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1813, 01-06, t. 1, n. 1-6 (Mercure étranger)
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Texte
MERCURE ÉTRANGER,
ou ^
- ANNALES
DE LA LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE.
PAR
MM. LANGLES, GINGUENÉ, AMAURY-DUVAL,Membres
de l'Institut Impérial de France 5 VANDERBOURG,
SEVELINGES,DURDENT, CATTEAU-CALLEVILLE, et autres
Hommes de fettres, taat français qu'étrangers.
.Po/TM que nonnoti., leeji ab arboribus.
- Ttb.
TOME PREMIER.
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS.
Et chez les principaux LIBRAIRES de l'Europe.
1813.

PRÉFACE.
ET9 ABLIR
entre les nations qui cultivent les lettres '
des relations plus faciles
, une correspondance
continue et plus active ; fixer un centre, un foyer
commun où les lumières, éparses en Europe,
seront réunies
,
conservées pour l'avantage géné*-
-ral : tel a été notre principal but lorsque nous
avons entrepris de publier un journal de littérature
étrangère.
En littérature, comme en religion, commè en
apolitique, les opinions des peuples ne diffèrent
souvent que par des nuances ; souvent aussi le
contraste est plus marqué, il est quelquefois extrême.
Ces systèmes littéraires plus ou moins
différens, leurs causes, leurs résultats méritent
d'être observés, médités
:
ils pourront, sans peine,
être comparés les, uns aux autres, à l'aide des
exemples que nous citerons, des renseignement
que nous aurons recueillis, enfin des productions
de tout genre que nous mettrons sous les yeux
des lecteurs.
gue remarquable par sa clarté, et dont de grands
évènemens politiques, des conquêtes, des relations
diplomatiques multipliées, ont assuré plus
que jamais l'universalité, transportera d'un pays
à l'autre, et à des époques déterminées, les nouvelles
découvertes dans les sciences et dans les
arts, proclamera les productions du génie, et les
noms des hommes qui ont de justes titres à la célébrité.
Partout on verra se développer et s'accroître
une noble émulation, si la gloire, ce fruit si pur
de longs travaux et de quelques progrès marquans
dans la carrière des sciences et des lettres, ne demeure
plus circonscrite dans les bornes étroites
d'un seul territoire ; si l'Homère, par exemple,
qui chante les dieux et les héros dans les heureux
climats du midi, sous l'influence d'un soleil inspirateur,
peut se flatter d'être entendu jusque dans
les régions glacées du nord, sans que le bruit des
armes vienne interrompre ou troubler ses accens.
Aujourd'hui les Muses sont respectées daus les
contrées mêmes que la guerre arrose de sang : elles
passent au milieu des armées, une branche d'olivier
à la main; consolatrices de la terre ,
leurs voix promettent
des jours plus sereins, et procurent au
moins quelques instans de calme et d'espoir. il
est si doux, si consolant de penser que tous les
liens ne sont p.s rompus entre les nations obligées
de se combattre
, et que peut-être elles s'estimeront
plus en se connaissant mieux !
Dès le milieu du dernier siècle on sentit le
besoin de ces relations littéraires, de ces communications
scientifiques entre tous les pays civilisés.
Alors parut un Journal étranger, dont un
des principaux rédacteurs vit encore parmi nous ,
et remplit dignement la place de secrétaire perpétuelle
de l'une des quatre académies qui composent
l'Institut impérial de France (i). Ce journal,
il. est vrai, n'eut pas huit années d'existence,
quoiqu'il eût acquis l'estime des gens de lettres.
Mais, à cette époque, où une excessive frivolité
et la plus ridicule vanité semblaient caractériser
la nation française, il était bien difficile qu'elle
pût prendre goût à des productions littéraires qui
n'avaient rien de léger ni de futile, apprécier des
talens auxquels elle trouvait une teinte de barbarie
; puisqu'ils avaient l'air étranger. Revenus à
des idées plus justes, plus raisonnables
,
les Français
aujourd'hui rendent justice au mérite, dans
quelque, pays, sous quelque costume qu 'il s'offre
à leurs yeux, et n'ont plus la sottise de croire
qu'au-delà"du Rhin, des Alpes et des Pyrénées,
il n'y a¿qu'ennui, médiocrité, mauvais goût ; ils
savent mettre à profit les travaux et les talens des
étrangers; ils veulent mériter et non usurper la
prééminence littéraire qui fait toujours leur ambition.
Nous recommençons donc sous de meilleurs
auspices et avec plus d'espoir de succès, une entreprise
abandonnée depuis plus d'un demi-siècle.
(i) Le Journal Etranger commença en novembre 1754, et finit en
septembre 1762 ; ses principaux-Rédacteursétaient MM. Toussaint,
Arnaud
,
Suard
, etc.. -
Les rédacteurs du Journal étranger disaient
alors : «Que de travaux inutilement répétés par le
» défaut de communication entre ceux qui cou-
» rent la même carrière en différentes contrées !
» Que de fatigues et de veilles, que de tems et
» de progrès perdus pour l esprit humain, seraient
» épargnés ou mis à profit, si, au lieu de partir
» du même point et de marcher parallèlement sur
» la même route, chaque homme de lettres
,
» mieux instruit du progrès de tous ses collègues
» et commençant sa carrière du terme oLl ils ont
» fini la leur, gagnait en avant tous les pas qui se perdent à revenir toujours inutilement dans les
» mêmes sentiers !»
C est encore là une de ces considérations importantes
qu il convient d ajouter à celles que nous
avons présentées pour faire ressortir les avantages
qui doivent résulter de notre entreprise.
Nous ne devons pas dissimuler qu'il existe France en deux journaux qui donnent au moins quelques
notions sur l'état de la littérature des pays
étrangers à l'Empire.
L un ,
intitulé Journal de la littérature étrangère
, contient la liste des ouvrages qui paraissent
en Europe. L objet de quelques-uns de ces ouvrages
est indiqué dans une courte notice qui en suit le titre.
L 'autre, la Bibliothèque britanniques contient
des extraits fort étendus, et souvent bien rédigés,
de quelques-uns des principaux livres qui paraissent
en Angleterre, dans la littérature et dans
les sciences.
Chacun
,
dans son genre, mérite l'attention des
hommes studieux: mai§ le premier n'est, pour
ainsi dire, qu'un journal bibliographique; l'autre,
par son titre même, ne doit avoir pour objet que
la littérature d'un seul pays : l'Angleterre forme
son empire et ses limites (i).
(r) A l'instant même où nous corrigions les épreuves de cette préface,
nous voyons, par un article inséré dans le Journal de l'Empire
(n° du 26 janvier 18r3 ) que la littérature étrangère occupera ,
dans
cette feuille
, une place importante. Sous la rubrique de Spectateur
ide l'Europe savante et littéraire, M. Malte-Brun donnera des notices
sur la littérature de l'Europe. Le mérite de ce rédacteur est connu y
et nous ne doutons point de l'intérêt que présenteront ses articles.
Déjà , dans le premier n° du Spectateur, il a très-éloquemment discuté
cette question : Jusqu'à quel point est-il utile à une nation d'étudier
les productions littéraires des autres peuples ? Dès l'abord
,
il
répond h ceux qui semblent craindre que la connaissance
,
l'étude
des littératures étrangères, corrompe la littérature nationale d'un
peuple quelconque , ne lui ôte son caractère d'originalité. « Sans
w doute il est bon
,
dit-il, que la culture intellectuelle d'un
» peuple soit son propre ouvrage ; que sa fécondité littéraire soit ,
» comme le fruit de l'arbre
,
nourri d'une sève indigène ; mais
» quand une nation possède véritablement le génie littéraire
, et
» quand elle est placée dans des circonstances qui lui permettent de
» le développer librement, la connaissance des ouvrages étrangers,
» l'étude bien dirigée de ces ouvrages, ne sauraient ôter à sa littéf
rature ce caractère d'originalité, d'indépendance, de vie intés>
rieure sans lequel il n'y a point de chefs-d'oeuvre. Deux exemples
le feront sentir. Les Romains
,
peuple éminemment historique ,
)1 ont surpassé leurs mai'res
,
les Grecs
,
dans toutes les parties de
)1 l'art historique
,
quoique dans tous les autres genres ils leur soient
'1 restés inférieurs. Les Français
,
nation éminemment sociale
, ont,
)1 en imitant les anciens, créé un théâtre original et un théâtre dont
)1 la supériorité
,
du moins pour la comédie
, est généralement re-
) connue. Dira-t-on que Tite-Live et Modère auraient gagné à ne
» pas étudier, l'un Hérodote et l'autre Plaute ? Cessons donc de
'1 craindre l'étude des littératures étrangères ; elle n'étouffera aucun
» germe d'esprit Indigène
,
si le germe est d'ailleurs doué de force-
» vitale. Est-ce un malheur ue les Idvlles de Gessner aient fait
i) mieux ressortir le faux goût que montre Fontenelle dans ses pa&-
Le Mercure étranger différera essentiellement
de ces deux journaux. Nous allons en retracer ici le
plan
,
tel que nous l'avons précédemment indiqué
dans le Mercure de France.
Chaque numéro du Mercure étranger contiendra
:
i°. Des Mélanges ou morceaux de poésies et
de prose, traduits soit des langues1 espagnole,
portugaise
3
italienne j russe ,
suédoise , hollandaise,
anglaise3 soit même de l'arabe, du persan,
du grec moderne,enfin des langues orientales.
Nous donnerons, parfois, le texte même de
quelques morceaux écrits dans l'une ou l'autre des
langues étrangères de l'Europe
, avec la traduction
en regard.
Nous aurons soin d'insérer fréquemment, peut-
« torales de boudoir? D'ailleurs
. pour éveiller, pour animer l'iina-
» gination
, i faut des contrastes .
des impressions nouvelles
,
des
n scènes inattendues. Le voyageur les cherche au bout du monde j
» nous pouvons ,
grâce à l'imprimerie, sans tant de fatigue
, nous
» rendre citoyens de tous les pays ,
assister aux concerts des Trou-
» b -idours et à ceux des Scaldes , entendre la harpe de Siou et le
i, telyn du Barde. J) Nous avons cité ce passage parcequ'il réfute très-bien une objeotjon
que notis n'avions pas prévue
.
mais qni peut être faite contre
les avantages de l'étude des littératures étrangères,
Il faut que l'utilité de notre entreprise ait été bien reconnue puisque déjà , se montrent les rivaux... Mais nous prions d'observer
que le plan du Spectateur de l'Europe n'est pas celui du Mercure
étranger. quoique leur objet soit le même. Le Spectateur ne
pourra contenir des analyses aussi étendues des ouvrages important,
en ci er des fragmens traduits
, y joindre quelquefois le texte
même ; etc.
Au reste, les articles du Spectateur Je l'Europe- nous seront très- /
utiles
. surtout pour notre Gazette littéraire
,
où nous insérerons
( en citant la sucrée ) tout ce qu'ils contiendront de plus substantiel.
C'est donc sans jalousie, et même avec plaisir, que nous voyons le
projet de M. Malte-Brun
; et nous souhaitons qu'il obtienne autant
de succès qu'il a droit d'en atteudre.
être même dans tous les numéros du Merdxre
étranger, la traduction de quelque Conte on
Nouvelle. On sait que les Allemands et les Anglais
cultivent avec succès ce genre de littérature.
2°. Des Analyses des principaux ouvragesqui
paraissent dans les pays étrangers, et que nous
aurons pu nous procurer -, une simple revue des
ouvrages peu importans, ou de ceux qui ne nous
seront point encore parvenus, et que nous ne ferons
connaître que d'après les journaux étrangers
qui en auront rendu compte.
Des Dissertations sur des questions relatives
aux sciences et aux arts ,
extraites des recueils àcadémiques
; des Notices littéraires sur le goût des
peuples, leur histoire, leurs hommes célèbres
dans tous les genres, etc., etc.
3°. Une Gazette littéraire ou Extrait cles
Journaux étrangers
3 contenant des Notices biographiques
,
des Anecdotes, des Nouvelles dramatiques,
les Séances des Académies, les Programmes
des prix proposés, etc., etc.
Lorsque nous emprunterons quelque notice ou
article, des matériaux enfin, à une feuille périodique
,
soit étrangère
,
soit française, et spécialement
aux deux journaux que nous avons précédemment
indiqués, nous aurons toujours soin
d'en prévenir nos lecteurs. Nous demandons
même justice à notre égard. C'est un abus et
non un droit que l'usage où sont aujourd'hui la
plupart des journalistes de s'approprier impunément
les articles les uns des autres.
Toute entreprise ne se perfectionne qu'avec le
tems. Nous prions nos lecteurs de ne pas juger
sur les premiers numéros du Mercure étranger,
de ce qu'il sera par la suite. Sans doute nous ferons
tous nos efforts pour que ces premiers essais
inemes ne soient point indignes de l'attention du
public, et que surtout ils répondent à la confiance
des abonnés qui ont bien voulu souscrire sur la
seule annonce qui a été faite de notre projet dans
quelques journaux; mais il n'en est pas moins
vrai que le tems nous a manqué pour coordonner
les matériaux que nous avons rassemblés. Ces tériaux d ailleurs ma- ne sont point encore aussi nom- breux qu'ils le deviendront, d'après les mesures
que nous avons prises; et enfin plusieurs hommes
de lettres étrangers qui se sont proposés pour être
nos correspondans dans leur pays , ont à peine pu
recevoir notre acceptation de leurs offres bienveil.
lantes.
Amis des lettres de tous les pays, qui voyez le
but de notre entreprise, daignez la seconder. Nous
recevrons avec reconnaissance vos renseignemens
fit vos avis. Nous ferons connaître les ouvrages
qui nous seront adressés, en quelque langue qu'ils
soient écrits ; ils seront analysés et jugés avec décence
et impartialité. Y aurait-il trop d'orgueil à
ajouter ici que les noms qu'on lit en tête de notre
ouvrage, sont garans de ces promesses?...
AMAURY-DUVAL.
MERCURE ÉTRANGER.
No, Ier.
LANGUES ORIENTALES.
NOTICE de quelques Ouvrages de LittératureIndienne,
publiés au Bengale.
DES vues politiques et commerciales, autant que le
désir d'acquérir des connaissances littéraires absolument
neuves ,
dirigent les Anglais vers l'étude des langues
de l'Inde. L'impulsion que M. Hastings
,
secondé
de MM. Jones et Wilkins, a donnée à cette étude, ne se
ralentit pas. Les agens civils et militaires de la Compagnie;
les savans s'y livrent avec une ardeur qui
prouve assez combien ils sont convaincus de l'importance
politique, commerciale et littéraire des langues
indiennes. En effet, on conçoit aisément combien
l'usage familier du bengali, du mahratte, du malabar,
du talinga, du canari, etc., etc., leur est utile pour
.négocier, trafiquer avec les nations qui parlent ces langues
, nous avons presque dit pour les gouverner. Car
depuis l'extrémité du cap Comorin jusqu'auxmontagnes
de Sirinagar, l'Hindoustan entier, si l'on excepte les
montagnes des Ghattts
,
asile inexpugnable des indomtables
Mahrattes, est soumis au joug britannique. On
ne doit donc pas être étonné de la protection particulière
accordée par les gouverneurs généraux du Ben,
gale
, aux orientalistesanglais, particulièrement aux deux
savans que nous venons de nommer, et qui peuvent être
regardés comme les fondateurs de la société asiatique de
Calcutta, comme les pères des études indiennes parmi
leurs compatriotes. * '
Ajoutons que M. Wilkins est le premier Européen
connu qui ait su le samskrit (1) assez parfaitement traduire pour un ouvrage, de cette antique langue des
Brâhmanes. Les succès obtenus par. ces estimables savans
,
l'importance des ouvrages.qu'ils ont publiés
,
à la
sollicitation et sous les auspices de leur illustre protecteur,
ont déterminé la Compagnie Anglaise des Indes
Oi ientales à établir d abord au fortWilliamde Calcuttaun collège des langues orientales, puis un autre, sem- blable au premier, à Hertford, près de Londres. La
mème Compagnie commerçante et souveraine a déterminé
, par des réglemens très-précis
,
les langues in..
'diennes que doivent parler et écrire les agens civils et
militaires, suivant les ditïerens postes qu'ils occupent.
Outre les principales langues vivantes de l'Asie, on enseigne
dans ces colléges le samskrit, qui est regardé,
evec raison
, comme- la langue mere-de tous les idiomes
-de l'Hindoustan, et même du persan ancien et moderne,
abstraction faite des mats chaldéens et arabes qui s'y
sont introduits. Ainsi la langue sacrée des jaloux Brâhmânes,
dont elle formait la propriété, exclusive, est
maintenant enseignée et étudiée publiquement dans
•l'Inde et 'en Angleterre par les agens de la Compagnie,
par les savans, et. enfin par les missionnaires ; car ces
•derniers réndent journellement les plus importans ser- vices à la littérature orientale, comme on en pourra juger par la notice que je vais donner des principaux
(1) Nous sommes très-éloignésde vouloir contester ici les connaissances
et le mérite du P. Hanux-Ledeu
,
mais comme nous ne
connaissons ses travaux el ses ouvrages que d'après les extraits informes
gt mutilés donnés par le P. Paulin de Saint-Barthelemy, il est
impossible de nous en fermer une juste idée.
ouvrages sortis de leur imprimerie établie à Sérampour;
de celles de Calcutta et de Londres.
C'est à l'un de ces savans missionnaires, M. Carey,
que nous devons la première édition d un ouvrage
samskrit publié en caractères originaux
,
l Hitôpadêsha,
Or salutary Instruction, etc. (c est-a-dire
,
Instruction
salutaire
, en original samskrit)'imprimée à Sprampour,.
au Bengale, en 18o4, avec une préface par M. H.-T. Colebrooke
, n r pag., in-40.
L'Hitôpadèsha paraît être l'original des fables attribuées
à Pidpay, et qui ont été traduites ou imitées dans
presque toutes les langues savantes de l'Asie et de l'Europe.
C'est une suite d'apologues enchaînés les uns aux autres
,
et parsemés d'une -multitude d'adages, de préceptes
tirés du Pantcha-Tantra et autres ouvrages samskrits
,
relatifs à la politique et à la morale.
L'auteur de cette ingénieuse compilation se nommait
Vichnou-Sarman ; il travailla pour l'instruction des fils
d'un célèbre radjnh, ou monarque indien, qui étaient
sesélèves. M. H.-T.Colebrooke,académiciendeCalcutta,
profondémentversé dans le samskrit, indique, dans l'excellent6
préface placée à la tête de l'édition que nous
indiquons ici, les principales traductions ou imitations
de l'Hitôpadêsha ; on trouvera aussi quelques détails relatifs
à ce point de critique, dans le Discours préliminaire
sur la religion et les moeurs des IJindoux, que j'ai
Placé à la tête de mes Fables et Contes indiens. Ce recueil,
publié en 1790, renferme le premier chapitre
de l'Hitôpadêsha
, que j'ar-traduit d'après la version anglaise
que M. Wilkins fit imprimer en i 18¡, in-8°. Il
en existe aussi une autre traduction anglaise, par sir
William Jones
,
et insérée dans le tom. VIe du recueil
de ses ouvrages, édit. in-4°. La facilité que ces deux
versions peuvent procurer aux personnes qui veulent
étudier le samskrit, a déterminé les. professeurs du collége
du fort William à placer cet ouvrage à la tête de
leur collection de classiques indiens.
M. Carey a inséré à la suite de l'Hitôpadèsha l'abrégé
en prose d'un petit poëme samskrit, intitulé Desa Caumara
Tcharita, Histoire des dix jeunes gens. Cevolume
est terminé par trois Sataca ou Centuries de proverbes
indiens de Bhartri Heri, frère d'un de ces souverains,
nommé Vicra-Maditya, qui florissait à la fin du dixième
et au commencement du onzième siècles de ère. notre Ces proverbes ont été traduits du samskrit en tamoul,
^
du tamoul en hollandais, puis en français
et insérés à la fin du Paganisme dévoilé, , par Abraham
Roger. Il est digne de remarque que l'Hitôpadêsha,
l'un des plus anciens ouvrages samskrits, soit aussi
le premier de cette langue imprimé avec des carac- tères originaux (Dèva-nàgari) dans l'Inde, en 1804,
et en Europe, Londres, 1810, 119 pag., in-4°. Cette
réimpression a été conférée sur deux manuscrits; elle
présente quelques augmentations et quelques variantes
et, en même tems, des fautes , assez graves qui sont,'
pour la plupart, rectifiées dans un long errata. On pour'
rait même regarder comme une erreur typographique la
millésime du titre, qui porte en chiffres indiens, 1866,
si l 'on ne présumait que l 'éditeur, qui, sans se nommer,
se désigne comme professeur de samskrit au collége de
Hailey-Bury, a daté du Sambat, c'est-à-dire, de l'ère de
Vikramaditya I r., qui commença l'an 56 avant l'ère
chrétienne.
MOOGHDABODHA, Sirampour.... in-8°., 311 pag.
M. Carey a eu d'autant plus raison de choisir le Moughdabodha,
qu'on peut regarder cet ouvrage comme le
modèle ou au moins comme un échantillon des autres
grammaires samskrites. L'auteur, nommé Bôpa-Dêva,
a réuni onze cents règles grammaticales, nommées Soutra,
exprimées avec tout le laconisme imaginable. Le
plus grand nombre de ces règles ne contient qu'une
ligne, les autres quatre ou cinq syllabes. Elles sont
suivies d'un commentaire, nommé f^rith. Ces onze
cents Soutra ou règles, sont distribuées en cinq chapitres.
Le Ier. est intitulé Sandhi, union des lettres ;
le 2e. Chabda, sons, renferme les substantifs, adjectifs,
pronoms et participes mêlés ensemble et n'ayant
d'autre ordre que celui des voyelles caractéristiques
de leur déclinaison. Ceux qui ont une consonne
ne forment qu'une classe. Ce chapitre commence
par la définition des termes grammaticaux. Le 3e. est
intitulé Dathou, racines ou verbes; il commencepar une
définition des tems, présente dix conjugaisons différentes,
traite des vers optatifs, causals et fréquentatifs,
qui sont regardés comme des Dathou, racines, ou verbes
particuliers, quoiqu'ils ne soient réellement que des
dérivés. Quelques observations sur l'usage des tems et
des conjonctions terminent ce troisième chapitre. Le suivant
,
Kritou, est consacré à traiter de la formation des
substantifs, adjectifs. et participes d'après les verbes.
On a réuni dans le se. chapitre, qui pourtant se trouve
placé avant celui des Dhatou, les Stritia, ou règles pour
le genre féminin, les Samaça, règles pour les mots
composés, et les Karaka, règles pour la syntaxe des
noms, et le Tadhita, ou formation des noms patronymiques
nationaux, concrets et abstraits.
Cette grammaire est principalement en vogue dans le
Bengale, où les copies soignées se vendent deux roupies
et demie, tandis que l'édition imprimée à Sirampour
en coûte quatre, c'est-à-dire dix francs
Quoique M. Carey n'ait été que l'éditeur des deux
ouvrages que nous venons de citer, on conçoit aisément
quelles connaissances approfondies de la langue samskrite
exigeait 1 honorable et pénible tâche qu'il s'était
imposée. Convenons aussi qu'il a trouvé un ample dédommagement
dans les précieuses observations que leur
a procurées l'étude toute particulière qu'il a dû faire des
textes de r Hitôpadêsha et du Moughdabodha. Ces obserrvations
ainsi que la lecture des nombreuses grammaires
écrites en samskrit, et de leurs commentaires, plus encore nombreux
,
ont fourni à notre missionnaire les
matériaux nécessaires pour composer une grammaire
samskrite, la première qui ait été écrite en langue eu- ropéenne et, peut-être, la plus considérable et la plus
complète qui paraîtra jamais.
A Grammar of the sangsJcrit language, composedfrom
the most estimed grammarians, to which are added
examples, etc., Serampore, printed at the mission
press, 3806, n68pag., gr. in-4°.
Un pareil ouvrage n'est point susceptible d'analyse;
nous nous bornerons à observer que la trop courte préface
renferme des remarques fort importantes sur le
samskrit et sur le caractère dêva-nâgari qui sert ordinairement
à écrire cette langue, quoique l'on emploie
aussi le caractère bengali, mahratte, tamoul, qui sont
des altérations plus ou moins fortes du dêva-nâgary.
« Le samskrit, dit M. Carey, est la langue mère de
presque tous les idiomes actuels de l'Inde; l'on s'en est
servi pour écrire les livres classiques les plus estimés.
Les savans modernes de 1 Hindoustan remploientpour
causer entr'eux avec la plus grande facilité. On a pourtant
lieu de douter qu il ait jamais été d 'un usage vulgaire
parmi le peuple qui ne devait connaître que le
prakrit. Les Brahmanes lui assignent une origine céleste.
x —En effet, tous les livres sacrés sont écrits en
samskrit : car, outre les Vêda (qui peuvent, je crois,
pour l'antiquité, entrer en paralèlle avec les plus anciens
livres connus.) —- «les ouvrages théologiques,
philosophiques, poétiques écrits en samskrit, sont trèsnombreux.
» .
« Les Smrititraitent des cérémonies religieuses, des
lois civiles, et des différens devoirs de la vie. La doctrine
des Vêda est représentée, dans les Pourâna, d'une
manière particulière et adaptée aux manières du peuple*
Les Pourâna ont certainement pour base des faits historiques
qui sont devenus méconnaissables par les épisodes
romanesques dont on les a entremêlés
,
de manière
qu'ils offrent maintenant un bizarre mélange de sentences
morales et d'anecdotes extravagantes. Les Hindoux
possèdent aussi beaucoup d'ouvrages sur la logique,
la grammaire, la métaphysique, l'astronomie, la
médecine et autres sciences. Outre leurs poëmes sacrés,
nous aurons occasion d'en citer un grand nombre d'autres
qui ne manquent ni de grâces, ni d'imagination. »- Leurs pièces de théâtre, moins regulières
,
à la vérité,
sont aussi nombreuses que celles des Grecs
,
des Romains
,
et des différens peuples d'Europe réunis.
« Les mots composés constituentla principale beauté
du samskrit et des langues qui en dérivent ; ils s'y for..
ment, au reste, avec la plus grande facilité. »—(J'ai
eu occasion de remarquer ailleurs que les mots composés
sont un des principaux caractères des langues d'origine
septentrionale; car, quoiqu'en disent certains
savans ,
je persiste à placer dans cette classe le samskrit
et les idiomes qui en dérivent. )
« Le système de l'alphabet dêva-nâgari l'emporte,
suivant M; Carey ( et nous partageons cette ooinion).
sur tous les autres alphabets. Les voyelles et les consonnes
ont chacune des figures particulières. Toutes
les fois qu une voyelle précède une consonne , ou
qu'elle forme a elle seule une syllabe, elle conserve sa
forme toute entière ; mais, placée à la suite de la consonne
,
elle reçoit une espèce de forme symbolique. »
« Cet alphabet consiste en cinq classes de consonnes,
contenant chacune cinq lettres, en outre neuf sans
ordre. Les lettres de chaque classe appartiennent à un
même organe; la seconde et la quatrième sont les aspirées
de la première et de la troisième; la cinquième est
nasale. Parmi celles qui ne forment pas de classe, les
quatre premières et les deux dernières sont des demivoyelles;
les trois autres sont sifflantes. »
« Tous les autres alphabets de l'Inde sont rédigés
d après le système de celui-ci, quoique souvent les
lettres en diffèrent beaucoup par la forme, etc.
On concevra aisément toute l'importance de la liste
complette des dhatou
,
racines ouvertes, que M. Carey a
ajoutée à la fin de sa grammaire, quand on saura que les
Hindoux, au lieu de réunir, commenous faisons, tous les
mots de leur langue dans un dictionnaire
,
établissent
des règles grammaticales pour tirer tous les dérivés des
racines; il résulte de cette manière de procéder, que
leurs grammaires sont d'une grande prolixité
, et leur
langue est d'une étude très-difficile.
Nous pourrons donner de plus amples détails sur le
génie, l'importance et l'extension du samskrit, dans
l'article que nous consacrerons à la grammaire de
M. Wilkins, publiée en 1808. Quoique nous ayons
déjà empiété sur l'espace que nos collaborateurs consacreront
à des matières d'un intérêt bien plus général
que celles dont nous occupons, on nous permettra d'insérer
ici, en faveur des orientalistes et des bibliographes,
le titre des principaux ouvrages orientaux publiés
au Bengale depuis peu d'années. L'astérisque désigne
ceux dont nous donnerons une courte analyse.
* The Ramayuna, etc. ( le Ramayana de Valmiki, en
original samskrit, avec une traduction en prose et des
notes explicatives, par William Carey et Johni Marsh—
man. Serampore, 1806,2 vol. in-40.
Nota. Je ne possède pas encore le second volume.
The New Testament, (le Nouveau-Testament traduit
en samskrit. )
Nota. Je* ne possède pas cet ouvrage.
* Cosha, etc. (Dictionnaire de la langue samskrite
, par
Amera Sinha) avec une interprétation anglaise et des
notes; par H. T. Colebrooke. Serampore, 1808, in-e
de 422pages, cotées en chiffres dêva-nagarys, et 219 en
chiffres arabes d'Europe
, non compris la préface de
onze pages.
Prabod'h Chandra daya , ( ia Lune de l'intelligence
drame allégorique ,
, et Atma bodh, ou la Science de l'esprit,
traduit du samskrit j par M. J. Taylor). Londres,
1812
, 1 vol. in-8*.
Nota. Quoique ce drame métaphysique, traduit du
samskrit, ne soit pas accompagné du texte original et
n'ait pas été imprimé dans l'Inde, on ne me saura pas
mauvais gré d'en présenter au moins ici le titre. Je crois
que les estimables et laborieux rédacteurs de la Bibliothèque
Britannique en donneront des extraits.
* Account of the Writings
, etc. (Exposé des écrits, de
la religion et des moeurs des Hindoux, renfermant des
traductions de leursprincipauxouvrages;parW.Ward.
Serampore, à l'imprimerie de la Mission, 1811,4volumes
in-4°,
Nota. On regrette de ne pas trouver les textes originaux
des nombreuses citations répandues dans ce savant
ouvrage, auquel noua consacrerons ua article particulier,
OUVRAGES BENGALIS.
A Grammar of the Bengalee language, i vol. in-8°. Serampore,
i8o5.—Cetteseconde édition de la Grammaire
bengali de M. W. Carey est considérablement augmentée
: la première édition avait paru en 1804 sous
format in-40.
On se rappelle que M. Halhed a publié une grammaire
de la même langue en 1778 à Hougly au Bengale, en
un vol. in-41f, elle est devenue extraordinairement rare.
Colloquies, (Dialogues familiers Bengalis et Anglais) , 2* édition in-8°.
Hitopadesha, (Instruction salutaire, traduite du samskrit
)
,
2' édit.
Batrisha Singhasana, (les Jrente-deux trônes figurés) 2' édit. ,
Taies, ( Conter d'un perroquet, traduits du persan en
bengali.)
The first book, etc. (le premier livre du Mahabharata
traduit du samskrit y en bengali ), 4 vol. in-8°.
The Ramayena, ( le Ramayena, poëme samskrit, traduit
en bengali)
,
6 vol. in-8*. *
Lippi Mala, ( le Bracelet de l'écrivain )
,
in-S..
?he History, etc. (l'Histoire du radja Tchandra Raya),
in-8*.
The Pentateuch
,
( le Pentateuque
,
les Psaumes
,
les Prophètes
,
traduits en bengali), 3 vol. in-8*.
The New Testament, (le Nouveau-Testament, traduit
en bengali ) ,
2* édit. in-8*.
LANGUE MAHRATTE.
Grammar if the Mahratta language, etc. Serampore,
1808, I vol. in-8*.
Nous indiquons encore ici la seconde édition de la
Grammaire mahratte de M. Carey. Il y a ajouté des
dialogues familiers, et elle a été imprimée avec des caractères
mahrattes, nommés Mourh , lesquels diffèrent peu
des caractères bengalis.
LANGLÈS.
LANGUE ITALIENNE.
SALUTO DEL MATINO. (i).
Pietà mi vinse
, e fui quasi smarrito.
DANT. Inf. Cant. V.
O voi lugubri viole ,
Figlie vergini del sole
,
Che di languida tristezza
,
D' amorosa pallidezza
Vi pingete, allor che immerso
Nel mio duol gran pianto io verso ;
Or, viole
,
da quest' occhi
, Or convien più largo umore
Amarissimo trabocchi
Poich' è morto... è morto Amore ;
Ed è morto in sen di quella,
Dir non sò se donna o Dea,
Cui nel guardo poste avea
La sua face e sue quadrella.
Ma se fin dal crudo Fato
In tal di m' è fin negato
Pianger sopra il freddo seno ,
Che l' estinto serra ,
almeno
Non si nieghi a dolor tanto,
(1) M. Francesco GIANNI, auteur des deux pièces de vers que nous
allons mettre sous les yeux de nos lecteurs
, est un des plus célèbres
poëtes modernes de l'Italie. Il se fit d'abord distinguer par son talent
extraordinaire d'improviser, art qui n'est guère connu qu'en Italie, et
qui ne peut être pratiqué que dans un pays où l'on parle une langue
riche ,
flexible
,
féconde en synonymes.
M. Giannni habite ordinairement Paris ; mais étant retourné, il y
a environ deux ans, il Gênes
, sa patrie
,
il passa quelques mois
dans une maison de campagne de M. Giuseppe Cumbiasa , très-voisine
de cette ville. C'est là qu'il fêta, chaque jour, par deux pièces
de vers qu'il intitulait Salut du Matin et Saiut du Soir, l'aimable
épouse de son hôte. De toutes ces pièces de vers réunies, on a formé
un très-agréable recueil, d'où nous avons pris les deux Saluts que
nous donnons au public.
O viole pallidette
Che , su voi distilli il pianto
Amorose violette ,
Che al mio duol , compagne siete
Melanconiche e segrete : Non si nieghi al dolor mio,
Figlie vergini del sole
, *
t. Che con tenero desio
E , con lenta man pietosa
Voi tra' fior scegliendo sole
Vi collòchi , su quel petto Ove estinto , si riposa'
Il più dolce d' ogni affetto : Non si nieghi ad un oppresso
Che sovente in su gli albori
A lei traggasi dappresso
E d' Amor la tomba infiori.
Traduction.
LE SALUT DU MATIN.
Lugubres violettes, chastes filles du Soleil, ô vous qui, tristes, languissantes
et teintes d'une amoureusepâleur, semblez partager la douleur
que je ressens ; violettes, mes yeux doivent encore verser des
larmes plus amères, puisque l'Amour n'est plus. Oui, l'Amour a péri dans le sein même où il avait choisi un asile, dans le sein de
celle dont les yeux recelaient ses traits et son flambeau.
Mais si un cruel destin m'interdit jusqu'au douloureux, avantage de pleurer sur ce coeur glacé où l'amour s'est éteint, laissez-moi
TOUS arroser de mes larmes, amoureuses violettes
, et soyez les con- fidentes discrètes de ma mélancolie. Ah ! que du moins
,
dans ma douleur, ma main timide et pieuse vous choisisse seules parmi toutes
les fleurs
, pour vous placer sur un sein où le plus aimable des
dieux a cessé de vivre ! Qu'il soit permis à un malheureux de s'offrir
souvent, dès l'aurore
, aux yeux de la cruelle
, et de parer de
fleurs le tombeau de l'Amour.
SALUTO DE LA SERA.
Póca favilla gran fiamma seconda.
o DANT. Parad. Cant. I.
OR non più de' pianti miei
Violette inumidite,
Non andrete impietosite
A infiorar quel niveo petto ,
Che diè funebre ricetto
Al più amabil de gli Dei :
Chè lì dove tomba avea ,
Sorger vidilo in un subito
E sorgendo sorridea
D' un tal riso ,
ch'io non dubito ,k
Per deludermi l'accorto ,
Abbia finto d' esser morto.
E tu ,
bell' Amica
,
in vano,
Tenti in van col tuo rigore
Di celarmi un tanto arcano ;
Chè mal può celarsi Amore.
Ben del suo risorgimento
,
Ben m' avvidi nel momento ,
Che di lagrime e di fiori
Io gli offriva il don funebre j
Perchè allor le tue palpebre
Un soave e chiaro lume
Abbelliva di splendori;
E le guancie a poco a poco
Rosseggiaro oltra il costume-
D'una porpora di fuoco ;
E il tornito sen venusto,
Che balzando allor più gìa
Lo spiraglio meno angusto
Fea del vel che lo copria :
Sin le caste violette, ,
Che locate su quel seno,
Già languenti venian meno ,
In sembianze lascivette
Arrossian sì graziose
,
Che parean cangiate in rose.
Ma nel punto che più fiso
In te gli occhi disbramava,
Cui tra il velo già diviso
Agitato in sen balsava ;
Ecco uscir con la facella
Da (luel sen tra fiore e^fiore*
Ecco uscir volando Amore ;
E col vento de le penne
Irritare così quella
Che più fervida dive, nne
E una sua scintilla ardente
Nel mio cor passò repente : Come fosca nube tetra ,•
Quando in Ciel risorge il Sole
Se d' t un raggio la penetra
Arder tutta , e splender suole.
Tale in esso quella immensa
Ed antica fiamma intensa
Che sembrava spenta affatto
Rallumavasi ad un tratto ;
E più viva traboccarsi
Dal mio cor con dolce pena t E veloce diramarsi
La sentii di vena in vena , E di vena in vena errando , Risalir più accesa al core , Che tremando
, va mancand*
Di dolcezza a tanto ardore.
Onde più de' pianti miei
Violette inumidite,
Non andrete impietosite
A infiorar quel niveo petto , Che die funebre ricetto
Al più amabil de gli Dei.
Traduction.
LE SALUT DU SOIR.
Non,violettes humides de mespleurs, non.vous n'irez plus. sensibles
et pieuses
,
fleurir ce sein de neige, que je croyais le funt-bre asile du
plus aimable des dieux. Je l'ai vu s'élancer soudain du lieu que je re- gardais comme sa tombe; et en même tems il a souri, d'un tel sourire
que je ne doute plus que l'enfant malin ne m'ait trompé en feignant
d 'être mort. Et toi, belle amie, en vain tu t'efforces, par tes rigueurs,
tie me dérober ton secret... Il n'est pas si facile de cacherl'Amour.
Oh ! je vis bien qu'il ressuscitait au moment même où je lui offrais
tm don funèbre de larmes et de fleurs : un feu doux et brillant vînt
animer tes yeux ; peu à peu , tes joues se couvrirent d'un pourpre plus éclatant que de coutume ; ton beau sein
, par ses mouvement précipités , entrouvrait un peu plus le voile dont il était couvert , et
même les chastes violettes que j 'y avais placées, n'étaient plus si languissantes
; elles se relevaient amoureusement, rougissaient ; on
eût dit qu'elles se changeaient en roses.
Mais tandis que mes regards attentifs
,
avides ,
contemplaient au
travers du voile qui s'entrouvraitton sein agité, voilà que l'Amour s 'en
échappe du milieu des fleurs , son flambeau à la main : du vent de
tes ailes
,
il irrite la flamme qui devient plus brillante ; il en tombe
une ardente étincelle qui passe aussitôt dans mon coeur. Comme on
Toit dans le ciel une sombre nuée s'enflammer et resplendir dès que
le soleil vient à se montrer, et qu'un de ses rayons la pénètre ; ainsi
l'ancienne flamme que je croyais éteinte dans mon coeur. s 'y ralluma
plus vive qu'autrefois
, se répandit doucement, circula de veine en
veine , pour revenir brûler encore plus son premier asile. Mon
coeur peut à peine résister à tant de feux.
Oh ! vous n'irez plus, violettes jadis humides de mes larmes, vous
n'irez plus
,
sensibles violettes, parer ce sein de neige
,
puisqu 'il
n'est pointr le tombeau de l'Amour.
A.-D.
ILIADE DI OMERO
,
traduzione del cav. Vincenzo MONTI
>
seconda edizione. Milano, 1812, CtC.
La production la plus remarquable dont les muses
italiennes puissent se vanter dans ces derniers tems ,
est cette traduction de l'Iliade
, par M. le chevalier
Monti. Malgré la richesse et la souplesse de la langue
italienne
,
c'était une entreprise difficile sans doute ,
puisqu'elle avait été plusieurs fois tentée sans succès
par d'habiles écrivains.
Le savant Anton. Maria Salvini n'a fait qu'une
version
,
bien littérale
,
mais bien prosaïque et bien
plate
, assez semblable
, en italien
,
à ce que sont en
latin ces interprétations linéaires qui accompagnent
ordinairement le texte grec. Le jésuite Bozzoli crut
peut - être que si la traduction de Salvini n'était pas
poétique
,
c'était parce qu'elle n'était pas in ottava rima;
il en fit une en rimes et en octaves, mais qui ne vaut
pas beaucoup mieux. Celle du P. Ceruti en vers libres
ou sciolti comme la première
,
est froide et sans couleur.
Cesarotti était un tout autre poëte que ces trois
traducteurs
,
mais il ne traduisit point
,
à.bien l parler, Iliade ; il la refit; il l'embellit, si l'on veut; il fit
une Iliade supérieure à celle d'Hoinère
,
puisque ses admirateurs le prétendent ainsi ; mais quiconque sen- tira
,
admirera celle d'Homère et en voudra voir les
beautés fidèlement rendues en italien, ne doit point
lire la ,mort d'Hector de Cesarotti
,
il trouverait trop
souvent Cesarotti à la place d 'Homère. Il y trouverait
de plus ce style Ossianique qui était aussi bien placé
dans la traduction du Barde calédonien
,
qu'il l'est
mal dans une imitation d'Hqmère
,
quelques changemens
que l'imitateur ait imaginé de faire subir à son modèle.
Après tous ces essais de traduction
,
l'Iliade restait
donc toujours à traduire en italien. Virgile avait eu- dès le seizième siècle
,
dans Annibal Caro
, un interprète
digne de lui ; Homère attendait encore le
sien après le dix-huitième. M. Monti s'est enfin
présenté pour remplir ce vide, et le chantre d'Achille
n'a plus rien à envier à celui d'Enée. C'est cette même
fidélité
,
qui n'est pas la froide exattitude
, cette
même noblesse
,
qui n'exclut pas la simplicité
, cette
même élégance
,
cette même poésie.de style
, et enfin
cette coupe variée
, savante et harmonieuse du vers libre, dont la difficulté est prouvée par le petit nombre
de poëtes qui y ont excellé.
M. Monti donna, en 1810
,
la première édition de
son Iliade en 3 vol. in-8°. Le débit rapide qu'elle, a
eu ,
lui a permis d'en publier promptement une se- conde ; elle parut à Milan dès l'an 1812, imprimée
avec beaucoup de soin
,
à l'imprimerie royale
, en 2- vol. in-8°. Il y en a aussi une petite édition en 2 vol.
in-i8. Il est surprenant que l'auteur ait pu en aussi
peu de tems corriger
,
améliorer et perfectionner-a ce
point son ouvrage. Il a fait comme les hommes d'un
vrai talent
,
il a cherché recueilli et suivi de bons
conseils. Il avoue avec franchise et reconnaissance,
dans son Avis au lecteur, les obligations qu'il a eues
au savant chevalier Lamberti
,
l'un des plus profonds
hellénistes de l'Italie, au jeune Corcyréen M. Mustoxidi,
presque aussi familier avec le grec ancien ou
littéral
,
qu'avec le grec moderne qui est sa langue naturelle,
enfin au docte Ennio Quirino Visconti
, que
notre Institut impérial possède
,
mais qui est toujours
présent à l'Italie par sa renommée et par l'autorité de
son goût et de son savoir, et qui a envoyé de Paris.à
M. Monti, selon l'expression de M. Monti lui - même
,
des observations aussi sévères qu'abondantes.
Des notes qui lui ont été fournies d'aussi bon lieu,
de sa docilité à en profiter et de la sûreté de son propre
goût
,
autant que de son extrême habileté dans sa
langue et tlans son art
,
il est résulté un véritable
chef'-d'oeuvre
,
déjà mis à sa place, dans l opinion de
l'Italie savante
,
et dont le tems ne peut que confirmer
et accroître le succès.
L'Institut royal italien
,
chargé par S. E. le Ministre
de l'intérieur du royaume d'Italie de faire examiner
cette traduction par une commission spéciale
, a confié
ce soin. à trois savans pris dans son sein, MM. Rossi,
Lamberti et Araldi. La commission
,
après un mûr
examen , a fait, à l'Institut assemblé
, un rapport motivé
et circonstancié, où elle relève et fait sentir tous
les genres de mérite qu'elle a reconnus dans l'ouvrage
de M. Monti. Nous regrettons que l'étendue de ce
rapport et les bornes qui nous sont prescrites , ne
nous permettent pas de le traduire. ici tout entier,
tel qu'il fut imprimé dans les journaux italiens dès
le mois de juillet de l'année dernière. Voici l'un des
passages qui nous ont paru les plus dignes d'attention.
« Mais ce que l'on admire le plus dans traducteur notre poëte
,
et ce qui lui assure la préférence sur tant d autres qui l'ont précédé
,
c'est le génie et l'art qu'il
a emp oyés pour faire passer dans l'idiome italien le nerf, les grâces et le coloris du père des poëtes. Dans
ses vers, nous goûtons Homère, nous sentons la force
de son éloquence, nous voyons la vérité, la grandeur,
ou la délicatesse de ses images
,
de ses descriptions
es grands tableaux qu'il nous présente à chaque instant
avec cette richesse et cette variété qui retrace
toutes les beautés de l'univers ; nous les voyons repro- duites dans un style véritablementpoétique, adapté au sujet et à la circonstance
,
tantôt simple
,
tantôt su- blime
, tantôt négligé avec art, tantôt savamment harmonieux
et sonore , sans affectation et sans effort. Après de » savantes observations qui renferment d'excellentes
vues sur l'art de traduire en vers ,
la com- mission termine ainsi son rapport : « Nous conclurons
en proposant qu'un si beau travail soit répandu dans
les écoles, pour l'utilité des jeunes gens qui étudient
l'art poétique, afin qu'ils puissent mieu?: goûter la
douceur de ce grand maître
,
de ce souverain nour- risson des muses, et en comprendre la beauté
,
la su- blimité
,
là majesté
, autant qu'on y peut parvenir à
F aide d une version italienne
,
fidèle
,
élégante et vraiment
poétique. »
En conséquence d'un témoignage aussi honorable
S. Exc. le ministre de l'intérieur , a ordonné à la Direction
générale de l'instruction publique d'acquérir un certain nombre d'exemplaires de cette traduction pour les bibliothèques départementales
,
et pour les distributions
des prix dans les lycées
, et de la recommander
comme utile à l'étude de la langue toscane et de la saine
littérature. C'est ainsi que, sous un gouvernement ami
des lettres, l'auteur d'un ouvrage, qui fait honneur à sa
patrie est encouragé et honoré.
M. Monti a désiré joindre le suffrage de l'Institut
impérial de France à celui de l Institut d 'Italie. Il a
donné à l'un des membres de la Classe d histoire et de
littérature ancienne la commission honorable de présenter
à cette classe un exemplaire de sa traduction. La
Classe, flattée de cet hommage, a chargé son confrère
d'exprimer à M. Monti sa reconnaissance
,
et a fait déposer
l'exemplaire dans la bibliothèque de F Institut, où
tous les savans instruits dans l'une et F autre langue, et
sensibles aux beautés de la poésie antique
,
peuvent
juger du mérite de ce grand travail, et reconnaître la
justice des distinctions qu'il a obtenues en Italie, et
qu'il est digne d'obtenir dans toute la république des
lettres. G.
GERVASIO E ZEFFIRINA
,
ossiano le Prove dell' Amore e
dell Amicizia. Romanzo istorico
,
sentimentale, di
Ani. Vignozzi.
GERVAIS ET ZÉPHIRINE
, ou les Épreuves de l'Amour et
de CAmitié. Romanhistorique et sentimental, pardnt.
Vignozzi. 2 vol. in-16: à Livourne, chez Giuseppe
rignozzi.
CE roman est, comme le titre le promet, historique et
sentimental: on en jugera par l'analyse.
L'action se passe en Toscane, à l'époque où les Français,
encore Républicains, étaient les maîtres peu assures
d'une grande partie de l'Italie, où l'Autriche et la
Russie lui disputaient cette conquête, en 1799; pour
tout dire par une seule date.
Gervais, l'ardent Gervais, a adopté avec enthousiasme
tous les systèmes de liberté quont apportés les vainqueurs
; il occupe même un grade dans les milices italiennes
qu avaient organisées les Français. Dès ce moment,
il est en horreur au père de sa maîtresse, la
sensible Zéphirine; il lui refuse sa fille : Zéphirine est
renfermée dans un couvent. Émilio
,
l'ami de Gervais,
favorise les deux amans ; c'est par ses mains que-passent
les lettres qu'ils s'adressent mutuellement.
Cependant les puissances alliées contre la France
obtiennent des avantages, leurs troupes repoussent les
Français de place en place, jusqu'à Gênes. Les Italiens
qui s'étaient montrés attachés au parti des Français, sont
partout persécutés, égorgés. Gervais est obligéde fuir;
mais il ne trouve de sûreté nulle part. Tantôt il ne peutse
sauver qu'en sautant à la mer; tantôt, renfermé dans une
affreuse prison, il ne parvient à en sortir qu'à l'aide de
son ami Emilio. Les désastres de l'Italie, à cette fatale
époque, les vengeances qui s'y exerçaient, toutes ces
scènes d'horreurs sont décrites avec vigueur et vérité,
comme par un témoin oculaire.
C'est au milieu de toutes ces angoisses que Gervais
apprend, par Emilio, quesaZéphirinevaêtrecontrainte,
par son père, d'épouser le comte Proust, Autrichien.
L'amant, désespéré, renonce alors au monde ; il va s'éta-
Llir dans une espèce de désert au pied des Alpes, sur
les rives d'un fleuve.
Un jour qu'il lui prit envie d'entrer dans l'église
d'un village voisin
,
quelle est sa surprise d'y voir sa
Zéphirine! Il apprend qu'elle habite avec son père
un château du comte Proust, qu'on l'y a conduite pour
tacher d'obtenir d'elle, même par la violence, son
consentement à un mariage qu'elle abhorre.
Mais le comte est bientôt informé de l'entrevue des
deux amans dans l'église ; il découvre la retraite de
Gervais, le fait enlever, l'enferme dans un souterrain de
son château.Gervais parvient, par une espèce de miracle,
à sortir de son cachot, à pénétrer, pendant la nuit, jusque
dans l'appartement de Zéphirine, qui consent à
fuir avec lui. Les amans rencontrent une barque sur le
fleuve; ils y entrent, et se laissent aller au courant des
eaux. Bientôt s'élève la plus furieuse tempête; la barque
est renversée : Gervais perd son amante ; il est jeté par les
flots sur le rivage. Le matin, il trouve parmi les joncs
un cadavre de femme tout défiguré ; il ne doute point
que ce ne soit celui de Zéphirine. Il la pleure, lui élève
un tombeau, et jure de ne jamais quitter ces tristes lieux.
Le père de Zéphirine apprend la mort de sa fille. Il
redevient plus sensible ; ses ressentimens contre Gervais
sont calmés ; il vient pleurer avec lui sur les cendres de
Zéphirine.
Mais, par un autre prodige, Zéphirine a été sauvée ;
elle existe dans une ville peu éloignée. Son père et
son amant, désormais réconciliés, vont la retrouver...
et, comme dans tous les romans, un mariage termine
l'histoire.
Je me suis arrêté un peu sur cette production, pour
faire mieux observer la différence des goûts qui existe
entre des peuples qui sont» cependant très-voisins. Un
auteur français n'aurait pas accumulé tant d'aventurés
dans un espace si restreint ; il eût mieux motivé et surtout
préparé les situations ; il se fût appliqué à donner
plus de vraisemblance aux événemens ; enfin il eût mis
moins d'exaltation dans le caractère des deux amans.
Dans le roman italien, Gervais et Zéphirine parlent
comme des héros de mélodrames.
Au reste, il y a des peintures assez vives des troubles
de l'Italie à l'époque que nous avons citée, et le roman
sei lit avec quelque intérêt. A.-D.
REVUE LITTÉRAIRE.
'Stanze di messer Angelo Poliziano, per la giostra dei
magnifico Guilano di Piero de' Medici, illustrateper la
prima volta con note, dall' abate Vincenzio Manucci del collegio Eugeniano de Firenze. Firenze, , 1812.
Nella stamperia di Giuseppe Magheri e figli, un vol. in-8
'. —Stances de Politien, pour le tournois dei
Julien de Medicis
,
enrichies pour la première fois de
notes 5 par l abbé Manucci.
Ce poëme, de F un des meilleurs écrivains du quinzième
siècle
, est très-célèbre en Italie. L'abbé Manucci a mis
en tête de la nouvelle édition qu'il en publie
, une vie de
l 'auteur, qui nous a paru Intéressante
, et pour laquelle il
paraît avoir fait de grandes recherches. Chaque stance lui
fournit ensuite matière à plusieurs notes ,
dans lesquelles
il cite les auteurs grecs, latins
,
italiens
, etc. , et où il
explique souvent ce qui s'entendait fort bien. Telle est la
manie des annotateurs en Italie j et ailleurs encore....
Le Contrazioni, poemetto in due canti, di Gioanni Agostino
Florio
, gia professore di filosofia nella universitet
di Torino
, etc. Torino , 1812. Coi tipi di Vincenzo
Bianco : (71 pag.)—Les Convulsions (Vapeurs), petit
poëme en deux chants, de Jean-Augustin Florio
professeur de philosophie dans l'université de Turi,n.ex-
L auteur nous apprend qu'il y a vingt-cinq ans que ce poëme est composé. Il en a revu le style, y a fait quelques
additions, et il le livre aujourd'hui au public.
La maladie
,
qui en est le sujet
, est très-commune en Italie. Albergati s est moqué des dames à vapeurs ,
dans
une comédie qui a pour titre : le Convulsioni.
Mais c est bien plus sérieusement que le poëte piémontais
envisage son sujet. C est presque un ouvrage de mé- decine.... Au reste , nous le ferons peut-être mieux
connaître de nos lecteurs dans quelque autre article.
Velleda
,
Episodio del poema de' Martiri
,
tradotto da
Mad,Centnrioni Spinola, academicaligustricadelle belle
arti, e/c. in-8° piccolo, carta velina. Pisa, 1812,
co' caratteri di Firmino Didot. —Velleda
,
épisode da
poeme des Martyrs
,
traduit par madame Centurioni.
Spinola, de l'académie ligLlrienHc des beaux-arts
, etc.
C'est une des plus élégantes éditions qui soit sortie
des presses de Pise. On vante les grâces de la traduction.
L'ouvrage est d'une dame génoise
,
qui a voulu prouver
son estime pour les talens de l'auteur des Martyrs.
L'édition n'a été tirée qu'à cent cinquante exemplaires
, et n'a pas été mise en vente r ainsi cet ospucule deviendra
extrêmement rare.
M. de Chateaubriand ne peut que se louer des Italiens
qui , ont accueilli ses ouvrages avec transport, malgré les
exagérations qui s'y trouvent ,
dit le Journal de Florence
( tome 4, n° 44. ) Le même journaliste ajoute : « Si une
dame vénitienne a pris la défense de Venise
,
dont cet auteur
avait parlé peu honorablement dans une de ses
lettres
, une dame génoise prouve qu'il ne s'est pas
trompé lorsqu'il a avancé
,
dans une note des Martyrs ,
que les Italiens ( à quelques exceptions près ) critiquent
avec décence
, et souvent avec loyauté et bonne foi. n
Se una donna veneta rivendicò il poco onore ch' egli in
una sua letterafatto aveva a Venezia
, una donna genovese
gli mostra che non si è ingannato quando ha asserito
nelle sue critiche osservazioni che gli Italiani cioè
( meno qualche eccezione )
,
biasimano con decenza e
pregiano con buonafede e lealta.
Collczionedi classici italiani, etc.—Collection des poëtes
classiques italiens, 3o vol. in-i6. A Pise et à Florence.
Deux volumes de cette collection paraissent en ce
moment. Ils contiennent la Jérusalem délivrée, du
Tasse
, avec le portrait du poète. L'édition nous a paru
correcte et très-propre j elle fait honneur aux presses de
M. Nistri, et donne l'idée la plus favorable de l'entreprise.
Les éditeurs publieront successivement le Dante
Pétrarque ,
,
l Arcadie de Sannazar, le Morgante de Pulci
l'Orlando innamorato de Berni, l'Orlando furioso de,
^ Anoste
, etc. , elc. Chaque poëme sera accompagné du
portrait de F auteur , et imprimé d'après les meilleures
éditions
,
particulièrement d'après celles qu'a citées l'académie
de la Crusca.
Storia prammatica della medicina, etc. — Histoire pragmatique
de la médecine ; par M. le professeur Sprengel
,
traduite de l'allemand par R. A. A Milan.
L objet de cette histoire est de présenter dans un nouvel
ordre
, et .sous un vaste aspect ,
les diverses époques de
l'histoire de la médecine
,
depuis son origine jusquà nos
jours. L'ouvrage est plein d érudition, et n'intéresse pas moins l'homme de lettres que le philosophe et le médecin.
La traduction italienne
,
faite sur la seconde édition de
l'original, est terminée et sera publiée en dix volumes
dont trois , ou quatre doivent avoir paru en ce moment.
Les Italiens ont devancé les Français eu cette occasion.
Nous n'avons point encore en français l'ouvrage de Sprengel.
Deux volumes d une traduction française ont paru, il
est vrai
,
il y a quelques années j mais cette traduction
faite par , un étranger, est très-imparfaite , et d'ailleurs n'a
pas été continuée.
Ta-Tsing-leu-lee , osia leggi fondamentali del codice.
pénal délia China.—Ta-Tsing leu-lee, ou Lois fondamentales
du code pénal des Chinois. A Milan, de l'imprimerie
de Grov. Silvestri.
C'est le même ouvrage que M. de Sainte - Croix a traduit
de l'anglais en français, et qui a été publié à Paris
l'année dernière.
La traduction italienne, qui-paraît par livraisons
,
formera
deux volumes in-So.
A.D.
LANGUE ALLEMANDE.
LA FILLEULE.
NOUVELLE IMITÉE DE L'ALLEMAND.
A Ferdinand de L-D.
IL y a long-tems
,
dis-tu
, mon cher Ferdinand
, que
tu n'as reçu de mes nouve^es : tu respectais mon silence
ou plutôt ma paresse, parce que tu la connais, ainsi
que mon amitié ; mais tu ne peux différer plus longtems
a m 'éc rire, parce que tu es curieux d'apprendre
par moi-même la petite aventure qui vient de se passer chez moi. Je suis bien aise, mon ami, que cette curiosité
te suit venue. J 'aurai du plaisir à t amuser de ce récit, et comme, en faisant un peu de bien, je n'ai été pas exempt d'un peu de malice
,
je expierai en quelque
manière en te l'avouant avec sincérité. J'aurai d'ailleurs
par-là l'occasion de te mettre au fait de ma situation
actuelle, ou plutôt du changement qui doit bientôt s'y
opérer. Avant de commencer, je dois seulement t'engager
à te souvenir que si je prends la plume difficilement
,
je ne la quitte pas facilement après l'avoir prise.
Prépare-toi, en conséquence, à lire une lettre d'une
honnête longueur.
Tu sais que j'habite ma terre de Siltersbach depuis
que .la réduction de l'armée prussienne m'a forcé de
quitter le service. J'aimais la vie militaire
,
et celle de
la campagne m'ennuie quelquefois; il y a huit jours me
trouvant seul et ne sachant que faire de ma soirée, je
sortis de mon jardin pour me promener dans le bois de
hêtres qui le termine. A peine y avais-je fait un quart de lieue que j'aperçus
,
à un détour du chemin et à la distance d'environ trente pas, une jeune personne qui
recula de frayeur en m'apercevant. et fit mine de changer
de route. Sa fuite paraissait même plus sérieuse
que celle de Daphné devant Apollon, mais sans courir
aussi bien que ce dieu je l'atteignis beaucoup plus vite.
Elle eut la présence d'esprit de se retourner aussitôt
vers moi, et je fus presque pétrifié de me trouver en
face, non d'une Méduse
,
mais d'une Grâce. Cependant,
quel que fut l'effet de cet aspect presque magique
,
tu
sens qu'un officier
,
qui a fai^ partie de la garnison de
Berlin, ne devait pas être long-tems sans trouver quelque
chose it dire à une femme, qui n'avait rien d'ailleurs
de bien imposant. Sa parure était composée d'une robe
de toile commune et d'un simple chapeau de paille
,
et
elle portait un paquet sous le bras. Je l'abordai et je sus
bientôt qu'elle allait à T***
, car elle m'en demanda
le chemin d'une voix tremblante et avec un embarras
marqué.
Tu sais ou tu ne sais pas que TH* est à dix lieues
de chez moi 5 plus d'un chemin peut y conduire. Je
répondis à ma voyageuse que celui où elle se trouvait
était le bon si elle voulait me prendre pour guide, mais
que ce n'était pas le plus suivi. Comment vous y trouvezvous
? lui demandai-je.
4 La petite Grâce me regarda un moment avec l'air de
la défiance. Mon uniforme, que j'avais mis par hasard,
ne la rassurait pas. Je me suis égarée
, me dit-elle enfin
en rougissant et avec un soupir. — Oserai-je tous
demander d'où vous venez? — De M***
,
répondit-elle
à demi-voix. —Notez que le grand chemin va droit de
M*** àT***, et que pour s'égarer dans le sentier où je
venais de trouver ma belle, il faut être amoureux ou
avoir perdu l'esprit. Cette réflexion me frappa d'abord ;
je conçus des soupçons sur ma jolie prisonnière malgré
sa physionomie d'Agnès, et lui demandai un peu crûment
comment elle avait fait pour s 'éoarer.
J'ai vu venir à moi, dit-elle
, une troupe de chasseurs
qui paraissaient en gaîté ; la peur m 'a saisie, et j 'ai quitté
la grande route pour me jeter dans ce sentier. — Et la
troupe était-elle nombreuse ? —Ils étaient une vingtaine
pour le moins. —- Je me doutai que ma voyageuse
exagérait, et que la troupe qu'elle avait vue ne pouvait
être que le jeune baron de F**"* mon voisin
, avec ses
compagnons ordinaires, tous jeunes gens, chasseurs et
buveurs déterminés. Je soupçonnaiaussi qu'ils venaient
me rendre visite, et que, s'ils avaient observé la fausse
route de ma prisonnière, je ne pouvais trop me hâter
de me rendre au château pour la leur cacher.
Le sentier que nous devions suivre, pratiqué dans le
bois par mon grand-père, est tellement étroit, qu'une
dame de son tems aurait eu quelque peine à y passer
de front avec ses paniers. Aujourd'hui que tout est étri.
qué dans le monde, on peut, il est vrai, y marcher
deux
,
mais non sans se heurter quelquefois l'un
l'autre. Ma jolie aventurière, qui s'était fait un peu prier
pourme suivre
,
rougissait de nouveau dans ces momens
de presse. La conversation ne parvenait point à s'établir.
Je ne voulais point faire de questions directes, on
me répondait par monosyllabes, et nous arrivâmes à la
maison sans nous être rien appris de bien important.
Philippe qui m'attendait à la porte me dit que le baron
de F*** venait d'arriver avecses amis. Je chargeai ce serviteur
intelligent de conduire la voyageuse auprès de la
vieille Koenig, ma gouvernante
, par un escalier dérobé,
-
et j'allai trouver le baron et sa compagnie. Ils n'étaient
en tout que cinq ou six ; on n'avait point attendu mes
ordres pour leur offrir à boire avant le souper, et je le;:
trouvai en train de bien faire. Je ne sais si tu connais
baron de F***. Il n'a jamais perdu de vue qu'à la chasse
le clocher de sa paroisse; et son ignorance, son goût
pour les plaisirs brutaux le rendent si différent des
hommes bien nés de son pays, qu'on le prendrait pour
un arriere-neveu du Western de Fielding
,
transporté
d'Angleterre en Allemagne. Il ne songeait plus à ma
fugitive, et s'était si bien enfoncé dans une conversation
sur la chasse et sur les chevaux que ma présence lui
devenait inutile. Mais en qualité de maître dé la maison
,
il m'était impossible de le quitter, et quel que fût
mon désir d'aller retrouver le dépôt confié à ma gouvernante,
il rue fallut rester à table jusqu'à onze heures
du soir. Ce n'est pas tout encore. Il fallut boire avec
ces Messieurs, et malgré tout le soin que je pris de mè
ménager, j'étais un peu plus gai que de coutume, lorsqu'ils
se levèrent en m'annonçant, à ma grande joie
qu'ils repartiraient avant , le jour.
Me voilà donc libre ou à peu près, et je prends, en
chancelant tant soit peu ,
le chemin de l'appartement on
je savais qu'on avait dû placer ma prisonnière. Ne me
demande pas dans quel dessein, car je ne lé sdvais pas
moi-même, tant les idées se succédaient et se croisaient
avec rapidité dans mon imagination. Je frappe
doucement à la porte ; on ne répond rien. Je frappe
une seconde fois ; même silence. Jouvre et ne trouve
point de lumière dans la chambre
,
mais j'en aperçois
dans celle d'à côté. Je vais droit à la porte qui n'était
que poussée, Rouvre encore, et je vois... une Vénus
presque nue , car elle n'avait gardé que son dernier
vêtement, mais dans une attitude que les poëtes ni les
peintres n'ont jamais donnée à leur Vénus païenne. La
mienne était à genoux et priait. Je reste un instant immobile;
je la considère ; j'en vois plus qu'il n'en fallait
dans un tel moment à ma tête et à mon coeur. Entraîné
par une double ivresse
,
je me précipité pour la serrer
dans mes bras Epargne-moi tes reproches, moncher
Ferdinand
,
je m'en fais assez moi-même
,
et cependant
je te jure sur l'honneur que mon égarement ne durà
pas. A peine se fut-elle retournée en poussant un cri de
terreur
, que je rentrai en moi-même, que du moins
( admire ma franchise ) je songeai à toutes les suites
fâcheuses que pourrait avoir l'alarme qu'elle allàit jeter
dans la maison. Je m'arrêtai. Oh ! Monsieur, me ditelle
en versant un torrent de larmes
,
épargnez une in-
Tortunée qu'une marâtre a chassée de la maison paternelle
,
qui ne peut compter que sur la générosité des
étrangers, et qui s'est fiée à la vôtre ! Qu'elle était charmante
en prononçant à genoux ce peu de mots entrecoupés
de sanglots et de larmes
,
et sans que sa frayeur
lui eût encore permis de couvrir son sein!.... Et cependant,
mon cher Ferdinand
,
vois comme tes leçons ont
prospéré chez ton prosélyte ! Mes désirs se calmèrent
,
mon ivresse se dissipa.... Oui, l'âme exerce sur les sens
une puissance divine. La mienne rassembla ses forces;
la pitié et le repentir remplirent mon coeur. Levezvous,
lui dis-je; je vais passer dans la pièce voisiné.
Habillez-vous
,
puis vous m'appellerez. Vous n'avez
rien à craindre ; mais il faut que je vous parle, il le faut
absolument... Et je me retirai sans même attendre sa
réponse.
Assis dans l'obscurité
,
livré à une alternative de confusion
et de désirs
,
j'attendis avec impatience. Enfin
, j'entendis tousser légèrement ; je crus d'abord que c'était
une toux naturelle ou une larme que l'on dévorait.
Quelques minutes après, le même bruit se fit entendre j
mais, après une pause un peu plus longue
,
il recommença
de manière que je ne pus plus douter que ce ne
fût un signal.
Je trouvai dans ma voyageuse une Magdeleine innocente;
ses yeux baissés et remplis de larmes
, ses joues
brûlantes, la douleur peinte dans tous ses traits m'attendrirent
vivement. Je lui pris la main avec toute la
réserve imaginable, et la fis asseoir auprès de moi.
J'eus beaucoup de peine à la faire parler ; l'intérêt
que je lui témoignai, mes excuses , mes offres de services
ne purent d'abord ni lui délier la langue
,
ni l'engager
à lever les yeux. Elle ne me répondait que par
des larmes. Enfin, mes protestations réitérées la rassurèrent
; elle me regarda fixement, moins avec la méfiance
d'un enfant timide qu'avec l'air de vouloir s'orienter.
Je lui renouvelai les assurances les plus encourageantes
,
et elle commença :
« Mon père qui se nomme Arzberger est pasteur du
village de Keul près de M***. » Pardon
, mon cher Ferdinand
,
si j'interromps ici ma prisonnière, mais il faut bien que je te dise comment
et pourquoi ce nom d'Arzberger m'étonna. Je le connaissais
de vieille date
, car c'était celui du gouverneur
que m'avait donné mon père. Le sien, riche maréchalferrànt,
l'avait fait étudier par une sorte de vanité assez
commune ; mais comme il était fort borné, quoique fort
bon diable, on n'avait pu songer à en faire qu'un pasteur.
Jérémie Arzberger était entré au collége à dixhuit
ans, et à l'université à vingt-quatre. Il avait cinq
pieds neuf pouces ,
des proportions dignes d'Hercule
et une voix semblable à celle du Mars d'Homère qui eût,
couvert les cris de dix mille guerriers à la fois. L'étude
ne l'avait point maigri
,
et il s'était acquis la réputation
d'un ferrailleur, plutôt que celle d'un docteur en théologie.
Tout cela avait plu à mon père, dont les goûts et
les jugemens conservèrent toute sa vie l'empreinte du
métier de houzard qu'il avait fait pendant la guerre de
sept ans. Il nous donna donc Jérémie Arzberger pour
instituteur à moi ,et à mon frère Charles. Cette espèce
de Goliath nous fit peur d'abord
,
mais nous reconnûmes
bientôt qu'il n'unissait pas la ruse à la force ; nous parvînmes
à nous moquer de lui presqu 'en face et à le
mener par le nez. Notre instruction s'en trouva fort
mal, et à notre arrivée au régiment nous étions à-peuprès
aussi savans, ou ,
si tu l'aimes mieux, aussi ignorans
que nos camarades. Mais ton obligeante amitié
nous a fait réparer le tems perdu.
Juge à présent de ma surprise en apprenant que le
fils du maréchal-ferrant était le père de ma voyageuse,
à laquelle il ressemblait comme le patriarche de tous
les maréchaux
,
le boîteux Vulcain, ressemblait à sa
Cythérée ! La petite Arzbej-ger m'informa d'abord de
l'état de sa famille; elle ne tarit point sur les louanges
de la mère qu'elle avait perdue
,
et dont elle semblait
reproduire et les grâces et les vertus. Elle caractérisa
légèrement sa belle-mère, qui d'ailleurs était assez caractérisée
, par cela seul qu'elle avait pu traiter une
telle belle-fille avec tant de cruauté.
« Ce. fut
,
dit-elle
,
lorsqu'elle devint grosse , que sa
haine pour moi parut augmenter. Je ne pus l'adoucir
ni par mes soins, ni par ma patience. Elle mit au
monde un enfant qui mourut au bout de trois jours
,
comme les cinq qu'elle avait eus d'un premier mariage ;
et, dès ce moment, il n'y eut plus de bornes à sa fureur
contre moi ; .elle aurait volontiers fait croire à tout le
monde que j'étais cause de la perte de son enfant, et
elle me traita comme si elle en eût été véritablement
persuadée. »
« Ces circonstances, continua la belle affligée
,
furent
cause, sans doute, que je prêtai-l'oreilleaux propositions
d'un jeune homme
;
plus facilement que je n'au-.
rais fait dans toute autre situation. Tout le monde le
trou vait aimable ; on lui accordait du talent dans fession sa pro-
, ce qui, joint à l'estime générale dont il jouit,
pouvait lui procurer bientôt une place. Je ne rebutai
point son amour, et lui promis d'être à lui aussitôt qu'il
serait placé d'une manière convenable. Cependant,
j avais toujours fait un secret à ma belle-mère de cet
engagement avec un homme qu'elle ne connaissait pas ; mais un jour qu elle me traita plus mal que jamais, en
me reprochant de lui être à. charge
,
je perdis patience,
et la priai de vouloir bien me souffrir encore six mois
ou un an dans la maison paternelle
,
l'assurant qu'alors
elle serait délivrée de moi. Après cette première indiscrétion
,
elle n 'euit pas de peine à m'arracher le reste de
mon secret. Sa rage fut à son comble ; mais elle sut
bientôt la concentrer : j'en souffrais peut-être davantage
èt mon malheur voulut enfin que son frère vînt passes- quelque lems chez nous. Elle prétendit me le faire
épouser, quoiqu'il ait cinquante-huit ans ; je m'y refusai
constamment
,
malgré ses menaces ; mais elle est
enfin parvenue à iriiter mon père contre moi, et au- jourd'hui, grand Dieu! aujourd'hui.... elle l'a fait en- fin consentir à me chasser de la maison paternelle. Elle » prononça ces derniers mots avéc peine
,
et laissa
ensuite tin libre cours a ses pleurs. Profondémentattendri,
je p!eurai avec elle ; je réfléchis aux moyens de là
secourir, et u'eh vis aucun qui me parut capable de
ramener le vieil Arzberger à la fermeté d'un homme
,
et
sa mégère à la douceur d'une femme. Pour renouer la
conversation, je demandai à la belle égarée où elle vou- lait aller.—A T***, me répondit-elle en baissant les
yeux. — Y avez-vous des parens ?—Non.—Des amis ?
Elle soupira sans rêpondre. Je compris fort bien le
soupir et le silence 3 mais pour être plus sûr de mon
fait : Où demeure votre fiancé ? lui demandai-je. —
A T***, répondit-elle d'une voix si basse que pour
l'entendre il fallait l'avoir deviné. — Et vous voulez
aller le joindre ? — Oui, murmura-t-elle encore plus '
bas. Cela me fit faire de nouvelles réflexions, qu'elle
n'interrompit pas même par un regard. Ses yeux demeurèrent
baissés
,
et je vis bien que pour avoir conçu un
pareil projet
,
il fallait qu'elle fût abandonnée de toute
la terre. Je n'eu trouvais pas mieux le moyen de la servir.
— Mais enfin
,
lui dis-je
,
quel est l'état de votre
ami? — Il est avocat.—Et a-t-il du bien? — Un esprit
juste et un coeur noble. Au bout d'un moment de
silence
,
je découvris enfin, comme par inspiration, ce
que je cherchais depuis si long-tems. — Si vous persistez
à vous rendre à T***, lui dis-je.... Mais, d'abord,
comment vous nommez-vous ? — Bernardine Arzberger,
dit-elle. — Eh bien! ma chère soeur Bernardine
,
car je m'appelle aussi Bernard
,
si vous persistez à vous
rendre à T***, je vous y ferai mener en voiture; mais il
me semble que vous choisissez là un asile mal sûr; la
protection d'un amant est souvent dangereuse : il me
semble que voùs feriez mieux de rester au port où la
Providence vient dé Vous conduire.
Elle me lança un regard pénétrant. Je devins rouge
au souvenir de ma faute
,
mais ma consciencè était pure
ilans ce moment. — Restez ici, lui dis-je
, sous la protection
de ma gouvernante qui est une femme de bien.
J'irai demain à T***
,
où je verrai Votre ami; de là jem'e
rendrai à Keul pour apaiser vos parens. J'ai des raisons
de croire que je réussirai, et que dans peu de
jours vous serez heureuse.
Elle me regarda encore et ne put lire dans mes yeux
que l intérêt le plus tendre et le plus pur. Ses pleurs
coulèrent. Je la pris par la main et me vis au moment
de tout gâter une seconde fois, tant j'étais tenté d'essuyer
par un baiser une ,de ses larmes ; mais je tins, me con- et j etis la force, un peu pénible, de la quitter, en
me bornant à lui serrer tendrement la main.
Je fus bien dédommagéde cet effort par le sentiment
de m être vaincu moi-même
, par la joie de m'être chargé
du rôle honorable de bienfaiteur et de médiateur. J'en
)ouis le reste de la nuit, car tu sens bien que je la passai
sans dormir ; et dès que j'eus vu partir. le barun de F.
et sa compagnie, je partis moi-même pour me rendre
à T***.
Je n 'eus point de peine à trouver l'amant de Bernardine;
il était chez lui. Adloff' ( c'est son nom ) est d'une
taille moyenne et bien prise. Sa figure est agréable ; elle
annonce de l 'esprit de la noblesse et un peu de cette
fierté que nous devrions pardonner plus généralement
à ces hommes qui, bien que privés des avantages de la
fortune et de la naissance, se sentent supérieurs
, par
leurs qualités personnelles
,
à tant de gens que le hasard
en a doués. En le voyant, loin d'ètre étonné que Bernardine
se fût mise pour lui en pèlerinage, je pensai
que sa probité seule était cause que je n'avais pas rencontré
en route d'autres pèlerines de sa façon.Lorsque
j'entrai chez lui, j avais fait mon plan d'avance j mais
avant de t en raconterl'exécution je dois t'informer d'une
chose sur laquelle j'en fondais la réussite. Mon ancien
bailli, le vénérable magistrat chargé de distribuer la
justice dans ma terre, avait abandonné son poste pendant
ma dernière campagne ,
et je n'avais point encore rencontré
de sujet digne de le remplacer. Je veux qu'on
garde mes paysans, mais non pas qu'on les écorche, et
dans le moment où Bernardine, m'avait appris la pro- v
fession de son amant, un démon familier
,
qui, je crois,
m'a été légué par Socrate
,
m'avait dit à l'oreille que l'ami
d'une personne aussi aimable était sûrement l 'homme
qu'il me fallait.
Je lui fis ma proposition sans préambule. Il me remercia
poliment
,
et dit qu'il connaissait la situation de
ma terre, l'ayant traversée quelquefois en allant à M
— Connaîtriez-vous
,
lui dis-je d'un air assez indiffërent
,
le pasteur Arzberger, qui demeure dans le voisinage
? — Oh ! oui, répondit- il en bégayant, et en rougissant
jusqu'aux oreilles. Son embarras m 'amlisait, et
je n'avais pas envie de l 'en tirer si tôt. Sans parler de
Bernardine, je lui dis qu'Arzberger avait été mon gouverneur
, ce qui ne me valut qu une révérence accompagnée
d'un léger sourire sardonique.
Je revins à mon offre
,
et je fus aussi surpris de son
refus que charmé des raisons qui le motivèrent. Sittersbach,
me dit-il, est à dix bonnes lieues de T
,
et il
me serait impossible d'aller y remplir mes devoirs
comme je le désire. — Avez-vous des raisons particulières
qui vous attachent àT***?—Point d'autres5Iue
la confiance qu'on m'y a témoignée dans une pratique
peu étendue
,
mais de préférence à un grand nombre
de concurrens. — Mais seriez-vous disposé à vous transporter
ailleurs si vous y trouviez de l'avantage ? — Pourquoi
pas ? M. le baron, permettez-moi seulement de
vous dire, tout en vous remerciant de votre confiance,
que la place dont vous me parlez ne me dédommagerait
point à M***, qui n'est qu'à trois lieues de chez
vous ,
des connaissances et des espérances que j'abandonnerais
ici.
Je ne voulus point encore l'éclairer sur sa méprise.
— Combien vous faut-il donc
,
lui dis-je, pour vivre
agréablement ? — Extrêmement peu, me répondit-iL
avec orgueil et satisfaction
,
j'ai tout aussi peu de besoins
que de fortune. — Avez-vous de h répugnance à vivre
à la campagne ? — Bien au contraire
,
et c'est à la campagne
que j 'ai été élevé. — Cela posé, je crois que je
serais en état de vous dédommager de vos pertes à T*'**,
si vous vouliez venir habiter ma terre et administrer la
justice à mes vassaux. Il sourit malignement, mais reprenant
aussitôt son sérieux, il me dit avec un peu de
hauteur : Dans le lems 014 nous sommes, M. le baron,
je n 'ai pas droit d 'attendre que vous fassiez en ma faveur
plus que l'usâge ne demande, et je ne voudrais pas vous
avoir une si grande obligation. — Ce n'est pas non plus
mon projet, repris-je un peu piqué, et je lui démontrai
qu'en s en tenant à l'usage, mon bailli jouissait d'un
fort honnête revenu. Je vis avec plaisir son étonnement
s augmenter a mesure que je parlais, et l'air dédaigneux
de ce philosophe de vingt-quatre ans ,
faire enfin place
à l'expression de la reconnaissance et de la joie.
Vous me surprenez , vous me rendez confus
, me ditil
avec attendrissement ; et le bonheur brillait sur son
visage ... Il se tut ; il ne pouvait parler; il voulait encore
se recueillir. Le riant avenir qui s'ouvrait devant
lui occupait toutes ses pensées. Ainsi, lui dis-je, vous
ne me refusez pas ? J'aurai en vous un ami et un aide?
— De tout mon coeur , s 'écria-t-il. Je l'embrassai. Il
pleurait et j'avais peine moi-même à retenirmes larmes
,
en pensant que l'espoir dont il se berçait se réaliserait
bien plus promptement et plus complettement qu'il ne
pouvait le croire.
Je remontai en voiture le plus tôt possiblepour retourner
à Sittersbach, où j'avais donné rendez-vous à Adloff
pour le lendemain ; je trouvai ma belle prisonnière
de fort bonne humeur, ce que j'attribuai aux éloges pompeux
que Mme Koenig avait pu lui faire de mes principes.
Dès l'abord
,
cependant, ses yeux eurent l'air de
me faire une question, que j'eus la malice de ne pas
vouloir entendre. Bernardine continua a me regarder,
mais moins hardiment, et ses beaux yeux s'obscurcirent :
elle toussa plusieurs fois comme pour se préparer à parler;
je demeurai impitoyable : enfin
,
.rougissant, baissant
les yeux et toute agitée
,
elle me demande timidement
et bien bas : Avez-vous vu M. Adloff ?
Tu lisais, mon ami
,
dès l'enfance j'ai eu la faiblesse
de faire acheter un, peu ce que je donnais. Je
sacrifiais volontiers à mon frère et à mes soeurs mes
joujoux et mes friandises; mais il fallait qu'on md les
demandât long-tems. Je trouvais un double plaisir à
donner une chose qu'on avait long-tems désirée
,
sauf
à réparer mon caprice en doublant le don.
Ce n'est point un éloge que je Ine. donne, quoique
cette manie me dure encore, comme tu vas le voir. Je
m'efforçai de prendre une mine embarrassée, j'affectai
un air inquiet et presque alarmé. Je n'ai point eu le
bonheur de rencontrer M. AdlofI, dis-je a Bernardine.
Elle changea de couleur ; ses yeux se remplirent de
larmes, et j'en eus pitié. Je lui racontai que M. Adloff
était absent pour affaires
,
et que moi-même j'en avais
,trouvé une qui m'obligeait à faire un second voyage le
lendemain.A mon retour, continuai-je, tout s'arrangera.
Tachez enattendant.de ne pas vous ennuyer. J'eusbesoin
de m'endurcir un peu pour lui souhaiterle bonsoir sans
lui en dire davantage.
Le lendemain je partis pour Keul sans l'en prévenir,
et j'arrivai d'assez bonne heure. Lorsque je fus près de
la maison cuviale, je ne vis personne ,
mais j'entendis
une voix de femme qui glapissait une philippique, et
qu'interrompaient de tems en tems quelques mots d'une
voix de basse à moi bien connue. Le tout ne ressemblait
pas mal à un solo de fifre enroue
,
dont un serpent
aurait fait la basse dominante. Le motifn'était pas diificile
a démêler. Je frappai long-temssans être entendu,
et j'avais envie de laisser les grands parens de côté dans
cette affaiVe, lorsqu'unepause de quelques mesures, que
le fifre exécuta pour reprendre haleine, m'encouragea
a frapper plus fort. Entrez! cria.le pasteur d'une voix
de tonnerre. Non 1 non ! dit madameavec son faussetcriard.
J'attendis avec patience 5 et lorsqu'elle e-qt prouvé
à son mari qu'il étoit un âne de faire entrer ainsi les
premiers venus ,
elle ouvrit la porte elle-même, et sa figure
céleste m'apparut.
Oui, mon cher Ferdinand, c'était vraiment une apfparition.
Figure-toi un visage de maroquin jaune, de
petits yeux verdâtres, des cheveux gris et buissonneux,
une bouche énorme et sans dents, un front plat, un
nez écrasé, sans parler des autres charmes que découvrait
à lamalheure le plus sale des négligés. Je crus voir
une des Gorgones.- Que voulel-vous ? me demanda-telle.
—Jesuis, répondis-je, le capitaine baron.... Allez
trouver le syndic, interrompit-elle en fureur avant que
j'eusse pu me nommer. Nous avons péjà logé plus de la
moitié de l'armée. S'il faut encore....— Je suis un encien
ami.... — Allez au diable avec votre amitié ; je ne
vous ai vu de ma vie : allez
,
vous'dis-je
, on ne m'attrappe
pas ainsi.Elle me ferma la porte au nez en finissant
ces douces paroles.
Pendant la dispute j'avais aperçu mon vieux gouverneur;
il me parut devoir peser quatre quintaux; et il
avait fumé tranquillement sa pipe sans s'inquiéter de
-
l'ancien ami. Je vis bien qu'il fallait changer de batterie ;
je revins à mavoiture, et j'envoyaiun domestique annoncer
qu'un ancien élève de M. le pasteur demandait à
lui parler. Le drôle revint en riant au bout de quelques
minutes : monsieur lui fera beauéoup d'honneur, me
dit-il, mais je lui conseille de ne pas se hâter, car la
presse est grande. Je n'en courus que plus vîte
, comme
tu peux croire
,
et j'arrivai en effet à un spectacle digne
de Callot. Le vénérable pasteur, en chemise, venait de
mettre ça perruque de travers 5 un bas de soie noir couvrait
une de ses jambes
,
tandis que l'autre en portait
encore un de laine gris. Madame passait une robe
de taffetas jaune pardessus un jupon feuille-morte, et
son bonnet garni en rose, laissait pendre une boucle de
ses cheveux blancs 5 entr eux et moi une grosse servante
venait de tracer en balayant un cercle magique, et
il ne fallait pas moins qu'un sauteur déterminé pour le
franchir.
J'en vins à bout en bon militaire, et je marchai droit
au corps de l'armée, c'est à-dire au colossal Arzberger.
Les deux époux poussèrent un cri de frayeur. La femme
se réfugia dans l'alcove, et le mari se mit à me faire
des excuses si longues et si basses que j'en eus pitié.
Voilà donc
, me dirais je
,
où vingt ans de fonctions
curiales ont réduit ce matamore que rien n'effrayait?
Cette réflexion me donna un moment de colère ; mais
bientôt, par un mouvement généreux
,
je profitai d'une
nouvelle révérence qui rapprochait sa figure de la
'mienne
.
et je l'embrassai. Un montent après, madame
reparut; sa toilette était achevée, et elle ne ressemblait
pas mal à une vieille Bohémienne dans tous ses atours.
Elle recommença les complimens et les excuses ; mais
je ne veux pas t'en ennuyer. On se montra charmé de ma
visite; on me retint à dîner, et ma belle hôtesse fit de
son mieux pour me prouver que les furies sont d;assez
bonnes cuisinières. Quelques bouteilles de vin duRhin,
que j'avais apportées
,
animèrent la conversation. Je fis
rire mon vieux gouverneur, en lui rappelant mes espiégleries
d'enfance et ses tours de jeunesse : la chère
épouse n'osa pas le gronder devant moi, et tout se passa
le mieux du monde.
Le repas fini
,
je les invitai à mon tour pour le lendemain.
Ils acceptèrent avec reconnaissance
,
et je partis
fort satisfait de ma journée
,
plus content encore de
ce que je me promettaispour la suivante
,
et je dis à mon
cocher d'aller vite parce qu'il était déjà tard.
Il était nuit lorsque nous arrivâmes à moitié chemin.
La lune n'éclairait que faiblement à cause des nuages , et nous étions au grand trot, lorsque j'aperçus de loin
une figure blanche qui venait de notre côté. Nous la
joignons ; je penche la tète par curiosité hors de la
voiture 5 les nuages se dissipent. Arrête ! criai-je au
cocher, et je saute à terre, non sans quelque danger
,
car la voyageuse était encore Bernardine.
Elle voulait fuir; mais je la saisis par le bras et l'accablai
de questions. La pauvre enfant ne savait que répondre.
—Laissez-moi, Monsieur, me dit-elle enfin,
laissez-moi, je vous en conjure ! Sa frayeur était
extrême ; je la priai vainement de monter en voiture
avec moi. — Où voulez-vous donc aller, lui dis-je
,
à
cette heure de la nuit ? Rassurez-vous : je vous jure,
par tout ce que j'ai de plus cher au monde
, que je suis
votre ami, votre véritable ami. —Elle baissa la tête en
pleurant. A force d'instances, je la déterminai à prendre
place dans la voiture : elle accepta même mon manteau,
parce qu'il faisait froid ; mais je fus long-tems
avant d'en obtenir une parole. Mon éloquence la vainquit
enfin, et j'appris que tout le mal venait de ma sage
gouvernante. Mon silence et mon voyage avaient chagriné
Bernardine ; elle avait voulu se consoler en confiant
ses peines à madame Koenig. Dans son récit, elle
avait négligé bien des circonstances ; il en résultait que
j'avais promis d'aller chercher son amant à T***, de la
réconcilier avec ses parens, et n'avais encore fait ni l'un
ni l'autre ; que ma conduite avait été d'ailleurs assez
singulière
,
etc.
,
etc. Il aurait fallu que madame Koenig
n'eût pas cinquante ans, pour se fier sans restriction
à un homme de mon âge. Elle se fût mise au feu pour
ma personne ,
mais n'eût pas risqué
,
dans un cas équivoque
, un pari d'un florin sur ma vertu. Bernardine
avait eu de plus l'imprudence de lui parler de notre
scène du premier soir, et madame Koenig qui
,
la
veille
,
avait répondu de ma morale
,
avait conçu l'horrible
soupçon que je voulais tenir Bernardine en chartre-
privée, pour la séduire plus commodément. Telles
étaient les consolations qu'elle donnait à la pauvre fille,
lorsqu'on était venu l'appeler pour recevoir des étrangers;
et Bernardine, toute épouvantée, n'avait pas
imaginé d'autre expédient pour échapper à ce grand
péril, que de s'enfuir comme elle était venue, et de se
replonger dans l'enfer du toit paternel.
La chose en elle-même était sans doute assez plaisante
; mais elle me parut sérieuse par l'impression
qu'elle avait produite sur la pauvre enfant. Je fus au
moment de me repentir de toutes mes ruses ; mais
,
après avoir conduit si bien ma comédie jusqu'au dernier
acte, je ne voulais pas en gâter le dénouement. Je ne
découvris donc point à Bernardine des secrets qui l'auraient
infailliblement rassurée
,
et me contentai de la
raisonner si franchement et si bien
,
qu'elle me promit
enfin de s'abandonner entièrement à ma conduite. Elle
était tranquille lorsque nous arrivâmes ; mais j'aperçus
moi-même quelque chose qui m'inquiéta. Il y avait des
lumières au premier étage ; ce qui me prouva que des
étrangers y étaient établis, et je distinguai sur le perron
une figure féminine qui me parut appartenir à la femme
de chambre de ma mère. J'interrogeai un domestique
avant que d'entrer. — Madame votre mère, me dit-il ;
est ici avec toute la famille, et il nous est venu plus
tard un étranger qui arrive de T***. —Ah! c'est mon
bailli
,
répondis-je vivement afin de dérouter Bernardine;
puis je réfléchis un moment... J'avais pitié d'elle;
niais je ne voulais pas renoncer à mon projet. Je me fis
donner une lanterne
,
et conduisis ma compagne à la
maison du bailli. Là
,
je l établis dans la chambre qui
devait bientôt être la sienne; je la recommandai à la
concierge, et la quittai
,
après lui avoir de nouveau fait
promettre d attendre l'évènement avec confiance, sous
ma protection.
Je montai lentement les marches du perron, et je fus
nn peu surpris de ne trouver que mon frère et Adloff
dans le vestibule. Après les premiers complimens, je
m'informai de ma mère et de mes soeurs. — Elles sont
en haut dans le salon, répondit mon frère, de l'air d'un
homme embarrassé
,
et qui ne veut pas tout dire. Je
commençai en effet à craindre quelque chose ; je monte,
et ne trouve en entrant que des mines allongées. Ma
mère
,
cette femme excellente, dont tu connais les vertus,
l'esprit et l'indulgence
,
semblait se Contraindre
pour ne pas me faire des reproches; ma soeur Amélie,
que la fermeté de son caractère nous fait souvent comparer
à la Jeanne d'Arc de Schiller, ne se donhait pas la
peine de cacher son mécontentement, et reçut mes embrassemens
avec la politesse la plus froide. La douce
Willelmine n'était pas capable de me traiter aussi mal ;
mais
,
après avoir donné le premier moment à la tendresse
fraternelle
,
elle fixa ses beaux yet1x bleus sur
une tapisserie qui représentait une chasse
,
et ne pouvait
guère l'intéresser. Mon frère me regardait d'un air
fin et compatissant tout-a-la-fois, qui semblait me dire :
Te voilà pris! et, malgré tes torts, j'en suis fâché.
Adloff seul portait dans ses yeux l'expression de la joie
et de la reconnaissance.
Il n'en fallait pas davantage pour m'éclairer. Je me
doutai que ces dames avaient appris quelque chose de
l'aventure de Bernardine
,
et qu'on me regardait comme
un chevalier déloyal. Tu sais en effet que j'aime depuis
long-tems avec tendresse Augustine de H"** ; tu sais
qu'elle est digne de toute mon affection
,
mais je ne
t'ai point encore appris que depuis deux mois elle
m'a été promise en mariage. C'est ma mère elle-même
qui a été chargée de la négociation
,
et maintenant tu
comprendras fort bien la réception qu'on venait de me
faire. Cependant, fidèle à mon caractère
,
je fis semblant
de ne rien apercevoir. On se mit à table. Je commençai
à raconter les peines et les dangers auxquels
j'avais été exposé pendant la dernière campagne, et j'en
fis une peinture si vive
,
qu'on ne put s'empêcher d&
plaindre le mauvais sujet qui les racontait. C'était déjà
beaucoup ; mais je songeais moins à attendrir ces
dames qu'à me venger de leurs soupçons ,
et je leur demandai
des nouvelles d'Augustine. Ma mère se troubla
visiblement ; Jeanne d'Arc me lança un regard terrible';
Willelmine rougit, et ses yeux s'obscurcirent ; mon
frère tint les siens baissés. — A notre départ
,
répondit
enfin ma mère
,
elle était heureuse et en bonne santé.
Ces mots
,
prononcés d'un ton très-significatif, excitèrent
la curiosité d'Adloff. — Pourquoi donc, demandai-
je
, ne l'avez-vous pas amenée? Buvons du moins à
sa santé ; puisse-t-elle bientôt me faire oublier toutes
mes peines! Ma mère trinqua.avec moi sans me regarder
; Willelmine avec plaisir, et déjà à demi-consolée ;
Adloffparutenchanté; Amélie seule ne touchapointàson
verre; elle était rouge de dépit. Je lui en fis la guerre * et voulus continuer la conversation sur le ton de la
plaisanterie
,
mais je ne pus y réussir. A l'exception
d'Adloff, je vis que personne n'était à son aise. Je me
ressouvins que j'avais bien quelque petite chose à me
reprocher : je perdis tout-à-coup ma gaîté
,
et le reste
du souper fut fort triste. J'accompagnai ma mère et
mes soeurs à leur appartement ; je fis conduire Adloff à
sa chambre, et revins trouver mon frère qui m'attendait
impatiemment.
Notre explication fut facile. J'appris qu'aussitôt après
l'évasion de Bernardine, la bonne madame Koenig avait
jasé. On avait eu quelque peine à la croire, et l'arrivée
cl'Adloff avait interrompu la discussion. Mais la femme
de chambre m'avait vu descendre de voiture avec une
femme ; elle avait averti sa maîtresse. On avait remarqué
mon irrésolution et la manière mystérieuse dont j'avais
conduit Bernardine à la maison du bailli. C'en était bien
assez pour démontrer à ces dames la vérité des accusations
de madame Koenig. Mon frère rit de bon coeur
avec moi de leur méprise, et je le fis consentir, quoiqu'avec
peine, à me garder le secret. J'allai ensuite laver
un peu la tête à ma vieille gouvernante ; je la menaçai
de la renvoyer si elle se mêlait en rien de cette affaire 5
la pauvre femme me promit tout, et je me couchai.
Le lendemain mon premier soin fut d'aller trouver
'Adloff; l'espérance et la joie qui brillaient sur son visage
furent pour moi le premier plaisir de cette journée, qui
m'en promettait tant d'autres. Je me rendis auprès de
Bernardine ; elle était triste, inquiète ; je vis qu'elle avait
passé la nuit à pleurer. Mes premières paroles de consolation
eurent peu d'effet sur elle : mais lorsque je lui annonçai
l'arrivée de ma mère et de mes soeurs , en la prévenant
de se préparer à leur être présentée, son joli
visage s'épanouit, et je vis briller dans ses yeux l'aurore
du bonheur qui devait bientôt combler tous ses voeux.
Accompagné demonfrère et d7Adloff, jemerendisenhn
auprès des dames. Leur aspect me fit éprouver quelques
remords. On lisait un profond chagrin sur le visage de
ma mère, l'indignation dans les yeux d'Amélie
, une tristesse
touchante dans tous les traits de Willelmine. Je
fus tenté de les prendre à part et de leur tout découvrir.
Il me restait encore Adloff, à qui je pouvais garder la
plus agréable surprise. J'allais parler enfin
,
lorsqu 'un
vieux carrosse, traîné par des chevaux de ferme, parut
dans la cour et vint débarquer à la porte le père Arzberger
dans tout l'éclat de sa magnificence pastorale, et sa
chère dame et maîtresse parée comme l'épouse d'un
damné.
Je ne te peindrai, mon cher Ferdinand, ni ces deux
carricatures
,
ni la manière dont leur voiturier les versa,
ni les accidens qui en résultèrent pour leur toilette. Ils
n'eurent heureusement rien de fâcheux; le pasteur en fut
quitte pour sa perruque tombée dans la boue, et sa
femme pour un acroc d'une demi-aune dans sa robe
couleur de feu. Adloff fut celui qui contribua le plus à
relever la masse énorme de son futur beau-père, que
cependant il n'avait jamais vu. On réussit assez bien à
réparer le désordre, et mes nouveaux hôtes vinrent
joindre les anciens dans le salon.
La conversation fut d'abord très - bruyante ; mais elle
se calma tout à coup lorsque ma mère, profitant d'une
courte pause, s'avisa de demander au vénérable couple
comment se portait la filleule de son fils. Vit-elle encore?
leur dit-elle ; elle doit être aujourd'hui grande et gentille
: pourquoi n'est-elle pas avec vous? Les deux
époux se regardèrent avec un embarras marqué, que
le silence et l'attention générale augmentèrent encore.
Je les en tirai pour un moment. Le nom de Bernardine
me fit penser que c'était moi qui étais son parrain et non
pas mon frère, ce que ma mère me confirma. Arzberger
m 'avait choisi de préférence, au moment où je nais ve-* d entier au service, parce que ma gaîté et mes espiégleries lui avaient toujours mieux convenu que le
caractère sérieux de Charles. On me l'avait écrit au régiment ; mais depuis j avais entièrement oublié mon
parrainage. Pendant qu'on me donnait cette explication,
le père Arzberger et sa femme av aient eu un peu de répit;
mais le moment était venu où j'allais livrer l'assaut à leur
conscience.
Bon Dieu ! m écriai - je en les regardant, je suis père,
selon l église ; j 'ai une fille spirituelle chez vous, et vous
ne me l'avez pas présentée ! Où se cache-t-elle donc?—
Elle est partie, répondit Madame Arzberger.— Partie?
continuai-je, et pour quel pays? chez qui va-t-elle?
comment se trouve-t-elle?... Mes questions se succédaient
avec tant de rapidité que, malgré son effronterie,
madame Arzberger en fut interdite et devint tremblante
comme un criminel au tribunal. Je regardai le pasteur,
qui ne faisait pas meilleure contenance ; puis, me tournant
vers Adloff : Monsieur, lui dis-je, vous voyez que
j 'ai une filleule; apprenez-moi quels sont les droits et
les devoirs d un parrain. —Les uns et les autres se con- fondent
, me répondit-il avec attendrissement. De même
que la lune supplée par sa lumière à l'absence du soleil,
de même les soins et 1 amour des parrains doivent rem- placer ceux du père et de la mère.-Eh bien! m écriaije
avec émotion, je jure devant Dieu et devant ceux qui
m'écoutent, de remplir ces devoirs sacrés envers ma fille
Bernardine.
AdlotF se détourna pour cacher ses pleurs. Tout le
monde se tut. Je proposai de passer dans le jardin, et ma proposition plut à tout le monde, parce que personne
n était à son aise dans le salon. Après quelques tours,
nous trouvant près de la maison du bailli : Voulez-vous,
dis-je à Adloff, donner un coup-d'oeil à votre demeure?
Ces dames nous accompagneront volontiers et pourront
nous donner de bons conseils pour votre emménagement.
Nous nous mîmes en route; Bernardine était à la.
fenêtre ; ma mère et mes soeurs l'aperçurent les premières
,
puis Adloff, puis ses parens. Je ne leur laissai
pasletems de revenir des sentimens de surprise, dejoieou
de frayeur que cette vue leur inspira. J'entrai précipitamment
et pénétrai dans la chambre où se tenait ma filleule
,
belle, pâle et immobile comme une statue de
Vénus.
Quel spectacle, mon cher Ferdinand! Adloff, que
tout entraînait vers son amie, se sentait retenu comme
par une force surnaturelle. Arzberger et sa femme,
muets de sur prise
,
jetaient des regards effrayés tantôt
sur leur fille, tantôt sur Adloff et tantôt sur moi. Ma
mère et mes scrurs semblaient enfin deviner 1 'énigme
dont elles n'osaient cependant demander le mot, et l'aimable
héroïne de la journée passa tout-à-coup de la
terreur la- plus vive à l'excès de la joie et du bonheur.
Elle étendit les bras involontairement vers Adloff, et
les retirant aussitôt, couvrit de ses deux mains les roses
qui venaient d'éclore sur son visage. L'attendrissement
me gagnait au point qu'il me resta à peine assez de voix
pour crier à Adloff : Que tardezvous? elle est à vous
pour la vie. Je le pris par la main et le conduisis dans
ses bras.
Arzberger était comme anéanti. Bénissez vos enfans
, lui dis-je, et vous ,
continuai-je en me tournant vers la
belle-mère... J'allais lui dire quelque vérité dure ; mais
je me contins pour que rien ne troublât la douceur d'un
si beau moment,
Mon vieux gouverneur fondait en larmes, et je me
sentis réconcilié avec lui. Je 1 étais mieux encore avec
tous les miens
,
qui m entourereryt et dont les yeux m'exprimaient
un redoublement d'amitié. Je succombai enfin
à de si délicieuses jouissances
,
je reposai ma tête sur
le sein de ma mère et demeurai quelque tems sans rouvrir
les yeux.
0 mon cher Ferdinand! ne tarde plus! Viens jouir
du spectacle des heureux que j'ai faits, viens prendre
part au bonheur long-tems attendu qui sera bientôt ma
récompense. Mon Augustine doit être à moi dans quinze
jours. V....G.
REVUE LITTÉRAIRE.
NOTICE raisonnée de plusieurs ouvrages publiés en Allemagne,
dans le cours de Vannée 1812.
On a déjà observé que nul pays de la terre ne comptait
une aussi grande multitude d'auteurs vivans que l'Allemagne
, en comprenant, à la vérité
, sous cette dénomination
,
la vaste portion de l'Europe où l'on parle les
diflerens dialectes de la langue germanique. Les catalogues
de librairie des dernières foires de Leipsick portent
le nombre de ces écrivains à plus de 10,000; et il
s'accroît sans cesse. L'on sent donc l'impossibilité absolue
où serait le journal le mieux servi
,
de tenir ses
lecteurs au courant des productions diverses de ces
Ruées de théologiens
,
juristes
,
médecins
,
physiologues,
naturalistes
,
historiens, publicistes, voyageurs,
dramaturges
,
romanciers, etc., etc. C'est assez , sans
doute
, pour l'ami des sciences et des lettres
,
d'avoir
l'indication des ouvrages propres à fixer son attention
ou à charmer ses loisirs. Nous tâcherons d'atteindre
ce but par une anal3 se succincte des livres étrangers ,
qui produisent quelque sensation dans les pays où ils
paraissent
,
soit par l'importance réelle du sujet, soit
uniquement par la renommée dont jouissent leurs auteurs.
Tels sont, par exemple :
Beytraege zur Geschichte der Italiaenischen Poesie
,
von J. K. von Ot-elli
, 2 bände. Zürich.
Matériaux pour servir à l'histoire de la poésie italienne,
parJ. K. d'Orelli, 2 vol. Zurich.
Il est assez singulier que deux littérateurs, l'un
français et l'autre allemand
,
aient conçu presqu'en
même tems l'idée de retracer l'histoire brillante des
beaux siècles de l'Italie. L'on doit observer cependant
que M. Ginguené travaille sur un plan beaucoup
plus vaste. M. d'Orelli s'est voué particulièrement à
la biographie des poëtes italiens
,
et se contente d une
' analyse assez rapide de leurs compositions
, comme
l'indique la modestie de son titre
,
tandis que l écrivain
français embrasse indistinctement toutes les branches
de l'histoire littéraire d'Italie
,
c'est-à-dire de la littérature
la plus riche et la plus variée qui existe dans l'univers.
Le désir de rendre son ouvrage aussi complet que
possible
, a jeté M. d'Orelli au-delà des bornes qu'il aurait
dû raisonnablement se prescrire. Il prend l'histoire
de la poésie italienne avant le Dante
. en la faisant
remonter jusqu'aux Provençaux et aux Siciliens ; ce
dont assurément l'on ne peut que lui savoir très-bon
gré : mais il a mis un certain point d'honneur à la continuer
jusqu'aux poëtes vivans ; et c'est à cette époque
que la confiance du lecteur dans l'impartialité du critique,
doit nécessairement décroître. M. d 'Orelli la réclame
,
d'ailleurs
, par des titres particuliers 5 il réside
depuis long-tems en Italie, et il est encore, moment, pasteur de en ce l'église protestante de Bergame. On
anno nce que cet écrivain travaille à une Histoire géné^
raie de l'éloquence italienne.
Reisen im siidlichen Afrika, in den fahren i8o3, 1804,
i8o5 und 1806; von H. Lichtenstein, vormaligen
chirurgien - major beym bataillon Hottentottischer
leichter infanterie in Holloendischen Diensten, am Vorgebirge der guten Hoffnung
, etc. , etc. Berlin
bey Salfeld. Erster theil. ( Voyage dans l'Afrique,
méridionale, pendant les années 803, 1804, i8o5 et 1806, par H. Lichtenstein, ci-devant chirurgienmajor
du bataillon de chasseurs hottentots au service
de Hollande
, au Cap de Bonne-Espérance, etc., etc.) Berlin, chez Salfeld. Première partie, avec 6 planches
et une carte.
Il n'est pas indigne d'observation que ce fut précisément
un siècle avant le voyageur actuel, c'est-à-dire
en 1705
, que Pierre Kolbe, le premier dont on ait une description complète du Cap de Bonne Espérance
,
débarqua
dans cette fameuse colonie hollandaise. Kolbe y demeura huit ans, et Lichtenstein seulement quatre • mais que l'on compare les ouvrages de ces deuxhommes ! La petite caravane ,
dont le dernier faisait partie, avait
pour chef M. de Mist, commissaire de la république
batave, et
, ce qui ne doit pas assurément être passé
sous silence
,
deux jeunes personnes ,
mademoiselle
Augusta de Mist et mademoiselle de Versveld, eurent le
courage d'entreprendre et de soutenir, sans se plaindre,
une incursionde mille lieues dans les brûlantes solitudes
de l'Afrique.
La géographie
,
l'histoire naturelle et la botanique
seront redevables de richesses nouvelles aux savantes
observations de M. Lichtenstein. La continuation de
son ouvrage est vivement désirée par les lecteurs et les
, critiques les plus dignes d'en apprécier le mérite. Il relève
et contredit quelquefois certaines asseitions de
Barrow ; mais il ne fait jamais l'honneur à Le Vaillant
de le traiter autrement que comme un romancier.
Europa's Palingenesie : sammlung der wichtigsten materialien
zur Gesc/zichte des Europaeischen continents.
Leipzig, bey Richter; 2 band. — Palingénésie de
l'Europe : recueil des matériaux les plus importans
pour l'histoire du continent européen. Leipsick, chez
Richter.
L'analyse des journaux les plus estimés, une correspondance
très-étendue, des mémoires particuliers, et ,
par-dessus tout, un esprit de critique et d'impartialité
extrêmement rare ,
ont concouru à la rédaction de cet
intéressant recueil. Les deux volurnes annoncés ici
concernent spécialement la guerre d'Autriche en 1809.
Cet ouvrage a eu le plus brillant succès dans toute
l'Allemagne. «On y reconnaît à toutes les pages la niain
» du maître », a dit un censeur connu par sa sévérité.
Geschichte Russlands seit der griindung des Stacites
bis auf die gegenwaertige zeit ; von C. H. Bencken
, obèrlehrer am Kayser/ichen Gymnasio zu Riga. Riga
, bey Deubner. 1 band.—Histoire de Russie
,
depuis
la fondation de la monarchie jusqu'au tems présent ;
par C. H. Bencken, professeur au Gymnase impérial
de Riga. Riga, chez Deubner
, 1 vol.
La guerre de Russie a fait éclore une multitude
d'histoires de cet empire. Celle - ci
,
qui n'est, en
quelque sorte, qu'un abrégé à l'usage de la jeunesse,
mérite d'être distinguée par l'authenticité des sources
où l'auteur a puisé, et par l'excellent ordre dans lequel
il a dispose ses matériaux. Le seul reproche qu'on
puisse lui faire
, est d'avoir gardé quelques ménagemens
qu 'un historien impartial ne doit point connaître.
En voici un exemple : La mémoire de Pierre-le-Grand
est, à juste titre
,
sacrée pour tous les Russes : mais
peut-on avancer gravement, aujourd'hui, que son fils
Alexis est mort d'une apoplexie naturelle ? Le Danemarck a produit, dans le cours de l'année
dernière, plusieurs écrits remarquables. Aucun ne l'est
peut-être plus que le suivant :
Vejledning tildet af lslandske, eller gamlenordiske sprog; Rasmus Kristian Rask. Kioehenhaven. Schubothe.
Introduction à l étude de l'Islandais
, ou de l'ancienne
langue du Nord ; par R. C. Rask. Copenhague
,
chez Schubothe.
L'ancien idiome du Nord n'existait plus dans la bouche de ses habitans
,
et la poésie de l'Edda n'est
plus comprise. Combien cependant la connaissance de
cette langue antique répandrait de jour sur la formation
de celles qui lui ont succédé
, et même sur la
filiation des peuples qui remontent à une origine commune
! Les profondes recherches de M. Rask l'ont
conduit à des résultats du plus haut intérêt ; et les
savans qui liront son ouvrage avec l'attention requise
sont assurés d'avance d'en recueillir le fruit. ,
L. DE S.
tjaJette J3ttéraÍre-:J.
ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE.
Extraits de diverses lettres écrites d'Amérique en 1812.
« Ce pays ne ressemble à aucun de ceux que j'ai vus. J'y
ai déjà beaucoup voyagé ; j'ai visité les fameuses chûtes
de Niagara. Cet imposant spectacle est digne d'occuper
le pinceau d'un peintre poëte. Représentez-vous un
fleuve
,
de la largeur d'un tiers de lieue
,
qui, en descendant
par des gradatious peu sensibles, atant d'arriver au
précipice, y tombe en deux endroits, de tout son poids,
de la hauteurde 140 à 170 pieds ; faites-vous une idée du
bruit de cette chûte, de la poussière d'eau qui s'élève
, et
sur-tout des sentimens qu'un tel spectacle fait naître dans
une ame qui s'émeut aisément. J'ai passé trois jours de-
"anl cette chûte d'eau
, et ne l'oublierai de ma vie.
* J'ai vu aussi, avec le plus vif intérêt, ces pays nouvelment
défrichés
, où l'homme civilisé fait des conquêtes sur
la nature sauvage , et s'établit au milieu des forêts que les
rayons du soleil ne pénétraient pas, en les faisant disparaître
sous les coups de la hache. Les colonisations s'étendent
avec une rapidité étonnante. Dans la partie de l'Ouest,
j'aivoyagé commodément, trouvant de bons gîtes et une
bonne chère, où, peu d'années avant, on n'apercevait
pas de traces humaines. Les états de l'Est, le Connecticut,
Varmont, Massachuset, Rhode - Island, peuvent être
comparés aux meilleurs pays de l'Europe. »
"... Les hommes sont ici aussi heureux qu'il est possible
ae l'être dans une société politique. Ils jouissent de la
plus grande liberté politique et individuelle et d une sécurité
parfaite pour leurs propriétés, sans police, sans forée
armée, et je dirais presque sans gouvernement; car celiu
de ce pays se lait à peine voir, et ne se fait point sentir.
» Il semble que dans ce pays, on a essayé de mettre pratique les principes les en plus abstraits de la science qui
conduit au but de toute société. Mais toutcela n'est encore
qu un essai qui, a mes yeux, est loin d'avoir la certitude
de 1
; xpérience. Cela a duré trente ans ; mais il serait assez difficile d'assurer que cela durera long-tems encore."
«... Le pays convient à tous les ouvriers et artisans laborieux
et sobres; le grand prix du travail leur assure, non- seulement une existence aisée, mais la perspective d'une
fortune rapide.
. n II n 'en est pas de même pour les propriétairesde terres dans les pays où l'esclavage n'existe point, le prix exor- bitant du travail absorbe une grande partie du bénéfice et les oblige à vivre constamment sur leurs domaines. Aussi
ne trouve-t-on que peu de terres affermées. Un de mes amis, chez lequel j'habite
, a loué
, pour douze ans, une
vaste maison
,
admirablement située près de la mer, avec
un terrain cultivable de 5oo arpens, pour une renie an- nuelle de 3oo dollars, ou à-peu-près 1600 francs.
" L'espèce de luxe est celui que peut se permettre
l'homme qui a acquis sa fortune avec de grands risques et
cherche encore à l'augmenter. Ce n'est pas par simplicité
de moeurs, La tempérance n'est pas la vertu des Américains.
Il y a ici des fortunes considérables j mais ily d'individus, s'il a peu y en a, qui dépensent au-delà de 12000 dollars, ou 60000 francs. La raison en est, que presque
toutes les fortunes sont encore possédées par ceux qui les
ont acquises et qu'il y en a très-peu d'héritées.
" La corruption qu'on reproche aux Américains est un
effet naturel et nécessaire de l'acquisition subite degrand( s richesses. Depuis les premiers tems de leur colonisation,
la civilisation a suivi d'assez près chez eux les progrès
qu'elle faisait en Europe. Avant son émancipation, l'Américain
jouissaitdéjà de la libertéde la presse,duj uge mentpar
le jury, et d'une représentation nationale. Après que les
Étals-Unis eurent obtenu leur indépendance, plusieurs
d'entre eux ne firent presqu'aucun changement dans leur
constitution. Dans l'état de Connecticut, entr'autres, on ne
fit que changer l..président, et mettre nous peuple, au
lieu de nous George Ill. n
w... Les indigènes du pays disparaissent Insensiblement
: ce ne sont pas des Incas ou des Mexicains
,
mais
de misérables hordes de sauvages, qui se font l'ntr'elles
une guerre impitoyable et continuelle
, et n'ont de l'espèce
humaine que les formes extérieures. Toutes ces hordes
prises ensemble
,
c'est-à-dire
,
celles qui végètent dans les
États-Unis
, ne vont pas cui-delà de 150,000 ames. La conduite
des Américains
,
à leur égard
, est digne d'éloges
sous tous les rapports. Non-seulement on ne les a pas persécutées
,
mais on s'est efforcé de les fixer et de les civiliser.
Les Quakers de la Pensylvanie n'ont epargné ni
peines ni dépenses pour les amener à cette fin;- leurs
efforts généreux ont eu peu de succès, et ceux des Indiens,
en petit nombre, qu'ils ont réussi à fixer, cultivent leurs
terres au moyen des esclaves qu'ils achètent.
" Je ne quitterai pas cet aperçu statistique sans vous
dire un mot des sciences et des arts. Il me paraît démontré
que dans aucun pays du monde
,
la première Instruction
c'est-à-dire, la faculté de lire, d'écrire , et de chiffrer, n'est
aussi généralement répandue qu'ici. Mais aussi les sciences
n'ont point de sanctuaires, les beaux-arts n'ont point
de temples
,
le bon goût est à peine connu. Les Américains
se sont trop adonnés aux spéculations commerciales
.et territoriales pour prendre un vif intérêt à ce qui tient
aux jouissances morales. La même cause, le défaut d'une
langue particulière, qui nuit, selon moi, à l'existence
d'un esprit public, en est une du peu de progrès qu'ils ont
faits jusqu'à présent dans les sciences et les lettres. La littérature
anglaise
,
si riche en chefs-d'oeuvre de tout genre,
est là toute prête, et il semble que les Américains se
croient dispensés de s'en occuper. Il serait difficile de citer
un seul ouvrage, soit en prose, soit en vers, produit du
génie américain, qu 'on puisse placer parmi ceux du second
ordre en Europe.
» Le talent oratoire n'est pas rare. Les Américains
parlent avec facilité en public
, et souvent bien talent ; ma;s ce est en quelque sorte produit par la force des circonstances
: puisqu ils se trouvent appelés à s'adresser
souvent à la multitude, il faut bien que l'art de parler devienne
une habitude et se perfectionne chez eux. D'ailleurs,
dans les républiques
, c est un puissant moyen de parvenir
au pouvoir et à la fortune.
" Le corps des avocats est très-respectable; on y compte
une infinité d'hommes habiles et vertueux : c'est de ce
corps que sortent les grands fonctionnaires de l'état : c'est
aussi par là que commencent les jeunes gens de naissance
et sans fortune.
" Quant au caractère des Américains, il serait difficile
de le juger. On ne peut les regarder comme une nation
qui ait pris une assiette. Ils sont dans une émigration con- tinuelle
,
allant d 'un état dans un autre, et tant que cela
durera
, comment juger de leur caractère? Je me bornerai
à quelques traits saillans qui sont plus aisés [1 saisir.
» Les Américains sont très-actifs, très-entreprenans et
personnellement très-braves. On les accuse d'aimer exces- sivement l'argent et de manquer de bonne foi dans les affaires
tommerciales;cependant les crimes sont très-rares,
et la sûreté est parfaite, même dans les villes les plus po- puleuses
,
011 les vagabonds de toutes les nations fourmillent.
Les Américains sont hospitaliers; ils vont au- devant des étrangers qui sont sûrs d'être accueillis et protégés
lorsqu'ils se conduisent avec décence. n etc. R***.
ANGLETERRE.
Anecdotes extraites dejournaux littéraires anglais.1)
Sur LUTHER. —Dans un exemplaire du premier volume
dela traduction de la Bible, par Lulher, imprimée à
'Wittenberg en 1541
, en deux volumes
,
Paul Luther, fils
du réformateur, a écrit ce qui suit :
« Mon père, d'heureuse mémoire
,
racontait en pré-
» sence de plusieurs convives et de nous tous ,
l'histoire
» d'un voyage à Rome, qu'il fut obligé d'entreprendre
n pour régler quelques affaires ; et il prenait plaisir à.
» répéter que là, grâces à une inspiration de Jésus-
» Christ
,
il avait reconnu la vérité de l'Evangile. Voici
• n comment : il allait faire ses dévotions à Saint-Jean-den
Latran
, et se préparait à monter, comme les autres ,
w le saint escalier, lorsque les paroles du prophète
x Habacuk
, que Paul a insérées au premier chapitre de
n son Epître aux Romains
, se présentèrent soudain à sa
* mémoire : Lejuste vivra par sa- foi. Il renonça aussitôt
M à faire ses dévotions
, et retourna à Wittenberg. Il
* regardait ce même chapitre de saint Paul comme le fonn
dement de sa croyance.... etc.
n Moi
,
Paul Luther, docteur, ai écril ceci de ma pro-
N pre main, à Augsbourg
,
le 7 août I582. »
La Bible dans laquelle Paul Luther avait écrit ce qui est
rapporté ci-dessus, n'est pas à la bibliothèque d'Helmstadt
; on n'y voit qu'une copie de cet écrit faite par
une main inconnue. Ce Paul Luther
,
docteur, était médecin
de plusieurs ducs et électeurs de Saxe
, et mourut
en 1590.
< L'anecdote est digne de remarque, en ce que Ton
(1) Les Anglais sont grands amateurs d'anecdotes
, sur-tout de
celles (lui sont relatives à des hommes célèbres anciens ou modernes.
Ils l es entassent dans leurs feuilles périodiques3 sous la rubrique :
Extrait du portefeuille d'un homme célèbre. Nous insérerons souvent
de ces anecdotes dans notre Gazette r sans répondre toutefois de
leur exactitude.
1
connaissait peu de chose du voyage de Martin Luther à
Rome
,
de son séjour dans cette ville. ( Voyez sa Vie,
par Walshseet
,
23, 24, et Entretiens de Table, 22,
pag. 2378 ), La déclaration donnée par son fils
, nous
apprend que c'est dans une cérémonie religieuse
, considérée comme méritoire
, et au milieu d'une pompe
solennelle, qu'il paraît avoir conçu l'idée de s'éloigner
du culte qu'il avait suivi jusqu'à ce jour, et qu'il ne vit
plus dans certaines cérémonies de la religion romaine que
des superstitions condamnables.
Altération deLA BIBLE,
— Faut-il s'étonner que d'anciens
ouvrages, purement littéraires, nous parviennent
mutilés
, corrompus ,
quand la Bible elle-même "n'a pas
été exempte de ces altérations du texte? Une Bible
, traduite
en français
, et publiée à Paris en 1538, par ordre
et sous l'autorité expresse du roi, contient deux passages
très-singuliers
,
qui ne rendent en aucune manière
le sens de l'original. Ces passages se rapportent au trente-
deuxième chapitre de l'Exode où il est question du
veau d'or.
Dans un de ces passages , en fait dire au texte : u Que
M la cendre du veau d'or, brûlé et réduit en poudre par
n Moïse
,
fut mêlée avec de l'eau
,
dont les enfans d Isn
raël firent leur boisson ; que cette eau s'attacha à la
2t barbe de ceux qui avaient adoré l'idole
, et la cou-
» vrit d'une dorure qui servait à prouver, d'une manière
» incontestable
,
leur idolâtrie. n
L'autre passage apprenait que « les enfans d'Israël cra-
« chèrent avec tant d'abondance sur Hur, qui leur avait
» refusé de fabriquer de faux dieux, qu'il fût étouffé sous
» leurs crachats, "
Ces différens passages ne sont probablement que des
traditions de quelques rêveries talmudistes ; mais elles
sont des preuves suffisantes des altérations qui ont été
faites même au plus respectable des livres.
Traits etAVARICE. — Voici deux exemples frappans
d'avarice
,
cités par Richard on :
Lukham
,
apothicaire, racontait qu'un de ses malades,
M. Watson
,
homme très-riche
, et oncle du lord Roçkingham
,
étant dans son lit de mort ,
le pria de lui
donner une chemise qui se trouvait dans un tiroir qu'il lu^
désigna. — Mon Dieu ! lui dit Larkham
,
à quoi pensezvous
,
Monsieur, de changer de chemise en ce moment?
— C'est que j'ai ouï-dire, répondit Watson
, que ma
chemise devait appartenir à ceux qui m'enseveliraient :
pr, celle que je vous demande est vieille et déchirée j
ce sera assez bon pour eux.
Je me souviens, disait encore Richardson
,
de quatre
vers , que M. Pope nous récita à mon père et à moi,
dans sa bibliothèque, à Twickenham, et qu'il avait dessein
d'insérer dans son épître sur les Riches. Dans ces
vers ,
il représentait une dame mourante, qui se levait et
soufflait
, en rendant le dernier soupir, un bout de chandele
qui brûlait près de son lit.
N. B. Les vers ,
dont il est ici question
, se trouvent
dans les Essais de Pope
, sur les caractères des hommes ,
épître première
, et une note nous informe que c'était un
fait qui avait été raconté au poëte sur une dame de
Paris.
The frugal crone .
whom praying priests attend
,
Still tries to save the hallowed taper's end;
Collect's her breath
. as ebbing life retires,
For one puff more , and to that puff expires.
En voici la traduction :
Au milieu d'un clergé près d'elle en oraison,
Des cierges Barbe eucor veut épargner la cire :
Elle ranime donc sa respiration
Pour un souffle de plus, et dans ce souffle expire.
ITALIE.
ROME. — Pompée a obtenu pendant sa vie de grands
triomphes, et il a aussi éprouvé de grands revers. Sa statue
révérée dans le palais Bpada depuis plusieurs siècles, menacée aujourd'hui est de terribles disgrâces. Elle a été
soumise à un nouvel examen , et quelques soupçons se sont élévés parmi les antiquaires romains sur la justesse
de l'application du nom qu'elle porte. M. Alborghetti a 1" , le 6 d'août
, dans une séance de l'academie d'archaeo- '
logie
statue, on mémoire en faveur du nom imposé à cette ; M. Carlo Fea a attaqué vivement celte dénomination
dans la séance du io septembre, et il a publié ses observations. M. Philippo Aurelio Visconti lui a répon- du depuis ; mais cette réponse n'est pas encore imprimée.
1. ement de M. Ennio Quirino Visconti, énoncé
dans son Archoeologie romaine, décidera certainement la' question sans appel.
( Magasin encyclopédique. )
NAPLES. — Les lettres ont perdu à Naples, le 14 no- vembre, un homme qui les cultivait avec succès. M. Fran.-
cesco Daniele, dont la santé était depuis quelque tems languissante
, est mort d'une apoplexie. Il était historiographe
de sa majesté
,
directeur de l 'imprimerie
royale
, et secrétaire de l 'académie. On distingue dans
tous ses écrits une profonde érudition, dirigée par une sage critique, et une pureté de langage extrêmement rare. On
lui doit plusieurs ouvrages importans
,
écrits en italien ou
en latin. Un des principaux est sa belle Description des
tombeaux des Rois à Palerme. Ce livre est plein de remarques
importantes et curieuses pour l'histoire du
moyen âge ; un Traité des Médailles de Capoue différens
écrits sur l 'antiquité et l'histoire littéraire. Il venait
de terminer une élégante édition de snn ouvrage sur les
Fourches Caudines
, et il n attendait que le retour de son roi
1 à qui elle est dédiée
3 pour la rendre publique.
- L'académie rovale a fait choix, ro r remplacer
M. Daniele dans ses fonctions de secrétaire de la classe
d'histoire et d'antiquités
,
de M. le chevalier Ardih, dont
le nom est bien connu dans l'érudition, comme ayant partagé
les utiles travaux de l'académie d'Herculanum
, et
par différons ouvrages. On lui doit le bel arrangement du.
musée royal des Studi, dont il est directeur.
^
— Les fouilles de Pompeï se continuent avec activité;
on y emploie un grand nombre de travailleurs. On a
trouvé le 21 novembre quelques squelettes de malheureux
qui avaient cherché à se sauver, peut-être après avoir
déjà tenté inutilement d'autres issues
, car la cendre était
déjà élevée sous leurs pas de plus de dix pieds. Quelquesuns
avaient des bagues d'or, dont une e lorm e agréablement
parles replis d'un serpent, des boucles d'oreilles
à deux pendans terminés par une perle. Il y a des boucles
d'oreilles semblables dans le cabinet de la Bibliothèque
impériale
-7 elles ont été trouvées dans une fouille que le
général Championnet avait fait faire. Il paraît que ces
squelettes sont ceux d'une famille j les os d'un enfant
,
si
pelit qu'il venait à peine de voir le jour, ou que peut-être
il n était pas encore né
,
font présumer que dans cette
famille il y avait une mère infortunée q i fuyait avec
l'enfant qu'elle portait dans son sein, ou auquel elle avait
donné la vie, pour la perdre presqu'à sa naissance. Une
esclave était chargée du chétif tr or qui était renfermé
dans une toile pliée plusieurs fois. La surface extérieure
a été calcinée, mais les bandes intérieures sont encore
entières. Il y avait dans cette toile enviro tro cents
monnaies d'argent de ditférens empereurs , et huit d'or.
—Pompe! est une mine qui ne sera de long-tems épuisée
, et l'on y trouvera encore bien des monumens qui
révéleront des faits ignorés. On travaille depuis plusieurs
mois autour de son enceinte, et quand on connaîtra bien
le circuit delà ville
, on suivra mieux ses différentes rues
et ses places, pour entrer dans toutes les maisons et tous
les édifices. Les fouilles que l'on fait autour des murs
sont peu productives
,
ainsi qu'on le peut penser ; mais il n'en est pas de même de celles qui se font en même
tems dans la Voie Consulaire qui conduisait d'e Naples
à Pompeï. Plusieurs monumens déjà connus, tels que les
tombeaux de la famille Arria
,
l' hémicycle, ou bauc demi-cercle d en une forme si élégante
, que la prêtresse
Mammia avait fait établir pour servir de repos aux habifans
de Pompeï, auprès du 1 eu qu'un décret des Décu-
Tions avait assigné polir sa sépulture
, ont déjà été décrite
et publiés. On a découvert dernièrement quatre tombeaux:
deux sont remarquables par leur forme; ils ont leur enceinte
particulière. Le premier est décoré de bas-reliefs
qui représentent les jeux de gladiateurs et la chasse, qui
ont été donnés au peuple dans l'amphithéâtre
, pour ren- dre les funérailles du défunt plus magnifiques. Le basrelief
ou les gladiateurs sont figurés est accompagné d'inscriptions
tracées au pinceau avec une couleur noire. Le
tems et 1 action du feu en ont fait disparaître une partie;
mais ce qui en reste nous apprend encore des particularités
à ajouter à tout ce qu'on sait déjà sur les gladiateurs.
Ce tombeau est carré, et le toit est en gradins
, comme
devait être le tombeau de Mausole. Peut-être trouverat-
on la statue qui terminait cette pyramide. Le second
tombeau est rond
, comme sont ceux de Caecilia Merella
près de Rome ,
, et de Munatius Plancus, à Gaëte. Les basreliefs
qui décorent le mur d'enceinte sont des allégories
mystiques relatives à l'état des âmes après la mort ; ce qui
annonce que celui qui était enfermé étudiait les mystères
sacrés et les rites philosophiques. Le troisième tombeau
est un cippe , mais d'une forme très-agrédble; il étair trur
la sépulture d'une prêtresse de Cérès. On découvre
à présent un quatrième tombeau, dont un ne voit que la
sommité.
i
MERCURE ÉTRANGER.
N° II.
LANGUE ANGLAISE.
THE ART OF LIVING IN LONDON. .......... si Poem. — Boole II (i).
SEDAN and coaches rattle now around
* To Drury-Lane }mv Covent-Garden bound ;
From either end, from city and from court , In thronging multitudes they here resort.
Shower'd o'er with powder , and bedaub'd with lace ,
My Lord just issues from St.-James's-Place
, To murder time
, or massacre the spleen
,
To loll, to chatter, see or to be seen.
Here too the cit, to calm domestic strife
, Smirks in the chariot by his half-pleas'd wife.;
That wife, whose soul's on public places bent ,
That cit, who doats on nought but cent per cent.
(r) Le poëme dont nous donnons ici un fragment, a paru en
Angleterre sans nom d'auteur. Un journal très-répandus'est permis
de dire, oonesait sur quel fondement,oitproceedsfrom an anon ymoits,
but very illustrious hand ( il part d'une main ànonyme
,
mais Irhillustre
). Bientôt d'autres journaux découvrirent dans l'Art de pivre
à Londres , le trait de Swift, la raison deN Steele
,
la chaleur cir
Prior, la hardiesse de Rochesteretl'élégance de Pope. Ces louange
pourraient être réduites de beaucoup, sans que le poëte
,
quel qu'il
soit, eût à se plaindre d'être placé trop bas.
But other interest let thy mind engage And draw supplies of knowledge from,the stage.
*........... See heaven-taught Shakespeare, in the front appears ;
The brightest gem dramatic genius wears.
Adorn',d with all that nature can bestow
He gives each heart the sympathetic , glow.
Led by her clue
,
he walks through all her round And shews her , secrets on theatric ground;
Laughs
,
where she laughs ; but when to grief inclin'd , Melts every passion of the human miud.
Oh ! how shall words
,
immortal bard , display
The warbling sweetncs's of thy woodland lay ?
Thy notes have reach'd such heights unknown before
That praise , grows giddy
,
when she would explore.
........................ At other times, when gloomy thoughts take birth
Then should » we chuse to sacrifice to mirth ;
Push back th' intruding moment of our care , And to some noted Porter-House repair.
......................................... Here the snug cit, each night involv'd in smoke,
By turns , or tells his tale
, or craks his joke.
Now on the colonies profoundly treats , And
,
from the daily prints
, at large repeats.
Or, with a down-cast face
,
and plodding eye , He shews the cause provisions are so high;
Gives that opinions which protects his trade , Then wonders how imperfect laws are made.
With recent seats ofheroism fir'd
, A son of Mars
, see from the wars retir'd.
Now he expatiates over battles won.
Of plunder'd provinces, and towns undone ;
In his spill'd porter martial lines advance ,
'gainst the uniter pow'rs of Spain and France.
Here such a wing the brunt of battle bore;
And here a squadron welt'ring in its gore.
Or, if his honour should a siege describe
, And all the hardships of the warring tribe,
With bread and cheese a parapet he rears , Whilst broken pipe-stems canonnade by tiers.
What different modes the lawyer takes to please !
He fights his battles o'er, with much more ease.
His cannon's parchment, and his sword a pen Drawn against general , property, not men. .......................................... But see ,
in yonder box
,
where sits apart 6 One
,
whose deportment marks an honest heart,
Whose eyes the feeling of his soul express j
Alas ! 'tis MERIT
,
in a thread-bare Dress.
TRADUCTION.
L'art de vivre à Londres. Poeme. Chant Il.
LES carosses ,
les calèches roulent à grand bruit vers Drury-Lanlt
ou Covent-Garden. De la ville et de la cour à la fois
,
ils arrivent à
flots pressés. Poudré à frimas, chamarré de broderies
,
mylord descend
à l'instant même du palais de St.-James pour tuer le tems ou
le spleen, pour se donner des airs, babiller, voir ou être vu. Làaussi,
pour apaiser une querelle de ménage
,
le bourgeois
,
dans
sa voiture, auprès de son épouse
,
à demi-contente
,
cherche à faire
briller sa grosse joie ; l'ame de la femme sans cesse est tendue vers
les endroits publics ; le mari ne rêve à rien qu'à cent pour cent.
Mais d'autres objets appellent ton attention : viens t'instruire au
théâtre. Vois paraître au premier rang Shakespeare le disciple des
cieux
,
Shakespearele diamant le plus brillant dont se pare le génie
dramatique. Orné de tous les dons que peut prodiguer la nature, il
J allume dans tous les coeurs une flamme sympathique. Dirigé par le
fil qu'elle a mis dans ses mains
, il parcourt son vaste labyrinthe ; il
vient révéler ses secrets sur la scène. Rit-elle
,
il rit aussi ; mais estelle
livrée à la douleur , il remue toutes les passions qui habitent le
sein de l'homme. 0 Barde immortel, des paroles pourront-elles
jamais exprimer la douceur du ramage dont tu fais retentir les forêts?
A la hauteur inconnue où tu t'es élevé, la louange peut-elle parvenir
jusqu'à toi, avant de s'être évanouie dans les airs (2) ?
D'autres fois, si de noires pensées s'élèvent dans notre esprit, nous
nous empresserons de sacrifier à la gaité ; et repoussant le souci qui
nous assiège, nous entrerons dans une de ces maisons joyeuses
(2) Le texte porte littéralement : « tes chants ont atteint des hau-
» teurs tellement inconnues jusqu'ici, qu'il prendrait- des vertiges à
If la louange
,
si elle essayait de les reconnaître. »
où se verse le Porter. C'est là que l'épais citadin, chaque soir enveloppe
dans la fumée de sa pipe
,
tour-à-tour raconte une histoire ou
débite ses lourds bons mots. Tantôt il disserte profondément sur les
colonies, et répète tout du long ce qu'il a lu dans les journaux.
Tantôt, le visage abattu
, et l'oeil pensif, il fait voir pourquoi les
denrées sont si chères, démontre clue l'on devrait protéger son commerce
, et s'étonne de l'imperfection des lois.
Ici, voyez ce fils de Mars qui a quitté ses drapeaux, mais
qu'enflamme encore le souvenir de ses exploits récens. Avec quelle
complaisance il décrit les batailles gagnées, les provinces saccagées,
les villes détruites! Dans son porter répandu sur la table, il trace
des lignes d'opération contre les forces combinées de la France et de
l'Espagne. « C'est ici, vous dit-il
,
qu'une de nos ailes soutint tout
» l'effort de l'ennemi; là
,
qu'on vit un escadron nager dans le sang.»
Son honneur (3) fait-il la relation d'un siège et de tous les travaux
des braves ? Il construit un parapet de pain et de fromage, et soudain
des rangées de tuyaux de pipe ouvrent une canonnade terrible.
Que les moyens de succès de l'avocat sont différens ! son canon est
uu rouleau de parchemin ; l'épée dont il s'arme
, non contre les
hommes
,
mais contre la propriété générale, est une plume
Mais
, voyez ,
dans ce coin obscur, cet homme assis à l'écart : son
maintien annonce l'honnêteté de son coeur ; ses yeux expriment la
sensibilité de son âme : hélas ! c'est le MÉRITE couvert de haillons.
L. de S.
The entertaining pocket Companion, etc. C'est-à-dire :
Le Compagnon de poche amusant
, ou Almanach
pour i8i3, contenant un choix d'anecdotes
,
contes,
chansons
,
épigrammes
,
fragmens de poésie et bons
mots
,
tirés des meilleurs auteurs
,
petit in-18. Chez
Méquignon l'aîné, rue Saint-Sevérin
,
et chez l'éditeur,
rue Guénégaud.
Voici un almanach anglais, que la difficulté des
communications avec l'Angleterre peut rendre acceptable
aux Anglais que les circonstances retiennent sur
(3) honneur est un titre qu'on donne en Angleterre à la no-
.blesse
, ou aux personnes en place.
le continent. Le titre que nous venons de transcrire ,
leur donne une idée assez complette de l ouvrage ; nous
n'y voudrions qu'une légère correction : c est seulemene
qu'au lieu de porter ces mots : Tirés des mèilleul's
auteurs, on y eût mis ceux-ci : Tirés de toutes sortes
datiteurs.
Désirant faire connaître ce petit recueil par quelques
citations
, nous les choisirons parmi les traits qui nous
paraîtront devoir être moins probablement connus des
lecteurs français.
—Le roi d'Angleterre
,
Charles II, à la suite d'un diner
où l'on avait fait circuler la bouteille
, se mit à dire ;
« Quand on m'enterrera
,
quelquelourd pédant fera mon
» épitaphe, où il n'y aura pas un mot de vérité?Voyons,
» Rochester
,
faites-la; que nous ayons un échantillon
» de votre style lapidaire. » Aussitôt
,
Rochester, qui
était à peu près en même état ,que le roi
,
prit son
crayon et écrivit :
c Here lies our sovereign lord the king
)) Whose word no man relied on ;
I) 'Who never said a foolish thing,
)) And never did a wise one. ))
' « Ci-git un prince
,
ami des gaillardises ;
M Il ne fut jamais cru d'aucun de ses sujets ;
x En tout tems il fit des sottises,
» Mais du moins il n'en dit jamais. »
—Lorsque le célèbre petit-maître Nash fut malade, le
docteur Cheine vint le voir, et lui laissa son ordonnance.
Le lendemain
,
le docteur lui demanda s'il avait
suivi son ordonnance. Non
>
de par tous les diables,
répondit Nash,/e me serais cassé le cou. — Comment!
— Je lai jetée par lafenêtre.
—Etant à Bath, la princesse Amélie vit entrer dans la
salle d'assemblée un officier remarquablement grand.
Elle demanda qui c était ; on le lui nomma ,
et l'on
ajouta que, quoiqu 'il eût pris du service dans l'armée,
il s'était auparavant destiné à l'église : C'était donc
pour servir de clocher, répondit la princesse.
—Il s'est formé en Angleterre une société de bienfaisance
pour venir au secours des familles qui vent subvenir ne peu- aux frais de leurs funérailles. L'objet de
cette association est fort louable ; il est seulement fâcheux
que le premier article de ses règlemens soit ainsi
conçu : « Considérant qu'un grand nombre de per-
» sonnes éprouvent beaucoup de difficultés pour se
» faire enterrer.... etc. »
—M. Sharp, le chirurgien
, ayant été appelé chez
quelqu'un pour une trop légère blessure, envoya néanmoins
son domestique chez lui en toute hâte pour y prendre un tonique convenable. Le soi-disant malade
effrayé de cette précipitation ,
,
devint pâle, et demanda
au chirurgien avec anxiété
,
s'il y avait quelque danger
dans son cas. «Oui, monsieur, répondit le chirur-
» gien; si ce garçon ne court pas à toutes jambes, il
» y a à craindre....— Quoi donc, monsieur ?—Que la
» blessure ne soit guérie avant qu'il soit de retour. »
—Un personnage qui descendait la rue de Snow-Hill,
qui est dans un quartier écarté de Londres
, un soir
d'été qu'il faisait très-chaud
,
vit un homme essoufflé,
sans chapeau, quoique très-bien mis, et appuyé contre
un poteau. Il s'approcha de lui poliment, et lui de":
manda ce qu'il avait. « Monsieur, répondit le particu-
» lier, un impudent coquin vient de m'enlever mon
» chapeau, et s'est sauvé. Je l'ai poursuivi jusqu'à
» perdre haleine ; mais je suis au bout de mes forces
,
» et il me serait impossible de faire un pas de plus,
» quand bien même il irait de ma vie. — C'est singu»
lier, reprit l'autre ; de sorte que si quelqu'un voulait
» emporter votre perruque.... — Je serais obligé de le
» laisser faire. — En ce cas ,
poursuivit le drôle, je
» vais profiter de l'occasion. » A ces mots il prend la
perruque, et s'en va.
— Deux théologiens s'étant pris dé disputé au sujet de
la Trinité
,
convinrent dé s'en rapporter au jugement
du célèbre M. Foote. Celui-ci n'accepta pas l'arbitrage,
disant qu'il s'était fait une loi de ne jamais s'engager
dans les affaires de famille.
D'après ces citations que nous avons traduites
, on
peut juger du ton de cet Almanach, où l'on trouve aussi
quelques contes en prose et en vers , connus de ceux
qui cultivent la littérature anglaise
,
mais qui pourront
être utiles à ceux qui s'occupent à l'apprendre.
J. B. S.
OBSERVATIONS sur les ouvrages dramatiques de miss
JOANNA BAILLIE.
EN Angleterre, comme chez nous, les femmes-auteurs
se bornent pour la plupart au genre du roman;
mais, dans les deux pays, il en est plusieurs qui, ani-,
mées d'une noble ambition, ne croient pas la haute
littérature inaccessible à leurs talens. Le succès couronne-
t-il toujours leurs efforts? c'est une question que
nous nous estimons heureux de n'avoir point à résoudre
pour un grand nombre d'entr'elles ; il nous suffira de faire
quelques observations sur un ouvrage de miss Joanna
Baillie, dont traite leN° 68 du Monthly Repertory (1).
(1) Cet excellent journal où l'on trouve des articles du plus grand
intérêt, se publie, en anglais, par cahiers de 7 à 8 feuilles d'impression.
On souscrit à Paris f chez Galignani, libraire, rue Vivienne,
no 17.
.
Ce livre a pour titre- : -4 sériés ofplays, in which it
is attempted to delineate the strongerpassions ofthe mind.
Collection de pièces dramatiquesdans lesquelles on a essayé de retracer les passions les plus énergiques de l ame. Le volume dont nous allons parler est le troisième
du recueil, et a paru à Londres l'année dernière.
Miss Baillie a fait plus encore que son litre met. Trouvant ne pro- sans doute'que l'art dramatique n'offrait,
.pas déjà d'assez grandesdifficultés, elle s'en est créé
volontairement de nouvelles, pour avoir le plaisir et la gloire de les ,surmonter. Ainsi, « non-seulement elle s'est
imposé la tâche de développer une pass.ion dans chaque
pièce
,
mais elle a conçu et exécuté le proj et de faire SUT- cette passion particulière une tragédie et une comédie.
Plusieurs auteurs malencontreux ont encouru le repro- che de faire pleurerThalie ou de donner à Melpomène
un aspect assez divertissant; ces accidens ne sont pas
y ares dans les fastes dramatiques5 mais du moins ceux
qui se sont. si étrangement fourvoyés n'ont-ils erré que faute de talent, car leur intention était bonne. Miss.
Baillie, au contraire, s'est exposée volontairement à ce
que ses pièces dussent quelquefois produire de pareils
résultats. Certes, l'auteurobligépar son plan cje faire des
comédies sur la haine, sur la vengeance , etc., et des
tragédies sur l'espérance et la joie, s'est donné à résoudre
un étrange problème littéraire. On peut prédire
d'avance que sa tentative n'aura aucun succès, car ce
11 est là nullement une heureuse innovation.
Mais on peut s être trompé dans son plan, et cepen- ' dant mériter des éloges sous le rapport de l'exécution;
et c'est un avantage qu'on ne peut contesterà miss Baillie.
Elle a d'ailleurs celui de pouvoir-rencontrer souvent des '
passions qui conviennent parfaitement au genre drainaiique
dans lequel elle a voulu les traiter et en faire ressortir
les effets.
Miss Baillie doit être profondément pénétrée d 'admiration
pour Shakspeare
, car partout on retrouve chez
elle l'étude de ce génie extraordinaire. C'est dire assez
qu'elle n'aura pas su se garantir de ses défauts, aussi
nombreux
,
aussi étonnaps que ses beautés, et qui rappellent
sans cesse à celui qui le lit cette statue fameuse
où les plus viles matières se trouvaient confondues avec
l'or le plus pur eb les pierreries les plus précieuses.
Comme miss Baillie n'est point un écrivain vulgaire,
nous ne dirons rien de la première pièce de ce volume,
intitulée Orra, et dans lequel Fauteur a voulu peindre
les effets de la terreur. Qu'on ne s'y trompe pas, ce n est
point cette terreur éminemment tragique et qui produit
de si grands effets à la scène quand elle y est présentée
par les maîtres de l'art. La pièce n'offre qu'un amas indigeste
d'aventures extravagantes
,
dont l'analyse ne
pourrait que fatiguer les lecteurs.
La seconde pièce, dont le titre aurait pu convenir
assez à la première, est intitulée le Songe. C'est une tragédie
en trois actes et en prose. Nos voisins d'au-delà
de la Manche prennent depuis long-tems la liberté de
s'épargner ainsi la peine d'écrire envers leurs tragédies,
quand ils le jugent à-propos. On sait que dans une
même scène, Shakspeare a quelquefois de la prose,
des vers non limés et des rimes. On ne peut sans doute
secouer les entraves avec plus d'aisance. Cette belle invention
des tragédies en prose ,
étrangère à Eschyle
,
à
Sophocle, à Euripide et à leurs imitateurs, ne nous a
encore été connue que sur les boulevards; mais patience!
nous avons déjà les romans historiques, les poèmes en
prose, nous pourrons bien faire faire quelque jour à
.
l art ce pas de plus. Venons au sujet de la tragédie
de miss Baillie.
Un comte Osterloo a, dans sa jeunesse, assassiné
par jalousie un jeune seigneur; mais entré au service
depuis ce tems, il a perdu à-peu-près la mémoire de
cette peccadille. Cependant le frère du mort est prieur
de l abbaye de Saint-Maurice : il soupçonne la triste
vérité : il va même jusqu'à penser que celui qu'il grette re- a pu être enterré dans cette même abbaye. Il sait
qu'Osterloodoit passerprès delà à la tête d'un détachement,
et pour se rendre maître du coupable, il a recours à lin
stratagème fort singulier. Une épidémie exerce ses ravages
dans la contrée : le prieur charge deux de ses moines de déclarer que, dans une vision miraculeuse,
ils ont été informés des moyens de faire cesser le fléau.
Il faut, pour y parvenir, qu'ils prennent, par la voie
du sort, un des hommes composant le corps de troupes,
et qu'ils le détiennent pendant une nuit dans les murs
du couvent, pour y expier un crime secret, cause pre- mière de la contagion. On pressent que le billet noir ne
va pas manquer de tomber à Osterloo. En effet, il est
conduit sur le lieu même où les restes de sa victime sont
inhumés; et la terreur, le remords, lui font confesser
son crime. Le prieur, exerçant la puissance seigneuriale,
le condamne à mort. Osterloo tombe d'abord dans
un abattement extrême ; mais enfin, il reprend des sentimens
plus dignes de lui et de sa profession. C'est alora
qu'une femme et un moine parviennent à le délivrerj mais ils ont été moins heureux que lui; le prieur les tient
en sa puissance, et Osterloo n'aurait pas même besoin
d 'ètre, selon 1 usage, un héros pour voler à leur secours. Ses effor ts sont vains : il tombemême une seconde fois all pouvoir de son ennemi. On s'apprête à lui donner une
mort terrible; le bourreau tient déjà la hache levée sur
sa tête, lorsqu'un envoyé de l'empereur s'élance dans
le lieu de l'exécution, en lui apportant sa grâce. Il est
trop tard : lorsqu'on veut relever le comte, on s'aperçoit
qu'il a perdu la vie.
Ce dénouement est bien dans les grands principes
tragiques. Il fait passer les spectateurs de l'excès dela
satisfaction à celui de l'abattement; mais peut-être quelques
personnes seront-elles tentées de le trouver peu
naturel; ce serait une erreur. Les exemples de pareilles
morts, uniquement causées par la frayeur et les angoisses
d'une situation désespérée, sont à la vérité trèsrares
,
mais on en a vu quelques-uns. Qu'on nous permette
de rapporter ici un trait qui a tous les caractères
de l'authenticité
,
et qui suffirait pour la justification de
miss Baillie, si elle pouvait en avoir besoin.
Dans le siècle dernier
, un Français qui mourut trèsâgé
,
après avoir exercé plusieurs charges assez importantes
,
s'était engagé lorsqu'il était encore fort jeune.
Dégoûté du service, il déserte avec deux de ses camarades,
est repris, ainsi qu'eux ; et d'après la rigueur des
lois militaires du tems
,
tous trois sont condamnés à être
fusillés. On leur avait déjà bandé les yeux, lorsqu'on leur
apprit qu'on ferait grâce àdeuxd'entr'eux. Sans leur permettre
de changer de posture, ni d'ôter les mouchoirs
qui les privaient de la faculté de voir
, on leur fait jeter
des dés sur un tambour. L'hommeen question est désigné
pour victime, sans que ses compagnons ni lui en sachent
rien. On tire sur lui seul, et par le plus étonnant hasard,
on ne le blesse même pas. Il était tombé sans connaissance
,
ainsi que les autres. Oh s'approche d'eux : lui
seul revient à la vie : la frayeur avait suffi pour tuer
ceux qui s'étaient crus ainsi que lui destinés à périr.
On consentit a lui laisser la vie. C'est bien là certainemeni
le cas de dire :
« Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. » Mais enfin le concours le plus bizarre des événemens
les plus extraordinaires peut et doit quelquefois avoir
licu. Le bon sens ne rejette que ce "lui renverserait évidemment
les lois générales tracées à la nature par son î nmuable au teur.
Passons de nouveau sous silence une pièce de miss.
Baillie, el arrêtons-nous à celle qui est tout-à-la-fois la
«Jernière, la plus courte et la meilleure du volume.
C est un drame sérieux en deux actes, en vers non
rimés, et mêlé de chants. Le présent le plus beau peutêtre
que nous ait fait la divinité, l'Espérance, en est le
sujet.
DÍl tems des Croisades, Aurore, jeune et belle demoiselle,
habitant une petite île de la Méditerranée, été fiancée a au jeune chevalier Ermingard ; mais ce
preux a voulu ferrailler contre les Sarrasins discourtois;
il est parti pour la Terre-Sainte.
Le bruit se répand bientôt qu'il a péri dans une
grande bataille ; mais Aurore n'en veut pas moins
allumer toutes les nuits un fanal sur le cap oriental de
1 île, dans l'espoir qu'il pourra guider son amant vers elle.
(Pour le dire en passant, cefanal a fourni le titre de la
pièce. )
Cependant, un certain Ulric, tuteur d'Aurore, et qui
remplit toutes les conditions nécessaires au théâtre pour
cet emploi de tuteur, est amoureux de sa pupille; et
' suivant l'usage encore, il est méchant et détesté. Il a
vainement essayé de lui démontrer combien le soin
qu'elle prenait d'allumer le fanal élaft superflu; et,
d'après le mauvais succès de ses raisons, il est bien
résolu d'employer la plus efficace de toutes. La nuit
prochaine sera la seule où il permettra encore à la nouvelle
Héro d'allumer son phare.
Un légat du pape ,
revenant de la Palestine et arrivé
dans l'île; par la volonté de miss Baillie, veut persuader
à Aurore que son amant n'est plus; mais elle est aussi
sourde à ses remontrances qu'à celles de son tuteur.
Le lecteur n'a sans doute pas hésité un instant à là
croire très-bien inspirée.En effet, une barque s'approche
de la tour pendant la nuit: cette barque est dans une
situation périlleuse; des pêcheurs vont à" son secours;et
parmi les personnes qu'elle porte, Ermingard lui-même
.s'loffre aux yeux d'Aurore! Mais miss Baillie nous adéjà
un peu accoutumés à nous méfier des surprises
qu'elle nous réserve. Le jeune chevalier, sur le faux
bruit que sa maîtresse avait épousé son rival, s'était lié
par des "voeux à l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem.
Voilà donc, dira-t-on, un obstacle insurmontable qui
les. sépare au moment où ils se croient heureux. Il est
yrai, mais ne se rappelle-t-on pas le légat, et croit-on
que miss Baillie l'ait fait venir de la Terre-Sainte seu-;
lement pour apporter une fausse nouvelle? Il reconnaît
que les voeux prononcés par Ermingar-d peuvent être
anéantis, et dpnne l'assurance que le souverain pontife
n'hésitera pas à prendre ce parti. Il promet de plus qu'il
conduira les amans à Rome, aussitôt que le vent sera
Favorable. «Voiciqu'il le devient,» s'écrie Aurore, et
ce mot heureux termine la pièce.
Sa contexture n'a rien d'extraordinaire, aussi est-ce
dans les détails qu'il faut principalement chercher des
sujets de louer miss Baillie. Il y en a d'intéressant,
tomme le prouveront les deux passages que nous allons
rapporter.
Au moment où Aurore, qui voit toujours son espoir
trompé, se livre à un abattement extrême, sa confidente
lui parle ainsi.
« Venez ici, vous y jouirez d'un air plus rafraîchis-
» sant. Le soleil penche vers son couchant, mais il a
« encore beaucoup d'éclat.
» Aurore. Le soleil couchant! la journée est-elle
M donc si avancée? A peine y a-t-il une heure que j'ai
ï) quitté mon lit.
» La. Confidente. Vous êtes dans l'erreur. Depuis ce
ï) moment trois heures se sont écoulées, mais vous n'y
3) avez fait aucune attention. Pendant tout ce tems, vous
» êtes restée assise, immobile et silencieuse, comme
» un être que tout abandonne, et qui ne s'occupe point
» de la course des heures.
» Aurore. En vérité, je n'ai plus désormais à m'oc-
» cuper du tems, ni d'autre chose. Il passe; les heures
!) succèdent aux heures, les jours aux jours ; et l'année,
» si je vis assez pour atteindre à sa fin, succédera ainsi
» à l'année. »
C'est bien là sans doute le langage vrai et touchant
dela nature. Aurore ensuite débite unecomparaison, où
elle parle des gouttes d'eau qui tombent dans la grotte
d'un ermite sans qu'il y fasse attention ; et ici ce n'est
plus elle, c'est l'auteur qne l'on entend. Tout ce qu'on
peut dire en faveur de miss Baillie, c'est qu'il n'est pas
un seul poëte dramatique anglais qui n'ait eu grand soin
de placer ainsi dans ses pièces quelques-unes de ces
comparaisons, toujours bien reçues du public de leur
pays ; mais cette excuse n'est pas suffisante aux yeux
des personnes d'un goût sévère, et qui ne reconnaissent
pour beau que ce qui est vrai.
L'autre passage nous a paru encore plus attachant
que celui-ci. La situation l'est en effet beaucoup plus,
et l'auteur en a tiré, selon nous, un excellent parti.
Aurore vient d'apprendre de son amant qu'il s'est engagé
au célibat par des voeux. Après avoir observé qu'elle
ne peut pas le suivre sous le déguisement d'un page ( et
cela peut-être assez mal-à-propos, puisque cette idée
ne devait pas s'offrir à son esprit, même pour être rejetée
), elle ajoute :
-
« But I have heard
That, near the sacred houses of your order
Convents of maids devout in Holy Land
Establish'd are—maids who in deeds of charity
To pilgrims and to all in warfare maim'd
, In sacred warfare for the holy cross,
Are deem'd the humble partners of your zeal.
Erm. Aye
,
suoh there are; but what availeth this I
udur. There will I dwell, a vow'd and humble sister,
We shall not far be sever'd. The same winds
That do Q- nights thro' your still cloisters sigh,
Our quiest cells visitingwith mournful harmony , Shall lull my pillow too. Our window'd towers
Shall sometimes show me on the neighbouring plains,
Amidst thy brave companions
,
thy mail'd form
Crested with glory
, on thy pawiqg steed
|leturi\iag from the wars. And when at last
Thou art in sickness laid—who will forbid
The dear sad pleasure ? — like a holy bride
I'll by thy death-bed stand
,
and look to heaven
'Where all bless'd union is. 0 ! at the thought,
Matfciplss this span oflife to nothing shrinks ,
And we are bless'd already. »
«Mais j'ai entendu dire que, dans la Terre-Sainte,
» des couvens de filles sont établis près des vénérables
i) maisons de votre ordre; que ces religieuses exercent
les devoirs dela charité envers les pélerins et les guerit
riers, blessés dans les combats qu'ils livrent pour con-
» quérir la croix, qu'enfin elles peuvent partager avec
» humilité votre zèle pieux.
» Ermingard. Oui, ces couvens existent j mais quel '
« avantage en espéreriez-vous retirer?

^
n Aurore. J 'habiterai l'un deux, après m'être liée aux
» autels par des voeux sacrés. Nous ne serons point trop î
» séparés. Les mêmes vents qui gémiront pendant la
» nuit parmi votre cloître solitaire feront aussi entendre
» leurs voix mélancoliquesdans les paisibles cellules du
» mien. Ils parviendront jusqu'à ma couche. Quelque-
» fois par les fenêtres d'une de nos tours, je t'apercevrai
» dans les plaines voisines au milieu de tes braves
» compagnons d'armes; je te verrai, couronné par la
» gloire et revêtu d une brillante armure, revenir des
» combats sur un superbe coursier..... et lorsqu'enfin
» tu seras atteint par quelque maladie..... qui pourra me
» priver d'un plaisir bien cher et bien douloureux?.....
» Je me tiendrai près de ton lit de mort, comme une cé- ^
M leste épouse 5 je lèverai les yeux vers ce ciel où toute
» union est sacrée. A cette pensée, il me semble que ce i
» court espace de la vie s'est réduit à rien, et que nous '
» jouissons déjà d'un bonheur éternel. » \
Ceux qui connaissent la Trenise sauvée d'Otwai n'aul'ont
pas lu ce passage attendrissant sans s'être rappelé
sa douce Belvidera. L'Aurore de miss Baillie a la même
pureté d'ame, la même tendresse supérieure à tous les
obstacles ; et ce qui vaut mieux encore, l'auteur moderne
égale icil'un des plus beaux passages d'Otwai (1), j
.,
(1) Voici le passage que nous avons en vue. Dans la tragédie
r d'Otway, tirée du chef-d'oeuvre historique de Saint-Réal, et si heureusement
imitée par La Fosse dans sou Manlius, Jaffier a épousé
Belvidera
,
fille de Priuli. Ce sénateur n'a point approuve leur union,
et vient de menacer Jaffier de toute sa vengeance. Les amants n'ont
plus d'autre ressource que la fuite; mais Jaffier qui ne se dissimule
pas les extrémités fâcheuses où ils vont se voir réduits, demande à
sans qu'on puisse le moins du monde lui reprocher une
imitation servile. Quand on sait trouver dans son ame
de tels sentimens et de telles expressions
,
l'on est toujours
sûr, malgré les fautes qu'on peut n'avoir pas évitées
,
de se faire lire avec un -vif intérêt. D—T.
Belvidera si elle pourra consentir à les supporter et à l'aimer encore,
Elle lui répond :
II Oh ! I will love thee
, even in madness love thee;
» Tho' my distracted senses should forsake me,
I) I'd find some intervals, when my poor heart
II Should swage itself, and be let loose to thine.
I) Tho' the bare earth be all our resting-place,
» Its roots our food
, some cliff our habitation
,
II I'll make this arm a pillow for thine head ;
» As thou sighing ly'st, and swell'd with sorrow,
II Creep to thy bosom
, pour the balm of love
)f Into thy soul, and kiss thee to thy rest;
« Then praise our God , and watch thee till the Morning. ::I
cc Oh ! oui, je t'aimerai, je t'aimerai même quand ma raison
J' viendrait à m'abandonner. L'esprit aliéné, j'aurais encore quel-
» ques intervalles où mon pauvre coeur, devenu plus calme
, se
]1 réunirait au tien. Si la terre nue est notre seul lieu de repos ,
si
» ses racines sont notre nourriture, si nous n'avons pour demeure
* qu'un rocher , je ferai de ce bras un oreiller pour ta tête. Tandis
» que tu reposeras soupirant et accablé de douleurs , je m'appro-
» cherai de ton sein, je verserai dans ton âme le baume de l'amour,
je t'embrasserai pendant ton sommeil ; ensuite je louerai notre
» dieu, et je te veillerai jusqu'au retour de l'aurore.
7)
LANGUE ALLEMANDE.
PARABOLES de Fréd. Adolphe Krummacher.
CE recueil forme deux volumes petit in-8°. La première
édition est de la fin de 1804; la préface dela
troisième édition, que nous avons sous les yeux, est
datée de juillet 1809. Un débit aussi prompt est trèsremarquable.
Il rend témoignage au penchant pour les
idées religieuses et même un peu mystiques qui règne
aujourd'hui chez les Allemands. M. Krummacher n'en
a que de ce genre dans ses paraboles. Ses personnages
sont le plus souvent des Hébreux ou d'autres Orientaux;
il a modelé son style sur celui de la Bible ; de
tous les philosophes grecs il ne met guère en scène que
Socrate et Platon. Deux volumes de suite écrits dans ce
genre épuiseraient, je crois, la patience des lecteurs
français; mais j'ai pensé qu'ils en verraient avec plaisir
un échantillon dans un ouvrage périodique destiné à
faire connaître en France la littérature de nos voisins.
J'ai choisi les morceaux dont l'originalité m'a paru la
moins étrangère à notre goût et à notre manière de
voir, et dont la fable pouvait offrir quelque intérêt à
la curiosité indépendamment de la morale/
C. V.
NATHAN.
NATHAN le prophète et le sage docteur de Salem était
assis au milieu de ses disciples ; et les paroles dela sagesse
et de la science coulaient de ses lèvres comme du miel.
Gamaliel, un de ses disciples, lui dit : Maître ! d'où
vient que nous recevons tes leçons avec tant de plaisir?
D'où vient que tout le monde recueille avec empressement
les paroles de ta bouche ?
L'humble docteur sourit : Ne sais-tu pas, répondit-il,
que mon nom signifie donner (i) ? Les hommes reçoivent
volontiers, pourvu que l'on s'entende à leur présenter ce
qu'on leur donne.
Et comment t'y prends-tu? demanda Hillel. Et Nalhan
répondit: Je vous présente un fruit d'or dans une écorce
d'argent. Vous recevez l'écorce, mais ensuite vous trouvez
le fruit.
Un autre jeur, Gamaliel interrogea le sage Nathan, et
lui dit : Maître ! pourquoi nous enseignes-tu en paraboles?
Nathan répondit : Ecoute, mon fils ! lorsque je fus
parvenu à l'âge d'homme, la voix de Dieu se fit entendre
à mon coeur; elle me disait d'instruire le peuple
,
de rendre
témoignage à la vérité, et l'esprit de Dieu se reposa
sur moi. Alors je laissai crottre ma barbe • je me vêtis d'un
habit grossier ; je me montrai dans les places publiques
, et je reprochai au peuple avec amertume ses vices et ses
défauts ; mais tout le monde prit soin de m'éviter, 11ul
ne prenait à coeur mes reproches
, ou bien chacun les
appliquait à son voisin.
La colère s'alluma dans mon sein; je sortis un soir de
la ville; je me retirai sur la montagne d'Hermon
, et je
dis en moi-même : ils refusent la lumière J eh bien l
qu'ils marchent dans les ténèbres ! qu'ils périssent dans
l'ombre de la nuit l Et je continuai dans mon courroux
à me promener sur les flancs ténébreux de la montagne.
Le crépuscule commença j l horizon blanchit à l'orient,
et la rosée du ciel tomba sur la montagne d'Hermon. La
nuit disparut ; des vapeurs balsamiques s'élevèrent.
L'orient brillait d'un éclat doux et charmant; de légers
(1) C'est, en effet. la signification du nom de Nathan en hébreu.
brouillards flottaient au sommet de la montagne et humectaient
doucement le terrain. Les hommes se répandirent
gaîment dans les campagnes ,
les yeux tournés vers
l'Orient. Bientôt le jour descendit du ciel; le soleil parut
dans sa gloire y les plantes couvertes de rosée réfléchirent
ses rayons.
Je m'arrêtai pour jouir de ce spectacle. Mon coeur éprouvait
une émotion inconnue. La brise du matin s'éleva,
et dans son murmure j'entendis la voix du Seigneur. Elle
me disait: Regarde, Nathan ! c'est ainsi que le ciel envoie
aux enfans de la terre le plus précieux, le plus salutaire
de ses dons
,
la lumière du jour!
En descendant la montagne ,
continua le prophète
l'esprit du Seigneur , me conduisit sous un grenadier.
L'arbre était grand et touffu; il portait en même tems des
fleurs et des fruits.
Je m'arrêtai sous son ombrage ; je contemplai ses
fleurs, el je dis : qu'elles sont belles ! que leur incarnat
est brillant ! Il ressemble au souffle de l'innocence sur les
joues fleuries des filles d'Israël... Je m'approchai davantage,
je me baissai pour considérer une branche de plus
près , et j'aperçus une grenade magnifique au milieu des
feuilles qui la cachaient.
Alors la voix du Seigneur me parla du milieu de l'arbre : Vois-tu, Nathan
, comment la nature donne l'espérance
du fruit dans la modeste fleur? Vois-tu comment elle te
l'offre en cachant sa main dans l'ombre du feuillage?
Et alors, poursuivit le sage Nathan
,
je repris courage,
et je retournai à Salem. Je me dépouillai de mes vêtemens
grossiers ; je parfumai mes cheveux, et j'enseignai
la vérité avec douceur et en paraboles; car la vérité est
sérieuse et a peu d'amis : c'est pourquoi elle aime à être
revêtue d'hahillemcns simples et gais, afin de se faire des
.amis et des disciples.
LA PEUPLADE NAISSANTE.
A une époque plus reculée que les dernières bornes de
l'histoire
, une famille qui fuyait les persécutions de l'un
des plus cruels tyrans de l'Asie
, se réfugia dans un pays
sauvage et ceint de montagnes inaccessibles. Les chefs de
la famille y périrent sans avoir pu élever leurs enfans.
Ceux-ci survécurent comme par miracle, et devinrent la
fige d'un petit peuple qui s'accrut dans l'ignorance et dans
la simplicité. Ils avaient peu de besoins et peu d'idées,
mais il leur restait une tradition confuse d'un être puissant
qui se nommait Dieu. Ils ne savaient ni oh existait
cet être
,
ni quelle était sa figure
,
ni comment il agissait •
mais ils honoraient comme leur Dieu le torrent qui descendait
des montagnes dans leur vallée, car ils buvaient
de son eau, le pays ne leur en offrait pas d'autre, et le
bruit de celte eau les effrayait.
Tout-à-coup le torrent se grossit par la fonte des neiges ;
il inonda la valléee, ntraînant avec lui les hommes et leurs
habitations. Ils tremblèrent alors devant leur Dieu
, et ils
dirent : il est irrité contre nous. Allons
, ne balançons
pas; aussitôt qu'il nous donnera de nouveaux signes de
sa colère, consacrons-lui ce que nous avons de plus cher!
Ainsi parlèrent les hommes du peuple
, et ils résolurent,
aussitôt que le torrent recommencerait à grossir, d'appaiser
son courroux en précipitant dans ses flots leurs
enfans en bas âge. Les parens pleurèrent, et attendirent
en tremblant le jour fatal du sàcrifice; et la superstition
détruisit ainsi les plus tendres sentimens de leurs coeurs.
Le jour du sacrifice arriva
, et les parens amenèrent en
tremblant les tendres victimes ) mais un étranger parut
tout-à-coup au milieu d'eux : il se nommait Maho
,
c'està-
dire fils de la mer; et il leur dit : Voulez-vous au mal
ajouter le pire ? Pourquoi sacrifier des victimes innocentes
? Combattez plutôt le torrent ! Mais le peuple
recula d'étonnement et de crainte. Plusieurs disaient : il
blasphème Dieu !
Cependant l'étranger portait une lyre ; il en fit résonner
les cordes et chanta. Alors le peuple se rassembla autour
de lui, et suivit en joyeux tourbillons les sons de sa lyre
jusque dans la montagne. A son exemple, ils déracinérent
des rochers ; et les rangeant sur les bords du torrent,
ils en formèrent une digue. Au retour du printems les
neiges fondirent encore ; le torrent grossit j mais il gronda
vainement, et ne put franchir les bornes qu'on venait de
lui prescrire.
Tout le peuple fut dans l'admiration, et l'on s'écria:
Maho
,
le fils de la mer, est Dieu ! Mais il leur dit en
souriant : Si cela est, vous êtes tous des Dieux
, car vous
avez vaincu le torrent par vos propres forces ; il ne vous
manquait que de les connaître. Sondez votre coeur ,
exercez ses facultés
, et vous commencerez à connaître
Dieu.
Oil est-il! où habite-t-il? demandèrent mille voix confuses.
Maho ne leur répondit pas, mais il leur apprit à
cultiver les champs et à planter des arbres. Et ils remarquèrent
que la pluie et la rosée fertilisaient les campagnes
et amenaient la bénédiction d'en-haut. Alors ils se dirent :
Dieu est là-haut. Les nuages sont sa tente, et c'est d'enhaut
qu'il fertilise le vallon. Ofïrons-lui de nos fruits
,
afin
qu'il descende. Et ils construisirent un foyer sur une colline
; ils mirent le feu aux prémices de leurs fruits
, pour
que la fumée s'élevât
,
et en portât l'odeur à leur Dieu ; car
ils disaient : il demeure en-haut, le ciel est sa maison, et
les nuages sont sa tente.
Cependant
,
quoiqu'ils n'eussent de Dieu qu une connaissance
bien imparfaite., la vallée devint de plus en plus
belle
,
de plus en plus fertile
, et le peuple était heureux
dans sa simplicité. Mais le désir de voir l'être inconnu
devint aussi de plus en plus grand
, et ils dirent au sage
Maho : Fais-nous une image qui puisse nous faire penser
à lui, car il ne veut pas descendre. Maho sourit, et il
leur sculpta une image de forme humaine. Ils la placèrent
sous une tente, et appelèrent la tente la Maison de Dieu.
Dès ce moment ils ne demandèrent plus 011 Dieu habitait,
ni ce qu'il était, car ils prirent bientôt l'image pour
Dieu même. Ils lui servirent leurs mets les plus exquis ;
ils mangèrent et ils burent ; ils rabaissèrent ainsi l'Etre
suprême
, et se rabaissèrent en même tems.
Ceci déplut au sage étranger
,
et il dit au peuple : Vous
allez voir si c'est*là le puissant Inconnu ! Aussitôt il mit
le feu à la maison de Dieu qui fut consumée avec l 'image.
Le peuple s'écria : non, l'image n'est pas Dieu ! Et il
demanda de nouveau : où pourrons-nous donc le trouver?
L'étranger leur dit : Regardez autour de vous. Les arbres
et les plantes naissent et fleurissent en silence, et la terre
enfante toute sorte de productions. Un souffle invisible la
pénètre et la ranime jour et nuit. Vous ne connaissez
cependant ni la nature ,
ni la figure de ce souille qui remplit
la montagne et la vallée
,
les hommes et les animaux...
Le peuple n'attendit pas le reste. Nous le savons a présent
,
s'écria-t-on de tous côtés
,
Dieu est le souffle ! Il
enveloppe la terre j il habite dans le sein des hommes et
des animaux.
Mais le sage leur répondit : Ne vous embarrassez ni du
nom ni de la figure. Soyez bienfaisans l'un avec l'autre
,
comme ce souille qui pénètre tout. Alors l'être inconnu
viendra à vous de lui-même.
Dans ce tems-là
,
il s'éleva parmi le peuple un homme
pltva d'orgueil et d'envie qui devint jaloux du sage étranger.
Il le haïssait parce que le peuple l'honorait, et le peuple
appelait cet homme Zalmi, c'est-à-dire le sombre
, car
il s'éloignait de tout le monde avec un air sombre et
chagrin.
Tout-à-coup un monstre formidable parut dans la vallée ;
c'était un énorme lion venant des montagnes ; il attaquait
les animaux et les hommes
, et retournait à son antre
après s'être baigné dans le sang. Les habilans crurent que
c'était un être surnaturel sorti de dessous la terre, et ils
se cachèrent dans leurs cabanes pour l'éviter ; mais le sage !
étranger leur dit : il faut aller au-devant du monstre. Il j
marcha le premier et on le suivit. 1
Comme ils passaient devant la cabane de Zalmi, celui- j
ci se montra, insulta l'étranger, et dit au peuple t Il va
vous conduire tout droit à la gueule du monstre ,
afin que
vrolre nombre diminue et qu'il luisoit plus facile de' vous
gouverner. Le monstre et lui sont d'intelligence.
Le sage étranger se tut j mais le peuple fut effrayé.
CependantZalmi avait un fils âgé de deux ans qui jouait
auprès de sa cabane. Tout-à-coup le lion sort dela forêt
en rugissant. Le peuple épouvanté recule. Le lion court
sur l'enfant la gueule écumante. Zalmi et la mère au désespoir
n'osent le secourir. Maho seul s'élance au-devant de
l'animal furieux, l'étourdit d'un coup de massue et achève
de l'etouffer dans ses bras. Epui-sé de fatigue et couvert
de sang, il a' encore la force de relever l'enfant et de le
rapporter à son cruel adversaire. Le père et la mère se
prosternèrent alors devant lui, et luidirent, en versant
des larmes : Non, nous ne sommes pas dignes de lever
les yeux jusqu'à toi.
Le peuple vint aussi et voulut adorer le vainqueur dl1
lion. Es-tu donc un homme? lui disaient-ils j es-tu l'être
inconnu sous une forme humaine, toi qui exerces tant de
bonté envers ton ennemi, toi qui méprises ta propre vie
lorsqu'il s'agit de faire le bien?,...
Ainsi parlait le peuple ; mais le sage étranger leur dit;
Mes enfans
,
je suis homme comme vous. Une voix secrète
qui parle à mon coeur, m'a comm'andé l'action que
je viens de faire. Une voix pareille parle aussi dans vos
coeurs. C'est pour cela que vous louez plutôt ^r»on action
que ma force. Cette voix s'est aussi fait entendre au coeur
de Zalmi, qui me haïssait j c'est pour cela qu'il s'est prosterIJé
-la face contre terre, et qu'il a pleuré. Et voyez 1
cette vol4 parle déjà au coeur de son fils y car il entoure
raon col de ses petits bras et il me carçsse. Mes amis!
e'est là le souffle et la voix de l'être invisible. Obéissez à
ses commandemens
, et vous le connaîtrez mieux luimême
; carla Divinité n'est nulle part aussi près de nous
que dans notre coeur.
Et tout le peuple s'écria : Nous reconnaissons à présent
qu'il ne s'agit ni de la demeure
,
ni de l'image, ni du nom.
Et depuis ce tems ils rendirent à l'être invisible le culte
de la fgi et de l'amour, avec la simplicité de l'enfance.
Leurs yeux s'cuvrirent toujours davantage, et ils ne
demandaient plus : Qu'est-ce que Dieu? où habite-t-il?
LA. JACINTHE.
Emilie s'affligeait de ce que l'hiver durait trop longtems.
Elle aimait beaucoup les fleurs
, et avait un petit
jardin oil elle cultivait elle-même les plus belles. C est
pourquoi elle attendait avec impatience la fin de l'hiver
et le retour du printemps.
Son père lui dit : Ecoule, Emilie, je t'apporte un oignon
d'une belle fleur. Mais il faut que tu donnes les plus grands
soins à sa culture.— Comment le pourrais-je ! répondit
Emilie; la terre est couverte de neige et aussi dure qu'un
rocher! Et elle parlait ainsi
, parce qu'elle ignorait que
l'on pût élever aussi des fleurs dans un vase; car elle ne
l'avait jamais vu. Son père lui donna donc un petit vase
rempli de terre ; elle y mit sa plante ; mais elle regarda
Bon père en souriant, et avec l'air de douter que sa proposition
fût sérieuse. Elle pensait que les fleurs avaient
besoin de l'azur du ciel et de l'haleine des zéphires
, et ne
pouvait croire qu'un si beau prodige pût s'opérer entre
ses mains.
La simplicité de l'enfance s'unit toujours à la modestie,
et ne connaît pas son pouvoir.
Au bout de quelques jours, la terre se gonfla dans le
vase. De petites feuilles vertes la soulevaient sur leurs
pointes
, et commençaient à se montrer au jour. La joie
Et sa mère dit : qu'il faut peu de chose pour réjouir le
coeur tant qu il demeure fidèle à la simplicité et à la naturel
Emilie se mit alors à arroser la plante, puis elle la contempla
avec complaisance et en souriant.
Le père s'en aperçut, et lui dit : Très-bien, mon enfant
I après la pluie et la rosée, le soleil doit paraître. Des
yeux rayonnans de bienveillance donnent un nouveau prix
au bienfait que présente la main. Ta plante doit venir à
bien
, mon Emilie.
Bientôt les feuilles sortirent tout-à-fait de la terre et leur
verdure brilla du plus doux éclat. La joie d'Emilie s'accrut
encore. Oh! dit-elle avec effusion de coeur, je serais
encore assez contente, quand même la plante ne fleurirait
pas.
Aimable modération ! s'écria le père. Heureux qui sait
se contenter! Il est juste, ma fille, qu'il te soit donné
plus que tu ne demandes. C'est la récompense de la modération
et de la candeur.... Et il lui montra le germe de
la fleur qui se cachait encore parmi les feuilles.
Les soins et l'affection d'Emilie augmentaient de jour
en jour, à,mesure que la plante se développait. Elle l'arrosait
de ses mains délicates, et demandait sans cesse si
l'eau n'était pas trop froide, s'il n'y en avait pas trop ou
trop peu? Lorsqu'un rayon de soleil donnait sur la fenêtre
,
elle se hâtait d'y porter son vase , et elle souillait avec
précaution la poussière qui s'était attachée aux feuilles j
ainsi la rose est caressée par le vent salutaire du matin.
Et la mère s'écriait : Oh!quelle douce alliance de l'innocence
la plus pure avec le plus tendre amour !
Emilie s'endormait le soir en pensant à sa jeune plante j
elle y pensait encore en se réveillant le matin. Souvent
elle vit en songe sa jacinthe fleurie ; alors elle allait la voir
à son lever, et sans se chagriner de s'être trompée, elle
disait en souriant : cela viendra l Quelquefois aussi elle
demandait à son père de quelle couleur elle serait j et
quand ils les avaient toutes passées en revue, elle reprefiait
avec gaîté : peu m'importe la couleur, pourvu qu'elle
fleurisse.
Et' le père disait à son tour : Douce Imagination ! qu'ils
sont aimables les jeux dont tu t'amuses avec l'amour innocent
et la naïve espérance !
Enfin la jacinthe fleurit; dès le grand matin douze clochettes
s'ouvrirent. On les voyait comme suspendues,
fraîches et brillantes, entre cinq larges feuilles, vertes
comme l'émeraude. Les fleurs étaient d'un rose tendre
,
pareil au reflet de l'aurore ou .au teint délicat d'Emilie.
Elles exhalaient une odeur balsamique. C'était une belle
matinée de mars.
Emilie, à genoux devant la fleur, ne se lassait point de
contempler cette magnificence : elle avait peine à en croire
ses yeux et jouissait de son bonheur en silence.
Son père en Ira tout-à-coùp ; il vit sa fille et la jacinthe ;
Emilie, lui dit-il avec attendrissement, tu es pour nous ce
que cette fleur est pour toi.
Aussitôt l'aimable enfant se leva et sauta au col de son
père. Elle le tint long-tems embrassé, et lui dit ensuite à
voix basse : 0 mon père ! puissé-je me développer comme
elle et vous rendre tout le plaisir qu'elle m'a donné !
LES NOMS DE DIEU.
Lorsqu'Alexandre, fils de Philippe, était à Babylone,
il fit venir des prêtres de tous les peuples et de tous les
pays qu'il avait vaincus et les assembla dans son palais.
Il s' assit ensuite sur son trône et leur demanda : Reconnaissez-
vous et adorez-vous un Etre Suprême et invisibleT
Tous les prêtres, et ils étaient en grand nombre, s'inclinèrent
et lui répondirent : Oui.
Le roi leur demanda encore : Quel est le nom que vous
lui donnez? Le prêtre de l'Inde répondit : Nous l'appelons
Brama, c'est-à-dire, ce qui est grand. Le prêtre de
Perse : Nous le nommons Ormus, c'est-à-dire, la lumière
primitive. Le prêtre de Judée : Son nom est Jehovah
Adonai, le Seigneur, qui est, qui a été et qui sera. Ainsi
chaque prêtre avait un mot et un nom particulier par lequel
il désignait l'Etre Suprême.
Et alors le roi se mit en colère et leur dit : Vous n'avez
qu'un seul roi, un seul maître. A l'avenir vous ne devez
plus avoir qu'un Dieu, et c'est Jupiter qu'il se nomme.
Ce discours affligea les prêtres
, et ils dirent au roi : Le
nom que nous t avons dit est celui que notre peuple donne
à Dieu depuis un lems immémorial. Comment pouvonsnous
le changer ?
Mais la colère du roi devint encore plus grande. Et
alors un vieux sage en cheveux blancs, un Bramine qui
avait accompagné le monarque à Bahylone, s'avança et
lui demanda la permission de parler à l'assemblée j puis
se tournant vers les prêtres, il leur dit : L'astre du jour,
la source de la lumière terrestre ,
éclaire-t-il aussi votre
pays ?
Tous les prêtres s'inclinèrent, et répondirent : Oui.
Le Bramine les interrogea l'un après l'autre, et leur
demanda comment ils le nommaient. Chacun lui dit un
nom différent qui était celui que l'astre du jour portait
chez son peuple, et alors le Bramine s'adressant au roi ; Ne faut-il pas aussi qu'à l'avenir ils donnent tous le même
nom à cet astre, et qu'ils l'appellent Hélios (i).
A ces mots, le roi rougit et dit ces paroles : Que chacun
se serve du nom qui appartient à sa langue, et qui est en
usage dans son pays.
(i) Nom grec du Soleil.
REVUE LITTÉRAIRE.
SUITE DE LA NOTICE RAISONNÉE DE PLUSIEURS OUVRAGES
publiés en Allemagne dans le cours de l'année 1812.
( Voyez le dernier Numéro
, p. 58. )
Die sage von der Hussiten vor Naumburg historischkritisch
untersucht von L. P. Lepsius. i B. in-8. Zeitz,
bey Webel.
Examen historique et critique de la tradition du Siège de
Naumbourg par les Hussites ; par L. P. Lepsius.
1 vol in-8°. Zeitz
,
chez Webel.
Le très-fameuxM. de Kotzebue fit jouer, il y a douze
ou quinze ans, un drame intitulé les Ilussites devant
Naumbourg. Si l'on pouvait soupçonner un homme
grave d'avoir pris la plume dans la seule intention de
réfuter un écrivain qui n'a jamais eu rien de commun
avec la vérité
, on regarderait cette savante dissertation
comme l'antidote de la pièce de théàtre ; mais un soin
plus important occupait M. Lepsius, déjà connu par
divers essais d'une excellente critique historique. Il fait
remarquer le cercle vicieux d'où les esprits étroits ne
veulent point sortir : ils prétendent prouver l'origine
d'une vieille institution par une tradition régnante, et
appuyer la tradition sur l'existence de cette institution
même. Or il se célèbre annuellement à Naumbourg une
fète populaire qu'on dit fondée en mémoire du siége
de cette ville par les hussites : donc les hussites ont
assiégé Naumbourg en I432. Il est démontré cependant
qu'à cette époque on travaillait avec succès
, au concile
deBaie, à une pacification générale. Selon les mêmes
Naumbourg, parce que son évêque Gerhard avait été
des plus ardens à faire condamner Jean Hus. Cet évêque
n arriva au concile qu'en 1416, et Jean Hus avait été
brûle, dès l'année précédente. La guerre des hussites
occupe une place trop importante dans l'histoire de
1 empire germanique, pour que l'écrit de M. Lepsius
n'ait pas été accueilli avec empressement : il a réuni
tous les suffrages.
Das Chamounithal amfasse des Mont-Blanc; ein Begleiter
auf der Reise durch dasselbe, von F. Gottschalk.
i band in-So. Halle, bey Schwetschke.
Le Guide du Voyageur dans la vallée de Chaumouni, pieddu Mont-Blanc; au par F. Gottschalk. i vol. in-8°.
Halle, chez Schwetschke. ( Avec une carte. )
Ces contrées pittoresques ont été souvent décrites • aussi l'auteur de ce nouvel itinéraire s'attache-t-il
à prouver, par la comparaison de son ouvrage avec les précédons
,
qu'il n'a point pris une peine inutile.
Il a été recommandé aux voyageurs comme le guide
le plus sûr et le plus instructif qu'ils puissent suivre ; et cet hommage lui a été rendu publiquement par des
savans et des naturalistes
,
qui avaient acquis une profonde connaissance du pays.
On a vu, il y a peu de mois, dans un numéro du
Mercure de France
, une lettre de M. Bourrit
,
réclamait qui fortement contre les reproches d'infidélité'
que lui a faits récemment un voyageur français (M. L'Eschevin). L'écrivain allemand est encore plus
défavorable à M. Bourrit: nous ne répéterons même
point les expressions un peu dures dont se sert M. Gottschalk
pour caractériser ses écrits et sa personne.
Zurufan alle jLerzte
,
eine gaenzhche
,
aber allein und
sicher Heil bringende Reform in der I-Jeilkllnde betriffend;
von D. W. Harcke, arzt in Braunschweig.
- i b. in-So.
Appel à tous les Médecins
, surla nécessité d'une réforme
totale dans la Médecine, et l'emploide remèdes uniques
et certains; par le D. W. Harcke, médecin à Brunswick.
i vol. in-8°.
Voilà un titre qui donne à penser: une réforme totale
dans la médecine! L'auteur de ce vaste projet n'abuse
pas néanmoins de la curiosité de ses lecteurs, pour les
tenir longtems dans une cruelle attente ; il va droit au
fait. «Tous les jours, dit le docteur de Brunswick,
i) nous voyons nos médecins tâtonner dans l'ombre,
» et, ne sachant à quel parti se décider, prescrire à
» leurs patiens ( car c'est ainsi qu'ils appellent leurs
3) malades en Allemagne ), dix, douze, quinze drogues
» différentes à la fois
,
dans l'espoir que ,
dans le
» nombre, il s'en trouvera peut-être une qui fera bon
M effet. Moi, je veux qu'un médecin, s'il n'est pas un
» charlatan, trouve d'abord ce remède unique et i/l-
» faillible. » Nous ne savons ce que diront les diverses
facultés de l'Europe du plan de réforme de M. le docteur
Hacke ; mais nous autres, formant la classe des
patiens, ne lui devons-nous pas des actions de grâces
pour ses bonnes intentions?
Almanach dramatischer Spiele zufxgeselligen Unterhaltung
aufdem Lande; von A. Kotzehpe. Leipzig, bey
Hartmann.
Almanach des Jeux dramatiques
,
pourl'amusement des
sociétés à la campagne; par A. de Kotzebue. Leipsick,
chez Hartmann.
Egalement habile à tout, la main de M. de Kotzebue
n'a quitté le burin de Clio que pour saisir les grelots de
Momus.Il venait à peine d'achever sa grande histoire de
Prusse, qu'il a lancé au public, sous la forme légère d'un
almanach, six petites pièces de théâtre composées pour
ses délassemens. Il est triste pour la gloire de l'inépuir
sable, que quelques malins, qui revenaient de Paris,1
aient reconnu, dans ses compositions nouvelles, six
pièces traduites du théâtre des Variétés ou du Vaudeville.
Historisches Gemoelde des letzten Regiernngs-Jahre des
gewesenell Koenig's Gustav IF, aus dein Schwedischen.
Hamburg, bey Schmidt. —Tableau historique
des dernières années du règne du ci-devant roi Gustave
IV ; traduit du suédois. Hambourg, chez
Schmidt ; deux parties.
L'auteur de cet ouvrage ne s'est pas nommé ; mais
ce n'est point pour se livrer plus librement aux impulsions
de l'esprit de parti qu'il a gardé l'anonyme. Il est
extrêmement rare , au contraire, de rencontrer un écrivain
qui montre un amour plus sincère pour la vérité.
Les moindres particularités dans ses récits dénotent un
homme qui a vécu probablement lui-même au milieu
des personnages qu'il fait agir et parler. Un nombre
considérable de pièces justificatives
,
dont la plupart
offrent un caractère officiel
,
suffit pour inspirer la plus
grande confiance dans les relations et les jugemens de
l'historien. L. DE S.
LANGUE HONGROISE.
POUR mieux atteindre le but que nous nous sommes
proposé dans notre entreprise, nous ferons entrer dans
le Mercure Etranger la Litlérrature Hongroise. C'est
une mine inconnue, mais très-riche à exploiter. Les
écrivains tant Français qu'étrangers se sont peu occupés
jusqu'à présent de la langue et de la littérature des Hongrois.
On ne peut attribuer cette indiférence pour une
nation aussi intéressante qu'à l'ignorance presque générale,
où l'on est de sa langue
,
très-peu répandue en
Europe : delà ce silence profond que les écrivains français
et autres ont gardé depuis environ 5o ans sur un pays
digne d'être mieux connu. Cependant la nation hongroise
appartient à la grande famille européenne ; elle
a des hommes savans et distingués dans la littérature la ; poésie est cultivée chez elle avec beaucoup de
succès ; sa langue est riche et harmonieuse, et parmi
toutes les langues européennes elle seule a l'avantage
d avoir une prosodie semblable à celle du grec et du
latin.
Dans le numéro prochain de notre Mercure, nous développerons le génie de cette langue, et nous tâcherons
d'inspirer de l'intérêt pour une littérature dont les pro- ductions seront offertes pour la première fois à la cu- riosité et à l'examen des lecteurs français.
M. Charles de Bérony, homme de lettres
, connu par des traductions de plusieurs ouvrages importans, qui
sait etparle presque toutes les langues de l'Europe, s'est
chargé de la rédaction de cette partie du Mercure
Etranger. Lui seul nous a paru pouvoir remplir dignement
une tâche si difficile. C'est ainsi que, pour répondre
à l accueil dont le Public honore déja notre entreprise,
à peine commencée, nous ne négligeons rien pour associer a nos travaux les écrivains qui ont fait
preuves de talens et de lumières en divers genres de
littérature.
LANGUES DU NORD.
PRÉCIS DES OBSERVATIONS PHYSIQUES ,
GÉOGRAPHIQUES
ET HISTORIQUES SUR LA LAPONIE
,
publiées en suédois
par le baron HERMELIN
,
et le docteur WAHLENBERG.
QUOIQUE la Laponie, située sous le ciel le plus rigoureux
,
semble condamnée à ne pouvoir jamais obtenir
là culture et la population des autres pays de l'Europe,
cette contrée est digne d'attention sous plusieurs rapports.
Là les phénomènes des saisons se montrent sous
des traits extraordinaires, et les productions prennent
un caractère particulier. Là d'immenses amas de neiges
se convertissent en glaciers, ou alimentent des lacs
d'une vaste étendue et des fleuves remplis de cascades
imposantes; là, loin du théâtre des grands événemens,
et du luxe de la civilisation
,
des hommes simples, rapprochés
de la nature, restent encore fidèles à la vie pastorale
de leurs ancêtres. Parmi les ouvrages qui ont paru
dans les derniers tems sur cette contrée polaire, se distinguent
ceux du baron Hermelin et du docteurVVahlenberg
, par l'exactitude et la nouveauté des observations.
M. Hermelin, connu par les excellentes cartes de Suède
et de Finlande qu'il a publiées à Stockholm, est propriétaire
d'un vaste district sur les frontières de la Westrobotnie
et de la Laponie deLuleo; il a entrepris dans
ce domaine des défrichemens considérables, et il s'est
attaché sur-tout à faire valoir les richesses <lu règne
minéral que renferment Lesmontagnesvoisines. Il a publié
sur ce sujet assez récemment à Stockholm un mémoire
accompagné de cartes et de vues. Les mines de fer, de
cuivre et d'argent de la Laponie suédoise sont décrites
dans ce mémoire d'une manière très-satisfaisante. Nous
citerons quelques détails sur la roche de Gelliware,
qui est une des plus remarquables. Elle est située entre
les rivières de Luleo et de Kalix ; son élévation est de
cinq à six cents pieds au-dessus des marais et des lacs
quil'environnent de tous côtés $ elle s'étend de l'est à
l'ouest sur l'espace d'une lieue, présentant dans toute
son étendue une masse de mine de fer de très bonne
qualité, recouverte de quelques blocs granitiques, et
d'une couche de terre peu profonde. Sur le sommet de
cette roche, on découvre à la distance de trente lieues
les cîmes des montagnes de Norwège avec leurs glaces
et leurs neiges éternelles. Le minerai tiré de la roche de
Gelliware et de plusieurs autres est travaillé sur les lieux
mêmes
,
et dans les usines de Westrobotnie
,
où il y a
plus de ressources pour se procurer du bois et du charbon
-, les transports se font en été sur les fleuves de
Luleo, et le Torneo, et en hiver sur des traîneaux.
Outre les roches qui donnent le fer, il y en a plusieurs
qui contiennent du cuivre et de l'argent : mais l'exploitation
est difficile, et le produit ne répond pas à la dépense.
La plupart des mines d'argent ont été abandonnées.
C'est du baron Hermelin que M. Walilenberg reçut
les premiers encouragemens pour entreprendre des
voyages en Laponie. L'académie des sciences de
Stockholm lui a fourni ensuite des secours ,
et a dirigé
ses recherches. Ce jeune savant, se dévouant à la
science, a surmonté tous les obstacles que le climat
et le sol lui présentaient, et il est parvenu à recueillir
un grand nombre de faits importans pour l'histoire de
la nature et de l'homme. Il en a rendu compte dans
plusieurs mémoires, dont ceux qui contiennent la description
géographique et économique de la Laponie de
Kemi, et les observations sur les phénomènes des montagnes
,
sont les plus dignes d'attention.
En revenant d'un voyage au Cap-Nord, en 1802,
M. Wahlenberg prit sa route par la Laponie de Kemi,
qui a reçu son nom du grand fleuve Kemi ; elle touche
à la Finlande vers le midi. Le voyageur y séjourna
quelque tems, et dans sa relation publiée en 1804, il
décrit avec beaucoup d'exactitude le sol, les rivières,
les lacs
,
les productions
,
les usages et les moeurs. Les
districts dont il parle avec le plus de détails, sont les
grandes paroisses d'Utsioki entre le 69 et le 7o degrés,
d'Enare, entre le 68 et le 69, et de Sodanhylae, entre
le 67 et le 68. Dans la partie géographique, il faut surtout
remarquer la description du lac Enare, un des plus
considérables de l'Europe 5 il reçoit un grand nombre
de rivières ; sa longueur est de vingt-huit à trente lieues,
et sa largeur de quinze à seize ; son lit s'enfonce entre
des montagnes et des rochers escarpés ; ses eaux ont
une profondeur de sept à huit pieds $ au centre du
bassin, elles sont entièrement libres ; mais vers les
bords, on voit une multitude d'îles très-rapprochées les
unes des autres, et dont plusieurs ont au-delà d'une
lieue de tour. Le lac est navigable, et a son écoulement
par la rivière de Paswig, qui tombe dans un golfe de la
mer Glaciale. Les lacs et les rivières des paroisses d'Utsioki
et Enare restent couverts de glace deux mois plus
long-tems que ceux du centre de la Suède, aux environs
d'Upsal. Plusieurs rivières sont très-riches en poissons,
et sur-tout en saumon. Celle de Tana fait subsister par
ce produit plus de mille personnes le long de ses bords,
et dans la contrée voisine.
Il est intéressant d'observer les progrès de la culture
et de la population dans cette plage hyperboréenne, et
de voir comment l'homme se répand dans ce nouveau
domaine de son industrie. On a fait quelques essais
assez heureux pour acclimater l'orge et l'avoine ; les légumes
,
tels que les carottes, les choux, les pois, les
pommes-de-terre, réussissent plus généralement. Les
chevaux et les vaches, transportés du nord de la Suède
et de la Finlande, ont prospéré, et le laitage est d'une
grande ressource pour les colons. Ces colons sont des
Finois, des Suédois et des Norwégiens; ils se mêlent
souvent aux Lapons, qui voyant leurs établissemens,
s'en rapprochent, et tâchent d'en faire de pareils. Ce
rapprochement a été facilité par l'introduction du christianisme
,
et il s'est fait dans les derniers tems des mariages
mixtes, qui ont produit des races métisses
,
ayant
des traits particuliers, et dont le langage est un mélange
singulier de Lapon, de Finois et de Suédois. En 1756
on comptait dans la paroisse de Sodankylae 760 habitans
; en 1800, il y en avait 1617, et en 1802, 1786 ;
de sorte que la population a doublé dans l'espace d'environ
quarante ans.
M. Wahlenberg a observé qu'il règne des différences
frappantes dans les moeurs et les usages des diverses par.
ties dela Laponie. Dans les unes, on aperçoit chez les
femmes un goût marqué pour la parure ,
tandis que , dans les autres, elles sont de la plus grande indifférence
sur cet objet. Ici se manifeste un penchant décidé pour
l'ivrognerie et la paresse ; là règnent la plus grande sobriété,
et une activité qui ne craint ni la peinel, ni le
danger. Quelques tribus ont l'habitude de [l'obéissance,
delasoumission, et d'une hospitalité désintéresée ;
d'autres sont jalouses de l'indépendance, reçoivent les
étrangers avec froideur, et ne leur rendent aucun service
, sans avoir obtenu la promesse d'une récompense.
Nous terminerons ce précis en indiquant les principaux
résultats des observations que M. Wahlenberg a recueillies
dans un voyage aux montagnes de Laponie,
et qu'il a publiées en 1809 à Stockholm, avec une carte
et des vues. Les montagnes que le voyageur a visitées,
sont au 68e degré latitude nord. Elles se rapprochent
beaucoup de la mer, et dominent principalement dans
la Laponie norvégienne. Leur hauteur est entre cinq et
six mille pieds ; plusieurs forment d'immenses glaciers
, dont les phénomènes ressemblent à ceux des glaciers de
Suisse. M. Wahlenberg est le premier qui ait enirepris
de monter sur ces glaciers du nord
,
dont à peine on
connaissait auparavant l'existence ; il en a mesuré la
hauteur
,
examiné les glaces
,
et observé la température.
Le plus grand porte le nom de Sulitelma, et s'élève à
5798 pieds au-dessus de l'Océan. Il se compose d'une
suite de sommets et occupe un espace de plusieurs
lieues. Onyvoit, commedansles Alpos helvétiques
,
des
mers déglacés descendues dans les vallées, des moraines,
des crevasses énormes, et des amas de neige, qui ont
quelquefois une profondeur de cent pieds. Les glaces
se présentent sous la forme de pyramides
,
de colonnes
et d'aiguilles, et ont la dureléile la pierre. On ne lit pas
avec moins d'intérêt ce que dit M. Wahlenberg de la
température générale de la Laponie, et des influences
qu'elle a sur la végetation. Il fixe la ligne de la aeige à
quatre mille pieds environ au-dessus de la mer : en Islande,
à peu-près à la même latitude, cette ligne descend
à deux mille cent pieds 5 mais en Suisse et en
Italie, elle ne commence qu'à sept ou huit mille pieds
, et il y a des habitations aussi élevées que les sommets
glacés du Sulitelma. Au Chimborazo la ligne de la
neige est à i4, 760 pieds au-dessus de la mer ; les grains
mûrissent à 11,300 pieds
,
et il y a des villes a la hauteur
de 10,950 pieds. Ces données correspondantes ont autant
d'importance pour la physique que pour la géographie.
M. Wahlenberg aura occasion d'en recueillir
de nouvellespendant le voyage qu'il fait maintenant avec
M. Buch dans les montagnes de Suisse. On nous a assuré
que le savant et intrépide voyageur suédois se
propose d'aller ensuite en Asie, pour visiter le mont
Liban, et pour observer sur ce mont fameux les phénomènes
de la température et dela végétation. L'académie
des sciences de Stockholm a rendu justice a ses
talens et à son zèle, et l'a placé parmi ses membres.
J. P. CATTEAU-CALLEVILLE.
NOTICE sur la Bibliothèque de l'Histoire suecgothique
, par WARMIIOLT/:
, en suédois.
L'HISTOIRE et les antiquités sont la partie de la littérature
qui a toujours été cultivée avec le plus de soin
dans les contrées du Nord. Les Danois
,
les Suédois,
les Polonais, ont un très-grand nombre d'ouvrages, de
mémoires
,
de dissertations
, sur les événemens dont
leur pays a été le théâtre dans les tems anciens et modernes
, sur les monumens échappés aux siècles
,
sur les productions
,
les usages et les moeurs. On
trouve une partie considérable de ces productions,
indiquée, avec des notices critiques et bibliographiques,
dans la Bibliothèque historique de Suède, de feu M.
Warmholtz. Ce littérateur suédois avait vécu long-tems.
en Hollande
, en Allemagne et en France
,
et avait
rassemblé dans ces pays ,
ainsi qu'en Suède
, une collection
de livres aussi nombreuse que choisie 5 il entretenait
de plus une correspondance littéraire fort étendue
,
et se procurait les meilleurs journaux. Retiré dans
une terre qu 'il possédait à quelque distance de Stockholm
, et où il avait rassemblé tous ses livres
,
il consacra
plus de dix anneés au grand ouvrage dont nous
parlons
,
et qu'il acheva peu avant sa mort. Il en
déposa le manuscrit entre les mains de M. Gjoerwell,
bibliothécaire du roi de Suède
, et le chargea
d 'en soigner l'impression. Quelques volumes parurent
de 1783 à 1786 5 mais le manque de fonds occasionna
une interruption qui dura plusieurs années. Quelques
amateurs des sciences s'étant ensuite intéressés à cette
entreprise, on a repris l'impression
, et il a paru successivement,
dans les dernières années
,
plusieurs volumes
qui se rapprochent des tems modernes. Le plan
est le même que celui de la Bibliothèque historique de
France
, par le P. Lelong. Les notices sont faites avec
beaucoup d'exactitude et de soin
,
et contiennent souvent
des citations et des anecdotes curieuses. Quoiqu'il
soit principalement question des ouvrages nationaux
l'auteur n'a , pas négligé ceux qui ont paru dans les
pays étrangers, et il a donné une attention particulière
aux voyages. En indiquant celui de Payen,)ieutenantgénéral
de Meaux
,
qui parut en 1660
,
il rapporte le
passage suivant : « Les premières villes du royaume de
Suède sont Yoenkoeping
,
Linkoeping
,
Telje
,
Upsal,
Kopparberg ( ou Fahlun ), qui, toutes prises ensemble,
ne valent pas Vaugirard et Montmartre. » Ce jugement
peut paraître léger et tranchant ; mais, à l'époque
dont il s'agit, il pouvait ne pas être sans fondement.
Le voyageur exceptait la capitale ; Gothembourg, qui
est maintenant une cité peuplée et florissante
, ne faisait
que de naître par l'industrie de quelques familles
hollandaises et flamandes. Encore de nos jours, si l'on
fait abstraction des capitales et de quelques ports de
mer, tels que Dantzick, Riga, Rével, Carlscrona
, Bergen, il y a dans le Nord peu de villes qui
retracent l'image de celles de France
,
d'Italie et d'Allemagne.
La population est trop disséminée
,
les manufactures
et les métiers sont trop peu avancés pour qu'il
puisse se former, dans l'intérieur, des cités opulentes
, construites régulièrement
,
et présentant un aspect
imposant. On doit pardonner au voyageur ,
qui se
transporte dans les plages septentrionales des bords du
Tibre
,
de la Seine
,
de la Loire, du Rhin, de se
laisser entraîner, par la charme et l'influence des souvenirs
,
à des jugemens que les indigènes
,
dont l'oeil
n'a pas des objets de comparaison
,
peuvent trouver injustes
et sévères.
En parlant des ouvrages sur la Laponie
,
M. Warmholtz
en cite un ,
dont l'auteur était Lapon ; il se nommait
Nicolas Oern, vivait au commencement du dernier
siècle, et avait fait quelques études en Suède. Ce Lapon
,
le premier et le seul sans doute qui ait écrit des
livres, conserva cependant toujours le naturel nomade ;
il parcourut plusieurs pays , et se fit remarquer par
plusieurs aventures. S'étant produit en Allemagne sous
le titre de prince
,
il captiva le coeur d'une princesse
qui allait l'épouser, lorsqu'elle , reçut des renseignemens
peu satisfaisans sur son compte. Le prince démasqué
prit la fuite
,
et passa en Russie : convaincu de
mauvaise conduite, il fut arrêté et envoyé à Astracan;
mais il parvint à s'échapper, et sut intéresser en sa faveur
le roi d'Angleterre. Cependant les secours qu'il
attendait de ce prince n'ayant pu arriver à tems
,
il
mourut dans la misère parmi les frimas du nord de la
Russie. Son ouvrage sur la Laponie est en allemand
r
et parut en 1707 ; il en publia un autre dans la même
langue
, en 1^08
, sous le titre pompeux de Lettres du
fameux voyageur et prince lapon Nic. Oern, écrites,
pendant ses voyages ,
à ses compatriotes.
Plusieurs autres notices présentent un grand intérêt,
et fournissent des matériaux précieux pour l'histoire
littéraire. Nous citerons celles qui ont pour objet les
ouvrages sur 1 hypothèse de la diminution des eaux dont André Celsius, professeur à Upsal ,
, peut être
regardé comme le père ; le fameux livre intitulé : uétlantica, où Rudbeck déploie une érudition immense
pour prouver que la Scandinavie fut le berceau du
genre humain ; et la grande collection désignée par le
titre de Suecia antiqua et hodierna ( la Suède ancienne
et moderne ). Cette collection offre une suite d'estampes
au nombre de trois cent cinquante-trois, qui représentent
les villes
,
les ports
,
les sites remarquables
,
les
monumens de l'antiquité
,
et les châteaux. Entre ce&,
derniers
,
il y en a cependant plusieurs qui n'ont jamais
existé qu'en projet
,
et qu'on chercherait vainement
en parcourant le pays. Ce fut le comte Eric de
Dahlberg
,
général de Charles X, de Charles XI et de
Charles XII, qui donna l'idée de l'ouvrage ; très-versé
dans le dessin
,
il fournit lui-même plusieurs plans
, et
il demanda en même tems qu'on joignît aux gravures.
un texte historique. Ce texte
,
qui ne fut achevé qu'en
partie
,
est conservé en manuscrit dans la bibliothèque
du roi. Le recueil des estampes parut sous les règnes
de Charles XI et de Charles XII
,
et non sous celui de
Gustave III
, comme il est dit dans l'Année littéraire
année , i ^3
,
n° i3.
Cette belle collection
,
qui est aussi bien exécutée
pour le dessin que pour les gravures, fut d'abord destinée
à servir de présent de la part du roi 5 mais dans les
derniers tems, quoique le roi se soit réservé d'en disposer
ainsi quand il le trouverait à propos ,
la bibliothèque
publique de Stockholm a pu en vendre ou en
échanger un certain nombre d'exemplaires. En 1773
,
il.
en avait été envoyé dix à Paris au libraire Valade.
Le nombre des ouvrages historiques s'est augmenté
assez considérablementen Suède depuis que M. Warmholz
a achevé son travail. Nous pourrons citer entre
autres l'Histoire de Gustave Adolphe le Grand, par
M. Hallenberg; l'Histoire âAdolphe Frédéric et de
Louise Ulrique, par le baron de Rosenhane 5 lcs
Dynasties régnantes en Suède, et l'Histoire du Sénat,
par le même ; le Cours diHistoire de Suède, par
M. Fandt, professeur à Upsal. Nous nous proposons
de faire connaître ces ouvrages plus en détail dans une
autre occasion.
J.-P. CATTEAU-CALLEVILLE.
LANGUES ORIENTALES.
SUITE de la Notice des ouvrages dè littérature Indienne,
publiés au Bengale.
Asiatickresearches, (Recherchesasiatiques ouMémoires
de la Société établie au Bengale pour faire des recherches
dans l 'histoire, les antiquités, les arts
,
les
sciences et la littérature de l'Asie). Calcutta, impriprimée
par Hubbard
,
à l'imprimerie hindoustanie
1810. In-4° de 5J4 , pages, avec 8 planches et
une carte du Gangatri.
L'académie fondée à Calcutta par MM. Jones
,
Wilkins,
Chambers, Polier, sous les auspices de M. Hastings
,
et la protectionimmédiate du gouvernement général
de l'Inde, conserve le même degré de splendeur
auquel l'avaient portée dès sa naissance ses célèbres fondateurs.
Les membres qui la composent, acquiérent
chaque jour de nouveaux droits à l'estime
,
à la reconnaissance
des hommes instruits de tous les pays, par
leur infatigable ardeur à cultiver une langue et une
littérature qui nous étaient inconnues, à explorer et
à décrire des contrées où nul Européen n'a pénétré
avant eux. Je n'hésite pas à exprimer ici le plaisir,
l'intérêt que j'éprouve à la lecture des Mémoires de la
Société Asiatique
,
dont les onze premiers volumes
contiennent plus denotions littéraires absolument neuves
qu'aucune des Collections académiques publiées en
Europe. Cessentimens ne scandaliseront point ceux qui
savent, et sur-tout qui sont bien convaincus que tous
les hommes qui cultivent les sciences, la littérature et
les arts, doivent se regarder comme membres de la
même famille
,
qu'il doit exister conséquemment
entr'eux une espèce de consanguinité qui les porte à
s'estimer, à s'aimer, à se rapprocher.
Le volume dont il* s'agit, un des plus importans de
cet inappréciable recueil, renferme dix mémoires.
N" Ier. Description des pétrifications qui se trouvent
auprès du village de Trivikera dans le Carnate; par
M. J. WARREN
,
capitaine au 338 régiment d'infanterie
de S. M. B. ( 10 pag. ).
LE village de Trivikera est situé sur le' bord septentrional
de l'Ariakoupam ou rivière de Vilnour, à l5
milles ( cinq lieues ) nord-est de Pondichéry. Il ne consiste
maintenant qu'en quelques hutes éparses; c'était
autrefois une ville considérable
, comme on en peut juger
par les restes d'une pagode entièrementen pierres, et dont
la principale tour d'entrée a huit étages.
A un quart de mille Est de ce village
,
M. Warren a vu
un assez grand nombre de troncs d'arbres d'une immense
dimension, pétrifiés j les uns couchés sur le sol, les
autres à demi enterrés. Plusieurs de ces troncs ont 40 ^
pieds de long. Notre voyageur en a même mesuré un qui
avait 60 pieds et 8 à 9 pieds de diamètre vers la racine.
Un officier français qui réside maintenant à Pondichéry
,
a montré à M. Warren un morceau de bois pétrifié
, trouvé
dans l'Ariakoupam
,
à 7 ou8 milles anglais du village de
Trivikera
, et il y a tout lieu de conjecturer que le lit de
la rivière et les terres environnantes renferment beaucoup
plus d'arbres pétrifiés qu'on n'en trouve à découvert sur la
surface du terrain. Ces arbres paraissent être des tamarins
au port majestueux et au vaste ombrage
,
quoique
l'on n'aperçoive aujourd'hui aucun vestige de leurs immenses
branches
,
dont on peut d'ailleurs se former une
idée par la prodigieuse dimension des troncs pétrifiés.
No II. Essais sur les îles ~sucrées le l'Occident, et autres
essais relatifs à cet ouvrage, par le major FR. WILTROD
j sixième essai ( 141 pag. ).
CE mémoire n'est, comme on Je voit, que la sixième
partie d'un grand ouvrage, dont les cinq premières ont
paru dans les volumes précédens. Ce sera pour nous le
sujet d'un article particulier et fort intéressant, dans lequel
nous examinerons si, comme le prétend notre savant
confrère (1)
,
les anciens Hindous ont connu l'Europe et
même l'Angleterre. Quelque soit, au reste, l'opinion qu'on
ait de son système, ses mémoires n'en sont pas moins
précieux par le grand nombre de passages des Vêdas
,
des
Pourânas et autres ouvrages samskrits qu'ils renferment.
N° III. Catalogue des plantes médicinales et des drogues
de l'Inde, avec leurs noms hindoustanis et samskrits;
par J. FLEMING
,
M. D. ( 22 pages ).
CE catalogue est spécialement destiné aux médecins
qui arrivent dans l'Inde, pour leur faire connaître les
principaux articles que leur fournit la matière médicale de
ce pays, et sous quel nom l'on peut se les procurer.
Le nom systématique des plantes est tiré de l'édition du
Systema Plantarum de Linnée
,
donnée par Wildenow.
Quant aux espèces non mentionnées dans cet ouvrage leur description , et leur artangement ont été empruntés de
M. Roxburgh, qui, avec sa libéralité ordinaire, a mis ses
manuscrits à la disposition de M. Fleming. On conçoit
aisément toutes les difficultés qu'il a dû éprouver pour
bien établir la synonymie entre les noms samskrits
hindoustanis, , et les noms systématiques. Ici l'auteur proclame
avec une noble franchise ses obligations envers
M. H. T. Colebrooke, savant justement célèbre en Angleterre
comme dans FInde
, par son immense érudition
samskrite. On conçoit aisément qu'un semblable mémoire
(r) M. Wilford est membre associé de l'Institut de France.
n'est pas susceptible d'analyse, mais nous le croyons
digne des honneurs de la traduction, et nous nous ferions
un devoir de communiquer notre exemplaire au
médecin qui voudrait entreprendre cet utile travail.
N* IV. Essai sur les Sikhs ; par le brigadier général
MALCOLM(1). ( 213 pages).
QUOIQUE les Sikhs (2) forment maintenant, dans le
nord de l'Inde
, une nation nombreuse et formidable
,
qui
a déjà exercé la plume de plusieurs Anglais
,
leur nom
est à peine connu parmi nous. Ils n'en méritent , pas
moins notre attenlion, et l'essai de M. Malcolm suffit
pour donner une juste idée de l'importance politique de
ce peuple nouvellement formé. L'auteur ne s'est pas
contenté des renseignemens qu'il avait recueillis pendant
une expédition faite par les Anglais dans le Pandj-âb, en
l8o5 : il a eu de fréquentes conférences avec un gourou
ou prêlre sikh de l'ordre nirmala
,
également savant et
communicatif; enfin un de ses confrères de la Société
Asiatique, M. Lcyden
,
lui a communiqué de longs extraits
de ÏAdi Grand'h , et autres traités religieux
, et historiques
,
écrits par des Sikhs en dialectes Pandjabi et
Doggar. L'auteur a divisé son mémoire en trois sections.
La première contient l'histoire de's Sikhs, leur état présent,
des observations sur leurs institutions religieuses, leurs
moeurs ,
leurs usages. Ce peuple aujourd'hui si considérable
,
n'était il y a peu d'années qu'une secte fondée à la fin
du 15esiècle de notre ère, sous le nom qu'ils portent encore aujourd'hui, par Nanek Chah
, originaire de la seconde
(1) Le même qui fut envoyé en ambasssade auprès du roi de
Perse en 1799* Voye* le Précis Historique de la Perse, tome X pag. 23i de la nouvelle édition des Voyages de Chardin. ,
(2) Ce nom qu'on donne k quiconque suit un gourou, c'est-àdire
un maître, un pédagogue particulier, est la corruption du mot
samskrit sikcha, ou chichia , écolier, disciple
, sectateur.
caste pure des Hindous nommée Kchetreya, né en 1469
à Talwendi, petit village de la province de Lâhor. Ce
village est devenu une ville assez importante sous le nom
de Rayapour ( ville Capitale )
, sur les bords du Beyah
l ancien Hyphasis. Nanek montra dès sa tendre enfance
un grand penchant pour la dévotion
, et beaucoup d'éloignement
pour les choses de ce monde. Ayant été chargé
par son père d'acheter du sel dans un village voisin ,il distribua
tout son argent à desJaqyrs ou pieux mendians
qu 'il rencontra. Cet acte de générosité et plusieurs autres
que nous passons sous silence
,
lui valurent de rudes
corrections paternelles.-Elles ne cessèrent que d'après les
injonctions du Raya, ou chef même du canton ,
qui crut
reconnaître dans Nanek un favori de la Divinité. Après
différentes circonstances qui contribuèrent à lui établir un
caractère divin
,
Nanek se mit en voyage j il visita toutes les
villes de l'Inde où il opéra
,
dit-on, plusieurs miracles
,
fit le
pèlerinage de la Mekke et de Médyne
, sous le costume de
faqyr, raisonna avec les docteurs musulmans
, montrant
toujours le plus grand éloignement pour toute espèce de
querelle
, et un vif désir de fondre ensemble la religion
hindoue et la religion musulmane
,
qui sont parfaitement
d'accord touchant l'unité de Dieu. Il éprouva la plus vive
opposition de la part des docteurs et sur-tout des pénitens
hindous. Ceux-ci sommèrent Nanek de faire
quelques miracles, afin de leur prouver sa mission.
« Un saint instituteur, leur répondit-il, n'emploie
r> d'autres moyens que la pureté de sa doctrine. Le monde
» peut bien changer, mais le créateur est immuable. « Cette sage réponse est une terrible objection contre ses
sectateurs même, qui lui attribuent un si grand nombre de
miracles. Peu de tems avant sa mort il se rendit à Moultan
ville célèbre , par le grand nombre de ses docteurs musulmans.
- Je viens parmi vous ,
leur dit-il, comme le Gann
ges sacré se rend dans l'Océan. n A son retour dans le
Pandj-âb
,
il abandonna la forme humaine
, et fut enterré
sur les bords du Ravi, qui depuis a couvert de ses eaux le
lieu de sa sépulture.—Malgréles miracleset autres circonstances
ridicules dont les Sikhs prétendent embellir l'histoire
de leur fondateur, on voit aisément que c'était un homme
doué d'un génie supérieur, animé par les sentimens
les plus nobles, et profondément affligé des folies et des
cruautés de l'espèce humaine. A la vue des querelles et
des rixes qui s'élèvent souvent entre les Hindous et les
Musulmans, dans un pays limitrophe de l'Inde et de la
Perse
,
Nanek conçut le projet de concilier leurs religions.
Son principal
, son unique but, était donc de rallier les
Hindous.et les Musulmans au plus sublime des principes
la piété , envers Dieu, la paix entre les hommes j et pour
répandre celte sainte doctrine, il n'employa jamais que les
exhortations et la douceur.
Nanek n'ayant trouvé aucun de ses fils capable de lui
succéder dans ses fonctions spirituelles
,
choisit un Kchetreya
, nommé Lehana : il l'initia dans les mystères sacrés
de sa nouvelle religion
,
le revêtit du manteau de fakyr,
et lui fit prendre le nom de Gourou-Angada. Nous épar-
• gnons à nos lecteurs la nomenclature et l'histoire des
Gourous (i)
,
qui se sont succédés jusqu'à présent ; il
nous suffira de remarquer que plusieurs ont fait des in..
novations très - importantes dans la religion de Nanek.
Les uns ont permis de manger des animaux, excepté de
la vache; d'autres ont ajouté d'amples commentaires au
livre de leur prophète : quelques-uns scellèrent leur foi de
leur sang ; l'intolérance des grands moghols musulmans
et des radjahs hindoux contribua puissamment à la propagation
de cette secte. Elle prit, en effet, une attitude
guerrière et imposante après la mort tragique du gourou
Tegh-Behader en 1675. Leur douceur, leur patience
jusqu'alors à toute épreuve, leurs principes de tolérance
firent place à la haine, aux plus implacables ressentimens.
(1) Ce mot samskrit signifie proprement maître t précepteur, instituteur
; c'est le titre que les Sikhs donnaient à leur Souverain
Pontife.
Employer les moyens les plus violens pour répandre leurs
principes religieux, jurer haine éternelle aux insolens,
aux sanguinaires musulmans
, se consacrer à l'acier, c'està-
dire, au métier des armes ,
tels furent les principes prêchés
par le gourou Govinda, et dont ses successeurs ne
se sont pas écartés : ce Gourou fit de nombreux miracles,
écrivit plusieurs traités sur sa religion, et ordonna à ses
sectateurs de conserver leurs cheveux
,
de s'habiller en
bleu, etc. Il soutint des guerres sanglantes et glorieuses
contre plusieurs Radjahs et contre le grand mogholAureng-
Zeyb. Enfin il périt victime d'un assassinat. Les Sikhs le
regardentcomme le dernier de leurs dix Gourou ou guides
spirituels inspirés. Une prophétie en avait ainsi fixé le
nombre. Les troubles qui suivirent la mort d'Aureng-
Zeyb favorisèrent les projets ambitieux de diflërens chefs
Sikhs ; mais ils éprouvèrent aussi des revers affreux
, et
se virent, ainsi que leurs familles, livrés souvent aux^
supplices les plus atroces. Leur vengeance fut terrible,
sur-tout envers les Musulmans,qui, par leurs efforts mêmes
pour exterminer les Sikhs, ne réussirent qu'à leur donner
une existence politique et militaire très-imposante. La
décadence de la puissance moghole dans l'Inde favorisa
leurs projets d'agrandissement, et c'est dans le Mémoire
de M. Malcolm qu'il faut lire les détails de leurs principales
expéditions. Nous nous bornerons ici à observer'que le
pays, occupé maintenant par les Sikhs, s'étend depuis le
261 degré 40 minutes de latitude nord jusqu'au-delà du 32*,
ils possèdent le Pan-djâb, le Lâhor, une partie duMoultan
, la contrée située entre les rivières de Selledje et de
Dj emna ; leur territoire est borné au nord et à l'ouest par
celui du roi de Kaboul, à l'est par les possessions des
Radjahs de Djemna
,
de Namoutadan et de Srinagar, au
sud par celles des Anglais et par les grands déserts de
sable de Djasalmer et de Hansyâ-Hissar. Nous remarquerons
que, du tems du voyageur Bernier, la province
seule de Lâhor, qui appartient maintenant aux Sikhs,
produisait au grand Moghol 246 laks, et 95ooo roupies,
environ soixante-deux millions de francs.
Le gouvernement des Sikhs est une espèce de théocratie.
Ils obéissent, il est vrai
,
à un chef temporel qui
lui-meme est soumis au Khalsah, ou gouvernement qui
n 'existe et n agit qu au moment où se tient le gouroumata
, espèce d 'états-généraux, composés des chefs de
la nation ; ceux-ci sont censés délibérer et décréter sous l inspiration immédiate d un être invisible
, toujours occupé
à veiller alf salut de la république. Nous regrettons
de ne pouvoir décrire loi les cérémonies usitées dans les
gourou-mata; le dernier s'est tenu en i8o5, au moment
où l'armée anglaise poursuivait Holkar dans le Pan-djâb.
Les principaux chefs sikhs sont tous de race hindoue.
Leurs guerriers portent la barbe
, sont aussi actifs que les
Mahrait-es
,
mais plus robustes
, el au moins aussi coura-;
geux qu'aucun naturel de l'Inde. Leurs soldats, presque
tous cavaliers, ne manquentni de bravoure, ni d'activité,
ni même de fidélité envers leurs .chefs
, et n'ont pas pour le pillage tout le goût qu'on leur suppose. Le caractère des
cultivateurs et des marchands est le même que celui des
soldats ; ils sont toujours prêts à prendre les armes pour
^
leur défense personnelle ou pour la Leurs cause commune. cavaliers sont armés d'épées
,
de lances, et quelques-
uns de fusils à mêche. — On ne les accusera pas d'exagération quand ils se vantent de pouvoir mettre sur pied une armée de cent mille cavaliers.
Quoique les Sikhs n'aient pas la manie du prosélytisme,
tous les Hindous, Musulmans, Juifs, Chrétiens, Guêbres,
etc. qui veulent embrasser la religion de Nanek
, sont
-reçus avec empressement, et les cérémonies de leur admission
sont fort simples elles consistent principalement dans
le lavement des pieds, et à manger une espèce de bouillie.
ou de gâteau. Si le néophyte est Musulman ou Juif, on exige qu'il mange un morceau de porc, comme la preuve la plus indubitable qu'il abjure son ancienne croyance:
Leurs principales pratiques religieuses consistent à manger
en commun la bouillie dont nous venons de parler, et à
entendre avec un grand recueillement la lecture et l'explication
de leurs livres sacrés, faites par les gourous
,
dans de vasles salles. Un exemplaire du livre deNanek
écrit en caractères gourou-mouhl, corruption du dêvanâgari,
est posé sur l'autel, à côté d'une épée nue et d'un
bouclier noir.
La troisième et dernière section du Mémoire dont il
s'agit n'est certainement pas la moins curieuse ; mais
comment en donner ici un extrait , puisqu elle ne
consiste même qu'en notices et en extraits d 'ouvrages
relatifs à la religion des Sikhs
,
composés et commentés
par leurs différens Gourous ? Ou y reconnaît
les principes moraux des Hindous et des Musulmans
dépouillés de toute la partie purement dogmatique et
mystique de ces deux religions. Les miracles dont se
vantent leurs fondateurs sont, à la vérité, remplacés
par d'autres non moins absurdes j et il faut convenir que
les conseils de certains Gourous, pour massacrer, exterminer
les Musulmans
,
contrebalancent bien les préceptes
philanthropiques et tolérans du bon Nanek. Au reste, je
crois que la traduction de ce Mémoire serait lue avec un
vif intérêt, et à l'appui de mon opinion je citerai l'édition
séparée qui en a été publiée dernièrement à Londres sous
format in-8V On regrette que l'éditeur n'ait pas ajouté à
ce volume le Précis sur les Sikhs, qui se trouve à la suite
du voyage de L'Inde à Saint-Pétersbourg
, par Georges
Forster j le Mémoire sur le collège des Sikhs à Calcutta,
par M.Wilkins, inséré dansle premier volume des Asiatick
Researches, et la description du pays des Sikhs, etc.,
donnée par Browne , avec une carte dans ses India tracts.
Londres 1788. On pourrait y ajouter aussi des détails
curieux consignés dans les Lettere sulle Indie orientali,
publiées en 1802, 2. vol. in-8°.
N° V. Description des expériencesfaites à l'Observatoire
situé près lefort Saint-Georges ( à Madras ) , pour
.
déterminer la longueur d'un simple pendule , battant les
secondes dans cet endroit. Oiz y a ajouté des comparai- ;
sons de la même expérience faite dans d'autres parties
du globe, et quelques remarques sur l'éliplicité de la terre
qu'on
déduit de ces opérations ; par M. Warren ( 15 pag. >
N* VI. Morsures de sefipens vénéneux, traitéeS avec
succès ; par John Macrae. (17 pages.)
N° VII. Description de plusieurs monandries de l 'Inde,
appartenantà l'ordre naturel appelé Scitaminece par rinnée,
Cannoe parJussieu, et Drimyrhizcepar Ventenat, par
W.Roxburgh M. D. (42 pages). On sent aisément que
ces Mémoires ne sont guère susceptibles d'analyse ; mais
nous espérons trouver (l'amples dédommagemcns pour les
lecteurs de notre prochain NQ, dans les trois Mémoires
suivans, dont nous nous bornons à donner ici les titres.
N° VIII. Sur la secte Rochenyah et son fondateur
Bayazyd Anssary, par J. Leyden. (66 pages.)
N° IX. Sur les sources du Gange dans l'Himadi ou
Emodus, par H. T. Colebrooke. ( 16 pages. )
N°X.Relation d'unereconnaissancejaitepourdécouvrir
les sources du gange, par le cap. Raver. ( 19 pages.)
Rajneti, etc. ( Radjnéti, ou contes où sont développées
la morale, les doctrines
,
la politique civile et militaire
des Hindous, traduit de l'original Samskrit en
Bhacha ( ou idiome ) Bridje, par Narayen pandit. et
publié par Sri Lallou Lalkob, mounchy, c'est-à-dire
écrivain en bhacha, au collège du fort William. Calcutta,
à l'imprimerie hindoustanie, rue de Cossitolah,
n° 11, 1809, in-8°
,
254 pages cotées en chiffres
indiens
,
plus un feuillet de deux pages pour la table.
Ce volume est entièrementimprimé en caractère dêvanâgari.
Les personnes qui ont lu la traduction française du
premier volume des Voyages du docteur Clarke
,
publiée
d-ernièrement, en a vol. in-8°, apprendrontcertainement
avec intérêt que la première section du second volume
de cet excellent ouvrage vient de paraître sous ce titre 1.
Travels ( Voyages dans différentes contrées de l'Europe,
de l'Asie et de l'Afrique
,
seconde partie; la Grèce
,
l'Egypte
et laTerre-Sainte, section première. A Londres,
chez Cadell et Davies
,
1812, in-4° de 768 pages ,
orné
de 5i planches, vues, costumes, vignettes, et une
carte géographique.)
Nous ne voulons pas enlever au laborieux rédacteur
des Annales des Voyages le plaisir de donner une
anàlyse un peu étendue de cet important ouvrage , ce
sera un des articles les plus intéressans de son utile
recueil. En effet, ce volume, qui s'ouvre par une
description circonstanciée de l'intérieur du harem du
grand-seigneur, renferme une grande quantité d'observations
neuves ,
de rapprochemens Ingénieux
,
de
discussions approfondies, et nourries de la plus vaste
érudition latine, grecque et orientale. Parmi ses conjectures
, on nous permettra au moins d'indiquer
celle qu'il a consignée sur l'origine étrusque de
Druzes, dont le nom lui paraît une corruption du mot
Etrusci. Ces derniers, comme on sait, devaient leurs
lettres, leurs sciences, et peut-être leur origine, aux
Phéniciens. Le boeuf et le veau des Druzes modernes
ressemblent prodigieusement aux boeufs Mnevis et Apis
des Egyptiens, au veau d'or des Israélites
, au Boswanandi
des Hindous, etc. Mais gardons-nous d'aborder
un sujet auquel un de nos savans orientalistes ( M. Silvestre
de Sacy) consacre une grande partie de ses
veilles depuis plus de vingt ans.
Le premier volume des Voyages de M. Clarke a élé
déjà réimprimé à Londres, avec des additions, et il a
eu la louable attention de faire imprimer séparément
j les additions, en faveur des acquéreurs de la première
édition.

Çajette fltteÍ'aÍrf-J..
ANGLETERRE.
Détails sur un couvent de religieux de la Trappe, qui
s'est établi en Angleterre.
L'ATTENTION du public s'est quelquefois fixée sur lesétablisspmens
monastiques qui ont été transportés en divers
pays par une suite de la révolution française. Nos lecteurs
ne seront peut-être pas fâchés de lire un récit snccint de
la visite que j'ai faite, dans le courant de l'été dernier, à un
couvent de moines de l 'ordre dela Trappe, qui s'est
élabli près de Lulworth Castle
.
maison de campagne de
M.Weld.
Au commencement de juillet dernier, je partis à huit
heures du matin de Dorchester, accompagné de deux autres
personnes, l'une desquelles avait visité le monastère
quelque tems auparavant, et s'offrit volontiers à nous
servir de guide. Après une route d'environ onze milles, à
travers des dunes
, couvertes de troupeaux de moutons ,
nous nous dirigeâmes sur notre droite, vers une petitevallée
toute revêtue de bois. A l'extrémité de cette vallée, la
vue se termine agréablement par le canal anglais
, et au
milieu du tableau on découvre le château de Lulworth.
, édifice gothique
,
consistant en quatre tours rondes, jointes
par autant de courtines. Comme il est permis aux
étrangers de voir l'intérieur du château
, nous descendîmes
de cheval à la principale porte d'entrée, aux deux
côtés de laquelle il y a des inscriptions latines, dont une
v constate la tolérance précieuse qui a été accordée aux
Catholiques romains en 1780, et l'autre fait mention de
la visite dont Sa Majesté Britannique a daigné honorer
M. Weld il y a quelque lems. Traversant ensuite le vestibule
, nous passâmes dans une salle très-grande et bien
éclairée, au bout de laquelle se trouve un orgue, qui fut
touché pendant tout le tems que nous restâmes dans cetle
maison. Chaque appartement a un dégagement duit qui con- à une chambre construite dans la tour qui l'avoisine,
laquelle sert de chambre à coucher. Le salon de compagnie
et la bibliothèque sont spacieux et meublés avec élégance.
Dans les cours ,
il y a une magnifique chapelle ca- tholique romaine
,
composée de deux nefs et une rotonde
au milieu. Le maître autel est superbe et orné de trois
bons tableaux.
Après avoir visité le château, nous allâmes nous promener
dans la campagne, et nous parcourûmes l'espace
d'un mille avant d'arriver au monastère. C'est un édifice
construit avec des matériaux assez communs et d'une
architecture très-simple. Les environs présentent l'aspect
d'un véritable désert. Les collines sont nues j le vent d'est,
venant du canal
,
enlève de bonne heure les bourgeons
de tous les arbres.
Ayant sonné à la porte du monastère, nous fûmes
reçus par le portier. Vous pourriez difficilement prendre
une idée du costume effrayant de cet homme. Il portait
une tunique de drap lourd et grossier, à laquelle était
attaché un capuchon de la même étoffe qui tombait en
arrière sur ses épaules et laissait voir sa figure : mais
les autres moines qui étaient vêtus de même que le por- tier, couvrirent leur visage de ce capuchon
,
de manière
qu'on pouvait à peine apercevoir leurs yeux et leurs nez.
Leurs bas sont de drap grossier
, et leurs chaussures de
bois avec une semelle de trois pouces d'épaisseur. Après
nous avoir demandé s'il y avait des femmes avec nous, le
portier
, sur notre réponse négative, nous mena au réfectoire.
Cette pièce est une sale toute unie
,
dont les murs sont
seulement blanchis; elle n'est meublée que d'une table grossière
et de deux ou trois chaises de bois, Il y avait sur la
table à mangerun peu de soupe et de pain, les seuls alimeus
permis aux moines. L'aspect de la soupe ,
je l avoue , me
fit mal au coeur : le pain était absolument noir. Tel est l 'ordinaire
de la communauté : on le leur sert deux fois par
jour en été, et une fois seulement en hiver. Leurs ustensiles
de table consistent en une écuelle de bois avec sa
cuiller, et une tasse de terre commune pour chacun.
Nous passâmes ensuite dans une espèce de salon de
compagnie ,
où nous trouvâmes environ deux douzaines
de livres de superstition ,
dont partie était en français et le
reste en latin : c'était là toute leur bibliothèque.
La chapelle est propre et simple ; il n'y a que l'autel qui
soit un peu orné. En sortant de là, nous allâmes parle cloître,
au cimetière, qui n'est qu'une petite cour intérieure
, remplie
d'herbes et de gazon. Deux tombeaux déjà combles
sont marqués par deux croix de bois, et il y a constamment
une tombe toujours ouverte pour recevoirle premiermourant.
Notre conducteur nous assura que chaque individu.
de la communauté priait sincèrement pour venir bientôt
l'occuper lui-même ; et je n'en suis pas surpris lorsque je
pense à leur misère et à quel point la nature humaine est
dégradée dans l'enceinte de ces murs. Nulle part ailleurs
je n'ai vu rien de semblable.
Quand nous eûmes visité le rez-de-chaussée, on nous
conduisit au premier étage 011 nous vîmes le dortoir. C'est
un appartement long et étroit, éclairé par une seule fenêtre
en face
,
du côté opposé à la porte. Dans cette sale,
il y a vingt-quatre ou vingt-cinq lits, ou plutôt cellules
,
séparées l'une de l'autre par des planches. Toute la communauté
repose dans ces cellules sur des planches, couvertes
seulement d'une mauvaise couverture. Chaque nuit,
ils se lèvent à minuit pour aller prier Dieu : ils y restent
jusqu'à quatre heures
,
après quoi ils vont travailler au
jardin
,
à la ferme
, ou se livrent à d'autres occupations
domestiques. A onze heures ils dînent, et à sept heures
ils vont se coucher.
Aucun individu dela communauté, excepté le portier,
n a permission de parler, à moins qu'il n'en obtienne la
permission du supérieur. Les moines que nous trions rtincon- nous regardaient à peine. Lorsque nous les appro- chions
,
ils tournaient la tête et faisaient le signe de la
croix sans dire mot. Le silence de ce lieu est vraiment
terrible. Dix-sept hommes et cinq jeunes gens composent
la société actuelle
,
si on peut appeler ainsi une réunion
dont la véritable essence est l'insociabilité.
M. Weld a cédé à ces cénobites le monastère pour leur
usage et une ferme d'une étendue suffisante pour leur
procurer le nécessaire. Ils vendent le superflu du produit
de la ferme aux marchés des villes du voisinage
,
oit ils
achètent aussi les articles dont ils peuvent avoir besoin
dans leur simplicité domestique.
Le portier
,
quoique membre de la communauté
,
était
assez communicatif: il se plaignait en effet du supérieur,
qui, en le continuant pendant deux ans à un poste qui
devrait être occupé par chaque frère à tour de rôle
,
interrompait
trop long-tems ses dévotes méditations ; il désirait
ardemment de les reprendrepour ne les plus quitter.
Il disait que la communication avec les étrangers
, ramenait
en lui ses pensées vers un monde qu'il voulait oublier.
Je ne fus pas peu surpris, lorsque
, prenant congé de cet homme qui aspirait avec tant de zèle à sa séparation du
monde
,
je lui présentai une marque de ma reconnaissance
pour ses attentions ; il baissa les yeux avec une humble
modestie, me tendit sa main sale
, et se mit à dire
, avec
un air affable et Complaisant : tant qu'il vous plaira, monsieur.
Quelques schellins furent la taxe levée sur nous à
notre sortie de cette triste résidence de l'ignorance et de la
malpropreté. Je la quittai en soupirant de pitié sur le sort
de ceux que le vice ou la folie entraînent au couvent de
la Trappe
, pour expier des fautes réelles ou imaginaires.
( Extrait d'un Journal anglais. )
Sur mistriss SIDDONS. - Les journaux ont inséré Une
notice curieuse sur mistriss Siddons. La voici :
Cette célèbre tragédienne anglaise a aujourd'hui 58 ans.
La nature lui a donné une taille majestueuse, un maintien
noble, un magnifique organe. Jamais aucune actrice
ne l'a surpassée dans l'art des inflexions. La flexibilité de
sa physionomie
,
l'expression de ses yeux, la grâce de ses
mouvemens, sont au-dessus de tout éloge
, et secondent
son rare talent pour la déclamation. Au jugement des
connaisseurs
,
elle est même, dans la tragédie
,
supérieure
à Garrick, et n'a en Europe aucun émule qui puisse lui
être comparé.
Fille de M. Kemble, directeur d'une troupe ambulante
,
elle conçut, très-jeune encore, pour M. Siddons,
une passion que ses parens n'approuvèrent pas. Alors,
elle quitta le théâtre
, entra chez mistriss Grethead en
qualité de femme de chambre, épousa son amant, et formée , par ses soins
, reparut dans la carrière dramatique
avec tous les avantages que la nature lui avait prodigués.
C'est à Londres
, sur le théâtre de Drury-Lane
,
qu'elle
a déployé ses talens. Elle jouait très-souvent devant leurs
majestés à Buckingham-House et à Windsor, parcourait
chaque année les provinces
,
allait à Edimbourg
,
à Dublin
, et recevait par-tout des applaudissemens, des hommages.
Quelques désagrémens qu'elle avait essuyés
,
de
violentes diatribes
,
des chagrins domestiques
,
l'avaient
engagée à se retirer dans le pays de Galles
, avec la fortune
qu'elle avait amassée. Il fallut les sollicitations les
plus vives de ses amis et le désir qu'elle avait d'assurer le
bien-être de sa famille pour qu'elle renonçât à ce projet.
Mistriss Siddons réunit, dans la vie privée, les plus aimables
qualités aux vertus d'épouse et de mère. Elle
sculpte avec beaucoup de goût, et le buste de M. Adams
a enlevé tous les suffrages. On ne peut trop admirer cette
femme
,
qui, au milieu des séductions et des applaudissemens
, a conservé des moeurs pures et un goût éclairé
pour les arts. Elle passe plusieurs mois de l'été dans les
châteaux des premiers seigneurs du l'Angleterre. Sa fortune
, qui est actuellement considérable
, est placée sur
le théâtre de Drury-Lane, et sa vieillesse serait heureuse,
si la perte qu elle a faite, il y a peu d'années
d'une fille belle t et accomplie, n'avait vivement éprouvé
sa sensibilité.
ALLEMAGNE.
Les productions dramatiques ont un attrait bien piquant
pour la plupart des lecteurs. En voici une qui aurait des
droits particuliers à être favorablement accueillie par les
fabricans de mélodrames ; le titre seul doit en bien
sonner à leurs oreilles : c'est la Ligne d'Alcala (i).
L'origine et la composition de ce chef-d'oeuvre sont également
remarquables pour l'âge présent et pour la postérité.
M. Reynard, comédien du théâtre de Munich,
entend raconter le sujet d'un ballet-pantomime qui se
donne en Italie. Il dit aussitôt à ceux qui l'entourent que,
dans huit jours
,
il bâtira sur ce fond un drame romantique
ou romanesque en cinq actes ; or, on sait qu'us
acte allemand en vaut à-peu-près deux des nôtres. On
se récrie sur la possibilité du tait : les huit jours n'étaient
pas écoulés, que M. Reynard se remontre armé d'ua
énorme manuscrit. Mais aussi quelle richesse dans les
données ! Une ligue ténébreuse de chevaliers espagnols
qui, au tems de la guerre des Maures
, ont juré une haine
éternelle à tout le sexe porte-jupe. Toute femme que sa
mauvaise étoile conduit à l'affreux château, chef-lieu des
conjurés, est immédiatement hachée en morceaux; et
tout chevalier qui en épargne une seule
,
jeune ou vieille, j
laide ou jolie, est enfermé dans l'épaisseur d'un mur, j
et recouvert de maçonnerie
, pour y périr de faim et de |
n (I) Der Band bey dlcala ; ein romantisches Schauspiel.
tage. Mais le chef même de ces chevaliers misogynes, le
terrible Alvaro, entend crier au fond de son barbare
coeur la voix inétouffable de la nature, des sens et e
l'amour. Il travaille donc à dissoudre en secret la ligue
impie qui outrage également et le Créateur et la créature j
et il est si actif et si heureux dans ses efforts
, que le spectatenr
qui a versé des larmes de sang pendant quatre
actes et les vingt-six premières scènes du cinquième,
sent un doux sourire errer sur ses lèvres à l aspect de la
noce générale qui va transformer le noir donjon en Temple
de l'Hymen.
S'il est curieux de connaître les productions des étrangers
,
il peut l êlre aussi pour nous de savoir ce qu ils
pensent des nôtres. Un des journaux littéraires les plus
estimés qui paraissent en Allemagne ( la Gazette de
Halle, N° 5l), en rendant compte des Arabesques Mythologiques
de Mme de Genlis
,
relève quelques propositions
qui lui paraissent tout-a-fait erronées. Telles sont
celles-ci : « Une profonde mélancolie règne dans toute la
* mythologie
,
la poésie, en un mot dans tous les monu-
» meus des anciens. — Ils n ont jamais eu l idee de la
» perfection morale ; — leurs moeur# ont toujours été
» très-f*éroces. » Le censeur observe que si M de
Genlis a considéré des assertions aussi extraordinaires
comme un moyen sur d'exciter une profonde admiration
pour la sagacité dont elle est douée, elle a fait un calcul
totalement faux. Il termine en déclarant.que ce qu'il y a
de plus précieux dans son livre
, ce sont les Arabesques
qui peuvent du moins servir de dessins de broderie aux
jeunes personnes.
—.Voici un ouvrage qui n'est pas sans intérêt. C'est un
Traité de la combustion spontanée , par le docteur Kopp.
Il est avéré qu'on a vu des hommes vivans réduits en'
cendres sans avoir été soumis aucunement à l'action d'un
feu extérieur. Les pieds et les mains sont ordinairement
les seules parties exceptées de cette conflagration générale.
Il est remarquable que, sur dix-sept individus
qui périssent de cette mort extraordinaire, on ne compte
jamais qu'un seul homme sur seize femmes. Un de la Souabe poète en a tiré occasion de déclarer que le beause.
re était seize fois plus inflammable que le nôtre; mais ce poele ne savait pas probablement que toutes
ces belles qui ont pris feu si aisément
,
étaient âgées
de 5o à 80 ans; de plus, que lesdites belles étaient
connues par une passion démesurée pour l'eau-de-vie.
Jusqu 'à ce. jour, on avait voulu donner pour cause à la
combustion spontanée l 'inflammation de liqueurs spiritueuses
répandues dans l'économie animale, par l'approche
d'un feu externe quelconque. M. le docteur Kopp
prétend l expliquer par l'électricité seule
,
principalement
dans les tems secs, froids et sereins. Le contact de cer- tains animaux éminemment électriques, tels que le chat
1 'anguille ,
,
la torpille
, etc., est on ne saurait plus dangereux
pour les ivrognes de profession. On en rapporte des
exemples terribles : Une vieille gouvernante assise sur un banc, dans un jardin
,
caressait un gros chat
,
qu'elle
a-imait beaucoup. Soudain
, une longue flamme bleue lui
sortit de la bouche; le chat se sauva, et une demi-heure
après
, on ne trouva plus sur le banc qu'une poignée de
cendres. Une autre fois, une cuisinière sujette au même
défaut
,
préparait une matelolle d'anguilles : sa maîtresse
la fait demander pour lui donner de nouveaux ordres; on la cherche vainement dans toute la maison et dans tout le quartier. Les habitans de l'endroit ne manquèrent pas d affirmer que le diable avait emporté la cuisinière et la
gouvernante, parce qu'elles volaient leurs maîtres; ce qui
assurément était tirer une moralité fort édifiante de ces
étranges aventures. Il y aura encore à profiter pour les con- l
naissances de ces bonnes filles
, en apprenant qu'elles 4 furent brûlées toutes vives pour avoir trop bu. ]
( Gazette de France. )
Quoique l on soit en Allemagne plus occupé de politique
et d'év.énemens militaires que d'ouvrages de litt érature
, il paraît cependant un assez grand nombre de romans.
On pense bien qu'ils ne sont pas tous également
bons; il faut choisir. Mais parmi ceux qui viennent d'être
publiés, on distingue la Succession de Rosalie, par
M. Jacobs de Gotha; le Directeurde Police, parM.Laun;
le Ministre
, ou le Mariage par procuration
, par M. Jules
de Woss ; la Bague enchanteresse, par madame Lamette-
Fouquet, de Berlin -, Isidore, par M. Wagner, mort il
y a quelque tems.
La plume féconde de M. Auguste La Fontaine vient de
nous donner encore deux romans, l'un inlitulé les Systèmes
de Morale, l'autre le Civisme et l'Amour de Famille.
.Ces deux ouvrages font cinq volumes; il v avait six mois
que M. Auguste Lafontaine n'avait rien publié.
Le sectaires du système myslique nous ont aussi donné
quelques productions nouvelles. Nous citerons Isabelle
d'Egypte, par M. d'Arkim ; l'e Prince invisible
, par
M. Etienne Schutz de Weymar; le Service des Femmes,
ou l'Histoire et les Amours du chevalierde Lichtenstein,
par M. Tieck. M. Lindau a publié des nouvelles espagnoles
qui ont du succès. M. Weister vient de finir son
sixième volume des Mille et une Nuit. On parle encore de
Marguerite, de Gustave Herrmann
, et de quelques autres
romans ,
mais qui ne sont pas encore assjsz lus et connus
pour qu'on ait sur leur compte des opinions arrêtées.
WEIMAR. — Christophe-Martin WIELAND est mort
dans cette ville, la nuit du 20 au 21 janvier, âgé de
plus de 80 ans. 0
Notre intention était de répéter ici une notice très-intéressante
que M. Malte-Brun vient de publier
,
dans le
journal de l'Empiré, sur cet auteur célèbre : mais ou
nous promet d'Allemagne des détails très-circonstanciés
sur sa vie et ses ouvrages. Nous croyons donc devoir
différer, jusqu'au N° prochain
, pour donner une notice
biographique sur Wieland.
ITALIE.
MILAN.—Société italienne des sciences
,
lettres et arts J
de Milan.
Cette société a proposé un prix de vingt-cinq napoléons,
ou une médaille de pareille valeur, à l'auteur du meilleur
mémoire sur les questions suivantes :
1°. Quelles furent les véritables causes des disgrâces du
Tasse
, et des traitemens rigoureux dont il fut si long-tems
l'objet ?
2". Avait-il réellement donné des. signes de folie lorsqu'il
fut enfermé par l'ordre d'Alphonse II, duc d'Esté
dans l'hôpital de Sainte-Anne à Ferrare? , ou cette prétendue
aliénation mentale fut-elle imaginée par ses ennemis
pour couvrir leurs ressentimens
, et justifier en quélque
sorte sa détention?
3°. Doit-on attribuer les malheurs de ce grand poëte
à son inconstance naturelle, à son caractère ombrageux,
à son tempérament mélancolique, enfin à l'humeur et
et aux passions qui le dominaient
,
plutôt qu'à l'injustice
des hommes
,
à la malignité des envieux, et à la fatalité
des évènemens qui traversèrent sa vie ?
Le terme du concours est fixé au Ier septembre 1813.
PADOUE. — M. Louis Brera, de l'institut royal d'Italie,
professeur de médecine, publie à Padoue une feuille
périodique qui a pour titre : Giornale di medicina pratica.
Cet ouvrage est destiné à recueillir tout ce qui se publie
du plus intéressant
, tant en Italie qu'ailleurs
, sur des
objets de médecine-pratique. Il en paraît tous les deux
mois un cahier de huit à dix feuilles d'impression.
Le bimestre de janvier et février contient, entre autres
articles
, un mémoire sur la fièvre pêtéchiale, un autre
sur la puissance sébrifuge du café ; des analyses
d'ouvrages italiens
.
français, allemands; sur l'art médical
, etc.
MERCURE ÉTRANGER.
N° III.
LANGUE ESPAGNOLE.
POÉSIE TRADITIONNELLE.
Alonzo d'Aguilar, brave chevalier Castillan
,
demandé au roi
Ferdinand la permission de marcher contre les Maures. Le combat
S'engage dans les défilés des monts Alpuxarras. Après avoir opposé
une vigoureuse résistance aux troupes moresques ,
Alonzo tombe
percé de coups au milieu des siens
, et expire en héros. Ce fut à
cette occasion que l'on composala rouiance suivante
, qui respire en
tout la simplicité d'Homère.
ROMANCE,
Extraite du Romancero général. Edit. de Madrid, 1614.
ESTANDO el Rey don Fernando
En conquista de Granada
Donde están Duques ,
, y Condes
Y , otros señores dé salva
,
Con valientes capitanes
De la nobleza de España :
De que la huvo ganado
A sus capitanes llama.
Quando los tuviera juntos
Desta manera les habla :
Qual de vosotros, amigos , Irá á la sierra mañana , A poner él mi pendon
Encima de la Alpujarra.
Miranse unos k otros ,
Y ninguno el si le dava
, Que la ida es peligrosa,
Y dudosa la tornada.
Y con el temor que tienen
A todos tiembla la barba,
Sino fuera don Alonso,
Que de Aguilar se llamava :
Levantóse en pie ante el Rey , Delta manera le habla :
Aquessa empressa ,
Señor
, Para mi estava guardada
, Que mi señora la reyna
Ya me la tiene mandada,
Alegrb se mucho el Rey
Por la oferta que la dava :
Aun no era amaneéido
Don Alonso ya eavalga,
Con quinientos de à cavallo t
Y mil Infantes llevava
, Comienca á subir la sierra ,
Que llemavan la Nevada.
Los Moros quando los vieron
Ordenaron gran batalla ,
Y entre ramblas
, y mil cuentas
Se pusieron en parada.
La batalla se comienza
Muy cruel, y ensangrentada
,
Porque los Moros son muchost
Tienen la cuesta ganada.
Aqui la cavalleria
No podia hazer nada
,
Y assi con grandes peñascos
Fue en un punto destrozada.
Los que escaparon de aqui
Buelven huyendo h Granada ,
Don Alonso , y sus Iufantes
Subieron k una llanada.
Aunque quedan muchos muertos
En una rambla
, y Cañada ;
Tantos cargan de los Moros,
Que á los Christianos matavan.
Solo queda don Alonso
Su , compaña es acabada
Pelea , como un león
Pero , poco aprovechaba.
Porque los Moros son muchos
Y ningún , vagar le davan
En mil partes , ya herido
No puede , mover la espada.
De la sangre que ha perdido
Don Alonso se desmaya ; Al fin cayó muerto en tierra , A Dios rindiendo su alma.
No se tiene por buen moro
El que no le dk lançada,
Llevaron le a un lugar
Que , es Oxicar la nombrada.
Alli le vienen h ver
Como á cosa señalada , Miranle Moros
, y Moras,
De su muerte se bolgavan*
Lloravale una Cautiva,
Una cautiva Christiana
, Que de chiquito en la cuna
A sus pechos le criára.
A las palabras que dize
, Qualquiera Mora llorava ;
Don Alonso
,
don Alonso
Dios perdone , la tu alma
Que , te mataron los Moros
, LOi Moros del Alpujarra.
TRADUCTION.
Le roi Ferdinand, lors de la conquête de Grenade, fait assem- bler les ducs
,
les comtes , et tous les grands de sa cour, et leur
parle ainsi :
« Est-il quelqu'un d'entre vous assez brave pour aller demain, dèl
Î) l'aurore, planter mon étendard royal sur la cime des Alpuxarras? »
Tous se regardent et n'osent entreprendre cette expédition glorieuse
,
effrayés parle danger et les difficultés qu'elle présente.
Un brave chevalier, Alonzo d'Aguilar, qui, dans mille occasions ,
s'était signalé
, se lève et répond au Roi :
cc Sire
,
je me charge de cette entreprise ; reposez-vous sur moi.),
Le Roi accepte l'offre de d'Aguilar. Dès la pointe du jour , ce
guerrier monte à cheval, et part à la tête de cinq cents cavaliers et
de mille fantassins.
Il gravit les monts Alpuxarras ; mais les Maures se tiennent en
embuscade sur les flancs de cette chaîne de montagnes , et derrière
d'immenses rochers.
Le combat s'engage ; l'action devient sanglante; les Maures sont
en plus grand nombre que les Castillans.
La cavalerie ne peut résister à cette grêle de rochers lancés de
toutes parts ; elle succombe
,
elle est détruite.
Tout ce qui peut fuir
, retourne à Grenade. D'Aguilar monte
intrépidement au sommet d'une des montagnes,
Le héros qui survit à ses compagnons ,
combat en vain comme
un lion irrité. Les Maures le harcèlent avec furie ; couvert de blessures
,
il n'a plus la force de teuir son épée.
Pâle
,
épuisé par la perte de son sang ,
il tombe
,
il expire. On le
transporte dans le bourg d'Oxicar.
Les Maures ,
fiers de son trépas ,
s'empressent d'aller contempler
sa dépouille sanglante.
Une captive chrétienne, qui l'avait élevé dès le berceau, le couvrait
de larmes • elle disait dans sa douleur : « Alonzo
,
cher et noble
» Alonzo ! que Dieu ait merci de ton âme, puisque les Maures des
t) Alpuxarras, les cruels Maures t'ont massacré. »
IL a toujours été peu facile de se procurer des renseignemens
exacts sur l'état des lettres et des sciences en
Espagne. Les évènemens politiques dont cette partie de
l'Europe est le théâtre depuis quelques années ont rendu
les communications moins fréquentes encore. Nous
pouvons donc espérer que nos lecteurs accueilleront
avec intérêt une notice, qui les instruira du moins de
l'existence de divers ouvrages imprimés, dans ces derniers
tems, en langue castillane.
La publication des livres nouveaux, en Espagne
, a
presque toujours été restreinte à la capitale. C'est un
désavantage qui lui est commun, au reste, avec plusieurs
autres pays. Valence
,
Séville, Cadix
,
et quelques
autres villes, avaient vu éclore un certain nombre de
bons ouvrages: maislaguerre a condamné leurs presses
au silence, ou lesa reduites à l'impression de papiersnouvelles
qui ne sont d'aucun intérêt pour l'histoire
littéraire et scientifique de la péninsule.
Trois théàtres sont toujours ouverts à Madrid, ceux
del Prencipe, de la Cruz et de los Canas del Peral : mais
ils sont presqu'entièrement alimentés par des traductions
de pièces françaises. Le seul ouvrage espagnol
qui y ait fait sensation, depuis un certain tems
,
est une
comédie qui a paru sous le titre de
La Mogigata, comedia en tres actos en verso; por
I. Celenio. Madrid, Castillo.
L'Intrigante
,
comédie en trois actes en vers; par
1. Celenio. Madrid
,
chez Castillo.
Les journaux qui ont rendu compte de cette pièce,
après avoir prodigué tous les éloges possibles il l'auteur,
les ont surpassés en un seul mot. Ils n'ont pas craint de
déclarer que M. Celenio avait eu le noble désir de lutter
avec le Tartuffe de Molière, et qu'il n'était point resté
au-dessous de son modèle. Les connaisseurs
,
moins
prodigues de louanges, se sont cependant accordés à
reconnaître dans la Mogigata une peinture de moeurs
extrêmement piquante, et un intérêt toujours croissant.
Le théâtre du même auteur a été recueilli en deux
volumes. Indépendamment de la pièce ci-dessus, on
y remarque el Viejoy la Nina (le Vieillard et la Jeune
Fille), la Comcdia nueva (la Comédie nouvelle), el
Baron (le Baron), et el si de las Ninas (le oui des
Jeunes Filles).
Ces diverses compositions' de Celenio se recommandent
par la force d intrigue et la verve comique,
qui distinguent les écrivains dramatiques de sa nation
et elles ont, en outre ,
,
le mérite de la vraisemblance et
celui d'un style élégant et correct.
Parmi les traductions nouvelles jouées récemment
sur les théâtres de Madrid, on remarque. l'Avare de
Molière
,
le lamentable chef-d'oeuvre de Kotzebue
(Misanthropie et Repentir), et la Mélanie de la Harpe,
sous le titre de la Novicia.
Parmi quelques romans insignifians
, on a distingué :
La Esclavina rabada y lus petandistas. Madrid, Quiroga.
La Pèlerine volée et les amateurs de corsets. Madrid,
chez Qui roga.
Cet ouvrage, écrit d'un style extrêmement piquant,
est beaucoup moins un roman qu'une satire, dans laquelle
r auteur s est proposé de combattre à-la-fois la
folie des modes dans les habillemens et les meubles, les
séducteurs de r innocence
,
Ips usuriers et la pernicieuse
influence des corps et des corsets sur la santé et la beauté
des femmes. Ce livre est, en un mot, un traité de morale
et d'hygiène, sous des formes tout-à-fait neuves.
Les ouvrages de sciences et d'arts sont en beaucoup
plus grand nombre que ceux de littérature ; et, parmi
les premiers, ceux qui ont la médecine pour objet,
forment la partie la plus considérable des catalogues.
Tels sont, par exemple :
Reflexiones sobre las calenturas remitentes é intermitentes
,
escritas por D. Antonio Fernandez.
-
Madrid,
Perez.
Réflexions surlesfièvres rémittentes et intermittentes ; par
don Antonio Fernandez. — Madrid
,
chez Perez.
Cette savante dissertation a été composée, sur la demande
expresse de l'archevèque de Tolède
, pour l 'instruction
des curés de son diocèse
,
qui désiraient de
savoir si le mercure, employé avec succès pour la
guérison des fièvres tierces et quartes, pouvait aussi
être administré dans les fièvres d'une autre espèce.
L'auteur spécifie les cas où l'on doit préférer lemercure
au quinquina. Il traite ensuite de l'usage de l acide carbonique
dans les fièvres putrides
,
et spécialement dans
la fièvre jaune. A l'instruction sur la manière de dissoudre
le camphre par le moyen de ce gaz, est jointe
une gravure qui représente les ustensiles nécessaires.
La cherté et la rareté du bon quinquina donnent un
grand prix aux prescriptions salutaires contenues dans
cet ouvrage.
Nuevo melodo para la curacion de las tercianas y quartanas
t
sin el uso de la quina. - Madrid, Castillo.
Nouvelle méthode pour la guérison des fièvres tierces et
quartes, sans faire usage du quinquina.—Madrid,
chez Castillo.
Voici un autre livre qui tend au même but que le
précédent : mais il excite plutôt l'indignation que l'intérèt
,
lorsque l'on voit l'auteur déclarer inhumainement
qu'il ne doute pas de l'efficacité de son remède, mais
qu'il est décidé à ne pas le faire connaître. Il a eu, du
moins, la pudeur de ne pas se faire connaître luimême.
Epidemiología Española, d Historia Cronologica de las
Pestes, Contagios, Epidemias y Epizootias que ha,n
acaecido en España desde la venida de los Cartaginieses,
hasta el año 1801. Su autor Joaquín de Villalba.
— 2 Tomos in-qo. Madrid
,
Quiroga.
Epidémiologie Espagnole, ou Histoire Cronologique
des Pestes
,
Contagions, Epidémies et Epizooties qui
ont eu lieu en Espagne depuis l'arrivée des Carthaginois
,
jusqu a r année 1801 ; par don Joachim de Villalba.
— 2 Vol. in-4°. Madrid, chez Quiroga.
L auteur est membre de l'Académie-royale de Médecine.
Il entreprit cette vaste histoire dont le modèle
n'existe chez aucune autre nation, dans le double dessein
d'être utile à son pays ,
et de venger l'honneur des
médecins espagnols, trop méconnus dans les autres
çontrées européennes. Il cite souvent d'anciens manus-
.crits qui prouvent que, de tout tems, la médecine a
été cultivée avec le plus brillant succès par ses compatriotes.
Un traite de 1 influence de l'état des sciences
sur les épidémiesqui affligent l'humanité, et une dissertation
sur la fièvre jaune qui a désolé l'Andalousie,
complètent l'ouvrage de don Villalba, et le placent au
rang des écrivains les plus distingués de l'Espagne.
Les sciences mathématiques et physiquesse sont également
enrichies de plusieurs écrits estimables; mais il
n'en est point de plus remarquable que le suivant :
Memorias sobre las observacionesastronomicashechas
por los naveganlfJs españoles en distintos lugares del
globo, las quales han servido de fundamento para la
foi -macion de las cartas de iizai-ear
y
publicadas por IQ,
dirección de los trabajos hidrográficos de Madrid, ordenados
por I). Josefde Espinosay Tello. 2 tomos in-4°.
Madrid; en la Imprenta Real.
Mémoires sur les observations astronomiques faites
par les navigateurs espagnols en différens lieux du globe,
pour servir de base à la construction des cartes marines;
publiées par la direction des travaux hydrographiques de
Madrid, sous la surveillance de Don Joseph d'Espinosa
y Tello. Deux vol. in-4°. Madrid
,
de l'Imprimerie
Royale.
Le premier volume de cet important ouvragecontient
une introduction historique à l'hydrographie espagnole,
et deux mémoires sur les observations faites dans la
Méditerranée, les Canaries, les Açores et l'Amérique
méridionale. Dans le second volume on trouve, en deux
sections, les observations qui ont eu lieu dans la mer
du.Sud, aux Philippines
, aux îles Mariannes
,
et sur
ks côtes de l'Amérique septentrionale. L'éditeur est un
des chefs d'escadre de la marine royale.
L. DE S.
LANGUE ITALIENNE.
DEL BELLO, ragionamenti sette di LEOPOLDO
CICOGNARA, etc.
Sept discours surin BEAU, dédiésà S. M.NAPOLÉONIer,
Empereur des Français et Roi d'Italie ; par LÉOPOLD
CICOGNARA, chevalier de l'ordre de la Couronne de
fer, etc. A Florence, chez Moliniet Landi, 1808 (i),
in-4".
C'EST une singuralité remarquable, comme l'auteur
de ces discpurs l'observe au commencement de sa préface,
que tous les ouvrages qui ont paru jusqu'ici sur
le Beau soient dus à des nations séparées de l'Italie par
les Alpes ou par la mer, et que les Italiens, qui peuvent,
sans trop d'orgueil, se regarder comme les maîtres dans
tous les arts qui ont pour base l'imitation de la beauté,
n'aient rien ou presque rien écrit d'une manière originale
et convenable sur cet intéressant sujet. « Serait-ce,
se demande-t-il, que les Italiens aient pensé qu'il vaut
mieux donner un seul exemple que beaucoup de préceptes?
ou n'est-ce point qu'étant remplis, comme les
Grecs, de chaleur et de sentiment, il leur était plus facile
de produire des sensations profondes et sublimes
que d'en analyser froidement et paisiblement la force et
l'origine? »
(1) L'exemplaire de cet ouvrage ,
qui m'était destiné
, a été longtems
à me parvenir. L'extrait que j'en avais fait a éprouvé d'autres
retards ; mais quoique d'une date déjà un peu ancienne
, ces discours
ne sont point encore connus en France
, et ils méritent de l'êire de 4
tous les amis des arts. G.
Quoi qu'il en soit, les Anglais ont exercé sur cette
matière leur goût méditatif, ils l'ont même traitée avec
beaucoup d'agrément et de feu; les Allemands y ont
mis autant de profondeur, plus de calme, mais quelquefois
un peu d'obscurité ; les Français ont cherché
à fonder la théorie du Beau sur des notions claires,
précises et sur les bases de la saine raison. Tous ontdéveloppé
des vues ingénieuses et utiles; tous aussi ont,
ou donné dans des excès, ou laissé des vides importans
à remplir, et la divergence de leurs opinions rend difficile
de tirer de leurs divers systèmes un résultat qui ait
de l'ensemble et de l'unité. Aussi le dessein de M. Cicognara
n'a-t-il pas été de donner un traité complet sur
le Beau ; mais ayant porté ses réflexions sur quelques--
uns des points de ce sujet si étendu, ayant lu ce que les
autres en ont écrit, et observé lui-même la nature et
les productions de l'art, avec le projet de connaître ces
théories sublimes et de les appliquer
, pour son propre
usage, aux beaux arts dont il fait ses délices
,
il a écrit
successivement ces discoursacadémiques,qui comprennent
une partie de la matière
,
et qui peuvent être suivis
d'autres discours où le reste du sujet soit traité, si les
premiers sont accueillis par le public. Le succès qu'ils
ont obtenu en Italie, et qu'ils sont faits pour obtenir
partout où ils seront connus, donne l'espérance de voir
bientôt paraître la fin d'un ouvrage si heureusement
commencé.
Le premier discours traite de la Nature et de l'Art,
les deux sources généralementreconnuesdu Beau. L'auteur
le considère d'abord tel qu'il existe dans la nature,
et fait voir ensuite comment l'art le choisit et l'imite. Il
distingue les trois états dans lesquels peut se faire cette
imitation : ou l'artiste prend indistinctement les objets
tels qu'ils s'offrent à ses yeux et les imite servilement;
ou il en choisit quelques-uns et en rejette d'autres
, sans
y joindre rien du sien et sans en changer la disposition;
Ou enfin il réunit les parties les plus parfaites de divers
objets et il en forme à son choix un seul objet. La
première de ces trois imitations a été l'origine de l'art,
la seconde en a marqué le progrès, la troisième la
perfection.
Dans ce discours
,
et dans toute cette première partie
de l ouvrage ,
le Beau n'est envisagé que relativement
aux arts du dessin; ce qu'il est dans la musique, ce
qu 'il est même dans la poésie et dans l'éloquence est
réservé pour la seconde partie. Il ne s'agit donc ici que
des formes et des couleurs, dont le choix et l'imitation
constituent le Beau dans les arts de la première espèce.
Les formes et les couleurs ne pouvant avoir toute leur
grandeur, toutes leurs grâces et tout leur éclat que
dans des climats favorisés de la nature, comme la Grèce
et comme l'Italie
,
M. Cicognara ne croit pas se laisser
aveugler par trop d'orgueil national, en tirant de-là
l'explication de cette supériorité dans ces arts que les
Italiens modernes ont inconlestablement obtenue sur
les peuples du Nord. Il croit cette vérité à l'abri de
toutes les oppositions que les préjugés, la légèreté ou
l'ignorance y voudraient mettre, et convient qu'il est
bien difficile et bien rare d'acquérir une connaissance
assez profonde du caractère, du génie, et du .mérite
réel d'une nation étrangère, pour en pouvoir juger
convenablement. Je le remercierais ici de l'exception
très-honorable qu'il veut bien faire en ma faveur, si je
ne craignais pas d'affaiblir ou de faire suspecter la justice
que je lui rends, en faisant connaître jusqu'où va
l'indulgence qu'il a pour moi.
Il pcouve ,
dans son second discours, qu'il est luipaême,
à l'égard des autres nations, de ce petit nombre
ê
de juges qu'il ne récuse pas pour la sienne ; il y traite
du Beau et des Auteurs qui ont écrit sur celle matière. Il
iremonte jusqu'à saint Augustin, qui ne trouvant rien
sur la terre qui puisse être regardé comme la règle et
le prototype du Beau
, en conclut qu'il y a au-dessus de
nous une certaine unité originale, souveraine, éternelle,
parfaite, qui en est la règle essentielle. Parmi les
auteurs modernes
,
le diffus Crousaz a écrit sur le Beau
d'une manière plus fatigante qu'instructive. Il résulterait
de ce qu'a écrit le léibnitzien Wolff sur cette matière
que le Beau est beau parce qu'il nous plait, tandis
qu'au contraire il nous plait parce qu'il est beau.—Le
célèbre fondateur de l'école écossaise, Hutcheson, a
peut-être poussé trop loin les conséquenses de sa doctrine
du sens intérieur, qu'il établit juge de la beauté,
comme les sens extérieurs le sont des figures et des
couleurs ; mais notre auteur reconnaît dans ce système
singulier des idées profondes, utiles, et dont on peut
tirer parti pour la théorie générale du Beau. L'Essai sur
Je Beau du P. André lui paraît meilleur que les ouvrages -
précédens, et il le juge le plus digne d'être étudié et
médité. Il y trouve seulement à reprendre que l'auteur
qui distribue, avec philosophie et sagacité, le Beau en
différentes espèces, et qui les définit avec beaucoup
d'ordre et de précision, ne définisse pas d'abord le Beau
essentiel, et que, parlant sans cesse d'ordre, de proportion
,
d'harmonie, il ne dise rien de l'origine de ces
idées.
Vers le milieu du dernier siècle, le célèbre peintre
anglais Hogarth mit en tête de son OEuvre gravée une
ligne serpentante ou ondoyante, tracée sur une palette,
au-dessous ces mots: la ligne de la Beauté. Les artistes
et les amateurs, fort intrigués par cet hiéroglyphe, ne
purent en deviner le sens. C'est qu'ils ignoraient le pré-.
cepte dohné par Michel-Ange à l'un de ses élèves de
tracer. toujours une figure pyramidale serpentante et
multipliée par un, deux et trois, précepte développé
par Lomazzo, peintre, littérateur et philosophe du
seizième siècle, dans son fraité italien sur la Peinture,
et regardé par lui comme renfermant tous les mystères
de l'art. C'^st ce même précepte que Hogarth prit,
quelques années après, pour base de son ouvrage
intitule : Analyse du Beau. Son système ingénieux, qui
fit alors une grande sensation, place dans la variété la
source du Beau, et celle des effets que l'on a toujours
* attribués dans les arts à l'unité, aux proportions et à
l'ensemble. M. Cicognara en fait une analyse très-claire,
-et démêle avec beaucoup de justesse ce qu'il a de neuf,
de brillant, d 'ingéiiieux, et ce qu'il a de bizarre et mème
d'absurde. i *
Après avoir résumé tous ces systèmes et les idées de . quelques autres auteurs, il recherche s'il n'est pas possible
de fonder sur une base plus solide et plus générale.
• l idée du Beau absolu,sans l'établir exclusivement, ni sur
l'unité et la symétrie, ni sur la variété
,
ni sur la grâce
des lignes ondoyantes
, etc., et il commence à jeter
,sur cette question importante quelques premières données
et quelqueslumières. Le troisième discours a pour titre : De laforce et de la
mesure du Beau absolu. L'auteur y propose pour base
de l'idée du Beau, la proportion, et il appelle ainsi le
rapport que les parties des objets ont entr'elles, pour
en composer un tout, qui satisfasse le sens sur lequel
est produite l'impression de ces objets. Il examine les
rapports qui existent entre les différentes couleurs et
entre les diflérens sons, et il en tire des conséquences
favorables à la proposition qu'il a faite. L'expérience
connue, et l'on pourrait dire journalière, des cou-
"
Jours imaginaires ou accidentelles qui subsistent dans
I oeil après qu'il s'est fixé. quelque teins sur des
couleurs réelles, prouve qu'il y a un rapport déterminé
entre telle couleur imaginaire ou accidentelle et
la couleur vraie à laquelle on observe qu'elle succède
toujours. De cette succession constante, l'auteur conclut
qu'il y a une génération des couleurs comme une génération
des sons; qu'il existe des proportions, des
rapports entre les uns comme entre les autres, et il eh
tire des conséquences auxquelles notre père Castel
aurait dû se borner, au lieu d'aller jusqu'à imaginer ce
clavecin oculaire qu'il rèva toute sa vie et qu 'il ne put
jamais réaliser. M. Cicognara s'arrête à une conséquence
ultérieure essentielle à son système: c'est que
le sentiment de plaisir qui résulte, pour l'oeil, du passage
de telle à telle autre couleur, et, pour l'oreille,
de tel à tel autre son ,
indique une trace du Beau absolu
élémentaire \ car, demande-t-il, pourquoi attribueraiton
au hasard
,
à un assemblage arbitraire
, ce sentiment
du Beau
,
qui naît, pour l'ouie et pour la vue, de la
variété harmonique des sons et des couleurs?
Il établit sur d'autres rapports, mais toujours sur
des rapports de proportion, le plaisir qui résulte d'une
belle architecture et le sentiment du Beau dans cet art.
Il compare ensuite le Beau absolu avec la vérité : tous
deux ont les mêmes droits, avec cette seule différence
que l'un les exerce sur les sens et l'autre sur la raison.
Après quelques développemens, dans lesquels nous ne
pouvons le suivre, il termine ce discours par l'examen
et la réfutation de quelques idées d'Edmond Burke qui
prétend
,
dans la troisième partie de son Traité du Sublime
et du Beau, sections i, 3
,
Li et 5
, que la proportion
n'est pas la cause de la beauté.
Mais si le Beau absolu existe, pour ainsi dire, vittuellement,
il faut convenir que l'existence formelle dit
sentiment qu'il inspire ne peut avoir lieu que dans un
petit nombre d'hommes, que l'on est même souvent
réduit à considérer tels qu'ils devraient ou pourraient
être,plutôt que tels qu'ils sont réellement. Le Beau qui
peut se faire sentir à tous les hommes bien organisés, et
qui se plie en quelque sorte à leurs différentes constitutions
physique et morale, à leur éducation, à leurs
habitudes, à leurs besoins, aux formes de leur gouvernement
et aux degrés de leur civilisation, le Beau relatif,
en un mot, est l'objet du quatrième discours. L'auteur,
après avoir expliqué toutes les circonstances d'où naît
le sentiment de la beauté relative, fait voir l'application
de ses principes dans les effets des arts d'imitation. Ces
arts, sur lesquels il écrit en homme éclairé, il en parle
aussi en homme sensible ; ce qu'il dit de leurs effets moraux
,
et des fruits que notre ame peut retirer de la contemplation
du Beau
,
donne une idée avantageuse de la
sienne. Il peint, d'après sa propre expérience, les
consolations et les secours que fournit la culture des
arts, et il offre, dans la mort touchante d'un jeune artiste
-son ami, une preuve touchante du découragement où
l'on peut tomber en se privant de cet appui, en cessant
d'ouvrir son coeur à la sublime impression du Beau.
Francesco Montanari, de Vérone, était, dans la musiqué
et dans les arts du dessin, une des espérances de
l'Italie; il fit un voyage en Angleterre ; il s'y laissa gagner
par un abattement et un dégoût des arts qui engendra
le dégoût de la vie, et lorsqu'il fut de retour
dans son pays, la sombre manie qu'il y avait rapportée
prit tellement le dessus dans son esprit, qu'ilse précipita
dans l'Adige, où il périt misérablement. M. Cicognara
donne de tendres regrets à cet ami, et semble demander
ensuite
; pour cette effusion de coeur, un pardon que
tous ses lecteurs lui accorderont sans doute, mais dont
il n'a pas besoin.
Le cinquième discours est intitulé : De la Grâce. Sur
ce sujet, dont l auteur avoue que les idées sont beaucoup
plus faciles à concevoir qu'à exprimer, il cependant en a exprimé de très-délicates et de très-justes. Si
les grâces se refusent souvent aux définitions et à l'analyse
, c est que trop souvent on prétend révéler les
secrets de leur sanctuaire, sans y avoir su pénétrer,
et les analyser sans commencer par les sentir.
Du Sublime est le titre du sixième discours, sujet
peut-être plus difficile encore à traiter, et sur lequel
tout ce qu'on peut dire semble dit depuis long-tems.
Notre auteur s'est plutôt appliqué à en saisir quelques
caractères particuliers qu'à en approfondir la nature.
Il signale d'abord avec soin, et d'après les auteurs qui
ont écrit sur cette matière
, ce qui différencie le Sublime
d'avec le Beau. Ni tous les hommes ne sont capables de
sentir le Sublime, ni tous les objets d'être rendus avec sublimité par les arts d'imitation, ni enfin tous les arts
d'exprimer également ce qu'il y a de sublime dans les
objets. Tout ce qui est sublime en peinture ne le serait
pas en poésie, tout ce que le talent poétique rend d'une
manière sublime ne serait pas rendu de même par le
pinceau. Le Sublime touche de près au gigantesque, et
d 'un autre côté s éteint dans tout ce qui est minutieux
ou recherché.
Les différencès observées entre le Sublime et le Beau
conduisent à examiner d 'où naît celle qui existe dans
les rapports que le Beau et le Sublime ont avec les
deux sexes. Le Beau en a de particuliers avec l'un,
le Sublime avec l'autre. Les vertus qu'on peut ap- peler telles, la modestie, la pudeur, la délicatesse,
appartiennent préférablement aux femmes: les vertus
sublimes
,
le courage ,
la force
,
la constance, aux
hommes; et c'est l'union de toutes ces vertus, c'est
l'assemblage du Beau et du Sublime qui complète et qui
porte à sa perfection, dans l'un et l'autre sexe, l'ouvrage
de la nature. De-là naissent des considérations
d'une morale élevée sur les rapports qui existent entre
les deux moitiés du genre humain
,
et sur le parti
qu'une éducation meilleure que la nôtre en pourrait
tirer pour le perfectionnement de toutes les deux, et
pour l'amélioration de l'espèce. La fin de ce discours
est consacrée à combattre le système de Burke, qui fait
dériver presqu'exclusivement le Sublime de l'impression
de la terreur.
L'objet du septième et dernier discours est le Beau
idéal, question la plus noble et la plus intéressante de
toutes celles que ce sujet embrasse. Contre l'usage de
la plupart de ceux qui en ont traité
,
l'auteur commence
par bien définir ce que c'est que le Beau idéal. Son premier
moyen pour cela est de dire ce que ce n'est pas ;
il se sert ensuite de la division aussi simple que lumineuse
qu'il a établie, dans son premier discours
,
des
trois imitations que l'on peut faire de la nature. Comme
tout cet endroit jette beaucoup de clarté sur une question
où d'autres ont répandu beaucoup d'obscurité, je
le traduirai littéralement.
« Le Beau idéal n'est pas, comme quelques-uns se
l'imaginent, un Beau qui n'existe que dans les simples
théories, un Beau qui sorte uniquement de l'imagination
de l'homme
,
et applicable à des idées entièrement abstraites.
Il n'est pas, par exemple, de la même espèce
qu'un obstacle idéal, une peur idéale
,
dont l'objet réel '
n'existe pas, et qui est une chose chimérique ; c est au
contraire l'union de toutes les perfections portées à un
degré d'accord et de proportion si éminent, que le modele
n en existe peut-être pas dans un seul corps tormé
par la nature. C'est une heureuse imitation de parties
séparées et ensuite réunies en un tout harmonique
,
tel
qu'il pourrait très-bien exister dans la nature, si elle
1 prenait soin de choisir et d'assembler elle-même les
perfections dont les formes et les sons sont susceptibles.
Des trois imitations de la nature indiquées dans le premier
deces discours, c'estici la dernière, la plus sublime,
celle qui prouve et qui atteste l'excellence de l'art. C'est
ce troisième état dans lequel l'artiste réunit les parties
les plus parfaites d'un grand nombre d'objets choisis,
etc. » Le Beau idéal est donc le résultat de ce s choix fait par le génie de l'artiste de toutes les parties
les plus parfaites qui sont éparses dans les divers objets
de la nature, et de leur réunion en un seul objet.
Les principes de ce Beau sont difficiles à fixer ; il
devient plus sensible par des exemples ; ce qui est parfait
n'abonde pas, et l'auteur a facilement réuni dans
peu d'espace les chefs-d'oeuvre des arts d'imitation
que les anciens nous ont laissés et ceux que peuvent y
opposer les modernes, chefs-d'oeuvre dont aucun n'est
l'imitation exacte de la nature, mais qui sont tous des
résultats de ce choix et de cet assemblage de parties -
exquises, éparses dans les objets naturels. Les questions
secondaires que ce riche sujet fournit sont ensuite
successivement traitées avec la justesse et la clarté, qui
paraissent être des qualités distinctives de l'esprit de notre
auteur, comme de son style. Il m'est impossible de le
suivre dans ces développemens ; je m'aperçois même que
l'attrait du sujet et la manière dont il est traité m'ont
peut-être entrainé plus loin que le cadre où doivent se
renfermer nos extraits ne le comporte. Mais je ne puis
me dispenser de témoigner, en finissant, le désir de voir
terminer un travail dont l'auteur annonce que ce n'est
ici que la première partie. Le Beau moral, le Beau dans
les ouvrages de goût, dans les productions littéraires et
scientifiques, le Beau musical, etc., lui restent encore à
traiter, et formeraient une seconde partie non moins
intéressante que la première.
M. le chevalier Cicognara, après avoir honorable.
ment servi sa patrie dans des fonctions importantes
,
s'est livré tout entier aux arts qui lui servaient auparavant
de délassement et de jouissance. Il est président de
l'Athénée de Venise et de l'Académie-royaledes Beaux-
Arts delà même ville. C'est un amateur aussi habile que
les artistes de profession, et qui joint à la pratique l'habitude
de cultiver son esprit, le talent de l'observation
,
et la philosophie des arts. Ce sont autant de titres à la
confiance publique, dans un sujet où des écrivains ingénieux
se sont trompés
, parce qu'outre ces titres il y
en a d'essentiels qu'ils navaient pas.
G**É.
PROSPETTO ALLA STORIA DELLA SCOLTURA ,
etc. - Prospectus
de rHistoire de la Sculpture, depuis l'époque de
sa renaissance en Italie jusqu'au siècle de NAPOLÉON
,
pour servir de continuation aux ouvrages de Winkelnzann
et de AI. Dagincourt.
C'est le même M. Léopold Cicognara,.auteur de
l'ouvrage Sur le Beau, que nous venons d'annoncer, qui
publie à Venise ce prospectus. Il mérite, on peut même
dire qu'il a justifié d'avance l'accueil qu'il ne peut
manquer d'obtenir des amateurs des beaux-arts.
Ce que Winkelmann a fait pour l'art chez les anciens,
et M. Dagincourt pour la partie qui embrasse le
moyen âge, M. Cicognara se propose de l'exécuter
pour ce que l'art a été, en Italie, dans les tems modernes,
depuis sa renaissance jusqu'à nos jours. Son travail ea
complétera l'histoire
,
dont celui de ses deux illustres
prédecesseurs forme les deux premières parties. Il la
complétera du moins relativement à la sculpture, et
c'est cette partie qui manque véritablement. Ce qui regarde
la peinture a été déjà traité tant de fois
,
qu'on
ne peut plus en quelque sorte que répéter ce qui a été
dit. Le champ de la sculpture est encore vierge, il est
fertile et cultivé par d'habiles maies ; il ne peut manquer
de produire une riche moisson.
Les liens qui unisent la Sculpture à la Peinture, et
ceux qui la lient à l'Architecture ( particulièrement
dans les siècles où tous les sculpteurs étaient architectes)
obligent à la considérer dans l'histoire des arts
, comme
une partie intégrante et essentielle de l'histoire du génie
humain. L'auteur se flatte que l'on pourra puiser dans
cette histoire de la Sculpture une idée juste de ce
génie, et qu'on en connaîtra beaucoup mieux la marche
et la nature, en voyant les progrès successifs qu'il a faits
dans le sentiment et dans la production du Beau. C'est
pour cette raison qu'il s'est cru obligé de considérer,
non-seulement ce que les grands génies purent et firent
dans chaque siècle, dans tous les arts du dessin si
fortement unis ensemble
,
mais encore d'indiquer en
passant quels secours ils obtinrent il différentes époques
des lettres et du Gouvernement.
Mais il est tems de laisser parler l'auteur même du
Prospectus, au moment où il annonce avec plus de
précision l'objet et les principales divisions de son livre.
« Considérant ensuite mon ouvrage comme une contiuuation
et un complément de l'histoire universelle des
arts, j'ai voulu qu'elle fût précédée de certaines considérations
générales qu'on aurait souhaité que Winkelmann
eût lui-même développées, puis qu'il en composa
la première partie, et qu'on doit la regarder comme le
commencement de ce grand corps d'ouvrage. Après avoir
expliqué ainsi dans un discours préliminaire les motifs
de tout ce que je viens d'exposer, je traite avec toute la
rapidité possible
,
dans huit chapitres du premier livre,
des premières origines des arts ,
des causes politiques et
religieuses qui les élevèrent jusqu'au dieux et aux héros,
des moyens qui les firent fleurir et des causes qui en
amenèrent la décadence
,
à la destruction de l'Empire
Romain. J'ai cru devoir dire également un mot des
images et des maximes qui furent toujours regardées
comme les plus propres à représenter la ligure humaine
,
et l'habillement le plus élégant et le plus convenable dans
les monumens. Je consacre neuf chapitres dans le second
livre à traiter des temples
, et je commence d'abord par
la comparaison des temples anciens et modernes ; j'emploie
ensuite les huit autres chapitres suivans à raisonner
sur les principaux édifices de ce genre qu'on bâtit
avec une vraie magnificence dans l'Italie renaissante ;
car ces temples furent la première cause qui fit employer
par la suite la Sculpture dans les ornemens.
n On peut dire que l'histoire des arts commence plus
précisément au troisième livre. J'y consacre quatre nonveauxlivres
, et je la divise en cinq espaces ou époques
mémorables j mais j'ai toujours soin de les fixer par les
révolutions des arts, et non par celles de la politique,
mon intention étant sans cesse de subordonner tonte
chose à l'objet principal de cet ouvrage : c'est pourquoi
le premier espace date du restaurateur de l'art
,
Nicolas
Pisano, jusqu'à Donatello , ce qui comprend environ deux
cents ans. Le second intervalle s'étend depuis Donatello
jusqu'à Michel-Ange
, ce qui n'arrive pas tout-à-fait à
cent ans. On compte un espace d'environ un siècle
de Buonarroti à Bernini, qui fut le grand corrupteur de
l'art. La quatrième période commence à Bernini et finit
à Canova j c'est à cet âge d'or de la sculpture ramenée
si heureusement à la perfection grecque, que je fixe la
cinquième époque, et c'est aussi le terme d-e mes veilles
et du dernier livre de mon ouvrage.
m Cet ouvrage est l'histoire de l'art
, et non celle des
hommes qui le cultivèrent
, et l'on ne doit pas chercher
non plus dans ces livres les inutiles détails de leur vie
privée : on y trouvera cependant tout ce qu'il faut savoir
relativement au tems précis 011 les Artistes fleurirent
,
et
quels obstacles ils rencontrèrent
, ou quels secours ils
obtinrent pour atteindre à la perfection. C est en quoi
consiste principalement l'utilité de l'histoire. "
Tout l'ouvrage est divisé en trois volumes in-folio
a peu près de la forme de ceux de Winkelmann sur les
monumens intitulés OEuvres inédites. Le premier de ces
trois volumes contiendra les deux livres des choses géiie *
raies et un de l'histoire, depuis Nicolas Pisano jusqu 'à
Donatello; et les deux autres renfermeront les quatre
époques suivantes. Le premier volume paraîtra dans
l'année 1813
,
orné de plusieurs estampes dont la plupart
seront terminées par des contours exécutés avec le plus
grand soin
, et l'on insérera toutes les autres qui appartiennent
au texte à la fin de chaque tome. Le prix du
premier volume sera de quarante-cinq livres d'Italie pour
les souscripteurs ; quant aux marchands et libraires
, on
se conformera à l'usage établi à leur égard et à proportion
de leurs commissions.
Les souscriptions seront reçues à Venise chez les
Imprimeurs et libraires Molini, Landi et comp., et chez
tous leurs correspondans ; on pourra encore s adresser
directement à l'auteur et à l'imprimeur de ce prospectus.
Chez Joseph Picotti, imprimeur à Venise, près du théâtre
de s. Moisè
,
n" 1286.
LANGUE ANGLAISE. '-
ZEMRONDE.
Conte traduit de l'anglais.
FADLALLAH, prince doué de grandes vertus, régnait
heureusement dans le royaume de Monsel, et jouissait
d'un bonheur parfait avec la belle Zemronde, son épouse.
lorsque parut à la cour un jeune dervis
,
qui avait tant
d'esprit et d'amabilité qu'il gagnait l'amitié de tout le
monde. Sa réputation avait un teléclat, qu'elle fit désirer au
prince de le voir et de causer avec lui. Il le fit donc
venir, et loin de trouver que la renommée eût grossi son
mérite
,
il fut bientôt convaincu que tout ce qu'on avait
dit de lui était encore fort au-dessous de la vérité.
Fadlallah n'éprouva plus aucun plaisir dans la conversation
des autres hommes
, et comme chaque jour il était
plus enchanté des talens de l'étranger, il lui offrit la première
place de son royaume. Le jeune dervis, après l'avoir
remercié avec beaucoup de modestie
,
le pria de lç
dispenser de pareilles fonctions, parce qu'il avait fait,
disait-il, le voeu de ne jamais accepter aucune place,
préférant par - dessus tout son indépendance. Le roi,
charmé de cet exemple de modération, et ne pouvant
pas l'engager à se mêler des affaires, le pria du moins de
rester son ami.
Un jour qu'ils chassaient ensemble, ils se trouvèrent
séparés de la cour. Le dervis ', tout en marchant, parlait à
Fodlallah de ses voyages et de ses aventures. Après
l'avoir entretenu de plusieurs des choses curieuses qu'il
avait vues dans les Indes : " C'est dans ce pays, dit-il,
que je fis la connaissance d'un vieux brachmane initié
dans les secrets les plus cachés de la magie. Il mourut
dans mes bras, et avant d'expirer il me fit connaître
un de ses secrets le$ plus Importans
, sous la condition
de ne le révéler à personne. » Le roi, rapprochant cet
aveu du refus que le dervis avait fait de ses faveurs,
s'imagiua que c'était le pouvoir de faire de l'or. "Non,
sire, dit le dervis, c'est un mystère plus étonnant
encore : c'est le pouvoir de rendre à la vie un corps mort
en y faisant passer mon âme. n Il parlait encore quand un
daim passa près d'eux; le roi, qui avait son arc tendu
,
le
tua d'un coup de flèche, et dit au dervis : «Voilà une
excellente occasion d'exercer le pouvoir dont vous vous
êtes vanté. * Aussitôt le jeune homme resta étendu sans
vie, et le daim vint en bondissant caresser le roi; après
avoir fait plusieurs tours ,
il retomba de nouveau sur
l'herbe, et le corps du jeune dervis se ranima tout-à-coup.
Le roi fut charmé de voir une chose aussi extraordinaire,
gt conjura son ami, par tout ce qu'il y avait de plus sacré,
de lui apprendre son secret. Le dervis se fit d'abord
quelque scrupule de manquer à la promesse qu'il avait
faile au brachmane mourant. Il finit néanmoins par dirm
qu'il ne pouvait rien cacher à un si bon prince; et après
(lue le roi eut juré de garder le secret, il lui apprit à prononcer
deux mots cabalistiques, dans la prononciation
desquels consistait tout l'enchantement.
Le roi, impatient d'en faire l'épreuve, répéta les mots
comme on les lui avait appris, et son âme passa h l'instant
dans le corps du daim. Il n'eut pas le tems de faire
beaucoup de réflexions sous cette nouvelle forme, car le
perfide dervis faisant passer très-vite son âme dans le
corps du roi, saisit l'arc du prince et allait le tuer, si le
roi, qui devina son intention, ne se fût élancé rapidement
dans l'épaisseur du bois.
La perfidie du dervis ayant ainsi réussi, il retourna à
Monsel sous la forme du roi
, et comme l'époux de
Zemronde. La première chose qu'il fit pour s'assurer la
possession de son pouvoir injustement acquis
,
fut de
publier une proclamation
,
oit il ordonnait à ses sujets de
!
détruire toutes les bêtes fauves de son royaume. Le roi
aurait péri avec les autres ,
s'il n'avait pas fait passer son
âme dans le corps d 'un rossignol qu'il trouva mort au pied
d'un arbre.
Sous cette nouvelle forme
,
il vola sans danger du côté
du palais, se percha sur un arbre dont le feuillage brageait l'appartement om- de la reine, et chanta d'une ma- nière si mélodieuse et si mélancolique qu'il attira la reineh
sa fenêtre. Il eut le chagrin de voir qu'au lieu d'inspirer
de 1 l'intérêt, il excitait plutôt la gaîté de la princesse et
d'une jeune esclave qui était avec elle. Il continua cepen- dant à lui donner une sérénade tous les matins jusqu'à
ce qu'enfin la reine
,
charmée de ses accens ,
ordonna
qu'on mît tout en usage pour attraper cette petite créature.
Le roi, qui ne cherchait qu'une occasion de se rapprocher
de sa compagne chérie
, se laissa prendre
facilement, fut porté à la reine, et refusant les avances
de toutes les autres dames
,
il s'envola et alla se poser sur
le sein de la princesse. Zemronde} touchée de l'amitié de
son nouveau favori, ordenna qu'on lui tînt une cage ouverte
dans sa chambre même. Il put ainsi lui faire sa cour
tous les matins par mille petites caresses. La reine passait
chaque jour des heures entières à l'écouter et à folâtrer
avec lui. Fadlallah aurait pu se trouver heureux, s'il
n'avait pas souvent souffert les plus cruels tourmens en
voyant le dervis entrerdans l'appartement de la reine, et
lui faire la cour sous ses yeux.
L'usurpateur
,
dans ses jeux avec la reine
,
tâchait souvent
de gagner l'amitié du rossignol, et lorsque Fadlallah
étouffant de rage, le piquait avec son bec, battait des ailes,
et laissait voir tous les signes d'une colère impuissante
il offrait seulement , un nouveau sujet de gaîté à la reine et
à son rival.
Zemronde aimait aussi beaucoup un petit chien qu'elle
gardait dans son appartement, et qui mourut subitement
pendant la nuit. L'âme du roi abandonna aussitôt le rossignol
et passa dans le corps du chien. Mais le lendemain
matin Zemronde trouvant son oiseau favori privé de la
vie en conçut un chagrin inexprimable ; toutes les gentillesses
du petit animal, cet instinct aimable qui ressemblait
tant à la raison
, cette préférence, cet attachement,
dont elle avait été l'objet, lui revinrent à la mémoire, et
elle fondit en larmes.
Ses femmes
, pour la consoler, envoyèrent chercher le
dervisqui, après de vaines représentations, fut si touché
de son chagrin, qu'il dit : uEh bien! madame, je vais
mettre en usage les plus profonds secrets de mon art pour,
vous plaire : vous jouirez du plaisir de voir votre oiseau
revivre chaque matin et vous fêter par ses chants
, comme
il l'a fait jusqu'ici. » La reine montra quelque défiance de
ce prodige ; mais le dervis s'étendit sur un sofa
,
fit passer
son âme dans le rossignol, et Zemronde fut bien étonnée
de voir renaître son oiseau.
Le roi qui, sous la forme du petit chien, était demeuré,
dans un coin de la chambre, spectateur de toute cette
scène, rentra immédiatement dans son propre corps, et
se jetant sur la cage avec la plus vive indignation, il tordit
le cou du perfide rossignol.
1
Le chagrin et l'étonnement de Zemronde furent encore
augmentés par ce nouvel accident, jusqu 'à ce que le roi,
l'ayant suppliée de l'entendre, lui eût raconté toute son
histoire.
Le corps du dervis trouvé mort dans les bois
, et l'ordre
de tuer toutes les bêtes fauves du royaume, ne lui laissèrent
aucun doute sur la vérité de ce récit qui, devenu
public
, prouva à tout l'Empire que la fourberie finit toujours
par retomber sur son auteur.
( Extrait de YEntertaining pocket-compaiiion.)
LANGUES ORIENTALES.
ANALYSE D'UN DRAME INDIEN (r).
LES Hindous cultivent l'art dramatique depuis l'époque
la plus reculée de leur civilisation, et leur théâtre
qui ne le cède, quant au nombre des pièces, à théâtre d 'Europe, aucun est la partie la plus agréable et même
la moins irrégulière de leur littérature. Le drame de
Sakountalâ, traduit du samskrit en anglais, et de l'anglais
en allemand et en français, ne dément pas, je
crois, l opinion favorable que j'ai conçue et que je vou- drais donner ici des poëtes dramatiques de l'Inde. A
l'appui de cette opinion
,
je vais présenter l'analyse et
quelques extraits d'une autre pièce non moins célèbre
que Sakountalà, en dix actes, intitulée : Mâlatî et Mâdhava, par Bhavabhoûte. Nous en possédons à la
Bibliothèque impériale un exemplaire qui est indiqué
sous le n 127, dans le Catalogue des manuscrits sams- krits, que j'ai publié en 1809, un volume in-So. Cette
pièce est écrite comme tous les anciens drames indiens,
en vers et en prose, samskrite et prâkrite, c'est-à-dire,
partie en langue sacrée et partie en idiomes vulgaires.
Le sujet de cette pièce est de pure invention.
Bhoûrivaçou
,
ministre du roi de Pâdmâvati
,
et
Dêvarâta, serviteur affidé du roi de Viderbha, sont convenus,
quand leurs enfans étaient encore en bas âge, de
les marier, afin de consolider l'ancienne amitié qui
unissait leurs familles. Bhoûvariçou avait une fille
nommée Mâlatî qui, d'après cette convention
,
devait
(1) Tirée du 10e vol. des AsiatickRescarches.
épouser Mâdhava, fils deDêvarâta. Le roi dePâdmâvati
avait pour favori un vieillard de la figure la plus hideuse.
Dans un de ses nombreux momens de loisir, il conçut la
bizarre idée de mettre la belle et jeune Mâlatî dans
les bras du plus dégoûtant des hommes. Le ministre désolé
ne voulait pourtant pas irriter son souverain par
un refus ; il se concerta avec son ami et une vieille prêtresse
,
ils convinrent de rapprocher les jeunes gens et
de leur faire contracter un mariage secret ; Mâdhava
fut donc envoyé à la capitale du royaume de Pâdmâ*
vatî pour y finir ses études
, on le confia à la vieille
prêtresse; aidée d'une jeune fille, soeur de lait de son
pupile, elle lui fit voir celle qu'on lui destinait pour
épouse ; leursyeux se parlèrent et s'entendirent, et leurs
coeurs furent bientôt d'accord. C'est à cette époque de
leur vie, immédiatement après la première entrevue
,
que la pièce commence.
L'exposition se fait d'une manière fort naturelle dans
la première scène
, entre la vieille prêtresse et un de
ses pupiles nommé Avâloketâ ; ils racontent les événemens
antécédens
,
et donnent une idée assez juste du
caractère des principaux personnages, sur-tout d'un
ancien pupile de la même prêtresse, qui, par ses austérités
religieuses, a acquis une puissance surnaturelle;
circonstance que le jeune Brâhmane a apprise de la
pupile d'un magicien redoutable qui fréquente le temple
de la terrible Déesse situé auprès du cimetière dè
la ville.
L'action commence, Mâdhava avec un de ses compagnons
et son valet entre sur la scène. Ii raconte dans
le plus grand détail son entrevue avec Mâlatî; il leur
avoue la profonde impression qu'elle a faite sur son
coeur. Tout-à-coup le confident montre un portrait de
Mâdhava dessiné par la tendre Mâlatî, et qu'il a obtenu
d'une suivante de cette belle. Le jeune amant le saisit
avec transport, dessine sur la même tablette les traits
de sa bien-aimée, et ajoute au bas une stance des plus
passionnées. Ce présent
,
les rapports de leurs confidens
mutuels, contribuent à augmenter la passion de
nos deux amans, et fournissent le sujet de plusieurs
scènes intéressantes. Sur ces entrefaites, le monarque
fait la demande à laquelle on s'attendait depuis longtems
5 le père se contente de répondre que le prince
peut disposer de sa fille comme il lui plaît. Les amans
instruits de cette négociation, se livrent au désespoir; ils"
ont une entrevue dans un jardin public, et tandis qu'ils
goûtent le bonheur d'exprimer et de recevoir réciproquement
les assurances du plus tendre amour, un cri
d'effroi annonce qu'un tigre redoutable est sorti du
temple de Siva. On leur apprend bientôt qu'une jeune
fille de leurs amies est dans le plus grand danger. Un
compagnon de Mâdhava vole à son secours ,
la délivre,
mais il est lui-même blessé. Tout cela se passe derrière
le théâtre ; la belle épouvantée paraît, on apporte son
libérateur qui a perdu connaissance. Les femmes lui
prodiguent leurs soins et le rappelle à la vie. Ses yeux à
peine ouverts à la lumière se fixent sur celle qui lui doit
la conservation de son existence, et qui lui jure une
reconnaissance et une tendresse éternelles.
On annonce les préparatifs du mariage de Màlatî
avec le vieux ministre. On fait sortir les femmes. Mâdhava,
réduit au désespoir
,
dévoue son corps vivant
pour servir de pâture aux spectres et aux génies malfaisans;
c'est l'unique moyen qui lui reste d'obtenir l'accomplissement
de ses voeux. Il se rend donc pendant la
nuit au cimetière. Avant qu'il y paraisse
, une des élèves
d'un magiciensanguinaire annonce dans un monologue
que son maître a résolu d'offrir à la déesse redoutable.
un sacrifice humain, et qu'il veut choisir une belle
femme pour victime.
^
Mâdhava s'annonce comme une victime volontaire ;
il offre, mais en vain, aux spectres et aux démons la
chair de ses reins pour accomplir son voeu. Un cri de
détresse frappe son oreille, il croit reconnaître la voix
de sa bien-aimée. Le fond du théâtre s'ouvre, et on
voit, en effet, cette belle infortunée habillée en victime,
le magicien et la sorcière occupés à préparer le sacrifice.
Ils continuent leurs effroyables préparatifs. Mâdhava
s'élance pour arracher sa bien-aimée de leurs
mains 5 elle ce réfugie dans ses bras ; on entend la voix
de personnes qui semblent chercher Mâlatî ; son amant
la met en sûreté, et va à la rencontre des magiciens 5
tous se retirent en combattant. Une magicienne vient
annoncer l'issue du combat en maudissant Mâdhava
qui a tué le magicien, qu'elle avait pour précepteur.
Cette grande catastrophe eût été sans doute mieux
placée à la fin de la pièce que dans le cinquième acte.
On se rappelle que la pièce a dix actes ; les cinq derniers
ont moins d'intérêt que les premiers.
La belle Mâlatî, enlevée pendant son sommeil par le
magicien, est maintenant rendue à ses amis, et l'on
continue les préparatifs de ses noces avec le vieux
favori. La vieille prêtresse imagine de prescrire à la
jeune fiancée de revêtir sa robe nuptiale dans un
temple particulier. Cette heureuse invention procure à
un jeune homme de leurs amis le moyen de prendre
lesvêtemens destinés à Mâlatî; ainsi déguisé, on le mène
processionnellement chez l'époux. Celui-ci, rebuté des
manières brutales et indécentes de sa fiancée, ne veut
avoir nulle intimité avec elle et la confie aux soins de
sa soeur, dont le jeune homme déguisé est éperdûment
amoureux. il se fait connaître à sa maîtresse qui consent
à 1 accompagner jusqu'à la retraite de Màlatî. Ces
amis se rassemblent dans un jardin du temple } mais
une magicienne malfaisante observe le moment où Mâlatî
est seule et n'a personne pour veiller à sa sûreté
elle l enlève dans un char volant. Le désespoir des , compagnons
de Màlatî et de son amant est supérieurement
exprimé. Au moment où ils croient avoir dit à leur amie
un éternel adieu, paraît la même élève de la prêtresse
qui a arraché Mâlatî des mains de la magicienne 5 elle
la rend à Mâdhava et la pièce se termine par un double
mariage.
Le sujet de cette pièce, comme on peut en juger par
cette rapide analyse
,
n'est pas mal choisi pour le
theatre, et nous ajouterons que, pour des Hindous
bien persuadés que l adoration des êtres bienfaisans et
les hommages rendus aux mauvais génies peuvent
procurer la connaissance de la magie et une puissance
surnaturelle, cette pièce n'offre pas d'invraisemblance;
il nous semble même, que, abstraction faite de ces
considérations, elle est conduite avec assez d'art, et
généralement l intérêt se soutient assez bien. L'auteur a
employé le style le plus élevé, et c'est la plus riche
poésie dans le goût indien.
Nous ne terminerons pas cette courte notice sans
mettre sous les yeux de nos lecteurs un fragment de
cette pièce, où l'on croit reconnaître souvent la manière
de Shakespear. Ceux qui auront accordé quelqu'attention
à notre travail, s'apercevront facilement que nous leur
offrons ici la fin 'du cinquième acte, c'est-à-dire le
milieu de la pièce.
MADHAVA, errant dans le cimetière, oh il vient s'offrir
comme victime expiatoire aux mauvais génies. —
* Vendre de la chair humaine, de la chair véritable; et
intacte, arrachée de dessus les membres d'un homme,
prenez-la i prenez-la.
< n Comme les paisâcthâs fuient rapidement, comme ils
quittent leurs formes effrayantes ! Que je plains la faiblesse
de ces êtres!
n La route de ce cimetière est plongée dans l'obscurité ; ici, devant moi, est la rivière qui lui sert de limite, ; qu'il
est terrible le mugissement de ses flots qui en déchirent
les bords
,
tandis que ses eaux sont embarrassées parmi 1
les fragmens de crânes qui bordent ses rives retentissantes
au loin
, et d'une manière horrible, des hurlemens des jacals
, et du cri du hibou retiré dans les bois voisins ! (Derrière le théâtre. ) — " Père impitoyable, celle
dont tu veux te servir pour gagner les faveurs du monarque,
est sur le point de périr.
MADHAVA écoute avec inquiétude. — n J'entends voix une aussi perçante que le cri d'un aigle j elle a pénétré
mon ame comme une voix trop bien connue. Mon coeur
est déchiré dans mon sein
, mes genoux fléchissent et je
puis à peine me soutenir : qu'est-ce que cela signifie ?
n Cé son lamentable est sorti du temple de Karâlâ n'est-ce ; pas l'asile des méchans
, un lieu destiné à de
semblables méfaits? N'importe, je veux voir.
e Il marche à grands pas ; le fond du théâtre s'ouvre
et laisse voir le temple ou le magicien et sa jeune élève
sont en adoration
, tandis que Mâlatî, en habits de victime
, se tient debout devant l'idole. )
MALATI. - n Père impitoyable
,
celle que tu veux em- ployer à gagner' la faveur du monarque va périr ; tendre
mère, tu es déjà victime de la cruauté du destin. Vénérable
prêtresse, qui ne vivais que pour Mâlatî, qui consacrais
tous tes soins à mon bonheur, ta tendresse ne te
procurera qu'une éternelle douleur. Ah ! charmante Le-
Vanguicâ
,
je ne t'ai apparu que comme dans un songe.
MADHAVA. -" Sûrement c'est elle. Je la trouve donc
vivante.
LA JEUNE MAGICIENNE adorant l'idole Karâlâ. — " Je
me prosterne devant toi, divine Tchâmondâ; je respecte
tes badinages qui réjouissent l'heureuse cour de Siva,
tandis que le globe de la terre, fléchissant sous le poids
de ton pied qui imprime de profondes traces, écrase
l'écaillé de la tortue ,
qui le porte , et brise une portion de
1 univers ,
d'où l'Océan se retire dans un profond abyme
rival de l'Enfer. ,
71
Que ta danse impétueuse contribue à nos succès et à
nos plaisirs
,
parmi les louanges des esprits de ta suite,
étonnés des bruyans éclats de rire qui partent de ton
collier composé de têtes animées par la liqueur immortalisante
que la lune distille sur la crête brisée par les
clous de la peau d'éléphant attachée autour de tes reins
,
et que la violence de tes gestes agite en tous sens. Tandis
que les montagnes sont renversées par les secousses que
leur donne ton bras terrible, en lançant les traits d'une
flamme empoisonnée qui sort des têtes allongées de serpens
étroitement entrelacés j les régions de l'espace sont
en même tems resserrées, comme dans un cercle formé
par un brandon enflammé
, par le seul mouvement circulaire
de ta tête effrayante à cause de l'immense flamme
qui jaillit do tes yeux rouges comme un foyer ardent. Les
étoiles sont dispersées par le pavillon qui flotte sur l'extrémité
du vaste squelette que tu portes , et le dieu aux
trois yeux se réjouit dans tes étroits embrassemens
, tandis que Gaoud, son épouse, est effrayée par les cris
des phantômes et des esprits triomphans.
( Ils s'inclinent tous deux devant l'idole. )
MADHAVA
,
à part. — n Ah quel oubli ! la vierge enveloppée
de vêtemebs, comme une victime, chargée de
guirlandes teintes de sang et exposée aux regards de méchans
et maudits magiciens , se trouve comme un faon
devant des loups
, entre les griffes de la mort. Fille malheureuse
de l'heureux Bhôurivaçou, faut-il que le destin
se montre aussi impitoyable
»
LE MAGICIEN. — n Jeune beauté
, pense maintenant à
celui qui fut ton bien-aimé
,
la mort s'avance vers toi.
MALATI.
— n Cher Mâdhava, souviens-toi de moi,
quand je suis partie • celle-là n'est pas morte qui est toujours
présente an souvenir d'un amant. 1 LA MAGICIENNE.
— » Amante de Mâdhava, tu deviendras
une fidèle tourterelle. —Au reste, quoi qu'il puisse
arriver, il ne faut pas perdre de tems ni tarder davantage.
LE MAGICIEN, tirant l'épée. — n Divine Tchâmondâ,
accepte cette victime promise dans nos prières et maintenant que nous t'offrons.
MADHAVA, s'élançant, enlève Mâlatî dans ses bras. -—•
» Exécrable magicien
, tu es mort.
LE MAGICIEN. — n Sors d'ici, misérable que tu es.
MALATI.
— » Sauvez-moi, prince. ( Elle embrasse son libérateur. )
1 MADHAVA. — « Ne crainJ> rien, ton ami est avec toi.
Bannissant toute terreur au moment où tu allais périr, il*
t'a prouvé son amour par les efforts du désespoir. Cesse
de trembler, ce misérable va bientôt payer de.sa tête la
juste rétribution de ses crimes.
LE MAGICIEN.
» Mais quia donc l'audace de venir nous interrompre ?
.
LA MAGICIENNE. — » Vénérable seigneur, c'est son
amant, c est Madhava
,
le fils de l'ami de Kamandokî, un vendeur de chair humaine
, qui offrait sa, propre chair
aux esprits pour obtenir sa bien-aimée.
MADHAVA, fondant en larmes. — » Comment tout
cela est-il arrivé ?
MALATI, soupirant. — „ Je n'en sais rien, prince. J'étais
endormie sur la terrasse
,
je me suis réveillée ici. Mais
comment y êtes-vous venu?
^MADHAVA, rougissant. — n pressé par le vif désir
d avoir le bonheur d'obtenir ta main
,
je m'étais rendu ' dans cet asile de la mort, pour me dévouer aux esprits. J 'ai entendu tes sanglots et j'ai accouru.
MALATI.— n Hélas ! pour moi, tu errais ainsi sans
précaution pour toi-même.
MADHAVA. - Il Oui, c'est un hasard heureux, puisque
j'ai eu le bonheur de souslraire ma bien-aimée à l'épée de
ce meurtrier
, comme si j'eusse arraché le disque de la
lune de la gueule du dragon Râhan (qui veut la dévorer).
Comme mon esprit est agité par le doute, pénétré de
compassion, ravi d'étonnement, enflammé de colère,
et transporté de joie !
LA MAGICIENNE. — Hélas! jeune brâhmane, semblable
à un cerf que la pitié entraîne à la suite de son faon
emporté par un tigre, tu cherches ta propre destruction
en venant auprès de moi qui suis attachée au culte de cet
endroit consacré aux sacrifices humains. Misérable ! je
vais d'abord réjouir la grande mère de tous les êtres, avec
ton sang coulant à grands flots d 'un tronc sans tête..
MADHAYA.—Il 0 le plus affreux de tous les criminels r
comment peux-tu essayer seulement de priver le triple
monde de son plus précieux joyau
, et l'univers de sa plus
belle merveille, d'enleverla lumière auxhommes, de réduire
des pères au désespoir, d'avilir l'amour, de rendre la vue
un sens inutile et de changer le monde en un affreux
désert?
H
Méchant, comment as-tu osé diriger une épée sur ces
formes délicates qui se contractent au seul coup de lumière,
et s'épanouissent par la gaîté que leur inspire la
société des beautés folâtres? Ce bras va faire briller une
épée sur ta tête comme la soudaine et rapide massue
d'Yama ( le Dieu de la mort ).
LE MAGICIEN.—« Frappe donc, infâme, car tu l'es.
MALATI. - " Calme-toi, cher Mâdliava
,
le cruel est
désespéré
, ne t'expose pas à un danger inutile.
LA MAGICIENNE à son maître. — Pt
Tenez-vous sur vos
gardes
, tuez le misérable.
MADHAVAET LE MAGICIEN s'adressant auxfemmes. —
r Prenez courage, le méchant est tué. A-t-on jamais vu
que le lion, dont les griffes acérées sont façonnées pour
\
déchirer le front de l'éléphant, les ait perdues en combattant
les gazelles?
( Grand bruit derrière le théâtre ; on entend ces mots : )
» Gardes qui cherchez Mildhava, la vénérable et infaillible
prêtresse excite elle-même le père de Mâlatî
, et vous
ordonne d'environner le temple de Karâlâ. Elle dit que
cet acte étrange et horrible ne peut être que l'ouvrage du
magicien qui veut offrir un sacrifice à Karâlâ.
LA MAGICIENNE.—n Nous sommes circonvenus.
LE MAGICIEN.— » C'est maintenant qu'il faut du courage.
MALATI.—n 0 mon père
,
ô ma respectable mère !
MADHAVA.-» J'y suis résolu, il faut mettre Mâlatî en
sûreté avec ses amies et tuer cet infâme sorcier.
( Il conduit Mâlatî de l'autre côté et revient vers le
magicien. )
LE MAGICIEN.-" Misérable
, mon épée va te mettre
en pièces, elle disjoindra tes os et passera avec la rapidité
de l'éclair à travers tes muscles, se jouera dans tes
chairs aussi librement que dans une argile nouvellement
humectée. »
(Ils combattent, et le théâtre seferme. )
LANGLÈi,.
LANGUE HONGROISE.
Notions préliminaires sur l'origine
,
la langue et la
littérature des Hongrois.
AVANT de parler de la littérature des Hongrois
,
il est
essentiel de donner, autant que les bornes du Mercure
Etranger le permettent, une esquisse sur l'origine et la
langue de ce peuple. Des écrivains mal instruits, ou
guidés souvent par des intérêts opposés (i), confondent
les Hongrois, tantôt avec les Allemands, tantôt avec
(1) On entend parler ici des écrivains autrichiens qui Teprésentent
sous un faux jour tout ce qui est à l'avantage de cette nation ; et les
écrivains étrangers
,
égarés par. l'opinion de ceux-ci
, ne font ordinairement
que répéter leurs assertions absurde?, comme, entr'autres,
- Vosgien dans son Dictionnaire de Géographie, et Depping dans son
Nouveou Manuel de Géographie, à l'usage des maîtres et des élèves.
L'un et l'autre
, en imitant à la lettre quèlques ouvrages allemands
soutiennent faussement , que le hongrois est un dialecte de l'esclavon.
Notre but n'est point de critiquer ici ces deux ouvrages • mais nous
ne saurions passer sous silence les fautes grossières et impardonnables
qui se trouvent dans un livre destiné pour l'usage des maîtres et'
des élèves. M. Depping
, en parlant du royaume de Hongrie
, nous
apprend que ce pays est limité par les monts KarpatLes, le Danube,
etc. Depuis quand le Danube fait-il les limites de ce royaume?
De quel droit enlève-t-il ainsi, d'un trait de plume
,
à la couronne
de Hongrie
, onze comitats (*) ou départemens
,
ainsi que Bude
, sa
capitale
, que les copistes serviles des gazetiers et des géographes
allemands appellent Ofen , et que nos journaux s'obstineut à imiter ?
(*) Je me sers du mot comitat, parce que comtés ou palatinats
, termes
adoptés parles géographes et les journalistes, mais inconnus en Hongrie
, où
il n'existe ni comtés ni palatinats
,
mais bien le titre et les fonctions de
palatin, n'expriment point ce que les Hongrois entendent par ~vàrmegre, ou
comitalus en latin. La division de la Hongrie propre, en 52 comitats, a quelque
«hose d'analogue avec nos départemens.
les Ësclavons, et font partager cette erreur à une
' grande partie de l'Europe
, au prejudice de cette nation
qui, depuis plus de neuf siècles
,
appartient a la grande
famille européenne
,
et qùi, sous tant de rapports
,
est
digne d'être mieux connue pour être mieux appréciée (2).
Le droit qu'elle s'est acquis à la reconnaissance des na-
Le Danube traverse la Hongrie depuis Presbourg jusqu*h Semlin.
C'est sur la rive droire de ce fleuve majestueux que se trouvent
Edimbourg
.
Raab Bude
,
Albe-Royale
,
Vespri.n
,
Cinq-Eglises ,
et enfin le superbe Balaton que l'on compte parmi les plus beaux
lacs d'Europe ; mais tout cela, suivantM. Depping
,
n'appartient plus
à la Hongrie. Plus loin il dit : La population de ce royaume se monte
au-delà de six millions et demi d'habitans. Certes
,
au-delà
, puisque
d'après le dernier recensement elle se montait à ro.274,406
, y
compris la Transylvanie
,
contenant un million et demi d'habitans ,
qui ont la même langue
,
les mêmes moeurs , et le même costume
que les Hongrois
, et ne font qu'un seul peuple avec eux. Ce sont,
continue-t-il
,
des Allemands, des Sloïaks , des Bohémiens , etc. ;
et que deviennent les Hongrois qui constituent la nation principale ?
Quant aux Allemands que M. Depping place au premier rang , peutêtre
parce qu'il est lui-même Allemand
,
leur nombre n est pas
considérable. Les Bohémiens n'existent plus dans ce pays ; leur nom
même y est inconnu , parce que les Hussites
, sortis de Bohême au
quinzième siècle, se sont depuis long-tems fondus avec les Slaves
ou Slovaks. M. Depping aurait pu trouver tous ces faits dans l'excellente
statistique de Schwardtner ,
imprimée à Bude ; et nous l'engageons
beaucoup à vouloir bien corriger ces fautes graves ,
afin de
donner aux maîtres et aux élèves des notions justes qu'ils cherchent
à puiser dans son Nouveau Manuel de Géographie. Nous lui recommandons
également de rectifier les noms des villes. Le but que
M. Depping s'est proposé dans cet ouvrage est louable ; mais il n'a
pas travaillé pour mériter, l'éloge qu'un de ses confrères lui a prodigué
dans un des journaux les plus répandus de l'Empire.
(2) Aussi long-tems que la France et l'Allemagne ont regardé la
Hongrie comme le boulevard de la chrétienté
,
elles se sont intéressées
à toutes les guerres et à tous les événemens politiques de ce
pays ; mais peu-à-peu elles le perdirent de vue , et finirent par le
regarder comme une province de l'Autriche. Depuis environ ciaquante
ans, les écrirains français n'en ont fait aucune mention *
tions chrétiennes, suffirait seul pour les engager à eiesser a son existence politique, s m- à son accroissement,
comme a sa décadence.Ne sont-ce point les Hongrois qui
ont servi de barrières contre les Turcs et les Tartares
et les ont empêchés d'envahirla plus belle partie de l'Europe?
Une grande portion de ce beau royaume a gémi
pendant cent cinquante ans sous le joug des Turcs, et
ses habitans intrépides et belliqueux, en opposant un rem- part insurmontable aux progrès de ces barbares, eurent seuls à supporter tout le poids de l'oppression et de la
tyrannie. Mais ces époques sont déjà loin de nous, et
1 Europe, aujourd'hui rassurée contre les irruptions
des peuples asiatiques
, ne pense plus à ses libérateurs
(3)1 Cependant, que de royaumes renversés
depuis cette époque, combien de peuples effacés des
excepté Sacy, dans son Histoire générale de Hongrie. Mirabeau dans sa MonarchiePrussienne, en parÎ,d'une manière superficielle.
Beaufort, dans sou Grand Porte-Feuillepolitique,
en dit des faussetés.
Sané, dans son Tableau historique, topographique et moral dei quatre parties du monde, en parle peù. Enfin, d'Alembert et Voltaire
en font une mention honorable
ticuliers. , sans entrer dans des détails *par-
(3) Mathias I combattait seul avec les Vénitiens toutes les armées
turques, tandis que les autres puissances chrétiennes se montraient indifférentes à cette lutte, ainsi qu'il parait par les vers suivans que ce grand roi a fait adresser, en 1464, à un savant italien
, par l'évêque de Cinq-Eglises
,
Janus Pannonius, à la veille d'ouvrir une nouvelle
campagne contre les Turcs :
Nostra virens iterum tentoria campus habelit;
Forsitan auxilium cetera turhafiret.
Ut tamen ipse refers, nemo est sub tegmine cceli , Qui studeat nostris addere rebus opem. Gallia dormitat, nec curat Iberia Christum ; Anglia gentili seditione ruit;
Improba conventus Germania cogit inanes , Permutat merces Itala terra suns;
hec quamquam } prcBter Venetos , ea cura remordet,
-
Quos jungmttfaiis,Jcpdera parta meis , etc.
annales des nations, combien d'autres releves sur les
débris de ces derniers 1 et la nation hongroise
est encore là, jouissant de sa liberté et de son antique
constitution, consolidée par l'expérience de tant de
siècles.
En parcourant l'histoire des peuples les plus célèbres,
nous en trouvons peu qui, par leurs premières institutions
et la forme de leur société politique, excitentautant
la curiosité du monde savant, que la nation hongroise.
Il appartient à l'histoire de fixer, autant qu'il sera possible,
l'opinion sur l'origine des Hongrois ou Magyars
(4). Leurs anciens historiens prétendent que tous
les peuples émigrés du nord de l'Asie étaient originaires
de Scythie. Les historiens grecs avaient la même opinion
(5). Or, comme la Scythie comprenait toutes les
Il s'adresse ensuite aux Italiens.
Si ros nulla movet priscarum gloria rerum ,
ProxÎmilas llOs/is jure movere potest.
Gallia si dormit, vel Iberia, nil ego miror;
Neutra est instanti nempe propinqua malo.
Mene adjuturos ausim sperare JJritannos ,
Quos procul extremus submovet Oceanus ?
Ipsa autem nunquamfovit Germania nobis
y
Quin potius votis obstitit illa meis.
Vos et communis vicinia certa per/cZt ,
Mutuus et nobis conciliavit amor.
Les plaintes de ce monarqne étaient d'autant plus justes, que
tandis qu'il combattait pour lui et pour la chrétienté
, on eut assez
peu de générosité pour attaquer ses Etats.
(4) Nous trouvons l'histoire de Hongrie presque dans toutes les
langues ; mais aucune n'est complète, ni exempte d'erreurs ou de
partialité. On nous assure qu'an homme de lettres s'occupe dans ce
moment à recueillir les matériaux nécessaires pour publier une histoire
complète de ce pays.
(5) Strabon, dans sa Géogr. 1. XI, ch. 507-, dit que les anciens
historiens grecs appelaient tous les peuples septentrionaux, Scjthes
régions du nord de l'Asie, les écrivains modernes
cherchent les anciennes demeures des Magyars depuis
la mer Glaciale jusqu'aux frontières dela Chine.
Quoi qu 'il en soit, leurs premières conquêtes présentent
un tableau vraiment extraordinaire. Un peuple
composé de quelques centaines de familles (6), quitte,
vers la fin du neuvième siècle (884), un sol aride et climat rigoureux, un traverse des régions inconnues et désertes,
parvient aux rives du Wolga, passe ce fleuve,
arrive devant Kiow, et s 'arrête aux environs de cette
forteresse le long du Borysthène. Ayant vaincu le duc
de Kiow et les Cumans, il leur accorde la paix
,
et re- çoit ces derniers cjans sa société. Entraînés par leur
exemple, les nobles de Russie suivent la bannière des
Magyars. En 886, ils lèvent leurs camps et se dirigent
vers le sud. Ayant traversé les Alpes
,
ils pénètrent dans
l ancienne Panonie, occupée quatre siècles auparavant
par les Huns, et ensuite par les Avares, et habitée alors
par des peuples plus nombreux et plus puissans
et Celto-Scythes. Dans le même livre. ch. 492, il ajoute : Vers
Vouest demeurent certains Scythes errans, vivant sous des lentes;
ou-delà sont les Sarmates qui sont également Scythes. Et dans le
1. II, ch. 114 : Les derniers Roxolans des Scjthes connus demeurent
au-delà du Burysthène; Pluie
,
1. IV, ch. 12 : Le 110m de Scjthes a
passé aux Sarmates et aux Germains. Procope
,
de la guerre des
Goths, 1. IV, ch. 5 : Plus loin demeurent les Gotho-Vandals et tous
les autres peuples gothiques qui autrefois s'appelaient aussi Scythes.
D'où il s'ensuit que le nom de Scythes était commun aux Huns,
aux Germains et aux Slaves ou Slovacks.
(6) 11 faut entendre ici sous le nom de familles
,
des tribus qui
s'étaient placées sous la bannière de sept chefs, ayant à leur tête
Almus
,
père d'Arpad. Les historiens nationaux évaluent le nombre
des combattans à environ 21,000 ; mais à mesure que les Magyars
l'avançaient, leur nombre grossissait par l'accession des peuples.
conquis, ou entrainés par l'appât des conquêtes.
qu'eux (7)5 ils attaquent successivement, les subjuguent,
se rendent maîtres de tout le pays, et s 'y fixent
enfin par leurs victoires. Arpad, fils d'Almus, distingué
par ses vertus militaires, la prééminence de ses mérites,
mais sur-tout par sa sagesse, devient le chef suprême
de la nation
,
et, en 897, il.jette les premiers fondemens
de la monarchiehongroise. Vers la fin du dixième
siècle, sous saint Etienne, leur premier roi chrétien, les
Hongrois renoncent au paganisme, et un siècle après ils
en effacent jusqu'aux derniers vestiges. Les rois de la
race d'Arpad régnèrent jusqu'à i3oi. André III, dernier
rejeton mâle de cette dynastie, mourut cette même
année sans héritier. La succession héréditaire au trône
est remplacée par l'élection libre du peuple, et les
Hongrois eurent, pendant plus de deux siècles, des
rois de diverses familles et nations ; mais, épuisés enfin
par leur lutte continuelle avec les Turcs, ils songèrent
à un moyen capable d'assurer et de consolider leur
existence politique. La maison d'Autriche était alors
(1527) l'une des plus puissantes en Allemagne, et
pouvait aspirer à l'honneur d'être appelée à occuper
le trône de Hongrie, comme la plus voisine, et par là
même la mieux qualifiée pour gouverner ce peuple généreux,
fier et belliqueux. C'est sous la puissante égide
de cette auguste maison que les Hongrois, avec cet
amour, cet attachement à la constitution de leurs pères,
qui les distinguent parmi toutes les nations du monde
,
(7) La Hongrie était alors habitée par des Slaves qui existent encore
aujourd'hui, et qui ont conservé leur idiome ; par des colonies que
les Romains y avaient laissées
, et auxquelles les Valaques doivent
leur origine; par des Teutons et plusieurs autres petits peuples. Il
est très-remarquable que le mélange avec tous ces peuples n'a produit
aucun changement dans la langue
,
les moeurs ,
le costume et
le caractère national des Hongrois.
se maintiennent, au milieu des bouleversemens tiques, poli- avec un courage et une sagesse qui leur ont attiré l'estime de toute l'Europe. Heureux le monarque dont la destinée est de commander à de tels hommes ! Cependant la nation hongroise avançait en même
tems à grands pas vers la civilisation. Déjà, au quinzième
siècle, sous le règne de Mathias I, la Hongrie
était l'asile des sciences; Bude, sa capitale, était le
rendez-vous des savans, et la cour se distinguait, parmi
toutes celles de l'Europe, par l'éclat et la magnificence.
Mathias était lui-même très-instruit dans les sciences et les langues (8). Mais si ce pays est déchu, dans la suite,
de sa splendeur et de sa puissance (9), et arrêté dans
les progrès de sa culture et de sa littérature, il faut l'attribuer
aux invasions fréquentes des Turcs et des Tartares
(10), aux guerres intestines (II), et aux guerrres
(8) Mathias I, fils du célèbre héros Jean de Ilunyad
, appelé sur le trône par le choix de la nation
, sut mériter l'amour non-seulement
de ses sujets
,
mais aussi des peuples vaincus. Sa mort fut
sincèrement pleurée par les Viennois qu'il avait conquis quelques
années auparavant. La mémoire de ce prince est encore aujourd'hui
en grande vénération chez les Hongrois.
(9) Louis l, roi de Hongrie
,
possédait la Bosnie
,
la Servie
,
la
Bulgarie
,
la Valachie
,
la Dalinatie
,
la Pologne
,
la Lithuanie. Il
'avait conquis Venise et Naples ; enfin, ce roi a rpgné sur tous les
pays compris entre l'Adriatique, la Baltique et la Mer-Noire.
(ro) Les ravages que les Tartares ont commis en Hongrie
, en
1241 et 1242 , surpassent toute imagination. Ils massacrèrent sans distinction de sexe ni d'âge tous les habitans qui n'avaient pas pu se soustraire à leur barbarie.
(II) Depuis le règne de Saint-Etienne. les troubles, les guerres intestines
, et les guerres avec les peuples voisins
, n'ont pas cessé de
bouleverser ce beau pays ; et l'on peut dire qu'il n'y. a peut-être pas d endroit en Hongrie qui n'ait été arrosé de sang. Mais parmi toutes
les calamités qui ont si long-tems affligé ce pays ,
la plus grande
i
avec les peuples voisins, à l interruption de l 'enseignement
public, à la perte des bibliothèques, tant nationales
que particulières, et enfin à cette fatalitéqui ne manque
pas de frapper les nations les mieux rassurées contre ses
coups destructeurs.
Les plus anciens ouvrages imprimés en hongrois
,
dont les annales du pays fassent mention
, ne remontent
que jusqu'au commencement du seizième siècle. Tous
ces ouvrages roulaient sur la théologie et les livres sacrés
(1a). Successivement les productions des écrivains
hongrois se multipliaient, et
,
dans le dix-septième
siècle, leurs poëtes commencèrent à être appréciés (13).
est celle qui résulta de la perte de la bataille près de Mohacs, en
15.26. L'élite de la noblesse
, et l'armée engagée dans cette bataille ,
furent détruites. Sept évêques et vingt-huit magnats du royaume y
perdirent la vie
, et Louis II lui-même y trouva son tombeau. Les
Turcs, après avoir dévasté cette partie du pays , emmenèrent
3oo,ooo Hongrois en esclavage.
(12) Il faut excepter quelques excellens poëtes, tels que Zrinyi et
Gyoengyoesi, dont les productions prouvent que la poésie a dû être
cultivée avec succès bien long-tems auparavant.
(i3) Si la culture des sciences et de la langue n'est pas parvenue
chez les Hongrois au point où elle se trouve chez leurs voisins
,
leg
Allemands, il faut en accuser les guerres continuelles qu'ils ont
eu à soutenir contre les Turcs. La Hongrie n'a commencé à jouir du
repos que depuis 1718
, sous le règne de Charles III ; et d'ailleurs
,
avant cette époque et même quelque tems après
,
le latin étant presque
généralement en usage chez la plupart des nations européennes,
uti s'en servait dans toutes les transactions publiques, dans les tribunaux
et dans les écoles. Aussi la langue nationale fut-elle négligée,
sur-tout en Hongrie et en Pologne
, au plus grand préjudice du
caractère national, sur lequel elle influe si souverainement. Même
en Allemagne
,
la culture de la langue et de la littérature n'a commencé
que vers le milieu du siècle dernier.
Mais il y a encore deux autres causes qui ont arrêté et arrêteront
ong-tems le progrès de la culture de la langue et de la littérature
chez les Hongrois. La première, c'est que lei rois de Hongrie ue
Mais il a fallu, pour produire une nouvelle vie dans la
littérature hongroise, une secousse aussi viole-nte celle qui, que sous l'empereur Joseph II, a menacé d'anéantir
1 existence politique de cette nation, en lui ravissant
l usage de la langue nationale, qu'elle regarde avec
raison comme le plus précieux des biens. Ce fut alors
que le caractère national s'éveilla et mit en action tous les ressorts du génié et du courage, avec cet enthousiasme
et cet amour de la patrie qui semblent appar- tenir plus particulièrement aux Hongrois. L'élan du
patriotisme et de lorgueil national se communiquaavec
la rapidité del'édair dans toutes les parties du royaume jusqu à l 'extrémité de la Transylvanie ; et l'on vit, comme
par enchantement, sortir une multitude de productions
littéraires, dignes de la noble émulation qui animait la
nation entière. Depuis cette époque, une seule année a été plus féconde en Ouvrages de'tout genre que les périodes
antérieures de vingt ou trente années. Virgile
résident pas au milieu de la nation les plus ; et jusqu'à présent les instances pressantes des Etats du royaume n'ont pu engager les rois de la Maison d 'Au triche à transférer leur résidence de Vienne a Bude. La seconde doit être attribuée à l'indolence et à la coupable mdiffereuc0des-grands du royaume qui, renonçant à la langue, aux: moeurs et au costume national, mettaient une espèce de gloire à ne plus ressembler à leurs ancêtres ; -et il s'en est fallu peuque ,cette métamorphose-ne devînt funeste à la nation. Cependant, depuis
environ vingt-cinq ans ,
entraînés par l'impulsion générale de leurs
compatriotes ils tâchent de'donner des preuves éclatantes de leur patriotisme
, sous les auspices d'un moaarque qui lui-même leur
offre tout l'encouragement qu'ils peuvent-désirer.Les Hongrois
nomment toujours avec gratitude les rois qui ont le plus contribué à relever l'énergie nationale ; et la postérité la plus reculée célébrera
la mémoire de Louis-le-Grand
,
de Mathias
,
de Marie-Thérèse
cette bienfaitrice ,
, cette mère et reine adorée des Hongrois
,
de son fils Léopold II
, et de François 1, actuellement régnant.
-
Autrefois il n'existait en Hongrie aucun ouvrage périodique ; les
.gazettes même ont été publiées en latin' jusqu'à 1780. Uue société
Corneille, Racine, Voltaire, Fénélon, Marmontel"
Ossian, Milton
,
Young, et les meilleurs auteurs allemands
ont été traduits en vers et en prose ; et il a paru.
un grand nombre de productions littéraires qui prouvent
'
la facilité et le génie des écrivains hongrois (14). -
•de savans qui s'«st formée a Cassovie en 1788, a entrepris de publier
un ouvrage périodique, sous le titre de Magyar Muséum, qui a
marqué une nouvelle époque dans la littérature nationale
, tant en
Hongrie qu'eu Transylvanie. L'impulsion que donnait cette société
'a été -d'autant pins forte qu'elle comptait parmi ses membres des
-hommes illustres et estimés'de toute la .nation
,
tels que le général
barou Laurent Orczy , le comte Gédéon Ràdai
, ét le comte Joseph
Teleky. Cet ouvrage était rédigé par M. Batsanyi, homme savant,
et l'un des meilleurs poëtes hongrois
,
témoin sa belle traduction des
poésies d'Ossian. Bientôt après
, une autre société littéraire se forma
ti Cemorn
, et ensuite en Transylvanie
, sous la présidence du comte
Bánfi
, gouverneur de cette grande principauté. Le zèle des écrivains
nationaux
,
excité par ce noble exemple
,
devint infatigable ,
et leurs efforts sont d'autant plus louables
, que ne pouvant compter
sur aucune récompense ,
ils se sont généreusement dévoués a des
travaux littéraires
,
dont il résulte déjà un grand bien
,
celui d'avoir
inspiré aux difFerens peuples qui habitent la Hongrie
,
l envie d 'étudier
une langue qui, au milieu douleur patrie , leur était entièrement
étrangère
, et celui de porter un jour la littérature hongroise au degré
éminent où se trouve celle de leurs voisins. Des lois sages établies
sous l'empereur Léopold II, et sous FrançoisI, actuellement régnant,
assurent irrévocablement à cette nation l'avantage de rendre sa
langue universelle dans toute l'étendue du royaume. 11 est prescrit
par ces lois d'enseigner la langue nationale dans toutes les écoles ;
et aucun individu ne-pourra être employé à l'avenir
, "en Hongrie
,
$'il ne la possède pas. On aperçoit déjà de jour en jour l'efficacité de
cette sage mesure dont il résultera de plus grands avantages pour la
nation.
(14) Néanmoins, il ne faut pas s'attendre à voir parmi leurs proauctions
des chefs-d'oeuvre \ tels que la France
,
l'Italie et l'Allema-
-
gne en ont produit. Les écrivains hongrois, au milieu des nombreuses
entraves dont nous avons parlé plus haut, ont fait tout ce qu'on
pouvait attendre de leur zèle et de leur patriotisme ; mais il leur reste
encore une longue carrière à. parcourir, pour égaler leurs voisins.
Dans le numéro prochain du Mercure Etranger,
nous citerons leurs ouvrages les plus estimés, et cessivement suc- nous en donnerons des analyses pour mettre nos lecteurs à portée d'en juger par eux-mêmes.
Il nous reste maintenant à parler de la langue hongroise.
Beaucoup de savans se sont occupés de l'étymologie
des langues modernes ; entr'autres, des Brosses, Rousseau,
en France; Smith, Harris, Monboddo, en Angleterre;
Herder, Adelung, etc., en Allemagne. Les
philologues hongrois, de leur côté, n'ont épargné
aucune peine dans leurs recherches sur l'origine"de leur
langue. Les uns croient qu'il y a quelque ressemblance
entre le hongrois, le finnois et le lapon ; d'autres prétendent
qu'elle a une affinité avec le turc, le persan et
l 'hébreu; enfin quelques écrivains étrangers l'assimilent
à l'allemand et à l'esclavon. La vérité exige que nous manifestions une opinion tout-à-fait contraire à celle de
ces derniers. Il est vrai, qu 'à l'exemple des autres peuples,
les Hongrois ont également emprunté des mots étrangers
pour nommer les objets qu'ils n'avaient pas connus
avant leur transmigration; mais on ne prouvera jamais
que leur langue ressemble à l'allemand ou à l'esclavon.
De l autre côté
,
soit que l 'on considère, dans le
hongrois et le persan, la structure des phrases, soit
l usage fréquent des mots composés, avantage précieux
dont l 'allemand, l anglais et le grec jouissent également,
on est surpris de trouver tant de rapports entre ces deux langues. Il y a encore une grande analogie entre
le hongrois et le persan dans la conjugaison des verbes,
l'application des pronoms personnels
,
etc. Par exemple,
le persan dit: reftem
,
refîy, rift, j'allai, tu allas, il
alla ; le hongrois s'exprime de même, sans l'aide du
pronom personnel : mentem ,
mentèl, menti. Cet avantage
appartient aussi aux langues italienne,.espagnole,
portugaise et latine ; mais l'application des pronoms
possessifs
,
à l'imitation du persan ,
est réservée à
l'idiôme hongrois seul, parmi toutes les langues européennes.
Par exemple, le persan dit : dilymen
,
dily tou,
dily au, ou bien dilcm
,
dilet, dileche, mon coeur, ton
coeur, son coeur; ce qui se rend en hongroispar szivem,
szived, szive. Le hongrois, comme le persan, n'a point
d'article, et l'arrangement des mots est à-peu-près le
même dans ces deux langues. Par exemple, ez schehery
biroun reft, littéralement, de la ville dehors il alla
, se
rend en hongrois, a varasbul ki ment. Enfin, ils forment
leurs comparatifs de la même manière, c'est-à-dire
par un ablatif absolu
, comme en latin et en italien. Par
exemple
, ez khôuaher men khoubsoureter est, szebb
a nénémnél. E' più bella di mia sorella. Cependant,
quant à la racine des mots, ces deux langues diffèrent
infiniment l'une de l'autre, quoiqu'on trouve dans le
hongrois plusieurs mots persans, comme presque dans
toutes les langues d'Europe, sans en excepter le latin.
Quelques philologues ont trouvé de l'analogie entre
le hongrois, le lapon et le finnois, dans les mots
suivans:
Lapon et Ft/MtOit. Hongrois. Frallçais,
Ade, adom, je donne.
Aigy, agy, le lit.
.
Bausz, bajusz, moustache.
Elam
,
élek, je vis.
Gore, gorbe, courbé.
Gyerme, gyermek, enfant.
Kop, kép, image, visage.
Loigy, higy, mou.
Mérgo, méreg, venin.
Nogom, nyukszom, je repose.
Lapon et Finnois. Hongrois. Français.
Poik, p6k, araignée.
Réte, rét, prairie.
Szuina, széna, foin.
Tsakes, zsak., sac.
Voj, vaj
,
beurre.
Var, vàr, château, forteresse.
Quelques autres prétendent que le hongrois a
quelque rapport avec l'hébreu, comme dans les mots
suivans:
Hébreu. HOllIroil. * Français.
Chad, kàd, sceau, baignoire,
Chammon, komény, cumin.
Sakân, szakâl, barbe.
Sak, zsàk, sac.
Retheth, relteg, il tremble.
Parazi, paraszt, paysan.
Sohàr, sug&r, rayon.
Pazàr, pazarl6, prodigue.
Avasch, avas, rance.
Schabbath, szombat, samedi.
A juger parla ressemblance frappante que la langue
hongroise paraît avoir avec les trois langues précédentes,
et avec le persan par la construction de ses
phrases, ainsi que nous l'avons déjà dit, on est porté à
croire que toutes ces langues ont une même origine.
Combien cet objet serait digne des recherches des
savans, dont les efforts réunis ne manqueraient pas de
jeter une nouvelle lumière sur l'histoire des peuples !
On reproche à la langue hongroise la longueur de ses
anots;mais il faut remarquer que, dans cette langue,
un seul mot exprime souvent une phrase entière, ce
qui en fait la beauté et la perfection. D'ailleurs elle n'a
besoin, dans certains cas, ni de verbes auxiliaires, ni
de pronoms personnels ou possessifs
,
et peut se passer
du verbe pouvoir, comme dans l'exemple suivant : meg
verném, je le battrais, meg verhetném, je pourrais le'
battre, meg verethetném, je pourrais le faire battre. Da
ne rencontre, dans le hongrois, ni plusieurs consonnes,,
ni plusieurs voyelles de suite. Il n'est pas de même de
l'allemand et de l'esclavon qui abondent en consonnes,
sur-tout ce dernier, eomme dans la, phrase suivante:
Sêrè prst skra krk, ce qui veu t dire
,
mettez le dé au
doigt; ni du portugais, où la rencontre de plusieurs
voyelles produit, dans la prononciation
, un effet désagréable
, comme dans les mots : capitaò, capitaine ;
cidadaò, citadin; toleiraà
, un grand nigaud ; et dans les
phrases suivantes : Abotoai-a, boutonnez-la; nahà he
mao, il n'est pas mauvais; eu naù a Ii, je ne l'ai
pas lu, etc.
Les Allemands font une autre objection aux Hongrois
,
c'est d'avoir adopté beaucoup de mots latins ou
allemands ; mais qu'il me soit permis de remarquer en
passant que, malgré la richesse de leur langue, les
auteurs allemands seraient bien embarrassés sans le
secours du grec et du latin
,
à commencer par le grand
philosophe Kantqui, dans son traité de philosophie, a
entassé une quantité de mots grecs et latins, tels que
antinomie
,
autonomie
,
automate, anticipation
,
evolutionstheorie,
proefornzationssytem, absolut, exponiren,
alternatif, ostensw, concurrenz,dependenz, empirismus,
latitudinarien
,
primat, postulat, prioritéit, personalität,
real, rational
,
trascendental, sensibel
,
intelligibel
. indemollstrable, etc.
Aucune langue européenne ne se prête autant que le
hongrois à la formation des mots dérivés d'un seul mot
radical. Par exemple, kérô
,
kérés
,
kérési, kérisetske,
kérhet, kérct, kéreget, kérelem, kéretlen, kérlel, kérlelhetetlen
,
kérkedik., kérkedo, kérkedés, kérkedség, kérkedékeny
,
kérkedékenység, kéredzik, kérodik, kérd, kérdés,
kerdez, kérdo
,
kérdezo, kérdezkedik, etc.
,
dérivent du
mot radical kér, et ont tous différentes significations.
La prononciation du hongrois quoiqu'aisée est néanmoins
délicate $ on y trouve toutes les nuances des sons
articulés dans la langue française : c'est pourquoi
parmi toutes les nations européennes, les Français , prononcent
le mieux le hongrois.
Nous nous réservons de parler plus amplement du
génie de la langue, ainsi que dela littérature hongroise,
dans un prochain numéro, dans lequel nous citerons
aussi quelques morceaux de poésie, afin de donnner
progressivement à nos lecteurs des notions, qu'ils ont
droit d'attendrede nous, sur cette partie de la littérature
étrangère.
CHARLES DE BÉRONY.
LANGUES DU NORD.
ANALYSE DE CHRISTINE, DRAME SUÉDOIS.
GUSTAVE-ADOLPHE, surnommé le Grand, dans les
premières années de son règne
,
vit à sa cour la jeune
comtesse Ebba de Bralié
,
aussi distinguée par son
esprit que par sa beauté et sa naissance. Il conçut
pour elle la plus forte passion, lui écrivit plusieurs
lettres qui existent encore ,
lui fit présent d'une bague,
conservée dans la famille de la comtesse, et résolut de
l'épouser. Mais la mère de Gustave, Christine de
Holstein, s'opposa si fortement à cette union
, que
le roi y renonça ,
et sacrifia le penchant de son coeur
à des considérations dont il appréciait l 'importance.
Ce trait rappelle Henri IV, décidé a partager le trône
avec la marquise de Verneuil, mais cédant à la noble
hardiesse de Sulli, et rendant justice aux intentions de
ce ministre. La mère de Gustave engagea la comtesse
de Brahé à épouser le comte Jacques de la Gardie,
général fameux par ses exploits, et qui était fils de
Pontus de la Gardie, parvenu, sous le règne de Jean III,
aux premières dignités du royaume (i). Madame de
(i) Pontus de la Gardie était d'une ancienne maison de Languedoc.
Après avoir servi en Piémont sous le maréchal de Brissac, il
passa en ECQsse avec un corps de troupes que Henri IV envoya
dans ce pays ; s'étant ensuite engagé au service du Danemarck
,
il
fut fait prisonnier par les Suédois. Il resta en Suéde et s attacha à la
fortune du prince Jean. Ce prince ayant pris les armes contre son
frère le roi Eric XIV, de la Gardie commanda ses troupes, et contribua
à son élévation au trône. Le nouveau roi le combla de faveurs,
et luifit épouser Mlle de Gyllenhielm,sa fille naturelle. Après avoir
la Gardie donna le jour à un fils
,
qui reçut le nom
de Magnus Gabriel
,
et qui joua un rôle très-brillant à
la cour de Stockholm. On ne manqua pas de jeter des
soupçons sur l'auteur de sa naissance, et de rappeler
les liaisons que le roi avait eues avec sa mère. Ces
soupçons, répandus à la cour, passèrent par la tradition
aux générations suivantes, et turent même consignés
dans quelques mémoires manuscrits. La mère de
Magnus Gabriel avait plu à Gustave 5 le fils plut à
Christine, qui, parvenue au trône, lui accorda longtems
toute sa confiance, l eleva aux dignités les plus
éminentes, et voulut même l'épouser, comme le disent
quelques mémoires. Pendant que la reine flattait ainsi
l ambition du comte
,
le prince Charles Gustave
,
issu
des Wasas, aspirait à sa main. Cependant, en J649,
Christine déclara solennellement aux Etats du royaume
qu'elle était résolue à ne point contracter les liens du
mariage, et qu'elle avait désigné Charles Gustave pour
son successeur. La soeur de Charles, Marie Euphrosyne,
devint l'épouse du comte de la Gardie, que cette alliance
mit dans les relations les plus étroites avec la famille
royale.
Tels sont les faits et les traditions qui ont servi de
fonds au drame de Christine. Cette pièce rappelle
été employé comme ambassadeur extraordinaire en Allemagne, France en et à Rome, de la Gardie devint généralissime des armées
suédoises en Finlande et en Livonie, et obtint la dignité de sénateur.
S'étant embarqué sur un mauvais vaisseau pour Narva, il périt dans
le port de cette ville, en i585. La vie de Pontus de la Gardie a été
écrite en latin par Claude Arrhenius Oernhielm, et a paru sous ce titre. Fila illustrissimi hcroîs Ponti de la Gardie, Lips. 1679,in-4°.
Ou trouve aussi sa généalogie dans l'ouvrage de Stiernman sur les
familles nobles de Suède, et les détails sur ses campagnes dam
L'histoire de Charles IX, roi de Suède
, par Werrving.
une époque fameuse dans l'histoire et doit nous intéresser
d'autant plus qu'elle retrace les souvenirs de ce
héros qui fut l'allié de la France, et de cette reine
qui, après être descendue du trône, fit deux voyages à
Paris. Gustave III donna lui-même le plan du drame
et fit faire les vers parle poëte Kelgrèn, un des plus
beaux génies que le nord ait produits. Nous allons
en indiquer la marche et les traits les plus trappans.
Acte Ier.— Charles Gustave, revenant de l'armée qu'il
a commandée avec gloire en Allemagne, et se flattant
d'obtenir la main de Christine, apprend que de la Gardie
çst son rival, et que cet heureux favori va donner, dans
quelques heures
, une fête brillante à la reine. Il se rend
dans le jardin 011 cette fête doit avoir lieu, et rencontre le
feld-maréchal Torstenson, un de ces capitaines fameux
qui avaient soutenu la fortune des armes suédoises après
la mort de Gustave. Il s'adresse au feld-maréchal pour
lui confier sa situation et lui demander des conseils. Tortenson
rassure le prince en lui disant que jamais les grands
du royaume ne consentiront au mariage de la reine avec
le comte dela Gardie, et que d'ailleurs on croit que le
comte est épris de la princesse Euphrosyne (soeur de
Charles), et se propose de demander sa main. Dans le
même moment, Christine arrive, suivie de sa cour,
aperçoit avec surprise le prince Charles Gustave, mais
dissimule son embarras, et lui fait un accueil flatteur. La
fête commence : des bergers et des bergères, et les prisonniers
amenés des provinces conquises, présentent à
la reine des fleurs et des lauriers. De la Gardie cherche
l'occasion de faire connaître l'inquiétude que lui donne
l'arrivée de Charles Gustave ; mais Christine lui renouvelle
l'assurance de ses sentimens, et lui promet de partager
le trône avec lui.
Acte IIe. La scène est dans une salle du palais.
Pendant que la reine s'entretient avec sa confidente ,
M e de Sparre (i), le prince Charles Gustave vient lui
présenter son hommage; il lui parle des services qu'il rendus à l'Etat et des espérances qu'il a Christine ose nourrir; mais écarte adroitement la déclaration formelle qu'il
va lui faire. Lorsqu'elle s'est retirée
,
de la Gardie se présente,
et fait éclater devant le prince l'orgueil que lui inspirent ses succès. Cependant il prend un langage plus
modeste en voyant arriver Torstenson et le grand chancelier
Oxenstiern
, ce ministre qui avait été l'ami du grand
Gustave
, et qui, depuis la mort de ce prince
,
avait dirigé
l'éducation de Christine et le destin de la Suède. Oxenstiern
exprime ensuite à Torstenson son dédain pour de la Gardie,
et l'indignation qu'il éprouve à l'idée du mariage de ce favori avec la fille de Gustave. Il déclare que si d'ailleurs
rien ne peut empêcher l'exécution de ce projet, qu'il re- garde comme dangereux pour l'Etat, il fera valoir un
moyen dont il a seul connaissance et dont il peut garantir
le succès. Christine reparaît; le chancelier lui apprend
qu'il est instruit des espérances qu'elle a données au comte de la Gardie, et lui fait des représentations pour la détourner de son dessein; mais la reine ne les écoute
point et lui fait connaître la résolution qu'elle a prise de
partager le trône avec celui qu'elle aime.
OXENSTIERN. — Reine, c'est vous qui parlez ainsi'
pouvez-vous à ce point oublier votre grandeur? C'est de
votre main que nous recevrons un roi qui n'a porté aucune offrande à l'Etat? Pensez à cette foule de héros qui, sans crainte, sans regret, armés de la mort et suivis de la victoire
, ont fait trembler le Danube au bruit dé votre nom ;
voyez leurs têtes blanchies, cachant à l'ombre des latiriers
les traces des fatigues et des combats: prêteront-ils un
(r) Mlle de Sparre, d'une des premières maisons du royaume,
eut toujours la confiance de Christine, quie même depuis son abdication
et son départ de Suède, lui communiqua ses pensées et ses
secrets. Elle était remarquable par sa beauté
, et 011 l'appelait
3a belle Sparre.
hommage humiliant à la jeunesse téméraire d un mortel
présomptueux? Que dis-je Jvous-même ne rougiriez-vous
pas de porter un lien si peu digne de vous, vous , reine
d'un peuple fameux par ses exploits, vous ,
issue d 'un si
grand monarque , vous, fille de Gustave?
CHRISTINE.—» Pensez que, si je le suis
, vos hardis propos
me blessent et m'outragent; pensez qu'il faut attendre
avec respect les arrêts de ma volonté.
OXENSTIERN.-» Vous respecter, c'est vous donner les
conseils de la sagesse ; le silence est un crime quand l'Etat
est menacé.
CHRISTINE.-" Quoi?
OXENSTIERN.—« Non
,
vainement ces regards menaçans
m'annoncent mon sort ! Dût votre colère détruire en un
jour la moisson de soixante ans de travaux ,
je vous montrerai
d'une main hardie le précipice où vous vous laissez
entraîner. Ombre de celui qui porta sans faiblesse le poids
de la couronne ,
ombre d'un roi
,
d'un héros...
,
d 'un ami,
veillez à la gloire du trône ; j'implore votre secours ! Dirigez
mon zèle
, soutenez mon courage contre une princesse égarée
et malheureusedont j'ai guidé les premiers pas avec un
soin paternel ! Reine
,
croyez-moi, long-tems votre père
,
je sens que je le suis encore, un père ne cherche pas à
tromper, et ce front sillonné par l'âge et les travaux, et
cette voix chancelante, et cette main débile, qui souvent
dans votre enfance vous serra contre mon coeur, et ces
larmes
CHRISTINE.— » Dieu
,
quel spectacle Î
OXENSTIERN.—,, Ne témoignent-ils pas assez que votre
bonheur seul est le but de mes efforts ? Si cependant mes
intentions vous étaient suspectes , ouvrez les annales de
votre pays : vous y verrez des exemples de la gloire qui
couronne les princes fermes et prudens, et des malheurs
oit se précipitent les princes faibles et légers. Rappelezvous
les succès et la renommée du premier Gustave ; voyez
la reconnaissance pleurant tous les jours sur la tombe de
votre père. Gustave-Adolphe n'a-t-il donc plus de fille?
Ah l songez-y (il se jette à ses genoux), écoutez prières mes
, que mes larmes touchent votre coeur1 »
La reine paraît enfin céder aux instances du chancelier,
mais quelques mots que celui-ci laisse échapper sur la
liaison que l'on croit exister entre de la Gardie et la
princesse Euphrosyne, réveillent sa passion et allument sa jalousie. Cependant elle feint d'approuver cette liaison
, donne et même des ordres pour que la cérémonie du mariage
du comte avec la princesse ail lieu incessamment dans la
chapelle du palais. En attendant, la cour s'assemble, et
la reine fait l 'institution d'un ordre auquel elle donne le
nom d 'amaranthe
, et qu'elle destine aux personnages les
plus éminens de la cour(i).
Acte III°.—Après un entretien entre le prince Charles
Gustave et le comte de la Gardie
, au sujet du mariage
de celui-ci avec la princesse Euphrosyne, on voit paraître
Torstenson etOxenstiern. Torstenson apprend au chancelier
qu 'on répand que la reine, ayant eu un entretien avec
dela Gardie
,
s'est convaincue de sa fidélité
, et qu'elle se
propose de prendre
,
dans le temple
,
la place d'Euphrosyne,
au moment de la cérémonie. Un mouvement dë
surprise et de respect pour la reine empêche d'abord le
chancelier de croire à ce nouvel incident j mais ne pouvant
se refuser à l'évidence des preuves que lui donne Torstenson
,
il se retire en priant le feld-maréchal de prendre
des mesures pour que de la Gardie n'entre point dans la
chapelle avant son retour. Christine
,
suivie de sa cour, et
conduisant la princesse Euphrosyne, se rend dans la
chapelle
, et de la Gardie veut la suivre
,
lorsqu'Oxenstiern
arrive, le retient et lui montre une lettre. Le comte est
saisi d'étonnement
, serre la main d'Oxenstiern
, et par
des mouvemens expressifs lui fait connaître le parti qu'il
va prendre.
(i) Cet ordre fut en effet institué par Christine, en 1651.
Acte IV* et dernier.— La cérémonie du mariage va se
faire ; la reine approche avec la princesse 5 de la Gardie
prend la main de celle-ci, la conduit à l 'autel, et Christine
voit son projet déconcerté. Transportée de colère, elle
appelle son capitaine des gardes, et lui ordonne de la
venger du comte. En même tems, se présente le chancelier
; accablé de reproches par la reine, il lui répond en
lui montrant la lettre de Gustave-Adolphe, qui fait connaître
le mystère de la naissance de la Gardie. Cette lettre
apprend à la reine que le comte doit le jour à Gustave.
Christine est saisie d'effroi ) elle se livre à la douleur, aux
regrets , ne veut écouter aucune consolation
, et déclare
qu'il ne peut plus exister de bonheur pour elle.
OXENSTIERN.- « Quoi! le sceptre n'est-il plus à vous?
N'avez-vous pas un nom à consacrer dans les fastes de
l'histoire, un peuple à rendre heureux?
CHRISTINE.—« Votre voix me réveille
,
ô mon bienfaiteur
, mon guide, mon père ! Quels beaux devoirs vous
faites chérir à mon âme! Sortie de 1 l'illusion, je bénis le
ciel de m'avoir arrêtée au bord du précipice. 0 patrie,
dont, séduite par une aveugle passion
,
je n'entendais plus
la voix
,
je t'immole des sentimens coupables; je serai à
toi toute entière, je ne vivrai que pour toi! «
Christine rassemble ensuite autour d'elle les grands du
royaume dans la grande salle du palais
, et assise sur son
trône, elle leur parle ainsi : «Vous, ministres fidèles des volontés de votre reine ;
vous, braves guerriers , et vous ,
chevaliers illustres
,
prêtez-moi l'oreille. Si ce trône antique, oii furent assis
mes pères
, conserve tout son éclat sous le gouvernement
de leur fille
,
si ce sceptre ,
héritage auguste ,
n'a pas
chancelé dans les mains d'une femme, si des combats
livrés avec succès
, ont été suivis d'une paix (i) qui cimente
le bonheur de l'Elat, c'est à vous, qu'après la Provi-
(i) La fameuse paix de VVestphalie, signée en 1648.
dence qui veille sur le trône des Wasas
,
j'en gloire rapporte la ; mais en vain le courage est vainqueur, si la sagesse ne met à profit la victoire. L'envie ne doit point nous faire perdre le fruit de nos efforts j elle se prépare déjà à verser ses poisons dans le coeur de nos voisins semble ; la vengeance se reposer, mais elle profite du calme pour faire d autant mieux éclater l'orage. Mettons-nous à l'abri des
attaques de l étranger en assurant le repos intérieur. Je
sais qu'une nation zélée pour la famille de mes pères désire
que ) affermisse celte famille sur le trône par un hymen digne de moi - je ne puis céder à ce désir; soit
faiblesse, soit vertu, ma résolution est prise irrévocablement.
Mais en renonçant au choix qu'aurait pu me dicter l'amour
,
j'écouterai la voix de l'estime et de l'amitié
pour rassurer mon peuple. Vous qui portez dans vos
veines le sang des Wasas
, vous dont l'âme est remplie de leurs hautes vertus, vous à qui la victoire a donné de
nouveaux droits, Charles Gustave, au nom de ce peuple
qui vous appelle
,
je vous déclare aujourd'hui l'héritier de
ma couronne (1). n
La reine, étant descendue du trône, rentre dans ses appartemens, et la cour se retire.
Le drame de Christine, d'abord représenté sur le
théâtre de la cour, a été joué ensuite sur le grand théâtre
national de Stockholm. Il a toujours obtenu beaucoup
d 'applaudissemens ; et les connaisseurs de la poésie
suédoise ont été frappés de la pureté, de l'élégance et
de 1 harmonie du style. La pièce est imprimée dans le
4
Recueil des OEuvres deKielgrèn, publié après sa mort,
à Stockholm, en trois volumes. Ce poëte a fait de plus
les paroles de l'opéra de Gustave Wasa, et a traduit
(1) Il est connu par l'histoire, qu'en effet Charles Gustave,
désigné successeur de Christine
, monta sur le trône en 1654, lorsque
la reine eut abdiqué.
quelques tragédies de Voltaire. Il ne réussissait pas
moins dans d'autres genres ,
et les odes
,
les épîtres
,
les
élégies, qui forment une grande partie de ses oeuvres,
se distinguent autant par l'originalité des idées, et la
richesse des images
, que par le charme de la versification.
L'auteur de cet article a été en relation avec lui
pendant plusieurs années, et a souvent été témoin de
l'estime et de la considération dont il jouissait. Kelgrèn
mourut à l'âge de quarante-trois ans ; sa mort fut
précédée de longues souffrances, qu'il supporta avec la
plus grande résignation. Il a eu pour successeur dans
la carrière dramatique
,
M. Léopold qui a fait deux
tragédies, Odin, et Virginie, et qui vient de donner
une traduction de la Métromanie, en vers suédois. On
a toujours été porté en Suède à imiter les chefs-d'oeuvre
de la scène française, et on les préfère aux pièces
anglaises et allemandes. Les acteurs ont conservé plusieurs
traditions du jeu de Monvel, qui passa quelques
années à Stockholm, pendant le règne de Gustave III,
J. P. CATTEAU-CALLE-VILLE.
ÇaJette fîit-ti
@e~^>.
ITALIE.
ROME. — ( ao février. ) — Les fouilles de l'inférieur dit
Colisée ouvrent un vaste champ aux conjectures des antiquaires.
On a découvert au milieu de l'arène d'immenses
constructions qui en occupent toute l'étendue. Quels
qu'aient été leur origine et leur usage, toujours est-il vrai
que les fouilles actuelles
, en rétablissant le Colisée dans
toute sa gloire, offrent la solution de plusieurs questions
archéologiques (i).
Dans les bains de Titus, plusieurs chambres et galeries
ont été déblayées. Quand on parcourt aujourd'hui ce
vaste labyrinthe, on reste enchanté, à chaque p -is, de l'élégance
des arabesques, de l'étonnante fraîcheur de ces peintures qui ornent les murs et les voûtes.
Il n'y a pas encore un an que l'immense temple de la
paix était plein de décombres jusqu'à l'imposte des voûtes.
Maintenant on peut marcher sur le pavé même du temple,
pavé qui s'est conservé intact, et est composé de dales de
jaune antique et de serpentin. On a aussi retrouvé les
traces du portique du temple. Dans une chambre souterraine
on voit des peintures du meilleur style. Enfin les
énormes fragmens de colonnes
,
de corniches
,
de frises
,
(r) Il a paru , il y a quelques mois
,
à Rome
, un ouvrage fort
important sur les découvertes faites dans l'intérieur du Colisée. Il a
pour titre : Osservazioni sull'Arena , sulPodio dell'Anfiteatro Flafia,
etc. — Observations sur l'Arène et le Podium de l'amphithéâtre
Flavien; par M. Pierre Blanchi, architecie-ingénieur
,
associé correspondant
de l'Académie archéologique de Rome
, et par M. IArtnzo
Ré, professeur d'archaeologie, etc. Un cahier in-folio, avec
un plan gravé. — Nous reoirons compte de cet ouvrage.
-
que l'on a recueillis, attestent la splendeur de cet antique
monument. Les voyageurs qui n'ont vu de ce temple que
trois grandes arcades remplies de terre, et qui servaient à
remiser des charrettes, peuvent seuls juger de l'immensité
des travaux auxquels il a fallu se livrer pour rendre l'édifice
à l'état dans lequel il se trouve aujourd'hui.
Une vigne occupait la plus grande partie de l'espace
contenu entre le Forum et le Colisée : elle a été transformée
en un jardin ouvert au public.
(Extrait du Giornale di Roma. )
HOLLANDE.
HARLEM.-L'Académie des sciences de Harlem a décerné
,
dans sa dernière séance
,
à M. le président Meisser
à Breslau, le prix de concours ouvert sur la question suivante
:
M Pourquoi les philosophes diffèrent-ils tant sur les
M premiers principes de la morale, tandis qu'ils sont
n d'accord sur les devoirs déduits de leurs différens prinrt
cipes ? n
La même Société propose, pour l'an l8l5, la question
suivante :
« Quels sont les traits généraux et caractéristiques comn
muns aux principales langues
, et quelles en sont les
w différences essentielles propres à en établir la'classin-
» cation1 n
Les concurrens doivent envoyer leurs dissolutions en
latin
,
français, allemand ou hollandais à M.Van Marum,
secrétaire perpétuel de la Société, à Harlem.
ALLEMAGNE.
—Il peut être quelquefois aussi curieux d'apprendre
quel est le jugement des étrangers sur nos productions
,
que de connaître leurs propres ouvrages. Nous ne croyons
donc pas sortir du plan que nous nous somrçes tracé, en
insérant, dans ce Journal, quelques lignes d'unarticle
très-judicieux
, qui a paru dans une des feuilles les plus
estimées de l 'Allemagne. Il est relatif à l'ouvrage d'un de
nos compatriotes, qui est en même tems l'un de principaux collaborateurs. nos
Aucun ami des lettres n'ignore que M. Charles Vanderbourg
a publié le premier volume d'une traduction
d Horace en vers français. Elle est enrichie d'un texte
latin revu sur dix-huit manuscrits de la bibliothèque impériale.
Nos divers journaux ont rendu compte de cet
important travail. On lit ce qui suit dans la Gazette générale
de littérature d'Jena, K° 21.
« Celle traduction est extrêmement remarquable sous
M plus d 'un rapport (in mehr als einer Hinsicht hoechst
t merkwurdig). L'intention du digne traducteur n'a pas
T> été seulement de restituer la lettre d'Horace, mais de
" lui rendre toute sa physionomie. Le génie de la langue
n française lui opposait quelquefois des obstacles presque
» insurmontables j on n'en doit que plus admirer le parti
» qu'il a su en tirer : ( um so mehr ist das geleistete zu
M bewundern.') x
Après des observations de la plus haute et de la plus
saine critique, le savant allemand termine par ces mots :
-4 Nous prions l'estimable traducteur de mettre ses
n loisirs à profit, pour nous donner le plus tôt possible,
» et avec un soin égal, non-seulement le second volume
» qu'il nous a promis, mais encore les épîtres et les satires
M du poëte latin. n L. DE S.
BAVIÈRE.-Académie des sciences de Munich. —L'Académie
a proposé, pour l'an 1814, le sujet suivant: « Quels
sont les progrès que les deux ducs de Bavière Guillaume IV
et AlbrechtV, ont fait faire aux sciences et aux arts,
pendant leur règne; et quel était l'état des lumières en
Bavière à cette époque ? « Le prix est de 5o ducats, et les
Mémoires seront adressés au secrétaire-général de l'Académie,
avant le 28 mars 1814.
MERCURE ÉTRANGER.
N° IV.
LANGUE ANGLAISE.
ODE BY MAT. PRIOR,
To the honourable CHARLES MONTAGUE
, esq.
HOWE' ER 'tis well, that while mankind
Through Fate's perverse Meander errs He , can imagin'd pleasures find
To combat against real cares.
Fancies and notions he pursues
Which ne' er had being but in thought,
Each
,
like the Grecian artist woe's
The image he himself has wrought.
Against experience he believes ;
He argues against demonstration;
Pleas'd when his reason he deceives
And sets his judgment by passion.
The hoary fool who many days
Has struggl'd with continual sorrow
Renews his hopes and blindly lays
The desp'rate bejtt upon to morrow.
To morrow comes ,
'tis noon .
'tis night;
This day like all the former flies : Yet on he runs to seek delight
To morrow ,
till to-night he dies.
Our hopes , like tow' ring falcons aim
At objects in an airy height : The little pleasure of the game
Is from afar to view the flight.
Our anxious pains we all the day
In search of what we like employ
Scorning at night the worthless prey We find the labour gave the joy.
At distance
,
through an artful glass
To the mind's eye things well appear.
They lose their form and make a mass
Confus'd and black if brought too near.
If we see right
, we see our woes :
Then what avails it to have eyes ?
From ignorance our comfort flows :
The only wretched are the wise.
We weary'd should lie down in death
This cheat of life would-take no more
If you thought fame but empty breath,
I Phyllis but a perjur'd whore.
TRADUCTION.
ODE DE MAT. PRIOR,
A l'honorable CHARLES MONTAGUE, écuyer.
ARISTE ,
il est heureux que ,
malgré ses misères
li'homme dans le dédale où le , sort l'a jeté
, Par des plaisirs imaginaires
,
Soulage les vrais maux dont il est tourmenté.
Nous nous créons de vains fantômes t Pour les poursuivre tour-à-tour ;
Comme Pygmalion
, nous voyons tous les hommes
Epris d'objets trompeurs qui leur doivent le jour.
Sourds à la vérité
, contre l'expérience
Le sophisme les endurcit ;
Contens quand leur raison s'égare
, s'assoupit,
Ou laisse aux passions maîtriser sa balance.
Ce triste enfant de la douleur,
Qui, sous ses cheveux blancs
, contre elle lutte Ranime encore , son espoir, et pense que l'Aurore
Doit lui ramener le bonheur.
Elle paraît, du jour cette aimable courière Le Soleil suit, ; parcourt et finit sa carrière
Point de bonheur J ; eh bien ! il croit au lendemain
Jusqu 'au jour dont le soir termine son destin.
Notre espérance avec audace
Comme un faucon léger, s'élève jus,qu'aux cieux,
Et le seul plaisir de la chasse
Est d'admirer de loin son vol impérieux.
Le jour notre peine s'emploie
A poursuivre avec soin l'objet de nos désirs ; Le soir nous méprisons la proie
En avouant qu'au moins la chasse , eut des plaisirs.
Les objets
, vus de loin dans un miroir magique
Séduisent notre esprit par un éclat trompeur , De près le charme ; cesse , et l'oeil trop véridique
Nous dit : C'est une masse informe et sans couleur.
L'oeil qui voitbien
, voit le malheur;
L'aveuglement est préférable ; C est notre seul consolateur Qui déchire le : voile est le seul misérable.
L 'on attendrait la mort comme une heureuse nuit
Dont le sommeil met fia aux peines qu'on endure ; La vie ainsi qu'à moi vous semblerait trop dure,
Si la gloire à vosveux n'était plus qu'un vain bruit,
Si je croyais Philis parjure.
C. V.
OBSERVATIONS sur une dissertation anglaise, intitulée: Superiorily of Shakspeare above ail other dramatist
writers. Supériorité de Shakspeare sur tous les autres écrivains dramatiques.
IL est bien peu de littérateurs assez raisonnables pour n estimer les écrivains célèbres que d'après leurs seuls
ouvrages , et abstraction faite de toute considération
particulière. Presque toujours on met une sorte d'orgueil à
exalter ses compatriotes aux dépens des étrangers , en
dénaturant ainsi un sentiment qui, renfermé dans de
justes bornes
,
n'aurait rien que de louable. Ce qui devient
sur-tout choquant
,
intolérable
,
c'est le ton tranchant de
quelques personnes qui ne veulent absolument accorder
le don du génie qu'à un seul auteur, auquel elles ont jugé
convenable d'accorder leur admiration ; moins peut-être
parce qu'ils sentent fortement ses beautés, que pour
annoncer un goût supérieur à celui du reste des hommes.
C'est ainsi que dans l'Orient, les despotes s'amusent
parfois à combler de faveurs tel ou tel individu, non pas
précisément parce qu'il en est digne, mais parce que le
bonheur de leur avoir plu doit le rendre aux yeux du reste
des hommes le modèle de toutes les perfections.
Ce charlatanisme littéraire qui ne prouve tout au plus
que les orgueilleuses prétentions des distributeurs de
louanges
, et leur confiance illimitée dans leurs lumières,
est sans inconvéniens
, et peut même divertir, quand il ne
s'exerce que sur des auteurs médiocres 5 mais il n'en est
pas de même, lorsque l'on annonce l'intention formelle
de sacrifier un certain nombre d'hommes illustres à un
autre homme également digne de l'immortalité, et qui
probablement eût ri tout le premier de ses maladroits
panégyristes.
Voilà ce qu'a voulu faire
, ce qu'a fait l'auteur anonyme
de cette dissertation. Les Anglais admirent avec raison
leur Shakspeare : Cet auteur n'a pas dru qu'une telle admiration
pût se concilier avec celle que les grands tragiques
Grecs et Français ont méritée, et que toute 1 Europe
littéraire leur accorde. Il convient de rapporter ici quelques-
uns de ses raisonnemens les plus dignes d'attention.
Son début est assez adroit. Il commence par avouer les
fautes nombreuses de son poële par excellence
, avec une
apparente candeur, fort propre a faire illusion j mais dès
ce moment même le sophiste se découvre. Ces fautes
,
selon lui, sont la preuve la plus décisive de la supériorité
de Shakspeare
,
puisqu'il plaît malgré elles.
Certes
, on ne s'attendait lucres à cette conséquence
qui n'est qu'un abus de mots. Il y avait un raisonnement
bien plus juste que le panégyriste n a eu garde de faire ;
c'est que les fautes de Shakspeare servent, il est vrai, à
faire valoir ses beautés
,
mais uniquement par le contraste
qu'elles forment avec ses beaux passages. Il en est toujours
ainsi de ces génies à demi bruts
,
qui paraissent à l'époque
où les règles du goût ne sont pas absolument fixées.
Quand on a lu dans l'auteur anglais quelques pages de ces
inconcevables turpitudes qu'il hasardait, que peut-être
même il était obligé de hasarder pour la populace à laquelle
il devait, avant tout, songer it plaire ; une idée noble
, une
situation pathétique
, un trait sublime
,
produisent uu bien
plus grand effet que s'il les eût autrement encadrés.
Dans notre Racine
, au contraire, où l'on ne trouve que
ce que l'on a si plaisamment nommé u la monotonie de la
perfection n , tout se tient, tout est coordonné pour l'eflet
général. On citera facilement vingt morceaux qui frappent
d'admiration et d'étonnernent dans Othello, Macbeth,
le roi Lear, etc. , parce que le plus souvent ils ne
paraissent pas appartenir à celui qui a écrit ce qui les suit
ou les précède j mais dans Iphigénie en Aulide, dans
Athalie, quelles citations pourra-t-onchoisir sans craindre
de ne pas rendre justice au reste de ces productions
immortelles?
On dit qu'il a existé en France
,
dans le siècle dernier,
un homme qui prononçait sur toutes sortes de matières
,
du ton le plus absolu, sans songer à établir son opinien sur
des preuves. Lui proposait-on modestement quelque,
objection
,
il ne répondait jamais que par ces seuls mots f
J'ai dit ça. Une citation va faire voir que l'apologiste de
Shakspeare est souvent un logicien aussi tranchant que ce
galant homme.
(e On reconnaîtra, je pense, que l'OEdipe même de
r< Sophocle et l'Iphigénie d'Euripide sont inférieurs à
» Lear et a Othello
, pour l'effet général de la composition.
n Quant à ces chefs-d 'oeuvre du Théâtre Français
,
le Cid
» et Athalie, les opposer à Shakspeare, c'est faire
n descendre Paris dans la lice pour combattre Ajax et
y> Achille, n
L auteur ajoute ensuite qu'il n'approfondira d'avantage pas ce sujet Il a dit ça.
De bonne foi, est-ce là de la critique?Et en Angleterre
même, les hommes les plus dignes d'apprécier Shakspeare,
un Pope, un Samuel Johnson auraient-ils été
fort satisfaits du ton que prend ici l'anonyme? Tous deux
ont su concilier leur admiration avec l'équité, et ne se
sont jamais avisés de décider aussi lestement ce qui
méritait au moins d'être discuté. Parmi les Anglais, il
n avait peut-êlre existé jusqu'ici' qu'un écrivain qui eût
prononcé sur Shakspeare et ses rivaux de cette manière
aussi commode qu'expéditive ; c'est Sherlock, auteur de
quelques lettres écrites pendant son tour d'Europe. Selon
lui, un seul poëte, parmi les anciens et les modernes,
peut être cité après Shakspeare, quoiqu'il en soit à une
très-grande distance. Or, ce poëte est Homère.
Ce Sherlock, au reste, trouve que les meilleurs vers
français sont ceux du roi de Prusse, Frédéric II, (sans
même paraître se douter de la part que Voltaire y a pu
avoir ) ; et quand il a passé quelques heures dans une ville
d'Allemagne ou d'Italie, il ne manque jamais d'indiquer
à ses lecteurs, sans craindre de se tromper, la plus belle
femme et l'homme le plus spirituel du lieu. C'est un jugeur aussi intrépide que notre anonyme.
Lors même que ce dernier soutient les propositions les
plus évidentes, il ne sait jamais s'arrêter oil il convient.
Par exemple, il appuie avec force sur la vie, le naturel
l'air de réalité des personnages de Shakspeare, , sur la
vérité de son dialogue ; et personne ne peut être tenté de
le contredire. Celui qui prendrait ce parti prouverait seulement
qu'il n'est pas organisé de façon à pouvoir porter un
jugement sur une telle matière. L'anonyme cite comme
des modèles achevés de celte vérité de dialogue
,
la scène
ofi Hamlet est instruit que l'ombre de. son père vient
d'apparaître, celle de l'entrevue de Romeo et de Juliette
dans le jardin
,
celle où Jago éveille la jalousie d'Othello.
Il a raison
,
mille fois raison ; mais il ajoute :
«Les héroïnes de Corneille sont toutes de la même
n famille; mais examinons avec attention Desdemona
,
n Imogène
,
Ophélie
,
Juliette
, etc., toutes sont aimables,
v innocentes j cependant nous voyons que chacune d'elles
» a des traits particuliers qui la distinguent des autres. *
Rien de plus vrai que ce que l'auteur dit ici des héroïnes
de Shakspeare ; mais aussi rien de plus susceptible d etre
contesté que ce qu'il avance, comme en passant, et
toujours sans particulariser, à l'égard de celles de Corneille.
Sans doute
, ces dernières ont entr elles un air de
.famille qui consiste dans la noblesse, dans l'élévation
vraiment tragiques de leurs sentimens et de leurs pensées ;
mais n'y a-t-il donc pas des nuances très-prononcées entre
Chimène
,
Emilie
,
Pauline et Rodogune?Dans Corneille
,
comme dans Shakspeare
,
la différence des situations
suffirait seule pour multiplier ces nuances ,
lorsque les
caractères ont en effet et doivent avoir plusieurs points de
ressemblance, tels que la candeur, la pureté de l'âme,
et sur-tout un coeur aimant, cause première de l'intérêt
qu'elles inspirent toutes au plus haut degré. Quel poète,
quel poëte tragique sur-tout mériterait l'admiration de la
postérité
,
si ses caractères étaient tous comme jetés dans
un même moule? Le mérite de la variété, qui résulte de
l'étude approfondie dela nature et du coeur humain, se
trouve chez les grands tragiques de toutes les nations ,
aussi bien que dans Shakspeare.
Mais
,
dira-t-on
, aucun autre poëte tragique n'a une si
grande quantité de personnages , tous d'une physionomie
différente. La réponse est simple et facile. Shakspeare doit
sans contredit cet avantage à sa vaste imagination, mais
il le doit aussi à son système dramatique. Lorsqu'un
poëte ne reconnaît point de règles; lorsque, sans cesser
a appeler ses pièces des tragédies
,
il n'hésite point à introduire des y soldais en faction
,
des bouffons de cour, des fossoyeurs
,
des sorcières ; çn un mot, des gens de
tous étals
, sans même s'interdire les êtres fantastiques
tels que les génies , et les fantômes ; il doit naturellement
créer un plus grand nombre de fi-gures originales que ceux qui, en considération dela dignité de l'art, se renferment
dans certaines limites.
L anonyme emploie plusieurs pages à citer des morceaux
de Shakspeare, où l'énergie du style répond à la
beauté des pensées et des images. Ici encore, tout vrai
littérateur ne songera pas plus à le contredire que s'il
voyait transcrire et commenter avec enthousiasme le récitde
Cinna
,
la prophétie de Joad
, ta narration d'Isménie dans
Mérope, ou tant d 'autres passages ,
honneur éternel de la
poésie et de la scène française.
La fin de cette dissertation est remarquable. L'auteur
avoue u qu 'il n est point insensible au mérite des écrivains
y> français, et particulièrementà celui des poëtes drama-
» tiques de cette nation
,
qui lui ont fait, ainsi qu'à eux-
>i mêmes ,
beaucoup d'honneurpar leurs ingénieuses proy>
ductions
r> Il reconnaît de plus u que si les Anglais n'a-
» vaient pas Shakspeare
, aucune de leurs tragédies, si
» ce n'est peut-être Venise sauvée et l'Orpheline (i)
, ne
i pourrait entrer en concurrence avec les chefs-d'oeuvre
» de Corneille ou de Racine. " Mais il soutient u que ces
" deuxpoëtes sont bien plus inférieurs à Shakspeare qu'ils
" ne l'emportent sur Rowe
,
Otway ou Fletcher. » Il termine enfin en disant : " Pour un Shakspeare, la
" nature ,
je pense ,
forme plusieurs Corneilles. »
Ah puisqu'il est ainsi
,
qu'il daigne donc nous les
indiquer. Aveugles que nous sommes , nous n'avions pas
cru jusqu 'à ce jour en avoir eu plus d'un. Les autres ,
si
el) Pièces d'Otway.
nous les connaissions
, ne seraient peut-êtr» pas inutiles
à notre scène tragique.
Jusqu'ici l'anonyme n'a pas à se reprocher d'avoir prononcé
une seule fois le nom de Voltaire. On en devine la
raison. Après avoir fait connaître Shakspeare en France
,
Voltaire fut irrité de ce que ,
dans une préface
, en effet
très-étrange
,
le Tourneur, pour exalter Shakspeare qu'il
traduisait, l'eut ouvertement placé fort au-dessus des
grands maîtres de la scène française ; Voltaire n eut pas
même de peine à reconnaître qu'il était attaqué dans
cette préface avec indécence et presque sans nul déguisement.
Il n'en eût pas fallu tant pour provoquer sa colère
et le mot de barbare lui échappa plus d'une fois
, en parlant
de celui dont l'Othello lui avait donné l'idée de sa.
touchante Zaïre. Aujourd'hui, l'anonyme lui répond en
citant cette phrase curieuse d'un autre enthousiaste, son
compatriote.
u Lorsque le nom de Voltaire
,
et même le souvenir de
« la langue dans laquelle il a écrit, ne seront plus, les-
» monts Apalaches,les bords de l'Ohio et les plaines de
1 Sciolo
,
retentiront encore des accents de ce barbare, "
Il y a dans celle prophétie quelque chose de si fier, de
si concluant
,
de si original ; elle enveloppe si adroitement
la langue et la nation française dans l'anathème prononcé
contre Voltaire
,
qu'il était impossible à l'impartial Anglais,
auteur de celle dissertation
,
de la mieux terminer.
Des amis moins dangereux et plus vrais de Shakspeare
feront toujours, à sa gloire, une observation que l'anonyme
n'a pas même indiquée. Ils diront que cet homme de génie,
convenablement étudié
, peut ouvrir un grand nombre
de nouvelles sources à l'art tragique chez les nations
étrangères
, et même en France. Outre l'exemple de Voltaire
, nous avons pour preuve de ce fait celui du vénérable
M. Ducis, patriarche de notre scène actuelle.
D'autres peut-être marcheront sur leurs traces ,
et sauront
naturaliser chez nous des beautés dont le tragique anglais
leur aura fourni l'idée première. Il y a ,
si l'on peut s'exprimer
ainsi
, trois hommes bien distincts dans Shakspeare
: 1 un , s élevant à la grandeur héroïque
, est rarement
exempt d'enflure j l'autre n'a écrit que pour la populace le troisième, le meilleur ; de tous , ou plutôt le seul véritablement
grand, est celui qui a peint avec autant de
naturel que de profondeur les affections du coeur humain
indépendamment des circonstances de tems , et de lieux.
C'est de lui que Ben-Johnson a pu dire : u qu'il n'a
» pas existé pour une seule époque
,
mais pour tous les
" siècles. " (i)
Eloge aussi juste que magnifique ; mais qui, ne l'oublions
pas , peut aussi s'appliquer aux grands poëtes dramatiques
des autres nations.
D.-T.
(r) He was not for an age ,
but for all time.
LANGUE ALLEMANDE.
SUR L'ESPRIT DE LA PHILOSOPHIE MORALE DE KANT. Traduit
de Pallemand de F. H. JACOBI.
AVANT-PROPOS.
JE viens de recevoir le premier volume des OEuvres
completles de M. Fr. Il. Jacobi, président de l'Académie
royale des Sciences de Munich. Ce philosopheaussi
profond qu'éloquent doit être compté parmi les hommes
célèbres de son pays qui ne sont point assez connus dans
le nôtre. Peut-être essaierons-nous de donner successivement
une idée de ses principaux ouvrages, dont un
seul (le roman de Woldemar) a été traduit en français,
à mesure qu'ils paraîtront dans cette édition nouvelle.
Le premier volume, que j'ai entre les mains, renferme
la Correspondance d'Edouard Allwill, recueil qui a
besoin d'être médité avant que l'on puisse en 'rendre
compte, mais dont nous pouvons dire, après l'illustre
Lessing, qu'il durera autant que la langue allemande.
A cette correspondance simulée, l'auteur a joint des
fragmens d'une correspondance réelle avec quelquesuns
de ses amis, et de plus trois lettres qui ne sont ni
tout-à-fait réelles
,
ni positivement supposées, et dont
les deux plus longues avaient déjà paru dans les Heures,
journal allemand. J'ai donné autrefois la plus grande
partie de la première dans les Archives littéraires de
l'Europe. J'ai également traduit la seconde, et je l'offrirai
peut-êtreunjour aux lecteurs du MercureEtranger;
mais c'est aujourd'hui pour la troisième que je réclame
leur attention.
La philosophie de Kant fut annoncée, il y a dix ans,-
en France
, par M. de Villers. L'époque n'était pas favorable.
Les noms de philosophie et de philosophe
étaient tombés dans undécripresqu'universel. La métaphysique
de Kant est par elle-même assez obscure; on
l'accusa de renouveler les formes de la scholastique, et
la plupart des gens qui osaient encore philosopher eu
France, croyaient que si Condillac n'avait pas posé les
dernières bornes de la métaphysique, au moins était-il
impossible de faire faire des progrès à cette science
dans une autre direction. Ces préjugés empêchèrent
beaucoup de bons esprits d'approfondir le nouveau
système
,
et sur-tout de comparer la morale qui en
résulte avec celle qu'établit la philosophie d Helvétius.
C'était pourtant de cette comparaison qu'aurait pu résulter
le succès de la philosophie nouvelle. La métaphysique
proprement dite de Kant avait déjà cessé de
régner en Allemagne lorsque M. de Villers nous l'apporta.
Fichte, et après lui Schelling, avaient élevé sur
ses ruines des systèmes bien plus conséquenssans doute,
et qui pourtant ne résistèrent pas davantage à un examen
approfondi; mais pour l'honnête homme, pour
celui qui cherche dans l'étude de la philosophie, non
des spéculations oiseuses, quoique très-ingénieuses et
très-profondes, mais .des principes solides et dignes de
servir de règle à ses actions, ce n'est pas la métaphysique
proprement dite, c'est la morale qui est importante
dans un système nouveau; et c'est aussi la morale
de Kant qui, en tout opposée à celle d'Helvétius, fait
la gloire de son système, et vivra dans le coeur de
ceux qui l'ont une fois embrassée, même après que
dix autres systèmes métaphysiques auront succédé au
sien. Disons plus: cette morale bien sentie est peut-êlre
le seul moyen de s'élever aux grandes vérités métaphysiques
,
dont elle offre le meilleur et peut-être l'unique
fondement.
Ce n'est donc point pour réveiller le souvenir de la
métaphysique cie Kant que j'offre à mes lecteurs l'esprit
de sa morale exposé par M. Jacobi; mais aujourd'hui
qu'un seul système de métaphysique ne règne plus exclusivement
dans nos écoles, que cette science moins
décriée nest plus obligée de se cacher sous le nom
analyse de Ventendement humain, j »'ai cru utile de faire
envisager la philosophie en général sous un nouveau
point de vue. Il me semble qu'il n'y a rien a opposer
aux vérités que notre auteur présente; et si l 'on est une
fois convaincu de la réalité de la vertu
,
de l'opposition
du penchant qui nous y porte
,
à celui que l on nomme
intérêt, on n'aura plus d'erreurs dangereuses à redouter
dans les spéculations de la métaphysique.
CH. VANDERBOURG.
A ERNESTINE. — Fragment.
Deux instincts ou deux lois différentes se manifestent
dans l'homme. Une de ces lois lui dit de chercher
son bien-être
,
l'autre lui commande avant toutes choses
d'être bou : ou bien, si nous voulons nous servir du mot
instinct
,
l'un a pour objet le bien-être de l'individu
,
l'autre la dignité de la nature humaine. Depuis qu'il existe
des hommes sur la terre , on a nommé intéressées les actions
qui avaient pour but le bien-être, le contentement
personnel, le bonheur particulier ; désintéressées, au contraire
,
honnêtes
, vertueuses, généreuses
,
celles qui s'accomplissaient
uniquement par amour pour la dignité de
la nature humaine, au simple commandement de ce qu'il
y a de divin en nous , et cela non-seulement sans aucun
égard pour l'intérêt personnel, mais en le sacrifiant toutà-
fait lorsque la chose était nécessaire. Il y a plus :1a
prééminence de l'instinct désintéressé, son autorité sur
l'instinct de l'intérêt sont si décidées et si généralement
reconnues ,
qu'aucun homme ne peut pardonner à un
autre ' ?v sa conscience lui pardonner à lui-même
,
de tisfaire 1 instinct inférieur sa- aux dépens de l'instinct supérieur.
Nous soutenons tous que lorsque le devoir et le
bien-être se trouvent en conflit, c'est celui-ci qui doit être sacrifie à l'autre. Et que l'on ne dise point que ce sont nos précepteurs et nos magistrats qui nous l'ont fait accroire ! C'est une loi absolue, immédiatement émanée de notre
conscience et de notre coeur j tellement que c'est, au con- traire, de sa dignité propre et primordiale que nos précepteurs
et nos magistrats empruntent la leur, ainsi que toute la considération et tout le crédit qu'on leur accorde.
Cependant comme les deux instincts dont nous parlons,
i intéressé et le désintéressé, ont leurs fondemens immédiats
dans la nature humaine, et que l'instinct inférieur
ne peut pas plus que le supérieur renoncer tout-à-fait à ses prétentions, les philosophes se sont cru obligés
,
de tout tems , à chercher un moyen de les réunir en un seul. Tous
étaient d accord sur la nécessité de cette entreprise
,
mais
comme ils ne pouvaient pas rendre possible l'impossible
il fallut bien prendre un parti. Chacun alors choisit selon,
sa convenance, soit l'instinct qui tend au bien-être, soit celui qui commande la vertu , et fit accomplir par ce seul
instinct les actions intéressées et les actions désintéressées,
en donnant le pas aux unes ou aux autres, selon qu'il avait
préféré l'instinct du bien-être ou celui de la vertu. Vous
connaissez les deux partis qui choisissent de l'une ou de
1 autre manière
, sous le nom d'épicuriens et de stoïciens;
et vous savez que je me suis rangé long-tems sous les drapeaux
de ces derniers. Mais enfin j'appris aussi par moimême
que remplir son devoir et être heureux sont des
choses tout-à-fait différentes par leur nature, qu'elles sont plutôt opposées, et abandonné par mon stoïcisme, je l'ai
abandonné à mon tour, sans toutefois passer dans le parti
des épicuriens. Car dès mon enfance
, et je prends ce mot dans toute sa rigueur, dès mon enfance
,
il a été évident
pour moi que la dignité de l'homme ne consiste pas dans sa tendance vers le bonheur, qu'elle doit avoir un
autre principe et un autre but, si l'on veut qu'il y ait véritablement
de la dignité dans la nature de l'homme. Une
vertu qui n'a pas son but en elle-même, et qui n'a de prix
que comme moyen de bonheur
, ne m'inspire pas le
moindre respect et me laisse sans espérance d'une plus
noble destination
, sans pressentiment d'une origine plus
noble. Voilà ce que mon coeur et ma raison m'avaient
révélé, et c'est ce que Kant a su développer d'une manière
intelligible pour tout homme qui pense. Il résout, comme.
vous allez le voir, le problème de ces deux instincts si
différens et qui agissent si souvent en opposition directe
l'un à l'autre.
Ma raison me commande d'une manière absolue
, et
comme une règle qui ne souffre point d'exception
,
d'être
fidèle aux devoirs de la probité j mais ce n'est point sans
exception et d'une manière absolue qu'elle me commande
de pourvoir à mon bonheur. Au contraire, elle exige,
sous peine de me mépriser moi-même, que toutes les fois
que l'instinct de la vertu et celui de l'intérêt élèveront des
prétentions incompatibles
,
je me décide pour le premier.
Or, comme il est impossible d'être véritablement heureux
avec le sentiment du mépris de soi-même, il est vrai de
dire qu il y a dans les commandemensde l'instinct désintéressé
quelque chose de comminatoire, qui lui donne
l'empire sur l'instinct de l'intérêt et force celui-ci à le respecter.
L'instinct désintéressé ne dorme pas le bonheur et
ne cherche même pas à l'atteindre. Sans doute
,
lorsqu'on
lui obéit aux dépens de l'instinct de l'intérêt, ce sacrifice
est accompagné d'un sentiment délicieux d'estime de soimême
,
mais cela n'empêche pas que l'homme vertueux
ne puisse être malheureux à un très-haut degré. Celui,
par exemple, qui pour avoir rempli son devoir se voit
séparé de sa femme, de ses enfans
,
de ses amis, banni
dans un désert sous le climat le plus sauvage, peut-être
même chargé de chaînes et jeté dans un cachot où il est
en proie aux maladies et au besoin j celui qui par devoir
sacrifie ses désirs les plus ardens etles plus chers, et doit
encore employer toutes ses. facultés à soutenir ce combat
terrible; celui Mais qu 'ai-je besoin d'accumuler les
exemples pour prouver ce que tout honnête-homme
éprouve lui-même plus ou moins? savoir, que l'estime de
soi-même est impuissante à changer la douleuret la misère
en plaisir et en bonheur. L'instinct désintéressé est même
si jaloux de ses droits qu'il ne veut admettre ni comme
principe, ni comme motif accessoire de son activité, le
sentiment agréable.qui accompagne toujours l'accomplissement
de ses ordres. Ainsi nous nous trouvons placés,
avec le dangereux don du libre arbitre, entre les commandemens
comminatoires de la loi morale, dont nous ne pouvons
nous affranchir, et le désir pressant d'être, hetireux
que nous ne pouvons détruire.Dans cette position et réduits
si souvent à l'alternative de choisir entre le malheur et le
mépris de nous-mêmes, nous maudirions notre existence,
si cette loi monde qui se manifeste, en nous ordonnant si
impérieusement d'être toujours justes, ne nous révélait eil
même tems un Dieu juste, dont la toute-puissance saura
rendre heureux les êtres qui se seront rendus dignes du
bonheur. On en est réduit à ranger la loi morale et la dignité
de l'homme parmi les chimères
,
à regarder comme
des illusions et des mensonges tous les penehans
, tous les
aentimens vertueux de notre ctieur, lorsque l'on veut
séparer de la nécessité d'être vertueux et juste la nécessité
d'une Providence
,
d'un gouvernement moral de Dieu
, et
par conséquent l'attente d'une vie future. La tendance de
noire nature morale vers la perfection
,
la prétention de la
meilleure partie de nous-mêmes à une pureté decoeur
parfaite, qu'il nous est impossible d'atteindre dans notre
état présent, suffiraient seules pour nous faire pressentir
une autre existence à laquelle nous devons parvenir. Ainsi
la foi dans la vertu est liée de la manière la plus intime à
la foi dans un auteur de l'univers
, tout puissant, tout bon
et tout sage ,
dans une Providence qui régit le monde
, et
dans les récompenses d'une vie future réservées à la vertu.
Il résulte de cette union intime que tout moraliste conséquent
à ses principes ne peut enseigner la morale sans enseigner
aussi la religion.
Vous me croirez sans doute sur ma seule parole, lorsque
je vous dirai que je viens de développer le véritable esprit
dela philosophie ou de la théologie morale de Kant. Quiconque
la connaît pourra vous confirmer ce que j'avance :
oui, toute cette philosophie repose sur ce point fondamental
, que le principe moral est indépendant du principe de
l'amour de soi-même.
Kant m'a causé la joie la plus vive en établissant cette
base aussi solidement, en la faisant recevoir aussi généralement
qu'il l'a fait. Ce qu'il peut y avoir d'incohérent ou
d'erroné dans la manière dont il l'adapte à l'ensemble de
son système
, sera bientôt redressé ou l est même déjà. La
vérité du principe est pour moi la chose importante.
L'établir et le propager a toujours été le but de mes travaux
philosophiques. Une telle doctrine ne saurait vous
déplaire, et si je la développais davantage , vous seriez
encore plus portée à en estimer l'auteur......
LANGUE HONGROISE.
SUITE des Notions sur la Langue et la Littérature des
Hongrois.
POUR que nos lecteurs puissent juger de l'harmonie qui
règne dans les poésies des Hongrois
,
il est indispensable
de dire quelques mots de la prononciationde leur langue.
Les Hongrois, comme toutes les autres nations européennes
,
excepté les Allemands et les Esclavons, ont
adopté les caractères romains. La prononciation des
voyelles est la même chez toutes ces nations
,
si nous
en exceptons les Anglais. Les Français ne diffèrent d'elles
que dans la prononciation de l'u qui est prononcé comme
ou par tous les autres peuples (i). La prononciation des
consonnes , au contraire
,
varie beaucoup ; elle a été
adaptée au génie de chaque langue j ainsi le j se prononce
différemment chez les Français
,
les Espagnols, les
Italiens et les Anglais. Les cinq voyelles sont d'un usage
général dans toutes les langues j mais les Hongroisy en ont
ajouté deux autres qui sont o et u. La première se prononce
comme eu dans le mot creux, et l'autre comme l'u.
L'accent prosodique grammatical est très-marqué chez
les Hongrois comme chez les Italiens y mais les premiers
ont rendu la prononciation de leur langue plus aisée pour
les étrangers, en accentuant toutes les voyelles longues.
Notre dessein n'est point de traiter ici des principes de
la prononciation de cette langue ; mais comme elle est
très-peu connue parmi nous , nous croyons nécessaire
d'indiquer en quelques mots la manière de prononcer les
lettres doubles suivantes, dont la prononciation n'a rien
(i) Toutes les voyelles sans exception conservent dans le hongrois
letrs sons naturels sans aucune altération.
de commun avec celle des autres langues j ce sont gy, 1y,
ny, 'y, ts, tz , zs (2).
L'usage du gy appartient exclusivement à la langue
hongroise, et aucune langue européenne ni orientale ne
possède de signes propres à en indiquer exactement la
prononciation. C'est pourquoi il est difficile de bien prononcer
le mot Magyar, à moins de l'entendre dela bouche
d'un Hongrois. Les Turcs
,
les Persans n'ont que la lettre
djim pour en imiter la prononciation ; aussi prononcentils
Madjar comme les Européens. Un Français
, en mouillant
fortement le di dans le mot Dieu, prononcera le gy
aussi exactement que possible.
Le ly se prononce absolument comme l'l mouillée dans
les mots paille, oreille, etc.
Le ny se prononce comme en français
,
lorsque ces
deux lettres sont précédées d'un g, comme dans les mots
Magny, Lagny , etc.
La prononciation du ty est la même que dans le mot
tie?is, en le mouillant fortement.
Le ts se prononce fortement, comme dans tsûf, vilain
; tsillag ,
étoile, qu'on prononcerait en français tcholff,
tchillag
y et en italien ciuf, cillag.
Le tz a également une forte prononciation
, comme
dans tzérna, fil, qu'il faut prononcer tcérna.
Le zs sert pour adoucir Is
,
dont le son naturel est
esche, et se prononce comme ch dans les mots chat,
cher, elc. , ou comme sch chez les Allemands. Le j dans
les mots Jaques , jarre, etc. répond parfaitement au zs
des Hongrois.
Nous observerons finalement que l'h s'aspire fortement
et sans exception
, et que le j se prononce à-peu-près
comme l i dans le mot hier, ou plutôt comme les Italiens
le prononcent dans le mot jeri, et les Allemands dans
le mot Jahr.
(a) Sans cette indication, les vers hongrois les plus harmonieux
paraîtraient très-rudes à l'oreille d'un Français.
Ces peu de remarques suffiront pour mettre nos lecteurs
à même de lire, sans aucune autre aide
,
les morceaux
de poésie que nous insérerons de tems en tems
dans le Mercure étranger.
Nous avons dit dans le dernier numéro qu'avant le
quinzième siècle il n'existait point de productions litté-
, raires imprimées en hongrois ; mais comme toutes les
nations se font gloire de citer leurs premiers ouvrages
imprimés
, nous nous faisons un devoir de dire qu'il nous
est tombé depuis entre les mains un ouvrage qui atteste
que le premier livre hongrois imprimé a paru déjà en 1484
à Nuremberg; il contient des oraisons et des cantiques
en l'honneur de la main droite de saint Etienne, roi de
Hongrie (3) : mais ce ne fut que dans le seizième siècle.
que les Hongrois songèrent à faire imprimer une quantité
de manuscrits qui existaient déjà depuis long-tems. En
l536, Gabriel Pesti a fait imprimer sa traduction du Nouveau-
Testament et des Fables d'Esope. Jean Erdossi
,
autrement dit Silvester, publia en 1541 un poème sur la
prise de Bude par les Turcs, et la captivité de Valentin
Torok. On remarque encore parmi ses productions une
chronique en vers, oh il décrit les guerres qui ont eu lieu
en Transylvanie et en deçà du Danube, depuis la mort
du roi Jean jusqu'à 1554. Celle chronique contient beaucoup
d'événemens remarquables, et il est à regretter que
les Hongrois ne songent point à la faire réimprimer; elle
est déposée à la Bibliothèque impériale à Vienne. André
Farkas avait écrit avant lui ( en l538) une chronique sous
le titre latin de : Chronica de introduciione Scytharum in,
Hungariam, , et Judoeorum de Mgypto.
La première comédie hongroise, par Laurent Szegedi,
a paru en 1575. Pierre Bornemisza a traduit, en i58o, la
tragédie de Clytemnestre
,
d'après Sophocle. Etienne
(3) Cette main est conservée encore aujourd'hui à Bude
,
dans
la chapelle du Palais royal. Elle est exposée tous les ans ,
le jour
de Saint-Etienne
,
à la vénération des fidèles.
Jllyefalvi est l'auteur de Jephta, tragédie en vers, publiée
en 1597. La langue développait insensiblement ses
richesses sous la plume d'un grand nombre de poëtes
,
parmi lesquels se sont distingués, dans ce siècle, Jean
Erdôssi, Etienne Székely
,
Michel Libétz, Valentin Balassa
,
Pierre Benitzki. Ici suivit une interruption dans
les lettres par les guerres sanglantes qui ont si long-tems
désolé la Hongrie.
Vers la fin du dix-septième siècle parurent deux grands
poëtes, le comte Nicolas ZrÍnyi, et Etienne Gyongyosi,
qu'on peut surnommer le Pindare hongrois.
Dans le dix-huitième siècle, la Hongrie a compté des
hommes remarquables dans les lettres. Le comte Ladislas
Haller a traduit Télémaque ; son style est pur et même
sublime
,
et les écrivains nationaux regardent son ouvrage
comme classique. Le comte Adam Teleki a traduit en
vers alexandrins la tragédie du Cid. Le baron Daniel
Vargyasi a traduit le Bélisaire de Marmontel. Jean Illey
a fait publier, en 1766, sa traduction de la Philosophie
de Boetius
, et a écrit plusieurs pièces de théâtre. Joseph
Pétzcli. a traduit la Henriade, les principales tragédies de
Voltaire
,
les Nuits d'Young, et a écrit plusieurs ouvrages
de philosophié.
Les poëtes les plus distingués du dix-huitième siècle
sont, le général baron Laurent Orcz'y,le comte Gédéon
Ràdai, les comtes Adam et Joseph Teleki, Jean Molnàr,
François^aludi, Bartsai, Bessenyei, Dugonics
,
Anyos ,
le comte Jean Làzàr, Nicolas Rêvai, Versegi, Pétzeli
, Rajnis, Szabô de BarÓt, Batsânyi, Vir&g, et Kisfaludi.
Ces cinq derniers sont les plus estimés de tous les poëtes
vivans
,
parmi lesquels Szabô de Barôt, leur Nestor, s'est
particulièrement distingué par ses efforts pour relever la
beauté de la poésie hongroise
, en adoptant dans ses vers
la mesure des vers latins.
On pourrait encore citer un grand nombre d'écrivains
qui ont fait preuve de talens dans IPR divers genres de
littérature 5 mais nous ne ferons mention que du professeur
Dugonics et de Michel Kovâcs. Le premier a su
franchir toutes les difficultés que rencontrent les langues
de l'Europe dans la traduction des termes grecs et latins
,
et il a publié, en 1784, un Traité de Mathématiques en
deux volumes
>
où il a fait ressortir la richesse de la
langue hongroise qui lui a fourni tous les termes nécessaires.
L'autre a composé un ouvrage de chimie
, en
trois volumes, où il n'entre ni le grec ni le latin
, tous
les mois techniques étant rendus en hongrois.
Voici quelques vers de Virgile, traduits par le célèbre
poëte Szabo de BarÓt, auxquels nous ajoutons les vers
latins
, pour que les connaisseurs des deux langues puissent
juger de l'harmonie de la poésie hongroise
, comparée
à celle des latins.
MELIBO.
Titire! meszsze terultt ágú bükfának alatta
Erdei hangzatokon fúvod te heverve furuglyâd':
Mx pedig édes Hazank' kebelét, 's mezeinket el-haiygyuk;(4)
Mi szaladunk,'s idegenbe : te, hüs árnyéknak credvén,
Szép Amarill' nevivel feleselni taníttod az erdót.
TlTIR.
E' nyugtot nekem, oh Melibó! kegyes Jstencm adta.
Mert ezutánn ,
valamíg élek, mar Istenem o leszsz;
'S oltárára szopos bárál1yt küldózget az aklom,
O jorolttab61 járkálnak alá's fel ez erdôn
Marháim,'s fúvom magam-is kényemre furuglyám.
MELIBffiUS.
Tytire
, tu patula! recubans sub tegminefagi
Silvestrem tenui musam meditaris ayena :
Nos patriceines et dulcia linquimus arva;
Nos patriam fugimus : tu , l'ityre , lentus in urnbra
Formosam resonare doces Amaryllida silvas.
(4) Nour remarquerons que l's précédée de l'apostrophe veut
dire és, qu'on prononce éje, et qui signifie et.
TITYRUS.
o Melibcee, Deus nobis hcec otiafecit.
Namque erit ille mihi semper Deus ; illius arans
Scepe tener nostris ab ovilibus imbuet agnus.
Ille meos err.are boves
, ut cernis, et ipsum
Lunere, quce vellem , calamo permisit agresti.
Le même auteur a traduit J'Enéide de Virgile, dont
nous citerons ici quelques strophes. 11 a donné dans cette
traduction des preuves d'un grand talent ; son style est
simple et en même tems énergique
, et il excelle sur-tout
dans le genre descriptif. Nous choisissons de préférence
ces beaux vers connus de tout le monde : Arma virumque
cano , etc.
Hartzokat énekelek, 's egy Bajnokot* a' ki ledöndött
Tr6jab61 azorok végzésként utnak eredvén
Népivel, elso jolt az Olasz Lávínomi partra,
Mind földön, mind tengereken sokféle veszélyre
Hagyták ot az Egek, kegyetlen Jún6nak oroklo
Mérge miatt; fárasztották sok hadakkal-is, a' mig
Megtelepedhetvén várast állíttana végre,
Es kihozott reg Istenit új honnyába lerakná.
Onnan eredt Latziom' diadalmas népe,'s az hires
Albai Fejdelmek,'s a' nemzetek' aszszonya Roma.
Ce poëte a sur-tout l'heureux talent de si bien saisir
l'harmonie imitative , que ses vers surpassent quelquefois
l'original, comme on peut juger par les vers suivans de
Virgile :
Sternitur, exanimisque tremens procumbit numi bas.
A' bika fuldre terol, 's páráját nyogve kifujja.
Quacfmpedante putrem sonitu quatit ungula campum.
Tördelik a dobogó paripák kormokkel az osvenyt.
M. RajDis, l'un des meilleurs poëtes modernes, comme
nous l'avons déjà observé
, a traduit entr'autres l Ode aux
Romains
,
parErinna de Lesbos, d'après le rhythme de
Sapho. Cette traduction est un chef-d'oeuvre et mérite
d'être citée.
ODA A R&MAIAKHOZ.
Téged, o Mársnak daliás Leanya!
A* ki hartz-érto koronás fejeddel
Mar Olimpusnak tetejét felérted Róma, kdszontlek. ,
Júpiter régen. kezeidre bizta
A' ditsósséges fejedchni páltzát,
Bogy, tsudás lêvén nagy erod, vilagnak
;
Tsak te parantsolly.
Föld' kerekseget fene tengerekkel
Oszvelántzolván neked altaladta ;
Népes orszågok te-alattad élvéa
Bátran oriilnek.
Nintsen alland6 doIog e' vildgan;
rt Régiség miudent megemészt; de még-ïs
Néked, oh boldog! keg^yetlen fogának
M£rge nem árthat.
Mert ki nem fogyhatsz hadi férjfiakb61:
Hany kalászt érlel Ceres a' mezokönn,
Annyi rettento-erejû vitéznek
Vagy te szülóje (5).
Enfin nous terminerons notre article par la strophe
suivante, traduite de la Henriade
,
chant Ier (6).
R6ma dorog
, ront, veszt: te read lott mennyköves átka
Pörsöli j6 hired' szárnyát : zabolátlan haragja,
Melly katonák n&lkul szanaszett feles hartzokat indíttt
M&r a' fennldt6 spanyolok' tetszesire bizta
Mennykoveit j mar a' jolabagyim, régi bar&tim,
Ês rokonim
,
részint távoznak, 's meszsze keriilnek,
Részint felfegyverkezvén vesztemre rohannak, etc.
(6) La Henriade a été traduite en 1786 par Pétzeli, et en 1789
par Samuel Szilâgyi en vers rimés. La traduction que nous donnorfe
est tirée d'un manuscrit inédit.
LANGUE ITALIENNE.
SAGGIO ISTORICO SU -GLI SCALDI.- Mémoire historique
sur les Scaldes, par M. GRABERG de Hemsoe.
—Pise, 1811.
L'AUTEUR de ce Mémoire s'était fait connaître auparavant
par plusieurs ouvrages de géographie et de statistique
,
également écrits en italien. Il a adopté cette langue
,
parce qu'il a vécu long-tems en Italie ; mais il est Suédois
de naissance
, et a fait ses études à L'université d'Upsal.
Associé depuis quelque tems de plusieursAcadémies g Italle
, et de l'Académie des belles-lettres de Stockholm,
il vient d'être nommé correspondant de la classe d'histoire
et de littérature ancienne de l'Institut de France.
L'ouvrage de M. Graberg, dont nous allons nous occuper
dans cet article
, a pour but d'éclaircir un objet
intéressant des antiquités et de la littérature du Nord.
Chez tous les peuples la poésie a devancé les autres arts,
les autres efforts de l'esprit. Le besoin d'exprimer les idées
et les sentimens en langage cadencé et de les revêtir d'images
,
s'est fait sentir de bonne heure dans les contrées
les moins favorisées de la nature, dans les climats les
plus rigoureux. Les Bardes chantèrent dans les froides et
sombres vallées de la Calédonie
, sur les bords d une mer
orageuse, et les Scaldesparnailes rochers et les frimas de la
Scandinavie. M. Graberg traite de l'originede la poésie scaldique
, et des sujets sur lesquels s'exerçait ordinairement
le génie des Scaldes. Il parle du rôle brillant que ces
poëtes jouaient à la cour des princes
, et donne la traduction
de plusieurs morceux de leurs poésies
,
écrites
originairement dans l'ancienne langue gothique, qui s est
conservée jusqu'aux tems modernes en Islande avec le
moins d'altération. Liant à son sujet principal les considérations
historiques qui s'y rattachent, il donne des
aperçus sur les moeurs, les usages, la religion des Scandinaves.
Il a placé à la suite du texte des notes destinées
à développer ses opinions, et les faits qu'il rapporte. On
trouve , tant dans l'ouvrage même que dans les notes ,
une éruditon variée, et l'on s'aperçoit que, bien que
Fauteur ait vécu long-tems dans une terre étrangère
,
il
n'a perdu de vue ni les souvenirs
,
ni la gloire de sa terre
natale. Cependant son patriotisme le conduit quelquefois
trop loin
,
et le prévient trop fortement pour des hypothèses
et des opinions qui ne soutiennent pas l examen
d'une critique sévère. Il y a , par exemple
,
de l 'exagération
dans le tableau qu'il trace de l'état avantageux des *
femmes chez les Scandinaves 5 sans doute elles n 'étaient
pas esclaves comme les femmes de l'Orient : prenant part,
ainsi que chez les Germains, aux dangers et aux fatigues
de la guerre, elles parvenaient quelquefois à se faire distinguer,
et à se rendre remarquables par leur courage ;
elles inspiraient aussi quelquefois des passions assezfortes
à des guerriers généreux. Mais en en général leur situation
fut long-tems peu brillante, et se ressentit des influences
d'une civilisation peu avancée. Voici comment Lehnberg,
écrivain suédois très-distingué, peint celle situation dans
son Eloge historique de Birger(j), comte du palais et
régent de Suède, au treizième siècle : M Ce sexe, dit-il,
qui a des droits à la considération et à l'amour
,
et qui chez
les peuples vraiment civilisés souffre le moins des calamités
publiques, était chez nos ancêtres le plus opprimé
et le plus mal partagé. Les lois
,
qui excluaient cette partie
précieuse de la société de l'héritage paternel, ne lui accordaient
pas même la garantie de la sûreté personnelle. Les
(1) Cet éloge fut couronné par l'Académie suédoise en 1787.
Birger était de la famille puissante des Folkungar; il ne parvint pas
au trône lui-même
,
mais les suffrages furent accordés à son fils
Valdemar. encore en bas âge. et pendant la minorité duquel
Birger conduisit les rênes du gouvernement.
femmes privées des avantages de la fortune
, et abandon- i
nées une existence précaire, étaient en butte aux dédains
de l'orgueil et aux outrages de la violence qu'aucun frein
ne retenait. Mille événemens déplorables ont fait passer
leurs plaintes à la postérité
, et attestent que leur liberté
était sans sauve-garde, qu'elles éprouvaient souvent des
injustices, et qu'une grande partie de leurs jours s'écoulait
dans l'ennui ou dans l'opression. n On trouve les
mêmes traits dans la Vie de Birger par Botin, et dan&
d'autres ouvrages. Ce fut Birger qui le premier s'occupa
des moyens d'adoucir le sort des femmes en Suède y
N
vers le milieu du treizième siècle
,
il fit passer une loi
nommée quinnofrid, la paix des femmes. Cette loi donna
une garantie à la liberté des femmes, et fil cesser peu-àpeu
les enlèvemens violens. Birger publia plusieurs autres
lois favorables aux progrès de la civilisation
, et qui furent
maintenues avec vigueur par son second fils Magnus-Ladulas
(2), monté sur le trône en 1276.
Nous ne doutons pas que M. Graberg n'eût plus d'tine
fois jugé les objets dont il parle d'une manière différente,
et que d'autres résultats ne se fussent présentés à son esprit,
s'il eut eu connaissance des derniers travaux de plusieurs
savans de son pays. Il avoue lui-même qu'il n'a pu
se procurer des ouvrages importans
, et il regrette sur-tout
de ne pas avoir eu sous les yeux la collection des OEuvres
de Jean Jhre. C'est en effet ce critique, doué d'autant
d'érudition que de sagacité
,
qui a répandu le plus de
jour sur les antiquités du Nord, et qui a mis dans set
recherches le plus d'impartialité. En rendant justice au
savoir et au zèle de M. Graberg, nous tâcherons d'éclaircir
quelques points du sujet qu'il traite principalement
,
(2) Magnus prit des mesures aussi sages que vigoureuses pour
défendre le trône des atteintes de l'ambition et de l'anarchie
, pom
adoucir les moeurs, pour introduire les arts. et pour assurer la
sûreté publique. Ce fut le peuple qui lui donna le surnom de
Ladulas, qui veut dire serrure des granges ou des magasins.
par les observations que nous avons pu recueillir sur les
lieux mêmes, en consultant lessavans
,
les livres et les
monumens.
Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de déterminer
l'époque oit naquit la poésie scaldique. Si l'on remonte
jusqu'à Odin
, on se perd dans le vague des tems
mythologiques ou héroïques. Selon les meilleurs historiens
du nord, il n'y a rien de certain sur l'époque où vécut Odin,.
ni sur ses actions
, ses exploits
, ses voyages (3); on ne
saurait d'ailleurs concilier les inventions qui lui ont été
attribuées, et les résultats qu'ils doivent avoir eus dans les
pays septentrionaux, avec la marche générale et connue
de la civilisation ancienne et moderne de l'Eurepe.Toutes
les conjectures sur cet ancien chef se réduisent à supposer
que ce fut un guerrier courageux, un personnage supérieur
par son génie, qui eut sur-tout une grande influence
sur les opinions religieuses
, et dont l'admiration et la
reconnaissance des peuples ont entouré le nom de souvenirs
imposans. Dira-t-on
, avec quelques savans , que le$
Scaldes se formèrent sur les troubadours
,
les trouvères ,
ou le minnesingers ? mais ces poëtes de France et d'Allemagne
ne se firent connaître qu'au douzième et au treisième
siècles
, et suivant les rapports conservés dans
les livres islandais, les Scaldes sont plus anciens. D'aillieurs
les poésies scaldiques ont peu de conformité avec
'celles des anciens poëtes de France et d'Allemagne;
mais elles en ont d'autant plus avec les poésies erses, ou
les chants des Bardes écossais. Cette ressemblance a-t-elle
été l'effet d'anciennes communications ou de l'analogie du
climat et du genre de vie? c'est ce que le manque de monumens
empêche de décider. Il paraît que c'est depuis le
(3) Telle est l'opinion de M. Kierulf, professeur à Copenhague
. dans un précis de l'histoire de Danemarck et de Norwège
,
qu'il a
publié depuis peu. M. Rlius présente les mêmes résultats dans son
Histoire de Suède, et Schloetzer, Jhre
,
Porthan
,
lei indiquent
clairement dans plusieurs de leurs ouvrages.
dixième siècle jusqu au douzième
, que les bcaldes ont été
en plus grand nombre
, et ont eu le plus de vogue j la plu.
part , comme on le voit par des monumens authentiques,
étaient des Islandais, et il est connu que l'Islande ne fut
peuplée que vers la fin du neuvième siècle par des Norwégiens
mécontens de l'administration du roi Harald-
Harfager. Ces émigrés Norwégiens conservèrent dans leur
nouvelle patrie les traditions religieuses et politiques du
Nord
, et cultivèrent leur esprit. Ils parurent ensuite avec
distinction à la cour des rois de Danemarck, de Suède,
de Norwège
, et entrepirent même des voyages en Allemagne
, en France
, en Italie, lorsque le christianisme eut
été introduit parmi eux.
Le courage était la première qualité, la vertu principale
aux yeux des Scandinaves ; la guerre ,
les combats étaient
leur passion dominante. Le combattant qui laissait sa vie
sur le champ de bataille se promettait le bonheur suprême
dans le walhall, ou le paradis d'Odin j celui qui reculait
vivait dans l'opprobre, et après sa mort on couvrait son
corps de boue. Les expéditions de terre et de mer, les
batailles, les combats singuliers étaient donc les principaux
sujets de la poésie des Scaldes. Ils se plaisaient sur-tout à
représenter les hauts faits d'armes
,
le faste sauvage, la
pompe guerrière des héros scandinaves. En lisant leurs
productions, on s'aperçoit que ces objets exallaient leur
imagination et la remplissaient du plus vif enthousiasme.
Les combats singuliers (4)
,
où la valeur et la force se
(4) Ces combats avaient ordinairement lieu dans les îles, et on
les appelait Holmgang, de fiolm, ile, et de gang, marche. On se
battait pour exercer le courage , pour venger des injures
, pour
obtenir justice d'un tort. pour enlever une femme à un rival ; le
rival n'était pas le seul qu'on provoquât, et le père même était
quelquefois forcé à se battre. Avant de se mesurer, les combattans;
appelés berserker, entraient dans une espèce de rage ,
qu'on nommait
herserkergang; ils grinçaient des dents
,
l'écume leur sortait de la
bouche, ils arrachaient ou brisaient les arbres, et mordaient leurs
boucliers. Ils ne se battaient pas au nombre de deux seulement7
déployaient avec une énergie particulière, leur offraient
souvent des traits remarquables
, que leur muse paraît
avoir saisis avec empressement. Quelquefois aussi les
Scaldes célébraient les dieux
, et les ancêtres des rois ,
des héros
, ou développaient les traditions mythologiques,
dont ils étaient les principaux dépositaires. Ils suivaient
les princes à la guerre, et recevaient des hommages dans
les fêtes publiques. Leurs poésies étaient l'objet de l attention
générale
, et pouvaient se conserver par la tradition
j elles furent transmises par l'écriture, selon les savans,
qui prétendent que l'art d'écrire fut connu dans le
Nord avant l'introduction du christianisme.
On a souvent exagéré en France le mérite poétique dea
troubadours et des trouvères
, et en Allemagne celui des
minnesingers. On en a fait autant dans le Nord relativement
aux Scaldes. Il y a dans leurs poésies de l'élan
,
des
images fortes
,
des peintures naïves et vraies j mais leurs
compositions ont peu d'étendue
,
le mécanisme de leurs
vers est dénué de grace et d'harmonie; leurs tableaux ne
sont point développés
,
leurs expressions ont de la rudesse,
et souvent ils se permettent un langage familier et trivial.
C'est ainsi qu'on juge ces anciens Bardes du Nord, lorsqu'on
les lit sans prévention nationale, et avec une impartialité
entière; c'est ainsi que les a caractérisés M. Blom,
poëte suédois
,
dans un mémoire sur les progrès de la
littérature en Suède
,
qu'il a présenté à l'Académie suédoise
,
dont il est un des membres les plus distingués, et
qui a été inséré dans le Recueil de cette société littéplusieurs
pouvaient entrer en lice contre plusieurs pour la même
querelle
, et se mesurer successivement. On lit des détails curieux
sur ces luttes
,
usitées chez tous les peuples du Nord, et qui furent
l'origine des duels
.
dans la première partie de l'Histoire de Suède.
par Suen Lagerbring, Stockholm 1769, in-40
, et dans le Recueil
des mémoires sur plusieurs sujets d'antiquités, publié récemment
à Copenhague, par M. Thorlacius, en danois, et traduit en
allemand avec des notes; ouvrage rempli d'observations intéressantes
et de recherches approfondies.
raire (5). L'historien Lagerbring, quoique d'ailleurs fortement
prévenu en faveur de son pays, est à-peu-près du
même avis que M. Blom ; nous allons entrer dans quelques
détails.
Les Scaldes n'observaient point un nombre déterminé
de syllabes, et ne s'astreignaient pas à la rime ; celle-ci ne
se trouve que dans quelques-unes de leurs productions ,
qui paraissent dater d'une époque où l'on avait déjà connaissance
,
dans le Nord
,
des poëtes ou des versificateurs
d'Allemagne et de France. Les vers des Scaldes étaient
des suites de mots , ou des lignes d'une certaine étendue,
cadencées avec plus ou moins de précision. Ils faisaient
des inversions, mais sans suivre des règles ou des principes
fixes, et souvent de manière que le sens devenait
presqu'inintelligible. Une des richessesde leur langage poétique
était la multitude de noms différens pour exprimer les
objets dont ils parlaient le plus fréquemment. Ainsi ils
avaient cent-vingt-six noms pour désigner Odin,et trente
pour désigner un chef d'armée ou d'expédition. Cette diversité
de noms, et les inversions bizarres
,
jointes aux
difficultés que présente l'ancien idiome de la Scandinavie,
ont donné lieu à beaucoup de commentaires sur quelques-
unes des poésies scaldiques qui nous restent ,
mais
dont le sens n'en est pas devenu plus clair. Il y en a d'autres
qui sont moins obscures
, et qui paraissent avoir été
faites d'inspiration et sans recherche penible
, au moment
même de l'événement auquel elles se rapportent. Tel est
ce chant de guerre que fit Thormod-Kolbrunner, avant la
la bataille de Stikklarstad en Norwège
, et que rapporte
Snorro-Sturleson
,
le plus remarquable des écrivains islandais
:
u Le jour a paru ; déjà retentissent les plumes du coq j
le but est devant les braves; ils gagneront un riche héritage.
(5) Année 1796.
* Réveillez - vous ,
amis ! réveillez-vous , vous leurs
chefs, réveillez-vous combattans du roi.
M Le valeureux prince a des combattans de bonne race;
il a des hommes qui ne fuyent jamais.
» Je ne vous appelle pas au vin
,
ni au jeu avec les
jeunes filles j je vous appelle aux jeux terribles des combats.
»
Bouchardon disait qu'en lisant Homère
,
il voyait les
hommes hauts de dix pieds ; on peut en dire autant en
lisant les Scaldes. Les guerriers qu'ils représentent sur le
champ de bataille paraissent des géans
,
des êtres extraordinaires.
Leur foi ce et leur courage renversent tous les
obstacles
, ne craignent aucune espèce de dangers
, et
bravent la mort la plus cruelle. Ils ont une contenance
inébranlable, parlent un langage fier el audacieux. Mais
,
de même que les héros d'Homère, ils payent quelquefois
un tribut aux moeurs de leur siècle, en disant il leurs ennemis
des injures assez fortes
,
et en se servant de figures
et d'images peu relevées. Le roi Ragnar-Lodbrock
,
tombé
au pouvoir de ses ennemis, va expirer dans un supplice
douloureux. Au moment de sa mort, il chante un hymne
funèbre, qui est regardé avec raison comme un des plus
beaux monumens de la poésie scaldique ; mais il s'y
trouve un passage qui blesse le goût le moins sévère j
en parlant de ses enfans restés dans son pays, le roi
mourant dit : « Les petits cochons grinceraient des dents
s'ils savaient quelle est la situation du verrat n. Ces mots
ont été omis dans la plupart des traductions
, et ne se
trouvent pas non plus dans celle de M. Graberg
,
qui
entre d ailleurs dans un assez grand détail pour prouver
que ce fut Lodbrock lui-même qui fit cet hymne, et non
un poëte postérieur, comme d'autres l'ont soutenu. Les
traditions islandaises sur ce roi portent qu'il régna
, vers
la fin du huitième siècle, sur le Danemarck, la Suède et
une grande partie de la Norwège
,
qu'il fit des expéditions
nombreuses sur terre et sur mer, qu'il soumit plusieurs
provinces d'Angleterre j mais qu'ayant été pris par les
Anglais
,
il fut jeté dans une fosse remplie de serpens, où
il expira en chantant au milieu de ses souffrances l'hymne
dont nous venons de parler, et qui a plus d'étendue que
d'autres chants scaldiques. On conçoit difficilement cet
espèce de prodige
, et ce que les Islandais rapportent
d'ailleurs des aventures,de Lodbrock., de ses courses ,
de
ses mariages
,
donne zi connaître qu'ils ont pris pour guide
leur imagination plutôt que la vérité historique.
Quelquefois la poésie des Scaldes prend une teinte
orientale, et s'enrichit d'expressions figurées. Les flèches
sont la grêle des combats ; le jour est le fils du soleil et
de la terre 5 la rosée la sueur des nuages ; l'herbe le plumage
ou la chevelure dé la terre; les vagues de la mer
sont représentées comme hurlant contre le ciel. On rencontre
aussi des peintures touchantes
, et de ces expressions
qui sont l'accent de la nature ,
le cri du coeur , et
qui appartiennent sur-tout aux premiers âges de la société.
Nous citerons dans ce genre le chant funèbre d'Hialmar,
-qui se trouve dans le Henvara saga, l'un des plusintérestfans
de ces livres islandais
,
où sont rapportés les exploits
et les aventures des héros Scandinaves
, et dont les auteurs
ont mêlé à leurs récits plusieurs chants scaldiques.
llialmar avait été préféré à Hiorward par la fille du roi
d'Upsal; Hiorward appela son rival au combat
, et arriva
dans l'île de Samsoe
,
accompagné de tous ses frères
,
parmi
lesquels se distinguait Aganlyr par sa taille élevée et par
son épée qu'il avait reçu des génies infernaux. Hialmat
était accompagné d'Odur, son ami; entraîné par son courage,
il cherche le terrible Agantyr pour se mesurer avec
lui ; il le terrasse ,
mais reçoit lui-même des blessures
mortelles. Odur qui avait combattu Hiorward et ses autres
frères, s'approche d'Hialmar, et le voyant couvert de
sang : Ami, dit-il, tes jours vont s'éteindre. Le héros
mourant répond ainsi :
6, Oui, j'ai seize blessures ; mes armes sont brisées ; les
ténèbres se répandent sur mes yeux; l'épée d'Agantyr a
porté jusqu'à mon coeur son tranchant affilé.
"Je possédais cinq hameaux ; mais les champs n'avaient
point d'at tra its pour moi ; me voici maintenant dans celle
île, sans force, sans espoir, et percé du fer.
« Des princes puissans sont assis à la table du roi;
d'illustres guerriers se livrent avec lui au plaisir; moi je
veux marcher, mais je ne puis me relever.
" La fille du roi, blanche comme la neige, m'accompagna
jusqu'au rivage; ce qu'elle me dit était vrai;
Hialmar, tu ne reviendras plus !
" De jeunes filles chantaient sur les rochers; leur voix
faisait plaistr à mon oreille; mais il fallut partir, et le
vaisseau vogua bientôt au gré du vent.
» Odur, ôte de mon doigt cet anneau d'or et donne-le
à ma chère Ingeborg; qu'il soit le messager d'une triste
nouvelle
, et lui apprenne qu'elle ne me reverra plus.
n Le vautour vole vers moi du fond des furets
,
l'aigle le
suit; cet avi-de vautour se nourrira de mon sang, ce grand
aigle aura mon corps pour pâture Il n . y a à la lettre dans l'original : Le vautour avide sucera
mon sang rouge ; je servirai de rôti au grand aigle.
La plus grande partie de la science mythologique des
Scaldes est renfermée dans le fameux livre islandais nommé
Edda. Ce livre contient aussi plusieurs morceaux de
poésie, un grand nombre de maximes morales, et une
espèce d'instruction ou de poétique à l'usage des Scaldes.
Parmi les maximes se trouvent celles-ci : Il faut juger du
jour quand le soir est arrivé ; de la femme lorsque tu as
appris à la connaître, de l'épée lorsque tu l'as éprouvée,
de la jeune fille quand elle est mariée; de la glace quand
tu 1' as passée
,
de la bière quand tu l'as bue. Ne crois pas
trop facilement au feu
, ou à l'éclat qui brille ; au loup qui
caresse, à la vague qui s'abaisse
,
à la glace que la nuit a
vu se former, à un ciel serein
,
à un maître puissant qui
sourit. Rarement se trouve-t-il un homme si bon qui n'ait
quelque défaut, et rarement y a-t-il un homme si méchant
qui n'ait quelque qualité.
Les Scaldes avaient joué long-tems un rôle brillant.
Versle treizième siècle, ils commencèrent à perdre de leur
vogue et de leur crédit
, et peu après ils cessèrent de
chanter. On rapporte même qu'ils tombèrent dans le
mépris. Le christianisme avait jeté des racines plus profondes,
et le culte chrétien triomphait de celui d'Odin.
Les moeurs et les usages des contrées méridionales passaient
dans le Nord, et en même tems s'introduisait un
autre genre de littérature. Les hymnes des Scaldes et les
sagas turent remplacés par des chroniques rimées et des
stances en vers léonins, dont les auteurs se servaient
tantôt du latin
,
tantôt de la langue de leur pays , et
quelquefois de l'une et de l'autre. On étudia la grammaire
,
la théologie, la philosophie scholastique. Les
jeunes gens les plus riches, ou ceux qui se vouaient à
l'état ecclésiastique, se rendirent aux Universités d'Allemagne
,
de France
,
d'Italie, et l'on vit des étudians danois
,
suédois
,
norwégiens à Cologne
,
à Paris et à Bologne.
Il parut, dès les premiers tems de cette révolution t
outre les chroniques et les stances rimées, quelques
ouvrages plus marquans. On peut citer sur-tout I Histoire
du Nord par Saxon le grammairien
,
les révélations de
sainte Brigitte
, et le livre intitulé : le Gouvernement des
Rois. Saxon le grammairien, né en Danemarck au douzième
siècle, mourut au commencement du treizième. Il
avait fait des voyages, et s'était fait remarquer par l'archevêque
Absalom
,
protecteur très-zélé des lettres. Ce prélat rencourageaàcomposer une histoire des peuples du Nord.
Cet ouvrage ,
écrit en latin
, est à la vérité rempli de traits
fabuleux et d'exagérations
,
mais le style est brillant, pittoresque
et souvent d'unepureté classique.Saxon estapprécié
d'une manière judicieuse
, sous les rapports historiques et
littéraires
,
dans la préface de l'édition qui a été donnée de
son livre à Leipsig
, en 1771. Sainte Brigitte
,
qui vivait en
Suède au quatorzième siècle
, et qui fit des pélerinages à
Rome et à Jérusalem
,
dicta ses révélations en suédois à son
confesseur. Peu de livres ont eu autant de vogue j il a été
traduit dans la plupart des langues, et même en syriaque j
on a cru long-tems y trouver la quintescence de la théologie
, et plusieurs docteurs en ont fait le sujet de savantes
discussions. En Suède, on était persuadé qu aucun malheur
ne pouvait atteindre la maison où il s 'en conservait
un exemplaire. L'auteur de l 'ouvrage suédois ayant pour
litre le Gouvernement des Rois
,
Konunga Styrelse, n est
pas connu , et l'on n'est pas d'accord sur le tems où cel¡
ouvrage fut écrit : il paraît cependant qu il est du milieu ou
de la fin du quatorzième siècle. Ce livre est une instruction
politique et morale à l'usage des princes et de leurs
lieutenans. Il est rédigé avec méthode, et renferme de
nombreuses citations des proverbes de Salomon
,
d 'Aristote,
de Sénèque
,
de saint Augustin
,
et du traité de RégiminePrincipis,
d'Egidius de Columna, qui fut l instituteur
de Philippe-le-Bel. L'ouvrage suédois fut imprimé la première
fois, par ordre de Gustave-Adolphe, pour être
employé à l'éducation de Christine. La langue dont l 'auteur
s'est servi ne diffère du suédois actuel que par quelques
expressions qui ont vieilli et quelques constructions grammaticales
moins régulières et moins soignées. Telle fut
l'aurore de la littérature moderne de ces pays, où tous les
genres de connaissances ont été cultivés depuis avec
succès , et qui a produit Tycho-Brahe, Linné
,
Bergman
,
ainsi que plusieurs autres savans , et un grand nombre de,
littérateurs d'un mérite distingué.
J.-P. CATTEAU-CALLEVILLE.
MEMORIA SULLE CIFRE ARABICHE (I). — Mémoire sur les
chiffres arabes
,
attribués jusqu'à présent aux Indiens,
mais qui ont été inventés dans un pays plus reculé que
l'Inde. (Milan, 1813. In-4°, 75 p.)
LES nations civilisées qui connaissent l'art de l'écriture,
si l'on en excepte les Chinois et quelques-uns de
(i) Cette curieuse et savante dissertation a déjà paru avec le-
Nom de l'auteur, tom. 1 , pag. 65 et suiv., des Mines de l'Orient.
Recueil extrêmement précieux, dont l'idée a été conçue par M. 10-
leurs voisins, expriment les nombres indistinctement
avec les lettres de leurs alphabets respectifs, ou bien
avec dix caractères dont la forme varie souvent, mais
dont le nombre et la disposition systématique sont partout
les mêmes. Ces dix caractères portent chez le nous nom de chiffres arabes, parce que nous en devons
la connaissance aux Sarrasins qui conquirent l'Espagne
et la possédèrent si long-tems. Telle est du moins notre
opinion ; mais le savant auteur de l'ouvrage que nous
essayons d'analyser, attribue àun Italien, nommé Fibonacci,
la gloire d'avoir introduit le premier en Italie
, vers le commencementdu XIIIe siècle
,
la connaissance
des chiffres qu 'il avait vu employés à la douane de
Bougie en Afrique ; opinion qui ne s'écarte pas beaucoup
de la nôtre, puisqu'il a fallu que les Arabes passassent
d'Asie en Afrique pour que les Européens connussent
leurs figures numériques. On ne les appela pas
alors chiffres arabes, mais figuroe Indorum, caractères
indiens, ou art de calculer suivant les Indiens
,
d'après
le témoignage et les expressions des Arabes eux-mêmes
qui avouent avoir emprunté aux Indiens leurs chiffres
et leur système numérique.
Mais les Indiens sont-ils les auteurs de cette double
comte de RzéwuskÍ, et exécuté aux frais de ce généreux Mécènes
des orientalistes. Nous ne devons pas omettre ici que la principale
direction de ce bel et utile kâravânserây littéraire est maintenant
confiée à l'un des savans les plus distingués de l'Autriche, M. Hammer,
dont l'activité égale l'érudition. Nous nous réservons le plaisir
de faire connaître à nos lecteurs quelques-uns des utiles ouvrages
que M. Hammer a publiés depuis peu d'années.
. M. Hager ayant signé la première édition de ce Mémoire, notis ne
croyons pas devoir être accusés d'indiscrétion en le nommant daga
l'analyse de la seconde édition,qui ne porte pas à la vérité son nom,
et à laquelle il a fait, comme il l'annonce lui-même, d'importantes
additioqf.
découverte
,
la plus belle
,
la plus honorable pour l esprit
humain après celle des lettres alphabétiques
, ou
bien en sont-ils redevables à une autre nation ? Telle
est l'intéressante question que M. le docteur Hager a
entrepris d'approfondir, et même sur laquelle il a
prononcé un jugement très-défavorable aux Indien^ ;
car, après avoir recueilli avec une rare patience
les témoignages de tous les écrivains qui attribuent
aux Indiens l'invention dont il s'agit, après les avoir
exposés avec loyauté et les avoir discutés avec la
sagacité dont il a donné tant de preuves dans ses nombreux
ouvrages, il conclut en faveur des Chinois au
détriment des Indiens
,
et oppose a ceux-ci les ouvrages
même où ils se trouvent formellement mentionnés
, car
il croit que beaucoup d'écrivains européens ont compris
la Chine et le Japon même sous le nom d'Inde. Il
ajoute que ces contrées portent en arabe le nom d Inde
intérieure (2). J'aurais désiré touver en note l 'indieation
des ouvrages arabes dans lesquels est employée
cette dénomination, car je ne me rappelle pas l'avoir
rencontrée dans aucune des géographies arabes que
possède notre Bibliothèque impériale ou la Bibliothèque
publique de Leyde, quoique mes travaux soient principalement
dirigés vers ce genre d'ouvrages; et M. Hager
sait très-bien que les Arabes, sous le nom de Syn,
et les Persans, sous celui de Tchyn, désignent nonseulement
l'Empire chinois
,
mais encore la plupart des
(2) Si j'eusse été assez heureux pour faire cette découverte, je
serais sans doute parvenu à rectifier une erreur typographique qui
s'est glissée dans le passage dont il s'agit : on lit en caractères arabes
et romains les mots hindul giuanif le dernier egt visiblement altéré,
et ces mots ne peuvent conséquemment signifier l'Inde intérieure.
Cette assertion fait partie des additions de la seconde édition ; elle
méritait, je crois
,
d'être appuyée de quelques citations.
contrées situées entre l'Hindoustan et cet Empiré, et
qu ils ajoutent l'épithète syny ou tchyny à toutes les
productions naturelles ou industrielles de ces cantons.
Ajoutons,que le mot tchyny employé seul signifie la
porcelaine ; il leur eut donc été tout aussi facile de dire
Ssyfr ûl-Syii
, ou Ssyfr-Tchyny
, que Ssyjr ûl-Hind, ou
Ssyfr-Hindy. Si cette observation a la justesse que j'ose
lui supposer, l'opinion des Arabes et des Persans touchant
l'origine indienne de leurs chiffres, qui sont
maintenant les nôtres, ne me paraît plus douteuse ;
mais les Indiens eux-mêmes ne pourraient-ils pas être
redevables de cette belle découverte aux Chinois ? et
ceux-ci doivent-ils en être regardés comme les auteurs?
On devine aisément l'opinion de M. le docteur Hager.
Il me paraît en effet avoir très-bien démontré que
l'usage des chiffres ne remonte pas à une très-haute
antiquité parmi les Indiens (3). Leurs lettres ont pu
(3) Peut-être M. le docteur Hager attache-t-il trop d'importance
aux témoignages de Néarque et de Mégasthènes? Ces autorités,
je l'avoue
, ne me paraissent pas assez imposantes pour nier formellement
l'ancienne civilisation des Hindous, et pour ramener à des
tems très-modernes l introduction de l'écriture et conséquemment
de la plupart des autres arts dans l'Inde. Sans prétendre aborder une
aussi grande question dans une courte note, comment concevoir
qu'une nation qui, de l'aveu de Pline et d'Arrien, comptait plus de
cent cinquante rois antérieurs à celui qui périt victime du conquérant
macédonien
,
n'avait pas de lois écrites , n'avait pas même
d'écriture, suivant Mégasthènes, dans le IV.: siècle avant l'ère
chrétienne ! l'écriture pouvait bien être la propriété exclusive d'une
caste privilégiée et inconnue aux voyageurs, ou au moins aussi
discrette envers eux qu'envers les Indiens mêmes. On sait qu'aujourd'hui
encore l'intelligence du Vêda est le partage exclusif des
Brâhmanes, et l'on sait aussi combien ceux-ci ont témoigné de
répugnance pour initier quelques savans anglais dans la connaissance
du samskrit. Ajoutons, sinon pour justifier Néarque et Mégasthènes,
du moins pour excuser leurs assertions hazardées, que le P. Paulin de
St.-Barthélémy qui avait long-tems résidé et prêché dans l'Inde,
long-tems leur tenir lieu de chiures ; les Grecs et les
Romains n'avaient pas d'autre moyen d'exprimer les
nombres, et j'avoue que les procédés simples des Chinois
me paraissent très - conformes à ceux des deux
nations que nous venons de nommer ,
tandis qu'ils
s'éloignent de la combinaison profondément calculée
des chiffres proprement dits. Les Chinois emploient
un nombre de figures isolées- plus ou moins considérables
pour exprimer les unités
,
ils ont pour le nombre
dix une figure particulière très-semblable au X des
Romains. Ils placent les figures des unités avant la
figure du dix pour exprimer un certain nombre de
dixaines ; ils n'ont, comme on voit
, aucune idée de
la progression décuple des unités d après leur position
respective. Cette marche caractéristique de l'arithmétique
arabe et indienne
,
et qu'on peut regarder comme
une des opérations à-la-fois les plus simples et les plus
profondes de l'esprit humain
,
était inconnue aux Grecs
et aux Romains, et je ne puis admettre l'opinion du
savant Huet, qui regardait les chiffres arabes comme
des altérations des neuf premières lettres de l'alphabet
grec (4), opinion qui méritait peut-être d'être menqui
savait le malabar et connaissait un peu le samskrit, et dont les
nombreux ouvrages méritent d'être consultés, a nié que les Vêda
ayent jamais existé. Il a répété cette assertion négative, et j'ose dire
ridicule ,
dix ans après que mon ami le savant et brave colonel
Polier a eu déposé au British musoeum , un exemplaire de ces livres
sacrés des Hindous , en onze volumes in-fol.
(4) « 6feros esse Groecorumcaractères aio à librariis græcæ linguæ
ignaris interpoîatos. » Demonstratio evangelica, pllg. 252, 297, 3o2,
ex edit. in-8". Amstelod, 1680, et pag. 172, 173, ex edit. Paris, 1690.
Ailleurs le même savant dit : « je ne conviens pas que les Arabes
les aient reçus des Indiens ,
je soutiens au contraire que les Indiens
les ont reçus des Arabes
,
les Arabes des Grecs
, comme ils en ont
reçu toute leur érudition
, etc. » Huetiana, pag. tï3 , 114. Quant
tionnée et réfutée par M. Hager ; il lui etlt été facile
de démontrer qw 'en supposant même que les chiffres
dits arabes ou indiens fussent des altérations des lettres
grecques ou phéniciennes
,
il n'en est pas moins certain
que les Grecs n'avaient pas de chiffres proprement dits,
et que ni eux ni les Chinois n'ont jamais connu te
moyen de décupler la valeur des chiffres par la manière
de les poser. Au teste, le meilleur moyen pour
Huet et M. Hager de prouver leur assertion respective
en faveur des Grecs et des Chinois, eût été sans cloute
de présenter une opération d'arithmétique d'après le
système de ces deux nations, et d'après celui des Indiens
ou des Arabes. Mais nous avons déjà remarqué
que la forme et la disposition des caractères des nombres
chinois les rend rebelles aux progressions décimales et
aux opérations arithmétiques les moins compliquées (5).
C'est pour remédier à cet inconvénient qu'ils emploient
une machine très-ressemblante à l'abrax des Grecs et
des Romains, dont les caractères numériques présenvtent
les mêmes imperfections et les mêmes inconvénient
aux caractères que Vossius ( in Melam ) dit avoir trouvés dans un
manuscrit de la géométrie de Boèce
, et dans des notes de Sénèque
et de Tyron
,
peut-être le docte évêque d'Avranche et lui ont ils été
un peu trop empressés de conclure qu'elles sont anciennes et d'y
reconnaitre des élémens des caractères grecs déjà dégénérés du
tems de Sénèque et de Boèce. Il me parait difficile de prononcer
sur ces caractères sans les avoir vus , sans connaître leur marche, et
sans savoir sur-tout s'ils sont soumis à cette décuplation résultant de
leurs positions, ce qui constitue le grand avantage des chiffres
arabes.
(5) Cette opinion est contraire, je le sais, à celle de Huet. qui
dit: " Neque notas solum, sed et deouplam progressionem numerorutn
Arabes à Grcrcis mutuati stint. x Demonstratio evangel., pag. 252.
Il faut entendre ici le système décimal et non pas la progression
décimale des chiffres en raison de leur position respective, procédé
particulier aux Arabes et aux Indiens.
que ceux des Chinois. M. Hager a été tellement frappé
de la ressemblance de ces différens systèmes numériques
,
qu'il a composé un Mémoire, dans lequel se.-
trouvent de nombreuses preuves de l'origine chinoise
des chiffres romains. Nous désirons vivement la publication
de ce Mémoire qui doit renfermer, comme tous
les ouvrages du même auteur
,
de précieuses recherches
et des aperçus aussi neufs qu'ingénieux.Nous prendrons
seulement la liberté de lui soumettre, avec la defiance
qui nous convient, deux légères observations. Si la,
système numérique des Chinois est le même que celui
des anciens Romains
,
comment peut-il avoir donné
naissance à celui des Indiens et des Arabes? Les chiffres
romains n'étant que des .lettres prises dans l'alphabet
et auxquelles on a attribué une valeur numérique,
ont une ressemblante ( frappante, j'en conviens, pour
les nombres 1, II, III, et X) avec les caractères des
nombres chinois ; mais les Romains n *auraient-ils pas
le droit de revendiquer la gloire qu'on veut décerner
aux Chinois
,
d'autant plus qu'il était tout aussi difficile
de faire voyager une découverte de Khanbalek (Pékin)
à Rome, que de Rome à Khanbalek ? Qu'on n'imagine
pas , au reste
, que j'ai exposé mes doutes sur l'opinion
de M. Hager pour faire prévaloir la mienne. Je n'en
ai aucune touchant le point de critique qu'il a traité et
qui restera long-tems, je crois, enveloppé de la plus
profonde obscurité ; je me bornerai à remarquer que
le système numérique des Indiens
,
des Arabes et des
anciens Egyptiens (6)
,
est évidemment le même
,
et que
les chiffres indiens ont été adoptés sans altération par
(6) Voyez les chiffres copiés sur des enveloppes de momies, par
le savant M. Ad!er, et gravés sur la iere planche de son Muséum
cuficum Borgiantin.
-
les Tibétains, par les Mongols et par beaucoup d'autres j
nations tatares, qui ont évidemment tiré leurs idées 1
religieuses
,
les figures et même les noms de leurs Divi- 1
niles, des Indiens ; que plusieurs savans ont été déjà. 1
frappés de la ressemblance de ces chiffres avec ceux
qu ils ont trouvés sur des bandelettes de momies
,
tant' j
pour la forme que pour la disposition. J'insisterai d'autant
plus volontiers sur cette dernière circonstance
, qu elle vient à l'appui de mon opinion touchant l'origine
égyptienne de la religion, des sciences, des arts des
anciens Indiens.
Au reste, nous osons espérer que, loin d'être choqué
des doutes que nous avons énoncés sur son opinion,
avec toute la défiance qui nous convient et tous les
égards qui lui sont dus, l'auteur n'y verra qu'une preuve
de la franchise qui nous caractérise et de la haute estime
que nous avons pour son caractère comme pour
ses ouvrages. Ces dissentimens ne nous empêchent pas
d'admirer la variété de ses connaissances et la sagacité
de ses vues.
LANGLÈS.
. LANGUE PORTUGAISE.
COUP-D'OEIL sur Tétât de la Littérature en Portugal.
AUSSITÔT que le Portugal se fut affranchi de la domination
espagnole
, grâce à la valeur et à la politique de
ses anciens rois
, son premier soin fut de songer à se créer
une langue qui lui fût tellement propre, qu'on ne pût la
considérer comme un dialecte castillan. Néanmoins les
actes publics continuèrent à être écrits dans un latin barbare,
suivant l'usage qui avait alors prévalu dans toute
1 Europe, encore plongée dans les ténèbres de l 'ignorance.
La langue populaire n'en fut pas moins un mauvais
jargon espagnol, auquel s'étaient mêlés une foule d 'expressions
celtiques et de termes arabes qu'y avaient introduits
d'une parties Goths
,
et de l 'autre les Maures,
lors de leur invasion dans ces contrées du midi. Insensiblement
il résulta de ces élémens disparates un langage
rude et informe
,
mais pourtant différent de celui
qu'on parlait auparavant; ce qui ferait présumer que les
emprunts heureux que le portugais avait précédemment
faits au latin, concoururent plus que tout autre secours
étranger à produire bientôt un idiome particulier, dérivé
en grande partie de l'ancienne langue des Romains.
En effet il ne s'était pas écoulé plus d 'un siècle et demi
depuis l'élévation d'Alfons#e Henri au trône desAlgarves,
époque d'où date la primitiveindépendancede la monarchie,
que déjà les Portugaisparlaientet écrivaient unelangue qui
leur était particulière. Il existe à l'appui de cette assertion
une lettre d'Alfonse III, le conquérant des Algarves
,
écrite en 1298 à Alfonse le savant, roi de Castille
, et
qui se trouve, ainsi que la réponse de ce dernier, dans
les archives royales de Lisbonne. La comparaison de ces
deux pièces écrites
,
1 une en portugais
,
l'autre tillan en cas-
,
démontre déjà la différence qui existait entre les
deux langues
, et les efforts que la première commençait
à faire pour réunir à-la-fois la grâce à l'harmonie. S'il
faut en croire les historiens nationaux
,
les poésies du
roi Diniz
, successeur d'Alfonse III
,
avaient toute la
fraîcheur et tout l abandon des poésies des Troubadours
de Provence, tant ce monarque aimait à en reproduire
les charmes dans son idiome natal. Il fut le premier des
Portugais
,
des Espagnols
, et peut-être des Italiens
,
qui
composa des vers l'instar de nos poëtes provençaux. On regrette que les vers de ce grand roi qui protégea et
cultiva les lettres à une époque si reculée, ne soient
point parvenus jusqu 'à nous j et il est incroyable qu'aucun
des anciens chronistes U ait signalé à la postérité un
monument si curieux de la littérature portugaise j car ils
auraient revendiqué pour leur patrie une gloire qui n'est
pas indifférente
,
puisqu'elle est unique 4ans l'histoire
litt éraire des peuples modernes.
L'homme de lettres y reconnaîtrait mieux la naïveté
d'expression d'une langue naissante, que dans les vers
que l'historien Bernardo de Brito nous conserva de Gonçalo
Hermigès, poëte contemporain du comte Henri (i).
Ils sont écrils dans un Ringage si inintelligible
,
qu'il
faudrait recourir à un glossaire, s 'il en existait un pour les monumens de cette époque. Quoiqu'une langue ne fasse que très-lentement des progrès, on ne peut s'empêcher
d'être étonné de la perfection à laquelle le por- tugais avait déjà atteint dans les ouvrages didactiques du
roi D. Duarte, qui régna de 1433 à 1438. On peut à cet
effet consulter un manuscrit de ce monarque qui se trouve
à la Bibliothèque impériale, sous le titre : 0 leal Conselhero
(le loyal Conseiller). C'est un ouvrage de philo-
50phie morale qu il dédia à la reine Eléonore son épouse
,
(1) Ce premier souverain de Portugal est mort en 1112.
ouvrage qui annonce la profondeur de ses connaissances,
et qui laissait déjà entrevoirles grandes qualités qu'il dé^
ploya depuis sur le trône.
Ainsi se forma le nouvel idiôme portugais ,
auquel il
ne fallut que l'espace d'environ un siècle pour atteindre
,
sous le règne d'Emrtianuel, à ce même degré de perfection
où parvint l'italien au siècle de Léon X
,
l'espagnol
sous Charles-Quint, et le français sous Louis XIV.
Tandis que la langue portugaise commençait à devenir
riche et nombreuse sous la plume élégante de l historien
Barres
,
elle gagnait en force en coloris sous le pinceau
gracieux de Camoëns. Si la prose eut sur la poésie
l'avantage d'avoir la première donné à cet idiôme une
physionomie particulière et distincte, telle qu elle s est
conservée jusqu'à présent, de leur côté les Muses ne contribuèrent
pas peu à adoucir la rudesse de ses traits en
la parant des vives couleurs de la poésie. En effet, depuis
l'épopée jusqu'au sonnet, elles ont laissé des monumens
plus ou moins glorieux que ne désavoueraient point les
littératures étrangères du premier ordre. v
A la tête des Muses du Tage apparaît l'immortel Camoëns
,
le troisième épique de nos tems modernes, que
son génie a placé immédiatement après leTasse et Milton..
Ornement du pays dont il fait les délices, il ne lui manque
que l'avantage d'être mieux apprécié et mieux senti par
les étrangers, qui ne le connaissent qu'à travers le voile
des traductions. Aussi, en nous chargeant de la rédaction
de cette partie du Journal, notre tâche sera-t-elle de nous
arrêter plus d'une fois aux beautés qui distinguent si t'minemment
le chantre de la Lusiade
,
non-seulement dans
son propre poème, mais encore dans ses autres poésies
fugitives
, toutes marquées au coin de son génie. Notre
zèle ne se bornera pas là ; nous essayerons d'exploiter,
s'il est possible
, une grande partie des richesses littéraires
de la péninsule, en traitant à la fois des deux langues,
l'espagnol et le portugais. Pour ne pas répéter ce qui a
été dit dans la préface de la Poésie lyrique portugaise (i),<
nous nous contenterons dans ce moment de donner laj
nomenclature succinte des écrivains portugais les plus
notables dans tous les genres de littérature. A l'égard de
l espagnol
, nous renvoyons nos lecteurs à l excellente
Histoire de la Littérature espagnole de Bouterwek, dont
la traduction française a paru l'année dernière.
Camoëns n'est pas le seul épique dont puisse s'honorer
la nation portugaise j elle possède encore d'autres poëles
qui ont marché sur ses traces, et qui, quoique placés à
une grande distance de leur maître
, se font encore remarquer
par des beautés de détail du premier ordre. Après le
Virgile portugais
,
vient immédiatement Francisco de Sa
e Menezes, auteur du poëme intitulé : Malaca conquistada,
ou la Conquête de Malaca, par le grand Albuquerque.
Ce sujet n'a pas cette haute importance, cet
intérêt universel qu'exigent les maîtres de l'art ; mais le
grand Albuquerque en est le héros. Il s'y trouve d'heureux
épisodes
, une belle couleur locale j le style est élevé
souple, gracieux , et tendre.
1 L'Ulyssea, ou la Fondation de Lisbonne par Ulysse,
de Gabriel Pereira de Castro
, est, après la Lusiade
,
le
poëme le mieux écrit. C'est une grâce, une mollesse, une
naïveté de style continues. Il y règne un accent antique,
qui rappelle souvent la poésie grecque, et l'on croit lire
des fragmens de l'Odyssée qu'on aurait récemment découverts.
Le poète a su fondre dans l'action d'anciennes
traditions des siècles héroïques de la Lusitanie
,
dont il
tire le parti le plus habile. Son style ressemble beaucoup
à celui de Lucain
, sans en avoir l'enflure ; ses images
sont piquantes
, et ses descriptions plaisent singulièrement
par leur effet pittoresque.
L'Ajfonso Africano de Maurizinho Quebedo est encore
un poëme qui péche par un défaut d'importance et d'universalité
dans le style j et, comme il arrive à presque
fous les autres épiques de cette nation
,
c'est encore le
(1) Se vend chez Cérioux jeune
,
libraire
,
quai Malaquais.
style qui le sauve. Ce style est inégal, mais il présente
souvent de grandes beautés. Le chant sur la malheureuse
journée d'Alcaccr-kébir suffirait pour immortaliser Qltébédo.
C'était un talent brut
,
mais doué d'une grande
iorce , et comme la pureté classique, la grace s'allie
souvent à celte force. Québédo ngus fournira
, comme
ses émules, des extraits iutéressans.
Le Segulldo cerco de DilI, ou le second Siège de Diú,
par Hieronimo Corte-Real, est entaché du vice d'un double
intérêt
, car le poëte célèbre deux héros j et en dernière
analyse, on ne sait point assez qui de Mascarenhas, le défenseur
de la place, ou du vice-roi D. Jean de Castro
qui fit lever le siège
, est l'objet favori de ses chants. De
grandes beautés .de style
,
de nobles épisodes
, une couleur
locale bien observée
, ont conservé à ce poëme un
rang distingué dans l'opinion des nationaux.
Mais nous trouverons une matière plus riche dans une
autre épopée du même auteur, le Naufragio de Manoel
de Sépulvéda et de Lianor de Sei, son épouse, que l'on
trouve si élégamment défiguré dans l'ancienne Bibliothèque
des Romans. Le grand Camoëns avait déja consacré
quelques octaves adinirables à ce récit de douleur j
Corté-Réal en a fait un long poëme. Le golit voudrait en
retrancher le merveilleux extravagant que Corte-Réaly a
mêlé ; il regretterait encore une foule de beaux vers et de
magnifiques tableaux poétiques. Le personnage deLianor
est une création suave et céleste ; il donne une idée de
la douceur et de la pureté des anges. La Lianor est le
plus pathétique des poëmes portugais.
Le Viriato de Braz Mascarenhas nous fournira quelques
passages brillans ; les parcelles d'or y sont ensevelies
sous le fumier
,
mais ces parcelles sont abondantes et
très-pures. Comme l'auteur marche toujours appuyé sur
les traditions et les monumens antiques, son ouvrage,
tout défectueux qu'il est, fait connaître d'une manière
intéressante cette époque fameuse où Rome asservit par
sa politique
, autant que par ses armes ,
le fier génie du
sauvage Ibère et du Cantabre belliqueux.La grande figure
de ce Viriate qui menaça Rome d'un second Annibal,
ani,me partout cette vaste scène, et élevé souvent l'intérêt
jusqu'au plus haut degré.
L'Elegiada de Luiz Pereyra- sur la mort du roi D. Sébastien.,
serait assurément la. plus longue de. toutes les
élégies connues ,
si un pareil' titre pouvait lui convenir t
c'est une épopée à grandes dimensions, *si elle participe
de l'élégie, c'est du côté du style, toujours empreint
d'une couleur sombre, et par la triste et mélancolique
harmonie des vers. La manière de Pereyra dégénère en
une langueur monotone; c'est le tort ou le malheur desp.
oëtes de cette école ; ce genre. exclut inévitablement la
variété des tons. La lyre de Jérémie, d'Ossian et d'Young
n'a qu'une corde. Ait reste, le sujet était heureux. Le caractèrç
original et grandiose du CharlesXH portugais, ses.
vastes desseins, son ardeur impétueuse, le profond désas
trç- d'Alcacer
,
la mort prématurée ou la disparition
mystérieuse d'un jeune monarque, l'amour de ses sujets,
au milieu même de ses erreurs, de ses peuples. qui le
pleurèrent Long-tems, lorsqu'il avait trompé toutes leurs
espérances ; la chute du trône
,
la perte irréparable de
l'empire des Indes
,
l'asservissement de la patrie pendant
plus d'un siècle ; c'étaient-là des objets grands par euxmêmes
et féconds en tableaux magnifiques. Ils ne manquent
pas dans ce poème j mais l'auteur manquait d'art
autant que les poëtes ses contemporains. Le merveilleux
est nul ou misérable : cependant le récit de la bataille, et
le bel épisode de la mort, de Lianor de Sa, quç nous
mettrons èn parallèle avec les tableaux de Camoens et de
Corte-Réal sur le même sujet, les contrastes de nature
et de moeurs que prodiguaient aux pinceaux du poëte les
hordes arabes aux prises avçc les chevaliers, chrétiens
honorent toujours l'inégal talent de Pereyrav ,
Nous puiserons dans quelques autres épiques, qui appartiennent
tous à cet heureux seizième siècle, quH'ut pour
le Portugal l'âge de Périclès et des Médicis. La Victoire
de Lépante, par l'inépuisable.Corte-Réal, les Machabées , la Conquête de Goa, la Lisbonne Réédifiée" sont à une
distance incommensurable de Camoëns, et même des Sd
menezés, des Quelsedo, des Gabriel Pçreyra ; mais nous
ne dédaignerons point quelques fleurs brillantes qui germent
dans ces champs ignorés. Nous mettrons même à
contribution quelques essais plus modernes
,
tels que
l'Henriqueïda du comte d'Ericeira, qui entrelint une correspondance
littéraire avec Boileau
,
et ne profita point
assez des leçons de ce grand maure ; et le Cctramurù
,
poème d'un moine Brésilien, nommé Ri/a Durao, dont
l'action repose sur une aventure fort simple 5 mais dont le
style gracieux, pur et facile, et les descriptions, celles
principalement qui retracent l'aspect grandiose de la nature
entre les tropiques et les moeurs des tribus sauvages
du Brésil, sont fort estimés.
Les épiques portugais ne brillent pas par la disposition
, la contexture ,
la cohérence des parties
,
l'unité d'action et
d'intérêt 5 ils manquent d'art ; leur merveilleux est pauvre
ou bizarre ; ils triomphent dans les détails, les descriptions
,
les épisodes, la peinture des caractères, les mouvemens
tendres et pathétiques
, et presque toujours le style
les absout. Ils sont sur-tout de grands peintres de marine;
ce qui ne surprend point chez une nation qui avait alors
l'empire de la mer , et dont les poètes avaient souvent
fait le voyage d'Amérique
,
d'Orient et des Indes
, comme
guerriers ou comme observateurs.
Quand on parcourt cette longue galerie des épiques
portugais
, on ne peut se défendre d'une réflexion sur les
destinées de cette littérature et de la nôtre. Lorsque la
France ne produisait que des Chapelain, desScudéry,
des Desmarets
,
des Saint-Amand
, et autres malheureux
fabricateurs d'épopées sans génie et sans goût, un pelit
royaume ,
relégué à l'extrémité de la péninsule
,
voyait les
nombreux élèves de Camoëns honorer leur patrie par des
ouvrages bien inférieurs sans doute à ceux de leur maître
mais , tous remarquables à des degrés divers par quelquesunes
des grandes qualités qui constituent les véritables
poètes. A. M. SANE.
( La suite au Numéro prochain.)
VARIÉTÉS.
CORRESPONDANCE.—ANECDOTES.—DÉCOUVERTES, ETC.
UN homme de lettres Espagnol, qui joint à une étude
profonde de la littérature de son pays, la connaissance des
principales langues de l'Europe, a bien voulu nous offrir
de donner dans ce journal des notions rapides
,
mais plus
exactes qu'on n'en a communément en France, sur cette
même littérature espagnole qui servait encore de modèle
zi nos plus célèbres écrivains dans les premières années du
dix-septième siècle. Voici un fragment de la lettre qu'il
nous a écrite à ce sujet. On y trouvera un aperçu du plan
qu'il se propose de suivre.
» Il n'y a presque pas de nations dans l'lurope civilisée qui ne
puisse produire ses fastes littéraires. Quatre sur-tout offrent des
époques où le génie et le goût ont brillé de tout leur éclat. Tels ont
été
. en France
,
le siècle de Louis XIV et le dix-huitième siècle ;
en Italie
,
celui des Médicis et de Léon X ; en Angleterre
,
le règne
d'Elisabeth, et en Espagne
, ceux de Philippe III et de son successeur
,
Philippe IV.
» La littérature espagnole étant celle du pays où j'ai pris naissance
,
je lui consacrai d'abord toute mon application. En admirant
les chefs-d'oeuvre dont elle abonde
,
je voyais avec douleur le peu
de justice que lui rendaient les étrangers qui, la critiquant sévèrement,
ne s'étaient jamais occupés de la connaître. La crainte de
tomber moi-même dans une pareille injustice à l'égard des nations
voisines
,
m'inspira le désir de m'adonner à l'étude réfléchie de leur
littérature.
» Persuadé que pour juger sainement du mérite des étrangers,
dans ce genre ,
il ne faut pas s'en rapporter à des traductions
,
la
plupart infidelles ; je commençai par m'instruire dam la langue des
nations dont je voulais parcourir les ouvrages. Je tâchai ensuite de
m'instruire plus particulièrement de leurs moeurs ,
de It-urs us3ges :
ie me transportai sur les lieux pour en êlre témoin oculaire : je bannis
toute prévention nationale et je procédai à l'examen attentif des
.
chefs-d'oeuvre des Italiens
,
des Français et des Anglais. Je fis une
.nalyse de la littérature de ces trois nations célèbres, comparée ave.
la littérature espagnole ; et je trouvai que celle-ci ne perdait rien à
la comparaison
, et pouvait offrir dans tous les genres des modèles
qui n'étaient pas inférieurs à ceux qu'on admire si justemènt chez ces
v diverspeuples.. r
s Cette assertion qui ne paraîtra pas exagérée à celui qui a cultive
la littérature espagnole, aura peut-être l'air d'un paradoxe pour ceux
qui connaissent à peine ces ouvrages , ou simplement les noms de
Cervantes .
Lopez
,
Quevedo et CaMeron
, en ignorant ceux d'une
infinité d'autres auteurs qui ont enrichi et illustré cette même littérature.
s Les faire connaître est la tâche que je m'impose. Je parcourrai le
plus rapidement possible, mais avec exactitude. leurs différens
genres d'ouvrages ,
soit en prose ,
soit én poésie. J'en citerai, j 'en
traduirai les morceaux les plus remarquables. Je soumettrai sur-tout
au plus mûr examen ce théâtre ,
autrefois si recherché
, et qui a été
le modèle des plus grands génies. J'y ferai voir des beautés réelles
et originales
, et j'en indiquerai aussi quelques pièces qui ( écrites
dans un tems où les antres nations n'avaient pas encore un théâtre
régulier ) , ne seraient pas ,
même à-présent, indignes de la scène
française et de l'approbationimpartiale des plus exacts observateurs
des préceptes d'Aristote et d'Horace.
a Pour procéder avec ordre dans l'examen que je compte faire, je
partagerai la littérature espagnole en quatre époques différentes ;
depuis le milieu du treizième siècle jusqu'à nos jours , etc. » José Boccos.
Sur lefameux M. de Saint-Germain.
( Note tirée des Mémoires inédits du Baron Charles-Henri de
Gleichen, Ministre de Danamad. en différentes Cours. 1760—
1771.)
A mon retour à Paris en 1759, je fis une visite à la veuve du chevalier
Lambert, que j'avais connu précédemment ; je vis entrer chez elle
après moi un homme de taille moyenne ,
très-robuste ,
vêtu avec une
simplicité magnifique et recherchée : il jeta son chapeau et son épée
sur le lit de la maîtresse du logis , se plaça dans un fauteuil près du
feu et interrompit la conversation en disant à l'homme qui parlait :
vous ne savez ce que vous dites
,
il n'y a que moi qui puisse parler
sur cette matière. Je l'ai approfondie ainsi que la musique , qu'il m'a
fallu abandonner , ne pouvant plus aller au-delà.
Je demandai avec étonnement à mon voisin, qui était cet hommelà
; et il m'apprit que c'était le fameux M. de Sniot-Germaiu
,
qui
possédait les plus rares secrets ,
à qui le roi avait donné un appariement
à Cliambord
,
qui passait à Versailles des soirées entières
avec Sa Majesté et M™e de Pompadour
, et après qui tout le monde
courait, quand il venait à Paris.
Mme Lambert m'engagea à diner pour le lendemain, ajoutant
avec une mine toute glorieuse, que je dinerais avec M. de Saint-
Germain, lequel
, par parenthèse
,
faisait la cour à une de ses filles
et logeait dans la maison. L'impertinence du personnage me retint
long-tems dans un silence respectueux à ce dîner: enfin je hasardai
quelques propos sur la peinture, et m'étendis sur différens objets que
j avais vus en Italie ; j 'eus le bonheur de trouver grâce aux yeux de
M. de Saint-Germain; il me dit : je suis content de vous , et vous
méritez que je vous montre tantôt une douzaine de tableaux ; certes
vous n 'en avez pas vu de pareils en Italie. Effectivement il me tint
presque parole
, car les tableaux qu'il me fit voir avaient tous un
certain degré de singularité ou de perfection qui les rendait plus
intéressans que bien des morceaux de la première classe ; sur-tout
tine Sainte Famille de Morillos
,
qui égalait en beauté celle de Raphaël
, a Versailles. Mais il me montra bien autre chose ; c'était une
quantité de pierreries et sur-tout des diamans de couleur d'une grandeur
et d'une perfection surprenante. Je crus voir les trésors de la
lampe merveilleuse. Il y avait entr'autres une opale d'une grosseur
monstrueuse et un saphir blanc dela taille d'un oeuf, qui effaçait par
son éclat celui de toutes les pierres de comparaison que je mettais à
côté. J'ose me vanter de me connaître en bijoux
, et je puis assurer
que l'oeil ne pouvait rien découvrir qui fit même douter de la
finesse de ces pierres
,
d'autant plus qu'elles n'étaient point montées.
Je restai chez lui jusqu'à minuit et le quittai son très-fidèle sectateur.
Je l'ai suivi pendant six mois avec l'assiduité la plus soumise,
et il ne m'a rien appris, si non à connaître la marche et la singularité
de la charlatanerie. Jamais homme de sa sorte n'a eu le talent d'exciter
la curiosité et de manier la crédulité de ceux qui l'écoutaient.
Il savait approprier le merveilleux de ses récits au degré d'esprit et
de crédulité de son auditeur. Quand il racontait devant une bête un
fait du tems de Charles V , il lui confiait tout cruement qu'il y avait
assisté; mais quand il parlait à quelqu'un de moins crédule
,
il se
contentait de peindre les plus petites circonstances
,
les mines et les
gestes des interlocuteurs
,
jusqu'à la chambre et la place qu'ils occupaient
, avec des détails et une vivacité tels que l'on s'imaginait entendre
un homme qui avait réellement été présent à tout cela. Quelquefois
en rendant un discours de François Ier ou de Henri VIII, il
feignait une distraction et disait : le toi se tourna vers moi. Mais
soudain il ravalait ce moi, et continuait avec la précipitation d 'un
homme qui s'est oublié
, vers le duc un tel..
Il savait, en général, l'histoire minutieusement, et s 'étaii composé,
des tableaux et des scènes si naturellement représentés, que jamais
témoin oculaire n'a parlé d'une aventure récente, comme lui de
celles des siècles passés. Il Ces bêtes de Parisiens, me dit-il un jour,
croient que j'ai 5oo ans , et je les confirme dans celte idée
,
puisque
je vois que cela leur fait tant de plaisir ; ce n'est pas que je ne sois
infiniment plus vieux que je ne parais
, JI car il souhaitait pourtant
que je fusse sa dupe jusqu'à un certain point. Mais la bêtise de Paris
ne s'en tint pas à ne lui donner que peu de siècles ; elle est allée jusqu'à
en faire un contemporain de Jésus-Christ, et voici ce qui a
donné lieu à ce conte.
Il y avait à Paris un homme facétieux
, que l'on appellait mylord
Gower, parce qu'il contrefaisait les Anglais supérieurement: :( il
avait été employé dans la guerre de sept ans par la cour . comme
espion à l'armée anglaise). Les courtisans se serraient de lui pour
jouer toutes sortes de personnages , et pour mystifier les bonnes
gens ; or, ce fut ce mylord Gower que des mauvais plaisans menèrent
dans le marais sous le nom de M. Saint-Germain
, pour
satisfaire la curiosit4 des dames et des badauds de ce canton de Paris
,
plus aisé à tromper que le quartier du Palais-Royal ; ce fut sur
ce théâtre que notre faux Adepte se permit de jouer son rôle,
d'abord avec peu de charge ; mais voyant qu'on recevait tout avec
admiration, il remonta de siècle en siècle jusqu'à Jésus-Christ,
dont il parlait avec la plus grande familiarité
, comme s'il avait été
son ami. « Je l'ai connu intimement, disait-il, c était le meilleur
» homme du monde, mais il était romanesque et inconsidéré : je lui
a ai souvent prédit qu'il finirait mal. JI Ensuite notre acteur s 'étendait
sur les services qu'il avait cherché à lui rendre par l intercession
de M. de Pilate
,
dont il fréquentait la maison journellement. Il
disait avoir connu particulièrement la Sainte-Vierge, Sainte-Elisabeth,
et même Sainte-Anne sa vieille mère. « Pour celle-ci,
» ajoutait-Il, je lui ai rendu un assez grand service après sa mort ;
* sans moi elle n'aurait jamais été canonisée ; pour son bonheur je
M me suis trouvé au concile de Nicée
, et comme je connaissais beaucoup
plusieurs évêques, qui le composaient, je les priai tant ,
leur
» répétai tint que c'était une bonne femme
, que cela leur coûtej.
rait si peu d'en faire..ne sainte, que son brevet lui fut expédié. »
C'est cette facétie si absurde
, et répétée à Paris assez sérieusement
,
qui a valu à M. de Saint-Germainle renom de posséder une
médecine
,
qui rajeunissait et reniait immortel; ce qui fit composer
le conte bouffon de la vieille femme de chambre d'une dame
,
qui
avait caché une fiole pleine de celte liqueur divine ; la vieille ,brette la déterre sou, et en avala tant, qu'à force de boire et de rajeunir
eiJe redevint petit enfant.
M. de Saint-Germain vivait d'un grand régime
, ne buvait jamais
en maogeant, se purgeait avec des follicules de séné
.
qu'il arran- geait lui-même
, et voilà tout ce qu'il conseillait à ses amis
,
qui le
consultaient sur ce qu'il fallait faire pour vivre long-tems. En général
il n 'annoncait jamais
, comme les autres charlatans
,
des connaissances
surnaturelles.
Il fréquentait la maison de M. de Choiseuilet y était bien reçu;
nous fûmes donc fort étonnés d'une violente sortie que ce ministre
fit à sa femme au sujet de notre héros.
Il lui demandabrusquement, pourquoi elle ne buvait pas? Et elle,
lui ayant répondu
, qu'elle pratiquait ainsi que moi, le régime de
M. de Saint-Germain arec grand succès ; M. de Choiseuil lui dit :
« Pour ce qui est du baron
,
à qui j'ai reconnu un goût tout parti*
» culier pour les avanturiers
,
il est le maître de choisir son régime ;
» mais vous , madame
,
dont la santé m'est précieuse
,
je vous défends
de suivre les folies d'un homme aussi équivoque. » Pour couper
court à une conversation qui devenait embarrassante
,
le baillif
de Solar demanda à M. de Choiseuil, s'il était vrai que le gouvernement
ignorait l'origine d'un homme
,
qui vivait en France SUT un
pied si distingué? « Sans doute nous la savons ,
répliqua M. de
» Choiseuil; c'est le fils d'un juif portugais
,
qui trompe la crédulité
i de la ville et de la cour. Il est étrange, ajouta-t-il, en s'échauf-
» fant davantage
,
qu'on permette que le roi soit souvent presque
» seul avec cet homme
,
tandis qu'il ne sort jamais qu'environné de
s gardes
, comme si tout était rempli d'assassins. » Ce mouvement
de colère provenait de sa jalousie contre le maréchal de Belle-Isle
dont Saint-Germain était l'ame damnée ,
, et auquel il avait donné le
plan de ces fameux bateaux plats, qui devaient servir à une descente
en Angleterre.
LE N° III du Mercure étranger contient une note 011
M. de Berony relève quelques erreurs qu'il a cru apercevoir
dans l'article Hongrie du Manuel de Géographie,
publié par M. Depping. t M. Depping nous a écrit
,
à ce sujet, une lettre que sa longueur nous empêche de publier. Entre autres réponses
qu 'il lait à la note de notre collaborateur
,
il prétend
qu'il n'a point donné, comme on le lui a reproché
,
le
Danube pour limites à la Hongrie; mais qu'e/z nommant
toutes les limites naturelles ou politiques de ce royaume
il n'a pas dû omettre le Danube qui borde la Hongrie
avant de pénétrer dans l'intérienr; qu'ainsi l'on a mal
interprété ses expressions.
Il représente aussi que s'il n'a fait monter la population
de la Hongrie qu'à six millions et demi d'habitans,
quoique la population s'élève, d'après les derniers relevés
,
à dix millions
,
c'est qu'il n'y a point compris la
population de la Transylvanie, de l'Esclavonie et de la
Croatie, qu'il désigne dans les articles où ces provinces
sont décrites.
Nous n'extrairons point de sa lettre
,
quelques autres
observations moins importantes, et dans lesquelles il se
montre, à ce qu'il nous semble,beaucoup trop sensible a
des critiques dont l'auteur n avait certainement pas l 'intèntion
de le désobliger. Quand M. Depping aurait commis
quelques erreurs au sujet de la Hongrie
, pays qui jusqu 'à
présent a été décrit si inexactement par la plupart des
voyageurs et géographes
, son Manuel de Géographie n en.
serait pas moins un ouvrage très-estimable. Ce n est
point déprécier un livre utile, que d'y indiquer deux ou
trois erreurs, que l'on peut facilement corriger dans une
seconde édition. L'auteur, alors, au lieu de se plaindre
,
doit remercier le critique.
ÇfàJette fittéraÍre-:J.
ANGLETERRE.
LONDRES. — M. Trolter a publié une Relation des
voyages de feu Charles Fox en Flandres et en France,
pendant la dernière paix. M. Trotter, qui M. Fox dans accompagna ces voyages, y a joint plusieurs lettres de ce dernier, et des particularités sur les quatre dernières
années de sa vie.
On prépare à Londres une nouvelle édition complette
des OEuvres de Richardson, en 19 vol. gr. in-8°. Elle sera accompagnée d 'un essai sur la vie de Richardson
, Ma par n gin, de l'éloge de Richardson par Diderot, et du
portrait de cet auteur célèbre.
Le savant orienlaliste sir William OuseIy est arrivé
à Constantinople en septembre dernier
,
de retour de son
voyage en Perse. Il en a rapporté plusieurs ouvrages précieux
et un grand nombre d'inscriptions, de médailles et de manuscrits.
Parmi ces ouvrages on distingue : i* un Dictionnaire
complet du Pehlvi et du Parsi, ou de l'ancien et nouveau
persan e 2* un exemplaire magnifique des Poésies du roi
actuel de Perse, Feth-Ali-Schah. Ce modèle de calligraphie
persane est orné de vignettes et doit avoir coûté 1,200
guinées. C'est l'unique exemplaire de ce genre qui ait été
apporté en Europé; un autre moins splendide a été rapporté
de Perse, par M. Jouanin, consul de France à
Memel.
M. Ousely a trouvé dans les ruines de Suse, de grands
blocs de pierre, chargés d'hiéroglyphes
,
qui paraissent confumer
la tradition
, que cette ancienne résidence des rois
de Perse a été construite par des Egyptiens.
Il a. comparé les traditions des anciens historiens persans
, sur l'expédition d'Alexandre avec celles des Grecs.
Enfin il a copié un grand nombre d'inscriptions et de sculptures
absolument inconnues , et emporté plusieurs pierres
chargées de caractères cufiques. A son retour en Angleterre
il se propose de publier les fruits de ses recherches.
- On a publié à Londres une édition stéréotype de la
Bible française
,
d'après les meilleures éditions qui en ont
paru en France, en Suisse, en Allemagne, etc. L'édition
est tirée sur papier fin
,
format in-12, et très-correcte.
-On annonce par souscription
,
à Londres, une suite
de cent gravures d'après des peintures de vases grecs,
non encore publiées. L'ouvrage paraît sous le titre de :
One hundred Ingratingsfrom paintings on greek vases
which have never been published, drawn and etched by
Adam Buck ,from private collections now in England.
Cette collection est destinée à faire suite an grand ouvrage
de sir William Hamilton
,
publié par d'Hancfarville
et Tischbein
,
et sera exécutée dans le même format.
Elle paraît par livraisons de dix planches chacune, et sera
terminée vers la fin de 1812. Le prix del a souscription est
de six guinées.
— On a commencé en 1810 à publier à New-Yorck, un
Journal minéralogique Américain. L'éditeur est M. Archibald
Bruce, professeur de l'université de l'état de New-
Yorch.Parmi les principaux savans de l'Amérique qui ont
fourni des mémoires pour ce journal, on cite MM. Mitchill,
Gibbs, Mead, Akerly, Chilton ,
Griscom, Godon ,
TVister, etc. Il en paraît quatre cahiers in-8° par an. -Mme Joanna Baillie a publié à Londres
, au mois de
novembre dernier, le troisième volume de son recueil
>
intitulé : A Séries of Plays , etc., c'est-à-dire, Suite des
pieces de théâtre dans lesquelles on a essayé de peindre
les passions les plus énergiques de l'ame. \
Nous avons fait connaître il y a quelque tems (dit l'éditeur
duMonthly Review ) notre opinion sur les de M Baillie, ouvrages nous nous sommes prononcés franchement
contre cette manie de vouloir accroître les difficultés
d'un art déjà difficile j Mme Baillie n'a tenu aucup compte de nos observations. Comme nous nous y étions
attendus et comme même nous l'avions prévu
,
la publication
de la suite de son ouvrage n'a pas eu le même
succès que la première. Le volume que nous avons sous les yeux, est inférieur à ceux qui l'ont précédé ; mais
nous savons trop ce que nous devons au sexe de madame
Baillie pour nous arrêter sur chacune des pièces qui
composent ce volume. On y trouvera cependant encore quelques lueurs de talent. Ces pièces sont ,
1° Orra d'Oldenberg,
tragédie en cinq actes dont le sujet est la peur des revenons ; 2° le Songe , tragédie en trois actes et en
prose ; 3° le Siége
,
comédie en cinq actes ,
dans laquelle
l auteur a voulu peindre les effets de la peur ou de la
Poltronnerie; et 48 le Signal, drame en deux actes et en
vers r entremêlé d'ariettes. Le sujet est l'Espérance.
ALLEMAGNE.
AUTRICHE. — Vienne. —M. Hammer, savant orientaliste,
employé à la bibliothèque impériale à Vienne
, a publié un Catalogue des Codes arabes, persans , et turcs
, sous le titre de Catalogus Codicurn arabicorum
, persicorum
, turcicorum Bibliothecoe Palatinoe Vindobonensis.
— 1812
, 40 pages in-folio.
Ce Catalogue
, outre qu'il facilite la manière de faire
usage des manuscrits orientaux en général, pourra encore
fournir aux gens de lettres qui cultivent les langues orientales
,
des notices importantes sur les manuscrits contenus
dans ce Catalogue et enrichis des notes de l'auteur.
Les manuscrits sont au nombre de quatre cent-un; ils
sont indiqués d'après le titre
,
le nom de l'auteur et le
contenu, et sont divisés en treize sections. La première
contient l'art d'écrire ; la deuxième
,
des Vocabulaires; la
troisième des Traités sur la grammaire et la rhétorique ; la
quatrième sur le style épistolaire ; la cinquième sur les
philosophes
,
physiciens
,
mathématiciens et médecins ; la
sixième contient des réglemens et des instructions sur
.l'administration de quelques emplois publics ( Canunnamé);
la septième parle d'historiens; la huitième d 'auteurs
©tiques et politiques; la neuvième de romans ; la
dixième de poètes lyriques
,
érotiques
,
didactiques et
mystiques ; la onzième de Traités de jurisprudence et de
théologie; la douzième de commentaires, et la treizième
de la littérature du Coran.
Les belles-lettres continuent d'être cultivées avec
succès dans les Etats d'Autriche. Plusieurs journaux de
nouvelle création
,
tels que fHesperus, les Nouvelles
Economiques, VAmi du Peuple, le Kronos , etc., se soutiennent
et gagnent même dans l'opinion.
A commencer du mois de janvier 1813
,
il paraît aussi A
Vienne un nouveau Journal littéraire, sous le titre de
Gazette littéraire de Vienne. Elle est divisée comme les
autres journaux littéraires allemands, en partie critique et
en annonces , et il en paraît deux feuilles par semaine.
Le rédacteur en est M. Sartori.
Les Annales de la littérature et des arts qui paraissaient
depuis plusieurs années à Vienne
, seront également continuées
sous la direction de M. Kuffner, connu par une
traduction de Plaute.
HONGRIE.— M. le baron de Colomanne Pronay de Tôt
Prôna a entrepris de publier un écrit périodique, sous le
titre de Magazin économique, en hongrois. Dans un pays
aussi agricole que la H-ongrie
,
cet ouvrage doit produire
beaucoup de bien, et répandre to jours d'avantage l'amour
de 1 industrie qui lui manque encore, pour la faire
jouir de celle prospérité dont elle est suscept ble, à raison
de son climat, de la fertilité de son sol, et du grand bre de nom- rivières dont elle est arrosée.
Un jeune savant Hongrois s'occupe dans ce moment de la traduction
, Jean en hongrois, de l'Histoire générale, par de Muller.
Ii 'évêque de Diakovar, M. de Mandich
, connu par
son zèle à contribuer de tous ses efforts à la culture de la
langue hongroise
, ayant recommandé à tous les séminaires
de son diocèse de se livrer à l'étude de cette langue,
a assisté
blic, , au mois d'août dernier, à un examen pu- et récompensé le zèle de ceux qui avaient fait le plus
de progrès dans la langue nationale.
Pour donner une instruction convenable à la jeunesse
illirienne, vainque et greque du rite non-uni, en Hongrie, Syrm!e
,
Esclavonie
,
CrÓatie, et dans le Banat,
l 'empereur d 'Autriche a ordonné qu'il y aurait trois écoles
principales, l'une a Saint-André près de Bude, pour les
Slavo-Serviens (Illyriens); l'autre à Ali-Ara cl
, pour les
Valaques ; et la troisième à Pest
, pour les Grecs. Le
conseiller royal Urosius Nestoritis a été nommé inspecteur
des écoles nationales des Grecs non-unis.
— Les livres suivans ont été récemment publiés à
Presbourg.
Hisiorialitterarioerei etbonarum artium ilz Hungaria. Opus
posihumum CI. D. Georgii Aloysii Belnay. Posenii.
— C'est-à-dire, Histoire des belles-lettres et des beauxarts
en Hongrie. Ouvrage posthume de Belnav. Presbourg.
Srastics ( Csélséngi Ignász ) Magyaroti Historiája. III
tom. 8°. — C 'est-à-dire
,
Histoire des Hongrois
, Svastics, par autrement Ignace Csétséngi. 3 vol. in-8°.
Tabulée chronologicce quibus regum ,
primatum
,
palatinorum,
judicum cunse, banorum, cæterorumque baronatvuim
regni Hungarse tali ordine exhibentur, ut
. regum successio , regnique baronaluum administrais
uni juxta tempojum seriem obtutui inde ab anno Chnsli
nati M. nsque ad nostra hsec tempora repraesentetur.
Accedit series regiorum Hung. Aulicorum cancellariorum.
A Josepho Grossing. — C'est - à - dire
,
Tables
chronologiques des rois
,
primats
,
palatins
, etc. du
royaume de Hongrie, depuis l'an de Jésus-Christ 1,000
jusqu'à 1806.
DANEMARCK. — Société des sciences de Copenhague.-
La classe d'histoire propose, pour l'an 1814, le prix suivant
: Colligantur et ordine chronologico accurate disponantur
omnes , quoe habentur , relaliones de historia
delinentoria aliarumque huic adjinium bellarum artium ,
de initiis earundem et progressibus in regionibus daniciS
usque ad annum 1754. Le prix est de 5o ducats danois
,
et les Mémoires seront adressés au secrétaire de l'Académie
M. Thomas Bugge à Copenhague.
ITALIE.
RoME.—On a trouvé, le I5 d'août, dans les fouilles que
l'on fait aux Thermes de Titus
, une tire-lire de terre ,
qui
contenait deux cent cinquante-une médailles consulaires et
impériales. On voit sur le couvercle les trois divinités du
Capitole, en l'honneur de qui le questeur demandait probablement
l'aumône, et, à la partie postérieure, une
palme.
— M. Carlo Fea a fait paraître, il y a quelques mois,
une nouvelle édition d'Horace, qui est encore peu connue
en France.
11 serait à désirer qu'il donnât la seconde partie de ses
Mélanges d'antiquité qui contiennent de si précieux renseignemens
pour l'histoire de la découverte des monu.
mens les plus célèbres, qu'il publiât aussi son édition de
Desgodets
, et enfin d 'autres ouvrages également importans
dont il pourrait enrichir les lettres et l'érudition. - statuaire Thorwaldson
,
à RoME
, a exécuté un
,
bas-relief représentant le triomphe d'Alexandre. Ce basrelief,
long de 60 palmes
, est destiné pour une des salles
du palais du Quirinal.
Le chevalier Canova a fondé différens prix pour encourager
les élèves de l'Académie des beaux-arts à Rome.
A la fin de chaque semestre on décernera une médaille
d 'or de 20 ducats à celui qui, d'après le jugement de collègues, ses aura présenté le meilleur dessin de modèle au
crayon.
Une autre médaille de la même valeur sera donnée à
celui des peintres qui aura fourni les meilleures esquisses
-
d aptes nature. Ces esquisses seront peintes pendant le
semestre d'été
, sur toile
, et pendant le semestre d'hiver
dessinées au crayon. ,
Pour ceux qui se vouent à l'architecture, on propose
un prix annuel de 25 ducats
, qui sera accordé à celui qui
^ aura produit le meilleur sujet architectonique. Ce sujet
sera choisi par ses collègues.
PADOUE.—L'imprimerie du séminaire, à Padoue
annonce une nouvelle édition des auteurs classiques,
latins jusqu 'au IXe siècle. Cette édition sera divisée en deux classes, dont la première d'à-peu-près 25 volumes
contiendra les Poeles. La seconde, qui comprendra aussi
les pères de l'église et les inscriptions, formera à-peu-près
75 volumes: dix autres volumes sont destinés à une table
-
raisonnée des matières. Il en paraîtra deux volumes in-12
par mois- chacun de 400 Pages,
MERCURE ÉTRANGER.
N° V.
LANGUE GRECQUE MODERNE (1).
~O<?7ryèçroû ~piou, etc., c'est-à-dire
,
le Guide de laVie; par
M. DÉMETRIOS DARVARIS ; Vienne en Autriche, 1812.
Un vol. in-16 de 286 pages.
L'AUTEUR de l'ouvrage que nous annonçons, hommes
très-laborieux et possédant des connaissances aussi variées
que profondes
,
est regardé en Grèce comme le
Berquin de cette terre classique. Il travaille depuis
trente ans , avec assiduité, pour l'instruction de la jeunesse.
Négociant riche, mais généreux et nourri dans
(1) M. Nicolopoulo. grec, natif de Smyrne
,
qui a promis de
fournir des articles au Mercure étranger, cultive à Paris, avec beaucoup
de succès
, tous les genres de littérature ancienne et moderne.-
Professeur de l'Athénée de Paris
,
il y a donné
,
l'année dernière, un
cours de littérature grecque qui a été très-suivi. Il s'occupe en ce
moment de la publication d'un ouvrage grec qu'il a enrichi de notes
et de commentaires. Sans doute cet ouvrage lui méritera une place
distinguée parmi les plus savans hellénistes.
Nous croyons faire plaisir à la jeunesse studieuse, en l'informant
que M. Nicolopoulo donne des leçons de grec littéral, d'après une
méthode qui lui est particulière, et qui facilite singulièrement l'étude
de cette belle langue. Il enseigne aussi le grec moderne.
M. Nicolopoulo demeure à Paris
, rue Grange-Batelière
, n° 2r.
( Note du principal Rédacteur. )
les sentimens les plus nobles, il consacre une partie de
ses veilles et de sa fortune à la propagation des bonnes
études. Il a déjà publié un très-grand nombre d'ouvrages
de littérature
,
de philosophie morale, etc., que nous
ferons connaître successivement dans cette feuille,
dont le principal rédacteur a bien voulu nous demander
quelques notices sur la littérature de nos chers compatriotes.
L'ouvrage, qui nous occupe en ce moment, est un
recueil de maximes et de pensées morales, tirées de plusieurs
moralistes célèbres de l'antiquité ; tels que Socrate,
Platon, Xénophon
,
Aristote, Théophraste, etc.
La manière précise et élégante dont M. Darvaris a traduit
ces belles maximes et pensées dans sa langue naturelle
,
l'ordre dans lequel il les a rangées
, ne peuvent
qu'intéresser vivement tous les instituteurs de sa nation
et lui concilier les suffrages de tous ceux qui ont du
goût pour la vraie morale.
Nous croyons inutite de donner une analyse détaillée
de cet important recueil. Qui ne connaît pas en effet
cette morale touchante du philosophe d'Athènes, que
l'oracle de Delphes déclara le plus sage de tous les
mortels? Quel est l'homme de goût qui n'ait pas lu les
maximes et les pensées sublimes des élèves de cet
homme vertueux
,
qui fut la victime de la haine et de la
jalousie des sophistes? Mais revenons à l'auteur. Ce
vénérable ami des enfans a intitulé son travail : le Guide
de la vie, parce que, dit-il, on y apprend le chemin
qu'il faut suiv re dans la vie l; comment on peut connaître
et soi-même et les autres; comment on doit se conduire
pour se rendre heureux.
En général, M. Darvaris réunit dans son style la
simplicité à l'élégance
,
qualités qui doivent distinguer
l'écrivain qui, exerce sa plume sur des sujets de morale,
dont le principal but est de former le goût et le coeur
de la jeunesse.
L'infatigable auteur promet à ses compatriotes un
Traité méthodique d'éducation. A en juger par tout ce
qu'il a publié jusqu'ici, nous pouvons assurer d'avance
que l'ouvrage qu il se propose de mettre au jour ajoutera
infiniment à la réputation qu'il s est justement acquise
par ses nombreux et utiles travaux, et plus particulièrement
par l'excellent emploi qu'il fait de sa
fortune.
EN attendant que nous puissions donner des notions
cqmplètes sur la littérature grecque moderne, nous allons
publier une fable nouvelle, en grec, et une ode en y
joignant la traduction.
Traduction.
LE RENARD ET LE ROSSIGNOL. — FABLE.
J LE Rossignol, posé sur les branches d'un arbre élevé,
t chantait selon sa coutume. Le Renard, dès qu'il l'eut
i entendu, s'approcha, et après l'avoir comblé d'éloges,
f
fais-moi la grâce, lui dit-il, de descendre, afin que je
jouisse mieux du doux son de ta voix. Le Rossignol y consentit avec joie. Mais à peine fut-il descendu, que le
Renard le déchira en disant : animal insensé! tes chairs
sont pour moi plus douces que ta voix.
Les flatteurs sont dangereux ; et sur-tout lorsqu'ils
louent de vrais talens (i)-
(r) Cette fable est la quatrième de celles qui furent publiées l'auteur par à Paris en 1810
, et qui ont obtenu en Grèce tout le succès
qu'elles méritaient par leur originalité piquante. Le fabuliste s'est
caché sous les lettres initiales Z. A.; mais les qualités du style le font
clairement reconnaître de quiconque est versé dans la littératuro
grecque moderae.
Traduction.
LES VOEUX D'UN POETE MALADE. — OnE.
QUE je désirerais me baigner dans les ondes sacrées du
Mélès, boire de ses eaux fraîches et limpides, et me reposer
ensuite, seul, dans une prairie émaillée de fleurs
,
assis
mollement sur la verdure et à l'ombre des platanes ! Dès
que les rossignols
, par leurs accens mélodieux
,
auraient
charmé mes oreilles et mon ame attristée, je retournerais
très-promptement à la ville
, et j'adresserais avec une ame
pure des hymnes harmonieux aux filles deMnémosyne et
de Jupiter armé de l'égide. Je lirais. de nouveau l 'Iliade
du chantre de Smyrne
,
qu'Apollon
,
qui brille comme
l'or, dicta lui-même sur le mont Hélicon j et désormais, a
l'exemple du divin Achille, en chantant et en m 'accompagnant
de la cithare, je chasserais de mon ame les soucis,
j
les chagrins et les soupirs. Par C. N.
Dans un des numéros prochains, nous ferons connaître
quelques fragmens de la Diomédiade, poëme
épique de M. Michaël Perdikaris.
CONSTANTIN NICOLOPOULO
,
de Smyrne,
1 professeur de littérature grecque.
r *
LANGUE PORTUGAISE.
Suite du Coup-d'oeil sur l'état de la Littérature en
Portugal; par M. SANÉ.
SI la scène portugaise n'a rien à opposera nos Racines,
à nos Corneilles, à nos Crébillons, à nos Voltaires
,
du
moins elle se glorifie d'avoir possédé dans Ylrtès de Castro
du poëte Antonio Ferreira la plus parfaite des tragédies
modernes
, avant que Corneille n'eût chaussé en France
le cothurne de Melpomène. Ferreira est de tous les poètes
portugais le plus savant , et celui qui avec Camoëns a le
plus enrichi leur langue de tours heureux et hardis. La
tragédie ne fut point son seul domaine j il s'adonna à tous
les autres genres, hors l 'épopée. Familiarisé
, comme il
l'était, avec les écrivains grecs et latins
,
il possédait pureté de goût telle, une qu'à l'exception de quelques vers durs et prosaïques, il passe en Portugal pour être aussi
classique que Boileau l'est parmi nous.
Le premier poëte tragique qui vient immédiatement
après Ferreira, c est Domi17gos dos'Reis Quita du siècle
dernier. La nature le fit poëte. D'abord perruquier
,
il
abandonna le peigne pour la lyre, et composa des tragédies
avec des choeurs
,
à la manière des Grecs. Celles
d Hermione et d Inès de Ca«stro
y quoique régulières et
bien écrites
, ne le mettent qu'au second rang. Cet auteur
aurait dû prendre pour guides et Corneille, et Racine, et
'Voltaire. Doué d'un talent ordinaire, il ne sut point tirer
parti de l'enthousiasme que devaient lui inspirer de si
beaux modèles.
La comédie, dont l origine remonte aux tréteaux de
Thespis, n était dans les commenceniens qu'une satire
dialoguée, et débuta de même chez tous les peuples mo- dernes. Les farces et les actes sacramentaux précédèrent
*
par-toul la comédie. En Portugal, Gil Vicente occupe le
premier rang des poètes comiques. Jouissant dans son
tems d'une grande réputation
,
il servit de modèle à Lopès
de Véga et à Quéçédo
, et son extrême facilité lui donna
un air de ressemblance avec Plaute. Outre ses Autos Sacramentelles,
il composa des comédies, des tragi-comédies
et des pantomimes.
Sa e Miranda, remarquable sur-tout par cette saine
philosophie et ces grâces de style qui font le caractère
particulier de ses poésies fugitives
, composa deux comédies
remplies de détails charmans et d'allusions fines
,
et dont le dialogue est coupé
,
vif et rapide j ce sont deux
pièces pleines d'esprit et de sel.
Camoëns
, comme poëte comique, ne démentit point
dans son Amphytrion et dans son Seleucus la gloire qu'il
s'était déjà acquise Ferreira est aussi auteur de deux
comédies, Bristo et o Zeloso (le Jaloux). La première
est une pièce d'intrigues, et la seconde de caractère. Le
style de celle-ci se ressent des grâces de Térence et représente
au naturel les moeurs portugaises.
Jorge Ferreira de Vasconcellos, en composant deux
volumineuses comédies en prose ,
paraît avoir donné la
censure des moeurs de son tems et la critique des travers
de l'esprit. Ces deux pièces se font lire avec intérêt
, et
cependant l'auteur n'a jamais eu l'intention de les destiner
à la scène.
SimaÕ Machado composa des comédies oil il imita les
auteurs espagnols
, sans en posséder la fécondité ni la
hardiesse.
Camoëns jouit
, en Portugal et en Espagne
,
d'une,
grande renommée comme poëte lyrique : nous ferons
connaître quelques odes très-élevées ; d'autres où cet
accent tendre et ces formes gracieuses qui caractérisent
spécialement sa manière, se mêlent heureusement à la
majesté du genre. Persécuté aux Indes
,
exilé de Goa sur
des plages barbares
,
il prit la harpe de David pour chanter
ses malheurs
,
les ennuis de l'exil, et paraphrasa la
belle élégie Super Flumina Babylonis. Comme poète élégiaque
,
Camoëns s acquit encore beaucoup de gloire } et
de même qu 'on pourrait en quelque sorte écrire la vie
privée d 'Horace d'après ses poésies rapprochées et parées com- par les soins d'une critique habile, on trouverait
aussi dans les petits poèmes de l'Homère portugais, dans
ses chansons
, ses romances travail d'une érudition curieu, ssees sonnets soumis à ce
,
l'histoire à-peu-près
complète de sa vie : c est peut-être le seul moyen de
porter quelque lumière sur cette partie obscure de son
existence agitée que remplit cet amour funeste qui le per- dit comme Le Tasse, son illustre contemporain , et fit
le sort de toute sa vie. Enfin le grand élève du cygne de Mantoue fut aussi un poète bucolique très-distingué :
rare et admirable flexibilité du vrai génie
,
fécond et inépuisable
comme la nature merveilleux. , on le reconnaît à ce sceau
Les Portugais appellent Antonio Ferreira leur Horace
y parce qu 'il a quelques-uns des principaux trails de ce divin modèle
, et qu 'il l 'a souvent imité avec bonheur dans
une langue dont le génie
, comme nous l'avons dit ailleurs,
est plus latin que celui d 'aucune autre langue européenne.
Le mauvais goût n avait aucune prise sur ce talent pur. Il est toujours, pour sa nalion, le poëte de la raison et
des grâces. Nous l avons déjà signalé comme auteur dramatique
: son Inès est encore la meilleure des tragédies
portugaises ; c'est une noble émanation de l'Ecole grecque.
Ce bel ouvrage et les Odes de Ferreira, ses poésies légères
nous fourniront d'heureux sujets de traduction.
GarçaÓ, le réformateur de l'Ecole poétique de Portugal,
vers le milieu du dernier siècle
,
fut encore un brillant
élève d'Horace et des anciens. Il avait hardiment déclaré
la guerre au mauvais goût et au faux bel-esprit j il était
tenu, sous peine de ridicule, de payer d'exemple et de
montrer la puissance du bon gout et de l'esprit vrai j il
ne resta point au-dessous de cette noble tache. Ses Odes,
ses Satires, ses Epîtres et ses vers légers reproduisent avec
un bonheur soutenu , avec une rare élégance, ce génie des
anciens qu'il fit prévaloir sur les petites grâces, les molles
afféteries et les froids concetti de l'avant-dernière Ecole
italienne.
La plus grande gloire de Garçao fut de produire Diniz
da Sylva da Cruz
,
le Pindare portugais : il déploya
,
dans
une suite d'Odes aux grands hommes de sa patrie
,
la
pompe, la majesté, la verve de l'aigle deThèbes; toutes
)es images, toutes les formes du poëte grec ,
transportées
avec un art parfait dans la langue portugaise
, se présentent
en foule sous les pinceaux de Diniz. Ce beau recueil
est peut-être le plus propre à démontrer que cette langue
est accessible à la force comme à la grâce, et se prête
aux grandes pensées comme aux pensées délicates. Diniz
avait cette souplesse, cette universalité de talent qui caractérise
un homme vraiment né sous l'influence secrète,
et peut être considéré comme le plus grand poëte de sa
Dation au dix-huitième siècle.
Une égale aptitude à traiter des genres opposés et divers,
une facilité prodigieuse, et trop de facilité peut-être,beau*
coup d'esprit, un peu d'afféterie
,
mais un talent très-élevé,
quand ce talent veut être sévère, voilà ce qui caractérise
le poëte D. Francisco Manoël. C'est tin lyrique du premier
ordre. Habile imitateur d'Anacréon et d'Horace, il
semble encore plus entraîné vers la brillante manière
d'Ovide, et il a payé d'heureux tributs à l'école de Voltaire.
Le recueil volumineux de ses poésies fera toujours
les délices de sa patrie, parce que les beautés dont elles
brillent surpassent infiniment les légers défauts qui les
déparent.
Nous ne classerons point essentiellement parmi les lyriques
deux autres poëtes distingués du dix-huitième siècle,
Maximiano Torres et Barbosa du Bocage, auteurs de
quelques belles Odes; mais ils ne se sont pas voués spécialement
à ce genre ; ils ont parcouru avec succès tout
le domaine de celte poésie mixte
,
qu'on appelle assez
improprement fugitive. Torres n'est point à dédaigner
comme poëte lyrique; on lui doit, entre autres compositions
de cet ordre élevé
, un trop court recueil d'odes
puisées a la source féconde et pure des livres saints; mais
les pastorales sont le plus beau titre de sa gloire.
Le flexible talent de du Bocage s'est exercé sur beaucoup
de sujets. Indépendammentd'un assez grand nombre
de poésies légères dont l'élégance et la grâce sont fort
remarquables
,
d.e jolies idylles et de belles imitations
d 'Ovide, il a naturalisé dans sa patrie, par d'heureuses
traductions, quelques-uns des beaux poëmes de Delille,
et d autres productions des Muses françaises. Il appartient
aussi à la classe des poëtes bucoliques par d'élégantes
compositions dans ce genre de pastorales
,
inventées
par Théocrite et imitées par Sannazar, qu'on nomme
piscatoires, vu que des pêcheurs y figurent à la place des
bergers.
Diego Bernardès est un ancien dans la littérature portugaise
; car il florissait au seizième siècle. Ses vingt églogues
sont des modèles de grâce et de douceur ; la mélodie
de ses vers charme l'oreille : il est vraiment pastoral en
- ce qu'il n'a presque jamais rien qui rappelle le séjour des
villes. En le lisant, on se croit transporté parmi les scènes
heureuses de l'antique Arcadie, ou plutôt sur les rives
de son fleuve chéri, le Lima, nouveau Pénée qu'il célèbre
dans tous ses chants. Un peu d'uniformité
, une
secrète langueur sont les défauts qui font ombre aux
aimables qualités de ce poële gracieux et suave ; ils étaient
peut-être inséparables de son talent même et du genre
qu'il traitait. L'exquise pureté de son style est, au jugement
de ses compatriotes
, son plus beau titre à l'immortalité.
Rodriguez Lobo, né dans le même siècle, porla dans
la prose cette douceur, cette mélodie continue qui caractérisent
les poésies de Diego Bernardès. Ses pastorales
sont écrites dans ce genre mixte où la prose alterne avec
les vers , que les Français cultivèrent sous le siècle de
Louis XIII, et que Florian aurait voulu ranimer au milieu
de nous. Lobo n'est pas heureux dans la conception de
ses fables, dont le fond est bien mince et repose habituellement
sur cette métaphysique amoureuse , ces sentimens
quintesscnciés qui rappellent la triste renommé du cavalier
Marini et de notre vieux d'Urfé ; la partie poétique
est ce qu'il y a de plus faible dans ses longs romans bucoliques
$ mais il y a un grand mérite dans tout ce qui est
prose. Rien de plus fleuri, de plus harmonieux, de plus
doux; et si l'on pouvait comparer entr'elles deux langues
si diverses
,
le style de Fénélon dans les seuls épisodes
gracieux de Télémaque
,
donnerait une idée assez juste
de celui de Lobo dans la totalité de sa composition.
On lit toujours avec plaisir les pastorales de Quita, où
règne une mélancolie dégagée de toute affectation
, une
exquise mollesse de style, un sentiment vrai. Ce poëte
était né pour l'élégie
, et son défaut serait d'avoir trop
souvent transporté les formes et les habitudes de celle
dernière espèce de poëme dans la poésie bucolique; mais
on pardonne aisément cette confusion des genres au poëte
délicat et sensible qui nous fait vivement partager les
tendres émotions qu'il éprouve. Quand on est amusé et
intéressé, on ne songe point à discuter son plaisir.
Depuis les jours de Camoëns, de Bernardès et de Lobo ,
il n'a point été publié
, en Portugal
,
d'églogues supérieures
à celles de Maximiano Torres. Il est impossible
de rien lire de plus aimable dans un genre oublié parmi
nous, uniquement parce qu'on ne tente aucun effort pour
le rajeunir. Nos poëtes découvriraient ce secret ,
s'ils
daignaient accorder quelqu'attention et quelqu'étude aux
littératures étrangères ; et nous ne parlons pas de la littérature
portugaise seulement. Torres, imitant en ce point
les anciens poëtes espagnols et ceux de sa nation
,
mêle
sobrement avec beaucoup d'art et de goût
,
les formes
pompeuses de l'ode à celles du poëme pastoral. Théocrite
et Virgile avaient osé davantage en y introduisant quelquefois
les majestueux accens de l'épopée. Ce qui distingue
spécialement le Théocrite portugais , Maximiano
Torres, dans ce genre de poème
,
c'est le caractère poétique
; car ce n'est point assez du charme de la grâce,
d'une mollesse pénétrante et d'une aimable douceur ;
quand on fait des vers ,
il faut peindre, il faut être poète c'est le premier ; des devoirs.
Dans les autres genres de poésie, tels que l'épître
,
la
satire, l'élégie, le sonnet, et autres pièces fugitives
, on
remarque Camoëns, Bernardès , Ferreira et Lobo , dont
nous avons déjà cité les noms ; l'abbé Paulina Cabrai de
Vasconcellos, connu par ses sonnets plaisans et satiriques,
et sur-tout Basileo de Gama, poëte harmonieux et
doué de beaucoup de talent. C'est à ce dernier à qui on
doit l Uraguay, poëme très-abhorré des Jésuites et de
leurs partisans, parce que Gama y traita en beaux vers de
leur rébellion dans l'Uraguay, contre les cours de Madrid
et de Lisbonne, et de leur reddition au général portugais
Gomès Freire d'Andrade. Il publia aussi un petit poëme intitulé , : Quitubia, du nom d'un vaillant capitaine africain,
qui avait rendu de grands services à la couronne de
Portugal dans le royaume de Loango.
Diniz excella aussi dans la poésie érotique et ses Métamorphoses
du Brésil. Celles de la Topaze et du Saphir
. sont pleines de poésie locale. Il a composé le poème héroïcomique
,
intitulé : 0 Hyssopo (le Goupillon), ouvrage
étincelant d'esprit et de grâce, plein de vers heureux, de
tableaux charmans et du goût le plus pur. Il suit avec
respect notre illustre Boileau son modèle; mais il est
juste d'avouer que le disciple se place souvent à côté du
maître.
Le siècle des vastes entreprises et des durs travaux est
passé en Portugal. Les poëtes vivans ne traitent point de
grands sujets. Il y a eu cependant quelques essais assez
heureux dans la tragédie ; et l'Académie royale de Lisbonne
semble occupée à ranimer ce noble genre; mais le
Portugal abonde en petits poëmes du genre gracieux. On
y trouve souvent de la grâce
, une heureuse mollesse
,
cette originalité de pensées ou de style qui rajeunit ce fond
un peu usé sur lequel ont vécu depuis des siècles toutes
les littératures.Un ton fade ou vulgaire ; les petites grâces
, singes mal-adroits de la grâce véritable, le sensibilisme
tjui grimace le sentiment et se croit de la passion ; voilà
les défauts qui déparent communément ce genre en Portugal,
comme en bien d'autres pays. Nous ne donnerons
point le catalogue assez nombreux des poëtes vivans,
parmi lesquels on voit briller quelques femmes d'un rang
élevé; mais nous les traduirons souvent. Les poëtes Antonio
Gonzaga , Moniz , Tolentino d'sllmeida, la comtesse
d'Oyenhausen, née d'Alorna, le chevalier d'Araujo#
le dernier ambassadeur en France
,
Gomes Malha , Nolasco
da Cunha, sont les auteurs de charmantes poésies
fugitives d'un goût pur et d'une heureuse invention. Ce
dernier poëte a fait preuve d'un talent remarquable dans
sa belle traduction en vers du Botanic Garden du docteur
Darwin. Il honorera sa patrie s'il réalise toutes les espérances
qu'il a données.
Passons maintenant à la prose.
Dans le genre de l'histoire
,
le Portugal n'a rien à envier
aux autres nations. Les histoires de l'Inde
,
composées
par Jean de Barros , Diego de Couto
y
FerdinandLopès
de Castanheda, et Alfonse d'Albuquerque, où la pureté
du goût se trouve réunie à l'élégance du style
,
forment le
corps d'histoire le plus vaste et le plus intéressant qui ait
paru dans les siècles modernes. Tel que Tite-Live
,
Barros
sait varier son style, soit qu'il compose les harangues de
ses héros, soit qu'il peigne les riches contrées de l'Asie
les , moeurs et les usages de ses habitans
,
soit qu'il raconte
les batailles et les combats de mer j son éloquence ravit,
et il entraîne par la grace de ses idées. Diego de Couto
est le continuateur de Barros ; Lopès de Castanheda et
Alfonse d'Albuquerque sont aussi purs que ce dernier,
mais pas aussi brillans.
Le Jésuite Lucéna, dans sa vie de Xavier, est le plus
élégant historien après Barros. On fait aussi beaucoup de
cas d'une Histoire générale de Portugal et de ses conquêtes,
composée par Damiçb Antonio de Lemos, et pu bliée à
Lisbonne en 1804.
A la tête de l'Histoire chevaleresque brillent Jean de
Barros , Bernardim Ribeiro et Francisco de Moraès. Le
premier composa l'histoire de l'empereur Clarimundo,
dont la lecture est attrayante , tant sous le rapport du style,
que sous celui de l'exécution. Le second
,
dans son roman
intitulé: Menina e Moça, emprunta la douceur et les charmes
de Pétrarque. Moraès, dans son Palmeirim d'Angleterre,
est riche d'images
,
de pensées hardies et détours
gracieux.
L'histoire des Voyages et des découvertes par Antonio
Galva'o offre beaucoup d'intérêt, et pour l'érudition et pour
la critique sévère qui distinguent cet écrivain.
Fernao Mendez Pinto, en écrivant dans un style pompeux
ses voyages et ses aventures , passe aux yeux de ses
compatriotes pour un peintre fidèle et un fin observateur.
L'éloquence sacrée compte, parmi ses illustres interprètes
, Jean de Barros, Antaine de Castilho , auteur des
panégyriques du roi Jean III et de l'infante D. Maria,
IJiego de Paiva d'Andrade, qui joua un rôle distingué au
concile de Trente, Antoine Feio, et le Jésuite Vieira,
célèbre sermonaire, qui réunirent à une profonde érudition
une vigoureuse dialectique.
t Que l'on passe maintenant aux ouvrages écrits dans le
style tempéré
, on remarque les dialogues d'Heitor Pinto,
« et d'Amador Arraès
, et sur-tout ceux de Martim Afonso
de Miranda
,
auteur do Tempo d'Agora, écrit dans la
manière de Montaigne.
Notre intention n'est point de poursuivre plus loin cette
nomenclature qui pourrait devenir à la fin fastidieuse et
fatigante. Nous eussions pu encore passer en revue des
noms très-distingués dans les autres branches de la littérature
et des sciences 5 mais les bornes de ce journal nous
font un devoir de nous arrêter j d'ailleurs, l'aperçu que
nous venons de donner suffit pour prouver que le Portugal
possè'ie une langue et une littérature qui ne sont
pas aussi à dédaigner qu'on aurait pu se l'imaginer jusqu'à
présent.
Dans les numéros subséquens, nous nous proposons
de justifier nos éloges par des citations qui
, comme nous
l'espérons, ne seront pas sans intérêt pour la plus-grande
partie de nos lecteurs. A. M. SANÉ.
LANGUE ITALIENNE.
Illustrazionicorciresidi ANDREA MUSTOXIDI
,
isforiogrqfo
dell Isole dell' lonio. Tomo 1. Milano, 1811. ln-8°.
— Eclaircissemens sur Corcyre
, par ANDRÉ Musio-
XIDI, historiographe des îles de la MerIonienne, etc.
CES recherches savantes et curieuses sur l'île de Corfou
,
anciennement Corcyre, inspirent un autre intérêt
que celui qu'on s'attend à trouver dans des travaux de
cette nature. L'auteur les a consacrées à sa patrie, et
sa patrie l'y avait autorisé par un décret public.
M. Mustoxidi, jeune patricien de l'île de Corfou
,
déjà connu dans la littérature par son érudition, dans la
société par ses qualités estimables, et maintenant associé
correspondant de la Classe d'histoire et de littérature
ancienne de l'Institut impérial de France, publia en i8o5
un écrit intitulé : Notizie per servira alla storia corcirese
dai tempi eroici Jino al secoHo XII. ( Notices pour
servir à l'histoire de Corcyre
,
depuis les tems héroïques
jusqu'au XIIe siècle. ) La république ionienne, occupée
du projet de faire écrire l'histoire des sept îles qui la
composent, ne pouvait mieux faire que de le charger
de l'exécution de ce dessein. Le Sénat lui en a donné
la mission spéciale par son décret du 8 décembre 1806.
M. M'ustoxidi a repris alors son premier travail, lui a
donné de nouveauxdéveloppemens, une nouvelle forme,
et l'a fait paraître sous ce nouveau titre
,
il y a déjà près
de deux ans. Le Mercure Etranger n'existait pas alors; '
l'annonce de ce premier travail, qui promet une suite
intéressante, lui appartient de droit, et quelque simple
que soit cette annonce elle doit suffire pour exciter la
curiosité de tous les amateurs de recherches historiques.
Cette première partie ou première époque embrasse
depuis les tems héroïques jusqu'à la guerre illyrienne.
Elle est elle-même divisée en deux portions très-distinctes,
l'une où les faits sont exposés
, sous le titre de
notions historiques, l'autre qui contient des recherches
biographiques, palæographiquei, et des dissertations
sur quelques objets particuliers.
Les notions historiques se subdivisent en huit chapitres.
Le premier traite des anciens noms de l'île de
Corfou. Le plus ancien fut celui de Drepano, qui
signifie en grec une faulx, sans doute à cause de la forme
de cette île, plutôt que pour les autres raisons imaginées
par quelques anciens et même par quelques modernes.
Cette forme est un peu recourbée ; mais au. premier
aspect, l'île est oblongue, ce qui lui fit donner auss^Je
nom de Macris; elle eut encore, ainsi que dix autres
villes, celui d'Argos, que l'on donnait à toute côte, à
toute plaine le long de la mer, et même souvent à toute
sorte de plaine. Mais ses noms les plus fameux furent
ceux- de Schérie, de Phoeacie et de Corcyre. L'auteur
rapporte avec exactitude les divers sentimens des critiques
et des érudits, sur l'origine de tous ces noms,
et il relève les erreurs où plusieurs d'entr'eux sont
tombés.
Les trois chapitres suivans ont pour objet les prerniers
habitans de l'île, ses rois, et les héros qui y
abordèrent en divers tems. Parmi les différentes opinions
des poètes et des savans ,
M. Mustoxidi ne se
déclare point pour celle qui y établit d'abord les
Phoeaciens, originaires de Sicile ; il regarde comme plus
vraisemblable que ce furent des habitans de l'île d'Eubée.
Mais les Phoeaciens sont les premiers- dont la
poésie d'Homère ait consacré l'existence. L'auteur suit
avec sagacité les traces de cet ancien peuple et celles
de ses premiers rois
,
Nausitoüs
,
et Alcinoùs son fils.
Il nous remet sous les yeux, les tableaux tracés par
l'immortel pinceau d'Homère, séparant avec goût ce
qu'ils ont de réel, de ce qui n'est dû qu'aux inventions
du poëte ; et ce mélange des fictions de la poésie et des
recherches de l'histoire plaît en même tems à l'imagination
et à la raison.
Le cinquième chapitre nous ramène des tems fabuleux
aux tems historiques, et comme depuis Alcinoüs
. l'antiquité se tait sur Corfou
,
il faut aller jusqu'à la
cinquième olympiade pour trouver la colonie corinthienne
,
qui y descendit, conduite par Chersicrate.
La cause et les suites de cette émigration
,
les colonies
qui sortirent de celte. colonie corinthienne établie à
Corcyre
,
les guerres où les Corcyréens furent engagés
par des rivalités et par des alliances
,
et la neutralité
peu honorable qu'ils gardèrent dans la guerre contre
Xercès
,
remplissent le reste de ce chapitre.
Le sixième nous montre Corcyre devenue assez puissante
pour soutenir une guerre ouverte contre Corinthe,
et pour lui livrer, à nombre de vaisseaux et à succès
presqu'égal, une grande bataille navale. Elle y fut,
il est vrai, soutenue par les Athéniens; le secours
qu'elle en avait reçu étant devenu la première cause de
la guerre du Péloponèse, les Corcyréens restèrent, à
leur tour, pendant cette guerre, les fidèles alliés des
Athéniens. Alors une guerre intestine fut allumée dans
Corcyre même, par la haine implacable des Corinthiens
; l'île fut en proie aux factions, aux séditions ; les
malheurs qui en furent la suite, et les excès où le peuple
se porta contre ses oppresseurs, acquièrent plus d'importance
et d'intérêt, en passant des histoires générales
à cette histoire particulière, dont ils occupent le septième
chapitre.
On voit dans le huitième, les malheureux Corcyréens,
pour avoir voulu s'élever trop haut, soumis , tantôt aux ,Athéniens, soutiens du parti populaire, et
tantôt aux Spartiates, fauteurs de l'oligarchie; s'épui-
6ant à soutenir l'une contre l'autre ces deux puissances
qui les opprimaient tour-à-tour, toujours divisés entre
eux , et joignant les horreurs des guerres civiles aux
désastres des guerres étrangères, enfin tellement affaiblis
par tant de causes de destruction
,
qu'Agathocle
,
tyran de Sicile, qui saccageait leur île, après l'avoir
délivrée des Macédoniens
, ne daigne répondre à la demande
qu'ils lui font des motifs de cette conduite, que
par une mauvaise plaisanterie. C'est, leur répondit-il
en riant, pourvous punir de l'hospitalité que vos ayeux
offrirent à Ulysse, qui rendit aveugle le cyclop*
Sicilien.
L'auteur ayant ainsi terminé la première période
qu'il avait entrepris de parcourir, donne, comme par
appendice
,
les résultats de ses recherches sur les
hommes célèbres que produisit Corcyre pendant ce
même espace de tems, et ensuite sur les inscriptions
antiques que l'on y a pu découvrir.
La série des célèbres Corcyréens commence à Démodocus,
poëte et musicien, qu'Homère a honorablement
placé dans l'Odyssée. Automède, maître de
Démodocus, était de Mycènes, selon les uns, et de-
Corcyre, selon les autres. Chérias
,
l'un des poëtes quit
précédèrent Homère
,
était Corcyréen. Démostrate,
dont parle Plutarque dans la vie d'Agéstlas
,
l'était
aussi. Filiscus, l'un des sept poëtes de la Pléiade qui
fleurit du tems de Ptolémée Philadelphe, fut auteur de
plusieurs hymnes et de quarante-deux tragédies
,
dont
on ignore les titres et les sujets. Agallias, sophiste, et
disciple d'Aristoph'anes de Bysance, bibliothécaire du
même Pfolémée
,
écrivit à l'exemple de son maître
,
des
Commentaires sur Homère
,
qui se sont perdus
,
à 1 exception
d'un seul
, que Danse de Villoison a publié
dans son édition d'Homère. Agallis ou Anagallis était
une grammairienne, dont les anciens et les modernes
ont peu parlé. Agathias, commentateur d'Homère,
pourrait bien être le mème qu'Agallias. Un Alexandre
et un Apollodore
,
sont des hommes assez obscurs
,
quoiqu'ils portent des noms célèbres; l'un n'est connu
que par une inscription sépulchrale, l autre que par un
mot de Clément d'Alexandrie. Dracon ne l'est non plus
que par Athénée, qui le dit auteur d'un livre ntp1
sur les pierres, et qui en a conservé un fragment, où il
est question de Dieux et non de pierres ; cela suffit à
Casaubon pour conjecturer que Dracon avait plutôt
écrit ~Qewv, sur les Dieux, mais cela ne suffit pas à
Mustoxidi, pour lui faire adopter cette conjecture,
contre l'autorité de tous les textes. Il y a encore un
Epiménide cité une seule fois dans la mythologie de
Noël Conti ( Natalis Cornes) ,unEurimaque
,
qui paraît
avoir été naturaliste ou botaniste; un Mnaseas, qui
étudiait à-la-fois les mathématiques, et ce que les mathématiciens
font trop rarement, les poésies d'Homère ;
Timoxènes ou Timothée, prophète; Alipius ouAlipus,
sculpteur, et PtoliclIs, peintre, disciple de Critias, et
maitre d'Amphion le statuaire.
La seconde partie de cet appendice, qui a pour objet
les inscriptions
,
mérite l'attention des paloeophiles. Les
unes sont tirées de Montfaucon et de Muratori, les autres
encore inédites ; toutes sont accompagnées d'une traduction
italienne imprimée en regard avec le texte
grec, et suivies de notes et de dissertations qui jettent
du jour sur le régime politique et sur les usages des
anciens habitans de l'île. La première de ces inscriptions
est la plus longue et la plus importante. C'est donation, une faite par deux citoyens de Corcyre, de deux
sommes, dont le revenu doit servir à payer, chaque
année, les frais des fêtes de Bacchus, et le décret du
conseil de Gouvernement qui accepte cette donation,
et règle la manière dont la somme sera placée et dont
les revenus en seront administrés. La date de cet act6
public doit être fixée au tems de la guerre du Péloponèse,
à laquelle les Corcyréens prirent, comme on l'a
vu, une grande part, et où ils éprouvèrent de grands
désastres. C est une nouvelle preuve de la haute importance
que la célébration des fêtes publiques avait
dans l'ancienne Grèce. Les notes en sont curieuses,
ainsi que toutes celles qui accompagnent ces inscriptions.
Deux des points qu'il fallait éclaircir exigeaient
plus que des notes. Ils sont l'objet de deux dissertations,
l'une sur la division de l'année et sur les noms des
mois dans l'ancienne Corcyre, l'autre sur les jeux qui
s'y célébraient.
Ce simple exposé de ce que contiennent les Illustrazioni
Corciresi doit suffire pour prouver que sous un
titre modeste, et dans un volume de moins de deuxcent-
cinquante pages, elles offrent plus d'instruction
qu'on n'en trouve quelquefois dans de gros volumes
décorés de titres fastueux, et pour faire désirer que
M. Mustoxidi ne tarde pas à publier la suite de son
travail.
Le même savant a rendu dernièrement un grand
service à la littérature grecque. Parmi les discours
d'Isocrate, il en existe un sur l'Echange, où l'on remarquait
une lacune considérable. M. Mustoxidi, occupé
de recherches sur un autre discours du même
orateur, dans les bibliothèques ambroisienne de Milan
et laurentienne de Florence, a trouvé dans chacune un
manuscrit où ce discours sur tEchange est entier. Il a
donné une édition très-soignée du texte grec (à Milan,
chez de Stefanis, 1812), avec des variantes et des corrections
tirées de ces deux excellens manuscrits et de
plusieurs autres, et avec ce long supplément qui rétablit
dans son entier le discours d'Isocrate, le plus important
pour la connaissance des circonstances de sa
vie. On jugera de l'étendue de ce morceau en apprenant
seulement que dans cette édition
,
de format in-8°,
il remplit quatre-vingt pages, et de son Importance
,
sous le rapport que je viens de dire
, en se rappelant le
sujet de ce discours
,
dans lequel le vieil orateur (il avait
alors quatre-vingt-deux ans) suppose qu'il est attaqué
en justice, et répond à cette accusation prétendue par
l'exposé de sa vie, de ses travaux, du genre d'éloquence
qu'il a cultivé
,
des disciples sortis de son école, et
d'autres particularités, qui étaient en plus grande partie
supprimées par la perte de ce fragment, et qui sont
maintenant rétablies par l'heureuse découverte de M.
Mustoxidi, et par le parti qu'il en a su tirer.
Son édition est précédée de deux épîtres en grec r l'une adressée à un prélat métropolitain du rite grec,
à qui il en fait hommage; l'autre, beaucoup plus étendue
,
où il rend compte au savant M. Coray
,
de la manière
dont il a fait cette découverte, des raisons qui
attestent la légitimité du texte qu'il a suivi, et de tout
son travail, tant sur ce morceau précieux que sur le
discours entier. On reconnait, dans les éloges qu'il
donne à son savant compatriote
,
le langage de la justice
,
autant que celui de l'amitié.
Ces deux épitres grecques viennent d'être traduites
en italien, par l'auteur, et publiées à Milan
,
chez le
même libraire, i8i3
,
in-8°.
On annonce depuis peu, comme prochaine, une
seconde édition d'l- Discours d'Isocrate
, avec une
version latine, et des notes. Ce sont là des travaux
dont l'utilité ne se concentre pas dans un seul
pays, mais s'étend à la république des lettres tout entière.
G.
LANGUE ALLEMANDE.
Eginhard und Emma; ein Schauspielil'l, drey Aufzügen,
vom freyherrn FRIEDRICH VON LA MO'ITE-FouQut.
Nürnberg, bey Schrag.
Eginhard et Emma, drame en trois actes ; par le baron
FRÉDÉRIC DE LA MOTTE-FOUQUÉ. Nuremberg, chez
Schrag.
CET ouvrage a eu plus de succès à la lecture qu 'à la
représentation. On le conçoit lorsque l'on réfléchit que,
malgré l'emploi des formes dramatiques, telle que la
division par actes et par scènes, et les discours dialologués,
l'auteur semble s'être proposé d'écrire plutôt un
poëme qu'une pièce de théâtre. Comme elle n'est ni purement
tragique
,
ni purement comique ,
il 1 a intitu ée
Schauspiel, que nous rendons communément en tran.
çais par Drame, bien que les Allemands n attachent
pas toujours, comme nous , une idée lugubre à la première
de ces expressions. Rien de plus connu que le
sujet sur lequel s'est exercé M. le baron de la Motte-
Ffouqrué,adontnle nomçatteaste éviidemsmenet une.or.igine, Eginhard, secrétaire intime de Charlemagne, a touche
le coeur d'Emma, la plus jeune des filles de ce prince.
Le hasard fait découvrir leur liaison secrette
,
et 'Empereur,
au lieu de les punir, les unit. Voilà les seules
données historiques que nous ayons sur cette aventure.
Il a fallu que le poète tirât tous les accessoires de son
imagination. Elle lui a fourni quelques personnages secondaires
et divers incidens ; mais les uns et les autres
ne se rattachent que de loin à l'action principale.
Tels sont assurément, un ambassadeur de l'Empereur
d Orient, un chevalier saxon ,
et enfin un charbonnier,
dont l'intervention est presque totalement épisodique.
Il en résulte même que l'on perd quelquefois de vue
les véritables héros du drame. Les deux exemple, amans, par ne paraissent ensemble que dans une entrevue nocturne ; ils ne se rencontrent plus que vers la fin de la
pièce, pour recevoir leur sentence. Ce sont donc les beautés de détail, la vérité. des moeurs et du langage,
l éclat et la pureté du style qui, bien plus que l'intérêt
e l'action, pourront justifier les éloges prodigués à
1 auteur par les critiques les plus distingués de son pays. Ils ont singulièrement vanté ce que l'on appelle la cou- leur locale; et ils ont essayé de faire ressortir ce mérite
par plusieurs morceaux choisis. Leur nature exige qu'ils soient offerts au lecteur dans la langue originale,
et de pareilles citations, d'ailleurs, sont entièrement de
l essence du Mercure Étranger.
Le jeune chevalier saxon Degenwerth vient d'arriver
à la cour de Charlemagne. Le monarque lui fait l'accueil
le plus affable, et lui dit en présence de sa fille Emma:
KARL.
Mein Degenwerth
,
wir woll'n die beiden Quellen
Die heisse wie die kühle, dieses Orts
Gesegnet Wunder
,
mal mit sammt versuchen
Im luat'gen Schwimmen übend Brust und Arm.,
DEGENWERTH.
Wohl gern, herr Kaiser; so was freut mich sehr.
KARL.
Auch hab' ich roher, junger hengste zwey,
Die sollen bey der Heimkehr
, aufuns warten;
Du nimmst den einen
, und den andern ich.
Doch halt' dich gut: du weisst, wir Franken sind
In Reiterkunst berümht. ( Emma Teilssend.)
Mein Toechterlein
,
Geh' ans Geweb. Und komm' ich von der Quelle
9
So nimm alsbald am Fenster deine Stelle.
Wir sprengen durch des Hofraum's offnes Thor ,
Und zeigen dir viel Reiterkünste wor.
TRADUCTION.
CHARLES. — c Mon cher Degenwerth, il faut que nous visitions
ensemble les deux sources ,
l'une chaude
,
l'autre froide
,
la précieuse
merveille de ce pays. Nous nous amuserons ensuite à nager
pour exercer notre poitrine et nos bras.
DEGENWERTH.— » Très-volontiers ,
seigneur Empereur : eela
est fort de mon goût.
CHARLES.— » J'ai aussi deux jeunes chevaux indomptés , que
l'on nous tiendra prêts pour notre retour. Tu prendras l'un ,
moi
l'autre. Mais tiens-toi bien : tu sais que nous autres Francs sommes
fameux dans l'art de l'équitation. (Il embrasse Emma. )
» Et toi, ma chère fille
,
reprends tes tissus. Aussilôt que je serai
revenu de la fontaine, place-toi à la fenêtre. Nous nous élancerons
parla grande porte de la cour, et nous te ferons voir plusieurs
exercices de manège.
On ne peut nier que cet entretien ne soit excessivement
naïf ; il y a même tout à parier que les lecteurs
français lui auront déjà donné un autre nom. Je les prie
cependant de considérer que, si ma traduction est littérale,
et reproduit fidèlement, en conséquence, les
pensées de l'original, il n'en est pas moins vrai que tel
idiôme comporte des expressions et des détails que tel
autre repousse avec dédain. En voici, je pense, une
nouvelle preuve. Charlemagne veut savoir si Degenwerth
a renoncé sincèrement au paganisme : le jeune
chevalier lui répond :
Ich floh', ein Knabe noch, mit Wittekind
In's Daenenland. Und wie mir der die Lehre
Der alten
,
kecken Heidenwelt gepflanzt
In junge Brust, so reutet' er auch selbst
Das üpp' ge Unkraut aus, die hellen Palmen
Des lieben Christ's aufziebnd aus wilden Halmen.
KARL.
Versag' nur nie ein treuer Gaertnersmann
Ob ihm auch dreyssig lange Jahr die Erde,
Sich hart und streng' erzeigt!
Gott schenkt ihm Leben, schenkt der Saat Gedeihn,
Und solche kraeft'ge Früchte sprossen aus,
Als deren eine mich zur stunde labt.
Du schenkst mit frohen Tag, mein Degenwerlh.
TRADUCTION.
DEGENWERTH.—
« J'étais encore enfant lorsque je suivis WIttekind
(i) dans sa fuite en Danemarck. Il avait semé dans mon jeune coeur la doctrine extravagante de l'ancienne idolâtrie : luimême
en extirpa le germe impur, et sur une tige sauvage, fit croître
les palmes brillantes du Christ.
CHARLES. — x Un bon jardinier ne perd jamais courage ,
lors
même que pendant trente longues années la terre se montre insen- ': sible à tous ses soins. Dieu lui donne la vie
,
il féconde la semence , et fait croitre des fruits si savoureux qu'il suffit d'un seul pour appaiser
notre soif. Tu me combles de joie
, mon cher Degeuwerth. »
On vante beaucoup en Allemagne la manière dont
s'y est pris l'auteur pour conduire son héros à la fenêtre,
et le rendre témoin de la scène fameuse qui est à-peuprès
tout ce que la tradition nous a conservé des amours
d'Eginhard et d'Emma. Ne pouvant transcrire ni traduire
ce- long monologue, je me bornerai à rendre
compte de la situation. Charlemagne est couché sur
son lit; il rève et parle à haute voix. A ses paroles, on
reconnaît qu'il croit apercevoir l'ombre de la mère
d'Emma. L'auteur, très-prudemment, ne l'a pas désignée
par un nom plus précis; il y a toute apparence
que non-seulement elle n'était pas du nombre des cinq
impératrices ou épouses légitimes dont l'histoire fait
(1) La plupart de nos historiens écrivent Vitikind: ils n'ont pas compris
l'étymologie de ce nom qui, dans le bas allemand
,
tel qu'il se parlait alors à
la cour même des Princes
,
signifie l'enfant blanc.
mention, mais qu'elle ne comptait même point parmi
les femmes du second ordre, tel qu'il était alors permis
aux rois d'en avoir. L'Empereur se réveille en
sursaut; il veut jeter un regard sur le tombeau qui
renferme l'objet de sa tendresse; il s'approche dune
fenêtre d'où il peut découvrir les murs de la chapelle;
une neige épaisse couvre la terre, et dans ce moment
même, la jeune Emma traverse la cour du palais, portant
son amant sur ses épaules.
Les critiques ont reproché à M. le baron de la Motte-
Fouqué de n'avoir placé dans son drame qu'une scène
d'amour, et encore, disent-ils, elle est imitée de l'admirable
entrevue de Roméo et Juliette, dans Shakespeare;
mais, se hâtent-ils d'ajouter, l'auteur peut demeurer
saiis crainte à côté de ce grand poëte. (aber er steht
neben dem grossen Dichter sicher und frey.) Voici le
début de cette fameuse scène.
( Emma und Eginhardaufeinem Ruh bett sitzend. )
EMMA.
So wollte Lieb' es und Gestirn
,
mein freund!
Ich bin nun gaenzlich dein. Und gleich du nicht
Dem feigen Jaeger, der vom edelsten
Gewild der Wüste , vom dem weissen Einhorn ,
Mit goldnem Hauptschmuck, scheu erbleichend ablaesst.
Gold ist mein Hauptschmuck zwar, wie jenes Thiers.
Doch leg' ich als ein weiss demülh' ges Lamm
Zu deinen Füssen mich. 0 sej mir hold!
EGIUJfARD.
Mein schoenes Wild
, zu hoechst fahrvoller Jagd
Hat mich dein klares Aug hinaus gelockt.
Was thut es? Niemand bleibt vom sterben frey,
Doch kaum noch einer lebt in solcher Lust,
Als diese Festnacht mir bescheert. Es trinket sich
Auch Tod aus diesem Freudenbecher süss.
TRADUCTION.
( Emma et Eginhard assis sur un lit de repos. )
EMMA.— IC Ainsi le voulaient l'amour et notre étoile
, mon ami.
Je suis désormais toute à toi. Ne va pas ressembler au timide chasseur
qui, à l'aspect du plus noble habitant des déserts, de la blanche
licorne au front brillant d'or, pâlit et recule d'effroi. L'or resplendit
sur ma tête
,
il est vrai
, comme sur celle de cet animal ; mais je
me couche à tes pieds
,
telle qu'un agneau blanc rempli de douceur.
0 aime-moi bien !
EGINHARD. — I Bel objet de mes voeux (I), tes yeux brillant
m'ont entrainé à une poursuite semée de périls. Mais qu'importe ?
Personne n'est à l'abri de la mort. Existe-t-il d'ailleurs un mortel qui
goûte des plaisirs tels que ceux dont m'a comblé cette nuit de
bonheur ? On boit encore la mort avec délices dans cette coupe de
volupté.
J'avouerai que, malgré la comparaison de la licorne,
je préfère infiniment la scène de Shakespeare à celle de
M. le baron. Ceci est, au reste, une affaire de goût :.
mais il y aurait à faire, sur la conduite de la pièce et
même sur la peinture des caractères, des observations
dont la justesse ne saurait être discutée, parce qu'elles
portent sur des faits et des données historiques. Charlemagne,
par exemple, est devenu, sous la plume de
l'auteur, ce que l'on appelle un bonhomme dans toute
la force du terme. Le spectateur doit en être d'autant
plus surpris que ,
dans les premières scènes, comme on
a pu le voir par quelques citations, le héros parle encore
avec feu des exercices dont il veut partager la fatigue
avec le jeune chevalier saxon. Au second acte, il n'est
plus qu'un vieillard dont l'esprit comme le corps semble
affaibli par l'âge : métamorphose si subite qu'elle ne
peut s'expliquer, qu'en supposant qu'il s'est écoulé une
(0 U y a littéralement dans l'original mon beau gibier.
vingtaine d'années
, au moins, entre le premier acte et
le suivant.
Cet ouvrage, malgré ses défauts
,
contient de véritables
beautés de style, et il est une nouvelle preuve des
progrès que fait chaque jour la poésie sur le théâtre
allemand, en dépit des préventions et des obstacles de
tout genre qu'on avait voulu lui opposer. L. DE S.
LE ROBINSON SUISSE , ou le Prédicateur suisse naufrage
avec sa famille. Ouvrage dédié aux enfans et aux
amis des enfans 5 par M. RODOLPHE WYSS. Imprime
à Zurich. — 1812.
TEL est le titre d'un ouvrage dont je viens d'entreprendre
la traduction, qui sera terminée au plus tard
dans deux mois j j'ose espérer qu'elle sera bien reçue
des pères et des mères
,
et sur-tout des enfans. Le seul
nom de Robinson qui, depuis si long-tems fait 'les délices
de l'enfance, doit réveiller l'intérêt. M. Wyss
, en
prenant exactement le Robinson anglais pour modèle
,
a eu l'art de le rajeunir, et d'en augmenter l'attrait en
donnant à son naufragé une famille composée de quatre
petits garçons de diflërens âges et de leur mère. Cela
seul met une grande différence entre les deux Robinsons
,
dont les aventures
,
dans les principales circonstances
,
sont d'ailleurs les mêmes; on y retrouve un
vaisseau échoué, dont les naufragés tirent parti pour
leur établissement, une île déserte, une nature étrangère,
et tout ce qui tient à cette situation toujours
intéressante. On aime à voir l'homme en butte au choc
des élémens
,
dénué de tout secours humain, et se tirant
de cette terrible situation, par ses forces physiques et
morales. Le Prédicateur suisse est moins à plaindre que
le marin anglais, puisqu'il a sa famille avec lui et des
enfans en âge de l'aider ; l'aîné à quatorze ans et le cadet
sept. Mais si l intérêt en est diminué, il augmente d'un
autre, côté par le développement heureux du caractère
des enfans et du parti qu 'en sait tirer le prédicateur. Il en
résulte une foule d'instructions et de leçons qui rendent
ce livre utile à la jeunesse et à ses instituteurs. Sous ce
rapport, il l'emporte à mon gré sur le Robinson Crusoé, '
qui renferme cependantune saine morale, mais qui n'est
pas à l usage des enfans comme celle du père de famille
suisse. Le plaisir des enfans à cette lecture est aussi bien
plus vif, lorsqu'ils se voient, pour ainsi dire, en scène;
j 'en ai fait l expérience avant que d'entreprendre la traduction
de l'ouvrage; et j'ai pu me convaincre que je faisais
un vrai présent à ceux qui ne savent pas l'allemand,
en les mettant à même de le lire. Ce livre qui consiste en
petifs détails d'une vie domestique et utilement employée,
serait difficilement extrait ; je préfère en donner
un chapitre entier : on pourra mieux juger de la manière
de l'auteur et de la traduction.
ISABELLE LE MONTOLIEU.
PREMIER CHAPITRE. - Naufrage et préparatifs de
délivrance.
.... DÉJA la tempête avait duré six terribles jours
, et
loin de se calmer le septième
,
elle paraissait augmenter
de fureur. Nous étions si écartés de notre route, et tellement
entraînés vers le sud-Est, que personne sur le vaisseau
ne savait où nous étions. Tout le monde était
épuisé par le travail pénible et les longues veilles
, et toutà-
fait découragé. Les mâts étaient fracassés et jetés à la
iner ; le vaisseau ouvert en plusieurs endroits, et l'eau,
commençait à y pénétrer. Les matelots avaient cessé de
jurer, et récitaient des prières et des oraisons, ou faisaient
des voeux ridicules ; chacun recommandait son ame
a Dieu, et pensait cependant aux moyens de sauver sa
vie. Enfans
,
dis-je à mes quatre garçons ,
qui se .serraient
çoritrè moi effrayés et gémissans
,
Dieu peut nous sauver
s'il le veut, car rien ne lui est impossible ; et s 'il ne le
trouve pas bon
, nous ne devons pas le vouloir
, ni murmurer
-, ce sera sans doute pour notre plus grand bien
, et
pour nous placer auprès de lui dans le ciel, où nous
serons éternellement ensemble ; la mort n est rien lorsqu'elle
ne sépare pas ceux qui s'aiment.
Ma bonne, mon excellente femme essuya les larmes
qui coulaient.de ses yeux, et dès ce moment devint plus
tranquille^ elle encouragea ses cadets qui étaient appuyés:
contre elle, pendant que moi. qui devais leur donner
Vexemple de la fermeté
,
je sentais mon coeur se briser
d'inquiétude et d'affliction en pensant au sort qui attendait
mes bien aimés. Nous priâmes tous à genoux notre père
çéleste et miséricordieux de venir à notre secours ; et l'émotion
et la f'erveur-de ces innocentescréatures me prouvèrent
que les enfans aussi savent prier, et peuvent ainsi que les
hommes trouver dans la prière consolation et tranquillité;
Fritz, mon fils aîné, demanda à haute voix que Dieu
daignai sauver ses chers parens et ses frères, et parut
s'oublier lui-même : ils se relevèrent si fortifiés
, qu ils
semblaient avoir oublié le danger qui nous menaçait ; moi
même je sentais ma confiance en la providence s'augmenter
quand je regardais ce groupe si touchant de mes quatre
fils pressés contre leur mère ; la bonne providence aurapitié
d'eux, pensai-je
, et nous sauvera pour les soigner.
Tout-à-coup nous entendîmes au milieu du fracas des
vagues ,
des voix de matelots qui criaient terre , terre ! au
même instant le vaisseau frappa contre un rocher si
violemment, et la commotion fut si vive , que nous en
fûmes tous renversée ; on entendait de tous côtés des
craquemens épouvantables comme si tout le bâtiment
allait se briser ; l'oau entra par-tout 2 nous comprîmes
que nous venions d'échouer, et que le vaisseau était
entrouvert. Alors une voix lamentable, qui me parut être.
celle du capitaine, se fit entendre en criant, nous sommes
perdus, mettez vite la chaloupe à la mer. Mon coeur fut perce
comme par un coup de poignard : perdus, m'écriai-je ! et
les lamentations des enfans furent encore plus fortes jamais. que Alors je me contins, et je m'écriai: courage mes amis, nous sommes encore à sec, la terre est proche, le
seigneur aide aux courageux; restez là, vous êtes pour le
moment en sûreté j je vais voir s'il n'est pas possible de se
sauver.
Je les quittai, et je montai sur le tillac; une vague me
renversa et me mouilla entièrement, elle fût à l'instant
suivie d'une seconde. Combattans toujours contre de
nouvelles vagues, je me tins heureusement ferme, et je
vis avec épouvante, lorsque je pouvais voir autour de moi,
le désastre le plus complet j le bâtiment était entièrement
fracassé et presque séparé en deux. Je vis nos chaloupes
plus remplies de monde qu'elles ne pouvaient en contenir,
et le dernier matelot sauter en bas pour couper la corde,
et se joindre à ses compagnons. Je criais
,
je priais, je
conjurais de me prendre aussi sur la chaloupe avec les
miens
,
mais ce fut envain ; le mugissementde la tempête
rendait mes ardentes prières Inutiles
,
ils ne m'entendirent
pas , et les vagues ,
qui s'élevaient comme des montagnes , étaient trop fortes pour qu'il fut possible à ceux qui
fuyaient de retourner. Tout espoir de ce côté fut anéanti,
et bientôt je les eus perdus de vue j mais pour ma consolation
je m'aperçus que l'eau ne pouvait entrer dans le
vaisseau que jusqu'à une hauteur déterminée. La poupe
( où se trouvait, au dessus de la cabine du capitaine
,
celle
qui renfermait tout ce qui m'était cher et précieux sur la
terre)
,
avait été poussée assez haut entre deux écueils et
devait rester intacte j en même tems j'aperçus vers le Sud,
dans l'éloignement
,
à travers les nuages et la pluie,
>
plusieurs coins de terre, et quelque rude et sauvage qu'elle
me parût être, ce fut cependant le but de nies désirs et
de mes espérances, bien impuissantes dans ce moment
de détresse.
Abattu, désolé de ne pouvoir plus compter sur aucun
secours humain, je retournais vers ma famille
, et je m'efforçais
avec peine de paraître serein. Prenez courage,
m'écriai-je en entrant
, nous ne sommes pas encore perdus;
le vaisseau est à la vérité complètement échoué entre
-des écueils, mais du moins nous y sommes aussi en
sûreté qiie sur les rochers même entre lesquels il se trouve
-engagé: notre chambre est au-dessus de l'eau, et si
demain le vent et la mer s'appaissenl, il y aura possibilité
d'arriver à terre.
Ce propos fut pour mes enfans un baume fortifiant, et
comme à l'ordinaire ils prirent pour une certitude ce que
je leur disais ; ils se réjouirent de ce que le cruel balancement
du vaisseau avait cessé; pendant tout le feras qu'il
avait duré
,
ils avaient été jetés douloureusement les uns
contre les autres et contre les parois du bâtiment. Mais
.ma femme était plus accoutumée à lire dans mon coeur,
-et découvrit l'inquiétude dont j'étais dévoré: je lui fis un
•signe de notre entier abandon
, et j'éprouvais une grande
consolation de voir qu'elle supportait ce malheur avec une
résignation vraiment chrétienne. Prenons quelque nourri-'
ture ,
dit-elle, avec le corps Famé aussi sera fortifiée, et
peut être qu'une nuit triste et pénible nous attend.
En effet le soir arriva : tempête et vagues continuèrent
leur fureur; de tous côtés les planches et les poutres du
vaisseau furent arrachées avec une épouvantable fracas.
Il nous parut impossible que les chaloupes ni aucun de
ceux qu'elles portaient
, pussent échapper à la fureur du
l'orage.
- Papa
, s 'écriait le cadet de mes fils
,
âgé de six ans ,
le
bon Dieu ne veut-il pas bientôt nous aider?
,
Tais-toi, lui dit son frère aîné
, ne sais tu pas que nous
ne devons rien prescrire à Dieu, mais attendre son
secours avec patience et humilité.
: Bien parlé, lui dis-je ; seulement tu n'aurais pas du
rudoyer ton frère. Il alla tout de suite embrasser le petit
François.
En attendant la mère avait préparé quelque nourriture,
et mes quatre garçons mangèrent avec un appétit qui nous
manquait à nous deux; ils se livrèrent ensuite au sommeil,
et bientôt, malgré la tempête, ils ronflèrent de bon
coeur. Fritz seulement veillait avec nous. J'ai examiné,
dit-il enfin, comment nous pourrions nous sauver; s'il y
avait seulement des instrumens natatoires
,
des vessies
ou des corcelets de liége pour ma mère et pour frères, mes vous, mon père et moi nous nagerions sans
secours.
Ta pensée est bonne, répliquai-je, je vais y Impléer,
et prendre des mesures pour cette nuit en cas d'accident.
Nous cherchâmes dans notre chambre quelques petits
tonneaux, ou caisses vides, et des vases de fer-blanc,
assez pesants pour tenir un enfant en équilibre au-dessus
de l'eau; nous en nouâmes deux ensemble avec des
mouchoirs à un bon pied de distance l'un de l'autre
, et
nous attachames cette espèce d'instrument de natation
sous les bras de chacun des petits garçons ,
pendant que
ma femme en préparait un pour elle-même. Nous nous
pourvûmes tous de couteaux, de ficelle, de briquets et
d autres ustenciles qui pouvaient tenir dans nos poches
et nous espérâmes , que si le vaisseau achevait de se briser dans la nuit, nous pourrions arriver à terre moitié
nageants ,
moitié poussés par les vagues.
Fritz qui n'avait point dormi la nuit précédente, et qui
était fatigué de son nouveau travail, alla se reposer près
de ses frères et s'endormit aussitôt; mais leur mère et moi
pleins de souci, nous finies la garde pour entendre chaque
coup et chaque son qui paraissait menacer d'un changement.
La plus terrible des nuits s'écoula dans la prière,
les inquiétudes mortelles, et des résolutions variées sur
ce qui nous restait à faire. Nous remerciâmes Dieu de
tout notre coeur, quand la lumière de jour parut par Une
ouverture ; la fureur des vents commençait à se calmer, le
ciel devînt serein; et plein d'espérance, je vis une belle
aurore colorer l'horison : le coeur ranimé
,
j'appelle femme
et enfans sur le tillac où j'étais monté. Les enfans furent
surpris de se voir seuls avec nous; mais où sont tous nos
gens, dirent-ils.— Ils sont partis dans les chaloupes. —
Comment ne nous ont ils pas pris avec e x? Comment
pourrons-nous maintenant aller plus loin sans secours?
Comment saurons-nous oit nous sommes?
Bons enfans ,' leur répondis-je
, un être plus puissant
tjue les hommes nous a aidés jusqu'à présent
, et si nous
ne nous livrons pas au désespoir et au murmure, nous en
recevrons ,
n'en doutons pas ,
des secours ultérieurs ; voyez
comme nos compagnons, en qui nous avions tant de
confiance, nous ont abandonnés sans miséricorde, et
comme la grâce divine a soin de nous. Mais à présent,
chers amis
, mettons la main à l'oeuvre; Dieu veut que
l'homme agisse et travaille. Aide toi, le ciel t'aidera:
Rappelez-vous bien cette utile maxime
, et travaillons
chacun selon nos forces. Voyons actuellement ce qu'il y
a de mieux à faire dans notre situation.
Fritz était d'opinion de se jeter tous à la mer pendant
qu elle était calme
, et de nager jusqu'à la terre. C'est fort
bien pour toi
,
lui dit Ernest
, tu sais nager; mais nous,
nous serions bientôt noyés. Ne vaut-il pas mieux bâtir un
radeau pour arriver tous ensemble?
Fort bien
,
répliquai-je, si nos forces pouvaient suffire
à cet ouvrage, et si un radeau n'était pas toujou.s un*
bâtiment fort dangereux. Allons
,
allons
,
dispersez vous
sur le vaisseau ; que chacun pense à ce qui nous pourra
être le plus utile, et cherche ce qui pourra nous aider à
sortir d'ici.
Aces mots, tous'coururent dans les différentes parties
du vaisseau pour trouver quelque chose. Avant tout, je me
rendis dans l'espace où étaient les provisions et les tonneaux
d'eau douce, pour examiner d'abord ces principes
de vie ; ma femme et le petit cadet allèrent faire visite à
nos bêtes, qui étaient dans un p toyable état et périssaient
presque de faim et de soif; Fritz alla dans la chambre des
armes et des munitions ; Ernest dans celle des charpentiers
; Jack dans la cabine du capitaine; mais à peine
l'eût-il ouverte, que deux puissans dogues s'élancèrent
joyeusement contre lui et le saluèrent avec une amitié si r
rude, qu'il faillit à être renversé et criait comme s'il eut
été égorgé: cependant la faim avait rendu ces bêtes si
douces, qu'ils léchaient ses mains et son visage avec des i
gémissemens
, et l'embrassaient presque à l'étouffer; le !
pauvre garçon employait toutes ses forces à les frapper j*
pour les éloigner: enfin il put seremeltre sur ses jambes, j
et saisissant le plus grand par les oreilles, il s'élança sur , ,son dos
, et vint ainsi avec gravité au devant de moi qui
sortais du fond de cale. Je ne pus m'empêcher de rire et
je louais son courage, mais j'y ajoutai l'exhortation d'être
prudent avec des animaux de cette espèce
,
qui peuvent
.être très-dangereux quand ils sont affamés. ]
Peu-à-peu tout mon petit monde se rassembla autour
de moi, et chacun vanta ce qu'il apportait ; Fritz avait
deux fusils de chasse, de lapoudre, de la grenaille
,
des ;
balles renfermées dans des flacons de corne ou dans des
bourses.
( Ernest tenait son chapeau rempli de doux, il avait de ;
plus dans ses mains une hache et un marteau ; une pince
,
une paire de grands cizeauxet un perçoir sortaient à demi
de ses poches.
Même le pelit François porlait une assez grande boîte
sous le bras, de laquelle il tira avec un grand empressement
de petits crochets pointus
, comme ils les nommaient.
Ses frères voulaient se moquer de sa trouvaille;
Taisez vous, leur dis-je, le plus petit a fait la plus belle
capture, et souvent cela se voit ainsi dans le monde;
- celui qui court le moins après la fortune, et dans son
innocence, la connaît à peine, est souvent celui à qui elle
se présente le plus volontiers. Ces crochets, mes enfans ,
sont des hameçons
,
el pour la conservation de notre vie
, ils nous seront peut-être plus utiles que tout ce qu'on
pourrait trouver sur le vaisseau. Cependant Fritz et - Ernest n'ont pas mal rencontré non plus.
Pour moi
,
dit ma femme, je n'apporte qu'une bonne
nouvelle
,
qui me procurera j'espère uu bon accueil; je f
puis vous dire qu'il y a encore en vie
, sur le vaisseau , une
^ vache, un âne, deux chèvres, six brebis et une laie
pleine, que nous venons de nourrir et d'abreuver, et que
nous pourrons conserver.
Tout ce que vous avez fait est bien
,
dis-je a mes petits
ouvriers, il n'y a que maître Jack qui au lieu de penser à
quelque chose d'utile, nous amène deux gros mangeurs
qui nous seront bien plus nuisibles qu 'titiles.
Ah! dit Jack
,
quand nous serons à terre ils pourront
nous aider à chasser.
Oui, lui dis-je
,
mais comment arriverons-nous a terre;
en sais-tu les moyens ?
Ah ! cela n'est pas bien difficile
,
dit en secouant la tête
mon petit éveillé ; ne pouvons nous pas prendre de
grandes cuves , nous mettre dedans
,
et nager ainsi sur
^ l'eau ; j'ai navigué très-bien de cette manière sur le grand
étang de mon parain à S**.
Bien
,
bien
, mon Jack
,
tu es de bon conseil ; on peut
accepter avec reconnaissance un hon" avis de la bouche
d'un enfant. Vite
, mon fils
,
donne moi la scie
,
le perç,
oir
,
des doux; voyons ce qu'il y a affaire. Je me rappelai
d'avoir vu des tonneaux vides à fond décale, nous y
descendîmes, l'eau les remplissait, et les tonneaux
nageaient ; nous eûmes moins de peine à les tirer .le là et à
les poser sur le premier plancher qui était à peine hors de
l'eau. Nous vîmes avec joie que tous étaient très-bons
,
de bon bois, et bien garnis de cercles de fer; ils convenaient
très-bien à mon objet, et je commençai
, avec le
secours de mes fils, à les scier en deux
,
depuis le trou du
bondon au milieu. Après avoir travaillé long-Lems
,
j'eus
1 huit cuves égales et de la hauteur que je les voulais. Nous
nous restaurâmes tous avec du vin et du biscuit; quelques \
uns de ces mêmes tonneaux étaient encore remplis.
Satisfait
,
je contemplais mes huit petits bateaux rangés
en ligne. J'étais étonné de voir ma femme encore toute
abattue; elle les regardait en soupirant, jamais, disaitelle
,
je ne pourrai me mettre là dedans.
Ne juge pas si vite, chere amie
,
lui répliqnai-je
, mon
ouvrage n est pas encore fini, et tu verras qu'il méritera
plus notre confiance que ce vaisseau crevé qui bouger de ne peut sa place.
Je cherchai ensuite une longue planche un peu flexible
et je l , 'ai rangeai de manière que mes huit cuves pouvaient
s'y attacher, et que devant et derrière elle dépassait
encore autant qu 'il fallait pour faire une courbure sem- blable à la quille d un vaisseau: alors nous fixâmes toutes
ces cuves avec des cloux sur la planche, et chaque cuve à
la partie latérale de S9 voisine, afin quelles fussent
très-fermes. Nous clouâmes ensuite deux autres planches
de chaque côté des cuves, de la même lougueur que la
première et dépassant de même en avant et en arrière.
Lorsque le tout fut solidement arrangé, il en résulta une
espèce de bateau étroit divisé en huit loges, qui paraissait
me promettre tout ce qu 'il me fallait pour une courte navigation
, et par une mer calme.
Mais malheureusementma construction merveilleuse se trouva si pesante que malgré toutes nos forces réunies,
nous ne pûmes la remuer d'un pouce de sa place j je
demandai le cric, et Fritz qui en avait remarqué un courût le chercher : en attendant je sciai une grosse perche ronde en quelques morceaux pour en faire des
cilindres ; je soulevai ensuite avec le cric la partie de
devant de mon bateau
, pendant que Fritz posait dessous
un des cilindres.
C'est bien étonnant, dit Ernest, que cette machine qui
n'est pas si grosse qu'aucun de nous ,
puisse faire plus que
toutes nos forces réunies j je voudrais bien voir comment
elle est faite en dedans.
Je lui expliquai aussi bien que je le pus ,
la puissance de
lavis d'Archimède, avec laquelle il pourrait, disait-il, sou- lever le monde s'il avait un point d'appui, et je promis à
mon fils de décomposerle cric lorsque nous serions à terre,
pour le lui montrer en dedans. C'était mon système
d éducation d 'éveiller la curiosité de nies w j soit par des
observations intéressantes ,
de laisser d'abord agir leur
imagination et de rectifier ensuite leurs erreurs. Je terminai
la définition du cric par cette remarque générale ;
que Dieu compensait de cette manière suffisamment la
faiblesse naturelle de l'homme
, par la raison ,
la force
inventive et l'adresse des mains
,
et que les réflexions
et les méditations humaines avaient composé une science ,
qui
, sons le nom de mécanique
, nous enseignait à
ménager ou à compenser nos propres forces, et à les
métendre jusque'à l'incnroyable,spar le.moyen des instru- Jack fit alors la remarque que le cric agissait trè, slentement.
Il vaut mieux lentement que pas du tout, mon fils,
lui dis je; on sait de tout tems par l'expérience
,
et les observations
mécaniques ont établi pour principe
, que l'on
perd en force ce que l'on gagne en vitesse ; le cric ne doit
pas nous servir pour lever vite, mais pour soulever un poids,
et pis il en soulève un très-pesant, plus lentement il
opère : mais sais tu avec quoi cette lenteur se laisse
compenser?
Oh oui, c'est en tournant plus vite la manivelle.
Oh non pas du tout, cela ne compenserait rien ; c'est
avec la patience
, mon fils
, et avec la raison; à l'aide
ces deux fées, j'espère mettre mon bateau à l eau ; et
aussitôt j'attachai une longue corde à l arrière de mon
bâtiment, et l'autre bout à une poutre qui me parut être
encore ferme ,
de manière que la corde traînait à terre sans
être tendue
, et devait servir à guider et retenir le bateau
lorsqu'il serait lancé ; ensuite avec un second et troisième
cylindre placé dessous , et en poussant avec le cric , notre
petite embarcation fut mise à flot, et elle sortit du vaisseau
avec une telle vitesse que , sans ma corde sagement
attachée
,
elle aurait couru bien loin de nous dans la mer ,
mais malheureusement elle était tellement de côte,
qu'aucun de mes garçons ne voulut hazarder d'y entrer.
Je m'arrachais les cheveux de désespoir, lorsqu'il me vint
tout-à-coupdans l'idée qu'ily manquait du lestpour la tenir1
en équilibre : je jetai .dans les cuves tout oe que je pus1
trouver qui avait du poids sans tenir trop de placerpeu-àpeu
elle se releva et fut enfin droite et ferme devant nous
nous invitant à y prendre place. Alors tous auraient
voulu s'y je.ter à la fois, et ils-commencèrentà se" pousser
et à disputer qui entrerait, le premier; mais 'je les en',
empêchais, car je voyais clairement que le trajet ' serait
trop hazardeux, et qu'au moindre mouvement de l'un de
ces pétulans enfansla machine pourrait tomber de côté et
les culbuter dans la mer. Pour remédier à cet inconvénient
je pensai à un balancier de perche, avec lequel les
nations sauvages savent empêcher leurs pirogues de serenverser.
Je mis donc encore une fois les -mains à
l'oeuvre pour perfectionner un ouvrage qui faisait la sûreté
de tant.d'ê,lres chéris.
lieux .morceaux, égaux en longueur, de perches de
voile furent placés sur la proue du bâtiment et Vautre sur
la poupe , et attachées avec une cheville en bois, ensorté
qu'on put les tourner à volonté polir pouvoir faire sortir
Notre construction de la place encombrée où elle était'
encore. J'enfonçai de force
,
dans le bôndon d'un tonnelet
vide de brandevin, les bouts de chacune des perches,
et de celte manière, je fus svir que'lorsque mes perches
liraient t'eurnées en travers elles serviraient-de balancier,
et quejeurs tonnelets feraient le contrepoids.
H ne me restait plus rien à faire que. de trouver un
expédient pour sortir dn milieu de nos débris et pour
entrer en pleine mer. Je montai dans la'première cuve,
et je dirigeai mon avant tellementqu'il entrail par la fente
de la paroicreusée qui nous offrait uneporte y alors je
re&sortis et j'abatis soit "avfec la scie
,
soit avec la hache à
droite et à gauche tout ce qui obstruait le -libre passage :
quand cela fut fait nous préparâmes des rames pour notre
voyage du lendemain.
Dans tout ce travail la journée s'était écoulée 5 il
était déjà tard, et comme il n'aurait pas été possible
d'arriver le même soir à terre, nous fumes obligés
, quoiqu'à
contre coeur, de passer une seconde nuit sur les
débris menaçans à chaque instant de s 'écrouler ; nous
prîmes des forces par un repas en règle
, car nous nous
élions à peine donné le tems ,
dans cette journée de
travail, de manger un morceau de pain et prendre un verre
de vin. Infiniment plus tranquilles cependant que le jour
précédent, nous nous livrâmes tous au sommeil; cependant
je pris encore la précaution d'attacher mes instrumens de
natation sous les bras de mes trois plus jeunes fils et de ma
femme
,
afin que si nouvelle tempête s'élevait et qu elle
achevât de détruire le vaisseau
,
il y eut encore ce moyen
de les sauver : je conseillai aussi à ma femme
,
outre
cela
,
de mettre un habit de matelot
, parce que tant pour
nager que pour d'autres travaux qui pouvaient nous
attendre, les habits d'homme sont bien plus commodes.
Elle y consenlit
,
mais non sans peine
, et alla en chercher
un qui convint à sa taille; après un quart d 'heure elle
revint avec le plus joli des habits de matelot qu elle eut
trouvé dans la caisse d'un jeune homme qui avait servi
comme volontaire sur le vaisseau : elle vint timidement
dans son nouveau costume, mais je louai de tout mon
coeur son choix
,
et je lui promis tant de bien et de commodité
de ce changement, qu'enfin elle s'enhardit et rit
elle-même avec ses enfans de son costume; elle grimpa
comme nous dans son hamac
, ou par un sommeil
bienfaisant nous nous préparâmes à de nouveaux travaux,
etc. etc.
Nous ne continuerons pas ce récit 5 on devine que la
famille naufragée arrive avec beaucoup de peine dans
une ile déserte. Ce qu'ils y firent, comment ils y vécurent,
tel est le sujet d'une grande partie de l'ouvrage dont le,
public jouira très-incessament.
LANGUES DU NORD.
Coup-d'oeil sur le climat, le sol et les productions du
royaumede Maroc ( i ).
( Extrait d'un ouvrage danois. )
LE royaume de Maroc est situé entre le 35° j et le 28*
degréenviron delatitude N. II touche vers le septentrion à 1. Méditerranée et au détroit de Gibraltar, vers l'Est de Trcmecen, au pays vers le midi aux déserts sablonneux de l'inteneur
de l'Afrique, et vers l'ouest il est baigné par l'Océan.
e mont Atlas, qui forme une chaîne aussi élevée
qu étendue, ombrage ce pays du nord-est au sud-ouest ; il sert d abri contre les vents qui viennent du désert, et dont le soufîle brûlant détruit la végétation. La chaîne du.
mont Atlas a une telle élévation
vertes de neige pendant , que les cîmes sont cou- toute l'année; la neige rassem- blée sur les flancs se fond pendant l'été
, multitude et fait naître une de ruisseaux, qui en serpentant dans les vallées
et les plaines entretiennent la fertilité et la fraîcheur pen- dant cette partie de l'année 011 le manque de pluie con- damnerait le sol à la stérilité. De la chaîne principale sor- tent plusieurs rameaux qui se répandent dans tout le pays, et produisent, comme la grande chaîne, des irrigations
naturelles qui ont la plus heureuse influence sur la végétation.
Les montagnes que le voyageur qui nous sert ici de
guide a eu occasion d'examiner, se composent de calcaire
(1) Ce coup-d'oeil est tiré principalement de l'introduction à un Traité sur le règne végétal dans le pays de Maroc
,
qui a été inséré
dans les Mémoires de la Société royale de Copenhague
, et qui a pour auteur M. Schousboe, consul de Danemarck, à Tanger.
Voyez aussi le Journal du Commerce et de l'Industrie de Copenhague,
I80r.
ou d'argile
, et quelquefois de l'un et de l'autre. Les terres
calcaires et argileuses paraissent être très-élevées audessus
du granit ou de la base primitive. En considérant
les gisemens et les couches, car des raisons politiques
empêchent de faire des recherchesminéralogiquesproprement
dites, on ne trouve aucune trace de granit, dont la
présence n'est pas non plus indiquée par les pierres et les
cailloux détachés
,
qui &ont répandus près des montagnes.
Les hauteurs calcaires sont tellement remplies de coquilloges
et d'autres produits marins, qu'on ne peut douter un
moment qu'elles n'ayent été formées par la mer. Les hau-.
teurs argileuses sont remarquables parce qu'on y observe
quelquefois des mélanges de spath calcaire feuilleté. Du
reste, il est digne d'attention que toutes ces montagnes
sont recouvertes d'une couche épaisse de terre végétale,
ce qui fait connaître que la végétation est très-ancienne
dans le pays. Un grand nombre de rivières plus ou moins
étendues coupent le sol et en augmentent la fécondité ;
elles pourraient servir aux communications intérieures,
et vivifier plusieurs branches d'industrie
,
si le gouvernement
était plus éclairé, plus doux, et que des lois sages
excitassent l'émulation en protégeant la propriété.
Le climat du pays de Maroc est un des plus salubres
»
des plus beaux de la terre. Les chaleurs n'y sont point
aussi ardentes que la situation géographique pourrait Te
faire croire; deux causes contribuent principalement à les
tempérer; d'un côté la chaîne de l'Atlas arrête les vents
du désert, et de l'autre le voisinage de la mer rafraîchit l 'atmosphère
, et fait alterner les vents qui viennent de l'intérieur
avec ceux de la côte. C'est au centre du pays que
règnent les chaleurs les plus fortes. Les saisons sont marquées
par la sécheresse et les pluies. Celle des pluies commence
à la fin de septembre
,
et dure ordinairement jusqu'en
mars ,
cependant avec quelques variations, selon la
situation des diverses contrées. C'est là l'hiver du pays.
Celte saison, si triste dans les régions septentrionales, où,
elle éteint l'activité de la nature et réduit l'homme à des
ressources artificielles pour se procurer quelques jouissauces,
est ici la plus agréable, la plus propice, la plus
animée. Immédiatement après les premiers jours de pluie,
a terre se couvre de liliacées, dont l'aspect charme l'oeil,
et qui remplissent l atmosphère d'eihafaisons balsamiques.
Lorsqu elles disparaissent, on voit naître une multitude
d auti es plantes et d'autres fleurs également belles , également
richesen couleurs et en parfums. Dans les jours les
plus froids, on n'aperçoit jamais de la gelée ou de la glace,
excepte sur les cîmes des montagnes. La neige et la gelée
anche sont si rares ,
qu'on les regarde comme desphénomènes.
C'est pendant celte saison que le soleil les répand influences les plus salutaires; sa présence anime et ieconde la nature ; OR peut s'abandonner à sa chaleur bienfaisante, et l'on ne craint pas ses rayons comme dans
. les jours de 1 'été. Mais pendant cette saison même, qui
dure sans interruption depuis le mois de mars jusqu'au
mois de septembre
,
l'ardeur du jour est compensée par la fraîcheur de la nuit, qui est aussi agréable que salutaire,
et dont on jouit sans être exposé aux effets dangereux de
1 air du soir dans les régions de la zône ardente. En même
tems, le ciel est toujours pur et serein ; pendant la nuit,
les étoiles y brillent avec un éclat et une majesté qui étonnent
le regard ét produisent sur l'ame l'impression la
plus profonde. Sous ce beau ciel tous les arts pourraient
naître et se perfectionner, tous les talens pourraient
fleurir, et les annales de l'histoire en fournissent la preuve. D illustres romains passèrent jadis dans celle contrée pour
s y livrer à l'étude et à la méditalion. Ce fut là que se développa
l'imagination brillante et l'ame sensible de saint
Augustin
,
dont les ouvrages sont placés à juste litre,
parmi les plus beauxmonumens de l'éloquence chrétienne.
Long-tems l 'architecture
,
la peinture, la sculpture transportée
parles Grecs et les Romains, produisirent des chefsd'oeuvre
, et dans plusieurs endroits on trouve encore des
débris de colonnes, d'aquéducs, de temples
,
des vases et des médailles. Les Vandales de Genséric arrivèrent du
fond du nord ; ils brûlèrent les villes
,
ravagèrent les campagnes
, et renversèrent les monumens. Les arts disparurent
d'une terre qu'ils avaient chérie ; cependant ils lurent
rappelés par les Arabes pendant les premiers siècles de
leur domination. L'industrie
,
le commerce se rétablirent,
et en même tems se formèrent des villes, des écoles
,
des
institutions littéraires ; les poètes, les astronomes, les
médecins, furent protégés par les princes et appelés a
leur cour. Mais des révolutions sanglantes ramenèrent la
barbarie
, et firent triompher un despotisme oppressif qui
mit un terme à tous ces efforts généreux, à tous ces
nobles travaux que provoquait une nature propice, et qui
sont par-tout la gloire de l 'humanité.
.. Les arts les plus simples, les plus nécessaires
,
sont retournés
dans l'enfance. Malgré la fécondité naturelle du
sol, malgré les heureuses influences du climat ,1 l'agriculture
n'a fait aucun progrès depuis plusieurs siècles.
L'existence du laboureur n'est protégée par aucune loi; sa
peine et ses efforts sont mis à contribution sans retenue
et sans ménagement par une multitude de despotes avides;
depuis le chef suprême jusqu'au moindre préposé
,
ils
exercent tous sur le peuple une volonté arbitraire, qui ne
respecte aucun frein. Pour échapper à leur cupidité
,
le
laboureur ne cherche à se procurer que le simple nécessaire,
et s'il gagne quelque chose au-delà, il l'enfouit pour
ne pas exciter l'avidité de ses maîtres. Son travail consiste
à semer et à recueillir les grains les plus essentiels pour sa
subsistance, le froment, l'orge, le mais, le millet et les
pois. Les semences sont confiées à la terre au mois de novembre
ou de décembre, et la récolte a lieu en mai ou en
juin. La préparation qu'on donne à la terre se borne à la
gratter légèrement avec une mauvaise charrue
, et malgré
cette méthode imparfaite on récolte le vingtième et le trentième
grain. On n'emploie d'autre engrais que celui, que
laissent les troupeaux en pâturant. Ceux qui demeurent près
des broussailles et des bois ont une autre manière d'exploiter
et de fertiliser le sol. A-peu-près un mois avant que
les pluies commencent ils mettent le feu aux arbres et
laissent la flamme passer sur l'étendue de terrain dont ils
se proposent de tirer parti. Le terrain ensemencé après
cette opération, qui produit une cendre abondante, est
très-fertile pendant quelques années, mais il s'appauvrit
et se dessèche à la longue
,
si les engrais ne lui donnent
de nouvelles forces. Ce procédé est assez naturel dans un
pays où la population n'est point proportionnée à l'étendue
du sol, et dont une partie des habitans conserve les
moeurs des nomades. L 'arabe, qui habite sous la tente,
ne songe pas à un établissement fixe et permanent. Il brûle
les buissons et les arbres aussi long-tems qu'il en trouve
dans son voisinage ; il déloge ensuite pour chercher une
autre habitation et un autre terrain
, et pour reprendre la
même méthode de culture. On peut donc supposer qu'il
n 'y a de cultivé dans le même tems qu'un tiers environ de
tout le pays. Il est facile de calculer combien ce pays pourrait
gagner en population et en produits
,
s'il était cultivé
d'une autre manière (2).
Le terrain productif ordinaire est en partie argileux,
en partie sablonneux, L'argile est quelquefois si fortement
mêlée d'ocre rouge, que la couleurse communiqueaux productions.
C'est ce qu'on observe sur-tout dans une partie
de la province d 'Abda, non-loin de Saffy. Cette contrée
(2) La méthode des habitans du pays de Maroc indiqué ici, se
pratique également encore dans le nord de l'Europe, et sur-tout en
Finlande
,
ainsi que dans la Su(,de septentrionale. où une partie
considérable du sol est couverte d'épaisses forets. On met le feu à
des espaces de plusieurs lieues
, et la contrée ejitière semble être en
flammes. C'est un spectacle aussi nouveau que surprenant pour le
voyageur étranger qui en'est témoin st!r sa route. Le terrain ainsi
préparé pour recevoir les grains, est abandonné au bout de deux ou
trois années ; on n'y voit alors que des troncs d'drbres épars parmi des
pierres et des mousses ; des arbres naius. des fraisiers, des fougères
y naissent ensuite
, et au bout d'un laps de tems plus considérable t 11 se change en pâturages, où il est défriché eu champs labourables,
est appelée pour cette raison le pays rouge; toutes les productions
qui en viennent sont reconnaissables à une cou";
leur rougeâtre qui leur est particulière ; la cire, la gomme,
la laine en sont imprégnées ; la laine l'est au point qu elle
en conserve des traces malgré toutes les préparations auxquelles
elle est soumise avant d'être fabriquée. On reconnaît
les habitans de la province à leur haïk, dont le blanc
lire toujours sur le rouge.
Dans les provinces septentrionales, les forêts présentent
des chênes lièges, des chênes verts , et une espèce de
sapin qui fournit du bois de construction
, et sur-tout des
planches remarquables par l'odeur de cèdre qu elles exhalent.
Au midi, les bois s&composent de l'argan de Maroc,
de l'acacia, du thuja ; près de Tafilet, Suz, et dans tous
les districts méridionaux, les dattiers forment des bois
étendus et portent des fruits. Au nord on les plante
, mais
ils produisent rarement. Les buissons sont généralement
plus communs que les bois proprement dits; on y remarque
la bruyère
,
l'alaterne
,
l'arbousier
,
le genêt, le pistachier.
Sur les bords des rivières croît le laurier rose , et parmi
les débris des maisons ,
à côté des vieux murs , se montre
l'humble palmette.
Aux environs de Méquiuez (3) et de Fez, on cultive le
qui donnent des récoltes annuelles et régulières. Tel a été à-peuprès
dans tous les pays le berceau de l'agriculture. En Suède
, cette
manière d'exploiter le sol est appelée swedia, et le terrain ainsi
préparé stvedielaiid; on a conjecturé sans invraisemblance que
c'est delà qu'est venu le nom de Suéde
,
suelia
, en suédois moderne
, suea, et en suédois plus ancien
,
switiod, tout ce pays ayant
été couvert long-tems de forêts très-épaisses
, et les pierres, les
rochers
,
dont une grande partie du sol est remplie
, ayant rendu la
culture régulière plus difficile et plus tardive.
(3) Cette ville est maintenant la résidence du roi de Maroc ; on y
compte environ dix mille ames ; elle est située dans une belle plaine,
est entourée de jardins
, et .construite avec assez de régularité. Le
thâteau du prince touche.à la ville
, et à peu de distance est un bois
d'oliviers, gardé avec beaucoup de soin et de vigilance pour l usage
de la cour.
tabac. Les; feuilles sont répandues dans les autres proyinces
par le commère et l'on en a faitdu tabac à fumer j
et du tabac en poudrée Le chanvre est cultivé -dans plusieurs
:-jardins j on en- recueille les racines, qu'on sèche et
prépar.e pour être employées comme le'tabac j elles ont
iine qualité enivrante,. et produisent les mêmes effets que
l'opium ou les boissons, spiritueuses.- Les Maures cherchent
à remplacer ainsi l'usage d4 vin
,
qui leur est interdit
par la loi de Mahomet. Parmi les fruits sauvages , on
observe les jujubes, les câpres, et plusieurs autres d'un
usage général. L olivier croît. également sauvage en beaucoup
d'end-roits
,
mais pour avoir de meilleure huile on le
cultive dans les districts méridionaux.
Rien dé plus riche, de plus agréable à l'oeil, que lés
jardins des Maures qui ont une sortetl'aisanGe. Ces jardins
sont entourés de haies vives , que forment-des cacliers. et
des agaves américaines, qui les uns et -les autres supportent
l'hiver du pays. On y voit des palmiers, des orangers,
des figuiers, des amepdiers, des grenadiers
,
des citronniers
,
plus rarement des abricotiers, des pêchers. En même
temsy croissent en abondance toutes les espèces de melons
et de concombres, les tomates, les artichauds et les
oignons de la meilleure qualité. On aperçoit très-rarement
des poiriers
,
des pommiers
,
des cerisiers
, et-ceux qui sont
épars çà et là entre les autres arbres ont peu d'élévation et
de vigueur. Les jardins sont ordinairement disposés en
terrasses et présentent de tous côtés des aspects pittoresques.,
On est sur-tout frappé de la beauté de ceux que les
consuls des. pays de l'Europe, en relation avec le royaume
de Maroc, ont créés dans les environs des villes où ils
résidept. Les environs de Tanger se distinguent sous cq
rapport, et tous les voyageurs qui abordent dans cette
ville sont enchantés de la beauté des. sites, de la richesse
et de la variété des productions qu'offrent à leurs regards
les jardins des consuls de Danemarck, de Suède et d'Angleterre.
Plàcés sous l'ombrage des palmiers
;
entourés de
fleurs balsamiques et des fruits les plus précieux, ils découvrent
d'un côté des campagnes riantes, des guérêts
fertiles, de l'autre, la mer qui sépare l'Europe de l'Afrique,
ut qui est le théâtre de l'activité commerçante des peuples
du midi et du nord. M. Agrel, consul de Suède, à fait
faire aux environs de Tanger, l'ancienne Tingis, des
fouilles intéressantes; il a trouvé des urnes funéraires,
des vases, des coupes, des bracelets et des médailles romaines
; après avoir parcouru l'intérieur du pays, il a
rédigé la relation de ses voyages; une partie de cette relation
a déjà paru en Suède, l'auteur qui était à Paris il y a
quelque tems, nous a communiqué qu'il allait faire paraître
la suite, aussitôt que d autres occupations, auxquelles
il a été appelé, lui en laisseraient le loisir.
J. P. CATTEAU CALLEVILLE.
VARIÉTÉS.
CORRESPONDANCE.—ANECDOTES.—DÉCOUVERTES, ETC.
MONSIEUR, nous avons l'honneur de vous soumettre deux petites
pièces orientales que nous avons traduites, l'une de l'Arabe, l'autre
du Persan. Depuis plusieurs années
, nous nous sommes livrés à
l'étude de ces langues
, sous MM. Sylvestre de Sacy
, et Langlès ;
jeunes encore, nous espérons que vous accueillerez avec indulgence
les faibles essais que nous osons vous présenter.
Si nous sommes assez heureux pour qu'ils puissent obtenir votre
approbation, et que vous les jugiez dignes de l'impression , nous
vous prions de vouloir bien les insérer dans votre Mercure, en même
tems.
Nous sommes , etc. , vos très-humbles serviteurs.
DUVAL-DESTAINS
,
GRANGERET DE LAGRANGE.
P-aris, ce i5 mars 1813.
LE PRINTEMS (i) ,
( Traduit de l'Arabe, par DUVAL-DESTAINS
.
)
LE printems renaît, et déjà par sa douce influence, le
narcisse et l'anémone, nouvellement épanouis, étalent à
l'envie leurs séduisantes couleurs; ici, lorsque l'oeil pourpré
de la grenade se réfléchit dans le ruisseau
,
l'onde
fugitive semble rougir de honte, là
,
le soleil, paré de
tous ses rayons, lance des gerbes d'or sur le miroir d'un
lac majestueux, le ciel jette sur la terre vivifiée un sourire
de tendresse : tel qu'un époux magnifique (2)
,
il verse
(1) Le texte de cette pièce
,
ainsi que de la suivante
, sera gravé
dans un petit recueil de poésies orientales , qui paraîtra incessamment,
avec la traduction française.
(2) Allusion à la coutume qu'ont les Orientaux lorsqu'ils se
marient. de verser sur la tête de leurs épouses, des perles, des
(liamans, des pièces d'or et d'argent, selon leur richesse ou leur
générosité.
avec profusion sur la tête de sa bien-aimée les pierreries
des ondées bienfaisantes. Alors mille plantes printanières
croissent de toutes parts, et des perles liquides tremblent
suspendues à leurs feuilles délicates. Le volage zéphir qui
vient de cajoler la fleur, court, riche de parfums
,
dévoiler
;en tous lieux le secret qu'elle lui avait confié. Il frémit
doucement, et nous envoie ces suaves odeurs qu'il a dérobées
aux cassolettes des parterres ; et de quelle volupté
nos yeux ne sont-ils pas énivrés lorsqu'ils voyent dans le
calice de l'anémone ces petits grains de musc qui se confondent
avec l'écarlate' de ses feuilles. Tout revit, et l'aimable
printems rend à la prairie sa robe de verdure.
SADY S'ADRESSANT A LA DIVINITÉ.
( Traduit du Persan
, par Grangeret de Lagrange. )
SEIGNEUR ! quelle bonne oeuvre pourrait provenir de
nous si tu n'exauçais nos prières? daigne, par un effet
de ta puissance et de ta bonté
, ne pas détourner de
dessus nous les regards de ta miséricorde.
Je te dévoile mes secrètes douleurs, parce que tu es un
maître dément; mais que te, dirai-je, puisque tu connais
les pensées les plus cachées de nos cçeurs.
Toutes les créatures de c6 mondesont vouées à un
trépas inévitable ; et toi, Dieu puissant!tu es cet être
vivant qui n'est j'amais mort et qui ne mourra jamais.
Créateur dé tous les êtres, tu allumés le.flambeau des
astres , tu nous dispenses la nourriture
, et tu suspends à
la voûte des cieux le soleil resplendissant.
0 Sady ! le souverain des mondes est un Dieu fort, et
toi, tu es faible, tu es pauvre, aie donc les vertus du
pauvre; tu es religieux, mène donc la vie sainte et pure
du religieux.
Lettre sur le commerce des Anglais avec la Chine (i).
( Monthly magazine, august ¡Bu. )
MONSIEUR, le privilège de la Compagnie des Indes,
pour le commerce avec l'Orient, expire en 1814, et rien
n'est oublié pour obtenir du gouvernement que la charte
de la Compagnie soit renouvellée, malgré le grand intérêt
que les négocians en particulier, et le public comme consommateur,
ont qu'elle ne le soit pas. Tout est mis en
usage par les gros actionnaires
, par les directeurs
, par les
fournisseurs, par les agens de tout grade de la Compagnie,
pour égarer l'opinion du public et du gouvernement, et
pour faire durer un privilège qui leur est si profilable.
Mais la vérité et l'intérêt général ont leurs droits aussi,
qui méritent encore mieux d'être écoutés.
Il est constant que les exportations pour l'Inde et la
Chine ont constamment augmenté chaque année
, et sont
maintenant devenus d'une haute importance. Les négocians
qui veulent faire ce commerce, sont néanmoins
obligés de passer encore par les mains de la Compagnie
et sont rançonnés par elle. La Compagnie obligée , de sou- tenir un établissement commercial immense et compliqué,
et forcée parla nature des navires qu'elle employe, de
payer des frets énormes, est surchargée de dépenses telles
que les bénéfices d'un commerce-monopole ne suffisent
pas pour les couvrir
,
quoique ce monopole nous fasse
payer, cemme consommateurs, les denrées de l'Orient
le double de leur valeur naturelle. Il faut donc que les
dépenses et le dividende des actionnaires soient payés
(1) Nous avons cru devoir insérer cette lettre
,
qui renferme des
particularités peu connues en France
, sur le commerce actuel de
l'Angleterre
, et qui est d'autant moins suspecte , que le dessein
de l'auteur est de se plaindre des privilèges de la Compagine des
Indes.
par les négocians
,
qui ne pouvant librement communiquer
avec l'Orient, sont forcés de la prendre pour intermédiaire.
La Compagnie dit que si tout Anglais était libre d'aller
trafiquer en Chine
,
leur imprudence nous brouillerait avec
les Chinois, nation jalouse et vindicative. Mais il s'est
passé vingt-cinq ans depuis que les Américains des Etats-
Unis se sont avanturés à aller à la Chine, où chaque
année leur commerce est devenu plus avantageux, et je
n'ai pas ouï-dire que jusqu'à ce moment les Chinois se
soient montrés jaloux et vindicatifs envers eux, ni que les
Américans aient commis des désordres, et cependant on
ne dira pas que les Américains sont accoutumés à une
police et à un joug sévère. La vrai raison de cette conduite
circonspecte et paisible est que, malgré que trente
navires américains soient généralement en chargement- à
Whampoa, cette nation n'y offre que des individus qui
sentent qu'ils n'ont d'autre protecteur que leur bonne
conduite.
Il n'en est pas de même des équipages de la Compagnie.
J'étais à Canton, en 1812, et j'ai vu de fréquentes
batteries entre les matelots de la compagnie et la populace
chinoise. On avait coutume d'envoyer tour-à-tour une
centaine d'hommes à la fois à terre, pour y prendre un
jour de récréation ; mais presque toujours, avant la fin de
la journée
,
les fumées du sam/chu (espèce d'eau-de-vie
de riz), et la confiance dans leur nombre et dans la protection
de leurs nombreux et grands navires, les excitaient
à insulter les indigènes et à se faire des querelles j et dans
ces occasions
,
s'il y avait en général peu de sang répandu
,
il ne faut l'attribuer qu'à la justice équitable mais
ferme du pays, dont le principe, bien connu de nos
matelots
, est une rigoureuse application de la loi du
talion.
Le gouvernement chinois est obligé envers les anglais
h une conduite d'autant plus rigoureuse
,
qu'il redoute
plus un nombre de deux mille Anglais, matelots ou employés
de la Compagnie, qui se trouvent souvent à Canton
,
soumis aux mêmes chefs. Il n'ignore pas que depuis
les agrandissemens de la Compagnie dans l'Inde, elle des a avant-postes presqu'aux portes de la Chine, et il n'a
jamais voulu souffrir qu'elle mît une garnison à Macao.
Je ne doute pas que la conduite des Anglais ne fût
meilleure, et la police mieux entretenue parmi eux, et
avec moins d 'inquiétude de la part des Chinois, si nous
avions seulement à Canton
, un simple consul investi du
pouvoir de maintenir la police parmi les Anglais
,
qui
n 'auraient plus d'autres liens entr'eux que d'être compa- triotes et de s'occuper chacun de leurs affaires.
Le commerce avec la Chine une fois libre deviendra.
pour nous le plus important de tout l'Orient. On sait que
la population de cet empire est immense; dans les provinces
septentrionales
,
les hivers sont si froids que non- seulement les draperies
,
mais les fourrures composent
les vêtemens des classes mitoyennes et riches. A Canton
même, la température est si variable durant la mauvaise
saison
, que les étoffes anglaises de laine sont portées par
les mêmes classes, sur-tout le matin et le soir. Nos exportations
pour ce pays ont constamment et progressivement
augmenté. Outre les articles communs en plomb
, en fer, en cuivre et en fer-blanc, dont la quantité est déjà
immense, nous y envoyons beaucoup d'étoffés de laines
légères ou drapées, des bijouteries, des horloges, des
pendules
, et des montres de grand prix. Le costume et
les habitudes des Chinois n'admettent à la vérité ni nos
soieries, ni notre linge, ni nos souliers, ni nos bottes j
et cependant je me souviens d'avoir fait des emplettes à
Canton
,
dans une boutique très-bien assortie de tous ces
articles, et tenue par un ancien employé de la Compagnie.
Les seuls Européens et Américains qui se trouvaient
en ce pays suffisaient pour faire prospérer un trèsgros
commerce de tous ces objets
,
dont jamais aucun
indigène ne fait usage. Il y a des magasins de tous les vins
et de toutes les liqueurs de l'Europe.
Mon opinion est que les revenus du fisc augmenteraient
beaucoup par les suites d'un commerce libre avec la
Chine, et cela sans aucune augmentation dans les droits
de douane. Le commerce , par l'intermédiaire de la Compagnie
, est tellement dispendieux que, dans nos boutiques
de Londres
, nous payons le thé hyson
,
première
qualité, quatorze shillings (i), tandis que la même qualité
se vend en boutique dans toutes les villes de la Confédération
américaine cinq shillings (2)
, quoique cette
marchandise ait mille lieues de plus a faire. Les qualités
moindres sont à bien meilleur marché. Et comme l 'Angleterre,
quoiqu'en guerre, traverse tous les Océans sans
payer plus d'assurances que les navires neutres, le bon
marché de la denrée en augmenterait considérablement
la consommation. Le fisc y trouverait son compte, et les
jouissances du peuple, en seraient fort accrues.
Les principaux articles d'exportation de la Chine
,
sont
les soiries écrues ou manufacturées
,
le thé
,
la porcelaine
,
les nankins et le sucre. De ce dernier article
,
l 'Europe
entière pourrait être abondamment approvisionnée
parles seuls marchés de Canton, de Batavia et de Calcutta,
à un prix moindre de moitié que le prix du sucre
aux Antilles. L'abominable système qui porte des Africains
dans les îles pour y cultiver un sol homicide cesserait
tout-à-fait, si les nations entendaient mieux leur
intérêt ; et cela arrivera tôt ou tard.
Libres d'entraves et de monopoles
,
les Américains
commencent à nous supplanter dans le commerce du
continent. Il nous ont déjà enlevé complètement le commerce
des fourrures qui se faisait entre la côte du nordouest
de l'Amérique et la Chine. Il est vrai que les lainages
et les quincailleries nécessaires pour se procurer
(1) Plus de 16 fr. de France qu'il faut réduire à 12 fr., à cause
de la dépréciation de leur papier monnaie.
(2) Six francs.
les fourrures sont achetées de nous ,
mais c'est tout. Les
négocians anglais ne peuvent participer à Ils seraient ce commerce. obligés de passer par les mains des agens de
la Compagnie à Canton
, pour vendre leurs fourrures
, et
n auraient pas la permission de transporter et vendre leurs
retours en Angleterre. Les Américains
, au contraire
changent leurs fourures , en denrées chinoises
,
dont ils
approvisionnent leurs propres marchés et ceux de l'Europe.
Que si l Océan était laissé libre à l'industrie anglaise
, ce serait pour nous un vaste champ abondant en riches récoltes. Telles sont nos relations avec l'Espagne
et l 'Amérique espagnole, que nous ne tarderions pas
à les approvisionner d'objets manufacturés depuis Valdivia
jusqu 'à Saint - François. Avec les doilars que
nous en recevrions en échange de nos produits ; avec les fourrures que nous obtiendrions en échange de nos
étofres de laine et de nos quincailleries; avec les bois
de sandal et autres bois précieux d'Amérique; avec les
perles de la mer du Sud
, nous acheterions à Canton
toutes les valeurs immenses , que ce marché fournit à
l'Europe.
Ces aperçus sont le fruit de l'expérience, et valent bien
d 'être mis sous les yeux du public.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Arithmétique politique.
Voici le résultat sommaire, authentique,du dernier dénombrement
fait en Angleterre, en 1811, par ordre du
parlement, et dont les tableaux ont été distribués à chacun
de ses membres. Il n'est ici question que de la Grande-
Bretagne qui comprend, comme on sait, l'Angleterre
proprement dite, l 'Ecosse et le pays de Galles, mais non
pas l'Irlande.
Nombre des maisons habitées 2,101,597
Nombre des familles qui occupent ces maisons. 2,544,215
Maisons qu'on est en train de bâtir et qui ne
sont pas encore occupées 18,04
Nombre des familles principalement employées
à l'agriculture 895,998
Nombre de celles qui s'occupent au commerce,
aux arts et métiers 1,129,049
Nombre des personnes mâles.. 5,693,587 I
Mâles employés dans l'armée et / 6,334,087
la marine 640,500 j
Nombre des personnes femelles 6,262,716
Total des mâles et des femelles........ 12,596,603
Ce tableau peut fournir les observations suivantes.
1°. Les quatre cinquièmes pour le moins des familles
habitent seules dans leur maison.
2°. Le nombre des maisons qu'on bâtit, et qui, sans
être occupées encore, doivent l'être (car on ne ferait pas
les frais de les bâtir sans la perspective très-probable de
les louer ou de les habiter) ; ce nombre, dis-je
, est au
nombre total des maisons existantes comme 1 est à Il3,
c'est-à-dire que là où il y a n3 maisons existantes on en
bâtit une.
Si l'on admet, d'après Arthur Young, que le nombre
des maisons nouvelles est la mesure des progrès de la
prospérité d'un pays quelconque
, et si l 'on suppose que
l'une dans l'autre chaque maison n'est complètement
terminée qu'au bout de l'année entière
, on pourrait croire
que la richesse dela Grande-Bretagne augmente de 775 tous
les ans; mais on ne peut admettre ce résultat avant de
savoir combien
,
chaque année, il y a de maisons détruites
sans être réédifiées
, et si les réédifications ne sont pas
comprises dans le nombre des maisons qu'on bâtit porté
au tableau
, ce que nous ne savons pas.
3°. On voit, dans ce tableau
, que le nombre des personnes
qui vivent de l'agriculture est inférieur à celui des
personnes qui vivent des autres arts ,
dans la proportion
de9à11 à-peu-près; et que c'est (à très-peu de chose
près) le tiers de la population totale
,
qui s'occupe de travaux agricoles. Ce résultat est assez curieux. Les économistes
français du dernier siècle estimaient qu'un pouvait pays en général nourrir sa population agricole et encore un pareil nombre par dé-là. Ceci prouve qu'un pays peut
en nourrir encore deux fois autant. Il est vrai que le com- merce y fait entrer des denrées alimentaires; mais on a des raisons de croire que ce qui entre jusqu'à présent de
cette manière dans la Grande-Bretagne, est encore dans
une fort petite proportion avec la totalité des alimens
consommés dans !e même pays. ,
4
"-
Enfin ce tableau nous fournitl'observation suivante : c^est que si le nombre des familles qui s'occupent d'agriculture
ajouté au nombre d2 celles qui cultivent tous les
autres genres d'industrieprésentent un total de 3,025,047,
et si le nombre total des familles est de 2,544,215, il y a par conséquent 519,168 familles qui vivent uniquement
du revenu de leurs terres et de leurs capitaux, ou sur les reveuus réels des autres, comme les familles des
fonctionnaires publics, civils, militaires ou religieux.
JEAN-BAPTISTE SAY.
Çrajette littéraires.
TURQUIE.
CÉSARÉE EN CAPPADOCE.— Il existe ici, depuis quinze
ans , un grand collége grec, où l'on enseigne la philosophie
,
l'histoire
,
la géographie, le grec ancien
,
le grec
moderne, le français, etc. On sait que les chrétiens de
Cappadoce
,
après avoir perdu leur langue naturelle, qui
était celle des Grecs
,
tombèrent dans la barbarie, et que
pendant plusieurs siècles
,
ils n'ont parlé que le turc.
Les prêtres mêmes ne célébraient la messe qu'en langue
turque ! Mais depuis que notre archevêque, homme trèssavant
et vrai patriote, a engagé les chrétiens de son diocèse
à établir des écoles grecques dans presque tous les
cantons et toutes les villes
, et particulièrement dans Césarée
,
lieu de sa résidence, le grec moderne est devenu
langue dominante
, et on le parle déjà dans toute sa
pureté. Le directeur du grand collége de Césarée est un
ecclésiastique fort instruit, qui jouit par ses vertus et ses
talens d'une estime générale. Le pàtriarche de Constantinople
protège nos écoles de la manière la plus généreuse.
Les ouvrages de Saint-Basile
, notre patron , ne
sont plus des énigmes pour les ecclésiastiques de Cappadoce.
Les bonnes études ont, en fort peu de tems, adouci
nos moeurs et éclairé notre raison.
SMYRNE. — Il vient de s'établir dans cette ville une
Société grecque d'encouragement pour les sciences et les
arts ,
composée de savans distingués , et d'un grand
nombre de riches négocians. On assure que les fonds de
cette Société sont déjà considérables. Son but est de faire
imprimer, à ses frais, les ouvrages les plus importans,
et de propager ainsi les lumières dans toute la Grèce. A
peine s'est-elle établie
,
qu'il a paru une traduction en
grec moderne de la fameuse Grammaire deBullmann,
professeur de littérature grecque en Allemagne, et une
Rhétorique complète
,
d'après les rhéteurs anciens et
modernes. Ces deux excellens ouvrages ont été imprimés
à Vienne, sous la direction du savant et laborieux Alexandre
Basili. On en est redevable aux frères Oikonomos
,
tous deux professeurs de premier ordre au collége grec
de Smyrne
, et à la Société d'encouragement qui a fourni
les fonds nécessaires pour les frais de l'impression.
Plusieurs membres de celte Société s'occupent déjà
d'une Histoire universelle
,
dont le premier volume va
paraître. Nous donnons tous ces détails
,
dans la persuasion
que les amis de la Grèce littéraire les apprendront "
avec satisfaction.
( Extrait d'une lettre de Smyrne. )
CYDONIE.— Le savant père Benjamin
,
de Lesbos
,
cidevant
professeur des sciences physiques et mathématiques
dans notre collège
, a composé depuis long-tems
un grand Traité de Physique en plusieurs volumes, qu'il
se propose de faire imprimer h Venise. Cet homme vénérable
,
le premier qui nous a apporté la physique expérimentale,
est aujourd'hui le plus célèbre physicien de la
Grèce. Il a parcouru , pour son instruction
, une grande
partie de l'Europe savante. Il est, comme on sait, ancien
élève de l'Ecole polytechnique de Paris. Le grand archevêque
d'Ephèse, Dionysios Kalliarchis, a toujours donné
au père Benjamin les marques de l'amitié la plus sincère
et la plus respectueuse , et, de plus
,
il continue de protéger
les élèves de cet excellent professeur.
( Extrait d'~Êpprit 6 ~Ao'ytoç, )
ATHÈNES. —Lord Megs a fait faire des fouilles dans les
environs d'Athènes qui ont produit, dans l espace de six
semaines
,
près de 13oo petits vases peints de différentes
couleurs, trouvés dans un caveau souterrain.
ITALIE.
MILAN. — M. le chevalier Lamberti travaille depuis
long-tems à un ouvrage de critique intitulé : Illustrazioni
omeriche
, ou Eclaircissemens sur Homère. Le mérite
connu de cet habile philologue, nous fait présumer d 'avance,
que son travail sur le père de la poésie sera accueilli
par tous les Hellénistes.
PISE. — M. Petroutzopoulo
,
savant grec de Leucade,
s'occupe, depuis deux ans, d'un grand ouvrage sur l'histoire
et les antiquités de cette île, si fameuse chez les
anciens. M. Petroutzopoulo possède un riche cabinet de
médailles leucadiennes. Il a aussi copié fidèlement toutes
les inscriptions anciennes que l'on trouve dans sa patrie.
On ne peut trop louer le zèle infatigable de cet homme
aussi éclairé que modeste
,
qui sacrifie une grande partie
de sa fortune, pour donner au public une histoire complette
de son pays. Le premier volume de cet important
ouvrage paraîtra très-incessamment.
ALLEMAGNE.
NÉCROLOGIE—L'Allemagne vient de perdre encore un
de ses savans distingués
,
M. Erhard ( Chrétien Daniel ),
né à Dresde, le 6 février 1759, mort le 17 février 1813 à
Leipsick, où il était professeur de droit criminel. Il était
en même tems conseiller du tribunal suprême de Saxe..
La perte de M. Erhard a excité les plus vifs regrets. Il
fut également honoré comme jurisconsulte, comme magistrat
,
et comme auteur, traducteur ou éditeur de pluso
ieurs ouvrages ibmportans. Les pri,ncipaux sont :
Le Droit criminel de Saxe. — La traduction en allemand
du Traité sur les lois pénales, de M. le sénateur
Pastoret. — Les Considérations sur la législation de
Léopold en Toscane. — La Critique du Code prussien. —
La traduction en allemand du Code Napoléon.
M. Erhard a aussi bien mérité de l'Université de Leipsick,
et par le talent qu'il y montra comme professeur, par le zèle et avec lequel il contribua toujours à l'éclat et à
l'augmentation de cet établissement. Elle se souviendra long-tems, avec reconnaissance, de tout ce qu'il fit pour elle , pendant qu'il en était le cbef ou le recteur. Ce fut à principalement qu'elle dÛt la protection spéciale que
S.
M. l'Empereur des Français daigna lui accorder, en 1806. Il eût aussi l'honneur de présenter à S. M., à Erfurt,
en IB08, sa traduction du Code Napoléon, et il en reçut des témoignages de satisfaction.
M. Erhard est encore le fondateur du Journal Littéraire
e Leipsick, et de la Société pour les sciences relatives à
i administration. Ses leçons sur le droit criminel, sur la
théorie de la législation
, sur les connaissances, particulièrement
nécessaires aux jeunes magistrats, attiraient un grand concours d'auditeurs, et il y joignait, volontairement
chez lui, des conférences auxquelles venaient assister
beaucoup de personnes plus instruites que des élèves ; les étrangers distingués par leurs talens et par leur rang se faisaient quelquefois un plaisir d'y être admis.
( Extrait du Morgenblatt. )
VIENNE. Une nouvelle feuille périodique intitulée Journal littéraire dé Vienne, : a commencé en janvier
dernier. La rédaction est divisée en plusieurs branches
et confiée à des personnes connues par leurs
talens. La théologie sera rédigée par M. le chanoine
de Natter; la chirurgie par M. le docteur Rust, premier
chirurgien de l'hospice général de Vienne; la philosophie
par M. FrédéricSchlegel ; l'histoire par M. de Hormayer;
la philologie par M. Copetar, secrétaire à la bibliothèque
impériale; la littérature orientale par M. de Hammer;
la géographie, la topographie et les voyages, par M. Nizius;
la politique et l'économie politique, par M. Adam
Müller, et les belles lettres par M. Mathaeus de Collin.
—M. Koerner a été nommé poëte du théâtre de la
cour à Vienne, avec un traitement de 1500 florins.
—Parmi les nouvelles pièces données sur le théâtre de
Vienne, on distingue la tragédie de Germanicus, par
madame Caroline Pichler, et une autre intitulée Annibal,
par M. de Rothkirch, dont quelques scènes ont été insérées
dans le Musée allemand de Fr. Schlegel.
Une autre tragédie en cinq actes ,
intitulée Giqfar, ou
la Chute des Barmécides, va être représentée incessamment
,
accompagnée d'un prologue de M. de Hammer.
—On prépare une édition complète des OEuvres de madame
Caroline Pichler. Les trois premiers volumes qui en
ont paru contiennent le roman d'slgathocle, qui a été traduit
en français par madame de Montolieu.
— L'archiduc Jean a proposé un prix de soixante ducats
et un accessit de dix pour la question suivante: « Donner
la Géographie de l'Autriche intérieure, depuis l 'an 800
jusqu'à la cession de la Styrie à Léopold duc d 'Autriche.
On aura égard à l'extension successive des pays et à la
généalogie des Ottocars." Les Mémoires devront être
adressés directement à l'archiduc Jean, avantle 1er novembre
1813. Dans le cas où aucun Mémoire ne serait jugé
digne du prix, on accordera à chacun des deux meilleurs
trente ducats
, et le concours sera de nouveau prorogé.
— M. L. A. Hesse, vient de traduire en allemand le
Glaneur de M. A. Jay, qu'il fait imprimer dans ce moment
à Vienne. Le public français sera sans doute curieux de
connaître la manière dont il a été jugé par nos voisins les
allemands. Voici ce qu'en a dit un de leurs Journaux littéraires
le plus accrédité ( Journal littéraire de Leipsick) :
uLe Glaneur de M. Jay est une production estimable j
n c'est un ouvrage bien pensé et bien écrit, le style de
tt l'auteur, sa manière de raisonner, la clarté et la pré-
» cision qui règnent dans ses idéesindiquent suffisamment
* que M. Jay a pris des bons modèles pour guides
,
qu'il a
» formé son goût en étudiant ( Dasterdurch dast studium
n stinem geschmack gabildet habe. ) »
BAVIERE. — Munich. — L'établissement lithographique
de Munich continue de publier par livraisons, les dessins
des meilleurs maîtres. On a trouvé le moyen de les copier
sur la pierre, au point qu'il est fort difficile de quelque trouver différence entre l'original et les estampes. On tire
ensuite sur cette pierre autant d'épreuves que l'on veut.
ETATS-UNIS.-En juillet dernier, le nombre des ga- zettes publiées dans les Etats-Unis était de 364, dont i58 étaient dans le sens républicain
, et I57 du parit fédéral.
De ces gazettes ,
huit étaient imprimées en langue allemande
,
cinq en français, deux en espagnol, le reste
en anglais. Neuf de ces journaux seulement existaient
dès avant la révolution américaine.
Le nombre des gazettes en Angleterre n'élait pas si considérable, puisqu'à la même époque il n'allait, pour toute 1 'Angleterre, qu'à 198, dont 54 publiées à Londres.
ANGLETERRE. M. Arthur Young, si connu par ses nombreux écrits sur l 'agriculture, et par ses voyages en France et en Italie
, a été frappé d'une cécité absolue.
HOLLANDE. — M. de Siegenbek a publié le premier
cahier d'un ouvrage périodique hollandais
,
principalement
consacré à la littérature et aux beaux-arts. Ce journal', qui paraît à Harlem sous le titre de Musée de littérature et
de beaux-arts ,
offre dans son premier cahier plusieurs
articles interessans
, entre autres un mémoire sur le choeur
des Corinthiennes dans la Médée d'Euripide;un commentaire
sur F épisode Nisus et Euryale, et des morceaux sur Laurent de Médicis, Bossuet et Lambert Fonkate, ancien
poëte hollandais.
RUSSIE.—L 'académie des sciences de Pétersbourg a proposé
un prix de cent ducats pour la meilleure chronologie
comparée, complète et rectifiée des auteurs Byzantins,
depuis la fondation de Constantinople jusqu'à la prise de
cette ville par les Turcs.
Les mémoires écrits en langue latine, française, russe
ou allemande peuvent être envoyés jusqu'à la fin de 1813.
MERCURE ÉTRANGER.
.N° VI.
LANGUE PORTUGAISE.
ODEA NOITE (i).
DEOSA, que esp&lhas pela elhprea zona ,
No mudo carro de évano brunido , As sombras repousadas
, os amores
De furtivo dceòro;
Turque accompanbas com fié1. esc6Ita ,
'
Ao prazo dado
, o amante impaiiente, ' £ ,
c'o piedoso manto ,
enc6bres roubos
De divinaes prazeres;
Que as doces leis de Vénus
,
de Cupido
( Almo recobro da viraz Natiir'a )
Benigna estendes nos callados tectos , Nos namorados bõsques : -
Que pédes hs estrellas mâts propicias
Um frouxo "rayo de modes lobrilho
, Com que os rubís da bôcca
, com que os lyrios
-
.
Do peito entre-ver deixas.
Por tanto ouves os gratos murmurios
Dos amantes ditosos
, que red6bra5 ,
r
Em teu louvor
,
pelo macio amparo , Que em tua sombra encontraô.
(t). Cette ode est extraite du Recueil de Poésies lyriques portugaises, d<
fRANCISCO MANOEL. ..
Ouves o som do trépide ribeiro ,
Que inflammado dos meigos &ys vizinhos,
0\
Novo Alplieo
, se appressura, uumorado,
Apòz nova Arethusa.
Saô mais doces
,
de noite, e mais mim&sos
Os affagos de Amor. A luz patente
Do Sol cODstrange o gôsto , e sòlta ao Pejo
Mui reservadas rédeas.
E a Nympha
, que òIha
,
pelo Céo luz!do ,
AquI Léda
,
alii Io
,
alem Caliío
, E o cortejo de estrellas, com que as honra
Naô-deslembrado J6ve ;
Que
, como ella, nas sélvas
,
junto aos rios
, Outrera éssas estrellas se humanaraô ;
E os troncos , como a élla
, que a convidaO
C'o susurro das folhas;
T6ma a Léda
, ou Calixto , por traslado,
Cérra ao Recato a rabujenta bôcca
,
Co* a mesma maô , com que ameigàra a face
Do porfiado amante.
Nolte melh6r que o dia
, quem naô te ama ?
Quem naô vive mais brando
, em teu regaço , Despindo da alma
, e dos cansados membros
O dia affadigado ?
Tu dàs vida aos vergéis
, com teu suave
Prolinco lentôr ; a curva Roza
, O Lyrio
, a quem pendeu o Sol ardente,
Se Irguem
, e se re-toucaô.
As Penas
, e os Cuidados
. que os humanos
Coracoes remordiéiô
, como abrdlhos ;
As Ambiçoês
, os perennàl's Procéssos,
( Cruris equuleos da aima ! )
Ao ver descer o Somno
, que , a teu lado Vem rerlinado , no tardio coche
, E derramar
, nos ares , o reereio
Do plàcido socêgo j
.
Affroxando os cordeis
.
jà manso e manso , Des-cahem maô dps infernJtes supplicios , Que daô
, antes da morte
, aos imprudentes,
Que espanca-los naô ousad :
Que
, naô sabendo pôr Honras
,
Riquêzas
No merecido grào
, sao desditosos
, Saô baldoês da Fortuna
. saô Captivos
Do insolente Orgulho.
Vem estender, sobre o meu leito
,
oh Noite,
Com maô amiga
, o manto do Socego,
Negado a camas r£gias
, e a bordadas
Cobértas oppressoras.
Vem consolar do aointe dos Destines , Das invejas dos m^os
, o assiduo Vate
, Que trabalhou por ser aos seus prolicuo , Eufeitando a Virtude.
Tu
, em teu seyo o torna , e lhe refrésca
Com léve sôpro a frente
, e a fàce roxa
Das chammas
, que lIO sangue lhe ateiàra
Apollo enfurecido.
Vein
,
Noite amena , vein ; traze comtigo
Os Sonhos agradaveis
. que o Céo brando Por prémio guarda , mais mimoso
, as nòbres
Fadigas do Parnasso.
V em spargir pelos olhos
,
pelos membros
As , maôs cheias
Que escolhêra M, aosrplalinegouidas papoulas , nas descuidadaj
Ribanceiras do Lélhes.
Que eu, com grinaldas, com festoês das flores,
Que ao teu surgir, despontaô do casûlo
Sempre , a Tigrato, em quanto alento a vida ,
'
f
Cobrirei teus altar^s.
Traduction.
ODE A LA NUIT.
DÉESSE ! qui, de ton char d'ébène
,
laisses tomber, à travers la
xône éthérée
,
les Ombres
,
mères du repos, qui rendent moins
sauvages les beautés pudiques j
Compagne fidelle, qui guides au rendez - vous juré l'amant
impatient, et qui couvres de ton manteau compâtissant les doux
larcins faits à la Volupté ;
Source vivifiante
,
où la Nature répare ses forces ! toi qui étends
l'empire adoré de Vénus et de Cupidon et sur les paisibles toits et
sur les bosquets amoureux ;
Qui empruntes aux étoiles propices l'éclat modeste de leurs faibles
rayons , pour laisser entrevoir les rubis d'une bouche charmante et
les lis d'un beau sein !
C'est pour prix de tant de bienfaits que tu entends les voix
reconnaissantes des amans heureux, qui redoublent les concerts de
tes louanges
, sous l'abri délicieux qu'ils doivent à tes ombres j
Que tu entends le murmure du fleuve aux vagues frémissantes
, qu'enflamment les tendres soupirs d'un couple voisin
, et qui
,
nouvel
Alphée
, se presse ,
brûlant d'amour, sur les pas d'une nouvelle
Aréthuse.
C'est dans- la nuit que les caresses de l'Amour sont et plus douces
et plus pénétrantes. La lumière éclatante du Soleil captive le Plaisir;
elle rassure la Pudeur craintive et l'arme d'une réserve plus austère.
La nymphe
,
qui contemple dans les cieux étincelans la douce lo la tendre Calixto, la divine Léda, , et ce cortège d'étoiles que
Jupiter reconnaissant se plut à immortaliser;
Quand elle r-appelle à sa pensée que jadis ces beaux astres
s'humanisèrent dans les forêts
,
près des fleuves qu'ils habitaient et
qu'elle est prête à céder, comme ces mêmes astres ,
séduite comme
eux par la fraîcheur et le frémissement du feuillage qui l'invitent
à aimer ;
Eue prend soudain Léda ou Calixto pour modèles
, et ferme la
bouche austère de la Sagesse avec la main dont elle vient de caresser
le visage enflammé de son amant.
Qui ne t'aime, ô Nuit préférable au Jour! Qui ne vit heureux,
mille fois heureux dans ton sein ? Tu rends le calme à notre ame ,
et ranimes nos membres épuisés des fatigues du jour.
Ta fraîcheur suave et féconde donne la vie aux vergers ; la rose
languissante et le lis
,
dont les rayons brûlans du Soleil font tristement
pencher la tête
, se relèvent et recouvrent leurs charmes.
Les douleurs
.
les soucis qui déchirent comme des roues ,
le coeur
de l'homme; l'ambition
,
les procès éternels
, ces cruels bourreaux de
nos auies tourmentées ;
A l'aspect du Sommeil qui, assis non-chalamment à tes-côté'S ,
sur ton char aux roues tardives
,
vient répandre dans les. airs les
délices du calme et de la sérénité
,
S'affaiblissent insensiblement et suspendent les tortures infernales
qu'ils donnent, avant la mort, aux imprudens qui n'ont point le
courage de les repousser ;
Et qui ne sachant pas peser à leur juste mesure les Honneurs et
les Richesses
,
deviennent les artisans de leur propre malheur, lesjouets
de la Fortune
,
les esclaves de l'Orgueil insolent.
0 Nuit! que ta main amie vienne répandre sur mon lit un calmes
heureux, ce calme refusé à là couche somptueuse des Rois et aux:
couvertures brodées des Tyrans (i)! 1
Viens consoler des rigueurs du Destin et des traits de l'Envie le
poëte studieux qui consacre ses veilles.utiles à sa patrie
, et se complut
à parer la Vertu de nouveaux charmes !
Recueille-le dans ton sein ! de ta douce haleine rafraîchis son
visage et ses joues embrâsées des flammes qu'alluma dans son sein
Apollon furieux !
Viens, viens, Nuit adorée! environne-le de cette troupe gracieuse
de Songes
, que le Ciel bienfaisant réserve comme la plus
douce récompense
, aux nobles fatigues du Parnasse !
Viens répandre à plaines mains sur ses yeux , sur ses membres
fatigués
,
les pavots langoureux que Morphée a cueillis sur les rives
oublieuses du Léthé !
Et moi, plein de reconnaissance pour tes bienfaits , tant quedurera
ma vie
,
de ces fleurs (2) qui, à ton approche, rompent leurs
calices
,
je tresserai des guirlandes, pour en parères autels.
Extraits de la vie de Dom JEAN DE CASTRO
,
quatrième
vice-roi des Indes; par JACYNTO FREYRE D'ANDRADA.
L'AUTEUR florissait au 17e siècle, sous le règne de
Jean IV, le fondateur de la Dynastie des Bragance,
qui ravit aux Espagnols le trône de Portugal conquis
par la politique de Philippe II.
Celte histoire du dernier des grands hommes qui
illustrèrent, en Asie
,
le nom portugais
,
est considérée
(i) Aux couvertures brodées des tyrans. Les anciennes Chroniques portugaises
rapportent d'un vice-roi des Indes, que le souvenir de ses actes
tyranniques l'agitait tellement dans le silence de la nuit, qu'il lui était impassible
de souffrir sur lui la plus légère couverture.
(3) De cesgeurs. Belles-de-nuitet autres fleurs qui ne s'ouvrent quêta nuit..
comme classique. Elle est conçue et écrite dans la belle
manière des anciens, trop rarement imitée et à peine
sentie par les historiens des lems modernes. Souvent
c est la pompe majestueuse de Tite-Live 5 plus ordinairement
l elegante concision de Salluste: le style est noble,
grave, austère même et d'une impétueuse rapidité. On
y trouve' sur-tout une couleur de mélancolie qui
s explique très-bien par les circonstances sous l'empire
desquelles ce livre fut composé. Il servit de passe-tems
et de consolation à Freyre d'Andrada dans la solitude
profonde où il s était réfugié pour fuir la tyrannie
espagnole, à cette époque fameuse où le duc de
Bragance, dont il s'était déclaré le partisan dévoué,
faisait ses premières armes contre les généraux castillans.
Andrada mourut à Lisbonne, en i65^
,
âgé de 60 ans feulement. *
Cet ouvrage a été traduit en plusieurs langues. Le
père Francisco Maria del Rosso, qui en a publié une
élégante version latine, caractériseparfaitement l'auteur
original :
(( Magni est apud lusi/allos no?ninis IJabet enim
» n narrando nail mediocrem jucunditatem et illabo-
, » ratum candorem: pressus est, et velox ut historicum
K decet, quill tamen obscurus sit, vel supinus. Elegan-
» fiam sectatur, sed non jejunam ; acumen ,
sed mi/iimd
a> illiberale. »
Pour mettre le lecteur à portée de bien juger du
. mérite d'Andrada et de connaître sa manière de narrer,
qu'il me suffise de donner ici la traduction du passage
qui a trait à l'expédition de Tunis, où le caractère
farouche et entreprenant de Barberousse se trouve
admirablement dessiné paf l'Historien portugais.
el Le fameux Barberousse infestait depuis long-tems la
Méditerranée ; il se signalait par une telle bravoure , une
habileté si consommée, un bonheur si constant , que
l'infamie du corsaire s'effacait devant l'extraordinaire
^ génie de l'amiral. Charles-Quint, rassasié de triomphes,
trouvait dans ce seul ennemi l'écueil de sa longue prospérité.
Grandissant chaque jour en puissance et en
renommée, Barberousse passa au service du Sultan, qui
l'accueillit comme le plus redoutable des chrétiens. Du
produit de ses rapines
,
il acheta l eminente dignité e
Capitan-Pacha, apparut de nouveau sur la Méditerranée
à la tète de flottes nombreuses, et dévasta les côtes de
Naples et de Sicile, que ne purent défendre ni le courage
de leurs habitans, ni la protection de l'Empire. On ne
saurait nombrer les captifs dont il chargea ses vaisseaux.
Plusieurs de ces malheureux sacrifièrent leur foi au besoin
impérieux de la liberté; trop faibles aussi contre les
cruautés dont on les accabla ! des peuplades entières furent
exterminées
, toutes les marines furent détruites
:
la g loire
de ce formidable ennemi s'accrut, parmi les Barbares
,
de
l'excès de nos misères et des fléaux dont il nous avait
frappés.
, • ,
« Bientôt son ambition s'accrut avec ses prospérités^
le sujet se lassa d'obéir: je ne dirai point par quels
artifices il usurpa le royaume de Tunis ; ces détails ne
sont pas de mon sujet: mais Charles-Quint vit avec
inquiétude et jalousie 1 apparition de cette nouvelle puissance.
Barberousse était maintenant fort de sa propre
force, et avait pour auxiliaire tout l'empire Ottoman. Les
vastes domaines de Charles touchaient par tous les points
à ce nouvel état, et l'ennemi se retranchait, en quelque
manière
, aux portes de la chrétienté. Ces Maures valeureux
,
qui ne manquaient que de discipline, intruits par
tin général consommé, avaient bientôt connu leur force
et l'avaient tournée contre l'Europe, si voisine de leur
territoire. L'Empereur résolu de réunir une puissante
armée, d'attaquer Barberousse dans son repaire de Tunis,
e exi er sur la mer où il serait moins dangereux comme Pirate qu il ne l'était comme roi, des ne pouvant porter que coups isolés dont le tems et quelques victoires lui
feraient justice. Charles retira toutes ses vieilles bandes
s garnisons d Italie, les remplaça par des recrues, fit
e grandes levées dans la Haute Allemagne et dans les
Pays -Bas, enrôla des Italiens et des Espagnols, auxquels
se joignirent plusieurs seigneurs et une nombreuse
noblesse ; soldats volontaires qui ne voulurent servir que pour honneur. Cette entreprise, était réputée sainte: elle
semblait éminemment nécessaire ; l'Empereur s'y mon- trait en personne: l'enthousiasme s'empara d'une foule de
t braves aventuriers brûlant du desir de paraître à ce pieux
et brillant fait d armes. Le rendez-vous général fut assigné
en Sardaigne où Charles fit la revue de cette belle armée
forte de 25ooo hommes d'infanterie stipendiée; les volontaires
en formaient l élite et étaient presque aussi nombreux.
Chaque jour le camp se grossissait de nombreux
soldats. n
L'auteur, après avoir dit comment le Portugal s'était
empressé d'unir ses forces à celles de l'Espagne pour repousser l 'ennemi commun, poursuit ainsi sa nar- ration :
«La conquête de Tunis et de la Goulette
, sur-tout la destruction de sa flotte
,
avaient réduit aux dernières
extrémités le redoutable Haradin Barberousse. Sur terre, il avait perdu son pouvoir usurpé; et sur mer , son
renom
de pirate: toutefois cet indomptable et vigilant ennemi
n était pas si complètement abattu qu'il ne fut
, pendant
plusieurs années encore, le fléau de l'Italie. Il avait déposé en des lieux sûrs la meilleure partie de ses trésors; c'était sa dernière planche dans le naufrage. Il osa paraître dans Constantinople où la mémoire de ses disgrâces était
encore récente
, et lorsque Soliman éprouvait (ine profonde douleur de la perle de Tunis et de son armée navale. Le
vaincu fit un utile emploi du fruit de ses rapines. Uu
.
présent d'une inestimable valeur affaiblit dans F ame du
maître des souvenirs cruels et désarma sa colère. Les voies
étant si heureusement aplaniesj, Barberousse put soutenir
les regards du Sultan et lui tint ce discours:
n Abattu comme je le suis par d'éclatans revers, que ta
hautesse juge du mal que je puis faire encore aux infidèles,
par celui que je leur ai déjà fait. Dans mes commencemens
,
je tentai la mer avec deux galiottes mal armées;
de rapides succès me rendirent bientôt riche, puissant,
formidable
, et je ne cessai de faire aux chrétiens une
guerre cruelle avec le produit de leurs propres dépouilles.
Déjà les bagnes de l'Afrique ne pouvaient plus contenir
les captifs dont je les comblais. J'apparus sur les côtes de
Naples
,
dans la Pouille
,
dans la terre de Labour, et j 'y
exerçai de tels ravages que le sang de leurs citoyens n 'y
est point encore desséché, ni leurs larmes taries. Les
galères de Sicile que la terreur tenait enchaînées dans le
port, y pourrissaient sur leurs ancres. Cet André Dona ,
l'orgueil de l'Europe et l'objet des magnifiques éloges de
ses princes
,
qu'il dise combien de fois il a forcé de voiles
^ et de rames pour fuir les pavillons de Barberousse ! c'est
donc le témoignage de mes ennemis mêmes que j'invoque
à l'appui de mes oeuvres. L'Empereur des chrétiens
,
irrité
de mes succès, voyant avec indignation et dépit que le
seul Barberousse formait une ombre à ses victoires, a
réuni, pour accabler un seul homme
, toutes les forces de
l'Allemagne
,
de l'Italie
,
de l'Espagne et de la Flandre ;
et bien que son bonheur accoutumé l'ait suivi dans cette
entreprise, quel fruit en a-t-il retiré? De la gloire, je
l'avoue..... mais point d'avantages solides. Il a intrônisé
dans Tunis un nouvel ennemi pour en détrôner un autre;
et cette victoire dont on fait tant de bruit en Europe, elle
n'a pas été si complète, si heureuse qu'elle ne lui ait coûté
cher : il l'a payée de la perte de plusieurs navires et d'un
bon nombre de vaillans hommes. Il est tems encore,
Seigneur.' de porter des coups terribles à la chrétienté
affaiblie par une longue guerre, affaiblie par cette victoire
même qui l'exalte et lui fait une perfide illusion. Que hautesse fa arrête ses regards sur cette célèbre Ceuta, la clef
du détroit de Gibraltar, et la porte à jamais mémorable
par laquelle les vaillans Maures allèrent subjuguer les
Espagnes: les Portugais s'y cachent timidement derrière
quelques pans de murailles démantelées et n'y tiennent
qu une faible garnison ; plus occupés du soin d'inquiéter
et de diviser leurs voisins que de veiller à leur propre
sûreté. Eblouis par leurs étonnantes prospér tés en Ot'ient,
ils dédaignent leur terre natale j semblables à ces fleuves
dont le lit grandit à mesure qu'ils s'éloignent de leur
humble source. S 'il entre dans les hauts desseins de soumettre
un jour a tes armes ce beau royaume de Portugal,
daigne me confier une flotte suffisante, je rangerai d'abord
Ceuta sous ton obéissance, et par cette seule conquête,
les nations de l'Occident apprendront à ne prononcer ton
nom qu avec respect et terreur. »
SANÉ.
LANGUE ESPAGNOLE.
Del comercio de los Romanos, desde la primera guerra
de Cartago, hasta Constantino elMagno; por Don
Antonio Zacarias de Malcorray jàzanza
,
secretario
en la Clase de artes y oficios, de la Real Societad
economica de Valladolid
,
etc. i tomo in-4

commerce des Romains, depuis la première guerre
de Carthage, jusqu'à Constantin le Grand ; par
Antoine Zacharie de Malcorra y Azanza, secrétaire
de la Classe des arts et métiers, de la Société royale
et économique de Valladolid. i vol. in-4
'.
Si les destinées des empires s'accomplissent par des
révolutions dont l'humanité et la philosophie ont toujours
à gémir, il est consolant aussi de voir les peuples
belligérans fonder au milieu des guerres même, en.
s'étudiant d'une manière plus particulière, lespremières
bases d'un rapprochement durable et détruire des préjugés
respectés par le tems et l 'ighorance.
Combien, sous ce rapport, la guerre actuelle avec
l'Espagne ou avec quelques-unes de ses provinces ,
n'a-t-elle pas détruit d'opinions erronnées que le défaut
ou le petit nombre de relations littéraires avec cette
contrée accréditaient chaque jour? Des hommes qui
n'étaient pas étrangers aux lettres l'étaient le plus souvent
à la littérature espagnole, et renforçaient tous les
jours, par leur ignorance, une opinion aussi peu exacte
que raisonnée sur l'état des sciences dans cette belle
partie du continent.
De grands intérêts politiques ont enfin mis ces deux
nations dans la nécessité de se connaître, et dès ce
moment la culture respective de leur langue a été elles pour un de leurs premiers besoins. Nous avons appris
alors que nos voisins possédaient non-seulement des
* richesses littéraires dans tous les genres, mais qu'en
traduisant nos meilleurs ouvrages dans leur langue, ils
nous avaient encore rendu une justice qu'il était tems,
à notre tour, de leur rendre.
C est dans cette vue que j 'ai cru devoir indiquer ici un des ouvrages qui m'ont paru mériter les honneurs de la
traduction. En commençant par celui-ci, j'ai moins été
.guidé par mon choix que par un pur hazard qui m'a
conduit à en traduire quelques chapitres. En plaçant un de ces chapitres, par extrait, sous les yeux du public, je
désire contribuer pour ma faible part et autant qu'il sera
en mon pouvoir, a faire connaître la langue espagnole
aux personnes qui l'ignorent, et les mettre à portée
d'apprécier un de ses écrivains.
Du commerce des Romains
, etc. — u A présent que
par un consentement unanime des nations les plus éclairées
,
le commerce est considéré comme la base de la
force et de la puissance des étais; un illustre et savant
corps de l'Europe a désiré savoir quel fut le commerce des
Romains qui fondèrent la plus vaste et la plus formidable
monarchie du monde.
» Les Romains qui furent si redoutés, si opulens et si
puissans, auraient-ils possédé aussi le commerce le plus
riche et le plus florissant? L'empire le plus stable est-il
celui de la force ou celui de l'industrie? Les richesses
quelque immenses qu'elles soient pourront - elles être
permanentes dans un état où le commerce sera mal
dirigé ?
" Telles furent les considérations qui portèrent Colbert,
celui auquel la France est redevable d'un si grand nombre
d'excellentes Institutions, à charger le célèbre M. Huet
d écrire l histoire du commerce et de la. navigation des
anciens. Quel plus urand éloge pouvait mériter F illustre et
savant corps dont j'ai parlé
, qu'en conformant ses idées à
celles de Colbert? Quel sujet plus intéressant à traiter que
celui qui fut considéré comme grand par un homme aussi
justement célèbre? Cette proposition offre non-seulement
un point obscur et douteux de l'histoire pour les savans
et les amateurs de l'antiquité romaine , mais elle renferme
encore des vues profondes de politique et d économie
civile pour ceux qui ont part au gouvernement des peuples
et des Elats.
n Si l'on avait donc à déterminer quel fut le commerce
d'un royaume séparé du nôtre par l'intervalle de sixsiècles,
que conviendrait-il de faire?
» Il faudrait d'abord connaître le caractère
,
le génie,
les usages et la législation des habitans de ce royaume f
car toutes ces considérations ont une puissante influence
sur le commerce de chaque nation : le considérer dans
ses diverses époques , car le commerce varie suivant les
tems ,
les usages, les opinions et les révolutions des étals:
examiner quel est le commerce inférieur entre la capitale
et les provinces, et quel est le commerce extérieur de ce
royaume avec les autres états: former enfin la balance de
tous ces résultats pour savoir si ce commerce est actif ou
passif, utile ou préjudiciable.
n Telle est la marche que je suivrai dans mes recherches
sur le commerce des Romains, pour connaître le génie,
les usages ,
lés principes et les lois qui purent influer
sur leur commerce, je remonterai jusqu'aux premiers
tems de Rome, je diviserai le grand intervalle de près de
onze siècles
,
qui sépare Romulus de Constantin
, en trois
époques fameuses dans l'histoire.
1°. Depuis la fondation de Rome jusqu'à la première
guerre de Carthage
,
lorsque les Romains sortirent pour la
première fois de l'Italie.
2,°. Depuis la première guerre de Carthage jusqu'à la
bataille d'Actium
,
à la suite de laquelle un simple citoyen
parvint à être souverain,
-
'
JO. Depuis la bataille d'Actium jusqu'à Constantin
, . qui ayant vaincu Maxence et Licinius
,
vit réunir à lui seul
l empire d'Orient et d'Occident.
" La première époque comprendra les jours de la longue
enfance et la rapide adolescence de la république. La
seconde embrassera l'époque brillante des conquêtes, les
révolutions
,
les désordres de la monarchie et les dernières
convulsions dela liberté expirante. La troisième, enfin,
contiendra les siècles horribles du despotisme et de la
tyrannie
,
lorsqu auprès du trône, si souvent ensanglanté
des Césars, l'on vit ceux-ci s'arracher mutuellement le
sceptre, tandis que les Romains, de jour en jour plus
abattus, ne fesaient qu'empirer d'état.
^
» L'on verra de cette manière quel fut le commerce de
la république et celui de l'empire : l'on verra tour-à-tour, Rome libre et Rome esclave.
» Dans la première époque, je démontrerai que les
Romains, pauvres et soldats
,
n'eurent aucune inclination
aucun soin, aucune connaissance du , commerce.
« Dans la seconde, que les Romains déjà puissans par la guerre ,
dédaignèrent le commerce par orgueil et ne pensèrent à s'enrichir qu'avec les dépouilles de toutes lei
nations.
n Et dans la troisième
, que ce peuple esclave et
corrompu , n'ayant qu'un commerce passif et ruineux,
tomba de nouveau dans la pauvreté et la barbarie.
,. n D obscurs et faibles qu'ils étaient, les Romains par- vinrent à être puissans et illustres par la guerre j ils stt procurèrent d'immenses richesses par la force et le pillage,
et les perdirent par leur luxe et leur mollesse.
v De cette manière se trouvera démontrée d'elle-même
l'erreur du savant M. Huet, lorsqu'il dit:» Les Romains
Il doués (} 'une profonde sagesse, n ignoraient pas combien
« les richesses étaient nécessaires à leurs desseins, et
» qu ils n 'avaient pas de moyens plus sûrs, pour les
a acquérir
, que le commerce. n ,
n Pour éviter toute méprise, Je prévins mes lecteurs
que je n'ai point l'intention de parler de ce petit trafic qui
se fait chez toutes les nations
,
même les plus pauvres et
les moins fréquentées. L'illustre et savant corps qui m'a
donné l'idée de traiter ce sujet, a des vues plus élevées,
plus étendues et plus générales auxquelles je m efforcerai
d'atteindre. Il sera donc question ici d'un commerce en
grand
,
qui penétre de son esprit toute une nation
,
qui
anime l'industrie
,
les arts et la navigation
, et se trouve
vivifié à son tour par ces puissans moteurs: en un mot,
d-un commerce propre à enrichir un empire
,
à augmenter
sa puissance et à le rendre florissant. Tel est enfin le genre
de commerce que les Romains ne connurent jamais, n
C. V.
Rouen, le la avril 1813.
LANGUE ALLEMANDE.
Anecdotes sur la science des physionomies, imitées de
l'allemand d*ANTON WALL.
ON peut avec le meilleur coeur du monde et le zèle le
plusardentpourlavérité, s'enthousiasmerpourles erreurs
les plus funestes et les répandre ; Lavater en fournit,
la preuve. Il imagina que l'étude des physionomies
pouvait contribuer au bonheur des hommes, et augmenter
l'amour qu'ils devaient avoir les uns pour les
autres. Bientôt il se persuada qu'on pouvait en faire
une science exacte, fondée sur des principes certains
, et soumise à des règles invariables. L'idée était neuve,
il la répandit avec le feu et la chaleur qui le caractérisaient.
Tout enthousiasme est contagieux, et le sien se
communiqua rapidement, sur-tout en Allemagne ; on
rassembla des portraits, des dessins ; des cabinets entiers
se remplirent de ces profils qu'on nomme des
silhouettes; on mesura avec exactitude le front, le nez,
les coins de la bouche de toutes ses connaissances. On
tira des inductions immanquables du moindre pli., de la
plus petite ride, pour expliquer le caractère moral de
toutes les personnes qui étaient déjà bien connues ,
et
on se trompa sans cesse sur les traits de celles qu'on
connaissait peu ou point du tout. Quelques observateurs
plus froids voulurent s'opposer à l'erreur commune,
on se moqua d'eux; ils se turent et haussèrent
les épaules. Cependant la chaleur de cet enthousiasme
se refroidit peu-à-peu, ainsi qu'il arrive toujours: on
s'aperçut qu'on portait les jugemens les plus faux; on
commença à douter, on approfondit, on compara, et
on prêta l'oreille aux leçons de l'expérience et du vieux
bon sens. Aujourd'hui on peut enfin dire tout haut,
que rien au monde ne serait plus désastreux que cette
prétendue connaissance des physionomies, si jamais
on pouvait en faire une science dans les formes, et qu'il
y aurait beaucoup plus à perdre qu'à gagner,
Si l'on pouvait jamais à des signes certains
Connaître à fond le coeur des perfides humaias.
Mais enfin, gràce au ciel, ces signes n'existent pas.
Les deux anecdotes suivantes, très-vraies et très-authentiques,
prouveront du moins qu'il y aurait tant
d'exceptions à faire aux règles d'une telle science, que
ces règles mêmes ne seraient plus d'aucun usage.
LE BEAU SÉDUCTEUR. — Première histoire.
UN jeune homme d'une famille distinguée et opulente,
étudiait dans une université d'Allemagne : nous le nommerons
Lemberg; il était de la taille la plus avantageuse , et portait la physionomie la plus séduisante; tous les traits
de son visage étaient en rapport et dans les proportions
les plus heureuses ; son front sur-tout et son regard annonçaient,
d'après les règles infaillibles de Lavater, candeur
et noblesse; il avait dans son sourire cette expression
d'affabilité et de grandeur qu'on sent mieux qu'on ne peut
l'exprimer. Tous les hommes éprouvaient en l'abordant
un sentiment de bienveillance et même de respect , et
toutes les femmes une admiration bien tendre et bien
exaltée : celles qui avaient un peu de littérature l'appelaient
l'Apollon du Belvédère ; les autres ,
le beau Lemberg,
et toutes enviaient sa conquête.
Une chambre dans les mansardes de la maison où demeurait
le plus beau des hommes
,
était occupée par une
jeune orpheline qui vivait d'un petit commerce de modes
qu'elle venait de commencer , et du travail de ses mains.
Elle avait vingt ans ,
de la beauté, des grâces, et jouissait
d'une réputation intacte. Notre jeune homme la rencontrait
quelquefois sur l'escalier, et elle lui avait plu: sans doute
*
elle le trouvait aussi très -beau; mais à peine se permcttaitelle
de le regarder, et passait modestement à côté de lui
les yeux baissés
, et si vite qu'il ne pouvait engager l'entretien.
Il est impossible, pensa-t-il, qu'avec une telle physionomie
cette jeune fille ne soit pas compatissante; essayons
de ce moyen...,et cette fois la physionomie de Julie ne le
trompa point. A leur première rencontre sur l'escalier,
après l'avoir salué poliment
, et passé sans s'arrêter, elle
entend un cri perçant, se retourne, et voit le beau jeune
homme assis sur une marche, soutenant sa jambe
, et venant
,
disait-il
,
de se heurter si violemment et si maladroitement
contre la balustrade de fer, qu'il craignait de
s'être cassé l'os de la jambe. Grand Dieu ! dit Julie
enrayée
, que faut-il faire? Je vais vîte appeler un chirurgien.
— Non, non ,
Mademoiselle, ce n'e,t qu'une contusion
, et je sens que je puis marcher, dit-il en se levant
avec peine et s'appuyant sur la balustrade: si seulement
Vous étiez assez bonne. Mais en vérité je n'ose.... —Dites
Monsieur, voulez-vous que je vous aide à monter
jusqu'à la porte de votre chambre.... Il fallait traverser
un palier; elle s'avance, lui présente son bras, sur
lequel il s'appuya assez fortement
, en feignant de boiter
très-fort, et en lui faisant mille excuses.—Ce ne sera, dit-il,
qu'une forte écorchure, qu'un peu d'eau fraîche guérira 1
c'est là
,
Mademoiselle, ce que je n'osais pas vous demander.
— Et ce qu'ilest bien aisé de vous donner, Monsieur,
lui dit-elle, et le laissant appuyé contre la porte ; elle courut
çbez elle. Dès qu'il l'eut perdu de vue ,
il se redressa et
fut en deux sauts dans sa chambre, étendu sur une chaise
longue
,
et ne doutant pas que sa compatissante voisine
ne vînt lui apporter de l'eau, et se promettant bien d'employer
ce moment pour lier connaissance. Il fut à demi
trompé dans son attente : Julie revint en effet avec un
vase d'eau
,
mais accompagnée du propriétaire de la maison,
qui logeait au troisième, et qu'elle avait appelé en
passant. — J'ai pensé
,
dil-elle en entrant, que M. Ekelin
vous serait plus utile que moi, pour lirer votre botte et
panser votre jambe ; je désire
,
Monsieur, que vous soyez
bientôt guéri ; et avec un doux sourire
,
elle posa le vasé
d'eau sur la table et elle ressortit.
Lemberg était si consterné
,
qu'il ne songea: pas même
à la remercier. Nous ne savons comu1ent il se tira d'affaire
avec l'honnête bourgeois pour ne pas lui montrer cette
jambe où il n'y avait pas le moindre mal ; mais depuis ce
moment, il ne pensa plus qu'aux moye s de séduire cettecharmante
petite fille, à qui les dilïicultés et la modestie
prêtaient encore de nouveaux attraits. A peine put-il
attendre deux jours pour lui reporter son vase et la remercier.
Il trouva la porte fermée, il sonna, et ce fut la vieille
dame Ekeliu qui vint lui répondre : -Si vous avez quelque
commande d'ouvrage à faire à Mlls Julie, lui dit-elle, c'est
moi qui les reçois, et vous n'avez qu'à dire. — Je venais,
Madame, lui rapporter ce vase et la remercier. — Donnez
seulement, Monsieur, le vase est à moi, et je ferai votre
commission ; bien aise que vous soyez bien guéri. Et il fut
obligé de retourner comme il était venu. Julie, en effet,
s'était fait une loi, dans sa position isolée, de ne point recevoir
d'hommes; mais elle recevait avec plaisir les dames
qui venaient acheter chez elle et lui commander quelque
ouvrage. Lemberg sut intéresser à la jeune marchande
plusieurs dames de sa connaissance, pour qui ses moindres
paroles étaient un oracle, et Julie qui était peu connue
eut bientôt des pratiques et plus d'ouvrage qu'elle n'en
pouvait faire. Elle apprit de ces dames même que c'était à
son voisin qu'elle les devait, et ne put s'empêcher d être
touchée de la reconnaissance de ce jeune homme pour un
service aussi léger, et de le remercier la première fois
qu'elle le rencontra de l'intérêt qu'il prenait à elle. Depuis
l'accident prétendu
, on se disait toujours quelques mots
en passant: peu-à-peu on s'en d't davantage ; mais Lemberg
n'avait pas encore obtenu l'entrée de l'appartement
de la petite marchande. Enfin un jour qu'il avait vu sortir
la vieille bourgeoise, il prétexta une commission pressée
d'une dame
, et se fit ouvrir : il se conduisit si respectueusement,
si décemment, que Julie se serait crue ingrate
en ne faisant pas une exceplion pour lui; et il était si beau
que, sans se l'avouer encore à elle-même, elle ne résistait
pas au plaisir de le regarder et de l'admirer quelquefois
fout à son aise; d'ailleurs son honnêteté la rassurait. Elle
le reçut donc de tems en tems ; puis plus souvent, et il
se conduisit avec tant d'adresse et de retenue, qu'enfin
elle n'eut plus aucune crainte
,
le regarda comme un ami
que le ciel lui avait envoyé
, et lorsqu'il la quittait, elle lui
demandait quel jour il viendrait la revoir. Peu-à-peu il
devint plus familier, sans cependant qu'elle eût encore à
se plaindre. Un soir en la quittant il l'embrassa
,
elle ne se
fâcha pas ; le lendemain il revint, et Julie fut effrayée : il
mettait ordinairement quelques jours d'intervalle entre ses
visites
, cette vertueuse jeune fille croyait qu'elle avait été
trop complaisante la veille, et celte fois il trouva une résistance
inébranlable
,
même à cette légère faveur; il pria,
pleura, tomba aux pieds de Julie
,
le tout en vain ; il obtint
cependant son pardon
,
mais après avoir juré de se
tenir dans les bornes d'une simple et pure amitié.
Un jour en entrant chez elle, il la trouva tnute en pleurs,
et voulut absolument en savoir la raison, il apprit enfin,
après bien des sollicitations
,
qu'un marchand de Lyou de
qui elle achetait ce qu il lui fallait pour son commerce,
avait tiré une lettre-de-change à vue sur elle de cent écus,
et que ne pouvant les payer elle allait être conduite en prison.
Julie sanglottait, se tordait les mains
,
était inconsolable.
Lemberg lui serre la main, sort, et va chez un honnête
fabricant qu'il connaissait beaucoup, parce qu'il était
son compatriote. II savait par hasard que cet homme venait
de recevoir une assez forte somme. - Cher Wisfeld,
lui dit-il, j'ai un besoin pressant ,
absolu, de cent écus; si
vous ne me les prêtez pas à l'instant, vous me réduisez au
désespoir, et il n'y a aucune extrémité à laquelle je ne me
porte. Je suis mineur
,
il est vrai, mais honnête homme ;
vous connaissez mon père, vous savez comme il est riche
et avare ,
il me donne à peine de quoi vivre
, et cependant
je n'ai pas fait encore de dettes : je vous ferai mon billet de
celle-ci, et dès que je serai émancipé je vous rend:ai celle
somme avec les intérêts
, et j'y joindrai une éternelle reconnaissance.
L'honnêteWisfeld le regarda un moment et lui
dit : il m'est impossible de ne pas vous croire, il n'y a qu à
vous voirpour être sûr que vous ne voulez pas faire un mauvais
usage de cet argent, et qu'il me reviendra; voilà vos cent
écus. Lemberg lui fit son billet, l'embrassa en le nommant,
son bienfaiteur, et courut porter cette somme à Julie.
Payez votre lettre de change, lui dit-il, et voyez en moi
un ami. Julie toujours en pleurs fut si étonnée, qu'elle
ne put proférer une parole; long-tems elle resta immobile
sur sa chaise, les yeux fixés à terre, enfin elle se lève,
embrasse Lemberg, repose un instant sa tête contre lui;
Oui, mon ami, lui dit-elle enfin, je suis pauvre, vous
êtes riche
,
j'accepte ce service si grand, si essentiel, de
votre amitié, non point comme un don
,
mais comme un
prêt, je travaillerai jour et nuit pour vous le rendre peuà-
peu. Lemberg combattit cette idée, elle persista: cette
petite dispute de générosité dura quelque tems; le jour
commençait à tomber, Julie voulait aller chercher de la
lumière, Lemberg la retenait, et elle se laissait retenir.
Depuis trois jours qu'elle était dans les plus affreuses angoisses
, sans manger, sans dormir, pleurant continuellement,
elle était très-aflaibîie
,
la reconnaissance l'affaiblit
plus encore. Lemberg sut profiter de ce moment, de l'obscurité.......
Il aurait fallu un miracle pour sauver Julie
, et
il ne se fait plus de miracles.
Le lendemain matin une dame qui devait un gros
compte à Julie, ayant appris qu'on la poursuivait pour un
paiement, lui envoya non-seulement ce qu'elle lui devait,
mais elle v joignit ce qu'il fallait pour compléter les cent
écus. Julie, qui venait de passer encore la nuit dans des
larmes plus amères que les précédentes, alla attendre
Lemberg sur la porte de la maison et les lui remit. «Reprenez
cet argent, lui dit-elle, c'est le seul moyen qui
vous reste de diminuer ma honte et mon malheur. » Il le
reprit, et alla la voir souvent, dans l'espoir de la surprendre
encore dans quelque moment de faiblesse ; mais
cette infortunée
, revenue à elle-même et à ses principes
innés de vertu, déplorait l'erreur d'un moment et n'y retomba
plus.
Un soir en sortant de chez elle
,
il reçut une lettre qui
lui annonçait que son père était à l'extrémité et voulait le
voir ; il partit en poste, lui rendit les derniers devoirs,
devint possesseur d'une fortune considérable, et revint
au bout de six mois à l'université. Son premier soin fut
d'aller voir Julie : à peine put-il la reconnaître; au lien
de cette fraîcheur brillante, il ne retrouva qu'une figure
pâle, maigre
, et des yeux enfoncés à force de pleurs ; elle
jeta un cri perçant en l'apercevant. Dieu! Lemberg, lui
dit-elle
, vous revenez ,
je vous revois ; hélas ! vous ne retrouvez
plus que l'ombre de Julie; mais vous la sauverez
de l'opprobre; à-présent, je recevrai tout du père de mon
enfant. Lemberg frémit, il questionne; il apprit que Julie
payait cher un moment de faiblesse, et qu'elle allait être
mère. Elle lui demanda ce qu'elle devait faire. J'en suis
fâché, dit-il froidement, c'est très-malheureux Il se
leva, sortit deux louis de sa poche, les posa sur la table,
et sortit. Julie, au désespoir, lui écrivit pour lui demander
ses ordres
, et n'eut point de réponse; elle écrivit encore,
et plusieurs fois
,
même silence. Enfin elle employa
M. Ekelin
,
qui s'en chargea à regret; il aimait mieux ménager
son riche locataire que la pauvre Julie, et Mm. Ekelin
lui reprochait, avec dureté, de n'avoir pas toujours
fermé sa porte. M. Ekelin parla: Lemberg lui imposa
silence, lui dit que Julie n'avait aucune preuve contre
lui, qu'un jeune homme aurait bien à faire de se charger
des enfans de toutes les filles faciles
, et qu'il l'obligerait
de ne plus lui en parler, ce que M. Ekelin lui promit en
lui demandant mille pardons, et lui offrant même de
chasser Julie de chez lui. Cette pauvre malheureuse se vit
forcée de porter sa plainte devant les tribunaux; g
fut sommé d'y paraître
, et le plus beau des hommes_preta
un serment solennel de n'avoir jamais approche de Julie.
Ce serment, ou plutôt ce parjure, le libérait de toute o igation
envers la mère et l'enfant, d'après les lois u pays.
Quelques dames, qui rendaient plus de justice à la pauvre
et toujours vertueuse Julie
,
eurent soin d'elle -, mais son
coeur était blessé à mort, elle donna la vie à un fils, le
portrait de Lemberg, qui mourut au bout de trois mois ;
et sa mère, qui n'avait plus qu'un souffle d existence ,
le
suivit autombeau.. Lemberg ayant fini ses études, se mit en possession de
ses biens, qui consistaient en trois belles terres seigneuriales;
il obtint une charge considérable, et épousa une
riche héritière.
Son ami Wisfeld
,
qui lui avait prêté les cent écus,
avait eu des malheurs
,
essuyé des banqueroutes , et se
trouvait très-gêné dans aes affaires ; un jour dans un pressant
besoin d'argent, il se rappela les cent écus prêtés à
Lemberg, et lui écrivit très-honnêtement pour le prier de
les lui rendre: Lemberg ne lui répondit point; les inquiétudes
et les chagrins occasionnèrent peu après à Wisfeld une
maladie qui termina sa carrière; il laissa une veuve et trois
enfans; on trouva dans son bureau le billet de cent écus ,
on écrivit au riche Lemberg, qui répondit qu'il ne devait
rien ; on l'appella en justice, il parut en personne, reconnut
son billet, et avoua qu'il avait reçu les cent écus;
mais, continua-t-il, le billet et la dette sont nuls, puisque
les lois du pays annullent tout billet fait par un mineur, et
je l'étais quand je fis celui-ci; je n'avais que vingt ans.
Les juges stupéfaits le regardèrent en silence ; ils
essayèrent sur lui les motifs de l'honneur et de la pitié:
tout fut inutile; ils renvoyèrent les parties, mais en même
tems ils payèrent de leur poche les cent écus à la pauvre
veuve, et firent écrire en détail sur leurs registres l'indigne
procédé du beau Lemberg, ordonnant de plus qu 'on
tâcherait de se procurer le portrait en miniature du beau
et indigne Lemberg, pour l'attacher au bas du registre,'
comme un monument de son infamie
, et une leçon pour
> ne plus se fier à la seule physionomie.
L HONNÊTE VOLEUR.- Seconde Anecdote.
LE duc de ***, l'un des plus riches pairs de la Grande-
Bretagne, allait de Londres à une de ses terres ; il
n était accompagpé que d'un seul domestique. A peine
étaient-ils à six milles de la capitale, qu'en pissant petit bois, il un se vit entouré de six hommes à cheval; deux
s assurèrent du domestique, deux autres tinrent le cocher
en respect, et les deux derniers, postés aux deux portières
du carrosse , mirent au duc le pistolet sur la gorge : Voire
portefeuille, milord, dit un des voleurs qui avait une physionomie horrible ; le duc tira de sa poche une bourse
bien garnie et la lui donna : votre portefeuille, milord,
dit le même homme en pesant la bourse d-c la mai»
gauche et armant le pistolet de la droite. Le duc voyant
qu'il ne pouvait plus reculer, sortit son portefeuille, avec le plus grand sang-froid, et le lui remit. Le voleur l'ouvrit
,
le visita avec soin
, et y mit assez de tems pour que le duc eut tout le loisir de considérer l'affreux visage de
cet homme. Jamais te seigneur n'avait vu des yeux plus
petits, plus louches, un nez plus écrasé par le haut et
plus fourchu
, une bouche plus carrée, des lèvres plus
serrées, des joues plus enfoncées, un menton plus pointu
et plus recourbé en avant : en vérité, pensait il, la nature
l'a marqué pour le métier qu'il fait ; il serait honnête homme
qu'on ne voudrait pas le croire. Le voleur tira quelques
papiers du portefeuille, et le rendit au duc: bon voyage,
milord, lui cria-t-il en s'éloignant de lui à bride abattue,
et tournant du côté de Londres.
Le duc arriva chez lui, visita son porte-feuille 011 il avait
deux mille cinq cents livres en billets de banque, et fut
tout étonné d'en trouver encore cinq cents. Il raconta
son aventure à tous ses amis, en ajoutant: je donnerais
tncore cent livres pour que vous pussiez voir le visage
de ce coquin ; non jamais la nature ne dessina avec plus
de force les traits et la physionomie d'un voleur de grand
chemin.
Il avait depuis long-tems oublié cette rencontre ,
lorsque se trouvant à Londres deux années après ,
il reçut
par la petite poste la lettre suivante :
« Milord, je suis un pauvre juif allemand: le petit
prince dont j'étais sujet nous suçait le sang pour entretenir
une belle meute, un brillant équipage de chasse, et
une petite cour bien ridicule. Excédé des extorsions auxquelles
nous étions en butte et des injustices qui nous accablaient,
je partis avec cinq autres juifs pour l 'Angleterre;
je tombai malade en route, le bâtiment qui nous conduisait
fit naufrage sur les côtes; un homme que je n avais
jamais vu était sur le rivage, il se jeta à la mer, et me
sauva au péril de sa propre vie ; il me conduisit dans sa
maison
,
fit venir un médecin
, me nourrit, me prodigua
les secours et les soins les plus recherchés : c'était un fabricant
en laine qui avait douze enfans, je guéris chez lui,
et il ne me demanda d autre rétribution que d aller le voir
de tems en lems. Je lui fis quelques visites. Un jour
que je remplissais ce devoir
, je le trouvai triste et abattu :
c'était au commencement des troubles d'Amérique ; il
avait expédié pour huit mille livres de marchandises à
Boston
, et les négocians de celte ville
,
auxquels il les
avait confiées, refusaient de le payer ; il m'a,voua qu'une
lettre de change tirée sur lui était échue dans quatre
Semaines
, et qu'il était ruiné de fond en comble s'il ne la
payait pas. J'étais hors d'état de lui fournir cet argent,
mais je pensais que je lui devais la vie; je pris sur-le-champ
la résolution de l'exposer pour lui : je m associai les cinq
juifs qui m'avaient suivi d'Allemagne en Angleterre, sur
lesquels je pouvais compter, comme eux sur moi, je les
conduisis à l'endroit du chemin par 0\1 vous deviez passer,
Milord, et on j'avais projeté de vous attendre. Vous volis
ressouvenez sans doute encore de ce qui s'y est passé ; je
pris deux mille livres dans votre portefeuille, j'en trouvai
cent dix dans la bourse, j'écrivis une lettre anonyme à
mon ancien hôte, j'y joignis les deux mille cent cinquante
livres dont il avait besoin
,
et j'ajoutai que j'en demandais
le remboursement quand il serait en état de lefaire. Je
sauvai par là mon bienfaiteur : mais les Américains ne
l'ont point payé
, et il est mort il y a huit jours insolvable.
Heureusement je gagnai le même jour quatre mille livres à
la loterie de l'état, et je vous renvoie
,
Milord, ce que je
vous ai volé, avec les intérêts. Vous trouverez mille livres
de plus; je vous supplie de les envoyer à la famille de
F***, à Sorthampton : c'est celle de ce malheureux ami
qui n'est plus, et quia laissé de nombreux eufans et sa
veuve dans un dénuement complet. Avec ce qui me reste,
nous allons, mes cinq camarades et moi, retourner en
Allemagne, voir encore une fois si on nous y laissera les
moyens de vivre.
* Je vous proteste, Milord, devant le Dieu de mes
pères, que lorsque nous vous assaillîmes dans le petit bois,
aucun de nos pistolets rr'était chargé; épargnez-vous des
perquisitions inutiles : nous serons en pleine mer et bien
éloignés quand cette lettre vous parviendra. Le Dieu de
mes pères veuille vous bénir ! »
Le duc envoya les mille livres à la famille du pauvre
fabricant en laine, et prit des informations sur le juif; tout
ce qui était dans la lettre, se trouva exactement vrai: il
versa d'autres bienfaits sur celle famille infortunée ; mais
il disait souvent : je donneraisà l'instant cent guinées pour
avoir le portrait de ce juif si laid et si vertueux , et mille à
qui me l'amènerait en personne , pour montrer la plus forte
preuve contre le système des physionomistes.
1. D. M.
LANGUE HONGROISE.
Nous pensons que ce ne sera point une chose
désagréable aux philologues et en général à tous ceux
de nos lecteurs qui aiment à observer le développement
et les progrès de l'esprit humain chez les différens
peuples
,
et particulièrement dans les pays si proches de
nous et pourtant si peu connus, que de leur offrir
quelques fragmens de poésie de plusieurs auteurs à la
fois. Ce sera même un moyen de parvenir plus facilement
à un résultat sur le rapprochement des traits
distinctifs du caractère de chaque peuple. On voit, par
exemple
,
dans toutes les poésies des Hongrois que leurs
poëtes s'attachent de préférence à chanter l 'amour de
la patrie et l'héroïsme, et que leurs productions roulent,
la plupart, sur des sujets élevés et sérieux, tels que la
politique, l'histoire et la religion. Il ne faut pourtant
pas conclure que chez un peuple doué de beaucoup de
sentimens et de passions nobles, l'amour ne trouve pas
ses chantres. La littérature hongroise peut avec raison
s'enorgueillir d'en posséder un qui, par F élévation de
ses sentimens, l'élégance du style, et la délicatesse de
ses expressions, a mérité d être surnommé par ses
compatriotes
,
le Pétrarque hongrois (i).
Mais nous avons à regretter que les bornes cii consentes
de cette feuille ne nous permettent pas de citer le
texte original de quelques morceaux de poésie qui
attesteraient le goût et l'élégance de la plupart des poëtes
(i) C'est M. Alexandre Kisfaludi de K-isfalud
,
dont nous aurons
occasion de parler dans la suite.
hongrois. Dans notre dernier article, nous avons donné
quelques fragmens tirés des ouvrages de deux excellens
poëtes, MM. Szabô et Rajnis; dans celui-ci, nous
n offrirons à nos lecteurs qu'une faible traduction de
quelques odes des trois poètes distingués dontnous allons
parier j ce sont: Nicolas Rêvai, Virâg et Batsanyi.
Nicolas Révai a fait publier le recueil de à Raab ses ouvrages
, en 1787. On remarque dans ses poésies des
vers pleins dénergie et d'expressions heureuses; mais
on n 'y aperçoit pas uniformémentce génie qui distingue
un véritable poète, peut-être parce qu'il écrivait mieux
en latin qu 'en hongrois. Comme philologue et comme grammairien, il s est acquis une réputation bien mieux
méritée
,
et il est digne d'occuper une place distinguée
parmi les philologues les plus savans de IEurope.
Parmi ses ouvrages philologiques
, on peut citer avec
éloge ses -Antiquités de la littérature hongroise; mais
celui qu 'il a publié sous le titre d 'Elaboratior grammatica
hungarica, ad genuinam patrii sermonis indolem
fideliter exacta, affinium que linguaru/n adminiculis
locupletius illustrata, mérite l'attention particulière de
tous ceux qui cultivent cette branche de littérature, ils
y trouveront d'amples notions sur les principes de la
langue, qui y sont développés avec beaucoup d'érudition.
S'il y a quelque reproche à faire à cet auteur, c'est
qu'il soutint son système avec beaucoup d'animosité
contre les écrivains qui ont traité le même sujet, et
notamment contre M. Versegi, philologue et grain-1 mairien, également savant et auteur de plusieurs ouvrages
(2). Mais ses rivaux lui pardonnent cette
(2) On a de lui entr'autrcs, une Grammaire hongroise en allemand
, qu 'il a composée, il y a quelques années
, nmir la facilité
des étrangers.
immodération à cause de son zèle pour le progrès des
lettres
,
et parce qu'il a inspiré cet esprit de recherches
philologiques
,
qui depuis quelques années est tant en
vogue parmi ses compatriotes; et c'est plutôt pour
ce zèle que pour ses mérites comme poète, que
M. Martonfi, évèque de Transylvanie
,
lui a adressé les
vers suivans:
Régi setétségnek reltentô háza' keblében
Rab vagy ugyan még te , o Magyar Euridicze (3)!
De bizzál: kiveszen lantyának gyenge szavávaL
Rêvai Orfeusunk
,
tsak tova viszsza ne nézz.
En voici une traduction en vers latins
, par M.
Zimàny :
HUNG ARu± EURIDICE.
Usque gemiscis adhuc, tenebris detmta vetustis
Et disjecta comas , Pannonis Euridice !
Sedjam pone modumlacrymis , vultum que serenum
Sume, decet lcetasfrons quoque lceta vioes.
Orpheus ecce venit, qui te beet, atque pudendis,
Si non respicias, eximat e tenebris.
L'ode suivante, dont nous ne donnons qu'une traduction
littérale, nous a paru mériter d'être mise sous
les yeux de nos lecteurs. Elle est remarquable par ses
vers harmonieux, dont nous ne citerons que les quatre
premiers (4)

(3) Le poëte entend sous le nom d'Euridice la langue nationale.
(4) Titkos orok mélység! mellynek kebelébe merulnek
A' nagy id&k,'s meg yiszjza vetôdnek:
Mint tenger' szÍnén egy hab támadva lenyomja
SziiDtelenul a' másikat, ugy jársz.
TRADUCTION.
Ode adressée à un Personnage illustre.
SENTIMENT PATRIOTIQUE.
0 tems
,
gouffre éternel, incompréhensible! où les
siècles s engloutissent dans une succession constante et régulière, semblables aux flots qui en s'élevant sur la
surface de la mer, se poursuivent et se confondent
entr 'eux, tu suis ta course rapide. En paraissant les après les uns autres dans la carrière de la vie, nous sentons avant tout, naître l 'espoir , et la crainle dans nos coeurs , en
pensant à l 'avenir. L homme à son réveil n'aperçoit
qu 'incertitude
, qu 'obscuirité. —Dissipe enfin les nuages,
et après tant de nuits d 'amertume
,
lève-toi dans tout ton
éclat, ô soleil de ma patrie! préside à des jours plus
heureux dont la sénérité puisse bannir le vice, et con- fondre l'homme vil et rampant qui pour un honteux
salaire trahit la cause de sa patrie ,
pareil au vautour
altéré de sang, dont la serre cruelle menace la douce
colombe.... Eh bien ! citoyen magnanime, que sens tu à
ce tableau? — Tu lèves tes regards vers le ciel, et tu
soupires.
Le second écrivain, dont nous avons a parler, est
M. Virag. Ce savant est connu dans ia république des
lettres comme poëte lyrique et comme historien (5).
Ses oeuvres de poésie ont été imprimées en 1799. Après
MM. Szabô et Rajnis
,
c'est lui qui a employé avec plus
de succès, dans les vers hongrois. presque tous les
difierens mètres lyriques qu'on trouve dans les oeuvres
d'Horace
,
et il est regardé par son érudition
,
la pureté
(5) Il est auteur d'un excellent ouvrage qui a pour titre : Magyar
Szazadck, c 'est-à-dire, Annales de la Nation hongroise, pendant
les cinq premiers siècles de son existence politique en Europe.
et l'unité de son style, et le goût qui règne dans ses
écrits, comme l'un des meilleurs littérateurs hongrois.
Il a traduit plusieurs ouvrages de Cicéron et d'Horace,
avec autant de fidélité que de goût.
L'ode dont la traduction va suivre, est regardée
comme l'une ^e ses meilleures productions.
Ode à ma Lyre.
PUISQUE jusqu'à présent, ô mon humble Lyre, tu as
obtenu par mes soins quelque renommée
,
fais encore résonner
tes cordes par des chants hongrois : la Hongrie est
ta patrie et non pas la Grèce.
Mais n'espère pas de te voir couronner de laurier ; le
sol hongrois n'en produit pas encore, ou s il en produit,
il n'arrive que lentement à sa hauteur.
Tout ce qui sort des mains des hommes est périssable;
mais la vertu rend immortel : elle porte avec elle sa /
récompense.
Elle a fixé son temple sur la cime d'une haute montagne ,
dont le sentier hérissé d'épines
, est bordé par un fleuve
qu'il est difficile de franchir.
Les vents impétueux déchaînent leur fureur contre les
rochers suspendus à l'entour, et la foudre du ciel en
courroux cherche en Vain à les ébranler.
Des peuples innombrables se rassemblent dans le vaste
espace qui l'enferme. La Déesse les salue d'un sourire
gracieux, et leur dit :
« Venez, approchez-vous!... n
^ Cet appel glorieux alarme la Mollesse qui, en rougissant
, se dérobe pour regagner son réduit honteux.
Elle y était venue par curiosité ; elle a vu que la Déesse
,
au lieu d'un teint délicat, montrait un visage fané par le
soleil et le travail.
« Venez ! n crie-t-elle d'une voix redoublée qui, semblable
à la foudre, a terrassé l'ignominieuse Paresse
,
et
j'ai vu ce monstre se renverser.
« Venez In s'écria-t-elle encore, et alors les héros les
plus distingués de l'univers s'approchèrent, ainsi que les
plus dignes élèves de Pallas.
J'ai vu le grand Arpâd avec ses nombreuses phalanges \
j'ai vu Hunyadi avec son fils couronné. Ils vous ont ouvert
la carrière
,
jeunes Hongrois. Qu'attendez-vous ? suivez
leurs traces !
M. Batsanyi, dont il a déjà été fait mention dans le
Mercure Etranger, est regardé par les littérateurs hongrois
comme l'un des poëtes modernes nationaux qui
se distinguent le plus par 1 énergie et la profondeur de
sentimens et par la pureté de son style. Ayant pris pour
modèles les meilleurs poëtes anciens et modernes, et
possédant un véritable génie poétique
,
il n'a pas
manqué, dès son début dans la carrière littéraire, de
se faire remarquer. On a recueilli une partie de ses
rimes dans le Musée hongrois
,
dont il avait été le principal
rédacteur. Ses autres productions, où il a employé
le rhythme grec et latin, portent en général l'empieinte
du génie, et l'on aperçoit partout cette profondeur qui
lui est particulière.
Nous avons déjà annoncé dans un numéro précédent
du Mercure Etranger, qu'il a traduit plusieurs morceaux
des poésies d'Ossian. Nous pouvons maintenant ajouter
que ce savant s'occupe depuis quelque tems à refondre
entièrement sa traduction faite il y a environ vingt ans,
et qu'il a pris pour modèle l'ouvrage publié à Londres
en 1809, et intitulé : The poems of Ossian
,
iii the original
Gaelic, with a littéral translation in to latin et
published under the sanction ofthe Highland Society of
London. 3 vol. in-8°.
Il se propose de consulter en même tems l'ouvrage
de Macpherson, mais plus particulièrement la nouvelle
traduction allemande, par M. Ahlwardt, qui a paru à
Leipsick, en 1811
,
et qui est faite également d'après
l'original et sur le même mètre. M. HatsÚnyirendra, par
ce travail, un service signalé à la littérature et à la langue
hongroise, et remplira entièrement l'attente de se?
compatriotes.
Nous regrettons encore une fois de ne pouvoir pas
donner en entier le texte original de l'ode dont suit la,
traduction. On y verrait un style à-la-fois élégant et
simple, une conception forte et énergique. Le poëte a
employé dans cette ode les mètres alcaïques.
Le Prisonnier.
a
APOSTROPHE A LA LUNE. ( 1795.)
VIENS, Ô Déesse! qui brilles d'un éclat ravissant au
milieu d'un ciel azuré. Parais
,
ô témoin sensible de mes
peines! et dissipe la triste obscurité de la nuit. Relégué
loin de ma patrie sur une terre étrangère
,
ceinte par des
montagnes arides, du sein demon cachot, creusé dans
un rocher dont la cime touche les nues ,
je lève les yeux
vers le ciel, et j'attends
, en soupirant ton apparition
Mais déjà tes doux rayons arrivent jusqu'à moi
, et sont
témoins des larmes dont je suis inondé. Je te salue
, astre
bienfaisant qui viens partager ma douleur. Toi seul tu
connais les peines de mon coeur oppressé ; toi seul tu me
regardes et tu écoutes mes plaintes.
(6) La nuit a déjà parcouru la moitié de sa carrière ; le
(6) Nous ne pouvonspas nous empêcher de citer les trois strophes
suivantes, où le poëte exprime sa sensibilité dans des vers pleins de
verve et d'harmonie :
Jm elhaladvan úttya' felét az £j,
Némúlva fekszik's szenderet; a' Vilig ;
Jm nyugszik a' TermeJzet-is mar ,
'S nyueoszik ó-véle minden állat.
monde est enseveli dans le silence le plus profond. La
nature entière repose, et avec elle tous les êtres vivans.
Le doux sommeil répand par-tout son baume salutaire,
et délasse les mortels fatigués. Mais, hélas! il me fuitj
il me refuse sa présence consolatrice : il ne cherche que
les heureux
, et ne s'arrête que sous le toit qu'habite le
bonheur.
Un triste calme s'est répandu aussi parmi mes compagnons
d'infortune ; dans leur réduit obscur, ils n'osent
point interrompre
, par leurs tristes accens ,
le silence profond
qui règne dans ces lieux affreux. Tel fut autrefois le
calme parmi les compagnons d'Ulysse dans l'antre de
Polyphème..... Mais qui êtes-vous, et quel sort adverse
vous force à souffrir ici avec moi ! Quel courroux céleste
quelle aveugle destinée , nous a rassemblés ici (7)?
Le vent inconslant erre tristement autour de ce rocher
et pénètre jusqu'à moi; soudain il se dérobe, après avoir
mêlé mes cheveux épars aux larmes qui découlent sur mes
joues.
Tout m abandonne
, tout, excepté toi ; et c'est à toi seul
que peut confier les peines extrêmes de son coeur une victime
que tu vois succomber sous le poids de son cruel
sort. Mais, que vois-je'?tu me quittes aussi; tu t'éloignes,
ô Phoebé ! ô ma douce consolatriceJ Oui, il le faut, et
puisque tu ne peux arrêter ton char, poursuis ta course
rapide
, et porte le calme chez d'autres malheureux.
Szárnyára kelvén, széJlycl uralkodik
A tsendes Alom : halv3 pikenteti
A' földnel: elb&dgyatt lakossit,
Hogy kifogyott erejek' megadgya.
Ah! elkeriiL, 's nem latogat engemet.
Sajnállya totem balzsama' tseppjeit.
Tsak boldogokhoz mégyen, és ait
Nezi, liova siet a' Szerentse !
(7) C'étaient d'illustres personnages que les événemens de la
guerre détenaient dans la même forteresse.
Et toi, âme immortelle qui animes mes tristes dépouillés
,
arme-toi de patience : ton heure viendra aussi j
souffre jusqu'au bout de ta carrière terrestre.
Toi aussi
, coeur affligé
,
souffre les peines qui t'accablent.
Le ciel te connaît..... il aura pitié de toi; il t'appellera
pour que tu quittes un monde perfide et trompeur.
Les quatrains que M. Batsanyi a employés dans plusieurs
de ses compositions ne sont plus aujourd hu> en
usage chez les poëtes hongrois, sur tout dans les odes
dé longue haleine. Cependant ce genre de versification
trouve encore quelques imitateurs. Il a été introduit par
deux grands poètes
,
Gyongyosi et Zrmyi, et transmis
à leurs successeurs. Il n'y a pas encore long-tems que
M. Horváth
,
qui paraît avoir une connaissance parfaite
de la langue et beaucoup de facilité dans la versification
, sans posséder le génie ni le goût d'un véritable
poëte, a composé, en quatrains, un poëme héroïque,
à l'imitation de la Henriade de Voltaire.
Dans un numéro prochain nous parlerons d'Etienne
Gyongyosi, que les Hongrois regardent comme leur
plus grand poëte épique (8) ainsi que de Znnyi et
Faludi, poëtes non moins distingués.
(8) C'est par distraction que dans l'avant-dernier numéro du
Mercure étranger nous avons dit qu'il avait été surnommé le Pindare
hongrois.
Il a été dit dans le même numéro, page 220, ligne I8e, que
Jean Erdôssi a publié un poëme sur la prise de Bude. Ce n'est
point lui, mais M. Tin6di qui en est l'auteur.
Erdôssi est auteur d'une grammaire hongroiseet latine
.
imprimée
en 1539. Il a publié aussi, en 1541
,
le Nouveau Testament qu'il a
traduit du grec et du latin.
LANGUES DU NORD.
Coup-d'oeil historique sur la poésie suédoise (i).
LES influences d'un climat rigoureux
, une situation
peu rapprochée du centre de l'Europe
,
des divisions et
des guerres intestines long-temsprolongées, ont retardé
en Suède les progrès de la littérature. Jean Bureus tut un
despremiersquisefit remarquer comme poëte. Il publiaà
Upsal en 1637,un recueil devers sur divers sujets sacrés
Pt profanes ; l'une des pièces qui composentce Recueil a
pour titre la Harpe du Mariage; dans les autres, il
s'agit de l'homme intérieur, de la créatiou du monde
, du chemin de la vie, du dernier jugement, de la connaissance
de soi-même
,
de la manière de vivre agréablement.
Bureus, très-versédans lesantiquitéshébraïques,
voulut faire preuve de son érudition dans ses vers; ils
sont remplis, en effet, d'allusionsmystiques et de termes
cabalistiques, qui les rendent souvent inintelligibles.
A-peu-près dans le même teins, Jean Messenius, his-
(1) Ou trouve des détails sur les poëtes suédois
,
qui ont vécu
avant le milieu du dixhuitième siècle. dans un ouvrage de Lidèn intitué , : historiola poëlarum suecanorum , dans le Dictionnaire biographique
de Gezelius, et dans les Mémoires de VAcadémiesuédoise.
Le rédacteur de cet article a connu personnellement ceux qui ont
vécu dans les derniers tems , et il a lu dans la langue originale les
productions des uns et des autres. Encouragé par des suffrages honorables
,
animé du désir d être utile
,
il continuera de communiquer
au public les résultats des recherches qu'il a faites pendant un long
séjour dans le Nord. Quand on parle d'objets qu'on a observés pendant
vingt années. et qu'on peut en appeler il des travaux connus.
on ne se flatte peut-être pas à tort de mettre quelque maturité darts
ses jugemens et d'avoir quelques droits à la confiance.
torien et antiquaire, conçut le projet de mettre l histoire
de Suède en pièces de théâtre. Il se proposait d 'en faire
en tout cinquante dans le genre tant comique que tragique;
mais il ne put achever que deux tragédies et
deux comédies. Dans l'une de ces dernières, il représente
les amours de plusieurs princes et princesses
de Danemarck et de Suède, qu'il fait vivre l 'an du
monde 2983. La critique de Messénius avait été plusieurs
fois en défaut dans les recherches historiques ;
son goût le fut encore plus souvent dans la carrière
dramatique ; une de ses pièces est en sept actes, et demande
environ cinquante acteurs ; plusieurs personnages,
dans le cours de la pièce, sont pendus, noyés
ou rôtis sur des charbons ardens. Quelques poëtes
à-peu-près contemporains de Bureus et de Messenius,
ne furent guère plus heureux sur le choix de leurs sujets,
ni dans la manière de les traiter. Eric Schroderus
fit une Relation poétique de la tyrannie de Chnstiern,
où il n'y a aucune trace d'imagination ni de verve. Le
professeur Pry tz fit des comédies sur le roi Olaus, et sur
Gustave 1; le professeur Cronander donna une? pièce
ayant pour titre : Comédie qui renferme divers discours
etjugemens plaisans sur le mariage, et une autre intitulée
Gellesis Ætherea
, ou la naissance de Jésus-Christ.
Ces productions dramatiques étaient jouées à Upsal et à
Stockholm, environ dans le même tems où le Cid, les
Horaces, Polyeucte étaient représentés à Paris.
Cependant les règnes glorieux de Gustave Adolphe
et de Christine étendirent les relations des Suédois avec
les pays plus avancés dans les arts
,
et firent naître une
grande émulation. Tandis que des capitaines fameux
et d'habiles ministres se distinguaient sur le théâtre des
combats et sur celui de la politique
,
des hommes laborieux
etavides de s'instruireentreprenaientdesvoyages
en France, en Italie, en Angleterre, et cultivaient les
sciences et les lettres.
Georges Stiernhielm, versé dans les mathématiques,
la physique, l histoire naturelle, ne l'était pas moins
dans la littérature tant ancienne que moderne. Ses
ouvrages scientifiqnes lui firent une grande réputation
dans l 'Euirope entière; en Suède, il fut principalement
admiré pour ses productions poétiques. Son poëme
d Hercule (2) fixa sur-tout l'attention. Stiernhielm représente
sous ce nom un jeune homme auquel la volupté
et la sagesse s'adressent tour-à-tour pour gagner
son coeur. Les vers sont des hexamètres d'après le mécanisme
de la poésie latine. Le ton du poëme est en
général noble, élevé, plusieurs morceaux sont écrits
avec une énergie et une précision qu'aucun poëte
n'avait encore connues en Suède ; mais d'autres sont
traÎnans, faibles ou hérissés de mots gothiques que l'auteur se plaisait à reproduire dans tous ses ouvrages.
Stiernhielm, né en 1698, mourut en 167a.
Après Stiernhielm parut Haquin Spegel, né en 1645,
mort.en 1714, et qui fut pendant assez long-tems archevêque
d 'Upsal. Il mit au jour un poëme intitulé
l'OEuvre et le Repos de Dieu. Ce poème ressemble beaucoup
à celui de du Bartas, ayant pour titre la Semaine.
Il y règne quelquefois de l'élévation et de la dignité
mais plus souvent de l'obscurité, de l'enflure ,
, ou des
tournures prosaïques et des images triviales. On cite
sur-tout avec éloge le commencement, qui est une
apostrophe à Dieu. Cependant ce morceau et plusieurs
autres sont imités ou plutôt traduits d'un poëme sur le
même sujet publié quelques années auparavant par
(2) Ce poème fut imprimé, avec d'autres pièces
,
à Upsal, i633,
et à Stockholm
,
1668.
André Arraeboe, évèque de Dronlheim en Norwège.
L'archevêque Spegel fit aussi le Paradis ouvert, le
Paradisfermé et le Paradis regagné. Ces poëmes sont
en partie des imitations de Millon ; mais le poëte suédois
travestit quelquefois les beautés du poëte anglais de
manière à les rendre méconnaissables. A l occasion du
jardin d'Eden, il fait la description des jardins du roi
de Suede et de plusieurs seigneurs de ce pays, et en
parlant des plantes du séjour d'Adam et d'Eve, il amène
une digression, moitié sérieuse, moitié plaisante, sur /
le tabac qui, dit-il, « est recherché, ainsi que la bière,
par l'Ecossais, l'Allemand, le Suédois, le Russe, le
Finois et le Lapon.» L'archevêque d'Upsal a mieux
réussi dans les cantiques sacrés où il a pris le ton convenable
à ce genre, et qu 'on chante encore maintenant
dans les églises de Suède.
Spegel eut pour contemporains ou pour successeurs
Columbus, Brask, Lucidor, Runius, Dahlstierna
,
Lagerloef, Holmstroem, Sophie Brenner, Kolmodin;
Holmstroem fit plusieurs petits poëmes agréablement
versifiés, et qui le mirent en faveur auprès de Charles XII,
dont le front sévère et martial se déridait quelquefois
dans le commerce des Muses (3). Les autres ont laissé
(3) Ce poëte fit sur la mort du chien favori de Charles, nomms5
Pompe
,
des vers suédois qui ont été traduits ainsi en latin :
Regalis lecti catulus
,
qui parie receptus
Pompius , ^iugusti CUTQ.jidths erat.
Hic tamen seniofractus
,
lassllsque viarum
Effertur regis mortuus ante pedes.
Optarunt multce sic vivere posse puellce,
Heroes multi sic potuisse mori.
Hohnstroem accompagnait le roi dans ses expéditions militâmes ,
et l'amusait par ses plaisanteries et ses bons-mots. Il mourut ew
Lithnanie l'année I7C8.
des recueils assez volumineux, mais qui présentent d 'intérêt, peu et qui ont perdu la vogue qu'ils eurent
pendant quelque tems dans le pays.
Les derniers exploits de Charles XII et d'autres
événemens, inspirèrent des odes et des épîtres aux
comtes O. et C. Gyllenborg; Samuel Triewald imita
les satires de Boileau et quelques fables de La Fontaine.
Gustave Palmfeld
,
baron et sénateur, donna une traduction
des églogues de Virgile. Ces poètes
,
qui vivaient
vers le milieu du dix-huitième siècle, firent faire des
progrès à la poésie nationale ; leur langage est plus
épuré et leurs vers ont une harmonie et une noblesse
plus soutenues. Mais ils furent surpassés par Dalin
,
qui
fit une révolution remarquable dans la littérature d-e
son pays.
Olaus Dalin naquit en 1708; après avoir fait de
bonnes études à l université d'Upsal, il entreprit un
voyage dans les contrées les plus célèbres de l'Europe;
ses idées, ses conceptions s'étendirent et son goût se forma. Peu après son retour en Suède, il commença
les travaux littéraires qui l'ont illustré. La Suède jouissait
de la paix; elle ne pouvaitplus aspirer à jouer un rôle
dans les grands événemens de 1 Enrope, et l'attention
générale se dirigeait vers les arts paisibles qui réparent
les malheurs de la guerre. Pendant que Celsius, Wallerius.
Linné se livraient à de savantes recherches sur la physique et 1 histoire naturelle
,
Da!in consacrait ses talens à la littérature, et lui faisait prendre un nouvel
essor. Dans un ouvrage périodique intitulé Argus, il
traita la morale avec clarté
, avec noblesse; son histoire
de Suède, écrite d'un style pur et soutenu
.
obtint les
suffrages de la nation ; ses succès dans la poésie furent
encore plus brillans. L'étendue de son génie lui fit
embrasser presque tous les genres; il fit paraître des
odes, des épîtres, des satires, une tragédie
,
et unpoème
dans le genre épique, intitulé la Liberté suédoise, qui
parut en 1743. Ce poëme est en vers héroïques, et en
quatre chants. Dalin en conçut l'idée et le plan pendant
les dissensions que les partis avaient fait naître en 1740.
Il entreprit de chanter la vraie liberté, pour détonrner
ses compatriotes des illusions et des abus de celle qui
usurpe ce nom, et qui enfante l 'intrioue, les haines et
l'anarchie. La révolution qui eut lieu dans le gouvernement
à la mort de Charles XII forme le sujet principal
du poëme; le poëte a su lier a cet événement les traits
les plus remarquables de l'histoire de son pays, et les
épisodes que lui a fournis son imagination répandent
de la vie et du mouvement dans les tableaux historiques.
Nous croyons devoir donner un aperçu rapide de
cet ouvrage qui, sous plusieurs rapports, a fait époque
en Suède
,
et dont le sujet présente un intérêt général.
Charles XII est mort ; Ulrique Eléonor, sa soeur, est
appelée par les Etats à prendre les rênes du gouvernement.
La Liberté personnifiée par le poëte paraif devant
cette princesse, et lui demande son appui, dans ce moment
où de nouvelles lois vont changer les destinées de
l'Etat. Ulrique sollicite la déesse de lui faire le récit du
sort qu'elle a éprouvé en Suède, et la Liberté retrace
les principales révolutions de ce pays. Après avoir représenté
les discordes, les guerres intestines des époques
du moyen âge
,
elle raconte les grandes actions de
Gustave VVasa, du libérateur de la nation; à ce
tableau, succède celui des règnes suivans, et Gustave
Adolphe, Christine, CharlesX, Charles XI, CharlesXII,
sont jugés comme guerriers, commelégislateurs, comme
rois. Ulrique promet à la Liberté d'assurer son empire ;
une nouvelle forme d administration est introduite les sous auspices de cette princesse qui, se félicitant de son
ouvrage, voit dans un heureux avenir la prospérité de
la nation prendre de glorieux accroissemens. Mais un
songe effilant lui fait apercevoir des fantômes sinistres;
conduits par le prince des Ténèbres, la Haine,
l'Orgueil, la Fausseté se préparent à répandre leurs
poisons et à troubler le repos public. Allarmée par ce spectacle sinistre
,
Ulrique appelle la Suède pour lui ap- prendre les dangers qui la menacent. La Suède, personnifiée
par le poëte, se rend à la voix de la reine. En
meiue tems, reparaît la Liberté, qui retrace les leçons
dont les peuples ont besoin pour conserver ses bienfaits;
elle ordonne le respect pour le trône, représente
les lois comme le rempart dela sûreté publique
, recommande
la soumission à l'autorité légitime, et fait connaître
tous les dangers de l'anarchie. La reine se rassure,
ses allarmes se dissipent; bientôt après
,
elle est environnée
d 'une clarté céleste, et obéissant à la voix de
l'Etre suprême, elle disparaît de la terre pour s'élever
vers les cieux.
Si l 'on peut reprendre dans ce poëme quelques défauts
de conception et de plan, des détails dépourvus d'élévation
et de chaleur, on est frappé en général de la
noblesse du ton, de la grandeur des idées, de la pureté
du style. Dalin avait saisi les limites et le caractère des
divers genres de poésie ; il épura la langue, il corrigea
le goût, et il réduisit la muse suédoise aux règles du
devoir. Les talens de cet homme remarquable furent récompensés.
Le roi le nomma précepteur du prince royal
depuis Gustave III; il obtint des lettres de noblesse
,
fut
créé chevalier de l'Etoile polaire, et devint peu avant sa
mort chancelier de la cour. Il mourut en 1763. Louise
Uhique, mère de Gustave et soeur de Frédéric II-, lui
fit élever un monument dans l'île de Lofoen
, non loin
du château royal de Drottningholm (4).
Le goût de la littérature se répandit de plus en plus.
Vers l'année i75o, il se forma une société littéraire,
composée de plusieurs personnes également distinguées
par leur naissance et leurs talens
,
et qui s 'occupa pi-incipalement
de la poésie. L'idée et le plan en avaient été
donnés par Mme Hedwige Charl. Nordenflycht. Cette
femme intéressante fit des vers dès sa plus tendre jeunesse.
Elevée à la campagne ,
elle fut d abord inspirée
par la contemplation de la nature, et un hymne au
Créateur fut le premier tribut qu'elle présenta aux
muses. S'étant fixée ensuite dans la capitale, elle profita
des conseils de plusieurs hommes éclairés
,
qui apprécièrent
son mérite. Elle apprit le français, l anglais
,
l'italien
,
et lut avec attention les ouvrages qui pouvaient
lui servir de modèles. Elle voua sur-tout sa lyre au
genre pastoral
,
et fit avec succès un grand nombre
d'idylles. Ses autres productions poétiques sont des
odes, des élégies, une apologie des femmes contre
Rousseau, et les portraits des poëtes suédois. Son nom
se répandit dans l'étranger, et Gessner, Haller célébrèrent
ses talens. Elle mourut en 1 J63, âgée de quarante-
un ans (5).
(4) La meilleure édition des OEuvres poétiques de Dalin est celle
qn'un homme de lettres très-instruit donna à Stockholm en 1782
,
en 2 vol. in-8° ; elle est précédée de la vie du poëte et de son
portrait.
(5) Les poésies qui lui font le plus d'honneur ont été recueillies
sous le titre d'OEuvres choisies de Madame de Nordeiiflycht Stockholm,
1774.In-8°.
Les poëtes qui brillaient le plus à côté de la IJeshoulières
du Nord dans la société littéraire dont nous venons
de parler, étaient les comtes de Creutz et deGyllenborg.
M. de .Creutz avait reçu dela nature, sous le ciel sévère
et peureux du Nord, une imagination vive et brillante,
une sensibilité profonde
, un caractère aimable et doux.
Tous les arts eurent des charmes pour lui ; mais il cultiva
sur-tout la poésie; et s'y livra avec enthousiasme sitôt aus- qu 'il eut achevé ses études Quoiqu'il fût attaché à
la cour et à la chancellerie du roi, il quittait souvent la
capitale, et cherchait à la campagne un asile solitaire.
Il aimait sur-tout a se retirer,dans une terre appartenant
à une famille dont il était le proche parent, et située
en Sudermanie dans une contrée pittoresque. Là, se
promenant seul, ou avec quelques amis intimes, tantôt
dans des bois silencieux, tantôt entre de belles prairies
ou le long d'une rivière qui forme dans son cours plusieurs
chûtes imposantes, il éprouvait ces émotions
dont son ame avait besoin et qui nourrissaient son talent.
Nous avons souvent parcouru nous-mêmes un
bosquet où il se plaisait sur-tout à méditer, et qui fut
le berceau de ses premières productions poétiques. Il
s était déjà exercé sur plusieurs sujets lorsqu'il publia le
poème d'Atyset Camilla, qui lui a fait le plus d'honneur
,
et qui est devenu classique en Suède. Ce poëme
est rempli de sentimens doux, d'images riantes et de
tableaux champêtres d'une vérité frappante. Les vers
ont une harmonie soutenue, et adaptée avec tant d'art
à la langue du poëte, qu'il serait difficile de la faire
passer dans un autre idiome. Le comte de Creutz avait
été inspiré par les beautés de la nature dans un pays où
elles sont environnées de plusieurs influences qui
peuvent arrêter l'essor de l'imagination. Que de jouissances
ne dut-il pas éprouver lorsqu'il fut nommé
, par
le roi de Suède, ministre à Madrid, et qu 'il se rendit
en Espagne? Il parcourut ces belles provinces baignées
par la Méditerranée, qui offrent à i 'oeil toutes les ricliesses
,
tous les charmes des climats du midi. Les souvenirs
de ce voyage sont consignés dans quatre lettres
écrites par le comte de Creutz a Marmontel, et dont
nous avons vu une copie fidèle conservée dans la famille
du comte. Elles sont écrites avec autant de pureté que
d'élégance ; la description des sites, des paysages est
accompagnée d'observations très-intéressantes sur les
moeurs, les usages ,
et le caractère national. Après être
resté quelque tems à Madrid, le ministre de Suède fut
nommé ambassadeur à Paris. Il passa dans cette ville
à-peu-près vingt années, et s'y fit remarquer par l'aménité
de son commerce, par son goût pour les lettres et
les àrts, et par les encouragemens, qu'il donna à ceux
qui les cultivaient. Il se lia sur-tout avec Marmontel et
Grétry, qui reçurent de lui des preuves multipliées de
l'intérèt qu'il prenait à leurs talens et à leurs ouvrages.
Ce fut lui qui fournit -à Marmontel le sujet d'un de ses
meilleurs contes, les solitaires de Murcie ; il contribua
beaucoup au succès des pièces de Grétry
,
et ne négligea
aucune occasion de mettre en évidence le mérite de ce
grand compositeur.Grétry a exprimé sa reconnaissance
dans ses mémoires, et conserve précieusement le souvenir
des rapports où il s'est trouvé avec le comte de
Creutz; nous en avons été témoin
, en nous entretenant
avec le Nestor des compositeurs français, dans sa retraite
de Montmorency. Ce ne fut qu'à la sollicitation
de Gustave III qu'en 1784 le comte de Creutz quitta
Paris pour être placé en Suède à la tête du ministère
des relations extérieures. Sa santé était déjà chancelante,
et il succomba à un accès de goutte peu après
son retour à Stockholm.
Le comte de GJllenborg, lié dès sa première jeunesse
avec le comte de Creutz, lui était resté très-attaché
,
et
une correspondance suivie avait entretenu l'amitié de
ces deux hommes rapprochés parles talens et les vertus
autant que par la naissance. Quand ils se revirent après
une si longue absence, ils volèrent dans les bras l'un de
l'autre
,
et leur émotion fut accompagnée de larmes. Le
comte de Gyilenborgs'était entièrement voué aux lettres
et sur-tout à la poésie, et il a conservé dans un âge
très-avancé son ardeur et son talent. Il est mort depuis
peu à l âge d environ quatre, vingts ans ,
laissant plusieurs
ouvrages qui jouissenten Suède d une grande réputation.
On estime sur-tout ses poèmes de l'Hiveret du Printems,
ceux qui ont pour titres les Plaisirs et les Misères de
l'Homme, ses satires intitulées mes Jmis et le Détracteur
du Monde, ses odes et ses fables, dont plusieurs
sont imitées de La Fontaine. Il a rait de plus des tragédies
,
des élégies et un poème sur ce fameux passage des
Belts
, par lequel Charles X étonna l'Europe. Il avait
aussi commencé un art poétique, dont nous lui avons
entendu lire plusieurs morceaux pleins d'esprit et de
goût. Le poëme de Boileau lui avait servi de modèle,
et l'on doit regretter qu'il n'ait pu mettre la dernière
Hiain à cette production (6).
Gustave III, qui cultivait lui-même les lettres et les
(6) Les poésies des comtes de Creutz et Gyllenborg ont été imprimées
tant séparément que daus quelques recueils qui out paru
à Stockholm à diverses époques. On a aussi du comte de Gyllenborg
des Discours et des Mémoires sur divers sujets de littérature
et de morale.
arts, désirait vivement de les faire fleurir dans son pays.
Il créa un opéra national et un théâtre national pour la
tragédie et la comédie. En 1786
,
il fonda une académie
suédoise sur le modèle de l'académie française. Une
émulation générale se répandit, et il parut à cette époque
plusieurs poëtes dignes d'attention. Gustave distingua
sur-tout Kielgrèn
,
qui avait été doué par la nature d'un
esprit élevé
,
d'une imagination brillante, et avait cultivé
ces dons naturels par l'étude des chefs-d'oeuvre de la
Grèce et de Rome, de la France et de l'Italie. Il fut
chargé de mettre en vers l'opéra de Gustave Wasa, le
drame de Christine, et d'autres pièces dont le roi avait
fait le plan. Ces pièces furent très-applaudies, et le
poète obtint de nouvelles preuves d'estime et de confiance.
Le roi le consulta sur les drames qu'il composait
lui-même en prose, et dont quelques-uns ont été imprimés.
Il le chargea de diriger les acteurs et de leur faire
connaître les principes de la déclamation. Mais la poésie
dramatique ne fut pas le seul genre où Kielgrèn réussit.
Il fut également heureux dans l'ode, la satir
,
l'épitre
et l'élégie. On reconnaît dans toutes ses productions
l'élève d'Horace, deTibulle, de Racine, de Voltaire;
plusieurs de ses vers sont devenus proverbes dans son
pays ou sont cités comme des modèles d'élégance, de
pureté et de précision. Ce poëte mourut dans le meilleur
âge, après avoir soutenu avec une grande résignation
les douleurs d'une longue maladie. Le recueil de ses
OEuvres a été publié à Stockholm en trois volumes qui,
outre les poésies, renferment plusieurs morceaux en
prose sur des matières de littérature et de morale.
Tho'rild, Muhrberg, Lidner, Bergklint, Bellman et
plusieurs autres morts depuis peu, ont été les contemporains
ou les rivaux de Kielgrèn. Il a paru un recueil
des OEuvres de Lidner et de Bellman. Ce dernier poëte
réussissait sur-tout dans le genre burlesque, et ses vers
ont souvent de la verve et de l'originalité. Le poëme le
plus considérable qu'on a de lui a pour titre le Temple
de Bacchus. Lidner s'est fait connaître principalement
par ses poèmes sur l'année 1783, et sur la mfcrt de la
marquise Spadara, qui périt dans le tremblement de
terre de Messine, en voulant sauver son enfant.
Le nom d'Oxenstiern, qui est consigné depuis longtems
dans les annales de la politique, le sera aussi dans
celles de la littérature et des arts. Le comte Oxenstiern,
pendant quelque lems ministre des relations extérieures,
sous le règne de Gustave III, a consacré ses loisirs à
l'étude, et cultivé la poésie avec succès. Une de ses
premières productions est une ode sur la mort de Gustave
Adolphe le Grand, dont le plus illustre de ses
ayeux fut le ministre et l'ami. Il a fait plusieurs autres
odes, le poëme de l'Orage et celui des Moissonneurs.
M. Adlerheth a donné des poésies philosophiques et
morales, une traduction de l'Enéide de Virgile
,
et des
tragédies dont le plan est régulier, mais où l'on désirerait
plus de force et de mouvement. M. Léopold a
montré un talent supérieur dans plusieurs genres ; ses
tragédies d'Odin et de Virginie ont obtenu de grands
applaudissemens; nous avons vu en manuscrit une traduction
en vers français de la dernière par le comte
Oxenstiern et la comtesse Caroline de Lewenhaupt, née
en France. Les productions de MM. Silverstolpe, Sioeberg,
Wallerius, Wallin, Walmark et de plusieurs
autres honorent également leparnasse suédois. Nous ne
pourrions entrer dans de plus grands détails sur ces
productions, sans passer les limites que nous devons
nous prescrire ici.
La Suède ayant été long-tems en relation avec la
France,.la littérature suédoise s'est formée principalement
sur la littérature française
,
sur-tout depuis la fia
du dernier siècle. Les poètes se sont conformés la plupart
au mécanisme et aux règles de l'art reconnus
,et observéeen Fi-ance. Il& y ont été encouragés pa&
Gustave III, qui connaissait lefrançais comme sa langue
naturelle, et qui savait apprécier les beautés de Corneille
,
deRacine, de Molière. Outre les traductions que
nous avons déjà eu occasion d'indiquer il en existede
la plupart des pièces de Racine et de Voltaire, et l'on.,
estime sur-tout celle d'Athalie par Muhrberg. On a.
donné
, pour la première fois, il y a environ cinq ans^
sur le théâtre de: Stockholm
,
la Métromanie de Piron,
traduite par M. Léopold, qui a fait passer, avec beaucoup
d'art, dans sa traduction, la verve et les traits heureux
4e l'-original.
J. P. CATTEAU-CALLEVILLE. ,
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE ORIENTALE.
HINDA et HÉGIAGE
, OU l'Obole changée cn une pièce
d'or.
C Conte traduit de l'arabe
, par DUVAL-DESTAINS.)
Sous le Kalifat d 'Abd'el Melic Ben Marwan
, vivait
Hinda, fille d 'Ady al Cheïbany. La nature prodigue l'avait
comblée de ses dons les plus rares ; beauté
attraits, tout , grâces , se réunissait en elle : on la distinguait parmi
ses compagnes comme on distingue la rosé dans les parterres
, ou le bananier dans les forêls. Son esprit égalait sa
beauté
, et lui prêtait un nouvel éclat. Tel un diamant
précieux rehausse la valeur d'un bijou sur lequel il est
enchâssé. Hinda ne pouvait rester long-tems inconnue. Le
musc se décèle de lui-même
, et la modeste violette se trahit sous l'herbe. Hégiage alTakéfy, lieutenant-général
d Abd'el Melic, gouvernait alors les deux Iraques. Il vit
Hinda, s'enflamma d'amour pour elle
, et la fit demander
en mariage. Vieux, laid
, et d'un mauvais caractère
,
il
n'était pas l'époux qu'il fallait à cette jeune fille; il essuya
donc un refus auquel il devait s'attendre : c'eût été en effet
unir la timide colombe à un sinistre corbeau. Hégiage ne
se rebute pas ; présens, démarches
, promesses, tout est
mis en usage : il fit tant qu'il obtint des parens de Hinda
ce que la raison leur défendait d'accorder. Obéissante et
soumise
,
elle fut obligée d'épouser un homme qu'elle no
pouvait aimer; pleine d aversion pour lui, elle l'accablait
de ses mépris et ne payait d'aucun égard la tendresse qu'il
lui portait. Un jour, il entra doucement dans son appartement,
et la surprit assise devant un miroir, occupée
d 'elle-même, et considérant avec complaisance ses jeunes
attraits. Infortunée que je suis, disait - elle, les yeux
baignés de larmes
,
à quel époux suis-jeunie
,
à quel triste
objet v;)is-je sacrifier mon coeur. Je suis une délicate anémone
près de laquelle rode un frelon impur, une tulipe
au front coloré
, que l'églantier sauvage couvre de ses
buisers.
Hégiage à ces mots ne peut retenir sa colère. —Perfide
qu'as-tu dit ? — Ce que mon coeur m'a dicté. —Eh bien
, je te répudie trois fois. Il sortit à l'instant, manda des témoins
,
et remplit la formule d'un triple divorce. Dégagée
de ses liens, Hinda se réfugia dans le sein de sa famille"
Telle une jeune colombe
, retenue dans un funeste lacet,
s'échappe etse sauve sous l'aîle de sa mère.
Abd el Melic avait entendu parler de la belle Hinda
,
et sur les éloges qu'en faisait la renommée
,
avait conçu
un violent amour pour elle. Aussi-tôt qu'il apprit qu'elle
était séparée d'Hégiage
, et rendue à la liberté
,
il la fit demander
en mariage. Prince, répondit-elle à l'Emir des
croyans ,
je ne suis pas digne de l'honneur que vous me
faites. Vit-on jamais le pavot superbe s'incliner vers
l'humble camomille. Cependant, en esclave docile
,
je
recevrai tous vos ordres j mais qu'il me soit permis d'y
mettre une légère condition: c'est qu'au moment où je
partirai pour me rendre près de votre majesté, je sois
conduite sur mon chameau par Hégiage ben al Takéfy
,
votre gouverneur des deux Iraques. Abd'el Mélic rit en
lui-même de la malignité de sa maîtresse, et lui accorda
sans peine ce qu'elle lui demandait. Il ,fit promptement
les dispositions de son mariage, et lorsque tout fut préparé
,
il écrivit à Hégiage
, et lui ordonna de lui amener
la jeune Hinda
,
fille d'Aly al Cheïbany, qu'il voulait
épouser. Il lui confiait, disait-il, l'honneur de'servir son
épouse
,
lui enjoignait de ne pas la quitter, et de conduire
parla bride le chameau qui devait la porter. Hégiage dissimula
son dépit, et se mit en devoir d'exécuter les ordres
de son maître. Ils partent, ils sortent des deux Iraques
Hégiage , tenant docilement par la bride le chameau qui
conduisait l'heureuse Hinda à son nouvel époux. Pendant
la route, elle joue mille tours à son vieux chamellier; tantôt
elle affecte pour lui un profond mépris, tantôt elle le tracasse
,
le harcèle
,
et par mille espiègleries, cherche à se
venger des maux qu'elle a soufferts dansle cours deson mariage.
Enfin nos voyageurs arrivent en Syrie. Un peu avant
de mettre pied à terre, Hinda voulut porterun dernier coup
à Hégiage ; elle tira sa bourse, comme pour y prendre
quelque chose
, et laissa tomber un dinar qu'elle fit
semblant de ne pas reconnaître et de prendre pour une
obole, puis se tournant vers son conducteur : Allons,
chamellier
,
lui dit-elle
, ramassez vitement ce qui vient de
tomber. Lui, d'obéir j il cherche et trouve le dinar qu'il
donne à la maligne Hinda. 0 Dieu de Mahomet !
s'écria-t-elle avec transport, graces te soient rendues : j'ai
perdu une vile obole etje trouve à sa place une belle piece
d'or (i). Hégiage sentit vivement le trait lancé contre lui ;
il se hâta de remettre entre les mains d'Abd'el Melic celle
qui venait de l'insulter si cruellement j et de retour dans
les deux Iraques
,
il fut assez sa^e pour ne vouloir plus
épouser de jeune fille.
Sur Omar Ben-Faredh.
OMAR BEN-FAREDH était originaire de Hamat eu Syrie 7
mais il naquit au Caire l'an de l'Hégire ( 1181-2 de
J. C. )
, et y mourut l'an 63.2 ( 1234-5 ). C'est de tous les
(1) Les Orientaux et sur-tout les Arabes aiment singulièrement
les contes ; tout le monde connaît les Mille et une Nuits, les Mille
et un Jours , etc.; on a pu remarquer combien la marche de ces
ouvrages était simple
,
uniforme même quelquefois; pas d'intrigue
ai de complication de faits et d'incidem
,
c'est un ressort littéraire
dont ils ne savent pas faire usage. Chez eux. l'intérêt d'un conte
dépend souvent d'un seul mot, d'un proverbe pour lequel ils bâtissent
une historiette où il vient prendre sa place : tel que celui-ci,
où le trait frappant est ce mot de Hinda
,
qu'elle a perdu une obole
et trouvé en échange une pièce d'or.
poëtes arabes celui dont le mérite a répandu un plus vif
éclat.Il a porté la poésie arabe à un si haut degré de perfection
qu'on ne voit rien avant ni après Mahomet qui approche du
style véhément et énergique d'Omar Ben-Faredh. Aucun
poële ne lui est comparable dans les peintures qu il fait de
l'amour. On voit qu'il sent fortement et qu'il s'exprime
de même. Ses idées accourent et se pressent en foule
,
il
les jète au hasard, et néglige dans ses vers cet ordre, ces
liaisons et cet ensemble qui sont tant de rigueur chez
d'autres nations. Souvent son imagination ar dente et la
violence de la passion qui le domine l entraînent dans
des écarts oit il est presque impossible de le suivre. Alors
son langage devient si mystérieux
, si allégorique
,
si hérissé
de difficultés qu'après avoir long-tems pâli sur des
commentaires quelquefois aussi obscurs que le texte , on
peut à peine soulevffr le voile qui cache quelques-unes de
ses pensées. Ce que je dis ici de ce poëte arabe est applicable
à tous les poëtes orientaux. Ils s 'abandonnent ordinairement
aux saillies d'une imagination déréglée. Mais
ce qu'Omar Ben-Faredh a de particulier, c 'est l 'énergie
des pensées, c'est un style plein d'une mâle vigueur, c est
la beauté et l'harmonie des vers. Les Musulmans en font
un cas infini et attachent à ses poésies un sens mystique
et religieux
, ce qui chez eux relève encore le mérite d 'un
poëte. Au reste ,
il faut bien qu'Omar Ben-Faredh ait un
talent poétique vraiment supérieur, puisque dans les mosquées
,
l'iman prend à des heures fixes le recueil des poésies
de Faredh
, en lit plusieurs vers avec feu et enthousiasme
,
et des larmes d'admiration s'écoulent des yeux de
teus les assistans.
Pièce extraite du Diwan ou Recueil des poésies d'Omar
Ben-Faredh.
SUR le champ de bataille où se livre le combat des paupières
de ma bien-aimée contre mon coeur, victime iiinocente
je tombe et je péris.
Aussitôt que l éclat de sa beauté merveilleuse eut
frappé mes regards, avant même de l'aimer je me suis
écrié : ô mon ame, c'en est fait de toi.
Oui
,
l amour que tu m'as inspiré a chassé le sommeil
loin de mes paupières et mon coeur est devenu l'asile des
tourmens.
Triste 1
,
abattu au lever de l'aurore comme au coucher
du soleil, cruellement tourmenté par la crainte, je n'ai pu dire : chagrin dissipez-vous.
Loin de moi ce froid amour qui endure des paupières
vides de pleurs
, cette passion qui n'allume point des
transports violens.
Inflige moi la peine que tu voudras, excepté l'exil ; amant
toujours fidèle, toujours soumis
,
je volerai au devant de
tous tes désirs.
Viens prendre le dernier souffle de vie que tu m'aies
laissé ; l amour n'est pas parfait tant qu'il épargne un
reste d'existence.
Ma bien-aimée soupire-t-elle, oui, dit le musc, c'est du
souffle embaumé de celte belle que j'emprunte mes plus
doux parfums.
Les années en sa présence s'écoulent avec la rapidité
d 'un jour, et le jour 0[1 elle se dérobe à mes regards passe
lentement comme des années.
Si ma bien-aimée s'éloigne, et bien, flots de mon sang,
arrosez la terre en abondance ; si elle revient, ô mes yeux,
exprimez la joie voluptueuse qui vous enivre. 0 toi dont le coeur est libre encore , ne porte pas tes
regards sur celle qui lait mes délices; trop heureux de posséder
ton coeur ,
méfie toi du trouble oti jette cette belle
aux yeux noirs.
Encore une fois ; n'approche pas de la tribu de ma bien-aimée. Je t'ai averti ; la compassion a dicté mes
conseils.
(1) Ma bien-aimée s'éloigne-t-elle de moi, alors mes
iens abusés la retrouvent dans ce qui a quelque grâce ou
quelque charme attrayant j
Dans les sons mélodieux de la lyre et de la flûte lorsque
ces deux instrumens marient leurs accords ;
Dans pes riantes vallées où viennent a la fraîcheur délicieuse
du soir et au lever de l'aurore
, paître de timides
gazelles j
Dans les prairies où tombe la tendre rosée sur des tapi. s
de verdure tout émaillés de fleurs ;
^
Dans les lieux où le zéphyr promène les plis de sa robe
embaumée, quand au léger crépuscule du matin il m'envoie
les plus suaves odeurs.
Enfin je la vois
,
je la sens, lorsque mes lèvres pressent
amoureusement le bord parfumé de la coupe et savourent
une liqueur vermeille sous des bosquets ou règne une
gaîté folâtre.
La tente 0\1 repose ma tendre amie est la mienne
,
toute plaine inculte et sauvage ,
lorsqu'elle paraît, devient
Tin séjour délicieux
,
enchanté.
Heureuse la caravanne que tu accompagnes dans ses
marches nocturnes ! de ton céleste visage jaillissent les
traits lumineux d'une aurore qui dirigent ses pas.
Je t'en conjure et par mon indocilité aux reproches dè
ceux qui me font un crime de t'aimer, et par cette flamme
pure et immortelle qui dévore ton timide et respectueux
amant,
Daigne considérer un coeur consumé par les souffrances
que lui causent t'es divins attraits; des yeux qui sont noyés
dans des torrens de larmes.
(i) Ici les vers arabes coulent avec la plus douce harmonie. Ces
idées riantes et gracieuses sont revêtues de tout ce que la poésie
arabe a de plus brillant et de plus enchanteur. Ma faible prose ne
rend que bien imparfaitement les grâces infinies qui sent répandues
dans l'original.
i
Prends pitié de ce coeur qui tantôt, sent lui échapper
tout espoir , tantôt se berce des plus douces illusions.
Compatis à la violence des transports qui m'agitent
donne moi une réponse qui ranime , mes espérances
éteintes et délivre ma poitrine du poids qui l'oppresse.
GRANGERET DE I, GRANGE.
LITTÉRATURE AMÉRICAINE.
Si les guerres des modernes sont moins favorables aux descriptions poétiques que les guerres des anciens.
( Morceau traduit de la préface de la Colombiade, poî'me épique de
JOEL BARLOW, dernier ambassadeurdes Etats-Unis en France.)
« Notre manière de faire la guerre ,
les termes qu'elle
emploie, les noms modernes des armes et des évolutions,
Il ont pas encore passé dans la langue poétique. Pourquoi
nos poètes n 'ont-ils pas puisé dans cette source abondante
de poétiques richesses? N'est-ce point par une timidité
peu réfléchie ? Moi-même
,
je le confesse
,
j'ai partagé
leurs préjugés. Long-tems j'ai cru que les anciens avaient
sur nous l 'avantage, sinon dans le nombre et la variété
de leurs armes et de leurs machines de guerre, au moins
dans la noblesse des noms qu'ils leur avaient donnés j et lorsque j entrepris de faire l'esquisse de mon.poème sous le titre de la Vision de Christophe Colomb
, cette opinion
me contraignit et me gêna beaucoup. Maintenant je crois
que, sous le rapport des armes principalement, l'avantage
est du côté des modernes, que noire syslème guerrier, les
instrumens de destruction
,
les travaux, les stratagèmes,
ont des noms plus variés, plus sonores que ceux des an- ciens j et que noire Dictionnaire poétique, sous ce seul
rapport peul-être, est plus abondant et aussi harmonieux
que le leur.
" Nous avons, j'en conviens, perdu quelque chose,
poétiquement parlant
,
dans les détails de nos combats j
nos batailles n 'admettent plus ces luttes particulières si
favorables aux efforts individuels et 0\1 la vaillance d un
seul homme pouvait avoir de grands résultats. Cependant
Voltaire a introduit avec succès dans la Henriade, le
combat d'Aumale et de Turenne. Si ses autres descriptions
,
si la fable de son poëme avaient autant d'intérêt
que cet épisode
,
il serait placé plus haut dans F 'opinion.
Mais enfin puisque nos combats particuliers n'ont plus
la même influence sur le sort des armées et des nations ,
nous devons en faire peu d'usage ; et c'est par là que
nous devons nécessairement être inférieurs atlx anciens.
» S'agit-il au contraire d'un engagement général? Le
choc des armées modernes est plus imposant qu'il ne l'était
chez les anciens. Le ciel et la terre sont ébranlés du bruit
de nos canons, des décharges de nos mousquetteries ; l air
en est embrasé ; la fumée décolore toute la face de la nature.
Le militaire romain le plus hardi serait effrayé d 'un
pareil spectacle, et quelle variété
,
quelle pompe dans la
description qu'on en peut faire ! Si Homère, dans sa belle
langue, avait eu à peindre la bataille de Blenheim (i), le
monde posséderait un tableau qui
,
reproduit dans nos
langues modernes, servirait éternellement de modèle, et
frapperait d'admiration.
" A l'égard des batailles navales
,
qui peut nier que les
poëtes modernes aient tout l'avantage ? Il n'y a pourtant
,point de combats de mer dans la poésie moderne ; et , si
ce n'est celui que Lucain fait livrer dans la baye de Marseille
, et celui que Silius décrit près de Syracuse, on n en
voit point non plus chez les anciens. On pourrait être surpris,
qu'Homère dont les talens ne semblent arrêtés par
aucunes difficultés, et qui à tous les autres égards, se montre
si fécond et si insatiable de vatiété, n'ait représenté aucun
combat naval, ni dans '.a défense des Troyens, ni dans
les avantureux voyages d'Ulysse ; mais n 'est-ce pas une
preuve que de son tems les nations n avaient point
(I) Les étrangers nomment ainsi la bataille d Hoclistett.
inventé ce moyen de se détruire et n'avaient point encore
fourni de telles images au brillant génie du poëte.
n Les guerres et leurs vicissitudes n'entrent qu'accessoirement
dans mon poëme et ne devaient par conséquent
joccuper qu'une petite partie de la scène. Je fais cette
observation pour prévenir mes lecteurs qui croiraient que
l'intérêt d'une longue composition de ce genre , ne peut
reposer que sur l'évènement des armes. Je ne sais jusqu'à
quel point l'effet d'un poëme épique peut dépendre de ce
moyen ; tout ce que je puis affirmer
,
c'est que de tels
tableaux ne sont pas les plus difficiles à tracer. Ce sont ces
scènes violentes, et où les traits les plus vigoureux peuvent
être employés sans choquer, qui agissent le plus
aisément sur l'esprit du lecteur ; et comme elles sont de
nature à frapper vivement le poêle, ce sont elles qu'il reproduit
avec le plus de facilité.
" Mon but est tout à-la-fois moral et politique. Je
réveille dans la génération naissante le sentiment et le goût
des institutions libérales ; je montre qu'elles sont le fondement
du bonheur des nations et des particuliers, et
le gage le plus assuré de l'amélioration de l'espèce humaine.
" Telle est la direction qu'en Amériquedoivent prendre
la poésie
,
la peinture, tous les beaux-arts
,
afin qu'une
véritable idée de la gloire s'engendre et se conserve dans
les esprits. Ce n'est pas là que des idées fausses et destructives
de la gloire qui ont tant pesé sur d'autres nations
peuvent être accueillies comme articles de foi.
Malheur à la nôtre si le dogme de la sainteté de l'erreur
se propageait dons nos écoles et s'enracinait dans l'esprit
de nos citoyens. » '
.
JOËL BARLOW.
Çajette flttéraÍre-:J.'
ITALIE.
MILAN. — Son Altesse Impériale le vice-roi d'Italie
vient d'ordonner qu'il serait envoyé a M. Ginguene
, membre
de l'Institut de France, auteur de r Histoire littéraire
d'Italie, une médaille d'or, en témoignage de la satisfaction
que S. A. a éprouvée II la lecture de ce grand et bel
ouvrage , monument élevé à la gloire de F Italie.
La médaille porte d'un côté, la tête de l'Empereur,
couverte d'un casque II l'antique
,
et parfaitement gravée ;
de l'autre
, cette inscription : Al cavaliere Ginguené dell
Istituto impériale de Francia, benemerito dell' italiana
letteratura , et à l'entour ,ces mots : Decrelata dal vice-r a
d'Italia, il di 28 maggio l8l3.
A L'envoi de cette médaille a été accompagné d'une lettre
éxtrèmement flatteu sede Son Exc. le Ministre de l 'in teneur
du royaume d'Italie à M. Ginguené. « Votre ouvrage,
lui dit entre autres choses, le Ministre, vous donne
d'incontestables droits à la reconnaissance des Italiens.
Par volis ,
la nation la plus grande et la plus éclairée du
monde, connaîtra les trésors de notre littérature et de
notre langue; vous avez rendu compte des ouvrages de
nos premiers classiques avec un jugement et un goût
exquis, une critique juste et vraie : etc. n Le Ministre se
félicile ensuite de ce qu'il lui est donné d'être l'interpréta
des sentimens de bienveillance de son Souverain pour
l'auteur de l'Histoire littéraire de l'Italie.
ALLEMAGNE.
GOETTINGUE. — Le professeur Mathieu Norberg, de
Goettingue, se propose de publier le Livre d'Adam (Sedro
Deodam)
, copié d 'après un manuscrit de la bibliothèque
impériale de Paris il y a environ 3o ans. Cet traite de la religion ouvrage d s Nazaréens
,
qui prit son origine
dans le premier siècle de l'ère chrétienne, et dont la base
est le système d'émanation. Il est écrit en dialecte de
Galilée dont se servait le Christ et les apôtres. Le contenu
en est liturgique, symbolique et transcendaI. M. Norberg
en avait publié autrefois un fragment à Goettingue, et
encouragé par feu le cardinal Borgia, il a continué son tra- vail, et est parvenu à déchiffrer entièrement le manuscrit.
Il se propose de le faire imprimer in-40. Les 4 premiers
volumes contiendront le texte accompagné d'une traduction
latine ; le 5" renfermera un vocabulaire de cette langue
presque inconnue aujourd hui. Le texte sera imprimé en
caractères syriaques qui ont le plus de rapport avec le
dialecte galiléen. L'auteur a déjà publié quelques Dissertations,
comme échantillon du caractère. Il pourra en
paraître un volume in-40 480 pages par an, s'il se
trouve assez de souscripteurs.
Le même savant a un antre ouvrage prêt à être mis sous
presse , c est le Ghian Numa, ou Géographie orientale en
langue turque.
—La classe philologique et philosophique de l'académie
des sciences de cette ville a proposé pour le prix
de l8l5 la question suivante :
Les écrits et la doctrine de Platon étant devenus dans
ces derniers temps l'objet de recherches philologiques et
philosophiques, et le succès de ces recherches dépendant
en partie des connaissances certaines que l'on peut avoir
sur l authenticité et l'ordre chronologique des écrits de ce
philosophe
,
l'académië croit que le besoin des sciences
dont elle doit favoriser l'avancement, demande , que l'attention
des savans soit dirigée sur les objets ci-dessus
, et elle invite en conséquence les savans versés dans les
ouvrages de Platon à faire connaître quels son! ceux dont
•l'authenticité est suspecte, ou que l'on peut regarder
comme apocryphes
, et dans quel ordre ceux qui sont
Vraiment authentiques ont été composés. La classe n ignore
pas ce qu'on a déjà écrit avec autant de sagacité que d érudition
sur ce sujet. Mais comme on n a touche que
quelque» points particuliers, et qu'on est loin d avoir
épuisé la matière
,
elle pense que ces travaux ne peuvent
que servir de préparation à la solution des questions proposées
; mais qu'étant continués, ils peuvent conduire au
résultat désiré.
Les écrits qui doivent concourir pour les prix seront
envoyés, selon les formes accoutumées , au secré taire de
la classe de philologie et de philosophie
,
avant le 28
mars 1815. On prononcera sur leur mérite le 12 actobre
i8i5
,
jour de la Cèle de saint Maximilien.Le prix est de 5o
ducats. L'ouvrage couronné sera gardé par l 'acadéinie, qui
en aura la propriété, et le fera imprimer par un éditeur,
qui l'achètera et en remettra le prix à l 'auteur. Tous les
autres mémoires qui auront concouru seront aussi conservés
dans les archives de l'académie, après que les billets
cachetés contenant les noms des auteurs auront été détruits
dans une assemblée
, sans qu on les ait ouverts. Les
auteurs qui n'auraient pas gardé copie de leur manuscrit
pourront en réclamer une auprès du secrétaire de l académie.
AUTRICHE. — Il a paru à Vienne un nouvel almanach
national pour la monarchie autrichienne ; destiné à l'usage
des catholiques
, protestans , grecs , russes ,
juifs et turcs 5
par Chrétien-Charles André.
L'auteur v fait l'énumération de tous les almanachs qui
se publient dans les Etats Autrichiens ; il remarque qu en
Hongrie il en paraît tous les ans i5o,ooo exemplaires
, en
langue hongroise
,
tandis que jusqu'en 1808, ce pays ne
possédait que deux journaux dont il ne se vendait pas
2,000 exemplaires.
N. B.—Le Journal de TEmpire du 6 mai, contient à la
suite de cette annonce qui a été tirée de la Gazette littéraire
universelle de Hall, la remarque suivante que le
savant collaborateur
,
chargé de la rédaction de cette
partie du journal, a trouvé à propos d'y ajouter de son
propre chef.
« Ces faits donnent lieu à des réflexions sur les progrès
du goût parmi cette nation
, qui aujourd'hui
, tant dans la
Hongrie que dans la Transylvani forme un total de 5 millions
d'individus.
n . Qu'il nous soit permis de répondre en peu de mois à
cette apostrophe qu 'un simple individu qui d'ailleursne
connaît nullement les progrès du goût parmi cette nation,
ni sa littérature
, n'a pas hésité de lancer si inconsidérément
contr'elle. Quand même il serait vrai, ce qui est
fort douteux, qu'il ne se débite que 2,000 exemplaires
.
des deux gazettes hongroises dont il est fait mention dans
t Almanach de la monarchie autrichienne, il faut que
nous fassions observer à ce critique qu'il existe deux
autres gazettes latines très-répandues en Hongrie ; que
les Hongrois, qui de tous les peuples de l'Europe savent;
à cause de la position géographique de leur pays ,
le plus
grand nombre de langues
,
lisent toutes les gazettes littéraires
et tous les journaux étrangers ; que dans ce paya
on écrit en hongrois, en latin et en allemand, témoins
les nombreuses et estimables productions dans cette der*
nière langue par des auteurs Hongrois que M. le critique
prend sans doute tous pour des Allemands à cause
leurs noms, tels que Hell, Windisch, Eder, Schwartner,
Schedius
,
Demian
,
Chrétien Engel
, et tant d'autres qui
sont nés Hongrois.
Nous aimons à supposer au rédacteur de l'article en
question assez de justice pour convenir du tort qu'il a eu
d 'avancer une conclusion qui doit blesser l'amour-propre
de toute une nation ; d'ailleurs
, un critique estimable ne
doit jamais sortir des bornes d'une juste impartialité et
nous lui recommandons de suivre l'exemple d'équité
que lui ont donné la Gazette littéraire universelle de Hall
et celle d'Jéna ,
lesquelles
,
sachant apprécier le mérite,
1
ne manquent dans aucune occasion de rendre justice
aux littérateurs et à la littérature de cette nation.
—On annonce dans la librairie de l'Institutcosmographique
à Vienne
,
le 68 cahier de la Bibliothèque Encyclopédique.
— Le 2" vol. des Mines de l'Orient est achevé.
1. La partie de philologie contient : 1° la continuation
et la conclusion du Pend-Naméh, traduit par M. de
Sacy ; 2,° le commencement de la première histoire
,
tirée
du Homajun-Naméh , et traduiteparM.de Hammer j
3° Textus turcicus colloquii patriarchoe Genadii restitutus,
par le même ; 4° remarque sur les inscriptions du Djebelal-
Mocatlab ,
parle docteur Seetzen
, avec un dessin.
II. Poésie : 1° Jussufet Zuleicha ,
parDjami, traduit
par M. de Rosenzweig; 2° Chant plaintif de Selim III
après son détrônement
,
composé dans sa prison
, en
langue turque ; 3° Odes mystiques du Seid Ahmed-Hatif,
eu persan , avec la traduction de M. Jouannin ; 4Q Traduzione
ïnterlineare del libro krisnu, par M l'évêque
Munter ; 5et essai d'une traduction du Schahnaméh, par
M. de Hammer
, en vers rimés.
1 III. Histoire. Sur l'Empire de Hira, par 1\1. le professeur
Eichhorn.
IV. Géographie. Continuation de l'Extrait tiré dela
description de Jérusalem et d'Hebron.
V. Astronomie. Sur la constellation des Arabes
, par
M. deHarnmer. Fragment pour servir d'éclaircissement
dans les noms des étoiles en arabe. Plusieurs remarques
a ce sujet ont été communiquées par M. de Sacy.
VI. Science des lois. Traduction du Koran
, par M. de
Hammer.
VII. Bibliographie et Variétés. 1° Catalogus codd.
Orientait. Bibliothecoe Coesar. Reg. Vindebon. cura J. de
Hammer ; 2° Extrait d'une lettre du docteur Seetzen à
M. de Hammer, d^tée de Mocka
,
le 14 novembre 1810,
sur les Chevaux arabes, et sur les" Anciennes inscriptions
de Hamjara, que l'auteur, d'après l'indication de Niebubr,
a trouvées aux environs de Dofï'ar, ancienne résidencedes
rois de Hamjara.
Il a paru ,
aussitôt après
,
la première partie du 3" vol. ;
qui est sur-tout remarquable par des descriptions historiques
très-intéressitntes ; elle contient: ,0 Gasi Hassan
Pascia, gran Ammiraglio del impero Ottomano ; 28 la
continuation et la conclusion des Considérationssur l'Empire
de Rira, servant de commentaire à Ebn-Kotaïbah ,
par le professeur Eichhorn ; 3" Extrait historique relatif à
l'histoire des croisades, tiré du Tarich-el-Kods, par M.
de Hammer.
Poésie. Plusieurs traductions de Helmine , par Chezy.
Sententioe Turcicoe Collectas à Rep D. Hoeck. Des
vers persans de l'Abu-Taleb-Khan
, traduits en anglais
par M. de Hammer. Essai d'une traduction du Schah-
Naméh
, par le même. Conte de Sam et de son fils
Sal.
Philologie. Sur la langue de Thaberistan
, par M. de
Hammer. Sur l'origine du mot Homai«un.
Variétés. Lettre de M. Rousseau, consul général à
Alep, sur les Chevaux arabes.
—Voici les observations que fait le Morgen Blatt, arti.
cle Paris, au sujet du quatrième N° du Mercure Etranger.
M Le quatrième N° du Mercure étranger , ou annales
da la Littérature étrangère, vient de paraître. M. Vanderbourg
y parle de la philosophie de Kan:
,
à l'occasion
de l'annonce des OEuvres de Jacobi. Cet article plaira sans
doute
r
mais le tems n'est pas encore arrivé pour les Français
d'étudier la philosophie allemande. Les rédacteurs
du Mercure étranger, connaissant l'esprit de la nation tâchent d'être agréables , à leurs lecteurs par la diversité ;
car il se trouve dans ce seul cahier de soixante-quatre
pages, des articles sur les littératures anglaise
,
allemande
,
hongroise
,
italienne et portugaise, ensuite des
Variétés
, et une Gazette littéraire. Néanmoins
, on nedoit
pas s'attendre que ce Journal puisse être continué jplus
d'un an ou deux; attendu que la litérature étrangère intéresse
encore très-peu les Français (i).
— M. Gruber à Weimar a publié une Biographie du
célèbre Wieland
, et M. le professeur Heeren à Goettingue,
dont l'ouvrage sur les Croisades a été couronné pat
l'Institut, a écrit une Biographie de son beau»-père
,
le professeur
Heyne, un des premiers hellénistes de l'Europe,'
et qui a été l'un des huit associés de la troisième classe de
l'Institut de France.
HONGRIE.-—Le professeur Budai vient de terminer son,
Histoire de la Hongrie sous la dynastie autrichienne ; en
hongrois
, en 3 vol. On annonce cet ouvrage comme le
meilleur de tous ceux qui traitent de la dernière période
de l'histoire de la Hongrie.
(1) Nous sommes fâchés de voir que les étrangers, et sur-tout les
allemands
,
soient toujours dans cette prévention , que les français
n'ont aucune estime pour toute autre littérature que celle de leur
propre pays. Sans doute ils n'adoptent pas les principes bizarres, que
se sont faits tels et tels écrivaint trans-rhenans , qui appellent génie,
l'oubli de toute règle ; mais ils n'en veulent pas moins connaître
leurs ouvrages: ils admirent sincèrement ce qu'ils y trouvent quelquefois
de beau, de sublime, et savent en profiter dans l'occasion.
Nous espérons donc que le Mercure étranger, dont l'objet est précisément
de faire connaître aux français, ces ouvrages qui ne sont pas
composés d'après les principes suivis par leurs écrivains nationaux ,
ftura une existence plus longue que celle qui lui est assignée par le
Rédacteur du Uorgen Blatt. L'accueil qu'a fait jusqu'à présent le
public ia cette nouvelle feuille périodique, inspire plus de confiance
à ses collaborateurs : et, dès l'année prochaine, ils se proposent bien
d'en étendre un peu le cadre; d'y joindre
, paf exemple
, une Revue
bibliographique, à l'imitation de celle que le Moniteur insère quelquefois
, et qui offre beaucoup d'Intérêt ; de donner plus de détails
sur la composition et les travaux des Académies étrangères ; de publier
un plus grand nombre de Notices biographiques et nécrologiques
; etc.— Cette addition d'articles les forcera, commeon le suppose
bien,d'augmenter le volume de chaque cahier du Mercure étranger.
Nous avons tout lieu de croire qu'aucun de nos Abonnés ne s'en
plaindra. ( Note des Rédacteurs du Mercure Etranger. )
— François Toth
,
professeur de Théologie au collège
réformé àPapa, vient de publier la biographie des surintendans
de la confession helvétique, dans le cercle d'endeçà
du Danube
,
depuis la réformation jusqu'à nos jours,
ainsi que l'histoire de l'église réformée
,
à Papa.
La Gazette littéraire universelle de Hall, en parlant de
ces deux ouvrages ,
ajoute qu'ils ouvrent à l'auteur une
carrière qui le conduira sûrement au temple de la goire j
que son but est d'éclaircir de plus près l'histoire de l'église
et des écoles des protestans. Le même auteur a déjà publié
une histoire de l'église protestante en Hongrie
,
dont le
premier volume a paru en 1808. Il se propose de publier
aussi l'histoire de l'instruction publique et des gymnases
et colléges de l'une et l'autre confession, ainsi
qu'une archive ecclésiastico-historique
, ou un Recueil
de monumens inédits de l'histoire ecclésiastique ea
Hongrie.
— Les OEuvres d'Alexandre Bàrotzi, l'un des meilleurs
prosateurs hongrois
,
formant 8 vol., sont dans ce moment
sous presse ; les 4 premiers paraîtront au mois
d'août prochain. M. Kazintzi, l'un des littérateurs hongrois
les plus connus ,
traducteur des Idylles de Gessner
, de quelque contes de Marmontel, et de plusieurs ouvrages
allemands
, a joint à ces OEuvres le portrait de l'auteur,
ainsi que sa biographie.
— L'un des ouvrages les plus remarquables qui aient
paru depuis plusieurs années, en langue hongroise, c'est
l'Histoire de la langue et de la littérature hongroise
,
par M. Samut'l Papai, assesseur du comitat de Wesprim,
en 2 vol.
,
qui forment les IVe et Ve tomes d'une collection
qui a pour titre, Magyar Minerva, dont nous renTABLE
DU TOME PREMIER. 1813.
MERCURE ÉTRANGER.
PRÉFACE par M. Amaury-Duval Page 3
LANGUES ORIENTALES.
Notice de quelques Ouvrages de littérature indienne, publiés
au Bengale; par M. Langlès II
Mooghdabodha, ou Règles du samskrit.......
Grammaire de la langue samskrite 16
Le Ramayana de Valmiki 19
Nouveau Testament en samskrit 7c.
Dictionnaire samskrit
La Lune de l'intelligence, drame traduit du samskrit... Ib.
Ecrits, religion et moeurs des Indoux
Ouvrages Bengalis et Mahrates
Suite de la Notice de quelques Ouvrages de littérature indienne,
publiés au Bengale. 116
Recherches asiatiques, ou Mémoires de la société établie
au Bengale. -Vol. de I8IQ. Ib,
Description des pétrifications qui se trouvent dans le Carnate.
117
Essais sur les îles sacrées de l'Occident 118
Catalogue des plantes médicinales ile l'Inde Ib.
Essai sur les Sikhs .... 119
Description des Observations faites à l'Observatoire de
Madras
Autres ouvrages ( annoncé& seulement par leurs titres ).. 125
Voyages du docteur Clarke en différentes contrées de
l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique..
Analyse d'un drame indien
( Ces articles sont de M. Langlès. )
,
' LANGUE GRECQUE MODERNE.
Le Gui" dela vie; par M. Demetrios Darvaris. .... 265
FaWe etode en grec moderne
, avec leurs traductions.... 267

( Ces 4xticies sont de M. Nicolopoulo, de Smytne. )
LANGUE PORTUGAISE.
Coup-d'oeil sur l'état de la Littérature en Portugal; par M. Sani. 245
Suite du Coup-d'oeil sur l'état de la littérature en Portugal; le par même.
.............. • • 270
Ode a boite. — Ode h la Nuit,par Francisco Manoel, avec la
traduction 32q
Extraits de la vie de Dom Jean de Castro , par Jaçynto Freyre
d'Andrada, ( Articles de M. Sané. ) 333
LANGUE ESPAGNOLE.
Romance extraite du Romancerogénéral......... 137
fLevue littéraire.—La Moggiata, comédiç 141 - L'Intrigante, comédie 73.
La Esclaoina robada, etc. — La pèlerine volée et les amateurs
de corcets.................. 14a
Réflexion sur les fièvres rémittentes. 14b
Nouvelle méthode pour la guérison des fièvres..... Ib.
Epidémiologie Espagnole, oii Histoires des pestes, etc.. 144
Mémoires sur les observations astronomiques faites par les
navigateurs espagnols 1145.
( Cette Revue est de M. L. de Sévelinges. )
Del Comercio de los Romanos, etc. — Du Commerce des Romains
,
depuis la première guerre de Carthage jusqu'à Constantin-
le-Grand;parAntoine Zacharie de Malcorrayslzanza.
( Article par M. C. V. ) ..... 339
LANGUE ITALIENNE.
Saluto del matino , et Saluto della sera; par M. Francesco
Giani 21
Jliade di Omero.— Traduotion en vers de M. Vincenzo Monti :
( article de M. Ginguené. ) 25
Gervasio e Zeffirina, roman sentimental : ( article de M. D. ). 29
Sept Discours sur le Beau ; par Léopold Cicognara 147
Prospectus de l'Histoire de la Sculpture
,
depuis l'époque de sa
renaissance en Italie...... 156
( Ces articles sont de M. Ginguené. )
Saggio Istorico, etc. — Essai historique sur les Scaldes ; par
M. Graberg. ( Extrait par M. Catteau-Calleville. ) ... 226
IMLemorie sulla Cifre Arabiche. — Mémoire sur les Chiffres
Arabes. (Extrait par M. Langlès. )
Illustrazioni Corciresi, etc. —Eclaircissemens sur Corcyre;
par André Mustoxidi. ( Article de M. Ginguené. ) . 279
Reçue littéraire.
Stances de Politlen 3Sa
Le Contrazioni, poî?me Th.
,V elleda 3 épisode des Martyrs. M
Collection de poètes classiques italiens.. • • - -
33
Histoire de la Médecine, traduite de l'allemand. ' ' ' ^
Le Code chinois, traduit en italien........
LANGUE ANGLAISE.
The art ofliving in London.— L'art de vivre à Londres. Fragment
de poëme avec sa traduction
The entertaining, etc. - Le petit compagnon de poche, espèce
de recueil d'anecdotes : ( article par M. J. B. S.) .. . /
Observations sur les ouvrages dramatiques de mis. Joanna
Baillie : ( article de M. Durdent. 79
Zemronde , conte traduit de l'anglais
• » • 201
Ode by Mat. Prior • "
Traduction en vers de rode précédente ; par M. C. r *
Observations sur une dissertation anglaise ,
intitulée : Supenorite
de Shakspeare : ( article de M. Durdent. )
LANGUE ALLEMANDE.
La Filleule. Nouvelle traduite de l'allemand : ( la Minerva ) ,
par M.
Paraboles de Frédéric-Adolphe Krummacher 90
Nathan
La peuplade naissante
La Jacinthe.
..
* * . * ' * 97
Les noms de Dieu • • 99
Sur l'esprit de la philosophie morale de Kant. Traduit de 1 allémand
de F. H.
( Ces six articles sont de M. Ch. fanderiourg. ) ^
àginhari et Emma, drame en trois actes ; par le baron Frédêrie
de la Motte-Fouqué. ( Article de M. C. de Sévelinges. ) . 287
Ze Robinson Suisse ; par M. Rodolphe Wiss avec la traduction
du lu chapitre de l'ouvrage , par Mme de Montolieu.. 293
Anecdotes sur la science des physionomies, imitées de l'allemand
d'Anton Wal.
Première anecdote. — Le Beau Séducteur...... 345
Seconde anecdote. — L'Honnête Voleur...... 35z
( Articles de Mme Is. de Montolieu )
Revue littéraire.
Notice raisonnée de plusieurs Ouvrages publiés en Allemagne,
dans le cours de 1812. ( article de M. L. Sévelinges. ) .. 58
Matériaux pour servir h l'histoire de la poésie italienne.. 59
Voyage dans l'Amérique méridionale
Palingénésie de l'Europe......... 6*
Histoire de Russie
introduction k l'étude de rislandais * * ' * *
«
6a
Suite de la notice raisonnée de plusieurs ouvrages publiés
en Allemagne, dans le cours de 1812
Examen historique et critique de la tradition sur le siége Naumburg par les Hussites Jb.
Le Guide du Voyageur dans la vallée de Chamouni... Appel 102 à tous les médecins sur la nécessité d'une réforme
totale en médecine....... io3
Almanach des jeux dramatiques......... Ih.
Tableaudes dernières années de Gustave IV, roi de Suède. 104
LANGUE HONGROISE.
Notions préliminaires sur l'origine
,
la langue et la littérature
des Hongrois; par M. Charles de Bérony..... 174
Suite des observations sur la langue et la littérature des Hongrois
; par le même
Observations sur l'ignorance où l'on est de cette langue en Europe
Examen de plusieurs poëmes hongrois, et traduction de quelques
fragmens de ces poèmes 355
(
( Articles de M. Charles de Bérony. )
LANGUES DU NORD.
Précis d'observations physiques, géographiques, historiques sur la Laponie ; par le baron Hermelin
, etc. j06
Notice sur la Bibliothèque de l'histoire Sueo-Gothique ; par farmoltz
Analyse de Christine
,
drame suédois......... IB9
Coup-d'oeil sur le climat, le sol et les productions du royaume
de Maroc. (Extrait d'un ouvrage daiiois. ) 3o6
Coup-d'oeil historique sur la poésie suédoise 364
C Ces cinq articles sont de M. Catteau-Calleville. )
VARIÉTÉS.
Correspondance. — Anecdotes. — Découvertes, etc.
Extrait d'une lettre de M. José Boccoiif, sur le plan qu'il se propose
de suivre en traitant de la littérature espagnole... 252
Sur le fameux M. de Saint-Germain. ( Extrait de Mémoires
inédits du baron de Gleichen. ) 25(>
Réclamation de M. Depping contre une note insérée dans le
Mercure étranger, au sujet de son Manuel de Géographie.. Ib.
Lettre au rédacteur, en lui envoyant deux pièces orientales,
traduites
,
l'une de l'arabe
,
l'autre du persan...... 314
Traduction d'une lettre insérée dans le Monthly Magazine, au
sujet du commerce des Anglais avec la Chine 3l6
Arithmétique politique. — Dénombrement fait en Angleterre
en 1811. ( Cet article et le précédent sont de M. J. B. Say. ). 3za
littérature orientale. — Hinda et Heg'Lage
, ou l'obole changée
en une pièce d'or ; conte traduit de l'arabe par M. Duval-Destaings
...... 378
Sur Omar Ben-Faredh. 38o
Pièce traduite du recueil de poésies d'Omar Ben-Faredh; par
M. Grangeret do la Grange 38X
Littérature américaine. — Si les guerres modernes sont moins
favorables aux descriptions poétiques que les guerres des anciens.
( Morceau traduit de la préface de la Colombiade,
poëme de Joël Barlow. )
. ; .. i .. • « » •
384
GAZETTE LITTÉRAIRE.
ANGLETERRE. — Anecdotes extraites de Journaux littéraires
anglais 67
Sur Luther Ib.
Altération de la Bible 68
Traits d'avarice. 69
Détails sur un Couvent de religieux de la Trappe ,
établi
en Angleterre. 121
Notice sur mistriss Siddons I3(
Londres. — Annonce des f^oyages de Fox en France ; —Des
OEuvres de Richardson; —De manuscrits persans, etc. ;—
De gravures "Id'après des vases grecs ; — De la suite du
Théâtre de Miss Baillie
, etc ... 258
Cécité d'Arthur Young............ 3^8
Etats-Unis d'AMÉRIQUE. — Extraits de diverses lettres écrites
en 1812. 62
Nombre des journaux qui s'y publient
.
328
HOLLANDE. — Harlem. — Prix proposés par l'Académie des
Sciences de cette ville 199
Journal publié à Harlem 328
ALLEMAGNE. — Notes sur quelques Ouvrages qui ont paru en
Allemagne 13z
Sur quelques romans nouveaux 134
Opinion des Allemands sur la traduction d'Horace par
M. Vanderbourg 199
Mort de M. Erhard, savant distingué 324
Tf^eimar. — Mort de Wieland 135
Bavière. — Prix proposés par l'Académie des Sciences de
Munich 2CO
Vienne. — Catalogue des Codes Arabes, etc. — Nouveaux
Journaux qui paraissent en Autriche....... 260
Nouveau journal littéraire. —Nouvelles tragédies. —Proposition
d'un prix. — Traduction en allemand du Glaneur
326
Almanach de la monarchie autrichienne.—Livres nouvellement
publiés.— Extrait du Morgen Blatt .... 389
Hongrie.-Publication d'un écrit périodique en Hongrois.—
Traduction de l'Histoire générale de Muller. — Moyens
employés pour encourager la culture de la langue hongroise.
— Livres nouvellement publiés à Presbourg... 261
Livres nouveaux en hongrois 393
Hanemarck. Prix propusés par la Société des Sciences de
Copenhague.
Munich. —Etablissementlithographique....... 328
Goettingue. —Publication prochaine d'un ouvrage en dialecte
galiléen. — Prix proposépar la Classe philologue et philosophique
de l'Académie des Sciences 388
RUSSIE. —Prix proposé par l'Académie des Sciences de Pétersbourg.
329
TURQUIE. — Césarie. —Régénération des bonnes études dans
ce pays .. 3aS
Smjrne.—Etablissementd'une Sociétépour l'encouragement
des sciences et des arts
Cydonie. —• Annonce d'un traité de physique parle père Benjamin,
de Lesbos.
Athènes. — Nouvelles fouilles faites dans cette ville... -
Ib.
ITALIE. — Rome. — Discussion entre les antiquaires sur la
statue de Pompée. 10
Fouilles et découvertes dans le Colisée et autres monumens
antiques de Rome. 198
Découverted'une tire-lire antique de terre. — Annonce de
quelques ouvrages de M. Carlo Fea. — Bas-relief représentant
le triomphe d'Alexandre.— Prix fondés par
le chevalier Canova 2.63
v
Naples. — Mort de M. Francesco Daniele
,
antiquaire... 70
Nomination de M. Artidi à l'Académie royale de Naples. 71
: Nouvelles fouilles dans Pompéï.
Milan. — Société italienne des sciences,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le