Référence
CÔTÉ Sébastien, CROFT Marie-Ange, GLADU Kim, GOHIER Maxime, « Présentation. L’Amérique de papier dans le Mercure galant (1672‑1715) », in Sébastien Côté, Marie-Ange Croft, Kim Gladu, Maxime Gohier (dir.), L'Amérique dans le Mercure galant sous Louis XIV, Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 76, no 1-2, été-automne 2022, p. 5-12.
Référence courte
Côté, Croft, Gladu, Gohier 2022/2
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Type de référence
Texte
Présentation
L’Amérique de papier dans
le Mercure galant (1672-1715)
sébastien côté, marie-ange croft,
kim gladu et maxime gohier
« Il n’y a peut-être jamais eu de siècle si soigneux d’instruire le
public de tout ce qui se passe de curieux dans le monde, que le nôtre »,
écrit en 1686 Jacques Bernard dans l’« Avertissement au lecteur » du
périodique hollandais Histoire abrégée de l’Europe. De fait, l’avènement de
la presse périodique au 17e siècle constitue un phénomène de société
majeur qui instaure un nouveau rapport à l’actualité. Historiennes et
historiens ont donc plus d’une raison de s’y intéresser. Définie par le
Dictionnaire de l’Académie française de 1694 comme une « feuille volante
qu’on donne au public toutes les semaines et qui contient des nouvelles
de divers pays1 », la gazette coexiste avec des mensuels imprimés plus
substantiels dont, en France, le (Nouveau) Mercure galant2. Créé en 1672
et publié de manière régulière à compter de 1678, le Mercure galant fut
d’emblée un redoutable organe de propagande au service de la politique
de Louis XIV. La popularité incontestable de ce périodique, qui jouissait
d’un monopole en France3, et sa large diffusion à travers l’Europe
montrent qu’il sut faire écho aux préoccupations de la société européenne
des 17e et 18e siècles. Le mensuel, auquel s’ajoutent ponctuellement des
suppléments (Extraordinaires,
Affaires du temps et Relations), porte sur des
sujets susceptibles de plaire à un public éclectique issu de tous les milieux
1. Dictionnaire de l’Académie française, 1694.
2. Le périodique est rebaptisé Nouveau Mercure galant de janvier 1677 à mai 1678,
puis de nouveau entre 1714 et 1716.
3. Le Mercure galant jouissait d’un monopole en France, dans une entente tripartite
avec la Gazette de France et le Journal des savants. Ces trois périodiques traitaient respectivement
de l’actualité mondaine (entendue au sens large), politique et scientifique.
6 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
et qui pouvaient être très divers : les mondanités, la littérature, les sciences
et la religion, mais aussi la politique et les guerres menées par Louis XIV.
Aussi n’est-il pas surprenant d’y découvrir des nouvelles et relations provenant
ou traitant de l’Amérique (y compris la Nouvelle-France et les
Antilles). Un dépouillement minutieux de plus de 500 livraisons du périodique
(et ses suppléments) publiées entre 1672 et 1715 a permis de mettre
au jour un corpus de relations et de nouvelles portant sur le Nouveau
Monde. Procédant d’une démarche rigoureuse et exhaustive, l’inventaire
des textes sur l’Amérique s’appuie sur les éditions parisiennes numérisées
et, plus rarement, sur l’édition lyonnaise, réédition officielle en province4.
Les numéros retracés depuis trois plateformes (Gallica, Le gazetier universel
et le corpus électronique des périodiques du Centre de recherche du
Château de Versailles) ont fait l’objet d’une recherche systématique de 54
mots clés prédéterminés à partir d’un relevé d’occurrences terminologiques.
Étant donné les limites inhérentes aux procédés d’océrisation
(reconnaissance optique des caractères) employés pour rendre les exemplaires
consultables en ligne, les tables des matières de tous les numéros
ont aussi été parcourues et les outils de repérage disponibles consultés — la
table analytique de Vincent5 pour les articles publiés entre 1672 et 1710,
l’inventaire partiel de Moureau6 pour ceux parus entre 1710 et 1714 et l’édition
des articles du Mercure galant antérieurs à 1710 concernant la littérature,
la musique et les spectacles sur le site de l’Observatoire des textes,
des idées et des corpus (ObTIC)7. Ces textes de longueur très variable nous
permettent de redécouvrir l’Amérique telle qu’elle se présente alors aux
4. L’édition lyonnaise jouira un temps d’un privilège royal pour une édition partagée.
Contrairement aux nombreuses contrefaçons que l’on retrouve dans plusieurs villes
françaises (Toulouse, Avignon) et ailleurs en Europe (comme La Haye ou Bordeaux, en
Italie), l’édition lyonnaise peut donc être considérée comme une réédition officielle. À
propos de l’histoire éditoriale du Mercure galant, voir notamment François Moureau, « Du
Mercure galant au Mercure de France : structure et évolution éditoriales (1672‑1724) », dans
Alexis Lévrier et Adeline Wrona (dir.), Matière et esprit du journal du Mercure galant à
Twitter (Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2013).
5. Monique Vincent, Mercure galant, Extraordinaire, Affaires du temps : table analytique
contenant l’inventaire de tous les articles publiés, 1672-1710 (Paris, Honoré Champion,
1998).
6. François Moureau, Le Mercure galant de Dufresny (1710-1714) ou le journalisme à la
mode (Oxford, Voltaire Foundation, 1982).
7. Observatoire des textes, des idées et des corpus, Sorbonne-Université, https://obtic.
sorbonne-universite.fr/. D’abord hébergé par la plateforme de l’Observatoire de la vie
littéraire (Obvil) de Sorbonne-Université, le projet, dirigé par Anne Piéjus, a migré en
2020 sur le nouveau site ObTIC.
Présentation 7
lecteurs du Mercure : à travers ses lieux, ses événements quotidiens, ses
catastrophes, ses batailles et, bien sûr, ses figures marquantes.
Ce dossier sur l’Amérique dans le Mercure galant sous Louis XIV s’inscrit
dans le cadre d’un projet de recherche plus large8 qui poursuit trois
objectifs principaux :
1. Contribuer à l’histoire de la littérature sur le Nouveau Monde par la mise
au jour d’un nouveau corpus de récits de voyage. Longtemps négligés par les
institutions de savoir, les périodiques et journaux d’Ancien Régime constituent
une source rarement mobilisée par l’histoire et la littérature. Jusqu’ici,
la recherche sur la presse périodique a en effet suivi deux orientations
distinctes. Les littéraires se sont essentiellement attardés au Mercure galant
de Donneau de Visé, fondateur et principal rédacteur du périodique
jusqu’en 1710, en étudiant notamment l’auctorialité, le lectorat et la diffusion9.
Les historiens, de leur côté, ont observé l’émergence des gazettes et
la structuration du champ journalistique en retenant principalement la
période du 18e siècle10. La presse périodique d’Ancien Régime, objet d’étude
hybride, complexe et polymorphe dont l’accès a longtemps été restreint
(masse documentaire titanesque, modalités de consultation limitées, collections
fragmentaires), demeure donc à ce jour méconnue et inexploitée
par l’historiographie et les études littéraires sur le Nouveau Monde11.
Parues au sein d’une presse que les encyclopédistes qualifiaient de « journalisme
servile... qui semble toujours parler au nom du roi12 », les relations
et nouvelles sur l’Amérique sont en phase avec leur médium dédié à un
public mondain. Aussi n’est-il pas surprenant que plusieurs de ces textes
8. Écrire l’Amérique française dans le Mercure galant : discours d’actualité et imaginaire
colonial sous Louis XIV, subvention de Développement Savoir, CRSH, 2020-2022.
9. Voir notamment les travaux de Monique Vincent, François Moureau, Sara Harvey
et Christophe Schuwey, ainsi que le dossier Auctorialité, voix et publics dans le Mercure
galant publié par Deborah Bocker et Anne Piéjus dans la revue Dix-septième siècle, vol. 270,
no 1 (2016).
10. On soulignera notamment les travaux de Jean Sgard, Hans Bots, Denis Reynaud,
Gilles Feyel, Jérémy Popkin et, plus récemment, de Marion Brétéché.
11. On retiendra néanmoins les travaux de Yasmine Marcil et Maxime Martignon
qui, adoptant une perspective plus large, se sont intéressés à la publication de « l’ailleurs »
dans les périodiques. Voir notamment Yasmine Marcil, La fureur des voyages. Les récits de
voyage dans la presse périodique (1750-1789) (Paris, Champion, 2006), et Maxime
Martignon, « Publier le lointain à l’époque de Louis XIV : réseaux savants, activité politique
et pratiques d’écriture (France, 1670-1720) », thèse de doctorat, Université Gustave
Eiffel (Marne-la-Vallée), 2020.
12. Article « Gazette » de l’Encyclopédie (1755).
8 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
présentent une version romanesque de la figure de l’Autochtone13, par
exemple. Le corpus, qui compte plus de 235 000 mots, comprend notamment
des relations inédites signées par d’Iberville, Bacqueville de La
Potherie, Tonti, Subercase et Brouillan, ainsi qu’une série de 11 Relations
de Canada. Publiées entre 1705 et 1713 par un correspondant anonyme —
vraisemblablement le greffier du Conseil supérieur de Québec Charles de
Monseignat (†1718), nous y reviendrons —, ces relations, qui constituent
un ensemble à part, passent en revue les événements survenus au pays au
cours de l’année. Le corpus contient aussi des nouvelles, parmi lesquelles
figurent principalement des « Articles de morts » (dont les nécrologies de
Frontenac en 1698, de Marguerite Bourgeoys en 1700 et de Mgr de Laval en
1708), des « Articles de mariages » ou encore des nominations, qui font le
portrait (et surtout l’éloge) de personnages marquants de l’histoire de la
colonisation de l’Amérique. Les nouvelles rapportent aussi des « naufrages
», des « faits curieux », des « combats », etc. Une édition (numérique
et papier) de ces textes est d’ailleurs en préparation14.
2. Interroger les représentations de l’Amérique véhiculées par la presse périodique
dans la seconde moitié du règne de Louis XIV. Si les colonies françaises
semblent bien lointaines, la place qu’elles occupent dans le Mercure galant
invite à s’interroger sur l’intérêt qu’elles revêtent pour son lectorat (voir à
ce sujet l’article de Maxime Martignon dans ce dossier). C’est d’autant plus
vrai qu’en choisissant de publier dans la presse périodique, les auteurs de
relations privilégient une réception s’inscrivant dans un « régime d’actualité
» distinct de celui des récits de voyage traditionnels. En effet, si les
nouvelles qui paraissent dans le Mercure galant sont lues par un public large
et éclectique dans un laps de temps relativement court, elles sont aussi, en
vertu d’une poétique de l’événement, datées et éphémères. Elles se sont
inscrites d’emblée dans un régime de lecture synchronique au détriment
de la lecture diachronique normalement espérée des auteurs de relations,
ce qui explique en grande partie leur absence dans l’historiographie
moderne. Cette particularité invite à questionner la manière dont le discours
d’actualité, caractérisé par une consommation immédiate et un mode
de diffusion éphémère, infléchit les formes traditionnelles du récit de
voyage et, dès lors, la réception, sur les plans historique et littéraire, qui
13. Kim Gladu, « Présence du “sauvage” dans le Mercure galant (1702-1713) », dans
Luc Vaillancourt, Sandrine Tailleur et Émilie Urbain (dir.), Voix autochtones dans les écrits
de la Nouvelle-France (Paris, Hermann, 2019), p. 309-323.
14. L’édition est sous la direction de Sébastien Côté, Marie-Ange Croft, Kim Gladu
et Maxime Gohier.
Présentation 9
est faite des représentations de l’Amérique. Sur le plan méthodologique,
l’analyse du corpus s’articule autour de la tension que suscite chez les
auteurs le double désir de décrire l’Amérique et d’écrire l’Amérique, alors que
le récit de voyage se trouve concurrencé par le goût du romanesque15. De
fait, en dépit des nombreux récits viatiques déjà publiés à l’époque, l’Amérique
reste, à la fin du 17e siècle, un territoire à décrire, mais de manière à
intéresser un public acquis aux séductions qu’exerce la nouvelle historique
et galante (voir l’article de Kim Gladu et Jacinthe De Montigny). Son inscription
dans le Mercure galant ne témoigne pas simplement de l’évolution
de ses représentations ou de l’intérêt accru des lecteurs pour l’ailleurs : elle
conserve aussi les traces d’une modification profonde du rapport à l’événement
qui s’instaure dans la seconde moitié du règne de Louis XIV. C’est
d’ailleurs ce caractère bien distinct du corpus qui fait sa particularité et qui
exige une approche tenant compte des contextes spécifiques de production
et de réception.
3. Analyser les enjeux poétiques, intertextuels et rhétoriques de l’écriture de
l’actualité. À l’instar des relations de voyage traditionnelles qui s’inscrivent
dans un contexte qui leur est propre16, les relations et nouvelles qui
paraissent dans le Mercure galant sont tributaires des facteurs qui conditionnent
leur écriture : poétique des genres, intertextualité, rhétorique du
discours. Les textes sur l’Amérique reproduits dans le périodique tirent
parti d’une situation d’énonciation spécifique à la presse périodique d’Ancien
Régime, où l’intervention (assumée ou potentielle) du rédacteur du
périodique dans les textes (énonciation, réécriture), l’auctorialité problématique
de plusieurs écrits (anonymat, attribution erronée ou usurpée) et
les mises en abyme fréquentes du discours tendent à brouiller les marqueurs
génériques. Produites dans un contexte d’actualité, les relations se
distinguent aussi sur le plan du contenu : les considérations géographiques
et ethnologiques qui émaillent souvent le récit viatique s’effacent au profit
de descriptions et de représentations surtout événementielles (voir l’article
de Peggy Davis et Marie-Lise Poirier) et sont circonscrites par les visées
politiques de l’État (voir l’article de Sébastien Drouin). En outre, la concurrence
entre gazettes et périodiques européens et le rythme effréné
de l’écriture exigent des rédacteurs qu’ils reproduisent, traduisent ou
15. Réal Ouellet, « Lahontan et Exquemelin : deux exemples de dérive textuelle
(XVIIe-XVIIIe siècles) », Tangence, no 74 (2004), p. 45-57.
16. Maurice Lemire, Les écrits de la Nouvelle-France (Québec, Nota bene, 2000) ; Réal
Ouellet, La relation de voyage en Amérique (XVIe-XVIIIe siècles). Au carrefour des genres
(Québec, Presses de l’Université Laval, 2010).
10 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
réécrivent plusieurs articles qu’ils (re)publient. Les fréquentes allusions à
la gazette de France ou d’Amsterdam révèlent que le corpus sur l’Amérique
ne fait pas exception (voir l’article de Sébastien Côté et Christophe
Schuwey). Un sondage rapide montre que certaines relations entretiennent
aussi des liens intertextuels avec d’autres récits viatiques, comme c’était
d’ailleurs souvent le cas à l’époque17 : quelques auteurs, tel Bacqueville de
La Potherie, semblent ainsi avoir considéré le Mercure galant comme un
laboratoire d’essai avant la publication d’une oeuvre autonome (voir l’article
de Marie-Ange Croft et Marie-Ève Lajeunesse-Mousseau). Enfin, les relations
imposent une approche rhétorique susceptible d’éclairer les procédés
narratifs et argumentatifs qui conditionnent la production d’un discours
de l’actualité. Une analyse des dispositifs rhétoriques met ainsi en lumière
le rôle que ces discours ont joué dans la propagande coloniale, guerrière
et religieuse de Louis XIV (voir les articles de Marc André Bernier et de
Marie-Christine Pioffet).
Le corpus des « Relations de Canada » (1705-1713)
dans le Mercure galant
« Celuy qui a écrit la Relation que vous allez lire, s’est proposé de donner
tous les ans seulement, une Relation de tout ce qui se passera d’Historique
en Canada, pendant le cours de chaque année », écrit le rédacteur du
Mercure galant dans le numéro de février 170618. Publiées sans mention
d’auteur, les « Relations de Canada » constituent un corpus unique en son
genre, que le lectorat de l’époque aurait trouvé « aussi curieu[x], que
divertissan[t], et attachan[t]19 ». Survolant les principaux événements qui
se sont déroulés dans la colonie au cours de l’année, ces longues relations
livrent un rapport factuel où se glissent plusieurs détails, anecdotes et
faits divers. Si elle ne permet pas de percer avec certitude le mystère de
leur auctorialité, l’analyse de ce corpus pointe toutefois vers un auteur
unique. Compte tenu des acteurs coloniaux en présence, Charles de
Monseignat apparaît comme le candidat le plus probable. Ancien secrétaire
de Frontenac, il intègre le Conseil souverain de Québec (plus haut
17. Ouellet, « Lahontan et Exquemelin ».
18. « Journal de ce qui s’est passé en Canada pendant la derniere année », Mercure
galant, février 1706 (Paris, Michel Brunet), p. 75-127, spécifiquement p. 76.
19. Ibid., p. 75.
Présentation 11
tribunal de la colonie) en 1703, année de rédaction de la première relation,
parue dans le Mercure de janvier 1705. Auteur de la célèbre Relation de ce
qui s’est passé de plus remarquable en Canada en 1689-1690, qui narre le siège
de Québec et dont des extraits seront publiés l’année même dans le
Mercure galant et la Gazette de France20, Monseignat est aussi l’auteur présumé
de toute la série de relations du même titre produites jusqu’en
169821. Sur le plan formel, les 11 « Relations de Canada » du Mercure galant
s’apparentent à ces dernières : intitulés, divisions, vocabulaire, syntaxe.
Sur le plan du contenu, plusieurs thématiques sont abordées de façon
similaire dans les deux corpus, dont la façon de rapporter les discussions
diplomatiques tenues entre les ambassadeurs autochtones et le gouverneur
ou ses représentants. En outre, les 11 relations évoquent certains des
dossiers majeurs qu’eut à régler Monseignat dans le cadre de ses fonctions,
notamment à titre de directeur de la ferme du domaine d’Occident (1707).
Parmi ces dossiers épineux qui se taillent une place au sein du Mercure,
signalons la récupération et la propriété des biens des épaves de la flotte
Walker (1711)22 et le rachat de la monnaie de cartes23, système dont la relation
du Mercure galant de 1709 offre une description particulièrement
détaillée — et inédite.
Actualité et pertinence
L’analyse chorale du corpus américain du Mercure galant proposée dans le
présent dossier se situe à la confluence de plusieurs champs d’études : littérature
viatique, histoire des représentations de l’Amérique et recherches
sur la presse périodique d’Ancien Régime. En effet, les relations et nouvelles
publiées dans les premiers périodiques européens se distinguent du
récit viatique traditionnel par une mise en récit relevant de l’« histoire du
20. Marie-Ange Croft et Marie-Ève Lajeunesse-Mousseau, « Et Frontenac répondit
“par la bouche de ses canons” », dans Maxime Cartron et Nicholas Dion, Histoire de
l’édition (Paris, Classiques Garnier, 2023), et l’article de Côté et Schuwey dans le présent
dossier.
21. Voir MS Can 35 Houghton Library, Harvard University, [https://digitalcollections.
library.harvard.edu/catalog/990099036940203941].
22. « Suite de la Lettre de Quebec », Mercure galant, avril 1712 (Paris, Daniel Jollet,
Pierre Ribou, Gilles Lamesle), p. 3-49, spécifiquement p. 20-37.
23. « Lettre contenant ce qui s’est passé en Canada pendant l’année derniere »,
Mercure galant, mars 1709 (Paris, Michel Brunet), p. 14-67, spécifiquement p. 28-33.
12 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
temps présent24 », en cela cohérente avec la finalité de la presse périodique.
Plus avant, le corpus sur l’Amérique permet d’observer l’instauration d’un
dialogue transatlantique et son influence sur la transformation des dynamiques
d’échanges et de communication. Par l’exploitation d’un corpus
inédit de relations et de nouvelles sur l’Amérique, ce dossier propose une
contribution significative à l’histoire du Nouveau Monde et de la littérature
qui s’y rattache. Invitant à une conception large de l’Amérique, allant de la
baie d’Hudson au Brésil, il met en lumière le Nouveau Monde de papier
tel qu’il se présentait alors au lectorat européen. Non seulement ces relations
et ces nouvelles sont le produit complexe d’un ensemble de
contraintes liées à l’écriture, à la publication, à la diffusion et à la réception
du Mercure galant, mais elles ont également participé à façonner, autrement
que le corpus désormais canonique des relations de voyages, les discours
sur l’Amérique. Prenant à témoin des textes originaux publiés dans un
organe de la presse périodique, ce dossier offre ainsi une perspective innovante
pour poursuivre les réflexions amorcées au cours des dernières
années sur le genre viatique, sur les représentations de l’Amérique qu’on
y trouve25 et sur les enjeux intertextuels des récits de voyage26. En isolant
un corpus de textes hétérogènes portant sur un objet défini — l’Amérique —,
il présente un cas exemplaire, pertinent à la fois pour comprendre la
manière dont le Mercure galant participait au développement d’une poétique
de l’événement et pour mesurer son apport dans l’écriture « à chaud »
de l’histoire27. À l’ère des médias sociaux, qui transforment notre propre
rapport à l’actualité, ce dossier propose enfin une réflexion sur la modification
profonde que connaît ce rapport au tournant du 18e siècle, soulevant
des enjeux qui, mis en perspective, sont toujours à bien des égards ceux
du journalisme d’aujourd’hui, notamment en ce qui a trait à la frontière
entre vérité et fiction, nouvelle et anecdote, histoire et littérature. ◆
24. Brendan Dooley, The Dissemination of News and the Emergence of Contemporaneity
in Early Modern Europe (Farnham, Ashgate, 2010).
25. « Nouvelle-France : fictions et rêves compensateurs », Tangence, numéro dirigé
par Marie-Christine Pioffet, no 90, (2009) ; Marie-Ange Croft, « Discours sur le Canada
dans le Mercure galant (1672-1715) », dans Sébastien Côté, Pierre Frantz et Sophie
Marchand (dir.), Rêver le Nouveau Monde. L’imaginaire nord-américain dans la littérature
française du XVIIIe siècle (Québec, Presses de l’Université Laval, 2022), p. 37-53.
26. Ouellet, « Lahontan et Exquemelin ».
27. Christophe Schuwey, Un entrepreneur des lettres au XVIIe siècle. Donneau de Visé, de
Molière au Mercure Galant (Paris, Garnier, 2020).
L’Amérique de papier dans
le Mercure galant (1672-1715)
sébastien côté, marie-ange croft,
kim gladu et maxime gohier
« Il n’y a peut-être jamais eu de siècle si soigneux d’instruire le
public de tout ce qui se passe de curieux dans le monde, que le nôtre »,
écrit en 1686 Jacques Bernard dans l’« Avertissement au lecteur » du
périodique hollandais Histoire abrégée de l’Europe. De fait, l’avènement de
la presse périodique au 17e siècle constitue un phénomène de société
majeur qui instaure un nouveau rapport à l’actualité. Historiennes et
historiens ont donc plus d’une raison de s’y intéresser. Définie par le
Dictionnaire de l’Académie française de 1694 comme une « feuille volante
qu’on donne au public toutes les semaines et qui contient des nouvelles
de divers pays1 », la gazette coexiste avec des mensuels imprimés plus
substantiels dont, en France, le (Nouveau) Mercure galant2. Créé en 1672
et publié de manière régulière à compter de 1678, le Mercure galant fut
d’emblée un redoutable organe de propagande au service de la politique
de Louis XIV. La popularité incontestable de ce périodique, qui jouissait
d’un monopole en France3, et sa large diffusion à travers l’Europe
montrent qu’il sut faire écho aux préoccupations de la société européenne
des 17e et 18e siècles. Le mensuel, auquel s’ajoutent ponctuellement des
suppléments (Extraordinaires,
Affaires du temps et Relations), porte sur des
sujets susceptibles de plaire à un public éclectique issu de tous les milieux
1. Dictionnaire de l’Académie française, 1694.
2. Le périodique est rebaptisé Nouveau Mercure galant de janvier 1677 à mai 1678,
puis de nouveau entre 1714 et 1716.
3. Le Mercure galant jouissait d’un monopole en France, dans une entente tripartite
avec la Gazette de France et le Journal des savants. Ces trois périodiques traitaient respectivement
de l’actualité mondaine (entendue au sens large), politique et scientifique.
6 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
et qui pouvaient être très divers : les mondanités, la littérature, les sciences
et la religion, mais aussi la politique et les guerres menées par Louis XIV.
Aussi n’est-il pas surprenant d’y découvrir des nouvelles et relations provenant
ou traitant de l’Amérique (y compris la Nouvelle-France et les
Antilles). Un dépouillement minutieux de plus de 500 livraisons du périodique
(et ses suppléments) publiées entre 1672 et 1715 a permis de mettre
au jour un corpus de relations et de nouvelles portant sur le Nouveau
Monde. Procédant d’une démarche rigoureuse et exhaustive, l’inventaire
des textes sur l’Amérique s’appuie sur les éditions parisiennes numérisées
et, plus rarement, sur l’édition lyonnaise, réédition officielle en province4.
Les numéros retracés depuis trois plateformes (Gallica, Le gazetier universel
et le corpus électronique des périodiques du Centre de recherche du
Château de Versailles) ont fait l’objet d’une recherche systématique de 54
mots clés prédéterminés à partir d’un relevé d’occurrences terminologiques.
Étant donné les limites inhérentes aux procédés d’océrisation
(reconnaissance optique des caractères) employés pour rendre les exemplaires
consultables en ligne, les tables des matières de tous les numéros
ont aussi été parcourues et les outils de repérage disponibles consultés — la
table analytique de Vincent5 pour les articles publiés entre 1672 et 1710,
l’inventaire partiel de Moureau6 pour ceux parus entre 1710 et 1714 et l’édition
des articles du Mercure galant antérieurs à 1710 concernant la littérature,
la musique et les spectacles sur le site de l’Observatoire des textes,
des idées et des corpus (ObTIC)7. Ces textes de longueur très variable nous
permettent de redécouvrir l’Amérique telle qu’elle se présente alors aux
4. L’édition lyonnaise jouira un temps d’un privilège royal pour une édition partagée.
Contrairement aux nombreuses contrefaçons que l’on retrouve dans plusieurs villes
françaises (Toulouse, Avignon) et ailleurs en Europe (comme La Haye ou Bordeaux, en
Italie), l’édition lyonnaise peut donc être considérée comme une réédition officielle. À
propos de l’histoire éditoriale du Mercure galant, voir notamment François Moureau, « Du
Mercure galant au Mercure de France : structure et évolution éditoriales (1672‑1724) », dans
Alexis Lévrier et Adeline Wrona (dir.), Matière et esprit du journal du Mercure galant à
Twitter (Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2013).
5. Monique Vincent, Mercure galant, Extraordinaire, Affaires du temps : table analytique
contenant l’inventaire de tous les articles publiés, 1672-1710 (Paris, Honoré Champion,
1998).
6. François Moureau, Le Mercure galant de Dufresny (1710-1714) ou le journalisme à la
mode (Oxford, Voltaire Foundation, 1982).
7. Observatoire des textes, des idées et des corpus, Sorbonne-Université, https://obtic.
sorbonne-universite.fr/. D’abord hébergé par la plateforme de l’Observatoire de la vie
littéraire (Obvil) de Sorbonne-Université, le projet, dirigé par Anne Piéjus, a migré en
2020 sur le nouveau site ObTIC.
Présentation 7
lecteurs du Mercure : à travers ses lieux, ses événements quotidiens, ses
catastrophes, ses batailles et, bien sûr, ses figures marquantes.
Ce dossier sur l’Amérique dans le Mercure galant sous Louis XIV s’inscrit
dans le cadre d’un projet de recherche plus large8 qui poursuit trois
objectifs principaux :
1. Contribuer à l’histoire de la littérature sur le Nouveau Monde par la mise
au jour d’un nouveau corpus de récits de voyage. Longtemps négligés par les
institutions de savoir, les périodiques et journaux d’Ancien Régime constituent
une source rarement mobilisée par l’histoire et la littérature. Jusqu’ici,
la recherche sur la presse périodique a en effet suivi deux orientations
distinctes. Les littéraires se sont essentiellement attardés au Mercure galant
de Donneau de Visé, fondateur et principal rédacteur du périodique
jusqu’en 1710, en étudiant notamment l’auctorialité, le lectorat et la diffusion9.
Les historiens, de leur côté, ont observé l’émergence des gazettes et
la structuration du champ journalistique en retenant principalement la
période du 18e siècle10. La presse périodique d’Ancien Régime, objet d’étude
hybride, complexe et polymorphe dont l’accès a longtemps été restreint
(masse documentaire titanesque, modalités de consultation limitées, collections
fragmentaires), demeure donc à ce jour méconnue et inexploitée
par l’historiographie et les études littéraires sur le Nouveau Monde11.
Parues au sein d’une presse que les encyclopédistes qualifiaient de « journalisme
servile... qui semble toujours parler au nom du roi12 », les relations
et nouvelles sur l’Amérique sont en phase avec leur médium dédié à un
public mondain. Aussi n’est-il pas surprenant que plusieurs de ces textes
8. Écrire l’Amérique française dans le Mercure galant : discours d’actualité et imaginaire
colonial sous Louis XIV, subvention de Développement Savoir, CRSH, 2020-2022.
9. Voir notamment les travaux de Monique Vincent, François Moureau, Sara Harvey
et Christophe Schuwey, ainsi que le dossier Auctorialité, voix et publics dans le Mercure
galant publié par Deborah Bocker et Anne Piéjus dans la revue Dix-septième siècle, vol. 270,
no 1 (2016).
10. On soulignera notamment les travaux de Jean Sgard, Hans Bots, Denis Reynaud,
Gilles Feyel, Jérémy Popkin et, plus récemment, de Marion Brétéché.
11. On retiendra néanmoins les travaux de Yasmine Marcil et Maxime Martignon
qui, adoptant une perspective plus large, se sont intéressés à la publication de « l’ailleurs »
dans les périodiques. Voir notamment Yasmine Marcil, La fureur des voyages. Les récits de
voyage dans la presse périodique (1750-1789) (Paris, Champion, 2006), et Maxime
Martignon, « Publier le lointain à l’époque de Louis XIV : réseaux savants, activité politique
et pratiques d’écriture (France, 1670-1720) », thèse de doctorat, Université Gustave
Eiffel (Marne-la-Vallée), 2020.
12. Article « Gazette » de l’Encyclopédie (1755).
8 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
présentent une version romanesque de la figure de l’Autochtone13, par
exemple. Le corpus, qui compte plus de 235 000 mots, comprend notamment
des relations inédites signées par d’Iberville, Bacqueville de La
Potherie, Tonti, Subercase et Brouillan, ainsi qu’une série de 11 Relations
de Canada. Publiées entre 1705 et 1713 par un correspondant anonyme —
vraisemblablement le greffier du Conseil supérieur de Québec Charles de
Monseignat (†1718), nous y reviendrons —, ces relations, qui constituent
un ensemble à part, passent en revue les événements survenus au pays au
cours de l’année. Le corpus contient aussi des nouvelles, parmi lesquelles
figurent principalement des « Articles de morts » (dont les nécrologies de
Frontenac en 1698, de Marguerite Bourgeoys en 1700 et de Mgr de Laval en
1708), des « Articles de mariages » ou encore des nominations, qui font le
portrait (et surtout l’éloge) de personnages marquants de l’histoire de la
colonisation de l’Amérique. Les nouvelles rapportent aussi des « naufrages
», des « faits curieux », des « combats », etc. Une édition (numérique
et papier) de ces textes est d’ailleurs en préparation14.
2. Interroger les représentations de l’Amérique véhiculées par la presse périodique
dans la seconde moitié du règne de Louis XIV. Si les colonies françaises
semblent bien lointaines, la place qu’elles occupent dans le Mercure galant
invite à s’interroger sur l’intérêt qu’elles revêtent pour son lectorat (voir à
ce sujet l’article de Maxime Martignon dans ce dossier). C’est d’autant plus
vrai qu’en choisissant de publier dans la presse périodique, les auteurs de
relations privilégient une réception s’inscrivant dans un « régime d’actualité
» distinct de celui des récits de voyage traditionnels. En effet, si les
nouvelles qui paraissent dans le Mercure galant sont lues par un public large
et éclectique dans un laps de temps relativement court, elles sont aussi, en
vertu d’une poétique de l’événement, datées et éphémères. Elles se sont
inscrites d’emblée dans un régime de lecture synchronique au détriment
de la lecture diachronique normalement espérée des auteurs de relations,
ce qui explique en grande partie leur absence dans l’historiographie
moderne. Cette particularité invite à questionner la manière dont le discours
d’actualité, caractérisé par une consommation immédiate et un mode
de diffusion éphémère, infléchit les formes traditionnelles du récit de
voyage et, dès lors, la réception, sur les plans historique et littéraire, qui
13. Kim Gladu, « Présence du “sauvage” dans le Mercure galant (1702-1713) », dans
Luc Vaillancourt, Sandrine Tailleur et Émilie Urbain (dir.), Voix autochtones dans les écrits
de la Nouvelle-France (Paris, Hermann, 2019), p. 309-323.
14. L’édition est sous la direction de Sébastien Côté, Marie-Ange Croft, Kim Gladu
et Maxime Gohier.
Présentation 9
est faite des représentations de l’Amérique. Sur le plan méthodologique,
l’analyse du corpus s’articule autour de la tension que suscite chez les
auteurs le double désir de décrire l’Amérique et d’écrire l’Amérique, alors que
le récit de voyage se trouve concurrencé par le goût du romanesque15. De
fait, en dépit des nombreux récits viatiques déjà publiés à l’époque, l’Amérique
reste, à la fin du 17e siècle, un territoire à décrire, mais de manière à
intéresser un public acquis aux séductions qu’exerce la nouvelle historique
et galante (voir l’article de Kim Gladu et Jacinthe De Montigny). Son inscription
dans le Mercure galant ne témoigne pas simplement de l’évolution
de ses représentations ou de l’intérêt accru des lecteurs pour l’ailleurs : elle
conserve aussi les traces d’une modification profonde du rapport à l’événement
qui s’instaure dans la seconde moitié du règne de Louis XIV. C’est
d’ailleurs ce caractère bien distinct du corpus qui fait sa particularité et qui
exige une approche tenant compte des contextes spécifiques de production
et de réception.
3. Analyser les enjeux poétiques, intertextuels et rhétoriques de l’écriture de
l’actualité. À l’instar des relations de voyage traditionnelles qui s’inscrivent
dans un contexte qui leur est propre16, les relations et nouvelles qui
paraissent dans le Mercure galant sont tributaires des facteurs qui conditionnent
leur écriture : poétique des genres, intertextualité, rhétorique du
discours. Les textes sur l’Amérique reproduits dans le périodique tirent
parti d’une situation d’énonciation spécifique à la presse périodique d’Ancien
Régime, où l’intervention (assumée ou potentielle) du rédacteur du
périodique dans les textes (énonciation, réécriture), l’auctorialité problématique
de plusieurs écrits (anonymat, attribution erronée ou usurpée) et
les mises en abyme fréquentes du discours tendent à brouiller les marqueurs
génériques. Produites dans un contexte d’actualité, les relations se
distinguent aussi sur le plan du contenu : les considérations géographiques
et ethnologiques qui émaillent souvent le récit viatique s’effacent au profit
de descriptions et de représentations surtout événementielles (voir l’article
de Peggy Davis et Marie-Lise Poirier) et sont circonscrites par les visées
politiques de l’État (voir l’article de Sébastien Drouin). En outre, la concurrence
entre gazettes et périodiques européens et le rythme effréné
de l’écriture exigent des rédacteurs qu’ils reproduisent, traduisent ou
15. Réal Ouellet, « Lahontan et Exquemelin : deux exemples de dérive textuelle
(XVIIe-XVIIIe siècles) », Tangence, no 74 (2004), p. 45-57.
16. Maurice Lemire, Les écrits de la Nouvelle-France (Québec, Nota bene, 2000) ; Réal
Ouellet, La relation de voyage en Amérique (XVIe-XVIIIe siècles). Au carrefour des genres
(Québec, Presses de l’Université Laval, 2010).
10 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
réécrivent plusieurs articles qu’ils (re)publient. Les fréquentes allusions à
la gazette de France ou d’Amsterdam révèlent que le corpus sur l’Amérique
ne fait pas exception (voir l’article de Sébastien Côté et Christophe
Schuwey). Un sondage rapide montre que certaines relations entretiennent
aussi des liens intertextuels avec d’autres récits viatiques, comme c’était
d’ailleurs souvent le cas à l’époque17 : quelques auteurs, tel Bacqueville de
La Potherie, semblent ainsi avoir considéré le Mercure galant comme un
laboratoire d’essai avant la publication d’une oeuvre autonome (voir l’article
de Marie-Ange Croft et Marie-Ève Lajeunesse-Mousseau). Enfin, les relations
imposent une approche rhétorique susceptible d’éclairer les procédés
narratifs et argumentatifs qui conditionnent la production d’un discours
de l’actualité. Une analyse des dispositifs rhétoriques met ainsi en lumière
le rôle que ces discours ont joué dans la propagande coloniale, guerrière
et religieuse de Louis XIV (voir les articles de Marc André Bernier et de
Marie-Christine Pioffet).
Le corpus des « Relations de Canada » (1705-1713)
dans le Mercure galant
« Celuy qui a écrit la Relation que vous allez lire, s’est proposé de donner
tous les ans seulement, une Relation de tout ce qui se passera d’Historique
en Canada, pendant le cours de chaque année », écrit le rédacteur du
Mercure galant dans le numéro de février 170618. Publiées sans mention
d’auteur, les « Relations de Canada » constituent un corpus unique en son
genre, que le lectorat de l’époque aurait trouvé « aussi curieu[x], que
divertissan[t], et attachan[t]19 ». Survolant les principaux événements qui
se sont déroulés dans la colonie au cours de l’année, ces longues relations
livrent un rapport factuel où se glissent plusieurs détails, anecdotes et
faits divers. Si elle ne permet pas de percer avec certitude le mystère de
leur auctorialité, l’analyse de ce corpus pointe toutefois vers un auteur
unique. Compte tenu des acteurs coloniaux en présence, Charles de
Monseignat apparaît comme le candidat le plus probable. Ancien secrétaire
de Frontenac, il intègre le Conseil souverain de Québec (plus haut
17. Ouellet, « Lahontan et Exquemelin ».
18. « Journal de ce qui s’est passé en Canada pendant la derniere année », Mercure
galant, février 1706 (Paris, Michel Brunet), p. 75-127, spécifiquement p. 76.
19. Ibid., p. 75.
Présentation 11
tribunal de la colonie) en 1703, année de rédaction de la première relation,
parue dans le Mercure de janvier 1705. Auteur de la célèbre Relation de ce
qui s’est passé de plus remarquable en Canada en 1689-1690, qui narre le siège
de Québec et dont des extraits seront publiés l’année même dans le
Mercure galant et la Gazette de France20, Monseignat est aussi l’auteur présumé
de toute la série de relations du même titre produites jusqu’en
169821. Sur le plan formel, les 11 « Relations de Canada » du Mercure galant
s’apparentent à ces dernières : intitulés, divisions, vocabulaire, syntaxe.
Sur le plan du contenu, plusieurs thématiques sont abordées de façon
similaire dans les deux corpus, dont la façon de rapporter les discussions
diplomatiques tenues entre les ambassadeurs autochtones et le gouverneur
ou ses représentants. En outre, les 11 relations évoquent certains des
dossiers majeurs qu’eut à régler Monseignat dans le cadre de ses fonctions,
notamment à titre de directeur de la ferme du domaine d’Occident (1707).
Parmi ces dossiers épineux qui se taillent une place au sein du Mercure,
signalons la récupération et la propriété des biens des épaves de la flotte
Walker (1711)22 et le rachat de la monnaie de cartes23, système dont la relation
du Mercure galant de 1709 offre une description particulièrement
détaillée — et inédite.
Actualité et pertinence
L’analyse chorale du corpus américain du Mercure galant proposée dans le
présent dossier se situe à la confluence de plusieurs champs d’études : littérature
viatique, histoire des représentations de l’Amérique et recherches
sur la presse périodique d’Ancien Régime. En effet, les relations et nouvelles
publiées dans les premiers périodiques européens se distinguent du
récit viatique traditionnel par une mise en récit relevant de l’« histoire du
20. Marie-Ange Croft et Marie-Ève Lajeunesse-Mousseau, « Et Frontenac répondit
“par la bouche de ses canons” », dans Maxime Cartron et Nicholas Dion, Histoire de
l’édition (Paris, Classiques Garnier, 2023), et l’article de Côté et Schuwey dans le présent
dossier.
21. Voir MS Can 35 Houghton Library, Harvard University, [https://digitalcollections.
library.harvard.edu/catalog/990099036940203941].
22. « Suite de la Lettre de Quebec », Mercure galant, avril 1712 (Paris, Daniel Jollet,
Pierre Ribou, Gilles Lamesle), p. 3-49, spécifiquement p. 20-37.
23. « Lettre contenant ce qui s’est passé en Canada pendant l’année derniere »,
Mercure galant, mars 1709 (Paris, Michel Brunet), p. 14-67, spécifiquement p. 28-33.
12 REVUE D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
temps présent24 », en cela cohérente avec la finalité de la presse périodique.
Plus avant, le corpus sur l’Amérique permet d’observer l’instauration d’un
dialogue transatlantique et son influence sur la transformation des dynamiques
d’échanges et de communication. Par l’exploitation d’un corpus
inédit de relations et de nouvelles sur l’Amérique, ce dossier propose une
contribution significative à l’histoire du Nouveau Monde et de la littérature
qui s’y rattache. Invitant à une conception large de l’Amérique, allant de la
baie d’Hudson au Brésil, il met en lumière le Nouveau Monde de papier
tel qu’il se présentait alors au lectorat européen. Non seulement ces relations
et ces nouvelles sont le produit complexe d’un ensemble de
contraintes liées à l’écriture, à la publication, à la diffusion et à la réception
du Mercure galant, mais elles ont également participé à façonner, autrement
que le corpus désormais canonique des relations de voyages, les discours
sur l’Amérique. Prenant à témoin des textes originaux publiés dans un
organe de la presse périodique, ce dossier offre ainsi une perspective innovante
pour poursuivre les réflexions amorcées au cours des dernières
années sur le genre viatique, sur les représentations de l’Amérique qu’on
y trouve25 et sur les enjeux intertextuels des récits de voyage26. En isolant
un corpus de textes hétérogènes portant sur un objet défini — l’Amérique —,
il présente un cas exemplaire, pertinent à la fois pour comprendre la
manière dont le Mercure galant participait au développement d’une poétique
de l’événement et pour mesurer son apport dans l’écriture « à chaud »
de l’histoire27. À l’ère des médias sociaux, qui transforment notre propre
rapport à l’actualité, ce dossier propose enfin une réflexion sur la modification
profonde que connaît ce rapport au tournant du 18e siècle, soulevant
des enjeux qui, mis en perspective, sont toujours à bien des égards ceux
du journalisme d’aujourd’hui, notamment en ce qui a trait à la frontière
entre vérité et fiction, nouvelle et anecdote, histoire et littérature. ◆
24. Brendan Dooley, The Dissemination of News and the Emergence of Contemporaneity
in Early Modern Europe (Farnham, Ashgate, 2010).
25. « Nouvelle-France : fictions et rêves compensateurs », Tangence, numéro dirigé
par Marie-Christine Pioffet, no 90, (2009) ; Marie-Ange Croft, « Discours sur le Canada
dans le Mercure galant (1672-1715) », dans Sébastien Côté, Pierre Frantz et Sophie
Marchand (dir.), Rêver le Nouveau Monde. L’imaginaire nord-américain dans la littérature
française du XVIIIe siècle (Québec, Presses de l’Université Laval, 2022), p. 37-53.
26. Ouellet, « Lahontan et Exquemelin ».
27. Christophe Schuwey, Un entrepreneur des lettres au XVIIe siècle. Donneau de Visé, de
Molière au Mercure Galant (Paris, Garnier, 2020).
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