands hommes du siècle passé avaient lu ces anciennes poésies, et
plusieurs d'entre eux n'ont pas dédaigné de les copier quelquefois, ou du
moins d'en tirer le fond de quelques-unes de leurs plus ingénieuses productions.
Le fabliau du Vilain Mire, qui est le premier de ce recueil, a fourni à
Molière le sujet de sa comédie du Médecin malgré lui. [ ... ] Quoique les auteurs
ne paraissent point s'être formés sur les beaux modèles de l'antiquité, il y a
néanmoins dans quelques-uns de leurs ouvrages des morceaux dignes d'être
comparés aux écrits des anciens.2°
Ces références de productions médiévales françaises inscrivent la culture
française dans une tradition honorable qui ne se dément pas puisque,
selon Fréron, ces fabliaux 'pourraient encore faire honneur à nos
meilleurs poètes'. La comparaison entre la littérature antique et la
littérature française contribue à créer une 'antiquité gauloise' qui
viendrait concurrencer les productions grecques et latines. Elle vient
justifier l'intérêt du public pour ces oeuvres et participe à l'élaboration
d'un sentiment de fierté nationale.
19. Fréron, Année littéraire (1760), t.7, Lettre 8 du 3 novembre, p.182.
20. Fréron, Année littéraire (1756), t.2, Lettre 14 du 5 mai, 'Fabliaux et contes', p.313-15.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 171
Littérature nationale et littératures étrangères
A l'instar des productions antiques, les littératures contemporaines
étrangères bénéficient d'une large diffusion dans les journaux littéraires.
Dans ce contexte de diffusion européenne des nouvelles, favorisé par le
progrès des transports, les rédacteurs s'intéressent particulièrement aux
ouvrages de leurs voisins, comme le souligne Fréron sur un ton
accusateur:
La France s'enrichissait dans le dernier siècle des dépouilles des anciens. On
en connaissait les chefs-d'oeuvres; on les traduisait, ou l'on en donnait
l'équivalent par d'heureuses imitations. Nous ne voyageons maintenant
que chez nos voisins, et nous n'en rapportons souvent que de très médiocres
denrées. De riches commerçants que nous étions, par le dépôt de la Grèce et
de Rome, et plus encore par les productions naturelles du pays, nous
sommes devenus de petits marchands, des espèces de pirates qui courent
les mers.21
N'étant pas à une contradiction près, surtout lorsqu'il s'agit de son
positionnement concernant le progrès des arts et des littératures, Fréron
estime cette fois que son siècle accorde bien trop d'importance à luimême
et qu'il néglige les biens les plus précieux, ceux de l'antiquité. Les
pratiques culturelles des pays étrangers font l'objet de nombreux articles
qui n'appellent pas systématiquement de comparaison avec la France. Là
encore, l'objet du commentaire peut être une oeuvre, un genre ou une
personnalité spécifique, comme Shakespeare, dans le Pour et contre par
exemple.22 Auteur emblématique, Shakespeare présente certaines
caractéristiques propres à informer le lecteur des particularités de la
culture anglaise. Prévost consacre ainsi deux numéros à sa vie et à son
oeuvre, mais également à expliquer les moeurs anglaises, et de nombreux
autres articles au fil des publications. C'est la même chose lorsque Fréron
publie un article intitulé 'Introduction à la lecture des auteurs
allemands', par M. Junker, ou un compte rendu sur un 'Choix des poésies
allemandes' par M. Huber.23 Les articles donnent une vue d'ensemble de
la littérature allemande aux lecteurs. Les écrits de Grimm suscitent un
nouvel intérêt pour les productions allemandes. En octobre 1750 et en
février 1751, le Mercure de France publie deux de ses lettres qui
contribuent à réhabiliter cette littérature, jugée trop rugueuse, trop
réflexive et peu ouverte aux oeuvres de fiction. 24 Les différents articles
21. Fréron, Année littéraire (1754), t.3, Lettre 2 du 23 mai, p.27.
22. Prévost, Le Pour et contre, t.l4 (1738), n° 194, p.26 et n° 195, p.50.
23. Fréron, Année littéraire (1764), t.l, Lettre 6 du 10 janvier, p.136-39 et (1766), t.5, Lettre 2 du
27 juillet, p.25-50.
24. Voir par exemple, dans le Mercure de France, les volumes d'octobre 1752, p.62 où l'on peut
lire une 'seconde lettre d'un Prussien à M. l'abbé Raynal, sur la littérature allemande',
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172 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
s'efforcent ainsi d'expliquer les faiblesses de la littérature allemande par
l'histoire du pays.25
Les journaux s'inscrivent dans une perspective européenne. En 1752,
Grimm commence par exemple la Correspondance littéraire, un périodique
à la main cosmopolite et diffusé en Russie, en Allemagne et en France.
Deux ans plus tard, le Journal étranger est lancé, Fréron participe d'ailleurs
à l'aventure. Le public français se familiarise avec les cultures étrangères,
à la fois par les comptes rendus des ouvrages mais également par la
publication de textes français inspirés de l'étranger, comme ce fut le cas à
partir des traductions de Prévost des romans de Richardson et du succès
des romans de Fielding. Prévost s'inspire du développement de la vogue
du roman et permet aux lecteurs de découvrir la littérature anglaise. Le
succès de ces publications, ainsi que le goût du public pour la culture
anglaise, contribue au développement de faux romans anglais comme les
romans de Mme Riccoboni par exemple. Dans certains cas, l'histoire est
simplement transposée en Angleterre pour répondre au goût du public
pour la littérature de ce pays, comme le signale le compte rendu de Fanni
ou l'heureux repentir publié dans le journal des dames. 26 Durant une trentaine
de pages, ce qui est très conséquent, le rédacteur résume l'ouvrage en
l'agrémentant d'extraits et présente les personnages. Il met en avant le
fait que l'histoire est anglaise et qu'elle se déroule à Londres en 1764.
Mais, à l'avant-dernière page du compte rendu, le lecteur apprend que
l'ouvrage n'est pas de la main d'un Anglais (il est fort probable qu'il ne
l'ignorait pas): 'Enfin l'on reconnaît l'auteur qui a rédigé l'histoire des
époux malheureux, ou de M. de la Bédoyère', mais de celle de Baculard
d'Arnaud, dont les productions sont déjà fort célèbres.27
La tendance à l'anglicisation des histoires romanesques est cependant
décriée lorsqu'elle ne sert qu'à donner un vernis supposé à un roman.
Les codes en vigueur doivent être respectés, comme le montre cet autre
article du journal des dames à propos de La Victime mariée, ou Histoire de Lady
Villars, traduite de l'anglais, de Mérigot le jeune: 'Les romans anglais
l'emportent sur les nôtres; mais pour accréditer un ouvrage de ce genre,
il ne suffit pas de mettre à la tête: traduit de l'anglais. Le mot ne fait pas la
chose. Thersite, sous le casque d'Achille, n'aurait été que Thersite.'28 Le
rédacteur critique cette vogue d'anglomanie qui vient envahir la plupart
celui de décembre 1752, vo1.2, p.35, de février 1753, p.6, de mars 1753, p.12, ou encore
d'avril 1753, p.82. A chaque fois, il s'agit d'une nouvelle lettre sur la littérature allemande
pour l'abbé Raynal.
25. Voir l'exemple du Mercure de France sur !"Etat de la poésie dramatique en Allemagne',
décembre 1754, vol.l, p.78.
26. journal des dames (février 1765), p.65-92.
27. journal des dames (février 1765), p.91.
28. journal des dames (avril1775), t.2, p.60.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 173
des productions romanesques en France. Il reproche notamment aux
auteurs de vouloir faire 'comme si' sans tenir compte des spécificités
culturelles des romans imités. On retrouve le même type de reproche à
propos de l'adaptation française des tragédies de Shakespeare, qui pose
la question, très débattue, de la représentation de l'horreur:
L'ombre dans Shakespeare laisse une impression forte et terrible; je viens de
dire qu'elle produisait peu d'effet dans M. de Voltaire; j'ajoute qu'elle fait
presque rire, parce que ce qui en résulte n'est point assez frappant. [ ... ]
Quelle différence dans l'emploi du même ressort? C'est que Shakespeare
avait du génie. Enfin, le pas était franchi; M. Ducis n'avait point à craindre
notre prétendue délicatesse. N'avons-nous pas vu sur notre scène des
horreurs que la scène anglaise elle-même n'aurait peut-être pas admises?29
Les règles du théâtre français impliquent le respect du vraisemblable et
du bienséant et rejettent les représentations effrayantes et incroyables,
telle fantôme d'Hamlet. En comparant le traitement du fantôme dans les
deux versions françaises et dans la pièce originale, Fréron met en
évidence les différences de moeurs et de codes dramatiques en fonction
des cultures.
Cinq ans plus tard, et toujours à propos du théâtre de Shakespeare, le
rédacteur du journal des dames propose que les jugements entre les deux
pays cessent. Fidèle à Bayle et à sa République des lettres, il considère que
les auteurs ne doivent pas être attachés à des nations:
Qui a élevé ces barrières entre les poètes dramatiques de deux nations
voisines! Il est vrai qu'ils ne se ressemblent en aucune manière, mais cette
seule idée aurait dû faire entrevoir qu'il n'appartenait pas à l'une de décider
sur le goût de l'autre. Vainement s'imaginerait-on que la gloire d'un poète
tient à la gloire de la nation; l'intérêt de la littérature ne doit pas connaître le
cercle étroit des royaumes; les trésors dispersés ne font-ils pas également la
gloire de l'esprit humain.30
L'article vise en fait à dénoncer les jugements hâtifs portés par les
critiques français sur le théâtre de Shakespeare. Mais le biais choisi par
l'auteur est original puisqu'il refuse l'idée d'une littérature nationale au
profit d'une littérature de l'humanité. De cette façon, la partialité des
jugements vis-à-vis des oeuvres étrangères devrait selon lui s'estomper. Le
journal des dames dénonce le peu d'objectivité des critiques français, qui
protègent les productions nationales, dans un mouvement susceptible de
nuire à l'élévation et au progrès de la littérature.
Ces analyses sur les productions étrangères contribuent à créer des
hiérarchies entre les pays, et notamment entre la France et l'Angleterre.
29. Fréron, Année littéraire (1770), t.2, Lettre 13 du 10 juin, p.289.
30. journal des dames (mai 1775), t.2, p.211.
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174 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Dans chaque genre, l'Angleterre apporte des innovations qui influencent
les auteurs français, quitte à imprimer sur le pays un voile anglais de plus
en plus dénoncé par les rédacteurs au fil du siècle.31 Les rédacteurs sont
peu admiratifs des productions espagnoles, italiennes ou allemandes (les
plus représentées après l'Angleterre) et lorsqu'ils sont amenés à les louer,
ce n'est jamais au détriment de la France:
Vous serez très content, Monsieur, de l'analyse de l'esprit et des productions
de Pétrarque, parce que les éloges et la critique sont également mérités. Je
vous conseille de lire tout ce morceau. Vous remarquerez cependant que
plusieurs endroits que l'auteur cite avec complaisance ne sont des beautés
que pour les imaginations italiennes ou espagnoles, et qu'ils seront regardés
par les autres nations comme des comparaisons outrées et de mauvais goût,
des exagérations ridicules. Je n'en rapporterai qu'un seul exemple, celui
dont il parle avec le plus d'admiration.32
Dans ce commentaire, le rédacteur de l'Année littéraire place délibérément
le goût italien et le goût espagnol à un niveau inférieur à celui des autres
nations. Cela correspond à un préjugé classique de l'époque et signale
que la réflexion sur les cultures étrangères vise aussi à établir un
classement entre les littératures.
Outre les comptes rendus, le journal littéraire contribue à la diffusion
des cultures étrangères par la publication de divers textes, anecdotes,
poèmes, traductions ou dissertations.33 Le journal littéraire remplit ici
un rôle de médium, au sens propre, entre deux cultures. La présence de
traductions justement, ou du simple texte original, signale la familiarité
des lecteurs avec la langue dont il est question. Les rédacteurs supposent
un certain degré de connaissance des langues chez leurs lecteurs et
justifient ainsi leurs choix de publication des textes originaux ou des
traductions. Par exemple, dans le Pour et contre, Prévost publie un fragment
de l'histoire du Portugal qu'il décide de traduire directement en
français, sans y ajouter le texte original:
Cependant quelle apparence de donner ici un article purement portugais,
au risque de n'être pas entendu d'un seul de mes lecteurs? Dans la nécessité
de me rendre aux instances d'un étranger, qui me presse de faire cet
honneur à sa nation, le parti que je prends est de me retrancher dans une
traduction si littérale qu'elle n'altère presque rien aux expressions de
l'auteur.34
31. Fréron, Année littéraire (1772), t.2, Lettre 5 du 7 mars, p.99-122.
32. Fréron, Année littéraire (1759), t.2, Lettre 4 du 25 février, p.79.
33. Voir pour exemples, dans le Mercure de France, les 'Nouvelles traduites de l'italien de
Lodovico Domenichi', novembre 1746, p.97 et la 'Traduction d'une ode anglaise sur la
vanité des plaisirs etc. par M. Despreaux de l'Académie royale des belles-lettres d'Angers'
en février 1769, p.215.
34. Prévost, Le Pour et contre, t.19 (1740), n° 271, p.74.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 175
Quelques pages plus loin il tient un discours contraire à propos de
l'italien. Il décide de publier des textes des princes d'Italie: J'en
rapporterai quelques-uns, et la langue italienne est si communément
entendue, que je les laisse sans traduction' (p.88). Cette distinction révèle
une familiarité différente des lecteurs avec les deux langues qui peut
s'expliquer non seulement en termes linguistiques mars aussr
géographiques.
A contrario, lorsque Prévost publie la même année des eprgrammes
anglaises, il choisit de publier à la fois les originaux et leur traduction. 35
Cette fois, il ne s'agit pas de faciliter pour le lecteur la compréhension
des épigrammes, dans la mesure où la langue anglaise est censée leur être
familière. L'objectif consiste ici plutôt à valoriser la qualité de la
traduction de Prévost. Ce faisant, les lecteurs peuvent apprécier les
deux textes tout en constatant l'élégante transcription faite par le
rédacteur. Cette pratique est assez fréquente dans les journaux littéraires
comme en atteste cet exemple du Mercure de France qui publie en
décembre 1746 un 'sonetto del Petrarca' dans les Pièces fugitives, suivi
d'un sonnet simplement appelé 'Imitation'.36 Les deux poèmes sont
clairement dissociés par l'insertion d'une ligne horizontale entre les
deux textes, élément typographique utilisé généralement pour indiquer
la fin du texte et le début d'une autre pièce poétique. Pourtant, le titre du
second sonnet suscite la curiosité du lecteur et le renvoie au sonnet
précédent. Hormis ce titre, tous les éléments typographiques mis en
place laissent penser que les deux pièces n'ont aucun rapport. Seule la
lecture des deux poèmes permet de comprendre que le second est bien
une adaptation du premier en langue française. L'initiative est laissée au
lecteur qui peut s'exercer à la compréhension des textes de langue
étrangère.
L'intérêt manifeste que portent les journalistes-critiques à ces textes
issus d'autres temps ou d'autres cultures ouvre un débat sur la
traduction. Selon les ouvrages, les journalistes vont se contenter de
proposer une critique sur le contenu, en négligeant un peu la forme,
ou bien chercher à rendre compte de la qualité de l'oeuvre traduite par
rapport à l'original, ce qui fait que la traduction est parfois livrée sans
analyse alors qu'elle fera l'objet de comptes rendus développés dans
d'autres circonstances. De fait, c'est surtout pour les textes poétiques que
les rédacteurs des journaux littéraires sont attentifs à la qualité des
traductions. Ce travail de comparaison s'effectue uniquement pour les
langues européennes. Les cultures étrangères lointaines, telles que la
Chine, la Perse ou l'Inde, représentées dans les journaux littéraires, ne
35. Prévost, Le Pour et contre, t.l9, n° 276, p.216.
36. Mercure de France (décembre 1746), vol.l, p.6.
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176 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
sont pas exploitées du point de vue de la langue mais à partir de comptes
rendus d'ouvrages d'explorateurs, ou de la publication de récits brefs
'orientaux'.
Les cultures dialoguent dans le journal littéraire, elles se confrontent
et s'ajustent pour permettre aux lecteurs de mieux les appréhender
comme dans cet exemple significatif de la traduction italienne du Paradis
perdu de Milton, publiée dans le Pour et contre. Prévost intègre à son
compte rendu l'analyse de la traduction française. Il jongle ainsi entre les
trois textes et publie successivement des extraits anglais, français et
italiens. Cette juxtaposition est peu fréquente dans les journaux
littéraires, d'autant qu'elle implique une réelle aisance dans les trois
langues et révèle les partis pris des auteurs des textes. La traduction
française est rimée, contrairement à l'original britannique et à la
traduction italienne. Selon Prévost, l'usage de la rime est inhérent aux
caractéristiques de la langue française:
Ce n'est point par opiniâtreté que nous conservons la rime, et que nous
refusons d'imiter les Italiens et les Anglais. Les Français ne se piquent pas de
constance dans leurs usages, et la nouveauté plaît toujours par elle-même.
C'est donc par impossibilité de faire autrement qu'ils continuent, et qu'ils
continueront toujours de rimer, quoiqu'ils éprouvent qu'une longue suite de
rimes les fatigue et les accable. Si on voulait retrancher la rime, il faudrait
commencer par inventer une nouvelle cadence de vers, et venir ensuite à
bout d'y accoutumer nos oreilles: ce qui pourrait être une vaine entreprise.37
La mise en regard des trois textes permet une réflexion développée sur la
langue française et rappelle aux lecteurs qu'il existe des différences de
fonctionnement entre les langues.
Un sentiment patriotique
La découverte des cultures étrangères, si elle suscite l'intérêt et la
curiosité, entraîne inévitablement une attitude protectionniste à l'égard
des oeuvres françaises. Le sentiment national participe de la critique des
textes et infléchit parfois le raisonnement. Tous les rédacteurs ne suivent
cependant pas cette logique, comme en témoigne l'article déjà cité du
Journal des dames38 ou celui, plus ambigu, du Pour et contre:
J'ai remarqué par plusieurs exemples, qu'il y a peu de risque pour un
traducteur à donner en France des ouvrages applaudis en Angleterre. Les
deux nations sont aujourd'hui dans l'Europe, ce qu'étaient autrefois les
Grecs et les Romains. C'était un titre pour plaire à Rome que d'avoir obtenu
les suffrages d'Athènes; et Cicéron faisait souvenir son fils, qu'il ne devait
37. Prévost, Le Pour et contre, t.2 (1733), n° 29, p.324.
38. journal des dames (mai 1775), t.2, p.211.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 177
espérer d'être goûté dans sa patrie qu'autant qu'il aurait su profiter des
leçons de Cratippe et des exemples de la Grèce.39
La comparaison des deux nations avec Athènes et Rome est a priori
avantageuse mais elle cache une hiérarchisation qui n'est pas à l'avantage
de la France. Prévost assimile l'Angleterre à Athènes, dont les publics
semblent les plus difficiles à conquérir, contrairement à ceux de la
France et de Rome.
Le contexte historique influence considérablement les jugements des
critiques sur les cultures étrangères. Ainsi, lorsque l'Angleterre et la
France entrent en guerre pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763), ou
à l'époque des batailles pour les colonies américaines, on constate un net
changement de ton dans les articles. On voit apparaître des textes
détachés des préoccupations littéraires et qui viennent défendre la
culture française, comme en 1762 lorsque le Journal des dames et l'Année
littéraire rendent compte d'un discours de M. Buffet de La Marelle sur 'la
différence du patriotisme national chez les Français et les Anglais'.40 Les
deux articles sont très développés et il n'est pas anodin que ce discours
soit publié juste avant la fin de la guerre, peut-être pour redonner un peu
de force à la population française, durement touchée. Les jugements sur
les oeuvres étrangères sont ainsi largement tributaires du contexte
géopolitique. Les journaux étrangers font de même et n'hésitent pas à
se moquer ou à minimiser la qualité des productions françaises, comme
en atteste cet extrait de l'Année littéraire dans lequel Fréron traduit
quelques lignes de l'Evening Post:
Je viens de lire, Monsieur, dans I'Evening Post de Londres ce parallèle écrit en
Anglais; j'ai pensé que la traduction vous en ferait plaisir. [ ... ] 'Les poètes
français se mettent au dessus de Shakespeare, parce qu'ils observent plus
exactement l'unité de temps et de lieu. Les poètes qui croiraient leurs
drames excellents parce qu'ils les auraient faits selon les règles d'Aristote,
seraient aussi ridicules que ce pédant qui avait acheté fort cher la lampe d'un
fameux philosophe, dans l'espérance qu'elle procurerait la même célébrité à
ses ouvrages. Il n'est pas difficile de placer dans un temps limité, dans un lieu
fixe, une suite de conversations. C'est là ce qui constitue à peu près les pièces
françaises'. 41
Le débat sur le théâtre français et le théâtre anglais court sur tout le
siècle. Les avis divergent franchement et contribuent à développer la
réflexion sur les règles dramatiques et les nouvelles formes
dramaturgiques comme le drame bourgeois. Plusieurs critiques, dont
39. Prévost, Le Pour et contre, t.4 (1734), n° 57, p.282.
40. journal des dames (octobre 1762), t.3, p.79-84 et Fréron, Année littéraire (1762), t.6, Lettre 5 du
6 octobre, p.l02-14.
41. Fréron, Année littéraire (1769), t.4, Lettre 1 du 14 juin, p.3.
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178 Le jourruzllittéraire en France au dix-huitième siècle
Diderot et Fréron, considèrent d'ailleurs que le drame provient de la
conjonction entre les usages français et anglais en matière de théâtre.42
La comparaison entre les oeuvres de différentes cultures favorise la
réflexion sur la littérature en même temps qu'elle permet le
développement d'un sentiment national, ce que montre bien la citation
suivante issue du Pour et contre:
Un habile homme [avec rwte de l'auteur: Balzac] appliquait à notre nation
l'éloge que Cicéron a fait de la sienne. J'ai toujours pensé, disait-il, ou que
nos Français ont inventé avec plus de sagesse que les autres peuples, ou qu'ils
ont perfectionné ce qu'ils ont emprunté d'eux dans toutes les matières qu'ils
ont jugé digne de leur application'. [ ... ] j'établirai en général sur la
connaissance que je crois avoir acquise des divers talents de quelques nations
voisines pour les ouvrages d'art ou d'esprit qu'elles n'ont rien inventé d'utile
dans l'un et l'autre genre, qui n'ait reçu en France quelqu'accroissement
d'utilité et de valeur; au lieu que de toutes les inventions dont le monde est
redevable aux Français, à peine en nommerait-on une seule qui n'ait souffert
quelqu'altération en passant à l'usage de nos voisins.43
Prévost reprend les propos de Guez de Balzac pour valoriser la nation
française. Il souligne sa supériorité dans le développement des arts, des
lettres et des idées. Le journal littéraire participe de la mise en avant du
pays et de sa culture. Il doit parvenir à établir un certain équilibre entre
la valorisation de la nation sans être taxé de partialité envers les oeuvres
étrangères, ce que recommande explicitement Marmontel dans l'article
'Critique' de l'Encyclopédie:
Le critique doit aller plus loin contre le préjugé; il doit considérer non
seulement chaque. homme en particulier, mais encore chaque république
comme citoyenne de la terre, et attachée aux autres parties de ce grand
corps politique, par les mêmes devoirs qui lui attachent à elle-même les
membres dont elle est formée: il ne doit voir la société en général, que
comme un arbre immense dont chaque homme est un rameau, chaque
république une branche, et dont l'humanité est le tronc.44
Marmontel construit une figure de critique oeuvrant pour le bien des
peuples, telle que celle préconisée par Bayle, et par le rédacteur du
journal des dames. Selon eux, le critique a une mission, celle de protéger la
littérature en général, dans l'intérêt du savoir humain.
Le développement de la critique littéraire favorise l'émergence d'un
mouvement patriotique européen, qui se constate, selon Pierre-Yves
Beaurepaire, dans la crise du cosmopolitisme des années 1760, pourtant
42. Voir ch.7, p.202-206, qui propose un développement sur le drame bourgeois à partir de
l'analyse des commentaires sur Eugénie de Beaumarchais.
43. Prévost, Le Pour et contre, t.8 (1736), n° 119, p.332.
44. Marmontel, article 'Critique' de l'Encyclopédie, t.4, p.490.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 179
cher aux Lumières.45 L'intérêt pour la culture étrangère, voire pour les
cultures anciennes, est implicitement une réflexion sur la valeur et la
qualité des moeurs du pays concerné. Cela participe certes d'un
questionnement plus approfondi des règles d'écriture, mais permet
avant toute chose de mettre en avant la spécificité d'une nation. La
conception de la nation se développe significativement à partir des
années 1750, comme le souligne David A. Bell: 'On constate même
qu'une véritable science du caractère national se développe en France
à cette époque, relevant d'une tradition intellectuelle qui a commencé
avec Aristote et dont la lignée française, comprenant Dubos, SaintEvremond
et La Mothe le Vayer, remonte à Jean Bodin.'46 Dans les
théâtres, les académies, les textes des philosophes et des journalistes, se
multiplient les références à un patriotisme, ou, plus simplement, à un
sentiment national. La critique des textes étrangers est susceptible
d'évoluer vers une critique des moeurs voire une critique politique
comme le souligne le compte rendu du Nouvelliste du Parnasse sur les
Mémoires de littérature et d'histoire:
Il me semble que l'auteur fait plusieurs faux raisonnements; parce qu'il
confond sans cesse le vrai naturel avec le vrai artificiel. J'entends par le
premier, ces vérités primitives dont tous les hommes sont également affectés;
et qui sont du ressort de la raison dont l'essence est la même dans les Chinois,
les Grecs, etc. Le vrai artificiel est celui qui dépend des moeurs, des usages et
des lois de chaque pays: c'est de là que naît le goût qu'on peut appeler
national, et qui est différent dans presque tous les peuples. C'est
l'accoutumance à ce vrai artificiel qui fait que dans les ouvrages d'esprit
comme les tragédies, les comédies, les épopées, chacun désapprouve
mutuellement ce qui ne se rapporte pas à ce goût national.47
La distinction opérée entre le vrai naturel et le vrai artificiel évoque celle
qui existe entre l'Homme et les hommes. Le vrai naturel renvoie à
l'identité et aux caractéristiques de l'être humain, tandis que le vrai
artificiel dépend de chaque peuple, des moeurs des nations. C'est ce
dernier qui détermine le goût d'un public et qui entraîne des différences
entre les cultures. Il contribue à ériger en littérature nationale un
ensemble d'oeuvres jugées représentatives d'une culture, d'un pays,
d'une histoire ou d'un peuple.
D'une manière générale, il n'est pas anodin de constater que les
rédacteurs des journaux littéraires privilégient les articles sur les productions
de l'antiquité ou sur les cultures étrangères contemporaines
45. Voir l'ouvrage de Pierre-Yves Beaurepaire, Le Mythe de l'Europe fraru;aise au XVIII' siècle:
diplomatie, culture et sociabilités au temps des Lumières (Paris, 2007) consacré à ce sujet.
46. David A. Bell, 'Le caractère national et l'imaginaire républicain au XVIIIe siècle', Annales.
Histoire, sciences sociales 57:4 (2002), p.867-88.
4 7. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1732), t.3, Lettre 40, p.272-73.
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180 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
avec finalement un très faible intérêt pour les productions françaises des
époques antérieures, dix-septième siècle excepté.
ii. Extraits et commentaires: réécrire l'original
Le principe de la réécriture, de l'adaptation ou de la traduction d'autres
textes est extrêmement fréquent au dix-huitième siècle. On prend plaisir
à s'inspirer de succès antérieurs pour proposer de nouvelles créations
littéraires et satisfaire le goût du public. Cette pratique, loin d'être
considérée comme amateuriste, signale le plus souvent les qualités
d'imitation et d'invention des auteurs et leur capacité à tenir compte
des contraintes qu'imposent la traduction (en termes de langue mais
également de moeurs) et l'adaptation (s'il s'agit de transposer l'oeuvre
initiale dans un autre genre), ce que précise Fréron à propos de la
réécriture d'un conte de Marmontel:
Vous vous rappelez, Monsieur, le petit conte de M. Marmontel qui porte ce
titre [Heureusement]. M. Rochon de Chabannes l'a jugé susceptible d'une
action dramatique, et ne s'est pas trompé; il en a fait une comédie en un acte
en vers qu'on a donnée pour la première fois le 29 novembre dernier sur la
scène française; le public en a vu la représentation avec plaisir; son succès
s'est toujours soutenu; elle est comme restée au théâtre.48
Alors que Fréron n'apprécie pas particulièrement Marmontel, il rend
compte avec un certain enthousiasme d'une pièce adaptée d'un de ses
contes. Il introduit son jugement en expliquant la progression de l'auteur.
D'abord celui-ci a envisagé le conte de Marmontel 'susceptible d'une
action dramatique', ce qui l'a amené à le réécrire. La création de
nouveaux textes s'appuie sur les prédispositions du texte initial à
s'adapter aux contraintes des autres genres. Dans notre exemple, le conte
contient en lui-même les ressorts d'une action dramatique. Rochon de
Chabannes ne s'est pas trompé et a trouvé le succès: 'Cette pièce,
Monsieur, est un des plus jolis riens qu'on nous ait donnés au théâtre.
Elle est bien dialoguée et légèrement écrite. Son succès ne se dément
point à la lecture' (p.356). La lecture de la pièce, après sa représentation, a
convaincu de sa qualité et a maintenu l'opinion favorable du public et de
la critique. Fréron publie un résumé de huit pages de la pièce, proposant
ainsi une nouvelle réécriture du texte original. Le texte initial de
Marmontel subit donc une première réécriture, celle de Rochon de
Chabannes, à laquelle il faut ajouter celle réalisée par Fréron pour la
composition de son article puisqu'il sélectionne une partie du texte et la
réagence au milieu de ses commentaires. Dans le journal littéraire se
multiplient ainsi les modes de relecture, en même temps que les pratiques
48. Fréron, Année littéraire (1763), t.1, Lettre 15 du 18 février, p.348.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 181
de réécriture: la représentation est déjà un premier mode de lecture dans
le cas des pièces de théâtre, l'adaptation dans un autre genre en est un
second et, surtout, les résumés et extraits dans le cadre de la critique
littéraire sont encore un autre mode de rapport au texte. La critique
réécrit le texte à partir d'une sélection d'extraits et de résumés et offre
une lecture spécifique de l'oeuvre.
Les extraits publiés dans les périodiques littéraires orientent
naturellement la réception des textes. Le choix des rédacteurs de diffuser
un extrait du texte plutôt qu'un autre est révélateur du goût du
rédacteur pour le texte mais également de sa conception de la critique
pour le lecteur. Le Mercure de France et le Journal des dames proposent ainsi
tous deux un compte rendu de l'Olympie de Voltaire. A chaque fois,
l'article commence par une présentation des personnages et des acteurs,
puis le résumé des actes, entrecoupé d'extraits. Pour annoncer la reconnaissance
entre la mère et la fille, le rédacteur du Mercure de France
résume le second acte mais choisit de publier l'extrait de la déclaration
d'amour d'Olympie pour Cassandre:
Les trois portes sont ouvertes. Tout le théâtre est réputé alors à l'intérieur du
temple. L'hiérophante est environnée des prêtres et des prêtresses. [ ... ]
[Olympie] s'avance. Le temple est ébranlé à son approche. Le coeur de
Statira est ému jusqu'au trouble, à l'aspect de cette jeune personne, qu'elle
regarde comme une victime dévouée au malheur. Elle plaint surtout l'illusion
de son coeur, quand elle entend de sa bouche ingénue la déclaration
vraie et sincère de ses sentiments pour Cassandre.
Depuis (dit Olympie) que je tombai en ses augustes mains,
J'ai vu toujours en lui le plus grand des Humains.
Je chéris un Epoux, et je révère un Maître.
Voilà mes sentiments, et voilà tout mon être.
C'est dans cette scène que se prépare de la manière la plus naturelle et la plus
intéressante, la reconnaissance entre la mère et la fille. 49
La juxtaposition des résumés et des vers issus du texte crée un nouveau
texte, hybride, qui facilite la lecture mais qui ne fait pas perdre la qualité
stylistique de l'oeuvre originale grâce aux extraits qu'elle en donne. Le
décor est posé, les personnages sont bien introduits. Le lecteur découvre
l'ensemble de la pièce en quelques pages. Le rédacteur a choisi
d'annoncer la reconnaissance entre les deux femmes sans véritablement
la représenter. En cela, il préserve le suspens de la pièce et confère à cet
événement une aura particulière. A contrario, le journal des dames propose
une réécriture de la scène qui divulgue d'emblée son objectif et dont la
présentation est de moindre qualité:
49. Mercure de France (mai 1764), p.176.
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182 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Le théâtre tremble, Olympie s'avance, Statira lui demande si elle connaît
l'époux avec lequel elle va s'unir, elle répond qu'elle ne le connaît que par ses
bienfaits, que sa condition d'esclave ne devait point lui faire éprouver;
Statira lui demande si elle a quelques idées de sa famille: elle dit que non. La
prêtresse croit trouver dans les regards d'Olympie, ceux d'Alexandre: elle lui
demande si elle a quelque ressouvenir de sa mère: elle répond que non. Les
circonstances de l'esclavage d'Olympie, l'époque du temps, la conformité de
ses traits avec ceux d'Alexandre, et la nature bien plus éloquente encore, lui
disent que c'est sa fille. 50
On remarque que dans les deux extraits le théâtre 'tremble' ou 'est
ébranlé' à l'arrivée d'Olympie. L'introduction de la fameuse scène est
similaire, quoique plus développée dans le Mercure de France. Mais par la
suite, le dialogue entre les deux femmes est rendu sur le mode indirect,
ce qui enlève toute poésie au texte et lui confère une certaine banalité.
Des expressions telles que 'elle dit que non' ou encore 'elle répond que
non' sont très simples et relèvent davantage de l'oralité. Elles minimisent
la scène alors qu'il s'agit justement de la scène de reconnaissance,
centrale dans la pièce originale.
Deux partis pris s'expriment dans ces articles. Le Mercure de France
conserve la beauté du texte, même dans son résumé en prose, et il
protège la scène tant attendue par un effet d'annonce discret. Dans le
journal des dames, la lecture est nettement facilitée, le ton ne correspond
plus à la tonalité tragique de la pièce et l'événement en lui-même perd de
sa qualité. Les deux articles nous proposent deux réécritures de l'Olympie
de Voltaire: l'une tragique, l'autre quasiment anecdotique. Autrement
dit, le Mercure de France conserve à peu près le texte et la structure
originale de la tragédie, mais l'adapte au format du périodique. Le journal
des dames cherche à faciliter la lecture, si bien que le compte rendu ne
semble même plus fondé sur un texte tragique. Seule compte l'intrigue et
non plus les modalités de sa mise en récit. A ce titre, l'origine générique
du texte est laissée de côté au profit de l'action, comme pour un roman. Il
est ainsi légitime, concernant le Journal des dames, de se demander si cela
ne relève pas d'un préjugé sur les lecteurs du périodique, qui seraient
peu habitués à lire des textes difficiles et friands de littérature romanesque,
et donc d'un souci de s'adapter au public.
Certains comptes rendus de romans s'efforcent aussi de conserver les
effets stylistiques du texte original. En 1766, le Mercure de France publie le
compte rendu d'un roman de Sauvigny, Histoire amoureuse de Pierre Lelong
et de sa très honorée dame Blanche Bazu, écrite par icelui. L'inspiration
médiévale de cet ouvrage en fait un texte original, comme le souligne
le rédacteur du journal:
50. journal des dames (août-septembre-octobre 1763), p.80.
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6. Reruire compte et représenter: activités critiqW!s 183
Ce nouvel ouvrage, quelque peu considérable qu'il soit pour son étendue,
suffirait néanmoins pour faire une réputation à M. de Sauvigny; on y trouve
réunies la naïveté du siècle de François 1er et toute la correction de celui-ci:
c'est d'ailleurs un nouveau genre extrêmement piquant par sa simplicité
intéressante et l'air de vérité qui lui est tout particulier; et ce n'est pas un
faible mérite que de donner du nouveau dans ce temps de disette où l'on
rencontre tant d'imitateurs, un si grand nombre d'ouvrages, et si peu
d'auteurs. [ ... ] César de Haulte Roche vivait en la ville de Corbie, en Picardie;
sa femme étant passée de vie à mort, il en fut si vivement frappé, qu'il s'en
vint à Paris, où il se fit capucin. Pierre Lelong, son fils, avait vingt-six ans, et
étudiant au collège de Navarre, quand son seigneur son père fut fait
gardien. 51
Le journaliste reprend le principe du récit pour proposer un résumé de
l'ouvrage. Il rappelle l'époque, le lieu, le distingue des autres romans et
commence par une mise en contexte de l'action et des personnages. Il
semble s'inspirer du texte original dont les expressions sont un peu
vieillies, même pour un lecteur du dix-huitième siècle. Sauvigny, qui
donne un contexte médiéval à son roman, s'est efforcé de le rédiger avec
un vocabulaire peu usité. Or, le rédacteur fait de même dans son résumé.
Il respecte la volonté de l'auteur et propose un résumé dont les expressions,
l'orthographe ou le temps évoquent une période antérieure
('vivant en la ville', 'passée de vie à mort', 'haulte roche', emploi du passé
simple). Il transforme le roman en nouvelle grâce à son résumé, en
condensant tous les événements et chaque situation. Cette transformation
accueille des morceaux de l'original grâce aux quelques extraits
qui parsèment le résumé. Il s'agit finalement de proposer le même texte
que l'original mais en plus bref, tout en conservant les spécificités de
l'ouvrage critiqué: 'Nous avons suivi le plus qu'il nous a été possible, le
style de l'ouvrage même afin que nos lecteurs pussent juger plus aisément
de l'effet qu'il produit. Au surplus, comme nul ouvrage n'est exempt de
défauts, on en rencontre aussi quelques-uns dans celui-ci' (p.78). En
restant fidèle au texte original, le rédacteur permet au lecteur de bien
prendre connaissance des ouvrages présentés.
La critique est avant tout un travail de relecture, d'autant plus dans le
cas de la critique théâtrale qui s'appuie le plus souvent sur la lecture de
l'oeuvre et non sur sa représentation. Elle favorise la création de
nouveaux textes. Elle permet le développement d'une pratique hybride
de l'écriture, entre le copier-coller d'extraits intégrés et le résumé plus
ou moins détaillé. Ces pratiques textuelles facilitent la compréhension
des lecteurs et leur réception des textes, en même temps qu'elles les
orientent. Cela conditionne de nouveaux modes de lecture, des
pratiques de relecture qui varient en fonction du texte commenté et
51. Mercure de France (février 1766), p.67.
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184 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
du périodique dans lequel le compte rendu est publié. A la façon du
fameux Reader's Digest, le commentaire des textes littéraires offre une
possibilité infinie de productions de textes inédits en même temps qu'il
en multiplie les modes de réception.
iii. L'oeuvre d'art
La cntique dans la presse littéraire s'exprime également à propos
d'autres formes artistiques. Les périodiques littéraires, et surtout le
Mercure de France, répartissent le domaine des arts en deux grandes
catégories: les arts d'agrément et les arts utiles. On retrouve dans ce
système la clé du précepte d'Horace: plaire et instruire. Cette dichotomie
renvoie d'une manière générale à la différence que nous faisons
aujourd'hui entre l'art et l'artisanat, avec toute la part d'incertitude
que génèrent ces catégories. La notion d'art désigne en effet tant la
création d'autres formes d'expression que celle de nouvelles techniques.
Déjà problématique au dix-huitième siècle, l'art relève de ces notions
complexes, comme la littérature, qui recouvrent différentes réalités en
fonction du contexte. S'ajoute d'ailleurs à ces catégories celle des beauxarts
qui signale bien sûr une hiérarchisation par rapport aux autres arts.
C'est une autre façon de classifier les arts, parce qu'elle réunit autant
ceux dits d'agrément que ceux dits utiles, comme le montre cet article du
Nouvelliste du Parnasse sur un Traité d'horlogerie:
Comme l'horlogerie commence à fleurir aujourd'hui en France par le savoir
et l'habileté du célèbre M. le Roi, et de quelques autres, et qu'elle est au
nombre des beaux-arts, j'ai cru pouvoir vous entretenir d'un ouvrage
nouveau sur cette matière, lequel néanmoins, selon les connaisseurs,
n'approche pas de celui que M. Sully, Anglais, publia en français avant sa
mort, et qui fut imprimé à Paris il y a quelques années. 52
Les techniques d'horlogerie relèvent a priori des arts utiles plus que des
arts d'agrément, mais elles appartiennent tout de même à la catégorie
des beaux-arts. Cette précision du rédacteur confère une certaine
importance à l'ouvrage tout en lui assignant une position définie dans
la hiérarchie des genres.
Les arts picturaux
Contrairement à la critique des textes, les articles de critique picturale
sont souvent rédigés par un collaborateur spécifique et au fait de la
peinture. Cochin par exemple participe activement à la critique des
salons dans l'Année littéraire. Et le Mercure de France fait appel à différents
spécialistes. Tous les périodiques littéraires ne proposent pas d'articles
52. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.2, Lettre 17, p.21-23.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 185
de critique picturale. Cette tendance se développe dans les années 1750,
avec le développement des salons de peinture, comme le montrent les
nombreux ouvrages publiés sur cette question. 53
Le Nouvelliste du Parnasse ne consacre que très peu d'articles sur le sujet
et reste très influencé par la pratique du commentaire des textes, tandis
que le périodique de Prévost est plus prolixe et se hasarde dans cette
pratique du commentaire des oeuvres non textuelles. Mais ce n'est
véritablement qu'avec La Font de Saint-Yenne et son ouvrage Réflexions
sur l'état de la peinture en France, publié en 17 4 7, que la critique d'art
commence à se développer. Ses analyses ont largement contribué à
l'intérêt des journalistes et du public pour la critique picturale. Diderot
poursuit le travail de La Font de Saint-Yenne et publie ses Salons.
Toutefois, comme le précise Else-Marie Budahl, avant de se distinguer
par ses comptes rendus, Diderot s'est souvent inspiré d'articles de
périodiques, tels la Gazette, l'Année littéraire, le Mercure de France, l'Avantcoureur
ou encore le Journal encyclopédique, pour composer ses Salons de
1759, de 1761 et de 1763.54 Il reprend souvent à son compte, mais il n'est
pas le seul, les jugements d'autres salonniers sans jamais les citer. Les
articles des journaux littéraires influencent donc les amateurs d'art qui
souhaitent proposer des commentaires, en même temps qu'ils s'en
inspirent.
La Font de Saint-Yenne et Diderot ne sont pas peintres. Ils reprennent
les principes de la critique littéraire pour fonder un genre nouveau.
Comme son modèle, la critique picturale se développe sous l'égide des
commentaires des anciens qui préconisent l'imitation de la belle
nature.55 Elle évolue cependant grâce à la multiplication d'articles de
critique sur les oeuvres picturales, facilitant ainsi sa constitution en un
genre distinct de celui de la critique littéraire.
Les peintres ont une attitude ambiguë vis-à-vis de ces critiques, trop
souvent spécialisés dans le commentaire des textes. En 1755, Fréron
publie par exemple le compte rendu d'une 'Lettre sur le salon de 1755
adressée à ceux qui la liront' sur les particularismes de la critique
picturale:
[L'auteur de la brochure] examine et réfute d'abord deux propositions de
quelques peintres, qui, blessés des traits répandus dans les écrits sur le Salon
de 1753, ont avancé 1. Que pour juger d'un art il faut l'exercer, et que l'on ne
53. Voir dans la bibliographie les ouvrages de Thomas Crow, René Démoris et Florence
Ferran, Charlotte Guichard, Jean-Louis Jam, Didier Masseau; ainsi que des articles de
René Démoris, de Roland Desné, d'André Fontaine, et ceux de Bernadette Fort.
54. Else-Marie Budahl, 'Diderot, son indépendance par rapport aux salonniers de son temps',
dans Elie Fréron, polémiste et critique d'art, éd. Jean Bakou, Sophie Barthélémy, André Cari ou
(Rennes, 2001).
55. Pour approfondir ce point, voir René Démoris et Florence Ferran, La Peinture en procès.
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186 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
peut prononcer sur les tableaux en particulier, que lorsqu'on a manié le
crayon et le pinceau. 2. Qu'il n'en est pas d'un tableau comme d'un livre,
qu'on peut attaquer indifféremment, parce que, la multiplicité des
exemplaires l'exposant continuellement au jugement de tout le monde, le
public est à portée de rendre justice à l'ouvrage, si c'est à tort qu'il a été
censuré; au lieu que le tableau, destiné souvent à être enfermé dans un
cabinet particulier, s'anéantit en quelque façon pour le public, tandis que
l'écrit qui le déchire se répand et reste dans les mains de tout le monde.56
Ces arguments en faveur d'une critique picturale effectuée par les seuls
peintres ne sont pas sans rappeler la crainte des auteurs vis-à-vis des
critiques. D'une manière générale, l'activité critique n'est pas reçue d'un
bon oeil. D'autant que concernant les livres, on peut penser que les
critiques savent au moins écrire, même s'ils ne sont pas écrivains, alors
qu'ils ne savent pas forcément dessiner ou peindre, lorsqu'ils jugent un
tableau. Par ailleurs, l'article met l'accent sur une seconde différence
essentielle entre les deux pratiques critiques: le critère de la reproduction.
Les livres sont multiples contrairement à l'oeuvre peinte. Ce
n'est pas l'objet-livre en soi qui a de la valeur mais son contenu. Selon les
peintres, l'unicité de l'oeuvre picturale vient guider la pratique critique.
Dans la mesure où le tableau est une oeuvre qui ne se reproduit pas, si ce
n'est sous forme de gravures, il a peu de possibilités de voir sa critique
évoluer sous l'influence du public. Cet argument peut d'ailleurs autant
être un atout pour les tableaux jugés trop positivement, qu'une
contrainte pour ceux qui auraient subi les foudres de la critique.
Ces revendications signalent une attitude contradictoire vis-à-vis du
public: elles supposent que seuls les peintres sont aptes à effectuer la
critique et, en même temps, elles valorisent le rôle du public dans
l'établissement de la réputation d'un ouvrage. La suite de l'article
souligne d'ailleurs l'importance du public dans la création picturale
puisqu'il permet l'émulation entre les peintres. Ces débats témoignent
du rôle encore obscur de la critique picturale. Le genre n'est pas encore
institué; il s'appuie sur la critique littéraire tout en essayant de s'en
distinguer.
La critique picturale peut d'ailleurs s'effectuer de diverses manières,
comme le montre Fréron lorsqu'il reprend les propos du comte de
Caylus exprimés dans sa 'Description d'un tableau représentant le sacrifice
d'Iphigénie, peint par M. Carle-Vanloo':
Les juges qui prononcent sur les ouvrages du pinceau peuvent se réduire à
trois classes, à l'homme de lettres qui n'observe que le point d'histoire et le
costume, à l'homme d'esprit qui n'est touché que des expressions, à l'homme
d'art qui ne prend garde qu'à l'exécution. C'est à ces trois sortes de critiques
56. Fréron, Année littéraire (1755), t.6, Lettre 3 du 19 septembre, p.64.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 187
que l'auteur de la Description présente le tableau de M. Vanloo sous les
différend> points de vue qui leur sont familiers. 57
Chacun des profils critiques explore un aspect du tableau. Les deux
premiers ne sont pas spécifiques à la peinture mais peuvent trouver à
s'exprimer sur des textes, tandis que le dernier développe davantage un
regard de spécialiste, concernant le dessin ou la couleur par exemple. Les
commentaires sur les oeuvres peuvent donc porter sur le choix du sujet,
son traitement ou encore son mode de représentation. La pratique n'est
pas spécialisée, ce qui laisse penser que chaque individu dans le public est
susceptible de s'y exercer.
La peinture suscite la curiosité d'un public qu'il faut former alors
même que l'accès aux oeuvres est rendu difficile et que les rédacteurs ne
peuvent publier de représentations des oeuvres dans leurs numéros. Ils
pallient ce type d'inconvénients grâce à des descriptions fouillées et
minutieuses:
Mon dessein était de donner une idée des peintures exposées cette année au
Salon; mais l'accueil que le public a fait à ces lettres, m'a déterminé à suivre
dans cet ouvrage la description des tableaux les plus remarquables. Le
lecteur sera à portée de juger en même temps du style et des connaissances
de M. Math on de la Cour, et des productions de nos peintres les plus célèbres
pendant l'espace de deux années.58
Le rédacteur du journal des dames s'inspire des lettres de Math on de La
Cour, publiées en 1765, pour rendre compte des oeuvres exposées au
Salon du Louvre.59 Ce choix permet au lecteur de se faire une opinion du
texte de commentaire et des oeuvres qui y sont décrites. La qualité des
descriptions est donc d'une importance primordiale et illustre le talent
du critique. Elle doit permettre de voir, grâce au langage, la composition
du tableau. Le premier devoir de la critique artistique consiste ainsi à
représenter les oeuvres, validant ou non le talent et du peintre, et du
critique, comme le montre l'article de Fréron sur l'estampe L'Epouse
indiscrète:
Cette estampe, de 13 pouces de haut sur 11 de large, vient d'être gravée par
M. de Launay, d'après le tableau peint à gouache par feu M. Baudouin. Cet
artiste charmant, qu'une mort prématurée nous a ravi au milieu d'une
carrière brillante, se distingua surtout par la peinture naïve de scènes prises
dans nos moeurs et saisies avec cette vérité et cette élégance qui caractérisent
le génie. L'Epouse indiscrète représente un jeune homme qui caresse une jolie
femme de chambre à demi renversée sur un lit en désordre; elle semble
57. Fréron, Année littéraire (1757), t.6, Lettre 14 du 15 octobre, p.316-17.
58. journal des dames (septembre 1765), p.96.
59. Cette mise en scène des lettres de Mathon de La Cour ne doit pas faire oublier qu'il est
déjà le rédacteur principal du périodique, avec Sautereau de Marcy, bien que le nom de
Mme de Maisonneuve apparaisse toujours sur la page de titre.
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188 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
vouloir s'opposer à l'impétuosité du jeune homme, tandis que l'épouse de
celui-ci, cachée derrière un matelas, observe avec la plus grande inquiétude
la perfidie de l'un et la conduite équivoque de l'autre. La scène se passe dans
une chambre richement décorée, où le jour, avantageusement ménagé par
un volet qui masque la fenêtre, laisse briller la lumière sur le groupe
principal et produit à l'oeil un effet doux et agréable.60
Le rédacteur donne à voir un tableau, à travers l'usage de la langue. Il représente
le dessin. La description de l'estampe crée un mini-récit, de
l'ordre de l'anecdote, dans lequel chaque personnage a un rôle déterminé
et dont le cadre est également précisé. Le critique imagine que la
femme de chambre veut s'opposer au jeune homme et parle de 'la plus
grande inquiétude' ressentie par l'épouse dissimulée. Il crée un récit
autour de la scène et met en mots les émotions dépeintes. Mais alors
qu'un récit contient une conclusion, ici l'estampe n'apporte aucun
élément permettant de savoir comment va se conclure la scène. Cette
structure narrative est fréquente dans la critique picturale, même
lorsque le peintre est le sujet de l'article, comme ici à propos de Van Eick:
De tous les peintres, de ce pays et de ce temps-là, à qui l'art a le plus
d'obligation, on nomme Van Eick, surnommé de Bruges, parce qu'il prit
cette ville pour le lieu ordinaire de sa demeure. La connaissance qu'il avait
de la chimie le porta à chercher de nouveaux vernis, pour donner de la force
et de l'union à ses tableaux, qui en manquaient, comme il arrive toujours aux
ouvrages en détrempe. Un jour qu'il eut fini un tableau après beaucoup de
temps et de soin, il y met le premier vernis qu'il avait trouvé. Mais comme il
fallait nécessairement le laisser sécher au soleil, il s'aperçut que la chaleur
avait fait retirer les ais du tableau, et qu'il paraissait du jour entre les
jointures; cet inconvénient lui fit chercher quelque vernis qui pût se sécher à
l'ombre. Ayant trouvé que l'huile de noix et celle de lin étaient les plus faciles
à faire sécher, il s'en servit avec d'autres drogues, et il en composa un
nouveau vernis qui fut celui que tous les peintres désiraient, et que personne
n'avait encore découvert avant lui. Il tâcha ensuite de détremper la couleur
avec ces huiles, et voyant qu'elle ne craignait plus l'eau, il trouva ainsi avec
beaucoup de joie et d'utilité l'heureuse invention de peindre à l'huile.61
Le rédacteur du Pour et contre privilégie l'approche narrative pour
expliquer l'origine du nouveau vernis inventé par le célèbre peintre.
Tous les éléments du récit y figurent, tel que l'implantation du cadre, les
raisons de sa recherche, la méthode suivie, et la découverte. Prévost
reconstitue les étapes de création du vernis à la manière d'une aventure
dont le peintre est le héros. Il souligne que cette trouvaille est à l'origine
de la peinture à l'huile. Dans la suite de l'article, l'effet narratif est
toujours présent et le lecteur apprend que le peintre a été obligé de
60. Fréron, Année littéraire (1771), t.3, Lettre 9 du 30 mai, p.213-14.
61. Prévost, Le Pour et contre, t.11 (1737), n° 160, p.297.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 189
divulguer son secret, ce qui a amené les Italiens à le dérober aux
Flamands. Le lecteur est entraîné dans une succession d'actions qui
confèrent au vernis l'importance d'un trésor. Ces détails narrés sur le
mode romanesque contribuent naturellement à l'intérêt du lecteur.
La critique des arts visuels se distingue de la critique des textes par son
goût et son usage de la narration. Si, au départ, cette tendance s'explique
par la nature même de l'objet commenté, cela occasionne très vite une
nouvelle pratique, une description en mouvement, telle une narration.
Le tableau prend vie aux yeux du lecteur. La critique picturale représente
l'oeuvre et permet au lecteur de jouer un rôle dans son appréciation.
Musique, danse et opéra
La catégorie des arts regroupe également les domaines de la musique, de
la danse et de l'opéra. Le journal littéraire accorde une large place aux
arts du spectacle. Sa vocation divertissante lui permet de commenter
tant les concerts que les opéras, mais aussi tous les événements
distrayants et mondains proposés aux lecteurs, comme le souligne Louis
de Boissy dans le Mercure de France en 1755: 'Comme le Mercure est fait
pour être le héraut des arts, et que notre devoir est surtout de marquer
leurs progrès, à mesure qu'ils se perfectionnent, nous croirions y
manquer, si nous tardions plus longtemps à parler ici de la danse. Elle
est actuellement la première colonne de l'opéra. L'art accessoire y est
devenu l'art principal.'62 Le rédacteur rappelle le rôle de son périodique:
'Héraut des arts', celui-ci a pour mission de rendre compte de leur
évolution. La vocation littéraire est ici minimisée pour s'ajuster au sujet
de l'article. De fait, la place des arts devient plus importante sous la
direction de Louis de Boissy. Le rédacteur structure le journal et réserve
toute une partie à la section des Arts, elle-même organisée en plusieurs
sous-catégories. La danse par exemple relève des beaux-arts et des arts
agréables. Elle prend une importance significative avec le
développement de l'opéra. Elle intervient dans la critique de la mise
en scène, qui concurrence alors celle du livret. Le développement des
pratiques artistiques réorganise la hiérarchie des arts et des genres.
Sur le modèle des textes fictionnels
La cnt1que de l'opéra et des spectacles joués en musique, souvent
considérés comme des 'tragédies musicales', est calquée sur celle du
théâtre. On retrouve les mêmes structures de comptes rendus avec, en
préliminaire ou en conclusion, un paragraphe sur la musique. Même les
62. Louis de Boissy, Mercure de France (août 1755), p.207.
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190 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
adjectifs utilisés renvoient à l'analyse textuelle. Les périodiques
littéraires peinent à mettre en place une critique propre aux arts du
spectacle, comme le montre cet extrait du Pour et contre sur Zaïde, un
ballet héroïque: 'Le Théâtre de l'Opéra nous a depuis si longtemps
accoutumés à ne plus lui demander que de la musique et des danses, que
nous devons être agréablement surpris de trouver dans le nouveau Ballet
de Zaïde, des pensées, des sentiments, du style et des vers. Quelques
exemples confirmeront ce que j'en dis.' 63 Le rédacteur déplore la trop
grande prégnance de la musique et de la danse dans ces types de
spectacles, rappelant les propos de de Boissy dans la citation précédente.
Il privilégie le texte sur les autres composantes de l'opéra, ce qui l'amène
à reprendre un vocabulaire critique propre aux ouvrages fictionnels.
Dans la suite de l'article, le rédacteur donne différents exemples de la
qualité du texte mais sans tenir compte de la partition et de l'association
de la musique et du texte. Critique littéraire et critique musicale sont
dissociées, ce qui amène d'ailleurs les rédacteurs à s'interroger sur leur
relation:
Est-ce la beauté de la musique ou celle du poème, qui décide de la fortune
d'un opéra? J'ai vu cette question mille fois agitée, et les deux parties du
problème alternativement soutenues avec tant de force et de vraisemblance,
que je balance encore à prendre parti. Les exemples mêmes sont trop peu
constants pour servir à l'éclaircissement de la difficulté. On en citerait mille
qui se contredisent; et l'énumération en serait aisée, si elle pouvait se faire,
sans choquer plus d'un poète & d'un musicien. Le Ballet de la Paix ne
répandra pas beaucoup de jour sur cette matière. La musique et la poésie
y ont partagé les suffrages; et si l'on trouvait toujours le même accord entre
ces deux charmantes soeurs, les succès du théâtre lyrique ne feraient pas
naître si souvent le doute que j'ai proposé.64
Le rédacteur ne prend pas position en faveur de l'un ou l'autre art mais
signale toute la puissance du débat. D'ailleurs, deux tomes plus tard, il
reproche à la musique de prendre une trop grande place, comme dans la
citation précédente. Les rédacteurs de journaux littéraires louent plus
facilement le poète que le musicien.
La critique de l'opéra ne figure pas dans tous les périodiques. Le
Nouvelliste du Parnasse ne s'y intéresse quasiment pas tandis que le Mercure
de France y consacre systématiquement un ou plusieurs articles dans
chacun de ses volumes. Le terme même d'opéra renvoie à différents types
de spectacles: de l'opéra italien à l'opéra comique en passant par les
ballets. La présence de ces articles révèle l'attention portée au public
mondain, friand de ces distractions.
63. Prévost, Le Pour et contre, t.17 (1738), n° 252, p.347.
64. Prévost, Le Pour et contre, t.15 (1738), n" 215, p.169.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 191
Un langage critique pour chaque objet
Les rédacteurs se montrent parfois mal à l'aise lorsqu'il s'agit de
caractériser ces arts du spectacle. Ils peuvent rendre compte du texte,
de la mise en scène, du jeu des comédiens, mais la musique pose plus
de difficultés. Cette tendance s'explique par l'impossibilité de recourir à
la notion de vraisemblable, déterminante pour juger de la qualité des
pièces artistiques. Car même si le vraisemblable pose divers problèmes
d'interprétation, il renvoie à l'idée de représentation du réel, ce que ne
permet pas la critique de la musique. Dans son ouvrage Vraisemblance et
représentation au XVIIIe siècle, Nathalie Kremer démontre l'usage récurrent
et nécessaire de la notion de vraisemblable pour parler des productions
artistiques.65 Dès que l'on s'éloigne de la représentation du réel, la
critique a besoin d'un autre langage pour s'exprimer. Le mode critique
dépend de l'objet traité, ce qui peut porter préjudice à certains arts, qui
nécessitent une éducation du lecteur, comme l'explique Prévost dans son
périodique à propos du traité de la Génération harmonique de Rameau:
On ne sera pas si surpris que ce qui a été caché si longtemps, et ce qui n'a été
découvert que par de profondes spéculations, conserve un air d'obscurité
dans l'explication que l'inventeur en donne au public. Que de principes à
établir! Que de conséquences à développer! Que de calculs et de
comparaisons, pour donner à une théorie longue et abstraite la même
solidité dans toutes ses parties! D'ailleurs on n'ignore point que chaque
discipline a son langage, qui forme de nouvelles obscurités pour ceux qui
n'en ont pas l'exercice.66
La musique est un autre langage, qui ne s'inspire pas du monde visible, et
qui, de ce fait, est beaucoup plus difficile à commenter. Le rédacteur
souligne bien l'écart entre 'l'inventeur' et son public, qui parlent deux
langages différents. Pour faire comprendre la musique, Rameau doit
s'adapter à ses lecteurs (ce qu'il ne fera pas). Il doit éviter le langage
d'initié ou bien former son public à ce langage. L'imprécision
des notions utilisées par Prévost, 'principes, conséquences, calculs,
comparaisons, théorie', etc. atteste de sa méconnaissance des lois de la
musique. Il se réjouit d'ailleurs de la publication d'un ouvrage théorique
sur le sujet tout en en signalant la difficulté de compréhension. De la
même façon, lorsque le Mercure de France rend compte de l'ouvrage de M.
Jacob, Méthode de musique, l'article est passablement obscur pour le lecteur
et nécessite une attention soutenue, si ce n'est une initiation minimale à
la musique:
65. Nathalie Kremer, Vraisemblance et représentation au XVIII' siècle (Paris, 2011 ), p.229-35.
66. Prévost, Le Pour et contre, t.l3 (1737), n° 179, p.33.
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192 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
L'usage de faire connaître successivement toutes les clés, n'ayant d'autre
résultat que de faire rencontrer chacune des sept notes sur toutes les lignes
et tous les espaces de la portée; l'auteur, en partant de ce résultat, propose de
[illisible] par toutes les notes prises alternativement pour premiers degrés de
l'un et l'autre mode, sans le recours d'aucune clé. L'ordre entre les notes
étant connu, et les lignes ou les espaces de la portée se trouvant toujours à la
même distance les uns des autres, il est visible que la nomination des notes
est très indépendante des clés, puisqu'en supposant telle note donnée sur
une des lignes ou sur l'un des espaces, toutes les autres notes sont connues. 57
L'explication du rédacteur est assez peu probante, d'autant qu'il cherche
à rendre compte d'une méthode pour apprendre la musique, art doté
d'un langage spécifique. La musique s'organise autour d'un système de
règles que les rédacteurs ont du mal à présenter au public. Dès qu'il
s'agit de décrire son fonctionnement, de parler d'une méthode
d'apprentissage ou d'une technique musicale, l'article entre dans des
considérations techniques particulières dont le vocabulaire n'est pas
toujours partagé par les lecteurs. Ainsi, lorsque Mme de Princen publie le
commentaire des Dialogues sur la musique, par Mlle de Villers, adressés à son
amie, et dédiés à Mgr le duc de Chartres, elle met en avant la technicité de
l'ouvrage:
S'il appartient à notre sexe de donner des préceptes, c'est surtout dans les
arts d'agréments. C'est là où nous pouvons exercer cette sensibilité d'organes
dont la nature nous a dotées, et l'on sait depuis longtemps que lorsque les
Grâces ont porté un jugement sur la peinture, et la poésie, peu d'hommes
osent en appeler. [ ... ] La jeune auteur entre ensuite dans des détails analogues
à l'anatomie du gosier, et au mécanisme de la voix. Cette dissertation
prouve que Mlle de Villers n'a point voulu traiter son sujet superficiellement,
et qu'elle s'est même occupée d'objets peu flatteurs pour les yeux d'une
femme. C'est un travail dont on doit lui savoir gré, et qui devient une leçon
pour notre sexe.68
Mme de Princen souligne la connaissance approfondie de l'auteur sur un
sujet si délicat. Elle met l'accent sur la sensibilité féminine, seule à même
de comprendre le fonctionnement de la musique. Cette idée est
importante puisqu'elle souligne le rôle proéminent de l'émotion dans
la capacité critique. Comme pour la littérature et la peinture, les
critiques jugent la musique à partir de ce qu'elle suscite chez celui qui
l'écoute. Mais, contrairement aux autres formes de critique, ce critère
devient essentiel puisqu'il est le seul à être partagé par l'ensemble du
public et qu'il n'implique aucune connaissance particulière. Cela érige la
femme, réputée pour sa sensibilité, en spécialiste de la critique musicale.
Tandis que la peinture, la sculpture ou la littérature, par exemple,
67. Mercure de France (février 1769), p.205-206.
68. Mme de Princen,joumal des dames (1775), t.1, p.67.
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6. Rendre compte et représenter: activités critiques 193
renvoient à des modes de représentation stricts, bien que variés, du réel,
la musique relève avant tout de l'émotion.
Les arts utiles
La cntrque des arts s'appuie sur une comparaison entre l'objet
commenté et ce qu'il est censé représenter. Comme nous avons pu le
voir à propos de la critique des pièces de musique, le rédacteur peine à
trouver le vocabulaire nécessaire pour exprimer sa pensée dès lors que
l'objet commenté s'éloigne d'une représentation imagée et visible du
réel. De fait, c'est à grand renforts d'images et de métaphores que le
rédacteur de journal littéraire parvient à rendre compte de certains
objets, comme dans cet article du Journal des dames sur la teinture de
l'hermine à la manufacture des Gobelins:
Quoique nous ne soyons pas dans le goût d'entretenir les dames de ce qui
regarde les ajustements, nous estimons trop ce qui sert à prouver l'industrie
pour ne pas leur annoncer le nouvel art que la manufacture des Gobelins
vient de faire éclore, c'est celui de teindre l'hermine d'une manière
indélébile [ ... ]. Les couleurs, soit pleines, pures et simples, soit tendres,
composées ou mixtes, ont l'effet le plus séduisant, et la nature elle-même
n'est pas plus belle dans celles qu'elle étale sur le plumage de certains
oiseaux, comme la queue du paon, la gorge du pigeon, etc. En un mot, qu'on
se représente l'arc-en-ciel, et l'image de tous les météores brillants, dont l'éclat le
dispute à celui du soleil, ces soirées d'été où l'aspect du ciel fait gémir les
peintres, et l'on aura à peu près une idée de la beauté des hermines teintes
dans cette manufacture.59
Dans la première moitié de l'article, le rédacteur se contente d'exprimer
la qualité des couleurs et leur effet. Mais ces précisions ne semblent pas le
satisfaire puisqu'il y ajoute une première métaphore à partir des
couleurs de la nature, et notamment de deux oiseaux. Par ailleurs, son
emploi de l'expression 'qu'on se représente' souligne bien ici toute la
nécessité de recourir à des images pour que le lecteur visualise la beauté
et la qualité de ces couleurs. L'écart entre la pensée du rédacteur et les
mots qui sont à sa disposition ne peut se résoudre que dans l'emploi
d'images et de figures. En puisant dans le monde de la nature, il enrichit
d'autant la présentation de ces nouvelles couleurs.
Pour pouvoir se dire, la critique des arts s'appuie sur les procédés de la
description et de la narration. Elle met en scène l'objet commenté dans
une représentation de celui-ci par le langage. Finalement, le compte
rendu est à la fois le commentaire et l'illustration de l'objet, hormis dans
le cas de la musique dont le rapport au réel est plus problématique.
69. jour'IWl des dames (octobre 1762), t.3, p.92-95, nous soulignons.
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194 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Développée à partir de la critique des textes, la critique des arts
s'émancipe pour s'orienter vers une mise en récit des objets critiqués.
Les articles de comptes rendus développent une technique critique,
propre à chaque objet traité, et qui renseigne finalement tant sur le
mode de discours qui y est appliqué que sur l'objet en lui-même et son
importance pour le public, dont on peut ainsi mesurer le goût ou
l'intérêt, le degré de connaissance ou de familiarité en fonction des
discours.
Les journaux littéraires contribuent efficacement au développement
de la pratique critique et notamment à son application sur tous les
domaines artistiques et littéraires. L'article de compte rendu est un
composite de discours critique et d'une représentation de l'oeuvre en
question, représentation qui passe par la citation (pour les textes), par la
description-narration (pour les tableaux) ou par l'expression de
l'émotion et la métaphore (pour la musique ou la danse par exemple).
Enfin, la pratique critique est l'occasion d'informer le lecteur sur des
moeurs et des cultures, qu'elles concernent la société française ou les
autres. Le lecteur prend conscience de la valeur symbolique associée aux
productions d'un pays. L'art de la critique, dans le périodique littéraire,
s'exerce sur tous les objets, et rend compte des spécificités culturelles
françaises. Il contribue à la formation du lecteur et à son intégration
dans un ensemble français et européen.
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II
Conclusion
195
Le journal littéraire devient un atelier expérimental des formes
d'écriture et de lecture. Il accueille tous les types de textes, multiplie
les tonalités, les registres, et encourage l'innovation par l'hybridation des
textes. Le lecteur est initié à la pratique de la critique. La structure
régulière, et commune entre les périodiques, facilite sa maîtrise des
techniques du commentaire. La fréquentation assidue des articles de
comptes rendus lui apprend les règles propres à chaque genre et surtout
les attentes de ses contemporains. Par un jeu de boucle, le lecteur se
trouve en situation de produire des textes qui répondent aux modes de
son temps en même temps qu'il peut à son tour poser un jugement sur
les oeuvres publiées.
L'autonomie progressive du lecteur dans la pratique de la critique
témoigne de l'évolution de la notion de goût. Cette idée complexe qui
appartient à la poétique et à la culture des Classiques prend un nouvel
essor au siècle des Lumières. Le goût devient un instrument de critique
dans la mesure où il concilie la subjectivité de l'imagination à la distance
du jugement. Il se préoccupe aussi bien de la lisibilité de l'oeuvre que des
effets esthétiques qu'elle suscite. En cela, il participe de 'l'esthétisation de
la rhétorique' qui a lieu au dix-huitième siècle, selon l'expression de
Jean-Paul Sermain, et qui se fonde alors sur l'émotion et les attentes des
lecteurs-spectateurs et non plus seulement sur le respect des règles
poétiques du siècle classique. 1 C'est d'ailleurs justement Addison, dans
son Spectator, qui a souligné la mutation profonde de la rhétorique dans
ses articles 'Plaisirs de l'imagination' publiés en juin et juillet 1712.2 La
diversité des textes du périodique ainsi que la régularité de lecture
contribuent à former le jugement et éduquer le goût artistique et
littéraire. Elle forme et développe la culture littéraire du lecteur.
La lecture des oeuvres est ainsi conçue comme un acte interprétatif. Ce
faisant, elle contribue à faire de la lecture du journal une activité critique
et amène le lecteur à prendre une éventuelle distance avec le périodique.
1. J.-P. Sermain, 'Le code du bon goût (1725-1750)', p.91l.
2. Cité par J.-P. Sermain, 'Le code du bon goût (1725-1750)', p.902.
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197
III
Du lecteur au public
Le lecteur, par l'exemple récurrent de textes jugés élégants ou de qualité,
se familiarise avec les critères du beau et du goût. Il acquiert les
connaissances nécessaires pour produire à son tour de nouveaux textes
ou pour réagir aux articles du périodique. Comprenant que la critique
n'est pas figée mais qu'elle s'inscrit dans une perspective de débat, le
lecteur prend part à l'écriture de l'actualité. Les potentialités du dialogue
distancé, rendu possible par ce média, forgent l'ensemble des lecteurs en
un public, évoluant dans un espace virtuel de communication
médiatique.
l. G. Feyel, L'Annonce et la nouvelle, p.667.
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199
7. Textes en débat
Le développement des périodiques littéraires implique un intérêt
croissant de la part des rédacteurs envers les publications de leurs
confrères. S'engage ainsi un dialogue, plus ou moins bienveillant, entre
les périodiques et auquel assistent les lecteurs. Simple témoin, parfois
arbitre, voire parti prenante, le lecteur contribue à faire vivre le débat.
i. Discours sur les autres journaux
Les journaux du début du siècle consacrent assez peu d'articles aux
périodiques contemporains. Le Nouvelliste du Parnasse renseigne le lecteur
sur les Bibliothèques, ces sortes de périodiques littéraires qui offrent des
résumés peu critiques des ouvrages parus, et il mentionne les journaux
publiés hors de France, notamment à La Haye.1 Les rédacteurs traitent
ces périodiques comme des ouvrages classiques, sans mentionner leur
possible concurrence ou leur proximité avec le Nouvelliste du Parnasse.
Desfontaines et Granet font de leur périodique le réceptacle de toute la
production publiée, dans une perspective totalisante.
Prévost s'intéresse davantage aux journaux britanniques dont il s'inspire
et propose des classifications des périodiques, comme dans cet
article de 1736 sur le Mercure de France et le Journal de Verdun, 2 qui
distingue le journal de lettres et le journal de nouvelles:
Nous avons dans le Mercure de France et dans le journal de Verdun, deux
exemples qui font également honneur, et à la confiance du public, qui ne se
rebute jamais de ce qui lui paraît utile et agréable, et à celle des auteurs de
ces deux ouvrages, qui marchent depuis si longtemps dans la même carrière
sans aucune marque de lassitude. Leur but se ressemble beaucoup, sans être
tout à fait le même. On trouve constamment dans l'un et dans l'autre un
mélange de nouvelles et de littérature; mais le Mercure faisant son objet
principal des lettres et de tout ce qui concerne les sciences, les arts et les
spectacles, n'accorde qu'une partie de ses soins aux nouvelles; et le journal
s'attachant au contraire à recueillir tout ce qui peut satisfaire les
nouvellistes, n'y mêle quelques articles littéraires que pour les faire servir
d'intermèdes à ses relations historiques. Ainsi la préférence de l'un ou de
1. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parrwsse (1730). Voir le t.3, Lettre 4 7, p.355, sur le
Glaneur historique, moral, littéraire et galant et le t.1, Lettre 12, p.281-89.
2. Trois périodiques furent connus sous le titre de journal de Verdun: La Clef du cabinet des
princes (1704-1773), le journal historique sur les matières du temps (1707-1716) et la Suite de la Clef
ou journal historique (1717-1776). Dans l'article du Pour et contre, Prévost s'exprime sur La
Clef du cabinet des princes.
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200 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
l'autre dépend du goût particulier des lecteurs; et comme on peut dire en
général que la curiosité du public n'a guère d'autre objet aujourd'hui que les
belles-lettres ou les nouvelles, il n'est pas surprenant que dans ce partage le
Mercure et le Journal aient chacun des partisans en grand nombre. 3
Malgré la possible concurrence, Prévost n'hésite pas à faire la louange de
ces journaux, très prisés par le public, et s'efforce de bien décrire leurs
caractéristiques. Il va jusqu'à défendre vigoureusement le Mercure de
France à propos de la qualité inégale des morceaux issus des Pièces
fugitives:
Il se trouve après cette énumération que le Mercure est un ouvrage universel.
Quelle serait l'injustice de ceux qui exigeraient trop rigoureusement, qu'un
recueil de cette nature, qui se trouve rempli tous les mois avec beaucoup de
régularité, ne contint jamais rien que de parfait et d'admirable? Ecrivains
délicats, qui vous plaignez d'y voir quelquefois des productions médiocres,
songez que c'est au Mercure à se plaindre de vous-mêmes, qui ne lui fournissez
pas de quoi faire cesser vos reproches.4
Fidèle à ses principes, Prévost ne craint pas de soutenir le mensuel dans
sa démarche. Il semble en être un lecteur attentif puisqu'il lui arrive de le
citer pour ses besoins personnels: en 17 40, dans le dernier tome de son
journal, il présente un article sur Gautier Garguille qui débute par ces
mots: 'Voici ce qu'on lit de lui dans le Mercure d'octobre 1738'.5 Cette
estime est partagée puisque le Mercure de France consacre plusieurs
articles au journal de Prévost soit pour annoncer sa publication, soit
pour s'inspirer de ses articles. 6 Il facilite la diffusion du Pour et contre dans
la mesure où il relaye les informations publiées, le contenu du
périodique (notamment de la 3e à la se feuille) et entre en dialogue en
publiant des 'comptes rendus de comptes rendus' sur la reprise de l'Avare
de Molière par Fielding par exemple.
Cet intérêt pour les journaux ne se dément pas dans le Mercure de
France. Dans les années 1770, plusieurs articles sur le Journal des dames,
alors qu'il est dirigé par Mme de Princen, font l'éloge du périodique
comme celui intitulé 'La rivière et le ruisseau, allégorie à Mme la baronne
de Princen':
Vous qui fertilisez le monde littéraire
Par de si louables travaux,
Princen, vous êtes la rivière
Que tracent ici mes pinceaux,
3. Prévost, Le Pour et contre, t.9 (1736), p.337 -38.
4. Prévost, Le Pour et contre, t.9, p.339-40.
5. Prévost, Le Pour et contre, t.20 (1740), n° 294, p.266.
6. Mercure de France (août 1733), p.1835-41.
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7. Textes en débat
Et, tous devineront le nom de ...
Par le plus chétif des ruisseaux.7
201
Les divergences, pourtant réelles, sont mises de côté sous la direction de
Mme de Princen. En janvier 1775, le Mercure de France confie notamment
que Mme de Princen 'sait réunir dans sonjournal tout ce qui peut faire
connaître les mérites des personnes de son sexe'.8
Les journaux littéraires informent également des changements de
direction (Fréron, à propos du Mercure de France),9 malgré des relations
parfois conflictuelles. 10 L'information est privilégiée et c'est parfois
l'occasion de publier quelques phrases empoisonnées, ou au contraire
de signaler un changement dans l'évaluation, comme le montre cet
article sur le journal des dames publié dans l'Année littéraire en 1766:
Cet ouvrage périodique commencé en 1759, a été pendant les premières
années au-dessous du médiocre. Mais il y a environ deux ans qu'une société
de gens de lettres a entrepris de le tirer de l'obscurité; leurs soins ont réussi;
les pièces fugitives sont bien choisies, et les extraits sont faits avec goût et
avec impartialité. Ils ont publié cette année au lieu de Prospectus la Table
générale des matières de 1765. C'est un moyen assez nouveau de faire
connaître un ouvrage.11
Fréron signale à ses lecteurs le peu d'estime qu'il a eu pour le périodique
à son lancement, mais il reconnaît son évolution. Il contribue à la
publicité du journal, notamment lorsqu'il nomme, quelques lignes plus
loin, quelques auteurs célèbres qui collaborent au périodique.
Le discours des rédacteurs sur les autres périodiques littéraires
remplit deux objectifs: d'une part, il participe de la publicité des autres
journaux, au même titre que tous les ouvrages qui sont publiés et dont on
attend des rédacteurs qu'ils en rendent compte; d'autre part, il contribue
à créer une impression de dialogue et d'échange entre les périodiques.
Les informations diffusées peuvent être relayées par d'autres journaux et
toucher un public plus large. Enfin, les rédacteurs font preuve d'une
certaine hauteur de vue en proposant des articles sur leurs concurrents.
Ils apparaissent comme les plus à même d'opérer une synthèse entre les
différents périodiques.
7. Mercure de France (septembre 1774), p. 52-53. Voir également les volumes d'avril 1774, vol.1,
p.127 et d'avril 1775, vol.l, p.52-55 qui publie également des vers sur Mme de Princen,
avec cette citation: 'Il faut qu'aux fastes du génie soit inscrit glorieusement certain journal
intéressant qu'en France aujourd'hui l'on publie', p.54-55.
8. Mercure de France (janvier 1775), vol.l, p.158.
9. Fréron, Année littéraire (1768), t.4, Lettre 6 du 10 juin, p.139-40.
10. Nous développons ce point un peu plus loin dans cette section, p.206 et suiv.
11. Fréron, Année littéraire (1766), t.5, Lettre 10 du 24 août, p.237.
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202 Le jtmrnallittéraire en France au dix-huitième siècle
ii. Des partis pris critiques: l'exemple du commentaire
d'Eugénie de Beaumarchais12
L'examen comparé des critiques de la pièce de Beaumarchais dans trois
périodiques littéraires souligne les divergences d'interprétation et d'appréciation
entre les rédacteurs, mais également les amorces de dialogue
qui témoignent de la lecture attentive des comptes rendus diffusés dans
les journaux concurrents.
Présentée au théâtre pour la première fois en janvier 1767, Eugénie
peine à trouver le succès et doit être remaniée dès les premières
représentations. Ces débuts chaotiques expliquent sûrement la publication
tardive des premiers comptes rendus dans les périodiques
littéraires. Le Mercure de France informe d'ailleurs ses lecteurs de cet
échec dans son premier article sur la pièce, en mars, tout en précisant
qu'elle est maintenant très appréciée du public et qu'il s'apprête à en
publier un compte rendu détaillé. Dans son premier article, le rédacteur
se contente de diffuser un long extrait de quarante-cinq pages, qui
présente l'argument de la pièce, tandis qu'en juin, il en proposera une
analyse de sept pages, ce qui est déjà important. Le Journal des dames
attend quant à lui le mois de juillet pour publier un long compte rendu,
dont le ton diffère sensiblement de celui des articles du Mercure de France.
Enfin, Fréron commente le texte de Beaumarchais en décembre 1767. Il
revient sur les premières représentations de la pièce pour souligner leur
échec sans prendre la peine de préciser que le texte a été revu depuis
bien longtemps et qu'il a trouvé son public. En publiant son article aussi
tardivement, Fréron peut s'appuyer sur la parution de la pièce et de la
préface de Beaumarchais. Il a également pu lire les articles des autres
journaux et construire son argumentaire en fonction de ce qui a déjà été
dit.
Les trois périodiques s'arrêtent sur le peu d'invention de
Beaumarchais et précisent que la pièce s'inspire de textes antérieurs.
Toutefois, tous ne l'interprètent pas de la même façon. Le Mercure de
France justifie ce parti pris:
Nous ne discuterons point l'invention de la fable; on sait qu'elle est prise de
plusieurs romans modernes fort connus. Qu'importe à ceux qui n'examinent
que l'art du peintre dans l'exécution, à qui appartient l'imagination du sujet
que représente son tableau? La principale attention à faire à cet égard est de
savoir si le sujet choisi est raisonnable, s'il est pittoresque pour le tableau,
12. Voir les articles de mars et juin 1767 du Mercure de France, p.167-213 et p.185-91, ainsi que
ceux de l'Année littéraire de Fréron en décembre 1767, dans sa treizième Lettre, et celui du
jtmrnal des dames, publié en juillet 1767, p.83-112. En octobre de la même année, le Mercure
de France annonce en quelques lignes l'impression de la pièce et de la préface.
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7. Tex tes en débat 203
dramatique pour le théâtre. Le sujet d'Eugénie nous paraît remplir ces
conditions.13
Le rédacteur reconnaît que Beaumarchais a puisé l'histoire de sa pièce
dans d'autres oeuvres, sans toutefois y attacher une réelle importance
puisque l'essentiel réside, selon lui, dans l'exécution de l'histoire. Il
souligne ainsi la réussite du projet de Beaumarchais. A contrario, le
rédacteur du Journal des dames débute son article en mentionnant que
la fable d'Eugénie est tirée de Fanni de Baculard d'Arnaud.14 L'information
est donnée de façon très neutre, sans commentaire et sans qu'il
soit possible de connaître l'opinion du rédacteur sur le sujet. Juste après,
on apprend que Beaumarchais ne se réclame pas de cette pièce mais
d'une 'nouvelle' de Lesage, Le Diable boiteux. 15 Malgré l'absence de
commentaires, le discours du rédacteur vient contredire celui de
Beaumarchais et peut sous-entendre que les textes-sources sont plus
nombreux que ne le dit l'auteur d'Eugénie. L'introduction du compte
rendu est donc assez ambiguë et la suite de l'article reste sur cette ligne
de crête.
Dans l'Année littéraire, Fréron choisit un autre moyen pour informer ses
lecteurs sur l'origine de la fable d'Eugénie. Après avoir résumé la pièce sur
plusieurs pages, il passe sans préalable au résumé détaillé d'une nouvelle,
dont on apprend à la fin qu'elle est de Lesage. Si, au départ, le lecteur
croit à une digression, voire à un changement abrupt de sujet, la lecture
juxtaposée des deux résumés montre l'étonnante proximité entre les
histoires. Fréron ne précise d'ailleurs pas que Beaumarchais a
publiquement indiqué s'être inspiré de la nouvelle. Un même fait -
l'influence d'un texte sur un autre - est interprété et mis en scène de
façon différente dans les trois périodiques. Cela transcrit à chaque fois le
sentiment du rédacteur à l'égard de la pièce et montre bien le peu
d'objectivité dans les comptes rendus.
Concernant la mise en récit de l'argument de la pièce, les rédacteurs
éprouvent là encore des impressions contraires. Fréron critique
l'absence de lien entre les scènes, il souligne le fait que les actions soient
effectuées sans raison ni sens:
Rien n'est annoncé, expliqué, motivé; et plus on réfléchit sur ce drame,
moins on y trouve de fondement, de raison, de vérité, de vraisemblance. Mais
toutes ces observations et mille autres qu'on pourrait faire, n'empêchent pas
qu'il n'y ait, comme je l'ai dit, beaucoup de mérite dans les trois premiers
actes; pour les deux derniers, je m'étonne que le public ait pu les supporter,
13. Mercure de France Guin 1767), p.85.
14. journal des dnmes Guillet 1767), p.83.
15. La dénomination de 'nouvelle' pour parler du texte de Lesage est celle du rédacteur du
journal des dnmes.
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204 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
et je ne reviens point de son indulgence; on serait tenté de croire que ce n'est
pas la même main qui les a composés; tant la différence entre eux et les
précédents est énorme.l6
A lire l'article de l'Année littéraire, la pièce de Beaumarchais n'est pas un
grand succès. Elle est dénuée de fondement. Si les trois premiers actes
trouvent grâce aux yeux du rédacteur du journal, il n'en reste pas moins
que l'ensemble de l'intrigue ne semble pas répondre au principe de
vraisemblance. La pièce paraît avoir été créée pour perdre le spectateur,
ou le lecteur, qui ignorerait les causes des actions des personnages.
Pourtant, selon le Mercure de France, 'toute la constitution du drame
d'Eugénie, les caractères, l'intrigue, la marche de l'action nous ont paru
disposés sur ce plan et tendre au but dont nous venons de parler'.l7
Quelques pages plus loin, le rédacteur du mensuel ajoute (p.l90-91):
La marche du drame est conforme aux règles fondamentales du théâtre. [ ... ]
Nous finirons par dire que si quelques défauts peuvent être reprochés à cette
pièce, sa représentation occupe, attache le spectateur, l'émeut, le touche
sensiblement dans une infinité d'endroits, et produit à la fin le plus grand
attendrissement. Ne pourrait-on pas comparer le drame d'Eugénie à
quelques-uns de ces êtres heureusement nés, que l'on rencontre dans le
monde, sur lesquels la critique a quelquefois lieu d'exercer sévèrement ses
droits, mais vers lesquels un secret attrait nous ramène toujours.
Le Mercure de France nuance sa critique élogieuse de la pièce par la
mention, très vague, de 'quelques défauts' mais il conserve un point de
vue tout à fait positif sur l'ensemble. Contrairement à son concurrent, il
considère que Beaumarchais a bien respecté les règles du théâtre et qu'il
a su proposer une pièce conforme à ce qu'en peuvent attendre les
lecteurs. Il met en avant le naturel et la simplicité avec lesquels
s'enchaînent les scènes et qui constituent le fond des caractères des
personnages. Le Mercure de France n'a de réserve que pour le personnage
de la tante, comme il est dit un peu plus loin. Sur ce point, la critique du
journal des dames est sensiblement identique:
Les trois premiers actes de ce drame sont simples, naturels, remplis de
sentiment; l'action marche bien, se développe par degrés, et les inquiétudes
d'Eugénie la rendent extrêmement intéressante. Comment l'auteur a-t-il pu
dans les derniers actes abandonner cette belle simplicité, pour se jeter dans
des événements compliqués, dans des aventures extraordinaires? [ ... ] le
dénouement est attendrissant: mais il eut certainement produit encore
plus d'effet, si tout ce qui le précède eut été moins embrouillé, moins
romanesque. A l'exception des personnages de la tante, les autres caractères
sont tous soutenus et bien tracés [ ... ] Pour Eugénie, l'auteur annonce dans
16. Fréron, Année littéraire (décembre 1767), t.8, Lettre 13, p.325
17. Mercure de France Quin 1766), p.187.
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7. Textes en débat 205
son discours qu'il en a voulu faire un modèle de raison, de noblesse, de dignité, de
vertu, de douceur et de courage, et il me semble qu'il y a réussi.l8
On retrouve l'ambivalence du rédacteur à l'égard de la pièce de
Beaumarchais. Comme Fréron, il préfère les trois premiers actes aux
deux derniers, qui manquent de vraisemblance et dont l'agitation nuit à
leur unité. Néanmoins, il approuve la peinture des caractères qui en est
faite, avec toujours une réserve concernant celui de la tante d'Eugénie. Il
met en regard le projet de l'auteur et son résultat, ce qui permet de
souligner la réussite de la pièce de Beaumarchais. Contrairement à
Fréron, il reconnaît un grand nombre de qualités à la pièce bien que
tous deux s'accordent sur les mêmes défauts.
Selon Beaumarchais, la tragédie touche les spectateurs non parce qu'il
s'agit de rois et de reines, mais parce que chacun s'aperçoit qu'ils n'en
restent pas moins 'hommes et malheureux'. Cette conception lui permet
de défendre le drame en soulignant que l'utilité du théâtre réside dans sa
capacité à peindre des situations tragiques rencontrées par le plus grand
nombre, et non plus seulement cantonnées au monde de la cour et du
pouvoir. Cette idée n'est guère reprise par le Mercure de France, hormis
lorsqu'il loue la présence de ce 'familier' dans la p1ece de
Beaumarchais.19 Elle est cependant vigoureusement critiquée dans les
deux autres périodiques: pour Fréron, le spectacle des Grands en
difficulté rassure l'homme ordinaire qui peut constater que tout homme
peut vivre des moments tragiques, quelle que soit sa situation sociale.
L'argument diffère quelque peu dans le journal des dames:
N'est-il pas au contraire plus naturel de penser qu'un héros intéresse
davantage lorsque son sort influe sur celui d'un plus grand nombre
d'hommes? Les démarches d'un roi importent presque toujours à des
peuples entiers. D'ailleurs on n'est réellement malheureux qu'à proportion
de ce qu'on a perdu; l'infortune des princes est d'autant plus importante,
qu'ils semblent plus à l'abri des coups du sort; et c'est elle qui fournit à la
morale ses plus grandes leçons. On peut donc dire que si nous prenons tant
d'intérêt aux personnages tragiques, ce n'est pas seulement, comme l'avance
M. de Beaumarchais, parce qu'ils sont hommes et malheureux, ils étaient
parvenus au comble de la grandeur humaine: en un mot, moins un homme
paraît fait pour les maux dont il est accablé, plus il intéresse.20
Le rédacteur du journal des dames souligne ici l'importance de la fonction
d'un roi ou d'un haut personnage de la cour. Dans leur malheur, ces
individus restent responsables de leurs décisions vis-à-vis du peuple, ce
qui augmente la dimension tragique d'un événement puisqu'il devient
18. journal des dames Quillet 1767), p.ll1-12. Le rédacteur souligne.
19. Mercure de France Quin 1767), p.187-88.
20. journal des dames Quillet 1767), p.84.
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206 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
susceptible d'influer sur le bonheur du peuple. De surcroît, le rédacteur
du périodique ajoute que cela vient contredire l'image d'un roi protégé
et heureux, si récurrente dans le monde. La fonction royale paraît
tellement éloignée des situations tragiques qu'elle en rend l'événement
d'autant plus exemplaire. Ces arguments sont fréquents dans les
critiques de théâtre et ne sont bien sûr pas propres à la pièce de
Beaumarchais. Ils révèlent des conceptions dramatiques différentes qui
orientent inévitablement le commentaire des rédacteurs.
Ce rapide examen des articles de critique de la pièce de Beaumarchais
souligne la diversité des opinions entre les rédacteurs. L'article du
Mercure de France est le plus louangeur, celui du Journal des dames est
plus mesuré et n'hésite pas à critiquer certains points, tandis que celui de
Fréron est nettement négatif. Chaque rédacteur est bien sûr guidé dans
ses articles par ses conceptions sur le monde, la littérature et les idées.
Celles-ci peuvent s'affronter à l'occasion de la parution d'oeuvres
problématiques et à succès. Enfin, ces différences de jugement aident
le lecteur à situer chaque périodique dans un courant critique spécifique
tout en lui faisant constater les similitudes entre les articles. Les points
communs entre les articles signalent que les critiques précédentes sont
souvent connues des rédacteurs. Ici, l'article de Fréron renvoie
indubitablement, jusque dans certaines expressions, à celui du journal
des dames bien que le jugement soit radicalisé.
iii. Disputes périodiques et littéraires
A partir des années 1750, le fort développement de ces journaux
entraîne des discours de plus en plus virulents sur ou entre les ouvrages
concurrents. Que cela concerne des désaccords théoriques ou de simples
inimitiés, le lecteur assiste à ces disputes en tant que témoin bien qu'il
soit peu à peu amené à choisir un camp. Le seul article approchant, dans
le Nouvelliste du Parnasse, concerne une critique d'une lettre publiée dans
le Mercure de France et non le périodique lui-même.21 Mais la seconde
moitié du siècle voit éclore de nombreuses dissensions entre les
rédacteurs de l'Année littéraire, du Mercure de France et du journal des dames.
L'Année littéraire est certainement le périodique le plus critique du
siècle, notamment à l'encontre de Marmontel, des encyclopédistes, mais
surtout de Voltaire. Les attaques entre Fréron et l'auteur de Candide sont
célèbres pendant tout le siècle et font couler beaucoup d'encre.
L'exemple suivant, emprunté à l'Année littéraire, illustre particulièrement
la qualité des affrontements entre les deux hommes et le régal littéraire
que cela pouvait occasionner pour les lecteurs. En 1760, Fréron publie la
21. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.3, Lettre 14, p.346.
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7. Textes en débat 207
copie d'une lettre qu'un auteur anonyme a envoyée à Voltaire sur le
poète perse Saadi. Il présente le document de façon neutre sans qu'il soit
possible au lecteur de deviner la teneur du texte: 'On vient de m'envoyer
la copie d'une lettre écrite à M. de Voltaire; cette lettre m'a paru très
intéressante, et je suis persuadé, Monsieur, que vous en porterez le même
jugement.'22 Sans plus d'informations, ce qui est assez rare chez Fréron,
la lettre débute par une adresse louangeuse à Voltaire, phénomène
encore plus surprenant dans ce périodique. Le courrier établit une
comparaison entre Voltaire et Saadi. S'il commence par des adresses
flatteuses à Voltaire et des remarques laudatives sur Saadi, il s'oriente
progressivement vers la satire (p.336-37):
A qui puis-je mieux adresser la vie d'un grand poète qu'à M. de Voltaire,
grand poète lui-même? [ ... ] Il fut un des plus beaux esprits qu'ait produits la
Perse. Dès sa plus tendre enfance, il brûla de l'insatiable désir de tout savoir
et de tout répéter[ ... ]. Il conçut d'abord le noble dessein de surpasser tous les
poètes tragiques qui l'avaient devancé [ ... ]. Sadi composa donc des drames,
où l'on rencontre des morceaux brillants, quelquefois du pathétique, du
touchant, ce que nous appelons parmi nous des tirades, mais point
d'ensemble; un style décousu, inégal, qui tient de l'épique et du familier;
de belles scènes qui ne sont point amenées, des plans vicieux, de l'esprit, et
nul jugement; c'est ce qu'on peut penser du théâtre de Sadi. Il ne se borna
pas à ce genre; il emboucha la trompette de l'épopée; [ ... ] mais l'arrêt des
connaisseurs de son temps, confirmé par la postérité, est que ce poème
épique n'est ni poème ni épopée, [ ... ].Notre écrivain audacieux, à l'âge de
près de quarante-trois ans, comme par une inspiration divine, se jeta à corps
perdu dans la philosophie, voulut pénétrer le sanctuaire de la nature,
chercha même à deviner l'énigme de notre être, et finit par se faire sifflé.
Voltaire et Saadi sont réunis par leur statut de 'grand poète', de 'bel
esprit', mais la biographie de Saadi révèle un homme inconstant, fier et
sans talent. La comparaison tourne au désavantage de Voltaire et permet
de peindre un portrait acide et sans concession du grand homme. De fait,
la suite de la lettre rappelle certaines productions écrites de Saadi, dont
les titres évoquent ceux des oeuvres de Voltaire, ce qui achève de révéler
toute l'ironie de son auteur. Malgré l'anonymat et le fait que cette lettre
ait été envoyée à Fréron, on ne peut s'empêcher d'y reconnaître les
caractéristiques du style de ce dernier. D'ailleurs, dans la mesure où de
nombreux courriers de lecteurs étaient rédigés par les rédacteurs des
périodiques, il est très vraisemblable de penser que les deux auteurs ne
font qu'un; hypothèse renforcée par l'étonnante neutralité de Fréron
dans l'introduction à ce courrier.
La pensée philosophique, en plein essor, favorise la prise de position
des rédacteurs. Un article publié dans le journal des dames sur une épître
22. Fréron, Année littéraire (1760), t.S, Lettre 15 du 30 décembre, p.334.
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208 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
du chevalier de Morton intitulée 'Sur ces pestes publiques, qu'on appelle
philosophes'23 en témoigne:
Ce titre est ironique. [ ... ] L'auteur poursuit toujours avec le même avantage
les tyrans de la pensée, les superstitieux, les hypocrites, les envieux, les sots,
les insectes bourdonnants, les frelons pillant la ruche et maltraitant l'abeille; mais
pourquoi vouloir en nouveau Mezence, associer le nom d'unJJ. Rousseau au
nom de l'auteur ou de l'éditeur de l'Année littéraire? ces deux noms peuvent-ils
aller ensemble sans se repousser; puis donc que l'auteur a parlé de goût, nous
lui dirons que cette jonction est une faute énorme contre le goût.24
Le rédacteur du compte rendu se situe clairement du côté des
philosophes. Il utilise un vocabulaire très négatif pour parler de ceux
qui critiquent les philosophes, ces 'tyrans de la pensée', ces nuisibles. La
métaphore des insectes rappelle bien évidemment le surnom de Fréron
donné par Voltaire dans sa pièce Le Café ou l'Ecossaise, Frelon. A contrario,
les philosophes sont identifiés aux abeilles, ces insectes qui agissent pour
le bien de la communauté. Ce compte rendu montre bien l'opinion du
journal des dames à l'égard de Fréron d'une part et des philosophes d'autre
part. Néanmoins, cela n'empêche pas le rédacteur de reprocher au
chevalier de Morton d'avoir associé Rousseau à Fréron. L'initiative est
durement qualifiée puisqu'elle fait de l'auteur de l'épître un 'nouveau
Mézence', c'est-à-dire un être cruel et impitoyable. Les lecteurs peuvent
donc apprécier l'indépendance d'esprit du rédacteur du journal des dames,
capable dans le même temps de partager l'opinion d'un auteur et de s'en
éloigner dans certains cas. Ils sont spectateurs des débats entre les
personnalités littéraires de leur temps.
L'essor de la philosophie au dix-huitième siècle s'appuie en partie sur
les débats provoqués par la Querelle des Anciens et des Modernes qui
commence au siècle précédent. En effet, si la philosophie ne s'intéresse
pas à la plupart des thèmes abordés dans cette querelle, elle conserve et
accentue la distance prise par les savants et hommes de lettres avec les
dogmes institutionnels, et signale la conception progressiste du monde
qui se développe parallèlement. Les journaux littéraires relaient ces
problématiques et participent à leur mise en débat. Le Mercure de France
et l'Année littéraire défendent des conceptions philosophiques divergentes
qui les amènent à se critiquer pour promouvoir leur mode de pensée.
Fréron défend une position antiphilosophique que le Mercure de France ne
peut partager, surtout sous la direction de Marmontel. C'est d'ailleurs
essentiellement avec lui que le débat entre les deux périodiques sera le
23. Le titre complet est 'Epître au comte de Tressan, sur ces pestes publiques qu'on appelle les
philosophes, par le chevalier de Morton'. L'auteur est en fait Michel de Cubières qui n'a
cessé de multiplier les noms de plume au dix-huitième siècle.
24. journal des dames (mai 1775), t.2, p.220-22. Le rédacteur souligne.
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7. Textes en débat 209
plus intense, comme l'illustre la citation suivante empruntée à l'Année
littéraire:
Ma critique du nouveau Venceslas n'a pas réjoui M. Marmontel; et ce n'était là
ni mon intention, ni mon attente. Convaincu de la nécessité et de la beauté
de ses corrections, il vient de les faire valoir avec emphase dans son dernier
Mercure, par deux grands articles, dont le résultat, pour ce qui me regarde, est
de me dire, en quatre ou cinq pages d'invectives, qu'il ne me répondra pas; ce
qui lui était difficile en effet. 25
Marmontel et Fréron se mettent en scène sur leur théâtre périodique et
se livrent une bataille acharnée. Ces disputes philosophico-périodiques
participent d'une promotion de ces journaux littéraires tout en
alimentant l'espace médiatique en train d'être constitué. Ils contribuent
à la formation d'un public de lecteurs de journaux puisque les lecteurs
fidèles à chaque périodique, qui ne lisent pas forcément le journal
concurrent, prennent connaissance des débats entre les rédacteurs
comme l'illustre l'article suivant de l'Année littéraire publié en 1760 et
intitulé 'Réponse à deux articles du Mercure':
Marmontel tenait encore le sceptre du Mercure au commencement de cette
année; les deux volumes de janvier que je n'ai parcouru que depuis peu, sont
de sa main. Dans le premier, à la page 95, il en donne l'extrait de la tragédie
d'Aménophis de M. Saurin, dont j'avais rendu compte avant lui, et comme il
était alors question du Spartacus du même auteur, M. Marmontel dit: 'Dans
cette circonstance on n'a pas manqué de rappeler le mauvais succès
d'Aménophis; il est des gens qui ne croient jamais saisir assez tôt l'occasion
de nuire.' Cela me regarde, ayant en effet rappelé le mauvais succès de cette
pièce; mais je suis fâché que M. Marmontel se pique si peu de bonne foi, et
qu'il me prête des intentions que je n'ai jamais eues.26
Si Fréron reconnait qu'il a critiqué la pièce de Saurin, il réfute l'idée
selon laquelle il aurait été animé par le désir de nuire. La suite de son
article vise à démontrer que Marmontel est incapable d'établir un
jugement fiable sur une pièce: 'M. Marmontel n'est pas de mon sentiment
sur la tragédie d'Aménophis; il est assez naturel qu'il soit le protecteur des
pièces tombées. [ ... ] Il faut que Corneille, Racine et M. de Voltaire, dans
leurs bonnes pièces, n'aient pas connu le vrai style de la tragédie; car
assurément ils n'écrivent point comme M. Saurin' (p.4-7).27 Marmontel
est jugé incapable de distinguer une bonne pièce d'une mauvaise. Fréron
va jusqu'à citer Voltaire aux côtés de Corneille et Racine pour pouvoir
disqualifier Marmontel, attitude significative si l'on se souvient que
25. Fréron, Année littéraire (1759), t.3, Lettre 13 du 5 juin, 'Réponse à deux articles du Mercure
de juin de cette année', p.290.
26. Fréron, Année littéraire (1760), t.4, Lettre 1 du 26 juin, p.3-4.
27. L'auteur souligne.
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210 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Voltaire est son plus grand ennemi. En comparant le texte de Saurin à
l'analyse du rédacteur du Mercure de France, il met en avant le manque de
talent du dramaturge et de Marmontel. Il ne s'arrête pas là puisqu'il
répond ensuite au second article du Mercure de France, une lettre de
Voltaire qui prétend ne pas connaître l'Année littéraire. L'ensemble du
courrier consiste à déployer toutes les armes de l'ironie pour critiquer le
périodique et son auteur. Dans le même temps, Voltaire explique qu'il
ignorait avoir pour ennemi le rédacteur du journal. La même verve
ironique est utilisée par Fréron pour répondre point par point à
Voltaire et réfuter chacun de ses dires. Il va jusqu'à mettre en doute le
fait que Voltaire soit l'auteur d'une telle lettre, dans la mesure où celui-ci
est trop intelligent et trop honnête pour rédiger un tel tissu de
mensonges: 'Enfin, non seulement il n'y a pas un mot de vérité, une
ombre de sens dans la lettre qu'on a eu l'audace d'imprimer sous le nom
de M. de Voltaire; vous n'y trouverez pas même un trait d'esprit. C'est, je
crois, la meilleure preuve que je puisse apporter qu'il n'en est pas
l'auteur' (p.l8). Ces mises en scène n'abusent pas le lecteur, mais elles
l'amusent tout en l'informant des relations entretenues par les
personnalités littéraires. Elles permettent également de relativiser le
discours des rédacteurs et la portée des critiques. A ce titre, il faut bien
reconnaître que Fréron excelle dans ce domaine. Il utilise tous les
ressorts de l'art oratoire et de l'ironie pour faire passer ses convictions.
De fait, lorsque les mêmes méthodes sont employées par d'autres, -
comme le fait de faire croire que l'auteur assumé ne l'est pas réellement-,
il n'en est pas dupe et le signale à ses lecteurs, comme dans cette 'Réponse
de l'auteur de ces feuilles à une lettre de M. Casanova, insérée dans le
Mercure':
On vient de m'apporter, Monsieur, le Mercure de ce mois, (décembre 1769), et
j'y trouve, page 174, cette Lettre de M. Casanova, dont la lecture m'a fait
beaucoup de plaisir; c'est un monument précieux d'amour-propre et de
révolte contre une critique juste autant qu'honnête. [ ... ] M. Casanova, par un
tour des plus usés, dit d'abord que l'article du Salon qui lui fait tant de peine
n'est pas de moi.28
Fréron semble prendre un certain plaisir à ces joutes oratoires. Il dépeint
un tableau fort critique de Casanova et le ridiculise en révélant le 'tour
des plus usés' du peintre pour répondre à Fréron en faisant comme si la
critique ne pouvait être de sa main. Or c'est une méthode finalement
familière du rédacteur de l'Année littéraire.
Le dialogue polémique prend plusieurs formes: qu'il s'agisse de
défendre une idée, de répondre à une critique ou de dénoncer certaines
pratiques journalistiques peu recommandées, comme le plagiat, les
28. Fréron, Année littéraire (1769), t.S, Lettre 2 du 4 décembre, p.26.
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7. Textes en débat 211
rédacteurs maintiennent un échange conflictuel avec leurs homologues.
En 1774 Fréron publie un courrier s'indignant d'un plagiat des auteurs
du Mercure de France:
et voilà qu'un hasard assez singulier me met à portée de vous informer d'un
autre plagiat des faiseurs du Mercure. Ils prennent de toutes mains, ces
messieurs les copistes du Mercure [ ... ]; il ne leur en coûte guères, à ce qu'il
paraît, pour multiplier les volumes à leur gré. On vous prouva, l'an passé,
qu'ils avaient mis à contribution le journal étranger; aujourd'hui c'est le
Mercure même, c'est ce trésor inestimable qui devient l'objet de leur cupidité;
c'est dans leur propre coffre qu'ils puisent, comme s'ils voulaient enchérir
sur les talents de leur dieu tutélaire qui volait la bourse d'autrui, mais jamais
la sienne. Vous serez sans doute indigné, comme moi, Monsieur, d'un pareil
brigandage; il mérite certainement punition; vous tenez en main le glaive de
la critique; frappez sans pitié sur ces plagiaires effrontés, et forcez-les enfin
de recourir à des moyens plus honnêtes pour composer leur farrago. 29
La lettre affiche un certain mépris pour les auteurs du Mercure de France,
tour à tour appelés 'compilateurs', 'faiseurs', 'copistes' ou encore
'plagiaires'. Elle se moque de ces rédacteurs qui, non seulement
empruntent à d'autres pour composer leurs volumes, mais vont jusqu'à
se plagier eux-mêmes en citant à deux reprises deux contes identiques
présentés comme inédits (le premier fut publié en juillet 1760 et le
second en août 1773). L'absence d'auteur, le ton de la lettre et son
contenu peuvent faire penser que Fréron en serait l'auteur réel; une
façon pour lui de porter atteinte à l'intégrité du périodique sous couvert
d'un lecteur anonyme. L'allusion au titre du journal et au dieu qu'il
représente relève typiquement de l'ironie fréronienne. Certains des
contemporains de Fréron l'ont d'ailleurs suspecté d'être l'auteur du
courrier, ce qui l'a amené à publier un démenti dans lequel il conclut sur
la guerre qui lui est livrée par les 'champions du Mercure':
Il semble, Monsieur, que les vaillants champions du Mercure aient voulu
rassembler une bonne fois toutes leurs forces, mêmes les auxiliaires, pour me
livrer un assaut général; car, dans ce même volume de novembre, il y a des
vers de M. François de Neuf-Château contre moi, adressés à M. de la Harpe:
petite artillerie tout à fait légère. L'attaque mercurielle est de plus soutenue
d'une lettre d'un M. Grosley de Troyes, pièce de campagne des plus lourdes.
Je viens de livrer à M. de la Harpe un terrible combat; j'en suis tout échauffé;
j'ai besoin d'un peu de repos. Un de ces jours je ferai une sortie, où je me
flatte de repousser les traits de ses redoutables alliés.30
29. Fréron, Année littéraire (1774), t.6, Lettre 3 du 28 août, p.45-46.
30. Fréron, Année littéraire (1774), t.7, Lettre 7 du 18 novembre, p.l45. Voir également p.l45, la
publication de la réponse: 'Vous avez lu, Monsieur, la Lettre anonyme qui me fut adressée,
vers la fin d'août dernier, sur un Plagiat des auteurs du Mercure de France. Il faut que cette
Lettre soit assez bonne; vous en jugerez ainsi par la Réponse violente que viennent d'y faire
ces auteurs, et qu'ils ont imprimée dans leur Mercure de ce mois.'
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212 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
On retrouve l'ironie caractéristique de Fréron dans l'accumulation du
vocabulaire guerrier et dans l'expression 'attaque mercurielle' qui vient
attester du conflit entre les deux périodiques. Ce dialogue engagé entre
les deux périodiques les entraîne à multiplier les accusations de faux, de
plagiats, d'auteur dissimulé derrière les lecteurs, etc. et témoigne de la
virulence des critiques. Mais, bien plus, ce dialogue polémique s'inscrit
dans la perspective de concurrence entre les journaux. Les débats qui
opposent les périodiques rendent possible l'implication des lecteurs.
Après Marmontel, c'est en effet contre La Harpe que se développeront
la plupart des critiques dans l'Année littéraire. Les deux rédacteurs du
Mercure de France appartiennent au courant philosophique et défendent
des conceptions opposées à celles de Fréron. Comme son ancien
confrère, La Harpe poursuit la bataille engagée contre le rédacteur de
l'Année littéraire et va d'ailleurs la durcir. Le ton monte entre les
périodiques et les articles d'attaques sont de plus en plus fréquents. A
'l'attaque mercurielle' va répondre la 'secte fréroniste', pour reprendre
l'expression de Fréron dans un article très virulent contre La Harpe mais
soigné par une mise en scène originale:
Voici, Monsieur, un papier non cacheté que j'ai trouvé hier par hasard dans
une promenade publique. Il est adressé à M. de la Harpe, et peut lui être
utile. Comme je ne sais pas sa demeure, j'ai imaginé que le plus sûr moyen de
le lui faire parvenir, était de vous prier de l'insérer dans vos feuilles; car,
quoiqu'il en dise, il paraît, par tous ses écrits, qu'il est un de vos lecteurs les
plus assidus; et l'on voit évidemment dans le dernier Mercure [avec références
du périodique en note de bas de page], qu'il dévore avec avidité l'Année
littéraire, sans en perdre un seul mot, et qu'il en médite même jusqu'à
l'Errata.31
L'article se présente comme une lettre de lecteur, envoyée à Fréron, afin
qu'elle soit remise à La Harpe, familier de l'Année littéraire. Le ton inaugural
laisse clairement deviner l'attaque qui va suivre. Le document s'avère être
prétendument rédigé par un ami de La Harpe et concerne 'deux articles
du Mercure d'octobre 1775'. Cet 'ami' vient dénoncer le manque de talent
de La Harpe dans ses productions poétiques, il ne comprend pas que
celui-ci ait obtenu un prix académique malgré toutes les erreurs de
débutant qu'il a pu commettre. Il reconnaît que La Harpe a des idées
mais qu'il écrit si mal que chacun en souffre à la lecture (p.295-96):
Un jeune homme, qui s'est trouvé dans une de ces sociétés dont je vous
parlais tout à l'heure, l'a parfaitement senti; il faut que ce soit quelque
fréroniste: car il vous a joué un tour abominable. Il a demandé un moment
d'audience, et s'est mis à lire d'un bout à l'autre votre pièce académique. Bon
Dieu, combien j'ai souffert! Je ne puis vous l'exprimer.
31. Fréron, Année littéraire (1775), t.5, Lettre 13 du 26 octobre, p.289.
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7. Textes en débat 213
La lettre se poursuit dans le même ton ironique et accumule les exemples
de défauts dans la pratique de la poésie selon La Harpe. Le document
s'étend sur plus de vingt pages. Il se moque à la fois du peu de talent de La
Harpe et de l'importance de son amour-propre.
Du reste, plus le siècle avance, plus les disputes s'intensifient, comme le
montre ce post-scriptum à une 'Réponse de M. de la Harpe à un article du
journal de politique et de littérature, n° 30' en novembre 1775. Dans un même
ensemble, Fréron est associé à Linguet et Mercier, alors rédacteur du
journal des dames:
p.s.: J'apprends que dans les Affiches de province, et même dans un certain
Journal des dames, composé par M. Mercier, je suis assez grotesquement
défiguré. Courage, Messieurs, je prendrai quelque jour pour devise, rwn
pluribus impar. M. Mercier, qui s'est mêlé fort souvent dans les concours
académiques, en prose et en vers, peut être mécontent de l'Académie et de
moi.[ ... ] A l'égard du journal des dames, je ne sais en quel endroit du monde on
le trouve, et je ne l'irai pas chercher; d'ailleurs quand on a combattu des
chefs illustres, tels que MM. Fréron et Linguet, on peut craindre de se
compromettre avec d'obscurs légionnaires.32
Le texte reprend le vocabulaire guerrier déjà constaté. Les lecteurs ne
peuvent ignorer l'importance des désaccords entre les rédacteurs de ces
journaux, en même temps qu'ils prennent conscience des différences
d'estime entre les périodiques. Le journal de Mercier ne vient pas
détrôner celui de Fréron, qui reste un adversaire bien plus valeureux
aux yeux de leur ennemi commun, La Harpe. Cet article ne reste pas
longtemps sans réponse puisque, quelques semaines plus tard, Fréron
publie des 'Réflexions sur un article du Mercure, ou Lettre de M. Imbert à
M. de la Harpe, in-8° de 40 pages, se trouve à Paris chez tous les
Marchands de nouveautés':
Du reste, Monsieur, ne croyez pas que M. de la Harpe soit fort épouvanté de
voir tant de gens de lettres se soulever contre ses burlesques arrêts. Tout
dépend de la tournure de l'imagination, comme vous savez. M. de la Harpe
n'en est que plus enorgueilli, et il vient d'annoncer sans détour, qu'il sera
bientôt forcé de prendre, à l'exemple de Louis XIV, le soleil pour devise avec
ces paroles modestes: Nec pluribus impar. Qu'en pensez-vous, Monsieur? Pour
moi, je crois qu'il ferait très bien de franchir le pas. Effectivement l'allusion
est frappante. Louis XIV seul, dans le dernier siècle, a fait trembler toute
l'Europe réunie contre lui, et dans le siècle présent, M. de la Harpe seul fait
trembler devant lui toute la littérature.33
La lecture du périodique concurrent est très précise. La citation de La
Harpe n'a pas échappé à Fréron qui en profite pour la retourner contre
32. Mercure de France (novembre 1775), p.208-209.
33. Fréron, Année littéraire (1775), t.S, Lettre 4 du 14 décembre, p.85-86.
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214 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
son ennemi. D'ailleurs, le fait que Fréron et Mercier aient un ennemi
commun ne les empêche pas de se critiquer et de multiplier les attaques:
Depuis huit jours, M. l'Abbé Grosier a ouï dire qu'il était fort mal traité dans
un certain écrit périodique, intitulé: Journal des dames. Il a fait des perquisitions
inutiles pour trouver cet ouvrage. Il prie les personnes qui en
auraient connaissance, de lui en faire passer un exemplaire, ou de lui
indiquer où ce Journal ce trouver: il serait charmé de pouvoir s'égayer un
moment par la lecture des petites gentillesses de M. Mercier le dramaturge,
auteur de ce Journal très précieux par sa rareté. 34
L'argument de la rareté du Journal des dames est extrêmement fréquent.
L'attaque de Fréron fils n'est pas gratuite puisqu'il s'agit de répondre à
des propos peu amènes de la part de Mercier sur son père:
Je viens enfin de déterrer un exemplaire du journal des dames du mois
d'octobre. J'ai été surpris de voir que c'est moins contre les auteurs actuels
de l'Année littéraire, que contre la mémoire de mon père, que se déchaîne M.
Mercier. [ ... ] Au reste, je vais opposer à M. Mercier une autorité bien
respectable pour lui, la seule même que puisse reconnaître un homme qui
décrie, non seulement feu M. Fréron, mais encore Bossuet, Racine, Fénelon,
et tout ce que nous avons de grands hommes. C'est l'autorité même de M.
Mercier. Voici l'extrait d'une lettre écrite à mon père, et que j'ai retrouvée
dans ses papiers [ ... ]. J'ai cru, Monsieur, devoir vous donner encore cette
preuve de l'injustice de nos littérateurs, et de l'excès où peut se porter
l'amour-propre irrité. Pour n'être point dans la dure nécessité d'en fournir
d'autres, je préviens, une bonne fois pour toutes, que mon père n'a presque
pas brûlé une seule de ses lettres qu'il recevait, que j'en suis dépositaire, et
que je pourrais couvrir de confusion ceux qui ont le plus dénigré sa
mémoire.35
La menace de Fréron fils est immédiatement effective comme il le
montre en publiant la lettre de Mercier. Les périodiques littéraires,
surtout à partir de 1750, se lancent dans des combats acharnés visant à
s'assurer leur supériorité par rapport aux autres. Cela conserve l'intérêt
du lecteur, toujours avide de ce type de spectacles. Les mises en scènes
utilisées dans les articles révèlent le talent du rédacteur en même temps
qu'elles divertissent. Par l'intermédiaire des idées, avec la philosophie et
les querelles littéraires, et en raison du développement croissant des
périodiques, les textes entrent en débat et viennent susciter des réactions
chez les concurrents.
34. Stanislas Fréron, Année littéraire (1776), t.4, Lettre 12 non datée, 'Avis au public', p.287-88.
Fréron le père avait cependant annoncé en 1766 (Année littéraire, 1766, t.5, Lettre 10 du 24
août, p.237) que le journal des dames, 'au-dessous du médiocre' à ses débuts, devenait de plus
en plus intéressant depuis deux ans. Ce commentaire était suivi d'une annonce du
prospectus, et d'informations sur le contenu du journal et sur les personnalités y
collaborant.
35. Stanislas Fréron, Année littéraire (1776), t.4, Lettre 15 non datée, p.344-48.
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7. Textes en débat 215
La dimension dialogique des journaux littéraires n'est donc pas visible
seulement dans les adresses aux lecteurs mais, bien plus, dans la mise en
débat des textes et des idées entre les périodiques. Ces querelles de
chapelles illustrent bien la diversité des opinions, elles encouragent le
lecteur à prendre parti, dans un mouvement censé l'aider à participer
alors aux débats scientifiques.
iv. Leçons de sciences
La curiosité caractéristique de la société des Lumières explique
l'engouement très fort pour l'analyse des savoirs et leur mise en discussion.
Les sciences sont en pleine expansion et tous les domaines de la
vie courante, de la médecine à l'agriculture en passant par la chimie ou
l'électricité, font l'objet d'études et d'expériences. Les savants ne sont
plus les seuls à s'y intéresser, et les pratiques amateurs se multiplient. Ce
goût pour le savoir est largement conditionné par le désir d'augmenter le
confort matériel et la qualité de vie.
Les découvertes autour de l'électricité qui traversent le siècle font
l'objet de nombreux comptes rendus dans les périodiques littéraires.
Fréron signale cet engouement dans un article de 1760 intitulé
'Recherches sur les différents mouvements de la matière électrique':
L'électricité, par les phénomènes singuliers qu'elle produit, attire depuis
longtemps l'admiration de tout le monde: les uns font leur amusement de ses
effets extraordinaires, les autres s'amusent à en rechercher les causes; les plus
grands physiciens ont exercé leur génie sur cet objet intéressant; chacun a
hasardé son opinion. Mais les hypothèses les plus ingénieuses, telles que
celles de M. l'abbé Nollet et de M. Franklin, n'expliquaient pas également
toutes les expériences, et laissaient plusieurs difficultés à résoudre. M.
Dutour, correspondant de l'Académie royale des sciences, tâche de lever
ces difficultés dans ses Mémoires sur l'électricité, qu'il vient de donner au
public.36
Le rédacteur de l'Année littéraire justifie cet article par l'intérêt du sujet
pour bon nombre de personnes. Il rappelle que l'électricité attire tant les
savants que les amateurs, et que de nombreuses théories sont
régulièrement proposées sur le sujet. Sans prendre parti, il informe ses
lecteurs des divergences d'opinions des physiciens et retrace les expériences
significatives qui ont déjà été effectuées. De la même façon, en
1740, Prévost publie ses commentaires des théories de l'abbé Nollet dans
le nombre 272 de son périodique. Après avoir consacré plusieurs articles
à Newton et à l'électricité dans les tomes 15 et 16 du Pour et contre, il
s'adapte au goût du public pour l'électricité et rend compte de la
36. Fréron, Année littéraire (1760), t.S, Lettre 12 du 21 décembre, p.272-77.
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216 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
diversité des théories publiées sur le sujet.37 Tous les périodiques
reflètent cet intérêt des lecteurs, qui contribuent plus que de coutume
en envoyant leurs propres réflexions, sous forme de lettres, mémoires ou
poèmes:38
Dans ce poème qui m'a été envoyé manuscrit, vous trouverez, Monsieur, que
l'auteur, M. l'abbé Grollet de Prades, a vaincu souvent avec succès la difficulté
de rendre en vers des matières physiques.
[ ... ]
L'un tourne sur son axe avec rapidité
Un globe au même instant par un autre frotté;
Le fer électrisé, pétillant d'étincelles,
Déjà d'un or léger agite les parcelles;
De son flux et reflux le merveilleux essor
Les attire, les pousse et les attire encor.39
Fréron publie un 'Poème sur l'électricité' dont le discours scientifique est
rendu dans un langage poétique. Cette variété de textes de lecteurs
témoigne effectivement du goût du public pour cette science. Les
rédacteurs reflètent cet intérêt dans leurs numéros.
Les divergences entre scientifiques favorisent les échanges. Ces débats
participent de la formation des lecteurs à un savoir et à un discours
contradictoire sur le savoir. Par exemple, lorsque le Mercure de France
décide de publier une 'Lettre d'un chirurgien de Soissons, à M. Foubert,
maître chirurgien de Paris, sur l'opération de la taille', suivie de sa
réponse, il participe de la formation de ses lecteurs à différentes
méthodes d'opération de la taille.40 Il contribue à enrichir l'actualité
scientifique en publiant les dernières expériences, ou théories, sur tel ou
tel sujet. La publication des deux courriers, donc de la correspondance,
permet de contraster les propos, de les mettre en opposition et place le
lecteur en position de juge. A lui de poursuivre l'enquête s'il souhaite
connaître la méthode la plus probante.
Au dix-huitième siècle, c'est l'inoculation de la petite vérole qui fait
couler le plus d'encre.41 Les débats sont nombreux et évoluent pendant
tout le siècle. Les articles sur l'inoculation de la petite vérole sont parmi
les plus nombreux dans les périodiques littéraires.42 Leur fréquence
37. Voir, entre autres, le Pour et contre de Prévost, t.l9, n° 272, p.l02; t.15, n° 216, p.231 et n°
222, p.337; t.l6, n° 231, p.194.
38. Voir, respectivement, dans le Mercure de France, le second volume de juin 1733, p.1348 et le
mois de février 1746, p.45.
39. Fréron, Année littéraire (1763), t.7, Lettre 9 du 18 novembre, p.209-14.
40. Mercure de France (octobre 1732), p.2166.
41. Pour en savoir davantage sur la petite vérole au dix-huitième siècle, voir Catriona Seth,
Les Rois aussi en mouraient: les Lumières en lutte contre la petite vérole (Paris, 2008).
42. On peut consulter le Pour et contre, t.20 (1740), n° 290, p.169; le Mercure de France: avril1764,
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7. Textes en débat 217
illustre l'inquiétude des contemporains face à cette maladie. Au départ,
c'est le principe d'inoculation comme vaccination qui est remis en cause,
puis c'est sur la méthode que les scientifiques sont en désaccord. Dans les
périodiques, la mise en débat du savoir est illustrée par la diversité des
articles et des théories. Les introductions aux nouvelles méthodes
rappellent, le plus souvent, la variété des analyses, comme dans cet
article du Pour et contre au sujet d'une lettre du docteur Cliston:
Les ravages terribles que la petite vérole a faits à Edimbourg, et les justes
raisons qu'on a de craindre après une saison si rigoureuse qu'elle ne se
répande dans les autres parties du royaume avec des suites encore plus
dangereuses, m'autorisent à publier une nouvelle méthode pour le
traitement de cette redoutable maladie. Celle du docteur Freind, qui
consiste dans les purgations, et celle qui nous était venue de Turquie sous
le nom d'irwculation, sont enfin abandonnées, par l'expérience qu'on a faite
plusieurs années de leur insuffisance. La mienne a réussi heureusement.
C'est la meilleure recommandation dont je puisse l'accompagner en la
publiant.43
Dans cette lettre, le lecteur constate que pas moins de trois médecines
sont proposées dans le traitement de la maladie de la variole. Contre ses
prédécesseurs, le docteur Cliston se présente en nouvel espoir, héros
victorieux de la maladie, sauveur du bien public. En effet, l'impact de
cette maladie sur les populations contribue à multiplier les recherches.
Les rédacteurs sont chargés d'une nouvelle mission afin de protéger leurs
concitoyens: informer des échecs et succès sur la maladie. Ils multiplient
les articles sur le sujet et font part de chaque nouvelle théorie susceptible
de faire avancer la recherche, comme dans cet 'Extrait de l'histoire de la
petite vérole', publié dans le Mercure de France:
Nous nous hâtons de faire part au public d'un ouvrage annoncé dans notre
second Mercure de janvier, qui a pour titre: Histoire de la petite vérole, avec les
moyens d'en préserver les enfants et d'en arrêter la contagion en France, suivie d'une
traduction du traité de la petite vérole[ ... ]. Il semblait qu'il n'y avait plus rien à dire
sur une matière qui fait depuis si longtemps l'objet des discussions et des
recherches des plus grands médecins de l'Europe, et qui fixe les yeux des
magistrats, des souverains et de toutes les nations.44
Marmontel rappelle une fois encore la gravité de la maladie et donc
l'importance des recherches. Il insiste sur le caractère public de ce débat,
vol.2, p.105; de décembre 1765, p.131, de janvier 1766, vol.l, p.152, de mars 1768, p.45,
d'avril1769, vol.1, p.5, de juillet 1769, vol.2, p.180, d'octobre 1769, vol.1, p.207; dans l'Année
littéraire: (1755), t.5, p.261; t.6 de la même année, p.26; (1756), t.2, p.96; (1757), t.6, p.239; t.8,
p.299; (1763), t.6, p.206, p.307; (1764), t.8, p.96; (1765), t.3, p.53 et p.135; (1770), t.4, p.327;
dans le journal des dames, janvier 1765, p.117, février 1765, p.111 et septembre 1765, p.29.
43. Prévost, Le Pour et contre, t.20 (1740), n° 290, p.169.
44. Mercure de France (mars 1768), p.45.
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218 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
dont les conclusions pourraient aboutir à un bien-être immédiat pour
l'ensemble de la population.
L'évolution des recherches et des progrès, signalée au quotidien dans
les périodiques, montre que le savoir se constitue par les expériences.
Témoin concerné, le lecteur comprend que la science n'est pas définitive,
qu'elle s'élabore progressivement et qu'elle n'est pas exempte d'erreurs.
Le savoir acquiert une nouvelle dimension qui facilite la prise de parole
des lecteurs, puisqu'il devient publiquement relatif. Les dissensions
autour de l'inoculation de la petite vérole sont l'occasion de rappeler
que toute vérité n'est jamais définitivement établie mais qu'elle peut
faire l'objet d'ajustements, si elle ne va pas jusqu'à être rendue invalide.
Dans un compte rendu d'une 'Dissertation sur l'inoculation', Fréron
insiste sur cette particularité liée au savoir:
Toute nouveauté, en quelque genre que ce soit, doit nécessairement,
Monsieur, rencontrer des obstacles. Il est même de la prudence qu'on ne
l'adopte qu'après en avoir bien constaté l'avantage. [ ... ] Nous ne pouvons
donc voir qu'avec reconnaissance nos patriotiques facultés de Médecine
s'opposer aux modernes découvertes de leur art, et servir de barrière à
l'ignorance audacieuse de la charlatanerie, à la facile séduction des citoyens.
Les médecins de cette capitale se firent autrefois beaucoup d'honneur en
proscrivant l'émétique, qu'ils ne connaissaient pas; c'était à leurs yeux un
poison, suivant une thèse soutenue dans leurs écoles. Ils ont reconnu depuis
qu'ils s'étaient trompés; ils regardent aujourd'hui l'antimoine comme un
remède très efficace dans bien des cas. Le quinquina, si souverain pour la
fièvre, n'éprouva pas moins de contradictions de leur part. Toujours animés
du même esprit et du même zèle, ils se sont élevés contre l'inoculation dès
l'année 1723 par une thèse dont voici le titre: An variolas inoculare nefas? Est-il
permis d'inoculer la petite vérole?45
Par l'intermédiaire d'autres exemples, Fréron montre comment l'inoculation
a été longuement rejetée à ses débuts avant de faire l'objet d'un
renversement d'opinions après des expériences plus concluantes. Le
développement de la science entraîne une relativisation des théories et
des conclusions scientifiques. La chose n'est vraie que tant que son
contraire n'est pas démontré. Une fois ce constat fait, les théories
nouvelles sont libres de se développer et d'être mises sous les yeux des
lecteurs, comme le montre la suite de l'article (p.265):
Il ne faut donc pas croire que tous nos médecins soient du sentiment d'un de
leurs confrères qui vient de publier une Dissertation sur l'inoculation pour servir
de réponse à celle de M. de la Condamine, de l'Académie royale des sciences. [ ... ]L'auteur
est M. Cantwel, de la Société Royale de Londres, docteur régent de la Faculté
de médecine en l'Université de Paris, ancien professeur de chirurgie latine,
et professeur des écoles de médecine. En attendant que M. de la Condamine,
45. Fréron, Année littéraire (1755), t.5, Lettre 12 du 5 septembre, p.261.
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7. Textes en débat 219
qui est actuellement à Rome, détruise les objections qu'on lui a fait ici,
auxquelles cependant il a d'avance répondu dans son Mémoire, je vais
défendre la cause de l'inoculation. Je crois que l'on peut écrire sur cette
matière, sans être versé dans la science occulte d'Hippocrate. M. de la
Condamine n'a pas l'honneur d'être médecin; je suis privé de la même gloire.
La diversité des opinions sur l'inoculation n'est plus à démontrer.
Différentes personnalités intègrent le débat qui dépasse les spécialistes.
Les scientifiques rejoignent les médecins pour discuter des techniques
d'inoculation, Fréron lui-même se montre en capacité de les commenter.
Dans les dix-huit pages qui suivent, il développe un inventaire de toutes
les expériences ou inventions qui ont été faites et qui se sont avérées
fausses. Fréron souligne ici toute la fragilité des différentes théories sur
l'inoculation. Il publie ensuite un extrait de la correspondance entre M.
Missa et M. Cantwel qui illustre les désaccords entre les savants.46
Le lecteur prend conscience de la dimension européenne du débat.
Tous les savants se confrontent au problème et cherchent à défendre
leur point de vue et à asseoir leur autorité. Le débat n'est pas limité aux
seuls savants mais il s'élargit aux rédacteurs, voire au public, comme le
signale Fréron à propos de M. Cantwel:
Je viens, Monsieur, de me faire un nouvel ennemi; c'est M. Cantwel, docteur
régent de la Faculté de médecine de Paris: ennemi très dangereux pour moi
s'il était mon médecin, puisqu'il est redoutable, même ami; il l'était de l'abbé
Desfontaines; ille traitait; il est mort. Il faut que Dandin juge; il faut que M.
Cantwel détruise; [ ... ] Son écrit est plein d'invectives; il a perdu aux
tribunaux littéraires, il en appelle aux Halles.47
Bien qu'il ne soit pas spécialiste du sujet, Fréron se permet de défendre
certains arguments au détriment des analyses des spécialistes. Cette
pratique se développe et encourage les initiatives des amateurs et des
simples lecteurs, comme l'explique le fait que M. Cantwel, après les
'tribunaux littéraires', en appelle aux Halles, c'est-à-dire à l'opinion de la
population.
Progressivement, les lecteurs sont initiés à la forme du débat mais ils
acquièrent également des connaissances plus approfondies sur la
maladie et les méthodes d'inoculation, comme dans cet article de mai
1766, 'Parallèle des différentes méthodes de traiter la maladie
vénérienne', publié dans le Mercure de France.48 L'article évoque les
réactions de Keyser, un scientifique reconnu, à propos d'un ouvrage
sur la maladie vénérienne. Il insère ensuite une longue épître qui vient
contredire les idées de Keyser. Le compte rendu initial a ouvert la porte à
46. Fréron, Année littéraire (1755), t.5, Lettre 12 du 5 septembre, p.283-88.
47. Fréron, Année littéraire (1755), t.7, Lettre 3 du 28 octobre, p.66 ..
48. Mercure de France (mai 1766), p.l03.
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220 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
différents discours sur les méthodes de traitement de la maladie
vénérienne. Ces discours se répondent les uns les autres, telle une
enquête publique, laissant la possibilité au lecteur d'assister en direct
aux démonstrations de chaque partie.
La mise en débat du savoir désinhibe les lecteurs et facilitent leur prise
de parole. Leur intérêt pour les recherches scientifiques se manifeste par
leurs nombreuses réactions, et donnent lieu parfois, comme pour
l'électricité, à des textes poétiques.49
v. Invitation au débat
L'espace de dialogue des périodiques littéraires offre une réelle
opportunité de participer aux débats d'idées, ou de les simuler. Le
rédacteur du Pour et contre utilise facilement cette pratique comme
lorsqu'il propose le compte rendu du recueil des Causes célèbres et
intéressantes. Il imagine les reproches qui pourraient être adressés à
l'ouvrage avant de livrer la réponse proposée par l'auteur du recueil:
M. Gaïot de Pitaval ne manquerait pas de répondre à de pareils reproches
[ ... ]Dans cette longue réponse, que je mets dans la bouche de M. de Pitaval,je
n'ai fait que compiler ses propres paroles, ainsi brièvement qu'il l'aurait pu
faire lui-même; et je souhaite que ses confrères se contentent de ce qu'il
vient de leur dire pour sa justification. 50
Le journaliste reprend des extraits des préfaces des tomes de l'ouvrage
commenté pour rédiger une réponse argumentée à de possibles
critiques. Ce faisant, il réécrit le texte initial et l'inscrit dans une
dialogue avec les confrères de l'auteur, et plus largement avec le
public.
La pratique de la critique s'inscrit dans une démarche de discussion
autour d'un texte ou d'un objet et implique nécessairement le lecteur.
Elle initie le public à l'expression de l'opinion et à la réflexion distancée
sur un objet. Elle apparaît comme une étape préalable à la confrontation
des idées. Dans le Mercure de France, par exemple, la critique par un
lecteur d'une traduction de Virgile se conclut par une invitation au
débat et à la discussion:
On vous a dit, Monsieur que j'ai trouvé, lisant la nouvelle traduction de
Virgile, plusieurs endroits qui souffrent difficulté, et vous demandez que je
vous en fasse part; je le veux bien, mais ce sera à condition que je ne perdrai
pas la peine que je vais prendre de vous mettre sur le papier un certain
49. Voir par exemple le Mercure de France (avril 1769), vol.l, p.5 qui propose des vers sur
l'inoculation et l'Année littéraire de Fréron (1757), t.6, Lettre 10 du 2 octobre, p.239 avec un
'Recueil de pièces sur l'inoculation'.
50. Prévost, Le Pour et contre, t.17 (1738), n° 243, p.125.
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7. Textes en débat 221
nombre de petites critiques: je veux dire, que je compte que vous me direz
votre sentiment, et que vous critiquerez mes critiques mêmes.51
Les lecteurs des journaux littéraires participent à l'entreprise périodique
en réagissant aux publications. Ils se montrent désireux de créer le débat
et d'entretenir des discussions avec d'autres lecteurs. Dans ce cas, le
journal littéraire prend la forme d'une simple tribune. Il ne prend pas
forcément parti mais publie les doléances de ses lecteurs, sans
commentaire ni jugement spécifique, comme dans cette 'Lettre de M.
B.**, à M.L.C.D.L.R. au sujet de la Chronologie et topographie du Bréviaire de
Paris' publiée dans le Mercure de France:
Quelque dessein, Monsieur, que j'aie formé de n'opposer que le silence aux
critiques mal fondées que l'on pourrait faire à l'avenir au sujet de mon
ouvrage sur le Bréviaire de Paris, je me suis cependant cru obligé, autant
pour le respect dû au public, que pour ma propre justification, de répondre
encore ici aux observations de M ... , contenues dans une lettre insérée au
Mercure du mois d'août dernier. [ ... ]Voilà, Monsieur, tout ce que j'avais à vous
exposer sur le sujet qui m'intéresse. Je laisse à votre discernement à juger de
la valeur de mes raisons.52
L'auteur de la lettre se défend de s'être laissé aller à réagir aux critiques
mais il justifie sa prise de parole par l'importance qu'il attache au public.
En conclusion de sa lettre, il rappelle qu'il a souhaité préciser certains
points en réaction à la lettre sur son ouvrage publié précédemment mais
il conclut sur le discernement du lecteur, et non sur la validité de ses
raisons. Il affirme ainsi sa confiance envers l'opinion des lecteurs et
souligne leur capacité à juger équitablement.
Dans d'autres cas, la collaboration des lecteurs vient compléter le
propos des rédacteurs par l'envoi d'une contribution personnelle,
comme dans cet extrait du Nouvelliste du Parnasse: 'Vous avez publié,
Monsieur, dans votre dixième Lettre des réflexions sensées et utiles, sur
quelques endroits des derniers discours de M. de la Motte. Me sera-t-il
permis de venir glaner après vous? J'ai bien des réflexions à ajouter aux
vôtres.'53 La publication de cette lettre par les rédacteurs témoigne de
leur ouverture aux productions extérieures et agit comme un modèle
destiné à encourager d'autres lecteurs éventuels à proposer leurs
remarques. L'activité de critique favorise la multiplicité de voix. Les
lecteurs sont amenés à juger des périodiques qu'ils lisent et encouragés à
faire part de leur opinion dans des textes inédits. Progressivement, ils
s'autorisent une lecture critique du journal que les rédacteurs acceptent
51. Mercure dR France (novembre 1743), p.2372.
52. Mercure dR France (novembre 1743), p.2350.
53. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.1, Lettre 14, 'Lettre écrite au
Nouvelliste du Parnasse sur la médiocrité de la poésie', p.340.
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222 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
pourtant de publier, comme dans cet autre article du Mercure de France
dont l'auteur, De Relongue de La Louptière, reproche au rédacteur sa
méthode critique:
On ne peut s'empêcher, Monsieur, de se plaindre des bornes de vos extraits,
en considérant les avantages dont elles nous privent. Cet inconvénient se fait
particulièrement sentir dans le Mercure du mois de septembre dernier, à
l'occasion d'un poème nouveau que vous auriez sans doute apprécié moins
sévèrement, si la place vous eût permis d'en détailler les beautés. Je vais
essayer, Monsieur, d'y suppléer, c'est-à-dire, qu'au défaut de l'élégance et de
la méthode qui caractérisent votre manière, je m'attacherai du moins à
imiter l'impartialité de vos jugements. 54
Certes, l'auteur de la lettre reconnaît l'impartialité de jugement dont fait
preuve le Mercure de France mais il déplore la méthode utilisée par le
journal. Le développement de la critique des textes et son application à
d'autres domaines tels que les arts, les séances d'académie ou encore les
sciences, favorisent l'expression personnelle des lecteurs et leur prise de
conscience de leur opinion et de celle des autres. Implicitement ils sont
amenés à prendre position par rapport à ce qu'ils lisent, à apprécier ou
non le jugement du rédacteur. La lecture des conflits entre les journaux
participe bien sûr de l'initiative prise par les lecteurs pour juger des
compétences des rédacteurs.
Le développement de la pratique critique favorise une certaine égalité
entre les personnes, notamment parce que, pour reprendre les termes de
Pierre Bayle, dans la République des Lettres, 'chacun est tout ensemble
souverain et justiciable de chacun'. 55 Cela implique une prise de position,
facilitée par l'espace de communication institué par le périodique
littéraire. De fait, le lecteur fait l'expérience du )e' comme sujet pensant
et autonome et découvre non seulement que le savoir n'est pas absolu
mais qu'il peut être enrichi par chacun. Ce n'est pas tant le contenu du
discours qui aboutit à relativiser les savoirs mais plutôt la pratique
discursive du débat qui se met en place.
L'examen de la critique dans les journaux littéraires a permis de
prendre conscience de la place primordiale du dialogue. Le
rapprochement possible entre le genre de la lettre, protéiforme, et celui
du journal littéraire indique que ce dernier est ouvert à une situation de
communication, voire se construit comme une situation de communication.
Le journal littéraire permet une mise en dialogue des pratiques
littéraires qui favorise à la fois l'esprit critique et l'échange des idées. En
54. Mercure de France (mars 1758), p.66.
55. Pierre Bayle, article 'Catius', Dictionnaire historique et critique, 3• éd. (1720, Rotterdam, chez
Michel Bohm), 4 vol., disponible sur le site ATILF, avec la collaboration de l'Université de
Chicago, http://portail.atilf.fr/encyclopedie/, vol.2, p.101.
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7. Textes en débat 223
cela, il initie le lecteur à la critique des textes, ce qui conditionne le
développement d'une communauté en relation constante avec le monde.
Cette expérience de la confrontation des opinions dépasse le simple
cadre de la critique pour interroger la pertinence des catégories du
savoir. Celui-ci est relativisé. Il n'est plus l'apanage des doctes et des
savants mais peut être complété par un amateur. Il n'est plus relégué à la
sphère privée mais commence à intégrer l'espace public. Les débats
mettent en évidence ce 'combat apolitique pour la vérité' qui se déroule
à l'intérieur de la République des Lettres, rendu possible en partie grâce
au dialogue polémique constaté entre les journaux littéraires. 56
Le journal littéraire permet l'élaboration d'une réflexion personnelle
et d'une conscience critique. Il stimule la création et l'innovation
textuelle en multipliant les expériences du je': soit à travers la production
et la publication de textes dans les périodiques, soit à travers la
lecture attentive des prises de position, soit enfin à travers la publication
de théories ou de jugements personnels. Les périodiques littéraires sont
donc les plus à même de donner naissance à un espace de parole. Ces
trois possibilités d'expérience du je' représentent trois strates
différentes qui signalent la prise de conscience du lecteur de lui-même
et son affirmation face aux autres. Le journal littéraire développe une
conscience de soi envisagée dans son rapport au monde; il favorise
l'émergence d'une communauté virtuelle.
56. L'expression est deR. Koselleck, Le Règne de la critique, p.94.
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225
8. Un 'public-journaliste'
L'acte de publication accueille plusieurs voix et encourage la contradiction.
La confusion entretenue entre fiction et réalité ainsi que la liberté
offerte par le masque permettent de modifier les rôles entre les acteurs
du journal, de rendre façonnables, voire échangeables, les statuts. Les
lecteurs peuvent se faire rédacteurs et contribuer au périodique par une
pratique journalistique ponctuelle. Cette prise de parole constitue le
périodique en un espace de dialogue et de réflexion et le structure en
médium, soit en intermédiaire entre un ou des individus et une
communauté, ici celle des lecteurs.
i. Un espace public?
Kant définit le public dans son texte Qu'est-ce que les Lumières? paru en
1784. Selon lui, cet ensemble social se constitue grâce à l'imprimé, et
notamment avec le développement des journaux.
Qu'est-ce que 'le' public?
Dans son Pour et contre, Prévost propose une définition du public qui n'est
pas sans rappeler la plupart des métaphores qui y sont associées:
Le public est facile à tromper, mais on ne le trompe pas longtemps. C'est à
lui qu'on peut appliquer proprement la fable d'Argus. Il a des yeux sans
nombre, comme ce monstre; et si le sommeil en ferme quelquefois une
partie, il lui en reste toujours assez d'ouverts pour être en garde contre les
surprises de l'illusion et de l'erreur. Arrive-t-il à ceux-ci mêmes de se laisser
endormir? Les autres s'en aperçoivent à leur réveil, et leur rendent à leur
tour le service qu'ils doivent en attendre. Ainsi, par l'assistance qu'ils
reçoivent les uns des autres, ils ne manquent presque jamais ou d'éviter
heureusement l'erreur, ou de s'en délivrer promptement.l
Alors que le public est souvent présenté sous l'image d'un monstre à cent
têtes, il devient, chez Prévost, le mythique homme aux cent yeux. Le
public n'est pas une entité 'qui se laisse endormir'. Constamment, il est
composé de veilleurs dont la tâche est de distinguer la vérité de l'erreur.
Derrière le singulier du terme 'public' se cache un pluriel indéfini et
vaste, et donc potentiellement inquiétant.
Cette métaphore est communément partagée par les rédacteurs, qui se
méfient du public. Tous ne lui accordent pas cette infaillibilité du
1. Prévost, Le Pour et contre, t.3 (1734), n° 33, p.49.
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226 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
jugement, contrairement à Prévost, mais ils lui reconnaissent son
investissement et sa réactivité, d'abord dans le champ littéraire puis
dans le champ politique; ce que rappelle d'ailleurs Jérôme Bourdon dans
son article 'La triple invention: comment faire l'histoire du public?'.2 De
fait, le public du champ littéraire et celui du champ politique ne sont pas
parfaitement superposables. On s'aperçoit ainsi qu'il existe plusieurs
publics, en fonction du point de vue adopté: considère-t-on le public des
cafés? des médias? le peuple sur les marchés? les spectateurs de la
Comédie? Le public n'est pas unique, ni formé de façon définitive. Il
est mouvant, ce qui le rend d'autant plus inquiétant car difficile à
appréhender.
Dans son ouvrage sur les Salons, Antoine Lilti a tôt fait de s'intéresser à
la notion de public et la met en relation avec son objet d'étude. Il conclut
sur le fait que les Salons n'ont pas participé au développement de
l'espace public et de l'opinion publique dans la mesure où ce ne sont
pas des lieux d'expression libre et où ils sont soumis à la hiérarchie des
classes. Suivant les conceptions de Morellet et de Kant, Lilti associe la
notion de public à celle d'imprimé. Il distingue la communication orale
et la conversation, qui réunit des 'sociétés', de la communication écrite,
qui crée un espace public. Le dix-huitième siècle valorise 'la compétence
lecture' selon les mots d'Antoine Lilti, et la publication devient l'expression
de 'la prise de parole universelle'.3
De plus en plus de personnes ont accès aux imprimés, notamment
dans les villes, grâce à la multiplication des institutions et des pratiques
qui facilitent la lecture de livres non détenus en propre. Les réseaux de
bibliothèques, qu'elles soient privées ou publiques, les cabinets de lecture,
les loueurs de livres à la journée, les lecteurs à haute voix, mais
également les académies, les clubs et les cafés qui accordent une large
place à la lecture du journal, tout cela permet naturellement à une partie
de la population qui augmente constamment de prendre connaissance
des diverses nouvelles.4 Les années 1750 marquent un tournant dans la
création de lieux de lecture à Paris et en province. On peut y trouver
toutes sortes de livres mais également de nombreux périodiques (gazettes
et journaux littéraires les plus en vogue). Parmi eux, les cabinets de
lecture permettent de lire sur place ou d'emprunter un texte pour
2. Jérôme Bourdon, 'La triple invention: comment faire l'histoire du public?', Le Temps des
médias 3 (2004), p.l2-25.
3. Antoine Lilti, Le Monde des salons: sociabilité et mondanité à Paris au XVIII' siècle (Paris, 2005),
p.334.
4. Selon jean-Paul Bertaud, on passe en effet d'un lectorat de quelques milliers de personnes
au dix-septième siècle à celui d'une centaine de milliers au début du dix-huitième siècle. Il
avance le chiffre de 400 000 lecteurs à la veille de la Révolution. Cette forte hausse favorise
la multiplication d'échoppes et de boutiques à lire dans tout Paris et en province (La Presse
et le pouvoir, p.l24).
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8. Un 'Public-journaliste' 227
quelques jours. A Aix par exemple, en 1771, Les pinard propose ainsi un
abonnement annuel de 36 livres pour lire les ouvrages, prix réduit à 18
livres pour ceux qui ne souhaitaient pas lire de périodiques. 5 Les
personnes non abonnées peuvent également avoir accès à ces ouvrages
moyennant 1 sol pour les gazettes et 6 sols pour les ouvrages. Des
formules diverses se développent, du bureau d'Avis qui propose un
cabinet de lecture aux clubs et sociétés populaires qui permettent aux
plus modestes lecteurs d'accéder aux ouvrages et aux journaux, en
passant par les bibliothèques publiques.
Le dialogue et l'échange des idées fondent le principe de sociabilité,
lequel, associé au processus de publicisation, produit le public. Cette
instance est définie par Gabriel Tarde comme un groupe 'social' qui
s'adonne à la conversation, aidé en cela par la lecture du journal. 6 Il
l'oppose à la foule, 'collectivité purement spirituelle, comme une dissémination
d'individus physiquement séparés et dont la cohésion est
toute mentale' (p.32). Il souligne le rôle de la conversation dans la
constitution du public, puisqu'elle prolonge la diffusion des informations
publiques qui figurent dans les périodiques. Tarde va d'ailleurs
plus loin puisqu'il envisage la relation entre des individus lisant le même
journal comme un 'rapport sympathique', de même nature que celui
d'une conversation à deux (p.43). Ce rapport entre les lecteurs d'un
même périodique serait entretenu, plus ou moins consciemment, par les
rédacteurs dans l'objectif de constituer une communauté sociale, voire
politique.
A partir de ces constats, il est possible de définir le public comme une
foule anonyme structurée autour d'une culture et capable d'influencer la
société dans laquelle il évolue. Il est constitué d'individus dotés d'un
potentiel critique, c'est-à-dire en capacité de réagir à ce qu'ils voient, ce
qu'ils entendent ou ce qu'ils supposent, et réunis autour d'événements
ou de phénomènes spécifiques.
Les informations publiques: nouvelles politiques et avis
Pour qu'il soit fructueux et qu'il persiste dans le temps, cet espace de
rencontres doit apporter un ensemble d'informations censées intéresser
l'ensemble des lecteurs. Le contenu du journal, et notamment la place
laissée aux nouvelles politiques et aux 'avis', renforce cet espace. En effet,
contrairement aux comptes rendus dont la variété peut amener les
lecteurs à privilégier tel ou tel sujet, et donc à ne pas lire certains articles,
les nouvelles politiques et les avis relèvent de l'information 'générale', et
sont censés concerner tous les lecteurs. Dans certains cas, des comptes
5. G. Feyel, La Presse en France, p.l240.
6. G. Tarde, L'Opinion et la foule (Paris, 1989), p.32.
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228 Le Journal littéraire en Frame au dix-huitième siècle
rendus d'ouvrages qui présentent une utilité publique immédiate
intègrent des avis aux lecteurs, ou se présentent sous une forme hybride
mi-compte rendu, mi-avis; comme dans cet extrait de l'Année littéraire à
propos d'un ouvrage sur les méthodes agricoles:
Les auteurs de l'Agronomie avertissent que, comme leur but est d'arracher le
laboureur à une routine aveugle et de lui donner une méthode constante et
fondée sur des principes, il s'attacheront à distribuer les matières dans
l'ordre le plus naturel, et à écrire avec clarté et de manière à être entendus
des personnes les plus bornées. Ils invitent les curés de village et les
personnes zélées à traduire ce qui pourra se trouver d'utile dans leur recueil,
dans l'idiome de chaque canton, et à composer un manuel court et facile,
propre à instruire et à former les jeunes cultivateurs, ainsi qu'on le pratique
avec succès en Angleterre?
A la suite des auteurs du livre, le rédacteur encourage ses lecteurs à
contribuer activement à la diffusion du livre. Ceux-ci deviennent des
agents de transmission de savoir pour une population qui n'a pas
forcément les moyens ou les connaissances pour lire le texte. Fréron
va jusqu'à encourager la production de toutes sortes de textes à partir de
l'ouvrage dont il est question. Son rôle ne se limite plus à la présentation
des nouveaux travaux et à leur jugement, mais à transmettre les informations
utiles à la société. La légitimité de l'acte critique s'en trouve
renforcée.
Les périodiques littéraires jouent bien ce rôle de 'publicité' qui
participe du processus de formation de l'espace public.8 Ils ne se
contentent pas d'informer le lecteur sur les ouvrages parus ou sur les
différentes nouvelles culturelles susceptibles de les intéresser. Ils
diffusent également des 'Avis', de courts textes ancêtres de la publicité.
Les annonces et avis existent dans tous les périodiques littéraires, mais
les usages varient selon la politique éditoriale. Prévost publie par
exemple dans son Pour et contre un 'Avis' dont la fonction est d'informer
le lecteur de la nouvelle périodicité du journal: 'L'approbation que le
public paraît accorder à notre entreprise, et l'envie que nous avons de la
mériter par notre ardeur et par nos soins, nous engagent à promettre
dans la suite une feuille chaque semaine. Elle paraîtra tous les lundis
régulièrement.'9 Cet avis concerne uniquement le périodique. Il est
introduit à la toute fin du nombre 3 et est isolé des articles précédents
par son titre 'Avis', et par une grande ligne horizontale qui le sépare du
reste du texte. Ces indices formels, rarement utilisés par Prévost,
distinguent les autres articles par une annonce particulière concernant
7. Fréron, Année littéraire (1761), t.7, Lettre 10 du 8 novembre, p.217.
8. Nous revenons un peu plus loin sur la notion de 'publicité', définie par Kant d'abord puis
reprise notamment par Habermas dans sa théorie de l'espace public (p.234-41).
9. Prévost, Le Pour et contre, t.1 (1734), n° 3, p.72.
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8. Un 'public-journaliste' 229
le périodique. L'avis est d'ailleurs introduit par l'idée d'un public uni et
approbateur, signalant l'existence d'une communauté constituée par le
périodique de Prévost et qui n'existe qu'à travers lui.
A contrario, les lecteurs ont accès à des avis plus généraux surtout dans
les mensuels, qui réservent la fin de leurs numéros à la publication de
petits textes de publicité. Le Mercure de France diffuse par exemple en juin
1768 une série d"Avis divers' publiés après la partie sur les nouvelles
politiques et juste avant la table des matières. Ces avis concernent
différents 'remèdes infaillibles' contre les maux de dents, les contusions,
les maux de poitrine, etc. A chaque fois, les avis précisent les vertus du
produit concerné, son prix et enfin le lieu où il est possible de se le
procurer. Parfois sa composition partielle et sa posologie sont également
mentionnés. Ce type d'avis est fréquent dans le Mercure de France qui
consacre la plus grande part de ses publicités à des informations
destinées à soigner des maladies. Le périodique de Fréron, moins enclin
à la publicité, favorise néanmoins les avis qui relèvent de l'hygiène et de
la santé, comme on peut le constater avec cet exemple sur le vinaigrier
du roi, le sieur Maille:
Quoique les bontés du roi pour le sieur Maille, qu'il a nommé son seul
vinaigrier ordinaire [ ... ], soient une preuve certaine des talents qu'il s'est
acquis dans la composition de toutes sortes de vinaigres anciens et
nouveaux, le sieur Maille se croit obligé d'avertir [ ... ] que le sieur le Comte
est mort, et que c'est le sieur Maille qui l'a remplacé chez le roi, ainsi que
dans différentes cours étrangères. [ ... ]son magasin est aujourd'hui le seul qui
soit assorti de toutes sortes de vinaigres, pour la table, les bains, la toilette [ ... ]
Les moindres bouteilles des différents vinaigres que je viens d'énoncer sont
de trois livres, à l'exception de celui de Rouge seconde nuance, qui est de
quatre livres, et le Vinaigre admirable et sans pareil de quatre livres dix sols. 10
L'avis informe le lecteur sur la personne et sa réputation, le lieu, le type
de produits proposés et enfin sur leur coût. Il remplit toutes les exigences
de la publicité, notamment en ce qu'il se distingue ouvertement des
productions des 'charlatans'. De la même manière, lorsqu'il précise le
décès du sieur le Comte, précédent vinaigrier du roi, et qu'il donne
l'adresse précise du magasin, il ancre l'information dans une temporalité
et une topographie particulières qui révèlent, par la même occasion, le
rapport entretenu entre le journal et son contexte. Le journal satisfait sa
fonction d'information sur le monde, sans se limiter à un contenu
purement culturel. Sa vocation d'espace réservé au public l'oblige à
rendre compte de tout ce qui est susceptible de l'intéresser.
Le journal des dames privilégie des avis sur la mode féminine, la façon de
10. Fréron, Année littéraire (1773), t.2, Lettre 15 du 10 avril, 'Vinaigres du sieur Maille', p.351 et
354.
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230 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
porter le chapeau par exemple, ou bien il renseigne sur les cours publics
dispensés dans la capitale. Ainsi, en juin 1764, Mathon et Sautereau
publient un encart concernant un 'cours gratuit de géographie et
d'histoire dispensé par M. Philippe':
Cours gratuit de géographie et d'histoire, par M. Philippe, professeur
d'histoire, censeur royal et membre de l'Académie d'Angers: pendant les
fêtes et les dimanches, de 10 à 12h [ ... ]Nous ne pouvons refuser nos éloges au
zèle avec lequel M. Philippe se consacre gratuitement à l'instruction
publique: ces sortes de cours sont très utiles [ .. .].Les choses qu'on apprend
par forme de conversation, font une impression infiniment plus vive et plus
profonde; c'est, sans doute, un des meilleurs moyens d'apprendre l'histoire,
surtout pour les femmes, qui, étant moins accoutumées à lire et à étudier,
s'apercevront sûrement des avantages de cette méthode.l1
Le Journal des dames légitime la publication de ces avis en mentionnant
leur utilité pour les lecteurs. Mathon et Sautereau insistent sur la qualité
des cours dispensés et sur leur utilité pour les lectrices du journal, 'moins
accoutumées à lire et à étudier'. Ils soulignent que l'apprentissage se fait
par la conversation, information susceptible de plaire à un public
féminin. Les périodiques sélectionnent les avis dont l'intérêt est
immédiat et manifeste pour leurs lecteurs. De plus, cette annonce,
valable durant une période de temps limitée contrairement aux avis
sur les remèdes, contribue à l'ancrage temporel du périodique.
Les avis et annonces publiés dans les périodiques littéraires ne sont pas
tous présentés de la même façon. Les mensuels réservent une partie de
leurs volumes à ce type d'article tandis que les autres les intègrent dans le
corps du texte, mêlés indifféremment aux autres textes, hormis lorsque
l'avis concerne spécifiquement le périodique en lui-même comme dans
l'exemple de Prévost notamment. Le Nouvelliste du Parnasse est le seul
périodique à ne diffuser qu'un seul avis en un peu plus de deux ans,
preuve que les rédacteurs n'ont pas encore conscience de cet espace
public constitué par leur périodique. Celui-ci apparaît à la fin de la vingtsixième
lettre. Desfontaines et Granet insèrent un blanc après la poésie
qui précède et introduisent l'annonce en ces termes: 'Voici un Avis que
nous avons reçu, et que nous vous communiquons.' Contrairement aux
autres périodiques, il concerne la réédition des oeuvres de Molière,
édition commentée et richement illustrée:
On n'épargnera aucune dépense pour embellir cette édition qui sera toute
entière sur du grand papier, avec des estampes pour chaque sujet, des
vignettes, lettres grises, Culs-de-Lampe, et le portrait de l'auteur; le tout
dessiné et gravé par les meilleurs maîtres. Le texte a été exactement conféré
avec les anciennes éditions, et quelques manuscrits. La correction de cette
11. Mathon et Sautereau,journal des dames (octobre 1764), 'Avis divers', p.ll6-17.
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8. Un 'jiublic-journaliste' 231
édition se fera avec un très grand soin. Les exemplaires seront délivrés dans
le cours de l'année 1732. Il n'en sera tiré qu'un très petit nombre, et ceux qui
voudront en retenir, pourront s'adresser aux sieurs Cavelier, Pierre
Gandouin, David l'aîné, et le Gras, libraires. 12
Cette fois, l'avis diffusé par le périodique correspond au contenu même
du journal, c'est-à-dire à l'annonce des ouvrages nouveaux, agrémentée
de leur critique. L'avis est d'ailleurs particulièrement isolé du reste du
périodique puisqu'il est publié en italique alors qu'il était déjà introduit
spécifiquement, séparé par un blanc et qu'il vient clôturer le numéro.
Cette annonce rappelle les sections 'Annonces d'ouvrages nouveaux' qui
figurent dans le Mercure de France et le Journal des dames, et qui sont
présentées sous la forme d'une liste détaillée des ouvrages à paraître.
Elles informent, comme ici, du titre, des éditeurs et de la qualité de
l'édition. L'auteur et le résumé de l'ouvrage ne sont pas nécessairement
présents dans ces annonces qui sont publiées dans le corps des volumes,
contrairement aux avis sur les remèdes par exemple. Les rédacteurs des
mensuels distinguent en effet l'avis 'publicitaire' de l'annonce sur
l'édition des ouvrages. Cependant, ces deux types d'avis sont rédigés
dans un style qui leur est propre et qui est à distinguer de celui des autres
articles. L'exemple précédent met en scène un 'on' qui se distingue du )e'
et du 'vous', généralement constatés dans ces périodiques. La phrase 'on
avertit le public' est ainsi particulièrement symptomatique des débuts
d'avis sur les ouvrages nouveaux ou les remèdes. Elle est récurrente dans
les deux mensuels qui réservent une partie spécifique à ces textes,
ancêtres de la publicité. Or, Régine Jomand-Baudry constate également
cette pratique strictement réservée à l'avis publicitaire et l'explique ainsi:
L'annonceur se masque dans un énoncé à la troisième personne qui le
présente par son patronyme et souvent par son origine professionnelle.
Aucune mention n'est faite ici d'un récepteur virtuel qui est pourtant le
destinataire à convaincre. Il serait faux de penser que la pratique
publicitaire est encore dans les limbes; au contraire, l'appareil de l'information
apparaît comme une sorte de camouflage, une garantie de sérieux et
de crédibilité pour un discours argumentatif déguisé directement vers les
besoins des lecteurs.13
Jomand-Baudry interprète cette absence du rédacteur comme un moyen
argumentatif servant à encourager l'achat du produit vanté. Les avis se
distinguent des articles d'information qui, eux, accueillent la voix du
12. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.2, Lettre 26, p.239-40.
13. Régine Jomand-Baudry, 'Images du destinataire dans les annonces publicitaires', dans La
Suite à l'ordinaire prochain: la représentation du monde dans les gazettes, éd. Denis Reynaud et
Chantal Thomas (Lyon, 1999), p.218.
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232 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
rédacteur. La stratégie mise en place est efficace et permet de faire la
promotion d'un produit sans en avoir l'air.
La publication des avis accompagne le développement des
périodiques littéraires et vient s'y ajouter sans en faire partie dès
l'origine. Elle participe de l'ancrage du périodique dans sa société et
vient apporter à ses lecteurs une utilité concrète et immédiate moins
évidente dans le cas des comptes rendus d'ouvrages ou d'académies et
des pièces fugitives. Parce qu'ils visent à rendre public un produit, une
mode ou un événement, les avis témoignent du fait que le périodique
littéraire constitue un espace ouvert susceptible de refléter les préoccupations
générales des lecteurs. A ce titre, les avis témoignent également
en partie de l'origine sociale des lecteurs. Ils sont diffusés à un certain
type de lectorat, ceux qui, dans le journal littéraire, sont en mesure de
suivre des conférences (article du journal des dames), cherchent à
développer leur bien-être par des produits et des soins spécifiques
(vinaigrier Maille) ou encore ceux qui peuvent s'offrir des éditions
coûteuses (exemple du Nouvelliste du Parnasse).
La publication des nouvelles politiques contribue à faciliter la constitution
de l'espace du journal littéraire en espace pour le public. C'est ce
que souligne Prévost dans son Pour et contre lorsqu'il annonce que 'Tout le
monde a lu dans les nouvelles publiques la mort funeste du jeune prince
d .... On était fort éloigné à Londres de s'imaginer qu'elle eût le moindre
rapport avec l'histoire de la jeune Italienne, qui a déjà fait la matière de
quelques articles dans les feuilles précédentes.'14 L'emploi de l'expression
totalisante 'tout le monde' signale l'importance de la nouvelle
et l'intérêt des lecteurs pour ce type d'informations. De surcroît, le fait
que l'annonce relève des 'nouvelles publiques' ajoute encore à l'impression
d'une information générale qui appartient au 'domaine public',
c'est-à-dire à tous sans (réelle) distinction de sexe, d'âge et de classe. A ce
titre, lorsque Fréron publie un 'Examen sur le titre de Roi de France que
le nouveau roi d'Angleterre, George III, a pris par sa proclamation du 25
octobre 1760', il diffuse une information aux lecteurs qui renseigne
notamment sur les relations entre les deux pays. Là encore, le rédacteur
du journal insiste sur l'importance des personnes concernées par l'information:
'Plusieurs célèbres écrivains ont détruit depuis longtemps,
Monsieur, avec beaucoup de solidité la prétention que les rois
d'Angleterre ont sur la couronne de France, et ont réussi à persuader
à tout l'univers que ces rois n'ont jamais été fondés à prendre le nom et
les armes du roi de France.'15 Plus que 'tout le monde', c'est cette fois
'tout l'univers' qui a pris connaissance du fait que les rois d'Angleterre ne
14. Prévost, Le Pour et contre, t.2 (1733), n° 18, p.50.
15. Fréron, Année littéraire (1760), t.S, Lettre 13 du 24 décembre, p.289.
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8. Un 'public-journaliste' 233
peuvent prétendre à la couronne de France. Chacun est en effet
concerné par la nouvelle, aussi bien les Français que les Anglais, mais
également les autres pays en relation avec les deux précédents.
Dès lors que la nouvelle est politique, elle mérite une publicité
certaine et relève de ce domaine public, telles les informations diffusées
sur l'agora athénienne. Les rubriques des 'Nouvelles littéraires et
politiques' publiées dans le Journal des dames et le Mercure de France à la
fin de chaque livraison reprennent d'ailleurs ce principe et multiplient
les petits textes qui visent à informer le lecteur en quelques lignes de ce
qui se passe ou s'est passé dans le monde. La liste suivante issue du journal
des dames est exhaustive et ne reprend que les titres de chaque texte. Elle
illustre parfaitement la diversité de ces nouvelles: 'Vienne, 24 juin 1766,
Aubaine abolie; Salonique, 24 juin, Assassinat du consul de Danemark;
Stockholm, 26 juin, Lois somptuaires; Petersbourg, 27 juin, Carrousel; Paris,
juin, Sommeil extraordinaire; Bruxelles, juin, Rétablissement de l'Académie de
peinture; Paris, juin, Conquête des Scythes dans l1nde; Londres, 2juillet, Traité
de commerce conclu entre l'Angleterre et la Russie; Briançon, 8 juillet,
Tremblement de terre; Madrid, 11 juillet, Mort de la reine douairière d'Espagne;
Paris, juillet, Rédemption des captifs; Venise, juillet, Traître puni; Londres, 1
août, Changement dans le ministère; Rennes, 2 août, Enregistrement d'un édit du
mois de juillet, portant réduction du parlement de Bretagne; Londres, 8 août,
Adresse présentée au Marquis Buckingham par tous les négociants de cette ville;
Paris, 13 août, Défrichements; La Martinique, 13 août, Tempête affreuse;
Stockholm, 15 août, Changement dans le gouvernement; Copenhague, 30
août, Mariage; Alger, août, Conspiration; Stockholm, ... Savant créé baron;
Paris, août, M. Falconnet appelé en Russie'. 16 De fin juin à fin août, dans
toute l'Europe, et jusqu'à Alger, le périodique offre un ensemble d'informations
qui va du fait divers ('sommeil extraordinaire') à l'information
politique ('changement dans le ministère') en passant par les
bouleversements géologiques ('tremblements de terre'). Cette liste
reprend un vaste ensemble d'informations dont le caractère général,
une fois encore, favorise l'intérêt du plus grand nombreP
En somme, ces 'informations publiques' qui réunissent tant les
nouvelles générales que les avis à la population participent de la constitution
des lecteurs en un public, notamment parce qu'elles visent à
déspécialiser le discours critique et qu'elles renseignent sur les
mouvements du monde tout en reflétant les préoccupations de la
société.
16. Journal des dames Ganvier 1767), p.98-114.
17. Elle n'est d'ailleurs pas sans évoquer le sommaire des journaux télévisés actuels qui
privilégient les 'informations publiques à caractère général' et dont l'objectif est d'avoir
une large audience.
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234 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Processus de publicisation
La formation des lecteurs en un public qui transcenderait les lecteurs de
chaque périodique, pour créer un ensemble unique bien qu'hétérogène,
s'effectue donc par un processus spécifique: la publicisation, c'est-à-dire
le fait de rendre public divers éléments auparavant divulgués dans un
espace restreint. C'est ainsi que se modèle tout doucement l'espace
médiatique, proche d'un espace public. De fait, lorsque Rousseau reçoit
une fausse invitation du roi de Prusse, il s'insurge non contre la lettre en
elle-même mais contre le procédé. La publication de la lettre dans un
journal britannique vient nuire à la respectabilité des personnes
concernées. 18 Fréron publie la lettre originelle et celle de Rousseau au
Saint james Chronicle, et bien qu'il se moque de la réaction épidermique du
philosophe, il approuve ses propos qui dénoncent le manque de respect
'aux têtes couronnées', 'en attribuant publiquement au roi de Prusse une
lettre pleine d'extravagance et de méchanceté, dont par cela seul vous
deviez savoir qu'il ne pouvait être l'auteur'.19 Selon Rousseau, la publication
de la fausse lettre dans un journal tient du crime de lèse-majesté.
Ce n'est pas le fait d'avoir rédigé et signé une lettre de la main d'un roi
qui pose problème, mais bien le fait de l'avoir rendue publique, et donc,
potentiellement, d'avoir pu nuire à l'image du monarque.
La formation d'un espace public rompt avec les modes traditionnels
de représentation, par le roi, par l'Etat et l'administration, ou par les
corps de métier. Elle s'effectue par l'intermédiaire des hommes éclairés,
ceux qui participent à la constitution d'une société civile fondée sur
l'échange, le travail et l'autonomie progressivement gagnée des
individus, ce que Jürgen Habermas a appelé le 'surgissement d'une
sphère publique politique bourgeoise'. L'adjectif 'bourgeois', utilisé par
Habermas, souligne que cette société civile se forme à l'extérieur des
espaces traditionnels de débat et d'information qui caractérisent le
pouvoir et la société de Cour, et 'se définit d'abord comme le lieu où
des personnes privées peuvent faire un usage public de leur raison'. 20
Telle est l'objet de sa fameuse thèse, publiée en 1962, qui initie la
réflexion sur la notion d'espace public. Selon Habermas, ce processus
est directement lié au développement de la bourgeoisie. Les différents
lieux de sociabilité auraient contribué à la multiplication des échanges et
des débats, conduisant de ce fait à la constitution d'un esprit critique.
Pour appuyer son propos, il développe le concept de 'publicité' au sens
18. Fréron, Année littéraire (1766), t.2, Lettre 6 du 10 mars, 'Extrait du Saint james Chronicle.
Lettre du roi de Prusse àJ.J. Rousseau', p.140-43.
19. Fréron, Année littéraire (1766), t.2, Lettre 6 du 10 mars, p.l42, nous soulignons.
20. Jürgen Habermas, L'Espace public: archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la
société bourgeoise (Paris, 1993), p.380.
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8. Un 'public-journaliste' 235
de la diffusion des informations par l'intermédiaire des médias. La presse
joue donc un rôle essentiel dans l'émergence d'un espace public et,
corollairement, d'une opinion publique. Dans son ouvrage Dire et mal dire:
l'opinion publique au XVIW siècle, publié en 1992, Arlette Farge montre
cependant que l'espace public n'est pas seulement constitué par une
bourgeoisie ou par des élites sociales cultivées mais aussi par la grande
masse de la population. Elle reproche à Habermas d'avoir minimisé
l'influence du peuple et des littératures populaires sur l'émergence de
l'opinion publique. La théorie d'Habermas propose cependant une
solide analyse du concept d'opinion publique en rendant compte de
l'influence réelle de la bourgeoisie et des médias. De nombreux
historiens se sont lancés sur ses traces et ont abordé la notion dans des
perspectives diverses. Keith Baker, par exemple, étudie l'opinion
publique sous un point de vue politique, tandis que Darnton et Popkin
se concentrent sur la presse et les pamphlets. Dale Van Kley, quant à lui, y
voit l'expression des conflits entre les religions et les parlementaires. 21
Malgré la diversité de ces approches, tous s'accordent pour expliquer le
développement de l'opinion publique à travers l'extraordinaire volonté
de diffusion des nouvelles, donc de publicité, pour reprendre le
vocabulaire d'Habermas, qui caractérise le siècle. En cela, les médias
jouent bien sûr un rôle prépondérant.
Cependant, si la théorie d'Habermas confère à l'usage de la raison une
importance considérable, elle minimise l'importance de l'expression de
la subjectivité, du point du vue notamment des réactions affectives.
Hannah Arendt, dans ses ouvrages Condition de l'homme moderne et Crise de
la culture, définit l'espace public comme une 'scène d'apparition
publique', c'est-à-dire comme un espace dans lequel des acteurs, des
actions, des événements, des problèmes sociaux, etc., accèdent à une
visibilité publique. Ce qui l'intéresse alors, c'est bien le processus de
publicisation. Elle s'interroge sur les raisons qui transforment un
événement banal, local, en un sujet digne d'une attention nationale.
Contrairement à Habermas, Hannah Arendt souligne l'importance des
spectateurs de cette 'scène', spectateurs en action, capables de jugements.
Elle met en avant la rationalité de ces spectateurs, mais surtout leur
sensibilité, également apte à émettre des jugements. Arendt effectue une
dichotomie entre les acteurs de l'espace public, qui se présentent comme
21. Voir les ouvrages de Keith Baker, Au tribunal de l'opinion: essai sur l'imagination politique au
XVIIIe siècle (Paris, 1993) et The Political culture of the Old Regime (Chicago, 1987) et ceux de
Robert Darnton, Bohème littéraire et révolution: le monde des livres au XVIIIe siècle (Paris, 1983) et
Gens de lettres, gens du livre (Paris, 1992) et enfin Edition et sédition: l'univers de la littérature
clandestine au XVIII' siècle (Paris, 1991), celui de Jeremy D. Popkin, A History of modern France
(Boston, MA, 20 13) et celui de Dale Van Kley, Les Origines religieuses de la Révolution française:
1560-1791 (Paris, 2002).
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236 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
les garants d'une vérité, et les spectateurs qui expriment une opinion sur
la vérité qui leur est proposée. Cette analyse fait écho aux processus de
publicisation des périodiques littéraires, qui sont fondés par l'autorité
des rédacteurs mais soumis aux appréciations du public. Arendt insiste
sur l'existence d'une tension entre les acteurs de la scène publique et les
spectateurs, les uns et les autres étant étroitement dépendants. Dans une
certaine mesure, elle partage l'analyse habermassienne mais valorise le
sensible et l'émotion dans cette constitution du public.
Dès le dix-septième siècle, comme l'a montré Hélène Merlin, l'opposition
entre le jugement des savants et celle de l'opinion du public va
éclater, avec les querelles du vraisemblable autour du Cid et de la Princesse
de Clèves.22 Les savants lettrés rejettent les deux textes qui ne répondent
pas aux critères contemporains de la bienséance et du vraisemblable,
mais l'engouement du public pour ces oeuvres est tel qu'il entraîne une
profonde remise en cause de ces critiques. Tout cela s'effectue dans
l'espace public, c'est-à-dire bien loin de l'ambiance particulière des
académies et des sociétés savantes. L'association de plusieurs opinions
personnelles en faveur de ces textes a permis de faire trembler les
fondations de la critique savante. Elle a initié l'idée d'opinion publique,
qui n'a donc pu se faire sans ce mouvement d'individualisation. Les
conceptions de l'espace public s'appuient sur le développement de
l'activité de critique, envisagée comme l'élaboration d'une pensée
autonome et singulière. L'opinion publique désigne finalement l'union
de ces pensées individuelles en un vaste ensemble indéfini mais
représentatif. Nicolas Veysman rappelle que l'expression 'opinion
publique' n'apparaît qu'en 1798 dans les dictionnaires bien qu'elle fasse
l'objet d'un débat dans tout le siècle.23 Il partage l'hypothèse d'Habermas
selon laquelle la littérature, et plus particulièrement l'activité de critique,
aurait pleinement participé à cette évolution (p.450):
La réflexion littéraire a été le laboratoire clandestin où se sont formées les
idées contestataires de la seconde moitié du siècle et la notion d'opinion
publique elle aussi est sujette à cette discrète incubation car, avant de
paraître sur la scène politique, elle a fait ses premiers pas dans l'espace
littéraire, au théâtre plus précisément, sous la forme du parterre, public
intermédiaire, tumultueux et redouté, dont les lumières impures sont un
composé subtil d'erreur populaire et de vérité publique.
L'activité théâtrale a joué un rôle fondamental dans le développement
d'une opinion publique, relayée en cela par les périodiques littéraires.
22. Hélène Merlin-Kajman, dans Public et littérature en France au XVII' siècle (Paris, 1994), retrace
en détail le rôle des querelles dans la formation de l'idée de public.
23. Nicolas Veysman, 'La mise en scène de l'opinion publique dans la littérature des
Lumières', Dix-huitième siècle 37 (2005), p.445-65.
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8. Un 'jJublic-journaliste' 237
Elle encourage l'usage de la raison mais également l'écoute des émotions.
Maurice Descotes, dans son Histoire de la critique dramatique en France,
rappelle que la prise de position des rédacteurs de périodique littéraire
concernant les textes et les pièces de théâtre qui paraissent, façonne la
pensée du public:
Il n'est donc pas excessif d'affirmer que, par la permanence de son activité,
par la netteté de ses prises de position, par l'audience qu'il s'est acquise,
Fréron est à peu près le seul journaliste du temps qui ait, de façon suivie,
joué auprès de l'opinion publique, par l'intermédiaire de la presse, un rôle
d'informateur et de guide dramatique. Et ce guide n'est pas seulement
écouté par les adversaires de la secte.24
Si Descotes souligne, à juste titre, l'influence de Fréron dans le domaine,
il n'en reste pas moins que les autres périodiques littéraires, surtout à
partir de la seconde moitié du siècle, participent de cette fonction de
guide du public. En légitimant l'activité critique, les journaux littéraires
témoignent de l'évolution de sa pratique. Au début, elle est réservée aux
savants, considérés comme les seuls à même de pouvoir porter un
jugement fiable sur les oeuvres. Le public ne joue donc aucun rôle et
n'est pas jugé apte à la critique. C'est avec la querelle du Cid (1637-1638)
que les jugements sur les textes se développent, notamment lorsque le
public s'oppose à l'appréciation négative des critiques officiels sur la
pièce. Cette bataille littéraire provoque un questionnement sur le rôle
du public dans l'appréciation des textes, mais également sur la légitimité
de ces Aristarques. Hélène Merlin-Kajman, qui a consacré un ouvrage à
cette question, considère que cette querelle a ouvert la voie à une
critique populaire et amateuriste. 25 Le public devient la nouvelle force
à convaincre au détriment des spécialistes des Belles-Lettres, comme le
signalent les journaux littéraires qui ont parfaitement saisi toute l'importance
de celui-ci:
Mais si ces traits de critique sont injustes, n'en seront-ils pas vengés par le
mépris du public, et ne peuvent-ils pas d'ailleurs se venger eux-mêmes, ou en
faisant voir l'injustice de leur censeur, ou en se défendant avec les mêmes
armes, qu'on les a attaqués? C'est ce que la plupart ne font point. Ils aiment
mieux murmurer, se plaindre, et médire.26
Desfontaines et Granet insistent sur la qualité de jugement du public,
apte à décider s'il adhère ou non aux propos du critique. Cet argument
minimise la portée de leur critique dans un mouvement d'humilité et de
respect de l'opinion du public. Cette démonstration est récurrente dans
24. Maurice Descotes, Histoire de la critique dramatique en France (Paris, 1980), p.145.
25. Voir l'ouvrage Public et littérature en France au XVIIe siècle d'Hélène Merlin-Kajman, consacré
à la question de ce nouveau public critique.
26. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1734), t.4, Lettre 32, p.l06.
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238 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
les journaux littéraires comme en témoigne cette autre citation, du Pour
et contre, dans laquelle on retrouve les mêmes termes: 'Que tout auteur
qui se plaint, se corrige, ou n'écrive plus: voilà tout le remède. Si c'est à
tort qu'on l'a censuré, tant pis pour le censeur. Le public qui est juste, le
punira de sa critique, par le mépris qu'il en fera.' 27 Les deux citations, du
Nouvelliste du Parnasse et du Pour et contre, opposent la figure unique du
censeur à celle, multiple, du public. Dans les deux cas, le pouvoir du
critique est contrebalancé par l'avis du public. La place accordée aux
pièces de théâtre dans les périodiques, et notamment dans le journal des
dames et dans le Mercure de France, est très importante et les spécialistes qui
collaborent à cette rubrique sont réputés, comme de La Garde qui
s'occupe pendant plusieurs années de la partie 'Spectacles' du Mercure de
France et dont les critiques sont appréciées des lecteurs.
Dans son opuscule de 1784, Réponse à la question: qu'est-ce que les Lumières?,
Kant répond à une question posée par une gazette et définit le principe
de la liberté d'expression en s'appuyant sur l'expérience du spectateur.
Le texte postule la supériorité de 'l'usage public de la raison' sur son
usage strictement privé. Or cet usage public de la raison est défini
comme celui qu'en fait une personne, en tant que spécialiste, devant un
public. Autrement dit, c'est un dédoublement d'un acteur en spectateur,
qui regarde ce qu'il fait (d'où la notion de spécialité) mais qui, par
ailleurs, expose son regard aux autres. Cette attitude s'applique
particulièrement à l'activité de critique, en même temps qu'elle renvoie
aux pratiques spectatoriales qui mettent en scène un observateur-juge,
capable de décrire aux autres ce qu'il voit tout en ayant un recul sur son
propre discours.
La puissance du spectacle explique que des théoriciens comme
Veysman aient valorisé le théâtre comme lieu de naissance de l'opinion
publique, et ce dès le dix-septième siècle comme l'a montré Hélène
Merlin-Kajman dans son ouvrage Public et littérature en France au XVIIe
siècle. Il est le premier espace de critique qui réunisse une telle variété de
personnes dont le jugement est ensuite relayé par la presse. Le regard ou
l'observation sont au coeur du concept de critique, et plus largement de
celui d'opinion publique. Les individus sont dédoublés en spectateurs
d'eux-mêmes. Chaque échange est une nouvelle pierre apportée à l'édification
d'une vérité. Selon Kant, c'est donc sur la 'scène des opinions'
que les individus sont susceptibles d'apporter des contestations,
lorsqu'ils sont en position de spectateur. Car lorsqu'ils sont uniquement
'acteurs', ils sont tenus d'obéir à la loi sociale et politique.
Cette idée de l'acteur dédoublé en spectateur constitue ce que Kant a
appelé le 'principe de publicité': cela implique que le lieu de la politique
27. Prévost, Le Pour et cantre, t.3 (1734), n° 35, p.120.
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8. Un 'public-journaliste' 239
soit finalement non pas celui de l'action, mais celui de l'action 'mise en
scène'. Pour agir, il faut, paradoxalement, endosser le rôle du spectateur,
de l'acteur regardé et regardant. C'est d'ailleurs ce qu'envisage Géraldine
Muhlmann, dans son ouvrage Du journalisme en démocratie, lorsqu'elle
affirme que 'la scène la plus importante, c'est celle que constitue le
public, car c'est là que se décident les réformes qui seront ensuite
appliquées sur la scène des actions'.28 Le public, c'est celui qui a entendu
les propos de l'acteur-spectateur et qui agit en conséquence. Selon cette
conception, le spectateur perd sa caractéristique passive, pour devenir le
moteur de l'échange et de la contestation. Il détient le recul nécessaire
face aux événements, face à la scène à laquelle il assiste et peut saisir en
un instant la signification de ce qu'il regarde. Le public, face à l'acteur
dédoublé, peut à son tour élaborer sa propre réflexion.
L'élément constitutif du spectateur réside dans sa capacité à s'extraire
des événements, à y assister sans y être engagé. Sans cette liberté, il est
dans l'impossibilité d'établir un jugement fiable et sûr. Or les rédacteurs,
on l'a vu, se distinguent des autres par la fonction qu'ils se sont donnés
(gardien, porte-parole, etc.). Ils jouent le rôle de ces acteurs dédoublés en
spectateurs, donc de ceux qui agissent tout en se regardant agir, et
participent de la formation de leurs lecteurs en un ensemble de
spectateurs, au sens kantien du terme.
La transformation des lecteurs en spectateurs est signalée par leur
prise de parole, c'est-à-dire par le développement de l'usage public de la
raison. Le 'principe de publicité', tel que l'énonce Kant, suppose que le
jugement juste ou rationnel n'est pas le fait d'un spectateur isolé mais
d'une pluralité. Dans sa Critique de la faculté de juger, il considère le goût
comme un sens de la justesse esthétique qui ne serait atteint qu'une fois
que l'individu spectateur se serait mis en rapport avec un grand nombre
d'autres spectateurs. Le goût est un sens partagé par tous et défini
comme
une faculté de juger qui, dans sa réflexion, tient compte en pensant (a priori)
du mode de représentation de tout autre homme, afin de rattacher pour
ainsi dire son jugement à la raison humaine tout entière et échapper, ce
faisant, à l'illusion, résultant de conditions subjectives et particulières
pouvant aisément être tenues pour objectives qui exercerait une influence
néfaste sur le jugement.29
Le goût touche à l'idée d'universalité. Il implique l'existence d'un sentiment
commun, partageable et transmissible. En cela, il ouvre la voie à
l'idée d'un sens commun politique, analogue finalement à ce sens
28. Géraldine Muhlmann, Du journalisme en démocratie (Paris, 2006), p.87.
29. E. Kant, Critique de la faculté de juger (1790), trad. A. Philonenko (Paris, 1989), §40, p.127. Cité
par G. Muhlmann, Du journalisme en démocratie, p.91.
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240 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
commun esthétique. Dans la tradition rhétorique, le bon spectateur est
donc celui qui sait confronter ses opinions aux autres, qui a compris que
la vérité se cachait dans ces échanges, et notamment dans la pratique du
débat.
En accordant une telle importance au spectateur exposé, à cet acteur
dédoublé, Kant, qui considère que l'imprimé fonde les concepts
d'opinion publique et d'espace public, témoigne de son enthousiasme
pour le journalisme. Le journaliste se caractérise par sa curiosité
abondante et variée et se pose en témoin agissant de la scène qu'il
commente. De surcroît, le rôle laissé aux lecteurs favorise naturellement
la constitution de cet espace public en ce que les rédacteurs offrent un
espace de prise de parole, possiblement conflictuelle, au sein de leurs
journaux. L'accès à la vérité s'effectue par la rencontre entre les discours.
Pour Kant, le regard juste, qu'il soit politique ou esthétique, doit se tester
sans cesse, se mettre à l'épreuve, se regarder en train de regarder tout en
se confrontant aux autres regards. Or, en qualité de regardant-regardé,
les rédacteurs stimulent les échanges dans l'espace exposé de leurs
journaux, tout en s'y exposant eux-mêmes.
Le rôle prégnant de la critique des textes, l'intérêt pour les cultures
étrangères et la relation constante des lecteurs à l'actualité favorisent
l'élaboration d'une conscience politique. Le spectateur est constamment
soumis à des informations nouvelles qui orientent sa réception et sa prise
de position. En cela, le principe d'actualité, intrinsèque au journalisme,
est capital pour le développement d'une réflexion politique. Il suscite la
curiosité du spectateur, qui n'est pas sans rappeler, selon Géraldine
Muhlmann, celle du flâneur baudelairien. A la suite de Foucault, elle
observe que le spectateur kantien se situe entre la passivité induite par
son regard et l'activité de son analyse. Cette attitude contrastée, à
l'origine de la modernité baudelairienne, renvoie également à la figure
de 'l'observateur-juge' dans les Spectateurs. Elle évoque le flegme
britannique, qui suppose une distanciation critique par rapport aux
événements et aux choses, et qui n'est pas sans rappeler les Spectateurs,
créés d'abord en Angleterre.
En somme, la variété des sujets, la flânerie 'à sauts et gambades'
caractéristique des Spectateurs, et reprise dans les journaux littéraires,
entretient la curiosité et établit un rapport constant à l'actualité. Cela
participe de ce renouvellement permanent du regard constitutif du
principe de publicité. L'idéal de bavardage contribue à élaborer la figure
du spectateur-acteur et à constituer un public. La notion de public
implique donc en premier lieu l'idée d'une intégration fondée sur la
communication et créatrice de lien entre les individus. Ce sentiment
d'intégration se constitue à travers l'actualité et la mise en débats des
idées. Or ces deux éléments ne sont réalisables que dans le cadre d'une
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8. Un 'jJublicjournaliste' 241
certaine unité culturelle. Celle-ci fonde le socle nécessaire à l'intégration
de la pluralité. Comme le souligne Muhlmann, 'avant de s'affronter, il faut
avoir des choses en commun'.30 Le périodique littéraire construit cette
culture commune à l'ensemble de ses lecteurs aussi bien par la représentation
des autres lieux de sociabilités que par la rencontre de pratiques
sociales et culturelles diverses. 31 Le public, pour exister, doit partager un
ensemble de savoirs et de pratiques communs, qu'il est cependant
susceptible de discuter et de confronter. En cela, le périodique littéraire
participe sans aucun doute à l'élaboration d'un public, qui regroupe
l'ensemble des lecteurs des périodiques littéraires. On retrouve ainsi ce
paradoxe constitutif du journalisme: l'homogénéisation culturelle des
lecteurs quoique accueillante à la multiplicité des points de vue.
Le périodique littéraire, parce qu'il représente une forme de
sociabilité, et qu'il propose une représentation des savoirs existants
pouvant donner lieu à des débats, participe de la constitution d'un
public. En d'autres termes, il répond au processus de publicité kantien,
qui autorise chaque individu à se faire spectateur et à contribuer par son
regard à l'élaboration d'une vérité. Chaque lecteur peut endosser le rôle
de journaliste d'un jour et contribuer tant au périodique qu'à la formation
d'un public.
ii. Des apprentis journalistes
Le développement du nombre de lecteurs contribue à augmenter
parallèlement le nombre de personnes écrivantes. Didier Masseau parle
ainsi d'un 'prolétariat littéraire', estimé à presque 2500 personnes pour
la seconde moitié du siècle, qui s'organise autour de travaux d'édition, de
compositions de vers, de pièces, et de contributions régulières aux
périodiques. 32
Le contact des rédacteurs avec cette grande figure informe que
représente le public facilite la réception et la centralisation des
nouvelles. Chaque lecteur est potentiellement un 'informateur', susceptible
de contribuer au périodique en apportant de nouveaux sujets de
discussion à son rédacteur. Cette dimension est parfaitement perçue par
l'ensemble des acteurs du journal littéraire, comme le souligne cette
lettre à Prévost:
Au fond d'une province où les ouvrages de littérature ne parviennent
qu'après une longue circulation, je ne rougis point d'ignorer ce qui est
peut -être commun à Paris, que je regarde comme la source du savoir. Mais je
30. G. Muhlmann, Du journalisme en démocratie, p.293.
31. Voir le chapitre 'Culture du quotidien' dans la première partie de cette étude, et
notamment la première sous-section (p.55 et suiv.), sur le croisement des savoirs.
32. D. Masseau, L1nvention de l'intellectuel, p.50.
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242 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
m'afflige que faute de correspondance dans un lieu où je ne connais
personne, je ne puisse me procurer ni les secours, ni les lumières qui seraient
utiles à mes études. A qui m'adresserai-je avec plus de confiance qu'à vous,
Monsieur, qui par le commerce que vous entretenez régulièrement avec le
public, vous êtes mis dans l'engagement de répondre quand on vous
interroge, et de ne pas refuser les éclaircissements qu'on vous demande,
quand il dépend de vous les accorder.33
Le journal littéraire semble être chargé de diffuser les nouvelles
parisiennes à l'ensemble de la province. Il permet de maintenir le
contact avec le monde. Le 'commerce' entretenu par le rédacteur et le
public est considéré comme un moyen fiable de prendre connaissance
des nouveaux savoirs. La diversité des lecteurs garantit l'obtention des
réponses aux questions posées par l'auteur de la lettre. Loin d'être réduit
à un statut passif de lecteur, le public des journaux possède l'avantage de
proposer des contributions personnelles à chaque numéro.
Le mouvement peut s'effectuer en sens inverse et résulter d'une
demande des rédacteurs des périodiques. En effet, ils proposent parfois
à leurs lecteurs de jouer un rôle de journaliste, comme dans cet article du
Mercure de France de juillet 1766, 'Spectacles de province. Avis de l'auteur
de l'article des Spectacles': 'Le désir d'étendre, autant qu'il est possible;
d'une part, l'émulation dans ceux qui cultivent les talents dramatiques,
d'autre part, l'intérêt du public pour ces mêmes talents, nous avait
engagés à inviter les personnes de province, en état de rendre compte
des divers théâtres établis dans quelques villes principales, à nous faire
part de leurs observations.'34 Ici, il ne s'agit plus seulement de publier
une production poétique ou un essai quelconque. Bien au contraire, les
lecteurs de province sont chargés de faire remonter l'information sur les
théâtres jusqu'à Paris. De plus, le rédacteur de la partie des Spectacles ne
souhaite pas seulement connaître, et diffuser à son tour, les pièces qui se
jouent, il tient à avoir les 'observations' de ces 'personnes de province',
autrement dit leurs critiques sur les pièces. On retrouve ici l'idée
moderne du 'correspondant de presse', responsable de la collecte des
nouvelles, jugées utiles, dans la région à laquelle il est affecté.
A la fin du siècle, de plus en plus d'articles placent le lecteur dans une
position de journaliste. On découvre des sujets d'actualité traités de
façon potentiellement subversive, et dont la documentation est très
soignée. Par exemple, le journal des dames publie en mars 1775 une 'Lettre
à un célèbre journaliste, sur un sujet intéressant' dont l'épigraphe de
Boileau
33. Prévost, Le Pour et contre, t.20 (1740), n° 283, 'Lettre à l'auteur de cette feuille', p.3.
34. Mercure de France Quillet 1766), vol.l, p.209.
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8. Un 'frublic-journ.aliste'
Vengeons l'humble vertu de la richesse altière,
Et l'honnête homme à pied, du faquin en litière
oriente déjà la lecture:
243
Brûler tous les carrosses, ou les mettre à contribution, à la décharge du
public, qu'ils incommodent; en peu de mots, voilà le but de cette lettre: le
nombre des carrosses, qui, en 1658, ne montait dans Paris qu'à 3100 ou 200,
monte aujourd'hui à plus de 14 000: de ce nombre incroyable, il résulte un
tapage infernal, qui étourdit la tête, empêche l'auteur de réfléchir, les gens
d'affaires de combiner, les commis de calculer, les prédicateurs de se faire
entendre, le peuple de travailler; premier inconvénient et première raison
de mettre les carrosses à la taxe.35
L'auteur du courrier annonce un sujet très original dans le cadre du
périodique littéraire, et très concret, puisqu'il reflète les préoccupations
de ses concitoyens. La lettre ne se contente pas de protester contre le
nombre de carrosses, elle multiplie les chiffres et témoigne de la bonne
connaissance du sujet par l'auteur, qui dénonce les problèmes multiples
liés à ces carrosses (p.l64):
Le grand nombre de carrosses, qui roulent pendant la nuit, empêche de
dormir les ouvriers, qui ont besoin de repos, prive du sommeil, et conduit au
tombereau des malades, qui sans les carrosses seraient rétablis; second
inconvénient et seconde raison de taxe. Le grand nombre de carrosses exige
un très grand nombre de laquais (c'est-à-dire d'insolents à gages, de fainéants
bigarrés), qui chargent la terre, que leur naissance et leur vigueur destinaient
à cultiver; troisième inconvénient et troisième raison de taxe. Le grand
nombre de carrosse écrase le pavé, ébranle les maisons, renchérit les souliers,
par la consommation perpétuelle de cuirs, de toute espèce, que demandent
les harnais des chevaux, les caisses des voitures, les rideaux des remises;
quatrième inconvénient et quatrième raison de taxe. Un carrosse donne de
l'importance au faquin, qui n'est pas fait pour en avoir; cinquième inconvénient
et cinquième raison de taxe.
L'article se présente comme une véritable analyse qui n'oublie personne
puisque même les 'ouvriers', jamais cités dans les pages des périodiques
littéraires, y figurent. Le dossier sur le sujet est complet car l'auteur va
jusqu'à chiffrer la taxe qu'il souhaite instituer sur les carrosses (p.l65-66):
L'auteur la fixe à 1 500 !iv. pour les cabriolets, à 3 000 !iv. pour les demifortunes,
et à 6 000 !iv. pour les carrosses, avec ordonnance expresse de
n'avoir que trois chevaux; ceux qui en auront six, payeront 12 000 !iv. et ainsi
de suite: calculez, d'après cela, et vous verrez que 10000 maisons ayant
carrosses, produiront 60 000 000 par an: si la vanité, l'envie de paraître riche,
en augmentent le nombre, c'est de l'argent de plus dans le trésor royal; si
l'impôt le diminue, ce sont des abus de moins, et notre avocat gagne sa cause.
35. journal des dames (mars 1775), p.l63.
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244 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
L'article s'insurge contre une pratique sociale et regrette l'impunité dont
peuvent jouir les plus aisés, malgré l'inconfort, voire la gêne, qu'ils
provoquent. Cet article ressemble bien plus à ceux de la presse du dixneuvième
siècle qu'à ceux du siècle des Lumières. Son caractère
d'enquête, les chiffres, les solutions, la place laissée à des couches de la
population normalement ignorée, tout contribue à en faire un article
étonnant et unique. Son potentiel subversif est peu habituel dans les
périodiques littéraires, il est d'ailleurs restreint par l'intervention finale
des rédacteurs qui commentent longuement le courrier (p.l66):
Ce n'est pas la première fois que l'on agite cette question, pour la défense de
laquelle, on a toujours allégué, à peu près, les mêmes raisons; mais on ne peut
trop s'occuper du bonheur public, et l'on doit savoir gré à l'auteur de cette
lettre, d'ailleurs assez fortement écrite. Je conviens avec lui qu'il est dur
d'être éclaboussé par certaines gens; mais je ne regrette pas de l'être par une
mère, qui remplit son carrosse de sa petite famille, va se promener, avec elle,
l'embrasse et la caresse, en passant devant moi; c'est un tableau charmant, et
qui a tourné au profit des moeurs: je ne regrette pas de l'être par un vieux
militaire, qui a perdu ses forces, pour le service de l'Etat, et je gémirais de la
voir à pied: par un magistrat actif et laborieux, qui occupé dans son cabinet
jusqu'au moment de l'audience, n'a plus qu'un quart d'heure pour se rendre
au palais; par un médecin bienfaisant, qui s'est fait donner la liste des
malades, hors d'état de payer, et qui vole à leur secours; par une riche veuve,
qui va dans le fond des faubourgs, distribuer aux pauvres les trois quarts de
ses revenus. L'oeil cynique ne voit que l'abus; le philosophe sensé cherche
dans cet abus même, l'avantage qu'il peut produire; et s'il ne s'écrie pas, avec
le docteur Pangloss, que tout est au mieux, du moins il se console d'un peu de
mal, dont il résulte un peu de bien.
Les rédacteurs reconnaissent le bien-fondé de la lettre mais ils en limitent
la portée en faisant la liste de ceux qui agissent pour le bien public et qui
utilisent ces carrosses. Malgré tout, ils ont choisi de publier le courrier, ce
qui semble indiquer qu'ils partagent en partie le point de vue de l'auteur.
Ce document est caractéristique de la pratique journalistique telle qu'elle
sera instituée au siècle suivant et jusqu'à aujourd'hui. Il contient les
germes de l'enquête en même temps que ceux de la contestation.
La même année, Fréron publie à son tour un article du même type
dénonçant cette fois les politiques publiques sur l'agriculture et la
déforestation, 'Lettre à l'auteur de ces feuilles sur un désastre arrivé
dans un village de Brie' par Blanelren. Il s'agit cette fois de rendre
compte d'une inondation meurtrière à Brie. Après un long récit des
dégâts occasionnés par l'inondation, l'auteur de la lettre en appelle à la
générosité des lecteurs:
Je gémis, Monsieur, de ce que ma fortune ne me permet pas de donner à une
multitude d'infortunés tous les secours que mon coeur voudrait leur
prodiguer. Je ne doute point que, si un tableau naïf et fidèle de leur désastre
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8. Un 'frublic-journaliste' 245
est mis sous les yeux de la cour, ils ne trouvent des ressources dans la
générosité d'un prince aussi bienfaisant que juste.36
On retrouve ici les mêmes pratiques que celles des médias actuels lors du
récit de désastres naturels. L'article commence par un tableau horrifiant
de la situation; d'abord global, il s'arrête ensuite sur un ou deux cas
particuliers. Il permet aux lecteurs de saisir le tragique événement dans
son ensemble. L'auteur demande l'aide du public après avoir fait naître
sa pitié. Il s'interroge alors, après ce pathétique récit, sur les coupables
possibles de ce désastre. Il dénonce les pratiques agricoles qui entraînent
des écoulements de terrain spontanés et plus violents qu'à l'accoutumé
(p.lll):
Permettez-moi, Monsieur, d'observer, que depuis que l'agriculture, qui est la
source de la population et la base de toutes les richesses de l'Etat, a été
sagement encouragée par le gouvernement, on a défriché presque toutes les
collines et les montagnes. Depuis cette époque, les grandes pluies entraînent
toutes les terres neuves; en conséquence, le volume, la pesanteur et l'impulsion
de l'eau se sont considérablement accrus.
Le discours, moderne, n'est pas sans rappeler celui des articles
contemporains qui suivent l'annonce de catastrophes naturelles: au récit
bouleversant succède le moment de la dénonciation et de la culpabilité.
La cupidité des agriculteurs et des propriétaires terriens est dénoncée.
L'article met en avant leur attitude irresponsable. Cette fois encore, le
lecteur se fait acteur du journal. Il participe concrètement à celui-ci et va
jusqu'à en renouveler les pratiques d'écriture en proposant des articles
originaux, inédits et subversifs. Le public occupe un rôle ponctuel de
journaliste, il participe à l'évolution du métier en publiant de tels
articles, annonciateurs de ce qui se fera dans la presse des siècles suivants.
L'espace du journal littéraire se mue en espace public. La rencontre
entre les cultures et l'existence du conflit favorisent la constitution d'un
public, qui peut tour à tour se faire simple spectateur ou bien spectateuracteur.
Il fait entendre sa voix dans les périodiques littéraires. On a pu
voir, dans les dernières citations, que ce public participe également à
l'élaboration du journalisme professionnel. En somme, cet ordinaire du
journalisme renvoie autant aux rédacteurs qu'à leurs lecteurs, jusqu'à ce
que la pratique s'institutionnalise.
Nouvel espace d'échange sur l'information, le périodique littéraire
construit l'unité de ses lecteurs, voire d'un public, à travers le débat et les
nouvelles. Les querelles entre rédacteurs organisent l'ensemble des
lecteurs en un vaste public qui ne serait pas rattaché à un seul
périodique. La communauté ainsi formée est certes plus disparate
36. Fréron, Année littéraire (1775), t.5, Lettre 5 du 9 octobre, p.l07.
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246 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
mais elle autorise une relative égalité dans la prise de parole. Moins
soumise à une hiérarchisation des relations, elle évoque l'idée baylienne
de 'République des Lettres'. L'espace du périodique littéraire, qui
accueille en son sein l'expression d'une voix publique, apparaît bien
comme l'espace médiatique par excellence: espace de l'entre-deux,
espace virtuel qui favorise l'expression individuelle et la création
littéraire.
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247
9. Un espace médiatique
L'espace médiatique créé par le journal littéraire s'inspire résolument du
monde extérieur. Il en reprend les codes sociaux et culturels et est
façonné par les événements de son temps. Il possède cependant des
particularités qui lui sont spécifiques, et qui déterminent le
développement de nouvelles pratiques culturelles.
i. Un espace rhétorique et géographique de transition
Pour saisir les enjeux de l'espace médiatique dans les périodiques
littéraires, il importe de définir les caractéristiques de cet espace.
L'examen des métaphores employées est à ce titre très révélateur: le
'monde des lettres', une image usuelle et usée, est une des plus fréquentes
avec celle, quasiment lexicalisée, de 'République des Lettres'. Cette
dernière, plus récente, signale une évolution de la conception et de la
caractérisation de cet espace, notamment l'apport d'un sens politique
significatif. En effet, si l'expression 'République des Lettres' a été forgée à
partir du sens étymologique du nom 'république', soit la 'chose publique',
précisons que le sens politique du nom 'république' est attesté depuis le
seizième siècle.
Les deux expressions confèrent à l'espace virtuel d'échange une
consistance physique, ici géographique. La 'culture littéraire' entre
dans un processus de corporation qui lui permet de devenir concrète,
'touchable'. Pour contrefaire la parole biblique, le Verbe ne se fait pas
Chair mais Lieu. D'un domaine du savoir, la culture devient un 'champ' à
cultiver. Avec l'expression de 'République des Lettres', on assiste à un
recul de la corporation puisque le nom république contient également
une part d'abstraction. Il relève à la fois du lieu et du symbole, de
l'organisation politique. Il précise l'organisation du monde des lettres et
notamment l'idée d'une égalité entre les citoyens.
Le choix de la métaphore géographique (et politique) n'est pas anodin.
Alors que la machine est comparée à l'homme, l'art à la nature, ce qui
relève des lettres, considéré comme le savoir, est associé au lieu. Depuis
l'antiquité, les champs du savoir et plus particulièrement la littérature
sont soumis à une métaphorisation fréquente dans les discours.
Desfontaines et Granet, par exemple, expliquent, à l'orée de leur
périodique, 1 qu'ils se donnent pour mission de parcourir le Pays des
1. Filons tant que faire se peut la métaphore géographique pour prendre conscience de son
poids dans les commentaires sur la culture.
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248 Le jour!Ull littéraire en France au dix-huitième siècle
lettres: 'Comme le Parnasse est situé au milieu du vaste Pays des lettres,
ne vous étonnez point, Monsieur, si les nouvelles que je vous mande
aujourd'hui, et que je vous manderai dans la suite, ne sont pas toutes du
Parnasse. On découvre aisément du haut de cette montagne tout ce qui
se passe dans les vallons de la République littéraire.'2 Grâce à cette mise
en espace des savoirs, le lecteur explore allègrement les paysages selon
qu'il est dans le Parnasse ou dans les 'vallons de la République littéraire'.
Chaque vallon représentant, on peut le supposer, un savoir spécifique.
Les rédacteurs du Nouvelliste du Parnasse reprennent cette métaphore et
présentent ainsi leur périodique comme un essai de cartographie de ces
différents savoirs. Il s'agit bien de 'territorialiser' un champ culturel, pour
détourner le vocabulaire de Deleuze, afin de lui donner une consistance
physique. C'est d'ailleurs ce que souligne Claude Labrosse lorsqu'il
envisage le périodique littéraire comme un espace géographique, un
territoire:
Par la complexité de son organisation et sa présence permanente, le
périodique fait du texte de presse une sorte de milieu homogène et organisé,
où peut circuler l'énonciation des autres textes. C'est son mode original
d'éditorialité. Il instaure un milieu de langage et de discours qui, de même
qu'un espace newtonien pour d'autres phénomènes, permet une propagation
de discours, de textes, de parole. Le périodique est au fond lui-même
un territoire formé d'une circulation d'information et d'énoncés: à la fois
texte-vecteur et territoire-réseau. 3
En s'inspirant d'un vocabulaire relevant à la fois de la géographie et de la
topographie (milieu, espace, vecteur, réseau, propagation), Labrosse
souligne la place du périodique littéraire dans un contexte de transmission.
Ici, l'espace du périodique ne permet pas d'échange de forces
physiques mais favorise un flux d'informations et de communication. Les
termes employés ne sont pas anodins et évoquent par ailleurs ceux de
Laurence Dahan-Gaida, lorsqu'elle propose une définition de la culture
en s'appuyant sur les propos de Michel Serres. Selon elle, la culture est un
'espace d'échanges et de transactions entre des domaines ouverts à une
circulation généralisée du sens: la traduction, la communication, l'interférence,
la distribution et le passage seraient les opérations à travers
lesquelles s'effectuent les échanges entre formations culturelles et
regwns du savoir'.4 Cette définition, déjà évoquée, s'applique
particulièrement bien à l'espace du périodique littéraire. La culture et
le journal littéraire fonctionnent comme des espaces d'accueil du sens,
2. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Par!UlSse (1731), t.1, Lettre 1, p.23-24.
3. Claude Labrosse, 'Du dispositif du périodique au texte du journal. (Essai de compréhension
d'une stratégie complexe)', dans Le jour!Ullisme d'Ancien Régime, éd. P. Rétat et H.
Duranton (Lyon, 1982), p.402.
4. Laurence Dahan-Gaida, 'Le tiers dans tout ses états', p.24. Voir Introduction, p.16, n.33.
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9. Un espace médiatique 249
des véhicules de transmission de celui-ci. Si l'on pensait le rapport entre
les deux de façon inclusive - la culture étant au coeur du périodique
littéraire -, il semble qu'il faille également les envisager dans une relation
quasi synonymique. Le périodique littéraire devient une pratique
culturelle, un objet culturel. Il est autant une manifestation culturelle
qu'un objet de diffusion de celle-ci, au serviCe de la culture. En d'autres
termes, le périodique littéraire est tout à la fois l'écrin d'une culture et
son symbole.
Ces journaux diffusent des informations culturelles, dont le caractère
abstrait est renforcé par la communication non physique entre les
lecteurs et les rédacteurs. Le journal est un lieu de rencontre et
d'échanges autour des idées. Il accueille l'information en même temps
qu'ilia transmet. Toutefois, il n'est en aucun cas à l'origine ou à la fin du
processus de communication. Pour mieux le comprendre, reprenons
l'image du rhizome, défini par Deleuze et Guattari, qui suppose que
l'organisation des éléments ne suit pas une structure hiérarchique, mais
que tout élément peut affecter ou influencer tout autre. 5 Dans ces
conditions, il n'y a pas de base ou de fondement à la communication
mais celle-ci se déroule de façon aléatoire, se prolonge ou s'arrête pour
repartir ailleurs. Comme le rhizome, la communication est ce qui
prolifère, se ramifie sans cesse et toujours en fonction de sa rencontre
avec 'le dehors'. Le périodique littéraire, quant à lui, est intégré à une
chaîne non linéaire de communication et de diffusion d'information. Il
participe d'une structure en réseau qui n'a ni commencement ni fin. La
communication mise en place par les lecteurs s'adapte constamment:
bloquée sur un sujet, elle est susceptible de reprendre ailleurs. Somme
toute, l'espace du périodique littéraire se forme sur des frontières
imprécises et mouvantes. Il est aléatoire, infini, déstructuré et
désordonné, riche en potentialités. C'est précisément la particularité
de cet espace d'échange qui ouvre la voie à une communication en
réseau, semblable à une toile d'araignée qui n'aurait pas de centre.
Le périodique littéraire conserve et diffuse l'information dans un
espace de l'entre-deux, tel un seuil. Il est un inter-médiaire, un médium, un
lieu de passage entre l'événement, dans le monde, et son récit, dans les
pages du périodique. Les journaux littéraires sont les lieux de transformation
du discours transmis au discours reçu.
De plus, parce qu'il a la particularité d'être situé dans un hors-lieu et
dans un hors-temps - dans la mesure où la communauté de lecteurs
découvre et lit le journal à des moments et dans des lieux distincts -, le
périodique littéraire développe un espace de sociabilité inédit. Il ouvre
5. Voir l'ouvrage de Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, t.2, Mille
plateaux (Paris, 1980), dans lequel est théorisée la notion de rhizome, p.30-31.
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250 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
une porte entre l'espace public et l'espace privé du lecteur. Cette
potentialité dans la pratique de la lecture est nouvelle au dix-huitième
siècle, période pendant laquelle les espaces intimes et de représentation
sont bien distincts. En effet, les lieux de lecture se multiplient (cabinets
de lecture, sociétés d'amateurs de journaux, chambres de lecture)6
comme l'a montré Paul Benhamou,7 et contribuent au développement
de nouvelles pratiques de lecture en même temps qu'à un relatif
élargissement de la population de lecteurs.
La multiplication de ces lieux n'empêche pas l'isolement propre à
cette activité qu'est la lecture. Le périodique littéraire se construit dans
cet entre-deux. L'objet-journal offre déjà cet espace intermédiaire entre
sphère de l'intime et espace public mais cela est amplifié dans le
périodique littéraire dont la forme dialogique joue de cette ambivalence.
L'emploi de la forme personnelle, et la juxtaposition de textes de
lecteurs, comme des billets doux, et d'articles de compte rendu très
sérieux, conduisent à réunir dans un même espace des conduites sociales
et des conduites privées.
La particularité de cet espace, appelé médiatique, réside donc dans
cette absence de temps et de lieu défini. Les rédacteurs ne peuvent
présumer du lieu et du moment de lecture des numéros ni de l'identité et
du nombre de ses lecteurs. En cela, il se distingue des pratiques
épistolaires. En outre, contrairement au livre, le journal est actualisé
régulièrement, il doit conserver ses lecteurs d'un numéro à l'autre en
encourageant une diversité des parcours de lecture, en fonction des
goûts et de la disponibilité de chaque lecteur.
Les rubriques qui structurent le périodique littéraire participent de la
métaphore géographique. La lecture du périodique littéraire peut être
assimilée à un voyage dans lequel on choisit de suivre toutes les destinations
ou bien de n'en parcourir que quelques-unes. De fait, le voyage
se poursuit à l'extérieur du numéro puisqu'il possède un avant et un
après, dans la mesure où le périodique s'insère dans une collection, et
parce qu'il occasionne de nouvelles lectures et d'autres échanges. Par
exemple, chaque texte du périodique est susceptible de faire écho à
d'autres textes, présents dans la mémoire du lecteur ou simplement
parce qu'ils font l'objet de l'article lu, comme dans les articles de critique.
6. Voir également dans l'Année littéraire: 'Quillan, libraire, [ ... ]donne avis au public que ( ... ]il a
disposé ( ... ] une salle, où il donnera ces ouvrages à lire. ( ... ].Le prix de chaque séance est de
4 sols. La salle est ouverte tous les jours depuis neuf heures du matin jusqu'à huit heures
précises du soir. [ ... ]le prix [de l'abonnement] est de 24 !iv. par an, de 15 liv. par demiannée,
et de 3 !iv. par mois, avec le Catalogue des livres composant ce Magasin littéraire'
(Année littéraire, 1776, t.5, Lettre 3 non datée, p.70-71).
7. P. Benhamou, 'La lecture publique des journaux', Dix-huitième siècle 24 (1992), p.283-95.
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9. Un espace médiatique 251
Chaque texte est ainsi le résultat d'un enchevêtrement d'autres textes.
Comme le rappelle Christian Vandendorpe:
Sur le plan du contenu thématique et symbolique, les textes sont souvent
loin d'être linéaires. En fait, la notion même de texte, qui vient du latin textus,
renvoie originellement à l'action de 'tisser, entrelacer, tresser', ce qui suppose
le jeu de plusieurs fils sur une trame donnée et, par leur retour
périodique, la possibilité de créer des motifs. Ainsi la métaphore visuelle
est-elle présente dans l'idée du texte dès les temps les plus anciens. Cet
aspect paradigmatique du texte relève de l'ordre spatial.8
Aujourd'hui, la même métaphore géographique du déplacement est
utilisée. Les usagers ne feuillettent ni ne parcourent plus les textes,
mais ils 'surfent sur la toile' ou 'naviguent'. L'évolution des termes utilisés
pour décrire l'activité de lecture signale une modification du rapport au
texte. Toutefois, l'idée d'un déplacement, d'un voyage d'un texteterritoire
à un autre est conservée. Le périodique littéraire ouvre la
voie à une lecture choisie, sélective, orientée en fonction de l'actualité, de
l'humeur, du lieu de lecture. Le périodique littéraire innove dans ce
nouveau mode de lecture, bien plus que les autres périodiques, d'abord
parce qu'il favorise l'expression des lecteurs mais également par la
diversité des textes et des sujets qu'il propose. Ce voyage culturel à
l'oeuvre dans le journal littéraire signale la mise en place d'un espace
virtuel de communication. La métaphore géographique joue un rôle non
négligeable pour comprendre le mode de développement du périodique
littéraire. Elle intervient comme un signal pour révéler le processus de
virtualisation initié par ces journaux.
ii. Un processus à l'oeuvre: la virtualisation
En 1969, Gilles Deleuze publie un ouvrage majeur, Différence et répétition,
dans lequel il postule qu'il existe quatre modes de représentation du
monde: le réel, le possible, l'actuel et le virtuel. Ces modes s'opposent
deux à deux: le possible et le réel d'une part et l'actuel et le virtuel d'autre
part. Deleuze définit le possible comme étant ce qui appelle une réalisation
pour devenir réel, tout en pouvant rester latent sans jamais être
réalisé. A contrario, le virtuel relève du réel, il désigne ce qui est sous une
forme dégagée des contingences. Pour être visible, il doit subir le
processus de l'actualisation. Le virtuel désigne ce qui relève de l'abstraction
et du non-physique. Il ouvre un monde dans le monde, mais avec des
règles différentes, moins restrictives.
Deleuze est un précurseur dans la théorisation de la notion de virtuel
qu'il présente comme un mode parallèle de représentation du monde.
8. Christian Vandendorpe, Du papyrus à l'hypertexte: essai sur les mutations du texte et de la lecture
(Paris, 1999), p.43.
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252 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Avec l'essor de l'internet, ses analyses vont être largement reprises et
développées, notamment autour des nouvelles pratiques de communication.
Michel Serres, dans son ouvrage Atlas paru en 1994, dresse une
cartographie des modifications des relations à l'espace et au temps, dues
à la virtualisation, sans toutefois proposer une théorie du virtuel. C'est
Pierre Lévy qui va véritablement introduire la notion en y consacrant
tout un ouvrage, Qu'est-ce que le virtuel? paru en 1998, dans lequel il
explore ses applications dans de multiples domaines. Philosophe
spécialiste de l'impact de l'internet dans nos sociétés, il propose une
théorie complète du virtuel qui n'est pas sans intérêt pour l'étude des
périodiques, premières manifestations de communication élaborée et
publique à distance.
Lévy envisage le processus de virtualisation comme un indice d'une
'évolution culturelle à l'oeuvre'. Selon lui, les grands moments de notre
histoire ont été marqués par l'entrée dans une phase nouvelle de
virtualisation, à commencer par l'écriture. Elle signale une avancée
supplémentaire dans notre 'hominisation', 9 et apparaît comme un
repère des mutations culturelles et sociales. De ce point de vue, le
développement du périodique littéraire qui permet la mise en place
d'une société virtuelle de lecteurs, fondée sur la communication et
l'échange d'information, devient un marqueur d'une évolution culturelle
et sociale qui se jouerait au dix-huitième siècle.
La virtualisation entraîne trois conséquences. Elle consiste d'abord à
créer de l'autre, du nouveau, ce que Lévy a appelé 'hétérogénèse'. Elle
remet en cause un réel contraint et limité pour produire autre chose. Ce
processus d'altérité élargit la perception de la réalité et se retrouve dans
les journaux littéraires. La virtualisation des échanges entraîne en effet la
création d'un lieu de sociabilité nouveau, l'espace médiatique.
En second lieu, la virtualisation 'réinvente une culture nomade en
faisant surgir un milieu d'interactions sociales où les relations se
reconfigurent avec un minimum d'inertie', ce que Pierre Lévy a nommé
'déterritorialisation', à la suite de Deleuze.l 0 Elle n'est pas dépendante
d'un ici et d'un maintenant. L'espace et le temps apparaissent comme
des variables, créant ainsi différents types de réseaux sociaux et une
pratique originale et diversifiée de l'espace. Lorsqu'une société entre
dans une phase haute de virtualisation, comme le développement des
périodiques, ou celui de l'internet, on assiste dans le même temps à une
accélération des échanges fondés sur la communication et à une
croissance de la mobilité.
9. Le terme est de Pierre Lévy et désigne le processus du 'devenir humain'. L'auteur part du
postulat selon lequel le fait d'être humain ne serait pas une fin en soi mais le résultat d'un
processus.
10. P. Lévy, Qu'est-ce que le virtuel? (Paris, 1995), p.7.
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9. Un espace médiatique 253
Enfin, la virtualisation permet un passage de l'intérieur vers
l'extérieur, et inversement. Elle s'illustre dans le processus de l'allerretour,
c'est-à-dire dans le fait de chercher à réunir une notion, ou un
principe, et son contraire, comme lorsque le périodique joue sur l'expression
subjective et l'objectivité du discours ou lorsqu'il se positionne à
la fois sur un mode d'échange privé, ou restreint, et sur un mode
d'échange public, ou encore lorsqu'il fait du lecteur, un auteur. C'est
l" effet Moebius'.ll Or le périodique littéraire joue de cette ambiguïté et
crée un espace dans lequel sphère privée et espace public se rencontrent.
Le monde entre dans l'intimité du lecteur et, dans le même temps, les
textes à caractère personnel, telles les lettres, apparaissent comme des
morceaux d'intimité jetés dans l'espace public du périodique.
Ces trois phénomènes, la déterritorialisation, l'hétérogénéité et l'effet
Moebius, sont constitutifs du principe de virtualisation. La virtualisation
provoque la création d'un nouvel objet, médiateur social et support
technique où se réalisent des opérations intellectuelles; ainsi de
l'écriture, l'imprimerie, le téléphone, l'internet, de nouvelles formes
créées en réponse à un besoin de communication. A chacune de ces
étapes, ainsi que l'a noté Pierre Lévy, le processus de virtualisation s'est
mis en marche pour créer un nouvel objet répondant à la demande de
relations humaines. Le journal littéraire est la réponse du dix-huitième
siècle. Il est un facteur non négligeable dans la structuration de la réalité
sociale et renforce le degré de réalité, comme l'illustrent les deux
exemples significatifs donnés par Lévy que sont les médias et la finance.
Ces deux collectifs les plus virtualisés et virtualisants (en ce qu'ils sont
abstraits et déclencheurs de nouvelles abstractions) sont pourtant dotés
d'un réel pouvoir sur la société. Contrairement au possible, dont le
rapport avec le réel est d'ordre mimétique, le virtuel est un processus
créatif, facteur de pratiques nouvelles. La notion de virtuel permet de
comprendre comment ces journaux ont entraîné de profondes modifications
sociales et culturelles grâce à l'espace de communication mis en
place. La virtualisation donne une consistance à l'événement en
favorisant sa mise en récit dans les pages du périodique littéraire.
Celui-ci, par sa matérialité, actualise l'événement et lui donne sens. La
virtualisation permet de toucher un très grand nombre de lecteurs,
auxquels il est proposé de communiquer par l'intermédiaire d'un unique
11. Moebius est un mathématicien allemand du premier dix-neuvième siècle qui, outre
l'invention de nombreuses formules mathématiques, s'intéressa à ce qu'on a appelé le
'ruban de Moebius', un cercle fermé, constitué d'une seule face, contrairement aux cercles
classiques qui possèdent une face intérieure et une autre extérieure. Pour constituer ce
cercle, il faut réunir les deux extrémités d'un ruban qui aura subi une vrille au préalable. Il
n'y a donc plus intérieur ni extérieur. La virtualisation procède de la même façon: une
réalité orientée de façon double.
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254 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
outil et sans rencontre préalable. En tant qu'espace virtuel, le périodique
littéraire témoigne de comportements nouveaux, repérables encore
aujourd'hui et davantage visibles dans le réseau internet.
La virtualisation, et c'est vraiment l'effet de boucle caractéristique de
ce processus, libère le lecteur des contingences d'espace et de temps
entre autres, tout en provoquant la création d'un nouvel objet matériel.
Elle favorise la diffusion d'une littérature du quotidien tout en
renouvelant les pratiques d'écriture. Elle fait éclater les frontières pour
créer du nouveau. La forme du journal littéraire répond au processus de
virtualisation de l'information et de la communication qui se développe
au dix-huitième siècle, notamment en raison de l'importance accordée
au dialogue et à sa mise en scène.
Le processus de virtualisation a également entraîné la diffusion plus
rapide et plus large de la connaissance. Bien immatériel par excellence,
elle est déterritorialisée dans la mesure où elle passe d'une personne à
une autre sans spécificité spatiale ni temporelle. La connaissance
n'appartient à personne, elle ne peut qu'être transmise, diffusée ou
conservée. Contrairement à l'événement, actuel, et qui dépend d'un ici et
d'un maintenant, la connaissance est par essence un objet virtuel. Le
processus de virtualisation permet de passer de l'événement à la
connaissance de celui-ci, ce qui crée du neuf puisque l'événement
devient narré et qu'il a besoin d'un support pour exister, ici le
périodique littéraire. L'événement de la publication de la dernière pièce
de Destouches, par exemple, se transforme en savoir dès lors qu'il figure
dans le journal littéraire. Finalement, tout ce qui relève de l'événement
s'inscrit dans une dynamique alternée d'actualisation et de virtualisation.
Paradoxalement, et c'est ce qui produit l'acte de création, la
virtualisation ne s'accompagne pas d'une disparition mais au contraire
d'une matérialisation: le récit et le périodique. Or la transmission de
l'information et du savoir est à l'origine de la relation sociale, voire de sa
construction, la virtualisation participe ainsi à la constitution de la
société. C'est un processus caractéristique du processus de sociabilité.
En somme, le périodique littéraire est un objet spécifique qui répond à
un double besoin de l'époque: besoin de dialoguer et de s'informer. La
virtualisation est la réponse à ces deux nécessités et aboutit à la création
de l'objet-journal littéraire.
La particularité de ce nouvel objet réside dans le rapport entretenu
avec le réel. Bien qu'il ne soit pas réductible à une représentation, il
n'existe comme corps que dans l'interactivité. C'est un objet-événement,
c'est-à-dire une action (la relation d'interactivité) qui est un corps (sa
matérialité). Il demeure dans le temps mais tout en évoluant sous
l'influence de sa nature interactive. Roberto Diodato oppose ainsi le
monde extérieur qui 'serait le monde des incorrigibles' au monde virtuel
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9. Un espace médiatique 255
qui permet de 'modifier par un simple acte de volition, un objet du
monde réel' puisque la diffusion d'un événement permet de créer une
autre réalité, virtuelle celle-là.12
La crédibilité de cette nouvelle réalité repose sur l'interaction des
acteurs du périodique. Ce sont eux qui, par leurs échanges, forgent et
entretiennent les fondations de cet espace. Les possibilités d'innovation
du monde virtuel sont donc extrêmement larges, pour ne pas dire
infinies. L'espace du périodique littéraire n'existe que parce qu'il intègre
des objets en interaction: le savoir, les nouvelles, les lecteurs. De fait, le
monde virtuel n'advient pas sur un mode distancié mais bien plutôt
grâce à une immersion de l'objet dans ce monde par l'intermédiaire de
ce que Diodato appelle une 'prothèse technologique', soit l'objet réel qui
permet la survenue d'un 'corps virtuel'. 13
Le journal littéraire joue ici le rôle de cette 'prothèse technologique' et
contribue à faire émerger des images de soi de lecteurs. Cet objet
matériel, porteur de virtualité, devient le support d'un espace de communication
et d'information virtuel dans lequel les usagers peuvent faire
l'expérience d'une relation au monde et à la réalité nouvelle, et sur
laquelle ils peuvent, en partie, agir. A travers ces expériences, les usagers
se confrontent à une autre réalité d'eux-mêmes, ils peuvent choisir
d'incarner un personnage ou de révéler uniquement une partie sélective
de leur personne, et sont amenés à développer leur image dans une
interactivité supérieure à celle du monde réel, notamment parce que la
dimension physique n'existe pas. Enfin, la fonction première du
périodique est bien de transformer un événement ou une actualité en
savoir, ce qui est opéré par la virtualisation, sous la forme d'un texte
narré.
La virtualisation permet une liberté de création et d'innovation que
n'autorise pas l'espace imaginaire, notamment parce que le rapport à soi
est différent. Les lecteurs sont dans une configuration agissante dans cet
espace de communication; ils créent du nouveau, du texte, à partir de
leur pratique de lecteurs.
iii. Lecture et écriture du journal:
une expérience de la subjectivité
La forme périodique favorise l'expression personnelle des rédacteurs.
Réalisées sur un mode plus ou moins sérieux, ces prises de paroles font
émerger la figure idéale d'un rédacteur et constituent, à leur tour, une
figure de lecteur.
12. Roberto Diodato, Esthétique du virtuel, trad. Hélène Goussebayle (Paris, 2011), p.31.
13. R. Diodato, Esthétique du virtuel, p.24-25.
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256 Le jouriUlllittéraire en France au dix-huitième siècle
Les Jaces' des rédacteurs
Les Spectateurs, et le périodique d'Addison et Steele fut le fondateur du
genre, développent une réelle spécificité énonciative en associant la
forme du périodique avec l'énonciation personnelle. Celle-ci se
caractérise par la présentation d'un ou de plusieurs auteurs, chargés
des feuilles du journal. Activité de groupe, comme dans le Spectator ou
dans le Nouvelliste du Parnasse, ou bien activité solitaire, comme dans les
Journaux de Marivaux, le Pour et contre ou l'Année littéraire, le journal est pris
en charge par un )e' qui tente de concilier l'expression de sa subjectivité
avec l'objectivité de l'information. Ce parti pris participe d'une
entreprise de persuasion, notamment en légitimant l'existence du
journal littéraire et en élaborant sa ligne éditoriale.
Le rédacteur, loin de se dissimuler, s'affirme dans chacun des volumes.
Chaque information qu'il livre sur lui-même résulte d'un choix conscient
de ce qu'il veut ou ne veut pas dire. Mais même si les éléments transmis
sont vrais, ils construisent une figure de rédacteur différente de la
personne réelle. Cette distinction a été établie notamment par JoséLuis
Diaz, qui postule que la 'figuration' de l'auteur est 'une nécessité de
toute consommation littéraire. [ ... ] L'auteur gratifie le lecteur d'une
manne de signes par lesquels il se trouve transformé en "personnage"'.14
Les exemples les plus évidents de mise en scène du )e' figurent dans le
Nouvelliste du Parnasse ou l'Année littéraire, dans la mesure où ces deux
périodiques sont rédigés sous la forme d'une correspondance
monodique dans laquelle les journalistes s'adressent directement à un
lecteur masculin.
Chaque parution est présentée sous la forme d'une lettre. Les
premières lignes sont une adresse au lecteur et annoncent le contenu
qui va suivre, comme dans la 'Trente-unième Lettre' qui débute par ces
mots: 'Vous m'invitez depuis longtemps, Monsieur, à vous entretenir des
Commentaires latins d'Ausone, publiés à Paris. Je vous avoue, que rebuté
par l'épaisseur du livre, je ne pouvais me déterminer à le parcourir.' 15
Chaque lettre commence par une adresse au lecteur et se conclut par la
formule d'usage Je suis, Monsieur, votre, etc.' dans un processus de mise
en scène de correspondance privée. Toutefois, il ne s'agit pas de
convaincre le lecteur de la véracité de la lettre - la mention du censeur
'Lu et approuvé,Jolly' déjoue évidemment la mise en scène -, mais plutôt
de le faire entrer dans un processus de mise en fiction qui favorise une
proximité entre rédacteurs et lecteurs, volonté clairement assumée par
les rédacteurs: 'Ce n'est pas sans raison que nous avons choisi le genre
14. José-Luis Diaz, L'Ecrivain imaginaire: scérwgraphies auctoriales à l'époque romantique (Paris,
2007), p.26.
15. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.2, Lettre 31, p.337.
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9. Un espace médiatique 257
épistolaire, outre que le style en est libre et aisé, certains tours qui lui
sont familiers, donnent de l'éclat et de la vivacité aux réflexions.' 16
Desfontaines et Granet mettent en évidence la fiction de l'épistolaire
dans leur périodique tout en justifiant leur choix. Ce parti pris trouve sa
source dans un contexte de création périodique tout à fait particulier,
celui de la vogue des Spectateurs. De fait, le périodique de Fréron utilise
les mêmes ressorts. Dès le titre, le lecteur est alerté du mode de
communication mis en place par le périodique: 'L'Année littéraire ou
Suite des Lettres sur quelques écrits de ce temps'. Fréron prolonge la fiction de
la correspondance en finissant chacune de ses lettres par la mention du
lieu et de la date à laquelle elle a été écrite.
La mise en scène du je' est bien développée dans le Nouvelliste du
Parnasse, un journal prétendument rédigé par 'une société de quatre
personnes', désignée par des initiales (A, E, Z et P) à la fin des numéros:
'Au reste, le style de ces lettres ne sera pas toujours le même, parce que
c'est une société de quatre personnes qui ont entrepris cet ouvrage
périodique.'17 Sous l'inspiration d'Addison et Steele, Desfontaines et
Granet se dissimulent derrière une 'société' d'auteurs regroupés autour
d'un même objectif. Tour à tour, les quatre auteurs, A, E, P et Z,
endossent le costume du Nouvelliste. Dans le même temps, cette petite
société se fond dans la figure auctoriale annoncée dans le titre.
A aucun moment, le nom des rédacteurs réels n'apparaît dans les
pages du périodique, sauf pour nier, justement, qu'ils en soient les
rédacteurs: 'Il est un peu étonnant que des moins que rien soient toutes
les semaines savourés comme succulents par le public, comme le dit
obligeamment l'auteur de ces vers, qui attribue ces moins que rien à M.
l'abbé D. F. Opinion favorable au dessein que nous avons de n'être point
connus, et dont les véritables auteurs de ces lettres se réjouissent.' 18 Alors
que le public semble avoir reconnu l'un des auteurs qui se dissimulent
derrière le Nouvelliste du Parnasse, le mystère est savamment entretenu et
prolonge la mise en fiction du je'. Ce n'est que dans son édition annotée
de 1734 que Granet reconnaît être l'auteur des lettres signées P et Z,
précisant que Desfontaines assure l'autre partie de la rédaction, soit les
lettres A et E. 19
Fréron suit une logique contraire puisqu'il s'affirme sans ambages
auteur du périodique. La première page de ses volumes indique le titre
tout d'abord puis l'année concernée et enfin la mention: 'Par M. Fréron,
16. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1730), t.1, Lettre 12, p.278.
17. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1730), t.1, 'Avis du libraire', p.4.
18. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1730), t.1, Lettre 13, p.311-12. Le
rédacteur souligne.
19. C'est à cette occasion que Granet signale que certains textes présentés comme des
courriers de lecteurs sont en fait fictifs, telles les Lettres 14 et 38.
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258 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
des Académies d'Angers, de Montauban, de Nancy, d'Arras, de Caen, de
Marseille, et des Arcades de Rome'. Le recours à la fiction épistolaire
tient plus de l'usage que de la nécessité. Fréron s'inscrit dans la
mouvance de dialogue et de communication caractéristique du siècle.
Il informe ses lecteurs de ses déboires avec les philosophes, il se livre à de
nombreuses réflexions personnelles sur son travail et va jusqu'à parler de
sa vie privée en parlant de son fils, encore que cela ne soit pas anodin:
V ers présentés au roi de Pologne duc de Lorraine, par Stanislas Fréron, filleul de Sa
Majesté, âgé de quatre ans. Mon fils doit tous les ans un tribut au roi de Pologne
duc de Lorraine et de Bar, pour l'honneur qu'il lui a fait de le tenir sur les
fonts de baptême, et pour les bontés touchantes que lui témoigne Sa Majesté,
lorsqu'Elle vient à Versailles, et qu'elle veut bien lui permettre de voir un
parrain, dont il est déjà tout fier. C'est cette petite vanité enfantine, dont je
suis souvent témoin, que j'ai tâché d'exprimer dans les vers qu'il a présentés
cette année au plus heureux des rois, au plus digne d'être l'un et l'autre.20
Dans cet article, Fréron apparaît comme un heureux père entouré des
plus hautes considérations puisque son fils est le filleul du roi de Pologne.
Cet élément biographique dessine une image positive du rédacteur, qui
s'ajoute à la liste des académies auxquelles Fréron appartient en tête de
volume.
La Louptière, dans son journal des dames, reprend le procédé de Fréron
en publiant une lettre de sa soeur en avril 1761:
Les félicitations que je vous dois, mon cher frère, ne sont pas le seul
témoignage que je veux vous donner de l'intérêt que je prends à l'ouvrage
dont vous avez l'honneur d'être chargé. Vous voilà donc, en quelque sorte,
dépositaire du patrimoine des dames! Vous n'oublierez rien pour les flatter,
et peut-être en serez-vous applaudi à plus d'un titre: mais malgré le règne de
décence que vous vous proposez d'établir dans les jeunes esprits, je
craindrais tout du désordre des passions, si elles y étaient excitées par un
tact aussi délié que le vôtre; je vous connais assez pour être persuadée que
vous serez surtout flatté de tracer aux dames une voie sûre pour s'attirer
l'estime attachée aux talents et à la vertu. [ ... ]Personne au reste ne se réjouit
plus que moi, mon cher frère, de la réexistence du journal des dames, puisqu'en
me procurant une lecture à ma portée, il me retracera les charmes que je
goûte depuis notre enfance dans toutes nos conversations. [ ... ]je suis, mon
cher frère, votre affectionnée soeur, De Relongue de Vienne.21
L'entreprise de republication du journal des dames est légitimée par une
lectrice du journal qui s'avère être également la soeur du rédacteur. La
Louptière prend cependant le temps de justifier cette publication, pour
éviter d'être taxé de partialité. Il publie d'ailleurs, à la suite du courrier,
20. Fréron, Année Littéraire (1758), t.5, Lettre 14 du 16 septembre, p.334-35.
21. journal des dames (avril1761), t.1, 'Lettre de Mme la vicomtesse de Vienne, à l'auteur du
journal des dames', p.80.
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9. Un espace médiatique 259
une autre lettre, aussi louangeuse, d'une femme avec laquelle il
n'entretient aucun lien.
Les journalistes ont recours à des constructions d'éthos stratégiques
qui sont modulables avec le temps ou selon les contextes. 22 Précisons que
ces éthos renvoient en fait à la persona définie dans la ligne éditoriale et
non à celle de l'énonciateur, puisqu'il est indéfini dans le périodique
et qu'il peut changer. Ainsi, hormis dans le cas du Nouvelliste du Parnasse
ou encore de l'Année littéraire qui présentent un éthos proche de
l'énonciateur, les autres périodiques, parce qu'ils changent de directeur
(Mercure de France, journal des dames) ou parce que l'énonciateur infléchit
son discours, présentent en fait un éthos qui correspond à une ligne
éditoriale plus qu'à unjournaliste.23 Là encore, le lecteur ne l'ignore pas,
et cela l'amène à modifier également sa perception du discours
journalistique. L'éthos qu'on lui présente est plus ou moins précis et
répond davantage à une norme sociologique et culturelle qu'à une
personnalité précise.
Ajoutons à cela que le discours de presse, parce qu'il veut être neutre,
doit, selon les termes de Ruth Amossy, 'entraver la construction de
l'éthos et [ ... ]dissimuler la présentation de soi inhérente à tout échange':
Or, c'est dans ces tentatives de neutralisation même que l'image de soi,
refoulée, trouve à se recomposer et à s'imposer sous de nouveaux dehors.
L'effacement énonciatif donne ainsi naissance à un ensemble de stratégies
discursives où l'éthos se construit indirectement et, parfois, subrepticement.
Pour avoir recours à la dissimulation et à la ruse, il n'en est pas moins
prégnant et efficace.24
L'éthos construit par le rédacteur du périodique n'est pas fixe.
Constamment il s'invente et se réinvente, détournant les codes ou en
en faisant usage selon son profit. Ainsi, selon les circonstances,
Marmontel se présentera davantage comme un dramaturge, un auteur
de contes moraux ou encore un journaliste. Chacun des rédacteurs de
périodiques littéraires valorise un aspect de lui, en fonction de ce qu'il
souhaite exprimer. Le discours s'adapte selon qu'il s'agit de se présenter
en homme de science et de savoir - une certaine neutralité et un esprit
de sérieux sont alors attendus - ou en homme du monde, cultivé et
convivial. L'exemple de l'avant-propos du Journal des dames montre en
quelques lignes trois faces différentes de sa rédactrice, Mme de Beaumer,
qui vient de succéder à La Louptière en octobre 1761:
22. L'éthos est ici entendu comme l'image que le locuteur donne de lui dans son discours.
C'est son sens rhétorique qui est retenu et développé dans cettte partie.
23. Les journaux d'aujourd'hui présentent également un éthos construit sur une ligne
éditoriale préalablement définie.
24. Ruth Amossy, La Présentation de soi: éthos et identité verbale (Paris, 2010), p.l88.
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260 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
L'honneur de la nation semble intéressé à la continuation du Journal des
dames... Ce début est singulier, ridicule, absurde ... Arrêtez, messieurs les
critiques, sachez que c'est une femme qui parle, qu'elle s'est chargée du soin
de ce journal, et qu'elle n'en saurait dire assez en faveur de ce sexe, qui peutêtre
a seul le droit de vous adoucir; les Français étant le peuple le plus galant
de l'univers, ne conviendrez-vous pas qu'ils doivent protéger un ouvrage qui
nous est consacré?25
La première phrase est pleine d'emphase, telle un topos des préfaces de
périodiques littéraires; elle est tout de suite arrêtée par une autre voix de
la rédactrice: son opinion sur ce type de texte. Elle montre ainsi qu'elle
est bien consciente du rôle de la préface: justifier et légitimer l'entreprise
périodique, mais qu'elle se refuse à copier le ton des autres rédacteurs.
Elle s'interrompt ainsi une deuxième fois pour s'exprimer sur un mode
qui lui convient mieux, plus simple, et pour se contenter de justifier le
périodique à partir du public auquel il est destiné, public précieux dans
une nation galante. En quelques lignes, le lecteur est face à trois
modalités d'expression de la rédactrice: le premier, traditionnel et
emphatique, attendu; le second, qui correspond davantage à un aparté
- on imagine bien Mme de Beaumer disant ces mots en même temps
qu'elle écrit la première phrase sans conviction; et le troisième, qui
semble davantage répondre à son individualité tout en respectant les
codes de la préface. Il y a donc bien un jeu de mise en scène des je' de la
rédactrice, explicitement dévoilé, dans une intention bien précise, celle
d'attester au lecteur sa simplicité, son honnêteté et son refus des
expressions toutes faites.
Le contenu du discours oriente inévitablement la construction de
l'éthos du journaliste. Le lecteur n'a pas affaire à un être parfaitement
identifié mais à une image de journaliste, à l'idée que l'on peut se faire
d'un critique littéraire, idée sans cesse amenée à évoluer en même temps
qu'évolue le discours sur la critique ou celui sur la presse. De fait, l'éthos
représenté n'est pas forcément celui souhaité; il comporte une part
inconsciente, ce qui vient compliquer la tâche d'identification ou de
reconnaissance du lecteur.
Le procédé de mise en scène est visible dans tous les journaux
littéraires et permet d'assurer la promotion des volumes. Cependant,
la fiction de la correspondance est caractéristique des périodiques les
plus critiques, tels le Nouvelliste du Parnasse et l'Année littéraire. Elle évoque
en effet la conversation privée entre gens de bonnes moeurs et libère le
discours critique tout en faisant croire à une plus grande authenticité du
discours. Les autres périodiques littéraires, moins corrosifs, n'ont guère
recours à cette pratique, hormis dans certains cas spécifiques d'auto-
25. Mme de Beaumer, 'Avant-propos',journal des dnmes (octobre 1761), t.3, p.3.
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9. Un espace médiatique 261
justification. On pourrait ainsi supposer qu'il existe une corrélation
entre un discours ouvertement critique et la nécessité d'une mise en
scène développée du discours. Quoi qu'il en soit, tous accordent une
large place à l'expression personnelle. La forte présence d'un je'
s'accompagne naturellement d'une mise en scène d'un 'tu'.
Fiction du lecteur
Le périodique littéraire du dix-huitième siècle met en scène un lecteur
fictionnel dans ses pages. Certes, les rédacteurs appellent leurs lecteurs à
collaborer au périodique, mais ils s'appuient pour cela sur une figure de
lecteur, à l'instar des pratiques romanesques en vigueur à l'époque.26
Selon Wolfgang Iser, la figure d'un lecteur fictionnel se développe dans le
roman pour contrer l'absence de poétique du genre. Ce faux lecteur
vient signaler la possibilité d'un succès public, indépendant des
théoriciens. Dans ce sens, il n'est pas étonnant que l'on retrouve le
même processus dans les journaux littéraires, dont la forme est plus
neuve et la tradition, absente. Il s'agit bien de favoriser la bonne réception
du journal.
Il serait cependant réducteur de borner ce faux lecteur à cette seule et
unique tâche et ce serait oublier son rôle dans la diffusion de l'information,
comme le signale l'exemple de la première lettre du Nouvelliste du
Parnasse: 'Vous me demandez, Monsieur, des nouvelles du Parnasse. Vous
croyez apparemment que j'y fais mon séjour: je vous assure cependant
que je n'ai jamais dormi sur le double Mont. Il est vrai que j'y ai des amis,
qui m'apprennent ce qui s'y passe. C'est avec leur secours que je vais
tâcher de satisfaire votre curiosité.'27 La création du périodique est
motivée par une demande explicite d'un lecteur. Le lecteur fictif crée
une illusion de dialogue en même temps qu'il est un relai pour rendre
compte des différentes actualités. Comme le souligne Christian
Vandendorpe à propos du texte littéraire, 'on assiste en littérature à
une tentative non seulement pour introduire la figure du lecteur dans le
récit, mais aussi pour en faire une composante importante du jeu
narratif.28 Là encore, le journal littéraire s'inspire de principes romanesques.
Cette mise en scène du lecteur participe de l'entreprise de
séduction et d'argumentation du rédacteur, comme on le constate avec
Fréron qui n'hésite pas à afficher une proximité avec son lecteur fictif:
'L'opéra comique n'a jamais été, Monsieur, aussi heureux, aussi brillant,
26. Wolfgang Iser, L'Acte de lecture: théorie de l'effet esthétique (Liège, 1976) p.276. La grande vogue
des romans épistolaires et des romans-mémoires signale cet engouement pour une
écriture dotée d'un destinataire fictif.
27. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1730), t.l, Lettre 1, p. 5-6.
28. C. Vandendorpe, Du papyrus à l'hypertexte, p.105.
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262 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
qu'on l'a vu cette année à la Foire Saint-Germain. Toutes les nouveautés
y ont réussi: phénomène, dont les autres théâtres de cette capitale
auraient bien voulu donner l'exemple. Vous avez été bercé dans votre
enfance du conte de Cendrillon par Perrault. M. Anseaume en a tiré
parti.'29 Cette dernière phrase donne l'illusion d'une réelle intimité entre
Fréron et ce 'Monsieur'; en même temps, le succès du conte de Cendrillon
est tel que chaque lecteur peut se sentir concerné par le propos. Fréron
cherche à entraîner l'adhésion du lecteur réel en évoquant des souvenirs
communs.
Le périodique littéraire est constitué de discours interactifs implicites
ou non. Ce dialogisme atteste de l'anticipation que font les journalistes
des réactions de leurs lecteurs. Ils imaginent en effet certaines critiques
de leurs lecteurs et y répondent dans un argumentaire quasiment
dialogué. Le Nouvelliste du Parnasse a souvent recourt à cette pratique,
même si les autres périodiques n'y échappent guère. Desfontaines et
Granet ponctuent certains articles par des adresses au lecteur qui
ajoutent à la vraisemblance de leur propos: je suis charmé, Monsieur,
que vous preniez quelque plaisir aux nouvelles du Parnasse; il n'en faut
pas davantage pour m'engager à vous écrire ce qui se passera dans ce
pays.'30 Ils prétendent avoir reçu des commentaires de leur
interlocuteur: J'ai lu avec plaisir, Monsieur, ce que vous m'écrivez sur
le roman intitulé: Les Amours d'Aristée et de Télasie'31 ou imaginent les
réactions de certaines personnes à la lecture de leur journal et cherchent
à y répondre:
Vous nous avertissez néanmoins que certaines personnes, qui se plaisent
d'ailleurs à lire nos lettres, nous reprochent de faire quelquefois des réflexions
sur des ouvrages qui ne sont pas de la dernière nouveauté; de ne pas
traiter un assez grand nombre de matières différentes dans chaque lettre; et
enfin de faire un peu mal notre cour à plusieurs auteurs modernes. Comme
je crois ces reproches injustes, permettez-moi d'y répondre.32
Par l'intermédiaire de l'interlocuteur fictif, Desfontaines et Granet
peuvent défendre leur projet à partir de critiques possibles, mais non
attestées. Cela permet aux rédacteurs de faire preuve de bonne foi. De
fait, les trois reproches que les rédacteurs imaginent à l'encontre de leur
périodique s'annulent d'eux-mêmes, hormis le premier qui peut
effectivement poser problème aux lecteurs: en effet, dans la mesure où
ils lisent un périodique, donc un texte lié à l'actualité, ils peuvent
attendre des nouvelles récentes. A contrario, il est évident que le fait de
29. Fréron, Année littéraire (1759), t.3, Lettre 6 du 16 mai, 'Cendrillon', p.129-33.
30. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.l, Lettre 2, p.25.
31. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.1, Lettre 8, p.161.
32. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.2, Lettre 17, p.2.
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9. Un espace médiatique 263
ne pas parler de sujets très variés donne une unité au journal et témoigne
d'une réelle connaissance des sujets traités; par ailleurs, l'emploi de
l'expression péjorative 'faire sa cour' signale la neutralité des rédacteurs
dans le dernier reproche.
Le recours à un lecteur fictionnel joue un rôle essentiel dans le
périodique littéraire. Chaque lecteur est entretenu dans l'illusion
d'une communication particulière avec le rédacteur du journal. Ce
dernier développe par ce biais les capacités argumentatives de son texte
et défend ainsi ses positions et partis pris, comme par exemple au
nombre 2 du Pour et contre:
Quoique [ ... ] il y ait bien loin du simple projet à l'exécution, j'avoue que je
suis extrêmement satisfait de mes vues, et j'explique mon propre sentiment
comme un présage des plus heureux. Si l'on me demande de quel droit je tire ainsi
de mon goût particulier, une conclusion qui m'est si favorable, voici ma réponse. C'est
que le goût que j'ai moi-même pour mon entreprise, et la satisfaction qu'elle
me cause, me paraissent venir uniquement de quelques bonnes qualités que
je crois avoir reçues de la nature.33
Si la figure du lecteur n'est pas aussi manifeste que dans le Nouvelliste du
Parnasse ou l'Année littéraire, il n'en reste pas moins que Prévost confie à
une voix extérieure le soin de le pousser à se justifier. Il crée un espace de
dialogue a minima dans lequel il garde le contrôle sur les possibles
objections ou réactions du lecteur.
Le cas du Mercure de France est un peu différent des autres périodiques
littéraires. Bien que la plupart des courriers publiés laissent planer un
doute quant à l'origine réelle ou fictionnelle des auteurs, il semble
excessif de parler de fiction du lecteur. Les adresses dans le périodique
sont le plus souvent à destination des lecteurs réels. Cette particularité
s'explique entre autres par sa périodicité. La longue période de temps
qui sépare deux numéros ne contribue pas à la mise en place d'un lecteur
fictionnel. En effet, il est plus difficile de conserver un fil directeur, un
lien spécifique d'un numéro à l'autre, comme le font les rédacteurs des
autres périodiques. Les cas de fictions du lecteur (ou du critique) dans le
journal des dames sont aussi bien marginaux par rapport aux journaux de
brève périodicité. En outre, une seconde raison, plus pragmatique,
justifie l'absence de fiction du lecteur, caractéristique du Mercure de
France: c'est son statut de journal officiel' doté d'un privilège. En effet,
grâce à ce privilege, le périodique est moins soumis à des critiques
virulents, et en même temps cet atout atteste du bien-fondé du projet.
Or la fiction du lecteur est utilisée à des fins argumentatives, soit pour
favoriser l'adhésion des lecteurs, soit pour défendre le projet du
33. Prévost, Le Pour et contre, t.l (1730), n° 2, p.25-26, nous soulignons.
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264 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
rédacteur. Le Mercure de France a donc moins besoin de ces techniques
pour s'installer durablement dans le paysage des périodiques littéraires
français.
En somme, mis à part le cas spécifique du Mercure de France, le
périodique littéraire du dix-huitième siècle développe une fiction du
lecteur qui permet aux lecteurs réels de se retrouver dans les pages des
périodiques. Cette figuration sert deux ambitions: soit il s'agit de contrer
les critiques en imaginant ce qu'un lecteur pourrait reprocher, soit il
s'agit d'inclure le lecteur réel dans une communauté culturelle partagée
par le rédacteur. Dans ce dernier cas, la mention du lecteur légitime
l'activité de journaliste-critique.
Un jeu d'identité: la polyphonie dans les périodiques littéraires
Les journaux accueillent une diversité de voix, chargées de faire croire à
une pluralité d'opinions mais dont les rédacteurs ont constamment le
contrôle, d'une part parce qu'ils choisissent les courriers qui seront
publiés, et d'autre part parce qu'ils sont susceptibles de publier de
fausses lettres de lecteurs, comme le précise Paul Benhamou à propos
des lettres publiées dans le Nouvelliste du Parnasse. 34 Le sociologue
Howard S. Becker rappelle que cette mise en scène de la pluralité de
voix est nécessaire pour faire tendre le discours vers une forme de
neutralité.35 Le dialogisme participe d'une entreprise de persuasion et
encourage la participation des lecteurs. Il contribue à créer une impression
d'opinion publique qui s'exprimerait directement dans les
livraisons et qui ferait voir le journal littéraire comme un objet rédigé
par les lecteurs. Quelle que soit la forme du périodique, et dès lors qu'il y
a insertion de lettres ou recours à la forme épistolaire, il y a pluralité de
voix. Le journaliste exhibe une communication avec les lecteurs, il fait
croire à la possibilité de prises de position distinctes tout en contenant
avec précision une unité de pensée.
Les rédacteurs, mais aussi les lecteurs, jouent sur l'identité des
émetteurs et des destinataires de certains textes. La pratique déborde
du cadre de la persuasion pour prendre la forme d'un jeu, d'une pratique
divertissante de la polyphonie. Quelques exemples issus du journal des
dames illustrent cette variété qui caractérise chacun des périodiques
littéraires. En octobre 1761, le lecteur peut lire un poème présenté
comme 'L'origine de l'oranger, A Mademoiselle *** le jour de sa fête, en
lui envoyant un oranger' mais non signé. A sa suite, il découvre une
'Lettre de Mme de M*** à Mme de P**. Sur la jalousie des gens de
34. P. Benhamou, 'Rhétorique de l'article dans le Nouvelliste du Parnasse de l'abbé
Desfontaines', p.85.
35. Howard S. Becker, Comment parler de la société? (Paris, 2009), p.216-18.
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9. Un espace médiatique 265
lettres'.36 Ces étoiles signalent le refus de nommer l'auteur ou le
destinataire du texte publié, bien qu'il soit adressé à une personne
particulière. Cette pratique encourage les lecteurs à chercher qui se
cache derrière ces masques et excite leur intérêt. Dans le Mercure de
France, la partie des Pièces fugitives montre également la grande diversité
de signatures. On trouve notamment une 'Epître à M***, par Mme de ...
religieuse au couvent de .. .', un article intitulé 'Caractères distinctifs de
l'esprit et de l'imagination, par M. N. P. F. de L.' ou encore un 'Extrait
d'une lettre d'un gentilhomme anglais, ci-devant au, service de France, à
un de ses amis à Paris' ou enfin un 'Conte par une pensionnaire de
Brest'.37 On peut se demander pourquoi les auteurs de ces textes
donnent de telles précisions sur eux-mêmes sans signer véritablement
leur ouvrage. La multiplication des indices sur l'identité réelle de l'auteur
suscite la curiosité du lecteur et participe de l'entreprise de jeu et de
divertissement. Cette pratique n'est pas réservée aux lecteurs. Les
rédacteurs y ont recours, notamment lorsqu'ils mentionnent des
personnalités bien connues. Ainsi, Voltaire est souvent présenté comme
'M. de V .. .'.
Le recours aux initiales ou aux étoiles est plus fréquent, bien que ce ne
soit pas une règle, dans des textes de divertissement comme des poèmes
ou des lettres sur des sujets badins, voire dans de fausses lettres de
lecteurs. La différence d'usage tient d'abord à la place laissée par le
rédacteur aux courriers des lecteurs dans ses volumes. Le journal de
Prévost est d'ailleurs le seul à faire exception puisqu'il n'utilise que très
rarement l'initiale pour désigner quelqu'un. De plus, les quelques textes
de lecteurs qu'il insère dans son périodique sont soit signés, soit, le plus
souvent, introduits par l'annonce du nom de l'auteur. Prévost, qui se
désigne pourtant à la tête de son journal par une périphrase, nomme
avec précision les personnes qu'il mentionne. Seules les personnalités
célèbres apparaissent dissimulées par le recours à l'initiale ou à la
périphrase. Le jeu de masque ne concerne pas les anonymes.
Mais l'anonymat peut également s'appuyer sur le pseudonyme. La
signature ne livre alors aucune information sur l'auteur réel. Certains
auteurs commencent à signer par un pseudonyme ou une périphrase
lorsqu'ils ne sont pas encore connus. Ainsi, en 1758, on peut lire
différents poèmes dans le Mercure de France signés par 'l'Anonyme de
Chartrait'; quelques mois plus tard, en août 1759 cette fois, il se désigne
par 'M. Guichard, de Chartrait, près Melun', enfin, en décembre, il signe
tout simplement 'Guichard'. De fait, certains auteurs attendent une
certaine reconnaissance avant de dévoiler leur identité. Ils se font un
36. Mme de Beaumer,jourruû des dames (octobre 1761), t.3, respectivement p.81 et p.86.
37. Marmontel, Mercure de Frarue (octobre 1758), respectivement t.1, p. 51 et t.2, p.45, 49 et 59.
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266 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
nom avant de dévoiler le leur, dans une pratique voisine de celle de la
publication des romans. Parfois, le recours à la périphrase permet
également à l'auteur d'installer son texte dans un certain contexte de
lecture. En 1731, le Nouvelliste du Parnasse publie par exemple cette 'Lettre
d'un conseiller au parlement de Grenoble à messieurs les auteurs du
Nouvelliste du Pamasse'. 38 Ici, il ne s'agit pas d'identifier l'auteur mais la
périphrase qui le présente dans ses fonctions lui confère davantage de
crédit que son simple nom.
Les auteurs utilisent la périphrase dans diverses occasions: elle leur
permet de se dissimuler aux yeux du plus grand nombre tout en laissant
la possibilité de se faire reconnaître par des proches. Dans d'autres
circonstances, cela peut servir un propos spécifique et situer l'auteur par
rapport à ses autres textes. C'est un cas bien plus rare, et qui n'apparaît à
notre connaissance qu'à deux reprises, une fois dans le Mercure de France
et une autre dans le Journal des dames. Il s'agit en fait d'auteurs qui restent
volontairement anonymes malgré une collaboration soutenue et affichée
au périodique. Pendant un certain laps de temps, relativement long, le
lecteur peut lire, presque tous les mois, des récits produits par un auteur
dont le pseudonyme est facilement identifiable: 'le Montagnard des
Pyrénées' dans le Mercure de France et 'la Solitaire des Isles d'Yères' dans
le journal des dames. Le premier publie de nombreux contes entre 1757 et
1758 notamment. Quant au second auteur, il intervient essentiellement
en 1774.39 Ses textes semblent appréciés par le public puisque plusieurs
lettres de lectrices lui sont adressées et figurent dans le périodique. Les
recherches entreprises n'ont pas permis de retrouver l'identité des
auteurs qui se cachèrent derrière ces pseudonymes. Ils peuvent désigner
un groupe d'auteurs ou une seule et même personne. La cohérence
relative de l'ensemble de leurs textes, aussi bien au niveau du ton que du
type de récit proposé, laisse supposer que chaque pseudonyme ne désigne
qu'un seul auteur, cela sans certitude aucune. Ce qui est intéressant dans
ces deux exemples, c'est que les pseudonymes n'ont pas été choisis au
hasard. Ils sont vite repérables, donc susceptibles d'apporter une certaine
notoriété à leur propriétaire, mais une notoriété ambiguë dans la mesure
où l'identité réelle n'est a priori pas dévoilée. Les auteurs de ces textes
créent un double fictif qui accède au statut de personnage.
Nous pouvons établir un parallèle très net entre ces deux pseudonymes.
Tous deux sont construits de la même façon: une caractéristique
38. Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse (1731), t.3, Lettre 38, p.122.
39. Le Mercure de France mentionne également à plusieurs reprises un autre auteur de conte,
'le solitaire de Bretagne', dont le pseudonyme n'est pas sans renvoyer à celui de l'auteur
du journal des dames. Le lieu et la caractéristique dénominative sont identiques, mais le
sexe diffère puisque l'un est annoncé comme étant masculin (dans le Mercure de France) et
l'autre féminin (dans le journal des dames).
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9. Un espace médiatique 267
(montagnard et solitaire) associée à un lieu (Pyrénées, Iles d'Hyères),40 qui
n'est pas sans évoquer les usages des mémorialistes fictifs. En outre, le
pseudonyme choisi fait état de la solitude de l'auteur, qui semble vivre en
autarcie et en un lieu reculé. La montagne est un espace plutôt solitaire et
sauvage, tout comme l'île est un lieu peu accessible. On peut ainsi se
demander si la Solitaire des Iles d'Hyères ne s'est pas inspirée du
Montagnard des Pyrénées, voire, pourquoi pas, si ce n'est pas la même
personne. Quoi qu'il en soit, le choix des pseudonymes évoque la mode du
philosophe-ermite ou du sage vivant en un lieu isolé, loin de la folie des
hommes, tel l'indigent philosophe de Marivaux. Cette influence est
d'autant plus probable que les récits publiés par le Montagnard des
Pyrénées ont une nette vocation morale tandis que les poèmes ou
réflexions de la Solitaire des Iles d'Hyères proposent de nombreuses
analyses sur les femmes. Les auteurs cachés derrière ces pseudonymes
s'inscrivent dans une tradition du récit moral porté par une voix plus sage
que les autres car isolée.
Finalement, ce mode de communication virtuelle entraîne un échange
aléatoire entre les lecteurs, puisqu'ils ne savent ni à qui ils s'adressent ni
qui va leur répondre, si tant est qu'ils aient une réponse. La présentation
de soi est nécessairement touchée par cette spécificité. Il ne s'agit plus à
proprement parler d'un dialogue entre un lecteur et un autre, ou entre
un lecteur et le rédacteur, mais d'un polylogue dans lequel chacun peut
intervenir, si le rédacteur a jugé bon de publier la lettre.
Les périodiques littéraires les plus critiques développent largement la
fiction du lecteur mais ils ont finalement moins recours à l'anonymat. Au
contraire, les mensuels présentent divers textes qui jouent sur les
identités des auteurs et/ou des destinataires.
Selon les périodiques, deux grandes mises en scène des acteurs du
journal littéraire se signalent: la correspondance fictive monodique
d'une part et la polyphonie masquée ou anonyme d'autre part. Le
périodique de Prévost se distingue quelque peu dans ce sens. Certes la
mise en scène du personnage-rédacteur Prévost est très construite, les
adresses au lecteur sont nombreuses, mais la pratique reste assez
superficielle. Elle n'est pas à l'origine d'une contextualisation fictive du
discours; l'anonymat ou le pseudonyme sont loin d'être des règles pour
mentionner des personnalités.
jeux de masques et artifices
Comme le souligne Pascal Michon, dans Fragments d'inconnu: pour une
théorie de l'histoire du sujet, c'est à travers le langage que se réalisent
40. Les deux orthographes: Isles d'Y ères ou d'Hyères sont utilisées indifféremment.
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268 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
l'activité productrice de sens et la condition d'une production de formes
diverses de subjectivation. Le périodique participe de ces réalisations en
entraînant les lecteurs à se définir comme sujet potentiel. Ainsi, dans
cette 'Lettre à M. de Campigneulles, des Académies royales de
Villefranche et de Caen, et de la Société littéraire-militaire de Besançon',
publiée dans le journal des dames et dont l'auteur est une femme qui
souhaite proposer ses textes à la publication:
Monsieur, je venais de donner l'être à la petite bagatelle que j'ai l'honneur de
vous envoyer. J'étais dans une perplexité épouvantable, car je voulais la
produire au grand jour, et je ne savais comment m'y prendre pour la tirer de
l'obscurité: je n'osais la faire remettre au Mercure; j'avais encore sur le coeur la
terrible menace qu'on y fit il y a quelques temps, de proscrire toutes les
pièces qui n'annonceraient point de talents: enfin je ne trouvais aucune voie
pour satisfaire mon amour-propre, qui tout amour-propre qu'il est,
redoutait intérieurement quelques petites mortifications, lorsqu'un de mes
aimables me félicita sur l'existence d'un journal en faveur de mon sexe, et
m'en nomma l'auteur. [ ... ] Quoi! je vais donc paraître ... Eh, mais, savez-vous
bien que votre projet est merveilleux? Vous m'allez croire un peu folle, un
peu vaine, et peut-être un peu sotte. Tant d'empressement pour être
imprimée ... Que vous empêchait, Madame, de vous donner cette satisfaction?
... Je vous entends, Monsieur, je pouvais bâtir une petite brochure, ma
satisfaction aurait été complète. Point du tout. On est si peu lu, on figure si
mal en point en in-12. Petit format ..... 41
L'auteur du courrier se met en scène d'abord dans la présentation de ses
craintes puis dans sa joie à s'imaginer publiée. La lecture des périodiques
littéraires a suscité chez elle l'envie de proposer un de ses textes à la
publication. Mais à travers son texte, c'est elle-même qui accède à la
reconnaissance: ~e vais donc paraître', 'pour être imprimée'; ces expressions
illustrent bien l'idée selon laquelle, en écrivant un texte, c'est
soi-même que l'on propose aux autres lecteurs. Cette auteur en herbe va
jusqu'à imaginer le dialogue qu'elle pourrait avoir avec le rédacteur du
journal. Elle en profite pour expliquer ses choix dans un vif
enthousiasme et assume son désir d'être lue par un grand nombre de
lecteurs. Le courrier présente la jeune femme comme sujet de la lettre,
sujet de ses autres productions textuelles, sujet de sa pensée et de ses
émotions. Chaque possibilité d'exprimer son ~e' est utilisée. Elle est à la
fois sujet pensant, sujet ressentant et sujet créateur.
Le dialogue virtuel a encouragé l'expression de la subjectivité. Pascal
Michon met en avant le rôle de l'expérience artistique, qu'elle relève de
la lecture ou de l'écriture, dans l'émergence de la subjectivité: 'Une
expérience artistique, qu'elle soit de création, de lecture, d'écoute ou de
contemplation, mobilise bien plus que le facteur esthétique du plaisir ou
41. journal des dames (mars 1759), t.l, p.61-62.
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9. Un espace médiatique 269
que le facteur anti-esthétique de la nostalgie du sacré, une telle expérience
est toujours à la fois cognitive, éthique et politique car elle est
toujours expérience de subjectivation.'42 La pratique artistique implique
forcément l'expérience de la subjectivation. Or le lecteur de périodique
littéraire, qu'il soit aussi écrivant ou qu'il conserve son statut de simple
lecteur, découvre des pratiques scripturaires nouvelles, des contenus
originaux tout en faisant l'expérience de l'opinion de l'Autre. Tout cela
concourt à la création d'une expression personnelle, subjective, et
finalement sociale.
iv. Fonctions sociales du périodique littéraire
L'objet-journal intervient comme un espace de transition dans lequel les
lecteurs sont conviés à un échange culturel fondé sur des pratiques de
sociabilité, mais adaptées au mode virtuel. En effet, l'espace médiatique
des journaux littéraires offre une représentation stylisée, et partielle, de
l'espace social et des mutations qui s'y produisent. Dans sa thèse de
doctorat trop ignorée, Madeleine Varin d'Ainvelle met en exergue la
relation entre la presse et l'histoire de la socialisation de l'individu: 'Tout
au long de son histoire, la presse reflète la socialisation de l'individu. Son
contenu en manifeste l'ampleur et la qualité, sa présentation et son style
en révèlent la tonalité affective.'43 Selon elle, la presse répond à un
besoin de l'individu en tant que membre d'un groupe social. Les
journaux se développent non pas pour transmettre des informations,
le système des placards et des crieurs fonctionnant très bien, mais pour
satisfaire un besoin social, l'échange et le débat autour des idées. Les
rédacteurs instaurent une régularité dans la diffusion des nouvelles,
donc une habitude de lecture, et ciblent un public spécifique (p.61):
En naissant, la presse laisse échapper un large public; en se structurant, elle
perd son amplitude sociale. Elle rétrécit son champ et ne correspond plus
qu'à une forme aristocratique de la curiosité. [ ... ] En s'organisant, elle se
retire de la rue qu'elle abandonne aux vieux moyens d'information: la foule
du petit peuple, des commerçants, des bourgeois, continue de se transmettre
les nouvelles par les conversations, la correspondance, les affiches, les
almanachs, les petites plaquettes épisodiques, les chansons.
Paradoxalement, la caractéristique virtuelle de la communication au sein
du périodique littéraire implique de cibler un certain public. Pour qu'il y
ait rencontres, il faut créer cette impression de communauté, rendue
possible uniquement s'il existe une certaine uniformité culturelle. La
métaphore géographique de 'République des lettres' ou d"espace'
42. Pascal Michon, Fragments d'inconnu: pour une histoire du sujet (Paris, 2010), p.59.
43. Madeleine Varin d'Ainvelle, La Presse en France: genèse et évolution de ses fonctions psycho-sociales
(Paris, 1965), p.7.
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270 Le Journal littéraire en France au dix-huitième siècle
favorise la création d'une communauté afin de contrebalancer la dimension
éclatée de la virtualisation.
Le journal littéraire possède des fonctions sociales qui lui sont propres
puisqu'il établit une communauté de lecteurs, en se présentant comme
une encyclopédie accessible des savoirs et comme une banque de
données sur l'actualité. Ce faisant, il endosse à la fois le rôle de guide
et de porte-parole, en permettant aux lecteurs de faire l'expérience du
remarquable.44 Cette relation permanente entre le lecteur de périodique
et l'actualité oblige celui-ci à se penser par rapport à un contexte très
précis, et notamment à s'envisager dans son propre rapport à l'actuel.
L'expérience de la subjectivation se réalise grâce à l'importance de
l'actualité dans ces périodiques, puisque la notion implique de se
positionner dans un hyper-présent, dans un temps défini par ce qui
s'est déroulé avant et ce qui va se dérouler à l'avenir.
La curiosité pour les 'nouvelles' favorise le développement d'une voix,
censée représenter la communauté. Les rédacteurs se réfèrent à
l'opinion publique pour établir leur légitimité, d'où leur usage fréquent
des expressions à valeur générale et des formules totalisantes, et qui
érigent en norme le propos d'un individu.
Historiquement, le sujet est défini en tant que personne, ou individu,
soumise à un seigneur ou à un pouvoir. Il implique l'idée d'être assujetti,
donc d'être très restreint dans ses activités propres. Progressivement,
selon la théorie kantienne, l'individu devient le sujet du savoir, ce qui
l'amène à se poser en sujet de lui-même. Or le développement des
savoirs, comme celui des loisirs, est consécutif à l'expansion de la
curiosité. La notion de sujet évolue parallèlement de celle d'acteur.
C'est en devenant acteur, et en rompant avec l'idée d'assujettissement,
que le sujet peut agir sur les éléments qui l'entourent, et qu'il peut
intégrer, et constituer, un public. Les rédacteurs développent un sujet
mouvant, collectif, qui représente à la fois le journal dans son ensemble,
ainsi que l'équipe éditoriale, mais qui peut également ne désigner que le
rédacteur ou encore celui-ci et la communauté de lecteurs.
L'espace de communication créé par le journal littéraire offre
l'opportunité aux lecteurs d'agir sur les nouvelles, sur leur sens et sur
leur diffusion, mais surtout il constitue l'ensemble des lecteurs en sujet
collectif, comme le montre cet extrait de l'article 'Apologie de Marie
Stuart', publié dans l'Année littéraire:
Un de mes amis parcourait ces jours derniers, Monsieur, unjournal anglais,
intitulé The Gentleman's Magazine; il y vit avec surprise et avec plaisir une
défense historique en faveur de la célèbre Marie Stuart, dont on a dit trop de
mal et trop de bien. Ce morceau lui parut mériter une place dans ces feuilles.
44. Michel Mathien, Le Système médiatique: le journal dans son environnement (Paris, 1989),p.42-4 7.
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9. Un espace médiatique 271
Il me l'a envoyé, et je vous en fais part: vous trouverez très intéressante en
effet cette traduction libre de l'extrait inséré dans le Magasin. C'est le
journaliste anglais qui parle.45
Fréron s'adresse à un destinataire anonyme dépourvu d'épaisseur et de
consistance et qui n'est là finalement que pour permettre une adresse
personnelle à chacun de ses lecteurs. La narration, qui explique par quel
biais Fréron s'est procuré l'article, crée une impression de chaîne de
communication: grâce à un journal britannique, un ami de Fréron
envoie un texte à celui-ci, qui, à son tour, le publie dans son journal,
ce qui lui permet de parler à son correspondant, 'Monsieur'. L'ensemble
des acteurs de cette saynette s'avère indéfini et sûrement inexistant,
hormis Fréron bien sûr. L'ami et le destinataire peuvent renvoyer à tous
les lecteurs de l'Année littéraire. Ils singularisent chaque lecteur tout en les
réunissant dans un collectif qui les rend interchangeables. Le public de
lecteurs est aussi bien celui qui envoie de nouveaux textes que celui qui
les reçoit. Il est donc autant 'l'ami' de Fréron que son 'Monsieur'.
L'information diffusée dans le périodique est le résultat d'une intelligence
collective. Le périodique apparaît comme l'objet-vecteur de cette
intelligence collective. Il virtualise la figure du rédacteur et celle du
lecteur et se substitue à elles. Les périodiques littéraires du dix-huitième
siècle suivent un triple mouvement de virtualisation puisqu'ils proposent
une représentation de la culture, de la société mais également de la
communication. Le périodique porte en lui la marque de la
subjectivation de la pensée parce qu'il se fait opérateur du passage entre
privé et public, ce que rappelle le générique 'média' employé pour
qualifier les différents moyens de communication et d'information. Il
favorise la formation d'une identité collective par le biais de l'espace
public symbolique qu'il développe. Philippe Breton et Serge Proulx
soulignent sur ce point l'étroite relation qui existe entre un espace
symbolique public et le média:
Aujourd'hui, un espace symbolique sera considéré comme 'public' dans la
mesure où les opinions qui s'y expriment seront répercutées ou diffusées au
moyen d'un média, à destination d'un public plus large, virtuellement
indéfini. L'espace public social ne s'arrête plus nécessairement aux
frontières nationales de chaque société civile. A cette extension spatiale
'horizontale' correspond également pour chaque individu, la possibilité
d'une extension 'verticale' de l'espace public, en ce sens que les médias
peuvent fournir des matériaux symboliques et historiques susceptibles de
participer à la formation d'une identité collective par le biais d'une appropriation
personnelle de ces matériaux.46
45. Fréron, Année littéraire (1760), t.S, Lettre 9 du 14 décembre, p.196.
46. Philippe Breton et Serge Proulx, L 'Explosù:m de la communication à l'aube du XXI' siècle (Paris,
2002), p.209.
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272 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
L'espace public représenté dans le périodique littéraire offre une image
de l'utilisateur et de ses comportements tant sociaux que culturels. Le
lecteur prend forme à l'intérieur de cet environnement spécifique,
devenant ainsi une 'représentation graphique de lui-même', ou un
'avatar' pour reprendre les mots de Diodato.47 De cette façon, les pages
des périodiques littéraires mettent en scène un sujet collectif qui évolue
et se structure au fil des numéros. Par l'intermédiaire du savoir dispensé,
des divertissements proposés, chaque individu lecteur peut devenir
acteur et se constituer en sujet. L'identité verbale n'est jamais fixe et se
module, se nuance en fonction de la nature de l'interaction, des
circonstances et des partenaires.
La subjectivité qui s'exprime dans ces périodiques, qu'elle soit
individuelle ou collective, permet de confronter les idées et de faire
naître le débat, comme nous l'avons évoqué. L'apport critique du journal
signale la responsabilité du journaliste. La subjectivation du collectif
réalisée par l'intermédiaire de la virtualisation pose en effet le problème
de l'ontologie de la validité des informations et de l'objectivité de
l'espace virtuel. Chaque individu qui s'exprime diffuse une information
lue, comprise et interprétée de son propre point de vue. En cela, il
témoigne d'une certaine conscience, et d'une conception, du monde,
toutes deux projetées dans l'espace médiatique du périodique. L'association
de ces différentes perceptions du monde construit une représentation
singulière, proche de celle du public.
L'espace virtuel est avant tout un espace informatif, communicatif et
connectif dans lequel les concepts de proximité et d'éloignement
perdent leurs présupposés matériels. L'espace est vécu comme un
événement. La métaphore de l'espace géographique utilisée pour visualiser
les différentes disciplines des Belles-Lettres illustre bien les
particularités de l'espace virtuel. Celui-ci représente les visualisations
spatialisées des informations présentes qui permettent une action de
contrôle, de recueil, d'exploration de données et de communications
entre les usagers. L'existence d'une telle communauté construite en
réseau implique une redéfinition des notions d'individus et de
communautés. Elle favorise l'émergence de la subjectivation, notamment
au niveau collectif. Les lecteurs qui constituent la communauté sont à
même d'intervenir dans l'espace virtuel, de le modifier, comme le
souligne Roberto Diodato:
Il est évident que l'idée de 'spectateur', toujours à l'intérieur d'une théorie,
conduit en soi le monde: le système de représentation, le goût, les conventions
sociales et les convictions philosophiques, la culture donc [ ... ] Surtout,
le thème du 'spectateur' inclut les formes des arts et des techniques, leurs
47. R. Diodato, Esthétique du virtuel, p.13.
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9. Un espace médiatique 273
matérialités inéluctables, leur évolution. Le spectateur d'une peinture n'est
certes pas le même spectateur que celui d'une photographie, productions
qui mènent, comme n'importe quel type artistico-technique, vers un
complexe espace-temps différent et qui a des conséquences sur la figure
du spectateur.48
Le théoricien du virtuel reprend la figure bien connue, et très répandue
au dix-huitième siècle, du spectateur, pour rendre compte de l'influence
mutuelle entre l'objet regardé et le spectateur. Ce dernier est susceptible
de modifier l'objet par son regard, tandis que l'objet va
imperceptiblement renseigner le spectateur et donc le modifier en
retour. Ainsi, en fonction de l'objet, la relation au temps et à l'espace
change, ce que soulignaient déjà les premiers périodiques littéraires et
notamment le Spectator d'Addison et Steele et le Spectateur français de
Marivaux. Tous deux s'efforcent en effet d'associer le temps de la
narration et le temps de l'observation et établissent une véritable
proximité dans la communication avec les lecteurs. Diodato évoque
ainsi la rencontre entre des corps qui ne sont que des avatars dans
l'espace virtuel et y voit une 'constante déterritorialisation de la
subjectivité, et en général de l'identité, sans que celle-ci ne disparaisse
comme horizon de l'expérience' (p.l42). Contrairement au spectateur
classique, le sujet-spectateur introduit par le dispositif virtuel reçoit une
stimulation et exprime à la fois un sentiment d'inclusion et de
différenciation. Par son action, il est moins soumis à l'identification
mais développe un sentiment de communauté. Le sujet-spectateur agit
sur ce qu'il découvre, il est acteur dans l'espace virtuel autant que
spectateur, ce qui se manifeste dans le périodique littéraire comme la
capacité à créer du texte, de l'écrit, par l'intermédiaire de la lecture.
v. La lecture: une activité créatrice
Depuis les années 1970, l'acte de lecture a fait l'objet de nombreux
ouvrages et est apparu au centre des recherches littéraires. Wolfgang Iser
et Hans RobertJauss entre autres conçoivent l'acte de lecture comme ce
qui permet la réalisation et l'actualisation des textes littéraires.49
Dans L 1nvention du quotidien, Michel de Certeau envisage la lecture
comme une production de la mémoire, une invention. Selon lui, elle
réactive une part de la mémoire du lecteur en faisant appel à ses
connaissances, expériences et lectures antérieures: 'Un monde différent
(celui du lecteur) s'introduit dans la place de l'auteur'. 50 Il radicalise la
48. R. Diodato, Esthétique du virtuel, p.l52.
49. Voir notamment Pour une esthétique de la réception (Paris, 1978) de Hans Robert Jauss et
L'Acte de lecture de Wolfgang Iser.
50. M. de Certeau, L'Invention du quotidien, p.xlix.
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274 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
pensée de l'école de Constance en refusant toute différence, du point de
vue de la création, entre l'écriture et la lecture. La première n'étant pas
plus active que la seconde, puisque la réception d'un texte est autant
affaire de création, d'invention personnelle: 'le sens d'un texte est l'effet
des procédures interprétatives appliquées sur la surface de ce texte'. 51
Pour lui, la différence entre l'écriture et la lecture serait d'ordre
sociologique. Michel de Certeau montre comment la réception d'une
oeuvre est affaire de création et de perception personnelle:
Lire, c'est pérégriner dans un système imposé (celui du texte, analogue à
l'ordre bâti d'une ville ou d'un supermarché). Des analyses récentes
montrent que 'toute lecture modifie son objet', que (Borges le disait déjà)
'une littérature diffère d'une autre moins par le texte que par la façon dont
elle est lue', et que finalement un système de signes verbaux ou iconiques est
une réserve de formes qui attendent du lecteur leur sens. Si donc 'le livre est
un effet (une construction) du lecteur', on doit envisager l'opération de ce
dernier comme une sorte de lectio, production propre au 'lecteur'. Celui-ci
ne prend ni la place de l'auteur ni une place d'auteur. Il invente dans les
textes autre chose que ce qui était leur 'intention'. Il les détache de leur
origine (perdue ou accessoire). Il en combine les fragments et il crée de l'insu
dans l'espace qu'organise leur capacité à permettre une pluralité indéfinie
de significations.52
La métaphore de de Certeau qui assimile l'acte de lecture aux
déambulations de l'acheteur dans les rayons du supermarché, tel une
bibliothèque, s'applique particulièrement aux textes périodiques
puisque les lecteurs peuvent, sans contrainte, s'adonner à la flânerie et
à la sélection des articles à lire, telle une promenade entre les différents
textes. 53 L'activité de lecture est considérée comme un prolongement de
celle de l'écriture, une variante dans l'appréhension d'une culture.
Lecture et écriture sont au centre d'une activité culturelle. Toutes
deux sont des productions. Cette analyse permet d'expliquer la
spécificité de la lecture dans le journal littéraire. Chaque lecteur est
susceptible d'actualiser les textes des journaux en leur donnant un sens,
ce qui souligne leur créativité et leur productivité.
Sans cesse confrontés à des textes de nature différente, les lecteurs
peuvent se former à l'écriture et à la lecture dans une double perspective,
à la fois critique et créatrice, comme le poème intitulé 'Les désirs' publié
en février 1767 dans le Mercure de France. 54 Le texte prend des allures d'un
article de critique mais sous la forme d'une création poétique originale.
51. M. de Certeau, La Culture au pluriel, p.220.
52. M. de Certeau, L'Invention du quotidien, p.245.
53. On note à ce sujet l'emprunt, certes renouvelé, à la métaphore géographique exprimant
le déplacement.
54. Mercure de France (février 1767), p.IS-19.
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9. Un espace médiatique 275
Le journal littéraire devient l'écrin de textes remarquables, résultats d'un
certain usage du périodique et de la libération de l'expression des
lecteurs.
La publication par les lecteurs de textes de tous genres apparaît
comme une étape préliminaire à l'expression personnelle. Le périodique
littéraire devient un atelier dans lequel se développent des innovations
textuelles et des formes de pensées autonomes. Recueil de pièces et de
textes inventifs et créatifs, le journal littéraire renouvelle la pratique
de la littérature. Les lecteurs jouent un rôle réel dans la pérennisation de
l'outil; ils ne sont plus cantonnés à une situation passive de spectateur, ou
de lecteur, mais entrent dans une pratique active de la lecture.
Sans être spécifique au journal, l'activité de lecture est avant tout un
processus créateur. Chaque texte lu peut certes susciter la création d'un
futur texte, mais le mécanisme est d'autant plus manifeste dans les
périodiques littéraires. La publication d'une lettre d'une dame
allemande à une amie sur les oeuvres de Marivaux occasionne ainsi la
publication de vers sur le même, par un Allemand, dans le Mercure de
France: 'Cette lettre spirituelle a donné occasion à un jeune gentilhomme,
ami d'Eugénie, de lui adresser les vers suivants, c'est son premier coup
d'essai; et, en qualité d'Allemand, il espère quelque indulgence de ceux
qui se distinguent sur le Parnasse français.' 55 Le périodique littéraire
devient un relais et un moteur de création de textes nouveaux. Sa lecture
encourage les initiatives de lecteurs et contribue à enrichir les numéros.
Lorsqu'en 1761 les journaux littéraires relaient la publication de La
Nouvelle Héloïse de Rousseau, les lecteurs s'emparent du roman et
proposent, essentiellement dans le Mercure de France, des récits fictifs
largement inspirés de l'original.56 En mars et en avril, La Place publie
deux comptes rendus du roman accompagnés de longs extraits. Le
commentaire est largement favorable mais c'est à partir des envois des
lecteurs qu'on prend conscience de l'engouement pour le roman de
Rousseau. En août 1761le lecteur peut lire un texte intitulé L'Elève de la
Nouvelle Héloïse, ou Lettres de Mme la marquise de *** à Mme la comtesse de
****.Introduit par un avis de l'éditeur qui insiste sur l'intérêt moral du
roman de Rousseau, il se compose de quatre lettres qui rendent compte
de 'l'impression que doit faire cet ouvrage sur une âme tendre et
vertueuse'.57 L'article se termine sur une suggestion: celle de faire de
ces lettres un 'roman agréable': 'Si quelque esprit léger, agréable et oisif
voulait continuer ces lettres, il pourrait les intituler: Le Pouvoir d'un bon
livre sur un bon coeur' (p.43).
55. Mercure de France (octobre 1737), p.2200.
56. Voir l'ouvrage de Claude Labrosse, Lire au XVIIIe siècle: 'La Nouvelle Héloïse' et ses lecteurs
(Lyon, 1985).
57. La Place, Mercure de France (août 1761), p.15-43.
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276 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
La publication des comptes rendus sur l'ouvrage de Rousseau a
occasionné la rédaction de commentaires détaillés sous la forme de
lettres, dont on ne saura si elles sont ou non fictives, elles-mêmes pouvant
servir de fond à la publication d'un nouveau roman dont le titre et
l'argument sont déjà proposés. La lecture du périodique entraîne ainsi la
création de nouveaux textes en rapport avec l'actualité. De la même
façon, en septembre de la même année, le lecteur apprend la publication
d'un 'Nouveau Choix de pièces tirées des anciens Mercures et des autres
journaux; par M. de La Place'. 58 L'article évoque l'intérêt de ces collections
qui permettent de reprendre les meilleurs articles des périodiques
en les compilant. Ces types d'ouvrages sont de plus en plus courants au fil
du siècle. Soit ils se contentent de faire une sélection des articles d'un
seul périodique, soit ils intègrent en un même volume plusieurs journaux
littéraires. Là encore, la lecture des périodiques a permis la création de
nouveaux textes dans une entreprise de mémoire spécifique aux textes
d'information et de communication.
Le périodique littéraire, dont l'objet est de rendre compte d'autres
ouvrages, peut également servir de texte de référence pour créer de
nouvelles productions littéraires. Dans le cas qui précède, il sert de
support à des ouvrages peu inventifs qui se contentent de sélectionner et
de reprendre ce qui existe au préalable, mais il peut aussi influencer des
productions d'imaginations, voire être le héros d'un récit fictif. Par
exemple, dans le nombre 152 du Pour et contre, Prévost donne le compte
rendu de deux pièces de théâtre dont l'intrigue a été puisée dans une
anecdote qu'il avait publiée auparavant:
Je ne connais la Fille arbitre que par les affiches, et par le sujet, qui est tiré diton
d'une de mes feuilles. Mais pour peu que l'auteur ait été content du succès
de cette pièce, il sera peut-être porté à suivre l'idée d'un écrivain anglais, qui
a composé sous le titre de La Fille mère, une comédie tirée de la même
source. 59
Prévost poursuit son article par le compte rendu de la p1ece. En
précisant que son périodique est à l'origine de ces deux pièces, il met
en avant son succès et son intérêt. De fait, il permet à ses lecteurs de
retrouver l'anecdote originale en précisant, dans une note de bas de
page, la référence à cette histoire: 'Nomb. XXXIV. P.88. La relation de
l'aventure me fut communiquée il y a quatre ans, par un gentilhomme
écossais qui arrivait d'Edimbourg, et je la publiai à Londres en même
temps que je l'envoyais à Paris' (p.118-1 9). Effectivement, dans le volume
3 du Pour et contre, le lecteur peut retrouver le récit de cette anecdote.
Publié en 1734, soit quatre ans plus tôt, le récit est issu d'un courrier reçu
58. La Place, Mercure de France (août 1761), p.l03-107.
59. Prévost, Le Pour et contre, t.ll (1737), n° 152, p.llS-19.
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9. Un espace médiatique 277
d'Ecosse et envoyé à Prévost. Il raconte l'histoire d'une jeune personne
extrêmement belle, qui refuse tous ses prétendants pour rester avec sa
mère, jusqu'à ce que celle-ci découvre que sa fille élève depuis cinq ans
un enfant, le sien, qu'elle a eu après une aventure malheureuse. La mère,
encline au pardon, accepte de recevoir son petit-fils et écrit au père
présumé pour lui proposer le mariage. Celui-ci revient en toute hâte et
l'histoire se termine. L'anecdote publiée en 1734 dans le Pour et contre est
réutilisée pour créer deux pièces de théâtre. La lecture du périodique
apparaît comme un processus de création et d'innovation textuelle dans
la mesure où elle engendre de nouvelles productions et où elle permet de
transformer un récit en pièce de théâtre. L'espace de communication
mis en place dans le périodique littéraire favorise l'émergence de
nouvelles créations littéraires.
Dans une nouvelle du Mercure de France parue en mai 1766, l'acte de
lecture est valorisé comme étant cette fois une pratique active et réflexive.
60 Intitulée 'Grâces au Mercure de France', l'historiette raconte
comment le jour même de son mariage avec un baron, une jeune fille
a hésité pour un autre amant, qu'elle connaît depuis toujours et qu'elle
aime tendrement, Gaspard. Grâce à une énigme posée dans le Mercure de
France, celui-ci fait preuve de beaucoup d'intelligence et de finesse
d'esprit. Mais, alors que la jeune fille est poussée à se marier avec le
baron, Gaspard intervient pour annoncer que le baron est déjà un
homme marié, comme il vient de le découvrir dans le journal. Le récit
fait du périodique littéraire le héros de l'aventure, celui qui révèle l'esprit
des uns et des autres et qui informe tout un chacun. L'historiette n'est
pas signée, impossible donc de savoir si elle est le fruit d'un lecteur ou du
rédacteur du périodique. Elle apparaît comme une légitimation du
périodique, si utile à la société en toute occasion, mais également comme
un miroir des différents usages qu'il permet (p.43-44):
Rien de plus amusant, rien de plus varié; il est nécessaire en province, utile à
Paris, agréable partout; il établit entre les gens de lettres une
correspondance dont ils tirent de grands secours; il nous met au courant
des pièces de théâtre et de la plupart des ouvrages nouveaux: ses éloges sont
éclairés, sa critique polie; et quiconque s'en plaint, a souvent des raisons qu'il
cache et que l'auteur de ce journal, s'il était plus vindicatif, pourrait à leurs
dépens nous dévoiler.
Outre cet éloge du Mercure rendu par Gaspard, le journal permet à la
société de se mesurer sur un problème d'algèbre, de lire quelques vers et
de s'informer sur les nouveautés. Grâce au principe de la mise en abyme, la
lecture du périodique remplit trois objectifs: elle permet de briller en
société, elle empêche un mariage malheureux et est à l'origine de textes
60. La Place, Mercure de France (mai 1766), p.36-49.
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278 Le journal littéraire en Frame au dix-huitième siècle
inédits. La lecture est créatrice de pratiques scripturaires et construit une
communauté fondée sur un savoir culturel commun. Elle joue avec les
codes narratifs et crée un pont entre plusieurs mondes, le réel et le fictif ou
la vie et la mort, comme dans cette 'Lettre à M. de Troy, peintre du roi. Des
Champs Elysées', publiée dans le Pour et contre, introduite comme suit: 'On
ne doutera point qu'un peintre aussi illustre que M. de Troy ne soit de ce
nombre, ni par conséquent qu'il n'ait pu mériter les mêmes distinctions.
Quoi qu'il en soit, voici la lettre qu'on lui a écrit. Il dépendra de lui de nous
apprendre de quelle manière il l'a reçue.'61 La lettre est de la main de
Racine, le poète décédé. Lorsque Prévost introduit le courrier, il
mentionne le nom de l'auteur et précise d'où la lettre a été écrite: 'les
Champs Elysées'. Ces éléments orientent naturellement la réception du
texte. Racine conclut son courrier à M. de Troy en faisant référence à sa
propre mort. Le lecteur est donc face à un document écrit par un mort et
adressé à un vivant. L'agrément du texte provient de la connaissance
partagée qu'ont les lecteurs de ces deux personnalités et de leur réalité dans
le monde actuel. L'acte créatif qui a permis l'écriture du courrier s'appuie
sur des références partagées. Une connivence amusée unit les lecteurs à
l'auteur du texte. Elle est prolongée par Prévost qui félicite l'auteur de la
lettre pour 'avoir su prendre un ton que Racine ne désavouerait pas'
(p.309). L'espace virtuel du périodique littéraire redonne vie à des auteurs
décédés en accueillant les créations de ses lecteurs. Il contribue à la
formation d'une communauté.
Avant même d'informer, le discours médiatique témoigne d'une relation
étroite avec son lecteur et d'un lien indissoluble entre l'activité
d'écriture et celle de lecture. Le phénomène est d'autant plus explicite
dans les comptes rendus de lecture qui laissent apparaître une structure
de mise en abyme puisqu'il faut lire pour pouvoir écrire et que le résultat
sera lu en retour et aboutira parfois à d'autres oeuvres: réactions,
commentaires approfondis, modification du texte premier par son
auteur, création de textes littéraires conséqutifs au compte rendu.
Finalement, la lecture apparaît comme l'actualisation de l'écriture, dans
une opposition semblable à celle qui existe entre le virtuel et l'actuel.
En somme, la communication nouvelle qui se développe grâce au
périodique littéraire est libérée dans sa forme comme dans son contenu,
elle laisse la possibilité d'une écriture renouvelée. Ensuite, parce qu'elle
est virtualisée, elle est détachée des contingences de temps et d'espace,
mais également de personne. Elle permet une réappropriation des réalités
du monde extérieur, et par là même une exploration approfondie du )e'
des lecteurs.
61. Prévost, Le Pour et contre, t.11 (1737), n° 160, p.306.
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III
Conclusion
279
La grande modernité du journal littéraire, c'est finalement d'avoir fait du
lecteur un critique en herbe, apte à saisir les enjeux d'un débat, voire à s'y
insérer, mais également un citoyen évoluant dans un espace public et un
auteur familiarisé avec l'acte de création. Grâce à la mise en scène de
l'information et au solide contenu critique, le lecteur endosse un rôle
nouveau et développe sa propre subjectivité.
Le journal littéraire crée un 'monde virtuel', c'est-à-dire qu'il reprend
les codes du monde réel pour les adapter à l'espace médiatique qu'il
constitue. Le processus de virtualisation rend possible la prise de parole
du lecteur dans un espace à la fois confiné et ouvert. Certes, la
virtualisation n'est pas inhérente au seul journal littéraire, et relève du
générique 'média'. Mais ce mécanisme, en favorisant l'échange, le jeu de
rôle et la critique culturelle, ouvre la porte à un acte créateur. Il libère les
productions textuelles et permet l'innovation, et il contribue à cette
expérience de subjectivité.
En cela, la représentation du monde proposée par l'espace médiatique
du journal littéraire doit être envisagée comme une réalité en soi, et non
plus comme une simple représentation. Le rapport entre le virtuel et le
réel n'est pas d'ordre artistique, ni même imaginatif. Il exprime une
simple concordance. La spécificité de l'espace virtuel implique un
processus global d'absorption de la réalité, mais dans un objectif de
recréation de cette réalité. L'existence d'un tel espace suppose à la fois
une subjectivation de la communauté et une adhésion pleine et entière
au monde déployé dans le périodique littéraire. C'est ainsi qu'intervient
la notion de réalité virtuelle, définie comme l'articulation de la représentation
mimétique du monde, telle une pratique artistique, et l'expression
de la subjectivité de la communauté de lecteurs. Sa richesse
tient aux interactions qu'elle suppose et à la diversité de ses représentations.
Naturellement, plus les représentations sont nombreuses et
variées, et plus les possibilités d'interactions sont larges, plus l'expérience
de la réalité virtuelle sera riche. Avec le périodique littéraire, nous
entrons dans les prémices de telles expériences, qui sont aujourd'hui
bien plus amples avec le développement de l'internet. Les lecteurs de ces
journaux expérimentent une nouvelle forme de communication,
s'intègrent à une nouvelle communauté et trouvent la possibilité de
donner un sens spécifique au monde en exprimant leur opinion.
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281
Conclusion générale
Du style didactique et simple de la politique, il faut savoir passer au style plus
orné, quoique grave de l'histoire; l'égayer ensuite par des sujets d'un genre
plus gai; en changer de nouveau pour les livres dont on parle selon la matière
sur laquelle ils roulent; passer d'un sujet à l'autre par des transitions adroites,
et qui n'aient rien de précipité ni de brusque. On n'a que peu de temps pour
une collection si laborieuse, et elle doit paraître un certain jour; c'est une
lettre de change payable à l'échéance, dont on exige le paiement à la
rigueur. 1
Cette citation de Labarre de Beaumarchais illustre bien les lois
auxquelles sont soumis les rédacteurs de journaux littéraires, tant parce
qu'ils doivent multiplier les sujets que parce qu'ils doivent respecter des
impératifs de publication. Or, ces contraintes remplies, le rédacteur n'est
pas assuré du succès de son travail, mais reste soumis au goût aléatoire de
ses lecteurs. Tout cela fait du journal littéraire une entreprise à haut
risque, dont l'investissement est souvent loin de refléter les résultats.
Pour satisfaire les lecteurs tout en revendiquant la paternité du
journal, les rédacteurs endossent un rôle qui leur permet d'évoluer entre
des pratiques éditoriales, auctoriales et de lecteur. Ce faisant, ils dressent
les contours d'un espace médiatique, propre à faciliter les échanges entre
les différents acteurs du périodique. Les lecteurs sont ainsi initiés à un
ensemble de codes culturels et moraux, qu'ils découvrent aussi bien à
travers la mise en scène de l'information que du contenu critique. Ils
développent une culture et une identité qui pourront être partagées
avec la communauté.
Bien sûr cela n'est pas constant dans tout le siècle. C'est
essentiellement à partir des années 1750 que la relation entre lecteurs
et rédacteurs prend forme avec l'essor de grands débats nationaux. La
réduction des frais postaux, l'intérêt porté à l'observation des pratiques
et nouvelles populaires ainsi que la formation progressive d'une opinion
nationale, constitutive d'un public, tout cela advient au milieu de siècle
et contribue à la formation d'un espace de communication médiatique
par la presse littéraire: 'Ainsi les années 1750 marquèrent, dans l'histoire
de la presse française, un tournant décisif. Les réimpressions de la
Gazette avaient progressivement fait entrer tout le royaume dans un
nouvel espace de communication médiatisée, contribuant par là à la
l. Antoine de Labarre de Beaumarchais, Amusements littéraires ou Correspondance politique,
historique, philosophique, critique et galante, 2 vol. (La Haye,]. Van Duren, 1741), 'Préface', p. vi.
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282 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
progressive formation d'une opinion nationale.'2 Les premiers
périodiques, parce qu'ils préfigurent ces possibilités de débat, parce
qu'ils inventent des figures de lecteurs-contributeurs et parce qu'ils
inaugurent l'activité critique, participent de ce développement. L'évolution
du Mercure de France signale tout à fait cette tendance. La presse
littéraire est ici directement influencée par les débats sur la philosophie.
Il faut attendre que ce mouvement s'amorce dans différents journaux et
que le dialogue critique soit plus prégnant entre les périodiques pour
que l'on puisse réellement considérer l'apparition d'un espace virtuel
médiatique.
Le journalisme, considéré par Géraldine Oury comme une 'pratique
de construction sociale de la réalité', est bien une affaire de représentation.
3 Il consiste à créer une autre réalité, qui ne dépende pas de la
fiction mais du virtuel et qui s'inspire des codes et règles du monde réel.
A l'inverse, la littérature se définirait comme une 'pratique de construction
esthétique de la réalité'.
L'attention portée aux lecteurs dans ces périodiques littéraires signale
l'importance de leur rôle, qu'il soit actif ou non, dans la rédaction des
numéros. Le portrait de lecteur brossé par les rédacteurs est
suffisamment vague pour que chacun puisse s'identifier ou non. La
société n'est pas seulement représentée dans les journaux littéraires,
elle est davantage envisagée comme une référence pour la communauté
de lecteurs et est actualisée par eux. L'acte de lecture, pour fondamental
qu'il soit, n'est donc pleinement réussi que si le rédacteur a développé un
code connu de lui-même et partagé par le public auquel il est destiné. A
ce titre, la constitution d'une communauté de lecteurs n'est pas
forcément fondée sur les origines socio-économiques de ses membres,
même si cela reste en partie vrai surtout au dix-huitième siècle, mais
plutôt sur le partage commun d'un même mode d'interprétation du
discours social et donc d'une même culture. Ainsi, s'il est évidemment
trop tôt, au siècle des Lumières, pour parler de communication de
masse, le développement des périodiques, et notamment des périodiques
littéraires, contribue à forger un public relativement représentatif de la
société.
Quatre étapes franchies successivement ont permis au journal
littéraire de mettre en place de nouveaux espaces de circulation du
savoir. Premièrement, il s'est constitué en outil utile à la diffusion du
savoir; secondement, il intervient en tant que médium, au sens où
l'information diffusée est modifiée par rapport à l'information collectée;
2. G. Feyel, L'Anrwnce et la nouvelle, p.1280.
3. Géraldine Oury dans son compte rendu de l'ouvrage Le journalisme en invention: rwuvelles
pratiques et nouveaux acteurs (Rennes, 2005), éd. Roselyne Ringoot et Jean-Michel Utard,
http://edc.revues.org/418?1ang =fr.
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Conclusion générale 283
troisièmement, il fait intervenir le regard extérieur, celui du lecteur, qui
vient s'approprier l'outil et son contenu et lui donner sens;
quatrièmement, le rôle du journal littéraire ne réside finalement pas
dans le fait qu'il transmette de l'information, mais qu'il crée du sens, des
pratiques, au sein d'une culture du langage, elle-même modifiée par les
usages des lecteurs. Ces quatre étapes, caractéristiques du générique
'média', témoignent du rôle du périodique littéraire dans l'évolution de
la société du dix-huitième siècle.
Les journaux littéraires du dix-huitième siècle développent un espace
de communication qui leur est propre et qui mêle diverses pratiques
culturelles, façonnant ainsi un autre regard sur le monde et la société. Ils
rendent possible la prise de parole distanciée et la confrontation des
idées dans une perspective de dialogue et de progrès. Or ces pratiques
culturelles nouvelles n'étaient pas spécifiquement désirées par les
rédacteurs. On constate un réel écart entre leur projet de formation
des lecteurs et le résultat. Certes, il convenait de diffuser et de justifier les
commentaires critiques tout en maintenant un contexte divertissant
avec la mise en scène et les nouvelles fictives, mais finalement cela a
encouragé la prise de position au sein du périodique et le regard critique
non pas seulement sur les oeuvres mais aussi sur les nouvelles, sur
l'actualité. Ce phénomène s'effectue à l'insu des rédacteurs, sans avoir
été volontairement initié. En effet, selon Breton et Proult, dans leur
ouvrage L'Explosion de la communication, il existe trois principes qui
limitent l'action persuasive directe du rédacteur de périodique sur ses
lecteurs: la sélectivité individuelle qui fait que chacun retient ou
comprend ce qu'il souhaite en fonction de ses compétences sociales et
cognitives, les réseaux de relations interpersonnelles qui empêchent
le lecteur d'être isolé face au discours des médias, et enfin la dimension
temporelle qui suppose, bien entendu, que les changements d'attitudes
et de comportements ne sont pas immédiats mais extrêmement
progressifs. Ces principes soulignent le rôle des lecteurs dans la
constitution d'une culture du périodique. L'usage a modifié progressivement
la fonction première du journal littéraire pour créer un espace
médiatique.
La régularité structurelle et de publication installe le lecteur dans une
pratique assidue, dans une habitude de lecture. Ce sont de nouveaux
usages créés grâce au journal littéraire. Or, dans son ouvrage L1nvention
du quotidien, Michel de Certeau développe l'idée selon laquelle la notion
d'usage serait à l'origine de celle de quotidienneté. Selon lui, la régularité
d'une pratique, quelle qu'elle soit, fonctionne comme le révélateur d'une
habitude, voire d'un habitus au sens défini par Bourdieu, donc créateur
de pratiques sociales et culturelles nouvelles qui perdurent dans le temps
et deviennent des principes identitaires.
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284 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
La formation sociale des usages débute bien avant la réception du
texte puisqu'elle est prise en compte dès la création du périodique,
lorsqu'il s'agit de réfléchir au public visé. Michel de Certeau identifie
trois phases pour la formation sociale des usages: d'abord le moment de
la diffusion et de l'adoption d'une technologie donnée (ici la naissance de
l'objet-journal), ensuite celui de l'innovation où s'articule le travail de
conception de l'objet technique, et enfin le moment de l'appropriation
effective du produit par les usagers. De fait, c'est grâce aux progrès
techniques liés au développement des routes, à la poste et à l'impression,
que ce type de publication peut se répandre et se multiplier
efficacement. L'adoption de l'objet-journal est rendue possible grâce à
sa fréquence et au succès qu'il rencontre. Progressivement, il doit
apparaitre comme venant combler un manque, par rapport à d'autres
objets du même type, tels les nouvelles à la main, les conversations, la
correspondance ou les livres.
L'objet, une fois qu'il a été adopté, poursuit sa conquête sans
bouleverser les lecteurs. C'est toute la difficulté de la pérennité de
l'usage puisque l'objet doit devenir indispensable tout en s'adaptant
constamment pour à la fois surprendre les usagers et les conforter
dans leur habitude. L'usage s'inscrit dans l'offre proposée et, en son
sein, la modifie imperceptiblement. Cette inscription se réalise au fur
et à mesure des transformations successives de l'objet confronté aux
différentes manières de l'utiliser. Ces mutations sont développées par
les groupes d'usagers qui auront l'occasion de manier l'objet dans
divers contextes. Or l'appropriation de l'objet par l'usager suppose un
niveau minimal de maîtrise technique - comme la compétence lecture
- et cognitive de l'objet, en l'intégrant significativement dans le
quotidien.
Les usages interviennent de différentes manières dans la société. Ils
favorisent la mise en place de nouvelles relations sociales, de plus en plus
élargies en fonction des niveaux. D'abord, l'interaction se limite à
l'usager et à l'objet-journal. Ensuite, la prise en compte, par le
concepteur ou rédacteur, des besoins et valeurs de l'usager, et des
modifications qu'il est à même de souhaiter, implique une relation entre
usager et concepteur, entre lecteur et rédacteur. Celle-ci est
fondamentalement virtuelle puisqu'elle ne suppose pas de rencontre
préalable entre les deux parties. Il s'agit davantage d'une coordination. A
un troisième niveau, l'usage s'intègre à un contexte d'action sociale. Il se
déroule à un moment particulier, dans un contexte de pratiques, privées
ou publiques, individuelles ou non. De cette situation de lecture émergent
les significations sociales de l'usage du périodique littéraire. De
façon réversible, les usagers s'inscrivent dans un système de rapports
sociaux, dans un mode de vie qui agit sur les usages autant qu'il est agi
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Conclusion générale 285
par eux. Cette double relation entre usages et mode de vie modifie
particulièrement les rapports au monde: d'une part, parce que cela
implique très souvent une réorganisation des frontières entre la sphère
privée et l'espace public, d'autre part, dans le cas des moyens d'information
et de communication, cela transforme les rapports classiques au
temps et à l'espace.
Enfin, le dernier niveau de relation sociale dû à l'introduction d'un
nouvel objet, et à son usage, prend cette fois une coloration particulière.
Le dispositif choisi s'appuie sur une conception politique et morale de
cet usage. L'individu-usager, au même titre que le concepteur, devient un
acteur responsable de l'usage qui est fait de l'objet et développe en cela
une nouvelle culture. Michel de Certeau considère alors que le dispositif
de communication serait l'objet d'une 'délégation de moralité'. En
d'autres termes, une moralisation de la société s'effectue aussi par le
truchement de l'usage. L'opinion est présentée comme la réponse à une
faillite des idéologies politiques et religieuses. On assiste à l'émergence
d'un autre projet idéologique, celui d'un homme nouveau dans une
nouvelle société. Lorsque Martha Nussbaum publie son dernier essai, Les
Emotions démocratiques, elle fait la promotion des lettres et des arts comme
instruments au service du citoyen et de la démocratie,4 ce que réalise
également le journal littéraire par son contenu critique. Les rédacteurs
ne visent pas l'avènement de la démocratie mais ils y contribuent en
instaurant une certaine égalité parmi les lecteurs et la liberté, relative, de
parole. La formation du lecteur en citoyen est d'ailleurs un objectif
avoué des rédacteurs dans leurs préfaces. Le contenu littéraire de ces
périodiques est ici essentiel pour autoriser la prise de parole, la
déculpabiliser et favoriser son sens critique.
L'étude des pratiques culturelles à l'oeuvre dans le journal littéraire
conduit à réfléchir à la notion d'usage. D'une culture comme contenu à
une culture comme pratique, nous arrivons, au terme de ce travail, à une
réflexion sur les usages des lecteurs. Il ne s'agissait pas ici de proposer
une nouvelle étude sur la culture du siècle des Lumières, mais de
reconsidérer cette période dans une perspective médiatique, c'est-àdire
dans la pensée d'une histoire de la communication. Tel a été
l'objectif de ce travail: construire un point de vue critique sur le rapport
entre ces dispositifs techniques que sont les journaux littéraires, et les
pratiques culturelles qui s'y sont développées ou qui y sont associées. Il a
donc fallu envisager autrement les rapports entre technique et culture,
voire les construire.
4. Martha Nussbaum, Les Emotions démocratiques: comment former le citoyen du XXJe siècle? (Paris,
2011).
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286 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
Le journal littéraire doit être envisagé avant tout comme une technique,
un outil, qui ne serait pas mis au service d'une nouvelle forme de
savoir, mais bien plutôt qui la provoquerait, qui serait à sa source.
L'association des innovations techniques (imprimerie, délais postaux,
etc.) et des pratiques culturelles nouvelles conditionne une avancée
structurante pour la société humaine et signale le début de la modernité.
Le journal littéraire réunit en effet la nouveauté technique, la nouveauté
sociale liée aux usages et enfin la nouveauté médiatique des annonces et
de l'information. Cette dernière suscite de plus en plus l'intérêt de
la société d'Ancien Régime, elle répond à un profond besoin d'information
et de communication avec le monde, ce qu'illustre également
l'internet devenu dans les années 1990 le symbole d'une 'mutation
civilisationnelle'. Les journaux littéraires ne relèvent pas d'une pratique
anecdotique mais initient un ensemble d'usages culturels fondateurs
d'une société, et dont subsistent diverses pratiques dans ce nouveau
média qu'est l'internet aujourd'hui.
Ainsi, l'analyse des journaux littéraires et de leurs effets renseigne sur
les lecteurs, et plus largement sur la société de l'époque. La représentation
de l'information s'effectue en fonction d'un lecteur-usager idéal,
capable de s'approprier l'information comme le rédacteur l'a espéré et
d'y donner le sens souhaité. La réception de l'information implique
l'existence et le développement d'un point de vue qui renseigne non
seulement sur l'individu lecteur mais plus largement sur sa société, ses
codes et ses valeurs. Cette étude propose finalement une enquête en
miroir sur la société lettrée et aisée du dix-huitième siècle et sur ses
pratiques. Le besoin d'informations et de communication témoigne d'un
désir de compréhension du monde qui trouve à s'assouvir dans le journal
littéraire. Par un effet de boucle, celui-ci peut à son tour agir sur la
société, influer sur la condition humaine, notamment en faisant évoluer
les principes et les actes de ces communicants.
Au terme de ce travail, nous sommes parvenue à mettre en évidence la
quadruple fonction du journal littéraire dans ce vaste territoire que
représente la culture.
Premièrement, il accompagne le mouvement de redéfinition de la
littérature en tant que pratique critique d'une part et pratique d'innovation
d'autre part. Le journal littéraire favorise la remise en cause des
rôles d'auteur et de lecteur, notamment par l'ambiguïté inhérente à
l'article de journal qui interroge la notion de texte en se présentant
comme un hypertexte évolutif.
Deuxièmement, le journal littéraire instaure un rapport au savoir
fondé sur une conception renouvelée de la vérité puisque celle-ci est en
permanence élaborée, construite et reconstruite dans un mouvement de
dialogue constant entre les textes et les lecteurs.
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Conclusion générale 287
Troisièmement, et consécutivement, c'est en envisageant le journal
littéraire comme un objet du quotidien, que sa fonction sociale a pu être
comprise. L'usage du journal littéraire par les lecteurs fonde la constitution
d'une communauté, avec ses règles propres et ses principes, et
finalement assez semblable à celle élaborée par Pierre Bayle.
Quatrièmement, l'influence du journal littéraire se constate dans
l'histoire médiatique. Celui-ci vient se poser en précurseur d'une
nouvelle ère à la fois en rupture et en continuité avec la presse politique
du dix-neuvième siècle: en rupture, parce qu'il privilégie un contenu
culturel dans une perspective de communication et d'échange; en
continuité parce qu'il inaugure le futur code déontologique des
journalistes modernes, en s'appuyant sur les principes de neutralité,
d'objectivité et de vérité. D'ailleurs, le contenu des journaux littéraires
est repris dans les revues, ces périodiques du dix-neuvième siècle destinés
à l'actualité artistique et littéraire, sans toutefois reprendre le
caractère dialogique des journaux du dix-huitième siècle.5
Outil d'information et de communication, le journal littéraire joue un
rôle décisif dans la construction d'un ensemble social, d'un espace
public, et implique de profondes mutations sociales par sa simple
existence. La lecture régulière du journal conduit à parcourir d'autres
oeuvres en un laps de temps réduit. Elle ouvre sur la littérature à partir de
textes ancrés dans l'actualité et le monde. Pour cette raison, l'étude des
médias n'est pertinente que si elle est abordée à travers les marques
laissées par les pratiques des consommateurs culturels. Une étude
sémiotique du texte des médias n'a de sens que si sont prises en compte
les pratiques de réception, visibles en partie dans les courriers des
lecteurs.
Finalement, la réussite du journal littéraire, et donc du projet des
rédacteurs, s'appuie sur ce que l'on pourrait appeler aujourd'hui une
économie politique de la communication; soit une marchandisation de
la culture, produite et diffusée selon des contraintes industrielles, et
susceptible de générer des contradictions entre le projet initial et la
production.6 Le potentiel de création de ces lecteurs-acteurs et le
développement d'imaginaires sociaux favorisent l'émergence de
5. L'exposition qui s'est tenue à la Bibliothèque Nationale de France, 'La presse à la Une: de
la Gazette à Internet', a étonnament fait abstraction de toute la production du XVIIIe
siècle, hormis la période révolutionnaire, ce qui est fort regrettable. Elle a suivi le propos
de Pierre Larousse, dans son Grand Dictionnaire universel du XJXe siècle, affirmant que c'est la
'période révolutionnaire' qui voit apparaître 'les véritables journalistes'. Cette conception
ignorante fait fi de l'influence des rédacteurs des journaux littéraires dans l'élaboration
d'une déontologie journalistique et dans leur mode de diffusion des nouvelles.
6. Ces trois processus sont naturellement à adapter aux contextes technique et économique
du dix-huitième siècle où l'on ne parle pas encore de 'marchandisation', ni même
d'industrialisation.
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288 Le journal littéraire en France au dix-huitième siècle
nouvelles formes esthétiques et politiques, phénomène fondamental
dans la compréhension de cette nouvelle culture inscrite dans l'objetjournal.
Le périodique littéraire apparaît comme le symbole de l'entrée
dans la modernité de la communication.
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289
Annexe 1. Fiches sur les périodiques littéraires
Nous reprenons ici les périodiques du corpus auxquels nous avons ajouté
les périodiques qui les ont inspirés et celui qui viendra clore la période,
le Journal de Paris.
Nouvelles de la République des lettres
auteur(s)
dates de parution
naissance et
développement
devise
ligne éditoriale
nombre de numéros 1 de
volumes
nombre de pages
format
structure
sujets abordés
extraits littéraires
périodicité
auteur(s)
dates de parution
naissance et
développement
devise
ligne éditoriale
nombre de numéros 1 de
volumes
mars 1684-février 1687: Pierre Bayle (1647-1706)
mars-août 1687: Daniel de Larroque, Jean Le Clerc
septembre 1687-avril 1689:Jean Bar(r)in
janvier 1699-décembre 1710; janvier/février 1716-mars/
avril 1718: Jacques Bernard
mai-juin 1718: Jean Le Clerc
1684-1718
volonté pédagogique et de vulgarisation. Eugène Hatin
estime qu'il 'fut le rapporteur universel de l'Europe'. Bayle
interrompt son activité en 1687 à cause de sa santé. Le
journal trouve des successeurs avec La Roque, Barrin,
Jacques Bernard et Jean Le Clerc.
Nonfumum exfulgore, sed exfumo dure lucem, etc. (1684);
Fatoprudentia major (1687)
critique savante et modérée
56 volumes
110 pages
in-12
une partie compte rendu et une partie annonce de livres.
De 6 à 16 articles par livraison.
comptes rendus d'ouvrages de toutes sortes,
essentiellement latins et français, quelques livres anglais,
deux en italiens et aucun en allemand ou espagnol
présence ponctuelle
mensuel
The Spectator
Addison (1672-1719) et Steele (1672-1729)
1711-1714
au départ, organe de propagande des whigs. Il préfigure le
journal moderne avec de nombreux thèmes de réflexions
sur des questions économiques ou politiques, mais
essentiellement d'un point de vue moral.
variable au gré des numéros
attaché au parti whig (libéral), et opposé au tory, plus
conservateur
3 volumes
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290
nombre de pages
format
structnre
sujets abordés
extraits littéraires
périodicité
coût/ tirage
Annexe 1. Fiches sur les périodiques littéraires
2 à 3 pages
In-12
mode du récit, de la conversation
tous, essentiellement littéraires, politiques et moraux
presque inexistants
quotidien
1 penny puis 2 pennies à partir d'août 1712; tirage à 20 000
exemplaires
Le Spectateur français 1 L'Indigent philosophe 1 Le Cabinet du philosophe
auteur(s)
dates de parution
naissance et
développement
devise
ligne éditoriale
nombre de numéros 1 de
volumes
nombre de pages
format
structure
sujets abordés
extraits littéraires
périodicité
coût
Marivaux
1721-1724, 1727, 1734.
renouveau de la réflexion morale, regard distancié sur le
monde
absente
se positionne du côté des modernes, et contre les anciens
1 vol. pour chaque périodique
Le Spectateur français: 16 p.
L'Indigent philosophe: 7 feuilles de 24 p.
Cabinet du philosophe: 11 feuilles de 24 p.
In-8/in-12 pour L'Indigent philosophe et Le Cabinet du
philosophe
récit
moraux et littéraires. Plus proche du journal intime, de
l'essai ou du conte moral et finalement très différent d'un
journal. Le terme 'périodique' convient mieux, surtout
pour Le Spectateur français.
peu au sens propre mais insertion de nombreux récits
irrégulière. Prétendument hebdomadaire puis
bimensuelle.
10 sous puis 6 sous
Le Nouvelliste du Parnasse ou Réflexions sur les ouvrages nouveaux
auteur(s)
dates de parution
naissance et
développement
devise
ligne éditoriale
nombre de numéros 1 de
volumes
nombre de pages
format
structnre
sujets abordés
extraits littéraires
périodicité
coût
Pierre-François Guyot Desfontaines et François Granet
1730-1732
critique des textes publiés
absente
le périodique s'oppose au développement de l'esprit
philosophique et aux thèses de Voltaire. Créateur de la
critique polémique.
52 numéros en 3 volumes
16 p./24 p.
in-12
épistolaire, destinataire fictif, mise en scène des rédacteurs
moraux et littéraires. Comptes rendus sur tous les sujets
peu nombreux
hebdomadaire
3 sous par feuille
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Annexe 1. Fiches sur les périodiques littéraires 291
Le Pour et contre
Sous-titre: Ouvrage périodique d'un goût nouveau, dans lequel on s'explique
librement sur tout ce qui peut intéresser la curiosité du public en matière de sciences,
d'arts, de livres, d'auteurs, etc ... sans prendre aucun parti et sans offenser personne.
Par l'auteur des Mémoires d'un homme de qualité.
auteur(s)
dates de parution
naissance et
développement
devise
ligne éditoriale
nombre de numéros 1 de
volumes
nombre de pages
format
structure
sujets abordés
extraits littéraires
périodicité
auteur(s)
Prévost et Lefèvre de Saint-Marc. Collaborateurs réguliers:
Desfontaines, Granet et Saint-Hyacinthe
1733-1740
se présente en successeur du Nouvelliste du Parnasse, mais
avec un intérêt particulier pour la diffusion de la culture
anglaise
lncedo per ignes 1 Suppositos cineri doloso (Horace)
le périodique témoigne d'une réelle ouverture
intellectuelle des auteurs, notamment dans l'accueil
réservé aux nouvelles idées ou aux cultures étrangères
296 numéros. Environ 45 livraisons par an en trois
volumes. 15 livraisons ou 'nombres' par volume. 20
volumes.
360 p. par volume qui contient en principe 15 livraisons
in-12.
sur le mode du récit et de la conversation. Un 'nombre'
peut être consacré à un ou plusieurs sujets selon leur
importance.
grande revue culturelle à vocation encyclopédique et
européenne
oui, assez nombreux
irrégulière. Essentiellement hebdomadaire.
Le Mercure de France
fondé par Donneau de Visé
Mercure galant (1710-1714): Dufresny.
Nouveau Mercure galant (1714-1716): Lefèvre de Fontenay
Nouveau Mercure (1717-1721): abbé Buchet
Le Mercure (1721-1723): Dufresny!La Roque/Fuzelier, tous
trois détenteurs du privilège mais La Roque est
probablement le seul à s'être occupé de la rédaction.
Le Mercure de France, dédié au roi (1724-1778) avec un titre
modifié en 1768 par Lacombe: Mercure de France, dédié au roi,
par une société de gens de lettres:
La Roque (1724-1744)
Fuzelier et La Bruère (novembre 1744-1748)
Clèves Darnicourt (août 1748: deux volumes)
Rémond de Sainte-Albine (septembre 1748-juin 1750, t.1)
Raynal Quin 1750, t.2-décembre 1755)
Louis de Boissy Qanvier 1755-avrilljuillet 1758)
Marmontel (août 1758- janvier 1760)
La Place (février 1760-juin 1768)
Lacombe Quillet 1768-mai 1778)
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292
dates de parution
naissance et
développement
devise
ligne éditoriale
nombre de numéros 1 de
volumes
nombre de pages
format
structure
sujets abordés
extraits littéraires
périodicité
coût
Annexe 1. Fiches sur les périodiques littéraires
1672-1820
au départ, c'est un organe du pouvoir royal. Il est présenté
sous la forme d'une lettre à laquelle sont intégrées diverses
nouvelles politiques, les spectacles, les comptes rendus, des
chansons et autres pièces de vers, etc. Il est soumis à une
forte censure et à une relative neutralité: c'est
certainement le périodique littéraire le plus consensuel. Il
se caractérise par son souci de divertir les mondains et de
s'ouvrir à un public féminin. Néanmoins, l'alliance du
politique et du littéraire effectuée par Donneau de Visé
infléchit véritablement la pratique journalistique. A partir
de 1757, on publie un Choix des anciens Mercure et autres
journaux en 109 volumes in-12, et un Esprit des journaux,
1772-1818 ainsi qu'un Esprit du Mercure de France, 1810, par
M. Merle. Le périodique trouve un véritable succès qui
explique sa longévité. Il rapporte jusqu'à 28 000 livres de
rentes à ses rédacteurs.
quae colligit spargit puis avec La Bruère Colligit ut spargat et
enfin diversité c'est ma devise. La Fontaine avec La Place
peu engagé dans les débats, néanmoins se positionne en
faveur du parti des philosophes, surtout à partir de
Marmontel
1772.
Le Mercure galant (1672-1674), 6 vol., interruption de deux
ans.
Le Nouveau Mercure galant (1677), 10 vol.
Mercure galant (1677-avril 1714), 477 vol.
Nouveau Mercure galant (mai 1714- oct.1716), 33 vol.
Le Nouveau Mercure (1717-mai 1721), 54 vol. (Menclata per
auras defert).
Le Mercure Quin 1721-1723), 36 vol. (Quae colligit spargit en
1622).
Mercure de France, dédié au roi (1724-1791), 977 vol.
Mercure franc,ais (17 décembre 1791- An VII), 51 vol.
Mercure de France, An VII-1820), 84 vol.
cahier de 14 et 8 pages pour le Mercure Galant.
212 à 216 pages du temps du Mercure de France. Environ 14
volumes par an, avec deux numéros extraordinaires.
in-12 pour les premiers Mercures, et in-8; à partir de 1721,
format in-12 mais chaque livraison est composée de 8 ou 9
cahiers de 24 p.
composé en rubriques bien distinctes à partir de 1721, et
souvent accompagné d'une table des matières. Il évolue en
fonction des rédacteurs pour se concentrer autour de 6
parties (Pièces fugitives, Nouvelles littéraires, Sciences et
belles-lettres, Beaux-arts, Spectacles, Nouvelles de la cour).
tous
nombreux (récits brefs ou longs, spectacles et poésies de
type fable, épigramme, etc.)
mensuel
20 à 30 sous jusqu'en 1721; 36 sous à partir de 1724.
Abonnement de 24livres pour 16 volumes à Paris, 32livres
pour la province.
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Annexe 1. Fiches sur les périodiques littéraires 293
auteur(s)
dates de parution
naissance et
développement
devise
ligne éditoriale
nombre de numéros 1 de
volumes
nombre de pages
format
structure
sujets abordés
extraits littéraires
périodicité
coût
auteur(s)
dates de parution
naissance et
développement
L Année littéraire
Fréron (1718-1776). Les collaborateurs: abbé de La Porte,
abbé Duport du Tertre, Sautereau de Marsy, Daillant de
Latouche, Baculard d'Arnaud, jourdain, Palissot, Dorat,
Castel Dudoyer, etc.
1754-1776
suite des Lettres sur quelques écrits de ce temps (1749-1754).
Permission tacite en mars 1754, puis privilège accordé en
1770, et supprimé en 1776 à la mort de Fréron, repris par
la suite par son fils et sa veuve mais son aspect change en
profondeur.
Parcere personis, dicere de vitiis (Martial)
positionnement conservateur, anti-philosophe et ennemi
de Voltaire, néanmoins accueillant envers les nouvelles
formes littéraires émergentes
168 vol. jusqu'en 1776,292 vol. au total. 8 vol. par an, 40
fascicules par an regroupés dans les volumes
chaque volume de 300 p. contient 5 fascicules de 72 p., euxmêmes
regroupant 3 lettres adressées à un lecteur fictif,
des cahiers de 24 p.
in-12
épistolaire, lettres adressées à un lecteur fictif
très variés, essentiellement l'actualité livresque
oui, notamment concernant les pièces de théâtre
tous les 10 jours
12 sous le cahier et 16 sous par la poste. Environ 10 000
lecteurs. Le périodique est un véritable succès et rapporte
en moyenne 20 000 livres de rentes par an pour Fréron.
Journal des dames
Campigneulles Ganvier-avril 1759)
La Louptière (avril-septembre 1761)
Mme de Beaumer (octobre 1761-avril1763) qui l'appelle
Nouveau journal des dames
Mme de Maisonneuve (mai 1763-mai 1764)
Mathon de La Cour et Sautereau de Marcy Guin 1764-
juillet 1768)
Mme de Princen/Montanclos (nom de mariage) Ganvier
177 4-avril 177 5)
Mercier (mai 1775-décembre 1776)
Dorat (mars 1777-juin 1778)
1759-1778
dédicacé aux personnalités féminines de la cour,
notamment la princesse de Gallitzin puis la princesse de
Conti, la dauphine et enfin à la reine. Son évolution est
chaotique, de nombreuses interruptions jalonnent sa
publication. Le périodique subit de nombreuses pressions
du Mercure de France et peine à trouver sa place dans le
paysage. Permission en 1758 et en 1773. Privilège accordé
le 28 mars 1775.
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294
devise
ligne éditoriale
nombre de numéros 1 de
volumes
nombre de pages
format
structure
sujets abordés
extraits littéraires
périodicité
coût
auteur(s)
dates de parution
naissance et
développement
devise
ligne éditoriale
nombre de pages
format
structure
sujets abordés
Annexe 1. Fiches sur les périodiques littéraires
Si l'uniformité est la mère de l'ennui, la diversité doit être la mère du
plaisir jusqu'en mai 1764 puis Impartialité de janvier 1765 à
juillet 1768
favorise la littérature et l'expression des femmes. Joue un
grand rôle dans la visibilité de celles-ci dans la société.
Favorable aux philosophes.
36 volumes avec de nombreuses interruptions et des
retards
entre 96 et 160 pages selon les rédacteurs
in-8
organisé en rubriques, sur le modèle du Mercure de France
tous, publication de pièces fugitives
nombreux, et insertion de nombreux récits brefs et
anecdotes
mensuel
12 livres par an, entre 300 et 1 000 souscripteurs, figure
dans de nombreuses bibliothèques de prêt (dont celle de
Quillaut à partir de 1767)
Journal de Paris
Olivier de Corances, De Romilly, Dussieux et Cadet le
Jeune sont les fondateurs. Jean-Baptiste Antoine Suard et
André Chénier y collaborent.
1 janvier 1777-30 septembre 1811
premier journal quotidien français qui témoigne du début
de la grande vogue du journal d'information. Il s'inspire de
la gazette londonienne, London Evening Post. Il réalise
100 000 francs de bénéfice dès la première année. Imprimé
la nuit pour être distribué aux premières heures du jour.
La parole est souvent laissée aux négociants. Privilège en
1776. Le périodique cherche sa place et est parfois
considéré comme un nouveau 'Spectateur', la voix de la
conscience selon les lecteurs. Public féminin très
important, évolue vers le périodique littéraire avec des
prises de position moins risquées mais très orienté vers des
préoccupations bourgeoises et pédagogiques.
absente
Il accompagne les idées littéraires et philosophiques
contemporaines mais s'attache à diffuser les nouvelles
concrètes du quotidien. Il témoigne du basculement entre
le journalisme d'opinion et le journalisme d'information.
4 pages par numéro
in-4
le journal est très bien présenté, avec des articles clairs et le
début des gros titres. Construit pour être lu rapidement,
sur le modèle de la presse des siècles suivants.
tous les sujets sont abordés (productions poétiques légères,
publication de cartes et estampes, musique, annonce des
livres du jour, descriptions des fêtes, les édits et
déclarations, les nouvelles des Grands et des savants, les
spectacles, les récits vertueux ou anecdotiques, etc.), mais
sa grande nouveauté réside dans le grand nombre
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extraits littéraires
périodicité
coût
Annexe 1. Fiches sur les périodiques littéraires
d'articles sur les préoccupations concrètes des lecteurs
(agriculture, prix des denrées, etc.)
quasiment inexistants
quotidienne, sept jours sur sept
295
Souscription: 24livres pour les Parisiens, 3llivres et 4 sous
pour les provinciaux. Plus de 2 500 abonnés dès la
première année puis tirage entre 5 000 et 12 000
exemplaires.
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297
Annexe 2. Table des références*
Métadiscours
Abbé Raynal, Mercure de France, décembre 1754, vol.2, p.215; p.32
Campigneulles, journal des dames, janvier 1759, t.1, 'Avant-propos', p.3-4;
p.52
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1730, t.1, 'Avis au
lecteur', p.3-4; p.86
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1730, t.3, Lettre 47,
p.355; p.199
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.1, Lettre 12,
p.277-78; p.199
Fréron, Année littéraire, 1755, t.l, p.3-5; p.45
Fréron, Année littéraire, 1766, t.5, Lettre 10 du 24 août, p.237; p.201
Fréron, Année littéraire, 1768, t.4, Lettre 6 du 10 juin, p.139-40; p.201
Fréron, Stanislas, Année littéraire, 1776, t.4, Lettre 15 non datée, p.344-48;
p.214
Fuzelier et La Bruère, Mercure de France, novembre 1744, vol.l, 'Préface du
Nouveau Mercure de France', p.vii; p.89
Fuzelier et La Bruère, Mercure de France, novembre 1744, vol.l, p.ix; p.47
Fuzelier et La Bruère, Mercure de France, novembre 1744, vol.l, p.vii; p.89
La Louptière,Journal des dames, avril 1761, t.1, p.v; p.81
La Place, Mercure de France, mai 1766, p.43-44; p.277
Louis de Boissy, Mercure de France, janvier 1755, 'Avant-propos', p.v; p.91
Louis de Boissy, Mercure de France, janvier 1755, 'Avant-propos', p.vi; p.89
Louis de Boissy, Mercure de France, janvier 1755, 'Avant-propos', p.iii; p.46
Marmontel, Mercure de France, août 1758, 'Avant-propos', p.vi; p.89
Marmontel, Mercure de France, août 1758, 'Avant-propos', p.vi; p.91
Mathan de La Cour et Sautereau de Marcy [sous le nom de Mme de
Maisonneuve],journal des dames, mai 1765, p.ll9; p.29
Mercure de France, août 1733, p.1835-41; p.200
Mercure de France, janvier 1775, vol.l, p.158; p.201
Mme de Beaumer,Journal des dames, avril 1763, t.4, p.91; p.34
Mme de Maisonneuve [Mathan et Sautereau], Journal des dames, janvier
1765, p.9; p.45
Mme de Maisonneuve [Mathan et Sautereau], journal des dames, janvier
1765, 'Avertissement', p.4-5; p.91
* Les numéros de page indiqués en caractères gras se rapportent au présent volume.
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298 Annexe 2. Table des références
Mme de Maisonneuve [Mathon et Sautereau], 'Avertissement' ,Journal des
dames, janvier 1765, p.3-4; p.31
Mme de Maisonneuve, journal des dames, janvier 1765, p.6; p.41
Prévost, Le Pour et contre, 17 40, t.19, n° 280, p.297; p.64
Prévost, Le Pour et contre, 1740, t.19, n° 280, p.297; p.7
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 61, p.20; p.7
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 61, p.5; p.24
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.3, n° 32, p.47; p.78
Prévost, Le Pour et contre, octobre 1734, t.5, n° 61, préface; p.90
Prévost, Le Pour et contre, 1733, t.1, n° 1, p.10-11; p.64
Prévost, Le Pour et contre, 1733, t.1, n° 1, p.11-12; p.46
Prévost, Le Pour et contre, 1733, t.2, n° 21, p.135-36; p.77
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.4, n° 55, p.231; p.43
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 61, p.20; p.7
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 61, p.4-5; p.23
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 61, p.6-7; p.81
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 61, p.8; p.26
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 64, p. 73-7 4; p.67
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 71, p.274; p.25
Prévost, Le Pour et contre, 1736, t.9, p.337-42; p.200
Prévost, Le Pour et contre, 1738, t.17, n° 242, p.97-99; p.26
Prévost, Le Pour et contre, 1738, t.l7, n° 243, p.122-23; p.26
Prévost, Le Pour et contre, 1740, t.20, n° 294, p.266; p.200
Prévost, Le Pour et contre, 1740, t.20, n° 296, p.335; p.25
Prévost, Le Pour et contre, 1730, t.1, n° 2, p.25-26; p.263
Prévost, Le Pour et contre, 1737, t.12, p.312; p.27
Rémond de Sainte-Albine, Mercure de France, août 1749, 'Lettre de M.D.D.
à M. Rémond de Sainte Albine', p.29; p.28
Langues et cultures étrangères
Fréron, Année littéraire, 1759, t.2, Lettre 4 du 25 février, p.79; p.I74
Fréron, Année littéraire, 1769, t.4, Lettre 1 du 14 juin, p.3; p.I77
Fréron, Année littéraire, 1770, t.2, Lettre 1 du 23 février, p.3; p.I61
Fréron, Année littéraire, 1772, t.1, Lettre 2 du 8 janvier, p.19; p.l68
journal des dames, octobre 1762, t.3, p. 79-84 et Fréron, Année littéraire, 1762,
t.6, Lettre 5 du 6 octobre, p.l02-14; p.I77
Mercure de France, décembre 1746, vol.l, p.6; p.I75
Mercure de France, juillet 1766, vol.l, p.135 et vol.2, p.91; août 1766, p.102;
novembre 1766, p.94; p.I68
Mercure de France, les 'Nouvelles traduites de l'italien de Lodovico
Domenichi', novembre 1746, p.97 et la 'Traduction d'une ode anglaise
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Annexe 2. Table des références 299
sur la vanité des plaisirs etc. Par M. Despreaux de l'Académie royale
des belles-Lettres d'Angers' en février 1769, p.215; p.174
Prévost, Le Pour et contre, 1733, t.2, n° 29, p.324; p.176
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.4, n° 57, p.282; p.177
Prévost, Le Pour et contre, 1738, t.15, n° 189, p.265; p.167
Prévost, Le Pour et contre, 1740, t.19, n° 276, p.216; p.175
Prévost, Le Pour et contre, 1740, t.19, n° 271, p.74; p.l74
Pratiques dialogiques
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.2, Lettre 17, p.2;
p.49
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1730, t.l, Lettre 1, p.5-6;
p.261
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1730, t.1, Lettre 12,
p.278; p.SO et 257
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.3, Lettre 38,
p.122; p.266
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.2, Lettre 17, p.2;
p.262
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.2, Lettre 31,
p.337; p.256
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1732, t.3, Lettre 35,
p.291-312; p.69
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.l, p.4; p.73
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.2, Lettre 17, p.1-
4;p.80
Fréron, Stanislas, Année littéraire, 1776, t.4, Lettre 12 non datée, 'Avis au
public', p.287-88; p.214
Fréron, Année littéraire, 1757, t.1, Lettre 8 du 25 janvier, 'Péroraison d'un
sermon', p.166; p.ll5
Fréron, Année littéraire, 1757, t.6, Lettre 7 du 18 septembre, p.136-44; p.71
Fréron, Année littéraire, 1759, t.3, Lettre 13 du 5 juin, 'Réponse à deux
articles du Mercure de juin de cette année', p.290; p.209
Fréron, Année littéraire, 1760, t.4, Lettre 1 du 26 juin, p.3-4; p.209
Fréron, Année littéraire, 1766, t.2, Lettre 6 du 10 mars, 'Extrait du Saint
James Chronicle. Lettre du roi de Prusse à].]. Rousseau', p.140-43;
p.234
Fréron, Année littéraire, 1775, t.5, Lettre 13 du 26 octobre, p.289; p.212
Fréron, Année littéraire, 1775, t.8, Lettre 4 du 14 décembre, p.85-86; p.213
Fréron, Année littéraire, 1774, t.6, Lettre 3 du 28 août, p.45-50; p.211
journal des dames, avril1761, t.1, 'Lettre de Mme la vicomtesse de Vienne, à
l'auteur du journal des dames', p.80; p.258
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300 Annexe 2. Table des références
La Roque, Mercure de France, décembre 1732, vol.l, p.2562-66; p.71
Mercure de France, juillet 1766, vol.1, p.209; p.242
Mercure de France, novembre 1775, p.208-209; p.213
Mme de Beaumer,Journal des dames, mars 1763, t.4, p.197; p.30
Mme de Beaumer, journal des dames, octobre 1761, t.3, respectivement
p.81 et p.86; p.265
Mme de Maisonneuve, journal des dames, juillet 1762, t.2, p.69-70; p.34
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 73, p.115; p.l52
Prévost, Le Pour et contre, 1737, t.ll, n° 152, p.ll8-19; p.276
Prévost, Le Pour et contre, 1733, t.1, n° 8, p.188-89; p.84
Prévost, Le Pour et contre, 1737, t.ll, n° 151, p.73-74; p.66
Spectacle et musique
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.1, Lettre 4, p.69-
70; p.l49
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.1, Lettre 4, p.69-
70; p.l52
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, t.2, Lettre 26, p.239-40;
p.231
Fréron, Année littéraire, 1758, t.8, Lettre 14 du 29 décembre, p.313; p.l54
Fréron, Année littéraire, 1758, t.8, lettre 4 du 16 décembre, p.73; p.l65
Fréron, Année littéraire, 1760, t.7, Lettre 8 du 3 novembre, p.168-87; p.l69
Fréron, Année littéraire, 1762, t.l, Lettre 7 du 22 janvier, 'Soliman Second.
Comédie en trois actes en vers', p.145-72; p.l38
Fréron, Année littéraire, 1770, t.2, Lettre 13 du 10 juin, p.289; p.l73
Fréron, Année littéraire, 1771, t.3, Lettre 6 du 20 mai, p.120; p.l49
Fréron, Année littéraire, décembre 1767, t.8, Lettre 13, p.325; p.204
Fréron, Année littéraire, 1758, t.5, Lettre 4 du 21 août, p.75-76; p.l50
journal des dames, août-septembre-octobre 1763, pp.75-92, p.80; p.l82
journal des dames, juillet 1767, p.84; p.205
Journal des dames, juillet 1767, p.ll1-12; p.205
Journal des dames, juillet 1767, p.83; p.203
journal des dames, mai 1775, t.2, p.211; p.l73
journal des dames, mars 1765, p.88; p.l53
Mercure de France, février 1754, p.68; p.l52
Mercure de France, février 1769, p.205-206; p.l92
Mercure de France, juin 1732, vol.2, p.1408; p.l49
Mercure de France, juin 1766, p.187; p.204
Mercure de France, juin 1767, p.187-88; p.205
Mercure de France, juin 1767, p.85; p.203
Mercure de France, mai 1764, p.176; p.l81
Mme de Princen,journal des dames, 1775, t.1, p.67; p.l92
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Annexe 2. Table des références 301
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1734, t.2, p.145; p.l47
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.3, Lettre 14,
p.346; p.206
Prévost, Le Pour et contre, 1735, t.7, n° 96, p.121; p.64
Prévost, Le Pour et contre, 1736, t.8, n° 110, p.97; p.147
Prévost, Le Pour et contre, 1737, t.12, n° 175, p.289; p.148
Prévost, Le Pour et contre, 1737, t.13, n° 179, p.33; p.191
Prévost, Le Pour et contre, 1738, t.15, n°215, p.169; p.190
Prévost, Le Pour et contre, 1738, t.l7, n° 252, p.347; p.190
Prévost, Le Pour et contre, 1740, t.19, n° 282, p.339; p.148
Sciences et médecine
Fréron, Année littéraire: 1755, t.5, Lettre 12 du 5 septembre, p.261, et t.6,
Lettre 2 du 18 septembre, p.26; 1756, t.2, Lettre 2, p.96; 1757, t.6, Lettre
10 du 2 octobre, p.239,et t.8, Lettre 13 du 26 décembre, p.299, 1763, t.6,
Lettre 9 du 10 octobre, p.206, et Lettre 13 du 24 octobre, p.307; 1764,
t.8, Lettre 5 du 10 décembre, p.96; 1765, t.3, Lettre 3 du 20 avril, p.53 et
Lettre 6 du 30 avril, p.135; 1770, t.4, Lettre 14 du 10 septembre, p.327;
p.217
Fréron, Année littéraire, 1755, t.5, Lettre 12 du 5 septembre, p.265; p.218
Fréron, Année littéraire, 1755, t.5, Lettre 12 du 5 septembre, p.261; p.219
Fréron, Année littéraire, 1755, t. 7, Lettre 3 du 28 octobre, p.66-72; p.219
Fréron, Année littéraire, 1760, t.8, Lettre 12 du 21 décembre, p.272-77;
p.215
Fréron, Année littéraire, 1763, t.4, Lettre 2 du 7 juin, p.48; p.143
Fréron, Année littéraire, 1767, t.2, Lettre 4 du 3 mars, p.94-97; p.l42
journal des dames, janvier 1765, p.117; février 1765, p.111; septembre 1765,
p.29; p.217
Mercure de France, avril 1764, vol.2, p.l05; décembre 1765, p.131; janvier
1766, vol.l, p.152; mars 1768, p.45; avril 1769, vol.l, p.5; juillet 1769,
vol.2, p.180; octobre 1769, vol.l, p.207; p.216
Mercure de France, juin 1733, vol.2, p.1348 et février 1746, p.45; p.216
Mercure de France, mai 1766, p.103; p.219
Mercure de France, mars 1768, p.45; p.217
Mercure de France, octobre 1732, p.2166; p.216
Prévost, Le Pour et contre, 1738, t.l7, n° 243, p.125; p.220
Prévost, Le Pour et contre, 1740, t.20, n° 290, p.169; p.216-17
Théâtralisation et mise en scène
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.1, Lettre 1, p.23-
24; p.63
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302 Annexe 2. Table des références
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1730, t.1, Lettre 13,
p.311-12; p.257
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1730, t.1, 'Avis du
libraire', p.4; p.257
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1730, t.1, Lettre 2, p.25;
p.262
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, t.l, Lettre 1, 1731, p.23-
24; p.248
Fréron, Année littéraire, 1759, t.3, Lettre 6 du 16 mai, 'Cendrillon', p.129-
33; p.262
Fréron, Année littéraire, 1760, t.8, Lettre 9 du 14 décembre, p.196; p.271
Fréron, Année littéraire, 1774, t.7, Lettre 7 du 18 novembre, p.145-66; p.211
Journal des dames, avril1759, t.1, p.51-52; p.l05
Journal des dames, mars 1759, t.1, p.61-66; p.268
Marmontel, Mercure de France, octobre 1758, t.1, p.51 et t.2, p.45, 49 et 59;
p.265
Mme de Beaumer,Journal des dames, t.3, octobre 1761, 'Avant-propos', p.3;
p.260
Prévost, Le Pour et contre, 1735, t.6, n° 90, p.354; p.27
Prévost, Le Pour et contre, 1737, t.ll, n° 160, p.297; p.l88
Raynal, Mercure de France, septembre 1751, p.16-20; p.104
Lecteurs et public
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.l, Lettre 14,
'Lettre écrite au Nouvelliste du Parnasse sur la médiocrité de la poésie',
p.340; p.221
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1734, t.4, Lettre 32,
p.1 06; p.237
Fréron, Année littéraire, janvier 1755, vol.l, 'Avertissement', p.9; p.91
Louis de Boissy, Mercure de France, janvier 1755, 'Avant-propos', p.iii-iv;
p.87
Mercure de France, 1733, t.2, n° 30, p.337; p.47
Mercure de France, novembre 1743, p.2350-70; p.221
Mercure de France, octobre 1737, p.2200; p.275
Mme de Maisonneuve [Mathon et Sautereau], journal des dames, janvier
1765, p.S; p.85
Mme de Maisonneuve [Mathon et Sautereau], Journal des dames, janvier
1765, p.S; p.94
Mme de Maisonneuve, Journal des dames, janvier 1765, 'Avertissement',
p.7-8; p.87
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.3, n° 32, p.38; p.43
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.3, n° 33, p.49; p.225
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Annexe 2. Table des références 303
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.3, n° 35, p.120; p.238
Prévost, Le Pour et contre, 1740, t.20, n° 283, 'Lettre à l'auteur de cette
feuille', p.3; p.242
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.1, n° 3, p.72; p.228
Histoire et essais
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.2, Lettre 20, p. 73;
p.144
Fréron, Année littéraire, 1764, t.3, Lettre 7 du 4 mai, 'Vie de Michel de
l'Hôpital, chancelier de France', p.145; p.113
Journal des dames, mars 1775, p.163; p.243
journal des dames, novembre 1762, t.3, p.142; p.144
Mme de Montanclos,journal des dames, mars 1775, t.1,Jean Hennuyer, évêque
de Lisieux, drame en trois actes, par M. Mercier, p.315; p.137
Mercure de France, février 1766, p.67; p.183
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.3, n° 32, p.25-26; p.42
Philosophie, morale et éducation
Fréron, Année littéraire, 1758, t.5, Lettre 5 du 20 août, p.l08; p.142
Journal des dames, février 1765, p.57-58; p.141
Mercure de France, juin 1743, vol.2, p.1373; p.141
Raynal, Mercure de France, décembre 1753, vol.2, p.106; p.134
Roman
Campigneulles,journal des dames, janvier 1759, t.1, 'Avant-propos', p.3-4;
p.52
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.1, Lettre 8, p.161;
p.262
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.3, Lettre 33, p.3;
p.157
Fréron, Année littéraire, 1757, t.6, Lettre 3 du 8 septembre, p.52-59; p.139
Fréron, Année littéraire, 1758, t.8, Lettre 1 du 10 décembre, p.3; p.156
Fréron, Année littéraire, 1761, t.7, lettre 2 du 18 octobre, p.23; p.165
Fréron, Année littéraire, 1763, t.1, Lettre 15 du 18 février, p.348; p.l80
Fréron, Année littéraire, 1774, t.3, Lettre 4 du 30 mai, p.82; p.155
Journal des dames, avril 1775, t.2, p.52-60; p.172
journal des dames, février 1765, p.91; p.172
journal des dames, février 1765, p.65-92; p.172
La Place, Mercure de France, août 1761, p.15-43; p.275
Mercure de France, juillet 1769, vol.l, p.91; p.155
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304 Annexe 2. Table des références
Poésie
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.1, Lettre 9, p.194;
p.l68
Fréron, Année littéraire, 1754, t.3, Lettre 7 du 5 juin, 'Plaintes et prophéties.
Ode aux nations', p.168-70; p.59
Fréron, Année littéraire, 1757, t.6, Lettre 8 du 24 septembre, p.172; p.l56
Fréron, Année Littéraire, 1758, t.5, Lettre 14 du 16 septembre, p.334-35;
p.258
Fréron, Année littéraire, 1758, t.1, Lettre 12 du 9 février, p.265; p.l68
Fréron, Année littéraire, 1763, t.7, Lettre 9 du 18 novembre, p.209-14; p.216
Fréron, Année littéraire, 1764, t.1, Lettre 6 du 10 janvier, p.136-39 et 1766,
t.5, Lettre 2 du 27 juillet, p.25-50; p.l71
Fréron, Année littéraire, 1766, t.2, Lettre 4 du 4 mars, 'Elégie sur la mort de
Monseigneur le Dauphin', p.90-93, suivie de trois oraisons funèbres;
p.60
Fréron, Année littéraire, 1769, t.4, Lettre 4 du 24 juin, p.90-94; p.l61
journal des dames, décembre 1762, t.3, p.223; p.l60
journal des dames, septembre 1765, p.ll0-13; p.l59
Louis-Sébastien Mercier ,Journal des dames, juillet 1775, t.3, 'Vers pour le
sacre de Sa Majesté Louis XVI, par M. le Chevalier de Laurès' et 'A
Monsieur, frère du roi', par Mme la marquise d'Antremont, p.3-5; p.60
Louis-Sébastien Mercier, Journal des dames, t.3, juillet 177 5, p.19- 20; p. 72
Mercure de France, avril 1769, vol.l, p.25-33; p.l66
Mercure de France, décembre 1754, vol.1, p. 78; p.l72
Mercure de France, février 1767, p.18-19; p.274
Mercure de France, juillet 1766, vol.l, p.135; p.l68
Mercure de France, décembre 1764, p.92; janvier 1766, vol.l, p.47; janvier
1766, vol.2, p.15; avril 1766, vol.l, p.61; mai 1766, p.94; p.l63
Mercure de France, mars 1758, p.66-73; p.222
Mercure de France, novembre 1743, p.2372; p.221
Mercure de France, octobre 1764, vol.l, p.ll8; p.l57
Mercure de France, septembre 1747, p.14-22; p.l66
Mercure de France, septembre 1774, p.52-53; p.201
Mme de Princen, journal des dames, janvier 1775, t.1, 'Etrennes à ma
femme', p.74; p.57
Prévost, Le Pour et contre, 1733, t.2, n° 28, p.289-90; p.l33
Prévost, Le Pour et contre, 1737, t.13, n° 181, p.78; p.l59
Prévost, Le Pour et contre, 1738, t.14, n° 203, p.259 et t.l5, n° 213, p.121;
p.l60
Nouvelles journalistiques et avis
Fréron, Année littéraire, 1757, t.1, Lettre 8 du 25 janvier, p.166; p.115
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Annexe 2. Table des références 305
Fréron, Année littéraire, 1760, t.8, Lettre 13 du 24 décembre, p.289; p.232
Fréron, Année littéraire, 1765, t.3, Lettre 2 du 17 avril, 'Lettre à M. Fréron
sur la bête féroce du Gévaudan', p.25-42; p.124
Fréron, Année littéraire, 1774, t.5, Lettre 9 du 12 août, p.211; p.122
Fréron, Année littéraire, 1775, t.5, Lettre 5 du 9 octobre, p.107; p.245
Fréron, Année littéraire, 1776, t.5, Lettre 3 non datée, p.70-71; p.250
Fréron, Année littéraire, 1773, t.2, Lettre 15 du 10 avril, 'Vinaigres du sieur
Maille', p.351-54; p.229
Fuzelier et La Bruère, Mercure de France, novembre 1744, vol.l, 'Préface',
p.ix; p.82
Journal des dames, janvier 1765, p.ll8-19; p.121
journal des dames, janvier 1767, p.98-114; p.233
Mathon et Sautereau,Journal des dames, octobre 1764, 'Avis divers', p.116-
17; p.230
Mercure de France, avril 1765, vol.2, p.87; p.128
Mercure de France, décembre 1752, vol.2, 'Relation des fêtes qui se sont
données à Marseille, pour le rétablissement de la santé de
Monseigneur le dauphin', p.156; p.114
Mercure de France, janvier 1770, vol.2, p.209; p.lll
Mercure de France, janvier 1770, vol.2, p.187-93; p. llO
Mercure de France, juillet 1765, vol.2, p.188; p.123
Mercure de France, juillet 1765, vol.2, p.185; p.123
Mercure de France, mars 17 46, p.172; p.114
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 61, p.5; p.23
Prévost, Le Pour et contre, 1733, t.2, n° 18, p.50; p.232
Prévost, Le Pour et contre, 1737, t.l1, n° 152, p.ll8-19; p.276
Arts et techniques
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.2, Lettre 17,
p.21-23; p.184
Fréron, Année littéraire, 1755, t.6, Lettre 3 du 19 septembre, p.63-72; p.186
Fréron, Année littéraire, 1755, t.6, Lettre 8 du 5 octobre, p.180; p.68
Fréron, Année littéraire, 1757, t.6, Lettre 14 du 15 octobre, p.316-21; p.187
Fréron, Année littéraire, 1761, t.7, Lettre 10 du 8 novembre, p.217; p.228
Fréron, Année littéraire, 1769, t.8, Lettre 2 du 4 décembre, p.26-40; p.210
Fréron, Année littéraire, 1771, t.3, Lettre 9 du 30 mai, p.213-14; p.188
journal des dames, octobre 1762, t.3, p.92-95; p.193
journal des dames, septembre 1765, p.96; p.187
Louis de Boissy, Mercure de France, août 1755, p.207; p.189
Louis-Sébastien Mercier,Journal des dames, décembre 1775, t.4, p.309-12;
p.66
Prévost, Le Pour et contre, 1737, t.11, n° 160, p.306; p.278
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306 Annexe 2. Table cles références
Nouvelles littéraires
Fréron, Année littéraire, 1756, t.2, Lettre 14 du 5 mai, 'Fabliaux et contes',
p.313-25; p.170
Fréron, Année littéraire, 1763, t.7, Lettre 11 du 22 novembre, p.260-67;
p.109
La Place, Mercure de France, février 1766, p.44; p.108
La Place, Mercure de France, mai 1766, p.36-49; p.277
La Place, Mercure de France, septembre 1763, p.34-35; p.107
Lacombe, Mercure de France, mai 1769, 'L'Ambition vaincue par l'Amour.
Histoire véritable', p.16-37; p.103
Mme de Maisonneuve,journal des dames, août 1764, p.6-17; p.106
Mme de Maisonneuve,journal des dames, août 1764, p.21-28; p.106
Méthodes et discours critiques
Campigneulles, journal des dames, janvier 1759, t.1, 'Avant-propos', p.3-4;
p.52
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.2, Lettre 17 (qui
introduit le second tome à la façon d'une préface), p.5-6; p.75
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, Lettre 16, p.373;
p.135
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.2, Lettre 17, p.16;
p.l35
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.2, Lettre 17,
p.15-16; p.145
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, t.2, Lettre 17, p.4-
5;p.84
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1732, t.3, Lettre 40,
p.272-73; p.179
Desfontaines et Granet, Le Nouvelliste du Parnasse, 1734, t.2, Lettre 35,
'Compte-rendu du second volume de l'Histoire de Saint Domingue',
p.180-81; p.62
Fréron, Année littéraire, 1754, t.3, Lettre 2 du 23 mai, p.27; p.171
Fréron, Année littéraire, 1755, t.1, 'Avertissement', p.5-6; p.88
Fréron, Année littéraire, 1755, t.1, p.7; p.76
Fréron, Année littéraire, 1760, t.7, Lettre 8 du 3 novembre, p.168-87; p.169
Fréron, Année littéraire, 1760, t.8, Lettre 15 du 30 décembre, p.336-37;
p.207
Fréron, Année littéraire, 1760, t.8, Lettre 15 du 30 décembre, p.334; p.207
Fréron, Année littéraire, 1762, t.1, Lettre 5 du 15 janvier, p.114-20; p.l69
Fréron, Année littéraire, 1766, t.1, Lettre 1 du 4 janvier, p.7-8; p.83
Fréron, Année littéraire, 1766, t.1, Lettre 1 du 4 janvier, p.3-9; p.83
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Annexe 2. Table des références 307
Fréron, Année littéraire, 1772, t.2, Lettre 5 du 7 mars, p.99-122; p.l74
Fuzelier et La Bruère, Mercure de France, novembre 1744, vol.l, p.viii; p.85
Fuzelier et La Bruère, Mercure de France, novembre 1744, p.1; p.78
journal des dames, mai 1775, t.2, p.220-22; p.208
Mme de Montanclos,journal des dames, avrill775, t.2, p.31-33; p.l36
Mercure de France, décembre 1752, vol.l, p.23; p.l66
Mercure de France, juillet 1766, vol.l, p.ll8; p.l62
Mercure de France, novembre 1750, p.44; p.153
Mme de Maisonneuve [Mathon et Sautereau],journal des dames, janvier
1765, p.5; p.79
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.3, n° 32, p.27-28; p.43
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.3, n° 37, p.l45; p.145
Prévost, Le Pour et contre, 1738, t.17, n° 241, p.84; p.141
Prévost, Le Pour et contre, 1733, n° 1, p.3; p.88
Prévost, Le Pour et contre, 1733, t.1, n° 2, p.27-28; p.77
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.3, n° 35, p.119; p.165
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.3, n° 31, p.3-6; p.ll4
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.4, n° 51, p.l21-22; p.93
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.4, n° 53, p.l77; p.107
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 66, p.l21; p.140
Prévost, Le Pour et contre, 1734, t.5, n° 73, p.303 et 307; p.151
Prévost, Le Pour et contre, 1736, t.8, n° 119, p.332; p.178
Prévost, Le Pour et contre, 1738, t.l4, n° 194, p.26 et n° 195, p.50; p.171
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309
Bibliographie
i. Journaux primaires
L'Année littéraire, Elie Catherine
Fréron, 168 vol. (Paris, Lambert
puis Panckoucke, Lacombe,
Delalain et LeJay, 1754-1776);
également chez Slatkine Reprints.
Continuation des Mémoires de littérature
et d'histoire, Pierre-Nicolas
Desmolets, 11 vol. (Paris, Simart,
1726-1732).
Correspondance littéraire, philosophique
et critique, par Grimm, Diderot,
Raynal, Meister, etc. [1753-1790], éd.
Maurice Tourneux, 16 vol. (Paris
1877-1882).
Critique du siècle ou Lettres sur divers
sujets, Jean-Baptiste de Boyer
d'Argens, 2 vol. (La Haye, P.
Paupie, 1755).
Le Glaneur français, Jean-François
Dreux Du Radier, Charles-Etienne
Pesselier et Charles-François
Tiphaigne de La Roche, 3 vol.
(Paris, Prault père, 1735-1737).
journal des dames, 50 vol. (Paris,
Cuissart, 1759-1778).
Journal encyclopédique, 307 vol. (Liège,
Everard Kints, 17 56-1793).
Journal de Paris (Paris, 1770-1840).
Journal de politique et de littérature, 12
vol., Simon Linguet et JeanFrançois
de La Harpe (Bruxelles
et Paris, Panckoucke, 177 4-1778).
Journal des savants (Paris, 1678-1790).
Journal de Trévoux ou Mémoires pour
l'histoire des sciences et des beaux-arts,
265 vol. (Trévoux, Imprimerie de
S. A. S., 1701-1767).
Journal de Verdun, Claude Jordan et
André Chevalier (Verdun, 1704-
1776).
Journaux et oeuvres diverses, Pierre de
Marivaux, éd. Frédéric Deloffre et
Michel Gilot (Paris, 1988).
Lettres de Mme la Comtesse sur quelques
écrits de ce temps, Elie Catherine
Fréron (Paris, Prault père, 1745-
1746).
Lettres sur quelques écrits de ce temps,
Elie Catherine Fréron, 13 vol.
(Paris, 1749-1754).
Mercure, Antoine de La Roque, 32
vol. (Paris, 1721-1723).
Mercure de France dédié au roi (Paris,
Cavelier et fils puis Pissot, 1724-
1791); également chez Slatkine
Reprints.
Mercure galant. Par le sieur Du F***,
Charles Dufresny, 44 vol. (Paris,
1710-1714).
Nouveau Magasin français ou
Bibliothèque instructive et amusante,
Mme Leprince de Beaumont
(1750-1755).
Nouveau Mercure, François Buchet,
54 vol. (Paris, 1717-1721).
Nouveau Mercure galant, Le Fevre De
Fontenay, 33 vol. (Paris, 1714-1716).
Le Nouvelliste du Parnasse, ou
Réflexions sur les ouvrages nouveaux,
Pierre-François Guyot
Desfontaines et François Granet,
3 vol. (Paris, Chaubert, 1731-
1732); également chez Slatkine
Reprints.
Observations sur les écrits modernes,
Pierre-François Guyot
Desfontaines et François Granet,
34 vol. (Paris, Chaubert, 1735-
1743).
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310 Bibliographie
Le Persifleur, Jean-Jacques Rousseau,
dans OEuvres complètes, t.ll (Paris,
Volland, 1790).
Le Pour et contre: ouvrage périodique
d'un goût nouveau, Antoine
François Prévost, 20 vol. (Paris,
Didot, 1733-1740).
Réflexions sur les ouvrages de littérature,
Jean-Baptiste-Robert Boistel (t.1)
et François Granet (t.2 à 12), 12
vol. (Paris, 1738-17 42).
Le Spectateur ou Socrate moderne, où
l'on voit un portrait naïf des moeurs de
ce siècle (Paris, 1716-1726).
The Spectator, Joseph Addison et
Richard Steele (Londres, 1711-
1714); éd. Donald F. Bond, 5 vol.
(Oxford, 1965).
Editions numérisées disponibles en
ligne sur le site Google books
L'Année littéraire, Fréron (1754-1776);
toutes les années sont
consultables mais incomplètes
hormis à partir de 1770 où tous
les volumes sont publiés.
Mercure de France (1714-1776),
incomplet. Nous regroupons sous
le générique 'Mercure de France'
l'ensemble des périodiques qui se
sont succédés malgré les
changements de titre.
Le Pour et contre, ouvrage périodique
d'un goût nouveau, Prévost (1733-
1740); manquent les tomes 9 et
18.
ii.Ouvrages primaires
Alembert, Jean Le Rond D', et
Denis Diderot (éd.), Encyclopédie, ou
Bayle, Pierre, Dictionnaire historique
et critique, 3e éd. (1720), 4 vol.
(Rotterdam, chez Michel Bohm,
disponible sur le site ATILF, avec
la collaboration de l'Université de
Chicago, http://portail.atilf.fr/
encyclopedie/.
Dictionnaire raisonné des sciences, des
arts et des métiers par une société de
gens de lettres, 35 vol. (Paris,
Briasson, David, Le Breton et
Durand, 1751-1780), disponible
sur le site ATILF, avec la
collaboration de l'Université de
Chicago, http://portail.atilf.fr/
encyclopedie/.
Diderot, Denis, Lettre sur le commerce
de la librairie (Rennes, 2006).
Féraud, Jean-François, Dictionnaire
critique de la langue française (1787-
1788), disponible sur le site
http://artfl.atilf.fr/dictionnaires/
FERAUD/.
Kant, Emmanuel, Critique de la faculté
de juger (1790), trad. A.
Philonenko (Paris, 1989).
-, Qu'est-ce que les Lumières? (Paris,
1999).
Labarre de Beaumarchais, Antoine
de, Amusements littéraires ou
Correspondance politique, historique,
philosophique, critique et galante, 2 vol.
(La Haye,J. Van Duren, 1741).
Mercier, Louis-Sébastien, Tableau de
Paris (Neuchâtel, Samuel Fauche,
1781).
Rousseau, Jean-Jacques, 'Lettre de
Rousseau à M. Vernes, ministre du
saint Evangile, à la Cité, à Genève,
de Paris le 2 avril 17 55', dans Lettres
(1728-1778), édition électronique
de Diane Brunet, à partir des Lettres
de Jean-Jacques Rousseau (1728-1778),
éd. Marcel Raymond (Lausanne,
1959), http://classiques.uqac.ca/
classiques/Rousseau _jj/lettres _
1728_1778/lettres_tdm.html.
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Bibliographie 311
Sade, Donatien Alphonse François,
le marquis de, Idées sur les romans
(Genève, 1878).
Staël-Holstein, Germaine de, De la
littérature considérée dans ses rapports
avec les institutions sociales (Paris,
1998).
iii. Ouvrages secondaires
Albert, Pierre, Histoire de la presse
(Paris, 2003).
-, 'Remarques sur les recherches en
histoire de la presse', Bulletin de la
section d'histoire moderne et
contemporaine (1975), p.35-72.
Allard, Laurence, 'Espace public et
sociabilité esthétique',
Communications 68 (1999),
p.207-37.
Ambroise-Rendu, Anne-Claude, 'Les
faits divers', dans La Civilisation du
journal: histoire culturelle et littéraire
de la presse au XIXe siècle, éd.
Dominique Kalifa, Philippe
Regnier, Marie-Eve Thérenty et
Alain Vaillant (Paris, 2012).
-, 'Figures de lecteurs, auditeurs et
téléspectateurs', Le Temps des
médias 3 (2004), p.271-75.
Amossy, Ruth, La Présentation de soi:
éthos et identité verbale (Paris, 2010).
Anderson, Benedict, L'Imaginaire
national: réflexions sur l'origine et
l'essor du nationalisme (Paris, 1996).
Aragon, Louis, 'Le mentir-vrai', dans
OEuvres romanesques complètes, t.4,
éd. Daniel Bougnoux (Paris, 2008).
Arendt, Hannah, Condition de l'homme
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contextes.revues.org/5296.
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essai sur l'imagination politique au
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André Cariou (éd.), Elie Fréron:
polémiste et critique d'art (Rennes,
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temps des Lumières (Paris, 2007).
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312 Bibliographie
Belin, Jean-Paul, Le Mouvement
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1986).
-, Index des 'Lettres sur quelques écrits
de ce temps' (1749-1754) d'Elie
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-, 'Le journalisme dans
!'Encyclopédie', Recherches sur Diderot
et l'Encyclopédie 5 (1988), p.45-54.
-, 'La lecture publique des
journaux', Dix-huitième siècle 24
(1992), p.283-95.
-, 'Les lecteurs des périodiques de
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-, 'The review in Desfontaines's
Nouvelliste du Parnasse: the
development of literary criticism',
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19 (1989), p.367-81.
-, 'Rhétorique de l'article dans le
Nouvelliste du Parnasse de l'abbé
Desfontaines', dans Erudition et
polémique dans les périodiques anciens,
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-,Joseph Addison, Richard Steele: 'The
Spectator' et l'essai périodique (Paris,
1999).
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dans Pierre Bayle dans la République
des lettres: philosophie, religion,
critique, éd. Antony McKenna et
Gianni Paganini (Paris, 2004).
Bots, Hans (éd.), La Diffusion et la
lecture des journaux de langue
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Réseaux 132 (2005), p.93-110.
Zufferey, Joël, Le Discours fictionnel
autour des nouvelles de Jean-Pierre
Camus (Louvain, 2006).
Soumis par lechott le