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Référence

CÔTÉ Sébastien, SCHUWEY Christophe, « Le Mercure galant, point aveugle dans l’historiographie de la Nouvelle-France. L’exemple de la corne à poudre de Charles Lemoyne de Longueuil », in Sébastien Côté, Marie-Ange Croft, Kim Gladu, Maxime Gohier (dir.), L'Amérique dans le Mercure galant sous Louis XIV, Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 76, no 1-2, été-automne 2022, p. 37-62.

Référence courte
Côté, Schuwey 2022
Type de référence
Texte
Le Mercure galant, point aveugle
dans l’historiographie
de la Nouvelle-France
L’exemple de la corne à poudre
de Charles Lemoyne de Longueuil
sébastien côté et christophe schuwey
RÉSUMÉ • Le flibustier Robert Chevalier (1686-1731) a-t-il raconté au romancier
Alain-René Lesage que M. de Longueuil fut sauvé par sa corne à poudre ? Non,
mais en 1937, Ægidius Fauteux le suppose. Or, un passage tiré du Mercure
galant de janvier 1691 (une relation de Monseignat) embrouille l’affaire, d’autant
que ce best-seller du tournant du siècle n’est presque jamais cité parmi les
sources dans l’historiographie canadienne. Cela fait du corpus américain
du Mercure galant un point aveugle dans la discipline. L’exemple de la corne à
poudre montrera qu’il est fort probable que le Mercure galant soit en fait une
source majeure des textes sur la Nouvelle-France.
ABSTRACT • See end of volume.
« Je suis le Substitut de la Renommée, le heros de la
littérature, le Collecteur général des Piéces fugitives
[,] en un mot le Mercure Galant1. »
S’il est une parole historique connue de la plupart des Québécois et
Québécoises, c’est bien la réponse faite par le comte de Frontenac, gouverneur
de la Nouvelle-France, à l’envoyé du général anglais William Phips le
16 octobre 1690, lors du siège de Québec. « Par la bouche de mes canons… »
Circulant depuis la fin du 17e siècle, cette brillante métaphore s’est même
1. Alain-René Lesage et Jacques-Philippe d’Orneval, « L’arbitre des differents, comédie
en trois actes avec un prologue », dans Pièces du théâtre de la foire qui n’ont point esté imprimées,
par Messieurs Le Sage et D’Orneval [recueil du 18e siècle], 1725, Bibliothèque nationale
de France (BnF), département des manuscrits (français 25471), fo 257v, [archivesetmanuscrits.
bnf.fr/ark:/12148/cc53901v].
Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 76, no 1-2, été-automne 2022
38 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
invitée dans l’épisode 3 de la série La grande bataille (2008), d’ailleurs
moqueusement intitulé « La fameuse phrase2 ». Or, comment une telle
formule s’est-elle transmise du champ de bataille de Québec à l’historiographie
de la Nouvelle-France, jusqu’à s’imposer éventuellement dans la
culture populaire ? Certes, Frontenac a consigné cette réponse dans sa
correspondance officielle avec Versailles, mais dans quelle mesure les
lettres du gouverneur, y compris celle-ci, furent-elles diffusées au-delà des
hautes sphères du pouvoir louis-quatorzien3 ? Par quel média sa phrase
s’est-elle donc imposée ? Par la relation manuscrite de son secrétaire
Charles de Monseignat, qui y adjoint des « coups de fusils » ? Par la version
du Mercure galant, également de Monseignat, mais qui transpose en style
indirect la voix du gouverneur en omettant les « coups de fusils », hypothèse
que nous aurions tendance à privilégier ? Par celle de la Gazette de
France (« enfin, qu’il luy répondroit par la bouche de son canon ») ? Ou alors
par celle attribuée à Chrestien Le Clercq, qui en propose une autre variante
(en style direct, mais sans « coups de fusils »)4 ? Quoi qu’il en soit, entre la
2. Réalisée par Alain Chicoine et produite par Artv (Radio-Canada), La grande bataille
est une série humoristique de dix mini-épisodes campés à l’époque de la Nouvelle-France.
Certes, les figures les plus connues de la période y apparaissent pêle-mêle, dans un traitement
potache souvent comparé à Kaamelott, mais la série révèle aussi les principaux
lieux communs de l’histoire coloniale. Au sein de ce précipité de l’imaginaire, la réponse
de Frontenac fait très bonne figure.
3. Sa « Reponce de bouche faitte … au général anglois » contient la célèbre formule :
« par la bouche de mes canons, et à coups de fusils ». Voir Archives nationales d’outre-mer
(ANOM) [France], fonds ministériels, secrétariat d’État à la Marine, collection Moreau
de Saint-Méry collection F3, vol. 7, fos 36-37 ; cité dans Lahontan, Nouveaux voyages [1702-
1703], dans OEuvres complètes I, éd. critique de Réal Ouellet, avec la collaboration d’Alain
Beaulieu (Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1990), p. 462, note 657. En
revanche, elle ne figure pas dans la relation du 12 novembre 1690 que Frontenac destinait
à Jean-Baptiste-Antoine Colbert, marquis de Seignelay. Mort le 3 novembre, le fils du
célèbre ministre de Louis XIV ne la lira d’ailleurs jamais. Voir l’édition partielle qu’en fit
Ernest Myrand, dans M. de la Colombière, orateur (Montréal, Cadieux & Derôme, 1898),
p. 115-161.
4. Charles de Monseignat, « Relation de ce qui s’est passé de plus remarquable en
Canada depuis le depart des vaisseaux au mois de novembre 1689 jusqu’au mois de
novembre 1690 », ANOM, fonds ministériels, Canada, collection C11A, vol. 11, fos 33v-34r ;
[Charles de Monseignat], « Relation de Canada », Mercure galant, janvier 1691, p. 293 ;
Gazette de France du 3 février 1691, dans Recüeil des nouvelles ordinaires et extraordinaires,
relations et recits des choses avenues tant en ce royaume qu’ailleurs, pendant l’année mil six cent
quatre-vingt-onze, Paris, du Bureau d’Adresse, aux Galeries du Louvre, devant la rue Saint-
Thomas, 1692, p. 60 (désormais Gazette ; remerciements à Marie-Ange Croft) ; Chrestien
Le Clercq (?), Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France…, t. 2 (Paris, Amable
Auroy, 1691), p. 428.
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 39
relation de janvier 1691 et la publication de l’Histoire et description générale
de la Nouvelle-France (1744)5, le bon mot de Frontenac (ou de Monseignat)
se répandit dans le discours comme une traînée de poudre.
Pour interroger cette circulation, cet article prend pour objet une autre
anecdote figurant dans la même relation. Tout comme la réponse de
Frontenac, la diffusion de l’histoire « de la corne à poudre » de Charles
Lemoyne de Longueuil (1656-1729) semble largement redevable au Mercure
galant. La quasi-absence de ce périodique dans la recherche consacrée à la
Nouvelle-France révèle alors un point aveugle sans doute impensé, mais
néanmoins bien ancré dans la discipline : repris partout, le Mercure galant
n’est cité nulle part.
En témoigne une analyse qui a été faite des Aventures de Monsieur Robert
Chevalier (1732) dans le Québec des années 1930. Ce célèbre roman picaresque
d’Alain-René Lesage (1668-1747) relate l’épisode advenu audit Charles
Lemoyne de Longueuil lors du siège de Québec en 1690 : « Le fait est singulier
: Monsieur de Longueil [sic] dans l’action reçut un coup de Mousquet.
La balle frappa sa corne à poudre et la cassa. Il y porta sa main aussitôt pour
prendre de quoi tirer encore ; dans le même instant une seconde balle vint
donner au même endroit, acheva de briser la corne et il en fut quitte pour
une légère contusion6. » En 1937, le bibliophile montréalais Ægidius Fauteux
s’appuie sur l’anecdote pour supposer (comme bien d’autres avant lui) que
« les Mémoires de Beauchêne [surnom de Robert Chevalier] ont réellement
existé sous une forme plus ou moins achevée dans certains petits faits que
nous savons, nous, avoir existé, mais que LeSage [sic] ne peut raisonnablement
pas avoir connus sans qu’ils lui aient été effectivement contés.
L’histoire de M. de Longueuil sauvé par sa corne à poudre … me paraît être
de ceux-là7 ». Autrement dit, selon Fauteux, conformément à ce qu’indique
« Le Libraire au lecteur » de l’édition originale des Aventures, la principale
source écrite de Lesage pour la composition de son roman serait les
mémoires autographes du Montréalais Robert Chevalier, remis au romancier
5. « Je vais répondre à votre Maître par la bouche de mon canon », dans Pierre-
François-Xavier de Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle-France [1744]
(Montréal, Éditions Élysée, 1976) [fac-similé], vol. 2, p. 81. Les fusils d’origine ont disparu
et l’arsenal du gouverneur s’est réduit comme peau de chagrin.
6. Alain-René Lesage, Les Aventures de Monsieur Robert Chevalier, dit de Beauchêne
[1732], éd. critique d’Emmanuel Bouchard (Paris, Champion, 2018), p. 238. Malgré un
immense travail sur les sources du roman, cette excellente édition ne mentionne rien à
cet endroit.
7. Ægidius Fauteux, « Les aventures de Chevalier de Beauchêne », Les Cahiers des Dix,
no 2 (1937), p. 26.
40 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
par la veuve du flibustier en 1731, mais aujourd’hui disparus8. Or, comme
nous l’avons évoqué plus haut, tout indique que ce passage provient du
Mercure galant de janvier 1691. Plus précisément, il prendrait place dans la
chaîne suivante (forcément incomplète)9 :
1. Charles de Monseignat, manuscrit de première main, novembre 1690 ;
a. Anonyme [Charles de Monseignat], Mercure galant, janvier 1691 ;
b. Anonyme, Gazette de France (sans corne à poudre, ni contusion),
7 février 1691.
À la suite de quoi, l’histoire se trouve chez :
2. Chrestien Le Clercq (?), Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-
France (avec corne à poudre et contusion), 1691 ;
3. Bacqueville de la Potherie, Histoire de l’Amérique septentrionale (avec
corne à poudre, mais sans contusion), 1722 ;
4. Alain-René Lesage, Les Aventures de Monsieur Robert Chevalier (avec
corne à poudre et contusion), 1732 ;
5. Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle-France (sans
corne à poudre, mais avec contusion), 1744.
À travers cet épisode de la corne à poudre, le présent article voudrait
illustrer la façon dont le Mercure diffuse un certain récit des événements,
et comment sa forme et ses choix rédactionnels prédéterminent les récits
8. Lesage, Les Aventures de Monsieur Robert Chevalier, dit de Beauchêne, p. 80-81 et
Sébastien Côté, « Mise en fiction de l’Amérique du Nord au XVIIIe siècle », Revue d’Histoire
littéraire de la France, vol. 120, no 2 (2020), p. 391-392. L’hypothèse est séduisante, mais nous
en sommes aujourd’hui au même point qu’en 1937. S’il est établi que Robert Chevalier « de
beauchesne » a « Esté tüé » à Tours le 11 décembre 1731 « sur le pavé de cette p[aroi]sse
[Notre-Dame-de-l’Écrignole] » (Archives d’Indre-et-Loire, Tours, collection communale.
Baptêmes, mariages, sépultures, 1731-1736 (6num7/261/083), [archives.touraine.fr/
ark :/37621/6z0g8rpt5hnm]), nous n’avons toujours pas le manuscrit de ses mémoires. Par
ailleurs, à l’époque de l’épisode de la corne à poudre, Chevalier n’avait pas même 5 ans…
9. Les références complètes sont fournies plus loin. Au sujet de Monseignat, Peter
N. Moogk écrit : « Cet écrit émouvant eut beaucoup de succès : Claude-Charles Le Roy de
La Potherie le reproduisit dans son Histoire de l’Amérique septentrionale, et la plupart des
comptes rendus de la défaite de Phips sont fondés sur cette relation. Monseignat avait
adopté la forme épistolaire et l’on a prétendu que la lettre était destinée à la marquise de
Maintenon. Mais le premier secrétaire avait déjà écrit d’autres chroniques pour la femme
de Frontenac, qui surveillait les intérêts de son mari à la cour, et il est plus plausible que
la relation ait été rédigée à l’intention de la comtesse de Frontenac. » Peter N. Moogk,
« Monseignat, Charles de », Dictionnaire biographique du Canada (DBC), vol. 2, Québec et
Toronto, Presses de l’Université Laval et University of Toronto Press, 1969), [biographi.
ca/fr/bio/monseignat_charles_de_2F.html].
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 41
ultérieurs de la Nouvelle-France. Sommes-nous là en présence d’un écheveau
d’hypotextes susceptible de devenir, à rebours, un « fondateur de
discursivité10 » ? Et comment lire ce périodique ? Nous posons que le
Mercure galant devrait désormais constituer un passage obligé pour les
historiens et historiennes de la Nouvelle-France, dont la première tâche
sera de s’approprier ce cabinet de curiosités textuelles. Au moyen d’une
mise en contexte aux allures de mode d’emploi et d’une brève étude de cas,
nous espérons faciliter l’appréhension du Mercure tout en soulignant les
difficultés que soulèvent l’utilisation du périodique, les différentes inconnues
et le travail d’archives long qu’il appelle11.
Comprendre le Mercure galant
Le Mercure galant constitue l’une des plus grandes entreprises de la librairie
occidentale au 17e siècle, au point d’avoir été récemment considéré comme
un ancêtre de l’Encyclopédie12. L’oubli relatif dans lequel il est longtemps
tombé s’explique tout d’abord par les insultes dont le périodique a fait l’objet
— « immédiatement en dessous de rien » par La Bruyère, ou encore « égout
du Parnasse » dans une épigramme anonyme13 —, qui disent avant tout la
réaction provoquée par l’apparition du périodique. La marginalisation du
Mercure tient également à sa forme particulière, celle d’une lettre adressée
à une destinataire, qui l’a fait passer pour l’ancêtre des magazines féminins,
ce qui, misogynie de l’histoire littéraire oblige, l’a longtemps exclu des
corpus de recherche. Elle s’explique encore par le prodigieux volume d’informations
qu’il contient : ses 472 volumes de 300 à 400 pages demandent
du temps pour être parcourus et surtout, avant l’ère de la numérisation,
rendent difficile la consultation d’une collection complète hors de Paris.
Certes, on ne sait pas si la Bibliothèque du Parlement de la province du
10. Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? » [1969], Dits et écrits I, 1954-1975
(Paris, Gallimard, 2001), p. 832.
11. Voir la thèse de Maxime Martignon, « Publier le lointain à l’époque de Louis XIV :
réseaux savants, activité politique et pratiques d’écriture (France, 1670-1720) », thèse de
doctorat (histoire moderne), Université Gustave Eiffel (Marne-la-Vallée), 2020.
12. Barbara Selmeci et Adrien Pachoud, « Le Mercure galant (1672-1710) : un jalon
significatif sur la voie de l’encyclopédisme des Lumières », Recherches sur Diderot et l’Encyclopédie,
no 51 (2016), p. 143-167.
13. Jean de La Bruyère, Les Caractères, éd. Emmanuel Bury (Paris, Le Livre de Poche,
1995), p. 142 ; Recueil des plus belles épigrammes des poètes français (Paris, Clerc, 1698), vol. I,
p. 271.
42 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
Canada possédait des Mercure galant avant les incendies de 1849 (Montréal)
et de 1854 (Québec). Et si la bibliothèque du Collège des Jésuites disposait
de plusieurs exemplaires en 176014, il semble toutefois impossible de trouver
une collection complète au Canada. En dépit des différents répertoires du
Mercure galant publiés aux 19e et 20e siècles15, on a ainsi ignoré un périodique
réputé sans conséquence. Enfin, le Mercure galant échappe aux catégories
génériques élaborées depuis le 19e siècle. Il appartient en effet aussi
bien au monde de la presse qu’à celui du livre ; il publie de la littérature,
mais il concerne aussi l’histoire, l’histoire de l’art, des spectacles ou encore
de la musicologie ; il ne s’agit pas d’une simple gazette, ni non plus d’un
roman du règne ou d’un recueil de poésie ; on ne peut le réduire aux relations
de voyages et de batailles qu’il publie, mais il est tout cela à la fois.
Cette richesse générique et thématique a paradoxalement contribué à la
marginalisation du périodique en l’excluant des logiques de corpus. Pour
l’historien, a fortiori celui de la Nouvelle-France, le Mercure constitue pourtant
une archive unique par sa diversité, dans laquelle paraissent des
contenus qui, autrement, n’auraient probablement pas trouvé place dans
l’imprimé : « l’on y trouvera beaucoup de choses qui ne pourront se rencontrer
ailleurs, à cause de la diversité des matières dont elles seront remplies16
». Il s’agit également d’un objet passionnant, appelant des analyses
au croisement de la sociologie, de l’économie et de l’histoire culturelle.
Qu’est-ce que le Mercure galant ?
Fondé en 1672 par Jean Donneau de Visé, l’ouvrage voit le jour sous le
patronage de Louis XIV. Des problèmes matériels — manque de matériel,
investissements de départ insuffisants et manque de contenu — conduisent
à son interruption en 1674, après six volumes. Il est relancé en 1677 sous
le nom de Nouveau Mercure galant. En 1678, le Mercure galant paraît dans
14. Antonio Drolet, « La bibliothèque du Collège des Jésuites », Revue d’histoire de
l’Amérique française, vol. 14, no 4 (1961), p. 487-544.
15. Voir notamment Monique Vincent, Mercure Galant. Extraordinaire. Affaires du
temps. Table analytique contenant l’inventaire de tous les articles publiés (1672-1710) (Paris,
Honoré Champion, 1998) ; Joannis Guignard, Indicateur du « Mercure de France », 1672-
1789, contenant, par ordre alphabétique, les noms des personnages sur lesquels on trouve, dans
cette collection, des notices biographiques et généalogiques, avec renvoi aux années, tomes et pages
(Paris, Bachelin-Deflorenne, 1869).
16. Mercure galant, t. I, 1672, p. 12.
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 43
sa formule définitive, dédiée au Grand Dauphin, avec un dispositif typographique
original et difficile à contrefaire. Malgré des évolutions de
contenus, c’est principalement la forme qu’il conserve jusqu’en 1710. Le
Mercure se présente alors comme un volume in-12 de 300 à 400 pages
aérées, imprimées en gros caractères, contenant des récits de fête, des
nominations, des nouvelles, des poésies, des énigmes interactives, mais
également des relations de batailles et du lointain, y compris, bien sûr, de
Nouvelle-France : si la relation de Monseignat est le récit d’un siège devenu
célèbre et que le « Journal du mouvement des anglois depuis l’approche du
Fort Louis de Plaisance » du gouverneur Jacques-François de Monbeton de
Brouillan raconte une victoire plus discrète remportée à Terre-Neuve en
169217, les lieux décrits comptent parmi les nombreux théâtres de la guerre
de la Ligue d’Augsbourg (1689-1697). Le Mercure propose également,
chaque mois, une ou plusieurs gravures ou « figures », comprenant des
médailles, des bâtiments, des cartes de géographie, des énigmes en figures,
et des airs de musique.
Son contenu est issu d’un processus fondamentalement collaboratif :
il récupère des contenus parus sur d’autres supports (y compris les gravures),
s’appuie sur un réseau de contributeurs réguliers, à l’instar d’autres
périodiques comme la Gazette, mais également sur de nombreux contributeurs
épisodiques répartis dans tout le Royaume et ses colonies, ainsi qu’en
Europe18. Cette collaboration permet à Donneau de Visé de disposer du
contenu nécessaire pour produire chaque mois un volume de bonne taille.
Préface après préface, le périodique précise ainsi les conditions d’envoi des
contributions, les délais à tenir et les termes de l’affranchissement. La formule
collaborative connaît un tel engouement que, dès 1678, l’ouvrage
s’accompagne d’Extraordinaires trimestriels, entièrement composés de
contenus proposés par les lecteurs et les lectrices : poèmes, galanteries,
mais aussi traités scientifiques paraissent dans ces volumes, remplacés dès
1685 par des récits de batailles. Ce modèle collaboratif large suppose toutefois
des contraintes matérielles importantes. La production du Mercure
se fait en flux tendu. Les informations sont adaptées à la va-vite pour suivre
le rythme de production mensuel et l’arrivée irrégulière de nouveaux
contenus.
17. [Jacques-François de Monbeton de Brouillan], « Journal du mouvement des
anglois depuis l’approche du Fort Louis de Plaisance », Mercure galant, novembre 1692,
p. 286-306.
18. Anne Piéjus et Deborah Blocker, « Auctorialité, voix et publics dans le Mercure
galant », Dix-septième siècle, vol. 270, no 1 (2016).
44 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
La cohérence de cet ensemble hétérogène est assurée par la forme épistolaire
du Mercure. Le « je » du périodique adresse galamment ses articles
à une dame de province. La formule n’est pas inédite. Donneau reprend et
développe l’idée d’« information adressée » par laquelle Loret, dans sa Lettre
en vers, avait révolutionné le marché de l’information imprimée en 165219.
La lettre à une destinataire de province correspond à une technique de
positionnement pour distinguer le périodique, cibler de nouveaux segments
de publics et construire un rapport affectif à l’information qui
influencera durablement la forme des périodiques mondiaux, jusqu’aux
Nouveaux Voyages du baron de Lahontan20. La destinataire n’est toutefois
pas, on ne saurait trop insister là-dessus, le reflet du public cible. Le
Mercure n’est pas lu principalement par des femmes, bien que celles-ci
comptent évidemment parmi son lectorat. La représentation gynocentrique
du public est un procédé courant de la littérature dite « galante » et
relève plutôt du pacte de lecture : une adresse féminine promet des
contenus que l’on qualifierait aujourd’hui d’accessibles, polis et enjoués,
par opposition notamment à la Gazette, aride et technique.
Le périodique connaît alors une diffusion remarquable, qui explique
comment il a pu servir de source à l’épisode de la corne à poudre. Son succès
se mesure à l’importance du dispositif mis en place, au réseau de lecteurs
et lectrices et à la diffusion large du Mercure galant21. En 1672, le premier
volume est traduit presque immédiatement en anglais. L’expérience ne sera
pas reconduite, mais elle signale l’ambition du projet dès le premier volume.
Lors de sa recréation, le périodique est vendu en blanc (sans reliure), en
parchemin ou en veau, chaque formule disposant d’un prix propre. Des
formules d’abonnement existent, ainsi que des relais de distribution dans
19. Christophe Schuwey, « Loret’s Marketing Revolution : Audience Representation
as Positioning Strategy in Seventeenth-Century Newspapers », Mémoires du livre / Studies
in Book Culture, vol. 12, no 1 (2021), [doi.org/10.7202/1077802ar] ; Jennifer Perlmutter,
« Journalistic Intimacy and Le Mercure galant », dans Russell Ganim et Thomas M. Carr
(dir.), Actes du 39e congrès de la NASSCFL (Tübingen, Gunter Narr, 2009), p. 223-231 ;
Stella Spriet, « La Muse historique de Loret. Le récit d’une Fronde en vers burlesque », dans
Marta Teixeira Anacleto (dir.), Mineurs, minorités, marginalités au Grand Siècle (Paris,
Classiques Garnier, 2019), p. 181-197.
20. Voir Marion Brétéché, Les compagnons de Mercure. Journalisme et politique dans
l’Europe de Louis XIV (Ceyzérieux, Champ Vallon, 2015), p. 179-181.
21. Sur la fabrication et la distribution du Mercure galant, voir Christophe Schuwey, Un
entrepreneur des lettres au XVIIe siècle. Donneau de Visé, de Molière au Mercure galant (Paris,
Classiques Garnier, 2020), p. 333-364 et « Counterfeiting Periodicals in Seventeenth-
Century Europe. Engravings, Music, and Binding of the Dutch Mercure galant in the
Austrian National Library (1678-1679) », The Library, à paraître.
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 45
les provinces françaises. Dès 1677, la production parisienne se double en
outre d’une succursale officielle à Lyon, chez le libraire Thomas Amaulry,
qui produit un volume identique chaque mois jusqu’en 1695 — un exploit
logistique dont les détails mériteraient un examen approfondi. À partir de
1678, les éditeurs hollandais investissent à leur tour massivement pour
produire des contrefaçons aussi proches de l’original que possible, copiant
notamment les gravures et les airs de musique. Ces différents centres de
production, dont l’étude reste encore largement à faire, mènent à une diffusion
mondiale du Mercure : on en trouve dans toute la France, en Suisse,
à Vienne, à Santiago de Compostelle, au Siam, ou encore, pour le sujet qui
nous intéresse, dans la bibliothèque du Collège des Jésuites de Québec22.
On comprend mieux l’intérêt de publier dans le Mercure : rares sont les
supports capables alors d’assurer une telle circulation des contenus.
L’écriture de l’histoire
Comment faut-il aborder le Mercure galant ? Loin d’être le périodique léger
qu’on a voulu voir, il s’agit, entre autres choses, d’un ouvrage d’histoire
dont la nouveauté réside en particulier dans son ambition médiatique. Le
Mercure est en effet conçu pour toucher un public large et imposer ainsi
son récit des événements, en simplifiant les relations, en forçant les conclusions
et en mêlant celles-ci à des contenus culturels. Outre les événements,
il couvre également les personnalités qui y prennent part :
les choses curieuses dont on le remplira … pourront servir de mémoire à ceux
qui travailleront un jour à l’histoire de notre siècle. On y parlera du mérite de
ceux qui en ont. On fera connaître en quoi ils excellent et peut-être qu’au
bout de quelques années, il n’y aura pas une personne considérable dont ceux
qui auront tous les volumes du Mercure ne puissent trouver l’éloge, celui de
chaque particulier pouvant donner lieu à s’étendre sur sa famille23…
Le Mercure investit à la fois l’histoire et la généalogie. Dans le second
domaine, le périodique fournit un nouveau lieu d’enregistrement et de
promotion pour les individus et les familles24, signalant les hauts faits et,
22. Drolet, « La bibliothèque du Collège des Jésuites ».
23. Nouveau Mercure galant, t. I, janvier-mars 1677, p. 19-20.
24. Cette évolution s’explique notamment par les contrôles de noblesse que l’État
de Louis XIV mène activement depuis les années 1660. Ces contrôles, qui demandent à
toute famille noble de produire des documents prouvant une gentilité remontant au
46 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
bien souvent, l’ascendance des personnes citées. Pour bien comprendre
ces notices biographiques, il faut toutefois rappeler qu’elles sont principalement
produites par les familles elles-mêmes, qui les adressent au périodique,
ou qu’elles sont reprises des sources disponibles. Cela ne suppose
pas qu’elles sont nécessairement fausses, mais que Donneau ne vérifie pas
forcément ce qu’on lui transmet. Parce que le périodique circule et se diffuse
largement, ce type de contenu n’est pas sans conséquences pour le
royaume, les provinces, et même à l’étranger. Le périodique octroie par
exemple une visibilité improbable à certains acteurs coloniaux25. Cela ne
manque pas de susciter des résistances. Pierre Bayle conteste ainsi les
généalogies du Mercure galant, Madame de Sévigné s’agace de l’exposition
médiatique dont bénéficient soudainement certaines familles et Boursault
se moque de ce type de transactions26. Les craintes des contemporains ne
sont pas injustifiées, puisque le périodique est effectivement utilisé comme
source dans différents dictionnaires généalogiques du 18e siècle27.
Quant aux récits historiques, le Mercure travaille à imposer un récit
profrançais des événements dans un contexte européen où les nombreux
conflits militaires s’accompagnent d’une guerre de l’information, notamment
avec la Hollande28. À ce titre encore, le Mercure relève d’une logique
de plateforme puisqu’il publie des discours préexistants. Par son rythme
de parution mensuel, il se situe dans une position intermédiaire : il vient
en second, après la première circulation manuscrite ou imprimée d’une
nouvelle, mais avant l’écriture des grandes sommes historiques. En avril
et mai 1677, Donneau doit ainsi répartir le récit du siège de Cayenne entre
deux numéros, parce que l’Extraordinaire de la Gazette sur lequel il s’appuie
est publié trop tard. Dans ce cas-là, il déguise le retard dans la fiction épistolaire,
en écrivant à sa destinataire fictive :
moins au grand-père, ont rendu les preuves écrites et la conservation des hauts faits plus
critiques que jamais. Voir Yohann Deguin, Anne Spica et Jérôme Viret (dir.), « Prouver et
raconter : généalogies et filiation au XVIIe siècle », XVIIe siècle, vol. 288, no 3 (2020) ;
Germain Butaud et Valérie Piétri, Les enjeux de la généalogie (XIIe-XVIIIe siècle). Pouvoir et
identité (Paris, Autrement, 2006).
25. Du père Aubery (missionnaire jésuite et futur personnage d’Atala de Chateaubriand)
à Chaudière Noire (chef iroquois représenté dans Les Aventures de Monsieur Robert Chevalier).
26. Voir l’édition de Marie-Ange Croft et Françoise Gevrey, dans Écrire l’actualité.
Edme Boursault, spectateur de la cour et de la ville (Reims, Éditions et Presses universitaires
de Reims, 2017).
27. Voir Christophe Schuwey, « Les nouveaux supports de la généalogie sous
Louis XIV : évolutions et autorité », Dix-septième siècle, vol. 288, no 3 (2020), p. 459-472.
28. Voir Brétéché, Les compagnons de Mercure.
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 47
Je vous ai fait part de cette nouvelle [la prise de Cayenne] dès le mois passé,
mais vous n’avez pas été satisfaite de moi là-dessus. Vous voulez, dites-vous,
apprendre les noms de tous les braves qui se sont signalés en cette occasion,
parmi lesquels vous croyez en trouver de votre connaissance29.
Cette position en second — après les correspondances manuscrites et
les hebdomadaires — rend possible une première rédaction de l’histoire et
permet, conformément au projet historiographique des années 1670, « aux
personnes les moins éclairées de comprendre ce que les plus intelligents
ont de la peine à démêler dans de grands volumes30 ». Le Mercure galant
ramasse les considérations techniques de la Gazette en un paragraphe plus
bref, dans lequel il force la conclusion du lecteur :
Monsieur le comte d’Estrées ayant séparé ses troupes en deux corps, ainsi
que je vous l’ai marqué, et donné ses ordres aux vaisseaux pour obliger les
ennemis à faire diversion de leurs troupes, marcha la nuit par des défilés.
Cette marche fut fort pénible, le terrain était sablonneux, la chaleur du jour
avait altéré et fatigué nos soldats et ils ne trouvèrent point d’eau. Mais ils ne
laissèrent pas, quoiqu’abattus de la soif et du travail, de faire des choses
extraordinaires31.
Le cas qui nous occupe complexifie toutefois le modèle et indique une
évolution des rapports médiatiques. La parution de l’Extraordinaire de la
Gazette sur le siège de Québec le 7 février 1691 est en effet postérieure à
celle du Mercure galant de janvier, habituellement achevé d’imprimé le
dernier jour du mois. Elle laisse supposer que Donneau a désormais la
primeur de certaines relations extraordinaires et l’accès à des documents
de première main. Cette évolution des rapports peut s’expliquer de deux
manières. D’une part, elle tient à l’investissement croissant de l’État louisquatorzien
dans le périodique après la révocation de l’édit de Nantes. On
retrouve des lettres indiquant à Donneau d’insérer, ou au contraire de
retenir, certaines relations et informations32. On peut alors imaginer que
Lahontan (ou tout autre messager) fut invité par Frontenac à préférer le
Mercure galant à la Gazette dès son départ pour La Rochelle. Cette primeur
s’explique également par l’extension du lectorat du périodique, qui en fait
un lieu de publication privilégié. C’est en tout cas la réputation dont se
29. Nouveau Mercure galant, t. I, mars 1677, p. 58-59.
30. Paul Pellisson, [« Projet soumis à Colbert »], 1735. Transcription de Louis Marin
dans Le Portrait du roi (Paris, Minuit, 2001), p. 49.
31. Nouveau Mercure galant, t. II, avril 1677, p. 70-72.
32. Voir Schuwey, Un entrepreneur des lettres au XVIIe siècle, p. 417-418.
48 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
réclame Donneau dans un placet au roi non daté, lorsqu’il écrit : « Il me
souvient que le gouverneur d’Ypres me fit l’honneur de venir me voir en
s’en retournant en Espagne, pour me prier de mettre dans le Mercure que
le Roi avait dit qu’il n’avait point attaqué de places qui se fussent mieux
défendues. Il me dit qu’il me faisait cette prière parce qu’on le croirait à
Madrid si je le mettais dans le Mercure33. » On peut imaginer là encore que
Monseignat souhaite qu’un texte aussi favorable au gouverneur de la
Nouvelle-France paraisse dans le Mercure galant plutôt que dans la Gazette.
Avantage médiatique
Le périodique apparaît donc avant tout comme une plateforme, un lieu de
publication — diffusion et préservation — de contenus et de relations
manuscrites ou imprimées. Son efficacité réside dans une stratégie médiatique
sophistiquée qui éclaire son rôle dans la chaîne de transmission de
l’histoire de la corne à poudre. Le périodique combine en effet deux avantages
sur les sources concurrentes : une matérialité favorisant la conservation
et un positionnement visant un public large.
Par rapport à la feuille volante hebdomadaire de la Gazette (certes compilée
annuellement), les 300 à 400 pages d’un volume mensuel du Mercure
se conservent plus facilement34. Ce dernier fournit en outre l’espace pour
concentrer au même endroit le traitement des dernières actualités. Les
informations se trouvent ainsi déjà digérées, facilement repérables par les
tables des matières mensuelles. Enfin, son rythme de parution mensuel
permet de retrouver rapidement le bon volume. Cette facilité d’accès est
délibérée. Elle confère un surplus de visibilité évident au Mercure sur les
sources concurrentes, et cela dès sa parution. La stratégie est explicitement
revendiquée par Donneau lorsqu’il écrit que son ouvrage servira « de
33. Donneau de Visé, [« Placet au roi et lettres »], dans Recueil, formé par Gaignières,
de lettres, pièces et extraits concernant différents personnages des XVe, XVIe et XVIIe siècles, BnF,
département des manuscrits (français 22222), fos 340-346.
34. L’enjeu est formulé explicitement dans le discours contemporain, par exemple à
propos de Pierre-Daniel Huet : « Les Allemands qui ont fait imprimer chez eux son
ouvrage contre Descartes auraient parlé de cette particularité [le fait qu’il soit également
poète] s’ils en avaient été informés. Mais apparemment qu’ils n’auront rien vu de ses
poésies parce qu’elles n’ont paru qu’en feuilles volantes. Il devrait en faire un recueil et
le faire imprimer », Menagiana, 2e éd. (Paris, Delaulne, 1697), p. 107-108.
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 49
mémoire à ceux qui travailleront un jour à l’histoire de notre siècle35 ».
Mémoire, au sens de source, bien sûr, de document primaire qui permet
d’élaborer le récit du règne, mais aussi de mémoire collective, d’un récit
qui domine celui des autres archives et publications. Pour augmenter
encore les chances d’atteindre cet objectif, Donneau avait même entrepris
la publication de somptueux Mémoires pour servir à l’histoire de Louis le
Grand qui s’appuyaient sur le contenu du Mercure. L’entreprise devait se
décliner en trois formats différents : des volumes in-folio pour le roi et les
princes étrangers, des beaux volumes in-4° et des in-12 pratiques et
maniables36. Si ce projet ne fut pas achevé, il n’en reste pas moins que, entre
la facilité de manipulation du Mercure et la diffusion attestée dont nous
avons parlé plus haut, on comprend comment le périodique a pu être fréquemment
consulté.
Outre sa matérialité, le Mercure galant impose son récit des événements
par la variété de ses contenus. La phrase liminaire du premier tome — « Ce
livre a de quoi plaire à tout le monde à cause de la diversité des choses dont
il est parlé37 » — n’est pas une simple captatio benevolentiae, mais explicite au
contraire la stratégie médiatique de Donneau, à savoir varier les contenus
pour attirer un public aussi large que possible. Elle s’inscrit dans un usage
entrepreneurial de la varietas courant au 17e siècle qui permet d’élargir les
publics cibles d’un même livre. Comme le codex imprimé ne s’achète pas
par cahiers, mais en un bloc, le mélange, en un même livre, de contenus
susceptibles d’intéresser différents publics multiplie d’autant les segments
ciblés par l’ouvrage. Cette tactique, on le comprend, est également au service
du message royal : à la manière de nos techniques contemporaines de placement
de produit, elle permet de diffuser des discours politiques en les
insérant au milieu des pièces galantes. En achetant le Mercure galant pour
les airs de musique, il y a bien des chances de consulter, au passage, le récit
de la dernière bataille dans la version retenue par Donneau et vice versa.
L’hypothèse selon laquelle le Mercure a pu servir de source à l’histoire
de la corne à poudre de Lesage, lui-même un lecteur attesté du Mercure,
mérite donc d’être explorée. Présent dans de nombreuses bibliothèques,
facile à consulter, lu et utilisé par la postérité, plaisant, le Mercure s’impose
comme récit du 17e siècle. Au 19e siècle encore, on sait que Musset fut un
35. Nouveau Mercure galant, t. I, janvier-mars 1677, p. 19-20.
36. Voir Pierre-François Burger, « Autour de deux propagandistes de Louis XIV :
Vuoerden et Donneau de Visé », XVIIe siècle, vol. 137, no 4 (1982), p. 413-416.
37. Mercure galant, t. I, 1672, « Au lecteur », n. p.
50 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
grand lecteur du Mercure et qu’il s’en est inspiré à plusieurs reprises. Rien
de surprenant, donc, dans le fait de voir le périodique influencer l’écriture
des Aventures de Monsieur Robert Chevalier et imposer discrètement le récit
finalement enregistré.
La corne à poudre de sieur Charles Lemoyne de Longueuil
(1690-1744)
Comment travailler la circulation de cette anecdote ? Il ne s’agit pas de produire
ici une analyse intertextuelle, mais bien de nous inspirer librement de
cette méthode issue des études littéraires. En voici les grandes lignes :
Au sens strict, on appelle intertextualité le processus constant et peut-être
infini de transfert de matériaux textuels à l’intérieur de l’ensemble des discours.
Dans cette perspective, tout texte peut se lire comme étant à la jonction
d’autres énoncés, dans des liens que la lecture et l’analyse peuvent construire
ou déconstruire à l’envi. En un sens plus usuel, intertextualité désigne les cas
manifestes de liaison d’un texte avec d’autres38.
Pour les besoins de notre démonstration, nous nous bornerons à la dernière
acception. Nous ne procéderons pas non plus à une étude intégrale
des sources comme elle se pratique en histoire. Certes, la relation de
Monseignat a vraisemblablement été archivée, reprise, recopiée, modifiée
et recirculée dans les semaines et mois qui suivirent sa réception à Versailles
et Paris, et ces différentes copies ont pu également servir de sources aux
textes que nous étudions ci-dessous (et à d’autres qui ont pu nous échapper).
Notre propos est toutefois ici de suivre les reprises probables du Mercure
galant dès la première version de cette anecdote. Enfin, il ne saurait être
question d’un relevé systématique des variantes, comme l’exigerait la textologie39,
ni de la constitution d’un stemma40 dans la tradition philologique.
38. Jean-François Chassay, « Intertextualité », dans Paul Aron, Denis Saint-Jacques
et Alain Viala (dir.), Dictionnaire du littéraire [2002] (Paris, Presses universitaires de
France, 2006), p. 317.
39. « Science qui étudie les conditions d’existence et de transmission des textes
imprimés », dans Frédéric Duval, Les mots de l’édition de textes (Paris, École des chartes,
2015), p. 250. Voir surtout Roger Laufer, Introduction à la textologie. Vérification, établissement,
édition des textes (Paris, Larousse Université, 1972).
40. « Schéma représentant les relations généalogiques entre les témoins d’un texte
sous forme d’arbre à l’envers, avec la racine en haut et les ramifications en bas », dans
Duval, Les mots de l’édition de textes, p. 241.
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 51
Plus modestement, donc, nous partons du principe que l’épisode de la corne
à poudre de M. de Longueuil s’est mis à essaimer dès janvier 1691 et que,
doté d’un plus grand pouvoir de dissémination que la relation manuscrite
de Monseignat, dont il a dû exister des copies, le Mercure galant en fut le
principal vecteur initial. C’est pourquoi nous proposons de comparer
quelques « cas manifestes de liaison d’un texte avec d’autres », le tout émaillé
de modulations et d’hypothèses.
Le manuscrit de Monseignat dans le Mercure galant
de janvier 1691
Sur la base des faits connus et de la comparaison qui suit, la « Relation de
Canada » que publie le Mercure galant et dans laquelle se trouve l’histoire
de la corne à poudre ne peut être que celle de Charles de Monseignat,
secrétaire de Frontenac. Vraisemblablement adressée à la comtesse de
Frontenac, Anne de la Grange-Trianon, cette relation circonstanciée
semble avoir été composée pour circuler rapidement et massivement, en
France et au-delà, en comptant notamment sur la force de dissémination
du Mercure. D’après le récit qu’en fait Lahontan dans ses Nouveaux Voyages,
cette relation lui aurait été confiée par Frontenac, qui l’aurait dépêché et
recommandé, avant de quitter Québec le 26 novembre 1690 à bord du Fleur
de May41, « ce qu’on n’avoit jamais vû jusqu’alors42 ». En effet, avec l’imminence
de l’hiver et de la formation des glaces sur le fleuve Saint-Laurent,
ce départ est aussi tardif que téméraire, mais l’importance de la nouvelle
le justifie. Après une traversée plutôt longue, la relation débarque à La
Rochelle à la mi-janvier43, pour paraître enfin dans le Mercure galant achevé
d’imprimer le 31 janvier, alors que — chose rare — la Gazette ne l’a pas encore
41. Myrand, M. de la Colombière, orateur, p. 214, note 1. Cette date est confirmée par
David M. Hayne, « Lom d’Arce de Lahontan, Louis-Armand de, baron de Lahontan », DBC,
vol. 2 (1969), [biographi.ca/fr/bio/lom_d_arce_de_lahontan_louis_armand_de_2F.html] et
Lahontan lui-même (Nouveaux voyages, p. 467).
42. Lahontan, Nouveaux voyages, p. 467.
43. Lahontan date sa lettre de La Rochelle du 12 janvier 1691 (Nouveaux voyages,
p. 468), d’où il serait parti le lendemain pour se rendre à Versailles. Le scénario est séduisant,
mais la Gazette du 27 janvier 1691 en propose une autre version : « Le sieur de
Villebon dépesché de Quebec, par le Comte de Frontenac Gouverneur de la Nouvelle
France, a apporté pour nouvelles, que les Anglois moüillerent le 16 d’Octobre devant
Quebec … » (p. 48).
52 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
publiée44. Intégré au périodique en flux tendu, le texte de Monseignat ne
subit, à peu de choses près, que des retouches mineures qui visent à respecter
le style du périodique.
La comparaison de l’épisode de la corne à poudre permet d’apprécier la
relation entre les deux textes. Dans la transcription du manuscrit de
Monseignat, nous n’avons résolu qu’une abréviation. Quant à la version
du Mercure, nous y avons signalé les différences mineures en gras et souligné
les plus conséquentes (ajout, graphie révélatrice, condensation).
a) Charles de Monseignat, « Relation de ce qui s’est passé de plus remarquable
en Canada depuis le depart des vaisseaux au mois de novembre
1689 jusqu’au mois de novembre 1690 », 1690 :
Le Vendredy, les s[ieurs] de Longueuil, de St. Heleine [36r] avec quelques
François, commancerent a escarmoucher sur les deux heures apres midy
contre la teste de l’armée des ennemis qui marchoit en bon ordre le long de
la petite riviere. Ils firent plier leurs gens detachez qui se rejoignirent à leur
gros. Le combat fut assez longtemps opiniastré, nos gens se battoient de la
mesme maniere qu’a la precedente escarmouche. Monsieur le Comte avoit
cependant fait mettre en bataille trois bataillons de trouppes du costé d’en
deça de la riviere et estoit a leur teste prest à recevoir les ennemis s’ils en
avoient voulu tenter le passage. Nos gens firent leur retraite en bon ordre,
mais par malheur le s[ieur] de St. Heleine eust la jambe cassée d’un coup de
fusil, le s[ieur] de Longeuil son frere qui eust l’année passée un bras cassé au
combat de Lachine, receut aussy une contusion au costé, et auroit esté tué
sans sa corne a poudre qui se trouva a l’endroit ou donna la balle45.
b) Anonyme [Charles de Monseignat], « Relation de Canada », Mercure
galant, janvier 1691 :
Le Vendredy Mrs de Longueil et de Sainte Helene avec quelques François
commencerent à escarmoucher sur les deux heures après midy contre la teste
de l’Armée des Ennemis, qui marchoit en bon ordre le long de la petite
Riviere. Ils firent plier leurs gens detachez qui se rejoignirent à leur gros. Le
combat fut assez long-temps opiniastré, les François le [305] soustenant avec
beaucoup de courage. Cependant Mr le Gouverneur avoit fait mettre en
44. Annoncée dans la Gazette du 27 janvier 1691 (p. 48), la relation de Monseignat
paraît effectivement, dans une version synthétisée, les 3 et 7 février de la même année
(Gazette, p. 59-72). Il semble que le Mercure ait coiffé la Gazette, même en publiant un
texte plus long et fidèle à l’original.
45. ANOM, C11A, vol. 11, fos 35v-36r, [nouvelle-france.org/fra/Pages/item.aspx?
IdNumber=16299&].
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 53
bataille trois bataillons de troupes du costé d’en deçà de la Riviere, et il estoit
à leur teste prest à recevoir les Ennemis, s’ils en avoient voulu tenter le passage.
La retraite fut faite en bon ordre, mais par malheur Mr de S Helene eut
la jambe cassée d’un coup de Fusil. Mr de Longueil son Frere, qui l’année
derniere eut un bras cassé au combat de la Chine, receut une contusion au
costé, et auroit esté tué [306] sans sa corne à poudre qui se trouva à l’endroit
où donna la balle46.
Puisque les pratiques éditoriales du Mercure rendent tout à fait plausible
la publication de la relation de Monseignat dans un délai aussi court et que
la source ne peut être la Gazette, la comparaison nous épargne de douloureux
débats. Tous les détails mineurs que nous avons soulevés ne sont que
des variantes graphiques (et dans le cas de sieur / monsieur, une simple préférence)
par rapport au manuscrit, et ce, non seulement dans l’extrait, mais
bien dans l’ensemble de la relation. Quant aux modifications plus substantielles,
elles concernent d’abord l’ajout d’un et, manquant dans le manuscrit,
et deux condensations sans grande importance. La principale modification
— « les François le [305] soustenant avec beaucoup de courage » — est largement
comparable à celles que l’on constate dans d’autres réécritures du
Mercure, notamment la prise du fort de Cayenne mentionnée plus haut47.
Deux modifications nous semblent plus importantes, soit le remplacement
du titre de Comte (privé) par celui de Gouverneur (politique et public), ainsi
que la graphie de Sainte Helene (qui modifie le St. Heleine du manuscrit).
Nous verrons plus loin en quoi cette graphie est significative.
La version du Premier établissement de la foy
dans la Nouvelle-France de Le Clercq : un cas isolé
L’épisode de la corne à poudre a donc paru d’abord dans le Mercure, et ce,
dans un état quasi identique à celui de la relation de Monseignat. En
revanche, l’Extraordinaire de la Gazette, publié quelques jours plus tard, ne
46. [Monseignat], « Relation de Canada », p. 304-306. S’il est vrai que le mot « contusion
» figure bel et bien dans la relation que Frontenac fait des événements de l’automne
1690, il emploie une formulation différente. Voir Myrand, M. de la Colombière, orateur,
p. 135.
47. Sur ces réécritures, voir Schuwey, Un entrepreneur des lettres au XVIIe siècle,
p. 386-395.
54 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
le mentionne pas48. La première reprise que nous avons pu identifier se
trouve dans le Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France (1691)
du missionnaire récollet Chrestien Le Clercq. Avant d’aborder cette version,
précisons d’emblée que Le Clercq n’a pas pu être témoin des événements
rapportés puisqu’en 1690, il séjournait non pas au couvent des
Récollets de Québec, mais bien à celui de Lens (Pas-de-Calais). Rentré en
France après une dizaine d’années de missions dans l’Est du Canada (1675-
1686), il s’appuie donc sur une ou plusieurs sources. D’ailleurs, il n’est pas
du tout certain que Le Clercq soit l’auteur ou, du moins, le seul auteur de
cet ouvrage49. Le Premier établissement est cité dans la précieuse « Liste et
examen des auteurs que j’ai consultés pour composer cet ouvrage » de
l’Histoire de la Nouvelle-France de Charlevoix, un répertoire qui permet
aujourd’hui de mesurer l’état du corpus historiographique consacré à la
colonie française vers 1744. Malgré le peu de valeur qu’il accorde à l’apostolat
récollet et aux productions textuelles qui en émanent, rivalité oblige,
Charlevoix reconnaît avoir consulté le Premier établissement de la foy dans
la Nouvelle-France. Fin lecteur, l’historien jésuite soupçonne d’emblée le
procédé de compilation : « Cet ouvrage, où l’on a lieu de croire que le Comte
de Frontenac a mis la main [le Premier établissement lui est d’ailleurs dédié],
est communément assez bien écrit, quoiqu’il y regne un goût de déclamation,
qui ne previent pas en faveur de l’Auteur50. »
De quelle(s) source(s) Le Clercq s’est-il donc inspiré pour rédiger sa
version de l’anecdote ? Soit il a eu accès à une version manuscrite, compila-
48. « L’escarmouche dura assez long-temps, sans que les furieuses décharges des
ennemis fissent beaucoup d’effet à cause des arbres, derriere lesquels nos gens se mettoient
à couvert. Le sieur de Sainte Heleine y eut une jambe cassée, il y eut un soldat &
un habitant tüez, & deux autres blessez » (Gazette, 7 février 1691, p. 70). Puisqu’on n’y
reconnaît plus les expressions de Monseignat, nous avons exclu cette occurrence de notre
analyse, mais nous tenions à la reproduire.
49. G.-M. Dumas signale cette possibilité dans « Le Clerq, Chrestien », DBC, vol. 1
(1966), [biographi.ca/fr/bio/le_clercq_chrestien_1F.html]. D’après Guy Laflèche et Serge
Trudel (Un janséniste en Nouvelle-France, Laval, Singulier, 2003), l’ouvrage serait attribuable
au récollet Valentin Leroux. Quant à Catherine Broué, elle croit qu’il s’agirait plutôt d’une
oeuvre collective. Voir Catherine Broué, « Le Premier établissement de la foy, une oeuvre
collective supervisée ? Étude de la réécriture d’un passage de l’Histoire du Canada », Études
littéraires, vol. 47, no 1 (2016), p. 77-96, [erudit.org/fr/revues/etudlitt/2016-v47-n1-
etudlitt03173/1040887ar/]. Toutefois, pour simplifier l’expression, nous conservons
Le Clercq comme « nom d’auteur », dans le sens privilégié par Michel Foucault dans
« Qu’est-ce qu’un auteur ? ».
50. Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle-France, vol. 3, p. liv. Nous
soulignons.
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 55
tion intermédiaire des relations de Monseignat et des « nouvelles » rapportées
de Québec par M. de Villebon51, soit il s’est appuyé sur des sources
imprimées, à savoir la Gazette et le Mercure galant. C’est la seconde hypothèse
que nous privilégions. D’une part, des éléments présents dans sa
version empêchent de penser qu’il réécrit simplement Monseignat : les
noms de saint Ours, de saint Cirq, de Valreine et du Crusel n’apparaissent
pas dans la relation manuscrite. D’autre part, comme nous le verrons, certains
éléments de cette reprise sont graphiquement identiques, à l’esperluette
près, aux énoncés de la Gazette. Il apparaît dès lors plus probable que
Le Clercq travaille à partir de sources imprimées plutôt qu’à partir d’un
réseau d’informateurs privé. L’épisode de la corne à poudre qu’il relate,
absent de l’Extraordinaire de la Gazette, a donc beaucoup plus de chances de
provenir du Mercure que du manuscrit de Monseignat, ou d’une copie de
celui-ci. Pour faciliter la lecture de l’extrait, nous avons choisi trois codes :
les passages soulignés sont des apports ou des reformulations de Le Clercq ;
ceux placés entre [crochets] désignent des emprunts directs à la Gazette52 ;
enfin, ceux qui figurent entre {accolades} proviennent du Mercure.
c) Chrestien Le Clercq (?), Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-
France, 1691 :
Le 2053 {les ennemis marchans en bon ordre le long de la} riviere saint Charles,
les sieurs {de Longüeil}, {de sainte Heleine}, [de Moncarville [sic], d’Oleançon,
& de Repentigny] avec d’autres François s’y rendirent {sur les deux heures
après midy} & escarmoucherent {contre la teste} de leurs troupes qui s’estoient
avancées. Ils les firent plier & regagner leur gros. Le combat {s’opiniatra} des
deux côtez, & les nostres combatirent par pelotons, & [de la même maniere
que la précedente journée]. Le [Comte de Frontenac] qui crût que les ennemis
vouloient tenter le passage de la riviere, fit avancer [les sieurs de saint Ours,
de saint Cirq, de Valreine, & du Crusel, avec les quatre bataillons de troupes
qu’ils commandoient], & se mit à leur teste. [Il détacha le sieur de la Maison-
Fort Capitaine, & la Perade son Enseigne avec 40 hommes pour garder le
Convent des Recollets, & empescher les ennemis de se rendre maistres de ce
poste. Mais ils se contenterent d’escarmoucher contre nous la petite riviere
51. Gazette du 27 janvier 1691, p. 48.
52. Omis par Monseignat et le Mercure, les noms propres reproduits ici entre crochets
apparaissent dans la Gazette du 7 février 1691, p. 70-71 (Montarville y est correctement
orthographié). De toute évidence, la Gazette disposait de relations complémentaires des
événements de Québec.
53. Sur la base de l’information fournie par le Mercure, plus fidèle à la relation de
Monseignat, Le Clercq corrige ici la Gazette, qui parle du 19.
56 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
entre deux.] {Le sieur de sainte Heleine qui eût la jambe cassée l’année derniere
au combat de la Chine}, receut en celuy cy une {contusion au côté}, {sans sa
corne à poudre} {où donna la balle}, il auroit couru plus de risque54…
L’histoire éditoriale de l’ouvrage soutient également l’hypothèse d’un
emprunt au Mercure. Certes, Le Clercq obtient le 30 décembre 1690 le
« “privilège” de faire imprimer les deux ouvrages qu’il vient de terminer :
Nouvelle Relation de la Gaspesie et Premier Etablissement de la foy dans la
Nouvelle France55 », soit avant la sortie du Mercure de janvier 1691 et la
Gazette du 7 février 1691. La publication est toutefois échelonnée : le Premier
établissement ne paraît que le 20 avril 169156, ce qui laissa tout juste le temps
au(x) rédacteur(s) d’y adjoindre l’anecdote tirée du Mercure qui vient alors
de paraître, comme une sorte d’épilogue de toute dernière actualité. Notons
enfin que, à partir de ses deux sources, Le Clercq procède à une reformulation
parfois confuse. En effet, Longueuil et sainte Heleine sont inversés, le
second dans une graphie que l’on retrouve dans la Gazette, mais pas dans
le Mercure. Si des erreurs découlent de ce collage (ici, c’est M. de Sainte-
Hélène qui est sauvé par sa corne à poudre, alors que dans les faits il meurt
d’une blessure à la jambe), la présence de détails supplémentaires (par
exemple, le nom des officiers) et une allusion au couvent des Récollets de
Québec (tirée de la Gazette et évidemment précieuse pour un ancien missionnaire
de la Nouvelle-France) correspondent aux croisements des
sources typiquement utilisées pour « améliorer » une relation57.
Histoire de l’Amérique septentrionale, ou Bacqueville
en compilateur tardif
Parmi les versions suivantes de la « corne à poudre » référencées dans la
bibliographie de Charlevoix se trouve l’Histoire de l’Amérique septentrionale
de Bacqueville publiée en 1722. Avec nuance et franchise, l’historien ne
cache pas non plus ses réserves : « Cet ouvrage, qui est écrit en forme de
54. Le Clercq, Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France, t. 2, p. 435-437.
55. Chrestien Le Clercq, Nouvelle Relation de la Gaspésie, éd. critique de Réal Ouellet
(Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1999), p. 173. Le privilège se trouve dans
Le Clercq, Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France, t. 1, p. [xviii], [gallica.bnf.
fr/ark :/12148/bpt6k1095176/f438.item].
56. Enfin, l’ouvrage profitera d’un compte rendu (Le Journal des Savants, 1692,
p. 90-101). Voir aussi Le Clercq, Nouvelle Relation de la Gaspésie, p. 173 et 682.
57. Voir Martignon, « Publier le lointain à l’époque de Louis XIV ».
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 57
lettres, excepté le second Volume, qui est distribué par Chapitres, renferme
des Mémoires assez peu digerés & mal écrits sur une bonne partie de l’Histoire
du Canada. On peut compter sur ce que l’Auteur dit comme témoin
oculaire ; il paroît sincere & sans passion, mais il n’a pas toujours été bien
instruit sur le reste58. » Bien entendu, ce qui nous intéresse au premier chef
dans ce commentaire, ce sont les « Mémoires assez peu digerés & mal
écrits » compilés par Bacqueville. Car la version de l’anecdote de la corne
à poudre qui paraît dans l’Histoire de l’Amérique septentrionale reprend des
expressions présentes dans le Mercure59 et dans la relation de Monseignat.
Pour faciliter la lecture de l’extrait, nous avons choisi trois codes : les passages
soulignés sont des apports de Bacqueville (raccords, déplacements,
reformulations, uniformisation du style), alors que ceux placés entre [crochets]
désignent des emprunts possibles au manuscrit de Monseignat ;
enfin, ceux qui figurent entre {accolades} proviennent du Mercure galant.
Les cas de chevauchement, presque systématiques, sont indiqués {[ainsi]}.
d) Bacqueville de la Potherie, Histoire de l’Amérique septentrionale, 1722 :
{[Monsieur]} de Frontenac qui avoit l’oeil à tout se mit {[le Vendredi]} à la tête
{[de trois Bataillons de Troupes]} reglées, {[en deçà de la petite riviere]}, pour
y {[recevoir les ennemis]} qui firent une seconde décente. D’un autre côté
{[Longueil]} & {saint Helene} {[son frere]}, {[avec quelques François]}, commencerent
{[sur les deux heures]} les {[escarmouches]} à la Sauvage {[contre
la tête de l’Armée]}, {[qui marchoit en bon ordre le long de la petite riviere]}.
Ceux des ennemis qui s’étoient détachez du gros furent obligez de le regagner
pour éviter le feu de nos Troupes qui étoient en embuscade. {Saint Helene}
{[eut la jambe cassée]}, Longueil reçût un coup de fusil, {[& eût été tué sans
une corne à poudre qui se trouva à l’endroit où donna la balle]}60…
Ce découpage révèle deux informations principales au sujet de cette
version de l’épisode de la corne à poudre. D’une part, tous les ajouts de
Bacqueville sont d’ordre stylistique ; même ses reformulations (ou réagencements)
portent les traces de ses deux sources les plus probables. D’autre
part, le Mercure et la relation de Monseignat se confondent, la seule exception
étant la graphie de Saint Helene, qui n’apparaît que dans le Mercure
(mais correctement accordé). S’agit-il d’une correction d’auteur, d’une
58. Voir Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle-France, vol. 3, p. lviii.
59. L’équipe d’Alain Beaulieu (UQAM) avance que Bacqueville aurait consulté des
manuscrits officiels pour rédiger les trois derniers volumes.
60. Bacqueville de la Potherie, Histoire de l’Amérique septentrionale, t. 3 (Paris, Jean-Luc
Nion et François Didot, 1722), lettre 2, p. 119.
58 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
normalisation établie au début du 18e siècle, ou de la marque d’une utilisation
du Mercure galant ? Les ajouts stylistiques suggèrent-ils une source
tierce, une copie de Monseignat ou d’un autre récit archivé par le ministère
de la Marine ? Force est de constater que rien dans la version de Bacqueville
n’est propre au manuscrit de Monseignat, que tous les éléments sont présents
dans le Mercure, y compris la graphie révélatrice. Compte tenu de la
distance temporelle et de la facilité d’accès au Mercure, l’auteur a très bien
pu se satisfaire du périodique pour élaborer sa relation.
Lesage et Charlevoix : condensation romanesque
et synthèse historienne
On en revient alors à la version de l’anecdote que donne Lesage. Fort de sa
vaste expérience de dramaturge et de romancier, comme en témoigne
l’immense succès de Turcaret (1709), de ses 97 comédies données à la Foire
(76 en collaboration61) et surtout de l’Histoire de Gil Blas de Santillane (1715-
1735), Lesage accomplit à merveille son travail d’écrivain. « [A]rrangeur de
génie62 », selon la formule de Fauteux, il adapte pour la fiction les diverses
sources qui lui ont servi à composer les nombreux épisodes de son roman
de flibustier canadien, y compris celui de la corne à poudre. C’est justement
ce qui complique l’identification des textes qu’il reformule au début des
années 1730. Comme il est peu probable que Lesage ait consulté le manuscrit
de Monseignat, pour des raisons tant matérielles (accès physique au
document) que pratiques (écriture rapide d’un rebondissement parmi tant
d’autres), nous supposons qu’il s’appuie sur le Mercure et / ou l’Histoire de
Bacqueville, donc, indirectement, sur le Mercure. En effet, pourquoi un
écrivain aussi curieux que productif aurait-il voulu remonter jusqu’au
manuscrit, alors qu’il disposait déjà d’un épisode imprimé facilement
transposable ? Par ailleurs, nous savons qu’il fréquentait suffisamment le
Mercure pour en faire le sujet d’une comédie (voir supra), ce qui souligne
par la même occasion le statut de ce périodique dans les années 172063. En
61. Isabelle Martin, Le théâtre de la foire. Des tréteaux aux boulevards (Oxford, Voltaire
Foundation, 2002), p. 80.
62. Fauteux, « Les aventures de Chevalier de Beauchêne », p. 33.
63. Sur le Mercure au 18e siècle, voir notamment François Moureau, Le Mercure galant
de Dufresny (Oxford, Voltaire Foundation, 1982) et Timothée Léchot, « Profils d’un lectorat
: enquête sur les signatures d’énigmes du Mercure de France (1724-1778) », dans
Brycchan Carey et Caroline Warman (dir.), « Enlightenment Identities », Journal for
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 59
effet, si Lesage croyait le public à même de saisir les références piquantes
au Mercure, c’est que ce dernier était toujours bien vivant. Évidemment,
au-delà des prétendus mémoires autographes transmis par la veuve de
Chevalier, il aurait tout aussi bien pu se documenter ailleurs pour composer
Les Aventures de Monsieur Robert Chevalier. Après tout, ce n’était pas
la première fois qu’il traitait un sujet canadien64 et le livre de Bacqueville
était récent. Pour simplifier la lecture, nous ne soulignons ici que trois
indices d’emprunts, dont le dernier (la contusion) ne peut provenir de
Bacqueville, qui omet ce détail, alors que le Mercure l’intègre.
e) Alain-René Lesage, Les Aventures de Monsieur Robert Chevalier, 1732 :
Le fait est singulier : Monsieur de Longueil dans l’action reçut un coup de
Mousquet. La balle frappa sa corne à poudre et la cassa. Il y porta sa main
aussitôt pour prendre de quoi tirer encore ; dans le même instant une seconde
balle vint donner au même endroit, acheva de briser la corne et il en fut quitte
pour une légère contusion65.
Quant à Charlevoix, son travail est tout autre. En véritable historien, il
refuse compilation et reformulations légères tout à la fois, afin de produire
une synthèse originale de l’épisode. Pour ce faire, il semble s’appuyer sur de
nombreuses sources manuscrites et imprimées, parmi lesquelles pourrait
figurer le Mercure. Puisque Charlevoix fournit aux lecteurs une liste impressionnante,
il est peu probable qu’il en ait omis le Mercure à dessein. En
revanche, outre les manuscrits particuliers de Perrot et Pénicaut, l’historien
indique très clairement la nature de ses principales sources de première
main :
Cependant il y auroit eu de grands vuides dans mon histoire, si je n’avois trouvé
de quoi les remplir, dans les piéces originales, qui se conservent au dépôt de la
Marine, dont la garde étoit confiée à feu M. de Clerambaut Généalogiste des
Ordres du Roy. … Ces mêmes dépêches [outre celles de M. le Chevalier de
Eighteenth-Century Studies, vol. 45, no 1 (2022), p. 11-28. Le sujet n’est pas nouveau. En 1683
déjà, Edme Boursault faisait paraître Le Mercure galant, ou La Comédie sans titre, en vers
et en cinq actes (Paris, La Compagnie des Libraires).
64. Le projet La Nouvelle-France sur les planches parisiennes au XVIIIe siècle : contribution
à l’histoire de l’imaginaire par l’édition de comédies oubliées (Sébastien Côté, Pierre Frantz et
Sophie Marchand ; CRSH, FFCR et FMSH) a identifié les quatre comédies suivantes
(écrites seul ou en collaboration avec d’Orneval ou Fuzelier) : L’Isle du Gougou (1720),
Arlequin roi des Ogres, ou les Bottes de sept lieues (1720), La Sauvagesse (1732) et Les Mariages
de Canada (1734).
65. Lesage, Les Aventures de Monsieur Robert Chevalier, dit de Beauchêne, p. 238.
60 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
Callières], surtout celles des premiers Gouverneurs, de MM. de Denonville, de
Frontenac, de Vaudreuil, de Champigni, de Beauharnois, Raudot & Begon sont
d’ailleurs le véritable fond, où j’ai puisé tout ce qui regarde le Gouvernement
politique & militaire de la Nouvelle France66.
Sur cette base, nous concédons qu’un recours au manuscrit de
Monseignat, voire de Frontenac, est envisageable, sans exclure pour autant
la consultation non signalée de périodiques tels que le Mercure et la Gazette,
peut-être trop évidents ou, dans le cas du Mercure, considéré comme trop
peu prestigieux pour figurer parmi les sources. Pour faciliter la lecture de
cet extrait, nous avons choisi cinq codes : les passages soulignés indiquent
les apports de Charlevoix (seulement dans les emprunts identifiés), alors
que ceux placés entre [crochets] et {accolades} désignent respectivement
des emprunts probables au [manuscrit de Monseignat] et au {Mercure}. Les
cas très fréquents de chevauchement sont indiqués {[ainsi]}. À cela s’ajoutent
les caractères gras (Bacqueville) et italiques (Lesage).
f) Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle-France, 1744 :
Le vintiéme de grand matin ils battirent la générale, & se rangerent en
bataille. Ils demeurerent dans cette posture jusqu’à {[deux heures après
midi]}, criant sans cesse Vive le Roy Guillaume. Alors ils s’ébranlerent, & il
parut à leur mouvement qu’ils vouloient marcher vers la Ville, ayant des
pelottons sur les ailes, & des Sauvages à l’Avantgarde.
Il cottoyerent quelque tems la {[petite Riviere]} en très-bon ordre ; mais
MM. de Longueil & de {Sainte Helene} à la tête de deux-cent Volontaires leur
couperent chemin, & {[escarmouchant de la même maniere, qu’on avoit fait
le dix-huit]}, firent sur eux des décharges si continuelles & si à propos, qu’ils
les contraignirent de gagner un petit Bois, d’où ils firent un très-grand feu.
Les Nôtres les y laisserent, & {[firent leur retraite en bon ordre]}.
Nous eumes dans cette seconde action deux Hommes tués, & quatre blessés,
du nombre de ceux-ci furent les deux Commandans, qui combattirent toujours
les premiers avec leur valeur ordinaire ; mais M. de Longueil en fut quitte
pour une assez grosse contusion ; {Sainte Helene}, son Frere, voulant avoir un
Prisonnier, reçut un coup de feu à la jambe, qui ne parut pas dangereux, il en
mourut néanmoins peu de jours après, au grand regret de toute sa Colonie,
qui perdoit en lui un des plus aimables Cavaliers, & des plus braves Hommes,
qu’elle ait jamais eus67.
66. Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle-France, vol. 1, p. lxi.
67. Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle-France, vol. 2, p. 85.
POINT AVEUGLE DANS L’HISTORIOGRAPHIE 61
Au-delà du développement maîtrisé de l’épisode, fruit d’un véritable
effort de réécriture, Charlevoix laisse des indices formels qui nous permettent
d’identifier d’autres sources que le manuscrit de Monseignat (ou
ses copies). Le mot Sauvage et le syntagme Sainte Helene, son Frere semblent
provenir de Bacqueville ; en fin de compte, la graphie Sainte Helene nous
ramène au Mercure, fût-ce par l’entremise de Bacqueville, puisqu’elles sont
les deux seules versions à l’employer ; quant à M. de Longueil en fut quitte
pour une assez grosse contusion, l’expression se rapproche suffisamment de
la version de Lesage pour supposer que Charlevoix a lu son roman. En
dépit des sources annoncées par Charlevoix, il apparaît, dans le cadre de
cette anecdote, que celles-ci sont avant tout imprimées et que le Mercure
galant impose, directement ou indirectement, la version définitive de
l’anecdote.
* * *
À l’instar de la désormais célèbre formule de Frontenac, issue de la relation
de Monseignat qui a structuré notre propos, l’épisode de la corne à poudre
de Monsieur de Longueuil n’est certainement qu’un exemple parmi tant
d’autres qui laissent supposer de nombreuses sources inexploitées. Ainsi,
en regard du corpus en présence, qui compte plus de 270 000 mots portant
sur les Amériques, deux constats fondamentaux se profilent. D’une part,
il semble fort probable que le Mercure galant soit très discrètement, directement
ou indirectement, repris dans plusieurs textes de la Nouvelle-
France, qu’ils soient canoniques ou non. D’autre part, le périodique aurait
joué un rôle majeur (mais diffus) dans l’historiographie, à la fois immédiate
et plus longue, de la lointaine colonie. Il apparaît alors paradoxalement
comme une source à la fois centrale et marginalisée, non seulement du
règne de Louis XIV, mais aussi de l’histoire de l’Amérique française. Car,
si la relation de Monseignat résout ici un bien petit mystère de l’histoire
littéraire, les lieux de sa publication (Paris, Lyon, Hollande) soulèvent des
questions essentielles pour la production écrite au sujet de la Nouvelle-
France à l’époque coloniale et, plus largement, dans l’historiographie canadienne
depuis le 19e siècle. À la lumière de l’anecdote de la corne à poudre
de Monsieur de Longueuil, il devient possible de formuler l’hypothèse qu’il
existe, en marge du canon (imprimé et manuscrit), un corpus immergé de
la Nouvelle-France dont la lecture n’est pas consignée et qui, au fil des
siècles, a été oublié. Cela explique pourquoi, même dans la perspective la
62 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
plus large, le Mercure galant n’est presque jamais cité dans les études littéraires
consacrées à la Nouvelle-France68. Or, aussi fascinant que gigantesque,
émergeant du passé comme une Atlantide insoupçonnée, le corpus
américain du Mercure galant (1672-1715) constitue de toute évidence un
point aveugle. La redécouverte de cet ensemble d’hypotextes est l’occasion
de repenser l’historiographie à l’aune de ses médias, et de mieux prendre
en compte ce facteur déterminant dans la manière dont on impose, subrepticement,
une certaine écriture de l’événement. ◆
Concerne un périodique
Concerne une personne
Soumis par lechott le