Référence
VAGET GRANGEAT Nicole, Le chevalier de Boufflers et son temps. Étude d'un échec, Paris, Librairie A.-G. Nizet, 1976.
Référence courte
Vaget Grangeat 1976
Lien vers l'étude
Type de référence
Texte
Nicole Vaget Grangeat
LE CHEVALIER
DE BOUFFLERS
ET S O N TEMPS
Etude d'un échec
LIBRAIRIE A.-G. NIZET
3 bis, Place de la Sorbonne
PARIS
1976
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J'aimerais associer à cet ouvrage les noms suivants :
Hans Vaget, Robert Taylor, Marie-Hélène Estève, Seymour
Weiner, Agnès Raymond, Nicole Binder, Sara Barruel
Mount Holyoke College et la bibliothèque de l'université
de Hambourg.
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INTRODUCTION
...il y a profit à tirer des petits
écrivains sans génie qui, venus
après les plus grands, ne se sont
donné pour mission que de divertir
leurs lecteurs. (1)
Le c h e v a l i e r de B o u f f l e r s f a i t sans c o n t r e d i t p a r t i e
de ces é c r i v a i n s m i n e u r s qui, p o u r diverses r a i s o n s ,
m é r i t e n t n o t r e a t t e n t i o n . Il r i s q u e de n o u s i n t é r e s s e r
n o n p a s t a n t p a r la q u a l i t é e x c e p t i o n n e l l e de ses
écrits q u e p a r le p r é t e x t e q u ' i l n o u s o f f r e de r e v i v r e
en sa c o m p a g n i e les m o m e n t s les p l u s f a s c i n a n t s de
la d e u x i è m e p a r t i e du d i x - h u i t i è m e siècle. Né a r i s t o -
c r a t e , il se t r o u v a grâce à s a m è r e qui f u t l a c é l è b r e
m a î t r e s s e de S t a n i s l a s Leszczynski, u n d e s m e m b r e s
les p l u s choyés de la c o u r de L u n é v i l l e . Les r e l a t i o n s
de l a m a r q u i s e d e B o u f f l e r s p e r m i r e n t à s o n f i l s
d ' a v o i r ses e n t r é e s à V e r s a i l l e s et d ' ê t r e r e ç u chez
tous les g r a n d s . Les t a l e n t s de p o è t e et de c o n t e u r
l é g e r du c h e v a l i e r lui v a l u r e n t u n e r é p u t a t i o n de b e l
e s p r i t qui en f i t u n h o m m e à la mode, f o r t r e c h e r c h é
de la compagnie f r i v o l e et r a f f i n é e des salons p a r i -
siens. Son r e f u s é c l a t a n t d e p o u r s u i v r e u n e c a r r i è r e
e c c l é s i a s t i q u e qui lui d é p l a i s a i t , a t t i r a s u r lui l ' a t t e n -
tion d ' i n t e l l e c t u e l s a n t i - c l é r i c a u x comme V o l t a i r e e t
lui v a l u t le p r i v i l è g e d ' ê t r e a d m i s d a n s les r a n g s des
philosophes. Mais l ' a s c e n s i o n de s a r é p u t a t i o n en d e -
m e u r a là ; c o n f o r m i s t e en p o l i t i q u e comme en l i t t é -
(1) Emile Henriot, Les Livres du second rayon irréguliers et
libertins (Paris : Le Livre, 1925), p. 1.
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rature il s'essoufla dans une poursuite du succès
qu'il n'atteignit dans aucune des carrières qu'il tenta :
militaire, administrative, politique ou littéraire.
Cette étude se propose d'abord de retracer les
différentes étapes de la vie de Boufflers pour rechercher
les causes de ses échecs, puis d'examiner son
oeuvre afin de dégager l'esprit dans lequel elle fut
conçue, et enfin d'analyser sa production littéraire
pour en déterminer les mérites et les faiblesses. La
raison pour laquelle on peut étudier Boufflers en
fonction de ses idées politiques et l'analyser comme
un spécimen représentatif de sa classe, se justifie par
le fait qu'il ne se contenta pas d'être l'auteur de quelques
poèmes érotiques dont la postérité a bien voulu
se souvenir, mais qu'il eut l'ambition de jouer un
rôle social et politique et consacra la majorité de ses
oeuvres, à savoir ses essais théoriques et ses contes
moraux, à exposer et illustrer ses convictions conservatrices.
Il se trouva au carrefour de certains des plus importants
mouvements d'idées politiques et littéraires
de son temps. Il participa à la traite des Noirs en tant
qu'administrateur de l'établissement français au Sénégal
de 1786 à 1788, moment où le trafic des esclaves
battait son plein ; il fut député à l'Assemblée nationale
constituante de 1789 à 1791, en pleine période
d'exaltation et d'enthousiasme patriotiques ; il partagea
pendant neuf ans le sort des émigrés et il fut
témoin pendant dix-huit ans du triste cirque napoléonien.
Il se trouva également au centre des mouvements
intellectuels car il fréquenta assidûment les
plus grands salons ; il connaissait Rousseau qui le
jalousait et Voltaire qui le protégeait. Après la Révolution,
ayant abandonné tout espoir de jamais devenir
homme d'action il se consacra à la littérature et
confia à celle-ci le soin de fixer pour la postérité ses
idées morales et ses convictions politiques. Il entreprit
ainsi une carrière pédagogique qui visait à rappeler
à tout homme d'action éventuel les fondements
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moraux qu'il jugeait essentiels à la formation d'une
société solide. Se faisant alors l'avocat des notions de
vertu et de famille il contribua à défendre deux critères
de base de la nouvelle société bourgeoise puisque
les circonstances le forçaient à ne plus envisager
de solution aristocratique.
Le nom de Boufflers est connu mais il est surtout
associé à des femmes. En effet trois joyaux de la
société de Louis XV : la duchesse (2), la comtesse (3)
et la marquise (4) de Boufflers tinrent une place
exceptionnelle dans les cercles mondains et littéraires
de l'époque. La célébrité de chacune égala celle des
deux autres, ce qui occasionna bien des confusions de
la part de certains critiques. Le nom du chevalier,
fils de la marquise, se trouva en quelque sorte mêlé
à la réputation de ces trois spirituelles et galantes
dames, et la postérité se refusa à lui reconnaître d'autres
mérites que celui de galant homme plein d'esprit.
Sa première biographie, parue en tête de l'édition de
1827 de ses oeuvres, le nantit d'une étiquette dont il ne
se débarrassa plus : « ...auteur d'Aline, et si connu
pour sa triple passion des femmes, des chevaux et des
voyages » (5). Boufflers garda jusqu'à nos jours sa
réputation de joyeux luron coureur de jupons puisqu'un
des derniers articles publiés sur lui en 1967
s'intitule : « Un 'playboy' du dix-huitième siècle :
Le chevalier de Boufflers » (6).
Sa réputation littéraire souffrit beaucoup de ce
portrait de poète galant et de grand amoureux qu'on
(2) La duchesse de Boufflers devenue veuve épousa le maréchal
de Luxembourg et fut un des mécènes de Rousseau.
(3) La comtesse de Boufflers-Revel, cousine du chevalier et
maîtresse du prince de Conti fut également un des mécènes de
Rousseau.
(4) La marquise de Boufflers, mère du chevalier, fut la maîtresse
de Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine.
(5) OEuvres complètes de Boufflers, de l'Académie française
(Paris : Furne, 1827), I, viii.
(6) James de Coquet, « Un 'playboy' du dix-huitième siècle, le
chevalier de Boufflers », Les Annales, 203 (sept. 1967), 39-53.
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lui fit, et ses oeuvres théoriques furent quasi ignorées.
Pourtant Boufflers était homme de lettres de carrière,
comme le prouve son élection à cinq académies :
Académie de Nancy, Académie de Dijon, Académie
française, Académie de Berlin et Académie de Lucca
en Toscane. Certains de ses ouvrages ont été passés
complètement sous silence comme les contes publiés
en 1807 dans le Mercure de France : La Mode (octobre)
et L'Heureux Accident (décembre) qui tous deux
offrent une peinture de son milieu social, ainsi que
Les Anecdotes amoureuses d'un jeune homme de condition
ou L'Exemple et les passions divisés en seize
contes (7). Par contre un ouvrage paru en 1934 : Intercepted
Correspondence ; translated from the French
by Leonora, Countess of Tankerville (London : Sequana,
1934) semble lui avoir été faussement attribué
car ni les sujets traités, ni le style, ni les références
biographiques ne correspondent à la vie, à l'oeuvre et
à l'esprit du chevalier.
Il n'existe pas de bibliographie vraiment complète
de Boufflers. Pour les sources primaires, la bibliographie
de base est celle d'Uzanne qui précède ses éditions
des Poésies diverses et des Contes du chevalier
de Boufflers (8), et le catalogue de la Bibliothèque
(7) Cet ouvrage mentionné uniquement dans J. Gay, Bibliographie
des ouvrages relatifs à l'amour, aux femmes, au mariage et
des livres facétieux, pantagrueliques, scatologiques, satyriques, etc.
4 éd. (Paris : Lemonnyer et Gillet, 1894), I, p. 211, est introuvable
dans les bibliothèques publiques françaises, au British Museum et
dans les bibliothèques américaines. On doit sa découverte à Adrien
Sée qui le présente et en décrit le contenu dans un article intitulé
« Boufflers moraliste », Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire
(Paris, 1900), 239-247. La référence en est la suivante : Anecdotes
amoureuses d'un jeune homme de condition : ou L'Exemple
et les passions divisés en 16 contes, par le chevalier de Boufflers
(Paris : Delalain le jeune, libraire rue Saint-Jacques, 1787),
3 part. in-12, souvent réunies en 1 vol.
(8) Contes du chevalier de Boufflers de l'Académie française,
avec une notice bio-bibliographique par Octave Uzanne (Paris :
Quantin, 1878), pp. lviii-lxx.
Poésies diverses du chevalier de Boufflers, avec une notice biobibliographique
par Octave Uzanne (Paris : Quantin, 1886), p. lixlxx.
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LE CHEVALIER DE BOUFFLERS 11
nationale. Pour les sources secondaires la seule bibliographie
établie est celle de Cioranescu qui est incomplète
et qui comporte une petite erreur (9).
Ses biographes les plus sérieux, c'est-à-dire ceux
qui donnent les informations les moins romancées
sont Octave Uzanne, Pierre de Croze qui accompagna
son étude biographique (10) de nombreuses lettres
inédites, et Gaston Maugras qui nous fournit une reconstitution
historique de la société de la cour de
Stanislas dans ses trois études intitulées : La Cour de
Lunéville au dix-huitième siècle, Les Dernières Années
de la cour de Lunéville, La Marquise de Boufflers
et son fils le chevalier de Bouf flers (11). Toute
la réputation de Boufflers a été bâtie sur les quelques
vers légers qu'il composa de 1760 à 1786, alors qu'il
partageait son temps entre ses obligations militaires
et mondaines. Une sorte de légende fut ainsi créée
autour de ses prouesses amoureuses puis, lorsque
l'âge risqua de rendre peu plausible l'image du grand
séducteur, ses incorrigibles critiques y substituèrent
celle du grand amoureux et c'est surtout sur cet aspect
qu'insistent les auteurs les moins informés comme
Webster (12), Bavarelli (13), Erville (14). Il rencontra
en effet en 1777 madame de Sabran, femme
(9) Les ouvrages concernant madame de Sabran et le chevalier
sont groupés ensemble avec le sous-titre « Delphine de Sabran ».
Or la maîtresse de Boufflers que ces travaux concernent tous
s'appelait « Françoise-Eléonore de Sabran ». Sa fille p a r contre
s'appelait « Delphine de Custine ».
(10) Pierre de Croze, Le Chevalier de Boufflers et la comtesse
de Sabran, 1788-1792 (Paris : Calmann-Lévy, 1894).
(11) Gaston Maugras, La Cour de Lunéville au dix-huitième
siècle (Paris : Plon, 1904) ;
Dernières Années de la cour de Lunéville (Paris : Plon, 1906) ;
La Marquise de Boufflers et son fils le chevalier de Boufflers
(Paris : Plon, 1907).
(12) Nesta Webster, The Chevalier de Boufflers, a Romance of
the French Revolution (New York : Dutton, 1929).
(13) Bice Bavarelli, « Madame de Sabran », Cultura Moderna,
51 (1942), 350-351.
(14) S. de Erville, « Le Roman de Boufflers et de madame de
Sabran », Aux Carrefours de l'Histoire, 1959, 269-273.
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intelligente, fine et spirituelle. Un amour solide s'établit
entre eux mais ni aussi exclusif ni aussi passionné
que l'on a bien voulu le voir. Voici, par exemple,
quelques faits qui semblent le démentir : malgré les
demandes réitérées de madame de Sabran, Boufflers
ne l'épousa qu'en 1797, il la quitta en 1786 pour aller
passer deux ans au Sénégal et ne répondit à aucune
de ses lettres pendant tout son premier séjour, puis,
lorsqu'elle émigra en 1791, il refusa de la suivre. Apparemment
satisfaits de continuer à élaborer sur cette
image du bel esprit amateur de femmes, les critiques
n'ont pas voulu reconnaître l'homme politique en
Boufflers. Dans son expédition en Pologne comme
agent secret de Louis XV, on n'a vu qu'un caprice de
grand seigneur qui avait la bougeotte. Dans son séjour
au Sénégal comme administrateur d'un des plus
importants marchés d'esclaves, on n'a voulu voir que
la curiosité d'un amateur d'exotisme ; il n'y a guère
qu'Armand Lunel qui, dans ses publications (15) parues
au moment où le Sénégal obtint son indépendance
en 1960, rappela aux Français le rôle important
qu'ils jouèrent dans la traite des Noirs et précisa
en quoi consistèrent les fonctions de Boufflers. Dans
ces deux années passées comme député à l'Assemblée
nationale, on n'a vu que le désir d'un gentilhomme de
se conformer à la mode des réformes. Des huit
années passées à la cour d'un prince prussien, on n'a
voulu se souvenir que de sa demande de rentrer en
France, ce qui lui valut l'étiquette de bon patriote. Et
de ces dernières années passées à faire la cour à des
satellites de Napoléon, on en a déduit son amour pour
la nouvelle république.
Rivarol, avec beaucoup de verve mais trop d'amour
du paradoxe pour être exact, résuma ainsi sa carrière
: « Abbé libertin, Militaire philosophe, Diplomate
(15) Armand Lunel, « Gorée, ou l'Islette du chevalier de Boufflers
», Paquet Selection, 1959, 33-39.
Sénégal (Lausanne : Edit. Rencontre, 1966).
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chansonnier, Emigré patriote, Républicain courtisan
» (16). Boufflers fut un peu tout ça, mais il fut
surtout aristocrate et convaincu que l'ordre établi
par l'ancien régime était le meilleur. Tant que celuici
dura il lui consacra ses talents ; quand il fut aboli,
le chevalier partit le retrouver à l'étranger où il existait
encore et quand il fut convaincu qu'il avait disparu
à jamais il chercha à le recréer dans sa littérature.
(16) d'après Uzanne, Contes (1878), p. vii.
Chaque fois qu'un titre pourra être abrégé sans créer de confusion
le lecteur trouvera une abréviation semblable. (Voir note
8.)
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PREMIERE PARTIE
LES DIFFERENTES ETAPES DE LA VIE
DU CHEVALIER DE BOUFFLERS
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CHAPITRE I
LA COUR DE LUNEVILLE
Le chevalier était lorrain. Ce détail mérite toute
notre attention car la Lorraine était à l'époque un
des points chauds de l'Europe. Géographiquement
coincée entre des puissances belliqueuses et sans scrupules
elle fut sans cesse convoitée par des voisins avides
que ce soient les Français, les Allemands ou les
Suédois. Ses souverains, les ducs de Lorraine, avaient
réussi tant bien que mal à maintenir jusque-là son
indépendance. Mais le dernier de ceux-ci, François III
de Lorraine, ayant épousé en 1737 l'héritière au trône
du Saint Empire Romain Germanique, l'archiduchesse
Marie-Thérèse (1), accepta d'échanger la Lorraine
contre la Toscane. Le but de cette transaction
était d'apaiser les inquiétudes de la France qui se
souciait fort peu d'avoir, à soixante-quinze lieues de
Paris, une province autrichienne dans laquelle l'empereur
pouvait installer des garnisons. Or, depuis
1733 la France et l'Autriche étaient en guerre à propos
de la question polonaise et les troupes françaises
occupaient Nancy et Bar. Depuis le XV siècle, envahir
la Lorraine au moindre signe d'hostilité venue de
l'est était devenu une habitude pour les rois de
France. Dès qu'il fut question de paix, la France
insista aux pourparlers de Vienne en 1735 pour que
(1) Devenue impératrice, Marie-Thérèse fit élire son mari en
1745. Ce duc de Lorraine devint alors empereur sous le nom de
François 1 de Habsbourg-Lorraine.
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la Lorraine lui fût annexée ; et, soit pour faire d'une
pierre deux coups soit pour ménager les susceptibilités
des autres pays européens, Louis XV eut recours
à un habile stratagème. Il fit donner les duchés de
Nancy et de Bar à son beau-père, Stanislas Leszczynski,
soit disant pour le dédommager de la perte de
son trône de Pologne, et se déclara l'héritier de celuici.
Une convention signée à Meudon le 30 septembre
1736 stipulait très exactement les relations entre les
deux souverains : Stanislas recevait du roi de France
une pension de quinze cent mille livres ainsi que la
permission de nommer les titulaires des charges, emplois
et bénéfices, moyennant quoi Louis XV percevait
les impôts et administrait la province par l'intermédiaire
d'un intendant qui portait le titre de chancelier
: monsieur de La Galaisière. Celui-ci, autoritaire
et pénétré des maximes d'absolutisme et de
centralisation, fit régner l'arbitraire, écrasa le peuple
sous le poids des impôts et des corvées et imposa un
système de milice très impopulaire. Il en résulta,
après trente ans d'un tel régime, une Lorraine épuisée
et prête pour une annexion totale à la France. Au
milieu de tout cela Stanislas faisait, comme il l'admettait
lui-même, figure de « fort sot personnage »
(2). Entièrement à la merci de son gendre, il se donnait
cependant l'illusion du pouvoir grâce à la liste
des bénéfices dont il disposait. Comme il avait la prétention
de se faire aimer, il usa et abusa de cette
liste. Ainsi, en multipliant les charges en fonction
des faveurs qu'il voulait accorder, il se rallia la plupart
des nobles lorrains qui avaient commencé par le
bouder. Ceux-ci s'agglutinèrent à lui comme ils le
faisaient avec tout souverain disposé à leur fournir
les moyens de se procurer quelque argent et de chasser
leur ennui. Ce phénomène d'agglutination qu'on
observait à la cour du roi de France en particulier,
avait été provoqué et exploité par Louis XIV qui avait
(2) Maugras, Dernières Années, p. 197.
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ainsi habilement dompté ses nobles récalcitrants en
les parquant à Versailles où il leur distribuait l'opium
de ses faveurs. La noblesse avait alors adopté une
mentalité de parasite qui lui faisait considérer comme
un privilège la situation dépendante de courtisan.
C'est en 1737, un an avant la naissance du chevalier,
que Stanislas prend possession de ses duchés. Il
arrive avec un sérieux handicap car aux yeux des
Lorrains il n'est rien d'autre qu'un usurpateur à la
solde de l'étranger et l'instrument d'une puissance
tyrannique. Conscient de ces difficultés, Stanislas se
promet néanmoins de se faire bientôt accepter et
aimer. Il ne s'occupe que des nobles. Parmi les plus
puissants se trouve la famille de Beauvau-Craon qui
avait formé un clan autour du véritable prédécesseur
de Stanislas, Léopold dont le fils François III
n'avait jamais séjourné en Lorraine. Monsieur et
madame de Beauvau-Craon (3) devaient leur célébrité
au fait qu'ils s'étaient partagé la personne du
duc Léopold : lui, en tant que premier ministre et
homme de confiance, elle, en tant que maîtresse adulée
et incontestée. De cette collaboration étroite entre
ces trois personnages étaient nés, de 1705 à 1730, vingt
enfants dont la mère du chevalier se trouva être le
numéro six (4). Cette même famille de Beauvau-
Craon qui avait accumulé honneurs, bénéfices et fortune
en exploitant le duc Léopold était toute prête
(3) Le comte et la comtesse de Beauvau-Craon étaient les
grands-parents maternels du chevalier de Boufflers. Ils descendaient
d'illustres familles : le comte Marc de Beauvau-Craon
était, par son aïeule, associé à la maison de Bourbon. La comtesse
de Beauvau-Craon, née Anne-Marguerite de Ligniville, appartenait
à l'une des quatre familles de la Grande Chevalerie de Lorraine.
(Les trois autres grands-chevaux de Lorraine étaient les familles
du Châtelet, de Lenoncourt, et de Haraucourt).
(4) D'après E. Meaumes, « Léopold, duc de Lorraine et la mère
du chevalier de Boufflers », Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire
(1885), p. 37 et Maugras, La Cour de Lunéville, pp. 20-21,
la paternité de Léopold serait prouvée par les circonstances
mêmes et par la générosité avec laquelle le duc assura l'avenir
de ces petits Beauvau-Craon, en comblant d'honneurs et de bénéfices
les garçons et en dotant richement les filles. S'il en fut ainsi,
le chevalier descendrait donc des Habsbourg.
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à en faire autant avec son successeur ; elle se rallia
donc au nouveau souverain. Stanislas, heureux de
trouver des alliés dans un pays qui lui était hostile,
multiplia les marques de reconnaissance et, entre
autres, offrit le poste de dame du palais de la reine à
l'une des filles qui venait d'épouser le marquis de
Boufflers. Peu à peu d'ailleurs, Stanislas réussit à
s'attacher la plupart des nobles de Lorraine et à se
créer une véritable cour. Mais ce n'est qu'à partir de
1747, date à laquelle la jeune marquise de Boufflers
devint maîtresse officielle, que la cour de Lunéville
prit le lustre qui fit sa réputation. Celle-ci devient
bientôt une réplique de celle de Versailles : la galanterie
se mêle à la religion et l'impiété à l'austérité ;
la marquise de Boufflers, maîtresse galante et impie
dispute au père Menoux, confesseur jésuite et sectaire,
son autorité sur le roi. Stanislas, libertin mais superstitieux,
manifeste autant d'attachement à l'un qu'à
l'autre car il a besoin des deux pour satisfaire ses
goûts et ses scrupules. Quant à la reine Opalinska qui
est très dévote, elle n'a pas plus d'influence sur son
mari que sa fille, Marie Leszczynska, n'en a sur le
sien. Mais si on peut comparer les cours de Lunéville
et de Versailles, il n'en est pas de même de leur
souverain. Stanislas est sage, débonnaire, tolérant et
familier. Il régente son petit monde avec beaucoup
d'à propos et de gentillesse. Sa cour est brillante et
animée car elle est en contact permanent avec la cour
du roi de France grâce aux nobles lorrains qui ont
des fonctions à Versailles et grâce aux visiteurs parisiens
qui s'arrêtent à Lunéville en allant aux eaux
de Plombières. Parmi les plus illustres on compte
Helvétius, Montesquieu, Moncrif, le président Hénault,
le comte de Tressan et surtout Voltaire et madame du
Châtelet qui stimulent toute la cour par leur vitalité
extraordinaire (5). On assiste alors à un festival de
(5) Voir le reportage détaillé de Maugras sur les séjours successifs
de Voltaire et de madame du Châtelet à la cour de Stanislas
dans La Cour de Lunéville, pp. 272-307, 327-337, 367-400, 445-
468.
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danses, de jeux et de représentations théâtrales :
Voltaire dirige la troupe de Stanislas et fait représenter
Le Glorieux, Zaïre et Mérope. On chante des opéras,
on fait de la musique, on lit des pièces en prose,
on échange des compliments en vers, des billets, des
lettres, mais on travaille aussi ; en 1748, Voltaire y
écrivit Catilina et Electre et Saint-Lambert y composa
ses Saisons. Toute cette activité intellectuelle est
régulièrement interrompue par le jeu car on se passionne
pour la comète et le tric-trac. Les intrigues
amoureuses occupent aussi beaucoup les esprits ; la
marquise de Boufflers qui ne se pique de fidélité ni
envers son mari ni envers Stanislas, donne le ton et
multiplie les aventures. C'est ainsi qu'elle honore de
ses faveurs non seulement le roi et le chancelier mais
également tout jeune homme bien tourné et bel esprit
qui se présente, tel Devau, lecteur du roi, ou l'abbé
Porquet, précepteur de son fils. Au moment de l'arrivée
de Voltaire et de la marquise du Châtelet, elle est
en train de se lasser de Saint-Lambert. Cette légèreté
eut de graves conséquences car Saint-Lambert, pour
provoquer la jalousie de madame de Boufflers, fit
la cour à madame du Châtelet qui s'enflamma
outre mesure et se lança dans une aventure qui
finit tragiquement. Ce maladroit de Saint-Lambert
fit en effet à madame du Châtelet un enfant qui
naquit à Lunéville en 1749 provoquant la mort de sa
mère et le désespoir de Voltaire.
Stanislas se montrait large d'esprit envers les écrivains
et il encourageait également dévots et libertins.
Il créa l'Académie de Nancy pour se les attacher et
pour les récompenser. Mais la France lui fit de grosses
difficultés car on craignait qu'un tel projet ne
favorisât le rétablissement d'une certaine autonomie
en Lorraine et que ce cercle d'intellectuels ne tournât
en un nid d'opposition. Cette académie devint immédiatement
un terrain de friction entre, d'une part, le
parti dévot mené par le père Menoux qu'appuyaient
les jésuites, les fonctionnaires et tout le parti français
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qui comptait le chancelier de la Galaisière, la reine
de France et le dauphin, et, d'autre part, le parti des
philosophes mené p a r le comte de Tressan et la favorite,
madame de Boufflers, soutenu par les hommes
de lettres, les savants, toute la population et le parti
lorrain. De sérieux accrochages eurent lieu en 1760
mais ces luttes ennuyaient prodigieusement Stanislas
qui ne rêvait que de calme et de bonne entente. C'est
d'ailleurs pourquoi il n'invita pas Voltaire à faire
partie de son académie. Il savait en effet qu'engager
Voltaire à venir s'opposer au père Menoux, c'était
introduire une bombe dans sa petite ville de Nancy,
et il craignait trop de déplaire à son gendre en invitant
officiellement un auteur que celui-ci avait banni.
Voltaire se montra à juste titre vexé d'un tel procédé
mais, comme il ne surestimait pas la protection de
Stanislas qu'il savait sans autorité et sans argent, il
n'insista pas et ils restèrent malgré tout en bons
termes.
Stanislas encouragea aussi beaucoup les arts. Il
mit à l'oeuvre architectes, sculpteurs, peintres, décorateurs
et fit de Nancy une des plus remarquables villes
baroques d'Europe. De ses origines paysannes et
polonaises il gardait un certain goût pour un monde
fantaisiste et naïf qu'il essaya de reproduire autour
de lui. Il avait une imagination débordante pour
créer certains cadres que seuls de nos jours les enfants
apprécient. Suivant la mode avec enthousiasme,
il encombra ses jardins de kiosques, de pavillons, de
temples, de grottes, de bassins, de rochers artificiels,
de fausses ruines et de fontaines. Il était particulièrement
fier d'un village qu'il avait fait construire dans
un coin du parc de Lunéville et qu'il avait peuplé
d'automates en bois peint, grandeur nature. Il était
farceur comme un enfant. Maugras raconte qu'il avait
fait installer un petit pont sur lequel il emmenait promener
les dames qui lui rendaient visite et, quand
elles se trouvaient au milieu, il actionnait des jets
d'eau qui inondaient le dessous de leurs jupes... Mais
LE CHEVALIER
DE BOUFFLERS
ET S O N TEMPS
Etude d'un échec
LIBRAIRIE A.-G. NIZET
3 bis, Place de la Sorbonne
PARIS
1976
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J'aimerais associer à cet ouvrage les noms suivants :
Hans Vaget, Robert Taylor, Marie-Hélène Estève, Seymour
Weiner, Agnès Raymond, Nicole Binder, Sara Barruel
Mount Holyoke College et la bibliothèque de l'université
de Hambourg.
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INTRODUCTION
...il y a profit à tirer des petits
écrivains sans génie qui, venus
après les plus grands, ne se sont
donné pour mission que de divertir
leurs lecteurs. (1)
Le c h e v a l i e r de B o u f f l e r s f a i t sans c o n t r e d i t p a r t i e
de ces é c r i v a i n s m i n e u r s qui, p o u r diverses r a i s o n s ,
m é r i t e n t n o t r e a t t e n t i o n . Il r i s q u e de n o u s i n t é r e s s e r
n o n p a s t a n t p a r la q u a l i t é e x c e p t i o n n e l l e de ses
écrits q u e p a r le p r é t e x t e q u ' i l n o u s o f f r e de r e v i v r e
en sa c o m p a g n i e les m o m e n t s les p l u s f a s c i n a n t s de
la d e u x i è m e p a r t i e du d i x - h u i t i è m e siècle. Né a r i s t o -
c r a t e , il se t r o u v a grâce à s a m è r e qui f u t l a c é l è b r e
m a î t r e s s e de S t a n i s l a s Leszczynski, u n d e s m e m b r e s
les p l u s choyés de la c o u r de L u n é v i l l e . Les r e l a t i o n s
de l a m a r q u i s e d e B o u f f l e r s p e r m i r e n t à s o n f i l s
d ' a v o i r ses e n t r é e s à V e r s a i l l e s et d ' ê t r e r e ç u chez
tous les g r a n d s . Les t a l e n t s de p o è t e et de c o n t e u r
l é g e r du c h e v a l i e r lui v a l u r e n t u n e r é p u t a t i o n de b e l
e s p r i t qui en f i t u n h o m m e à la mode, f o r t r e c h e r c h é
de la compagnie f r i v o l e et r a f f i n é e des salons p a r i -
siens. Son r e f u s é c l a t a n t d e p o u r s u i v r e u n e c a r r i è r e
e c c l é s i a s t i q u e qui lui d é p l a i s a i t , a t t i r a s u r lui l ' a t t e n -
tion d ' i n t e l l e c t u e l s a n t i - c l é r i c a u x comme V o l t a i r e e t
lui v a l u t le p r i v i l è g e d ' ê t r e a d m i s d a n s les r a n g s des
philosophes. Mais l ' a s c e n s i o n de s a r é p u t a t i o n en d e -
m e u r a là ; c o n f o r m i s t e en p o l i t i q u e comme en l i t t é -
(1) Emile Henriot, Les Livres du second rayon irréguliers et
libertins (Paris : Le Livre, 1925), p. 1.
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rature il s'essoufla dans une poursuite du succès
qu'il n'atteignit dans aucune des carrières qu'il tenta :
militaire, administrative, politique ou littéraire.
Cette étude se propose d'abord de retracer les
différentes étapes de la vie de Boufflers pour rechercher
les causes de ses échecs, puis d'examiner son
oeuvre afin de dégager l'esprit dans lequel elle fut
conçue, et enfin d'analyser sa production littéraire
pour en déterminer les mérites et les faiblesses. La
raison pour laquelle on peut étudier Boufflers en
fonction de ses idées politiques et l'analyser comme
un spécimen représentatif de sa classe, se justifie par
le fait qu'il ne se contenta pas d'être l'auteur de quelques
poèmes érotiques dont la postérité a bien voulu
se souvenir, mais qu'il eut l'ambition de jouer un
rôle social et politique et consacra la majorité de ses
oeuvres, à savoir ses essais théoriques et ses contes
moraux, à exposer et illustrer ses convictions conservatrices.
Il se trouva au carrefour de certains des plus importants
mouvements d'idées politiques et littéraires
de son temps. Il participa à la traite des Noirs en tant
qu'administrateur de l'établissement français au Sénégal
de 1786 à 1788, moment où le trafic des esclaves
battait son plein ; il fut député à l'Assemblée nationale
constituante de 1789 à 1791, en pleine période
d'exaltation et d'enthousiasme patriotiques ; il partagea
pendant neuf ans le sort des émigrés et il fut
témoin pendant dix-huit ans du triste cirque napoléonien.
Il se trouva également au centre des mouvements
intellectuels car il fréquenta assidûment les
plus grands salons ; il connaissait Rousseau qui le
jalousait et Voltaire qui le protégeait. Après la Révolution,
ayant abandonné tout espoir de jamais devenir
homme d'action il se consacra à la littérature et
confia à celle-ci le soin de fixer pour la postérité ses
idées morales et ses convictions politiques. Il entreprit
ainsi une carrière pédagogique qui visait à rappeler
à tout homme d'action éventuel les fondements
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moraux qu'il jugeait essentiels à la formation d'une
société solide. Se faisant alors l'avocat des notions de
vertu et de famille il contribua à défendre deux critères
de base de la nouvelle société bourgeoise puisque
les circonstances le forçaient à ne plus envisager
de solution aristocratique.
Le nom de Boufflers est connu mais il est surtout
associé à des femmes. En effet trois joyaux de la
société de Louis XV : la duchesse (2), la comtesse (3)
et la marquise (4) de Boufflers tinrent une place
exceptionnelle dans les cercles mondains et littéraires
de l'époque. La célébrité de chacune égala celle des
deux autres, ce qui occasionna bien des confusions de
la part de certains critiques. Le nom du chevalier,
fils de la marquise, se trouva en quelque sorte mêlé
à la réputation de ces trois spirituelles et galantes
dames, et la postérité se refusa à lui reconnaître d'autres
mérites que celui de galant homme plein d'esprit.
Sa première biographie, parue en tête de l'édition de
1827 de ses oeuvres, le nantit d'une étiquette dont il ne
se débarrassa plus : « ...auteur d'Aline, et si connu
pour sa triple passion des femmes, des chevaux et des
voyages » (5). Boufflers garda jusqu'à nos jours sa
réputation de joyeux luron coureur de jupons puisqu'un
des derniers articles publiés sur lui en 1967
s'intitule : « Un 'playboy' du dix-huitième siècle :
Le chevalier de Boufflers » (6).
Sa réputation littéraire souffrit beaucoup de ce
portrait de poète galant et de grand amoureux qu'on
(2) La duchesse de Boufflers devenue veuve épousa le maréchal
de Luxembourg et fut un des mécènes de Rousseau.
(3) La comtesse de Boufflers-Revel, cousine du chevalier et
maîtresse du prince de Conti fut également un des mécènes de
Rousseau.
(4) La marquise de Boufflers, mère du chevalier, fut la maîtresse
de Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine.
(5) OEuvres complètes de Boufflers, de l'Académie française
(Paris : Furne, 1827), I, viii.
(6) James de Coquet, « Un 'playboy' du dix-huitième siècle, le
chevalier de Boufflers », Les Annales, 203 (sept. 1967), 39-53.
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lui fit, et ses oeuvres théoriques furent quasi ignorées.
Pourtant Boufflers était homme de lettres de carrière,
comme le prouve son élection à cinq académies :
Académie de Nancy, Académie de Dijon, Académie
française, Académie de Berlin et Académie de Lucca
en Toscane. Certains de ses ouvrages ont été passés
complètement sous silence comme les contes publiés
en 1807 dans le Mercure de France : La Mode (octobre)
et L'Heureux Accident (décembre) qui tous deux
offrent une peinture de son milieu social, ainsi que
Les Anecdotes amoureuses d'un jeune homme de condition
ou L'Exemple et les passions divisés en seize
contes (7). Par contre un ouvrage paru en 1934 : Intercepted
Correspondence ; translated from the French
by Leonora, Countess of Tankerville (London : Sequana,
1934) semble lui avoir été faussement attribué
car ni les sujets traités, ni le style, ni les références
biographiques ne correspondent à la vie, à l'oeuvre et
à l'esprit du chevalier.
Il n'existe pas de bibliographie vraiment complète
de Boufflers. Pour les sources primaires, la bibliographie
de base est celle d'Uzanne qui précède ses éditions
des Poésies diverses et des Contes du chevalier
de Boufflers (8), et le catalogue de la Bibliothèque
(7) Cet ouvrage mentionné uniquement dans J. Gay, Bibliographie
des ouvrages relatifs à l'amour, aux femmes, au mariage et
des livres facétieux, pantagrueliques, scatologiques, satyriques, etc.
4 éd. (Paris : Lemonnyer et Gillet, 1894), I, p. 211, est introuvable
dans les bibliothèques publiques françaises, au British Museum et
dans les bibliothèques américaines. On doit sa découverte à Adrien
Sée qui le présente et en décrit le contenu dans un article intitulé
« Boufflers moraliste », Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire
(Paris, 1900), 239-247. La référence en est la suivante : Anecdotes
amoureuses d'un jeune homme de condition : ou L'Exemple
et les passions divisés en 16 contes, par le chevalier de Boufflers
(Paris : Delalain le jeune, libraire rue Saint-Jacques, 1787),
3 part. in-12, souvent réunies en 1 vol.
(8) Contes du chevalier de Boufflers de l'Académie française,
avec une notice bio-bibliographique par Octave Uzanne (Paris :
Quantin, 1878), pp. lviii-lxx.
Poésies diverses du chevalier de Boufflers, avec une notice biobibliographique
par Octave Uzanne (Paris : Quantin, 1886), p. lixlxx.
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LE CHEVALIER DE BOUFFLERS 11
nationale. Pour les sources secondaires la seule bibliographie
établie est celle de Cioranescu qui est incomplète
et qui comporte une petite erreur (9).
Ses biographes les plus sérieux, c'est-à-dire ceux
qui donnent les informations les moins romancées
sont Octave Uzanne, Pierre de Croze qui accompagna
son étude biographique (10) de nombreuses lettres
inédites, et Gaston Maugras qui nous fournit une reconstitution
historique de la société de la cour de
Stanislas dans ses trois études intitulées : La Cour de
Lunéville au dix-huitième siècle, Les Dernières Années
de la cour de Lunéville, La Marquise de Boufflers
et son fils le chevalier de Bouf flers (11). Toute
la réputation de Boufflers a été bâtie sur les quelques
vers légers qu'il composa de 1760 à 1786, alors qu'il
partageait son temps entre ses obligations militaires
et mondaines. Une sorte de légende fut ainsi créée
autour de ses prouesses amoureuses puis, lorsque
l'âge risqua de rendre peu plausible l'image du grand
séducteur, ses incorrigibles critiques y substituèrent
celle du grand amoureux et c'est surtout sur cet aspect
qu'insistent les auteurs les moins informés comme
Webster (12), Bavarelli (13), Erville (14). Il rencontra
en effet en 1777 madame de Sabran, femme
(9) Les ouvrages concernant madame de Sabran et le chevalier
sont groupés ensemble avec le sous-titre « Delphine de Sabran ».
Or la maîtresse de Boufflers que ces travaux concernent tous
s'appelait « Françoise-Eléonore de Sabran ». Sa fille p a r contre
s'appelait « Delphine de Custine ».
(10) Pierre de Croze, Le Chevalier de Boufflers et la comtesse
de Sabran, 1788-1792 (Paris : Calmann-Lévy, 1894).
(11) Gaston Maugras, La Cour de Lunéville au dix-huitième
siècle (Paris : Plon, 1904) ;
Dernières Années de la cour de Lunéville (Paris : Plon, 1906) ;
La Marquise de Boufflers et son fils le chevalier de Boufflers
(Paris : Plon, 1907).
(12) Nesta Webster, The Chevalier de Boufflers, a Romance of
the French Revolution (New York : Dutton, 1929).
(13) Bice Bavarelli, « Madame de Sabran », Cultura Moderna,
51 (1942), 350-351.
(14) S. de Erville, « Le Roman de Boufflers et de madame de
Sabran », Aux Carrefours de l'Histoire, 1959, 269-273.
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intelligente, fine et spirituelle. Un amour solide s'établit
entre eux mais ni aussi exclusif ni aussi passionné
que l'on a bien voulu le voir. Voici, par exemple,
quelques faits qui semblent le démentir : malgré les
demandes réitérées de madame de Sabran, Boufflers
ne l'épousa qu'en 1797, il la quitta en 1786 pour aller
passer deux ans au Sénégal et ne répondit à aucune
de ses lettres pendant tout son premier séjour, puis,
lorsqu'elle émigra en 1791, il refusa de la suivre. Apparemment
satisfaits de continuer à élaborer sur cette
image du bel esprit amateur de femmes, les critiques
n'ont pas voulu reconnaître l'homme politique en
Boufflers. Dans son expédition en Pologne comme
agent secret de Louis XV, on n'a vu qu'un caprice de
grand seigneur qui avait la bougeotte. Dans son séjour
au Sénégal comme administrateur d'un des plus
importants marchés d'esclaves, on n'a voulu voir que
la curiosité d'un amateur d'exotisme ; il n'y a guère
qu'Armand Lunel qui, dans ses publications (15) parues
au moment où le Sénégal obtint son indépendance
en 1960, rappela aux Français le rôle important
qu'ils jouèrent dans la traite des Noirs et précisa
en quoi consistèrent les fonctions de Boufflers. Dans
ces deux années passées comme député à l'Assemblée
nationale, on n'a vu que le désir d'un gentilhomme de
se conformer à la mode des réformes. Des huit
années passées à la cour d'un prince prussien, on n'a
voulu se souvenir que de sa demande de rentrer en
France, ce qui lui valut l'étiquette de bon patriote. Et
de ces dernières années passées à faire la cour à des
satellites de Napoléon, on en a déduit son amour pour
la nouvelle république.
Rivarol, avec beaucoup de verve mais trop d'amour
du paradoxe pour être exact, résuma ainsi sa carrière
: « Abbé libertin, Militaire philosophe, Diplomate
(15) Armand Lunel, « Gorée, ou l'Islette du chevalier de Boufflers
», Paquet Selection, 1959, 33-39.
Sénégal (Lausanne : Edit. Rencontre, 1966).
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chansonnier, Emigré patriote, Républicain courtisan
» (16). Boufflers fut un peu tout ça, mais il fut
surtout aristocrate et convaincu que l'ordre établi
par l'ancien régime était le meilleur. Tant que celuici
dura il lui consacra ses talents ; quand il fut aboli,
le chevalier partit le retrouver à l'étranger où il existait
encore et quand il fut convaincu qu'il avait disparu
à jamais il chercha à le recréer dans sa littérature.
(16) d'après Uzanne, Contes (1878), p. vii.
Chaque fois qu'un titre pourra être abrégé sans créer de confusion
le lecteur trouvera une abréviation semblable. (Voir note
8.)
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PREMIERE PARTIE
LES DIFFERENTES ETAPES DE LA VIE
DU CHEVALIER DE BOUFFLERS
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CHAPITRE I
LA COUR DE LUNEVILLE
Le chevalier était lorrain. Ce détail mérite toute
notre attention car la Lorraine était à l'époque un
des points chauds de l'Europe. Géographiquement
coincée entre des puissances belliqueuses et sans scrupules
elle fut sans cesse convoitée par des voisins avides
que ce soient les Français, les Allemands ou les
Suédois. Ses souverains, les ducs de Lorraine, avaient
réussi tant bien que mal à maintenir jusque-là son
indépendance. Mais le dernier de ceux-ci, François III
de Lorraine, ayant épousé en 1737 l'héritière au trône
du Saint Empire Romain Germanique, l'archiduchesse
Marie-Thérèse (1), accepta d'échanger la Lorraine
contre la Toscane. Le but de cette transaction
était d'apaiser les inquiétudes de la France qui se
souciait fort peu d'avoir, à soixante-quinze lieues de
Paris, une province autrichienne dans laquelle l'empereur
pouvait installer des garnisons. Or, depuis
1733 la France et l'Autriche étaient en guerre à propos
de la question polonaise et les troupes françaises
occupaient Nancy et Bar. Depuis le XV siècle, envahir
la Lorraine au moindre signe d'hostilité venue de
l'est était devenu une habitude pour les rois de
France. Dès qu'il fut question de paix, la France
insista aux pourparlers de Vienne en 1735 pour que
(1) Devenue impératrice, Marie-Thérèse fit élire son mari en
1745. Ce duc de Lorraine devint alors empereur sous le nom de
François 1 de Habsbourg-Lorraine.
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la Lorraine lui fût annexée ; et, soit pour faire d'une
pierre deux coups soit pour ménager les susceptibilités
des autres pays européens, Louis XV eut recours
à un habile stratagème. Il fit donner les duchés de
Nancy et de Bar à son beau-père, Stanislas Leszczynski,
soit disant pour le dédommager de la perte de
son trône de Pologne, et se déclara l'héritier de celuici.
Une convention signée à Meudon le 30 septembre
1736 stipulait très exactement les relations entre les
deux souverains : Stanislas recevait du roi de France
une pension de quinze cent mille livres ainsi que la
permission de nommer les titulaires des charges, emplois
et bénéfices, moyennant quoi Louis XV percevait
les impôts et administrait la province par l'intermédiaire
d'un intendant qui portait le titre de chancelier
: monsieur de La Galaisière. Celui-ci, autoritaire
et pénétré des maximes d'absolutisme et de
centralisation, fit régner l'arbitraire, écrasa le peuple
sous le poids des impôts et des corvées et imposa un
système de milice très impopulaire. Il en résulta,
après trente ans d'un tel régime, une Lorraine épuisée
et prête pour une annexion totale à la France. Au
milieu de tout cela Stanislas faisait, comme il l'admettait
lui-même, figure de « fort sot personnage »
(2). Entièrement à la merci de son gendre, il se donnait
cependant l'illusion du pouvoir grâce à la liste
des bénéfices dont il disposait. Comme il avait la prétention
de se faire aimer, il usa et abusa de cette
liste. Ainsi, en multipliant les charges en fonction
des faveurs qu'il voulait accorder, il se rallia la plupart
des nobles lorrains qui avaient commencé par le
bouder. Ceux-ci s'agglutinèrent à lui comme ils le
faisaient avec tout souverain disposé à leur fournir
les moyens de se procurer quelque argent et de chasser
leur ennui. Ce phénomène d'agglutination qu'on
observait à la cour du roi de France en particulier,
avait été provoqué et exploité par Louis XIV qui avait
(2) Maugras, Dernières Années, p. 197.
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ainsi habilement dompté ses nobles récalcitrants en
les parquant à Versailles où il leur distribuait l'opium
de ses faveurs. La noblesse avait alors adopté une
mentalité de parasite qui lui faisait considérer comme
un privilège la situation dépendante de courtisan.
C'est en 1737, un an avant la naissance du chevalier,
que Stanislas prend possession de ses duchés. Il
arrive avec un sérieux handicap car aux yeux des
Lorrains il n'est rien d'autre qu'un usurpateur à la
solde de l'étranger et l'instrument d'une puissance
tyrannique. Conscient de ces difficultés, Stanislas se
promet néanmoins de se faire bientôt accepter et
aimer. Il ne s'occupe que des nobles. Parmi les plus
puissants se trouve la famille de Beauvau-Craon qui
avait formé un clan autour du véritable prédécesseur
de Stanislas, Léopold dont le fils François III
n'avait jamais séjourné en Lorraine. Monsieur et
madame de Beauvau-Craon (3) devaient leur célébrité
au fait qu'ils s'étaient partagé la personne du
duc Léopold : lui, en tant que premier ministre et
homme de confiance, elle, en tant que maîtresse adulée
et incontestée. De cette collaboration étroite entre
ces trois personnages étaient nés, de 1705 à 1730, vingt
enfants dont la mère du chevalier se trouva être le
numéro six (4). Cette même famille de Beauvau-
Craon qui avait accumulé honneurs, bénéfices et fortune
en exploitant le duc Léopold était toute prête
(3) Le comte et la comtesse de Beauvau-Craon étaient les
grands-parents maternels du chevalier de Boufflers. Ils descendaient
d'illustres familles : le comte Marc de Beauvau-Craon
était, par son aïeule, associé à la maison de Bourbon. La comtesse
de Beauvau-Craon, née Anne-Marguerite de Ligniville, appartenait
à l'une des quatre familles de la Grande Chevalerie de Lorraine.
(Les trois autres grands-chevaux de Lorraine étaient les familles
du Châtelet, de Lenoncourt, et de Haraucourt).
(4) D'après E. Meaumes, « Léopold, duc de Lorraine et la mère
du chevalier de Boufflers », Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire
(1885), p. 37 et Maugras, La Cour de Lunéville, pp. 20-21,
la paternité de Léopold serait prouvée par les circonstances
mêmes et par la générosité avec laquelle le duc assura l'avenir
de ces petits Beauvau-Craon, en comblant d'honneurs et de bénéfices
les garçons et en dotant richement les filles. S'il en fut ainsi,
le chevalier descendrait donc des Habsbourg.
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à en faire autant avec son successeur ; elle se rallia
donc au nouveau souverain. Stanislas, heureux de
trouver des alliés dans un pays qui lui était hostile,
multiplia les marques de reconnaissance et, entre
autres, offrit le poste de dame du palais de la reine à
l'une des filles qui venait d'épouser le marquis de
Boufflers. Peu à peu d'ailleurs, Stanislas réussit à
s'attacher la plupart des nobles de Lorraine et à se
créer une véritable cour. Mais ce n'est qu'à partir de
1747, date à laquelle la jeune marquise de Boufflers
devint maîtresse officielle, que la cour de Lunéville
prit le lustre qui fit sa réputation. Celle-ci devient
bientôt une réplique de celle de Versailles : la galanterie
se mêle à la religion et l'impiété à l'austérité ;
la marquise de Boufflers, maîtresse galante et impie
dispute au père Menoux, confesseur jésuite et sectaire,
son autorité sur le roi. Stanislas, libertin mais superstitieux,
manifeste autant d'attachement à l'un qu'à
l'autre car il a besoin des deux pour satisfaire ses
goûts et ses scrupules. Quant à la reine Opalinska qui
est très dévote, elle n'a pas plus d'influence sur son
mari que sa fille, Marie Leszczynska, n'en a sur le
sien. Mais si on peut comparer les cours de Lunéville
et de Versailles, il n'en est pas de même de leur
souverain. Stanislas est sage, débonnaire, tolérant et
familier. Il régente son petit monde avec beaucoup
d'à propos et de gentillesse. Sa cour est brillante et
animée car elle est en contact permanent avec la cour
du roi de France grâce aux nobles lorrains qui ont
des fonctions à Versailles et grâce aux visiteurs parisiens
qui s'arrêtent à Lunéville en allant aux eaux
de Plombières. Parmi les plus illustres on compte
Helvétius, Montesquieu, Moncrif, le président Hénault,
le comte de Tressan et surtout Voltaire et madame du
Châtelet qui stimulent toute la cour par leur vitalité
extraordinaire (5). On assiste alors à un festival de
(5) Voir le reportage détaillé de Maugras sur les séjours successifs
de Voltaire et de madame du Châtelet à la cour de Stanislas
dans La Cour de Lunéville, pp. 272-307, 327-337, 367-400, 445-
468.
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danses, de jeux et de représentations théâtrales :
Voltaire dirige la troupe de Stanislas et fait représenter
Le Glorieux, Zaïre et Mérope. On chante des opéras,
on fait de la musique, on lit des pièces en prose,
on échange des compliments en vers, des billets, des
lettres, mais on travaille aussi ; en 1748, Voltaire y
écrivit Catilina et Electre et Saint-Lambert y composa
ses Saisons. Toute cette activité intellectuelle est
régulièrement interrompue par le jeu car on se passionne
pour la comète et le tric-trac. Les intrigues
amoureuses occupent aussi beaucoup les esprits ; la
marquise de Boufflers qui ne se pique de fidélité ni
envers son mari ni envers Stanislas, donne le ton et
multiplie les aventures. C'est ainsi qu'elle honore de
ses faveurs non seulement le roi et le chancelier mais
également tout jeune homme bien tourné et bel esprit
qui se présente, tel Devau, lecteur du roi, ou l'abbé
Porquet, précepteur de son fils. Au moment de l'arrivée
de Voltaire et de la marquise du Châtelet, elle est
en train de se lasser de Saint-Lambert. Cette légèreté
eut de graves conséquences car Saint-Lambert, pour
provoquer la jalousie de madame de Boufflers, fit
la cour à madame du Châtelet qui s'enflamma
outre mesure et se lança dans une aventure qui
finit tragiquement. Ce maladroit de Saint-Lambert
fit en effet à madame du Châtelet un enfant qui
naquit à Lunéville en 1749 provoquant la mort de sa
mère et le désespoir de Voltaire.
Stanislas se montrait large d'esprit envers les écrivains
et il encourageait également dévots et libertins.
Il créa l'Académie de Nancy pour se les attacher et
pour les récompenser. Mais la France lui fit de grosses
difficultés car on craignait qu'un tel projet ne
favorisât le rétablissement d'une certaine autonomie
en Lorraine et que ce cercle d'intellectuels ne tournât
en un nid d'opposition. Cette académie devint immédiatement
un terrain de friction entre, d'une part, le
parti dévot mené par le père Menoux qu'appuyaient
les jésuites, les fonctionnaires et tout le parti français
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qui comptait le chancelier de la Galaisière, la reine
de France et le dauphin, et, d'autre part, le parti des
philosophes mené p a r le comte de Tressan et la favorite,
madame de Boufflers, soutenu par les hommes
de lettres, les savants, toute la population et le parti
lorrain. De sérieux accrochages eurent lieu en 1760
mais ces luttes ennuyaient prodigieusement Stanislas
qui ne rêvait que de calme et de bonne entente. C'est
d'ailleurs pourquoi il n'invita pas Voltaire à faire
partie de son académie. Il savait en effet qu'engager
Voltaire à venir s'opposer au père Menoux, c'était
introduire une bombe dans sa petite ville de Nancy,
et il craignait trop de déplaire à son gendre en invitant
officiellement un auteur que celui-ci avait banni.
Voltaire se montra à juste titre vexé d'un tel procédé
mais, comme il ne surestimait pas la protection de
Stanislas qu'il savait sans autorité et sans argent, il
n'insista pas et ils restèrent malgré tout en bons
termes.
Stanislas encouragea aussi beaucoup les arts. Il
mit à l'oeuvre architectes, sculpteurs, peintres, décorateurs
et fit de Nancy une des plus remarquables villes
baroques d'Europe. De ses origines paysannes et
polonaises il gardait un certain goût pour un monde
fantaisiste et naïf qu'il essaya de reproduire autour
de lui. Il avait une imagination débordante pour
créer certains cadres que seuls de nos jours les enfants
apprécient. Suivant la mode avec enthousiasme,
il encombra ses jardins de kiosques, de pavillons, de
temples, de grottes, de bassins, de rochers artificiels,
de fausses ruines et de fontaines. Il était particulièrement
fier d'un village qu'il avait fait construire dans
un coin du parc de Lunéville et qu'il avait peuplé
d'automates en bois peint, grandeur nature. Il était
farceur comme un enfant. Maugras raconte qu'il avait
fait installer un petit pont sur lequel il emmenait promener
les dames qui lui rendaient visite et, quand
elles se trouvaient au milieu, il actionnait des jets
d'eau qui inondaient le dessous de leurs jupes... Mais
Concerne un périodique
Concerne une personne