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1814-1816, t. 4, n. 19-21 (Mercure étranger)
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290
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Texte
DE LA LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE;
PA R '
MM. LANGLÈS
,
GINGUENÉ
,
AMAURY DUVAL
,
Membres de
l'Institut .impérial de France;VANDERBOURG, SEVELINGES,
DURDENT, CATTEAU-CALLEVILLE, MICHEL BERR, et autres
DE L'IMPRIMERIE D'ADRIEN EG*ROIN'.
A PARIS,
Et chez les principaux LIBRAIRES de l'Europe.
i8i5.

MERCURE ÉTRANGER.
N° XIX.
LANGUES ORIENTALES.
MÉMOIRE
Sur V Origine et Progrès des Turcs, des Kurdes, des Tribus
turcomanes, des Oghouz-Turcs, ou Ottomans , et de quelques
autres peuples; avec quelques détails sur leurs expéditions,
dans la partie méridionale de l'Asie, depuis l'an
5io, avant J.-C. jusqu'à l'an 1299 de l'ère vulgaire.
(Extrait d'un ouvrage manuscrit sur l'Histoire d'Arménie ; pas
M. CIRBIED, professeur d'arménien, membre de l'académie de
l'île de Saint-Lazare de Venise.)
SECOND ARTICLE.
L'AN 557, lorsque la paix eut été signée entre les deux
puissances des Grecset des Perses, une colonie turque, au lieu
de retourner dans le Turkesdan, s'établit dans la Médie et
dans l'Hyrcanie. Depuis ce moment, les empereurs voulurent
imiter l'exemple des Perses, faireiles arrangemens avec
les Turcs pour s'en servir suivant leurs vues politiques, et en
obtenir des troupesmercenairespour se battre contre la Perse
même.Pour réussir dans son projet, en 56u, Justinien Ier envoya
auprès du khakan des ambassadeurs chargés de riches
présens. L'année suivante, le khakan envoya de son côté des
ambassadeurs à Constantinople
, et l'on conclut un traite
d'amitié.
L'empereur Héraclius, après avoir détruit presque toute
l'armée persane, et poussé ses conquêtes jusqu'à Tauris, envoya
l'an 620 ou 622, des députés auprès du khakan, pour
renouveler leurs anciennes alliances, et pour faire venir de
nouvelles troupes turques; car tes Turcs étaient de tous les
peuples ceux qui savaient le mieux dompter l'impétuosité
de la cavalerie persane.
Lorsqu'une guerre étrangère était finie, les Turcs s'en retournaient-
ordinairementchargés d'un riche butin, de toutea
les choses précieuses et agréables qui ne se trouvaient point
chez eux. Ces richesses entrées dans le Turkesdan, excitaient
la cupidité des habitans, et les portaient à sortir de leur pays,
pour courir après, la fortune. C'était toujours la Perse qui
fixait d'abord leurs regards et leur envie. Les souverains de;
Perse ayant reconnu le danger d'attirer dans leurs états ces
troupes sans discipline, ne voulurent plus les appeler que
dans des circonstances extrêmementcritiques, Mais les Turcs
venaient d'eux-mêmes sans être demandés.
Il est fait mention dans l'histoire de Jean Catholicos,Arménien
du dixième siècle, d'une irruption des, Turcs en Perse,
vers l'an 590, lorsqu'une guerre civile déchirait ce pays. Le
général Persan Vahram qui voulait s'emparer du trône des
Sassanides,voulutaussi se servir de ces troupes pour faciliter
son entreprise. Cependant ses efforts furent inutiles, il ne put
changer le but de leur voyage, et les Turcs ravagèrent la
Perse pendant dix. ans entiers. Mais sitôt que Khosrov il
surnommé Abrouz, fils d'Ormizt II, fut affermi sur le trônex
par la protection de l'empereur grec Maurice, il rassembla
une puissante armée, qu'il envoya contre eux sous les ordres
du général arménien Sempaçl Paçratide, surnommé le vainqueur.
Ce guerrier, après plusieurs batailles opiniâtres et
sanglantes
, parvint à détruire toutes leurs forces
,
il tua
même de sa propre main le khakan des Turcs, ou kouchans,
en l'an 601 (1).
(1) Jean Cath. maausc. armen delà Bibliothèque imperiale. n°24 feuille 132,
Quelque temps après, ces peuples firent une nouvelle irruption
du côté de la Perse, et ils pénétrèrent jusqu'à la
Ville d'Argesche, Sur le lac de Van, et firent beaucoup de
ravage l'an 623 (2).
Lors de l'invasion de la Perse par les Arabes, l'an 632,
les Persans appelèrent de nouveau les Turcs à leur secours.
Ceux-ci y vinrent bientôt en grand nombre-, niais ils furent
battus par les Sarrasins, ils embrassèrent le mahométisme
entrèrent au service du calife, qui se chargea de les nourrir
à condition qu'ils lui seraient utiles, et l'aideraient à opprimer
la Perse.
On a parlé déjà d'une expédition des califes arabes sous les
ordres du général Mslim dans le royaume de Turkesdan,
l'an 716 de J.-C, afin d'opprimer cette nation etl'empêcher
de faire des incursionsen Perse. Mais les Turcs, toujours fiers
et pleins d'honneur, voulurent se venger de l'affront qu'on
venait de leur faire. Vers l'an 720, ils entrèrent en Perse avec
une armée innombrable; et, avec la rapidité d'un torrent, ils
vinrent jusqu'en Mésopotamie aux environs de Mosl. Mslim
s'y rendit bientôt à la tête de ses troupes , et après plusieurs
batailles très-meurtrières, on convint de faire un arrangement
de paix, en laissant aux Turcs le gouvernement de
certains cantons, sous la dépendance des califes. Ceux-ci les
employèrent plusieurs fois dans leurs guerres contre les ennemis
de l'islamisme, et par la bravoure de ces troupes auxiliaires,
ils enlevèrent plusieurs provinces aux. empereurs
grecs (3).
En 745, les Turcs se révoltèrent de nouveau contre la
souveraineté des califes, et s'emparèrentdu pouvoir des chefs
arabes qui commandaient dans la Parthie. Morovan II,
Elhoumar alla bientôt en personne contre ces rebelles. Il
s'empara de la ville de Bahl, et il les soumit par la force (4).
En 811, les Turcs firent une plus nombreuse émigration,
ils s'arrêtèrent d'abord chez les Mèdes pendant quelque
(2) Arakel, Hist. d'Arm., p. 585, édit. d'Amsterdam.
(3) Ingigian, Descript. de Constanlinople, p. (>.
(4) Michel, feuillet 117.
temps, et conclurent avec eux un traité d'alliance. Cette
multitude errante était composée de vingt quatre tribus qui
embrassèrent le mahométisme sans difficulté. Quelques-uns
d'entr'eux se fixèrent dans la Médie même : d'autres se répandirent
dans différentes contrées de la Perse et de l'Arménie.
Un auteur arménien, qui vivait dans le douzième
siècle, date, de cette époque qui correspond à l'an 260 de
l'ère des Arméniens
,
l'affaiblissement du pouvoir des Sarrasins
en Asie (5). Mikitar pense que ce sont les descendans
de cette colonie turque, qui furent par la suite les fondateurs
de l'empire ottoman (6).
Le chronologiste Samuelrapporte queles Scythes auTartares
(auxquels il donne dans la suite le nom de Turcs), avaient
déjà établi leur domination vers l'an 900 de J.-C. Leurs n'étant noms pas venus jusqu'à lui, il n'a pu nous les transmettre
par écrit (7). Mais cet auteur nous en dédommagepar quelques
autres détailsque je vais rapporter ici. « Après les Sar-
« rasins, lesTartares, dit Samuel, devinrent les maîtres de '
« l 'Asie. Voici la cause de leurs invasions qu'onpeut lire dans
« l histoire du docteur Sargavak (8). Il dit que les Perses
te et les Mèdes eurent souvent des guerres cruelles à soutecc
«nir les uns contre les autres. Ces derniers qui étaient tou-
« jours les plus faibles, demandaient aussi plus souvent des
- « secours aux Scythes. Les Perses, de leur côté, en faisaient
« venir autant de troupes qu'ils voulaient. Mais sitôt que ces
« peuples eurent l'entrée dans leur pays, ils ne tardèrent pas
« a se battre,contre les souverains de ces deux royaumes1 5Le IV,surnomméle Galeux rique, p. 386, édit. de Petersboure. 1785. , poëme histo-
(6) Mikitar, / Dict. Géogr., à l'article Turcs.
[t"7e) Saxmuelt, Meanu_s. armmén. deala Binbliothqèqueuim paérialen, n. 9t6.]
«et a conquérirmême toute la Perse. Ensuite ils signèrent un
« traité d'alliance avec les Mèdes, ils firent venir de nou-
« velles forces imposantes de leur patrie, et formèrent une
« grande expédition contre les Indes. w
« Ces événemens, et tous ceux qui arrivèrent depuis cette
« époque, jusqu'au temps de Melik Schah, sont rapportés
« dans l'histoire de Sargavak, dôntnous tâcherons d'indiquer
« seulement les principaux faits par l'ordre des temps. Cet
« auteur noas a laissé aussi la vie d'Alpliarslan, éelle de son
« père Toghlabek, et celle de ses aïeux Mahnioud et Sartt
chouk (g) ».
Vers la fin de l'année 943, un grand nombre de gouverneurs
Sarrasins se révoltèrent à l'exemple des Turcs contre
le calife de Bagdad; ils se mêlèrent même avec eux, et envahirent
chacun quelques cantons de la Perse, de la Mésopotamie,
de la S rie, de la grande et de la petite Arménie. Ils
prirent le titre d'Emirs, et restèrent indépendans (10).
En 952, une autre colonie de Turcs sortis du Turkesdan
t entra d'abord en Médie, oit elle mena quelque temps une
vie errante; puis ayant adopté la religion de l'alcoran, ellé
entra dans la partie méridionale d'e l'Arménie; et se rendit
maîtresse des Monts Gordiens. Lechef de ces Turcs s'appelait
Tchoghan (il), il se fit nommer alors Gorde-Beg; on l'appela
ensuite Gourd ou Kurde-Bek, du nom de cette montagne.
Ils entretinrent des relations avec les Emirs voisins et
devinrent peu à peu redoutables au dehors, depuis les bords
de l'Arane jusqu'à l'Assyrie et la petite Arménie. Les familles
Satrapales Arméniennes appelées anciennement Selgouni,
Rischdouni, Manthagouni, Mamigonienne, Arscharunienné
et quantité d'autres changèrent de religion, et se réunirent
avec eux, au point qu'on compte aujourd'hui plus de cent
tribus différentes, grandes ou petites de Kurdes
,
appelées les
(9) Samuel, ibid.
(10) Ciam., t. 2 , p. 83i.
(i]) Il existe encore aujourd'hui des déscendans de cette race turque dans la province Gordienne, et on les estime comme les plus
nobles parmi les Kurde».
uns du nom de leurs ancêtres, et les autres du nom des payi
qu'ils parcourent ordinairement (12).
L'an 971 de J.-C., une colonie des Turcs établis dans la
province de Thiloum ou Teloum, ou bien Dilèm en Médie,
vint ravager différentes contrées de la grande Arménie jusqu'aux
environs du lac de Gelam. Les habitans du pays s'armèrent
bientôt contre eux, en tuèrent une partie, et chassèrent
le reste de leur pays (i3).
Vers l'an 98o, les habitans de différens villages des contrées
septentrionales de la Mésopotamie arménienne se révoltèrent
contre les Emirs, embrassèrent une espèce de mahométisme,
quittèrent le nom d'Arméniens, et ne voulurent plus
porter que celui de Turcoman ou Turkmèn, qui n'était pas
bien connu chez les Musulmans. Comme ils n'avaient fait ce
changement que pour se venger des Mahométans mêmes,
leurs oppresseurs, ils commencèrent par devenir brigands ,
par piller les caravanes , et dévaster les possessions des
Arabes. Ils se réunirent ensuite avec lesMèdes, et une colo-
' nie turque, émigrés dans le onzième siècle; et de cette manière,
ils formèrent un corps considérable. Il se répandirent
dans la Mésopotamie, dans la Perse ; et depuis le Schivran et
l'Hircanie jusqu'à la petite Arménie et la Cilicie, vivant sous
des tentes, et errans de provinces en provinces. Ils conservent
encore quelques restes de leurs anciennes habitudes, ils
ont une haine secrète contre les Mahométans (i4).
Dès le commencement de l'an 1020 de l'ère vulgaire, Doghril
ou Togrulbek, fils de Mahmoud, et petit-fils de Saltchouk
ou Sartchouk, Turc d'origine, et établi dans le Khorassan,
ou selon le patriarche Michel, descendant d'un des
captifs emmenés du Turkesdan, se révolta d'abord en Perse ; il
y forma une armée de partisans, et entra de suitedans la Médie,
il enlevaun nombreconsidérablede troupesmèdes et turques,
(r2) Ingigian, Géogr. d'AmI., p. 51-56.
(131 Mathieu d'Edt'sse, manusc. arm. de la Bibliothèqueimpériale,
n° 95, feuillet 56 etsuiv.
(14) Mikitor, Dict. Géogr., à l'article Turcomans. — Ingigian
k - Geogr. a'Arm., p. 355.
1
en promettantà tous victoire et richesses. Ala tète de ces forces
imposantes,Doghrilhekpénétra dans quelques contrées de la
grande Arménie et de la Géorgie. Après avoir ramassp de riches
butins de toutes les contrées qu'il avaitparcourues,il rentra
en Perse, et envahit ce royaume. Il y soutint des guerres
terribles avec les princes voisins pendant l'espace de quinze
ans, et à la fin, il se fit reconnaître par le calife de Bagdad
pour sultan de Perse vers l'an io36, ou l'année suivante. Sa
famille qui fut appelée Seldjoucid ou Saljoucide) du nom
de Saltchouk, régna dans ce pays pendant deux cents six
ans (i5).
Plusieurs chefs de cette Colonie turque s'emparèrent ensuite
de la Basse-Asie, fondèrentla seconde puissance Seljoucide
dans l'Iconie. Cette maison portait le titre distinctif de
Khakan (16); elle prépara la conquête de l'empire grec à
ses successeursles Oghouz turcs.
Bientôt l'influencede ces TurcsSeljoucidesdevint si grande
en Asie, que le pouvoir des califes de Bagdad ne s'étendait
plus que sur les affaires de religion ; car la Perse, l'Arménie,
la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine (17) et la INatalie leur
étaient soumises. Les Emirs qui gouvernaient ces contrées
ne recevaient leurs nominations que des souverains de la
Perse (18).
Vers la fin du onzième siècle ou au commencementdu douzième,
le nombrede ces chefs s'était accruprodigieusement-La
(15) Ciam., t. 2 , p. go t et suiv.
(16) Michel, feuillet 152.
(17) Le patriarche Michel rapporte qu'à cette époque, c'est-à-dire
1 an io8o environ, un personnage chretien, nommé St-Gilles, vint
de l'Europe à Jérusalem pour visiter les lieux saints. Les Turcs qui,
étaient alors les maîtres de ce pays, exercèrent des vexations lui contré en exigeant des droits d'entrée plus que l'usage ne le prescrivait.
but son refus, ils le frappèrent et lui crevèrent un oeil. St-Gilles se
sauva bientôt de la Palestine, et, à son retour à Home, il fit voir la
mutilation qu'il avait soufferte des Turcs ; c'est ainsi qu'il excita tous les Chrétiens à former la première expédition1 des Croisades. (Michel,
feuillet 138.)
(18) Ibid, feuillet 137,
maison deTetousch,frèrede Melik, schahde Perse, établieen
Syrie, gouvernait le pays avec le titre de Sultan. Deux branches
de la famille d'Arthoukh, Turc, possédaientl'une l'Arménie
et l'autre, une partie de la Mésopotamie,avec lesmêmes
honneurs de Sultan. Une quatrième famille souveraine appelée
Thamischmanienne, gouverna les provinces septentrionales
de l'Asie Mineure, avec le titre de sultan, pendant
cent vingt-deux ans sous six princes (19). Le nombre des
v Emirs turcs était presque égal à celui des principales
villes dans la haute et la basse Asie. jTous ces petits souverains
qui étaient héréditaires dans leurs droits, qui n'avaient
acquis ces prérogatives que par la force, qui ne gouvernaient
leurs Etats que par le caprice, qui n'avaient fixé
entre eux aucun pacte social qui pût les lier à un intérêt
général; enfin ces souverains qui ne se conduisaient tant au
dehors que dans l'intérieur de leurs propres Etats qu'en barbares,
sans vertus et sans politique; se détruisaient réciproquement,
et se remplaçaient tour à tour avec autant de facilité.
La seule chose qui pouvait réunir quelquefoisles chefs
de cet Empire anarchique, c'était l'intérêt de la religion;
Ce motif puissant leur aurait assuré peut-être, deux siècles
auparavant, la possession du trône de Constantin, si l'expédition
des princes croisés et celle des Tartares n'eussent pas
eu lieu dans ces provinces de l'Asie.
Du temps de ces désordresen Asie, les hommes, leurs biens
et leurs opinions, étaient tantôt défendus et tantôt persécutés
successivementpar les Mahométans, parles Chrétiens et par
les Tartares, qui n'avaient d'autre idée fixe que celle d'envahir
des pays, et ramasser des richesses ; ils agissaient souvent
d'une manière contradictoire selon les lieux et les circonstances
; mais toujours avantageusement pour leurs intérêts du
moment. Ce fut à ces époques, c'est-à-dire dans les dixième,
onzième et douzième siècles/ que la secte des Yézidis (2o),
(19) lbid
,
feuillet 168.
(20) YéziJis ou Déistes
,
peuple vaillant et guerrier
,
mais ignorant
et sans aucune instruction ; ils n'ont point de lettres.pour écrire , pour lire, et ils se vantent pour cela d'être de la secte la plus pure,
celle des Gasgas (21) ou Assassins, celle de Tchraghqui
leur a été transmise, disent-ils, depuis Adam , par tradition orale.
Il paraît que celte secte n'est qu'un mélange des mystères de Mihr ou
Mithra et du christianisme manichéen. Ils adorent le bon principe i Ils
honorent le mauvais ou le diable ; ils ont le nom de Jésus en vénération
,
qu'ils appellent Issa, et ils font des sermens au nom de Selthé la , mère de Satan. Leurs moeurs sont pures , et ils n'ont point voulu
adopter la polygamie. Ils ont une grande aversionpour les Mahométans,
et surtout pour les hommes instruits dans les lois de l'islamisme. Ils
se donnent tous les noms des Mahométans, excepté celui de Mahemed.
Ils ont de plus quelque jeûne et usages conformes au rit des Arméniens
, et quelques autres conformes aux Nestoriens. Leur langue est
la kurde ou la mède, qui est une persane corrompue. Leurs prêtres
s'appellent schéykhs
, et leur grand schéykh reconnaît le patriarchedes
NestorIens comme son chef. Ils ont une espèce de messe qu'ils font
avec du pain et du vin, et une sorte de prière
, ou acte d'adoration,
qu'ils font au lever du soleil. On peut supposer que cette nation est
un mélange de Turcs venus de la Medie
,
de Chaldéens et d'Arméniens
qui formèrent ensemble cette secte, et que ce corps de nation a commencé
à avoir une existence particulière dans le dixième siècle
, pour
9e défendre contre les Arabes leurs persécuteurs. Aujourd'hui ils sont
maîtres du mont Singiar, et redoutahles aux peuples voisins mahométans.
Il y a aussi un grand nombre de leurs tribus répandues dans
la Mésopotamie et la grande Arménie. On compte en tout jusqu'à
deux cent mille familles de Yézidis. (Ingigiau
, p. 345 et suiv.)
(ai) Gasgas, tribu arménienne, qui demeure ordinairement dans
l'Arménie et surtout la Mésopotamie. Ils sont baptisés et exercent les
pratiques de la religion chrétienne dans leur propre pays , mais lors.-
qu'ils en sortent et vont parmi les Mahométans, ils ne se font pas
scrupule d'exercer aussi quelques pratiques du mahométisuie, si la
nécessité l'exige, et pour ne pas être poursuivis. Ce fut dans l'onzième
siècle qu'ils furent forcés, par les Musulmans, de commencer à pratiquer
cette apparence de religion. Les Gasgas n'aiment point à habiter
les villes où il y a des Turcs. Leur langue est l'arménienne. Leurs,
femmes, qui ne se mêlent jamais avec les Turcs, parlent un arménien
pur, qui s'approche beaucoup du littéral. Ils ne donnent ordinaire-1
ment d'autres noms à leurs enfans, en les baptisannt, que ceux dei
anciens patriarches
,
prophètes ou d'autres personnages. Mais lorsque
l'enfant arrive à l'âge de huit ou neuf ans, ils le font aussi circoncire,
et lui donnent en même temps un nom Mahométan. Le mot Gasgas
est une corruption de celui de Ghesghes
,
qui veut dire moitié moitié,
ou par moitié. D'après Ingigian
,
les Croises, qui étaient alors répandus
en Syrie
,
changèrentce nom en Assas ou Assassins. (Ingigian,
p. 341 et suiv. ) L'existence des Gasgas
,
dont on voit aujourd'hui
beaucoup dans la Mésopotamie,, surtout dans les villages- d'Arah , de.
kufs (22), èelle d'Arevortis, ou Schemsis (23), et dont quantité
d'autres, qui, toutes opposées au mahométisme et au
Gaïni et de Keschischlik, près de l'Euphrate, dans celui de Garniontcliej
près d'Edessc, et dans cette ville même, est un fait certain. Mais
quant aux Assassins dont on a tant parlé, et sur lesquels M. Sylvestre
de Sacy donna dernièrement un savant Mémoire
, on trouve encore
des difficultés, pour croire que les Gasgas soient les fameux Assassins.
(22) TchiraghkufS, mot turc qui signifie celui qui éteint la lumière :
c'est le nom d'une secte parmi les Mahométans; Ils sont répandus pour
la plupart en Arménie et particulièrementdans la Mésopotamie. Près
de Diarbekir
,
il y a une douzaine de villages occupés par eux seuls sur
les bords du Tigre, et c'est pourquoi on les appelle aussi Tchaï Uslus.
Ce sont comme les anciens Adamistes : quatre fois l'an, lors des changemens
de saisons, ils se rassemblent dans une grande salle, vers le
soir. Après un repas splendide
, ils éteignent les lumières, et ils se
confondent hommes et femmes
, pour satisfaire leur passion
, sans se
reconnaître, Ils appellent cette sorte d'orgie fête de Thernek ou Thainak,
mot arménien qui signifie retournons. Les habitans du pays rapportent
qu'ils étaient originairement Arméniens, adorateurs des élémens.
Ces gens sont circoncis
, et feignent à l'extérieur de suivre le
mahométisme; mais ils sonl toujours persécutés par les Mahométans.
Il y a quelquetemps qu'ily en avaità Constantinopleet dans différentes
villes de la Natalie, d'où ils ont été chassés. ( Ingigian, p. 204)
Mais il y en a un très-grand nombre en Syrie, qu'on nomme Kesbis,
Kadmoussis et Ansaris; ce sont autant de branches de Tchiraghkufs.
(23) Arevorlis, mot arménien qui désigne l'enfant du soleil : ce
sont les descendans des anciens Adorateurs du Soleil, dont on voit
encore beaucoup dans la Mésopotamie, aux environs de Mosl et dans
diverses provinces de la grande Arménie. Depuis l'époque de l'établissement
du christianisme en Arménie, jusqu'au onzième siècle
,
ils
éprouvèrent des persécutions de la part des patriarches et des princes
de ce pays. Ils avaient des initiations et des temples où ils blaient de se rassem- temps en temps, pour prononcer des discours, ou faire
quelques actes d'adoration au soleil au moment de son lever et de son coucher. Ils admettaient les deux principes bon et mauvais, et ils prêchaient
la morale : mais ils étaient ennemisdu christianisme
,
de l'église
et de ses rites. Dans le neuvième siècle, ils changèrent de nom , et se firent appeler Tontraciens
,
du nom d'un village qu'on nomme Tontrag , situé au nord du lac de Van. En io5o, u i prince ar- ménien, appelé Grégoire Magystère
, persécuta les Arevortis avec plus de violence. A la tête de ses troupes ,
il parcourut presque toute i Arménie; il en détruisit un grand nombre, il brûla leurs habitations,
leurs livres et leurs temples. Il obligea les prêtres et le peuple de celto
secte d'embrasserle christianisme et d'obéiraux évêques. A cette ép^
christianisme à la fois
, se renouvelèrent et prirent plus de
vogue : on en voit encore les restes en Arménie, en Mésopotamie,
en Syrie et en Cilicie.
Nous allons reprendre la suite de l'objet principal de ce
Mémoire, pour dire aussi deux mots sur la dernière expédition
des Turcs dans l'occident de l'Asie. L'an 1226, Schah
Suléyman, de la tribu d'Oghouz, Turc et gouverneur de la
province de Mahan dans le Turkesdan, étant chassé de ses
Etats, par les successeurs de Ginghiz-Kan, prit la fuite vers
l'Asie-Mineure,avec une suite nombreuse. Mais par une des-r
tinée fatale, en passant l'Euphrate
,
il se noya, et laissa
ses enfans au comble de la tristesse. Après cet événement,
son fils Ertefil vint en Iconie, et s'attacha au service du
sultan Alaeldin, et son petit-fils Osman Ier, eut tant de crédit
auprès du souverain Seljoucide, qu'il devint l'héritier
légitime de ce royaume; et par le succès de ses armes, il
fut le fondateur de l'empire des Aliosmans (24) ou Ottomans
l'an 1299.
D'autres historiens rapportent que Ertefil, ouErthogroul,
vint avec quatre cents tentes ou familles auprès du sultan
Alaeddin, qui lui donna une partiedela montagnede Karagedagh
,
depuis Thomanidj jusqu'à Ermenak, pour habiter
avec toute sa suite. Ertefil rendit des services signalés au sultan
et à ses successeurs, dans différentes guerres. Après la
que, quantité d'hommesvoués à cette doctrine se sauvèrentaux environs
e Mosl et dans d'autres endroits dela Mésopotamie et en Syrie. Pour se
soustraire à de nuovelles poursuites, ils demandèrent alors la protection
du patriarche syrien
, et ils voulurent lui assurer que leur persécution
venait de luulc nuire cause que de celle de la religion. Ceux qui se fixèrent
près de Mosl commencèrent à porter le nom de Schemsi, qui veut
dire soleil. Tamerlan ordonna d'en tuer un grand nombre et de brûler
leurs villages. Ceux qui restèrent aux environs d'Edesse et dans quelques
autres villesfou villages de cette contrée, portent toujours leur
ancien nom; ils se mêlent avec les Arméniens chrétiens
-,
ils
>
iennent
même quelquefois dans leurs églises, mais ils ne veulent point avoir
d'autre communication avec eux en affaire de religion.
(24) Alinsman, c'est-à-dire de la race d'Osman
, que nous appe- lons Ottoman.
mort d'Ertefil, son fils Osman devint, à la place du père,
commandant général des troupes du sultan Alaeddin II Keykoubath,
et s'empara de plusieurs villes de la Natolie. Le
souveraind'Iconie, content de lui et de son courage guerrier,
le nomma roi des provinces que ce général venait de conquérir
,
etlui permitde frapper des monnaiesd'argent à son nom;
et après la mort de ce prince, Osman se rendit maître absolu
de tout le royaume des Seljoucides. Selon quelques auteurs,
on croit qu'Alaeddin II fut fait prisonnier par les Tartares ;
que le trône étant resté sans héritier, les gouverneurs des
provinces commencèrent à se battre l'un contre l'autre, pour
la possession du royaume. Osman, qui était le plus fort de
tous ces chefs, parvint à les subjuger aisément. Il prit un
grand nombre de villes et villages, augmenta ses forces
, et
se déclara roi des Aliosmans. Ses victoires lui gagnèrent le
titre de Ghazi, c'est-à-dire
,
le Vainqueur (25).
Cependant, un auteur du dix-septième siècle donne une
autre origine au fondateur de cet Empire. « L'an 681 de l'ère
« arménienne (i 2^2 de l'ère vulgaire), dit l'historien Arakel,
« un riche particulier, nommé Osman, natif du bourg d'Os-
« mangiouk, rassembla une certaine quantité de troupes, se
« battit avec les princes voisins, s'empara de leurs Etats, et
« devint très-redoutable : sitôt qu'il se sentit assez puissant,
« il se déclara roi de ces contrées. D'autres disent que ce fut
« un cultivateur turc qui commença d'abord à faire des pe-
« tes incursions; et que, s'étant agrandi peu à peu, il voulut
« entrer au service du sultan Alaeldin, qui lui confia le com-
« mandement d'une armée. Ce général fit alors la conquête
« de la ville de Brussa,et après lui, son fils sultan. Ohran se
« déclara roi, et prit la ville de Yenischehir (26) Il ». est probable que les auteurs ottomans ont confondu
l'histoire d'un personnage qui s'appelait Suléyman-Schah,
avec celle de Rouknadin Suléyman - Khan qui s'empara de
tous les pays depuis l'Iconie jusqu'au Pont-Euxin et aux bords de l'Euphrate, l'an 1202, outbien qu'ils le confondent
'(25) Ciam., tom. 3, p 302etsuiv.- Ingigian, Deserip. de, Cons-,
tantinople
, p. 6 et suiv.
(26) Arakel, p. 540 et sniv.
avec Jelaleddin, sultan de Koraznie, qui prit la faite devant
Touli, fils de Ginghiz-Klian, et alla faire des incursions sur
les bords de l'Euphrate, et jusque dans les Etats d'Alaeddin
d'Iconie, l'an 1227. De plus, ces auteurs font vivre en même
temps le premier Alaeddin avec Alaeldin, ou Alaeddin II, qui
mourut vers l'an 1299, et confondent ainsi l'histoire de l'un
avec celle de l'autre.
Dans les premiers jours de leur gloire, les Ottomans travaillèrent
à se maintenir dans la Basse-Asie, à se rendre redoutables
du côté des frontières de l'Europe : Tamerlan,par
ses incursions, leur causa, pour un momentde vives inquiétudes.
Mais lui et ses successeurs,en détruisant ou affaiblissant
les Emirs de l'Asie, agissaient d'après les desseins secrets
de la Providence, et préparaient aux Ottomans une
riche et vaste moisson à récolter.
LANGUE ITALIENNE.
SAGGIO Storico sulle prime elà delV isola di Leucadia»
.
nell' lonio, compilato dal dotlorDemetrio Petrizzopulo
Leucadio. Firenze, nella stamperia Piatti, 1814
c'est-à-dire : Essai historique sur les premiers temps
de Vile de Leucade dans la mer Ionienne ; par le
docteur DémétriosPetrizzopoulos, Leucadien. Florence
,
de l'imprimerie de Piatti, 1814. Un voL in-8° de
io5 pages. .
M. PETRIZZOPOULOS est du nombre de ces hommes respectables
que la Grèce moderne a vu naître
, et qui font le
plus grand honneur a leur patrie par des qualités estimables
et des travaux utiles.
Après avoir étudié avec un 'respect religieux l'histoire
et les antiquités de son pays natal ; après avoir fait de grands
sacrifices pour recueillir tous les matériaux qui lui étaient
nécessaires, notre auteur est enfin parvenu a publier un"
excellent mémoire pour servir a l'histoire de Leucade, jadis
si florissante et si digne d'attention.
L'ouvrage est précédé d'une épître dédicatoire adressée
par l'auteur a ses très-aimés compatriotes ( Agli amatissimi
suoi concittadini); cette épître prouve, dans M. Petrizzopoulos,
un homme plein de ces sentimens élevés qui
distinguent le vrai citoyen. « Je me suis éloigné de vous, » dit-il, « appelé par le devoir sacré, imposé h tons les pères
d'élever leurs enfans(1)..... Certes, j'aurais mal répondu
(1) L'auteur n'a qu'un fils unique avec qui il réside en Italie
, les et sous yeux duquel il a compose son ouvrage. Ce fils fréquente l'universilé
de fise, toujours dirige dans ses éludes par son propre père..
ait devoir de citoyen, a celui de père, a la Confiance que
vous m'avez témoignée en tant de circonstances
, et dont je
conserve le plus reconnaissant et le plus tendre souvenir
^ si je n'eusse fait en sorte de vous consacrer un fils aussi
digne de votre attention que de votre bienveillance. » L'auteur ajoute ensuite que les nombreuses ressources ^
en tout genre d'érudition, qu'offre la belle Italie, l'ont encouragé
davantage a publier un essai historique sur les hauts
faits de ses ancêtres. Il termine son épître par ces paroles
dignes d'un homme sensible et plein de reconnaissance:
(( Ah ! que ne puis-je vous exprimer toute la vivacité de mes
sentimens ! Mais je me console par l'idée que le langage du
coeur se fait facilement entendre des âmes sensibles. J'espère
qtie vous voudrez bien agréer cet hommage de ma recon-»
naissance; ce qui sera pour moi le plus grand succès auquel
je puisse aspirer. »
Dans une courte préface, qui vient après l'épître dédicatoire,
l'auteur forme des voeux pour que chacun des savans
de la Grèce s'occupe en particulier de l'histoire de son pays ^ et qu'il offre au public le résultat de ses travaux pour l'utilité
générale, Il saisit en même temps l'occasion, pour payer
un juste tribut d'éloges a Mi Mustoxydi auteur de l'excellent
ouvrage sur t'histoire et les antiquités de Corcyre ; à
M. Marino Pignatorre qui a publié une Histoire de Céphalléhie;
et au savant prélat M. Remondini, auteur de
plusieurs mémoires sur Zante.
Notre estimable auteur nous apprend, dans cette même
préface
, que M. Constantinos Valsamakis de Céphallénie , prépare une histoire ancienne de cette île célèbre, si féconde
en hommes érudits, qui ont rendu dans ces derniers
temps de nombreux services a leurs compatiotes.
L'ouvrage de M. Pétrizzopoulos est divisé en neuf chapitres
dans l'ordre suivant :
IIT Premiers habitans de Leucade ; colonie des Corinthiens,
qui fondent Nericos; quel fut le gouvernement établi;
premiers progrès des Leucadiens.
# IV. Constitution aristocratique, adoptée dans la suite ;
fondation de la ville d'Ellomenos; progrès dans les sciences
et les arts.
-
V. Fondation de la ville de Leucade; sa grandeur5 ruines
qui en existent aujourd'hui.
VI. Etablissement du gouvernement démocratique.
VII. Description du rocher; saut que l'on faisait du haut
de ce rocher ; restes du temple d'Apollon Leucadien.
VIII. Excavation de l'isthme.
IX. Nouveaux exploits des Leucadiens; hommes illustres
sortis de Leucade ; jeux qui y étaient célébrés; valeureuse
défense des Leucadiens; leur décadence.
On voit, par l'ordre des chapitres que nous venons de
transcrire
, que M. Petrizzopoulos fait preuve d'un esprit
méthodique. Il s'en faut bien que son traité soit uue histoire
complète. Sans doute un semblable travail n'est point audessus
des forces de notre auteur ; mais c'est probablement
par modestie qu'il s'est borné a publier un essai historique
sur l'île de Leucade, dont il est l'ornement.
Du reste, l'ouvrage,de M. Petrizzopoulos renferme des
aperçus neufs, des recherches Importantes,et il sera lu avec
beaucoup d'intérêt par tous ceux qui ont du goût pour là
belle littérature classique : nous le recommandons avec
confiance a leur attention.
Le style de l'auteur, sauf quelques incorrections, est généralement
pur et élégant. L'ouvrage est accompagné de
deux planches, dont l'une représente plusieurs médailles
leucadiennes, et l'autre une inscription de la plus haute
antiquité, qui me paraît cependant copiée avec peu de
soin. Cette Inscription est en boustrophedon ; elle fut trouvée
en 1755. Wortley, de retour de son voyage en Arabie,
en 1766, s'arrêta pendant quelques jours k Leucadeeù il
examina cette précieuse inscription. Il l'a traduite en latin
ainsi qu'il suit :
« Pherontis (imago sum) Mnesicratis fil. Corinthii; ex
voto in Leucate Apollinis templuindicavi, etmatrisnomine
iirbem condidi. »
Je ne nie permettrai aucune réflexion,sur l'explication de
ce monument ; il faut voir l'original pour oser dire son opinion.
C'est M. Petrizzopoulos lui-même qui le possède depuis
quelque temps. Ou né saurait donner trop d'éloges k
Son zèle ardent pour la conservation des monumens précieux
de sa patrie.
-
CONSTANTINNICOLOPOULO,de Smyrne,
Professeur de littérature grecque, employé à l'institut
royal de France.
POÉSIE.
SONETO DI MENZONI SULLA MORT2 DI CHRISTO (1);
QUANDO Gesù Con l'ultimo lamènto
Schiuse le tombe, e le montagne scosse Adamo rabuffato , e sonuolento
Leva la testa e sovrà i piè rizzose.
(i) Le père Onofrio Menzoni de Ferrare, est un dè ces religieux
qui, doués d'une vraie éloquence et d une verve originale, se sont renfermésdanslà
carrière qui leur était tracée parlesvoeuxqu'ils ont prononcés
: il n'a presque écrit que des poésies pieuses ; une grande hardiesse
d'invention
, une grande richesse d'images ont fait la réputation de ses
poésies, qui ne sont, au reste, que des sonnets composés sur tes
grandes Solennités de l'église..Te vais donner le premier et le plus céèbre
de ces sonnets
,
il a été traduit en verg français par une femme
illustre
, et récité par elle dans l'académie des Arcades; je transcrirai
également cette traduction. (S. DE SISMONDI, de la Littérature du
Midi de l'Europe
, tom, 3. )
Le torbide pupille intorno mosse
Piene di maraviglia e di spavento,
E, palpitando, adimandè chi fosse
Lui che pendeva insanguinatoe spento.
Come lo seppe, alla rugosa fronte,
Al crin canuto ed aile guance smorte
Colla pentita man fè danni ed onte.
Si volse lagrimando alla consorte , E gridô si, che rimbombàne il monte :
lo per te diedi al mio Signor la morte !
Traduction.
QUAND Jésus expirait, à ses plaintes funèbres
Le tombeau s'entr'ouvrit, le mont fut ébranlé
Un vieux mort l'entendit dans le sein des ténèbres ,
Son antique repos tout-à-coup fut troublé :
C'était Adam : alors soulevant la paupière,
Il tourne lentement son oeil plein de terreur,
Et demande quel est, sur la croix meurtrière ,
Cet objet tout sanglant vaincu par la douleur.
L'infortuné le sut, et son pâle visage
Ses longs cheveux blanchis ,
, et son front sillonné,
De sa main repentante éprouvèrent l'outrage.
En pleurant, il reporte un regard consterné
Vers sa triste compagne\ et sa voix lamentable,
Que l'abîme en grondant répète au loin encor , Fit entendre ces mots : Malheureuse coupable!
Ah ! pour toi, j'ai livré mon Seigneur à la mort (2).
(2) D'après les paroles de M. de Sismondi, rapportées dans la note
précédente, nos lecteurs auront sans doute deviné le nom de l'auteur
de cette traduction,
LANGUE ESPAGNOLE.
PRIMERA CARTA de un Americauo al Espanol. Londres,
W. Lewis 1812, in-8.° de 110 p.SEGUNDA CARTA
de un Americano al Espanol. Londres. G. Glindon,
1812 , in-8.° 200 p.— HISTORIA de la Révolution de
nueva Espana, antiguamente Anahuac, ô verdadero
origen di causas de ella con la relacion de sus progresos
hasta el presente anno 1813, per D. Jose Guerra,
Dr de la Universidad de Mexico. Londres, G. Glindon
18/3, 2 vol. in-8.° de plus de 200 p. (1).
Ou Première et seconde Lettre d'un Américain au:
Redacteur du journal intitulé /'Espagnol.—Histoire
de la révolution de la Nouvelle Espagne, jadis
Anahuac, ou Relation de 80n origine, de ses causes,
et de ses progrès jusques à 1 an 1813 , par Don
Joseph Guerra, Docteur de V Université de Mexico.
Nous avons été fort peu instruits des événemens qui se
sont passés dans l'Amérique espagnole. Napoléon qui avait
annoncé que l'admission de sa dynastie en Espagne était le
seul moyen de conserver l'union des provinces d'outre-mer
avec la Péninsule, ne pouvait permettre que l'on entrât
dans des détails qui eussent prouvé que la tentative qu'il
en avait faite avait suffi pour séparer ces mêmes provinces
de la métropole. En Espagne même, malgré la liberté de la
presse, décrétée par les Cortès , on ne permettait à Cadix
(1) On en trouve quelques exemplaires chez Delaunay, libraire au
Palais-Royal.
la publication d'aucun ouvrage sur l'Amérique; ce n'est
qu'en Angleterre que l'on a pu Imprimer ceux dont nous
rendons compte. Ils sont , a la vente, d une date un peu
ancienne, mais les événemens qu'ils rapportent n'en sont pas
moins nouveaux pour nous.
Nous réunissons dans un seul article les extraits de ces
trois ouvrages, non seulement parce qu'ils ont le même
objet, mais parce que nous avons des raisons de croire qu'ils,
sont du même auteur. Il a été pseudonyme dans ses lettres
signées C. V. R., et ilparaît que dans le titre de son histoire,,
ila usé du pjrivilége des Espagnols de choisir leur
nom parmi ceux de. leurs ancêtres maternels; que D. Jose
Guerra porte ordinairement dans la société lin nom beaucoup
plus connu dans l'histoire d'Espagne et qui est a pré-'
sent uni a des litres brillans soit dans la Péninsule, soit dans
d'autres états de l'Europe. Nous ne lèverons pas le voile
sous lequel l'auteur a cru devoir se oacher, d'autant plus
que ses ouvrages n'ont pasbesoin 'de cette recommandation
étrai^gère,
-
; D. J. M. Bianoo, redacterir du journal intitulé l'Espagnol,
qu'il publiait a Londres parce que les Cortès quoique
très-iamies de l'indépendance pour elles-mêmes, n'avaient
pas voulu souffrir qu'illa réclamât pour les Américains M. Blanco, disons-nous, avait blâmé dans , un N° XIX la
mesure qu'avait prisele congrès, des Etats-Unis de Venezuela
en déclarant l'indépendance de leur confédération,
en brisant tous les liensqui les attachaient a l'Espagne, et se
constituanten républiquesouveraine (2). Le Docteur Guerra
lui répondit pour, justifier la conduite de.se$ concitoyens
et établir qu'ils avaient le droit de se déclarer Indépendans
et que cette déclaration était convenable j aux circonstances
dans lesquelles.Ils se trouvaient. L'Espagnol répliqua, et
(a) tous les documentrelatifs à ces événemenssavoir : le Manij
ste, l'Acte-d'indépendance, et la Constitution féderative des états eoezuela , sousle titre de Documens intéressons relatifs à
l'Américain lui répondit une seconde fois. Cette seconde
lettre, et surtout le refus que les Cortès firent alors d'accepter
la médiation anglaise, convainquirent le journaliste
et il s'avoua battu autant qu'un homme d'esprit peut l'avouer.
Le sujet de l'histoire de la révolution de la Nouvelle-
Espagne est plus étendu. Il comprend tous les événemens
qui se sont passés dans l'empire d'Anahuac depuis l'époque
où les nouvelles des abdications et des renonciations de
Bayonne parvinrent h Mexico jusqu'à la fin de 1813.
L'auteur nous donne dans un avant-propos l'historique de
son ouvrage. Les huit premiers livres furent faits principalement
pour défendre la conduite du vice-roi Flarrigaray,
et des Créoles ses partisans, contre les inculpations des
Gatchoupins (5) qui s'étaient soulevés contre son autorité,
l'avaient déposé et embarqué. Cette défense ayant obligé le
Docteur G. a faire des recherches sur tous les faits relatifsà
la révolution, il fut conduit a en donner la suite dans les
livres suivans. Dans le quatorzième et dernier, il fait un
résumé éloquent des causes qui ont amené et justifié la séparation
des colonies; différentes pièces historiques sont
jointes a l'ouvrage en forme d'appendix. On y remarqueune
dissertation très-étendue sur l'ancien culte des Méxicains,
qui prouve a la fois et la profonde érudition et l'ingénieuse
sagacité de son auteur.
Une discussion épistolaire n'est guère susceptible d'analyse
par sa nature; d'ailleurs les mêmes faits, les mêmes raisonnemens
doivent nécessairement se trouver répetésplusieurs fois
dans des ouvrages composés d'après les mêmes principes
et dirigés constamment vers le même objet. Nous croyons
qu'il sera plus agréable h nos lecteurs de leur présenter l'ensemble
général des raisonnemens développés dans ces différens
volumes, et la succession rapide des événemens arrivés
dans le royaume de la Nouvelle Espagne seulement.
(3) Nom donnd par les creoles aux Espagnols d'Europe.
L'Amérique, d'après M. le D. G., n'est point une colonie,
pas même une provincede la monarchie espagnole; elle forme,
un état séparécomme dans la peninsule, lorsque les états de
Sandre étaient unis a laCastille, ou comme le royaumedeNaples
était sous lemême roi que celui d'Aragon.Il prouve cette
assertion par l'extrait des anciennes lois des Indes : la défense
formelle de faire aucune découverteou établissement,pour
le compte ou aux frais du gouvernement; les stipulationsfaites
par les rois d'Espagne avec les conquérons de ces nouvelles
terres, avec lesquels ils traitèrent, leur promettant de ne
jamais céder ni aliéner ce domaine, et leur donnant un véritable
gouvernement féodal sous le titre de commanderies,
mode qn ils ont bientôt aboli pour affranchir les peuples,
comme il est arrivé en Europe où le tiers-état a dû sa li->
berté a la jalousie que tes rois avaient conçue du pouvoir
des grands,
L établissement d un conseil des Indes, formé d'Américains,
et investi de la même autorité souveraine que le seil de Castille; la con- concession aux villes de Mexico, Uscala
çt Lima du droit de voter aux cortès américaines qui n'ont
jamais été convoquées, fournissenta notre auteurdenouveaux
argumens, Il en déduit qu'a l'époque où le roi d'Espagne,
seul lien qui unir les états d'outremer a ceux d'Europe, était
privé, par, sa captivité, de l'exercice de son. autorité, toutes
les vice-royautés américaines avaient eu le droit, comme les
provincesd Europe, d'établir des Juntes afin de pourvoir aux besoinsdu gouvernement ; que lorsqueles juntesde Sév il I e, des
Asturies,de Valence, s'intitulaient suprêmes, chacune dans
son arrondissement; qu'un prélat se donnait les qualités suivantes;
Evêque de S. Ander, par l'autoritédu S. Siège,
et Gouverneur de laprovinceparce qu'il sait l'être; que le général Palafox, en Aragon, exerçait la plénitude de l'autorité
souveraine par délégation du peuple de Saragosse,
les habitans de Buenos-Ayres, de Venezuela, de Quito,
avaient bien fait d'établir aussi des gouvernans pour conser- ver indépendance de l'Amérique dans le cas 04 l'Es- pagne serait soumise à Napoléon, et que le vice-roi de
Mexique Flarrigaray, qui avait consenti a l'établissement de
celle de Mexico, n'avait fait que son devoir.
Cette doctrine n'est pas celle des Espagnols de la péninsule.
Ils disoient hautement que si un chat règnait en
Espagne, il devait aussi régner en Amérique. Cette
prétention de métropole est attaquée avec vigueur par le
D. G. Il établit dans plusieurs passages que la conquête des
Amériques ayant été injuste, n'a pu transmettre aucun droit
aux conquérans, pas plus que la donation d'Alexandre VI
n'en donnait la souveraineté aux rois d'Espagne et de Portugal
; que si les créoles actuels ont des droits au pays qu'ils
occupent, ils le tiennent de leur naissance sur le sol, et de
leur origine naturelle, presque tous les premiers colons ayant
épousé les Indiennes les plus distinguées par leur famille et
leur fortune 5 qu'en supposant que la conquête donnât un
droit, elle ne le donnerait encore qu'aux créoles, qui descendent
d'eux et qui ont droit aux fruits de leur industrie
et de leurs avances, aucune entreprisede découverte n'ayant
été faite par le roi ; que si l'on suppose enfin que les Espagnols
acquièrent quelque droit sur l'Amériqueen s'y transportant,
il est évident que ce droit provenant de leur déplacement,
ne peut en donner aucun a ceux qui restent sur leurs foyers :
en raisonnant autrement, l'Espagne serait une province de
la Suède
,
ancienne patrie des Goths.
Mais il ne suffit pas qu'un gouvernement soit Illégitime,
il faut qu'il soit tyrannique pour autoriser des démarches
dont les avantages puissent compenser autrement les maux
qu'elles causent a l'humanité. Notre auteur est entré h ce
sujet dans une infinité de détails curieux, sur l'avidité, la
sottise et l'ignorance des Gatohoupins employés en Espagne
, ou de ceux qui même dans les bureaux des ministres
se mêlaient des affaires des Indes. Un alcade du Mexique
condamnait un Indien h cinq ans de purgatoire ; un ministre
écrivait au vice-roi de faire arrêter et punir un comejen qui
avait détruit les ordres du roi, et le romejen est un insecte
qui ronge le papier j mais c'est surtout la conduite des gouvernemens
révolutionnaires d'Espagne qui excite son indignation.
La junte de Séville qui se qualifia de suprême des Indes,
n'avait, non plus qu'aucune autre de la Péninsule, nulle espèce
de droit h gouvernerl'Amérique. La junte centrale,composée
de députés des juntes particulières des provinces, n'en
avait pas davantage, puisque l'on avait réprouvé à Cadix
l'établissement des Américains et que leurs envoyésn'étaient
pas reconnus. La régence ne pouvait tenir de la junte centrale
un pouvoir qne celle-ci n'avait pas, et lorsque l'on as-
>
sembla les cortès extraordinaires,il fut ridicule de prétendre
que tandis que six a huit millions d'Espagnols étaient représentés
par cent cinquante députés de leur choix, quinze millions
d'habitant de l'Amérique n'eussent pour fantôme de
représentation que vingt-huit individus pris presque au hasard
parmi les Américains qui se trouvaient à Cadix.
Ces gouvernemens ne cherchèrent pas à faire oublier par leur conduite, l'irrégularité de leur établissement. Ils font
la guerre aux juntes de Quito, de Venezuela, de Buenos-
Ayres, aussi légalement constituées qu'eux-mêmes; ils pêchent em- par les armes l'établissement de celle de Mexico,
quoique tous les Américainsreconnussent unanimementalors
les droits de F erdinand VII, et ne demandassentautre chose
que la garantie éventuelle de leur indépendance dans le cas de l'asservissementde la Péninsule.
Les mesures législatives ont été analogues a l'esprit de
1 administration. On ordonna dans la constitution que les
hommes de couleur ne compteraient pas en Amérique dans
le cens; tandis que l'on faisait compter, en Europe, et les
'Mulâtres et les Bohémiens : le tout pour donner aux pays
d outre-mer, dont l'étendue est infiniment plus grande, et
a population beaucoup plus forte, une infériorité de représentation
relativement a l'Espagne.
Une adresse du consulat ou conseil de commerce de
Mexico demanda formellement cette inégalité, en assurant que es Américains n'étaient que des automates, ou tout au p itis des Orang-Outans. On peut juger a quel point cette
qualification enflamme la bile de notre auteur qui termine
ainsi sa seconde lettre.
« Vingt millions d'hommes qui ne veulent point être es-
« claves, ne peuvent le devenir : Napoléon le dit aux Po-
,
« lonais, les Espagnols l'ont répété avec enthousiasme, et
(c nous seuls devons le penser.... »
Ne nous effrayons pas s'il
« coule du sang, c'est celui que nous tenions des esclaves.
« La nature elle-même ne guérit les maux invétérés que
« par des commotions violentes. L'atmosphère se purge par
« les orages, la terre par les éruptions des volcans. Nous
« avions besoin de ces secousses pour recouvrer l'usage de
« nos facultés, écrasées sous le poids du plus long et du plus
« affreux despotisme
« Ceux qui traitent les Mores et les Juifs leurs ancêtres
« comme leurs plus odieux ennemis, réclament en vain
« l'origine que tiennent d'eux les Créoles. Les hommes de
« couleur leur doivent aussi l'existence et ils les traitent
« comme une race de malédiction. Ils sont tyrans, c'est as-
« sez pour les détester; ils sont inexorables, c'est plus qu'il
« n'en faut pour nous séparer d'eux. Ils nous font la guerre
« comme des Caraïbes : nous devons les traiter comme ils
M traitent ceux qu'ils imitent aujourd'hui.
« Est-il temps de s'arrêter dans la carrière, lorsque dans
« le Mexique seulement, deux cents mille héros ont frayé
« le chemin de l'indépendance! Si nous le faisions, les il-
« lustres victimes qui ont succombé par milliers dans cette
« glorieuse tâche, soulèveraient la tête du fond de leurs
« tombeaux pour nous crier: ingrats! vous abandonnez la
t( cause de vos frères! c'est en vain que nous avons ré-?
« pandu notre sang! ainsi, ils ont raison ces Européens qui
« prétendent que notre climat dégrade l'homme et ne pro-
« duit que des automates insensibles ou de lâches Orangé
« Outangs ! Non, reposez en paix, martyrs de la patrie ,
« nous vengerons votre sang et celui de nos pères; vos
« insultes et les nôtres Les flammes qui embrasèrent
Yarapouto et Jtaquaro, n'allumeront-elles pas dans
« nos coeurs tous les feux de la vengeance ? Nous con—
« tenterons-nous de pleurer comme des femmes les bou-
« cheries de Goanaxoalo et de Quito?.... L'humanité qui
cc eut horreur de ces massacres en aurait encore davantage
« de notre ignominieuse indolence. Aux armes !
« C'est nous insulter que nous parler de conciliation.
« Il n'y en a point
,
il ne peut y en avoir avec d'aussi
« exécrables tyrans. Pourquoi désirerions-nous la vie dans
« la société de ces monstres ! mourons au moins en nous
« vengeant, et que l'Amérique soit aussi le tombeau des
« Vandates! Que s'il le faut, elle soit pour la seconde
« fois convertie en un vaste désert, où confusément les
« ossemens des Américains et des Espagnols annoncent
« aux siècles a venir et notre gloire et leur punition.
« Tel était le langage que le gouvernement Espagnol
« adressait en 1809 a ses compatriotes : l'univers applaudit
(( a ces paroles héroïques ; il les applaudira dans noire bou-
« che
, parce que les crimes de nos tyrans ont surpassé
«ceux du conquérant qui voulait soumettre l'Espagne.
« L 'Amérique sera libre 3 déclarez sou indépendance, et
(( combattons.
Moriamnr et in mcrlia Una arma rnamas. salus victis nullam sperare salutem. 8
Cette véhemence paroîtra peut-être excessive ; mais
après avoir lu l'histoire de la révolution du Mexique on
voit que cette indignation a été vraiment causée par des
cruautés abominables. Le vice-roi Flarrigaray ayant été
déporté par l'intrigue de quelques négocians européens , secondés de deux cent trente deux jeunes commis de ma- gasins, la vice-royauté fut d'abord donnée par la même
cabale à un vieux général
3
espèce de mannequin politique.
L'archevêque de Mexico qui lui succéda ne put
pas non plus résister à leur influence. Les arrestations se multipliaient, l'alarme augmenta encore lorsque le viceroi
Veuegas fit des promotions, des avancemens, qui
i
indiquaient que le système du gouvernement était de conserver
le même mode d'administration qui avait désolé
l'Amerique. Le curé Hidalgo leva le premier l'étendard
de l'insurrection au nom de Ferdinand VII et de N. D. de
Gemdulupe. Des troupes envoyées contre lui, le battirent
en diverses rencontres ,
furent battues quelquefois
, et en
résultat le forcèrent à se réfugier dans les provinces du
Nord, où il fut livré par trahison aux Européens. Son
parti ne fut point abattu par sa mort : de toutes parts
d'autres chefs se présentèrent, et plus aguerris donnèrent
constamment plus de peine aux Européens, qui, profitant
de l'avantage de la discipline et des armes, égorgeaient
des milliers de malheureux sans défense, mais
retrouvaient toujours devant eux des armées aussi considérables,
tandis que. leurs pertes n'étaient jamais complètement
réparées par le petit nombre de troupes qui arrivaient
d'Europe. Cependant les insurgés se sont aguerris.
La nécessité leur a fourni des ressources. Ils ont fondu -
des canons, ont fabriqué de la poudre, ont établi une
imprimerie avec des caractères mobiles en bois : le curé
Morelos qui succéda a Hidalgo, soutint a Quantla un long
siège, et parvint k évacuer la place malgré l'armée assiégeante.
Rayon a depuis remplacé Morelos.
Les bornes d'un journal ne nous permettent pas d'entrer
dans le détail de tous tes faits militaires qui se sont
passés dans cette guerre. Nous croyons pouvoir annoncer
h nos lecteurs que l'auteur a fait un abrégé de son travail
auquel il a réuni l'histoire des révolutions des différentes
provinces de l'Amérique méridionale. La traduction
en est commencée sur le manuscrit, et paraîtra incessamment.
Lors de la rentrée du roi Ferdinand VII, en Espagne,
il se présentait une occasion bien favorable de terminer
ces discordes de famille qui font frémir l'humanité. Il était
bien plus avantageux au roi d'Espagne d'avoir la certitude
de la souveraineté d'un Empire qui peut devenir le plus
puissant de l'univers, que d'être obligé de combattre pouf
ajouter une province lointaine à la monarchie Espagnole;
Il paraît malheureusement qu'il a suivi des principes différens;
il a répandu des faveurs sans mesure sur tous les
chefs Européens dont se plaignent les Américains
, ce qui
annonce encore pour long-temps la continuation de la
guerre : elle n'aura peut-être d'autre résultat que d'achever
de rompre le seul noeud qui attachait encore les Espagnols
de l'ancien monde a ceux qui habitent le nouveau.
L. B"
POÉSIE.
PINTURA DE MADRID,
POR DON IiUI3 DE GONGORA.
Soneto.
Üwa vida bestial de encantamiento;
Harpias"contra bolsas conjuradas;
Mil vanas pretensiones enganadas Para hablar, oydores á ; canzar el viento j
Carrozas y lacayos
, pages ciento;
Habitos mil, con virgiDes espadas ; Damas parleras, cambios
,
embaxadas i Caras posadas, trato fraudulento :
Mentiras arbitreras
,
abogados
Clerigos sobre mutas ,
Embustes, calles suci,ascomo mulos :
,
lodo eterno-.
Hombres de guerra medio estropeados
Títulos y lisortias ,
, disimulos Esto : es Madridj mejor dixera infierno.
TRADUCTION.
TABLEAU DE MADRID,
PAR LOUIS GONCORA , POETE DU SEIZIEME SIÈCLE.
Sonnet.
<
UNE vie stupide mêlée d'enchantemens ; des harpies conjurées
contre les bourses j mille vaines prétentions sans
cesse déjouées; pour parler, des écouteurs à lasser le vent:
Des carosses, des pages ,
des laquais par centaines ; des
milliers de costumes , avec des épées toujours vierges ; des
dames causeuses, des méprises, des ambassades secrètes,
des auberges chères, des trafics frauduleux :
Des mensongesà discrétion, des avocats, des prêtres montés
sur des mules, et entêtés comme des mulets; des embûches
,
des rues sales, une boue éternelle :
Des gens de guerre estropiés, des titres environnés de
flatteries, de la dissimulation partout : voilà Madrid; je
dirais plutôt : voilà l'enfer.
EL BORRICO Y LA FLAUTA,
FARUI/A, POR D. THOMAS YRIAItTn.
ESTA fabulilla
Salga bien o mal,
Me ha occurido ahora
Por casualidad.
Cerca de unos prados
Que hay en mi lugar,
Pasaba un borrico
Por casualidad.
Una flauta en ellos
Hallò , que vin zagal
Se dexó olbidada
Por Casualidad.
Acercòse á olería
El dicho animal,
Y dio un resoplido
Por casualidad.
En la flauta el aire
Se hubò de colar 9
IT sonò la flauta
Por casualidad.
Oh! dixò el borrico # Que bien sé tocar !
Y diran que es mala
La musica asnal?
Sin reglas del arte
Borriqnitos hay
Que una vez aciertan.
Por casualidad.
Cette jolie pièce est la traduction d'une fable que composa
, sur le même sujet et dans le même rithme, feu M. de
Saint-Ange, de l'Académie française. La fable de M. de
Saint-Ange était faite en 1779, et fut insérée ensuite dans
l'Almanach des Muses, qui était alors recherché de tous les
littérateurs de l'Europe ; c'est là que D. Thomas Yriarté
prit le sujet de sa fable. Son recueil ne fut publié à Madrid
qu'en 1782 ; ainsi l'invention est de notre côté La comparaison
des deux opuscules plaira sans doute à nos lecteurs.
Le poète espagnol, adoptant la mesure des redondillas, s'est
trouvé affranchi de la rime ; mais il a rendu l'esprit et le
mouvement de l'original avec une grâce et une naïveté piquantes.
Ces deux fables peuvent servir de traduction l'une
à l'autre
, et de traduction presque littérale. Voici celle de
M. de Saint-Ange: ;
f
L'ANE ET LE FLAGEOLET,
FABLE»;
Trouvez cet apolngue
Fait avec on sans art,
Voici tout mon prologue C'est l'effet du hasard. :
Auprès d'un hêtre antique,
Dans un pré, sur le tard , Passait une bourrique
Par l'effet du hasard.
Au pied de ce vieux,hêtre,
File trouve à l'écart
Un flageolt t champêtre
Oublié par hasard.
Fn flairant l'herbe fine
,
1
L'âne au luth campagnard
Applique sa narine,
Et souffle par hasard.
L'haleine du zéphire
'Y pénètre. et sans art Le flageolet soupire
Par l'effet du hasard.
Ho ! ho ! dit la bourrique,
Je suis rnattre de l'art;
Et puis, que ma musique
M'attire le brocard !
Un sot à longue oreille,
Sans les règles de l'art,
Une fois fait merveille C'est l'effet du hasard.:
ODE
.
AD FLOREM GNIDI,
POR OARCIL ASSO DE LA VEGA.
Garcilasso, par l'harmonie de ses vers et la pureté de son
langage, occupe un des rangs les plus distingues parmi les
poètes espagnols. Le recueil de ses vers est très-peu volumineux,
mais ils sont toujours relus avec le plus grand
plaisir
, et ils ont suffi pour lui assurer une réputation immortelle
chez ses compatriotes
,
quoiqu'on puisse pourtant
lui reprocher.de se livrer quelquefois à cette recherche de
pensée et à ce faux esprit qui régna long-temps dans la littérature
espagnole. Garcilasso servit avec distinction dans les
armées de Charles-Quint; il fut tué en Provence, à l'assaut
d'une forteresse que l'empereur lui-même l'avait chargé d atr
taquer à la tête de onze compagnies.
L'ode que nous allons transcrire fut composé»e a« NNa-aples.
Il paraît qu'il y avait alors dans cette ville un lieu de
plaisir et de réunion appelé Seggio di Gnido ; beaucoup de
dames s'y rendaient, et parmi elles s'en trouvait une nommée
Violante di San Severino , fille du duc de Soma ; elle était
passionnément aimée d'un ami de Garcilasso,nommée Fabio
Galeota, qui avait aussi du goût pour la poésie : ce fut
pour lui que lé poète espagnol composa cette ode intitulée
ad Florem 6nidi
> c'est-à-dire, à la plus belle des dames
qui se rendent au Seggio di Gnido.
Si de mi baxa lira Tanto - . pudiese el son, que en un momento
Aplacasse la ira
Del animoso viento,
Y la furia del mar y &ú movimento ;
Y. en las ásperas montañas,
Con el suave canto enterneciesse
Las fieras alimañas i
Los arboles: moviesse
Y al son confusamente los ,truxesse$
No pienses que cantado
Seria de mi
,
hermosa l'lor de Gnido,
El fiero Marte ayrado,
A muerte convertido
De polvo , y sangre, y de sudor teñido.
' Ni aquellos capitanes
En las sublimes ruedas colocados (1), Por quienes los Alemanes
El fiero cuello atados
Y los Franceses , Yan domesticados.
Mas solamente aquella
Fuerza de tu beldad seria cantada,
Y alguna vez con ella
También seria notada
El aspereza de que estas armada.
Y como, por ti sola
Y por tu gran valor y hermosura,
Convertido en viola (a)
Llora su desventura K El miserable amante en tu figura.
Hablo de aquel cantivo
De quien tener -• se debe mas cuidado,
Que esta muriendo vivo,
Al remo condenado (3)
En la concha de Venus amarrado.
Por ti como solia
Del áspero cavallo non corrige
La furia y gallardia,
Ni con freno le rige,
Ni con vivas espuelas ya le aflige.
(i) Ruedas signifie nécessairementchar, d'après la pensée de l'auteur
exprimée dans les verssuivans, qui offrent une image vraiment
poétique.
1 ,
(a) T'inclus viola pallor amantium. Horat., od. 10, lib. 3.
(3) L 'ami de Garcilasso
, pour lequel il a compose cette ode
,
s'appelait
Galeota Galeote
, en espagnol, signie galérien. On voit que -le poète joue sar cette idée.
Por ti con diestra mano
No reb'ielre la espada prcsurosa:;
' Y en el duílnso llano,
Huye la'polvorosa
Palestra que antes tanto gozaba.
Por ti el maynr amigo-
Le es importuno
, grzve y enojoso;
Y puedo spr testigo
Que ya del peligroso
Naufragio fuy su puerto y su reposo.
Y shora en tal manera
Vence el dolor a la razón perdida Que , ponzoñosa fiera
Nunca fue aborrecida
Tanto como yo, ni tan temida.
No fuistes tu engendrada
- Ni producida de dura tierra ?
No debe ser notada 4)
Que ingratamente yerra
Quien todo el otro error de si destierra.
Hagate temerosa
El lance de Anaxarete y cobarde,
Que de ser desdeñosa
Se arrepentiò muy tarde.
Pues un duro marmol a su alma comprime.
Estava se alegrando
Del mal , ageno ,
el pecho empedernido,
Quando abaxo miiando
El cuerpo muerto vidò
Del miserable amante ,
allí tendido.
Y al cuello el lazo atado
(4) No debe ser notnda. etc. Ces trois vers sont inintelligibles.
Sanchez, qui a fait drs notes sur Garrilasso. dit qu'il les comprend
fort bien, et il les explique d'une façon encore plus obscure. Voici
son commentaire, pour les amateurs de la littérature espagnole r
te lugar muchos le han querido emendar, por no entender lo que quiere decir. ; asi se entiende : No dabe ser notada 'una dama de
ingrata , pues no tiene otra falta. Vivent les commentateurs ! etfiat
/ Con que desenlazo de la cadena (5)
El corazon cuitado
Y , con Sil breve pena
Compró la eterna punición agena.
Sentió allí convertirse
En piedad amorosa el aspereza.
O tarde arrepentirse!
O ultima terneza!
Como te succedió mayor dureza (6)!
Los ojos se enclavaron
En el tendido cuerpo que alli vieron,
Los huesos se tornaron
Mas duros
, y crecieron,
Y en si toda la carne convertieron.
Hasta que finalmente
En duro marmol huella y transformada,
Hizo de si la gente
Non tan maravillada
Quanto de aquella ingratit,ud vengada.
No quieras tu, señora , -
De I\em-Esis ayrada la saetas
Y el rigor provar ahora.
Baste que tus perfctas
Obras y hermosuras a los poetas,
Den immortal materia,
Sin que tambien, en verso lamentable,
Celebren la miseria
De algun caso notable
Qne por ti pase triste y miserable.
(5) Toute cette strnphe est de bien mauvais goût : El lato con
que desenlazo la cfldenn, etc. Je ne l'ai piiS tr aduite littéralement,pour
sauver l'honneur de Garcilasso auprès de ceux qui ne peuvent pas lire
ses beautés dans sa langue. -
(6) Voilà encore du faux esprit qui gâte une exclamation pleine de
sensibilité.
Traduction.
ODE A LA FLEUR DE GNIDE.
Si les accords de ma faible lyre avaient le pouvoir de
calmer en un instant la colère des aquilons déchaînés et la
furie de la mer orageuse ;
Si la douceur de mes chants pouvait attendrir les bêtes
féroces au sein des âpres montagnes, animer les arbres et
les attirer en groupe autour de moi ;
Ne pense pas, belle Fleur de Gnide
, que je chanterais terrible ce Mars toujours en courroux,ne respirant que le carnage
, et sans cesse couvert de sang ,
de poussière et de
sueur;
Ni ces fameux capitaines qui font rouler le char de la victoire
, ou ils ont enchaîné les Français et les Allemands,, forcés
de courber leur tète orgueilleuse( i ).
La puissance de ta beauté serait le seul objet de mes
chants; mais aussi je n'oublierais pas cette rigueur insensible
dont ton coeur est armé.
Je peindrais le malheureux amant qui, pour toi seule et
a force irrésistible de ta beauté, se dessèche comme la
pa le violette, et déplore son infortune, dont tes charmes
sont la cause.
Je veux parler de ce captif que tu devrais traiter avec moins de cruauté, qui meurt tous les jours
-,
che et qui est atta- a la coquille de Vénus, comme un condamné sur un banc de rameurs (2).
(1) Garclasso combattait
sous sous Chartes-Quint; François Ieravait
étvéainàPcauvliage:loire
des armes espagnoles était alors à un
aussi hautpoint desplendeur
que nous avons vu la nôtre dans ces der-
>2) Voyez la note (3) du texte espagnol.
C'est toi qui l'as rendu inhabile et insensible à tout. On ne
, le voit plus, comme auparavant, dompter la fougue et -l'impatience
d'un jeune coursier, le régir avec le frein et le châtier
avec l'éperon acéré.
On ne le voit plus, d'une main exercée ,
manier une épée
étincelante et rapide ; il fuit l'arène poudreuse et la lutte incertaine
qu'il affectionnait tant autrefois.
Son meilleur ami lui devient importun et odieux. Il ne se
livre qu'à son désespoir; déjà même mon amitié lui a servi
de port, et l'a sauvé d'un affreux naufrage -,
Mais à présent le désespoir a tellement envahi sa raison
égarée
, que jamais un monstre venimeux ne fut plus craint
ni plus aborrhé que moi. Et c'est toi qui causes tant de
maux !
As-tu donc été engendrée des flancs d'une terre sauvage?
Crains de te tromper cruellement, et que ton ingrate rigueur
ne soit punie par ces mêmes peines auxquelles ton coeur
refuse de s'ouvrir.
Crains le sort d'Ànaxarète ; que son exemple te serve de
leçon : elle se repentit, mais trop tard, de s'être montrée
insensible ; n marbre dur comprima pour jamais son
1 coeur !
Cette belle avait endurci son âme d'airain ; elle se réjouissait
des maux qu'elle ne partageait pas ; mais tandis
qu'elle se livre à cette pensée inhumaine
,
elle aperçoit à
ses pieds le cadavre de son amant, étendu sur le seuil de
sa porte.
A son cou est le noeud fatal avec lequel il s'est affranchi
soudain d'un long et cruel martyre, et qui appelle un châtiment
terrible sur l'ingrate beauté.
Une pitié amoureuse et tendre succède à sa cruauté. 0
repentir tardif! ô unique et dernière tendresse, qu'une autredureté
bien plus grande va remplacer désormais !
\
Ses veux immobilesrestent fixés sur ce corps inanimé ; ses
os se durcissent, s'étendent, et communiquentleur solidité
à toute sa personne.
Elle n'est plus enfin qu'un marbre dur et froid ; et les témoins
de ce changement étrange en furent moins frappés
que du châtiment vengeur qu'avait subi sa cruelle ingratitude.
Et toi, ne va pas provoquer les flèches de l'implacable
Némésis, ni t'exposer à son courroux. Que tes grâces, tes
attraits et tes faveurs fournissent aux poètes une matière
immortelle,
Sans qu'ils aient à retracer un jour, d'un vers lamentable quelque fameuse et cruelle aventure, dont , tu serais la funeste
héroïne.
Dz S. A.
LANGUE ALLEMANDE. -
SUZANNE,
POEME DE MERGTHEN.
CE poëme, dans le genre pastoral, se rapproche beaucoup
de la manière de Gesner
, tant pour les images poétiques
que par la grâce du récit. Meigthen, a la fleur de
son âge, fut enlevé aux letlles en 1788, et ne put terminer
cet ouvrage qui promettait un rival au chantre
d'Abel. Des mélanges littéraires allemands donnèrent plusieurs
fragmens de Suzanne, et les amis de l'auteur réu- *
nirent après sa mort toutes les parties de ce poëme, dont
quelques-unes a peine ébauchées font plus vi\ ement regretter
la perte de Mergthen, par le plaisir que font nattre
des morceaux pleins de charme et de talènt.
Mergthen
,
qui avait déjà plusieurs exemples du genre
auquel il se livrait, donna en les imitant une preuve de
goût : il dédaigna de recourir ai x divinités payennes. La
simplicité de la bible n'est pas incompatible avec les idées
poétiques. Elle me paraît, au contraire, beaucoup y prêter,
quoique plusieurs philosophes du dix-huitième siècle aient
prétendu que la religion et tout ce qui en fait partie n'était
point susceptible des richesses de la poésie. Il serait
cependant difficile de trouver dans tous nos poètes, tant
anciens que modernes, des morceaux plus britlans, plus
entraînons
, souvent même plus sublimes que plusieurs
psaumes de David et quelques cantiques qui nous sont
,
restés des Israélites.
Sansparler des muses étrangèresqui ont immortalisé la littérature
de leur langue, telles que celle des le Tasse, des
Klop^tok, des Milton
,
dont les écrits sont peut-être aussi
remplis de beautés qne s'ils eussent emprunté aux Grecs les
ingénieuses fictions de leur mythologie, Athalie, les choeurs
d'Esther, Polieucteet quelques odes de J. B. Rousseau sont
loin de passer pour être dénuées de richesses poétiques.
Aucun épisode de la bible ne séduisit plus Mergihen que
celui de Suzanne. Le noeud et le dénouement en sont parfaits,
l'action intéressante. Quant au merveilleux, qui compose
une partie essentielle de l'épopée, il le tira du tond du
sujet sans s'écarter de la vraisemblance.
Rien ne peut donner une Idée plus complète de ce poëme
que la source même où l'auteur l'a puisée. Daniel
,
issu
du sang des princes de Juda, et transféré dès l'enfance a
Babylone, avec le fils du roi Josias, écrivit lui-même son
histoire, ses prophéties et les moyens qu'il employa pour
conserver, dans toute sa pureté , la religion des Juifs ( alors
captifs ) (1), au milieu des superstitions des Chaldéens.
L'histoire de Suzanne qui fait l'objet du chap. XII de
Daniel a été fidèlement suivie par Mergthen.
(1) La captivité des Juifs à Babylone et dans les environs de cette ville était fort différente de celle de nos prisonniers de guerre et des
Chrétiens qui sont esclaves en Barbarie. Ils n'étaient ni dans les fers, ni
dans les prisons. C'étaientdes familles que Nabuchodonosoravait transportées
de la Judée pour affaiblir ce royaume et peupler Babylone qui répond à-peu-près ; ce aux colonies. Aussi l'Ecriture appelle-t-ellequelquefois
celte captivité émigration, c'est-à-dire, passage d'un pays à'
un autre. Il est vrai qu'on y avait conduit les Israélites enchaînes 't
sous bonne garde, parce qu'ils quittaient leur pays malgré eux : mais
lorsqu' ils etalent arrivés, iis vivaient parmi les Babyloniens avec la
liberté d 'acqiérir des fonds en terre ; de se gouverner selon leurs lois
et d avoir des arbitres de leur nation pour juger leurs différons. Les,
Juifs néanmoins appelaient leur étal une captivité
. parce qu'ils étaient
dans un pays et sous une domination étrangère. C'est ainsi que depuis
la ruine de Jérusalem
, ce même peuple, banni de la Palestine et disperse
dans les différentes contrées de l'univers, se regarde encore comme en captivité
, quoiqu'il jouisse réellement, dans presque tous
les empires ou il se trouve, de la liberté d'exercer le commerce, d'observer
ses lois et ses usages religieux.
/
Chacun des chants du poëme prélude par une espèce \
d'idylle absolument dans le genre pastoral. Après avoir rassemblé
les bergers pour écouter les malheurs de l'innocence
opprimée, l'auteur s'écrie :
0 toi qui d'une vierge ornes le front modeste
Et répands , sur ses traits cette grâce céleste
A qui tous les mortels prodiguent leur encens, Divine Chasteté ! prête-moi tes accens. Quitte un moment les cieux
, soeur des Intelligences Descends ; : viens seconder mes douces espéra ices. Vous, Apollon, Baechns
, et tous les dieux divers,
Qui sûtes inspirer tant r!'agréables vers, Dont le rhythme brillant nous flatte, nous abuse,
Ah ! fuyez ; li vertu sera ma seule Muse.
Pour celle déïté redoublant mes efforts,
Je veux lui consacrer mes timides accords.
De ses nombreux succès Bahylone occupée,
T)es ombres de la nuit était enveloppée.
De toutes parts régnait un silence profond Tout du sein de la ville : à ce calme répond.
De sinistres oiseaux, amis des murs antiques,
Du temple de Bélus assiégent les portiques.
La lune éclaire au loin de ses pâles reflets
Ces parcs aériens et ces vastes palais
Qui, de Sémiramis éternisant la vie
De leur magnificence étonnèrent l'As,ie;
De ces jardins famrux les cèdres élancés
Par les vents, mollement , se sentent balances.
L'Euphrate avec lenteur roule une onde limpide:
Resseire par le marbre, il devient plus rapide.
Sur sa barque
,
bercé par ses flots orgueilleux,
Le batelier du jour attend les premiers feux ; • ~ Il doit, et le Sommpil
, exerçant son empire,
Répand ses doux- pavots sur tout ce qui respire.
Il avait aussi touché le seuil du palais de Joachim
,
époux
de Suzanne. Joachim était absent. Dieu qui veut éprouver
Suzanne ordonne à l'ange des songes de lui représenter son
époux infidèle. Suzanne, a ce tableau abandonne sa couche
solitaire et se jette dans les bras de Melcha, femme élevée
dans la religion de Zoroaslre. Cette suivante cherche a rassurer
Suzanne et va a sou insu consulter un prêtre de Belus
sur le songe de sa maîtresse. Le prêtre, après avoir invoqué
Zerduth (1), lui annonce qu'un malheur va accabler. Suzanne.
L'esprit d'impureté irrité des vertus de Susanne assemble
ses fils et leur fait part de son projet. Voici a peu près comment
Mergthen décrit cet esprit de ténèbres et sou séjour :
Dès le berceau du monde un montre redoutable
Du vice avait rendu le sentier agréable.
Ce démon infernal
%
esprit d'iniquité,
Régnait sur Babyloneavec impunité.
De son souffle odieux les moeurs empoisonnées,
Par la simplicité n'étaient plus gouvernées...... L'amitié pour jamais venait de s'exiler;
La honte ne voulait dijà plus se voiler.....
Sous un luxe indigent se cachait l'insolence.
Loin des champs paternels qui virent son enfance,
La bergère venait au sein de la cité
Oublier ses troupeaux et sa naïveté La jeunesse déjà touchait : à la vieillesse; Et le vieillard lui-même, imitant la jeunesse,
Dans des plaisirs, vendus sur les bords du tombeau,
Vert encoc, de sa vie éteignait le flambeau. *
Sur le sommet d'un roc se trouve un ancien temple,
D ou l'esprit infernal de l'oeil, au loin contemple
Les monumens nombreux de la ville de Bel.
Dans ces murs, élevés avant ceux de Babel,
Murs dont aucun gardien ne défendait J'entrée, ' La lumière des cieux n'était jamais entrée.
Une vapeur infecte à l'entour s'étendait;
Sur cet aride bord nul oiseau n'abordait; L air impur et souillé flétrissait la verdure ' Que sous d'autres climats féconde la nature.
L 'intérieur de ce temple est orné de peintures.
• • * ; y " burin adultère
Avait tracé d'Ammon l'amoureuse fureur,
Quand ce trattre abusa de sa facile soeur. Plus loin était Sodome, autrefois honorée,
(2)
le
était
feu
propre de Zoroastre,sage Indien qui a déMais
par le feu du ciel aujourd'hui dévorée : La voûte rappelait l'épouvantable nuit
Que le vertueux Loth
, par une erreur conduit,
Passa dans le mystère avec ses lâches filles. 0 nature outragée ! ô honte des familles !
On croyait entrevoir, transporté de terreur,
La caverne fiémir et s'écrouler d'horreur.
L'esprit d'impureté rappelle ses exploits et tel qu'un loup,
qui, après avoir porté la mort et l'épouvante dans un troupeau,
entend encore un agneau bêler tous la feni liée l'habit ou sous sanglant du berger, il vent perdre Suzanne, dernier
refuge de la vertu qu'il abhorre: il a déjà jeté les yeux sur
les deux juges que le peuple d'Israët venoit de nommer pour le gouverner. Ces deux vieillards, nommés Achab et Sédécias,
se réunissent ; la jalousie les rend défians, mais tous
deux n'en ont pas moins résolu d'attenter à l'honneur de
Suzanne. Ils vont se cacher dans les vastes jardins où Suzanne
lime a s'égarer pour chercher un abri contre la chaleur
du jour. Un ruisseau qui traverse le verger, par sa fraîcheur, invite Suzanne b prendre un bain. Aussitôt que
l'épouse de Joachim a congédié ses femmes, les vieillards
l'abordent et loi proposent le déshonneur ou la morr. Suzanne
n'hésite pas: elle pousse un cri, les juges l'accusent:
Joachim revient de sonvoyage et n'ose y a jouter foi. Suzanne
doit être jugée: le peuple s'assemble: les juges exposent
qu'ils onl vu une porte secrète des jardins de Suzanne, ouverte;
qu'ils ont suivi la trace qu'elle leur présentait et qu'ils
n'ont pas tardé a surprendre Suzanne au bain dans les bras
d'un jeune homme dont la fuite leur a déroba les traits. La
réponse de Suzanne est pleine de noblesse, mais l'apparence,
l'âge des vieillards entraînent le peuple. Suzanne
est condamnée à être lapidée, supplice réservé aux femmes
adultères.
Elle est conduite sur les bords du Tygre, bords arides
et sauvages. C'est la que l'innocence va verser sou sang:
C'est là que la beauté qu'accuse l'imposture,
A des vautours crrans va servir de pâture.
x v
Elle attend tout du ciel même encore au trépas.
L'Eternel qui la voit ne la trompera pas.
Comme un foudre qui part de ses mains redoutables,
Sa justice à l'instant va punir les coupables,
Suzanne des vieillards, enflamme le courroux $
Le peuple est déjà prêt D'homicidescailloux
Chacun s'arme , et du bras les lève, les balance:
Attentifau signal, on l'attend en silence.
\ Tout-à-coup une voix perce et crie : « Arrêtez!
« .Suspendez tous ces coups trop long-temps médités.
« Connaissez-vous le sang que vous allez répandre ?
« Dans votre jugement on vient de vous surprendre. »
A ces mots nn s'arrête : on entoure un enfant j
On admire ses traits, son langage touchant :
Sur.sa tête on remarque une laible auréole.
Daniel va soudain reprendre la parole.
Inquiet, on se presse, on l'écoute.... « Insensés, etc.
Les juges sont jugés a leur tour, ils se coupent dans
leurs réponses et sont bientôt lapidés à la place de Suzanne
dont Daniel a fait reconnaître l'innocence.
Ce poëme dont les détails paraissent assez riches et qui
sans doute a dû séduire d'autres écrivains que Mergthen n'est , pas sans un écueil qu'il est pour ainsi dire impossible
d'éviter
,
c'est le rôle dégoûtant des deux vieillards
que le charme de l'expression ne parviendrait jamais k
adoucir. L'aventure de Suzanne
,
quoique très-reculée, est
cependant trop connue, trop consacrée par les arts, pour
que le poète se permette de substituer par exemple un
jeune;homme a la place de ces deux vieillards : d'ailleurs
il serait en contradiction avec les usages des Juifs qui ne
nommaient pour leurs juges que les plus âgés d'entre eux;
et d'ailleurs, comme on l'a déjà observé, Suzanne a trèspeu
de mérite par elle-même de résister a deux amans si
peu séduisans. Il est même des femmes parmi nous qui,
sans être d'une vertu très-farouche, en auraient fait autant
que Suzanne.
Ce sont probablement ces réflexions qui avoient engagé
André Chénier, frère de l'auteur de Charles IX, à abandonner
le projet qu'il avait formé d'écrire 'un poëme sur Suzanne.
J'ignore si quelques morceaux de cet ouvrage suspendu
n'ont pas été insérés dans que'qne Mercure du temps,
mais Je sais que les vers qu'il avait déjà faits et lus h quelques
amis, n'étaient dépourvus ni de verve ni de grâce.
Quoique la Suzanne de Mergthen soit en prose je n'en ai
pas moins imité en vers les passages que je désirais citer de
lui. Cet ouvrage est intitulé poëme , et je suis de ces gens
qui aiment qu'un poëme soit écrit en vers, quoique je sache
parfaitement qu'un poëme en mauvais vers ne vaille pas un
poëme en bonne prose. Si c'est une prévention, je la partage,
du moins, avec plus d'unhomme de goût. Gessner,
Fénélon, Bitaubé et Mergthen, s'il avait mis la dernière
main a sa Suzanne, auraient sans doute
, par leurs talens,
réussi a faire mettre de niveau les poëmes en vers et ceux en
prose, si jamais semblable nivellement avait pu s'établir.
C. DE PROISY-D'EPPE.
POÉSIE.
DIE JO H ANNITER.
\
Jlerrlich kleidet sie euch ,
des Kreuzes furchtbare Rüstung,
Wen lhr Lôven der Schlacht, Akkon und Rhodus besthützt.
Durch die syrische Wüste den bangen Pilgrim geleitet,
Und mit der Cherubim Schwerdt steht vor dem heiligen Grab.
Aber ein scbônererSchmuck umgiebt euch die Schiirze Wârters,
Wen ihr, Lôwen der bchlachl, Sôhne des edelsten Stamm's,
Dient an des Kranken Bett', dem Leczetiden Labung bereitet.
Und die midrige Pflicht christlicber Milde vollbringt.
Religion des Kreuzes, nur jdu verknüpftest, in Einem
Kranze, der Demuth und Kraft doppelte Palme zugleich !
TRADUCTION.
AUX CHEVALIERS DE SAINT-JEAN DE JÉRUSALEM,
PAR SCHILLER.
Que l'armure redoutable de la Croix vous décore admirablement,
lorsque dans les combats, pareils aux lions invincibles
, vous protégez
Aecon ou Rhodes ; que vous escortez à travers les déserts de la Syrie les
pèlerins égares
, et que devant le Sépulcre sacré vous balancez le
glaive des Chérubins ! Mois le tablier bienfaisant des Frères Hospitaliers
vous erne bien davantage, lorsque vous-mêmes, lions dans le
combat, dignes fils d'une race antique et noble, vous passez près du
lit des malades les nuits de la charité; qu'à la souffrance altérée vous
présentez la boisson rafraîchissante
, et que vous remplissez les devoirs
obscurs et sublimes de la vertu religieuse ! Auguste croyance, toi seule
tu sais réunir en une seule couronne les doubles palmes du courage et
de l'humilité !
(
LANGUE ANGLAISE.
1
ALMER LE DERVICHE,
OU QU'EST-CE QUE LE BONHEUR? (1)
LE sage derviche Aimer entretenait le feu de la lampe
sacrée qui brûle, à la Mecke, devantle tombeau du prophète.
Un matin, qu'il fesait suivant sa coutume la première prière
du jour, agenouillé sur le seuil du temple, ayant le corps
tourné vers l'orient et le front courbé dans la poussière
,
il
aperçut, en se relevant, un Arabe arrêté debout devant lui.
Cet homme était vêtu d'habits magnifiques, et sa suite annonçait
son opulence et sa dignité. Il jetait sur le Santon un
de ces regards qui appellent la bienveillance, et dans lesquels
se peignaient à la fois le désir de parler, et la crainte
de déranger ce saint homme de sa pieuse occupation.
Aimer rompit le silence. Il s'avança vers l'Arabe, le salua
avec cette dignité calme et douce qui s'allie dans les âmes
vertueuses à l'humilité, et lui demanda ce qu'il souhaitait.
Serviteur de Dieu, dit l'Arabe, tu vois uu homme que la
main de la prospérité abreuve d'absinthe et de fiel Tout ce
que j'ai souhaité autrefois comme bases de l'édifice du bonheur
,
je le possède aujourd'hui, et je suis plus malheureux,
que je ne l'étais dans le temps où mon âme était dévorée de
la soif du désir. Je n'attends plus rieu, et par conséquent je
n'ai plus d'espoir. Je regrette la course du temps, parce
qu'il glisse sans m'apporter aucune nouvelle jouissance.
L'avenir ne m'offre en perspective que les vanités du passé qu'un , usage trop fréquent et trop prolongé a dépouillé pour
moi de tous les attraits dont elles brillent aux yeux, des autres
hommes. Je redoute cet avenir qui doit augmenter mes
(1) Ce conte est traduit de YAdventurer, ouvrage dans le genre du
Spectateur, par Hawkesworth.
dégoûts, et néanmoins je tremble qu'il n'arrive pas. Je n'envisage
qu'avec effroi le moment oû l'éternité remplira le vide
de ma vie, comme les tourbillons de sable, soulevés par les
vents recouvrent dans le désert l'empreinte des pas du chameau
- ou elle ne laissera de mon existence que des traces
aussi peu durables que le sillon tracé par le vaisseau fuyant
sur la surface des mers. Si tu possèdes dans les trésors de ta
sagesse quelques préceptes qui conduisent à la félicité,daigne
m'en faire part. Je brûle de les connaître, et cependantj'appréhende
de les savoir, de peur que, comme ceux que j'ai
recueillis jusqu'à présent, ils ne me donnent qu'une trompeuse
espérance.
Aimer écouta avec étonnement et pitié cette plainte d'un
être à qui la raison fut dévolue comme un gage d'immortalité
; mais reprenant bientôt sa sérénité habituelle : Ecoute ,
dit-il à l'Arabe, la révélation que je reçus du prophète.
J'étais assis un soir sous le porche du temple, d'où j'observais
la foule qui circulait dans les rues de la ville- Je lisais
sur lé visage et dans la contenance de chacun la sollicitude
dont il était la proie. Ce spectacle, auquel jusque-là je n'avais
encore donné aucune attention, me jeta dans une profonde
rêverie. Malheureuxmortels ! dis-je en moi-même, pourquoi
, vous agitez-vous ainsi? Si c'est pour produire le bonheur,
par qui ce bonheur est-il goûté? Les étoffes d'Egypte et les
soies de la Perse procurent-elles à ceux qui en font leur parure
une félicité égale aux. misères et aux souffrances de ces
esclaves qui conduisent la-bas les chameaux qui nous apportent
ces précieusessuperfluités? Labeauté et l'éclat des tentes
charment-ils les yeux de ceux qui sont accoutumés à jouir
de ce spectaele?Le pouvoir de l'habitude rend-il insensibleà
la peine celui dont l'existence se passe à traverser l'aride
désert, où une vaste et effrayante uniformité, qui n'a de
bornes que l'horizon, n'offre au voyageur ni changement
de perspective, ni variété d'images qui vienne le distraire
un moment de ses travaux et de ses dangers ; où l'air brasé qu'on em- respire altère moins encore que l'aspect de cette
mer de sables desséchés sur lesquels la vue fatiguée se pro- mène sans en voir la fin ? Le riche, dont les vêtements étineellent
dl1 feu des pierreries, s'enrichit-il dg la portion de
bonheur que perdent, à la recherche de ces pierreries, les
malheureux qui les tirent du sein de la mine, exclus de la
communauté des biens de la nature, et dont la vie est une
alternative continuelle d'insensibilité et de travail?. Si ceux- là qui possèdent ne sont pas heureux, en proportion de ce
que sont malheureux ceux qui accordent, quel vain songe
est-ce donc que la vie de l'homme ? et, s'il y a réellement
une telle différence dans la valeur de l'existence
, comment
justifierons-nous du reproche de partialité la main par laquelle
cette différence fut établie?
Tandis que mes pensées se multipliaient ainsi, une influence
divine se répandait sur moi. Les rues et le peuple de
.
la Mecke disparurent, et je me trouvai sur le penchant d'une
montagne, où j'aperçus à ma droite l'ange Azoran ,
le ministre
du reproche. Son apparition me remplit de terreur;
je jetai de la poussure sur ma tête, et j'allais supplier l'envoyé
du Très-Hautde m'épargner dans sa colère; mais il me
prévint, et me dit : Aimer, tu as consacré ta vie à lalnéditation
,
afin que ton conseil pût délivrer l'ignorance de ses
erreurs, et détourner la présomption du précipice du crime;
mais tu as lu le livre de la nature sans l'entendre. Il est encore
ouvert devant toi : consulte-le avec attention, et sois
sage.
Je levai les yeux, et je vis un clos aussi beau que le jardin
du paradis
;
mais d'une petite étendue. Au milieu était une
allée de verdure, à l'extrémité de laquelle se trouvait un
désert sauvage, et au - delà une impénétrable obscurité.
L'allée était ombragée d'arbres de,toutes espèces chargés de
fleurs et de fruits. Mille oiseaux chantaient sous le feuillage ; la pelouse était émaillée de fleurs qui peignaient le chemin,
des couleurs les plus vives et les plus agréables
, et qui embaumaient
l'air des parfums les plus suaves. D'un côté coulait
une fontaine, dont l'onde pure et transparente murmurait
doucement en tombant sur un sable d'or, et de l'autre
côté mes regards se portaient avec délices sur de magnifia
ques promenades, des bosquets de myrtes et d'orangers, des
fontaines jaillissantes, des grottes et des cascades qui semblaient
offrir un asile d'une fraîcheur délicieuse contre les
ardeurs immodérées du soleil du midi. Toutes ces merveilles
de l'art et de la nature répandaient sur la scène une admirable
variété ,
qui néanmoins n'en cachait pas les bornes.
Pendant que j'étais transporté de plaisir, en contemplant les
beautés de cette terre enchantée, j'aperçus un homme qui se
promenait dans l'allée verte. Son air était pensif et soucieux,
et il tenait ses yeux fixés sur la terre et ses bras croisés sur
sa poitrine. Il tressaillait souvent, comme si une angoisse
soudaine lui eût fait sentir ses atteintes aiguës.Sa contenance
annoncait la sollicitude et la terreur. Il promenait en soupirant
des regards incertains sur ce qui l'entourait; et après
avoir paru admirer un moment les longues solitudes qui se
déroulaient devant lui, il semblait vouloir s'arrêter, en
même temps qu'il était forcé, par un invincible pouvoir, à
continuer sa route. Enfin
, son agitation s'apaisa, et ses
traits ne m'offrirent plus que l'empreinte d'un calme mélancolique.
Ses yeux se reportèrent de nouveau vers la terre,
et il continua d'avancer avec une répugnance apparente mais qui , ne se manifestait plus par de violentes émotions
comme celles qu'il venait d'éprouver.
Surpris de tout ce que j'avais vu, j'allais demanderà l'ange
la cause de l'état pénible où se trouvait l'âme d'un homme
ainsi environné de tout ce qui pouvait flatter ses sens; mais
Azoran ne me laissa pas le temps de commencer ma question
: Le livre de la nature, me dit-il, est ouvert devant
toi ; consulte-le avec attention, et sois sage.
Je suivis le conseil de l'ange, et je découvris une vallée
bordée par deux montagnes nues ,
raboteuses et escarpées.
Leur sommet, sur lequel le soleil donnait à-plomb, n'offrait
aucune trace de végétation : toutes les sources y étaient taries
; la vallée se terminait par un pays agréable et fertile,
ombragé de bois et orné d'édifices. Un second coup d'oeil
me fit apercevoir un homme dans cette vallée. Il était maigre
et sans vétemens action ; pourtant sa contenance était gaie, et son annonçait de la vigueur. Ses yeux étaient aussi fixés
sur la terre il les relevait par intervalle
, et regardait
comme s 'il eut voulu courir, mais une force secrète s'opposait
chez lui à ce qu'il prit son élan
, comme elle empêchait
de s arrêter l autre homme que j'avais vu auparavant. Quelquefois des marques soudaines d'ennui et de tristesse se manifestaient sur sa physionomie
, et d'autres fois il s'arrêtait
court, comme si son pied eut été percé par les aspérités
du chemin ; mais il reprenait bientôt son air libre et ouvert,
et il continuait sa route sans témoigner ni peine, ni dégoût.
Impatient de savoir de quelle source secrète le bonheur
était tiré dans une situation si opposée a celle où l'on pouvait
l'attendre
,
j'allais interroger Azoran, pour le prier de
m'instruire -, mais il prévint encore ma demande, en me disant
: Aimer, rappelle-toi ce que tu as vu; souviens-toi que le
monde dans lequel tu es placé n'est que la route qui conduit
à un autre, et que le bonheur ne dépend pas du chemin qu'on
suit, mais du but vers lequel on dirige ses voeux. La valeur
.
de cette période de ton existence est fixée par l'espérance et
la crainte. Le malheureux qui souhaitejanguir dans le jardin,
et n'en regarde les limites qu'avec effroi, est destitué de
joie
, parce qu'il est destitué d'espérance et dévoré de la
crainte de perdre ce qu'il ne possède pas encore. Son oreille
a si souvent été frappée du chant mélodieux des oiseaux,
qu'elle n'y trouve plus aucun charme. Les fleurs se sont tant
de fois renouvelées
, que leurs beautés échappent à'sa vue;
le bruissement mélancolique du ruisseau et les reflets chatoyans
de ses flots limpides
,
lorsqu'ils sont éclairés par la
lune silencieuse laissent sans émotions son âme flétrie par
l'habitude d'une jouissance trop longue et trop constante. Cet
insensé enfin n'ose contempler la perspective qui se présente
à lui
,
de crainte de voir en même temps l'horizon qui la
borne.
Ainsi, il est d'une faible importance pour le pauvre habi-
- tant de la terre, que le Sentier qu'il parcourt soit semé de
fleurs ou d'épines
,
s'il s'aperçoit qu'il approche des régions
de l'éternité, dans l'immensité desquelles se confondront les
distinctions frivoles que l'homme fait ici-bas entre les épines
et les fleurs de la vie, entre la peine ou le plaisir.
Non
,
l'éternelle sagesse n'a pas fait une distribution inégale
de ses dons.
Ce qui peut rendre l'homme heureux, alors même que
l'adversité pèse sur lui de tout son poids
, et sans quoi la
prospérité la plus brillante peut n'être qu'une source amère
d'infortune , c'est la vertu. Or, il est au pouvoir de chacun
d'être vertueux; ainsi tout homme a dans ses mains l'instrument
de sa félicité. Conserve, Aimer, le souvenir de la vision
que tu as eue, et que mes paroles soient écrites sur les tablettes
de ton coeur, afin que tu puisses diriger vers le bonheur
celui qui erre dans sa recherche,et j ustifier DIEU devant
les enfans des hommes.
Pendant que la voix d'Azoran résonnait encore à mon
oreille, le paysage s'évanouit, et je me trouvai assis sur les
marches du temple. Le soleil était près de se cacher ; la multilude
s'était retirée pour se livrer aa repos; les rues étaient
muettes et désertes ; et la tranquillité solennelle de l'heure
du soir concourait, avec la solution de mes doutes, à pléter la paix dont jouissait com- mon esprit.
Telle fut, mon fils
,
la vision que le prophète m'accorda
non seulement pour mon bien y
, mais aussi pour ton utilité.
Tu as jusqu'ici cherche le bonheur dans la jouissance des
choses temporelles, et tu n'asrencontré qu'un vain éclat et de faux plaisirs ; c'est dans l'exercice de la vertu que tu trouveras
la félicité.
Que l instruction ne se perde pas dans ton âme
, comme l'empreinte du seau de Mohammed dans le puits d'Aris : mais
q a dépouille de ton troupeau vêtisse celui qui est nu . que et ce lui qui est affamé trouve sur ta table de quoi réparer
sesforce s. Délivre l'infortuné de l'oppression : que ta parole
s emploie àcélébrer les louanges de DIEU et de son prophète,
l'e
T
po er les hommes a la vertu, tu te réjouiras alors dans
ta viee' et tu ne verras plus dans Je coucher du soleil de
vie que 1 aurore du jour du bonheur.
Aprèsavoirparlé ainsi
>
Almer dans le temple, et * Arabe se retira en paix.
,
SCHOMLISTON.
VARIÉTÉS.
FRAGMENTD'UN VOYAGE EN ITALIE EN 1811 ET 1821(1).
Moeurs de Rome.—Littérature,— Divertissemens, etc.
LES moeurs ont beaucoup changé depuis les circonstances
qui ont établi le pouvoir français dans la capitale du monde
chrétien. La franchise gallicane remplace chez les Romains
la dissimulation que le gouvernement ecclésiastique entretenait
chez ceux qui en recevaient les faveurs. L'urbanité se
répand sur toutes les classés de citoyens, et déjà la satire n'a
plus le même cours qu'au temps où Pasquin avait de fréquentes
conversations avec Marforio. Les grands, qui savent
par une expérience récente
, que la distance entre eux
et leurs subalternes n'est pas si grande qu'elle ne puisse être
quelquefois franchie
, ne donnent plus à ceux-ci agenouillés
leur main à baiser,en signe de protection et de bienveillance.
Ils commencent aussi à sentir les agrémens du luxe journalier
sur leur table, non seulement pour eux, mais encore
pour ceux qu'ils y invitent. Il est vrai que ces invitations
sont encore rares; mais cette rareté vient plus de la honte
où les met le manque d'un bon chef de cuisine, que d'une
sobriété qui leur serait personnelle ; et en effet, à une table
bien servie dont ils ne font point les frais, il est rare de trouver
de meilleurs convives qu'eux Le Romain,qui sera moins
assujetti à l'esprit de superstition
, et dont l'éducation sera
montée à l'unisson de celle de ses ancêtres
,
dont la pensée
s'ennoblira par la vue de ces beaux monumens des temps
anciens, avivée par la sérénité d'un ciel pur, recevra de
(1) Ce voyage vient d'être publié à Paris, en 3 volumes in-8°, par
M. Petit-Radel, professeur de médecine.
/
grandes idées et un caractère ouvert aux franches coramnnications.
Ce caractère se manifeste déjà chez le citadin, dont
l'esprit, sous l'influence du précédent gouvernement, était
abandonné à lui-même quand il se dirigeait vers l'étude de
l'antiquité et des arts, et qui se trouvaitarrêté dans sa marche
lorsqu'il se tournait vers les sciences, dont la connaissance
pouvait amener l'insubordination. Les grands aiment le luxe
que donne un nombreux domestique ; aussi le vers suivant
de Juvénal leur est-il encore applicable :
Maxima quaeque domus servis est plena superbis.
Cependant les dépenses, pour satisfaire à ce faste
, ne sont
pas si onéreuses qu'on pourrait le croire, à raison de la. dicité des mo- gages qu'on leur donne. D'ailleurs il est reconnu
que cette médiocrité s'améliore par les fréquentes Buone
mani que les valets reçoivent des connaissances du maître,
et surtout des étrangers. Ceux-ci ne peuvent être admis à
1 audience, encore moins à l'intimité, qu'ils ne soient salués
en sortant par deux ou trois de la Famiglia, dont l'un
,
plus
empresse , est toujours l'interprète des sentimens intéressés
des autres ; le profit qui en revient est mis dans une capse à
cle f, ti que e chefouvre au bout de l'année pour faire la répar- ion. Cet usage, que la raison réprouve, s'efface beaùcoup
depuis i installation du gouvernement français, notamment chez les grands, qui ont plus de relations avec lui ; mais il
est encore e même chez beaucoup d'autres qui vivent dans le
souvenir de leurs aïeux. C'en est assez sur cet objet; car, - comme le dit Juvénal:
audent pertusâ di quæ
Le bourgeois ici est naturellement travailleur, surtout quand les effets de sa maison baissent : c'est lui seul sur qui réposetout " menage qui le pourvoit de tous les
objets de consommation journalière, en les allant chercher lui-même chez les débitans * : tout le service que lui rendsa moitié estdenourrir les bambins qu'elle lui mais
aussi,quand '1'. gagné pour une semaine, elte sboeusvoeinn.t moins, il se repose jusqu a ce qu'il soit stimulé par
On en peut dire de même de ce grand nombre d'artistes inférieurs
qui abondent sous le rapport des beaux-arts, notamment
dans la peinture : beaucoup de demoiselles, qui ne
savent pas même écrire, s'occupent de ce dernier genre , et
quelques-unes même avec succès ; mais la plupart étant faibles
dans le dessin
,
le peu de talent qu'elles ont avorte. Les
plus industrieuses néanmoins s'en font traîner dans un moyen pour en- les liens du mariage quelques Allemands, dont
les soins empressés ne peuvent rien obtenir d'elles que par
ce dénouement Les autres, moins sauvages, visent aux jouissances
du moment. Chez celles qui ont quelque beauté, leur
coeur s'épanouit plus facilement aux discours flatteurs, dans
l'attente où elles sont d'un appréciateur de leurs charmes;
elles mettent même beaucoup de coquetterie dans leur con- duite : Damoetas dirait encore aujourd hui de chacune d'elles ;
Malo me Galnthea petit lasciva pueHa,
Et fugit ad salices, et se cupit antè videri.
Leur cruauté néanmoins s'adoucit, et le dieu d'Amour, qui
porte à la folie, l'emporte toujours sur celui d'Hyménée, qui
prescrit la sagesse. Ainsi, comme l'observait de son temps
Juvénal:
Rara est concordia formæ
Atque pudicitise. '
Celles-ci cependant sont en très-petit nombre ; car la plupart
portent à l'autel la virginité, sinon du coeur, du moins celle
du corps, et cette dernière est la vertu que prise le plus tout
Romain qui cherche à s'engager sous le joug conjugal. La
misere qui règne dans les maisons, et les causes en sont nom- breuses
,
force les mères à fermer les yeux sur les erreurs de
leurs filles
, et d'autant plus que le ménage s'en trouve jouir
d'un moment d'aisance. Celles qui ont plus de moeurs , autrefois
vaines et paresseuses, n'ayant plus aujourd'hui l'eslepoir
des dots que leur faisaient l'Etat et les grands
, sentent
e besoin de travailler : aussi les voit-on en bon nombre, dans
les boutiques
,
appliquées à la broderie et aux travaux de
l'aiguille qui peuvent fournir à leurs besoins.
La beauté
,
parmi les Romaines, n'est pas pour toutes une
de ces combinaisons de traita et de couleurs qu'on puisse
regarder commele prototype de la nature.Cependant
sur la
ce point, la nature n'a pas été indifférente a 1 égard de la
plupart; elle a donné un bel ovale a leur figure ; lessaillies
et les enfoncemens de leur visage conservent une juste proportion
entre eux , et font avantageusement valoir leur profil.
Je citerai, en preuve de cette assertion, la P ' '
Marconi, que j'eus occasion de voir dans toute g
de sa parure ,
à une fête que donna M. le gouverneur . o
pouvait lui appliquer le passage suivant de Rinuccini .
L'oro del crine, la maestá del viso,
La porpora de'labri, il sol degli'occhi,.
Della fronte, le rose e il bel narciso,
L'arca del ci,,Iío ¿ che saette scocchi.
La voce e'l gesto , e'!'pl)rtamento, ,
el riso.
t1 guardo che ferisce ovuticjue tucchi
La grazia sua, la sua virtu divina
Fan deH'anime dolce rapina,
'Enfin, même parmi le peuple, on retrouve encore dans les
têtes quelque chose de ce caractère que nous offrënt les statues
antiques que l'on admire dans le musée du Vatican. Le
buste du plus grand nombre s'épanouitconvenablementvers
le haut, pour donner soutien à de belles épaules, et leurs.
seins, d'une blancheur éclatante
,
s'arrondissent également
sous la forme la plus voluptueuse. Rien n'est ébauché ici, si
ce n'est le bas de la taille
,
qui encore chez le commun emprunte
son désagrément de l'épais vêtement qui la cache. 11
est dommage qu'avec de si beaux dehors , encore plus apparens
chez les femmes qui veulent plaire ,
la démarche soit
en contraste avec les grâces dont ellescherchent a tirer parti.
Il ne suffit pas d'être belle, il faut encore être douée du sentiment
de sa supériorité sur ce point, pour animer ses traits
et s'en servir comme arme quand on pense a l'attaque ; et ici
la plupart des Romaines sont en défaut sur l'emploi de leurs
moyens. Elles ignorent l'art d'animer leurs yeux d'une manière
variée et fugitive, encore moins de mettre en accord
leurs sentimens avec leur figure, sur laquelle on s'empresse
de les chercher. Aussi est-il difficile à un homme qui vise,
plus à la réciprocité de tendresse qu'au phy sique de l'amour1,
d'aimer long-temps une Romaine
,
quelle que soit sa beauté
> stimulant si puissant de la jouissance. Juvénal, occupé des
r
,'.
Romaines de son temps, s'exprime d'une manière bien injurieuse
à cette aimable portion de l'humanité ; en parlant des
liens conjugaux. à former avec elles, il interpelle son lecteur,
en disant :
Nullane de tantis gregibus tibi digna videtur?
Sit formosa
,
decens, dives
,
fcecunda
, velustos.
Porticibus disponat avos intactior omni
Crinibus effusis bellum ,dirimente Sabina;
Rara avis in terris, nigroque simillima cygno.
' Quis feret uxorem cui constant omnia ? Malo
\Malo Venusinam quam te, Cornelia, mater
Gracchorum, si cum magnis virtutihns affers,
Grande supercilium
, et uumeras in dote triumphos.
Juvénal, vivant aujourd'hui, n'aurait pas les mêmes reproches
à faire aux Romaines de ce siècle, qui, moins orgueilleuses
que celles d'autrefois, savent néanmoins se faire valoir
, sans se rendre odieuses à leurs inférieurs. Les femmes
sont aimables et franches dans leur intérieur, avec ceux surtout
qui ont su captiver leur coeur. Si elles sont négligentes
sur les petites prévenances que nourrit chez nous le sentiment
,
il faut moins s'en prendre au fond de leur caractère
qu'à l'oubli où on les a laissées sur les formes ; la crainte de
mal faire en pareil cas les porte à ne rien faire de ce qui
pourrait encourir le blâme. Mais si elles s'oublient ainsi dans
leur ménage
,
elles n'en sont que plus démonstratives hors
de chez elles. Souvent elles sont les premières à saluer ceux
qu'elles aurontvus une fois ou deux en société, quand, dans
leurs wiskis, elles vont aux promenadespubliques, à l'heure
où il n'est plus permis d'aller à pied. Un petit mouvement
de tous les doigts
, comme pour appeler, devient chez elles
un signe de souvenir, mème d'intelligence , pour celui qui
est favorisé. L'assentiment à une demande a toujours pour
indice deux ou trois flexions de têtepromptement exécutées,
comme le refus se manifeste par une prompte agitation ,
de
droite et de gauche, de l'index et du médius, conjointement
avec un petit bruit qu'opère la bouche entr'ouverte.
La jalousie chez les grands, cette noire passion qui autrefois
envenimait les jouissances les plus- douces d'un paisible
hyménée, n'a plus le même pouvoir sur les esprits
soupçonneux. Les femmes: autrefois confinées dans l'intérieur
de leurs appartemens ,
paraissent aujourd hui dans les
conversations ,
qu'elles pourraient animer par leur amabilité,
si leur éducation répondaitplus souventà leurs moyens.
Elles ont tous les talens et toutes les grâces pour enchaîner;
mais elles manquent de cette vivacité et de cette culture d'esprit
qui convertit en guirlande de roses une chaîne d'airain.
Une jeune femme qui entre en ménage, fatiguée de la
contrainte du couvent,rend son mari heureux pendant quelque
temps, autant que peut l'être un chef de maison sortant
de la tutelle d'un ecclésiastique qui lui a donné une éducation
de séminaire. L'association a été heureuse pendant la
révolution de quatre saisons successives ; mais l'émancipation
du chef, qui ne doit de compte qu'à lui-même dans la
gestion des biens de la communauté,et qui dès-lors se livre
à tous ses caprices, amène bientôt le relâchement dans les
noeuds de l'union
, et sa compagne, au lieu de redoubler de
zèle pour les resserrer, ne travaille que trop souvent ellemême
à compléter leur entière dissolution. Elle veut jouir
aussi des prérogatives que lui donne sa dot ; et souvent, en
pareil cas, le mari prend du souci : Veniunt a dote sagittoe.
Un ami de la maison, un Patitore, console madame; et
monsieur
,
qui se sent fatigué des obligations du joug marital,
s'en dispense de temps àautre,pourmieuxremplir celles
auxquelles il s'est astreint auprès d'une autre, dont il devient
le complaisant : ainsi le champ reste libre à un consolateur,
qui remplit auprès de l'épouse les petits services d'amitié que
demande l'association conjugale. Le sigisbé n'a souvent rien
à débattre dans ces affaires intérieures de ménage; son devoir
est d'être l'ami de la maison, de s'occuper des moyens
de remplir les vides auxquels le Patitore se refuse. Ce sont
des êtres, comme nous en avous ici, de pauvres parens, un
ami indigent, ou autres, qui, embarrassés de l'emploi de
leur temps , sont très-contens de trouver des personnes qui
veulent bien prendre sur elles le soin de les occuper, en les
voiturant et en les faisant jouir des agrémens de la société. ;
Etre, le matin, aux ordres de madame ; faire antichambre
jusqu'à ce qu'elle soit visible ; assister à sa toilette ; l'accompagner
aux églises, à la promenade les riens d'une conversation ; occuper ses loisirs par qui plait., parce qu'elle ne fatigue
point; la ramener chez elle ; venir la reprendre, aprè&
son dîner, pour la mener à quelques Saluts en musique,
puis au spectacle, et la reconduire au logis ; tel est le cercle
d'occupations d'un cavalier servant, qui n'arrive pas à de
plus grandes intimités, que nombre d'ètre passifs qui fréquentent
la maison des grands parmi nous , et qui paient de
la même monnaie les habitudes journalières que la maîtresse
continue d'avoir avec eux. Ces liaisons d'habitude, franches
de toute tache dont on pourrait les soupçonner, continuent
souvent ainsi des années ; stabilité qui ne sympathise point
avec des rapports plus intimes que le sentiment aurait
formés.
L'usage du sigisbéisme
, sur lequel s'est tellement empreint
le cachet du temps, que souvent autrefois on le stipulait
dans les contrats, s'est si enraciné dans les familles
nobles
, que ce ne sera que d'après un nouveau pland'éducation
qu'on pourra insensiblementle réformer. Il est désagréable
à l'étranger,qui en éprouve plus de difficulté dans les
communicationssociales qu'il désirerait former avec le sexe ; mais il n'en donne que plus de prix aux élans qu'occasionne
un tête-à-tête, quand une heureusecirconstance le fait naître.
Il n'en est pas de plus propre que les Converzazioni et les
Ricevimenti, ol1 les sexes réunis communiquentensemble,
sans que les voisins
, occupés pour leur propre compte ,
prêtent
l'oreille aux secrets que l'on se confie. Ces réunions ne
sont point rares; on y trouve souvent les grands, avec lesquels
on jase sans qu'ils s'inquiètent de votre personne. On
y est admis facilement, sans même devoir cette faveur à un
titre ou à une décoration. Elles ne sont point fort gaies ; on
y est toujours en réserve. On se regarde
, on s'examine, sans
que les traits du visage se dérident ; la Tramontana et le Siroco
sont les matières qui donnent entrée aux communications
, et ces topiques fastidieux se répètent pour tous les arrivans
, en attendant que les rafraîchissemens paraissent,
pour y mettre quelque interruption. On apporte une table
de jeu , ou l'on s'approche d'un forte-piano, pour mettre fin
à l'ennui. Le maître souvent s'exclut de ces réunions; la maîtresse
s'occupe alors des premiers personnages, et laisse aux
autres le soin de se pourvoir. Je ferai cependant une exception
à l'égard de madame la duchesse Lante, qui eut pour
moi chez elle des égards que ne comportaientpoint mes chétifs
titres, et madame Dionigi, femme savante ,
artiste distinguée
,
qui m'accueillit avec cette aimable cordialité qui
commande la reconnaissance. Ces sortes de réunions chez le
bourgeois sont beaucoup plus gaies; on les fait particulièrement
le samedi, jour de jeûne : aussi leur donne-t-on le nom
de Sabbatine. On ne se traite qu'après minuit, et l'on évite
ainsi de rompre l'abstinence prescrite par l'église, qui ordonne
le maigre. Ces sortes de pique-niques sont des parties
que les femmes aiment, d'autant plus que les hommes en
font tous les frais, et qu'elles se terminenttoujours par quelques
danses.
^
.
La science n'empêche pas le Romain de dormir ; c'est unproverbe
reçu à Florence
, et qui ne doit point son origine
à une haine de nation. Ce proverbe atteint encore plus les
grands que les particuliers, vu les plaisirs sensuels auxquels
ils s'adonnent, et qui amènent toujours le relâchementdans
les opérations de l'esprit. Mais s'ils ne mettent point en action
les ressorts de leur intelligence, au moins s'occupent-ils
quelquefois de la contemplation de leurs statues et de leurs
tableaux, qu'ils gardent pour les étrangers qui viennent les
' admirer, plusieurs ne les connaissantque par l'intermédiaire
de leur custode. Ce sont, comme le dit fort bien un écrivain
moderne, de vrais eunuquesdans un sérail, avec cette petite
différence que ces derniers appètent et savourent, ce qui arrive
rarement aux possesseurs actuels de ces richesses que
leur ont laissées leurs devanciers. Les ecclésiastiques, qui
ont de plus grands moyens intellectuels
, se sentent encore
de leur première éducation
, et ce n'est point avec les quiddités
de l'école, le thomisme et le congruisme, qu'on fait
éclore les vérités dans le champ dés sciences. Les seuls à ci-
~ ter, pour leur érudition
, sont les deux bibliothécaires du
Vatican, ceux qui président aux bibliothèques Barberini,
Corsini et de la Minerve, quelques professeurs du Collège
romain et des nobles
,
de la Sapience ; le reste est du trèsordinaire.
Les genres sur lesquels s'exerce le plus le génie
des lettres sontl'histoirè de l'antiquité, les belles-lettres et la
poésie latine ; on voit, par leur conversation et leurs produc<
tions, qu'ils savent beaucoup, mais que leurs matériaux
sont mal disposés dans leur magasin. Ils manquent de ce sage criticisme , fruit d'une logique sévère, qui ne fait employer
que Ceux qui conviennent à l'établissement des faits ; aussi
leurs écrits sont-ils généralement mal phrasés, diffus et souvent
difficiles à être compris, bien que la matière soit de
nature à ne point surpasser une intelligence ordinaire.
Le genre le plus en vogue est la poésie italienne. Ce genre
est bien déchu aujourd'hui de la splendeur qu'il avait au
temps où écrivaientle Tasse, Annibal Caro, Marchetti,Maffei
et Métastase. Néanmoins jamais époque n'a été si féconde en
versificateurs; et chaque jour voit encore éclore des sonnets
et des odes où le génie pindarique des auteurs a été mis à la
torture pour enfanter une production éphémère, où le sens
est dans un continuel combat avec l'expression sublime qui
l'obscurcit. La satire est le genre qu'adoptait souvent le génie
qui naguère avait produit les meilleurs sonnets et les odes
les plus pompeuses; elle attaquait toujours l'oubli où étaient
restés les favoris de la fortune, à l'égard de ceux qui les leur
adressaient; aujourd'hui qu'il n'y a plus de récompense à.
espérer, la branche d'industrie se dessèche, et, à dire vrai,
la littérature ne fait pas une grande perte.
La langue italienne s'articule agréablement dans les bouches
romaines ; et c'est avec raison que sur ce point a passé
le proverbe : « Lingua toscana in bocca romana ». Mais
pour être convaincu de sa vérité
,
il faut plus fréquenter les
appartemens que les places et les marchés. Le bourgeois
même ,
qui parle assez bien, ne se pique pas dans son élocution
d'une grande sévérité sur l'application des règles < grammaticales ; négligence qui prouve que la routine influe
beaucoup sur son langage. Quant à celui du peuple
, on ne
le comprend guère que quand on lui adresse la parole $ c'est alors que, mettant plus de lenteur dans son débit, il se
fait plus facilement entendre; autrement, leurs intonations
variées, et qui se succèdent d'une manière souvent fort
prompte ,
rendent leur débit à peine intelligible. On étudie
aujourd'hui le français beaucoup plus que précédemment ;
les communicationsfréquentes avec les autorités en activité,
les places qui se donnent préférablement à ceux qui le parlent
et l'écrivent, sont sur ce point le meilleur moyen d'émulation.
Cette circonstance impérieuse amènera sans doute ua
grand changement dans la valeur des termes, comme dans
les tournures propres à la langue, changement qui abâtardira
le langage, malgré tous les efforts que pourraient faire
les académiciens du Bosco, pour s'opposer aux innovations
à cet égard.
La promenade est un exercice qui est plus de mode à Rome
.que dans toute autre ville de l'Italie. Les Français, sur ce
point, ont donné aux Romains une impulsion qui est devenue
habitude. La rue du Cours est le lieu le plus fréquenté
pour la faire; elle commence depuis midi jusqu'à deux heu-/
res, et même trois pour les gens à voiture. Ceux-ci la poussent
jusqu'à Ponte Molle
, espace plus propre à faire parade
de leurs beaux équipages ; la jeunesse précède ou accompagne
souvent la voiture, montée sur des chevaux qui caracolent
d'une manière fort agréable. Les dimanches et fêtes
sont les jours où la réunion est la plus brillante, surtout par
un beau printemps. Depuis les princes qui étalent tout le
luxe de leur maison
,
jusqu'aux petites bourgeoises qui se
cotisent pour y paraître en voiture de louage, chacun y représente
selon son rang. La file est bien observée
,
quoiqu'il
n'y ait aucun factionnaire pour y maintenir l'ordre. Les
grisettes et les jolies femmes de cette sorte courent sur les
côtés, habillées avec goût, souvent avec une robe de louage
qui recouvre un linge un peu sale; et, satisfaites d'avoir été
admirées un moment, elles reviennent à la maison
f
fatiguées,
manger un plat de macaroni à l'huile. Les hommes, qui
commencent à se bien vetif, Augmentent la foule, qui se
trouve bigarrée par les pensionnaires de collége, les séminaristes
et les ecclésiastiques du petit ordre
,
dont les habits
n'annoncent rien moins que l'opulence. Les fenêtres et les
balcons sont ornés de personnes plus indolentes
,
qui, par
leurs atours, attirent les yeux des allans et des venans. Ceux.
qui aiment à discourir dans leur promenade se portent sur
les hauteurs de la Trinité du Mont, où, après avoir joui dé la
belle perspective qu'ils ont devant eux au couchant, ils trouvent,
dans les bosquets de la villa Médicis
,
la tranquillité
favorable à leur conversation. Aussi ce lieu est-il le rendezvous
des gens de finance, des douaniers
,
des ecclésiastiques
âgés, des artistes et des étrangers savans, qui sont surs d'y
rencontrer quelqu'un de connaissance. Il est, ce qu'on ap- pelle avec raison, YAmbulacrum philosophicum. Les bons
piétons vont au Campo vaccino
, ou à quelques villas extérieures
dont l'entrée est gratuite.
Le Romain est naturellement sérieux ; son tempérament
tient du mélancolique; il se déride cependant, quand il est
sûr du revenu qui lui est nécessaire pour passer la maine, se- et quand il a quelques paules en bourse, pour donner
une jupe à son épouse lorsqu'elle va au Mont Téstacio,
figurer parmi les Transtevériennes, qui, en dansant le Saltarello,
indiquent, par la vivacité de leurs pas et l'expression
de leurs traits
, tout le plaisir qu'elles y éprouvent. Ces
danses sont des jouissances (lue se donnent, l'automne
, ceux
que la médiocrité de leur fortune retientà la ville. L'hiver ra-v mène les spectacles, les bals et les pique-niques, dont les frais
sont faits par les étrangers qui veulent avoir accès dans les
maisons particulières; et, sur ce point, les invitations sont - aussitôt reçues qu'offertes. Mais de tous ces plaisirs
,
il n'en
est point de plus expansifs que ceux que prennent les Romains
de toutes classes, lors du Carnaval. Qui a vu Rome en
tout autre temps ne saurait croire qu'un même peuple puisse,
par une aussi prompte transition, en représenter un autre si
différent ; la rue du Cours offre à ce sujet les preuves les plus
disparates du génie qui préside à ces jouissancesdu moment.
Hommes, femmes, jeunes gens ,
filles, enfans, la plupart
prennent le déguisementle plus baroque que le caprice peut
leur suggérer. L'or, le clinquant, l'argent brillent sur des
'vêtemens de toutes étoffes et de toutes couleurs. Les coiffures
sont des plus grotesques ; les visages sont transformés en -
museaux , en becs d'oiseaux; les cornes des plus beaux cerfs
ombragent les fronts d'un grand nombre ; le langage emblématique
est permis dans cette circonstance
, sans que la
moralité puisse intervenir pour mettre de frein à la gaîté.
Chacun revêt l'habit de la profession qu'il veut jouer; il en a
les instrumens; mais ce sont autant de caricatures du dernier
ridicule. Ceux qui revêtent ces déguisemens vont et viennent
à pied, au milieu de la foule qui se presse sur les trottoirs
,
ou se promènent dans des calèches ou des chars joliment
décorés Il en est toujours un qui surpasse les autres par sa
grandeur et ses ornemens. C'est ordinairement celui qui
paraît le dernier, et qui, dans les attaques, fait pleuvoir sur
les spectateurs une grêle du confetti, sorte de dragées faites
avec des boulettes de pozzolane
, que l'on colore avec le lait
de chaux. Ce divertissement commence à une heure , et est
annoncé par la cloche du Capitole ; il est dans la plus grande
activité les trois derniers jours du Carnaval : il cesse à quatre
heures, temps où se dispose la course des chevaux. L'air retentit
du bruit des boîtes, qui avertit chacun de veiller à sa
sûreté, en se garantissant des coursiersqu'on va abandonner à
eux-mêmes;lesvoitures filentsur les rues latérales ; lescroisées,
richementdécorées de leurs draperiesdamassées,se garnissent
de spectateurs ; chacun est dans le silence et attend le signal
du départ. Il est donné ; les barbes (2) parcourent, avec la
vitesse de l'éclair, l'espace balayé par un détachement de
cavaliers ; animés par les cris du peuple, et excités par les
pointes qui leur pendent sur les flancs (3). Celui qui arrive
le premier est proclamé vainqueur par une musique guerrière
, et son maître obtient le prix de la course ,
savoir douze , aunes d'étoffe de soie brochée. Aux approches de la
nuit, la foule s'éclaircit; ceux qui sont venus à jeun gagnent
la table; les bourgeois courent aux spectacles ou au théâtre
Aliberti, le peuple aux tavernes et à Frigitori, pour faire
leurs emplettes de poissons ; ceux que la dévotion échauffe
vont aux prières de quarante heures. Ainsi chacun cherche
a nourrir ses facultés de l'aliment qui sympathise le plus
avec ses propres sensations
, et, le mercredi des Cendres,
chacun fait ses actes de contrition, en écoutant la terrible
leçon qui lui fait le prêtre à l'autel, en lui traçant le signe de
la croix sur le front.
(2) Chevauxde Turquie, petits de taille
, élégans et très-vifs.
(3)Cet espace s 'étend dela porte du Peuple jusqu'au Palais de Vemise.
C' est alors que les chevaux manifestenttoute lenr impatience.On
leslaisse qui àeux-mêmes, du moment que le signal est donné à ceuk les retiennent.
5la;ette littéraires.
ANGLETERRE.
D'une Institution remarquableformée à Londres.
Les entreprises qui ont pour but le maintien de la religion
et des moeurs sont de nos jours plus nécessaires, plus dignes
d'encouragement que jamais. Une institution de ce genre
s'est formée depuis peu à Londres; c'est la société qui se
propose de répandre la Bible et des ouvrages élémentaires
de religion et de morale. Cette société embrasse dans ses
travaux, non seulement la Grande-Bretagne, mais toutes les
parties de l'Europe
,
ainsi que l'Asie
,
l'Afrique
,
l'Amérique,
et fait participera ses soins généreux les hommes de
toute langue, les chrétiens de toutes les églises. Elle existe
depuis l'année 1805, et l'on vient de nous communiquer
les rapports qu'elle a publiés en anglais jusqu'en 1813. Ces
rapports forment deux volumes in-81, et font connaître en
détail les vues delà société, son organisation et les progrès
de ses travaux. Elle est composée de membres ecclésiastiques
et laïques : parmi les premiers, sont l'évêque de Londres
et quelques autres prélats - parmi les autres , on compte
plusieurs lords et quelques amiraux. Un comité dirige les
travaux et la correspondance. Les fonds, qui sont déjà trèsconsidérables
,
proviennent principalement de plusieurs
souscriptions et des contributions annuelles des membres.
Plusieurs sociétés auxiliaires se sont formées non seulement
dans la Grande-Bretagne, mais à Nuremberg, à Bàle, à"
Lubeck, à Berlin, à Koenigsberg, à Gothenbourg, à Pétersbourg,
à Calcutta
,
à Boston, etc. Celles qui n'ont pas
des ressources suffisantes par elles-mêmes obtiennent des ser
cours de la société-mère. La société de Pétersbourg a reçu
du gouvernement r;isse 60,000 roubles comme encouragement,
et l'empereur Alexandre s'est engagé à lui fournir
20,000 roubles par an. Les catholiques d'Allemagneont voulu
joindre leurs efforts à ceux des protestans, et ont établi une
société à Ratisbonne, ou les ministres des deux cultes surveillent
de concert l'impression de la Bible. Plusieurs ecclésiastiques
catholiques de France, de Suisse, d'Italie sont entrés
en correspondance avec le comité de Londres. La traduction
de la Bible en italien a été reçue avec empressement
à Malte, à Naples et à Messine Des traductions en grec
moderne ont été demandées par plusieurs églises grecques
du Levant, et recommandées par les prètres de ce rit. Les
Bohémiens, les Hongrois, les Lithuaniens; les Estoniens, les
Livoniens, les Finois, les Lapons, les Islandais, qui ne
pouvaient se procurer qu'avec la plus grande peine des
exemplairesde la Bible dans leur langue, en reçoiventmaintenant
gratis, ou les achètent au prix le plus modique. Aussitôt
que les frères moraves, ou hernhutes, établis à Sarepta,
près du Wolga, ont eu connaissance du plan de la
.socité, ils ont proposé de faire traduire la Bible en langue
calmouque,et de la répandre parmi les peuplades qui parlent
cette langue.
Mais la branche la plus remarquable et la plus dispendieuse
de l'activité de cette nouvelle institution, est celle qui
embrasse l'Asie et l'Afrique. Elle ne s'étend pas uniquement
aux chrétiens établis dans ces parties du monde, mais juifs, aux aux mahométans, aux païens, et se combine avec la
propagation du christianisme. Ce ne sera donc plus exclusivement
sons les rapports commerciaux que l'Angleterre
envisagera ces contrées, qui, depuis si long-temps,excitent
la cupidité mercantile. Les habitans de l'Inde recevront des
lumières et des consolations de ceux qui les ont trop sou- vent environnés de peines et de souffrances; le centre- des
tr avaux a été fixé a Calcutta. Cette ville est une grande
étape, ou le commerce réunit des hommes de tous les pays des Grecs, des Turcs, des. Arabes, des Persans, des Malais.
On 'y a recueilli et exposé en vente plus de quatre mille exemplaires de la Bible, ou de quelques-unes de ses parties
en anglais, en portugais, en arabe, en persan} en sanscrit,
en maratte, en chinois. Cette collection, à laquelle
on a joint des livres élémentaires, des dictionnaires et des
grammaires, forme un dépôt quia reçu le nom de Bibliotheca
biblica, et qui s'alimente par le travail des traducteurs
qu'entretient la société. Le papier étant très-cher dans
l'Inde, on en expédie d'Angleterre. Le Cap de Bonne-Espérance
et Sierra-Léona sont les chefs-lieux pour l'Afrique;
la lecture de la Bible produit le plus grand effet sur les
Hottentots, dont plusieurs tribus entendent le hollandais
et apprennent à lire. Les missionnaires moraves secondent
avec beaucoup de zèle les vues de la société. Ils ont fondé
nouvellement des églises que fréquentent les Hottentots convertis
au christianisme. Les premières assemblées religieuses
s'étaient tenues sous un grand poirier, qu'un missionnaire
morave avait planté en 17)7, et qui, en 1790, avait poussé
de si larges rameaux qu'ils couvraient de leur ombre plus de
cent personnes.
Selon le dernier rapport, la so iiété avait répandu ellemême
,
depuis son origine jusqu'au mois de décembre 1815,
377,529 exemplaires de la Bible complète, 590,146 du Nouveazt
Testament, à quoi il faut encore ajouter 124,400 exemplaires
imprimés par les sociétés auxiliaires, et répandus
par elles.
Les rapports sont accompagnés d'un grand nombre de
pièces justificatives, dont plusieurs présentent des données
intéressantes pour la géographie, l'histoire et la statistique.
1
ALLEMAGNE.
BERLIN.—Parmi les nouveaux journaux qui paraissent
ici depuis le commencement de cette année, on remarque le
Journal de l'Histoire, rédigé par MM. Arndh et Frédéric
Lango. Nos auteurs sont assez actifs. il paraît chaque semaine
de nouveaux ouvrages.
Un nouveaudrame de Kotzebuë,la Vengeancede la Haine
et de l'Amour, n'a pas réussi, et a été accueilli de manière
à ne pas se tromper sur l'impression qu'il a faite.
ê
ITALIE;
NAPLES.—Tandis que plusieurs élèves du Conservatoire
de France brillent à Londres, malgré leur origine, des
compositeursfrançais se font remarquer même sur les théâtres
d'Italie. Le jeune Hérold, élève de Méhul, qui a remporté
il y a quelques années le grand prix de composition à
Paris, a obtenu le plus grand succès à Naples, où il a mis en
musique la jolie comédie de la Jeunesse de Henri
.
RUSSIE.
Le 14 janvier, on a célébré, à Pétersbourg, l'anniversaire
du jour où l'empereur a visité la bibliothèque impériale
de cette capitale. Cet événement forme l'époque la plus
glorieuse et la plus signalée de cet établissement littéraire.
Il s'est tenu dans la grande salle une brillante et nombreuse
assemblée. Les ministres, les sénateurs, LL. EEm. les métropolitains
des rits grec et latin, et généralement les personnes
les plus distinguées y avaient été invitées. La séance présidée r par S. Exc. le ministre de l'instruction publique, a
été ouverte par M. le conseiller-privé d'Olenin, directeur de
la bibliothèque, qui a rappelé, dans un discours sommaire,
l'occasion et le but de cette institution, et fini par exprimer
le voeu de pouvoir recueillir plus abondamment l'année prochaine
les fruits que doivent faire espérer les bienfaits de
S. M.
M. le conseiller de la cour Krassowsky, faisant les fonctions
de secrétaire, a lu un extrait du compte rendu sur l'administration de 1814
, sur les recherches, acquisitions
et travaux relatifs à la bibliothèque
,
extrait rédigé avec l'ordre, la clarté et le style convenables à ces sortes de matières.
Puis M. le conseiller titulaire Gretsch, rédacteur du
Fils de la-Patrie, a fait lecture d'un disconrs
, ayant pour titre : Coup d'oeil sur la littérature russe en i8i4; l'acteur,
guidé par les vues patriotiques les plus pures, a examiné
l'influence de la civilisation et de la culture des lettres sur
le bonheur des peuples ; il a détaillé les moyens que la nation
russe peut déployer pour avoir une littérature classique
; il a parlé des progrès de la littérature nationale depuis
Pierre le Grand, de son état florissant sous Alexandre,
et de la stagnation dans laquelle elle tomba tout-à-coup au
commencement de la guerre en 1812. Il décrit ses efforts
pour contribuer aux succès de la lutte nationale, et paie un
juste tribut de reconnaissance à la bibliothèque, pour les
secours abondans qu'elle lui fournit pour ses travaux. Il a
fait remarquer que le caractère principal de là poésie et de
l'art oratoire
, en i8i4, a été de célébrer les hauts faits et
la gloire d'Alexandre ; que ,
dans les autres branches, il a
paru divers ouvrages qui occuperont Une place honorable
dans la littérature russe , et qui deviennent l'heureux présage
de l'état futur des sciences et des belles-lettres dans cet
empire, lorsque l'affermissement de son indépendance et
l'éclat de sa gloire militaire l'auront rendu aux àrts de la:
paix. L'auteur s'est attaché à prouver ses assertions, en citant
les principaux ouvrages publiés en i8i4, et en les accompagnant
de remarques critiques et sommaires.
M. Gneditsch
,
bibliothécaire adjoint, a lu une épître de
M. le bibliothécaire honoraireLobanoff qui a peint, en vers
charmans et très-applaudis, la gloire de l'empereur Alexandre
, et les inestimables avantages du repos et de la paix.
Diverses autres lectures ont eu lieu.
La séance finie
,
l'assembléea été invitée à Se refidre à la
salle des manuscrits
,
où l'inauguration solennelle du buste
colossal de S. M. l'empereur
,
sculpté par M. Malinowsky
Démut, élève de l'académie des arts, a été célébrée au milieu
des chants et des fanfares. Ces morceaux de musique militaire
ont été exécutés d'une manière admirable par les musiciens
de la cour.
Ainsi s'est terminée cette fête consacrée à l'honneur des
lettres et à la reconnaissance envers le généreux et magnanime
souverain qui s'est déclaré le protecteur du magnifique
établissement qui leur sert d'asile dans son empire.
1( Journal de Francfort.)
A MM. les Abonnés du MERCURE ÉTRANGER.
- LES numéros du Mercure Etranger n'ont pu paraître,
depuis quelque temps, à des époques déterminées. MM. les
abonnés n'auront point attribué à une négligence qui serait
impardonnable, des retards qui sont l'effet des circonstances.
Les relations de la Franee avec presque tous les pays
étrangers sont ou rompues ou du moins très-difficiles. Là,
comme ici, la littérature et les sciences n'excitent plus qu'un
intérêt secondaire ; les discussions politiques absorbent l'attention
générale. Nous éprouvons donc à la fois des embarras
pour nous procurer des matériaux, et des incertitudes sur
le succès de nos efforts. Cette observation doit nous disculper
auprès du public.
Cependant nous tiendrons nos engagemens avec nos abonnés.
Le quatrième volume de notre ouvrage commence: nous
allons redoubler de zèle pour que les livraisons dont il doit
être composé ne se fassent plus si long-temps attendre. - Dans quelques mois, sans doute
,
les grandes querelles qui
agitent tous les cabinets de l'Europe seront terminées; et les
peuples pourrontenfin jouir d'un repos qu'ils auront acheté
par tant de malheurs et de sacrifice.s. C'est alors que nous
pourrons donner à notre entreprise une plus grande extension
, et mériter de plus en plus l'accueil dont les gens de
lettres de tous les pays honorèrent nos premiers essais; ils
ont approuvé le plan de notre ouvrage, et proclamé l'utilité
dont il pourrait être dans des temps plus calmes, ou, si l'on
veut, plus littéraires. Nous le recommandons de nouveau à
leur bienveillance (1).
Les Rédacteurs du Mercure ÉTRANGER.
LANGUES ORIENTALES.
RELATION du voyage fait en France en n55 [ 1 J
et 1134 de l'hégire: par Mehemed Effendi (2), ambassadeur
de la Sublime Porte.
CETTE relation, écrite en langue turque, est assez connue
des Orientalistes : c'est moins a eux que je m'adresse
qu'aux personnes qui ne pourraient la lire dans sa langue originale.
Tant de Français ont écrit et écrivent journellement
sur l'Orient, se donnent de si bonne grâce la peine de nous
instruire des moindres particularités des peuples d'Asie, que
j'ai pensé qu'il ne serait peut-être pas sans intérêt de voir un
Turc, a son tour, se promener un instant dans notre pays.
Qu'on ne s'attende pas cependant, d'après ce que je dis, à
un ouvrage étendu, profond, où le peuple français soit mis en
(1) 1720 et 1721 de l'ère chrétienne.
(2) Ce mot, en turc usuel, n'est qu'une qualiGcàtion honorifique;
mais il signifie proprement un'savant. « Cette classe d'hommes peut
également aspirer aux dignités de l'église et de la magistrature : la
science des lois et celle de la religion sont confondues ensemble
,
de
sorte qu'iin jurisconsulte et ùn prêtre sdnt désignés par le même mot.
Ils sont les seuls qui soient réellement considerables dans l'empire.
Leur puissance est sans bornes i ils causent les révolutions, quoique
les soldats en soient les auteurs. » ( Extrait des Lettres dé milafdy
Montaign.) - j
parallèle avec l'habitant de l'antique Bysance; c est un simple
journal de ce que notre Turc a vu ou entendu depuis le
lieu de son débarquement en France, jusqu'au moment de
son départ. Mais quelque incomplet que soit le tableau qu'il
a tracé, il renferme cependant nombre de détails assez piquans
: je vais en faire connaître quelques-uns.
Mehemed débarque a Toulon 5
il visite cette ville, ainsi
que celles qui se trouvent sur son passage; son admiration
s'arrête principalement sur Montpellier, sur son antique pa-
Jais, et ce fameux canal du Languedoc, qui, traversant les
villes et les campagnes,transporte de la Méditerranée a l'Océan
les tributs du commerce et les produits de l'industrie.
Mais un spectacle bien plus nouveau encore pour des yeux
asiatiques, c'est l'aimable liberté que la galanterie française
accorde au sexe délicat dont en Orient on méconnaît tous
les droits. « Dans ce pays, dit-il, les femmes jouissent d'une
considération sans bornes; elles font ce qui leur plaît, elles
vont où elles veulent; soumis a leurs volontés, les hommes
se rangent respectueusement sous leurs lois.» Nos dames partageront-
elles l'avis de monsieur l'ambassadeur ?i
Il arrive à Paris et est introduit à la cour; il décrit avec
complaisance le cérémonial observé, les honneurs qu'on lui
rendit, les riches présens qu'il reçut, les hautes marques de
distinction dont on le combla, et qui semblaient avoir cha.
touillé sa vanité. « Le cortège, composé d'une voiture du
roi, de celles des gentilshommes de la cour, 'de plusieurs
détachemensde cavaliers de la plusbelletenue(3),s'avançaient
au milieu de deux files de soldats, qui formaient une baie immense
depuis son palais jusqu'à la cour du roi, et qui pouvaient,
ajoute-t-il, donner une idée de la grandeur et de
la puissance du monarque. »
Je ne rapporterai pas tout ce qu'il dit ensuite sur son entrevue
avéc le régent, sur le ton et l'étiquette qui régnaient
à la cour. Je passerai également ee qu'il raconte de diverses
parties de plaisir et de chasse auxquelles il fut admisi
(3) Il désigne ainsi les Gardes-du-corps.
Parmi les monumens de la capitale qui lui parurent les
ptus remarquables, il cite le superbe et vaste édifice des Invalides
,
où trois mille soldats et officiers jouissaient en paix
du "prix de leurs longs services et de la récompense due à
leur bravoure. »
Il est surtout curieux de voir ce serviteur de Mahomet
assister h une représentation de l'Opéra: si l'esprit malin
du Parisien s'égàye quelquefois en voyant l'habitant novice
de la province s'extasier sur cette scène magique pour lui,
combien dut paraître plus plaisante la figure de notre ambassadeur
! « Ce lieu
,
fermé de tous côtes, est rempli d'une
multitude immense d'hommes et de Femmes; l'on entend
plus de cent instrumëns'divers j un nombre infini de bougies
et de lustres répandent une clarté éblouissante, et rendent
plus vive encore la beauté des balustrades, des colonnes
et des plafonds couverts d'élégantes dorures. Les grâces
et la beauté des femmes sont encore rehaussées par l'éclat
des diamants et des bijoux dont se compose leur toilette
brillante. Devant les musiciens est un grand rideau.
couvert de peintures et de broderies, et représentant différens
sujets. Lorsque le divertissement commence,le rideau
se lève, et découvre a l'oeil surpris un superbe palais dans le- ^ quel on distingue une foule de personnages revêtus d'étoffes
magnifiques, et sous les formes les plus ravissantes; les uns
chantent, les autres s'avancent en dansant, et cet ensemble
présente l'aspect le plus agréable et le plus séduisant. »
Il se promène dans les environs de Paris, Saint-Cloud,
Versailles, Trianon, Marly; le site pittoresque et enchanteur
de ces lieux, dont il fait une description assez exacte,
rappelle a sa mémoire cette sentence du Coran : Ce bas
monde est la prison du vrai croyant et le paradis de
l'infidèle. (Ldounla sidjnou l'moumin we djennete l'kiafir.)
Notre ambassadeur, se trouvant à Paris au temps du Ramazan
(4), ne voulut pas encourir la colère du saint Pro-
(4) C'est le neuvième mois de l'année des Arabes, celui, disent-ils,
dans lequel le Coran leur fut envoyé da ciel. Ils observent, pendant
phète, en négligeant les cérémonies d'usage; il jeûna, il fit
les vingt-deux génuflexions, et toutes les pratiques ordonnées
par laloi. Ce fut à cette occasion qu 'il envoya plusieurs de ses gens
à l'Observatoire de Paris pour découvrir la nouvelle lune.
Il donne une courte description de cet utile bâtiment, élevé,
dit-il, par Louis XIV, à la prière de Cassini,fameux astronome;
il y remarque le miroir ardent qui embrase le bois,
fait fondre les métaux; les sphères, les astrolabes, et l'instrument
ingénieusement f;iit pour imiter les éclipses de
soleil et de lune. Il découvrit, h l'aide du télescope, Vénus,
Saturne, Jupiter et ses quatre planètes (5). Il finit son journal
par quelques détails sur son séjour a Paris, et la route
qu'il suivit pour s'en retourner.
Cette traduction est écrite dans un style aussi simple
que facile a. entendre ; elle est, comme la plupart des écrits
turcs, mélangée d'arabe et de persan, mais la construction
n'en est pas embarrassée; et si le voyage de Mehemed
Effendi pouvait être imprimé avec une traduction littérale
et quelques notes pour éclaircir le texte a peu près dans le
genre du Siricl-Bâd, publié l'année dernière par M. Langlès,
il serait utile aux jeunes gens qui commencent l'étude
du turc, et qui trop souvent ne peuvent se procurer les élémens
nécessaires.
HIPPOLYTE FONTAINES
,
capitaine de cavalerie.
la lune du Ramazan
, un jeûne assez singulier. Ils ne mangent ni boivent rien de la journée ne ; mais aussitôt le soleil couché
,
ils se dédommagent
de leur abstinence.
(5) Il s entretint plusieurs fois avec le fils de Cassini, qui lui donna
un exemplaire des oeuvres manuscrites de son père. Mehemed, sen- sible a un présent aussi flatteur, emporta ces oeuvres à Constantinople.
il les fit traduire en turc i et on les voit encore dans la bibliothèque
de Constantinople et dans quelques autres , sous le simple tare de Cassini, fameux astronome du pays des Français.
LA PERSE (1), OU Tableau de l'Histoire, du Gouvernement,
de la Religion, de la Littérature, etc., de cet
Empire, des Moeurs et Coutumes de ses Habitans5
AM. JOURDAIN.
J'AI déjà rendu compte, dans un des numéros du Monileur
de 1814,du Tableau de la Perse;.cette seconde analyse
n'est pas destinée, comme quelques gens pourraient le pré-,
guiner, a faire valoir cet ouvrage,
Un livre qu'on soutient est un livre qui tombe ,
mais a rappeler l'attention des lecteurs sur cet ouvrage, et
à donner quelques développemens au premier article quç
j'ai publié.
Il s'agit, d'après le titre, de présenter successivement la
Perse sous tes rapports géographiques, historiques, religieux
et littéraires. Le sujet est vaste, et pour le renfermer dans
cinq petits in-18, il faut une ordonnance aussi bien entendus
de ses matériaux, qu'une sage économie dans leur choix et
leur distribution. J'avais d'abord blâmé le plan de l'auteur :
son ouvrage se compose de huit livres qui se partagent symétriquement
en chapitres divisés eux-mêmes en sections j
cette disposition uniforme, indispensable dans un grand ouvrage,
me semblait inutile dans celui de M. Jourdain, qui
devait être, selon moi, plutôt pittoresque que régulier; j'ai
reconnu depuis qu'elle était la seule propre a le tirer dp
l'embarras où le jetaient le grand nombre de matériaux
qu'il avait a employer. « Cui lecta patenter erit res, nec
facundia deseret hunc, nec lucidus ordo : » M. Jourdain
semble avoir justifié cette pensée du sévère précepteur. Sé-
(1) Cinqvol. in-i8. Paris, chez Ferra
,
libraire, rue des Grands--
Augusiius, no 113 j et chez J. B. Imbcr t, boulevard Saint-Martin,
n°. 37. — 1814.
paré distinctement, chaque livre de son ouvrage traite avec
ordre, dans ses différentes parties, des objets auxquels il est
consacré. Ainsi un premier çhapitre donne la description
géographique de la Perse, sa situation, son étendue, le nombre
de ses provinces, les mers et les fleuves qui la bornent et
lui servent de limites. L'auteur a consulté les géographes
orientaux, et les a opposés aux écrivains anciens avec qui
ils sont souvent en contradiction; sans s'occuper a les combattre,
il s'est contenté de rapporter leurs diverses opinions,
pour ne pas entrer dans d arides discussions qui eussent
peut-être paru mal placées ou inutiles. L'aspect du sol et
ses productions formènt le sujet du chapitre suivant. Après
avoir offert une vue générale de la Perse et dépeint son extérieur
sauvage, qui ne présente que des pays arides,déserts
et couverts de ruines, l'auteur nous fait pénétrer dans des
régions nouvelles où règne une nature plus favorable. Parvenus
dans les contrées du Mazenderah
,
du Guilan, du
Yezd, du Koràssari, nous retrouvons les fruits de l'Europe le raisin, les figues, les poires, les dattes, , et des productions
nouvelles, lé coton, la garance, le sucre, la manne, l'asphalte, le n'aphte, le bezoard, l'adragante, etc.; là
des fleurs, sous un ciel bienfaisant, étalent de plus vives
couleurs, exhalent deplus délicieux parfums j la s'élèvent
plus belles qu'en aucun de nos parterres, l'anémone, la rose, la grenade, la tulipe, l'asphodèle et l'hyacinthe.
La Perse, envahie plusieurs fois par ses ennemis les Gaznévides,
les Karismiens, les Seldjoukides de Thogrul, offre.
beaucoup de mélange dans sa population ; de la naît la distinction
, que fait l'auteur, de naturels ou habitans des villes
et villages, et de tribus ou peuplades errantes. Les
naturels, nommés That ou Tadjik, sont un asemblage de
Guèbres, de Juifs, et d'autres peuples qui ont embrassé la
religion musulmane. On appelle tribus
, liât, des peu- plades qui menent une vie nomade, émigrent d'un pays lorsque fa rigueur de la saison les en chasse, et vont chercher
ailleurs une température plus douce; elles constituent
la force militaire de l'empire, et la partie la plus considérable
de la population persane. Tous les détails donnés
dans ce chapitre sont intércssans et méritent d'être lus.
M. Jourdain parle ensuite des principales villes de la
Perse, de Theheran, de sa position
,
de ses édifices, d'Ispahan,
l'antique siége de la monarchiepersane, la ville autrefois
la plus grande, la plus magnifique de l'Asie, et qui n'est plus
aujourd'hui que le simple chef-lieu d'un gouvernement,après
avoir éprouvé tous les désastres des guerres et des révolutions.
Chah-Abbas Ier. s'était plu a l'agrandir et a l'orner en
y construisant des faubourgs et différens quartiers qu'il remplit
de Géorgiens
,
de Guèbres, etc. Les relations des anciens
voyageurs font de cette ville la peinture la plus agréable;
mais il paraît qu'elle a entièrement perdu çet état de
splendeur dont elle ne conserve plus que des souvenirs dans
l'histoire, et quelques traces dans de vieux monumens, témoins
ineffaçablesde son antique gloire. Jerenvoie leslecteurs
à la description que le quatrième chapitre donne de ses édifices,
de ses écoles,et surtout d'une partie d'un palais impérial
élevé par Chah - Abbas. D'Ispahan nous sommes
amenés a Chiraz, capitale du Farès ou Farsistan, ville
célèbre qu'on a appelée l'Athènes de la Perse, et qui fut le
berceau des deux fameux poètes Sady et Hafiz. « Les cen-
« dres de Sady, le plus sensé des poètes de sa nation, celles
« de Hafiz, l'Anacréon de la Perse, reposent a Chiraz. C'est
« dans cette ville qu'ils ont vu le jour; c'était a l'ombre de
« ses forêts de platanes, au milieu de ses. bosquets de roses,
«sur les bords de ses fontaines, de ses ruisseaux, qu'ils
« modulaient les chants délicieux, qu'ils traçaient les écrits.
« célèbres, objets de notre admiration constante, titres de
« leur juste immortalité. La terrepure ,de Chiraz conserve
« toujours des souvenirs. pleins de charmes ; les lieux qui;
«l'environnent ont acquis, par les éloges, de ces poètes,
« une renommée a l'abri de la main des tyrans, des révol u-
« tions et des siècles; la ronce et l'épine, couvriront entiè-
« rement le site du Mossalla et les rives du Rockni, que ces..
« asiles délicieux vivront encore dans la mémoire de l'ami
des lettres. Qui pourrait détruire le souvenir de l'Ilyssus,
« et du Céphise, de la Fontaine de Vaucluse, on de l'Ile.
« des Peupliers? Si nous devions eu croire les vers de
« Hafiz Chiraz serait un paradis terrestre: N'accusez d'au-
<( cun défaut Chiraz, ni l eau du Rockm, ni son zéphir
« délicieux, car cette ville est un signe de beauté sur
« la joue de Vunivers ! s'écrie ce poète avec enthou-
« siasme ,
dans une de ses odes.
« Echanson, dit-il ailleurs, verse-moi le reste du vin ;
« car nous ne trouverons dans le paradis ni les beaux
« rivages du Roc-Abad, ni les bosquets de roses du
« Mossalla (2).
« Sady, en plusieurs endroits de ses ouvrages, confirme
« ces éloges : « La terre de Chiraz ne cessera de produire
« des roses! aussi le rossignol ne l'abandonnera-t-il jamais. «
« 11 a consacré une ode entière a la louange de sa pa-
« trie (5).
(2) Hafiz, dans une ode à la louange de sa patrie, fait les voeux les
plus ardens pour la prospérité de Chiraz. Voici l'heureuse imitation
que M. le comte de Rzewuskia faite de ce passage :
'
Felix amano conspicuum sita
Schirazum ! Eoae grande decus plagae;
Di te bearant, di te ab omni
Exitio tueantur aevi.
O qui salubres fonte dens Das aquas longa vitae tempora floridse,
Sie loeta decursu perenni
Unda fluat tua Rucnabade
Seu me Mu-,ell-- ,
, seu Giaferi tenet
Calcata molli planities pede
Fragantis anrM lene flamen
Difficiles procul arcetaestus , etc.
(3) Pour que cette,pensée paraisse plus agréable, il faut savoir que les Urientaux prétendent que le rossignol porte un amour excessif à
la reine des bosquets. Selon eux , cet oiseau mélodieux
, ce conteur de
mill e historiettes, ne fait entendre ses accens que pour célébrer la
beauté de sa mattresse, chanter son bonheur, s'il est payé. de retour pu se plaindre douloureusement, si l'inhumaine rejette ses voenx. e e ction, aussi gracieuse que délicate, se rencontre assez soù«
Plusieurs Européens ont visité cette ville célèbre
, sans,
« confirmer les louanges de ces poètes. Mais distinguons la
« ville en elle-même d'avec la campagne qui l'environne,
« et les sentimens s'accorderont. L'intérieur de la ville ne
«saurait mériter aucun éloge; les rues sont étroites, les
« maisons sales, petites et basses,les édifices publics en petit
« nombre et simples ; mais les voyageurs vantent l'admi-
« rable fertilité du sol de Chiraz, la beauté de ses jardins,
« le nombre et la grosseur de ses platanes, etc., etc. » On
voit par cet extrait que M. Jourdain s'est un peu étendu sur
la description de Chiraz; il a prévenu les reproches qu'on
pourrait lui en faire et désarmé la critique par cette phrase
qu'il ajoute : « Peut-être ai-je dépassé les bornes dans les-
« quelles je dois me renfermer; mais je trouverai mon ex-
« cuse dans l'intérêt qu'inspirent les lieux que j'ai décrits.»
Ce premier livre se termine par quelques renseignemens sur
les animaux domestiques et sauvages de la Perse, les chevaux
,
leurs diverses races, leurs haras
,
les mulets, l'âne si
maltraité en Europe et mieux apprécié en Asie, le chameau,
ce vaisseau du désert, qui, par sa sobriété, sa patience
, sa force et sa docilité, rend des services si multipliée
qu'il semble en effet, comme le dit l'auteur, que la nature
J'ait donné à l'Asiatique pour le dédommager, dans quelques
contrées, de la stérilité d'un sol ingrat.
Nous touchons actuellement a la partie historique, et je
dois faire connaître la manière dont l'auteur a disposé son
travail. Il a divisé l'histoire de Perse en histoire des temps
anciens ,
c'est-à-dire des siècles écoulés depuis l'origine de
la monarchie persane jusqu'à Mahomet, et l'histoire des
temps modernes, c'est-k-dire depuis Mahomet jusqu'à nos
jours. Ces deux divisions sont traitées dans deux chapitres; le
vent (lans les poésies légères des Persans; j'engage les lecteurs à
prendre connaissance du chap. XII du cinquième volume, qui traite
des amours du Rossignol et de la Rose, et qui rapporte la jolie fable
traduite du persan , par M. de Chésy, insérée précédemmentavec le
texte dans la Chrestomathie arabe du baron Silvestre deSacy, tom. 4.
premier contient l'histoire des Pichdadiens, des Kaianiens,
des Arsacides et des Scissanides, quatre grandes,
dynasties, dont les deux premières ont régné avant Alexandre
et les dernières après ce conquérant.
« On pourrait appeler héroïques ou fabuleux les siècles
« Pichdadiens; ce sont les âges des grandes choses, des pro-
« diges. Alors les hommes vivaient deux ou trois cents ans;
« alors les sciences et les arts prirent naissance ; des héros
« surnaturelspurgèrent la terre des monstresqui l'infestaient;
« alors un Kaiumarats découvrit a Serendib ( Ceylan ) un
« boucliermagnifique qui le rendit invulnérable ainsi que ses
« successeurs; un Thamourasptriompha de Simourg-Anca,
« génie malfaisantmétamorphoséenoiseau d'une grosseurpro-
« digieuse ; un Djemchid s'éleva vers les cieux pour en pé-
« nétrer les mystères et étudier le cours des astres, placé sur
« un trône que soutenaient des génies; un Feridoun éten-
« dit sa domination du levant au couchant, du nord au
« midi, et partagea la domination de la terre entre ses trois
«fils; un Roustam, l'Hercule des Persans, s'illustra par
« des exploits qui sont plutôt l'ouvrage d'un Dieu que d'un
mortel.
« L'histoire de la dynastie Kaianienne tient de l'épopée
« et du roman, par les hauts faits et les aventures amoureuses
qui la remplissent.
« Sous les Arsacides et les Sassanides, la magie cesse, lea
« menées réelles de l'ambition succèdent aux rêves de l'ima-
« gination, l'histoire commence h se composer de faits cer-
« tains.
« L'histoire des tewps modernes est féconde en grands
\< événemens dont la physionomie est cependant la même;
« ce sont des peuplades qui s'entre-détruisent, des dynasties
« qui se succèdent rapidement, des conquérans qui anéan-
« tissent r'oeuvre de conquérans précédens, des guerres ci-
« viles, des rébellions, des exécutions barbares, toujours
« des scènes de carnage. Il faudrait le génie et la plume
« d'un Tacite pour jeter dans ces récits un intérêt qui n.ai«
trait plutôt de la force dès pensées et du style, que de la
« matière même. »
Tout le monde sentira que cette partie importante du ta^
bleau de la Perse a dû coûter 4 M. Jourdain beaucoup
de travail et de recherches, et l'on reconnaîtra aisément
l'instruction et le talent qu'il fallait pour traiter ce sujet
difficile. Mais la matière historique que l'auteur a embrassée
n'était-elle pas trop vaste pour entrer dans son petit
ouvrage? Pour moi, il me semble qu'il devait en exclure
l'histoire ancienne, puisque, comme il l'a fait voir, extrêmement
obscure dans la dernière partie
,
elle n'offre
dans la première qu'un tissu informe de récits controuvés,
invraisemblables, fabuleux, et qui n'a même pas pour le commun
des lecteurs l'intérêt qu'inspire ordinairement le merveilleux.
Je me serais aussi, à la place de M. Jourdain, restreint
davantage dans l'histoire moderne ; car en la prenant
d'aussi loin et en ne voulant pas sortir du cercle étroit qui le
renferme, il ne pouvait plus que nous présenter des faits qui
se pressent les uns sur les autres , sans laisser a l'auteur l'espace
nécessaire pour faire la moindre réflexion, et au lecteur
qu'ils embrouillent la facilité de les retenir. Un second in-,
convénient qui se trouve dans l'étude de l'histoire orientale,
et qui s'opposera long-temps a ce qu'elle soit bien connue,
c'est la multiplicité des noms que porte chaque personnage,
c'est la manière dont on est obligé de les transcrire en lettres
françaises, et la difficulté de les prononcer. Quel est l'homme
du monde, le lecteur qui n'est pas attiré vers cette étude par
un vif intérêt, qui voudra se charger la mémoire de noms,
tels que Moaviah, Alsaffah
,
Yacoub Ben Leith,
Asab
x
Ben Saman ,
Nouhh, Ah Med, Yahia, et
cette foule de mots durs et dissonans dont l'histoire
orientale est hérissée? Ce que j'avance peut paraître puéyil,
mais je le crois néanmoins assez juste : que si d'un
autre côté, comme tout me porte à le penser, M. Jourdain
s'est proposé d'être utile aux jeunes élèves qui se livrent aux
langues orientales; s'il a voulu leur donner un cours d'histoire
persane, qu'ils ne sauraient en effet trouver ailleurs, ou
0
se composer eux - mêmes qu 'en feuilletant vingt voyageurs,
différens parmi lesquels ils ne distingueraient pas aisément
ceux qui sont dignes de confiance, et ceux qui n'en méritent
pas; il fallait alors, selon moi, accorder plus d'étendue aux
chapitres consacrés a l'histoire, et en faire une partie isolée
qui formât corps à elle seule et se détachât aisément de l'ou..
vrage.
Le travail historique se poursuit jusqu'h Fath-Aly Chah
,
l'empereur de Perse actuel; ici l'intérêt se réveille. Ce prince,
originaire de la tribu des Cadjards, paraît posséder des qualités
très-estimables; père tendre, guerrier loyal, il se délasse
ordinairement dans la culture des lettres des travaux auxquels
il se livre. M. Jourdain a traduitune ode composée par
le monarque asiatique pour une de ses maîtresses ; elle soutiendrait
la comparaison avec les productions des meilleurs
poètes orientaux sur pareille matière. On trouve ensuite des
notions sur la famille, la maison, le harem et les revenus:
de l'empereur persan; ces notions m'ont paru exactes ; je.
les ai comparées a celles que donnent de. bons voyageurs, et
l'accord qui s'y est rencontré ne peut qu'inspirer de la confiance
pour le reste de l'ouvrage.
La législation est l'objet du livre quatrième. Le cinquième,
consacré à la religion, établit la différence qui existe entre,
la croyance des Persans et celle des Turcs; l'origine de la
dénomination de Chites que portent les sectateurs d'Aly.
On y voit tout ce qui concerne les dogmes, les pratiques religieuses,
l'ablution, le pèlerinage, etc., les mosquées,les religieux
connus sous le nom de derviches et fakirs. Plus loin
se trouve la peinture des moeurs, des coutumes et du ca- ractère des Persans; les rapports qu'ils offrent avec les Turcs,
leur éducation, leurs études. Un chapitre, qui traite du riage ma- et qui est classé dans ce livre, semblerait, au premier
aperçu, appartenir à la législation, si l'on ne savait qu'il
n'existe pas en Orient d'acte judiciaire et proprement civil, tel
du moins que nous l'entendons parmi nous. Je me rappelle
que lors de mon premier article, M. Jourdain m'accusa d'àvoir
commis une erreur en induisant qu'il n'y avait pas en
Orient d'acte judiciaire et proprement civil ; je ne me
sens pas bien convaincu par les raisons que renfermait sa
lettre insérée dans le Moniteur du 16 janvier 1814. Je me
propose de revenir sur cette discussion ; mais comme elle me
mènerait trop loin, en ce que je l'ai fort étendue, j'en ferai
un sujet séparé que je soumettrai plus tard a la décision du
public.
Nous abordons enfin la partie littéraire. L'étude que
M. Jourdain a faite des écrivains orientaux l'a mis à même
de traiter avec succès une matière aussi intéressante. Le
septième livre porte en effet l'empreinte d'un travail soutenu
et raisonné. Après avoir parié des langues de la Perse
avant l'islamisme, et des révolutions qu'éprouvèrent les lettres
depuis la ruine des Sassanides, l'auteur fait quelques
réflexions sur la langue et la littérature, et entre dans l'examen
des poètes et de leurs ouvrages. Tout ce qu'il a dit me
semble être juste, sage, et présenter un tableau aussi neufque
curieux ; je ne le suivrai pas dans ses considérations générales
ou particulières, ni dans le jugement qu'il porte sur les
poètes persans les plus renommés, Ferdoucy, Auvary,
Ferid Eddin, Sady, Hafiz, Djamy, etc. Chaque orientaliste
envisage la littérature orientale suivant la nature de ses goûts
ou de ses travaux ordinaires; je préfère d'ailleurs, pour ne pas
fatiguer les lecteurs de ces définitions qui entraînent toujours
avec elles quelque chose 'de sec et d'aride, de mettre
sous leurs yeux plusieurs morceaux de ces différens poètes.
Sam raconte a Manout-Checher ses exploits contre les
Dives du Mazenderan (4).
« Dès que le roi parut, Sam baisa la terre et s'avança a sa
« rencontre. Manout-Cheher était assis sur un trône d'i-
« voire; une couronne de rubis et d'émeraudes brillait sur
« sa tête. Il complimenta le héros, le fit asseoir près de lui
Met l'interrogea sur ces Dives, guerriers valeureux dont
(4) Extrait du Chah-Nameh, poëme. historique de Ferdoucy, t. V,
p- 125.
« la férocité dans les combats égalait celle des loups affames.
« Sam répondit en ces termes : »
*
« Grand roi, puisses-tu vivre éternellement et être à l'a
u bri des desseins des méchans! J'arrivai a cette ville des
« Dives, de ces Dives plus rapaces que les lions, plus légers
« que les coursiers arabes; vous prendriez pour des tigres dé
« combats ces guerriers qu'ils appellent Segsar. Dès qu'il$
K apprirent mon arrivée, ils commencèrent a perdre la tête,
« c'était l'effet de ma réputation ; ils sortirent tous de là
« ville, après y avoir jeté le trouble et la confusion. Cepen-
« dant les armées s'ébranlèrent et le jour en fut obscurci : les
« unes couvraientles collines, les autres les vallées; la crainte
« s'empara de mes troupes. Je songeais au moyen d'y remé-
« dier, lorsque soulevant ma massue du poids de soixante-
« dix mans ( livres), j'ai laissé mon armée dans la plaine et
« je me suis avancé contre ces terribles ennemis : sous mes
« coups sont tombées leurs têtes; par ma vaillance ont été
<( flétries les grâces de leurs visages. Cependant le neveu du
« monarque puissant de Salem se dirigeait vers moi h la tête
« de ses combattans, semblable a un loup. On le nommait
a Kurhvai : sa taille égalait la hauteur des cyprès. Issu de
« Dhohac par sa mère, il avait une bravoure telle que ses
« guerriers n'étaient rien près de lui. La poussière que ce
« héros fit voler répandit la pâleur sur les visages de mes
ft vaillantes troupes; alors j'ai levé cette massue qui, d'un
« seul coup, abat ses adversaires, et je me suis précipité au
« milieu des bataillons ennemis. Mon coursier pousse uti
« hennissement plus terrible que le cri de l'éléphant ; la
« terre est agitée comme les flots de la mer en fureur «guerriers ; mes reprennent courage et se jettent, tête baissée,
« contre leurs adversaires. Kurkvai entend ma voix; il enk
tend le bruit des coups de cette massue qui pulvérise les
^ têtes des héros. Dans le désir de combattre, éléphant ler-
« rible, il s'approche de moi et cherche a me prendre dans
«lacavité de son filet; prévoyant ses desseins j'ai évité le
« péril,et saisissant en main l'arc de Karianet la flèche ferrée
V debois de peuplier,j'aifait voler cette flèche plusrapidement
« que l'aigle ne s'élève, et l'ai enfoncée dans le sein de Kur-
« kvai qu'elle a dévoré comme la flamme. Mon arc fut si
« puissant, que Son casque fut cloué hson cerveau. Je le vis
« s'avancer a l'instant comme un éléphant ivre de rage ; il
« avait en main un glaive indien. Je croyais, ô grand Roi !
« a son impétuosité, que les montagnes allaient s'ébranler de
« terreur ; plus il se hàtait, plus je l'attendais de pied ferme.
« J'attendaisqu'il fut assez proche pour le pouvoir combattre;
« lorsque j'ai vu ce héros valeureux près de moi, j'ai étendu
« mes bras, et le saisissant par sa ceinture, semblable a un
« lion, dans ma fureur je l'ai renversé de son cheval et lui ai
« plongé mon épée dans le sein. L'armée
,
témoin de la mort
« de son roi, tourna le dos; les vallées, les collines
,
les dé-
« serts, les montagnes servirent d'asile aux fuyards.... »
Voici une description qui donnera une idée des similitudes
employées par Ferdoucy.
- a Barzev regardait les dix guerriers qui s'avançaient il
« était comme un lion errant et affamé qui cherche sa proie.
« Aussitôt il se revêtit de sa cotte de maille, et se ceignit les
« reins d'une ceinture d'or; sa tête disparut sous un large
« casque turc, et son carquois se remplit de flèches meur-
« trières, rien ne pouvait égaler la vivacité de ses mouve-
« mens, ni la terreur qu'il inspirait : tantôt il demeurait sus-
« pendu aux harnois de son coursier, et tantôt il se tenait
« ferme et droit sur sa selle ; alors il ressemblait a une
<c montagne qui s'agite. Quand il s'avançait, ainsi qu'un
« nuagemenaçant, avec son long javelot et son sabre éclatant
« comme le diamant, on l'aurait pris pour le firmament
« chargé d'étoiles, pour le jour qui luit, pour une rivière
« qui coule au milieu d'une prairie. Etendait-il ses bras,
(( dont la longueur égalait celle des branches du platane
y
« on l'aurait pris pour un arbre d'acier. »
Fragmens de l'Ode en l'honneur de Moudoud-Ben
Zenghui. (s)
« Environs enchanteurs de Bagdad, site rempli d'attraits,
« séjour de l'urbanité et des vertus aimabJes, non, il n'existé
« pas dans l'univers de contrée plus séduisante : les regards
« glissent mollement sur ses prairies einaillées comme sur un
« riche tapis nuancé des plus vives couleurs; le zéphir seul
« souffle dans ces beaux lieux; il porte dans l'âme une douce
« sérénité, et de la glèbe humide des montagnes s'élève ufi
« parfum plus ravissant que l'ambre. L'air le plus pur, inti-
« mement uni à la terre végétale de ce sol favorisé, lui fait
« produire des fruits aussi suaves que le thoba(6); et roulant
« en mollécules imperceptibles parmi les eaux qui l'arrosent,
« il leur communiquelasalubrité du Kautzer.(7 ) Sur les bords
« fleuris du Tigre3 des groupes de jeunes garçons plus beaux
« que les Kataiens au teint de neige, se livrent sans cesse à
mille jeux folâtres, et dans les riantes vallées qui l'avoisi-
« nent, des choeurs de jeunes filles aussi attrayantes que les
« beautés célèbres de Kachemire (8) se présentent de toutes
« parts h la vue enchantée.
« Mille petites barques éclatantes sillonnent avec rapidité
'« la surface du fleuve, et lui donnent l'aspect d'un nouveau
« ciel étincelant d'innombrables feux.
« Au temps heureux de l'année où le soleil radieux brille
Jourdain a emprunté cette traduction à M. de Chésy
, qué
j'ai déjà eu le plaisir de citer dans cet article ; elle se fait remarquer
par l'élégance, la pureté du style
, et ces grâces d'élocution familières
au littérateur aimable à qui l'on doit le poème de Medjnoun et Leila amans infortunés et aussi célèbres , en /\sie que Pétrarque et Laure
, ou
qu 'Héloïse et Abailard le sont parmi nous.
(6) Nom de l'un des arbres qui embellissent le Paradis de
Mahomet.
~huitièmeciel.un fleuve du paradis des Mahométans qui coule dans le,
(8) Province occidentale de l'Inde.
« dans le signe le plus élevé de la splendeur, lorsqu'au le-
« ver de l'aurore le zéphir promène sur les fleurs son haleine
« embaumée,une pluie de perles descend des nuages dans la
« coupe élégante de la tulipe,et le sein de la verdure semble re-
« celerune mine de parfums. Au coucher du soleil, le ciel, co<
« lord par le reflet pourpre d'un million de roses, offre h l'oeil
« l'image d'un parterre ravissant; et au lever de ce bel astre,
« la terre, étincelante de l'émail des fleurs, semble avoir dé-
« robé au firmament ses plus brillantes étoiles ; la, à demi-
« cachée sous un voile de verdure, la rose, couverte des per-
« les de la rosée, s'épanouit comme la joue vermeille des
« jeunes beautés du Kataï; ici, semblable à une coupe de
« cristal où pétille un vin coloré comme l'ambre, le nar-
« cisse mollement incliné sur sa tige, exhale les plus suaves
« odeurs; plus loin la tulipe aux vives couleurs étincelle
« comme une cassolette élégante où brûleraient le musc et
« l'aloës le plus précieux ; tandis que de toutes parts le ros-
« signol par son gosier inflexible, l'alouette par ses chants
te aériens, l'emportent dans leurs doux concerts sur la plus
« belle mélodie.
« Tels sont les charmes que possède cette heureuse con-
« trée. Séduit par le plus doux espoir, je résolus de m'y ren-
« dre, et, sous un augure favorable, je me disposaisàéchan-
(( ger contre les fatigues du voyage, le repos que je goûtais
« an sein de mes amis...... Tout a coup mon élégante amie,
« belle comme l'aurore a gon lever, vint me surprendre ;
« de ses doigs de rose elle outrageait impitoyablement l'hya-
« cinthe parfumée de sa noire chevelure, et dans sa colère,
« l'émail de ses dents éblouissantes laissait sur ses lèvres verte
meilles une cruelle empreinte; de son ceil languissant,
« comme un tendre narcisse, s'échappait un torrent de lar-
« mes; elles brillaient sur ses boucles ondoyantes comme
« les perles tremblantes de la rosée suspendues a l'herbe des
« champs; et bientôt, sous les coups d'une main sacrilège, la
« rose délicate de ses joues prit la teinte bleuâtre du pâle
«lotus. Voilà donc, perfide, me dit-elle enfin d'un ton
« ironique, voilà donc cet amour inviolable.... »
Je crois également faire plaisir en rapportant une gazet
au poète Hafiz, que l'on compare ordinairement a Anacréon
, et avec qui il peut en effet entrer en parallèle ainsi
qu'avec Horace, quoiqu'il ne paraisse pas toujours avoir la
grâce, le goût et la délicatesse du poète grec et du poète latin.
On désigne par gazel un genre de poëme qui tient de
/
Iode et de la chanson. (9)
« Deux tendres amis et deux verres d'un vin vieux, une
« paisible oisiveté, un livre et l'ombre d'un bocage, ce sont
« des biens que je ne sacrifierais pas pour tout le bonheur
I« de ce monde et de l'autre, quand tous les hommes tombe-
« raient a mes pieds pour m'engager a y renoncer. Quicon-
« que sacrifie le bonheur d'une jouissance paisible et sans
« ambition aux biens de la fortune, est un insensé qui vend
« Joseph pour le prix le plus vil. Au jour du malheur, il faut
« triompherdusouciavecune coupe pleine de vin; car il n'est
« personne en qui l'on puisse mettre sa confiance. Au mi-
« lieu du tourbillon des vents qui se combattent dans ce
« parterre, on ne peut distinguer la rose d'avec le jasmin.
« Viens avec moi : ni ton austère piété
9
ni mon libertinage
« ne changeront rien au sort de cet univers. Aie patience,
'« ô mon coeur ! le maître du monde n'abandonne pas cette
« pierre précieuse aux mains destructives de l'auteur de
« tout mal. Le monde est corrompu, son tempérament est
« ruiné. 0! Hafiz, que peut, en ce malheur, la prudence
« du médecin le plus sage, et les avis du plus sage Brah-
« mine ! » 10)
(9) Les personnes qui désireront une explication plus détaillée,
pourront consulter M. Jourdain, page 229 , t. V, et celles qui ont
ila collection complète de ce Mercure, recourir, dans le N° IX, à article inséré par M. Grangeret de la Grange
, et dans lequel ce
jeune orientaliste, ' à lasuite d'une traduction de plusieurs morceaux
juste et
fidèle. ce et du genre qu'il a cultivé une idée assez
(10)La traduction decette gazel est de M. le baron Silvestre de -
Sacy. (Voy. Notice et Extraits des Manuscrits, D. 4 )
1
Pensées Morales tirées de differenspoètes.
« Ce monde est une vieille qui se pare comme une jeune
«fiancée: on la voit chercher sans cesse de nouveaux
<( époux ; heureux l'homme qui fuit cette perfide lui tourne
« le dos, et fait avec elle plein divorce. A travers le sourire
« qu'elle adresse h son époux, on découvre les dents qui
« vont lui faire des blessures mortelles. »
« La vie est un journal sur lequel on rie doit- écrire que
« de bonnes actions. »
« L'arrivée du printemps et le retour de l'hiver plient,
« tour à tour, les feuillets du livre de notre vie. »
« Le jeune homme bien élevé est comme l'or fin qui a
« cours en tout pays. L'enfant gâté est une monnaie de cuir
(( que l'on ne reçoit pas chez l'étranger. »
« La poule sauvage ne se désaltère jamais par une goutte
« d'eau, qu'elle n'élève ses regards vers le ciel, »
« La fortune est une échelle : autant vous montez d'é-
« chelons, autant il vous en faudra descendre. »
« La royauté ne constitue point le bonheur; le monar-
« que est le premier esclave dé son peuple : cependant la
« vertu doit l'embellir; il doit être au milieu de son peuple,
« comme la rose plantée dans un buisson d'épines. »
« Un Arabe, interrogé comment il avait appris tout ce
« qu'il savait, répondit : « C'est en imitant le sable du dé-
« sert, qui recueille toutes les gouttes de pluie, sans en per-r
« dre une seule. »
M. Jourdain aurait pu multiplier les extraits de poésie:
le livre consacré a la littérature élant le plus intéressant et
celui qu'il a rendu le plus agréable, il ne devait pas crains
dre de l'agrandir.
Les personnes qui aimentà trouver dans un article de journal
de la malignité,me reprocherontpeut-être d'avoir fait de
nombreusescitations, et d'avoir donnéà des extraitsune place
que mes propresréflexionsauraient dû remplir.Quëlquefondé
que serait ce reproche, j'ai pensé néanmoinsque des citations
étaient le meilleurmoyen a employerà l'égard d'un ouvragede
cette nature. Le public n'est pas forcé de croire tin censeur suit,
sa parole, et il doit préférer qu'on le mette a même de voir
par ses yeux et de juger par lui-même. Un des abus littéraires
dont les auteurs doivent bien se plaindre, c'est la
liberté que prennent certaines personnes qui s'érigent en
censeurs, et veulent souvent disposer a leur gré des bouches
de la renommée
, et dispenser la gloire ou le mépris
,
selon
que les livres qu'ils examinent sont en rapport avec leurs
goûts, leurs passions ou leurs caprices. Ceci ne s'applique
pas a tous les critiques
,
quoiqu'il soit vrai de dire que les
auteurs ont généralement trop peu de ménagemens les uns
envers les autres. A voir l'animosité de la guerre qu'ils se livrent,
il est quelquefois permis de douter que ce soit le véritable
intérêt de la science qui leur met les armes à la
main et qui leur fait poursuivre ainsi a la pisté les erreurs
ou les fautes qu'une critique moins décourageantecorrigerait
peut-être aussi bien.
Très-peu de gré, mille traits de satire,
Sont le loyer de quiconque ose écrire.
( VOLT., Epitre a la duchesse ,du Maine.)
Car tous ces messieurs sont h l'égard les uns des autres,
De l'Hélicon seigneurs hauts-justiciers. • (ROHS.)
te Tableau de la Perse est généralement bien fait ; il ren. ferme des détails curieux, exacts et puisés dans les relations
des voyageurs les plus dignes de foi. Le style en est facile,
correct, si l 'on en excepte quelques taches légères que la
critique toujours pointilleuse ne manque pas d'apercevoir
mais qui disparaissent aisément à une seconde édition. y
M. Jourdain annonce dans sa préface qu'il espère, si son
ouvrage est bien reçu, donner sur le même plan (11) les au-
^
(11) M. le libraire Nepveu
, qui a entrepris de donner successivement,
en joli petit format, le tableau de tous les peuples de l'univers,
tres peuples d'Orient, a commencer par la Turquie. II
compte, dit-il, profiter des lumières de M. Rhasis
,
(12)
jeune Grec natif de Constantinople, qui possède a fond les
langues et les usages d'Asie. Il a perdu cet estimable collaborateur,
qui est retourné dans sa patrie après avoir éprouvé
sans doute combien peu, jusqu'à ce jour, en France, les
langues orientales ont procuré d'avantages aux jeunes gens
qui les cultivent;mais cette perte ne doit pas arrêter M. Jourdain
, et la manière dont il a rempli cette première tàche
montre assez qu'il peut se passer de secours étrangers.
J'avais, à mon tour, conçu et commencéh exécuter, il y
a quelque temps, un petit ouvrage modelé a peu près sur
ceux dont je viens de parler, et qui avait pour sujet la
Grèce moderne. Des circonstances particulières m'ont détourné
de cet ouvrage, et c'est ce qui me permet d'en donner
ici l'esquisse
,
telle du moins que je me l'étais tracée.
On a jusqu'à ce jour beaucoup écrit sur la Grèce; voyageurs,
artistes,, savans ont visité cette contrée célèbre, et
sont revenus nous offrir le produit de leurs travaux et de
leurs recherches. Deshayes, envoyé a Athènes en 1629 par
Louis XIII; le père Babin, qui, en 1672, a visité les mêmes
lieux; Fanelli, Alene Allica; Spon, sincère et habile
voyageur ; Wheler
, son compagnon ; Scrofani, Guillet,
l'Anglais Vernon,lord Elgin, La Guilletière, souvent un peu
menteur ; MM. Guys
,
Choiseul-Gouffier,Le Chevalier, Chateaubriand,
Poucqueville, etc. ,
offrent un tableau trèsintéressant
des pays qu'ils ont parcourus ; la lecture de leurs
ouvrages ne laisse rien h désirer ; mais les gens du monde ,
pour qui on travaille aussi bienque pour les gens studieux,
peuvent-ils parcourir ces nombreuses relations, dont chane
peut s'approprier l'idée de ce format et des figures
,
puisque, bien
avant lui
,
les F.lzevirs avaientdonné leurs Républiques
,
in-24 ; d'ailleurs
M. Langlès aussi avait eu antérieurementla même idée , en publiant
sa Collection de Voyages, in-18.
. .. (12) C'est celui qui a professé pendant quelque temps un cours de:
grec moderne près l'école sp,éoiale des langues orientales de Paris. "
cune n'embrasse ordinairement qu une ville, qu'une pro-4
rince, et ne désireraient—ils pas qu 'un auteur complaisant
leur épargnât la peine et l'embarras des recherches, en composant
ce nouvel ouvrage?
Un premier volume traiterait de l'histoire des Grecs, de
la chute de leur empire
, et amènerait le, lecteur jusqu'à nos
jours j on aurait, je crois, asse? de peine a la composer pour
les temps modernes, à cause, du silence que gardent la plupart
des écrivains sur ce peuple, à moins que regardant
Constantinople ou Athènes comme le chef-lieu de la Grèce,
on ne trace que l'histoire de ces deux villes. Ne pourrait-on
pas aussi se contenter dç donner des considérations sur cette,
histoire, et se borner h quelques rapprochemens sur le,
rôle qu'ont joué les Grecs a diverses époques, et l'état
de misère et d'avilissement où ils gémissent aujourd'hui,
puis terminercette partie par des renseignemens sur le mode,
de leur gouvernement actuel, leurs princes et les magistrats
qu'ils ont conservés ?
Les volumes suivans seraient consacrés a la description
pays., des moeurs et coutumes de ses habitans.... On sent
d'avance combien un pareil sujet doit prêter a l'imagination,
et le parti qu'un écrivain habile peut en tirer. Il doit être difficile
de parler d'une manière froideousèche de Melos, Sikinos,
Thera (i4), Naxos, et de toutes ces îles de l'Archipel que la
mythologie payeune a peuplées de ses plus gracieux personnages;
les moeurs hospitalières d'Ios, aujourd'hui Nio ; la
çampagne riante de Ténos, la parure de ses femmes; la danse
grecque de Paros; les vestiges du vieux temple de Junon
Sainos; l'établissement des moines et des couvens formés a
Syros (i5) près de l'antique autel de la divinité payenne, etc.,
tous ces sujets^ doivent fournir à une plume exercée et légère
les traits les plus variés,les.plus pittoresques et les. plus. sus- cepybles de plaire. Je pense, je ne sais si. je m'abuse, .que ce
(14) Aujourd'hui Milo, Siphanlà
;
Santorin,
(15) Skiros. ,
petit ouvrage, réduit à de justes proportions, coordonné
avec du goût et de la délicatesse, et qu'on pourrait aussi
enrichir de gravures, serait accueilli des amateurs, et qu'il
figurerait avec quelque droit sur les rayons. de leurs bibliothèques,
à côté des ouvragesdu même genre qui se sont imprimés
depuis quelque temps.
1 EUGÈNE D. DESTAINS,
officier d'infanterie, ex-lieutenant
de Volontaires royaux.
<.
LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE.
NOTICE SUR MAYMONIDE (I),
PHILOSOPHE JUIF DU XIIE SIÈCLE,
Lue dans une séance de Académie royale des Sciences t
Lettres Arts et Agriculture de Nancy, par MICHEL
BEUR
,
membre résidant de cette Société, correspondant
de l'Académie Royale des Antiquaires de France
s
de la.
Société Royale des Sciences, Lettres et Arts de Goëttingue,
de la Société Philotechnique de Paris, et de beaucoup
d'autres Sociétés savantes3
etc.
DANS le précis analytique de vos travaux des années 1809 et
1810, vous avez mentionné,Messieurs, la traduction d'une
élégie hébraïque dont je vous avais fait part, et à laquelle
j'avais joint quelques détails sur l'auteur, l'époque, le genre
et le caractère de ce morceau de poésie. Cette composition,
peu importante par son étendue, doit un jour faire partie
(1) Cette notice a été lue, il y a trois ans ,
dans une séance extraordinaire
de l'Académie de Nancy, à laquelle assistait un des membres
de la classe d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut les plus distingués.
Le précis des travauxde l'Académieen donna une analyse, et de
la traduction
,
qui s'y trouve annoncée
,
des Chapitres de Maymonide.
Les circonstancesm'avaient engagé à garder en porte-feuille ces travaux,
que d'autres circonstances me pressent actuellement de publier. Je
donne ici la notice, telle qu'elle a été lue (pour ne pas lui ôter l'ntérêt
local qu'elle peut accessoirement présenter)
,
à quelques légers
changemens près , qu'une plus heureuse position des affaires polt iques
m'a permis de faire dans un morceau ,
où les considérations noraies
et sociales ne pouvaient être séparées tout-à-fait des considrations
littéraires ; et je donnerai, dans un des prochains numéros(un
de nos principaux journaux littéraires, la traduction entière des Óapitres
de Maymonide. Par cet essai sur les travaux du plus illistre
docteur, qui, dans des temps anciens
,
illustra ma croyance, pnisi-je
mériter quelquesregards indulgens de la part des hommes profons et
érudits qui aujourd'hui honorent ma nation, et, au sein de l'aversité,
assurent sa gloire et sa prééminence J

entendrez avec quelqu'intérêt l'éloge du plus célèbre docteur
dont la secte juive ait pu s'honorer dans les temps modernes,
prononcé par un IsraelIte obscur, mais qui doit aux
lumières d'un siècle encore plus heureux pour la tolérance
et la raison, l'honneur d'être votre collègue, et en présence
du savant prélat compatriote, dont la voix éloquente
réclama pour cette classe, anciennement malheureuse, et
au nom de la saine politique, de la religion et de l'humanité,
des droitstrop long-tempsméconnus par l'orgueil, l'égoïsme,
la fausse piété et l'injustice. Le nom et les ouvrages de
Maymonide, ou plutôt de Moïse, fils de Maimon, font depuissept
siècles l'objet de la vénération particulière desIsraélites
de toutes les parties du Monde : ses profondes connais,
sances, l'instruction qu'il répandit parmi les individus de sa
secte, en Europe, en Asie et en Afrique, le firent surnommer
en hébreu la lumière de l'Orient, la gloire de l'Occident.
La pénétration qu'il montra dans les sciences métaphysiques,
la haute portée de son esprit dans les spéculations
philosophiques / et morales le firent comparer k un aigle,
on l'appelait, dans la même langue, le Grand Aigle,
ha nescerhagodol. Le témoignage de l'admiration qu'il inspirait
fut légué a la postérité, dans cette expression qu'on se
plaisait à repéter à son égard : « Depuis Moïse jusqu'à Moïse
« nul ne s'était élevé comme Moïse, » ; jeu de mots et d'es-r
prit piquant et glorieux qui fut de nos jours répété avec au-?
tant de justice au sujet du célèbre Moïse Mendelsshon dq
Berlin. Il faut en effet franchir l'espace qui sépare le Platon
des Allemands d'avec le philosophe du douzième siècle,
pour trouver, dans un ouvrage de théologie et de morale
juive, quelque chose que l'on, puisse, sans extravagance
ou fanatisme$ comparer aux productions de l'un de ces deux
hommes immortels. La gloire de Maymonide, comme celle
de Mendelsshon, ne fut pas circonscrite dans le cercle d,
ceux qui vivaient dans la même croyance • et si l'un fut un des plus beaux ornemens du règne d'un monarque guerrier
écrivain et législateur, l'autre vit de 9 ses jours se répandrç
dans lesécolesfameuses, dont les descendais lettrés de conguérans
farouches
,
peuplaient le midi de l'Europe, cette
gloire qui devait quelques siècles après recevoir aussi les.
hommages du christianisme, élevé a la plus sublime culture
des sciences et des arts. Cordoue fut le berceau de Maymonide,
qui naquit dans cette ville célèbre de l'Espagne,
l'an 1139 de l'ère chrétienne; son père, et plusieurs de ses,
aïeux avaient joui dans leur secte d'une considération particulière.
Annoncant de bonne heure les plus heureuses dispositions,
il étudia dès sa jeunesse avec un grand succès la
médecine, la philosophie d'Aristote, dont on reconnaît à
tout moment dans la sienne la marche, l'esprit, la méthode;
et il y joignit l'étude de 'la théologie talmudique. Les Israélites
et les Arabes les plus distingués se partageaient l'honneur
de l'instruire, et parmi ces derniers le célèbre Averoës
est un de ceux auquel il avait les obligations les plus
nombreuses. Maymonide avait passé les premières années
de sa jeunesse dans le recueillement et la tranquillité d'un
sage ,
entouré de la considération et de l'estime de ses compatriotes.
S'il faut en croire des traditions qui paraissent authentiques;,
il fut dès lors attaqué par des calomnies haineuses
dans sa réputation et dans son existence, et fut obligé de,
fuir sa patrie et ses études favorites, et de se réfugier en'
Egypte. Il avait alors trente ans. Sur cette terre classique,
du savoir et du génie, où la main fatale de la barbarie et de
l'ignorance ne s'était pas encore a cette époque appesantie:
Sans retour ,
excité par l'émulation et l'attrait de la gloire,
il chercha avec une ardeur nouvelle àacquérir un nombre
prodigieux de connaissances. Le Sultan le distingua et l'appela
a la cour comme son médecin particulier. La jalousie
de plusieurs de ses rivaux lè poursuivit dans ce poste honorable,
et vainementlui tendit des pièges.. Son étoile avait
commence a lefavoriser; la calomnie succomba, et le mé-,
ritedeMayonide fut reconnu de la manièrela plus éclatante.
D'après quelquesécrivains espagnols
, et Fauteur de
la Bibliothèqeu philosophique arabe
,
la fuite de Maymonide
en Egypte fut déterminée par un édit que rendit le
roi deCordoue, par lequelilprononcait l'expulsion de tous
les Chrétiens et Israélites qui ne voulaient pas adopter
l'islanisme. Maymonide se conforma d'abord
y eu appa -
rence ,
à l'édit, observa extérieurement les pratiques de la
religion mahométane
,
jusqu'au moment où il eût mis
ordre a ses affaires, et qu'il eût trouvé une occasion de se
rendre en Egypte. Arrivé a Zopha avec sa famille
,
il fit de
nouveau profession de judaïsme, ouvrit une école de philosophie,
fut reçu dans le collége de Médecine, gagna sa
vie par la pratique de son état, et le commerce des diamans,
jusqu'au moment où, à l'extinction de la race des Alides ,
rEgypte eut un nouveau souverain. Adel Rahel, c'était le
nom du sultan, apprit a connaître Maymonide
,
le prit
sous sà protection
,
le nomma son médecin, lui fit un traitement
considérable, et le défendit contre l'accusation d'un
jurisconsulte espagnol qui se plaignait de ce que son passage a
la religion mahométane n'était que simulé ; le sultan démontra,
au contraire, qu'une conversion forcée ne devait être
d'aucune.valeur, et la synagogue confirma l'arrêt de la justit-
e et de la raison. S'oublier soi-même, et n'exister que pour
tes antres, était la maxime favorite de Maymonide, et c'est
pendantson séjour en Egypte, qu'il eut le plus souvent l'occasion
de' la mettre en pratique. Regarder le temps comme le bien le plus précieux
,
était son second axiome. On
voit l'application de ces deux préceptes de conduite dan,
le fragment d'une lettre écrite à un de ses amis, qui
avait traduit en Hébreu plusieurs de ses principaux ouvrages.
Dans le péti de momens que lui laissaient les
devoirs difficiles et nombreux de son état, il se livrai^
avec succès à l'étude des mathématiques, de l'astronomie,
de la littérature, de la philosophie, de l'éloquence,
de la logique
,
dé l'histoire naturelle, de la musique et
de l'astrologie. Toutes les sciences lui paient familières,
dans l'état où elles se trouvaient, alors, et jamais, l'activité
de son esprit n'avait pu concevoir la possibilité d'unpointt
de repos. Si, par hasard,il lui arrivait d'interdire ^
quelqu'undeses amis l'étude de quelque science, ou plutôt
prétendue telle, ce n'était que d'après des principes, des
Faits, d'après ses réflexions et l'expérience, c'est ainsi qu'il
reconnut le néantde l'astrologie, fort en vogue de son temps.
Il n'est pas un seul ouvrage sur cette matière, écrivait-il
« aux savans de Marseille, que je n'aie lu avec attention.
« J'ai cherché à me pénétrer du génie de ces ouvrages , et
« je suis resté convaincu que l'on pourrait parcourir tout
« ses livres sans pouvoir lire une syllable du Livre des Des-
« tins. » Une excellente biographie allemande de Maymonide
m'a fait connaître la lettre intéressante d'où ce
passage est tiré. Je l'ai transcrit, et j'ai trouvé
,
dans le
même morceau de littérature
, une liste analytique des ouvrages
qui transmettent à la postérité le nom de Maymonide
(1) et les fruits de son génie. Un commentaire arabe
sur l'ouvrage hébreu connu sous le nom de Misna, se trouve
à la tête de cette liste. Rempli d'idées heureuses et ingénieusement
exprimées, il a été écrit en arabe, et traduit
plus tard en hébreu et en latin. Le second ouvrage est intitulé
Main-Forte ; il renferme une analyse complète de
toutes les lois civiles et canoniques des Juifs modernes, travail
d'Hercule
,
dont Maymonide s'acquitta avec un ordre
admirable, en se servant d'un hébreu aussi facile qu'élégant
et rare h cette époque de la langue. Dans le grand nombre
d'usages et d'institutions dont ce recueil se composait, il y
en avait une foule que la raison de l'auteur ne pouvait que
désavouer entièrement,qu'il n'osait encore de sa seule autorité
regarder comme tombés en désuétude, mais qu'il sut
embellir et relever par les idées accessoires dont il les entoura.
C'est dans les principes et le développement qui
lui appartiennent en propre dans cet ouvrage, que Ton
a puisé
, pour les décisions d'une assemblée religieuse qui
a paru, il y a quelques années sur la scène du Monde9
(i) Dans le Journal Religieux
,
à l'usage des Israélites
,
publié en
allemand et avec succès, à Dessau
, par l'estimable M. Frenkel, sous
le titre de Soulamith, mot hébreu qui signifie pacifique, conciliatrice.
et pour répondre victorieusement a des suppositions erronées

les matériaux les plus précieux et les preuves
les plus Irréfragables ; viennent ensuite les chapitres de métaphysique
que j'ai traduits ; puis un commentaire sur
l'ouvrage intitulé : Chapitres fles Pères, et auxquels les
Chapitres précédemment cités servent d'Introduction
, et
un très-grand nombre d'autres ouvrages de théologie, de
morale, de métaphysique,de médecine, de grammaire ou
de logique, dont je rendrai un compte exact dans une notice
bibliographique.
Il faut encore distinguer une lettre qu'il adressa a ses
frères du Levant, pour les engager a ne pas laisser refroidir
en eux la croyance dans l'arrivée d'un rédempteur,
croyancé qui, a ce qu'il paraît, commençait a s'affaiblir chez
un assez grand nombre*
Je ne m'arrêterai qu'au principal titre de sa gloire, a son
grand et célèbre ouvrage, connu sous le titre de Guide des
Hommes égarés (MoréNebouchim), ouvrage dans lequel
il a exposé et développé les principes établis de la religion
naturelle et de sa religion positive
, sur les fondemens de la
philosophie grecque, principalement de celle d'Aristote, dégagées
l'une et l'autre de ce qu'elles peuvent présenter de
faux et de minutieux, et ramenées a ce qu'elles ont de plus
lumineux ét de plus élevé. Il passe pour impossible de se
faire une idée du génie et des connaissancesde Maymonfde,
sans avoir lu cet ouvrage, où ceux qui l'étudient avec attention
découvrent a tout moment des aperçus et des pensées
qui semblent appartenir h des temps bien postérieurs, et qui
soulevèrent contre l'auteur toute la foule deshypocrites et des
fanatiques qui, a cètte époque, existaientdans sa secte, et particulièrement
parmi les docteurs du midi de la France ; mais
les hommes a-la-fois instruits et religieux de toutes les classes
prirent énergiquement sa défense. Il triompha de son vivant
de la ligue de la haine et de la sottise, et ses ouvrages furent
consacrés , pour les siècles h venir, a une admiration
aussi infinie que légitimé. Les hommes les plus célèbres se
sont disputés souvent l'honneur de traduire
y en diverses
«
langues,la principale production de Maymonide, production
qui, dans la langue originale arabe, en hébreu, en grec et en
latin, existe dans toutes les bibliothèquessavantes du monde.
Mendelsshon en a le premier traduit quelques chapitres en
allemand, dans le journal hébreu qui se publiait, il y a environ
trente ans, à Berlin, sous le nom de Hamasephe le
Collecteur; niais je ne crois pas qu'aucun passage en ait
été traduit en francais.
Parmi les études auxquelles Maymonide se livra avec
une ardeur infatigable
, jusque dans l'âge le plus avancé, il
faut compter celle des sciences cabalistiques; on voit, avec
surprise
,
qu'elle lui inspirait plus de confiance que les
têveries de l'astrologie : et, dans une de ses lettres
,
il dit
même que peut-être aurait-il fait connaître au monde plus
d'une vérité utile, s'il s'était plutôt livré a cette étude. Le
peu de notions que nous avons sur ses relations et ses événemens
domestiques j nous le montre bon, sensible , compatissant
, porté surtout à un prompt et complet oubli des
outragés les plus injustes ; père heureux d'un fils, de l'éducation
duquel il s'était beaucoup occupé, et qui répondit
surtout h ses soins par d'excellentes qualités morales.
La fin de Maymonide, arrivée dans la soixante-dixième
année de son âge, mit dans la confusion la plus douloureuse
toutes les synagogues du Levant et du Midi ; au Caire, à
Alexandrie et h Jérusalem, trois jours dë deuil et de jeûne
furent ordonnés : son corps fut transporté en Palestine. Peu
de temps après lui, l'intolérance répandit de nouveau son
voile funèbre sur une partie du monde ; la secte juive en
fut principalement victime ; l'ignorance et la superstition
devinrent, comme toujours, parmi les opprimés, la suite
naturelle des persécntions, comme elles en avaient été la
cause parmi les opprsseurs.
Bed Rachi, auteur de l'Appréciation du Monde, fut,
au commencement du siècle suivant, un des derniers enthousiastes
et imitateurs de Maymonide. Celui-ci reprit faveur
dans les divers partis de la seconde dispersion
, a mesure
que le retour de la tolérance et des lumières dissipait peu a
peu, de côté et d'autre, les diverses sortes de ténèbres : surtout
de nos jours, il a, comme théologien et moraliste, repris
une vogue extraordinaire.
^
De son vivant, dans la formule de prière (1) consacrée
dans toutes les sectes , avec des modifications diverses
i et dans laquelle elles invoquent chacune l'arrivée de
l'époque qui doit être celle du triomphe de la vérité religieuse
, que chacune croit et doit croire posséder pardevers
elle, les Israélites de toutes les parties du monde, a ces,
mots : « Que le règne de Dieu arrive, et de nos jours , »
ajoutaient : « Et des jours de notre sublime guide et maître.
« le grand Maymonide! » Hommage touchant et unique 1
Et nous tous, animés enfin de l'espoir de voir, après de trop
longues calamités, le règne florissant et assuré dé la paix
politique se joindre au règne presque universel de la tolérance
et de la fraternité religieuse et civile ; nous qui, a côté des
croyances positives qui peuvent distinguerchacun de nous $ regardons, comme l'époque la plus agréable h la divinité et
la plus digne d'elle
,
celle où les liens de l'amitié uniront
tous les peuplés de la terre,nous invoquons aussi l'Eternel
^
pour que l'époque fortunée de ces noeuds indissolubles arrive
bientôt, qu'elle arrive en notre temps, sous les souverains
paternels et légitimes auxquels sont confiés actuellement
les destins des peuples; qu'elle couronne enfin leurs
triomphes
,
leur gloire, et un jour leur vieillesse ; qu'elle
soit le noble prix de ceux qui l'auront hâtée par des lumières
et des vertus; qu'elle soit infinie et universellecomme Dieu
même, dont elle sera l'ouvrage (2).
(1) Parmi les Juifs
,
c'est la prière journalière deKadich, Sanctification. connue sous le nom
Les dictionnaires historiques publiés jusqu'à présent en France
n»ont donne sur Maymonide, comme sur les autres principaux écrivains
juifs de cette époque
, que des notices presque totalement dépourvues
d'intérêt, et étrangementinsuffisantes. La bibliothèque hébraïque
de Voif et le dictionnaire italien des écrivains hébreux, du
chevalier Rossi, présentent le mérite de l'exactitude; mais il est à
espérer que le philosophe de Cordoue, comme déjà quelques écrivains
de la même école, trouveront des biographes entièrement dignes
de lui rendre justice, dans les livraisons prochaines
, et toujours si impatiemment
attendues
,
de l'excellent ouvrage périodique publié par
MM. Michaud. Les travaux et le génie de Maymonide dans les rapports
avec la divine législation de Moïse
,
dont il a été le plus illustre
et le plus profond commentateur , se trouvent admirablement bien
appréciés dans les savantes notes de l'ouvrage justement célèbre et devenu
classique, publié, il y a de longues années, par M. le comte
Pastoret, membre de la classe d'histoire et de littérature aucienne
de l'Institut, etc., sous le litre de Moïse, considéré comme législateur
et moraliste.
LANGUE ANGLAISE.
FRAGMENT tiré dé là nouvelle édition des Mélanges
de Gibbon. Londres, 1814;
PAR M. DEPPING.
LORD Sheffield, ami du célèbre Gibbon
, a publié depuis
peu une nouvelle édition des mélanges de cet historien philosophe.
On y trouve plusieurs morceaux qu'on ne lisait
pas dans la première
,
dont nous possédons une traduction
francaise, abrégée, comme elle devait l'être. L'amitié est
souvent trop indulgente; l'amitié des éditeurs surtout ne
croit jamais faire assez pour la gloire des auteurs dont ils
publient les ouvrages. Gibbon a fait un excellent livre
sur la décadence et la chute de l'Empire Romain. Mais
s'ensuit-il que tout ce que Gibbon a écrit mérite d'être
conservé ou réimprimé ? Je croirais presque que le traducteur
français qui a abrégé les oeuvres posthumes de Gibbon
a autant contribué h sa gloire que le lord qui vient de les
étendre en cinq gros volumes. Qu'importe en effet au
public de savoir que Gibbon a lu tel jour tel ouvrage?
Quelle utilité retirera-t-on de ses notes insignifiantes ? Que
faire de ses essais de jeunesse, qu'il était assez d'imprimer
une fois ?
Cependant tout n'est pas a dédaigner dans ces Mélanges
tels y que l'ami de l'auteur vient de les publier. Les Mémoires
de la vie de Gibbon, écrits par lui-même, ainsi que ses lettres, le font mieux connaître que toutes les notices biographiques
qu'on pourrait faire sur lui. Gibbon s'y peint tel
qu'il était, c'est-à-dire flegmatique
, un peu égoïste, profond
penseur, esprit affranchi de toutes sortes de préjugés,
homme appliqué à l'étude et capable des recherches les plus
opiniâtres. C'était un de ces hommes singuliers qui, ne
faisant rien pour plaire a la société, lui consacrent pourtant
toutes leurs veilles. La révolution française, dont il fut témoin
,
n'eut point l'approbation d'un penseur aussi inaccessible
aux prévenlions. Il marque dans une foule de lettres
l'aversion qu'elle lui inspira. Les cris de ces patriotesla
,
disait-il, finiront par me réconcilier avec l'inquisition.
Il dit quelque part de Mirabeau
, que c'était un orateur qui
avait de L'imagination pour dix, et pas assez de sens rassis
pour lui seul.
Un morceau curieux qui paraît pour la première fois dans
ses Mélanges, ce sont ses réflexions sur le caractère deBiutus,
que je vais traduire. On verra, par cet article, écrit
quelque temps avant la révolution
, que l'historien de l'Empire
Romain exigeait d'un vrai patriote autre chose que de
savoir bouleverser sa patrie.
Sur le caractère de Brutus.
\ Le nom de César, tout célèbre qu'il est, n'a pas èmpêché
celui du meurtrier de ce grand homme de passer avec le
même éclat h la postérité. Marc-Antoine ne put méconnaître
la droiture des intentions de Brutus : Auguste refusa
d'abattre ses statues (1). Tous les grands écrivains du siècle
suivant se plurent h faire son éloge (2), et quelques siècles
après la fondation de l'empire
,
le caractère de Brutus ne
fut plus regardé que comme le modèle de la vertu ro-
(1) Plutarch., in Anton., in Brut. Les Athéniens avaient érigé des
1 statues à Brutus et à Cassius auprès de celles de leurs propres libérateurs,
Harmodius et Aristogiton.
(a) Sous le gouvernement tyrannique de Tibère, Cremutius Cordus
fut cité devant le sénat, pour avoir fait dans son histoire l'éloge de
Brutus et de Cassius. L'historien allégua, pour sa justification, la
tolérance d'Auguste et l'exemple d'Asinius Pollion
,
de Messala et de
Livius
, et il ne fut pas au pouvoir du tyran de supprimer ces écrits ni de changer l'opinion du public. ( Tacit., dnnal. IV, 34, 35.) ,
maine (5). En Angleterre comme en France, dans l'Italie
moderne comme dans 1 ancienne Rome
j son nom a toujours
été cité avec respect par les partisans du gouvernement
monarchique (4), et prononcé avec enthousiasme par
les a mis de la liberté. Peut-être semblera-t-Il hardi d'examiner,
malgré cet accord des opinions de tous les siècles.
e.t de tous les peuples, si l'action de Brutus mérite en effet
Je nom de vertu divine, par lequel on l'a désignée quelquefois.
Mais pourquoi un examen sincère ne serait-il pas
permis à l'homme impartial ?
Certes
,
des héros tels que Timoléon
,
Brutus l'Ancien j
AndréDoria, Gustave Vasa, les trois paysans de la Suisse (5),
et les princes d'Orange, dont les plans
, conçus avec calme
et exécutés avec courage, ont sauvé leur patrie de l'esclavage
étranger ou domestique, commandent l'estime et la
reconnaissance de tous les coeurs b qui les intérêts de l'humanité
sont chers. Que devient le projet de Brutus, si nous
le comparons aux actions de ces grands hommes? Il voulait
rétablir la république ; mais il n'était ni assez grand homme
d'Etat, ni assez grand général, pour soutenir une entreprise
aussi importante. La mort de César, loin de rétablir
a république
,
produisit une suite de guerres civiles, et le
règne de trois tyrans, aussi pernicieux par leur union que
par leur discorde. Le judicieux Cicéron gémit, dans plusieurs
passages de ses Lettres, de ne trouver.rien à louer
dans les ides de mars que les ides mêmes ; de voir un projet
commencé avec une rare fermeté, et soutenu d'une nière ma- puérile j enfin
1
d'avoir vu la tyrannie survivre au
(3) M. Antonin., de Rebus suis, 1. i.
(4) Vellejus Paterculus, écrivain élégant, mais servilement dévoué à a famille impériale
, et probablement un des juges qui condamnèrent
Cremutius
, ne peut dire de Brutus que ceci : Corrupto animo eius indiemquoe illi omnes virtutes unius acii temeritate abstulit. (II,
72. J J
(5) Simlerus
,
de Republicd Helveticd.- Guillimannus, de Rebus Jtelvelicis, et la grande Chronique de Tschudi.
tyran ,
puisque les conspirateurs
,
satisfaits de leur vengeance
et de leur gloire
,
avaient négligé toutes les précautions
nécessaires pour rétablir la liberté publique (6). En
effet, tandis que Brutus et Cassius contemplaient avec une
sorte de vanité leur propre héroïsme, Main-Antoine, a qui
leur clémence irréfléchie avait laissé la vie et la première
magistrature de l'Etat, saisit les papiers et les trésors du
dictateur, souleva le peuple et les vétérans, et chassa les
conjurés hors de Rome et de l'Italie, sans éprouver d'autre
opposition que les remontrances de quelques patriotes (7).
Cependantl'éloquence de Cicéron, appuyé du trop dangereux
Octave
,
ranima dans le sénat l'esprit de la liberté
et de la résistance. Brutus et Cassius eurent le temps de
s'emparer de la Macédoine et de la Syrie, tandis que les
forces d'Antoine se consumèrent au siège mémorable de
Modène. Les légions stationnées dans ces provinces éloignées
les reconnurent comme proconsuls légitimes ; la
puissance de l'Orient tomba en leurs mains
, et ils eurent
rassemblé une armée de cent mille hommes (8) avant que
les triumvirs eussent cimenté leur union par le sang le plus
noble de Rome, et avant qu'ils fussent prêts a conduire
leurs légions de vétérans contre les derniers défenseurs de
la liberté publique.
Pour déjouer les projets du triumvirat, Cassius fut d'avis
qu'il fallait agir ensemble et prolonger la campagne jusqu'à
l'hiver. Cependant
,
quoiqu'il fût plus ancien et meilleur
soldat (9) que son collègue, il se rendit a la volonté de
Brutus, dont l'esprit, tourmenté par une inquiétude vague
et active
,
insistait avec chaleur sur nue prompte sépara-
(6) Voyez les livres XIV, XV et XVI des Lettres d'Atticus.
(7) Voy. Epistol. a d familiar., XI, a ,
3. La chaleur y est modé.
rée par les politesses que Brutus et Cassius adressent au consul. Ilsrespectent
le magistrat en bravant le tyran.
(8) Appien, 1. IV, p. 640.
(9) Fuit autem dux Cassius melior quanto vir Brutus. ( (Vellej.
Paterc.
, II, 72.)
tion (10). L'issue de la campagne fot désastreuse; et les
deux chefs, renonçant a tout espoir, se retirèrent du milieu
des calamités qu'ils avaient répandues sur leur patrie, et
mirent fin h leur vie par un acte de désespoir sûrement prématuré.
« Brutus et Cassius, dit Montesquieu, se tuèrent
avec une précipitation qui n'est pas excusable, et l'on ne
peut lire cet endroit de leur vie sans avoir pitié de la
république, qui fut ainsi abandonnée. Caton s'était donné la
mort a la fin de la tragédie; ceux-ci la commencèrent, en
quelque façon, par leur mort (11). »
L'événement des ides de mars a été
,
pendant dix-huit
siècles, un sujet de discussion, et il le sera aussi long-temps
qu'il y aura divers points de vue pour considérer les intérêts
de la sociétés Lès esprits élevés et énergiques
,
qui regardent
la perte de la liberté
, ou, ce qui est quelquefois
la même chose
,
la perte du pouvoir comme le plus grand
des malheurs, approuveront que l'on fasse usage de tous les
artifices et de toutes les armes dans la poursuite de l'ennemi
commun de la société. Ils demanderont comment un tyran
qui s'est élevé au-dessus des lois, peut être puni autrement
que par des mesures violentes
, et si ce qui aggrave le plus
son crime doit garantir sa vie et son gouvernement. D'un
autre côté, les amis de l'ordre et de la modération
,
guidés
par le calme de la raison plutôt que par la fougue des passions
, ne consentiront jamais à laisser un particulier s'ériger
en juge et en vengeur de. l'injure publique
, ou à acheter
tine délivrance peut-être momentanée par les horreurs de
l'anarchie
,
des vengeances particulières et des guerres
civiles.
Le sort de César ne servit qu'à fournir le prétexte de
(10) Cette anecdote fut conservée par Mcssala, qui, à la cour d'Auguste,
aimait à citer Cassius comme son ancien générai. (Plutarch., in Brut. Tacit., Annal. IV, 34.)
Considérations sur la grandeur et la. décadence des Romains,
- chap. XII. .1 1 v
l'édît de proscription (12);' et peut-être l'ambition du
jeune Guise se serait effrayée du massacre de la St.-Bartbélemy,
s'il n'y avait pas trouvé le moyen de se venger de
l'amiral Coligny et d'autres chefs d'un parti qu'il accusait
du meurtre de son père (13).
Il est a remarquer que l'assassinat d'un tyran était généralement
regardé par les ancienscomme un acte de vertu. Il
est vrai que, si d'un côté le glaive de la guerre décide ordinairement
du sort d'un empire, le poignard de la conspiration
a souvent mis une fiR heureuse à la tyrannie d'un chétif
usurpateur d'une ville de Grèce ou d'Italie. Néanmoins les
peuples de l'Europe
, ayant adopté des moeurs plus douces,
condamnenttous cet acte de violence : c'est que l'Europe a
encore devant les yeux les scènes horribles qu'ont produites
dans les siècles précédens le fanatisme politique et le fanatisme
religieux, tant des catholiques que des pi otestans.
Pour trouver quelque chose de divin (14) dans l'action
de Brutus, il faudrait donc la juger d'après les idées des
Romains, ou ne considérer que le motif, sans avoir égard
au moyen. Ce motif n'était sûrement fondé ni sur l'intérêt,
ni sur la passion ; son dessein ne lui était point inspiré par le
ressentiment ou la vanité : c'était plutôt l'inspiration d'une
âme imbue des principes austères des anciennes républiques,
qui regardaient l'esclavage comme le plus grand des
maux, et la liberté comme le plus grand des biens. Les
éloges de l'antiquité et la noblesse d'âme qui respire dans
les lettres de Brutus (i5), ne font que nous prévenir en faveur
de cet illustre Romain. Mais comme l'opinion de l'antiquité
ne. doit pas être toujours la nôtre, il faudra nous dé-
(12) Appien, IV, p. 593.
(t3) Voy. le liv. XXXIV de l'Hist. de de Thou.
(14) Tho' Cato liv'd
,
tho' Tttlly spoke
Tho' Brutus dealt the godlike strode.,
Yet perish'd fated Rome.
(1,51 Plutarch.
, iii Brut.
poiiiller de ces préventions, et voir par nous-mêmes si le
meurtrier de César est excuse ou condamné par le cours de
sa vie publique et privée; car c'est d'après la vie entière
qu'il faut juger le caractère d'un homme.
Plutarque ne trouve dans toute la vie de Brutus qu'une
seule tache, c'est le pillage de Lacédémone et de Thessaloniquepar
ses troupes (16). Mais si Plutarque avait mieux
connu les lettres d'Atticus, il aurait trouvé dans ces récits
fidèles des événemens contemporainsplusieurs traits d'avarice
et d'inhumanité, que Brutus n'aurait jamais pu excuser
par sa position critique durant les guerres civiles. En voici
un exemple frappant:
Quand Cicéron fut nommé proconsul de la Cilicie
, son
premier soin fut de soulager les villes de son gouvernement,
ruinées par les rapines de ses prédécesseurs. La ville de,
Salamis, en Chypre, excita surtout sa compassion. Scaptius
, usurier romain, réclamait de cette ville le paiement
d'une créance considérable ; les députés de Salamis reconnaissant
la dette, offraient d'eu payer les intérêts d'après
létaux légal fixé par l'édit de Cicéron, savoir, 12
pour cent par an : mais Scaptius exigeait 48 pour cent,
conformément au contrat qu'il avait passé a ce sujet ; et
pour se faire payer, il avait obtenu du proconsul précédent
des troupes a cheval, a vec lesquelles il alla bloquer la mai.
son du sénat a Salamis. Cet acte d'hostilité fut suivi de la
mort violente de cinq sénateurs des plus obstinés. Le proconsul
qui s'était prêté si complaisamment a l'expédition
guerrière d 'un usurier était Appius Claudius, beau-père
de Brutus y et quand la, province de Cilicie échut a Cicé-
(16) Il déclare (Leu. XVI ou XXII, édit. de Middleton) qu'il soufrirait pas ne que son père même
,
s'il revenait au monde, eut un pouvoir au-dessus des lois et du sénat. Il est bien fâcheux que toute cette correspondance, et spécialement cette fameuse lettre, soit sus- pecte , vciovmanmtee.étant forgée dans un siècle où le latin n'était plus une ( Voy. d'un, côté Tunstal el Markland ,et de l'autre
ron, Brutus recommanda avec un zèle particulier l'affaire
de Scaptius a la bienveillance du nouveau gouverneur. Ci*
çéron, étonné d'abord de trouver une liaison si intime entre
un homme de mérite et un infâme usurier, le fut bien plus
quand il démêla cette trame odieuse. Le misérable agent
disparut; le vertueux Brutus avoua qu'il était lui-même le
créancier des Salamiens
, et quand une fois il eut jeté le
masque ,
loin de plaindre une ville ruinée par sa dureté et
son avarice, il insista avec la dernière rigueur sur ses demandes
exorbitantes, et engagea Cicéron
,
dans les termes
les plus urgens , a envoyer le même Scaptius en Chypre ,
h
la tête d'autres troupes , pour enlever le capital et les intérêt
s qu'il prétendait lui être dus. Heureusement Cicéron fut
assez ferme pour s'y opposer. « Je désirerais, dit-il en plusieurs
endroits, obliger Brutus; mais il m'est impossible de
sacrifier a ses intérêts les sentimens de l'humanité, les principes
de la justice, mon caractère et l'approbation de tous
les gens de bien. Je serai fâché de perdre son amitié; cependant
je serai encore plus fâché de renoncer à l'estime que
j'ai eue pour lui jusqu'à ce moment ( 17). »
Il n'y a que les rapines de Verres qui soient comparables
à cette procédure inique, que Cicéron rapporte avec la candeur
d'un ami dans sa correspondance familière. La somme
due par la ville de Salamis se montait a environ 43o,ooo fr,,
et ce n'était qu'une faible partie des sommes énormes que
Brutus paraît avoir prêtées a usure d'après un taux semblable
(18). En recommandant ses affaires en Asie au soin du
proconsul
,
il lui envoya un volume de requêtes
, ou, selon
l'expression de Cicéron, de mandats.
(17) Brutus
,
dit Cicéron ,ne m'a pas envoyé une lettre qui ne contint
quelque chose de singulier et d'arrogant. Ce n'est pas son style qui me
cause du déplaisir ; mais c'est qu'il oublie ce qu'il écrit, et à (lui il
écrit. (Voyez à ce sujet les Lettres à Atticus, liT. V, 21 j Vi
, 1,2,3.)
(18) Par l'intervention do Cicéron, Brutus avait reçu d'Ariobarzane
, roi de Cappadoce, cent, talens it compte d'une bien plus grande sommé
qui lui était due.
On se demande par quels moyens un particulier, fils d 'unproscrit,
et qui n'avait jamais commande des, armées , ni
gouverné des provinces, pouvait accumuler une si grande
fortune. On ne saurait y répondre; mais on peut former des
soupçons assez bien fondés.
Voyons encore d'autres traits de sa vie.
Au commencement de la guerre civile, nous trouvons
Brutus dans le camp de Pompée. Ce général avait jadis fait
- périr le père du jeune héros (19). On a souvent admiréBrutus
d'avoir sacrifié la piétéfilialeà un devoir supérieur.Maisétaitce
ledevoir, oun'était-ce pas plutôt la nécessité? Dépendait-il
en effet de Brutus, ou de rester oisif, ou de s'enrôler dans
l'armée de César, et pouvait-il refuser de suivre le général.
de la république, son oncle Caton, les consuls, dix consulaires,
la plus grande partie du sénat et la fleur de l'ordre
équestre (20)? La défaite de ce parti a Pharsale
3
et la mort
de Pompée, en mettant fin h la contrainte générale
,
dévoilèrent
bientôt le vrai caractère et les vues secrètes des principaux
partisans.
Les plus modérés
,
tels que Cicéron
,
Marcellus
,
Sulpicius,
Varron
, tous sénateurs respectables, que le sentiment
d'honneur avait conduits sur un théâtre de guerre et de tumulte
,
aussi peu convenable a leurs talens qu'a leur goût,
se déterminèrent a regarder la défaite de leur parti auprès
de Pharsale comme décisive, et h ne. plus aggraver, par
une résistance inutile, la misère de, leur patrie. Cicéron de , retour a Rome, évita le Forum,et le sénat, et voua ses
loisirs et ses talens à des occupations plus douces. Il entreprit
de faire passer les beautés de la philosophiegrecque dans
la littérature latine. Cependant le souvenir de sa souple
(19) Plutarch., in Brut. Ce père était un des lieutenans du faible
Lepidus, qui avait suscité une insurrection en Italie après la mort de Sylla. -
(20)
^
Decem fuimus consulares
, etc Qui vero prcetorii ? Quatum
pi inceps M. Calo
, etc Ut magna exeusatione opus iis sit
qui in illa castra non venenmt. ( Philipp. XIII, t3, 14.)
condescendance, comparée k l'honorable résistance de Caton
,
de Scipion
, de Labiénns et. de leurs partisans, qui
avaient érigé de nouveau l'étendard de la liberté en Afrique
(21), vint plus d'une fois troubler le calme de sa
retraite.
Ces citoyens, d'un caractère plus énergique et d'une constance
mieux soutenue, regardaient comme un crime de
désespérer de la république. Les quinze mois que César avait
passés dans les bras de Cléopâtre, la campagne romanesque
d'Alexandrie et la conquête rapide du Pont, leur avaient
laissé le temps d'assembler une nouvelle armée de douze
légions, disciplinée par les revers e,t ranimée par le désespoir.
Les champs fertiles de l'Afrique leur facilitaient les
moyens de faire la guerre, avec succès, et par l'alliance de
Juba, leur camp se grossit des Maures et des Numides. L'Espagne
était sous les armes, et l'Italie attendait ses libérateurs
avec un mélange de frayeur et d'impatience(22). César
parut, combattit et triompha de nouveau : l'âme invincible
de Caton seul sut échapper au vainqueur, en sortant de la
vie.
Telle fut la leçon grande et ferme que le philosophe stoïcien
donna a Brutus sou neveu. Mais .ceUti-ci fut loin de
l'imiter.
Après la bataille de Pharsale, Brutus s'était caché dans
les marais de Thessalie ; il fit les premières avances auprès
du vainqueur,, éprouva sa clémence, et fut admis dans sa
familiarité, pour avoir révélé, je ne veux pas dire trahi, ce
qu'il avait pu apprendre des desseins de Pompée (25). Il
(21) Voyez ses Lettres à Atticus, où il épanche son çoe.nr avec un
mélange très-singulier, ou plutôt très-naturel, de courage et de pusillanimité,
dé patriotisme et d'égïsme.
(29) Hist. de Bello Africa, 18, 40, Sueton. ,
in Coesar. ,
66.
Dio. Cass., 1. XLIII
, p. 53S. Cicero, ad Attic. ,
1. XI, p. 7.
(^3) Plutarch., in Brut. Quelques casuistes espagnols et autres
ont cherché à justifier cette conduite. ( Voy, Bayle, Diction. , art.
Brutus). Lessentimens d'un, homme d'honneur sont la meilleure réfutation
de ces sophisrucs.
1
-
quitta ensuite César, pour continuer ses voyages en Asie et
en Grèce. An bout de quelques mois il revint à Rome, s'y
livra paisiblement a l'étude de l'histoire et de la rhétorique,
et passa une partie de son temps dans la société de Cicéroq.
et d'Aiticus. De tristes réflexions sur l'état déplorable des
affaires publiques répandaient alors de l'amertume sur tous
les entretiens, et particulièrement sur ceux de ces amis
des lettres (24).
A l'époque où Cicéron vivait dans la retraite, Marcellus
dans un exil volontaire (25), et Caton sous les armes , on
devait s'attendre h voir le neveu de Caton éviter au moins,
toute relation politique avec un usurpateur. Néanmoins, ail
départ de César pour la guerre d'Afrique, Brutus accepta
de sa main le gouvernement de la Gaule cisalpine (26);
gouvernement très-important, a cause de la proximité de la
capitale
, et à cause des légions stationnées toujours dans
ces provinces, pour protéger les frontières de l'Italie contre
les incursions des Rhétiens. Ces légions fournissaient au
gouverneur de la Gaule cisalpine un grand appui dans les
troubles civils, puisque quelques journées de marche lui
suffisaient pour se porter avec elles sous les mursde Rome(2 7 ).
L'expérience avait déjà fait connaître a César cet avantage ;
aussi en nommant Brutus son lieutenant pendant son absence
,
illui donnait la plus grande preuve de la confiance
qu'il avait dans sa fidélité. Mais supposons que, durant
l'absence de César, Rome eût tenté de rompre ses chaînes,
(24) Voy. les deux traités de Cicéron, de claris Oratoribus et de
Orator.
,
1 qu'il dédia tous les deux vers ce temps à Brutus. Le dernier
donna lieu à une célèbre discussion entre eux.
(25) !1 se retira à Mytilène, et refusa de profiter de la clémence du
vainqueur. Ses lettres ( voy. ad Familiar., 1. IV ) sont pleines de.
sentimens nobles, et il ne paraît pas que l'écrivain se soit démenti
par sa conduite.
(26) Plutarch.
,
in Brut. — Appian., de B. C.
,
1. II, p. 477. — Cicer.
, adFamil.,1. XIII
, p. 10.
(27) Montesquieu (Considérat. a déjà fait sentir l'importance de cette conduits. sur la grandeur, etc., ch. Xij.
et que les fils de Pompée eussent quitté l'Espagne, ou Caton
l'Afrique, pour faire une diversion en Italie, quelle aurait
pu être la conduite dé Brutus ? Sa position l'aurait forcé
d'agir, et en agissant, il aurait trahi ou sa foi ou sa patrie.
Voila la cruelle alternative à laquelle il s'était exrosé.
Lorsque César, a son retour de la conquête de l'Afrique,
vint visiter une partie de la Gaule, Brutus, plein de souinission
et de respect, alla lui faire sa cour, et l'accompagna
dans son triomphe, pendant lequel on exposa aux regards
du peuple romain un tableau représentant Caton dans l'affreux
moment où il s'arrachait les entrailles (28) !
Il ne faut pas toutefois dissimuler que vers le même temps
Brutus donna quelques preuves de son égard pour la mémoire
de son oncle
, en épousant Portia, sa cousine (29), et en
composant un traité de la vie et du caractère de Caton ; entreprise
plutôt honorable que dangereuse, puisque le prudent
Cicéron même n'hésita pas de publier un ouvragesur ce sujet.
Le dictateur, pour les réfuter, dédaigna les armes du pouvoir
pour celles de l'éloquence, et il censura, dans un discours
éloquent, la conduite de Caton
, tout en rendant justice h ses
deux adversaires Cicéron et Brutus (?o). Cette discussion
purement littéraire leur fit si peu de tort dans son esprit qu'il
nommaBrutus, quelque temps après, le premier des seize préteurs
de Rome, en lui donnant la juridiction de la ville et la
promesse du consulat pour une des années suivantes(3 i ).Brutus
devait-il solliciter, devait-il accepter les premières fonctions
dans l'état, des mains d'un maître qui avait aboli la li-
(28) Plutarch., in Érut.
— Appian.,1. II, p. 491.
(29) Plutarch.— Cicer., ad Attic., XIII, 9. -
(3o) Cicer., ad. Attic., XII, 21 ; XIII, 46. César fait l'éloge de
ces deux écrits composés en faveur de Caton, mais il est obscur et
équivoque j c'était probablement son intention.
(3r) Plutarch., in Brut.— Vellej. Paterc., Ily 56.
berté, et qui à peine conserva les formes des élections r
i •
Tinget solennia campi
Ét
non
admissae...... diribet (32) sufFra¡>ia plebis
Decantatque tribus
, et vana versat in urna
' j\ec ccelum servare licet; tonataugureSurdo;
Et laetse jurantur aves ,
umbone sinistro (33).
_
On vante encore cet amour de la patrie, ce grand sacrificeportéparla
reconnaissanceaupatriotisme.
le vrai patriotisme lui aurait commandé, non de tergiverser,
mais de refuser des obligations de cette nature envers
l'ennemi déclare de Caton et de la liberté de Rome.
Bien plus
, en sollicitant ces honneurs, Brutus sollicitait
l'occasion de s'attacher, par un serment solennel et volontaire,
a la personne et au gouvernement de César (34). Peu
de jours avant l'exécution de leur fatal projet, tous ces patriotes
jurèrent fidélité à César, et en protestant qu'ils regarderaient
toujours sa personne comme sacrée
,
ils touchèrent
l'autel de ces mainsdéjà aiméespour sa destruction (35).Nous
ne connaissons pas la formule sous laquelle le sénat prêta son
serment; elle était sans doute conçue en tèrmes aussi forts que
ces fausses protestations de Cicéron: «Nous vous exhortons,
« nous voué supplions tous (pour exprimer au nom des auti
« ce que je sensmoi même), nous promettons tous, non seule-
« ment de veiller avec l'attention la plus inquiète sur vos jours
«précieux,mais aussi d'opposernotre corps, notrepoitrine au
« coupqui pourraitv ous menacer(3 6). » Rassurépar de pareils
(3a) Les éditions ordinaires ont dirimit, ce qui tourmente tons les
commentateurs. Diribere était un terme particulier aux Comices
Jnettre les votes par les divisions régulières. y
(33) Lucan., Pharsal., v. 391.
(34) Appien.
,
1. Il, p. 494.
(35) Hume, Dialogue sur les principes de morale.
(36) Cicer., pro Marcello, c. 10.
sermens, le dictateur renvoya sa garde espagnole (37) et
ne songea pas a la moindre précautiun ; il ne put se persuader
que ceux qu'il avait soumis auraient assez de courage ,
et ceux à qui il avait pardonné, assez de lâcheté pour abréger
une vie déjà assez riche en années et en gloire (58). Cependant
ses meurtriers furent ceux même qui l'avaient
flatté et rassuré par leur serment. Un parjure aussi éclatant
ne saurait être justifié, si ce n'est par la maxime dangereuse
qu'on ne doit pas garder sa foi aux tyrans (59).
Encore César ne méritait-il l'épithète de tyran que pour
avoir usurpé le pouvoir du peuple; et certes, il en usa
avec plus de modération et d'habileté que ne l'aurait fait le
peuple même. Déjà les Romainscommençaient à jouir de tout
le bonheur compatible avec le gouvernement monarchique(
4o) : à ce gouvernement Brutusavait engagé sa foi et ses
services trois ans avant d'enfoncer le poignard dans le coeur
de César. Quel nouveau crime avait donc commis le dictateur
pour qu'un de ses sujets se chargeât si subitement(41) du rôle
d'un assassin? Etait-ce le seul titre de roi auquel César aspirait
qui lui attirait la vengeance du descendant de Junius Brutus?
Tant d'horreur pour le mot, jointe a tant d'indifférence
pour la chose, pourrait être excusée dans la populace
de Rome; mais pour un philosophe d'un esprit élevé, il
était sûrement indifférent sous quelle dénomination la liberté
publique él ait opprimée,pendantqu'ilsoutenaitlui-mêmel'oppresseur.
Telles sont les reflexions qu'un examen sévère du
(37) Sueton., in Cotsar., c. 86.
(38) Cicer., pro Marcello
, c. 8. *
(39) Appien., l.2, p. 5i5. Cette matime est introduite dans une
harangue de Brutus au peuple j mais la harangue est évidemment,
l'ouvrage de l'historien.
(40) Voy. quelques-uns des projets vastes et bienfaisans de César
dans Suétone, c. 44. La réforme du calendrier en est encore une
preuve.
(4t) Brutus fit le serment de fidélité environ soixante-quinze jours
avant l'exécution du complot des conspirateurs.
caractère de Brutus a suggérées à tin ennemi de toute tyrannie
quelconque, à un homme qui ne sera jamais effrayé par la
menace du pouyoir, ni séduit par les applaudissemens d'une
populace effrénée, et qui sait que le monarque et le sujet sont
également justiciables du tribunal sévère mais impartial de
]a vérité.
LARA, a tale.—LARA
, conte en vers.—Chez f. Murray,
Albermale-Street, 1814.
CE petit poème, en deux chants et en vers héroïques de
dix syllabes rimés, a été publié sans que l'auteur se fût fait
Connaître. Cependant on l'a généralement attribué a un
écrivain d'un rang distingué, qui, dans un temps où plusieurs
poètes soutiennent avantageusement l'honneur du
Parnasse anglais, a été plus d'une fois placé au premier rang
parmi eux. Les lecteurs du Mercure Etranger ont déjà.
une idée de la manière originale et du talent de celui dont
nous voulons parler, puisque nous leur avons présenté des
extraits du Corsaire et du Pèlerinage du jeune Harold.
Quel que soit, au reste, l'auteur de Lara, a-t-il fait un
acte de modestie en s'enveloppant du voile de l'anonyme ?
C'est une question que nous laisserons décider aux lecteursj
en nous bornant a leur indiquer le sujet et la marche de ce
Ipoëme, éminemment original.
A ce nom de Lara, ceux qui ont feuilleté les chroniques
espagnoles penseront peut-être que le poète anglais a voulu
célébrer les aventures et la mort funeste de sept jeunes guerriers
Castillans, tous frères et portant un même nom ; ils
seraient dans l'erreur : le poète a jugé convenable de ne
rattacher l'histoire de son héros h aucune époque ou à aucun
pays. Lara est un jeune seigneur qui s'est volontairement
exilé de sa terre natale. Dès le début, le poète nous
donne une opinion favorable de son caractère 5 car il nous
peint la joie qui anime tous les vassaux de Lara, lorsqu'ils
te voient revenir parmi eux &près une longue absence. Pourquoi
les avait-il quittés? C'est la question que se fait le
poète, et il y répond aussitôt.
Maître de lui-même dans un âge peu avance, Lara se
met en route sans autre compagnon qu'un petit page; Ses
héritiers présomptifs sont assez mécontens de ne pas voir son
monument funèbre figurer parmi ceux de ses nobles ancêtres
; et la jeune personne qu'iL allait épouser j au lieu de
se livrer a la douleur, prend le parti philosophique de s'unir
à un autre amant.
Malgré son nom espagnol, Lara est, dans tout son voyage,
attaqué de la maladie du spleen. L'auteur nous le dit peutêtre
un peu longuement - et quand le jeune aventurier, fatigué
de ses courses lointaines, pendant lesquelles ni les
plaisirs ni les dangers n'ont pu émouvoir son coeur, revient
au château de ses aïeux, sa principale occupation est de
contempler en silence leurs portraits. On sait assez combien
les subalternes sont empressés d'examiner et de censurer
la manière d'être de leurs supérieurs ; c'est une consolation
de leur dépendance qu'ils ne se refusent jamais : aussi les
vassaux de Lara multipliaient-ils les conjectures sur les
causes de l'é!range vie que mène leur seigneur.
L'aspect d'une belle nuit, poétiquement décrite par l'auteur,
ne fait que renouveler dans l'esprit de Lara des souvenirs
pénibles ; il court se renfermer daus son manoir.
Tout-a - coup on entend dans la salle des murmures , un
bruit, une voix, un appel effrayant
5 un cri long et terrible.
•— Le silence succède ; et les getis de Lara remplis de frayeurj
mais faisant la meilleure contenance qu'ils peuvent, s'avancent
vers le lieu où l'ou semble invoquer leur secours*
Ils trouvent Lara hors de lui et étendu a terre j dans un
état propre à irispirer l'effroi et la pitié. Quand il a un peu
repris ses sens par leurs secours, il leur parle, mais c'est
dans une langue inconnue : son page seul l'entend et lui répond
; et ce mystérieux colloque ne donne aucun édlaircissèment
aux autres habitans du château. Pendant plusieurs
jours, Lara demeure dans une situation qui semblerait lë
présenter aux hommes soupçonneux comme une victime de
quelques affreux remords.
Il se rend a une fète brillante que donne un seigneur
*
nommé Othon. Il y assiste plutôt en observateur silencieux
qu'en ami des divertissemens et de la joie. Tout à-coup un
étranger l'examine. « C'est lui ! » s'écrie-t^il. « C'est lui! »
répètent ceux qui l'entendent. « Qui ? lui ! » ajoute-t-on.
Ces cris et cette question si naturelle ne retirent point Lara:
de son apathie, et l'étranger répond : « C'est lui! Comment
est-il venu ici ? qu'y vient-il faire ? »
Lara ne peut pas cette fois laisser sans réponse une espèce
d'attaque si directe. Une conversation s'ensuit entré
lui et l'étranger; et tout ce qu'on y comprend, c'est que
l'étranger adresse a Lara des reproches qui, pour n'être
qu'a-demi indiqués, n'en paraissent pas moins graves. Enfin
Othon interpose sa médiation, et l'on convient qu'Ezzelin
(c'est le nom de l'étranger) aura le lendemain une etplication
complète.
« A demain, à demain, » dit Lara; mais en parlant ainsi
son air est abattu, tandis que la fierté et même le dédain se
montrent dans toute la contenance de son adversaire. On
en tire contre Lara des conjectures défavorables ; il ne pa--
ïaît pas s'en occuper, et quitte la fête.
Ici vient un portrait du page de Lara, d'où il résulte que
ce jeune homme est étranger et très attaché àson maître ;
mais l'auteur a sans doute abusé de la liberté d'entrer dans
les détails : aussi nous garderons-nousbien de l'y suivre.
Ce page s'appelle Kaled. Pendant la querelle d'Ezzelin et
de Lara
,
il a paru fortement agité; mais fidèle a son plan
l'auteur e se garde bien de nous apprendre pourquoi. Ainsi se
terminent la fète et le premier chant.
Le second s'ouvre par une description du matin ; et ce sujet, devenu lieu commun s'il en fut jamais, intéresse sous
sa plume, parce qu'il a eu l'art d'opposer l'éternelle jeunesse
de la nature à la situation de l'homme que chaque
journée rapproche davantage de sa fin. Il nous montre ensuite
les chefs assemblés h la voix d'Othon ; car « voici
« l'heure indiquée où va se proclamer la vie ou la mort de
« la réputation future de Lara ».
Chose étrange! Lara est présent a la réunion; il en attend,
avec confiance et d'un air froid, les résultats; et l'accusateur,
Ezzelin, est encore absent, lors même que l'heure
est passée. Othon veut l'excuser; et la réponse calme, mais
forte, de Lara, le met tellement en courroux, qu'il le défie
au combat. Lara, toujours maître de lui-même, mais disposé
à ne pas l'épargner, tire aussi son glaive. On veut en
vain les séparer. Le combat n'est pas long : Othon, grièvement
blessé, ne veut pas demander la vie. Lara va le faire
périr; mais on lui arrache avec peine son ennemi, et il s'en
retourne sans même daigner jeter un regard vers le château
d'Othon.
Mais que dire d'Ëzzelin ? Il a disparu : rien n'annonce
d'une manière positive qu'il ait été lâchement assassiné ; cependant
Lara seul semble avoir intérêt à ce qu'il ne reparaisse
plus, et de violens soupçons s'élèvent contre Lara.
Othon
,
guéri de ses blessures, arme contre lui, selon la
coutume des temps féodaux; et l'animosité la plus cruelle
signale ces dissensions toujours funestes aux vassaux, immolés
a des intérêts qui leur sont étrangers. Un premier
succès de Lara est bientôt suivi de revers, causés par l'indiscipline
de ses gens. Réduits à un petit nombre, ils se déterminent
à quitter leur terre natale. « C'est, » dit le poète j
« une cruelle nécessité, mais il est plus cruel encore de
« mourir ou de vivre sous le joug des vainqueurs ». La
frontière n'est pas éloignée ; ils marchent pendant la nuit,
et déjà ils se croient en sûreté : soudain paraissent les bannières
d'Othon. Lara tourne les yeux vers son page, et celuici
, par ses regards, lui jure de ne pas l'abandonner,quoique
son visage pâlissant annonce une profonde tristesse. Les soldats
de Lara ne songent qu'a vendre chèrement leurs vies;
lui-même fait des prodiges. Il allait être vainqueur, lorsqu'une
flèche le perce à la poitrine; il ne voit pas même que
Kaled l'emmène loin du champ du carnage. Le tableau que
trace ensuite le poète est très-touchant. On y voit Lara mor-»
tellement blessé et couché sous un tilleul, tandis qu'a genoux,
près de lui, son page fidèle s'empresse d'étancher
avec son écharpe le sang qui sort en abondance de la plaie
du chevalier. C'est dommage que le poète, par un défaut
très-rare chez lui, ait dit en parlant du page «qu'autrefois
« il suivait Lara, et que maintenant il est devenu son seul
« guide ».
« His follower bnce and now his only guide. »
Cette pensée ressemble tout-a-fait aux concetti des Italiens,
c'est une tache dans ce beau passage, mais c'est la seule.
Les vainqueurs surviennent. Othon, jouissant de son
triomphe, adresse la parole a Lara et a Kaled ; mais ni l'un
ni l'autre ne lui répond. Ils se parlent entre eux d'une voix
faible, dans cette langue qu'eux seuls entendent. Lara est
tranquille a son dernier moment : son aspect n'est point celui
d'un criminel tourmenté par le remords;il expire, en pre&-
sant sur son coeur la main de son ami.
La douleur de Kaled est au comble, et le poète nous apprend
enfin
, ce dont plus d'un lecteur se sera douté, que ce
jeune page n'est autre qu'une femme
,
qu'une amante passionnée.
Comment, où, pourquoi aima-t-elle Lara? Le poète
trouve ces questions fort déplacées, et nous déclare qu'elle
ne voulut jamais y répondre. Mais apprendra-t-on quelque
chose d'Ezzelin ? On apprendra seulement que (t cette nuit
« fut pour lui la dernière. »
L'auteur veut bien ajouter qu'un peu àvantle jour, un
paysan eut une vision assez singulière, d'où il résulta qu'un
inconnu avait jeté dans les flots le corps d'Ezzelin. Le poète
conclut, après avoir prié le ciel de recevoir son âme, que
Lara ne fut pas son meurtrier.
Le poëme se termine par le tableau des souffrances et du
désespoir de Kaled. La encore, l'auteur fait preuve d'un
beau talent : on se rappelle, en le lisant, l'Ophélie die
Shakespeare et la Bel videra d'Otway (1); mais ce rappro- cheinent . ne nuit pas au poète moderne; et c'est sans doute
pour lui un grand éloge. Après avoir tracé, d'une manière
très-pathétique, les souffrances de cette jeune femme, à
qui la douleur a ôté la raison
,
il ajoute : « Cet état ne pou-
« vaU durer ; elle mourutauprès de celui qu'elle aimait, sans
« avoir raconté, son histoire
,
mais ayant donné trop de
« preuves de la sincérité de son amour. »
A la bonne heure ; mais on n'eût pas été fâché de connaître
enfin quelque chose de ces mystérieuses aventures.
Le poète a voulu renchérir sur madame Radcliffe, qui, du
moins, donne à la fin de chacun de ses romans le mot des
énigmes qu'elle s'est plu a entasser pendant plusieurs volumes.
Malgré le talent du poète, il n'est pas k croire qu'il puisse
éviter les plus graves reproches, ou qu'il ait beaucoup d'imitateurs.
Jamais lecteurs ne furent plus désappointés que
les siens ; et, en vérité
, son idée première ressemble par
trop a une mystification.
R. J. DURDENT.
THE TOUR: OF DOCTOR SYNTAX, in, search of the
picturesque.—Poem;fisth édition, with new plates. - Voyage pittoresque du docteur, Syntaxe. Poëine j
5e édition
, avec de nouvelles gravures coloriées.
0
L'ORIGINE de ce poëme est bizarre.
Un artiste publiait a Londres, il y a quelques années,,
des estampes burlesques, ou plutôt des carricatures,dans les-,
quelles, suivant l'usage, on voyait presque toujours figurer
un docteur. Certain auteur, conçut l'idée de faive un jfoëme
(1) Dans ks tragédies d'Hamlet et, de Vsnise saucée.
d'après ces gravures. « Lorsqu'il paraissait une de ces estampes,
dit-il, dans la préface, on me l'apportait aussitôt.
Je composais alors des vers; mais sans savoir quel serait le
sujet de Estampe suivante. L'artiste, pendant deux ans, ne
cessa point de publier, chaque mois, une gravure, et moi je
continuai d'écrire; tant et si bien que l'ouvrage, lorsqu'il
fut en état de paraître, contenait dix mille vers. Et, pendant
tout ce temps, ni l'artiste, ni l'auteur n'eurent ensemble
aucune communication, et ne se connaissaient même,
pas. »
On sent bien qu'un ouvrage composé de cette manière,
par un homme de talent, doit offrir beaucoup d'originalité;
11 eut, a Londres, un succès prodigieux. Quatre éditions,
tirées chacune à deux mille exemplaires, furent épuisées
dans l'espace de quelques mois, quoique chaque exemplaire
coûtât deux guinées. Un libraire français (1) en a apporté de.
Londres li Paris quelques exemplaires de la cinquième édition;
et c'est ce qui nous fournit l'occasion de parler de ce.
singulier poëme, peu connu hors du pays qui l'a vu naître,
Pour en donner une idée k nos lecteurs, nous allons mettre
sous leurs yeux une traduction du premier chant. L'estampe
qui en a fourni le sujet représente le docteur Syntaxe.
dans une ample bergère, livré aux plus graves méditations.
L'intérieurde la chambre du docteur, ses meubles, sa figure,
tout, dans cette estampe, dessinée d'ailleurs et coloriée avee
soin, tout est original, et annonce parfaitement le genre
burlesque du poëme.
CHANT PREMIER,
L'HEURE de l'école est, L'ouvrage passée, du jour a pris fin ; Reposant sa tête lassée
De tant de grec et de latin
Le bon Syntaxe , en sa bergère /
(1) M. Arthus Bertrand.
S'enfonce et goûte un momentde loisir j Et tandis , que sa ménagère
Allait chez la voisine avec soin recueillir
Les bruits, les caquets de la ville, — Seul au logis, Syntaxe peut, tranquille
Pendant une heure, en paix rêver et réfléchir.
Pour augmenter sa fortune modeste
Il songe au moyen qui lui reste :
Mais il a beau méditer et penser;
^
. Sans protecteur, sans puissante entremise
Peut il avancer dans l'église?
A cet espoir, hélas ! il devra renoncer,
Et désormais borner sa vue , A l'humble portion congrue.
Tous les dimanchesil allait
Dans une paroisse lointaine
Il priait à l'autel, dans la chaire il parlait,
Chantait pouille aux méchans, et les bons consolait.
Heureux s'il prouvait pour sa peine
Un dîné chez quelque fermier.
Il baptisait aussi, des morts disait l'office,
Par des noeuds éternels il aidait à
Ceux qui voulaient d'bymen risquer le sacrifice.
C'est ainsi qu'il passait son temps
Aux ardeurs de la canicule,
Ou bien lorsque la neige au loin couvrait les champs.
Mais avec ses leçons, ses sermons , sa férule,
Trente livres sterling formaient tous sesprofits:
Pourtant tout augmentait de prix,
La viande
>
le pain et la bierrç ; Et les impôts doublés achevaient sa misère.
Fermant aussi l'oreille à leurs devoirs
, Les enfans lisaient peu, mais dévoraient toujours.
Jadis pour le prix de ses peines
Il recevait — au moins quelques cadeaux d'étrennes;
Trop heureux, maintenant, quand le ciel en courrons,
Permettait, comme on dit, de joindre les deux bouts.
Car même le bouleau, la terreur de l'école,
A son tour renchéri ne jouoit plus, son rôle.
Alors le professeur prudent
Epargnait la baguette et ménageait l'enfant.
Ah ! si bientôt le ciel ne devient favorable,
Il doit quitter son gagne-pain I
Syntaxe ainsi rêvait à son sort déplorable,
Et ses tristes pensers redoublaient son chagrin.
Soudain
, comme pendant l'orage
Qa voit l'éclair sillonner le nuagç,
Un projet tout-a-coup vient frapper son esprit.
Il obtiendra la glOIre et la rIchesse.
L'illusion enchanteresse
Brille dans tous ses traits; son front s'épanou^it,
Ses traits sont déridés et sa bouche sourit.
Enfoncé dans sa rêverie,
Il déclamait. il marchait à grands pas ,
Quand il voit approcher son épouse chérie.
Pour un mari, dans bien des cas,
La visite est embarrassante.
Peindrai-je la mine charmante
De la femme du bon docteur ?
Depuis dix ans et plus sa jeunesse est passée,
De ses charmes divins la trace est effacée,
Mais l'amour du pouvoir règne encor dans son coeur.
s Son époux le savait ; pauvre hère
D'un humble oui
,
d'un non qu'il dit avec douceur , Souvent il cherche à calmer sa colère j
Et cependant, au plus petit malheur,
Le maître et les enfans souffraient de son humeur ;
Même s'il fallait croire à la rumeur publique,
De ses ongles parfois appuyant l'argument.....
Mais rejetons cette fausse chronique,
Et pour l'honneur du sexe, ah ! disons qu'elle ment.
Mais poursuivons : sa face rubiconde
Brillait aux yeux de mille attraits ; Sa taillé un peu courte et trèsronde,
D'une outre avait l'air à-peu-près.
Cette épouse, d'ailleurs fort sage,
Gardait peu cependantla paix dans le ménage.
Beaucoup de femmes ici-bas
Se vengent sur l'époux en perdant leurs appas.,
Cependantle docteur, dans le feu qui l'inspire,
Levait au ciel ses mains pieusement Il songeait : à la gloire où sa grande âme aspire , Quand sa femme parut ; avec étonnement
Elle voit ses transports : quel est donc ce délire?
Son cpoux, qui le soir lassé de ses travaux,
Aimait dans son fauteuil à chercher le repos, Court, puis s'arrête
,
à la porte s'élance
Et d'un trouble inconnu paraît tout agité. ,
Madame garde Un moment le silence ; Chose assez rare, en vérité !
Mais retrouvant sa volubilité,
De ce fracas veut connaître la cause, .. Quel est le but qu'on se propose. • Le docteur lui sourit ; puis avec amitié
Parle en ces mots à sa chère moitié s
g Assieds-toi là
, ma douce et tendre amie;,
« Ecoute bien : qu'une fois en ma vie
« D'un peu d'attention j'obtiçnne la faveur.
« Tu combleras mes voeux et mon bonheur.
« Que dis-je ? mon bonheur ; c'est le nôtre
, ma chère,,
« Qu'en ce moment tu pourras faire.
« Au plus beau des projets tu dois prêter la main.
« Certes la divine justice
« Par le secours de quelque ange propice
« M'inspira ce noble dessein.
« Tout va changer pour nous, et le ciel favorable
« Désormais nous protégera.
« Des mets choisis chargeront. notre table ,
« Le vin chez nous à grands flots coulera.
<t Une demi-fortune, aux beaux jours ,
attelée
« De notre jument pommelée,
« En triomphe te conduira.
« Pourras tu contenir ta joie,
Quand la, fine perkale et l'éclatante soie.
« Pour te vêtir offriront leurs tissus !
« Du voisinage alors tu seras la première ;
« Tu règneras partout, et dans la ville entière,
« Et la mode et le ton de toi seront reçus. »
Madame lui répond avec un doux sourire :
« Sans plus tarder
, contente mes désirs.
« Dis
,
quel est cc projet, source de nos plaisirs,
« Qui doit vers la fortune et l'honneur nous conduire?
* -Je veux faire un voyage, et puis je veux l'écrire!
« Ma plume t'est connue, et d'ailleurs.... je me tais.
« Mon crayon saisira les plus riches effets
« Qui s'offriront à ma vue enchantée.
« Déjà ma course est arrêtée:
«Je veux aller, écrire, esquisser, publier!
« Sous mes pas va s'ouvrir une mine féconde,
K Qui produira plus que le Nouveau-Monde.
« A tous les go&ts je saurai me plier r
n Je ferai prose et vers , et partoutla nature
* De pittoresques traits m'offrira le détail.
« D'autres m'ont précédé dans ce noble travail :
« Mais je les vaincrai tous ; par les Dieux, je le jure !
« Ne sais-tu pas que le docteur Phébul
« S'est enrichi par un très-mince ouvrage?
« Le mien vaudra mille fois plus,
« Où je veux l'avaler au retour du voyage.1
« Sous peu de jours tous mes enfans
« Vont retourner chez leurs parons j
, « Nous sommes au temps des vacances.
A Prépare tout, mes habits, mes finances j
« Fais surtout ferrer la jument.
« Je sais bien que j'apprête à rire;
a Mais je crains peu tout ce qu'on pourra dire
«Et je l'attends tranquillement. t
« Dans quinze jours je pars, et la fin de la lune
« Me reverra sans faute de retour.
« Tandis que ton époux va chercher la. fortune,
« Il commet ses foyers aux soins dç ton amour. »
Il dit ; et l'ardeur qui l'enflamme
Se communique aussitôt à sa femme : Cet heureux projet lui sourit.
Pour sondépart, dès l'instant, sans relâche,
Elle travaille et se met à la tâche.
Elle passe les jours, les nuits
v A rapiécer son linge, ses habits Non ; sans peine même un rassemble
Un portefeuille assez garni : Vingt billets d'une livre y sont couchas ensemble.
De toute chose à la fin bien muni,
Et tout bien préparé d'avance,
^ Syntaxe, plein d'impatience,
Voit arriver l'aurore du beau jour
Ou la richesse et l'honneur tour-à-tour
Vont embellir sa destinée.
Dès le matin, la jument amenée
Frappe du pied en hennissant Le bon docteur : Embrasse se réveille et descendj son épouse, et rempli d'espérance
.
r sa haquenée il s'élance.
« Adieu, dit-elle, adieu ; reviens avec bonheur. » « / ale, Pale, répond l'heureux docteur. »
Après ces adieux, on ne tarde pas à voir le docteur Syntaxe
tant dans le poëme que dans les gravures, perdu dans
a campagne et cherchant son chemin; puis arrêté par un vo leur. On le voit ensuite en contestation avec une hôtesse
sur la note de ses dépenses; puis disputant dans un collége;,
bientôtbientôt poursuivi par un boeufqui lui a enlevé sa perruque: bientôt après, il est au milieu des tombeaux; ensuite avec
une jeune fille; ensuite chez un libraire, au théâtre de
Covent-7 a en, etc., etc. Enfin, après une longue série
d'avent ures ^ lus ou moins comiques, le docteur revient
cheluzi, ) et reprend possession de son bénéfice. (iEt c'est la
que le bon Syntaxe, son cheval et sa femme. mènent la plus
douce vie. »
Thus the good parson ,
horse, and wife Led , a most comfortable life.
Ce sont les derniers vers du poëme.
On trouve dans l'ouvrage une grande facilité, et beaucoup
de descriptions, de scènes originales et comiques ;
mais il serait possible que ce genre n'eût pas, en d'autres
pays, autant de succès qu'en Angleterre. On regarde volontiers
, en passant, une carricature, lorsqu'elle fait épigramme;
mais tout un recueil! C'est beaucoup trop, surtout
lorsqu'elles n'ont pour objet que des ridicules peu importans,
et qui, d'ailleurs s'ils existent, tiennent pour ainsi
dire aux localités.
A. D.
ENGLISH SONG intitled : THE VICAR OF BRAY (1).
CHANSON ANGLAISE ,
intitulée ; LE VICAIRE DE BRAX.
Imitation en vers français.
Sous Charles deux régnait l'Episcopat;
Avis me fut devers la sainte Eglise
De me tourner ; certes ne fis sottise ; M'advint, de grâce
, un beau Vicariat:
Lors de prêcher, plein de reconnaissance,
Respect au Trône
, et surtout à l'Autel;
C'est de l'Autel que vient toute puissance ; Damné sera qui ne le croira tel.
Voilà ma règle ; il s'agit d'être en place
Et d'y rester » ; tout est bon
, tout est vrai : Qu'importe alors et qui vienne et qui passe ;
Serai toujours le Vicaire de Bray.
(1) Voyage au Mont-d'Or, p. 73.
bientôt pâlit l'orgueil de l'Anglicisme ;
Le saint roi Jacque est sonnais au Papisme :
Or, plains celui qui serait Puritain ;
Amis très-chers
, me fais Ultramontain ;
Que l'ignorance est favorable chose !
De tous emplois Ignorance dispose j
Vite passons au camp de Loyola.....
Jacques chassé dérange ce plan-là.
Voilà ma règle ; il s'agit d'être en place
Et d'y l rester ; tout est lion
, tout est vrai :
Qu'importe alors et qui vienne et (lui passe ;
Serai toujours le Vicaire de Bray.
9 La Nation
,
qui se dit souveraine,
Et qui sait l'être, en appelle àses droits :
Du Despotisme elle a brisé la chaine ; Guillaume règne en vertu de nos lois :
Très-bien jurai qu'à la Charte nouvelle
Obéirais, non sans quelques remords; Point ne voulais me faire une querelle,
Et puis d'ailleurs sire Jacquc eut des torts.
Voilà ma règle, il s'agit d'être en place,
Et d'y rester 5 tout est bon, tout est vrai
Qu'importe alors et qui vienne et qui passe;
Serai toujours le. vicaire de Bray.
Vint la Reine Anne ; or, suivant ma méthode,
J'allai grossir le troupeau des Torys : George arriva ; c'était une autre mode , Parmi les Wighs je jetai tes hauts cris.
Au grand Roi Gçorge
,
à l'Electeur d'Hanovre , Par belle peur de devenir plus pauvre, Fidèle suis
Et priant D,iemue conformant au temps, pour ces bons Protestans......
Voilà ma règle ; il s'agit d'être en place
Et d'y rester , ' j tout. est bon
, Qu'importe tout est vrai : alors et qui vienne et qui passe , Serai toujours le Vicaire de Bray.
—— -
CHAUSSARD.
LANGUE ITALIENNE.
PENSIERI su l'Istoria, etc. — Réflexions sur l'Histoit-
e
, sur son incertitude et son inutilité ; par le chevalier
Melchior Delphico, citoyen de la république de
Saint-Marin. Forli, 1807-
L'AUTEUR de cet ouvrage est un publiciste connu en Italie
par des ouvrages importans sur la politique.Nous avonsquelque
motif dé croire qu'ayant été obligé de prendre part au
gouvernement qu'établirent les Français dans le royaume
de Nap!es, durant leur courte domination, il se vit ensuite
proscrit, et se réfugia a Saint-Marin. Voilà sans doute
pourquoi il prend le titre de citoyen de Cette république.
Nous ignorons, au reste, si cet écrivain est encore
vivant.
Son livre date de huit années; mais nous ne croyons pas
qu'il soit très-connu, surtout en France. C'est ce qui nous
engage à en donner une idée.
L'objet de l'auteur est dé prouver que l'histoire est incertaine
et inutile. C'est un paradoxe qui pouvait donner
lieu a de piquantes observations; mais l'auteur, comme nous
le verrons bientôt, ne l'a pas soutenu avec l'esprit et lei
moyens que son ancienne réputation nous donnait le droit
de lui supposer.
L'ouvrage est composé de quatre chapitres. Dans le premier,
il cherche quelle a été l'origine de l'histoire , quels
furent les progrès et les abus de cette science : le second
établit l'incertitude de l'histoire : le troisième , son inutilité
, et toutes les erreurs qui dérivent d'une pareille
étude : le quatrième est consacré aux preuves des principes
posés. dans tout l'ouvrage ; preuves que l'auteur appuie
d'exemples puisés dans l'histoire de la république
romaine.
Nous nous contenterons de traduire la conclusion de
son ouvrage ; ce qui suffira pour qu'on en voie le but, et
qu'on puisse juger de la manière de l'auteur. Il serait bien
facile de combattre son système sur presque tous les points;
mais nous ne le regardons que comme un de ces jeux d'esprit
auxquels se livraient autrefois les ànciens philosophes,
pour s'exercer à la discussion. Plus la question était absurde,
plus il y avait de talent a la bien soutenir. C'est
dommage que M. Melchior Delphico ne rappelle en rien la
manière de discuter des anciens philosophes.
Après avoir longuement énoncé tous les maux dont il
voit la source dans l'étude de l'histoire
,
il s'écrie en
finissant :
« L'histoire est-elle donc la boîte de Pandore ? Faut-il
offrir tous les historiens en holocauste à la vérité ? La raison
ne saurait approuver de pareilles conséquences; elle ne veut
combattre que les abus, que les erreurs qui ne cessent dé
falsifier et de cacher la vérité des faits. Si nous parvenons,
grâces a sa lumière, a nous débarrasser de nos préventions j
l'histoire ne nous paraîtra plus que ce qu'elle est réellement,
une branche illégitime de l'arbre des connaissances humaines.
En effet, en prenant ce mot d'histoire sous sa véritable
acception (ce que les hommes ontfait ou ce qui a été ) ,
nous n'y verrons qu'une grande scène uniquement peuplée
d'ombres, de fantômes, qui n'ont aucun rapport avec là
réalité. Cette vaine fantasmagorie occupe entièrement la.
mémoire des hommes au grand détriment de cette précieuse
faculté
,
principale base de l'intelligence. Ne fit-elle qu'aU
lumer l'imagination, c'est encore un mal, puisque l'on ràit pour. faire un meilleur usage de cette faculté qui crée et orne
les grandes idées; si elle absorbe notre admiration
,
elle impose
a notre esprit une modification qui souvent l'éloigné de
la vérité 3 enfin, si elle nous porte a l'imitation, les résul-^
tats de ces tentatives seront bien plus pernicieux qu'ils ne
peuvent être favorables.
« Il paraît donc que cette étude du passé doit être proscrite
,
puisque la morale
,
le vrai savoir, l'amélioration du
genre humain ne peuvent qu'y perdre beaucoup
, et n'ont
rien à y gagner. En jetant ensuite les yeux sur l'immense
extension qu'a prise cette branche parasite des sciences, on
Sera frappé de ne la voir formée que d'élémens discordans,
dont les produits informes se subdivisent en ramifications
encore plus monstrueuses. Tels sont tous ces ouvrages qui
composent la filiation, la clientelle de l'histoire. En effet,
entre-t-on dans quelque bibliothèque, au milieu de ces
volumineuses collections, qui toutes appartiennent à l'histoire
, on lit inscrits sur le dos des ouvrages : Trésors,
nouveaux Trésors, Trésors critiques. Ces fastueuses
annonces imposentà ceux qui se contentent de lire ces titres,
en parcourant rapidement les longues avenues des bibliothèques
; mais si l'on prend la peine d'ouvrir ces trésors,
qu'y trouvera-t-on ? Des lambeaux de toges sénatoriales
des chlamydes royales, des robes sacerdotales , j sans compter
des fragmens d'inscriptionset pierres gravées; des débris de
couronnes ,
des vases ; des figures d'encriers
,
de plumes,
de tables; quantité de vieux manuscrits, d'inutiles et absurdes
relations ; des examens, de longues dissertations sur
tout ce qui a rapport à la manière de vivre des peuples anciens;
et enfin, des amas de médailles, de monnàies, mais
seulement décrites et figurées. Ce sont là les perles, les diamans
de l'histoire ! Et voilà les précieux objets que s'honorent
de renfermer les magnifiques dépôts des sciences !
« Si, a ces considérations sur les innombrables et inutiles
superfétations de l'histoire, nous voulons joindre toutes
celles qui sont propres a démontrer l'incertitude des choses
passées ; si nous réfléchissons combien il est difficile d'espérer
le moindre succès de l'imitation de quelques faits particuliers
,
de quelques entreprises déjà tentées, nous devrons
reconnaître que l'étude de ce qui a été n'est bonne qu'à
surcharger l'esprit, a le rendre incapable de s'enrichir de
connaissances bien préférables. Ce fut donc, selon moi, une
grande injustice de la part des prêtres imposteurs de l'Egypte1
de traiter Solon et tous les Grecs d'enfans, parce que , se
livrant très-peu h l'élude de l'histoire; ils n'avaient que de
faibles notions de ce qui s'était passé avant eux ,
tandis que
ces prêtres possédaient une chronologie qui remontait aux
siècles les plus reculés. Mais ne méritaient-ils pas plutôt ce
surnom d'enfans, ces Egyptiens qui courbèrent toujours le
dos sous le joug des tyrans et la verge des prêtres; tandis
que les Grecs, sans recourir a l'histoire, surent s'élever a la
liberté, renversèrent les tyrans, et créèrent les sciences et
les arts ou utiles ou agréables aux hommes.
a D'un enthousiasme aveugle pour l'histoire, de la prédilection
qu'on lui accordera dans l'ordre de nos connaissances,
dériveront toujours des effet.s semblables a ceux
qu'elle produisait en Egypte
, et qu'en attendaient les prêtres
de cette contrée. Mais comme les partisans de cette
science croiraient que le monde rentrerait nécessairement
dans l'obscurité du néant, si l'on condamnait a l'oubli des
hommes la connaissance des choses passées, il nous semble
que l'on pourrait en, permettre l'étude comme délassement,
et pourvu qu'on évitât tout excès
, pourvu que l'esprit hur
main n'en fut pas accablé, et les progrès de la raison ralentis
: et dans ce cas, un seul livre suffirait; par exemple
,
le
Discourssur l'Histoire universelle, de Bossuet, ou toute
antre compilation plus raisonnable. Cornélius Népos acquit,
dans son temps, moins de célébrité et d'estime pour avoir
écrit les vies de quelques hommes illustres, que pour avoir
réduit toute l'histoire et la chronologie a un petit nombre
de pages, et l avoir ainsi rendue utile sans qu'elle pût être
dangereuse. En effet, si l'on considère l'histoire comme un
ornement de l'esprit, il-suffira de conserver dans sa mémoire
les changemens successifs arrivés dans le monde.....
« Quand on aura pris une idée générale de ce qui fut
e on pourra facilement apprendre dans tous ses détails ce qui
est 5 et telle est l 'histoire des sciences, qui constitue en grande partie les sciences elles-mêmes. C'est l'histoire des
faits
,
des expériences, des observations
,
des découvertes ,
et non celle des noms et des ombres. L'illustre Fourcroy a
fait cette belle remarque, « que l'histoire du mercure ^ pour
avoir été l'objet de beaucoup de recherches et de travaux »
peut être présentée avec une méthode régulière et systématique
,
qui la rend comme l'abrégé des principes fondamenmentaux
de toute la science...
* » Ainsi la seule histoire qui
puisse avoir quelque objet d'utilité, est celle qui s'occupe
à chercher et retracer les progrès de l'esprit humain. Et bien
que dans ces recherches on rencontre beaucoup d'erreurs ,
il est cependant consolant de voir comment l'esprit, usant
de toute sa puissance pour franchir les bornes ordinaires j
s'élance dans les profondeurs du ciel, pour y reconnaître
les astres régulateurs du temps , et les lois auxquelles elles
obéissent dans leur course j comment il cherche sur la terre
et dans les substances qui nous environnent, les moyens de
conserver la vie ou de rendre l'existence plus douce ; comment
enfin il travaille a convaincre les hommes que c'est
seulement par la pratique des vraies vertus qu'ils peuvent
arriver aux plaisirs, au bonheur.
« Si tel était l'emploi de l'histoire, combien ne serait-il
pas à désirer qu'on pût arracher à l'obscurité des temps les
noms des bienfaiteurs de l'humanité! Quel'éelat ne jetteraient-
ils pas sur la science de l'histoire ! Mais il en est bien
peu de ces noms qu'elle ait su nous conserver ; elle a préféré
de consigner, dans ses immenses et ennuyeuses annales, des
erreurs, et tous les maux, tous les fléaux qui désolèrent l'espèce
humaine. Aussi voyons-nous combien les sciences ont
marchéd'un pas lent. Tout occupée des spectres sanguinaires
des siècles passés, l'histoire négligea toujours de noter les
progrès de la raison, et d'indiquer l'asile où se cachaient
certaines vérités, qui pourtant ne désiraient que d'apparaître
au grand jour , pour la consolation des hommes. Ce ne sera
que lorsque l'esprit d'attention, le goût naturel pour le vrai
portera les peuples vers des recherches plus utiles, qu'on
pourra espérer d'autres résultats. Alors on verra pourquoi
l'animal qu'on appelle homme
, et qui est né pour la raison,
a pu, après tant de siècles de logique, ne devenir que rai.
sonneur et non raisonnable; on verra pourquoi, malgré une
existence sociale de tant de milliers d'années ,
il n 'a point
encore joui d'une forme de gouvernement vraiment humaine
et libérale. On reconnaîtra enfin que si l'espèce humaine a
fait si peu de pas vers la perfection
, c'est une marque certaine
qu'elle s'est trompée de route. En trouvant les causes
de phénomènes si singuliers, on découvrira les moyens de
surmonter les obstacles et de rétablir l'homme dans toute
l'intégrité de son être. Alors, sans avoir besoin de recourir
aux systèmes, on pourra reconnaître les principes de l'existence
,
les élémens de la vie j et dès qu'il sera convenu que
le physique et le moral ne sont que des phénomènes qui
appartiennentaux mêmes principes, la vertu ne rougira plus
de se soumettre aux lois de la nature.
- « Enfin il nous est permis d'espérer une véritable amélioration
,
si, loin de surchargerl'esprit de noms, de fantômes,,
-on fixe son attention sur des objets réels et intéressans, qui
ne sont négligés que parce qu'une foule d'hommes qui cependant
avaient été formés par la nature pour le génie
, se
sont abandonnés a de vaines occupations. Délivrons-nous
donc de cette fausse idée, que nous avons de vraies connaissances
sur l'antiquité, et que nous pouvons devenir
savans par des systèmes, des hypothèses.
« Le public, cédant aux préjugés recus , a toujours professé
de l'admiration pour les hommes des temps anciens ;
et les sa vans des derniers siècles, je dis savans en notes, en
érudition plus qu'en vérités, établirent des méthodes d'imitation.
Je crois avoir démontré combien cette conduite est
erronée, et en contradiction avec les besoins de l'homme.
Et pour plus grande conviction, j'ai prouvé, par l'exemple
des Romains, que si l'ignorance et la superstition ne rendent
heureux ni l'homme, ni les nations, nous ne pouvons admirer,
et ne devons pas imiter ce peuple, cette république qui
resta plongée, pendant une si longue suite de siècles, dans
les erreurs héréditaires et l'ignorance de ses fondateurs.
Parce qu'un Appius Claudius, pérorant le peuple romain ,
lui persuada que c'était pour avoir conservé religieusement
les anciennes coutumes ( mores majorum), c'est-à-dire,
la doctrine des auspices sur la manière dont buvaient et mangeaient
les poulets, que la république était parvenue au plus
haut degré de splendeur, devrons-nous donc aussi nous
rendre aux conseils des docteurs de la même espèce ? Parce
que les Romains crurent qu'ils devaient l'extension de leur
empire à ces moyens surnaturels, faudra-t-il ajouter foi,
comme eux ,
à de pareilles extravagances ? On sait, au
reste , que ce n'est pas la grandeur de l'Etat qui fonde le
bonheur du peuple, et les Romains en firent une bien
cruelle expérience. Cependant, il y a encore nombre de
s ,ivans qui, toujours imbus de ces idées de la grandeur romaine,
dont on berça leur enfance, s'obstinent a voir seulement
sur les sept collines la cité heureuse, la patrie de la
liberté, le modèle des gouvernemens. C'est ainsi que les
doctes paient aussi leur tribut aux préjugés. Machiavel, déplorant
la dégradation morale et militaire de l'Italie, en attribue
la cause à l'oubli de la gloire des Romains, à l'ignorance
de leur histoire. Mais quelle est donc l'époque où les
adorateurs du vieuxQuirinus méritent, selon luti,, l'hommage
des autres peuples? Le très-moraliste Caton,. qui vivait
dans le prétendu âge d'or de la vertu romaine
,
reconnaissait
,
même de son temps, la dépravation de la morale publique
et privée. Depuis Caton jusqu'à nous, on pourrait
indiquer une série chronologique d'auteurs, qui, dans tous
les siècles, ont déclamé contre les turpitudes de l'âge dans
lequel ils vivaient, tout en faisant l'éloge des âgesprécédens.
Ainsi il serait assez difficile de trouver à Rome upe époque
que l'on puisse citer comme morale, si ce n'est celle où les
Romains étaient entièrement plongés dans la fange de la
superstition et de l'ignorance. Dans ce cas, ce serait un
grand argument en faveur du fameux paradoxe du citoyen
de Genève.
« C'est ainsi que se confirme de plus en plus l'assertion
que j'ai émise, que notre admiration pour l'histoire fascine
l'esprit humain
, et peut le porter à des extrêmes très-opposés
à ses véritables intérêts. Or, si l'on ôte de l'histoire l'uti-
Jité dont elle peut être par les exemples qu'elle fourbit, je
ne vois plus trop à quoi peuvent être bons les innombrables
volumes qu'elle a produits. Dira-t-on que c'est la science
de l'homme ? Mais c'est là un mot vide de sens. D'ailleurs
je répondrais que pouf bien connaître l'homme, ce n'est
point aux historiens, ni aux moralistes, mais aux physiciens,
aux médecins qu'il faut s'adresser : eux seuls ont la science
des causes, de la réalité. Si du moins l'histoire nous excitait
à chérir nos semblables, je ferais des voeux ardens pour
qu'une loi de l'humanité sanctionnée par tous les codes, en
prescrivît la lecture continuelle
,
journalière; mais elle est
loin de produire ces bienfaisans résultats...... Maintenant
c'est au lecteur à prononcer. »
Ainsi se termine la longue diatribe de Melchior Delphico
contre l'histoire. Nous croyons inutile de faire ressortir
le vague ,
l'incohérence et souvent les contradictions
qu'offrent ses raisonnemens. Que prétend-il nous apprendre
? Qu'il y a beaucoup d'erreurs dans les récits des faits 5
que l'on s'est souvent trompé sur les causes des événemens?
Personne n'en doute. Est-ce une raison pour proscrire
l'histoire? Ne nous apprend-elle pas, par l'exemple
d'un Alexandre, d'un Charles XII, que les conquérans sont
les fléaux de l'humanité? Ne flétrit-elle pas, ne livre-t-çlle
pas h la haine des nations les usurpateurs et les tyrans?
N'ofîre-t-elle pas à notre admiration les bienfaiteurs de l'humanité?
Si les hommes ne savent pas profiter des exemples
qu' elle met sous leurs yeux, il ne faut pas l'en accuser, mais
bien notre ignorance
, notre légèreté, nos passions. Nous
persistons a penser, avec le sage Rollin
, que « l'histoire est
« 1 école commune du genre humain, également ouverte
« aux grands et aux petits, aux princes et aux sujets. »
A. D.
Au Rédacteur du MERCURE ÉTRANGER.
J'AI l'honneur de vous transmettre deux sonnets italiens
que je vous prie à'insérer, avec leur traduction
,
dans votre
estimable journal. L'auteur est M. Michel Bolaffi
,
membre
des académies de Venise et de Florence, dont j'ai déjà eu
occasion de parler plusieurs fois dans ce journal, et auquel
les lettres doivent la traduction en vers italiens d'un poëme
théologique du quatorzième siècle, du rabinGubical, poëme
dédié, par un hommage naturel et mérité sous plusieurs rapports
,
à l'illustre et savant évêque Grégoire de l'Institut. Il
est aussi auteur d'une traduction en vers italiens, du célèbre
dithyrambe de notre immortel Delille sur l'immortalité de
l'âme.
M. Bolaffi, fixé à Paris, s'occupe en ce moment de la
traduction d'un de nos poëmes épiques et nationaux ( la
Henriade). Ainsi ses travaux littéraires ont pour objet de
rendre hommage, soit à la croyance qu'il honore par ses
talens
,
soit à la nation au milieu de laquelle il est né, soit
à celle qui lui accorde une flatteuse hospitalité. Sa traduction
du poëme qni intéresse nos plus chers et glorieux souvenirs,
doit être soumise au suffrage de celui de vos collaborateurs
dont le nom et les travaux sont justement revendiqués
par les deux nations dont l'ouvrage de M. Bolaffi intéresse
également la gloire.
Le douloureux sujet du petit poëme que je vous transmets
,
n'est d'ailleurs que trop véritable : la jeune et bien
intéressante épouse de M. Bolaffi est morte récemment à
Paris.
M. B.
SONETTO
per la morte della, fJirtltOSsima signora L/A BOLAFFI
,
deldi lei consorte MICHELE BOL,4FFI
, cantante al servizio diì
S. ffl. il Rè di Francia , e Membro di diverse Accademie.
DOLCI sembianze, amate luci Sede sante, perenne di fulgor celeste,
Amor, d'ogn' altro amore il più costante, E più ricolmo di tendenze oneste,
Candidi affetti, che beata feste
Questa non di voi degna anima amante , E in 1 afflitto mio cor dolce spargeste Balsamo, evita, e speme consolante,
Cor generoso di virtute stanza,
Che m'additasti ognor lo retto calle
E come il male con ragion s'attemp"re
J. Perche partiste a eterna dimoranza,
E me lasciaste in quest 'oscura valle Misero, desolato, a pianger sempre ?
RISPOSTA Bonetto del medesimo..
PARCHE partii? tu mei dimandi! c'i puoi!
Por quel che tutto muove amor divino
y
- :! Che alvivo lampo degli arcani suoi
Smarrissi il volgo, e l'appellò destino.
5 mi tenne ad abitar fra voi
, r Nel breve di mia vita aspro cammino
Primo tu fosti nel mio core, e a' tuoi
Preziosi dì vegliai pur da vicino.
Or ch' ei mi trasse al fonte suo beato , Solo mi resta qui l'ardente zelo,
Che tu viva di mè più fortunato.
Deh ti conserva , e allor che il fragiI velo
Depor dovrai nel fango ond' egli è nato avremo uniti eternamente in cielo.
SONNET
sur la mort de la vertueuse madame BOLAFFI
,
épouse de
MICHEL BOLAFFI, chanteur au service de S. M. le Roi de
France et Membre de plusieurs Académies.
« C'EN est donc fait, ô ma douce amie ! Je n'admirerai plus
« l'éclat de tes beaux yeux ; je ne verrai plus ce charmant-
« visage où régnait la candeur ; je ne jouirai plus de cette
« tendresse à toute épreuve qui contribua si souvent à faire
« renaître l'espérance et la joie dans mon coeur affligé. Ame
« généreuse, sanctuaire de toutes les vertus, qui furent pour
« moi une source de bonheur, et qui m'apprirent à supporter
tc les chagrins de la vie, pourquoi m'avez-vous abandonné ,
« pour un séjour que vous ne quitterez plus ? Pourquoi
« m'avez-vous laissé seul sur cette terre de douleur, où, loin.
« de vous, je n'ai d'autre consolation que mes larmes et mon
« désespoir ? »
RÉPONSE au Sonnet précédent.
« CHER époux ! tu me demandes pourquoi je t'ai quitté?
« Hélas ! le cruelDestin, dontles secrets sont impénétrables,
« avait fixé le terme de ma carrière. Tant qu'il me fut permis
« de vivre au milieu de vous, pendant le court espace de ma
« triste existence, tu régnas seul dans mon coeur ; je te con-
« sacrai tous mes soins ; maintenant que par la volonté cé-
« leste j'habite le séjour de l'éternité,mon désir le plus ar-
« dent est de te voir heureux. Je t'en supplie, au nom de cet
« amour que tu me portes, ne te livres pas au désespoir.
« Lorsqu'un jour la terre réclamera tes dépouilles mortelles,
« tu viendras rejoindre au ciel ton amante adorée : ce n'est
« que là que nous serons inséparables. »
LANGUE ALLEMANDE.
DasGermani-scheEuropa, ins BesondereDentschland
vor mid zeit dem Jahre, 1814 ; von Reitemeier.—
L'Europe germanique
9 ou Traité des Associations
défensives, par Reitemeier, conseiller d'état danois,
Kiel, 1814.
LA Barbarie enropéenne des Romains, comprenant la-
Germanie, s'étendait depuis le Rhin et le Danube jusqu'aux
confins de la Barbarie asiatique; quatre ou cinq nations absolument
nomades occupaient ce vaste terrain. Les peuplades
voisines du Rhin exerçaient un peu d'agriculture a
la manière de quelques tribus arabes, sédentaires seulement
dans le temps des semailles et de la récolte. Aujourd'hui
toute l'Europe occidentale, jusqu'aux frontières de la Russie
et de la Turquie, est habitée par deux grandes nationsd'ori-*
gine a peu près commune, les Germainsde race et les Germains
romanisés. Ces deux divisions embrassent les peuples
les plus civilisés, et qui commandent à toutes les autres
parties du globe.
Le phénomène de splendeur et de puissance qu'ils déploient,
est le produit de trois grandes révolutions qui se
sont succédées h la distance de cinq cents ans chacune.
La première fut provoquée par les Germains de l'est et
par la faiblesse de l'empire romain
,
qui leur permit d'envahir
l'Italie, les Gaules et la presqu'île des Pyrénées.
1
Les noms de Lombards, de Francs, de Goths y devinrent
des titres de noblesse, désignant une classe d'hommes
séparés de la foule par un droit civil particulier, et par la
différence de son costume national, la fourrure germanique.
Successivement le vainqueur contracta des mariages
avec les indigènes, ou se les associa pour frères d'armes; ii
finit par échanger son culte contre celui des Romains. Dans
ce passage, la langue et les moeurs des Germains furent modifiées
par celles de la population romaine; mais en recevant
les Romains dans le droit civil germanique, le conquérant
imprima son cachet a tout l'ordre social, dont les rapports
privés et politiques se réglèrent d'après son génie. Ce
mélange produisit les Germains romanisés.
Les Germains occidentaux, servant de barrière a l'empire
romain sur beaucoup de points
,
n'avaient pris que peu de
part à l'invasion ; ils étaient restés ou rentrés dans leurs
foyers. A leur tour, ils se répandirent sur les possessions romaines
le long du Danube et du Rhin, ainsi que sur la
Grande-Bretagne; les contrées de la rive gauche du Rhin
et de la rive droite du Danube et celles des Alpes, n'ayant
été que faiblement romanisées, reprirent sans difficulté le caractère
germanique. Dans la Grande-Bretagne, la langue
et les moeurs du conquérant reçurent une légère teinte de
civilisation romaine; mais l'individualité germanique resta
prépondérante. Entre les Germains de race et les Germains
romanisés, le langage, la religion et la civilisation formèrent
une ligne de séparation très-prononcée. La différence seule
du langage s'est conservée ; car successivement tous les Germains
de race ont adopté le christianisme volontairement ou
contraints par la force ; les contrées du Rhin au 6e., celles
de l'Elbe au 8"., la Scandinavie au 10e. siècles. Les arts de
l'industrie et les lettres s'y sont introduits en même temps.
La seconde révolution, qui mit en mouvementl'Europe germanique,
fut suscitée par le danger dont la menaçait l'Orient,
et par le zèle de la religion.
Au même signal les peuples chrétiens marchèrent pour
reconquérir la Terre Sainte, expulser les Maures de la presqu'île
des Pyrénées, et convertir les Slaves. Ce grand mouvement
s'est prolongé pendant plus d'un siècle. Les croisades
ont manqué leur but principal; mais les Maures ont
été expulsés de la, presqu'île des Pyrénées, et au-delà de
l'Elbe s'est formée une nouvelle Germanie.
La Germanie allemande méridionale
y par opposition à la
Germanie septentrionale (la Scandinavie),ne s'étendait que
jusqu'aux bords de l'Elbe.
Les peuples, qui des bords de l'Oder, de la Duna, de la
Vistule s'étaient transportés au-delà des Alpes et des Pyrénées,
n'avaient laissé dans leurs anciennes demeures qu'une
population germanique très-diminuée; les peuples slaves
profitèrent de cette faiblesse pour s'établir dans une partie du
Holstein, dans le Meklenbourg, le long de l'Elbe
,
de la
Saale, dansées montagnes de la Bohême, sur l'Ems jusqu'à
l'Adriatique. Leurs invasions obligèrent les Allemands a
prendre des mesures de défense, qui bientôt furent soutenues
par le fanatisme .à propager leur foi, par l'esprit de
chevalerie et par le goût du butin.
Les provinces de Saxe, de Brandebourg, de Lunebourg,
de Meklenbourg, du Holstein oriental, de la Poméranie,
dela Prusse, de la Courlande, de la Livonie d'une part,
de la Styrie, de la Carinthie, de laCarniole de l'autre
,
fu-,
rent reconquises sur les Slaves. La force contraignit quelques-
unes de ces provinces de prendre le caractère germanique
; d'autres, comme le Holstein, le Meklenbourg, la Poinéranie
,
l'adoptèrent par choix, en attirant des colonies
Allemandes, a l'exemple des grands ducs de la Transylvanie.
C'est ainsi que, dans le 12e. siècle
, se forma la nouvelle
Germanie, qui, dans la suite, s'agrandit encore par
l'acquisition de la Bohême, de la Silésie et de la Moravie;
elle touche aujourd'hui les frontières de la Russie et de la
Turquie, puisque la Hongrie et une partie de la Pologne en
dépendent.
Considérée dans cet ensemble, la nouvelle Allemagne
surpasse l'ancienne de plus du double; c'est une colonie
moins riche que celle des Indes, mais plus Importante pour
l'Europe germanique que toutes les colonies d'outre-mer.
On peut partager la population de l'Allemagne en Germains
de race, en Slaves germanisés et en Slaves de race
entremêlés de colons allemands. Vu que l'antipathie des
peuples, suite ordinaire du mélange, entraîne de graves inconvéniens,
et que celle des Slaves a manqué de devenir
tres-dangereuseaux Germains dans le 14e. siècle, il faut engager
les Slaves qui nous restent k se germaniser volontairement;
il en résulterait un grand avantage pour l'Europe eh
général
, pour l'Allemagne en particulier, et plus spécia-,
lement encore pour celle des puissances germaniques qui se
trouve chargée de la défense du point le plus difficile des
frontières.
^
En partant de l'ancienne Allemagne, la même souche a
envoyé ses branches dans les contrées romaines et slaves.
Malgré toutes les aberrations des différentes branches, il y
a parmi elles une empreinte d'égalité, non seulement par
rapport a la vie domestique et a l'ordre politique, mais encore
concernant la religion
,
les idées générales, les sciences
et les arts. Sous ces rapports ,
l'Europe germanique représente
une unité qui, lorsqu'on fait attention a ses limites
géographiques
,
devient encore plus frappante. De tous les
çôtés, la partie orientale exceptée, des mers la séparent de
tous les autres peuples; à l'est, la Slavie russe et la Grèce
turque ainsi que la religion grecque et l'islamisme en constituent
les froutièrés. En conséquence, la grande Germanie,
ou l'Europe germanique, ressemble au monde chinois; mais
elle n'a pas, h l'exemple de cet empire, confiné son activité
dans ses limites. En Chine, une stagnation léthargique arrête
tous les genres de progrès; en Europe, tous les genres
d'industrie renouvellent sans cesse l'existence sociale des
peuples.
Le développement de la vive intelligence qui en est la
cause doit être regardé comme le troisième levier qui, depuis
le 16e. siècle, a donné aux peuples germaniques un
mouvement nouveau, source d'une suite de révolutions les
plus remarquables; leur courage, soutenu de la boussole et
des armes a feu, a fondé au-delà des mers une grande Germanie
nouvelle, dont le sort se lie étroitement au bien-être de
l'ancienne. Le bénéfice direct des colonies est échu, avec
plus ou moins d'avantages, a tous les peuples germaniques
de l'Europe, les Allemands et les Italiens exceptés. Cependant,
avant le passage du Cap de Bonne-Espérance et la
découverte de l'Amérique, les Allemands et les Italiens
étaient a la tête de l'Europe par leur commerce et leur industrie.
La ligue anséatique est la plus forte conception
mercantile du moyen âge ; ces deux peuples paraissaient
donc plus propres que tous les autres a tirer parti de la découverte
du nouveau-monde; s'il en est arrivé autrement,
c'est que leur époque était passée.
Parmi les Germains romanisés,lesPortugaisetles Espagnols
ont fait les plus beaux établissemens d'outre-mer ; parmi les
Germains de race, les Frises et les Anglo-Saxons ont réussi
le mieux. En dernier lieu, les Scandinaves ont aussi participé
directement au bénéfice des colonies.
Par la fondationde la Germanie indienne, l'Europe germanique
est parvenue à une sorte de suprématie universelle. Le
grand problème qui doit nous occuper, c'est de trouver le
moyen de maintenir l'Europe a la hauteur où elle est parvenue.
La seconde section de l'ouvrage de M. Reitemeier traite
des associations défensives des Germains, antérieures a l'année
1813 ; il les divise en unions de race ,
d'états et d'einpires.
Après en avoir parcouru toutes les nuances, sa route
e conduit au temps actuel et à la recherche de ce qu'il y a
à faire. Nous ne le suivrons pas dans le détail de ses vues ; if
nous suffira d'en indiquer quelques unes.
Conformément a l'idée qui représente l'Europe germanique^
comme un ensemble de systèmes, il veut que l'Angleterre
accorde a tous les peuples germaniques, a la Prusse,
par exemple, et à l'Autriche une part aux possessions coloniales.
M. de Reitemeier croit qu'il serait du propre intérêt
de l'Angleterre de ne pas s'obstiner a jouir exclusivementdu
monopole de la marine. Le traité d'alliance conclu au
commencement du mois de mars dernier, entre quatre des
grandes puissances, doit servir de base a la nouvelle union
des peuples germaniques, et de régulateur au droit des gens
qu on doit fixer. La Russie constituant a elle seule tout un
système politique, celui des peuples slave
, ne peut entrer
que comme garant dans le système politique des peuples germains.
— Quant à l'Allemagne, l'auteur lui donne une double
union, et deux puissances protectrices jouissant chacune
de la royauté héréditaire de l'Allemagne, mais l'exerçant
alternativement.
OE.
A M. le Rédacteur du MERCURE ÉTRANGER.
MONSIEUR
,
JE vous transmets la traduction d'un morceau de littérature
anglaise sur le célèbre ouvrage de madame de Staël, intitulé
De l'Allemagne. Comme un véritable monumentde la
gloire littéraire de la France, l'ouvrage de madame de Staël
a reçu, dans nos journaux, le tribut d'éloges auquel il devait
si justement prétendre ; mais comme monument et
témoignage de la gloire littéraire d'une nation voisine, c'est
dans votre journal, Monsieur, destiné à resserrer les liens intellectuels
et moraux des peuples, qu'on lui doit un hommage
qu'il n'y a pas encore obtenu : et c'est à ce titre sans
doute, que vous jugerez convenable de faire de cet article
de YEdinburg's Review, l'emploi le plus propre à en donner
une idée satisfaisante. L'insertion de cet article, en tout ou
en partie, dans votre journal, serait à la fois un hommage
rendu par la littérature française et anglaise, à un ouvrage qui , en contribuantà la gloire littéraire de la France, est destiué
principalement à consacrer parmi nous celle de l'Allemagne.
L'histoire se rappellera avec un faible intérêt les viscissitudes
politiques et militaires qui, tour-à-tour, précipitèrent
en deçà ou au-delà des Alpes et du Rhin, les enfans des
Gaules et de la Germanie; mais tant que le flambeau sacré
des lettres et des arts brillera au sein de la culture et de la
civilisation européenne, l'ouvrage de la célèbre fille de
Necker fera l'houneur des deux peuples les plus éclairés de
l'Europe. Dans ses excellens ouvrages elle a su pour la première
fois réunir les prestiges de l'imagination,la mélancolie
du sentiment et les richesses de la science ; reconcilier les
profondeurs scrutatrices de la philosophie avec les charmes
Consolants ou les terreurs salutaires d'une croyance éclairée,
et frapper l'imagination par le contraste des impressions diverses
d'un génie dont l'humanité s'honore
, et d'une humilité
religieuse si bien convenable à sa triste fragilité. Madame
de Staël voyage en ce moment dans la terre classique des
arts , et le Capitole va revoir encore le chantre de Corinne.
Le moment où tant de chefs-d'oeuvres immortels, enlevés
par les mains de la victoire , y reviennent par le cours des
événemens politiques, serait un sujet digne d'exercer sa
plume
,
si le noble patriotisme qui la distingue
, non moins
que les plus rares talens, n'était garant que ce n'est jamais
par un pareil ouvrage qu'elle enrichirait le monde littéraire
de quelque nouvelle production. Puisse-t-elle,bientôt revenue
dans sa patrie
,
pouvoir célébrer en pages éloquentes le
bonheur dont elle la verrait jouir sous l'égide légitime, protetrice
et paternelle du digne frère l'un monarquesurnommé
le Restaurateur de la liberté française, et célébrer la gloire,
qui serait alors le partage de ce beau pays ,
lorsqu'il
cueillera de nouveau. ces lauriers des arts, de l'esprit et du
goût, que les nations ne trouvent ni dans l'ivresse d'une
ambition fausse, vaine et funeste
,
ni dans les inquiétudes
et les douleurs de l'infortune et de l'humiliation (1).
M. B. '
<
. (1) La littérature allemande a eu récemment un nouvel et illustre adversaire j je veux parler de M. Lemercier, dans le brillantdiscours
d'ouverture de son cours de poésie épique à l'Athénée royal de Paris.
Je me propose, et c'est pour ainsi dire pour moi un devoir, d'adresser
à l'estimable auteur d'Agamemnon une lettre qui contiendra
,
à côté
de respectueuses observations littéraires,' l'hommage de mon admiration,
comme Français
, pour les talens et les sentimensqu'il à développés
dans la séance véritablementmémorable dont je visais de, parler
DE L'ALLEMAGNE
y par Mme de STAËL.
Extrait de l'EDIMBURG'S REVIEW. vol. 22. (1)
[PREMIER ARTICLE.]
LA plupart de nos lecteurs savent sans doute que cet ouvrage
fut supprimé il y a environ trois ans, après avoir passé
par le rigoureux examen des censeurs. La manière dont l'ouvrage
fut examiné, sa suppressionet la lettre du ministre de la
police, relatées dans la préface, sont des faits extrêmement
curieux; ils peuvent servir a caractériser le gouvernement
de Bonaparte, et fournir des documens pour l'histoire générale
de sa tyrannie envers la littérature. Pour tout autre
ouvrage, les circonstances qui ont accompagné sa publication
en seraient la partie la plus intéressante ; mais le
livre de madame de Staël ayant un mérite réel, il doit être
seul l'objet de nos considérations.
Jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, l'Allemagne
était particulièrement honorée parmi les grandes nations
de la chrétienté ; elle occupait un rang distingué en
Europe, par ses découvertes et ses inventions dans les
sciences et dans les spéculations abstraites, aussibien que
dans les connaissances positives : elle n'était pas moins célèbre
par son génie dans l'art de la guerre, et surtout par
sa révolution théologique, qui avait ouvert les yeux à une
grande partie de l'Europe
, et brisé les fers de l'autre; mais
elle était sans littérature nationale. Le pays de Guttemberg,
de Copernic, de Luther, de Kepler et de Leibnitz, ne possédait
pas, dans sa propre langue, d'écrivain dont le nom
fût connu des nations voisines. Les militaires de l'Allemagne
et les hommes d'état, les philosophes et les savans de ce
pays étaient déjà célèbres, que les écrivains allemands n'étaient
point encore connus. Les nations du midi semblaient
comme engourdies, l'Espagne formait un contraste frappant
avec l'Allèmagne. Les Espagnols avaient toute l'apparence
(i)Nons devon.sla traduction de cetextraità Mlle Emma D***, jeune
personne a peine âgée de seize ans. (Note du Rédacteur.)
.
d'un esprit cultivé, mais ils ne possédaient qu'une littérature
indigène, si l'on peut s'exprimer ainsi. Ils avaient deleurpuis
la réforme cessé d'exercer leur esprit - ils nourrissaient
leur mémoire de la lecture de leurs poètes, qu'ils se contentaient
d'admirer, sans oser faire un pas de plus pour les
surpasser. Métastase était chez les Italiens le seul poète renommé.
La délicatesse de leurs organes pour les arts du
dessin tenait lieu de génie; mais la les monumens des temps
anciens avaient encore conservé les traces vivantes de l'antiquité.
La rivalité des petits états dont l'Italie se compose,
et la gloire des premiers âges jetaient quelque intérêt sur
l'histoire littéraire. L'esprit national avait conservé cette
tendance vers les sciences expérimentales, a qui Galilée est
peut-être redevable de sa réputation; ce même esprit commençait
aussi h prendre quelque part aux efforts communs,
pour découvrir les moyens d'améliorer la condition de l'espèce
humaine, par des recherches dans les principes de la
législation et de l'économie politique. Ce fut la le caractère
principal de l'esprit pendant le dix-huitième siècle. De quelque
manière que l'on puisse considérer le goût ou les opinions
de Montesquieu, de Voltaire, Buffon et Rousseau,
personne du moins ne peut contester la vigueur de leur génie.
Dans cette même période, nous, Anglais, n'avons perdu
aucun de nos anciens titres a la gloire ; nous nous sommes
particulièrement distingués dans le genre de l'histoire, de
l'éloquence ; nous oserons même ajouter de la peinture.
Mais l'Allemagne offrait seule l'exemple d'une nation civilisée,
instruite et versée dans les sciences, qui ne possédât
point une littérature : les ballades chevaleresques du
moyen âge et les efforts des poètes de Silésie, dans le commencement
du dix-septième siècle, ne faisaient que rendre ce
défaut plus choquant. Le français était la langue de toutes les
cours; et le nombre des cours, en Allemagne, rendait cette
circonstance presque équivalente a l'exclusion de l'allemand
dans les sociétés distinguées. Les philosophes employaient
un latin barbare, qu'ils répandaient dans toute l'Europe,
jusqu'à ce que la réforme eut donné quelque dignité a la
langue du pays, en l'employant pour le service de la religion.
Montesquieu, Galilée et Bacon renversèrent la barrière
qui existait entre les peuples et la science, en leur parlant
philosophie dans la langue usuelle : l'allemand continuait
d'être seulement en usage pour les relations les plus ordinaires
de la vie. Aussi les Allemands ne possédaient aucun
ouvrage d'esprit qui leur appartînt ; car la poésie et
l'éloquence peuvent et doivent être, en quelque sorte, nationales
: mais les connaissances, qui sont le patrimoine
commun des hommes civilisésl, ne peuvent être accaparées
par aucun peuple.
Dans l'espace d'un demi-siècle arriva enfin une grande
révolution, dent le résultat fut de donner a l'Allemagne une
littérature, qui porte peut-être un caractère plus prononcé
que celle de toutes les autres nations européennes. Ce qu'il
y a de singulier, c'est que cette littérature prit naissance
dans un âge déjà éclairé. L'imagination-et la sensibilité
d'une poésie encore dans l'enfance se mêlaient aux lumières
de la philosophie. Un peuple studieux et savant, familier
avec les poètes des autres nations, avec la simplicité de la
nature et du sentiment, fut trop enclin a chercher la nouveauté
dans le bizarre, l'exagéré et le gigantesque. Leurs
idées étaient entraînées vers les difformités et les travers de
la nature morale. L'extravagance d'une littérature naissante
était combinée avec les spéculations naturelles et profondes
d'un âge philosophique : aux qualités de l'enfance de l'art
étaient unies celles qui tendent a avancer leur décadence.
La littérature allemande, variée, riche, hardie, et enfin
en raison inverse des progrès ordinaires, travaillant ellemême
à sa propre originalité, fut corrompue par l'exagération
naturelle aux imitateurs et a tous ceux qui connaissent
les passions plutôt par l'étude que par le sentiment.
Une autre cause contribua encore à reculer la distance
qui séparait les écrivains allemands de ceux des nations les
plus policées de l'Europe. Pendant que l'Angleterre et la
France avaient presque abandonné les spéculations abstraites
qui les avaient occupées du temps de Gassendi et
Hobbes, et, par un mélange confus de mépris et de désespoir,
avaient laissé ces questions, qui semblaient impénétrables,
et dont on ne croyait retirer aucun avantage ,
il régnait en
Allemagne une passion pour la métaphysique, plus forte et
plus générale qu'elle ne l'avait été en Europe, jusqu'au
moment de la chute de la philosophie scholastique.
Un système de métaphysique apparut; il aspirait avec
l'ambition naturelle a cette science , a dicter des principes
à chaque partie des connaissances humaines. Il fut pendant
assez long-temps universellementadopté. D'autres systèmes
qui en dérivaient se succédèrent avec la même rapidité que
suivent les modes dans l'habillement. Les publications d'ouvrages
de métaphysique se multiplièrent presqu'au même
degré que les traités politiques dans la période la plus factieuse
du gouvernement populaire. Mais le sujet fut bientôt
épuisé et la passion pour la métaphysique sembla prêle a
s'éteindre ; car le petit cercle des disputes qui roulent sur
les premiers principes, est rapidement parcouru; et le spéculateur
qui regarde son cours comme infini, se voit presque
instantanément de retour au point d'où il était parti. Mais
le langage des recherches abstraites a envahi le style de
toute l'Allemagne. Les allusions aux plus subtiles spéculations
sont communes chez les écrivains vulgaires. Les métaphores
hardies qui dérivent de leur philosophie particulière,
sont familièrement employées dans les observations sur la
littérature et les moeurs. Le style des Allemands diffère
de celui des Anglais et des Français, plus encore que la littérature
orientale ne diffère de celle des peuples d'Occident,
plus que la littérature d'aucun peuple européen ne
diffère de celle des peuples voisins.
Il suit de tout cela qu'à l'époque même où les ouvrages
de physique et de politique de l'Allemagne étaient familiers
aux nations étrangères
,
les ouvrages d'imagination et
de littérature de ce pays étaient encore presque entièrement
inconnus de toute l'Europe. Trente ans après il avait y probablement h Londres autant de savans dans la langue
persane que dans la. langue allemande. Ni Goethe
toi Schiller ne purent triompher de la répugnance des autres
nations. Les troubles politiques, un goût timide et exclusif, la
paresse habituelle des Français pour l'éludedes longues étrangères,
exclurent de la France la littérature allemande. Des
causes momentanées, d'autres permanentes contribuèrent
à la bannir de l'Angleterre après un court espace de succès.
Le drame, plus remarquable pour l'effet théâtral que par le
génie dramatique, exposa des scènes et des caractères d'une
morale de convention ( et c'est sur quoi aucun écrivain n'a
fait plus qite madame de Staël de réflexions éloquentes et
philosophiques); morale dangereuse pour la tranquillité des
écoles et plus dangereuse encore au théâtre où elle est en
point de contact avec les passions inflammables d'une multitude
ignorante et grossière; morale enfin justement faite
pour alarmer ceux qui regardent avec grande raison les
vertus domestiques comme un des privilèges et des principaux
soutiens de la nation anglaise. Ces paradoxes moraux
qu'on remarquait en Allemagne dans les poètes du second
ordre, prirent naissance avec les nouveautés politiques de là
révolution française, et subirent le même sort. La littérature
allemande fut flétrie, comme partageant les erreurs d'une
philosophie démagogique d'une politique révolutionnaire.
Par une bizarrerie singulière il arrive que nous adressons aux
autres nations les mêmes reproches que la France avait dirigés
contre nous au commencement du dix-huitième siècle.
Nous étions alors accusés par nos voisins d'avoir toute l'indépendance
, toute l'effervescence de rebelles, qui ne trouvent
rien de sacré dans la religion, ni de stable dans le gouvernement
; comme des hommes qu'aucun roi ne pouvait
gouverner, qu'aucun Dieu ne pouvait satisfaire; comme des
hommes enfin, dont la littérature grossière et barbare ne
peut que leur attirer le ridicule et le mépris des nations civilisées.
La partie politique de ces accusations fut appliquée
par nous a l'Amérique, qui avait retenu tout ce qu'elle pouvait
retenir de notre gouvernement et de nos lois; et la partie
littéraire fut appliquée à l'Allemagne, où la littérature avait
été formée sur nos modèles, on excitée par une impulsion
qui dépendait dé nous, quoiqu'elle eût pris une forme différente.
Les personnes qui applaudissent a l'esprit et qui pardonnent
les licences choquantes de la comédie anglaise, sont
les premières b crier contre l'immoralité du théâtre allemand.
Dans notre indignation contre un petit nombre dé scènes,
dangereuses seulement par l'excès de la recherche, nous parûmes
avoir oublié la grossièreté populaire qui ternit la brillante
période qui s'écoula entre Fletcher et Congrève; nous
ne nous ressouvînmes pas que les combinaisons les plus audacieuses
et les plus fantastiques du théâtre allemand étaient
loin de réunir le goût et le sens dans la pensée et l'expression
,
au-gigantesque et a l'extravagance, dans l'invention
des caractères et des incidens terribles, qu'on retrouve
dans les plus anciens de nos drames
,
lesquels, à cause de
leur énergie et de leur vigueur, ont été tirés de l'oubli par
le goût public.
Les causes de l'introduction lente et tardive de la litlérature
allemande en France et en Angleterre, sont philosophiquement
développées dans deux beaux chapitres de cet ouvrage
(1). Une traduction de l'allemand, dans une langue
aussi différente que l'est le français par son mécanisme et
son origine, offre les mêmes défauts qu'une pièce de musique
composée pour un instrument, et qu'on exécute sur un
autre. En Allemagne, le style et même le langage ne sont
point encore fixés : en France, les règles sont despotiques.
Le lecteur ne veut point être amusé aux dépens de ses
principes littéraires; en cela seulement il se montre scrupuleux.
Un écrivain allemand est au-dessus du public et le
dirige ; un écrivain français redoute un public déjà éclairé
etsévère: : il pense constamment a l'effet qu'il doit produire.
Il est en société même alors qu'il compose, et jamais il ne
perd dé vue l'effet que ses ouvrages produiront sur ceux
dontila l'habitude de redouter les opinions et les plaisanterie;.
Les écrivains allemands possèdent au plus haut degré
la premièrecondition pour écrire, le pouvoir de sentir avec
.i ^ >.A ,
ch. i. et a,
vivacité et avec force. En France, on lit un livre pour en
parler; c'est pourquoi l'auteur doit saisir l'esprit de la société
: en Allemagne, un livre est lu par des étudians solitaires
qui cherchent à s'instruire ou a être émus ; et, dans le
silence de la retraite, rien ne leur semble plus mélancolique
que l'esprit du monde. Le Français cherche un éclat qui
peut rendre quelquefois les écrivains superficiels ; et les Al.
lemands, en courant après l'originalité et la profondeur,
expriment souvent des pensées ordinaires dans un style
obscur. Dans l'art dramatique, la partie la plus nationale de
la littérature, les Français se distinguent par tout ce qui a
rapport a l'action, a l'intrigue et à l'intérêt des événemens;
mais les Allemands les surpassent dans l'expression des
mouvemens du coeur et des orages secrets des passions les
plus violentes.
Du chapitre où il est question de l'introduction de la littérature
allemande dans la Grande-Bretagne, nous allons
-dextra'irae lebs parssaégesgsuiveansr, q.u'il serait barbare et difficile •.••••
« LES Anglais veulent à tout des résultats immédiatement
applicables, et de là naissent leurs préventions contre une
philosophie q1i a pour objet le beau plutôt que l'utile.
« Les Anglais ne séparent point, il est vrai, la dignité de
l'utilité, et toujours ils sont prêts, quand il le faut, à sacrifier
ce qui est utile à ce qui est honorable; mais ils ne
se prêtent pas volontiers, comme il est dit dans Hamlet, à
ces conversations avec l'air dont les Allemands sont trèsépris.
La philosophie des Anglais est dirigée vers les résultats
avantageux au bien-être de l'humanité. Les Allemands s'occupent
de la vérité pour elle-même, sans penser au parti que
les hommes: peuvent en tirer. La nature;de leurs gouvernements
ne leur ayant point offert des occasions grandes et
belles de .mériter la gloire et servir la patrie, ils s'attachent
en tbut genre à la contemplation, et cherchent dans le ciel
l'espace que leur étroite destinée leur refuse sur la terre. Ils
se plaisent dans l'idéal, parce qu'il n'y a rien dans l'état actuel
des choses qui parle à leur imagination. Les Anglais s
s'honorent avec raison de tout ce qu'ils possèdent, de tout
ce qu'ils sont, de tout ce qu'ils peuvent être ; ils placent leur
imagination et leur amour sur leurs lois
,
leurs moeurs et
leur culte. Ces nobles sentiments donnent à l'âme plus de
force et d'énergie; mais la pensée va peut-être encore plus.
loin quand elle n'a point de bornesni même debutdéterminé,
et que, sans cesse en rapport avec l'immense et l'infini, au-,
çun intérêt ne la ramène aux choses de ce monde.
« Les Anglais
,
qui ont tant d'originalité dans le caractère,
redoutent néanmoins assez généralement les nouveaux systèmes.
La sagesse d'esprit leur a fait tant de bien dans les
affaires de la vie, qu'ils aiment à la retrouver dans les études
intellectuelles; et c'est là cependant que l'audace est inséparable
du génie. Le génie
, pourvu qu'il respecte la religion
et la morale, doit aller aussi loin qu'il veut: c'est
l'empire de la pensée qu'il agrandit.
Les affections domestiques exerçant un grand empire sur
le coeur des Anglais, leur poésie se sent de la délicatesse et
de la fixité de ces affections : les Allemands, plus indépendants
en tout parce qu'ils sont moins libres, peignent
les sentiments comme les idées à travers des nuages : on dirait
que l'univers vacille devant leurs yeux, et l'incertitude
de leurs regards multiplie les objets dont leur talent peut
servir.
••
« L'imagination, en Angleterre, est presque toujours inspirée,
par la sensibilité; l'imaginationdes Allemands est quelquefois
rude et bizarre : la religion de l'Angleterre est plus
sévère, celle de l'Allemagne est plus vague; et la poésie des
nations doit nécessairement porter l'empreinte de leurs sentiments
religieux. La convenance ne règne point dans les arts
en Angleterre comme en France ; cependant l'opinion publique
y a plus d'empire qu'en Allemagne : l'unité nationale en
est la cause. Les Anglais veulent mettre d'accord en toutes
choses les actions et les principes; c'est un peuple sage et
bien ordonné, qui a compris dans la sagesse la gloire, et dan.,
l'ordre la liberté : les Allemands,n'ayant fait que rêver l'unô
et l'autre,ont examiné les idées indépendamment de leur application,
et se sont ainsi nécessairement élevés plus haut
çn théorie. »
4
Ces passages peuvent servir a donner une idée de cee
ouvrage, dont le véritable motif est de faire connaître l'Allemagne
aux nations étrangères. Il fera connaître a la
postérité l'état de ce pays, au moment du plus haut degré
de son activité philosophique et politique, avant que
la fierté du génie fût humiliée par une conquête étrangère,
ou que l'esprit national eût abandonné l'enthousiasme
littéraire pour se livrer a l'élan qui devait amener le rétablissement
de l'indépendance. L'occasion fugitive d'observer,
dans un moment si extraordinaire, fut heureusement
saisie par une personne du petit nombre de celles qui sont
capables d'observer et de peindre les moeurs, d'apprécier et
d'exposer les systèmes philosophiques
, et de sentir les
beautés des formes les plus différentes de la littérature ; de
tracer les particularités des usages, des arts et même des
spéculations, suivant le principe commun qui appartient a
chaque caractère national, et de les disposer enfin dans leur
place naturelle,commedes traits dansle portrait d'une nation.
Les qualités qui sont nécessairesà un voyageur pour remplir
le second de ces -objets, se rencontrent rarement dans
l'âge où nous vivons. Il y a des personnesparfaitementen état
-de donner une relation exacte partout où le sujet peut être
exactement connu; mais il y a dans tout pays des objets trèsimportans
qui ne peuvent être ni comptésni mesurés. Le naturalistefe
saurait offrir le véritable aspect d'un paysdans un
catalogue, quelque exact qu'il soit, des productions minérales
et végétales. Malgré tout ce que le staticien peut nous
dire des richesses et de la population, nous n'en ignorons
pas moins l'esprit qui anime les peuples, les modifications
qu'éprouve leur caractère.
Le génie d'un voyageur philosophe et poète est d'un
rang beaucoup plus élevé : il trouve en lui-même le pouvoir
de saisir d'un coup d'oeil rapide la physionomie de l'homme
et de la nature; il est doué de cette sagacité qui saisit le
caractère d'un individu dans ses traits, dans son expression,
dans ses gestes, dans son organe et dans chaque signe extérieur
de ses pensées et de ses sentimens. L'application de
cette faculté instinctive a cette masse variée, appelée une
nation, est un des plus rares efforts de l'intelligence humaine.
11 faut que l'esprit et les yeux opèrent avec une rapidité,
qu'on pourrait appeler électrique, pour rappeler ce
qu'une nation a été, en faire le rapprochement avec ses
passions et ses sentimens actuels, et tracer ainsi l'esquisse
du caractère national dans ses amusemens, ses habitudes,
ses institutions et ses opinions. Cela suppose une facilité
instantanée d'observation nécessaire pour saisir le premier
aspect d'un pays nouveau, et dont les traits se présenteraient
a l'esprit d'une manière confuse, si on ne les rapportait
aussitôt h quelque principe, et si on ne les réduisait a
quelque système. Pour arriver a ce résultat, il faut posséder
la faculté de peindre a la fois les scènes et les caractères, de
combiner la vivacité d'une première impression avec l'exactitude
d'un examen minutieux; d'assigner une place a une
nation, qui est tout-a-fait a part par son caractère, la disposition
de son esprit, qui est environnée de ses anciens
monumens, habillée des vêtemens de ses ancêtres, et livrée
a ses occupations ou ses délassemens, au milieu des scènes
Intérieures : .c'est ainsi que fait un grand peintre d'histoire,
qui, par la vérité des costumes, la disposition de l'arehitecture
et du paysage, annoblit et caractérise un sujet, ea
même temps qu'il sait l'embellir..
L'Europe a déjà applaudi, dans l'auteur de Corinne, le
génie du peintre national ; mais il était soutenu par. une fiction
pathétique, parla variété et l'oppositiondes caractères, et par
le charme d'un pays dont la beauté égale la réputation. Dans
l'ouvrage que nous avons sous les yeux ,
madame de Staël
a dédaigné le secours de la fiction ; elle trace des tableaux
moins poétiques, et un pays plus intéressant par l'espérance
que par les souvenirs.
Mais il n'en est pas moins certain que cet ouvrage est
l'effort le plus prodigieux de son génie, et probablement la
production la plus remarquable des facultés d'une femme.
Quelle autre femme, ou pour dire la vérité toute entière,
quel homme, de nos jours, pourrait avoir conservé toute la
grâce et tout le brillant de la société de Paris en analysant
ce genre de nature? avoir exposé les théories de la métaphysique
la plus abstraite de l'Allemagne, avec précision, et
cependant avec clarté et d'une manière intéressante
, et
réuni l'éloquencequ'inspirent les sentiinens les plus purs, les
plus tendres et les plus sublimes de la vertu, avec un talent
supérieur, pour indiquer les défauts des hommes ou des
nations, avec une touche adroitement adoucie et une plaisanterie
pleine de finesse et de douceur?
Dans une courte introduction
, on voit que les principales
nations de l'Europe descendent de trois races, lasclavone,
la latine et la teutonique. La littérature imitative et faible,
la civilisation récente, précipitée et superficielledes nations
sclavonnes les distinguent suffisamment des deux autres
grandes nations. Les nations latines qui habitent le midi de
l'Europe furent les plus anciennement civilisées. Des institutions
sociales, mêlées avec le paganisme, précédèrent
l'époque où elles embrassèrent le christianisme. Elles ont
moins de dispositions aux réflexions abstraites que les peuples
du nord; elles entendent mieux le bonheur et le plaisir
du monde ; elles ont la même sagacité que les Romains dans
les affaires civiles; et elles seules, comme leurs anciens
maîtres, savent mettre en pratique l'art de dominer.
Les nations germaniques qui peuplent le nord de l'Europe,
et la Grande-Bretagne, doivent leur civilisation au
christianisme. La chevalerie et le moyen âge, voilà les
sujets de leurs traditions et de leurs légendes. Leur génie
naturel, qui tient plus de leur propre fond, que des connaissances
acquises
, est plus gothique que classique. Ils
se distinguent par l'indépendance et la bonne foi , par
la gravité, bien plus que par la finesse ou la vivacité de
leurs talens ou de leur caractère. La dignité sociale que
l'Anglais doit a sa constitution politique, le place à la tête
des nations germaniques, mais n'a point entièrement effacé
le caractère commun de la race dont il sort.
La littérature des nationslatines est calquée sur celle des
anciens, et conserve la couleur originaire du polythéisme.
Celle des nations germaniques, dont l'origine remonte aux
temps de la chevalerie, est modifiée par une religion spirituelle,
Les Français et les Allemands forment les deux bouts
1
dela chaîne : les Français, en ce qu'ils effleurent les objets;
les Allemands, en ce qu'ils approfondissent la pensée et le
sentiment, premiers moteurs du monde moral. La nation
française, la plus cultivée des nations latines, penche pour
une poésie classique; la nation anglaise, la plus illustre des
nations germaniques, semble se complaire dans une poésie
plus romantique et plus chevaleresque.
Cette théorie, dont nous venons de donner le précis, est
très-ingénieuse, et montre, sous la forme la plus agréable,
les nuances qui existent dans les différenssystèmes de moeurs
et de littérature. Cela est généralement vrai, car l'origine
d'une race est, sans contredit, un des points les plus importans
dans l'histoire du genre humain; et les premières
impressions qui ont agi sur l'esprit des peuplades grossières doivent , encore laisser des traces chez leurs descendans,
même dans les temps les plus éclairés, et lorsqu'ils sont le
plus avancés dans la civilisation. Mais cette théorie, en la
considérant comme incontestable et universelle, pourrait
être victorieusement combattue par les argumens d'un scepticisme
ingénieux. Les faits ne sont pas entièrement d'accord
avec elle. Ce fut parmi les nations latines du midi que
naquirent la chevalerie et les romans. La Provence fut le
berceau de la poésie romantique. Une littérature chevaleresque
fut le genre dominant en Italie, dans le siècle le plus
brillant du génie. La poésie espagnole semble avoir été plus
romanesqueet moins asservie que celle d'aucune autre partie
de l'Europe, a l'esclavage classique. La chevalerie, au contraire,
qui est le raffinement du moyen âge, pénétra plus
lentement dans les contrées du nord. Dans des régions moins
policées, la chevalerie était plus âpre, moins sauvage, et
n'y parut pas, comme dans le midi, avec cet éclat et ce
renom qui agit si puissamment sur l'imagination des siècles
suivans. En général, le caractère de la littérature, chez toutes
les nations européennes, semble spécialement dépendre de
l'époque a laquelle cette nation atteignit a son plus haut point
de civilisation. La poésie espagnole et italienne florissait
quand. l'Europe était encore chevaleresque. La littérature
française parvint a son plus haut degré de splendeur, quand
tes écrivains grecs et romains furent devenus l'objet d'un
culte universel. Les Allemands cultivèrent la poésie un siècle
après, et lorsque l'étude de l'antiquité eut fait revivre
la connaissance des sentimens et des principes des temps go.
thiques. Ce fut la nature qui produisit une poésie chevaleresque
dans le 16e. siècle ; dans le 10e. ce lut l'instruction.
L'histoire de la poésie anglaise est peut-être celle de toutes
les nations qui fait ressortir le plus distinctement la révolution
qui s'est opérée dans le goût en Europe. Nous avons
successivement cultivé une poésie gothique par instinct naturel
, une poésie classique par imitation
, et une seconde
poésie gothique par l'étude des anciens poètes de notre
nation,
A cette considération on peut ajouter que les nations catholiques
et protestantes doivent différer dans leur système
poétique. La pompe des fêtes et le polythéismedes légendaires
chez les catholiques
,
produisaient en quelque sorte les
effets d'un paganisme chrétien. La poésie protestante est
pour ainsi dire spiritualisée par le génie de son culte, et
fortement exaltée par l'usage journalier des traductions qui
lui ont transmis les beautés sublimes des poèmes hébreux.
Sans cela, les nations d'Occident n'auraient probablement
jamais pu s'accoutumer au genre de la poésie orientale ; la
religion vainquit cette première répugnance , et l'habitude
lui donna une influence toujours facile à remarquer dans le
penchant pour les émotions profondes et les images sublimes
,
qui caractérise
,
bien que sous des formes différentes,
la poésie anglaise et la poésie allemande.
; Cependant pour rendre justice à l'ingénieuse théorie de
madame de Staël, il faut observer que le caractère original
dont elle fait l'apanage des nations du nord
,
doit les avoir
conduites a embrasser la foi et le culte protestant, pendant
que le papisme du midi semblait maintenu par un
penchant primitif pour le luxe des cérémonies et le goût
d'une mythologie souple et variée.
Lq suite au numéro prochain.
yajette littéraire->.
ANGLETERRE.
• LONDRES.— Dix licornes de mer ont été tuées récemment
sur les côtes du Spitzberg
, par l'équipage du Lively de
Berwick. Huit de ces poissons avaient des cornes, et trois
étaient femelles. Le capitaine Kingston croit que ces animaux
perdent leurs cornes comme les daims perdent
leur bois, car il en a vu un grand nombre dépourvu de cette
défense.
—Le savant Humphrey Davis, après de longues recherches
,
soit sur les peintures des bains de Titus, soit sur
d'autres peintures antiques, a reconnu que les anciens se
servaient de préférence du rouge de plomb ; leur jaune était
d'ocre, qu'ils mélangeaient quelquefois avec le vermillon et
la chaux. Ils employaient l'orpiment et le massicot ; le
bleu se formait de soda silica, de chaux et d'oxide de cuivre.
11 se propose de livrer incessamment au public un ouvrage
détaillé sur l'avantage et la combinaison de ces diverses
couleurs qui conservent ,
après des siècles
, toute leur
fraîcheuir.
— Les détails suivans peuvent donner une idée du pays
récemment découvert à la Nouvelle-Galles méridionale,
au-delà des montagnes Bleues, pays totalement inconnu
avant l'an 1814 :
Sydney-Cowe, 3o juin 1815.
La population de ce pays est peu nombreuse, et les turels na- ont beaucoup de ressemblance avec ceux des environs
de Sydney-Cowe
,
quoique leur langage soit très-différent.
lis en diffèrent encore en ce qu'ils sont bien couverts
depeauxdekangouroo artistement cousues ensemble avec du
fil fait des nerfs d'un animal appelé eum; ils portent la
fourrure en-dedans ; et la partie extérieure de ce vêtement
est ornée d'une manière très-régulière, d'emblèmes parmi
lesquels on distingue des croix. Ce peuple, qui se montre
très-gai et d'un bon naturel, ne paraît pas avoir cette humeur
guerrière et sauvage qui distingue les naturels des
environs de Sydney-Cowe. Ils ont avec eux des chiens du
pays, apprivoisés, dont les voyageurs présument qu'ils se
servent pour prendre des kangouroos. Leurs javelines sont
grosses et pesantes, et ils ne les lancent qu'à une faible
distance et à l'aide de la main seulement, comme les habitans
de la Nouvelle-Zélande.
Le jour, dit un des voyageurs, que nous quittâmes les
plaines de Bathurst, le gouverneur envoya M Evans, adjoint
à l'arpenteur-général, avec deux hommes et deux
chevaux, en lui enjoignant de pénétrer aussi loin qu'il le
pourrait à l'ouest M. Evans revint après s'être avancé jusqu'à
115 milles à l'ouest de Bathurst, et rapporta que le
pays qu'il avait traversé était beaucoup meilleur et plus
peuplé que celui que ses précurseurs avaient parcouru; ce
qu'il attribue aux^troupeaux considérables de kangouroos et
d'eums qu'il rencontra partout sur sa route, et qui servent
à la nourriture des habitans, qui mangent en outre beaucoup
de poissons que leur fournit en abondance une rivière
considérable qui coule vers l'ouest. Cette rivière lui parut
à peu près de la même dimension que celle d'Hawkesburg,
et peut, à ce qu'il présume, être facilement explorée à
l'aide d'un bateau, ou, en suivant les bords, à travers une
plaine unie et fertile. M. Evans a rapporté avec lui une
grande quantité de manne dela plus belle espèce, qu'il
avait recueillie dans l'herbe et dans des savannes où l'on
avait mis le feu, et où elle se trouve en petits morceaux j
ce qui porte à croire que cette manne est le produit d'une
espèce de sautereau. La base de toutes les montagnes de
ce nouveau pays est une pierre calcaire bleue ; et M. Evans
y trouva une grande quantité de cailloux
,
de topazes et de
cristaux communs ,
semblables à ceux que l'on rencontre
sur la côte du détroit de Ban. Le pays est bien boisé, on y
voit un grand nombre de pins
,
dont le tronc a jusqu'à
quarante pieds de hauteur, sans une seule branche. Le sol
et les pâturages sont extrêmement riches.
ALLEMAGNE,
AUGSBOURG. On a découvert des antiquités très-remarquables
à une lieue de Salzbourg, à gauche de la route de
Heichenhall, entre Vichausser et Lotz. C'est un bâtiment
romain, avec de très-belles mosaïques. Aussitôt que le
gouvernementbavarois en a été instruit, il a chargé l'académie
des sciences de Munich d'y envoyer le professeur
Thiersch. Le 8 août dernier, cet académicien a fait commencer
les travaux par un grand nombre d'ouvriers, et dès
le 12 ,
deux grandes salles et un appartement à côté étaient
a découvert.
Dans la première salle, on a trouvé un plancher dt1
très-belle mosaïque, de dix-huit pieds de long sur quinze de
large. Il représente l'histoire de Thésée et d'Ariane. La
composition de la sculpture est de main de maître. Le plancher
n'a souffert qu'en deux endroits par l'écroulement des
murs, qui étaient ornés de peinture à fresque.Onen a recueilli
les débris avec beaucoup de soin. On continue les travaux,
et on se flatte de trouver encore d'autres appartemens du
côté opposé. M Thiersch se propose de publier une description
détaillée de ces antiquités.
—Un journal allemand a rapporté , sur la foi d'un correspondant
de Russie, qu'on a recueilli dans les vastes gouvernemens
de Koliman et de Tobolsk un grand nombre
d'objets curieux, tirés des tombeaux tartares qui existent,
dit-on, dans ces contrées depuis onze cents ans. Ces tombeaux
renferment des vases de métal, des armes, des instrumenspour
les sacrifices, des monnaies et des ornemens;
plusieurs de ces derniers sont couverts d'hiéroglyphes ou
de figures humaines. On a également trouvé des hiéroglyphes
sur les rochers qui suivent le cours du Tom et du
Jenisey. On a aussi découvert des ruines de villes et de forteresses
: on peut visiter dans le voisinage de Tobolsk les
ruines de l'ancienne capitale Sibir, qui a donné probablement
son nom à tout le pays.
ITALIE.
ROME. — Il Y a quelque temps qu'en enlevant une vieille
grange pour dégager une partie de la façade du Colisée, on
découvrit dans cette grange des peintures à la fresque qui
paraissaientêtre du quatorzième siècle.On a cru reconnaître
dans le nombre un portrait d'un pape, de la main de Giotto,
qu'on a détaché de la muraille pour le conserver. Cette
grange était selon les conjectures de nos antiquaires, une
ancienne chapelle consacréeà Saint-Jacquespar des pèlerins
espagnols. D'ailleurs ces peintures sont mauvaises et sans
aucun mérite sous le rapport de l'art. Les fouilles faites depuis
peu dans la villa Matei et aux environs, par l'ordre du.
prince de la Paix, ont eu un résultat plus intéressant. Outre
un pavé en mosaïque, des sarcophages, des tronçons de
colonnes et d'autres antiquités, on y a découvert un buste
de Sénèque, où son nom est écrit au bas, et qui paraît parfaitementauthentique.
La découverteremarquabled'une salle
antique avec des niches et des statuesprès de Palestrina, dont
on avait déjà parlé il y a quelquesmois, mais qu'on aviat eu des
raisons de tenir secrète, s'est complétement confirmée. C'est
une propriété d'un prix infini pour ceux qui en sont en possession.
FLORENCE.—L'académie des Beaux-Arts de Florence
publie dans son programme pour le concours qui s'ouvrira
e premier juillet 1816, et auquel sont appelés les artistes
de toutes les nations, le sujet suivant pour le prix de dessin ;
« Pierre Capponi déchirant, en présence de Charles VII,
« le traité
, trop humiliant pour sa république, que ce
« prince prétendait imposer à Florence. »
Comme un secrétaire de Charles VII lisait ce traité en
présence des députés de la ville
,
du nombre desquels était
Capponi; celui-ci le lui arracha des mains et le mit en
pièces
, en disant au roi : Faites donc battre le tambour, et
nous sonnerons les cloches. Le prix est une médaille d'or de
la valeur de quinze sequins.
—Lalittérature italienne et la sectejuive ont fait une perte
sensible dans la mort de M. Salomon Fiorentini de Florence,
enlevé, il y a quelque temps, aux lettres dans un âge extrêmement
avancé. Il était compté au nombre des premiers
poètes de son pays, et on a de lui un recueil d'élégies extrêmement
touchanteset qu'on peut regarder commeclassiques;
on lui doit également la traduction en vers de plusieurs passages
de la Bible. Comme le célèbre poète juif de Berlin,
Hardwick Vezelise, dont un de nos collaborateurs a fait
connaître dans ce journal la vie et les ouvrages, il a trouvé
dans l'Ecriture ses plus nobles et divines inspirations, et
comme lui, était également recommandable par des vertus
sociables et religieuses. Les Israélites de l'Italie, qui honnorent
M. Michel Bolaffi et M. le chevalier Colagna de Mantoue,
ont vivement regretté M. Fiorentini, sur lequel un
écrivain distingué, qui a été long-temps son collègue et son
ami, donnera dans un des prochains nos. de ce journal une
notice plus détaillée.
NOUVELLES DIVERSES.
—Il y a quelque temps que M. Lebreton, secrétaire de la
quatrième classe de l'Institut, est parti de Paris avec un armateur
américain, pour aller au Hâvre, où s'étaient déjà
rendues toutes les personnes qui composent une caravane
d'artistes françaisdestinée pour le Brésil, Ils s'étaient adjoints
divers artisans : un charpentier, un serrurier, un menuisier,
un tailleur, et même une marchande de modes. Ils se proposent
,
dès qu'ils seront arrivés à Rio-Janeiro , de construire
un panorama représentant la ville de Rome : plusieurs pasMERCURE
ÉTRANGER.
N° XXI.
LANGUE SANSKRITE.
DISCOURS
SUR les avantages ,
la beauté
,
la richesse de la langue sanskrite
, et sur l'utilité et les agrémens que l'on peut retirer
de son étude ;
Prononcé au Collège Royal de France , à l'ouverture du
cours de langue et dé littérature sanskrite; par M. A. L.
CHEZY, Lecteur et Professeur Royal, Chevalier de la
Légion d'Honneur, etc.j etc. le lundi 16 janvier 1815.
MESSIEURS
I
Depuis long-temps le voeu d'un grand nombre de savans
français des plus recommandables,à la tête desquels je crois
devoir placer le vénérable Anquetil Duperron et le célébré
Silvestre de Sacy, la gloire et l'honneur des lettres orientales
,
était que quelque littérateur de notre nation se livrât
à l'étude du sanskrit; cette souche antique^ d'où, comme
autant de jeunes rameaux, sont émanés tous les dialectes
usités dans l'Inde. — Mais soit insouciance, soit manque
de courage , aucun Français n'avait encore répondu a cet
appel de la science. Plus porté par goût a ce genre d'é"
tudes, on doué peut-être de plus de patience, j'entrepris Je
soulever le voile qui dérobait a nos regards ce sanctuaire
mystérieux. A mesure que j'en déroulais un pli, que je
voyais luire a mes yeux quelque trait de lumière
, ma curiosité
prenait de nouvelles forces
, et, semblable aux initiés
qui ne parvenaient a approcher du Dieu, qu'après avoir
été soumis auxplus rudes épreuves, j'eus le bonheur, après
mille fatigues, de pénétrer dans le temple auguste où sont
consignées les connaissances d'un des peuples les plus anciennement-
civilisés,du monde. Quel plaisir n'éprouvai-je
pas ,
lorsque je me sentis en état de déchiffrer ces antiques
feuilles de palmier, long-temps aussi inintelligibles pour
moi, que l'étaient autrefois les feuilles de la Sibylle, et de
reconnaître, empreintes sur cette frêle matière, les plus
hautes pensées de la philosophie; ce type du beau aussi ancien
que le moirde
, et qui doit durer autant que lui !
Cependant ce n'était pas pour satisfaire ma seule curiosité
que j'avais pris tant de peines : le désir de me rendre un
jour utile a mes compatriotes, et de leur faciliter les moyens
de parcourir cette nouvelle carrière, voila le puissant motif
par lequel était soutenu mon courage, qui, je l'avoue, sans
cette pensée
,
m'eût plus d'une fois abandonné. Mais comment
pouvais-je espérer de parvenir à -ce but honorable? Il
n'y a que peu de mois encore, ce projet ne s'offrait a mou
esprit que comme une vaine chimère, quand le retour de
notre Monarque chéri vint tout-à-coup me faire croire a sa
réalité.
Plein de confiance en la faveur d'uu Souverain qui de
tout temps a fait des lettres ses plus chères délices, et espérant
en l'appui d'un ministre dont les soins les plus assidus
tendent sans cesse a augmenter le domaine de la science et
de la littérature ,
j'osai réclamer sa haute protection
, pour
faire parvenir ma demande aux pieds du trône. Le Roi, non
seulement a daigné l'exaucer; mais en choisissant le Collège
de France pour y établir une chaire de langue et de littérature
sanskrite, et en m'associant par la a de si illustres collegues,
cet auguste Souverain m'a tout d'un coup élevé a un
honneur auquel j'étais loin de prétendre, et dont le zèle que
je mettrai a remplir les intentions bienveillantes de S. M.,
pourra seul me rendre digne.
Nous allons donc, Messieurs, professer, pour la première
fois en Fiance, une langue dont les seuls Anglais ont pu
jusqu'à ce jour se vanter de posséder la clef;langue célèbre
-qui, selon la remarque d'un de nos plus profonds écrivains,
n'est peut-être que cette langue des Dieux dont parle Homère
: au moins est-elle digne d'un pareil honneur, tant par
sa richesse que par son élégance et son harmonie. On dirait
en effet que Sâraswatî(la déesse de l'éloquence) s'est plu à
en disposer et a en mesurer elle-même tous les sons, tant ils
flattent délicieusement l'oreille. Et ne croyezpas, Messieurs,
que j'emploie ici l'hyperbolej car il est certain qu'il n'existe
pas sur la terre une langue où,pour éviter toute espèce d'hiatus
et de sons durs et discordans par la rencontre des voyelles
ou de certaines consonnes entre elles
, on ait imaginé un
système orthographique plus délicat et plus recherché. Mais
ce n'est pas par cette qualité seule que cette belle langue se
recommandera a vous ; un autre attrait, bien plus puissant
encore , ne tardera pas à éveiller toute votre curiosité , et
vous rendra bien moins sensible l'aridité inséparable de
l'étude des langues en général. Je veux parler des rapports
ffappans que ,
dès les premiers temps, vous aurez occasion
de remarquer entre cet antique idiome et les langues grecque
et latine
, et cela non seulement dans des mots isolés
,
mais
dans leur structure la plus intime ; de cet esprit d'analogie
qui semble avoir présidé a sa formation
, en sorte que, d'après
la connaissance d'une seule racine, on se trouve en état
de former un nombre prodigieux de mots dérivés, qui, offrant
à l'esprit une image
,
s'y gravent sans effort et d'une
manière Ineffaçable.
Tels sont, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, les points
de repos qui s'offriront a nous dans notre marche pénible ;
mais n'en eussions-nous aucuns, et dussions-nous traverser
d'abord un désert entièrement aride, la perspective de l'Oasis
enchanteur qui nous attendrait au milieu de cette mer de
sables
9 ne devrait elle pas suffire pour soutenir notre coti-s
rage ? ou, pour parler sans figure, quelles peines pourraient

entrer en balance avec les jouissances sans nombre que va
se créer notre esprit par l'acquisition d'une littérature toutë
nouvelle, et tellement abondante, que nous n'éprouverons
plus d'autre embarras que celui du choix ?
Philosophie, métaphysique) grammaire, théologie, astronomie,
mathématiques-, jurisprudence, morale, poésie, des
traités de toutes ces sciences cultivées chez les Indiens dans
lin temps où PEurope entière était plongée dans les plus
profondes ténèbres de l'ignorance, vont s'offrir en foule à
vos regards avides, faire naître de. votre part les recherches
les plus savantes. Et qui sait s'il n'est pas donné à quelqu'un
de vous, Messieurs, d'y apporter cet esprit subtil et observateur
qui, par des fapprochemens ingénieux, peut jeter lé
plus grand jour sur l'histoire de l'hommej et nous retracer
l'origine de nos connaissances?
Le philosophe, avide d'étudier la croyance et les dogmes
religieux des différens peuples, trouvera dans les Védas un
Vaste champ ouvert a ses recherches. Parmi tous les monu—
mens qui nous restent de l'ancienne littérature indienne
> ces
livres sacrés sont, sans contredit, l'ouvrage qui doit le plus
puissammenthaute exciter notre curiosité, tant à cause de sa
haute antiquité, que par la matière qui y est traitée, et qui i étant approfondie, peut nous donner les renseignemens les
plus précieux, non seulementsur la théogonie indienne, mais
peut-être sur les usages religieux des Egyptiens, des Grecs et
même de quelques peuples modernes.
Les Indiens droient que le Véda original a été révélé par
Brahmâ lui-même, et qu'il s'est long-temps conservé par la
simple tradition, jusqu a ce qu'un sage le divisât en quatre
parties
,
telles qu'elles existent maintenant,savoir : le Ritch,
l'Yadjouch
,
le Sâman et l'Atharvana; d'où ce sage obtint
le nom de Vyâsa ou Véda- Vyâsa, c'est-a-dire distributeur
ou ordonnateur du Véda. C'est a ce même personcage
que les Indiens attribuent leurs plus anciennes compositions,
telles que leurs Pourânas et le Muhâbhârata
f
célèbre poëme épique, où sont décrites les guerres de&Kourous
et des Pandous, deux branches de la famille de Bharata,
l'un des plus anciens rois de l'Inde
, et qui donna, son nom a
cette contrée. Mais l'étendue de ces ouvrages et les différences
sensibles que l'on y remarque dans le st-yle prouvent
assez qu'ils ne peuvent être sortis de la même plume; et les
Indiens, selon toute apparence, se seront plu a attribuer à
Vyâsa les compositions de différens sages dont les noms se
perdent dans l'antiquité, et en auront fait, s'il est permis.
de s'exprimer ainsi, leur Hercule littéraire.,
Déjà, Messieurs, vous avez pu prendre une idée de cesx
livres mystérieux, soit dans un savant mémoire de M, Colebrook&,
inséré dans le septième volume dès Asiatic Researches,
où ce célèbre indianiste en donne l'analyse la plus,
satisfaisante, soit dans l'Oupnékhat d'Anquetil, précieuse
et dernière offrande, que, d'une main mourante, ce respectable
académicien a déposée sur les autels de la science ;
ou mieux encore dans l'excellente analyse faite de cet ouvrage
par un de ses illustres confrères, qui jouit maintenant
d'une des places les plus honorables dans l'Etat, et dont le
talent n'est effacé que, par la. noblesse de son caractère.
De nombreux ouvrages de philosophie, entr'autres le
Nyaya, le Mèïmansa, le Vedanta qui en est une branche
,
le Sankya-Sâstra, offriront au métaphysicien l'occasion
de les comparer avec les systèmes enseignés autrefois
dans les écoles de la Grèce et de l'Italie; et les rapports.,
qu'il trouvera entre leur doctrine et celle du péripatétisme
de l'école de Platon et de la secte italique, achèveront de le
convaincre des anciennes relations qui ont dû nécessairement
exister entre des peuples qui présentent dans leurs.
idées une telle coïncidence.
Passons-nous aux ouvrages de grammaire ? nos plus habiles
philologues ne liront pas sans le plus vif intérêt les
célèbres Soutras, ou Aphorismes de Pàniiii, l e Siddhânta-
Kaoumoudî, le Sâraswatî prakriyâ
,
le Mougdha—
bodha, et autres traités où la théorie du langage est analysée
avçc autant de logique que de finesse j et peut-être
trouveront-ils h y puiser quelques idées nouvelles sur cette
matière si intéressante, qui tient à l'organisation de l'homme
et à cet esprit d'analogie qui lui est si nature!.
Mais quel trésor inépuisable que ces volumineux et antiques
Pourânas, ces vénérables dépôts où, sous le voile
de l'allégorie et de la fable, une grande partie de l'histoire
ancienne de l'Inde demeure ensevelie! Déjà la partie purement
mythologique qu'ils renferment, commence a se débrouiller.
M. Moor, en recueillant et classant dans son bel
ouvrage intitulé : Hindu-Pantheon (Panthéon Indien),
les divinités principales, avec leurs diverses attributs, a fait
nn travail éminemment utile et très-propre a faciliter l'intelligence
des poètes. Sir W. Jones, dans un mémoire inséré
dans le deuxième vol. des Asiat. Resear., a fait un rapprochement
très-Ingénieux entre certaines divinités indiennes,
et quelques divinités grecques et latines; mais,
sur rhistoire et la géographie ancienne de l'Inde, il n'a encore
paru que des essais peu satisfaisans. Cependant, a mesure
que la connaissance de la langue sanskrite nous deviendra
plus familière, il n'est pas douteux que nos lumières
ne s'étendent aussi de ce côté ; et souvent une seule découverte,
une heureuse inspiration suffisent pour faire faire a
l'esprit humain les plus grands pas.
Quant a Gastronomie et aux mathématiques, les amateurs
des sciences exactes ont pu prendre, dans le mémoire de
M. Davis sur le Soûryasiddhânta, une idé« fort avantageuse
de l'état florissant de ces sciences chez les Indiens, à
une époque où les peuples de l'Europe s'abandonnaient a
toutes les chimères de l'astrologie; et il n'auront pas vu sans
la plus grande admiration, dans la Bidja-Ganita, traité
d'algèbre, composé en sanskrit, que plusieurs propositions
étaient déjà enseignées dans les écoles de Bénarès, longtemps
avant que ces mêmes propositions aient été successivement
inventées en Europe par Fermât, Euler et Lagrange.
Citer le code des lois de Menou, traité dont, pap des
raisonnemens assez spécieux t sir W. Joues fait remonter la
composition a l'an 1280 avant l'ère chrétienne, c"en est assez
pour exciter vivement la curiosité du jurisconsulte, et l'engager
à méditer sur un des ouvrages les plus propres a nous
convaincre de l'antiquité du peuple pour lequel il a été fait,
par le tableau qu'il nous présente tout a la fois, et de sa
haute civilisation et de sa profonde corruption,àune époque
déjà si éloignée de nous.
L'Hitopadésa ne sera pas d'un moindre prix aux yeux
du moraliste, en lui offrant l'original inestimable du plus
ancien recueil d'apologues qui existe; livre infiniment curieux
,
qui, plus généralement connu sous le nom de Fables
de Pilapy, aété traduit non seulement dans tous les idiomes
de l'Asie, mais dans presque toutes les langues de l'Europe.
Et ne croyez pas, Messieurs, que cette belle littérature
n'ait de trésors que pour la science et la sévère raison. Non :•
la vive imagination y a aussi une part abondante ; et, chez,
aucun peuple du monde, la brillante poésie ne s'est montrée
sous des dehors plus magnifiques, accompagnée d'un cortége
plus gracieux et plus séduisant.
Depuis la superbe épopée jusqu'à l'idylle timide, les
productions les plus variées du génie se présenteront en
foule a vos regards enchantés, et vous feront éprouver tourà-
tour tous les genres d'émotions dont l'âme est susceptib!
e.
C'est surtout dans la poésie épique, que la langue sanskrite
semble ravir la palme à toutes les autres; et, parmi les poètes
indiens, le grand Vâlmîki, dans Râmâyana, paraît avoir le
mieux connu l'art d'en faire ressortir toutes les beautés. Sous
son magique pinceau, nous la voyons se prêter sans efforts à
tous les tons, a toutes les couleurs. S'agit-il de décrire des
scènes douces et attendrissantes? Cette belle langue, aussi
sonore que féconde, lui fournit alors les expressions les plus
harmonieuses; et, semblable a un fleuve tranquille qui serpente
mollement sur la mousse et les fleurs, elle entraîne
sans secousse notre imagination ravie, et la transporte doucement
dans un monde enchanté ; mais dans les sujets qui
exigent de l'énergie et de la force, dans les descriptions de
combats,par exemple, son style devient aussi rapide, aussi
anime que l'action elle-même. Les chars roulent et bondissent
,
les éléphans furieux heurtent avec fracas leurs énormes
défenses, les chevaux hennissans frappent du pied la
terre retentissante
,
les massues s'entrechoquent, les dard$
sifflent et se brisent, la mort vole de toutes parts On ne
lit plus, on est transporté au milieu de la plus horrible
mêlee.
Dans un épisode de ce poëme ( la mort d'Yadjnadatta
), que nous avons récemment publié, vous avez pu , Messieurs, si ce petit essai vous est tombé entre les mains.
prendre une idée de la manière de ce poète habilé dans le
genre tendre et pathétique; et peut-être vous sera-t-il
agréable aujourd'hui de connaître également son style dans
le genre noble et élevé. Le morceau suivant, extrait du
même poëme, et qui renferme la description d'un combat
çntre Lakchmana, le jeune frère de Râma, et le géant Atikâya,
frère du farouche Ravana
, pourra ,
si ce n'est pas
abuser de votre attention, remplir notre dessein.
Rama, jeune prince rempli de valeur, bloque
, avec son innombrable
armée, la ville de Lankâ (1 ), résidence royale de Râvana, le ra visseur
de son épouse ; et, placé sur une éminence
,
il converse avec Wibhtçhana
,
le propre frère du tyran de Lankâ, qui, lassé de ses cruautés
çt de ses injustices, avait depuis peu abandonné sa eour, et s'était
rendu dans. le camp de Râma
,
dont il avait embrassé le parti. A mesure
que quelque chef ennemi, à la tête d'une troupe nombreuse çort de la citadelle , pour provoquer les siens au combat, Râma interroge
le transfuge sur le nom ,
le rang et la valeur de l'adversaire qui s& présente, et, d'après les renseignementsqu'il en reçoit, il désigne tel
9u tel de ses générauxpour marcher à sa rencontre.
Laissons parler le poète :
« Atikâya, ayant yu tomber tour-à-tour ses trois frères et
(1) Nom donné anciennement, tant à l'île de Ceylan qu'à sa ville
capitale. " '
ces oncles, tous égaux en force à Sakra
, se livra à la plus,
affreuse colère. Mène-moi, dit-il au conducteur de sou
char, mène-moi sur-le-champ en présence de Rama ; c'est
avec lui seul que je veux me,mesurer. Que je l'abatte, que
l'arrache cette funeste racine, et à l'instant Lakchmana, Sougrîvâ, Angada, et ces guerriers innombrables qui n'en
sont que le tronc et les branches, seront anéantis du même
çoup ! —
« Aussitôt le char roule avec un bruit semblable à celui
du tonnerre, et Atikàya, le front couronnéd'un superbe diadème,
et la main armée d'un arc immense, dont il ébranle
avec force le nerf retentissant, s'élève majestueux comme
Vichnou, lorsqu'en trois pas il mesura le monde. La terre
tremble, les forêts s'agitent; les tigres, les lions rugissent de
terreur; et l'armée ennemie, ne pouvant soutenir le feu de
son regard, se disperse de toutes parts, et lui livre le passage.
Rama, le voyant fondre de son côté
,
adresse ainsi la
parole à Vihhîchana, qui se tenait prèsde lui : — Quel est,
ô Vibhîchana, ce redoutable archer d'une stature gigantesque
? Son char, hérissé de flèches
,
de lances, d'épées, de
massues étincelantes, s'avance avec rapidité. Environné de
ces armes brillantes, son vaste corps offre l'aspect d'un
nuage orageux d'où jailliraient à-la-fois mille éclairs. Quel
est ce superbe Râkchassa qui répand ainsi la terreur sur son
passage , et se dirige fièrement vers moi ?
« —-C'est, lui répond Wihhîchana, le valeureux Atikâya,
celui des fils de Râvana dont la force approche le plus de
çelle de son père. Egalementhabile à se servir de l'arc et de
l'épée, à combattre, soit à cheval, soit monté sur un char,
il s'est rendu célèbre jusque parmi les Dévas et les Dànavas.
<c Soumis autrefois aux plus grandes austérités, il s'attira
la bienveillance de Brahmâ, et c'est des mains de cette divi-t
nité puissante qu'il a obtenu ce char étincelant d'or, cette
divine cuirasse et ces armes enchantées, qui, plusieurs fois,
ont été la terreur des Souras et des Asouras. Ses flèches
pont plus rapides que la foudre, plus à craindre que les lacs,
redoutables du dieu des eaux.—
« Cependant AtikâJa ayant dispersé l'armée de Sougrîva,
$e même qu'un jeune lion par son approche met en fuite un,
\
troupeau de daims timides , ce superbe géant, sans s'abaissera
poursuivre des ennemis qu'il juge indignes de ses coups,.
marche droit sur Râma, qu'il apostrophe en ces mots :
« — Ce n'est pas avec un ennemi vulgaire que je veux me
mesurer ; et s'il est vrai, ô fils de Dasaratha, que tu réunisses
la force au courage, que tardes-tu à me présenter le
combat ? — Lakchmana, irrité de cette insolente provocation
, se jette entre Rama et son agresseur, et, avec un sourire
moqueur, il tend son arc divin, prêt à placer sur la
corde une flèche acérée. — Quoi! Saoumitri (2), lui dit le
géant du ton de l'ironie, un faible enfant tel que toi oser m&
défier au combat !
,...
Crois-moi, retire-toi, redoute la pointe
brûlante de ces flèches, insupportable aux Immortels euxmêmes.
Imprudent, tu veux réveiller le feu assoupi de la
destruction !.. Fuis -, ou, si tu persistes dans ce dessein insensé,
prépare-toi à descendre dans le royaume d'Yama.
Vois ces flèches aiguës tout étincelantes d'or; vois ce dard
dont l'éclat rivalise avec les feux du soleil : il va te déchirer,
il va boire ton sang comme un lion furieux déchire le petit
de l'éléphant, et se désaltère dans ses veines.
«— Ce n'est point en de vaines paroles, en une folle jactance
,
lui répond avec calme le fils de Soumitrà, que consiste
la valeur. Laisse-là ce discours inutile
, et fais-toiplutôt
connaître par tes actions. L'homme qui fait preuve de courage
, tel est celui que nous reconnaissons pour un héros.
L'arc ou le glaive
,
quelle que soit l'arme que tu choisisses tu , me vois prêt à accepter le combat. Déjà je brûle d'abattre
cette tête altière, de la voir rouler a mes pieds, comme le
fruit du palmier, parvenuà sa maturité,tombe au souffle des
vents. Qu'avec délices mes flèches vont s'abreuver de ton
sang !.... Les dieux en trouvent moins à savourer l'ambroisie.
Je suis un enfant, dis-tu
, et comme tel tu me juges indigne
du combat ! Va
, garde-toi de me mépriser, et vois
plutôt en moi le Génie de la mort prêt à fondre sur sa
proie. -
« Ainsi les deux guerriers exaltent mutuellement l'ardeur
(2) Surnom de Lakchmana, dérivf: de Soumitrâ, nom de sa mère.
qui les anime
, et, des hautes régions de l'éther, les DévaS
ont les yeux fixés sur eux, attentifs à la grande lutte qui va
avoir lieu.
« Lakchmana ayant cessé de parler, le géant, enflammé
de colère
,
lui décoche un trait rapide; mais le fils de Soumitrâ
suit de l'oeil le dard dans les airs
, et lui opposant ses
flèches acérées
,
il le brise en trois parties. Mille traits sont
lancés et détruits de part et d'autre; mais enfin, plus heureux,
Lakchmana blesse au front son adversaire. La douleur
que celui-ci en ressent, loin de l'abattre, ne fait que redoubler
ses forces. Il saisit un arc plus solide que le premier, y
place un nouveau trait, et le décoche avec tant de vigueur,
que Lakchmana, ne pouvant l'éviter, en est frappé à la poitrine.
Il y riposte par un trait de feu, 'terrible comme le
sceptre de Braumâ; mais Atikâya lui oppose avec adresse une
flèche aux ailes d'or, brillante comme un rayon du soleil.
Les deux traits se rencontrent dans les airs, semblables à deux
jserpens furieux qui déchargeraientl'un sur l'autre leurs langues
flamboyantes, et, brisés dans ce choc terrible, ils tombent
en éclats sur la terre. Le fils de Soumitrâ
, sans laisser
à son adversaire le temps de respirer, l'accable d'une grêle
de traits ; mais tous s'émoussent sur la cuirasse de diamant
qui protège le fils de Râvana, et tombent sans nul effet
à ses pieds Pendant que Lakchmana se consume ainsi en
inutiles efforts, le dieu du vent, Vâyou venant au secours
du ieune héros
,
lui donne ce conseil : — C'est en vain, ô
fils de Soumitrâ, que tu chercherais à entamer l'armure de
ton adversaire; armure qu'il a reçue en don du Maître du
monde , et sous laquelle il est invulnérable, si, pour détruire
l'effet d'un pareil charme, tu n'emploies de ton côté
la flèche même de Brahmâ.—
« Lakchmana place aussitôt le trait fatal sur son arc, immense
comme celui d'Indra. Le trait part; le géant lui oppose
en vain toutes les armes qui sont en son pouvoir. Le
dard, plus rapide et aussi brûlant que la foudre, n'en est
point ralenti. Dans son vol il consume ,
détruit, brise tous
les obstacles qu'il rencontre , et vient frapper Atikâya. Sa
tête horrible, séparée du tronc, tombe avec fracas sur la
terre, semblable à un quartier de roc détaché par la foudre i
et les Râkchassas (3), témoins de la mort de leur chef, fuient,
tout tremblans dans Lanka, porter à Râvana cette triste
nouvelle. J)
Plusieurs autres grands poèmes, tels que le Mahâbhârata
y
où sont décrites les aventures et les guerres des Kourous
et des Pandous ; celui intitulé : Sisoupâla-badha (la
mort de Sisoupâla), le Raghou-Vansa, étincellent de
beautés du premier ordre y et quelquefois des sujets dit
plus haut intérêt y sont traités épisodiquemeut. C'est ainsi
que le Bhâgavat-Gîtâ, dialogue admirable entre Krichna.
et Arjouu, touchant la divinité et l'immortalité de l'âme,
et dont on doit une traduction aussi fidèle qu'élégante à
la plume savante du doyen des Indianistes, le célèbre Ch..
Wilkins, nommé dernièrement associé étranger à la troi-.
sième classe de l'Institut royal de France, fait partie du.
Mahâbhârata.
Et remarquez aussi, Messieurs, que ces antiques composîtions,
comme les plus anciens écrits des Grecs, ont fourni
d'abondans matériaux au génie des poètes dramatiques, qui
y ont puisé le sujet de la plupart de leurs pièces; car je ne
dois pas vous laisser ignorer que les Indiens
,
sensibles,
comme tous les peuples civilisés, aux brillantes illusions de
3a scène, possèdent un théâtre aussi richequ'aucun qui soit
au monde; théâtre bien défectueux, sans doute, si vous
voulez le juger d'après les règles sévères prescrites par Aristote
; mais qui ne le cède peut-être pas au nôtre dans l'expression
des sentimens, le charme des situations et la peinture
des caractères. Que de- grâces
, que de naturel, que de
suavité dans Sahontala, cette charmante pièce que W.
Jones a rendue en anglais avec tant d'élégance
, et au sujet
de laquelle un des plus beaux génies de l'Allemagne a dit
(3) Peuple de géans, ennemis des dieux et des hom.mes, soumis au
sceptre de Râvana.
que «quand la littérature sanskrite ne posséderait que cette
seule production, le désir de la lire dans l'original devrait
suffire pour enflammer l'esprit, et l'exciter a l'étude de la
langue divine dans laquelle elle est écrite! »
Mais, grâces a la fécondité des Muses indiennes, nous
sommes bien loin d'en être réduits à ce seul chef-d'oeuvre;
et, outre les grandes compositions dont noils venons de
parler, dans tous les genres de poésies, nous trouvons également
chez les Indiens des ouvrages enchanteurs.
Il existe peu de pièces, par exemple, dans notre littérature
européenne, que l'on puisse comparer avec le Mégha-
Doûta (le Nuage Messager),pour le sentiment et la grâce;
et, en fait de poésie érotique
,
le voluptueux Bjaya-Déva
1 dans son petit poëme des Amours de Mâdhava et de
Radhâ, l'emporte de beaucoup sur tous les poètes élégiaques
connus. Jamais les fureurs de l'amour et ses folles langueurs
n'ont été peintes avec des couleurs aussi vives et
aussi séduisantes qu'elles le sont dans son Gîtâ-Govinda.
Toutefois, selon les Pandits , ou sages indiens
, ce morceau
purement mystique n'exprimerait que les élans de
l'âme qui cherche a s'unirà la divinité; et, sous ce point
de vue, il offrirait un rapport frappant avec la délicieuse
allégorie de Psyché et de l'Amour.
Enfin il n'est pas jusqu'au madrigal, a la mordante épigramme
,
qui n'aient été traités avec succès par les bardes
du G ange ; et il m'est tombé sous les yeux plusieurs petites
pièces de ce genre, qui ne peuvent que donner l'idée la plus
avantageuse de la grâce et de la finesse de leur esprit.
Mais de peur, Messieurs, de m'exposer à la malignité du
vôtre, si je prolongeais plus long-temps un discours que
déjà vous accusez peut-être de trop de longueur, je crois
de mon intérêt de terminer ici cette légère esquisse, qu'un
pinceau plus habile aurait sans doute tracée d'une manière
plusséduisante. Puisseë-elle cependant, toute imparfaite qu'elle est, suffire
pour vous donner une idée de la riche galerie qui doit
successivement se développer à vos regards, et vous inspi-
«
rer le désir d'en étudier et d'en sentir les chefs-d'oeuvres! La
tâche est difficile, j'en conviens
,
mais elle n'est pas impossible
; et déjà, si j'en juge par la noble ardeur que plusieurs
d'entre vous m'ont témoignée, je ne doute point que bientôt
nous ne réussissions à faire fleurir en France cette belle
et importante littérature
, et que nos efforts ne soient couronnés
du plus heureux succès.
LITTÉRATURE ORIENTALE.
-
i
VOYAGE DE DERVICH EFFENDI
,
ambassadeur de
la Porte en Russie, avec la relation de tout ce qui
s'est passépendant son séjour à Pétersbourg, jusqu'à
son retour à Constantinople, traduit de L'Histoire
de l'Empire ottoman de Ahmet Vassif Effeudi, ancien
reis eftèudi ; par T. RUFFIN, consul de France, à
Warna.
DERVICH EFFENDI. partit de Constantinople l'an 1168
de l'hégire, a la fin du mois de Rabbi-ul-ewel, qui revient
au commencement de l'an 1755.
Arrive, après un voyage de trente jours, près de Bender,
Abdoullah pacha, gouverneurde cette ville, qu'il fit avertir
de sa venue, envoya au-devant de lui son hiaya avec sa
musique
, et le fit conduire en grande pompe à la forteresse . où il le traita quelques jours avec magnificence.
Le 7 de dje mari-ul ewel, l'ambassadeur marcha vers
sa destination, accompagné d'un bechlu-agha (1).
Il parvint bientôt aux confins de la Pologne, passa le
fleuve qui sépare les deux contrées, et vint au Lazareth avec
te mihmandar qu'on avait nommé pour l'y recevoir.
Il partit le lendemain, et s'arrêta le soir h un village
nommé asilikoff, où commence la frontière russe.
Après dix jours de quarantaine, le ministre de la Porte
marcha droit a Kioff avec les voitures et les chevaux qu'on
lui avait préparés. Il descendit, à son arrivée dans cette
ville, au logement qui lui était destiné
, y reçut la visite du
gouverneur, qui l'invita a un dîner d'étiquette.
(1) Becldu-Agha est une espèce de caporal qui commande cinq
hommes. Le mot agha indique assez que c est un officier militaire.
Kioff est composé de deux forts en face l'un de l'autre,
entourés de fossés et contreminés. Il y a un général et une
garnison ; le palais du gouverneur n'avait été achevé, diton,
que de cette année-la.
Tout le monde sait, d'ailleurs, que le fleuve Boristhène!
coule de Kioff a Okranoff, et de là se jette dans la mer
Noire.
Au commencement de dje-mari-ul-akhir, l'ambassadeur
étant parti de Kioff, arriva à Konslondja j demeure
d'un colonel cosaque : cet officier lui fit dire qu'il viendrait
lui faire visite, si on lui permettait de s'asseoir; h quoi le
ministre ayant consenti ( vu le rang qu'il tenait parmi les
siens), il arriva bientôt
>
entretint Dervich Effendi, et s'en
retourna.
Le troisième jour du même mois on se rendit au village
de Bulknet. C'est un endroit où beaucoup de gens se sont
fixé» pour le commerce. Il y avait eu un incendie depuis peu,
beaucoup de maisons et de boutiques y avaient été la proie
des flammes; mais, a son retour, l'ambassadeur les trouva
toutes rebâties.
Il passa cette nuit dans une maison appartenant à la couronne,
et située hors du bourg. Il continua sa route le lendemain
, et vint s'arrêter à un lieu
,
propriété du gouvernement,
éloigué du dernier séjour de cinq a six heures.
Le onzième jour de djè-mari-ul-ackhir, il entra dans
la ville de Thoula. On y voit des manufactures d'armes à
feu, dont le mouvement est opéré par la seule force de
Peau.
De là, Dervich Effendi se rendit en six jours à Moscoui
ancienne résidence des souyerains russes. Le gouverneur
-
vint a l'hôtel où il était descendu, pour faire, à cet ambassadeur,
compliment de bonne arrivée. On lui donna des
confitures et du café, et, au moment de son départ, le
commandant invita à dîner leministre de la Porte, qui
chercha d'abord à éviter d'accepter l'invitation, sous pré- .
texte d'indisposition ; mais n'yant pu s'exempter de lui faire
l'honneur d'aller chez lui
;
ainsi que s'exprima ce général j
il y fut, et n'eu revint qu'après y avoir pris du café et
du thé.
De Moscou il arriva à Nopogorod. C'est une ville que
les Russes ont conquise sur les rois de Suède, où ils ont bâti
un petit fort en brique. On transporte à Pétersbourg les
vivres et les marchandises sur le fleuve qui passe en cet endroit.
L'ambassadeur ayant quitté ce lieu et pressé sa marche,
arriva, le dixième jour, au village nommé Peteoff, où l'on
voit un monastère fondé par les souverains moscovites.
Le lendemain on prépara tout pour l'entrée du ministre
de Sa Hauiesse. On lui envoya une voiture de l'Impératrice,
dans laquelle il monta en pelisse et en turban de gala
nommé khorassa/ii, accompagné du grand-maître des cé-,
rémonies; son secrétaire le suivait dans le carosse du pre- mier ministre; on voyait après les divers officiers de sa suite
montés dans les carosses des autres grands et des généraux.
Les tchoadars, ou valets de pied, fermaient la marche,
montés sur dix-huit chevaux enharnachés a la manière des
Francs.
Il arriva a Pétersbourg, entouré, des deux côtés, d'une
grande suite de valets de pied, de cavaliers et soldats de
l'impératrice,tout brillans d'oret d'argent,qui avaient joint
le cortége a un certain endroit de la route; de la il vint
passer la nuit à l'hôtel qu'on lui avait préparé sur le bord de
la rivière.
Le lendemain matin il alla
, avec la personne qu'on lui
avait envoyée, a l'hôtel du grand-chancelier. Le premier
secrétaire vint à sa rencontre jusqu'à la porie, et le premier
ministre lui demanda, de la place où il était, comment il se
portait (2).
Ensuite, Dervich Effendi remit, avec un très grand respect,
la lettre du grand-visir. On lui présenta ensuite du
(a) Il est facile de voir par ces détails que l'on suivit en cette occasion
le cérémonial usité chez le visir.
café et du thé ion l'entretint sur les fatigues de son voyage,
et on le congédia.
De la l'ambassadeur turc se rendit a l'hôtel du second
ministre. Il s'entretint avec lui de la manière usitée, en
reçut des témoignages d'amitié et de bonne intelligence, et
se retira. Il vint après cela sur les bords de la Néva, entra
dans un bateau , et se promena quelque temps.
Le vingt-deux du mois de redjel ayant été le jour désigné
pour remettre a l'Impératrice la lettre du Grand-Seigueur,
le maître des cérémonies de cette Princesse se présenta
chez l'ambassadeur, qu'il trouva prêt avec sa suite, et
son secrétaire, qu'il avait chargé de porter l'écrit respectable
de Sa Hautesse.
Le cortége vint a petit pas au palais de l'Impératrice. On
le fit attendre un peu de temps dans une chambre consacrée
aux étrangers; ensuite l'ambassadeur, ayant été introduit en
pelisse et en turban de gala, trouva la souveraine assise
sur un fauteuil placé dans un lieu élevé, entourée de ses
courtisans, de ses ministres et des dames de sa cour.
Dervich Effendi mit alors sa main gauche sur sa tête,
et, élevant de la droite, l'écrit impérial, avec un grand respect,
il s'approcha et dit : Voilà la lettre que l'auguste et
e très-haut sultan Osman
,
fils du sultan Mustapha, envoie
à l'illustre et majestueuse Impératrice de Russie, pour lui
annoncer amicalement son avènement au trône. Aussitôt il
remit sa lettre, que l'Impératrice posa sur les coussins brodés
qui étaient autour d'elle, après quoi cette Princesse l'entretint
quelques minutes, par le moyen du drogman; et
après avoir mangé, selon l'usage, quelques sucreries qu'on
lui présenta de la part de Sa Majesté, l'ambassadeur revint
chez lui.
L'endroit où est Pétersbourg était autrefois rempli de ma.
rais et de bois, d'où sortait un fleuve nommé Néva, à-peuprès
grand comme le Danube. Cet emplacement convint à
l'Empereur, qui résolut d'y bâtir une ville. Il fit abattre les
bois, et dessécher les marais.On construisit, d'après ses ordres
, les maisons des deux côtés du fleuve : on couvrit les
toits, tantôt avec des tuiles, tantôt en lames dorées (5), et
l'on vit s'établir sur les bords de la Néva un petit tersana;
où l'on fait des vaisseaux pour le souverain et pour les par- ticuliers. La Néva se rendant à la mer Baltique, Pétersbourg
est toujours rempli de vaisseaux des cours voisines, qui vont
et viennent.
Dans l'hiver on passe la rivière en bateau ; la quantité des
glaces ne permet pas d'y établir des ponts: on la passe aussi
quelquefois sur la glace (4),
Dans l'été on y place un pont de bateaux pour faciliter la
communicationdes deux rives; et, pour satisfaire a son entretien
, on exige deux aspres des gens de pied, et quatre
aspres des voitures de tous genres.
Comme on rapporta, quelques jours après, h l'Impératrice,
que DerviehEffendiavait fait observer au mihenaudar que la
coutume des ministres de la Porte était de ne rester que
quarante jours dans leurs missions, et que le temps de son.
départ était venu , cette Princesse lui fit dire qu'il n'avait
pas encore eu le temps de voir les curiosités de Pétersbourg,
et qu'elle le priait de ne pas presser son départ.
L'Impératrice, qui aimait singulièrement a s'entretenir en
costume inconnu (mascarade), et a parler h son aise avec
les étrangers qu'elle n'avait pas encore vus, fit inviter l'ambassadeur
a une moirée et a des divertissemens qu'elle avait
fait préparer dans son palais.
Dervich Effendi s'étant rendu a cette réunion, il y trouva
Elisabeth, ses ministres et ses courtisans. Les musiciens
commencèrent bientôt a jouer leurs airs accoutumés; et,
lorsque les hommes et les femmes y furent en assez grand
nombre, suivant ce proverbe arabe, «les hommes dansent
au milieu de leurs semblables, et les ours au milieu des
montagnes,» le bal s'ouvrit.
(3) Je croi's qu'ilveut parler des églises, dont les clochers sont cou-
Verts de lames dorées.
(4) C'est-à-dire que lorsque la rivière charrie
, on est oblige de
rompre le pont, et d'attendre qu'elle soit entièrement prise.
L'Impératrice dansa aussi avec tout le monde, et donna k
sa taille mille grâces nouvelles, que le ministre ottoman ne
manqua pas de remarquer.
Cependant la Princesse s'approcha de lui, ôta son voile
( c'est-à-dire son masque), et mit a leur aise tous ceux qui
J'entouraient. Elle ordonna ensuite qu'on fit voir a Dervich
Effendi son palais. En effet, il visita tous les appartemens,
et vit la chambre h coucher de l'Impératrice; il entra ensuite
dans une chambre remplie de sucreries et de différens mets.
On lui offrit du café et du thé ; on lui fit manger de tout ce
qu'il y avait ; enfin, on rendit a son caractère tous les honneurs
convenables, et vers le matin chacun revint chez soi.
On l'invita, quelque temps après, à aller à un palais de
de l'Impératrice, qui est a cinq ou six heures de distance de
Pétersbourg, et sur les bords de la Néva. Comme on voulut
passer cette rivière, et qu'on craignait qu'elle ne fût trop
agitée, on y fit venir de grands bateaux en forme de galères :
ou fit entrer l'ambassadeur dans l'un
, et son secrétaire et sa
suite dans l'autre. Après une ou deux heures de traversée,
ou descendit sur une plage près de Tersana (Cronstadt);
on monta en voiture, et, arrivé a un endroit habité, oa y
passa la nuit.
Le lendemain l'ambassad,eur parcourut cet arsenal, et y
vit a-peu-près vingt-cinq galères. Il demanda a quoi elles
pouvaient servir : on lui répondit qu'elles servaient à aller
dans la mer Baltique, de la dans l'Océan, pour exercer les
matelots russes dans l'art de la navigation.
Le jour suivant, l'ambassadeur fut conduit à un palais
impérial, bâti sur une hauteur. On y a fait des jardins où se
trouvent des jets d'eau d'une prodigieuse élévation, où l'on
entend des airs exécutés en mesure, par le moyen de l'eau où l'on aperçoit , une quantité de bassins dans lesquels sont
des canards, des oies, des chiens qui semblent prêts a se
battre et a lutter ; chacun d'eux paraissant prêt a jeter le cri
qui lui est propre, lance, par le bec ou par la bouche, une
énorme quantité d'eau : enfin, on montra a Dervich Effendi
une infinité d'autres choses inouïes et extraordinaires; et,
après avoir satisfait sa curiosité
, on le ramena chez lui.
Les canonsqui sont dans la ville et dans la forteresse,
ainsi qu'on s'errest assuré, sont tous de bronze ou de fer,
mais en petit nombre. Les palais de l'Impératrice sont en,
bois ; les fenêtres sont grandes, et les murailles sont recouvertes
d'un papier peint que l'on fabrique en Pologne. A la.
vérité, les murs des palais qu'Elisabeth a fait bâtir, sont
tapissés de damas; les plafonds y sont en chaux; et ces maisons
, exemptes de montées et de descentes, sont commodes
et pleines d'agrémens. On n'y voit, en aucune façon, de
soplias : il n'y a que des chaises; et l'on raconte même que
les hommes y ont souvent des conversations très-intimes
avec leurs femmes.
Le soixante-cinquièmejour de son entrée a Pétersbourg,.
Dervich Effendi ayant reçu, en grande pompe, la réponse
de l'Impératrice a la lettre de son maître, et dix jours après
celle du premier ministre, quitta la capitale moscovite, et
s'achemina vers Constantinople.
Au bout de quarante jours il arriva aux frontières de
l'empire ottoman, ensuite a Bender,et, le vingtième jour
de son départ de cette dernière ville, il entra dans la capitale
de l'Islamisme. Il y a cent dix heures de Bender h Kioff; de
la a Moscou on met cent quatre-vingt-une heures; de là à
Pétersbourg on compte cent cinquante heures.
Nota. On s'est moins attaché datas cette traduction à la lettre qu'au
sens; mais on y trouvera à-peu-près tout ce que le texte renferme.
( Voyez l'Histoire de Vassif, page 6t. )
LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE.
1
LES BENJAMITES rétablis en Israël, poème traduit
de l'hébreu par M. DE MALEVILLE, membre de la
Société des Antiquaires de France, etc. A Paris,
chez Cérioux jeune, libraire, rue de Tonrnon, n° 4;
Delaunay, libraire, an Palais-Royal: Eymery, libraire,
rue Mazarine, n* 30; Trcuttel et Würtz, rue Bourbon ,
-
il0 17 (1). — 1816.
ON connaissait très-bien les titres variés et intéressans
de M. MaleviJIe, comme érudit, philosophe et écrivain.
Dès sa première jeunesse il se fit connaître en concourant,
avec feu l'estimable et savant Charles Villers, sur la cé-
(1) Ce poëme est-il véritablement traduit de la langue sacrée , ou
n'est-ce qu'une imitation ingénieuse, quoique pas assez nouvelle
, de
ce genre de fictions plusieurs fois employées? Et l'ouvrage est-il seulement
empreint, avec une admirable vérité
,
de la couleur caractéristique
de la langue et de la littérature des Hébreux? L'examen de
celte question
, quelle qu'en soit la solution
,
fait que l'ouvrage est dans tous les , cas, du ressort de ce Journal, auquel il appartient par
le titre et par le fonds. Le poëme est précédé d'une préface
,
dans laquelle
l'auteur fait très-bien .connaître l'époque où, selon lui, l'ouvrage
a été écrit, celle où l'action doit s'être passée
,
le but, l'esprit
et les intentions de l'ouvrage; et d'une lettre adressée au traducteur,
et daus laquelle l'auteur de l'article qu'on va lire s'est livré à une partie
des réflexions que ce même article contient, et auquel il croit devoir
apporter peu de changemens; enfin, d'un prologue
,
dans lequel
M. Maleville invoque avec enthousiasme la muse inspiratrice et les
nobles sentimens qui ont dicté les pages d'un livre que la justice impartiale
regardera sans doute comme un intéressant monument de littérature,
de science
,
de religion et de patriotisme. Il le sera aussi pour
moi d'une amitié indulgente. Dans les dernières lignes de sou intéressante
préface, l'auteur m'en a donné un témoignage qui me sera toujours
honorable et cher, et dont je trouve ici un devoir et un plai&ir
à lui exprimer ma reconnaissance.
\
lèbre question proposée par l'Institut au sujet de l'influence
de la réforme de Luther, question qu'il avait résolue d'une
manière opposée a l'opinion du célèbre interprète de Kant
et cependant d'une manière également satisfaisante et philosophique.
Il donna dès lors une juste idée de ses lumières
(2), de son goût et de ses talens ; et si, depuis
cette époque déjà éloignée, la littérature n'a pas obtenu
de lui tous les honneurs auxquels elle était en droit de
s'attendre, on n'ignorait pas que ses momens, consacrésà
une magistrature(3) illustrée par les travaux du respectable
(2) L'examen de la question relative à l'influence de la réforme de
Luther sur la civilisation, la culture, les lumières et l'état politique
de l'Europe, fut, il y a douze à treize ans, l'objet d'un concours proposé
par la classe d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut de
France. Le prix fut décèrné à feu M. Charles Villers, mort à Gottingue
au commencement de 1815, et sur lequel j'ai donné
,
dans le Mercure
de France du niois d'avril de la même année, une notice nécrologique.
La classe accorda des mentions honorables aux ouvrages de
M. Leuillette
,
professeur d'histoire à Versailles; de M. Ponce, à la
fois écrivain et artiste distingue ; et de M. Maleville. L'ouvrage de ce
dernier, bien moins favorable que ceux de ses concurrens à l'influence
salutaire de la réforme violente opérée par Luther dans un moment
où la marche naturelle des choses tendait, selon l'auteur, d'une manière
plus générale et moins sanglante, à,des résultats à-peu-près semblables,
excita particulièrement l'attention. Etranger à Rome et à.
Genève, il ne m'appartient pas d'énoncerici une opinion sur une question
de cette importance, et je me permettrai seulement d'observer
que ,
dans un moment où, malgré les cris et les efforts du fanatisme
de l'intolérance et de l'hypocrisie, les esprits se portent vivement vers
tout ce qui peut, par la suite des temps, amener, autant que possible,
à une fusion successive des doctrines et des opinions, l'ouvrage de-
M. Mallevile mérite, autant que celui de M. Villers, qui a puisé
dans les sources classiques les richesses d'une érudition admirablement
bien appropriée à la matière ,
de fixer l'attention des penseurs
et des moralistes La nouvelle production de M. Maleville ajoute à.
l'intérêt avec lequel me semble devoir être recherché l'ouvrage par
lequel il a débuté dans la carrière littéraire.
(3) M. Maleyille fils est maintenant conseiller à la Cour royale de
Paris. Son père, membre de la Chambre des Pairs, a rempli longtemps
, avec la plus haute distinction, les fonctions de président à la
Cour de Cassation.
1 auteur de ses jours, n'étaient pas pour cela employés moins
utilement pour la société. Enfin, lorsque dans ces jours
de deuil et d'effroi où, pour la seconde fois, les innombrables
légions européennes vinrent abaisser nos remparts,
envahir nos provinces, arracher nos lauriers
, et dépouiller
notre capitale, sa. voix, s'élevant soudain au milieu du sanctuaire
des lois, réclama pour réparateur de nos désastres et
de notre humiliation le descendant de Henri IV et de
Louis XIV, et un nouveau pacte indissoluble entre un
grand peuple et une auguste race. Son langage ferme, sage,
sincère et libéral, fit connaître aux hommes calmes et
impartiaux de toutes les opinions, l'ami de la -patrie et
de la justice, le digne fils de l'un des plus anciens et invariables
défenseurs de la liberté et de la royauté constitutionnelle.
On connaissait donc parfaitement les titres de l'auteur,
comme citoyen et comme philosopbe ; mais on était loin de
se douter que la Muse de Sion lui fût aussi familière,
qu'elle le favorisât de ses inspirations les plus sublimes et
les plus saintes. Non content d'habiter en imagination les
rives poétiques du Jourdain, les augustes sommités d'Oreb
et de Sinaï, et la vallée religieuse d'Hébron, il a acquis,
en scrutant les profondeurs mystérieuses des antiquités
judaïques, des connaissances dans lesquelles vainement on
lui chercherait des maîtres et des rivaux, si ce n'est dans
ce corps illustré parla gloire réunie des sciences, des lettres
et des arts, qui, a la fois par ses pertes et ses acquisitions,
fixe actuellement les regards et l'attention de la France et
des nations étrangères, et qui, pour toutes les branches des
connaissances humaines, compte un petit nombre d'hommes
dont la supériorité ne peut être l'objet d'aucune contestation
ni d'aucune concurrence. Ainsi, les savantes ténèbres
de l'antiquité et les illustres débats politiques de nos temps
modernes, les dogmes impénétrables de la Foi, et les profanes
discussions de la philosophie, les arides travaux de la
jurisprudence et les occupations riantes de la littérature,
sont tour-a-tour l'objet des travaux de M. Maleville fils,
et remplissent avec un égal succès ses momens et ses
loisirs.
L'auteur attribuera sans doute a l'indulgence, a l'amitié
et a la prévention, cet hommage, qui n'est que celui de la
justice et de la vérité, et il permettra bien volontiers que,
pour ôter cette ressource a son humilité et à sa modestie,
j'essaie de lui soumettre quelques critiques. Elles seront
aussi franches que mes éloges ont été sincères.
Mais d'abord
, me sera-t-il permis d'élever quelques
doutes sur l'existence de l'auteur original que, dans son
ingénieux prologue, M. Maleville suppose avoir composé
ce poëme dans le siècle des Machabées ? J'ai sûrement une
haute estime pour ces temps justement célèbres des vertus
guerrières et religieuses; mais c'est en vain que je cherche
dans les monumens littéraires qui nous en sont restés , quelque chose de semblable au poëme que l'auteur nous fait
connaître, et qu'il nous assure avoir traduit, de concert
avec un rabbin allemand (4).
Ce poëme nous retrace tantôt les images gracieuses ,
naïves et pastorales du temps des juges d'Israël, c'est adire
de l'époque qu'il a si heureusement choisie pour l'événement
et l'action politique ; tantôt les images fortes , hardies et terribles des prophètes inspirés qui annoncèrent
successivement la chute du premier temple et la captivité
du peuple de Dieu. Mais c'est en vain que dans les siècles
postérieurs
,
pendant les temps qui s'écoulèrent entre la
première catastrophe dont je viens de parler et la seconde
dispersion du peuple juif dans les différentes parties de
l'ancien monde, je cherche quelques traces, quelque imi-
(4) Le livre de la Sagesse, bien loin de contredire cette opinion
, est , au contraire, propre à la confirmer. Le genre et la nature
de cet ouvrage ne sont, je crois, douteux pour aucun critique éclairé
et impartial; mais cette discussion et d'autres relatives à quelques
anachronismes volontaires, que dans la suite de ma lettre je reproche
à M. Maleville, se rattachent à des questions trop délicates
, et qui,
par quelques raisons personnelles et faciles à deviner, le deviendraient
particulièrement dans ma bouche.
tation de cette poésie originale et sacrée dont le poërne des
Benjamites a pour objet de nous rappeler les beautés
et le caractère. Ainsi donc, on ce poëme est échappé
au naufrage du temps, comme monument miraculeux d'une
époque aussi reculée qu'intéressante, ou bien il a été, au
milieu de nos temps les plus modernes, une heureuse imitation
des traditions de cette même époque, c'est-a-dire
J'ouvrage du goût, de l'étude et de l'érudition. Le siècle
des Machabées, où les moeurs du temps des juges, et l'imagination
exaltée des prophètes ne se trouvaient ni dans la
réalité historique, ni dans la littérature, ce siècle, dis-je ,
ne me paraît pas très-heureusement choisi pour produire
l'illusion désirable ; et, l'avouerai - je ? cette illusion est
encore diminuée par l'extrême harmonie qui existe
,
d'un
autre côté, entre les événeinens et la situation politique de
l'époque Indiquée , et les intentions édifiantes et libérales
exprimées dans la préface de ce poëme.
A Dieu ne plaise cependant que je veuille refuser toute
foi a l'assertion contenue en cette préface, que l'auteur
n'est que le collaborateur de la traduction de l'ouvrage
dont il enrichit la. littérature religieuse ! Je ne le blâme un
peu que de ne pas nous faire connaître le nom du savant
rabbin allemand qui aeu l'honneur de participer va ses travaux.
Ce serait par là même un nom honorable a ajouter
au supplément qu'un jour, je pense, on nous donnera de la
savante nomenclature des docteurs hébreux, que nous devons
aux Wolf, aux Bartholocci et aux Rossi.
Si quelques doutes m'étaient restés sur l'auteur original
de 1'ouvrage, je n'aurais point hésité a adresser à M. Maleville
quelques questions essentielles dont j'aurais attendu
alors de sa part la solution intéressante et instructive. Je
lui aurais demandé, par exemple, comment il se serait
fait, ainsi qu'il le dit dans sa préface, que le poëme tout
entier des Benjamites eût été écrit dans cette espèce de
versification qui consistait dans la répétition cadencée, régulière
y
harmonieuse et symétrique, présentée plusieurs
fois sous des formes différentes?L'Ecriture-Sainte n'emploie
jamais ce mode de versification que pour rendre les pensées
et les senthnens rapides de l'enthousiasme et de l'inspiration,
jamais dans les récits dont les cadres sont étendus,
et dans les ouvrages complets, étendus et réguliers, ce qui
résulte d'une foule innombrable d'exemples que rapporte,
avec autant de discernement que d'exactitude, l'ouvrage
intéressant a la fois et pour la littérature allemande et pour
la littérature sacrée, que l'auteur cite lui-même dans une
de ses notes (5).
Je lui aurais demandé aussi comment et pourquoi il mêle
aux images les plus gracieuses, les plus naïves, les plus
originales du temps fortuné des juges d'Israël, pasteurs et
guerriers, des traditions infiniment pins modernes, postérieures
non seulement au temps où l'action est placée,
mais même a celui où l'ouvrage doit avoir été composé, et
qui se rattachent a tout ce que l'histoire nous a transmis
d'une époque bien différente
,
d'une époque connue par
les subtilités de l'école pharisienne; pourquoi y a-t-il égament
mêlé les discussions d'une théologie orthodoxe, les
formes de la scolastique, les mystères de la cabale, et les
exaltations de l'ascétisme ? Contraste frappant, par lequel
les trésors d'une érudition immense nuisent à l'effet d'une
imagination vive et riante, et qui me semble un peu dé-"
truire, dans quelques parties de l'ouvrage, l'illusion que
produisent dans l'ensemble le charme local et la couleurnaïve
qui le distinguent si éminemment; contraste qui pourrait
être justifié par les principes que les docteurs juifs professent
sur la nature et l'époque de leurs principales traditions,
mais qu'il me semble assez difficile d'admettre en lit-
(5) Sur le Génie de la poésie des Hébreux, par le célèbre allemand
Herder, en deux volumes.
En parlant dans une note de la préface de cette versification des
Hébreux
,
M. Maleville y cile ce même ouvrage allemand dont je
parle ici
,
la préface de la Moysiade de Vizelise
,
dont il est question
plus bas, les Mémoires de Louis Racine, comme les ouvrages qui,
avec le cours de poésie sacrée du docteur Lawt, ont fait connaître
le mieux la nature et le genre de cette même versification.
térature et en histoire, et que j'oserais comparer en quelque
sorte au mélange extraordinaire, qu'un écrivain justement
célèbre (6) a fait dans l'un de ses plus importans ouvrages,
des images de l'ancienne loi, des traditions de la nouvelle
,
et des allégories du paganisme; mélange qui a fourni a un
critique érudit et spirituel une suite d'observations judicieuses,
mais pas toujours impartiales, et où une admiration
pour des beautés incontestables n'a pas toujours suffisamment
compensé une censure aussi remarquable par les
idées que par les expressions.
Mais ce serait a l'auteur même, en les étendant, que
j'adresserais ces observations d'une critique peut-être trop
superficielle. Ce n'est pas au collaborateur de la traduction
de l'ouvrage, et en même temps son éditeur, a M. Maieville
,
qu'elles peuvent s'adresser avec convenance; il a
fait pour la peinture d'une des époques les plus intéressantes
de l'Histoire Sacrée, ce qu'a fait pour un but tout-àfait
semblable le charmant auteur d'Eliezer et Nephtali;
et si Florian, dans la préface de l'ouvrage qu'il nous a fait
connaître comme traduit de l'hébreu, s'est concilié l'éternelle
et juste reconnaissance des descendans d'un peuple si anciennement
malheureux, en y développant les principes de.
la religion la plus éclairée et de la tolérance la plus philosophique
; s'il a revêtu du style le plus enchanteur une
description aussi séduisante que vraie
,
M. Maleville a
acquis, comme homme de lettres, des droitsnon moins certains
a la reconnaissance des amis de ia littérature sacrée et
de la poésie religieuse (7).
(6) M. de Châteaubriant. r
(7) On sera sans doute bien aise, après ces réflexions générales,
d'avoir une idée succincte du plan et de la marche de l'ouvrage. Les
voici :
On connaît l'horrible histoire du lévite d'Ephraïm
, que le plus éloquent
de nos prosateurs a revêtue d'un style sublime, et qui depuis a
été mise sur notre théâtre par un poète de nos jours, dont on estime les
talens, et dont on admire te noble caractère. On sait comment la
Je ne rapporterai donc a lui aucuns de mes éloges ni
aucunes de mes observations sur le poëme des Benjamites;
beauté de sa jeune épouse enflamma les désirs d'une multitude effrénée
, comment elle expira sous leurs hideux embrassemens ; et comment
son corps, partagé en douze portions, fut pour chaque tribu
d'Israël un appel aux plus cruelles vengeances. L'anathème est porté
contre les coupables dont uu ambitieux veut mettre à profit la rébellion
: toutes les tribus se lèvent j Benjamin est exterminé ; il ne s'échappe
que six cents Bcnjamites, qui trouvent un refuge auprès du
rocher de Remmon. L'est la que le poëme commence. Géra, chef
des proscrits
, a le bonheur de sauver Othoniel, l'un des princes hébreux,
des fureurs des Amalécites : la reconnaissance d'Othoniel n'est
point vaine. A sa voix
,
les prêtres et les princes déposent leur colère,
et Israël ouvre son sein à Benjamin repentant- L'amour vient de nouveau
troubler la paix. Géra a vu la fille de Camuel, la belle Salomith ; il Id désire pour compagne : mais le juge d'Ephraïm est lié par un
serment terrible. Dans l'assemblée de Maspha il a prononcé d'avance,
avec tout Israël
,
la mort de celui qui donnerait sa fiile ou sa soeur en
mariage aux enfans de Benjamin j d'ailleurs sa fille est depuis longtem
ps promise à son plus proche parent, Osias. Pour consolerles Benjamites
et leur chef, on leur offre de les unir à trois cents vierges de Jabés,
seul pays qui n'ait point partagé la haine des Hébreux, et qui ne se soit
point associé à leurs sermens. Cette compensation
,
insuffisante et injurieuse
pour l'amour, est rejetée, et Benjamin retourne au désert. Cependant
les enfansd'Ammonet de Moab, et les Philistins et les Amalécites,
et les* fiers descendaus d'ismaël, réunis sous les bannières de Sarazar,
fils du roi d'Assyrie
, se répandent, comme un torrent, dans la Judée.
Comme Silo se préparait à la défense, deux envoyés de Sarasar viennent
redemander l'héritage des Ammonites, et des Moabites, et des
peuples d'Amalec
, et l'affranchissement des Chananéens. A ce prix,
et sous la condition d'un riche tribut, Israël sera épargné. On conçoit
quelle dut être la réponse des Hébreux. Une bataille s'engage, Israël
est près de succomber ; sans le dévouementde deux guerriers, l'Arche
sainte allait tomber au pouvoir des incirconcis. Alors le Seigneur parie
au coeur de Géra j cc guerrier sauve Israël, et Salomith est le prix de
sa victoire.
Tel est le sommaire et Je dessin de ce poëme, plein de feu et d'imagination
, auquel on ne peut guère reprocher que de présenter deux
actions distinctes et véritables
,
dont la seconde commence à la seconde
retraite des Benjamites. On aimera sans doute aussi à avoir une -idée
juste et exacte dn style de l'auteur. Le passage suivant n'est pas un
des moins propres à faire connaître le coloris de l'ouvrage et les sentimens
qui y sont exprimés :
« Pères du peuple, dit Othonielen déplorant les maux des Bcnja-
J
je consentirai même a ne pas le reconnaître dans l'expression
de ces sentimens de justice j de douceur, de sagesse et
mites
,
les enfans de Benjamin ont été coupables i sans doute, et justement
vous leur avez fait éprouver les effets de votre sévérité. Dieu
lui-même a ouvert son carquois pour les percer des traits de sa colère,
et il a mis un frein à leur bouche audacieuse. Malheur à qui pourrait
ne pas détester leurs attentats ! Mais quels sont les hommes dont la
vertu ne se soit jamais égarée, et quelle juste vengeance ne doit pas
avoir un terme? isi nos frères ont failli, n'est-ce pas assez que leurs
villes et leurs maisons aient été renversées, leurs richesses anéanties leurs chefs mis à mort, , et que ,
depuis quatre mois
, ceux qui leur ont
survécu, n'aient passé que des jours pleins de trouble et des nuits
douloureuses? Quelle utilité pourrait-on retirer de leur trépas? Est-ce
quand ils seront descendus dans l'abîme, que leur poussière pourra
louer le Seigneur et publier votre clémence ?
« Non : leur ruine ne serait pour nous qu'une source de regrets éternels.
Les BenjamÍtes marchèrent long-temps au combat comme de
vaillans hommes ; ils furent dociles à la voix de Moïse et de Josué fils de Nun. Ne souffrez donc , pas, ô princes d'Israël
, que cette race
de braves soit retranchée de votre peuple ; il est temps de la rétablir
dans son héritage. Que Benjamin redevienne le loup dévorant prédit
par Jacob ; qu'au matin il dévore sa proie
, et que le soir il partage les
dépouilles!
« La clémence, ô pères du peuple! vous ouvrira le chemin de la
vie, tandis que l'excessive sévérité conduit à la mort les hypocrites
et les hommes cruels. »
Ce qui est encore remarquable dans cet ouvrage, c;est que non seulement
les images et les traits de style
,
mais aussi une partie des fictions,
sont puisés dans la même source. C'est ainsi que la rébellion
et la conduite de l'ambitieux Jéroham rappellent celles d' Abimélck et
d'Absalon ; que l'invasion du camp des incirconsis par Géra et son
compagnon offre à-peu-près les mêmes circonstances que celle du
camp des Madianites par Gédéon
, ou de celui des Philistins par Jonathas
et son écuyer ; qu'on retrouve dans la bouche de Géra, proscrit,
à-peu-près les memes discours que dans celle de David
,
persécuté par
Saul j qu'enfin on reconnaît dans la prophétesse que l'auteur introduit,
la pythonisse d'Eudor, et dans ses prophéties une image de celles
deBalaam. L'ouvrage offre ainsi, à côté des qualités de l'imagination, dans l'action principale et dans les principales parties du style, des
imitations caractéristiquespleines de goût et de fidélité ; et des notes
nombreuses indiquent avec exactitude les endroits de l'Ecriture où
l'auteur a puisé les citations qu'il a su encadrer avec autant de bonheur
que d'habilité et d'intelligence : la source de ces réminiscences, qui
relèvent encore des beautés supérieures et d'un tout autre genre, avait
aussi besoin d'être indiquée.
de modération qui rendent cet ouvrage plus particulièrement
encore recommandable, dans ces nobles et touchantes
exhortations à l'oubli du passé, à l'indulgence réciproque,
a la crainte éclairée du Seigneur, et a une foi sincère et
judicieuse. Mais l'effort est grand, sans doute ; et combien
de fois, en lisant ces pages empreintes d'une juste
et noble indignation contre le faux zèle, l'hypocrisie,
l'inexorable fanatisme et les passions implacables ; combien
de fois, en pensant à tant de pharisiens modernes de tous
les genres et de toutes les époques, ne me suis-je pas écrié
avec le fils d'Amos : « Qu'ai-je a faire de cette multitude
« de victimes que vous m'offrez ? dit le Seigneur. Tout
« cela ne m'inspire que du dégoût y je n'aime point les hou
locaustes de vos béliers, ni la graisse de vos troupeaux...
« Ne m'offrez plus de sacrifices.... Votre encens m'est en
« abomination Lorsque vous étendrez vos mains vers
« moi, je détournerai les yeux ; lorsque vous multiplierez
« vos prières, je ne vous écouterai point, parce que vos
« mains sout pleines de sang. » ( Isaïe, c. 1. )
Combien de fois aussi n'ai-je pas répété les paroles du
même prophète, qu'au jour solennel de l'expiation ,
les
tribus dispersées d'Israël prononcent encore comme l'exhortation
la plus sublime a une pénitence véritablement édifian
le !
« Vous me demandez, dit le Seigneur, pourquoi je ne
« vous ai pas regardés après votre jeûne? pourquoi vous
« avez humilié vos âmes sans que je m'en sois mis en peine?
« Voici le jeûne que j'approuve : Rompez les chaînes de
« l'Impiété
•, déchargez de leurs fardeaux ceux qui en sont
« accablés Mettez fin a vos querelles, à vos discordes ;
« alors la gloire du Seigneur vous protégera. » ( Isaïe,
c. 58.)
Honneur a l'écrivain qui, pour me servir des heureuses
expressions d'un critique célèbre dans un journal qui l'est
aussi, et dans un article justement flatteur ,
inspiré par un
ange de paix, au milieu des monumens de nos dissensions,
élève un autel a la concorda ! Dans sa noble composition,
le Dieu de l'Ancien Testament, celui des armées, est le
Dieu de la paix et de la miséricorde. Il en est quelques autres
où celui que les Chrétiens adorent sous le beau nom de
Dieu de la miséricorde, est le Dieu terrible des vengeances.
A ces vénérables citations me permettra-t-on d'en
ajouter d'autres moins sacrées, sans doute, mais aussi
inoins connues, et qui recevront un nouveau degré d'intérêt
du cadre dans lequel elles sont placées.
M. Maleville a mentionné dans une de ses notes le poëme
dela Moïsiade, que publia, vers la fin du 18e siècle, Hartwing
Wezelise, juif de Berlin, émule et ami du célèbre
Mendelson. Cet hoinme fit résonner dans la langue sacrée
elle-même l'auguste. lyre de David et d'Asaph ; il composa
son poëme dans un pays où un monarque éclairé
et législateur avait répandu l'amour de la gloire et de l'illustration
dans toutes les classes de la société. Les inspirations
de la Moïsiade feront encore apprécier davantage le mérite
du style antique, simple et oriental, que l'on retrouve
dans les Benjamites. Elevé au milieu des pieuses croyances
et des religieuses habitudes de l'ancienne loi, familiarisé
avec les traditions et la langue de l'Ecriture, AVezelise
n'avait pas besoin de se plonger dans ces sources sacrées,
au milieu desquelles il était né, pour ainsi dire. M. Maleville
n'avait point a cet égard les mêmes avantages, et
cependant, jeune encore, il a su s'abreuver. de cette
onde salutaire, au milieu des travaux ,
des méditations et
*
des sollicitudes les plus opposées : il a ainsi glorieusement
marché sur les traces des illustres chantres d'Abel, de
Joseph, d'Eliezer et Nephtali ; comme eux il a retracé ce
langage inimitable
, aux yeux de la nature et du sentiment,
que nous offre l'Ecriture, et dont on chercha trop
inutilement quelque image dans les productions d'ailleurs
immortelles que l'on doit au génie du Tasse
,
de Mil'on et
de Klopstock. Le passage suivant du 4e chant de ta Moïsiade
,
dont le prologue a déjà été traduit par moi dans le
N° XVIII de ce journal, a la suite d'une notice sur la vie et
les ouvrages nombreux et variés que l'auteur a écrits dans
\
la langue hébraïque, donnera une nouvelle et plus forte idée
du style et du mérite de ce poëme.
« De longs jours s'étaient écoulés, et les artisans de l'injustice
prospéraient encore. Inébranlable comme un mut
d'airain, l'infortune d'Israël était toujours la même; le
crime avait étendu ses rameaux ; la méchanceté élevait la
tête comme un pin audacieux; des portes de fer et de plomb
fermaient le chemin de l'espérance. La race de Jacob désespérait
de son salut, et se croyait perdue pour toujours : elle
savait que jamais en elle-même elle ne pourrait trouver de
refuge. Est-ce vers les rois de la terre que les Hébreux pousseront
les cris de l'oppression et de l'injustice? Mais, qui les entendra;
et, d'une boucherie affreuse, qui sauvera l'innocente
victime? Les rois eux-mêmes enfantent l'iniquité, ont soif de
sang, et sont affamés de carnage. Que peuvent de longues
supplicaiionspourfrapperl'oreille de tyrans inexorables?Un
seul espoir restait aux opprimés, et portait dans leur âmô
un baume consolateur ; ils espéraient dans le jour de la
mort du tyran, dans le jour où il deviendrait la proie de la
tombe dévorante. Ils se disaient dans leur adversité : Peutêtre
un meilleur prince montera-t-il sur le trône des Pliaraons.
Mais que! fut leur désespoir, lorsque cette dernièrè
espérance Dit déçue ! Un roi cruel avait cessé de vivre, un
impie était retourné aux enfers; mais leur misère fut plu$
grande encore, et de plus insupportables travaux devinrent
leur partage. D'un tronc empoisonné naquit un serpent
funeste : ses crimes surpassèrent ceux de sa race. Sut
l'infortune il apesantit un joug d'airain; sur les enfans de
Jacob il versa le mépris, la honte sur les serviteurs du Dieu
.d'Israël. Jacob s'abaissa profondément ; son humiliation fut
affreuse : mais, courbé sous le poids du malheur, il n'ou-"
,
trageait point son Dieu, et ne profanait pas ses lèvres du
blasphème de l'Eternel. Bientôt aussi, du sein des ténèbres
les plus profondes, son salut devait commencer à naître
comme l'aurore matinale. Du fond de sa captivité, il
invoquait le Dieu de ses pères; et,purifiant son âme, amollissant
la dureté de son coeur, il s'écriait : «L'homme est
'« tout néant, et ses oeuvres sont comme l'ombre légère. Vers
« l'éternel rocher de secours et d'espérance, tournons nos
« regards ; c'est de cte rocher que jaillira la source de notre
« bonheur. » -
« Vers le Dieu tout-puissant qui enfante des prodiges,
les Hébreux élevèrent donc ainsi leur voix : « Dieu redou-
« table; qui habites au milieu des Chérubins, qui te ressema
<( ble entre les Dieux ? Des mains de l'oppresseur tu sauves
« l'indigent et le délaissé. Que nos supplications s'élèvent
« jusque vers le sanctuaire de ta majesté divine ! Ecoute les
accens de ceux dont, à la naissance du monde, tu choisis
« les ancêtres. Hélas ! les méchans élèvent une tête auda-*
« cieuse ; ils trament d'horribles complots contre le peuple
« de ton amour; ils ont foulé sous leurs pieds la race de ta
<( prédilection ; ils l'ont rendue pareille à la fange. Regardé
« quelle est notre misère, combien notre abaissement est
«profond. Pourquoi les pervers diront-ils impunément
a qui osera nous commander? Ecrase-les de ton bras
H redoutable; montre-leurqu'ils n'e sont que de faibles mor-
« tels. Aux arrêts de ta colère, les rochers sourcilleux se
;« déplacent soudain 5 les montagnes des temps antiques dis-
« paraissent comme des torrens rapides. Quel est Pharaon?
« Quel est son peuple pour s'opposer à tes divines volon-
« tés ? Qu'ils rougissent d,e leur délire ! Que l'Egypte ait
honte de ses crimes ! Dans ton indignation
5 tu dispersas
« jadis les impudens constructeurs d'une tour prodigieuse.
« Ton souffle changea en néant Sodome et Gomorrhe, sé-
« jour de tes ennemis. L'Egypte a imité ses forfaits ; son
« délire a surpassé le leur. Tourne vers nous tes regardsr
« De ta lueur ineffable réjouis nos yeux ; écrase les impies 1
« rends-les pareils a la poussière. Fais revivre les antiques
« témoignages de ta puissance; frappe, comme tu le fis au-*
« trefois, lorsque, pour la cause d'Abraham, tu répandis la
« terreur parmi les rois des nations; comme tu le fis lorsque,
pout écarter le danger d'Isaac, ton serviteur, tu effrayas
«un dominateur superbey ou lorsque tu répandis les term
« reurs de songes funèbres sur l'ennemi qui poursuivait l'é-
« poux de Rachel; ou lorsque, du fond des cachots, tu rap.
« pelas Joseph pour gouverner de vastes régions. Si notre
« justice n'égale pas celle de tes premiers élus, c'est de leur
« race antique et sainte que nous tenons l'existence. Reste-
« rons-nous en proie au mépris, foulés sous les pieds des
« artisans de l'iniquité, esclaves de la race de Cham, racé
« dès sa naissance impie et sacrilège ? Fais éclater ta puis-
« sance ; que les nations frémissent ! Que le crime et la per-
.« versité s'arrêtent au milieu de leur affreuse course ! Lève-
« toi, Dieu redoutable; étends sur nous le sceptre de ta do-
« mination. A la naissance des mondes, tu contractas avec
« nous la plus sainte des alliances. Sur notre chair même tu
posas le sceau d'un pacte éternel. Ordonne encore, et
« que nous recevions les paroles de ta bouche. Impose-nous
« le joug auguste de ta puissance : alors nous deviendrons
« la lumière des nations. Comme nous elles te craindronts
<< Fermes et inébranlables, nous leur montrerons le sentier
e de la vertu et les chemins qu'elles doivent suivre. Du fond
« de ces régions ténébreuses, entends nos supplications;
« et, dans cette captivité d'airain, fais retentir l'heure de la
« délivrance. ))
« Au cours dé la fortune ou de l'adversité Dieu met toura-
tour un terme inévitable. Quand il a plongé long-temps
le fils de l'homme dans l'abattement et là misère
,
il fait
sonner l'heure de la clémence. Ainsi les arrêts sévères
qu'il aVait portés contre son peuple ne devaient pas durer
éternellement. Les temps étaient venus j et les jours accomplis.
Dieu vit la conversion d'Israël et la pureté de son
coeur ; il fut touché de sa foi vive et de son ardeur sincère.
Les cris de la nation enchaînée s'élevèrent vers lui. Dè
l'humble asile de l'esclavage ils montèrent vers le séjour
radieux de la clarté céleste. Sa miséricorde s'étendit sur
Israël, et il répondit : Me voilà 1 Sa voix redoutable
retentit du haut du firmament. Il dit : « Le temps de l'orage:
t< s'est écoulé; les ondées destructrices ont accompli leurs
« cours : que la vigne d'Israël refleurisse ! que ses grappes
« se couvrent de fruits délicieux; mais que l'Egypte se
« change en désert ! Que les ténèbres se répandent sur les
« tentes des ,fils de Cham ! Que leurs fruits périssent dans
« l'Immaturité ! Que la cognée abatte leurs cèdres superbes !
« Que la misère du peuple que j'ai choisi cesse dès ce jour,
« etquelagloire des enfansde la perversité se dissipe comme
« un nuage ! Les vertus des justes sont consignées dans tes
« trésors de ma sagesse ; les iniquités de l'Egypte dans les
« vastes réservoirs de ma justice. Les vertus et les crimes
« que le soleil éclaire passent sous mes regards vigilans : en
« est-il que je puisse oublier, ou qui se dérobent a mes
« yeux ? C'est moi qui ai nourri l'univers et ses innom-
« brables créatures. La piété et les forfaits distinguent seuls
« les mortels à mes yeux. Quand je détourne ma face, l'im-
« pie croit que j'ai cessé de le connaître ; il le croit jusqu'au
« jour terrible de la vengeance, où les actions de l'homme
« sont payées avec usure : alors les insensés voient que rien
« n'échappe a ma mémoire. Le nuage aujourd'hui s'est écar-
« té ; le voile obscurateur n'est plus. J'ai pensé à la sainte
« alliance que j'ai conclue avec les justes, avec ceux qui ,
« dans les premiers temps du monde, reconnurent ma puis-
« sance , et me servirent selon mon coeur. »
« En pensant h la sainte alliance, a l'auguste serment '
des premiers t emps, l'Etemel s'enveloppa du manteau de sa
colère
, se couvrit des vêtemens de la vengeance. Du haut
de son sanctuaire, ses regaids tombèrent sur les tribus
d'Israël ; il les vit comme une vigne foulée aux pieds plantée dans , un champ dont les haies sont arrachées par
la violence, et .que dévore l'enfant impétueux de la forêt.
Sur les fondemens de la justice il établit son trône auguste
et redoutable; sa main saisit le glaive. La terre et ses habitans
attendent en tremblant les arrêts de sa bouche. La
• troupe des anges et des chérubins entoure son siége éclatant.
Ils s'attendent à être les instrumens de ses divines volontés,
à porter vers tous les bouts de l'univers ses arrêts irrévocables.
Mais il dit à ses saints : « Ce n'est pas a vous que
,« j'en appelle aujourd'hui j ce n'est pas soudain que je veux
« détruire Soan et ses habitans, comme Sodome, qu'en un
« clin d'oeil j'ai changé en solitude, pour en arracher le juste
« qui s'y trouvait. C'est de la-bouche d'un homme vertueux
« qu'ils entendront leur honte et l'arrêt de leur perte. »
« Dieu alors chercha un homme selon son coeur. Il l'envoya
vers l'Egypte. Il voulut que ses paroles dussent fortes
et assurées; qu'ilse présentât avec fierté devant les grands
de la terre; qu'il obtînt les hommages dés peuples , et méritât
le sourire dès cieux. Parmi, d'Innombrables milliers,
L'Eternel discerna l'homme de son choix. Sur le héros de la
sagesse il fit reposer l'esprit saint, et la majesté royale suc
l'homme, humble et timide. »,
Les chants de là Moïsiadè, écrfits a peu près avec le'
rhythme dont M. Maleville nous dit que s'est servi l'aut'eur
des, Benjamites , ne présentent sans doute rien
d'extraordinaire, ni de nouveau, quant aux idées qu'ils
expriment ; ma;s leur couleur est caractéristique. L'auteur
les a écrits dans un hébreu qui rappelle les époques les plus
brillantes de la langue sacrées cette circonstance, l'époque
et le lieu où l'ouvrage a paru, sont le point de vue qui peut.
le rendre remarquable. J"en ferai encore connaître des passages
dan$ une autre occasion , flatté d'y avoir prélude
deux fois déjà dans un journal littéraire estimable, et a
la tête d'un ouvrage qui sera, j'ose le prédire,cher au goût,
a la science et à l'amitié. 1 Que M. Maleville continue a partager ses soins et ses
instans entre des devoirs respectables et le doux commerce
des lettres. Elles élèvent l'esprit, agrandissent le cercle des
idées, et ouvrent l'âme aux plus nobles sentimens publics et
particuliers. Si, au milieu de nos malheurs et de nos troubles
civils, des écrivains obscurs et orgueilleux, et un petit
nombre d'hommes à talent se déshonorèrentpar l'adulation
et la bassesse, l'histoire n'oubliera pas, entre tant d'autres
plus heureux exemples, que Ducis rc^ta fidèle a ses principes
, Bernardin a ses goûts, Delille a ses affections. C'est
en voyantainsi des noms déjà illustrés, portés par des hommes
gui en sont dignes, que l'on peut concevoir le juste espoir
de voir s'élever dans son majestueux ensemble cette auguste
pairie héréditaire qui, h côté d'une représentation véritablement
nationale et indépendante, est le boulevard du
peuple et de la royauté ; boulevard contre lequel viennent
expirer les flots de l'anarchie et les atteintes du despotisme.
A côté des nobles descendans des anciens appuis de là
monarchie française, siègent des hommes décorés d'une
illustration plus moderne et non moins glorieuse. Leurs descendans
un jour justifieront leurs talens et leurs vertus ; et
si jamais dans cette auguste assemblée, soutien du trône et
protégée par lui, quelquehomme revêtu de noms consacrés
par le respect public, comme celui de l'écrivain magistrat
dont je viens de faire connaître l'ouvrage, devait faire taire
la voix de sa conscience, celle de la justice et du bien blic, pu- l'image, le souvenir du noble fondateur de sa race
suffiraient pour le faire rentrer en lui-même comme dans le
chemin du devoir et de la justice.
M. B., de l'Académie de Nançi, de celle
des Antiquaires de France
,
de la Société
Philotechnique de Paris, de l'Académie,
Royale de Gottingue, etc. etc..
LITTÉRATURE ITALIENNE.
LE PORTRAIT,
CA NT AXE.
LEs heures du matin, de leurs ailes brillantes- Eveillaient les zéphyrs et caressaient les fleurs,
Lorsque la jeune Adèle, à leurs clartés naissantes,
Seule, observait la toile où d'heureuses, couleurs,
Mélangeant avecart leurs nuances légères,
Retraçaient à ses yeux la plus tendre desmères.
Du baiser virginal saluant ce portrait
Son regard attentif admire
La grâce, la bonté peintes dans chaque trait.
Adèle
, en l'admirant, se plaît à lui sourire Et ;
, comme un vent léger qui dans les bois soupire,
Ses timides accens s'échappent en secret,
Du Dieu du jour rapide messagère,
Aimable Aurore
, en colorant les cieux.,
Tu ne peux rien présenter à mes yeux Deplus touchant que les traits de ma mère
Qu'un jour, aussi pur
Que son âme est belle,
Repose sur elle
Ses rayons d'azur !
Si vous daignez sourire à mon hommage, Dieux bienfaisans ! faites, pour mon bonheur,
Que ses vertus se trouvent dans mon coeur,
Comme ses traits dans cette douce image 1.
Qu'un jour, aussi pur
Que son âme est belle,
Repose sur elle
Ses rayons d'azur !
Mes compagnes, venez; cherchons dans la prairie
Les trésors innocens que Flore y vient cacher :
Venez ; et qu'au réveil d'une mère attendrie,
La guirlande des prés orne un tableau si cherElle
dit : et, rivaux de J'Aurore vermeille,
Dont leur brillant calice a recueilli les pleurs,
L'Hyacinthe et la Rose ont rempli sa corbeille.
L'image s'embellit de leurs vives couleurs,
Et semble, d'un souris, s'animer sous les fleurs.
bientôt un choeur nombreux, par sa douce harmonie,
En répétant ces mots ,
simple hommage des coeurs,
fient bâter le réveil d'une mère chérie :
Qu'un jour, aussi pur
Que son âme est belle,
Repose sur elle
f
Ses rayons d'azur!
Vous, qui sur ses tracer "
Etes retenus ,
' Comptez par ses grâce&
Toutes ses vertus.
Chacun, autour d'elle,
Connaît le plaisir
Et, , pour la chérir,
A le coeur d'Adèle.
<
Qu'un jour, aussi pur
Que son âme est belle
> • Repose sur elle
Ses rayon& d'azur l
J.-P. BRES.
TRADUZIONE LIBERA.
IL RITRATTO.
SM'ali appena aperte, ivano rore,
Qua e la per l'etra rimenando il giorno,
Svegliando un zeffiretto, o intorno., intorno t Lambendo e carezzando un' erba, un flore Quando i placidi sonni Adel lasciorno, j,
Sola col suo fedel figliale amore ; Che pur volse, quel di, dai vivid' occhi,
Var che nuova dolemain sen le fiocchi.
Schiuse le luci la gentil virago E di , tenera madre ed amorosa
Avide andaro ad incontrar Timmago.
Rapito avea '1 pittore e giglio e rosa
Dai celesti orl1; e per divino istinto,
Sin l'affetto materno avea dipinto.
Con luci immote sta la vergin bella,
E diresti: la madre e lei favella ;
Poi soave le gira
, e dolce ride;
Sü l'effigie materna un bacio scocca , E insieme aggiunte stan bocea con bocca :
Se poi se ne divide,
Con novello desio
,
quel volto ammira,
Ed un bacio ridonagli e sospira.
Poi s' ode mormorar dolci parole
D' , un venticello simili ai susurri, Che va in fronzuta selva a far carole
Tra frondi , e frondi, sopra i vanni azzurri:
L'aer, che di quegli accenti s'innamora,
Li raccoglie e riporla li all' Aurora.
Aurora, che con me lasci le piumc ,
AUor che &quarci il vel ch' ii mondo copre , Nulla piu vago ,
il tuo purpureo lume,
Dell' effigie materna , a me discopre.
Le celesti ore raccolgano
Le di foco ali si preste j E su questa le riposino Quest' immagine celest,e !
Deh ! quanto al bel, ch' e vostro don, somiglia
La fortunata immago di costei ;
Cosí infondete in amorosa figlia
Le virlü della madre , o sommi Dei!
Le celesti ore raccolgano
Le di foco ali si preste $ E su questa le riposino
Quest' immagine celes,te!
Compagne a me : cogliam l'erbe ei fioretti,
Che sono ancor da man profana iIIesi:
Si sveglierá la madre, e in voto appesi
All' effigie, vedrá serti e mazzetti.
Non cosí tosto, il pió desire e i detti
lrur tutto attorno la campagna inlesi,
Quasi dal ciclo a nembi i fior discesi).
11 prato si vesti di mille aspetti.
Le vergini al lavoro ardenti, e mute,
Fean corone di rose e di viole,
Di giacinti, di gigli e d'erbe olenti.
E, omai le fervid' opre eran compiute,
Quando la madre, con ({ueste parole. .Vestar le vergipelle impazienti:
Le celesLi or.e racçoJgano
Le di foco ali si E preste j su questa le riposino , Que&t'immagiae celeste!
Di tal madre, guante siano,
Le virtu, s.aper chi vuole,
Pub contarne i vezzi tener¡,,
Ed i modi e le parole.
Tutte riempie ella di giubbilo.
Le donzelle circostanti,
Che d'intorno a leí, tra canticl,
Stanno ia circolo danzanti.
Se si guarda al viso angelico,
Sola Adele a le i somiglia j Ma dai cuor, niun puó distinguere
Dove sia tra Jor la figlia. ,
Le celesti ore raccolgano. ,
Le di foco ali sí preste E su questa le riposino$ ,
immagine celeste JMASTRELLA,
Avocat à la Cour Royale de Paris.
LITTÉRATURE ANGLAISE.
SUR le caractère et le style de PLINE le jeune, par
KNOX(1).
Sous quelque point de vue que l'on considère le caractère
de Pline le jeune, il est fait pour plaire. L'élégance de ses.
écrits était le fruit de l'élégance habituelle de son esprit.
Considérésoit comme homme de lettres, soit comme homme
du monde, on peut dire qu'il mérite, plus qu'aucun dçs ançiens,
le titre d'homme parfaitement accompli.
A la vérité, on a objecté que ses lettres sont trop travaillées.
On a aussi observé que la facilité qui forme le caractère
du style épistolaire, y est sacrifiée aux ornemens
étudiés ; mais les critiques de Pline doivent se rappeler que
l'art a beaucoup de beautés, de même que la nature; e;
que cet art, même lorsqu'il est déplacé, peut produire un
ouvrage agréable, comme la nature peut fairenaitre quelque.
production anomale, qui, quoique appelée un monstre par
les naturalistes, est cependant très-belle. Le plaisir qu'on
ressent en parcourant les lettres de Pline, ressemble plus à
celui qu'on éprouve en voyant un parterre élégant, qu'k
celui qui résulte de la contemplation des beautés plus grossières
d une nature agreste.
Pline est du nombre de ces anciens auteurs qui ont été
traduits en anglais, sans perdre beaucoup de leur grâce originaire
(2). Le lord Orrery et M. Melmoth paraissent lui
(1) Ce morceau est traduit, par A. M. H. B., du n° 45 des Essais,
moraux et littéraires de Knox, dont la sixième édition anglaise a paru
en 1785.
(a) Nous en avons une traduction française, due à Sacy, qui est
estimée.
avoir ressemblé dans leurs moeurs, ainsi que dans leur style.
Ce travail leur convenait, parce que, lorsqu'ils rendaient
les pensées de leur auteur, ils paraissent avoir exprimé leurs,
propres sentimens. Ces. deux traductions ont un mérite peu;
commun ; et si on donne la préférence a celle de Melmoth,
on doit reconnaître en même temps qu'on doit beaucoup
d'éloges à celle d'Orrery.
Le panégyrique de Trajan a,de même que les lettres de
cet auteur j
été critiquécomme étant empesé, trop travaillé
r
et ayant de l'affectation$ mais si les beautés de la composition
peuvent excuser l'apparence du travail dans d-eslettres,
elles doivent, à bien plus juste titre, la justifier dans un
discours d'apparat. A une époque avancée de la littérature
lorsque le goût , est dev-enu trop capricieux et trop dépravé,
pour que les grâces de la nature et de la simplicité puissent
être senties, il ne reste plush un auteur qui veut acquérir
de la popularité, d'autre ressource que d'inventer des
pensées ingénieuses, et de donner à ses productions le poli
de l'art le plus délicat. Les pièces d'éloquence dans le genre
du panégyrique sont ordinairement les plus difficiles de
toutes, parce que leurs sujets sont communément les plus
stériles. Ce qu'on peut dire à la louange d'un homme,
peut ordinairement être renfermé en peu de mots, si l'on
présente la vérité nue, et les faits sans embellissemens. Ainsi,
toutes les fois que le cérémonial d'une solennité publique
exige qu'on s'étende sur les vertus de quelques personnes
particulières, l'orateur se trouve bientôt lui-même forcé
de suppléer au défaut de la matière par des tours ingénieux
et des ornemens travaillés (3).
Les ouvrages de Pline ne doivent pas vraisemblablement
(3) Pline, dans ce panégyrique, donne à tons les princes des leçonsbien
importantes. En descendantà des leçons d'une importance moins
générale, nous ne pouvons nous empêcher d'exhorter ceux qui ap- grands à veiller à ce que leurs voitures n'aillent pas au.
gr i ga op , car il peut souvent en résulter des malheurs.
(Note du traducteur.)
plaire a un lecteur ordinaire ou superficiel. Le vulgaire demande
des périodes sonores et des expressions animées,
plutôt que les beautés de la correction et de la finesse, qui
sont moins faciles a saisir. Les passions et l'imagination sont
souvent fortes et vives chez ceux dans qui l'intelligence et le
jugement sont faibles. Leur esprit, de même que leur corps,
n'étant pas accoutumé à la délicatesse ,
préfère une viande
grossière aux friandises du luxe. Un esprit sans culture sent
peut-être au moins autant de plaisir en entendant la ballade
grossière d'un chanteur courant les chemins, que celui
qu'éprouve un homme d'un goût perfectionné a la lecture
des morceaux finis d'Horace et d'Anacréon. Si donc Pline
n'est pas universellement adtniré, cette circonstance ne diminue
pas son mérite (4). Son élégance est trop subtile et
trop fine pour l'oeil vulgaire.
Quoique l'on puisse déployer un grand génie, même en
taillant une statue grossière, ou dans la première esquisse
d'un tableau, cependant le connaisseur judicieux sentira
toujours du plaisir a examiner ces ouvrages de sculpture ou
de peinture, qui ont reçu le dernier poli., ou qui ont été finis
avec les traits les plus délicats du pinceau. Sans doute on
doit admirer, même avec toutes leurs imperfections, des
écrivains tels qu'Homère et Shakespeare; cependant,comme
les imperfections ne sont pas louables en elles-mêmes, il est
certainement raisonnable d'admirer aussi ceux qui, comme
Pline, se sont donné beaucoup de peine pour les éviter.
Longin
, avec l'enthousiasme du génie, préfère la supériorité
ayant des défauts à la médiocrité qui n'en a pas; mais.
ni lui, ni aucun critique sensé n'a prononcé que la correction
était également un défaut.
Le jugement peut approuver, tandis que le coeur etl'imagi-
(4) Quoiqu'il soit vrai dire qu'un auteur dont les pensées sont
fines a moins de juges en état de apprécier, cependant l'affectationde
Pline, qui est constamment un défaut, a diminué le nombre de ses
admirateurs, et diminua avec foudement sa gloire, quoiqu'il ait uu
mérite réel. ( ote du traducteur, )
nation ne Sont pasébranlés.Nous lisons pour être touchés,pour
être amusés, pour trouver du plaisir. La pure approbation est
tin sentiment froid. Ainsi un ouvrage plein de chaleur, qui
excite de vives émotions, suivies d'un dégoût accidentel,
est lu préférablement a un autre qui est insipide, quoique
correct et froid, quoique.judicieux. Mais lorsque le génie
se trouve uni avec la correction du goût, alors le jugement,
l'imagination, le coeur se trouvent tous satisfaits à la fois.
Un si heureux assemblage était le partage de Pline et d'Addisson.
Nous devons même remarquer à l'honneur de ce
dernier, qu'il est beaucoup plus naturel que Pline; il a
toute Inélégance de cet auteur romain, sans avoir son affectation.
L'élégance de Pline, dit Melmoth, ajoute de la force aux
sujets les plus intéressans, en même temps qu'elle donne de
la vie aux plus communs. Mais il s'en faut de beaucoup que
le style poli et spirituel de ses lettres soit leur principal mérite
; elles ont un bien plus grand prix, parce qu'elles présentent
un des plus aimables et des plus touchans caractères
de l'antiquité. La vie entière de Pline paraît avoir été consacrée
a l'exercice de toutes les affections nobles et sociales.
Qui pourrait donc ne pas lui pardonner les défauts de ses
écrits, surtout lorsqu'ils sont accompagnés de tant de
beautés ? (5)
(5) Voyez le tableau touchant de son amitié pour Tacite
,
dans l'éloguent
Essai sur lés éloges de Thomas. Voyez aussi sur Pline : 1° le
fcommentaire moral que Formey a donné de ses lettres
, sous ce titre : le Philosophe païen ; 2° les réflexions sages et judicieuses de l'excellent
Traité des Etudes, de Rollin
,
livre qui fera toujours aimer les
excellons principes de ce savant professeur, si propres à former dei
boBs citoyens, et des hommessavans ,
modestes et vertueux.
(Note de Boulard
;
traducteur )
SUR POLITIEN et MURET, deux élégans latinistes
modernes (1).
Folitien fut un de ceux qui brillèrent avec le plus d'éclat '
lors de la renaissance des lettres. Une connaissance légère
du grec était alors un rare et grand mérite. Il entendait
cette langue, de manièrenon seulementa la lire, mais même \ y composer. Il a été généralement admiré, comme gramiuairien,
comme orateur et comme poète. Certainement il
avait beaucoup plus de génie que les savans laborieux de
son temps, mais ses poésies ont de grands défauts. Il est
plein de feu, mais il manque de jugement et d'art. Il y a
un grand nombre de beaux vers dans son Rusticus, et le
style en est partout singulièrementbrillant, quoiqu'il ne soit
pas toujours d'une pureté classique. A la vérité, les poètes
latins de ce temps n'étaient pas toujours aussi jaloux de se
distinguer par une pureté classique de style, qu'ils-l'étaient
d'être brillans et harmonieux. Plusieurs des poëmes de Politien
sont fleuris à l'excès, et beaucoup au delà des bornes
tracées par le goût du siècle d'Auguste.
Lorsque nous considérons l'état des lettres h cette ancienne
epoque, nous devons convenir que les grands applaudissemens
donnés à des écrivains, tels que Politien,
étaient justement mérités. Ces auteurs étaient forcés de se faire
jour a travers l'ignorance épaisse qui dominait alors, et ils
avaient k lutter contre le goût grossier de leur siècle, avant
que leurs écrits pussent captiver l'attention. Malgré toutes
sortes de difficultés, ils parvinrent, par des efforts d'émula-
(i) Ce morceau ,
traduit par A. M. H. B., forme le n° 61 des Essais
moraux et littéraires
,
de Vicesimus KnoX, auteur anglais estimé, ,dont
M. Noël a traduit un ouvrage sur l'éducation
,
d'après mon invitation,
( Note du traducteur.)
tion et de génie, à un degré d'excellence qui ressemblait beaucoup
a celui des modèles qu'ils s'étaient proposé d'imiter.
Les vers grecs qu'il composa, étant très-jeune, ont obtenu
beaucoup d'éloges. Il indiqua en tête l'âge auquel il
les avait écrits. Scaliger dit qu'il n'avait pas besoin de le
faire, parce qu'ils sont si excellens, que les vers latins, qu'il
\ fit dans la force de l'âge, ne peuvent soutenir la comparaison
avec ses poésies grecques.
Il est incontestable que les lettres de Politien sont élégantes;
mais elles ne sont pas sans défauts. Leur style est
quelquefois trop élevé et trop oratoire. Pour amener une
phrase favorite, souvent il s'éloigne trop de son but, et
noie ce qu'il veut dire dans une profusion de mots.
Malgré toutes les taches qu'on trouve dans ses ouvrages,
je dois cependant avouer que je les ai lus avec beaucoup
de plaisir. Il y a dans le véritable génie un charme qui compeuse
les défauts, et qui souvent empêche de les voir.
Le véritable nom de Politien était Bassus. Celui qu'il
avait pris était tiré du lieu de sa naissance. Il n'était pas rare alors de prendre des noms entièrement nouveaux. Le vrai
nom d Erasme était Gérard. 11 y avait peut-être quelque
degré d ostentation blâmable a prendre les noms de Desiderius
et d'Erasmus, qui, d'après leur étymologie respec- tive, signifient tous deux aimable et désirable. Le adopté nom, par Politien, fut aussi choisi dans la vue de donner
une idée favorable de son caractère. Il est assez vraisemb
able qu il se proposait d'exprimer ce qu'indique en effet
6 où son nom dérive : savoir, un goût et un esprit
poli (2). r
Par rapport a Muret, autre latiniste moderne très-distingué,
1 est a remarquer qu'il acquit une connaissance parfaite
des langues grecque et latine, et qu'il écrivit très-
(2)Ilestbien plus vraisemblable qu'il prit snn nom du lieu de sa.
naissance, Monte-Pulciano
, en latin Mons Politianus.
( Note du Rédacteur.)
élégamment dans cette dernière, sans avoir eu de maître.
Il composa divers ouvrages de poésie et de critique ;
mais on a toujours loué ses discours, comme les meilleurs de
ses productions. Ils sont a la vérité formés sur le modèle
de Cicéron, sont écrits d'un style rapide et coulant, et contiennent
des observations judicieuses. Mais, quanta son style,
on peut dire de cet auteur qu'il prend moins de soin pour
choisir que pour arranger ses mots. Ce défaut vient d'une
précipitation blâmable, dont quelquefois les auteurs ont tiré
vanité.
Nous apprenons que Muret ne transcrivit aucun de ses
écrits, qu'a peine lut-il jamais ses productions deux fois,
qu'il y fit rarement du changement ou une addition
, et qu'il
y raya quelque chose encore moins souvent. Cela peut expliquer
ses fautes, mais non les excuser. C'est insulter les
hommes, que de leur présenter un ouvrage moins parfait
qu'on n'aurait pu le faire. Des écrivains qui voulaient donner
une plus grande idée de leur habileté, sont souvent convenus
qu'ils avaient écrit avec précipitation et négligence ;
mais ils ont perdu ordinairement, et comme ils le méritaient,
cette réputation durable et complète, dont ils auraient pu
jouir. Tant qu'un auteur vit, l'esprit de parti et le préjugé
peuvent soutenir sa réputation; mais lorsqu'il est mort,
ceux-ci s'évanouissent bientôt; et il n'y a que son mérite
réel qui puisse le préserver de l'oubli. Muret a été justement
et sévèrement censuré, pour avoir accordé des éloges
au massacre exécrable fait a Paris le jour de la Saint-Barthélerni.
Il imite Cicéron; mais, comme un copiste servile, il
imite ce qu'il y a de moins beau dans son modèle. Le style,
déjà diffus de l'orateur romain, l'est encore plus dans les
discours de Muret. La manière asiatique (3), mème quand
(3) On ne peut, quoiqu'en dise M. Knox, reprocher à Ciccron un
style oriental. Les bons ouvrages de ce grand orateur sont des modèles
qu'on ne se lassera jamais d'admirer,Voyez ce que M. de La Malle eu a
elle a moins de défauts, ne s'accorde pas avec un goût correct.
Elle a empêché que les ouvrages du plus grand orateur,
que le monde ait jamais vu, ne fussent universellement
admirés ; et lorsqu'on la présente au lecteur avec une
plus grande difformité, elle peut h peine être rendue tolérable
par les beautés qui'l'accompagnent, de quelque genre
que soient ces dernières. Les lettres de Muret) quoique souvent
élégantes, ont le défaut d'être écrites d'un style plutôt
oratoire qu'épistolaire. Il paraît avoir étudié et admiré les
discours de Cicéron, plus que ses épitres.
On a loué beaucoup la poésie de Muret; Scévole de
Sainte - Marthe dit de lui que Catulle ne se ressemble pas
davantage à lui-même, que Muret ne ressemble a Catulle.
Je n'ai pu.découvriraucune grâce particulière, soit de pensée
,
soit de style dans le peu de petits poëmes qui nous restent
de lui sur des sujets sacrés. Mais il en a fait dans d'autres
occasionsplusieursqui sont très-agréables,et qui surpassent de
beaucoup, pour la pureté classique et pour les pensées, la
plupart des compositions de son siècle. Son élégante épitaphe
de Raphaël a un très-grand défaut de convenance, en
ce qu'elle représente ce peintre, comme se donnant h luimême
les plus grands éloges.
Les vers, intitulés Tibur, sont agréables. Le prologue du
Phormion deTérence est facile et élégant. Il s'est seulement
proposé d'être utile dans 1 'Institutiopuerilis (4). La coldit
dans son excellent Essai d'institutions oratoires, à l'usage de ceux
v
qui se destinent au barreau. ( Note de Boulard.)
(4) Ces Conseils moraux, de Muret, ont été traduits en vers français
par M. Francois de Neufchâteau ; on les a aussi traduits italiens, en vers espagnols et allemands. Ces ouvrages sont utiles à la jeunesse.
Nous avons ce genre plusieurs ouvrages très-utiles ; 1° la Morale
~ del'Enfance, M. Morel de Vindé, traduite en vers latins par
M. Le Clerc; et en vers hollandais
, par M. Le Pileur; 2° les Quatrains
,
de Pibrac
, et les Distiques, de Caton
,
traduits en vers grecs.
Voyez les divers ouvrages cités au long en tête : 10 des Horoe Biblicæ,
traduites de Butler' 2° et de Bienfaits de la Religion chrétienne ,
trad.
lection de ses oeuvres procurera de l'amusement a celui qui
aime la poésie latine, tant moderne qu'ancienne. Catulle et
Tibulle furent évidemment ses modèles; mais Rapin pense
que son affectation excessive d'une belle latinité a rendu
ses odes empesées et peu naturelles.
Il est vrai qu'il a paru, après Muret, beaucoup d'écrivains
qui l'ont surpassé, tant en vers qu'en prose ; mais son
grand mérite réel, et la vaste réputation qu'il a eue y
le font
estimer a juste titre par celui que son amour pour les lettres
porte à s'intéresser aux ouvrages de tous ceux qui ont contribué
a favoriser leurs progrès (5).
(5) On peut consulter sur Politien et Muret : 1° les Jugement des
Savans, de Baillet; 2 l'excellente Table du Journal des Savans, du
l'abbé Claustre; table qui devrait bien être continuée, ainsi que ca
journal. Voyez tes voeux forniés pour les journaux
, page 214 de l'Histoire
Littéraire des huit premiers siècles de l'ère chrétienne ; ouvrage
dont il a paru une suite sous le titre d'Histoire Littéraire des neuvième
et dixième siècles
.
traduite de Bcrington. On trouve la traduction
d'Ambra ( Silve de Politien) dans le recueil précieux intitulé : Soirées
littéraires ,
publié par le savant et laborieux Coupe j il serait bien
à souhaiter qu'il publiât les dix ou douze volumes qu'il a composés, et
qui en forment la suite.
Parmi les journaux, on ne saurait trop encourager le Mercure Etranger,
et l'utile Magasin Encyclopédique, rédigé par M. Millin. (Noie
du traducteur.)
Dans les Lettres critiques de Clément, sur la Henriade, il a comparé
le morceau de Voltaire
, sur la mort de Coligny, avec les vers de
Muret sur la mort de Ciccrori. Marmontel a critique le choeur des
Bacchantesde Politien, à l'article Drtltirambe de lEncyclopédie. Cet
article se trouve dans ses Elémens de Littérature, tomeVII de ses
oeuvres, page 15. Cette édition des articles de l'Encyclopédie, de
Marmontel
,
insérés dans ses oeuvres complètes, contient une table.
Je crois aussi devoir indiquer ici plusieurs morceaux des Essais de
Knox, qui ont déjà été traduits.
Voici quels sont ces morceaux ; '
1° Le n° J 71, contenant des observationssur les auteurs epistolaires,
se trouve page 101 du tome V du Censeur universel Anglais, in-8" j
journal précieux qu'on devait a feu Griffet de La Baume
, connu par
d'excellentes traductions de l'anglais et de l'allemand
,
etqui n tiavaillé
.à une traduction importante. de l'Histoire de la Suisse, par Muller ;
aJ Le nO 160, sur les prédicateurs anglais, se trouve à la page 55o de
l'ouvrage sur l'Eloquence , par Ferry, qui a paru ,
à Paris, en 1789.
M aury, dans ses Réflexions sur l'Eloquence, a parlé de Tillotson!
Len° 144
. sur Rouley, est traduit dans la vie de Chatterton, qui
a paru dans le CenseurAnglais 4° S
Le Dialogue entre Cicéron et Chesterfield se trouve page 113 du
tomeIII in-4° du Censeur Anglais ;
58 On a traduit, page 256 du Censeur, un morceau sur la manière
dont on obtient les degrés dans les universités d'Angleterre.
( Note du traducteur.)
VIE DE BUTLER,
Auteur anglais du poème d'Hudibras, traduite de
Samuel Johnson,par A. M. H. B.
UN auteur inconnu, et dont par conséquent on peut
contester l'autorité, a placé une Vie de Butler a la tête de
la dernière édition du poëme d'Hudibras $ il a été aussi
parlé accidentellement de ce poète célèbre par Wood (i),
qui avoue que ce qu'il en dit ne peut être assuré. Il n'est
donc pas possible d'en apprendre ici plus que ces écrivains
qui nous ont précédé n'en ont su ; et il ne nous reste qu'a
les comparer et a les copier.
Samuel Butler naquit, suivant son biographe, en 1612,
dans la paroisse de Strensham, dans le comté de Worcester
; mais M. Longueville, fils du principal ami de Butler,
a appris a l'auteur du Dictionnaire général, qu'il était né
en 1600.
On varie sur l'état de son père. Wood prétend qu'il était
assez riche ; mais un autre écrivain soutient que c'était un
honnête fermier1 ayant un petit bien, qui se gêna pour faire
élever son fils à l'école de grammaire de Worcester, sous
de
Wood estauteur du livre intitulé : Athenæ Oxonienses. (Note
M. Henry Bright, des mains duquel il passa a Cambridge,
où il resta peu de temps; enfin,que le manque d'argent l'empêcha
d'être membre d'aucun collége. Wood nous laisse
incertains si ce fut à Cambridge ou à Oxford qu'il alla ; mais
à la fin il le fait passer six ou sept ans a Cambridge, sans dire
dans quelle maison ou quel collége : cependant on ne peut
guère imaginer qu'il soit resté si long-temps dans l'une ou
l'autre université, sans appartenir a une maison ou a une \
autre;et il est encore moins vraisemblable qu'il ait habité
long temps une école de sciences, en se distinguant assez
peu pour qu'on restât incertain s'il y avait résidé.
Wood tenait ce récit de son frère, qui plaçait Butler a
Cambridge, contre l'avis de ses voisins qui l'envoyaient h
Oxford. Le témoignage du frère paraîtrait une meilleure
autorité; mais elle s'affaiblit, lorsque, avouant qu'il est hors
d'état de dire dans quelle maison ou quel collége Butler entra,
il donne lieu de soupçonner qu'il est décidé a lui attribuer
une éducation académique, et qu'il n'ose pas nommer le
collège, de peur qu'on ne découvre qu'il en impose.
Suivant l'auteur de sa Vie, il fut quelque temps clerc de
M. Jefferys d'Earl's-Croom, dans le comté de Worcester,
qui était un juge de paix distingué. Cette occupation lui
laissait du temps non-seulement pour étudier, mais encore
pour s'amuser : ses amusemens étaient la musique et la peinture;
et la récompense de son pinceau fut l'amitié du célèbre
Cooper.
Il fut admis ensuite dans la famille de )a comtesse de
Kent, où il avait le libre usagé de la bibliothèque; et il fut
tellement recommandéà Selden, que ce dernier l'employa
souvent ^ des travaux littéraires. On sait que Selden était
intendantde cette comtesse, et on présume qu'il gagna une
grande partie de sa fortune en gérant les affaires! de celte
dame.
De même que les autres év.é, nemens de la vie de Butler
sont inconnus, on ignore en quelle qualité- il fut attaché à
cette dame, combien il resta a son service. et pourquoi il
la quitta.
Les vicissitudes de sa situation le placèrent ensuite dans
la famille du chevalier Samuel Lnkë, l'un des officiersdei
Cromwell. Dans cette maison il eut tellement occasion
d'observer le caractère des sectaires, qu'on dit que ce fut
alors qu'il écrivit ou commença son pÓëme d'Hudibras ; et
il est vraisemblable qu'un pareil dessein a dû être formé,
dans un lieu où il observa les principes et le manège des
rebelles, qui les laissaientparaître avec audace et sans déguisement,
dans la confiance que leurs succès leur inspir
aient. " ^
A la fin le roi (2) revint, et le moment arriva où la
loyauté espéra d'êtrerécompensée. Cependant Butler fut
seulement nommé secrétaire, du comte de Carbury, président
de la principauté de Galles, qui lui procura le gouvernement
de Ludlow-Claste, quand la cour des limites (5) lut
rétablie.
-
A cette époque de sa vie il épousa mademoiselle Hébert,
personne d'une bonne famille, et vécut,dit Wo®d,
avec le bien de sa femme; il avait étudié le droit anglais,
mais il n'exerça jamais l'état d'homme de loi. Elle avait. de
la fortune, dit son biographe, mais celle-ci fut perdue,
ayant été mal placée.
En 1663
?
il publia la première part ieVil11 poëme d'Hudibras,
composée de trois chants, que ,
suivant Prior, le
suffrage et L'influencedu comte de Dorsetfirent connakrè
à la cour. Quand cet ouvrage eut été lu, il fut nécessairement
admiré, Leroi le cita, les courtisans l'étudièrént, et
tout le partides royalistesl'applaudit. Tout le mondes'attendait
a voir tomberune pluie d'or sur l'auteur, qui certainement
participait aussià cet espoir générale ; ': -"-
En 1664parut la seconde partie. La curiosité de la nation
se réveilla,et 1 tueur futdenouveau loué, et sentit renaître
ses espérancesj mais les éloges furent sa, seule récompensée
(2) Charles II.
(3) Marches en anglais.
Suivant Wood, Clarendon donna lieu à Butler d'espérer
« qu'il aurait des places et des emplois lucratifs et honorables
» ; mais notre poète n'obtint jamais ces avantages.
On rapporte que le roi lui donna seulement trois cents guinées
; cependant je ne vois même pas que cette faveur
momentanée soit prouvée.
Wood rapporte qu'il fut secrétaire de Villiers, duc de
Buckingham, lorsque celui-ci était chancelier de Cambridge;
ce fait est révoqué en doute par l'autre écrivain, qui convient
cependant que le duc fut souvent son bienfaiteur. On
a lieu de soupçonner ces deux récits faux, d'après une histoire
rapportée par Packe dans sa Vie de Wicherley, et
d'après quelques vers que M. Thycr a publiés dans les
oeuvres posthumes de l'auteur (4).
« M. Wycherley, dit Packe, saisit toutes les occasions
qu'il put avoir de représenter au duc de Buckingham combien
M. Butler avait mérité de la famille royale en écrivant
son inimitable Hudibras, et que cAétait une tache pour la
cour, qu'un homme aussi fidèle et aussi ingénieux restât
malheureux
,
obscur
, et dans le besoin. Le duc parut
l'écouter avec assez d'attention, et, quelque temps après, il
se chargea de mettre sa position sous tes yeux de Sa Majesté.
Pour l'obliger de tenir sa parole, Wicherley lui demanda
un jour où il pourrait présenter à son nouveau patron ce
modeste et infortuné poète. A la fin un rendez-vous tut
accordé, et on convint que le lieu de' réunion serait le
Roebuck. Butler et son ami s'y rendirent exactement : le
duc y vint; mais, comme si le diable s'en fut mêlé, la porte
de la salle où ils étaient assis était restée ouverte ; et le duc,
qui était auprès, apercevant un homme de plaisir (le personnage
était un chevalier), passant lestement avec une
couple de femmes , quitta sur-le-champ Wicherley et
Butler pour un autre genre d'occupation, à laquelle il était
(4) Ces oeuvres sont intitulées : Bulhr's remains , ou Restes de
Butler.
plus disposé qu'a rendre service h des hommes de mérite,
quoique personne ne fût plus en état de les protéger d'après
sa fortune et son esprit. Depuis ce moment jusqu'au jour
de sa mort, le pauvre Butler n'éprouva pas le moindre effet
de la promesse que ce seigneur lui avait précédemment
faite )). p
Telle est l'histoire. Quant aux vers, ils sont écrits avec
l'aigreur que la négligence et le chagrin de se voir frustré
dans ses espérances peuvent naturellement inspirer; et il
serait difficile de se persuader que Butler eût pu en faire de
pareils contre un homme qui avait quelque droit a sa reconnaissance.
Malgré ce découragement et cet oubli, il continua de
suivre son projet, et publia, en 1678, la troisième partie,
qui ne termine pas le poëme. Il est impossible de deviner
jusqu'où il s'était proposé originairement de le pousser, et
par quels événemens il aurait terminé l'action. On ne peut
même regarder comme étrange qu'il se soit arrêté ici,
quoique d'une manière inattendue.
Il est assez désagréable d'écrire sans récompense ; et si
,M. Longueville a bien fixé l'époque de la naissance de notre
auteur ,
il était alors parvenu à un âge où il pouvait penser
avec raison qu'il n'était plus temps de s'occuper de frivolités.
Il mourut en 1680; et M. Longueville, ayant sollicité
sans succès une souscription pour qu'on le plaçât dans
l'abbaye de Westminster, le fit enterrer a ses propres frais
dans le cimetière de Covent-Garden; Le docteur Simon
Patrick lut les prières funéraires. Environ soixante ans après,
M. Barber, imprimeur, maire de Londres, qui était dans
les principes de Butler, lui éleva, dans l'abbaye de Westminster
j un monument sur lequel est placée l'inscription
suivante :
M. S. (5)
SAMUELIS BUTLERI
Qui Strenhamice in agro rigorn. nat. 1612,
Obiit Lond. , 1680.
Vir doctus imprimis , acer, integer ;
Operibus ingenii, non itemproemiisfelix :
Satyrici apud nos carminis artifex egregius ,
Quo simulatoe religionis larvamdetraxit,
Et perduellium scelera liberrimè exagilauit :
Scriptorum in suo genereprimus etpostremus.
Ne cui vivo deerant fdrè omnia,
Deesset etiam mortuo tumulus.
Hoc tandem posito marmore curavit
Joannes Barber, civis londinensis, 177,1.
On publia
,
après sa mort, trois petits volumes de ses
oeuvres posthumes ; je ne sais quelle fut la personne qui
les rassembla, ni par quelle preuve on garantit leur authenticité.
Dernièrement M. Thyer de Manchester a encore
imprimé deux volumes qui sont indubitablement de Butler.
Aucune des pièces y insérées ne peut nous faire connaître
ni sa vie ni son caractère.Quelques vers, mis dans cette dernière
collection, montrent qu'il fut du nombre de ceux qui
tournèrent en ridicule l'établissement de la Société royale
de Londres, dont les ennemis étaient alors très-nombreux
et pleins d'aigreur, sans qu'on puisse en concevoir la raison,
puisque les philosophes qui la formaient se donnaient, non
pour soutenir des systèmes, mais pour établir des faits, et
que l'ennemi le plus jaloux de l'innovation doit admettre les
progrès graduels de l'expérience, quoiqu'il puisse ne pas
aimer la témérité des hypothèses.
Ce fut dans celte obscurité que se passa la vie de Butler,
homme dont le nom ne périra qu'avec sa langue. La date
de sa naissance est incertaine 5 le genre et le lieu de son
éducation sont inconnus5 lesévénemensde sa vie sont diver-
(5) M. S. signifie Memoriæ Sacrum. (Note de A. M. H. Boulard.)
sement racontes; et tout ce qu'on peut en dire avec certitude,
c'est qu'il fut pauvre.
Le poëmed'Hudibras (6) est une de ces compositions
dont une nation peut justement se glorifier, car les images
qu'il présente sont tirées de la vie domestique; les pensées
en sont inattendues, et ne-sont empruntées de personne;
enfin le style en est original. Cependant, il ne faut pas que
l'orgueil d'être compatriotes de Butler nous porte à être
injustes, ni à usurper une gloire que d'autres ont le droit
de partager. Le poëme d'Hudibras n'est pas entièrement
anglais; on en trouvera l'idée originale dans l'Histoire de
Don Quichotte, livre auquel un auteur du plus grand mérite
peut reconnaître
, sans rougir, qu'il a obligation.
Cervantes montre un homme qui, par la lecture continuelle
de contes incroyables, a assujetti son entendement a
son imagination, et a familiarisé son esprit par une méditation
opiniâtre à ne penser qu'à des événemens incroyables,
ainsi qu'à des scènes dont l'existence est impossible; qui
court les aventures avec la fierté de la chevalerie pour
redresser'lés torts, protéger l'innocence des jeunes filles,
délivrer des princesses captives, précipiter les usurpateurs
de leurs trônes; et cet homme, dans l'ouvrage de l'auteur
espagnol, est suivi d'un écuyer dont la finesse, trop basse
pour pouvoir être soupçonnée par un esprit noble, le met
en état de tromper son maître.
Le héros de Butler est un juge de pàix presbytérien, qui,
6) Nous en avons une traduction en vers français
, par Tonneley.
Voyez aussi
,
dans le n° XIV, t. IV, de l'an 2, du Magasin Encyclopédique,
un rapprochement curieux de plusieurs folies faites du temps
de Cromwell, avec les extravagances qui ont eu lieu en France sous le
règne de la terreur , en 1793.
Ce Magasin Encyclopédique et le journal du Mercure Etrangeri
sont très-utiles aqx lettres , et ne sauraient être trop encouragés. Ces
journaux devraient être exempts dit timbre, ainsi que les catalogues
des libraires. MM. Renouard et Pankoucke, en plaidant
,
dans les
écrits qu'Us viennent de publier sur le timbre
,
la cause des libraires,
ont plaidé la cause des lettres, des sciences, des arts, delà religion,
et même celle du fisc. (Note de Boulard.)
avec la rage de l'ignorance zélée et la confiance que lui
inspire son autorité légale, parcourt le pays pour réprimer
la superstition, et corriger les abus, accompagné d'un clerc
indépendant, disputeur et obsiiné, avec lequel il a souvent
des débats sans jamais pouvoir changer son opinion.
Cervantes a tant de tendresse pour Don Quichotte, que ,
quoiqu'il le plonge dans des malheurs absurdes, il lui donne
assez de sens et de vertu pour que ce chercheur d'aventures
Conserve notre estime : en quelque lieu que celui-ci soit, et
quelque chose qu'il fasse, l'auteur, par une adresse inconcevable,
le rend toujours ridicule
,
mais jamais méprisable.
Butler n'a pas eu la même bienveillance pour le pauvre
Hudibras ; il n'a point voulu qu"on eût aucune compassion
ni aucun respect pour lui : II le livre tout a la fois au ridicule
et rou mépris, sans lui donner aucune qualité qui puisse
le relever ou le protéger.
En formant le caractère d'Hudibras, et en faisant la peinture
de sa personne et de ses habillemens, l'auteur paraît
avoir eu dans sa tête une confusion d'idées dissemblables.
Il avait lu l'histoire du ridicule Chevalier errant; il connaissait
les moeurs et les idées d'un magistrat presbytérien, et
il essaya de réunir dans un même individu les absurdités de
ces deux personnages, quelque différentes qu'elles fussent.
Ainsi
,
il lui donne cette ostentation pédantesque de connaissance
qui n'a pas de rapport avec la chevalerie, et le
charge d'un attirail guerrier qui ne peut rien ajouter h sa
dignité civile. Il l'annonce comme un colonel, et cependant
il ne le met jamais a portée de voir la guerre.
Si 011 regarde Hudibras comme le portrait des presbytériens,
il n'est pas facile de dire pourquoi ses armes étaient
représentées comme ridicules ou ne servant, à rien ; car,
quelque jugement qu'on, puisse porter de leur connaissance
ou de leurs argumens, l'expérience a assez montré que leurs
armes n'étaient pas à mépiiser. :
- Le héros, réunissant ainsi les caractères d'un rodomont
et d'un pédant, d'un chevalier et d'un juge, est mis sur la
scène avec Ralpho, son écuyer, enthousiaste indépendant.
/
On ne peut porter de jugement sur la contexture des
événemens, conçue par l'auteur, qui est appelée l'action
du poème, puisqu'il l'a laissée imparfaite. Il est vralsemblable
que Butler aurait fait éprouver a son héros beaucoup
d'aventures malencontreuses, qui auraient donné occasion
ito comme son attaque contre l'ours et le violon, de ridiculiser
le rigorisme comique des sectaires; 2° comme sa
rencontre avec Sidrophel et Whacum, de rendre la tition supers- et la crédulité méprisables ; 5° ou enfin comme son
recours a un homme de loi subalterne, de découvrir les abus
frauduleux de différentes professions.
Il serait vain de former des conjectures sur la suite d'événemens
qu'il aurait imaginée, ou sur la manière dont il
aurait récompensé ou puni son héros. Son ouvrage ne pou- vait manquer d'avoir le défaut que Dryden imputait à
Spenser :
1 action ne pouvait être une ; il ne pouvait s'y
trouver qu une suite d incidens dont chacun pouvait arriver
sans les autres, et qui ne concouraient pas tous à une même
et unique conclusion.
Cependant on aurait aisément pardonné la discontinuité
d action, si le poëme en avait renfermésuffisamment ;
mais il me semble que tous les lecteurs sont fâchés du petit
nombre des événemens qui y sont contenus, et se plaignent
que dans le poëme d Hudibras, de même que dans l'histoire
de Thucydide, on parle plus qu'on n'agit. La scène
c ange trop rarement, et l'attention est fatiguée par de
longues mouversations.
Il est a la vérité beaucoup plus facile de former des dialogues,
que d imaginer des aventures. Chaque assertion
donne lieu a des raisonnement, et chaque objection fait
réponse.Quand deux personnes qui se disputent
sontune question étendue et Compliquée, ce qu'il v 6 *
.
n'estpas de continuer la controverse,
c'est de 1 ermier. Mais,soit que nous n'embrassions
qu'un petitnomb redes possibilités de la vie, ou soit que la
~vie essayé
présente peu de variétés, tout homme qui
~le'sasayé sait combien il en coûte de peines pour former
une combinaison de circonstances, qui ait le mérite de la
nouveauté ainsi que de la vraisemblance, et qui puisse
plaire a l'imagination sans faire de violence k là raison.
Peut-être le dialogue de ce poëme n'est-il point parfait. On
aurait pu le rendre plus piquant, et fixer davantage l'attention
par des réparties plus vives, par des interruptions bien
placées, par des questions soudaines, et en approchant davantage
de la vivacité dramatique, sans laquelle les discours
fictifs fatigueront toujours, malgré les pensées brillantes et
les allusions variées qu"on y peut trouver.
La grande source du plaisir est la variété. L'uniformité
doit fatiguer a la fin, fût-ce même l'uniformité de la supériorité.
Nous aimons à espérer ; et quand nos espérances
sont ou trompées ou satisfaites, nous avons besoin d'en
former encore. Quiconque veut plaire, doit chercher a nous
soulager dans notre dégoût du présent.L'habile écrivain
irritât, mulcet, chatouille ,
,
éveille
, et distribue d'une
manière convenable les passages calmes et les passages
pleins de feu. C'est parce qu'un livré manque de ce
mélange adroit et de ces alternatives nécessaires, que sa
totalité peut être ennuyeuse 3
quoiqu'on en loue toutes les
parties.
Si une fécondité d'esprit inépuisable pouvait donner
un plaisir perpétuel, personne ne voudrait jamais laisser
l'ouvrage de Butler lu à moitié ; car, quel poète a jamais
rassemblé si heureusement tant d'images si inattendues? Il
n'est guère possible d'en parcourir une page sans trouver
quelque association d'images, qu'on n'avait jamais présentée
auparavant. Le lecteur est amusé par le premier paragraphe,
il est charmé par le second, et il est rempli d'étonnement
en en lisant encore un petit nombre ; mais l'étonnement est
un plaisirJatigant : ceux qui lisent sont bientôt las de leur
surprise, et voudraient qu'on les amusât.
r .
( Omnia vis belIè Matho dicere: Dic aliquandò
Et bene, dio neutrum, dic aliquando male.
L'imagination test inutile sans connaissances y la nature
donne en vain le talent de combiner les objets, quand
l'étude et l'observation ne fournissent pas des matériaux
propres a l'être. Les trésors de Butler paraissent proportionnés
à sa dépense ; quel que soit le sujet qui l'occupe, il se
montre en état de le développer et de l'éclaircir par le
secours de tous les accessoires que les livres peuvent fournir.
On voit qu'il a parcouru non-seulement les routes battues
,
mais encore les sentiers détournés de la littérature ;
non-seulement qu'il a jeté un coup d'oeil général, mais
même qu'il a examiné les détails avec un oeil attentif.
Si les Français vantent le savoir de Rabelais, nous ne risquons
pas en leur opposant Butler.
Les parties les plus précieuses de l'ouvrage de ce dernier
sont celles que l'esprit uaturel et l'étude d'un homme vivant
dans la retraite ne peuvent suffire pour exécuter. Celui qui
fait un livre uniquement d'après les livres, peut être utile,
mais rarement il peut être grand. Butler n'avait pas laissé
passer devant lui le spectacle de la vie sans l'observer ; il
avait examiné avec beaucoup de soin les opérations de la
nature humaine, et suivi les effets de l'opinion, de l'humeur,
de l'intérêt et de la passion. C'est h de pareilles remarques
qu'on doit ce grand nombre de distiques sentencieux qui
ont passé dans la conversation, et qui, étant devenus des
axiomes proverbiaux, ont augmenté la masse générale des
règles de conduite.
Lorsqu'on a examiné et admiré un ouvrage, la première
question d'une personne curieuse et intelligente est de demander
comment cet ouvrage a été fait. Hudibras ne fut
pas un ouvrage composé rapidement; il ne fut point le produit
soudain de l 'imagination ou le court résultat d'un travail
violent. L'accumulation d'une pareille masse de sentimens,
suivant que le désir accidentel ou la nécessité sou- daine l 'exige, est hors de la portée et du pouvoir de
l esprit le plus actif et le plus étendu. M. Thyer de Manchester,
cet excellent éditeur des restes de l'auteur, m'a
appris qu 'il pouvait montrer quelque chose de ressemblant
à un Hudibras en prose. Il a en sa possession le livre dans
lequel Butler mettait en dépôt non-seulement les événemens
et les préceptes qu'il recueillait dans ses lectures, mais
encore les remarques, les comparaisons, les allusions, les
rapports, les inductions, suivant que l'occasion les suggérait,
ou que la méditation lui en fournissait; enfin,ces pensées
qui naissaient dans son esprit, et qu'il pouvait dans
la suite appliquer d'une manière utile a quelque but. Tel
est le travail de ceux qui écrivent pour l'immortalité.
Mais on ne trouve pas aisément des ouvrages humains
qui n'aient point de partie périssable. Dans les anciens
poètes, chaque lecteur sent que la Mythologie est ennuyeuse
et fatigante. Les moeurs d'Hudibr&s, étant fondées sur des
opinions temporaires et locales, deviennent par conséquent
chaque jour moins intelligibles et moins frappantes. Ce que
Cicéron dit de la philosophie est également vrai par rapport
b l'esprit et h l'humour (7), savoir, « que le
temps détruit les conjectures de l'opinion
, et confirme
les décisions de la nature». Des moeurs qui dépendent
des rapports constans et des passions générales
, se retrouvent
dans tous les lieux où il existe des hommes; mais ces
modifications de la vie et ces manières d'agir particulières,
qui sont le produit de l'erreur et de la perversité, ou au
moins de quelque influence accidentelle, ou de la vogue
passagère d'une opinion
,
doivent périr avec leurs auteurs.
Ainsi, une grande partie de cette humour qui transportait
de plaisir la génération du dernier siècle, est perdue
pour nous, qui ne connaissons plus la gravité pleine d'aigreur,
la triste superstition, la sombre morosité, et les
scrupules opiniâtres des anciens puritains, ou qui, si nous
les connaissons, n'en avons d'idée que d'après les livres ou
la tradition, rie les avons jamais vus sous nos yeux, et
avons besoin du secours de l'élude et de la mémoire pour
pouvoir comprendre les vers où ils- sont critiqués. Nos
(7) Ce mot anglais ne peut se rendre en français que par une périphrase.
( Note du traducteur. )
grands-pères ont jugé du tableau en le comparant a l'original
vivant, et nous jugeons de l'original en contemplant le
tableau.
Dans tin siècle tranquille et bien réglé comme le notre
, il est difficile de concevoir le tumulte de l'absurdité et la
clameur de la contradiction'qui rendaient la doctrine douteuse
et troublaient le repos, tant public que privé
, a une
époque où la subordination était anéantie, où rien n'était
plus respecté, où tout innovateur peu réfléchi, qui pouvait
produire une idée à demi-formée, la présentait au public, où
tout homme pouvait devenir un prédicateur, et où presque
chaque prédicateur pouvait se procurer un cercle de partisans.
On présume avec raison que la sagesse de la nation réside
dans le parlement. Or, quelle idée peut-on avoir des
plus basses classes du peuple lorsque, dans un des parlemens
convoqués par Cromwell, il fut sérieusement proposé
de brûler toutes les archives de la Tour de Londres, pour
que le souvenir des événemens passés fût anéanti, et qu'on
recommençât un nouveau système de vie ?
Nous n'avons jamais eu occasion de voir des animosités
excitées par l'usage de rissolles et de soupes grasses, et nous
n'avons pas vu avec quelle horreur ceux qui pouvaient en
manger dans tous les autres temps de l'année n'en voulaient
point dans le mois de décembre. Un ancien puritain, qui
vivait encore dans mon enfance, étant, un jour de fête
d 'église, invité par un voisin a partager son repas, lui dit
que s 'il le traitait dans un cabaret avec de la bière brassée
pour toutes les saisons et pour tous les temps, il accepterait
son offre obligeante, mais qu'il n'accepterait aucune de boissons ses ou aucun de ses mets superstitieux.
Un des principes des puritains était que tous les jeux de
hasard étaient défendus ; et celui qui lit l'ouvrage de Gaa
ker sur les sorts, peut voir combien de science et de raisonnement
un des premiers savans de son siècle crut nécessaire
employer, pour prouver que ce n'était pas un crime
de jeter un dé, de jouer aux cartes, ou de cacher un schelling
pour l'écot.
Cependant l'astrologie, contre laquelle une si grande
partie de sa satire est dirigée, n'était pas plus la folie des
puritains que des autres. Elle avait alors un domaine très—
étendu. Ses prédictions inspiraient des craintes ou des espérances
a des esprits qui auraient dû la rejeter avec mépris.
Dans les entreprises hasardeuses, on avait soin de commencer
sous l'influence d'une planète propice ; et lorsque le roi
fut prisonnier dons le château de Carisbrook, on consulta
un astrologue, pour savoir quelle heure serait trouvée la
plus favorable pour une évasion.
Il n'est pas facile de déterminer quel effet ce poème produisit
sur le public, s'il eut l'effet ou de faire rougir l'imposture
, ou de détromper la crédulité. Les tromperies ne peuvent
pas résister long-temps contre le ridicule. Il est certain
que l'astrologie judiciaire perdit bientôt son crédit, quoique
quelques hommes instruits, et particulièrement Dryden , aient continué de croire que les conjonctions et les oppositions
des planètes jouoientun grand rôle dans la distribution
du bien ou du mal, ainsi que dans le gouvernement des
choses terrestres.
L'action poétique doit être. probable dans de certaines
suppositions ; et la probabilité qu'exige le burlesque n'est
ici violée que dans une seule occasion. Rien ne peut montrer
plus évidemment combien il est nécessaire, et en même temps
difficile, de faire quelque chose de neuf, que de voir
Butler réduit a transporter a son héros la flagellation de
5ancho, qui n'est pas un des endroits les plus agréables
de Cervantes. Cette fiction était analogue aux moeurs du
siècle et de la nationde cet auteur espognol, qui attribuaient
une efficacité merveilleuse aux pénitences volontaires: mais
elle était si éloignée des usages et des opinions reçus du
temps d'Hudibras, que le jugement et l'imagination en sont
également choqués.
Le style de ce poëme est trivialement familier, et i'auteur
a négligé a dessein l'harmonie, excepté dans un petit nombre
d'endroits où, par leur excellence naturelle
,
les pensées ont
conservé leur dignité, étant de nature a ne pas comporter
des expressions basses. Dryden a blâmé le genre de versification,
et a regretté que Butler n'ait pas préféré la mesure
héroïque. Nous devrions avoir le plus grand respect pour
l'avis de Dryden, si ses décisions n'avaient pas été souvent
précipitées, et ses opinions trop peu réfléchies. Lorsqu'il désirait
que la mesure eut été changée
,
il voulait probablement
qu'on eût encore fait d'autres changemëns. Si son plan
était de conserver le style familier, en employant des vers
héroïques, il proposait un genre d'ouvrage tout à-fait hétérogène
et nullement naturel; s'il demandait que l'auteur eût
mis de la noblesse, tant dans le genre des vers que dans ses
expressions, c'est comme s'il eût témoigné le désir que Butler
eût entrepris un autre ouvrage.
Le mètre est vif, court et adapté à là conversation: il
est analogue a la familiarité des mots et au ton léger de
l'ouvrage ; mais un pareil mètre et un pareil style ne peuvent
plaire que quand ils sont employés par un écrivain 9.
qui la vigueur de son imagination et l'abondance de ses
connaissances donnent le droit de mépriser les ornemens, et
qui , se confiant dans la nouveauté et dans la justesse de
Ses conceptions, est assez- riche pour faire le sacrifice des,
métaphores et des épithètes. On se contenterait de dire a
un autre auteur qui présenterait des idées communes dans
une versification négligée : Paupervideri Cinna vult, et
estpauper. (Cinna veut paraître pauvre, et il l'est en effet.)
Si, la pensée et la diction ne valent pas mieux l'une que
l'autre, la critique peut les condamner avec justice a périr
ensemble.
Quand même aujourd'hui il paraîtrait un autre Butler,
un autre Hudibras n'obtiendrait pas le même accueil. Le
burlesque consiste dans une disproportion entre le style et les pensées, ou entre les pensées qui se présentent a l'auteur,
et le sujet fondamental. Il contient donc en lui-même
un principe de corruption, comme tous les corps composés
de parties hétérogènes. Toute disproportion est contraire a
la nature, et ce qui n'est pas naturel ne«peut procurer que
le plaisir résultant de la nouveauté. Nous l'admirons uu
temps comme un objet étrange; mais lorsqu'il ne le paraîtT
plus, nous nous apercevons de sa difformité. C'est une espèce
d'artifice, qui se découvre lui-même par une répétition
fréquente ; et le lecteur, apprenant avec le temps ce h
quoi il doit s'attendre, quitte son livre, comme le spectateur
refuse de voir une seconde fois ces tours y
dont le seul
but est de montrer qu'on les peut faire.
Nota. Ceux qui veulent connaître les jugemens portés sur les poètes
anglais peuvent consulter la seconde édition de la traduction faile
par Boulard des Vies de Milton et d'Addisson; la Poétique anglaise,
par M. Hennet.
LITTÉRATURE ALLEMANDE.
/
GORTHMUND,
ÏÔEME ANGLO-SAXON.
LES vents sifflaient avec forcé a travers le bocage sacré
de Thor. On entendait au loin les cris des ombres sur les
plaines de Denania. L'horrible voix d'Hubba hurlait en grossissant
toujours, et les cris aigus de la belle Locabara perçaient
le ciel enveloppé de ténèbres.
Gorthmund sommeillait sur son lit de pourpre. Le sang
de ceux qu'il avait tués souillait encore sa main cruelle.
Son heaume, la bannière de ses aïeux étaient souillés de
sang. Les hurlemens d'Hubba, les cris aigus de Locabara
jetèrent l'effroi dans son âme. Il trembla, comme on voit
trembler le roseau, quand l'ouragan furieux roule des torrens
de fumée sur les rochers qu'il ébranle. Son visage était
pâle
, comme l'églantier qui monte sur les branches de
1 épine fleurie. Il s'élanca hors de sa couche. Ses cheveux
noirs et crépus se dressent sur sa tête , comme les lances
qui se dressent d'elles-mêmes autour de la tombe des riers, guer- pendant que la lune argentée brille sur le lac paisible.
Pourquoi me tourmenter, Hubba? Ma main n'a pas con- duit l'épée qui but ton sang. Qui m'a vu plonger le poignard
dans le sein de Locabara? Cesse, cesse tes cris; je ne puis
les supporter. Tu reçus la mort de ton propre glaive, et la
belle vierge des collines tomba sous la rage de l'habitant des
montagnes. Laisse-moi, laisse-moi; je prends Hel a témoin
que je ne connaissais point Locabara
, que je ne la forçai
point dé se prêter a mes embrassemens. Non, je ne fus point
l'auteur de sa mort; elle tomba sous les coups des montagnards.
Ame d'Hubba, laisse-moi, laisse-moi.
Exmundbert, qui portait le bouclier d'argent d.e Gorthmund,
quitta sa couche de duvet. Prompt comme la rumeur
qui annonce l'approche de l'ennemi, il frappa sur une
coupe d'or, et le roi des guerriers agiles -sortit de son rêve
de terreur. 0 Exmundbert ! est-il parti? Frappe le bouclier
d'argent "appelle les fils de la bataille, qui dorment sur les
bords mousseux du Fromé. Mais attends : tout cela n'est
qu'une vision; elle est passée, comme l'apparencede Woden
passe et fuit dans une belle soirée d'été. Retourne a ta tente,
je veux dormir encore.
Gorthmund reploya sur lui sa robe de pourpre, et dormit
de nouveau.
Forte comme le bruit d'un roc brisé qui éclate dans les
cavernes de Seoggeswaldscyre, la voix d'Hubba se fit entendre.
Aigu comme le cri de l'oiseau de mort, à la fenêtre
du guerrier blessé
, quand les rayons pourprés du matin
.jaillissent de l'Orient, et que l'âme du malade s'échappe
avec les ténèbres, se fit entendre le cri de Locabara. Sors de
ta couche
,
Gorthmund
,
loup du soir. Quand le soleil resplendira
dans la gloire du jour, et que les bergers laborieux
danseront à l'ombre des forêts, quand les étoiles vacillantes
brilleront d'ans l'azur de la nuit, et que le contentement
sommeillera sous le toit rustique ,
le repos te sera interdit :
tu n'auras pour partage que les herbes amères de l'amiction.
Pour toi la vipère infecte répandra son venin sur les boutons
des fleurs naissantes, et les feuilles tombant au pied de
leur tige, iront empoisonner le cours des ruisseaux. Lèvetoi
,
Gorthmund, lève-toi : les Saxons brûlent tes tentes*
Lève-toi : les Merciens sont assemblés, et tes soldats seront
passés au tranchant du glaive, ou brûlés dans l'image de
Tewibk; ton sang rougira le dieu de la victoire
, et tes cris
de douleur seront étouffés para des cris de joie. Lève-toi,
Gorthmund; il n'est plus donné a tes yeux de se fermer en
paix.
Le roi des guerriers agiles sortit de sa couche ; il tremblait
comme un chêne au travers duquel les éclairs ont frayé leur
chemin rapide. Ses yeux routaient dans leurs orbites, comme
on voit rouler les brandons enflammes sur les barques saxonnes,
dans une nuit sombre et orageuse.
Exmundbert courut à son maure ; il frappa le bouclier
d'argent. Sueno du lac noir, et Lecolwin aux cheveux de
jai, s'armèrent et parurent'sous la tente royale.
Guerriers
,
frappez les boucliers d'alarme : les Merciens
sont assemblés; les Saxons brûlent nos tentes. Poussez le
cri de guerre, et sortez pour les combattre. Courez au-devant
d'eux par le flanc du bois épais
,
voisin de la cité de
Reggacester. Levez l'étendard Reafan
, et pensez que celuilà
est un sectateur des faux dieux, qui ne trempe pas son
épée dans le sang ennemi.
Le bouclier d'argent retentit jusqu'au bois de Fel, et la
grande île s'ébranle au son des clameurs que poussent les
guerriers.
Delward au bras robuste, et Axbred le chasseur, les conduisirent
a l'épaisse forêt. Paisibles comme un lac, autour duquel
les vents sommeillent sur la cime des arbres majestueux
,
les habitans de Raggacester dormaient au sein de
leurs fortes murailles : les chefs retournèrent sur leurs pas.
Il n'y a point d'ennemi dans lé voisinage. Les pays qui
nous environnent sont tranquilles comme l'habitation des
morts; ils ont senti la force de ton bras
, et ne se lèveront
plus pour te résister. Comme l'herbe est renversée sous la
faux du moissonneur, ainsi ils tomberont devant nous, et
ne seront plus. L'étendard Reafan sera exalté, et les sept
dieux des Saxons seront foulés dans la poussière. Que les.
armées du Nord se réjouissent ! Qu'elles sacrifient aux dieux
de la guerre, et amènent les prisonniers pour la fête du saug *
Les guerriers déposèrent la lance, le bouclier et la hache
de la bataille. Les plaques d'airain furent détachées de
leurs épaules, et ils dansèrent au son des instrumens du sa- crifice. Leur bruit était confus
, comme l'aboiement des
dogues, quand ils poursuivent l'ours blanc sur les montagnes
septentrionales; confus, comme les résolutions de la
lefreur. Ils dansèrent jusqu'à ce que le manteau de minuit
s'élevât pour envelopper la terre.
Le matin secouait s'on humide couronne de roses sur les
boucles dorées des danseurs, et les jets de la lumière empourprée
se dessinaient dans le ciel ténébreux, comme le
saiig qui roule sur un bouclier d'airain.
Vaillans ! observez ce nuage noir qui repose sur le front
de la montagne ; il y aura une tempête a midi, et c'est nous
que menacent les pluies pesantes. Oui, Danois, ce sera une
tempête
,
mais une tempête de guerre. Il pleuvra, mais ce
seront des pluies de sang. Le nuage noir que vous voyez
n'est autre chose que l'armée de Segowald. Segowald conduit
la fleur des guerriers de Mercie. A sa droite, marche le.
noble fils des combats, le grand Sigebert, qui conduit les
guerriers de Wessex. *
La danse finit, et les prisonniers attachés k l'arbre sacré
palpitèrent dans les angoisses de la mort.
Soudain l'alarme fut donnée des confins du bois, et le
bouclier d'argent fit sortir le soleil de derrière les nuages.
Les archers du sacrifice laissèrent tomber leurs traits, et
saisirent la lance et le bouclier. La confusion s'étendit de
poste en poste, et la clameur du soldat retentit jusqu'aux
monts lointains.
Gorthmund
,
dans sa fureur, ressemblait a un ours sauvage.
Fureur Inutile ! son armée entière est mise en déroute,
et le cri du vainqueur poursuivit sa retraite.
Segowald
, a la tête de ses Mereiens, approcha sur la
droite, et le grand Sigebert conduisit les Saxons autour de
la forêt.
Les Danois, transportés de rage ,
voulurent enfoncer les
rangs des troupes de Mercie ; mais les troupes de Mercie tinrent
ferme, comme le bois de chênes planté dans la campagne
d'Ambroisburgh. Grande est la force des guerriers du
Nord; mais leurs troupes sont débandées, et n'observent
plus l'ordre de la bataille.
Les Saxons et le grand Sigebert ont formé une enceinte
autour de la forêt. Les Danois, pressés de toutes parts,
fuient, comme, en automne, la dépouille des arbres fuit devant
l'ouragan.
^
'
Gorthmund dédaigne de fuir. Il descend du fils des batailles
,
de Lachollan
,
dont le glaive mit en déroute les armées
du redoutable Moeric. Il porte au bras le bouclier de
Lofgar, de Lofgar qui n'eut jamais recours à la fuite, bien
que les lances ennemies l'entourassent en aussi grand nom-
,
bre que les moucheronsde l'étë, bien que, du haut des mongnes,
on précipitât sur lui des rochers. Et Gorthmund fuirait
! Gorthmund ,
qui n'eut jamais d'autre loi que son
épée ! qui tint la justice dans son étendard !
Segowald brûlait de se mesurer avec Gorthmund ; il le
trouva seul contre une armée.
Tourne-toi de mon côté, fils de Lofgar ; je suis Segowald.
N'as-tu pas entendu parler de ma gloire dans les
batailles? Quand l'armée d'Hengirt reposait sur la bruyère
ténébreuse -
,
je la défiai, et l'étendard de la victoire se balança
sur ma tête. Tourne tes armes contre moi, Gorthmund
! Je suis digne de ta valeur.
Le fils de Lofgar courut au fils d'Alderwo}d. Ils combattirent,
comme les enfans de la destruction, sur la plaine de
Marocan. Goithmund tomba; il tomba comme l'ours des
montagnes sous l'épieu des chasseurs.
Tandis que les ombres de la mort planaient devant ses
yeux ,
il entendit la voix d'Hubba
,
il entendit la voix de
Locabara. Tu es tombé, disaient-ils, fils du crime ! tues
tombe I Ton écu est souillé dans la fange, et l'on ne respectera
plus ton étendard. Tes agiles guerriers ont fui comme
des biches craintives. Pense
,
Gorthmund, pense a Hubba , pense a Locabara, victimes de ta cruauté. Souviens-toi de
ton injustice, et meurs.
L.
HISTOIRE de PIERRE Ier, surnommé le Grand;par
G. A; de HALEM, 5 vol. in-8°. Munster et Jbemgs,
1803-1807.
DÉJÀ, du vivant de Pierre, il parut des mémoires sur la
cour-de ce prince, sur ses entreprises, sur ses réformes,
et sur l'effet que son règne produisait en Europe. Depuis sa
mort, un grand nombre d' écrivains ont traité ce sujet en
France, en 'Angleterre,en Allemagne,èn Russie, et ont cherché
a faire connaître une époque féconde en résultats. Avec
plus de détail, et sous des rapports plus étendus, M. de
Halem, ayant traité le même sujet, donne sur les divers
ouvrages qui ont précédé les siens, et qu'il a pu consulter,
une notice exacte et instructive, dont-nous allons recueillir
les principaux traits.
Les premières nouvelles qu'on reçut en Europe de Pierre
et de sa cour, furent publiées par La' Neuville
,
envoyé
comme agent diplomatique à Moscou, par la Pologne, a
l'époque où le Czar luttait contre Sophie, sa soenr, qui aspirait
a régner.La révolution qui arrêta, les projets de cette
princesse,et qui fit triompher Pierre, est rapportée avec
les circonstances les plus remarquables dans l'ouvrage de La
Neuville, qui parut k Paris en 1698, sous le titre d Etat
de la Moscovie.
A peu près dans le même temps, l'empereur Léopold envoya
une ambassade a Moscou, a l'occasion de 1 alliance
qu'il avait conclue avec le Czar contre les Turcs. Le secrétaire
de cette ambassade, Jean-George Korb,. en don-na une
relation en latin (1). Cette relation contient des détails sur
la révolte des Strélitz, sur la manière dont le Czar se vengea
(i) Diarium itinerisin Moscoviam J. F. le Quarient et Rail, ab
imp. Leopoldo l ad Petrum Alexiov. a. 1f98,
,
ahlegati, descriptum
J. G.Korb secretario ablegationis Cæsareæ. Viennæ, Autr. | sans date) fblio , avec 19 planches.
de ce corps, sur les traits caractéristiques et la vie privée de
Pierre, sur les moeurs et les usages de Russie a la fin du dixseptième
siècle. L'ouvrage, selon le rapport de quelques,
bibliographes, fut défendu a Vienne, et la cour de Russie
parvint a retirer du commerce un grand nombre d'exemplaires;
ce qui est certain, c'est qu'il se trouve dans peu de
bibliothèques. Il faut le lire avec discernement comme tous
les recueils d'anecdotes des voyageurs.
Parmi les étrangers qui entrèrent au service de Pierre,
se distingua JeanPerry, ingénieur anglais, d'un mérite supérieur;
il resta en Russie de 1698 a 1712. Il entreprit ditférens
travaux pour établir une communication entre le
Wolgaetle Don; mais la guerre empêcha l'exécution du
projet; après l'établissement de Pétersbourg, il donna le
plan d'une communication entre le Wolga, le lac Ladoga
et la Newa, ou d'une navigation intérieure depuis la Baltique
jusqu'à la mer Caspienne. Mais il ne voulut point se
charger de la direction de cette grande entreprise, avant
d'avoir touché les arrérages du traitement qui lui avait été
accordé. Les paiemens étant remis d'un terme à l'autre, il
quitta la Russie, et retourna en Angleterre, où il fit imprimer
une relation de la Russie, qui a été traduite en français,
et qui a paru sous le titre d'Etatprésentde la Russie, à
La Haye en 1717. Cet ouvrage est surtout remarquable par
les renseignemens qu'on y trouve sur les travaux et les monumens
publics, et sur les changemens opérés dans l'administration
extérieure. «Je me suis attaché très-scrupuleusement
,
d;t l'auteur, a la vérité, et je voudrais que mon ouvrage
fût mis sous les yeux, du Czar; c'est un souverain
dont j'honorerai toujours la personne, et auquel je me serais
attaché pour la vie, si quelques-uns de ses boïards ne s'étaient
appliqués a me desservir, h faire retenir mon traitement
, et a retarder l'exécutionde ce que j'entreprenais le service du pour Czar.»
Le résident d'Hanovre, Frédéric- Christian Weber,
qui se rendit en Russie en 1714, écrivit un journal de son séjour dans ce pays, et le publia en Allemagne, sous le titre
de Révolution deRussie, ou Russie changée (2). Cette
production, d'ailleurstrès-informe, mal conçue et mal rédigée,
a le mérite de présenter plusieurs de ces traits qui
peignent les hommes et les choses, et qui caractérisent les
époques. Pierre yest considéré tour-à-tour dans ses entreprises
publiques et dans ses relations particulières, comme
-guerrier, comme législateur, comme politique, et comme
époux,commepère de famille, comme chefde sa cour. Aussi
l'ouvrage de M. Webera-t-ilété beaucoup cité et traduit en
plusieurs langues.
\ Pierre mourut en 17-25, et, Immédiatementaprès sa mort,
l'histoire de sa vie et de son règne parut en allemand et eu
français. L'historien allemand, Juste Goth Fried Rabener;
était l'aïeul du poète de ce nom, qui s'est fait une réputation
par ses satires. Il est peu exact, et n'a pas tiré parti des
sources qui existaient déjà de son temps. L'écrivain français
se cacha sous le nom de Nestesuranow5 c'était, selon
les uns, Limiers, selon les autres, Rousset. Son ouvrage,
qui, dans le moment, satisfit la curiosité publique, eut deux
éditions, l'une en 1725. La Haye, 4 vol. in-12 ; l'autte en
1730, a Amsterdam, 4 vol. in-8°.
Nous passons rapidement sur les ouvrages de Jean Mot-
-tley (3), dé Strahlenberg(4), officier suédois, qui passa treize
années en Russie, depuis la bataille de Pultawa, comme pri-
(2) Das veraenderte Russland
, t. 1, Francf., 1721 ; t. a ,
Hanovre
1730 r j t. 3, Hanovre
,
1740. Cette dernière partie se rapporte au règne
-de Catherine Ire, qui succéda à Pierre Ier, et à celui de Pierre Il. v
(3) The History of the life ofPeter 1, by John Moltley, 3 vol;
Lond., 1739.
(4) Dennord und OEstliche theil von Europa und Asia
,
in sd weit
solches das ganze llussiche reich begreift von Philip. Joharr. von Slralhenberg. Lubeck, 1730 ; Stockholm
, 1750, 4e éd. M. de Halem
n'indique que cette dernière édition; nous trouvons l'autre indiquée
dans le Dictionnaire biographique de Gezelins, avec la circonstance
que l'auteur se rendit lui-même à Lubeck pour saigner l'impression j
mourut en Suède, en 174a.
« r
sonnier de guerre, et de Mauvillon (5), qui profita de la
relation de Korb, que ses prédécesseurs avaient négligée,
et qui obtint quelques renseignemens particuliers ; mais nous
devons nous arrêter davantage h l'Histoire de Pierre, par
Gordon.
Alexandre Gordon d'Archintoul, se rendit en Russie l'année
1695, fut.présenté à Pierre par son parent, le général
Patrik Gordon, et se destina à la carrière militaire. Ayant
pris querelle a unenoce avec des gens du pays, qui disaient
du mal des étrangers, il se battit contre six Russes, et sortit
victorieux de ce combat inégal. Les vaincus portèrent
plainte au Czar, qui fit venir Gordon, et lui demanda compte
de l'affaire. L'Anglais raconta ce qui s'était passé d'une
manière franche, mais modeste. Hé bien, dit Pierre, gens-là ces vous ont cependant donné le moyen de vous rendre
justice; vous dites vous-même que vous en avez battu six : et moi aussi, je veux vous rendre justice ; et, s'étant retiré
quelques momens, il revint pour lui remettre un brevet de
major. Gordon, devenu peu a près général, fit d'abord une
campagne contre les Turcs;il se trouva ensuite à la fameuse
bataille de Narwa
, et fut fait prisonnier par les Suédois,
qui ne le remirent en liberté qu'au bout de huit ans. Il fit
ensuite plusieurs campagnes en Pologne, et retourna en Ang
eteire, lorsqu'il eut appris la mort de son père. 11 consacra
ses loisirs a rédiger une histoire de Pierre Ier, qu'il avait
connu très-particulièrement, et dont il avait été a même
d'apprécierlesactions : peu familiariséavec l'art d'écrire, il ne sut pas donner a cette production des formes attrayantes;
mais i y fit connaître avec l'exactitude d'un témoin ocu- laire et impartial, un grand nombre de faits curieux, et
surtout les événemens militaires. Le savant historien Muller
avait fait des observations sur le livre de Gordon; mais elles
e lurent point publiées, et passèrent entre les mains de
1742, 3 vol. in-8.
Pierre Ier, surnommé le Grand. Amst. et Léipsick,
Busching , qui séjourna quelque temps en Russie (6).
Quelque temps après que l'Histoire de Pierre, par Gordon,
eut paru, Voltaire s'empara du même sujet; son Histoire
de Charles XII jouissait d'une brillante réputation, et
la cour de Russie désirait qu'il élevât un monument pareil
au rival du monarque suédois. Le comte de Schuwalow,
secondé par Muller et Staehelin, lui fit parvenir des manuscrits
iinportans
,
parmi lesquels était le Journal de
Pierre. Pour l'encourager d'autant plus, l'impératrice Elisabeth
lui envoya des présens d'un grand prix, toute la
suite des médailles russes en or, et des fourrures estimées
plusieurs milliers de roubles. Il se mit h l'ouvrage ; le premier
volume parut en 1761, le second en 1765. On reconnut
le talent de Voltaire aux vues et aux réflexions philosophiques
, aux rapprochemens ingénieux, au style brillant
et pur; mais'on découvrit des inexactitudes, des jugemens
trop légers, des lacunes considérables. Schuwalow, à
qui il avait envoyé le premier volume, lui ayant demandé,
dans une lettre amicale, pourquoi il n'avait pas fait usage
de toutes les pièces qu'on lui avait communiquées, pourquoi
il avait omis plusieurs traits caractéristiques, et pourquoi
il avait si souvent défiguré les noms des lieux et des
personnes, il répondit qu'il n'avait pas l'habitude de copier
servilement; qu'il n'était pas encore arrivé aux détails'et
aux anecdotes, et que l'observation relative aux nomsne
pouvait être que d'un docteur allemand, auquel il souhaitait
plus d'esprit et moins de consonnes. Cette plaisanterie
déplacée dans un pareil sujet, était dirigée, dit-on, contre
Muller, dont Voltaire n'était pas content. On a prétendit
que l'historien allemand, par jalousie, avait envoyé à Voltaire
des extraitsmutilés, et l'avait induit,en erreur. Cependant
cette accusation n'est point prouvée, et Muller" a tou-
(6) L'ouvrage de Gordon a pour titre : The History of Peler the
Great, emperor of Ruasia, by Alex. Gordon of Archintoul. Aberdeem,
i775, 2 vol. in-8. C. R. Vichman le traduisit çu allemand.
Léipsièk, 1765, a vol.in-8. ' x
jours passé pour un homme probe et loyal
7 mais il écrivait
d'une manièrelourde et diffuse, et Voltaire avait sans doute
pris de l'humeur contre son exactitude quelquefois minutieuse
et fatigante (7).
> .. Depuis la publication de l'ouvrage de Voltaire, il a paru
un grand nombre de mémoires sur la vie et le règne de
Pierre. Le Journal de ce prince, rédigé par lui-même, a été
livré a l'impression par les soins du prince Schtserbatow, de
1770 a 1772, en deux vol. in4°. Ce Journal, qui s'étend
depuis l'année 1678 jusqu'à la paix de Neustad en 1721, a,
été traduit en français et en allemand. La traduction française
parut a Berlin, en 1773. Ou doit aussi consulter, mais
avec le discernement que donne la connaissance générale
des hommes et des affaires, les Mémoires de Russie, par
Muller; le Magasin géographique et historique de Busching;
les Recueils de Schloezer, Bacmeister, Hupel ,
Àrndt, Staehlin, etc. Ces écrivains allemands ont séjourné
en Russie. Les Histoires Générales de ce pays, par Lé-,
vêque et Le Clerc, l'un et l'autre établis pendant plusieurs
années dans le pays > peuvent fournir des données utiles sur
l'histoire de Pierre Ier,
Les Russes ont aussi donné, depuis quelque temps , divers
ouvrages sur la vie etle règne d'un monarque regardé
comme le fondateur de l'Empire. On a en russe une Histoire
de Pierre; par Feodosiwitch Tumansky, et un Recueil
de Mémoires sur le même- sujet/par Golikow. Ce Golikow
était un négociant russe, sans lettres et sans connaissance
des langues étrangères, qui s'était retiré, dans les derniers
temps, dans un village près d'Iwanogorod. Son livre a
trente volumes. Un savant d'Allemagne a eu la patience de
les lire, de les digérer, et d'en faire un extrait en allemand,
(7) L'histoire de Pierre Ier a etc traduite en allemand par Jean-
Mich. Hube
, avec des remarques et des additions de Busching.
Francf. et Léips., 1761 à 1764
, 2 v. Les additions ausecond volume
ne se trouvent cependant pas dans la traduction même, mais dans un
recueil de Mémoires sur la Russie, publié séparément par Busching.
qui a paru sons le titre de Nouvelles Anecdotes de Pierrele-
Grand, rassembléespar Jean Golikow. Riga et Léipsick,
1802
, 2 vol. in-8°.
Telles sont les sources où le nouvel historien de Pierre a pu
puiser. Son ouvrage est donc plus complet que ceux qui ont
paru sur le même sujet, et présente plusieurs traits qui
étaient restés inconnus jusqu'ici.
J. P. CATTEAU CALLEVILLE
,
DE L'ALLEMAGNE
, par Mme de STAEL.
(Extrait traduit de l'EDIMBURG'S REVIEUW. vol. 22 ,
par Mlle Emma.
D***.)
(SU ITE.)
L'OUVRAGE se divise en quatre parties : de l'Allemagne
et des moeurs des Allemands, de la littérature
et des arts, de la philosophie et de la morale, de la religion
et de l'enthousiasme.
La première partie est la meilleure dans son genre; elle
appartient plus entièrement au génie de l'écrivain, et fournit
l'exemple le plus frappant de ce talent pour peindre
les nations, que nous avons essayé précédemment de
faire apprécier. Il semble aussi, autant que des critiques
étrangers peuvent se permettre d'en décider, que le style
de l' auteur y est plus soigné que dans aucune autre de ses
compositions
, et que madame de Staël peut plus sûrement
y défier cette critique minutieuse, que, dans d'autres ouvrages,
son génie a dédaignée, qu'il n'a point cherché a
fléchir.
Les Allemands sont justes, prévenans et sincères, doués
d'une grande imagination, et portés à la réflexion ; sans éclat
dansla société, sans finesse dansles affaires, lents et facilesà
décourager, téméraireset hasardeux dans leurs spéculations;
joignant souvent l'enthousiasmedes beaux arts, sans avancer
beaucoup dans l'art de rendre la vie douce et agréable; plus
capables de s'exalter pour leurs opinions que pour leurs intérêts
5 soumis à l'autorité, plutôt par un effet de leur caractère
réglé et mécanique, que par -esprit de servitude;
n'ayant appris a estimer la liberté ni par ses jouissances, ni
par l'oppression ; dépouillés de tout orgueil patriotique par
la nature de leurs gouvernemens et la division de leur territoire;
trop enclins, dans les relations de la vie domestique,
à substituer aux devoirs positifs l'imagination et le sentiment;
réunissant trop souvent un caractère naturel et vrai
a des formes anificieuses, et une sensibilité réelle a un en- thousiasme affecté ; divisés par une conséquence des démarcations
féodales, en noblesse illétiée, politesse, en savans sans en bas peuple dans l'oppression; prêtant au ridicule
quand, avec leur honhommie grave et lourde, ils
tentent. de copier l'abandon aimable et léger de leurs voisins
du Midi.
Dans les fertiles provinces de l'Allemagne méridionale
(ij, où la religion, aussi-bien que le gouvernement, enchaînent 1 activité de l'esprit pour la spéculation
,
le
peuple reste plongé dans une espèce de contentement lét
hargique et dans de stupides jouissances. C'est un pays triste et monotone, n'ayant d'autres ar's que l'art national
de la musique instrumentale; aucune littérature, une élo-'
cution grossière; aucune liaison sociale
,
mais seulement de'
nom reuses assemblées qui paraissent être formées plutôt
par cliquette que pour le plaisir; une politesse servile a
l'égar d une noblesse sans élégance dans les manières. En
Autric he plus particulièrement, oti vit dans une mollesse
énervee, languissante; peu de sensations, peu de désirs.
(i) De l'Allemagne, part. Ire
,
chap. 5
, 6, 7 et 8.
Le peuple s'y montre méthodique jusque dans ses jouissances;
son existence n'est jamais ni troublée, ni exaltée
jusqu'au crime ou au génie
, par l'intolérance ou l'enthousiasme
: son administration phlegmatique est invinciblement
assujétie à son ancienne marche; on y repousse les connaissances
dont doit dépendre aujourd'hui la vigueur des
états; de grandes réunions de personnes, dignes de respect
et même d'attachement, mais qui font trop souvent souvenir
que, si dans la retraite un calme monotone satisfait
et repose l'àme, dans le inonde il fatigue l'esprit et
l'ennuie.
Dans les climats rigoureux, dans les villes nébuleuses de
la Germanie protestante, l'esprit national se déploie tout
entier. C'est la que se sont rassemblées toutes les richesses
de la littérature et de la philosophie. Berlin devint insensiblement
la capitale de l'Allemagne éclairée. La duchesse
de Weimar, qui appelait sur elle le respect de Napoléon
au sein même de ses triomphes, avait fait, de sa
petite capitale, le foyer des lumières, le centre de l'élégance
, sous les auspices de Goëthe, de Vielland et de
Schiller. Aucun palais européen n'a jamais réuni de société
mieux choisie, depuis l'extinction des petites cours d'Italie,
au seizième siècle. Enfin, c'est uniquement par les provinces
protestantes du nord, que l'Allemagne est connue
pour un pays de savans et de philosophes.
Un froid abrégé ne donnerait qu'une idée imparfaite de
cet admirable tableau, tracé par madame Staël. Nous
préférons d'en choisir quelques traits dans l'original, en
commençant par les belles observations de l'auteur sur le
- caractère et le sort des femmes.
« La nature et la société donnent aux femmes une grande
habitude de souffrir, et l'on ne saurait nier, ce me semble
,
que de nos jours elles valent, en général, mieux que les
hommes. Dans une époque où le mal universel est l'égoïsme,
les hommes, auxquels tous les intérêts positifs 6e rapportent
,
doivent avoir moins de générosité, moins de sensibilité
que les femmes; elles ne tiennent à la vie que par les liens
du coeur, et, lorsqu'elles s'égarent, c'est encore par un sentiment
qu'elles sont entraînées : leur personnalité est toujours
à deux
,
tandis que celle de l'homme n'a que lui-même pour
but. On leur rend hommage par les affections qu'elles inspirent
,
mais celles qu'elles accordent sont presque toujours
des sacrifices. La plus belle des vertus ,
le dévouement, est
leur jouissance et leur destinée 5 nul bonheur ne peut exister
pour elles que par le reflet de la gloire et des prospérités
d'un autre ; enfin, vivre hors de soi-même, soit par les idées,
soit par lessentimens, soit surtout par les vertus, donne à
l'âme un sentiment habituel d'élévation.
« Dans les pays où les hommes sont appelés/par les institutions
politiques, à exercer toutes les vertus militaires et
civiles qu'inspire l'amour de la patrie, ils reprennent la supériorité
qui leur appartient ; ils rentrent avec éclat dans
leurs droits de maîtres du monde : mais lorsqu'ils sont condamnés
de quelque manière à l'oisiveté ou à la servitude
ils tombent d'autant plus bas qu'ils devaient s'élever plus3 )
haut. La destinée des femmes reste toujours la même; c'est
leur âme seule qui la fait, les circonstances politiques n'y
influent en rien. Lorsque les hommes ne savent pas ou ne
peuvent pas employer dignement et noblement leur vie
, la
nature se venge sur eux des dons mêmes qu'ils en ont'recus l'activité du ; corps ne sert plus qu'à la paresse de l'esprit; la
force de l'âme devient de la rudesse ; et le jour se passe dans
des exercices et des amusemens vulgaires, les chevaux
,
la
chasse
,
.les festins qui conviendraient comme délassement,
mais qui abrutissent comme occupations. Pendant ce temps
les femmes cultivent léur esprit, et le sentiment et la rêverie
conservent dans leur âme l'image de tout ce qui est noble et beau.
« Les femmes allemandes ont un charme qui leur est toutà-
fait particulier, un son de voix touchant, des cheveux
blonds
, un teint éblouissant ; elles sont modestes
,
niaïs moins timides que les anglaises; on voit qu'elles ont ren- contré moins souvent des hommes qui leur fussent supérieurs
, et qu'elles ont d'ailleurs moins à craindre des jugesévères
du public. Elles cherchent à plaire par la sen- sibilité, à intéresser par l'imagination; la langue de la poésie
et des beaux-arts' leur est connue; elles font de la coquetterie
avec de l'enthousiasme, comme on en fait en France avec
de l'esprit et de la plaisanterie. »
Les moralistes et les philosophes ont souvent remarqué
qu'une galanterie licencieuse est aussi fatale a l'amour, que
préjudiciable a la dignité des femmes. « J'oserai ajouter, dit
madame de Staël, contre l'opinion reçue, que la France
est peut-être, de toutes les contrées dumonde, celle dans
laquelle les femmes sont les moins heureuses par le coeur.
On appelait la France le paradis des femmes, parce qu'elles
y jouissaient d'une grande liberté ; mais cette liberté
même venait de la facilité avec laquelle on se détachait
d'elles (1) ». Les observations qui suivent cette-remarque
importantesont si pleines de beauté et de force, qu'elles ne
devra ient jamais sortir de la mémoire des femmesdisposées
à ~murmurer deces mêmes entraves qui maintiennent la diguité
de leurcondition.
« L'enthousiasme, dit, madame de Sjaël, ou en d'autres
mots, quelque grande passion, capable d'émouvoir la multirude,
s'est emparé tour h-tour des peuples-, à ces époques
de leur existence nationale, qui sont toujours marquées par
de grandesactions. Il y a quatre périodes très-remarquables
dans les progrès du monde européen : les temps héroïques,
qui .jetèrent lesfondemens de la civilisation ;le patriotisme
républicain, qui fit lagloire de l'aniiquité ;la chevalerie,
qui créa la religion militairede l'Europe; etamour de la
liberté
,
dont l'histoire commence environà l'époque de .la
réforme. Le$ impressions chevaleresques se sont effacées
en Allemagne; et a l'avenir
, ajoute notre grande notre
profond écrivain
,
rien de grand ne pourra s'accompliren
Europeque par cette impulsion libérale, qpi, paus cette
contrée
, a remplacé la chevalerie. »
C'est par la comparaison, on plutôt par lecontraste des
,
.(i) Part. I ,
ch. 4..
moeurs et de la société, en France
, que notre auteur explique
continuellement et fait mieux ressortir, pour ainsi
dire, la société et les moeurs de l'Allemagne. Quelques passages
et quelques chapitres sur ce sujet ( sans compter la
brillante préface dont elle a autrefois orné l'édition qu'elle a
donnée des Pensées du Prince de Ligne ) peuvent être
considérés comme les premiers tributs qu'on ait payés a la
théorie du talent, nous n'osons dire de l'art de la conversation;
de ce talent qui forme une partie si considérable des
plus nobles et des plus rafinées jouissances de la vie sociale.
Ceux, il est vrai, qui affectent une sévérité spartiate ou
monastique dans leur appréciation de la société des capitales,
voudraient presque condamner un talent qui, dans
leur opinion, ne sert qu'à' parer le vice ; mais ils ne remarquent
pas que son but est al1 contraire éminemment
moral, en ce qu'il force, pour ainsi dire, les sociétés d'abjurer
les calomnies et les querelles, et les subjugue par la
puissance de l'esprit. L'esprit et la grâce sont peut-être les.
seuls moyens capables de porter l'étourderie et la sottise à
quelque réflexion, et de leur inspirer de l'admiration pour
une supériorité, que ne donnent ni le rang n! la richesse,
La société est la seule école où l'indolence des grands veuille
bien se soumettre à s'instruire. Une conversation délicate
est du moins semée des fleurs de la littérature, et se
dirige, plus souvent que la conversation du vulgaire, vers
les objets d'un intérêt général. Il ne peut être réellement
frivole le talent qui ouvre un canal par lequel quelques
connaissances, ou du moins quelque respect pour les.
connaissances, peuvent s'insinuer dans des esprits inca-
/pables d'application, et qui n'ont le plus souvent que des
goûts matériels et sans élévation. C'est parce qu'on est habitué
a la peinture satirique des vices de la haute société,
qu on est porté à désapprouver ses plaisirs les moins damnables con-
, comme les plus innocens. Quels que soient les
vices de Londres ou de Paris, ils ne sont ni diminués ni
accrus par la culture de ces talens libéraux, qui trompent
innocemment la longueur du temps, et tendent, en quelque
sorte, à élever les sociétés au-dessus des goûts dangereux
ou abjects. Il règne en province de grandes erreurs
dans les idées que l'on se forme de l'immoralité de la capitale
; cette immoralité est publique, a cause du rang, dela
qualité des personnes qui en sont accusées : la célébrité
et peut-être les talens de .quelques-unes d'entre elles
rendent plus remarquables leurs moindres actions. Les
hommes de lettres et les femmes d'esprit peignent leurs passions
avec éloquence, les fautes des autres et quelquefois les
leurs mêmes avec énergie : leurs tableaux attachent les lecteurs;
ils circulent dans toute l'Europe. Il ne s'ensuit pas
de la que les passions et les désordres soient plus grands et
plus fréquens dans cette classe, que dans celle des hommes
obscurs et ignorés; mais, dans cette dernière, les vices,
les passions, ne sont connus de personne, et, s'ils étaient
connus, seraient sans intérêt pour tout le monde.
Dans les autres parties de son ouvrage, madame de Staël
traite d'objets plus sérieux, plus élevés; mais nulle part elle
ne montre une supériorité plus soutenue, et qui rende le
choix des citations plus difficile que dans les chapitres où
il s'agit de la société et de la conversation : on y trouve
une admirable réunion de la franchise philosophique a la
plus vive et ingénieuse sagacité.
«
« Un entretien aimable, alors même qu'il porte sur des
riens, et que la grâce seule des expressionsen fait le charme,
cause encore beaucoup de plaisir ; on peut l'affirmer sans
impertinence, les Français sont presque seuls capables de
ce genre d'entretien. C'est un exercice dangereux
,
mais piquant,
dans lequel il faut se jouer de tous les sujets, comme
d'une balle lancée qui doit revenir à temps dans la main du
)oueur.
« Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français
affectent plus d'immoralité, et sont plus frivoles qu'eux ,
,
de
peur que le sérieux ne manque de grâce, et que les sentimens
ou les pensées n'aient pas l'accent parisien. » ...................................
« Le genre de bien-être, que fait éprouver une conversation
animée, ne consiste pas précisément dans le sujet de
cette conversation ; les idées ni les connaissances qu'on peut
y développer n'en sont pas le principal intérêt : c'est une
certaine manière d'agir les' uns sur les autres ,
de.se faire
plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt
qu'on pense, de jouir à l'instant de soi-même,d'être applaudi
sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuancespar
l'accent, le geste, le regard, enfin de produire à volonté
comme une sorte d'électricité qui fait jaillir des étincelles,
soulage les uns de l'excès même de leur vivacité, et réveille
les autres d'une apathie pénible.
« Rien n'est plus étranger a ce talent que le caractère et
le genre d'esprit des Allemands ; ils veulent un résultat sérieux
en tout. Bacon a dit que la conversation n'étaitpas un
chemin qui conduisaità la- maison, mais un séntier où l'on
se promenait au hasard avecplaisir. Les Allemands donnent
à chaque chose le temps nécessaire; mais le nécessaire, en
fait de conversation , c'est l'amusement : si l'on dépasse cette
mesure, l'on tombe dans la discussion, dans l'entretien
sérieux
,
qui est plutôt une occupation utile qu'un art
agréable. »
« Les bons mots des Francais ont été cités d'un bout de
l'Europeà l'autre : de tout; temps ils ontmontré leur brillante
valeur, et soulagé leurs chagrins d'une façon vive et piquante;
de tout temps ils ont eu besoin les uns des autres , comme
d'auditeurs alternatifs qui s'encourageaient mutuellement;
de tout temps ils ont excellé dans l'art de ce qu'il faut dire
et même de , ce qu'il faut taire
,
quand un grand intérêt l'emporte
sur leur vivacité naturelle; de tout temps ils ont eu le
talent de vivre vite, d'abréger les longs discours, de faire
place aux successeurs avides de parler à leur tour ; de tout
temps enfin ils ont su ne prendre du sentiment et de la pensée
que ce qu'il en faut pour animer l'entretien
, sans lasser le
frivole intérêt qu'on a d'ordinaire les uns pour les autres.
« Les Français parlent toujours légèrement de leurs malheurs
, dans la crainte d'ennuyer leurs amis ; ils devinent la
fatigue qu'ils pourraient causer, par celle dont ils seraient
susceptibles : ils se hâtent de montrer élégammentde l'insou-
Ciance pour leur propre sort, afin d'en avoir l'ho.meur au
lieu d'en recevoir l'exemple. Le désir de paraître aimable
conseille de préndre une exprçssionde gaîté, quelle que sôit
la disposition intérieure de l'âme; la physionomie influe par
degrés sur ce qu'on éprouve, et ce qu'on fait pour plaire aux
autres émousse bientôt en soi-même ce qu'on ressent.
« Une femme d'esprit a dit que Paris était le lieu du
monde où l'on pouvait le mieux se passer de bonheur : c'est
sous ce rapport qu'il convient si bien à la pauvre espèce humaine;
mais rien ne saurait faire qu'une ville d'Allemagne
devînt Paris, ni que les Allemands pussent,sans se' gâter
entièrement, recevoir comme nous le bienfait de la distraction.
A force de s'échapper à eux-mêmes
,
ils nuiraient par
ne plus se retrouver.
« Le tàlent et l'habitude de la société servent beaucoup à
faire connaître les hommes,: pour réussir en parlant, il faut
observer avec perspicacité l'impression qu'on produit à
chaque instant sur eux, celle qu'ils veulent nous cacher,
celle qu'ils cherchent à nous exagérer, la satisfaction contenue
des uns, le sourire forcé des autres ; on voit passer sur
le front de ceux qui nous écoutent des blâmes à demi-formés
, qu'on peutéviter en se hâtant de les dissiper avant que
l'amour-propre y soit engagé. L'on y voit naître aussi l'approbation,
qu'il faut fortifier, sans cependant exiger d'elle
plus qu'elle ne veut donner. Il n'est point d'arène où la vanité
se montre sous des formes plus variées que dans la
conversation.». ..................
« Les Français sont les plus habiles diplomates de l'Europe
; et ces hommes, qu'on accuse d'indiscrétion et d'impertinence
, savent mieux que personne cacher mi secret,
et captiver ceux dont ils ont besoin. Ils ne déplaisentjamais
que quand ils le veulent, c'est-à-dire quand leur vanité croit
trouver,mieux son compte dans le dédain que dans l'obligeance-
L'espritde conversation a singulièrementdéveloppé,
dans les Français, l'esprit plus sérieux des négociationspolitiques;
il n'est point d'ambassadeur étranger qui pût luttetcontre
eux en ce genre, a moins que, mettant absolument
de côté touteprétention à la finesse, il n'allatdroit en affaires
comme celui qui se battrait sans savoir l'escrime. D J
" La seconde partie de cet outrage, généralement la plus
amusante, comme la plus étendue, est une esquisse animée
de l'histoire littéraire de l'Allemagne, avec des observations
sur les plus célèbres poètes allemands et sur leurs
auteurs. La critique répandue dans l'examen de ces productions
est ennoblie et relevée par la philosophie, et te
sentiment de leurs beautés rehaussé et mûri par l'amour de la
vertu : parmi les poëmes que madame de Staël passe en revue,
il y en a plusieurs bien connus de la plupart de nos lecteurs.
Les premières pièces de Schiller sont lues dans des traductions
bien faites, quoiqu'elles ne soient pas, excepté sa pièce
des Brigands, d'après le goût actuel des Allemands, placées
au premier rang de ses ouvrages. Les traductions de
Léonora, d'Obéron, de Wallenstein, de Nathan et
d'Iphigénie en Tauride, sont du nombre de celles qui
font le plus d'honneur à la littérature anglaise.
Goëtz de Berlichingen a été traduit avec vigueur par
un écrivain, dont le génie chevaleresque, développé par les
rapports de cet ouvrage avec les scènes de l'histoire anglaise
,
l'a rendu depuis le poète le plus populaire de son
siècle.
Dernièrement, en Allemagne, on a découvert un poème
épique, ou plutôt un roman poétique, intitulé Niebelungen;
il a pour sujet la destruction des Bourguignons par
Atilla. Il est a croire qu'une partie de ce poëme au moins
fut composée peu de temps après l'événement, quoique le
poëme en entier n'ait pris sa forme actuelle qu'à l'époque
du perfectionnement de l'idiome indigène, environ au / commencement du treizième siècle (i).
La version que Luther a donnée des écritures, fait époque
dans la littérature allemande. Un des innombrables bienfaits v
de la réforme fut de faire lire la Bible dans le langage de la
nation, et d'accoutumer le peuple a entendre chaque se-
(1)ingénieux et célèbre écrivain se promet de donner des détails
plusparticuliers sur ce très-curieux monument littéraire. ( Voyez
SismondI, Littérature du Midi, vol. 1, p. 30.)
maine
,
soit une discussion religieuse, soit une déclamation
dans l'idiome du pays natal. La trempe vigoureuse de l'esprit
de ce grand réformateur donne a sa traduction une
concision et une énergie qui en font un modèle de style,
aussi bien qu'une autorité dans la langue.
Hagedorn, Weiss et Gelert n'ont fait que copier servilement
le français(1) ; Bodmer imita l'anglais, sans génie; enfin,
Klopstock, imitateur de Milton, créa la poésie allemande
, et Wielland perfectionna le langage et la versification
; mais cet écrivain accompli n'en a pas moins essuyé
quelque atteinte dans sa réputation, par la haine récente
que les Allemands nourrissent pour toute imitation des
productions étrangères, et surtout de l'école française.
«Il faut, pour imiter Voltaire, une insouciance mo-
« queuse et philosophique, qui rende insensible à tout, ex-
<f cepté la manière piquante d'exprimer cette insouciance.
« Jamais un Allemand ne peut arriver à cette brillante li-
« berté de plaisanterie : la vérité l'attache trop 5 il veut
« savoir et expliquer ce que les choses sont. » l'Allemagne,
part. II, ch. 4. )
Le génie de Klopstock s'enflamma par les lectures continuelles
qu'il fit de Milton et d'Young : le rapprochement
de ces deux noms est fait pour étonner une oreille anglaise.
On est porté a juger défavorablement du goût de Klopstock,
quand on le voit rapprocher ainsi deux poètes placés
à une incommensurable distance l'un de l'autre
, et dont la
ressemblance apparente provient de quelques parties du
sujet qu'a traité Milton et de leur doctrine théologique, plutôt
que de l'esprit de leur religion. Dans les ouvrages
d'Young-, qui sont écrits avec une certaine variété de style
et de manières, on trouve en effet un vrai talent, un
esprit inépuisable, mais rarement une raison solide, une
sensibilité profonde : sa mélancolie est artificielle et ses
(1) «Leurs ouvrages n'étaient que du français appesanti. » ( D*
rAllemagne.)
pensées sont presque aussi grotesques et fantastiques dans ses
Nuits que dans ses Satires: Comment un poète peut il don-
;Eer une idée caractéristique de son talent, quand il ouvre
une série de méditations poétiques sur la mort et sur l'immortalité,
par une épigrammesatirique contre l'intérêt personnel
qui régit le monde?
- Milton dédaignait surtout l'esprit et l'adresse ; il est
simple dans ses conceptions
,
même quand son style est
surchargé d'une érudition ambitieuse; il n'est jamais obscur
que quand il est grand. C'est le peintre de l'amour, comme
celui de la terreur; il ne court point après l'art de plaire;
et cependant, comme il' charme toutes les fois qu'il veut
bien descendre de ses hautes pensées ! rien ne peut mieux
remplir l'âme d'un calme délicieux que la peinture de cette
pureté idéale, de cette grandeur céleste
,
dont il a le talent
,
plus que tout autre poète, de revêtir les formes de la
nature morale.
L'ode de Klopstock sur la rivalité de la Muse d'Allemagne
avec la Muse d'Albion, est élégamment traduite par
madame de Staël; et nous applaudissons a son goût, qui
lui a fait préférer la prose pour la traduction en français des
poésies allemandes.
Après avoir parlé de Winkelman et de Lessing, les prosateurs
les plus remarquables par la concision et la chaleur
de leur style, elle pusse à Schiller et à Goethe, les plus
»
distingués des poètes allemands : dans Schiller, elle nous
montre le génie du grand poète, et le caractère de l'honnête
homme. Au sujet de sa première entrevue avec
Schiller, madame de Staël raconte une anecdote intéressante.
<<. La première fois que j'ai vu Schiller, c'était dans le
salon du duc et de la duchesse de Weimar, en présence
d'une société aussi éclairée qu'Imposante : il lisait très->bien
le français, mais il ne l'avait jamais parlé. Je soutins avec
chaleur la supériorité de notre système dramatique sur tous
les autres : il ne se refusa point h me combattre; et, Fans
s'inquiéter des difficultés et des lenteurs qu'il éprouvait en
s'exprimant en français
9 sans redouter non plus l'opinion
des auditeurs,qui était contraire a la sienne, saconviction
intime le fît parler. Je'me servis, d'abord, pour le réfuter,
des armes françaises, la vivacité.et la plaisanterie
y
mais
bientôt je démêlai, dans ce que 'disait Schiller, tant d'idées
à travers l'obstacle des mots ; je fus si frappée de cette simplicité
de caractère qui portait un homme de génie à s'engager
ainsi dans une lutte, ou les paroles manquaient a ses
pensées; je le trouvai si modeste et si-insouciant dans ce qui
ne -concernait que ses propres succès, si fier et si animé
dans la défense de ce qu'il croyait la vérité, que je lui
vouai, dès cet instant, une pleined'admiration. »
L'esprit de Goethe
,
singulier et plus étonnant qu'aimable,
le pouvoir vraiment dictatorial qu'il exerce sur la
littérature nationale, ses inégalités, ses caprices, son originalité,
son fèu' dans la conversation, cette imagination
.ardente, qui n'appartient qu'a la jeunesse et qui se trouve
unie dans lui a une Sensibilité éprouvée, son impartialité
franche et sévère
,
qui n'est influencée ni par les préventions
ni par les préjugés, tout cela est peint dans l'ouvrage
de madame de Staël avec un rare talent.
Parmi les tragédies de Schiller, qui ont paru depuis que
nous avons cessé 'de traduire les drames allemands, les plus
.célèbres sont : Marie Stuart, Jeanne d'Arc, et Guillaume
Tell: Un sujet, tel que celui de Marie Stuart, excite
généralement un intérêt qu'on ne saurait définir. De concert
avec madame.de Staël, nous admirons plusieurs scènes de
la Marie Stuart, de Schiller, et surtout les nobles adieux
.qu'elle fait a Leicester; mais cette tragédie déplairait généralement
a des lecteurs anglais
, sans parler des spectateurs.
Nos dissensions politiques ont donné aux événemens du
règne d'Elisabeth un degré d'authenticité qu'ils n'auraient
pas, si nous ne les avions vus que dans l'histoire. Le temps
présent .rend plus terribles les siècles passés : aujourd'hui
personne, en Angleterre, ne pourrait entendre, de sangfroid
, une' Marie Stuart avouant le meurtre de son époux,
non plus qu'une Elisabeth provoquant l'assassinat de sa pri-
/
sonnière. Dans Guillaume Tell, Schiller a évité ces lieux
communs d'un républicain-conspirateur, et dépeint avec
vérité l'indignation d'un montagnard suisse, opprimé par un
tyran.
Egmont passe, dans l'opinion de madame de Staël, pour
la plus belle des tragédies de Goethe; elle fut écrite comme
Werther, dans l'enthousiasme de sa jeunesse. Il est assez
singulier que les poètes aient tiré si peu de parti du caractère
chevaleresque, des amours illustres et de la folie du
Tasse. Le Torquato Tassa de Goëthe, est la seule tentative
que l'on ait faite pour mettre ce sujet sur la scène (1).
Deux hommes de génie, d'un temps bien plus moderne,
ont éprouvé les mêmes genres de chagrins; mais la vie de
Rousseau n'a rien que de vulgaire, et les souffrances de
Cowper sont également trop récentes et sacrées.
Les scènes que madame de Staël a traduites du Faust,
de Goethe, offrent cette énergie terrible que l'on trouve
dans quelques-uns de ces ouvrages de génie, où tout le pouvoir
de l'imagination est employé a détruire les charmes
que la poésie doit répandre sur la vie humaine, où la punition
du vice est l'effet d'une cruauté sans justice, et « où le
remords semble venir de l'enfer aussi-bien que la faute. »
Après la mort de Schiller, et depuis l'époque où Goëthe
a abandonné le genre dramatique,il a paru quelques auteurs
tragiques, dont les plus célèbres sont Werner, l'auteur de
Luther et d'Attila, Gerstemberg, Illinger, Tieck, Collin
et Oechlenschlager, Danois, qui a introduit dans ses ouvrages
la mythologie Scandinave.
Il résulte du chapitre sur la comédie, que le génie comique
n'a point encore brillé en Allemagne.
Les romans allemands ont été traduits en anglais plus
(3) Ceci n'est vrai que pour l'Angleterre. En France
,
les malheurs
et la folie du Tasse ont fourni des sujets à plusieurs auteurs dramatiques
; mais, il faut en convenir ,
leurs pièces ont eu peu de succès.
( Note du Rédacteur.)
qu'aucun autre ouvrage de cette littérature ; et un roman
de Tieck, intitulé Sternbald, semblerait digne de l'être.
J.-P. Richter, romancier populaire, mais trop national
pour que ses ouvrages puissent être traduits, a dit : « Le
Français a l'empire de la terre, l'Anglais celui de la mer, et
l'Allemand celui de l'air. »
Schiller a tracé l'histoire de la révolte des Belges, et de
la guerre de trente ans, avec éloquence et avec un noble
esprit de liberté ; mais le seul écrivain classique dans ce
genre est J. Millier, l'historien de la Suisse. Quoique né
dans un siècle spéculatif, il adopta le genre pittoresque et
dramatique des historiens de l'antiquité; et si, en fouillant
les annales du moyen âge, son érudition paraît souvent
minutieuse, il n'en a pas moins l'art de plaire a l'imagination
par des particularités qui caractérisent les personnes et
les actions : mais il abuse de cette étendue de connaissances,
de ce pouvoir des détails; quelquefois il affecte la
profondeur sentencieuse de Tacite, et lé soin qu'il met a
imiter le style des anciens dégénère k la fin en affectation. Sa
diction est en général grave et sévère, et, dans son abrégé
posthume de l'Histoire universelle, il a déployé dans ce
genre difficile de composition , ce grand talent qui consiste
k embrasser d'un coup d'oeil des époques entières, à les
resserrer sans confusion, à peindre d'un seul trait les caractères,
à disposer les événemens dans un ordre si précis,
que leurs causes et leurs effets s'aperçoivent avant même
d'être démontrés. Comme Salluste, autre sectateur outré
de la manière antique, déclamateur contre la corruption de
son siècle, sa vie politique et privée fut, dit-on, en opposition
avec sa moralité historique. Le lecteur de Müller
voudrait croire que, de tontes les vertus qu'il a si fortement
retracées dans ses compositions
,
il y en avait au moins
quelques-unes qu'il possédait en réalité.
Pour rendre complète la revue que nous venons de faire de
la littérature allemande, il faut observer qu'elle possède un
plus grand nombre de savans laborieux et d'ouvrages utiles,
qu'il n'y en a dans tout autre pays. Aussi, quoique la connaissance
des autres langues pui&sc ouvrir un champ plus
vaste de jouissances littéraires, l'allemand donne certainement
la clef d'un plus grand nombre de sciences. Les ouvrages,
de Fulleboru, Buhle
,
Tiedeman et Tenneman
offrent les premières tentatives , que l'on ait faites pour composer
une histoire de la philosophie j genre d'histoire dont
e savant compilateur Brucher n'a pas eu une idée plus juste
que n'en aurait quelque moine annaliste, qui voudlait rivaliser
avec Hume. La philosophie de l'histoire littéraire est
une carrièrç tout récemment ouverte a la spéculation. Un
petit nombre de fragmens sublimes en ce genre se trouvent
dans les meilleures parties des Essais de Hume; et madame
de Staël
,
dans son grand ouvrage sur la littérature, a déjà
franchi les premiers degrés aveç autant d'audace que de
bonheur. Près des lieux où elle a résidé dernièrement, deux
écrivains, d'un mérite distingue, et sur lesquels elle a peutetre
exercé quelque influence, ont écrit tout récemment en '
ce genre, mais dans des principes très-opposés : l'un est
M. Sismondi, dans son Histoire de la Littéraire du Midi 5 l'autre,M. de Barante
,
dans son, Tableau de la Littérature
française au'dix-huitième siècle. Sismondi,à l'exemple
dé Beuterweeck et de Schlegel, hasarde des systèmes nouveaux
j mais c'est presque malgré lui qu'il plie son talent
au genre spéculatif, et qu'il semble renoncer a cette fierté,
a cette libéralité de principes qu'il avaitmanifestés dans
son Histoire des Républiques Italiennes.
Barante se montre plus, fortement épris des beautés de
la littérature française, etimbudes préjngés nationaux-il
a un sentiment plusexquis, des nuances qui distinguent les.
grands écrivains, et trace avec une finesse plus délicate les
effets immédiats de leurs productions: mais son ouvrage,
sousle voile ingénieur d'unecritique, littéraire
satire des opinions dudix-huitième siècle. Il est a croire
que cet auteur n'a jamais été honoré de la. disgrâce de
Napoléon,et qu'ilcontinuera d'être en faveur près de qui-1
conque adoptera les principes de gouvernement quq
professait le tyran dela France.
r :
Madame de Staël a consacré un chapitre aux ouvrages
et aux systèmes de Guillaume et de Frédéric Schlegel. Guillaume
est célèbre, tant par son Cours, de Littérature dramatique,
que par son admirable traduction de Shakespeare
et par ses traductions, que l'on dit également excellentes,
du théâtre espagnol; Frédéric, outre ses autres talens, a
le mérite glorieux d'avoir appris la langue sanscrite
, et
acquis des connaissances étendues dans tout ce qui concerne
l'Inde, sans autre secours que celui d'un orientaliste
Anglais, qui est resté long-temps prisonnier a Paris. Ces
deux critiques, dans leur système littéraire, ont une
prédilection marquée pour les coutumes, la religion et la.
poésie du moyen âge; ils ont porté jusqu'à l'extrême les
opinions qu'ont inspirées généralement en Europe les malheurs
qui ont suivi une révolution philosophique et les
fortunes si variées d'une guerre qui a duré vingt ans : ils- se
sont surtout déclarés contre la littérature française. C'est
elle
,
disent-ils, qui, depuis le siècle de Louis XIV, a affaibli
ces principes primitifs, communs a toute la chrétienté,
en même tempsqu'elle a dépouillé la poésie de chaque
peuple de son originalité et de son caractère. Le système
ces deux écrivains est exagéré et exclusif : dans la recherche
de l'originalité nationale, ils perdent de vue les beautés premières
et universelles de l'art. Un peuple pèche aussi-bien
contre les règles'du goût
, en voulant imiter son ancienne
littérature, qu'en prenant pour modèle une littérature étrangère.
Rien de moins naturel qu'une-moderne antiquité.
Dans un système généralde littérature tout doittrouver
sa place
, et les ouvrages irréguliers d'un génie sublime, et
les modèles perfectionnés d'un goût classique. D'âge eu
âge la multitude flotte entre les modes variée:?, et quelquefois
même opposées qu'adopte l'active littérature. Saus.
doute elles ne méritent pas égalementlessuffrages j mais la
critique philosophique sait y découvrit et admirer ces principes
communs de beautés, qui leur font exercer tour-a-tour
une véritable puissance sur l'esprit humain.
Nous ne pouvons mieux terminer cette partie de nos
observations, qu'en donnant quelques extraits du chapitre
excellent où madame de Staël traite du goût. C'est la que,
d'une main exercée et impartiale , elle pèse les opinions littéraires
des nations.
et Ceux qui se croient du goût en sont plus orgueilleux que
ceux qui se croient du génie. Le goût est, en littérature,
comme le bon ton en société ; on le considère comme une
preuve de la fortune, de la naissance
, ou du moins des hahitudes
qui tiennent à toutes les deux; tandis que le génie -
peut-naître dans la tête d'un artisan qui n'aurait jamais eu de
rapport avec la bonne compagnie. Dans tout pays où il y
aura de la vanité
,
le goût sera mis au premier rang, parce
qu'il sépare les classes, et qu'il est un signe de ralliement
entre tous les individus de la première. Dans tous les pays où
s'exercera la puissance du ridicule
,
le goût sera compté
comme l'un des premiers avantages, car il sert surtout à
connaître ce qu'il faut éviter. Le tact des convenances est
une partie du goût, et c'est une arme excellente pour parer
les coups entre les divers amours-propres;enfin il peut arriver
qu'une nationentière se place, en aristocratiede bon goût,
vis-à-vis des autres, et qu'elle soit ou qu'elle se croie la seule
bonne compagnie de l'Europe ; et c'est ce qui peut s'appliquer
à la France, où l'esprit de société régnait si éminemment
qu'elle avait quelque excuse pour cette prétention.
« Mais le goût, dans son application aux beaux-arts, diffère
singulièrement du goût dans son application aux convenances
sociales : lorsqu'il s'agit de forcer les hommes à nous
accorder une considération éphémère comme notre vie
, ce
qu'on ne fait pas est au moins aussi nécessaireque ce qu'on
fait; car le grand monde est si facilement hostile
,
qu'il faut
des agrémens bien extraordinaires pour qu'ils compensent
l'avantage de ne donner prise sur soi à personne : mais le
goût en poésie tient à la nature, et doit être créateur comme
elle; les principes de ce goût sont donc tout autres que ceux
qui dépendent des relations de la société.
« C'est la confusion de ces deux genres qui est la cause des
jugemens si opposés en littérature ; les Français jugent les
beaux- arts comme des convenances , et les Allemands les
convenances comme des beaux-arts : dans les rapports avec
la société il faut se défendre, dans les rapports avec la poésie
il faut se livrer. Si vous considérez tout en homme du
monde, vous ne sentirez point la nature; si vous considérez
tout en artiste
, vous manquerez du tact que la société seule
peut donner. S'il ne faut transporter dans les arts que l'imitation
de la bonne compagnie
,
les Français seuls en sont
vraiment capables; mais plus de latitude dans la composition
est nécessaire pour remuer fortement l'imagination et
l'âme. Je sais qu'on peut m'objecter avec raison que nos trois
grands tragiques, sans manquer aux règles établies, se sont
élevés à la plus sublimehauteur. Quelques hommes de génie,
ayant à moissonner dans un champ tout nouveau, ont su
se rendre illustres, malgré les difficultés qu'ils avaient à
vaincre ; mais la cessation des progrès de l'art, depuis eux,
n'est-elle pas une preuve qu'il y a trop de barrières dans la
route qu'ils ont suivie?
« Le bon goût en littérature est, à quelques égards, comme
« l'ordre sous le despotisme ; il importe d'examiner à quel
« prix on l'achète. » En politique, M. Necker disait : II
faut toute la liberté qui est conciliable avec l'ordre. Je retournerais
la maxime
, en disant : Il faut en littérature tout
le goût qui est conciliable avec le génie : car si l'important
dans l'état social, c'est le repos,l'important dans la littérature,
au contraire, c'est l'intérêt, le mouvement, l'émotion,
dont le goût à lui tout seul est souvent l'ennemi.
« On pourrait proposer un traité de paix entre les façons
de juger, artistes et mondaines, des Allemands et des Français.
Les Français devraient s'abstenir de condamner, même
une faute de convenance, si elle avait pour excuse une pensée
forte ou un sentiment vrai. Les Allemands devraient
s'interdire tout ce qui offense le goût naturel, tout ce qui
retrace des images que les sensations repoussent : aucune
théorie philosophique
,
quelque ingénieuse qu'elle soit, ne
peut aller contre les répugnances des sensations
, comme
aucune poétique des convenances ne saurait empêcher les
émotions involontaires. Les écrivains allemands les plus
spirituels auroient beau soutenir que, pour comprendre la
conduite des Cilles du roi Lear envers leur père, il faut montrer
la barbarie des temps dans lesquels elles vivaient, et
tolérer que le duc de Cornuailles, excité par Régane, écrase
avec son talon, sur le théâtre, l'oeil de Glocester, notre
imagination se révoltera toujours contre ce spectacle
, et
demandera qu'on arrive à de grandes beautés par d'autres
moyens. Mais les Français aussi dirigeraient toutes leurs critiques
littéraires contre la prédiction des sorcières de Macbeih
,
l'apparition de l'ombre de Banquo
, etc., qu'on n'en
serait pas moins ébranlé jusqu'au fond de l'âme par les terribles
effets qu'ils voudraient proscrire.
« On ne saurait enseigner le bon goût dans les arts comme
le bon ton en société -, car le bon ton sert à cacher ce qui
nous manque ,
tandis qu'il faut, avant tout, dans les arts un
esprit créateur : le bon goût ne peut tenir lieu du talent en
littérature, car la meilleure preuve de goût, lorsqu'on n'a
pas de talent, serait de ne point écrire. Si l'on osait le dire,
peut-être trouverait-on qu'en France il y a maintenant trop
de freins pour des coursiers si peu fougueux, et qu'en Allemagne
beaucoup d'indépendance littéraire ne produit pas
encore des résultats assez brillans. »
NOTE DU RÉDACTEUR DU MERCURE ÉTRANGER.
CET article a déjà occupé une assez grande place dans
deux numéros du Mercure Etranger ; et cependant il
nous en reste encore plus de la moitié entre les mains. Dans
la dernière partie, l'auteur trace, avec beaucoup de sagacité,
l'histoire de la philosophie en Allemagne; toujours
d'après madame de Staël, mais en développant quelquefois
ses idées, et quelquefois même en les critiquant. Notre
intention étant d'interrompre la publication du Mercure
Etranger, nous ne pourrons insérer ici cette autre partie,
qui offre encore plus d'intérêt, peut-être, et d'instruction
que la première. Mais, pour peu qu'un certain nombre de
nos lecteurs nous en témoigne le désir, nous publierons
séparément le morceau entier, et nous y joindrons même
une préface et des notes propres h faire connaître, avec
plus de détails, l'état actuel de la littérature et de la phiosophie
en Allemagne. Cette brochure,qui ne serait pas
très-volumineuse
,
serait a-la-fols l'extrait raisonné et une
espèce de complément au bel ouvrage dont madame de
Staël a enrichi notre littérature.
«
VARIÉTÉS.
Sur plusieurs tragédies intitulées : CoRRADINO.
Au commencement de l'année 1815, deux. Italiens ont
publié à Londres un petit volume in-i8, contenant deux tragédies
italiennes de GARPARF. MOLI.O
,
célèbre improvisateur
napolitain. Ces deux pièces, inédites jusqu'ici, datent de
l'année 1787. La première a pour titre Prusia , et rappelle
la mort de ce roi féroce (lui régna trop long-temps sur la
Bythinie
, et couvrit de sang les terres de Pergame; la seconde
a pour titre Corradino , jeune prince dont tout le
monde connaît la fin malheureuse.
Comme l'erreur n'est jamais bonne à rien
, avant de dire
un mot sur le mérite poétique de l'auteur, et sur le plan qu'il
a cru pouvoir adopter, je me permettrai de relever une assertion
hasardée des éditeurs, qui paraissent ignorer les richesses
théâtrales de leur propre pays, et ne se faire aucun
scrupule d'outrager l'auguste vérité.
Dans leur épître dédicatoire
,
MM. Petroni et Zotti prétendent
que, avant GASPARE MOLLO
,
le sujet de la mort barbare
de CONRADIN n'avait été traité par aucun auteur : Argomento,
disent-ils, che non trattarono altri. S'ils eussent consulté
l'histoire littéraire de l'Italie, elle leur aurait appris
que, dès l'année 1694
,
ANTONIO CARACCI
,
l'un des précurseurs
de la renaissance du théâtre italien
,
publiait à Rome
une tragédie
, en cinq actes ,
intitulée : Corradino, dans laquelle
on ne peut trop louer le beau talent du poète, le sublime
développementde l'action et des caractères, et la noblesse
du sentiment (1). Ils eussent su qu'à l'époque même
où l'improvisateur napolitain écrivait sa tragédie, on parlait
(1 ) GRAVINA, libro délia tragedia, § XX, P 26 de l'édition in-4".
renezia, 1731; SIGNORELLI
,
Storia critica de' Teatri, antichi e
moderni, lib. VI, cap. 1, p. 127-130 du tome IV de l'édition in-ia
publiée à Naples en 1789et 1790.
déjà du Corradino de MARIO PAGAKO ,
de Brienza, qui
fut imprimé à Naples, en décembre 1789, et de celui de
FRANCO SALFI,de Cosenza, publié dans le mème temps, sous
la fausse date de Londres. On les trouve nominativement
cités dans l'Histoire critique des Théâtres anciens et modernes)
de NAPOLI-SIGNORELLI
, t. IV, p. 219.
Il était difficile, après CARACCI
,
de remettre sur la scène,
avec un nouvel intérêt, l'histoire du légitime héritier du
trône de Naples
, que les peuples du royaume des Deux-Siciles
réclamaient, et qu'ils virent tomber sous le fer homicide
d'un odieux usurpateur. Le poète romain avait saisi le
véritable point tragique, et avait su lui donner tout le développement
dont il est susceptible. Rien de plus noble en effet,
rien de plus touchant que les efforts du jeune Frédéric d'Autriche
pour sauver son ami et cousin : il veut, aux dépens
même de sa propre existence, l'arracher à la rage de Charles
d'Anjou ; mais la perfidie du tyran parvient à le tromper et, lorsqu'il croit Conradin hors de danger, c'est alors , que
l'erreur de son coeur, que le sublime dévouement de l'amitié
découvrent
Chi Corradino siasi, e chi 'J eugino.
Je sais bien que, chez les Grecs, SOPHOCLEet EURIPIDE, et,
depuis la renaissance des lettres, GIOVANNI RUCF.I.LAÏ, ont
fait usage d'un pareil combat de sentiment ; mais il me semble
que CAIIACCI est le premier qui sut profiter de toutes les
ressources de cette situation touchante-,
elle est le fondement
de sa pièce
,
elle en forme le principal intérêt.
Que restait-il donc à ceux qui voulaient encore traiter ce
fait historique? L'illustre et infortuné PAGANO crut pouvoir
le rendre plus théâtral, en représentant Conradin amoureux
de la fille de son ennemi le plus implacable ; il s'est
trompé
,
puisque cette passion romanesque affaiblit, d'une
part, le noble caractère de Frédéric d'Autriche, et, de l'autre
,
elle rend la marche de l'action languissante, Incertaine.
C'est une erreur qu'il emprunta de la scène française
,

l'amour, à deux ou trois exceptions près
, est l'élément essentiel
de toutes les conceptions. FRANCO SALFI met en jeu
l'amour maternel. La tradition rapporte que la mère de Conradin
se rendit à Naples, dans la vue de sauver son fils, et
que sa présence hâta la découverte et le supplice de celui
que la tendre amitié de Frédéric cachait à la fureur de
Charles en prenant son nom. Voilà le plan de sa tragédie,
qui, d'ailleurs
,
paraît écrite uniquement sous le rapport
politique j elle date, en effet, de cette époque où la fameuse
questionde la ha quenée (1) occupait tous les esprits, et dirigeait
toutes les plumes contre les prétentions de Rome.
Franco SALFI, d'après VILLANI, FAZZELLO, COLLENUCCIO
,
GIANNONE
,
fait sentir la funeste influence de la Cour de Clement
Irdans l'assassinat juridique du véritable héritier du
trône de Naples, qu'elle dépouillait de ses droits, sous le
faux prétexte d'hé résie,mais dans l'intentionréelle d'étendre
de plus en plus la puissance des papes ,
qui fut très-grande
dans le treizième siècle.
La tragédie de PAGANO manque de mouvement, et de cette
chaleur de sentiment qui donne tant de vie
, tant de pathétique
au Corradino de CARACCI. Le plan de SALFI est mieux
conçu ; son style a parfois
,
dans le dialogue principalement
, une énergie remarquable : mais sa pièce est loin de
réunir encore tout le mérite du poète romain (2). Cependant
si je compare ces deux tragédies à celle de GASPARE MOLLO,
elles gagnent sous tous les rapports. Le plan de ce dernier
est lâche
, son dialogue est sans couleur, sans action, et son
vers sans génie. Selon MOLLO, le crime de Charles d'Anjou
est moins le fruit de ses oeuvres que celui du caractère féroce
de son conseiller Roberto de Bari; il atténue encore l'action
principale par l'amoursecret de Béatrice (épousede Charles)
pour le jeune prince de Souabe. Cet amour est bien annoncé,
mais il n'est pas développé
, et ne produit aucun effet quelconque.
Le rôle si beau de Frédéric d'Autriche perd toute
son énergie
, et celui de l'usurpateur n'est plus que le rôle
(1) Le roi des Drux-Siciles , en se reconnaissant vassal du pape v lui envoyait annuellement, depuis 1510 , une haqueuée blarsche
, avec
une bourse de six mille ducats. Le prince régnant s'est soustrait à cette
obligation en 1789, et la cour de Rome n'ayant pas le pouvoir de le
contraindre à la remplir, le pape tie VI a été réduit à s'en tenir à uu
acte de protestation.
(a) Je sais que l'auteur s'occupe maintenantà refaire cette tragédie
de son jeune âge. (Juin
d'un roi faible et stupide, tandis que Charles d'Anjou fut
réellement toujours barbare et sanguinaire, toujours superstitieux
et dévoré d'ambition.
Il y a loin d'un improvisateur à un poète tragique. Dans
le second, on cherche des sensations fortes, une connaissance
profonde du coeur humain, et le talent qui caractérise le
génie de la scène ; du premier, au contraire, ou n'espère,
quand même il s'éleverait auprès de CORILLA et de la sensible
BANDETTINI (ce qui n'est pas dans GASPARE MOLLO
qu'une jolie voix, des peintures aimables
,
des petits traits
et la rapidité des idées. MOLLO n'était point né pour chausser
le cothurne ; il a donné la mesure de son talent dans la tragédie
à trois personnages qu'on lui attribue avec raison
, et
qui a pour titre : la Morte di Socrate. Il y parodie le style
nerveux du grand ALFIERI, qu'il n'entend pdS plus que les
académiciens de Lucques qui l'ont condamné; il y sacrifie
sans cesse le goût, la raison
,
la vérité, à l'infâme plaisir de
dire et de faire du mal.
ARSENNE THIÉBAUT DE BERNEAUD.
1 SUR une nouvelle traduction de XÉN~OPHON.
M. GAIL, un des plus savans et laborieux hellénistes français
,
vient de donner au public les oeuvres complètes de
Xénophon (1).
(1) OEuvres complètes de Xénophon
,
dix vol. ia-4° (plus un vol.
philologique in - 80
,
donné gratis aux souscripteurs de Xénophon )
t
avec atlas et magnifique collectionde plus de trente estampes ; prix
* 160 francs
,
beau papier ordinaire
, et 32 francs
,
papier vélin satiné,
dont il existe quarante-cinq exemplaires, estampes avant la lettre et
eaux fortes. Thucydide et Xénophon
, son continuateur pour l'histoire
grecque ,
allant ensemble
, on rappelle que le prix de Thucydide
grec-latin-français, in-4o, , est de fr., papier vélin
, et 8a iraucs , papier ordinaire On peut se procurer séparément l'atlas ; prix, 36 fr.,
papier ordinaire
, et 72 francs
,
papier vélin ; plus, io francs pour le
Volume des llecketches historiques
, militaires et géographiques , qui
En annoncant le Xénophon de M. Gail, éditeur et traducteur
de Théocrite
, Anacréon, Thucydide, etc., nous ne
croyons pas trop nous écarter du plan de ce journal, uniquement
destiné à la littérature étrangère. Cet ouvrage, qui présente
une édition complète d'un des plus grands écrivains de
la Grèce, n'appartient à aucune nation eu particulier ; et
nous avons cru que les étrangers et les Français prendraient
à cette annonce un intérêt égal.
1/ensemble de cet ouvrage se compose de dix vol. in-4° ; il
contient, outre le texte, la version latine et la traduction
française par M. Gail, les variantes recueillies dans les manuscrits
de la bibliothèque du Roi, et discutées avec l'érudi:-
tion qu'on est en droit d'attendre du savant éditeur ; des 8pecimen
de manuscrits, supérieurement graves; des notes,
des observations critiques, des discussions sur plusieurs
points intéressons, dont les plus importantes ont pour objet
le Traité, dé la ChaSse et la' doctrine de Socrate ; enfin
, un
atlas géographique et militaire
,
où se trouvent non seulement
les cartes détaillées des lieux dont parlent Thucydide
et Xénophon, mais encore les plans des principales batailles,
lesquels jettent un grand jour sur l'artmilitairedes anciens. (
La publication de ce grand travail sera pour M. Gail un
nouveau titre à l'estime de tous ceux qui, en Europe
,
s'occupent
de la littérature ancienne. L'auteur, depuis un grand
nombre d'années, emploie tout son temps et ses moyens pour
inspirer aux Français plus de goût pour cette belle langue
grecque, qui renferme tant de chefs-d'oeuvresdans tous les
genres. Ses soins et son zèle n'ont point été sans succès. Les
nombreux élèves qu'il a formés dans ses cours publics au
Collège de France, et dans les cours particuliers et gratuits
qu'il ouvrait dans sa propre maison, se:distinguent aujourd'hui,
soit dans les colléges, soit dans les premiers corps littéraires.
C'était la plus noble récompense qu'il put ambitionner.
l'accompagne; par J.-B. Gail, lecteur royal, de l'Institut de France , tte. Paris
,
chez Gail, neveu , au Collège Royal, place Cambrai.
NOUVELLES DIVERSES.
p
LA société d'Harlem
, connue sous le nom de Teyler
Geroolshap
, a ouvert un concours sur la question suivante :
« Exposer les preuves théologiques de l'existence de Dieu,
et réfuter le système de Kant et autres philosophes
,
dont la
doctrine conduit à l'athéisme. » Le prix sera une médaille
d'orde la valeur de quatre cents florins. Les mémoires qui
peuvent être écrits dans l'une des langues suivantes : hollandaise
,
latine
,
française
,
anglaise et allemande
,
doivent
être envoyés avant le premier janvier 1817.
— Les directeurs de la compagnie d'Amérique ont communiqué
à l'académie impérialedes sciences de Pétersbonrg,
l'extrait ci-dessous du journal de M. le lieutenant de marine
Lazarew relatif à la découverte des îles Souwarow.
« Le Souwarow, vaisseau de la compagnie russe d'Amérique
,
commandé par M. le lieutenant de marine Lazarew,
partit, le 20 octobre 1813
,
de Cronstadt. Après avoir successivement
relâché à Carlskrone, en Angleterre
, au Brésil
et à la Nouvelle-Hollande, il mit à la voile du port Jackson ,
pour se rendre dans les possessions russes en Amérique.
Etant le 27 septembre i8t4 dans cette direction, il se vit
entouré d'une grande quantité d'oiseaux, et le nombre en
augmenta encore au coucher du soleil. Ces oiseaux étaient
si peu sauvages, que l'on conclut qu'il devait se trouver une
île dans les environs. Le Souwarow cingla au nord-nord-est,
en diminuant de voilés, et, à onze heures du soir
, on aperçut
une île basse au sud-est; mais comme on entendait
des brisans, on mit à la cape : cependant la mer était si
profonde, qu'à cent brasses on ne trouvait point encore le
fond. Au point du jour
, on découvrit quatre autres nouvelles
îles basses. A trois milles du rivage, la mer avait plus
de cent brasses de profondeur ; lorsqu'on y débarqua , on
trouva que ces îles n'étaient habitées que par des oiseaux, des
écrevisses et des rats ; on y vit des arbrisseaux et des cocotiers
épars : mais il n'y avait point d'eau douce, ni aucune

trace d'hommes. M. Lazarew les appela les îles de Souwarow,
d'après le nom de son vaisseau. Il en détermina, d'après le
méridien de Greenvick, la latitude à i3 degrés 13 minutes
15 secondes au sud, et la longitude à i63 degrés 3i minutes
4 secondes à l'ouest : ainsi ces cinq îles, nouvellement découvertes,
sont à-peu-près à égale distance de l'île du Navigateur
et de celle de la Société. »
— La société des sciences de Flessingue, dans sa séance
générale de 1816, a proposé la question suivante :
«En quoi consiste la véritable tolérance chrétienne, et
« en quoi diffère-t-elle, quant à sa source, de l'indiffé-
« rence ?»
La réponse doit être adressée à M Kauter , secrétaire à
Middelbourg.
— On a découvert à Eppelsheim plusieurs parties de la
carcasse d'un éléphant; le journaliste allemand, qui rapporte
cette découverte
,
fait remonter l'existence de l'éléphant un
peu au delà du déluge.
— On a, dit-on, découvert chez madame Lavater quelques
nouveaux manuscrits de son mari.
— Une société littéraire nouvelle vient de s'établir à
Athènes5 elle se compose des Grecs les plus savans, et de
littérateurs étrangers résidant dans la ville.
— On a découvert, chez un libraire de Ferrare, quelques
lettres inédites du Tasse. Le fils du célèbre Poggioli vient
de les publier.
— Les fouilles de Pomp.eïa se poursuivent avec activité ; elles font le tour de la ville : les cendres oui la couvrent, une
AUX ABONNÉS.
LE MERCURE ÉTRANGER à commencé lorsque la
France était, pour ainsi dire ,
isolée du reste de l'Europe.
Malgré ces circonstances défavorables, je suis parvenu, aidé
par de zélés collaborateurs,à le conduire jusqu'au quatrième
volume : ce sera le dernier.
Mon intention est bien de reprendre, quelque jour, cet
ouvrage , et même d'en étendre le plan. Des hommes de
lettres de différens pays m'ont proposé de s'associer a mes
travaux ; mais, en ce moment, des obstacles, que je ne dois
pas faire connaitre, s'opposent h cette nouvelle entreprise.
Le Rédacteur du Mercure Étranger,
AMAURY-DUVAL.
TABLE
DU TOME QUATRIÈME.
— 1816.
MERCURE ÉTRANGER.
LANGUE ALLEMANDE.
Pages
SUZANNE, poëme deMergthen 41
L'Europe Germanique, ou Traité des Associations défensives,
par fteilemeier .... 144
Littérature Allemande. — A M. le Rédacteur du Mercure
Etranger. 149
De 1'Allemagne
, par madamede Staël. Premier article. (Extrait
d'un journal anglais ) 151
Gorthmund
, poëme anglo-saxon
.
236
Histoire de Pierre Ier, surnomméle Grand
, par G. A. de Halem. 2ii
De l'Allemagne, par madame de Staël. (Suite. ) 247
Poésie. — Aux chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem
, par
Schiller. 48
LANGUE ANGLAISE.
Aimer le Derviche
, ou Qu'est-ce que le Bonheur ? 49
Fragment tiré de la nouvelle édition des Mélanges de Gibbon.. 106
Lara, conte en vers 120
Voyage pittoresque du docteur Syntaxe, poème 125
Chanson anglaise
,
intitulée : Le Vicaire de Bray.... 161
Sur Je caractère et le style de Pline le Jeune, par Knox....211
Sur Poli lien et Muret, deux élégans latinistes modernes.... 215
Vie de BuLler
, auteur anglais du poëme d'Hudibras, traduite de
Samuel Johnson. * 220
LANGUE ESPAGNOLE.
Première et seconde lettres d'un Américain au rédacteur du journal
intitulé Y Espaynol. — Histoire de la révolution de la Nouvelle-
Espagne,jadis Anahuac, ou Relation de son origine ,
de
Pages
ses causes et de ses progrès jusqu'à l'an 1813 ; par don Joseph
Guerra 21
~Poéeie. — Tableau de Madrid, par Louis de Gongora, poète du
seizième siècle. 31
L'Ane et le Flageolet, fable, pardon Thomas Yriarle.... 33
Ode à la Fleur du Gnide, par Garcilasso de la Vega..... 38
LANGUE ITALIENNE.
Essai historique sur les premiers temps de l'île de Leucade dans
la nier Ionienne J5
Réflexions sur l'Histoire, sur son incertitude et son inutilité j
par le chevalier MelchiorDelphico. 133
Littérature Italienne. — Sonnet de Menzoni sur la mort du
Christ 20
Au Rédacteur du Mercure Etranger........... 141
— Sonnet italien de M. Bolaffi, sur la mort de sonépouse... 142
Le portrait, cantate 218
* LANGUE SAKSKHITE.
Discours sur les avantages, la beauté, la richesse de la langue
sanskrite, et sur futilité et les agrémens que l'on peut retirer
de son étude 169
LANGUES ORIENTALES.
Mémoire sur l'origine et les progrès des Turcs, des Kurdes, etc. ;
extrait d'un ouvrage manuscrit sur l'histoire d'Arménie, par
M. Carbied. ( Second et dernier article. ) ....... 3
Relation du Voyage fait en France en 1133 et 1134 de l'hégire j
par Mehemed Effendi, ambassadeur de la Sublime Porte.. 73
La Perse, ou Tableau de l'Histoire, du Gouvernement, de la
Religion, de la Littérature, etc., de cet empire, des Moeurs et
des Coutumes de ses Habitans ; par Am. Jourdain 77
Litrérature Orientale. — Voyage de Dervich Effendi, ambassasaueur
de la Porte en Russie, avec la Relation de tout ce qui
s'est passé pendant son séjour à Pétersbourg, jusqu'à son retour
à Constantinop)e
,
traduit de l'Histoire de l'Empire Ottoman
de Ahmet Vassif Effendi, ancien reis effendi ; par
7'. Ruffin, consul de France à Warna
LITTERATURE HÉBRAÏQUE.
-
Notice sur Maymonide
,
philosophe du XIIe siècle. 77
Les Benjamites rétablis en Israël, poëme traduit de l'I'ébreu par
M. de Maleville fils. .............. 190
Pages
VARIÉTÉS.
Fragment d'un voyage en Italie en 1811 et 1812.... * .
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Sur plusieurs tragédies intitulées : Corradino, .. 268
Sur une nouvelle traduction de Xénophon... 271
GAZETTE LITTERAIRE.
ANGLETERRE.— Nouvelles de Londres 69, 164
ALLEMAGNE. — Publication, à Berlin, du Journal de fHisbtoireo.
-uDrécoguve.rt.e.d.'a.n.tiq.u.it.és.r.em.arquables près de Salz- , ..... 159, 166
ITALIE. — Nouvelles de Naples ,
de Rome, de Florence.. 70, 168
RUSSIE. — Séance tenue à Pétersbourg, à l'occasion de l'anniversaire
du jour où S. M. l'empereur Alexandre a visité la bibliothèque
impériale de cette capitale........... 70
— A MM. les Abonnés du Mercure Etranger. 7a
NOUVELLES diverses............. 168, 273
NOTE du Rédacteur du Mercure Etranger. 266
Avis aux Abonnés................275
FIN DU TOME QUATRIÈME ET DERNIER
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le